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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'Âme Enchantée II: L'Été - -Author: Romain Rolland - -Release Date: November 10, 2019 [EBook #60666] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÂME ENCHANTÉE II: L'ÉTÉ *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - -ROMAIN ROLLAND - -L'ÂME ENCHANTÉE - -II - -L'ÉTÉ - -SEPTIÈME ÉDITION - -LIBRAIRIE OLEENDORFF - -50, CHAUSSÉE D'ANTIN, PARIS - - - - -_To strive, to seek, not to find, and not yield_ - - - - -TABLE DE MATIÈRES -PREMIÈRE PARTIE -DEUXIÈME PARTIE -TROISIÈME PARTIE - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - -Dans le demi-jour de la chambre aux volets tirés, assise sur son lit, -d'un peignoir blanc vêtue, Annette souriait. Sa chevelure défaite, -qu'elle venait de laver, lui couvrait les épaules. Par la fenêtre -ouverte, s'étalait immobile la chaleur d'or d'un après-midi d'août; -sans le voir, on sentait au dehors la torpeur du jardin de Boulogne, -dormant sous le soleil. Annette participait à cette béatitude. Elle -pouvait rester des heures, étendue, sans bouger, sans penser, sans -besoin de penser. Il lui suffisait de savoir qu'elle était deux; et -elle ne faisait même pas l'effort de causer avec le «tout-petit» qui -était en elle, parce qu'(elle en était sûre) il sentait ce qu'elle -sentait, ils s'entendaient sans parler. Des ondes de tendresse passaient -dans la somnolence heureuse de son corps. Et puis, elle replongeait dans -le sourire endormi. - -Mais si l'esprit était assoupi, les sens avaient gardé une -merveilleuse clairvoyance, ils suivaient au fil des instants les plus -fines vibrations de l'air et de la lumière... Une suave odeur de fraise -dans le jardin... Elle s'en délectait, du nez et de la langue. Son -oreille amusée goûtait les moindres bruits, les feuilles frôlées par -un souffle, le sable foulé par un pas, une voix dans la rue, une cloche -qui sonnait vêpres. Et le grondement qui monte de la grande -fourmilière: Paris en 1900... L'été de l'Exposition. Dans la cuve du -Champ de Mars, fermentaient au soleil des milliers de grappes -humaines... Assez loin, assez près du monstrueux bouillonnement pour -sentir sa présence et pour être protégée, Annette jouissait, par -contraste, de l'ombre et de la paix du nid. Vaines agitations! La -vérité habite en moi... - - - - -Son ouïe, subtile, et distraite, comme celle d'un chat, happait l'un -après l'autre tous les bruits qui passaient, et paresseusement les -laissait retomber; elle saisit, à l'étage au-dessous, le timbre de la -porte d'entrée, et reconnut les petits pas de Sylvie, toujours -courante. Annette eût mieux aimé rester seule. Mais elle était si -solidement installée dans sa félicité que, n'importe qui viendrait, -rien ne pourrait la troubler. - -Il y avait huit jours seulement que Sylvie était avertie. Depuis le -printemps dernier, elle était restée sans nouvelles de sa sœur. Une -aventure personnelle, sans beaucoup l'émouvoir, l'avait assez occupée -pour ne pas lui laisser remarquer la longueur du silence. Mais quand, -l'affaire liquidée, elle s'était retrouvé l'esprit libre et le temps -d'y songer, elle commença de s'inquiéter. Elle vint aux nouvelles, -chez la tante de Boulogne. Elle fut bien surprise d'apprendre qu'Annette -était revenue, et depuis si longtemps. Elle se disposait à rabrouer -l'oublieuse; mais Annette lui ménageait d'autres sujets d'étonnement: -avec une émotion voilée, elle lui avait conté tout uniment -l'histoire. Sylvie eut grand-peine à l'écouter jusqu'au bout. -Qu'Annette, la sage Annette, eût fait cette folie et qu'elle se -refusât ensuite au mariage, non, ça, c'était inouï, elle ne le -tolérerait pas!... Cette petite Lucrèce était scandalisée. Elle -s'emporta contre Annette, elle la traita d'insensée. Annette restait -paisible. Il était évident que rien ne la ferait changer. Sylvie -sentait qu'elle n'avait aucune prise sur cette entêtée: elle l'aurait -bien battue!... Mais le moyen d'en vouloir à cette chère figure, qui -vous écoutait dire, avec un sourire désarmant! Et puis, le charme -secret de cette maternité... Sylvie la maudissait, comme une mauvaise -chance. Mais elle était trop femme pour n'en pas être attendrie... - -Et aujourd'hui encore, elle venait, décidée à bousculer Annette, à -avoir enfin raison de sa stupide résistance, à l'obliger à demander -le mariage,--sinon... «sinon, je me fâche!...» Elle entra, en coup -de vent. Elle sentait la poudre de riz et de bataille. Et, pour se -mettre en train, avant de dire bonjour, elle grondait contre cette folie -de passer ses journées, enfermée dans le noir. Mais aussitôt qu'elle -vit les yeux heureux d'Annette, qui lui tendait les bras, elle courut à -elle et elle l'embrassa. Elle continuait de gronder: - ---Folle! La folle! Archi-folle!... Avec ses grands cheveux sur son long -peignoir blanc, elle se donne l'air d'un ange... Hein! comme on serait -trompé!... Sainte-nitouche! Petit chenapan!... - -Elle la secouait. Annette se laissait faire, d'un air las et content. -Sylvie s'arrêta au milieu de sa chanson, lui prit le front entre les -mains, lui écarta les cheveux: - ---Elle est fraîche, elle est rose, jamais je ne lui ai vu d'aussi -belles couleurs. Et cette mine triomphante! Il y a de quoi! Tu n'as pas -honte? - ---Pas la moindre! fit Annette. Je suis heureuse, comme je ne l'ai jamais -été. Et si forte, si bien! Pour la première fois de ma vie, je me -sens complète, je ne cherche plus rien. Ce désir d'un enfant qui va -être rempli date de si loin dans ma vie! Depuis que j'étais enfant -moi-même... oui, je n'avais pas sept ans... j'en rêvais déjà. - ---Tu es une menteuse, dit Sylvie. Il n'y a pas six mois, tu me disais -que jamais tu n'avais connu la vocation de la maternité. - ---Tu crois? J'ai dit cela, vraiment? fit Annette, déconcertée. C'est -vrai, j'ai dit cela. Je n'ai pourtant pas menti, ni maintenant, ni -alors... Comment expliquer? Je n'invente pas. Je me souviens très bien. - ---Je connais cela, dit Sylvie. Quand j'ai une toquade, je me souviens -aussitôt que depuis que je suis née, je n'ai jamais voulu que ça. - -Mais Annette faisait une moue mécontente: - ---Non, tu ne comprends pas. C'est ma vraie nature, celle que je sens -aujourd'hui, elle a toujours été; mais je n'osais pas me l'avouer, -avant que l'heure fût venue; j'avais peur d'être déçue. -Maintenant... ah! maintenant, je vois que c'est encore plus beau que ce -que j'espérais... Et c'est moi tout entière. Je ne veux rien de -plus... - ---Quand tu voulais Roger, ou Tullio, dit Sylvie malignement, tu ne -voulais rien de plus... - ---Ah! tu ne comprends rien!... Est-ce que cela peut se comparer? Quand -j'aimais--(ce que vous appelez: «aimer»),--ce n'est pas moi qui -voulais, j'étais forcée... Comme j'ai souffert de cette force qui me -tenait, sans que je pusse résister! Combien de fois j'ai prié, pour en -être délivrée!... Et voilà que, justement, lui, lui, mon tout-petit, -il est venu à mon secours, lorsque je me débattais dans les liens de -cette souffrance que l'on appelle: amour, il est venu, il m'a sauvée... -Mon petit libérateur!... - -Sylvie se mit à rire. Elle n'avait rien compris aux raisons de sa -sœur. Mais elle n'avait pas besoin de raisons pour comprendre son -instinct maternel: là-dessus, les deux sœurs seraient toujours -d'accord. Elles entamèrent un tendre bavardage sur le petit -inconnu--(serait-il homme ou femme?)--et sur les mille riens, graves et -futiles, qui ont trait à sa venue, et dont une femme n'est jamais lasse -de babiller. - -Elles causaient ainsi depuis longtemps, quand Sylvie se souvint qu'elle -était venue pour faire la leçon, et non pour chanter un duo. Elle dit: - ---Annette, assez de folies! Il y a temps pour tout. Roger te doit le -mariage. Et tu dois l'exiger. - -Annette fit un geste lassé. - ---Pourquoi revenir là-dessus? Je t'ai dit que Roger me l'a offert, et -que j'ai refusé. - ---Eh bien, quand on a été sot, il faut savoir le reconnaître et changer. - ---Je n'ai aucune envie de changer. - ---Pourquoi ne veux-tu pas? Cet homme, tu l'aimais. Je suis sûre que tu -l'aimes encore. Qu'est-ce qui s'est passé? - -Annette ne voulait pas répondre. Sylvie insistait, cherchant -indiscrètement au désaccord des raisons d'ordre intime. Annette eut un -mouvement violent. Sylvie la regarda, et fut stupéfiée. Annette avait -la bouche méchante, le sourcil froncé, l'œil irrité. - ---Qu'est-ce que tu as? - ---Rien, fit Annette, se détournant avec emportement. - -Sylvie venait de réveiller une blessure, qu'elle voulait oublier. Par -une contradiction, qu'elle n'aurait pu expliquer, et qui sortait du fond -de la nature, elle qui se réjouissait de la venue de l'enfant, elle en -voulait à l'homme qui le lui avait donné, elle ne se pardonnait pas la -surprise de ses sens et l'émotion qui l'avait ainsi livrée,--elle ne -les pardonnait pas à celui qui en avait profité. Cette révolte de -l'instinct avait été la vraie raison cachée--(à elle comme aux -autres)--de sa fuite loin de Roger, et de son refus de le revoir. Au -fond, elle le haïssait. Elle le haïssait de ce qu'elle l'avait aimé. -Mais comme son intelligence était loyale, elle refoulait ces instincts -qu'elle jugeait mauvais. Pourquoi Sylvie la forçait-elle à en prendre -conscience?... - -Sylvie la regardait, et elle n'insista point. Annette, reprenant son -calme, honteuse de ce qu'elle avait laissé voir, vu elle-même, et, -tâchant de se donner le change, dit d'une voix tranquille: - ---Je ne veux pas me marier. Je ne suis pas faite pour ces liens -exclusifs. Tu me diras que des millions de femmes s'en accommodent, que -je m'en exagère le sérieux. Mais je suis ainsi, je prends tout au -sérieux. Si je me donne, je me donne trop; et alors, j'étouffe; il me -semble que je me noie, avec une pierre au cou. Peut-être que je ne suis -pas assez forte! Ma personnalité n'est pas affermie. Des liens trop -intimes--des lianes--me sucent mon énergie; et il ne m'en reste plus -assez pour moi. Je m'évertue à plaire à «l'autre», à ressembler à -l'image de ce qu'il voudrait que je fusse; et cela finit mal: car à -trop renoncer à sa nature, on perd le respect de soi, et l'on ne peut -plus vivre; ou bien, on se révolte, et on fait souffrir... Non, je suis -une égoïste, Sylvie. Je suis faite pour vivre seule. - -(Mais bien qu'elle ne mentît point, elle ne disait que les prétextes -qui lui masquaient la vérité.) - ---Tu m'amuses, dit Sylvie. Tu es la femme la moins faite pour te passer -d'amour. - ---Je le hais, dit Annette. Mais il ne m'atteindra plus, maintenant. Je -suis à l'abri. - ---Bel abri! fit Sylvie. Il ne t'abritera de rien du tout; et c'est toi -qui devras l'abriter. Toi qui ne veux pas te lier, est-ce que tu as -réfléchi à l'entrave qu'il sera pour toi, ce petit paquet? - ---Le bonheur! Avoir les bras remplis, ces bras si longtemps vides! - ---Tu parles, avant de savoir. Qui l'élèvera? - ---Moi. - ---Et le père? Il a des droits sur son enfant. - -Une nouvelle vague irritée passa sous les sourcils... Des droits! Des -droits sur son enfant!... Son enfant! L'enfant de cet homme, de cette -minute aveugle, qu'il a déjà oubliée, et qui me lie pour la vie!... -Jamais!... Mon enfant, à moi!... Elle dit: - ---Mon fils n'est qu'à moi. - ---Il sera à qui il lui plaira. - ---Oh! je sais qu'il lui plaira... - ---Séductrice!... Et si pourtant, un jour, il te reprochait de l'avoir -privé d'un père! - ---Je remplirai son cœur si bien qu'il n'y restera pas la plus minime -place pour les regrets d'un autre. - ---Tu es un monstre d'égoïsme. - ---Je l'ai dit. - ---Tu seras punie. - ---Eh bien, tant pis pour moi, si je ne m'en fais pas aimer! Rien ne -pourra empêcher que je ne l'aime et qu'il ne soit moi. - ---Si tu l'aimes vraiment, tu dois penser d'abord à son avenir. Bien -d'autres se sont obligées, dans l'intérêt de l'enfant, à subir un -mariage déplaisant... - ---Tu me révoltes, dit Annette, en me vantant ces femmes qui se -condamnent à un mariage de mensonge, et quelquefois de haine, par amour -pour l'enfant. Tu me rappelles cette mère qui disait à sa fille -qu'elle avait subi pour elle un enfer, en restant mariée. La fille lui -répondit: «Pensais-tu que l'enfer fût un bon foyer pour un enfant?» - ---L'enfant a besoin d'un père. - ---Comment font-ils donc, les milliers qui s'en passent? Combien ne l'ont -pas connu! Combien, l'ayant perdu dans leur petite enfance, ont été -élevés seulement par leur mère! Sont-ils inférieurs aux autres? -L'enfant a besoin d'un amour qui le couve. Pourquoi le mien ne -suffirait-il pas? - ---Tu préjuges de tes forces. Sais-tu ce qui t'attend? - ---Je le sais, je le sais! Autour de mon cou, les petits bras d'un -enfant. - ---Et sais-tu de quel prix le monde te le fera payer? Il vaudrait mieux -pour toi être une femme mariée quatre fois adultère que ce qu'ils -flétrissent du nom de fille-mère. Oser assumer les peines et les -charges de la maternité, sans avoir, au préalable, subi l'estampille -de leur mariage officiel, mais cela ne se pardonne pas à une femme de -leur classe!... Passe pour moi! Ce que nous faisons, nous autres, de -notre corps, n'est pas de conséquence. Et même, ils y trouvent leur -compte, tes bourgeois; aussi, les voit-on prêts à célébrer, comme -dans _Louise_, l'amour libre, chez les filles du peuple. Mais une fille -bourgeoise est une chasse réservée. Tu es leur propriété. On peut -bien t'acheter par contrat, devant notaire; tu ne peux pas te donner, à -la face du ciel, et dire: «C'est mon droit.» Où irions-nous, grand -Dieu! si la propriété se révoltait contre son maître, et disait: -«Je suis libre. Vienne qui plante!...» - -Car, même indignée, Sylvie ne pouvait parler sérieusement. - -Annette sourit, et dit: - ---Les mœurs sont faites par l'homme. Je sais. Il condamne la femme qui -ose avoir ses enfants, en dehors du mariage, sans se vouer pour la vie -au père de ses enfants. Et pour beaucoup de femmes, c'est là un -esclavage, car elles n'aiment pas leur mari. Beaucoup resteraient libres -et seules avec leurs petits, si elles étaient braves. Je tâcherai de -l'être. - -Sylvie dit avec pitié: - ---Pauvre innocente! Tu as vécu protégée des duretés de la vie par -les doubles fenêtres de cette bourgeoisie qui t'enferme, avec ses -préjugés, mais avec ses privilèges. Du jour où tu en sortiras, elle -ne te laissera plus rentrer. Et tu verras un peu ce que c'est que la -vie! - ---Eh bien, Sylvie, c'est juste; tu dis vrai, j'ai été une -privilégiée; il est bon que j'aie ma part, à mon tour, de ce que vous -souffrez. - ---Trop tard! Il faut apprendre, dès l'enfance. À ton âge, on ne peut -plus... Heureusement, tu es riche, tu ne connaîtras jamais la peine -matérielle. Mais l'autre, la peine morale... Ton clan te rejettera, -l'opinion te condamnera, chaque jour tu souffriras de petites avanies... -Tu as le cœur tendre et fier. Il saignera. - ---Il saignera. On jouit mieux d'un bonheur, quand il faut l'acheter. Je -ne veux rien que de sain et d'honnête. L'opinion ne m'effraie pas. - ---Et si ton petit en souffre? - ---Ils oseraient?... Eh bien, nous lutterons ensemble contre ces lâches! - -Redressée sur son lit, elle secouait sa chevelure, comme un lion. - -Sylvie la considéra, voulut garder sa mine sévère, ne put, rit, -haussa les épaules, soupira: - ---Pauvre petite folle!... - -Annette, câlinement, lui demandait: - ---Tu nous aideras? - -Sylvie l'embrassa furieusement. Et elle montra le poing au mur: - ---Gare à qui te touche! - - -Elle partit. Annette, fatiguée de la discussion, retomba dans son -rêve. Cette fois, avec sa sœur, la partie était gagnée! Mais de la -conversation, une inquiétude restait, un mot dit par Sylvie... Est-ce -que l'enfant, un jour, pourrait lui reprocher?... - -Sur le dos étendue, et ses mains sur son ventre croisées, elle -écoutait en elle. En elle, le tout petit commençait à remuer. Annette -lui parlait, bouche close, comme souvent. Elle lui demandait si elle -faisait bien de le garder pour elle seule; elle le priait instamment de -lui dire si elle avait raison, et s'il était content: car elle ne -voulait rien faire, dont il pût la blâmer.--Alors, le tout petit, -naturellement, répondit qu'elle faisait bien, et qu'il était content. -Il dit qu'il la voulait â lui, à lui seul, et que, pour se vouer à -lui, elle devait être libre et vivre seule avec lui. Elle et lui... - -Annette rit de bonheur. Son cœur était si plein que la parole se tut. -Et, la tête alourdie et grise de sa joie, lasse, elle s'endormit... - - - - -Dès que l'état d'Annette commença d'être visible, Sylvie obligea sa -sœur à s'éloigner de Paris. C'était le début de l'automne; les amis -en vacances ne tarderaient pas à rentrer. Contrairement à ce qu'on -pouvait craindre, Annette n'opposa point de résistance. Elle n'avait -pas peur de l'opinion; mais toute cause de dissentiment, à cette heure, -lui eût été intolérable: que rien ne troublât son harmonie! - -Elle se laissa conduire par Sylvie à une station de la Côte d'Azur; -mais elle n'y resta point. Elle n'y trouvait pas le recueillement. Le -voisinage de la mer lui causait un malaise. Annette était une -terrienne; elle pouvait admirer l'océan, mais elle ne pouvait vivre en -familiarité avec lui; elle subissait la fascination violente de son -souffle; mais ce souffle ne lui était pas bienfaisant: il réveillait -en elle trop de troubles cachés, il en faisait surgir qu'elle ne -voulait pas connaître... Pas encore! Pas maintenant!... Il est des -êtres qu'on n'aime pas, dit-on, parce qu'on craint de les aimer--(et -donc, parce qu'on les aime?)--Annette se défendait contre la mer, parce -qu'elle se défendait contre elle-même, contre une Annette dangereuse, -qu'elle tenait à éviter... - -Elle remonta vers le nord, près des lacs de Savoie; et dans une petite -ville, au pied des monts, elle prit ses quartiers d'hiver. Sylvie ne fut -avertie qu'après installation. Retenue à Paris par son métier, elle -ne pouvait faire, de loin en loin, que de brèves visites; et elle -s'inquiéta de savoir Annette seule, dans cet endroit perdu. Mais -Annette, en ce temps, ne pouvait se trouver assez seule, ni l'endroit -assez perdu. Elle se fût délectée d'un ermitage. Plus sa vie -intérieure était riche, plus elle avait besoin d'une atmosphère -limpide et sans bruit. Elle ne souffrait pas, comme en jugeait Sylvie, -d'être, dans son état, abandonnée à des mains étrangères. D'abord, -elle avait tant d'affection à dépenser que nul ne lui semblait -étranger; et comme la sympathie attire la sympathie, à nul elle ne -restait une étrangère longtemps. Ce n'était pas que les gens du pays, -peu curieux, s'inquiétassent de la connaître. On se saluait, on -échangeait, en passant, quelques paroles cordiales, sur le seuil de la -porte, ou par-dessus la haie. On se voulait du bien. Sans doute, en cas -de besoin, il n'eût pas fallu trop compter sur cette bonne volonté. -Mais c'est déjà beaucoup, dans les jours ordinaires: les jours en sont -plus légers. Annette s'accommodait mieux de cette bienveillance -indifférente de bonnes gens inconnus qui la laissaient en repos, que -des soins tyranniques des parents, des amis, qui s'arrogent sur nous des -droits de tutelle pesante... - -Mi-novembre... Assise près de la fenêtre, elle regardait, en cousant, -la neige nouvelle sur les prés et les arbres emperruqués. Mais ses -regards revenaient sur une lettre de faire-part... Mariage de Roger -Brissot avec une jeune fille du monde politique de Paris: (Annette la -connaissait)... Roger n'avait pas perdu de temps. Mesdames Brissot, -vexées de la fuite d'Annette, s'étaient hâtées de conclure un autre -hymen, avant que la déconvenue de leur fils pût être ébruitée. Et -Roger, par dépit, avait ratifié leur choix. Annette ne pouvait -s'étonner, ni se plaindre. Elle s'efforçait même de penser qu'elle en -était bien aise, pour ce pauvre Roger. Mais la nouvelle la remuait plus -qu'elle n'eût voulu. Tant de souvenirs frémissaient dans l'âme et -dans la chair! Et là, dans cette chair, cette vie éveillée par lui... -Au fond de l'ombre, les troubles d'autrefois s'agitaient... Non, non, -Annette ne permet pas qu'ils ressortent! Elle éprouve une aversion pour -ses fièvres passées. Tout ce qui est sensuel la fatigue... Dégoût, -révolte... Et cette animosité...--(Cette fois, elle l'a -reconnue!...)--Écho de la haine ancestrale de la femelle contre le -mâle qui l'a fécondée... - -Elle cousait, elle cousait, elle voulait oublier. Souvent, lorsque, -nerveuse, elle voyait venir à l'horizon une dangereuse nuée, elle -recourait au moulin à prières: le travail. Elle cousait; et ses -pensées se rangeaient en bon ordre, comme il fallait... - -Et ce jour-là encore, elles se rangèrent. Après une demi-heure -d'application muette, le souci s'effaça, reparut le sourire; Annette, -relevant son front penché sur l'ouvrage, montra ses yeux apaisés. Et -elle dit: - ---Qu'il en soit ainsi! - -Le soleil riait sur la neige. Annette laissa le travail et s'habilla -pour sortir. Elle avait les chevilles et les pieds un peu gonflés; mais -il fallait se forcer à marcher; et une fois qu'elle était dehors, elle -y trouvait plaisir. Car elle promenait avec elle son petit compagnon. -Maintenant, il affirmait sa présence. Le soir surtout, il prenait les -dimensions du nid, il tâtonnait partout... - ---Dieu! que c'est étroit! semblait-il dire. Est-ce que cela ne va -jamais finir?... - -Et il se rendormait. Le jour, en promenade, il se tenait sage. Mais on -eût dit qu'il regardât par les yeux de sa mère. Car à ces yeux, tout -semblait neuf. Ô les fraîches couleurs! La nature venait de les poser -sur la toile. Annette en avait aussi de belles sur les joues. Son cœur -battait plus fort, et son sang affleurait. Elle jouissait des odeurs, -des saveurs; quand on ne pouvait la voir, elle mangeait un peu de neige, -sur le chemin... Délicieux!... Elle se rappelait qu'enfant, elle -faisait de même, aussitôt que la bonne ne regardait pas... Elle -suçait aussi des tiges de roseaux, humides et gelées: elle en avait, -tout le long du gosier, un frisson de gourmandise pâmée; comme -l'étoile de neige sur sa langue, elle fondait de volupté... - -Après qu'elle avait, une heure ou deux, marché dans la campagne, sur -les routes de neige, seule et double, seule et toute, sous le dais gris -du ciel d'hiver, écoutant ramager son petit printemps, elle revenait -vers la ville, les joues fouettées par la bise, rouges, les yeux -brillants. Elle ne résistait pas, devant la pâtisserie, à l'attrait -de quelque friandise, du chocolat, du miel:--(Ce que le petit était -gourmand!)--Puis, elle allait s'asseoir, à la tombée du jour, dans -l'église, devant un autel, qui était comme le miel, sombre et d'or. Et -elle qui ne pratiquait point, elle qui ne croyait point,--(qui croyait -ne point croire)--elle restait, jusqu'à ce qu'on fermât les portes, à -rêver, prier, aimer. La nuit tombait, les lampes de l'autel, faiblement -balancées, attiraient dans le noir les derniers points de lumière. -Annette s'engourdissait, frileuse, un peu transie dans sa houppelande de -laine, se réchauffant à son soleil. Le calme saint était en elle. -Elle rêvait pour l'enfant d'une vie enveloppée de douceur, de -silence--et de ses bras d'amour. - - - - -Dans les premiers jours de l'année, l'enfant naquit. Un fils. Sylvie -arriva juste à temps pour le cueillir. Malgré ses douleurs, qui lui -arrachaient parfois un gémissement, mais sans larmes, Annette, -intéressée, attentive, un peu déçue, s'étonnait d'assister à -l'événement, plus que de le produire. La grande émotion qu'elle -attendait n'était pas apparue.--Dès le commencement du travail, on est -prise dans un piège. Aucun moyen d'échapper: il faut aller jusqu'au -bout. Alors, on se résigne, et on tend toutes ses forces pour y arriver -au plus tôt. L'esprit net, mais ses énergies occupées entièrement à -soutenir les douleurs. On ne pense guère à l'enfant. Point de place -pour les sentiments tendres ou exaltés. Ceux qui remplissaient le -cœur, avant, se sont éclipsés. C'est vraiment «le travail», dur, -étroit, travail de chair et de muscles, exclusivement physique, sans -rien de beau et de bienfaisant... Jusqu'à l'instant libérateur, où -l'on sent de son corps glisser le petit corps... Enfin!... - -Aussitôt, la joie se rallume. Annette, claquant des dents, épuisée, -près de sombrer au fond d'un océan Arctique, tendait ses mains -glacées pour saisir et serrer sur ses membres brisés son fruit -vivant,--le bien-aimé! - - -Et maintenant, elle est dédoublée. Non plus deux en un, comme avant. -Mais un fragment de soi, détaché dans l'espace, comme un petit -satellite, gravitant autour d'un astre, une minuscule valeur -additionnelle dont l'effet est immense dans l'atmosphère psychique. -Chose étrange que, dans ce nouveau couple formé par la segmentation -d'un être, le grand s'appuie sur le petit, plus encore que le petit sur -le grand. Ce vagissement était, par sa faiblesse, une force pour -Annette. Ô la richesse que donne un aimé qui ne peut se passer de -nous!... Annette aux seins durcis, que suçait avidement le petit -animal, avidement versait dans le corps de son fils le flot de lait et -d'espérance, dont sa poitrine était gonflée. - -Alors se déroula le premier cycle émouvant de la _vita nuova_, cette -découverte du monde, qui est vieille comme le monde, et que refait -chaque mère, penchée sur le berceau. La veilleuse inlassable guette, -le cœur battant, l'éveil de son Bel-au-bois-dormant. Dans ses yeux de -saphir,--ces violettes foncées,--Annette se mirait, tant ils étaient -brillants. Que voyait-il, ce regard, imprécis et sans bornes, comme le -grand œil du ciel, dont on ne peut savoir s'il est vide ou profond; -mais dans la clarté bleue de son cercle, tient le monde... Et quelles -ombres subites projettent sur ce pur miroir des nuées de souffrances, -des fureurs invisibles, des passions inconnues, venues on ne sait d'où? -Est-ce de mon passé, ou de ton avenir? L'avers, ou le revers de la -même médaille. «Tu es ce que j'ai été. Je suis ce que tu seras. Que -seras-tu? Que suis-je?...» Annette s'interrogeait dans les yeux de son -sphinx. Et regardant cette conscience, d'heure en heure, qui montait de -l'abîme, elle revivait, sans le savoir, en cet _homuncunlus_, la -naissance de l'humanité. - -Une à une, le petit Marc ouvrait ses fenêtres sur le monde. -Commencèrent à passer sur la surface égale du liquide regard des -lueurs plus précises, ainsi qu'un vol d'oiseaux qui cherchent où se -poser. Après quelques semaines, sur l'arbuste vivant parut la fleur du -sourire. Et puis, dans le buisson, les oiseaux installés se mirent à -ramager... Oublié, le cauchemar tragique des premiers jours! Oubliés, -l'épouvante de la terre inconnue, les hurlements de l'être brutalement -arraché de l'écorce maternelle, projeté nu et meurtri dans la -lumière cruelle!... Le petit homme, rassuré, avait pris possession de -la vie. Et il la trouvait bonne. Il l'explorait, palpait et goûtait -goulûment de la bouche, des yeux, des pieds, des mains, des reins. Il -célébrait sa proie, en jouant émerveillé avec les sons qui sortaient -de son flûteau. Une proie de plus: sa voix! Il s'écoutait chanter. -Mais il ne jouissait pas de son chant avec plus de délices que sa -mère. Annette s'en grisait. Cette petite voix de ruisseau lui faisait -fondre le cœur. Même les cris suraigus où montait l'instrument, lui -perçaient le tympan d'une exquise volupté: - ---Crie bien fort, mon chéri! Oui, affirme ta vie! - -Il l'affirmait avec une énergie qui n'avait pas besoin -d'encouragements. Joie, colère, caprices, il en criait de toutes les -couleurs. Annette, maman novice et déplorable éducatrice, trouvait -tout charmant; elle n'avait pas la force de résister aux appels -tyranniques. Elle se fût levée dix fois, la nuit, plutôt que de -l'entendre pleurer. Et, du matin au soir, elle se laissait sucer par -l'avide sangsue. L'enfant ne s'en portait pas mieux; et elle, s'en porta -fort mal. - -Sylvie, quand elle revit sa sœur, au printemps, la trouva amaigrie; et -elle s'inquiéta. Annette manifestait toujours le même bonheur; mais -l'expression en était devenue un peu fébrile; les larmes lui montaient -aux yeux, pour un mot affectueux. Elle convint qu'elle ne dormait pas -assez, qu'elle ne savait pas se faire servir, et que devant les -difficultés pratiques qui se présentaient pour les soins à donner ou -la santé de l'enfant, elle se sentait démunie. Elle le disait, en -affectant de rire de sa pusillanimité; mais sa belle assurance du -début était tombée. Elle était frappée de voir qu'elle n'était pas -aussi robuste qu'elle avait pensé; n'ayant jamais été malade, elle -n'avait pas connu les limites de ses forces, et elle croyait qu'elle en -pouvait user sans compter; elle s'apercevait que ces limites étaient -étroites et qu'on ne les dépassait pas impunément... La vie, quelle -chose fragile! À d'autres moments, cette constatation ne l'eût pas -affectée. Mais à présent que sa vie était double, et que sur cette -chose fragile une autre reposait, encore plus fragile... Dieu! que se -passerait-il, si elle disparaissait? Dans ses nuits sans sommeil, -Annette avait bien des fois remâché cette crainte....Elle écoutait le -sommeil de l'enfant; et le moindre changement dans sa respiration, un -souffle un peu plus vif, une plainte, ou le silence, arrêtaient les -battements de son cœur. Et dès que l'inquiétude fut entrée, elle -prit logement. Annette ne connut plus le calme auguste et léger des -heures de la nuit, où le corps sans mouvement et l'âme sans pensée, -qui rêvent sans dormir, flottent comme des fleurs d'eau, immobiles, sur -l'étang nocturne. Elyséenne quiétude, dont la grâce accordée n'est -sentie par le cœur qu'après qu'il l'a perdue... Désormais, chaque -moment tient en méfiance l'âme aux aguets. Dans le plus sûr se -dissimule un tremblement... - -Sylvie ne s'y trompa point. Sous le sourire vaillant d'Annette, -plaisantant sa faiblesse, elle perçut le désarroi physique et le -besoin animal de se rapprocher du troupeau. Elle décida qu'Annette -devait quitter sa retraite et revenir s'installer, à quelques heures de -Paris, dans une maison de campagne, où Sylvie pourrait la voir presque -chaque jour, sans que le bruit de son retour se répandît. Annette ne -fit pas de difficultés pour revenir, mais franchement, dans sa maison, -à Paris. Elle n'admit aucune objection. En vain, Sylvie lui remontra -que ce n'était point sage, que sa tranquillité risquait d'être -troublée. Annette s'entêta. Son orgueil ne supportait pas de paraître -fuir devant l'opinion. Pendant l'année heureuse où elle couvait -l'enfant, elle ne songeait pas à l'opinion. Elle vivait avec le bonheur -en tête à tête; point de place pour un tiers. Depuis quelques mois, -son bonheur n'était pas moindre; mais elle eût désiré en faire part -au monde; et il lui était pénible de se dire qu'elle devait le cacher. -À force d'y penser, elle en fut blessée. Quoi! ce joyau qui faisait -son orgueil, elle le dissimulait comme une chose honteuse! Elle avait -l'air de le renier!... - ---«Te renier! mon trésor!»... (Elle l'embrassait passionnément)... -«Je n'aurais pas dû fuir, j'aurais dû t'imposer, dès le premier -jour. Mais plus de cachotteries! Je dirai, en te montrant: a Voyez mon -bel enfant! Vous n'avez pas le pareil, dites, les autres mamans?...» - - - - -Elle rentra dans Paris, et elle s'y installa. La fille de Raoul Rivière -savait bien qu'il ne serait pas si facile de faire accepter sa -situation! Mais le sentiment dédaigneux qu'elle tenait de son père, à -l'égard du monde, n'avait pas appris de son père à se plier en -apparence aux préjugés du monde, pour mieux s'y dérober: elle -prétendait y tenir tête et en avoir raison. - -Sa première expérience fut assez favorable. La vieille tante -Victorine, en l'absence d'Annette, était restée gardienne de la -maison, comme c'était son emploi depuis de longues années. Cette -petite personne de soixante ans passés avait le teint frais, les joues -sans rides, et des boucles en papillotes bien serrées sur les joues. -Calme, douce, inoffensive, excessivement timorée, elle avait su se -conserver à l'abri de tout ce qui peut troubler. Annette, dès -l'enfance, avait toujours vu dans la maison la tante Trotte-menu, qui la -déchargeait des ennuis du ménage et veillait à la propreté, au -confort, à la cuisine, (car elle était gourmande), jouant le rôle de -vieille bonne familière, devant qui on ne se gêne pas, parce qu'elle -est un meuble de la maison: son avis ne compte pas; et d'ailleurs, elle -n'en a pas. Au cours des trente années qu'elle avait passées chez son -frère, la tante Victorine avait pu voir et entendre des choses -étranges. Mais elle n'avait rien vu, rien entendu. Pour qu'elle vît ce -qu'elle ne tenait pas à voir, il eût fallu l'y contraindre. Raoul -n'avait garde! Dans son cercle d'intimes, il la nommait sa sourde-muette -du sérail. Il se moquait d'elle à sa barbe, la blaguait, la bourrait, -l'appelait: «grosse cruche!» la faisait pleurnicher, et puis, la -cajolait, la bichait avec bruit sur les deux joues, et se faisait -dorloter par elle, comme un vieux gamin. Elle avait gardé de lui le -souvenir d'un cœur d'or,--qui plus est, d'un saint homme:--ce qui -l'eût bien amusé dans sa tombe,--si, pour un Raoul Rivière, amateur -non lassé du dessus de la terre, le dessous n'eût été une sacrée -affaire! - -Il n'eût pas été difficile pour Annette d'imprimer dans les yeux de -tante Victorine une image de sa personne aussi avantageuse. Elle avait -hérité, en même temps que de la maison, du culte que le vieux chat du -foyer rendait au propriétaire. Il ne s'agissait que de ne pas -contrarier ses illusions. Annette recula longtemps avant de s'y -décider. Elle avait tenu la tante dans l'ignorance de son aventure. À -son éloignement de Paris elle avait donné pour prétexte des raisons -de santé, le désir de voyager. Si peu vraisemblable que ce fût, la -tante avait paru le croire; elle n'était pas curieuse, et craignait les -nouvelles qui pouvaient l'agiter. Il fallut bien pourtant qu'elle les -apprît, à la fin. Sylvie se chargea, après la naissance de l'enfant, -de la lui annoncer. La pauvre femme en fut «sidérée». Elle eut -beaucoup de peine à comprendre la situation; elle n'en avait jamais -envisagé de telle. Elle écrivit à Annette des lettres affolées, si -obscures qu'Annette aurait pu croire--(cet âge est sans pitié!)--que -c'était tante Victorine qui venait d'accoucher. Elle la consola, de son -mieux. Sylvie était convaincue que la vieille dame partirait de la -maison. Mais partir de la maison était la dernière pensée qui pût -venir à tante Victorine. Pour le reste, son esprit s'agitait dans un -désordre inextricable. Elle était bien incapable de donner un conseil! -Il lui en eût fallu pour elle. Elle ne savait que se lamenter. Mais on -ne vit pas de lamentations; et comme on doit vivre pourtant, elle finit -par découvrir dans le malheur d'Annette une épreuve du ciel. Elle -commençait à s'y habituer, en l'absence de sa nièce, dont -l'éloignement maintenait à distance le fâcheux événement, quand -Annette annonça son retour. - -Annette était émue, en rentrant au logis. Sylvie avait été la -chercher à la gare. Tante Victorine ne put s'y résoudre; et quand elle -entendit s'ouvrir la porte de la maison, elle remonta précipitamment -l'escalier dont elle avait descendu la moitié, et courut s'enfermer -dans sa chambre. Annette l'y trouva en larmes; la tante, en -l'embrassant, répétait: - ---Ma pauvre enfant!... Mais comment?... Mais comment?... - -Annette, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, jouait -l'assurance, et disait, d'un ton brusque et riant: - ---On aura le temps de raconter!... Maintenant, allons dîner! - -La vieille dame se laissa entraîner. Elle continuait de larmoyer; -Annette lui faisait: - ---Chut! Chut! ma bonne tante... Il ne faut pas pleurer... - -La tante cherchait à retrouver ce qu'elle aurait voulu dire; elle en -avait un tas: lamentations, semonces, questions, interjections... Mais -de ce tas, elle ne pouvait rien tirer; il ne sortait que de gros -soupirs. Annette, brusquement, la mit en présence de l'enfant qui -dormait comme un bienheureux, de tout son petit corps souple et dodu, la -tête chavirée: elle tomba en extase, elle joignit les mains; et son -vieux cœur de servante sur-le-champ contracta un nouveau louage avec le -chef nouveau de la maison. De cette heure, elle s'attela, rajeunie, au -chariot du petit dieu.--Par instants, la mémoire lui revenait qu'il -était tout de même un objet scandaleux. Elle se retrouvait dans le -désarroi. Annette, qui causait avec une insouciance affectée, guettait -du coin de l'œil la bonne vieille figure qui s'allongeait: - ---Allons, qu'est-ce que c'est donc? demandait-elle, il faut se faire une -raison! - -La tante entamait, une fois de plus, ses confuses lamentations. - ---Mais oui, disait Annette, lui tapotant les mains, mais oui!... Mais -enfin, qu'est-ce que tu voudrais donc? Que nous perdions notre cher -petit garçon? - -(Elle savait bien ce qu'elle faisait, en appuyant, câline, sur le -«_notre_»!) - -La tante, superstitieuse, protestait, bouleversée: - ---Annette, ne dis pas cela! C'est dangereux... Non, comment peux-tu -dire?... - ---Alors, n'aie pas cette mine! Puisque notre petit est là, puisqu'il -nous est venu, qu'est-ce qu'on peut faire maintenant? Qu'est-ce qu'on -peut faire de mieux que de l'aimer et d'être heureux? - -La tante aurait pu répondre: - ---Oui, mais pourquoi est-il venu? - -Elle n'avait plus la force de le souhaiter. La morale l'eût voulu, -pourtant. Le monde et la religion. La dignité et la tranquillité. -Peut-être la tranquillité surtout. La plus intime pensée, tout au -fond, tout au fond, qu'elle ne s'avouait pas, était: - ---Mon Dieu! si, au moins, cette malheureuse enfant ne m'en avait rien -dit!... - -Enfin, dans l'impossibilité d'accorder tant de pensées -contradictoires, tante Victorine finit par renoncer à penser. Et, -s'abandonnant à l'instinct, elle fut la vieille poule, qui a passé sa -vie à élever les poussins des autres. Elle accepta. - -Mais Annette n'eut pas trop à s'en féliciter. Il est des annexions qui -rapportent plus d'ennuis que d'avantages. Par la tante, ne tarda pas à -s'introduire chez Annette le trouble du dehors. Madame Victorine était -bavarde; et elle prêtait l'oreille à ce que le voisinage disait du -retour de sa nièce. Elle revenait, tout courant, larmoyant, le redire -à Annette. Annette la rudoyait affectueusement, mais elle ne laissait -pas d'être affectée de ces sots commérages. Lorsque rentrait la -vieille, elle se demandait maintenant, avec un frémissement: - ---Que va-t-elle encore me raconter? - -Elle lui interdit de parler. Mais quand la tante se tut, ce fut bien -pis, avec ses réticences, ses soupirs, et ses airs navrés. Et Annette -amassait un dépit irrité contre cette opinion venimeuse, qu'elle -affectait d'ignorer. - -Si elle eût été sage, elle eût évité du moins l'occasion de s'y -frotter. Mais elle était trop vivante pour être sage. On n'est sage -qu'après qu'il en a cuit de ne pas l'être. La nature humaine est ainsi -faite qu'Annette, qui dédaigneusement tournait le dos aux jugements du -monde, brûlait de connaître ce qui se disait derrière son dos. Et, -tremblant, chaque matin, que le jour ne passât point sans lui apporter -l'écho de paroles déplaisantes, les jours où ces paroles ne venaient -pas la trouver, elle était prête à les aller chercher. Elles lui -épargnèrent cette peine. Elle reçut de la famille, de cousins, de -cousines, avec qui elle n'entretenait que des rapports lointains de -parenté, des lettres scandalisées, des leçons intolérables. Leur -prétention de s'ériger en juges de sa conduite et en champions contre -elle de l'honneur de la famille, aurait dû paraître moins irritante -que grotesque à qui savait, comme Annette, trop instruite par son père -de la chronique secrète, ce que valait l'aune de ces Aristarques. Mais -Annette ne riait pas; elle sautait sur sa plume, et décochait une -réplique mordante, qui ajoutait la rancune aux autres motifs de -condamnation, et rendait celle-ci implacable. - -Encore ces censeurs austères pouvaient-ils invoquer, pour leur -intervention, les droits, certes abusifs, mais coutumiers, de la -parenté. Mais quels droits de lui tenir rigueur avaient des étrangers, -à qui ne faisait point tort qu'elle usât d'elle comme elle -l'entendait? Rencontrant dans la rue une aimable mondaine, dont le salon -naguère l'accueillait, elle s'arrêtait pour échanger quelques mots de -courtoisie. Mais l'autre, l'examinant de son regard curieux, la laissait -parler, à peine répondait, et s'éloignait avec une froide politesse. -Une autre, à qui Annette écrivait pour demander un renseignement, ne -lui répondait pas. Poursuivant son enquête, elle s'adressait à une -amie de sa mère, une vieille dame qu'elle respectait et qui lui -témoignait des sentiments affectueux; elle offrait d'aller la voir. En -retour, lui venait une lettre embarrassée, exprimant le regret de ne -pas la recevoir: on s'absentait de Paris... Ces petites blessures -répétées rendaient la sensibilité inquiète. Annette avait peur -d'autres affronts; mais l'étrange était que cette peur la poussait -nerveusement à les provoquer. - -Ainsi en advint-il avec son amie Lucile Cordier. Les deux jeunes femmes -se connaissaient depuis longtemps. Dans le monde qu'elles -fréquentaient, Lucile était la préférée d'Annette; et sans être -fort intimes, elles avaient plaisir à se voir. Annette apprit par sa -tante que la sœur de Lucile venait de se marier. Elle n'en avait reçu -aucun avis de Lucile. Elle lui écrivit pour la féliciter. Lucile garda -le silence. Annette en savait assez, pour ne pas insister. Elle insista -pourtant, par un besoin singulier d'être sûre,--de souffrir. - -Elle se rendit chez Lucile. Dans le salon, un bruit de voix. C'était le -jour de visites. Elle se le rappela, au moment d'entrer. Trop tard pour -reculer... La conversation était animée. Une douzaine de personnes, -presque toutes, connues d'Annette. À son apparition, les voix -s'arrêtèrent net. Quelques secondes seulement. Annette, émue, mais -sentant qu'elle livrait un combat, entra, le sourire aux lèvres, et, -sans regarder à droite ni à gauche, elle alla à Lucile. Lucile se -leva, gênée. Petite blonde, aux yeux plissés, caressants, doux et -fins, minois fripé, museau de souris, les dents un peu avancées. -Spirituelle, indifférente aux gens et aux idées, tout en se donnant -l'air de se passionner pour celles-ci, de s'attacher à ceux-là, elle -était prudente, pas très franche, faible, aimant à plaire, ne -cherchant rien tant qu'à ne se brouiller avec personne et à tout -ménager. La conduite d'Annette ne l'avait, pour son compte, aucunement -troublée. Son curieux nez pointu, à l'affût, s'amusait du scandale. -L'aventure, qu'elle jugeait absurde, l'eût seulement divertie, si, du -point de vue mondain, ce ne l'eût embarrassée. Quand Annette Lui -écrivit qu'elle était de retour, Lucile avait pensé: - ---Quelle tuile! Qu'est-ce que je vais lui répondre? Elle ne voulait pas -blesser Annette. Elle ne voulait pas non plus risquer de se faire mal -juger. Faute de trouver la réponse, elle la remit de journée en -journée. Elle se proposait de revoir Annette, mais plus tard--(ce -n'était pas pressé!)--sans que le monde le sût. Cela n'empêchait pas -de dauber sur Annette et de prendre avec le monde des airs -scandalisés... - -Mais voici que la brusque apparition d'Annette la mettait--(«C'est trop -fort!»...)--dans l'obligation, sur-le-champ, de choisir! Lucile en -voulut beaucoup plus à Annette de lui jouer ce mauvais tour que de -s'être fait faire un enfant... («Et même deux, s'il lui plaît, mais -qu'elle me fiche la paix!...») - -Une petite lueur rageuse aux yeux, vite éteinte, elle prit la main -qu'Annette lui tendait, répondant au sourire par ce sourire de miel -qu'Annette lui connaissait: (on ne résistait pas à sa tendre -séduction). Cela ne dura guère. Les yeux en mouvement, les oreilles -aux aguets, Lucile perçut instantanément l'ironie de l'assistance. -Instantanément, son expression se glaça; après quelques mots -d'accueil, elle reprit avec affectation l'entretien interrompu; et, d'un -secret accord, tous se remirent à causer. - -Annette, laissée en dehors de la conversation, se sentit rejetée. Mais -elle ne l'accepta point. Elle connaissait la faiblesse de caractère de -Lucile. Armée de son fier sourire, assise au milieu d'un groupe qui, -sans paraître la voir, semblait très occupé par l'échange de propos -aussi vains qu'animés, elle faisait, de ses yeux tranquilles, le tour -de l'assistance. Les regards, à sa rencontre, cillaient pour l'éviter. -Une paire d'yeux, cependant, n'eurent pas le temps de se garer. Ils -restèrent accrochés, avec un dépit irrité. Annette reconnut la large -face poupine de Marie-Louise de Baudru, fille d'un riche notaire, -mariée avec un magistrat, dont le cercle de parentage était avec les -Rivière dans de vieilles relations de cordialité sociale et -d'antipathie foncière. Marie-Louise de Baudru incarnait en sa forte -personne les plus solides attributs de sa classe grand-bourgeoise: -l'ordre, la probité, l'incuriosité, le manque de charité de cœur et -surtout d'esprit, toutes les vertus légales, une ferme foi verbale, -vidée, comme sur l'étal, de doutes et de pensée, et le culte -religieux de la Propriété: toutes les propriétés: sa famille, son -bien, sa patrie, sa religion, sa morale, sa tradition, et ses -négations. Enfin, le moi massif et compact, comme un bloc qui bouche le -soleil. Point de place, à côté, pour le tonneau de Diogène! Rien ne -répugnait aux Baudru autant que l'indépendance, quelle qu'elle fût: -religieuse, morale, intellectuelle, politique ou sociale. Aversion, de -nature! Ils en confondaient toutes les formes sous la commune injure -d'«anarchisme». Cet anarchisme, ils l'avaient toujours flairé chez -les Rivière. Et, d'instinct, Marie-Louise, comme les siens, tenait en -suspicion Annette. Elle ne lui pardonnait pas la liberté dont Annette -avait joui dans son éducation et sa vie de jeune fille. Peut-être -qu'un grain d'envie n'était pas absent de ces jugements désobligeants. -Une seule considération en retenait l'expression: la fortune des -Rivière. La richesse commande l'estime, elle est une des colonnes--la -plus ferme--de l'ordre social. Mais c'est à condition qu'on n'ébranle -point sa base: la famille légale. Les soutiens de la société y -veillent; il ne fait pas bon s'y frotter. Annette avait porté atteinte -aux principes cardinaux. Le chien de garde était réveillé. Il se -taisait pourtant. Il n'aboie pas dans le monde. Mais son regard parlait -pour lui. Annette lut dans celui de Marie-Louise de Baudru un mépris -courroucé. Ses yeux se posèrent tranquillement sur ceux de la -justicière joufflue; et, lui adressant de la tête un petit salut -familier, elle la força d'y répondre. Marie-Louise, suffoquant de ne -pouvoir résister à l'injonction, salua, en se vengeant par son regard -le plus dur. Annette, indifférente, l'avait déjà laissée; et ses -yeux qui faisaient le tour du salon, revinrent à Lucile. - -Sans aucun embarras, elle s'introduisit dans l'entretien commencé, elle -coupa d'une réflexion le récit de Lucile, l'obligea à une réplique. -Il fallut bien lui faire place. On ne pouvait se dispenser de l'écouter -poliment, curieusement, et même non sans agrément: car elle avait de -l'esprit. Mais on ne répondait pas, on était distrait, on parlait -d'autre chose. La conversation s'éteignait, se rallumait par petits -feux, en sautant de sujets. Annette s'entendit, dans le silence, -discourant sur un ton dégagé; et elle écoutait sa voix, comme celle -d'une étrangère: en vraie femme qu'elle était, fine, sensible et -fière, elle ne perdait rien des petites humiliations. Habituée dès -l'enfance à lire et à manier le langage menteur des salons, elle -savait déchiffrer sous le voile des inattentions voulues, des sourires -équivoques, des politesses sans franchise, les intentions blessantes. -Elle souffrait, mais elle riait; et elle continuait de parler. On -pensait: - ---Quel aplomb, cette petite! - -Lucile profita du départ d'une visiteuse pour l'accompagner à la porte -et s'écarter d'Annette. Celle-ci se trouva abandonnée, dans un groupe -bien décidé à l'ignorer. Renonçant à prolonger l'épreuve, elle -allait se lever pour partir à son tour, quand, traversant le salon, -Marcel Franck vint à elle. Il était entré depuis quelque temps, sans -qu'elle l'eût aperçu, toute son attention prise par son effort pour ne -pas céder au découragement qui la gagnait. Et lui, la regardant -parler, avec une pitié gouailleuse, admirait sa crânerie. Il se -disait: - ---Qu'est-ce qui l'obligeait à venir braver ces mufles? ... Petite -toquée!... C'est tordant... - -Il se décida à lui tendre la perche. Il la salua gentiment. Les yeux -reconnaissants d'Annette s'éclairèrent. On se taisait autour d'eux: -toutes ces figures fermées, qui épiaient... Il dit: - ---Enfin, grande voyageuse, vous voilà revenue! L'avez-vous assez -«_contemplé son azur, ô Méditerranée?_»... - -Il voulait l'aiguiller sur un sujet inoffensif. Mais elle--(quel démon -la poussa? orgueil, instinct de bravade, ou simplement franchise)--elle -répondit gaiement: - ---En fait d'azur, je n'ai guère contemplé, depuis des mois, que les -yeux de mon enfant. - -Un petit vent d'ironie passa sur l'assistance. Il y eut des sourires, -des coups d'œil discrètement échangés. Mais Marie-Louise de Baudru -se leva indignée; et, rouge, sa grasse poitrine gonflée de mépris -colérique à faire craquer le fourreau, elle repoussa sa chaise et, -sans saluer personne, elle alla vers la porte, et partit. La -température du salon tomba de quelques degrés. Annette resta isolée -dans son coin avec Marcel Franck. Il la regardait, compatissant, -narquois, et murmura: - ---Imprudente! - ---Quelle imprudence? demanda-t-elle, d'une voix claire. - -Elle sembla chercher du regard, à ses pieds. Puis, elle se leva sans -hâte, et froidement saluant et saluée, elle sortit. - -Qui l'eût vue dans la rue, marchant de son pas bien rythmé, la tête -droite, l'air froide, correcte, indifférente, ne se fût pas douté de -la bourrasque de dédain qui faisait bondir son cœur blessé. Mais -rentrée à Boulogne, quand elle put s'enfermer dans sa chambre avec -l'enfant, elle l'étreignit, avec des larmes amères. Et elle rit de -défi. - - - - -Il ne manquait pas à Paris de milieux intelligents où Annette eût -été honorablement accueillie,--et particulièrement dans un monde qui -aurait dû être familier à la fille de l'architecte Rivière:--parmi -ces artistes qui vivent en marge du philistinisme social, et qui, dotés -pourtant de l'esprit de famille le plus traditionnel, sont dénués de -préjugés, et jusque dans l'union libre portent des vertus bourgeoises. -Mais Annette frayait peu avec les femmes d'artistes. D'esprit très -ordonné, de manières réservées, aucunement bohème, elle goûtait -médiocrement leurs façons et leur conversation, tout en rendant -hommage à leurs grandes qualités: courage, bonhomie, endurance. Il -faut bien le dire: dans la vie ordinaire, les relations se fondent -beaucoup moins sur l'estime que sur une communauté d'instincts et -d'habitudes.--Au reste, Raoul Rivière avait, depuis longtemps, semé en -route ses anciens compagnons. Aussitôt que ses succès lui avaient -permis d'atteindre au monde de la richesse et des honneurs officiels, -cet homme aux forts appétits avait rompu avec la _haud aurea -mediocritas._ Trop intelligent pour ne pas apprécier la société des -hommes de travail plus que celle des salons et des cercles parisiens, -qu'il jugeait entre intimes avec une cruelle ironie, il s'était -installé dans la seconde, parce qu'il y pouvait largement pâturer. Il -s'était ménagé des échappées secrètes dans d'autres mondes fort -mêlés, où il trouvait à satisfaire sa passion du plaisir et son -besoin d'indépendance effrénée: car il menait double ou triple vie. -Mais peu en étaient avertis; et sa fille n'avait connu de lui que la -vie de parade et d'affaires. - -Le cercle de société d'Annette était à peu près limité à cette -grande bourgeoisie, riche, assez distinguée, qui, nouvelle classe -régnante, à force d'application a fini par se créer une ombre de -tradition,--qui s'est, avec les autres attributs du pouvoir, acheté des -lueurs de tout,--mais des lueurs de lampe avec un abat-jour, et qui ne -craint rien tant que d'élargir le rond de lumière sur la table ou de -le déplacer: car le moindre changement risquerait d'ébranler ses -certitudes. Annette qui, d'instinct, aimait la lumière, l'avait -cherchée où elle pouvait: en ces études d'université, qu'on avait, -dans son monde, jugées prétentieuses; mais la lumière qu'elle y -trouva était bien tamisée: lumière de salles de cours et de -bibliothèques; jamais directe, réfractée. Annette y avait acquis -cette hardiesse de pensée, tout abstraite, qui n'excluait pas, chez les -meilleurs de ses camarades, une timidité pratique et un complet -désarroi devant la réalité.--Un autre vélum s'interposait entre ses -yeux et le jour du dehors: sa fortune. En dépit qu'elle en eût, cette -barrière la séparait de la grande communauté. Annette ne savait même -pas à quel point elle se trouvait parquée. Revers de la richesse: -enclos privilégié, mais enclos, pâtis emmuré. - -Et ce n'était point tout: maintenant qu'il fallait en sortir, Annette -qui, depuis longtemps, en avait envisagé sans crainte l'éventualité, -Annette ne le voulait plus. La condamne qui réprouve le manque de -logique! L'homme--la femme encore moins--n'est pas tout d'une pièce, -surtout aux âges de transition où les instincts de révolte et de -rénovation se mêlent aux habitudes conservatrices qui les paralysent. -Du premier coup, l'on ne se dégage pas des préjugés de son milieu et -des besoins appris. Même les âmes les plus libres. On a des regrets, -des doutes, on ne voudrait rien perdre, on voudrait tout avoir. La -sincère Annette, qui avait besoin d'aimer, qui avait besoin d'être -libre, qui ne voulait pas mentir, n'aurait pas voulu pourtant sacrifier -les avantages acquis. Elle consentait à se séparer de son monde -social. Elle ne supportait pas d'en être rejetée. Elle n'acceptait pas -de déchoir. Et son jeune orgueil, à qui la vie n'avait pas encore fait -baisser la crête, se refusait à chercher asile dans un autre milieu, -socialement plus modeste, même si elle l'estimait plus. C'eût été, -aux yeux du monde, se déclarer vaincue. Mieux valait rester isolée que -déclassée. - -Si médiocre que fût cette préoccupation, elle n'était pas dénuée -de toute raison. Dans la lutte engagée entre les conventions d'une -classe et l'un de ses membres révoltés qui les brave, la classe qui -fait bloc contre l'imprudent et le rejette hors de ses frontières, le -provoque à émigrer et guette ses défaillances pour justifier le ban. - -Et, dans la bonne Nature, aussitôt qu'apparaît un symptôme de -faiblesse, ou qu'une proie semble s'offrir à découvert, se tendent -autour d'elle les toiles d'araignées. En cela, rien de tortueux, -d'ailleurs, rien de sournois! C'est la bonne Nature. Elle est toujours -en chasse. Et chacun, à son heure, est chasseur, ou gibier.--Annette -était gibier. - - -Les chasseurs se montrèrent. En toute simplicité. Annette reçut la -visite de l'ami Marcel Franck. - -Elle était seule au logis. L'enfant était sorti, pour la promenade -journalière: la tante l'accompagnait. Annette, un peu fatiguée, était -restée dans sa chambre; elle ne pensait voir personne; mais quand on -lui présenta la carte de Marcel, joyeuse, elle le fit entrer. Elle lui -savait gré d'avoir pris son parti, chez Lucile. Certes, sans se -compromettre! Mais elle n'en demandait pas tant! - -Elle le reçut en vieil ami, sans façons, étendue sur sa chaise -longue. Elle était encore en négligé du matin. Depuis qu'elle était -maman, elle n'avait plus sa dévotion de l'ordre et de la correction -minutieuse que Sylvie plaisantait. Marcel ne s'en plaignit point. Il la -trouvait embellie, un doux et frais embonpoint, une tendre langueur, -l'humide éclat d'un regard détendu par le bonheur. Annette parlait -avec abandon; elle avait plaisir à retrouver le confident perspicace de -ses hésitations; elle aimait son intelligence, son tact de pensée; il -lui inspirait confiance. Franck se montrait, comme toujours, finement -compréhensif, cordial, mais, dès le début de l'entretien, avec une -nuance de familiarité nouvelle, qui la frappa. - -Ils se rappelaient leur dernière rencontre avant la fâcheuse -villégiature d'Annette, en Bourgogne, chez les Brissot; et Annette -convenait que Marcel avait trop bien vu ce qui devait arriver. Elle ne -voulait parler que de l'impossibilité de son mariage avec Roger; mais -une rougeur lui vint, en pensant que Marcel l'entendait autrement et -qu'il le trouvait plaisant. Marcel, malicieusement, disait: - ---Vous le voyiez aussi bien que moi. - -Et il riait du tour qu'avait pris l'aventure. Il avait l'air d'en être -un peu complice. Annette éprouvait une confusion, qu'elle cachait sous -l'ironie. Marcel surenchérit: - ---Vous le voyiez beaucoup mieux que moi. Nous autres hommes, nous avons -le ridicule de croire que nous pouvons dispenser aux femmes notre -précieuse sagesse; et nous nous laissons prendre, quand de leur voix -insidieuse, avec leurs beaux grands yeux, elles nous demandent -anxieusement ce qu'elles doivent faire. Elles le savent fort bien. Elles -flattent notre manie: nous aimons à professer. Elles pourraient nous -donner des leçons! Quand je pronostiquais qu'on ne vous attraperait -point, au filet des Brissot, je ne me doutais pourtant pas que vous -sortiriez des mailles, d'une façon aussi magistrale. C'est d'une belle -crânerie. À la bonne heure!... Hé! quand vous vous y mettez!... Je -vous fais mes compliments de votre intrépidité... - -Annette l'écoutait avec gêne. Comme c'était singulier! Elle -prétendait revendiquer son droit d'agir ainsi qu'elle avait fait; -l'autre jour, chez Lucile, elle était prête à l'affirmer contre -l'univers entier. Et elle avait un malaise à l'entendre louer, sur ce -ton, par Marcel! Elle souffrait dans sa pudeur et dans sa dignité. Elle -dit: - ---Ne me complimentez pas! Je suis moins audacieuse que vous ne pensez. -Je ne voulais pas d'avance ce qui est arrivé. Je ne le prévoyais -pas... - -Puis, prise d'un scrupule et trop fière pour mentir, elle reprit: - ---Je me trompe. Si, j'y avais pensé. Mais c'était pour le craindre, et -non pour le vouloir. Et c'est là ce qui me reste incompréhensible: -comment ce que je craignais, ce que je ne voulais point, suis-je allée -au-devant? - ---C'est naturel, dit Marcel. Ce qu'on craint hypnotise. Au fond, il -n'est pas dit que ce qu'on craint, on ne le désire. Mais oser ce qu'on -craint, tous n'en sont pas capables. Vous, vous avez osé. Vous avez -osé vous tromper. Il faut se tromper dans la vie. Se tromper, c'est -connaître. Il faut connaître... Seulement, tout en osant, je trouve, -ma pauvre amie, que vous auriez pu prendre certaines précautions; votre -partenaire me paraît bien coupable de vous avoir laissé cette charge -à porter. - -Annette, un peu choquée, dit: - ---Pour moi, ce n'est pas une charge. - -Marcel pensa qu'Annette, généreusement, voulait excuser Roger, et dit: - ---Vous l'aimez encore? - ---Qui? demanda Annette. - ---Bon! fit Marcel, en riant. Vous ne l'aimez donc plus. - ---J'aime mon enfant, dit Annette. Le reste est du passé. Et le passé, -on ne sait plus si cela a jamais été. On ne le comprend plus. C'est -triste. - ---Cela aussi a son charme, fît Marcel. - ---Je ne le goûte point, dit Annette. Je ne suis pas une dilettante. -Mais mon fils, c'est le présent, et le présent qui durera aussi -longtemps que moi. - ---Le présent qui nous refoule, celui pour qui vous serez, un jour, à -votre tour, du passé. - ---Tant pis pour moi! dit Annette. Ce sera encore bon d'être foulé par -ses petits pieds. - -Marcel riait de cette passionnée. Annette dit: - ---Vous ne pouvez pas me comprendre. Vous ne l'avez pas vu, mon Marc, mon -petit chef-d'œuvre. Et même si vous le voyiez, vous ne sauriez pas le -voir. Vous êtes bon pour juger de tableaux, de statues, de joujoux -inutiles. Vous ne pouvez pas juger de l'unique merveille: le corps d'un -petit enfant. Cela ne servirait à rien que je vous le décrive... - -Elle le décrivit tout de même, longuement, amoureusement. Elle riait -de ses expressions ardentes, exagérées, mais elle y était prise. Elle -s'interrompit devant le regard indulgent et narquois de Marcel. - ---Je vous ennuie... Pardon!... vous ne me comprenez pas? - -Mais si! Marcel comprenait. Marcel comprenait tout. Chacun a son -plaisir. Il ne le discutait pas... - ---Enfin, pour résumer, dit-il, vous avez fait la maternité -buissonnière. Vous voilà en contravention à l'ordre et à la famille -légale. Et, loin de le regretter, vous défiez l'autorité. - ---Quelle autorité? demanda Annette. Je ne défie rien du tout. - ---Eh bien donc, l'opinion, la tradition, le code Napoléon. - ---Je ne m'occupe point de tous ces gens-là! - ---C'est le pire défi, celui qu'ils ne pardonnent point... Mais soit! -Tout est rompu, vous vous êtes affranchie du clan: qu'allez-vous faire -maintenant? - ---Ce que je faisais avant. - -Marcel eut l'air sceptique. - ---Quoi! est-ce que vous croyez que je ne puis vivre comme avant? - ---Ce ne serait guère la peine!... Et puis... - -Marcel avait la partie belle à rappeler la visite chez Lucile: à -vouloir reprendre dans le monde sa place de naguère, Annette aurait peu -de succès. Elle le savait, sans qu'on vînt le lui dire, et sa fierté -blessée n'avait aucune envie de renouveler l'expérience. Mais elle -s'étonnait de l'insistance de Marcel à le lui démontrer; d'ordinaire, -il était plus discret. Elle dit: - ---Peu importe, d'ailleurs, maintenant que j'ai mon enfant! - ---Vous ne pouvez pourtant pas réduire à lui votre existence. - ---Je ne pense pas que ce soit la réduire, mais l'élargir. Je vois un -monde en lui, un monde qui va grandir. Je grandirai avec lui. - -Marcel, avec beaucoup de soin et non moins d'ironie, s'appliqua à lui -prouver que ce monde ne pouvait suffire à une nature avide et -exigeante, comme la sienne. Annette l'écoutait, les sourcils froncés, -une pinçure au cœur. Mentalement, elle protestait, irritée: - ---Non! Non! - -Elle n'était pourtant pas sans trouble, en se rappelant qu'une fois -déjà Marcel avait bien vu. Mais pourquoi donc s'acharnait-il à l'en -convaincre? Pourquoi se donnait-il tant de peine pour lui démontrer -qu'elle devait profiter de sa liberté conquise, ne pas craindre de -vivre en marge de la société--(il disait: «en dehors et au-dessus des -conventions bourgeoises»)?... - -Il y avait en Annette deux ou trois Annettes, qui toujours se tenaient -compagnie. D'habitude, une seule parlait; les autres écoutaient. En ce -moment, elles étaient deux qui parlaient à la fois: l'Annette -passionnée, sentimentale, livrée à ses impressions, et volontiers -leur dupe. Et une autre, qui observait et s'amusait des ressorts cachés -des cœurs. Elle avait de bons yeux. Elle voyait en Marcel! Les rôles -étaient changés. Naguère, c'était lui qui lisait ses secrètes -pensées.--Aujourd'hui... Aujourd'hui, était venue à Annette -(depuis?... Oui, exactement depuis sa «métamorphose»...) une -lucidité des âmes et de leurs mouvements secrets, dont la nouveauté, -à vrai dire intermittente, l'étonnait et la divertissait, au milieu de -ses préoccupations... - -Étendue sur sa chaise, la tête renversée, les bras derrière la -nuque, et la bouche entr'ouverte, elle regardait le plafond; mais du -coin de ses yeux mi-clos, elle voyait Marcel parler. Elle aurait pu dire -d'avance les mots qu'il allait dire, elle aurait pu jurer de ce qui -allait se passer. Elle le laissait aller, avec un amusement de -curiosité un petit peu sarcastique, qu'elle se reprochait... - -(--Mais il faut voir et savoir, comme il a dit tout à l'heure, il faut -connaître... connaître...) - -Elle apprenait à connaître un ami... - -(--Mais oui, je te comprends!... Une Annette tombée de l'arbre serait -bonne à ramasser. Il secouait doucement l'arbre, pour achever de la -détacher. Il spéculait sur le désarroi d'Annette. Et pourtant, il -l'aimait... Justement, il l'aimait... Pas brillant, le frère homme!... -Il fait sa voix câline. Là, voilà qu'il s'attendrit!... Et -maintenant... attention!... Je parie qu'il va se pencher...) - -Elle vit, quelques secondes avant, la barbe blonde de Marcel qui -s'inclinait vers elle, et la bouche caressante qui allait se poser. Elle -voulut lui épargner l'humiliation... Et juste, au moment précis, elle -se releva, et, les mains en avant, repoussant doucement les épaules de -Marcel, elle dit: - ---Adieu, mon ami. - -Marcel regarda ces yeux perspicaces, qui le scrutaient, une malice au -fond. Il sourit. Il était déçu. Mais c'était de bonne guerre. Il ne -se dissimulait pas que, le plus tranquillement du monde, on venait de -lui signifier son congé. Pourtant, il en était sûr, il n'était pas -indifférent à Annette. Comprenne qui pourra! L'étrange fille lui -échappait. - - - - -Marcel ne reparut point; et Annette ne fit rien pour le rappeler. Ils -demeuraient amis; mais tous deux, ils s'en voulaient. Précisément -parce que Marcel ne lui était pas indifférent, Annette était sensible -à ce qu'elle avait lu en lui. Elle ne s'en offensait pas: l'histoire -était banale... Elle l'était trop!... Non, Annette n'en faisait pas -grief à Marcel. Seulement... Seulement, elle ne l'oublierait pas!... Il -est ainsi des pardons accordés par l'esprit, que le cœur ne ratifie -point... Dans sa rancune secrète, peut-être entrait la peine d'être -forcée de reconnaître, par la tentative trop libre de Marcel, plus -encore que par l'accueil revêche du salon de Lucile, que sa situation -était changée. Elle ne se sentait plus protégée par les égards -conventionnels, que la société accorde à ceux de ses membres qui se -montrent soumis, en apparence, à ses conventions. Il lui fallait se -défendre seule. Elle était exposée. - -Elle condamna sa porte. Elle se garda de raconter à Sylvie les -expériences qu'elle venait de faire; Sylvie les lui avait prédites, et -en eût triomphé. Elle en conserva le secret, et s'enferma avec son -enfant. Elle avait décidé de ne plus vivre que pour lui. - -Quand le petit Marc revint de promenade, le soir, après la visite de -Marcel, elle l'accueillit par des transports. Il rit en la voyant, et il -tendait vers elle ses quatre pattes qui gigotaient. Elle le saisit comme -une proie, jouant la louve affamée; elle le mangea de baisers; elle -faisait mine de dévorer tous les morceaux de son corps; elle entrait -les petons dans sa bouche; et, le déshabillant, elle le chatouillait de -ses lèvres, du haut en bas... - ---Hhamm! je te croque!...--Et ce sot! s'exclama-t-elle, le prenant à -témoin, ce sot qui a le toupet de me dire que tu ne me suffis pas! -Voyez-vous l'insolent!... Il ne me suffirait pas, mon roi, mon petit bon -Dieu?... Dis que tu es mon bon Dieu...! Et moi, que suis-je alors? La -maman du bon Dieu!... À nous le monde! Tout ce qu'on va faire -ensemble!... Tout voir, tout avoir, tout essayer, tout goûter, tout -créer!... - -Ils créaient tout, vraiment! Découvrir ou créer, n'est-ce pas même -chose? Inventer, c'est trouver, en bon français. On trouve ce qu'on -invente, on découvre ce qu'on crée, ce qu'on rêve, ce qu'on pêche -dans le vivier du songe. C'était l'heure pour tous deux, pour la mère -et l'enfant, des grandes découvertes. Les premiers mots du petit, les -jeux explorateurs, où l'on prend de ses membres la mesure du monde. -Chaque matin, Annette, avec son fils, partait à la conquête. Elle en -jouissait autant que lui, et peut-être davantage. Il lui semblait -revivre sa propre enfance, mais avec pleine conscience, donc avec pleine -joie. De joie, il ne manquait pas non plus, le gaillard! Il était bel -enfant, bien portant, joufflu de toutes parts, un petit cochon rose, bon -à mettre à la broche,--(Sylvie disait: «Qu'est-ce qu'on -attend?»)--Il avait dans son corps élastique et dodu un trop plein de -force comprimée, comme une balle en caoutchouc qui demande à rebondir. -Chacun de ses contacts nouveaux avec la vie le jetait en de bruyantes -allégresses. L'énorme pouvoir de rêve, qui est en tout enfant, -amplifiait ses trouvailles et prolongeait les vibrations de joie en -carillons. Annette ne lui cédait en rien: on eût dit un concours, à -qui serait le plus heureux et ferait le plus de bruit. Sylvie disait -qu'Annette était folle; mais elle en eût fait autant.--Et, après ce -vacarme, tous deux avaient leurs heures de silence absolu, délicieux, -épuisé. Le petit, recru de mouvement, dormait anéanti. Annette -tombait de fatigue; mais elle s'obstinait longtemps à ne pas dormir, -pour jouir du sommeil de l'autre; et le feu de son amour, refoulé dans -son cœur, masqué comme une lueur de bougie derrière la main, afin de -ne pas réveiller le petit dormeur, brûlait d'une longue flamme -silencieuse, qui montait vers le ciel. Elle priait... Marie à la -crèche... Elle priait l'enfant... - -Ce furent encore de beaux mois rayonnants.--Pourtant pas aussi purs que -ceux de l'année précédente. Moins limpides. D'une joie plus exaltée, -excessive, un peu exagérée. - -Une nature vigoureuse et saine, comme celle d'Annette, doit créer, -perpétuellement créer, créer de tout son être, du corps et de -l'esprit. Créer, ou bien couver la création à venir. C'est une -nécessité; et le bonheur n'est que dans son assouvissement. Chaque -période créatrice a son champ limité; et sa force ascensionnelle suit -une trajectoire, qui forcément retombe. Annette avait dépassé le -sommet de la courbe.--Cependant, l'élan créateur persiste chez la -mère, encore assez longtemps après l'enfantement. L'allaitement -prolonge la transfusion du sang; et des liens invisibles maintiennent -les deux corps en communication. L'abondance créatrice de l'âme de -l'enfant compense l'appauvrissement de l'âme de la mère. La rivière -qui décroît cherche à s'alimenter du ruisseau qui déborde. Elle se -fait torrentueuse, pour n'être qu'un avec le petit torrent. Mais -celui-ci la dépasse, et elle reste en arrière. L'enfant déjà -s'éloigne. Annette avait peine à le suivre. - -Il ne savait pas encore bâtir avec sa langue une phrase tout entière -que déjà il avait ses cachettes de pensée, ses tiroirs dont il -gardait la clef. Dieu sait ce qu'il y enfouissait! Ses réflexions sur -les gens, des bribes de raisonnements, un bric-à-brac d'images, de -sensations, de mots joujoux, dont le son l'amuse, sans qu'il sache ce -qu'ils disent, un monologue chantonnant, qui n'a ni suite, ni fin, ni -commencement. Il avait parfaitement conscience, peut-être pas de ce -qu'il cachait, mais qu'il cachait quelque chose. Car plus on cherchait -à savoir ce qu'il pensait, plus il mettait de malice à ne pas le -laisser savoir. Même, il s'amusait parfois à égarer les recherches; -de sa petite langue, gourde comme ses mains, qui barbotait dans les -syllabes, il s'essayait déjà à mentir, pour mystifier les gens. -Plaisir de prouver aux autres et à soi son importance, en se moquant de -ceux qui veulent pénétrer dans sa propriété. Ce bout d'être, à -peine né, avait l'instinct fondamental du mien, qui n'est pas tien,--du -«_J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas!_» Il n'avait pour tout bien -que des tronçons de pensées: il élevait des murailles, pour les -cacher aux regards de sa mère.--Et elle, dans son imprévoyance, -commune à toutes les mères, était fière qu'il sût si bien dire -«Non!», qu'il manifestât de si bonne heure sa personnalité. Elle -proclamait avec orgueil: - ---Il a une volonté de fer! - -Elle pensait que, ce fer, elle l'avait forgé.--Mais contre qui? - -Contre elle, pour commencer: car, aux yeux de ce petit moi, elle était -le non-moi, le monde extérieur: certes, un monde extérieur habitable, -tiède, moelleux et laiteux, qu'on pouvait exploiter, qu'on voulait -dominer. Mais extérieur à moi. Je ne le suis point. Je l'ai.--Et lui, -il ne m'a point!... - -Non, elle ne l'avait point! Elle commençait à le sentir: ce -Lilliputien entendait n'appartenir qu'à lui. Il avait besoin d'elle, -mais elle avait besoin de lui: l'instinct du petit le lui disait. Il est -probable même que cet instinct, flanqué de son égocentrisme, lui -disait qu'elle avait beaucoup plus besoin de lui, et que c'était donc -justice qu'il en abusât.--Et, mon Dieu, c'était vrai: elle avait -beaucoup plus besoin de lui... - ---Eh bien, justice ou non, abuse, petit monstre! Tout de même, tu as -beau faire, tu ne peux pas, de longtemps, tu ne peux pas te passer de -moi. Je te tiens. Là, je te plonge dans ton bain. Proteste, -carpillon!... Il a l'air indigné, il a la bouche ouverte, comme si, -dans sa dignité, ce petit personnage suffoquait de se voir manier comme -un paquet... Et je te tourne, et je te retourne!... Bon Dieu! quelle -musique!... Tu seras chanteur, mon fils. Allons, pousse ton _ut!_... -Bravo! c'est toi qui chantes; mais c'est moi qui te fais danser... -Est-ce que ce n'est pas affreux qu'on abuse ainsi de ta faiblesse? Oh! -la lâche, cette maman!... Pauvre mioche!... Va, tu te vengeras d'elle, -lorsque tu seras grand... En attendant, proteste! Malgré ta dignité, -tiens, je t'embrasse tes petites fesses!... - -Il ruait. Elle riait. Mais elle avait beau le tenir, elle ne tenait que -la carapace. L'animal qui était dedans filait dans son terrier. Chaque -jour, il devenait plus difficile à saisir. C'était une chasse -amoureuse, une lutte passionnante. Mais une lutte, une chasse. Il -fallait rester en haleine. - -Les mille petits soins réguliers qu'exige un enfant remplissent les -journées. Si simples, si monotones, ils ne permettent pourtant pas de -songer à autre chose. Hors _lui_, toujours _lui_, l'esprit est -morcelé. La plus rapide pensée est interrompue dix fois. L'enfant -envahit tout; cette petite masse de chair bloque votre horizon. Annette -ne s'en plaignait pas. Elle n'avait même pas le temps de le regretter. -Elle vivait dans une plénitude de fatigue occupée, qui lui fut un -bien-être, d'abord,--qui devint, d'heure en heure, une obscure -lassitude. Les forces s'usent, et l'âme chemine; elle ne demeure point -où nous l'avons laissée. D'un pas de somnambule, elle s'en va sur la -route; et quand elle s'éveille, elle ne sait plus son chemin.--Annette -s'éveilla, un jour, avec la conscience du monceau de fatigues -accumulées depuis des mois; et une ombre indéfinissable se mêlait à -la joie qui l'habitait. - -Elle ne voulut l'attribuer qu'à l'épuisement physique; et, pour se -prouver qu'à son bonheur rien n'était changé, elle le manifesta par -des effusions plus bruyantes qu'il n'était nécessaire. Surtout devant -témoins: comme si elle avait eu peur qu'ils ne découvrissent en elle -ce qu'elle n'y voulait pas voir. Cette gaieté outrée amenait ensuite, -quand elle était seule, une dépression. Tristesse? Non. Malaise -obscur, vague inquiétude, le sentiment, qu'on refoule, d'une partielle -insatisfaction: non qu'on attende rien du dehors (on se passe de lui, -encore), mais on souffre de l'inemploi d'une partie de sa nature. -Certaines forces de l'esprit chômaient depuis longtemps; l'économie de -l'être en subissait un trouble. Annette, privée de société, réduite -à elle seule, et sentant poindre une nostalgie qu'elle voulait -étouffer, essayait de recourir à la compagnie des livres. Mais les -volumes restaient ouverts à la même page; le cerveau s'était -déshabitué de l'effort de suivre la chaîne des mots déroulés; les -continuelles brisures que faisait à la pensée la préoccupation -constante de l'enfant disloquaient l'attention, la secouaient -somnolente, énervée, comme Une barque attachée qui danse sur le -courant, sans pouvoir avancer ni se fixer. Au lieu de réagir, Annette -restait enfermée, rêvassant assoupie devant le livre ouvert; ou bien, -elle s'étourdissait en un flux de paroles fougueuses et bêtifiantes -avec l'enfant. Sylvie disait, la voyant qui n'arrivait point à -dépenser avec son petit sa multiple énergie: - ---Tu devrais sortir davantage, prendre de l'exercice, marcher comme -autrefois. - -Annette, pour avoir la paix, disait qu'elle sortirait; et elle ne -bougeait pas. Elle avait une raison, qu'elle gardait pour elle: elle -craignait de rencontrer ses anciennes connaissances et de s'exposer à -quelque marque blessante de froid éloignement. Raison de surface -qu'elle se donnait! En d'autres temps, elle eût négligé ces mesquines -offenses. Elle avait maintenant une tendance neurasthénique à fuir -tous les contacts. Alors, pourquoi ne pas quitter Paris et vivre à la -campagne, comme le conseillait Sylvie? Elle ne refusait point; mais elle -n'en ferait rien: c'était une décision à prendre; et elle ne voulait -pas sortir de son engourdissement. - -Elle laissait donc flotter ses journées immobiles, sans houle, comme -une mer étale, qui s'apprête à baisser. Entr'acte, arrêt apparent -dans le rythme éternel de respiration: le souffle est suspendu. Sur la -pointe des pieds, la joie s'en va. La peine, à pas feutrés, -s'approche. La peine n'est point encore là. Mais un _nescio quid_ -avertit: «Ne remue pas!...» Elle est derrière la porte. - - - - -Elle entra. Mais elle n'était point celle qu'on attendait. On a beau -prévoir le bonheur et la peine. Leur visage, quand ils viennent, n'est -jamais le visage prévu. - -Une nuit qu'Annette, suspendue entre ciel et mer, aux confins du bonheur -et de la mélancolie, longeait le cap du sommeil, sans savoir si elle -était en deçà ou au delà, elle perçut un danger. Avant de savoir -d'où il venait, quel il était, elle banda ses forces, pour courir au -secours de l'enfant couché près d'elle. Car déjà sa conscience, qui -jamais ne dormait plus que d'une oreille, avait reconnu qu'il était -menacé. Elle se força au réveil, et écouta anxieuse. Elle ne -s'était pas trompée. Même au fond du sommeil, la plus légère -altération dans le souffle du petit bien-aimé l'atteignait. La -respiration de l'enfant était précipitée; par une mystérieuse -osmose, Annette sentit l'oppression en sa propre poitrine. Elle alluma -et se pencha sur le berceau. Le petit n'était pas réveillé; il -s'agitait en dormant; sa face n'était pas rouge, ce qui parut à la -mère un symptôme rassurant; elle tâta son corps, et trouva la peau -sèche, les extrémités froides; elle le recouvrit plus chaudement. Il -semblait s'apaiser. Elle l'observa quelques minutes, puis éteignit, -cherchant à se persuader que l'alerte n'aurait pas de suites. Mais, -après un bref répit, le halètement reprit. Annette se mentait le plus -longtemps possible: - ---Non, il ne respire pas plus fort, pas plus vite, c'est moi qui -m'agite... - -Comme si sa volonté pouvait s'imposer à l'enfant, elle se forçait à -rester immobile. Mais il n'y eut plus moyen de douter. L'oppression -montait, le souffle s'accélérait. Et, dans une quinte de toux, -l'enfant s'éveillant, pleura. Annette sauta du lit. Elle prit l'enfant -dans ses bras. Il brûlait; sa face était pâle, ses lèvres -violacées. Annette s'affola. Tante Victorine, appelée, ajouta son -émoi. Précisément ce jour-là, le téléphone était interrompu, pour -des réparations; et l'on ne pouvait communiquer avec le médecin. Pas -de pharmacie aux environs. La maison de Boulogne était isolée; la -domestique se montrait peu disposée à courir, par les rues désertes, -à cette heure de la nuit. On devait attendre au matin. Et le mal -s'accentuait. Il y avait de quoi perdre la tête! Annette en était bien -près. Mais comme il ne le fallait point, elle ne la perdit point. La -tante, geignante, tournait comme une mouche sous un globe de lampe. -Annette lui dit durement: - ---Cela ne sert à rien de gémir! Aide-moi! Ou si tu n'es bonne à rien, -va dormir et laisse-moi! Seule, je le sauverai. - -Et la tante, médusée, retrouva son sang-froid; sa vieille expérience, -observant le malade, écarta des appréhensions d'Annette la plus -terrible: celle du croup. Annette gardait un doute; peut-être, la tante -aussi. On peut toujours se tromper. Et si ce n'est le croup, il est tant -d'autres mortelles étreintes! De ne pas les connaître ajoute encore à -l'effroi... Mais que le cœur d'Annette fût ou non glacé de terreur, -ses mouvements étaient calmes et juste ce qu'ils devaient être. Sans -savoir, mue par le seul instinct maternel, elle faisait exactement le -meilleur pour l'enfant: (le médecin le lui dit, le lendemain); elle ne -le laissait pas étendu longtemps, elle le changeait de place, elle -combattait les suffocations. Ce que ni l'expérience ni la science ne -pouvait lui enseigner, son amour le lui dictait: car elle souffrait ce -qu'il souffrait. Elle en souffrait davantage. Elle s'en regardait -responsable... - -Responsable! La tension d'une épreuve, surtout d'une maladie frappante -un être aimé, provoque souvent un état d'esprit superstitieux, où -l'on a le besoin de s'accuser de la souffrance de l'innocent. Annette -non seulement se reprochait de n'avoir pas assez veillé sur l'enfant, -d'avoir commis des imprudences; mais elle se découvrait de criminelles -arrière-pensées: une lassitude (passagère) de l'enfant, l'ombre d'un -regret inavoué que sa vie fût noyée en lui... Était-il bien sûr que -ce regret, cette lassitude, elle les eût véritablement sentis et -refoulés? Sans doute, puisqu'ils ressortaient en ce moment. Mais qui -sait si elle ne les inventait pas, par ce besoin qu'on a, lorsqu'on est -impuissant à agir matériellement, d'agir par la pensée, fût-ce en -tournant contre soi ses forces désespérées!... - -Elle les tournait aussi contre le grand Ennemi: contre le Dieu inconnu. -Quand elle voyait le petit visage tuméfié,--en lui soufflant son -souffle, en le soulevant doucement dans ses mains aux gestes -précis,--elle lui demandait passionnément pardon de l'avoir mis au -monde, arraché à la paix, jeté dans cette vie en proie aux -souffrances, aux hasards, aux caprices méchants d'on ne sait quel -maître aveugle! Et, la chair hérissée, comme une bête à l'entrée -de son terrier, elle grondait, elle flairait l'approche des grands dieux -meurtriers; elle s'apprêtait à leur disputer son petit, et elle -montrait les dents. Ainsi que toute mère, quand le fils est menacé, -elle était l'éternelle Niobé qui, pour détourner sur elle le trait -mortel, jette son furieux défi à l'Assassin... - -Mais de ceux qui étaient près d'Annette, aucun ne devina cette -bataille muette. - -Au jour, le docteur vint; il la complimenta pour sa présence d'esprit -et les premiers soins donnés,--au lieu que souvent une inquiète -affection nuit par sa maladresse. Mais elle ne retint de ses paroles que -ce qu'il dit des épidémies de grippes et de rougeoles, qui -sévissaient à Paris, et de la possibilité que son fils y eût pris -les germes d'une broncho-pneumonie. En se refusant à quitter Paris, -comme on l'y avait engagée, elle avait donc été coupable envers -l'enfant! Elle se jugea impitoyablement. Cet arrêt eut du moins -l'avantage de limiter le champ de sa responsabilité, en écartant les -autres remords. - -À la première nouvelle, Sylvie était accourue, et le petit malade ne -manquait pas de soins. Mais Annette, refusant de laisser sa place, -prenait à peine de repos et resta sur la brèche, pendant des jours, -des nuits, des jours... Les sueurs du petit corps et ses étouffements -brûlaient, mouillaient sa chair. Le mal les pétrissait tous deux en -une pâte. L'enfant semblait s'en rendre compte: car aux instants où la -peur de l'accès de toux contractait ses flancs, son regard se posait, -lourd de reproches et d'appel, sur le regard de la mère; il avait l'air -de dire: - ---Il va me faire mal encore! Voilà qu'il revient! Sauve-moi! - -Et elle lui répondait, en le serrant contre elle; - ---Oui, je te sauverai! N'aie pas peur! Il ne te prendra pas. - -L'accès venait cependant; et l'enfant s'étranglait. Mais il n'était -pas seul, elle se crispait avec lui, pour briser le lacet; il sentait -qu'elle luttait, qu'elle ne l'abandonnerait pas, la grande protectrice; -et le son assuré de sa douce voix, et la pression de ses doigts, lui -donnaient confiance, lui disaient: - ---Je suis là. - -Pleurant et frappant l'air de ses petits bras, il savait: - ---Elle le battra. - -Et elle le battit, l'innommable. Le mal cédait. Le lacet se desserrait. -Et l'enfant, palpitant, de son petit corps d'oiseau, s'abandonnait aux -mains qui l'avaient sauvé. Qu'il faisait bon respirer, tous deux, -après cette plongée! Le flot d'air qui coulait par la bouche de -l'enfant baignait la gorge de la mère et gonflait ses deux seins de -volupté glacée. - -Ces répits étaient de courte durée. La lutte se prolongea, avec des -alternatives épuisantes. L'état s'améliorait, quand le petit eut une -brusque rechute, dont la cause échappait. Ses fidèles veilleuses ne -manquèrent pas d'aggraver leur tourment, en s'accusant chacune d'un -instant d'oubli, qui avait pu compromettre la guérison. Annette se -disait: - ---S'il meurt, je me tuerai. - -Depuis des nuits, elle s'était déshabituée de dormir; elle tenait -bon, tant que l'enfant avait besoin de son aide; mais aux heures où le -sommeil venait pour lui, et où l'esprit, plus tranquille, aurait dû en -profiter pour se détendre, l'esprit était le plus trépidant. Il -vibrait, comme aux vents un réseau télégraphique. Impossible de -fermer les yeux: on ne pouvait sans danger rester en face du cerveau -affolé. Annette rallumait sa lampe et tâchait de fixer une suite de -pensées, pour échapper au vertige. Mais alors, c'était pour discuter -avec soi des idées superstitieuses, enfantines, extravagantes,--du -moins, qui paraissaient telles à son esprit habitué aux méthodes -rationalistes. Elle se disait que si le malheur était suspendu sur -elle, c'est qu'elle avait été trop complètement heureuse; et il lui -semblait que, pour que son fils fût guéri, il faudrait qu'elle fût -frappée, sur quelque autre point. Croyance obscure et puissante, de -dure compensation, qui remonte aux lointains de l'espèce! Mais les -peuples primitifs, pour se rendre favorable le farouche Dieu marchand -qui ne donne rien pour rien et vend contre paiement, livraient le -premier-né: ils achetaient de cette prime l'assurance du reste de leur -bien. Et Annette eût, de sa vie et de son bien entiers, racheté son -premier-né! - -Elle disait: - ---Prends-moi tout! Mais qu'il vive! - -Aussitôt, elle pensait: - ---C'est stupide! Personne ne m'entend... - -N'importe! le vieil instinct atavique continuait de renifler, autour, la -présence du Dieu jaloux. Et, tenace, marchandant âprement, elle -disait: - ---Signons! Je paye comptant. L'enfant est à moi. Fais ton choix dans le -reste! - - -Comme pour justifier la superstition, l'événement prit Annette au mot. -Un matin que tante Victorine était allée chez le notaire, pour toucher -une somme, que depuis un certain temps il aurait dû verser, elle revint -éplorée. Annette avait le bonheur, ce matin-là, d'être enfin -rassurée sur la santé de son fils. Le médecin venait de sortir: il -avait, cette fois, annoncé la pleine convalescence. Annette, -transportée de joie, mais encore tremblante, n'osait se fier -entièrement à ce bonheur nouveau. À cette minute, elle vit la porte -qui s'ouvrait et, du premier coup d'œil, la mine défaite de la tante; -son cœur battit, elle pensa: - ---Quel autre malheur va entrer? - -La vieille dame pouvait à peine parler. Enfin, elle dit: - ---L'étude est fermée. Me Grenu a disparu. - -Toute la fortune d'Annette était chez lui. Annette fut, un instant, -avant de comprendre; puis... (Explique, si tu peux!)... son visage -s'éclaira. Elle était soulagée. Elle pensait: - ---Ce n'est que ça!... - -Le voilà donc, le malheur qui sauve! L'Ennemi avait pris sa part... - -Après, de sa bêtise elle haussa les épaules. Mais, malgré son -ironie, elle continuait de lui dire: - ---Est-ce assez? Es-tu content? Maintenant, j'ai payé. Je ne te dois -plus rien. - -Elle souriait... La pauvre humanité, qui s'agrippe à son lopin de -bonheur, et qui le voit, sans cesse, sans cesse lui échapper, essaie de -conclure un pacte avec l'aveugle nature, qu'elle fait à son image... - ---À mon image?... Cette nature envieuse, rapace, cruelle... Est-ce que -je lui ressemble?... Qui sait? Qui peut dire: «Je ne suis pas -cela»?... - - - - -Annette était ruinée. Elle ne pouvait encore se représenter -l'étendue de sa ruine. Mais, le premier moment d'aberration passé, -lorsqu'elle examina froidement la situation, elle put se rendre cette -justice qu'elle l'avait bien méritée. - -Elle était capable de s'occuper d'affaires: elle avait, comme son -père, la tête bonne et solide; les chiffres ne l'intimidaient pas. -Quand on vient d'une lignée de paysans et de petits bourgeois actifs et -avisés, il faut le vouloir bien pour perdre son aplomb dans les -questions pratiques. Mais tout souci matériel lui avait été -épargné, tant que vécut son père; et, depuis, elle traversait une -longue crise, où le travail intérieur de sa vie passionnelle la tenait -captivée. Dans cet état un peu anormal, qu'entretenait son oisiveté -fortunée, elle éprouvait un dégoût, qui n'était pas très sain, à -s'occuper de ses biens. Il faut oser le dire: car l'idéalisme de la vie -intérieure, qui méprise l'argent comme un parasitisme, oublie qu'il -n'en a le droit que s'il y a renoncé; mais l'idéalisme qui pousse sur -un terreau argenté et prétend s'en désintéresser, est le pire -parasitisme. - -Pour se décharger de l'ennui d'administrer sa fortune, elle en avait -remis la gestion entière à l'excellent Me Grenu, son notaire. Vieil -ami de la famille, homme considéré, d'une valeur professionnelle et -d'une honorabilité reconnues, Me Grenu avait, depuis trente ans, vu -passer dans son étude toutes les affaires Rivière. Il est vrai que -Raoul n'abandonnait à personne le soin de les traiter sans lui. Quelque -confiance qu'il eût en son tabellion, il ne laissait aucun acte, sans -en avoir révisé les points et les virgules. Mais il avait confiance, -toutes précautions prises; et pour qu'un homme de son flair eût -confiance en un autre, il fallait que cet autre la méritât. Me Grenu -la méritait. Autant qu'homme au monde... (toutes précautions -prises)... - -Le rôle de confesseur laïque, que le notaire est appelé à tenir dans -les familles, avait mis Me Grenu dans la confidence de bien des secrets -domestiques des Rivière. Il n'avait pas ignoré grand'chose des -frasques de Raoul et des chagrins de Mme Rivière. À l'une il avait su -prêter une oreille compatissante; à l'autre, complaisante. Conseiller -de la femme, il appréciait ses vertus; compagnon de Raoul, il -appréciait ses vices--(c'étaient aussi des vertus, gauloises);--et -l'on disait qu'il ne boudait pas ses parties fines. Me Grenu était un -petit homme grisonnant, qui avait la soixantaine, l'apparence délicate, -le teint frais, une correction recherchée; malicieux et disert, brave -homme, bon comédien, il aimait à conter et, pour qu'on l'écoutât -mieux, commençait d'une voix basse, exténuée, un souffle qui va -s'éteindre, puis, quand il avait obtenu de l'auditoire un silence -apitoyé, déployait peu à peu un volume sonore qu'une grande -clarinette aurait pu lui envier, et ne lâchait plus l'anche qu'il -n'eût, jusqu'au trait final, débité sa chanson. Notaire à l'ancienne -mode, mais faible, et attiré par les modes nouvelles, bon -_paterfamilias_, vieux bourgeois, glorieux de compter parmi sa -clientèle des actrices, des viveurs et de belles poulettes, sa manie -était de se dire vieux et même de jouer le vieux avec exagération; -mais il avait grand'peur qu'on ne le crût sur parole, et il -s'appliquait ardemment, en cachette, à montrer qu'il était plus malin -que tous les jeunes gens, et qu'il les mettait dedans. - -Il connaissait Annette depuis l'enfance, et très sincèrement il avait -pris à cœur ses affaires. Il trouva naturel qu'elle les lui confiât, -après la mort des parents. Par correction professionnelle, d'abord, il -la tint au courant, scrupuleusement; il ne voulait rien faire sans son -assentiment: cela ennuya Annette. Alors, il se fit donner procuration -spéciale pour telle ou telle affaire, dont Annette écoutait -(n'écoutait guère) un très vague exposé. Et puis, il fut entendu -qu'Annette s'absentant de Paris, souvent sans laisser d'adresse, Me -Grenu agirait au mieux de ses intérêts, sans qu'il fût nécessaire de -la consulter. Tout allait bien ainsi: le notaire se chargeait de tout, -il touchait les rentes d'Annette et lui fournissait l'argent, à mesure -des besoins. Finalement, il s'avisa, pour régulariser la situation, de -lui faire signer une procuration générale... L'eau passa sous les -ponts... Il y avait plus d'un an qu'Annette n'avait revu Me Grenu, qui -lui versait ponctuellement, au début de chaque trimestre, les sommes -convenues. Vivant seule, en dehors des cercles parisiens, ne lisant plus -de journaux, elle n'apprit l'événement qu'assez longtemps après qu'il -était arrivé. Le vieux Me Grenu voulut être trop malin. Sans esprit -de lucre personnel, il s'était laissé prendre par le goût de la -spéculation; pour mieux faire valoir les fonds de ses clients, il les -engagea dans des entreprises risquées, où ils chavirèrent. Afin de -les rattraper, il acheva de les couler; sans avertir Annette, non -seulement il avait disposé de tout l'argent liquide et des effets -mobiliers dont il avait la charge; mais, par certains subterfuges que -permettait la rédaction élastique de la procuration, il avait -hypothéqué ses maisons de Boulogne et de Bourgogne. Quand tout fut -perdu, il se sauva, devant le ridicule de s'être laissé rouler, qui -lui était peut-être plus cuisant encore que le déshonneur. - -Pour comble de malchance, Annette, prise entièrement par la maladie de -l'enfant, n'ouvrait plus sa correspondance depuis plusieurs semaines. -Aux lettres des créanciers hypothécaires, à la sommation d'huissier -qui suivit, elle ne répondit pas. C'était aux jours de la rechute du -petit, Annette avait la tête perdue. Ne comprenant pas qu'on -s'adressât à elle, et non à son mandataire, elle fit envoyer les -papiers, sans les lire, au notaire, qui ne les lut pas davantage; et -pour cause! «_Il courait encore..._» Lorsque enfin la guérison de son -fils lui laissa l'esprit assez libre pour examiner la situation, la -procédure judiciaire était si avancée que, faute pour Annette d'avoir -satisfait aux demandes des créanciers, ceux-ci avaient obtenu le droit -de faire mettre en vente les immeubles hypothéqués. Annette, -réveillée de son engourdissement, fit face à ce coup foudroyant; son -énergie, en un instant retrouvée, et l'intelligence pratique, -héritée de son père, suppléant à son inexpérience, elle lutta avec -une vigueur et une clarté d'esprit, que le juge admira, tout en lui -donnant tort: car son bon droit n'empêchait pas qu'en droit, sa cause -ne fût mauvaise. Annette elle-même vit promptement qu'elle était -perdue d'avance; mais son instinct de combat, qui admettait de -sang-froid la défaite, même injuste, ne l'admettait pas sans -résistance. Il s'agissait d'ailleurs, maintenant, du bien de son -enfant. Elle le défendit, pied à pied, avec la ténacité d'une rude -et fine paysanne qui, plantée des deux jambes à l'entrée de son -champ, barre le chemin aux intrus, et même sachant qu'ils entreront, -cherche à gagner du temps. Mais que pouvait-elle? Dans l'incapacité de -payer la dette exigible, et ne voulant pas demander l'aide de parents ou -d'anciens amis qui, très probablement, la lui eussent refusée, d'une -façon humiliante, elle ne pouvait faire opposition à la vente. Toute -son énergie ingénieuse et opiniâtre ne réussit qu'à obtenir la -suspension, pour un temps limité, de la poursuite en expropriation, -sans aucun espoir d'en empêcher l'effet, au bout du bref délai. - -Annette, eût été excusable de se montrer abattue par cette -catastrophe. Sylvie, qui n'était pas personnellement atteinte, tantôt -se répandait en lamentations, tantôt ne décolérait pas, et parlait -de faire des procès, des procès, des procès... On eût dit au -contraire que, grâce à l'événement, Annette eût recouvré son -équilibre. L'épreuve renouvelait l'air. La molle atmosphère -sentimentale, qui depuis deux ou trois ans affadissait son cœur, se -dissipa. Quand Annette fut certaine que la situation ne pouvait être -changée, elle l'accepta. Sans récriminations inutiles. Elle ne -trouvait pas un soulagement à mettre en cause Me Grenu, comme Sylvie, -qui versait sur la tête du notaire de vertes malédictions. Le vieil -homme était à l'eau. Elle aussi. Mais elle, avait ses bras jeunes, et -elle savait nager. Peut-être même tout n'était-il pas déplaisir pour -elle en cette pensée. Si étrange qu'il paraisse, à côté de l'ennui -de sa ruine, il y avait, au fond, une curiosité du risque et même un -secret plaisir de mettre à l'épreuve ses forces inactives. Raoul -l'eût comprise, lui qui, en plein succès, sentait des velléités de -démolir l'œuvre de sa vie, pour avoir l'agrément de la rebâtir. - -Elle se disposa donc à quitter la maison de Boulogne. Déjà, la -propriété de Bourgogne avait été vendue hâtivement, à des -conditions dérisoires. Il était sûr que la vente totale couvrirait à -peine la dette et les frais, et que s'il restait un surplus disponible, -il ne suffirait pas à l'entretien d'Annette et des siens; il faudrait -qu'elle cherchât des ressources nouvelles. Pour l'instant, il -s'agissait de réduire les dépenses et de se refaire une installation -très modeste. Annette se mit en quête d'un appartement. Sylvie lui en -trouva un au quatrième étage de sa propre maison: (elle habitait -l'entresol). Les chambres étaient petites et donnaient sur la cour, -mais propres et sans bruit. Il n'était pas question d'y transporter -tous les meubles de Boulogne. Annette ne voulait garder que le strict -nécessaire. Mais tante Victorine suppliait, en pleurant, Annette de -tout conserver. Annette remontrait qu'il n'était pas raisonnable, dans -la situation actuelle, d'assumer les dépenses d'un garde-meubles. Il -fallait faire un choix; et la tante implorait pour chaque objet. -Annette, fermement, choisit; en dehors du mobilier qui devait la suivre -dans le nouvel appartement, elle réserva quelques meubles -particulièrement chers à la vieille dame; et elle fit vendre les -autres. - -Sylvie était frappée de l'insensibilité d'Annette. Il ne fallait -pourtant pas croire que la courageuse fille n'éprouvât point de -mélancolie. Elle aimait cette maison, qu'elle devait quitter... Tant de -souvenirs! tant de rêves! Mais elle les refoulait. Elle savait bien -qu'elle ne pouvait leur faire impunément leur part! Ils étaient trop, -ils auraient tout pris; elle avait besoin de toute sa force, en ce -moment. - -Une seule fois, elle céda à leur assaut, par surprise. C'était une -après-midi, peu avant le déménagement. La tante était à l'église, -et Marc chez Sylvie. Annette, seule dans la maison de Boulogne, où tout -sentait les approches du départ, à genoux sur un tapis à demi roulé, -pliait une tenture déclouée. Tout occupée de sa tâche, tandis que -ses mains actives allaient et venaient, sa tête faisait des calculs -pour les arrangements nouveaux. Mais sans doute il restait de la place -pour le rêve: car son regard qui, depuis un instant, flottait loin de -la vision présente, fixa, parmi sa brume, un dessin de la tenture que -les mains enroulaient; et il le reconnut. Un motif de fleurs pâles, -presque effacées: ailes de papillons, pétales détachés? Peu -importait; mais les yeux d'Annette enfant s'y étaient posés, et sur ce -canevas, ils avaient brodé la tapisserie des jours enfuis. Et cette -tapisserie, brusquement, ressortait de la nuit... Les mains d'Annette -cessèrent de ranger, son cerveau un moment encore s'obstina à -répéter les chiffres, dont il avait perdu le fil, puis se tut. Et -Annette, se laissant couler sur le plancher, le front sur le rouleau de -tapis, le visage dans ses mains, étendue, les genoux repliés, -s'abandonnant au vent et au flot, fit voile... Elle ne voyageait pas -dans une contrée précise... Une telle masse de souvenirs--(vécus? -rêvés?)--comment les distinguer?... Vertigineuse symphonie d'une -minute de silence! Elle contient beaucoup plus que la substance d'une -vie. Dans la pensée active, quand la conscience croit prendre -possession de notre monde intérieur, elle ne saisit que la crête de la -vague, à l'instant où le rayon la dore. La rêverie seule perçoit -l'abîme mouvant et son rythme torrentiel, ces graines innombrables -charriées par le vent des siècles, semences de pensées des êtres -d'où nous sortons et qui de nous sortiront, ce formidable chœur -d'espoirs et de regrets, dont les mains frémissantes se tendent vers le -passé ou bien vers l'avenir... Indéfinissable harmonie, qui forme le -tissu d'une seconde illuminée, et qu'il suffit parfois d'un choc pour -éveiller... Un bouquet de fleurs pâles venait de l'évoquer dans -Annette... - -Quand elle s'y arracha, après un long silence, elle se releva -précipitamment, et, de ses mains devenues gauches, brusques, -tremblantes, elle acheva, sans regarder, de plier la tenture commencée. -Elle n'acheva même pas, elle la jeta dans un coffre, incomplètement -roulée; et elle fuit de la pièce... Non, elle ne voulait pas rester -avec ces pensées! Il valait mieux les écarter. Plus tard, elle aurait -le temps de regretter le passé, quand elle serait elle-même du -passé... plus tard, au crépuscule de sa vie. Pour l'instant, elle -était trop chargée d'avenir, elle devait le porter. Ses rêves -étaient devant... «Ce qui est derrière moi, je ne veux pas le savoir; -il ne faut pas me retourner...» - -Elle marchait dans la rue, pressant le pas, raidie, regardant droit au -loin... les années, les années... la vie qui monte... celle de son -enfant, la sienne, la vie nouvelle... l'Annette de demain. - - - - -Elle avait cette vision dans les yeux, le soir de son installation dans -la maison de Sylvie. Sylvie, son magasin fermé, se hâta de monter chez -sa sœur, afin de la distraire des regrets qu'elle lui supposait. Elle -la trouva, allant et venant dans son étroit enclos, nullement fatiguée -de l'exténuante journée, s'efforçant de faire tenir dans des placards -trop petits son linge et ses vêtements; et, n'y parvenant pas, perchée -sur un escabeau, les bras chargés de draps, regardant les rayons -pleins, méditant un autre plan, elle sifflait comme un garçon--(une -fanfare wagnérienne que, sans trop y penser, elle travestissait d'une -façon burlesque).--Sylvie la considéra, et dit: - ---Annette, je t'admire. - -(Elle ne le pensait pas tout à fait). - ---Pourquoi? demanda Annette. - ---Si j'étais à ta place, ce que je ragerais! - -Annette se mit à rire, et, toute à son affaire, lui fît signe de se -taire. - ---Je crois que j'ai trouvé... dit-elle. - -Elle enfonça la tête et les bras dans le placard, rangea, dérangea, -fourragea. - ---Quand je le disais!... fit-elle... _Je l'ai eu!_... - -(Elle s'adressait au placard bondé, rangé, soumis). - -Elle descendit, victorieuse, de l'escabeau. - ---Sylvie, dit-elle, rageoir! (elle lui tenait le menton), quand on -était enfant, on jouait à bâtir une maison avec les dominos. Quand la -maison tombait, est-ce que tu rageais? - ---Je fichais les dominos par terre, dit Sylvie. - ---Moi, je disais: Patatras! je vais en refaire une autre!... - ---Dis tout de suite que tu secouais la table!... - ---Eh! je n'en jurerais pas! fit Annette. - -Sylvie l'appela: - ---Anarchiste! - ---Tiens! dit Annette, tu ne l'es donc pas? - -Sylvie ne l'était pas. Elle entendait bien se fiche, s'il lui plaisait, -de l'ordre et de l'autorité; mais il lui fallait un ordre et une -autorité. Quand ce ne serait que pour les autres! Pour elle aussi, -d'ailleurs: il n'y a de plaisir à se révolter que s'il y a une -autorité. Et quant à l'ordre, Sylvie en était pourvue; elle ne -chicanait l'ordre établi que parce qu'il n'était pas le sien. Mais -qu'il fût _établi_, elle ne le lui reprochait pas. Un ordre doit être -_établi._ Depuis qu'elle était, elle aussi, _établie_, patronne, et -dirigeant pour son compte ses affaires, elle était pour l'ordre stable. -Annette en fit la découverte, avec surprise.--Ce ne fut pas la seule. -On ne connaît bien un autre que quand on le voit dans l'action -journalière, qui bande les ressorts et montre au naturel ses mouvements -et ses gestes. Annette n'avait vu Sylvie qu'à ses périodes oisives de -détente flâneuse. Qui peut juger d'une chatte alanguie sur un coussin -moelleux? Il faut la voir en chasse, les reins cambrés en arc, et le -feu vert de ses yeux. - -Annette vit Sylvie sur son terrain, le lopin qu'elle s'était taillé -dans la jungle parisienne. La petite patronne avait pris le métier au -sérieux, et elle ne le cédait à personne dans l'art de gérer ses -affaires. Annette put l'observer à loisir, et de près: car, pendant -les premières semaines qui suivirent l'emménagement, elle prenait ses -repas chez Sylvie; il avait été convenu qu'on ferait ménage ensemble, -jusqu'à ce que l'installation fût tout à fait terminée. Annette, de -son côté, cherchait à se rendre utile, en participant à certains -travaux de l'atelier. Elle voyait donc Sylvie, à toutes les heures du -jour, soit avec les clientes, soit avec les ouvrières, soit seule en -tête à tête; et elle remarquait en sa sœur des traits qu'elle ne -connaissait pas, ou qui s'étaient accentués depuis deux ou trois ans. - -La caressante Sylvie, sous son charmant sourire, ne cachait plus aux -yeux pénétrants d'Annette une nature un peu sèche, qui, même dans -ses emballements, savait où elle allait. Elle avait un petit personnel -d'ouvrières, qu'elle menait supérieurement. Avec sa finesse -d'observation et son air enjôleur, elle s'était choisi et attaché des -dévouements en disponibilité. Telle sa première, Olympe, beaucoup -plus âgée qu'elle, plus experte au métier, excellente travailleuse, -mais dépourvue d'idées, incapable de se défendre; venue de sa -province et perdue à Paris, grugée, bernée par les hommes, par les -femmes, par les maîtres et par les camarades, elle ne manquait pourtant -pas d'intelligence pour le voir, mais de force pour résister, et -cherchait qui, sans la duper, profitât de son travail et la -déchargeât de la peine de se diriger. Sylvie n'eut aucun effort à -faire pour se l'asservir. Il fallait seulement veiller à la bonne -entente parmi les dévouements rivaux qu'elle avait suscités dans son -personnel, user adroitement de leur antagonisme pour stimuler leur -zèle, et fonder, à l'instar d'un sage gouvernement, l'union des -rivales sur le patriotisme du travail en commun. L'orgueil du petit -atelier et le désir de se signaler aux yeux de la jeune patronne, les -livraient à sa domination astucieuse qui, souvent, les faisait -travailler jusqu'à épuisement. Elle donnait l'exemple; et l'on ne se -plaignait pas. Une affectueuse bourrade, une moqueuse drôlerie, dont -elles riaient aux éclats, relevait l'attelage fourbu, le faisait tenir -jusqu'au bout. Fières de la patronne, elles l'aimaient jalousement.--Et -elle, qui entretenait leur feu, restait indifférente. Le soir, après -leur départ, elle parlait d'elles à sa sœur, d'un ton de froid -détachement, qui choquait Annette. Au reste, serviable en cas de -besoin, et, si elle les voyait souffrantes ou dans la peine, ne les -laissant pas sans aide. Mais, souffrantes ou non, si elle ne les voyait -pas, elle les oubliait. Elle n'avait pas le temps de penser aux absents. -Elle n'avait pas le temps d'aimer longtemps. Une activité perpétuelle, -tous ses instants occupés: toilette, ménage, manger, métier, -essayages, bavardages, amours, amusements. Et tout,--jusqu'aux (jamais -très longs) silences où, entre le mouvement du jour et le sommeil de -la nuit, elle se trouvait seule, en face de soi,--tout avait un -caractère précis. Pas un coin pour le rêve. Quand elle s'observait, -elle restait l'œil clair et curieux qui épie les autres et qui se -regarde comme un passant. Un minimum de vie intérieure: tout projeté -en actes et en paroles. Le besoin qu'avait Annette de confession morale -ne trouvait point là son compte. Elle était gênée dans ce plein jour -perpétuel. Aucune ombre. Ou, s'il en existait--(il en existe en toute -âme)--la porte était fermée dessus. Sylvie ne s'intéressait pas à -ce qu'il y avait derrière la porte. Il s'agissait d'administrer -exactement son petit domaine: jouir de tout, de son travail et de ses -plaisirs, mais le tout à son temps, afin de n'en rien perdre, par -conséquent sans passions, sans grands excès, parce que cette activité -et ce «passage» perpétuels ne s'y prêtent pas, et même en -suppriment la possibilité, d'avance. Pas de danger que ses amants lui -fissent perdre la tête! - -En vérité, elle n'aimait bien, elle n'aimait tout à fait qu'un seul -être: Annette... Et comme c'était curieux! Pourquoi est-ce qu'elle -l'aimait, cette grande fille, qui ne lui ressemblait en rien,--en -presque rien? - -Ah! ce «presque rien», c'était beaucoup, c'était (qui sait?) le plus -important: le sang... Cela ne compte pas toujours entre gens de même -lignée. Mais quand cela compte, quelle force secrète! C'est une voix -qui nous souffle: - ---Cet autre, c'est encore moi. Coulé en une autre forme, la substance -est la même. Je me reconnais, mais autre, et possédé par une âme -étrangère... - -Et l'on veut se reconquérir sur cet usurpateur... Double attrait. -Triple attrait: attrait de la ressemblance, attrait de l'opposition, et -la guerre de conquête, qui n'est pas le moindre des trois... - -Que de forces communes entre Annette et Sylvie! L'orgueil, -l'indépendance, l'ordre, la volonté, la vie sensuelle! Mais de ces -deux esprits, l'un tourné vers le dedans, l'autre vers le dehors,--les -deux hémisphères de l'âme. Elles étaient constituées presque des -mêmes éléments; mais chacune, pour des raisons obscures et profondes, -qui tenaient à l'essence de la personnalité, en refoulait une moitié, -n'en voulait voir qu'une seule,--celle qui émergeait, ou celle qui -était submergée. Le rapprochement des deux sœurs dans une vie commune -inquiétait la conscience habituelle que chacune avait de soi. Leur -affection mutuelle se teintait d'hostilité. Et plus l'affection était -vive, plus vive l'hostilité cachée: car elles se sentaient -irréductibles l'une à l'autre. Annette, plus experte à lire dans ses -arrière-pensées, et aussi plus sincère, était capable de les juger -et de les réprimer: le temps était passé, où elle voulait absorber -Sylvie dans son impérieux amour. Mais Sylvie gardait toujours un secret -désir de dominer son aînée; et elle n'était pas fâchée que les -événements lui eussent fourni le moyen d'affirmer sa supériorité. -Revanche des inégalités du sort pendant la jeunesse des deux sœurs! -Ce sentiment inavoué et sa tendresse réelle lui faisaient goûter une -satisfaction, qu'elle dissimulait, à voir Annette travailler, sous sa -direction, à l'atelier. Elle eût voulu l'enrôler. Elle la chargeait -de recevoir ses clientes, de dessiner au fusain des garnitures de -broderie; elle tâchait de lui persuader qu'elle pourrait s'assurer un -emploi important, et même s'associer à elle, plus tard, dans son -commerce. - -Annette, qui percevait les raisons de Sylvie, ne tenait nullement à -s'assujettir. Elle laissait tomber l'invite, ou, pressée par Sylvie, -répondait qu'elle n'était pas bien faite pour ce métier. Sur quoi, -Sylvie lui demandait ironiquement pour quel métier elle était donc -faite? Ce lui était sensible. Quand on n'a jamais eu besoin de -travailler pour vivre, et que la nécessité vient vous y forcer, il est -pénible de ne pas savoir à quel travail on est bon, ni même si, -malgré son instruction, on est bon à quelque travail. Il le fallait -pourtant. Annette ne voulait pas rester à la charge de Sylvie. Certes, -Sylvie ne l'eût pas montré: elle avait plaisir à aider sa sœur. Mais -si elle était heureuse de dépenser pour Annette, elle savait ce -qu'elle dépensait; sa main droite n'ignorait jamais ce que donnait la -gauche. Annette l'ignorait encore moins. Elle ne pouvait supporter la -pensée que Sylvie, faisant sa caisse, l'inscrivît (mentalement) à son -débit... Diable soit de l'argent! Entre deux cœurs qui s'aiment, -est-ce qu'il devrait compter? Il ne comptait pas dans les cœurs -d'Annette et de Sylvie. Mais il comptait dans leur vie. On ne vit pas -que d'amour. On vit aussi d'argent. - - - - -C'était là une vérité qu'Annette avait un peu trop méconnue. Elle -ne fut pas lente à l'apprendre. - -Elle se mit en quête d'une place, sans en parler à Sylvie. Et sa -première idée fut d'aller trouver la directrice du collège de jeunes -filles où elle avait fait ses études. Élève intelligente, riche, -fille d'un père influent, elle avait été dans les faveurs de Mme -Abraham, et se tenait assurée de sa sympathie. Cette femme remarquable, -une des premières qui eût organisé l'enseignement féminin en France, -avait de rares qualités d'énergie et de jugement, complétées--ou -palliées (cela dépendait des cas)--d'un sens politique très froid, -que bien des hommes auraient pu lui envier. Désintéressée pour elle -même, elle ne l'était point pour son collège. Elle était -libre-penseuse et même, sans l'afficher, ne cachait point un certain -dédain anticlérical, qui ne pouvait nuire auprès de sa clientèle de -filles de la bourgeoisie radicale et de jeunes israélites. Mais à la -place des dogmes rejetés, on avait instauré une morale civique qui, -pour manquer de base et de certitude, n'en était pas moins étroite et -impérative. (Elle ne l'en était que davantage: car plus une règle est -arbitraire, plus elle se fait rigide). Annette, grâce à sa situation -mondaine, était intime avec la directrice et avait son franc parler; -elle s'amusait à taquiner la fameuse morale officielle; et Mme Abraham, -sceptique de nature, ne faisait pas de difficultés pour sourire de ces -boutades de l'irrespectueuse gamine. Elle en souriait, oui bien, quand -elles causaient à huis-clos. Mais aussitôt que la porte était ouverte -et que Mme Abraham réintégrait son titre et son rang officiel, elle -croyait, dur comme fer, aux Tables de la Loi laïque, qu'avait -élaborées la moralité raisonnante de quelques pédagogues -républicains. C'était assez dire que si sa conscience nue était -indifférente à la morale conventionnelle, sa conscience habillée--sa -conscience usuelle--blâmait sévèrement la conduite d'Annette. Car -elle la connaissait: l'aventure avait fait le tour de la société. - -Mais elle ne connaissait pas encore sa ruine. Et quand Annette se fit -annoncer, elle n'eut garde de lui manifester ses pensées; il fallait -d'abord savoir les motifs de la visite, et si le collège n'en -retirerait pas quelque avantage. Elle lui montra donc bon visage, -quoique un peu réservé. Mais à peine sut-elle qu'Annette venait en -quémandeuse, elle se souvint du scandale, son sourire se figea. On peut -bien accepter de l'argent d'une personne qu'on n'approuve point; mais on -ne peut pas, décemment, lui en donner. Il ne fut pas difficile à Mme -Abraham de trouver des raisons péremptoires pour écarter la -candidature indiscrète. Point de place au collège. Et comme Annette -demandait qu'elle la recommandât à d'autres institutions, Mme Abraham -ne prit pas la peine de la payer de promesses vagues. Très diplomate, -quand elle avait affaire à ceux que portait la roue de la fortune, elle -cessait sur-le-champ de l'être, quand la roue les jetait en bas. Grave -faute de diplomatie! Car il se peut que ceux qui sont en bas -aujourd'hui, demain se retrouvent en haut; et le bon diplomate ménage -l'avenir. Mme Abraham ne tenait compte que du présent. À présent, -Annette se noyait: c'était regrettable, mais Mme Abraham n'avait pas -l'habitude de repêcher ceux qui étaient à l'eau. Elle ne déguisa -point la sécheresse de ses sentiments; et Annette n'abandonnant pas son -ton de tranquille aisance et d'égalité (désormais) déplacée, Mme -Abraham, afin de la ramener à une appréciation plus exacte des -distances, déclara qu'elle ne pouvait, en conscience, la recommander. -Annette, brûlante d'indignation, fut sur le point de la manifester; un -éclair de colère passa: il s'éteignit; le dédain l'emporta; elle fut -prise d'une de ces gamineries un peu diaboliques de jadis, un prurit de -persifler. Elle dit, en se levant: - ---Enfin, pensez à moi, si vous fondez un cours de morale nouvelle! - -Mme Abraham la regarda, interloquée: l'impertinence était visible. -Elle répliqua sèchement: - ---L'ancienne nous suffit. - ---Cela ne ferait pourtant pas de mal, de l'élargir un peu! - ---Qu'y feriez-vous entrer? - ---Un rien, dit Annette, tranquillement: la franchise, et l'humanité. - -Mme Abraham, blessée, dit: - ---Le droit à l'amour, sans doute? - ---Non, répondit Annette, le droit à l'enfant. - -Quand elle fut sortie, elle haussa les épaules, de sa bravade -inutile... Stupide!... À quoi bon s'être fait une ennemie?... Elle -rit, tout de même, de l'air vexé de son antagoniste. Une femme ne -résiste pas au plaisir de rendre à une autre un affront. Bah! la femme -Abraham ne resterait son ennemie que jusqu'au jour où Annette aurait -reconquis son rang. On le reconquerrait! - -Annette vit d'autres institutions; mais les places manquaient. Il n'y en -avait pas pour les femmes. Les démocraties latines ne sont faites que -pour les hommes; elles mettent parfois le féminisme sur leurs -programmes; mais elles s'en méfient; elles n'ont point hâte de fournir -des armes à celle qui demeure encore, à l'aurore du XXe siècle, la -rivale asservie, mais qui ne le sera plus longtemps, grâce à la -ténacité de la femme nordique. Pour qu'elles accueillent, en -rechignant, la femme qui travaille et veut exercer ses droits, il faut -que fasse pression l'opinion du reste du monde. - -Annette aurait pu cependant être admise dans deux ou trois postes, si -sa susceptibilité ne les lui eût fait manquer. On eût consenti à -fermer les yeux sur sa situation irrégulière, si elle-même eût -consenti à en donner une explication spécieuse: veuvage, divorce, à -son choix; mais elle mit absurdement son orgueil, lorsqu'on -l'interrogeait, à dire les choses comme elles étaient. Après deux ou -trois échecs, elle ne s'adressa plus à des institutions, ni à -l'Université; dans celle-ci, pourtant, elle avait laissé des -sympathies: elle y eût trouvé des esprits assez larges pour l'aider -sans blâme. Mais elle craignait d'être froissée. Elle était neuve -encore au pays de misère. Sa fierté n'avait pas eu le temps de se -faire des cals aux mains... - -Elle chercha des leçons particulières. Elle ne voulait pas en quêter chez -ses connaissances bourgeoises; elle préférait leur cacher ses démarches. -Elle s'adressa à ces agences de placement--d'exploitation--clandestines, -qui existaient alors à Paris. Elle n'eut pas l'habileté de s'y faire -bien voir. Elle était dédaigneuse. On lui en voulait de se montrer -difficile: elle prétendait choisir, au lieu d'accepter quoi que ce fût, -comme tant de malheureuses, qui, munies de fort peu de titres, enseignent -tout ce qu'on leur demande, à des prix de famine, en travaillant du -matin au soir. - -Enfin, elle trouva quelques étrangères, par l'entremise des clientes -de Sylvie. Elle donna des leçons de conversation à des Américaines, -qui la traitait aimablement, lui proposaient, à l'occasion, une -promenade dans leur voiture, mais lui offraient un salaire dérisoire, -et n'avaient même pas l'idée qu'on dût payer plus cher. Elles -n'hésitaient pas à donner cent francs pour une paire de bottines; mais -pour une heure de français, elles payaient un franc. (Il n'était pas -impossible, en ces temps, de trouver vendeuse de leçons à cinquante -centimes!)... Annette, qui n'avait pourtant pas le droit d'être -exigeante, rejeta ces honteux traitements. Mais après avoir beaucoup -cherché, elle ne découvrit guère mieux. La bourgeoisie aisée qui, -pour l'éducation de ses enfants, consent à dépenser, sous l'œil de -l'opinion, ce qu'exige l'enseignement quand l'enseignement est public, -exploite sordidement les maîtres à domicile. Ici, nul ne vous voit. Et -l'on a affaire à trop humble pour résister: un qui refuse, dix qui -vous supplient de les accepter!... - -Isolée, sans expérience, Annette était dans de mauvaises conditions -pour se défendre; mais elle avait l'instinct pratique des Rivière, et -aussi sa fierté, qui n'admettait point les humiliants salaires auxquels -d'autres se pliaient. Elle n'était pas de l'espèce bêlante, qui -gémit et consent. Elle ne gémissait pas, et elle ne consentait pas. Et -contre toute attente, cette attitude lui réussit. L'espèce humaine est -lâche; Annette avait une façon calme, un peu hautaine, de dire: non, -qui coupait court aux marchandages; on n'osait pas la traiter comme on -eût fait des autres; et elle obtint des conditions un peu moins -misérables. Ce n'était guère. Il fallait bien des fatigues pour -gagner ce qu'elle dépensait par jour. Ses élèves étaient -disséminées dans des quartiers éloignés; et l'on n'avait encore à -Paris ni autobus, ni métro. Quand elle rentrait le soir, ses pieds -étaient douloureux, et ses bottines s'usaient. Mais elle était -robuste, et elle goûtait une satisfaction à connaître la vie de -travail pour le pain quotidien. Gagner son pain, c'était pour Annette -une aventure nouvelle! Quand elle avait réussi, dans un de ces petits -duels de volonté avec ses exploiteurs, elle était aussi contente de sa -journée que ces joueurs qui, dans le plaisir de la partie gagnée, -oublient l'insignifiance de l'enjeu. Elle apprenait à mieux voir les -hommes. Ce n'était pas toujours beau. Mais tout vaut d'être connu. -Elle entrait en contact avec le monde du labeur obscur. Contacts -insuffisants toutefois, sans profondeur! Car si la richesse isole, la -pauvreté n'isole pas moins. Chacun est pris par sa peine et par son -effort. Et chacun voit dans l'autre, moins un frère de misère qu'un -rival, dont la part est coupée aux dépens de la sienne... - -Annette lut ce sentiment chez les femmes, avec qui elle se trouva en -concurrence; et elle le comprit: car elle était, parmi elles, une -privilégiée. Si elle travaillait pour ne pas être à charge à sa -sœur, sa sœur n'en était pas moins là: elle était préservée des -risques de la misère. Elle ne connaissait pas l'incertitude fébrile du -lendemain. Elle jouissait de son enfant; nul ne prétendait le lui -arracher. Comment comparer son sort à celui de cette femme, dont elle -avait appris l'histoire,--une institutrice révoquée, parce qu'elle -avait eu, comme Annette, l'audace d'être mère!--À vrai dire, elle -avait été d'abord tolérée dans l'enseignement, à condition de -dissimuler sa maternité. Exilée dans un poste de disgrâce, au fond -d'une campagne, elle avait dû éloigner d'elle l'être de sa chair. -Mais elle ne put s'empêcher de courir à lui, quand il était malade. -Le secret fut divulgué, et la vertueuse campagne férocement s'égaya. -L'autorité universitaire, bien entendu, sanctionna la justice -populaire, en jetant sur le pavé les deux insoumis au Code. Et c'était -à eux qu'Annette venait disputer leur maigre nourriture! Elle évitait -de se présenter aux places que l'autre postulait. Mais on la -préférait. Justement parce qu'elle les recherchait moins âprement, -parce qu'elle en avait moins besoin. On n'estime pas ceux qui ont -faim.--Aussi, les malheureuses qu'elle supplantait la traitaient en -intruse qui les volait. Elles se savaient injustes; mais l'injustice -soulage, quand on est victime de l'injustice. Annette découvrit la plus -grande guerre,--la guerre des travailleurs, non pas contre la nature ou -contre les circonstances,--non pas contre les riches, pour leur arracher -le pain,--la guerre des travailleurs contre les travailleurs, pour -s'arracher le pain, les miettes tombées de la table des riches ou du -Crésus ladre, l'État... C'est la grande misère. Plus sensible chez -les femmes. Surtout chez celles de ce temps. Car elles se montraient -incapables encore de s'organiser. Elles en restaient à l'état de la -guerre primitive, un contre un; au lieu d'associer leurs peines, elles -les multipliaient... - -Annette, se raidissant, avec le cœur qui saignait et, malgré tout, aux -yeux une flamme de joie, marchait, soutenue dans son ingrate tâche, par -la nouveauté de la tâche, la force à dépenser,--et la pensée de son -petit, qui l'illuminait, tout le jour. - - - - -Marc passait le jour dans l'atelier de Sylvie. La tante Victorine -s'était éteinte, peu après l'installation. Elle n'avait pu survivre -à la perte du vieux foyer, des vieux meubles, des habitudes d'un -demi-siècle quiet. Annette étant tenue, jusqu'au soir, hors du logis, -Sylvie prenait l'enfant chez elle. Il était le chat de l'atelier, -choyé par les clientes et par les ouvrières, furetant à quatre -pattes, assis sous une table, ramassant des agrafes et des bouts de -chiffons, dévidant des écheveaux, enroulant des pelotons, bourré de -sucreries et beurré de baisers. C'était un petit garçon de trois à -quatre ans, châtain doré comme Annette, resté un peu pâlot depuis sa -maladie. La vie était pour lui un spectacle perpétuel. Sylvie aurait -pu se souvenir de ses premières expériences, quand, assise sous le -comptoir de sa mère, elle écoutait les clients. Mais les grandes -personnes, du haut de leurs échasses, ont un champ de vision beaucoup -trop différent pour savoir ce qu'agrippent les yeux d'un enfant. Et ses -oreilles roses... Elles avaient de quoi s'occuper, dans l'atelier! Les -langues s'en donnaient, rieuses, hardies, effrontées. La pruderie -n'était point le péché de Sylvie et de son troupeau. Bien rire, bien -médire, fait l'aiguille courir... On ne songeait pas au petit. Est-ce -qu'il pouvait comprendre?... Il ne comprenait pas (c'était plus que -probable), mais il prenait, il ne laissait rien perdre. L'enfant ramasse -tout, tâte tout, goûte à tout. Gare à ce qui traîne! Vautré sous -une chaise, il mettait dans sa bouche tout ce qui tombait de là-haut, -les miettes de biscuit, des boutons, des noyaux; et il mettait aussi les -mots. Sans savoir. Justement! Pour savoir! Et il les mâchonnait, -chantonnait..... - ---Petit cochon!... - -C'était une apprentie qui lui arrachait des doigts un ruban qu'il -suçait, ou bien, pour essayer, qu'il s'enfonçait dans le nez. Mais on -ne lui arrachait pas les propos avalés. Il n'en faisait rien, pour -l'instant; il n'avait rien à en faire. Mais ce n'était pas perdu. - -Extirpé des dessous de meubles et de jupes, où il se livrait à de -curieuses études sur les pieds qui frétillent et leurs doigts -prisonniers qui se crispent dans les bottines, ramené aux usages et à -la position normale dans le monde des grands, il restait immobile et -sagement assis, sur un tabouret bas, entre les jambes de Sylvie. Ou -bien, parce que la tante rarement demeurait en repos, d'une autre -enjuponnée. Il appuyait sa joue contre l'étoffe chaude et, la tête -renversée, il regardait, le nez en l'air, ces figures penchées, yeux -plissés, aux prunelles mobiles, vifs, brillants, ces bouches qui -mordent le fil, et l'on voit la salive, et la lèvre du bas (elle -paraît en haut) qui est sucée par les dents, et le dessous des -narines, qui a des filets rouges et se trémousse en parlant; et ces -doigts qui couraient avec leur aiguillon; et brusquement, une main lui -chatouillait le menton: il y avait un dé au bout, qui lui faisait froid -dans le cou... Ici, comme tout à l'heure, rien n'était perdu pour lui: -ces chauds et frais contacts, cette tiédeur duveteuse, ces lumières -qui rougissent et ces ombres qui ambrent des morceaux de chair vivante, -et cette odeur de femmes... Il n'en avait certes pas conscience, lui; -mais sa multiple conscience, cette conscience à facettes qui est -éparpillée à la périphérie de l'être d'un enfant, enregistrait au -passage les empreintes sur son rouleau... Ces femmes ne se doutaient pas -que, des pieds à la tête, leur image s'imprimait sur cette petite -plaque sensible. Seulement, il ne les voyait que par morceaux; et des -morceaux manquaient: ainsi que dans un puzzle, dont les pièces sont -mêlées. De là, ses bizarres et fugaces préférences, aussi vives que -variées, qui semblaient capricieuses, et qui étaient moins -inconstantes que partielles. Bien malin eût pu dire ce qui en chacune -de ces femmes l'attirait! En vrai chat du foyer, c'était la douceur des -mains plus que la personne entière qu'il aimait. Et c'était l'ensemble -de ces douceurs, le foyer, l'atelier. Il était égoïste, avec candeur. -(Et bon droit: le petit constructeur avait d'abord à rassembler son -moi). Égoïste sincèrement, jusque dans ses caresses. Car il était -caressant, parce qu'il voulait plaire, et parce qu'il y trouvait -plaisir. Aussi ne l'était-il qu'avec celles qu'il avait élues. - -Sa grande favorite fut, dès les premiers temps, Sylvie. Son instinct -d'animal domestique avait tout de suite perçu qu'elle était le dieu du -foyer, le maître qui dispense le manger, les baisers, la couleur de la -journée, et qu'il est bon de courtiser. Mais le meilleur encore est -d'en être courtisé. Et le petit avait su remarquer que ce privilège -lui était attribué. Il ne doutait point d'ailleurs que ce ne fût -mérité. Il recevait donc, sans surprise, mais avec satisfaction, -l'hommage agréable et flatteur qui lui était rendu par la souveraine -de l'atelier. Sylvie le gâtait, l'adulait, s'extasiait sur ses gestes, -sur ses pas, sur ses mots, son esprit, sa beauté, sa bouche, ses yeux, -son nez; elle l'offrait à l'admiration de ses clientes et se pavanait -de lui, comme si elle l'eût pondu. À la vérité, elle l'appelait -aussi: - ---Petit voyou! Serin guinos! - -Et d'aventure, elle le mouchait, torchait, claquait. Mais d'elle, il ne -le trouvait pas blessant, et même, (quoiqu'il protestât hautement), -pas trop désagréable. N'est pas fessé qui veut, par la main de la -reine! D'une autre, «Dieu de Dieu!» (une de ses miettes d'atelier), il -ne l'eût pas admis!... Et puis, même sans son sceptre, Sylvie avait -pour lui un charme. Dans son puzzle féminin, fait des unes et des -autres, elle lui avait fourni le plus grand nombre des morceaux; il -aimait à se serrer dans sa robe, la tête contre son ventre, à -écouter sa voix, (il l'entendait rire, au travers de son corps); ou -bien à grimper après ses hanches, jusqu'à ce qu'il arrivât au haut; -et alors, des deux bras, noué autour de son cou, il se frottait le nez, -les lèvres et les yeux, le long de la joue douce, et là, près de -l'oreille, dans ces petits frisons, très blonds, qui sentent bon. Ce -qu'est l'œil pour l'esprit des grands, le toucher l'est pour celui des -enfants. Il est le talisman qui permet de voir hors du mur, et de tisser -au dedans le rêve des choses qu'on a cru voir, l'illusion de la vie. -L'enfant filait sa toile. Et sans savoir ce qu'étaient ces frisons -blonds, cette joue, cette voix, ce rire, cette Sylvie, et ce qu'il -était, «moi», il pensait: - ---C'est à moi. - - - - -Annette revenait, le soir. Elle était affamée. Tout le jour, elle -avait marché dans un désert sans eau, un monde sans amour. Tout le -jour, elle avait marché, les yeux tournés vers la source que, le soir, -elle retrouverait. Elle l'entendait chanter; par avance, elle y baignait -ses lèvres; et il aurait pu se faire qu'un passant dans la rue -s'attribuât le sourire que cette belle femme pressée adressait à -l'image de son enfant. Comme le cheval qui sent l'avoine, son pas -s'accélérait, à mesure qu'elle se rapprochait de la maison de Sylvie; -et lorsque enfin elle rentrait, riant d'amour avide, si harassée -qu'elle fût, elle remontait en courant l'escalier. La porte s'ouvrait; -elle faisait irruption et fondait sur le petit; elle l'enlevait dans ses -serres, l'étreignait, le becquetait furieusement sur un œil, sur le -nez, sous le nez, n'importe où ça se trouvait, tout ce qu'elle -attrapait; et sa joie impétueuse s'exprimait à grand bruit. Lui, qui -était en train de jouer, ou, confortablement installé sur un pouf -rembourré, s'amusait gravement à faire des raies avec la craie, ou -bien à emmêler des fils de toutes les couleurs, il n'était pas -content de cette invasion. Cette grande femme brusque, qui entrait sans -crier gare, qui l'empoignait, le tripotait, lui braillait dans -l'oreille, qui l'étouffait de baisers,... il n'aimait pas cela! Qu'on -disposât de lui sans sa permission, non, c'était indignant! Il ne -l'admettait point. Il se débattait, maussade; mais elle n'en était que -plus enragée à le secouer, à le bicher; et de rire, et de crier!... -Tout lui déplaisait en elle: ce manque d'égards, ce bruit, cette -violence... Il comprenait très bien qu'elle l'aimât, l'admirât, et -même qu'elle le baisât. Mais il faut plus de manières! D'où est-ce -qu'elle sortait? Sylvie et ses demoiselles étaient plus distinguées. -Lorsqu'elles jouaient avec lui, même quand elles riaient, criaient, ce -n'étaient pas ces clameurs et cette brutalité de vous prendre et de -vous embrasser! Il s'étonnait que Sylvie, qui savait si bien laver la -tête à ses sujettes, ne donnât pas une leçon de maintien à cette -mal-élevée, et qu'elle ne le défendît pas contre de telles -privautés. Mais Sylvie au contraire prenait avec Annette un ton -d'égalité affectueuse qu'elle n'avait pas pour les autres, et elle -disait à Marc: - ---Allons, sois plus gentil! Embrasse ta maman! - -Sa maman! Sans doute, il le savait. Mais ça n'est pas une raison! Oui, -elle était aussi une puissance domestique. Il était encore trop près -de la chaleur du sein, pour ne pas avoir gardé dans sa bouche gourmande -le goût sucré du lait, et dans son corps d'oiseau l'ombre dorée de -l'aile qui l'abritait. Plus près encore, dans les nuits de maladie, où -l'invisible ennemi serrait le cou de l'oiselet, la tête penchée sur -lui de la grande protectrice... Sans doute, sans doute! Mais, pour -l'instant, il n'en avait plus besoin. S'il gardait ces souvenirs, et -cent autres, dans son grenier, il n'en avait pas l'emploi maintenant. -Plus tard, peut-être, on verrait... Maintenant, chaque instant lui -apportait une manne nouvelle; il avait assez à faire de la recueillir, -toute. L'enfant est ingrat, par nature. _Mens momentanea..._ Si vous -croyez qu'il a le temps de se rappeler ce qui fut bon hier! Ce qui est -bon pour lui, c'est ce qui est bon aujourd'hui.--Aujourd'hui, Annette -avait le grand tort de se laisser éclipser par d'autres plus agréables -et même plus profitables, aux yeux de Marc. Au lieu d'aller se promener -Dieu sait où! et de faire, le soir, des apparitions déplacées, que ne -restait-elle, comme Sylvie et les autres, tout le jour occupées de Marc -et lui faisant la cour! C'était tant pis pour elle.--Donc, il -condescendait tout juste à subir les effusions d'Annette, à répondre -à la pluie de folles questions amoureuses quelques oui, non, bonjour, -bonsoir, ennuyés et distants; et puis, fuyant l'averse et s'essuyant la -joue, il retournait à ses jeux ou aux genoux de Sylvie. - -Annette ne pouvait pas ne pas voir que Marc lui préférait Sylvie. -Sylvie le voyait mieux encore. Elles en riaient toutes deux; toutes deux -semblaient n'y pas attacher une ombre d'importance. Mais dans le fond, -Sylvie était flattée, et Annette jalouse. Elles se gardaient bien de -se l'avouer. Bonne fille, Sylvie obligeait l'enfant mal gracieux à -embrasser Annette. Annette avait peu de joie de ces embrassements -obligés; Sylvie en avait davantage. Elle ne se disait pas qu'elle -volait le jardin du pauvre, et qu'après, elle en offrait royalement -quelques fruits. Mais ce qu'on ne dit point, afin de ne pas se charger -de scrupules fâcheux, on ne le savoure que mieux, à bouche close. Et -sans malice aucune, Sylvie goûtait plus de plaisir à se faire cajoler -par le petit et pensait davantage à afficher son pouvoir sur lui, quand -Annette était là. Annette, affectant de plaisanter, disait, d'un ton -dégagé: - ---Loin des yeux, loin du cœur. - -Mais son cœur ne le prenait pas en plaisantant. Il manquait d'ironie. -Annette n'avait d'humour que dans son intelligence. Elle aimait comme -une bête, bêtement. C'est pénible d'être femme parmi les femmes, et -de devoir se cacher. On ferait rire de soi, en montrant son pauvre cœur -affamé. Annette, devant les autres, jouait l'amour blasé, causait de -sa journée, des gens qu'elle avait vus, de ce qu'elle avait appris, -dit, ou fait,--bref, de tout ce qui lui était indifférent, (oh! -tellement!...) - -Mais la nuit, rentrée chez elle, dans son appartement, seule avec son -enfant, elle pouvait s'en donner tout son soûl, du tourment! De là -joie, aussi, de la passion, par torrents. Plus de précautions à -prendre. Personne de qui se cacher. Elle l'avait, à elle seule, son -fils, elle le tenait tout entier. Elle en abusait un peu; elle le -fatiguait de sa tendresse folle. Comme ici, loin de Sylvie, il n'était -pas le plus fort, le petit politique ne manifestait pas son dépit: -jusqu'au lendemain matin, il devait ménager cette mère extravagante. -Il usait de tactique: il feignait de tomber de sommeil. Il n'avait pas -beaucoup à feindre; le sommeil venait vite, après les journées -remplies. Tout de même il n'était pas encore venu, quand, aux bras de -sa mère, livré comme un agneau, les yeux clos, Marc semblait anéanti. -Il fallait bien qu'Annette, interrompant son ramage, le portât au lit; -et le petit farceur, dans le demi-sommeil, d'où de degré en degré, -(ou plutôt, sur la rampe), il se laissait glisser jusqu'au bas de -l'escalier, riait sous cape de voir entre ses cils la crédule maman -qui, muette, l'adorait. Il avait le sentiment de sa supériorité, il -lui en savait gré; et même il arrivait que, dans un élan, il jetât -ses petits bras autour du cou de l'agenouillée. Par une telle surprise, -Annette était payée de ses peines. Mais l'enfant, économe, ne la -renouvelait pas souvent. Et Annette devait s'endormir sur sa faim. Ce -n'était pas avant de s'être retournée dans son lit, bien des fois, -écoutant respirer le petit et remuant ses pensées enfiévrées... Il -ne l'avait pas bien embrassée... Elle se disait: - ---Il ne m'aime pas... - -Son cœur se serrait. Mais elle se reprenait aussitôt: - ---Qu'est-ce que je vais inventer?... - -Il fallait refouler sur-le-champ cette idée. Comment est-ce qu'on -vivrait, avec? Non, ce n'était pas vrai... Bon petit, qu'elle -accusait!... Elle se hâtait de rechercher, parmi ses souvenirs, ce -qu'elle avait de meilleur, les gentillesses de l'enfant et ses -câlineries. À des images évoquées, elle l'eût bien arraché de son -lit pour l'embrasser... Mais chut! ne le réveillons pas!... Ce -délicieux petit souffle!... Mon trésor!... Comme ce sera bon, plus -tard!... - -Car Annette--(le présent étant décidément un peu maigre)--se -créait, pour le compléter, un avenir d'intimité maternelle avec un -fils, conforme à ses désirs. Elle avait besoin de l'idole, pour -absorber les forces de sa nature, qui depuis quelque temps, de nouveau, -l'inquiétaient. - - - - -Ce n'était plus la mélancolie inquiète, cette dépression -neurasthénique, qui avait précédé la maladie de l'enfant, et que la -maladie de l'enfant avait dérivée,--ces jours de la vie qui chôme, -où elle se sentait vidée de forces et d'intérêt: la mer étale, -avant le reflux... - -C'était le retour du flux océanique. Il s'annonçait par un grondement -de flots, un resurgissement nocturne. La maternité avait, pour un -temps, assouvi les éléments passionnés. La fatigue matérielle d'une -vie de travail leur opposait un barrage. Mais, dans l'ombre amassés, -ils battaient contre le rocher. L'âme, dont la croissance monte en -serpentant le long des cercles de la vie, se trouvait revenue dans un -état voisin de celui où elle avait passé, quatre ou cinq ans avant, -entre l'été brûlant de l'hôtel des Grisons et le printemps d'amour -avec Roger Brissot. Voisin, mais pas le même. On revient en tournant -au-dessus du passé; on n'y redescend plus. L'être d'Annette avait -mûri. Son trouble n'avait plus l'aveugle candeur de la jeune fille. -Elle était femme; ses désirs étaient aigus et clairs. Elle savait où -ils la menaient. Et si elle ne voulait pas le savoir, c'était -précisément qu'elle le savait. Sa volonté n'avait pas moins mûri que -sa chair. Tout était devenu plus riche. Et tout avait pris un accent -passionné. - -Aussi, la réapparition de ces démons familiers,--redoutés,--fut un -midi orageux qui s'amasse. Pesant silence, silence gros des tumultes à -venir. Il succédait à l'insouciante joie, aux chagrins insouciants de -la jeune matinée. Les ombres, jusqu'alors, sur le visage d'Annette, -glissaient sans s'arrêter. Maintenant, elle était tendue. Quand elle -ne s'observait pas, en société, ou qu'elle n'était pas distraite par -la présence de l'enfant, elle tombait dans le mutisme, une barre entre -les sourcils. Si elle s'en apercevait, elle s'éclipsait sans bruit. Qui -se fût inquiété d'elle l'eût trouvée dans sa chambre, rangeant, -faisant son lit, retournant le matelas, frottant les meubles ou les -carreaux, dépensant plus de mouvement qu'il n'était nécessaire, et ne -parvenant pas à étouffer l'esprit, qui bruissait. Elle s'arrêtait, au -milieu d'un geste, debout sur une chaise, un chiffon à la main, ou -penchée sur l'appui de la fenêtre. Alors, elle oubliait tout, non -seulement le passé, mais aussi le présent, les morts et les vivants, -et jusqu'à son enfant. Elle voyait sans voir, elle entendait sans -entendre, elle pensait sans penser. Une flamme qui brûle dans l'espace -nu. Une voile au vent du large. Elle sentait le grand souffle qui -passait dans ses membres; et le navire vibrait, de toute sa mâture... -Puis, de l'illimité ressortait le visage des choses qui l'entouraient. -De la cour de maison sur laquelle Annette était penchée, montaient des -bruits familiers; elle reconnaissait la voix de l'enfant au parler -chantant. Mais son rêve ne s'interrompait pas; il prenait un autre -cours... C'était un chant d'oiseau dans une après-midi d'été... Ô -cœur ensoleillé, quelle somme d'amour tu as encore à donner! Prendre -à pleins bras le monde!... Trop lourd butin... La conscience lâchait -prise; elle retombait dans le gouffre incandescent, où n'était plus ni -chant, ni voix d'enfant, ni Annette... rien qu'une vibration puissante -de soleil... - -Annette se réveillait, accoudée sur l'appui de la fenêtre. - -Mais la nuit, les rêves obsédants, disparus depuis la naissance de -Marc, avaient repris possession du logis. Ils venaient par groupes de -trois ou quatre, qui se succédaient sans arrêt. Annette roulait de -l'un à l'autre, étage par étage. Elle se levait, le matin, brisée, -brûlée, dix nuits en une. Et elle ne voulait pas se rappeler ce -qu'elle avait rêvé.... - -Ceux qui entouraient Annette avaient remarqué son front soucieux et ses -yeux absorbés; ils ne comprenaient pas ce brusque changement, mais ils -ne s'en inquiétaient point; ils l'attribuaient à des causes -extérieures, aux difficultés matérielles. Pour Annette, ces périodes -de trouble étaient une saison de profond renouvellement. Elle ne leur -rendait pas justice, car elle en portait le poids de gestation, plus -angoissant que celui de la maternité. C'était aussi une maternité: -celle de l'âme cachée. L'être est enfoui comme un grain au fond de la -substance, dans l'amalgame d'humus et de glaise humains, où les -générations ont laissé leurs débris. Le travail d'une grande vie est -de l'en dégager. Il faut la vie entière pour cet enfantement. Et -souvent, l'accoucheuse est la mort. - -Annette avait l'angoisse secrète de l'être inconnu qui sortirait -d'elle, un jour, en la déchirant. Prise de honte par accès, elle -s'enfermait dans une retraite tumultueuse, en tête à tête avec -l'Être immanent; et leurs rapports étaient hostiles. L'air était -saturé d'électricité; des souffles se levaient et retombaient dans -l'immobilité. Elle savait le danger. Sa conscience avait beau laisser -dans l'ombre ce qui la gênait. «Dans l'ombre», c'était encore elle, -c'était dans son logis. Et de savoir son logis peuplé, du haut en bas, -d'êtres qu'on ne connaît pas, n'était point rassurant... - ---Tout cela... Je suis tout cela... Mais qu'est-ce que cela veut de -moi?... Qu'est-ce que je veux, moi? - -Elle se répondait: - ---Tu n'as plus rien à vouloir. Tu as. - -Sa volonté raidie tournait toute sa violence d'amour vers l'enfant. Ces -retours de passion maternelle n'étaient pas très heureux. Anormale, -excessive, maladive,--(car cette passion procédait d'un essai -impossible d'aiguillage sur une voie, qui n'était pas la leur, -d'instincts fort différents qui ne se laissaient pas tromper)--elle ne -pouvait mener qu'à des déceptions. Elle écartait l'enfant. Marc se -rebellait contre cet accaparement. Il ne cachait plus sa maussaderie à -sa mère. Il la trouvait «tannante»; et il le lui disait, en de petits -monologues courroucés, qu'heureusement Annette n'entendait pas, mais -que Sylvie surprit un jour, et dont elle le gronda, en riant aux -éclats. Marc, dans un coin de porte, causant avec le mur, disait, en -faisant de petits gestes péremptoires: - ---J'en ai marre, de cette femme-là!... - - - - -On écrit toujours l'histoire des événements d'une vie. On y croit -voir la vie. Ce n'est que son vêtement. La vie est intérieure. Les -événements n'agissent sur elle qu'autant qu'elle les a choisis, on -serait tenté de dire: produits; et dans bien des cas, c'est l'exacte -vérité. Vingt événements passent, chaque mois, à notre portée; ils -ne comptent pas pour nous, parce que nous n'en avons que faire. Mais -qu'un d'eux nous atteigne, il y a gros à parier que nous lui avons -épargné la moitié du chemin: nous allions au devant. Et si le choc -déclenche en nous un ressort, ce ressort était bandé, il attendait le -choc. - -Vers la fin de 1904, la tension morale d'Annette tomba, et les -transformations qui s'opérèrent en elle parurent coïncider avec -certains changements qui, au même moment, s'effectuaient autour d'elle. - -Sylvie se mariait. Elle avait vingt-six ans, elle avait suffisamment -goûté des joies de la liberté; elle jugeait le moment venu de goûter -de celles du ménage. Elle ne se pressait pas de choisir. L'étoffe d'un -amant n'a pas besoin de durer, il suffit qu'elle plaise. Mais un bon -mari doit être en bon drap résistant. Certes, Sylvie entendait qu'il -fût aussi plaisant. Mais il y a plaire et plaire. Pour choisir le mari, -il ne s'agit pas d'emballement. Sylvie consultait la raison, et même la -raison sociale. Son commerce allait bien. Sa maison--_Sylvie_: (_Robes -et manteaux_)--s'était acquis, auprès d'une clientèle select de la -moyenne bourgeoisie, une réputation justifiée d'élégance et de -style, à des prix modérés. Elle en était arrivée à un point de ses -affaires, qu'elle ne pouvait dépasser seule. Pour atteindre au delà, -il lui fallait s'associer d'autres forces, joindre à son atelier de -couture féminine un atelier de tailleur, qui lui permît d'élargir le -cercle de ses opérations. - -Elle chercha autour d'elle, sans rien confier à personne, celui qui -pourrait le mieux répondre à ses desseins. Elle fit posément son -choix; et le choix fait, elle décida d'épouser. L'amour viendrait -après. Il aurait aussi sa place: Sylvie n'eût pas épousé un homme -qu'elle n'eût pu aimer. Mais l'amour faisait l'appoint. Les affaires, -en premier. - -L'objet du choix se nommait Selve (Léopold); et du premier coup d'œil, -la petite patronne avait décidé le titre, le nom-fanal de la nouvelle -maison:--_Selve et Sylvie._--Mais bien que le nom ne soit jamais, pour -une femme, de médiocre importance, Sylvie n'était pas si folle que de -se contenter d'un nom; et Selve (Léopold) était un parti sérieux. -Plus très jeune, trente-cinq ans bien marqués, assez bel homme, comme -on dit en style populaire,--ce qui veut dire, en somme: assez laid, mais -solidement bâti,--d'un blond roux, le teint fleuri, il était premier -coupeur chez un grand tailleur, habile dans son métier, gagnant bien, -rangé, pas noceur: Sylvie avait pris ses informations; l'affaire était -conclue... Dans la tête de Sylvie. Elle n'avait pas consulté Selve. -Mais l'assentiment de l'élu était le cadet de ses soucis. Elle se -chargeait de l'obtenir. - -Selve ne l'eût point cherchée. Ami de son bien-être et de ses -habitudes, bon homme, point ambitieux, et assez égoïste, il était -résolu à rester célibataire, et il ne songeait pas à quitter sa -place secondaire, mais lucrative et sans responsabilité, chez un patron -qui savait son prix. Sylvie eut bientôt fait de bouleverser ses projets -et sa tranquillité. Elle le rencontra--elle se fit rencontrer--à une -exposition d'automne, où elle était venue, comme lui, pour étudier -les modes qu'ils contribuaient à lancer. Elle était entourée, et, -sans prêter attention à Selve, elle commença par distribuer ses -sourires et ses malicieuses reparties à trois ou quatre jeunes hommes -très épris. Puis, après qu'il eut amèrement dégusté cette grâce -et cet esprit qui n'étaient pas pour lui, il s'aperçut brusquement -qu'il était devenu l'objet de ses faveurs: elle ne parlait plus qu'à -son adresse; les autres ne comptaient plus. Il fut d'autant plus touché -de ce revirement soudain qu'il l'attribua à son mérite personnel. De -ce coup, il fut pris. Adieu ses résolutions! - -À quelque temps de là, Sylvie pria Annette de lui tenir compagnie, le -soir, après dîner, à l'heure où il n'y avait personne à l'atelier. - ---Je t'ai demandé de venir, dit-elle, parce que j'attends quelqu'un. - -Annette s'étonna: - ---Eh! qu'as-tu besoin de moi? Ne peux-tu le recevoir seule? - -Sylvie, gravement, dit: - ---Je trouve que c'est plus convenable. - ---Voilà un accès de convenances qui a mis le temps -à venir! - ---Mieux vaut tard que jamais, dit Sylvie, pince-sans-rire. - ---Tu me contes des balivernes. À d'autres! - -Sylvie dit: - ---Justement. - -Annette la menaça du doigt: - ---C'est à d'autres que tu en as? Eh bien, qui est cet autre? - ---Le voilà. - -Selve (Léopold) sonna. Il parut dépité de ne pas trouver Sylvie -seule; mais il fit bonne figure, en homme bien élevé. Il n'était pas -facile de se montrer à son avantage, seul en face de deux jeunes -commères, passablement inquiétantes, et qui étaient d'entente. Il se -sentait guetté par ces deux paires d'yeux. Après quelques galanteries -un peu lourdes, dont Annette, par politesse, eut son lot, il parla des -affaires, du métier, de sa vie occupée. Annette, charitablement, lui -posait des questions, d'un air intéressé. Il devint plus confiant, et -conta les difficultés de sa carrière, ses déboires, ses succès; et -il ne manquait aucune occasion de se faire valoir. Il semblait simple, -cordial, suffisant; il jouait cartes sur table. Plus prudente, Sylvie, -avant de jouer, regardait dans le jeu de l'autre. Annette, bientôt -reléguée à l'arrière-plan, et suivant la partie, s'étonnait moins -de l'habileté de sa sœur que de la modestie de son choix. Sylvie -n'eût pas eu de peine à trouver un parti plus reluisant. Elle ne le -voulait point. Elle se méfiait des hommes trop beaux et trop brillants. -Elle n'eût pas pris (cela va de soi) un magot, ni un sot. _In medio..._ -Elle entendait se choisir un second avisé, et non pas un premier. Elle -savait que chacun, dans le mariage, doit donner et veut prendre: c'est -l'offre et la demande. Sa demande à elle était de rester la maîtresse -chez soi.--Et quelle était sa demande, à lui?--Ah, le pauvre garçon! -C'était d'être aimé, pour lui, pour ses beaux yeux... Il ne s'en -faisait pourtant pas accroire, il savait qu'il n'était ni beau ni -attrayant. Mais sa faiblesse était de vouloir être épousé par -amour... Ridicule, n'est-ce pas? Il en haussait les épaules, car il -n'était pas sot, ce gros naïf, averti par la vie, et sceptique à -l'égard des femmes, comme le sont les trois quarts des Français. Mais -le besoin du cœur est si fort! Ce stupide besoin!... «Et pourquoi ne -serais-je pas aimé? J'en vaux d'autres qui le sont!...» Ainsi, il -était, tour à tour, presque humble, et presque fat. Toujours quêtant. -Ce n'était pas adroit... Et qu'il le laissât voir! Car elle l'avait -bien vu, la fine mouche. Et à ces gros yeux bleus au globe un peu -saillant, qui demandaient: - ---M'aimez-vous?... elle faisait les yeux doux, qui ne disaient pas non, -qui ne disaient pas oui,--parce que l'incertitude alimente l'amour. - -Quand les sœurs se retrouvèrent seules, Annette dit à Sylvie: - ---Ne joue pas trop avec lui! - ---Pourquoi pas? dit Sylvie, se mirant. L'enjeu en vaut la peine. - ---Alors, c'est sérieux? - ---Très sérieux. - ---Je ne te vois pas mariée. - ---Bon! je compte que tu me verras encore deux ou trois fois... - ---Je n'aime pas que tu ries avec ces choses. - ---Et de quoi rirait-on? Espèce d'Armée du Salut! Allons, Madame -Booth,--(elle prononçait: «Botte»)--ne fronce pas tes beaux sourcils! -Je ne songe pas à changer, avant d'avoir essayé. Je me marie, pour que -ça dure. Mais si ça ne durait pas, il faut savoir se résigner. - ---Je ne suis pas inquiète pour toi, dit Annette. - ---Vraiment? Merci pour l'autre! Il a fait ta conquête? - ---Il ne te vaut pas, Sylvie. Mais je ne voudrais pas que ce brave homme, -un jour, tu le fisses souffrir. - -Sylvie souriait, montrant les dents à son miroir: - ---Souffrir! Chacun fait souffrir l'autre, ce n'est pas une affaire! Bien -sûr qu'il souffrira!... Le pauvre homme! Je voudrais être à sa -place... Allons, ne t'inquiète pas de lui! Crois-tu que je ne sache pas -sa valeur, à mon Adonis? Elle n'est pas éclatante, mais elle est de -bon poids. Je m'y connais. Je n'irai pas le lui dire, parce qu'il ne -faut jamais gâter les hommes: ce serait leur laisser croire qu'ils ont -des droits sur nous. Mais pour moi, j'en tiens compte. Je n'aurais pas -la sottise de me faire du tort, en lui faisant du tort. Et si je ne -réponds pas de ne pas le faire enrager--(ce sera excellent pour qu'il -maigrisse un peu)--je ne le mettrai sur le gril qu'autant qu'il sera -nécessaire. Bien entendu, à condition que je n'aie pas à m'en -plaindre! Autrement, ce serait pain bénit de lui rendre son dû. Et je -paye comptant. Je suis honnête marchande: je ne trompe mes clients que -juste ce qu'il faut pour vivre. A moins qu'ils n'aient la prétention de -me mettre dedans. Alors, je les y mets. Et comment! - ---Dire, s'exclama Annette, qu'on ne pourra jamais obtenir qu'elle parle -sérieusement! - ---La vie ne serait pas tenable, fit Sylvie, si l'on devait dire les -choses sérieuses sérieusement! - - -Léopold ne tarda pas à revenir; et Sylvie ne le laissa pas languir. -Elle eut vite fait le tour des positions de l'ennemi et reconnu, -derrière ses travaux de défense, ses armes et bagages et ses -approvisionnements, avant de se rendre à bon escient. Elle l'amena sans -peine à ses propres projets. Jusqu'à son dernier jour, Léopold -conserva l'illusion que c'était lui qui avait conçu l'idée de fonder -la grande maison de couture:--_Selve et Sylvie._-- - -Le mariage fut fixé au milieu de janvier, époque où le travail est un -peu ralenti. Les semaines qui précédèrent furent un joyeux temps pour -l'atelier. Léopold, radieux, régalait toute la bande, les emmenait au -théâtre, ou au cinéma. Elles avaient toutes un tel besoin de rire! -Quand l'une d'elles se marie, c'est comme si elle amenait le mariage -dans la maison. Et chacune des autres accueille le visiteur, en lui -chuchotant: - ---N'oublie pas! La prochaine fois, c'est mon tour... - -Annette fut gagnée par la joie générale. Au lieu d'en sentir plus -vivement sa vie manquée, elle se demandait ce que ses peines étaient -devenues. Elles avaient glissé, comme le long des hanches une chemise. -Ô jeune corps! Le chagrin ne te tient pas à la peau... Ce n'était -pourtant pas que ce mariage l'enchantât. Elle avait aimé trop -tendrement sa sœur, pour qu'il n'y eût pas quelque mélancolie à la -voir s'éloigner davantage. Et ce n'était pas un spectacle agréable, -cette jolie fille qui se donnait à cet homme un peu vulgaire... Annette -avait eu pour Sylvie d'autres rêves. Mais de nos rêves, les autres -n'ont que faire. Leur façon d'être heureux est la leur, non la nôtre. -Ils ont raison... - -Sylvie était satisfaite. L'affection de Léopold, l'admiration qu'il -lui témoignait, touchaient sa vanité et, peu à peu, son cœur. Comme -elle l'avait dit à sa sœur, elle appréciait le sérieux caractère de -celui qu'elle avait choisi. Il serait un compagnon solide, pas gênant; -bien qu'elle n'eût pas l'intention d'abuser--(mais on ne sait -jamais!)--elle était assurée de ne s'être point donné un comptable -de sa conduite trop vétilleux. Léopold ne tenait pas à connaître Je -passé de Sylvie; il lui faisait confiance; et elle lui en savait gré. -L'expérience de la vie n'avait pas laissé à Léopold beaucoup -d'illusions, ni surtout d'intransigeance; elle l'inclinait à prendre -pour son usage et à accepter pour celui d'autrui, comme règle de -conduite, un égoïsme cordial d'honnête homme sceptique, affectueux, -pas exigeant, qui ne demande pas aux autres plus que lui-même ne peut -donner. - -Sylvie se trouvait, en somme, bien plus proche de lui que d'Annette. -Elle aimait davantage Annette. Mais Annette homme--(elle le lui dit en -riant)--elle ne l'eût pas épousée! Non, non, ça aurait mal -tourné!... - -Selve lui inspirait toute sécurité. Cette impression reposante la -dispensait de songer à lui: elle songeait à la noce, à la toilette -qu'elle se ferait, à son futur ménage, aux grands projets de commerce. -Et c'était un parfait contentement. - - - - -La noce eut lieu, un jour d'hiver rayonnant. Selve emmena tout son monde -dans le bois de Vincennes. De joyeuses parties s'organisèrent. Annette -s'y mêla gaiement. En d'autres temps, le côté bruyant et un peu -vulgaire de ces réjouissances lui eût été sensible. Il ne le lui fut -pas, en ce moment. Elle riait avec ces braves garçons et ces vaillantes -filles qui se donnaient cette journée de liesse entre leurs jours de -labeur. Elle prit part à leurs jeux, et elle enchanta tout le monde par -son entrain. Sylvie, qui l'avait connue froide et dédaigneuse, la -regardait courir et s'amuser franchement. La voilà qui jouait au -colin-maillard, les yeux sous le bandeau, rouge d'animation, bouche -ouverte et riant, et le menton levé, on eût dit pour attraper au vol -la lumière, les bras tendus en avant et les mains comme des ailes, -marchant à grands pas, buttant, riant de plus belle!... Le beau corps -vigoureux d'aveugle passionnée, qui va-t-il prendre? qui le prendra?... -Plus d'un qui la regardait dut avoir cette pensée. Mais Annette ne -semblait penser qu'à son jeu... Qu'avait-elle fait des préoccupations -qui pesaient sur elle, hier? et de son air soucieux, tendu, absorbé?... -Elle en avait, du ressort!... Sylvie s'attribuait le bienfait d'avoir -réussi à distraire Annette de ses soucis, et elle s'en réjouissait. -Mais Annette savait bien que la cause venait de plus loin. Elle n'était -pas allégée de ses soucis, parce qu'elle riait à la noce. Elle riait -à la noce, parce qu'elle était allégée... - -Que s'était-il passé?--C'était une chose étrange, et qui n'était -pas l'œuvre d'un jour, bien qu'en un certain jour elle fût apparue. - -Il y avait de cela quelques semaines, un matin de dimanche. Elle était -assise, à demi dévêtue devant sa table de toilette. Elle faisait sa -toilette longuement le dimanche, étant forcée, les autres jours, de -sortir de bonne heure. Elle était lasse de la fatigue accumulée -pendant la semaine. L'enfant, à peine levé, s'était glissé hors de -la chambre, pour aller chez la tante. Il était fort intéressé par le -mariage, et il amusait Sylvie par les réflexions qu'il exprimait, à ce -sujet, en homme d'expérience. Léopold le cajolait; pour faire la cour -à Sylvie, il la faisait à son petit chien. Aussi Marc, adulé et fier -de son importance, passait tout son temps dans l'appartement du bas, et -il ne restait plus chez sa mère qu'à contre-cœur. Annette en -ressentait un amer découragement. Mais ce matin, la lassitude -l'emportait sur le chagrin, et même il s'y mêlait un sentiment secret -qui l'éclairait. Elle soupira pourtant, par habitude. Elle goûtait -cette fatigue et cette jouissance confuses de savoir qu'on pourra, Dieu -bon! s'étendre tout de son long sur cette journée de dimanche, sans -avoir à remuer... Dimanche! Autrefois, Annette ne se doutait pas de son -prix... - ---«On est las, on est las! C'est bon de ne pas bouger!... On dormirait -mille ans... Mal assise, accoudée dans une pose incommode, on ne ferait -pas un mouvement... Il y a un charme qui vous tient. On a peur de le -rompre. Ne remuons pas! On est bien!...» - -Elle regardait par la fenêtre, sur le toit d'en face, une fumée qui -sortait de la cheminée du boulanger: elle fuyait sous le vent, en -volutes, claire et gaie, s'allongeait, s'enroulait, et courait en -dansant, sur le ciel bleu. Les yeux d'Annette riaient, et son esprit -dansait, dans les prairies de l'air,--entraîné à la suite des folles -arabesques. Tout le poids de la terre avait glissé en bas. L'esprit se -sentait nu, dans le vent et le soleil. Annette chantait à -mi-voix...--Et soudain, lui apparurent les yeux ravis d'un jeune homme, -qui la regardait hier en omnibus. Elle ne le connaissait pas, et elle ne -le reverrait sans doute jamais. Mais ce regard, qu'elle avait surpris en -tournant la tête brusquement, (car il ne croyait pas être vu), avouait -si naïvement son attrait que, depuis, elle en gardait une joie -fraîche, au cœur... Elle affectait de n'en pas savoir la cause.... -Mais comme son miroir lui renvoyait l'image de son sourire, elle se vit -avec les yeux de celui qui l'aimerait un jour.... Où êtes-vous, -soucis?....On les entendait encore qui bourdonnaient, au loin, très -loin, par bouffées.... - ---«Assez! assez! À quoi bon!... Il faut se faire une raison!» - -Qu'Annette se le dît, ce n'était pas nouveau. Vingt fois elle l'avait -dit. Mais qu'elle fît comme elle avait dit, on ne s'y attendait point! -Il ne fallait pas en attribuer le succès à la raison. La raison est -bonne conseillère; mais les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Et le -cœur n'est convaincu que par les raisons du cœur. - -Elles ne manquaient pas maintenant. Maintenant, Annette consentait à -voir l'absurdité de ses exigences d'amour maternel. Mais si elle y -consentait, c'était que d'autres aspirations, étouffées, avaient -ressuscité. Elle ne pouvait plus les nier, elle ne le voulait plus. Et -cet acquiescement tacite une fois donné, Annette se sentit délivrée. -La voix de sa jeunesse, réveillée, lui disait: - ---Rien n'est perdu. Tu as encore droit au bonheur. Ta vie commence.... - -Le monde se ranima. Tout reprit une saveur. Même dans les jours ternes, -il se fit de lumineuses échappées. Annette ne formait aucun plan -d'avenir. Elle s'abandonnait au bonheur, quel qu'il fût, de l'avenir -reconquis.... Oui, oui, elle était jeune, jeune comme la jeune -année.... Toute une vie devant soi...Il n'y en aurait jamais assez! - - - - -Un de ces jolis mois de février précoce, qui ont tant de charme à -Paris. Le printemps n'est encore que dans le ciel et dans le cœur, mais -tout pur, pure lumière, joie limpide d'enfant qui s'éveille. La belle -journée de l'an recommence; et devant que les oiseaux aient reparu, on -les entend venir; comme de la cime d'une tour perdue dans le ciel clair, -on les voit, nuages d'ailes, les essaims d'hirondelles: ils viennent, -ils passent les mers! Et déjà, on les a qui chantent dans mon cœur... - -Ainsi que tout être bien portant, Annette aimait toutes les saisons. En -s'adaptant à elles, elle participait à leurs forces secrètes. Celles -du renouveau l'exaltaient. - -Elle allait, heureuse de marcher, heureuse de travailler, rapportant au -foyer une bonne fatigue et un fort appétit, s'intéressant à tout, -reprise d'une curiosité nouvelle pour les choses de l'esprit, qu'elle -avait depuis quatre ans délaissées, pour les livres, la musique; et -quelquefois, le soir, bien qu'à demi fourbue, elle sortait et courait -à l'autre bout de Paris, profitant d'un billet de concert. Sylvie -l'enviait, car sa grossesse commençante ne lui réussissait pas. - -Dans ses courses du soir, Annette plus d'une fois était suivie. Elle ne -le remarquait pas, distraite, rêvant, amusée, brusquement arrêtée au -milieu de son soliloque par le sentiment qu'elle traînait quelque chose -à ses talons. Elle se réveillait, regardait curieusement la chose qui -chuchotait, elle haussait les épaules, ou bien faisait la moue, et -repartait bon train, en disant: - ---Quel vieux sot! - -Le sot était souvent jeune; et Annette pensait: - ---Dans une douzaine d'années, Marc pourrait être ainsi. - -Elle s'arrêtait indignée. Le faux Marc recevait le courroux de ses -yeux qui s'adressait à l'autre; et il n'insistait pas. Les yeux se -remettaient à rire. Cette idée de voir Marc à cette place, grand -garçon, beau garçon, malgré tout l'amusait. L'amour-propre maternel, -quand même, y trouvait son compte. Elle en faisait la remarque et elle -se tançait... Non, bien mieux! c'était Marc qu'elle tançait. - ---Polisson! grondait-elle. En rentrant, je lui tirerai les oreilles. - -(Elle les lui tirait). - -Ces petites aventures l'égayaient... Oui, les premières fois. Mais -quand cela se prolongeait... - ---Ah! zut! c'est assommant! Est-ce qu'il n'est plus permis de se -promener tranquille? Parce qu'on regarde à droite, à gauche, -simplement, gentiment, parce qu'on rit en marchant, il faut qu'on vous -soupçonne de penser à l'amour! L'amour, je le connais, je l'ai assez -vu! Les sots qui croient que l'on ne peut se passer d'eux! Ils -n'imaginent pas qu'on soit heureux sans eux, heureux tout uniment, de -ceci qu'il fait beau, on est jeune, on a le peu qu'il vous faut!... -Qu'ils pensent ce qu'ils veulent! Est-ce que je pense à eux?... À -eux!... Non, mais ils ne se sont donc jamais regardés? - -Elle les regardait, elle; et comme elle était en état de grâce -(c'est-à-dire de gaye liberté), elle ne les idéalisait pas. Certes! -Elle se demandait comment on peut bien s'amouracher de l'homme! Ce n'est -vraiment pas un bel animal! Il faut avoir perdu la tête, pour le -trouver séduisant... Et la fille de Rivière, qui était une bonne -Française, de la forte espèce classique, lisant Rabelais et Molière, -se répétait le mot de Dorine à Tartuffe. - -Elle se moquait de l'amour... (Ah! comme elle se mentait!...) Elle le -provoquait, et elle le portait dans son cœur. L'air endormi, sournois. -Il attendait son heure. Ces petites escarmouches préparaient la -véritable attaque. L'ennemi venait. L'ami... - - -Mais comment eût-il été possible de se méfier? Tous les autres, si -l'on veut! Mais _lui_, quelle plaisanterie! - -Julien Dumont avait à peu près l'âge d'Annette, de vingt-neuf à -trente ans. De taille moyenne, légèrement voûté, une figure un peu -triste et qui eût paru ingrate, sans des yeux assez beaux, bruns, doux, -sérieux, humblement caressants, quand on les apprivoisait; le front -osseux, avec un pli au milieu, le nez gros, les joues d'ossature forte, -une courte barbe noire, la bouche affectueuse qui se dissimulait sous la -moustache trop longue--(c'était, chez Julien, comme un parti pris de -cacher ce qu'il avait de moins laid),--le teint mat, vieil ivoire, d'un -homme qui est nourri de plus de livres que de soleil. Une physionomie -qui ne manquait ni d'intelligence ni de bonté, mais un peu morne, -engourdie, et que la vie, les passions, n'avaient pas encore pétrie. -Dans l'ensemble, quelque chose de butté et de découragé. - -Il était plus naïf et plus neuf qu'Annette, qui l'était encore -beaucoup. Car, malgré sa courte expérience, plus violente qu'étendue, -elle ne savait pas grand'chose du monde de l'amour. Il est vrai que -l'intuition qu'elle tenait de son père et les entretiens de Sylvie, qui -valaient bien parfois ceux de la reine de Navarre, ne lui avaient rien -laissé ignorer. Mais la leçon est mal sue, que le cœur n'a pas -étudiée, à ses frais. Les mots ne sont pas de même étoffe que la -réalité. Et il arrive que, retrouvant dans la vie ce qu'on vient de -lire, on ne le reconnaisse pas. Annette, très bien instruite, avait -presque tout à apprendre. Mais Julien avait tout. - -Il avait vécu en dehors de l'amour. On craint trop en France de parler -de cette sorte d'«innocents»: ils excitent les plaisanteries faciles -d'un peuple spirituel, mais qui ne varie pas beaucoup les formes de son -esprit. Ces «innocents» sont nombreux. Soit scrupules religieux, soit -puritanisme moral, soit timidité foncière, quelquefois maladive, soit -(et c'est le plus fréquent) travail écrasant qui absorbe les années -de jeunesse, vie pauvre, âpre labeur, répulsion des amours vulgaires, -et respect de l'avenir, de celle qui viendra--(qui ne viendra -pas);--dans tous les cas, sans doute, froideur du sang, lenteur nordique -du cœur à s'éveiller, qui ne préjuge rien de la force des passions -futures, mais qui plutôt les amasse et les tient en réserve... Ils -sont nombreux; et la jeunesse heureuse qui passe ne se soucie point -d'eux. Aux innocents les mains vides! Ils restent à l'écart. Julien ne -connaissait presque rien de la vie que par l'intelligence. - -D'une famille bourgeoise, pauvre, laborieuse, restreinte strictement aux -deux parents,--le père, petit professeur, qui s'était tué à la -tâche,--la mère, qui se dévouait au fils, et à qui le fils se -dévouait,--un fond religieux, catholique pratiquant, croyant, d'idées -libérales,--une vie de travail continu, monotone, éclairée froidement -par une joie sévère de conscience et d'habitudes,--nul intérêt à la -politique, le dégoût de l'action publique, le culte de la vie cachée, -intérieure, domestique:--une âme vraiment honnête, modeste, sachant -le prix des humbles et fortes vertus. Et, dans le fond du cœur, une -fleur de poésie. - -Il était professeur agrégé des sciences dans un lycée. Il avait -connu Annette jadis à la Faculté, quand ils avaient vingt ans. Dès le -premier jour, il fut attiré. Mais Annette, alors riche, fêtée, -rayonnante de jeunesse et d'égoïsme heureux, distraitement distante, -intimidait Julien. Ses camarades, plus hardis, s'emparaient, auprès -d'elle, de la place qu'il eût voulu prendre. Il les enviait, mais il -n'essayait pas de rivaliser; il se jugeait inférieur, laid, gauche, mal -habillé, ne pouvant s'exprimer, donnant une fausse idée de son -intelligence et de sa sincérité. Le sentiment de sa disgrâce physique -le paralysait d'autant plus qu'il était sensible à la beauté; et -celle d'Annette lui inspirait un émoi silencieux. Car il la voyait -belle; il n'avait pas la liberté d'esprit, comme ses compagnons qui lui -faisaient la cour, de juger cavalièrement, en même temps que de ses -attraits, de ses imperfections, des forts sourcils, des yeux bombés, ou -du nez court. Il ne voyait pas les détails. Mais seul de ces jeunes -hommes, il saisissait l'harmonie de cette forme vivante; et seul, il la -lisait: car toute forme exprime un sens intérieur, mais la plupart -s'arrêtent au dessin des signes. Julien ne séparait point des yeux, du -front, des forts sourcils d'Annette l'énergie de caractère et la -vigueur d'esprit. Il la voyait de loin, d'une vue simple et sommaire. Il -voyait juste, plus juste, de ce premier regard, que lorsque, -s'approchant, il tâcha de la mieux connaître. Il était de ces esprits -presbytes, qui sont gênés, de près. Ils ont parfois du génie, et -buttent à chaque pas. - -Julien et Annette se revirent, un matin, dans le grand hall vitré, au -premier étage de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Il y avait près -de dix ans qu'ils ne s'étaient rencontrés; et Julien, sagement, avait -écarté de sa pensée l'image, qui ressurgit, ce jour-là, devant lui. -Il levait les yeux de son livre. De l'autre côté de la table, à -quelques pas, il l'aperçut, lisant. Sur ses beaux cheveux châtains, -une toque de fourrure; son manteau rejeté par-dessus ses -épaules:--(c'était encore l'hiver, les approches de Pâques; et le -hall, où s'infiltrait par les grandes fenêtres l'air glacé de la -place, ne se réchauffait pas; Julien avait gardé son col de pardessus -relevé; mais, elle, le cou dégagé, ne sentait pas le froid).--Un -coude sur la table, et la joue appuyée sur le revers de sa main, elle -avait l'attitude familière qu'il lui avait vue jadis, le front penché -en avant, les blonds sourcils froncés, et les yeux qui couraient sur la -page, tandis qu'elle mordillait le bout de son crayon. Il retrouva -l'émotion de ses vingt ans. Mais l'idée ne lui serait pas venue de se -lever, pour lui parler. - -Quelque ardeur qu'elle mît à lire, comme elle en mettait à tout, -l'esprit d'Annette chassait toujours plus d'une seule pensée. Les -idées qu'elle était venue chercher dans un livre et qui vraiment -l'attachaient, se présentaient rarement sans un cortège d'images, qui -n'avaient avec elles pas grand'chose de commun. Elle les reléguait -dehors; mais, de moment en moment, les images indiscrètes revenaient -frapper à la porte. La femme la plus intellectuelle ne s'oublie jamais -complètement dans ce qu'elle lit: le flot intérieur est trop fort. -Annette interrompait sa lecture, pour ouvrir un instant l'écluse. - -Et comme elle s'arrêtait ainsi, promenant autour d'elle son regard un -peu trouble, son regard rencontra celui de Julien, qui la contemplait. -L'image de Julien lui sembla faire partie encore de celles qui se -promenaient en elle. Puis, sur-le-champ réveillée,--comme lorsque, le -matin, sur l'oreiller, elle se retrouvait d'un bond au milieu de la -vie,--elle se leva, joyeuse, et, par-dessus la table, elle lui tendit la -main. - -Julien, confus, vint s'asseoir gauchement auprès d'elle. Ils se mirent -à causer. Julien ne causait guère. Il était étourdi d'un bonheur -aussi inattendu. Annette faisait tous les frais. Elle avait de la joie: -un heureux passé reparaissait. Julien y jouait un rôle fort effacé; -il était un anneau banal de la chaîne; la farandole se déroulait, -Julien était déjà loin... Mais il croyait se voir toujours dans les -yeux riants d'Annette; et, troublé, il ne savait trop ce qu'il -répondait. Il s'appliquait, (le maladroit!) à cacher l'admiration -qu'elle lui causait. Il la retrouvait belle, plus belle encore, mais -plus proche, plus humaine,--quelque chose de nouveau... Quoi? Il ne -savait rien d'elle; il en était resté, de six ans en arrière, à la -mort du père d'Annette; il n'avait rien appris, il vivait à l'écart, -les potins de Paris ne l'allaient pas chercher... Il demanda si Annette -habitait toujours à Boulogne. - ---Comment! vous ne savez pas? Il y a beau temps que j'ai déguerpi... -Oui, on m'a mise dehors... - -Il ne comprenait pas. Elle expliqua, en courant, d'un air allègre, -qu'elle était ruinée par sa faute, son indifférence aux affaires... - ---C'est bien fait! ajouta-t-elle. - -Et elle parla d'autre chose. Pas un mot sur sa vie. Non qu'elle voulût -cacher; mais cela ne regardait pas les autres. Si Julien eût insisté -pourtant, posé quelque question, elle eût répondu l'exacte vérité. -Mais il ne demanda rien, il n'aurait pas osé; et il avait la tête -perdue dans cette unique pensée: elle était pauvre, pauvre comme -lui... Déjà, le vent brûlant de l'espérance était entré. - -Pour déguiser son émotion, il se pencha, avec une camaraderie bourrue, -sur la brochure qu'elle venait de quitter: - ---Qu'est-ce que vous lisez là? - -Il feuilleta. Une revue de sciences. Il y en avait une liasse. - ---Oui, dit Annette, je tâche de me remettre au courant. Ce n'est pas -facile. J'ai perdu pied depuis cinq ans; il me faut gagner ma vie, -donner des leçons, je n'ai pas le temps. Je profite de Pâques, plus de -leçons, je chôme. J'essaie de réparer le temps perdu, je fais les -bouchées doubles, vous voyez!--(elle montra les revues ouvertes qui -l'entouraient)--je voudrais tout avaler. Mais c'est trop, je n'arrive -pas, j'ai tout à réapprendre; il y a quantité de choses qui se sont -passées, depuis que je n'étais plus là; on fait des allusions à des -travaux que je ne connais pas... Dieu! comme on marche vite!... Mais je -les rattraperai! Je le jure, je ne veux pas rester en arrière, sur le -chemin, comme une éclopée. Il y a de belles choses à voir, là-bas. -Je veux les voir... - -Julien buvait ses paroles. De tout ce qu'elle disait, il retenait ceci: -elle gagnait sa vie, avec peine; et elle riait... Elle montait dans son -admiration, à des hauteurs que l'ancienne Annette n'avait jamais -atteintes. Et elle l'y entraînait. Car cette joie, qu'il n'avait pas, -elle la lui apportait. - -Ils sortirent ensemble. Julien était fier de se trouver en compagnie de -cette belle femme; et il n'en revenait pas qu'elle se souvînt si bien -de lui. Au temps jadis, à peine si elle paraissait remarquer son -existence. Et voici qu'elle lui rappelait de petits faits oubliés, qui -le concernaient! Elle s'informa de la mère de Julien. Il en fut si -touché que sa gêne se fondit; à son tour, il commença à se -raconter; mais il n'allait pas vite, les mots étaient gelés. Annette -l'écoutait, gentiment ironique; et elle avait envie de lui souffler. Il -était encore au début, et l'assurance lui venait, lorsqu'elle lui -tendit la main, pour le quitter. Il eut juste le temps de lui demander -si elle retournerait à la bibliothèque, et la joie de lui entendre -dire: «Demain». - -Julien rentra chez lui, confondu. Il était honteux de lui; mais demain, -il réparerait. Il ne voulait aujourd'hui songer qu'au miracle de cette -amitié. De son côté, Annette, qui s'enlisait dans le milieu de -Sylvie, avait plaisir à retrouver un camarade de ses années -intellectuelles. Ce n'était pas qu'il fût très vivant,--non, -vraiment!--mais sérieux, sympathique, brave garçon... Quel glaçon!... - -Elle n'eut pas lieu le lendemain, de changer d'opinion. Julien ne -dégelait que seul, à la maison. Dès qu'il revit Annette, la glace -aussitôt reprit. Il en fut consterné. Il avait préparé beaucoup de -choses à dire--(il préparait, comme un cours, une -conversation):--devant les yeux d'Annette, il n'en resta plus rien. Du -récit intérieur, trop de fois réchauffé, un extrait insipide... Il -s'ennuyait lui-même, à se l'entendre ânonner. Il ne reprenait son -aplomb que sur le terrain des sciences, quand il ne s'agissait pas de -lui. Là, il était précis, clair, et même il s'animait. Annette n'en -demandait pas plus. Avide de s'instruire, elle le pressait de questions, -qui amusaient Julien par leur intelligence, prompte à imaginer, -devinant faux souvent, mais--(il suffisait d'un mot)--se retrouvant au -point juste où on voulait l'amener... Il aimait ce visage attentif, -dont les yeux plongeaient en lui pour atteindre plus vite sa pensée, et -soudain rayonnaient... Elle avait compris! La joie de la pensée -partagée, de ce soleil invisible et de l'immense perspective -qu'illumine sa clarté, la joie de s'en aller ensemble, à la -découverte, par les chemins nouveaux où il était son guide! C'était -délicieux de causer ainsi, dans le recueillement de cette halle aux -livres, cette église de l'esprit! - -Délicieux pour lui, mais non pour les voisins! Car il causait tout -haut; il avait oublié qu'il existât des voisins. Annette le fit taire -en souriant, et se leva pour partir. Il la suivit. Mais n'ayant plus -devant lui sa table et ses livres, il redevint dans la rue le même -impotent qu'Annette avait vu la veille. Elle essaya de le faire parler -de lui; peine perdue! Et il ne pouvait se décider à la quitter; il -voulait la reconduire, jusqu'à la porte de sa maison: avec cela, -guindé, crispé, brusque, par gaucherie; par moments, sans le vouloir, -même pas très poli... Il était assommant! Annette, un peu agacée, -pensait: - ---Où diable pourrai-je le semer? - -Julien aperçut, au coin de la bouche qui se taisait, le pli moqueur. Il -s'arrêta brusquement, et dit, d'un ton navré: - ---Oh! pardon, je vous ennuie!... Si, je le sais, je le sais! Je suis si -ennuyeux!... Je ne sais pas parler. Je suis déshabitué. Je vis seul. -Ma mère est bonne, très bonne; mais je ne puis lui parler de mes -pensées. Beaucoup l'inquiéteraient; elle ne les comprendrait pas... Et -je n'ai jamais su trouver personne qui s'y intéressât... Je ne le -demande point... Vous avez été bonne de m'écouter avec indulgence. Je -me suis laissé aller à vouloir vous raconter... Mais ce n'est pas -possible. On ne peut pas raconter, on doit garder pour soi... Ce n'a pas -d'intérêt, et ce n'est pas viril... Vivre et se taire... Je vous -demande pardon de vous avoir ennuyée. - -Annette fut touchée. Il y avait dans ces paroles une réelle émotion; -ce mélange de modestie et de triste fierté la frappa; elle sentit sous -la gaine de froideur beaucoup de déceptions et de tendresse blessée. -Dans un de ces élans du cœur, auxquels elle ne résistait pas, elle se -prit pour Julien d'une affectueuse pitié. Elle dit avec chaleur: - ---Non, non, ne regrettez rien! Je vous remercie, vous avez bien fait de -parler... (Elle corrigea, avec une pointe moqueuse, qui, cette fois, -n'avait rien de cuisant)... d'essayer de parler... Oui... ce n'est pas -facile, vous n'êtes pas habitué... Eh bien, cela me fait plaisir que -vous ne soyez pas habitué!... Assez d'autres le sont!... Mais il n'est -pas défendu d'espérer que moi, je vous habituerai... Voulez-vous? -Puisque vous n'avez personne avec qui causer!... - -Julien était trop ému pour répondre; mais son regard exprimait une -reconnaissance, encore effarouchée. Bien que l'heure de rentrer fût -passée, Annette revint sur ses pas, afin de se promener encore quelques -minutes ensemble; et elle lui parlait, en bonne camarade maternelle, sur -un ton simple et cordial, qui lui était une main fraîche sur son front -endolori. Oui, il était meurtri, ce grand garçon; avec son air bourru, -il avait besoin d'être manié très doucement... Maintenant, il -reprenait vie... Tout de même, il fallait rentrer!... Annette lui -proposa de se revoir, de temps en temps. Et ils s'avouèrent que, pour -le travail qu'ils avaient fait à la bibliothèque, ils auraient aussi -bien pu le faire au Luxembourg, ou... - ---Ou... Pourquoi pas chez moi? - -Et Annette, l'invitant pour un des prochains dimanches, s'éclipsa sans -attendre la réponse... - -Ah! qu'il eût bien parlé, maintenant qu'elle n'était plus là!... Il -repassa toute la scène; il savourait la bonté d'Annette. Et comme cet -homme, pondéré dans l'exercice de son intelligence, était incapable -de garder la mesure dans les choses du cœur, il glissa sans transition -de la pensée que son sentiment était destiné à rester sans retour, -à celle que, peut-être... - - - - -Annette n'avait pas le moindre soupçon de ce qui se passait en Julien. -Le physique ingrat de son nouveau compagnon la garantissait si bien -contre l'amour que, d'une façon comique, elle pensait qu'il en devait -garantir aussi Julien. Elle l'estimait. Elle le plaignait. D'être -plaint, le rendait sympathique. C'était agréable de se dire qu'elle -pouvait lui faire du bien; et il lui en devenait plus sympathique. Mais -elle n'aurait pas eu l'idée de se méfier de lui, et moins encore -d'elle. - -Elle avait oublié son invitation, quand, le dimanche suivant, il vint -la lui rappeler; et le joyeux étonnement qu'elle lui témoigna n'était -pas joué. Mais Julien qui, depuis une semaine, ne songeait qu'à cette -heure, ne vit pas l'étonnement et vit seulement la joie; la sienne s'en -accrut. Le temps était très mauvais. Annette ne pensait pas à sortir, -de l'après-midi. Comme elle n'attendait personne, elle était en -négligé, l'appartement aussi. Le petit avait passé par là. On a -beau, comme Annette, avoir le goût de l'ordre: les enfants se chargent -de vous y faire renoncer, comme à tant de beaux projets qu'on a formés -sans eux. Mais Julien, ramenant tout à lui, vit dans «ce beau -désordre»--non certes «un effet de l'art»,--mais une marque de -l'intimité qu'on voulait lui accorder. Il arrivait, le cœur battant, -mais décidé, cette fois, à se montrer sous un jour avantageux; il -jouait l'assurance. Cela ne lui seyait guère. Et Annette, vexée -d'être surprise en ce fouillis, en voulut à l'intrus de son manque de -façons. Elle se fit aussitôt froide; et en un instant, la superbe dé -Julien fut brisée. Ils restaient là maintenant, aussi raides l'un que -l'autre, l'un n'osant plus parler, l'autre attendant, d'un air de -hauteur malicieuse... - ---Si tu crois, mon bonhomme, qu'aujourd'hui, je vais t'aider!... - -Et puis, elle saisit le comique de la situation, elle vit du coin de -l'œil la mine piteuse du conquérant, et elle rit tout haut. Subitement -détendue, elle reprit le ton de camaraderie. Julien n'y comprit rien; -interloqué, mais soulagé, il revint, lui aussi, au naturel; et une -conversation amicale enfin s'engagea. - -Annette lui parlait de sa vie de travail; et ils se confessèrent l'un -à l'autre qu'ils n'étaient guère faits pour leur métier. Julien se -fût passionné pour la science qu'il enseignait; mais... - ---...Ils ne peuvent pas suivre! Ils sont là qui vous fixent, avec des -yeux mornes, clignotant de sommeil; à peine deux ou trois, dans le -regard de qui on voit passer une lueur; le reste, une lourde masse -d'ennui, qu'en suant sang et eau, on arrive (pas toujours) à remuer, un -moment, et qui retombe dans l'étang. Allez l'y repêcher! Un métier de -puisatier!... Aussi, ce n'est pas leur faute, à ces malheureux gosses! -Ils sont, comme nous, victimes de la manie démocratique, qui prétend -que tous les esprits absorbent également la même somme de -connaissances, et cela, avant l'âge normal, où ils pourraient -commencer à comprendre! Ensuite, il y a les examens, ces concours -agricoles, où l'on pèse nos produits, gavés d'une mixture de mots -estropiés et de notions informes, que la plupart se hâtent de -dégorger immédiatement après, et qui les dégoûte d'apprendre, pour -le reste de leur vie. - ---Moi, dit Annette, en riant, j'aime bien les enfants, oui, même les -plus ingrats, il n'y en a pas un qui me soit indifférent. Je voudrais -les avoir tous, je voudrais tous les étreindre... Mais il faut se -borner! N'est-ce pas? C'est assez d'un... - -(Elle montrait la chambre en désordre, mais il ne comprit pas et sourit -bêtement.) - ---...Dommage! Quand j'en vois un qui me plaît, je voudrais le voler. Et -ils me plaisent tous. Il y a même chez les plus laids quelque chose de -frais, un espoir infini... Mais qu'est-ce que je puis en faire! Et -qu'est-ce qu'on m'en fait? Je les vois en courant. On me les confie, une -heure. Et puis, je cours à d'autres. Et mes petites, elles aussi, elles -courent de main en main. Ce qu'une main a fait, une autre le défait. Il -ne reste plus rien. Des petites âmes sans forme, des petites formes -sans âme, qui dansent le boston ou bien le pas de quatre. On court. -Tout le monde court. Cette vie est un champ de courses. Jamais aucun -arrêt. Ils meurent, ils sont des morts, ah! les malheureux, qui jamais -ne s'accordent un jour de recueillement! Et ils ne l'accordent pas plus -à nous qui le voudrions... - -Julien la comprenait! Ce n'était pas à lui qu'il était besoin -d'apprendre le prix de la retraite et l'horreur du tumulte. Et leur -entente s'accrut, lorsque Annette dit qu'heureusement on avait encore, -au milieu de l'inondation, quelques îlots où se réfugier, les beaux -livres des poètes, et surtout la musique. Les poètes avaient pour -Julien peu d'attrait; leur langue lui échappait; il avait pour elle -cette méfiance bizarre, commune à beaucoup d'esprits qui aiment la -pensée, qui souvent ont leur poésie à eux, mais qui ne perçoivent -pas les vibrations profondes de la musique des mots. L'autre musique, en -revanche, le langage des sons, leur est plus accessible. Julien -l'aimait. Malheureusement, le temps et les moyens lui manquaient d'en -aller entendre. - ---Ils me manquent aussi, dit Annette. J'y vais pourtant. - -Julien n'avait pas cette vitalité. Après sa journée de travail, il -restait seul chez lui, enfermé. Et il ne savait pas jouer.--Il vit un -piano dans la chambre. - ---Vous jouez? - ---Ah! ce n'est pas commode! dit Annette en riant, il ne me le permet -pas! - -Julien demandait, surpris, vaguement inquiet, qui pouvait bien -l'empêcher. Annette, l'oreille aux aguets, écoutait de petits pieds -qui tapaient en montant les marches de l'escalier. Elle courut leur -ouvrir: - ---Tenez, le voilà, le monstre! - -Elle ramena Marc, qui revenait de chez sa tante. - -Julien ne comprenait toujours pas. - ---Mon petit garçon... Marc, veux-tu dire bonjour! - -Julien fut atterré. Annette ne songeait même pas qu'il pût s'en -étonner. Elle continua gaiement, en retenant Marc, qui voulait -s'échapper: - ---Vous voyez, je n'ai tout de même pas perdu mon temps. - -Julien n'eut pas l'esprit de répondre; son attention était occupée à -déguiser son trouble. Il esquissa un sourire assez niais. Marc avait -réussi à glisser des mains de sa mère, sans avoir dit bonjour,--(il -trouvait ridicule cette cérémonie, et il l'esquivait, laissant sa -mère parler, «parler pour ne rien dire», sachant bien que, l'instant -d'après, elle aurait oublié, pour parler d'autre chose... «les femmes -n'ont aucune suite...»)--À quatre pas de Julien, dans les plis d'un -rideau, dont il tortillait l'embrasse, Marc dévisageait l'étranger, -avec des yeux sévères; et il avait très vite, à sa façon d'enfant, -(qui n'était pas si fausse), jugé la situation. Décision sans appel: -il n'aimait pas Julien. L'affaire était tranchée. - -Julien, dont ce regard d'enfant accroissait l'embarras, essayait de -reprendre le fil de l'entretien, tout en suivant le fil de ses propres -pensées. Mais il ne parvenait ainsi qu'à les embrouiller ensemble. Il -se rassurait pourtant. Faiblement. L'assurance d'Annette ne lui -permettait pas de douter qu'elle ne fût mariée: c'était hors de -question. Mais le mari, où était-il? Vivant ou mort? Annette n'était -pas en deuil... Non, il ne se rassurait pas... Qu'était-il devenu, cet -homme? Julien n'osait le demander directement. Après bien des détours, -il se risqua enfin (il se crut très habile) à glisser négligemment: - ---Il y a longtemps que vous êtes seule? - -Annette dit: - ---D'abord, je ne suis pas seule, en montrant son enfant. - -Il n'en sut rien de plus. Mais, puisqu'elle admettait ainsi, -implicitement, qu'elle était seule (avec l'enfant), et qu'elle le -prenait gaiement, c'était que son deuil était loin, très loin, et -qu'on n'y pensait plus. La logique intéressée de Julien conclut -victorieusement: - ---«Monsieur Malbrough est mort...» - -Bon voyage au mari! Il n'était plus inquiétant. Julien jeta dessus -encore une pelletée, et se tournant vers l'enfant, il lui grimaça un -sourire. Marc lui devenait sympathique. - -Mais il ne le devenait pas à Marc. Il était plus familier avec la -constitution des corps atomiques qu'avec celle d'un esprit d'enfant. -Marc sentit parfaitement que cette démonstration d'amabilité n'était -pas naturelle; et le résultat fut qu'il tourna le dos, grognant: - ---Je lui défends de me rire au nez! - -Annette, qui s'amusait des efforts inutiles de Julien pour amadouer -l'enfant, crut devoir réparer l'accueil malgracieux de Marc. Elle -questionna Julien sur sa vie solitaire, avec un intérêt un peu -distrait d'abord, mais qui cessa bientôt de l'être. Julien, plus sûr -de lui, toujours, quand il était assis dans le clair-obscur d'une -chambre, se raconta, cette fois, ingénument. Il était simple; il ne -posait jamais,--presque jamais,--malgré son désir de plaire. En sa -sincérité, il montrait une candeur qu'on n'est pas accoutumé de -rencontrer à Paris, chez un homme de son âge. Il avait, en touchant -aux sujets qui lui étaient chers, une délicatesse qui voilait son -émotion contenue. À ces moments d'abandon où, dans le silence -affectueux d'Annette qui l'encourageait, sa vraie nature intime -paraissait affleurer, un reflet de beauté morale animait son visage. -Annette le regardait, attentive; et ce n'était déjà plus l'aimable -indifférence qu'elle ressentait pour lui. - -Ils se virent, dès lors, régulièrement le dimanche, et un peu plus -souvent dans les semaines, où ils avaient congé. Julien prenait le -prétexte des livres qu'il prêtait; il fallait bien qu'il y joignît -quelques explications, pour qu'Annette eût moins de peine à -comprendre. Il apportait à Marc des cadeaux assez chers, mal choisis, -dont le petit ennemi ne lui avait aucune gratitude: car il les trouvait -enfantins et au-dessous de sa dignité. Mais rien ne pouvait ébranler -la bonne volonté de Julien, fermement décidé à ne pas voir ce qui le -gênait. Comme tous les esprits solitaires qui se méfient du -monde,--dès l'instant qu'ils renoncent à la méfiance en faveur d'un -élu, ils ne savent plus discerner, ils ne veulent plus: ils sont -livrés. L'esprit de Julien, ingénieux à se duper, arrangeait à sa -satisfaction les souvenirs qu'il rapportait de chacune de ses visites, -tout ce qu'Annette avait dit, et tout ce qui l'environnait. (Lui-même, -sans y penser, s'embellissait, par ricochet!) Les inattentions -d'Annette, ses réponses distraites, jusqu'aux silences d'ennui que -parfois il lui causait, tout la lui rendait plus belle et plus -touchante. Et comme, à chaque fois, il découvrait pourtant de petits -traits nouveaux, qui ne s'accordaient pas avec le portrait qu'il -s'était fait, il refaisait le portrait, il le refit dix fois; et -quoique le portrait changeât et ne ressemblât presque plus à celui du -début, Julien ne douta jamais qu'il ne lui restât fidèle: il était -prêt à changer son idéal d'amour, autant de fois que l'objet aimé -changerait. - -Annette avait saisi l'amour qu'il avait pour elle. Elle en fut amusée -d'abord, puis touchée, re connaissante un peu, beaucoup, malgré -tout,--( «Le moins beau garçon du monde ne peut donner que ce qu'il -a... Merci, mon bon Julien!...»)--puis, un peu troublée. Elle se dit -honnêtement qu'elle ne devait pas le laisser s'engager sur cette -pente... Mais ça lui faisait tant de plaisir, à ce garçon! Et à -elle, ça ne faisait point de peine... Annette était sensible à -l'affection; elle l'était aux douces cajoleries, aux flatteries de la -tendresse. Trop, peut-être. Elle l'avouait. L'amour, l'admiration -qu'elle lisait dans les yeux lui étaient une caresse, qu'elle aimait à -renouveler... Oui, elle en convenait, ce n'est peut-être pas très -bien. Mais c'est si naturel! Il lui fallait faire un petit effort pour -s'en priver. Elle le fit. Mais elle n'eut pas de chance: tout ce qu'elle -dit pour écarter Julien--(dit-elle tout, vraiment?)--l'attira -davantage... C'est Une fatalité! Il faut se résigner à la -fatalité... Elle riait de soi, tandis que Julien, inquiet, se demandait -si ce n'était pas de lui... - ---«Hypocrite! hypocrite! Est-ce que tu n'as pas honte?...» - -Elle n'avait pas honte. Peut-on résister au plaisir d'un cœur qui vous -est tout livré? Cela éclaire vos journées. Et quel tort cela fait-il? -Quel danger? Du moment qu'on est tranquille, maître de soi, et qu'on ne -veut que le bien, le bien de l'autre! - -Elle ne savait pas qu'un des chemins insinuants par où l'amour se -glisse, est la tendre vanité de croire qu'on est nécessaire,--ce -sentiment si fort au cœur d'une vraie femme, et où se satisfait son -double besoin de bonté, qu'elle avoue, et d'orgueil, qu'elle n'avoue -pas,--si fort qu'elle préfère souvent, quand elle a l'âme bien née, -à celui qu'elle préfère, mais qui peut se passer d'elle, celui -qu'elle aime moins, mais qu'elle peut protéger. Et n'est-ce pas -l'essence de la maternité? Si le grand fils, toute sa vie, restait le -petit poussin!... La femme au cœur de mère, comme l'était Annette, -prête volontiers à l'homme, dont l'affection l'implore, un charme -qu'il n'a point; son instinct la dispose à n'être plus attentive en -lui qu'aux qualités. Julien n'en manquait point. Annette se -réjouissait de voir sa timidité se fondre et sa nature vraie, -comprimée, s'ouvrir au jour, avec un bonheur attendri de convalescent. -Elle se disait que, jusqu'ici, nul ne connaissait cet homme, pas même -cette mère, dont il parlait toujours, et qu'elle commençait à -jalouser. Lui-même, le pauvre Julien, il ne se connaissait pas... Qui -se fût douté que sous cette écorce rêche, il y eût une âme tendre, -délicate... (elle exagérait!) Il lui fallait la confiance, et il en -avait manqué: la confiance en les autres, la confiance en soi. Pour -croire en lui, il avait besoin qu'un autre crût. Eh bien, elle croyait! -Elle croyait en Julien, pour le compte de Julien, si bien qu'elle finit -par y croire, aussi pour le sien!... Il s'épanouissait à vue d'œil, -comme une plante au soleil. Et c'est bon d'être pour un autre le -soleil... «Épanouis-toi, mon cœur!...» Était-ce du cœur de Julien, -ou du sien qu'elle parlait? Elle ne savait déjà plus. Car du bien -qu'elle faisait, elle s'épanouissait aussi. Une nature abondante meurt -de ne pas nourrir de soi les affamés... «Me donner!»... - -Annette donnait trop. Elle était irrésistible. La passion de Julien ne -se dissimula plus. Et Annette--un peu tard--reconnut qu'elle n'était -pas à l'abri... - -Quand elle vit l'amour près de venir en elle, elle esquissa une faible -défense; elle tâcha de ne pas prendre au sérieux les sentiments de -Julien. Mais elle ne se croyait pas elle-même, et elle ne fit que -rendre Julien plus pressant: il devint pathétique... - -Alors, elle prit peur; elle le supplia de ne pas l'aimer, de rester bons -amis... - ---Pourquoi? demandait-il, pourquoi? - -Elle ne voulait pas dire... Elle avait la crainte instinctive de -l'amour; elle gardait le souvenir de ce qu'elle en avait souffert; et -une intuition l'avertissait de ce qu'elle en souffrirait encore. Elle -l'appelait et le chassait; elle le voulait et le fuyait. Aux instances -de Julien, elle résistait sincèrement; et dans le fond du cœur, elle -faisait des vœux pour que son adversaire vainquît sa résistance... - -Le combat se fût prolongé, sans un événement qui vint en hâter l'issue. - - - - -Annette avait avec le mari de sa sœur de francs rapports d'amitié. Ce -brave homme, un peu vulgaire, ne manquait ni de droiture, ni de -qualités de cœur. Annette l'estimait; et Léopold lui témoignait une -considération un peu cérémonieuse. Dès leurs premières rencontres, -il l'avait jugée d'une autre espèce que lui et que Sylvie: elle -l'intimidait. Il n'en eut que plus de gratitude, pour la bienveillance -qu'elle lui montra. Au temps où il faisait sa cour à Sylvie, elle fut -son alliée; plus d'une fois, elle vint à son secours, quand il était -en butte aux turlupinades de sa fiancée, trop sûre de son pouvoir pour -ne pas en abuser. Elle s'était même interposée, depuis, -discrètement, dans les malentendus de ménage, ou les brusques -caprices, lubies et diableries, auxquelles Sylvie se livrait, par -accès, pour se désennuyer, en ennuyant le mari. Léopold, qui n'y -comprenait rien, venait conter ses peines à Annette, qui se chargeait -de ramener Sylvie à la raison. Il en était arrivé à confier à sa -belle-sœur plus d'une chose qu'il ne disait pas à sa femme. Sylvie ne -l'ignorait point, et elle plaisantait Annette, qui le prenait gaiement. -Rien que de naturel et de franc entre les trois. Léopold ne s'était -jamais plaint de la place que tenaient à son foyer la sœur de sa femme -et le petit garçon, souvent assez encombrant; il eût trouvé plutôt -que Sylvie ne faisait pas assez pour aider Annette, dont il admirait la -vaillance; et il gâtait l'enfant. Annette, qui savait par Sylvie ce que -pensait Léopold, lui en était reconnaissante. - -La période de grossesse de Sylvie ne fut pas pour ceux qui -l'entouraient, surtout pour le mari, un temps de félicité. De -fréquents désaccords écartèrent Léopold de sa compagne. Non pas que -Sylvie prétendît se passer de lui. Elle avait peu de ménagements pour -sa maternité, et ne voulait rien changer à sa manière de vivre. Mal -lui en prit. Ces longs mois de gésine furent loin d'être pour elle ce -qu'ils avaient été pour Annette: un rêve interminable, et trop vite -fini, de bonheur engourdi. Sylvie n'était pas faite pour couver des -rêves. Elle s'impatientait, et n'entendait renoncer à aucun de ses -devoirs, de ses droits, et de ses plaisirs: elle se surmena. Sa santé -se ressentit de son état nerveux, et son caractère n'y gagna -point. Quand on est tourmentée, on est volontiers tourmenteuse. -Sylvie, étant à la peine, trouvait indigne que son mari n'y -fût pas; et elle s'en chargea. Elle le harcelait de son humeur -taquine, maligne, perpétuellement changeante, et même--(c'était -inattendu!)--jalousement amoureuse: ce qui ne l'empêchait point de lui -chanter pouilles! Certains jours, il ne savait à quel saint se vouer. - -Annette se trouvait là, pour recevoir ses doléances. Il montait -geindre à son étage; elle l'écoutait patiemment, et elle trouvait -moyen de le faire rire de ses petites infortunes. Ces conciliabules, en -se renouvelant, établissaient entre eux une complicité de secrets -communs. Et parfois, devant Sylvie, ils échangeaient un coup d'œil -malicieux. Honnêtes tous les deux, ils ne prenaient aucune précaution -et s'abandonnaient à une familiarité qui, si elle était innocente, -n'était pas inoffensive. Annette n'avait pas idée d'un risque, et elle -s'amusait à d'amicales agaceries. Léopold s'y laissa prendre: il ne -demandait qu'à l'être; il l'était, depuis longtemps, par le -rayonnement de cette force de joie, qui se dégageait d'elle. Annette -était toute alors à la découverte de l'amour de Julien, qui la -troublait délicieusement. Le reste du monde était dans la brume. Quand -elle venait de voir Julien et que Léopold lui parlait, elle écoutait -Léopold, et même elle lui répondait; mais c'était à Julien qu'elle -souriait. L'autre ne pouvait le deviner. - -Il savait ce qu'il voulait. Il résistait, en brave homme. Mais un brave -homme est un homme. Il ne doit pas jouer avec le feu. - -Un dimanche de mai, ils allèrent tous les quatre, Sylvie, Annette, -Léopold et le petit Marc, en promenade du côté de Sceaux. Après une -heure de marche, Sylvie, un peu fatiguée, s'assit au bas d'un coteau, -et dit: - ---Allez, jeunesses, grimpez si vous voulez! Vous nous retrouverez ici. - -Elle resta avec le petit. Annette et Léopold continuèrent -allègrement. Annette, animée, joyeuse, bon garçon... Léopold la -reposait, par sa bonhomie, de la tension morale où la tenaient l'amour -de Julien et ses entretiens intellectuels. Le sentier sinuait entre un -long mur de grande propriété et un talus vêtu de buissons fleuris. -Par les trous dans les haies, on voyait, en montant, les pentes des -vergers, avec leurs touffes de neige et de rose. Ciel fantasque, où, -sur le fin bleu pers les nuages affairés couraient. Le vent rieur -mordait par boutades, comme un jeune chien. Annette allait devant, -cueillant des fleurs, chantant. Léopold la suivait à la piste; il la -regardait courbée, et son torse robuste sous l'étoffe tendue, ses -mains nues, son cou nu, rougis par l'air cinglant, et dans les cheveux -en mousse le rouge coquillage de l'oreille, dont le bout paraissait une -goutte de sang. Le talus se relevait à droite, et le chemin formait un -couloir d'où le vent engouffré leur dévalait au nez. Annette, sans se -retourner, interpella son compagnon. Il ne répondit pas. Elle continua, -penchée, de cueillir et de parler. Et comme elle plaisantait Léopold -qui se taisait, soudain elle perçut le danger de ce silence. Elle -laissa tomber ses fleurs... Elle s'était redressée, mais n'avait pas -eu le temps de se retourner, quand... Elle faillit tomber... Il l'avait -étreinte. Brutalement empoignée, elle sentit sur sa nuque un souffle -haletant, et une bouche avide lui baisait le cou, les joues. Raidie -instantanément, s'arcboutant, toutes ses forces inconnues de combat -ramassées, du torse et de l'échine elle secoua avec fureur l'homme qui -l'avait saisie; elle brisa l'étreinte, et elle se retrouva face à face -avec l'agresseur. Ses yeux flambaient de colère. Lui, ne lâchait point -prise. Ils eurent une lutte rude de bêtes qui se haïssent. Rude et -brève. Annette (l'instinct révolté lui prêtait une vigueur accrue) -repoussa violemment l'homme, qui trébucha. Il resta devant elle, -doublement humilié, soufflant, congestionné; et ils s'observaient, le -courroux dans les yeux. Pas un mot ne fut dit... Brusquement, Annette -grimpa la pente du talus, par une brèche de la haie se coula de l'autre -côté, et s'enfuit. Léopold, dégrisé, l'appelait. Elle se tint à -vingt pas, et ne le laissa point approcher. Ils redescendirent le -coteau, des deux côtés de la haie, conservant leurs distances, -méfiants, hostiles, et honteux. Léopold, d'une voix altérée, -suppliait Annette de revenir, lui demandait pardon. Annette faisait la -sourde oreille; elle entendait pourtant: la confusion de cette voix -l'atteignait, à travers la barrière de sa rancune; elle ralentit le -pas... - ---Annette! suppliait-il, Annette! ne vous sauvez pas!... Je ne veux pas -vous poursuivre... Voyez, je reste ici, je ne m'approcherai pas... J'ai -agi comme une brute. Je suis honteux, honteux... Injuriez-moi! mais ne -vous sauvez pas! Je ne vous toucherai plus, même du bout du doigt... Je -me dégoûte... Pardon, à genoux! - -Il s'agenouilla gauchement sur les cailloux; il avait l'air malheureux; -et il était ridicule. - -Annette, qui l'écoutait durement, immobile, de profil, sans le -regarder, jeta un coup d'œil de côté, vit cet homme humilié; et elle -fut pénétrée de cette humiliation: son cœur chaud avait la faculté -de s'ouvrir aux émotions des autres, comme si elles étaient siennes; -et de la honte de Léopold, elle rougit. Elle fit un mouvement vers lui, -et dit: - ---Levez-vous! - -Il se releva; et elle, instinctivement, recula de quelques pas. Il dit: - ---Vous avez peur encore. Vous ne me pardonnerez jamais. - -Elle dit, sèchement: - ---Ne parlons plus. C'est fini. - -Ils redescendirent le chemin. Annette, muette et glacée. Il avait peine -à garder le silence. Il était mortifié, et il cherchait à se -justifier. Mais il n'était pas très éloquent, le cher homme! Il -n'avait pas le style noble. Il répétait, avec colère: - ---Je suis un saligaud! - -Annette, encore bouleversée, réprimait un sourire. Son esprit en -tumulte avait peine à se calmer. Elle ressentait à la fois -l'écœurement et le burlesque de la scène. Elle n'avait pas pardonné, -et elle était près de plaindre l'homme qui s'accusait piteusement à -ses côtés. Il continuait de patauger. Elle l'écoutait avec rancune, -compassion, ironie. Il s'évertuait à expliquer «cette saleté de -folie, qui vous passe par le corps»... Oui, cette folie, elle la -connaissait... Mais il n'était pas utile qu'elle le lui dît. Et il -avait l'air si malheureux que, malgré elle, elle lui dit: - ---Je sais. On est fou, parfois. Ce qui est fait est fait. - -Ils continuèrent leur route, sans parler, le cœur lourd, tristes et -gênés. Sur le point d'arriver au lieu où ils avaient laissé Sylvie, -Annette fit un geste comme pour tendre la main à Léopold; mais elle ne -la tendit pas, et dit: - ---J'ai oublié. - -Il était soulagé, inquiet encore. Il demanda, comme un gosse pris en -faute: - ---Vous ne direz rien? - -Annette eut un petit sourire de pitié. - -Non, elle ne dit rien. Mais, du premier coup d'œil, le regard aigu de -Sylvie avait lu. Elle ne posa aucune question. Ils parlèrent d'autres -choses; et tandis que tous trois, pour masquer leurs préoccupations, -faisaient montre de paroles bruyantes, pendant tout le retour, Sylvie -observa les deux autres. - -À partir de ce jour, Annette et Léopold ne furent plus seuls ensembles. -La jalouse veillait. Annette aussi se gardait. Elle laissait, malgré -elle, percer une méfiance. Et Léopold, blessé, couvait sa rancune -inavouée. - - - - -Les yeux d'Annette s'étaient ouverts. Il ne lui était plus permis de -rester sans méfiance des autres et d'elle-même. Il ne lui était plus -permis de passer en riant, comme elle faisait avant, insoucieuse des -désirs qu'elle pouvait faire naître, puisqu'elle ne les cherchait pas. -Dans l'actuelle société, avec les mœurs actuelles, sa situation de -femme seule, jeune, et libre, non seulement l'exposait aux poursuites, -mais les légitimait. Personne ne comprenait qu'elle se fût affranchie, -d'audacieuse façon, pour s'enfermer après, dans un veuvage, dont la -constance était sans objet. Elle-même se donnait le change avec la -maternité. Et la maternité, sans doute, était une grande flamme; mais -une autre flamme brûlait toujours en elle. Elle tâchait de l'oublier, -parce qu'elle en avait la crainte; et elle s'imaginait que nul ne la -voyait. Mais non! le feu d'amour, malgré elle, se faisait jour. Et -d'autres, sinon elle, risquaient d'en être victimes. L'aventure de -Léopold venait de le lui montrer. Elle la trouvait hideuse. Elle en -était révoltée. L'acte d'amour paraît, aux yeux sans mirage de celui -qui n'aime point, une bestialité grotesque ou dégoûtante. La -tentative de Léopold était l'une et l'autre aux yeux d'Annette. Mais -Annette n'avait pas la conscience tranquille. Elle avait attisé ces -désirs. Elle se rappelait ses coquetteries irréfléchies, ses jeux -aguichants, ses ruses... Qui l'y avait poussée? Cette force refoulée, -ce feu intérieur, qu'il faut nourrir, ou étouffer. Étouffer, on ne -peut pas, on ne doit pas! C'est le soleil de la vie. Sans lui, tout est -plongé dans l'ombre. Mais au moins, qu'il ne consume point ce qu'il -doit animer, comme le char livré aux mains de Phaéton! Qu'il suive -dans le ciel sa route régulière!... Le mariage alors? Après l'avoir -si longtemps écarté, la perception des dangers qui la menaçaient -l'amenait à se dire qu'un mariage d'affection et d'estime, de calme -sympathie, lui serait une digue contre les démons du cœur, et une -protection contre les poursuites du dehors. À mesure qu'elle s'en -convainquait--(tout conspirait à l'en convaincre: sa sécurité -matérielle et morale, l'attrait du foyer, et les sollicitations de son -cœur),--elle opposait moins de résistance aux supplications de Julien. -Elle se donnait, pour y céder, toutes les raisons de l'aimer. Mais elle -n'avait pas attendu de les avoir, pour l'aimer. Déjà avait commencé -le travail de construction de l'esprit, qui de l'élu crée une vision -exaltée. Julien l'y avait devancée. Comme elle était plus riche et -plus passionnée, elle l'eut tôt dépassé. - -Ne se surveillant plus, se livrant à la fougue de sa franche nature, -elle n'usa point de ces artifices, dont une femme plus habile masque sa -défaite, lorsque son cœur est pris, et qu'elle laisse croire qu'elle -en demeure maîtresse. Annette avait fait don du sien. Elle le dit à -Julien.--Et, de cet instant précis, Julien commença de s'inquiéter. - -Il connaissait mal les femmes. Elles le fascinaient et le -déconcertaient. Plutôt que de les connaître, il préférait les -juger. Il idéalisait les unes, il condamnait les autres. Quant à -celles qui ne rentraient dans aucune des deux catégories, il s'en -désintéressait. Les très jeunes hommes--(et Julien l'était resté, -par son peu d'expérience)--sont, dans leurs jugements, toujours -pressés. Comme ils sont pleins d'eux-mêmes et de leurs désirs, ils ne -cherchent dans les autres que ce qu'ils en voudraient. Soit du côté -moral, soit du côté charnel, les naïfs comme les roués, quand ils -aiment, c'est toujours à eux qu'ils pensent, ce n'est jamais à la -femme; ils se refusent à voir qu'elle existe en dehors d'eux. L'amour -est justement l'épreuve qui pourrait le leur apprendre:--il l'apprend -au petit nombre de ceux qui sont capables d'apprendre,--mais, en -général, à leurs dépens et à ceux de leur partenaire: car lorsque -enfin ils savent, il est trop tard. Le naïf étonnement des siècles, -gémissant de la dualité irréductible, qui est le fruit amer de -l'amour, ce rêve d'unité, déçu, est caractéristique de la -méconnaissance initiale. Car, que veut dire: «aimer», si ce n'est: -«aimer _un autre_»? Sans posséder l'égoïsme de Roger Brissot, -Julien, par ignorance, n'avait pas moins de peine à sortir de soi; et -il avait une vue encore plus bornée de l'univers féminin. Il eût -fallu l'y guider prudemment par la main. - -Annette n'était rien moins que prudente, de nature. Et l'amour ne le -lui enseignait pas. Il lui donnait un besoin de confiance généreuse. -Maintenant qu'elle était sûre d'aimer et d'être aimée, elle ne -cachait rien. Rien de celui qu'elle aimait n'aurait pu l'éloigner; -pourquoi eût-elle songé à se farder? Saine de cœur, elle ne -rougissait pas d'être ce qu'elle était. Que celui qui l'aimait la vît -comme elle était! Elle avait bien remarqué sa naïveté, son -incompréhension, ses effarouchements. Elle y trouvait un plaisir tendre -et malicieux. Elle aimait à lui révéler, la première, une âme -féminine. - -Elle alla le surprendre, un jour, dans son appartement. Ce fut la mère -qui ouvrit. Une vieille dame, aux cheveux gris bien tirés, au front -calme, qu'éclairait la lumière attentive des yeux sévères. Avec une -politesse méfiante, elle inspecta Annette, et elle la fit entrer dans -un petit salon, propre et froid, où les meubles avaient des housses. - -De ternes photographies de famille et de musées achevaient de glacer -l'atmosphère de la pièce. Annette attendit seule. Après un -chuchotement dans les chambres voisines, Julien entra précipitamment. -Il avait de la joie, et il était intimidé; il ne savait que -dire; il répondait à côté. Ils étaient assis dans des sièges -inconfortables, au dossier raide, qui entrave tout geste familier. Entre -eux, une de ces tables de salon, sur quoi on ne peut s'appuyer; et on se -heurte les genoux à ses aspérités. Le froid luisant du plancher sans -tapis et des figures mortes sous verre, comme des plantes d'herbier, -figeait les mots sur les lèvres, faisait baisser la voix. Ce salon -gelait Annette, décidément. Est-ce que Julien l'y laisserait, tout le -temps de sa visite? Elle lui demanda s'il ne voulait pas lui montrer la -chambre où il travaillait. Il ne pouvait refuser; et même il le -souhaitait; mais il avait l'air si hésitant qu'elle dit: - ---Cela vous ennuie? - -Il protesta, s'excusant du désordre, et il la fit entrer. De désordre, -il y en avait beaucoup moins que chez elle, à la première visite de -Julien. Mais celui de Julien était sans gaieté. La pièce servait de -cabinet de travail et de chambre à coucher. Des livres, une gravure -connue qui représentait Pasteur, des papiers sur les chaises, une pipe -sur la table, un lit d'étudiant. Elle remarqua au-dessus un petit -crucifix, avec un rameau de buis. Installée dans le fauteuil mal -rembourré, elle tâchait de mettre son hôte à l'aise, en lui -rappelant gaiement leurs souvenirs d'étudiants. Elle parlait sans -pruderie de ce qu'ils savaient tous deux. Mais il était distrait, -gêné de sa présence et de son libre-parler; il semblait préoccupé -de ce qui se passait dans la chambre à côté. Annette, gênée par -contagion, tint bon et réussit à lui faire oublier le «qu'en -pensera-t-on?» Il finit par s'animer, et ils rirent de bon cœur. Il -retrouva sa gêne, au départ, en la reconduisant; dans le couloir, ils -passèrent devant la chambre de la mère; la porte était entr'ouverte; -Mme Dumont affecta de ne pas les voir, par discrétion, ou pour ne pas -saluer l'étrangère. Les deux femmes n'avaient échangé qu'un regard; -et déjà, elles étaient ennemies. Mme Dumont mère était choquée de -la visite de cette fille hardie, de ses façons libres, de sa voix -claire, de ses rires, de sa vie: elle flairait le danger. Et Annette -qui, pendant la visite, avait perçu entre Julien et elle cette -présence invisible, en gardait une animosité; passant devant la -chambre de la vieille dame qui lui tournait le dos, elle parla et rit -plus haut. Et jalouse, elle pensait: - ---Je te le prendrai. - -Une semaine après, Julien vint à son tour, le soir, après dîner. Il -avait eu, au sujet d'Annette, sa première discussion avec sa mère; et -il voulait affirmer sa volonté. Ils étaient seuls. Léopold avait -emmené au cirque le petit Marc. Quand Julien la quitta, un peu avant -onze heures, Annette lui proposa de le reconduire à pied, pour le -plaisir de respirer ensemble l'air frais de la nuit. Mais, arrivés à -sa porte, Julien s'inquiéta de laisser Annette rentrer seule. Elle -s'amusa de sa crainte. Il n'en voulut pas moins la reconduire à son -tour; et elle se garda de protester: elle l'aurait plus longtemps! Ils -refirent donc le chemin, par le plus long; et ils se trouvèrent sur une -berge de la Seine, sans trop savoir comment. C'était une nuit de juin. -Ils s'assirent sur un banc. Les peupliers bruissaient au-dessus de l'eau -sombre, où s'étiraient les lueurs rouges et jaunes des fanaux sur les -ponts. Le ciel était lointain, les étoiles exsangues, comme si la -ventouse de la ville les eût sucées. La nuit était en haut, et la -lumière en bas. Ils se taisaient. Les paroles ne pouvaient plus -exprimer leurs pensées. Mais, sans se regarder, chacun lisait celles de -l'autre. Le désir de Julien brûlait le cœur d'Annette; mais sa -timidité l'enchaînait immobile, et il n'osait même pas lever les yeux -vers elle. Elle, sans tourner la tête, souriait, regardant les reflets -rouges sur la rivière, et elle le voyait: il ne se déciderait pas!... -Alors, elle se pencha vers lui, et l'embrassa... - -Il revint, enivré d'amour et de reconnaissance, et l'insidieuse pointe -d'une sourde inquiétude fichée dans la pensée... Une mauvaise parole -de sa mère: - ---«Ces filles pauvres et hardies, qui cherchent à se faire épouser...» - -Il l'avait arrachée tout à l'heure avec colère; mais le bout de -l'aiguillon sous la peau était resté. Il eut honte. Il demanda pardon -mentalement à Annette. Il savait qu'était faux l'injurieux soupçon. -Il croyait en elle religieusement. Mais il était troublé. Et chaque -nouvelle visite le troublait davantage. La liberté d'Annette, sa -liberté de manières, sa liberté d'idées, ses libres opinions sur -n'importe quel sujet,--surtout en morale sociale--son absence tranquille -de préjugés, l'effaraient. Il était étriqué dans ses façons de -penser, comme de s'habiller, un peu chagrin d'idées, enclin à la -sévérité. Elle, au contraire, largement indulgente et riante. Il ne -concevait pas qu'elle pût être aussi puritaine que lui, en ce qui la -concernait, mais qu'aux autres elle appliquât une autre mesure, la -leur, avec une tolérance ironique. Tolérance et ironie le -décontenançaient. Elle s'en apercevait; et quand sur une question, il -s'exprimait avec un rigorisme injuste et excessif, elle n'essayait pas -d'y opposer sa manière de voir; elle souriait de cette naïve -intransigeance, qui ne lui déplaisait pas. Son sourire inquiétait -Julien plus encore que ses paroles. Il avait l'impression qu'elle en -savait plus que lui. C'était vrai. Mais combien plus? Et que -savait-elle, au juste? Quelle expérience avait-elle eue?... - -À son tour, comme sa mère,--(et certaines observations malveillantes -de sa mère y avaient contribué)--cet homme de vitalité fine, mais -appauvrie, était vaguement alarmé de l'éclatante santé, du -rayonnement de cette femme. Il en avait le désir ardent, et il en avait -peur. Dans les promenades qu'ils firent ensemble, il se sentait chétif. -La parfaite aisance d'Annette, en quelque milieu qu'elle se trouvât, -ajoutait à sa gêne. Et bien que cette gêne, si elle l'eût -remarquée, elle l'aurait aimée, il en était humilié. Mais elle ne la -remarquait pas. Elle était toute à son chant intérieur. Le tort -d'Annette était qu'elle ne songeât point que ce chant, nul ne -l'entendait qu'elle; et elle ne voyait pas le regard anxieux de Julien, -qui se demandait: - ---À qui, à quoi rit-elle?... - -Elle semblait si loin!... - -Il ne cessait pas de voir--il voyait mieux que jamais--ses grandes -vertus d'esprit, son énergie morale. Et en même temps, elle lui -restait une énigme dangereuse. Il était partagé entre deux sentiments -opposés: attraction invincible, et méfiance obscure: comme un reste de -cet instinct primitif qui rappelle à l'homme et à la femme -d'aujourd'hui l'inimitié originelle des sexes, pour qui l'union -charnelle était une forme de combat. Cet instinct soupçonneux de -défense est peut-être plus fort chez l'homme, à la fois, comme -Julien, d'intelligence aiguë, mais pauvre en expériences. Comme il lui -est impossible de voir exactement la femme, il la voit tantôt trop -simple, et tantôt remplie d'embûches. - -Annette prêtait à ces oscillations de pensée par ses alternatives de -tout dire et de tout taire, de tout montrer et de tout cacher, ses -mouvements d'expansion passionnée et ses silences hermétiques, -quelquefois pendant une moitié de la promenade... Ces terribles -silences--(quel homme n'en a souffert?)--pendant lesquels la vie de la -compagne qui marche à vos côtés s'en va dans des régions qu'on ne -connaîtra jamais!... Ce n'est pas qu'à l'ordinaire, ils recouvrent des -secrets bien profonds! Il en est où, si l'on y entrait, la nappe ne -monterait pas au-dessus du talon... Mais quelle qu'en soit l'épaisseur, -la nappe de silence est opaque: l'œil n'y pénètre pas. Et l'esprit -tortureur de l'homme a beau jeu pour se forger des mystères alarmants. -L'idée ne viendrait jamais à un Julien qu'il en pût être l'auteur, -et que si la femme se tait, c'est souvent qu'elle sent combien l'homme -la comprend mal. Le silence d'Annette, certains jours, ironique, un peu -las, tolérait une interprétation fausse de ses sentiments par celui -qui l'aimait, puisqu'elle savait que c'était la fausse qu'il aimait, et -qu'il n'aimerait pas la vraie... - ---«Si tu veux... Comme tu veux!... C'est entendu. Je ne suis pas comme -je suis. Je suis comme tu me vois...» - -Mais ces silences d'acquiescement n'eurent qu'un temps. Du jour où -Annette s'aperçut qu'il y aurait peut-être danger à de franches -explications,--(car Julien n'était pas en état de les comprendre)--et -qu'il serait plus politique de se taire, elle parla. Se taire, pour -éviter à Julien un tracas inutile, oui. Mais pour l'abuser, non. Et -s'il y avait danger à parler, justement! C'est alors qu'on ne pouvait -plus se dispenser de le faire. Plus le risque était grand, plus grand -était l'orgueil qui voulait l'affronter. Cette épreuve de l'amour -faisait battre son cœur. Si l'épreuve réussissait, elle en aimerait -Julien davantage. Et si elle ne réussissait pas?... Elle réussirait. -Julien ne l'aimait-il point?... Advienne que pourra! - -Elle jouait loyalement. Mais il est des hommes qui préféreraient que -leur partenaire trichât. Sylvie, mise au courant de l'amour de Julien -et du projet de mariage, avait chapitré Annette: qu'elle ne s'avisât -point, bon Dieu! de dire toute la vérité! Certes, il fallait bien -qu'il en apprît une partie. Ne fût-ce qu'en se mariant, les actes de -l'état civil se chargeraient de l'en instruire. Mais il y a toujours -moyen d'accommoder le vrai. Puisque ce garçon l'aimait, il fermerait -les yeux. Qu'elle ne les lui ouvrît pas! Ce serait vraiment trop bête! -Plus tard, ils auraient le temps de tout se raconter... Sylvie parlait -en honnête expérience. Elle voulait le bien de sa sœur;--(elle -voulait le sien aussi, et n'eût pas été fâchée de l'éloigner au -plus tôt de son logis);--elle pensait qu'on ne doit pas la vérité à -tous, surtout à son fiancé: c'est assez de l'aimer! La vérité -d'Annette, certes, était innocente; mais les hommes sont débiles. Ils -ne peuvent supporter aucune vérité. Il faut la leur doser... - -Annette écoutait Sylvie tranquillement, et parlait d'autre chose. -Inutile de répondre: elle n'en ferait qu'à sa tête. La morale de -Sylvie n'était pas la sienne. Et elle préférait ne pas dire ce -qu'elle en pensait. Sylvie était Sylvie. Elle l'aimait... Mais de quel -regard elle eût toisé tout autre qui lui eût ainsi parlé! - ---Cette pauvre Sylvie!... Elle juge des hommes d'après ceux qu'elle a -connus. Mon Julien est d'une autre espèce. Il m'aime comme je suis. Il -m'aimera comme je fus. Je n'ai rien à lui cacher. Jamais je ne lui fis -tort. S'il y eut un tort commis, je ne l'ai fait qu'à moi-même... - -Décidée à parler, envisageant les risques, mais faisant crédit au -grand cœur de Julien, elle mit l'entretien sur sa vie passée. D'une -commune pudeur, ils avaient toujours évité ce sujet. Mais plus d'une -fois, Annette avait lu dans les yeux de Julien ce qu'il brûlait et -tremblait de demander, ce qu'il eût voulu savoir et ignorer. - -Elle mit tendrement la main sur la main de Julien et dit: - ---Mon ami, vous avez toujours été avec moi d'une discrétion si -chère!... Je vous remercie. Je vous aime... Mais je dois vous parler -enfin de ce que vous ne savez pas de moi et de ce que j'ai été. Il -faut que vous me connaissiez. Je ne suis pas sans reproches. - -Il fit un geste craintif, qui protestait contre ce qu'elle allait dire, -qui peut-être aurait voulu l'empêcher. Elle sourit: - ---N'ayez pas peur! Je n'ai pas de grands crimes. Il me semble, du moins. -Mais peut-être que je suis trop indulgente pour moi. Car le monde en -juge autrement. C'est à vous d'apprécier. Je crois en votre arrêt. Je -suis ce que vous déciderez. - -Elle commença de raconter. Plus intimidée qu'elle ne voulait le -paraître, elle avait préparé à l'avance ce qu'elle devait dire. Mais -bien qu'à son jugement ce fût tout simple à dire, cela lui coûtait. -Pour vaincre cette contrainte, elle sembla plus détachée d'émotion -qu'elle n'était. Elle montrait même, par moments, une pointe d'ironie, -qui s'adressait à elle, et qui ne répondait pas au trouble que ce -récit remuait: elle s'en aidait pour se défendre... Julien ne comprit -point. Il vit dans cette attitude une légèreté choquante, une -inconscience. - -Elle dit d'abord qu'elle n'était pas mariée. Julien en avait la -crainte. Et même, pour être vrai, la muette certitude. Mais il -espérait toujours qu'on lui prouverait le contraire. Et qu'Annette le -lui dît, qu'il n'y eût plus de doute possible, il en fut consterné. -Très catholique au fond, sous son libéralisme de surface, il n'était -pas dégagé de l'idée de péché. Sur-le-champ, il pensa à sa mère: -elle n'accepterait jamais! Et il prévit les luttes. Il était très -épris. Malgré le chagrin que lui faisait l'aveu d'Annette et malgré -la réelle déchéance que signifiait pour lui la faiblesse passée, la -«faute» de celle qu'il aimait, il l'aimait, il était prêt, pour -l'avoir, à lutter contre l'opposition de sa mère. Mais il fallait -qu'on l'aidât, qu'Annette le secondât. Il était faible; pour soutenir -le combat, il avait besoin de faire appel à toutes ses forces, dont la -moindre n'était pas la force d'illusion. Il avait besoin d'idéaliser -Annette; et si Annette eût été habile, elle s'y fût prêtée. - -Elle vit le chagrin que produisaient ses paroles. Elle s'y attendait; -elle en était attristée; mais elle ne pouvait le lui épargner: -puisqu'ils vivraient ensemble, chacun devait prendre sa part des -épreuves et même des erreurs de l'autre. Mais elle ne se doutait pas -du conflit engagé en lui; et si elle l'eût pensé, elle fût restée -confiante en la victoire de l'amour. - ---Mon pauvre Julien, dit-elle, je vous fais de la peine! Pardonnez-moi. -J'en ai aussi... Vous me croyiez meilleure. Vous me mettiez plus haut, -trop haut dans votre esprit... Je suis femme. Je suis faible... Du -moins, si je me suis trompée, je n'ai jamais trompé. J'étais de bonne -foi. Je l'ai toujours été... - ---Oui, dit-il hâtivement, j'en suis sûr, n'est-ce pas? Il vous a -abusée? - ---Qui? demanda Annette. - ---Ce misérable... Pardon!... Cet homme qui vous a laissée... - ---Non, ne l'accusez pas! dit-elle. C'est moi qui suis coupable. - -Elle n'attachait à ce mot de «coupable» que le sens d'un affectueux -regret de la peine qu'elle lui faisait; mais il s'en saisit avidement. -Il voulait, dans son désarroi, se rattraper à l'idée qu'Annette -était une victime séduite, et qu'elle se repentait... Il avait un -extrême besoin de cette notion de «repentir»: ce lui était une sorte -de compensation pour le dommage qui lui était causé, un baume sur la -blessure, qui ne la guérissait pas, mais qui la rendait supportable; ce -lui attribuait sur Annette une supériorité morale, dont--pour être -juste--il n'eût pas fait emploi. Et enfin, comme il n'avait pas de -doute sur le péché d'Annette, il n'en avait pas non plus sur -l'obligation du repentir. De l'un et de l'autre sa nature chrétienne -était imbue. Les plus libres chrétiens ne s'en délivrent jamais. - -Mais Annette était issue d'une autre race d'âme. Les Rivière -pouvaient être purs ou impurs, au sens que la morale chrétienne -assigne à ce mot; mais s'ils étaient purs, ce n'était pas par -obéissance à un Dieu invisible ou à ses représentants trop visibles -et à leurs Tables de la Loi; c'est parce qu'ils aimaient la pureté -comme une propreté morale, comme une beauté. Et s'ils étaient impurs, -ils estimaient que c'était là une affaire entre eux et leur -conscience, non la conscience des autres. Annette ne se reconnaissait de -comptes à rendre envers personne. Si elle se confessait à Julien, -c'était un don d'amour qu'elle lui faisait. Elle ne lui devait, -honnêtement, que l'exposé de sa vie. Mais sa vie intérieure, elle ne -la lui devait point. Elle la lui livrait volontairement. Elle voyait -maintenant que Julien eût préféré qu'elle embellît la vérité. -Mais elle était trop fière pour profiter d'une excuse mensongère, -dont elle ne sentait nullement le besoin. Elle s'appliqua, au contraire, -quand elle comprit ce qu'il voulait lui faire dire, à ce qu'il sût que -c'était elle qui s'était donnée à l'amant. - -Julien, atterré, ne voulait pas entendre. - ---Non, non, je ne vous crois pas, disait-il. Vous êtes trop -généreuse! Pour défendre cet homme, qui ne mérite que le mépris, ne -vous accusez pas! - ---Mais je n'accuse personne, dit-elle, avec simplicité. - -Le mot le frappa dans sa conscience; mais il se refusa à comprendre. - ---Vous tâchez de le disculper. - ---Je n'ai pas à disculper. Il n'y a pas de coupable. - -Julien se débattait. - ---Annette, je vous en conjure, ne parlez pas ainsi! - ---Pourquoi? - ---Vous savez bien que c'est mal! - ---Mais non, je ne le sais pas. - ---Quoi? Vous ne regrettez rien? - ---Je regrette de vous attrister. Mais, mon ami, je ne vous connaissais -pas alors; j'étais libre de moi, je n'avais de devoirs qu'envers moi. - -Il pensait: - ---N'est-ce rien? - -Il n'osa point le lui dire. - -Mais vous le regrettez pourtant? fit-il avec instance. Vous reconnaissez -bien que vous vous êtes trompée? - -Il ne voulait pas l'accuser. Mais il eût tant voulu qu'elle, elle -s'accusât! - ---Peut-être, dit-elle. - ---Peut-être? reprit-il, accablé. - ---Je ne sais pas, dit Annette. - -Elle voyait où Julien voulait la faire venir... Peut-être elle -s'était trompée, si c'était se tromper que céder à un élan d'amour -et de pitié sincères. Peut-être. Oui... «Mais si je puis regretter, -dans mon cœur, une erreur sincère, je n'ai pas à m'en excuser. Mon -cœur est resté seul avec sa douleur, seul à s'entretenir avec elle, -dans le silence. C'est à lui seul, maintenant, de s'entretenir avec ses -regrets. Ils ne regardent personne.... Ses regrets?... Soyons vraie -jusqu'au bout! Point de regrets!...» Après avoir réfléchi, elle dit: - ---Je ne crois pas. - -Peut-être exagérait-elle, par réaction contre le pharisaïsme -inconscient de Julien.. (Pauvre Julien!...) Mais même aux instants où -elle l'aimait le plus, elle ne parvint pas à dire ce mot de regret, -qu'il attendait.... «Je voudrais tant le dire!.. Mais je ne peux pas. -Ce n'est pas vrai...» Regretter quoi? Elle avait agi, non seulement -selon son droit, mais selon son bonheur. Car, si cher qu'elle l'eût -acheté, elle l'avait eu: l'enfant. Et elle savait (elle seule) que ce -don de l'enfant, loin d'être déshonorant, comme le veut une stupide -opinion publique, l'avait purifiée, délivrée pour longtemps de ses -troubles, qu'il avait mis en elle l'ordre et la paix... Non, elle ne -commettrait jamais la vilenie, pour assurer l'amour futur, de calomnier -l'amour passé. Elle gardait même, maintenant, une reconnaissance à ce -Roger, qui n'avait été qu'un agent de sa destinée, si inférieur à -l'amour et à la flamme de vie qu'il avait allumés... - -Julien le sentit jalousement. - ---Ah, cet homme, dit-il, vous l'aimez toujours! - ---Non, mon ami. - ---Mais vous ne lui en voulez pas! - ---Pourquoi lui en voudrais-je? - ---Et vous pensez à lui? - ---Je pense à vous, Julien! - ---Mais vous ne l'oubliez pas! - ---Je ne sais pas oublier ce qui fut bon pour moi, même s'il cessa de -l'être. Ne me le reprochez pas, vous qui m'êtes le meilleur! - -Julien avait assez de droiture pour estimer la franchise d'Annette et -pour en reconnaître secrètement la noblesse. C'était pour lui un -spectacle inattendu, dont la dignité inusitée lui révélait un -Nouveau Monde,--la femme nouvelle.--Mais une autre partie de sa nature -se révoltait. Il était blessé dans ses instincts de mâle. Il était -horrifié dans ses préjugés catholiques et bourgeois. L'idée qu'il -avait, qu'il continuait d'avoir d'Annette, était empoisonnée de -soupçons dégradants. Au lieu d'être plus sûr d'une femme qui lui -livrait son secret avec une entière loyauté, il était moins sûr -d'une femme dont la faiblesse passée lui était révélée. Il doutait -de sa fidélité à venir. Il pensait à cet autre homme vivant, qui -l'avait eue, dont il aurait l'enfant. Il avait peur d'être dupe. Il -avait peur d'être ridicule. Il était mortifié, et ne pouvait -pardonner. - -Dès qu'Annette se rendit compte du dangereux combat qui se livrait dans -l'esprit de Julien et qu'elle vit menacé l'espoir qu'elle avait formé, -elle trembla. Elle était prise à fond par l'amour qu'elle avait -amorcé. Toute sa force d'aimer, toute sa capacité de bonheur, elle les -avait placés sur ce Julien. Et en vérité, elle se trompait à -moitié. Mais elle ne se trompait qu'à moitié. Julien n'était pas -indigne d'elle, ses qualités étaient réelles, elles méritaient -l'amour. Si différents qu'ils fussent, ils auraient pu vivre ensemble, -avec un peu d'efforts mutuels pour se comprendre et pour se -tolérer,--sans doute en souffrant un peu; mais était-ce trop payer de -ce peu de souffrance une solide tendresse? Annette lui eût fait du -bien, elle l'eût revigoré, elle eût été le grand souffle de -confiance en la vie, qui eût gonflé ses voiles, et qui l'aurait -poussé où jamais il n'aborderait sans elle. Et la tendresse délicate -de Julien, son respect pour la femme, sa pureté morale, même cette -candide foi religieuse, qu'Annette ne partageait pas, lui eussent été -sains, ils eussent mis dans sa nature passionnée un fond de sécurité, -la paix du home et de l'âme dont on est sûr... - -Ah! misère des cœurs qui, par un malentendu que leur passion exagère, -gâchent leur destinée, et le savent, et se le reprochent, et se le -reprocheront toujours, mais ne céderont jamais sur ce qui les sépare: -justement parce qu'ils s'aiment trop pour se faire une concession -morale, que dédaigneusement ils consentiraient à des indifférents!... - -Annette se tourmentait maintenant des inquiétudes qu'elle avait fait -lever dans l'esprit de Julien. Julien avait-il raison?... Elle n'était -pas infatuée de son propre jugement. Elle cherchait à comprendre les -autres façons de juger. Son caractère n'était pas tout à fait -formé; son instinct moral était fort, mais ses idées pas encore -fixées; elle s'accordait le droit de les réviser. Toute jeune, elle -avait reconnu factice la morale de son entourage; et elle n'avait -trouvé rien sur quoi s'appuyer, rien que sa raison, qui l'avait souvent -abusée. Elle cherchait toujours; elle cherchait d'autres pensées, où -elle pût respirer. Et quand elle rencontrait une conscience sincère, -comme celle de Julien, elle la scrutait avidement: cette voix -répondrait-elle à l'appel de son cœur? Elle aspirait à croire, la -révoltée! Elle cherchait, elle cherchait sa patrie morale.. Qu'elle -eût souhaité d'entrer dans celle de Julien, de souscrire à ses lois, -même si elles la condamnaient! Mais il ne suffit pas de souhaiter. Elle -ne le pouvait pas. Ce que voulait Julien, non, ce n'était pas humain! - -Elle lui dit tendrement: - ---Je comprends que vous me jugiez, comme jugerait le monde. Je ne vous -le reproche pas. J'admire les forces conservatrices et le rigorisme de -leurs lois. Elles ont leur place dans l'ensemble, et, je le sais, leurs -racines sont profondes dans votre race. Il est naturel que vous y -obéissiez. Je les respecte en vous... Mais je ne saurais, mon ami, par -tous les efforts de ma volonté, renier une action, même blâmée par -tous, qui m'a donné mon enfant.... Cher Julien, comment renier ce qui -fut ma seule consolation, la joie la plus pure, peut-être, que le ciel -m'accordera, de ma vie?... Ne cherchez pas à la flétrir, mais plutôt, -si vous m'aimez, partagez mon bonheur! Il n'a rien qui vous fasse -injure!... - -Elle sentait, en parlant, qu'il ne comprenait pas; elle l'irritait -davantage. Et elle était navrée. Que faire cependant? Lui mentir? -C'était trop déjà qu'elle eût examiné cette ressource humiliante.... -Mais laisser la lézarde s'élargir dans l'affection si chère?... -C'était comme si la déchirure s'étendait dans son cœur.--Elle -était dans les transes, chaque fois qu'elle se retrouvait en -face de Julien: qu'allait-elle aujourd'hui lire sur son visage?... - -Et lui, avec cette lâcheté des hommes qui sont certains d'être -aimés, il en abusait; il savait qu'il lui faisait du mal, et il le lui -faisait. À son tour, il éprouvait son pouvoir. Et il tenait moins à -elle, maintenant qu'il était sûr qu'elle tenait à lui... - -Tout, elle comprenait tout! Elle se désolait d'avoir livré sa -faiblesse. Et elle continuait. Elle s'abandonnait à un sentiment -superstitieux: si le destin voulait qu'elle fût la femme de Julien, -elle le serait, quoi qu'elle dît; quoi qu'elle dît, elle le perdrait, -si c'était son destin... - -Mais secrètement, elle voulait croire qu'en échange de sa soumission, -le destin la favoriserait, Julien serait touché... - ---Je me mets dans tes mains. Pour cela, m'aimeras-tu moins?... - - - - -Il se faisait un travail singulier dans l'esprit de Julien. Il -l'aimait--non, il la désirait toujours autant,--et qui sait?... (Mais -il ne voulait pas savoir...)--Bref, il la voulait toujours. Mais il -était sûr maintenant que non seulement sa mère ne consentirait jamais -à ce qu'il l'épousât, mais que lui-même ne s'y résoudrait pas. Pour -beaucoup de raisons: rancune, vanité blessée, blâme moral, -qu'en-dira-t-on, répulsion jalouse... Toutefois, il préférait ne pas -insister sur ces raisons... «C'est bon, on vous connaît! Mais ne vous -montrez pas!...» Son esprit arrangeait des expédients pour satisfaire -à la fois ses raisons cachées et ses désirs....--Annette, dans le -passé, s'était affirmée, en amour, femme libre. Il ne l'approuvait -pas. Non; mais enfin, puisqu'elle était ainsi, pourquoi ne le -serait-elle pas encore, avec lui qu'elle aimait? - -Il ne le lui dit pas aussi crûment. Il allégua les impossibilités du -mariage--(il en naissait de nouvelles, à mesure qu'elle les -réfutait):--obstacles insurmontables, opposition de sa mère, -nécessité de vivre avec sa mère, sa situation gênée, Annette -habituée à la richesse, au monde... (La pauvre Annette, réduite -depuis deux ans à courir le cachet!...) la différence d'esprit et de -tempérament... (Ce dernier argument surgit tout à la fin, à l'effroi -découragé d'Annette, quand elle croyait avoir surmonté les autres...) -Avec une mauvaise foi obstinée, Julien se dépréciait, pour mieux se -différencier. Il y avait de quoi rire et pleurer! C'était pitoyable, -de le voir chercher tous les mauvais prétextes pour s'esquiver; et -elle, oubliant sa fierté, feignait de ne pas comprendre, s'épuisait à -trouver des réponses, luttait fiévreusement pour qu'il ne s'éloignât -pas. - -Il ne s'éloignait pas. Il ne refusait pas de prendre. Il refusait de -donner... - -Lorsque Annette aperçut le but de ses travaux de contrevallations et ce -qu'il voulait d'elle, elle en eut moins de révolte encore que -d'abattement. Il ne lui restait plus la force de s'indigner. Lutter, ce -n'est plus la peine... Voilà ce qu'il voulait!... Lui!... Le -malheureux!...Il ne se connaissait donc pas? Il ne savait donc pas ce -qu'il représentait à ses yeux? S'il était l'aimé, c'était pour son -sérieux moral. Cela ne lui allait pas du tout, mais pas du tout, de -faire le don Juan, le coureur d'amour, l'amant libre! (Car, malgré son -chagrin, l'esprit d'Annette gardait sa clarté ironique, et il -n'oubliait pas de saisir le comique mêlé au tragique de la vie). - ---Mon ami, pensait-elle, avec tendresse, pitié, dégoût, je t'aimais -mieux, lorsque tu me condamnais. Ton idée, un peu étroite, mais haute, -de l'amour t'en donnait le droit. Tu ne l'as plus, maintenant. Qu'ai-je -à faire de ce moindre amour que tu me proposes aujourd'hui, de cet -amour sans confiance? Si la confiance manque, il n'y a plus rien entre -nous.... - -Chaque amour a son essence: où l'un fleurit, l'autre se flétrit. -L'amour charnel se passe d'estime. L'amour d'estime ne peut se ravaler -à la simple jouissance. - ---Mais, s'écriait dans son cœur Annette, soulevée de révolte, je -serais plutôt la maîtresse du premier passant qui me plaise, que de -toi, de toi que j'aime!... - -Car, de lui, c'eût été dégradant. Tout ou rien! - -Aux suggestions de Julien, elle opposa donc un refus tendre et ferme, -qui le froissa. Ils continuaient cependant de s'aimer, en se jugeant -sévèrement; et aucun des deux ne pouvait se résigner à la perte du -bonheur. Ils étaient Là, s'appelant, se désirant, s'offrant -même,--incapables de prononcer la parole qui réunit:--l'un par -faiblesse intime, cette débilité morale, qui, à de rares exceptions, -(qu'un homme ose le dire!) est le propre de l'homme, et qu'il ne -reconnaît pas,--l'autre, par cet orgueil foncier, qui est le propre de -la femme, et qu'elle n'avoue pas davantage: car les deux sexes ont été -tellement déformés par les conventions morales d'une société bâtie -sur la victoire de l'homme qu'ils ont tous deux oublié leur vrai -caractère. Le plus faible des deux n'est pas toujours dans la nature -celui qu'on nomme ainsi. La femme est bien plus riche en forces de la -terre; et si elle est sous les rets que l'homme a jetés sur elle, elle -demeure une captive, qui n'a pas renoncé... - -Julien entrevoyait les justes raisons d'Annette, et il n'avait aucun -doute sur leur droiture; mais il ne pouvait pas faire violence à sa -timidité de cœur; il suivait l'opinion du monde, qu'il estimait moins -qu'Annette. Seul, il eût accepté le passé d'Annette; mais il ne -l'acceptait pas, sous le regard du monde; et il se persuadait que -c'était sous le regard de sa conscience. Il n'avait pas la bravoure de -prendre pour femme celle qu'il voulait; et il nommait dignité sa -pusillanimité. Il n'arrivait pas à se faire complètement illusion; et -il en voulait à Annette de ce qu'il ne lui en faisait pas non plus. Du -moins, il aurait dû rompre; mais il n'y consentait point. Et lorsque -Annette parlait de s'éloigner, il la retenait, hésitait, souffrait, -faisait souffrir. Il ne voulait pas plus accepter que renoncer. Il -jouait le jeu cruel d'entretenir l'espoir, qu'ensuite il faisait -saigner. Il se dérobait, quand elle était le plus aimante, et se -faisait plus aimant, quand elle se résignait. Annette avait des cris -douloureux de tendresse blessée. Elle se rongeait. Sylvie s'en aperçut -et finit par lui arracher la vérité. Elle avait vu Julien, et elle -l'avait jugé: - ---Il est de ceux qui ne se décident que lorsqu'on les y force. Les -moyens ne manquent pas: prends-lui son consentement! Il t'en saura gré, -plus tard. - -Mais Annette eût trop souffert de la pensée que Julien pût un jour -lui reprocher (même s'il ne le disait pas) de l'avoir épousée. Quand -il ne lui fut plus possible de ne pas voir la faiblesse irrémédiable -du caractère de cet homme et l'inutile espoir d'une décision durable -sur laquelle cet esprit inquiet ne cherchât plus à revenir, elle -trancha dans le vif. Elle écrivit à Julien de ne plus prolonger un -stérile tourment. Elle souffrait, il souffrait; et il leur fallait -vivre. Elle devait travailler pour son enfant; et lui, avait sa tâche. -Elle l'en avait trop longtemps détourné. Ils s'étaient pris, l'un à -l'autre, leurs forces. Ils n'en avaient pas de trop! Puisqu'ils ne -pouvaient pas se faire le bien qu'ils avaient souhaité, qu'ils ne se -fassent pas de mal! Qu'ils ne se revoient plus! Elle le remerciait de -tout ce qu'il avait été. - -Julien ne répondit pas.--Et ce fut le silence... - -Au fond, se débattaient la rancune, le regret, et la passion blessée... - - - - -Leur amour n'était resté un secret pour aucun de ceux qui les -entouraient. Léopold l'avait remarqué, avec une irritation qu'il -n'avait pu dissimuler à Sylvie. Le souvenir pénible qu'il gardait de -sa peu reluisante aventure avait laissé en lui un ressentiment -involontaire, qui ne devint pas moins vif, quelques mois après: au -contraire! Car il pouvait feindre avec lui qu'il en avait oublié les -motifs. Sylvie, déjà en éveil, fut frappée de ses allures bizarres: -elle l'observa, et elle ne douta plus: il était jaloux. Selon la -logique admirable du cœur, ce fut contre Annette qu'elle en eut: elle -la prit en grippe. Son état de santé expliquait, dans une certaine -mesure, ces réactions excessives. Mais le malheur est que leur -retentissement se prolonge au delà de l'état qui les a causées. - -Sylvie accoucha, en octobre, d'une petite fille. Joie pour tous. Annette -se montra aussi passionnée pour l'enfant que s'il était le sien. -Sylvie n'avait aucun plaisir à le lui voir dans les mains; et son -hostilité, jusque-là comprimée, n'essaya plus de se voiler. Annette -qui, depuis quelques semaines, avait eu de sa sœur des mots blessants, -mais qui les attribuait au malaise passager, n'eut plus moyen de douter -de la désaffection de Sylvie. Elle se tut, évitant toute occasion de -la contrarier. Elle espérait un retour de l'ancienne tendresse. - -Sylvie se rétablit. Les rapports entre les deux sœurs restaient -apparemment les mêmes; et un indifférent n'y eût rien trouvé de -changé. Mais Annette distinguait en Sylvie une froideur hostile, qui -lui faisait mal. Elle eût voulu lui prendre les mains, lui demander: - ---Qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as contre moi? Ma chérie, -dis-le-moi! - -Mais le regard de Sylvie la glaçait. Elle n'osait pas. Elle avait -l'intuition que Sylvie, si elle parlait, ce serait pour dire des choses -irréparables. Mieux valait se taire. Annette sentait chez sa sœur une -volonté d'injustice, contre laquelle on ne pouvait rien. - -Un jour, Sylvie dit à Annette qu'elle voulait avoir un entretien avec -elle. Annette, le cœur battant, se demandait: - ---Que va-t-elle me dire? - -Sylvie ne dit rien qui pût offenser Annette, pas un mot de ses griefs. -Elle lui parla de mariage. - -Annette, doucement, écarta le sujet. Mais Sylvie, insistant, proposait -un parti: un ami de Léopold, une sorte de courtier d'affaires, -vaguement journaliste, qui avait un certain chic, des manières d'homme -du monde, des ressources variées, (trop variées), qui vendait des -autos et de la publicité, servait d'intermédiaire entre des -industriels et la clientèle des cercles et des salons, et touchait des -commissions des deux côtés. Il fallait que Sylvie eût bien changé à -l'égard de sa sœur, pour lui offrir un tel choix; et Annette fut -sensible au manque d'affection que marquait cette méconnaissance -voulue. Elle arrêta d'un geste l'exposé de la candidature. Sylvie le -prit mal, demandant si Annette trouvait le parti au-dessous de ses -prétentions. Annette dit qu'elle ne prétendait à rien qu'à vivre -seule. Sylvie répliqua que c'est facile à dire; mais quand on veut -vivre seule, il faut d'abord le pouvoir. - ---Est-ce que je ne le puis pas? - ---Toi! je t'en défie bien! - ---Tu es injuste. Je puis gagner ma vie! - ---Avec le secours des autres! - -Il y avait dans le ton, plus encore que dans les mots, une intention -blessante. Annette rougit, mais elle ne la releva pas; elle ne voulait -pas en venir à la brouille. - -Dans les semaines suivantes, la mauvaise humeur de Sylvie s'afficha: -tous les prétextes lui étaient bons, le moindre désaccord dans la -conversation, un détail d'habillement, un retard d'Annette au dîner, -le bruit que faisait le petit Marc dans l'escalier. Plus de sorties -ensemble. Si l'on avait convenu d'une promenade pour le dimanche, elle -partait, sans prévenir, avec Léopold, prétextant l'inexactitude -d'Annette. Ou, au dernier moment, elle décommandait la réunion -projetée. - -Annette voyait que sa présence était à charge. Elle parla timidement -de chercher un logement dans un autre quartier, moins éloigné de ses -leçons. Elle espérait qu'on allait se récrier, la prier de rester. On -fit semblant de ne pas avoir entendu. - -Elle fut lâche, elle resta. Elle s'accrochait à cette affection, -qu'elle sentait lui échapper. Ce n'était pas seulement Sylvie qu'elle -ne voulait point quitter. Elle s'était attachée à la petite Odette. -Elle supporta plus d'un froissement pénible, sans paraître les -remarquer. Elle espaça ses visites. - -C'était encore trop souvent pour Sylvie. Elle n'était certes pas -revenue à son état normal. Une jalousie maladive la travaillait. Une -fois qu'Annette innocemment jouait avec Odette, sans tenir compte d'un -sec avertissement, que Sylvie lui avait intimé de cesser, Sylvie se -leva irritée et lui arracha des bras la fillette. Et elle dit: - ---Va-t'en! - -Il y avait dans ses yeux une telle animosité qu'Annette, saisie, lui -dit: - ---Enfin, qu'est-ce que je t'ai fait? Ne me regarde pas ainsi! je ne peux -pas le supporter. Tu veux que je m'en aille? Tu veux que je ne revienne -plus? - ---Tu as fini par comprendre, dit Sylvie, méchamment. - -Annette pâlit. Elle cria: - ---Sylvie! - -Avec une rage froide, Sylvie continua: - ---Tu vis à mes dépens. C'est bien. C'est bien, mais c'est assez. Mon -mari et ma fille sont à moi. Bas les mains! - -Annette, les lèvres blanches, répétait: - ---Sylvie!... Sylvie!... d'un accent angoissé. - -Puis soudain, elle aussi, un emportement la prit. Elle cria: - ---Malheureuse! Tu ne me reverras jamais! - -Elle courut à la porte, et partit. - - -Honteuse de sa violence, Sylvie affectait de ricaner: - ---On la reverra, ce soir. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -Annette sortit de l'appartement de Sylvie, avec la volonté de n'y plus -jamais rentrer. Elle pleurait. Elle brûlait de honte et de colère. Ces -deux natures passionnées ne pouvaient cesser de s'aimer, sans approcher -de la haine. - -Impossible pour Annette de rester sous le même toit! Si elle en eût eu -les moyens, elle eût déménagé le lendemain. Heureusement pour elle, -il fallait se plier aux nécessités pratiques: donner congé, chercher -un nouvel appartement. Dans sa première fureur, elle eût plutôt mis -ses meubles au dépôt et campé à l'hôtel. Mais ce n'était pas le -moment de gaspiller son argent. Elle en avait fort peu mis de côté; ce -qu'elle gagnait était à mesure dépensé; même sans recourir à -l'aide de sa sœur, le sentiment d'y pouvoir faire appel, en cas de -besoin, lui donnait une sécurité qui la dispensait des soucis trop -criants d'avenir. Lorsqu'elle voulut établir maintenant le compte de ce -qu'il lui faudrait pour vivre, elle dut, à sa mortification, -reconnaître que, livrée à ses seules ressources, son travail actuel -n'eût pas suffi à son entretien. Les dépenses étaient allégées par -le voisinage des deux sœurs et la communauté d'une partie des repas. -Les habillements du petit étaient des cadeaux de Sylvie; et pour les -robes d'Annette, elle ne faisait payer que le prix de l'étoffe. Sans -parler des objets empruntés, de tout ce qui étant à l'une pouvait -servir aux deux, des menus présents, des promenades du dimanche, de ce -modeste superflu qui éclaire l'uniformité quotidienne. Et puis, le -crédit dont sa sœur jouissait dans le quartier faisait bénéficier -Annette d'une certaine latitude de payement. À présent, il fallait -calculer toutes les dépenses payées comptant. Les débuts seraient -rudes. Déménagement, arrhes, frais d'installation. Et la grosse -question: la surveillance de l'enfant. Question contradictoire: car il -faut gagner pour l'enfant; pour gagner, il faut sortir de chez soi; et -qui veillera sur l'enfant? Annette se rendait compte qu'elle ne serait -jamais venue à bout de telles difficultés, si elles s'étaient posées -plus tôt, quand Marc était tout petit. Comment faisaient les autres -femmes? Annette plaignait les malheureuses, et elle était humiliée. - -Mettre l'enfant en pension? Il était maintenant d'âge à aller au -lycée. Mais elle se refusait à l'enfermer dans ces ménageries. Ce -qu'elle avait entendu dire des collèges anciens--(les choses se sont un -peu améliorées, depuis)--ce que son instinct flairait de cette -promiscuité physique et morale, lui faisait regarder comme un crime d'y -jeter son enfant. Elle voulait croire que le petit en eut souffert... -Qui sait? Peut-être qu'il en eût été bien aise, pour lui échapper, -à elle! Mais quelle mère peut imaginer qu'elle pèse à son enfant?... -Elle ne consentit même pas à le mettre en demi-pension. Elle se -donnait pour raison la santé délicate de Marc: il avait besoin d'une -nourriture spéciale; elle devait surveiller ses repas. Mais pour être -de retour à l'heure des repas, quand ses leçons l'obligeaient -quelquefois à courir à l'autre bout de Paris, c'étaient de grosses -fatigues. Aller, venir, toujours en mouvement. Et les leçons ne -suffisaient pas. Il se présentait toujours quelque dépense urgente, -sur quoi l'on ne comptait pas. Le petit grandissait beaucoup; et Annette -regrettait qu'il ne fût pas comme les petits haricots, qui ne -s'allongent jamais plus vite que leur pelure. Il fallait le vêtir. -Annette ne pouvait non plus se permettre de négliger sa toilette: à -défaut de sa fierté, son métier l'eût obligée. Elle devait donc -trouver des ressources nouvelles. De la copie en chambre, un travail -d'étrangère ou une traduction à revoir: (tâche ingrate, peu payée); -quelque secrétariat d'œuvre, un ou deux matins par semaine: (mal -rétribué aussi); mais le tout, mis ensemble, devenait suffisant. -Gagner par tous les moyens! Annette cumulait. Elle se fit détester des -concurrentes affamées, auxquelles elle se heurta de nouveau, dans sa -chasse au pain. Mais cette fois, tant pis! Plus de sentimentalité! Il -lui fallait passer. On ne se retournait pas pour ramasser ceux qui -étaient tombés. Elle avait bien parfois la vision au passage de -quelque figure crispée, qui la dévisageait avec des yeux hostiles, -quelque rivale évincée, à qui elle eût volontiers porté aide, en -d'autres jours. Tant pis! On n'a pas le temps. Il s'agissait d'arriver -la première. Elle savait maintenant où trouver le travail, et par le -plus court chemin. Ses diplômes, sa licence, lui assuraient une -supériorité. Et elle n'ignorait pas qu'elle en avait une autre: sa -cote personnelle, ses yeux, sa voix, sa mise, l'art de dompter les -clients. Entre elle et d'autres postulantes, on hésitait rarement. Les -sacrifiées ne le lui pardonnaient point. - -Sa vie nouvelle s'ordonnait sur un plan d'une saine rigueur. Pas un vide -pour les pensées inutiles. Au jour le jour. Chaque jour était plein -comme une noix, plein et dur. Après le tremblement des premières -semaines, où elle ne savait pas si elle arriverait à vivre et faire -vivre son fils, elle s'habitua, se rassura, elle finit même par -éprouver un plaisir de la difficulté vaincue. Sans doute, aux rares -instants où la nécessité d'agir ne tenait plus son esprit tendu, -quand, le soir, elle posait sa tête sur l'oreiller, elle avait des -minutes, avant de s'endormir, où se pressaient les calculs, les -préoccupations de budget... Si elle tombait en route?... Malade?... Je -ne veux pas!... Paix, il faut dormir... Heureusement, elle était lasse; -le sommeil ne se faisait pas attendre. Et quand revenait le jour, il n'y -avait plus de place pour les «_si_» et les appréhensions. Plus da -place pour ce qui énerve, alanguit, dissout l'âme. La gêne et le -travail mettaient chaque chose à son rang. Ce qui est nécessaire. Et -ce qui est de luxe... - -Ce qui est nécessaire: le pain quotidien. Ce qui est de luxe: les -problèmes du cœur... L'eût-elle imaginé! Ils lui paraissaient, -maintenant, secondaires... Bon pour ceux qui ont trop de temps! Elle -n'en avait ni trop, ni trop peu. Juste assez. Une pensée par action, et -pas une de plus. Alors, en pleine force, elle se sentait comme une -barque bien calée, qui est lancée sur les flots. - -Elle était dans sa trente-troisième année; et rien n'avait encore -usé ses énergies. Elle s'apercevait que, non seulement elle n'avait -pas besoin de tutelle, mais qu'elle était plus forte, sans appui. La -dureté de vivre la revigorait. Et le premier bienfait fut de la -débarrasser de l'obsession de Julien, de la nostalgie de l'amour, qui, -sourde ou violente, empoisonnait toutes ses années passées. Elle -découvrait combien elle avait été affadie de rêves sentimentaux, de -douceur, de tendresse, de sensualité hypocrite: et d'y penser seulement -lui répugnait. Avoir affaire aux rudesses de la vie, subir son contact -blessant, devoir être dure soi-même,--c'est bon, c'est vivifiant. -Toute une partie d'elle-même, la meilleure peut-être, à coup sûr la -plus saine, renaissait. - -Elle ne rêvait plus. Elle ne se tourmentait plus. Même plus de la -santé de son enfant. Quand il était souffrant, elle faisait ce qu'il y -avait à faire. Elle n'y pensait pas, avant. Elle n'y pensait plus, -indéfiniment, après. Elle était prête à tout, elle avait confiance. -Et c'était la meilleure médecine. En ces premières années de labeur -acharné, elle ne fut pas malade, un jour; et le petit ne lui causa -aucune vraie inquiétude. - -Sa vie intellectuelle n'était pas moins réduite que sa vie -sentimentale. Elle n'avait presque plus le temps de lire. Elle aurait -dû en souffrir... Point! l'esprit y suppléait par ses propres -ressources. Il avait assez à faire de classer ses nouvelles -découvertes. Car, en ces premiers mois, elle découvrit beaucoup; elle -découvrit tout.--Pourtant, qu'y avait-il de changé? Le travail, elle -le connaissait: (elle croyait le connaître). Et cette ville, ces gens -étaient les mêmes, aujourd'hui qu'hier... - - -Mais du jour au lendemain, tout fut changé. De l'heure où elle -commença de chercher son pain, ce fut la vraie découverte. L'amour ne -l'avait pas été. Même pas la maternité. Elle les portait en elle. Et -sa vie n'en avait exprimé qu'une faible partie. Mais à peine eut-elle -passé dans le camp de la pauvreté, elle découvrit le monde. - -Le monde est autre, selon qu'on le regarde d'en haut ou d'en bas. -Annette était maintenant dans la rue, entre les rangées de maisons qui -s'allongent: on voit l'asphalte, la boue, la menace des autos et le flot -des passants. On voit le ciel là-haut--(rarement lumineux)--là-haut, -quand on a le temps! L'entre-deux disparaît: tout ce qui faisait -l'objet de la vie d'avant, la société, les entretiens, les théâtres, -les livres, le luxe du plaisir et de l'intelligence. On sait bien qu'il -est là, on l'aimerait peut-être; mais autre chose à penser!... -Regarder à ses pieds, devant soi, se garer, aller vite... Tous ces -gens, comme ils courent!... D'en haut, on ne voyait que la flânerie de -la rivière; elle paraît calme, et l'on n'aperçoit pas la violence du -courant. La course, la course au pain... - -Mille fois, Annette avait pensé à l'état où elle se trouvait -aujourd'hui, au monde du travail et de la gêne. Mais ce qu'elle pensait -alors ne ressemblait en rien à ce qu'elle pensait maintenant qu'elle en -faisait partie... - -Hier, elle croyait à l'axiome démocratique des Droits de l'humanité; et -l'injustice lui semblait que la masse en pût être frustrée.--Aujourd'hui, -l'injustice,--(s'il était encore question de juste et d'injuste)--c'était -qu'il y eût des droits pour des privilégiés. Il n'y a pas de -Droits. L'homme n'a droit à rien. Rien ne lui appartient. Il -faut qu'il conquière chaque chose, à nouveau, chaque jour. C'est -la Loi: «_Tu gagneras ion pain, à la sueur de ton front._» Les -Droits sont une fourbe invention du combattant fourbu, pour -sanctionner le butin de sa victoire passée. Les Droits ne sont que -la force d'hier, qui thésaurise.--Mais le droit vivant, l'unique, c'est -le travail. La conquête de chaque jour... Quelle vision soudaine du -champ de bataille humain! Elle n'effrayait point Annette. La vaillante -admettait ce combat, comme une nécessité; et elle la trouvait juste, -parce qu'elle était «en forme», jeune et robuste. Si elle vainquait, -tant mieux! Si elle était vaincue, tant pis! (Elle ne serait pas -vaincue...) Elle n'avait pas renoncé à la pitié. Mais elle avait -renoncé à la faiblesse. Le premier des devoirs: «Ne sois pas -pusillanime!» - -À la lumière nouvelle de cette loi du travail, tout s'éclairait pour -elle. Les anciennes croyances étaient mises à l'épreuve. Et une -nouvelle morale, sur les ruines de l'ancienne, s'élevait cimentée sur -cette base héroïque. Morale de la franchise, morale de la force, non -du pharisaïsme et de la débilité... Et, posant sous ce jour les -doutes qui la travaillaient, celui surtout qui lui tenait au plus -profond du cœur:--«Ai-je eu le droit à mon enfant?»--elle se -répondit: - ---Oui, si je puis le faire vivre, si je sais en faire un homme. Si je le -puis, c'est bien. Si je ne puis pas, c'est mal. C'est la seule morale, -toute autre est hypocrite... - -Cet arrêt inflexible redoubla sa vigueur et sa joie à lutter... - -Elle méditait ainsi, le jour, tandis que dans Paris elle marchait, -allant d'une tâche à l'autre. La marche excitait sa pensée. -Maintenant que l'action quotidienne était méthodiquement réglée, le -rêve reprenait ses droits. Mais le rêve éveillé, clair, précis, le -rêve sans brouillard. Plus le temps lui était mesuré, plus il -profitait des moindres interstices; comme un lierre, il montait, -tapissant les murailles des jours. Annette confrontait à ses -conceptions élargies de la vraie morale humaine les expériences de sa -journée. Travail et pauvreté lui dessillaient les yeux. Elle perçait -d'un regard neuf le mensonge de la vie moderne, qu'elle n'avait pas -remarqué lorsqu'elle y était engluée. La monstrueuse inutilité de -cette vie--des neuf dixièmes de cette vie--particulièrement pour les -femmes... Manger, dormir, procréer... Oui, c'est le dixième utile. -Mais le reste?... Cette «civilisation?» Ce qu'on appelle: -«penser»?... L'homme--(_vulgus umbrarum_)--est-il vraiment fait pour -penser? Il veut se le persuader, il s'en est suggéré l'attitude, et il -s'y croit tenu, comme à des gestes consacrés. Mais il ne pense point. -Il ne pense point devant son journal, ni devant son bureau, devant la -roue qui tourne des actes quotidiens. La roue tourne avec lui, tourne à -vide. Pensent-elles, ces jeunes filles, qu'Annette est chargée -d'instruire? Qu'entendent-elles des mots qu'elles écoutent, lisent, -disent? À quoi se réduit leur vie? Quelques instincts énormes et -mornes, qui couvent dans la torpeur, sous des amas de fanfreluches. -Désir et jouir... La pensée est aussi une de leurs fanfreluches. Qui -trompe-t-on?--Soi... La robe de cette civilisation, son luxe, son art, -son mouvement et son bruit,--(ce bruit! un de ses masques, pour se faire -croire qu'elle court à un but! Quel but? Elle court, pour -s'étourdir...)--qu'y a-t-il là-dessous? Le vide. Ils s'en font gloire. -Ils se font gloire de leurs oripeaux, de leurs mots, de leurs grelots. -Comme ils sont rares, les hommes où se manifeste l'éclair de la -Nécessité!... Mais la Bête millénaire ne comprend rien à la voix de -ses dieux et de ses sages: ce n'est pour elle qu'un grelot de plus. Elle -ne sort pas du cercle du désir et de l'ennui... Oh! que la société -humaine, que l'Homme est une construction factice! Elle tient par -l'habitude. Elle croulera, d'un coup... - -De tragiques pensées. Elles n'assombrissaient pas l'ardente Annette. -C'est le souffle intérieur qui fait joie ou tristesse, ce ne sont pas -les idées. Sous un ciel non troublé, une âme anémique périt de -mélancolie. Une âme vigoureuse, exposée aux rafales, s'enveloppe -allègrement des ombres comme du soleil. Elle sait bien qu'ils -alternent.--Annette rentrait parfois accablée de fatigue, et l'avenir -sans lumière. Elle se couchait, dormait; au milieu de la nuit, une -bouffonnerie de rêve l'éveillait en riant. Ou bien, le soir, elle -veillait, le front penché sur l'ouvrage; les doigts allaient leur -chemin; le cerveau allait le sien, et brusquement sur la route cueillait -une pensée burlesque: la voilà égayée! Elle doit faire attention à -ne pas rire trop haut, pour ne pas éveiller Marc. Elle dit: «Je suis -idiote!» en s'essuyant les yeux. Mais elle est allégée. Ces détentes -puériles, ces soudaines réactions: héritage salutaire, qui lui vient -de sa race. Quand le cœur est plein de nuages, la bise de la joie se -lève. Et les chasse. - -Non, il n'était pas besoin de distractions, de livres! Annette avait -assez à lire en elle. Et le plus passionnant des livres: son fils. - - - - -Il était près de sa septième année. Il avait subi le changement de -milieu, bien plus aisément qu'on n'eût imaginé. Désagréable ou non, -c'était un changement. Lui-même alors muait, comme un petit -serpent.... Ingrate enfance! Toutes les gâteries de Sylvie et toutes -ses cajoleries--(elle était si certaine de son pouvoir sur lui!)--il -s'en passa parfaitement. Après quarante-huit heures, il n'y pensait -même plus. - -Ce n'est jamais ce qu'on croit qui plaît ou déplaît à l'enfant. Marc -apprécia d'abord, dans sa vie nouvelle, le lycée, où sa mère -l'envoyait en le plaignant,--et les heures de solitude, où personne ne -pouvait s'occuper de lui. - -Annette s'était installée dans un petit cinquième, sur la populeuse -rue Monge. Escalier raide, logement exigu, bruit au dehors; mais de -l'espace par-dessus les toits: ce lui était nécessaire; le bruit ne la -gênait pas: elle était Parisienne, habituée au mouvement, elle en -avait presque besoin; et elle rêvait d'autant mieux, en plein tohubohu. -Peut-être sa nature s'était-elle aussi transformée, avec la -maturité; la plénitude de vie physique et le travail régulier lui -avaient donné un aplomb, une solidité nerveuse, qu'elle n'avait pas -toujours connus et qui ne dureraient pas toujours. - -Le logement se composait, sur la rue, de la chambre d'Annette, qui -servait de salon (le lit formait divan), de la petite chambre de Marc, -et d'un étroit réduit, en retrait d'angle, avançant entre deux rues. -De l'autre côté du couloir, obscur en plein midi, la salle à manger -sur la cour, et une cuisine où le fourneau et l'évier prenaient -presque toute la place. - -Entre la chambre de la mère et celle de l'enfant, la porte restait -ouverte; et Marc était trop petit pour protester. Il se trouvait à cet -âge indécis qui flotte entre la première enfance asexuée et le -premier éveil incertain du petit homme. Il n'était plus dans l'une, et -pas encore dans l'autre. Il lui arrivait encore de courir de son lit -dans celui de sa mère, le matin du dimanche; et il se laissait, aux -grands jours, faire la toilette par elle, des pieds à la tête. À -d'autres jours, il avait des effarouchements pudibonds. Aussi, des -curiosités. Et surtout, des accès de cachotterie, qui ne voulait pas -être troublée. Il fermait sournoisement sa porte. Annette la rouvrait. -Il ne pouvait faire un mouvement, sans qu'elle l'entendît. C'était -assommant! Mais il pouvait aussi ne faire aucun mouvement. Alors, elle -l'oubliait, pendant un peu de temps. Pas longtemps!... - -Heureusement, Annette n'était pas toujours là. Elle devait sortir. -Marc allait à son lycée, qui n'était pas éloigné. Annette l'y conduisait, -le matin, et, quand elle était libre,--(rarement)--l'après-midi. Mais -elle ne pouvait l'y reprendre, pour le ramener au logis: car c'était -l'heure de ses leçons. Il devait rentrer seul, et elle s'inquiétait. -Elle avait tâché de s'entendre avec une famille voisine, pour que -la domestique, en ramenant l'autre enfant, prît Marc. Mais cela ne -faisait pas l'affaire de Marc; et il filait, avant. Alors, fier -et craintif, il revenait seul, et seul il s'enfermait dans l'appartement. -Jusqu'au retour de sa mère, il avait de bons moments! Annette -le grondait de son indépendance. Mais elle n'était pas trop -fâchée--(elle ne s'avouait pas ce mauvais sentiment)--qu'il se -passât de camarade. Elle se méfiait des camarades. Elle ne voulait -pas qu'on pût lui gâter son fils... _Son_ fils! Elle est donc -bien sûre qu'il est à elle? Certes, elle fait effort pour comprimer -son amour égoïste. Ce n'est plus, comme au temps où il était -tout petit, le besoin aveugle et glouton d'absorber le petit -être dans sa passion. Elle voit en lui maintenant une personnalité. -Mais cette personnalité, elle se persuade qu'elle en a la clef, -qu'elle sait mieux que lui ses lois et son bonheur; elle veut -la sculpter à l'image de son Dieu caché. Comme la plupart des mères, -se jugeant incapable de créer par elle seule ce qu'elle veut, elle -rêve de le créer par celui qu'elle a fait de son sang: (le rêve -éternel, éternellement déçu, de Wotan!.) - -Mais pour le façonner, il faudrait le saisir. Ne pas le laisser -échapper!... Elle fait tout pour l'envelopper. Trop. Chaque jour, il -échappe davantage. Elle a l'impression décourageante qu'elle le -connaît moins, chaque jour. Elle connaît bien une chose: son corps, sa -santé physique, ses maladies, les moindres symptômes; elle a une -intuition qui ne la trompe pas. Elle le tient devant elle, le lavant, le -palpant, le soignant,... ce cher corps fragile de petit androgyne... On -le dirait transparent... Mais qu'est-ce qu'il y a dedans? Elle le mange -des yeux, des mains, il lui est tout livré... - ---Dieu! que je t'aime, petit monstre! Et toi, est-ce que tu m'aimes? - -Il répond poliment: - ---Oui, maman. - -Mais qu'est-ce qu'il pense, au fond? - - -Marc n'avait, à sept ans, presque aucun trait de famille. Annette avait -beau l'explorer, quêter une ressemblance, tâcher de se l'inventer... -Non, il ne lui ressemblait pas, ni la forme du front, ni des yeux, ni -des lèvres, cette sorte de gonflure caractéristique des Rivière, et -spécialement d'Annette,--comme si la volonté, l'ardeur intérieure, -faisaient lever la pâte.--Tout au plus, la couleur de l'iris, mais -perdue dans un monde étranger... Quel monde? Celui du père? Les -Brissot? Non plus! Du moins, pas encore. Annette, jalousement, disait: - ---Jamais! - -Pourtant, lui eût-il tant déplu de retrouver dans les traits de son -fils quelque trace de Roger? N'en aurait-elle pas éprouvé une -jouissance obscure? Elle avait maintenant pour le souvenir de celui à -qui elle s'était donnée un mélange de rancune et d'attrait -inconfessés,--attrait qui s'adressait moins au vrai Roger qu'à celui -qu'elle avait rêvé,--et en somme c'était à ce rêve qu'elle s'était -donnée. Si elle l'eût revu dans l'image de son fils, elle en eût -ressenti une étrange victoire, le sentiment de lui avoir arraché cette -forme qu'elle avait aimée, pour la peupler de son âme à elle. Oui, -les traits de Roger, elle les eût accordés à Marc, pourvu que -l'esprit lui ressemblât, à elle. - -Mais il ne ressemblait ni à lui, ni à elle. La physionomie de -Roger, qui manquait de l'accent original des Rivière, avait -une beauté de lignes, simples, régulières: c'était un livre facile à -déchiffrer.--Mais ce visage d'enfant, le sens de cette figure... -Comment dire? Il fuyait... - -De jolis traits fins, mais pas proportionnés, front étroit, menton -efféminé, les yeux un peu bridés, le nez... (À qui ressemblait-il, -ce nez effilé aux arêtes minces, et long?)... et cette bouche grande -et maigre aux lèvres pâles, qui couraient un peu de travers?... Même -quand il était immobile, sol mouvant; l'air incertain, changeant... -Sans doute, il cherchait sa forme; il oscillait encore; mais dans quelle -direction allait-il se décider? Ou sa décision serait-elle de n'en -avoir point? - -Il était, depuis sa grave maladie, un enfant qu'au premier regard on -eût dit nerveux et impressionnable, (qui, peut-être, l'était), mais -qui, lorsqu'on l'observait, déconcertait par ses manières tranquilles, -son air indifférent, son expression fermée. Pas désagréable, pas -maussade, ne disant pas non... - ---Oui, maman... - -Mais on s'apercevait ensuite qu'il ne tenait aucun compte de ce qu'on -avait dit: il n'avait pas écouté... Il n'avait pas écouté? Difficile -à savoir!... Et il la regardait, pour voir ce qui allait se passer. Et -elle le regardait... Ce petit sphinx!... D'autant plus sphinx qu'il ne -savait pas qu'il l'était. Il ne se connaissait pas plus qu'Annette ne -le connaissait. C'était le cadet de ses soucis! À sept ans, on ne -cherche plus et pas encore à se connaître, soi. Mais, en revanche, il -cherchait à la connaître, elle, sa maîtresse et servante. Et il avait -du temps pour cela, puisqu'elle l'enfermait avec elle, pendant des -jours. Ils s'observaient mutuellement. Mais elle n'était pas de force! - -Annette se trompait, en pensant qu'il ne ressemblait à personne de sa -connaissance. Il avait dans l'esprit des analogies étonnantes avec le -grand-père Rivière. Mais Annette, quoi qu'elle crût, avait fort mal -connu son père. Il l'avait trop séduite pour qu'elle eût jamais vu le -vrai Raoul Rivière. À peine quelques soupçons, surtout depuis la -lecture de la fameuse correspondance. Elle n'avait pas voulu s'y -arrêter. Elle préférait garder--même en les replâtrant--ses -souvenirs pieux et tendres, un moment ébranlés. Et puis, elle n'avait -connu que le Raoul dernière manière. Mais si le vieux Rivière avait -pu revenir pour inspecter, comme il savait faire, le petit bâtard, il -eût dit: - ---Je recommence. - -Il ne recommençait pas. Rien ne recommence jamais. Il revenait, en -détail... - -Jeux malicieux du sang! Par-dessus la tête d'Annette, ils se donnaient -la main, les deux compères. Et l'un des caractères les plus frappants -que la franche Annette avait transmis du grand-père au petit-fils, -était une aptitude remarquable à dissimuler! Non par besoin de -mensonge. Un Raoul Rivière avait assez de mépris bonhomme pour ses -contemporains et se sentait assez fort, pour qu'il n'eût jamais craint, -s'il lui avait plu, de se montrer tout nu. (Il lui avait plu souvent, et -l'on citait de lui des mots féroces, qui emportaient le morceau).... -Mais non! C'était plaisir gratuit, humour burlesque, une vocation de -théâtre, le goût malicieux de se grimer moralement, afin de mystifier -les gens. Le petit en avait hérité, certes innocemment. Son âme -inconsistante encore et très hétérogène, nullement bouffonne au -fond, s'était glissée en naissant dans ce sac à malices; et elle -usait des organes que Nature lui avait faits. De même que si elle fût -entrée dans le corps d'une bête à poil ou à plumes, elle eût -essayé son bec, ses griffes ou ses ailes,--habillée d'un pan de la -défroque du vieux Rivière, elle retrouvait d'instinct les ruses du -grand-père. - -Il se tenait sur ses gardes devant les grandes personnes, et il savait -lire en elles ce qui le concernait: son génie d'attention était -aiguillé de ce côté. Alors, quand il voyait ce qu'ils s'imaginaient -qu'il était, il l'était. À moins qu'il ne lui prît fantaisie de les -contrarier, parce qu'ils l'agaçaient, ou bien pour s'amuser. - -Une de ses occupations était de démonter le mécanisme de ces jouets -vivants, de chercher leurs ressorts cachés, leurs points faibles, de -les tâter, d'en jouer, de les faire «marcher». Ce n'est pas très -difficile: ils sont assez grossiers, et ils ne se méfient pas.--En -premier lieu, sa mère. - -Elle l'intriguait. Il y avait de l'énigme en elle. Il avait entendu des -allusions à son sujet, dans l'atelier de Sylvie, alors qu'il était -assis aux pieds des ouvrières, sans qu'on pensât à lui. Il n'y -comprenait pas grand'-chose. Mais cela ajoutait au mystère; et il -interprétait. Deviner, inventer... Dans ce corps de furet aux aguets, -immobile, les yeux brillants, l'esprit toujours en mouvement. - -Maintenant qu'enfermé avec elle, souvent pendant des jours; à cause de -sa mauvaise santé, de ses rhumes d'hiver, et de l'avide affection de sa -mère, elle était sa principale ressource, il l'épiait curieusement, -chantonnant, bricolant, poursuivant ses autres occupations--car l'esprit -de l'enfant est, comme ses guibolles, agile et bondissant, il a beau -vous tourner le dos, il vous regarde avec des yeux derrière la tête, -et ses oreilles de chat comme des girouettes girent aux sons de voix. Si -cette attention à feux tournants chasse trois ou quatre lièvres à la -fois, il ne perd jamais la piste, il s'amuse, il sait bien que demain il -recommencera... Le lièvre se laissait prendre. Expansive, emportée, -prodigue dans ses sentiments, Annette ne lésinait point: elle se -dépensait sans compter. - -Tantôt elle lui parlait, comme è un tout petit:--et elle le blessait, -il la trouvait ridicule. Tantôt elle lui parlait, comme à un camarade -de pensée, trop âgé:--et elle l'ennuyait, il la trouvait rasante. -Tantôt elle se laissait aller à penser tout haut, monologuer devant -lui, comme s'il ne pouvait comprendre:--et il la jugeait baroque, il -l'observait sévèrement, moqueusement. Il ne la comprenait pas; mais ne -pas comprendre n'a jamais dispensé de juger. - -Il avait adopté une attitude factice, qui lui était commode, car elle -pouvait s'appliquer à tous les cas: la politesse impertinente et -distraite d'un enfant bien élevé, qui fait semblant d'écouter, parce -qu'il y est obligé, mais que cela n'intéresse nullement: il a ses -affaires, et quand vous lui parlez, attend que vous ayez fini.--À -d'autres moments, il s'amusait à jouer le caressant, pour lui faire -plaisir. Il savait que sa mère ne manquerait pas d'exploser de bonheur. -La bonne femme y allait de tout son cœur. Quand elle tombait dans ses -panneaux, il avait pour elle un peu de mépris affectueux. Quand elle -agissait d'une façon qu'il n'avait pas prévue, il était irrité, mais -il l'estimait davantage. - -Il n'était pas capable de tenir un rôle longtemps. Un enfant est trop -souple et toujours sautillant. Une minute après qu'il avait fait le -joli cœur et qu'il la ravissait par ses effusions, il ne se gênait pas -pour trahir crûment son indifférence. Annette était déconcertée. - -Il arrivait qu'elle n'y tînt plus de déception, d'agacement, surtout -aux rares moments où un vague soupçon l'avertissait que Marc -s'obstinait dans un rôle. Alors, avec sa violence,--(nous en demandons -pardon aux pédagogues modernes)--elle le claquait nerveusement... -Vraiment, elle allait contre tous les bons principes et la dignité de -l'enfant! Aux yeux d'une Anglo-Saxonne, la pauvre Annette se déshonore -à jamais. Mais entre vieux Français, nous n'en sommes plus à un de -ces déshonneurs près... «_Qui bene amat..._» L'adage fleurit -toujours dans les familles bourgeoises, qui ont conservé quelque -teinture du latin. Nous avons tous été «_bien aimés_». Et nous -jugions, au fond, comme le fils d'Annette, que les trois quarts du temps -nous ne l'avions pas volé. Mais si, comme lui, nous n'en aimions pas -moins celle qui nous claquait, les claques lui faisaient perdre, c'est -vrai, un peu de son prestige. Avouons-le, c'était peut-être pour cela -que nous--Marc et nous--les provoquions!... - -Il avait beau jeu, après, pour faire la victime brutalisée. Et Annette -se reprochait son abus de force. Elle se sentait fautive. Il lui fallait -chercher à rentrer en grâce. Il l'attendait venir... - -Triomphe de la faiblesse! C'est une arme que les femmes sont expertes à -manier. Mais la plus femme des deux était ici l'enfant. Cette jeune -chair, encore toute baignée du lait maternel, est plus qu'à demi -féminine. Et elle a de la fille les ruses et les roueries. Annette -était désarmée. Auprès du petit fripon, elle était le sexe fort. Le -stupide sexe fort, qui est honteux de sa force et cherche à se la faire -pardonner. La partie n'était pas égale. Le petit la bernait. - - - - -Il n'était pourtant pas un rusé comédien, qui s'amuse. Il avait plus -d'une nature, ainsi que le grand-père. Bien peu avaient pu voir celle -qui se cachait sous le masque moqueur du vieux Rivière. Le drame que -recouvrent parfois le cynisme bouffon et l'appétit jouisseur de -certains conquérants. Raoul avait eu ses sombres abîmes, qu'il ne -montrait pas. Il y en a plus souvent qu'on ne croit sous le rire -gaulois. On les garde pour soi. Annette, qui avait les siens, n'en avait -jamais livré le secret à son père; et elle n'avait pas plus connu -ceux de son père qu'elle ne connaîtrait ceux de son fils. Chacun -restait muré dans sa vie intérieure. Une étrange pudeur. On rougirait -moins d'étaler ses vices et ses appétits--(Raoul en faisait -parade)--que le tragique de l'âme. - -Marc en avait sa part. Un enfant qui vit seul, sans frère et sans -compagnon, a du temps pour errer dans ces caves de la vie. Elles -étaient bien profondes et bien vastes, les caves des Rivière. La mère -et l'enfant auraient pu s'y rencontrer. Mais ils ne se voyaient pas; ils -passèrent l'un près de l'autre, plus d'une fois, en se croyant très -loin. Tous deux, les yeux bandés, Annette par le démon de passion qui -toujours la tenait, l'enfant par l'égoïsme naturel à son âge: tous -deux dans les ténèbres. Mais Marc n'était encore qu'à l'entrée du -caveau et il ne cherchait pas l'issue, en se heurtant aux murs, comme -Annette; il demeurait blotti sur une des premières marches, et il -rêvait l'avenir. Incapable de se l'expliquer, il se fabriquait la vie. - -Il n'avait pas eu loin à aller pour trouver le redoutable mur, devant -lequel le moi épouvanté se cabre. La mort. Le mur se dressait de tous -les côtés. La maladie le côtoyait, comme un chemin de ceinture. On -eût cherché vainement un passage au travers. Le mur était massif et -n'avait pas une brèche. Personne n'avait eu besoin de dire à Marc que -le mur était là. Tout de suite, dans l'ombre, il avait renâclé, -comme un cheval, le crin hérissé. Il n'en parlait à personne. -Personne ne lui en parlait. Tout le monde était d'accord. - -Annette, comme les jeunes femmes d'aujourd'hui, était une mauvaise -pédagogue, qui, lorsqu'elle était fille, avait beaucoup entendu parler -de pédagogie, en parlait volontiers, avec componction, attachait à la -façon d'élever les enfants beaucoup plus d'importance que les mères -d'autrefois qui y allaient à l'aveuglette;--mais, l'enfant venu, elle -se trouvait démunie devant les mille et une surprises de la vie, -incapable de prendre parti, faisant des théories qu'elle n'appliquait -pas, ou qu'elle abandonnait dès les premiers essais;--et finalement, -elle laissait tout aller, s'en remettant à l'instinct. - -Le problème religieux était de ceux qui l'avaient préoccupée, sans -qu'elle fût arrivée à une solution pratique pour l'enfant. Ses amies -de jeunesse, dans la bourgeoisie riche et républicaine, étaient, pour -la plupart, élevées avec religion par leur mère, sans religion par -leur père; et elles ne sentaient même pas le heurt des deux -conceptions:--(les deux s'accordent dans le monde, comme bien d'autres -contradictoires, car aucun sentiment n'y a la troisième -dimension).--Elle-même était allée à l'église, comme au lycée; -elle avait pris sa première communion, comme son bachot, -consciencieusement, sans émotion. Les cérémonies où elle assistait -dans sa riche paroisse lui semblaient d'ordre mondain. Elle s'était -dégagée d'elles, en se dégageant du monde. - -La société moderne--(et l'Église en est un des piliers)--a si bien -réussi à dénaturer en les affadissant les grandes forces humaines -qu'Annette, qui portait en elle plus de richesse de foi qu'il n'y en a -en un cent de dévotes, croyait qu'elle n'était pas religieuse: car -elle confondait la religion avec le moulin à prières et ces -cérémonies d'un exotisme désuet, luxe d'âme pour les riches, leurre -des yeux et du cœur consolant pour les pauvres, qui assure les -fondations de leur misère et de la société. - -Depuis qu'elle avait cessé les pratiques religieuses, elle n'en avait -jamais senti le besoin. Elle ne s'apercevait pas que lorsqu'elle avait -ses fougueux élans de conscience, ses monologues passionnés, elle se -disait la messe. - -Elle ne songea pas à donner à son fils ce dont elle se passait. -Peut-être même la question ne se fût pas posée pour elle, -si--(paradoxe!)--Sylvie ne l'eût posée. Sylvie, qui n'avait pas plus -de religion qu'un moineau de Paris, ne se serait pas crue mariée, sans -le concours de l'Église. Et elle trouvait indécent qu'Annette ne fît -pas baptiser son fils. Annette n'y pensait pas. Elle le fît pourtant, -afin que Sylvie fût marraine. Puis, elle n'y pensa plus; et les choses -en restèrent là, jusqu'à l'arrivée de Julien. Que Julien eût la foi -pratiquante ne la donnait pas à Annette, mais la lui rendait digne de -respect et ramena son attention sur le problème qu'elle avait -négligé: que devait-elle faire pour Marc? L'envoyer à l'église? lui -apprendre une religion à laquelle elle ne croyait pas? Elle le demanda -à Julien, qui fut scandalisé: il affirma avec énergie la nécessité -pour l'enfant d'être instruit des divines vérités. - ---Mais si ce ne sont pas des vérités pour moi? Il faudra donc que je -mente, quand Marc m'interrogera? - ---Non pas mentir, mais laisser croire, si c'est dans son intérêt. - ---Non, il ne peut être dans son intérêt que je le trompe. Et quelle -autorité aurai-je, quand il le découvrira? Ne sera-t-il pas en droit -de me le reprocher? Il ne croira plus en moi. Et que sais-je si cette -foi apprise ne gênera pas plus tard son vrai développement?... - -Ici, Julien s'assombrissait; et Annette se hâtait de changer de sujet. -Comment agir, pourtant? Elle n'allait pas, comme le lui conseillaient -des amis protestants, faire à son fils un cours de toutes les religions -et le laisser choisir quand il aurait seize ans!... Annette éclatait de -rire. Quelle étrange conception de la religion, comme d'une matière -d'examen!... - -En fin de compte, Annette n'avait rien fait. Elle se promenait avec -Marc, entrait dans les églises, s'asseyait dans un coin, admirant avec -lui la forêt jaillissante de ces hauts troncs de pierre, les lueurs de -sous-bois qui filtraient des verrières, goûtant l'envol des voûtes, -la lointaine psalmodie, les nappes blanches de l'orgue. C'était un bain -de rêve et de recueillement... - -Marc ne détestait pas d'être ainsi, la main dans la main de sa mère, -écoutant, chuchotant. C'était doux, c'était chaud, assez -voluptueux... Oui, mais à condition que ça ne durât pas trop -longtemps! Cette somnolence sentimentale l'ennuyait. Il avait besoin de -remuer et de penser des choses précises. Sa petite tête travaillait, -observait, remarquait, cette foule qui prie, sa mère qui ne priait pas. -Et, sans les exprimer, il faisait ses réflexions. Il questionnait -rarement, beaucoup moins que la plupart des enfants: car il avait un -fort amour-propre et craignait de dire des naïvetés. - -Il demanda pourtant: - ---Maman, qu'est-ce que c'est que Dieu? - -Elle répondit: - ---Mon chéri, je ne sais pas. - ---Qu'est-ce que tu sais, alors? - -Elle sourit, et le pressa contre elle: - ---Je sais que je t'aime. - -Oui, cela, c'était banal. Il le savait. Mais ce n'était pas la peine -de venir à l'église, pour cela!... - -Il n'était pas très tendre et il n'avait aucun goût pour le vague de -l'âme, où «ces femmes» se complaisent. Annette, quand elle avait son -petit à côté d'elle, pas trop de préoccupations matérielles, une -heure de relâche gagnée au milieu des tâches qui la talonnaient, -était heureuse; et elle n'avait pas à chercher Dieu bien loin: il -était dans son cœur. Mais Marc eût trouvé que, dans son cœur, il y -avait lui, Marc, et que tout le reste était des bêtises. Il faut être -clair. Qu'est-ce que c'était que Dieu, au juste? L'homme là-bas, -devant l'autel, avec sa jupe de fille et sa carapace dorée? Le suisse -avec sa canne et ses mollets? Ces images peinturlurées,--une par -chapelle,--qui grimaçaient des sourires fondants, comme les dames -embrasseuses, qu'il n'aimait point?... - ---Maman, allons-nous-en! - ---Est-ce que ce n'est pas beau? - ---Oui, c'est assez beau. Rentrons! - -...Qu'est-ce que c'était que Dieu?... Il n'avait plus insisté pour le -demander à sa mère. Quand les grands avouent qu'ils ne savent pas une -chose, c'est qu'elle ne les intéresse pas... Il continua seul son -enquête sommaire. Des prières entendues, «_Notre Père qui êtes aux -cieux_»,--(une localisation qui excitait le scepticisme des plus -éveillés parmi ces gamins modernes, pour qui les cieux étaient en -train de devenir un nouveau champ de sport),--la Bible feuilletée, -comme les autres vieilles histoires, avec une curiosité -ennuyée,--quelques questions posées, quelques réponses happées, -de-ci de-là, d'un air négligent,--«Dieu, quelqu'un d'invisible, qui -avait créé le monde...»--On dit ça!... C'est trop loin. Et pas -clair. Il était comme sa mère: Dieu ne l'intéressait pas. Un roi de -plus ou de moins!... - -Mais ce qui l'intéressait, c'était son existence à lui, et ce qui la -menaçait, et ce qu'il y avait après. De stupides entretiens devant -lui, chez Sylvie, avaient d'assez bonne heure éveillé son attention. -Le plaisir de petit frisson, qu'ont ces filles à parler d'accidents, de -morts subites, de maladies, d'enterrements, et de jacasser de plus -belle!... La mort les excitait. L'instinct animal du petit se -hérissait, à ce nom. Là-dessus, il eût bien voulu interroger sa -mère. Mais Annette, très saine, ne parlait jamais de la mort et ne -s'en préoccupait jamais, à cette époque de sa vie. Elle avait bien -autre chose à faire! Gagner la vie de son petit gars. Quand, du matin -au soir, il faut songer à l'en deçà, l'au-delà paraît un luxe. Il -ne devient l'essentiel que lorsque ceux qu'on aime ont passé de l'autre -côté. Son fils était ici. Au reste, si elle l'eût perdu, ni la vie -ni la mort n'aurait eu de prix pour elle. Elle était trop passionnée -pour se satisfaire d'un monde immatériel, d'un monde sans le corps -aimé! - -Marc la voyait vigoureuse, intrépide, occupée, insoucieuse de ses -craintes; et il aurait eu honte de trahir sa faiblesse. Il lui fallait -donc s'aider seul. Ce n'était pas commode. Mais on peut croire que le -petit ne s'embarrassait pas de problèmes de pensée compliqués! Il -ramenait la question à ses dimensions propres. La mort, c'étaient les -autres qui disparaissaient. Qu'ils disparussent, c'était leur affaire! -Mais moi, est-ce que je puis disparaître? - -Sylvie, une fois, dit devant lui: - ---Hé quoi! nous mourrons tous!... - -Il avait demandé: - ---Et moi? - -Elle rit: - ---Oh! toi, tu as le temps! - ---Combien? - ---Jusqu'à ce que tu sois vieux. - -Mais il savait très bien qu'on enterrait aussi des enfants. Et puis, -même vieux, il serait encore lui. Un jour, Marc mourrait... Il était -terrifié. Est-ce qu'il n'y avait pas un moyen d'échapper? Il devait se -trouver, quelque part, comme un clou dans un mur, une chose où -s'accrocher, une main qu'on saisit... Je ne veux pas disparaître... - -Le besoin de cette main aurait pu, justement, le ramener comme tant -d'autres, à Dieu, la main tendue, que l'angoisse des hommes projette -dans la nuit. Mais que sa mère ne semblât point chercher cet appui, -suffisait à en écarter sa pensée. Même en critiquant Annette, il -subissait l'influence de son attitude. Qu'en dépit de ce qui -l'attendait, elle pût rester tranquille, ne le rassurait point, mais -l'obligeait à se tenir droit, comme elle. On a beau être un petit -garçon nerveux, chétif, un peu froussard, on n'est pas pour rien le -fils d'Annette. Puisqu'elle, une femme n'a pas peur, je ne dois pas -avoir peur. - -Seulement, il ne lui était pas donné, comme à ces grands, de n'y pas -penser. La pensée vient et va, on ne peut pas l'empêcher, surtout la -nuit, quand on ne dort pas... Eh bien, alors, il fallait y penser et ne -pas avoir peur: «Comment est-on, quand on meurt?»... - -Naturellement, il n'avait aucun moyen de le savoir. On lui avait -épargné tout spectacle funèbre. Quelques images de musée. Raidi dans -son petit lit, il tâtait les parois de son corps... Comment -voir?...--Une parole imprudente lui révéla, tout près, une fenêtre -qui s'ouvrait sur le gouffre qu'il brûlait de regarder. - -Un jour d'été, il musardait à la fenêtre; il attrapait des mouches -et leur arrachait les ailes. Il trouvait amusant de les voir gigoter. Il -ne pensait pas leur faire mal; il leur faisait une farce. C'étaient des -jouets vivants, que ça ne coûtait rien de casser... Sa mère le -surprit dans cette occupation. Avec sa violence qu'elle ne savait pas -réprimer, elle le prit par les épaules et le secoua, en criant qu'il -était un dégoûtant petit lâche... - ---Qu'est-ce que tu dirais, si on te cassait les bras? Tu ne sais donc -pas que ces bêtes souffrent comme toi?... - -Il feignit de rire, mais il était saisi. Il n'y avait pas réfléchi. -Ces bêtes étaient comme lui!... Il ne s'apitoyait pas, il n'en avait -aucune envie. Mais il les regardait maintenant avec d'autres yeux, -inquiets, attentifs, hostiles... Un cheval tombé dans la rue... Un -chien écrasé qui crie... Il épiait... Le besoin de savoir était trop -fort, pour que la pitié s'éveillât... - -À Pâques, le petit étant étiolé d'un hiver sans froid et sans -soleil, gris, humide, avec des grippes bénignes et insidieuses qui lui -avaient sucé toute la couleur des joues, Annette loua pour une -quinzaine une chambre de paysan, dans la vallée de Bièvres. Il n'y -avait qu'un grand lit pour elle et pour l'enfant. Il n'aimait pas -beaucoup cela; mais on ne lui demandait pas son avis. Heureusement, le -jour, il était seul; Annette retournait à Paris, pour ses affaires; et -elle le laissait sous la garde de ses hôtes, qui ne le gardaient -guère. Marc avait tôt fait de s'éclipser dans les champs. Il -regardait, furetait, il tâchait d'attraper, dans les bêtes et les -choses, quelque secret qui le concernât: car tout, dans la nature, il -le rapportait à lui. Il errait dans les bois. Il entendit brailler, à -distance, des gamins. Il ne cherchait pas la société des autres -garçons, parce qu'il n'était pas assez fort, et qu'il aurait voulu -dominer; mais tout de même, il était attiré. Il s'approcha et vit -qu'ils étaient cinq ou six, faisant cercle autour d'un chat blessé. La -bête avait l'échine brisée; et les petits s'amusaient à le remuer, -harceler, piquer du bout de leurs bâtons. Marc, sans réfléchir, se -jeta sur la troupe et lança des coups de poing. La surprise passée, la -bande le rossa et le hua. Il fit retraite; mais il restait à quelques -pas, caché derrière les arbres, et il se bouchait les oreilles. Il ne -pouvait se décider à partir... Il revint. Les galopins le hélèrent -en raillant: - ---Hé! la quille! Tu as peur? Viens un peu le voir crever! - -Il vint. Il ne voulait pas sembler une poule mouillée. Et puis, il -voulait voir. La bête, l'œil gluant, à demi arraché, était couchée -sur le côté, l'arrière-train rigide, mort déjà; le flanc soufflait, -et la tête tâchait de se soulever, en grondant de détresse. Elle ne -pouvait pas mourir. Les enfants se tordaient. Marc regardait, -pétrifié. Et brusquement, il saisit un caillou et se mit à taper -furieusement sur la tête. Un cri rauque le perça. Il tapa, tapa plus -fort, comme un enragé. Il tapait encore, quand c'était fini... - -Les gamins le regardaient, gênés. Un d'eux essaya de blaguer. Du sang -aux doigts crispés encore sur la pierre, Marc les fixait, blême, -sourcils froncés, le regard mauvais et la lèvre tremblante. Ils -partirent. Il les entendit rire au loin et chanter. Serrant les dents, -il rentra. Et chez lui, il ne dit rien. Mais la nuit, dans le lit, il -cria. Annette le prit dans ses bras. Le tendre corps tremblait... - ---Quel est ce vilain rêve? Mon ange, ce n'est rien... - -Et lui, pensait: - ---Je l'ai tué. Je sais ce que c'est que la mort. - -Orgueil affreux de savoir, d'avoir vu et détruit! Et un autre -sentiment, qu'il ne peut pas comprendre, d'horreur et d'attirance... -L'étrange lien qui unit le tueur et le tué, les doigts englués de -sang et la tête broyée... À qui des deux est le sang?... La bête ne -souffrait plus. Il conservait encore ses dernières angoisses... - -Heureusement, à cet âge, l'esprit ne peut se tenir longtemps à la -même pensée. Celle-là était dangereuse, s'il l'avait dû fixer. -D'autres images passèrent, leur courant rafraîchit le cerveau. Mais -l'idée resta au fond: sa présence se trahissait, de loin en loin, par -de sombres luisances, de lourdes bulles d'air, qui montaient de la vase -du ruisseau. Sous la croûte molle de l'être, un dur noyau caché: la -mort, la force qui tue... On me tue, et je tue... Je ne veux pas me -laisser tuer... Au plus fort! Je combats... - -Orgueil, orgueil obscur, qui soutient sa faiblesse, ainsi qu'une -armature... D'où lui vient cet acier, sinon de cette mère, qu'il -dédaigne pourtant à cause de ses effusions, et parce qu'il en joue? Il -ne l'ignore pas. Même au temps où ses préférences allaient à Sylvie -qui le cajolait, il saisissait la supériorité d'Annette. Et -peut-être, il l'imite. Mais il lui faut se défendre contre -l'envahissement de cette personnalité qui l'aime trop, qui l'encombre, -et qui menace sa vie. Il reste armé contre elle, et la tient à -distance. Elle aussi est l'ennemi. - - - - -Sylvie avait disparu de l'horizon. Les premiers mois de ressentiment -passés, il lui venait une pointe de remords, à la pensée des -difficultés où se débattait sa sœur. Elle attendait qu'Annette vînt -lui demander son aide: elle ne l'eût pas refusée, mais elle ne l'eût -pas offerte. Et plutôt que de la demander, Annette se fût saignée aux -quatre membres. Les deux sœurs étaient buttées. Elles s'étaient -aperçues dans la rue, et elles s'étaient évitées. Mais Annette, une -fois qu'elle avait rencontré la petite Odette avec une ouvrière, ne -résista pas à un élan de tendresse; elle prit l'enfant dans ses bras -et la mangea de baisers. Sylvie, de son côté, voyant un jour passer -Marc qui rentrait de l'école,--(il n'avait pas l'air de la -voir)--l'arrêta, disant: - ---Eh bien, tu ne me reconnais plus? - -Croirait-on que ce petit animal prit un air raide, pour dire: - ---Bonjour, ma tante. - -Il avait fait tout seul ses petites réflexions; et, juste ou injuste, -il avait jugé bon de s'identifier avec la cause de sa mère... «_My -country, right or wrong..._» Sylvie fut suffoquée. Elle demanda: - ---Et alors, ça va bien? - -Il répondit froidement: - ---Tout va très bien. - -Elle le regarda s'éloigner, l'air gourmé, rougissant de l'effort -imposé. Il était bien tenu, gentiment babillé... Morveux!... «Tout -va très bien...» Elle l'eût calotté!... - -Qu'Annette pût, sans elle, se tirer d'affaire, augmentait ses griefs. -Mais elle ne perdait pas une occasion d'en entendre parler; et elle ne -renonçait pas à l'idée de la régenter. Si elle ne pouvait en fait, -tout au moins en pensée! Elle n'ignorait point la vie austère que -menait sa sœur; et elle ne comprenait pas qu'Annette s'y condamnât. -Elle la connaissait assez pour savoir qu'une femme de sa sorte n'était -pas faite pour cette contrainte morale, ce dénuement de joie. Comment -pouvait-on ainsi forcer sa nature? Qui l'obligeait au veuvage? À -défaut de mari, il ne manquait pas d'amis qui eussent été heureux -d'alléger sa peine. D'y consentir, Sylvie eût peut-être moins estimé -sa sœur; mais elle l'eût sentie plus proche. - -Elle n'était pas la seule à ne pas comprendre Annette. Annette ne -comprenait guère mieux les raisons de sa vie monastique, cette sorte de -peur farouche qui la faisait se rejeter en arrière, quand s'offrait non -pas même la possibilité, mais l'idée d'une de ces joies naturelles -qu'aucune loi religieuse ou sociale ne pouvait lui défendre: (elle ne -croyait pas à une morale d'église; et n'était-elle pas maîtresse -d'elle-même?)... - ---De quoi ai-je peur? - ---De moi... - -Son instinct ne la trompe pas. Pour une telle nature, chargée de -passions, de désirs, d'aveugle sensualité, il n'est pas de volupté -innocente, pas de jeux sans conséquence: le moindre choc peut la livrer -à des forces, dont elle ne serait plus maîtresse. Déjà, elle a -reconnu l'ébranlement moral causé par ses brèves rencontres passées -avec l'amour. Le danger serait bien autre, aujourd'hui! Elle n'y -résisterait pas. Si elle se donnait au plaisir, elle serait emportée -tout entière, il ne lui resterait plus la foi dont elle a besoin... -Quelle foi? La foi en soi. Orgueil? Non. Foi en cet inexplicable, ce -divin qui est en elle et qu'elle veut transmettre, non souillé, à son -fils. Une femme comme elle n'a le choix, en dehors de la stricte -discipline du mariage, qu'entre une contrainte morale absolue, et -l'abandon consenti aux instincts passionnés. Tout ou rien... Rien! - -Et cependant, par bouffées,--malgré ses élans de ferveur -fière,--depuis quelques mois, la prend à la gorge cette angoisse: - ---Je perds ma vie... - - -Marcel Franck reparut. Le hasard le mit sur le chemin d'Annette; il ne -songeait plus à elle, mais il ne l'avait pas oubliée. Il avait fait -pas mal d'expériences amoureuses. Sur son souple cœur elles n'avaient -pas trop marqué: comme de fins coups d'ongle, autour des yeux malins -quelques plis légers. Mais une certaine fatigue, un affectueux dédain -pour ses faciles conquêtes et pour le conquérant. À peine eut-il revu -Annette, il retrouva la sensation d'antan--fraîcheur et certitude--qui -attirait curieusement ce sceptique et blasé. Il l'explorait des yeux: -elle aussi, avait vu du pays! Il y avait au fond du regard des lueurs -englouties, des sillages, des naufrages. Mais elle paraissait plus calme -et plus assurée. Et le regret lui revint de cette saine compagne, qui, -par deux fois déjà, lui avait échappé. Il n'était pas trop tard! -Jamais ils n'avaient semblé plus près de s'entendre. - -Il sut, sans l'interroger, se rendre compte discrètement de ses -ressources et de ses occupations. Peu de temps après, il lui fit offrir -un travail assez bien rétribué: il s'agissait d'un classement de -fiches pour le catalogue d'une collection particulière d'ouvrages -d'art, dont il était chargé. Un motif naturel pour passer avec elle -quelques heures par semaine. Ils savaient à la fois travailler et -causer. L'intimité de naguère fut vite rétablie. - -Marcel ne questionnait jamais Annette sur sa vie; mais il se -racontait:--c'était le meilleur moyen de connaître ce qu'elle pensait. -Les plaisantes expériences de sa vie amoureuse offraient des sujets -variés, où il se complaisait. Il aimait à prendre Annette pour -confidente amusée, qui le grondait un peu; il était le premier à se -moquer de lui, comme il se moquait de tout; et elle écoutait en riant -ses libres confessions, étant libre d'esprit pour tout ce qui ne la -touchait point. Il le comprenait autrement; et il avait plaisir à lui -voir cette gaie intelligence, indulgente à la vie. Il ne trouvait plus -trace de ce pédantisme moral, de cette intolérance de jeune fille, un -peu bornée par vertu. Tandis qu'ils échangeaient leurs réflexions -ironiques, il pensait que ce serait charmant de s'attacher cette -spirituelle amie, de partager avec elle l'aventure de la vie... Comment? -Comme elle voudrait! Maîtresse, épouse, à son gré! Il n'avait pas de -préjugés. Pas plus qu'il n'avait attaché d'importance à la -«maternité buissonnière» d'Annette, il ne se préoccupait des -rencontres qu'elle avait pu faire, depuis. Il ne la tourmenterait pas de -sa surveillance exigeante; il n'était pas curieux de sa vie secrète: -à chacun ses secrets et sa part de liberté! Il ne lui demandait que, -dans la vie commune, d'être riante et sensée, une bonne associée -d'intérêts et de plaisir: (et dans le plaisir, il comprenait tout: -l'intelligence, l'affection, et le reste). - -Il y pensa si bien qu'il le lui dit, un soir que dans la bibliothèque -où ils achevaient leur travail, le soleil, au travers des arbres d'un -vieux jardin, dorait les fauves reliures. Annette fut bien étonnée!... -Comment! il y revenait, ce n'était pas fini?... Elle dit: - ---Oh! mon ami, que vous êtes gentil! Mais il n'y faut plus penser. - ---Mais si, il faut y penser, dit-il. Pourquoi ne faudrait-il pas? - ---«Oui, en effet, pourquoi pas?» se disait Annette. «Je suis contente -de causer avec lui, de le voir... Mais non, c'est impossible! Cela ne se -discute même pas...» - -Franck est en face d'elle, assis de l'autre côté de la table, sa barbe -blonde au soleil. Les deux bras sur la table, il prend les mains -d'Annette, et dit: - ---Pensez-y cinq minutes!... Là!... Je ne dirai rien... Nous nous -connaissons, depuis combien d'années?... Douze?... Quinze?... Je n'ai -pas besoin de m'expliquer. Tout ce que je dirais, vous le savez. - -Elle ne cherche pas à dégager ses mains, elle sourit et le regarde, -elle le regarde, de ses yeux clairs qui le fixent, mais que lui n'arrive -pas à fixer, car ils sont déjà partis bien au delà de lui. C'est en -elle qu'elle regarde. Elle pense: - ---«Cela ne se discute même pas?... Tout doit se discuter! Pourquoi -est-ce impossible?... Il ne me déplaît pas... Il est joli garçon, -séduisant, assez bon, intelligent, agréable... Que la vie serait -facile!... Mais moi, je ne pourrais pas vivre de sa vie, avec lui... Il -plaît, et tout lui plaît. Mais il n'estime rien: ni les hommes ni les -femmes, ni l'amour, ni Annette...» (C'est elle-même qui parle, car -elle se voit du dehors) «Certes, il n'est pas avare d'attentions -délicates et de respect mondain, il m'en fait bonne mesure. Et -peut-être qu'il m'accorde un traitement de faveur... Mais, ô le bon -sceptique! que prend-il au sérieux? Il se délecte de son manque de foi -total en la nature humaine. Il en escompte les faiblesses avec une -curiosité complaisante et complice. Je crois qu'il serait déçu, le -jour qu'il se verrait contraint de l'estimer... Bon garçon! Oui, la vie -serait facile avec lui,--si facile que je n'aurais plus aucune raison de -vivre...» Et puis, elle n'a plus de mots, même pour penser. Mais la -pensée poursuit, et sa résolution se fixe. - -Franck lui a lâché les mains. Il sent la partie perdue. Il s'est -levé, il va vers la fenêtre, et, adossé au chambranle, philosophiquement, -il allume une cigarette. Il est derrière Annette, il la voit -immobile, les bras toujours allongés sur la table? connue s'il -était encore devant elle. Sa belle nuque blonde et ses rondes -épaules... Perdues!... Pour qui, pour quoi se réserve-t-elle? Quelque -nouvelle «Brissotise»?... Non, il sait que le cœur d'Annette est -libre... Alors?... Elle n'est pas pourtant frigide! Elle a besoin -d'être aimée et d'aimer... - ---Elle a surtout besoin de croire... Croire en ce, que l'on fait, en ce -que l'on veut, en ce qu'on cherche ou ce qu'on rêve, croire en ce que -l'on est, malgré tous les dégoûts et les désillusions, croire en soi -et en la vie!... Franck détruit l'estime. Annette supporterait plus -volontiers de n'être pas estimée, que de perdre l'estime--la -sienne--dans la vie. Car c'est la source d'énergie. Et sans la force -d'agir, Annette ne serait rien. La passivité du bonheur, pour elle, -c'est la mort. La distinction essentielle entre les êtres est en ceci: -qu'ils sont, les uns actifs, les autres passifs. Et de toutes les -passivités, la plus mortelle pour Annette serait celle de l'esprit, -tranquillement établi, comme celui d'un Franck, dans le confort d'un -doute qui ne connaît même plus le doute, mais voluptueusement se livre -au cours indifférent du Rien... Un suicide!... Non! Elle refuse... Que -pense-t-elle donc que sera sa vie?--Peut-être rien d'heureux ou de -complet. Un ratage, peut-être. Mais, ratée ou non, un élan vers un -but... Inconnu? Illusoire? Peut-être. N'importe! L'élan n'est pas -illusoire. Et que je tombe en chemin, pourvu que je tombe sur _mon_ -chemin!... - - -Elle s'aperçoit du long silence, et que Franck n'est plus là. Elle se -retourne, le voit, sourit, se lève et dit: - ---Pardon, mon ami! Restons comme nous sommes! On est si bien, amis! - ---Et pas mieux, autrement? - -Elle secoue la tête: («Non!»). - ---Allons! fait-il, me voilà blackboulé au troisième examen! - -Elle rit et, venant à lui, elle dit avec malice: - ---Voulez-vous, au moins, ce que je vous ai refusé, au second examen? - -Et, lui passant les bras autour du cou, elle l'embrasse... Un affectueux -baiser. Mais il n'y a pas à s'y tromper: un baiser d'ami... - -Franck ne s'y trompe pas. Il dit: - ---Eh bien, il y a espoir que dans une vingtaine d'années, je sois reçu -au troisième. - ---Non, dit Annette en riant, limite d'âge! Mariez-vous, mon ami! Vous -n'avez qu'à choisir: toutes les femmes vous attendent. - ---Mais pas vous. - ---Moi, je reste vieux garçon. - ---Vous verrez, vous verrez, pour votre punition, vous vous marierez, -passé la cinquantaine. - ---«_Frère, il faut mourir_»... D'ici là!... - ---D'ici là, vie de nonne... - ---Vous n'en connaissez pas les délectations. - - - - -Annette faisait la fanfaronne. Tout n'était pas délectation. Sa vie -claustrée la gênait souvent aux entournures. Elle était de cette -espèce de nonnes, qui n'auraient pas trop d'une abbaye à gouverner et -d'un Dieu à aimer. L'abbaye se réduisait au logement du cinquième, et -le Dieu à son enfant. C'était infime et immense. Son compte n'y était -pas; mais elle le parfaisait: un virement de rêves. De cette -monnaie-là, elle était bien pourvue. Si sa vie quotidienne était -apparemment puritaine et mesquine, elle prenait sa revanche dans sa vie -imaginaire. Là, sans heurt et sans bruit, continuait de couler -«l'Enchantement» éternel. - -Mais comment s'introduire, à sa suite, dans ces retraites de l'âme? Le -rêve intérieur n'est point tissé de mots. Et, pour se faire -comprendre, pour se comprendre soi-même, il faut user de mots... Cette -pâte lourde et gluante, qui sèche au bout des doigts!...--Annette -éprouve aussi le besoin, pour s'expliquer à soi, de fixer parfois son -rêve en des récits à voix basse. Mais ces récits ne sont pas des -transcriptions fidèles--une transmutation, à peine,--ils se -substituent au rêve, mais ils ne lui ressemblent pas. Faute de pouvoir -saisir l'esprit dans son essor, le cerveau se fabrique des contes qui -l'occupent et le trompent sur la grande féerie ou le drame -intérieur... - -Une immense plaine liquide, une vallée diluvienne qui coule à pleins -bords, fleuve sans rives, de feu, d'eau, et de nuées; tous les -éléments y sont encore mêlés; mille courants s'enchevêtrent, ainsi -qu'une chevelure; mais une force unique fait rouler en volutes leurs -longues boucles sombres, pailletées de lueurs. C'est l'Esprit -innombrable et son troupeau de rêves, que mène aux pâturages -ténébreux de l'Espoir le berger silencieux: Désir, le roi des mondes. -La gravitation impérieuse les pousse sur la pente avide qui, tantôt -insidieuse et tantôt abrupte, les aspire. - -Annette sent couler la rivière enchantée, elle enroule et déroule à -son fuseau la tresse des courants annelés, elle s'y abandonne, et joue -avec la force féline qui l'emporte... Mais quand l'esprit de raison, -brusquement réveillé, veut contrôler le jeu, il ne trouve qu'Annette, -arrachée de son rêve, qui en cherche un autre où rentrer. Alors, elle -en invente, sagement, avec les éléments contrôlés de ses journées, -avec ses souvenirs, les figures du passé, le roman de la vie qu'on a -déjà vécue, ou qu'on vivra peut-être... Et Annette feint de croire -que le grand rêve se poursuit. Mais elle sait qu'il a fui. Elle n'est -pas inquiète. Ainsi que l'Époux de l'Évangile, il reviendra, à -l'heure où l'on ne compte plus sur lui. - -Que d'âmes féminines, dont le génie caché s'exprime, comme le sien, -en ce fleuve intérieur! Qui pourrait lire au fond y trouverait souvent -sombres passions, extases, visions de l'abîme.--Et dans le va-et-vient -tranquille des journées, c'est la bourgeoise correcte, qui vaque à ses -affaires, froide et sensée, maîtresse d'elle et même, par réaction, -parfois avec excès, comme Annette, affichant vis-à-vis de ses élèves -ou de son fils--(mais lui, ne s'y laisse pas prendre)--une apparence de -raison froide et moralisante... - -Non, elle ne l'abuse pas, le petit! Il voit loin. Il sait lire sous les -mots. Et il sait, lui aussi, ce que c'est que rêver. Chaque jour, il a -ses heures où il est comme un roi, tout seul avec ses rêves, seul dans -l'appartement. Annette, toujours imprudente, laisse, sans y penser, à -la disposition de l'enfant, une quantité de livres, épaves du naufrage -de sa bibliothèque et de celle du grand-père. Il en est de tout poil. -Depuis plusieurs années, elle n'a plus le loisir d'y faire des battues. -Le petit s'en charge. Chaque jour, au retour du lycée, quand sa mère -n'est point là, il part en chasse. Il lit confusément. De bonne heure, -il a appris à lire vite, très vite, il galope sur la pente des pages, -poursuivant le gibier. Son travail d'écolier en souffre, il est classé -comme un mauvais élève, distrait, qui ne sait jamais ses leçons et -qui broche ses devoirs. Le maître serait bien surpris, si le petit -braconnier récitait ce que ses yeux ont attrapé dans la chasse -réservée. Il y prend aussi des «classiques» au collet; mais de quel -autre fumet! Tout ce qu'il cueille librement ainsi, dans l'inconnu, a -pour lui une saveur de beau fruit défendu. Rien qui puisse le souiller -encore, dans ces rencontres, ou même l'éclairer avec brutalité. Aux -tournants dangereux, ses yeux s'égaient et passent, sans avoir -éventé, au piège, l'appât charnel. Mais heureux, insouciant, il -reçoit au visage le souffle de la vie chaude; dans cette forêt de -livres, ses narines aspirent l'aventure et la lutte éternelle, -l'amour... - -L'amour, qu'est-ce que l'amour, pour un enfant de dix ans? Tout le -bonheur qu'on n'a pas,--qu'on aura: on le prendra... Comment sera sa -figure?... Des lambeaux de ce qu'il a vu et lu, il tâche de la -construire. Il ne voit rien. Il voit tout. Il veut tout. Tout avoir. -Tout aimer. (Être aimé! Pour lui, c'est le vrai sens d'aimer... «Je -m'aime. On doit m'aimer... Mais qui?...»)--Ses souvenirs ne l'aident -point. Ils sont trop près de lui, pour qu'il puisse les bien voir. À -son âge, il n'y a point (ou si peu!) de passé. C'est le présent qui -est le thème aux mille variations... - -Le présent? L'enfant lève les yeux, et il voit sa mère. Autour de la -table ronde, sous la chaude lumière de la lampe à pétrole, ils sont -assis tous deux. Le soir, après dîner. Marc apprend--(il est censé -apprendre)--ses leçons pour le lendemain; Annette reprise une robe. Ni -l'un ni l'autre ne pense à ce qu'il fait. Ils s'en remettent à leur -machine, le serviteur complaisant. Le rêve coule. Annette suit le -courant. L'enfant l'observe rêvant... Voilà un spectacle intéressant, -plus que les leçons répétées par ses lèvres!... - -Marc semblait n'avoir rien vu de ce qui, dans ces années, se passait -autour de lui; il n'eût rien su expliquer de ce qui occupait sa mère. -Et rien ne lui échappait! L'amour de Julien. L'amour pour Julien. -Obscurément, il en avait été averti. Et une jalousie, dont il ne -prenait pas conscience, s'était réjouie de la finale déconvenue, -comme un petit cannibale qui danse autour du poteau. Sa mère restait à -lui. Son bien! Il y tenait donc? Il ne l'appréciait que du jour où un -autre avait voulu le lui prendre. Il la regardait,--ces yeux, cette -bouche, ces mains. Il s'attachait à chacun de ses traits, à la façon -des enfants qui se perdent en un détail comme en un monde... (Ce n'est -pas toujours faux!...) Une ombre de la paupière, un retroussis de la -lèvre, sont de mystérieux et vastes paysages. Ils fascinaient l'esprit -de l'enfant. Cette abeille!... Son regard voletait, tout le long de la -bouche entr'ouverte... La porte rouge... Il s'engouffrait au fond, -ressortait... À force de la scruter, il oubliait ce qu'il regardait, la -femme... Caressante torpeur... Il s'en réveillait, pour se rappeler -(Pouah!) la classe du lendemain, un camarade méprisé, une mauvaise -place qu'il avait cachée à sa mère... Et puis, il était repris par -la lueur de la lampe dans l'ombre de la pièce, par le silence de la -chambre dans le grondement de Paris,--cette sensation d'îlot, de barque -sur la mer, et l'attente des rivages, de ce qu'il va trouver, et de ce -qu'il emportera sur son bateau chargé de ses biens, de ses espoirs, de -ce qu'il aura conquis des dépouilles de la vie. Il y mettait sa mère, -ses beaux cheveux blonds et ses sourcils arqués... Le petit Viking! -Comme il l'aimait soudain! Avec l'ardeur d'un amant, mais qui aurait -gardé le don de la divine ignorance!... Et la nuit, ne dormant pas, il -l'écoutait respirer... Toute cette vie mystérieuse le troublait, -l'absorbait... - -Ainsi, tous les deux rêvent; mais elle est en pleine mer, et habituée -au long voyage. Lui, en est au départ; et tout lui est découverte. -Aussi, tout lui étant neuf, il regarde mieux et, souvent, il aperçoit -plus loin. Il a des moments de sérieux étonnant! Ils ne durent point. -Il est comme les animaux: brusquement, ce regard pénétrant vacille: -plus personne!... Mais aux minutes où il fixe sur sa compagne-mère sa -jeune force nouvelle, d'attention et d'amour, enfermé avec elle dans un -silence ardent, tout son être s'imprègne de l'odeur de cette âme; il -en devine sans comprendre les moindres tressaillements; et, par -éclairs, il touche aux secrets du cœur. - -Bientôt, il en perdra la clef. Il ne s'y intéressera plus. Il ne saura -plus voir. Il y a deux êtres en lui: la lumière du dedans, et l'ombre -du dehors. Quand le corps de l'enfant se développe, l'ombre grandit -avec lui, et elle couvre la lumière. À mesure qu'il monte, il tourne -le dos au soleil; il paraît plus enfant, quand il est moins enfant; et -lorsqu'il est en haut, sa vue est plus bornée. Pour l'instant, Marc -jouit encore de la clairvoyance magique, dont il ne se doute point. -Jamais il ne fut plus près d'Annette, jamais il ne le sera, avant bien -des années. - -Vers la fin de cette période, l'attrait devint en lui plus fort que la -méfiance. Il ne résistait plus à l'élan qui le jetait brusquement, -le visage, yeux et bouche, appuyé sur le sein de sa mère. Annette, -avec transport, découvrit que son enfant l'aimait. Elle ne l'espérait -plus... - -Quelques mois s'écoulèrent, aussi délicieux qu'un jeune amour -partagé. Lune de miel de l'union de l'enfant et de la mère. Ravissante -pureté de cet amour de chair, comme tous les amours, mais d'une chair -sans péché. Rose vivante... - -Elle passe.--Elle passa, l'heure unique. Elles passèrent, ces années -d'étroite intimité, de sévère discipline, de vie serrée. Ces riches -années... Annette, dans toute sa force, intacte, non entamée. -L'enfant, dans toute la fleur de son petit univers... - -Mais cette harmonie d'âmes, une vibration de l'air suffit à -l'ébranler. La porte est-elle fermée?... - - - - -Une matinée de dimanche. Annette était seule chez elle. Marc faisait -avec un camarade une partie de balle au Luxembourg. Annette ne faisait -rien; elle jouissait de pouvoir rester sans parler, sans remuer, assise -dans son fauteuil, en cette journée de congé; le flot de sa pensée -décrivait des méandres; elle s'y laissait porter, un peu courbaturée. -On frappa. Elle hésita à ouvrir. Troubler cette heure de silence?... -Elle ne bougea point. On frappa de nouveau, on sonna avec insistance. -Elle se leva à regret. Elle ouvrit... Sylvie! Des mois, qu'elles ne -s'étaient vues!... Le premier mouvement fut de joie, chez Annette; et -à son expression cordiale celle de Sylvie répondit. Puis, la mémoire -revint des griefs, des relations tendues. Et elles furent gênées. -Elles échangèrent des questions de politesse, des réponses de -santés. Elles se tutoyaient; et, questions ou réponses, les formes du -langage étaient familières; mais le cœur restait guindé. Annette -pensait: «Qu'est-ce qu'elle est venue faire?» Et Sylvie, si elle le -savait, ne semblait pas pressée de le dire. Tout en parlant de ceci, de -cela, elle se montrait préoccupée d'une pensée, qu'elle tâchait de -retarder, mais qui, à la fin, sortirait. Et, à la fin, en effet, -brusquement, elle dit: - ---Annette, finissons-en! Il y a eu des torts, des deux côtés. - -Annette, orgueilleuse, n'en admettait pas du sien. Forte--trop forte--de -son droit, et n'oubliant pas l'injustice, elle dit: - ---De mon côté, il n'y a rien. - -Sylvie n'aimait pas à faire la moitié du chemin, et qu'on ne vînt pas -au-devant. Elle dit, d'un ton vexé: - ---Quand on a eu des torts, il faut avoir au moins le courage de les -reconnaître. - ---Je reconnais les tiens, dit Annette, obstinée. - -Sylvie, se fâchant, déballa les vieux reproches amassés. Annette -répliquait avec hauteur. Elles allaient se dire les plus dures -vérités. Sylvie, qui n'était pas patiente, fit le mouvement de se -lever pour partir; mais elle se rassit, en disant: - ---Tête de bois! Il n'y aura jamais moyen de la faire convenir qu'elle -n'avait pas raison! - ---Lorsque ce n'est pas vrai! fît l'autre, intransigeante. - ---Au moins, par politesse, pour que je n'aie pas tort toute seule! - -Elles rirent. - -Elles se regardaient maintenant avec des yeux apaisés et railleurs. -Sylvie fit la grimace à Annette. Annette lui cligna de l'œil. Elles ne -désarmaient pourtant pas. - ---Diablesse! dit Sylvie. - ---Je n'accepte point... fit Annette. C'est toi qui... - ---Bon, ne recommençons pas!... Écoute, je suis franche: tort ou -raison, je ne serais pas revenue ici, toute seule. Je n'oublie pas, moi -non plus... - -Elle recommença tout de même, malgré ce qu'elle venait de dire, à -rappeler jalousement, mi-bouffe, mi-sérieuse, avec un mélange de -rancune et de blague, qu'Annette avait voulu tourner la tête à son -mari. Annette haussa les épaules. - ---Enfin, conclut Sylvie, tu peux être certaine que s'il n'y avait que -moi, je ne serais pas revenue! - -Annette l'interrogeait curieusement du regard. L'autre dit: - ---C'est Odette qui m'envoie. - ---Odette? - ---Oui. Elle demande pourquoi on ne voit plus tante Annette. - ---Comment! Elle pense à moi? fit Annette étonnée. Qui l'en a fait -souvenir? - ---Je ne sais pas. Elle a vu ta photo chez moi. Et puis, il faut croire -que tu lui as fait impression, quand elle t'a rencontrée, je ne sais -où, dans la rue, ou bien à la maison... Intrigante! avec tes airs de -n'y pas toucher, tes manières réservées, tu t'y entends à vous -rafler les cœurs! - -(Elle ne plaisantait qu'à moitié). - -Annette se souvint du tendre petit corps, attrapé au passage, au hasard -d'une rencontre, enlevé dans ses bras, de la petite bouche humide, qui -se collait à sa joue. Sylvie continuait: - ---Enfin, je lui ai dit que nous étions fâchés. Elle demandait -pourquoi. Je lui ai répondu: «Zut!» Ce matin, dans son lit, quand je -suis venue l'embrasser, elle m'a dit: «Maman, je voudrais qu'on ne soit -pas fâchés avec la tante Annette.»--J'ai dit: «Fiche-moi la paix!» -Mais elle avait de la peine. Alors, je l'ai embrassée, et je lui ai -demandé: «Tu y tiens tant que ça, à cette tante? Qu'est-ce que ça -peut bien te faire? En voilà, une idée!... Eh bien, si tu y tiens, on -ne sera plus fâchés.» Elle a tapé des mains et dit: «Quand elle -viendra?»--«Quand il lui plaira.»--«Non, je voudrais que tu ailles -tout de suite lui dire de venir.»... Je suis allée... Petite -drogue!... Elle fait de moi ce qu'elle veut... Maintenant, tu vas venir. -On t'attend pour dîner. - -Annette, les yeux baissés, ne disait ni oui ni non. Sylvie fut -indignée: - ---J'espère bien que tu n'auras pas le cœur de te faire prier! - ---Non, dit Annette, montrant ses yeux rayonnants, où il y avait une -larme. - -Elles s'embrassèrent passionnément. Par jeu d'amour et de colère, -Sylvie mordit l'oreille d'Annette. Annette se récria: - ---Toi, toi, tu mords maintenant? Si encore, c'était moi, qu'on traite -de toquée! Mais toi! tu es enragée? - ---Oui, je le suis, dit Sylvie. Comment veux-tu que je ne te haïsse pas? -Tu me voles tout ce que j'ai, mon mari, ma fille... - -Annette éclata de rire: - ---Eh! garde-le, ton mari! Je n'y tiens pas. - ---Moi non plus, fît Sylvie. Mais il est à moi. Je défends qu'on y -touche. - ---Mets-y un écriteau! - ---C'est à toi que je le mettrais... Grand laideron! Qu'est-ce que tu as -qui les attire? Ils t'aiment tous. - ---Mais non. - ---Mais si. Tous, Odette, Léopold, ce nigaud... Les autres... Tous.--Et -moi aussi!... Je te déteste. On veut se défaire de toi. On ne peut -pas. Pas moyen! Tu vous tiens!... - -Elles se tenaient les mains, et riaient, en se regardant, cette fois, -fraternellement. - ---Ma petite vieille! - ---Tu ne crois pas si bien dire! - -C'est vrai, elles avaient vieilli toutes deux. Toutes deux le -remarquaient. Sylvie montra, en cachette, une dent fausse, qu'elle -s'était fait remettre, sans que personne y eût rien vu. Et Annette -avait sur les tempes une touffe de cheveux blancs. Mais elle ne la -cachait pas. Sylvie l'appela: - ---Poseuse! - -Les voilà redevenues intimes, comme autrefois!... Et dire que, sans -cette petite, on ne se serait jamais revues!... - - -Le soir, Annette, avec Marc, vint dîner. Odette s'était cachée; on ne -pouvait la trouver. Annette se mit à sa recherche; elle la découvrit -derrière un grand rideau. Se baissant pour la prendre, accroupie sur -ses talons, disant des mots mignons, elle lui tendit les bras. La petite -détournait la tête, et ne voulait pas regarder; puis, ce fut une -explosion: elle se jeta au cou d'Annette. À table, où elle avait le -bonheur d'être placée à côté de la tante, sa langue resta liée: -l'événement la suffoquait. À la fin seulement, elle s'intéressa au -dessert. On but à l'amitié retrouvée; et, par plaisanterie, Léopold -trinqua au futur mariage de Marc avec Odette. Marc en fut vexé: ses -ambitions visaient plus haut. Odette le prit au sérieux. Après dîner, -les deux enfants essayèrent de jouer, mais ils ne s'entendirent pas. -Marc était dédaigneux, Odette fut mortifiée. Les parents qui -causaient entendirent des claques et des pleurs. On sépara les -combattants. Ils boudaient tous les deux. Odette était énervée par -les émotions de la journée. Il fallut la coucher. Elle s'y refusait, -maussade. Mais Annette lui proposa de l'emporter dans ses bras, et -l'enfant se laissa prendre. Annette la déshabilla et la mit dans son -lit, en baissant ses petites jambes grassouillettes. Odette était dans -l'extase. Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle fût endormie, ---(ce qui ne tarda point)--et, retrouvant Marc sur les genoux de Sylvie, -elle dit à sa sœur: - ---Veux-tu que nous changions? - ---Tope! fit Sylvie. - -Mais, dans le fond du cœur, aucune n'aurait changé. Et pourtant Marc -eût peut-être mieux convenu à Sylvie, et Odette à Annette. Mais ce -n'était pas le «mien»! - -Les enfants s'accommodaient beaucoup mieux du changement. En ayant -entendu parler par jeu, ils le réclamèrent. Pour leur faire plaisir, -on le leur accorda. Le troc avait lieu le samedi soir entre les deux -mères. Odette chez Annette et Marc chez Sylvie passaient la nuit de -Samedi et la journée de dimanche; le dimanche Soir, on les rendait à -leurs propriétaires. Dans l'interrègne, on les gâtait indignement. -Et, comme il est naturel, ils revenaient grognons, à la maison. Ce -qu'ils avaient de plus tendre, ils le réservaient à celle qui n'était -pas la mère de tous les jours. - -Odette ravissait Annette par ses câlineries, ses petites confidences et -ses longs babillages. Annette en était sevrée. Marc avait le -tempérament passionné de sa mère, mais il savait mieux le comprimer; -il n'aimait pas à se livrer, et surtout aux plus proches, parce qu'ils -en abusent:--aux étrangers, c'est moins dangereux: ils entendent de -travers...--Odette était, comme Sylvie, caressante, expansive, mais de -cœur très aimant; elle exprimait tout haut ce qu'Annette souhaitait -d'entendre: la petite futée, qui s'en apercevait, lui en doublait la -dose; elle éveillait l'écho de ce qu'Annette avait pensé, enfant. -Annette se l'imaginait, du moins; et elle l'aimait, en partie, pour -cette suggestion; en l'écoutant, elle rêvait à ses premières -années, qu'elle faussait inconsciemment: car elle y projetait les -brûlantes clartés de ses pensées d'aujourd'hui... - -Chères matinées de dimanche! La petite était dans le grand lit: -(c'était pour elle une fête de passer la nuit nichée dans les bras de -sa tante, qui recevait ses coups de pied sans broncher et craignait de -respirer, pour ne pas la réveiller...) Elle regardait Annette, qui -s'habillait, et elle jasait, comme un moineau. Seule maîtresse du lit -et, afin d'affirmer sa prise de possession, étendue en travers, elle -faisait des folies, quand la tante lui tournait le dos. Mais Annette, -qui se coiffait devant son miroir, riait d'y trouver au fond les -guibolles nues en l'air et la brune tête ébouriffée sur l'oreiller. -Cela n'empêchait pas Odette de suivre chacun de ses gestes et de faire -sur la toilette de comiques observations. Elle avait, au milieu de son -babil, de graves réflexions, inattendues, lointaines, qui faisaient -dresser l'oreille à Annette: - ---Qu'est-ce que tu as dit? Répète! - -Elle ne se souvenait pas... Alors, elle en inventait d'autres, qui ne -valaient pas les premières. Ou bien, elle était prise de brusques -élans de tendresse. - ---Tante Annette! Tante Annette! - ---Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? - ---Je t'amoure... Oh! Dieu, comme je t'amoure! - -Annette riait de l'énergie qu'elle y mettait. - ---Pas possible! - ---Oh! je t'aime, à la folie! - -(Car, en étant sincère, elle était aussi comédienne, de nature). - ---Bah!... J'aime mieux, sans folie. - ---Tante Annette! Je veux t'embrasser. - ---Tout à l'heure. - ---Tout de suite. Je veux. Viens, viens! - ---Oui. - -Elle finissait tranquillement de se peigner. - -Odette se retournait dans le lit, dépitée, en rejetant les draps de -tous les côtés. - ---Ah! cette femme n'a pas de cœur. - -Annette, éclatant de rire, laissait tomber son peigne, -courait au lit. - ---Petit masque, ou as-tu été pêcher cela? - -Odette l'embrassait avec furie. - ---Allons, allons... tu m'étouffes... bon! me voilà décoiffée!... -jamais je n'arriverai à m'habiller aujourd'hui... Monstre, je ne veux -plus de toi! - -La voix de la petite se faisait anxieuse, prête à pleurer. - ---Tante Annette! aime-moi!... Je veux que tu m'aimes... Je t'en prie... -aime-moi! - -Annette la serrait dans ses bras. - ---Ah! faisait Odette, d'un accent pathétique, je donnerais mon sang -pour toi! - -(Une phrase de roman-feuilleton, qu'elle avait entendu lire, à -l'atelier.) - -Marc, quand il était le témoin de ces effusions, avait sa lippe -dédaigneuse et, les mains dans ses poches, les épaules remontées, il -s'en allait, prenant un air supérieur. Il méprisait ce bavardage, -cette sentimentalité de femmes qui disent tout. Comme il le déclarait -à un petit camarade: - ---Ces femmes sont insipides... - -Au fond, il était vexé des marques de tendresse que sa mère -prodiguait à Odette: quand il en était l'objet, il les repoussait; -mais il ne lui plaisait pas qu'une autre en profitât. - -Sans doute, il avait sa tante, avec qui il pouvait prendre sa revanche; -et en effet, il la prenait: pour punir l'ingratitude de sa mère, il se -montrait avec Sylvie dix fois plus aimable qu'Annette ne l'avait jamais -vu. Mais il faut en convenir: bien que Sylvie le choyât, il était -déçu. Sylvie le traitait en enfant; et il ne le supportait point. Il -n'aimait pas qu'elle crût lui faire plaisir, en le menant, chaque -dimanche, à la pâtisserie: assurément il n'était pas indifférent à -la pâtisserie; mais il n'aimait pas qu'on lui fit l'injure de croire -qu'il y attachât quelque importance. Et puis, il sentait trop que la -tante le regardait comme un personnage sans conséquence: elle ne se -gênait pas devant lui; et la curiosité de Marc y trouvait peut-être -son compte, mais non son amour-propre: car il percevait la nuance. Oui, -il lui aurait plu que Sylvie se montrât à lui dans son intimité, mais -comme à un vrai homme, non pas comme à un gosse. Enfin... (mais ceci, -il ne se l'avouait pas volontiers), à voir de près Sylvie, il avait -perdu des illusions. L'insouciante fille ne se méfiait pas de tout ce -qui s'éveille dans le cerveau pur et trouble d'un garçonnet de dix -ans, de l'image fabuleuse qu'il s'est fabriquée de la femme, et de la -meurtrissure des premières découvertes. Sylvie ne surveillait pas -beaucoup plus devant lui ses gestes et ses propos que devant un animal -familier... (Rien ne nous dit, après tout, que l'animal familier n'en -soit pas souvent choqué!)... Par instinct de défense contre les -déceptions que lui causait son idole écornée, se développaient -fâcheusement en lui certaines idées précoces, très naïvement -cyniques, sur lesquelles il vaut mieux ne pas insister. Il s'efforçait -de paraître--(à ses yeux: il ne songeait pas, pour le moment, aux -autres)--un homme blasé. Mais de tous ses sens aveugles d'enfant avide -et innocent, il humait, inquiet, le charme énigmatique et l'animalité -de l'être féminin. Il éprouvait pour la femme une attraction -dégoûtée. - -Attraction. Répulsion. Tout vrai homme la connaît. À cette heure de -la vie, celui des deux sentiments qui dominait chez Marc était la -répulsion. Mais cette répulsion même avait une saveur âcre qui lui -faisait trouver fades les autres sentiments et les êtres de son âge. -Il dédaignait Odette, et jugeait cette petite fille au-dessous de sa -dignité. - -Très petite fille, en effet; et pourtant, femme, étrangement. En -dépit des théories de ces illustres pédagogues, qui divisent -l'enfance en compartiments cloisonnés, un pour chaque faculté,--tout -est déjà dans l'enfance, dès la petite enfance, tout ce qu'on -est et sera, le double Être du présent et de l'avenir (pour ne -rien dire du Passé, immense, impénétrable, qui commande l'un et -l'autre).--Seulement, pour l'entrevoir, il faut être aux aguets. Dans -le crépuscule matutinal, il n'apparaît que par lueurs. - -Ces lueurs étaient, chez Odette, plus fréquentes que dans la moyenne -des enfants. Fruit précoce. Très saine physiquement, elle portait un -petit monde passionnel, qui dépassait ses dimensions... D'où -venait-il? Des au-delà d'Annette et de Sylvie? Annette s'y -reconnaissait, quand elle avait l'âge d'Odette. Mais elle se trompait, -car elle avait été beaucoup moins précoce; et lorsque, d'après -Odette, elle reconstituait des passions de sa propre enfance, oubliées, -de bonne foi elle antidatait des sentiments qui appartenaient à ses -quatorze ou quinze ans. - -Odette était une volière peuplée d'un bruit d'ailes fiévreuses. De -petits amours, invisibles, passaient: leur vol faisait glisser des -ombres et des lumières. Elle était tour à tour contente et énervée, -elle avait sans raison des envies de sangloter, puis d'éclater de rire, -puis, une lassitude, une indifférence à tout, puis, on ne savait -pourquoi, pour un mot, pour un geste, interprété à sa guise, elle -était de nouveau heureuse, mais heureuse!... Écrasée de bonheur, ou -bien ivre, comme une grive qui s'est gorgée de raisins; elle parlait, -elle parlait... Et prrrt!... Elle disparaissait, on ne savait plus ce -qu'elle était devenue, on la retrouvait dans un recoin du cabinet de -débarras, se cachant, savourant son bonheur inconnu, qu'elle eût été -bien en peine de comprendre. Cette bande d'oiseaux de l'âme allaient, -venaient, se succédaient à tire-d'aile... - -On ne sait jamais jusqu'à quel point les enfants sont tout à fait -sincères dans leurs émotions: comme elles leur viennent de loin, de -beaucoup plus loin qu'eux, ils en sont, les premiers, des témoins -étonnés, et ils en deviennent les acteurs qui les jouent, pour les -expérimenter. Ce pouvoir de dédoublement inconscient leur est un -procédé instinctif de préservation, qui leur permet de supporter une -charge, sans cela, écrasante pour leurs frêles épaules. - -Odette avait, pour l'un, pour l'autre,--et quelquefois pour -personne--des transports de passion, auxquels spontanément elle donnait -une expression théâtrale, pas toujours à voix haute, mais tout bas, -en monologue, pour son propre soulagement; en mimant le sentiment, elle -en amortissait le choc. Ces élans s'adressaient le plus fréquemment à -Annette, ou à Marc,--aux deux mêlés;--et elle disait souvent: -Annette, quand c'était Marc; parce que Marc se moquait d'elle, Marc la -dédaignait, et elle le détestait. Alors, elle avait des accès de -souffrance humiliée et jalouse, un désir de vengeance... Comment? Quel -mal lui faire? Le plus mal! Où l'atteindre?... Hélas! elle n'avait que -ses griffes d'enfant! Désolant!... Puisqu'elle ne pouvait rien (pour -l'instant), elle feignait l'indifférence... Mais c'était dur de ne -pouvoir rien; et c'était dur aussi de faire l'indifférente, quand on -avait toujours envie de rire, ou de pleurer. Une telle contrainte était -contre nature: Odette en était abattue; elle tombait dans une -prostration, jusqu'à ce que brusquement un réveil impérieux de sa -gaieté d'enfant et un besoin de mouvement la rejetassent dans ses jeux. - -Annette contemplait, devinait--inventait un peu--ces désespoirs en -miniature, et elle se souvenait avec pitié des siens. Qu'elle en avait -dépensé, elle aussi, de fièvre à aimer, désirer, se ronger, et pour -qui, et pour quoi? À quoi cela sert-il? Une telle disproportion avec -l'objet borné de la nature! La gaspilleuse de forces! Et ces forces -d'aimer, elle les distribue au hasard! Les uns ont trop, les autres pas -assez. Annette se rangeait avec Odette parmi celles qui ont trop, et son -fils parmi ceux qui n'ont pas assez. C'était lui le plus heureux. -Pauvre petit!... - - -Il n'était pas si pauvre! Il n'avait pas une vie du cœur moins riche -que celle d'Odette, ni un débat de pensées moins vif--(mais il ne les -disait pas!)--ni des sentiments moins violents--(mais leur fougue se -portait vers une autre direction). Oui, il était indifférent à ce qui -occupait ces femmes. Mais son esprit était agité de tout autres -passions. Plus riche cérébralement et beaucoup moins absorbé par la -vie plus tardive de ses sens, ce petit homme, qui sentait monter la -marée obscure du Désir, en tournait les énergies, en vrai homme, vers -l'action et la domination. Il rêvait de telles conquêtes que celle -d'un cœur féminin lui eût paru bien pauvre--si seulement, à cette -heure de l'enfance, il y eût pensé! Les garçons des générations -précédentes rêvaient de soldats, de sauvages, de pirates, de -Napoléon, d'aventures océaniques. Marc rêvait d'avions, et d'autos, -et de sans-fil. Autour de lui, la pensée du monde dansait une ronde -vertigineuse; un délire de mouvement faisait vibrer la planète; tout -courait et volait, fendait l'air et les eaux, tournait, tourbillonnait. -Une magie d'inventions démente transmuait les éléments. Plus de -limites au pouvoir, et donc plus au vouloir! L'espace et le temps... -(«_Passez, muscade!_»)... se volatilisaient, escamotés par la -vitesse. Ils ne comptaient plus. Et les hommes, encore moins. Ce qui -comptait: Vouloir, Vouloir illimité! Marc connaissait à peine les -rudiments de la science moderne. Il lisait, sans comprendre, une revue -scientifique que recevait sa mère; mais il était, sans comprendre, -baigné, depuis sa naissance, dans le miracle de la science. Annette ne -le remarquait pas, car elle avait appris la science par la voie -scolastique; elle ne l'avait pas respirée, en vivant. Elle voyait des -figures à la craie et des chiffres sur le tableau, des raisonnements. -Marc imaginait des forces fabuleuses. Justement parce qu'il n'était pas -gêné par sa raison, il était emporté par un lyrisme aussi vague et -brûlant que celui qui gonflait les voiles des Argonautes. Il concevait -d'extraordinaires exploits: percer le globe d'un tunnel, de part en -part; s'élever sans moteur dans l'air, relier Mars à la Terre, en -pressant un bouton faire sauter l'Allemagne,--ou bien un autre État (il -n'avait pas de préférence!)--Sous les mots mystérieux de volts, -d'ampères, de radium, de carburateur, qu'il employait avec aplomb, à -tort et à travers, il évoquait des contes des Mille-et-une-Nuits. -Comment diable sa pensée se fût-elle abaissée de si haut vers une -stupide petite fille? - -Mais le corps et la pensée sont deux frères jumeaux, qui ne vont point -du même pas. Dans leur double croissance, il y a toujours l'un des -deux--(ce n'est pas toujours le même)--qui s'attarde sur la route, et -l'autre galope en avant. Le corps de Marc restait celui d'un enfant; et -tandis que l'esprit vagabondait là-haut, un fil le tenait par la patte -et le ramenait en bas, où il fait bon jouer. Alors, faute de mieux, il -condescendait à jouer,--ou même, sans condescendance, il jouait de -tout son cœur avec la stupide petite fille. C'étaient d'heureux -entr'actes. - -Ils ne duraient pas longtemps. Trop d'inégalités entre les deux -enfants. Non pas seulement leur âge, ni qu'elle fût une fille. Mais -leur tempérament était trop différent. Odette, pas jolie, tenant -plutôt du père, avec les yeux d'Annette, une bonne figure ronde, -joufflue, camusette, était une enfant robuste, bien portante, dont -l'ardeur de sentiment ne troublait pas l'équilibre physique, mais -semblait la dépense naturelle de l'abondance vitale. Elle avait -échappé à tous les petits maux d'enfance. Marc était, au contraire, -marqué par sa maladie de la première année; et quoique, par la suite, -sa bonne constitution dût reprendre le dessus, cette lutte de -l'organisme, où il était souvent vaincu, lui gâta une partie de son -enfance; il restait exposé aux moindres refroidissements, fréquemment -arrêté par de petits retours de bronchite ou de fièvre. Il en -souffrait dans son amour-propre: car tous ses instincts étaient -d'orgueil et de force. - -Vers la fin de 1911, un an après le raccommodement entre les deux -sœurs, Marc eut une de ces maladies d'hiver, compliquée d'influenza, -qui inspira de brèves inquiétudes. Odette vint à son chevet. On le -lui avait défendu, par crainte de la contagion; mais elle avait trouvé -moyen de se glisser dans la chambre, un soir que les deux mères -étaient occupées dans la pièce à côté. Elle fut compatissante; et -Marc, un peu fiévreux, se livra comme il n'avait jamais fait. Il était -inquiet. - ---Qu'est-ce qu'elles disent, Odette? - -(Il s'imaginait qu'on lui dissimulait la gravité de son mal). - ---Je ne sais pas. Elles ne disent rien. - ---Qu'est-ce que le médecin a dit? - ---Il a dit que ce ne serait rien. - -Il fut un peu soulagé, mais il restait méfiant. - ---C'est vrai? Non, ce n'est pas vrai. On me cache... Je sais bien ce que -j'ai, moi... - ---Qu'est-ce que tu as? - -Il se taisait. - ---Marc, qu'est-ce que tu as? - -Il se renfermait dans un silence orgueilleux et hostile. Odette était -angoissée. Elle finit par croire qu'il était très malade. Et son -inquiétude se communiqua à Marc. Avec son exagération passionnée, -qui prenait des formes mélodramatiques, elle joignit les mains: - ---Ô Marc, je t'en prie, ne sois pas si malade! Je ne veux pas que tu -meures! - -Il n'en avait pas la moindre envie. Il aimait à être plaint, mais il -n'en demandait pas tant! À s'entendre dire ce qu'il craignait, il fut -glacé de peur. Il ne voulait pas le montrer. Tout de même, il le -montra: - ---Tu vois, tu me cachais!... Tu sais... Je suis très malade? - ---Non, non, je ne veux pas, je ne sais pas, je ne veux pas que tu sois -très malade... Ô Marc, ne meurs pas! Si tu meurs, je veux mourir avec -toi! - -Elle se jeta à son cou, en pleurant. Il était très ému, et il -pleurait aussi, il ne savait pas si c'était à cause d'elle ou de lui. -Au bruit, les mamans accoururent et, grondant, les séparèrent. Ils -s'étaient sentis bien proches, en cet instant... - -Mais le matin suivant, Marc avait réfléchi. Il n'était plus inquiet; -et même,--(pour effacer ses craintes, on s'était moqué de lui)--il -était vexé de s'être montré capon; il s'en prenait à Odette de -l'avoir amené, par sa sotte inquiétude, à ces marques de faiblesse. -Et puis... (il l'entendait rire, et il la voyait passer, débordante de. -santé)... il lui en voulait de cette santé. Elle en avait trop. Il -l'enviait, et il était humilié. - -Après qu'il fut guéri, il garda longtemps la mortification de s'être -trahi aux yeux de sa cousine. Il en était d'autant plus irrité qu'il -avait eu peur vraiment. Et elle l'avait vu. Son émotion passée, Odette -en conservait un malin souvenir. Elle l'avait aperçu sans échasses, -peureux, petit garçon. Elle ne l'en aimait que mieux. Il ne le lui -pardonnait point. - - - - -Marc était guéri. Odette était florissante. Elle avait, toute -glorieuse, fait, l'été précédent, sa première communion. (C'était -à cette époque où l'Église, comme Joconde, en quête de l'innocence, -avait, de son grand nez méfiant, qui humait l'air du temps, jugé qu'il -n'en était plus, après l'âge de sept ans). Odette se croyait femme et -s'efforçait de le paraître, en modérant son impétuosité de chevreau -tenu en laisse; mais d'une cabriole, le petit cornu vous échappe des -mains... Sylvie était heureuse, les affaires allaient bien. Et Annette, -qui trouvait au foyer de sa sœur un aliment au besoin d'affection que -l'âge et l'épreuve avaient un peu assagi, semblait avoir atteint une -zone apaisée. Tout était confiant. - -Une chaude après-midi... entre trois et quatre heures, fin d'octobre... -un de ces jours radieux, où la lumière sans voiles semble, ainsi que -les arbres dévêtus, toute nue. Les fenêtres étaient ouvertes pour -laisser entrer les rayons du soleil d'automne, qui sont doux et dorés -comme ceux du miel. C'était le lendemain l'anniversaire des huit ans -d'Odette. Annette était chez Sylvie. Dans la chambre sur la cour, elles -regardaient ensemble et tâtaient des étoffes, bavardes et occupées -gravement de leur examen. Odette était, de l'autre côté du couloir, -dans la chambre du fond qui donnait sur la rue. Tout à l'heure, la -curieuse était venue fourrer son nez par la porte entre-bâillée, pour -voir ce qu'on faisait. On l'avait renvoyée, en prenant la voix -grondeuse, terminer un petit travail, avant de goûter ensemble. Marc -était au lycée; on l'attendait après sa classe, dans une demi-heure. - -Le temps coulait uni, sans un pli, sans une ride, sans hâte, comme s'il -eût dû ainsi durer toute la vie. On se sentait bien, mais on ne -songeait même pas à en jouir: c'était naturel! Au lierre du mur, dans -la cour, les moineaux heureux pépiaient. Les dernières mouches de -l'automne bourdonnaient leur contentement de chauffer aux derniers jours -de soleil leurs ailes engourdies... - -Elles n'entendirent rien... Rien. Pourtant, elles s'étaient tues, au -même instant, toutes deux, comme si le fil fragile qui tenait suspendu -leur bonheur, s'était rompu... - -On sonna à la porte. - ---Marc, déjà? Non, c'est trop tôt. - -On sonna, on frappa de nouveau... Il y a des gens bien pressés!... On y -va!... - -Sylvie alla ouvrir, et Annette, derrière elle, à quelques pas, suivit. - -À la porte, la concierge, hors d'haleine, criait, agitait les bras. -D'abord, elles ne comprirent pas... - ---Madame ne sait pas... le malheur qui est arrivé... La petite -demoiselle... - ---Qui? - ---Mademoiselle Odette... Cette pauvre mignonne... - ---Quoi! Quoi! - ---Elle est tombée... - ---Tombée! - ---Elle est en bas. - -Sylvie hurla. Elle avait repoussé la concierge et dégringola -l'escalier. Annette voulut la suivre; mais les jambes lui manquèrent; -elle dut attendre que son cœur lui permît de marcher. Elle était -encore en haut, et penchée sur la rampe, quand de la rue lui vinrent -les cris sauvages de Sylvie... - -Que s'était-il passé? Probablement Odette, qui ne travaillait pas -volontiers, musardant, furetant, était allée regarder par la fenêtre -si Marc ne venait pas, et elle s'était penchée... La pauvre petite -n'avait même pas eu le temps de comprendre...--Quand Annette, -chancelante, fut enfin dans la rue, elle vit un attroupement, Sylvie -comme une démente et, dans ses bras, le petit corps disloqué, jambes -et tête pendantes, comme un agneau égorgé. La brune toison voilait le -crâne fracturé; on voyait seulement un peu de sang au nez; les yeux -encore ouverts semblaient interroger... La mort avait répondu. - -Annette se fût jetée par terre, en criant d'horreur, si la fureur -sauvage de Sylvie n'eût pris toute la douleur du monde. Elle était -tombée à genoux, sur le pavé, presque couchée sur l'enfant, qu'elle -soulevait, qu'elle secouait, avec des cris enragés. Elle l'appelait, -elle l'appelait, elle insultait... Qui? Quoi? Le ciel, la terre... Elle -écumait de désespoir et de haine... - -Et, pour la première fois, Annette vit dans sa sœur les passions -forcenées, que Sylvie portait sans le savoir au fond de sa nature, et -dont la vie lui avait jusqu'alors épargné l'emploi. Et elle les -reconnut, comme étant de son sang. - -L'excès de cette souffrance ne lui permettait pas de s'abandonner à la -sienne. Il fallait qu'elle fût, par réaction, forte et calme. Elle le -fut. Elle prit Sylvie par les épaules. La vocifératrice se débattait; -mais Annette, penchée sur elle, la souleva; et Sylvie, subissant cette -impérieuse douceur, se tut, releva la tête, vit le cercle autour -d'elle, jeta un regard farouche et, l'enfant dans ses bras, sans un mot, -elle rentra. - -Elle venait de passer le seuil de la maison. Annette rentrait à sa -suite, quand au coin de la rue elle aperçut Marc qui arrivait. Et -malgré son amour déchiré pour la pauvre petite, son cœur bondit dans -sa poitrine: - ---Quel bonheur que ce ne soit pas lui! - -Elle courut à Marc, pour l'empêcher de voir. Marc, aux premiers mots, -blêmit, serra les dents. Loin de la scène elle l'emmena; elle lui dit -qu'Odette était gravement blessée; mais lui, avec l'intuition -méfiante de l'enfant, savait qu'elle était morte; et il cherchait, les -poings crispés, à repousser cette terrible pensée. Malgré son -trouble, il restait préoccupé de lui, de son attitude et des gens qui -passaient; il remarquait que sa mère marchait tête nue, près de lui, -dans la rue, et qu'on les regardait: il en était gêné. Cette -contrariété contribua à le calmer. Annette, le voyant plus ferme, lui -dit, à mi-chemin, de rentrer seul chez lui. Elle revint en hâte, vers -Sylvie, prostrée, assise comme écroulée dans un coin, près du lit de -la petite morte, sans entendre ni comprendre, respirant bruyamment, -ainsi qu'un animal blessé. Ses ouvrières s'occupaient de l'enfant. -Annette lava le petit corps, le revêtit de linge blanc, le coucha dans -le lit, ainsi qu'aux soirs lointains,--hier,--éternellement lointains, -où elle venait entendre les confidences à voix basse de l'enfant. -Lorsque ce fut fini, elle alla vers Sylvie et elle lui prit la main. -Moite et froide, la main s'abandonna. Annette serrait ces doigts, d'où -la vie semblait s'être retirée; et elle n'avait pas le courage de -chuchoter une parole de tendresse, qui n'eût point traversé le mur du -désespoir. Le seul contact fraternel de leurs corps pouvait faire -pénétrer au dedans lentement sa pitié. Elle l'enlaça, le front -appuyé contre la joue de Sylvie; et ses larmes gouttaient sur le cou de -sa sœur, comme pour fondre le gel qui lui enveloppait le cœur. Sylvie, -muette, ne bougeait pas; mais ses doigts, faiblement, commençaient à -répondre à la main fraternelle, quand arriva le mari. Annette la -quitta. - -Elle rentra près de Marc et dit la vérité. Elle ne la lui apprenait -pas. Il ne parut pas ému; il avait peur de son émotion et voulait -garder l'air assuré; mais il n'eût pas fallu qu'il fût obligé de -parler: dès qu'il ouvrit la bouche, sa voix se mit à trembler; il -courut se cacher dans sa chambre, pour pleurer. Annette qui sentit, avec -la divination maternelle, l'angoisse pour ce cœur d'enfant de la -première rencontre avec la mort, évita de parler du sujet redoutable, -mais le prit sur ses genoux, comme quand il était petit. Et lui, ne -songea pas à se plaindre qu'on le traitât en petit, et il se réfugia -dans la chaleur du sein. Après qu'ils se furent apaisés l'un et -l'autre, en berçant leur peur et sentant qu'ils étaient deux pour se -défendre, elle le fit coucher et le pria d'être un brave petit homme, -de ne pas s'effrayer si elle devait ressortir, le laisser seul une -partie de la nuit. Il comprit et promit. - -Elle reprit, dans la nuit, le chemin de la maison tragique. Elle voulait -veiller la petite morte. Sylvie était sortie de sa morne -insensibilité. Elle n'était pas revenue au furieux désespoir du -début. Mais le spectacle n'était pas moins pénible. Sa tête s'était -troublée. Annette lui vit, sur les lèvres, un sourire. Sylvie leva les -yeux, en l'entendant entrer, la regarda, vint à elle, et dit: - ---Elle dort. - -Elle la prit par la main, et la mena devant le lit: - ---Regarde comme elle est belle! - -Son visage rayonnait; mais Annette vit passer sur le front une ombre -d'inquiétude; et quand, après un moment, Sylvie répéta, à mi-voix: - ---Elle dort bien, n'est-ce pas?... - -Annette rencontra son regard fiévreux, qui attendait qu'elle dît: - ---Elle dort. Oui. - -Elle le dit. - -Elles allèrent s'asseoir dans la chambre à côté. Le mari était là, -avec une ouvrière. Ils se forçaient à causer, pour occuper son -attention. Mais la pensée blessée de Sylvie, qui se fuyait, sautait -d'un sujet à l'autre, sans s'arrêter. Elle avait pris un ouvrage, -qu'à tout instant elle jetait, elle prenait, elle jetait, pour écouter -la chambre au sommeil. Elle redisait: - ---Comme elle dort!... en promenant son regard sur les autres, pour -les... pour se persuader. Une fois, elle retourna près du petit lit, et -penchée sur l'enfant, lui dit des mots mignons. Ce fut atroce pour -Annette. Elle voulait que Sylvie se tût. Le mari, à voix basse, la -supplia de ne pas toucher à l'illusion. - -L'illusion tomba seule. Sylvie, revenue à sa place, avait repris son -ouvrage, et elle ne parlait plus. Les autres parlaient autour d'elle, -mais elle n'écoutait plus. À leur tour, ils se turent. Le sombre -silence plana... Soudain, Sylvie cria. Sans mots. Un long cri. Abattue -sur la table, elle y heurtait sa tête. On écarta précipitamment les -aiguilles et les ciseaux. Quand la parole lui revint, ce fut pour -insulter Dieu: elle ne croyait pas en lui; mais il faut bien avoir -quelqu'un contre qui se venger! Elle avait les yeux torves; et de basses -injures elle le souffletait... - -L'épuisement vint. On la porta sur son lit. Elle ne remuait plus. -Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle fût assoupie. - -Alors, elle rentra brisée. Les rues blêmes, au petit jour... Marc ne -dormait pas. Elle se coucha en grelottant. Mais au moment de se mettre -au lit--(c'était trop, tout ce que depuis douze heures elle avait dû -souffrir et maîtriser!)--elle courut en chemise et pieds nus dans la -chambre de son fils, et passionnément elle lui baisa la bouche, les -yeux, les oreilles, le cou, les bras, les mains. Et elle disait: - ---Mon petit, mon cher petit... Toi, tu ne me quitteras pas?... - -Il était très ému, gêné et effrayé. Il pleura avec elle, plus sur -lui que sur les autres. Sur les autres, aussi. À présent, il sentait -ce qu'il avait perdu, il pleurait cette affection, dont il n'avait point -voulu. Il se rappela le soir où il était malade, et Odette auprès de -lui. Il était pénétré de tendresse et de tristesse. Et il pensa: - ---Tout de même, c'est moi qui vis!... - - - - -Annette tremblait de recommencer une pareille journée. Ses forces n'y -eussent pas suffi. Mais ce qui suivit n'eut pas la terrifiante violence -des heures précédentes. La souffrance humaine, quand elle atteint au -faîte, il faut qu'elle redescende. On meurt, ou on s'habitue. - -Sylvie avait repris possession d'elle. Elle était livide, marquée au -coin des narines et des lèvres d'un trait dur, qui depuis, laissa, en -s'atténuant, sa flétrissure. Mais calme, active, occupée, avec ses -ouvrières, à couper et à coudre les vêtements de deuil. Elle donnait -des ordres, surveillait, travaillait; et ses mains étaient sûres et -précises, comme son regard. Elle fit l'essayage de la robe d'Annette. -Annette craignait de prononcer un mot qui rappelât l'enterrement. Mais -Sylvie en parla, froidement. Elle ne laissait à personne le soin de -s'occuper des détails. Elle régla tout. Elle conserva ce calme tendu -jusqu'à la fin de la cérémonie. Seulement, avec une rage froide et -concentrée, elle s'opposa à tout service religieux. Elle ne pardonnait -pas!... Jusqu'alors, elle avait été vaguement incroyante, insouciante, -non hostile; et, tout en riant un peu, elle était, sans l'avouer, -émue, le jour qu'elle avait vu sa belle petite fille en blanche -communiante... Justement! Elle avait été dupée... Le lâche!... Elle -ne pardonna jamais. - -Annette s'attendait à ce que la contrainte inhumaine que s'imposait -Sylvie fût payée d'une nouvelle crise, au retour dans la maison. Mais -il ne lui fut pas permis de rester auprès de sa sœur. Sylvie le lui -interdit durement. La présence d'Annette lui était intolérable... -Annette avait son fils!... - -Le jour suivant, le mari inquiet vint raconter à Annette que Sylvie ne -s'était pas couchée. Elle ne pleurait pas, elle ne se plaignait pas, -elle se rongeait en silence. Elle reprit impitoyablement son travail -d'atelier: c'était un devoir mécanique, plus impérieux que la vie. On -ne s'apercevait de son état qu'à certains accidents: des erreurs qui, -avant, ne lui arrivaient jamais: une robe coupée de travers, qu'après -elle détruisit, sans un mot; elle se blessa aussi les doigts avec ses -ciseaux. On la décida à se coucher la nuit. Mais elle restait assise -dans le lit, sans dormir, et elle ne répondait pas à ce qu'on lui -disait. - -Et chaque matin, avant de paraître à l'atelier, elle faisait visite au -cimetière. - -Cela dura quinze jours. Puis, elle disparut. Au milieu de l'après-midi. -Des clientes vinrent, attendirent. À l'heure du souper, elle n'était -point là. Dix heures, onze heures passèrent. Le mari redoutait un acte -désespéré. Vers une heure, elle rentra; et, cette nuit, elle dormit. -On ne put rien savoir d'elle. Mais le lendemain soir, de nouveau, elle -s'éclipsa. Et le surlendemain, elle recommença. Maintenant, elle -causait, elle semblait détendue. Mais elle ne disait pas où elle -était allée. Les ouvrières jasaient. Le brave mari haussait les -épaules avec pitié, et disait à Annette: - ---Si elle me trompe, je ne peux pas lui en vouloir; elle a trop -souffert... Et même, si cela peut l'arracher à son obsession,... eh -bien, soit!... - -Annette réussit à saisir Sylvie au passage; elle lui fit entendre -discrètement l'inquiétude, les soupçons, et la peine que causaient -ses sorties. Sylvie, qui d'abord ne voulait pas s'arrêter, parut -indifférente à ce qu'on pouvait penser, mais elle fut touchée de la -bonté du mari, et prise d'un besoin subit de se confier, elle emmena -Annette dans sa chambre, dont elle ferma la porte; elle s'assit tout -près d'elle, et mystérieusement, à mi-voix, les yeux brillants, elle -révéla qu'elle allait, tous les soirs, dans un cercle d'initiés, -réunis autour d'une table, causer avec sa petite fille. Annette, -horrifiée, écoutait, sans oser trahir ses sentiments, Sylvie qui -racontait, d'une voix attendrie, les réponses de l'enfant. Il n'était -plus besoin de l'engager à parler: elle goûtait une joie à se redire -tout haut les paroles puériles, où elle avait transfusé tout le sang -de son cœur. Annette ne pouvait détruire une illusion qui faisait -vivre sa sœur. Léopold était près de l'encourager: pour son gros bon -sens, celle-là valait toute autre religion. Annette prit conseil du -médecin, qui dit de laisser la douleur s'épuiser. - -Maintenant, Sylvie rayonnait. Annette se demandait si elle n'eût pas -préféré le désespoir sacré à cette joie dérisoire, qui profane la -mort. À l'atelier, Sylvie ne dissimulait plus ses relations -d'outre-tombe; ses ouvrières lui faisaient raconter ses séances; elles -y goûtaient un frisson amusé de roman-feuilleton. Lorsque Annette -arrivait, elle les entendait mêler leurs réflexions animées au récit -de la dernière conversation que Sylvie avait eue avec Odette; une -apprentie se moquait derrière une étoffe qu'elle pliait; et Sylvie, -experte naguère à manier l'ironie, ne s'apercevait de rien, bavarde et -absorbée dans sa fantasmagorie. - -Elle n'en resta point là. Un soir, sans avertir Annette, elle emmena -Marc. Elle s'était reprise pour lui d'une affection exaltée. Dès -qu'elle le voyait, sa figure s'éclairait. Annette, ne trouvant plus -Marc à la maison, devina ce qui s'était passé. Mais elle se garda de -le lui faire raconter, quand il rentra, fort tard, oppressé, énervé. -L'enfant cria, dans ses rêves. Annette se leva, le calma, lui caressa -la tête avec ses tendres mains. - -Au matin, elle eut une explication sévère avec Sylvie. Son fils était -en cause, elle ne ménageait plus rien. Elle ne cacha pas, cette fois, -son aversion écœurée pour les dangereuses folies, et elle intima -violemment à sa sœur la défense d'y mêler le petit. Sylvie qui, en -d'autres temps, eût répliqué sur le même ton, baissa le front, avec -un sourire équivoque, évitant de rencontrer le regard courroucé -d'Annette; son instinct ne se sentait pas assez sûr de ses -révélations, pour les exposer à la critique passionnée de sa sœur. -Elle ne discuta rien, elle ne promit rien: d'une câlinerie sournoise, -comme une chatte semoncée, qui n'en fera qu'à sa tête. - -Elle ne se risqua pourtant plus à emmener Marc. Mais elle le prenait -pour confident de ce qu'elle avait entendu dans ses séances; et il -était bien difficile d'empêcher leurs conciliabules, sur lesquels Marc -gardait un secret aussi méfiant que sa tante. Sylvie disait à Marc -qu'Odette parlait de lui. C'était ce qui l'attachait au jeune garçon: -Odette le lui avait légué. Elle transmettait les messages entre les -deux enfants. Marc n'y croyait pas vraiment; le sens critique du -grand-père le défendait contre ces absurdités; mais son imagination -était émue. Il écoutait, intéressé, répugné. Tout en se prêtant -à ce jeu malsain, il jugeait sévèrement Sylvie; et il étendait sa -condamnation aux femmes en général. Mais cette atmosphère de tombeaux -était insalubre pour un garçon de cet âge. L'horrible bouffonnerie de -la vie et de la mort le hantait précocement. Il se sentait entouré -d'une odeur de viande pourrie. Des minutes suffocantes. Et comme sa -pensée n'était pas assez forte encore pour le défendre, sa vitalité -fiévreuse de préadolescence eut recours, pour réagir, aux plus -troubles instincts, qui vaguaient, comme des bêtes dans la nuit. -Redoutable troupeau! On dirait que, par une sorte d'embryogénie, -l'organisme psychique, en son évolution, passe par toute la série des -formes animales, et qu'il lui faille franchir l'étape des plus -brutales, avant de s'élever à leur sublimation par l'intelligence et -la volonté humaine. Par bonheur, il est bref, ce rappel des sauvages -origines: un passage de spectres. Le mieux est qu'on les laisse au plus -vite passer, et qu'on se range de côté, sans rien faire qui éveille -leur conscience ténébreuse. Mais l'heure n'est pas sans dangers, et la -plus tendre vigilance n'en peut défendre l'enfant. Car ce petit Macbeth -est seul à voir les spectres: pour les autres--les plus proches--reste -vide la place de Banquo; ils distinguent la voix fraîche, les traits -purs de l'enfant; et ils n'aperçoivent pas les redoutables ombres qui -courent au fond des yeux limpides. À peine les distingue-t-il -lui-même, spectateur curieux. Comment les connaîtrait-il, s'ils -proviennent d'un monde où il n'était pas né, ces instincts de -possession, de violence, et... même de crime! Aucune pensée perverse -qui ne l'effleure en ces jours, qu'il ne tâte du bout de sa langue.--Ni -l'une ni l'autre des deux femmes qui choyaient Marc ne se doutait du -petit monstre, qu'à certaines minutes elles tenaient près de leurs -jupes... - -Peu à peu, cependant, Sylvie s'apaisait. Les récits de ses séances -n'avaient plus de caractère mystérieux; elle en parlait sans émotion, -d'un ton pressé; elle ne tenait pas à insister. Bientôt même, elle -n'en parla plus qu'avec contrainte. Et brusquement, elle cessa d'en -parler; elle ne répondit plus aux questions... Avait-elle eu une -déception, dont elle ne voulait pas convenir? Ou s'était-elle lassée? -Elle ne le dit à personne. Mais dans les longs entretiens qu'elle -continuait d'avoir avec Marc, le monde occulte tint de moins en moins de -place, et finit par disparaître. Elle paraissait avoir recouvré son -équilibre. Le passage de l'épreuve ne se marquait plus, aux yeux de -l'entourage, que par un changement d'âge, une expression nullement plus -affinée par la douleur, mais au contraire plus matérielle, des traits -un peu alourdis et des formes plus pleines, la même grâce toujours, et -plus d'éclat. De forts besoins de revivre se revanchaient de l'agonie -endurée. Et les nouvelles peines et les nouveaux plaisirs, les feuilles -des jours qui tombent, la poussière de la route, recouvrirent peu à -peu la fosse ouvert au cœur. - - -Mensongère apparence... - -La vie reprit dans la maison Rivière. Mais la catastrophe avait fait -une brèche aux âmes. - -C'est un bien petit événement dans l'ordre général que la -disparition d'un enfant. On est environné de mort, elle ne devrait pas -surprendre; dès qu'on commence à regarder, on la voit qui travaille et -l'on s'y habitue. On croit qu'on s'habitue. On sait qu'elle viendra un -jour travailler chez nous, et l'on prévoit la peine. Mais il y a bien -plus que la peine! Que chacun s'interroge! Peu qui ne reconnaîtront la -révolution qu'une mort a produite dans toute leur existence! C'est un -changement d'ère... «_Ante, Post Mortem..._» Un être a disparu. La -vie tout entière est atteinte, tout le royaume des êtres, hier royaume -du jour, et aujourd'hui, de l'Ombre... Ô Dieu! si cette petite pierre, -cette seule pierre tombe de la voûte, toute la voûte tombe! Le rien -est sans mesure. Si ce petit moi n'est rien, aucun moi n'est rien. Si ce -que j'aime n'est rien, moi qui aime, je ne suis rien. Car je ne suis que -par ce que j'aime... L'irréalité de tout ce qui respire est soudain -apparue. Et tous en prennent conscience, mais non de la même façon, -chacun avec ses organes--instinct ou intelligence, en face, le regard -droit, ou fuyant, et les yeux clignant de côté. - -Sur l'arbre de la famille, d'où avait été brisé le petit rameau -d'Odette, les autres branches continuèrent à pousser. Mais trois au -moins sur quatre furent modifiés dans leur développement. - -Le moins touché fut le père. Le jour de l'enterrement, son chagrin -faisait mal, haletant de la gorge et des flancs, comme un cheval -écroulé. Mais quinze jours après, il était repris déjà par ses -affaires et par les fortes exigences de sa vie physique, il travailla, -mangea double, voyagea, oublia. - -Des deux femmes, Annette paraissait la vraie mère. Elle ne se consolait -pas. Son deuil devint plus âpre, à mesure que s'effaçait le sillage -de la petite fille. Odette lui était comme une enfant élue, l'enfant -créée non de sa chair, mais de son besoin de tendresse, plus à elle -qu'à Sylvie, plus elle que son fils. Elle s'accusait de ne pas l'avoir -assez aimée, de lui avoir marchandé les caresses, dont ce petit cœur -avide n'avait jamais assez. Et elle se persuadait qu'elle était seule -à conserver la mémoire de l'enfant, que les autres trahissaient. - -Sylvie montrait maintenant une étrange gaieté, affairée, agitée. -Elle avait le verbe haut, un flux de paroles fatigant, avec des saillies -burlesques, une verdeur de propos, qui faisaient rire aux éclats son -petit peuple ouvrier, et que Marc dégustait sournoisement, quand il se -trouvait là pour les gober au passage. Lui aussi se dissipait, -travaillait moins, flânait, polissonnait, à l'affût des occasions de -ne rien faire et de rire: l'organisme se défendait contre l'effroi -intérieur... Qui s'en doute, au dehors? On est impénétrable les uns -aux autres, on semble indifférent, on voudrait se confier, on ne peut -pas... «Il n'est pas de communion possible dans la souffrance...» - -Mais Annette, que sa passion pour la morte rendait injuste pour les -vivants, ne voyait que leur égoïsme qui, par tous les moyens, se -reprenait à la vie, laissant tomber au fond la pierre du souvenir; et -elle leur en voulait. - -Or, un jour,--un dimanche que Marc était allé avec Léopold, à un -match de sport,--Annette, venant chez Sylvie, trouva la porte de -l'appartement ouverte. Elle entra et entendit une plainte pesante qui se -traînait. Sylvie, seule dans sa chambre fermée, parlait et gémissait. -Annette se retira sur la pointe des pieds; elle referma la porte sur le -palier, et sonna. Sylvie vint ouvrir; elle avait les yeux rouges; elle -dit que c'était le rhume, et causa avec un entrain bruyant et vulgaire. -Elle se mit à raconter une de ses éternelles histoires scabreuses, -dont elle était approvisionnée. Annette avait le cœur serré. Se -pouvait-il qu'elle jouât!--Elle ne jouait qu'à moitié. Beaucoup plus -que les autres, c'était elle qu'elle voulait tromper. Un désespoir -foncier, sans jour et sans issue, l'avait amenée à une sorte de -mépris bouffon de la vie. Si elle ne voulait pas tomber, nulle autre -alternative que l'oubli et ce masque d'insouciance cynique, qui -finissait par se substituer aux traits du vrai visage. Tout n'est rien. -Rien ne vaut la peine. Honnêteté, honneur, des blagues!... Ne rien -prendre au sérieux. Rire de la vie. En jouir. Le travail seul subsiste, -parce que c'est un besoin et qu'on ne peut s'en passer... - -Bien d'autres choses subsistaient sous ces destructions. L'instinct -était chez Sylvie plus solide que la pensée. Et quand elle rejetait -tout, Annette et le fils d'Annette lui restaient incrustés sous la -peau. Ils ne formaient qu'un, eux trois! Mais cet amour d'instinct, -presque matériel, n'empêchait pas les mauvais sentiments. Sylvie, qui -n'était pas tendre pour elle, ne l'était pas non plus pour Annette. -Elle se montrait agressive et railleuse à l'égard de sa sœur, dont le -sérieux moral, la tristesse taciturne, lourde de souvenirs, l'irritait, -comme un reproche muet. - -Un reproche, en effet. Annette n'avait pas la charité de le lui -épargner. Elle voyait bien pourtant que Sylvie fuyait la peine, comme -un gibier le chien; et elle la plaignait. Elle plaignait la misère de -la nature humaine, mais en la méprisant de chercher son salut aux -dépens de ses trésors les plus chers et d'être toujours prête à -trahir ses affections sacrées, pour tromper la poursuite féroce de la -douleur. Elle en était ulcérée; car dans son propre cœur elle -entendait rappel de cette lâcheté de vivre; et elle, la châtiait. - -De là qu'elle s'imposa, en ces mois qui suivirent le malheur, une -austère discipline du cœur, un rigorisme moral, pessimiste et hautain, -qui cachait sa tendresse blessée... - - -Après le sombre hiver, Pâques étaient revenues. Annette errait dans -Paris, le matin du dimanche:--le ciel refleurissait, l'air était -immobile;--l'âme enveloppée de son deuil, elle écoutait les appels -nostalgiques des cloches; et leur filet sonore l'enserrait de ses -mailles, la tirait hors du flot du siècle insouciant sur la grève où -gisait le Dieu mort. Elle entra dans une église; et, dès les premiers -pas, elle fut suffoquée par ses pleurs; depuis longtemps refoulés, ils -refluaient. Dans le coin d'une chapelle, agenouillée, elle les laissa -couler, tête basse. Jamais elle n'avait senti comme à cette heure le -tragique de ce jour. Elle entendait ces orgues, ces chants, ces chants -de joie... Cette joie!... Sylvie qui riait... Et l'âme pleure, au -fond... Ah! elle le savait bien, aujourd'hui: Le pauvre mort _n'est pas -ressuscité!_ Et l'amour désespéré des siens, l'amour des siècles, -s'épuise à nier sa mort... Cette poignante vérité, combien elle est -plus grande et plus religieuse que l'illusoire résurrection! Duperie -passionnée, navrante duperie du cœur, qui ne peut consentir à perdre -son bien-aimé!... - -Elle ne pouvait avec personne partager ses pensées. Et renfermée en -elle, avec la petite morte, elle la défendait contre la seconde mort, -la plus terrible: l'oubli. Elle réagissait durement contre elle et -contre les autres. Et comme toute réaction contre un milieu de pensée, -par le choc en retour amène une réaction contraire, son attitude de -blâme provoqua ceux qui se sentaient atteints à exagérer la leur. Et -le malentendu s'élargit. - -Il devint presque complet entre le fils et la mère. Marc de plus en -plus se détachait d'Annette. Depuis des années, l'antagonisme -s'annonçait. Mais jusqu'à ces derniers temps, il était resté, de la -part de l'enfant, voilé, sournois, prudent. Pendant la longue période -où il avait vécu en tête à tête avec Annette, il se serait bien -gardé d'entrer en discussion; la partie n'était pas égale; avant -tout, avoir la paix! Il laissait parler sa mère. Ainsi, elle lui -livrait, une à une, ses faiblesses; et lui, ne livrait rien.--Mais -maintenant qu'il avait trouvé en sa tante une alliée, il ne cacha plus -son jeu. Naguère, que de fois sa mère, impatientée de ce petit -mollusque, qui rentrait sa pensée dans sa coquille, dès qu'on y -voulait toucher, lui avait dit: - ---Allons, sors de ton trou! Montre un peu cette caboche! Ne sais-tu pas -parler? - -Il savait. Annette pouvait être satisfaite! Il parlait maintenant... Il -eût mieux fait de continuer à se taire!... Quel petit discuteur! Ah! -il ne fuyait plus la contradiction. Il ne laissait rien passer de la -bouche de sa mère, sans ergoter obstinément. Et de quel ton -impertinent! - -C'était venu tout d'un coup; et, sans doute, Sylvie y avait sa part de -responsabilité, en encourageant malignement cette fronde. Mais la vraie -cause était plus intime. Ce changement d'attitude répondait au -changement de nature, aux approches de la crise de puberté. L'enfant se -transformait: en quelques mois, il avait pris un autre caractère, des -manières quinteuses, brutales, entrecoupées de «revenez-y» de son -vieux mutisme; mais ce n'était plus le silence poli, conciliant, un peu -fourbe, de l'enfant qui voulait plaire; on le sentait maintenant hostile -et hérissé... Sa brusquerie de façons, son impolitesse grossière, -l'âpreté inexplicable avec laquelle il répondait aux affectueuses -avances, faisaient saigner la sensibilité d'Annette. Assez armée -contre le monde, elle ne l'était point contre ceux qu'elle aimait; un -mot rude de son fils la blessait aux larmes. Elle ne le montrait point; -mais il n'en ignorait rien. Il continuait: on eût dit qu'il cherchât -ce qui pouvait déplaire à sa mère. - -Il eût rougi de se conduire ainsi avec des indifférents. Mais elle, ne -lui était pas, certes, indifférente! Il tenait à elle,--et comment! -Comme le fruit vivant qui, quand l'heure est venue, s'arrache au ventre -de la mère. Il est fait de sa chair; et pour la faire sienne, cette -chair, il la déchire. - -Marc avait bien des éléments qui appartenaient à la nature d'une -autre race que la race maternelle. Mais l'étrange! ce n'était pas par -ces éléments différents qu'il entrait le plus en conflit avec sa -mère, c'était par ceux qui lui étaient communs avec elle. Car son -désir jaloux d'indépendance ne possédait pas encore une personnalité -qui lui appartînt en propre; et toute ressemblance avec sa mère lui -semblait un danger d'annexion. Alors, pour se défendre, il se faisait -différent. Quoi qu'elle dît, quoi qu'elle fît, il était le -contraire. Parce qu'elle était aimante, il se faisait insensible; -confiante, renfermé; passionnée, froid et tranchant. Et tout ce -qu'elle combattait, tout ce qui répugnait à la nature d'Annette--(ah! -comme il le connaissait!)--lui devenait attrayant; et il se dépêchait -de le faire savoir à Annette. Puisqu'elle se piquait de morale, ce -moutard trouva élégant de se croire amoraliste, et surtout de le -proclamer: - ---La morale, c'est une invention... avait-il déclaré à sa mère. Et -la crédule Annette l'avait pris au sérieux. Elle l'attribuait à -l'influence déplorable de Sylvie, qui s'amusait à jeter le trouble -dans le petit cerveau sagement cultivé... Vlan dans les platebandes! -une poignée de graines folles! Et le peigne à rebrousse-poil sur les -allées ratissées!... Elle ne manquait pas de bonnes raisons pour se -persuader qu'elle agissait dans l'intérêt de l'enfant... «Ce pauvre -petit, mis en serre, comprimé dans une caisse!... Nous allons le -dépoter!...» Mais, tout en aimant sa sœur, elle avait un vif et cruel -plaisir à lui voler ce cœur qui était sa bouture. - -La finesse intéressée de l'enfant pour tout ce qui le concerne avait -saisi le duel engagé entre les deux sœurs; et, naturellement, il -l'exploitait. Par ruse maligne, il réservait ses faveurs à Sylvie; et -il était bien aise de la jalousie qu'il excitait chez sa mère. Annette -ne la cachait plus. Elle la justifiait, avec plus de raison que Sylvie, -par l'intérêt de Marc. Sylvie aimait l'enfant et elle ne manquait pas -de bon sens. Sa sagesse poids légers en valait bien une autre plus -pesante; mais elle n'était pas faite pour un garçon de treize ans; et -le profit qu'il retirait en était périlleux: si elle aiguisait en lui -l'appétit de la vie, elle ne lui en donnait pas le respect; et quand, -de trop bonne heure, le respect a fichu le camp, gare à la casse! -Sylvie n'était pas faite non plus pour former le goût de Marc, sinon -pour la toilette. Elle le menait à de stupides cinémas, à des -music-halls, d'où il rapportait des refrains effarants et des images -qui laissaient peu de place aux pensées sérieuses: son travail s'en -ressentit. Annette se fâcha et défendit à Sylvie d'emmener Marc. -C'était le bon moyen de sceller l'alliance du neveu et de la tante. -Marc se jugea persécuté; il découvrit que, de nos jours, le métier -de peuple opprimé est rémunérateur; et Annette apprit, à ses -dépens, que celui de peuple oppresseur n'est pas de tout repos. - -Maintenant, Marc lui faisait sentir, à toute occasion, qu'il était une -victime et qu'elle abusait de sa force. Eh bien, soit! elle en abusait, -pour le faire marcher au pas! Elle ne toléra plus ses légèretés de -langage, ces habitudes inconvenantes qu'il avait prises de gouailler -tout, cette blague impertinente. Pour le réduire, elle lui opposa une -sévérité de principes. Il avait la partie belle pour répondre! -Depuis longtemps, il guettait l'occasion. - -Un jour qu'il s'appuyait, contre une interdiction de sa mère, sur des -paroles de la tante, Annette, impatientée, lui dit que Sylvie avait le -droit de dire et de faire ce qu'elle voulait: on n'avait pas à la -juger; mais ce qui était bon pour elle ne l'était pas pour lui; il -n'avait pas à la prendre pour modèle: «Tout n'est pas à imiter chez -elle...» - -Marc écouta la tirade, et dit négligemment: - ---Oui, mais elle, elle a un mari. - -Annette ne put répondre d'abord: elle ne voulait pas comprendre... -Qu'avait-il dit? Non, ce n'était pas possible!... Et puis, une rougeur -lui monta au front. Assise, les mains immobiles sur l'ouvrage, elle ne -bougeait point. Il ne faisait non plus aucun mouvement. Il n'était pas -très fier de ce qu'il avait dit, de ce qui allait venir... Le silence -se prolongeait! Un flot de colère soulevait le cœur violent d'Annette. -Elle le laissa passer. La pitié, l'ironie prirent la place. Elle eut un -sourire méprisant: - ---Petit malheureux! pensait-elle. Et finalement, elle dit, ses doigts -ayant repris leur tâche: - ---Et tu trouves sans doute qu'une femme sans mari, qui travaille pour -nourrir son enfant, est moins digne de respect? - -Marc perdit son aplomb. Il ne répondit rien. Il ne s'excusa point. Il -était mortifié. - -Annette ne dormit pas, cette nuit... Ainsi, c'était en vain qu'elle -s'était sacrifiée! Que le monde la blâmât, c'était dans l'ordre. -Mais lui, à qui elle avait tout donné! Comment avait-il su? Qui lui -avait soufflé cette pensée?... Elle ne pouvait lui en vouloir; mais -elle était accablée. - -Marc dormit en paix. Il n'était pas sans remords; mais le sommeil -était plus fort que les remords. Une bonne nuit passée, il les eût -oubliés, s'il ne les avait retrouvés dans le regard soucieux de sa -mère. Il lui déplut que sa mère n'oubliât pas comme lui. Il avait -des regrets; mais il ne pouvait se résoudre à les exprimer; et comme -il en était ennuyé, selon la logique de l'enfant, il en voulut à sa -mère. - -Ils ne refirent pas allusion à la scène. Mais depuis, ils en furent -plus ce qu'ils étaient, avant. Il y avait une contrainte dans leurs -embrassements. Annette ne le traita plus tout à fait en enfant... - -Comment avait-il su? Des conversations de lycée l'avaient fait -réfléchir sur le nom qu'il portait, et qui était celui de sa mère. -Des allusions anciennes, attrapées au passage, naguère, à l'atelier, -et qu'il n'avait pas comprises, s'éclairaient maintenant. Certains mots -imprudents de Sylvie à sa sœur, devant l'enfant... Et l'énigme -qu'était pour lui cette mère, qui l'irritait, mais qui le fascinait, -par _l'aura_ de passions que, sans pouvoir discerner, son flair de jeune -chien avait subodorées... Sur le tout, il avait bâti de vagues et -baroques histoires, qui n'arrivaient pas à se tenir d'une façon liée. -Sa naissance l'intriguait. Comment savoir?... La réponse blessante à -sa mère était en partie un piège qu'il lui tendait... Dans son cœur, -se mêlaient curiosité et rancune à l'égard de ce qui s'était passé -et qu'il ne savait pas. Jamais il n'osa faire là-dessus une question à -Sylvie: car il avait sa fierté pour sa mère, et il soupçonnait -qu'elle avait eu des torts. Mais il se croyait en droit de lui en -vouloir, pour le grave secret qu'elle lui cachait. Ce secret était -entre elle et lui comme un étranger. - -Un étranger, vraiment. Marc ne se doutait guère qu'à des instants, il -le faisait surgir aux yeux d'Annette, _l'étranger_,--son père--bien -pis, les Brissot! Car, dans le sourd combat qui se poursuivait -désormais entre la mère et le jeune garçon, celui-ci faisait, -d'instinct, arme de tout ce qu'il trouvait, dans sa propre nature, -d'opposé à Annette. Ainsi, sans le savoir, il déterrait parfois et -employait contre elle des traits empruntés au fonds Brissot: le fameux -sourire condescendant, cette satisfaction de soi, ce philistinisme -badin, dont rien ne pourra ébranler la certitude hostile! Une ombre, un -reflet sur l'eau. Annette les reconnaissait, et pensait: - ---Ils me l'ont pris!... - -Un étranger, vraiment?--Non, il ne l'était pas. L'arme, les traits -empruntés, oui; mais la main qui les tenait était de la substance -d'Annette. Et cette main révoltée se crispait dans l'opposition entre -deux êtres trop parents et trop proches, qui n'est qu'un des mille jeux -de l'Amour et du Destin. - - - - -Il n'avait pas d'ami. Ce garçon de treize ans, qui se trouvait, matin -et soir, dans une classe, avec une trentaine d'enfants, restait séparé -de ses camarades. Plus petit, il aimait à bavarder, jouer, courir, -crier. Depuis un an ou deux, il avait des accès de mutisme, des -fringales d'isolement. Cela ne signifiait point qu'il n'eût plus besoin -de compagnons. Il en avait peut-être plus besoin qu'avant. Justement! -C'était trop: il avait trop à demander et à donner... Et partout des -épines, dans ce buisson de printemps! Un amour-propre hérissé. Un -rien le froissait, et il avait peur d'être froissé, et surtout de le -montrer: car c'est une faiblesse, et il faut se garder de donner prise -à l'ennemi: (il y en a un dans tout ami). - -Ce qu'il avait saisi, ou plutôt imaginé de son état-civil, du passé -de sa mère, le tenait dans une gêne absurde, ridicule, sourcilleuse. -Ses lectures aidant, il s'était convaincu qu'il était un enfant -«naturel». (Ses livres romantiques l'appelaient d'un nom plus dru). Il -trouvait moyen de s'en faire un sujet de fierté. Il n'était même pas -loin de renifler dans l'archaïque injure un fauve relent de noblesse. -Il se jugeait intéressant, à part des autres, solitaire, un peu -damné. Il ne lui eût pas déplu de se ranger parmi les bâtards -sataniques de Schiller et de Shakespeare. Cela lui donnait le droit de -mépriser le monde, en tirades hautaines,--_in pello._ - -Mais quand il se retrouvait dans «le monde»,--dans sa classe de -lycée, parmi les camarades, il était intimidé, alourdi de son secret, -soupçonneux qu'on pût le deviner. Ses façons bizarres, son air fatal, -sa voix fluette qui commençait de muer, son minois de petite -demoiselle, rougissant, insolent comme un cochelet, éveillaient -l'attention, la malice de ses compagnons; et même il fut en butte aux -avances honteuses d'un de ces petits chenapans, qui le persécutait de -ses propositions, mi-bouffes, mi-sérieuses. Il en fut bouleversé; la -nuit, il était malade de révolte et de dégoût; il ne voulait plus -retourner au lycée, mais il ne pouvait en avouer les raisons à sa -mère; il devait seul se faire respecter; il se disait: - ---Je le tuerai. - -Sa pensée tumultueuse était soulevée par des lames de fond. - -Il était à l'heure où s'éveillent les forces génésiques. Elles le -fascinaient et elles l'épouvantaient. L'étrange innocence de sa mère -passait à côté, sans voir et sans savoir. Il serait mort de honte, si -elle avait su et vu. Et seul, se méprisant, il se livrait, affolé, aux -terribles sollicitations de l'instinct dégradant... Mais que peut faire -l'enfant, un pauvre enfant livré à ces forces démentes! Cette -monstrueuse nature met dans un corps de treize ans le brutal incendie, -qui faute d'aliment le dévore! Il ne peut se sauver, s'il est de bonne -race, qu'en se jetant tout entier, par un excès contraire, dans une -exaltation ascétique de l'esprit, qui souvent ruine le corps. La -jeunesse de ce temps, plus heureuse que ses aînées, commençait de -pratiquer la discipline virile de l'athlétisme. Marc n'eût pas -demandé mieux que de faire comme elle. Mais là encore, la nature -était contre lui. Il n'avait pas la force. Ah! qu'il enviait les forts! -Qu'il aimait, jalousement, leur beauté!... Jusqu'à la haine!... Jamais -il ne serait comme eux!... - -Désirs, tous les désirs, purs, impurs, un chaos!... tous les démons -ennemis!... Il serait le jouet du hasard--(Nul ne peut rien pour -lui!)--sans un fond de santé morale, d'honnêteté,--mieux, de grandeur -qui s'ignore, ce je ne sais quoi de divin, fruit des peines, de la -vaillance et de la longue patience des meilleurs de la race,--qui ne -supportera pas la honte des souillures, l'affront de la -déchéance,--qui a le flair inquiet de ce qui est vil et lâche,--qui -le traque au dedans, jusque dans les replis de ses pensées,--qui -n'échappe point toujours aux salissures,--mais qui ne manque jamais de -les juger, de se juger, de se flétrir et de se châtier... - -L'orgueil!... Loué soit-il! _Sanctus!..._ Chez de telles natures -d'enfant, l'orgueil est la santé. Il est l'affirmation du divin dans la -boue, le principe du salut. Qui, dans la solitude sans amour, qui -lutterait, sans orgueil? Pourquoi lutter, si l'on ne croyait pas que -l'on a des biens suprêmes à défendre, et que pour eux, il faut -vaincre ou mourir!... - -Marc veut vaincre! Vaincre ce qu'il comprend et ce qu'il ne comprend -pas. Vaincre ce qu'il ignore, et ce qui lui répugne. Vaincre l'énigme -du monde et vaincre sa bassesse... Ah! ici comme ailleurs, sans cesse il -est vaincu! Dans son effort de travail, de lecture, de concentration, il -s'échappe à lui-même, il se sent débordé. Toujours la force qui lui -manque... Elle est là, cependant, mais à peine formée, inférieure à -la tâche et à sa volonté. Il est rongé de désirs et de curiosités, -saines, malsaines, qui le tiraillent de tous les côtés, ou baigné de -torpeur, incapable de rien faire et de rien fixer. Il perd son temps; et -il est trop pressé. Déjà le préoccupe son avenir, le choix de la -carrière: car il sait qu'il lui faudra se décider de bonne heure; et -il n'a aucune raison de se décider: il flotte entre tout, avec le même -degré d'intérêt et d'indifférence, d'attrait et de dégoût. Il veut -et ne veut pas, il n'est même pas capable de vouloir ou de ne pas -vouloir. La machine n'est pas réglée. Il se lance et s'arrête en -panne, ou butte, et se retrouve au fond. - -Alors, il scrute ce fond. Et cet enfant qui souffre et se ronge, est -plus apte qu'un autre à percevoir le vide et l'ennui d'un temps qui -s'achemine à la destruction. Il a le sentiment aigu de l'abîme... - -Mais sa mère n'en voit rien. Elle voit un garçon maussade, -prétentieux, révolté, puéril, maladivement susceptible, -grandiloquent et faiseur d'embarras, qui aime parfois à tenir des -propos graveleux, et qu'à d'autres moments un mot libre effarouche. -Surtout, elle s'irrite de son ricanement. Elle n'en soupçonne point le -sens amer, encore moins le défi à la mauvaise chance. Il ressent -cruellement l'injustice qui lui est faite: il est (ou se juge) sans -force, sans beauté, sans talent, sans valeur; il achève de s'accabler, -en ajoutant à ses défaites réelles d'autres qu'il imagine; il -conspire avec toutes les apparences, qui peuvent l'humilier... Ces deux -petites ouvrières, qui passent à côté de lui en riant, il croit -qu'elles rient de lui, il ne se doute pas qu'elles rient pour -l'aguicher, et qu'elles ne trouvent pas si laid son minois rougissant de -fille effarouchée... Il croit lire dans les yeux de ses professeurs la -dédaigneuse pitié pour sa médiocrité... Il croit que ses camarades -plus robustes méprisent sa faiblesse et démasquent sa lâcheté: car, -nerveux à l'excès, il a ses moments de pusillanimité; et, comme il -est sincère, il se les avoue, il se juge déshonoré; pour se punir, il -s'oblige secrètement à des imprudences dangereuses, qui lui mettent la -sueur froide au front et le réhabilitent un peu--si peu!--à ses -propres yeux... Ce petit Nicodème, c'est de lui qu'il ricane, souvent, -et de ses défaites! Mais il en veut au monde qu'il l'a fait comme il -est--et, d'abord, à sa mère. - -Elle ne comprend pas son air hostile... Comme il est égoïste! Il ne -pense qu'à lui... - -Il ne pense qu'à lui?... Qu'est-ce qu'il deviendrait, s'il ne pensait -à lui? S'il ne se défendait, qui le défendrait?... - -Ils restent seuls et murés, l'un en face de l'autre. L'heure des -effusions n'est plus. Annette commence à répéter la lamentation des -mères: - ---Comme il était plus aimant, lorsqu'il était plus enfant! - -Et lui, se dit que les mères n'aiment leurs enfants que pour leur -amusement. Chacun n'aime que soi... - -Non, chacun voulait aimer l'autre. Mais quand on est en danger, on doit -penser à soi. On pensera à l'autre, après. Comment sauverait-on -l'autre, si on ne se sauvait, soi? Et comment se sauverait-on, si on -laissait à son cou accroché l'autre? - - - - -Rejetée par son fils, Annette se durcit comme lui. Le cœur -volontairement fermé à l'amour, l'esprit d'autant plus libre, en -l'absence d'objet qui nourrît sa tendresse, il lui fallait occuper sa -faim intellectuelle et son besoin d'agir. Elle travaillait tout le jour, -lisait le soir, la nuit, dormait solidement. Marc, rancunier, enviait et -méprisait la santé de cette femme vigoureuse, le pouvoir qu'elle -avait, semblait-il, de ne pas se tourmenter. - -Annette, cependant, souffrait de la privation de ne pouvoir partager sa -pensée avec un compagnon. Elle remplissait le vide par le travail, -l'oubli actif... Mais le travail pour le travail est lui-même si -vide!... Et ces forces qu'on sent en soi, inutiles, où les sacrifier? - -Sacrifier!... Ce besoin de sacrifice!... Annette le trouvait autour -d'elle, partout, pitoyable souvent, et quelquefois absurde!... Car, -bonne observatrice, elle ne cessait d'explorer les visages et les âmes -tout au long de ses journées; elle se distrayait de ses peines en -plongeant dans celles des autres. Peut-être la curiosité -l'emportait-elle sur la pitié, dans cette période où son cœur -s'était pétrifié (elle le prétendait), au spectacle des souffrances, -et surtout des défaites et des abdications. - -Parmi les femmes, comme elle aux prises avec la société pour lui -arracher les moyens d'exister, combien étaient broyées, bien moins -encore par la rudesse des choses que par leur propre faiblesse et leur -renoncement! Presque toutes étaient exploitées par une affection, et -ne pouvaient se passer d'être exploitées. On eût dit que c'était -leur seule raison de vivre,--dont elles meurent... - -L'une se sacrifiait à une vieille mère ou à un père égoïste. -L'autre à un mari vulgaire ou à un homme qui la trompe. L'autre... -(L'autre, c'est moi!)... à un enfant qui ne l'aime point, qui -l'oubliera, qui peut-être demain, la trahira...Eh! qu'importe? Si je -trouve une joie à être trahie par lui, trompée, oubliée!... «_S'il -me plaît d'être battue!_»... Ah! dérision, duperie!... Et les autres -vous envient, celles qui n'ont personne à qui se sacrifier! Elles -épousent un chien, un chat, un oiseau!... À chacune son idole! S'il en -faut à tout prix, le bon Dieu valait mieux! Au moins, il était de -race... Et moi aussi, j'ai le mien, mon Dieu, mon Dieu inconnu, ma -vérité cachée, et cette passion qui me pousse à le chercher... -Duperie peut-être aussi! Mais je ne le saurai que lorsque je serai -arrivée. Et si c'est duperie, du moins celle-là est haute, et elle -vaut la peine... - -Annette se révoltait contre le non-sens de certains sacrifices. Non, la -nature ne veut pas que le meilleur se sacrifie au plus indigne! Et si -elle le voulait, pourquoi me soumettrais-je?... Mais elle ne le veut -pas! Elle veut qu'on se sacrifie au meilleur, au plus grand, au plus -fort... - -Le sacrifice à tout prix, au pire comme au meilleur, peut-être même -au pire, de préférence, parce que le sacrifice est ainsi plus complet, -le sacrifice pour le sacrifice,--oui, c'est assez conforme à l'idée -qu'ils se font de Dieu!... _Credo quia absurdum..._ Tel maître, tels -valets!... Ce Dieu est bien celui qui, le Septième Jour, se reposa, -trouvant que ce qu'il avait fait était bien fait. Si on l'eût -écouté, le chariot de l'homme, au premier tour de roue, se serait -arrêté. Chaque progrès du monde se fait, contre sa volonté... -_Fiat!_ Nous pousserons le chariot. Et s'il doit nous écraser, je veux -au moins qu'il marche. - - - - -Une tragique rencontre accrut l'aversion d'Annette pour ces immolations -sans raison--(qu'en sait-elle?)--de ceux qui valent plus à ceux qui -valent moins. - -Elle s'était naguère trouvée en compétition, pour un cours -d'étrangères dans une institution de Neuilly, avec une jeune femme, -dont le visage rustique et volontaire l'avait attirée. Elle essaya de -lier conversation. Mais l'autre, méfiante, ne songeait qu'à -l'évincer. En ce temps-là, Annette, peu habituée encore à ces luttes -qui lui répugnaient, s'était mal défendue; et même, par désir de se -faire une amie, elle s'était effacée devant la concurrente. Celle-ci -ne lui en avait eu aucune reconnaissance. Rien ne comptait pour elle que -son gain. Une fourmi qui se hâte, avide d'amasser... Annette ne -l'intéressait point. - -Annette l'avait perdue de vue; et quand, six ans après, le hasard de -nouveau les mit en présence, l'une et l'autre avaient change. -Annette n'était plus disposée à faire la généreuse, ou bien la -dégoûtée... La vie est comme elle est. Je n'ai pas les moyens de la -modifier; je veux vivre: tu passeras après... - -Le heurt se produisit. Il ne fut pas long. Dès la première passe, la -concurrente était _knock out..._ Comme elle avait vieilli! Annette fut -frappée du ravage. Elle avait gardé le souvenir d'une brunette aux -joues colorées, semées de deux ou trois petits grains noirs, comme un -pain aux raisins, solide paysanne, de taille courte, ramassée, le -visage dessiné d'un trait fin et sec, qui n'eût pas manqué d'un -certain agrément sans un air de maussaderie,--le front obstiné, les -mouvements brusques, toujours pressée. Elle retrouvait une figure -maigre et crispée, le regard dur, la bouche amère, les joues -creusées, jeune et flétrie comme une herbe brûlée. - -Le poste disputé était un secrétariat chez un ingénieur: il -n'exigeait que deux matinées de présence par semaine, pour dépouiller -la correspondance d'affaires et recevoir les visiteurs. Annette -rencontra Ruth Guillon dans l'antichambre, et leurs yeux hostiles se -croisèrent. Ruth Guillon dit: - ---Vous venez pour cette place. Elle m'a été promise. - -Annette dit: - ---Elle ne m'a pas été promise. Mais je viens pour cette place. - ---C'est inutile, puisqu'elle sera à moi. - ---Utile ou non, je viens. Elle sera à qui l'aura. - -Après un instant, Annette fut appelée dans le cabinet de l'ingénieur, -et choisie. Elle était connue pour une travailleuse exacte et -intelligente. - -En sortant, elle se heurta à Ruth, et passa froidement. Ruth l'arrêta, -demandant: - ---Vous l'avez? - ---Je l'ai. - -Elle vit le front de l'autre rougir étrangement. Elle s'attendait à -une parole violente. Mais Ruth ne dit rien. Annette continua son chemin; -et l'autre la suivit. Elles descendirent l'escalier. Arrivée dans la -rue, Annette, se retournant, jeta un regard rapide sur sa rivale -défaite; et l'air abattu de Ruth la remua. Malgré ses résolutions -d'être dure, elle revint, et lui dit: - ---Je regrette. Il faut vivre. - ---Oh, je sais bien, dit l'autre. Aux uns la chance! Moi, je n'en ai -jamais. - -Le ton était tout autre. Abattement sans animosité. Annette fit un -geste pour lui prendre la main; mais Ruth retira la sienne. - ---Voyons, ne vous affectez pas! Un jour, c'est l'une qui perd; un autre -jour, c'est l'autre. - ---Moi, c'est tous les jours. - -Annette lui rappela leur première rencontre, où Ruth avait pris la -place. Ruth ne répondit pas et cheminait, l'air morne, à côté -d'Annette. - ---Est-ce que je ne peux pas vous aider? dit Annette. - -La rougeur de nouveau se montra au front. Fierté blessée, émotion? -Ruth dit sèchement: - ---Non! - -Annette insista: - ---Je le ferais avec plaisir. - -Et, d'un geste familier, elle lui saisit le bras. Ruth, surprise, serra -nerveusement la main d'Annette sous son bras; et, détournant la tête, -elle se mordit la lèvre; puis, elle s'arracha, irritée, et partit. - -Annette la laissa s'éloigner, en la suivant des yeux. Elle la -comprenait: oui, on n'a pas le droit de faire don de sa pitié à qui ne -vous la demande pas... - -Quelques jours après, entrant chez un laitier, elle vit Ruth qui -faisait des emplettes. Elle lui tendit la main. Cette fois, Ruth la -prit, mais d'un air glacé. Elle faisait effort cependant pour paraître -moins maussade; elle dit quelques paroles banales; et Annette, contente -de cette pauvre avance, y repartit. Les deux femmes s'entretinrent du -prix de ce qu'elles achetaient. Annette s'étonna, sans le montrer, que -Ruth dépensât plus qu'elle en œufs frais et lait cacheté. Ruth -mettait de l'ostentation à payer devant elle. En sortant, Annette dit: - ---Comme c'est cher, de vivre! - -Et elle s'excusait presque des œufs qu'elle avait pris, disant: - ---C'est pour mon petit. - -Et Ruth se rengorgeant: - ---Moi, c'est pour mon mari. - -Annette ignorait tout de sa vie. Elle demanda: - ---Est-ce qu'il est souffrant? - ---Non, mais il est très délicat. - -Elle parla avec fierté des soins que réclamait cette santé. Annette, -avertie de la susceptibilité de Ruth, ne lui posait pas de questions, -attendant qu'elle parlât. Ruth ne disait plus rien, elles allaient se -séparer, quand Annette se souvint... Elle offrit à Ruth une tâche--la -révision d'un travail d'étrangère--qui lui était commandée et dont -elle n'avait pas le temps de se charger. Ruth témoigna aussitôt une -vive gratitude: l'argent jouait pour elle un rôle capital. Annette lui -demanda son adresse, pour le cas où elle aurait d'autres commandes à -lui transmettre. Ruth hésita, répondit évasivement. Annette, -impatientée, dit: - ---C'est pour vous être utile. En tout cas, moi, j'habite... - -Et elle dit son adresse. Ruth donna la sienne, à contre-cœur. Annette, -rebutée, décida de ne plus s'occuper d'elle. - -Mais Ruth vint la trouver, quelques semaines après. Elle s'excusa -d'avoir manqué d'amabilité. Et cette fois, elle confia un peu (pas -beaucoup) de sa vie. D'une famille de riches cultivateurs, elle s'était -brouillée avec son père, parce qu'elle avait voulu venir à Paris et -s'y faire professeur. Le père l'ayant blessée dans son amour-propre, -elle avait juré de ne jamais rien accepter de lui. Elle voulut gagner -sa vie seule. Elle s'y épuisa. Malgré son énergie, la pensée lui -était une fatigue; elle peinait sur les livres comme une bête au -labour; le sang lui gonflait les tempes: il lui fallait s'arrêter, -congestionnée. Un commencement de neurasthénie la contraignit de -renoncer aux examens qu'elle devait passer. Elle se rabattit sur les -leçons particulières. Elle arrivait à gagner, péniblement, sa vie, -quand elle s'éprit d'un homme qu'elle épousa, et qui n'était pour -elle qu'un fardeau de plus.--Mais ceci, elle ne le dit point: Annette le -sut par ailleurs. Elle était assez fine pour entrevoir déjà une -partie de la vérité, au cours des; questions discrètes qu'elle posa -à sa nouvelle amie. Elle vit que le mari n'avait aucun métier: il -était un «intellectuel», os «artiste», un «écrivain». Et elle ne -parvint pas très bien à savoir ce qu'il écrivait. Des vers?... En -fait de poésie, Ruth n'avait pas plus de goût qu'une petite bourgeoise -de province. Mais la poésie lui en imposait. - -Elle n'était point pressée de faire connaître son «artiste». Elle -le chambrait. Mais, à partir de ce moment, elle vit Annette plus -souvent,--trop souvent. Elle finit par l'accabler de témoignages -d'amitié, des fleurs, des attentions, rarement bien inspirées, qui -agaçaient Annette. Pas de milieu! Rien ou tout, avec cette passionnée! -Jamais elle n'avait eu d'amie. Jamais elle ne s'était confiée. De -l'instant qu'elle décida d'aimer Annette, elle l'accapara. Annette, -assommée de cette affection, comprenait que le mari ne la trouvât -point légère. - -À la fin, elle réussit à contempler, par surprise, l'oiseau -précieux: un homme fade, insignifiant, aux yeux bleus vagues, qui lui -fit l'impression d'être un dévot secret de l'absinthe. Très vain, et -très peu sûr de lui, parfaitement médiocre, il était inquiet de -l'opinion d'Annette. Il n'aimait point sa femme, mais il trouvait -commode de se faire choyer, il prenait des airs languissants, dolents, -et amers, à propos de sa santé, des talents méconnus, de l'envie des -confrères... Annette le transperçait de ses | yeux clairs. Il fut -prudent avec elle, et modéra ses jérémiades, que guettait l'ironie -silencieuse de l'auditrice. Mais Ruth était bouche bée, incapable de -juger, fière comme Artaban... «Laissons-lui ses illusions! Elle a -besoin de quelqu'un à aimer, d'un homme à protéger. Elle a une âme -de domestique passionnée. Elle se coucherait sous ses pieds...»--Il -arrivait aussi qu'elle le querellât durement. Une fois, en montant -l'escalier, Annette entendit les intonations criardes du «poète», qui -geignait: Ruth giflait son mari. - -Annette ne doutait plus que la meilleure partie de l'argent de Ruth ne -passât aux flâneries et absinthes de José. Il jouait aux courses. -Ruth ne se plaignait jamais: elle s'acharnait à économiser assez pour -qu'il pût éditer un volume de ses poèmes. Mais il n'était pas -pressé de les écrire. Et quand, un jour, elle fit son compte, elle -découvrit qu'il avait dérobé les trois quarts de l'argent: il -s'était volé lui-même! - -Ce jour-là, toute fierté brisée, elle avoua à Annette sa misère. -Elle n'en eût point parlé, s'il ne s'était agi que d'elle. Mais -depuis des années, elle s'épuisait pour lui--(elle dit: «pour sa -gloire»!)--Et c'est lui qui la détruit!... - -Une confidence en amène une autre. Annette finit par savoir presque -tout des souffrances de Ruth. Sa santé était détruite; Ruth, chaque -jour, plus faible, savait moins renfermer ses pensées. Et, la mort -approchant, ses yeux se dessillaient; elle discernait l'inanité de cet -homme et son manque d'affection. José n'était presque plus jamais à -la maison. Il s'esquivait, trouvant désagréable la société d'une -femme malade et chagrine. - -Quand vinrent ses derniers jours, Ruth n'avait plus d'illusion. Elle -affirma pourtant, avec un orgueil sincère, qu'elle ne regrettait rien, -qu'elle recommencerait... - ---_Cela_ m'a tuée. Mais j'ai vécu de cela. - -Elle ne croyait à rien, elle n'attendait rien, ni dans ce monde, ni -dans l'autre... - -Annette était seule auprès d'elle, à son lit d'agonie. Une congestion -cérébrale l'avait terrassée... - -José, qui avait fui les approches de la mort, montra sa face peureuse, -quelques instants après. Il eut une brève émotion. Après avoir -larmoyé, son premier mot fut: - ---Mais, nom de Dieu! Qu'est-ce que je vais devenir? - -Annette dit: - ---Vous en trouverez une autre pour vous nourrir... - -Il lui jeta un regard haineux. - -Mais il laissa Annette payer les frais de l'enterrement. - -Annette, au chevet de la morte, pensait: - ---Voilà!... Elle fut une force d'orgueil, de volonté, d'ascétique -dévouement... À quoi a-t-elle servi? Quel gâchage! Ce don de soi à -un chien!... La pauvre Ruth était dure... Elle ne l'était pas assez. -Il faut se durcir encore... - - - - -Réaction contre les duperies du cœur,--mon cœur maudit, qui n'est là -que pour me leurrer!... Ma tête et mes sens veulent et savent. Mon -cœur est un aveugle À moi, de le mener!... Réaction contre l'amour, -et contre le sacrifice, et contre la bonté... - -Il y a dans la vie de chacun, comme dans la vie sociale, des modes de -sentiment, qui se succèdent sans se ressembler. Et même, leur -première loi est de ne pas se ressembler. Pendant qu'une mode règne, -chacun y participe avec un sérieux entier, n'ayant plus que dédain -pour le ridicule des modes périmées, et convaincu que sa mode est, -sera toujours la meilleure... Annette passait alors par une mode de -dureté... - -Mais quel que soit l'habit, l'être humain reste le même. Il ne peut se -passer des autres. Le plus fier a besoin de sa part d'affection; et plus -les circonstances l'obligent à se renfermer, plus sa pensée -traîtresse conspire à le livrer. - -Annette se sentait bien forte. Forte de son expérience et de son -intelligence, ferme, pratique, désabusée. Elle était sûre maintenant -de vivre à sa volonté, certes, en travaillant; mais le travail aussi -était sa volonté. Elle ne craignait point d'en manquer. Elle n'avait -besoin du secours de personne. Et elle ne s'inquiétait point de plaire -ou de déplaire. - -Elle se trouvait aux prises, depuis peu, avec une nouvelle espèce de -concurrents: les hommes. Elle donnait des leçons aux garçons, pour la -préparation aux lycées et aux examens. Elle réussissait; mais avec le -succès croissait l'animosité de ceux à qui elle était préférée. -Ils se considéraient comme frustrés. Il n'était plus question de -galanterie! Les moins dénués d'égard n'étaient pas les hommes -mariés; leurs femmes les excitaient. On calomniait Annette: que -n'insinuait-on pas sur les moyens qui lui valaient d'enlever les -meilleures places?--Annette, son sourire dur et attrayant aux lèvres, -allait droit son chemin, méprisant l'opinion. - -Au fond, pourtant, se marquait--invisible--l'usure de ces longues -années de labeur sans merci. La quarantaine approchait. La vie avait -passé, sans qu'on y eût pris garde. Et une révolte obscure se -levait... Toute cette vie perdue, cette vie sans amour, sans action, -sans luxe, sans joie puissante... Et tout cela qui lui manque, elle -était si bien faite pour en jouir!... - -À quoi bon y penser? Il est trop tard maintenant! - -Trop tard?... - - - - -TROISIÈME PARTIE - - - - -Solange avait une petite figure ronde et rustique do madone gothique: -l'air vieillotte, enfantine, les yeux riants et plissés, le nez mignon, -la bouche mignarde, le menton un peu lourd, la peau fine et le teint -coloré. Elle aimait à parler de sérieuses pensées, sur un ton -sérieux, très sérieux, contrastant d'une façon comique avec son bon -visage rieur, qui s'appliquait sagement à ne pas l'être; mais sa -parole se hâtait, de peur de perdre le fil de ses graves idées; et il -arrivait qu'en effet, elle s'arrêtât au milieu, un vide dans la tête: - ---Qu'est-ce que je voulais dire?... - -Rarement, ses auditeurs lui soufflaient la réponse, car ils -n'écoutaient guère. Mais ils ne lui en voulaient pas. Solange n'était -pas de ces péroreuses, qu'il faut suivre dans leurs discours insipides. -Elle était sans orgueil et prête affectueusement à s'excuser de vous -avoir ennuyé. Mais, de nature, incapable de suivre une pensée, elle -avait une aspiration naïve à penser et une immense bonne volonté. Il -n'en sortait pas grand'chose: les pensées restaient en route; les -graves livres ouverts, Platon, Guyau, Fouillée, bâillaient, à la -même page, des semaines ou des mois; et les beaux grands projets, -idéalistes, altruistes,--œuvres d'assistance sociale, ou systèmes -nouveaux d'éducation--étaient des joujoux d'esprit, qu'elle ne tardait -pas à oublier dans les coins, sous les meubles, jusqu'au prochain -hasard qui les lui faisait retrouver. Bonne petite bourgeoise, douce, -aimable, jolie, raisonnable, pondérée, un tantinet pédant, pas -gênante, plaisante, qui, sans pose, s'imaginait qu'elle avait des -besoins intellectuels, et qui n'avait besoin, en somme, que de parler -d'idéal et de beaucoup d'autres choses, le tout sur le même plan, -tranquille, propret, bien tenu, honnête, pur, et nul. - -Plus jeune qu'Annette de trois ou quatre ans, elle avait subi autrefois -pour Annette une de ces attractions paradoxales, que ressentent pour les -natures dangereuses les natures sans danger. Il est vrai que ces -phénomènes se produisent d'ordinaire, à distance. En fait, elle avait -peu approché Annette, au lycée, où elles étaient dans des classes -différentes. C'était seulement pour l'avoir vue au passage et pour -avoir cueilli quelques échos des grandes que la petite Solange avait -conçu pour son aînée une fascination intimidée. Annette ne s'en -était pas doutée. Solange l'avait parfaitement oubliée, depuis. Elle -s'était mariée, et elle était heureuse. Pour qu'elle ne le fût pas, -il eût fallu que son mari fût un monstre,--ou un homme passionné. -Victor Mouton-Chevallier n'était, grâce à Dieu, ni l'un ni l'autre! -Sculpteur de son métier, l'inspiration ne le tourmentait pas, car il -avait des rentes et une riche flemme. Il ne manquait pas de goût; mais -il n'éprouvait aucun besoin pressant de traduire dans son art autre -chose, ni autrement que ne l'avaient déjà fait celui-ci, celui-là, ou -cet autre de ses illustres confrères de tous les temps. Et comme il -ignorait l'ambition, comme il était dénué de sentiments mesquins, -(peut-être aussi des autres), il goûtait une satisfaction sans -mélange à se retrouver si bien, si complètement exprimé--(du moins, -il s'en flattait)--par Michel-Ange, par Rodin, par Bourdelle, ou par de -plus petits messieurs: car il était éclectique, et prenait partout son -bien. Dans cet heureux état, ce n'eût vraiment pas été la peine de -se fatiguer à produire soi-même, si ce n'eût ajouté au plaisir une -saveur de plus: la flatteuse illusion qu'il était de la famille. Il -prenait volontiers polir lui le respect attendri qu'il se croyait tenu -de témoigner pour les héros de l'art et pour leurs infortunes; il -participait à celles-ci,--de loin; et sa figure réjouie s'obligeait à -des mines d'austère mélancolie, en écoutant sa femme pianoter -sagement la Sonate Pathétique: (car Beethoven aussi était de la -famille).--Solange avait pleinement répondu à ses besoins domestiques. -Une affection tranquille, une bonté facile, une humeur douce, égale, -complaisante, un idéalisme en chambre, qui ne se risque pas dehors -quand il fait vent ou crotte, une propension à admirer, qui rend la vie -tellement plus commode!--enfin, d'un mot qui dit tout: _la -sécurité_,--leur vrai idéal inavoué... Leurs moyens de fortune et de -cœur le leur permettaient: ils étaient à l'abri des préoccupations -matérielles; et il n'était pas à craindre qu'ils introduisissent dans -leur home, le souci. - -Ils y introduisirent pourtant Annette. S'ils avaient pu se douter des -éléments de trouble que portait en elle cette _Frau Sorge_, ils -eussent été diantrement mal à l'aise. Mais ils ne le surent jamais. -Ils étaient de ces innocents qui jouent avec un explosif; ils auraient -une attaque de nerfs, s'ils savaient ce qu'ils tiennent dans la main. -Mais n'en connaissant rien, après avoir bien joué, ils vont, sans -penser à mal, le déposer gentiment dans le jardin d'un ami.--Ils -déposèrent Annette dans le jardin des Villard. - - - - -Quand Solange avait retrouvé Annette, elle retrouva, du même coup, le -vieux sentiment qu'elle avait eu pour elle: elle s'en éprit. Elle -savait, comme tout le monde, la vie «irrégulière» d'Annette. Mais -bonne--sans profondeur, aussi sans pruderie--elle ne la jugeait point -mal. Il faut dire qu'elle ne la comprenait pas bien. Avec son penchant -à l'indulgence, qui était le côté le plus sympathique de son aimable -nature, elle pensait que sans doute Annette avait été une victime, ou -bien qu'elle avait eu ses raisons sérieuses pour agir comme elle avait -fait, et qu'en tout cas, cela ne regardait qu'elle; et elle s'indigna -contre l'opinion. Après avoir revu l'amie, elle s'était informée, -elle apprit son courage et son abnégation; elle conçut pour elle une -admiration enflammée. Ce fut un de ces emballements périodiques, qui -ne lui laissaient, pour un temps, plus de place pour aucun autre -sentiment. Son mari, qu'elle alimentait de ses enthousiasmes, trouva -dans celui-ci une occasion de plus de s'attendrir, sur la noblesse de -cœur d'Annette, et aussi de sa femme, et aussi sur la sienne. (Est-il -rien qui nous fasse mieux déguster notre beauté morale que de nous -émouvoir sur celle du prochain?) Entre les deux époux, il y eut, à -l'égard d'Annette, surenchère de nobles intentions. On ne pouvait -laisser seule, dénuée de sympathies, cette pauvre femme, victime de -l'injustice sociale! Les Mouton-Chevallier allèrent trouver Annette, au -haut de ses cinq étages. Ils la surprirent en train de faire son -ménage. Ils ne l'en trouvèrent que plus touchante; et sa froideur leur -parut d'une admirable dignité. Ils ne la quittèrent point qu'ils -n'eussent emporté la promesse qu'Annette avec son gamin viendraient -dîner, un soir prochain, en toute intimité. - -Annette eut peu de plaisir à cette amitié renouée. Elle en -distinguait la fadeur. Les années de solitude morale lui avaient donné -un flair sauvage. Il ne fait pas bon s'écarter trop du monde: on a -peine à y rentrer; on est devenu sensible à son odeur de cadavre sous -les fleurs. Dans le quiet intérieur des Mouton-Chevallier, Annette ne -se trouvait pas à l'aise; leur bonheur conjugal ne lui faisait pas -envie... «Bénin, bénin, bénin...», comme on dit dans Molière... -Non, merci! Pas pour moi!... Elle était à une heure où elle avait -besoin d'âpres souffles de vie... - -Eh bien, qu'elle soit satisfaite! La bénigne Solange va les lui -procurer... - - - - -Annette s'habillait pour aller au dîner. Elle devait, ce soir-là, -rencontrer chez les Mouton-Chevallier ces amis dont Solange lui -rebattait les oreilles, le docteur Villard--un chirurgien à la mode, -d'une illustration tapageuse,--et sa brillante jeune femme. Elle était -soucieuse... «Si je n'y allais pas?...» Elle eût été capable -d'envoyer un mot pour s'excuser. Mais Marc, qu'ennuyaient les -tête-à-tête avec sa mère, se réjouissait de tout prétexte de -sortir. Annette ne voulut pas le priver de cette distraction. -D'ailleurs, elle se trouvait absurde... «Quoi? Qu'est-ce qui te -trouble?»... C'était comme un mauvais pressentiment... Inepte! -L'esprit rationaliste, qui cohabitait en elle avec les instincts qui -n'en tenaient point compte, lui fît hausser les épaules. Elle acheva -sa toilette, et, son fils à son bras, elle alla chez Solange. - -L'instinct superstitieux n'attendit pas longtemps pour prendre sa -revanche. En fait, ce n'est pas miracle qu'un pressentiment se réalise. -Un pressentiment est une prédisposition à ce qu'on craint de -ressentir. Par conséquent, s'il l'annonce, il n'est point sorcier. Pour -jouer sur les mots, il serait plutôt sourcier: en s'approchant de la -source, un frisson l'avertit que le flot ronge l'écorce. - -Sur le seuil du salon, Annette eut l'avertissement; mais elle fronça -les sourcils, et dès qu'elle fut entrée, elle se rassura. Avant même -que Solange le lui eût présenté, elle avait d'un regard jugé -Philippe Villard: il lui fut antipathique. Elle en eut du soulagement. - -Philippe n'était point beau. Il était petit, trapu, le front renflé -au-dessus des yeux, de forts maxillaires, une courte barbe en pointe, un -regard bleu d'acier. Très maître de lui, il avait une froideur -courtoise et impérieuse. Assis à côté d'Annette à table, il suivait -deux conversations: l'entretien général que Solange menait à sa -manière décousue, et celui que, dans l'intervalle, il tenait avec sa -voisine. Dans les deux, il avait le même parler bref, précis, et -tranchant. Jamais une hésitation, ni dans le mot, ni dans l'idée. Plus -Annette l'entendait, plus elle avait pour lui une hostilité. Elle -répondait, masquée sous une indifférence un peu sèche et distante. -Il ne semblait pas attacher grand prix à ce qu'elle disait. Sans doute, -la jugeait-il d'après les éloges insipides que lui en avait faits -Solange. Il était à peine poli. Cela n'étonnait point. On était -habitué à ses façons brusques. Mais Annette les supportait avec -irritation. Elle l'observait, de côté, sans avoir l'air de voir, trait -par trait; et elle n'en trouvait aucun qui lui plût. Mais l'impression -totale n'était point le total des impressions de détail; et quand elle -arrivait, sans trouble, à la fin de son examen, elle retrouvait le -trouble. Un mouvement, de la main, un plissement du visage... Elle le -craignait. Et elle pensait: «Surtout, qu'il ne me voie pas!»... - -Solange parlait d'un auteur qui avait, disait-elle, le don des larmes. - ---Un joli don! dit Philippe. Les larmes dans la vie, déjà, ne valent -pas cher. Mais dans l'art, je ne connais rien de plus dégoûtant que de -les mettre en bouteille. - -Les dames se récrièrent. Madame Villard disait que les larmes étaient -un des plaisirs de la vie, et Solange une parure de l'âme. - ---Eh bien, et vous, vous ne protestez pas? demanda-t-il à Annette. Vous -approvisionnez-vous aussi chez le fournisseur? - ---J'ai assez des miennes, dit-elle, je n'ai pas besoin de celles des -autres. - ---Vous vivez sur votre fonds? - ---Si vous avez un moyen de m'en débarrasser? - ---Soyez dure! - ---J'apprends! répondit-elle. - -Il lui jeta un bref regard de côté. - -Les autres continuaient de s'épancher. - ---Tenez, dit Philippe à Annette, voilà un bonhomme à qui il faudra -l'apprendre! - -(Il lui montrait, du coin de l'œil, Marc, dont le visage mobile -trahissait naïvement les émotions diverses que lui causait la jolie -madame Villard, assise à côté de lui). - ---Je crains, dit Annette, qu'il n'ait déjà que trop de dispositions. - ---Tant mieux! - ---Tant mieux pour ceux qui sont sur le passage? - ---Qu'il marche dessus! - ---Vous en parlez à votre aise! - ---Vous n'avez qu'à vous écarter. - ---Ce serait contre nature. - ---Mais non, ce qui est contre nature, c'est de trop aimer. - ---Son enfant? - ---Qui que ce soit, et surtout son enfant. - ---Il a besoin de moi. - ---Regardez-le! Est-ce qu'il pense à vous? Il vous renierait, pour une -miette mangée dans la main de ma femme. - -Les doigts d'Annette sur la nappe se crispèrent... Ah! comme elle le -haïssait!... Il avait vu ses doigts... - ---Je ne l'ai point fait, pour renoncer à lui, dit-elle. - ---Vous ne l'avez point fait, répondit-il. C'est la nature qui l'a fait. -Elle s'est servie de vous, et vous rejette après. - ---Je ne me laisse pas rejeter. - ---Bataille, alors? - ---Bataille! - -Il la regarda en face. - ---Vous serez battue, dit-il. - ---Je le sais, on l'est toujours. Mais n'importe! On se bat. - -Sous son masque de froideur, ses yeux souriaient de défi. Mais le -regard bleu de l'autre les traversa, d'un coup. Elle s'était trahie. - -Philippe était un violent. La violence était une part de son génie. -Il la portait aussi bien à sa clinique, dans ses diagnostics -foudroyants et la sûreté de sa main, à la salle d'opération, que -dans les actes de sa vie et dans ses décisions. Habitué à lire, d'un -regard, au fond des corps, il saisit sur-le-champ Annette tout -entière,--Annette, ses passions, son orgueil et ses troubles, et son -tempérament et sa puissante nature. Et Annette se sentit saisie. Le -casque aussitôt retombé, la visière baissée, enragée de dépit, -elle ne livra plus aux yeux de son adversaire que l'armure glacée. À -l'étreinte de son cœur, elle savait maintenant que l'ennemi était -là. L'ennemi? Oui, l'amour... (Ah! le mot fade, si loin de la force -cruelle!...) Au brusque éveil d'intérêt qu'elle avait perçu en lui, -elle opposa une raideur ironique, qui voilait mal son animosité. -C'était achever de se trahir. Elle était trop vraie, trop passionnée. -Elle ne pouvait pas feindre. Son animosité même la montrait jusqu'en -ses profondeurs.--Philippe était seul à voir. Il n'essaya plus de -ranimer l'entretien; il en savait assez; et, l'air détaché, racontant -à la société une de ces histoires amères et plaisantes, marquées de -sa rude expérience, il mesurait du regard celle qu'il allait prendre. - -Aucun des assistants n'avait rien observé. Les Mouton-Chevallier -constataient à regret qu'Annette et Philippe ne sympathisaient point: -entre les deux caractères, il n'y avait rien de commun. Au reste, en -réunissant Annette avec les Villard, ils n'avaient songé qu'à -rapprocher Annette et Mme Villard: «elles étaient faites l'une pour -l'autre»; et de ce côté, ils eurent le plaisir de voir qu'ils ne -s'étaient pas trompés. - -Noémi Villard était une délicieuse créole, os menus, chair dodue et -dorée de pigeon rôti, des yeux de biche, un nez fin, des joues -maigres, avec une gueulette qui avançait pour happer; de jeunes seins -ronds et purs, montrés généreusement, les bras frêles, la taille -mince, le pied petit, les membres délicats. Elle jouait la -femme-enfant, avec des emballements, des langueurs, des élans, des -rires et des larmes et des mots zézayants. Elle paraissait une -créature fragile, expansive, sensible, pas très intelligente. Elle -était tout le contraire. Cérébrale et sensuelle, sèche et -passionnée, observant tout, calculant tout, inlassable, incassable, -fragile, oui, comme un osier qui plie et--bing!--qui cingle, faite à -chaux et à sable sous le friable émail: (elle seule eût pu dire ce -que coûte d'énergie ce délicat vernis).--Quant à l'intelligence, -elle aurait pu en revendre: elle en avait en banque; mais elle ne -l'utilisait qu'au seul objet qui l'intéressât: son mari, qu'elle -possédait jalousement. Ç'avait été, des deux parts, un mariage de -passion, de la tête et des sens,--volupté, vanité.--La décision de -Noémi avait de beaucoup devancé le choix de Philippe, et même son -attention. Cet homme qui, à l'exemple d'illustres confrères parisiens, -menait avec une égale fougue son écrasante activité professionnelle -et une vie mondaine sans arrêt, avait trouvé le temps de «faire», -comme on dit, de nombreuses passions. Sa réputation victorieuse n'avait -pas été pour peu dans le fol amour et le désir décidé que conçut -Noémi de le prendre, mais pour elle seule, et de le garder. Philippe ne -se souciait pas de l'intelligence chez les femmes. Il les voulait bien -faites, bien portantes, élégantes, et sottes. Il affectait de dire -qu'une femme n'est jamais assez sotte. Noémi ne l'était point; mais -qu'à cela ne tînt! Une femme qui veut un homme se fait, devant son -miroir, l'esprit comme les yeux qu'il veut. Elle grisa Philippe de sa -jeune chair, et de son idolâtrie. Elle l'absorba goulûment. - -Mais ce n'est pas une sinécure que la carrière d'amante. Il y faut -dépenser une espèce de génie. Et jamais de repos! Philippe, après -une longue période de mutuelle servitude amoureuse, commençait à se -lasser. Noémi, merveilleusement prompte à saisir dans le cœur de son -mari-amant les moindres indices d'une saute de vent, ne dormait que d'un -œil; sans que Philippe y prît garde, toujours en éveil jaloux, elle -savait d'un coup de patte détourner le danger et, par l'appât des sens -et son esprit rusé, reprendre au piège l'homme prêt à lui échapper. -C'était un jeu d'abord. Ce ne le fut pas longtemps. Encore plus que -Philippe, il fallait se surveiller, soi, être toujours attentive, -toujours prête à parer aux dégâts imprévus des minutes perfides, -aux dégâts infaillibles des jours et des années. Noémi n'avait plus -toute sa prime fraîcheur; le teint était brouillé; la finesse du -visage devenait sécheresse, la gorge s'empâtait, et les pures attaches -du cou étaient menacées. L'art volait au secours du chef-d'œuvre en -danger, et même y ajoutait quelques charmes de plus. Mais quelle -tension, toujours! Le moindre instant d'abandon eût livré le secret à -l'œil aigu du maître, qui n'eût plus oublié. Ne jamais se laisser -surprendre, au dépourvu!... Quelle tragédie, un matin qu'une des -petites incisives du haut s'était brisée! Noémi était restée, la -moitié du jour, invisible, disparue, chez le dentiste,--sans qu'en la -voyant, au retour, exhiber son sourire impeccable, Philippe eût -d'autres soupçons que ceux de la jalousie... (Mais cela, c'est moins -terrible qu'une dent cassée!...)--Il fallait jouer serré. Philippe -n'était pas un de ces maris qu'on pût aisément tromper sur la -marchandise. Il était du métier. Noémi avait toujours un petit -battement de cœur, quand il posait sur elle un de ces regards «Rayons -X» (ainsi qu'elle les appelait, en riant, pour se donner le change), -qui lui faisaient passer la visite d'inspection. Elle se demandait: -«Voit-il?...» Il voyait; mais il ne le montrait pas. L'art chez Noémi -lui semblait une partie de la nature; et pourvu que l'effet lui plût, -tout allait bien. Mais gare au jour où l'effet serait manqué!... Elle -ne pouvait pas deux nuits dormir sur ses lauriers. Elle devait les -gagner à nouveau, chaque demain. Et il lui était interdit de se -montrer soucieuse. Pour plaire au maître, il fallait toujours paraître -gaie, jeune, rayonnante. C'était parfois accablant! À des moments de -lassitude, quand elle savait n'être pas vue, elle s'affalait dans le -creux d'un divan, un pli dur entre les yeux, un sourire crispé, -saignant de ses lèvres carminées... Mais l'accès de faiblesse ne -durait jamais plus d'une minute ou deux. Il fallait repartir. Et elle -repartait. Jeune, gaie, rayonnante... pourquoi pas? Elle l'était. Elle -l'avait. Elle ne le lâcherait pas... Et puis, contre un tyran, dont on -ne peut se passer, et qui abuse, il y a des vengeances... Suffit! Elle a -ses secrets... Nous en reparlerons tout à l'heure, s'il lui plaît... -Pour l'instant, elle rit, pas seulement des dents, elle est satisfaite, -d'elle et de lui, elle est sûre, elle le tient!--Et naturellement, -c'est l'heure où il lui échappe... En vain, tout son talent! Toute -cette peine, en vain! Toujours un moment vient où l'attention se -relâche. Argus même a dormi. Et l'animal en cage, le cœur de l'amant -chambré, reprend sa liberté. - -Par une de ces aberrations, dont la nature est coutumière--(la bonne -entremetteuse y trouve son avantage)--Noémi, pour une fois, vit sans -défiance une femme. Et cette femme fut Annette. - -Elle vivait sur la trompeuse assurance que Philippe abhorrait les femmes -intellectuelles. Annette était la dernière qui l'aurait inquiétée. -D'après le portrait physique de ses rivales passées et d'après le -sien propre, Noémi s'était fait une image de celle qui pourrait lui -voler son mari. Elle la voyait petite, comme elle, plutôt brune, -sûrement jolie, fine, coquette, sachant tirer parti de ses avantages. -Philippe professait l'opinion humoristique que la femme, étant -exclusivement faite pour l'usage de l'homme, devait, dans la vie -moderne, être un bibelot d'appartement extrêmement soigné, mais -facile à manier, qui, sans tenir trop de place, meublât agréablement -le salon et la chambre à coucher. Il n'aimait pas les grandes femmes et -faisait plus de cas de la grâce que de la beauté. Quant aux qualités -d'esprit, il disait que, quand il en avait besoin, il les trouvait chez -les hommes, et que le seul esprit qu'il demandât à la femme était -«l'esprit de corps». Noémi n'y contredisait point: elle répondait au -portrait.--Annette n'y répondait point. Grande et forte, d'une beauté -lourde, au repos, lorsque rien ne l'animait, et (quand elle ne le -voulait pas) sans grâce, Junon-génisse qui somnole dans un -pré,--Noémi la jugea rassurante; et le fait qu'Annette se montrât -glaciale avec Philippe lui prêta des attraits. De son côté, Annette, -très sensible au joli chez les femmes, et portée à aimer ce qui ne -lui ressemblait pas, fut séduite par Noémi; en causant avec elle, elle -montra qu'elle avait aussi, quand il lui plaisait, un sourire -enchanteur. Philippe n'en perdit rien; et son feu naissant se prit pour -l'Annette aux deux masques, dont l'un n'était pas pour lui... -(N'était-il pas pour lui?... L'amour que l'on repousse a de si savantes -malices, pour rentrer dans la place d'où on l'a expulsé!...) Dans le -même temps qu'Annette interdisait à Philippe de scruter sa pensée et -se retranchait derrière la plus ingrate de ses apparences, elle -n'était pas fâchée qu'il vit, par-dessus le mur, son visage le plus -captivant... Oui, il avait bien vu. De l'autre coin du salon, exposant -à ses hôtes une récente expérience, il observait sa femme, qui -travaillait pour lui. Annette et Noémi se prodiguaient toutes les -câlineries, dont Noémi n'était jamais à court, et qu'inspirait à -Annette un sentiment complexe, d'où le souci de Philippe n'était pas -absent. Et son oreille suivait, à l'autre coin du salon, la voix -tranchante, qui se savait écoutée.... - -Elle le haïssait, elle le haïssait... Il était le plus profond de sa -nature refoulée,--qu'elle voulait refouler,--le mauvais et le fort: le -dur orgueil impérieux, le besoin de dominer, les exigences de la -volonté, celles de l'intelligence, aussi du corps sensuel et violent, -la passion sans amour, plus forte que l'amour. Et comme cette faune de -l'âme, elle la haïssait en elle, elle la haïssait en lui. Mais -c'était engager un combat inégal. Ils étaient deux contre elle:--lui -et elle. - - - - -Philippe Villard était de basse bourgeoisie franc-comtoise. Le père, -imprimeur dans une petite ville, actif, remuant, audacieux, avait à la -fois l'énergie et le manque de scrupules qu'il fallait pour réussir -sur un plus vaste théâtre; mais il ne réussit point, parce que, pour -réussir, il y a une ligne d'audace qu'il faut savoir atteindre et ne -pas dépasser, et qu'il la dépassait toujours. Gérant d'un canard -local, qui nageait sur les eaux troubles de la politique, républicain -gambettiste, anti-clérical à tous crins, grand brasseur d'élections, -une fois il força la note des diffamations et chantages autorisés par -la loi, (non! l'usage) et, condamné, lâché par ceux qu'il avait -servis, malade par surcroît, il se vit ruiné, son matériel vendu, -toutes les haines locales démuselées maintenant qu'il n'avait plus les -moyens de se faire utiliser ou craindre. Alors, il se débattit -furieusement, comme un loup, contre la maladie, la misère et la -méchanceté; et l'exaspération empirant son état, il creva, exhalant -jusqu'à son dernier souffle sa rancune implacable contre la trahison de -ses anciens compagnons. Le petit avait dix ans; et rien ne fut perdu -pour lui de ces imprécations. - -Sa mère, fière paysanne des plateaux jurassiens, habitués à lutter -avec le sol ingrat que le vent âpre mord, servit comme femme de -journée, lessiveuse au canal, fit les plus rudes travaux, solide comme -une jument du Perche, abattant la besogne avec ses quatre membres et sa -carcasse de fer, âpre au gain, mais exacte, probe, dure pour elle et -serrée; elle était crainte et recherchée: une langue redoutable, -qu'elle tenait attachée; on la savait maîtresse, par le mari mort, de -bien des secrets de maison; elle n'en usait point, mais elle les avait: -il était plus prudent de payer ses services que de s'en passer. Sans -scrupules d'esprit et d'action rigoureuse, un feu sombre,--(dans cette -race, l'Espagne a laissé de son sang)--une passion d'énergie sans -limites qui, mêlée au désabusement gaulois, ne croit à rien et agit -comme si le salut et la damnation étaient au bout. Elle n'aimait que -son fils. Farouche façon d'aimer! Elle ne lui cachait rien de ce qu'aux -autres elle taisait: elle le traitait en associé. Ambitieuse pour lui -seul: elle se sacrifiait, et il devait se sacrifier--à qui? À _sa_ -revanche (_Sa?_ Oui, la sienne, celle du fils, celle de la mère, c'est -la même!) Pas de tendresse, point de gâteries, ni surtout de -plaignotteries!... «Prive-toi! Tu te pourlécheras plus tard...» Quand -il revenait de classe,--(Dieu sait par quels efforts de travail et de -diplomatie elle lui obtint une bourse au collège de la ville, puis au -lycée du chef-lieu!)--quand il revenait battu et humilié par les -petits bourgeois, héritiers imprudents de la malveillance cachée des -pères, elle lui disait: - ---Sois plus fort qu'eux, plus tard! Ils te baiseront les pieds. - -Elle disait: - ---Compte sur toi! Ne compte sur personne! - -Il ne compta sur personne, et bientôt il fit voir qu'on aurait à -compter avec lui. Elle réussit à se tenir accrochée à la vie, -jusqu'à ce que les études du fils brillamment terminées, il eût pris -à Paris ses premières inscriptions de médecine. Il était dans un -examen, quand elle s'alita, avec une fluxion de poitrine. Elle ne voulut -pas le troubler, avant qu'il eût fini. Elle mourut sans lui. De sa rude -écriture, tordue comme les griffes de la vigne au printemps, tous les -points et accents bien marqués en leur place, elle mit sur une feuille -blanche soigneusement coupée à une lettre du fils peu ménager de -papier: - ---«Je m'en vas. Mon garçon, tiens-toi ferme, ne lâche point!» - -Il n'avait point lâché. Revenu au pays pour enterrer sa mère, il -trouva une petite somme, amassée jour par jour, qui lui permit de payer -son entretien encore pendant une année. Puis, réduit à lui-même, il -passa la moitié de ses journées et quelquefois de ses nuits à gagner -ce que l'autre moitié exigeait pour subsister. Nulle tâche ne le -rebuta. Il fit de la naturalisation chez un empailleur, il fut modèle -chez un sculpteur, garçon extra le dimanche dans des cafés de -banlieue, ou le samedi soir dans des restaurants de noces; il lui arriva -même, l'hiver, un matin de famine, de se faire engager par le service -de voirie dans une équipe de balayeurs de neige. Il n'hésita point à -recourir aux quémandages impudents, aux secours, aux prêts humiliants, -qu'on ne pourra point rendre, et qui donnent le droit à des faquins, -pour une pièce de cent sous, de vous traiter sans ménagements... -(Bougre! Ils ne s'y risquaient pas deux fois, sous son regard! Mais -alors, ne pouvant plus se payer en mépris, ils se payaient en haine, -prudente, derrière son dos: ils le vilipendaient.)--Il alla jusqu'à -prendre, durant quelques mois de travail acharné, l'argent que lui -offrait une fille du quartier. Il n'en rougissait point: car ce n'était -pas pour lui, (il se tuait de privations), c'était pour le succès. Des -besoins, certes, il en avait! il eût voulu tout prendre; mais il les -jugulait. Plus tard! Vaincre d'abord. Et pour vaincre, il faut vivre. -Vivre par tous les moyens. La victoire lave tout. Et elle lui était -due. Il se sentait du génie. - -Il frappait l'attention des maîtres, des camarades. On lui confiait des -travaux, qu'après un semblant de retouches signaient des hommes -arrivés. Il se laissait exploiter, pour se créer des droits sur ceux -qui barraient la porte aux arrivants. Ils n'étaient pas très pressés -de le laisser entrer. Ils l'estimaient. L'estime est une monnaie qui -dispense des autres. On l'appréciait, ouida! Ce prix ne l'engraissait -point. Malgré sa solidité jurassienne, il était, de fatigue et de -sous-nutrition, en train de succomber, quand Solange le rencontra. -C'était à une de ces nombreuses œuvres qu'elle patronnait, avec une -générosité sincère et intermittente, de cœur et d'argent: une -clinique d'enfants. Solange y vit Philippe se dévouer, avec -rage,--cette rage qu'il avait de vaincre, partout où restait une -chance,--au chevet de petits malades qui semblaient condamnés; il y -passait des nuits et sortait de ces combats; l'air hâve et exténué, -mais les yeux qui flambaient de fièvre et de génie. Quand il avait -vaincu, il était presque beau et semblait plus que bon, auprès du -petit patient qu'il venait de sauver. L'aimait-il? C'est possible; pas -certain... Mais avec le mal il avait eu le dernier mot! - -Solange, quand elle connut la situation de Philippe, passa par une de -ces crises de «pathétisme» périodique, où tout son horizon était -bloqué par un unique objet. Si l'on en voulait profiter, il ne fallait -point perdre de temps. Philippe ne le perdait jamais. Cet homme qui se -noyait s'empara de la main qui lui était tendue. Il prit même le bras -avec, et il eût pris le reste, s'il ne s'était aperçu que Solange, -dans ses emballements, ne concevait pas l'idée de rapports amoureux. -Elle aimait à s'exalter, mais cela ne dérangeait en rien sa -tranquillité. Philippe n'avait jamais vu encore une femme s'intéresser -à lui, sans y chercher son intérêt. La bonne Solange trouvait son -plaisir en elle. Elle ne demandait aux autres que de ne pas la -contrarier dans l'image qu'elle s'en faisait. Au fond, elle ne tenait -pas à les connaître. Elle écartait de sa vue tout ce qui, chez un -autre, aurait pu lui déplaire, sous prétexte que ce n'était pas «sa -vraie nature»; et elle ne gardait comme _vraie_ que ce qui lui -ressemblait. Elle en arrivait ainsi à se faire un univers tout pétri -de braves gens anodins, comme elle. Philippe se laissa faire, avec un -peu de mépris et un peu de respect. Il n'aimait pas les sots; et il -estimait tels ceux qui ne voyaient pas le monde comme il était; mais -une bonté qui fait le bien dont elle parle n'était pas pour lui un -spectacle commun. Quelles que soient les valeurs, morales ou immorales, -l'essentiel est qu'elles _vaillent._ La bonté de Solange n'était pas -fictive. Dès qu'elle sut le dénuement et le labeur de Philippe, elle -le pensionna, jusqu'à ce qu'il fût sorti des années d'examens, elle -lui procura le répit de travailler en paix. Elle fit plus: elle usa de -ses relations étendues pour intéresser à lui un des maîtres -influents de la Faculté, ou--(car cet homme avisé n'était pas sans -avoir remarqué la valeur inquiétante du louveteau affamé)--pour faire -que son intérêt ne demeurât point confiné _intus et in cute_, mais -se montrât au jour. Enfin, ce fut elle qui, le mettant en rapports avec -un roi des huiles américain, désireux de s'immortaliser par -procuration, lui ouvrit les chemins rapides de la renommée, que d'abord -il fonda, au delà de l'Océan, sur ses audacieuses prouesses dans un -Palace-hôpital du pharaon. - -Au reste, il arriva, au cours des années d'épreuves, que Solange -oubliât totalement son protégé pendant des mois, et que la pension -promise cessât, par distraction. Toute leur bonne volonté ne fait pas -que les riches puissent comprendre qu'il faille toujours penser à -l'argent. L'argent, c'est une préoccupation de pauvres. Solange -envoyait à Philippe des billets de concert. Pour rappeler à cette -charmante femme, dans sa loge de théâtre, la pension arriérée, il -fallait avoir toute honte bue. Philippe la buvait. C'était parfois le -seul aliment qu'il eût pris de la journée. Solange faisait alors de -grands yeux étonnés: - ---Quoi donc?... Ah! cher ami, que je suis donc étourdie!... Dès que je -serai rentrée... - -Elle promettait, oubliait encore un jour ou deux, et envoyait enfin, -s'excusant le plus gentiment du monde. Philippe, enragé d'attente et -d'humiliation, se jurait que la prochaine fois il crèverait plutôt que -de redemander. Mais crever, c'est bon pour ceux qui n'ont pas besoin de -vivre! Et lui, il avait besoin... Il redemanderait, autant de fois qu'il -faudrait... Solange ne lui en voulait point. Si elle oubliait -souvent,--(«Elle avait tant à penser!»...)--quand on le lui -rappelait, elle avait toujours le même plaisir à donner... - -Quels singuliers rapports que ceux de cet homme, jeune, ardent, affamé -de tous les biens de la terre, avec cette femme, à peine plus âgée -que lui, élégante, jolie, douce, bonne à manger, qui se voyaient seul -à seule, souvent, pendant des années, sans que rien d'équivoque -s'insinuât dans leur amitié! La tranquille Solange conseillait -maternellement Philippe sur la toilette, sur les petits problèmes du -monde et de la vie pratique. L'orgueil de Philippe n'avait point honte -de recevoir, de demander conseil, et même de se confier, de conter ses -ambitions et ses déceptions. Il le pouvait sans crainte. Solange -n'entendait rien, rien de mal, rien de réel. Qu'importe! Elle -écoutait, et elle disait, après, avec son bon sourire: - ---Vous voulez m'effrayer. Mais je ne vous crois pas. - -Car elle ne croyait que ce qui n'était pas vrai. - -Et cet homme, impitoyable pour toutes les médiocrités, ne fit qu'une -exception dans la vie: pour Solange. Il s'abstenait de la juger. - -Précédé d'une réputation, à l'américaine, tapageuse, mais solide -et basée sur des réalités indiscutables, il était revenu à Paris, -depuis sept à huit ans. L'appui de son cornac, remorquant à la suite -des dollars insolents les protections officielles, lui avait frayé -passage, en dépit des triples barrières entassées par la routine, la -jalousie, et par les justes droits de ceux qui depuis longtemps -attendaient leur tour d'entrer. Justes ou non, il leur passa sur le -ventre, à tous. Philippe n'eût point souffert des honneurs ou des -avantages qui ne fussent pas mérités; mais, les sachant mérités, il -ne s'embarrassait point des moyens pour les décrocher. Il méprisait -trop les hommes pour ne pas leur emprunter, quand c'était nécessaire, -leurs méprisables armes, afin de les enfoncer. Il ne négligea point -une réclame de presse, qui perçait les oreilles, à la façon des -cuivres accompagnant jadis, sur les tréteaux de villages, les -arracheurs de dents. Il fut l'homme des exhibitions mondaines, des -avant-premières, des vernissages, des galas officiels. Il se prêta aux -interviews sensationnelles. Lui-même il écrivit--(on n'est jamais -mieux servi que par soi)--et, par un ou deux exemples, il montra aux -contradicteurs qu'il maniait la plume aussi bien que le bistouri. Avis -aux amateurs!... Point d'équivoque! Sa façon de tendre la main voulait -dire: «Alliance, ou guerre?» Il ne laissait aucun moyen d'échapper -par la neutralité. - -En même temps, un travail acharné, nul ménagement pour soi, pas plus -que pour les autres, l'indifférence aux risques, des résultats -éclatants, impossibles à nier, qui lui faisaient de ses internes, dans -l'hôpital qu'il dirigeait, d'enthousiastes partisans; des -communications téméraires à l'Académie, qui soulevaient -l'incrédulité exaspérée des esprits bien assis, n'aimant pas à -être bousculés; des joutes homériques, d'où il sortait presque -toujours avec le mot décisif, toujours avec le dernier. - -Il épouvantait les timidités. Point d'égards aux individus, quand -l'intérêt de la science ou de l'humanité lui semblait en jeu! Il eût -voulu expérimenter sur les criminels, supprimer les monstres, châtrer -les anormaux, faire des essais héroïques sur la chair vivante. Il -haïssait la sentimentalité. Il ne s'apitoyait pas sur ses patients, et -il ne leur permettait pas les apitoiements. Leurs geignements ne -l'intéressaient pas. Mais où il pouvait sauver, il sauvait,--rudement; -il tranchait dans le vif, pour guérir le vivant. Dur de cœur, mais les -mains douces. Ils le craignaient, et ils le recherchaient. Il -rançonnait les riches et ne demandait rien aux pauvres. - -Il vivait largement, ayant pris le goût du luxe,--que d'ailleurs il -eût pu, sans regrets, d'un jour à l'autre, rejeter entièrement;--mais -cette vie, puisqu'on l'a, autant la prendre toute! Sa femme faisait -partie de son luxe. Il jouissait de l'une et de l'autre, et il ne leur -demandait pas ce qu'ils ne pouvaient donner. Il ne demandait pas à -Noémi de partager sa pensée, et il ne le lui offrait pas. Noémi n'y -tenait point: si elle avait le reste, elle gardait, jugeait-elle, la -bonne part. Lui, avait décidé qu'en tout cas c'était la seule qu'on -dût aux femmes. Une femme qui pense est un meuble encombrant. - -Pourquoi donc fut-il pris sur-le-champ par Annette? - - -Par ce qui lui ressemblait. - -Par ce qui lui ressemblait dans l'Annette de ce temps, et que lui seul -pouvait lire. Au croisement de lames de leurs premiers regards, au -battement des premières répliques, fer contre fer, il se dit: - ---Elle voit ces gens comme moi. Elle est de ma race. - -De sa race? Il ne semblait guère, à en juger par les faits: Annette -était tombée de la sphère sociale, où Philippe s'était hissé, à -la force du poignet; et il se rencontraient, à un échelon de -passage.--Mais, à ce moment précis, ils étaient de plain-pied; ils se -sentaient tous deux étrangers à ce monde, adversaires de ce monde, -tous deux comme d'une autre race, jadis maîtresse du sol, maintenant -dépossédée, dispersée sur la terre, à peu près disparue. Et qui -sait, après tout, les mystères des races et leurs vicissitudes, cette -mêlée millénaire où, semble-t-il, l'humanité s'achemine au triomphe -final de la médiocrité?... Mais il y a des ressauts; et parfois, -l'ancien maître du sol, pour un jour, reprend son bien. Son bien ou -non, Philippe revendiquait le sien. Et comme tel, il venait de s'adjuger -Annette. - - - - -Quand Annette fut rentrée au logis, baissant la tête, le front pesant, -elle se coucha sans parler. Elle faisait le vide en elle. Mais elle ne -s'endormit pas. Il lui fallait guetter, pour écarter une image: dès -qu'elle s'engourdissait, l'image se présentait à l'entrée. Pour -l'oublier, elle essaya de ses préoccupations journalières: elles ne -l'intéressèrent point. Alors, elle fit appel, contre l'invasion -menaçante, à un allié qu'elle craignait habituellement d'évoquer, -car il risquait de remuer trop de troubles passés: Julien, et le monde -de pensées qu'autour du nom aimé, plus fictif que réel, le regret et -le rêve avaient groupées. Ils reparurent un moment, et retombèrent -glacés. Elle s'obstina à les ressaisir de force. Elle ne tenait dans -ses bras qu'une gerbe fanée. Un coup de soleil avait bu la sève. À -vouloir les ranimer, Annette, avec ses mains fiévreuses, achevait de -les brûler. Elle s'agitait, tournant et retournant l'oreiller. Il -fallait pourtant dormir, pour le travail du lendemain. Elle prit un -cachet, et tomba dans l'oubli. Mais quand, après trois ou quatre -heures, elle se réveilla, le souci était là; et il lui sembla que, -même pendant le sommeil, il ne l'avait pas quittée. - -Le lendemain et les jours qui suivirent, son trouble persista. Elle -allait, elle venait, elle donnait ses leçons, elle causait, elle riait, -ainsi que d'habitude. La machine, bien montée, continue d'elle-même. -Mais l'âme était inquiète. - -Une journée grise, en traversant Paris, soudain tout s'éclaira... De -l'autre côté de la rue, Philippe Villard passait... Elle rentra, -baignée de joie. - -Quand elle se décida à comprendre les raisons de cette joie, elle fut -atterrée. Comme si elle eût reconnu en sa chair un cancer!... Ainsi, -encore une fois, elle était prise au piège! L'amour? L'amour pour un -homme qui serait pour elle encore une cause d'inutiles souffrances, un -homme qu'elle ne connaissait pas, mais qu'elle savait dangereux, sans -bonté, un homme qui ne lui appartenait pas, qui appartenait à une -autre, un homme qu'elle n'aimait pas, puisqu'elle en aimait un autre! Un -autre? Oui, Julien, elle l'aimait toujours. Eh bien, si elle l'aimait, -est-ce qu'elle pouvait aimer un autre?--Elle l'aimait... Mais comment, -mais comment le cœur pouvait-il se donner à deux êtres à la fois? Se -donner tout entier, à chacun, sans partage! Car lorsqu'il se donnait, -le cœur d'Annette se donnait tout... Elle avait le sentiment de se -prostituer. Certes, livrer son corps lui eût paru moins honteux que -livrer son cœur à deux amours à la fois. N'était-elle pas sincère, -loyale avec elle-même?--Justement. Elle ne savait pas qu'elle avait -plus d'un cœur, qu'elle était plus d'un être. Dans la forêt d'une -âme coexistent des futaies de pensées, des fourrés de désirs, vingt -essences différentes. On ne les distingue point, à l'ordinaire: elles -dorment. Mais quand passe le vent, leurs rameaux s'entre-choquent... Le -choc des passions avait depuis longtemps déjà réveillé dans Annette -sa multiplicité. Elle était à la fois la femme de devoir et d'orgueil -passionné, la mère passionnée, l'amante passionnée--l'amante? les -amantes... la forêt sous la houle et ses bras jaillissants vers tous -les points du ciel... Mais Annette, humiliée jusqu'à l'accablement de -cette force qui disposait d'elle sans son adhésion, pensait: - ---À quoi bon vouloir et lutter, des années, s'il suffit d'un instant -pour tout ruiner? D'où vient-elle donc, cette force? - -Car elle la répudiait, avec fureur, comme étrangère. Ne -reconnaissait-elle pas sa propre substance? Ah! c'était le plus -accablant. Comment s'évader de soi-même? - -Elle n'était pas femme à plier passivement sous une fatalité -intérieure, qu'elle méprisait. Elle décida d'étouffer un sentiment -qui la mortifiait. Et, son labeur aidant, elle y eût réussi, sans -Noémi. - -Elle reçut une lettre de la grande écriture de la petite personne, qui -en avait étudié l'élégance mondaine, sans pouvoir en déguiser la -sèche décision. Quelques lignes aimables la priant à dîner. Annette -s'excusa sur ses occupations. Noémi redoubla, exprimant cette fois le -désir chaleureux qu'elle avait de la revoir et lui laissant le choix de -la soirée. Annette, résolue à ne plus affronter un danger qu'elle -avait éventé, déclina de nouveau l'invitation, prétextant son -extrême fatigue, à la fin de ses journées. Elle s'en croyait quitte; -mais le petit Pandarus, qui est, à ses heures d'ennui et de malice, une -des mille formes de l'Amour, ne laissa plus Noémi en repos qu'elle -n'eût introduit Annette dans sa bergerie. Et Annette, un soir -que, rentrant de ses leçons, elle préparait le dîner--(c'est -toujours l'heure que choisissent, pour faire leurs visites, les -désœuvrés)--vit paraître Noémi, gazouillante, qui l'assura d'une -amitié éternelle. Annette, gênée de se montrer à son désavantage, -malgré elle séduite par les tendresses de celle en qui, à son insu, -elle aimait un reflet de «l'autre», tint bon, malgré les instances, -et refusa tout dîner; mais elle ne put faire moins que de promettre sa -visite, s'informant prudemment des heures où elle serait sûre de -trouver Noémi seule. Noémi remarqua le souci que prenait Annette -d'éviter Philippe; elle l'interpréta par la timidité et le manque de -sympathie. La sienne en augmenta. Revenue au logis, elle eut -l'imprudence bavarde de raconter sa visite à Philippe, insistant, avec -la perfidie charmante des excellentes amies, sur tout ce qui, à son -sens, pouvait achever de déprécier une femme aux yeux de Philippe: le -dénuement, le désordre, l'odeur d'encre et de cuisine, bref, l'Annette -au fourneau. Philippe, qui connaissait la vaillante histoire d'Annette, -et qui connaissait encore mieux l'odeur de la pauvreté, fit d'autres -réflexions que celles qu'on escomptait; mais il les garda pour lui. - -Ce ne fut pas tout à fait le hasard qui fit que, peu de jours après, -Annette, sortant de chez Noémi, rencontra dans la rue Philippe qui -rentrait. Ne l'ayant point cherché, elle se crut permis de ne pas -combattre la joie secrète qu'elle en éprouva. Ils échangèrent -quelques paroles. Pendant qu'ils étaient arrêtés, à causer, une -jeune femme passa, que Philippe salua, et qu'Annette reconnut. C'était -l'intelligente actrice, qui jouait alors la Maslowa. Annette avait de -l'attrait pour elle; et sa sympathie se lut dans son regard. Philippe -lui demanda: - ---Vous la connaissez? - ---Je l'ai vue, dit-elle, dans _Résurrection._ - ---Ah! fit-il, avec un pli de la bouche dédaigneux. - -Annette s'étonna: - ---Vous n'aimez pas son jeu? - ---Son jeu n'est pas en cause. - ---C'est la pièce, alors? Vous ne l'aimez pas? - ---Non, dit Philippe. - -Et il ajouta, voyant Annette curieuse de savoir ses raisons: - ---Faisons quelques pas ensemble, voulez-vous? C'est un peu sans façons. -Mais les façons ne sont pas faites pour nous. - -Ils cheminèrent ensemble. Annette, gênée et flattée. Philippe -parlait de la pièce, avec un mélange d'animosité et d'humour, comme -Tolstoy lui-même (juste retour des choses!) en usait souvent avec ceux -qu'il n'aimait point. Il s'interrompit, amusé de sa sévérité: - ---Je ne suis pas juste... Quand je vois une œuvre, je vois ceux qui la -voient, je la vois sous leurs méninges; et le spectacle n'est pas beau. - ---Il l'est chez quelques-uns, dit Annette. - ---Oui, ils sont quelques-uns qui ont le don d'embellir la misère du -monde. Cela les dispense d'y remédier. Ces bons idéalistes se -ménagent de douces heures avec l'infortune des autres, qui leur est un -sujet d'émotions artistiques ou charitables de tout repos; mais ils en -ménagent de meilleures encore aux forbans qui l'exploitent. Leur -sentimentalité couvre de son pavillon les Ligues patriotiques ou de -repopulation, les lancements d'émissions, les guerres coloniales et -autres philanthropies... L'époque de la larme à l'œil!... Il n'en est -pas de plus sèche et de plus intéressée... L'époque du bon patron -(vous avez lu Pierre Hamp?) qui bâtit près de l'usine l'église, -l'assommoir, l'hôpital et le bordel.. Ils font deux parts de leur vie: -l'une en discours de civilisation, progrès, démocratie; l'autre en -exploitation et destruction sordide de tout l'avenir du monde, -empoisonnement de la race, anéantissement des autres races de l'Asie et -de l'Afrique... Après quoi, ils vont s'attendrir sur la Maslowa et -faire leur sieste sur les moelleuses harmonies de Debussy... Gare au -réveil! Les haines féroces s'amassent. La catastrophe vient... Tant -mieux! Leur sale médecine ne cherche qu'à entretenir les maladies. Il -faudra toujours en venir à la chirurgie. - ---Est-ce que le malade en réchappera? - ---J'enlève le mal. Tant pis pour le malade! - -Une boutade. Annette sourit. Philippe lui jeta un coup d'œil de côté: - ---Cela ne vous fait pas peur? - ---Je ne suis pas malade, dit Annette. - -Il s'arrêta pour la regarder: - ---Non, vous ne l'êtes pas. On respire avec vous une odeur de santé... -Cela me change de mes infections physiques et morales! Les dernières -sont les pires... Pardon de ma diatribe! Mais je sors d'une séance, -d'une dispute avec une bande de tartuffes de l'entretien officiel des -maladies, c'est-à-dire de l'Hygiène; j'étais plein de colère et de -dégoût à étouffer; et quand je vous ai vue, vos yeux clairs, votre -franche démarche, tout en vous fier et sain, j'ai pris égoïstement -une bouffée de votre air. Voilà! cela va mieux. Merci. - ---Me voici promue médecin! Après ce que vous venez d'en dire? - ---Médecin, non pas. Médecine. Oxygène. - ---Vous avez une façon de traiter les gens! - ---C'est ainsi que je les classe: inspiration, expiration: ceux qui -renouvellent, et ceux qui tuent, ceux qu'il faut tuer. - ---Qui voulez-vous tuer encore? - ---_Encore!_ releva-t-il. Vous trouvez que j'ai assez de mes malades? - ---Non, non, c'est malgré moi, dit Annette en riant. C'est le vieux sang -classique.... Mais puis-je vous demander, quand je vous ai rencontré, -à qui vous en aviez? - ---J'aimerais autant l'oublier, maintenant que je suis avec vous. En deux -mots, il s'agit d'un îlot de maisons insalubres, où depuis le Roi -malpropre, Henry de la poule-au-pot, on cultive le cancer et la -tuberculose. Rendement perfectionné: dans les vingt derniers ans, du -80%. J'avais saisi de l'affaire le comité d'hygiène, exigé des -mesures radicales: l'expropriation et la démolition. On paraissait -d'accord, et l'on m'avait demandé de rédiger un rapport. Le rapport -fait, j'arrive, et je trouve les oracles retournés... «Rapport -impressionnant, cher éminent collègue, beau document, il faut voir, -nous verrons, ces morts sont morts, vraiment, sont morts dans leurs -maisons, mais sont-ils morts vraiment par le fait de leurs maisons?...» -L'un me sort des certificats--(confectionnés comment?)--établissant, -avec la complicité de familles achetées par le propriétaire, que le -défunt avait déjà pris son billet de cimetière, quand il vint -s'installer dans la salle d'attente, ou bien que la tumeur est suite -d'un accident. Un autre combat l'idée que les vieilles maisons soient -moins saines que les neuves, et dit qu'elles sont plus vastes et mieux -aérées; il donne en exemple la sienne.... Assainir, non détruire, il -ne faut d'excès en rien; un bon lavage suffit; le propriétaire -s'engage à faire désinfecter... D'ailleurs, nous sommes pauvres, rien -dans les poches, point d'argent pour une expropriation.... Ah! s'il -s'était agi de construire un nouveau canon!.... Mais, après tout, le -cancer tue mieux que le canon... Pour achever la farce, enfin un des -augures a parlé de la beauté. Il paraît que ces masures, datant du -Vert-Cochon, doivent être conservées pour l'art et pour l'histoire!... -J'aime l'art, moi aussi, et je vous montrerai chez moi d'assez belles -peintures, des vieilles et des nouvelles; mais la vieillesse ne m'est -pas--(à moins qu'il ne s'agisse de la belle Madame une Telle)--la -marque de la beauté; et, beau ou non, je n'admets pas que le passé -empoisonne le présent. De toutes les hypocrisies, l'hypocrisie -d'esthète me répugne le plus, car de sa sécheresse elle veut faire -une noblesse. Aussi, sur ce chapitre, j'en ai dit d'assez raides... Au -milieu du débat, un collègue me fait signe, m'attire à l'écart, me -dit: «Vous ne savez donc pas? L'insecte, la nécrobie qui se nourrit -des cadavres de ses locataires, il est l'ami intime du président de ce -grand comité du commerce et de l'alimentation qui fait les élections -et les coalitions, une de ces Éminences grises qui règnent dans les -convents et les banquets démocratiques, l'homme invisible dont la -goujaterie maçonne--franc-maçonne--l'édifice branlant de notre -République. Et cet ami du peuple ne veut pas qu'on déloge le peuple de -son tombeau...» Car, écoutez le plus beau! C'est par philanthropie... -On me sert à la fin une pétition des locataires, bien stylés, -protestant contre la prétention de les charger de logement!--Que -vouliez-vous que je fisse contre tous? Les augures rient, dit-on. Donc, -j'ai ri. Mais j'ai dit qu'une bonne plaisanterie ne se gardait pas pour -soi, que je ne suis pas égoïste, et que je me proposais d'en faire -part, dès le lendemain, au public du _Matin._ Ils se sont récriés. -Mais je ferai comme j'ai dit. Je sais ce qui m'attend: une levée des -truelles. Et ceux de l'Hippocratie que j'ai naguère étrillés ne -perdront pas l'occasion. Ils ont de quoi m'atteindre. Mais, comme vous -dites: bataille! Madame la guerroyeuse!.... Hé! l'autre soir, chez -Solange?... Cela semble vous amuser? - ---Oui, c'est beau, j'aime cela, lutter contre l'injustice. J'aurais -voulu être homme! - ---Il n'y a pas besoin d'être homme. Vous en avez eu votre part.... - ---Jamais je ne me suis plainte de ma part de combat, mais de -l'étouffement. Combattre dans une cave, c'est notre lot, à nous. Mais -vous, c'est au grand air, sur le sommet d'une montagne. - ---Hein! ce battement de narines! Un cheval qui respire la poudre. Je le -connais déjà. Je l'ai remarqué, l'autre soir. - ---Vous vous êtes moqué de moi, l'autre soir. - ---Non, certes. Cela me ressemble trop, pour que je me moque. - ---Vous me harceliez. Vous m'avez fait marcher! - ---Oui, j'avais vu tout de suite... Je ne me suis pas trompé. - ---Tout de même, au début, vous étiez assez dédaigneux. - ---Du diable si je m'attendais à vous trouver--à trouver _vous_, chez -Solange! - ---Eh bien, dites donc, et vous? Pourquoi vous y trouviez-vous? - ---Moi, c'est autre chose: - ---C'est par amour pour la sentimentalité? - ---À votre tour de railler... Pauvre Solange!.... Non, ne parlons pas -d'elle! Je sais tout ce qu'on peut dire. Mais Solange, c'est tabou! - -Elle ne le questionna point, mais elle le regardait. - ---Une autre fois, je vous dirai... Oui, je lui dois beaucoup.... - -Ils s'étaient arrêtés. Ils allaient se quitter. Annette souriait: - ---Vous n'êtes pas si mauvais que vous en avez l'air. - ---Et vous, peut-être pas si bonne! - ---Ça fait une moyenne. - -Il la regarda dans les yeux: - ---Voulez-vous? - -Il ne plaisantait plus. Un flot de sang monta aux joues d'Annette. Elle -ne put trouver une parole à répondre. Le regard de Philippe la tenait -et ne la lâchait point. Dit-il? Ne dit-il point? Sur ses lèvres elle -lut: «Je vous veux».... - -Il s'inclina et partit. - - - - -Annette resta seule, dans un torrent de feu. Elle allait droit devant -elle. Elle se retrouva, dix minutes après, à l'endroit qu'elle venait -de quitter. Elle avait, en marchant, sans le savoir, fait le tour de la -grille du Luxembourg. Elle se réveilla brûlée, les trois mots de -flamme gravés sur fond noir. Elle fît effort pour les effacer.... Les -avait-il dits?... Elle revoyait le visage impassible. Elle essaya de -douter. Mais l'empreinte était là. Et sa résistance faiblit, et -brusquement céda... C'est bien... C'était écrit... Elle le savait -d'avance... Au lieu de se révolter, comme elle l'eût pensé, une heure -auparavant, elle était soulagée. Le sort en était jeté.... - -Elle rentra, le cerveau lucide, sans fièvre, décidée. - -Elle savait que ce que Philippe voulait, il le ferait. Et ce que -Philippe voulait, elle le voulait aussi. Elle était libre. Rien ne la -retenait... La pensée de Noémi? Elle né lui devait rien qu'une chose: -la vérité. Elle ne mentirait point. Elle reprendrait son bien.... Son -bien? Le mari de l'autre... Mais l'aveugle passion lui soufflait que -Noémi le lui avait volé. - -Elle ne fît rien pour presser l'inévitable. Elle était sûre que -Philippe viendrait. Elle attendit. - -Il vint. Il avait choisi l'heure où il la savait seule. Quand elle alla -ouvrir, elle fut prise de terreur. Mais cela devait être ainsi. Elle -ouvrit. Elle ne montra rien de son émotion, si ce n'était sa pâleur. -Il entra dans la chambre. Ils restaient l'un devant l'autre, à quelques -pas, debout, le front un peu baissé; et il la regardait, avec ses yeux -sérieux. Après un silence, il dit: - ---Je vous aime, Rivière. - -Et ce nom de Rivière, dans sa bouche, évoquait un cours d'eau. - -Annette, frémissante, immobile, répondit: - ---Je ne sais pas si je vous aime, je ne crois pas, mais je sais que je -suis vôtre. - -La lueur d'un sourire passa sur le grave visage de Philippe. - ---C'est bien. Vous ne mentez pas, dit-il... Ni moi. - -Il fit un pas vers elle. Elle recula, d'instinct, et se trouva adossée -à la paroi de la chambre, sans défense, la paume de ses deux mains -appuyée contre le mur; et ses jambes fléchissaient. Il s'était -arrêté, et il la contemplait. - ---Ne craignez point! dit-il. - -Et, dans son dur regard, il y avait de la tendresse. Elle dit, comme une -vaincue qui accepte, avec calme et une ombre de mépris: - ---Que voulez-vous de moi? C'est mon corps que vous voulez? Je ne vous le -dispute point. Ce n'est que lui que vous voulez? - -Il fit encore un pas et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Sa joue -frôlait la robe. Il prit la main d'Annette, qu'elle lui abandonna, -inerte. Il la respira, promena ses lèvres sur les ongles et, -s'inclinant, la posa sur sa tête, sur ses yeux. - ---Voilà ce que je veux. - -Annette sentait, sous ses doigts, les rudes cheveux en brosse, la -gonflure du front, et la tempe qui battait. Cet homme impérieux se -mettait sous sa garde... Elle se pencha vers lui. Il releva la face. Ce -fut leur premier baiser. - -Ses bras enserraient Annette, tombée à genoux près de lui, et ne -résistant plus, comme vidée de son souffle. Et le violent Philippe ne -songeait pas à user de sa victoire. Il disait: - ---Je veux tout. Je vous veux toute: maîtresse, amie, compagne,--ma -femme tout entière. - -Annette se dégagea. L'image de Noémi avait surgi. Tout à l'heure, -c'était elle qui l'avait rayée de sa pensée. Mais que Philippe fît -de même, elle en fut presque blessée. Blessée dans cette -franc-maçonnerie instinctive des femmes, même ennemies, qui se -retrouvent liguées contre l'offense de l'homme,--commune,--faite à -l'une... - -Annette dit: - ---Vous ne le pouvez pas. Une autre vous a. - -Il haussa les épaules: - ---Elle n'a rien. - ---Votre nom et votre foi. - ---Que vous importe le nom? Vous avez le reste. - ---Je ne tiens pas au nom, mais il me faut la foi: je la donne, et je la -demande. - ---Je suis prêt à vous la donner. - -Mais Annette, qui la demandait, quand il la lui offrit se révolta: - ---Non, non! Vous la reprendriez à celle qui partage votre vie depuis -des années, pour la donner à moi que vous voyez pour la troisième -fois? - ---Je n'ai pas eu besoin de trois fois pour vous voir. - ---Vous ne me connaissez pas. - ---Je vous connais. J'ai appris à voir vite, dans la vie. La vie passe; -et jamais un moment ne reparaît deux fois. Il faut vouloir -sur-le-champ, ou ne vouloir jamais. Vous passez, Rivière; et si je ne -vous prends, je vous perds. Je vous prends. - ---Vous vous trompez, peut-être. - ---Peut-être. Je le sais, en voulant, on se trompe souvent. Mais en ne -voulant pas, on se trompe toujours. Je ne me pardonnerais jamais -l'erreur de vous avoir vue et de ne pas vous avoir voulue. - ---Que savez-vous de moi? - ---Plus que vous ne pensez. Je sais que vous avez été riche, et que -vous êtes pauvre, que vous avez eu une jeunesse comblée des joies de -la fortune et que vous avez été ruinée, rejetée de votre monde, et -que vous n'avez pas faibli, que vous avez lutté. Et je sais quelle est -votre lutte, car je l'ai soutenue, trente ans de ma vie, tous les jours, -corps à corps; et j'ai été vingt fois sur le point de succomber. Vous -avez tenu bon. Moi, j'étais habitué, j'ai connu la misère abjecte, -dès le berceau. Vous, vous aviez la peau tendre, et vous étiez -choyée, adulée. Vous n'avez point cédé. Vous n'avez accepté aucun -lâche compromis. Vous n'avez pas cherché à vous évader du combat par -vos moyens de femme, la séduction, ou l'honnête expédient d'un -mariage d'intérêt. - ---Croyez-vous qu'on me l'ait tant de fois proposé? - ---C'est qu'ils sentent trop bien, même les plus bornés, que vous -n'êtes pas de celles qu'on achète par contrat. - ---Inaliénable, oui. - ---Je sais qu'ayant aimé et ayant enfanté, vous avez refusé d'être la -femme du père de votre enfant. Et je n'ai pas à connaître les raisons -de votre cœur. Mais je sais que vous avez osé revendiquer, en face -d'une lâche société, non pas le droit au plaisir, mais le droit à la -peine, le droit d'avoir un fils, et, dans votre pauvreté, de l'élever, -vous seule. Ce droit, ce n'était rien de le revendiquer: vous l'avez -exercé, vous seule, depuis treize ans. Et, par mon expérience, sachant -ce que représentent ces treize ans de peine et de soucis quotidiens, je -vous vois, devant moi, intacte, droite, fière, sans une trace d'usure. -Vous avez échappé aux deux défaites: celle de la prostration, et -celle de l'amertume... (De celle-ci, je n'ai pas, moi, évité la -marque...) Je suis un connaisseur de la bataille de la vie. Je sais ce -que vaut la trempe d'une nature comme la vôtre. Ce sourire sérieux, -ces yeux clairs, la ligne calme de ces sourcils, la loyauté de ces -mains, cette tranquille harmonie,--et dessous, le feu qui brûle, le -frémissement joyeux du combat, même si l'on est battue.... -(«N'importe! L'on se bat...») Croyez-vous qu'un homme comme moi ne -connaisse pas le prix d'une femme comme vous? Et, que, le connaissant, -il ne soit pas prêt à tout pour la conquérir?... Rivière, je vous -veux. J'ai besoin de vous. Écoutez! Je ne cherche pas à vous tromper. -Bien que je veuille votre bien, ce n'est pas pour votre bien que je vous -veux, c'est pour le mien. Ce ne sont pas des avantages que je vous -offre. Ce sont des épreuves de plus... Vous ne connaissez pas ma -vie.... Mettez-vous là près de moi, ma belle de sourcils!... - -Assise sur le plancher, elle levait les yeux vers lui. Il lui tenait les -deux mains, et ne les lâcha point, tandis qu'il lui parlait: - ---J'ai un nom, j'ai le succès, j'ai l'argent, et ce qu'il peut donner. -Mais vous ignorez comment je les ai eus et je les garde. Je les ai -arrachés par la force, et je les tiens par la force. J'ai forcé mon -destin, s'il y a un destin. Je suis arrivé malgré les choses et -malgré les hommes. Et je n'ai jamais su (ni voulu) me faire pardonner -ma réussite, en pansant les amours-propres blessés et les intérêts -foulés sous mon passage. Les chers collègues comptaient que du moins -le succès aurait sur moi son effet de narcotique. Il n'en a rien été. -Ils ont eu beau tâcher de m'amadouer, ils sentent que je ne suis pas et -ne serai jamais des leurs. Je ne puis pas oublier ce que j'ai vu, de -l'autre côté de la barrière: la masse des friponneries et des -iniquités. J'ai eu le temps de méditer sur les mensonges sociaux, dont -la caste intellectuelle (en dépit de ce qu'elle prétend et de ce qu'on -en attend) a toujours été le meilleur chien de garde. À part quelques -habiles, qui, dans l'intimité de leur art et de leur pensée, passent -pour ne respecter rien mais qui, sortis de leur jardin, tirent bien -poliment leur chapeau à la sottise régnante. J'ai l'insigne folie de -ne pas lui faire la cour. Je prétends même en ce moment m'attaquer à -certaines de ses impostures sacrées, qui ajoutent leur poids à celui -de la misère et condamnent des milliers d'êtres à un malheur sans -fin. Je vais faire aboyer les trois gueules de Cerbère, les trois -hypocrisies, de la morale, de la patrie, et de la religion. Je vous -conterai cela plus tard. Moi aussi, je serai battu, je le sais, et je me -bats quand même, pour la joie--pour la peine--et parce qu'il le faut... -Vous comprenez pourquoi vos paroles de l'autre soir m'ont porté un -message que vous ne prévoyiez pas! Vos paroles sont à moi. La bouche -doit être à moi. - -Annette la lui livra. Il lui prit tendrement les tempes et les joues -entre ses fortes mains: - ---Rivière, j'ai besoin de vous. Je ne pensais pas vous trouver. -Maintenant que je vous ai, je vous tiens. - ---Tenez-moi bien! J'ai peur de m'échapper. - ---Je sais comment vous lier. Je vous offre ma vie rude, mes ennemis, mes -dangers. - ---Oui, vous me connaissez... Mais rien de cela ne peut être à moi. -Vous ne pouvez en disposer. C'est à votre Noémi. - ---Qu'en ferait-elle? Elle n'en veut rien connaître. Elle élimine de la -vie la vérité et la peine. - -Annette regardait Philippe; et il lut dans ses yeux la question qu'elle -retenait. - ---Vous pensez: «Pourquoi donc l'a-t-il épousée?»... Cette femme -ment, oui, je le sais, elle a le mensonge dans le corps, de la racine -des cheveux jusqu'à la pointe des ongles... Eh bien, le plus fort, -c'est que je l'ai prise pour cela. Je l'aime presque pour cela... Quand -le mensonge est un art aussi parfait, il vaut du beau théâtre... -(Est-ce qu'on ne sait pas que le théâtre, que presque tout l'art ment, -quelques originaux exceptés qui déroutent les confrères: alors, les -confrères disent que ceux-là ne sont pas artistes, ils gâtent le -métier)... Si le monde est mensonge, au moins nous avons le droit -d'exiger que le mensonge soit plaisant. À tout prendre, je préfère, -pour ma satisfaction et pour ma société, ceux qui mentent joliment. -Ils ne m'abusent point. Je vois. La grâce de Noémi est aussi -fabriquée que ses sentiments. Mais l'œuvre est réussie. Elle me fait -honneur. Je m'en délecte, le soir, quand je rentre, le regard sali, de -ma boucherie de viande gâtée. Elle est une eau riante. Je m'y lave. -Qu'elle mente! Cela n'a aucune importance. Si elle disait vrai, elle -n'aurait rien à dire. - ---Vous êtes dur. Elle vous aime. - ---Sans doute. Moi aussi. - ---Si vous l'aimez, qu'avez-vous besoin de moi? - ---Je l'aime, à sa façon. - ---C'est beaucoup. - ---Beaucoup pour elle, peut-être. Ce n'est pas beaucoup pour moi. - ---Mais ce qu'elle vous donne, pourrais-je vous le donner? - ---Vous, vous n'êtes pas un jeu. - ---Je voudrais aussi être un jeu. La vie est un jeu. - ---Oui, mais vous y croyez. Vous êtes de ces joueurs qui prennent la -partie au sérieux. - ---Vous, de même. - ---Parce que je le veux. - ---Qui vous dit que ce ne soit pas aussi parce que je le veux? - ---Eh bien! Voulons ensemble! - ---Je ne veux pas d'un bonheur qui soit bâti sur des ruines. J'ai -souffert. Je ne veux pas faire souffrir. - ---Tout dans la vie s'achète par la souffrance. Chaque bonheur dans la -nature est bâti sur des ruines. Tout est ruines, à la fin. Au moins, -qu'on ait bâti! - ---Je ne puis pas me décider à sacrifier une autre. Pauvre petite -Noémi! - ---Elle aurait moins de pitié, si elle vous tenait sous ses pieds. - ---Je le crois. Mais elle vous aime. Et pour moi, c'est un crime, de tuer -un amour. - ---Que vous le vouliez ou non, c'est fait maintenant. Votre présence l'a -tué. - ---Vous ne pensez qu'à vous. - ---On ne pense qu'à soi, en amour. - ---Non, non, ce n'est point vrai! Je pense à moi, à vous, à celle qui -vous aime, à tout ce que vous aimez, et à tout ce que j'aime. Je -voudrais que mon amour fût bon et joyeux pour tous. - ---L'amour est un duel. Si l'on regarde à droite, à gauche, on est -perdu. Regardez droit dans les yeux de l'adversaire, qui est là devant -vous! - ---L'adversaire? - ---Moi. - ---Vous, en effet. Je ne le crains pas. Mais elle, Noémi, n'est pas mon -adversaire. Elle ne m'a point fait de mal. Puis-je venir dans sa vie -pour la détruire? - ---Vaut-il mieux lui mentir? - ---La tromper?... Plutôt encore la détruire!... Ou me détruire. Renoncer. - ---Vous ne renoncerez pas. - ---Qu'en savez-vous? - ---La femme que vous êtes ne renonce point par faiblesse. - ---Pourquoi ne serait-ce pas par force? - ---Je ne reconnais point de force à abdiquer. Je vous aime et vous -m'aimez. Je vous défie de renoncer. - ---Ne me défiez point! - ---Vous m'aimez. - ---Je vous aime. - ---Alors?... - ---Alors... vous dites vrai, je ne puis pas, je ne puis pas renoncer. - ---Alors? - ---Alors, qu'il en soit ainsi!... - - - - -Ils n'avaient encore rien dit à «l'autre». - -Annette s'était juré de ne pas être à Philippe, avant qu'il n'eût -parlé à Noémi. Mais la force de la passion avait devancé sa -résolution. On ne fixe pas à la passion son heure. Elle la prend.--Et -maintenant, c'était Annette qui retenait Philippe. Elle craignait son -implacabilité. - -Philippe n'eût eu aucun scrupule à laisser Noémi dans l'ignorance. Il -ne l'estimait pas assez, pour croire qu'il lui dût la vérité. Mais -s'il devait la dire, il la dirait sans ménagements. Il était un homme -terrible, terriblement sans bonté, quand une passion le tenait. Le -reste n'existait plus. L'amour qu'il avait eu pour Noémi était celui -d'un maître pour une esclave de prix; et elle n'avait été pour lui, -en somme, rien de plus. Comme nombre de femmes, elle s'en accommodait: -quand l'esclave tient le maître, rien n'égale son pouvoir. Elle est -tout,--jusqu'au jour où elle n'est plus rien. Noémi le savait; mais -elle se sentait sûre de sa jeunesse et de son charme, pendant bien des -années. Après nous, le déluge!... Et puis, elle veillait. Elle avait -connu des infidélités passagères de Philippe. Elle n'y attachait pas -trop d'importance, car elle les avait bien jugées: sans lendemain. Elle -se payait seulement le luxe de petites vengeances, qu'elle ne lui disait -pas. Elle l'avait trompé rageusement une fois, une seule fois que -l'infidélité de Philippe lui avait été plus cuisante. Elle y avait -eu peu de plaisir, et même un peu de dégoût; n'importe! Elle était -quitte. Après, elle s'était montrée au mari plus caressante qu'avant; -elle éprouvait une jouissance à se dire, tandis qu'elle l'embrassait: - ---Mon chéri, je te mens. Ça t'apprendra! Tu _l'es!..._ - -La crainte qu'elle avait de Philippe, s'il l'eût appris, ajoutait à -l'intérêt. Philippe ne savait rien de précis, aucun fait: mais il -lisait dans ses yeux le mensonge. Que Noémi l'eût ou non trompé, il -savait qu'elle y pensait. Et elle voyait passer dans son regard un -éclair: ses mains l'eussent broyée. Mais il ne savait rien, il ne -saurait jamais rien: elle fermait les yeux, d'un air langoureux de -colombe. Il disait brutalement: - ---Regarde-moi! - -Elle avait le temps de se composer un regard de candeur. Il savait que -c'était faux,--et il n'y résistait point. - -Il ne lui en voulait pas, quoique, s'il l'eût prise sur le fait, il lui -eût cassé les reins. Il n'attendait pas d'elle ce qu'elle ne pouvait -lui donner: la franchise et la fidélité. Puisqu'elle lui plaisait, et -tant qu'elle lui plairait, tout: était bien. Mais il se jugeait libre -de rompre, quand elle ne lui plairait plus! - -Annette avait plus de scrupules. Elle était femme, elle savait mieux ce -qui se passait dans le cœur de Noémi. Noémi pouvait être fausse, -vaine, et tromper Philippe: elle l'aimait. Non, ce n'était pas un jeu -pour elle, ainsi qu'il avait dit. Elle tenait à lui, comme un morceau -de sa chair. Non seulement par le clou de feu de la volupté. Mais par -le fond du cœur, bon ou mauvais. Bon et mauvais. En amour, rien ne -compte que la force d'amour, cet aimant impérieux qui incruste, âme et -chair, un être dans un être. Elle tenait à lui, comme au but de sa -vie, à ce qu'elle avait voulu, voulu, voulu, pendant des années. Une -femme ne sait pas toujours pourquoi elle s'est éprise. Mais parce -qu'elle s'est éprise, elle ne peut plus se déprendre. Elle y a trop -dépensé de ses forces et de son désir, pour pouvoir les reporter sur -un nouvel objet. Elle vit comme un parasité sur l'être qu'elle a -choisi. Pour l'arracher de l'autre, il faut trancher dans les deux. - -Le soupçon commençait à mordre Noémi. Un presque rien, d'abord. Un -grignotement de souris. Rien de changé dans la vie. Philippe, comme à -l'ordinaire, rude, toujours pressé, peu désireux de parler, -l'écoutait sans l'entendre, absorbé, une flamme aux yeux. Il était -pris en ce moment dans une assez désagréable affaire qu'il s'était -attirée, une polémique sans ménagements: Noémi le savait et elle ne -désirait pas être tenue au courant de ces ennuis. Quand il était là -dedans, il ne pensait à rien autre, et il la négligeait: il n'y avait -qu'à attendre, en le laissant jeûner: il lui revenait après, avec -plus d'appétit.--Tout de même, il jeûnait trop! Les autres fois, elle -s'amusait à des agaceries qui provoquaient les rebuffades de Philippe, -irrité d'être distrait de ses préoccupations; et tout en se récriant -très fort de sa discourtoisie, elle n'en était pas fâchée: elle -était comme un enfant qui joue avec un pétard; plus cela fait de -bruit, et plus cela divertit... Mais cette fois (catastrophe!) le -pétard n'avait pas pris... Les agaceries de Noémi tombèrent dans -l'indifférence. Philippe ne les remarqua même point... La souris du -soupçon passa, repassa, s'installa. À force de ronger, elle atteignit -la chair.--Un jour, Noémi cria... - -Ils étaient tous les deux, un matin, côte à côte, couchés... Il -avait les yeux ouverts. Elle venait de s'éveiller, mais elle feignait -de dormir, et elle l'observait. Elle eut l'instinct que sur ce visage -passait le reflet d'un autre. (Car l'enveloppe de la pensée est, à -notre insu, modelée par l'image qui l'habite). Sur-le-champ, sa jalouse -attention en arrêt, la vrille de son regard sous ses cils le perçant, -immobile, poursuivant le rythme régulier de son souffle endormi, elle -inspecta âprement cet homme si loin, si près, cet homme qui était à -elle, l'éternel étranger, dont la cuisse touchait la sienne, et dont -la séparait un monde infranchissable... Non, elle ne se trompait pas, -il avait d'autres soucis que ceux de ses idées... Des soucis? Elle le -vit sourire... Il pensait à une autre!... Pour le reprendre à ce -fantôme, ou pour faire l'épreuve de son pouvoir, elle gémit comme en -rêve et s'enroula à lui. Il se dégagea froidement du corps qui le -quêtait, s'assura qu'elle dormait, il se leva sans bruit, s'habilla, et -sortit. Elle n'avait point bougé... Mais la porte n'était pas -refermée que Noémi se soulevait, le visage décomposé. Et elle se -battait les seins avec ses deux petits poings, en étouffant un cri -d'angoisse et de colère. - -À partir de ce moment, elle fut en chasse. Tendue et frémissante, elle -épiait, elle flairait, ses ongles lui faisaient mal: elle brûlait de -déchirer l'ennemie... Oh! sans bruit, en douceur... Lui égratigner le -cœur!... Mais elle ne le trouva pas, ce cœur. Où se cachait-il?... -Elle battit la forêt, explorant avec une minutie fiévreuse le cercle -de ses connaissances, son jeune sourire fardé cachant ses dents -aiguës, ne perdant pas de vue les moindres plissements du visage de -Philippe en présence des femelles, guettant les yeux, les mains, les -inflexions de voix de chacune, et portant dans son cœur des chiens qui -halenaient... Mais la piste était fausse. Et la bête échappait... - -L'étrange aberration qui lui avait fait, d'emblée, écarter Annette du -champ de ses soupçons, persistait. Elle l'avait oubliée, depuis des -semaines. Annette ne se montrait point. Elle se sentait coupable; et, -bien loin d'être fière, elle eût été humiliée devant Noémi de sa -victoire cachée, de sa victoire volée. Elle évitait de reparaître -dans la maison des Villard; les prétextes ne lui manquaient pas, si -Noémi eût manifesté le désir de la revoir. Mais Noémi n'en -manifesta point; elle avait trop de tourments pour se souvenir -d'Annette. - -En vain avait-elle tâché de se persuader que le caprice de Philippe -passerait. Les symptômes reconnus de sa désaffection ne passaient -point, s'accentuaient: froideur inattentive aux paroles et aux mines, à -la présence même de la petite épouse, totale indifférence, bien -plus, à des moments, lorsque Noémi voulait lui rappeler de force son -existence, ennui lassé et--mal dissimulé--dégoût qui évite un -contact importun... Elle en tremblait de fureur et d'amour -dédaigné!... Elle ne pouvait plus se dissimuler la gravité du mal. -Elle s'affola. Mais il fallait toujours s'efforcer de ne pas le -montrer... Toujours, toujours être gaie, sûre d'elle et de lui, -toujours lui tendre l'hameçon,--qu'il ne regardait même pas! Elle se -consumait... Et cette insaisissable ennemie, contre qui montait en elle -une haine enragée!... De ne pouvoir l'agripper, elle se serait cogné -la tête contre les murs... Toutes, elle les avait toutes épiées, -vainement, toutes,--sauf Annette. Annette fut la dernière à qui elle -pensa. - -Et ce fut Annette elle-même qui se livra. - -Elle allait dans la rue, quand à une vingtaine de pas elle aperçut -Noémi qui venait. Noémi ne la voyait pas, elle marchait, les yeux -vagues, front baissé, et son joli visage était blême et vieilli de -soucis. Elle ne s'observait plus en ce moment, et elle n'observait rien -autour; elle était, depuis des jours, comme une monomane qui tourne la -meule de l'idée fixe, avec une rage accablée. Annette en fut saisie. -Elle aurait pu passer près d'elle sans être remarquée, ou rebrousser -chemin. Dans sa hâte maladroite, elle quitta le trottoir et traversa la -rue. Ce mouvement qui rompait le flot continu des passants attira -machinalement le regard de Noémi. Elle reconnut Annette, qui cherchait -à l'éviter. Et, la suivant des yeux, elle la vit, de l'autre trottoir, -lui jeter un regard furtif et détourner la tête. Une lueur aveuglante -se fit... C'était elle!... - -Elle s'arrêta, suffoquée, ses ongles contre ses paumes, serrant les -dents, hérissée comme une chatte qui se met en boule; et le meurtre -fut dans ses yeux. Le regard d'un passant lui rappela qu'elle était -dans le monde où l'on ment, et que, pour une fois, elle en était -sortie. Elle y rentra. Mais dix pas après, elle rit cruellement. Elle -la tenait... - - - - -Annette avait été bouleversée par la vue de Noémi. Depuis qu'elle -s'était donnée, le remords la travaillait. Non qu'elle se jugeât en -faute d'aimer celui qui l'aimait: leur amour était vrai, était sain, -était fort. Il n'avait pas besoin d'excuse, ni de feinte. Nulle -convention sociale ne prévalait contre lui. Et, dans sa fièvre de -passion, elle n'admettait même pas qu'elle eût des devoirs envers -Noémi: elle était la vraie femme de Philippe, elle ne reconnaissait -pas l'autre, qui n'avait pas su partager ses travaux et ses luttes, lui -donner le bonheur.--Mais toute cette assurance n'empêchait pas qu'une -autre ne fût la rançon de ce bonheur, qu'elle ne tuât le bonheur -d'une autre. Elle s'était efforcée de croire que Noémi était trop -futile pour souffrir beaucoup et qu'elle se détacherait. Mais elle -savait le contraire; et tout ce qu'elle pouvait faire, c'était -d'écarter Noémi de sa pensée. L'égoïsme des premiers jours de -possession le lui permit. - -Depuis la rencontre avec Noémi, ce ne fut plus possible. Annette avait -le don malheureux de sortir de soi, en dépit de ses passions, d'être -aspirée par les passions des autres, surtout par leurs souffrances, -qu'un regard lui révélait... - -Elle rentra chez elle, presque aussi obsédée que Noémi du mal qui la -rongeait. Elle ne pouvait se payer de mots, s'armer des droits de -l'amour. Noémi aussi aimait. Et Noémi souffrait. Est-ce que l'amour -qui souffre a moins de droits que celui qui fait souffrir!... Il n'y a -point de droits! Il faut que l'une des deux souffre. Elle ou moi!... - -Elle!... La passion d'Annette ne lui laissait pas le choix...--Mais ce -n'était point gai... - -Au moins, que cette souffrance ne soit pas aggravée! Il est coupable de -la prolonger, comme ils font, de laisser mûrir la blessure sans y -porter une main ferme, pour trancher et panser. Esquiver l'aveu franc, -s'en remettre à Noémi du soin de découvrir son infortune, c'est -lâche et c'est cruel. Annette avait, dès le premier jour, déclaré à -Philippe: - ---Je ne veux point me cacher. - -Comment donc s'était-elle laissée, de jour en jour, glisser à cette -situation sans dignité?... Toujours sa faiblesse de cœur... Elle -disait à Philippe: - ---Il faut parler. - -Mais dès que Philippe voulait parler, elle l'empêchait, elle avait -peur de sa brutale franchise. Il rejetait ce qu'il n'aimait plus, comme -un citron pressé. Ses vieux liens le gênaient. Il disait: - ---Allons! Finissons-en! - -Et Annette: - ---Non, non, pas aujourd'hui! - -Elle voyait le mal qu'il allait faire.--Dieu! que c'est pénible -d'assassiner un cœur! - -Philippe avait bien autre chose à penser! Ses jours étaient remplis -par une lutte acharnée contre l'opinion et la presse ameutées. Ce -n'était pas le moment, pour Annette, de le fatiguer de ses propres -soucis. Il s'était engagé dans une campagne dangereuse. Il avait pris -l'initiative d'une ligue pour la restriction de la natalité. Il -abhorrait l'hypocrisie impudente de la bourgeoisie régnante, qui, -nullement soucieuse d'améliorer l'hygiène, d'alléger l'indigence des -classes travailleuses, ne s'intéresse qu'à leur pullulement, afin de -ne point manquer de chair à usine et à canon. Elle se garde, pour son -compte, de diminuer son bien-être et de compliquer sa vie, en faisant -trop d'enfants! Mais elle ne s'inquiète point si une natalité mal -réglée perpétue dans le peuple la misère, la maladie, et -l'asservissement. Elle en fait un devoir national et religieux. Philippe -ne doutait pas des fureurs qu'il soulèverait. Mais jamais un danger ne -l'avait arrêté. Il fonça droit dessus. Elles dépassèrent son -attente. - -Il s'était fait haïr par une multitude: ses collègues d'abord, les -pontifes lésés dans leur amour-propre, leur doctrine et leurs -intérêts, les rivaux supplantés, nombre de ses partisans mêmes à -qui il ne ménageait pas la vérité,--car il n'était pas homme à -faire avec ceux qui le louaient marché de compliments, et le moindre de -ses défauts était la reconnaissance: il prenait ce qui lui était dû, -et il ne rendait que ce qu'il jugeait mérité: il ne rendait pas -grand'chose! Solange seule exceptée, la qualité de bienfaiteur ne lui -en imposait guère. Point de traitement de faveur! Il pouvait donc -s'attendre à être bien attaqué et mal défendu. Il gênait les -manœuvres des profiteurs de l'idéal. Chaque fois que s'organisait une -noble flibusterie philanthropique, on était sûr de le voir se mettre -à la traverse; il avait un plaisir scandaleux à ficher le nez des gens -vertueux dans leurs trigauderies. Aussi s'était-il fait, dans les -milieux respectables, une réputation (_sotto voce_) de très mauvais -esprit, destructeur, anarchiste. Ces chuchotements ne s'étaient pas -encore risqués jusqu'à l'oreille publique,--la monstrueuse oreille du -_Pasquino_: la presse à calomnie. Ils attendaient le moment. _Eccolo!_ -La belle occasion!... Ce fut une explosion de colère patriotique. Tous -les journaux s'en mêlèrent. L'écho de l'indignation publique parvint -au Parlement, où d'immortelles paroles furent prononcées pour -revendiquer les droits des pauvres à une famille copieuse. Quelques -exaltés déposèrent une proposition de loi qui sévît contre toute -propagande incitante, d'une façon directe ou indirecte, à la -dépopulation. Les exagérations d'une presse libertaire, où -l'égoïsme du plaisir prenait le pas sur les raisons humanitaires, -fournirent des arguments pour discréditer la cause. Philippe trouvait -ses partisans chez les ennemis de la société. Il répondait lui-même -dans un grand journal, carrément, à toute volée. Mais cette tribune -risquait de lui manquer: car au journal les lettres de protestation -affluaient. Il fit des conférences, il parla dans des meetings -tumultueux. Sa violence égalait celle de ses contradicteurs. Ils -épiaient une imprudence de langage, dont ils pussent l'assommer. Mais -le rude jouteur restait maître de ses emportements, et il ne se -laissait pas entraîner d'une ligne au delà de ce qu'il voulait dire. -Il se fit une popularité énorme d'emballements, de dérision, et de -haine. Dans la poussière du combat, il respirait à l'aise. - -Mais au milieu de cette tempête, que comptait Noémi? - - - - -Noémi se hâtait de rentrer. Elle se remémorait les premières -rencontres de Philippe avec Annette, dont elle avait été le témoin, -sa bêtise et leur trahison. Elle était enragée. À peine se -retrouva-t-elle entre les murs de son appartement qu'elle se livra à la -fureur. Ce fut comme une trombe. En un clin d'œil, tout fut dévasté. -Qui l'eût vue, pleurante et convulsée, l'eût à peine reconnue, son -joli visage grimaçant de colère, mordant et lacérant son mouchoir, -saccageant les papiers sur le bureau de son mari, se vengeant de sa -souffrance sur le petit chien qui venait la caresser et sur un perroquet -qu'elle faillit étrangler... Mais elle avait eu soin de s'enfermer à -clef. Certes, le rôle de Furie voulait être joué à huis-clos. Il -n'embellissait pas. Elle paraissait dure, vieillie et fripée. Mais de -se voir dans la glace, sang témoins, laide et méchante, ne lui -déplaisait point, presque la soulageait: c'était aussi une -vengeance.--Puis, elle s'apitoya sur elle, sur son visage et, distraite -de sa violence par cette compassion, elle se roula sur le tapis et -sanglota bruyamment... Cela ne peut durer toujours, Philippe va rentrer, -il faut donc se dépêcher, faire les bouchées doubles, pleurer vite, -pleurer fort... Elle continuait à bruire; mais le gros de la tempête -déjà était passé. Le petit chien sans rancune vint lui lécher -l'oreille. Elle l'embrassa en se plaignant; et, assise sur le tapis, -caressant un de ses pieds, elle se tut. Elle pensait.--Soudain, son -parti pris, elle se remit sur pattes, releva ses cheveux qui lui -couvraient les yeux, ramassa les objets éparpillés dans la chambre, -rétablit dans leur ordre les papiers dispersés, refit très -soigneusement sa figure, sa vêture.--Et elle attendit. - -Philippe la trouva tranquille et caressante. Elle essaya d'abord des -armes les plus simples. Au cours de l'entretien, elle sut innocemment -glisser des vilenies sur la rivale exécrée. Elle dit, d'une voix -douce, deux ou trois atrocités d'Annette,--de son physique, bien -entendu! le moral est secondaire; même quand c'est l'esprit qu'on aime, -c'est le corps qui fait l'amour. Noémi excellait à trouver dans la -beauté d'une femme les traits qui la font voir laide, et qu'après -avoir vus on ne peut plus oublier. Cette fois, elle se surpassa. -Empoisonner l'image d'une rivale dans le regard d'un amant est une -tâche inspirante.--Philippe ne broncha point. - -Elle changea ses batteries. Elle défendit Annette contre certains -propos, elle loua ses vertus:--(l'éloge est sans conséquence!)--Elle -cherchait à le faire parler, se démasquer, s'engager sur le terrain -où elle l'attendait. --Mais au bien comme au mal, Philippe resta -indifférent. - -Elle mit en œuvre ses agaceries amoureuses. Elle essaya de piquer la -jalousie de Philippe, elle le menaça en riant, si jamais il la -trompait, de lui en faire voir, non de toutes les couleurs, mais de -toutes les nuances d'une même couleur.--Il ne sourit même pas et, -alléguant une affaire, il se disposa à sortir. - -Alors, la colère la reprit. Elle cria qu'elle savait tout, qu'il était -l'amant d'Annette. Elle le menaça, l'injuria, elle le supplia, elle -parla de se tuer. Il haussa les épaules et, lui tournant le dos, sans -un mot, se dirigea vers la porte.--Elle courut après lui, le saisit par -les bras, le força à se retourner, et, visage contre visage, d'une -voix, altérée, elle lui dit: - ---Philippe!... Tu ne m'aimes plus... - -Il la regarda en face, lui dit: - ---Non! - -Et sortit. - -Si Noémi était folle, elle devint possédée. Pendant quelques heures, -sa tête extravagua de fureur insensée. Elle cherchait tous les moyens, -absurdes, féroces, de se venger. Tuer Philippe. Tuer Annette. Se tuer. -Déshonorer Philippe. Diffamer Annette. Faire souffrir Annette. -Vitrioler Annette... Jouissance! La défigurer... L'atteindre dans son -honneur. L'atteindre dans son enfant. Écrire, envoyer des lettres -anonymes... Elle griffonna fiévreusement quelques lignes, déchira, -recommença, déchira... Elle eût tout aussi bien mis le feu à la -maison... - -Mais elle ne le mit pas; se calmant peu à peu, ses forces se -ramassèrent. Et son vrai génie de femme amoureuse entra en jeu. - -Elle s'était rendu compte qu'elle ne pouvait rien sur Philippe, -directement... Il le lui paierait, un jour!... Mais pour l'instant, il -était inaccessible. Donc, agir sur Annette.--Elle se rendit chez -Annette. - -Elle ne savait pas ce qu'elle allait faire. Elle était prête à tout. -Elle avait mis son revolver dans son sac-à-main. Chemin faisant, elle -jouait, dans sa tête, des scènes qu'elle éliminait ensuite. Car son -instinct lui faisait entendre les réponses d'Annette et corriger son -plan, à mesure. Et même au dernier moment, elle changea tout. Un flot -de rage la soulevait, en montant l'escalier, courant presque, haletante; -et elle serrait à travers l'étoffe l'arme dans sa main crispée.--Mais -quand, la porte ouverte, elle se trouva devant Annette, d'un regard elle -comprit... Un geste, un mot de violence; et Annette irritée n'en serait -que plus implacable à suivre sa passion. - -La colère de Noémi instantanément s'éclipsa. Et rouge, comme -essoufflée d'avoir monté trop vite, elle se jeta en riant au cou -d'Annette. Surprise de cette irruption, gênée de ces embrassades, -Annette gardait sa réserve. Mais l'autre, déjà entrée, pénétrait -sans façons dans la chambre à coucher, rapidement s'assurait que -Philippe n'était point là; elle se posa sur le bras d'un fauteuil, -disant de petits mots tendres à Annette, debout près d'elle et -guindée. Et même, tout en causant, elle passait un de ses bras autour -de la taille d'Annette et jouait avec sa collerette. Soudain, elle -fondit en larmes... Annette, au premier moment, crut qu'elle jouait -encore... Mais non! C'était sérieux, de vraies larmes... - ---Noémi!... Qu'est-ce que vous avez? - -Elle ne répondait pas, le visage appuyé contre le sein d'Annette, et -continuait de pleurer. Annette, penchée sur ce gros chagrin, tâchait -de le calmer. Enfin, Noémi, relevant la tête, au milieu de ses -sanglots, gémit: - ---Rendez-le-moi! - ---Qui? demanda Annette, saisie. - ---Vous savez! - ---Mais... - ---Vous savez, vous savez! Et je sais que vous l'aimez. Et je sais qu'il -vous aime... Pourquoi me l'avez-vous pris? - -Nouveaux pleurs. Annette, le cœur serré, entendait Noémi -plaintivement rappeler la confiance, l'affection qu'elle lui avait -donnée; et elle ne pouvait répondre, car elle-même s'accusait; et ces -reproches douloureux, dénués de violence, frappaient juste. Cependant, -comme Noémi disait avec amertume qu'Annette avait abusé de son amitié -pour la tromper, elle essaya de se disculper, disant comment l'amour -était venu malgré elle et l'avait subjuguée. Noémi, pour qui ces -aveux étaient sans charme, chercha à les détourner; et, feignant -d'aider Annette à se justifier, elle parut croire que Philippe était -le principal coupable; elle en parla outrageusement. C'était soulager -sa rancune, et tâcher de le rendre odieux, au moins suspect, à -Annette. Mais celle-ci prit sa défense. Elle n'admettait point qu'on -accusât Philippe de l'avoir provoquée. Il avait été franc. Elle, -elle seule avait commis la faute de l'empêcher de parler. Et Noémi, -haineuse, redoublant ses accusations, Annette lui tint tête. Le débat -se fit âpre. On eût dit que des deux la vraie femme de Philippe fût -Annette. Et brusquement, Noémi sans doute en prit conscience: elle -perdit toute prudence et, reprise de rage, cria: - ---Je vous défends de parler de lui! Je vous défends!... Il est à moi. - -Annette, haussant les épaules, dit: - ---Il n'est ni à vous, ni à moi. Il est à lui. - -Avec emportement, Noémi répéta: - ---Il est à moi! - -Et elle revendiqua ses droits. - -Annette dit durement: - ---En amour, il n'y a pas de droits. - -Noémi, de nouveau, cria: - ---Je l'ai, et je le tiens. - -Annette répliqua: - ---Il m'a. Vous ne tenez rien. - -Les deux femmes se fixaient avec inimitié. Annette, cuirassée -d'égoïsme et de dureté. Noémi, brûlante de souffleter Annette. Elle -la haïssait toute, de la tête aux pieds. Elle fut près d'insulter sa -laideur, de la flageller des mots les plus cruels, des mots -irrémédiables. C'eût été une jouissance... Mais elle s'arrêta net: -elle y eût trop perdu!... - -Et se baissant vivement pour ramasser son sac tombé à ses pieds, elle -en arracha le revolver et elle le dirigea... contre qui?... Elle ne -savait pas encore... Contre elle-même!... C'était d'abord une feinte; -mais Annette s'étant précipitée pour lui saisir le bras, elle se prit -à son jeu. Les deux femmes luttaient, Noémi tombée à genoux, Annette -courbée sur elle. Il n'était pas facile de maintenir la petite -désespérée. Elle voulait vraiment se tuer, à présent... Quoique si -l'arme eût effleuré la poitrine d'Annette, avec quelle volupté elle -eût tiré!... Mais Annette fit dévier le poignet, le coup partit, -logeant la balle dans le mur. Et Noémi ne sut jamais qui des deux elle -avait visée... - -Elle avait lâché l'arme, et elle ne luttait plus. La réaction -nerveuse était venue. Elle s'abandonnait maintenant, sanglotante et -prostrée, aux pieds d'Annette; elle eut une crise de nerfs. L'intuitive -Annette avait eu le soupçon, au début, que Noémi jouait la -comédie... jusqu'à un certain point--(mais sait-on jamais jusqu'à -quel point?)--Et elle s'irritait sourdement de ce chantage au suicide... -Mais le moyen de douter de la souffrance de cette pauvre petite chose -effondrée! Elle s'efforça de rester dure, se détourna, ne put, elle -eut honte de ses soupçons, et, le cœur plein de pitié, elle -s'agenouilla auprès de Noémi, lui soutenant la tête, tâchant de la -consoler, disant maternellement: - ---Ma petite... Allons! allons!... - -Elle la prit dans ses robustes bras, et elle la souleva. Elle sentait ce -jeune corps, secoué par les sanglots, qui se livrait sans défense, et -elle pensait: - ---Est-ce possible que ce soit moi qui cause cette souffrance? - -Une autre voix lui disait: - ---N'achèterais-tu pas ton amour, au prix de toutes -les souffrances? - ---Des miennes, oui. - ---Des tiennes et des autres. Pourquoi les autres seraient-elles -privilégiées? - -Elle regarda Noémi, qu'elle portait à demi évanouie... Si peu -lourde!... Un oiseau!... Il lui sembla que c'était sa fille; et sans le -vouloir, elle la serra dans ses bras. Noémi rouvrit les yeux, et -Annette pensa: - ---Si elle était à ma place, est-ce qu'elle m'épargnerait? - -Mais Noémi tournait vers elle un regard brisé. Annette l'étendit sur -sa chaise longue; et, debout près d'elle, lui posant sur la tête sa -main--(Noémi frémit du contact odieux, mais elle ne le montra -pas)--elle lui demanda, comme à un enfant qui pleure: - ---Vous l'aimez donc bien? - ---Je n'aime que lui! - ---Moi aussi, je l'aime. - -Noémi ressauta de jalousie: - ---Oui, fît-elle âprement, mais moi, je suis jeune. Vous, vous êtes... -(elle s'arrêta)... vous avez eu votre vie, vous pouvez vous passer de -lui. - -Annette se répétait avec amertume le mot qu'elle n'avait pas dit: - ---C'est parce que je serai bientôt vieille que cette dernière heure de -jeunesse, cette lumière suprême, j'y tiens, je ne la lâcherai -point... Ah! si, comme toi, j'avais devant moi le trésor de la -jeunesse!... - -Elle ajouta tristement: - ---Je le gâcherais sans doute, une seconde fois. - -Mais Noémi, qui avait vu le regard d'Annette s'assombrir, s'inquiétait -d'avoir compromis les faibles avantages qu'elle venait de gagner, et -elle dit hâtivement: - ---Je sais bien qu'il vous aime, que vous êtes belle... - -(Annette pensait: «Menteuse!») - -...que vous m'êtes supérieure en tant de choses qu'il aime. Et je ne -puis même pas vous en vouloir, parce que, malgré tout, je vous aime... - -(«Menteuse! Menteuse!» répétait Annette.) - ---...La partie n'est pas égale. Ce n'est pas juste! Non... Je ne suis -qu'une pauvre femme qui pleure. Je ne suis rien. Je le sais... Mais je -l'aime, je l'aime, je ne peux pas me passer de lui. Que voulez-vous que -je devienne, si vous me l'enlevez! Pourquoi m'a-t-il aimée alors, si -c'est pour m'abandonner? Je ne peux pas! Il est toute ma vie, tout le -reste ne m'est rien... - -Le ton ne mentait pas ici, et Annette, de nouveau, eut pitié. Elle -était insensible aux droits que Noémi invoquait sur son mari: elle ne -croyait pas aux droits d'un être sur un autre, à ces contrats de -propriété mutuelle qu'on signe pour la vie. Mais elle souffrait des -jeux de la cruelle nature qui, lorsqu'elle sépare deux cœurs qui se -sont aimés, n'arrache jamais l'amour des deux cœurs à la fois, mais a -soin que l'un des deux cesse d'aimer avant l'autre, afin que le plus -aimant soit toujours sacrifié. Et il lui était odieux de servir aux -plans de la grande tortureuse.--«La vie est aux plus forts. Oui. -L'amour n'hésite point. Pour atteindre son but, il foule aux pieds le -reste. Malheur aux faibles!... Pourquoi donc est-ce que moi, je ne puis -pas le dire? Je le voudrais, mais les mots me restent dans la gorge. Je -ne puis pas. Cela me répugne... Est-ce que je n'aime plus assez? Je -suis _vieille_, comme elle dit. Je suis du côté des faibles... Non! -Non! Non! Duperie!... De quel droit vient-elle se mettre entre le -bonheur et moi? Je ne lui céderai pas mon morceau de bonheur!... Ses -larmes, que me font ses larmes?... Je marcherai sur elle!... - -Mais, comme elle regardait méchamment Noémi étendue, Noémi qui la -guettait au travers de ses pleurs lui prit la main, le bras, qui -pendaient près du dossier de la chaise, les colla contre sa joue, et -supplia: - ---Laissez-le-moi! - -Annette chercha à se dégager. Noémi tenait bien. Soulevée sur la -chaise, elle remontait des deux mains le long du bras d'Annette, la -forçant à s'incliner et à la regarder: - ---Laissez-le-moi! - -Annette s'arracha aux doigts qui l'agrippaient, et se rebella: - ---Non! Non!... Je ne veux pas. Il a besoin de moi. - -Noémi, amèrement, dit: - ---Il n'a besoin de rien, que de lui. Il n'aime que lui. Il trouve son -plaisir en vous, comme il l'a trouvé en moi. Il vous laissera comme -moi. Il ne s'attache à rien. - -Et elle le jugea durement, profondément. Annette était frappée de son -intelligence. Cette petite créature qu'on eût dite frivole, -inattentive, avec quelle acuité de rancune et de souffrance elle avait -lu en lui! Certaines remarques terribles ne répondaient que trop aux -appréhensions que ses propres expériences avaient éveillées chez -Annette. Elle dit: - ---Et pourtant, vous l'aimez! - ---Je l'aime. Il n'a pas besoin de moi. C'est moi qui ai besoin de lui... -Ah! croyez-vous que je ne souffre pas d'avoir besoin de lui, de lui qui -n'a pas besoin de moi, de lui qui me méprise, de lui que je -méprise?... Je le méprise, je le méprise! Mais je ne puis me passer -de lui... Pourquoi l'ai-je connu? C'est moi qui l'ai voulu. Je l'ai -voulu, je l'ai pris... Et c'est moi qui suis prise... Si je pouvais, si -je pouvais ne l'avoir jamais connu!... Ah! je ne le voudrais pas!... La -force me manque. Je suis trop prise. Il me tient par les entrailles. Je -le hais. Je hais l'amour. Pourquoi, pourquoi aime-t-on? - -Elle se tut, épuisée, avec des yeux traqués, qui vacillaient, -cherchant à droite, à gauche, une issue pour échapper. Elles -haïssaient le front, les deux femmes, asservies sous le joug de la -force sauvage. - -Et Noémi reprit son refrain, d'un ton morne et pressant: - ---Laissez-le-moi! - -Annette sentait une volonté tenace et gluante de pieuvre, qui se -collait à ses membres avec des bras garnis de ventouses. Elle s'y -arracha encore, et cria: - ---Je ne veux pas! - -Noémi eut, dans les yeux, une lueur de colère, et ses doigts se -crispèrent. Puis, elle dit, d'une voix douce et plaintive: - ---Aimez-le! Qu'il vous aime! Mais ne me l'enlevez pas! Gardons-le, vous -et moi! - -Annette fit un geste de répulsion. - -La rage de Noémi rebondit: - ---Croyez-vous que cela ne me dégoûte pas? Vous me répugnez! Je vous -déteste. Mais je ne veux pas le perdre... - -Annette s'écarta de Noémi et dit: - ---Je ne vous déteste pas. Vous souffrez, et je souffre. Mais c'est une -lâcheté de partager, en amour! Une lâcheté d'amour, Et je veux bien -être victime. Je veux bien être bourreau. Je ne veux pas être lâche. -Pour sauver ce que j'aime, je n'en cède pas la moitié. Je donne tout. -Je veux tout. Ou bien je ne veux rien. - -Noémi, serrant les dents, criait au fond du cœur: - ---Rien! - -(Même en offrant le partage, elle comptait reprendre tout.) - -Mais d'un élan, se levant de sa chaise, elle courut vers Annette, -debout, et glissant à ses genoux, elle lui enlaça les jambes: - ---Pardon!... Est-ce que je sais, est-ce que je sais ce que je demande? -Est-ce que je sais ce que je veux?... - -Mais je suis malheureuse, je ne puis pas le supporter... Qu'est-ce que -je puis faire? Dites-le-moi! Aidez-moi! - ---Vous aider! Moi? dit Annette. - ---Vous. À qui puis-je m'adresser, pour avoir un secours?... Je suis -seule. Seule avec cet homme qui, même quand il aime, on ne l'intéresse -pas, on ne peut pas se confier... Et avant lui, une mère qui n'était -occupée que d'elle, de ses plaisirs... Personne pour me conseiller... -Je n'ai pas une amie... Lorsque je vous ai vue, j'ai pensé que vous le -seriez. Et vous avez été la pire de mes ennemies... Pourquoi me -faites-vous du mal? - -Annette, bouleversée: - ---Ma pauvre enfant, ce n'est pas ma faute! Je ne le voulais pas... - -Noémi se jeta sur ce mot de pitié: - ---Votre enfant, vous avez dit... Oui! Soyez pour moi une mère, une -sœur aînée! Ne me faites pas de mal! Conseillez-moi! Dites-moi ce -qu'il faut que je fasse! Je ne veux pas le perdre... Dites-moi, -dites-moi... Je ferai tout ce que vous me direz... - -Elle ne mentait qu'à moitié. Elle était si habituée à feindre ce -qu'elle sentait qu'elle sentait ce qu'elle feignait. Et son amour, sa -douleur, le besoin qu'elle avait d'Annette, l'espoir de la toucher, en -tout cas étaient réels. Jusqu'à cette confiance qu'elle lui -témoignait: sa dernière carte au jeu! Elle la jouait avec une passion -désespérée. Et tout en se confiant, elle ne perdait pas de vue le -trouble, que le visage d'Annette ne pouvait déguiser. Annette -faiblissait. L'abandon de Noémi la désarmait. Elle ne trouvait plus la -force de répondre. Pourtant, elle ne s'y trompait pas. Le ton doucereux -de certaines inflexions l'éclairait sur la fausseté de son adversaire. -Elle la laissait parler. Elle lisait au fond. Elle pensait: «Que -vais-je faire? Me sacrifier? Quelle duperie! Je ne veux pas. Je ne -l'aime pas, cette femme. Elle ment, elle me hait. Mais elle souffre...» -Et elle caressait la tête de l'ennemie agenouillée, qui continuait -de gémir et de la guetter, qui suivait sa volonté vacillante, -comme un gibier, avec un frémissement de peur et de joie aiguë, -haletante,--sanglante,--et qui, le moment venu, appuyant sur sa bouche -ces mains qu'elle aurait bien mordues, inlassable, redit: - ---Laissez-le-moi! - -Annette, fronçant les sourcils, voulut la repousser. Elle vit dans ces -yeux la ruse et la douleur, le mensonge et l'amour, une attente -éperdue... Elle sourit avec lassitude, pitié, dégoût d'elle--d'elles -deux--de tout--et détournant la tête, dans un instant de faiblesse, -elle dit: - ---Gardez-le! - -Elle ne l'avait pas dit qu'elle voulait le reprendre. - -Mais Noémi, relevée d'un bond, embrassait Annette, avec des -protestations éperdues... (Jamais elle ne l'avait tant haïe! Elle la -tenait enfin... La tenait-elle?...) Annette disait déjà: - ---Non! Non!... - -Noémi faisait semblant de ne pas entendre. Elle l'appelait sa chérie, -et sa meilleure amie, elle lui vouait une reconnaissance, un amour -éternels. Elle riait et elle pleurait. Mais elle ne perdait pas son -temps en vaines effusions. Elle voulait savoir ce qu'Annette ferait pour -écarter Philippe. Annette se révoltait: - ---Je n'ai rien dit! - ---Vous avez dit, vous avez dit, vous me l'avez promis!... - ---Une parole échappée... - ---Une parole? Votre parole! - ---Vous me l'avez arrachée, par surprise... - ---Non, vous n'en avez qu'une, vous ne pouvez la reprendre. Vous avez -dit: «Gardez-le!» Vous l'avez dit, Annette. Dites que vous l'avez dit! -Vous ne pouvez pas le nier... - ---Laissez-moi! Laissez-moi! fit Annette, épuisée. Ne me tourmentez -pas! Je ne peux pas, je ne peux pas... - -Elle s'assit, brisée; et Noémi, debout près d'elle, continuait de la -harceler. Les rôles étaient changés. Annette se refusait à renoncer: -son amour était enraciné. Noémi ne s'en souciait guère: Annette -pouvait bien garder son amour, pourvu qu'elle ne gardât point Philippe! -Elle voulait qu'Annette rompît. Tout de suite, sans attendre. Et des -moyens de rompre, elle en pouvait suggérer, elle en avait plein la -tête. Elle la pressait, flattait, suppliait, violentait, embrassait, -elle l'étourdissait du flot de ses paroles, elle faisait appel à son -cœur magnanime, elle priait, adjurait, exigeait, elle dictait les -réponses... - -Annette, rigide et glacée, ne disait plus un mot. Elle ne cherchait -même pas à arrêter ce torrent. Lèvres serrées, yeux mornes... -Enfin, Noémi se tut, devant cette immobilité. Elle lui prit les mains, -froides, moites. Elle dit: - ---Répondez! Répondez! - -Annette, sans la regarder, murmura: - ---Laissez-moi!... (si bas que Noémi le lut sur ses lèvres, plus -qu'elle ne l'entendit). Elle reprit: - ---Vous voulez que je parte? - -Annette fit signe que oui. - ---Je m'en vais. Mais vous avez promis? - -Annette répéta, lassée: - ---Laissez-moi, laissez-moi... J'ai besoin d'être seule... - -Noémi, prestement, rétablit sa coiffure devant le miroir, et, se -dirigeant vers la porte, elle dit: - ---Adieu... Vous avez promis... - -Annette fit un dernier geste de protestation: - ---Non! Je n'ai rien promis... - -Noémi sentit la colère la reprendre... Après tant d'efforts!... Mais -son instinct lui dit qu'il ne fallait pas aller trop vite, ne pas trop -tendre la corde... Tout de même, le coup était porté! - -Elle se retira. - -Elle avait reconnu la faiblesse de l'ennemie. Elle la piétinerait. - - - - -Annette resta quelque temps encore, sans bouger de la place où Noémi -l'avait laissée. De cette longue scène, elle était courbaturée. Elle -eût mieux réagi, si l'assaut ne l'eût surprise déjà rongée par la -double usure de la passion et de la tâche incessante, la fièvre -continue, la participation aux combats de Philippe, à son âme -orageuse, et, dans cet épuisement du corps et de la pensée, ses -remords refoulés, ses tourments renfermés. Cette défaillance faisait -la force de Noémi. Celle-ci trouvait le terrain préparé et une -alliée dans son adversaire. - -La personne même de Noémi comptait peu dans les soucis d'Annette. -Comme femme, elle ne l'aimait guère. Comme rivale, elle ne l'aimait -point. Elle la jugeait fausse, perfide, sans bonté. Et jalousement -injuste, elle niait maintenant son charme, que d'abord elle avait -goûté; tout lui semblait truqué en elle, tout, sauf la douleur. Et -qu'elle soit Noémi ou une autre, peu importe! Elle est une chair qui -souffre, que moi, je fais souffrir... Et une étrange pitié minait le -cœur d'Annette. - -Cette disposition s'était développée, dans les dernières années, au -spectacle des misères, au contact des deux morts, celles d'Odette et de -Ruth. Il lui en était resté un obscur ébranlement. Une faiblesse. -Elle la nommait maladive. Et peut-être, ce l'était. On ne pourrait -plus vivre, si l'on devait s'arrêter aux souffrances du monde! Chaque -bonheur se repaît de la souffrance d'un autre être. La vie ronge la -vie, comme les larves pondues dans une proie vivante. Et chacun boit le -sang de tous. - ---Annette le buvait naguère, sans y penser. Et dans son corps, ce sang -lui faisait chaud et joie. Tant qu'elle fut jeune, elle ne songeait pas -aux victimes. Du jour où, y pensant, elle se dit: «Il faut être -dure», c'est qu'elle commençait à faiblir. Elle le sentait -maintenant: elle ne pouvait plus être dure, que par intermittences. -Elle vieillissait. Le mal qu'elle faisait à Noémi, dix ans plus tôt -elle l'eût fait sans un instant de doute... «Mon bonheur est mon -droit. Malheur à qui le touche!...» Elle n'avait pas besoin de -chercher des prétextes.--Maintenant, pour arracher sa part de bonheur -à la vie, il lui fallait trouver d'autres raisons que son bonheur. Elle -ne se suffisait plus. Elle avait trouvé la force d'évincer sans -scrupule les concurrentes moins heureuses dans la chasse au pain: ce -pain était celui de son fils; elle était soutenue par l'instinct -animal qui fait se hérisser la bête pour défendre ses petits et qui -les nourrirait de la chair du prochain. Mais l'autre instinct animal, -l'amour de soi,--prendre et garder pour soi,--s'épuisait, il ne -s'affirmait plus que par saccades. La maternité même, en usurpant sa -place, l'avait partiellement détruit. - -Or, dans la crise présente, son fils ne lui était d'aucun secours. -Tant s'en faut! Il lui était une inquiétude et un remords de plus. -Annette ne pouvait se mentir: sa passion ne tenait pas compte de son -fils. Elle se sentait coupable à son égard, et elle avait pris soin de -lui dissimuler tout. Elle connaissait le petit, elle avait perçu, dans -le passé, les sentiments jaloux qui lui faisaient pointer ses griffes -contre ceux qu'elle aimait. Elle ne le lui reprochait pas, elle était -heureuse qu'il voulût être seul à l'aimer... Mais aujourd'hui, elle -défendait son bien, contre qui?... Contre son bien! Passion contre -passion. Elle ne voulait sacrifier aucune des deux. Et comme les deux -étaient jalouses, entières, impérieuses, elle devait à chacune -dérober le secret de l'autre. Y avait-elle réussi? Marc détestait -«l'autre». Pourtant, il ne savait rien--(elle en était sûre);--mais -sans savoir, son flair ne l'avait-il pas averti? Elle avait honte de se -cacher, et davantage elle avait honte qu'il pût soupçonner... Non, il -ne soupçonnait rien, c'était pour d'autres motifs qu'il haïssait -Philippe... - -Quant à Philippe, il ne faisait pas à Marc l'honneur de se soucier de -lui. En épousant Annette, il aurait bien pris, par-dessus le marché, -deux ou trois mioches de plus; ni sentimentalement ni financièrement, -cela ne comptait pour lui; il ne fallait pas lui en savoir gré. Il -voyait Marc sans déplaisir, il le trouvait pas trop bête, paresseux, -peu dégourdi; il l'eût sans doute rudement mis au pas; mais il n'avait -point de motif de s'attacher à lui, et il ne le cachait point. Il avait -une façon de parler du petit,--de parler au petit,--une brutale -bonhomie qui blessait au vif Annette. Habitué aux grossièretés de la -vie, il n'avait nulle idée des égards que réclame une nature fine et -fière, et de ses pudeurs offensées. À l'enfant, devant la mère, il -donnait, en termes crus, de rudes avertissements, des conseils -médicaux, qui faisaient rougir l'enfant et la mère. La mère, plus que -l'enfant. La théorie de Philippe était qu'il ne faut rien cacher à -l'enfant. C'était celle aussi d'Annette. Aussi, celle de Marc. Mais il -y a la manière! Annette souffrait dans sa chair. Marc, humilié, -amassait la rancune. Entre lui et Philippe, il ne pouvait y avoir jamais -que mésentente. Leurs deux tempéraments étaient trop différents. -Annette pouvait prévoir les heurts, le désaccord sans fin. Pensée -terrible pour elle, amante et mère passionnée! - -Aucun appui à attendre d'aucun, pour se déterminer. Elle devait -décider seule, égoïstement. Eh bien, n'avait-elle pas le droit de -penser aussi à soi?--Le droit ne suffit pas, si l'on ne tient pas -_assez_ à son droit. Y tenait-elle?... Oui, par instants, comme une -lionne, quand elle voyait le bonheur, la jeunesse, et la vie, qui -allaient s'engouffrer... Le bonheur?... Pas question de bonheur dans -l'union avec un homme de l'espèce de Philippe! Mais de moins et de -plus, d'incomparablement plus pour une femme comme Annette: une vie -pleine, intelligente, hardie, non point vie de repos, qui s'endort sur -sa sécurité, mais de grands vents, d'orages, d'action, de -combats--avec le monde--avec lui--vie de fatigues et de peines--mais à -deux,--mais la vie,--la vie digne d'être vécue et de mourir à la fin, -harassée et heureuse de quitter les jours durs et féconds, et de les -avoir eus... C'était beau! Mais il fallait avoir la force... Elle -l'avait, assez pour porter jusqu'au bout, tête droite, le fardeau bien -posé. Mais pour le poser? Elle avait besoin d'être aidée, et même un -peu forcée. Que Philippe lui posât le fardeau sur la tête, et qu'il -le lui imposât! Qu'il lui dît: «Porte-le! Pour moi! Tu m'es -nécessaire...» Ce mot lui aurait fait franchir tous les remords... -Nécessaire, l'était-elle à Philippe? Il le lui avait dit, aux -premiers jours, quand il voulait la conquérir. Il ne le redisait plus. -Et Annette eût voulu l'entendre encore, encore, pour se convaincre. -Elle le voyait plein de lui, habitué à travailler seul, à lutter -seul, à se débrouiller seul, y mettant son orgueil; il se serait cru -humilié, s'il s'était fait aider. Alors, elle se disait: «À quoi -suis-je bonne?» Le bienfait de l'amour n'est pas seulement de nous -donner la foi en un autre, mais de nous rendre la foi en nous. Qu'il -nous soit charitable!--C'était un sentiment dont Philippe faisait peu -d'usage. Ce grand docteur du corps, comme la plupart de ses pareils, ne -se souciait pas des maladies de l'âme. Il ne songeait guère aux doutes -qui rongeaient la femme, dont le corps était couché à ses côtés. Il -n'aurait pas dû lui laisser le temps de s'interroger. En finir, -l'épouser! Annette lui soufflait, tout bas: «Partons ensemble! Que je -ne puisse plus me reprendre!» - -Mais Philippe, maintenant, n'était plus pressé. Il était passionné, -oui, mais par bien d'autres passions, et qui lui importaient davantage; -ses idées, ses combats, la polémique qui l'absorbait, au moment où -Annette eût voulu qu'il ne pensât qu'à elle. Il n'entendait pas -provoquer un scandale conjugal et s'embarrasser d'une affaire de divorce -retentissant, avant d'être sorti du feu de la bataille actuelle. Il -était décidé à tenir ses engagements. Mais plus tard! Qu'Annette -patientât! Il patientait bien, lui! Il jouissait d'elle. Il se serait -accommodé de prolonger la situation. Il se flattait d'imposer à Noémi -la même longanimité. Il se flattait beaucoup! Il ne voulait pas voir -ce qu'une pareille attente avait d'intolérable pour les deux femmes... - ---Naturellement! pensait Annette. Un homme--un homme digne que nous -l'aimions,--ne nous aimera jamais autant que ses idées, sa science, son -art, sa politique. Naïf égoïsme, qui se croit désintéressé, parce -qu'il s'incarne en des idées! L'égoïsme du cerveau, plus meurtrier -que celui du cœur. Que de cœurs il a brisés!... - -Elle ne s'en étonnait pas, elle connaissait la vie; mais elle en -souffrait. Elle l'eût pourtant accepté, s'il ne s'était agi que de -souffrir, et peut-être même avec cette volupté secrète du sacrifice, -qui est familière aux femmes, et qui volontiers leur semble une rançon -de l'amour. Mais non pas au point de sacrifier le respect de soi et -l'honneur de son fils dans une situation humiliante. Que Philippe ne le -sentît pas, lui était pénible. Certes, il n'était point délicat. -Elle savait ce qu'il pensait de la femme et de l'amour. Il devait penser -ainsi: ainsi, l'avaient façonné son éducation et ses rudes -expériences; et c'était ainsi qu'elle l'avait aimé. Mais elle se -flattait de l'espoir qu'elle le modifierait. Or, elle s'apercevait que, -de jour en jour, elle perdait de son pouvoir sur lui. - -Et le pire: sur elle-même. Annette se sentait envahie par le démon -sensuel, de jour en jour moins maîtresse de sa volonté, plus asservie. -Le duel de la passion ne conserve sa noblesse qu'aussi longtemps qu'il y -a égalité entre les combattants; dès qu'il y a un vaincu, l'autre -abuse, et le vaincu s'avilit. Annette était à la minute poignante qui -précède et décide la défaite: elle le savait, ses forces ne la -soutiendraient plus longtemps. Philippe le savait aussi. Et son attitude -le montrait. Il avait beau tenir autant à Annette (peut-être plus), il -avait moins d'égards, il usait brutalement de ce qui lui appartenait, -il la traitait en province conquise. Toutes ses journées prises par sa -vie de travail ordonnée et tumultueuse, et ses nuits par Noémi (car il -voulait ménager l'apparence), il ne voyait Annette que pour des -rencontres brèves et brûlantes, des étreintes. Aucune intimité de -cœur. Il affectait de dire, cyniquement, qu'elle avait la meilleure -part. - -Elle voulut s'arracher à cet avilissement, dont ses sens étaient -complices. Mais ils devenaient, chaque jour, plus impérieux. Et une -fois qu'elle voulut se soustraire à leur tyrannie, ils lui infligèrent -un démenti, dont la violence la terrassa. Une femme de cette vigueur -ardente, dont la rude discipline a tenu enfermées, dix ans, ses -passions, et qui leur ouvre la cage, à l'heure la plus embrasée de -l'orageux été, risque d'être anéantie. - -Annette ne pouvait se sauver qu'en imposant à Philippe le respect pour -l'épouse qu'elle voulait être,--l'associée «_rei humanæ alque -diuinæ_»,--l'égale. Elle demanda à Philippe, elle le supplia, -angoissée, de renoncer à elle, jusqu'au temps où ils pourraient au -grand jour s'aimer et s'épouser. Philippe refusa: il ne voulait pas -plus être gêné dans ses passions que dans sa politique; il ne voulait -ni se passer d'Annette, ni l'épouser à une heure qui n'était pas la -sienne. Il affecta de voir dans l'effort d'Annette pour se reprendre une -tactique assez dégradante pour l'attacher à elle. Il savait pourtant -le don qu'elle faisait de soi, sans arrière-pensée! Elle fut -souffletée de ce soupçon outrageant, et de nouveau elle se livra, avec -un désespoir de passion et de dégoût. Mais lui, ne voulait rien voir; -il revenait, exigeant ses droits égoïstes d'amant, sans penser que -chacune de ces victoires charnelles laisse dans l'autre, même -consentante, une flétrissure. - -Annette se vit dégradée. Elle ne se donnait plus, elle se prostituait -à l'amour. Si elle ne se jetait hors de la pente où son corps -possédé roulait, elle était perdue... - -Une après-midi, elle fuit. Elle alla chez Sylvie, et la pria de prendre -chez elle, quelques jours, son enfant; elle prétexta la nécessité -d'une absence. Sylvie ne demanda aucune explication; un regard lui -suffit. Cette femme, d'une curiosité souvent indiscrète, et par tant -de côtés si incompréhensifs des pensées de sa sœur, avait -l'instinct de l'amour et de ses jeux tragiques. Pas plus qu'elle n'avait -confié, aux heures de l'ancienne intimité avec Annette, les secrets de -sa vie passionnelle,--(elle ne parlait que de l'amusement),--elle -n'attendait qu'Annette lui confiât les siens. Elle savait que toute -femme a droit à ses heures de silence, ses grandes heures. Et nul ne -peut l'y aider. Il faut seule se sauver, ou périr seule. Elle offrit à -sa sœur l'abri d'une petite maison qu'elle avait aux environs, près de -Jouy-en-Josas. Annette, touchée, l'embrassa, accepta. - -Dans le logis rustique, à la lisière des bois, quinze jours elle -s'enferma. Elle n'avait même pas dit à Marc où elle allait. Sa -retraite n'était connue que de Sylvie. - -À peine eut-elle quitté Paris, le cercle ensorcelé, qu'elle vit et -qu'elle jugea son égarement des dernières semaines: elle en fut -terrifiée. Elle, cette insensée, cette misérable esclave ivre de sa -servitude! Passion, meurtre de l'âme!... L'étreinte se desserrait. -Elle respirait, ce soir, elle revoyait les prés, les bois, le calme de -la terre. Depuis deux mois, un voile opaque, rouge, lui cachait le monde -vivant. Même les plus proches,--son fils,--étaient devenus -lointains... En arrivant dans la maison des champs, le voile se -déchira, aux rayons du soleil couchant; elle entendit les cloches, les -oiseaux, les voix des paysans: elle pleura de soulagement... Mais, au -milieu de la nuit,--(elle dormait, brisée)--elle se réveilla -subitement. Une angoisse l'étreignait. Elle sentait à sa gorge les -anneaux du serpent. - -Elle passa des jours dans une alternative d'humiliantes tortures, -d'aveugles poussées, et de soudaine, d'aiguë, d'absolue clairvoyance, -perçant la grande tromperie. Elle avait un sentiment perpétuel -d'insécurité. Même avertie, armée, il suffisait d'un rien pour -qu'elle retombât. Elle prolongea l'absence. - -Ce n'était pas sans risques pour sa situation. Cette subite éclipse -lui fit perdre des leçons. La petite clientèle qu'elle avait eu tant -de peine à rassembler passait à d'autres mains. Sylvie transmettait à -sa sœur les lettres et les informations, mais elle n'y ajoutait rien -que de bonnes nouvelles de la santé du petit, elle évitait de -conseiller: Annette était seule juge. - -Annette savait bien qu'elle devait rentrer; mais elle retardait -toujours... Elle avait beau rester, elle ne pouvait défendre à sa -pensée de retourner vers Philippe: que faisait-il? ne la cherchait-il -point?... De lui, rien n'était venu. Elle redoutait ses nouvelles, et -elle les appelait. Elle l'écartait de son esprit, elle s'en croyait -dégagée. Mais il ne la quittait point. Et subitement, il surgit. - -Un soir, sous la charmille qui longeait le mur bas du jardin, elle -errait, désœuvrée et hantée; elle vit, entre les branches, au loin, -sur la route blanche, une auto qui venait. Et elle pensa: «C'est -lui!...» Elle se rejeta en arrière. L'auto fila le long du mur, au -bout de la petite propriété. Annette, le cœur serré, écoutait le -grondement, l'entendit se ralentir. À trente pas plus loin, le chemin -bifurquait, et l'auto hésita. Annette, derrière le rideau de feuilles, -se risquant à regarder, vit de dos l'homme indécis, qui se tournait, -explorant l'horizon. Et elle le reconnut. Une terreur la prit: elle -courut se jeter derrière une haie de buis, et s'affaissa par terre, ses -ongles grattant le sol; elle baissait la tête, un flot de sang aux -joues, pensant: «Il va me reprendre!» Et elle voulait dire: «Non!» -Et son sang criait: «Oui!» Elle sentait sous ses doigts s'écraser les -mottes sèches, et, la figure enfouie dans l'odeur amère du buis au -soleil, elle tâchait d'arrêter le bruissement du sang dans ses -oreilles, pour écouter les pas de l'autre côté du mur. Elle entendit -l'auto qui repartait. Elle courut à l'angle du jardin, sur la route; et -elle cria: - ---Philippe!... - -La voiture, au tournant, disparut... - -Annette repartit, le lendemain, pour Paris. Savait-elle ce qu'elle -voulait, ce qu'elle allait faire?--Sylvie la regarda avec pitié, dit: - ---Ça ne va pas mieux... et ne l'interrogea point. Annette, -reconnaissante, restait, le corps brisé, assise, sans parler, dans un -coin de la chambre de sa sœur, cherchant un apaisement dans cette -chaude présence. Sylvie allait et venait, la laissait reprendre pied -dans son silence. Annette se leva enfin, pour rentrer au logis. Quand -elle fut pour partir, Sylvie, lui mettant les deux mains autour des -tempes, la regarda encore, longuement, hocha la tête, et dit: - ---Si tu ne peux autrement, soumets-toi, ne lutte plus! Ça passera. Tout -passe. Le mal, le bien, et nous... Pour le peu que ça vaut!... - -Mais pour Annette, cela valait beaucoup. La question n'était pas -seulement entre Philippe et elle. La question était entre elle et elle. -Retourner à Philippe, s'avouer vaincue par lui, elle y eût trouvé une -âpre jouissance. Mais ce qui l'épouvantait, c'était une défaite plus -profonde, plus intime, qui n'avait d'autre témoin qu'elle-même. Elle -portait en soi, son mortel adversaire. Jamais depuis des années, elle -ne l'avait ignoré, quoiqu'il lui plût, par orgueil, et peut-être par -prudence, de ne pas y penser. Ce gouffre du désir et de la volupté, -qu'une vie précédente--(le père?)--avait creusé... Tout ce qui -faisait sa force et sa fierté de vivre, sa volonté, son âme saine, ce -souffle libre et pur qui baignait ses poumons, y était aspiré. _Mors -animae..._ Mais Annette, dont la raison peut-être ne croyait pas à -l'âme, Annette ne voulait pas que son âme mourût. - -Ramenée à Paris vers Philippe, comme sur les bas-reliefs assyriens un -captif, la corde au cou, elle ne vit pas Philippe à Paris: elle le -fuit. - -Philippe, aussi possédé d'Annette qu'Annette l'était de lui, était -venu heurter à sa porte, en son absence. Il s'indigna de ce départ -subit. Il n'admettait point qu'elle lui échappât. Il voulut son -adresse. Il eut celle de Sylvie, et il alla chez elle. Dès le premier -regard, la guerre fut déclarée. Sylvie avait compris. Armée de -méfiance rancunière, elle jugea Philippe, avec ses yeux à elle, et -non pas ceux d'Annette: l'homme dangereux comme ennemi, plus dangereux -comme amant, l'homme qui broie ce qu'il aime. Elle connaissait -l'espèce, et ne la pratiquait point. Aux questions impérieuses de -Philippe, s'informant où était Annette, elle répondit froidement -qu'elle n'en savait rien, en ayant soin qu'il vît qu'elle n'en ignorait -rien. Philippe fit effort pour dissimuler son irritation. Il essaya -d'enjôler. Sylvie resta de bois. Il partit, enragé. - -Il ne s'acharna point à battre les buissons, et jamais n'eut l'idée de -ramasser en auto la poussière des routes de Jouy-en-Josas. Il ne -chercha point Annette. Il n'entendait pas sacrifier ses journées à une -poursuite vaine. Il était sûr qu'Annette reviendrait. Mais qu'elle lui -manquât, qu'elle se permît de le troubler, en un moment pareil, il ne -le pardonnait pas. Et son ressentiment, non moins qu'un furieux besoin -de diversion, le rejeta vers sa femme. Rapprochement provisoire et assez -humiliant pour la remplaçante! Car c'était faute de mieux; et il -attendait l'autre. - -Mais Noémi savait n'être point fière, quand son avantage le -réclamait. Elle ne perdit pas son temps. L'épreuve, lui avait -révélé ses erreurs passées. Elle avait reconnu que, pour tenir un -homme, il ne suffit pas de le prendre à par l'amour, il faut flatter -son orgueil et ses manies d'esprit. Philippe fut étonné de l'intérêt -qu'elle témoigna pour sa campagne actuelle, et même qu'elle eût pris -la peine de s'en instruire. Il en soupçonna les motifs. Mais que -l'intérêt de Noémi fût réel ou non, il y trouvait son plaisir. Il -découvrit agréablement l'intelligence de Noémi. Elle ne la cachait -plus. C'était par là qu'Annette l'avait évincée. Elle se servit des -armes, et elle les perfectionna. Elle ne se mêla point, comme Annette, -de juger le fond du débat. Elle en laissait le soin à son époux et -maître. Elle bornait son rôle à lui suggérer la tactique la plus -adroite pour qu'il eût la victoire. Philippe admira son ingéniosité. - -La violence de la polémique alors était extrême. Noémi, surmontant -la répugnance et l'ennui que lui causaient ces disputes d'hommes, -comprit qu'elle devait résolument se jeter dans la lice. Elle se mit, -dans les salons, à soutenir, avec une spirituelle effronterie, les -thèses audacieuses que son mari avait lancées. Sa grâce, son humour, -sa passion qui riait, un esprit de gavroche et un sérieux ardent, -scandalisaient un peu, mais amusaient beaucoup. Elle gagna à sa cause -un certain nombre de jeunes femmes, ravies de s'affirmer libres des -préjugés sociaux. L'adroite Noémi n'avait garde de rompre avec les -préjugés. Tout en leur décochant d'irrespectueuses nasardes, elle se -ménageait des indulgences dans le camp de la morale et des honnêtes -gens. Elle professait gravement que le droit des pauvres à n'avoir -point d'enfants avait sa contre-partie dans le devoir des riches d'en -approvisionner l'État et la Société. Il fallait, pour le dire, ne pas -manquer d'aplomb: car, de remplir ce devoir, en sept ans de mariage, -elle n'avait pas trouvé le temps.--Mais elle fut héroïque: elle le -trouva, maintenant. - - - - -Philippe ne tarda pas à apprendre qu'Annette était rentrée. Il essaya -de la joindre chez elle, aux heures où il la savait seule. Mais Annette -se méfiait. Il trouva porte fermée. En dépit de sa rancune et des -diversions, sa passion n'était pas amortie. La résistance d'Annette -l'exaspéra. Il n'était pas homme à se laisser éconduire... - -Annette l'aperçut, à quelques pas, dans la rue. Elle pâlit, mais elle -ne l'évita point. Ils allèrent l'un à l'autre. Il décida: - ---Vous rentrez. Je vais avec vous. - ---Non, dit-elle. - -Elle entra avec lui dans un square exigu, adossé à une église; un -arbre poussiéreux les masquait à peine au flot des passants dans la -rue. Ils devaient se contraindre. Il dit avec âpreté: - ---Vous avez peur de moi. - ---Non, dit-elle. De moi. - -Philippe brûlait de passion et de ressentiment. Mais quand son dur -regard rencontra celui d'Annette qui ne l'évitait pas, il y lut une -souffrance fermement contenue; sa colère fondit; et ce fut d'une voix -radoucie qu'il demanda: - ---Pourquoi avez-vous fui? - ---Parce que vous me tuez. - ---Ne savez-vous point ce que c'est qu'aimer? - ---Je le sais; et c'est pourquoi je fuis. J'ai peur de vous haïr. - ---Eh! haïssez-moi, s'il vous plaît! Haïr, c'est encore aimer. - ---Pas pour moi, dit-elle. Je ne peux pas le supporter. - ---Vous n'êtes pas si faible que vous ne puissiez porter et le bien et -le mal de l'amour tout entier. - ---Je ne suis pas si faible, Philippe. Je veux l'amour tout entier. Corps -et âme. Je ne veux pas de la moitié. - ---L'âme est une foutaise, dit-il. - ---À quoi avez-vous donc voué votre énergie? À quoi vous -sacrifiez-vous, depuis que vous êtes né, sinon à votre Idée? - -Il haussa les épaules, et dit: - ---Duperie! - ---Elle vous fait vivre. Moi aussi, j'ai la mienne. Ne la faites pas -mourir! - ---Qu'est-ce que vous voulez? - ---Je veux que jusqu'au jour où nous aurons décidé d'unir ou non nos -vies, nous évitions de nous voir. - ---Pourquoi? - ---Parce que je ne veux plus, je ne veux plus me cacher, je ne veux plus -de partage, je ne veux plus, je ne veux plus... - -Mais elle ne dit pas la plus secrète raison: - ---(«Si j'acceptais encore, il ne me resterait plus bientôt même la -volonté de vouloir autrement; je ne m'appartiendrais plus; je serais un -jouet qu'on brise, après l'avoir sali.») - -Lui, qui était incapable de comprendre cette révolte de l'instinct -contre l'asservissement à ses désirs mortels, il ne voulait toujours -voir là qu'une méfiance et une ruse de femme, afin de le dominer. S'il -ne le dit point, il ne le cacha point. Quand elle le lut en lui, Annette -impétueusement fit le mouvement de partir. Philippe, frémissant -d'impatience et de l'effort qu'il faisait pour ne point la trahir aux -regards des passants, saisit le bras d'Annette, et le serrant, il dit -d'une voix qui tâchait d'assourdir ses accents emportés: - ---Et moi, je ne veux pas, je ne veux pas renoncer, je veux te -voir...Tais-toi! ne réponds pas. On ne peut parler ici... Je viendrai, -ce soir, chez toi. - -Elle dit: - ---Non! Non! - -Il répéta: - ---Je viendrai. Je ne puis me passer de toi. Ni toi de moi. - -Elle se révolta: - ---Je le puis. - ---Tu mens. - -Ils luttaient, sans gestes, à voix basse et violente, à coups d'âme. -Leurs regards se mesuraient. Celui de Philippe plia. Il implora: - ---Annette!... - -Mais elle gardait aux joues la brûlure du brutal démenti et la honte -de penser qu'en effet, elle mentait. Elle se raidit, se dégagea de la -main qui la tenait, et partit. - -Le soir, Philippe vint. Tout le reste du jour s'était passé pour elle -dans la terreur de cet instant et qu'elle n'eût pas la force de tenir -sa porte fermée. Car elle ne voulait plus se retrouver en face de cette -passion sans pitié. Elle s'était convaincue de l'impossibilité de -vivre avec cette torche attachée à son sein. Il fallait l'arracher, -tandis qu'elle avait encore un reste d'énergie. En restait-il assez? -Elle l'aimait. Elle aimait la brûlure qui la consumait. Demain, elle -eût aimé la honte et les outrages. Elle rougissait de se l'avouer: -jusque dans sa révolte contre lui, ce matin, il y avait un fond de -volupté... - -Elle reconnut ses pas qui montaient l'escalier. Elle l'entendit sonner -et ne bougea pas de sa chaise. Il sonna de nouveau, frappa. Annette, les -bras pendants et le buste en arrière, se répétait: - ---Non, non... - -Même si elle eût voulu se lever pour ouvrir, le souffle lui eût -manqué... - -Elle n'entendit plus rien. Est-ce qu'il était parti?... Elle fut -debout, avant de l'avoir résolu. Elle se glissa vers la porte, -chancelante, à pas assourdis. Une planche du parquet craqua. Annette -s'arrêta. Quelques secondes passèrent: rien ne remua. Mais elle avait -perçu, derrière la porte, la présence de Philippe qui guettait. Et -Philippe savait qu'Annette écoutait, de l'autre côté... Lourd -silence. Ils s'épient... La voix de Philippe, collé contre la porte, -dit: - ---Annette, vous êtes là. Ouvrez! - -Annette, appuyée au mur, sent son cœur défaillir. Elle ne répond pas. - ---Je sais que vous êtes là. N'essayez pas de vous cacher!.... Annette! -ouvrez! Il faut que je vous parle!... - -Il étouffait sa voix, pour ne pas être entendu de l'escalier; mais un -flot de passions mêlées montait en lui: il était près de secouer la -porte. - ---Il faut que je vous voie... Que vous le vouliez ou non, j'entrerai.... - -Silence. - ---Annette, je vous ai blessée, ce matin. Pardonnez!... Je vous veux. -Que voulez-vous de moi? Dites-le-moi, je le ferai... - -Silence. Silence. - -Philippe serrait les poings. Il l'aurait étranglée. - -Il gronde, la bouche contre la porte: - ---Vous êtes à moi. Vous n'avez plus le droit de vous reprendre. - -Il dit: - ---Pensez-y bien! Si vous n'ouvrez, c'est fini pour -jamais. - -Il dit: - ---Annette, mon Annette! - -Il dit, il s'emporte: - ---Lâche! Tu crains de me voir. Tu n'es forte que derrière une porte -fermée. - -Une voix derrière la porte dit: - ---Pourquoi me torturez-vous? - -Philippe, saisi, se tait. - -La voix, lasse, reprend: - ---Ami, vous me déchirez. - -Philippe est ému; mais son orgueil blessé ne veut pas le montrer. Il -dit: - ---Que demandez-vous? - -Elle répond: - ---Pitié. - -Le ton de la voix le touche; mais il ne comprend pas. - ---Qu'en avez-vous besoin? - -Elle dit: - ---Laissez-moi! - -Sa colère rejaillit: - ---Vous me chassez? fait-il. - ---J'implore de vous le repos.... Le repos!... Laissez-moi seule, pendant -quelques semaines! - ---Ainsi, vous ne m'aimez plus? - ---Je défends mon amour. - ---Contre quoi? contre qui? - ---Contre vous. - ---Folie!... Tu m'ouvriras. - ---Non! - ---Je le veux. Je te veux. - ---Je ne suis pas ta proie. - -Droite et fière, elle se tenait, frémissante; et son regard le -défiait, au travers de la porte. Quoiqu'il ne pût la voir, ce regard -l'atteignit. Il lui cria: - ---Adieu! - -Elle l'entendit partir, et son sang se glaça. Il ne pardonnerait pas. - - - - -Il ne pardonna point. Philippe ne revint plus. - -Annette se répétait: - ---Il le fallait, il le fallait.... - -Mais elle n'acceptait pas. Elle eût voulu revoir encore une fois -Philippe, lui faire comprendre doucement--(pourquoi s'était-elle -emportée?)--qu'elle ne se retirait pas de lui, qu'elle défendait -jalousement son amour, leur amour et leur fierté commune, qu'avec une -inconscience brutale il saccageait. Elle voulait qu'il leur fût donné -à tous deux de se recueillir, de se ressaisir au milieu du torrent de -passion qui les roulait avec sa boue et son écume, de juger, de -décider en claire liberté. Et s'il devait la choisir, qu'il respectât -en elle sa femme et lui.... - -Mais Philippe ne pardonnait point qu'une femme qu'il aimait opposât une -barrière à sa volonté. D'une autre classe sociale, il l'eût -violentée. Tenu en cage dans la sienne, contraint de ménager ce monde -qu'il voulait dominer, sa passion offensée se mua en une négation -irritée de sa passion: à défaut de la femme, détruire le sentiment -qu'il avait pour elle! C'était aussi l'atteindre--il le savait--au -cœur. Car son instinct lui disait qu'Annette, malgré tout, -l'aimait.... - -Après trois mois de brûlante solitude, de colloques avec elle amers et -tourmentés, de renoncement et d'espoir, de fierté, de bassesses, de -reproches intérieurs, après trois mois d'attente incurable et -stérile, Annette apprit, un jour, par Solange, ravie, le bonheur qui -comblait les vœux du ménage Villard: Noémi était enceinte. - - - - -Annette aurait voulu se réfugier auprès de son enfant, cacher sa tête -douloureuse sous l'aile de l'amour qui ne trompe pas, dit-on--celui du -fils pour la mère. Hélas! il trompe comme les autres. Annette ne -pouvait attendre de Marc aucun signe de tendresse, ni même d'intérêt. -Jamais le jeune garçon n'avait paru plus froid, plus sec, plus -indifférent. Des tourments qui ravageaient sa mère, il ne remarquait -rien. Certes, elle s'efforçait de les lui dissimuler. Mais elle les -dissimulait si mal! Il aurait pu les lire dans ses yeux que creusait -l'insomnie, sur son visage blêmi, sur ses mains amaigries, sur tout son -corps miné par la passion cruelle. Il ne lisait rien. Il ne la -regardait même pas. Il n'était occupé que de lui. Et ce qui se -passait en lui, il le gardait pour lui. On ne le voyait qu'aux heures -des repas, où il ne disait pas un mot; les efforts que faisait Annette -pour causer le rendaient plus obstiné à son mutisme. C'est à peine si -elle obtenait de lui qu'au début et à la fin de la journée, il dît -bonjour, bonsoir: car il avait décidé que c'étaient des simagrées; -et il n'y consentait--(pas tous les jours!)--que pour avoir la paix. Il -présentait hâtivement aux lèvres de sa mère un front ennuyé, et -quand il ne sortait pas pour son lycée ou pour ses affaires -personnelles,--(il n'était pas facile de lui en faire rendre -compte)--il s'enfermait dans son cabinet de travail, un cabinet de -débarras, grand comme une armoire, coincé entre la salle à manger et -sa chambre à coucher; et là, il ne faisait pas bon aller le troubler. -À table ou au foyer, il avait l'air d'un étranger. Annette se disait -amèrement: - ---Si je mourais, il ne pleurerait même pas. - -Et elle songeait au rêve qu'elle avait conçu jadis du cher petit -compagnon, fabriqué de son sang, et blotti auprès d'elle, sans parler, -devinant, partageant tous les secrets de son cœur. Qu'il manquait de -tendresse! Pourquoi était-il si dur? On eût dit, par moments, qu'il -lui en; voulait. De quoi? De trop l'aimer? - ---«Oui, c'est ma maladie, aimer trop! On ne doit pas trop aimer. Les -gens n'en ont pas besoin. Cela les gêne... Mon fils ne m'aime pas! Il -brûle de me quitter... Mon fils, si peu mon fils! Il ne sent rien de ce -que je sens! Il ne sent rien!....» - - -En ces mêmes journées, le cœur du petit Marc était illuminé d'amour -et de poésie. Il s'était follement épris de Noémi. C'était un de -ces amours d'enfant, absurdes et dévorants. Il sait à peine ce qu'il -veut de la femme: est-ce la voir, la sentir, la toucher, la goûter? Et -certes, il ne se doute point de ce qu'est la possession; c'est lui qui -est possédé. Marc défaillait presque, quand sur la petite main que -Noémi lui tendait, il appliquait ses lèvres et le bout de son nez, ce -nez gourmand de jeune chien qui humait, sur la frêle fleur du poignet, -le mystère enivrant du _souef_ corps féminin. Elle était tout -entière pour lui une fleur et un fruit vivants. Il mourait du désir -d'y imprimer--très doucement--ses dents, et de la terreur d'y céder. -Et une fois, (ô honte!) il y céda... Qu'allait-il se passer? Rouge et -tremblant, il attendait les pires infortunes: l'humiliation publique, -des paroles indignées, et qu'on le chassât outrageusement. Mais elle -rit aux éclats; elle l'appela: - ---Petit chien! elle lui donna une tape sur l'oreille, et lui frotta le -nez une fois, deux fois, trois fois, sur la morsure, disant: - ---Demande pardon!.. Vilain! - -Et, depuis ce moment, elle s'avisa de jouer avec le jeune animal. Elle -ne pensait pas à mal. Elle ne pensait pas à bien. Elle jouait à -agacer le petit amoureux. Cela n'avait, pour elle, pas la moindre -importance. Elle n'en imaginait aucunement le sérieux pour l'enfant. -Mais lui--(Qu'il était donc, malgré les apparences, le fils -authentique d'Annette!)--il le prit au tragique. - -Dès la première fois, qu'il l'avait vue, elle avait été pour lui le -Paradis défendu, ce merveilleux mirage de la femme apparaissant aux -regards qui s'éveillent d'un enfant innocent. Autant que de ce qui est, -la fascinante image est faite de ce qui n'est pas, autant que de ce -qu'il voit, de ce qu'il ne voit pas, de ce qu'il ne sait pas, de ce -qu'il craint et désire, de ce qu'il veut et ne veut pas, de l'effrayant -attrait qui tend le corps adolescent à l'appel extatique et brutal de -la nature. Des traits de Noémi il ne voyait peut-être pas un seul, -exactement. Mais chacun de ses traits et chacun de ses mouvements, et -les plis de sa robe et les boucles de ses cheveux, sa voix et son -parfum, et les lueurs de ses yeux, tout faisait follement surgir du -corps et du cœur qui désirent des vagues bondissantes de joie et -d'espérance, et des cris de bonheur, et le besoin de pleurer. - -Ce même jour où Annette navrée le voyait dur, hostile, glacé, et où -la maladroite insistance pour en savoir la cause, pour arracher de lui -un mot, un seul mot de tendresse, s'était attiré une réponse -blessante,--ce jour précisément, le petit adolescent avait sa plus -émouvante révélation du rêve enchanté. Depuis huit jours, il vivait -dans une griserie. Noémi, qu'il continuait de voir, à l'insu de sa -mère, et qui se servait de lui, comme d'un petit espion qui la -renseignait innocemment sur tous les mouvements, au camp de -l'ennemi,--Noémi, qu'il avait surprise une fois dans son salon, tout en -causant, se mirant dans une glace minuscule dissimulée au fond de son -mouchoir, s'était amusée à lui barbouiller les lèvres pâles avec -son bâtonnet de rouge. Il avait eu dans la bouche le goût de la bouche -aimée. Et depuis, il l'emportait sur sa langue qu'il suçait, il en -était imprégné. Cette rouge grenade, cette bouche toujours ouverte, -à la lèvre retroussée, trop courte ou trop remuante pour rejoindre -l'autre lèvre charnue comme une cerise, il la voyait partout, en cette -matinée où, sortant de chez sa mère, en faisant claquer la porte -brutalement, il avait décidé de «sécher» le lycée, pour aller se -promener: elle fleurissait dans le verger de nuages du beau ciel de -juillet, dans les petits plis folâtres de l'eau d'une fontaine, dans le -sourire distrait des femmes qui passaient. Elle lui mangeait l'esprit. - -Il allait au hasard, sa blonde tête au vent d'été. Mais si distrait -qu'il fût et si plein de ses folies, il sut, de ses yeux de lynx, -reconnaître là-bas, sur l'autre trottoir, tante Sylvie qui venait. Il -se hâta de sauter dans une rue latérale. Il ne tenait pas du tout à -la rencontrer. Non qu'il craignît d'être pincé par elle en école -buissonnière: elle serait bien plutôt disposée à en rire. Mais quand -il avait un secret, avec elle--(ce n'était pas comme avec sa -mère!)--il n'était jamais rassuré. Son instinct lui disait que les -secrets de ce genre, tante Sylvie était experte à les lire... - -Elle ne l'avait point vu. Il respira, soulagé. Il pourrait savourer son -amour, toute la matinée. Sa démarche flâneuse, que l'amour -n'empêchait pas de s'arrêter aux devantures pour regarder une cravate, -une badine, un journal illustré, le menait, sans qu'il le sût, -directement au but,--comme ces pigeons de Paris, qui vont, chaque matin, -par-dessus les amas de maisons poussiéreuses, chercher les grands -jardins et les vieux arbres frais. L'enfant les cherchait aussi. Il lui -fallait leur ombre et leur roucoulement. - -Il dévala tout droit de la Montagne Sainte-Geneviève, et se trouva, au -sortir des antiques rues populeuses, dans les espaces clairs du calme -Jardin des Plantes, avant de s'être aperçu que c'était là qu'il -voulait aller. - -Peu de monde, à cette heure. Quelques promeneurs clairsemés. Paris -bourdonnant au loin, comme un frelon. La vibration bleue d'un beau matin -d'été. L'enfant chercha un banc caché au pied d'un groupe d'arbres; -et il ferma les yeux sur son trésor. Ses longues mains fiévreuses -d'adolescent, pressées contre sa poitrine, semblaient vouloir abriter -son cœur des regards indiscrets. Qu'y cachait-il de si précieux qu'à -peine osait-il y songer?--Une parole de Noémi, dont il avait fait un -monde, et qu'elle avait dite sans y penser....Ce dernier jour qu'il -l'avait vue, prenant à peine garde à la présence du gamin, elle lui -jetait au hasard un sourire, tandis que son attention était absorbée -par les grands événements--(Philippe reconquis, l'humiliation -d'Annette, victoire définitive!....«Mais on ne sait jamais! rien n'est -définitif. Contentons-nous d'aujourd'hui!...»)--Elle soupira, de -fatigue, d'énervement et de plaisir. Marc lui demanda pourquoi. -Distraite par le regard alarmé et naïf de l'enfant, elle dit, pour -l'intriguer: - ---C'est un secret... en soupirant de plus belle. Il demanda: - ---Quel secret? - -Une pensée malicieuse passant par sa cervelle, Noémi répliqua: - ---Je ne puis pas le dire. À toi de deviner! - -Palpitant d'émotion, il dit: - ---Je ne sais pas. Dites-le-moi! - -Elle battait des paupières sur des yeux langoureux: - ---Non, non, non... - -Rougissant, balbutiant, il avait peur de savoir. Pour faire durer le -jeu, elle prit un air mystérieux et dit: - ---Tu le veux?... - -Dans son émotion, il était près de crier: - ---Non! - ---Eh bien.. Non, pas aujourd'hui!... Je te le dirai, une autre fois. - ---Quand? - ---Bientôt. - ---Bientôt quand? - ---Bientôt... La semaine prochaine, quand tu viendras dîner. - -La semaine était passée. C'était ce soir, pensait Marc, qu'il devait -la revoir. Il ne vivait plus que dans l'attente de cet instant. Il -l'avait bien vécu, par avance, vingt fois! Il n'osait jamais aller -jusqu'au terme de l'histoire. C'était trop angoissant.... Mais de -rester en chemin, était d'une telle douceur! Sur le banc du jardin, il -succombait de langueur. Une cloche tinta midi. Derrière le rideau -d'arbres, le sable d'une allée au soleil grésillait sous le pas d'une -petite fille qui chantait. Des oiseaux exotiques plus loin, dans une -volière, pépiaient en un langage étrange et émouvant. Sur la Seine, -très loin, hululait lentement la sirène d'un remorqueur. Et sans le -voir, sans bruit, passèrent longuement devant lui, enlacés en -marchant, deux amants, une grande fille brune, un jeune ouvrier pâle, -qui se baisaient la bouche et se mangeaient des yeux. Et l'enfant, -retenant son souffle, les suivit du regard jusqu'au détour de l'allée, -et lorsqu'ils disparurent, sanglota de bonheur. Du bonheur qui avait -passé. Du bonheur qui viendrait. Du bonheur qui était en eux, dans -tout ce qui l'entourait, dans ce midi de juillet, et dans son cœur -brûlant qui les embrassait tous. - -Il rentra, auréolé de cette minute d'extase. Elle dépassait -infiniment l'image féminine qui l'avait provoquée: l'ombre de Noémi -se fondait dans un bain d'or; et pour la voir encore, il fallait le -vouloir. Marc le voulait, mais elle lui échappait: il trichait, -affectant de la reconnaître sous le visage de ce bonheur, si intense -qu'il était douloureux, dans tout ce qui le remplissait, ces espoirs -infinis, ces résolutions héroïques, cette force et cette bonté qui -le portaient comme des ailes, tandis qu'il remontait quatre à quatre -l'escalier. Mais à peine eut-il vu le regard sévère de sa mère--(il -s'était mis de trois quarts d'heure en retard pour le déjeuner)--que -l'auréole s'éteignit; et il rentra sous le nuage maussade du silence. - -Annette ne cherchait pas à lui parler. Elle avait son fardeau de -peines, qu'elle ne pouvait partager. Son fils, en face d'elle, assis à -table, lui paraissait égoïste et lointain. Il mangeait voracement. Il -avait appétit et hâte d'avoir, fini, pour se replonger dans sa -fantasmagorie. Annette pensait: - ---Je ne lui suis rien de plus que celle qui le nourrit. - -Elle n'avait même plus le courage de protester. Elle était -abandonnée. Vers la fin du repas, il s'aperçut qu'il n'avait point -parlé; il eut un vague remords; mais s'il disait un mot, il craignait -qu'elle ne commençât à l'interroger. Il enfonça sa serviette mal -pliée dans son rond, précipitamment se leva et, prenant bien garde de -ne pas accrocher au vol le regard de sa mère, il sortit... il allait -sortir, quand une brusque impulsion... Il demanda--(il en était sûr, -puisque Noémi le lui avait dit, mais il avait besoin de se faire -confirmer ce qu'il savait): - ---C'est ce soir que nous dînons chez les Villard? - -Annette, restée assise, dans une immobilité morne, sans le regarder, -dit: - ---Il n'y a pas de dîner. - -Sur le pas de la porte, Marc s'arrêta, saisi: - ---Comment! On me l'a dit!... - ---Qui te l'a dit? - -L'enfant, embarrassé, ne répondit pas: sa mère ignorait ses visites -chez Noémi. Il se hâta de détourner la demande par une autre demande: - ---Mais pour quel jour, alors? interrogeait-il, déçu. - -Annette haussa les épaules. Il n'était plus question de dîner chez -les Villard! Noémi avait dit, par jeu: «la semaine prochaine», comme -elle eût dit: «l'an quarante!»... - -Marc lâcha le bouton de la porte, et revint, anxieux. Annette le -regarda, lut sa déception, et dit: - ---Je ne sais pas. - ---Comment! Tu ne sais pas? - -Annette dit: - ---Les Villard sont partis. - -Marc cria: - ---Non! - -Elle ne sembla pas l'entendre. Marc mit une main impatiente sur les bras -de sa mère étendus sur la table, et supplia: - ---Ce n'est pas vrai? - -Annette, se réveillant de sa torpeur, se leva et commença de desservir. - ---Mais où? Mais où? criait Marc, atterré. - ---Je ne sais pas, dit Annette. - -Elle enleva les couverts, et sortit. - -Marc resta, hagard, devant son rêve écroulé. Il ne comprenait pas... -Ce départ soudain, sans prévenir... Impossible!... Il fit un mouvement -pour suivre sa mère et pour lui arracher une explication... Mais non!.. -Il s'arrêta... Non, ce n'était pas vrai! Il comprenait maintenant... -Annette s'était aperçue de son amour. Elle voulait les séparer. Elle -mentait, elle mentait! Noémi n'était point partie... Et il haït sa -mère. - -Il se glissa hors de l'appartement, il dégringola l'escalier, il alla, -il courut, le cœur battant, chez les Villard. Il voulait s'assurer -qu'ils n'étaient pas partis.--Et en effet, ils étaient là. Le valet -dit que Monsieur venait de sortir; Madame était fatiguée, elle ne -recevait pas. Marc fit demander pourtant qu'on voulût bien lui accorder -une minute d'entretien. Le domestique revint: «Madame regrettait, mais -c'était impossible.» L'enfant insista fiévreusement: «Il fallait -qu'il la vît, seulement un moment, il avait à lui dire des choses tout -à fait importantes...» En attendant, il disait des choses -incohérentes, d'une voix qui muait, bredouillante et étranglée, avec -des gestes maladroits, rougissant, près de pleurer. L'œil curieux er -railleur du valet impassible lui faisait perdre le fil de ses idées. On -le poussait vers la porte; il se rebiffa sottement, criant qu'il -défendait qu'on le touchât: le domestique lui dit de filer, et que -s'il ne se taisait pas, on téléphonerait au concierge de le faire -descendre... La porte se referma sur son dos. Honteux et furieux, il -restait sur le seuil, ne pouvant se décider à partir. Et comme, -machinalement, il s'appuyait sur le vantail, il sentit que la porte -était mal fermée et cédait. Il poussa le battant et rentra. Il -voulait à tout prix parvenir jusqu'à Noémi. Le vestibule était vide. -Il savait où était la chambre, il s'insinua dans le couloir. Il -entendit à l'intérieur la voix de Noémi. Elle disait au valet: - ---Zut et zut! Il m'embête!... Vous avez bien fait de le moucher, ce -serin!... - -Il se retrouva sur le palier. Il fuyait. Il pleurait, il grinçait des -dents, il était égaré. Sur une marche de l'escalier il s'assit, -suffoquant. Il ne voulait pas, dans la rue, qu'on le vît pleurer. Ses -larmes essuyées, se composant un calme qui recouvrait une douleur -enragée, il reprit sans le savoir le chemin de sa maison. Il était -désespéré... Mourir, il voulait mourir! La vie n'était plus -possible. Elle était trop laide, trop basse, elle mentait, tout -mentait!... Il ne pouvait plus respirer. En traversant la Seine, il -songea à s'y jeter. Mais un autre malheureux l'avait déjà devancé. -Les berges étaient comme noires de mouches. Un millier de -personnes--hommes, femmes, enfants,--penchés sur le parapet, -regardaient avidement retirer un noyé. Quels sentiments les poussaient? -Très peu, le frisson sadique. Assez peu, la pitié. L'énorme -majorité, l'attrait du fait-divers, curiosité désœuvrée. Un bon -nombre, peut-être, un retour sur soi-même: voir comment on souffre -(«comment je pourrais souffrir»), voir comment on meurt («comment je -mourrai».)--Marc ne distingua que la curiosité basse; et elle lui fit -horreur. Se tuer: oui, mais pas dehors! Il était comme Annette: il -avait sa pudeur d'orgueil farouche, il ne voulait pas se donner en -spectacle à cette canaille, être tripoté par leurs mains, violé dans -sa nudité par leurs sales regards.--Il serra les dents, et rentra vite, -plus vite, décidé à se tuer. - -Il avait, au cours des fouilles qu'en l'absence de sa mère il avait -minutieusement faites dans tout l'appartement, trouvé un revolver. -C'était celui de Noémi, qu'Annette avait ramassé, après le départ -de celle-ci, et, trop insoucieusement, placé dans un tiroir. Il se -l'était approprié, et il l'avait caché. Sa résolution fut prise. Et -comme chez l'enfant, quand l'acte est sous sa main, il suit de près la -pensée, Marc voulut aussitôt le mettre à exécution. Rentré dans -l'appartement, sans bruit, comme il en était sorti, enfermé dans sa -chambre, il arma le revolver, ainsi qu'il avait vu faire à un camarade -de lycée, à peine plus âgé, qui promenait dans sa poche un de ces -dangereux joujoux et, à une classe de grec, dans le creux de sa -serviette, pendante entre ses jambes, en expliquait le maniement aux -voisins attentifs. Maintenant, l'arme était prête. Marc s'apprêta à -tirer... Où se mettrait-il? Il ne fallait pas se manquer. Là, debout, -devant son miroir... Mais ensuite, pour tomber?... Ici, plutôt, assis, -accoudé devant sa table, et le miroir en face... Il décrocha le -miroir, le posa sur la table, l'étaya d'un dictionnaire... Ainsi. Il se -voyait bien. Il prit le revolver et l'appuya... Où? Sur la tempe, on -dit que c'est le meilleur... Cela ferait-il bien mal?... Il n'avait pas -une pensée pour sa mère. Sa passion, sa souffrance et les préparatifs -occupaient tout... Ses yeux, dans le miroir, l'émurent... Pauvre -Marc!... Il éprouva le besoin de dire, de faire savoir, avant de -disparaître, ce qu'il avait souffert du monde, et comme il le -méprisait... Besoin de se venger, de laisser des regrets, de frapper -l'admiration... Il chercha une grande feuille de papier écolier, la -plia de travers--(il était pressé)--et, de son écriture mal assurée -d'enfant qui s'appliquait, il écrivit: - - -«_Je ne peux plus vivre, parce qu'elle m'a trahi. Tout le monde est -mauvais. Je n'aime plus rien, alors j'aime mieux mourir. Toutes les -femmes sont menteuses. Elles sont lâches. Elles ne savent pas aimer. Je -la méprise. Je demande, quand on m'enterre, qu'on mette sur moi ce -papier: «Je meurs pour Noémi._» - - -À ce nom chéri, il pleura; il appuyait son mouchoir sur sa bouche, -pour ne pas faire de bruit. Il essuya ses larmes, il relut ses lignes, -et pensa gravement: - ---Je ne dois pas la compromettre. - -Alors, il déchira la page, et il recommença. Ses lignes -désespérées, malgré lui, s'envolaient en fusée. Arrivé à la -phrase: - ---«_Elles ne savent pas aimer_,» il continua: - -«_Moi j'ai su, et je meurs._» - -Il fut, dans sa douleur, très satisfait de sa phrase; elle le consola -presque. Cela le disposa à la bonté pour ceux qui restaient; et, -généreusement, il termina: - ---«_Je vous pardonne à tous._» - - -Il mit sa signature. Quelques secondes encore, et tout serait fini; il -serait délivré; et il voyait d'avance le bel effet produit! - -Mais comme il s'appliquait à repasser la plume sur le paraphe puéril, -où l'encre avait manqué, la porte du petit cabinet s'ouvrit -brusquement derrière lui. Il eut juste le temps de cacher sous ses bras -l'arme et les papiers. Annette ne vit que la glace posée sur le -dictionnaire, et crut que Marc était en train de s'admirer. Elle ne -fît pas de remarque. Elle semblait terriblement lasse, et dit, d'une -voix basse, comme épuisée, qu'elle avait oublié d'acheter du lait -pour le dîner et que Marc serait bien gentil s'il voulait lui épargner -la peine de descendre et remonter les quatre étages, en allant le -chercher. Lui, qui n'avait qu'une pensée: qu'elle ne vît pas ce que -ses bras recouvraient, il ne voulait pas bouger; il répondit avec -brusquerie qu'il n'avait pas le temps: il était occupé.--Annette, avec -un sourire triste, referma la porte et sortit. - -Il l'entendit descendre lentement l'escalier--(elle avait l'air -brisée).--Il fut pris de remords. Il gardait dans le cœur l'expression -du visage et du ton fatigués... Il jeta rapidement le revolver dans un -tiroir, enfouit sous un amas de livres les «_Adieux à la vie_», et se -précipita hors de l'appartement. Il bouscula sa mère dans l'escalier, -et lui cria d'un ton bourru qu'il allait faire la course. Annette -remonta, le cœur un peu allégé. Elle pensait que l'enfant était -moins mauvais qu'il ne paraissait; mais elle souffrait de sa rudesse, de -ses aspérités. Dieu! qu'il était peu tendre!... Tant mieux pour lui! -Pauvre petit, il souffrira moins de la vie... - -Lorsque Marc rentra, il avait tout à fait oublié sa volonté de -suicide. Il n'eut aucun plaisir à retrouver sur sa table, -imparfaitement caché, le fameux «_Testament_». Il se hâta de le -faire disparaître tout à fait au fond d'un carton. Il écartait -l'oppressante idée. Il sentait maintenant quelle lâcheté cruelle -c'eût été à l'égard de sa mère, dont la santé -l'inquiétait.--Mais il traduisit maladroitement son souci; il ne sut -pas lui demander, et elle ne sut pas lui répondre. Par amour-propre -déplacé, il ne voulut pas montrer sa réelle émotion; il eut l'air de -s'acquitter, maussade, d'un devoir de politesse. Et elle, aussi fière -que lui, ne voulut pas le troubler et détourna l'entretien. Alors, ils -retombèrent tous deux dans leur mutisme. Déchargé d'inquiétude, Marc -se crut le droit maintenant d'en vouloir à sa mère, puisqu'il lui -avait fait le sacrifice de son suicide... Il savait bien qu'il n'en -avait plus la moindre envie; mais il avait besoin de se venger de ce -qu'il avait souffert. Quand on ne peut sur les autres, on se venge sur -sa mère: elle est toujours là, sous votre main; et elle ne réplique -pas. - -Ainsi, ils restaient murés, chacun pris par sa peine. Et Marc, à qui -sa tristesse commençait à peser, sentait croître son animosité -contre celle d'Annette. Il fut soulagé, en entendant le timbre de la -porte annoncer--(il reconnut sa façon de sonner)--tante Sylvie. Elle -venait, pour l'emmener à un spectacle d'Isadora: car elle s'était -brusquement emballée pour la danse. En dépit du devoir, auquel il se -jugeait astreint, de garder dans son âme, et aussi sur son visage,--(et -d'abord sur son visage)--la fatale empreinte de l'épreuve qu'il avait -traversée, il ne put déguiser sa joie de s'échapper. Il courut -s'habiller, laissant la porte ouverte, pour ne rien perdre des gais -propos de la tante, qui, à peine arrivée, entamait une histoire -frivole. Et Annette qui se forçait à sourire, quand elle était -navrée, pensait: - ---Se peut-il que ce soit la même femme qui hurlait, il y a un an, sur -le corps de son enfant? Est-ce qu'elle a oublié? - -Et elle n'enviait pas cette élasticité. Mais le rire de son fils qui, -de l'autre chambre, répondait aux saillies de Sylvie, n'attestait pas -un moindre don d'oubli. Et Annette, qui en souffrait comme d'une absence -de cœur, ignorait qu'elle possédait aussi ce don merveilleux et cruel. -Quand Marc reparut, rayonnant, prêt à partir, elle ne put commander -assez à son visage pour qu'il ne marquât point une dure -désapprobation. Marc en fut blessé, plus que d'une parole de blâme. -Il se vengea, en outrant sa gaieté. Il se montra bruyant et si pressé -de partir qu'il oublia de dire bonsoir à sa mère. Il y songea, une -fois sorti. Retournerait-il? Tant pis pour elle! Il bouda. Il était -soulagé de laisser derrière lui ce visage de reproche, et surtout -cette tristesse, l'atmosphère déprimante qu'il sentait dans la maison, -et la trace gênante de ses troubles de la journée... Cette immense -journée!... Tout un monde!... En quelques heures, plusieurs vies, le -faite de la joie et le fond du désespoir... Sous cette charge -d'émotions il aurait dû être écrasé. Mais sur le souple adolescent -cela ne pesait pas plus qu'un oiseau sur la branche. L'oiseau s'envole, -la branche se redresse et danse au vent. Envolées, joies et peines de -la journée passée! Il n'en reste qu'un rêve. Pour jouir des peines et -des joies nouvelles, il se hâte de l'effacer. - -Mais Annette, qui ne pouvait savoir ce qui se passait en lui, Annette, -qui était, comme lui, une passionnée, ramenait tout à elle; et, -écoutant son rire qui s'éloignait dans l'escalier, elle était -frappée au cœur de sa joie à la quitter. Elle pensait qu'il la -haïssait. Car sa passion exagérait toujours, et dans tous les sens... -Elle lui était à charge. Oui, c'était évident. Il aspirait à en -être débarrassé. Quand elle serait morte, il serait plus heureux... -Plus heureux!... Elle aussi. Elle était transpercée par cette absurde -idée que son fils, son petit, pouvait souhaiter sa mort... (Absurde? -Qui peut savoir? Dans son for intérieur, dans le délire d'un moment, -quel enfant n'a souhaité la mort de sa mère?...) L'effroi de cette -intuition, frappant Annette, à l'heure où elle ne tenait plus que -d'une main défaillante à la vie, lui fut le coup mortel. - -Tout le jour, elle avait été dévastée par le retour furieux de la -passion. Maintenant que, la décision prise et exécutée, -l'irréparable consommé, elle avait accompli son devoir de volonté, il -ne lui restait plus de force pour soutenir l'assaut de l'ennemi -intérieur. Et l'ennemi s'était rué, comme un flot. - -Elle était sa complice. Elle lui avait ouvert les portes. Lorsque tout -est perdu, on a bien le droit au moins de jouir de son désespoir! Ma -souffrance ne regarde que moi. Que je l'aie tout entière! Saigne, -saigne, mon cœur! Que je te poignarde, en t'obligeant à revoir tout ce -que tu as perdu! Philippe... Il était là, devant elle... L'évocation -était si forte qu'elle le voyait, elle lui parlait, elle le touchait... -Lui, tout ce qu'elle aimait en lui, l'attrait de ce qui ressemble et de -ce qui s'oppose, l'union antagonique, brûlant du double feu de l'amour -et du combat. Étreinte et lutte: c'est le même. Et cette étreinte -illusoire avait une telle violence charnelle que la possédée d'amour -ployait, comme Léda sous le cygne. Le torrent de passion refluait avec -désespoir.--Alors, ce furent les affres que connaît toute vie -féminine, qui est faite pour aimer, et à qui sa part d'aimer a été -refusée,--vers ce tournant de l'âge où, quand meurt un amour, elle -pense que meurt l'amour. En cette nuit où Annette, seule dans sa -chambre, abandonnée de son fils, avec sa passion mutilée, agonisait -dans le dénuement du cœur, la hantise de cette pensée, de l'amour -perdu pour toujours, de la vie perdue sans amour, la tenait à la gorge; -elle ne lui laissait pas une minute de répit; chassée, elle -retournait. Annette essayait en vain d'occuper son esprit, elle prenait -un ouvrage, le jetait, se levait, s'asseyait; la tête sur la table, -elle se tordait les mains. L'idée fixe l'affolait. Elle était à ce -point de souffrance où la femme, pour échapper à soi, est prête aux -pires aberrations. Annette, qui se sentait près de perdre la raison, -vit passer dans le délire une poussée sauvage, l'affreux désir de -descendre dans la rue, et, dans la rage d'avilir, de détruire son corps -et son cœur torturés, de se prostituer au premier homme venu. Quand -elle prit conscience de cette bestiale pensée, elle en cria d'horreur; -et cette horreur fit que l'idée infâme ne voulut plus la lâcher. -Alors, comme son fils, elle songea à se tuer. Elle savait qu'elle ne -serait plus maîtresse de sa hantise... - -Elle s'était levée et allait vers la porte; mais avant de l'atteindre, -elle devait passer près de la fenêtre ouverte: elle décida, quand -elle serait là, de se jeter dehors!... L'étrange instinct de pureté, -qui voulait sauver son âme de la souillure! Cette âme illusoire! Sa -raison n'était point dupe de la morale ordinaire. Mais l'instinct -était plus fort; et il voyait plus juste... Toute à sa double -obsession,--la porte et la fenêtre,--elle ne regardait pas près -d'elle. En marchant vers la fenêtre, elle se heurta au ventre, -violemment, contre l'angle aigu du buffet. La douleur fut si vive -qu'elle en eut le souffle coupé. Courbée sur elle-même, ses mains sur -l'endroit blessé, elle goûtait une âpre vengeance à ce que le ventre -fût frappé. Elle eût voulu broyer dans son corps le maître aveugle -et ivre, le dieu-tigre... Puis, la réaction vint. Affaissée sur un -siège bas encastré entre le buffet et la fenêtre, les forces lui -manquèrent. Ses mains étaient glacées, et son visage en sueur; les -battements de son cœur désordonné fléchirent. Près de couler dans -l'abîme, elle n'avait qu'une pensée: - ---Plus vite! Plus vite!... - -Elle s'évanouit. - - - - -Lorsqu'elle rouvrit les yeux,--(Quand était-ce? Quelques secondes?... -Un gouffre...)--elle avait la tête renversée en arrière, comme sur un -billot, le cou posé sur l'appui de la fenêtre; le corps était resté -enclavé dans l'angle étroit du mur. Et en rouvrant les yeux, elle vit, -au-dessus des toits sombres dans la nuit de juillet, les étoiles... -L'une la transperçait de son divin regard... - -Un silence inouï, immense comme une plaine... Les voitures cependant -roulaient en bas, dans la rue; des verres dans le buffet vibraient... -Elle n'entendait pas... Suspendue entre ciel et terre... «_Un vol sans -bruit..._»... «_Elle n'achevait pas de se réveiller..._» - -Elle retardait le moment. Elle avait peur de retrouver ce qu'elle avait -laissé--l'horrible lassitude, le tourment, le piège d'aimer: amour, -maternité, l'égoïsme acharné,--celui de la nature, qui se soucie -bien de mes peines! qui me guette, au réveil, pour me broyer le -cœur... Ne plus me réveiller!... - -Elle se réveilla pourtant.--Et elle vit que l'ennemi n'était plus là. -Le désespoir n'était plus... N'était plus?... Si, il était encore. -Mais n'était plus en elle. Elle le voyait, du dehors. Elle l'entendait -bruire... Ô magie!... Une musique terrible, qui ouvrait des espaces -inconnus.... Paralysée, Annette écoutait chanter--comme si, dans la -chambre, une invisible main les eût évoqués--les sanglots, le _Fatum_ -d'un Prélude de Chopin. Son cœur était inondé d'une joie jamais -goûtée. Rien de commun que le nom, entre la pauvre joie de la vie -quotidienne, qui a peur de la douleur, qui n'est que parce qu'elle la -nie, et cette vaste joie, qui est aussi douleur... Annette, les yeux -fermés, écoutait. La voix se tut. Il se fit un silence d'attente. Et -soudain, prit son vol de l'âme déchirée un cri de délivrance, -sauvage, à tire d'aile... Diamant sur le verre, son sillage rayait la -voûte de la nuit... Annette aux flancs brisés, sur le dur oreiller, au -seuil de la nuit de douleur, accouchait d'une âme nouvelle... - -Le cri silencieux s'éloigna en tournant, disparut dans l'abîme de la -pensée. Annette demeura muette, immobile. Longtemps.--Enfin, elle se -releva. Le cou rompu, les membres courbaturés. Mais l'âme était -délivrée. - -Une force irrésistible la poussait vers sa table. Elle ne savait pas ce -qu'elle allait faire. Son cœur lui remplissait la poitrine. Elle ne -pouvait le garder pour elle seule. Elle prit une plume et, dans un -tourbillon de passion sans mesure, d'un rythme cahotant et heurté, -d'une seule masse, elle versa le fleuve de douleur... - - -Tu es venu, ta main me prend,--je baise ta main. -Avec amour, avec effroi,--je baise ta main. - -Tu es venu pour me détruire, Amour, je sais bien. -Mes genoux tremblent, viens! détruis!--Je baise ta main. - -Tu mords le fruit et tu le jettes: mords mon cœur tien! -Bénie la plaie que font tes dents!--Je baise ta main. - -Tu me veux toute: quand tu as tout, tu n'en fais rien, -Tu ne laisses que des ruines.--Je baise ta main. - -Ta main qui me caresse, va me tuer demain. -J'attends, en la baisant, le coup mortel de ta main. - -Tue-moi! Frappe! Quand tu me fais mal, tu me fais bien, -Tu me délivres, destructeur.--Je baise ta main. - -Chacun des coups qui m'ensanglante rompt un lien, -Tu arraches chair et chaîne.--Je baise ta main. - -Tu brises la prison de mon corps, mon assassin, -Et par la brèche fuit ma vie.--Je baise ta main. - -Je suis la terre blessée où lèvera le grain -De la douleur que tu semas.--Je baise ta main. - -Sème la douleur sainte! Que mûrisse en mon sein -Toute la douleur du monde!--Je baise ta main. -Je baise ta main... - - -Tempête, lames marines brisées contre le rocher, âme chargée -d'embruns et de lueurs électriques, en poussière écumante de passions -et de pleurs projetée vers le ciel... - -Et sur le dernier cri des sauvages oiseaux, l'âme retomba d'un coup. Et -Annette, épuisée, se jetant sur son lit, s'endormit. - - - - -Quand revint le matin, des peines de la veille ne restait qu'une neige -qui fondait au soleil... - - -_Cosi la neve al sol si disigilla..._ - - -et la douceur endolorie du corps qui a lutté et sait qu'il a vaincu. - -Elle se sentait repue, repue de sa douleur. La douleur est comme la -passion. Pour s'en délivrer, il faut l'assouvir, toute. Mais peu en ont -l'audace. Ils entretiennent sa faim, chien hargneux, des miettes de leur -tablé. Seuls vainquent la douleur ceux qui osent embrasser l'excès de -la douleur, lui dire: - ---Je te prends. Tu enfanteras par moi. - -Cette puissante étreinte de l'âme créatrice, qui est brutale et -féconde comme la possession... - -Annette retrouva sur la table ce qu'elle avait écrit. Elle le déchira. -Ces paroles déréglées lui étaient devenues insupportables, comme les -sentiments qu'elles exprimaient. Elle ne voulait pas troubler le -bien-être qui la baignait. Elle avait une impression d'allégement, -comme d'un lien desserré, d'un maillon de la chaîne qui vient de se -briser... Et d'un éclair, elle eut la vision de cette chaîne de -servitudes, dont l'âme se déleste lentement, une à une, à travers la -série des existences, des siennes, de celles des autres (C'est la -même)... Et elle se demanda: - ---Pourquoi, pourquoi cet attachement éternel, cet arrachement éternel? -Vers quelle libération me pousse la marche sanglante du désir?... - -Ce ne fut qu'un instant. Pourquoi s'inquiéter de ce qui viendra? Il -passera, ainsi que ce qui est venu. Nous savons bien que, quoi qui -survienne, nous percerons au-delà. Comme dit l'adage populaire, le -vieux mot héroïque de prière et de défi: «_Que Dieu ne nous jette -pas seulement sur les épaules autant d'épreuves que nous en pouvons -porter!..._» - -Elle avait porté la sienne, celle d'un jour. Au jour le jour!... Elle -était soulagée, de corps et de cœur... - - -_To strive, to seek, not to find, and not to yield..._ - - -«C'est bien. C'est bien... Je n'ai pas perdu ma journée... La suite à -demain!...» - -Elle se levait. Elle était nue. Et, par-dessus les toits, le soleil -matinal, le grand soleil d'août baignait son corps et la chambre... -Elle était heureuse... Oui, quand même! - -Tout ce qui l'entourait était le même qu'hier: la terre et le ciel, le -passé et l'avenir. Mais tout ce qui accablait, hier,--aujourd'hui, -rayonnait. - - -Marc était rentré très tard, dans la nuit. Maintenant qu'il avait -pris du plaisir sans sa mère, il éprouvait un remords de l'avoir -laissée seule et de l'avoir fait veiller. Car il savait qu'Annette ne -se couchait pas avant qu'il fût rentré; et il s'attendait à un -accueil glacé. Quoiqu'il fût dans son tort,--précisément pour -cela--il apprêtait, en montant, une attitude de défi. Un sourire -insolent sur les lèvres, pas sûr de lui, au fond, il ramassa la clef -sous le paillasson, et ouvrit. Rien ne remua. Accrochant son manteau -dans le vestibule, il attendit. Silence. Sur la pointe des pieds, il se -glissa dans sa chambre, et se coucha sans bruit. Il était allégé. À -demain les affaires sérieuses! Mais il n'était pas encore tout à fait -déshabillé qu'une anxiété le traversa. Cette immobilité n'était -pas naturelle... Il avait, comme sa mère, l'imagination vive, et -prompte à s'inquiéter... Que s'était-il passé?... Il était à mille -lieues de se douter des mortelles tempêtes qui avaient, cette nuit, -fait rage dans la chambre à côté. Mais sa mère lui était -inexplicable, inquiétante; il ne savait jamais ce qu'elle pensait... -Pris d'alarme, en chemise et pieds nus, il alla coller son oreille -contre la porte d'Annette. Il se rassura. Elle était là. Elle dormait, -d'un souffle fort et heurté. Il entr'ouvrit la porte, craignant qu'elle -ne fût malade, il s'approcha du lit. À la lueur de la rue, il la vit -étendue sur le dos et prostrée, les cheveux sur les joues, cette -figure tragique qui, dans les nuits de jadis, intriguait sa compagne -Sylvie; une respiration rude, violente, oppressée, soulevait la -poitrine et retombait, brisée. Marc fut pris de peur et de pitié pour -ce qu'il devinait en ce corps de fatigues et de peines. Penché sur -l'oreiller, à voix basse et tremblante, il murmura: - ---Maman... - -Comme si, dans le lointain du sommeil, elle eût perçu l'appel, elle -fit un effort pour se dégager, et gémit. L'enfant s'éloigna, -effrayé. Elle retomba dans son immobilité. Marc alla se coucher. -L'insouciance de son âge, l'épuisement de la journée, eurent raison -de son trouble. Il dormit jusqu'au jour, d'un seul trait. - -En se levant, lui revinrent les images et les craintes de la veille. Il -s'étonnait de n'avoir pas encore vu sa mère: d'ordinaire, (il s'en -irritait), elle entrait dans sa chambre, le matin, pour lui dire bonjour -et l'embrasser dans son lit. Elle n'entra pas, ce matin. Mais, dans la -chambre voisine, il l'entendait aller et venir. Il ouvrit la porte. -Agenouillée sur le parquet, elle essuyait les meubles, et ne se -retourna pas. Marc lui dit bonjour: elle leva sur lui ses yeux qui -sourirent, dit: - ---Bonjour, mon petit, et reprit son travail, sans s'occuper de lui. Il -s'attendait à ce qu'elle le questionnât sur sa soirée; il détestait -ces questions; mais qu'elle ne lui en fît pas, il fut vexé. Elle -allait maintenant dans la chambre, rangeait, achevait de s'habiller: -c'était l'heure de ses cours; elle se préparait à sortir. Il la vit -dans la glace, se regardant, une cernure aux paupières, les traits -encore fatigués, mais dans les yeux, une lumière!... et la bouche qui -riait. Il en fut stupéfait. Il comptait retrouver une figure -attristée; et même il était prêt, dans son cœur, à la plaindre: -cela dérangea ses plans. La logique de ce petit d'homme en était -agacée... - -Mais Annette avait la sienne. «Le cœur a ses raisons...», qu'une -raison plus haute que la raison connaît. De ce que les autres pouvaient -penser, Annette ne s'inquiétait plus. Elle savait maintenant qu'il ne -faut pas demander aux autres de vous comprendre. S'ils vous aiment, -c'est les yeux fermés. Ils ne les ferment pas souvent!... «Qu'ils -soient comme il leur plaît! Quels qu'ils soient, je les aime. Je ne -puis me passer d'aimer. Et si eux, ne m'aiment point, j'ai dans mon -cœur assez d'amour et pour moi et pour eux...» - -Dans le miroir, elle souriait, bien au delà de ses yeux, au feu dont -ils étaient une goutte, à l'éternel Amour. Elle laissa retomber ses -bras qui la coiffaient, se retourna vers son fils, vit la mine soucieuse -du petit, se souvint de la soirée, lui prit le bout du menton et, -détachant les syllabes, elle lui dit gaiement: - ---Vous dansiez, j'en suis fort aise! Eh bien, chantez, maintenant! - -Elle rit, en voyant son expression ébahie, le caressa des yeux, -l'embrassa sur le museau, et, ramassant sur la table son sac, elle -partit, en disant: - ---Au revoir, mon grillon! - -Dans l'antichambre, il l'entendit siffler une insouciante chanson: (un -talent qu'il lui enviait, en le méprisant: car elle sifflait beaucoup -mieux que lui...) - -Il était indigné! Cette indécente gaieté, après les soucis de la -veille!... Elle lui échappait. Il accusait, comme il avait entendu -faire, les éternels caprices, le manque de sérieux des femmes... «_la -donna mobile..._» - -Il allait sortir, lorsque dans la corbeille une feuille de papier attira -son regard. Sur un lambeau de page déchirée, quelques mots -déchiffrés, de loin, sans y penser, par ses yeux fureteurs et aigus de -petit rapace... Il tomba en arrêt... Ces mots... L'écriture de sa -mère... Il les ramassa. Fiévreusement, il lut... d'abord par morceaux -au hasard, un à un... Ces mots de flamme!... D'être taillés en -pièces, interrompus au milieu de leur élan, l'émotion suggérée -était plus fascinante... Puis, il les rassembla, il fouilla la -corbeille; jusqu'aux plus petits fragments, il prit tout, et il eut la -patience de tout reconstituer. Ses mains tremblaient sur le secret -surpris. Quand tout fut rétabli et qu'il put embrasser le poème dans -son ensemble, il fut bouleversé. Il ne comprenait pas bien; mais la -sauvage ardeur de ce chant solitaire lui révélait des sources -ignorées de passion et de douleur, l'exaltait, le terrassait. Se -pouvait-il que ces cris dans la tempête fussent sortis de la poitrine -de sa mère?... Non, non, cela ne se pouvait pas! Il ne le voulait pas. -Il se disait qu'elle avait copié dans un livre... Mais où?... Il ne -pouvait le lui demander... Et si pourtant ce n'était pas dans un -livre?... Les larmes lui venaient, un besoin de crier son émoi, son -amour, une passion de se jeter dans les bras de sa mère, à ses pieds, -de lui ouvrir son cœur, de lire dans le sien... Mais il ne le pouvait -pas... - - -Et quand revint sa mère, à midi, pour le déjeuner, l'enfant, qui -avait passé toute la matinée à relire, à recopier les fragments -déchirés, et qui les avait enfouis dans une enveloppe sur sa poitrine, -l'enfant ne lui dit rien; et même, assis à sa table, il évita de se -lever et de tourner la tête vers elle, lorsqu'elle entra. Plus brûlant -son désir de savoir, plus raide la contrainte qui lui fît dissimuler -son trouble sous un masque d'insensibilité... Si, d'ailleurs, ces -paroles tragiques n'étaient point d'Annette! Le doute lui revenait -devant le visage tranquille de sa mère... Mais tout de même, l'autre -doute, bouleversant, persistait... Si pourtant c'était elle?... Cette -femme, ma mère?... À table, en face de lui... Il n'osait pas la -regarder... Mais quand, le dos tourné, elle allait dans la pièce, -cherchant, portant un plat, il l'inspectait avidement, d'un œil -inquisiteur, qui demandait: - ---Qui es-tu? - -Il ne pouvait mettre au clair son impression trouble, fascinée, -inquiète. Et Annette ne remarqua rien, toute pleine de sa vie nouvelle. - - - - -Dans l'après-midi ils sortirent, chacun de son côté. Marc regardait -sa mère s'éloigner. Il était partagé entre des sentiments -contraires: il l'admirait, irrité... La femme lui échappait! La femme: -toute femme. À des moments, si proche! À d'autres, si lointaine! Une -race étrangère... Rien n'y est pareil à nous. On ne sait pas ce qui -s'y passe, ni pourquoi elle rit, ni pourquoi elle pleure. Ilia -dédaigne, il la méprise, il la déteste,--et il en a besoin, et il -languit après! Il lui en veut, de cette obsession. Il l'aurait bien -mordue,--cette nuque de trottin qui passait,--comme il avait mordu le -poignet de Noémi, (comme il aurait voulu le mordre: jusqu'au sang!)--À -ce brusque souvenir, son cœur surpris bondit. Il s'arrêta, tout pâle, -et cracha de dégoût. - -Il traversait le Luxembourg, où de jeunes hommes jouaient. Il les -regarda, envieux. Le meilleur de lui-même, de ses secrets désirs, -allait vers l'action virile, l'action sans amour, sans femmes, le sport, -les jeux héroïques. Mais il était débile: l'injuste sort, sa maladie -d'enfance, l'avaient mis, en face de sa génération, dans un état -d'infériorité. Et la vie sédentaire, les livres, les rêveries, la -société de ces femmes--(les deux sœurs)--l'avaient empoisonné de ce -venin d'amour, communiqué par sa mère, par sa tante, par le -grand-père, tout ce sang des Rivière. Il eût voulu le faire couler, -ce sang, s'ouvrir les veines! Ah! comme il les jalousait, ces jeunes -hommes aux beaux membres, vides de pensée, pleins de lumière! - -Toutes les richesses qui étaient siennes, il les méprisait. Il ne -pensait qu'à celles dont il était frustré. Les jeux et les combats -des corps harmonieux. Et dans son injustice, il ne voyait pas l'autre -combat que livrait auprès de lui sa mère... - - -Elle marchait. L'été sur la ville épanchait ses flots splendides. Le -regard bleu du ciel baignait les cimes des maisons... Il eût fait bon -être loin des villes, dans les champs!... Il n'y fallait pas compter. -Annette n'avait pas les moyens de quitter Paris. Marc irait sans doute -passer avec sa tante quelques semaines sur une plage de Normandie; -Annette n'irait point: sa fierté ne voulait pas être à la charge de -sa sœur; et, d'ailleurs, elle gardait, du temps où elle les avait vus -avec son père, l'aversion de ces champs de foire où s'entassent les -ennuis et les flirts des curieux désœuvrés. Elle resterait seule. -Elle n'en souffrirait pas. Elle portait en elle et la mer et le ciel, et -les couchers de soleil derrière les coteaux, et les brouillards -laiteux, et les champs étendus sous le linceul de lune, et la sereine -mort des nuits. Dans l'après-midi d'août, respirant l'air ardent, le -vacarme des rues, parmi les flots humains, Annette traversait -Paris de son pas alerte et sûr, l'allègre pas d'autrefois, bien -rythmé,--voyant tout au passage, et cependant très loin... Au milieu -de la chaussée poussiéreuse, ébranlée par les roues des lourds -autobus, elle errait en pensée sous les dômes des bois, dans ce pays -de Bourgogne où elle avait passé les jours de son enfance heureuse; et -ses narines buvaient l'odeur des mousses et des écorces. Sur les -feuilles écroulées de l'automne, elle marchait; entre les branches -dépouillées le vent de pluie passait, en lui frôlant la joue de son -aile mouillée; un chant d'oiseau coulait, magique, dans le silence; le -vent de pluie passait... Et dans ces bois aussi passait la jeune Annette -et son amant pleurant, et la haie d'aubépine, et les abeilles autour de -la maison abandonnée... Joies et peines... Si loin!... Elle souriait à -sa jeune image, neuve encore à souffrir... «Attends, ma pauvre -Annette! tu n'en es qu'au début...» - ---Ne regrettes-tu rien? - ---Rien. - ---Ni ce que tu as fait, ni ce que tu n'as pas fait? - ---Rien. Esprit trompeur! Tu guettais mes regrets? Tu en seras pour tes -peines! Je prends tout, tout ce que j'ai eu, et tout ce que je n'ai pas -eu, tout mon lot, sage et fou. Tout fut vrai, sage et fou. On se trompe, -c'est la vie... Mais ce n'est jamais se tromper tout à fait que -d'aimer... Malgré l'âge qui vient, je garde un cœur sans rides... et, -quoi qu'il ait souffert, heureux d'avoir aimé... - -Et sa pensée reconnaissante adressa un sourire à ceux qu'elle avait -aimés. - -Il y avait dans ce sourire, avec beaucoup de tendresse, pas mal d'ironie -française. Annette voyait, curieusement, en même temps que -l'émouvant, le ridicule de tous ces tourments, des siens, de ceux des -autres... cette pitoyable fièvre de désir et d'attente! Qu'est-ce -qu'elle attendait?... Fini d'aimer, pour moi!--À vous! À votre -tour!... - -Elle aperçut les autres, son fils aux mains brûlantes, frémissant de -saisir l'incertain avenir; Philippe insatisfait du médiocre aliment -qu'offrait la société à sa faim dévorante; Sylvie qui s'étourdit et -guette l'événement qui vienne remplir le vide béant au cœur; ce -peuple de petites gens qui bâillent l'ennui de leur vie; et cette -jeunesse inquiète, qui erre et qui attend... Qu'est-ce qu'elle attend? -Vers quoi ces mains tendues? - -Déchargée de soi-même, elle contemple l'ensemble de ces -porte-fardeaux, elle voit le troupeau, cette foule des rues, qui court, -qui se précipite, chacun ignorant les autres, chacun comme poussé par -les chiens du berger,--sous l'apparent désordre le rythme -souverain--tous croyant se diriger, tous dirigés... Vers où? Où -est-ce qu'il les mène, le pasteur invisible? Le bon pasteur? Non! Au -delà de la bonté... - -Elle donna ses leçons, ainsi qu'à l'ordinaire, patiente et attentive, -écoutant gentiment, expliquant clairement, sans se tromper. Le rêve, -tout en parlant, continuait de l'envelopper. À qui en a pris -l'habitude, il est aisé de vivre les deux vies à la fois, celle d'au -ras du sol avec les autres hommes, et celle des profondeurs dans le -songe que baigne le soleil intérieur. On n'en néglige aucune. On les -lit toutes deux d'un regard, comme une partition qu'embrasse l'œil du -musicien. La vie est symphonie: chaque moment de vie chante à plusieurs -parties. La réverbération de cette chaude harmonie rosait le visage -d'Annette. Ses élèves, ce jour-là, s'étonnaient de son air de -jeunesse, et conçurent pour elle un de ces attraits si forts, que les -adolescentes éprouvent pour leurs aînées, pour les Annonciatrices, et -qu'elles n'osent leur avouer. Annette ne sut rien du sillage d'amour que -laissa, ce jour-là, son passage dans le cœur de ceux qu'elle approcha. - -Elle revint, vers le soir, dans le même état aérien, sans poids, -l'âme allégée... Elle n'aurait su l'expliquer. Puissante énigme -d'une femme, qu'enveloppe son rayonnement, sa joie sans raison -apparente, et même contre raison! Tout ce qui l'environne, tout le -monde extérieur ne lui est, à ces moments, qu'un thème à libres -inventions où se joue la fantaisie passionnée de son rêve. - -Dans les rues, elle croisait des attroupements soucieux. Des vendeurs de -journaux couraient, criant des nouvelles que les passants commentaient. -Elle n'y prenait point garde. D'un tramway qu'elle croisa, quelqu'un lui -cria quelque chose; elle le reconnut, après: c'était le mari de -Sylvie. Sans avoir entendu, elle lui répondit, d'un signe de main, -gaiement... Comme ils s'agitaient tous!... De nouveau, elle eut -l'intuition brève du courant vertigineux qui s'engouffre, comme la -matière stellaire s'écoule et fuit, par une fente de la voûte, vers -l'abîme qui l'aspire... Quel abîme?... - -Elle remonta à son appartement. Sur le seuil l'attendaient Marc, les -yeux brillants; et, derrière lui, Sylvie, très excitée. Ils étaient -pressés de lui apprendre la nouvelle... Quoi donc? Tous deux parlaient -à la fois; chacun voulait être le premier... - ---Mais qu'est-ce que vous chantez? demanda-t-elle, en riant. - -Elle distingua un mot: - ---La guerre... - ---La guerre? Quelle guerre? - -Mais elle ne s'étonna point... L'abîme... - ---C'était donc toi? Il y a longtemps que je sentais ton souffle qui -nous suce... - -Ils continuaient de crier. Pour leur faire plaisir, elle s'éveilla--à -peine--de son état de somnambule... - ---La guerre? Eh bien, soit! La guerre, la paix, tout est la vie, tout -est son jeu... J'y vais du jeu!... - -Elle était belle joueuse, l'âme enchantée! - - ---Je défie Dieu! - - - - - - -End of Project Gutenberg's L'Âme Enchantée II: L'Été, by Romain Rolland - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÂME ENCHANTÉE II: L'ÉTÉ *** - -***** This file should be named 60666-0.txt or 60666-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/6/6/60666/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'Âme Enchantée II: L'Été - -Author: Romain Rolland - -Release Date: November 10, 2019 [EBook #60666] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÂME ENCHANTÉE II: L'ÉTÉ *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/rolland_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - - -<h2>ROMAIN ROLLAND</h2> - -<h3>L'ÂME ENCHANTÉE</h3> - -<h4>II</h4> - -<h3>L'ÉTÉ</h3> - -<h4>SEPTIÈME ÉDITION</h4> - -<h4>LIBRAIRIE OLEENDORFF</h4> - -<h5>50, CHAUSSÉE D'ANTIN, PARIS</h5> - - -<hr class="chap" /> - - - - - -<p style="margin-left: 20%; font-size: 0.8em;"> -<a id="TABLE_DE_MATIERES"></a><a>TABLE DE MATIÈRES</a> -<br /> -<a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a><br /> -<a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a><br /> -<a href="#TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE</a></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<p class="center"><i>To strive, to seek, not to find, and not yield</i></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></h4> - - -<p>Dans le demi-jour de la chambre aux volets tirés, assise sur son lit, -d'un peignoir blanc vêtue, Annette souriait. Sa chevelure défaite, -qu'elle venait de laver, lui couvrait les épaules. Par la fenêtre -ouverte, s'étalait immobile la chaleur d'or d'un après-midi d'août; -sans le voir, on sentait au dehors la torpeur du jardin de Boulogne, -dormant sous le soleil. Annette participait à cette béatitude. Elle -pouvait rester des heures, étendue, sans bouger, sans penser, sans -besoin de penser. Il lui suffisait de savoir qu'elle était deux; et -elle ne faisait même pas l'effort de causer avec le «tout-petit» qui -était en elle, parce qu'(elle en était sûre) il sentait ce qu'elle -sentait, ils s'entendaient sans parler. Des ondes de tendresse passaient -dans la somnolence heureuse de son corps. Et puis, elle replongeait dans -le sourire endormi.</p> - -<p>Mais si l'esprit était assoupi, les sens avaient gardé une -merveilleuse clairvoyance, ils suivaient au fil des instants les plus -fines vibrations de l'air et de la lumière... Une suave odeur de fraise -dans le jardin... Elle s'en délectait, du nez et de la langue. Son -oreille amusée goûtait les moindres bruits, les feuilles frôlées par -un souffle, le sable foulé par un pas, une voix dans la rue, une cloche -qui sonnait vêpres. Et le grondement qui monte de la grande -fourmilière: Paris en 1900... L'été de l'Exposition. Dans la cuve du -Champ de Mars, fermentaient au soleil des milliers de grappes -humaines... Assez loin, assez près du monstrueux bouillonnement pour -sentir sa présence et pour être protégée, Annette jouissait, par -contraste, de l'ombre et de la paix du nid. Vaines agitations! La -vérité habite en moi...</p> - - - - -<p>Son ouïe, subtile, et distraite, comme celle d'un chat, happait l'un -après l'autre tous les bruits qui passaient, et paresseusement les -laissait retomber; elle saisit, à l'étage au-dessous, le timbre de la -porte d'entrée, et reconnut les petits pas de Sylvie, toujours -courante. Annette eût mieux aimé rester seule. Mais elle était si -solidement installée dans sa félicité que, n'importe qui viendrait, -rien ne pourrait la troubler.</p> - -<p>Il y avait huit jours seulement que Sylvie était avertie. Depuis le -printemps dernier, elle était restée sans nouvelles de sa sœur. Une -aventure personnelle, sans beaucoup l'émouvoir, l'avait assez occupée -pour ne pas lui laisser remarquer la longueur du silence. Mais quand, -l'affaire liquidée, elle s'était retrouvé l'esprit libre et le temps -d'y songer, elle commença de s'inquiéter. Elle vint aux nouvelles, -chez la tante de Boulogne. Elle fut bien surprise d'apprendre qu'Annette -était revenue, et depuis si longtemps. Elle se disposait à rabrouer -l'oublieuse; mais Annette lui ménageait d'autres sujets d'étonnement: -avec une émotion voilée, elle lui avait conté tout uniment -l'histoire. Sylvie eut grand-peine à l'écouter jusqu'au bout. -Qu'Annette, la sage Annette, eût fait cette folie et qu'elle se -refusât ensuite au mariage, non, ça, c'était inouï, elle ne le -tolérerait pas!... Cette petite Lucrèce était scandalisée. Elle -s'emporta contre Annette, elle la traita d'insensée. Annette restait -paisible. Il était évident que rien ne la ferait changer. Sylvie -sentait qu'elle n'avait aucune prise sur cette entêtée: elle l'aurait -bien battue!... Mais le moyen d'en vouloir à cette chère figure, qui -vous écoutait dire, avec un sourire désarmant! Et puis, le charme -secret de cette maternité... Sylvie la maudissait, comme une mauvaise -chance. Mais elle était trop femme pour n'en pas être attendrie...</p> - -<p>Et aujourd'hui encore, elle venait, décidée à bousculer Annette, à -avoir enfin raison de sa stupide résistance, à l'obliger à demander -le mariage,—sinon... «sinon, je me fâche!...» Elle entra, en coup -de vent. Elle sentait la poudre de riz et de bataille. Et, pour se -mettre en train, avant de dire bonjour, elle grondait contre cette folie -de passer ses journées, enfermée dans le noir. Mais aussitôt qu'elle -vit les yeux heureux d'Annette, qui lui tendait les bras, elle courut à -elle et elle l'embrassa. Elle continuait de gronder:</p> - -<p>—Folle! La folle! Archi-folle!... Avec ses grands cheveux sur -son long peignoir blanc, elle se donne l'air d'un ange... Hein! comme on -serait trompé!... Sainte-nitouche! Petit chenapan!...</p> - -<p>Elle la secouait. Annette se laissait faire, d'un air las et content. -Sylvie s'arrêta au milieu de sa chanson, lui prit le front entre les -mains, lui écarta les cheveux:</p> - -<p>—Elle est fraîche, elle est rose, jamais je ne lui ai vu d'aussi -belles couleurs. Et cette mine triomphante! Il y a de quoi! Tu n'as pas -honte?</p> - -<p>—Pas la moindre! fit Annette. Je suis heureuse, comme je ne -l'ai jamais été. Et si forte, si bien! Pour la première fois de ma -vie, je me sens complète, je ne cherche plus rien. Ce désir d'un -enfant qui va être rempli date de si loin dans ma vie! Depuis que -j'étais enfant moi-même... oui, je n'avais pas sept ans... j'en -rêvais déjà.</p> - -<p>—Tu es une menteuse, dit Sylvie. Il n'y a pas six mois, tu me -disais que jamais tu n'avais connu la vocation de la maternité.</p> - -<p>—Tu crois? J'ai dit cela, vraiment? fit Annette, déconcertée. C'est -vrai, j'ai dit cela. Je n'ai pourtant pas menti, ni maintenant, ni -alors... Comment expliquer? Je n'invente pas. Je me souviens très bien.</p> - -<p>—Je connais cela, dit Sylvie. Quand j'ai une toquade, je me -souviens aussitôt que depuis que je suis née, je n'ai jamais voulu que -ça.</p> - -<p>Mais Annette faisait une moue mécontente:</p> - -<p>—Non, tu ne comprends pas. C'est ma vraie nature, celle que je sens -aujourd'hui, elle a toujours été; mais je n'osais pas me l'avouer, -avant que l'heure fût venue; j'avais peur d'être déçue. -Maintenant... ah! maintenant, je vois que c'est encore plus beau que ce -que j'espérais... Et c'est moi tout entière. Je ne veux rien de -plus...</p> - -<p>—Quand tu voulais Roger, ou Tullio, dit Sylvie malignement, tu ne -voulais rien de plus...</p> - -<p>—Ah! tu ne comprends rien!... Est-ce que cela peut se comparer? -Quand j'aimais—(ce que vous appelez: «aimer»),—ce n'est -pas moi qui voulais, j'étais forcée... Comme j'ai souffert de cette -force qui me tenait, sans que je pusse résister! Combien de fois j'ai -prié, pour en être délivrée!... Et voilà que, justement, lui, lui, -mon tout-petit, il est venu à mon secours, lorsque je me débattais -dans les liens de cette souffrance que l'on appelle: amour, il est venu, -il m'a sauvée... Mon petit libérateur!...</p> - -<p>Sylvie se mit à rire. Elle n'avait rien compris aux raisons de sa -sœur. Mais elle n'avait pas besoin de raisons pour comprendre son -instinct maternel: là-dessus, les deux sœurs seraient toujours -d'accord. Elles entamèrent un tendre bavardage sur le petit -inconnu—(serait-il homme ou femme?)—et sur les mille riens, -graves et futiles, qui ont trait à sa venue, et dont une femme n'est -jamais lasse de babiller.</p> - -<p>Elles causaient ainsi depuis longtemps, quand Sylvie se souvint qu'elle -était venue pour faire la leçon, et non pour chanter un duo. Elle dit:</p> - -<p>—Annette, assez de folies! Il y a temps pour tout. Roger te doit le -mariage. Et tu dois l'exiger.</p> - -<p>Annette fit un geste lassé.</p> - -<p>—Pourquoi revenir là-dessus? Je t'ai dit que Roger me l'a -offert, et que j'ai refusé.</p> - -<p>—Eh bien, quand on a été sot, il faut savoir le reconnaître -et changer.</p> - -<p>—Je n'ai aucune envie de changer.</p> - -<p>—Pourquoi ne veux-tu pas? Cet homme, tu l'aimais. Je suis sûre -que tu l'aimes encore. Qu'est-ce qui s'est passé?</p> - -<p>Annette ne voulait pas répondre. Sylvie insistait, cherchant -indiscrètement au désaccord des raisons d'ordre intime. Annette eut un -mouvement violent. Sylvie la regarda, et fut stupéfiée. Annette avait -la bouche méchante, le sourcil froncé, l'œil irrité.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu as?</p> - -<p>—Rien, fit Annette, se détournant avec emportement.</p> - -<p>Sylvie venait de réveiller une blessure, qu'elle voulait oublier. Par -une contradiction, qu'elle n'aurait pu expliquer, et qui sortait du fond -de la nature, elle qui se réjouissait de la venue de l'enfant, elle en -voulait à l'homme qui le lui avait donné, elle ne se pardonnait pas la -surprise de ses sens et l'émotion qui l'avait ainsi livrée,—elle ne -les pardonnait pas à celui qui en avait profité. Cette révolte de -l'instinct avait été la vraie raison cachée—(à elle comme aux -autres)—de sa fuite loin de Roger, et de son refus de le revoir. Au -fond, elle le haïssait. Elle le haïssait de ce qu'elle l'avait aimé. -Mais comme son intelligence était loyale, elle refoulait ces instincts -qu'elle jugeait mauvais. Pourquoi Sylvie la forçait-elle à en prendre -conscience?...</p> - -<p>Sylvie la regardait, et elle n'insista point. Annette, reprenant son -calme, honteuse de ce qu'elle avait laissé voir, vu elle-même, et, -tâchant de se donner le change, dit d'une voix tranquille:</p> - -<p>—Je ne veux pas me marier. Je ne suis pas faite pour ces liens -exclusifs. Tu me diras que des millions de femmes s'en accommodent, que -je m'en exagère le sérieux. Mais je suis ainsi, je prends tout au -sérieux. Si je me donne, je me donne trop; et alors, j'étouffe; il me -semble que je me noie, avec une pierre au cou. Peut-être que je ne suis -pas assez forte! Ma personnalité n'est pas affermie. Des liens trop -intimes—des lianes—me sucent mon énergie; et il ne m'en -reste plus assez pour moi. Je m'évertue à plaire à «l'autre», à -ressembler à l'image de ce qu'il voudrait que je fusse; et cela finit -mal: car à trop renoncer à sa nature, on perd le respect de soi, et -l'on ne peut plus vivre; ou bien, on se révolte, et on fait souffrir... -Non, je suis une égoïste, Sylvie. Je suis faite pour vivre seule.</p> - -<p>(Mais bien qu'elle ne mentît point, elle ne disait que les prétextes -qui lui masquaient la vérité.)</p> - -<p>—Tu m'amuses, dit Sylvie. Tu es la femme la moins faite pour te -passer d'amour.</p> - -<p>—Je le hais, dit Annette. Mais il ne m'atteindra plus, -maintenant. Je suis à l'abri.</p> - -<p>—Bel abri! fit Sylvie. Il ne t'abritera de rien du tout; et -c'est toi qui devras l'abriter. Toi qui ne veux pas te lier, est-ce que -tu as réfléchi à l'entrave qu'il sera pour toi, ce petit paquet?</p> - -<p>—Le bonheur! Avoir les bras remplis, ces bras si longtemps -vides!</p> - -<p>—Tu parles, avant de savoir. Qui l'élèvera?</p> - -<p>—Moi.</p> - -<p>—Et le père? Il a des droits sur son enfant.</p> - -<p>Une nouvelle vague irritée passa sous les sourcils... Des droits! Des -droits sur son enfant!... Son enfant! L'enfant de cet homme, de cette -minute aveugle, qu'il a déjà oubliée, et qui me lie pour la vie!... -Jamais!... Mon enfant, à moi!... Elle dit:</p> - -<p>—Mon fils n'est qu'à moi.</p> - -<p>—Il sera à qui il lui plaira.</p> - -<p>—Oh! je sais qu'il lui plaira...</p> - -<p>—Séductrice!... Et si pourtant, un jour, il te reprochait de -l'avoir privé d'un père!</p> - -<p>—Je remplirai son cœur si bien qu'il n'y restera pas la plus minime -place pour les regrets d'un autre.</p> - -<p>—Tu es un monstre d'égoïsme.</p> - -<p>—Je l'ai dit.</p> - -<p>—Tu seras punie.</p> - -<p>—Eh bien, tant pis pour moi, si je ne m'en fais pas aimer! Rien ne -pourra empêcher que je ne l'aime et qu'il ne soit moi.</p> - -<p>—Si tu l'aimes vraiment, tu dois penser d'abord à son avenir. Bien -d'autres se sont obligées, dans l'intérêt de l'enfant, à subir un -mariage déplaisant...</p> - -<p>—Tu me révoltes, dit Annette, en me vantant ces femmes qui se -condamnent à un mariage de mensonge, et quelquefois de haine, par amour -pour l'enfant. Tu me rappelles cette mère qui disait à sa fille -qu'elle avait subi pour elle un enfer, en restant mariée. La fille lui -répondit: «Pensais-tu que l'enfer fût un bon foyer pour un enfant?»</p> - -<p>—L'enfant a besoin d'un père.</p> - -<p>—Comment font-ils donc, les milliers qui s'en passent? Combien -ne l'ont pas connu! Combien, l'ayant perdu dans leur petite enfance, ont -été élevés seulement par leur mère! Sont-ils inférieurs aux -autres? L'enfant a besoin d'un amour qui le couve. Pourquoi le mien ne -suffirait-il pas?</p> - -<p>—Tu préjuges de tes forces. Sais-tu ce qui t'attend?</p> - -<p>—Je le sais, je le sais! Autour de mon cou, les petits bras d'un -enfant.</p> - -<p>—Et sais-tu de quel prix le monde te le fera payer? Il vaudrait -mieux pour toi être une femme mariée quatre fois adultère que ce -qu'ils flétrissent du nom de fille-mère. Oser assumer les peines et -les charges de la maternité, sans avoir, au préalable, subi -l'estampille de leur mariage officiel, mais cela ne se pardonne pas à -une femme de leur classe!... Passe pour moi! Ce que nous faisons, nous -autres, de notre corps, n'est pas de conséquence. Et même, ils y -trouvent leur compte, tes bourgeois; aussi, les voit-on prêts à -célébrer, comme dans <i>Louise</i>, l'amour libre, chez les filles du -peuple. Mais une fille bourgeoise est une chasse réservée. Tu es leur -propriété. On peut bien t'acheter par contrat, devant notaire; tu ne -peux pas te donner, à la face du ciel, et dire: «C'est mon droit.» -Où irions-nous, grand Dieu! si la propriété se révoltait contre son -maître, et disait: «Je suis libre. Vienne qui plante!...»</p> - -<p>Car, même indignée, Sylvie ne pouvait parler sérieusement.</p> - -<p>Annette sourit, et dit:</p> - -<p>—Les mœurs sont faites par l'homme. Je sais. Il condamne la -femme qui ose avoir ses enfants, en dehors du mariage, sans se vouer -pour la vie au père de ses enfants. Et pour beaucoup de femmes, c'est -là un esclavage, car elles n'aiment pas leur mari. Beaucoup resteraient -libres et seules avec leurs petits, si elles étaient braves. Je -tâcherai de l'être.</p> - -<p>Sylvie dit avec pitié:</p> - -<p>—Pauvre innocente! Tu as vécu protégée des duretés de la vie par -les doubles fenêtres de cette bourgeoisie qui t'enferme, avec ses -préjugés, mais avec ses privilèges. Du jour où tu en sortiras, elle -ne te laissera plus rentrer. Et tu verras un peu ce que c'est que la -vie!</p> - -<p>—Eh bien, Sylvie, c'est juste; tu dis vrai, j'ai été une -privilégiée; il est bon que j'aie ma part, à mon tour, de ce que vous -souffrez.</p> - -<p>—Trop tard! Il faut apprendre, dès l'enfance. À ton âge, on ne peut -plus... Heureusement, tu es riche, tu ne connaîtras jamais la peine -matérielle. Mais l'autre, la peine morale... Ton clan te rejettera, -l'opinion te condamnera, chaque jour tu souffriras de petites avanies... -Tu as le cœur tendre et fier. Il saignera.</p> - -<p>—Il saignera. On jouit mieux d'un bonheur, quand il faut -l'acheter. Je ne veux rien que de sain et d'honnête. L'opinion ne -m'effraie pas.</p> - -<p>—Et si ton petit en souffre?</p> - -<p>—Ils oseraient?... Eh bien, nous lutterons ensemble contre ces -lâches!</p> - -<p>Redressée sur son lit, elle secouait sa chevelure, comme un lion.</p> - -<p>Sylvie la considéra, voulut garder sa mine sévère, ne put, rit, -haussa les épaules, soupira:</p> - -<p>—Pauvre petite folle!...</p> - -<p>Annette, câlinement, lui demandait:</p> - -<p>—Tu nous aideras?</p> - -<p>Sylvie l'embrassa furieusement. Et elle montra le poing au mur:</p> - -<p>—Gare à qui te touche!</p> - - -<p>Elle partit. Annette, fatiguée de la discussion, retomba dans son -rêve. Cette fois, avec sa sœur, la partie était gagnée! Mais de la -conversation, une inquiétude restait, un mot dit par Sylvie... Est-ce -que l'enfant, un jour, pourrait lui reprocher?...</p> - -<p>Sur le dos étendue, et ses mains sur son ventre croisées, elle -écoutait en elle. En elle, le tout petit commençait à remuer. Annette -lui parlait, bouche close, comme souvent. Elle lui demandait si elle -faisait bien de le garder pour elle seule; elle le priait instamment de -lui dire si elle avait raison, et s'il était content: car elle ne -voulait rien faire, dont il pût la blâmer.—Alors, le tout petit, -naturellement, répondit qu'elle faisait bien, et qu'il était content. -Il dit qu'il la voulait â lui, à lui seul, et que, pour se vouer à -lui, elle devait être libre et vivre seule avec lui. Elle et lui...</p> - -<p>Annette rit de bonheur. Son cœur était si plein que la parole se tut. -Et, la tête alourdie et grise de sa joie, lasse, elle s'endormit...</p> - - - - -<p>Dès que l'état d'Annette commença d'être visible, Sylvie obligea sa -sœur à s'éloigner de Paris. C'était le début de l'automne; les amis -en vacances ne tarderaient pas à rentrer. Contrairement à ce qu'on -pouvait craindre, Annette n'opposa point de résistance. Elle n'avait -pas peur de l'opinion; mais toute cause de dissentiment, à cette heure, -lui eût été intolérable: que rien ne troublât son harmonie!</p> - -<p>Elle se laissa conduire par Sylvie à une station de la Côte d'Azur; -mais elle n'y resta point. Elle n'y trouvait pas le recueillement. Le -voisinage de la mer lui causait un malaise. Annette était une -terrienne; elle pouvait admirer l'océan, mais elle ne pouvait vivre en -familiarité avec lui; elle subissait la fascination violente de son -souffle; mais ce souffle ne lui était pas bienfaisant: il réveillait -en elle trop de troubles cachés, il en faisait surgir qu'elle ne -voulait pas connaître... Pas encore! Pas maintenant!... Il est des -êtres qu'on n'aime pas, dit-on, parce qu'on craint de les aimer—(et -donc, parce qu'on les aime?)—Annette se défendait contre la mer, parce -qu'elle se défendait contre elle-même, contre une Annette dangereuse, -qu'elle tenait à éviter...</p> - -<p>Elle remonta vers le nord, près des lacs de Savoie; et dans une petite -ville, au pied des monts, elle prit ses quartiers d'hiver. Sylvie ne fut -avertie qu'après installation. Retenue à Paris par son métier, elle -ne pouvait faire, de loin en loin, que de brèves visites; et elle -s'inquiéta de savoir Annette seule, dans cet endroit perdu. Mais -Annette, en ce temps, ne pouvait se trouver assez seule, ni l'endroit -assez perdu. Elle se fût délectée d'un ermitage. Plus sa vie -intérieure était riche, plus elle avait besoin d'une atmosphère -limpide et sans bruit. Elle ne souffrait pas, comme en jugeait Sylvie, -d'être, dans son état, abandonnée à des mains étrangères. D'abord, -elle avait tant d'affection à dépenser que nul ne lui semblait -étranger; et comme la sympathie attire la sympathie, à nul elle ne -restait une étrangère longtemps. Ce n'était pas que les gens du pays, -peu curieux, s'inquiétassent de la connaître. On se saluait, on -échangeait, en passant, quelques paroles cordiales, sur le seuil de la -porte, ou par-dessus la haie. On se voulait du bien. Sans doute, en cas -de besoin, il n'eût pas fallu trop compter sur cette bonne volonté. -Mais c'est déjà beaucoup, dans les jours ordinaires: les jours en sont -plus légers. Annette s'accommodait mieux de cette bienveillance -indifférente de bonnes gens inconnus qui la laissaient en repos, que -des soins tyranniques des parents, des amis, qui s'arrogent sur nous des -droits de tutelle pesante...</p> - -<p>Mi-novembre... Assise près de la fenêtre, elle regardait, en cousant, -la neige nouvelle sur les prés et les arbres emperruqués. Mais ses -regards revenaient sur une lettre de faire-part... Mariage de Roger -Brissot avec une jeune fille du monde politique de Paris: (Annette la -connaissait)... Roger n'avait pas perdu de temps. Mesdames Brissot, -vexées de la fuite d'Annette, s'étaient hâtées de conclure un autre -hymen, avant que la déconvenue de leur fils pût être ébruitée. Et -Roger, par dépit, avait ratifié leur choix. Annette ne pouvait -s'étonner, ni se plaindre. Elle s'efforçait même de penser qu'elle en -était bien aise, pour ce pauvre Roger. Mais la nouvelle la remuait plus -qu'elle n'eût voulu. Tant de souvenirs frémissaient dans l'âme et -dans la chair! Et là, dans cette chair, cette vie éveillée par lui... -Au fond de l'ombre, les troubles d'autrefois s'agitaient... Non, non, -Annette ne permet pas qu'ils ressortent! Elle éprouve une aversion pour -ses fièvres passées. Tout ce qui est sensuel la fatigue... Dégoût, -révolte... Et cette animosité...—(Cette fois, elle l'a -reconnue!...)—Écho de la haine ancestrale de la femelle contre le -mâle qui l'a fécondée...</p> - -<p>Elle cousait, elle cousait, elle voulait oublier. Souvent, lorsque, -nerveuse, elle voyait venir à l'horizon une dangereuse nuée, elle -recourait au moulin à prières: le travail. Elle cousait; et ses -pensées se rangeaient en bon ordre, comme il fallait...</p> - -<p>Et ce jour-là encore, elles se rangèrent. Après une demi-heure -d'application muette, le souci s'effaça, reparut le sourire; Annette, -relevant son front penché sur l'ouvrage, montra ses yeux apaisés. Et -elle dit:</p> - -<p>—Qu'il en soit ainsi!</p> - -<p>Le soleil riait sur la neige. Annette laissa le travail et s'habilla -pour sortir. Elle avait les chevilles et les pieds un peu gonflés; mais -il fallait se forcer à marcher; et une fois qu'elle était dehors, elle -y trouvait plaisir. Car elle promenait avec elle son petit compagnon. -Maintenant, il affirmait sa présence. Le soir surtout, il prenait les -dimensions du nid, il tâtonnait partout...</p> - -<p>—Dieu! que c'est étroit! semblait-il dire. Est-ce que cela ne va -jamais finir?...</p> - -<p>Et il se rendormait. Le jour, en promenade, il se tenait sage. Mais on -eût dit qu'il regardât par les yeux de sa mère. Car à ces yeux, tout -semblait neuf. Ô les fraîches couleurs! La nature venait de les poser -sur la toile. Annette en avait aussi de belles sur les joues. Son cœur -battait plus fort, et son sang affleurait. Elle jouissait des odeurs, -des saveurs; quand on ne pouvait la voir, elle mangeait un peu de neige, -sur le chemin... Délicieux!... Elle se rappelait qu'enfant, elle -faisait de même, aussitôt que la bonne ne regardait pas... Elle -suçait aussi des tiges de roseaux, humides et gelées: elle en avait, -tout le long du gosier, un frisson de gourmandise pâmée; comme -l'étoile de neige sur sa langue, elle fondait de volupté...</p> - -<p>Après qu'elle avait, une heure ou deux, marché dans la campagne, sur -les routes de neige, seule et double, seule et toute, sous le dais gris -du ciel d'hiver, écoutant ramager son petit printemps, elle revenait -vers la ville, les joues fouettées par la bise, rouges, les yeux -brillants. Elle ne résistait pas, devant la pâtisserie, à l'attrait -de quelque friandise, du chocolat, du miel:—(Ce que le petit était -gourmand!)—Puis, elle allait s'asseoir, à la tombée du jour, dans -l'église, devant un autel, qui était comme le miel, sombre et d'or. Et -elle qui ne pratiquait point, elle qui ne croyait point,—(qui croyait -ne point croire)—elle restait, jusqu'à ce qu'on fermât les portes, à -rêver, prier, aimer. La nuit tombait, les lampes de l'autel, faiblement -balancées, attiraient dans le noir les derniers points de lumière. -Annette s'engourdissait, frileuse, un peu transie dans sa houppelande de -laine, se réchauffant à son soleil. Le calme saint était en elle. -Elle rêvait pour l'enfant d'une vie enveloppée de douceur, de -silence—et de ses bras d'amour.</p> - - - - -<p>Dans les premiers jours de l'année, l'enfant naquit. Un fils. Sylvie -arriva juste à temps pour le cueillir. Malgré ses douleurs, qui lui -arrachaient parfois un gémissement, mais sans larmes, Annette, -intéressée, attentive, un peu déçue, s'étonnait d'assister à -l'événement, plus que de le produire. La grande émotion qu'elle -attendait n'était pas apparue.—Dès le commencement du travail, on est -prise dans un piège. Aucun moyen d'échapper: il faut aller jusqu'au -bout. Alors, on se résigne, et on tend toutes ses forces pour y arriver -au plus tôt. L'esprit net, mais ses énergies occupées entièrement à -soutenir les douleurs. On ne pense guère à l'enfant. Point de place -pour les sentiments tendres ou exaltés. Ceux qui remplissaient le -cœur, avant, se sont éclipsés. C'est vraiment «le travail», dur, -étroit, travail de chair et de muscles, exclusivement physique, sans -rien de beau et de bienfaisant... Jusqu'à l'instant libérateur, où -l'on sent de son corps glisser le petit corps... Enfin!...</p> - -<p>Aussitôt, la joie se rallume. Annette, claquant des dents, épuisée, -près de sombrer au fond d'un océan Arctique, tendait ses mains -glacées pour saisir et serrer sur ses membres brisés son fruit -vivant,—le bien-aimé!</p> - - -<p>Et maintenant, elle est dédoublée. Non plus deux en un, comme avant. -Mais un fragment de soi, détaché dans l'espace, comme un petit -satellite, gravitant autour d'un astre, une minuscule valeur -additionnelle dont l'effet est immense dans l'atmosphère psychique. -Chose étrange que, dans ce nouveau couple formé par la segmentation -d'un être, le grand s'appuie sur le petit, plus encore que le petit sur -le grand. Ce vagissement était, par sa faiblesse, une force pour -Annette. Ô la richesse que donne un aimé qui ne peut se passer de -nous!... Annette aux seins durcis, que suçait avidement le petit -animal, avidement versait dans le corps de son fils le flot de lait et -d'espérance, dont sa poitrine était gonflée.</p> - -<p>Alors se déroula le premier cycle émouvant de la <i>vita nuova</i>, -cette découverte du monde, qui est vieille comme le monde, et que -refait chaque mère, penchée sur le berceau. La veilleuse inlassable -guette, le cœur battant, l'éveil de son Bel-au-bois-dormant. Dans ses -yeux de saphir,—ces violettes foncées,—Annette se mirait, -tant ils étaient brillants. Que voyait-il, ce regard, imprécis et sans -bornes, comme le grand œil du ciel, dont on ne peut savoir s'il est -vide ou profond; mais dans la clarté bleue de son cercle, tient le -monde... Et quelles ombres subites projettent sur ce pur miroir des -nuées de souffrances, des fureurs invisibles, des passions inconnues, -venues on ne sait d'où? Est-ce de mon passé, ou de ton avenir? -L'avers, ou le revers de la même médaille. «Tu es ce que j'ai été. -Je suis ce que tu seras. Que seras-tu? Que suis-je?...» Annette -s'interrogeait dans les yeux de son sphinx. Et regardant cette -conscience, d'heure en heure, qui montait de l'abîme, elle revivait, -sans le savoir, en cet <i>homuncunlus</i>, la naissance de -l'humanité.</p> - -<p>Une à une, le petit Marc ouvrait ses fenêtres sur le monde. -Commencèrent à passer sur la surface égale du liquide regard des -lueurs plus précises, ainsi qu'un vol d'oiseaux qui cherchent où se -poser. Après quelques semaines, sur l'arbuste vivant parut la fleur du -sourire. Et puis, dans le buisson, les oiseaux installés se mirent à -ramager... Oublié, le cauchemar tragique des premiers jours! Oubliés, -l'épouvante de la terre inconnue, les hurlements de l'être brutalement -arraché de l'écorce maternelle, projeté nu et meurtri dans la -lumière cruelle!... Le petit homme, rassuré, avait pris possession de -la vie. Et il la trouvait bonne. Il l'explorait, palpait et goûtait -goulûment de la bouche, des yeux, des pieds, des mains, des reins. Il -célébrait sa proie, en jouant émerveillé avec les sons qui sortaient -de son flûteau. Une proie de plus: sa voix! Il s'écoutait chanter. -Mais il ne jouissait pas de son chant avec plus de délices que sa -mère. Annette s'en grisait. Cette petite voix de ruisseau lui faisait -fondre le cœur. Même les cris suraigus où montait l'instrument, lui -perçaient le tympan d'une exquise volupté:</p> - -<p>—Crie bien fort, mon chéri! Oui, affirme ta vie!</p> - -<p>Il l'affirmait avec une énergie qui n'avait pas besoin -d'encouragements. Joie, colère, caprices, il en criait de toutes les -couleurs. Annette, maman novice et déplorable éducatrice, trouvait -tout charmant; elle n'avait pas la force de résister aux appels -tyranniques. Elle se fût levée dix fois, la nuit, plutôt que de -l'entendre pleurer. Et, du matin au soir, elle se laissait sucer par -l'avide sangsue. L'enfant ne s'en portait pas mieux; et elle, s'en porta -fort mal.</p> - -<p>Sylvie, quand elle revit sa sœur, au printemps, la trouva amaigrie; et -elle s'inquiéta. Annette manifestait toujours le même bonheur; mais -l'expression en était devenue un peu fébrile; les larmes lui montaient -aux yeux, pour un mot affectueux. Elle convint qu'elle ne dormait pas -assez, qu'elle ne savait pas se faire servir, et que devant les -difficultés pratiques qui se présentaient pour les soins à donner ou -la santé de l'enfant, elle se sentait démunie. Elle le disait, en -affectant de rire de sa pusillanimité; mais sa belle assurance du -début était tombée. Elle était frappée de voir qu'elle n'était pas -aussi robuste qu'elle avait pensé; n'ayant jamais été malade, elle -n'avait pas connu les limites de ses forces, et elle croyait qu'elle en -pouvait user sans compter; elle s'apercevait que ces limites étaient -étroites et qu'on ne les dépassait pas impunément... La vie, quelle -chose fragile! À d'autres moments, cette constatation ne l'eût pas -affectée. Mais à présent que sa vie était double, et que sur cette -chose fragile une autre reposait, encore plus fragile... Dieu! que se -passerait-il, si elle disparaissait? Dans ses nuits sans sommeil, -Annette avait bien des fois remâché cette crainte....Elle écoutait le -sommeil de l'enfant; et le moindre changement dans sa respiration, un -souffle un peu plus vif, une plainte, ou le silence, arrêtaient les -battements de son cœur. Et dès que l'inquiétude fut entrée, elle -prit logement. Annette ne connut plus le calme auguste et léger des -heures de la nuit, où le corps sans mouvement et l'âme sans pensée, -qui rêvent sans dormir, flottent comme des fleurs d'eau, immobiles, sur -l'étang nocturne. Elyséenne quiétude, dont la grâce accordée n'est -sentie par le cœur qu'après qu'il l'a perdue... Désormais, chaque -moment tient en méfiance l'âme aux aguets. Dans le plus sûr se -dissimule un tremblement...</p> - -<p>Sylvie ne s'y trompa point. Sous le sourire vaillant d'Annette, -plaisantant sa faiblesse, elle perçut le désarroi physique et le -besoin animal de se rapprocher du troupeau. Elle décida qu'Annette -devait quitter sa retraite et revenir s'installer, à quelques heures de -Paris, dans une maison de campagne, où Sylvie pourrait la voir presque -chaque jour, sans que le bruit de son retour se répandît. Annette ne -fit pas de difficultés pour revenir, mais franchement, dans sa maison, -à Paris. Elle n'admit aucune objection. En vain, Sylvie lui remontra -que ce n'était point sage, que sa tranquillité risquait d'être -troublée. Annette s'entêta. Son orgueil ne supportait pas de paraître -fuir devant l'opinion. Pendant l'année heureuse où elle couvait -l'enfant, elle ne songeait pas à l'opinion. Elle vivait avec le bonheur -en tête à tête; point de place pour un tiers. Depuis quelques mois, -son bonheur n'était pas moindre; mais elle eût désiré en faire part -au monde; et il lui était pénible de se dire qu'elle devait le cacher. -À force d'y penser, elle en fut blessée. Quoi! ce joyau qui faisait -son orgueil, elle le dissimulait comme une chose honteuse! Elle avait -l'air de le renier!...</p> - -<p>—«Te renier! mon trésor!»... (Elle l'embrassait passionnément)... -«Je n'aurais pas dû fuir, j'aurais dû t'imposer, dès le premier -jour. Mais plus de cachotteries! Je dirai, en te montrant: a Voyez mon -bel enfant! Vous n'avez pas le pareil, dites, les autres mamans?...»</p> - - - - -<p>Elle rentra dans Paris, et elle s'y installa. La fille de Raoul Rivière -savait bien qu'il ne serait pas si facile de faire accepter sa -situation! Mais le sentiment dédaigneux qu'elle tenait de son père, à -l'égard du monde, n'avait pas appris de son père à se plier en -apparence aux préjugés du monde, pour mieux s'y dérober: elle -prétendait y tenir tête et en avoir raison.</p> - -<p>Sa première expérience fut assez favorable. La vieille tante -Victorine, en l'absence d'Annette, était restée gardienne de la -maison, comme c'était son emploi depuis de longues années. Cette -petite personne de soixante ans passés avait le teint frais, les joues -sans rides, et des boucles en papillotes bien serrées sur les joues. -Calme, douce, inoffensive, excessivement timorée, elle avait su se -conserver à l'abri de tout ce qui peut troubler. Annette, dès -l'enfance, avait toujours vu dans la maison la tante Trotte-menu, qui la -déchargeait des ennuis du ménage et veillait à la propreté, au -confort, à la cuisine, (car elle était gourmande), jouant le rôle de -vieille bonne familière, devant qui on ne se gêne pas, parce qu'elle -est un meuble de la maison: son avis ne compte pas; et d'ailleurs, elle -n'en a pas. Au cours des trente années qu'elle avait passées chez son -frère, la tante Victorine avait pu voir et entendre des choses -étranges. Mais elle n'avait rien vu, rien entendu. Pour qu'elle vît ce -qu'elle ne tenait pas à voir, il eût fallu l'y contraindre. Raoul -n'avait garde! Dans son cercle d'intimes, il la nommait sa sourde-muette -du sérail. Il se moquait d'elle à sa barbe, la blaguait, la bourrait, -l'appelait: «grosse cruche!» la faisait pleurnicher, et puis, la -cajolait, la bichait avec bruit sur les deux joues, et se faisait -dorloter par elle, comme un vieux gamin. Elle avait gardé de lui le -souvenir d'un cœur d'or,—qui plus est, d'un saint homme:—ce qui -l'eût bien amusé dans sa tombe,—si, pour un Raoul Rivière, amateur -non lassé du dessus de la terre, le dessous n'eût été une sacrée -affaire!</p> - -<p>Il n'eût pas été difficile pour Annette d'imprimer dans les yeux -de tante Victorine une image de sa personne aussi avantageuse. Elle -avait hérité, en même temps que de la maison, du culte que le vieux -chat du foyer rendait au propriétaire. Il ne s'agissait que de ne pas -contrarier ses illusions. Annette recula longtemps avant de s'y -décider. Elle avait tenu la tante dans l'ignorance de son aventure. À -son éloignement de Paris elle avait donné pour prétexte des raisons -de santé, le désir de voyager. Si peu vraisemblable que ce fût, la -tante avait paru le croire; elle n'était pas curieuse, et craignait les -nouvelles qui pouvaient l'agiter. Il fallut bien pourtant qu'elle les -apprît, à la fin. Sylvie se chargea, après la naissance de l'enfant, -de la lui annoncer. La pauvre femme en fut «sidérée». Elle eut -beaucoup de peine à comprendre la situation; elle n'en avait jamais -envisagé de telle. Elle écrivit à Annette des lettres affolées, si -obscures qu'Annette aurait pu croire—(cet âge est sans -pitié!)—que c'était tante Victorine qui venait d'accoucher. Elle -la consola, de son mieux. Sylvie était convaincue que la vieille dame -partirait de la maison. Mais partir de la maison était la dernière -pensée qui pût venir à tante Victorine. Pour le reste, son esprit -s'agitait dans un désordre inextricable. Elle était bien incapable de -donner un conseil! Il lui en eût fallu pour elle. Elle ne savait que se -lamenter. Mais on ne vit pas de lamentations; et comme on doit vivre -pourtant, elle finit par découvrir dans le malheur d'Annette une -épreuve du ciel. Elle commençait à s'y habituer, en l'absence de sa -nièce, dont l'éloignement maintenait à distance le fâcheux -événement, quand Annette annonça son retour.</p> - -<p>Annette était émue, en rentrant au logis. Sylvie avait été la -chercher à la gare. Tante Victorine ne put s'y résoudre; et quand elle -entendit s'ouvrir la porte de la maison, elle remonta précipitamment -l'escalier dont elle avait descendu la moitié, et courut s'enfermer -dans sa chambre. Annette l'y trouva en larmes; la tante, en -l'embrassant, répétait:</p> - -<p>—Ma pauvre enfant!... Mais comment?... Mais comment?...</p> - -<p>Annette, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, jouait -l'assurance, et disait, d'un ton brusque et riant:</p> - -<p>—On aura le temps de raconter!... Maintenant, allons dîner!</p> - -<p>La vieille dame se laissa entraîner. Elle continuait de larmoyer; -Annette lui faisait:</p> - -<p>—Chut! Chut! ma bonne tante... Il ne faut pas pleurer...</p> - -<p>La tante cherchait à retrouver ce qu'elle aurait voulu dire; elle en -avait un tas: lamentations, semonces, questions, interjections... Mais -de ce tas, elle ne pouvait rien tirer; il ne sortait que de gros -soupirs. Annette, brusquement, la mit en présence de l'enfant qui -dormait comme un bienheureux, de tout son petit corps souple et dodu, la -tête chavirée: elle tomba en extase, elle joignit les mains; et son -vieux cœur de servante sur-le-champ contracta un nouveau louage avec le -chef nouveau de la maison. De cette heure, elle s'attela, rajeunie, au -chariot du petit dieu.—Par instants, la mémoire lui revenait qu'il -était tout de même un objet scandaleux. Elle se retrouvait dans le -désarroi. Annette, qui causait avec une insouciance affectée, guettait -du coin de l'œil la bonne vieille figure qui s'allongeait:</p> - -<p>—Allons, qu'est-ce que c'est donc? demandait-elle, il faut se -faire une raison!</p> - -<p>La tante entamait, une fois de plus, ses confuses lamentations.</p> - -<p>—Mais oui, disait Annette, lui tapotant les mains, mais oui!... -Mais enfin, qu'est-ce que tu voudrais donc? Que nous perdions notre cher -petit garçon?</p> - -<p>(Elle savait bien ce qu'elle faisait, en appuyant, câline, sur le -«<i>notre</i>»!)</p> - -<p>La tante, superstitieuse, protestait, bouleversée:</p> - -<p>—Annette, ne dis pas cela! C'est dangereux... Non, comment peux-tu -dire?...</p> - -<p>—Alors, n'aie pas cette mine! Puisque notre petit est là, puisqu'il -nous est venu, qu'est-ce qu'on peut faire maintenant? Qu'est-ce qu'on -peut faire de mieux que de l'aimer et d'être heureux?</p> - -<p>La tante aurait pu répondre:</p> - -<p>—Oui, mais pourquoi est-il venu?</p> - -<p>Elle n'avait plus la force de le souhaiter. La morale l'eût voulu, -pourtant. Le monde et la religion. La dignité et la tranquillité. -Peut-être la tranquillité surtout. La plus intime pensée, tout au -fond, tout au fond, qu'elle ne s'avouait pas, était:</p> - -<p>—Mon Dieu! si, au moins, cette malheureuse enfant ne m'en avait -rien dit!...</p> - -<p>Enfin, dans l'impossibilité d'accorder tant de pensées -contradictoires, tante Victorine finit par renoncer à penser. Et, -s'abandonnant à l'instinct, elle fut la vieille poule, qui a passé sa -vie à élever les poussins des autres. Elle accepta.</p> - -<p>Mais Annette n'eut pas trop à s'en féliciter. Il est des annexions qui -rapportent plus d'ennuis que d'avantages. Par la tante, ne tarda pas à -s'introduire chez Annette le trouble du dehors. Madame Victorine était -bavarde; et elle prêtait l'oreille à ce que le voisinage disait du -retour de sa nièce. Elle revenait, tout courant, larmoyant, le redire -à Annette. Annette la rudoyait affectueusement, mais elle ne laissait -pas d'être affectée de ces sots commérages. Lorsque rentrait la -vieille, elle se demandait maintenant, avec un frémissement:</p> - -<p>—Que va-t-elle encore me raconter?</p> - -<p>Elle lui interdit de parler. Mais quand la tante se tut, ce fut bien -pis, avec ses réticences, ses soupirs, et ses airs navrés. Et Annette -amassait un dépit irrité contre cette opinion venimeuse, qu'elle -affectait d'ignorer.</p> - -<p>Si elle eût été sage, elle eût évité du moins l'occasion de s'y -frotter. Mais elle était trop vivante pour être sage. On n'est sage -qu'après qu'il en a cuit de ne pas l'être. La nature humaine est ainsi -faite qu'Annette, qui dédaigneusement tournait le dos aux jugements du -monde, brûlait de connaître ce qui se disait derrière son dos. Et, -tremblant, chaque matin, que le jour ne passât point sans lui apporter -l'écho de paroles déplaisantes, les jours où ces paroles ne venaient -pas la trouver, elle était prête à les aller chercher. Elles lui -épargnèrent cette peine. Elle reçut de la famille, de cousins, de -cousines, avec qui elle n'entretenait que des rapports lointains de -parenté, des lettres scandalisées, des leçons intolérables. Leur -prétention de s'ériger en juges de sa conduite et en champions contre -elle de l'honneur de la famille, aurait dû paraître moins irritante -que grotesque à qui savait, comme Annette, trop instruite par son père -de la chronique secrète, ce que valait l'aune de ces Aristarques. Mais -Annette ne riait pas; elle sautait sur sa plume, et décochait une -réplique mordante, qui ajoutait la rancune aux autres motifs de -condamnation, et rendait celle-ci implacable.</p> - -<p>Encore ces censeurs austères pouvaient-ils invoquer, pour leur -intervention, les droits, certes abusifs, mais coutumiers, de la -parenté. Mais quels droits de lui tenir rigueur avaient des étrangers, -à qui ne faisait point tort qu'elle usât d'elle comme elle -l'entendait? Rencontrant dans la rue une aimable mondaine, dont le salon -naguère l'accueillait, elle s'arrêtait pour échanger quelques mots de -courtoisie. Mais l'autre, l'examinant de son regard curieux, la laissait -parler, à peine répondait, et s'éloignait avec une froide politesse. -Une autre, à qui Annette écrivait pour demander un renseignement, ne -lui répondait pas. Poursuivant son enquête, elle s'adressait à une -amie de sa mère, une vieille dame qu'elle respectait et qui lui -témoignait des sentiments affectueux; elle offrait d'aller la voir. En -retour, lui venait une lettre embarrassée, exprimant le regret de ne -pas la recevoir: on s'absentait de Paris... Ces petites blessures -répétées rendaient la sensibilité inquiète. Annette avait peur -d'autres affronts; mais l'étrange était que cette peur la poussait -nerveusement à les provoquer.</p> - -<p>Ainsi en advint-il avec son amie Lucile Cordier. Les deux jeunes femmes -se connaissaient depuis longtemps. Dans le monde qu'elles -fréquentaient, Lucile était la préférée d'Annette; et sans être -fort intimes, elles avaient plaisir à se voir. Annette apprit par sa -tante que la sœur de Lucile venait de se marier. Elle n'en avait reçu -aucun avis de Lucile. Elle lui écrivit pour la féliciter. Lucile garda -le silence. Annette en savait assez, pour ne pas insister. Elle insista -pourtant, par un besoin singulier d'être sûre,—de souffrir.</p> - -<p>Elle se rendit chez Lucile. Dans le salon, un bruit de voix. C'était le -jour de visites. Elle se le rappela, au moment d'entrer. Trop tard pour -reculer... La conversation était animée. Une douzaine de personnes, -presque toutes, connues d'Annette. À son apparition, les voix -s'arrêtèrent net. Quelques secondes seulement. Annette, émue, mais -sentant qu'elle livrait un combat, entra, le sourire aux lèvres, et, -sans regarder à droite ni à gauche, elle alla à Lucile. Lucile se -leva, gênée. Petite blonde, aux yeux plissés, caressants, doux et -fins, minois fripé, museau de souris, les dents un peu avancées. -Spirituelle, indifférente aux gens et aux idées, tout en se donnant -l'air de se passionner pour celles-ci, de s'attacher à ceux-là, elle -était prudente, pas très franche, faible, aimant à plaire, ne -cherchant rien tant qu'à ne se brouiller avec personne et à tout -ménager. La conduite d'Annette ne l'avait, pour son compte, aucunement -troublée. Son curieux nez pointu, à l'affût, s'amusait du scandale. -L'aventure, qu'elle jugeait absurde, l'eût seulement divertie, si, du -point de vue mondain, ce ne l'eût embarrassée. Quand Annette Lui -écrivit qu'elle était de retour, Lucile avait pensé:</p> - -<p>—Quelle tuile! Qu'est-ce que je vais lui répondre? Elle ne -voulait pas blesser Annette. Elle ne voulait pas non plus risquer de se -faire mal juger. Faute de trouver la réponse, elle la remit de journée -en journée. Elle se proposait de revoir Annette, mais plus -tard—(ce n'était pas pressé!)—sans que le monde le sût. -Cela n'empêchait pas de dauber sur Annette et de prendre avec le monde -des airs scandalisés...</p> - -<p>Mais voici que la brusque apparition d'Annette la -mettait—(«C'est trop fort!»...)—dans l'obligation, -sur-le-champ, de choisir! Lucile en voulut beaucoup plus à Annette de -lui jouer ce mauvais tour que de s'être fait faire un enfant... («Et -même deux, s'il lui plaît, mais qu'elle me fiche la paix!...»)</p> - -<p>Une petite lueur rageuse aux yeux, vite éteinte, elle prit la main -qu'Annette lui tendait, répondant au sourire par ce sourire de miel -qu'Annette lui connaissait: (on ne résistait pas à sa tendre -séduction). Cela ne dura guère. Les yeux en mouvement, les oreilles -aux aguets, Lucile perçut instantanément l'ironie de l'assistance. -Instantanément, son expression se glaça; après quelques mots -d'accueil, elle reprit avec affectation l'entretien interrompu; et, d'un -secret accord, tous se remirent à causer.</p> - -<p>Annette, laissée en dehors de la conversation, se sentit rejetée. Mais -elle ne l'accepta point. Elle connaissait la faiblesse de caractère de -Lucile. Armée de son fier sourire, assise au milieu d'un groupe qui, -sans paraître la voir, semblait très occupé par l'échange de propos -aussi vains qu'animés, elle faisait, de ses yeux tranquilles, le tour -de l'assistance. Les regards, à sa rencontre, cillaient pour l'éviter. -Une paire d'yeux, cependant, n'eurent pas le temps de se garer. Ils -restèrent accrochés, avec un dépit irrité. Annette reconnut la large -face poupine de Marie-Louise de Baudru, fille d'un riche notaire, -mariée avec un magistrat, dont le cercle de parentage était avec les -Rivière dans de vieilles relations de cordialité sociale et -d'antipathie foncière. Marie-Louise de Baudru incarnait en sa forte -personne les plus solides attributs de sa classe grand-bourgeoise: -l'ordre, la probité, l'incuriosité, le manque de charité de cœur et -surtout d'esprit, toutes les vertus légales, une ferme foi verbale, -vidée, comme sur l'étal, de doutes et de pensée, et le culte -religieux de la Propriété: toutes les propriétés: sa famille, son -bien, sa patrie, sa religion, sa morale, sa tradition, et ses -négations. Enfin, le moi massif et compact, comme un bloc qui bouche le -soleil. Point de place, à côté, pour le tonneau de Diogène! Rien ne -répugnait aux Baudru autant que l'indépendance, quelle qu'elle fût: -religieuse, morale, intellectuelle, politique ou sociale. Aversion, de -nature! Ils en confondaient toutes les formes sous la commune injure -d'«anarchisme». Cet anarchisme, ils l'avaient toujours flairé chez -les Rivière. Et, d'instinct, Marie-Louise, comme les siens, tenait en -suspicion Annette. Elle ne lui pardonnait pas la liberté dont Annette -avait joui dans son éducation et sa vie de jeune fille. Peut-être -qu'un grain d'envie n'était pas absent de ces jugements désobligeants. -Une seule considération en retenait l'expression: la fortune des -Rivière. La richesse commande l'estime, elle est une des colonnes—la -plus ferme—de l'ordre social. Mais c'est à condition qu'on n'ébranle -point sa base: la famille légale. Les soutiens de la société y -veillent; il ne fait pas bon s'y frotter. Annette avait porté atteinte -aux principes cardinaux. Le chien de garde était réveillé. Il se -taisait pourtant. Il n'aboie pas dans le monde. Mais son regard parlait -pour lui. Annette lut dans celui de Marie-Louise de Baudru un mépris -courroucé. Ses yeux se posèrent tranquillement sur ceux de la -justicière joufflue; et, lui adressant de la tête un petit salut -familier, elle la força d'y répondre. Marie-Louise, suffoquant de ne -pouvoir résister à l'injonction, salua, en se vengeant par son regard -le plus dur. Annette, indifférente, l'avait déjà laissée; et ses -yeux qui faisaient le tour du salon, revinrent à Lucile.</p> - -<p>Sans aucun embarras, elle s'introduisit dans l'entretien commencé, elle -coupa d'une réflexion le récit de Lucile, l'obligea à une réplique. -Il fallut bien lui faire place. On ne pouvait se dispenser de l'écouter -poliment, curieusement, et même non sans agrément: car elle avait de -l'esprit. Mais on ne répondait pas, on était distrait, on parlait -d'autre chose. La conversation s'éteignait, se rallumait par petits -feux, en sautant de sujets. Annette s'entendit, dans le silence, -discourant sur un ton dégagé; et elle écoutait sa voix, comme celle -d'une étrangère: en vraie femme qu'elle était, fine, sensible et -fière, elle ne perdait rien des petites humiliations. Habituée dès -l'enfance à lire et à manier le langage menteur des salons, elle -savait déchiffrer sous le voile des inattentions voulues, des sourires -équivoques, des politesses sans franchise, les intentions blessantes. -Elle souffrait, mais elle riait; et elle continuait de parler. On -pensait:</p> - -<p>—Quel aplomb, cette petite!</p> - -<p>Lucile profita du départ d'une visiteuse pour l'accompagner à la porte -et s'écarter d'Annette. Celle-ci se trouva abandonnée, dans un groupe -bien décidé à l'ignorer. Renonçant à prolonger l'épreuve, elle -allait se lever pour partir à son tour, quand, traversant le salon, -Marcel Franck vint à elle. Il était entré depuis quelque temps, sans -qu'elle l'eût aperçu, toute son attention prise par son effort pour ne -pas céder au découragement qui la gagnait. Et lui, la regardant -parler, avec une pitié gouailleuse, admirait sa crânerie. Il se -disait:</p> - -<p>—Qu'est-ce qui l'obligeait à venir braver ces mufles? ... Petite -toquée!... C'est tordant...</p> - -<p>Il se décida à lui tendre la perche. Il la salua gentiment. Les yeux -reconnaissants d'Annette s'éclairèrent. On se taisait autour d'eux: -toutes ces figures fermées, qui épiaient... Il dit:</p> - -<p>—Enfin, grande voyageuse, vous voilà revenue! L'avez-vous assez -«<i>contemplé son azur, ô Méditerranée?</i>»...</p> - -<p>Il voulait l'aiguiller sur un sujet inoffensif. Mais elle—(quel -démon la poussa? orgueil, instinct de bravade, ou simplement -franchise)—elle répondit gaiement:</p> - -<p>—En fait d'azur, je n'ai guère contemplé, depuis des mois, que les -yeux de mon enfant.</p> - -<p>Un petit vent d'ironie passa sur l'assistance. Il y eut des sourires, -des coups d'œil discrètement échangés. Mais Marie-Louise de Baudru -se leva indignée; et, rouge, sa grasse poitrine gonflée de mépris -colérique à faire craquer le fourreau, elle repoussa sa chaise et, -sans saluer personne, elle alla vers la porte, et partit. La -température du salon tomba de quelques degrés. Annette resta isolée -dans son coin avec Marcel Franck. Il la regardait, compatissant, -narquois, et murmura:</p> - -<p>—Imprudente!</p> - -<p>—Quelle imprudence? demanda-t-elle, d'une voix claire.</p> - -<p>Elle sembla chercher du regard, à ses pieds. Puis, elle se leva sans -hâte, et froidement saluant et saluée, elle sortit.</p> - -<p>Qui l'eût vue dans la rue, marchant de son pas bien rythmé, la tête -droite, l'air froide, correcte, indifférente, ne se fût pas douté de -la bourrasque de dédain qui faisait bondir son cœur blessé. Mais -rentrée à Boulogne, quand elle put s'enfermer dans sa chambre avec -l'enfant, elle l'étreignit, avec des larmes amères. Et elle rit de -défi.</p> - - - - -<p>Il ne manquait pas à Paris de milieux intelligents où Annette eût -été honorablement accueillie,—et particulièrement dans un monde qui -aurait dû être familier à la fille de l'architecte Rivière:—parmi -ces artistes qui vivent en marge du philistinisme social, et qui, dotés -pourtant de l'esprit de famille le plus traditionnel, sont dénués de -préjugés, et jusque dans l'union libre portent des vertus bourgeoises. -Mais Annette frayait peu avec les femmes d'artistes. D'esprit très -ordonné, de manières réservées, aucunement bohème, elle goûtait -médiocrement leurs façons et leur conversation, tout en rendant -hommage à leurs grandes qualités: courage, bonhomie, endurance. Il -faut bien le dire: dans la vie ordinaire, les relations se fondent -beaucoup moins sur l'estime que sur une communauté d'instincts et -d'habitudes.—Au reste, Raoul Rivière avait, depuis longtemps, semé en -route ses anciens compagnons. Aussitôt que ses succès lui avaient -permis d'atteindre au monde de la richesse et des honneurs officiels, -cet homme aux forts appétits avait rompu avec la <i>haud aurea -mediocritas.</i> Trop intelligent pour ne pas apprécier la société des -hommes de travail plus que celle des salons et des cercles parisiens, -qu'il jugeait entre intimes avec une cruelle ironie, il s'était -installé dans la seconde, parce qu'il y pouvait largement pâturer. Il -s'était ménagé des échappées secrètes dans d'autres mondes fort -mêlés, où il trouvait à satisfaire sa passion du plaisir et son -besoin d'indépendance effrénée: car il menait double ou triple vie. -Mais peu en étaient avertis; et sa fille n'avait connu de lui que la -vie de parade et d'affaires.</p> - -<p>Le cercle de société d'Annette était à peu près limité à cette -grande bourgeoisie, riche, assez distinguée, qui, nouvelle classe -régnante, à force d'application a fini par se créer une ombre de -tradition,—qui s'est, avec les autres attributs du pouvoir, -acheté des lueurs de tout,—mais des lueurs de lampe avec un -abat-jour, et qui ne craint rien tant que d'élargir le rond de lumière -sur la table ou de le déplacer: car le moindre changement risquerait -d'ébranler ses certitudes. Annette qui, d'instinct, aimait la lumière, -l'avait cherchée où elle pouvait: en ces études d'université, qu'on -avait, dans son monde, jugées prétentieuses; mais la lumière qu'elle -y trouva était bien tamisée: lumière de salles de cours et de -bibliothèques; jamais directe, réfractée. Annette y avait acquis -cette hardiesse de pensée, tout abstraite, qui n'excluait pas, chez les -meilleurs de ses camarades, une timidité pratique et un complet -désarroi devant la réalité.—Un autre vélum s'interposait entre -ses yeux et le jour du dehors: sa fortune. En dépit qu'elle en eût, -cette barrière la séparait de la grande communauté. Annette ne savait -même pas à quel point elle se trouvait parquée. Revers de la -richesse: enclos privilégié, mais enclos, pâtis emmuré.</p> - -<p>Et ce n'était point tout: maintenant qu'il fallait en sortir, -Annette qui, depuis longtemps, en avait envisagé sans crainte -l'éventualité, Annette ne le voulait plus. La condamne qui réprouve -le manque de logique! L'homme—la femme encore moins—n'est -pas tout d'une pièce, surtout aux âges de transition où les instincts -de révolte et de rénovation se mêlent aux habitudes conservatrices -qui les paralysent. Du premier coup, l'on ne se dégage pas des -préjugés de son milieu et des besoins appris. Même les âmes les plus -libres. On a des regrets, des doutes, on ne voudrait rien perdre, on -voudrait tout avoir. La sincère Annette, qui avait besoin d'aimer, qui -avait besoin d'être libre, qui ne voulait pas mentir, n'aurait pas -voulu pourtant sacrifier les avantages acquis. Elle consentait à se -séparer de son monde social. Elle ne supportait pas d'en être -rejetée. Elle n'acceptait pas de déchoir. Et son jeune orgueil, à qui -la vie n'avait pas encore fait baisser la crête, se refusait à -chercher asile dans un autre milieu, socialement plus modeste, même si -elle l'estimait plus. C'eût été, aux yeux du monde, se déclarer -vaincue. Mieux valait rester isolée que déclassée.</p> - -<p>Si médiocre que fût cette préoccupation, elle n'était pas dénuée -de toute raison. Dans la lutte engagée entre les conventions d'une -classe et l'un de ses membres révoltés qui les brave, la classe qui -fait bloc contre l'imprudent et le rejette hors de ses frontières, le -provoque à émigrer et guette ses défaillances pour justifier le ban.</p> - -<p>Et, dans la bonne Nature, aussitôt qu'apparaît un symptôme de -faiblesse, ou qu'une proie semble s'offrir à découvert, se tendent -autour d'elle les toiles d'araignées. En cela, rien de tortueux, -d'ailleurs, rien de sournois! C'est la bonne Nature. Elle est toujours -en chasse. Et chacun, à son heure, est chasseur, ou gibier.—Annette -était gibier.</p> - - -<p>Les chasseurs se montrèrent. En toute simplicité. Annette reçut la -visite de l'ami Marcel Franck.</p> - -<p>Elle était seule au logis. L'enfant était sorti, pour la promenade -journalière: la tante l'accompagnait. Annette, un peu fatiguée, était -restée dans sa chambre; elle ne pensait voir personne; mais quand on -lui présenta la carte de Marcel, joyeuse, elle le fit entrer. Elle lui -savait gré d'avoir pris son parti, chez Lucile. Certes, sans se -compromettre! Mais elle n'en demandait pas tant!</p> - -<p>Elle le reçut en vieil ami, sans façons, étendue sur sa chaise -longue. Elle était encore en négligé du matin. Depuis qu'elle était -maman, elle n'avait plus sa dévotion de l'ordre et de la correction -minutieuse que Sylvie plaisantait. Marcel ne s'en plaignit point. Il la -trouvait embellie, un doux et frais embonpoint, une tendre langueur, -l'humide éclat d'un regard détendu par le bonheur. Annette parlait -avec abandon; elle avait plaisir à retrouver le confident perspicace de -ses hésitations; elle aimait son intelligence, son tact de pensée; il -lui inspirait confiance. Franck se montrait, comme toujours, finement -compréhensif, cordial, mais, dès le début de l'entretien, avec une -nuance de familiarité nouvelle, qui la frappa.</p> - -<p>Ils se rappelaient leur dernière rencontre avant la fâcheuse -villégiature d'Annette, en Bourgogne, chez les Brissot; et Annette -convenait que Marcel avait trop bien vu ce qui devait arriver. Elle ne -voulait parler que de l'impossibilité de son mariage avec Roger; mais -une rougeur lui vint, en pensant que Marcel l'entendait autrement et -qu'il le trouvait plaisant. Marcel, malicieusement, disait:</p> - -<p>—Vous le voyiez aussi bien que moi.</p> - -<p>Et il riait du tour qu'avait pris l'aventure. Il avait l'air d'en être -un peu complice. Annette éprouvait une confusion, qu'elle cachait sous -l'ironie. Marcel surenchérit:</p> - -<p>—Vous le voyiez beaucoup mieux que moi. Nous autres hommes, -nous avons le ridicule de croire que nous pouvons dispenser aux femmes -notre précieuse sagesse; et nous nous laissons prendre, quand de leur -voix insidieuse, avec leurs beaux grands yeux, elles nous demandent -anxieusement ce qu'elles doivent faire. Elles le savent fort bien. Elles -flattent notre manie: nous aimons à professer. Elles pourraient nous -donner des leçons! Quand je pronostiquais qu'on ne vous attraperait -point, au filet des Brissot, je ne me doutais pourtant pas que vous -sortiriez des mailles, d'une façon aussi magistrale. C'est d'une belle -crânerie. À la bonne heure!... Hé! quand vous vous y mettez!... Je -vous fais mes compliments de votre intrépidité...</p> - -<p>Annette l'écoutait avec gêne. Comme c'était singulier! Elle -prétendait revendiquer son droit d'agir ainsi qu'elle avait fait; -l'autre jour, chez Lucile, elle était prête à l'affirmer contre -l'univers entier. Et elle avait un malaise à l'entendre louer, sur ce -ton, par Marcel! Elle souffrait dans sa pudeur et dans sa dignité. Elle -dit:</p> - -<p>—Ne me complimentez pas! Je suis moins audacieuse que vous ne -pensez. Je ne voulais pas d'avance ce qui est arrivé. Je ne le -prévoyais pas...</p> - -<p>Puis, prise d'un scrupule et trop fière pour mentir, elle reprit:</p> - -<p>—Je me trompe. Si, j'y avais pensé. Mais c'était pour le -craindre, et non pour le vouloir. Et c'est là ce qui me reste -incompréhensible: comment ce que je craignais, ce que je ne voulais -point, suis-je allée au-devant?</p> - -<p>—C'est naturel, dit Marcel. Ce qu'on craint hypnotise. Au fond, il -n'est pas dit que ce qu'on craint, on ne le désire. Mais oser ce qu'on -craint, tous n'en sont pas capables. Vous, vous avez osé. Vous avez -osé vous tromper. Il faut se tromper dans la vie. Se tromper, c'est -connaître. Il faut connaître... Seulement, tout en osant, je trouve, -ma pauvre amie, que vous auriez pu prendre certaines précautions; votre -partenaire me paraît bien coupable de vous avoir laissé cette charge -à porter.</p> - -<p>Annette, un peu choquée, dit:</p> - -<p>—Pour moi, ce n'est pas une charge.</p> - -<p>Marcel pensa qu'Annette, généreusement, voulait excuser Roger, et -dit:</p> - -<p>—Vous l'aimez encore?</p> - -<p>—Qui? demanda Annette.</p> - -<p>—Bon! fit Marcel, en riant. Vous ne l'aimez donc plus.</p> - -<p>—J'aime mon enfant, dit Annette. Le reste est du passé. Et le -passé, on ne sait plus si cela a jamais été. On ne le comprend plus. -C'est triste.</p> - -<p>—Cela aussi a son charme, fît Marcel.</p> - -<p>—Je ne le goûte point, dit Annette. Je ne suis pas une dilettante. -Mais mon fils, c'est le présent, et le présent qui durera aussi -longtemps que moi.</p> - -<p>—Le présent qui nous refoule, celui pour qui vous serez, un -jour, à votre tour, du passé.</p> - -<p>—Tant pis pour moi! dit Annette. Ce sera encore bon d'être -foulé par ses petits pieds.</p> - -<p>Marcel riait de cette passionnée. Annette dit:</p> - -<p>—Vous ne pouvez pas me comprendre. Vous ne l'avez pas vu, mon -Marc, mon petit chef-d'œuvre. Et même si vous le voyiez, vous ne -sauriez pas le voir. Vous êtes bon pour juger de tableaux, de statues, -de joujoux inutiles. Vous ne pouvez pas juger de l'unique merveille: le -corps d'un petit enfant. Cela ne servirait à rien que je vous le -décrive...</p> - -<p>Elle le décrivit tout de même, longuement, amoureusement. Elle riait -de ses expressions ardentes, exagérées, mais elle y était prise. Elle -s'interrompit devant le regard indulgent et narquois de Marcel.</p> - -<p>—Je vous ennuie... Pardon!... vous ne me comprenez pas?</p> - -<p>Mais si! Marcel comprenait. Marcel comprenait tout. Chacun a son -plaisir. Il ne le discutait pas...</p> - -<p>—Enfin, pour résumer, dit-il, vous avez fait la maternité -buissonnière. Vous voilà en contravention à l'ordre et à la famille -légale. Et, loin de le regretter, vous défiez l'autorité.</p> - -<p>—Quelle autorité? demanda Annette. Je ne défie rien du tout.</p> - -<p>—Eh bien donc, l'opinion, la tradition, le code Napoléon.</p> - -<p>—Je ne m'occupe point de tous ces gens-là!</p> - -<p>—C'est le pire défi, celui qu'ils ne pardonnent point... Mais -soit! Tout est rompu, vous vous êtes affranchie du clan: qu'allez-vous -faire maintenant?</p> - -<p>—Ce que je faisais avant.</p> - -<p>Marcel eut l'air sceptique.</p> - -<p>—Quoi! est-ce que vous croyez que je ne puis vivre comme -avant?</p> - -<p>—Ce ne serait guère la peine!... Et puis...</p> - -<p>Marcel avait la partie belle à rappeler la visite chez Lucile: à -vouloir reprendre dans le monde sa place de naguère, Annette aurait peu -de succès. Elle le savait, sans qu'on vînt le lui dire, et sa fierté -blessée n'avait aucune envie de renouveler l'expérience. Mais elle -s'étonnait de l'insistance de Marcel à le lui démontrer; d'ordinaire, -il était plus discret. Elle dit:</p> - -<p>—Peu importe, d'ailleurs, maintenant que j'ai mon enfant!</p> - -<p>—Vous ne pouvez pourtant pas réduire à lui votre existence.</p> - -<p>—Je ne pense pas que ce soit la réduire, mais l'élargir. Je -vois un monde en lui, un monde qui va grandir. Je grandirai avec -lui.</p> - -<p>Marcel, avec beaucoup de soin et non moins d'ironie, s'appliqua à lui -prouver que ce monde ne pouvait suffire à une nature avide et -exigeante, comme la sienne. Annette l'écoutait, les sourcils froncés, -une pinçure au cœur. Mentalement, elle protestait, irritée:</p> - -<p>—Non! Non!</p> - -<p>Elle n'était pourtant pas sans trouble, en se rappelant qu'une fois -déjà Marcel avait bien vu. Mais pourquoi donc s'acharnait-il à l'en -convaincre? Pourquoi se donnait-il tant de peine pour lui démontrer -qu'elle devait profiter de sa liberté conquise, ne pas craindre de -vivre en marge de la société—(il disait: «en dehors et au-dessus des -conventions bourgeoises»)?...</p> - -<p>Il y avait en Annette deux ou trois Annettes, qui toujours se tenaient -compagnie. D'habitude, une seule parlait; les autres écoutaient. En ce -moment, elles étaient deux qui parlaient à la fois: l'Annette -passionnée, sentimentale, livrée à ses impressions, et volontiers -leur dupe. Et une autre, qui observait et s'amusait des ressorts cachés -des cœurs. Elle avait de bons yeux. Elle voyait en Marcel! Les rôles -étaient changés. Naguère, c'était lui qui lisait ses secrètes -pensées.—Aujourd'hui... Aujourd'hui, était venue à Annette -(depuis?... Oui, exactement depuis sa «métamorphose»...) une -lucidité des âmes et de leurs mouvements secrets, dont la nouveauté, -à vrai dire intermittente, l'étonnait et la divertissait, au milieu de -ses préoccupations...</p> - -<p>Étendue sur sa chaise, la tête renversée, les bras derrière la -nuque, et la bouche entr'ouverte, elle regardait le plafond; mais du -coin de ses yeux mi-clos, elle voyait Marcel parler. Elle aurait pu dire -d'avance les mots qu'il allait dire, elle aurait pu jurer de ce qui -allait se passer. Elle le laissait aller, avec un amusement de -curiosité un petit peu sarcastique, qu'elle se reprochait...</p> - -<p>(—Mais il faut voir et savoir, comme il a dit tout à l'heure, -il faut connaître... connaître...)</p> - -<p>Elle apprenait à connaître un ami...</p> - -<p>(—Mais oui, je te comprends!... Une Annette tombée de l'arbre -serait bonne à ramasser. Il secouait doucement l'arbre, pour achever de -la détacher. Il spéculait sur le désarroi d'Annette. Et pourtant, il -l'aimait... Justement, il l'aimait... Pas brillant, le frère homme!... -Il fait sa voix câline. Là, voilà qu'il s'attendrit!... Et -maintenant... attention!... Je parie qu'il va se pencher...)</p> - -<p>Elle vit, quelques secondes avant, la barbe blonde de Marcel qui -s'inclinait vers elle, et la bouche caressante qui allait se poser. Elle -voulut lui épargner l'humiliation... Et juste, au moment précis, elle -se releva, et, les mains en avant, repoussant doucement les épaules de -Marcel, elle dit:</p> - -<p>—Adieu, mon ami.</p> - -<p>Marcel regarda ces yeux perspicaces, qui le scrutaient, une malice au -fond. Il sourit. Il était déçu. Mais c'était de bonne guerre. Il ne -se dissimulait pas que, le plus tranquillement du monde, on venait de -lui signifier son congé. Pourtant, il en était sûr, il n'était pas -indifférent à Annette. Comprenne qui pourra! L'étrange fille lui -échappait.</p> - - - - -<p>Marcel ne reparut point; et Annette ne fit rien pour le rappeler. Ils -demeuraient amis; mais tous deux, ils s'en voulaient. Précisément -parce que Marcel ne lui était pas indifférent, Annette était sensible -à ce qu'elle avait lu en lui. Elle ne s'en offensait pas: l'histoire -était banale... Elle l'était trop!... Non, Annette n'en faisait pas -grief à Marcel. Seulement... Seulement, elle ne l'oublierait pas!... Il -est ainsi des pardons accordés par l'esprit, que le cœur ne ratifie -point... Dans sa rancune secrète, peut-être entrait la peine d'être -forcée de reconnaître, par la tentative trop libre de Marcel, plus -encore que par l'accueil revêche du salon de Lucile, que sa situation -était changée. Elle ne se sentait plus protégée par les égards -conventionnels, que la société accorde à ceux de ses membres qui se -montrent soumis, en apparence, à ses conventions. Il lui fallait se -défendre seule. Elle était exposée.</p> - -<p>Elle condamna sa porte. Elle se garda de raconter à Sylvie les -expériences qu'elle venait de faire; Sylvie les lui avait prédites, et -en eût triomphé. Elle en conserva le secret, et s'enferma avec son -enfant. Elle avait décidé de ne plus vivre que pour lui.</p> - -<p>Quand le petit Marc revint de promenade, le soir, après la visite de -Marcel, elle l'accueillit par des transports. Il rit en la voyant, et il -tendait vers elle ses quatre pattes qui gigotaient. Elle le saisit comme -une proie, jouant la louve affamée; elle le mangea de baisers; elle -faisait mine de dévorer tous les morceaux de son corps; elle entrait -les petons dans sa bouche; et, le déshabillant, elle le chatouillait de -ses lèvres, du haut en bas...</p> - -<p>—Hhamm! je te croque!...—Et ce sot! s'exclama-t-elle, le -prenant à témoin, ce sot qui a le toupet de me dire que tu ne me -suffis pas! Voyez-vous l'insolent!... Il ne me suffirait pas, mon roi, -mon petit bon Dieu?... Dis que tu es mon bon Dieu...! Et moi, que -suis-je alors? La maman du bon Dieu!... À nous le monde! Tout ce qu'on -va faire ensemble!... Tout voir, tout avoir, tout essayer, tout goûter, -tout créer!...</p> - -<p>Ils créaient tout, vraiment! Découvrir ou créer, n'est-ce pas même -chose? Inventer, c'est trouver, en bon français. On trouve ce qu'on -invente, on découvre ce qu'on crée, ce qu'on rêve, ce qu'on pêche -dans le vivier du songe. C'était l'heure pour tous deux, pour la mère -et l'enfant, des grandes découvertes. Les premiers mots du petit, les -jeux explorateurs, où l'on prend de ses membres la mesure du monde. -Chaque matin, Annette, avec son fils, partait à la conquête. Elle en -jouissait autant que lui, et peut-être davantage. Il lui semblait -revivre sa propre enfance, mais avec pleine conscience, donc avec pleine -joie. De joie, il ne manquait pas non plus, le gaillard! Il était bel -enfant, bien portant, joufflu de toutes parts, un petit cochon rose, bon -à mettre à la broche,—(Sylvie disait: «Qu'est-ce qu'on -attend?»)—Il avait dans son corps élastique et dodu un trop plein de -force comprimée, comme une balle en caoutchouc qui demande à rebondir. -Chacun de ses contacts nouveaux avec la vie le jetait en de bruyantes -allégresses. L'énorme pouvoir de rêve, qui est en tout enfant, -amplifiait ses trouvailles et prolongeait les vibrations de joie en -carillons. Annette ne lui cédait en rien: on eût dit un concours, à -qui serait le plus heureux et ferait le plus de bruit. Sylvie disait -qu'Annette était folle; mais elle en eût fait autant.—Et, après ce -vacarme, tous deux avaient leurs heures de silence absolu, délicieux, -épuisé. Le petit, recru de mouvement, dormait anéanti. Annette -tombait de fatigue; mais elle s'obstinait longtemps à ne pas dormir, -pour jouir du sommeil de l'autre; et le feu de son amour, refoulé dans -son cœur, masqué comme une lueur de bougie derrière la main, afin de -ne pas réveiller le petit dormeur, brûlait d'une longue flamme -silencieuse, qui montait vers le ciel. Elle priait... Marie à la -crèche... Elle priait l'enfant...</p> - -<p>Ce furent encore de beaux mois rayonnants.—Pourtant pas aussi -purs que ceux de l'année précédente. Moins limpides. D'une joie plus -exaltée, excessive, un peu exagérée.</p> - -<p>Une nature vigoureuse et saine, comme celle d'Annette, doit créer, -perpétuellement créer, créer de tout son être, du corps et de -l'esprit. Créer, ou bien couver la création à venir. C'est une -nécessité; et le bonheur n'est que dans son assouvissement. Chaque -période créatrice a son champ limité; et sa force ascensionnelle suit -une trajectoire, qui forcément retombe. Annette avait dépassé le -sommet de la courbe.—Cependant, l'élan créateur persiste chez la -mère, encore assez longtemps après l'enfantement. L'allaitement -prolonge la transfusion du sang; et des liens invisibles maintiennent -les deux corps en communication. L'abondance créatrice de l'âme de -l'enfant compense l'appauvrissement de l'âme de la mère. La rivière -qui décroît cherche à s'alimenter du ruisseau qui déborde. Elle se -fait torrentueuse, pour n'être qu'un avec le petit torrent. Mais -celui-ci la dépasse, et elle reste en arrière. L'enfant déjà -s'éloigne. Annette avait peine à le suivre.</p> - -<p>Il ne savait pas encore bâtir avec sa langue une phrase tout -entière que déjà il avait ses cachettes de pensée, ses tiroirs dont -il gardait la clef. Dieu sait ce qu'il y enfouissait! Ses réflexions -sur les gens, des bribes de raisonnements, un bric-à-brac d'images, de -sensations, de mots joujoux, dont le son l'amuse, sans qu'il sache ce -qu'ils disent, un monologue chantonnant, qui n'a ni suite, ni fin, ni -commencement. Il avait parfaitement conscience, peut-être pas de ce -qu'il cachait, mais qu'il cachait quelque chose. Car plus on cherchait -à savoir ce qu'il pensait, plus il mettait de malice à ne pas le -laisser savoir. Même, il s'amusait parfois à égarer les recherches; -de sa petite langue, gourde comme ses mains, qui barbotait dans les -syllabes, il s'essayait déjà à mentir, pour mystifier les gens. -Plaisir de prouver aux autres et à soi son importance, en se moquant de -ceux qui veulent pénétrer dans sa propriété. Ce bout d'être, à -peine né, avait l'instinct fondamental du mien, qui n'est pas -tien,—du «<i>J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas!</i>» Il -n'avait pour tout bien que des tronçons de pensées: il élevait des -murailles, pour les cacher aux regards de sa mère.—Et elle, dans -son imprévoyance, commune à toutes les mères, était fière qu'il -sût si bien dire «Non!», qu'il manifestât de si bonne heure sa -personnalité. Elle proclamait avec orgueil:</p> - -<p>—Il a une volonté de fer!</p> - -<p>Elle pensait que, ce fer, elle l'avait forgé.—Mais contre qui?</p> - -<p>Contre elle, pour commencer: car, aux yeux de ce petit moi, elle était -le non-moi, le monde extérieur: certes, un monde extérieur habitable, -tiède, moelleux et laiteux, qu'on pouvait exploiter, qu'on voulait -dominer. Mais extérieur à moi. Je ne le suis point. Je l'ai.—Et lui, -il ne m'a point!...</p> - -<p>Non, elle ne l'avait point! Elle commençait à le sentir: ce -Lilliputien entendait n'appartenir qu'à lui. Il avait besoin d'elle, -mais elle avait besoin de lui: l'instinct du petit le lui disait. Il est -probable même que cet instinct, flanqué de son égocentrisme, lui -disait qu'elle avait beaucoup plus besoin de lui, et que c'était donc -justice qu'il en abusât.—Et, mon Dieu, c'était vrai: elle avait -beaucoup plus besoin de lui...</p> - -<p>—Eh bien, justice ou non, abuse, petit monstre! Tout de même, -tu as beau faire, tu ne peux pas, de longtemps, tu ne peux pas te passer -de moi. Je te tiens. Là, je te plonge dans ton bain. Proteste, -carpillon!... Il a l'air indigné, il a la bouche ouverte, comme si, -dans sa dignité, ce petit personnage suffoquait de se voir manier comme -un paquet... Et je te tourne, et je te retourne!... Bon Dieu! quelle -musique!... Tu seras chanteur, mon fils. Allons, pousse ton -<i>ut!</i>... Bravo! c'est toi qui chantes; mais c'est moi qui te fais -danser... Est-ce que ce n'est pas affreux qu'on abuse ainsi de ta -faiblesse? Oh! la lâche, cette maman!... Pauvre mioche!... Va, tu te -vengeras d'elle, lorsque tu seras grand... En attendant, proteste! -Malgré ta dignité, tiens, je t'embrasse tes petites fesses!...</p> - -<p>Il ruait. Elle riait. Mais elle avait beau le tenir, elle ne tenait que -la carapace. L'animal qui était dedans filait dans son terrier. Chaque -jour, il devenait plus difficile à saisir. C'était une chasse -amoureuse, une lutte passionnante. Mais une lutte, une chasse. Il -fallait rester en haleine.</p> - -<p>Les mille petits soins réguliers qu'exige un enfant remplissent les -journées. Si simples, si monotones, ils ne permettent pourtant pas de -songer à autre chose. Hors <i>lui</i>, toujours <i>lui</i>, l'esprit est -morcelé. La plus rapide pensée est interrompue dix fois. L'enfant -envahit tout; cette petite masse de chair bloque votre horizon. Annette -ne s'en plaignait pas. Elle n'avait même pas le temps de le regretter. -Elle vivait dans une plénitude de fatigue occupée, qui lui fut un -bien-être, d'abord,—qui devint, d'heure en heure, une obscure -lassitude. Les forces s'usent, et l'âme chemine; elle ne demeure point -où nous l'avons laissée. D'un pas de somnambule, elle s'en va sur la -route; et quand elle s'éveille, elle ne sait plus son chemin.—Annette -s'éveilla, un jour, avec la conscience du monceau de fatigues -accumulées depuis des mois; et une ombre indéfinissable se mêlait à -la joie qui l'habitait.</p> - -<p>Elle ne voulut l'attribuer qu'à l'épuisement physique; et, pour se -prouver qu'à son bonheur rien n'était changé, elle le manifesta par -des effusions plus bruyantes qu'il n'était nécessaire. Surtout devant -témoins: comme si elle avait eu peur qu'ils ne découvrissent en elle -ce qu'elle n'y voulait pas voir. Cette gaieté outrée amenait ensuite, -quand elle était seule, une dépression. Tristesse? Non. Malaise -obscur, vague inquiétude, le sentiment, qu'on refoule, d'une partielle -insatisfaction: non qu'on attende rien du dehors (on se passe de lui, -encore), mais on souffre de l'inemploi d'une partie de sa nature. -Certaines forces de l'esprit chômaient depuis longtemps; l'économie de -l'être en subissait un trouble. Annette, privée de société, réduite -à elle seule, et sentant poindre une nostalgie qu'elle voulait -étouffer, essayait de recourir à la compagnie des livres. Mais les -volumes restaient ouverts à la même page; le cerveau s'était -déshabitué de l'effort de suivre la chaîne des mots déroulés; les -continuelles brisures que faisait à la pensée la préoccupation -constante de l'enfant disloquaient l'attention, la secouaient -somnolente, énervée, comme Une barque attachée qui danse sur le -courant, sans pouvoir avancer ni se fixer. Au lieu de réagir, Annette -restait enfermée, rêvassant assoupie devant le livre ouvert; ou bien, -elle s'étourdissait en un flux de paroles fougueuses et bêtifiantes -avec l'enfant. Sylvie disait, la voyant qui n'arrivait point à -dépenser avec son petit sa multiple énergie:</p> - -<p>—Tu devrais sortir davantage, prendre de l'exercice, marcher comme -autrefois.</p> - -<p>Annette, pour avoir la paix, disait qu'elle sortirait; et elle ne -bougeait pas. Elle avait une raison, qu'elle gardait pour elle: elle -craignait de rencontrer ses anciennes connaissances et de s'exposer à -quelque marque blessante de froid éloignement. Raison de surface -qu'elle se donnait! En d'autres temps, elle eût négligé ces mesquines -offenses. Elle avait maintenant une tendance neurasthénique à fuir -tous les contacts. Alors, pourquoi ne pas quitter Paris et vivre à la -campagne, comme le conseillait Sylvie? Elle ne refusait point; mais elle -n'en ferait rien: c'était une décision à prendre; et elle ne voulait -pas sortir de son engourdissement.</p> - -<p>Elle laissait donc flotter ses journées immobiles, sans houle, comme -une mer étale, qui s'apprête à baisser. Entr'acte, arrêt apparent -dans le rythme éternel de respiration: le souffle est suspendu. Sur la -pointe des pieds, la joie s'en va. La peine, à pas feutrés, -s'approche. La peine n'est point encore là. Mais un <i>nescio quid</i> -avertit: «Ne remue pas!...» Elle est derrière la porte.</p> - - - - -<p>Elle entra. Mais elle n'était point celle qu'on attendait. On a beau -prévoir le bonheur et la peine. Leur visage, quand ils viennent, n'est -jamais le visage prévu.</p> - -<p>Une nuit qu'Annette, suspendue entre ciel et mer, aux confins du bonheur -et de la mélancolie, longeait le cap du sommeil, sans savoir si elle -était en deçà ou au delà, elle perçut un danger. Avant de savoir -d'où il venait, quel il était, elle banda ses forces, pour courir au -secours de l'enfant couché près d'elle. Car déjà sa conscience, qui -jamais ne dormait plus que d'une oreille, avait reconnu qu'il était -menacé. Elle se força au réveil, et écouta anxieuse. Elle ne -s'était pas trompée. Même au fond du sommeil, la plus légère -altération dans le souffle du petit bien-aimé l'atteignait. La -respiration de l'enfant était précipitée; par une mystérieuse -osmose, Annette sentit l'oppression en sa propre poitrine. Elle alluma -et se pencha sur le berceau. Le petit n'était pas réveillé; il -s'agitait en dormant; sa face n'était pas rouge, ce qui parut à la -mère un symptôme rassurant; elle tâta son corps, et trouva la peau -sèche, les extrémités froides; elle le recouvrit plus chaudement. Il -semblait s'apaiser. Elle l'observa quelques minutes, puis éteignit, -cherchant à se persuader que l'alerte n'aurait pas de suites. Mais, -après un bref répit, le halètement reprit. Annette se mentait le plus -longtemps possible:</p> - -<p>—Non, il ne respire pas plus fort, pas plus vite, c'est moi qui -m'agite...</p> - -<p>Comme si sa volonté pouvait s'imposer à l'enfant, elle se forçait à -rester immobile. Mais il n'y eut plus moyen de douter. L'oppression -montait, le souffle s'accélérait. Et, dans une quinte de toux, -l'enfant s'éveillant, pleura. Annette sauta du lit. Elle prit l'enfant -dans ses bras. Il brûlait; sa face était pâle, ses lèvres -violacées. Annette s'affola. Tante Victorine, appelée, ajouta son -émoi. Précisément ce jour-là, le téléphone était interrompu, pour -des réparations; et l'on ne pouvait communiquer avec le médecin. Pas -de pharmacie aux environs. La maison de Boulogne était isolée; la -domestique se montrait peu disposée à courir, par les rues désertes, -à cette heure de la nuit. On devait attendre au matin. Et le mal -s'accentuait. Il y avait de quoi perdre la tête! Annette en était bien -près. Mais comme il ne le fallait point, elle ne la perdit point. La -tante, geignante, tournait comme une mouche sous un globe de lampe. -Annette lui dit durement:</p> - -<p>—Cela ne sert à rien de gémir! Aide-moi! Ou si tu n'es bonne -à rien, va dormir et laisse-moi! Seule, je le sauverai.</p> - -<p>Et la tante, médusée, retrouva son sang-froid; sa vieille expérience, -observant le malade, écarta des appréhensions d'Annette la plus -terrible: celle du croup. Annette gardait un doute; peut-être, la tante -aussi. On peut toujours se tromper. Et si ce n'est le croup, il est tant -d'autres mortelles étreintes! De ne pas les connaître ajoute encore à -l'effroi... Mais que le cœur d'Annette fût ou non glacé de terreur, -ses mouvements étaient calmes et juste ce qu'ils devaient être. Sans -savoir, mue par le seul instinct maternel, elle faisait exactement le -meilleur pour l'enfant: (le médecin le lui dit, le lendemain); elle ne -le laissait pas étendu longtemps, elle le changeait de place, elle -combattait les suffocations. Ce que ni l'expérience ni la science ne -pouvait lui enseigner, son amour le lui dictait: car elle souffrait ce -qu'il souffrait. Elle en souffrait davantage. Elle s'en regardait -responsable...</p> - -<p>Responsable! La tension d'une épreuve, surtout d'une maladie frappante -un être aimé, provoque souvent un état d'esprit superstitieux, où -l'on a le besoin de s'accuser de la souffrance de l'innocent. Annette -non seulement se reprochait de n'avoir pas assez veillé sur l'enfant, -d'avoir commis des imprudences; mais elle se découvrait de criminelles -arrière-pensées: une lassitude (passagère) de l'enfant, l'ombre d'un -regret inavoué que sa vie fût noyée en lui... Était-il bien sûr que -ce regret, cette lassitude, elle les eût véritablement sentis et -refoulés? Sans doute, puisqu'ils ressortaient en ce moment. Mais qui -sait si elle ne les inventait pas, par ce besoin qu'on a, lorsqu'on est -impuissant à agir matériellement, d'agir par la pensée, fût-ce en -tournant contre soi ses forces désespérées!...</p> - -<p>Elle les tournait aussi contre le grand Ennemi: contre le Dieu inconnu. -Quand elle voyait le petit visage tuméfié,—en lui soufflant son -souffle, en le soulevant doucement dans ses mains aux gestes -précis,—elle lui demandait passionnément pardon de l'avoir mis au -monde, arraché à la paix, jeté dans cette vie en proie aux -souffrances, aux hasards, aux caprices méchants d'on ne sait quel -maître aveugle! Et, la chair hérissée, comme une bête à l'entrée -de son terrier, elle grondait, elle flairait l'approche des grands dieux -meurtriers; elle s'apprêtait à leur disputer son petit, et elle -montrait les dents. Ainsi que toute mère, quand le fils est menacé, -elle était l'éternelle Niobé qui, pour détourner sur elle le trait -mortel, jette son furieux défi à l'Assassin...</p> - -<p>Mais de ceux qui étaient près d'Annette, aucun ne devina cette -bataille muette.</p> - -<p>Au jour, le docteur vint; il la complimenta pour sa présence d'esprit -et les premiers soins donnés,—au lieu que souvent une inquiète -affection nuit par sa maladresse. Mais elle ne retint de ses paroles que -ce qu'il dit des épidémies de grippes et de rougeoles, qui -sévissaient à Paris, et de la possibilité que son fils y eût pris -les germes d'une broncho-pneumonie. En se refusant à quitter Paris, -comme on l'y avait engagée, elle avait donc été coupable envers -l'enfant! Elle se jugea impitoyablement. Cet arrêt eut du moins -l'avantage de limiter le champ de sa responsabilité, en écartant les -autres remords.</p> - -<p>À la première nouvelle, Sylvie était accourue, et le petit malade ne -manquait pas de soins. Mais Annette, refusant de laisser sa place, -prenait à peine de repos et resta sur la brèche, pendant des jours, -des nuits, des jours... Les sueurs du petit corps et ses étouffements -brûlaient, mouillaient sa chair. Le mal les pétrissait tous deux en -une pâte. L'enfant semblait s'en rendre compte: car aux instants où la -peur de l'accès de toux contractait ses flancs, son regard se posait, -lourd de reproches et d'appel, sur le regard de la mère; il avait l'air -de dire:</p> - -<p>—Il va me faire mal encore! Voilà qu'il revient! Sauve-moi!</p> - -<p>Et elle lui répondait, en le serrant contre elle;</p> - -<p>—Oui, je te sauverai! N'aie pas peur! Il ne te prendra pas.</p> - -<p>L'accès venait cependant; et l'enfant s'étranglait. Mais il n'était -pas seul, elle se crispait avec lui, pour briser le lacet; il sentait -qu'elle luttait, qu'elle ne l'abandonnerait pas, la grande protectrice; -et le son assuré de sa douce voix, et la pression de ses doigts, lui -donnaient confiance, lui disaient:</p> - -<p>—Je suis là.</p> - -<p>Pleurant et frappant l'air de ses petits bras, il savait:</p> - -<p>—Elle le battra.</p> - -<p>Et elle le battit, l'innommable. Le mal cédait. Le lacet se desserrait. -Et l'enfant, palpitant, de son petit corps d'oiseau, s'abandonnait aux -mains qui l'avaient sauvé. Qu'il faisait bon respirer, tous deux, -après cette plongée! Le flot d'air qui coulait par la bouche de -l'enfant baignait la gorge de la mère et gonflait ses deux seins de -volupté glacée.</p> - -<p>Ces répits étaient de courte durée. La lutte se prolongea, avec des -alternatives épuisantes. L'état s'améliorait, quand le petit eut une -brusque rechute, dont la cause échappait. Ses fidèles veilleuses ne -manquèrent pas d'aggraver leur tourment, en s'accusant chacune d'un -instant d'oubli, qui avait pu compromettre la guérison. Annette se -disait:</p> - -<p>—S'il meurt, je me tuerai.</p> - -<p>Depuis des nuits, elle s'était déshabituée de dormir; elle tenait -bon, tant que l'enfant avait besoin de son aide; mais aux heures où le -sommeil venait pour lui, et où l'esprit, plus tranquille, aurait dû en -profiter pour se détendre, l'esprit était le plus trépidant. Il -vibrait, comme aux vents un réseau télégraphique. Impossible de -fermer les yeux: on ne pouvait sans danger rester en face du cerveau -affolé. Annette rallumait sa lampe et tâchait de fixer une suite de -pensées, pour échapper au vertige. Mais alors, c'était pour discuter -avec soi des idées superstitieuses, enfantines, extravagantes,—du -moins, qui paraissaient telles à son esprit habitué aux méthodes -rationalistes. Elle se disait que si le malheur était suspendu sur -elle, c'est qu'elle avait été trop complètement heureuse; et il lui -semblait que, pour que son fils fût guéri, il faudrait qu'elle fût -frappée, sur quelque autre point. Croyance obscure et puissante, de -dure compensation, qui remonte aux lointains de l'espèce! Mais les -peuples primitifs, pour se rendre favorable le farouche Dieu marchand -qui ne donne rien pour rien et vend contre paiement, livraient le -premier-né: ils achetaient de cette prime l'assurance du reste de leur -bien. Et Annette eût, de sa vie et de son bien entiers, racheté son -premier-né!</p> - -<p>Elle disait:</p> - -<p>—Prends-moi tout! Mais qu'il vive!</p> - -<p>Aussitôt, elle pensait:</p> - -<p>—C'est stupide! Personne ne m'entend...</p> - -<p>N'importe! le vieil instinct atavique continuait de renifler, autour, la -présence du Dieu jaloux. Et, tenace, marchandant âprement, elle -disait:</p> - -<p>—Signons! Je paye comptant. L'enfant est à moi. Fais ton choix -dans le reste!</p> - - -<p>Comme pour justifier la superstition, l'événement prit Annette au mot. -Un matin que tante Victorine était allée chez le notaire, pour toucher -une somme, que depuis un certain temps il aurait dû verser, elle revint -éplorée. Annette avait le bonheur, ce matin-là, d'être enfin -rassurée sur la santé de son fils. Le médecin venait de sortir: il -avait, cette fois, annoncé la pleine convalescence. Annette, -transportée de joie, mais encore tremblante, n'osait se fier -entièrement à ce bonheur nouveau. À cette minute, elle vit la porte -qui s'ouvrait et, du premier coup d'œil, la mine défaite de la tante; -son cœur battit, elle pensa:</p> - -<p>—Quel autre malheur va entrer?</p> - -<p>La vieille dame pouvait à peine parler. Enfin, elle dit:</p> - -<p>—L'étude est fermée. M<sup>e</sup> Grenu a disparu.</p> - -<p>Toute la fortune d'Annette était chez lui. Annette fut, un instant, -avant de comprendre; puis... (Explique, si tu peux!)... son visage -s'éclaira. Elle était soulagée. Elle pensait:</p> - -<p>—Ce n'est que ça!...</p> - -<p>Le voilà donc, le malheur qui sauve! L'Ennemi avait pris sa part...</p> - -<p>Après, de sa bêtise elle haussa les épaules. Mais, malgré son -ironie, elle continuait de lui dire:</p> - -<p>—Est-ce assez? Es-tu content? Maintenant, j'ai payé. Je ne te dois -plus rien.</p> - -<p>Elle souriait... La pauvre humanité, qui s'agrippe à son lopin de -bonheur, et qui le voit, sans cesse, sans cesse lui échapper, essaie de -conclure un pacte avec l'aveugle nature, qu'elle fait à son image...</p> - -<p>—À mon image?... Cette nature envieuse, rapace, cruelle... -Est-ce que je lui ressemble?... Qui sait? Qui peut dire: «Je ne suis -pas cela»?...</p> - - - - -<p>Annette était ruinée. Elle ne pouvait encore se représenter -l'étendue de sa ruine. Mais, le premier moment d'aberration passé, -lorsqu'elle examina froidement la situation, elle put se rendre cette -justice qu'elle l'avait bien méritée.</p> - -<p>Elle était capable de s'occuper d'affaires: elle avait, comme son -père, la tête bonne et solide; les chiffres ne l'intimidaient pas. -Quand on vient d'une lignée de paysans et de petits bourgeois actifs et -avisés, il faut le vouloir bien pour perdre son aplomb dans les -questions pratiques. Mais tout souci matériel lui avait été -épargné, tant que vécut son père; et, depuis, elle traversait une -longue crise, où le travail intérieur de sa vie passionnelle la tenait -captivée. Dans cet état un peu anormal, qu'entretenait son oisiveté -fortunée, elle éprouvait un dégoût, qui n'était pas très sain, à -s'occuper de ses biens. Il faut oser le dire: car l'idéalisme de la vie -intérieure, qui méprise l'argent comme un parasitisme, oublie qu'il -n'en a le droit que s'il y a renoncé; mais l'idéalisme qui pousse sur -un terreau argenté et prétend s'en désintéresser, est le pire -parasitisme.</p> - -<p>Pour se décharger de l'ennui d'administrer sa fortune, elle en avait -remis la gestion entière à l'excellent M<sup>e</sup> Grenu, son -notaire. Vieil ami de la famille, homme considéré, d'une valeur -professionnelle et d'une honorabilité reconnues, M<sup>e</sup> Grenu -avait, depuis trente ans, vu passer dans son étude toutes les affaires -Rivière. Il est vrai que Raoul n'abandonnait à personne le soin de les -traiter sans lui. Quelque confiance qu'il eût en son tabellion, il ne -laissait aucun acte, sans en avoir révisé les points et les virgules. -Mais il avait confiance, toutes précautions prises; et pour qu'un homme -de son flair eût confiance en un autre, il fallait que cet autre la -méritât. M<sup>e</sup> Grenu la méritait. Autant qu'homme au monde... -(toutes précautions prises)...</p> - -<p>Le rôle de confesseur laïque, que le notaire est appelé à tenir -dans les familles, avait mis M<sup>e</sup> Grenu dans la confidence de -bien des secrets domestiques des Rivière. Il n'avait pas ignoré -grand'chose des frasques de Raoul et des chagrins de M<sup>me</sup> -Rivière. À l'une il avait su prêter une oreille compatissante; à -l'autre, complaisante. Conseiller de la femme, il appréciait ses -vertus; compagnon de Raoul, il appréciait ses vices—(c'étaient -aussi des vertus, gauloises);—et l'on disait qu'il ne boudait pas -ses parties fines. M<sup>e</sup> Grenu était un petit homme grisonnant, -qui avait la soixantaine, l'apparence délicate, le teint frais, une -correction recherchée; malicieux et disert, brave homme, bon comédien, -il aimait à conter et, pour qu'on l'écoutât mieux, commençait d'une -voix basse, exténuée, un souffle qui va s'éteindre, puis, quand il -avait obtenu de l'auditoire un silence apitoyé, déployait peu à peu -un volume sonore qu'une grande clarinette aurait pu lui envier, et ne -lâchait plus l'anche qu'il n'eût, jusqu'au trait final, débité sa -chanson. Notaire à l'ancienne mode, mais faible, et attiré par les -modes nouvelles, bon <i>paterfamilias</i>, vieux bourgeois, glorieux de -compter parmi sa clientèle des actrices, des viveurs et de belles -poulettes, sa manie était de se dire vieux et même de jouer le vieux -avec exagération; mais il avait grand'peur qu'on ne le crût sur -parole, et il s'appliquait ardemment, en cachette, à montrer qu'il -était plus malin que tous les jeunes gens, et qu'il les mettait -dedans.</p> - -<p>Il connaissait Annette depuis l'enfance, et très sincèrement il -avait pris à cœur ses affaires. Il trouva naturel qu'elle les lui -confiât, après la mort des parents. Par correction professionnelle, -d'abord, il la tint au courant, scrupuleusement; il ne voulait rien -faire sans son assentiment: cela ennuya Annette. Alors, il se fit donner -procuration spéciale pour telle ou telle affaire, dont Annette -écoutait (n'écoutait guère) un très vague exposé. Et puis, il fut -entendu qu'Annette s'absentant de Paris, souvent sans laisser d'adresse, -Me Grenu agirait au mieux de ses intérêts, sans qu'il fût nécessaire -de la consulter. Tout allait bien ainsi: le notaire se chargeait de -tout, il touchait les rentes d'Annette et lui fournissait l'argent, à -mesure des besoins. Finalement, il s'avisa, pour régulariser la -situation, de lui faire signer une procuration générale... L'eau passa -sous les ponts... Il y avait plus d'un an qu'Annette n'avait revu -M<sup>e</sup> Grenu, qui lui versait ponctuellement, au début de chaque -trimestre, les sommes convenues. Vivant seule, en dehors des cercles -parisiens, ne lisant plus de journaux, elle n'apprit l'événement -qu'assez longtemps après qu'il était arrivé. Le vieux M<sup>e</sup> -Grenu voulut être trop malin. Sans esprit de lucre personnel, il -s'était laissé prendre par le goût de la spéculation; pour mieux -faire valoir les fonds de ses clients, il les engagea dans des -entreprises risquées, où ils chavirèrent. Afin de les rattraper, il -acheva de les couler; sans avertir Annette, non seulement il avait -disposé de tout l'argent liquide et des effets mobiliers dont il avait -la charge; mais, par certains subterfuges que permettait la rédaction -élastique de la procuration, il avait hypothéqué ses maisons de -Boulogne et de Bourgogne. Quand tout fut perdu, il se sauva, devant le -ridicule de s'être laissé rouler, qui lui était peut-être plus -cuisant encore que le déshonneur.</p> - -<p>Pour comble de malchance, Annette, prise entièrement par la maladie de -l'enfant, n'ouvrait plus sa correspondance depuis plusieurs semaines. -Aux lettres des créanciers hypothécaires, à la sommation d'huissier -qui suivit, elle ne répondit pas. C'était aux jours de la rechute du -petit, Annette avait la tête perdue. Ne comprenant pas qu'on -s'adressât à elle, et non à son mandataire, elle fit envoyer les -papiers, sans les lire, au notaire, qui ne les lut pas davantage; et -pour cause! «<i>Il courait encore...</i>» Lorsque enfin la guérison de son -fils lui laissa l'esprit assez libre pour examiner la situation, la -procédure judiciaire était si avancée que, faute pour Annette d'avoir -satisfait aux demandes des créanciers, ceux-ci avaient obtenu le droit -de faire mettre en vente les immeubles hypothéqués. Annette, -réveillée de son engourdissement, fit face à ce coup foudroyant; son -énergie, en un instant retrouvée, et l'intelligence pratique, -héritée de son père, suppléant à son inexpérience, elle lutta avec -une vigueur et une clarté d'esprit, que le juge admira, tout en lui -donnant tort: car son bon droit n'empêchait pas qu'en droit, sa cause -ne fût mauvaise. Annette elle-même vit promptement qu'elle était -perdue d'avance; mais son instinct de combat, qui admettait de -sang-froid la défaite, même injuste, ne l'admettait pas sans -résistance. Il s'agissait d'ailleurs, maintenant, du bien de son -enfant. Elle le défendit, pied à pied, avec la ténacité d'une rude -et fine paysanne qui, plantée des deux jambes à l'entrée de son -champ, barre le chemin aux intrus, et même sachant qu'ils entreront, -cherche à gagner du temps. Mais que pouvait-elle? Dans l'incapacité de -payer la dette exigible, et ne voulant pas demander l'aide de parents ou -d'anciens amis qui, très probablement, la lui eussent refusée, d'une -façon humiliante, elle ne pouvait faire opposition à la vente. Toute -son énergie ingénieuse et opiniâtre ne réussit qu'à obtenir la -suspension, pour un temps limité, de la poursuite en expropriation, -sans aucun espoir d'en empêcher l'effet, au bout du bref délai.</p> - -<p>Annette, eût été excusable de se montrer abattue par cette -catastrophe. Sylvie, qui n'était pas personnellement atteinte, tantôt -se répandait en lamentations, tantôt ne décolérait pas, et parlait -de faire des procès, des procès, des procès... On eût dit au -contraire que, grâce à l'événement, Annette eût recouvré son -équilibre. L'épreuve renouvelait l'air. La molle atmosphère -sentimentale, qui depuis deux ou trois ans affadissait son cœur, se -dissipa. Quand Annette fut certaine que la situation ne pouvait être -changée, elle l'accepta. Sans récriminations inutiles. Elle ne -trouvait pas un soulagement à mettre en cause M<sup>e</sup> Grenu, -comme Sylvie, qui versait sur la tête du notaire de vertes -malédictions. Le vieil homme était à l'eau. Elle aussi. Mais elle, -avait ses bras jeunes, et elle savait nager. Peut-être même tout -n'était-il pas déplaisir pour elle en cette pensée. Si étrange qu'il -paraisse, à côté de l'ennui de sa ruine, il y avait, au fond, une -curiosité du risque et même un secret plaisir de mettre à l'épreuve -ses forces inactives. Raoul l'eût comprise, lui qui, en plein succès, -sentait des velléités de démolir l'œuvre de sa vie, pour avoir -l'agrément de la rebâtir.</p> - -<p>Elle se disposa donc à quitter la maison de Boulogne. Déjà, la -propriété de Bourgogne avait été vendue hâtivement, à des -conditions dérisoires. Il était sûr que la vente totale couvrirait à -peine la dette et les frais, et que s'il restait un surplus disponible, -il ne suffirait pas à l'entretien d'Annette et des siens; il faudrait -qu'elle cherchât des ressources nouvelles. Pour l'instant, il -s'agissait de réduire les dépenses et de se refaire une installation -très modeste. Annette se mit en quête d'un appartement. Sylvie lui en -trouva un au quatrième étage de sa propre maison: (elle habitait -l'entresol). Les chambres étaient petites et donnaient sur la cour, -mais propres et sans bruit. Il n'était pas question d'y transporter -tous les meubles de Boulogne. Annette ne voulait garder que le strict -nécessaire. Mais tante Victorine suppliait, en pleurant, Annette de -tout conserver. Annette remontrait qu'il n'était pas raisonnable, dans -la situation actuelle, d'assumer les dépenses d'un garde-meubles. Il -fallait faire un choix; et la tante implorait pour chaque objet. -Annette, fermement, choisit; en dehors du mobilier qui devait la suivre -dans le nouvel appartement, elle réserva quelques meubles -particulièrement chers à la vieille dame; et elle fit vendre les -autres.</p> - -<p>Sylvie était frappée de l'insensibilité d'Annette. Il ne fallait -pourtant pas croire que la courageuse fille n'éprouvât point de -mélancolie. Elle aimait cette maison, qu'elle devait quitter... Tant de -souvenirs! tant de rêves! Mais elle les refoulait. Elle savait bien -qu'elle ne pouvait leur faire impunément leur part! Ils étaient trop, -ils auraient tout pris; elle avait besoin de toute sa force, en ce -moment.</p> - -<p>Une seule fois, elle céda à leur assaut, par surprise. C'était une -après-midi, peu avant le déménagement. La tante était à l'église, -et Marc chez Sylvie. Annette, seule dans la maison de Boulogne, où tout -sentait les approches du départ, à genoux sur un tapis à demi roulé, -pliait une tenture déclouée. Tout occupée de sa tâche, tandis que -ses mains actives allaient et venaient, sa tête faisait des calculs -pour les arrangements nouveaux. Mais sans doute il restait de la place -pour le rêve: car son regard qui, depuis un instant, flottait loin de -la vision présente, fixa, parmi sa brume, un dessin de la tenture que -les mains enroulaient; et il le reconnut. Un motif de fleurs pâles, -presque effacées: ailes de papillons, pétales détachés? Peu -importait; mais les yeux d'Annette enfant s'y étaient posés, et sur ce -canevas, ils avaient brodé la tapisserie des jours enfuis. Et cette -tapisserie, brusquement, ressortait de la nuit... Les mains d'Annette -cessèrent de ranger, son cerveau un moment encore s'obstina à -répéter les chiffres, dont il avait perdu le fil, puis se tut. Et -Annette, se laissant couler sur le plancher, le front sur le rouleau de -tapis, le visage dans ses mains, étendue, les genoux repliés, -s'abandonnant au vent et au flot, fit voile... Elle ne voyageait pas -dans une contrée précise... Une telle masse de souvenirs—(vécus? -rêvés?)—comment les distinguer?... Vertigineuse symphonie d'une -minute de silence! Elle contient beaucoup plus que la substance d'une -vie. Dans la pensée active, quand la conscience croit prendre -possession de notre monde intérieur, elle ne saisit que la crête de la -vague, à l'instant où le rayon la dore. La rêverie seule perçoit -l'abîme mouvant et son rythme torrentiel, ces graines innombrables -charriées par le vent des siècles, semences de pensées des êtres -d'où nous sortons et qui de nous sortiront, ce formidable chœur -d'espoirs et de regrets, dont les mains frémissantes se tendent vers le -passé ou bien vers l'avenir... Indéfinissable harmonie, qui forme le -tissu d'une seconde illuminée, et qu'il suffit parfois d'un choc pour -éveiller... Un bouquet de fleurs pâles venait de l'évoquer dans -Annette...</p> - -<p>Quand elle s'y arracha, après un long silence, elle se releva -précipitamment, et, de ses mains devenues gauches, brusques, -tremblantes, elle acheva, sans regarder, de plier la tenture commencée. -Elle n'acheva même pas, elle la jeta dans un coffre, incomplètement -roulée; et elle fuit de la pièce... Non, elle ne voulait pas rester -avec ces pensées! Il valait mieux les écarter. Plus tard, elle aurait -le temps de regretter le passé, quand elle serait elle-même du -passé... plus tard, au crépuscule de sa vie. Pour l'instant, elle -était trop chargée d'avenir, elle devait le porter. Ses rêves -étaient devant... «Ce qui est derrière moi, je ne veux pas le savoir; -il ne faut pas me retourner...»</p> - -<p>Elle marchait dans la rue, pressant le pas, raidie, regardant droit au -loin... les années, les années... la vie qui monte... celle de son -enfant, la sienne, la vie nouvelle... l'Annette de demain.</p> - - - - -<p>Elle avait cette vision dans les yeux, le soir de son installation dans -la maison de Sylvie. Sylvie, son magasin fermé, se hâta de monter chez -sa sœur, afin de la distraire des regrets qu'elle lui supposait. Elle -la trouva, allant et venant dans son étroit enclos, nullement fatiguée -de l'exténuante journée, s'efforçant de faire tenir dans des placards -trop petits son linge et ses vêtements; et, n'y parvenant pas, perchée -sur un escabeau, les bras chargés de draps, regardant les rayons -pleins, méditant un autre plan, elle sifflait comme un garçon—(une -fanfare wagnérienne que, sans trop y penser, elle travestissait d'une -façon burlesque).—Sylvie la considéra, et dit:</p> - -<p>—Annette, je t'admire.</p> - -<p>(Elle ne le pensait pas tout à fait).</p> - -<p>—Pourquoi? demanda Annette.</p> - -<p>—Si j'étais à ta place, ce que je ragerais!</p> - -<p>Annette se mit à rire, et, toute à son affaire, lui fît signe de se -taire.</p> - -<p>—Je crois que j'ai trouvé... dit-elle.</p> - -<p>Elle enfonça la tête et les bras dans le placard, rangea, dérangea, -fourragea.</p> - -<p>—Quand je le disais!... fit-elle... <i>Je l'ai eu!</i>...</p> - -<p>(Elle s'adressait au placard bondé, rangé, soumis).</p> - -<p>Elle descendit, victorieuse, de l'escabeau.</p> - -<p>—Sylvie, dit-elle, rageoir! (elle lui tenait le menton), quand on -était enfant, on jouait à bâtir une maison avec les dominos. Quand la -maison tombait, est-ce que tu rageais?</p> - -<p>—Je fichais les dominos par terre, dit Sylvie.</p> - -<p>—Moi, je disais: Patatras! je vais en refaire une autre!...</p> - -<p>—Dis tout de suite que tu secouais la table!...</p> - -<p>—Eh! je n'en jurerais pas! fit Annette.</p> - -<p>Sylvie l'appela:</p> - -<p>—Anarchiste!</p> - -<p>—Tiens! dit Annette, tu ne l'es donc pas?</p> - -<p>Sylvie ne l'était pas. Elle entendait bien se fiche, s'il lui -plaisait, de l'ordre et de l'autorité; mais il lui fallait un ordre et -une autorité. Quand ce ne serait que pour les autres! Pour elle aussi, -d'ailleurs: il n'y a de plaisir à se révolter que s'il y a une -autorité. Et quant à l'ordre, Sylvie en était pourvue; elle ne -chicanait l'ordre établi que parce qu'il n'était pas le sien. Mais -qu'il fût <i>établi</i>, elle ne le lui reprochait pas. Un ordre doit -être <i>établi.</i> Depuis qu'elle était, elle aussi, -<i>établie</i>, patronne, et dirigeant pour son compte ses affaires, -elle était pour l'ordre stable. Annette en fit la découverte, avec -surprise.—Ce ne fut pas la seule. On ne connaît bien un autre que -quand on le voit dans l'action journalière, qui bande les ressorts et -montre au naturel ses mouvements et ses gestes. Annette n'avait vu -Sylvie qu'à ses périodes oisives de détente flâneuse. Qui peut juger -d'une chatte alanguie sur un coussin moelleux? Il faut la voir en -chasse, les reins cambrés en arc, et le feu vert de ses yeux.</p> - -<p>Annette vit Sylvie sur son terrain, le lopin qu'elle s'était taillé -dans la jungle parisienne. La petite patronne avait pris le métier au -sérieux, et elle ne le cédait à personne dans l'art de gérer ses -affaires. Annette put l'observer à loisir, et de près: car, pendant -les premières semaines qui suivirent l'emménagement, elle prenait ses -repas chez Sylvie; il avait été convenu qu'on ferait ménage ensemble, -jusqu'à ce que l'installation fût tout à fait terminée. Annette, de -son côté, cherchait à se rendre utile, en participant à certains -travaux de l'atelier. Elle voyait donc Sylvie, à toutes les heures du -jour, soit avec les clientes, soit avec les ouvrières, soit seule en -tête à tête; et elle remarquait en sa sœur des traits qu'elle ne -connaissait pas, ou qui s'étaient accentués depuis deux ou trois ans.</p> - -<p>La caressante Sylvie, sous son charmant sourire, ne cachait plus aux -yeux pénétrants d'Annette une nature un peu sèche, qui, même dans -ses emballements, savait où elle allait. Elle avait un petit personnel -d'ouvrières, qu'elle menait supérieurement. Avec sa finesse -d'observation et son air enjôleur, elle s'était choisi et attaché des -dévouements en disponibilité. Telle sa première, Olympe, beaucoup -plus âgée qu'elle, plus experte au métier, excellente travailleuse, -mais dépourvue d'idées, incapable de se défendre; venue de sa -province et perdue à Paris, grugée, bernée par les hommes, par les -femmes, par les maîtres et par les camarades, elle ne manquait pourtant -pas d'intelligence pour le voir, mais de force pour résister, et -cherchait qui, sans la duper, profitât de son travail et la -déchargeât de la peine de se diriger. Sylvie n'eut aucun effort à -faire pour se l'asservir. Il fallait seulement veiller à la bonne -entente parmi les dévouements rivaux qu'elle avait suscités dans son -personnel, user adroitement de leur antagonisme pour stimuler leur -zèle, et fonder, à l'instar d'un sage gouvernement, l'union des -rivales sur le patriotisme du travail en commun. L'orgueil du petit -atelier et le désir de se signaler aux yeux de la jeune patronne, les -livraient à sa domination astucieuse qui, souvent, les faisait -travailler jusqu'à épuisement. Elle donnait l'exemple; et l'on ne se -plaignait pas. Une affectueuse bourrade, une moqueuse drôlerie, dont -elles riaient aux éclats, relevait l'attelage fourbu, le faisait tenir -jusqu'au bout. Fières de la patronne, elles l'aimaient -jalousement.—Et elle, qui entretenait leur feu, restait -indifférente. Le soir, après leur départ, elle parlait d'elles à sa -sœur, d'un ton de froid détachement, qui choquait Annette. Au reste, -serviable en cas de besoin, et, si elle les voyait souffrantes ou dans -la peine, ne les laissant pas sans aide. Mais, souffrantes ou non, si -elle ne les voyait pas, elle les oubliait. Elle n'avait pas le temps de -penser aux absents. Elle n'avait pas le temps d'aimer longtemps. Une -activité perpétuelle, tous ses instants occupés: toilette, ménage, -manger, métier, essayages, bavardages, amours, amusements. Et -tout,—jusqu'aux (jamais très longs) silences où, entre le -mouvement du jour et le sommeil de la nuit, elle se trouvait seule, en -face de soi,—tout avait un caractère précis. Pas un coin pour le -rêve. Quand elle s'observait, elle restait l'œil clair et curieux qui -épie les autres et qui se regarde comme un passant. Un minimum de vie -intérieure: tout projeté en actes et en paroles. Le besoin qu'avait -Annette de confession morale ne trouvait point là son compte. Elle -était gênée dans ce plein jour perpétuel. Aucune ombre. Ou, s'il en -existait—(il en existe en toute âme)—la porte était -fermée dessus. Sylvie ne s'intéressait pas à ce qu'il y avait -derrière la porte. Il s'agissait d'administrer exactement son petit -domaine: jouir de tout, de son travail et de ses plaisirs, mais le tout -à son temps, afin de n'en rien perdre, par conséquent sans passions, -sans grands excès, parce que cette activité et ce «passage» -perpétuels ne s'y prêtent pas, et même en suppriment la possibilité, -d'avance. Pas de danger que ses amants lui fissent perdre la tête!</p> - -<p>En vérité, elle n'aimait bien, elle n'aimait tout à fait qu'un seul -être: Annette... Et comme c'était curieux! Pourquoi est-ce qu'elle -l'aimait, cette grande fille, qui ne lui ressemblait en rien,—en -presque rien?</p> - -<p>Ah! ce «presque rien», c'était beaucoup, c'était (qui sait?) le plus -important: le sang... Cela ne compte pas toujours entre gens de même -lignée. Mais quand cela compte, quelle force secrète! C'est une voix -qui nous souffle:</p> - -<p>—Cet autre, c'est encore moi. Coulé en une autre forme, la -substance est la même. Je me reconnais, mais autre, et possédé par -une âme étrangère...</p> - -<p>Et l'on veut se reconquérir sur cet usurpateur... Double attrait. -Triple attrait: attrait de la ressemblance, attrait de l'opposition, et -la guerre de conquête, qui n'est pas le moindre des trois...</p> - -<p>Que de forces communes entre Annette et Sylvie! L'orgueil, -l'indépendance, l'ordre, la volonté, la vie sensuelle! Mais de ces -deux esprits, l'un tourné vers le dedans, l'autre vers le dehors,—les -deux hémisphères de l'âme. Elles étaient constituées presque des -mêmes éléments; mais chacune, pour des raisons obscures et profondes, -qui tenaient à l'essence de la personnalité, en refoulait une moitié, -n'en voulait voir qu'une seule,—celle qui émergeait, ou celle qui -était submergée. Le rapprochement des deux sœurs dans une vie commune -inquiétait la conscience habituelle que chacune avait de soi. Leur -affection mutuelle se teintait d'hostilité. Et plus l'affection était -vive, plus vive l'hostilité cachée: car elles se sentaient -irréductibles l'une à l'autre. Annette, plus experte à lire dans ses -arrière-pensées, et aussi plus sincère, était capable de les juger -et de les réprimer: le temps était passé, où elle voulait absorber -Sylvie dans son impérieux amour. Mais Sylvie gardait toujours un secret -désir de dominer son aînée; et elle n'était pas fâchée que les -événements lui eussent fourni le moyen d'affirmer sa supériorité. -Revanche des inégalités du sort pendant la jeunesse des deux sœurs! -Ce sentiment inavoué et sa tendresse réelle lui faisaient goûter une -satisfaction, qu'elle dissimulait, à voir Annette travailler, sous sa -direction, à l'atelier. Elle eût voulu l'enrôler. Elle la chargeait -de recevoir ses clientes, de dessiner au fusain des garnitures de -broderie; elle tâchait de lui persuader qu'elle pourrait s'assurer un -emploi important, et même s'associer à elle, plus tard, dans son -commerce.</p> - -<p>Annette, qui percevait les raisons de Sylvie, ne tenait nullement à -s'assujettir. Elle laissait tomber l'invite, ou, pressée par Sylvie, -répondait qu'elle n'était pas bien faite pour ce métier. Sur quoi, -Sylvie lui demandait ironiquement pour quel métier elle était donc -faite? Ce lui était sensible. Quand on n'a jamais eu besoin de -travailler pour vivre, et que la nécessité vient vous y forcer, il est -pénible de ne pas savoir à quel travail on est bon, ni même si, -malgré son instruction, on est bon à quelque travail. Il le fallait -pourtant. Annette ne voulait pas rester à la charge de Sylvie. Certes, -Sylvie ne l'eût pas montré: elle avait plaisir à aider sa sœur. Mais -si elle était heureuse de dépenser pour Annette, elle savait ce -qu'elle dépensait; sa main droite n'ignorait jamais ce que donnait la -gauche. Annette l'ignorait encore moins. Elle ne pouvait supporter la -pensée que Sylvie, faisant sa caisse, l'inscrivît (mentalement) à son -débit... Diable soit de l'argent! Entre deux cœurs qui s'aiment, -est-ce qu'il devrait compter? Il ne comptait pas dans les cœurs -d'Annette et de Sylvie. Mais il comptait dans leur vie. On ne vit pas -que d'amour. On vit aussi d'argent.</p> - - - - -<p>C'était là une vérité qu'Annette avait un peu trop méconnue. Elle -ne fut pas lente à l'apprendre.</p> - -<p>Elle se mit en quête d'une place, sans en parler à Sylvie. Et sa -première idée fut d'aller trouver la directrice du collège de jeunes -filles où elle avait fait ses études. Élève intelligente, riche, -fille d'un père influent, elle avait été dans les faveurs de M<sup>me</sup> -Abraham, et se tenait assurée de sa sympathie. Cette femme remarquable, -une des premières qui eût organisé l'enseignement féminin en -France, avait de rares qualités d'énergie et de jugement, -complétées—ou palliées (cela dépendait des cas)—d'un -sens politique très froid, que bien des hommes auraient pu lui envier. -Désintéressée pour elle même, elle ne l'était point pour son -collège. Elle était libre-penseuse et même, sans l'afficher, ne -cachait point un certain dédain anticlérical, qui ne pouvait nuire -auprès de sa clientèle de filles de la bourgeoisie radicale et de -jeunes israélites. Mais à la place des dogmes rejetés, on avait -instauré une morale civique qui, pour manquer de base et de certitude, -n'en était pas moins étroite et impérative. (Elle ne l'en était que -davantage: car plus une règle est arbitraire, plus elle se fait -rigide). Annette, grâce à sa situation mondaine, était intime avec la -directrice et avait son franc parler; elle s'amusait à taquiner la -fameuse morale officielle; et M<sup>me</sup> Abraham, sceptique de -nature, ne faisait pas de difficultés pour sourire de ces boutades de -l'irrespectueuse gamine. Elle en souriait, oui bien, quand elles -causaient à huis-clos. Mais aussitôt que la porte était ouverte et -que M<sup>me</sup> Abraham réintégrait son titre et son rang officiel, -elle croyait, dur comme fer, aux Tables de la Loi laïque, qu'avait -élaborées la moralité raisonnante de quelques pédagogues -républicains. C'était assez dire que si sa conscience nue était -indifférente à la morale conventionnelle, sa conscience -habillée—sa conscience usuelle—blâmait sévèrement la -conduite d'Annette. Car elle la connaissait: l'aventure avait fait le -tour de la société.</p> - -<p>Mais elle ne connaissait pas encore sa ruine. Et quand Annette se fit -annoncer, elle n'eut garde de lui manifester ses pensées; il fallait -d'abord savoir les motifs de la visite, et si le collège n'en -retirerait pas quelque avantage. Elle lui montra donc bon visage, -quoique un peu réservé. Mais à peine sut-elle qu'Annette venait en -quémandeuse, elle se souvint du scandale, son sourire se figea. On peut -bien accepter de l'argent d'une personne qu'on n'approuve point; mais on -ne peut pas, décemment, lui en donner. Il ne fut pas difficile à Mme -Abraham de trouver des raisons péremptoires pour écarter la -candidature indiscrète. Point de place au collège. Et comme Annette -demandait qu'elle la recommandât à d'autres institutions, -M<sup>me</sup> Abraham ne prit pas la peine de la payer de promesses -vagues. Très diplomate, quand elle avait affaire à ceux que portait la -roue de la fortune, elle cessait sur-le-champ de l'être, quand la roue -les jetait en bas. Grave faute de diplomatie! Car il se peut que ceux -qui sont en bas aujourd'hui, demain se retrouvent en haut; et le bon -diplomate ménage l'avenir. M<sup>me</sup> Abraham ne tenait compte que -du présent. À présent, Annette se noyait: c'était regrettable, mais -M<sup>me</sup> Abraham n'avait pas l'habitude de repêcher ceux qui -étaient à l'eau. Elle ne déguisa point la sécheresse de ses -sentiments; et Annette n'abandonnant pas son ton de tranquille aisance -et d'égalité (désormais) déplacée, Mme Abraham, afin de la ramener -à une appréciation plus exacte des distances, déclara qu'elle ne -pouvait, en conscience, la recommander. Annette, brûlante -d'indignation, fut sur le point de la manifester; un éclair de colère -passa: il s'éteignit; le dédain l'emporta; elle fut prise d'une de ces -gamineries un peu diaboliques de jadis, un prurit de persifler. Elle -dit, en se levant:</p> - -<p>—Enfin, pensez à moi, si vous fondez un cours de morale -nouvelle!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Abraham la regarda, interloquée: l'impertinence -était visible. Elle répliqua sèchement:</p> - -<p>—L'ancienne nous suffit.</p> - -<p>—Cela ne ferait pourtant pas de mal, de l'élargir un peu!</p> - -<p>—Qu'y feriez-vous entrer?</p> - -<p>—Un rien, dit Annette, tranquillement: la franchise, et -l'humanité.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Abraham, blessée, dit:</p> - -<p>—Le droit à l'amour, sans doute?</p> - -<p>—Non, répondit Annette, le droit à l'enfant.</p> - -<p>Quand elle fut sortie, elle haussa les épaules, de sa bravade -inutile... Stupide!... À quoi bon s'être fait une ennemie?... Elle -rit, tout de même, de l'air vexé de son antagoniste. Une femme ne -résiste pas au plaisir de rendre à une autre un affront. Bah! la femme -Abraham ne resterait son ennemie que jusqu'au jour où Annette aurait -reconquis son rang. On le reconquerrait!</p> - -<p>Annette vit d'autres institutions; mais les places manquaient. Il n'y en -avait pas pour les femmes. Les démocraties latines ne sont faites que -pour les hommes; elles mettent parfois le féminisme sur leurs -programmes; mais elles s'en méfient; elles n'ont point hâte de fournir -des armes à celle qui demeure encore, à l'aurore du XXe siècle, la -rivale asservie, mais qui ne le sera plus longtemps, grâce à la -ténacité de la femme nordique. Pour qu'elles accueillent, en -rechignant, la femme qui travaille et veut exercer ses droits, il faut -que fasse pression l'opinion du reste du monde.</p> - -<p>Annette aurait pu cependant être admise dans deux ou trois postes, si -sa susceptibilité ne les lui eût fait manquer. On eût consenti à -fermer les yeux sur sa situation irrégulière, si elle-même eût -consenti à en donner une explication spécieuse: veuvage, divorce, à -son choix; mais elle mit absurdement son orgueil, lorsqu'on -l'interrogeait, à dire les choses comme elles étaient. Après deux ou -trois échecs, elle ne s'adressa plus à des institutions, ni à -l'Université; dans celle-ci, pourtant, elle avait laissé des -sympathies: elle y eût trouvé des esprits assez larges pour l'aider -sans blâme. Mais elle craignait d'être froissée. Elle était neuve -encore au pays de misère. Sa fierté n'avait pas eu le temps de se -faire des cals aux mains...</p> - -<p>Elle chercha des leçons particulières. Elle ne voulait pas en -quêter chez ses connaissances bourgeoises; elle préférait leur cacher -ses démarches. Elle s'adressa à ces agences de -placement—d'exploitation—clandestines, qui existaient alors -à Paris. Elle n'eut pas l'habileté de s'y faire bien voir. Elle était -dédaigneuse. On lui en voulait de se montrer difficile: elle -prétendait choisir, au lieu d'accepter quoi que ce fût, comme tant de -malheureuses, qui, munies de fort peu de titres, enseignent tout ce -qu'on leur demande, à des prix de famine, en travaillant du matin au -soir.</p> - -<p>Enfin, elle trouva quelques étrangères, par l'entremise des clientes -de Sylvie. Elle donna des leçons de conversation à des Américaines, -qui la traitait aimablement, lui proposaient, à l'occasion, une -promenade dans leur voiture, mais lui offraient un salaire dérisoire, -et n'avaient même pas l'idée qu'on dût payer plus cher. Elles -n'hésitaient pas à donner cent francs pour une paire de bottines; mais -pour une heure de français, elles payaient un franc. (Il n'était pas -impossible, en ces temps, de trouver vendeuse de leçons à cinquante -centimes!)... Annette, qui n'avait pourtant pas le droit d'être -exigeante, rejeta ces honteux traitements. Mais après avoir beaucoup -cherché, elle ne découvrit guère mieux. La bourgeoisie aisée qui, -pour l'éducation de ses enfants, consent à dépenser, sous l'œil de -l'opinion, ce qu'exige l'enseignement quand l'enseignement est public, -exploite sordidement les maîtres à domicile. Ici, nul ne vous voit. Et -l'on a affaire à trop humble pour résister: un qui refuse, dix qui -vous supplient de les accepter!...</p> - -<p>Isolée, sans expérience, Annette était dans de mauvaises conditions -pour se défendre; mais elle avait l'instinct pratique des Rivière, et -aussi sa fierté, qui n'admettait point les humiliants salaires auxquels -d'autres se pliaient. Elle n'était pas de l'espèce bêlante, qui -gémit et consent. Elle ne gémissait pas, et elle ne consentait pas. Et -contre toute attente, cette attitude lui réussit. L'espèce humaine est -lâche; Annette avait une façon calme, un peu hautaine, de dire: non, -qui coupait court aux marchandages; on n'osait pas la traiter comme on -eût fait des autres; et elle obtint des conditions un peu moins -misérables. Ce n'était guère. Il fallait bien des fatigues pour -gagner ce qu'elle dépensait par jour. Ses élèves étaient -disséminées dans des quartiers éloignés; et l'on n'avait encore à -Paris ni autobus, ni métro. Quand elle rentrait le soir, ses pieds -étaient douloureux, et ses bottines s'usaient. Mais elle était -robuste, et elle goûtait une satisfaction à connaître la vie de -travail pour le pain quotidien. Gagner son pain, c'était pour Annette -une aventure nouvelle! Quand elle avait réussi, dans un de ces petits -duels de volonté avec ses exploiteurs, elle était aussi contente de sa -journée que ces joueurs qui, dans le plaisir de la partie gagnée, -oublient l'insignifiance de l'enjeu. Elle apprenait à mieux voir les -hommes. Ce n'était pas toujours beau. Mais tout vaut d'être connu. -Elle entrait en contact avec le monde du labeur obscur. Contacts -insuffisants toutefois, sans profondeur! Car si la richesse isole, la -pauvreté n'isole pas moins. Chacun est pris par sa peine et par son -effort. Et chacun voit dans l'autre, moins un frère de misère qu'un -rival, dont la part est coupée aux dépens de la sienne...</p> - -<p>Annette lut ce sentiment chez les femmes, avec qui elle se trouva en -concurrence; et elle le comprit: car elle était, parmi elles, une -privilégiée. Si elle travaillait pour ne pas être à charge à sa -sœur, sa sœur n'en était pas moins là: elle était préservée des -risques de la misère. Elle ne connaissait pas l'incertitude fébrile du -lendemain. Elle jouissait de son enfant; nul ne prétendait le lui -arracher. Comment comparer son sort à celui de cette femme, dont elle -avait appris l'histoire,—une institutrice révoquée, parce -qu'elle avait eu, comme Annette, l'audace d'être mère!—À vrai -dire, elle avait été d'abord tolérée dans l'enseignement, à -condition de dissimuler sa maternité. Exilée dans un poste de -disgrâce, au fond d'une campagne, elle avait dû éloigner d'elle -l'être de sa chair. Mais elle ne put s'empêcher de courir à lui, -quand il était malade. Le secret fut divulgué, et la vertueuse -campagne férocement s'égaya. L'autorité universitaire, bien entendu, -sanctionna la justice populaire, en jetant sur le pavé les deux -insoumis au Code. Et c'était à eux qu'Annette venait disputer leur -maigre nourriture! Elle évitait de se présenter aux places que l'autre -postulait. Mais on la préférait. Justement parce qu'elle les -recherchait moins âprement, parce qu'elle en avait moins besoin. On -n'estime pas ceux qui ont faim.—Aussi, les malheureuses qu'elle -supplantait la traitaient en intruse qui les volait. Elles se savaient -injustes; mais l'injustice soulage, quand on est victime de -l'injustice. Annette découvrit la plus grande guerre,—la -guerre des travailleurs, non pas contre la nature ou contre les -circonstances,—non pas contre les riches, pour leur arracher le -pain,—la guerre des travailleurs contre les travailleurs, pour -s'arracher le pain, les miettes tombées de la table des riches ou du -Crésus ladre, l'État... C'est la grande misère. Plus sensible chez -les femmes. Surtout chez celles de ce temps. Car elles se montraient -incapables encore de s'organiser. Elles en restaient à l'état de la -guerre primitive, un contre un; au lieu d'associer leurs peines, elles -les multipliaient...</p> - -<p>Annette, se raidissant, avec le cœur qui saignait et, malgré tout, aux -yeux une flamme de joie, marchait, soutenue dans son ingrate tâche, par -la nouveauté de la tâche, la force à dépenser,—et la pensée de son -petit, qui l'illuminait, tout le jour.</p> - - - - -<p>Marc passait le jour dans l'atelier de Sylvie. La tante Victorine -s'était éteinte, peu après l'installation. Elle n'avait pu survivre -à la perte du vieux foyer, des vieux meubles, des habitudes d'un -demi-siècle quiet. Annette étant tenue, jusqu'au soir, hors du logis, -Sylvie prenait l'enfant chez elle. Il était le chat de l'atelier, -choyé par les clientes et par les ouvrières, furetant à quatre -pattes, assis sous une table, ramassant des agrafes et des bouts de -chiffons, dévidant des écheveaux, enroulant des pelotons, bourré de -sucreries et beurré de baisers. C'était un petit garçon de trois à -quatre ans, châtain doré comme Annette, resté un peu pâlot depuis sa -maladie. La vie était pour lui un spectacle perpétuel. Sylvie aurait -pu se souvenir de ses premières expériences, quand, assise sous le -comptoir de sa mère, elle écoutait les clients. Mais les grandes -personnes, du haut de leurs échasses, ont un champ de vision beaucoup -trop différent pour savoir ce qu'agrippent les yeux d'un enfant. Et ses -oreilles roses... Elles avaient de quoi s'occuper, dans l'atelier! Les -langues s'en donnaient, rieuses, hardies, effrontées. La pruderie -n'était point le péché de Sylvie et de son troupeau. Bien rire, bien -médire, fait l'aiguille courir... On ne songeait pas au petit. Est-ce -qu'il pouvait comprendre?... Il ne comprenait pas (c'était plus que -probable), mais il prenait, il ne laissait rien perdre. L'enfant ramasse -tout, tâte tout, goûte à tout. Gare à ce qui traîne! Vautré sous -une chaise, il mettait dans sa bouche tout ce qui tombait de là-haut, -les miettes de biscuit, des boutons, des noyaux; et il mettait aussi les -mots. Sans savoir. Justement! Pour savoir! Et il les mâchonnait, -chantonnait.....</p> - -<p>—Petit cochon!...</p> - -<p>C'était une apprentie qui lui arrachait des doigts un ruban qu'il -suçait, ou bien, pour essayer, qu'il s'enfonçait dans le nez. Mais on -ne lui arrachait pas les propos avalés. Il n'en faisait rien, pour -l'instant; il n'avait rien à en faire. Mais ce n'était pas perdu.</p> - -<p>Extirpé des dessous de meubles et de jupes, où il se livrait à de -curieuses études sur les pieds qui frétillent et leurs doigts -prisonniers qui se crispent dans les bottines, ramené aux usages et à -la position normale dans le monde des grands, il restait immobile et -sagement assis, sur un tabouret bas, entre les jambes de Sylvie. Ou -bien, parce que la tante rarement demeurait en repos, d'une autre -enjuponnée. Il appuyait sa joue contre l'étoffe chaude et, la tête -renversée, il regardait, le nez en l'air, ces figures penchées, yeux -plissés, aux prunelles mobiles, vifs, brillants, ces bouches qui -mordent le fil, et l'on voit la salive, et la lèvre du bas (elle -paraît en haut) qui est sucée par les dents, et le dessous des -narines, qui a des filets rouges et se trémousse en parlant; et ces -doigts qui couraient avec leur aiguillon; et brusquement, une main lui -chatouillait le menton: il y avait un dé au bout, qui lui faisait froid -dans le cou... Ici, comme tout à l'heure, rien n'était perdu pour lui: -ces chauds et frais contacts, cette tiédeur duveteuse, ces lumières -qui rougissent et ces ombres qui ambrent des morceaux de chair vivante, -et cette odeur de femmes... Il n'en avait certes pas conscience, lui; -mais sa multiple conscience, cette conscience à facettes qui est -éparpillée à la périphérie de l'être d'un enfant, enregistrait au -passage les empreintes sur son rouleau... Ces femmes ne se doutaient pas -que, des pieds à la tête, leur image s'imprimait sur cette petite -plaque sensible. Seulement, il ne les voyait que par morceaux; et des -morceaux manquaient: ainsi que dans un puzzle, dont les pièces sont -mêlées. De là, ses bizarres et fugaces préférences, aussi vives que -variées, qui semblaient capricieuses, et qui étaient moins -inconstantes que partielles. Bien malin eût pu dire ce qui en chacune -de ces femmes l'attirait! En vrai chat du foyer, c'était la douceur des -mains plus que la personne entière qu'il aimait. Et c'était l'ensemble -de ces douceurs, le foyer, l'atelier. Il était égoïste, avec candeur. -(Et bon droit: le petit constructeur avait d'abord à rassembler son -moi). Égoïste sincèrement, jusque dans ses caresses. Car il était -caressant, parce qu'il voulait plaire, et parce qu'il y trouvait -plaisir. Aussi ne l'était-il qu'avec celles qu'il avait élues.</p> - -<p>Sa grande favorite fut, dès les premiers temps, Sylvie. Son instinct -d'animal domestique avait tout de suite perçu qu'elle était le dieu du -foyer, le maître qui dispense le manger, les baisers, la couleur de la -journée, et qu'il est bon de courtiser. Mais le meilleur encore est -d'en être courtisé. Et le petit avait su remarquer que ce privilège -lui était attribué. Il ne doutait point d'ailleurs que ce ne fût -mérité. Il recevait donc, sans surprise, mais avec satisfaction, -l'hommage agréable et flatteur qui lui était rendu par la souveraine -de l'atelier. Sylvie le gâtait, l'adulait, s'extasiait sur ses gestes, -sur ses pas, sur ses mots, son esprit, sa beauté, sa bouche, ses yeux, -son nez; elle l'offrait à l'admiration de ses clientes et se pavanait -de lui, comme si elle l'eût pondu. À la vérité, elle l'appelait -aussi:</p> - -<p>—Petit voyou! Serin guinos!</p> - -<p>Et d'aventure, elle le mouchait, torchait, claquait. Mais d'elle, il ne -le trouvait pas blessant, et même, (quoiqu'il protestât hautement), -pas trop désagréable. N'est pas fessé qui veut, par la main de la -reine! D'une autre, «Dieu de Dieu!» (une de ses miettes d'atelier), il -ne l'eût pas admis!... Et puis, même sans son sceptre, Sylvie avait -pour lui un charme. Dans son puzzle féminin, fait des unes et des -autres, elle lui avait fourni le plus grand nombre des morceaux; il -aimait à se serrer dans sa robe, la tête contre son ventre, à -écouter sa voix, (il l'entendait rire, au travers de son corps); ou -bien à grimper après ses hanches, jusqu'à ce qu'il arrivât au haut; -et alors, des deux bras, noué autour de son cou, il se frottait le nez, -les lèvres et les yeux, le long de la joue douce, et là, près de -l'oreille, dans ces petits frisons, très blonds, qui sentent bon. Ce -qu'est l'œil pour l'esprit des grands, le toucher l'est pour celui des -enfants. Il est le talisman qui permet de voir hors du mur, et de tisser -au dedans le rêve des choses qu'on a cru voir, l'illusion de la vie. -L'enfant filait sa toile. Et sans savoir ce qu'étaient ces frisons -blonds, cette joue, cette voix, ce rire, cette Sylvie, et ce qu'il -était, «moi», il pensait:</p> - -<p>—C'est à moi.</p> - - - - -<p>Annette revenait, le soir. Elle était affamée. Tout le jour, elle -avait marché dans un désert sans eau, un monde sans amour. Tout le -jour, elle avait marché, les yeux tournés vers la source que, le soir, -elle retrouverait. Elle l'entendait chanter; par avance, elle y baignait -ses lèvres; et il aurait pu se faire qu'un passant dans la rue -s'attribuât le sourire que cette belle femme pressée adressait à -l'image de son enfant. Comme le cheval qui sent l'avoine, son pas -s'accélérait, à mesure qu'elle se rapprochait de la maison de Sylvie; -et lorsque enfin elle rentrait, riant d'amour avide, si harassée -qu'elle fût, elle remontait en courant l'escalier. La porte s'ouvrait; -elle faisait irruption et fondait sur le petit; elle l'enlevait dans ses -serres, l'étreignait, le becquetait furieusement sur un œil, sur le -nez, sous le nez, n'importe où ça se trouvait, tout ce qu'elle -attrapait; et sa joie impétueuse s'exprimait à grand bruit. Lui, qui -était en train de jouer, ou, confortablement installé sur un pouf -rembourré, s'amusait gravement à faire des raies avec la craie, ou -bien à emmêler des fils de toutes les couleurs, il n'était pas -content de cette invasion. Cette grande femme brusque, qui entrait sans -crier gare, qui l'empoignait, le tripotait, lui braillait dans -l'oreille, qui l'étouffait de baisers,... il n'aimait pas cela! Qu'on -disposât de lui sans sa permission, non, c'était indignant! Il ne -l'admettait point. Il se débattait, maussade; mais elle n'en était que -plus enragée à le secouer, à le bicher; et de rire, et de crier!... -Tout lui déplaisait en elle: ce manque d'égards, ce bruit, cette -violence... Il comprenait très bien qu'elle l'aimât, l'admirât, et -même qu'elle le baisât. Mais il faut plus de manières! D'où est-ce -qu'elle sortait? Sylvie et ses demoiselles étaient plus distinguées. -Lorsqu'elles jouaient avec lui, même quand elles riaient, criaient, ce -n'étaient pas ces clameurs et cette brutalité de vous prendre et de -vous embrasser! Il s'étonnait que Sylvie, qui savait si bien laver la -tête à ses sujettes, ne donnât pas une leçon de maintien à cette -mal-élevée, et qu'elle ne le défendît pas contre de telles -privautés. Mais Sylvie au contraire prenait avec Annette un ton -d'égalité affectueuse qu'elle n'avait pas pour les autres, et elle -disait à Marc:</p> - -<p>—Allons, sois plus gentil! Embrasse ta maman!</p> - -<p>Sa maman! Sans doute, il le savait. Mais ça n'est pas une raison! Oui, -elle était aussi une puissance domestique. Il était encore trop près -de la chaleur du sein, pour ne pas avoir gardé dans sa bouche gourmande -le goût sucré du lait, et dans son corps d'oiseau l'ombre dorée de -l'aile qui l'abritait. Plus près encore, dans les nuits de maladie, où -l'invisible ennemi serrait le cou de l'oiselet, la tête penchée sur -lui de la grande protectrice... Sans doute, sans doute! Mais, pour -l'instant, il n'en avait plus besoin. S'il gardait ces souvenirs, et -cent autres, dans son grenier, il n'en avait pas l'emploi maintenant. -Plus tard, peut-être, on verrait... Maintenant, chaque instant lui -apportait une manne nouvelle; il avait assez à faire de la recueillir, -toute. L'enfant est ingrat, par nature. <i>Mens momentanea...</i> Si vous -croyez qu'il a le temps de se rappeler ce qui fut bon hier! Ce qui est -bon pour lui, c'est ce qui est bon aujourd'hui.—Aujourd'hui, Annette -avait le grand tort de se laisser éclipser par d'autres plus agréables -et même plus profitables, aux yeux de Marc. Au lieu d'aller se promener -Dieu sait où! et de faire, le soir, des apparitions déplacées, que ne -restait-elle, comme Sylvie et les autres, tout le jour occupées de Marc -et lui faisant la cour! C'était tant pis pour elle.—Donc, il -condescendait tout juste à subir les effusions d'Annette, à répondre -à la pluie de folles questions amoureuses quelques oui, non, bonjour, -bonsoir, ennuyés et distants; et puis, fuyant l'averse et s'essuyant la -joue, il retournait à ses jeux ou aux genoux de Sylvie.</p> - -<p>Annette ne pouvait pas ne pas voir que Marc lui préférait Sylvie. -Sylvie le voyait mieux encore. Elles en riaient toutes deux; toutes deux -semblaient n'y pas attacher une ombre d'importance. Mais dans le fond, -Sylvie était flattée, et Annette jalouse. Elles se gardaient bien de -se l'avouer. Bonne fille, Sylvie obligeait l'enfant mal gracieux à -embrasser Annette. Annette avait peu de joie de ces embrassements -obligés; Sylvie en avait davantage. Elle ne se disait pas qu'elle -volait le jardin du pauvre, et qu'après, elle en offrait royalement -quelques fruits. Mais ce qu'on ne dit point, afin de ne pas se charger -de scrupules fâcheux, on ne le savoure que mieux, à bouche close. Et -sans malice aucune, Sylvie goûtait plus de plaisir à se faire cajoler -par le petit et pensait davantage à afficher son pouvoir sur lui, quand -Annette était là. Annette, affectant de plaisanter, disait, d'un ton -dégagé:</p> - -<p>—Loin des yeux, loin du cœur.</p> - -<p>Mais son cœur ne le prenait pas en plaisantant. Il manquait d'ironie. -Annette n'avait d'humour que dans son intelligence. Elle aimait comme -une bête, bêtement. C'est pénible d'être femme parmi les femmes, et -de devoir se cacher. On ferait rire de soi, en montrant son pauvre cœur -affamé. Annette, devant les autres, jouait l'amour blasé, causait de -sa journée, des gens qu'elle avait vus, de ce qu'elle avait appris, -dit, ou fait,—bref, de tout ce qui lui était indifférent, (oh! -tellement!...)</p> - -<p>Mais la nuit, rentrée chez elle, dans son appartement, seule avec son -enfant, elle pouvait s'en donner tout son soûl, du tourment! De là -joie, aussi, de la passion, par torrents. Plus de précautions à -prendre. Personne de qui se cacher. Elle l'avait, à elle seule, son -fils, elle le tenait tout entier. Elle en abusait un peu; elle le -fatiguait de sa tendresse folle. Comme ici, loin de Sylvie, il n'était -pas le plus fort, le petit politique ne manifestait pas son dépit: -jusqu'au lendemain matin, il devait ménager cette mère extravagante. -Il usait de tactique: il feignait de tomber de sommeil. Il n'avait pas -beaucoup à feindre; le sommeil venait vite, après les journées -remplies. Tout de même il n'était pas encore venu, quand, aux bras de -sa mère, livré comme un agneau, les yeux clos, Marc semblait anéanti. -Il fallait bien qu'Annette, interrompant son ramage, le portât au lit; -et le petit farceur, dans le demi-sommeil, d'où de degré en degré, -(ou plutôt, sur la rampe), il se laissait glisser jusqu'au bas de -l'escalier, riait sous cape de voir entre ses cils la crédule maman -qui, muette, l'adorait. Il avait le sentiment de sa supériorité, il -lui en savait gré; et même il arrivait que, dans un élan, il jetât -ses petits bras autour du cou de l'agenouillée. Par une telle surprise, -Annette était payée de ses peines. Mais l'enfant, économe, ne la -renouvelait pas souvent. Et Annette devait s'endormir sur sa faim. Ce -n'était pas avant de s'être retournée dans son lit, bien des fois, -écoutant respirer le petit et remuant ses pensées enfiévrées... Il -ne l'avait pas bien embrassée... Elle se disait:</p> - -<p>—Il ne m'aime pas...</p> - -<p>Son cœur se serrait. Mais elle se reprenait aussitôt:</p> - -<p>—Qu'est-ce que je vais inventer?...</p> - -<p>Il fallait refouler sur-le-champ cette idée. Comment est-ce qu'on -vivrait, avec? Non, ce n'était pas vrai... Bon petit, qu'elle -accusait!... Elle se hâtait de rechercher, parmi ses souvenirs, ce -qu'elle avait de meilleur, les gentillesses de l'enfant et ses -câlineries. À des images évoquées, elle l'eût bien arraché de son -lit pour l'embrasser... Mais chut! ne le réveillons pas!... Ce -délicieux petit souffle!... Mon trésor!... Comme ce sera bon, plus -tard!...</p> - -<p>Car Annette—(le présent étant décidément un peu maigre)—se -créait, pour le compléter, un avenir d'intimité maternelle avec un -fils, conforme à ses désirs. Elle avait besoin de l'idole, pour -absorber les forces de sa nature, qui depuis quelque temps, de nouveau, -l'inquiétaient.</p> - - - - -<p>Ce n'était plus la mélancolie inquiète, cette dépression -neurasthénique, qui avait précédé la maladie de l'enfant, et que la -maladie de l'enfant avait dérivée,—ces jours de la vie qui chôme, -où elle se sentait vidée de forces et d'intérêt: la mer étale, -avant le reflux...</p> - -<p>C'était le retour du flux océanique. Il s'annonçait par un grondement -de flots, un resurgissement nocturne. La maternité avait, pour un -temps, assouvi les éléments passionnés. La fatigue matérielle d'une -vie de travail leur opposait un barrage. Mais, dans l'ombre amassés, -ils battaient contre le rocher. L'âme, dont la croissance monte en -serpentant le long des cercles de la vie, se trouvait revenue dans un -état voisin de celui où elle avait passé, quatre ou cinq ans avant, -entre l'été brûlant de l'hôtel des Grisons et le printemps d'amour -avec Roger Brissot. Voisin, mais pas le même. On revient en tournant -au-dessus du passé; on n'y redescend plus. L'être d'Annette avait -mûri. Son trouble n'avait plus l'aveugle candeur de la jeune fille. -Elle était femme; ses désirs étaient aigus et clairs. Elle savait où -ils la menaient. Et si elle ne voulait pas le savoir, c'était -précisément qu'elle le savait. Sa volonté n'avait pas moins mûri que -sa chair. Tout était devenu plus riche. Et tout avait pris un accent -passionné.</p> - -<p>Aussi, la réapparition de ces démons -familiers,—redoutés,—fut un midi orageux qui s'amasse. -Pesant silence, silence gros des tumultes à venir. Il succédait à -l'insouciante joie, aux chagrins insouciants de la jeune matinée. Les -ombres, jusqu'alors, sur le visage d'Annette, glissaient sans -s'arrêter. Maintenant, elle était tendue. Quand elle ne s'observait -pas, en société, ou qu'elle n'était pas distraite par la présence de -l'enfant, elle tombait dans le mutisme, une barre entre les sourcils. Si -elle s'en apercevait, elle s'éclipsait sans bruit. Qui se fût -inquiété d'elle l'eût trouvée dans sa chambre, rangeant, faisant son -lit, retournant le matelas, frottant les meubles ou les carreaux, -dépensant plus de mouvement qu'il n'était nécessaire, et ne parvenant -pas à étouffer l'esprit, qui bruissait. Elle s'arrêtait, au milieu -d'un geste, debout sur une chaise, un chiffon à la main, ou penchée -sur l'appui de la fenêtre. Alors, elle oubliait tout, non seulement le -passé, mais aussi le présent, les morts et les vivants, et jusqu'à -son enfant. Elle voyait sans voir, elle entendait sans entendre, elle -pensait sans penser. Une flamme qui brûle dans l'espace nu. Une voile -au vent du large. Elle sentait le grand souffle qui passait dans ses -membres; et le navire vibrait, de toute sa mâture... Puis, de -l'illimité ressortait le visage des choses qui l'entouraient. De la -cour de maison sur laquelle Annette était penchée, montaient des -bruits familiers; elle reconnaissait la voix de l'enfant au parler -chantant. Mais son rêve ne s'interrompait pas; il prenait un autre -cours... C'était un chant d'oiseau dans une après-midi d'été... Ô -cœur ensoleillé, quelle somme d'amour tu as encore à donner! Prendre -à pleins bras le monde!... Trop lourd butin... La conscience lâchait -prise; elle retombait dans le gouffre incandescent, où n'était plus ni -chant, ni voix d'enfant, ni Annette... rien qu'une vibration puissante -de soleil...</p> - -<p>Annette se réveillait, accoudée sur l'appui de la fenêtre.</p> - -<p>Mais la nuit, les rêves obsédants, disparus depuis la naissance de -Marc, avaient repris possession du logis. Ils venaient par groupes de -trois ou quatre, qui se succédaient sans arrêt. Annette roulait de -l'un à l'autre, étage par étage. Elle se levait, le matin, brisée, -brûlée, dix nuits en une. Et elle ne voulait pas se rappeler ce -qu'elle avait rêvé....</p> - -<p>Ceux qui entouraient Annette avaient remarqué son front soucieux et ses -yeux absorbés; ils ne comprenaient pas ce brusque changement, mais ils -ne s'en inquiétaient point; ils l'attribuaient à des causes -extérieures, aux difficultés matérielles. Pour Annette, ces périodes -de trouble étaient une saison de profond renouvellement. Elle ne leur -rendait pas justice, car elle en portait le poids de gestation, plus -angoissant que celui de la maternité. C'était aussi une maternité: -celle de l'âme cachée. L'être est enfoui comme un grain au fond de la -substance, dans l'amalgame d'humus et de glaise humains, où les -générations ont laissé leurs débris. Le travail d'une grande vie est -de l'en dégager. Il faut la vie entière pour cet enfantement. Et -souvent, l'accoucheuse est la mort.</p> - -<p>Annette avait l'angoisse secrète de l'être inconnu qui sortirait -d'elle, un jour, en la déchirant. Prise de honte par accès, elle -s'enfermait dans une retraite tumultueuse, en tête à tête avec -l'Être immanent; et leurs rapports étaient hostiles. L'air était -saturé d'électricité; des souffles se levaient et retombaient dans -l'immobilité. Elle savait le danger. Sa conscience avait beau laisser -dans l'ombre ce qui la gênait. «Dans l'ombre», c'était encore elle, -c'était dans son logis. Et de savoir son logis peuplé, du haut en bas, -d'êtres qu'on ne connaît pas, n'était point rassurant...</p> - -<p>—Tout cela... Je suis tout cela... Mais qu'est-ce que cela veut de -moi?... Qu'est-ce que je veux, moi?</p> - -<p>Elle se répondait:</p> - -<p>—Tu n'as plus rien à vouloir. Tu as.</p> - -<p>Sa volonté raidie tournait toute sa violence d'amour vers l'enfant. Ces -retours de passion maternelle n'étaient pas très heureux. Anormale, -excessive, maladive,—(car cette passion procédait d'un essai -impossible d'aiguillage sur une voie, qui n'était pas la leur, -d'instincts fort différents qui ne se laissaient pas tromper)—elle ne -pouvait mener qu'à des déceptions. Elle écartait l'enfant. Marc se -rebellait contre cet accaparement. Il ne cachait plus sa maussaderie à -sa mère. Il la trouvait «tannante»; et il le lui disait, en de petits -monologues courroucés, qu'heureusement Annette n'entendait pas, mais -que Sylvie surprit un jour, et dont elle le gronda, en riant aux -éclats. Marc, dans un coin de porte, causant avec le mur, disait, en -faisant de petits gestes péremptoires:</p> - -<p>—J'en ai marre, de cette femme-là!...</p> - - - - -<p>On écrit toujours l'histoire des événements d'une vie. On y croit -voir la vie. Ce n'est que son vêtement. La vie est intérieure. Les -événements n'agissent sur elle qu'autant qu'elle les a choisis, on -serait tenté de dire: produits; et dans bien des cas, c'est l'exacte -vérité. Vingt événements passent, chaque mois, à notre portée; ils -ne comptent pas pour nous, parce que nous n'en avons que faire. Mais -qu'un d'eux nous atteigne, il y a gros à parier que nous lui avons -épargné la moitié du chemin: nous allions au devant. Et si le choc -déclenche en nous un ressort, ce ressort était bandé, il attendait le -choc.</p> - -<p>Vers la fin de 1904, la tension morale d'Annette tomba, et les -transformations qui s'opérèrent en elle parurent coïncider avec -certains changements qui, au même moment, s'effectuaient autour d'elle.</p> - -<p>Sylvie se mariait. Elle avait vingt-six ans, elle avait suffisamment -goûté des joies de la liberté; elle jugeait le moment venu de goûter -de celles du ménage. Elle ne se pressait pas de choisir. L'étoffe d'un -amant n'a pas besoin de durer, il suffit qu'elle plaise. Mais un bon -mari doit être en bon drap résistant. Certes, Sylvie entendait qu'il -fût aussi plaisant. Mais il y a plaire et plaire. Pour choisir le mari, -il ne s'agit pas d'emballement. Sylvie consultait la raison, et même la -raison sociale. Son commerce allait bien. Sa maison—<i>Sylvie</i>: -(<i>Robes et manteaux</i>)—s'était acquis, auprès d'une -clientèle select de la moyenne bourgeoisie, une réputation justifiée -d'élégance et de style, à des prix modérés. Elle en était arrivée -à un point de ses affaires, qu'elle ne pouvait dépasser seule. Pour -atteindre au delà, il lui fallait s'associer d'autres forces, joindre -à son atelier de couture féminine un atelier de tailleur, qui lui -permît d'élargir le cercle de ses opérations.</p> - -<p>Elle chercha autour d'elle, sans rien confier à personne, celui qui -pourrait le mieux répondre à ses desseins. Elle fit posément son -choix; et le choix fait, elle décida d'épouser. L'amour viendrait -après. Il aurait aussi sa place: Sylvie n'eût pas épousé un homme -qu'elle n'eût pu aimer. Mais l'amour faisait l'appoint. Les affaires, -en premier.</p> - -<p>L'objet du choix se nommait Selve (Léopold); et du premier coup -d'œil, la petite patronne avait décidé le titre, le nom-fanal de la -nouvelle maison:—<i>Selve et Sylvie.</i>—Mais bien que le -nom ne soit jamais, pour une femme, de médiocre importance, Sylvie -n'était pas si folle que de se contenter d'un nom; et Selve (Léopold) -était un parti sérieux. Plus très jeune, trente-cinq ans bien -marqués, assez bel homme, comme on dit en style populaire,—ce qui -veut dire, en somme: assez laid, mais solidement bâti,—d'un blond -roux, le teint fleuri, il était premier coupeur chez un grand tailleur, -habile dans son métier, gagnant bien, rangé, pas noceur: Sylvie avait -pris ses informations; l'affaire était conclue... Dans la tête de -Sylvie. Elle n'avait pas consulté Selve. Mais l'assentiment de l'élu -était le cadet de ses soucis. Elle se chargeait de l'obtenir.</p> - -<p>Selve ne l'eût point cherchée. Ami de son bien-être et de ses -habitudes, bon homme, point ambitieux, et assez égoïste, il était -résolu à rester célibataire, et il ne songeait pas à quitter sa -place secondaire, mais lucrative et sans responsabilité, chez un patron -qui savait son prix. Sylvie eut bientôt fait de bouleverser ses projets -et sa tranquillité. Elle le rencontra—elle se fit -rencontrer—à une exposition d'automne, où elle était venue, -comme lui, pour étudier les modes qu'ils contribuaient à lancer. Elle -était entourée, et, sans prêter attention à Selve, elle commença -par distribuer ses sourires et ses malicieuses reparties à trois ou -quatre jeunes hommes très épris. Puis, après qu'il eut amèrement -dégusté cette grâce et cet esprit qui n'étaient pas pour lui, il -s'aperçut brusquement qu'il était devenu l'objet de ses faveurs: elle -ne parlait plus qu'à son adresse; les autres ne comptaient plus. Il fut -d'autant plus touché de ce revirement soudain qu'il l'attribua à son -mérite personnel. De ce coup, il fut pris. Adieu ses résolutions!</p> - -<p>À quelque temps de là, Sylvie pria Annette de lui tenir compagnie, le -soir, après dîner, à l'heure où il n'y avait personne à l'atelier.</p> - -<p>—Je t'ai demandé de venir, dit-elle, parce que j'attends -quelqu'un.</p> - -<p>Annette s'étonna:</p> - -<p>—Eh! qu'as-tu besoin de moi? Ne peux-tu le recevoir seule?</p> - -<p>Sylvie, gravement, dit:</p> - -<p>—Je trouve que c'est plus convenable.</p> - -<p>—Voilà un accès de convenances qui a mis le temps -à venir!</p> - -<p>—Mieux vaut tard que jamais, dit Sylvie, pince-sans-rire.</p> - -<p>—Tu me contes des balivernes. À d'autres!</p> - -<p>Sylvie dit:</p> - -<p>—Justement.</p> - -<p>Annette la menaça du doigt:</p> - -<p>—C'est à d'autres que tu en as? Eh bien, qui est cet autre?</p> - -<p>—Le voilà.</p> - -<p>Selve (Léopold) sonna. Il parut dépité de ne pas trouver Sylvie -seule; mais il fit bonne figure, en homme bien élevé. Il n'était pas -facile de se montrer à son avantage, seul en face de deux jeunes -commères, passablement inquiétantes, et qui étaient d'entente. Il se -sentait guetté par ces deux paires d'yeux. Après quelques galanteries -un peu lourdes, dont Annette, par politesse, eut son lot, il parla des -affaires, du métier, de sa vie occupée. Annette, charitablement, lui -posait des questions, d'un air intéressé. Il devint plus confiant, et -conta les difficultés de sa carrière, ses déboires, ses succès; et -il ne manquait aucune occasion de se faire valoir. Il semblait simple, -cordial, suffisant; il jouait cartes sur table. Plus prudente, Sylvie, -avant de jouer, regardait dans le jeu de l'autre. Annette, bientôt -reléguée à l'arrière-plan, et suivant la partie, s'étonnait moins -de l'habileté de sa sœur que de la modestie de son choix. Sylvie -n'eût pas eu de peine à trouver un parti plus reluisant. Elle ne le -voulait point. Elle se méfiait des hommes trop beaux et trop brillants. -Elle n'eût pas pris (cela va de soi) un magot, ni un sot. <i>In -medio...</i> Elle entendait se choisir un second avisé, et non pas un -premier. Elle savait que chacun, dans le mariage, doit donner et veut -prendre: c'est l'offre et la demande. Sa demande à elle était de -rester la maîtresse chez soi.—Et quelle était sa demande, à -lui?—Ah, le pauvre garçon! C'était d'être aimé, pour lui, pour -ses beaux yeux... Il ne s'en faisait pourtant pas accroire, il savait -qu'il n'était ni beau ni attrayant. Mais sa faiblesse était de vouloir -être épousé par amour... Ridicule, n'est-ce pas? Il en haussait les -épaules, car il n'était pas sot, ce gros naïf, averti par la vie, et -sceptique à l'égard des femmes, comme le sont les trois quarts des -Français. Mais le besoin du cœur est si fort! Ce stupide besoin!... -«Et pourquoi ne serais-je pas aimé? J'en vaux d'autres qui le -sont!...» Ainsi, il était, tour à tour, presque humble, et presque -fat. Toujours quêtant. Ce n'était pas adroit... Et qu'il le laissât -voir! Car elle l'avait bien vu, la fine mouche. Et à ces gros yeux -bleus au globe un peu saillant, qui demandaient:</p> - -<p>—M'aimez-vous?... elle faisait les yeux doux, qui ne disaient -pas non, qui ne disaient pas oui,—parce que l'incertitude alimente -l'amour.</p> - -<p>Quand les sœurs se retrouvèrent seules, Annette dit à Sylvie:</p> - -<p>—Ne joue pas trop avec lui!</p> - -<p>—Pourquoi pas? dit Sylvie, se mirant. L'enjeu en vaut la -peine.</p> - -<p>—Alors, c'est sérieux?</p> - -<p>—Très sérieux.</p> - -<p>—Je ne te vois pas mariée.</p> - -<p>—Bon! je compte que tu me verras encore deux ou trois fois...</p> - -<p>—Je n'aime pas que tu ries avec ces choses.</p> - -<p>—Et de quoi rirait-on? Espèce d'Armée du Salut! Allons, -Madame Booth,—(elle prononçait: «Botte»)—ne fronce pas -tes beaux sourcils! Je ne songe pas à changer, avant d'avoir essayé. -Je me marie, pour que ça dure. Mais si ça ne durait pas, il faut -savoir se résigner.</p> - -<p>—Je ne suis pas inquiète pour toi, dit Annette.</p> - -<p>—Vraiment? Merci pour l'autre! Il a fait ta conquête?</p> - -<p>—Il ne te vaut pas, Sylvie. Mais je ne voudrais pas que ce -brave homme, un jour, tu le fisses souffrir.</p> - -<p>Sylvie souriait, montrant les dents à son miroir:</p> - -<p>—Souffrir! Chacun fait souffrir l'autre, ce n'est pas une -affaire! Bien sûr qu'il souffrira!... Le pauvre homme! Je voudrais -être à sa place... Allons, ne t'inquiète pas de lui! Crois-tu que je -ne sache pas sa valeur, à mon Adonis? Elle n'est pas éclatante, mais -elle est de bon poids. Je m'y connais. Je n'irai pas le lui dire, parce -qu'il ne faut jamais gâter les hommes: ce serait leur laisser croire -qu'ils ont des droits sur nous. Mais pour moi, j'en tiens compte. Je -n'aurais pas la sottise de me faire du tort, en lui faisant du tort. Et -si je ne réponds pas de ne pas le faire enrager—(ce sera -excellent pour qu'il maigrisse un peu)—je ne le mettrai sur le -gril qu'autant qu'il sera nécessaire. Bien entendu, à condition que je -n'aie pas à m'en plaindre! Autrement, ce serait pain bénit de lui -rendre son dû. Et je paye comptant. Je suis honnête marchande: je ne -trompe mes clients que juste ce qu'il faut pour vivre. A moins qu'ils -n'aient la prétention de me mettre dedans. Alors, je les y mets. Et -comment!</p> - -<p>—Dire, s'exclama Annette, qu'on ne pourra jamais obtenir -qu'elle parle sérieusement!</p> - -<p>—La vie ne serait pas tenable, fit Sylvie, si l'on devait dire les -choses sérieuses sérieusement!</p> - - -<p>Léopold ne tarda pas à revenir; et Sylvie ne le laissa pas languir. -Elle eut vite fait le tour des positions de l'ennemi et reconnu, -derrière ses travaux de défense, ses armes et bagages et ses -approvisionnements, avant de se rendre à bon escient. Elle l'amena sans -peine à ses propres projets. Jusqu'à son dernier jour, Léopold -conserva l'illusion que c'était lui qui avait conçu l'idée de fonder -la grande maison de couture:—<i>Selve et Sylvie.</i>—</p> - -<p>Le mariage fut fixé au milieu de janvier, époque où le travail est un -peu ralenti. Les semaines qui précédèrent furent un joyeux temps pour -l'atelier. Léopold, radieux, régalait toute la bande, les emmenait au -théâtre, ou au cinéma. Elles avaient toutes un tel besoin de rire! -Quand l'une d'elles se marie, c'est comme si elle amenait le mariage -dans la maison. Et chacune des autres accueille le visiteur, en lui -chuchotant:</p> - -<p>—N'oublie pas! La prochaine fois, c'est mon tour...</p> - -<p>Annette fut gagnée par la joie générale. Au lieu d'en sentir plus -vivement sa vie manquée, elle se demandait ce que ses peines étaient -devenues. Elles avaient glissé, comme le long des hanches une chemise. -Ô jeune corps! Le chagrin ne te tient pas à la peau... Ce n'était -pourtant pas que ce mariage l'enchantât. Elle avait aimé trop -tendrement sa sœur, pour qu'il n'y eût pas quelque mélancolie à la -voir s'éloigner davantage. Et ce n'était pas un spectacle agréable, -cette jolie fille qui se donnait à cet homme un peu vulgaire... Annette -avait eu pour Sylvie d'autres rêves. Mais de nos rêves, les autres -n'ont que faire. Leur façon d'être heureux est la leur, non la nôtre. -Ils ont raison...</p> - -<p>Sylvie était satisfaite. L'affection de Léopold, l'admiration qu'il -lui témoignait, touchaient sa vanité et, peu à peu, son cœur. Comme -elle l'avait dit à sa sœur, elle appréciait le sérieux caractère de -celui qu'elle avait choisi. Il serait un compagnon solide, pas gênant; -bien qu'elle n'eût pas l'intention d'abuser—(mais on ne sait -jamais!)—elle était assurée de ne s'être point donné un comptable -de sa conduite trop vétilleux. Léopold ne tenait pas à connaître Je -passé de Sylvie; il lui faisait confiance; et elle lui en savait gré. -L'expérience de la vie n'avait pas laissé à Léopold beaucoup -d'illusions, ni surtout d'intransigeance; elle l'inclinait à prendre -pour son usage et à accepter pour celui d'autrui, comme règle de -conduite, un égoïsme cordial d'honnête homme sceptique, affectueux, -pas exigeant, qui ne demande pas aux autres plus que lui-même ne peut -donner.</p> - -<p>Sylvie se trouvait, en somme, bien plus proche de lui que d'Annette. -Elle aimait davantage Annette. Mais Annette homme—(elle le lui dit en -riant)—elle ne l'eût pas épousée! Non, non, ça aurait mal -tourné!...</p> - -<p>Selve lui inspirait toute sécurité. Cette impression reposante la -dispensait de songer à lui: elle songeait à la noce, à la toilette -qu'elle se ferait, à son futur ménage, aux grands projets de commerce. -Et c'était un parfait contentement.</p> - - - - -<p>La noce eut lieu, un jour d'hiver rayonnant. Selve emmena tout son monde -dans le bois de Vincennes. De joyeuses parties s'organisèrent. Annette -s'y mêla gaiement. En d'autres temps, le côté bruyant et un peu -vulgaire de ces réjouissances lui eût été sensible. Il ne le lui fut -pas, en ce moment. Elle riait avec ces braves garçons et ces vaillantes -filles qui se donnaient cette journée de liesse entre leurs jours de -labeur. Elle prit part à leurs jeux, et elle enchanta tout le monde par -son entrain. Sylvie, qui l'avait connue froide et dédaigneuse, la -regardait courir et s'amuser franchement. La voilà qui jouait au -colin-maillard, les yeux sous le bandeau, rouge d'animation, bouche -ouverte et riant, et le menton levé, on eût dit pour attraper au vol -la lumière, les bras tendus en avant et les mains comme des ailes, -marchant à grands pas, buttant, riant de plus belle!... Le beau corps -vigoureux d'aveugle passionnée, qui va-t-il prendre? qui le prendra?... -Plus d'un qui la regardait dut avoir cette pensée. Mais Annette ne -semblait penser qu'à son jeu... Qu'avait-elle fait des préoccupations -qui pesaient sur elle, hier? et de son air soucieux, tendu, absorbé?... -Elle en avait, du ressort!... Sylvie s'attribuait le bienfait d'avoir -réussi à distraire Annette de ses soucis, et elle s'en réjouissait. -Mais Annette savait bien que la cause venait de plus loin. Elle n'était -pas allégée de ses soucis, parce qu'elle riait à la noce. Elle riait -à la noce, parce qu'elle était allégée...</p> - -<p>Que s'était-il passé?—C'était une chose étrange, et qui n'était -pas l'œuvre d'un jour, bien qu'en un certain jour elle fût apparue.</p> - -<p>Il y avait de cela quelques semaines, un matin de dimanche. Elle était -assise, à demi dévêtue devant sa table de toilette. Elle faisait sa -toilette longuement le dimanche, étant forcée, les autres jours, de -sortir de bonne heure. Elle était lasse de la fatigue accumulée -pendant la semaine. L'enfant, à peine levé, s'était glissé hors de -la chambre, pour aller chez la tante. Il était fort intéressé par le -mariage, et il amusait Sylvie par les réflexions qu'il exprimait, à ce -sujet, en homme d'expérience. Léopold le cajolait; pour faire la cour -à Sylvie, il la faisait à son petit chien. Aussi Marc, adulé et fier -de son importance, passait tout son temps dans l'appartement du bas, et -il ne restait plus chez sa mère qu'à contre-cœur. Annette en -ressentait un amer découragement. Mais ce matin, la lassitude -l'emportait sur le chagrin, et même il s'y mêlait un sentiment secret -qui l'éclairait. Elle soupira pourtant, par habitude. Elle goûtait -cette fatigue et cette jouissance confuses de savoir qu'on pourra, Dieu -bon! s'étendre tout de son long sur cette journée de dimanche, sans -avoir à remuer... Dimanche! Autrefois, Annette ne se doutait pas de son -prix...</p> - -<p>—«On est las, on est las! C'est bon de ne pas bouger!... On -dormirait mille ans... Mal assise, accoudée dans une pose incommode, on -ne ferait pas un mouvement... Il y a un charme qui vous tient. On a peur -de le rompre. Ne remuons pas! On est bien!...»</p> - -<p>Elle regardait par la fenêtre, sur le toit d'en face, une fumée qui -sortait de la cheminée du boulanger: elle fuyait sous le vent, en -volutes, claire et gaie, s'allongeait, s'enroulait, et courait en -dansant, sur le ciel bleu. Les yeux d'Annette riaient, et son esprit -dansait, dans les prairies de l'air,—entraîné à la suite des -folles arabesques. Tout le poids de la terre avait glissé en bas. -L'esprit se sentait nu, dans le vent et le soleil. Annette chantait à -mi-voix...—Et soudain, lui apparurent les yeux ravis d'un jeune -homme, qui la regardait hier en omnibus. Elle ne le connaissait pas, et -elle ne le reverrait sans doute jamais. Mais ce regard, qu'elle avait -surpris en tournant la tête brusquement, (car il ne croyait pas être -vu), avouait si naïvement son attrait que, depuis, elle en gardait une -joie fraîche, au cœur... Elle affectait de n'en pas savoir la -cause.... Mais comme son miroir lui renvoyait l'image de son sourire, -elle se vit avec les yeux de celui qui l'aimerait un jour.... Où -êtes-vous, soucis?....On les entendait encore qui bourdonnaient, au -loin, très loin, par bouffées....</p> - -<p>—«Assez! assez! À quoi bon!... Il faut se faire une raison!»</p> - -<p>Qu'Annette se le dît, ce n'était pas nouveau. Vingt fois elle l'avait -dit. Mais qu'elle fît comme elle avait dit, on ne s'y attendait point! -Il ne fallait pas en attribuer le succès à la raison. La raison est -bonne conseillère; mais les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Et le -cœur n'est convaincu que par les raisons du cœur.</p> - -<p>Elles ne manquaient pas maintenant. Maintenant, Annette consentait à -voir l'absurdité de ses exigences d'amour maternel. Mais si elle y -consentait, c'était que d'autres aspirations, étouffées, avaient -ressuscité. Elle ne pouvait plus les nier, elle ne le voulait plus. Et -cet acquiescement tacite une fois donné, Annette se sentit délivrée. -La voix de sa jeunesse, réveillée, lui disait:</p> - -<p>—Rien n'est perdu. Tu as encore droit au bonheur. Ta vie -commence....</p> - -<p>Le monde se ranima. Tout reprit une saveur. Même dans les jours ternes, -il se fit de lumineuses échappées. Annette ne formait aucun plan -d'avenir. Elle s'abandonnait au bonheur, quel qu'il fût, de l'avenir -reconquis.... Oui, oui, elle était jeune, jeune comme la jeune -année.... Toute une vie devant soi...Il n'y en aurait jamais assez!</p> - - - - -<p>Un de ces jolis mois de février précoce, qui ont tant de charme à -Paris. Le printemps n'est encore que dans le ciel et dans le cœur, mais -tout pur, pure lumière, joie limpide d'enfant qui s'éveille. La belle -journée de l'an recommence; et devant que les oiseaux aient reparu, on -les entend venir; comme de la cime d'une tour perdue dans le ciel clair, -on les voit, nuages d'ailes, les essaims d'hirondelles: ils viennent, -ils passent les mers! Et déjà, on les a qui chantent dans mon cœur...</p> - -<p>Ainsi que tout être bien portant, Annette aimait toutes les saisons. En -s'adaptant à elles, elle participait à leurs forces secrètes. Celles -du renouveau l'exaltaient.</p> - -<p>Elle allait, heureuse de marcher, heureuse de travailler, rapportant au -foyer une bonne fatigue et un fort appétit, s'intéressant à tout, -reprise d'une curiosité nouvelle pour les choses de l'esprit, qu'elle -avait depuis quatre ans délaissées, pour les livres, la musique; et -quelquefois, le soir, bien qu'à demi fourbue, elle sortait et courait -à l'autre bout de Paris, profitant d'un billet de concert. Sylvie -l'enviait, car sa grossesse commençante ne lui réussissait pas.</p> - -<p>Dans ses courses du soir, Annette plus d'une fois était suivie. Elle ne -le remarquait pas, distraite, rêvant, amusée, brusquement arrêtée au -milieu de son soliloque par le sentiment qu'elle traînait quelque chose -à ses talons. Elle se réveillait, regardait curieusement la chose qui -chuchotait, elle haussait les épaules, ou bien faisait la moue, et -repartait bon train, en disant:</p> - -<p>—Quel vieux sot!</p> - -<p>Le sot était souvent jeune; et Annette pensait:</p> - -<p>—Dans une douzaine d'années, Marc pourrait être ainsi.</p> - -<p>Elle s'arrêtait indignée. Le faux Marc recevait le courroux de ses -yeux qui s'adressait à l'autre; et il n'insistait pas. Les yeux se -remettaient à rire. Cette idée de voir Marc à cette place, grand -garçon, beau garçon, malgré tout l'amusait. L'amour-propre maternel, -quand même, y trouvait son compte. Elle en faisait la remarque et elle -se tançait... Non, bien mieux! c'était Marc qu'elle tançait.</p> - -<p>—Polisson! grondait-elle. En rentrant, je lui tirerai les -oreilles.</p> - -<p>(Elle les lui tirait).</p> - -<p>Ces petites aventures l'égayaient... Oui, les premières fois. Mais -quand cela se prolongeait...</p> - -<p>—Ah! zut! c'est assommant! Est-ce qu'il n'est plus permis de se -promener tranquille? Parce qu'on regarde à droite, à gauche, -simplement, gentiment, parce qu'on rit en marchant, il faut qu'on vous -soupçonne de penser à l'amour! L'amour, je le connais, je l'ai assez -vu! Les sots qui croient que l'on ne peut se passer d'eux! Ils -n'imaginent pas qu'on soit heureux sans eux, heureux tout uniment, de -ceci qu'il fait beau, on est jeune, on a le peu qu'il vous faut!... -Qu'ils pensent ce qu'ils veulent! Est-ce que je pense à eux?... À -eux!... Non, mais ils ne se sont donc jamais regardés?</p> - -<p>Elle les regardait, elle; et comme elle était en état de grâce -(c'est-à-dire de gaye liberté), elle ne les idéalisait pas. Certes! -Elle se demandait comment on peut bien s'amouracher de l'homme! Ce n'est -vraiment pas un bel animal! Il faut avoir perdu la tête, pour le -trouver séduisant... Et la fille de Rivière, qui était une bonne -Française, de la forte espèce classique, lisant Rabelais et Molière, -se répétait le mot de Dorine à Tartuffe.</p> - -<p>Elle se moquait de l'amour... (Ah! comme elle se mentait!...) Elle le -provoquait, et elle le portait dans son cœur. L'air endormi, sournois. -Il attendait son heure. Ces petites escarmouches préparaient la -véritable attaque. L'ennemi venait. L'ami...</p> - - -<p>Mais comment eût-il été possible de se méfier? Tous les autres, si -l'on veut! Mais <i>lui</i>, quelle plaisanterie!</p> - -<p>Julien Dumont avait à peu près l'âge d'Annette, de vingt-neuf à -trente ans. De taille moyenne, légèrement voûté, une figure un peu -triste et qui eût paru ingrate, sans des yeux assez beaux, bruns, doux, -sérieux, humblement caressants, quand on les apprivoisait; le front -osseux, avec un pli au milieu, le nez gros, les joues d'ossature forte, -une courte barbe noire, la bouche affectueuse qui se dissimulait sous la -moustache trop longue—(c'était, chez Julien, comme un parti pris -de cacher ce qu'il avait de moins laid),—le teint mat, vieil -ivoire, d'un homme qui est nourri de plus de livres que de soleil. Une -physionomie qui ne manquait ni d'intelligence ni de bonté, mais un peu -morne, engourdie, et que la vie, les passions, n'avaient pas encore -pétrie. Dans l'ensemble, quelque chose de butté et de découragé.</p> - -<p>Il était plus naïf et plus neuf qu'Annette, qui l'était encore -beaucoup. Car, malgré sa courte expérience, plus violente qu'étendue, -elle ne savait pas grand'chose du monde de l'amour. Il est vrai que -l'intuition qu'elle tenait de son père et les entretiens de Sylvie, qui -valaient bien parfois ceux de la reine de Navarre, ne lui avaient rien -laissé ignorer. Mais la leçon est mal sue, que le cœur n'a pas -étudiée, à ses frais. Les mots ne sont pas de même étoffe que la -réalité. Et il arrive que, retrouvant dans la vie ce qu'on vient de -lire, on ne le reconnaisse pas. Annette, très bien instruite, avait -presque tout à apprendre. Mais Julien avait tout.</p> - -<p>Il avait vécu en dehors de l'amour. On craint trop en France de -parler de cette sorte d'«innocents»: ils excitent les plaisanteries -faciles d'un peuple spirituel, mais qui ne varie pas beaucoup les formes -de son esprit. Ces «innocents» sont nombreux. Soit scrupules -religieux, soit puritanisme moral, soit timidité foncière, quelquefois -maladive, soit (et c'est le plus fréquent) travail écrasant qui -absorbe les années de jeunesse, vie pauvre, âpre labeur, répulsion -des amours vulgaires, et respect de l'avenir, de celle qui -viendra—(qui ne viendra pas);—dans tous les cas, sans doute, -froideur du sang, lenteur nordique du cœur à s'éveiller, qui ne -préjuge rien de la force des passions futures, mais qui plutôt les -amasse et les tient en réserve... Ils sont nombreux; et la jeunesse -heureuse qui passe ne se soucie point d'eux. Aux innocents les mains -vides! Ils restent à l'écart. Julien ne connaissait presque rien de la -vie que par l'intelligence.</p> - -<p>D'une famille bourgeoise, pauvre, laborieuse, restreinte strictement aux -deux parents,—le père, petit professeur, qui s'était tué à la -tâche,—la mère, qui se dévouait au fils, et à qui le fils se -dévouait,—un fond religieux, catholique pratiquant, croyant, d'idées -libérales,—une vie de travail continu, monotone, éclairée froidement -par une joie sévère de conscience et d'habitudes,—nul intérêt à la -politique, le dégoût de l'action publique, le culte de la vie cachée, -intérieure, domestique:—une âme vraiment honnête, modeste, sachant -le prix des humbles et fortes vertus. Et, dans le fond du cœur, une -fleur de poésie.</p> - -<p>Il était professeur agrégé des sciences dans un lycée. Il avait -connu Annette jadis à la Faculté, quand ils avaient vingt ans. Dès le -premier jour, il fut attiré. Mais Annette, alors riche, fêtée, -rayonnante de jeunesse et d'égoïsme heureux, distraitement distante, -intimidait Julien. Ses camarades, plus hardis, s'emparaient, auprès -d'elle, de la place qu'il eût voulu prendre. Il les enviait, mais il -n'essayait pas de rivaliser; il se jugeait inférieur, laid, gauche, mal -habillé, ne pouvant s'exprimer, donnant une fausse idée de son -intelligence et de sa sincérité. Le sentiment de sa disgrâce physique -le paralysait d'autant plus qu'il était sensible à la beauté; et -celle d'Annette lui inspirait un émoi silencieux. Car il la voyait -belle; il n'avait pas la liberté d'esprit, comme ses compagnons qui lui -faisaient la cour, de juger cavalièrement, en même temps que de ses -attraits, de ses imperfections, des forts sourcils, des yeux bombés, ou -du nez court. Il ne voyait pas les détails. Mais seul de ces jeunes -hommes, il saisissait l'harmonie de cette forme vivante; et seul, il la -lisait: car toute forme exprime un sens intérieur, mais la plupart -s'arrêtent au dessin des signes. Julien ne séparait point des yeux, du -front, des forts sourcils d'Annette l'énergie de caractère et la -vigueur d'esprit. Il la voyait de loin, d'une vue simple et sommaire. Il -voyait juste, plus juste, de ce premier regard, que lorsque, -s'approchant, il tâcha de la mieux connaître. Il était de ces esprits -presbytes, qui sont gênés, de près. Ils ont parfois du génie, et -buttent à chaque pas.</p> - -<p>Julien et Annette se revirent, un matin, dans le grand hall vitré, au -premier étage de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Il y avait près -de dix ans qu'ils ne s'étaient rencontrés; et Julien, sagement, avait -écarté de sa pensée l'image, qui ressurgit, ce jour-là, devant lui. -Il levait les yeux de son livre. De l'autre côté de la table, à -quelques pas, il l'aperçut, lisant. Sur ses beaux cheveux châtains, -une toque de fourrure; son manteau rejeté par-dessus ses -épaules:—(c'était encore l'hiver, les approches de Pâques; et le -hall, où s'infiltrait par les grandes fenêtres l'air glacé de la -place, ne se réchauffait pas; Julien avait gardé son col de pardessus -relevé; mais, elle, le cou dégagé, ne sentait pas le froid).—Un -coude sur la table, et la joue appuyée sur le revers de sa main, elle -avait l'attitude familière qu'il lui avait vue jadis, le front penché -en avant, les blonds sourcils froncés, et les yeux qui couraient sur la -page, tandis qu'elle mordillait le bout de son crayon. Il retrouva -l'émotion de ses vingt ans. Mais l'idée ne lui serait pas venue de se -lever, pour lui parler.</p> - -<p>Quelque ardeur qu'elle mît à lire, comme elle en mettait à tout, -l'esprit d'Annette chassait toujours plus d'une seule pensée. Les -idées qu'elle était venue chercher dans un livre et qui vraiment -l'attachaient, se présentaient rarement sans un cortège d'images, qui -n'avaient avec elles pas grand'chose de commun. Elle les reléguait -dehors; mais, de moment en moment, les images indiscrètes revenaient -frapper à la porte. La femme la plus intellectuelle ne s'oublie jamais -complètement dans ce qu'elle lit: le flot intérieur est trop fort. -Annette interrompait sa lecture, pour ouvrir un instant l'écluse.</p> - -<p>Et comme elle s'arrêtait ainsi, promenant autour d'elle son regard -un peu trouble, son regard rencontra celui de Julien, qui la -contemplait. L'image de Julien lui sembla faire partie encore de celles -qui se promenaient en elle. Puis, sur-le-champ réveillée,—comme -lorsque, le matin, sur l'oreiller, elle se retrouvait d'un bond au -milieu de la vie,—elle se leva, joyeuse, et, par-dessus la table, -elle lui tendit la main.</p> - -<p>Julien, confus, vint s'asseoir gauchement auprès d'elle. Ils se mirent -à causer. Julien ne causait guère. Il était étourdi d'un bonheur -aussi inattendu. Annette faisait tous les frais. Elle avait de la joie: -un heureux passé reparaissait. Julien y jouait un rôle fort effacé; -il était un anneau banal de la chaîne; la farandole se déroulait, -Julien était déjà loin... Mais il croyait se voir toujours dans les -yeux riants d'Annette; et, troublé, il ne savait trop ce qu'il -répondait. Il s'appliquait, (le maladroit!) à cacher l'admiration -qu'elle lui causait. Il la retrouvait belle, plus belle encore, mais -plus proche, plus humaine,—quelque chose de nouveau... Quoi? Il ne -savait rien d'elle; il en était resté, de six ans en arrière, à la -mort du père d'Annette; il n'avait rien appris, il vivait à l'écart, -les potins de Paris ne l'allaient pas chercher... Il demanda si Annette -habitait toujours à Boulogne.</p> - -<p>—Comment! vous ne savez pas? Il y a beau temps que j'ai -déguerpi... Oui, on m'a mise dehors...</p> - -<p>Il ne comprenait pas. Elle expliqua, en courant, d'un air allègre, -qu'elle était ruinée par sa faute, son indifférence aux affaires...</p> - -<p>—C'est bien fait! ajouta-t-elle.</p> - -<p>Et elle parla d'autre chose. Pas un mot sur sa vie. Non qu'elle voulût -cacher; mais cela ne regardait pas les autres. Si Julien eût insisté -pourtant, posé quelque question, elle eût répondu l'exacte vérité. -Mais il ne demanda rien, il n'aurait pas osé; et il avait la tête -perdue dans cette unique pensée: elle était pauvre, pauvre comme -lui... Déjà, le vent brûlant de l'espérance était entré.</p> - -<p>Pour déguiser son émotion, il se pencha, avec une camaraderie bourrue, -sur la brochure qu'elle venait de quitter:</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous lisez là?</p> - -<p>Il feuilleta. Une revue de sciences. Il y en avait une liasse.</p> - -<p>—Oui, dit Annette, je tâche de me remettre au courant. Ce -n'est pas facile. J'ai perdu pied depuis cinq ans; il me faut gagner ma -vie, donner des leçons, je n'ai pas le temps. Je profite de Pâques, -plus de leçons, je chôme. J'essaie de réparer le temps perdu, je fais -les bouchées doubles, vous voyez!—(elle montra les revues -ouvertes qui l'entouraient)—je voudrais tout avaler. Mais c'est -trop, je n'arrive pas, j'ai tout à réapprendre; il y a quantité de -choses qui se sont passées, depuis que je n'étais plus là; on fait -des allusions à des travaux que je ne connais pas... Dieu! comme on -marche vite!... Mais je les rattraperai! Je le jure, je ne veux pas -rester en arrière, sur le chemin, comme une éclopée. Il y a de belles -choses à voir, là-bas. Je veux les voir...</p> - -<p>Julien buvait ses paroles. De tout ce qu'elle disait, il retenait ceci: -elle gagnait sa vie, avec peine; et elle riait... Elle montait dans son -admiration, à des hauteurs que l'ancienne Annette n'avait jamais -atteintes. Et elle l'y entraînait. Car cette joie, qu'il n'avait pas, -elle la lui apportait.</p> - -<p>Ils sortirent ensemble. Julien était fier de se trouver en compagnie de -cette belle femme; et il n'en revenait pas qu'elle se souvînt si bien -de lui. Au temps jadis, à peine si elle paraissait remarquer son -existence. Et voici qu'elle lui rappelait de petits faits oubliés, qui -le concernaient! Elle s'informa de la mère de Julien. Il en fut si -touché que sa gêne se fondit; à son tour, il commença à se -raconter; mais il n'allait pas vite, les mots étaient gelés. Annette -l'écoutait, gentiment ironique; et elle avait envie de lui souffler. Il -était encore au début, et l'assurance lui venait, lorsqu'elle lui -tendit la main, pour le quitter. Il eut juste le temps de lui demander -si elle retournerait à la bibliothèque, et la joie de lui entendre -dire: «Demain».</p> - -<p>Julien rentra chez lui, confondu. Il était honteux de lui; mais -demain, il réparerait. Il ne voulait aujourd'hui songer qu'au miracle -de cette amitié. De son côté, Annette, qui s'enlisait dans le milieu -de Sylvie, avait plaisir à retrouver un camarade de ses années -intellectuelles. Ce n'était pas qu'il fût très vivant,—non, -vraiment!—mais sérieux, sympathique, brave garçon... Quel -glaçon!...</p> - -<p>Elle n'eut pas lieu le lendemain, de changer d'opinion. Julien ne -dégelait que seul, à la maison. Dès qu'il revit Annette, la glace -aussitôt reprit. Il en fut consterné. Il avait préparé beaucoup de -choses à dire—(il préparait, comme un cours, une -conversation):—devant les yeux d'Annette, il n'en resta plus rien. -Du récit intérieur, trop de fois réchauffé, un extrait insipide... -Il s'ennuyait lui-même, à se l'entendre ânonner. Il ne reprenait son -aplomb que sur le terrain des sciences, quand il ne s'agissait pas de -lui. Là, il était précis, clair, et même il s'animait. Annette n'en -demandait pas plus. Avide de s'instruire, elle le pressait de questions, -qui amusaient Julien par leur intelligence, prompte à imaginer, -devinant faux souvent, mais—(il suffisait d'un mot)—se -retrouvant au point juste où on voulait l'amener... Il aimait ce visage -attentif, dont les yeux plongeaient en lui pour atteindre plus vite sa -pensée, et soudain rayonnaient... Elle avait compris! La joie de la -pensée partagée, de ce soleil invisible et de l'immense perspective -qu'illumine sa clarté, la joie de s'en aller ensemble, à la -découverte, par les chemins nouveaux où il était son guide! C'était -délicieux de causer ainsi, dans le recueillement de cette halle aux -livres, cette église de l'esprit!</p> - -<p>Délicieux pour lui, mais non pour les voisins! Car il causait tout -haut; il avait oublié qu'il existât des voisins. Annette le fit taire -en souriant, et se leva pour partir. Il la suivit. Mais n'ayant plus -devant lui sa table et ses livres, il redevint dans la rue le même -impotent qu'Annette avait vu la veille. Elle essaya de le faire parler -de lui; peine perdue! Et il ne pouvait se décider à la quitter; il -voulait la reconduire, jusqu'à la porte de sa maison: avec cela, -guindé, crispé, brusque, par gaucherie; par moments, sans le vouloir, -même pas très poli... Il était assommant! Annette, un peu agacée, -pensait:</p> - -<p>—Où diable pourrai-je le semer?</p> - -<p>Julien aperçut, au coin de la bouche qui se taisait, le pli moqueur. Il -s'arrêta brusquement, et dit, d'un ton navré:</p> - -<p>—Oh! pardon, je vous ennuie!... Si, je le sais, je le sais! Je -suis si ennuyeux!... Je ne sais pas parler. Je suis déshabitué. Je vis -seul. Ma mère est bonne, très bonne; mais je ne puis lui parler de mes -pensées. Beaucoup l'inquiéteraient; elle ne les comprendrait pas... Et -je n'ai jamais su trouver personne qui s'y intéressât... Je ne le -demande point... Vous avez été bonne de m'écouter avec indulgence. Je -me suis laissé aller à vouloir vous raconter... Mais ce n'est pas -possible. On ne peut pas raconter, on doit garder pour soi... Ce n'a pas -d'intérêt, et ce n'est pas viril... Vivre et se taire... Je vous -demande pardon de vous avoir ennuyée.</p> - -<p>Annette fut touchée. Il y avait dans ces paroles une réelle émotion; -ce mélange de modestie et de triste fierté la frappa; elle sentit sous -la gaine de froideur beaucoup de déceptions et de tendresse blessée. -Dans un de ces élans du cœur, auxquels elle ne résistait pas, elle se -prit pour Julien d'une affectueuse pitié. Elle dit avec chaleur:</p> - -<p>—Non, non, ne regrettez rien! Je vous remercie, vous avez bien -fait de parler... (Elle corrigea, avec une pointe moqueuse, qui, cette -fois, n'avait rien de cuisant)... d'essayer de parler... Oui... ce n'est -pas facile, vous n'êtes pas habitué... Eh bien, cela me fait plaisir -que vous ne soyez pas habitué!... Assez d'autres le sont!... Mais il -n'est pas défendu d'espérer que moi, je vous habituerai... -Voulez-vous? Puisque vous n'avez personne avec qui causer!...</p> - -<p>Julien était trop ému pour répondre; mais son regard exprimait une -reconnaissance, encore effarouchée. Bien que l'heure de rentrer fût -passée, Annette revint sur ses pas, afin de se promener encore quelques -minutes ensemble; et elle lui parlait, en bonne camarade maternelle, sur -un ton simple et cordial, qui lui était une main fraîche sur son front -endolori. Oui, il était meurtri, ce grand garçon; avec son air bourru, -il avait besoin d'être manié très doucement... Maintenant, il -reprenait vie... Tout de même, il fallait rentrer!... Annette lui -proposa de se revoir, de temps en temps. Et ils s'avouèrent que, pour -le travail qu'ils avaient fait à la bibliothèque, ils auraient aussi -bien pu le faire au Luxembourg, ou...</p> - -<p>—Ou... Pourquoi pas chez moi?</p> - -<p>Et Annette, l'invitant pour un des prochains dimanches, s'éclipsa sans -attendre la réponse...</p> - -<p>Ah! qu'il eût bien parlé, maintenant qu'elle n'était plus là!... Il -repassa toute la scène; il savourait la bonté d'Annette. Et comme cet -homme, pondéré dans l'exercice de son intelligence, était incapable -de garder la mesure dans les choses du cœur, il glissa sans transition -de la pensée que son sentiment était destiné à rester sans retour, -à celle que, peut-être...</p> - - - - -<p>Annette n'avait pas le moindre soupçon de ce qui se passait en Julien. -Le physique ingrat de son nouveau compagnon la garantissait si bien -contre l'amour que, d'une façon comique, elle pensait qu'il en devait -garantir aussi Julien. Elle l'estimait. Elle le plaignait. D'être -plaint, le rendait sympathique. C'était agréable de se dire qu'elle -pouvait lui faire du bien; et il lui en devenait plus sympathique. Mais -elle n'aurait pas eu l'idée de se méfier de lui, et moins encore -d'elle.</p> - -<p>Elle avait oublié son invitation, quand, le dimanche suivant, il vint -la lui rappeler; et le joyeux étonnement qu'elle lui témoigna n'était -pas joué. Mais Julien qui, depuis une semaine, ne songeait qu'à cette -heure, ne vit pas l'étonnement et vit seulement la joie; la sienne s'en -accrut. Le temps était très mauvais. Annette ne pensait pas à sortir, -de l'après-midi. Comme elle n'attendait personne, elle était en -négligé, l'appartement aussi. Le petit avait passé par là. On a -beau, comme Annette, avoir le goût de l'ordre: les enfants se chargent -de vous y faire renoncer, comme à tant de beaux projets qu'on a formés -sans eux. Mais Julien, ramenant tout à lui, vit dans «ce beau -désordre»—non certes «un effet de l'art»,—mais une marque de -l'intimité qu'on voulait lui accorder. Il arrivait, le cœur battant, -mais décidé, cette fois, à se montrer sous un jour avantageux; il -jouait l'assurance. Cela ne lui seyait guère. Et Annette, vexée -d'être surprise en ce fouillis, en voulut à l'intrus de son manque de -façons. Elle se fit aussitôt froide; et en un instant, la superbe dé -Julien fut brisée. Ils restaient là maintenant, aussi raides l'un que -l'autre, l'un n'osant plus parler, l'autre attendant, d'un air de -hauteur malicieuse...</p> - -<p>—Si tu crois, mon bonhomme, qu'aujourd'hui, je vais -t'aider!...</p> - -<p>Et puis, elle saisit le comique de la situation, elle vit du coin de -l'œil la mine piteuse du conquérant, et elle rit tout haut. Subitement -détendue, elle reprit le ton de camaraderie. Julien n'y comprit rien; -interloqué, mais soulagé, il revint, lui aussi, au naturel; et une -conversation amicale enfin s'engagea.</p> - -<p>Annette lui parlait de sa vie de travail; et ils se confessèrent l'un -à l'autre qu'ils n'étaient guère faits pour leur métier. Julien se -fût passionné pour la science qu'il enseignait; mais...</p> - -<p>—...Ils ne peuvent pas suivre! Ils sont là qui vous fixent, -avec des yeux mornes, clignotant de sommeil; à peine deux ou trois, -dans le regard de qui on voit passer une lueur; le reste, une lourde -masse d'ennui, qu'en suant sang et eau, on arrive (pas toujours) à -remuer, un moment, et qui retombe dans l'étang. Allez l'y repêcher! Un -métier de puisatier!... Aussi, ce n'est pas leur faute, à ces -malheureux gosses! Ils sont, comme nous, victimes de la manie -démocratique, qui prétend que tous les esprits absorbent également la -même somme de connaissances, et cela, avant l'âge normal, où ils -pourraient commencer à comprendre! Ensuite, il y a les examens, ces -concours agricoles, où l'on pèse nos produits, gavés d'une mixture de -mots estropiés et de notions informes, que la plupart se hâtent de -dégorger immédiatement après, et qui les dégoûte d'apprendre, pour -le reste de leur vie.</p> - -<p>—Moi, dit Annette, en riant, j'aime bien les enfants, oui, -même les plus ingrats, il n'y en a pas un qui me soit indifférent. Je -voudrais les avoir tous, je voudrais tous les étreindre... Mais il faut -se borner! N'est-ce pas? C'est assez d'un...</p> - -<p>(Elle montrait la chambre en désordre, mais il ne comprit pas et sourit -bêtement.)</p> - -<p>—...Dommage! Quand j'en vois un qui me plaît, je voudrais le -voler. Et ils me plaisent tous. Il y a même chez les plus laids quelque -chose de frais, un espoir infini... Mais qu'est-ce que je puis en faire! -Et qu'est-ce qu'on m'en fait? Je les vois en courant. On me les confie, -une heure. Et puis, je cours à d'autres. Et mes petites, elles aussi, -elles courent de main en main. Ce qu'une main a fait, une autre le -défait. Il ne reste plus rien. Des petites âmes sans forme, des -petites formes sans âme, qui dansent le boston ou bien le pas de -quatre. On court. Tout le monde court. Cette vie est un champ de -courses. Jamais aucun arrêt. Ils meurent, ils sont des morts, ah! les -malheureux, qui jamais ne s'accordent un jour de recueillement! Et ils -ne l'accordent pas plus à nous qui le voudrions...</p> - -<p>Julien la comprenait! Ce n'était pas à lui qu'il était besoin -d'apprendre le prix de la retraite et l'horreur du tumulte. Et leur -entente s'accrut, lorsque Annette dit qu'heureusement on avait encore, -au milieu de l'inondation, quelques îlots où se réfugier, les beaux -livres des poètes, et surtout la musique. Les poètes avaient pour -Julien peu d'attrait; leur langue lui échappait; il avait pour elle -cette méfiance bizarre, commune à beaucoup d'esprits qui aiment la -pensée, qui souvent ont leur poésie à eux, mais qui ne perçoivent -pas les vibrations profondes de la musique des mots. L'autre musique, en -revanche, le langage des sons, leur est plus accessible. Julien -l'aimait. Malheureusement, le temps et les moyens lui manquaient d'en -aller entendre.</p> - -<p>—Ils me manquent aussi, dit Annette. J'y vais pourtant.</p> - -<p>Julien n'avait pas cette vitalité. Après sa journée de travail, il -restait seul chez lui, enfermé. Et il ne savait pas jouer.—Il vit un -piano dans la chambre.</p> - -<p>—Vous jouez?</p> - -<p>—Ah! ce n'est pas commode! dit Annette en riant, il ne me le -permet pas!</p> - -<p>Julien demandait, surpris, vaguement inquiet, qui pouvait bien -l'empêcher. Annette, l'oreille aux aguets, écoutait de petits pieds -qui tapaient en montant les marches de l'escalier. Elle courut leur -ouvrir:</p> - -<p>—Tenez, le voilà, le monstre!</p> - -<p>Elle ramena Marc, qui revenait de chez sa tante.</p> - -<p>Julien ne comprenait toujours pas.</p> - -<p>—Mon petit garçon... Marc, veux-tu dire bonjour!</p> - -<p>Julien fut atterré. Annette ne songeait même pas qu'il pût s'en -étonner. Elle continua gaiement, en retenant Marc, qui voulait -s'échapper:</p> - -<p>—Vous voyez, je n'ai tout de même pas perdu mon temps.</p> - -<p>Julien n'eut pas l'esprit de répondre; son attention était occupée à -déguiser son trouble. Il esquissa un sourire assez niais. Marc avait -réussi à glisser des mains de sa mère, sans avoir dit bonjour,—(il -trouvait ridicule cette cérémonie, et il l'esquivait, laissant sa -mère parler, «parler pour ne rien dire», sachant bien que, l'instant -d'après, elle aurait oublié, pour parler d'autre chose... «les femmes -n'ont aucune suite...»)—À quatre pas de Julien, dans les plis d'un -rideau, dont il tortillait l'embrasse, Marc dévisageait l'étranger, -avec des yeux sévères; et il avait très vite, à sa façon d'enfant, -(qui n'était pas si fausse), jugé la situation. Décision sans appel: -il n'aimait pas Julien. L'affaire était tranchée.</p> - -<p>Julien, dont ce regard d'enfant accroissait l'embarras, essayait de -reprendre le fil de l'entretien, tout en suivant le fil de ses propres -pensées. Mais il ne parvenait ainsi qu'à les embrouiller ensemble. Il -se rassurait pourtant. Faiblement. L'assurance d'Annette ne lui -permettait pas de douter qu'elle ne fût mariée: c'était hors de -question. Mais le mari, où était-il? Vivant ou mort? Annette n'était -pas en deuil... Non, il ne se rassurait pas... Qu'était-il devenu, cet -homme? Julien n'osait le demander directement. Après bien des détours, -il se risqua enfin (il se crut très habile) à glisser négligemment:</p> - -<p>—Il y a longtemps que vous êtes seule?</p> - -<p>Annette dit:</p> - -<p>—D'abord, je ne suis pas seule, en montrant son enfant.</p> - -<p>Il n'en sut rien de plus. Mais, puisqu'elle admettait ainsi, -implicitement, qu'elle était seule (avec l'enfant), et qu'elle le -prenait gaiement, c'était que son deuil était loin, très loin, et -qu'on n'y pensait plus. La logique intéressée de Julien conclut -victorieusement:</p> - -<p>—«Monsieur Malbrough est mort...»</p> - -<p>Bon voyage au mari! Il n'était plus inquiétant. Julien jeta dessus -encore une pelletée, et se tournant vers l'enfant, il lui grimaça un -sourire. Marc lui devenait sympathique.</p> - -<p>Mais il ne le devenait pas à Marc. Il était plus familier avec la -constitution des corps atomiques qu'avec celle d'un esprit d'enfant. -Marc sentit parfaitement que cette démonstration d'amabilité n'était -pas naturelle; et le résultat fut qu'il tourna le dos, grognant:</p> - -<p>—Je lui défends de me rire au nez!</p> - -<p>Annette, qui s'amusait des efforts inutiles de Julien pour amadouer -l'enfant, crut devoir réparer l'accueil malgracieux de Marc. Elle -questionna Julien sur sa vie solitaire, avec un intérêt un peu -distrait d'abord, mais qui cessa bientôt de l'être. Julien, plus sûr -de lui, toujours, quand il était assis dans le clair-obscur d'une -chambre, se raconta, cette fois, ingénument. Il était simple; il ne -posait jamais,—presque jamais,—malgré son désir de plaire. -En sa sincérité, il montrait une candeur qu'on n'est pas accoutumé de -rencontrer à Paris, chez un homme de son âge. Il avait, en touchant -aux sujets qui lui étaient chers, une délicatesse qui voilait son -émotion contenue. À ces moments d'abandon où, dans le silence -affectueux d'Annette qui l'encourageait, sa vraie nature intime -paraissait affleurer, un reflet de beauté morale animait son visage. -Annette le regardait, attentive; et ce n'était déjà plus l'aimable -indifférence qu'elle ressentait pour lui.</p> - -<p>Ils se virent, dès lors, régulièrement le dimanche, et un peu plus -souvent dans les semaines, où ils avaient congé. Julien prenait le -prétexte des livres qu'il prêtait; il fallait bien qu'il y joignît -quelques explications, pour qu'Annette eût moins de peine à -comprendre. Il apportait à Marc des cadeaux assez chers, mal choisis, -dont le petit ennemi ne lui avait aucune gratitude: car il les trouvait -enfantins et au-dessous de sa dignité. Mais rien ne pouvait ébranler -la bonne volonté de Julien, fermement décidé à ne pas voir ce qui le -gênait. Comme tous les esprits solitaires qui se méfient du -monde,—dès l'instant qu'ils renoncent à la méfiance en faveur d'un -élu, ils ne savent plus discerner, ils ne veulent plus: ils sont -livrés. L'esprit de Julien, ingénieux à se duper, arrangeait à sa -satisfaction les souvenirs qu'il rapportait de chacune de ses visites, -tout ce qu'Annette avait dit, et tout ce qui l'environnait. (Lui-même, -sans y penser, s'embellissait, par ricochet!) Les inattentions -d'Annette, ses réponses distraites, jusqu'aux silences d'ennui que -parfois il lui causait, tout la lui rendait plus belle et plus -touchante. Et comme, à chaque fois, il découvrait pourtant de petits -traits nouveaux, qui ne s'accordaient pas avec le portrait qu'il -s'était fait, il refaisait le portrait, il le refit dix fois; et -quoique le portrait changeât et ne ressemblât presque plus à celui du -début, Julien ne douta jamais qu'il ne lui restât fidèle: il était -prêt à changer son idéal d'amour, autant de fois que l'objet aimé -changerait.</p> - -<p>Annette avait saisi l'amour qu'il avait pour elle. Elle en fut amusée -d'abord, puis touchée, re connaissante un peu, beaucoup, malgré -tout,—( «Le moins beau garçon du monde ne peut donner que ce qu'il -a... Merci, mon bon Julien!...»)—puis, un peu troublée. Elle se dit -honnêtement qu'elle ne devait pas le laisser s'engager sur cette -pente... Mais ça lui faisait tant de plaisir, à ce garçon! Et à -elle, ça ne faisait point de peine... Annette était sensible à -l'affection; elle l'était aux douces cajoleries, aux flatteries de la -tendresse. Trop, peut-être. Elle l'avouait. L'amour, l'admiration -qu'elle lisait dans les yeux lui étaient une caresse, qu'elle aimait à -renouveler... Oui, elle en convenait, ce n'est peut-être pas très -bien. Mais c'est si naturel! Il lui fallait faire un petit effort pour -s'en priver. Elle le fit. Mais elle n'eut pas de chance: tout ce qu'elle -dit pour écarter Julien—(dit-elle tout, vraiment?)—l'attira -davantage... C'est Une fatalité! Il faut se résigner à la -fatalité... Elle riait de soi, tandis que Julien, inquiet, se demandait -si ce n'était pas de lui...</p> - -<p>—«Hypocrite! hypocrite! Est-ce que tu n'as pas honte?...»</p> - -<p>Elle n'avait pas honte. Peut-on résister au plaisir d'un cœur qui vous -est tout livré? Cela éclaire vos journées. Et quel tort cela fait-il? -Quel danger? Du moment qu'on est tranquille, maître de soi, et qu'on ne -veut que le bien, le bien de l'autre!</p> - -<p>Elle ne savait pas qu'un des chemins insinuants par où l'amour se -glisse, est la tendre vanité de croire qu'on est nécessaire,—ce -sentiment si fort au cœur d'une vraie femme, et où se satisfait son -double besoin de bonté, qu'elle avoue, et d'orgueil, qu'elle n'avoue -pas,—si fort qu'elle préfère souvent, quand elle a l'âme bien née, -à celui qu'elle préfère, mais qui peut se passer d'elle, celui -qu'elle aime moins, mais qu'elle peut protéger. Et n'est-ce pas -l'essence de la maternité? Si le grand fils, toute sa vie, restait le -petit poussin!... La femme au cœur de mère, comme l'était Annette, -prête volontiers à l'homme, dont l'affection l'implore, un charme -qu'il n'a point; son instinct la dispose à n'être plus attentive en -lui qu'aux qualités. Julien n'en manquait point. Annette se -réjouissait de voir sa timidité se fondre et sa nature vraie, -comprimée, s'ouvrir au jour, avec un bonheur attendri de convalescent. -Elle se disait que, jusqu'ici, nul ne connaissait cet homme, pas même -cette mère, dont il parlait toujours, et qu'elle commençait à -jalouser. Lui-même, le pauvre Julien, il ne se connaissait pas... Qui -se fût douté que sous cette écorce rêche, il y eût une âme tendre, -délicate... (elle exagérait!) Il lui fallait la confiance, et il en -avait manqué: la confiance en les autres, la confiance en soi. Pour -croire en lui, il avait besoin qu'un autre crût. Eh bien, elle croyait! -Elle croyait en Julien, pour le compte de Julien, si bien qu'elle finit -par y croire, aussi pour le sien!... Il s'épanouissait à vue d'œil, -comme une plante au soleil. Et c'est bon d'être pour un autre le -soleil... «Épanouis-toi, mon cœur!...» Était-ce du cœur de Julien, -ou du sien qu'elle parlait? Elle ne savait déjà plus. Car du bien -qu'elle faisait, elle s'épanouissait aussi. Une nature abondante meurt -de ne pas nourrir de soi les affamés... «Me donner!»...</p> - -<p>Annette donnait trop. Elle était irrésistible. La passion de Julien -ne se dissimula plus. Et Annette—un peu tard—reconnut -qu'elle n'était pas à l'abri...</p> - -<p>Quand elle vit l'amour près de venir en elle, elle esquissa une faible -défense; elle tâcha de ne pas prendre au sérieux les sentiments de -Julien. Mais elle ne se croyait pas elle-même, et elle ne fit que -rendre Julien plus pressant: il devint pathétique...</p> - -<p>Alors, elle prit peur; elle le supplia de ne pas l'aimer, de rester bons -amis...</p> - -<p>—Pourquoi? demandait-il, pourquoi?</p> - -<p>Elle ne voulait pas dire... Elle avait la crainte instinctive de -l'amour; elle gardait le souvenir de ce qu'elle en avait souffert; et -une intuition l'avertissait de ce qu'elle en souffrirait encore. Elle -l'appelait et le chassait; elle le voulait et le fuyait. Aux instances -de Julien, elle résistait sincèrement; et dans le fond du cœur, elle -faisait des vœux pour que son adversaire vainquît sa résistance...</p> - -<p>Le combat se fût prolongé, sans un événement qui vint en hâter -l'issue.</p> - - - - -<p>Annette avait avec le mari de sa sœur de francs rapports d'amitié. Ce -brave homme, un peu vulgaire, ne manquait ni de droiture, ni de -qualités de cœur. Annette l'estimait; et Léopold lui témoignait une -considération un peu cérémonieuse. Dès leurs premières rencontres, -il l'avait jugée d'une autre espèce que lui et que Sylvie: elle -l'intimidait. Il n'en eut que plus de gratitude, pour la bienveillance -qu'elle lui montra. Au temps où il faisait sa cour à Sylvie, elle fut -son alliée; plus d'une fois, elle vint à son secours, quand il était -en butte aux turlupinades de sa fiancée, trop sûre de son pouvoir pour -ne pas en abuser. Elle s'était même interposée, depuis, -discrètement, dans les malentendus de ménage, ou les brusques -caprices, lubies et diableries, auxquelles Sylvie se livrait, par -accès, pour se désennuyer, en ennuyant le mari. Léopold, qui n'y -comprenait rien, venait conter ses peines à Annette, qui se chargeait -de ramener Sylvie à la raison. Il en était arrivé à confier à sa -belle-sœur plus d'une chose qu'il ne disait pas à sa femme. Sylvie ne -l'ignorait point, et elle plaisantait Annette, qui le prenait gaiement. -Rien que de naturel et de franc entre les trois. Léopold ne s'était -jamais plaint de la place que tenaient à son foyer la sœur de sa femme -et le petit garçon, souvent assez encombrant; il eût trouvé plutôt -que Sylvie ne faisait pas assez pour aider Annette, dont il admirait la -vaillance; et il gâtait l'enfant. Annette, qui savait par Sylvie ce que -pensait Léopold, lui en était reconnaissante.</p> - -<p>La période de grossesse de Sylvie ne fut pas pour ceux qui -l'entouraient, surtout pour le mari, un temps de félicité. De -fréquents désaccords écartèrent Léopold de sa compagne. Non pas que -Sylvie prétendît se passer de lui. Elle avait peu de ménagements pour -sa maternité, et ne voulait rien changer à sa manière de vivre. Mal -lui en prit. Ces longs mois de gésine furent loin d'être pour elle ce -qu'ils avaient été pour Annette: un rêve interminable, et trop vite -fini, de bonheur engourdi. Sylvie n'était pas faite pour couver des -rêves. Elle s'impatientait, et n'entendait renoncer à aucun de ses -devoirs, de ses droits, et de ses plaisirs: elle se surmena. Sa santé -se ressentit de son état nerveux, et son caractère n'y gagna -point. Quand on est tourmentée, on est volontiers tourmenteuse. -Sylvie, étant à la peine, trouvait indigne que son mari n'y -fût pas; et elle s'en chargea. Elle le harcelait de son humeur -taquine, maligne, perpétuellement changeante, et même—(c'était -inattendu!)—jalousement amoureuse: ce qui ne l'empêchait point de lui -chanter pouilles! Certains jours, il ne savait à quel saint se vouer.</p> - -<p>Annette se trouvait là, pour recevoir ses doléances. Il montait -geindre à son étage; elle l'écoutait patiemment, et elle trouvait -moyen de le faire rire de ses petites infortunes. Ces conciliabules, en -se renouvelant, établissaient entre eux une complicité de secrets -communs. Et parfois, devant Sylvie, ils échangeaient un coup d'œil -malicieux. Honnêtes tous les deux, ils ne prenaient aucune précaution -et s'abandonnaient à une familiarité qui, si elle était innocente, -n'était pas inoffensive. Annette n'avait pas idée d'un risque, et elle -s'amusait à d'amicales agaceries. Léopold s'y laissa prendre: il ne -demandait qu'à l'être; il l'était, depuis longtemps, par le -rayonnement de cette force de joie, qui se dégageait d'elle. Annette -était toute alors à la découverte de l'amour de Julien, qui la -troublait délicieusement. Le reste du monde était dans la brume. Quand -elle venait de voir Julien et que Léopold lui parlait, elle écoutait -Léopold, et même elle lui répondait; mais c'était à Julien qu'elle -souriait. L'autre ne pouvait le deviner.</p> - -<p>Il savait ce qu'il voulait. Il résistait, en brave homme. Mais un brave -homme est un homme. Il ne doit pas jouer avec le feu.</p> - -<p>Un dimanche de mai, ils allèrent tous les quatre, Sylvie, Annette, -Léopold et le petit Marc, en promenade du côté de Sceaux. Après une -heure de marche, Sylvie, un peu fatiguée, s'assit au bas d'un coteau, -et dit:</p> - -<p>—Allez, jeunesses, grimpez si vous voulez! Vous nous -retrouverez ici.</p> - -<p>Elle resta avec le petit. Annette et Léopold continuèrent -allègrement. Annette, animée, joyeuse, bon garçon... Léopold la -reposait, par sa bonhomie, de la tension morale où la tenaient l'amour -de Julien et ses entretiens intellectuels. Le sentier sinuait entre un -long mur de grande propriété et un talus vêtu de buissons fleuris. -Par les trous dans les haies, on voyait, en montant, les pentes des -vergers, avec leurs touffes de neige et de rose. Ciel fantasque, où, -sur le fin bleu pers les nuages affairés couraient. Le vent rieur -mordait par boutades, comme un jeune chien. Annette allait devant, -cueillant des fleurs, chantant. Léopold la suivait à la piste; il la -regardait courbée, et son torse robuste sous l'étoffe tendue, ses -mains nues, son cou nu, rougis par l'air cinglant, et dans les cheveux -en mousse le rouge coquillage de l'oreille, dont le bout paraissait une -goutte de sang. Le talus se relevait à droite, et le chemin formait un -couloir d'où le vent engouffré leur dévalait au nez. Annette, sans se -retourner, interpella son compagnon. Il ne répondit pas. Elle continua, -penchée, de cueillir et de parler. Et comme elle plaisantait Léopold -qui se taisait, soudain elle perçut le danger de ce silence. Elle -laissa tomber ses fleurs... Elle s'était redressée, mais n'avait pas -eu le temps de se retourner, quand... Elle faillit tomber... Il l'avait -étreinte. Brutalement empoignée, elle sentit sur sa nuque un souffle -haletant, et une bouche avide lui baisait le cou, les joues. Raidie -instantanément, s'arcboutant, toutes ses forces inconnues de combat -ramassées, du torse et de l'échine elle secoua avec fureur l'homme qui -l'avait saisie; elle brisa l'étreinte, et elle se retrouva face à face -avec l'agresseur. Ses yeux flambaient de colère. Lui, ne lâchait point -prise. Ils eurent une lutte rude de bêtes qui se haïssent. Rude et -brève. Annette (l'instinct révolté lui prêtait une vigueur accrue) -repoussa violemment l'homme, qui trébucha. Il resta devant elle, -doublement humilié, soufflant, congestionné; et ils s'observaient, le -courroux dans les yeux. Pas un mot ne fut dit... Brusquement, Annette -grimpa la pente du talus, par une brèche de la haie se coula de l'autre -côté, et s'enfuit. Léopold, dégrisé, l'appelait. Elle se tint à -vingt pas, et ne le laissa point approcher. Ils redescendirent le -coteau, des deux côtés de la haie, conservant leurs distances, -méfiants, hostiles, et honteux. Léopold, d'une voix altérée, -suppliait Annette de revenir, lui demandait pardon. Annette faisait la -sourde oreille; elle entendait pourtant: la confusion de cette voix -l'atteignait, à travers la barrière de sa rancune; elle ralentit le -pas...</p> - -<p>—Annette! suppliait-il, Annette! ne vous sauvez pas!... Je ne -veux pas vous poursuivre... Voyez, je reste ici, je ne m'approcherai -pas... J'ai agi comme une brute. Je suis honteux, honteux... -Injuriez-moi! mais ne vous sauvez pas! Je ne vous toucherai plus, même -du bout du doigt... Je me dégoûte... Pardon, à genoux!</p> - -<p>Il s'agenouilla gauchement sur les cailloux; il avait l'air malheureux; -et il était ridicule.</p> - -<p>Annette, qui l'écoutait durement, immobile, de profil, sans le -regarder, jeta un coup d'œil de côté, vit cet homme humilié; et elle -fut pénétrée de cette humiliation: son cœur chaud avait la faculté -de s'ouvrir aux émotions des autres, comme si elles étaient siennes; -et de la honte de Léopold, elle rougit. Elle fit un mouvement vers lui, -et dit:</p> - -<p>—Levez-vous!</p> - -<p>Il se releva; et elle, instinctivement, recula de quelques pas. Il -dit:</p> - -<p>—Vous avez peur encore. Vous ne me pardonnerez jamais.</p> - -<p>Elle dit, sèchement:</p> - -<p>—Ne parlons plus. C'est fini.</p> - -<p>Ils redescendirent le chemin. Annette, muette et glacée. Il avait peine -à garder le silence. Il était mortifié, et il cherchait à se -justifier. Mais il n'était pas très éloquent, le cher homme! Il -n'avait pas le style noble. Il répétait, avec colère:</p> - -<p>—Je suis un saligaud!</p> - -<p>Annette, encore bouleversée, réprimait un sourire. Son esprit en -tumulte avait peine à se calmer. Elle ressentait à la fois -l'écœurement et le burlesque de la scène. Elle n'avait pas pardonné, -et elle était près de plaindre l'homme qui s'accusait piteusement à -ses côtés. Il continuait de patauger. Elle l'écoutait avec rancune, -compassion, ironie. Il s'évertuait à expliquer «cette saleté de -folie, qui vous passe par le corps»... Oui, cette folie, elle la -connaissait... Mais il n'était pas utile qu'elle le lui dît. Et il -avait l'air si malheureux que, malgré elle, elle lui dit:</p> - -<p>—Je sais. On est fou, parfois. Ce qui est fait est fait.</p> - -<p>Ils continuèrent leur route, sans parler, le cœur lourd, tristes et -gênés. Sur le point d'arriver au lieu où ils avaient laissé Sylvie, -Annette fit un geste comme pour tendre la main à Léopold; mais elle ne -la tendit pas, et dit:</p> - -<p>—J'ai oublié.</p> - -<p>Il était soulagé, inquiet encore. Il demanda, comme un gosse pris en -faute:</p> - -<p>—Vous ne direz rien?</p> - -<p>Annette eut un petit sourire de pitié.</p> - -<p>Non, elle ne dit rien. Mais, du premier coup d'œil, le regard aigu de -Sylvie avait lu. Elle ne posa aucune question. Ils parlèrent d'autres -choses; et tandis que tous trois, pour masquer leurs préoccupations, -faisaient montre de paroles bruyantes, pendant tout le retour, Sylvie -observa les deux autres.</p> - -<p>À partir de ce jour, Annette et Léopold ne furent plus seuls ensembles. -La jalouse veillait. Annette aussi se gardait. Elle laissait, malgré -elle, percer une méfiance. Et Léopold, blessé, couvait sa rancune -inavouée.</p> - - - - -<p>Les yeux d'Annette s'étaient ouverts. Il ne lui était plus permis de -rester sans méfiance des autres et d'elle-même. Il ne lui était plus -permis de passer en riant, comme elle faisait avant, insoucieuse des -désirs qu'elle pouvait faire naître, puisqu'elle ne les cherchait pas. -Dans l'actuelle société, avec les mœurs actuelles, sa situation de -femme seule, jeune, et libre, non seulement l'exposait aux poursuites, -mais les légitimait. Personne ne comprenait qu'elle se fût affranchie, -d'audacieuse façon, pour s'enfermer après, dans un veuvage, dont la -constance était sans objet. Elle-même se donnait le change avec la -maternité. Et la maternité, sans doute, était une grande flamme; mais -une autre flamme brûlait toujours en elle. Elle tâchait de l'oublier, -parce qu'elle en avait la crainte; et elle s'imaginait que nul ne la -voyait. Mais non! le feu d'amour, malgré elle, se faisait jour. Et -d'autres, sinon elle, risquaient d'en être victimes. L'aventure de -Léopold venait de le lui montrer. Elle la trouvait hideuse. Elle en -était révoltée. L'acte d'amour paraît, aux yeux sans mirage de celui -qui n'aime point, une bestialité grotesque ou dégoûtante. La -tentative de Léopold était l'une et l'autre aux yeux d'Annette. Mais -Annette n'avait pas la conscience tranquille. Elle avait attisé ces -désirs. Elle se rappelait ses coquetteries irréfléchies, ses jeux -aguichants, ses ruses... Qui l'y avait poussée? Cette force refoulée, -ce feu intérieur, qu'il faut nourrir, ou étouffer. Étouffer, on ne -peut pas, on ne doit pas! C'est le soleil de la vie. Sans lui, tout est -plongé dans l'ombre. Mais au moins, qu'il ne consume point ce qu'il -doit animer, comme le char livré aux mains de Phaéton! Qu'il suive -dans le ciel sa route régulière!... Le mariage alors? Après l'avoir -si longtemps écarté, la perception des dangers qui la menaçaient -l'amenait à se dire qu'un mariage d'affection et d'estime, de calme -sympathie, lui serait une digue contre les démons du cœur, et une -protection contre les poursuites du dehors. À mesure qu'elle s'en -convainquait—(tout conspirait à l'en convaincre: sa sécurité -matérielle et morale, l'attrait du foyer, et les sollicitations de son -cœur),—elle opposait moins de résistance aux supplications de Julien. -Elle se donnait, pour y céder, toutes les raisons de l'aimer. Mais elle -n'avait pas attendu de les avoir, pour l'aimer. Déjà avait commencé -le travail de construction de l'esprit, qui de l'élu crée une vision -exaltée. Julien l'y avait devancée. Comme elle était plus riche et -plus passionnée, elle l'eut tôt dépassé.</p> - -<p>Ne se surveillant plus, se livrant à la fougue de sa franche nature, -elle n'usa point de ces artifices, dont une femme plus habile masque sa -défaite, lorsque son cœur est pris, et qu'elle laisse croire qu'elle -en demeure maîtresse. Annette avait fait don du sien. Elle le dit à -Julien.—Et, de cet instant précis, Julien commença de -s'inquiéter.</p> - -<p>Il connaissait mal les femmes. Elles le fascinaient et le -déconcertaient. Plutôt que de les connaître, il préférait les -juger. Il idéalisait les unes, il condamnait les autres. Quant à -celles qui ne rentraient dans aucune des deux catégories, il s'en -désintéressait. Les très jeunes hommes—(et Julien l'était resté, -par son peu d'expérience)—sont, dans leurs jugements, toujours -pressés. Comme ils sont pleins d'eux-mêmes et de leurs désirs, ils ne -cherchent dans les autres que ce qu'ils en voudraient. Soit du côté -moral, soit du côté charnel, les naïfs comme les roués, quand ils -aiment, c'est toujours à eux qu'ils pensent, ce n'est jamais à la -femme; ils se refusent à voir qu'elle existe en dehors d'eux. L'amour -est justement l'épreuve qui pourrait le leur apprendre:—il l'apprend -au petit nombre de ceux qui sont capables d'apprendre,—mais, en -général, à leurs dépens et à ceux de leur partenaire: car lorsque -enfin ils savent, il est trop tard. Le naïf étonnement des siècles, -gémissant de la dualité irréductible, qui est le fruit amer de -l'amour, ce rêve d'unité, déçu, est caractéristique de la -méconnaissance initiale. Car, que veut dire: «aimer», si ce n'est: -«aimer <i>un autre</i>»? Sans posséder l'égoïsme de Roger Brissot, -Julien, par ignorance, n'avait pas moins de peine à sortir de soi; et -il avait une vue encore plus bornée de l'univers féminin. Il eût -fallu l'y guider prudemment par la main.</p> - -<p>Annette n'était rien moins que prudente, de nature. Et l'amour ne le -lui enseignait pas. Il lui donnait un besoin de confiance généreuse. -Maintenant qu'elle était sûre d'aimer et d'être aimée, elle ne -cachait rien. Rien de celui qu'elle aimait n'aurait pu l'éloigner; -pourquoi eût-elle songé à se farder? Saine de cœur, elle ne -rougissait pas d'être ce qu'elle était. Que celui qui l'aimait la vît -comme elle était! Elle avait bien remarqué sa naïveté, son -incompréhension, ses effarouchements. Elle y trouvait un plaisir tendre -et malicieux. Elle aimait à lui révéler, la première, une âme -féminine.</p> - -<p>Elle alla le surprendre, un jour, dans son appartement. Ce fut la mère -qui ouvrit. Une vieille dame, aux cheveux gris bien tirés, au front -calme, qu'éclairait la lumière attentive des yeux sévères. Avec une -politesse méfiante, elle inspecta Annette, et elle la fit entrer dans -un petit salon, propre et froid, où les meubles avaient des housses.</p> - -<p>De ternes photographies de famille et de musées achevaient de glacer -l'atmosphère de la pièce. Annette attendit seule. Après un -chuchotement dans les chambres voisines, Julien entra précipitamment. -Il avait de la joie, et il était intimidé; il ne savait que -dire; il répondait à côté. Ils étaient assis dans des sièges -inconfortables, au dossier raide, qui entrave tout geste familier. Entre -eux, une de ces tables de salon, sur quoi on ne peut s'appuyer; et on se -heurte les genoux à ses aspérités. Le froid luisant du plancher sans -tapis et des figures mortes sous verre, comme des plantes d'herbier, -figeait les mots sur les lèvres, faisait baisser la voix. Ce salon -gelait Annette, décidément. Est-ce que Julien l'y laisserait, tout le -temps de sa visite? Elle lui demanda s'il ne voulait pas lui montrer la -chambre où il travaillait. Il ne pouvait refuser; et même il le -souhaitait; mais il avait l'air si hésitant qu'elle dit:</p> - -<p>—Cela vous ennuie?</p> - -<p>Il protesta, s'excusant du désordre, et il la fit entrer. De -désordre, il y en avait beaucoup moins que chez elle, à la première -visite de Julien. Mais celui de Julien était sans gaieté. La pièce -servait de cabinet de travail et de chambre à coucher. Des livres, une -gravure connue qui représentait Pasteur, des papiers sur les chaises, -une pipe sur la table, un lit d'étudiant. Elle remarqua au-dessus un -petit crucifix, avec un rameau de buis. Installée dans le fauteuil mal -rembourré, elle tâchait de mettre son hôte à l'aise, en lui -rappelant gaiement leurs souvenirs d'étudiants. Elle parlait sans -pruderie de ce qu'ils savaient tous deux. Mais il était distrait, -gêné de sa présence et de son libre-parler; il semblait préoccupé -de ce qui se passait dans la chambre à côté. Annette, gênée par -contagion, tint bon et réussit à lui faire oublier le «qu'en -pensera-t-on?» Il finit par s'animer, et ils rirent de bon cœur. Il -retrouva sa gêne, au départ, en la reconduisant; dans le couloir, ils -passèrent devant la chambre de la mère; la porte était entr'ouverte; -M<sup>me</sup> Dumont affecta de ne pas les voir, par discrétion, ou -pour ne pas saluer l'étrangère. Les deux femmes n'avaient échangé -qu'un regard; et déjà, elles étaient ennemies. M<sup>me</sup> Dumont -mère était choquée de la visite de cette fille hardie, de ses façons -libres, de sa voix claire, de ses rires, de sa vie: elle flairait le -danger. Et Annette qui, pendant la visite, avait perçu entre Julien et -elle cette présence invisible, en gardait une animosité; passant -devant la chambre de la vieille dame qui lui tournait le dos, elle parla -et rit plus haut. Et jalouse, elle pensait:</p> - -<p>—Je te le prendrai.</p> - -<p>Une semaine après, Julien vint à son tour, le soir, après dîner. Il -avait eu, au sujet d'Annette, sa première discussion avec sa mère; et -il voulait affirmer sa volonté. Ils étaient seuls. Léopold avait -emmené au cirque le petit Marc. Quand Julien la quitta, un peu avant -onze heures, Annette lui proposa de le reconduire à pied, pour le -plaisir de respirer ensemble l'air frais de la nuit. Mais, arrivés à -sa porte, Julien s'inquiéta de laisser Annette rentrer seule. Elle -s'amusa de sa crainte. Il n'en voulut pas moins la reconduire à son -tour; et elle se garda de protester: elle l'aurait plus longtemps! Ils -refirent donc le chemin, par le plus long; et ils se trouvèrent sur une -berge de la Seine, sans trop savoir comment. C'était une nuit de juin. -Ils s'assirent sur un banc. Les peupliers bruissaient au-dessus de l'eau -sombre, où s'étiraient les lueurs rouges et jaunes des fanaux sur les -ponts. Le ciel était lointain, les étoiles exsangues, comme si la -ventouse de la ville les eût sucées. La nuit était en haut, et la -lumière en bas. Ils se taisaient. Les paroles ne pouvaient plus -exprimer leurs pensées. Mais, sans se regarder, chacun lisait celles de -l'autre. Le désir de Julien brûlait le cœur d'Annette; mais sa -timidité l'enchaînait immobile, et il n'osait même pas lever les yeux -vers elle. Elle, sans tourner la tête, souriait, regardant les reflets -rouges sur la rivière, et elle le voyait: il ne se déciderait pas!... -Alors, elle se pencha vers lui, et l'embrassa...</p> - -<p>Il revint, enivré d'amour et de reconnaissance, et l'insidieuse pointe -d'une sourde inquiétude fichée dans la pensée... Une mauvaise parole -de sa mère:</p> - -<p>—«Ces filles pauvres et hardies, qui cherchent à se faire -épouser...»</p> - -<p>Il l'avait arrachée tout à l'heure avec colère; mais le bout de -l'aiguillon sous la peau était resté. Il eut honte. Il demanda pardon -mentalement à Annette. Il savait qu'était faux l'injurieux soupçon. -Il croyait en elle religieusement. Mais il était troublé. Et chaque -nouvelle visite le troublait davantage. La liberté d'Annette, sa -liberté de manières, sa liberté d'idées, ses libres opinions sur -n'importe quel sujet,—surtout en morale sociale—son absence -tranquille de préjugés, l'effaraient. Il était étriqué dans ses -façons de penser, comme de s'habiller, un peu chagrin d'idées, enclin -à la sévérité. Elle, au contraire, largement indulgente et riante. -Il ne concevait pas qu'elle pût être aussi puritaine que lui, en ce -qui la concernait, mais qu'aux autres elle appliquât une autre mesure, -la leur, avec une tolérance ironique. Tolérance et ironie le -décontenançaient. Elle s'en apercevait; et quand sur une question, il -s'exprimait avec un rigorisme injuste et excessif, elle n'essayait pas -d'y opposer sa manière de voir; elle souriait de cette naïve -intransigeance, qui ne lui déplaisait pas. Son sourire inquiétait -Julien plus encore que ses paroles. Il avait l'impression qu'elle en -savait plus que lui. C'était vrai. Mais combien plus? Et que -savait-elle, au juste? Quelle expérience avait-elle eue?...</p> - -<p>À son tour, comme sa mère,—(et certaines observations -malveillantes de sa mère y avaient contribué)—cet homme de -vitalité fine, mais appauvrie, était vaguement alarmé de l'éclatante -santé, du rayonnement de cette femme. Il en avait le désir ardent, et -il en avait peur. Dans les promenades qu'ils firent ensemble, il se -sentait chétif. La parfaite aisance d'Annette, en quelque milieu -qu'elle se trouvât, ajoutait à sa gêne. Et bien que cette gêne, si -elle l'eût remarquée, elle l'aurait aimée, il en était humilié. -Mais elle ne la remarquait pas. Elle était toute à son chant -intérieur. Le tort d'Annette était qu'elle ne songeât point que ce -chant, nul ne l'entendait qu'elle; et elle ne voyait pas le regard -anxieux de Julien, qui se demandait:</p> - -<p>—À qui, à quoi rit-elle?...</p> - -<p>Elle semblait si loin!...</p> - -<p>Il ne cessait pas de voir—il voyait mieux que jamais—ses -grandes vertus d'esprit, son énergie morale. Et en même temps, elle -lui restait une énigme dangereuse. Il était partagé entre deux -sentiments opposés: attraction invincible, et méfiance obscure: comme -un reste de cet instinct primitif qui rappelle à l'homme et à la femme -d'aujourd'hui l'inimitié originelle des sexes, pour qui l'union -charnelle était une forme de combat. Cet instinct soupçonneux de -défense est peut-être plus fort chez l'homme, à la fois, comme -Julien, d'intelligence aiguë, mais pauvre en expériences. Comme il lui -est impossible de voir exactement la femme, il la voit tantôt trop -simple, et tantôt remplie d'embûches.</p> - -<p>Annette prêtait à ces oscillations de pensée par ses alternatives -de tout dire et de tout taire, de tout montrer et de tout cacher, ses -mouvements d'expansion passionnée et ses silences hermétiques, -quelquefois pendant une moitié de la promenade... Ces terribles -silences—(quel homme n'en a souffert?)—pendant lesquels la -vie de la compagne qui marche à vos côtés s'en va dans des régions -qu'on ne connaîtra jamais!... Ce n'est pas qu'à l'ordinaire, ils -recouvrent des secrets bien profonds! Il en est où, si l'on y entrait, -la nappe ne monterait pas au-dessus du talon... Mais quelle qu'en soit -l'épaisseur, la nappe de silence est opaque: l'œil n'y pénètre pas. -Et l'esprit tortureur de l'homme a beau jeu pour se forger des mystères -alarmants. L'idée ne viendrait jamais à un Julien qu'il en pût être -l'auteur, et que si la femme se tait, c'est souvent qu'elle sent combien -l'homme la comprend mal. Le silence d'Annette, certains jours, ironique, -un peu las, tolérait une interprétation fausse de ses sentiments par -celui qui l'aimait, puisqu'elle savait que c'était la fausse qu'il -aimait, et qu'il n'aimerait pas la vraie...</p> - -<p>—«Si tu veux... Comme tu veux!... C'est entendu. Je ne suis -pas comme je suis. Je suis comme tu me vois...»</p> - -<p>Mais ces silences d'acquiescement n'eurent qu'un temps. Du jour où -Annette s'aperçut qu'il y aurait peut-être danger à de franches -explications,—(car Julien n'était pas en état de les -comprendre)—et qu'il serait plus politique de se taire, elle -parla. Se taire, pour éviter à Julien un tracas inutile, oui. Mais -pour l'abuser, non. Et s'il y avait danger à parler, justement! C'est -alors qu'on ne pouvait plus se dispenser de le faire. Plus le risque -était grand, plus grand était l'orgueil qui voulait l'affronter. Cette -épreuve de l'amour faisait battre son cœur. Si l'épreuve -réussissait, elle en aimerait Julien davantage. Et si elle ne -réussissait pas?... Elle réussirait. Julien ne l'aimait-il point?... -Advienne que pourra!</p> - -<p>Elle jouait loyalement. Mais il est des hommes qui préféreraient que -leur partenaire trichât. Sylvie, mise au courant de l'amour de Julien -et du projet de mariage, avait chapitré Annette: qu'elle ne s'avisât -point, bon Dieu! de dire toute la vérité! Certes, il fallait bien -qu'il en apprît une partie. Ne fût-ce qu'en se mariant, les actes de -l'état civil se chargeraient de l'en instruire. Mais il y a toujours -moyen d'accommoder le vrai. Puisque ce garçon l'aimait, il fermerait -les yeux. Qu'elle ne les lui ouvrît pas! Ce serait vraiment trop bête! -Plus tard, ils auraient le temps de tout se raconter... Sylvie parlait -en honnête expérience. Elle voulait le bien de sa sœur;—(elle -voulait le sien aussi, et n'eût pas été fâchée de l'éloigner au -plus tôt de son logis);—elle pensait qu'on ne doit pas la vérité à -tous, surtout à son fiancé: c'est assez de l'aimer! La vérité -d'Annette, certes, était innocente; mais les hommes sont débiles. Ils -ne peuvent supporter aucune vérité. Il faut la leur doser...</p> - -<p>Annette écoutait Sylvie tranquillement, et parlait d'autre chose. -Inutile de répondre: elle n'en ferait qu'à sa tête. La morale de -Sylvie n'était pas la sienne. Et elle préférait ne pas dire ce -qu'elle en pensait. Sylvie était Sylvie. Elle l'aimait... Mais de quel -regard elle eût toisé tout autre qui lui eût ainsi parlé!</p> - -<p>—Cette pauvre Sylvie!... Elle juge des hommes d'après ceux -qu'elle a connus. Mon Julien est d'une autre espèce. Il m'aime comme je -suis. Il m'aimera comme je fus. Je n'ai rien à lui cacher. Jamais je ne -lui fis tort. S'il y eut un tort commis, je ne l'ai fait qu'à -moi-même...</p> - -<p>Décidée à parler, envisageant les risques, mais faisant crédit au -grand cœur de Julien, elle mit l'entretien sur sa vie passée. D'une -commune pudeur, ils avaient toujours évité ce sujet. Mais plus d'une -fois, Annette avait lu dans les yeux de Julien ce qu'il brûlait et -tremblait de demander, ce qu'il eût voulu savoir et ignorer.</p> - -<p>Elle mit tendrement la main sur la main de Julien et dit:</p> - -<p>—Mon ami, vous avez toujours été avec moi d'une discrétion si -chère!... Je vous remercie. Je vous aime... Mais je dois vous parler -enfin de ce que vous ne savez pas de moi et de ce que j'ai été. Il -faut que vous me connaissiez. Je ne suis pas sans reproches.</p> - -<p>Il fit un geste craintif, qui protestait contre ce qu'elle allait dire, -qui peut-être aurait voulu l'empêcher. Elle sourit:</p> - -<p>—N'ayez pas peur! Je n'ai pas de grands crimes. Il me semble, -du moins. Mais peut-être que je suis trop indulgente pour moi. Car le -monde en juge autrement. C'est à vous d'apprécier. Je crois en votre -arrêt. Je suis ce que vous déciderez.</p> - -<p>Elle commença de raconter. Plus intimidée qu'elle ne voulait le -paraître, elle avait préparé à l'avance ce qu'elle devait dire. Mais -bien qu'à son jugement ce fût tout simple à dire, cela lui coûtait. -Pour vaincre cette contrainte, elle sembla plus détachée d'émotion -qu'elle n'était. Elle montrait même, par moments, une pointe d'ironie, -qui s'adressait à elle, et qui ne répondait pas au trouble que ce -récit remuait: elle s'en aidait pour se défendre... Julien ne comprit -point. Il vit dans cette attitude une légèreté choquante, une -inconscience.</p> - -<p>Elle dit d'abord qu'elle n'était pas mariée. Julien en avait la -crainte. Et même, pour être vrai, la muette certitude. Mais il -espérait toujours qu'on lui prouverait le contraire. Et qu'Annette le -lui dît, qu'il n'y eût plus de doute possible, il en fut consterné. -Très catholique au fond, sous son libéralisme de surface, il n'était -pas dégagé de l'idée de péché. Sur-le-champ, il pensa à sa mère: -elle n'accepterait jamais! Et il prévit les luttes. Il était très -épris. Malgré le chagrin que lui faisait l'aveu d'Annette et malgré -la réelle déchéance que signifiait pour lui la faiblesse passée, la -«faute» de celle qu'il aimait, il l'aimait, il était prêt, pour -l'avoir, à lutter contre l'opposition de sa mère. Mais il fallait -qu'on l'aidât, qu'Annette le secondât. Il était faible; pour soutenir -le combat, il avait besoin de faire appel à toutes ses forces, dont la -moindre n'était pas la force d'illusion. Il avait besoin d'idéaliser -Annette; et si Annette eût été habile, elle s'y fût prêtée.</p> - -<p>Elle vit le chagrin que produisaient ses paroles. Elle s'y attendait; -elle en était attristée; mais elle ne pouvait le lui épargner: -puisqu'ils vivraient ensemble, chacun devait prendre sa part des -épreuves et même des erreurs de l'autre. Mais elle ne se doutait pas -du conflit engagé en lui; et si elle l'eût pensé, elle fût restée -confiante en la victoire de l'amour.</p> - -<p>—Mon pauvre Julien, dit-elle, je vous fais de la peine! -Pardonnez-moi. J'en ai aussi... Vous me croyiez meilleure. Vous me -mettiez plus haut, trop haut dans votre esprit... Je suis femme. Je suis -faible... Du moins, si je me suis trompée, je n'ai jamais trompé. -J'étais de bonne foi. Je l'ai toujours été...</p> - -<p>—Oui, dit-il hâtivement, j'en suis sûr, n'est-ce pas? Il vous a -abusée?</p> - -<p>—Qui? demanda Annette.</p> - -<p>—Ce misérable... Pardon!... Cet homme qui vous a laissée...</p> - -<p>—Non, ne l'accusez pas! dit-elle. C'est moi qui suis coupable.</p> - -<p>Elle n'attachait à ce mot de «coupable» que le sens d'un affectueux -regret de la peine qu'elle lui faisait; mais il s'en saisit avidement. -Il voulait, dans son désarroi, se rattraper à l'idée qu'Annette -était une victime séduite, et qu'elle se repentait... Il avait un -extrême besoin de cette notion de «repentir»: ce lui était une sorte -de compensation pour le dommage qui lui était causé, un baume sur la -blessure, qui ne la guérissait pas, mais qui la rendait supportable; ce -lui attribuait sur Annette une supériorité morale, dont—pour être -juste—il n'eût pas fait emploi. Et enfin, comme il n'avait pas de -doute sur le péché d'Annette, il n'en avait pas non plus sur -l'obligation du repentir. De l'un et de l'autre sa nature chrétienne -était imbue. Les plus libres chrétiens ne s'en délivrent jamais.</p> - -<p>Mais Annette était issue d'une autre race d'âme. Les Rivière -pouvaient être purs ou impurs, au sens que la morale chrétienne -assigne à ce mot; mais s'ils étaient purs, ce n'était pas par -obéissance à un Dieu invisible ou à ses représentants trop visibles -et à leurs Tables de la Loi; c'est parce qu'ils aimaient la pureté -comme une propreté morale, comme une beauté. Et s'ils étaient impurs, -ils estimaient que c'était là une affaire entre eux et leur -conscience, non la conscience des autres. Annette ne se reconnaissait de -comptes à rendre envers personne. Si elle se confessait à Julien, -c'était un don d'amour qu'elle lui faisait. Elle ne lui devait, -honnêtement, que l'exposé de sa vie. Mais sa vie intérieure, elle ne -la lui devait point. Elle la lui livrait volontairement. Elle voyait -maintenant que Julien eût préféré qu'elle embellît la vérité. -Mais elle était trop fière pour profiter d'une excuse mensongère, -dont elle ne sentait nullement le besoin. Elle s'appliqua, au contraire, -quand elle comprit ce qu'il voulait lui faire dire, à ce qu'il sût que -c'était elle qui s'était donnée à l'amant.</p> - -<p>Julien, atterré, ne voulait pas entendre.</p> - -<p>—Non, non, je ne vous crois pas, disait-il. Vous êtes trop -généreuse! Pour défendre cet homme, qui ne mérite que le mépris, ne -vous accusez pas!</p> - -<p>—Mais je n'accuse personne, dit-elle, avec simplicité.</p> - -<p>Le mot le frappa dans sa conscience; mais il se refusa à comprendre.</p> - -<p>—Vous tâchez de le disculper.</p> - -<p>—Je n'ai pas à disculper. Il n'y a pas de coupable.</p> - -<p>Julien se débattait.</p> - -<p>—Annette, je vous en conjure, ne parlez pas ainsi!</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Vous savez bien que c'est mal!</p> - -<p>—Mais non, je ne le sais pas.</p> - -<p>—Quoi? Vous ne regrettez rien?</p> - -<p>—Je regrette de vous attrister. Mais, mon ami, je ne vous -connaissais pas alors; j'étais libre de moi, je n'avais de devoirs -qu'envers moi.</p> - -<p>Il pensait:</p> - -<p>—N'est-ce rien?</p> - -<p>Il n'osa point le lui dire.</p> - -<p>Mais vous le regrettez pourtant? fit-il avec instance. Vous reconnaissez -bien que vous vous êtes trompée?</p> - -<p>Il ne voulait pas l'accuser. Mais il eût tant voulu qu'elle, elle -s'accusât!</p> - -<p>—Peut-être, dit-elle.</p> - -<p>—Peut-être? reprit-il, accablé.</p> - -<p>—Je ne sais pas, dit Annette.</p> - -<p>Elle voyait où Julien voulait la faire venir... Peut-être elle -s'était trompée, si c'était se tromper que céder à un élan d'amour -et de pitié sincères. Peut-être. Oui... «Mais si je puis regretter, -dans mon cœur, une erreur sincère, je n'ai pas à m'en excuser. Mon -cœur est resté seul avec sa douleur, seul à s'entretenir avec elle, -dans le silence. C'est à lui seul, maintenant, de s'entretenir avec ses -regrets. Ils ne regardent personne.... Ses regrets?... Soyons vraie -jusqu'au bout! Point de regrets!...» Après avoir réfléchi, elle dit:</p> - -<p>—Je ne crois pas.</p> - -<p>Peut-être exagérait-elle, par réaction contre le pharisaïsme -inconscient de Julien.. (Pauvre Julien!...) Mais même aux instants où -elle l'aimait le plus, elle ne parvint pas à dire ce mot de regret, -qu'il attendait.... «Je voudrais tant le dire!.. Mais je ne peux pas. -Ce n'est pas vrai...» Regretter quoi? Elle avait agi, non seulement -selon son droit, mais selon son bonheur. Car, si cher qu'elle l'eût -acheté, elle l'avait eu: l'enfant. Et elle savait (elle seule) que ce -don de l'enfant, loin d'être déshonorant, comme le veut une stupide -opinion publique, l'avait purifiée, délivrée pour longtemps de ses -troubles, qu'il avait mis en elle l'ordre et la paix... Non, elle ne -commettrait jamais la vilenie, pour assurer l'amour futur, de calomnier -l'amour passé. Elle gardait même, maintenant, une reconnaissance à ce -Roger, qui n'avait été qu'un agent de sa destinée, si inférieur à -l'amour et à la flamme de vie qu'il avait allumés...</p> - -<p>Julien le sentit jalousement.</p> - -<p>—Ah, cet homme, dit-il, vous l'aimez toujours!</p> - -<p>—Non, mon ami.</p> - -<p>—Mais vous ne lui en voulez pas!</p> - -<p>—Pourquoi lui en voudrais-je?</p> - -<p>—Et vous pensez à lui?</p> - -<p>—Je pense à vous, Julien!</p> - -<p>—Mais vous ne l'oubliez pas!</p> - -<p>—Je ne sais pas oublier ce qui fut bon pour moi, même s'il -cessa de l'être. Ne me le reprochez pas, vous qui m'êtes le -meilleur!</p> - -<p>Julien avait assez de droiture pour estimer la franchise d'Annette et -pour en reconnaître secrètement la noblesse. C'était pour lui un -spectacle inattendu, dont la dignité inusitée lui révélait un -Nouveau Monde,—la femme nouvelle.—Mais une autre partie de -sa nature se révoltait. Il était blessé dans ses instincts de mâle. -Il était horrifié dans ses préjugés catholiques et bourgeois. -L'idée qu'il avait, qu'il continuait d'avoir d'Annette, était -empoisonnée de soupçons dégradants. Au lieu d'être plus sûr d'une -femme qui lui livrait son secret avec une entière loyauté, il était -moins sûr d'une femme dont la faiblesse passée lui était révélée. -Il doutait de sa fidélité à venir. Il pensait à cet autre homme -vivant, qui l'avait eue, dont il aurait l'enfant. Il avait peur d'être -dupe. Il avait peur d'être ridicule. Il était mortifié, et ne pouvait -pardonner.</p> - -<p>Dès qu'Annette se rendit compte du dangereux combat qui se livrait dans -l'esprit de Julien et qu'elle vit menacé l'espoir qu'elle avait formé, -elle trembla. Elle était prise à fond par l'amour qu'elle avait -amorcé. Toute sa force d'aimer, toute sa capacité de bonheur, elle les -avait placés sur ce Julien. Et en vérité, elle se trompait à -moitié. Mais elle ne se trompait qu'à moitié. Julien n'était pas -indigne d'elle, ses qualités étaient réelles, elles méritaient -l'amour. Si différents qu'ils fussent, ils auraient pu vivre ensemble, -avec un peu d'efforts mutuels pour se comprendre et pour se -tolérer,—sans doute en souffrant un peu; mais était-ce trop payer de -ce peu de souffrance une solide tendresse? Annette lui eût fait du -bien, elle l'eût revigoré, elle eût été le grand souffle de -confiance en la vie, qui eût gonflé ses voiles, et qui l'aurait -poussé où jamais il n'aborderait sans elle. Et la tendresse délicate -de Julien, son respect pour la femme, sa pureté morale, même cette -candide foi religieuse, qu'Annette ne partageait pas, lui eussent été -sains, ils eussent mis dans sa nature passionnée un fond de sécurité, -la paix du home et de l'âme dont on est sûr...</p> - -<p>Ah! misère des cœurs qui, par un malentendu que leur passion exagère, -gâchent leur destinée, et le savent, et se le reprochent, et se le -reprocheront toujours, mais ne céderont jamais sur ce qui les sépare: -justement parce qu'ils s'aiment trop pour se faire une concession -morale, que dédaigneusement ils consentiraient à des indifférents!...</p> - -<p>Annette se tourmentait maintenant des inquiétudes qu'elle avait fait -lever dans l'esprit de Julien. Julien avait-il raison?... Elle n'était -pas infatuée de son propre jugement. Elle cherchait à comprendre les -autres façons de juger. Son caractère n'était pas tout à fait -formé; son instinct moral était fort, mais ses idées pas encore -fixées; elle s'accordait le droit de les réviser. Toute jeune, elle -avait reconnu factice la morale de son entourage; et elle n'avait -trouvé rien sur quoi s'appuyer, rien que sa raison, qui l'avait souvent -abusée. Elle cherchait toujours; elle cherchait d'autres pensées, où -elle pût respirer. Et quand elle rencontrait une conscience sincère, -comme celle de Julien, elle la scrutait avidement: cette voix -répondrait-elle à l'appel de son cœur? Elle aspirait à croire, la -révoltée! Elle cherchait, elle cherchait sa patrie morale.. Qu'elle -eût souhaité d'entrer dans celle de Julien, de souscrire à ses lois, -même si elles la condamnaient! Mais il ne suffit pas de souhaiter. Elle -ne le pouvait pas. Ce que voulait Julien, non, ce n'était pas humain!</p> - -<p>Elle lui dit tendrement:</p> - -<p>—Je comprends que vous me jugiez, comme jugerait le monde. Je -ne vous le reproche pas. J'admire les forces conservatrices et le -rigorisme de leurs lois. Elles ont leur place dans l'ensemble, et, je le -sais, leurs racines sont profondes dans votre race. Il est naturel que -vous y obéissiez. Je les respecte en vous... Mais je ne saurais, mon -ami, par tous les efforts de ma volonté, renier une action, même -blâmée par tous, qui m'a donné mon enfant.... Cher Julien, comment -renier ce qui fut ma seule consolation, la joie la plus pure, -peut-être, que le ciel m'accordera, de ma vie?... Ne cherchez pas à la -flétrir, mais plutôt, si vous m'aimez, partagez mon bonheur! Il n'a -rien qui vous fasse injure!...</p> - -<p>Elle sentait, en parlant, qu'il ne comprenait pas; elle l'irritait -davantage. Et elle était navrée. Que faire cependant? Lui mentir? -C'était trop déjà qu'elle eût examiné cette ressource humiliante.... -Mais laisser la lézarde s'élargir dans l'affection si chère?... -C'était comme si la déchirure s'étendait dans son cœur.—Elle -était dans les transes, chaque fois qu'elle se retrouvait en -face de Julien: qu'allait-elle aujourd'hui lire sur son visage?...</p> - -<p>Et lui, avec cette lâcheté des hommes qui sont certains d'être -aimés, il en abusait; il savait qu'il lui faisait du mal, et il le lui -faisait. À son tour, il éprouvait son pouvoir. Et il tenait moins à -elle, maintenant qu'il était sûr qu'elle tenait à lui...</p> - -<p>Tout, elle comprenait tout! Elle se désolait d'avoir livré sa -faiblesse. Et elle continuait. Elle s'abandonnait à un sentiment -superstitieux: si le destin voulait qu'elle fût la femme de Julien, -elle le serait, quoi qu'elle dît; quoi qu'elle dît, elle le perdrait, -si c'était son destin...</p> - -<p>Mais secrètement, elle voulait croire qu'en échange de sa soumission, -le destin la favoriserait, Julien serait touché...</p> - -<p>—Je me mets dans tes mains. Pour cela, m'aimeras-tu moins?...</p> - - - - -<p>Il se faisait un travail singulier dans l'esprit de Julien. Il -l'aimait—non, il la désirait toujours autant,—et qui -sait?... (Mais il ne voulait pas savoir...)—Bref, il la voulait -toujours. Mais il était sûr maintenant que non seulement sa mère ne -consentirait jamais à ce qu'il l'épousât, mais que lui-même ne s'y -résoudrait pas. Pour beaucoup de raisons: rancune, vanité blessée, -blâme moral, qu'en-dira-t-on, répulsion jalouse... Toutefois, il -préférait ne pas insister sur ces raisons... «C'est bon, on vous -connaît! Mais ne vous montrez pas!...» Son esprit arrangeait des -expédients pour satisfaire à la fois ses raisons cachées et ses -désirs....—Annette, dans le passé, s'était affirmée, en amour, -femme libre. Il ne l'approuvait pas. Non; mais enfin, puisqu'elle était -ainsi, pourquoi ne le serait-elle pas encore, avec lui qu'elle -aimait?</p> - -<p>Il ne le lui dit pas aussi crûment. Il allégua les impossibilités du -mariage—(il en naissait de nouvelles, à mesure qu'elle les -réfutait):—obstacles insurmontables, opposition de sa mère, -nécessité de vivre avec sa mère, sa situation gênée, Annette -habituée à la richesse, au monde... (La pauvre Annette, réduite -depuis deux ans à courir le cachet!...) la différence d'esprit et de -tempérament... (Ce dernier argument surgit tout à la fin, à l'effroi -découragé d'Annette, quand elle croyait avoir surmonté les autres...) -Avec une mauvaise foi obstinée, Julien se dépréciait, pour mieux se -différencier. Il y avait de quoi rire et pleurer! C'était pitoyable, -de le voir chercher tous les mauvais prétextes pour s'esquiver; et -elle, oubliant sa fierté, feignait de ne pas comprendre, s'épuisait à -trouver des réponses, luttait fiévreusement pour qu'il ne s'éloignât -pas.</p> - -<p>Il ne s'éloignait pas. Il ne refusait pas de prendre. Il refusait de -donner...</p> - -<p>Lorsque Annette aperçut le but de ses travaux de contrevallations et ce -qu'il voulait d'elle, elle en eut moins de révolte encore que -d'abattement. Il ne lui restait plus la force de s'indigner. Lutter, ce -n'est plus la peine... Voilà ce qu'il voulait!... Lui!... Le -malheureux!...Il ne se connaissait donc pas? Il ne savait donc pas ce -qu'il représentait à ses yeux? S'il était l'aimé, c'était pour son -sérieux moral. Cela ne lui allait pas du tout, mais pas du tout, de -faire le don Juan, le coureur d'amour, l'amant libre! (Car, malgré son -chagrin, l'esprit d'Annette gardait sa clarté ironique, et il -n'oubliait pas de saisir le comique mêlé au tragique de la vie).</p> - -<p>—Mon ami, pensait-elle, avec tendresse, pitié, dégoût, je t'aimais -mieux, lorsque tu me condamnais. Ton idée, un peu étroite, mais haute, -de l'amour t'en donnait le droit. Tu ne l'as plus, maintenant. Qu'ai-je -à faire de ce moindre amour que tu me proposes aujourd'hui, de cet -amour sans confiance? Si la confiance manque, il n'y a plus rien entre -nous....</p> - -<p>Chaque amour a son essence: où l'un fleurit, l'autre se flétrit. -L'amour charnel se passe d'estime. L'amour d'estime ne peut se ravaler -à la simple jouissance.</p> - -<p>—Mais, s'écriait dans son cœur Annette, soulevée de révolte, je -serais plutôt la maîtresse du premier passant qui me plaise, que de -toi, de toi que j'aime!...</p> - -<p>Car, de lui, c'eût été dégradant. Tout ou rien!</p> - -<p>Aux suggestions de Julien, elle opposa donc un refus tendre et ferme, -qui le froissa. Ils continuaient cependant de s'aimer, en se jugeant -sévèrement; et aucun des deux ne pouvait se résigner à la perte du -bonheur. Ils étaient Là, s'appelant, se désirant, s'offrant -même,—incapables de prononcer la parole qui réunit:—l'un par -faiblesse intime, cette débilité morale, qui, à de rares exceptions, -(qu'un homme ose le dire!) est le propre de l'homme, et qu'il ne -reconnaît pas,—l'autre, par cet orgueil foncier, qui est le propre de -la femme, et qu'elle n'avoue pas davantage: car les deux sexes ont été -tellement déformés par les conventions morales d'une société bâtie -sur la victoire de l'homme qu'ils ont tous deux oublié leur vrai -caractère. Le plus faible des deux n'est pas toujours dans la nature -celui qu'on nomme ainsi. La femme est bien plus riche en forces de la -terre; et si elle est sous les rets que l'homme a jetés sur elle, elle -demeure une captive, qui n'a pas renoncé...</p> - -<p>Julien entrevoyait les justes raisons d'Annette, et il n'avait aucun -doute sur leur droiture; mais il ne pouvait pas faire violence à sa -timidité de cœur; il suivait l'opinion du monde, qu'il estimait moins -qu'Annette. Seul, il eût accepté le passé d'Annette; mais il ne -l'acceptait pas, sous le regard du monde; et il se persuadait que -c'était sous le regard de sa conscience. Il n'avait pas la bravoure de -prendre pour femme celle qu'il voulait; et il nommait dignité sa -pusillanimité. Il n'arrivait pas à se faire complètement illusion; et -il en voulait à Annette de ce qu'il ne lui en faisait pas non plus. Du -moins, il aurait dû rompre; mais il n'y consentait point. Et lorsque -Annette parlait de s'éloigner, il la retenait, hésitait, souffrait, -faisait souffrir. Il ne voulait pas plus accepter que renoncer. Il -jouait le jeu cruel d'entretenir l'espoir, qu'ensuite il faisait -saigner. Il se dérobait, quand elle était le plus aimante, et se -faisait plus aimant, quand elle se résignait. Annette avait des cris -douloureux de tendresse blessée. Elle se rongeait. Sylvie s'en aperçut -et finit par lui arracher la vérité. Elle avait vu Julien, et elle -l'avait jugé:</p> - -<p>—Il est de ceux qui ne se décident que lorsqu'on les y force. Les -moyens ne manquent pas: prends-lui son consentement! Il t'en saura gré, -plus tard.</p> - -<p>Mais Annette eût trop souffert de la pensée que Julien pût un jour -lui reprocher (même s'il ne le disait pas) de l'avoir épousée. Quand -il ne lui fut plus possible de ne pas voir la faiblesse irrémédiable -du caractère de cet homme et l'inutile espoir d'une décision durable -sur laquelle cet esprit inquiet ne cherchât plus à revenir, elle -trancha dans le vif. Elle écrivit à Julien de ne plus prolonger un -stérile tourment. Elle souffrait, il souffrait; et il leur fallait -vivre. Elle devait travailler pour son enfant; et lui, avait sa tâche. -Elle l'en avait trop longtemps détourné. Ils s'étaient pris, l'un à -l'autre, leurs forces. Ils n'en avaient pas de trop! Puisqu'ils ne -pouvaient pas se faire le bien qu'ils avaient souhaité, qu'ils ne se -fassent pas de mal! Qu'ils ne se revoient plus! Elle le remerciait de -tout ce qu'il avait été.</p> - -<p>Julien ne répondit pas.—Et ce fut le silence...</p> - -<p>Au fond, se débattaient la rancune, le regret, et la passion -blessée...</p> - - - - -<p>Leur amour n'était resté un secret pour aucun de ceux qui les -entouraient. Léopold l'avait remarqué, avec une irritation qu'il -n'avait pu dissimuler à Sylvie. Le souvenir pénible qu'il gardait de -sa peu reluisante aventure avait laissé en lui un ressentiment -involontaire, qui ne devint pas moins vif, quelques mois après: au -contraire! Car il pouvait feindre avec lui qu'il en avait oublié les -motifs. Sylvie, déjà en éveil, fut frappée de ses allures bizarres: -elle l'observa, et elle ne douta plus: il était jaloux. Selon la -logique admirable du cœur, ce fut contre Annette qu'elle en eut: elle -la prit en grippe. Son état de santé expliquait, dans une certaine -mesure, ces réactions excessives. Mais le malheur est que leur -retentissement se prolonge au delà de l'état qui les a causées.</p> - -<p>Sylvie accoucha, en octobre, d'une petite fille. Joie pour tous. Annette -se montra aussi passionnée pour l'enfant que s'il était le sien. -Sylvie n'avait aucun plaisir à le lui voir dans les mains; et son -hostilité, jusque-là comprimée, n'essaya plus de se voiler. Annette -qui, depuis quelques semaines, avait eu de sa sœur des mots blessants, -mais qui les attribuait au malaise passager, n'eut plus moyen de douter -de la désaffection de Sylvie. Elle se tut, évitant toute occasion de -la contrarier. Elle espérait un retour de l'ancienne tendresse.</p> - -<p>Sylvie se rétablit. Les rapports entre les deux sœurs restaient -apparemment les mêmes; et un indifférent n'y eût rien trouvé de -changé. Mais Annette distinguait en Sylvie une froideur hostile, qui -lui faisait mal. Elle eût voulu lui prendre les mains, lui demander:</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as contre moi? Ma chérie, -dis-le-moi!</p> - -<p>Mais le regard de Sylvie la glaçait. Elle n'osait pas. Elle avait -l'intuition que Sylvie, si elle parlait, ce serait pour dire des choses -irréparables. Mieux valait se taire. Annette sentait chez sa sœur une -volonté d'injustice, contre laquelle on ne pouvait rien.</p> - -<p>Un jour, Sylvie dit à Annette qu'elle voulait avoir un entretien avec -elle. Annette, le cœur battant, se demandait:</p> - -<p>—Que va-t-elle me dire?</p> - -<p>Sylvie ne dit rien qui pût offenser Annette, pas un mot de ses griefs. -Elle lui parla de mariage.</p> - -<p>Annette, doucement, écarta le sujet. Mais Sylvie, insistant, proposait -un parti: un ami de Léopold, une sorte de courtier d'affaires, -vaguement journaliste, qui avait un certain chic, des manières d'homme -du monde, des ressources variées, (trop variées), qui vendait des -autos et de la publicité, servait d'intermédiaire entre des -industriels et la clientèle des cercles et des salons, et touchait des -commissions des deux côtés. Il fallait que Sylvie eût bien changé à -l'égard de sa sœur, pour lui offrir un tel choix; et Annette fut -sensible au manque d'affection que marquait cette méconnaissance -voulue. Elle arrêta d'un geste l'exposé de la candidature. Sylvie le -prit mal, demandant si Annette trouvait le parti au-dessous de ses -prétentions. Annette dit qu'elle ne prétendait à rien qu'à vivre -seule. Sylvie répliqua que c'est facile à dire; mais quand on veut -vivre seule, il faut d'abord le pouvoir.</p> - -<p>—Est-ce que je ne le puis pas?</p> - -<p>—Toi! je t'en défie bien!</p> - -<p>—Tu es injuste. Je puis gagner ma vie!</p> - -<p>—Avec le secours des autres!</p> - -<p>Il y avait dans le ton, plus encore que dans les mots, une intention -blessante. Annette rougit, mais elle ne la releva pas; elle ne voulait -pas en venir à la brouille.</p> - -<p>Dans les semaines suivantes, la mauvaise humeur de Sylvie s'afficha: -tous les prétextes lui étaient bons, le moindre désaccord dans la -conversation, un détail d'habillement, un retard d'Annette au dîner, -le bruit que faisait le petit Marc dans l'escalier. Plus de sorties -ensemble. Si l'on avait convenu d'une promenade pour le dimanche, elle -partait, sans prévenir, avec Léopold, prétextant l'inexactitude -d'Annette. Ou, au dernier moment, elle décommandait la réunion -projetée.</p> - -<p>Annette voyait que sa présence était à charge. Elle parla timidement -de chercher un logement dans un autre quartier, moins éloigné de ses -leçons. Elle espérait qu'on allait se récrier, la prier de rester. On -fit semblant de ne pas avoir entendu.</p> - -<p>Elle fut lâche, elle resta. Elle s'accrochait à cette affection, -qu'elle sentait lui échapper. Ce n'était pas seulement Sylvie qu'elle -ne voulait point quitter. Elle s'était attachée à la petite Odette. -Elle supporta plus d'un froissement pénible, sans paraître les -remarquer. Elle espaça ses visites.</p> - -<p>C'était encore trop souvent pour Sylvie. Elle n'était certes pas -revenue à son état normal. Une jalousie maladive la travaillait. Une -fois qu'Annette innocemment jouait avec Odette, sans tenir compte d'un -sec avertissement, que Sylvie lui avait intimé de cesser, Sylvie se -leva irritée et lui arracha des bras la fillette. Et elle dit:</p> - -<p>—Va-t'en!</p> - -<p>Il y avait dans ses yeux une telle animosité qu'Annette, saisie, lui -dit:</p> - -<p>—Enfin, qu'est-ce que je t'ai fait? Ne me regarde pas ainsi! je -ne peux pas le supporter. Tu veux que je m'en aille? Tu veux que je ne -revienne plus?</p> - -<p>—Tu as fini par comprendre, dit Sylvie, méchamment.</p> - -<p>Annette pâlit. Elle cria:</p> - -<p>—Sylvie!</p> - -<p>Avec une rage froide, Sylvie continua:</p> - -<p>—Tu vis à mes dépens. C'est bien. C'est bien, mais c'est -assez. Mon mari et ma fille sont à moi. Bas les mains!</p> - -<p>Annette, les lèvres blanches, répétait:</p> - -<p>—Sylvie!... Sylvie!... d'un accent angoissé.</p> - -<p>Puis soudain, elle aussi, un emportement la prit. Elle cria:</p> - -<p>—Malheureuse! Tu ne me reverras jamais!</p> - -<p>Elle courut à la porte, et partit.</p> - - -<p>Honteuse de sa violence, Sylvie affectait de ricaner:</p> - -<p>—On la reverra, ce soir.</p> - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></h4> - - - - -<p>Annette sortit de l'appartement de Sylvie, avec la volonté de n'y plus -jamais rentrer. Elle pleurait. Elle brûlait de honte et de colère. Ces -deux natures passionnées ne pouvaient cesser de s'aimer, sans approcher -de la haine.</p> - -<p>Impossible pour Annette de rester sous le même toit! Si elle en eût eu -les moyens, elle eût déménagé le lendemain. Heureusement pour elle, -il fallait se plier aux nécessités pratiques: donner congé, chercher -un nouvel appartement. Dans sa première fureur, elle eût plutôt mis -ses meubles au dépôt et campé à l'hôtel. Mais ce n'était pas le -moment de gaspiller son argent. Elle en avait fort peu mis de côté; ce -qu'elle gagnait était à mesure dépensé; même sans recourir à -l'aide de sa sœur, le sentiment d'y pouvoir faire appel, en cas de -besoin, lui donnait une sécurité qui la dispensait des soucis trop -criants d'avenir. Lorsqu'elle voulut établir maintenant le compte de ce -qu'il lui faudrait pour vivre, elle dut, à sa mortification, -reconnaître que, livrée à ses seules ressources, son travail actuel -n'eût pas suffi à son entretien. Les dépenses étaient allégées par -le voisinage des deux sœurs et la communauté d'une partie des repas. -Les habillements du petit étaient des cadeaux de Sylvie; et pour les -robes d'Annette, elle ne faisait payer que le prix de l'étoffe. Sans -parler des objets empruntés, de tout ce qui étant à l'une pouvait -servir aux deux, des menus présents, des promenades du dimanche, de ce -modeste superflu qui éclaire l'uniformité quotidienne. Et puis, le -crédit dont sa sœur jouissait dans le quartier faisait bénéficier -Annette d'une certaine latitude de payement. À présent, il fallait -calculer toutes les dépenses payées comptant. Les débuts seraient -rudes. Déménagement, arrhes, frais d'installation. Et la grosse -question: la surveillance de l'enfant. Question contradictoire: car il -faut gagner pour l'enfant; pour gagner, il faut sortir de chez soi; et -qui veillera sur l'enfant? Annette se rendait compte qu'elle ne serait -jamais venue à bout de telles difficultés, si elles s'étaient posées -plus tôt, quand Marc était tout petit. Comment faisaient les autres -femmes? Annette plaignait les malheureuses, et elle était humiliée.</p> - -<p>Mettre l'enfant en pension? Il était maintenant d'âge à aller au -lycée. Mais elle se refusait à l'enfermer dans ces ménageries. Ce -qu'elle avait entendu dire des collèges anciens—(les choses se -sont un peu améliorées, depuis)—ce que son instinct flairait de -cette promiscuité physique et morale, lui faisait regarder comme un -crime d'y jeter son enfant. Elle voulait croire que le petit en eut -souffert... Qui sait? Peut-être qu'il en eût été bien aise, pour lui -échapper, à elle! Mais quelle mère peut imaginer qu'elle pèse à son -enfant?... Elle ne consentit même pas à le mettre en demi-pension. -Elle se donnait pour raison la santé délicate de Marc: il avait besoin -d'une nourriture spéciale; elle devait surveiller ses repas. Mais pour -être de retour à l'heure des repas, quand ses leçons l'obligeaient -quelquefois à courir à l'autre bout de Paris, c'étaient de grosses -fatigues. Aller, venir, toujours en mouvement. Et les leçons ne -suffisaient pas. Il se présentait toujours quelque dépense urgente, -sur quoi l'on ne comptait pas. Le petit grandissait beaucoup; et Annette -regrettait qu'il ne fût pas comme les petits haricots, qui ne -s'allongent jamais plus vite que leur pelure. Il fallait le vêtir. -Annette ne pouvait non plus se permettre de négliger sa toilette: à -défaut de sa fierté, son métier l'eût obligée. Elle devait donc -trouver des ressources nouvelles. De la copie en chambre, un travail -d'étrangère ou une traduction à revoir: (tâche ingrate, peu payée); -quelque secrétariat d'œuvre, un ou deux matins par semaine: (mal -rétribué aussi); mais le tout, mis ensemble, devenait suffisant. -Gagner par tous les moyens! Annette cumulait. Elle se fit détester des -concurrentes affamées, auxquelles elle se heurta de nouveau, dans sa -chasse au pain. Mais cette fois, tant pis! Plus de sentimentalité! Il -lui fallait passer. On ne se retournait pas pour ramasser ceux qui -étaient tombés. Elle avait bien parfois la vision au passage de -quelque figure crispée, qui la dévisageait avec des yeux hostiles, -quelque rivale évincée, à qui elle eût volontiers porté aide, en -d'autres jours. Tant pis! On n'a pas le temps. Il s'agissait d'arriver -la première. Elle savait maintenant où trouver le travail, et par le -plus court chemin. Ses diplômes, sa licence, lui assuraient une -supériorité. Et elle n'ignorait pas qu'elle en avait une autre: sa -cote personnelle, ses yeux, sa voix, sa mise, l'art de dompter les -clients. Entre elle et d'autres postulantes, on hésitait rarement. Les -sacrifiées ne le lui pardonnaient point.</p> - -<p>Sa vie nouvelle s'ordonnait sur un plan d'une saine rigueur. Pas un vide -pour les pensées inutiles. Au jour le jour. Chaque jour était plein -comme une noix, plein et dur. Après le tremblement des premières -semaines, où elle ne savait pas si elle arriverait à vivre et faire -vivre son fils, elle s'habitua, se rassura, elle finit même par -éprouver un plaisir de la difficulté vaincue. Sans doute, aux rares -instants où la nécessité d'agir ne tenait plus son esprit tendu, -quand, le soir, elle posait sa tête sur l'oreiller, elle avait des -minutes, avant de s'endormir, où se pressaient les calculs, les -préoccupations de budget... Si elle tombait en route?... Malade?... Je -ne veux pas!... Paix, il faut dormir... Heureusement, elle était lasse; -le sommeil ne se faisait pas attendre. Et quand revenait le jour, il n'y -avait plus de place pour les «<i>si</i>» et les appréhensions. Plus da -place pour ce qui énerve, alanguit, dissout l'âme. La gêne et le -travail mettaient chaque chose à son rang. Ce qui est nécessaire. Et -ce qui est de luxe...</p> - -<p>Ce qui est nécessaire: le pain quotidien. Ce qui est de luxe: les -problèmes du cœur... L'eût-elle imaginé! Ils lui paraissaient, -maintenant, secondaires... Bon pour ceux qui ont trop de temps! Elle -n'en avait ni trop, ni trop peu. Juste assez. Une pensée par action, et -pas une de plus. Alors, en pleine force, elle se sentait comme une -barque bien calée, qui est lancée sur les flots.</p> - -<p>Elle était dans sa trente-troisième année; et rien n'avait encore -usé ses énergies. Elle s'apercevait que, non seulement elle n'avait -pas besoin de tutelle, mais qu'elle était plus forte, sans appui. La -dureté de vivre la revigorait. Et le premier bienfait fut de la -débarrasser de l'obsession de Julien, de la nostalgie de l'amour, qui, -sourde ou violente, empoisonnait toutes ses années passées. Elle -découvrait combien elle avait été affadie de rêves sentimentaux, de -douceur, de tendresse, de sensualité hypocrite: et d'y penser seulement -lui répugnait. Avoir affaire aux rudesses de la vie, subir son contact -blessant, devoir être dure soi-même,—c'est bon, c'est vivifiant. -Toute une partie d'elle-même, la meilleure peut-être, à coup sûr la -plus saine, renaissait.</p> - -<p>Elle ne rêvait plus. Elle ne se tourmentait plus. Même plus de la -santé de son enfant. Quand il était souffrant, elle faisait ce qu'il y -avait à faire. Elle n'y pensait pas, avant. Elle n'y pensait plus, -indéfiniment, après. Elle était prête à tout, elle avait confiance. -Et c'était la meilleure médecine. En ces premières années de labeur -acharné, elle ne fut pas malade, un jour; et le petit ne lui causa -aucune vraie inquiétude.</p> - -<p>Sa vie intellectuelle n'était pas moins réduite que sa vie -sentimentale. Elle n'avait presque plus le temps de lire. Elle aurait -dû en souffrir... Point! l'esprit y suppléait par ses propres -ressources. Il avait assez à faire de classer ses nouvelles -découvertes. Car, en ces premiers mois, elle découvrit beaucoup; elle -découvrit tout.—Pourtant, qu'y avait-il de changé? Le travail, elle -le connaissait: (elle croyait le connaître). Et cette ville, ces gens -étaient les mêmes, aujourd'hui qu'hier...</p> - - -<p>Mais du jour au lendemain, tout fut changé. De l'heure où elle -commença de chercher son pain, ce fut la vraie découverte. L'amour ne -l'avait pas été. Même pas la maternité. Elle les portait en elle. Et -sa vie n'en avait exprimé qu'une faible partie. Mais à peine eut-elle -passé dans le camp de la pauvreté, elle découvrit le monde.</p> <p>Le -monde est autre, selon qu'on le regarde d'en haut ou d'en bas. Annette -était maintenant dans la rue, entre les rangées de maisons qui -s'allongent: on voit l'asphalte, la boue, la menace des autos et le flot -des passants. On voit le ciel là-haut—(rarement -lumineux)—là-haut, quand on a le temps! L'entre-deux disparaît: -tout ce qui faisait l'objet de la vie d'avant, la société, les -entretiens, les théâtres, les livres, le luxe du plaisir et de -l'intelligence. On sait bien qu'il est là, on l'aimerait peut-être; -mais autre chose à penser!... Regarder à ses pieds, devant soi, se -garer, aller vite... Tous ces gens, comme ils courent!... D'en haut, on -ne voyait que la flânerie de la rivière; elle paraît calme, et l'on -n'aperçoit pas la violence du courant. La course, la course au -pain...</p> - -<p>Mille fois, Annette avait pensé à l'état où elle se trouvait -aujourd'hui, au monde du travail et de la gêne. Mais ce qu'elle pensait -alors ne ressemblait en rien à ce qu'elle pensait maintenant qu'elle en -faisait partie...</p> - -<p>Hier, elle croyait à l'axiome démocratique des Droits de -l'humanité; et l'injustice lui semblait que la masse en pût être -frustrée.—Aujourd'hui, l'injustice,—(s'il était encore -question de juste et d'injuste)—c'était qu'il y eût des droits -pour des privilégiés. Il n'y a pas de Droits. L'homme n'a droit à -rien. Rien ne lui appartient. Il faut qu'il conquière chaque chose, à -nouveau, chaque jour. C'est la Loi: «<i>Tu gagneras ion pain, à la -sueur de ton front.</i>» Les Droits sont une fourbe invention du -combattant fourbu, pour sanctionner le butin de sa victoire passée. Les -Droits ne sont que la force d'hier, qui thésaurise.—Mais le droit -vivant, l'unique, c'est le travail. La conquête de chaque jour... -Quelle vision soudaine du champ de bataille humain! Elle n'effrayait -point Annette. La vaillante admettait ce combat, comme une nécessité; -et elle la trouvait juste, parce qu'elle était «en forme», jeune et -robuste. Si elle vainquait, tant mieux! Si elle était vaincue, tant -pis! (Elle ne serait pas vaincue...) Elle n'avait pas renoncé à la -pitié. Mais elle avait renoncé à la faiblesse. Le premier des -devoirs: «Ne sois pas pusillanime!»</p> - -<p>À la lumière nouvelle de cette loi du travail, tout s'éclairait pour -elle. Les anciennes croyances étaient mises à l'épreuve. Et une -nouvelle morale, sur les ruines de l'ancienne, s'élevait cimentée sur -cette base héroïque. Morale de la franchise, morale de la force, non -du pharisaïsme et de la débilité... Et, posant sous ce jour les -doutes qui la travaillaient, celui surtout qui lui tenait au plus -profond du cœur:—«Ai-je eu le droit à mon enfant?»—elle se -répondit:</p> - -<p>—Oui, si je puis le faire vivre, si je sais en faire un homme. -Si je le puis, c'est bien. Si je ne puis pas, c'est mal. C'est la seule -morale, toute autre est hypocrite...</p> - -<p>Cet arrêt inflexible redoubla sa vigueur et sa joie à lutter...</p> - -<p>Elle méditait ainsi, le jour, tandis que dans Paris elle marchait, -allant d'une tâche à l'autre. La marche excitait sa pensée. -Maintenant que l'action quotidienne était méthodiquement réglée, le -rêve reprenait ses droits. Mais le rêve éveillé, clair, précis, le -rêve sans brouillard. Plus le temps lui était mesuré, plus il -profitait des moindres interstices; comme un lierre, il montait, -tapissant les murailles des jours. Annette confrontait à ses -conceptions élargies de la vraie morale humaine les expériences de sa -journée. Travail et pauvreté lui dessillaient les yeux. Elle perçait -d'un regard neuf le mensonge de la vie moderne, qu'elle n'avait pas -remarqué lorsqu'elle y était engluée. La monstrueuse inutilité de -cette vie—des neuf dixièmes de cette vie—particulièrement -pour les femmes... Manger, dormir, procréer... Oui, c'est le dixième -utile. Mais le reste?... Cette «civilisation?» Ce qu'on appelle: -«penser»?... L'homme—(<i>vulgus umbrarum</i>)—est-il -vraiment fait pour penser? Il veut se le persuader, il s'en est -suggéré l'attitude, et il s'y croit tenu, comme à des gestes -consacrés. Mais il ne pense point. Il ne pense point devant son -journal, ni devant son bureau, devant la roue qui tourne des actes -quotidiens. La roue tourne avec lui, tourne à vide. Pensent-elles, ces -jeunes filles, qu'Annette est chargée d'instruire? Qu'entendent-elles -des mots qu'elles écoutent, lisent, disent? À quoi se réduit leur -vie? Quelques instincts énormes et mornes, qui couvent dans la torpeur, -sous des amas de fanfreluches. Désir et jouir... La pensée est aussi -une de leurs fanfreluches. Qui trompe-t-on?—Soi... La robe de -cette civilisation, son luxe, son art, son mouvement et son -bruit,—(ce bruit! un de ses masques, pour se faire croire qu'elle -court à un but! Quel but? Elle court, pour s'étourdir...)—qu'y -a-t-il là-dessous? Le vide. Ils s'en font gloire. Ils se font gloire de -leurs oripeaux, de leurs mots, de leurs grelots. Comme ils sont rares, -les hommes où se manifeste l'éclair de la Nécessité!... Mais la -Bête millénaire ne comprend rien à la voix de ses dieux et de ses -sages: ce n'est pour elle qu'un grelot de plus. Elle ne sort pas du -cercle du désir et de l'ennui... Oh! que la société humaine, que -l'Homme est une construction factice! Elle tient par l'habitude. Elle -croulera, d'un coup...</p> - -<p>De tragiques pensées. Elles n'assombrissaient pas l'ardente Annette. -C'est le souffle intérieur qui fait joie ou tristesse, ce ne sont pas -les idées. Sous un ciel non troublé, une âme anémique périt de -mélancolie. Une âme vigoureuse, exposée aux rafales, s'enveloppe -allègrement des ombres comme du soleil. Elle sait bien qu'ils -alternent.—Annette rentrait parfois accablée de fatigue, et l'avenir -sans lumière. Elle se couchait, dormait; au milieu de la nuit, une -bouffonnerie de rêve l'éveillait en riant. Ou bien, le soir, elle -veillait, le front penché sur l'ouvrage; les doigts allaient leur -chemin; le cerveau allait le sien, et brusquement sur la route cueillait -une pensée burlesque: la voilà égayée! Elle doit faire attention à -ne pas rire trop haut, pour ne pas éveiller Marc. Elle dit: «Je suis -idiote!» en s'essuyant les yeux. Mais elle est allégée. Ces détentes -puériles, ces soudaines réactions: héritage salutaire, qui lui vient -de sa race. Quand le cœur est plein de nuages, la bise de la joie se -lève. Et les chasse.</p> - -<p>Non, il n'était pas besoin de distractions, de livres! Annette avait -assez à lire en elle. Et le plus passionnant des livres: son fils.</p> - - - - -<p>Il était près de sa septième année. Il avait subi le changement -de milieu, bien plus aisément qu'on n'eût imaginé. Désagréable ou -non, c'était un changement. Lui-même alors muait, comme un petit -serpent.... Ingrate enfance! Toutes les gâteries de Sylvie et toutes -ses cajoleries—(elle était si certaine de son pouvoir sur -lui!)—il s'en passa parfaitement. Après quarante-huit heures, il -n'y pensait même plus.</p> - -<p>Ce n'est jamais ce qu'on croit qui plaît ou déplaît à l'enfant. Marc -apprécia d'abord, dans sa vie nouvelle, le lycée, où sa mère -l'envoyait en le plaignant,—et les heures de solitude, où personne ne -pouvait s'occuper de lui.</p> - -<p>Annette s'était installée dans un petit cinquième, sur la populeuse -rue Monge. Escalier raide, logement exigu, bruit au dehors; mais de -l'espace par-dessus les toits: ce lui était nécessaire; le bruit ne la -gênait pas: elle était Parisienne, habituée au mouvement, elle en -avait presque besoin; et elle rêvait d'autant mieux, en plein tohubohu. -Peut-être sa nature s'était-elle aussi transformée, avec la -maturité; la plénitude de vie physique et le travail régulier lui -avaient donné un aplomb, une solidité nerveuse, qu'elle n'avait pas -toujours connus et qui ne dureraient pas toujours.</p> - -<p>Le logement se composait, sur la rue, de la chambre d'Annette, qui -servait de salon (le lit formait divan), de la petite chambre de Marc, -et d'un étroit réduit, en retrait d'angle, avançant entre deux rues. -De l'autre côté du couloir, obscur en plein midi, la salle à manger -sur la cour, et une cuisine où le fourneau et l'évier prenaient -presque toute la place.</p> - -<p>Entre la chambre de la mère et celle de l'enfant, la porte restait -ouverte; et Marc était trop petit pour protester. Il se trouvait à cet -âge indécis qui flotte entre la première enfance asexuée et le -premier éveil incertain du petit homme. Il n'était plus dans l'une, et -pas encore dans l'autre. Il lui arrivait encore de courir de son lit -dans celui de sa mère, le matin du dimanche; et il se laissait, aux -grands jours, faire la toilette par elle, des pieds à la tête. À -d'autres jours, il avait des effarouchements pudibonds. Aussi, des -curiosités. Et surtout, des accès de cachotterie, qui ne voulait pas -être troublée. Il fermait sournoisement sa porte. Annette la rouvrait. -Il ne pouvait faire un mouvement, sans qu'elle l'entendît. C'était -assommant! Mais il pouvait aussi ne faire aucun mouvement. Alors, elle -l'oubliait, pendant un peu de temps. Pas longtemps!...</p> - -<p>Heureusement, Annette n'était pas toujours là. Elle devait sortir. -Marc allait à son lycée, qui n'était pas éloigné. Annette l'y -conduisait, le matin, et, quand elle était -libre,—(rarement)—l'après-midi. Mais elle ne pouvait l'y -reprendre, pour le ramener au logis: car c'était l'heure de ses -leçons. Il devait rentrer seul, et elle s'inquiétait. Elle avait -tâché de s'entendre avec une famille voisine, pour que la domestique, -en ramenant l'autre enfant, prît Marc. Mais cela ne faisait pas -l'affaire de Marc; et il filait, avant. Alors, fier et craintif, il -revenait seul, et seul il s'enfermait dans l'appartement. Jusqu'au -retour de sa mère, il avait de bons moments! Annette le grondait de son -indépendance. Mais elle n'était pas trop fâchée—(elle ne -s'avouait pas ce mauvais sentiment)—qu'il se passât de camarade. -Elle se méfiait des camarades. Elle ne voulait pas qu'on pût lui -gâter son fils... <i>Son</i> fils! Elle est donc bien sûre qu'il est -à elle? Certes, elle fait effort pour comprimer son amour égoïste. Ce -n'est plus, comme au temps où il était tout petit, le besoin aveugle -et glouton d'absorber le petit être dans sa passion. Elle voit en lui -maintenant une personnalité. Mais cette personnalité, elle se persuade -qu'elle en a la clef, qu'elle sait mieux que lui ses lois et son -bonheur; elle veut la sculpter à l'image de son Dieu caché. Comme la -plupart des mères, se jugeant incapable de créer par elle seule ce -qu'elle veut, elle rêve de le créer par celui qu'elle a fait de son -sang: (le rêve éternel, éternellement déçu, de Wotan!.)</p> - -<p>Mais pour le façonner, il faudrait le saisir. Ne pas le laisser -échapper!... Elle fait tout pour l'envelopper. Trop. Chaque jour, il -échappe davantage. Elle a l'impression décourageante qu'elle le -connaît moins, chaque jour. Elle connaît bien une chose: son corps, sa -santé physique, ses maladies, les moindres symptômes; elle a une -intuition qui ne la trompe pas. Elle le tient devant elle, le lavant, le -palpant, le soignant,... ce cher corps fragile de petit androgyne... On -le dirait transparent... Mais qu'est-ce qu'il y a dedans? Elle le mange -des yeux, des mains, il lui est tout livré...</p> - -<p>—Dieu! que je t'aime, petit monstre! Et toi, est-ce que tu -m'aimes?</p> - -<p>Il répond poliment:</p> - -<p>—Oui, maman.</p> - -<p>Mais qu'est-ce qu'il pense, au fond?</p> - - -<p>Marc n'avait, à sept ans, presque aucun trait de famille. Annette avait -beau l'explorer, quêter une ressemblance, tâcher de se l'inventer... -Non, il ne lui ressemblait pas, ni la forme du front, ni des yeux, ni -des lèvres, cette sorte de gonflure caractéristique des Rivière, et -spécialement d'Annette,—comme si la volonté, l'ardeur intérieure, -faisaient lever la pâte.—Tout au plus, la couleur de l'iris, mais -perdue dans un monde étranger... Quel monde? Celui du père? Les -Brissot? Non plus! Du moins, pas encore. Annette, jalousement, disait:</p> - -<p>—Jamais!</p> - -<p>Pourtant, lui eût-il tant déplu de retrouver dans les traits de son -fils quelque trace de Roger? N'en aurait-elle pas éprouvé une -jouissance obscure? Elle avait maintenant pour le souvenir de celui à -qui elle s'était donnée un mélange de rancune et d'attrait -inconfessés,—attrait qui s'adressait moins au vrai Roger qu'à celui -qu'elle avait rêvé,—et en somme c'était à ce rêve qu'elle s'était -donnée. Si elle l'eût revu dans l'image de son fils, elle en eût -ressenti une étrange victoire, le sentiment de lui avoir arraché cette -forme qu'elle avait aimée, pour la peupler de son âme à elle. Oui, -les traits de Roger, elle les eût accordés à Marc, pourvu que -l'esprit lui ressemblât, à elle.</p> - -<p>Mais il ne ressemblait ni à lui, ni à elle. La physionomie de -Roger, qui manquait de l'accent original des Rivière, avait -une beauté de lignes, simples, régulières: c'était un livre facile à -déchiffrer.—Mais ce visage d'enfant, le sens de cette figure... -Comment dire? Il fuyait...</p> - -<p>De jolis traits fins, mais pas proportionnés, front étroit, menton -efféminé, les yeux un peu bridés, le nez... (À qui ressemblait-il, -ce nez effilé aux arêtes minces, et long?)... et cette bouche grande -et maigre aux lèvres pâles, qui couraient un peu de travers?... Même -quand il était immobile, sol mouvant; l'air incertain, changeant... -Sans doute, il cherchait sa forme; il oscillait encore; mais dans quelle -direction allait-il se décider? Ou sa décision serait-elle de n'en -avoir point?</p> - -<p>Il était, depuis sa grave maladie, un enfant qu'au premier regard on -eût dit nerveux et impressionnable, (qui, peut-être, l'était), mais -qui, lorsqu'on l'observait, déconcertait par ses manières tranquilles, -son air indifférent, son expression fermée. Pas désagréable, pas -maussade, ne disant pas non...</p> - -<p>—Oui, maman...</p> - -<p>Mais on s'apercevait ensuite qu'il ne tenait aucun compte de ce qu'on -avait dit: il n'avait pas écouté... Il n'avait pas écouté? Difficile -à savoir!... Et il la regardait, pour voir ce qui allait se passer. Et -elle le regardait... Ce petit sphinx!... D'autant plus sphinx qu'il ne -savait pas qu'il l'était. Il ne se connaissait pas plus qu'Annette ne -le connaissait. C'était le cadet de ses soucis! À sept ans, on ne -cherche plus et pas encore à se connaître, soi. Mais, en revanche, il -cherchait à la connaître, elle, sa maîtresse et servante. Et il avait -du temps pour cela, puisqu'elle l'enfermait avec elle, pendant des -jours. Ils s'observaient mutuellement. Mais elle n'était pas de force!</p> - -<p>Annette se trompait, en pensant qu'il ne ressemblait à personne de sa -connaissance. Il avait dans l'esprit des analogies étonnantes avec le -grand-père Rivière. Mais Annette, quoi qu'elle crût, avait fort mal -connu son père. Il l'avait trop séduite pour qu'elle eût jamais vu le -vrai Raoul Rivière. À peine quelques soupçons, surtout depuis la -lecture de la fameuse correspondance. Elle n'avait pas voulu s'y -arrêter. Elle préférait garder—même en les replâtrant—ses -souvenirs pieux et tendres, un moment ébranlés. Et puis, elle n'avait -connu que le Raoul dernière manière. Mais si le vieux Rivière avait -pu revenir pour inspecter, comme il savait faire, le petit bâtard, il -eût dit:</p> - -<p>—Je recommence.</p> - -<p>Il ne recommençait pas. Rien ne recommence jamais. Il revenait, en -détail...</p> - -<p>Jeux malicieux du sang! Par-dessus la tête d'Annette, ils se donnaient -la main, les deux compères. Et l'un des caractères les plus frappants -que la franche Annette avait transmis du grand-père au petit-fils, -était une aptitude remarquable à dissimuler! Non par besoin de -mensonge. Un Raoul Rivière avait assez de mépris bonhomme pour ses -contemporains et se sentait assez fort, pour qu'il n'eût jamais craint, -s'il lui avait plu, de se montrer tout nu. (Il lui avait plu souvent, et -l'on citait de lui des mots féroces, qui emportaient le morceau).... -Mais non! C'était plaisir gratuit, humour burlesque, une vocation de -théâtre, le goût malicieux de se grimer moralement, afin de mystifier -les gens. Le petit en avait hérité, certes innocemment. Son âme -inconsistante encore et très hétérogène, nullement bouffonne au -fond, s'était glissée en naissant dans ce sac à malices; et elle -usait des organes que Nature lui avait faits. De même que si elle fût -entrée dans le corps d'une bête à poil ou à plumes, elle eût -essayé son bec, ses griffes ou ses ailes,—habillée d'un pan de la -défroque du vieux Rivière, elle retrouvait d'instinct les ruses du -grand-père.</p> - -<p>Il se tenait sur ses gardes devant les grandes personnes, et il savait -lire en elles ce qui le concernait: son génie d'attention était -aiguillé de ce côté. Alors, quand il voyait ce qu'ils s'imaginaient -qu'il était, il l'était. À moins qu'il ne lui prît fantaisie de les -contrarier, parce qu'ils l'agaçaient, ou bien pour s'amuser.</p> - -<p>Une de ses occupations était de démonter le mécanisme de ces jouets -vivants, de chercher leurs ressorts cachés, leurs points faibles, de -les tâter, d'en jouer, de les faire «marcher». Ce n'est pas très -difficile: ils sont assez grossiers, et ils ne se méfient pas.—En -premier lieu, sa mère.</p> - -<p>Elle l'intriguait. Il y avait de l'énigme en elle. Il avait entendu des -allusions à son sujet, dans l'atelier de Sylvie, alors qu'il était -assis aux pieds des ouvrières, sans qu'on pensât à lui. Il n'y -comprenait pas grand'-chose. Mais cela ajoutait au mystère; et il -interprétait. Deviner, inventer... Dans ce corps de furet aux aguets, -immobile, les yeux brillants, l'esprit toujours en mouvement.</p> - -<p>Maintenant qu'enfermé avec elle, souvent pendant des jours; à cause -de sa mauvaise santé, de ses rhumes d'hiver, et de l'avide affection de -sa mère, elle était sa principale ressource, il l'épiait -curieusement, chantonnant, bricolant, poursuivant ses autres -occupations—car l'esprit de l'enfant est, comme ses guibolles, -agile et bondissant, il a beau vous tourner le dos, il vous regarde avec -des yeux derrière la tête, et ses oreilles de chat comme des -girouettes girent aux sons de voix. Si cette attention à feux tournants -chasse trois ou quatre lièvres à la fois, il ne perd jamais la piste, -il s'amuse, il sait bien que demain il recommencera... Le lièvre se -laissait prendre. Expansive, emportée, prodigue dans ses sentiments, -Annette ne lésinait point: elle se dépensait sans compter.</p> - -<p>Tantôt elle lui parlait, comme è un tout petit:—et elle le -blessait, il la trouvait ridicule. Tantôt elle lui parlait, comme à un -camarade de pensée, trop âgé:—et elle l'ennuyait, il la -trouvait rasante. Tantôt elle se laissait aller à penser tout haut, -monologuer devant lui, comme s'il ne pouvait comprendre:—et il la -jugeait baroque, il l'observait sévèrement, moqueusement. Il ne la -comprenait pas; mais ne pas comprendre n'a jamais dispensé de -juger.</p> - -<p>Il avait adopté une attitude factice, qui lui était commode, car elle -pouvait s'appliquer à tous les cas: la politesse impertinente et -distraite d'un enfant bien élevé, qui fait semblant d'écouter, parce -qu'il y est obligé, mais que cela n'intéresse nullement: il a ses -affaires, et quand vous lui parlez, attend que vous ayez fini.—À -d'autres moments, il s'amusait à jouer le caressant, pour lui faire -plaisir. Il savait que sa mère ne manquerait pas d'exploser de bonheur. -La bonne femme y allait de tout son cœur. Quand elle tombait dans ses -panneaux, il avait pour elle un peu de mépris affectueux. Quand elle -agissait d'une façon qu'il n'avait pas prévue, il était irrité, mais -il l'estimait davantage.</p> - -<p>Il n'était pas capable de tenir un rôle longtemps. Un enfant est trop -souple et toujours sautillant. Une minute après qu'il avait fait le -joli cœur et qu'il la ravissait par ses effusions, il ne se gênait pas -pour trahir crûment son indifférence. Annette était déconcertée.</p> - -<p>Il arrivait qu'elle n'y tînt plus de déception, d'agacement, surtout -aux rares moments où un vague soupçon l'avertissait que Marc -s'obstinait dans un rôle. Alors, avec sa violence,—(nous en demandons -pardon aux pédagogues modernes)—elle le claquait nerveusement... -Vraiment, elle allait contre tous les bons principes et la dignité de -l'enfant! Aux yeux d'une Anglo-Saxonne, la pauvre Annette se déshonore -à jamais. Mais entre vieux Français, nous n'en sommes plus à un de -ces déshonneurs près... «<i>Qui bene amat...</i>» L'adage fleurit -toujours dans les familles bourgeoises, qui ont conservé quelque -teinture du latin. Nous avons tous été «<i>bien aimés</i>». Et nous -jugions, au fond, comme le fils d'Annette, que les trois quarts du temps -nous ne l'avions pas volé. Mais si, comme lui, nous n'en aimions pas -moins celle qui nous claquait, les claques lui faisaient perdre, c'est -vrai, un peu de son prestige. Avouons-le, c'était peut-être pour cela -que nous—Marc et nous—les provoquions!...</p> - -<p>Il avait beau jeu, après, pour faire la victime brutalisée. Et Annette -se reprochait son abus de force. Elle se sentait fautive. Il lui fallait -chercher à rentrer en grâce. Il l'attendait venir...</p> - -<p>Triomphe de la faiblesse! C'est une arme que les femmes sont expertes à -manier. Mais la plus femme des deux était ici l'enfant. Cette jeune -chair, encore toute baignée du lait maternel, est plus qu'à demi -féminine. Et elle a de la fille les ruses et les roueries. Annette -était désarmée. Auprès du petit fripon, elle était le sexe fort. Le -stupide sexe fort, qui est honteux de sa force et cherche à se la faire -pardonner. La partie n'était pas égale. Le petit la bernait.</p> - - - - -<p>Il n'était pourtant pas un rusé comédien, qui s'amuse. Il avait plus -d'une nature, ainsi que le grand-père. Bien peu avaient pu voir celle -qui se cachait sous le masque moqueur du vieux Rivière. Le drame que -recouvrent parfois le cynisme bouffon et l'appétit jouisseur de -certains conquérants. Raoul avait eu ses sombres abîmes, qu'il ne -montrait pas. Il y en a plus souvent qu'on ne croit sous le rire -gaulois. On les garde pour soi. Annette, qui avait les siens, n'en avait -jamais livré le secret à son père; et elle n'avait pas plus connu -ceux de son père qu'elle ne connaîtrait ceux de son fils. Chacun -restait muré dans sa vie intérieure. Une étrange pudeur. On rougirait -moins d'étaler ses vices et ses appétits—(Raoul en faisait -parade)—que le tragique de l'âme.</p> - -<p>Marc en avait sa part. Un enfant qui vit seul, sans frère et sans -compagnon, a du temps pour errer dans ces caves de la vie. Elles -étaient bien profondes et bien vastes, les caves des Rivière. La mère -et l'enfant auraient pu s'y rencontrer. Mais ils ne se voyaient pas; ils -passèrent l'un près de l'autre, plus d'une fois, en se croyant très -loin. Tous deux, les yeux bandés, Annette par le démon de passion qui -toujours la tenait, l'enfant par l'égoïsme naturel à son âge: tous -deux dans les ténèbres. Mais Marc n'était encore qu'à l'entrée du -caveau et il ne cherchait pas l'issue, en se heurtant aux murs, comme -Annette; il demeurait blotti sur une des premières marches, et il -rêvait l'avenir. Incapable de se l'expliquer, il se fabriquait la vie.</p> - -<p>Il n'avait pas eu loin à aller pour trouver le redoutable mur, devant -lequel le moi épouvanté se cabre. La mort. Le mur se dressait de tous -les côtés. La maladie le côtoyait, comme un chemin de ceinture. On -eût cherché vainement un passage au travers. Le mur était massif et -n'avait pas une brèche. Personne n'avait eu besoin de dire à Marc que -le mur était là. Tout de suite, dans l'ombre, il avait renâclé, -comme un cheval, le crin hérissé. Il n'en parlait à personne. -Personne ne lui en parlait. Tout le monde était d'accord.</p> - -<p>Annette, comme les jeunes femmes d'aujourd'hui, était une mauvaise -pédagogue, qui, lorsqu'elle était fille, avait beaucoup entendu parler -de pédagogie, en parlait volontiers, avec componction, attachait à la -façon d'élever les enfants beaucoup plus d'importance que les mères -d'autrefois qui y allaient à l'aveuglette;—mais, l'enfant venu, elle -se trouvait démunie devant les mille et une surprises de la vie, -incapable de prendre parti, faisant des théories qu'elle n'appliquait -pas, ou qu'elle abandonnait dès les premiers essais;—et finalement, -elle laissait tout aller, s'en remettant à l'instinct.</p> - -<p>Le problème religieux était de ceux qui l'avaient préoccupée, sans -qu'elle fût arrivée à une solution pratique pour l'enfant. Ses amies -de jeunesse, dans la bourgeoisie riche et républicaine, étaient, pour -la plupart, élevées avec religion par leur mère, sans religion par -leur père; et elles ne sentaient même pas le heurt des deux -conceptions:—(les deux s'accordent dans le monde, comme bien d'autres -contradictoires, car aucun sentiment n'y a la troisième -dimension).—Elle-même était allée à l'église, comme au lycée; -elle avait pris sa première communion, comme son bachot, -consciencieusement, sans émotion. Les cérémonies où elle assistait -dans sa riche paroisse lui semblaient d'ordre mondain. Elle s'était -dégagée d'elles, en se dégageant du monde.</p> - -<p>La société moderne—(et l'Église en est un des -piliers)—a si bien réussi à dénaturer en les affadissant les -grandes forces humaines qu'Annette, qui portait en elle plus de richesse -de foi qu'il n'y en a en un cent de dévotes, croyait qu'elle n'était -pas religieuse: car elle confondait la religion avec le moulin à -prières et ces cérémonies d'un exotisme désuet, luxe d'âme pour les -riches, leurre des yeux et du cœur consolant pour les pauvres, qui -assure les fondations de leur misère et de la société.</p> - -<p>Depuis qu'elle avait cessé les pratiques religieuses, elle n'en avait -jamais senti le besoin. Elle ne s'apercevait pas que lorsqu'elle avait -ses fougueux élans de conscience, ses monologues passionnés, elle se -disait la messe.</p> - -<p>Elle ne songea pas à donner à son fils ce dont elle se passait. -Peut-être même la question ne se fût pas posée pour elle, -si—(paradoxe!)—Sylvie ne l'eût posée. Sylvie, qui n'avait -pas plus de religion qu'un moineau de Paris, ne se serait pas crue -mariée, sans le concours de l'Église. Et elle trouvait indécent -qu'Annette ne fît pas baptiser son fils. Annette n'y pensait pas. Elle -le fît pourtant, afin que Sylvie fût marraine. Puis, elle n'y pensa -plus; et les choses en restèrent là, jusqu'à l'arrivée de Julien. -Que Julien eût la foi pratiquante ne la donnait pas à Annette, mais la -lui rendait digne de respect et ramena son attention sur le problème -qu'elle avait négligé: que devait-elle faire pour Marc? L'envoyer à -l'église? lui apprendre une religion à laquelle elle ne croyait pas? -Elle le demanda à Julien, qui fut scandalisé: il affirma avec énergie -la nécessité pour l'enfant d'être instruit des divines vérités.</p> - -<p>—Mais si ce ne sont pas des vérités pour moi? Il faudra donc -que je mente, quand Marc m'interrogera?</p> - -<p>—Non pas mentir, mais laisser croire, si c'est dans son -intérêt.</p> - -<p>—Non, il ne peut être dans son intérêt que je le trompe. Et quelle -autorité aurai-je, quand il le découvrira? Ne sera-t-il pas en droit -de me le reprocher? Il ne croira plus en moi. Et que sais-je si cette -foi apprise ne gênera pas plus tard son vrai développement?...</p> - -<p>Ici, Julien s'assombrissait; et Annette se hâtait de changer de sujet. -Comment agir, pourtant? Elle n'allait pas, comme le lui conseillaient -des amis protestants, faire à son fils un cours de toutes les religions -et le laisser choisir quand il aurait seize ans!... Annette éclatait de -rire. Quelle étrange conception de la religion, comme d'une matière -d'examen!...</p> - -<p>En fin de compte, Annette n'avait rien fait. Elle se promenait avec -Marc, entrait dans les églises, s'asseyait dans un coin, admirant avec -lui la forêt jaillissante de ces hauts troncs de pierre, les lueurs de -sous-bois qui filtraient des verrières, goûtant l'envol des voûtes, -la lointaine psalmodie, les nappes blanches de l'orgue. C'était un bain -de rêve et de recueillement...</p> - -<p>Marc ne détestait pas d'être ainsi, la main dans la main de sa mère, -écoutant, chuchotant. C'était doux, c'était chaud, assez -voluptueux... Oui, mais à condition que ça ne durât pas trop -longtemps! Cette somnolence sentimentale l'ennuyait. Il avait besoin de -remuer et de penser des choses précises. Sa petite tête travaillait, -observait, remarquait, cette foule qui prie, sa mère qui ne priait pas. -Et, sans les exprimer, il faisait ses réflexions. Il questionnait -rarement, beaucoup moins que la plupart des enfants: car il avait un -fort amour-propre et craignait de dire des naïvetés.</p> - -<p>Il demanda pourtant:</p> - -<p>—Maman, qu'est-ce que c'est que Dieu?</p> - -<p>Elle répondit:</p> - -<p>—Mon chéri, je ne sais pas.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu sais, alors?</p> - -<p>Elle sourit, et le pressa contre elle:</p> - -<p>—Je sais que je t'aime.</p> - -<p>Oui, cela, c'était banal. Il le savait. Mais ce n'était pas la peine -de venir à l'église, pour cela!...</p> - -<p>Il n'était pas très tendre et il n'avait aucun goût pour le vague de -l'âme, où «ces femmes» se complaisent. Annette, quand elle avait son -petit à côté d'elle, pas trop de préoccupations matérielles, une -heure de relâche gagnée au milieu des tâches qui la talonnaient, -était heureuse; et elle n'avait pas à chercher Dieu bien loin: il -était dans son cœur. Mais Marc eût trouvé que, dans son cœur, il y -avait lui, Marc, et que tout le reste était des bêtises. Il faut être -clair. Qu'est-ce que c'était que Dieu, au juste? L'homme là-bas, -devant l'autel, avec sa jupe de fille et sa carapace dorée? Le suisse -avec sa canne et ses mollets? Ces images peinturlurées,—une par -chapelle,—qui grimaçaient des sourires fondants, comme les dames -embrasseuses, qu'il n'aimait point?...</p> - -<p>—Maman, allons-nous-en!</p> - -<p>—Est-ce que ce n'est pas beau?</p> - -<p>—Oui, c'est assez beau. Rentrons!</p> - -<p>...Qu'est-ce que c'était que Dieu?... Il n'avait plus insisté pour le -demander à sa mère. Quand les grands avouent qu'ils ne savent pas une -chose, c'est qu'elle ne les intéresse pas... Il continua seul son -enquête sommaire. Des prières entendues, «<i>Notre Père qui êtes aux -cieux</i>»,—(une localisation qui excitait le scepticisme des plus -éveillés parmi ces gamins modernes, pour qui les cieux étaient en -train de devenir un nouveau champ de sport),—la Bible feuilletée, -comme les autres vieilles histoires, avec une curiosité -ennuyée,—quelques questions posées, quelques réponses happées, -de-ci de-là, d'un air négligent,—«Dieu, quelqu'un d'invisible, qui -avait créé le monde...»—On dit ça!... C'est trop loin. Et pas -clair. Il était comme sa mère: Dieu ne l'intéressait pas. Un roi de -plus ou de moins!...</p> - -<p>Mais ce qui l'intéressait, c'était son existence à lui, et ce qui la -menaçait, et ce qu'il y avait après. De stupides entretiens devant -lui, chez Sylvie, avaient d'assez bonne heure éveillé son attention. -Le plaisir de petit frisson, qu'ont ces filles à parler d'accidents, de -morts subites, de maladies, d'enterrements, et de jacasser de plus -belle!... La mort les excitait. L'instinct animal du petit se -hérissait, à ce nom. Là-dessus, il eût bien voulu interroger sa -mère. Mais Annette, très saine, ne parlait jamais de la mort et ne -s'en préoccupait jamais, à cette époque de sa vie. Elle avait bien -autre chose à faire! Gagner la vie de son petit gars. Quand, du matin -au soir, il faut songer à l'en deçà, l'au-delà paraît un luxe. Il -ne devient l'essentiel que lorsque ceux qu'on aime ont passé de l'autre -côté. Son fils était ici. Au reste, si elle l'eût perdu, ni la vie -ni la mort n'aurait eu de prix pour elle. Elle était trop passionnée -pour se satisfaire d'un monde immatériel, d'un monde sans le corps -aimé!</p> - -<p>Marc la voyait vigoureuse, intrépide, occupée, insoucieuse de ses -craintes; et il aurait eu honte de trahir sa faiblesse. Il lui fallait -donc s'aider seul. Ce n'était pas commode. Mais on peut croire que le -petit ne s'embarrassait pas de problèmes de pensée compliqués! Il -ramenait la question à ses dimensions propres. La mort, c'étaient les -autres qui disparaissaient. Qu'ils disparussent, c'était leur affaire! -Mais moi, est-ce que je puis disparaître?</p> - -<p>Sylvie, une fois, dit devant lui:</p> - -<p>—Hé quoi! nous mourrons tous!...</p> - -<p>Il avait demandé:</p> - -<p>—Et moi?</p> - -<p>Elle rit:</p> - -<p>—Oh! toi, tu as le temps!</p> - -<p>—Combien?</p> - -<p>—Jusqu'à ce que tu sois vieux.</p> - -<p>Mais il savait très bien qu'on enterrait aussi des enfants. Et puis, -même vieux, il serait encore lui. Un jour, Marc mourrait... Il était -terrifié. Est-ce qu'il n'y avait pas un moyen d'échapper? Il devait se -trouver, quelque part, comme un clou dans un mur, une chose où -s'accrocher, une main qu'on saisit... Je ne veux pas disparaître...</p> - -<p>Le besoin de cette main aurait pu, justement, le ramener comme tant -d'autres, à Dieu, la main tendue, que l'angoisse des hommes projette -dans la nuit. Mais que sa mère ne semblât point chercher cet appui, -suffisait à en écarter sa pensée. Même en critiquant Annette, il -subissait l'influence de son attitude. Qu'en dépit de ce qui -l'attendait, elle pût rester tranquille, ne le rassurait point, mais -l'obligeait à se tenir droit, comme elle. On a beau être un petit -garçon nerveux, chétif, un peu froussard, on n'est pas pour rien le -fils d'Annette. Puisqu'elle, une femme n'a pas peur, je ne dois pas -avoir peur.</p> - -<p>Seulement, il ne lui était pas donné, comme à ces grands, de n'y pas -penser. La pensée vient et va, on ne peut pas l'empêcher, surtout la -nuit, quand on ne dort pas... Eh bien, alors, il fallait y penser et ne -pas avoir peur: «Comment est-on, quand on meurt?»...</p> - -<p>Naturellement, il n'avait aucun moyen de le savoir. On lui avait -épargné tout spectacle funèbre. Quelques images de musée. Raidi dans -son petit lit, il tâtait les parois de son corps... Comment -voir?...—Une parole imprudente lui révéla, tout près, une fenêtre -qui s'ouvrait sur le gouffre qu'il brûlait de regarder.</p> - -<p>Un jour d'été, il musardait à la fenêtre; il attrapait des mouches -et leur arrachait les ailes. Il trouvait amusant de les voir gigoter. Il -ne pensait pas leur faire mal; il leur faisait une farce. C'étaient des -jouets vivants, que ça ne coûtait rien de casser... Sa mère le -surprit dans cette occupation. Avec sa violence qu'elle ne savait pas -réprimer, elle le prit par les épaules et le secoua, en criant qu'il -était un dégoûtant petit lâche...</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu dirais, si on te cassait les bras? Tu ne sais -donc pas que ces bêtes souffrent comme toi?...</p> - -<p>Il feignit de rire, mais il était saisi. Il n'y avait pas réfléchi. -Ces bêtes étaient comme lui!... Il ne s'apitoyait pas, il n'en avait -aucune envie. Mais il les regardait maintenant avec d'autres yeux, -inquiets, attentifs, hostiles... Un cheval tombé dans la rue... Un -chien écrasé qui crie... Il épiait... Le besoin de savoir était trop -fort, pour que la pitié s'éveillât...</p> - -<p>À Pâques, le petit étant étiolé d'un hiver sans froid et sans -soleil, gris, humide, avec des grippes bénignes et insidieuses qui lui -avaient sucé toute la couleur des joues, Annette loua pour une -quinzaine une chambre de paysan, dans la vallée de Bièvres. Il n'y -avait qu'un grand lit pour elle et pour l'enfant. Il n'aimait pas -beaucoup cela; mais on ne lui demandait pas son avis. Heureusement, le -jour, il était seul; Annette retournait à Paris, pour ses affaires; et -elle le laissait sous la garde de ses hôtes, qui ne le gardaient -guère. Marc avait tôt fait de s'éclipser dans les champs. Il -regardait, furetait, il tâchait d'attraper, dans les bêtes et les -choses, quelque secret qui le concernât: car tout, dans la nature, il -le rapportait à lui. Il errait dans les bois. Il entendit brailler, à -distance, des gamins. Il ne cherchait pas la société des autres -garçons, parce qu'il n'était pas assez fort, et qu'il aurait voulu -dominer; mais tout de même, il était attiré. Il s'approcha et vit -qu'ils étaient cinq ou six, faisant cercle autour d'un chat blessé. La -bête avait l'échine brisée; et les petits s'amusaient à le remuer, -harceler, piquer du bout de leurs bâtons. Marc, sans réfléchir, se -jeta sur la troupe et lança des coups de poing. La surprise passée, la -bande le rossa et le hua. Il fit retraite; mais il restait à quelques -pas, caché derrière les arbres, et il se bouchait les oreilles. Il ne -pouvait se décider à partir... Il revint. Les galopins le hélèrent -en raillant:</p> - -<p>—Hé! la quille! Tu as peur? Viens un peu le voir crever!</p> - -<p>Il vint. Il ne voulait pas sembler une poule mouillée. Et puis, il -voulait voir. La bête, l'œil gluant, à demi arraché, était couchée -sur le côté, l'arrière-train rigide, mort déjà; le flanc soufflait, -et la tête tâchait de se soulever, en grondant de détresse. Elle ne -pouvait pas mourir. Les enfants se tordaient. Marc regardait, -pétrifié. Et brusquement, il saisit un caillou et se mit à taper -furieusement sur la tête. Un cri rauque le perça. Il tapa, tapa plus -fort, comme un enragé. Il tapait encore, quand c'était fini...</p> - -<p>Les gamins le regardaient, gênés. Un d'eux essaya de blaguer. Du sang -aux doigts crispés encore sur la pierre, Marc les fixait, blême, -sourcils froncés, le regard mauvais et la lèvre tremblante. Ils -partirent. Il les entendit rire au loin et chanter. Serrant les dents, -il rentra. Et chez lui, il ne dit rien. Mais la nuit, dans le lit, il -cria. Annette le prit dans ses bras. Le tendre corps tremblait...</p> - -<p>—Quel est ce vilain rêve? Mon ange, ce n'est rien...</p> - -<p>Et lui, pensait:</p> - -<p>—Je l'ai tué. Je sais ce que c'est que la mort.</p> - -<p>Orgueil affreux de savoir, d'avoir vu et détruit! Et un autre -sentiment, qu'il ne peut pas comprendre, d'horreur et d'attirance... -L'étrange lien qui unit le tueur et le tué, les doigts englués de -sang et la tête broyée... À qui des deux est le sang?... La bête ne -souffrait plus. Il conservait encore ses dernières angoisses...</p> - -<p>Heureusement, à cet âge, l'esprit ne peut se tenir longtemps à la -même pensée. Celle-là était dangereuse, s'il l'avait dû fixer. -D'autres images passèrent, leur courant rafraîchit le cerveau. Mais -l'idée resta au fond: sa présence se trahissait, de loin en loin, par -de sombres luisances, de lourdes bulles d'air, qui montaient de la vase -du ruisseau. Sous la croûte molle de l'être, un dur noyau caché: la -mort, la force qui tue... On me tue, et je tue... Je ne veux pas me -laisser tuer... Au plus fort! Je combats...</p> - -<p>Orgueil, orgueil obscur, qui soutient sa faiblesse, ainsi qu'une -armature... D'où lui vient cet acier, sinon de cette mère, qu'il -dédaigne pourtant à cause de ses effusions, et parce qu'il en joue? Il -ne l'ignore pas. Même au temps où ses préférences allaient à Sylvie -qui le cajolait, il saisissait la supériorité d'Annette. Et -peut-être, il l'imite. Mais il lui faut se défendre contre -l'envahissement de cette personnalité qui l'aime trop, qui l'encombre, -et qui menace sa vie. Il reste armé contre elle, et la tient à -distance. Elle aussi est l'ennemi.</p> - - - - -<p>Sylvie avait disparu de l'horizon. Les premiers mois de ressentiment -passés, il lui venait une pointe de remords, à la pensée des -difficultés où se débattait sa sœur. Elle attendait qu'Annette vînt -lui demander son aide: elle ne l'eût pas refusée, mais elle ne l'eût -pas offerte. Et plutôt que de la demander, Annette se fût saignée aux -quatre membres. Les deux sœurs étaient buttées. Elles s'étaient -aperçues dans la rue, et elles s'étaient évitées. Mais Annette, une -fois qu'elle avait rencontré la petite Odette avec une ouvrière, ne -résista pas à un élan de tendresse; elle prit l'enfant dans ses bras -et la mangea de baisers. Sylvie, de son côté, voyant un jour passer -Marc qui rentrait de l'école,—(il n'avait pas l'air de la -voir)—l'arrêta, disant:</p> - -<p>—Eh bien, tu ne me reconnais plus?</p> - -<p>Croirait-on que ce petit animal prit un air raide, pour dire:</p> - -<p>—Bonjour, ma tante.</p> - -<p>Il avait fait tout seul ses petites réflexions; et, juste ou injuste, -il avait jugé bon de s'identifier avec la cause de sa mère... «<i>My -country, right or wrong...</i>» Sylvie fut suffoquée. Elle demanda:</p> - -<p>—Et alors, ça va bien?</p> - -<p>Il répondit froidement:</p> - -<p>—Tout va très bien.</p> - -<p>Elle le regarda s'éloigner, l'air gourmé, rougissant de l'effort -imposé. Il était bien tenu, gentiment babillé... Morveux!... «Tout -va très bien...» Elle l'eût calotté!...</p> - -<p>Qu'Annette pût, sans elle, se tirer d'affaire, augmentait ses griefs. -Mais elle ne perdait pas une occasion d'en entendre parler; et elle ne -renonçait pas à l'idée de la régenter. Si elle ne pouvait en fait, -tout au moins en pensée! Elle n'ignorait point la vie austère que -menait sa sœur; et elle ne comprenait pas qu'Annette s'y condamnât. -Elle la connaissait assez pour savoir qu'une femme de sa sorte n'était -pas faite pour cette contrainte morale, ce dénuement de joie. Comment -pouvait-on ainsi forcer sa nature? Qui l'obligeait au veuvage? À -défaut de mari, il ne manquait pas d'amis qui eussent été heureux -d'alléger sa peine. D'y consentir, Sylvie eût peut-être moins estimé -sa sœur; mais elle l'eût sentie plus proche.</p> - -<p>Elle n'était pas la seule à ne pas comprendre Annette. Annette ne -comprenait guère mieux les raisons de sa vie monastique, cette sorte de -peur farouche qui la faisait se rejeter en arrière, quand s'offrait non -pas même la possibilité, mais l'idée d'une de ces joies naturelles -qu'aucune loi religieuse ou sociale ne pouvait lui défendre: (elle ne -croyait pas à une morale d'église; et n'était-elle pas maîtresse -d'elle-même?)...</p> - -<p>—De quoi ai-je peur?</p> - -<p>—De moi...</p> - -<p>Son instinct ne la trompe pas. Pour une telle nature, chargée de -passions, de désirs, d'aveugle sensualité, il n'est pas de volupté -innocente, pas de jeux sans conséquence: le moindre choc peut la livrer -à des forces, dont elle ne serait plus maîtresse. Déjà, elle a -reconnu l'ébranlement moral causé par ses brèves rencontres passées -avec l'amour. Le danger serait bien autre, aujourd'hui! Elle n'y -résisterait pas. Si elle se donnait au plaisir, elle serait emportée -tout entière, il ne lui resterait plus la foi dont elle a besoin... -Quelle foi? La foi en soi. Orgueil? Non. Foi en cet inexplicable, ce -divin qui est en elle et qu'elle veut transmettre, non souillé, à son -fils. Une femme comme elle n'a le choix, en dehors de la stricte -discipline du mariage, qu'entre une contrainte morale absolue, et -l'abandon consenti aux instincts passionnés. Tout ou rien... Rien!</p> - -<p>Et cependant, par bouffées,—malgré ses élans de ferveur -fière,—depuis quelques mois, la prend à la gorge cette angoisse:</p> - -<p>—Je perds ma vie...</p> - - -<p>Marcel Franck reparut. Le hasard le mit sur le chemin d'Annette; il -ne songeait plus à elle, mais il ne l'avait pas oubliée. Il avait fait -pas mal d'expériences amoureuses. Sur son souple cœur elles n'avaient -pas trop marqué: comme de fins coups d'ongle, autour des yeux malins -quelques plis légers. Mais une certaine fatigue, un affectueux dédain -pour ses faciles conquêtes et pour le conquérant. À peine eut-il revu -Annette, il retrouva la sensation d'antan—fraîcheur et -certitude—qui attirait curieusement ce sceptique et blasé. Il -l'explorait des yeux: elle aussi, avait vu du pays! Il y avait au fond -du regard des lueurs englouties, des sillages, des naufrages. Mais elle -paraissait plus calme et plus assurée. Et le regret lui revint de cette -saine compagne, qui, par deux fois déjà, lui avait échappé. Il -n'était pas trop tard! Jamais ils n'avaient semblé plus près de -s'entendre.</p> - -<p>Il sut, sans l'interroger, se rendre compte discrètement de ses -ressources et de ses occupations. Peu de temps après, il lui fit offrir -un travail assez bien rétribué: il s'agissait d'un classement de -fiches pour le catalogue d'une collection particulière d'ouvrages -d'art, dont il était chargé. Un motif naturel pour passer avec elle -quelques heures par semaine. Ils savaient à la fois travailler et -causer. L'intimité de naguère fut vite rétablie.</p> - -<p>Marcel ne questionnait jamais Annette sur sa vie; mais il se -racontait:—c'était le meilleur moyen de connaître ce qu'elle pensait. -Les plaisantes expériences de sa vie amoureuse offraient des sujets -variés, où il se complaisait. Il aimait à prendre Annette pour -confidente amusée, qui le grondait un peu; il était le premier à se -moquer de lui, comme il se moquait de tout; et elle écoutait en riant -ses libres confessions, étant libre d'esprit pour tout ce qui ne la -touchait point. Il le comprenait autrement; et il avait plaisir à lui -voir cette gaie intelligence, indulgente à la vie. Il ne trouvait plus -trace de ce pédantisme moral, de cette intolérance de jeune fille, un -peu bornée par vertu. Tandis qu'ils échangeaient leurs réflexions -ironiques, il pensait que ce serait charmant de s'attacher cette -spirituelle amie, de partager avec elle l'aventure de la vie... Comment? -Comme elle voudrait! Maîtresse, épouse, à son gré! Il n'avait pas de -préjugés. Pas plus qu'il n'avait attaché d'importance à la -«maternité buissonnière» d'Annette, il ne se préoccupait des -rencontres qu'elle avait pu faire, depuis. Il ne la tourmenterait pas de -sa surveillance exigeante; il n'était pas curieux de sa vie secrète: -à chacun ses secrets et sa part de liberté! Il ne lui demandait que, -dans la vie commune, d'être riante et sensée, une bonne associée -d'intérêts et de plaisir: (et dans le plaisir, il comprenait tout: -l'intelligence, l'affection, et le reste).</p> - -<p>Il y pensa si bien qu'il le lui dit, un soir que dans la bibliothèque -où ils achevaient leur travail, le soleil, au travers des arbres d'un -vieux jardin, dorait les fauves reliures. Annette fut bien étonnée!... -Comment! il y revenait, ce n'était pas fini?... Elle dit:</p> - -<p>—Oh! mon ami, que vous êtes gentil! Mais il n'y faut plus -penser.</p> - -<p>—Mais si, il faut y penser, dit-il. Pourquoi ne faudrait-il -pas?</p> - -<p>—«Oui, en effet, pourquoi pas?» se disait Annette. «Je suis -contente de causer avec lui, de le voir... Mais non, c'est impossible! -Cela ne se discute même pas...»</p> - -<p>Franck est en face d'elle, assis de l'autre côté de la table, sa barbe -blonde au soleil. Les deux bras sur la table, il prend les mains -d'Annette, et dit:</p> - -<p>—Pensez-y cinq minutes!... Là!... Je ne dirai rien... Nous nous -connaissons, depuis combien d'années?... Douze?... Quinze?... Je n'ai -pas besoin de m'expliquer. Tout ce que je dirais, vous le savez.</p> - -<p>Elle ne cherche pas à dégager ses mains, elle sourit et le regarde, -elle le regarde, de ses yeux clairs qui le fixent, mais que lui n'arrive -pas à fixer, car ils sont déjà partis bien au delà de lui. C'est en -elle qu'elle regarde. Elle pense:</p> - -<p>—«Cela ne se discute même pas?... Tout doit se discuter! -Pourquoi est-ce impossible?... Il ne me déplaît pas... Il est joli -garçon, séduisant, assez bon, intelligent, agréable... Que la vie -serait facile!... Mais moi, je ne pourrais pas vivre de sa vie, avec -lui... Il plaît, et tout lui plaît. Mais il n'estime rien: ni les -hommes ni les femmes, ni l'amour, ni Annette...» (C'est elle-même qui -parle, car elle se voit du dehors) «Certes, il n'est pas avare -d'attentions délicates et de respect mondain, il m'en fait bonne -mesure. Et peut-être qu'il m'accorde un traitement de faveur... Mais, -ô le bon sceptique! que prend-il au sérieux? Il se délecte de son -manque de foi total en la nature humaine. Il en escompte les faiblesses -avec une curiosité complaisante et complice. Je crois qu'il serait -déçu, le jour qu'il se verrait contraint de l'estimer... Bon garçon! -Oui, la vie serait facile avec lui,—si facile que je n'aurais plus -aucune raison de vivre...» Et puis, elle n'a plus de mots, même pour -penser. Mais la pensée poursuit, et sa résolution se fixe.</p> - -<p>Franck lui a lâché les mains. Il sent la partie perdue. Il s'est -levé, il va vers la fenêtre, et, adossé au chambranle, philosophiquement, -il allume une cigarette. Il est derrière Annette, il la voit -immobile, les bras toujours allongés sur la table? connue s'il -était encore devant elle. Sa belle nuque blonde et ses rondes -épaules... Perdues!... Pour qui, pour quoi se réserve-t-elle? Quelque -nouvelle «Brissotise»?... Non, il sait que le cœur d'Annette est -libre... Alors?... Elle n'est pas pourtant frigide! Elle a besoin -d'être aimée et d'aimer...</p> - -<p>—Elle a surtout besoin de croire... Croire en ce, que l'on -fait, en ce que l'on veut, en ce qu'on cherche ou ce qu'on rêve, croire -en ce que l'on est, malgré tous les dégoûts et les désillusions, -croire en soi et en la vie!... Franck détruit l'estime. Annette -supporterait plus volontiers de n'être pas estimée, que de perdre -l'estime—la sienne—dans la vie. Car c'est la source -d'énergie. Et sans la force d'agir, Annette ne serait rien. La -passivité du bonheur, pour elle, c'est la mort. La distinction -essentielle entre les êtres est en ceci: qu'ils sont, les uns actifs, -les autres passifs. Et de toutes les passivités, la plus mortelle pour -Annette serait celle de l'esprit, tranquillement établi, comme celui -d'un Franck, dans le confort d'un doute qui ne connaît même plus le -doute, mais voluptueusement se livre au cours indifférent du Rien... Un -suicide!... Non! Elle refuse... Que pense-t-elle donc que sera sa -vie?—Peut-être rien d'heureux ou de complet. Un ratage, -peut-être. Mais, ratée ou non, un élan vers un but... Inconnu? -Illusoire? Peut-être. N'importe! L'élan n'est pas illusoire. Et que je -tombe en chemin, pourvu que je tombe sur <i>mon</i> chemin!...</p> - - -<p>Elle s'aperçoit du long silence, et que Franck n'est plus là. Elle se -retourne, le voit, sourit, se lève et dit:</p> - -<p>—Pardon, mon ami! Restons comme nous sommes! On est si bien, -amis!</p> - -<p>—Et pas mieux, autrement?</p> - -<p>Elle secoue la tête: («Non!»).</p> - -<p>—Allons! fait-il, me voilà blackboulé au troisième examen!</p> - -<p>Elle rit et, venant à lui, elle dit avec malice:</p> - -<p>—Voulez-vous, au moins, ce que je vous ai refusé, au second -examen?</p> - -<p>Et, lui passant les bras autour du cou, elle l'embrasse... Un affectueux -baiser. Mais il n'y a pas à s'y tromper: un baiser d'ami...</p> - -<p>Franck ne s'y trompe pas. Il dit:</p> - -<p>—Eh bien, il y a espoir que dans une vingtaine d'années, je -sois reçu au troisième.</p> - -<p>—Non, dit Annette en riant, limite d'âge! Mariez-vous, mon -ami! Vous n'avez qu'à choisir: toutes les femmes vous attendent.</p> - -<p>—Mais pas vous.</p> - -<p>—Moi, je reste vieux garçon.</p> - -<p>—Vous verrez, vous verrez, pour votre punition, vous vous -marierez, passé la cinquantaine.</p> - -<p>—«<i>Frère, il faut mourir</i>»... D'ici là!...</p> - -<p>—D'ici là, vie de nonne...</p> - -<p>—Vous n'en connaissez pas les délectations.</p> - - - - -<p>Annette faisait la fanfaronne. Tout n'était pas délectation. Sa vie -claustrée la gênait souvent aux entournures. Elle était de cette -espèce de nonnes, qui n'auraient pas trop d'une abbaye à gouverner et -d'un Dieu à aimer. L'abbaye se réduisait au logement du cinquième, et -le Dieu à son enfant. C'était infime et immense. Son compte n'y était -pas; mais elle le parfaisait: un virement de rêves. De cette -monnaie-là, elle était bien pourvue. Si sa vie quotidienne était -apparemment puritaine et mesquine, elle prenait sa revanche dans sa vie -imaginaire. Là, sans heurt et sans bruit, continuait de couler -«l'Enchantement» éternel.</p> - -<p>Mais comment s'introduire, à sa suite, dans ces retraites de l'âme? Le -rêve intérieur n'est point tissé de mots. Et, pour se faire -comprendre, pour se comprendre soi-même, il faut user de mots... Cette -pâte lourde et gluante, qui sèche au bout des doigts!...—Annette -éprouve aussi le besoin, pour s'expliquer à soi, de fixer parfois son -rêve en des récits à voix basse. Mais ces récits ne sont pas des -transcriptions fidèles—une transmutation, à peine,—ils se -substituent au rêve, mais ils ne lui ressemblent pas. Faute de pouvoir -saisir l'esprit dans son essor, le cerveau se fabrique des contes qui -l'occupent et le trompent sur la grande féerie ou le drame -intérieur...</p> - -<p>Une immense plaine liquide, une vallée diluvienne qui coule à pleins -bords, fleuve sans rives, de feu, d'eau, et de nuées; tous les -éléments y sont encore mêlés; mille courants s'enchevêtrent, ainsi -qu'une chevelure; mais une force unique fait rouler en volutes leurs -longues boucles sombres, pailletées de lueurs. C'est l'Esprit -innombrable et son troupeau de rêves, que mène aux pâturages -ténébreux de l'Espoir le berger silencieux: Désir, le roi des mondes. -La gravitation impérieuse les pousse sur la pente avide qui, tantôt -insidieuse et tantôt abrupte, les aspire.</p> - -<p>Annette sent couler la rivière enchantée, elle enroule et déroule à -son fuseau la tresse des courants annelés, elle s'y abandonne, et joue -avec la force féline qui l'emporte... Mais quand l'esprit de raison, -brusquement réveillé, veut contrôler le jeu, il ne trouve qu'Annette, -arrachée de son rêve, qui en cherche un autre où rentrer. Alors, elle -en invente, sagement, avec les éléments contrôlés de ses journées, -avec ses souvenirs, les figures du passé, le roman de la vie qu'on a -déjà vécue, ou qu'on vivra peut-être... Et Annette feint de croire -que le grand rêve se poursuit. Mais elle sait qu'il a fui. Elle n'est -pas inquiète. Ainsi que l'Époux de l'Évangile, il reviendra, à -l'heure où l'on ne compte plus sur lui.</p> - -<p>Que d'âmes féminines, dont le génie caché s'exprime, comme le -sien, en ce fleuve intérieur! Qui pourrait lire au fond y trouverait -souvent sombres passions, extases, visions de l'abîme.—Et dans le -va-et-vient tranquille des journées, c'est la bourgeoise correcte, qui -vaque à ses affaires, froide et sensée, maîtresse d'elle et même, -par réaction, parfois avec excès, comme Annette, affichant vis-à-vis -de ses élèves ou de son fils—(mais lui, ne s'y laisse pas -prendre)—une apparence de raison froide et moralisante...</p> - -<p>Non, elle ne l'abuse pas, le petit! Il voit loin. Il sait lire sous les -mots. Et il sait, lui aussi, ce que c'est que rêver. Chaque jour, il a -ses heures où il est comme un roi, tout seul avec ses rêves, seul dans -l'appartement. Annette, toujours imprudente, laisse, sans y penser, à -la disposition de l'enfant, une quantité de livres, épaves du naufrage -de sa bibliothèque et de celle du grand-père. Il en est de tout poil. -Depuis plusieurs années, elle n'a plus le loisir d'y faire des battues. -Le petit s'en charge. Chaque jour, au retour du lycée, quand sa mère -n'est point là, il part en chasse. Il lit confusément. De bonne heure, -il a appris à lire vite, très vite, il galope sur la pente des pages, -poursuivant le gibier. Son travail d'écolier en souffre, il est classé -comme un mauvais élève, distrait, qui ne sait jamais ses leçons et -qui broche ses devoirs. Le maître serait bien surpris, si le petit -braconnier récitait ce que ses yeux ont attrapé dans la chasse -réservée. Il y prend aussi des «classiques» au collet; mais de quel -autre fumet! Tout ce qu'il cueille librement ainsi, dans l'inconnu, a -pour lui une saveur de beau fruit défendu. Rien qui puisse le souiller -encore, dans ces rencontres, ou même l'éclairer avec brutalité. Aux -tournants dangereux, ses yeux s'égaient et passent, sans avoir -éventé, au piège, l'appât charnel. Mais heureux, insouciant, il -reçoit au visage le souffle de la vie chaude; dans cette forêt de -livres, ses narines aspirent l'aventure et la lutte éternelle, -l'amour...</p> - -<p>L'amour, qu'est-ce que l'amour, pour un enfant de dix ans? Tout le -bonheur qu'on n'a pas,—qu'on aura: on le prendra... Comment sera sa -figure?... Des lambeaux de ce qu'il a vu et lu, il tâche de la -construire. Il ne voit rien. Il voit tout. Il veut tout. Tout avoir. -Tout aimer. (Être aimé! Pour lui, c'est le vrai sens d'aimer... «Je -m'aime. On doit m'aimer... Mais qui?...»)—Ses souvenirs ne l'aident -point. Ils sont trop près de lui, pour qu'il puisse les bien voir. À -son âge, il n'y a point (ou si peu!) de passé. C'est le présent qui -est le thème aux mille variations...</p> - -<p>Le présent? L'enfant lève les yeux, et il voit sa mère. Autour de la -table ronde, sous la chaude lumière de la lampe à pétrole, ils sont -assis tous deux. Le soir, après dîner. Marc apprend—(il est censé -apprendre)—ses leçons pour le lendemain; Annette reprise une robe. Ni -l'un ni l'autre ne pense à ce qu'il fait. Ils s'en remettent à leur -machine, le serviteur complaisant. Le rêve coule. Annette suit le -courant. L'enfant l'observe rêvant... Voilà un spectacle intéressant, -plus que les leçons répétées par ses lèvres!...</p> - -<p>Marc semblait n'avoir rien vu de ce qui, dans ces années, se passait -autour de lui; il n'eût rien su expliquer de ce qui occupait sa mère. -Et rien ne lui échappait! L'amour de Julien. L'amour pour Julien. -Obscurément, il en avait été averti. Et une jalousie, dont il ne -prenait pas conscience, s'était réjouie de la finale déconvenue, -comme un petit cannibale qui danse autour du poteau. Sa mère restait à -lui. Son bien! Il y tenait donc? Il ne l'appréciait que du jour où un -autre avait voulu le lui prendre. Il la regardait,—ces yeux, cette -bouche, ces mains. Il s'attachait à chacun de ses traits, à la façon -des enfants qui se perdent en un détail comme en un monde... (Ce n'est -pas toujours faux!...) Une ombre de la paupière, un retroussis de la -lèvre, sont de mystérieux et vastes paysages. Ils fascinaient l'esprit -de l'enfant. Cette abeille!... Son regard voletait, tout le long de la -bouche entr'ouverte... La porte rouge... Il s'engouffrait au fond, -ressortait... À force de la scruter, il oubliait ce qu'il regardait, la -femme... Caressante torpeur... Il s'en réveillait, pour se rappeler -(Pouah!) la classe du lendemain, un camarade méprisé, une mauvaise -place qu'il avait cachée à sa mère... Et puis, il était repris par -la lueur de la lampe dans l'ombre de la pièce, par le silence de la -chambre dans le grondement de Paris,—cette sensation d'îlot, de -barque sur la mer, et l'attente des rivages, de ce qu'il va trouver, et -de ce qu'il emportera sur son bateau chargé de ses biens, de ses -espoirs, de ce qu'il aura conquis des dépouilles de la vie. Il y -mettait sa mère, ses beaux cheveux blonds et ses sourcils arqués... Le -petit Viking! Comme il l'aimait soudain! Avec l'ardeur d'un amant, mais -qui aurait gardé le don de la divine ignorance!... Et la nuit, ne -dormant pas, il l'écoutait respirer... Toute cette vie mystérieuse le -troublait, l'absorbait...</p> - -<p>Ainsi, tous les deux rêvent; mais elle est en pleine mer, et habituée -au long voyage. Lui, en est au départ; et tout lui est découverte. -Aussi, tout lui étant neuf, il regarde mieux et, souvent, il aperçoit -plus loin. Il a des moments de sérieux étonnant! Ils ne durent point. -Il est comme les animaux: brusquement, ce regard pénétrant vacille: -plus personne!... Mais aux minutes où il fixe sur sa compagne-mère sa -jeune force nouvelle, d'attention et d'amour, enfermé avec elle dans un -silence ardent, tout son être s'imprègne de l'odeur de cette âme; il -en devine sans comprendre les moindres tressaillements; et, par -éclairs, il touche aux secrets du cœur.</p> - -<p>Bientôt, il en perdra la clef. Il ne s'y intéressera plus. Il ne saura -plus voir. Il y a deux êtres en lui: la lumière du dedans, et l'ombre -du dehors. Quand le corps de l'enfant se développe, l'ombre grandit -avec lui, et elle couvre la lumière. À mesure qu'il monte, il tourne -le dos au soleil; il paraît plus enfant, quand il est moins enfant; et -lorsqu'il est en haut, sa vue est plus bornée. Pour l'instant, Marc -jouit encore de la clairvoyance magique, dont il ne se doute point. -Jamais il ne fut plus près d'Annette, jamais il ne le sera, avant bien -des années.</p> - -<p>Vers la fin de cette période, l'attrait devint en lui plus fort que la -méfiance. Il ne résistait plus à l'élan qui le jetait brusquement, -le visage, yeux et bouche, appuyé sur le sein de sa mère. Annette, -avec transport, découvrit que son enfant l'aimait. Elle ne l'espérait -plus...</p> - -<p>Quelques mois s'écoulèrent, aussi délicieux qu'un jeune amour -partagé. Lune de miel de l'union de l'enfant et de la mère. Ravissante -pureté de cet amour de chair, comme tous les amours, mais d'une chair -sans péché. Rose vivante...</p> - -<p>Elle passe.—Elle passa, l'heure unique. Elles passèrent, ces -années d'étroite intimité, de sévère discipline, de vie serrée. -Ces riches années... Annette, dans toute sa force, intacte, non -entamée. L'enfant, dans toute la fleur de son petit univers...</p> - -<p>Mais cette harmonie d'âmes, une vibration de l'air suffit à -l'ébranler. La porte est-elle fermée?...</p> - - - - -<p>Une matinée de dimanche. Annette était seule chez elle. Marc faisait -avec un camarade une partie de balle au Luxembourg. Annette ne faisait -rien; elle jouissait de pouvoir rester sans parler, sans remuer, assise -dans son fauteuil, en cette journée de congé; le flot de sa pensée -décrivait des méandres; elle s'y laissait porter, un peu courbaturée. -On frappa. Elle hésita à ouvrir. Troubler cette heure de silence?... -Elle ne bougea point. On frappa de nouveau, on sonna avec insistance. -Elle se leva à regret. Elle ouvrit... Sylvie! Des mois, qu'elles ne -s'étaient vues!... Le premier mouvement fut de joie, chez Annette; et -à son expression cordiale celle de Sylvie répondit. Puis, la mémoire -revint des griefs, des relations tendues. Et elles furent gênées. -Elles échangèrent des questions de politesse, des réponses de -santés. Elles se tutoyaient; et, questions ou réponses, les formes du -langage étaient familières; mais le cœur restait guindé. Annette -pensait: «Qu'est-ce qu'elle est venue faire?» Et Sylvie, si elle le -savait, ne semblait pas pressée de le dire. Tout en parlant de ceci, de -cela, elle se montrait préoccupée d'une pensée, qu'elle tâchait de -retarder, mais qui, à la fin, sortirait. Et, à la fin, en effet, -brusquement, elle dit:</p> - -<p>—Annette, finissons-en! Il y a eu des torts, des deux côtés.</p> - -<p>Annette, orgueilleuse, n'en admettait pas du sien. Forte—trop -forte—de son droit, et n'oubliant pas l'injustice, elle dit:</p> - -<p>—De mon côté, il n'y a rien.</p> - -<p>Sylvie n'aimait pas à faire la moitié du chemin, et qu'on ne vînt pas -au-devant. Elle dit, d'un ton vexé:</p> - -<p>—Quand on a eu des torts, il faut avoir au moins le courage de les -reconnaître.</p> - -<p>—Je reconnais les tiens, dit Annette, obstinée.</p> - -<p>Sylvie, se fâchant, déballa les vieux reproches amassés. Annette -répliquait avec hauteur. Elles allaient se dire les plus dures -vérités. Sylvie, qui n'était pas patiente, fit le mouvement de se -lever pour partir; mais elle se rassit, en disant:</p> - -<p>—Tête de bois! Il n'y aura jamais moyen de la faire convenir -qu'elle n'avait pas raison!</p> - -<p>—Lorsque ce n'est pas vrai! fît l'autre, intransigeante.</p> - -<p>—Au moins, par politesse, pour que je n'aie pas tort toute -seule!</p> - -<p>Elles rirent.</p> - -<p>Elles se regardaient maintenant avec des yeux apaisés et railleurs. -Sylvie fit la grimace à Annette. Annette lui cligna de l'œil. Elles ne -désarmaient pourtant pas.</p> - -<p>—Diablesse! dit Sylvie.</p> - -<p>—Je n'accepte point... fit Annette. C'est toi qui...</p> - -<p>—Bon, ne recommençons pas!... Écoute, je suis franche: tort ou -raison, je ne serais pas revenue ici, toute seule. Je n'oublie pas, moi -non plus...</p> - -<p>Elle recommença tout de même, malgré ce qu'elle venait de dire, à -rappeler jalousement, mi-bouffe, mi-sérieuse, avec un mélange de -rancune et de blague, qu'Annette avait voulu tourner la tête à son -mari. Annette haussa les épaules.</p> - -<p>—Enfin, conclut Sylvie, tu peux être certaine que s'il n'y -avait que moi, je ne serais pas revenue!</p> - -<p>Annette l'interrogeait curieusement du regard. L'autre dit:</p> - -<p>—C'est Odette qui m'envoie.</p> - -<p>—Odette?</p> - -<p>—Oui. Elle demande pourquoi on ne voit plus tante Annette.</p> - -<p>—Comment! Elle pense à moi? fit Annette étonnée. Qui l'en a fait -souvenir?</p> - -<p>—Je ne sais pas. Elle a vu ta photo chez moi. Et puis, il faut -croire que tu lui as fait impression, quand elle t'a rencontrée, je ne -sais où, dans la rue, ou bien à la maison... Intrigante! avec tes airs -de n'y pas toucher, tes manières réservées, tu t'y entends à vous -rafler les cœurs!</p> - -<p>(Elle ne plaisantait qu'à moitié).</p> - -<p>Annette se souvint du tendre petit corps, attrapé au passage, au hasard -d'une rencontre, enlevé dans ses bras, de la petite bouche humide, qui -se collait à sa joue. Sylvie continuait:</p> - -<p>—Enfin, je lui ai dit que nous étions fâchés. Elle demandait -pourquoi. Je lui ai répondu: «Zut!» Ce matin, dans son lit, quand je -suis venue l'embrasser, elle m'a dit: «Maman, je voudrais qu'on ne soit -pas fâchés avec la tante Annette.»—J'ai dit: «Fiche-moi la -paix!» Mais elle avait de la peine. Alors, je l'ai embrassée, et je -lui ai demandé: «Tu y tiens tant que ça, à cette tante? Qu'est-ce -que ça peut bien te faire? En voilà, une idée!... Eh bien, si tu y -tiens, on ne sera plus fâchés.» Elle a tapé des mains et dit: -«Quand elle viendra?»—«Quand il lui plaira.»—«Non, je -voudrais que tu ailles tout de suite lui dire de venir.»... Je suis -allée... Petite drogue!... Elle fait de moi ce qu'elle veut... -Maintenant, tu vas venir. On t'attend pour dîner.</p> - -<p>Annette, les yeux baissés, ne disait ni oui ni non. Sylvie fut -indignée:</p> - -<p>—J'espère bien que tu n'auras pas le cœur de te faire prier!</p> - -<p>—Non, dit Annette, montrant ses yeux rayonnants, où il y avait une -larme.</p> - -<p>Elles s'embrassèrent passionnément. Par jeu d'amour et de colère, -Sylvie mordit l'oreille d'Annette. Annette se récria:</p> - -<p>—Toi, toi, tu mords maintenant? Si encore, c'était moi, qu'on -traite de toquée! Mais toi! tu es enragée?</p> - -<p>—Oui, je le suis, dit Sylvie. Comment veux-tu que je ne te -haïsse pas? Tu me voles tout ce que j'ai, mon mari, ma fille...</p> - -<p>Annette éclata de rire:</p> - -<p>—Eh! garde-le, ton mari! Je n'y tiens pas.</p> - -<p>—Moi non plus, fît Sylvie. Mais il est à moi. Je défends qu'on y -touche.</p> - -<p>—Mets-y un écriteau!</p> - -<p>—C'est à toi que je le mettrais... Grand laideron! Qu'est-ce -que tu as qui les attire? Ils t'aiment tous.</p> - -<p>—Mais non.</p> - -<p>—Mais si. Tous, Odette, Léopold, ce nigaud... Les autres... -Tous.—Et moi aussi!... Je te déteste. On veut se défaire de toi. -On ne peut pas. Pas moyen! Tu vous tiens!...</p> - -<p>Elles se tenaient les mains, et riaient, en se regardant, cette fois, -fraternellement.</p> - -<p>—Ma petite vieille!</p> - -<p>—Tu ne crois pas si bien dire!</p> - -<p>C'est vrai, elles avaient vieilli toutes deux. Toutes deux le -remarquaient. Sylvie montra, en cachette, une dent fausse, qu'elle -s'était fait remettre, sans que personne y eût rien vu. Et Annette -avait sur les tempes une touffe de cheveux blancs. Mais elle ne la -cachait pas. Sylvie l'appela:</p> - -<p>—Poseuse!</p> - -<p>Les voilà redevenues intimes, comme autrefois!... Et dire que, sans -cette petite, on ne se serait jamais revues!...</p> - - -<p>Le soir, Annette, avec Marc, vint dîner. Odette s'était cachée; on -ne pouvait la trouver. Annette se mit à sa recherche; elle la -découvrit derrière un grand rideau. Se baissant pour la prendre, -accroupie sur ses talons, disant des mots mignons, elle lui tendit les -bras. La petite détournait la tête, et ne voulait pas regarder; puis, -ce fut une explosion: elle se jeta au cou d'Annette. À table, où elle -avait le bonheur d'être placée à côté de la tante, sa langue resta -liée: l'événement la suffoquait. À la fin seulement, elle -s'intéressa au dessert. On but à l'amitié retrouvée; et, par -plaisanterie, Léopold trinqua au futur mariage de Marc avec Odette. -Marc en fut vexé: ses ambitions visaient plus haut. Odette le prit au -sérieux. Après dîner, les deux enfants essayèrent de jouer, mais ils -ne s'entendirent pas. Marc était dédaigneux, Odette fut mortifiée. -Les parents qui causaient entendirent des claques et des pleurs. On -sépara les combattants. Ils boudaient tous les deux. Odette était -énervée par les émotions de la journée. Il fallut la coucher. Elle -s'y refusait, maussade. Mais Annette lui proposa de l'emporter dans ses -bras, et l'enfant se laissa prendre. Annette la déshabilla et la mit -dans son lit, en baissant ses petites jambes grassouillettes. Odette -était dans l'extase. Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle -fût endormie, —(ce qui ne tarda point)—et, retrouvant Marc -sur les genoux de Sylvie, elle dit à sa sœur:</p> - -<p>—Veux-tu que nous changions?</p> - -<p>—Tope! fit Sylvie.</p> - -<p>Mais, dans le fond du cœur, aucune n'aurait changé. Et pourtant Marc -eût peut-être mieux convenu à Sylvie, et Odette à Annette. Mais ce -n'était pas le «mien»!</p> - -<p>Les enfants s'accommodaient beaucoup mieux du changement. En ayant -entendu parler par jeu, ils le réclamèrent. Pour leur faire plaisir, -on le leur accorda. Le troc avait lieu le samedi soir entre les deux -mères. Odette chez Annette et Marc chez Sylvie passaient la nuit de -Samedi et la journée de dimanche; le dimanche Soir, on les rendait à -leurs propriétaires. Dans l'interrègne, on les gâtait indignement. -Et, comme il est naturel, ils revenaient grognons, à la maison. Ce -qu'ils avaient de plus tendre, ils le réservaient à celle qui n'était -pas la mère de tous les jours.</p> - -<p>Odette ravissait Annette par ses câlineries, ses petites confidences et -ses longs babillages. Annette en était sevrée. Marc avait le -tempérament passionné de sa mère, mais il savait mieux le comprimer; -il n'aimait pas à se livrer, et surtout aux plus proches, parce qu'ils -en abusent:—aux étrangers, c'est moins dangereux: ils entendent de -travers...—Odette était, comme Sylvie, caressante, expansive, mais de -cœur très aimant; elle exprimait tout haut ce qu'Annette souhaitait -d'entendre: la petite futée, qui s'en apercevait, lui en doublait la -dose; elle éveillait l'écho de ce qu'Annette avait pensé, enfant. -Annette se l'imaginait, du moins; et elle l'aimait, en partie, pour -cette suggestion; en l'écoutant, elle rêvait à ses premières -années, qu'elle faussait inconsciemment: car elle y projetait les -brûlantes clartés de ses pensées d'aujourd'hui...</p> - -<p>Chères matinées de dimanche! La petite était dans le grand lit: -(c'était pour elle une fête de passer la nuit nichée dans les bras de -sa tante, qui recevait ses coups de pied sans broncher et craignait de -respirer, pour ne pas la réveiller...) Elle regardait Annette, qui -s'habillait, et elle jasait, comme un moineau. Seule maîtresse du lit -et, afin d'affirmer sa prise de possession, étendue en travers, elle -faisait des folies, quand la tante lui tournait le dos. Mais Annette, -qui se coiffait devant son miroir, riait d'y trouver au fond les -guibolles nues en l'air et la brune tête ébouriffée sur l'oreiller. -Cela n'empêchait pas Odette de suivre chacun de ses gestes et de faire -sur la toilette de comiques observations. Elle avait, au milieu de son -babil, de graves réflexions, inattendues, lointaines, qui faisaient -dresser l'oreille à Annette:</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu as dit? Répète!</p> - -<p>Elle ne se souvenait pas... Alors, elle en inventait d'autres, qui ne -valaient pas les premières. Ou bien, elle était prise de brusques -élans de tendresse.</p> - -<p>—Tante Annette! Tante Annette!</p> - -<p>—Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?</p> - -<p>—Je t'amoure... Oh! Dieu, comme je t'amoure!</p> - -<p>Annette riait de l'énergie qu'elle y mettait.</p> - -<p>—Pas possible!</p> - -<p>—Oh! je t'aime, à la folie!</p> - -<p>(Car, en étant sincère, elle était aussi comédienne, de nature).</p> - -<p>—Bah!... J'aime mieux, sans folie.</p> - -<p>—Tante Annette! Je veux t'embrasser.</p> - -<p>—Tout à l'heure.</p> - -<p>—Tout de suite. Je veux. Viens, viens!</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>Elle finissait tranquillement de se peigner.</p> - -<p>Odette se retournait dans le lit, dépitée, en rejetant les draps de -tous les côtés.</p> - -<p>—Ah! cette femme n'a pas de cœur.</p> - -<p>Annette, éclatant de rire, laissait tomber son peigne, -courait au lit.</p> - -<p>—Petit masque, ou as-tu été pêcher cela?</p> - -<p>Odette l'embrassait avec furie.</p> - -<p>—Allons, allons... tu m'étouffes... bon! me voilà décoiffée!... -jamais je n'arriverai à m'habiller aujourd'hui... Monstre, je ne veux -plus de toi!</p> - -<p>La voix de la petite se faisait anxieuse, prête à pleurer.</p> - -<p>—Tante Annette! aime-moi!... Je veux que tu m'aimes... Je t'en -prie... aime-moi!</p> - -<p>Annette la serrait dans ses bras.</p> - -<p>—Ah! faisait Odette, d'un accent pathétique, je donnerais mon sang -pour toi!</p> - -<p>(Une phrase de roman-feuilleton, qu'elle avait entendu lire, à -l'atelier.)</p> - -<p>Marc, quand il était le témoin de ces effusions, avait sa lippe -dédaigneuse et, les mains dans ses poches, les épaules remontées, il -s'en allait, prenant un air supérieur. Il méprisait ce bavardage, -cette sentimentalité de femmes qui disent tout. Comme il le déclarait -à un petit camarade:</p> - -<p>—Ces femmes sont insipides...</p> - -<p>Au fond, il était vexé des marques de tendresse que sa mère -prodiguait à Odette: quand il en était l'objet, il les repoussait; -mais il ne lui plaisait pas qu'une autre en profitât.</p> - -<p>Sans doute, il avait sa tante, avec qui il pouvait prendre sa revanche; -et en effet, il la prenait: pour punir l'ingratitude de sa mère, il se -montrait avec Sylvie dix fois plus aimable qu'Annette ne l'avait jamais -vu. Mais il faut en convenir: bien que Sylvie le choyât, il était -déçu. Sylvie le traitait en enfant; et il ne le supportait point. Il -n'aimait pas qu'elle crût lui faire plaisir, en le menant, chaque -dimanche, à la pâtisserie: assurément il n'était pas indifférent à -la pâtisserie; mais il n'aimait pas qu'on lui fit l'injure de croire -qu'il y attachât quelque importance. Et puis, il sentait trop que la -tante le regardait comme un personnage sans conséquence: elle ne se -gênait pas devant lui; et la curiosité de Marc y trouvait peut-être -son compte, mais non son amour-propre: car il percevait la nuance. Oui, -il lui aurait plu que Sylvie se montrât à lui dans son intimité, mais -comme à un vrai homme, non pas comme à un gosse. Enfin... (mais ceci, -il ne se l'avouait pas volontiers), à voir de près Sylvie, il avait -perdu des illusions. L'insouciante fille ne se méfiait pas de tout ce -qui s'éveille dans le cerveau pur et trouble d'un garçonnet de dix -ans, de l'image fabuleuse qu'il s'est fabriquée de la femme, et de la -meurtrissure des premières découvertes. Sylvie ne surveillait pas -beaucoup plus devant lui ses gestes et ses propos que devant un animal -familier... (Rien ne nous dit, après tout, que l'animal familier n'en -soit pas souvent choqué!)... Par instinct de défense contre les -déceptions que lui causait son idole écornée, se développaient -fâcheusement en lui certaines idées précoces, très naïvement -cyniques, sur lesquelles il vaut mieux ne pas insister. Il s'efforçait -de paraître—(à ses yeux: il ne songeait pas, pour le moment, aux -autres)—un homme blasé. Mais de tous ses sens aveugles d'enfant avide -et innocent, il humait, inquiet, le charme énigmatique et l'animalité -de l'être féminin. Il éprouvait pour la femme une attraction -dégoûtée.</p> - -<p>Attraction. Répulsion. Tout vrai homme la connaît. À cette heure de -la vie, celui des deux sentiments qui dominait chez Marc était la -répulsion. Mais cette répulsion même avait une saveur âcre qui lui -faisait trouver fades les autres sentiments et les êtres de son âge. -Il dédaignait Odette, et jugeait cette petite fille au-dessous de sa -dignité.</p> - -<p>Très petite fille, en effet; et pourtant, femme, étrangement. En -dépit des théories de ces illustres pédagogues, qui divisent -l'enfance en compartiments cloisonnés, un pour chaque faculté,—tout -est déjà dans l'enfance, dès la petite enfance, tout ce qu'on -est et sera, le double Être du présent et de l'avenir (pour ne -rien dire du Passé, immense, impénétrable, qui commande l'un et -l'autre).—Seulement, pour l'entrevoir, il faut être aux aguets. Dans -le crépuscule matutinal, il n'apparaît que par lueurs.</p> - -<p>Ces lueurs étaient, chez Odette, plus fréquentes que dans la moyenne -des enfants. Fruit précoce. Très saine physiquement, elle portait un -petit monde passionnel, qui dépassait ses dimensions... D'où -venait-il? Des au-delà d'Annette et de Sylvie? Annette s'y -reconnaissait, quand elle avait l'âge d'Odette. Mais elle se trompait, -car elle avait été beaucoup moins précoce; et lorsque, d'après -Odette, elle reconstituait des passions de sa propre enfance, oubliées, -de bonne foi elle antidatait des sentiments qui appartenaient à ses -quatorze ou quinze ans.</p> - -<p>Odette était une volière peuplée d'un bruit d'ailes fiévreuses. De -petits amours, invisibles, passaient: leur vol faisait glisser des -ombres et des lumières. Elle était tour à tour contente et énervée, -elle avait sans raison des envies de sangloter, puis d'éclater de rire, -puis, une lassitude, une indifférence à tout, puis, on ne savait -pourquoi, pour un mot, pour un geste, interprété à sa guise, elle -était de nouveau heureuse, mais heureuse!... Écrasée de bonheur, ou -bien ivre, comme une grive qui s'est gorgée de raisins; elle parlait, -elle parlait... Et prrrt!... Elle disparaissait, on ne savait plus ce -qu'elle était devenue, on la retrouvait dans un recoin du cabinet de -débarras, se cachant, savourant son bonheur inconnu, qu'elle eût été -bien en peine de comprendre. Cette bande d'oiseaux de l'âme allaient, -venaient, se succédaient à tire-d'aile...</p> - -<p>On ne sait jamais jusqu'à quel point les enfants sont tout à fait -sincères dans leurs émotions: comme elles leur viennent de loin, de -beaucoup plus loin qu'eux, ils en sont, les premiers, des témoins -étonnés, et ils en deviennent les acteurs qui les jouent, pour les -expérimenter. Ce pouvoir de dédoublement inconscient leur est un -procédé instinctif de préservation, qui leur permet de supporter une -charge, sans cela, écrasante pour leurs frêles épaules.</p> - -<p>Odette avait, pour l'un, pour l'autre,—et quelquefois pour -personne—des transports de passion, auxquels spontanément elle -donnait une expression théâtrale, pas toujours à voix haute, mais -tout bas, en monologue, pour son propre soulagement; en mimant le -sentiment, elle en amortissait le choc. Ces élans s'adressaient le plus -fréquemment à Annette, ou à Marc,—aux deux mêlés;—et -elle disait souvent: Annette, quand c'était Marc; parce que Marc se -moquait d'elle, Marc la dédaignait, et elle le détestait. Alors, elle -avait des accès de souffrance humiliée et jalouse, un désir de -vengeance... Comment? Quel mal lui faire? Le plus mal! Où -l'atteindre?... Hélas! elle n'avait que ses griffes d'enfant! -Désolant!... Puisqu'elle ne pouvait rien (pour l'instant), elle -feignait l'indifférence... Mais c'était dur de ne pouvoir rien; et -c'était dur aussi de faire l'indifférente, quand on avait toujours -envie de rire, ou de pleurer. Une telle contrainte était contre nature: -Odette en était abattue; elle tombait dans une prostration, jusqu'à ce -que brusquement un réveil impérieux de sa gaieté d'enfant et un -besoin de mouvement la rejetassent dans ses jeux.</p> - -<p>Annette contemplait, devinait—inventait un peu—ces -désespoirs en miniature, et elle se souvenait avec pitié des siens. -Qu'elle en avait dépensé, elle aussi, de fièvre à aimer, désirer, -se ronger, et pour qui, et pour quoi? À quoi cela sert-il? Une telle -disproportion avec l'objet borné de la nature! La gaspilleuse de -forces! Et ces forces d'aimer, elle les distribue au hasard! Les uns ont -trop, les autres pas assez. Annette se rangeait avec Odette parmi celles -qui ont trop, et son fils parmi ceux qui n'ont pas assez. C'était lui -le plus heureux. Pauvre petit!...</p> - - -<p>Il n'était pas si pauvre! Il n'avait pas une vie du cœur moins -riche que celle d'Odette, ni un débat de pensées moins vif—(mais -il ne les disait pas!)—ni des sentiments moins -violents—(mais leur fougue se portait vers une autre direction). -Oui, il était indifférent à ce qui occupait ces femmes. Mais son -esprit était agité de tout autres passions. Plus riche cérébralement -et beaucoup moins absorbé par la vie plus tardive de ses sens, ce petit -homme, qui sentait monter la marée obscure du Désir, en tournait les -énergies, en vrai homme, vers l'action et la domination. Il rêvait de -telles conquêtes que celle d'un cœur féminin lui eût paru bien -pauvre—si seulement, à cette heure de l'enfance, il y eût -pensé! Les garçons des générations précédentes rêvaient de -soldats, de sauvages, de pirates, de Napoléon, d'aventures océaniques. -Marc rêvait d'avions, et d'autos, et de sans-fil. Autour de lui, la -pensée du monde dansait une ronde vertigineuse; un délire de mouvement -faisait vibrer la planète; tout courait et volait, fendait l'air et les -eaux, tournait, tourbillonnait. Une magie d'inventions démente -transmuait les éléments. Plus de limites au pouvoir, et donc plus au -vouloir! L'espace et le temps... («<i>Passez, muscade!</i>»)... se -volatilisaient, escamotés par la vitesse. Ils ne comptaient plus. Et -les hommes, encore moins. Ce qui comptait: Vouloir, Vouloir illimité! -Marc connaissait à peine les rudiments de la science moderne. Il -lisait, sans comprendre, une revue scientifique que recevait sa mère; -mais il était, sans comprendre, baigné, depuis sa naissance, dans le -miracle de la science. Annette ne le remarquait pas, car elle avait -appris la science par la voie scolastique; elle ne l'avait pas -respirée, en vivant. Elle voyait des figures à la craie et des -chiffres sur le tableau, des raisonnements. Marc imaginait des forces -fabuleuses. Justement parce qu'il n'était pas gêné par sa raison, il -était emporté par un lyrisme aussi vague et brûlant que celui qui -gonflait les voiles des Argonautes. Il concevait d'extraordinaires -exploits: percer le globe d'un tunnel, de part en part; s'élever sans -moteur dans l'air, relier Mars à la Terre, en pressant un bouton faire -sauter l'Allemagne,—ou bien un autre État (il n'avait pas de -préférence!)—Sous les mots mystérieux de volts, d'ampères, de -radium, de carburateur, qu'il employait avec aplomb, à tort et à -travers, il évoquait des contes des Mille-et-une-Nuits. Comment diable -sa pensée se fût-elle abaissée de si haut vers une stupide petite -fille?</p> - -<p>Mais le corps et la pensée sont deux frères jumeaux, qui ne vont -point du même pas. Dans leur double croissance, il y a toujours l'un -des deux—(ce n'est pas toujours le même)—qui s'attarde sur -la route, et l'autre galope en avant. Le corps de Marc restait celui -d'un enfant; et tandis que l'esprit vagabondait là-haut, un fil le -tenait par la patte et le ramenait en bas, où il fait bon jouer. Alors, -faute de mieux, il condescendait à jouer,—ou même, sans -condescendance, il jouait de tout son cœur avec la stupide petite -fille. C'étaient d'heureux entr'actes.</p> - -<p>Ils ne duraient pas longtemps. Trop d'inégalités entre les deux -enfants. Non pas seulement leur âge, ni qu'elle fût une fille. Mais -leur tempérament était trop différent. Odette, pas jolie, tenant -plutôt du père, avec les yeux d'Annette, une bonne figure ronde, -joufflue, camusette, était une enfant robuste, bien portante, dont -l'ardeur de sentiment ne troublait pas l'équilibre physique, mais -semblait la dépense naturelle de l'abondance vitale. Elle avait -échappé à tous les petits maux d'enfance. Marc était, au contraire, -marqué par sa maladie de la première année; et quoique, par la suite, -sa bonne constitution dût reprendre le dessus, cette lutte de -l'organisme, où il était souvent vaincu, lui gâta une partie de son -enfance; il restait exposé aux moindres refroidissements, fréquemment -arrêté par de petits retours de bronchite ou de fièvre. Il en -souffrait dans son amour-propre: car tous ses instincts étaient -d'orgueil et de force.</p> - -<p>Vers la fin de 1911, un an après le raccommodement entre les deux -sœurs, Marc eut une de ces maladies d'hiver, compliquée d'influenza, -qui inspira de brèves inquiétudes. Odette vint à son chevet. On le -lui avait défendu, par crainte de la contagion; mais elle avait trouvé -moyen de se glisser dans la chambre, un soir que les deux mères -étaient occupées dans la pièce à côté. Elle fut compatissante; et -Marc, un peu fiévreux, se livra comme il n'avait jamais fait. Il était -inquiet.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'elles disent, Odette?</p> - -<p>(Il s'imaginait qu'on lui dissimulait la gravité de son mal).</p> - -<p>—Je ne sais pas. Elles ne disent rien.</p> - -<p>—Qu'est-ce que le médecin a dit?</p> - -<p>—Il a dit que ce ne serait rien.</p> - -<p>Il fut un peu soulagé, mais il restait méfiant.</p> - -<p>—C'est vrai? Non, ce n'est pas vrai. On me cache... Je sais -bien ce que j'ai, moi...</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu as?</p> - -<p>Il se taisait.</p> - -<p>—Marc, qu'est-ce que tu as?</p> - -<p>Il se renfermait dans un silence orgueilleux et hostile. Odette était -angoissée. Elle finit par croire qu'il était très malade. Et son -inquiétude se communiqua à Marc. Avec son exagération passionnée, -qui prenait des formes mélodramatiques, elle joignit les mains:</p> - -<p>—Ô Marc, je t'en prie, ne sois pas si malade! Je ne veux pas -que tu meures!</p> - -<p>Il n'en avait pas la moindre envie. Il aimait à être plaint, mais il -n'en demandait pas tant! À s'entendre dire ce qu'il craignait, il fut -glacé de peur. Il ne voulait pas le montrer. Tout de même, il le -montra:</p> - -<p>—Tu vois, tu me cachais!... Tu sais... Je suis très -malade?</p> <p>—Non, non, je ne veux pas, je ne sais pas, je ne -veux pas que tu sois très malade... Ô Marc, ne meurs pas! Si tu meurs, -je veux mourir avec toi!</p> - -<p>Elle se jeta à son cou, en pleurant. Il était très ému, et il -pleurait aussi, il ne savait pas si c'était à cause d'elle ou de lui. -Au bruit, les mamans accoururent et, grondant, les séparèrent. Ils -s'étaient sentis bien proches, en cet instant...</p> - -<p>Mais le matin suivant, Marc avait réfléchi. Il n'était plus -inquiet; et même,—(pour effacer ses craintes, on s'était moqué -de lui)—il était vexé de s'être montré capon; il s'en prenait -à Odette de l'avoir amené, par sa sotte inquiétude, à ces marques de -faiblesse. Et puis... (il l'entendait rire, et il la voyait passer, -débordante de. santé)... il lui en voulait de cette santé. Elle en -avait trop. Il l'enviait, et il était humilié.</p> - -<p>Après qu'il fut guéri, il garda longtemps la mortification de s'être -trahi aux yeux de sa cousine. Il en était d'autant plus irrité qu'il -avait eu peur vraiment. Et elle l'avait vu. Son émotion passée, Odette -en conservait un malin souvenir. Elle l'avait aperçu sans échasses, -peureux, petit garçon. Elle ne l'en aimait que mieux. Il ne le lui -pardonnait point.</p> - - - - -<p>Marc était guéri. Odette était florissante. Elle avait, toute -glorieuse, fait, l'été précédent, sa première communion. (C'était -à cette époque où l'Église, comme Joconde, en quête de l'innocence, -avait, de son grand nez méfiant, qui humait l'air du temps, jugé qu'il -n'en était plus, après l'âge de sept ans). Odette se croyait femme et -s'efforçait de le paraître, en modérant son impétuosité de chevreau -tenu en laisse; mais d'une cabriole, le petit cornu vous échappe des -mains... Sylvie était heureuse, les affaires allaient bien. Et Annette, -qui trouvait au foyer de sa sœur un aliment au besoin d'affection que -l'âge et l'épreuve avaient un peu assagi, semblait avoir atteint une -zone apaisée. Tout était confiant.</p> - -<p>Une chaude après-midi... entre trois et quatre heures, fin d'octobre... -un de ces jours radieux, où la lumière sans voiles semble, ainsi que -les arbres dévêtus, toute nue. Les fenêtres étaient ouvertes pour -laisser entrer les rayons du soleil d'automne, qui sont doux et dorés -comme ceux du miel. C'était le lendemain l'anniversaire des huit ans -d'Odette. Annette était chez Sylvie. Dans la chambre sur la cour, elles -regardaient ensemble et tâtaient des étoffes, bavardes et occupées -gravement de leur examen. Odette était, de l'autre côté du couloir, -dans la chambre du fond qui donnait sur la rue. Tout à l'heure, la -curieuse était venue fourrer son nez par la porte entre-bâillée, pour -voir ce qu'on faisait. On l'avait renvoyée, en prenant la voix -grondeuse, terminer un petit travail, avant de goûter ensemble. Marc -était au lycée; on l'attendait après sa classe, dans une demi-heure.</p> - -<p>Le temps coulait uni, sans un pli, sans une ride, sans hâte, comme s'il -eût dû ainsi durer toute la vie. On se sentait bien, mais on ne -songeait même pas à en jouir: c'était naturel! Au lierre du mur, dans -la cour, les moineaux heureux pépiaient. Les dernières mouches de -l'automne bourdonnaient leur contentement de chauffer aux derniers jours -de soleil leurs ailes engourdies...</p> - -<p>Elles n'entendirent rien... Rien. Pourtant, elles s'étaient tues, au -même instant, toutes deux, comme si le fil fragile qui tenait suspendu -leur bonheur, s'était rompu...</p> - -<p>On sonna à la porte.</p> - -<p>—Marc, déjà? Non, c'est trop tôt.</p> - -<p>On sonna, on frappa de nouveau... Il y a des gens bien pressés!... On y -va!...</p> - -<p>Sylvie alla ouvrir, et Annette, derrière elle, à quelques pas, -suivit.</p> - -<p>À la porte, la concierge, hors d'haleine, criait, agitait les bras. -D'abord, elles ne comprirent pas...</p> - -<p>—Madame ne sait pas... le malheur qui est arrivé... La petite -demoiselle...</p> - -<p>—Qui?</p> - -<p>—Mademoiselle Odette... Cette pauvre mignonne...</p> - -<p>—Quoi! Quoi!</p> - -<p>—Elle est tombée...</p> - -<p>—Tombée!</p> - -<p>—Elle est en bas.</p> - -<p>Sylvie hurla. Elle avait repoussé la concierge et dégringola -l'escalier. Annette voulut la suivre; mais les jambes lui manquèrent; -elle dut attendre que son cœur lui permît de marcher. Elle était -encore en haut, et penchée sur la rampe, quand de la rue lui vinrent -les cris sauvages de Sylvie...</p> - -<p>Que s'était-il passé? Probablement Odette, qui ne travaillait pas -volontiers, musardant, furetant, était allée regarder par la fenêtre -si Marc ne venait pas, et elle s'était penchée... La pauvre petite -n'avait même pas eu le temps de comprendre...—Quand Annette, -chancelante, fut enfin dans la rue, elle vit un attroupement, Sylvie -comme une démente et, dans ses bras, le petit corps disloqué, jambes -et tête pendantes, comme un agneau égorgé. La brune toison voilait le -crâne fracturé; on voyait seulement un peu de sang au nez; les yeux -encore ouverts semblaient interroger... La mort avait répondu.</p> - -<p>Annette se fût jetée par terre, en criant d'horreur, si la fureur -sauvage de Sylvie n'eût pris toute la douleur du monde. Elle était -tombée à genoux, sur le pavé, presque couchée sur l'enfant, qu'elle -soulevait, qu'elle secouait, avec des cris enragés. Elle l'appelait, -elle l'appelait, elle insultait... Qui? Quoi? Le ciel, la terre... Elle -écumait de désespoir et de haine...</p> - -<p>Et, pour la première fois, Annette vit dans sa sœur les passions -forcenées, que Sylvie portait sans le savoir au fond de sa nature, et -dont la vie lui avait jusqu'alors épargné l'emploi. Et elle les -reconnut, comme étant de son sang.</p> - -<p>L'excès de cette souffrance ne lui permettait pas de s'abandonner à la -sienne. Il fallait qu'elle fût, par réaction, forte et calme. Elle le -fut. Elle prit Sylvie par les épaules. La vocifératrice se débattait; -mais Annette, penchée sur elle, la souleva; et Sylvie, subissant cette -impérieuse douceur, se tut, releva la tête, vit le cercle autour -d'elle, jeta un regard farouche et, l'enfant dans ses bras, sans un mot, -elle rentra.</p> - -<p>Elle venait de passer le seuil de la maison. Annette rentrait à sa -suite, quand au coin de la rue elle aperçut Marc qui arrivait. Et -malgré son amour déchiré pour la pauvre petite, son cœur bondit dans -sa poitrine:</p> - -<p>—Quel bonheur que ce ne soit pas lui!</p> - -<p>Elle courut à Marc, pour l'empêcher de voir. Marc, aux premiers -mots, blêmit, serra les dents. Loin de la scène elle l'emmena; elle -lui dit qu'Odette était gravement blessée; mais lui, avec l'intuition -méfiante de l'enfant, savait qu'elle était morte; et il cherchait, les -poings crispés, à repousser cette terrible pensée. Malgré son -trouble, il restait préoccupé de lui, de son attitude et des gens qui -passaient; il remarquait que sa mère marchait tête nue, près de lui, -dans la rue, et qu'on les regardait: il en était gêné. Cette -contrariété contribua à le calmer. Annette, le voyant plus ferme, lui -dit, à mi-chemin, de rentrer seul chez lui. Elle revint en hâte, vers -Sylvie, prostrée, assise comme écroulée dans un coin, près du lit de -la petite morte, sans entendre ni comprendre, respirant bruyamment, -ainsi qu'un animal blessé. Ses ouvrières s'occupaient de l'enfant. -Annette lava le petit corps, le revêtit de linge blanc, le coucha dans -le lit, ainsi qu'aux soirs lointains,—hier,—éternellement -lointains, où elle venait entendre les confidences à voix basse de -l'enfant. Lorsque ce fut fini, elle alla vers Sylvie et elle lui prit la -main. Moite et froide, la main s'abandonna. Annette serrait ces doigts, -d'où la vie semblait s'être retirée; et elle n'avait pas le courage -de chuchoter une parole de tendresse, qui n'eût point traversé le mur -du désespoir. Le seul contact fraternel de leurs corps pouvait faire -pénétrer au dedans lentement sa pitié. Elle l'enlaça, le front -appuyé contre la joue de Sylvie; et ses larmes gouttaient sur le cou de -sa sœur, comme pour fondre le gel qui lui enveloppait le cœur. Sylvie, -muette, ne bougeait pas; mais ses doigts, faiblement, commençaient à -répondre à la main fraternelle, quand arriva le mari. Annette la -quitta.</p> - -<p>Elle rentra près de Marc et dit la vérité. Elle ne la lui apprenait -pas. Il ne parut pas ému; il avait peur de son émotion et voulait -garder l'air assuré; mais il n'eût pas fallu qu'il fût obligé de -parler: dès qu'il ouvrit la bouche, sa voix se mit à trembler; il -courut se cacher dans sa chambre, pour pleurer. Annette qui sentit, avec -la divination maternelle, l'angoisse pour ce cœur d'enfant de la -première rencontre avec la mort, évita de parler du sujet redoutable, -mais le prit sur ses genoux, comme quand il était petit. Et lui, ne -songea pas à se plaindre qu'on le traitât en petit, et il se réfugia -dans la chaleur du sein. Après qu'ils se furent apaisés l'un et -l'autre, en berçant leur peur et sentant qu'ils étaient deux pour se -défendre, elle le fit coucher et le pria d'être un brave petit homme, -de ne pas s'effrayer si elle devait ressortir, le laisser seul une -partie de la nuit. Il comprit et promit.</p> - -<p>Elle reprit, dans la nuit, le chemin de la maison tragique. Elle voulait -veiller la petite morte. Sylvie était sortie de sa morne -insensibilité. Elle n'était pas revenue au furieux désespoir du -début. Mais le spectacle n'était pas moins pénible. Sa tête s'était -troublée. Annette lui vit, sur les lèvres, un sourire. Sylvie leva les -yeux, en l'entendant entrer, la regarda, vint à elle, et dit:</p> - -<p>—Elle dort.</p> - -<p>Elle la prit par la main, et la mena devant le lit:</p> - -<p>—Regarde comme elle est belle!</p> - -<p>Son visage rayonnait; mais Annette vit passer sur le front une ombre -d'inquiétude; et quand, après un moment, Sylvie répéta, à mi-voix:</p> - -<p>—Elle dort bien, n'est-ce pas?...</p> - -<p>Annette rencontra son regard fiévreux, qui attendait qu'elle dît:</p> - -<p>—Elle dort. Oui.</p> - -<p>Elle le dit.</p> - -<p>Elles allèrent s'asseoir dans la chambre à côté. Le mari était là, -avec une ouvrière. Ils se forçaient à causer, pour occuper son -attention. Mais la pensée blessée de Sylvie, qui se fuyait, sautait -d'un sujet à l'autre, sans s'arrêter. Elle avait pris un ouvrage, -qu'à tout instant elle jetait, elle prenait, elle jetait, pour écouter -la chambre au sommeil. Elle redisait:</p> - -<p>—Comme elle dort!... en promenant son regard sur les autres, pour -les... pour se persuader. Une fois, elle retourna près du petit lit, et -penchée sur l'enfant, lui dit des mots mignons. Ce fut atroce pour -Annette. Elle voulait que Sylvie se tût. Le mari, à voix basse, la -supplia de ne pas toucher à l'illusion.</p> - -<p>L'illusion tomba seule. Sylvie, revenue à sa place, avait repris son -ouvrage, et elle ne parlait plus. Les autres parlaient autour d'elle, -mais elle n'écoutait plus. À leur tour, ils se turent. Le sombre -silence plana... Soudain, Sylvie cria. Sans mots. Un long cri. Abattue -sur la table, elle y heurtait sa tête. On écarta précipitamment les -aiguilles et les ciseaux. Quand la parole lui revint, ce fut pour -insulter Dieu: elle ne croyait pas en lui; mais il faut bien avoir -quelqu'un contre qui se venger! Elle avait les yeux torves; et de basses -injures elle le souffletait...</p> - -<p>L'épuisement vint. On la porta sur son lit. Elle ne remuait plus. -Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle fût assoupie.</p> - -<p>Alors, elle rentra brisée. Les rues blêmes, au petit jour... Marc ne -dormait pas. Elle se coucha en grelottant. Mais au moment de se mettre -au lit—(c'était trop, tout ce que depuis douze heures elle avait dû -souffrir et maîtriser!)—elle courut en chemise et pieds nus dans la -chambre de son fils, et passionnément elle lui baisa la bouche, les -yeux, les oreilles, le cou, les bras, les mains. Et elle disait:</p> - -<p>—Mon petit, mon cher petit... Toi, tu ne me quitteras pas?...</p> - -<p>Il était très ému, gêné et effrayé. Il pleura avec elle, plus sur -lui que sur les autres. Sur les autres, aussi. À présent, il sentait -ce qu'il avait perdu, il pleurait cette affection, dont il n'avait point -voulu. Il se rappela le soir où il était malade, et Odette auprès de -lui. Il était pénétré de tendresse et de tristesse. Et il pensa:</p> - -<p>—Tout de même, c'est moi qui vis!...</p> - - - - -<p>Annette tremblait de recommencer une pareille journée. Ses forces n'y -eussent pas suffi. Mais ce qui suivit n'eut pas la terrifiante violence -des heures précédentes. La souffrance humaine, quand elle atteint au -faîte, il faut qu'elle redescende. On meurt, ou on s'habitue.</p> - -<p>Sylvie avait repris possession d'elle. Elle était livide, marquée au -coin des narines et des lèvres d'un trait dur, qui depuis, laissa, en -s'atténuant, sa flétrissure. Mais calme, active, occupée, avec ses -ouvrières, à couper et à coudre les vêtements de deuil. Elle donnait -des ordres, surveillait, travaillait; et ses mains étaient sûres et -précises, comme son regard. Elle fit l'essayage de la robe d'Annette. -Annette craignait de prononcer un mot qui rappelât l'enterrement. Mais -Sylvie en parla, froidement. Elle ne laissait à personne le soin de -s'occuper des détails. Elle régla tout. Elle conserva ce calme tendu -jusqu'à la fin de la cérémonie. Seulement, avec une rage froide et -concentrée, elle s'opposa à tout service religieux. Elle ne pardonnait -pas!... Jusqu'alors, elle avait été vaguement incroyante, insouciante, -non hostile; et, tout en riant un peu, elle était, sans l'avouer, -émue, le jour qu'elle avait vu sa belle petite fille en blanche -communiante... Justement! Elle avait été dupée... Le lâche!... Elle -ne pardonna jamais.</p> - -<p>Annette s'attendait à ce que la contrainte inhumaine que s'imposait -Sylvie fût payée d'une nouvelle crise, au retour dans la maison. Mais -il ne lui fut pas permis de rester auprès de sa sœur. Sylvie le lui -interdit durement. La présence d'Annette lui était intolérable... -Annette avait son fils!...</p> - -<p>Le jour suivant, le mari inquiet vint raconter à Annette que Sylvie ne -s'était pas couchée. Elle ne pleurait pas, elle ne se plaignait pas, -elle se rongeait en silence. Elle reprit impitoyablement son travail -d'atelier: c'était un devoir mécanique, plus impérieux que la vie. On -ne s'apercevait de son état qu'à certains accidents: des erreurs qui, -avant, ne lui arrivaient jamais: une robe coupée de travers, qu'après -elle détruisit, sans un mot; elle se blessa aussi les doigts avec ses -ciseaux. On la décida à se coucher la nuit. Mais elle restait assise -dans le lit, sans dormir, et elle ne répondait pas à ce qu'on lui -disait.</p> - -<p>Et chaque matin, avant de paraître à l'atelier, elle faisait visite au -cimetière.</p> - -<p>Cela dura quinze jours. Puis, elle disparut. Au milieu de l'après-midi. -Des clientes vinrent, attendirent. À l'heure du souper, elle n'était -point là. Dix heures, onze heures passèrent. Le mari redoutait un acte -désespéré. Vers une heure, elle rentra; et, cette nuit, elle dormit. -On ne put rien savoir d'elle. Mais le lendemain soir, de nouveau, elle -s'éclipsa. Et le surlendemain, elle recommença. Maintenant, elle -causait, elle semblait détendue. Mais elle ne disait pas où elle -était allée. Les ouvrières jasaient. Le brave mari haussait les -épaules avec pitié, et disait à Annette:</p> - -<p>—Si elle me trompe, je ne peux pas lui en vouloir; elle a trop -souffert... Et même, si cela peut l'arracher à son obsession,... eh -bien, soit!...</p> - -<p>Annette réussit à saisir Sylvie au passage; elle lui fit entendre -discrètement l'inquiétude, les soupçons, et la peine que causaient -ses sorties. Sylvie, qui d'abord ne voulait pas s'arrêter, parut -indifférente à ce qu'on pouvait penser, mais elle fut touchée de la -bonté du mari, et prise d'un besoin subit de se confier, elle emmena -Annette dans sa chambre, dont elle ferma la porte; elle s'assit tout -près d'elle, et mystérieusement, à mi-voix, les yeux brillants, elle -révéla qu'elle allait, tous les soirs, dans un cercle d'initiés, -réunis autour d'une table, causer avec sa petite fille. Annette, -horrifiée, écoutait, sans oser trahir ses sentiments, Sylvie qui -racontait, d'une voix attendrie, les réponses de l'enfant. Il n'était -plus besoin de l'engager à parler: elle goûtait une joie à se redire -tout haut les paroles puériles, où elle avait transfusé tout le sang -de son cœur. Annette ne pouvait détruire une illusion qui faisait -vivre sa sœur. Léopold était près de l'encourager: pour son gros bon -sens, celle-là valait toute autre religion. Annette prit conseil du -médecin, qui dit de laisser la douleur s'épuiser.</p> - -<p>Maintenant, Sylvie rayonnait. Annette se demandait si elle n'eût pas -préféré le désespoir sacré à cette joie dérisoire, qui profane la -mort. À l'atelier, Sylvie ne dissimulait plus ses relations -d'outre-tombe; ses ouvrières lui faisaient raconter ses séances; elles -y goûtaient un frisson amusé de roman-feuilleton. Lorsque Annette -arrivait, elle les entendait mêler leurs réflexions animées au récit -de la dernière conversation que Sylvie avait eue avec Odette; une -apprentie se moquait derrière une étoffe qu'elle pliait; et Sylvie, -experte naguère à manier l'ironie, ne s'apercevait de rien, bavarde et -absorbée dans sa fantasmagorie.</p> - -<p>Elle n'en resta point là. Un soir, sans avertir Annette, elle emmena -Marc. Elle s'était reprise pour lui d'une affection exaltée. Dès -qu'elle le voyait, sa figure s'éclairait. Annette, ne trouvant plus -Marc à la maison, devina ce qui s'était passé. Mais elle se garda de -le lui faire raconter, quand il rentra, fort tard, oppressé, énervé. -L'enfant cria, dans ses rêves. Annette se leva, le calma, lui caressa -la tête avec ses tendres mains.</p> - -<p>Au matin, elle eut une explication sévère avec Sylvie. Son fils était -en cause, elle ne ménageait plus rien. Elle ne cacha pas, cette fois, -son aversion écœurée pour les dangereuses folies, et elle intima -violemment à sa sœur la défense d'y mêler le petit. Sylvie qui, en -d'autres temps, eût répliqué sur le même ton, baissa le front, avec -un sourire équivoque, évitant de rencontrer le regard courroucé -d'Annette; son instinct ne se sentait pas assez sûr de ses -révélations, pour les exposer à la critique passionnée de sa sœur. -Elle ne discuta rien, elle ne promit rien: d'une câlinerie sournoise, -comme une chatte semoncée, qui n'en fera qu'à sa tête.</p> - -<p>Elle ne se risqua pourtant plus à emmener Marc. Mais elle le prenait -pour confident de ce qu'elle avait entendu dans ses séances; et il -était bien difficile d'empêcher leurs conciliabules, sur lesquels Marc -gardait un secret aussi méfiant que sa tante. Sylvie disait à Marc -qu'Odette parlait de lui. C'était ce qui l'attachait au jeune garçon: -Odette le lui avait légué. Elle transmettait les messages entre les -deux enfants. Marc n'y croyait pas vraiment; le sens critique du -grand-père le défendait contre ces absurdités; mais son imagination -était émue. Il écoutait, intéressé, répugné. Tout en se prêtant -à ce jeu malsain, il jugeait sévèrement Sylvie; et il étendait sa -condamnation aux femmes en général. Mais cette atmosphère de tombeaux -était insalubre pour un garçon de cet âge. L'horrible bouffonnerie de -la vie et de la mort le hantait précocement. Il se sentait entouré -d'une odeur de viande pourrie. Des minutes suffocantes. Et comme sa -pensée n'était pas assez forte encore pour le défendre, sa vitalité -fiévreuse de préadolescence eut recours, pour réagir, aux plus -troubles instincts, qui vaguaient, comme des bêtes dans la nuit. -Redoutable troupeau! On dirait que, par une sorte d'embryogénie, -l'organisme psychique, en son évolution, passe par toute la série des -formes animales, et qu'il lui faille franchir l'étape des plus -brutales, avant de s'élever à leur sublimation par l'intelligence et -la volonté humaine. Par bonheur, il est bref, ce rappel des sauvages -origines: un passage de spectres. Le mieux est qu'on les laisse au plus -vite passer, et qu'on se range de côté, sans rien faire qui éveille -leur conscience ténébreuse. Mais l'heure n'est pas sans dangers, et la -plus tendre vigilance n'en peut défendre l'enfant. Car ce petit Macbeth -est seul à voir les spectres: pour les autres—les plus -proches—reste vide la place de Banquo; ils distinguent la voix -fraîche, les traits purs de l'enfant; et ils n'aperçoivent pas les -redoutables ombres qui courent au fond des yeux limpides. À peine les -distingue-t-il lui-même, spectateur curieux. Comment les -connaîtrait-il, s'ils proviennent d'un monde où il n'était pas né, -ces instincts de possession, de violence, et... même de crime! Aucune -pensée perverse qui ne l'effleure en ces jours, qu'il ne tâte du bout -de sa langue.—Ni l'une ni l'autre des deux femmes qui choyaient -Marc ne se doutait du petit monstre, qu'à certaines minutes elles -tenaient près de leurs jupes...</p> - -<p>Peu à peu, cependant, Sylvie s'apaisait. Les récits de ses séances -n'avaient plus de caractère mystérieux; elle en parlait sans émotion, -d'un ton pressé; elle ne tenait pas à insister. Bientôt même, elle -n'en parla plus qu'avec contrainte. Et brusquement, elle cessa d'en -parler; elle ne répondit plus aux questions... Avait-elle eu une -déception, dont elle ne voulait pas convenir? Ou s'était-elle lassée? -Elle ne le dit à personne. Mais dans les longs entretiens qu'elle -continuait d'avoir avec Marc, le monde occulte tint de moins en moins de -place, et finit par disparaître. Elle paraissait avoir recouvré son -équilibre. Le passage de l'épreuve ne se marquait plus, aux yeux de -l'entourage, que par un changement d'âge, une expression nullement plus -affinée par la douleur, mais au contraire plus matérielle, des traits -un peu alourdis et des formes plus pleines, la même grâce toujours, et -plus d'éclat. De forts besoins de revivre se revanchaient de l'agonie -endurée. Et les nouvelles peines et les nouveaux plaisirs, les feuilles -des jours qui tombent, la poussière de la route, recouvrirent peu à -peu la fosse ouvert au cœur.</p> - - -<p>Mensongère apparence...</p> - -<p>La vie reprit dans la maison Rivière. Mais la catastrophe avait fait -une brèche aux âmes.</p> - -<p>C'est un bien petit événement dans l'ordre général que la -disparition d'un enfant. On est environné de mort, elle ne devrait pas -surprendre; dès qu'on commence à regarder, on la voit qui travaille et -l'on s'y habitue. On croit qu'on s'habitue. On sait qu'elle viendra un -jour travailler chez nous, et l'on prévoit la peine. Mais il y a bien -plus que la peine! Que chacun s'interroge! Peu qui ne reconnaîtront la -révolution qu'une mort a produite dans toute leur existence! C'est un -changement d'ère... «<i>Ante, Post Mortem...</i>» Un être a disparu. La -vie tout entière est atteinte, tout le royaume des êtres, hier royaume -du jour, et aujourd'hui, de l'Ombre... Ô Dieu! si cette petite pierre, -cette seule pierre tombe de la voûte, toute la voûte tombe! Le rien -est sans mesure. Si ce petit moi n'est rien, aucun moi n'est rien. Si ce -que j'aime n'est rien, moi qui aime, je ne suis rien. Car je ne suis que -par ce que j'aime... L'irréalité de tout ce qui respire est soudain -apparue. Et tous en prennent conscience, mais non de la même façon, -chacun avec ses organes—instinct ou intelligence, en face, le regard -droit, ou fuyant, et les yeux clignant de côté.</p> - -<p>Sur l'arbre de la famille, d'où avait été brisé le petit rameau -d'Odette, les autres branches continuèrent à pousser. Mais trois au -moins sur quatre furent modifiés dans leur développement.</p> - -<p>Le moins touché fut le père. Le jour de l'enterrement, son chagrin -faisait mal, haletant de la gorge et des flancs, comme un cheval -écroulé. Mais quinze jours après, il était repris déjà par ses -affaires et par les fortes exigences de sa vie physique, il travailla, -mangea double, voyagea, oublia.</p> - -<p>Des deux femmes, Annette paraissait la vraie mère. Elle ne se consolait -pas. Son deuil devint plus âpre, à mesure que s'effaçait le sillage -de la petite fille. Odette lui était comme une enfant élue, l'enfant -créée non de sa chair, mais de son besoin de tendresse, plus à elle -qu'à Sylvie, plus elle que son fils. Elle s'accusait de ne pas l'avoir -assez aimée, de lui avoir marchandé les caresses, dont ce petit cœur -avide n'avait jamais assez. Et elle se persuadait qu'elle était seule -à conserver la mémoire de l'enfant, que les autres trahissaient.</p> - -<p>Sylvie montrait maintenant une étrange gaieté, affairée, agitée. -Elle avait le verbe haut, un flux de paroles fatigant, avec des saillies -burlesques, une verdeur de propos, qui faisaient rire aux éclats son -petit peuple ouvrier, et que Marc dégustait sournoisement, quand il se -trouvait là pour les gober au passage. Lui aussi se dissipait, -travaillait moins, flânait, polissonnait, à l'affût des occasions de -ne rien faire et de rire: l'organisme se défendait contre l'effroi -intérieur... Qui s'en doute, au dehors? On est impénétrable les uns -aux autres, on semble indifférent, on voudrait se confier, on ne peut -pas... «Il n'est pas de communion possible dans la souffrance...»</p> - -<p>Mais Annette, que sa passion pour la morte rendait injuste pour les -vivants, ne voyait que leur égoïsme qui, par tous les moyens, se -reprenait à la vie, laissant tomber au fond la pierre du souvenir; et -elle leur en voulait.</p> - -<p>Or, un jour,—un dimanche que Marc était allé avec Léopold, à un -match de sport,—Annette, venant chez Sylvie, trouva la porte de -l'appartement ouverte. Elle entra et entendit une plainte pesante qui se -traînait. Sylvie, seule dans sa chambre fermée, parlait et gémissait. -Annette se retira sur la pointe des pieds; elle referma la porte sur le -palier, et sonna. Sylvie vint ouvrir; elle avait les yeux rouges; elle -dit que c'était le rhume, et causa avec un entrain bruyant et vulgaire. -Elle se mit à raconter une de ses éternelles histoires scabreuses, -dont elle était approvisionnée. Annette avait le cœur serré. Se -pouvait-il qu'elle jouât!—Elle ne jouait qu'à moitié. Beaucoup plus -que les autres, c'était elle qu'elle voulait tromper. Un désespoir -foncier, sans jour et sans issue, l'avait amenée à une sorte de -mépris bouffon de la vie. Si elle ne voulait pas tomber, nulle autre -alternative que l'oubli et ce masque d'insouciance cynique, qui -finissait par se substituer aux traits du vrai visage. Tout n'est rien. -Rien ne vaut la peine. Honnêteté, honneur, des blagues!... Ne rien -prendre au sérieux. Rire de la vie. En jouir. Le travail seul subsiste, -parce que c'est un besoin et qu'on ne peut s'en passer...</p> - -<p>Bien d'autres choses subsistaient sous ces destructions. L'instinct -était chez Sylvie plus solide que la pensée. Et quand elle rejetait -tout, Annette et le fils d'Annette lui restaient incrustés sous la -peau. Ils ne formaient qu'un, eux trois! Mais cet amour d'instinct, -presque matériel, n'empêchait pas les mauvais sentiments. Sylvie, qui -n'était pas tendre pour elle, ne l'était pas non plus pour Annette. -Elle se montrait agressive et railleuse à l'égard de sa sœur, dont le -sérieux moral, la tristesse taciturne, lourde de souvenirs, l'irritait, -comme un reproche muet.</p> - -<p>Un reproche, en effet. Annette n'avait pas la charité de le lui -épargner. Elle voyait bien pourtant que Sylvie fuyait la peine, comme -un gibier le chien; et elle la plaignait. Elle plaignait la misère de -la nature humaine, mais en la méprisant de chercher son salut aux -dépens de ses trésors les plus chers et d'être toujours prête à -trahir ses affections sacrées, pour tromper la poursuite féroce de la -douleur. Elle en était ulcérée; car dans son propre cœur elle -entendait rappel de cette lâcheté de vivre; et elle, la châtiait.</p> - -<p>De là qu'elle s'imposa, en ces mois qui suivirent le malheur, une -austère discipline du cœur, un rigorisme moral, pessimiste et hautain, -qui cachait sa tendresse blessée...</p> - - -<p>Après le sombre hiver, Pâques étaient revenues. Annette errait dans -Paris, le matin du dimanche:—le ciel refleurissait, l'air était -immobile;—l'âme enveloppée de son deuil, elle écoutait les appels -nostalgiques des cloches; et leur filet sonore l'enserrait de ses -mailles, la tirait hors du flot du siècle insouciant sur la grève où -gisait le Dieu mort. Elle entra dans une église; et, dès les premiers -pas, elle fut suffoquée par ses pleurs; depuis longtemps refoulés, ils -refluaient. Dans le coin d'une chapelle, agenouillée, elle les laissa -couler, tête basse. Jamais elle n'avait senti comme à cette heure le -tragique de ce jour. Elle entendait ces orgues, ces chants, ces chants -de joie... Cette joie!... Sylvie qui riait... Et l'âme pleure, au -fond... Ah! elle le savait bien, aujourd'hui: Le pauvre mort <i>n'est pas -ressuscité!</i> Et l'amour désespéré des siens, l'amour des siècles, -s'épuise à nier sa mort... Cette poignante vérité, combien elle est -plus grande et plus religieuse que l'illusoire résurrection! Duperie -passionnée, navrante duperie du cœur, qui ne peut consentir à perdre -son bien-aimé!...</p> - -<p>Elle ne pouvait avec personne partager ses pensées. Et renfermée en -elle, avec la petite morte, elle la défendait contre la seconde mort, -la plus terrible: l'oubli. Elle réagissait durement contre elle et -contre les autres. Et comme toute réaction contre un milieu de pensée, -par le choc en retour amène une réaction contraire, son attitude de -blâme provoqua ceux qui se sentaient atteints à exagérer la leur. Et -le malentendu s'élargit.</p> - -<p>Il devint presque complet entre le fils et la mère. Marc de plus en -plus se détachait d'Annette. Depuis des années, l'antagonisme -s'annonçait. Mais jusqu'à ces derniers temps, il était resté, de la -part de l'enfant, voilé, sournois, prudent. Pendant la longue période -où il avait vécu en tête à tête avec Annette, il se serait bien -gardé d'entrer en discussion; la partie n'était pas égale; avant -tout, avoir la paix! Il laissait parler sa mère. Ainsi, elle lui -livrait, une à une, ses faiblesses; et lui, ne livrait rien.—Mais -maintenant qu'il avait trouvé en sa tante une alliée, il ne cacha plus -son jeu. Naguère, que de fois sa mère, impatientée de ce petit -mollusque, qui rentrait sa pensée dans sa coquille, dès qu'on y -voulait toucher, lui avait dit:</p> - -<p>—Allons, sors de ton trou! Montre un peu cette caboche! Ne -sais-tu pas parler?</p> - -<p>Il savait. Annette pouvait être satisfaite! Il parlait maintenant... Il -eût mieux fait de continuer à se taire!... Quel petit discuteur! Ah! -il ne fuyait plus la contradiction. Il ne laissait rien passer de la -bouche de sa mère, sans ergoter obstinément. Et de quel ton -impertinent!</p> - -<p>C'était venu tout d'un coup; et, sans doute, Sylvie y avait sa part de -responsabilité, en encourageant malignement cette fronde. Mais la vraie -cause était plus intime. Ce changement d'attitude répondait au -changement de nature, aux approches de la crise de puberté. L'enfant se -transformait: en quelques mois, il avait pris un autre caractère, des -manières quinteuses, brutales, entrecoupées de «revenez-y» de son -vieux mutisme; mais ce n'était plus le silence poli, conciliant, un peu -fourbe, de l'enfant qui voulait plaire; on le sentait maintenant hostile -et hérissé... Sa brusquerie de façons, son impolitesse grossière, -l'âpreté inexplicable avec laquelle il répondait aux affectueuses -avances, faisaient saigner la sensibilité d'Annette. Assez armée -contre le monde, elle ne l'était point contre ceux qu'elle aimait; un -mot rude de son fils la blessait aux larmes. Elle ne le montrait point; -mais il n'en ignorait rien. Il continuait: on eût dit qu'il cherchât -ce qui pouvait déplaire à sa mère.</p> - -<p>Il eût rougi de se conduire ainsi avec des indifférents. Mais elle, ne -lui était pas, certes, indifférente! Il tenait à elle,—et comment! -Comme le fruit vivant qui, quand l'heure est venue, s'arrache au ventre -de la mère. Il est fait de sa chair; et pour la faire sienne, cette -chair, il la déchire.</p> - -<p>Marc avait bien des éléments qui appartenaient à la nature d'une -autre race que la race maternelle. Mais l'étrange! ce n'était pas par -ces éléments différents qu'il entrait le plus en conflit avec sa -mère, c'était par ceux qui lui étaient communs avec elle. Car son -désir jaloux d'indépendance ne possédait pas encore une personnalité -qui lui appartînt en propre; et toute ressemblance avec sa mère lui -semblait un danger d'annexion. Alors, pour se défendre, il se faisait -différent. Quoi qu'elle dît, quoi qu'elle fît, il était le -contraire. Parce qu'elle était aimante, il se faisait insensible; -confiante, renfermé; passionnée, froid et tranchant. Et tout ce -qu'elle combattait, tout ce qui répugnait à la nature d'Annette—(ah! -comme il le connaissait!)—lui devenait attrayant; et il se dépêchait -de le faire savoir à Annette. Puisqu'elle se piquait de morale, ce -moutard trouva élégant de se croire amoraliste, et surtout de le -proclamer:</p> - -<p>—La morale, c'est une invention... avait-il déclaré à sa mère. Et -la crédule Annette l'avait pris au sérieux. Elle l'attribuait à -l'influence déplorable de Sylvie, qui s'amusait à jeter le trouble -dans le petit cerveau sagement cultivé... Vlan dans les platebandes! -une poignée de graines folles! Et le peigne à rebrousse-poil sur les -allées ratissées!... Elle ne manquait pas de bonnes raisons pour se -persuader qu'elle agissait dans l'intérêt de l'enfant... «Ce pauvre -petit, mis en serre, comprimé dans une caisse!... Nous allons le -dépoter!...» Mais, tout en aimant sa sœur, elle avait un vif et cruel -plaisir à lui voler ce cœur qui était sa bouture.</p> - -<p>La finesse intéressée de l'enfant pour tout ce qui le concerne avait -saisi le duel engagé entre les deux sœurs; et, naturellement, il -l'exploitait. Par ruse maligne, il réservait ses faveurs à Sylvie; et -il était bien aise de la jalousie qu'il excitait chez sa mère. Annette -ne la cachait plus. Elle la justifiait, avec plus de raison que Sylvie, -par l'intérêt de Marc. Sylvie aimait l'enfant et elle ne manquait pas -de bon sens. Sa sagesse poids légers en valait bien une autre plus -pesante; mais elle n'était pas faite pour un garçon de treize ans; et -le profit qu'il retirait en était périlleux: si elle aiguisait en lui -l'appétit de la vie, elle ne lui en donnait pas le respect; et quand, -de trop bonne heure, le respect a fichu le camp, gare à la casse! -Sylvie n'était pas faite non plus pour former le goût de Marc, sinon -pour la toilette. Elle le menait à de stupides cinémas, à des -music-halls, d'où il rapportait des refrains effarants et des images -qui laissaient peu de place aux pensées sérieuses: son travail s'en -ressentit. Annette se fâcha et défendit à Sylvie d'emmener Marc. -C'était le bon moyen de sceller l'alliance du neveu et de la tante. -Marc se jugea persécuté; il découvrit que, de nos jours, le métier -de peuple opprimé est rémunérateur; et Annette apprit, à ses -dépens, que celui de peuple oppresseur n'est pas de tout repos.</p> - -<p>Maintenant, Marc lui faisait sentir, à toute occasion, qu'il était une -victime et qu'elle abusait de sa force. Eh bien, soit! elle en abusait, -pour le faire marcher au pas! Elle ne toléra plus ses légèretés de -langage, ces habitudes inconvenantes qu'il avait prises de gouailler -tout, cette blague impertinente. Pour le réduire, elle lui opposa une -sévérité de principes. Il avait la partie belle pour répondre! -Depuis longtemps, il guettait l'occasion.</p> - -<p>Un jour qu'il s'appuyait, contre une interdiction de sa mère, sur des -paroles de la tante, Annette, impatientée, lui dit que Sylvie avait le -droit de dire et de faire ce qu'elle voulait: on n'avait pas à la -juger; mais ce qui était bon pour elle ne l'était pas pour lui; il -n'avait pas à la prendre pour modèle: «Tout n'est pas à imiter chez -elle...»</p> - -<p>Marc écouta la tirade, et dit négligemment:</p> - -<p>—Oui, mais elle, elle a un mari.</p> - -<p>Annette ne put répondre d'abord: elle ne voulait pas comprendre... -Qu'avait-il dit? Non, ce n'était pas possible!... Et puis, une rougeur -lui monta au front. Assise, les mains immobiles sur l'ouvrage, elle ne -bougeait point. Il ne faisait non plus aucun mouvement. Il n'était pas -très fier de ce qu'il avait dit, de ce qui allait venir... Le silence -se prolongeait! Un flot de colère soulevait le cœur violent d'Annette. -Elle le laissa passer. La pitié, l'ironie prirent la place. Elle eut un -sourire méprisant:</p> - -<p>—Petit malheureux! pensait-elle. Et finalement, elle dit, ses -doigts ayant repris leur tâche:</p> - -<p>—Et tu trouves sans doute qu'une femme sans mari, qui travaille -pour nourrir son enfant, est moins digne de respect?</p> - -<p>Marc perdit son aplomb. Il ne répondit rien. Il ne s'excusa point. Il -était mortifié.</p> - -<p>Annette ne dormit pas, cette nuit... Ainsi, c'était en vain qu'elle -s'était sacrifiée! Que le monde la blâmât, c'était dans l'ordre. -Mais lui, à qui elle avait tout donné! Comment avait-il su? Qui lui -avait soufflé cette pensée?... Elle ne pouvait lui en vouloir; mais -elle était accablée.</p> - -<p>Marc dormit en paix. Il n'était pas sans remords; mais le sommeil -était plus fort que les remords. Une bonne nuit passée, il les eût -oubliés, s'il ne les avait retrouvés dans le regard soucieux de sa -mère. Il lui déplut que sa mère n'oubliât pas comme lui. Il avait -des regrets; mais il ne pouvait se résoudre à les exprimer; et comme -il en était ennuyé, selon la logique de l'enfant, il en voulut à sa -mère.</p> - -<p>Ils ne refirent pas allusion à la scène. Mais depuis, ils en furent -plus ce qu'ils étaient, avant. Il y avait une contrainte dans leurs -embrassements. Annette ne le traita plus tout à fait en enfant...</p> - -<p>Comment avait-il su? Des conversations de lycée l'avaient fait -réfléchir sur le nom qu'il portait, et qui était celui de sa mère. -Des allusions anciennes, attrapées au passage, naguère, à l'atelier, -et qu'il n'avait pas comprises, s'éclairaient maintenant. Certains mots -imprudents de Sylvie à sa sœur, devant l'enfant... Et l'énigme -qu'était pour lui cette mère, qui l'irritait, mais qui le fascinait, -par <i>l'aura</i> de passions que, sans pouvoir discerner, son flair de -jeune chien avait subodorées... Sur le tout, il avait bâti de vagues -et baroques histoires, qui n'arrivaient pas à se tenir d'une façon -liée. Sa naissance l'intriguait. Comment savoir?... La réponse -blessante à sa mère était en partie un piège qu'il lui tendait... -Dans son cœur, se mêlaient curiosité et rancune à l'égard de ce qui -s'était passé et qu'il ne savait pas. Jamais il n'osa faire là-dessus -une question à Sylvie: car il avait sa fierté pour sa mère, et il -soupçonnait qu'elle avait eu des torts. Mais il se croyait en droit de -lui en vouloir, pour le grave secret qu'elle lui cachait. Ce secret -était entre elle et lui comme un étranger.</p> - -<p>Un étranger, vraiment. Marc ne se doutait guère qu'à des instants, -il le faisait surgir aux yeux d'Annette, <i>l'étranger</i>,—son -père—bien pis, les Brissot! Car, dans le sourd combat qui se -poursuivait désormais entre la mère et le jeune garçon, celui-ci -faisait, d'instinct, arme de tout ce qu'il trouvait, dans sa propre -nature, d'opposé à Annette. Ainsi, sans le savoir, il déterrait -parfois et employait contre elle des traits empruntés au fonds Brissot: -le fameux sourire condescendant, cette satisfaction de soi, ce -philistinisme badin, dont rien ne pourra ébranler la certitude hostile! -Une ombre, un reflet sur l'eau. Annette les reconnaissait, et -pensait:</p> - -<p>—Ils me l'ont pris!...</p> - -<p>Un étranger, vraiment?—Non, il ne l'était pas. L'arme, les traits -empruntés, oui; mais la main qui les tenait était de la substance -d'Annette. Et cette main révoltée se crispait dans l'opposition entre -deux êtres trop parents et trop proches, qui n'est qu'un des mille jeux -de l'Amour et du Destin.</p> - - - - -<p>Il n'avait pas d'ami. Ce garçon de treize ans, qui se trouvait, matin -et soir, dans une classe, avec une trentaine d'enfants, restait séparé -de ses camarades. Plus petit, il aimait à bavarder, jouer, courir, -crier. Depuis un an ou deux, il avait des accès de mutisme, des -fringales d'isolement. Cela ne signifiait point qu'il n'eût plus besoin -de compagnons. Il en avait peut-être plus besoin qu'avant. Justement! -C'était trop: il avait trop à demander et à donner... Et partout des -épines, dans ce buisson de printemps! Un amour-propre hérissé. Un -rien le froissait, et il avait peur d'être froissé, et surtout de le -montrer: car c'est une faiblesse, et il faut se garder de donner prise -à l'ennemi: (il y en a un dans tout ami).</p> - -<p>Ce qu'il avait saisi, ou plutôt imaginé de son état-civil, du passé -de sa mère, le tenait dans une gêne absurde, ridicule, sourcilleuse. -Ses lectures aidant, il s'était convaincu qu'il était un enfant -«naturel». (Ses livres romantiques l'appelaient d'un nom plus dru). Il -trouvait moyen de s'en faire un sujet de fierté. Il n'était même pas -loin de renifler dans l'archaïque injure un fauve relent de noblesse. -Il se jugeait intéressant, à part des autres, solitaire, un peu -damné. Il ne lui eût pas déplu de se ranger parmi les bâtards -sataniques de Schiller et de Shakespeare. Cela lui donnait le droit de -mépriser le monde, en tirades hautaines,—<i>in pello.</i></p> - -<p>Mais quand il se retrouvait dans «le monde»,—dans sa classe de -lycée, parmi les camarades, il était intimidé, alourdi de son secret, -soupçonneux qu'on pût le deviner. Ses façons bizarres, son air fatal, -sa voix fluette qui commençait de muer, son minois de petite -demoiselle, rougissant, insolent comme un cochelet, éveillaient -l'attention, la malice de ses compagnons; et même il fut en butte aux -avances honteuses d'un de ces petits chenapans, qui le persécutait de -ses propositions, mi-bouffes, mi-sérieuses. Il en fut bouleversé; la -nuit, il était malade de révolte et de dégoût; il ne voulait plus -retourner au lycée, mais il ne pouvait en avouer les raisons à sa -mère; il devait seul se faire respecter; il se disait:</p> - -<p>—Je le tuerai.</p> - -<p>Sa pensée tumultueuse était soulevée par des lames de fond.</p> - -<p>Il était à l'heure où s'éveillent les forces génésiques. Elles le -fascinaient et elles l'épouvantaient. L'étrange innocence de sa mère -passait à côté, sans voir et sans savoir. Il serait mort de honte, si -elle avait su et vu. Et seul, se méprisant, il se livrait, affolé, aux -terribles sollicitations de l'instinct dégradant... Mais que peut faire -l'enfant, un pauvre enfant livré à ces forces démentes! Cette -monstrueuse nature met dans un corps de treize ans le brutal incendie, -qui faute d'aliment le dévore! Il ne peut se sauver, s'il est de bonne -race, qu'en se jetant tout entier, par un excès contraire, dans une -exaltation ascétique de l'esprit, qui souvent ruine le corps. La -jeunesse de ce temps, plus heureuse que ses aînées, commençait de -pratiquer la discipline virile de l'athlétisme. Marc n'eût pas -demandé mieux que de faire comme elle. Mais là encore, la nature -était contre lui. Il n'avait pas la force. Ah! qu'il enviait les forts! -Qu'il aimait, jalousement, leur beauté!... Jusqu'à la haine!... Jamais -il ne serait comme eux!...</p> - -<p>Désirs, tous les désirs, purs, impurs, un chaos!... tous les -démons ennemis!... Il serait le jouet du hasard—(Nul ne peut rien -pour lui!)—sans un fond de santé morale, -d'honnêteté,—mieux, de grandeur qui s'ignore, ce je ne sais quoi -de divin, fruit des peines, de la vaillance et de la longue patience des -meilleurs de la race,—qui ne supportera pas la honte des -souillures, l'affront de la déchéance,—qui a le flair inquiet de -ce qui est vil et lâche,—qui le traque au dedans, jusque dans les -replis de ses pensées,—qui n'échappe point toujours aux -salissures,—mais qui ne manque jamais de les juger, de se juger, -de se flétrir et de se châtier...</p> - -<p>L'orgueil!... Loué soit-il! <i>Sanctus!...</i> Chez de telles natures -d'enfant, l'orgueil est la santé. Il est l'affirmation du divin dans la -boue, le principe du salut. Qui, dans la solitude sans amour, qui -lutterait, sans orgueil? Pourquoi lutter, si l'on ne croyait pas que -l'on a des biens suprêmes à défendre, et que pour eux, il faut -vaincre ou mourir!...</p> - -<p>Marc veut vaincre! Vaincre ce qu'il comprend et ce qu'il ne comprend -pas. Vaincre ce qu'il ignore, et ce qui lui répugne. Vaincre l'énigme -du monde et vaincre sa bassesse... Ah! ici comme ailleurs, sans cesse il -est vaincu! Dans son effort de travail, de lecture, de concentration, il -s'échappe à lui-même, il se sent débordé. Toujours la force qui lui -manque... Elle est là, cependant, mais à peine formée, inférieure à -la tâche et à sa volonté. Il est rongé de désirs et de curiosités, -saines, malsaines, qui le tiraillent de tous les côtés, ou baigné de -torpeur, incapable de rien faire et de rien fixer. Il perd son temps; et -il est trop pressé. Déjà le préoccupe son avenir, le choix de la -carrière: car il sait qu'il lui faudra se décider de bonne heure; et -il n'a aucune raison de se décider: il flotte entre tout, avec le même -degré d'intérêt et d'indifférence, d'attrait et de dégoût. Il veut -et ne veut pas, il n'est même pas capable de vouloir ou de ne pas -vouloir. La machine n'est pas réglée. Il se lance et s'arrête en -panne, ou butte, et se retrouve au fond.</p> - -<p>Alors, il scrute ce fond. Et cet enfant qui souffre et se ronge, est -plus apte qu'un autre à percevoir le vide et l'ennui d'un temps qui -s'achemine à la destruction. Il a le sentiment aigu de l'abîme...</p> - -<p>Mais sa mère n'en voit rien. Elle voit un garçon maussade, -prétentieux, révolté, puéril, maladivement susceptible, -grandiloquent et faiseur d'embarras, qui aime parfois à tenir des -propos graveleux, et qu'à d'autres moments un mot libre effarouche. -Surtout, elle s'irrite de son ricanement. Elle n'en soupçonne point le -sens amer, encore moins le défi à la mauvaise chance. Il ressent -cruellement l'injustice qui lui est faite: il est (ou se juge) sans -force, sans beauté, sans talent, sans valeur; il achève de s'accabler, -en ajoutant à ses défaites réelles d'autres qu'il imagine; il -conspire avec toutes les apparences, qui peuvent l'humilier... Ces deux -petites ouvrières, qui passent à côté de lui en riant, il croit -qu'elles rient de lui, il ne se doute pas qu'elles rient pour -l'aguicher, et qu'elles ne trouvent pas si laid son minois rougissant de -fille effarouchée... Il croit lire dans les yeux de ses professeurs la -dédaigneuse pitié pour sa médiocrité... Il croit que ses camarades -plus robustes méprisent sa faiblesse et démasquent sa lâcheté: car, -nerveux à l'excès, il a ses moments de pusillanimité; et, comme il -est sincère, il se les avoue, il se juge déshonoré; pour se punir, il -s'oblige secrètement à des imprudences dangereuses, qui lui mettent la -sueur froide au front et le réhabilitent un peu—si peu!—à ses -propres yeux... Ce petit Nicodème, c'est de lui qu'il ricane, souvent, -et de ses défaites! Mais il en veut au monde qu'il l'a fait comme il -est—et, d'abord, à sa mère.</p> - -<p>Elle ne comprend pas son air hostile... Comme il est égoïste! Il ne -pense qu'à lui...</p> - -<p>Il ne pense qu'à lui?... Qu'est-ce qu'il deviendrait, s'il ne pensait -à lui? S'il ne se défendait, qui le défendrait?...</p> - -<p>Ils restent seuls et murés, l'un en face de l'autre. L'heure des -effusions n'est plus. Annette commence à répéter la lamentation des -mères:</p> - -<p>—Comme il était plus aimant, lorsqu'il était plus enfant!</p> - -<p>Et lui, se dit que les mères n'aiment leurs enfants que pour leur -amusement. Chacun n'aime que soi...</p> - -<p>Non, chacun voulait aimer l'autre. Mais quand on est en danger, on doit -penser à soi. On pensera à l'autre, après. Comment sauverait-on -l'autre, si on ne se sauvait, soi? Et comment se sauverait-on, si on -laissait à son cou accroché l'autre?</p> - - - - -<p>Rejetée par son fils, Annette se durcit comme lui. Le cœur -volontairement fermé à l'amour, l'esprit d'autant plus libre, en -l'absence d'objet qui nourrît sa tendresse, il lui fallait occuper sa -faim intellectuelle et son besoin d'agir. Elle travaillait tout le jour, -lisait le soir, la nuit, dormait solidement. Marc, rancunier, enviait et -méprisait la santé de cette femme vigoureuse, le pouvoir qu'elle -avait, semblait-il, de ne pas se tourmenter.</p> - -<p>Annette, cependant, souffrait de la privation de ne pouvoir partager sa -pensée avec un compagnon. Elle remplissait le vide par le travail, -l'oubli actif... Mais le travail pour le travail est lui-même si -vide!... Et ces forces qu'on sent en soi, inutiles, où les sacrifier?</p> - -<p>Sacrifier!... Ce besoin de sacrifice!... Annette le trouvait autour -d'elle, partout, pitoyable souvent, et quelquefois absurde!... Car, -bonne observatrice, elle ne cessait d'explorer les visages et les âmes -tout au long de ses journées; elle se distrayait de ses peines en -plongeant dans celles des autres. Peut-être la curiosité -l'emportait-elle sur la pitié, dans cette période où son cœur -s'était pétrifié (elle le prétendait), au spectacle des souffrances, -et surtout des défaites et des abdications.</p> - -<p>Parmi les femmes, comme elle aux prises avec la société pour lui -arracher les moyens d'exister, combien étaient broyées, bien moins -encore par la rudesse des choses que par leur propre faiblesse et leur -renoncement! Presque toutes étaient exploitées par une affection, et -ne pouvaient se passer d'être exploitées. On eût dit que c'était -leur seule raison de vivre,—dont elles meurent...</p> - -<p>L'une se sacrifiait à une vieille mère ou à un père égoïste. -L'autre à un mari vulgaire ou à un homme qui la trompe. L'autre... -(L'autre, c'est moi!)... à un enfant qui ne l'aime point, qui -l'oubliera, qui peut-être demain, la trahira...Eh! qu'importe? Si je -trouve une joie à être trahie par lui, trompée, oubliée!... «<i>S'il -me plaît d'être battue!</i>»... Ah! dérision, duperie!... Et les autres -vous envient, celles qui n'ont personne à qui se sacrifier! Elles -épousent un chien, un chat, un oiseau!... À chacune son idole! S'il en -faut à tout prix, le bon Dieu valait mieux! Au moins, il était de -race... Et moi aussi, j'ai le mien, mon Dieu, mon Dieu inconnu, ma -vérité cachée, et cette passion qui me pousse à le chercher... -Duperie peut-être aussi! Mais je ne le saurai que lorsque je serai -arrivée. Et si c'est duperie, du moins celle-là est haute, et elle -vaut la peine...</p> - -<p>Annette se révoltait contre le non-sens de certains sacrifices. Non, la -nature ne veut pas que le meilleur se sacrifie au plus indigne! Et si -elle le voulait, pourquoi me soumettrais-je?... Mais elle ne le veut -pas! Elle veut qu'on se sacrifie au meilleur, au plus grand, au plus -fort...</p> - -<p>Le sacrifice à tout prix, au pire comme au meilleur, peut-être même -au pire, de préférence, parce que le sacrifice est ainsi plus complet, -le sacrifice pour le sacrifice,—oui, c'est assez conforme à l'idée -qu'ils se font de Dieu!... <i>Credo quia absurdum...</i> Tel maître, tels -valets!... Ce Dieu est bien celui qui, le Septième Jour, se reposa, -trouvant que ce qu'il avait fait était bien fait. Si on l'eût -écouté, le chariot de l'homme, au premier tour de roue, se serait -arrêté. Chaque progrès du monde se fait, contre sa volonté... -<i>Fiat!</i> Nous pousserons le chariot. Et s'il doit nous écraser, je veux -au moins qu'il marche.</p> - - - - -<p>Une tragique rencontre accrut l'aversion d'Annette pour ces -immolations sans raison—(qu'en sait-elle?)—de ceux qui -valent plus à ceux qui valent moins.</p> - -<p>Elle s'était naguère trouvée en compétition, pour un cours -d'étrangères dans une institution de Neuilly, avec une jeune femme, -dont le visage rustique et volontaire l'avait attirée. Elle essaya de -lier conversation. Mais l'autre, méfiante, ne songeait qu'à -l'évincer. En ce temps-là, Annette, peu habituée encore à ces luttes -qui lui répugnaient, s'était mal défendue; et même, par désir de se -faire une amie, elle s'était effacée devant la concurrente. Celle-ci -ne lui en avait eu aucune reconnaissance. Rien ne comptait pour elle que -son gain. Une fourmi qui se hâte, avide d'amasser... Annette ne -l'intéressait point.</p> - -<p>Annette l'avait perdue de vue; et quand, six ans après, le hasard de -nouveau les mit en présence, l'une et l'autre avaient change. -Annette n'était plus disposée à faire la généreuse, ou bien la -dégoûtée... La vie est comme elle est. Je n'ai pas les moyens de la -modifier; je veux vivre: tu passeras après...</p> - -<p>Le heurt se produisit. Il ne fut pas long. Dès la première passe, la -concurrente était <i>knock out...</i> Comme elle avait vieilli! Annette fut -frappée du ravage. Elle avait gardé le souvenir d'une brunette aux -joues colorées, semées de deux ou trois petits grains noirs, comme un -pain aux raisins, solide paysanne, de taille courte, ramassée, le -visage dessiné d'un trait fin et sec, qui n'eût pas manqué d'un -certain agrément sans un air de maussaderie,—le front obstiné, les -mouvements brusques, toujours pressée. Elle retrouvait une figure -maigre et crispée, le regard dur, la bouche amère, les joues -creusées, jeune et flétrie comme une herbe brûlée.</p> - -<p>Le poste disputé était un secrétariat chez un ingénieur: il -n'exigeait que deux matinées de présence par semaine, pour dépouiller -la correspondance d'affaires et recevoir les visiteurs. Annette -rencontra Ruth Guillon dans l'antichambre, et leurs yeux hostiles se -croisèrent. Ruth Guillon dit:</p> - -<p>—Vous venez pour cette place. Elle m'a été promise.</p> - -<p>Annette dit:</p> - -<p>—Elle ne m'a pas été promise. Mais je viens pour cette place.</p> - -<p>—C'est inutile, puisqu'elle sera à moi.</p> - -<p>—Utile ou non, je viens. Elle sera à qui l'aura.</p> - -<p>Après un instant, Annette fut appelée dans le cabinet de l'ingénieur, -et choisie. Elle était connue pour une travailleuse exacte et -intelligente.</p> - -<p>En sortant, elle se heurta à Ruth, et passa froidement. Ruth l'arrêta, -demandant:</p> - -<p>—Vous l'avez?</p> - -<p>—Je l'ai.</p> - -<p>Elle vit le front de l'autre rougir étrangement. Elle s'attendait à -une parole violente. Mais Ruth ne dit rien. Annette continua son chemin; -et l'autre la suivit. Elles descendirent l'escalier. Arrivée dans la -rue, Annette, se retournant, jeta un regard rapide sur sa rivale -défaite; et l'air abattu de Ruth la remua. Malgré ses résolutions -d'être dure, elle revint, et lui dit:</p> - -<p>—Je regrette. Il faut vivre.</p> - -<p>—Oh, je sais bien, dit l'autre. Aux uns la chance! Moi, je n'en ai -jamais.</p> - -<p>Le ton était tout autre. Abattement sans animosité. Annette fit un -geste pour lui prendre la main; mais Ruth retira la sienne.</p> - -<p>—Voyons, ne vous affectez pas! Un jour, c'est l'une qui perd; -un autre jour, c'est l'autre.</p> - -<p>—Moi, c'est tous les jours.</p> - -<p>Annette lui rappela leur première rencontre, où Ruth avait pris la -place. Ruth ne répondit pas et cheminait, l'air morne, à côté -d'Annette.</p> - -<p>—Est-ce que je ne peux pas vous aider? dit Annette.</p> - -<p>La rougeur de nouveau se montra au front. Fierté blessée, émotion? -Ruth dit sèchement:</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>Annette insista:</p> - -<p>—Je le ferais avec plaisir.</p> - -<p>Et, d'un geste familier, elle lui saisit le bras. Ruth, surprise, serra -nerveusement la main d'Annette sous son bras; et, détournant la tête, -elle se mordit la lèvre; puis, elle s'arracha, irritée, et partit.</p> - -<p>Annette la laissa s'éloigner, en la suivant des yeux. Elle la -comprenait: oui, on n'a pas le droit de faire don de sa pitié à qui ne -vous la demande pas...</p> - -<p>Quelques jours après, entrant chez un laitier, elle vit Ruth qui -faisait des emplettes. Elle lui tendit la main. Cette fois, Ruth la -prit, mais d'un air glacé. Elle faisait effort cependant pour paraître -moins maussade; elle dit quelques paroles banales; et Annette, contente -de cette pauvre avance, y repartit. Les deux femmes s'entretinrent du -prix de ce qu'elles achetaient. Annette s'étonna, sans le montrer, que -Ruth dépensât plus qu'elle en œufs frais et lait cacheté. Ruth -mettait de l'ostentation à payer devant elle. En sortant, Annette dit:</p> - -<p>—Comme c'est cher, de vivre!</p> - -<p>Et elle s'excusait presque des œufs qu'elle avait pris, disant:</p> - -<p>—C'est pour mon petit.</p> - -<p>Et Ruth se rengorgeant:</p> - -<p>—Moi, c'est pour mon mari.</p> - -<p>Annette ignorait tout de sa vie. Elle demanda:</p> - -<p>—Est-ce qu'il est souffrant?</p> - -<p>—Non, mais il est très délicat.</p> - -<p>Elle parla avec fierté des soins que réclamait cette santé. Annette, -avertie de la susceptibilité de Ruth, ne lui posait pas de questions, -attendant qu'elle parlât. Ruth ne disait plus rien, elles allaient se -séparer, quand Annette se souvint... Elle offrit à Ruth une tâche—la -révision d'un travail d'étrangère—qui lui était commandée et dont -elle n'avait pas le temps de se charger. Ruth témoigna aussitôt une -vive gratitude: l'argent jouait pour elle un rôle capital. Annette lui -demanda son adresse, pour le cas où elle aurait d'autres commandes à -lui transmettre. Ruth hésita, répondit évasivement. Annette, -impatientée, dit:</p> - -<p>—C'est pour vous être utile. En tout cas, moi, j'habite...</p> - -<p>Et elle dit son adresse. Ruth donna la sienne, à contre-cœur. Annette, -rebutée, décida de ne plus s'occuper d'elle.</p> - -<p>Mais Ruth vint la trouver, quelques semaines après. Elle s'excusa -d'avoir manqué d'amabilité. Et cette fois, elle confia un peu (pas -beaucoup) de sa vie. D'une famille de riches cultivateurs, elle s'était -brouillée avec son père, parce qu'elle avait voulu venir à Paris et -s'y faire professeur. Le père l'ayant blessée dans son amour-propre, -elle avait juré de ne jamais rien accepter de lui. Elle voulut gagner -sa vie seule. Elle s'y épuisa. Malgré son énergie, la pensée lui -était une fatigue; elle peinait sur les livres comme une bête au -labour; le sang lui gonflait les tempes: il lui fallait s'arrêter, -congestionnée. Un commencement de neurasthénie la contraignit de -renoncer aux examens qu'elle devait passer. Elle se rabattit sur les -leçons particulières. Elle arrivait à gagner, péniblement, sa vie, -quand elle s'éprit d'un homme qu'elle épousa, et qui n'était pour -elle qu'un fardeau de plus.—Mais ceci, elle ne le dit point: -Annette le sut par ailleurs. Elle était assez fine pour entrevoir -déjà une partie de la vérité, au cours des; questions discrètes -qu'elle posa à sa nouvelle amie. Elle vit que le mari n'avait aucun -métier: il était un «intellectuel», os «artiste», un -«écrivain». Et elle ne parvint pas très bien à savoir ce qu'il -écrivait. Des vers?... En fait de poésie, Ruth n'avait pas plus de -goût qu'une petite bourgeoise de province. Mais la poésie lui en -imposait.</p> - -<p>Elle n'était point pressée de faire connaître son «artiste». Elle -le chambrait. Mais, à partir de ce moment, elle vit Annette plus -souvent,—trop souvent. Elle finit par l'accabler de témoignages -d'amitié, des fleurs, des attentions, rarement bien inspirées, qui -agaçaient Annette. Pas de milieu! Rien ou tout, avec cette passionnée! -Jamais elle n'avait eu d'amie. Jamais elle ne s'était confiée. De -l'instant qu'elle décida d'aimer Annette, elle l'accapara. Annette, -assommée de cette affection, comprenait que le mari ne la trouvât -point légère.</p> - -<p>À la fin, elle réussit à contempler, par surprise, l'oiseau -précieux: un homme fade, insignifiant, aux yeux bleus vagues, qui lui -fit l'impression d'être un dévot secret de l'absinthe. Très vain, et -très peu sûr de lui, parfaitement médiocre, il était inquiet de -l'opinion d'Annette. Il n'aimait point sa femme, mais il trouvait -commode de se faire choyer, il prenait des airs languissants, dolents, -et amers, à propos de sa santé, des talents méconnus, de l'envie des -confrères... Annette le transperçait de ses | yeux clairs. Il fut -prudent avec elle, et modéra ses jérémiades, que guettait l'ironie -silencieuse de l'auditrice. Mais Ruth était bouche bée, incapable de -juger, fière comme Artaban... «Laissons-lui ses illusions! Elle a -besoin de quelqu'un à aimer, d'un homme à protéger. Elle a une âme -de domestique passionnée. Elle se coucherait sous ses pieds...»—Il -arrivait aussi qu'elle le querellât durement. Une fois, en montant -l'escalier, Annette entendit les intonations criardes du «poète», qui -geignait: Ruth giflait son mari.</p> - -<p>Annette ne doutait plus que la meilleure partie de l'argent de Ruth ne -passât aux flâneries et absinthes de José. Il jouait aux courses. -Ruth ne se plaignait jamais: elle s'acharnait à économiser assez pour -qu'il pût éditer un volume de ses poèmes. Mais il n'était pas -pressé de les écrire. Et quand, un jour, elle fit son compte, elle -découvrit qu'il avait dérobé les trois quarts de l'argent: il -s'était volé lui-même!</p> - -<p>Ce jour-là, toute fierté brisée, elle avoua à Annette sa misère. -Elle n'en eût point parlé, s'il ne s'était agi que d'elle. Mais -depuis des années, elle s'épuisait pour lui—(elle dit: «pour sa -gloire»!)—Et c'est lui qui la détruit!...</p> - -<p>Une confidence en amène une autre. Annette finit par savoir presque -tout des souffrances de Ruth. Sa santé était détruite; Ruth, chaque -jour, plus faible, savait moins renfermer ses pensées. Et, la mort -approchant, ses yeux se dessillaient; elle discernait l'inanité de cet -homme et son manque d'affection. José n'était presque plus jamais à -la maison. Il s'esquivait, trouvant désagréable la société d'une -femme malade et chagrine.</p> - -<p>Quand vinrent ses derniers jours, Ruth n'avait plus d'illusion. Elle -affirma pourtant, avec un orgueil sincère, qu'elle ne regrettait rien, -qu'elle recommencerait...</p> - -<p>—<i>Cela</i> m'a tuée. Mais j'ai vécu de cela.</p> - -<p>Elle ne croyait à rien, elle n'attendait rien, ni dans ce monde, ni -dans l'autre...</p> - -<p>Annette était seule auprès d'elle, à son lit d'agonie. Une congestion -cérébrale l'avait terrassée...</p> - -<p>José, qui avait fui les approches de la mort, montra sa face peureuse, -quelques instants après. Il eut une brève émotion. Après avoir -larmoyé, son premier mot fut:</p> - -<p>—Mais, nom de Dieu! Qu'est-ce que je vais devenir?</p> - -<p>Annette dit:</p> - -<p>—Vous en trouverez une autre pour vous nourrir...</p> - -<p>Il lui jeta un regard haineux.</p> - -<p>Mais il laissa Annette payer les frais de l'enterrement.</p> - -<p>Annette, au chevet de la morte, pensait:</p> - -<p>—Voilà!... Elle fut une force d'orgueil, de volonté, d'ascétique -dévouement... À quoi a-t-elle servi? Quel gâchage! Ce don de soi à -un chien!... La pauvre Ruth était dure... Elle ne l'était pas assez. -Il faut se durcir encore...</p> - - - - -<p>Réaction contre les duperies du cœur,—mon cœur maudit, qui -n'est là que pour me leurrer!... Ma tête et mes sens veulent et -savent. Mon cœur est un aveugle À moi, de le mener!... Réaction -contre l'amour, et contre le sacrifice, et contre la bonté...</p> - -<p>Il y a dans la vie de chacun, comme dans la vie sociale, des modes de -sentiment, qui se succèdent sans se ressembler. Et même, leur -première loi est de ne pas se ressembler. Pendant qu'une mode règne, -chacun y participe avec un sérieux entier, n'ayant plus que dédain -pour le ridicule des modes périmées, et convaincu que sa mode est, -sera toujours la meilleure... Annette passait alors par une mode de -dureté...</p> - -<p>Mais quel que soit l'habit, l'être humain reste le même. Il ne peut se -passer des autres. Le plus fier a besoin de sa part d'affection; et plus -les circonstances l'obligent à se renfermer, plus sa pensée -traîtresse conspire à le livrer.</p> - -<p>Annette se sentait bien forte. Forte de son expérience et de son -intelligence, ferme, pratique, désabusée. Elle était sûre maintenant -de vivre à sa volonté, certes, en travaillant; mais le travail aussi -était sa volonté. Elle ne craignait point d'en manquer. Elle n'avait -besoin du secours de personne. Et elle ne s'inquiétait point de plaire -ou de déplaire.</p> - -<p>Elle se trouvait aux prises, depuis peu, avec une nouvelle espèce de -concurrents: les hommes. Elle donnait des leçons aux garçons, pour la -préparation aux lycées et aux examens. Elle réussissait; mais avec le -succès croissait l'animosité de ceux à qui elle était préférée. -Ils se considéraient comme frustrés. Il n'était plus question de -galanterie! Les moins dénués d'égard n'étaient pas les hommes -mariés; leurs femmes les excitaient. On calomniait Annette: que -n'insinuait-on pas sur les moyens qui lui valaient d'enlever les -meilleures places?—Annette, son sourire dur et attrayant aux lèvres, -allait droit son chemin, méprisant l'opinion.</p> - -<p>Au fond, pourtant, se marquait—invisible—l'usure de ces -longues années de labeur sans merci. La quarantaine approchait. La vie -avait passé, sans qu'on y eût pris garde. Et une révolte obscure se -levait... Toute cette vie perdue, cette vie sans amour, sans action, -sans luxe, sans joie puissante... Et tout cela qui lui manque, elle -était si bien faite pour en jouir!...</p> - -<p>À quoi bon y penser? Il est trop tard maintenant!</p> - -<p>Trop tard?...</p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE</a></h4> - - - - -<p>Solange avait une petite figure ronde et rustique do madone gothique: -l'air vieillotte, enfantine, les yeux riants et plissés, le nez mignon, -la bouche mignarde, le menton un peu lourd, la peau fine et le teint -coloré. Elle aimait à parler de sérieuses pensées, sur un ton -sérieux, très sérieux, contrastant d'une façon comique avec son bon -visage rieur, qui s'appliquait sagement à ne pas l'être; mais sa -parole se hâtait, de peur de perdre le fil de ses graves idées; et il -arrivait qu'en effet, elle s'arrêtât au milieu, un vide dans la tête:</p> - -<p>—Qu'est-ce que je voulais dire?...</p> - -<p>Rarement, ses auditeurs lui soufflaient la réponse, car ils -n'écoutaient guère. Mais ils ne lui en voulaient pas. Solange n'était -pas de ces péroreuses, qu'il faut suivre dans leurs discours insipides. -Elle était sans orgueil et prête affectueusement à s'excuser de vous -avoir ennuyé. Mais, de nature, incapable de suivre une pensée, elle -avait une aspiration naïve à penser et une immense bonne volonté. Il -n'en sortait pas grand'chose: les pensées restaient en route; les -graves livres ouverts, Platon, Guyau, Fouillée, bâillaient, à la -même page, des semaines ou des mois; et les beaux grands projets, -idéalistes, altruistes,—œuvres d'assistance sociale, ou systèmes -nouveaux d'éducation—étaient des joujoux d'esprit, qu'elle ne tardait -pas à oublier dans les coins, sous les meubles, jusqu'au prochain -hasard qui les lui faisait retrouver. Bonne petite bourgeoise, douce, -aimable, jolie, raisonnable, pondérée, un tantinet pédant, pas -gênante, plaisante, qui, sans pose, s'imaginait qu'elle avait des -besoins intellectuels, et qui n'avait besoin, en somme, que de parler -d'idéal et de beaucoup d'autres choses, le tout sur le même plan, -tranquille, propret, bien tenu, honnête, pur, et nul.</p> - -<p>Plus jeune qu'Annette de trois ou quatre ans, elle avait subi -autrefois pour Annette une de ces attractions paradoxales, que -ressentent pour les natures dangereuses les natures sans danger. Il est -vrai que ces phénomènes se produisent d'ordinaire, à distance. En -fait, elle avait peu approché Annette, au lycée, où elles étaient -dans des classes différentes. C'était seulement pour l'avoir vue au -passage et pour avoir cueilli quelques échos des grandes que la petite -Solange avait conçu pour son aînée une fascination intimidée. -Annette ne s'en était pas doutée. Solange l'avait parfaitement -oubliée, depuis. Elle s'était mariée, et elle était heureuse. Pour -qu'elle ne le fût pas, il eût fallu que son mari fût un -monstre,—ou un homme passionné. Victor Mouton-Chevallier -n'était, grâce à Dieu, ni l'un ni l'autre! Sculpteur de son métier, -l'inspiration ne le tourmentait pas, car il avait des rentes et une -riche flemme. Il ne manquait pas de goût; mais il n'éprouvait aucun -besoin pressant de traduire dans son art autre chose, ni autrement que -ne l'avaient déjà fait celui-ci, celui-là, ou cet autre de ses -illustres confrères de tous les temps. Et comme il ignorait l'ambition, -comme il était dénué de sentiments mesquins, (peut-être aussi des -autres), il goûtait une satisfaction sans mélange à se retrouver si -bien, si complètement exprimé—(du moins, il s'en -flattait)—par Michel-Ange, par Rodin, par Bourdelle, ou par de -plus petits messieurs: car il était éclectique, et prenait partout son -bien. Dans cet heureux état, ce n'eût vraiment pas été la peine de -se fatiguer à produire soi-même, si ce n'eût ajouté au plaisir une -saveur de plus: la flatteuse illusion qu'il était de la famille. Il -prenait volontiers polir lui le respect attendri qu'il se croyait tenu -de témoigner pour les héros de l'art et pour leurs infortunes; il -participait à celles-ci,—de loin; et sa figure réjouie -s'obligeait à des mines d'austère mélancolie, en écoutant sa femme -pianoter sagement la Sonate Pathétique: (car Beethoven aussi était de -la famille).—Solange avait pleinement répondu à ses besoins -domestiques. Une affection tranquille, une bonté facile, une humeur -douce, égale, complaisante, un idéalisme en chambre, qui ne se risque -pas dehors quand il fait vent ou crotte, une propension à admirer, qui -rend la vie tellement plus commode!—enfin, d'un mot qui dit tout: -<i>la sécurité</i>,—leur vrai idéal inavoué... Leurs moyens de -fortune et de cœur le leur permettaient: ils étaient à l'abri des -préoccupations matérielles; et il n'était pas à craindre qu'ils -introduisissent dans leur home, le souci.</p> - -<p>Ils y introduisirent pourtant Annette. S'ils avaient pu se douter des -éléments de trouble que portait en elle cette <i>Frau Sorge</i>, ils -eussent été diantrement mal à l'aise. Mais ils ne le surent jamais. -Ils étaient de ces innocents qui jouent avec un explosif; ils auraient -une attaque de nerfs, s'ils savaient ce qu'ils tiennent dans la main. -Mais n'en connaissant rien, après avoir bien joué, ils vont, sans -penser à mal, le déposer gentiment dans le jardin d'un ami.—Ils -déposèrent Annette dans le jardin des Villard.</p> - - - - -<p>Quand Solange avait retrouvé Annette, elle retrouva, du même coup, -le vieux sentiment qu'elle avait eu pour elle: elle s'en éprit. Elle -savait, comme tout le monde, la vie «irrégulière» d'Annette. Mais -bonne—sans profondeur, aussi sans pruderie—elle ne la -jugeait point mal. Il faut dire qu'elle ne la comprenait pas bien. Avec -son penchant à l'indulgence, qui était le côté le plus sympathique -de son aimable nature, elle pensait que sans doute Annette avait été -une victime, ou bien qu'elle avait eu ses raisons sérieuses pour agir -comme elle avait fait, et qu'en tout cas, cela ne regardait qu'elle; et -elle s'indigna contre l'opinion. Après avoir revu l'amie, elle s'était -informée, elle apprit son courage et son abnégation; elle conçut pour -elle une admiration enflammée. Ce fut un de ces emballements -périodiques, qui ne lui laissaient, pour un temps, plus de place pour -aucun autre sentiment. Son mari, qu'elle alimentait de ses -enthousiasmes, trouva dans celui-ci une occasion de plus de s'attendrir, -sur la noblesse de cœur d'Annette, et aussi de sa femme, et aussi sur -la sienne. (Est-il rien qui nous fasse mieux déguster notre beauté -morale que de nous émouvoir sur celle du prochain?) Entre les deux -époux, il y eut, à l'égard d'Annette, surenchère de nobles -intentions. On ne pouvait laisser seule, dénuée de sympathies, cette -pauvre femme, victime de l'injustice sociale! Les Mouton-Chevallier -allèrent trouver Annette, au haut de ses cinq étages. Ils la -surprirent en train de faire son ménage. Ils ne l'en trouvèrent que -plus touchante; et sa froideur leur parut d'une admirable dignité. Ils -ne la quittèrent point qu'ils n'eussent emporté la promesse qu'Annette -avec son gamin viendraient dîner, un soir prochain, en toute -intimité.</p> - -<p>Annette eut peu de plaisir à cette amitié renouée. Elle en -distinguait la fadeur. Les années de solitude morale lui avaient donné -un flair sauvage. Il ne fait pas bon s'écarter trop du monde: on a -peine à y rentrer; on est devenu sensible à son odeur de cadavre sous -les fleurs. Dans le quiet intérieur des Mouton-Chevallier, Annette ne -se trouvait pas à l'aise; leur bonheur conjugal ne lui faisait pas -envie... «Bénin, bénin, bénin...», comme on dit dans Molière... -Non, merci! Pas pour moi!... Elle était à une heure où elle avait -besoin d'âpres souffles de vie...</p> - -<p>Eh bien, qu'elle soit satisfaite! La bénigne Solange va les lui -procurer...</p> - - - - -<p>Annette s'habillait pour aller au dîner. Elle devait, ce soir-là, -rencontrer chez les Mouton-Chevallier ces amis dont Solange lui -rebattait les oreilles, le docteur Villard—un chirurgien à la mode, -d'une illustration tapageuse,—et sa brillante jeune femme. Elle était -soucieuse... «Si je n'y allais pas?...» Elle eût été capable -d'envoyer un mot pour s'excuser. Mais Marc, qu'ennuyaient les -tête-à-tête avec sa mère, se réjouissait de tout prétexte de -sortir. Annette ne voulut pas le priver de cette distraction. -D'ailleurs, elle se trouvait absurde... «Quoi? Qu'est-ce qui te -trouble?»... C'était comme un mauvais pressentiment... Inepte! -L'esprit rationaliste, qui cohabitait en elle avec les instincts qui -n'en tenaient point compte, lui fît hausser les épaules. Elle acheva -sa toilette, et, son fils à son bras, elle alla chez Solange.</p> - -<p>L'instinct superstitieux n'attendit pas longtemps pour prendre sa -revanche. En fait, ce n'est pas miracle qu'un pressentiment se réalise. -Un pressentiment est une prédisposition à ce qu'on craint de -ressentir. Par conséquent, s'il l'annonce, il n'est point sorcier. Pour -jouer sur les mots, il serait plutôt sourcier: en s'approchant de la -source, un frisson l'avertit que le flot ronge l'écorce.</p> - -<p>Sur le seuil du salon, Annette eut l'avertissement; mais elle fronça -les sourcils, et dès qu'elle fut entrée, elle se rassura. Avant même -que Solange le lui eût présenté, elle avait d'un regard jugé -Philippe Villard: il lui fut antipathique. Elle en eut du soulagement.</p> - -<p>Philippe n'était point beau. Il était petit, trapu, le front renflé -au-dessus des yeux, de forts maxillaires, une courte barbe en pointe, un -regard bleu d'acier. Très maître de lui, il avait une froideur -courtoise et impérieuse. Assis à côté d'Annette à table, il suivait -deux conversations: l'entretien général que Solange menait à sa -manière décousue, et celui que, dans l'intervalle, il tenait avec sa -voisine. Dans les deux, il avait le même parler bref, précis, et -tranchant. Jamais une hésitation, ni dans le mot, ni dans l'idée. Plus -Annette l'entendait, plus elle avait pour lui une hostilité. Elle -répondait, masquée sous une indifférence un peu sèche et distante. -Il ne semblait pas attacher grand prix à ce qu'elle disait. Sans doute, -la jugeait-il d'après les éloges insipides que lui en avait faits -Solange. Il était à peine poli. Cela n'étonnait point. On était -habitué à ses façons brusques. Mais Annette les supportait avec -irritation. Elle l'observait, de côté, sans avoir l'air de voir, trait -par trait; et elle n'en trouvait aucun qui lui plût. Mais l'impression -totale n'était point le total des impressions de détail; et quand elle -arrivait, sans trouble, à la fin de son examen, elle retrouvait le -trouble. Un mouvement, de la main, un plissement du visage... Elle le -craignait. Et elle pensait: «Surtout, qu'il ne me voie pas!»...</p> - -<p>Solange parlait d'un auteur qui avait, disait-elle, le don des -larmes.</p> - -<p>—Un joli don! dit Philippe. Les larmes dans la vie, déjà, ne -valent pas cher. Mais dans l'art, je ne connais rien de plus dégoûtant -que de les mettre en bouteille.</p> - -<p>Les dames se récrièrent. Madame Villard disait que les larmes étaient -un des plaisirs de la vie, et Solange une parure de l'âme.</p> - -<p>—Eh bien, et vous, vous ne protestez pas? demanda-t-il à -Annette. Vous approvisionnez-vous aussi chez le fournisseur?</p> - -<p>—J'ai assez des miennes, dit-elle, je n'ai pas besoin de celles -des autres.</p> - -<p>—Vous vivez sur votre fonds?</p> - -<p>—Si vous avez un moyen de m'en débarrasser?</p> - -<p>—Soyez dure!</p> - -<p>—J'apprends! répondit-elle.</p> - -<p>Il lui jeta un bref regard de côté.</p> - -<p>Les autres continuaient de s'épancher.</p> - -<p>—Tenez, dit Philippe à Annette, voilà un bonhomme à qui il faudra -l'apprendre!</p> - -<p>(Il lui montrait, du coin de l'œil, Marc, dont le visage mobile -trahissait naïvement les émotions diverses que lui causait la jolie -madame Villard, assise à côté de lui).</p> - -<p>—Je crains, dit Annette, qu'il n'ait déjà que trop de -dispositions.</p> - -<p>—Tant mieux!</p> - -<p>—Tant mieux pour ceux qui sont sur le passage?</p> - -<p>—Qu'il marche dessus!</p> - -<p>—Vous en parlez à votre aise!</p> - -<p>—Vous n'avez qu'à vous écarter.</p> - -<p>—Ce serait contre nature.</p> - -<p>—Mais non, ce qui est contre nature, c'est de trop aimer.</p> - -<p>—Son enfant?</p> - -<p>—Qui que ce soit, et surtout son enfant.</p> - -<p>—Il a besoin de moi.</p> - -<p>—Regardez-le! Est-ce qu'il pense à vous? Il vous renierait, -pour une miette mangée dans la main de ma femme.</p> - -<p>Les doigts d'Annette sur la nappe se crispèrent... Ah! comme elle le -haïssait!... Il avait vu ses doigts...</p> - -<p>—Je ne l'ai point fait, pour renoncer à lui, dit-elle.</p> - -<p>—Vous ne l'avez point fait, répondit-il. C'est la nature qui -l'a fait. Elle s'est servie de vous, et vous rejette après.</p> - -<p>—Je ne me laisse pas rejeter.</p> - -<p>—Bataille, alors?</p> - -<p>—Bataille!</p> - -<p>Il la regarda en face.</p> - -<p>—Vous serez battue, dit-il.</p> - -<p>—Je le sais, on l'est toujours. Mais n'importe! On se bat.</p> - -<p>Sous son masque de froideur, ses yeux souriaient de défi. Mais le -regard bleu de l'autre les traversa, d'un coup. Elle s'était trahie.</p> - -<p>Philippe était un violent. La violence était une part de son génie. -Il la portait aussi bien à sa clinique, dans ses diagnostics -foudroyants et la sûreté de sa main, à la salle d'opération, que -dans les actes de sa vie et dans ses décisions. Habitué à lire, d'un -regard, au fond des corps, il saisit sur-le-champ Annette tout -entière,—Annette, ses passions, son orgueil et ses troubles, et son -tempérament et sa puissante nature. Et Annette se sentit saisie. Le -casque aussitôt retombé, la visière baissée, enragée de dépit, -elle ne livra plus aux yeux de son adversaire que l'armure glacée. À -l'étreinte de son cœur, elle savait maintenant que l'ennemi était -là. L'ennemi? Oui, l'amour... (Ah! le mot fade, si loin de la force -cruelle!...) Au brusque éveil d'intérêt qu'elle avait perçu en lui, -elle opposa une raideur ironique, qui voilait mal son animosité. -C'était achever de se trahir. Elle était trop vraie, trop passionnée. -Elle ne pouvait pas feindre. Son animosité même la montrait jusqu'en -ses profondeurs.—Philippe était seul à voir. Il n'essaya plus de -ranimer l'entretien; il en savait assez; et, l'air détaché, racontant -à la société une de ces histoires amères et plaisantes, marquées de -sa rude expérience, il mesurait du regard celle qu'il allait prendre.</p> - -<p>Aucun des assistants n'avait rien observé. Les Mouton-Chevallier -constataient à regret qu'Annette et Philippe ne sympathisaient point: -entre les deux caractères, il n'y avait rien de commun. Au reste, en -réunissant Annette avec les Villard, ils n'avaient songé qu'à -rapprocher Annette et M<sup>me</sup> Villard: «elles étaient faites -l'une pour l'autre»; et de ce côté, ils eurent le plaisir de voir -qu'ils ne s'étaient pas trompés.</p> - -<p>Noémi Villard était une délicieuse créole, os menus, chair dodue -et dorée de pigeon rôti, des yeux de biche, un nez fin, des joues -maigres, avec une gueulette qui avançait pour happer; de jeunes seins -ronds et purs, montrés généreusement, les bras frêles, la taille -mince, le pied petit, les membres délicats. Elle jouait la -femme-enfant, avec des emballements, des langueurs, des élans, des -rires et des larmes et des mots zézayants. Elle paraissait une -créature fragile, expansive, sensible, pas très intelligente. Elle -était tout le contraire. Cérébrale et sensuelle, sèche et -passionnée, observant tout, calculant tout, inlassable, incassable, -fragile, oui, comme un osier qui plie et—bing!—qui cingle, -faite à chaux et à sable sous le friable émail: (elle seule eût pu -dire ce que coûte d'énergie ce délicat vernis).—Quant à -l'intelligence, elle aurait pu en revendre: elle en avait en banque; -mais elle ne l'utilisait qu'au seul objet qui l'intéressât: son mari, -qu'elle possédait jalousement. Ç'avait été, des deux parts, un -mariage de passion, de la tête et des sens,—volupté, -vanité.—La décision de Noémi avait de beaucoup devancé le -choix de Philippe, et même son attention. Cet homme qui, à l'exemple -d'illustres confrères parisiens, menait avec une égale fougue son -écrasante activité professionnelle et une vie mondaine sans arrêt, -avait trouvé le temps de «faire», comme on dit, de nombreuses -passions. Sa réputation victorieuse n'avait pas été pour peu dans le -fol amour et le désir décidé que conçut Noémi de le prendre, mais -pour elle seule, et de le garder. Philippe ne se souciait pas de -l'intelligence chez les femmes. Il les voulait bien faites, bien -portantes, élégantes, et sottes. Il affectait de dire qu'une femme -n'est jamais assez sotte. Noémi ne l'était point; mais qu'à cela ne -tînt! Une femme qui veut un homme se fait, devant son miroir, l'esprit -comme les yeux qu'il veut. Elle grisa Philippe de sa jeune chair, et de -son idolâtrie. Elle l'absorba goulûment.</p> - -<p>Mais ce n'est pas une sinécure que la carrière d'amante. Il y faut -dépenser une espèce de génie. Et jamais de repos! Philippe, après -une longue période de mutuelle servitude amoureuse, commençait à se -lasser. Noémi, merveilleusement prompte à saisir dans le cœur de son -mari-amant les moindres indices d'une saute de vent, ne dormait que d'un -œil; sans que Philippe y prît garde, toujours en éveil jaloux, elle -savait d'un coup de patte détourner le danger et, par l'appât des sens -et son esprit rusé, reprendre au piège l'homme prêt à lui échapper. -C'était un jeu d'abord. Ce ne le fut pas longtemps. Encore plus que -Philippe, il fallait se surveiller, soi, être toujours attentive, -toujours prête à parer aux dégâts imprévus des minutes perfides, -aux dégâts infaillibles des jours et des années. Noémi n'avait plus -toute sa prime fraîcheur; le teint était brouillé; la finesse du -visage devenait sécheresse, la gorge s'empâtait, et les pures attaches -du cou étaient menacées. L'art volait au secours du chef-d'œuvre en -danger, et même y ajoutait quelques charmes de plus. Mais quelle -tension, toujours! Le moindre instant d'abandon eût livré le secret à -l'œil aigu du maître, qui n'eût plus oublié. Ne jamais se laisser -surprendre, au dépourvu!... Quelle tragédie, un matin qu'une des -petites incisives du haut s'était brisée! Noémi était restée, la -moitié du jour, invisible, disparue, chez le dentiste,—sans qu'en la -voyant, au retour, exhiber son sourire impeccable, Philippe eût -d'autres soupçons que ceux de la jalousie... (Mais cela, c'est moins -terrible qu'une dent cassée!...)—Il fallait jouer serré. Philippe -n'était pas un de ces maris qu'on pût aisément tromper sur la -marchandise. Il était du métier. Noémi avait toujours un petit -battement de cœur, quand il posait sur elle un de ces regards «Rayons -X» (ainsi qu'elle les appelait, en riant, pour se donner le change), -qui lui faisaient passer la visite d'inspection. Elle se demandait: -«Voit-il?...» Il voyait; mais il ne le montrait pas. L'art chez Noémi -lui semblait une partie de la nature; et pourvu que l'effet lui plût, -tout allait bien. Mais gare au jour où l'effet serait manqué!... Elle -ne pouvait pas deux nuits dormir sur ses lauriers. Elle devait les -gagner à nouveau, chaque demain. Et il lui était interdit de se -montrer soucieuse. Pour plaire au maître, il fallait toujours paraître -gaie, jeune, rayonnante. C'était parfois accablant! À des moments de -lassitude, quand elle savait n'être pas vue, elle s'affalait dans le -creux d'un divan, un pli dur entre les yeux, un sourire crispé, -saignant de ses lèvres carminées... Mais l'accès de faiblesse ne -durait jamais plus d'une minute ou deux. Il fallait repartir. Et elle -repartait. Jeune, gaie, rayonnante... pourquoi pas? Elle l'était. Elle -l'avait. Elle ne le lâcherait pas... Et puis, contre un tyran, dont on -ne peut se passer, et qui abuse, il y a des vengeances... Suffit! Elle a -ses secrets... Nous en reparlerons tout à l'heure, s'il lui plaît... -Pour l'instant, elle rit, pas seulement des dents, elle est satisfaite, -d'elle et de lui, elle est sûre, elle le tient!—Et naturellement, -c'est l'heure où il lui échappe... En vain, tout son talent! Toute -cette peine, en vain! Toujours un moment vient où l'attention se -relâche. Argus même a dormi. Et l'animal en cage, le cœur de l'amant -chambré, reprend sa liberté.</p> - -<p>Par une de ces aberrations, dont la nature est coutumière—(la -bonne entremetteuse y trouve son avantage)—Noémi, pour une fois, -vit sans défiance une femme. Et cette femme fut Annette.</p> - -<p>Elle vivait sur la trompeuse assurance que Philippe abhorrait les femmes -intellectuelles. Annette était la dernière qui l'aurait inquiétée. -D'après le portrait physique de ses rivales passées et d'après le -sien propre, Noémi s'était fait une image de celle qui pourrait lui -voler son mari. Elle la voyait petite, comme elle, plutôt brune, -sûrement jolie, fine, coquette, sachant tirer parti de ses avantages. -Philippe professait l'opinion humoristique que la femme, étant -exclusivement faite pour l'usage de l'homme, devait, dans la vie -moderne, être un bibelot d'appartement extrêmement soigné, mais -facile à manier, qui, sans tenir trop de place, meublât agréablement -le salon et la chambre à coucher. Il n'aimait pas les grandes femmes et -faisait plus de cas de la grâce que de la beauté. Quant aux qualités -d'esprit, il disait que, quand il en avait besoin, il les trouvait chez -les hommes, et que le seul esprit qu'il demandât à la femme était -«l'esprit de corps». Noémi n'y contredisait point: elle répondait au -portrait.—Annette n'y répondait point. Grande et forte, d'une beauté -lourde, au repos, lorsque rien ne l'animait, et (quand elle ne le -voulait pas) sans grâce, Junon-génisse qui somnole dans un -pré,—Noémi la jugea rassurante; et le fait qu'Annette se montrât -glaciale avec Philippe lui prêta des attraits. De son côté, Annette, -très sensible au joli chez les femmes, et portée à aimer ce qui ne -lui ressemblait pas, fut séduite par Noémi; en causant avec elle, elle -montra qu'elle avait aussi, quand il lui plaisait, un sourire -enchanteur. Philippe n'en perdit rien; et son feu naissant se prit pour -l'Annette aux deux masques, dont l'un n'était pas pour lui... -(N'était-il pas pour lui?... L'amour que l'on repousse a de si savantes -malices, pour rentrer dans la place d'où on l'a expulsé!...) Dans le -même temps qu'Annette interdisait à Philippe de scruter sa pensée et -se retranchait derrière la plus ingrate de ses apparences, elle -n'était pas fâchée qu'il vit, par-dessus le mur, son visage le plus -captivant... Oui, il avait bien vu. De l'autre coin du salon, exposant -à ses hôtes une récente expérience, il observait sa femme, qui -travaillait pour lui. Annette et Noémi se prodiguaient toutes les -câlineries, dont Noémi n'était jamais à court, et qu'inspirait à -Annette un sentiment complexe, d'où le souci de Philippe n'était pas -absent. Et son oreille suivait, à l'autre coin du salon, la voix -tranchante, qui se savait écoutée....</p> - -<p>Elle le haïssait, elle le haïssait... Il était le plus profond de -sa nature refoulée,—qu'elle voulait refouler,—le mauvais et -le fort: le dur orgueil impérieux, le besoin de dominer, les exigences -de la volonté, celles de l'intelligence, aussi du corps sensuel et -violent, la passion sans amour, plus forte que l'amour. Et comme cette -faune de l'âme, elle la haïssait en elle, elle la haïssait en lui. -Mais c'était engager un combat inégal. Ils étaient deux contre -elle:—lui et elle.</p> - - - - -<p>Philippe Villard était de basse bourgeoisie franc-comtoise. Le père, -imprimeur dans une petite ville, actif, remuant, audacieux, avait à la -fois l'énergie et le manque de scrupules qu'il fallait pour réussir -sur un plus vaste théâtre; mais il ne réussit point, parce que, pour -réussir, il y a une ligne d'audace qu'il faut savoir atteindre et ne -pas dépasser, et qu'il la dépassait toujours. Gérant d'un canard -local, qui nageait sur les eaux troubles de la politique, républicain -gambettiste, anti-clérical à tous crins, grand brasseur d'élections, -une fois il força la note des diffamations et chantages autorisés par -la loi, (non! l'usage) et, condamné, lâché par ceux qu'il avait -servis, malade par surcroît, il se vit ruiné, son matériel vendu, -toutes les haines locales démuselées maintenant qu'il n'avait plus les -moyens de se faire utiliser ou craindre. Alors, il se débattit -furieusement, comme un loup, contre la maladie, la misère et la -méchanceté; et l'exaspération empirant son état, il creva, exhalant -jusqu'à son dernier souffle sa rancune implacable contre la trahison de -ses anciens compagnons. Le petit avait dix ans; et rien ne fut perdu -pour lui de ces imprécations.</p> - -<p>Sa mère, fière paysanne des plateaux jurassiens, habitués à -lutter avec le sol ingrat que le vent âpre mord, servit comme femme de -journée, lessiveuse au canal, fit les plus rudes travaux, solide comme -une jument du Perche, abattant la besogne avec ses quatre membres et sa -carcasse de fer, âpre au gain, mais exacte, probe, dure pour elle et -serrée; elle était crainte et recherchée: une langue redoutable, -qu'elle tenait attachée; on la savait maîtresse, par le mari mort, de -bien des secrets de maison; elle n'en usait point, mais elle les avait: -il était plus prudent de payer ses services que de s'en passer. Sans -scrupules d'esprit et d'action rigoureuse, un feu sombre,—(dans -cette race, l'Espagne a laissé de son sang)—une passion -d'énergie sans limites qui, mêlée au désabusement gaulois, ne croit -à rien et agit comme si le salut et la damnation étaient au bout. Elle -n'aimait que son fils. Farouche façon d'aimer! Elle ne lui cachait rien -de ce qu'aux autres elle taisait: elle le traitait en associé. -Ambitieuse pour lui seul: elle se sacrifiait, et il devait se -sacrifier—à qui? À <i>sa</i> revanche (<i>Sa?</i> Oui, la -sienne, celle du fils, celle de la mère, c'est la même!) Pas de -tendresse, point de gâteries, ni surtout de plaignotteries!... -«Prive-toi! Tu te pourlécheras plus tard...» Quand il revenait de -classe,—(Dieu sait par quels efforts de travail et de diplomatie -elle lui obtint une bourse au collège de la ville, puis au lycée du -chef-lieu!)—quand il revenait battu et humilié par les petits -bourgeois, héritiers imprudents de la malveillance cachée des pères, -elle lui disait:</p> - -<p>—Sois plus fort qu'eux, plus tard! Ils te baiseront les pieds.</p> - -<p>Elle disait:</p> - -<p>—Compte sur toi! Ne compte sur personne!</p> - -<p>Il ne compta sur personne, et bientôt il fit voir qu'on aurait à -compter avec lui. Elle réussit à se tenir accrochée à la vie, -jusqu'à ce que les études du fils brillamment terminées, il eût pris -à Paris ses premières inscriptions de médecine. Il était dans un -examen, quand elle s'alita, avec une fluxion de poitrine. Elle ne voulut -pas le troubler, avant qu'il eût fini. Elle mourut sans lui. De sa rude -écriture, tordue comme les griffes de la vigne au printemps, tous les -points et accents bien marqués en leur place, elle mit sur une feuille -blanche soigneusement coupée à une lettre du fils peu ménager de -papier:</p> - -<p>—«Je m'en vas. Mon garçon, tiens-toi ferme, ne lâche point!»</p> - -<p>Il n'avait point lâché. Revenu au pays pour enterrer sa mère, il -trouva une petite somme, amassée jour par jour, qui lui permit de payer -son entretien encore pendant une année. Puis, réduit à lui-même, il -passa la moitié de ses journées et quelquefois de ses nuits à gagner -ce que l'autre moitié exigeait pour subsister. Nulle tâche ne le -rebuta. Il fit de la naturalisation chez un empailleur, il fut modèle -chez un sculpteur, garçon extra le dimanche dans des cafés de -banlieue, ou le samedi soir dans des restaurants de noces; il lui arriva -même, l'hiver, un matin de famine, de se faire engager par le service -de voirie dans une équipe de balayeurs de neige. Il n'hésita point à -recourir aux quémandages impudents, aux secours, aux prêts humiliants, -qu'on ne pourra point rendre, et qui donnent le droit à des faquins, -pour une pièce de cent sous, de vous traiter sans ménagements... -(Bougre! Ils ne s'y risquaient pas deux fois, sous son regard! Mais -alors, ne pouvant plus se payer en mépris, ils se payaient en haine, -prudente, derrière son dos: ils le vilipendaient.)—Il alla jusqu'à -prendre, durant quelques mois de travail acharné, l'argent que lui -offrait une fille du quartier. Il n'en rougissait point: car ce n'était -pas pour lui, (il se tuait de privations), c'était pour le succès. Des -besoins, certes, il en avait! il eût voulu tout prendre; mais il les -jugulait. Plus tard! Vaincre d'abord. Et pour vaincre, il faut vivre. -Vivre par tous les moyens. La victoire lave tout. Et elle lui était -due. Il se sentait du génie.</p> - -<p>Il frappait l'attention des maîtres, des camarades. On lui confiait des -travaux, qu'après un semblant de retouches signaient des hommes -arrivés. Il se laissait exploiter, pour se créer des droits sur ceux -qui barraient la porte aux arrivants. Ils n'étaient pas très pressés -de le laisser entrer. Ils l'estimaient. L'estime est une monnaie qui -dispense des autres. On l'appréciait, ouida! Ce prix ne l'engraissait -point. Malgré sa solidité jurassienne, il était, de fatigue et de -sous-nutrition, en train de succomber, quand Solange le rencontra. -C'était à une de ces nombreuses œuvres qu'elle patronnait, avec une -générosité sincère et intermittente, de cœur et d'argent: une -clinique d'enfants. Solange y vit Philippe se dévouer, avec -rage,—cette rage qu'il avait de vaincre, partout où restait une -chance,—au chevet de petits malades qui semblaient condamnés; il y -passait des nuits et sortait de ces combats; l'air hâve et exténué, -mais les yeux qui flambaient de fièvre et de génie. Quand il avait -vaincu, il était presque beau et semblait plus que bon, auprès du -petit patient qu'il venait de sauver. L'aimait-il? C'est possible; pas -certain... Mais avec le mal il avait eu le dernier mot!</p> - -<p>Solange, quand elle connut la situation de Philippe, passa par une de -ces crises de «pathétisme» périodique, où tout son horizon était -bloqué par un unique objet. Si l'on en voulait profiter, il ne fallait -point perdre de temps. Philippe ne le perdait jamais. Cet homme qui se -noyait s'empara de la main qui lui était tendue. Il prit même le bras -avec, et il eût pris le reste, s'il ne s'était aperçu que Solange, -dans ses emballements, ne concevait pas l'idée de rapports amoureux. -Elle aimait à s'exalter, mais cela ne dérangeait en rien sa -tranquillité. Philippe n'avait jamais vu encore une femme s'intéresser -à lui, sans y chercher son intérêt. La bonne Solange trouvait son -plaisir en elle. Elle ne demandait aux autres que de ne pas la -contrarier dans l'image qu'elle s'en faisait. Au fond, elle ne tenait -pas à les connaître. Elle écartait de sa vue tout ce qui, chez un -autre, aurait pu lui déplaire, sous prétexte que ce n'était pas «sa -vraie nature»; et elle ne gardait comme <i>vraie</i> que ce qui lui -ressemblait. Elle en arrivait ainsi à se faire un univers tout pétri -de braves gens anodins, comme elle. Philippe se laissa faire, avec un -peu de mépris et un peu de respect. Il n'aimait pas les sots; et il -estimait tels ceux qui ne voyaient pas le monde comme il était; mais -une bonté qui fait le bien dont elle parle n'était pas pour lui un -spectacle commun. Quelles que soient les valeurs, morales ou immorales, -l'essentiel est qu'elles <i>vaillent.</i> La bonté de Solange n'était pas -fictive. Dès qu'elle sut le dénuement et le labeur de Philippe, elle -le pensionna, jusqu'à ce qu'il fût sorti des années d'examens, elle -lui procura le répit de travailler en paix. Elle fit plus: elle usa de -ses relations étendues pour intéresser à lui un des maîtres -influents de la Faculté, ou—(car cet homme avisé n'était pas sans -avoir remarqué la valeur inquiétante du louveteau affamé)—pour faire -que son intérêt ne demeurât point confiné <i>intus et in cute</i>, mais -se montrât au jour. Enfin, ce fut elle qui, le mettant en rapports avec -un roi des huiles américain, désireux de s'immortaliser par -procuration, lui ouvrit les chemins rapides de la renommée, que d'abord -il fonda, au delà de l'Océan, sur ses audacieuses prouesses dans un -Palace-hôpital du pharaon.</p> - -<p>Au reste, il arriva, au cours des années d'épreuves, que Solange -oubliât totalement son protégé pendant des mois, et que la pension -promise cessât, par distraction. Toute leur bonne volonté ne fait pas -que les riches puissent comprendre qu'il faille toujours penser à -l'argent. L'argent, c'est une préoccupation de pauvres. Solange -envoyait à Philippe des billets de concert. Pour rappeler à cette -charmante femme, dans sa loge de théâtre, la pension arriérée, il -fallait avoir toute honte bue. Philippe la buvait. C'était parfois le -seul aliment qu'il eût pris de la journée. Solange faisait alors de -grands yeux étonnés:</p> - -<p>—Quoi donc?... Ah! cher ami, que je suis donc étourdie!... -Dès que je serai rentrée...</p> - -<p>Elle promettait, oubliait encore un jour ou deux, et envoyait enfin, -s'excusant le plus gentiment du monde. Philippe, enragé d'attente et -d'humiliation, se jurait que la prochaine fois il crèverait plutôt que -de redemander. Mais crever, c'est bon pour ceux qui n'ont pas besoin de -vivre! Et lui, il avait besoin... Il redemanderait, autant de fois qu'il -faudrait... Solange ne lui en voulait point. Si elle oubliait -souvent,—(«Elle avait tant à penser!»...)—quand on le lui -rappelait, elle avait toujours le même plaisir à donner...</p> - -<p>Quels singuliers rapports que ceux de cet homme, jeune, ardent, affamé -de tous les biens de la terre, avec cette femme, à peine plus âgée -que lui, élégante, jolie, douce, bonne à manger, qui se voyaient seul -à seule, souvent, pendant des années, sans que rien d'équivoque -s'insinuât dans leur amitié! La tranquille Solange conseillait -maternellement Philippe sur la toilette, sur les petits problèmes du -monde et de la vie pratique. L'orgueil de Philippe n'avait point honte -de recevoir, de demander conseil, et même de se confier, de conter ses -ambitions et ses déceptions. Il le pouvait sans crainte. Solange -n'entendait rien, rien de mal, rien de réel. Qu'importe! Elle -écoutait, et elle disait, après, avec son bon sourire:</p> - -<p>—Vous voulez m'effrayer. Mais je ne vous crois pas.</p> - -<p>Car elle ne croyait que ce qui n'était pas vrai.</p> - -<p>Et cet homme, impitoyable pour toutes les médiocrités, ne fit qu'une -exception dans la vie: pour Solange. Il s'abstenait de la juger.</p> - -<p>Précédé d'une réputation, à l'américaine, tapageuse, mais solide -et basée sur des réalités indiscutables, il était revenu à Paris, -depuis sept à huit ans. L'appui de son cornac, remorquant à la suite -des dollars insolents les protections officielles, lui avait frayé -passage, en dépit des triples barrières entassées par la routine, la -jalousie, et par les justes droits de ceux qui depuis longtemps -attendaient leur tour d'entrer. Justes ou non, il leur passa sur le -ventre, à tous. Philippe n'eût point souffert des honneurs ou des -avantages qui ne fussent pas mérités; mais, les sachant mérités, il -ne s'embarrassait point des moyens pour les décrocher. Il méprisait -trop les hommes pour ne pas leur emprunter, quand c'était nécessaire, -leurs méprisables armes, afin de les enfoncer. Il ne négligea point -une réclame de presse, qui perçait les oreilles, à la façon des -cuivres accompagnant jadis, sur les tréteaux de villages, les -arracheurs de dents. Il fut l'homme des exhibitions mondaines, des -avant-premières, des vernissages, des galas officiels. Il se prêta aux -interviews sensationnelles. Lui-même il écrivit—(on n'est jamais -mieux servi que par soi)—et, par un ou deux exemples, il montra aux -contradicteurs qu'il maniait la plume aussi bien que le bistouri. Avis -aux amateurs!... Point d'équivoque! Sa façon de tendre la main voulait -dire: «Alliance, ou guerre?» Il ne laissait aucun moyen d'échapper -par la neutralité.</p> - -<p>En même temps, un travail acharné, nul ménagement pour soi, pas plus -que pour les autres, l'indifférence aux risques, des résultats -éclatants, impossibles à nier, qui lui faisaient de ses internes, dans -l'hôpital qu'il dirigeait, d'enthousiastes partisans; des -communications téméraires à l'Académie, qui soulevaient -l'incrédulité exaspérée des esprits bien assis, n'aimant pas à -être bousculés; des joutes homériques, d'où il sortait presque -toujours avec le mot décisif, toujours avec le dernier.</p> - -<p>Il épouvantait les timidités. Point d'égards aux individus, quand -l'intérêt de la science ou de l'humanité lui semblait en jeu! Il eût -voulu expérimenter sur les criminels, supprimer les monstres, châtrer -les anormaux, faire des essais héroïques sur la chair vivante. Il -haïssait la sentimentalité. Il ne s'apitoyait pas sur ses patients, et -il ne leur permettait pas les apitoiements. Leurs geignements ne -l'intéressaient pas. Mais où il pouvait sauver, il sauvait,—rudement; -il tranchait dans le vif, pour guérir le vivant. Dur de cœur, mais les -mains douces. Ils le craignaient, et ils le recherchaient. Il -rançonnait les riches et ne demandait rien aux pauvres.</p> - -<p>Il vivait largement, ayant pris le goût du luxe,—que d'ailleurs il -eût pu, sans regrets, d'un jour à l'autre, rejeter entièrement;—mais -cette vie, puisqu'on l'a, autant la prendre toute! Sa femme faisait -partie de son luxe. Il jouissait de l'une et de l'autre, et il ne leur -demandait pas ce qu'ils ne pouvaient donner. Il ne demandait pas à -Noémi de partager sa pensée, et il ne le lui offrait pas. Noémi n'y -tenait point: si elle avait le reste, elle gardait, jugeait-elle, la -bonne part. Lui, avait décidé qu'en tout cas c'était la seule qu'on -dût aux femmes. Une femme qui pense est un meuble encombrant.</p> - -<p>Pourquoi donc fut-il pris sur-le-champ par Annette?</p> - - -<p>Par ce qui lui ressemblait.</p> - -<p>Par ce qui lui ressemblait dans l'Annette de ce temps, et que lui seul -pouvait lire. Au croisement de lames de leurs premiers regards, au -battement des premières répliques, fer contre fer, il se dit:</p> - -<p>—Elle voit ces gens comme moi. Elle est de ma race.</p> - -<p>De sa race? Il ne semblait guère, à en juger par les faits: Annette -était tombée de la sphère sociale, où Philippe s'était hissé, à -la force du poignet; et il se rencontraient, à un échelon de -passage.—Mais, à ce moment précis, ils étaient de plain-pied; ils se -sentaient tous deux étrangers à ce monde, adversaires de ce monde, -tous deux comme d'une autre race, jadis maîtresse du sol, maintenant -dépossédée, dispersée sur la terre, à peu près disparue. Et qui -sait, après tout, les mystères des races et leurs vicissitudes, cette -mêlée millénaire où, semble-t-il, l'humanité s'achemine au triomphe -final de la médiocrité?... Mais il y a des ressauts; et parfois, -l'ancien maître du sol, pour un jour, reprend son bien. Son bien ou -non, Philippe revendiquait le sien. Et comme tel, il venait de s'adjuger -Annette.</p> - - - - -<p>Quand Annette fut rentrée au logis, baissant la tête, le front pesant, -elle se coucha sans parler. Elle faisait le vide en elle. Mais elle ne -s'endormit pas. Il lui fallait guetter, pour écarter une image: dès -qu'elle s'engourdissait, l'image se présentait à l'entrée. Pour -l'oublier, elle essaya de ses préoccupations journalières: elles ne -l'intéressèrent point. Alors, elle fit appel, contre l'invasion -menaçante, à un allié qu'elle craignait habituellement d'évoquer, -car il risquait de remuer trop de troubles passés: Julien, et le monde -de pensées qu'autour du nom aimé, plus fictif que réel, le regret et -le rêve avaient groupées. Ils reparurent un moment, et retombèrent -glacés. Elle s'obstina à les ressaisir de force. Elle ne tenait dans -ses bras qu'une gerbe fanée. Un coup de soleil avait bu la sève. À -vouloir les ranimer, Annette, avec ses mains fiévreuses, achevait de -les brûler. Elle s'agitait, tournant et retournant l'oreiller. Il -fallait pourtant dormir, pour le travail du lendemain. Elle prit un -cachet, et tomba dans l'oubli. Mais quand, après trois ou quatre -heures, elle se réveilla, le souci était là; et il lui sembla que, -même pendant le sommeil, il ne l'avait pas quittée.</p> - -<p>Le lendemain et les jours qui suivirent, son trouble persista. Elle -allait, elle venait, elle donnait ses leçons, elle causait, elle riait, -ainsi que d'habitude. La machine, bien montée, continue d'elle-même. -Mais l'âme était inquiète.</p> - -<p>Une journée grise, en traversant Paris, soudain tout s'éclaira... De -l'autre côté de la rue, Philippe Villard passait... Elle rentra, -baignée de joie.</p> - -<p>Quand elle se décida à comprendre les raisons de cette joie, elle fut -atterrée. Comme si elle eût reconnu en sa chair un cancer!... Ainsi, -encore une fois, elle était prise au piège! L'amour? L'amour pour un -homme qui serait pour elle encore une cause d'inutiles souffrances, un -homme qu'elle ne connaissait pas, mais qu'elle savait dangereux, sans -bonté, un homme qui ne lui appartenait pas, qui appartenait à une -autre, un homme qu'elle n'aimait pas, puisqu'elle en aimait un autre! Un -autre? Oui, Julien, elle l'aimait toujours. Eh bien, si elle l'aimait, -est-ce qu'elle pouvait aimer un autre?—Elle l'aimait... Mais comment, -mais comment le cœur pouvait-il se donner à deux êtres à la fois? Se -donner tout entier, à chacun, sans partage! Car lorsqu'il se donnait, -le cœur d'Annette se donnait tout... Elle avait le sentiment de se -prostituer. Certes, livrer son corps lui eût paru moins honteux que -livrer son cœur à deux amours à la fois. N'était-elle pas sincère, -loyale avec elle-même?—Justement. Elle ne savait pas qu'elle avait -plus d'un cœur, qu'elle était plus d'un être. Dans la forêt d'une -âme coexistent des futaies de pensées, des fourrés de désirs, vingt -essences différentes. On ne les distingue point, à l'ordinaire: elles -dorment. Mais quand passe le vent, leurs rameaux s'entre-choquent... Le -choc des passions avait depuis longtemps déjà réveillé dans Annette -sa multiplicité. Elle était à la fois la femme de devoir et d'orgueil -passionné, la mère passionnée, l'amante passionnée—l'amante? les -amantes... la forêt sous la houle et ses bras jaillissants vers tous -les points du ciel... Mais Annette, humiliée jusqu'à l'accablement de -cette force qui disposait d'elle sans son adhésion, pensait:</p> - -<p>—À quoi bon vouloir et lutter, des années, s'il suffit d'un -instant pour tout ruiner? D'où vient-elle donc, cette force?</p> - -<p>Car elle la répudiait, avec fureur, comme étrangère. Ne -reconnaissait-elle pas sa propre substance? Ah! c'était le plus -accablant. Comment s'évader de soi-même?</p> - -<p>Elle n'était pas femme à plier passivement sous une fatalité -intérieure, qu'elle méprisait. Elle décida d'étouffer un sentiment -qui la mortifiait. Et, son labeur aidant, elle y eût réussi, sans -Noémi.</p> - -<p>Elle reçut une lettre de la grande écriture de la petite personne, qui -en avait étudié l'élégance mondaine, sans pouvoir en déguiser la -sèche décision. Quelques lignes aimables la priant à dîner. Annette -s'excusa sur ses occupations. Noémi redoubla, exprimant cette fois le -désir chaleureux qu'elle avait de la revoir et lui laissant le choix de -la soirée. Annette, résolue à ne plus affronter un danger qu'elle -avait éventé, déclina de nouveau l'invitation, prétextant son -extrême fatigue, à la fin de ses journées. Elle s'en croyait quitte; -mais le petit Pandarus, qui est, à ses heures d'ennui et de malice, une -des mille formes de l'Amour, ne laissa plus Noémi en repos qu'elle -n'eût introduit Annette dans sa bergerie. Et Annette, un soir -que, rentrant de ses leçons, elle préparait le dîner—(c'est -toujours l'heure que choisissent, pour faire leurs visites, les -désœuvrés)—vit paraître Noémi, gazouillante, qui l'assura d'une -amitié éternelle. Annette, gênée de se montrer à son désavantage, -malgré elle séduite par les tendresses de celle en qui, à son insu, -elle aimait un reflet de «l'autre», tint bon, malgré les instances, -et refusa tout dîner; mais elle ne put faire moins que de promettre sa -visite, s'informant prudemment des heures où elle serait sûre de -trouver Noémi seule. Noémi remarqua le souci que prenait Annette -d'éviter Philippe; elle l'interpréta par la timidité et le manque de -sympathie. La sienne en augmenta. Revenue au logis, elle eut -l'imprudence bavarde de raconter sa visite à Philippe, insistant, avec -la perfidie charmante des excellentes amies, sur tout ce qui, à son -sens, pouvait achever de déprécier une femme aux yeux de Philippe: le -dénuement, le désordre, l'odeur d'encre et de cuisine, bref, l'Annette -au fourneau. Philippe, qui connaissait la vaillante histoire d'Annette, -et qui connaissait encore mieux l'odeur de la pauvreté, fit d'autres -réflexions que celles qu'on escomptait; mais il les garda pour lui.</p> - -<p>Ce ne fut pas tout à fait le hasard qui fit que, peu de jours après, -Annette, sortant de chez Noémi, rencontra dans la rue Philippe qui -rentrait. Ne l'ayant point cherché, elle se crut permis de ne pas -combattre la joie secrète qu'elle en éprouva. Ils échangèrent -quelques paroles. Pendant qu'ils étaient arrêtés, à causer, une -jeune femme passa, que Philippe salua, et qu'Annette reconnut. C'était -l'intelligente actrice, qui jouait alors la Maslowa. Annette avait de -l'attrait pour elle; et sa sympathie se lut dans son regard. Philippe -lui demanda:</p> - -<p>—Vous la connaissez?</p> - -<p>—Je l'ai vue, dit-elle, dans <i>Résurrection.</i></p> - -<p>—Ah! fit-il, avec un pli de la bouche dédaigneux.</p> - -<p>Annette s'étonna:</p> - -<p>—Vous n'aimez pas son jeu?</p> - -<p>—Son jeu n'est pas en cause.</p> - -<p>—C'est la pièce, alors? Vous ne l'aimez pas?</p> - -<p>—Non, dit Philippe.</p> - -<p>Et il ajouta, voyant Annette curieuse de savoir ses raisons:</p> - -<p>—Faisons quelques pas ensemble, voulez-vous? C'est un peu sans -façons. Mais les façons ne sont pas faites pour nous.</p> - -<p>Ils cheminèrent ensemble. Annette, gênée et flattée. Philippe -parlait de la pièce, avec un mélange d'animosité et d'humour, comme -Tolstoy lui-même (juste retour des choses!) en usait souvent avec ceux -qu'il n'aimait point. Il s'interrompit, amusé de sa sévérité:</p> - -<p>—Je ne suis pas juste... Quand je vois une œuvre, je vois ceux -qui la voient, je la vois sous leurs méninges; et le spectacle n'est -pas beau.</p> - -<p>—Il l'est chez quelques-uns, dit Annette.</p> - -<p>—Oui, ils sont quelques-uns qui ont le don d'embellir la misère du -monde. Cela les dispense d'y remédier. Ces bons idéalistes se -ménagent de douces heures avec l'infortune des autres, qui leur est un -sujet d'émotions artistiques ou charitables de tout repos; mais ils en -ménagent de meilleures encore aux forbans qui l'exploitent. Leur -sentimentalité couvre de son pavillon les Ligues patriotiques ou de -repopulation, les lancements d'émissions, les guerres coloniales et -autres philanthropies... L'époque de la larme à l'œil!... Il n'en est -pas de plus sèche et de plus intéressée... L'époque du bon patron -(vous avez lu Pierre Hamp?) qui bâtit près de l'usine l'église, -l'assommoir, l'hôpital et le bordel.. Ils font deux parts de leur vie: -l'une en discours de civilisation, progrès, démocratie; l'autre en -exploitation et destruction sordide de tout l'avenir du monde, -empoisonnement de la race, anéantissement des autres races de l'Asie et -de l'Afrique... Après quoi, ils vont s'attendrir sur la Maslowa et -faire leur sieste sur les moelleuses harmonies de Debussy... Gare au -réveil! Les haines féroces s'amassent. La catastrophe vient... Tant -mieux! Leur sale médecine ne cherche qu'à entretenir les maladies. Il -faudra toujours en venir à la chirurgie.</p> - -<p>—Est-ce que le malade en réchappera?</p> - -<p>—J'enlève le mal. Tant pis pour le malade!</p> - -<p>Une boutade. Annette sourit. Philippe lui jeta un coup d'œil de -côté:</p> - -<p>—Cela ne vous fait pas peur?</p> - -<p>—Je ne suis pas malade, dit Annette.</p> - -<p>Il s'arrêta pour la regarder:</p> - -<p>—Non, vous ne l'êtes pas. On respire avec vous une odeur de -santé... Cela me change de mes infections physiques et morales! Les -dernières sont les pires... Pardon de ma diatribe! Mais je sors d'une -séance, d'une dispute avec une bande de tartuffes de l'entretien -officiel des maladies, c'est-à-dire de l'Hygiène; j'étais plein de -colère et de dégoût à étouffer; et quand je vous ai vue, vos yeux -clairs, votre franche démarche, tout en vous fier et sain, j'ai pris -égoïstement une bouffée de votre air. Voilà! cela va mieux. -Merci.</p> - -<p>—Me voici promue médecin! Après ce que vous venez d'en dire?</p> - -<p>—Médecin, non pas. Médecine. Oxygène.</p> - -<p>—Vous avez une façon de traiter les gens!</p> - -<p>—C'est ainsi que je les classe: inspiration, expiration: ceux qui -renouvellent, et ceux qui tuent, ceux qu'il faut tuer.</p> - -<p>—Qui voulez-vous tuer encore?</p> - -<p>—<i>Encore!</i> releva-t-il. Vous trouvez que j'ai assez de mes -malades?</p> - -<p>—Non, non, c'est malgré moi, dit Annette en riant. C'est le -vieux sang classique.... Mais puis-je vous demander, quand je vous ai -rencontré, à qui vous en aviez?</p> - -<p>—J'aimerais autant l'oublier, maintenant que je suis avec vous. -En deux mots, il s'agit d'un îlot de maisons insalubres, où depuis le -Roi malpropre, Henry de la poule-au-pot, on cultive le cancer et la -tuberculose. Rendement perfectionné: dans les vingt derniers ans, du -80%. J'avais saisi de l'affaire le comité d'hygiène, exigé des -mesures radicales: l'expropriation et la démolition. On paraissait -d'accord, et l'on m'avait demandé de rédiger un rapport. Le rapport -fait, j'arrive, et je trouve les oracles retournés... «Rapport -impressionnant, cher éminent collègue, beau document, il faut voir, -nous verrons, ces morts sont morts, vraiment, sont morts dans leurs -maisons, mais sont-ils morts vraiment par le fait de leurs maisons?...» -L'un me sort des certificats—(confectionnés -comment?)—établissant, avec la complicité de familles achetées -par le propriétaire, que le défunt avait déjà pris son billet de -cimetière, quand il vint s'installer dans la salle d'attente, ou bien -que la tumeur est suite d'un accident. Un autre combat l'idée que les -vieilles maisons soient moins saines que les neuves, et dit qu'elles -sont plus vastes et mieux aérées; il donne en exemple la sienne.... -Assainir, non détruire, il ne faut d'excès en rien; un bon lavage -suffit; le propriétaire s'engage à faire désinfecter... D'ailleurs, -nous sommes pauvres, rien dans les poches, point d'argent pour une -expropriation.... Ah! s'il s'était agi de construire un nouveau -canon!.... Mais, après tout, le cancer tue mieux que le canon... Pour -achever la farce, enfin un des augures a parlé de la beauté. Il -paraît que ces masures, datant du Vert-Cochon, doivent être -conservées pour l'art et pour l'histoire!... J'aime l'art, moi aussi, -et je vous montrerai chez moi d'assez belles peintures, des vieilles et -des nouvelles; mais la vieillesse ne m'est pas—(à moins qu'il ne -s'agisse de la belle Madame une Telle)—la marque de la beauté; -et, beau ou non, je n'admets pas que le passé empoisonne le présent. -De toutes les hypocrisies, l'hypocrisie d'esthète me répugne le plus, -car de sa sécheresse elle veut faire une noblesse. Aussi, sur ce -chapitre, j'en ai dit d'assez raides... Au milieu du débat, un -collègue me fait signe, m'attire à l'écart, me dit: «Vous ne savez -donc pas? L'insecte, la nécrobie qui se nourrit des cadavres de ses -locataires, il est l'ami intime du président de ce grand comité du -commerce et de l'alimentation qui fait les élections et les coalitions, -une de ces Éminences grises qui règnent dans les convents et les -banquets démocratiques, l'homme invisible dont la goujaterie -maçonne—franc-maçonne—l'édifice branlant de notre -République. Et cet ami du peuple ne veut pas qu'on déloge le peuple de -son tombeau...» Car, écoutez le plus beau! C'est par philanthropie... -On me sert à la fin une pétition des locataires, bien stylés, -protestant contre la prétention de les charger de logement!—Que -vouliez-vous que je fisse contre tous? Les augures rient, dit-on. Donc, -j'ai ri. Mais j'ai dit qu'une bonne plaisanterie ne se gardait pas pour -soi, que je ne suis pas égoïste, et que je me proposais d'en faire -part, dès le lendemain, au public du <i>Matin.</i> Ils se sont -récriés. Mais je ferai comme j'ai dit. Je sais ce qui m'attend: une -levée des truelles. Et ceux de l'Hippocratie que j'ai naguère -étrillés ne perdront pas l'occasion. Ils ont de quoi m'atteindre. -Mais, comme vous dites: bataille! Madame la guerroyeuse!.... Hé! -l'autre soir, chez Solange?... Cela semble vous amuser?</p> - -<p>—Oui, c'est beau, j'aime cela, lutter contre l'injustice. J'aurais -voulu être homme!</p> - -<p>—Il n'y a pas besoin d'être homme. Vous en avez eu votre -part....</p> - -<p>—Jamais je ne me suis plainte de ma part de combat, mais de -l'étouffement. Combattre dans une cave, c'est notre lot, à nous. Mais -vous, c'est au grand air, sur le sommet d'une montagne.</p> - -<p>—Hein! ce battement de narines! Un cheval qui respire la -poudre. Je le connais déjà. Je l'ai remarqué, l'autre soir.</p> - -<p>—Vous vous êtes moqué de moi, l'autre soir.</p> - -<p>—Non, certes. Cela me ressemble trop, pour que je me moque.</p> - -<p>—Vous me harceliez. Vous m'avez fait marcher!</p> - -<p>—Oui, j'avais vu tout de suite... Je ne me suis pas trompé.</p> - -<p>—Tout de même, au début, vous étiez assez dédaigneux.</p> - -<p>—Du diable si je m'attendais à vous trouver—à trouver -<i>vous</i>, chez Solange!</p> - -<p>—Eh bien, dites donc, et vous? Pourquoi vous y trouviez-vous?</p> - -<p>—Moi, c'est autre chose:</p> - -<p>—C'est par amour pour la sentimentalité?</p> - -<p>—À votre tour de railler... Pauvre Solange!.... Non, ne -parlons pas d'elle! Je sais tout ce qu'on peut dire. Mais Solange, c'est -tabou!</p> - -<p>Elle ne le questionna point, mais elle le regardait.</p> - -<p>—Une autre fois, je vous dirai... Oui, je lui dois -beaucoup....</p> - -<p>Ils s'étaient arrêtés. Ils allaient se quitter. Annette souriait:</p> - -<p>—Vous n'êtes pas si mauvais que vous en avez l'air.</p> - -<p>—Et vous, peut-être pas si bonne!</p> - -<p>—Ça fait une moyenne.</p> - -<p>Il la regarda dans les yeux:</p> - -<p>—Voulez-vous?</p> - -<p>Il ne plaisantait plus. Un flot de sang monta aux joues d'Annette. Elle -ne put trouver une parole à répondre. Le regard de Philippe la tenait -et ne la lâchait point. Dit-il? Ne dit-il point? Sur ses lèvres elle -lut: «Je vous veux»....</p> - -<p>Il s'inclina et partit.</p> - - - - -<p>Annette resta seule, dans un torrent de feu. Elle allait droit devant -elle. Elle se retrouva, dix minutes après, à l'endroit qu'elle venait -de quitter. Elle avait, en marchant, sans le savoir, fait le tour de la -grille du Luxembourg. Elle se réveilla brûlée, les trois mots de -flamme gravés sur fond noir. Elle fît effort pour les effacer.... Les -avait-il dits?... Elle revoyait le visage impassible. Elle essaya de -douter. Mais l'empreinte était là. Et sa résistance faiblit, et -brusquement céda... C'est bien... C'était écrit... Elle le savait -d'avance... Au lieu de se révolter, comme elle l'eût pensé, une heure -auparavant, elle était soulagée. Le sort en était jeté....</p> - -<p>Elle rentra, le cerveau lucide, sans fièvre, décidée.</p> - -<p>Elle savait que ce que Philippe voulait, il le ferait. Et ce que -Philippe voulait, elle le voulait aussi. Elle était libre. Rien ne la -retenait... La pensée de Noémi? Elle né lui devait rien qu'une chose: -la vérité. Elle ne mentirait point. Elle reprendrait son bien.... Son -bien? Le mari de l'autre... Mais l'aveugle passion lui soufflait que -Noémi le lui avait volé.</p> - -<p>Elle ne fît rien pour presser l'inévitable. Elle était sûre que -Philippe viendrait. Elle attendit.</p> - -<p>Il vint. Il avait choisi l'heure où il la savait seule. Quand elle alla -ouvrir, elle fut prise de terreur. Mais cela devait être ainsi. Elle -ouvrit. Elle ne montra rien de son émotion, si ce n'était sa pâleur. -Il entra dans la chambre. Ils restaient l'un devant l'autre, à quelques -pas, debout, le front un peu baissé; et il la regardait, avec ses yeux -sérieux. Après un silence, il dit:</p> - -<p>—Je vous aime, Rivière.</p> - -<p>Et ce nom de Rivière, dans sa bouche, évoquait un cours d'eau.</p> - -<p>Annette, frémissante, immobile, répondit:</p> - -<p>—Je ne sais pas si je vous aime, je ne crois pas, mais je sais -que je suis vôtre.</p> - -<p>La lueur d'un sourire passa sur le grave visage de Philippe.</p> - -<p>—C'est bien. Vous ne mentez pas, dit-il... Ni moi.</p> - -<p>Il fit un pas vers elle. Elle recula, d'instinct, et se trouva adossée -à la paroi de la chambre, sans défense, la paume de ses deux mains -appuyée contre le mur; et ses jambes fléchissaient. Il s'était -arrêté, et il la contemplait.</p> - -<p>—Ne craignez point! dit-il.</p> - -<p>Et, dans son dur regard, il y avait de la tendresse. Elle dit, comme une -vaincue qui accepte, avec calme et une ombre de mépris:</p> - -<p>—Que voulez-vous de moi? C'est mon corps que vous voulez? Je ne -vous le dispute point. Ce n'est que lui que vous voulez?</p> - -<p>Il fit encore un pas et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Sa joue -frôlait la robe. Il prit la main d'Annette, qu'elle lui abandonna, -inerte. Il la respira, promena ses lèvres sur les ongles et, -s'inclinant, la posa sur sa tête, sur ses yeux.</p> - -<p>—Voilà ce que je veux.</p> - -<p>Annette sentait, sous ses doigts, les rudes cheveux en brosse, la -gonflure du front, et la tempe qui battait. Cet homme impérieux se -mettait sous sa garde... Elle se pencha vers lui. Il releva la face. Ce -fut leur premier baiser.</p> - -<p>Ses bras enserraient Annette, tombée à genoux près de lui, et ne -résistant plus, comme vidée de son souffle. Et le violent Philippe ne -songeait pas à user de sa victoire. Il disait:</p> - -<p>—Je veux tout. Je vous veux toute: maîtresse, amie, -compagne,—ma femme tout entière.</p> - -<p>Annette se dégagea. L'image de Noémi avait surgi. Tout à l'heure, -c'était elle qui l'avait rayée de sa pensée. Mais que Philippe fît -de même, elle en fut presque blessée. Blessée dans cette -franc-maçonnerie instinctive des femmes, même ennemies, qui se -retrouvent liguées contre l'offense de -l'homme,—commune,—faite à l'une...</p> - -<p>Annette dit:</p> - -<p>—Vous ne le pouvez pas. Une autre vous a.</p> - -<p>Il haussa les épaules:</p> - -<p>—Elle n'a rien.</p> - -<p>—Votre nom et votre foi.</p> - -<p>—Que vous importe le nom? Vous avez le reste.</p> - -<p>—Je ne tiens pas au nom, mais il me faut la foi: je la donne, -et je la demande.</p> - -<p>—Je suis prêt à vous la donner.</p> - -<p>Mais Annette, qui la demandait, quand il la lui offrit se révolta:</p> - -<p>—Non, non! Vous la reprendriez à celle qui partage votre vie -depuis des années, pour la donner à moi que vous voyez pour la -troisième fois?</p> - -<p>—Je n'ai pas eu besoin de trois fois pour vous voir.</p> - -<p>—Vous ne me connaissez pas.</p> - -<p>—Je vous connais. J'ai appris à voir vite, dans la vie. La vie -passe; et jamais un moment ne reparaît deux fois. Il faut vouloir -sur-le-champ, ou ne vouloir jamais. Vous passez, Rivière; et si je ne -vous prends, je vous perds. Je vous prends.</p> - -<p>—Vous vous trompez, peut-être.</p> - -<p>—Peut-être. Je le sais, en voulant, on se trompe souvent. Mais -en ne voulant pas, on se trompe toujours. Je ne me pardonnerais jamais -l'erreur de vous avoir vue et de ne pas vous avoir voulue.</p> - -<p>—Que savez-vous de moi?</p> - -<p>—Plus que vous ne pensez. Je sais que vous avez été riche, et que -vous êtes pauvre, que vous avez eu une jeunesse comblée des joies de -la fortune et que vous avez été ruinée, rejetée de votre monde, et -que vous n'avez pas faibli, que vous avez lutté. Et je sais quelle est -votre lutte, car je l'ai soutenue, trente ans de ma vie, tous les jours, -corps à corps; et j'ai été vingt fois sur le point de succomber. Vous -avez tenu bon. Moi, j'étais habitué, j'ai connu la misère abjecte, -dès le berceau. Vous, vous aviez la peau tendre, et vous étiez -choyée, adulée. Vous n'avez point cédé. Vous n'avez accepté aucun -lâche compromis. Vous n'avez pas cherché à vous évader du combat par -vos moyens de femme, la séduction, ou l'honnête expédient d'un -mariage d'intérêt.</p> - -<p>—Croyez-vous qu'on me l'ait tant de fois proposé?</p> - -<p>—C'est qu'ils sentent trop bien, même les plus bornés, que vous -n'êtes pas de celles qu'on achète par contrat.</p> - -<p>—Inaliénable, oui.</p> - -<p>—Je sais qu'ayant aimé et ayant enfanté, vous avez refusé -d'être la femme du père de votre enfant. Et je n'ai pas à connaître -les raisons de votre cœur. Mais je sais que vous avez osé revendiquer, -en face d'une lâche société, non pas le droit au plaisir, mais le -droit à la peine, le droit d'avoir un fils, et, dans votre pauvreté, -de l'élever, vous seule. Ce droit, ce n'était rien de le revendiquer: -vous l'avez exercé, vous seule, depuis treize ans. Et, par mon -expérience, sachant ce que représentent ces treize ans de peine et de -soucis quotidiens, je vous vois, devant moi, intacte, droite, fière, -sans une trace d'usure. Vous avez échappé aux deux défaites: celle de -la prostration, et celle de l'amertume... (De celle-ci, je n'ai pas, -moi, évité la marque...) Je suis un connaisseur de la bataille de la -vie. Je sais ce que vaut la trempe d'une nature comme la vôtre. Ce -sourire sérieux, ces yeux clairs, la ligne calme de ces sourcils, la -loyauté de ces mains, cette tranquille harmonie,—et dessous, le -feu qui brûle, le frémissement joyeux du combat, même si l'on est -battue.... («N'importe! L'on se bat...») Croyez-vous qu'un homme comme -moi ne connaisse pas le prix d'une femme comme vous? Et, que, le -connaissant, il ne soit pas prêt à tout pour la conquérir?... -Rivière, je vous veux. J'ai besoin de vous. Écoutez! Je ne cherche pas -à vous tromper. Bien que je veuille votre bien, ce n'est pas pour votre -bien que je vous veux, c'est pour le mien. Ce ne sont pas des avantages -que je vous offre. Ce sont des épreuves de plus... Vous ne connaissez -pas ma vie.... Mettez-vous là près de moi, ma belle de -sourcils!...</p> - -<p>Assise sur le plancher, elle levait les yeux vers lui. Il lui tenait les -deux mains, et ne les lâcha point, tandis qu'il lui parlait:</p> - -<p>—J'ai un nom, j'ai le succès, j'ai l'argent, et ce qu'il peut -donner. Mais vous ignorez comment je les ai eus et je les garde. Je les -ai arrachés par la force, et je les tiens par la force. J'ai forcé mon -destin, s'il y a un destin. Je suis arrivé malgré les choses et -malgré les hommes. Et je n'ai jamais su (ni voulu) me faire pardonner -ma réussite, en pansant les amours-propres blessés et les intérêts -foulés sous mon passage. Les chers collègues comptaient que du moins -le succès aurait sur moi son effet de narcotique. Il n'en a rien été. -Ils ont eu beau tâcher de m'amadouer, ils sentent que je ne suis pas et -ne serai jamais des leurs. Je ne puis pas oublier ce que j'ai vu, de -l'autre côté de la barrière: la masse des friponneries et des -iniquités. J'ai eu le temps de méditer sur les mensonges sociaux, dont -la caste intellectuelle (en dépit de ce qu'elle prétend et de ce qu'on -en attend) a toujours été le meilleur chien de garde. À part quelques -habiles, qui, dans l'intimité de leur art et de leur pensée, passent -pour ne respecter rien mais qui, sortis de leur jardin, tirent bien -poliment leur chapeau à la sottise régnante. J'ai l'insigne folie de -ne pas lui faire la cour. Je prétends même en ce moment m'attaquer à -certaines de ses impostures sacrées, qui ajoutent leur poids à celui -de la misère et condamnent des milliers d'êtres à un malheur sans -fin. Je vais faire aboyer les trois gueules de Cerbère, les trois -hypocrisies, de la morale, de la patrie, et de la religion. Je vous -conterai cela plus tard. Moi aussi, je serai battu, je le sais, et je me -bats quand même, pour la joie—pour la peine—et parce qu'il -le faut... Vous comprenez pourquoi vos paroles de l'autre soir m'ont -porté un message que vous ne prévoyiez pas! Vos paroles sont à moi. -La bouche doit être à moi.</p> - -<p>Annette la lui livra. Il lui prit tendrement les tempes et les joues -entre ses fortes mains:</p> - -<p>—Rivière, j'ai besoin de vous. Je ne pensais pas vous trouver. -Maintenant que je vous ai, je vous tiens.</p> - -<p>—Tenez-moi bien! J'ai peur de m'échapper.</p> - -<p>—Je sais comment vous lier. Je vous offre ma vie rude, mes -ennemis, mes dangers.</p> - -<p>—Oui, vous me connaissez... Mais rien de cela ne peut être à moi. -Vous ne pouvez en disposer. C'est à votre Noémi.</p> - -<p>—Qu'en ferait-elle? Elle n'en veut rien connaître. Elle -élimine de la vie la vérité et la peine.</p> - -<p>Annette regardait Philippe; et il lut dans ses yeux la question qu'elle -retenait.</p> - -<p>—Vous pensez: «Pourquoi donc l'a-t-il épousée?»... Cette femme -ment, oui, je le sais, elle a le mensonge dans le corps, de la racine -des cheveux jusqu'à la pointe des ongles... Eh bien, le plus fort, -c'est que je l'ai prise pour cela. Je l'aime presque pour cela... Quand -le mensonge est un art aussi parfait, il vaut du beau théâtre... -(Est-ce qu'on ne sait pas que le théâtre, que presque tout l'art ment, -quelques originaux exceptés qui déroutent les confrères: alors, les -confrères disent que ceux-là ne sont pas artistes, ils gâtent le -métier)... Si le monde est mensonge, au moins nous avons le droit -d'exiger que le mensonge soit plaisant. À tout prendre, je préfère, -pour ma satisfaction et pour ma société, ceux qui mentent joliment. -Ils ne m'abusent point. Je vois. La grâce de Noémi est aussi -fabriquée que ses sentiments. Mais l'œuvre est réussie. Elle me fait -honneur. Je m'en délecte, le soir, quand je rentre, le regard sali, de -ma boucherie de viande gâtée. Elle est une eau riante. Je m'y lave. -Qu'elle mente! Cela n'a aucune importance. Si elle disait vrai, elle -n'aurait rien à dire.</p> - -<p>—Vous êtes dur. Elle vous aime.</p> - -<p>—Sans doute. Moi aussi.</p> - -<p>—Si vous l'aimez, qu'avez-vous besoin de moi?</p> - -<p>—Je l'aime, à sa façon.</p> - -<p>—C'est beaucoup.</p> - -<p>—Beaucoup pour elle, peut-être. Ce n'est pas beaucoup pour -moi.</p> - -<p>—Mais ce qu'elle vous donne, pourrais-je vous le donner?</p> - -<p>—Vous, vous n'êtes pas un jeu.</p> - -<p>—Je voudrais aussi être un jeu. La vie est un jeu.</p> - -<p>—Oui, mais vous y croyez. Vous êtes de ces joueurs qui prennent la -partie au sérieux.</p> - -<p>—Vous, de même.</p> - -<p>—Parce que je le veux.</p> - -<p>—Qui vous dit que ce ne soit pas aussi parce que je le veux?</p> - -<p>—Eh bien! Voulons ensemble!</p> - -<p>—Je ne veux pas d'un bonheur qui soit bâti sur des ruines. J'ai -souffert. Je ne veux pas faire souffrir.</p> - -<p>—Tout dans la vie s'achète par la souffrance. Chaque bonheur -dans la nature est bâti sur des ruines. Tout est ruines, à la fin. Au -moins, qu'on ait bâti!</p> - -<p>—Je ne puis pas me décider à sacrifier une autre. Pauvre petite -Noémi!</p> - -<p>—Elle aurait moins de pitié, si elle vous tenait sous ses -pieds.</p> - -<p>—Je le crois. Mais elle vous aime. Et pour moi, c'est un crime, -de tuer un amour.</p> - -<p>—Que vous le vouliez ou non, c'est fait maintenant. Votre -présence l'a tué.</p> - -<p>—Vous ne pensez qu'à vous.</p> - -<p>—On ne pense qu'à soi, en amour.</p> - -<p>—Non, non, ce n'est point vrai! Je pense à moi, à vous, à -celle qui vous aime, à tout ce que vous aimez, et à tout ce que -j'aime. Je voudrais que mon amour fût bon et joyeux pour tous.</p> - -<p>—L'amour est un duel. Si l'on regarde à droite, à gauche, on est -perdu. Regardez droit dans les yeux de l'adversaire, qui est là devant -vous!</p> - -<p>—L'adversaire?</p> - -<p>—Moi.</p> - -<p>—Vous, en effet. Je ne le crains pas. Mais elle, Noémi, n'est -pas mon adversaire. Elle ne m'a point fait de mal. Puis-je venir dans sa -vie pour la détruire?</p> - -<p>—Vaut-il mieux lui mentir?</p> - -<p>—La tromper?... Plutôt encore la détruire!... Ou me -détruire. Renoncer.</p> - -<p>—Vous ne renoncerez pas.</p> - -<p>—Qu'en savez-vous?</p> - -<p>—La femme que vous êtes ne renonce point par faiblesse.</p> - -<p>—Pourquoi ne serait-ce pas par force?</p> - -<p>—Je ne reconnais point de force à abdiquer. Je vous aime et vous -m'aimez. Je vous défie de renoncer.</p> - -<p>—Ne me défiez point!</p> - -<p>—Vous m'aimez.</p> - -<p>—Je vous aime.</p> - -<p>—Alors?...</p> - -<p>—Alors... vous dites vrai, je ne puis pas, je ne puis pas -renoncer.</p> - -<p>—Alors?</p> - -<p>—Alors, qu'il en soit ainsi!...</p> - - - - -<p>Ils n'avaient encore rien dit à «l'autre».</p> - -<p>Annette s'était juré de ne pas être à Philippe, avant qu'il n'eût -parlé à Noémi. Mais la force de la passion avait devancé sa -résolution. On ne fixe pas à la passion son heure. Elle la prend.—Et -maintenant, c'était Annette qui retenait Philippe. Elle craignait son -implacabilité.</p> - -<p>Philippe n'eût eu aucun scrupule à laisser Noémi dans l'ignorance. Il -ne l'estimait pas assez, pour croire qu'il lui dût la vérité. Mais -s'il devait la dire, il la dirait sans ménagements. Il était un homme -terrible, terriblement sans bonté, quand une passion le tenait. Le -reste n'existait plus. L'amour qu'il avait eu pour Noémi était celui -d'un maître pour une esclave de prix; et elle n'avait été pour lui, -en somme, rien de plus. Comme nombre de femmes, elle s'en accommodait: -quand l'esclave tient le maître, rien n'égale son pouvoir. Elle est -tout,—jusqu'au jour où elle n'est plus rien. Noémi le savait; mais -elle se sentait sûre de sa jeunesse et de son charme, pendant bien des -années. Après nous, le déluge!... Et puis, elle veillait. Elle avait -connu des infidélités passagères de Philippe. Elle n'y attachait pas -trop d'importance, car elle les avait bien jugées: sans lendemain. Elle -se payait seulement le luxe de petites vengeances, qu'elle ne lui disait -pas. Elle l'avait trompé rageusement une fois, une seule fois que -l'infidélité de Philippe lui avait été plus cuisante. Elle y avait -eu peu de plaisir, et même un peu de dégoût; n'importe! Elle était -quitte. Après, elle s'était montrée au mari plus caressante qu'avant; -elle éprouvait une jouissance à se dire, tandis qu'elle l'embrassait:</p> - -<p>—Mon chéri, je te mens. Ça t'apprendra! Tu <i>l'es!...</i></p> - -<p>La crainte qu'elle avait de Philippe, s'il l'eût appris, ajoutait à -l'intérêt. Philippe ne savait rien de précis, aucun fait: mais il -lisait dans ses yeux le mensonge. Que Noémi l'eût ou non trompé, il -savait qu'elle y pensait. Et elle voyait passer dans son regard un -éclair: ses mains l'eussent broyée. Mais il ne savait rien, il ne -saurait jamais rien: elle fermait les yeux, d'un air langoureux de -colombe. Il disait brutalement:</p> - -<p>—Regarde-moi!</p> - -<p>Elle avait le temps de se composer un regard de candeur. Il savait que -c'était faux,—et il n'y résistait point.</p> - -<p>Il ne lui en voulait pas, quoique, s'il l'eût prise sur le fait, il lui -eût cassé les reins. Il n'attendait pas d'elle ce qu'elle ne pouvait -lui donner: la franchise et la fidélité. Puisqu'elle lui plaisait, et -tant qu'elle lui plairait, tout: était bien. Mais il se jugeait libre -de rompre, quand elle ne lui plairait plus!</p> - -<p>Annette avait plus de scrupules. Elle était femme, elle savait mieux ce -qui se passait dans le cœur de Noémi. Noémi pouvait être fausse, -vaine, et tromper Philippe: elle l'aimait. Non, ce n'était pas un jeu -pour elle, ainsi qu'il avait dit. Elle tenait à lui, comme un morceau -de sa chair. Non seulement par le clou de feu de la volupté. Mais par -le fond du cœur, bon ou mauvais. Bon et mauvais. En amour, rien ne -compte que la force d'amour, cet aimant impérieux qui incruste, âme et -chair, un être dans un être. Elle tenait à lui, comme au but de sa -vie, à ce qu'elle avait voulu, voulu, voulu, pendant des années. Une -femme ne sait pas toujours pourquoi elle s'est éprise. Mais parce -qu'elle s'est éprise, elle ne peut plus se déprendre. Elle y a trop -dépensé de ses forces et de son désir, pour pouvoir les reporter sur -un nouvel objet. Elle vit comme un parasité sur l'être qu'elle a -choisi. Pour l'arracher de l'autre, il faut trancher dans les deux.</p> - -<p>Le soupçon commençait à mordre Noémi. Un presque rien, d'abord. Un -grignotement de souris. Rien de changé dans la vie. Philippe, comme à -l'ordinaire, rude, toujours pressé, peu désireux de parler, -l'écoutait sans l'entendre, absorbé, une flamme aux yeux. Il était -pris en ce moment dans une assez désagréable affaire qu'il s'était -attirée, une polémique sans ménagements: Noémi le savait et elle ne -désirait pas être tenue au courant de ces ennuis. Quand il était là -dedans, il ne pensait à rien autre, et il la négligeait: il n'y avait -qu'à attendre, en le laissant jeûner: il lui revenait après, avec -plus d'appétit.—Tout de même, il jeûnait trop! Les autres fois, elle -s'amusait à des agaceries qui provoquaient les rebuffades de Philippe, -irrité d'être distrait de ses préoccupations; et tout en se récriant -très fort de sa discourtoisie, elle n'en était pas fâchée: elle -était comme un enfant qui joue avec un pétard; plus cela fait de -bruit, et plus cela divertit... Mais cette fois (catastrophe!) le -pétard n'avait pas pris... Les agaceries de Noémi tombèrent dans -l'indifférence. Philippe ne les remarqua même point... La souris du -soupçon passa, repassa, s'installa. À force de ronger, elle atteignit -la chair.—Un jour, Noémi cria...</p> - -<p>Ils étaient tous les deux, un matin, côte à côte, couchés... Il -avait les yeux ouverts. Elle venait de s'éveiller, mais elle feignait -de dormir, et elle l'observait. Elle eut l'instinct que sur ce visage -passait le reflet d'un autre. (Car l'enveloppe de la pensée est, à -notre insu, modelée par l'image qui l'habite). Sur-le-champ, sa jalouse -attention en arrêt, la vrille de son regard sous ses cils le perçant, -immobile, poursuivant le rythme régulier de son souffle endormi, elle -inspecta âprement cet homme si loin, si près, cet homme qui était à -elle, l'éternel étranger, dont la cuisse touchait la sienne, et dont -la séparait un monde infranchissable... Non, elle ne se trompait pas, -il avait d'autres soucis que ceux de ses idées... Des soucis? Elle le -vit sourire... Il pensait à une autre!... Pour le reprendre à ce -fantôme, ou pour faire l'épreuve de son pouvoir, elle gémit comme en -rêve et s'enroula à lui. Il se dégagea froidement du corps qui le -quêtait, s'assura qu'elle dormait, il se leva sans bruit, s'habilla, et -sortit. Elle n'avait point bougé... Mais la porte n'était pas -refermée que Noémi se soulevait, le visage décomposé. Et elle se -battait les seins avec ses deux petits poings, en étouffant un cri -d'angoisse et de colère.</p> - -<p>À partir de ce moment, elle fut en chasse. Tendue et frémissante, elle -épiait, elle flairait, ses ongles lui faisaient mal: elle brûlait de -déchirer l'ennemie... Oh! sans bruit, en douceur... Lui égratigner le -cœur!... Mais elle ne le trouva pas, ce cœur. Où se cachait-il?... -Elle battit la forêt, explorant avec une minutie fiévreuse le cercle -de ses connaissances, son jeune sourire fardé cachant ses dents -aiguës, ne perdant pas de vue les moindres plissements du visage de -Philippe en présence des femelles, guettant les yeux, les mains, les -inflexions de voix de chacune, et portant dans son cœur des chiens qui -halenaient... Mais la piste était fausse. Et la bête échappait...</p> - -<p>L'étrange aberration qui lui avait fait, d'emblée, écarter Annette du -champ de ses soupçons, persistait. Elle l'avait oubliée, depuis des -semaines. Annette ne se montrait point. Elle se sentait coupable; et, -bien loin d'être fière, elle eût été humiliée devant Noémi de sa -victoire cachée, de sa victoire volée. Elle évitait de reparaître -dans la maison des Villard; les prétextes ne lui manquaient pas, si -Noémi eût manifesté le désir de la revoir. Mais Noémi n'en -manifesta point; elle avait trop de tourments pour se souvenir -d'Annette.</p> - -<p>En vain avait-elle tâché de se persuader que le caprice de Philippe -passerait. Les symptômes reconnus de sa désaffection ne passaient -point, s'accentuaient: froideur inattentive aux paroles et aux mines, à -la présence même de la petite épouse, totale indifférence, bien -plus, à des moments, lorsque Noémi voulait lui rappeler de force son -existence, ennui lassé et—mal dissimulé—dégoût qui évite un -contact importun... Elle en tremblait de fureur et d'amour -dédaigné!... Elle ne pouvait plus se dissimuler la gravité du mal. -Elle s'affola. Mais il fallait toujours s'efforcer de ne pas le -montrer... Toujours, toujours être gaie, sûre d'elle et de lui, -toujours lui tendre l'hameçon,—qu'il ne regardait même pas! Elle se -consumait... Et cette insaisissable ennemie, contre qui montait en elle -une haine enragée!... De ne pouvoir l'agripper, elle se serait cogné -la tête contre les murs... Toutes, elle les avait toutes épiées, -vainement, toutes,—sauf Annette. Annette fut la dernière à qui elle -pensa.</p> - -<p>Et ce fut Annette elle-même qui se livra.</p> - -<p>Elle allait dans la rue, quand à une vingtaine de pas elle aperçut -Noémi qui venait. Noémi ne la voyait pas, elle marchait, les yeux -vagues, front baissé, et son joli visage était blême et vieilli de -soucis. Elle ne s'observait plus en ce moment, et elle n'observait rien -autour; elle était, depuis des jours, comme une monomane qui tourne la -meule de l'idée fixe, avec une rage accablée. Annette en fut saisie. -Elle aurait pu passer près d'elle sans être remarquée, ou rebrousser -chemin. Dans sa hâte maladroite, elle quitta le trottoir et traversa la -rue. Ce mouvement qui rompait le flot continu des passants attira -machinalement le regard de Noémi. Elle reconnut Annette, qui cherchait -à l'éviter. Et, la suivant des yeux, elle la vit, de l'autre trottoir, -lui jeter un regard furtif et détourner la tête. Une lueur aveuglante -se fit... C'était elle!...</p> - -<p>Elle s'arrêta, suffoquée, ses ongles contre ses paumes, serrant les -dents, hérissée comme une chatte qui se met en boule; et le meurtre -fut dans ses yeux. Le regard d'un passant lui rappela qu'elle était -dans le monde où l'on ment, et que, pour une fois, elle en était -sortie. Elle y rentra. Mais dix pas après, elle rit cruellement. Elle -la tenait...</p> - - - - -<p>Annette avait été bouleversée par la vue de Noémi. Depuis qu'elle -s'était donnée, le remords la travaillait. Non qu'elle se jugeât en -faute d'aimer celui qui l'aimait: leur amour était vrai, était sain, -était fort. Il n'avait pas besoin d'excuse, ni de feinte. Nulle -convention sociale ne prévalait contre lui. Et, dans sa fièvre de -passion, elle n'admettait même pas qu'elle eût des devoirs envers -Noémi: elle était la vraie femme de Philippe, elle ne reconnaissait -pas l'autre, qui n'avait pas su partager ses travaux et ses luttes, lui -donner le bonheur.—Mais toute cette assurance n'empêchait pas qu'une -autre ne fût la rançon de ce bonheur, qu'elle ne tuât le bonheur -d'une autre. Elle s'était efforcée de croire que Noémi était trop -futile pour souffrir beaucoup et qu'elle se détacherait. Mais elle -savait le contraire; et tout ce qu'elle pouvait faire, c'était -d'écarter Noémi de sa pensée. L'égoïsme des premiers jours de -possession le lui permit.</p> - -<p>Depuis la rencontre avec Noémi, ce ne fut plus possible. Annette avait -le don malheureux de sortir de soi, en dépit de ses passions, d'être -aspirée par les passions des autres, surtout par leurs souffrances, -qu'un regard lui révélait...</p> - -<p>Elle rentra chez elle, presque aussi obsédée que Noémi du mal qui la -rongeait. Elle ne pouvait se payer de mots, s'armer des droits de -l'amour. Noémi aussi aimait. Et Noémi souffrait. Est-ce que l'amour -qui souffre a moins de droits que celui qui fait souffrir!... Il n'y a -point de droits! Il faut que l'une des deux souffre. Elle ou moi!...</p> - -<p>Elle!... La passion d'Annette ne lui laissait pas le -choix...—Mais ce n'était point gai...</p> - -<p>Au moins, que cette souffrance ne soit pas aggravée! Il est coupable de -la prolonger, comme ils font, de laisser mûrir la blessure sans y -porter une main ferme, pour trancher et panser. Esquiver l'aveu franc, -s'en remettre à Noémi du soin de découvrir son infortune, c'est -lâche et c'est cruel. Annette avait, dès le premier jour, déclaré à -Philippe:</p> - -<p>—Je ne veux point me cacher.</p> - -<p>Comment donc s'était-elle laissée, de jour en jour, glisser à cette -situation sans dignité?... Toujours sa faiblesse de cœur... Elle -disait à Philippe:</p> - -<p>—Il faut parler.</p> - -<p>Mais dès que Philippe voulait parler, elle l'empêchait, elle avait -peur de sa brutale franchise. Il rejetait ce qu'il n'aimait plus, comme -un citron pressé. Ses vieux liens le gênaient. Il disait:</p> - -<p>—Allons! Finissons-en!</p> - -<p>Et Annette:</p> - -<p>—Non, non, pas aujourd'hui!</p> - -<p>Elle voyait le mal qu'il allait faire.—Dieu! que c'est pénible -d'assassiner un cœur!</p> - -<p>Philippe avait bien autre chose à penser! Ses jours étaient remplis -par une lutte acharnée contre l'opinion et la presse ameutées. Ce -n'était pas le moment, pour Annette, de le fatiguer de ses propres -soucis. Il s'était engagé dans une campagne dangereuse. Il avait pris -l'initiative d'une ligue pour la restriction de la natalité. Il -abhorrait l'hypocrisie impudente de la bourgeoisie régnante, qui, -nullement soucieuse d'améliorer l'hygiène, d'alléger l'indigence des -classes travailleuses, ne s'intéresse qu'à leur pullulement, afin de -ne point manquer de chair à usine et à canon. Elle se garde, pour son -compte, de diminuer son bien-être et de compliquer sa vie, en faisant -trop d'enfants! Mais elle ne s'inquiète point si une natalité mal -réglée perpétue dans le peuple la misère, la maladie, et -l'asservissement. Elle en fait un devoir national et religieux. Philippe -ne doutait pas des fureurs qu'il soulèverait. Mais jamais un danger ne -l'avait arrêté. Il fonça droit dessus. Elles dépassèrent son -attente.</p> - -<p>Il s'était fait haïr par une multitude: ses collègues d'abord, les -pontifes lésés dans leur amour-propre, leur doctrine et leurs -intérêts, les rivaux supplantés, nombre de ses partisans mêmes à -qui il ne ménageait pas la vérité,—car il n'était pas homme à -faire avec ceux qui le louaient marché de compliments, et le moindre de -ses défauts était la reconnaissance: il prenait ce qui lui était dû, -et il ne rendait que ce qu'il jugeait mérité: il ne rendait pas -grand'chose! Solange seule exceptée, la qualité de bienfaiteur ne lui -en imposait guère. Point de traitement de faveur! Il pouvait donc -s'attendre à être bien attaqué et mal défendu. Il gênait les -manœuvres des profiteurs de l'idéal. Chaque fois que s'organisait une -noble flibusterie philanthropique, on était sûr de le voir se mettre -à la traverse; il avait un plaisir scandaleux à ficher le nez des gens -vertueux dans leurs trigauderies. Aussi s'était-il fait, dans les -milieux respectables, une réputation (<i>sotto voce</i>) de très -mauvais esprit, destructeur, anarchiste. Ces chuchotements ne s'étaient -pas encore risqués jusqu'à l'oreille publique,—la monstrueuse -oreille du <i>Pasquino</i>: la presse à calomnie. Ils attendaient le -moment. <i>Eccolo!</i> La belle occasion!... Ce fut une explosion de -colère patriotique. Tous les journaux s'en mêlèrent. L'écho de -l'indignation publique parvint au Parlement, où d'immortelles paroles -furent prononcées pour revendiquer les droits des pauvres à une -famille copieuse. Quelques exaltés déposèrent une proposition de loi -qui sévît contre toute propagande incitante, d'une façon directe ou -indirecte, à la dépopulation. Les exagérations d'une presse -libertaire, où l'égoïsme du plaisir prenait le pas sur les raisons -humanitaires, fournirent des arguments pour discréditer la cause. -Philippe trouvait ses partisans chez les ennemis de la société. Il -répondait lui-même dans un grand journal, carrément, à toute volée. -Mais cette tribune risquait de lui manquer: car au journal les lettres -de protestation affluaient. Il fit des conférences, il parla dans des -meetings tumultueux. Sa violence égalait celle de ses contradicteurs. -Ils épiaient une imprudence de langage, dont ils pussent l'assommer. -Mais le rude jouteur restait maître de ses emportements, et il ne se -laissait pas entraîner d'une ligne au delà de ce qu'il voulait dire. -Il se fit une popularité énorme d'emballements, de dérision, et de -haine. Dans la poussière du combat, il respirait à l'aise.</p> - -<p>Mais au milieu de cette tempête, que comptait Noémi?</p> - - - - -<p>Noémi se hâtait de rentrer. Elle se remémorait les premières -rencontres de Philippe avec Annette, dont elle avait été le témoin, -sa bêtise et leur trahison. Elle était enragée. À peine se -retrouva-t-elle entre les murs de son appartement qu'elle se livra à la -fureur. Ce fut comme une trombe. En un clin d'œil, tout fut dévasté. -Qui l'eût vue, pleurante et convulsée, l'eût à peine reconnue, son -joli visage grimaçant de colère, mordant et lacérant son mouchoir, -saccageant les papiers sur le bureau de son mari, se vengeant de sa -souffrance sur le petit chien qui venait la caresser et sur un perroquet -qu'elle faillit étrangler... Mais elle avait eu soin de s'enfermer à -clef. Certes, le rôle de Furie voulait être joué à huis-clos. Il -n'embellissait pas. Elle paraissait dure, vieillie et fripée. Mais de -se voir dans la glace, sang témoins, laide et méchante, ne lui -déplaisait point, presque la soulageait: c'était aussi une -vengeance.—Puis, elle s'apitoya sur elle, sur son visage et, -distraite de sa violence par cette compassion, elle se roula sur le -tapis et sanglota bruyamment... Cela ne peut durer toujours, Philippe va -rentrer, il faut donc se dépêcher, faire les bouchées doubles, -pleurer vite, pleurer fort... Elle continuait à bruire; mais le gros de -la tempête déjà était passé. Le petit chien sans rancune vint lui -lécher l'oreille. Elle l'embrassa en se plaignant; et, assise sur le -tapis, caressant un de ses pieds, elle se tut. Elle -pensait.—Soudain, son parti pris, elle se remit sur pattes, releva -ses cheveux qui lui couvraient les yeux, ramassa les objets éparpillés -dans la chambre, rétablit dans leur ordre les papiers dispersés, refit -très soigneusement sa figure, sa vêture.—Et elle attendit.</p> - -<p>Philippe la trouva tranquille et caressante. Elle essaya d'abord des -armes les plus simples. Au cours de l'entretien, elle sut innocemment -glisser des vilenies sur la rivale exécrée. Elle dit, d'une voix -douce, deux ou trois atrocités d'Annette,—de son physique, bien -entendu! le moral est secondaire; même quand c'est l'esprit qu'on aime, -c'est le corps qui fait l'amour. Noémi excellait à trouver dans la -beauté d'une femme les traits qui la font voir laide, et qu'après -avoir vus on ne peut plus oublier. Cette fois, elle se surpassa. -Empoisonner l'image d'une rivale dans le regard d'un amant est une -tâche inspirante.—Philippe ne broncha point.</p> - -<p>Elle changea ses batteries. Elle défendit Annette contre certains -propos, elle loua ses vertus:—(l'éloge est sans -conséquence!)—Elle cherchait à le faire parler, se démasquer, -s'engager sur le terrain où elle l'attendait. —Mais au bien comme -au mal, Philippe resta indifférent.</p> - -<p>Elle mit en œuvre ses agaceries amoureuses. Elle essaya de piquer la -jalousie de Philippe, elle le menaça en riant, si jamais il la -trompait, de lui en faire voir, non de toutes les couleurs, mais de -toutes les nuances d'une même couleur.—Il ne sourit même pas et, -alléguant une affaire, il se disposa à sortir.</p> - -<p>Alors, la colère la reprit. Elle cria qu'elle savait tout, qu'il -était l'amant d'Annette. Elle le menaça, l'injuria, elle le supplia, -elle parla de se tuer. Il haussa les épaules et, lui tournant le dos, -sans un mot, se dirigea vers la porte.—Elle courut après lui, le -saisit par les bras, le força à se retourner, et, visage contre -visage, d'une voix, altérée, elle lui dit:</p> - -<p>—Philippe!... Tu ne m'aimes plus...</p> - -<p>Il la regarda en face, lui dit:</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>Et sortit.</p> - -<p>Si Noémi était folle, elle devint possédée. Pendant quelques heures, -sa tête extravagua de fureur insensée. Elle cherchait tous les moyens, -absurdes, féroces, de se venger. Tuer Philippe. Tuer Annette. Se tuer. -Déshonorer Philippe. Diffamer Annette. Faire souffrir Annette. -Vitrioler Annette... Jouissance! La défigurer... L'atteindre dans son -honneur. L'atteindre dans son enfant. Écrire, envoyer des lettres -anonymes... Elle griffonna fiévreusement quelques lignes, déchira, -recommença, déchira... Elle eût tout aussi bien mis le feu à la -maison...</p> - -<p>Mais elle ne le mit pas; se calmant peu à peu, ses forces se -ramassèrent. Et son vrai génie de femme amoureuse entra en jeu.</p> - -<p>Elle s'était rendu compte qu'elle ne pouvait rien sur Philippe, -directement... Il le lui paierait, un jour!... Mais pour l'instant, il -était inaccessible. Donc, agir sur Annette.—Elle se rendit chez -Annette.</p> - -<p>Elle ne savait pas ce qu'elle allait faire. Elle était prête à tout. -Elle avait mis son revolver dans son sac-à-main. Chemin faisant, elle -jouait, dans sa tête, des scènes qu'elle éliminait ensuite. Car son -instinct lui faisait entendre les réponses d'Annette et corriger son -plan, à mesure. Et même au dernier moment, elle changea tout. Un flot -de rage la soulevait, en montant l'escalier, courant presque, haletante; -et elle serrait à travers l'étoffe l'arme dans sa main crispée.—Mais -quand, la porte ouverte, elle se trouva devant Annette, d'un regard elle -comprit... Un geste, un mot de violence; et Annette irritée n'en serait -que plus implacable à suivre sa passion.</p> - -<p>La colère de Noémi instantanément s'éclipsa. Et rouge, comme -essoufflée d'avoir monté trop vite, elle se jeta en riant au cou -d'Annette. Surprise de cette irruption, gênée de ces embrassades, -Annette gardait sa réserve. Mais l'autre, déjà entrée, pénétrait -sans façons dans la chambre à coucher, rapidement s'assurait que -Philippe n'était point là; elle se posa sur le bras d'un fauteuil, -disant de petits mots tendres à Annette, debout près d'elle et -guindée. Et même, tout en causant, elle passait un de ses bras autour -de la taille d'Annette et jouait avec sa collerette. Soudain, elle -fondit en larmes... Annette, au premier moment, crut qu'elle jouait -encore... Mais non! C'était sérieux, de vraies larmes...</p> - -<p>—Noémi!... Qu'est-ce que vous avez?</p> - -<p>Elle ne répondait pas, le visage appuyé contre le sein d'Annette, et -continuait de pleurer. Annette, penchée sur ce gros chagrin, tâchait -de le calmer. Enfin, Noémi, relevant la tête, au milieu de ses -sanglots, gémit:</p> - -<p>—Rendez-le-moi!</p> - -<p>—Qui? demanda Annette, saisie.</p> - -<p>—Vous savez!</p> - -<p>—Mais...</p> - -<p>—Vous savez, vous savez! Et je sais que vous l'aimez. Et je -sais qu'il vous aime... Pourquoi me l'avez-vous pris?</p> - -<p>Nouveaux pleurs. Annette, le cœur serré, entendait Noémi -plaintivement rappeler la confiance, l'affection qu'elle lui avait -donnée; et elle ne pouvait répondre, car elle-même s'accusait; et ces -reproches douloureux, dénués de violence, frappaient juste. Cependant, -comme Noémi disait avec amertume qu'Annette avait abusé de son amitié -pour la tromper, elle essaya de se disculper, disant comment l'amour -était venu malgré elle et l'avait subjuguée. Noémi, pour qui ces -aveux étaient sans charme, chercha à les détourner; et, feignant -d'aider Annette à se justifier, elle parut croire que Philippe était -le principal coupable; elle en parla outrageusement. C'était soulager -sa rancune, et tâcher de le rendre odieux, au moins suspect, à -Annette. Mais celle-ci prit sa défense. Elle n'admettait point qu'on -accusât Philippe de l'avoir provoquée. Il avait été franc. Elle, -elle seule avait commis la faute de l'empêcher de parler. Et Noémi, -haineuse, redoublant ses accusations, Annette lui tint tête. Le débat -se fit âpre. On eût dit que des deux la vraie femme de Philippe fût -Annette. Et brusquement, Noémi sans doute en prit conscience: elle -perdit toute prudence et, reprise de rage, cria:</p> - -<p>—Je vous défends de parler de lui! Je vous défends!... Il est -à moi.</p> - -<p>Annette, haussant les épaules, dit:</p> - -<p>—Il n'est ni à vous, ni à moi. Il est à lui.</p> - -<p>Avec emportement, Noémi répéta:</p> - -<p>—Il est à moi!</p> - -<p>Et elle revendiqua ses droits.</p> - -<p>Annette dit durement:</p> - -<p>—En amour, il n'y a pas de droits.</p> - -<p>Noémi, de nouveau, cria:</p> - -<p>—Je l'ai, et je le tiens.</p> - -<p>Annette répliqua:</p> - -<p>—Il m'a. Vous ne tenez rien.</p> - -<p>Les deux femmes se fixaient avec inimitié. Annette, cuirassée -d'égoïsme et de dureté. Noémi, brûlante de souffleter Annette. Elle -la haïssait toute, de la tête aux pieds. Elle fut près d'insulter sa -laideur, de la flageller des mots les plus cruels, des mots -irrémédiables. C'eût été une jouissance... Mais elle s'arrêta net: -elle y eût trop perdu!...</p> - -<p>Et se baissant vivement pour ramasser son sac tombé à ses pieds, elle -en arracha le revolver et elle le dirigea... contre qui?... Elle ne -savait pas encore... Contre elle-même!... C'était d'abord une feinte; -mais Annette s'étant précipitée pour lui saisir le bras, elle se prit -à son jeu. Les deux femmes luttaient, Noémi tombée à genoux, Annette -courbée sur elle. Il n'était pas facile de maintenir la petite -désespérée. Elle voulait vraiment se tuer, à présent... Quoique si -l'arme eût effleuré la poitrine d'Annette, avec quelle volupté elle -eût tiré!... Mais Annette fit dévier le poignet, le coup partit, -logeant la balle dans le mur. Et Noémi ne sut jamais qui des deux elle -avait visée...</p> - -<p>Elle avait lâché l'arme, et elle ne luttait plus. La réaction -nerveuse était venue. Elle s'abandonnait maintenant, sanglotante et -prostrée, aux pieds d'Annette; elle eut une crise de nerfs. L'intuitive -Annette avait eu le soupçon, au début, que Noémi jouait la -comédie... jusqu'à un certain point—(mais sait-on jamais -jusqu'à quel point?)—Et elle s'irritait sourdement de ce chantage -au suicide... Mais le moyen de douter de la souffrance de cette pauvre -petite chose effondrée! Elle s'efforça de rester dure, se détourna, -ne put, elle eut honte de ses soupçons, et, le cœur plein de pitié, -elle s'agenouilla auprès de Noémi, lui soutenant la tête, tâchant de -la consoler, disant maternellement:</p> - -<p>—Ma petite... Allons! allons!...</p> - -<p>Elle la prit dans ses robustes bras, et elle la souleva. Elle sentait ce -jeune corps, secoué par les sanglots, qui se livrait sans défense, et -elle pensait:</p> - -<p>—Est-ce possible que ce soit moi qui cause cette souffrance?</p> - -<p>Une autre voix lui disait:</p> - -<p>—N'achèterais-tu pas ton amour, au prix de toutes -les souffrances?</p> - -<p>—Des miennes, oui.</p> - -<p>—Des tiennes et des autres. Pourquoi les autres seraient-elles -privilégiées?</p> - -<p>Elle regarda Noémi, qu'elle portait à demi évanouie... Si peu -lourde!... Un oiseau!... Il lui sembla que c'était sa fille; et sans le -vouloir, elle la serra dans ses bras. Noémi rouvrit les yeux, et -Annette pensa:</p> - -<p>—Si elle était à ma place, est-ce qu'elle m'épargnerait?</p> - -<p>Mais Noémi tournait vers elle un regard brisé. Annette l'étendit sur -sa chaise longue; et, debout près d'elle, lui posant sur la tête sa -main—(Noémi frémit du contact odieux, mais elle ne le montra -pas)—elle lui demanda, comme à un enfant qui pleure:</p> - -<p>—Vous l'aimez donc bien?</p> - -<p>—Je n'aime que lui!</p> - -<p>—Moi aussi, je l'aime.</p> - -<p>Noémi ressauta de jalousie:</p> - -<p>—Oui, fît-elle âprement, mais moi, je suis jeune. Vous, vous -êtes... (elle s'arrêta)... vous avez eu votre vie, vous pouvez vous -passer de lui.</p> - -<p>Annette se répétait avec amertume le mot qu'elle n'avait pas dit:</p> - -<p>—C'est parce que je serai bientôt vieille que cette dernière -heure de jeunesse, cette lumière suprême, j'y tiens, je ne la -lâcherai point... Ah! si, comme toi, j'avais devant moi le trésor de -la jeunesse!...</p> - -<p>Elle ajouta tristement:</p> - -<p>—Je le gâcherais sans doute, une seconde fois.</p> - -<p>Mais Noémi, qui avait vu le regard d'Annette s'assombrir, s'inquiétait -d'avoir compromis les faibles avantages qu'elle venait de gagner, et -elle dit hâtivement:</p> - -<p>—Je sais bien qu'il vous aime, que vous êtes belle...</p> - -<p>(Annette pensait: «Menteuse!»)</p> - -<p>...que vous m'êtes supérieure en tant de choses qu'il aime. Et je ne -puis même pas vous en vouloir, parce que, malgré tout, je vous aime...</p> - -<p>(«Menteuse! Menteuse!» répétait Annette.)</p> - -<p>—...La partie n'est pas égale. Ce n'est pas juste! Non... Je -ne suis qu'une pauvre femme qui pleure. Je ne suis rien. Je le sais... -Mais je l'aime, je l'aime, je ne peux pas me passer de lui. Que -voulez-vous que je devienne, si vous me l'enlevez! Pourquoi m'a-t-il -aimée alors, si c'est pour m'abandonner? Je ne peux pas! Il est toute -ma vie, tout le reste ne m'est rien...</p> - -<p>Le ton ne mentait pas ici, et Annette, de nouveau, eut pitié. Elle -était insensible aux droits que Noémi invoquait sur son mari: elle ne -croyait pas aux droits d'un être sur un autre, à ces contrats de -propriété mutuelle qu'on signe pour la vie. Mais elle souffrait des -jeux de la cruelle nature qui, lorsqu'elle sépare deux cœurs qui se -sont aimés, n'arrache jamais l'amour des deux cœurs à la fois, mais a -soin que l'un des deux cesse d'aimer avant l'autre, afin que le plus -aimant soit toujours sacrifié. Et il lui était odieux de servir aux -plans de la grande tortureuse.—«La vie est aux plus forts. Oui. -L'amour n'hésite point. Pour atteindre son but, il foule aux pieds le -reste. Malheur aux faibles!... Pourquoi donc est-ce que moi, je ne puis -pas le dire? Je le voudrais, mais les mots me restent dans la gorge. Je -ne puis pas. Cela me répugne... Est-ce que je n'aime plus assez? Je -suis <i>vieille</i>, comme elle dit. Je suis du côté des faibles... Non! -Non! Non! Duperie!... De quel droit vient-elle se mettre entre le -bonheur et moi? Je ne lui céderai pas mon morceau de bonheur!... Ses -larmes, que me font ses larmes?... Je marcherai sur elle!...</p> - -<p>Mais, comme elle regardait méchamment Noémi étendue, Noémi qui la -guettait au travers de ses pleurs lui prit la main, le bras, qui -pendaient près du dossier de la chaise, les colla contre sa joue, et -supplia:</p> - -<p>—Laissez-le-moi!</p> - -<p>Annette chercha à se dégager. Noémi tenait bien. Soulevée sur la -chaise, elle remontait des deux mains le long du bras d'Annette, la -forçant à s'incliner et à la regarder:</p> - -<p>—Laissez-le-moi!</p> - -<p>Annette s'arracha aux doigts qui l'agrippaient, et se rebella:</p> - -<p>—Non! Non!... Je ne veux pas. Il a besoin de moi.</p> - -<p>Noémi, amèrement, dit:</p> - -<p>—Il n'a besoin de rien, que de lui. Il n'aime que lui. Il -trouve son plaisir en vous, comme il l'a trouvé en moi. Il vous -laissera comme moi. Il ne s'attache à rien.</p> - -<p>Et elle le jugea durement, profondément. Annette était frappée de son -intelligence. Cette petite créature qu'on eût dite frivole, -inattentive, avec quelle acuité de rancune et de souffrance elle avait -lu en lui! Certaines remarques terribles ne répondaient que trop aux -appréhensions que ses propres expériences avaient éveillées chez -Annette. Elle dit:</p> - -<p>—Et pourtant, vous l'aimez!</p> - -<p>—Je l'aime. Il n'a pas besoin de moi. C'est moi qui ai besoin -de lui... Ah! croyez-vous que je ne souffre pas d'avoir besoin de lui, -de lui qui n'a pas besoin de moi, de lui qui me méprise, de lui que je -méprise?... Je le méprise, je le méprise! Mais je ne puis me passer -de lui... Pourquoi l'ai-je connu? C'est moi qui l'ai voulu. Je l'ai -voulu, je l'ai pris... Et c'est moi qui suis prise... Si je pouvais, si -je pouvais ne l'avoir jamais connu!... Ah! je ne le voudrais pas!... La -force me manque. Je suis trop prise. Il me tient par les entrailles. Je -le hais. Je hais l'amour. Pourquoi, pourquoi aime-t-on?</p> - -<p>Elle se tut, épuisée, avec des yeux traqués, qui vacillaient, -cherchant à droite, à gauche, une issue pour échapper. Elles -haïssaient le front, les deux femmes, asservies sous le joug de la -force sauvage.</p> - -<p>Et Noémi reprit son refrain, d'un ton morne et pressant:</p> - -<p>—Laissez-le-moi!</p> - -<p>Annette sentait une volonté tenace et gluante de pieuvre, qui se -collait à ses membres avec des bras garnis de ventouses. Elle s'y -arracha encore, et cria:</p> - -<p>—Je ne veux pas!</p> - -<p>Noémi eut, dans les yeux, une lueur de colère, et ses doigts se -crispèrent. Puis, elle dit, d'une voix douce et plaintive:</p> - -<p>—Aimez-le! Qu'il vous aime! Mais ne me l'enlevez pas! -Gardons-le, vous et moi!</p> - -<p>Annette fit un geste de répulsion.</p> - -<p>La rage de Noémi rebondit:</p> - -<p>—Croyez-vous que cela ne me dégoûte pas? Vous me répugnez! Je vous -déteste. Mais je ne veux pas le perdre...</p> - -<p>Annette s'écarta de Noémi et dit:</p> - -<p>—Je ne vous déteste pas. Vous souffrez, et je souffre. Mais -c'est une lâcheté de partager, en amour! Une lâcheté d'amour, Et je -veux bien être victime. Je veux bien être bourreau. Je ne veux pas -être lâche. Pour sauver ce que j'aime, je n'en cède pas la moitié. -Je donne tout. Je veux tout. Ou bien je ne veux rien.</p> - -<p>Noémi, serrant les dents, criait au fond du cœur:</p> - -<p>—Rien!</p> - -<p>(Même en offrant le partage, elle comptait reprendre tout.)</p> - -<p>Mais d'un élan, se levant de sa chaise, elle courut vers Annette, -debout, et glissant à ses genoux, elle lui enlaça les jambes:</p> - -<p>—Pardon!... Est-ce que je sais, est-ce que je sais ce que je -demande? Est-ce que je sais ce que je veux?...</p> - -<p>Mais je suis malheureuse, je ne puis pas le supporter... Qu'est-ce que -je puis faire? Dites-le-moi! Aidez-moi!</p> - -<p>—Vous aider! Moi? dit Annette.</p> - -<p>—Vous. À qui puis-je m'adresser, pour avoir un secours?... Je suis -seule. Seule avec cet homme qui, même quand il aime, on ne l'intéresse -pas, on ne peut pas se confier... Et avant lui, une mère qui n'était -occupée que d'elle, de ses plaisirs... Personne pour me conseiller... -Je n'ai pas une amie... Lorsque je vous ai vue, j'ai pensé que vous le -seriez. Et vous avez été la pire de mes ennemies... Pourquoi me -faites-vous du mal?</p> - -<p>Annette, bouleversée:</p> - -<p>—Ma pauvre enfant, ce n'est pas ma faute! Je ne le voulais -pas...</p> - -<p>Noémi se jeta sur ce mot de pitié:</p> - -<p>—Votre enfant, vous avez dit... Oui! Soyez pour moi une mère, une -sœur aînée! Ne me faites pas de mal! Conseillez-moi! Dites-moi ce -qu'il faut que je fasse! Je ne veux pas le perdre... Dites-moi, -dites-moi... Je ferai tout ce que vous me direz...</p> - -<p>Elle ne mentait qu'à moitié. Elle était si habituée à feindre ce -qu'elle sentait qu'elle sentait ce qu'elle feignait. Et son amour, sa -douleur, le besoin qu'elle avait d'Annette, l'espoir de la toucher, en -tout cas étaient réels. Jusqu'à cette confiance qu'elle lui -témoignait: sa dernière carte au jeu! Elle la jouait avec une passion -désespérée. Et tout en se confiant, elle ne perdait pas de vue le -trouble, que le visage d'Annette ne pouvait déguiser. Annette -faiblissait. L'abandon de Noémi la désarmait. Elle ne trouvait plus la -force de répondre. Pourtant, elle ne s'y trompait pas. Le ton doucereux -de certaines inflexions l'éclairait sur la fausseté de son adversaire. -Elle la laissait parler. Elle lisait au fond. Elle pensait: «Que -vais-je faire? Me sacrifier? Quelle duperie! Je ne veux pas. Je ne -l'aime pas, cette femme. Elle ment, elle me hait. Mais elle souffre...» -Et elle caressait la tête de l'ennemie agenouillée, qui continuait de -gémir et de la guetter, qui suivait sa volonté vacillante, comme un -gibier, avec un frémissement de peur et de joie aiguë, -haletante,—sanglante,—et qui, le moment venu, appuyant sur -sa bouche ces mains qu'elle aurait bien mordues, inlassable, redit:</p> - -<p>—Laissez-le-moi!</p> - -<p>Annette, fronçant les sourcils, voulut la repousser. Elle vit dans -ces yeux la ruse et la douleur, le mensonge et l'amour, une attente -éperdue... Elle sourit avec lassitude, pitié, dégoût -d'elle—d'elles deux—de tout—et détournant la tête, -dans un instant de faiblesse, elle dit:</p> - -<p>—Gardez-le!</p> - -<p>Elle ne l'avait pas dit qu'elle voulait le reprendre.</p> - -<p>Mais Noémi, relevée d'un bond, embrassait Annette, avec des -protestations éperdues... (Jamais elle ne l'avait tant haïe! Elle la -tenait enfin... La tenait-elle?...) Annette disait déjà:</p> - -<p>—Non! Non!...</p> - -<p>Noémi faisait semblant de ne pas entendre. Elle l'appelait sa chérie, -et sa meilleure amie, elle lui vouait une reconnaissance, un amour -éternels. Elle riait et elle pleurait. Mais elle ne perdait pas son -temps en vaines effusions. Elle voulait savoir ce qu'Annette ferait pour -écarter Philippe. Annette se révoltait:</p> - -<p>—Je n'ai rien dit!</p> - -<p>—Vous avez dit, vous avez dit, vous me l'avez promis!...</p> - -<p>—Une parole échappée...</p> - -<p>—Une parole? Votre parole!</p> - -<p>—Vous me l'avez arrachée, par surprise...</p> - -<p>—Non, vous n'en avez qu'une, vous ne pouvez la reprendre. Vous -avez dit: «Gardez-le!» Vous l'avez dit, Annette. Dites que vous l'avez -dit! Vous ne pouvez pas le nier...</p> - -<p>—Laissez-moi! Laissez-moi! fit Annette, épuisée. Ne me tourmentez -pas! Je ne peux pas, je ne peux pas...</p> - -<p>Elle s'assit, brisée; et Noémi, debout près d'elle, continuait de la -harceler. Les rôles étaient changés. Annette se refusait à renoncer: -son amour était enraciné. Noémi ne s'en souciait guère: Annette -pouvait bien garder son amour, pourvu qu'elle ne gardât point Philippe! -Elle voulait qu'Annette rompît. Tout de suite, sans attendre. Et des -moyens de rompre, elle en pouvait suggérer, elle en avait plein la -tête. Elle la pressait, flattait, suppliait, violentait, embrassait, -elle l'étourdissait du flot de ses paroles, elle faisait appel à son -cœur magnanime, elle priait, adjurait, exigeait, elle dictait les -réponses...</p> - -<p>Annette, rigide et glacée, ne disait plus un mot. Elle ne cherchait -même pas à arrêter ce torrent. Lèvres serrées, yeux mornes... -Enfin, Noémi se tut, devant cette immobilité. Elle lui prit les mains, -froides, moites. Elle dit:</p> - -<p>—Répondez! Répondez!</p> - -<p>Annette, sans la regarder, murmura:</p> - -<p>—Laissez-moi!... (si bas que Noémi le lut sur ses lèvres, plus -qu'elle ne l'entendit). Elle reprit:</p> - -<p>—Vous voulez que je parte?</p> - -<p>Annette fit signe que oui.</p> - -<p>—Je m'en vais. Mais vous avez promis?</p> - -<p>Annette répéta, lassée:</p> - -<p>—Laissez-moi, laissez-moi... J'ai besoin d'être seule...</p> - -<p>Noémi, prestement, rétablit sa coiffure devant le miroir, et, se -dirigeant vers la porte, elle dit:</p> - -<p>—Adieu... Vous avez promis...</p> - -<p>Annette fit un dernier geste de protestation:</p> - -<p>—Non! Je n'ai rien promis...</p> - -<p>Noémi sentit la colère la reprendre... Après tant d'efforts!... Mais -son instinct lui dit qu'il ne fallait pas aller trop vite, ne pas trop -tendre la corde... Tout de même, le coup était porté!</p> - -<p>Elle se retira.</p> - -<p>Elle avait reconnu la faiblesse de l'ennemie. Elle la piétinerait.</p> - - - - -<p>Annette resta quelque temps encore, sans bouger de la place où Noémi -l'avait laissée. De cette longue scène, elle était courbaturée. Elle -eût mieux réagi, si l'assaut ne l'eût surprise déjà rongée par la -double usure de la passion et de la tâche incessante, la fièvre -continue, la participation aux combats de Philippe, à son âme -orageuse, et, dans cet épuisement du corps et de la pensée, ses -remords refoulés, ses tourments renfermés. Cette défaillance faisait -la force de Noémi. Celle-ci trouvait le terrain préparé et une -alliée dans son adversaire.</p> - -<p>La personne même de Noémi comptait peu dans les soucis d'Annette. -Comme femme, elle ne l'aimait guère. Comme rivale, elle ne l'aimait -point. Elle la jugeait fausse, perfide, sans bonté. Et jalousement -injuste, elle niait maintenant son charme, que d'abord elle avait -goûté; tout lui semblait truqué en elle, tout, sauf la douleur. Et -qu'elle soit Noémi ou une autre, peu importe! Elle est une chair qui -souffre, que moi, je fais souffrir... Et une étrange pitié minait le -cœur d'Annette.</p> - -<p>Cette disposition s'était développée, dans les dernières années, au -spectacle des misères, au contact des deux morts, celles d'Odette et de -Ruth. Il lui en était resté un obscur ébranlement. Une faiblesse. -Elle la nommait maladive. Et peut-être, ce l'était. On ne pourrait -plus vivre, si l'on devait s'arrêter aux souffrances du monde! Chaque -bonheur se repaît de la souffrance d'un autre être. La vie ronge la -vie, comme les larves pondues dans une proie vivante. Et chacun boit le -sang de tous.</p> - -<p>—Annette le buvait naguère, sans y penser. Et dans son corps, -ce sang lui faisait chaud et joie. Tant qu'elle fut jeune, elle ne -songeait pas aux victimes. Du jour où, y pensant, elle se dit: «Il -faut être dure», c'est qu'elle commençait à faiblir. Elle le sentait -maintenant: elle ne pouvait plus être dure, que par intermittences. -Elle vieillissait. Le mal qu'elle faisait à Noémi, dix ans plus tôt -elle l'eût fait sans un instant de doute... «Mon bonheur est mon -droit. Malheur à qui le touche!...» Elle n'avait pas besoin de -chercher des prétextes.—Maintenant, pour arracher sa part de -bonheur à la vie, il lui fallait trouver d'autres raisons que son -bonheur. Elle ne se suffisait plus. Elle avait trouvé la force -d'évincer sans scrupule les concurrentes moins heureuses dans la chasse -au pain: ce pain était celui de son fils; elle était soutenue par -l'instinct animal qui fait se hérisser la bête pour défendre ses -petits et qui les nourrirait de la chair du prochain. Mais l'autre -instinct animal, l'amour de soi,—prendre et garder pour -soi,—s'épuisait, il ne s'affirmait plus que par saccades. La -maternité même, en usurpant sa place, l'avait partiellement -détruit.</p> - -<p>Or, dans la crise présente, son fils ne lui était d'aucun secours. -Tant s'en faut! Il lui était une inquiétude et un remords de plus. -Annette ne pouvait se mentir: sa passion ne tenait pas compte de son -fils. Elle se sentait coupable à son égard, et elle avait pris soin de -lui dissimuler tout. Elle connaissait le petit, elle avait perçu, dans -le passé, les sentiments jaloux qui lui faisaient pointer ses griffes -contre ceux qu'elle aimait. Elle ne le lui reprochait pas, elle était -heureuse qu'il voulût être seul à l'aimer... Mais aujourd'hui, elle -défendait son bien, contre qui?... Contre son bien! Passion contre -passion. Elle ne voulait sacrifier aucune des deux. Et comme les deux -étaient jalouses, entières, impérieuses, elle devait à chacune -dérober le secret de l'autre. Y avait-elle réussi? Marc détestait -«l'autre». Pourtant, il ne savait rien—(elle en était -sûre);—mais sans savoir, son flair ne l'avait-il pas averti? Elle -avait honte de se cacher, et davantage elle avait honte qu'il pût -soupçonner... Non, il ne soupçonnait rien, c'était pour d'autres -motifs qu'il haïssait Philippe...</p> - -<p>Quant à Philippe, il ne faisait pas à Marc l'honneur de se soucier de -lui. En épousant Annette, il aurait bien pris, par-dessus le marché, -deux ou trois mioches de plus; ni sentimentalement ni financièrement, -cela ne comptait pour lui; il ne fallait pas lui en savoir gré. Il -voyait Marc sans déplaisir, il le trouvait pas trop bête, paresseux, -peu dégourdi; il l'eût sans doute rudement mis au pas; mais il n'avait -point de motif de s'attacher à lui, et il ne le cachait point. Il avait -une façon de parler du petit,—de parler au petit,—une brutale -bonhomie qui blessait au vif Annette. Habitué aux grossièretés de la -vie, il n'avait nulle idée des égards que réclame une nature fine et -fière, et de ses pudeurs offensées. À l'enfant, devant la mère, il -donnait, en termes crus, de rudes avertissements, des conseils -médicaux, qui faisaient rougir l'enfant et la mère. La mère, plus que -l'enfant. La théorie de Philippe était qu'il ne faut rien cacher à -l'enfant. C'était celle aussi d'Annette. Aussi, celle de Marc. Mais il -y a la manière! Annette souffrait dans sa chair. Marc, humilié, -amassait la rancune. Entre lui et Philippe, il ne pouvait y avoir jamais -que mésentente. Leurs deux tempéraments étaient trop différents. -Annette pouvait prévoir les heurts, le désaccord sans fin. Pensée -terrible pour elle, amante et mère passionnée!</p> - -<p>Aucun appui à attendre d'aucun, pour se déterminer. Elle devait -décider seule, égoïstement. Eh bien, n'avait-elle pas le droit de -penser aussi à soi?—Le droit ne suffit pas, si l'on ne tient pas -<i>assez</i> à son droit. Y tenait-elle?... Oui, par instants, comme -une lionne, quand elle voyait le bonheur, la jeunesse, et la vie, qui -allaient s'engouffrer... Le bonheur?... Pas question de bonheur dans -l'union avec un homme de l'espèce de Philippe! Mais de moins et de -plus, d'incomparablement plus pour une femme comme Annette: une vie -pleine, intelligente, hardie, non point vie de repos, qui s'endort sur -sa sécurité, mais de grands vents, d'orages, d'action, de -combats—avec le monde—avec lui—vie de fatigues et de -peines—mais à deux,—mais la vie,—la vie digne d'être -vécue et de mourir à la fin, harassée et heureuse de quitter les -jours durs et féconds, et de les avoir eus... C'était beau! Mais il -fallait avoir la force... Elle l'avait, assez pour porter jusqu'au bout, -tête droite, le fardeau bien posé. Mais pour le poser? Elle avait -besoin d'être aidée, et même un peu forcée. Que Philippe lui posât -le fardeau sur la tête, et qu'il le lui imposât! Qu'il lui dît: -«Porte-le! Pour moi! Tu m'es nécessaire...» Ce mot lui aurait fait -franchir tous les remords... Nécessaire, l'était-elle à Philippe? Il -le lui avait dit, aux premiers jours, quand il voulait la conquérir. Il -ne le redisait plus. Et Annette eût voulu l'entendre encore, encore, -pour se convaincre. Elle le voyait plein de lui, habitué à travailler -seul, à lutter seul, à se débrouiller seul, y mettant son orgueil; il -se serait cru humilié, s'il s'était fait aider. Alors, elle se disait: -«À quoi suis-je bonne?» Le bienfait de l'amour n'est pas seulement de -nous donner la foi en un autre, mais de nous rendre la foi en nous. -Qu'il nous soit charitable!—C'était un sentiment dont Philippe -faisait peu d'usage. Ce grand docteur du corps, comme la plupart de ses -pareils, ne se souciait pas des maladies de l'âme. Il ne songeait -guère aux doutes qui rongeaient la femme, dont le corps était couché -à ses côtés. Il n'aurait pas dû lui laisser le temps de -s'interroger. En finir, l'épouser! Annette lui soufflait, tout bas: -«Partons ensemble! Que je ne puisse plus me reprendre!»</p> - -<p>Mais Philippe, maintenant, n'était plus pressé. Il était passionné, -oui, mais par bien d'autres passions, et qui lui importaient davantage; -ses idées, ses combats, la polémique qui l'absorbait, au moment où -Annette eût voulu qu'il ne pensât qu'à elle. Il n'entendait pas -provoquer un scandale conjugal et s'embarrasser d'une affaire de divorce -retentissant, avant d'être sorti du feu de la bataille actuelle. Il -était décidé à tenir ses engagements. Mais plus tard! Qu'Annette -patientât! Il patientait bien, lui! Il jouissait d'elle. Il se serait -accommodé de prolonger la situation. Il se flattait d'imposer à Noémi -la même longanimité. Il se flattait beaucoup! Il ne voulait pas voir -ce qu'une pareille attente avait d'intolérable pour les deux femmes...</p> - -<p>—Naturellement! pensait Annette. Un homme—un homme digne -que nous l'aimions,—ne nous aimera jamais autant que ses idées, -sa science, son art, sa politique. Naïf égoïsme, qui se croit -désintéressé, parce qu'il s'incarne en des idées! L'égoïsme du -cerveau, plus meurtrier que celui du cœur. Que de cœurs il a -brisés!...</p> - -<p>Elle ne s'en étonnait pas, elle connaissait la vie; mais elle en -souffrait. Elle l'eût pourtant accepté, s'il ne s'était agi que de -souffrir, et peut-être même avec cette volupté secrète du sacrifice, -qui est familière aux femmes, et qui volontiers leur semble une rançon -de l'amour. Mais non pas au point de sacrifier le respect de soi et -l'honneur de son fils dans une situation humiliante. Que Philippe ne le -sentît pas, lui était pénible. Certes, il n'était point délicat. -Elle savait ce qu'il pensait de la femme et de l'amour. Il devait penser -ainsi: ainsi, l'avaient façonné son éducation et ses rudes -expériences; et c'était ainsi qu'elle l'avait aimé. Mais elle se -flattait de l'espoir qu'elle le modifierait. Or, elle s'apercevait que, -de jour en jour, elle perdait de son pouvoir sur lui.</p> - -<p>Et le pire: sur elle-même. Annette se sentait envahie par le démon -sensuel, de jour en jour moins maîtresse de sa volonté, plus asservie. -Le duel de la passion ne conserve sa noblesse qu'aussi longtemps qu'il y -a égalité entre les combattants; dès qu'il y a un vaincu, l'autre -abuse, et le vaincu s'avilit. Annette était à la minute poignante qui -précède et décide la défaite: elle le savait, ses forces ne la -soutiendraient plus longtemps. Philippe le savait aussi. Et son attitude -le montrait. Il avait beau tenir autant à Annette (peut-être plus), il -avait moins d'égards, il usait brutalement de ce qui lui appartenait, -il la traitait en province conquise. Toutes ses journées prises par sa -vie de travail ordonnée et tumultueuse, et ses nuits par Noémi (car il -voulait ménager l'apparence), il ne voyait Annette que pour des -rencontres brèves et brûlantes, des étreintes. Aucune intimité de -cœur. Il affectait de dire, cyniquement, qu'elle avait la meilleure -part.</p> - -<p>Elle voulut s'arracher à cet avilissement, dont ses sens étaient -complices. Mais ils devenaient, chaque jour, plus impérieux. Et une -fois qu'elle voulut se soustraire à leur tyrannie, ils lui infligèrent -un démenti, dont la violence la terrassa. Une femme de cette vigueur -ardente, dont la rude discipline a tenu enfermées, dix ans, ses -passions, et qui leur ouvre la cage, à l'heure la plus embrasée de -l'orageux été, risque d'être anéantie.</p> - -<p>Annette ne pouvait se sauver qu'en imposant à Philippe le respect pour -l'épouse qu'elle voulait être,—l'associée «<i>rei humanæ alque -diuinæ</i>»,—l'égale. Elle demanda à Philippe, elle le supplia, -angoissée, de renoncer à elle, jusqu'au temps où ils pourraient au -grand jour s'aimer et s'épouser. Philippe refusa: il ne voulait pas -plus être gêné dans ses passions que dans sa politique; il ne voulait -ni se passer d'Annette, ni l'épouser à une heure qui n'était pas la -sienne. Il affecta de voir dans l'effort d'Annette pour se reprendre une -tactique assez dégradante pour l'attacher à elle. Il savait pourtant -le don qu'elle faisait de soi, sans arrière-pensée! Elle fut -souffletée de ce soupçon outrageant, et de nouveau elle se livra, avec -un désespoir de passion et de dégoût. Mais lui, ne voulait rien voir; -il revenait, exigeant ses droits égoïstes d'amant, sans penser que -chacune de ces victoires charnelles laisse dans l'autre, même -consentante, une flétrissure.</p> - -<p>Annette se vit dégradée. Elle ne se donnait plus, elle se prostituait -à l'amour. Si elle ne se jetait hors de la pente où son corps -possédé roulait, elle était perdue...</p> - -<p>Une après-midi, elle fuit. Elle alla chez Sylvie, et la pria de -prendre chez elle, quelques jours, son enfant; elle prétexta la -nécessité d'une absence. Sylvie ne demanda aucune explication; un -regard lui suffit. Cette femme, d'une curiosité souvent indiscrète, et -par tant de côtés si incompréhensifs des pensées de sa sœur, avait -l'instinct de l'amour et de ses jeux tragiques. Pas plus qu'elle n'avait -confié, aux heures de l'ancienne intimité avec Annette, les secrets de -sa vie passionnelle,—(elle ne parlait que de -l'amusement),—elle n'attendait qu'Annette lui confiât les siens. -Elle savait que toute femme a droit à ses heures de silence, ses -grandes heures. Et nul ne peut l'y aider. Il faut seule se sauver, ou -périr seule. Elle offrit à sa sœur l'abri d'une petite maison qu'elle -avait aux environs, près de Jouy-en-Josas. Annette, touchée, -l'embrassa, accepta.</p> - -<p>Dans le logis rustique, à la lisière des bois, quinze jours elle -s'enferma. Elle n'avait même pas dit à Marc où elle allait. Sa -retraite n'était connue que de Sylvie.</p> - -<p>À peine eut-elle quitté Paris, le cercle ensorcelé, qu'elle vit et -qu'elle jugea son égarement des dernières semaines: elle en fut -terrifiée. Elle, cette insensée, cette misérable esclave ivre de sa -servitude! Passion, meurtre de l'âme!... L'étreinte se desserrait. -Elle respirait, ce soir, elle revoyait les prés, les bois, le calme de -la terre. Depuis deux mois, un voile opaque, rouge, lui cachait le monde -vivant. Même les plus proches,—son fils,—étaient devenus -lointains... En arrivant dans la maison des champs, le voile se -déchira, aux rayons du soleil couchant; elle entendit les cloches, les -oiseaux, les voix des paysans: elle pleura de soulagement... Mais, au -milieu de la nuit,—(elle dormait, brisée)—elle se réveilla -subitement. Une angoisse l'étreignait. Elle sentait à sa gorge les -anneaux du serpent.</p> - -<p>Elle passa des jours dans une alternative d'humiliantes tortures, -d'aveugles poussées, et de soudaine, d'aiguë, d'absolue clairvoyance, -perçant la grande tromperie. Elle avait un sentiment perpétuel -d'insécurité. Même avertie, armée, il suffisait d'un rien pour -qu'elle retombât. Elle prolongea l'absence.</p> - -<p>Ce n'était pas sans risques pour sa situation. Cette subite éclipse -lui fit perdre des leçons. La petite clientèle qu'elle avait eu tant -de peine à rassembler passait à d'autres mains. Sylvie transmettait à -sa sœur les lettres et les informations, mais elle n'y ajoutait rien -que de bonnes nouvelles de la santé du petit, elle évitait de -conseiller: Annette était seule juge.</p> - -<p>Annette savait bien qu'elle devait rentrer; mais elle retardait -toujours... Elle avait beau rester, elle ne pouvait défendre à sa -pensée de retourner vers Philippe: que faisait-il? ne la cherchait-il -point?... De lui, rien n'était venu. Elle redoutait ses nouvelles, et -elle les appelait. Elle l'écartait de son esprit, elle s'en croyait -dégagée. Mais il ne la quittait point. Et subitement, il surgit.</p> - -<p>Un soir, sous la charmille qui longeait le mur bas du jardin, elle -errait, désœuvrée et hantée; elle vit, entre les branches, au loin, -sur la route blanche, une auto qui venait. Et elle pensa: «C'est -lui!...» Elle se rejeta en arrière. L'auto fila le long du mur, au -bout de la petite propriété. Annette, le cœur serré, écoutait le -grondement, l'entendit se ralentir. À trente pas plus loin, le chemin -bifurquait, et l'auto hésita. Annette, derrière le rideau de feuilles, -se risquant à regarder, vit de dos l'homme indécis, qui se tournait, -explorant l'horizon. Et elle le reconnut. Une terreur la prit: elle -courut se jeter derrière une haie de buis, et s'affaissa par terre, ses -ongles grattant le sol; elle baissait la tête, un flot de sang aux -joues, pensant: «Il va me reprendre!» Et elle voulait dire: «Non!» -Et son sang criait: «Oui!» Elle sentait sous ses doigts s'écraser les -mottes sèches, et, la figure enfouie dans l'odeur amère du buis au -soleil, elle tâchait d'arrêter le bruissement du sang dans ses -oreilles, pour écouter les pas de l'autre côté du mur. Elle entendit -l'auto qui repartait. Elle courut à l'angle du jardin, sur la route; et -elle cria:</p> - -<p>—Philippe!...</p> - -<p>La voiture, au tournant, disparut...</p> - -<p>Annette repartit, le lendemain, pour Paris. Savait-elle ce qu'elle -voulait, ce qu'elle allait faire?—Sylvie la regarda avec pitié, -dit:</p> - -<p>—Ça ne va pas mieux... et ne l'interrogea point. Annette, -reconnaissante, restait, le corps brisé, assise, sans parler, dans un -coin de la chambre de sa sœur, cherchant un apaisement dans cette -chaude présence. Sylvie allait et venait, la laissait reprendre pied -dans son silence. Annette se leva enfin, pour rentrer au logis. Quand -elle fut pour partir, Sylvie, lui mettant les deux mains autour des -tempes, la regarda encore, longuement, hocha la tête, et dit:</p> - -<p>—Si tu ne peux autrement, soumets-toi, ne lutte plus! Ça -passera. Tout passe. Le mal, le bien, et nous... Pour le peu que ça -vaut!...</p> - -<p>Mais pour Annette, cela valait beaucoup. La question n'était pas -seulement entre Philippe et elle. La question était entre elle et elle. -Retourner à Philippe, s'avouer vaincue par lui, elle y eût trouvé une -âpre jouissance. Mais ce qui l'épouvantait, c'était une défaite plus -profonde, plus intime, qui n'avait d'autre témoin qu'elle-même. Elle -portait en soi, son mortel adversaire. Jamais depuis des années, elle -ne l'avait ignoré, quoiqu'il lui plût, par orgueil, et peut-être par -prudence, de ne pas y penser. Ce gouffre du désir et de la volupté, -qu'une vie précédente—(le père?)—avait creusé... Tout ce qui -faisait sa force et sa fierté de vivre, sa volonté, son âme saine, ce -souffle libre et pur qui baignait ses poumons, y était aspiré. <i>Mors -animae...</i> Mais Annette, dont la raison peut-être ne croyait pas à -l'âme, Annette ne voulait pas que son âme mourût.</p> - -<p>Ramenée à Paris vers Philippe, comme sur les bas-reliefs assyriens un -captif, la corde au cou, elle ne vit pas Philippe à Paris: elle le -fuit.</p> - -<p>Philippe, aussi possédé d'Annette qu'Annette l'était de lui, était -venu heurter à sa porte, en son absence. Il s'indigna de ce départ -subit. Il n'admettait point qu'elle lui échappât. Il voulut son -adresse. Il eut celle de Sylvie, et il alla chez elle. Dès le premier -regard, la guerre fut déclarée. Sylvie avait compris. Armée de -méfiance rancunière, elle jugea Philippe, avec ses yeux à elle, et -non pas ceux d'Annette: l'homme dangereux comme ennemi, plus dangereux -comme amant, l'homme qui broie ce qu'il aime. Elle connaissait -l'espèce, et ne la pratiquait point. Aux questions impérieuses de -Philippe, s'informant où était Annette, elle répondit froidement -qu'elle n'en savait rien, en ayant soin qu'il vît qu'elle n'en ignorait -rien. Philippe fit effort pour dissimuler son irritation. Il essaya -d'enjôler. Sylvie resta de bois. Il partit, enragé.</p> - -<p>Il ne s'acharna point à battre les buissons, et jamais n'eut l'idée de -ramasser en auto la poussière des routes de Jouy-en-Josas. Il ne -chercha point Annette. Il n'entendait pas sacrifier ses journées à une -poursuite vaine. Il était sûr qu'Annette reviendrait. Mais qu'elle lui -manquât, qu'elle se permît de le troubler, en un moment pareil, il ne -le pardonnait pas. Et son ressentiment, non moins qu'un furieux besoin -de diversion, le rejeta vers sa femme. Rapprochement provisoire et assez -humiliant pour la remplaçante! Car c'était faute de mieux; et il -attendait l'autre.</p> - -<p>Mais Noémi savait n'être point fière, quand son avantage le -réclamait. Elle ne perdit pas son temps. L'épreuve, lui avait -révélé ses erreurs passées. Elle avait reconnu que, pour tenir un -homme, il ne suffit pas de le prendre à par l'amour, il faut flatter -son orgueil et ses manies d'esprit. Philippe fut étonné de l'intérêt -qu'elle témoigna pour sa campagne actuelle, et même qu'elle eût pris -la peine de s'en instruire. Il en soupçonna les motifs. Mais que -l'intérêt de Noémi fût réel ou non, il y trouvait son plaisir. Il -découvrit agréablement l'intelligence de Noémi. Elle ne la cachait -plus. C'était par là qu'Annette l'avait évincée. Elle se servit des -armes, et elle les perfectionna. Elle ne se mêla point, comme Annette, -de juger le fond du débat. Elle en laissait le soin à son époux et -maître. Elle bornait son rôle à lui suggérer la tactique la plus -adroite pour qu'il eût la victoire. Philippe admira son ingéniosité.</p> - -<p>La violence de la polémique alors était extrême. Noémi, surmontant -la répugnance et l'ennui que lui causaient ces disputes d'hommes, -comprit qu'elle devait résolument se jeter dans la lice. Elle se mit, -dans les salons, à soutenir, avec une spirituelle effronterie, les -thèses audacieuses que son mari avait lancées. Sa grâce, son humour, -sa passion qui riait, un esprit de gavroche et un sérieux ardent, -scandalisaient un peu, mais amusaient beaucoup. Elle gagna à sa cause -un certain nombre de jeunes femmes, ravies de s'affirmer libres des -préjugés sociaux. L'adroite Noémi n'avait garde de rompre avec les -préjugés. Tout en leur décochant d'irrespectueuses nasardes, elle se -ménageait des indulgences dans le camp de la morale et des honnêtes -gens. Elle professait gravement que le droit des pauvres à n'avoir -point d'enfants avait sa contre-partie dans le devoir des riches d'en -approvisionner l'État et la Société. Il fallait, pour le dire, ne pas -manquer d'aplomb: car, de remplir ce devoir, en sept ans de mariage, -elle n'avait pas trouvé le temps.—Mais elle fut héroïque: elle le -trouva, maintenant.</p> - - - - -<p>Philippe ne tarda pas à apprendre qu'Annette était rentrée. Il essaya -de la joindre chez elle, aux heures où il la savait seule. Mais Annette -se méfiait. Il trouva porte fermée. En dépit de sa rancune et des -diversions, sa passion n'était pas amortie. La résistance d'Annette -l'exaspéra. Il n'était pas homme à se laisser éconduire...</p> - -<p>Annette l'aperçut, à quelques pas, dans la rue. Elle pâlit, mais elle -ne l'évita point. Ils allèrent l'un à l'autre. Il décida:</p> - -<p>—Vous rentrez. Je vais avec vous.</p> - -<p>—Non, dit-elle.</p> - -<p>Elle entra avec lui dans un square exigu, adossé à une église; un -arbre poussiéreux les masquait à peine au flot des passants dans la -rue. Ils devaient se contraindre. Il dit avec âpreté:</p> - -<p>—Vous avez peur de moi.</p> - -<p>—Non, dit-elle. De moi.</p> - -<p>Philippe brûlait de passion et de ressentiment. Mais quand son dur -regard rencontra celui d'Annette qui ne l'évitait pas, il y lut une -souffrance fermement contenue; sa colère fondit; et ce fut d'une voix -radoucie qu'il demanda:</p> - -<p>—Pourquoi avez-vous fui?</p> - -<p>—Parce que vous me tuez.</p> - -<p>—Ne savez-vous point ce que c'est qu'aimer?</p> - -<p>—Je le sais; et c'est pourquoi je fuis. J'ai peur de vous -haïr.</p> - -<p>—Eh! haïssez-moi, s'il vous plaît! Haïr, c'est encore aimer.</p> - -<p>—Pas pour moi, dit-elle. Je ne peux pas le supporter.</p> - -<p>—Vous n'êtes pas si faible que vous ne puissiez porter et le -bien et le mal de l'amour tout entier.</p> - -<p>—Je ne suis pas si faible, Philippe. Je veux l'amour tout -entier. Corps et âme. Je ne veux pas de la moitié.</p> - -<p>—L'âme est une foutaise, dit-il.</p> - -<p>—À quoi avez-vous donc voué votre énergie? À quoi vous -sacrifiez-vous, depuis que vous êtes né, sinon à votre Idée?</p> - -<p>Il haussa les épaules, et dit:</p> - -<p>—Duperie!</p> - -<p>—Elle vous fait vivre. Moi aussi, j'ai la mienne. Ne la faites -pas mourir!</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous voulez?</p> - -<p>—Je veux que jusqu'au jour où nous aurons décidé d'unir ou -non nos vies, nous évitions de nous voir.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que je ne veux plus, je ne veux plus me cacher, je ne -veux plus de partage, je ne veux plus, je ne veux plus...</p> - -<p>Mais elle ne dit pas la plus secrète raison:</p> - -<p>—(«Si j'acceptais encore, il ne me resterait plus bientôt même la -volonté de vouloir autrement; je ne m'appartiendrais plus; je serais un -jouet qu'on brise, après l'avoir sali.»)</p> - -<p>Lui, qui était incapable de comprendre cette révolte de l'instinct -contre l'asservissement à ses désirs mortels, il ne voulait toujours -voir là qu'une méfiance et une ruse de femme, afin de le dominer. S'il -ne le dit point, il ne le cacha point. Quand elle le lut en lui, Annette -impétueusement fit le mouvement de partir. Philippe, frémissant -d'impatience et de l'effort qu'il faisait pour ne point la trahir aux -regards des passants, saisit le bras d'Annette, et le serrant, il dit -d'une voix qui tâchait d'assourdir ses accents emportés:</p> - -<p>—Et moi, je ne veux pas, je ne veux pas renoncer, je veux te -voir...Tais-toi! ne réponds pas. On ne peut parler ici... Je viendrai, -ce soir, chez toi.</p> - -<p>Elle dit:</p> - -<p>—Non! Non!</p> - -<p>Il répéta:</p> - -<p>—Je viendrai. Je ne puis me passer de toi. Ni toi de moi.</p> - -<p>Elle se révolta:</p> - -<p>—Je le puis.</p> - -<p>—Tu mens.</p> - -<p>Ils luttaient, sans gestes, à voix basse et violente, à coups d'âme. -Leurs regards se mesuraient. Celui de Philippe plia. Il implora:</p> - -<p>—Annette!...</p> - -<p>Mais elle gardait aux joues la brûlure du brutal démenti et la honte -de penser qu'en effet, elle mentait. Elle se raidit, se dégagea de la -main qui la tenait, et partit.</p> - -<p>Le soir, Philippe vint. Tout le reste du jour s'était passé pour elle -dans la terreur de cet instant et qu'elle n'eût pas la force de tenir -sa porte fermée. Car elle ne voulait plus se retrouver en face de cette -passion sans pitié. Elle s'était convaincue de l'impossibilité de -vivre avec cette torche attachée à son sein. Il fallait l'arracher, -tandis qu'elle avait encore un reste d'énergie. En restait-il assez? -Elle l'aimait. Elle aimait la brûlure qui la consumait. Demain, elle -eût aimé la honte et les outrages. Elle rougissait de se l'avouer: -jusque dans sa révolte contre lui, ce matin, il y avait un fond de -volupté...</p> - -<p>Elle reconnut ses pas qui montaient l'escalier. Elle l'entendit sonner -et ne bougea pas de sa chaise. Il sonna de nouveau, frappa. Annette, les -bras pendants et le buste en arrière, se répétait:</p> - -<p>—Non, non...</p> - -<p>Même si elle eût voulu se lever pour ouvrir, le souffle lui eût -manqué...</p> - -<p>Elle n'entendit plus rien. Est-ce qu'il était parti?... Elle fut -debout, avant de l'avoir résolu. Elle se glissa vers la porte, -chancelante, à pas assourdis. Une planche du parquet craqua. Annette -s'arrêta. Quelques secondes passèrent: rien ne remua. Mais elle avait -perçu, derrière la porte, la présence de Philippe qui guettait. Et -Philippe savait qu'Annette écoutait, de l'autre côté... Lourd -silence. Ils s'épient... La voix de Philippe, collé contre la porte, -dit:</p> - -<p>—Annette, vous êtes là. Ouvrez!</p> - -<p>Annette, appuyée au mur, sent son cœur défaillir. Elle ne répond -pas.</p> - -<p>—Je sais que vous êtes là. N'essayez pas de vous cacher!.... -Annette! ouvrez! Il faut que je vous parle!...</p> - -<p>Il étouffait sa voix, pour ne pas être entendu de l'escalier; mais un -flot de passions mêlées montait en lui: il était près de secouer la -porte.</p> - -<p>—Il faut que je vous voie... Que vous le vouliez ou non, -j'entrerai....</p> - -<p>Silence.</p> - -<p>—Annette, je vous ai blessée, ce matin. Pardonnez!... Je vous -veux. Que voulez-vous de moi? Dites-le-moi, je le ferai...</p> - -<p>Silence. Silence.</p> - -<p>Philippe serrait les poings. Il l'aurait étranglée.</p> - -<p>Il gronde, la bouche contre la porte:</p> - -<p>—Vous êtes à moi. Vous n'avez plus le droit de vous -reprendre.</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—Pensez-y bien! Si vous n'ouvrez, c'est fini pour -jamais.</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—Annette, mon Annette!</p> - -<p>Il dit, il s'emporte:</p> - -<p>—Lâche! Tu crains de me voir. Tu n'es forte que derrière une -porte fermée.</p> - -<p>Une voix derrière la porte dit:</p> - -<p>—Pourquoi me torturez-vous?</p> - -<p>Philippe, saisi, se tait.</p> - -<p>La voix, lasse, reprend:</p> - -<p>—Ami, vous me déchirez.</p> - -<p>Philippe est ému; mais son orgueil blessé ne veut pas le montrer. Il -dit:</p> - -<p>—Que demandez-vous?</p> - -<p>Elle répond:</p> - -<p>—Pitié.</p> - -<p>Le ton de la voix le touche; mais il ne comprend pas.</p> - -<p>—Qu'en avez-vous besoin?</p> - -<p>Elle dit:</p> - -<p>—Laissez-moi!</p> - -<p>Sa colère rejaillit:</p> - -<p>—Vous me chassez? fait-il.</p> - -<p>—J'implore de vous le repos.... Le repos!... Laissez-moi seule, -pendant quelques semaines!</p> - -<p>—Ainsi, vous ne m'aimez plus?</p> - -<p>—Je défends mon amour.</p> - -<p>—Contre quoi? contre qui?</p> - -<p>—Contre vous.</p> - -<p>—Folie!... Tu m'ouvriras.</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>—Je le veux. Je te veux.</p> - -<p>—Je ne suis pas ta proie.</p> - -<p>Droite et fière, elle se tenait, frémissante; et son regard le -défiait, au travers de la porte. Quoiqu'il ne pût la voir, ce regard -l'atteignit. Il lui cria:</p> - -<p>—Adieu!</p> - -<p>Elle l'entendit partir, et son sang se glaça. Il ne pardonnerait -pas.</p> - - - - -<p>Il ne pardonna point. Philippe ne revint plus.</p> - -<p>Annette se répétait:</p> - -<p>—Il le fallait, il le fallait....</p> - -<p>Mais elle n'acceptait pas. Elle eût voulu revoir encore une fois -Philippe, lui faire comprendre doucement—(pourquoi s'était-elle -emportée?)—qu'elle ne se retirait pas de lui, qu'elle défendait -jalousement son amour, leur amour et leur fierté commune, qu'avec une -inconscience brutale il saccageait. Elle voulait qu'il leur fût donné -à tous deux de se recueillir, de se ressaisir au milieu du torrent de -passion qui les roulait avec sa boue et son écume, de juger, de -décider en claire liberté. Et s'il devait la choisir, qu'il respectât -en elle sa femme et lui....</p> - -<p>Mais Philippe ne pardonnait point qu'une femme qu'il aimait opposât -une barrière à sa volonté. D'une autre classe sociale, il l'eût -violentée. Tenu en cage dans la sienne, contraint de ménager ce monde -qu'il voulait dominer, sa passion offensée se mua en une négation -irritée de sa passion: à défaut de la femme, détruire le sentiment -qu'il avait pour elle! C'était aussi l'atteindre—il le -savait—au cœur. Car son instinct lui disait qu'Annette, malgré -tout, l'aimait....</p> - -<p>Après trois mois de brûlante solitude, de colloques avec elle amers et -tourmentés, de renoncement et d'espoir, de fierté, de bassesses, de -reproches intérieurs, après trois mois d'attente incurable et -stérile, Annette apprit, un jour, par Solange, ravie, le bonheur qui -comblait les vœux du ménage Villard: Noémi était enceinte.</p> - - - - -<p>Annette aurait voulu se réfugier auprès de son enfant, cacher sa -tête douloureuse sous l'aile de l'amour qui ne trompe pas, -dit-on—celui du fils pour la mère. Hélas! il trompe comme les -autres. Annette ne pouvait attendre de Marc aucun signe de tendresse, ni -même d'intérêt. Jamais le jeune garçon n'avait paru plus froid, plus -sec, plus indifférent. Des tourments qui ravageaient sa mère, il ne -remarquait rien. Certes, elle s'efforçait de les lui dissimuler. Mais -elle les dissimulait si mal! Il aurait pu les lire dans ses yeux que -creusait l'insomnie, sur son visage blêmi, sur ses mains amaigries, sur -tout son corps miné par la passion cruelle. Il ne lisait rien. Il ne la -regardait même pas. Il n'était occupé que de lui. Et ce qui se -passait en lui, il le gardait pour lui. On ne le voyait qu'aux heures -des repas, où il ne disait pas un mot; les efforts que faisait Annette -pour causer le rendaient plus obstiné à son mutisme. C'est à peine si -elle obtenait de lui qu'au début et à la fin de la journée, il dît -bonjour, bonsoir: car il avait décidé que c'étaient des simagrées; -et il n'y consentait—(pas tous les jours!)—que pour avoir la -paix. Il présentait hâtivement aux lèvres de sa mère un front -ennuyé, et quand il ne sortait pas pour son lycée ou pour ses affaires -personnelles,—(il n'était pas facile de lui en faire rendre -compte)—il s'enfermait dans son cabinet de travail, un cabinet de -débarras, grand comme une armoire, coincé entre la salle à manger et -sa chambre à coucher; et là, il ne faisait pas bon aller le troubler. -À table ou au foyer, il avait l'air d'un étranger. Annette se disait -amèrement:</p> - -<p>—Si je mourais, il ne pleurerait même pas.</p> - -<p>Et elle songeait au rêve qu'elle avait conçu jadis du cher petit -compagnon, fabriqué de son sang, et blotti auprès d'elle, sans parler, -devinant, partageant tous les secrets de son cœur. Qu'il manquait de -tendresse! Pourquoi était-il si dur? On eût dit, par moments, qu'il -lui en; voulait. De quoi? De trop l'aimer?</p> - -<p>—«Oui, c'est ma maladie, aimer trop! On ne doit pas trop -aimer. Les gens n'en ont pas besoin. Cela les gêne... Mon fils ne -m'aime pas! Il brûle de me quitter... Mon fils, si peu mon fils! Il ne -sent rien de ce que je sens! Il ne sent rien!....»</p> - - -<p>En ces mêmes journées, le cœur du petit Marc était illuminé -d'amour et de poésie. Il s'était follement épris de Noémi. C'était -un de ces amours d'enfant, absurdes et dévorants. Il sait à peine ce -qu'il veut de la femme: est-ce la voir, la sentir, la toucher, la -goûter? Et certes, il ne se doute point de ce qu'est la possession; -c'est lui qui est possédé. Marc défaillait presque, quand sur la -petite main que Noémi lui tendait, il appliquait ses lèvres et le bout -de son nez, ce nez gourmand de jeune chien qui humait, sur la frêle -fleur du poignet, le mystère enivrant du <i>souef</i> corps féminin. -Elle était tout entière pour lui une fleur et un fruit vivants. Il -mourait du désir d'y imprimer—très doucement—ses dents, et -de la terreur d'y céder. Et une fois, (ô honte!) il y céda... -Qu'allait-il se passer? Rouge et tremblant, il attendait les pires -infortunes: l'humiliation publique, des paroles indignées, et qu'on le -chassât outrageusement. Mais elle rit aux éclats; elle l'appela:</p> - -<p>—Petit chien! elle lui donna une tape sur l'oreille, et lui -frotta le nez une fois, deux fois, trois fois, sur la morsure, -disant:</p> - -<p>—Demande pardon!.. Vilain!</p> - -<p>Et, depuis ce moment, elle s'avisa de jouer avec le jeune animal. Elle -ne pensait pas à mal. Elle ne pensait pas à bien. Elle jouait à -agacer le petit amoureux. Cela n'avait, pour elle, pas la moindre -importance. Elle n'en imaginait aucunement le sérieux pour l'enfant. -Mais lui—(Qu'il était donc, malgré les apparences, le fils -authentique d'Annette!)—il le prit au tragique.</p> - -<p>Dès la première fois, qu'il l'avait vue, elle avait été pour lui le -Paradis défendu, ce merveilleux mirage de la femme apparaissant aux -regards qui s'éveillent d'un enfant innocent. Autant que de ce qui est, -la fascinante image est faite de ce qui n'est pas, autant que de ce -qu'il voit, de ce qu'il ne voit pas, de ce qu'il ne sait pas, de ce -qu'il craint et désire, de ce qu'il veut et ne veut pas, de l'effrayant -attrait qui tend le corps adolescent à l'appel extatique et brutal de -la nature. Des traits de Noémi il ne voyait peut-être pas un seul, -exactement. Mais chacun de ses traits et chacun de ses mouvements, et -les plis de sa robe et les boucles de ses cheveux, sa voix et son -parfum, et les lueurs de ses yeux, tout faisait follement surgir du -corps et du cœur qui désirent des vagues bondissantes de joie et -d'espérance, et des cris de bonheur, et le besoin de pleurer.</p> - -<p>Ce même jour où Annette navrée le voyait dur, hostile, glacé, et -où la maladroite insistance pour en savoir la cause, pour arracher de -lui un mot, un seul mot de tendresse, s'était attiré une réponse -blessante,—ce jour précisément, le petit adolescent avait sa -plus émouvante révélation du rêve enchanté. Depuis huit jours, il -vivait dans une griserie. Noémi, qu'il continuait de voir, à l'insu de -sa mère, et qui se servait de lui, comme d'un petit espion qui la -renseignait innocemment sur tous les mouvements, au camp de -l'ennemi,—Noémi, qu'il avait surprise une fois dans son salon, -tout en causant, se mirant dans une glace minuscule dissimulée au fond -de son mouchoir, s'était amusée à lui barbouiller les lèvres pâles -avec son bâtonnet de rouge. Il avait eu dans la bouche le goût de la -bouche aimée. Et depuis, il l'emportait sur sa langue qu'il suçait, il -en était imprégné. Cette rouge grenade, cette bouche toujours -ouverte, à la lèvre retroussée, trop courte ou trop remuante pour -rejoindre l'autre lèvre charnue comme une cerise, il la voyait partout, -en cette matinée où, sortant de chez sa mère, en faisant claquer la -porte brutalement, il avait décidé de «sécher» le lycée, pour -aller se promener: elle fleurissait dans le verger de nuages du beau -ciel de juillet, dans les petits plis folâtres de l'eau d'une fontaine, -dans le sourire distrait des femmes qui passaient. Elle lui mangeait -l'esprit.</p> - -<p>Il allait au hasard, sa blonde tête au vent d'été. Mais si distrait -qu'il fût et si plein de ses folies, il sut, de ses yeux de lynx, -reconnaître là-bas, sur l'autre trottoir, tante Sylvie qui venait. Il -se hâta de sauter dans une rue latérale. Il ne tenait pas du tout à -la rencontrer. Non qu'il craignît d'être pincé par elle en école -buissonnière: elle serait bien plutôt disposée à en rire. Mais quand -il avait un secret, avec elle—(ce n'était pas comme avec sa -mère!)—il n'était jamais rassuré. Son instinct lui disait que les -secrets de ce genre, tante Sylvie était experte à les lire...</p> - -<p>Elle ne l'avait point vu. Il respira, soulagé. Il pourrait savourer -son amour, toute la matinée. Sa démarche flâneuse, que l'amour -n'empêchait pas de s'arrêter aux devantures pour regarder une cravate, -une badine, un journal illustré, le menait, sans qu'il le sût, -directement au but,—comme ces pigeons de Paris, qui vont, chaque -matin, par-dessus les amas de maisons poussiéreuses, chercher les -grands jardins et les vieux arbres frais. L'enfant les cherchait aussi. -Il lui fallait leur ombre et leur roucoulement.</p> - -<p>Il dévala tout droit de la Montagne Sainte-Geneviève, et se trouva, au -sortir des antiques rues populeuses, dans les espaces clairs du calme -Jardin des Plantes, avant de s'être aperçu que c'était là qu'il -voulait aller.</p> - -<p>Peu de monde, à cette heure. Quelques promeneurs clairsemés. Paris -bourdonnant au loin, comme un frelon. La vibration bleue d'un beau matin -d'été. L'enfant chercha un banc caché au pied d'un groupe d'arbres; -et il ferma les yeux sur son trésor. Ses longues mains fiévreuses -d'adolescent, pressées contre sa poitrine, semblaient vouloir abriter -son cœur des regards indiscrets. Qu'y cachait-il de si précieux qu'à -peine osait-il y songer?—Une parole de Noémi, dont il avait fait un -monde, et qu'elle avait dite sans y penser....Ce dernier jour qu'il -l'avait vue, prenant à peine garde à la présence du gamin, elle lui -jetait au hasard un sourire, tandis que son attention était absorbée -par les grands événements—(Philippe reconquis, l'humiliation -d'Annette, victoire définitive!....«Mais on ne sait jamais! rien n'est -définitif. Contentons-nous d'aujourd'hui!...»)—Elle soupira, de -fatigue, d'énervement et de plaisir. Marc lui demanda pourquoi. -Distraite par le regard alarmé et naïf de l'enfant, elle dit, pour -l'intriguer:</p> - -<p>—C'est un secret... en soupirant de plus belle. Il demanda:</p> - -<p>—Quel secret?</p> - -<p>Une pensée malicieuse passant par sa cervelle, Noémi répliqua:</p> - -<p>—Je ne puis pas le dire. À toi de deviner!</p> - -<p>Palpitant d'émotion, il dit:</p> - -<p>—Je ne sais pas. Dites-le-moi!</p> - -<p>Elle battait des paupières sur des yeux langoureux:</p> - -<p>—Non, non, non...</p> - -<p>Rougissant, balbutiant, il avait peur de savoir. Pour faire durer le -jeu, elle prit un air mystérieux et dit:</p> - -<p>—Tu le veux?...</p> - -<p>Dans son émotion, il était près de crier:</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>—Eh bien.. Non, pas aujourd'hui!... Je te le dirai, une autre -fois.</p> - -<p>—Quand?</p> - -<p>—Bientôt.</p> - -<p>—Bientôt quand?</p> - -<p>—Bientôt... La semaine prochaine, quand tu viendras dîner.</p> - -<p>La semaine était passée. C'était ce soir, pensait Marc, qu'il devait -la revoir. Il ne vivait plus que dans l'attente de cet instant. Il -l'avait bien vécu, par avance, vingt fois! Il n'osait jamais aller -jusqu'au terme de l'histoire. C'était trop angoissant.... Mais de -rester en chemin, était d'une telle douceur! Sur le banc du jardin, il -succombait de langueur. Une cloche tinta midi. Derrière le rideau -d'arbres, le sable d'une allée au soleil grésillait sous le pas d'une -petite fille qui chantait. Des oiseaux exotiques plus loin, dans une -volière, pépiaient en un langage étrange et émouvant. Sur la Seine, -très loin, hululait lentement la sirène d'un remorqueur. Et sans le -voir, sans bruit, passèrent longuement devant lui, enlacés en -marchant, deux amants, une grande fille brune, un jeune ouvrier pâle, -qui se baisaient la bouche et se mangeaient des yeux. Et l'enfant, -retenant son souffle, les suivit du regard jusqu'au détour de l'allée, -et lorsqu'ils disparurent, sanglota de bonheur. Du bonheur qui avait -passé. Du bonheur qui viendrait. Du bonheur qui était en eux, dans -tout ce qui l'entourait, dans ce midi de juillet, et dans son cœur -brûlant qui les embrassait tous.</p> - -<p>Il rentra, auréolé de cette minute d'extase. Elle dépassait -infiniment l'image féminine qui l'avait provoquée: l'ombre de Noémi -se fondait dans un bain d'or; et pour la voir encore, il fallait le -vouloir. Marc le voulait, mais elle lui échappait: il trichait, -affectant de la reconnaître sous le visage de ce bonheur, si intense -qu'il était douloureux, dans tout ce qui le remplissait, ces espoirs -infinis, ces résolutions héroïques, cette force et cette bonté qui -le portaient comme des ailes, tandis qu'il remontait quatre à quatre -l'escalier. Mais à peine eut-il vu le regard sévère de sa mère—(il -s'était mis de trois quarts d'heure en retard pour le déjeuner)—que -l'auréole s'éteignit; et il rentra sous le nuage maussade du silence.</p> - -<p>Annette ne cherchait pas à lui parler. Elle avait son fardeau de -peines, qu'elle ne pouvait partager. Son fils, en face d'elle, assis à -table, lui paraissait égoïste et lointain. Il mangeait voracement. Il -avait appétit et hâte d'avoir, fini, pour se replonger dans sa -fantasmagorie. Annette pensait:</p> - -<p>—Je ne lui suis rien de plus que celle qui le nourrit.</p> - -<p>Elle n'avait même plus le courage de protester. Elle était -abandonnée. Vers la fin du repas, il s'aperçut qu'il n'avait point -parlé; il eut un vague remords; mais s'il disait un mot, il craignait -qu'elle ne commençât à l'interroger. Il enfonça sa serviette mal -pliée dans son rond, précipitamment se leva et, prenant bien garde de -ne pas accrocher au vol le regard de sa mère, il sortit... il allait -sortir, quand une brusque impulsion... Il demanda—(il en était sûr, -puisque Noémi le lui avait dit, mais il avait besoin de se faire -confirmer ce qu'il savait):</p> - -<p>—C'est ce soir que nous dînons chez les Villard?</p> - -<p>Annette, restée assise, dans une immobilité morne, sans le regarder, -dit:</p> - -<p>—Il n'y a pas de dîner.</p> - -<p>Sur le pas de la porte, Marc s'arrêta, saisi:</p> - -<p>—Comment! On me l'a dit!...</p> - -<p>—Qui te l'a dit?</p> - -<p>L'enfant, embarrassé, ne répondit pas: sa mère ignorait ses visites -chez Noémi. Il se hâta de détourner la demande par une autre demande:</p> - -<p>—Mais pour quel jour, alors? interrogeait-il, déçu.</p> - -<p>Annette haussa les épaules. Il n'était plus question de dîner chez -les Villard! Noémi avait dit, par jeu: «la semaine prochaine», comme -elle eût dit: «l'an quarante!»...</p> - -<p>Marc lâcha le bouton de la porte, et revint, anxieux. Annette le -regarda, lut sa déception, et dit:</p> - -<p>—Je ne sais pas.</p> - -<p>—Comment! Tu ne sais pas?</p> - -<p>Annette dit:</p> - -<p>—Les Villard sont partis.</p> - -<p>Marc cria:</p> - -<p>—Non!</p> - -<p>Elle ne sembla pas l'entendre. Marc mit une main impatiente sur les -bras de sa mère étendus sur la table, et supplia:</p> - -<p>—Ce n'est pas vrai?</p> - -<p>Annette, se réveillant de sa torpeur, se leva et commença de -desservir.</p> - -<p>—Mais où? Mais où? criait Marc, atterré.</p> - -<p>—Je ne sais pas, dit Annette.</p> - -<p>Elle enleva les couverts, et sortit.</p> - -<p>Marc resta, hagard, devant son rêve écroulé. Il ne comprenait pas... -Ce départ soudain, sans prévenir... Impossible!... Il fit un mouvement -pour suivre sa mère et pour lui arracher une explication... Mais non!.. -Il s'arrêta... Non, ce n'était pas vrai! Il comprenait maintenant... -Annette s'était aperçue de son amour. Elle voulait les séparer. Elle -mentait, elle mentait! Noémi n'était point partie... Et il haït sa -mère.</p> - -<p>Il se glissa hors de l'appartement, il dégringola l'escalier, il alla, -il courut, le cœur battant, chez les Villard. Il voulait s'assurer -qu'ils n'étaient pas partis.—Et en effet, ils étaient là. Le valet -dit que Monsieur venait de sortir; Madame était fatiguée, elle ne -recevait pas. Marc fit demander pourtant qu'on voulût bien lui accorder -une minute d'entretien. Le domestique revint: «Madame regrettait, mais -c'était impossible.» L'enfant insista fiévreusement: «Il fallait -qu'il la vît, seulement un moment, il avait à lui dire des choses tout -à fait importantes...» En attendant, il disait des choses -incohérentes, d'une voix qui muait, bredouillante et étranglée, avec -des gestes maladroits, rougissant, près de pleurer. L'œil curieux er -railleur du valet impassible lui faisait perdre le fil de ses idées. On -le poussait vers la porte; il se rebiffa sottement, criant qu'il -défendait qu'on le touchât: le domestique lui dit de filer, et que -s'il ne se taisait pas, on téléphonerait au concierge de le faire -descendre... La porte se referma sur son dos. Honteux et furieux, il -restait sur le seuil, ne pouvant se décider à partir. Et comme, -machinalement, il s'appuyait sur le vantail, il sentit que la porte -était mal fermée et cédait. Il poussa le battant et rentra. Il -voulait à tout prix parvenir jusqu'à Noémi. Le vestibule était vide. -Il savait où était la chambre, il s'insinua dans le couloir. Il -entendit à l'intérieur la voix de Noémi. Elle disait au valet:</p> - -<p>—Zut et zut! Il m'embête!... Vous avez bien fait de le -moucher, ce serin!...</p> - -<p>Il se retrouva sur le palier. Il fuyait. Il pleurait, il grinçait -des dents, il était égaré. Sur une marche de l'escalier il s'assit, -suffoquant. Il ne voulait pas, dans la rue, qu'on le vît pleurer. Ses -larmes essuyées, se composant un calme qui recouvrait une douleur -enragée, il reprit sans le savoir le chemin de sa maison. Il était -désespéré... Mourir, il voulait mourir! La vie n'était plus -possible. Elle était trop laide, trop basse, elle mentait, tout -mentait!... Il ne pouvait plus respirer. En traversant la Seine, il -songea à s'y jeter. Mais un autre malheureux l'avait déjà devancé. -Les berges étaient comme noires de mouches. Un millier de -personnes—hommes, femmes, enfants,—penchés sur le parapet, -regardaient avidement retirer un noyé. Quels sentiments les poussaient? -Très peu, le frisson sadique. Assez peu, la pitié. L'énorme -majorité, l'attrait du fait-divers, curiosité désœuvrée. Un bon -nombre, peut-être, un retour sur soi-même: voir comment on souffre -(«comment je pourrais souffrir»), voir comment on meurt («comment je -mourrai».)—Marc ne distingua que la curiosité basse; et elle lui -fit horreur. Se tuer: oui, mais pas dehors! Il était comme Annette: il -avait sa pudeur d'orgueil farouche, il ne voulait pas se donner en -spectacle à cette canaille, être tripoté par leurs mains, violé dans -sa nudité par leurs sales regards.—Il serra les dents, et rentra -vite, plus vite, décidé à se tuer.</p> - -<p>Il avait, au cours des fouilles qu'en l'absence de sa mère il avait -minutieusement faites dans tout l'appartement, trouvé un revolver. -C'était celui de Noémi, qu'Annette avait ramassé, après le départ -de celle-ci, et, trop insoucieusement, placé dans un tiroir. Il se -l'était approprié, et il l'avait caché. Sa résolution fut prise. Et -comme chez l'enfant, quand l'acte est sous sa main, il suit de près la -pensée, Marc voulut aussitôt le mettre à exécution. Rentré dans -l'appartement, sans bruit, comme il en était sorti, enfermé dans sa -chambre, il arma le revolver, ainsi qu'il avait vu faire à un camarade -de lycée, à peine plus âgé, qui promenait dans sa poche un de ces -dangereux joujoux et, à une classe de grec, dans le creux de sa -serviette, pendante entre ses jambes, en expliquait le maniement aux -voisins attentifs. Maintenant, l'arme était prête. Marc s'apprêta à -tirer... Où se mettrait-il? Il ne fallait pas se manquer. Là, debout, -devant son miroir... Mais ensuite, pour tomber?... Ici, plutôt, assis, -accoudé devant sa table, et le miroir en face... Il décrocha le -miroir, le posa sur la table, l'étaya d'un dictionnaire... Ainsi. Il se -voyait bien. Il prit le revolver et l'appuya... Où? Sur la tempe, on -dit que c'est le meilleur... Cela ferait-il bien mal?... Il n'avait pas -une pensée pour sa mère. Sa passion, sa souffrance et les préparatifs -occupaient tout... Ses yeux, dans le miroir, l'émurent... Pauvre -Marc!... Il éprouva le besoin de dire, de faire savoir, avant de -disparaître, ce qu'il avait souffert du monde, et comme il le -méprisait... Besoin de se venger, de laisser des regrets, de frapper -l'admiration... Il chercha une grande feuille de papier écolier, la -plia de travers—(il était pressé)—et, de son écriture mal -assurée d'enfant qui s'appliquait, il écrivit:</p> - - -<p>«<i>Je ne peux plus vivre, parce qu'elle m'a trahi. Tout le monde est -mauvais. Je n'aime plus rien, alors j'aime mieux mourir. Toutes les -femmes sont menteuses. Elles sont lâches. Elles ne savent pas aimer. Je -la méprise. Je demande, quand on m'enterre, qu'on mette sur moi ce -papier: «Je meurs pour Noémi.</i>»</p> - - -<p>À ce nom chéri, il pleura; il appuyait son mouchoir sur sa bouche, -pour ne pas faire de bruit. Il essuya ses larmes, il relut ses lignes, -et pensa gravement:</p> - -<p>—Je ne dois pas la compromettre.</p> - -<p>Alors, il déchira la page, et il recommença. Ses lignes -désespérées, malgré lui, s'envolaient en fusée. Arrivé à la -phrase:</p> - -<p>—«<i>Elles ne savent pas aimer</i>,» il continua:</p> - -<p>«<i>Moi j'ai su, et je meurs.</i>»</p> - -<p>Il fut, dans sa douleur, très satisfait de sa phrase; elle le consola -presque. Cela le disposa à la bonté pour ceux qui restaient; et, -généreusement, il termina:</p> - -<p>—«<i>Je vous pardonne à tous.</i>»</p> - - -<p>Il mit sa signature. Quelques secondes encore, et tout serait fini; il -serait délivré; et il voyait d'avance le bel effet produit!</p> - -<p>Mais comme il s'appliquait à repasser la plume sur le paraphe -puéril, où l'encre avait manqué, la porte du petit cabinet s'ouvrit -brusquement derrière lui. Il eut juste le temps de cacher sous ses bras -l'arme et les papiers. Annette ne vit que la glace posée sur le -dictionnaire, et crut que Marc était en train de s'admirer. Elle ne -fît pas de remarque. Elle semblait terriblement lasse, et dit, d'une -voix basse, comme épuisée, qu'elle avait oublié d'acheter du lait -pour le dîner et que Marc serait bien gentil s'il voulait lui épargner -la peine de descendre et remonter les quatre étages, en allant le -chercher. Lui, qui n'avait qu'une pensée: qu'elle ne vît pas ce que -ses bras recouvraient, il ne voulait pas bouger; il répondit avec -brusquerie qu'il n'avait pas le temps: il était occupé.—Annette, -avec un sourire triste, referma la porte et sortit.</p> - -<p>Il l'entendit descendre lentement l'escalier—(elle avait l'air -brisée).—Il fut pris de remords. Il gardait dans le cœur -l'expression du visage et du ton fatigués... Il jeta rapidement le -revolver dans un tiroir, enfouit sous un amas de livres les «<i>Adieux -à la vie</i>», et se précipita hors de l'appartement. Il bouscula sa -mère dans l'escalier, et lui cria d'un ton bourru qu'il allait faire la -course. Annette remonta, le cœur un peu allégé. Elle pensait que -l'enfant était moins mauvais qu'il ne paraissait; mais elle souffrait -de sa rudesse, de ses aspérités. Dieu! qu'il était peu tendre!... -Tant mieux pour lui! Pauvre petit, il souffrira moins de la vie...</p> - -<p>Lorsque Marc rentra, il avait tout à fait oublié sa volonté de -suicide. Il n'eut aucun plaisir à retrouver sur sa table, -imparfaitement caché, le fameux «<i>Testament</i>». Il se hâta -de le faire disparaître tout à fait au fond d'un carton. Il écartait -l'oppressante idée. Il sentait maintenant quelle lâcheté cruelle -c'eût été à l'égard de sa mère, dont la santé l'inquiétait.—Mais -il traduisit maladroitement son souci; il ne sut pas lui demander, -et elle ne sut pas lui répondre. Par amour-propre déplacé, il ne voulut -pas montrer sa réelle émotion; il eut l'air de s'acquitter, maussade, -d'un devoir de politesse. Et elle, aussi fière que lui, ne voulut pas -le troubler et détourna l'entretien. Alors, ils retombèrent tous deux -dans leur mutisme. Déchargé d'inquiétude, Marc se crut le droit maintenant -d'en vouloir à sa mère, puisqu'il lui avait fait le sacrifice de son -suicide... Il savait bien qu'il n'en avait plus la moindre envie; mais -il avait besoin de se venger de ce qu'il avait souffert. Quand on ne peut -sur les autres, on se venge sur sa mère: elle est toujours là, sous -votre main; et elle ne réplique pas.</p> - -<p>Ainsi, ils restaient murés, chacun pris par sa peine. Et Marc, à -qui sa tristesse commençait à peser, sentait croître son animosité -contre celle d'Annette. Il fut soulagé, en entendant le timbre de la -porte annoncer—(il reconnut sa façon de sonner)—tante -Sylvie. Elle venait, pour l'emmener à un spectacle d'Isadora: car elle -s'était brusquement emballée pour la danse. En dépit du devoir, -auquel il se jugeait astreint, de garder dans son âme, et aussi sur son -visage,—(et d'abord sur son visage)—la fatale empreinte de -l'épreuve qu'il avait traversée, il ne put déguiser sa joie de -s'échapper. Il courut s'habiller, laissant la porte ouverte, pour ne -rien perdre des gais propos de la tante, qui, à peine arrivée, -entamait une histoire frivole. Et Annette qui se forçait à sourire, -quand elle était navrée, pensait:</p> - -<p>—Se peut-il que ce soit la même femme qui hurlait, il y a un -an, sur le corps de son enfant? Est-ce qu'elle a oublié?</p> - -<p>Et elle n'enviait pas cette élasticité. Mais le rire de son fils qui, -de l'autre chambre, répondait aux saillies de Sylvie, n'attestait pas -un moindre don d'oubli. Et Annette, qui en souffrait comme d'une absence -de cœur, ignorait qu'elle possédait aussi ce don merveilleux et cruel. -Quand Marc reparut, rayonnant, prêt à partir, elle ne put commander -assez à son visage pour qu'il ne marquât point une dure -désapprobation. Marc en fut blessé, plus que d'une parole de blâme. -Il se vengea, en outrant sa gaieté. Il se montra bruyant et si pressé -de partir qu'il oublia de dire bonsoir à sa mère. Il y songea, une -fois sorti. Retournerait-il? Tant pis pour elle! Il bouda. Il était -soulagé de laisser derrière lui ce visage de reproche, et surtout -cette tristesse, l'atmosphère déprimante qu'il sentait dans la maison, -et la trace gênante de ses troubles de la journée... Cette immense -journée!... Tout un monde!... En quelques heures, plusieurs vies, le -faite de la joie et le fond du désespoir... Sous cette charge -d'émotions il aurait dû être écrasé. Mais sur le souple adolescent -cela ne pesait pas plus qu'un oiseau sur la branche. L'oiseau s'envole, -la branche se redresse et danse au vent. Envolées, joies et peines de -la journée passée! Il n'en reste qu'un rêve. Pour jouir des peines et -des joies nouvelles, il se hâte de l'effacer.</p> - -<p>Mais Annette, qui ne pouvait savoir ce qui se passait en lui, Annette, -qui était, comme lui, une passionnée, ramenait tout à elle; et, -écoutant son rire qui s'éloignait dans l'escalier, elle était -frappée au cœur de sa joie à la quitter. Elle pensait qu'il la -haïssait. Car sa passion exagérait toujours, et dans tous les sens... -Elle lui était à charge. Oui, c'était évident. Il aspirait à en -être débarrassé. Quand elle serait morte, il serait plus heureux... -Plus heureux!... Elle aussi. Elle était transpercée par cette absurde -idée que son fils, son petit, pouvait souhaiter sa mort... (Absurde? -Qui peut savoir? Dans son for intérieur, dans le délire d'un moment, -quel enfant n'a souhaité la mort de sa mère?...) L'effroi de cette -intuition, frappant Annette, à l'heure où elle ne tenait plus que -d'une main défaillante à la vie, lui fut le coup mortel.</p> - -<p>Tout le jour, elle avait été dévastée par le retour furieux de la -passion. Maintenant que, la décision prise et exécutée, -l'irréparable consommé, elle avait accompli son devoir de volonté, il -ne lui restait plus de force pour soutenir l'assaut de l'ennemi -intérieur. Et l'ennemi s'était rué, comme un flot.</p> - -<p>Elle était sa complice. Elle lui avait ouvert les portes. Lorsque tout -est perdu, on a bien le droit au moins de jouir de son désespoir! Ma -souffrance ne regarde que moi. Que je l'aie tout entière! Saigne, -saigne, mon cœur! Que je te poignarde, en t'obligeant à revoir tout ce -que tu as perdu! Philippe... Il était là, devant elle... L'évocation -était si forte qu'elle le voyait, elle lui parlait, elle le touchait... -Lui, tout ce qu'elle aimait en lui, l'attrait de ce qui ressemble et de -ce qui s'oppose, l'union antagonique, brûlant du double feu de l'amour -et du combat. Étreinte et lutte: c'est le même. Et cette étreinte -illusoire avait une telle violence charnelle que la possédée d'amour -ployait, comme Léda sous le cygne. Le torrent de passion refluait avec -désespoir.—Alors, ce furent les affres que connaît toute vie -féminine, qui est faite pour aimer, et à qui sa part d'aimer a été -refusée,—vers ce tournant de l'âge où, quand meurt un amour, elle -pense que meurt l'amour. En cette nuit où Annette, seule dans sa -chambre, abandonnée de son fils, avec sa passion mutilée, agonisait -dans le dénuement du cœur, la hantise de cette pensée, de l'amour -perdu pour toujours, de la vie perdue sans amour, la tenait à la gorge; -elle ne lui laissait pas une minute de répit; chassée, elle -retournait. Annette essayait en vain d'occuper son esprit, elle prenait -un ouvrage, le jetait, se levait, s'asseyait; la tête sur la table, -elle se tordait les mains. L'idée fixe l'affolait. Elle était à ce -point de souffrance où la femme, pour échapper à soi, est prête aux -pires aberrations. Annette, qui se sentait près de perdre la raison, -vit passer dans le délire une poussée sauvage, l'affreux désir de -descendre dans la rue, et, dans la rage d'avilir, de détruire son corps -et son cœur torturés, de se prostituer au premier homme venu. Quand -elle prit conscience de cette bestiale pensée, elle en cria d'horreur; -et cette horreur fit que l'idée infâme ne voulut plus la lâcher. -Alors, comme son fils, elle songea à se tuer. Elle savait qu'elle ne -serait plus maîtresse de sa hantise...</p> - -<p>Elle s'était levée et allait vers la porte; mais avant de l'atteindre, -elle devait passer près de la fenêtre ouverte: elle décida, quand -elle serait là, de se jeter dehors!... L'étrange instinct de pureté, -qui voulait sauver son âme de la souillure! Cette âme illusoire! Sa -raison n'était point dupe de la morale ordinaire. Mais l'instinct -était plus fort; et il voyait plus juste... Toute à sa double -obsession,—la porte et la fenêtre,—elle ne regardait pas près -d'elle. En marchant vers la fenêtre, elle se heurta au ventre, -violemment, contre l'angle aigu du buffet. La douleur fut si vive -qu'elle en eut le souffle coupé. Courbée sur elle-même, ses mains sur -l'endroit blessé, elle goûtait une âpre vengeance à ce que le ventre -fût frappé. Elle eût voulu broyer dans son corps le maître aveugle -et ivre, le dieu-tigre... Puis, la réaction vint. Affaissée sur un -siège bas encastré entre le buffet et la fenêtre, les forces lui -manquèrent. Ses mains étaient glacées, et son visage en sueur; les -battements de son cœur désordonné fléchirent. Près de couler dans -l'abîme, elle n'avait qu'une pensée:</p> - -<p>—Plus vite! Plus vite!...</p> - -<p>Elle s'évanouit.</p> - - - - -<p>Lorsqu'elle rouvrit les yeux,—(Quand était-ce? Quelques -secondes?... Un gouffre...)—elle avait la tête renversée en -arrière, comme sur un billot, le cou posé sur l'appui de la fenêtre; -le corps était resté enclavé dans l'angle étroit du mur. Et en -rouvrant les yeux, elle vit, au-dessus des toits sombres dans la nuit de -juillet, les étoiles... L'une la transperçait de son divin -regard...</p> - -<p>Un silence inouï, immense comme une plaine... Les voitures cependant -roulaient en bas, dans la rue; des verres dans le buffet vibraient... -Elle n'entendait pas... Suspendue entre ciel et terre... «<i>Un vol sans -bruit...</i>»... «<i>Elle n'achevait pas de se réveiller...</i>»</p> - -<p>Elle retardait le moment. Elle avait peur de retrouver ce qu'elle avait -laissé—l'horrible lassitude, le tourment, le piège d'aimer: amour, -maternité, l'égoïsme acharné,—celui de la nature, qui se soucie -bien de mes peines! qui me guette, au réveil, pour me broyer le -cœur... Ne plus me réveiller!...</p> - -<p>Elle se réveilla pourtant.—Et elle vit que l'ennemi n'était -plus là. Le désespoir n'était plus... N'était plus?... Si, il était -encore. Mais n'était plus en elle. Elle le voyait, du dehors. Elle -l'entendait bruire... Ô magie!... Une musique terrible, qui ouvrait des -espaces inconnus.... Paralysée, Annette écoutait chanter—comme -si, dans la chambre, une invisible main les eût évoqués—les -sanglots, le <i>Fatum</i> d'un Prélude de Chopin. Son cœur était -inondé d'une joie jamais goûtée. Rien de commun que le nom, entre la -pauvre joie de la vie quotidienne, qui a peur de la douleur, qui n'est -que parce qu'elle la nie, et cette vaste joie, qui est aussi douleur... -Annette, les yeux fermés, écoutait. La voix se tut. Il se fit un -silence d'attente. Et soudain, prit son vol de l'âme déchirée un cri -de délivrance, sauvage, à tire d'aile... Diamant sur le verre, son -sillage rayait la voûte de la nuit... Annette aux flancs brisés, sur -le dur oreiller, au seuil de la nuit de douleur, accouchait d'une âme -nouvelle...</p> - -<p>Le cri silencieux s'éloigna en tournant, disparut dans l'abîme de la -pensée. Annette demeura muette, immobile. Longtemps.—Enfin, elle se -releva. Le cou rompu, les membres courbaturés. Mais l'âme était -délivrée.</p> - -<p>Une force irrésistible la poussait vers sa table. Elle ne savait pas ce -qu'elle allait faire. Son cœur lui remplissait la poitrine. Elle ne -pouvait le garder pour elle seule. Elle prit une plume et, dans un -tourbillon de passion sans mesure, d'un rythme cahotant et heurté, -d'une seule masse, elle versa le fleuve de douleur...</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;">Tu es venu, ta main me prend,—je baise ta main.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Avec amour, avec effroi,—je baise ta main.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Tu es venu pour me détruire, Amour, je sais bien.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Mes genoux tremblent, viens! détruis!—Je baise ta main.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Tu mords le fruit et tu le jettes: mords mon cœur tien!</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Bénie la plaie que font tes dents!—Je baise ta main.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Tu me veux toute: quand tu as tout, tu n'en fais rien,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Tu ne laisses que des ruines.—Je baise ta main.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Ta main qui me caresse, va me tuer demain.</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">J'attends, en la baisant, le coup mortel de ta main.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Tue-moi! Frappe! Quand tu me fais mal, tu me fais bien,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Tu me délivres, destructeur.—Je baise ta main.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Chacun des coups qui m'ensanglante rompt un lien,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Tu arraches chair et chaîne.—Je baise ta main.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Tu brises la prison de mon corps, mon assassin,</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Et par la brèche fuit ma vie.—Je baise ta main.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Je suis la terre blessée où lèvera le grain</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">De la douleur que tu semas.—Je baise ta main.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 5em;">Sème la douleur sainte! Que mûrisse en mon sein</span><br /> -<span style="margin-left: 5em;">Toute la douleur du monde!—Je baise ta main.</span><br /> -<span style="margin-left: 12em;">Je baise ta main...</span></p> - - -<p>Tempête, lames marines brisées contre le rocher, âme chargée -d'embruns et de lueurs électriques, en poussière écumante de passions -et de pleurs projetée vers le ciel...</p> - -<p>Et sur le dernier cri des sauvages oiseaux, l'âme retomba d'un coup. Et -Annette, épuisée, se jetant sur son lit, s'endormit.</p> - - - - -<p>Quand revint le matin, des peines de la veille ne restait qu'une neige -qui fondait au soleil...</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Cosi la neve al sol si disigilla...</i></span></p> - - -<p>et la douceur endolorie du corps qui a lutté et sait qu'il a -vaincu.</p> - -<p>Elle se sentait repue, repue de sa douleur. La douleur est comme la -passion. Pour s'en délivrer, il faut l'assouvir, toute. Mais peu en ont -l'audace. Ils entretiennent sa faim, chien hargneux, des miettes de leur -tablé. Seuls vainquent la douleur ceux qui osent embrasser l'excès de -la douleur, lui dire:</p> - -<p>—Je te prends. Tu enfanteras par moi.</p> - -<p>Cette puissante étreinte de l'âme créatrice, qui est brutale et -féconde comme la possession...</p> - -<p>Annette retrouva sur la table ce qu'elle avait écrit. Elle le déchira. -Ces paroles déréglées lui étaient devenues insupportables, comme les -sentiments qu'elles exprimaient. Elle ne voulait pas troubler le -bien-être qui la baignait. Elle avait une impression d'allégement, -comme d'un lien desserré, d'un maillon de la chaîne qui vient de se -briser... Et d'un éclair, elle eut la vision de cette chaîne de -servitudes, dont l'âme se déleste lentement, une à une, à travers la -série des existences, des siennes, de celles des autres (C'est la -même)... Et elle se demanda:</p> - -<p>—Pourquoi, pourquoi cet attachement éternel, cet arrachement -éternel? Vers quelle libération me pousse la marche sanglante du -désir?...</p> - -<p>Ce ne fut qu'un instant. Pourquoi s'inquiéter de ce qui viendra? Il -passera, ainsi que ce qui est venu. Nous savons bien que, quoi qui -survienne, nous percerons au-delà. Comme dit l'adage populaire, le -vieux mot héroïque de prière et de défi: «<i>Que Dieu ne nous jette -pas seulement sur les épaules autant d'épreuves que nous en pouvons -porter!...</i>»</p> - -<p>Elle avait porté la sienne, celle d'un jour. Au jour le jour!... Elle -était soulagée, de corps et de cœur...</p> - - -<p><span style="margin-left: 5em;"><i>To strive, to seek, not to find, and not to yield...</i></span></p> - - -<p>«C'est bien. C'est bien... Je n'ai pas perdu ma journée... La suite à -demain!...»</p> - -<p>Elle se levait. Elle était nue. Et, par-dessus les toits, le soleil -matinal, le grand soleil d'août baignait son corps et la chambre... -Elle était heureuse... Oui, quand même!</p> - -<p>Tout ce qui l'entourait était le même qu'hier: la terre et le ciel, le -passé et l'avenir. Mais tout ce qui accablait, hier,—aujourd'hui, -rayonnait.</p> - - -<p>Marc était rentré très tard, dans la nuit. Maintenant qu'il avait -pris du plaisir sans sa mère, il éprouvait un remords de l'avoir -laissée seule et de l'avoir fait veiller. Car il savait qu'Annette ne -se couchait pas avant qu'il fût rentré; et il s'attendait à un -accueil glacé. Quoiqu'il fût dans son tort,—précisément pour -cela—il apprêtait, en montant, une attitude de défi. Un sourire -insolent sur les lèvres, pas sûr de lui, au fond, il ramassa la clef -sous le paillasson, et ouvrit. Rien ne remua. Accrochant son manteau -dans le vestibule, il attendit. Silence. Sur la pointe des pieds, il se -glissa dans sa chambre, et se coucha sans bruit. Il était allégé. À -demain les affaires sérieuses! Mais il n'était pas encore tout à fait -déshabillé qu'une anxiété le traversa. Cette immobilité n'était -pas naturelle... Il avait, comme sa mère, l'imagination vive, et -prompte à s'inquiéter... Que s'était-il passé?... Il était à mille -lieues de se douter des mortelles tempêtes qui avaient, cette nuit, -fait rage dans la chambre à côté. Mais sa mère lui était -inexplicable, inquiétante; il ne savait jamais ce qu'elle pensait... -Pris d'alarme, en chemise et pieds nus, il alla coller son oreille -contre la porte d'Annette. Il se rassura. Elle était là. Elle dormait, -d'un souffle fort et heurté. Il entr'ouvrit la porte, craignant qu'elle -ne fût malade, il s'approcha du lit. À la lueur de la rue, il la vit -étendue sur le dos et prostrée, les cheveux sur les joues, cette -figure tragique qui, dans les nuits de jadis, intriguait sa compagne -Sylvie; une respiration rude, violente, oppressée, soulevait la -poitrine et retombait, brisée. Marc fut pris de peur et de pitié pour -ce qu'il devinait en ce corps de fatigues et de peines. Penché sur -l'oreiller, à voix basse et tremblante, il murmura:</p> - -<p>—Maman...</p> - -<p>Comme si, dans le lointain du sommeil, elle eût perçu l'appel, elle -fit un effort pour se dégager, et gémit. L'enfant s'éloigna, -effrayé. Elle retomba dans son immobilité. Marc alla se coucher. -L'insouciance de son âge, l'épuisement de la journée, eurent raison -de son trouble. Il dormit jusqu'au jour, d'un seul trait.</p> - -<p>En se levant, lui revinrent les images et les craintes de la veille. Il -s'étonnait de n'avoir pas encore vu sa mère: d'ordinaire, (il s'en -irritait), elle entrait dans sa chambre, le matin, pour lui dire bonjour -et l'embrasser dans son lit. Elle n'entra pas, ce matin. Mais, dans la -chambre voisine, il l'entendait aller et venir. Il ouvrit la porte. -Agenouillée sur le parquet, elle essuyait les meubles, et ne se -retourna pas. Marc lui dit bonjour: elle leva sur lui ses yeux qui -sourirent, dit:</p> - -<p>—Bonjour, mon petit, et reprit son travail, sans s'occuper de -lui. Il s'attendait à ce qu'elle le questionnât sur sa soirée; il -détestait ces questions; mais qu'elle ne lui en fît pas, il fut vexé. -Elle allait maintenant dans la chambre, rangeait, achevait de -s'habiller: c'était l'heure de ses cours; elle se préparait à sortir. -Il la vit dans la glace, se regardant, une cernure aux paupières, les -traits encore fatigués, mais dans les yeux, une lumière!... et la -bouche qui riait. Il en fut stupéfait. Il comptait retrouver une figure -attristée; et même il était prêt, dans son cœur, à la plaindre: -cela dérangea ses plans. La logique de ce petit d'homme en était -agacée...</p> - -<p>Mais Annette avait la sienne. «Le cœur a ses raisons...», qu'une -raison plus haute que la raison connaît. De ce que les autres pouvaient -penser, Annette ne s'inquiétait plus. Elle savait maintenant qu'il ne -faut pas demander aux autres de vous comprendre. S'ils vous aiment, -c'est les yeux fermés. Ils ne les ferment pas souvent!... «Qu'ils -soient comme il leur plaît! Quels qu'ils soient, je les aime. Je ne -puis me passer d'aimer. Et si eux, ne m'aiment point, j'ai dans mon -cœur assez d'amour et pour moi et pour eux...»</p> - -<p>Dans le miroir, elle souriait, bien au delà de ses yeux, au feu dont -ils étaient une goutte, à l'éternel Amour. Elle laissa retomber ses -bras qui la coiffaient, se retourna vers son fils, vit la mine soucieuse -du petit, se souvint de la soirée, lui prit le bout du menton et, -détachant les syllabes, elle lui dit gaiement:</p> - -<p>—Vous dansiez, j'en suis fort aise! Eh bien, chantez, -maintenant!</p> - -<p>Elle rit, en voyant son expression ébahie, le caressa des yeux, -l'embrassa sur le museau, et, ramassant sur la table son sac, elle -partit, en disant:</p> - -<p>—Au revoir, mon grillon!</p> - -<p>Dans l'antichambre, il l'entendit siffler une insouciante chanson: (un -talent qu'il lui enviait, en le méprisant: car elle sifflait beaucoup -mieux que lui...)</p> - -<p>Il était indigné! Cette indécente gaieté, après les soucis de la -veille!... Elle lui échappait. Il accusait, comme il avait entendu -faire, les éternels caprices, le manque de sérieux des femmes... «<i>la -donna mobile...</i>»</p> - -<p>Il allait sortir, lorsque dans la corbeille une feuille de papier -attira son regard. Sur un lambeau de page déchirée, quelques mots -déchiffrés, de loin, sans y penser, par ses yeux fureteurs et aigus de -petit rapace... Il tomba en arrêt... Ces mots... L'écriture de sa -mère... Il les ramassa. Fiévreusement, il lut... d'abord par morceaux -au hasard, un à un... Ces mots de flamme!... D'être taillés en -pièces, interrompus au milieu de leur élan, l'émotion suggérée -était plus fascinante... Puis, il les rassembla, il fouilla la -corbeille; jusqu'aux plus petits fragments, il prit tout, et il eut la -patience de tout reconstituer. Ses mains tremblaient sur le secret -surpris. Quand tout fut rétabli et qu'il put embrasser le poème dans -son ensemble, il fut bouleversé. Il ne comprenait pas bien; mais la -sauvage ardeur de ce chant solitaire lui révélait des sources -ignorées de passion et de douleur, l'exaltait, le terrassait. Se -pouvait-il que ces cris dans la tempête fussent sortis de la poitrine -de sa mère?... Non, non, cela ne se pouvait pas! Il ne le voulait pas. -Il se disait qu'elle avait copié dans un livre... Mais où?... Il ne -pouvait le lui demander... Et si pourtant ce n'était pas dans un -livre?... Les larmes lui venaient, un besoin de crier son émoi, son -amour, une passion de se jeter dans les bras de sa mère, à ses pieds, -de lui ouvrir son cœur, de lire dans le sien... Mais il ne le pouvait -pas...</p> - - -<p>Et quand revint sa mère, à midi, pour le déjeuner, l'enfant, qui -avait passé toute la matinée à relire, à recopier les fragments -déchirés, et qui les avait enfouis dans une enveloppe sur sa poitrine, -l'enfant ne lui dit rien; et même, assis à sa table, il évita de se -lever et de tourner la tête vers elle, lorsqu'elle entra. Plus brûlant -son désir de savoir, plus raide la contrainte qui lui fît dissimuler -son trouble sous un masque d'insensibilité... Si, d'ailleurs, ces -paroles tragiques n'étaient point d'Annette! Le doute lui revenait -devant le visage tranquille de sa mère... Mais tout de même, l'autre -doute, bouleversant, persistait... Si pourtant c'était elle?... Cette -femme, ma mère?... À table, en face de lui... Il n'osait pas la -regarder... Mais quand, le dos tourné, elle allait dans la pièce, -cherchant, portant un plat, il l'inspectait avidement, d'un œil -inquisiteur, qui demandait:</p> - -<p>—Qui es-tu?</p> - -<p>Il ne pouvait mettre au clair son impression trouble, fascinée, -inquiète. Et Annette ne remarqua rien, toute pleine de sa vie -nouvelle.</p> - - - - -<p>Dans l'après-midi ils sortirent, chacun de son côté. Marc -regardait sa mère s'éloigner. Il était partagé entre des sentiments -contraires: il l'admirait, irrité... La femme lui échappait! La femme: -toute femme. À des moments, si proche! À d'autres, si lointaine! Une -race étrangère... Rien n'y est pareil à nous. On ne sait pas ce qui -s'y passe, ni pourquoi elle rit, ni pourquoi elle pleure. Ilia -dédaigne, il la méprise, il la déteste,—et il en a besoin, et -il languit après! Il lui en veut, de cette obsession. Il l'aurait bien -mordue,—cette nuque de trottin qui passait,—comme il avait -mordu le poignet de Noémi, (comme il aurait voulu le mordre: jusqu'au -sang!)—À ce brusque souvenir, son cœur surpris bondit. Il -s'arrêta, tout pâle, et cracha de dégoût.</p> - -<p>Il traversait le Luxembourg, où de jeunes hommes jouaient. Il les -regarda, envieux. Le meilleur de lui-même, de ses secrets désirs, -allait vers l'action virile, l'action sans amour, sans femmes, le sport, -les jeux héroïques. Mais il était débile: l'injuste sort, sa maladie -d'enfance, l'avaient mis, en face de sa génération, dans un état -d'infériorité. Et la vie sédentaire, les livres, les rêveries, la -société de ces femmes—(les deux sœurs)—l'avaient -empoisonné de ce venin d'amour, communiqué par sa mère, par sa tante, -par le grand-père, tout ce sang des Rivière. Il eût voulu le faire -couler, ce sang, s'ouvrir les veines! Ah! comme il les jalousait, ces -jeunes hommes aux beaux membres, vides de pensée, pleins de -lumière!</p> - -<p>Toutes les richesses qui étaient siennes, il les méprisait. Il ne -pensait qu'à celles dont il était frustré. Les jeux et les combats -des corps harmonieux. Et dans son injustice, il ne voyait pas l'autre -combat que livrait auprès de lui sa mère...</p> - - -<p>Elle marchait. L'été sur la ville épanchait ses flots splendides. Le -regard bleu du ciel baignait les cimes des maisons... Il eût fait bon -être loin des villes, dans les champs!... Il n'y fallait pas compter. -Annette n'avait pas les moyens de quitter Paris. Marc irait sans doute -passer avec sa tante quelques semaines sur une plage de Normandie; -Annette n'irait point: sa fierté ne voulait pas être à la charge de -sa sœur; et, d'ailleurs, elle gardait, du temps où elle les avait vus -avec son père, l'aversion de ces champs de foire où s'entassent les -ennuis et les flirts des curieux désœuvrés. Elle resterait seule. -Elle n'en souffrirait pas. Elle portait en elle et la mer et le ciel, et -les couchers de soleil derrière les coteaux, et les brouillards -laiteux, et les champs étendus sous le linceul de lune, et la sereine -mort des nuits. Dans l'après-midi d'août, respirant l'air ardent, le -vacarme des rues, parmi les flots humains, Annette traversait -Paris de son pas alerte et sûr, l'allègre pas d'autrefois, bien -rythmé,—voyant tout au passage, et cependant très loin... Au milieu -de la chaussée poussiéreuse, ébranlée par les roues des lourds -autobus, elle errait en pensée sous les dômes des bois, dans ce pays -de Bourgogne où elle avait passé les jours de son enfance heureuse; et -ses narines buvaient l'odeur des mousses et des écorces. Sur les -feuilles écroulées de l'automne, elle marchait; entre les branches -dépouillées le vent de pluie passait, en lui frôlant la joue de son -aile mouillée; un chant d'oiseau coulait, magique, dans le silence; le -vent de pluie passait... Et dans ces bois aussi passait la jeune Annette -et son amant pleurant, et la haie d'aubépine, et les abeilles autour de -la maison abandonnée... Joies et peines... Si loin!... Elle souriait à -sa jeune image, neuve encore à souffrir... «Attends, ma pauvre -Annette! tu n'en es qu'au début...»</p> - -<p>—Ne regrettes-tu rien?</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Ni ce que tu as fait, ni ce que tu n'as pas fait?</p> - -<p>—Rien. Esprit trompeur! Tu guettais mes regrets? Tu en seras -pour tes peines! Je prends tout, tout ce que j'ai eu, et tout ce que je -n'ai pas eu, tout mon lot, sage et fou. Tout fut vrai, sage et fou. On -se trompe, c'est la vie... Mais ce n'est jamais se tromper tout à fait -que d'aimer... Malgré l'âge qui vient, je garde un cœur sans rides... -et, quoi qu'il ait souffert, heureux d'avoir aimé...</p> - -<p>Et sa pensée reconnaissante adressa un sourire à ceux qu'elle avait -aimés.</p> - -<p>Il y avait dans ce sourire, avec beaucoup de tendresse, pas mal -d'ironie française. Annette voyait, curieusement, en même temps que -l'émouvant, le ridicule de tous ces tourments, des siens, de ceux des -autres... cette pitoyable fièvre de désir et d'attente! Qu'est-ce -qu'elle attendait?... Fini d'aimer, pour moi!—À vous! À votre -tour!...</p> - -<p>Elle aperçut les autres, son fils aux mains brûlantes, frémissant de -saisir l'incertain avenir; Philippe insatisfait du médiocre aliment -qu'offrait la société à sa faim dévorante; Sylvie qui s'étourdit et -guette l'événement qui vienne remplir le vide béant au cœur; ce -peuple de petites gens qui bâillent l'ennui de leur vie; et cette -jeunesse inquiète, qui erre et qui attend... Qu'est-ce qu'elle attend? -Vers quoi ces mains tendues?</p> - -<p>Déchargée de soi-même, elle contemple l'ensemble de ces -porte-fardeaux, elle voit le troupeau, cette foule des rues, qui court, -qui se précipite, chacun ignorant les autres, chacun comme poussé par -les chiens du berger,—sous l'apparent désordre le rythme -souverain—tous croyant se diriger, tous dirigés... Vers où? Où -est-ce qu'il les mène, le pasteur invisible? Le bon pasteur? Non! Au -delà de la bonté...</p> - -<p>Elle donna ses leçons, ainsi qu'à l'ordinaire, patiente et attentive, -écoutant gentiment, expliquant clairement, sans se tromper. Le rêve, -tout en parlant, continuait de l'envelopper. À qui en a pris -l'habitude, il est aisé de vivre les deux vies à la fois, celle d'au -ras du sol avec les autres hommes, et celle des profondeurs dans le -songe que baigne le soleil intérieur. On n'en néglige aucune. On les -lit toutes deux d'un regard, comme une partition qu'embrasse l'œil du -musicien. La vie est symphonie: chaque moment de vie chante à plusieurs -parties. La réverbération de cette chaude harmonie rosait le visage -d'Annette. Ses élèves, ce jour-là, s'étonnaient de son air de -jeunesse, et conçurent pour elle un de ces attraits si forts, que les -adolescentes éprouvent pour leurs aînées, pour les Annonciatrices, et -qu'elles n'osent leur avouer. Annette ne sut rien du sillage d'amour que -laissa, ce jour-là, son passage dans le cœur de ceux qu'elle approcha.</p> - -<p>Elle revint, vers le soir, dans le même état aérien, sans poids, -l'âme allégée... Elle n'aurait su l'expliquer. Puissante énigme -d'une femme, qu'enveloppe son rayonnement, sa joie sans raison -apparente, et même contre raison! Tout ce qui l'environne, tout le -monde extérieur ne lui est, à ces moments, qu'un thème à libres -inventions où se joue la fantaisie passionnée de son rêve.</p> - -<p>Dans les rues, elle croisait des attroupements soucieux. Des vendeurs -de journaux couraient, criant des nouvelles que les passants -commentaient. Elle n'y prenait point garde. D'un tramway qu'elle croisa, -quelqu'un lui cria quelque chose; elle le reconnut, après: c'était le -mari de Sylvie. Sans avoir entendu, elle lui répondit, d'un signe de -main, gaiement... Comme ils s'agitaient tous!... De nouveau, elle eut -l'intuition brève du courant vertigineux qui s'engouffre, comme la -matière stellaire s'écoule et fuit, par une fente de la voûte, vers -l'abîme qui l'aspire... Quel abîme?...</p> - -<p>Elle remonta à son appartement. Sur le seuil l'attendaient Marc, les -yeux brillants; et, derrière lui, Sylvie, très excitée. Ils étaient -pressés de lui apprendre la nouvelle... Quoi donc? Tous deux parlaient -à la fois; chacun voulait être le premier...</p> - -<p>—Mais qu'est-ce que vous chantez? demanda-t-elle, en riant.</p> - -<p>Elle distingua un mot:</p> - -<p>—La guerre...</p> - -<p>—La guerre? Quelle guerre?</p> - -<p>Mais elle ne s'étonna point... L'abîme...</p> - -<p>—C'était donc toi? Il y a longtemps que je sentais ton souffle -qui nous suce...</p> - -<p>Ils continuaient de crier. Pour leur faire plaisir, elle -s'éveilla—à peine—de son état de somnambule...</p> - -<p>—La guerre? Eh bien, soit! La guerre, la paix, tout est la vie, -tout est son jeu... J'y vais du jeu!...</p> - -<p>Elle était belle joueuse, l'âme enchantée!</p> - - -<p>—Je défie Dieu!</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's L'Âme Enchantée II: L'Été, by Romain Rolland - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÂME ENCHANTÉE II: L'ÉTÉ *** - -***** This file should be named 60666-h.htm or 60666-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/6/6/60666/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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