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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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-The Project Gutenberg EBook of L'Âme Enchantée II: L'Été, by Romain Rolland
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: L'Âme Enchantée II: L'Été
-
-Author: Romain Rolland
-
-Release Date: November 10, 2019 [EBook #60666]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÂME ENCHANTÉE II: L'ÉTÉ ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Hathi Trust.)
-
-
-
-
-
-ROMAIN ROLLAND
-
-L'ÂME ENCHANTÉE
-
-II
-
-L'ÉTÉ
-
-SEPTIÈME ÉDITION
-
-LIBRAIRIE OLEENDORFF
-
-50, CHAUSSÉE D'ANTIN, PARIS
-
-
-
-
-_To strive, to seek, not to find, and not yield_
-
-
-
-
-TABLE DE MATIÈRES
-PREMIÈRE PARTIE
-DEUXIÈME PARTIE
-TROISIÈME PARTIE
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-Dans le demi-jour de la chambre aux volets tirés, assise sur son lit,
-d'un peignoir blanc vêtue, Annette souriait. Sa chevelure défaite,
-qu'elle venait de laver, lui couvrait les épaules. Par la fenêtre
-ouverte, s'étalait immobile la chaleur d'or d'un après-midi d'août;
-sans le voir, on sentait au dehors la torpeur du jardin de Boulogne,
-dormant sous le soleil. Annette participait à cette béatitude. Elle
-pouvait rester des heures, étendue, sans bouger, sans penser, sans
-besoin de penser. Il lui suffisait de savoir qu'elle était deux; et
-elle ne faisait même pas l'effort de causer avec le «tout-petit» qui
-était en elle, parce qu'(elle en était sûre) il sentait ce qu'elle
-sentait, ils s'entendaient sans parler. Des ondes de tendresse passaient
-dans la somnolence heureuse de son corps. Et puis, elle replongeait dans
-le sourire endormi.
-
-Mais si l'esprit était assoupi, les sens avaient gardé une
-merveilleuse clairvoyance, ils suivaient au fil des instants les plus
-fines vibrations de l'air et de la lumière... Une suave odeur de fraise
-dans le jardin... Elle s'en délectait, du nez et de la langue. Son
-oreille amusée goûtait les moindres bruits, les feuilles frôlées par
-un souffle, le sable foulé par un pas, une voix dans la rue, une cloche
-qui sonnait vêpres. Et le grondement qui monte de la grande
-fourmilière: Paris en 1900... L'été de l'Exposition. Dans la cuve du
-Champ de Mars, fermentaient au soleil des milliers de grappes
-humaines... Assez loin, assez près du monstrueux bouillonnement pour
-sentir sa présence et pour être protégée, Annette jouissait, par
-contraste, de l'ombre et de la paix du nid. Vaines agitations! La
-vérité habite en moi...
-
-
-
-
-Son ouïe, subtile, et distraite, comme celle d'un chat, happait l'un
-après l'autre tous les bruits qui passaient, et paresseusement les
-laissait retomber; elle saisit, à l'étage au-dessous, le timbre de la
-porte d'entrée, et reconnut les petits pas de Sylvie, toujours
-courante. Annette eût mieux aimé rester seule. Mais elle était si
-solidement installée dans sa félicité que, n'importe qui viendrait,
-rien ne pourrait la troubler.
-
-Il y avait huit jours seulement que Sylvie était avertie. Depuis le
-printemps dernier, elle était restée sans nouvelles de sa sœur. Une
-aventure personnelle, sans beaucoup l'émouvoir, l'avait assez occupée
-pour ne pas lui laisser remarquer la longueur du silence. Mais quand,
-l'affaire liquidée, elle s'était retrouvé l'esprit libre et le temps
-d'y songer, elle commença de s'inquiéter. Elle vint aux nouvelles,
-chez la tante de Boulogne. Elle fut bien surprise d'apprendre qu'Annette
-était revenue, et depuis si longtemps. Elle se disposait à rabrouer
-l'oublieuse; mais Annette lui ménageait d'autres sujets d'étonnement:
-avec une émotion voilée, elle lui avait conté tout uniment
-l'histoire. Sylvie eut grand-peine à l'écouter jusqu'au bout.
-Qu'Annette, la sage Annette, eût fait cette folie et qu'elle se
-refusât ensuite au mariage, non, ça, c'était inouï, elle ne le
-tolérerait pas!... Cette petite Lucrèce était scandalisée. Elle
-s'emporta contre Annette, elle la traita d'insensée. Annette restait
-paisible. Il était évident que rien ne la ferait changer. Sylvie
-sentait qu'elle n'avait aucune prise sur cette entêtée: elle l'aurait
-bien battue!... Mais le moyen d'en vouloir à cette chère figure, qui
-vous écoutait dire, avec un sourire désarmant! Et puis, le charme
-secret de cette maternité... Sylvie la maudissait, comme une mauvaise
-chance. Mais elle était trop femme pour n'en pas être attendrie...
-
-Et aujourd'hui encore, elle venait, décidée à bousculer Annette, à
-avoir enfin raison de sa stupide résistance, à l'obliger à demander
-le mariage,--sinon... «sinon, je me fâche!...» Elle entra, en coup
-de vent. Elle sentait la poudre de riz et de bataille. Et, pour se
-mettre en train, avant de dire bonjour, elle grondait contre cette folie
-de passer ses journées, enfermée dans le noir. Mais aussitôt qu'elle
-vit les yeux heureux d'Annette, qui lui tendait les bras, elle courut à
-elle et elle l'embrassa. Elle continuait de gronder:
-
---Folle! La folle! Archi-folle!... Avec ses grands cheveux sur son long
-peignoir blanc, elle se donne l'air d'un ange... Hein! comme on serait
-trompé!... Sainte-nitouche! Petit chenapan!...
-
-Elle la secouait. Annette se laissait faire, d'un air las et content.
-Sylvie s'arrêta au milieu de sa chanson, lui prit le front entre les
-mains, lui écarta les cheveux:
-
---Elle est fraîche, elle est rose, jamais je ne lui ai vu d'aussi
-belles couleurs. Et cette mine triomphante! Il y a de quoi! Tu n'as pas
-honte?
-
---Pas la moindre! fit Annette. Je suis heureuse, comme je ne l'ai jamais
-été. Et si forte, si bien! Pour la première fois de ma vie, je me
-sens complète, je ne cherche plus rien. Ce désir d'un enfant qui va
-être rempli date de si loin dans ma vie! Depuis que j'étais enfant
-moi-même... oui, je n'avais pas sept ans... j'en rêvais déjà.
-
---Tu es une menteuse, dit Sylvie. Il n'y a pas six mois, tu me disais
-que jamais tu n'avais connu la vocation de la maternité.
-
---Tu crois? J'ai dit cela, vraiment? fit Annette, déconcertée. C'est
-vrai, j'ai dit cela. Je n'ai pourtant pas menti, ni maintenant, ni
-alors... Comment expliquer? Je n'invente pas. Je me souviens très bien.
-
---Je connais cela, dit Sylvie. Quand j'ai une toquade, je me souviens
-aussitôt que depuis que je suis née, je n'ai jamais voulu que ça.
-
-Mais Annette faisait une moue mécontente:
-
---Non, tu ne comprends pas. C'est ma vraie nature, celle que je sens
-aujourd'hui, elle a toujours été; mais je n'osais pas me l'avouer,
-avant que l'heure fût venue; j'avais peur d'être déçue.
-Maintenant... ah! maintenant, je vois que c'est encore plus beau que ce
-que j'espérais... Et c'est moi tout entière. Je ne veux rien de
-plus...
-
---Quand tu voulais Roger, ou Tullio, dit Sylvie malignement, tu ne
-voulais rien de plus...
-
---Ah! tu ne comprends rien!... Est-ce que cela peut se comparer? Quand
-j'aimais--(ce que vous appelez: «aimer»),--ce n'est pas moi qui
-voulais, j'étais forcée... Comme j'ai souffert de cette force qui me
-tenait, sans que je pusse résister! Combien de fois j'ai prié, pour en
-être délivrée!... Et voilà que, justement, lui, lui, mon tout-petit,
-il est venu à mon secours, lorsque je me débattais dans les liens de
-cette souffrance que l'on appelle: amour, il est venu, il m'a sauvée...
-Mon petit libérateur!...
-
-Sylvie se mit à rire. Elle n'avait rien compris aux raisons de sa
-sœur. Mais elle n'avait pas besoin de raisons pour comprendre son
-instinct maternel: là-dessus, les deux sœurs seraient toujours
-d'accord. Elles entamèrent un tendre bavardage sur le petit
-inconnu--(serait-il homme ou femme?)--et sur les mille riens, graves et
-futiles, qui ont trait à sa venue, et dont une femme n'est jamais lasse
-de babiller.
-
-Elles causaient ainsi depuis longtemps, quand Sylvie se souvint qu'elle
-était venue pour faire la leçon, et non pour chanter un duo. Elle dit:
-
---Annette, assez de folies! Il y a temps pour tout. Roger te doit le
-mariage. Et tu dois l'exiger.
-
-Annette fit un geste lassé.
-
---Pourquoi revenir là-dessus? Je t'ai dit que Roger me l'a offert, et
-que j'ai refusé.
-
---Eh bien, quand on a été sot, il faut savoir le reconnaître et changer.
-
---Je n'ai aucune envie de changer.
-
---Pourquoi ne veux-tu pas? Cet homme, tu l'aimais. Je suis sûre que tu
-l'aimes encore. Qu'est-ce qui s'est passé?
-
-Annette ne voulait pas répondre. Sylvie insistait, cherchant
-indiscrètement au désaccord des raisons d'ordre intime. Annette eut un
-mouvement violent. Sylvie la regarda, et fut stupéfiée. Annette avait
-la bouche méchante, le sourcil froncé, l'œil irrité.
-
---Qu'est-ce que tu as?
-
---Rien, fit Annette, se détournant avec emportement.
-
-Sylvie venait de réveiller une blessure, qu'elle voulait oublier. Par
-une contradiction, qu'elle n'aurait pu expliquer, et qui sortait du fond
-de la nature, elle qui se réjouissait de la venue de l'enfant, elle en
-voulait à l'homme qui le lui avait donné, elle ne se pardonnait pas la
-surprise de ses sens et l'émotion qui l'avait ainsi livrée,--elle ne
-les pardonnait pas à celui qui en avait profité. Cette révolte de
-l'instinct avait été la vraie raison cachée--(à elle comme aux
-autres)--de sa fuite loin de Roger, et de son refus de le revoir. Au
-fond, elle le haïssait. Elle le haïssait de ce qu'elle l'avait aimé.
-Mais comme son intelligence était loyale, elle refoulait ces instincts
-qu'elle jugeait mauvais. Pourquoi Sylvie la forçait-elle à en prendre
-conscience?...
-
-Sylvie la regardait, et elle n'insista point. Annette, reprenant son
-calme, honteuse de ce qu'elle avait laissé voir, vu elle-même, et,
-tâchant de se donner le change, dit d'une voix tranquille:
-
---Je ne veux pas me marier. Je ne suis pas faite pour ces liens
-exclusifs. Tu me diras que des millions de femmes s'en accommodent, que
-je m'en exagère le sérieux. Mais je suis ainsi, je prends tout au
-sérieux. Si je me donne, je me donne trop; et alors, j'étouffe; il me
-semble que je me noie, avec une pierre au cou. Peut-être que je ne suis
-pas assez forte! Ma personnalité n'est pas affermie. Des liens trop
-intimes--des lianes--me sucent mon énergie; et il ne m'en reste plus
-assez pour moi. Je m'évertue à plaire à «l'autre», à ressembler à
-l'image de ce qu'il voudrait que je fusse; et cela finit mal: car à
-trop renoncer à sa nature, on perd le respect de soi, et l'on ne peut
-plus vivre; ou bien, on se révolte, et on fait souffrir... Non, je suis
-une égoïste, Sylvie. Je suis faite pour vivre seule.
-
-(Mais bien qu'elle ne mentît point, elle ne disait que les prétextes
-qui lui masquaient la vérité.)
-
---Tu m'amuses, dit Sylvie. Tu es la femme la moins faite pour te passer
-d'amour.
-
---Je le hais, dit Annette. Mais il ne m'atteindra plus, maintenant. Je
-suis à l'abri.
-
---Bel abri! fit Sylvie. Il ne t'abritera de rien du tout; et c'est toi
-qui devras l'abriter. Toi qui ne veux pas te lier, est-ce que tu as
-réfléchi à l'entrave qu'il sera pour toi, ce petit paquet?
-
---Le bonheur! Avoir les bras remplis, ces bras si longtemps vides!
-
---Tu parles, avant de savoir. Qui l'élèvera?
-
---Moi.
-
---Et le père? Il a des droits sur son enfant.
-
-Une nouvelle vague irritée passa sous les sourcils... Des droits! Des
-droits sur son enfant!... Son enfant! L'enfant de cet homme, de cette
-minute aveugle, qu'il a déjà oubliée, et qui me lie pour la vie!...
-Jamais!... Mon enfant, à moi!... Elle dit:
-
---Mon fils n'est qu'à moi.
-
---Il sera à qui il lui plaira.
-
---Oh! je sais qu'il lui plaira...
-
---Séductrice!... Et si pourtant, un jour, il te reprochait de l'avoir
-privé d'un père!
-
---Je remplirai son cœur si bien qu'il n'y restera pas la plus minime
-place pour les regrets d'un autre.
-
---Tu es un monstre d'égoïsme.
-
---Je l'ai dit.
-
---Tu seras punie.
-
---Eh bien, tant pis pour moi, si je ne m'en fais pas aimer! Rien ne
-pourra empêcher que je ne l'aime et qu'il ne soit moi.
-
---Si tu l'aimes vraiment, tu dois penser d'abord à son avenir. Bien
-d'autres se sont obligées, dans l'intérêt de l'enfant, à subir un
-mariage déplaisant...
-
---Tu me révoltes, dit Annette, en me vantant ces femmes qui se
-condamnent à un mariage de mensonge, et quelquefois de haine, par amour
-pour l'enfant. Tu me rappelles cette mère qui disait à sa fille
-qu'elle avait subi pour elle un enfer, en restant mariée. La fille lui
-répondit: «Pensais-tu que l'enfer fût un bon foyer pour un enfant?»
-
---L'enfant a besoin d'un père.
-
---Comment font-ils donc, les milliers qui s'en passent? Combien ne l'ont
-pas connu! Combien, l'ayant perdu dans leur petite enfance, ont été
-élevés seulement par leur mère! Sont-ils inférieurs aux autres?
-L'enfant a besoin d'un amour qui le couve. Pourquoi le mien ne
-suffirait-il pas?
-
---Tu préjuges de tes forces. Sais-tu ce qui t'attend?
-
---Je le sais, je le sais! Autour de mon cou, les petits bras d'un
-enfant.
-
---Et sais-tu de quel prix le monde te le fera payer? Il vaudrait mieux
-pour toi être une femme mariée quatre fois adultère que ce qu'ils
-flétrissent du nom de fille-mère. Oser assumer les peines et les
-charges de la maternité, sans avoir, au préalable, subi l'estampille
-de leur mariage officiel, mais cela ne se pardonne pas à une femme de
-leur classe!... Passe pour moi! Ce que nous faisons, nous autres, de
-notre corps, n'est pas de conséquence. Et même, ils y trouvent leur
-compte, tes bourgeois; aussi, les voit-on prêts à célébrer, comme
-dans _Louise_, l'amour libre, chez les filles du peuple. Mais une fille
-bourgeoise est une chasse réservée. Tu es leur propriété. On peut
-bien t'acheter par contrat, devant notaire; tu ne peux pas te donner, à
-la face du ciel, et dire: «C'est mon droit.» Où irions-nous, grand
-Dieu! si la propriété se révoltait contre son maître, et disait:
-«Je suis libre. Vienne qui plante!...»
-
-Car, même indignée, Sylvie ne pouvait parler sérieusement.
-
-Annette sourit, et dit:
-
---Les mœurs sont faites par l'homme. Je sais. Il condamne la femme qui
-ose avoir ses enfants, en dehors du mariage, sans se vouer pour la vie
-au père de ses enfants. Et pour beaucoup de femmes, c'est là un
-esclavage, car elles n'aiment pas leur mari. Beaucoup resteraient libres
-et seules avec leurs petits, si elles étaient braves. Je tâcherai de
-l'être.
-
-Sylvie dit avec pitié:
-
---Pauvre innocente! Tu as vécu protégée des duretés de la vie par
-les doubles fenêtres de cette bourgeoisie qui t'enferme, avec ses
-préjugés, mais avec ses privilèges. Du jour où tu en sortiras, elle
-ne te laissera plus rentrer. Et tu verras un peu ce que c'est que la
-vie!
-
---Eh bien, Sylvie, c'est juste; tu dis vrai, j'ai été une
-privilégiée; il est bon que j'aie ma part, à mon tour, de ce que vous
-souffrez.
-
---Trop tard! Il faut apprendre, dès l'enfance. À ton âge, on ne peut
-plus... Heureusement, tu es riche, tu ne connaîtras jamais la peine
-matérielle. Mais l'autre, la peine morale... Ton clan te rejettera,
-l'opinion te condamnera, chaque jour tu souffriras de petites avanies...
-Tu as le cœur tendre et fier. Il saignera.
-
---Il saignera. On jouit mieux d'un bonheur, quand il faut l'acheter. Je
-ne veux rien que de sain et d'honnête. L'opinion ne m'effraie pas.
-
---Et si ton petit en souffre?
-
---Ils oseraient?... Eh bien, nous lutterons ensemble contre ces lâches!
-
-Redressée sur son lit, elle secouait sa chevelure, comme un lion.
-
-Sylvie la considéra, voulut garder sa mine sévère, ne put, rit,
-haussa les épaules, soupira:
-
---Pauvre petite folle!...
-
-Annette, câlinement, lui demandait:
-
---Tu nous aideras?
-
-Sylvie l'embrassa furieusement. Et elle montra le poing au mur:
-
---Gare à qui te touche!
-
-
-Elle partit. Annette, fatiguée de la discussion, retomba dans son
-rêve. Cette fois, avec sa sœur, la partie était gagnée! Mais de la
-conversation, une inquiétude restait, un mot dit par Sylvie... Est-ce
-que l'enfant, un jour, pourrait lui reprocher?...
-
-Sur le dos étendue, et ses mains sur son ventre croisées, elle
-écoutait en elle. En elle, le tout petit commençait à remuer. Annette
-lui parlait, bouche close, comme souvent. Elle lui demandait si elle
-faisait bien de le garder pour elle seule; elle le priait instamment de
-lui dire si elle avait raison, et s'il était content: car elle ne
-voulait rien faire, dont il pût la blâmer.--Alors, le tout petit,
-naturellement, répondit qu'elle faisait bien, et qu'il était content.
-Il dit qu'il la voulait â lui, à lui seul, et que, pour se vouer à
-lui, elle devait être libre et vivre seule avec lui. Elle et lui...
-
-Annette rit de bonheur. Son cœur était si plein que la parole se tut.
-Et, la tête alourdie et grise de sa joie, lasse, elle s'endormit...
-
-
-
-
-Dès que l'état d'Annette commença d'être visible, Sylvie obligea sa
-sœur à s'éloigner de Paris. C'était le début de l'automne; les amis
-en vacances ne tarderaient pas à rentrer. Contrairement à ce qu'on
-pouvait craindre, Annette n'opposa point de résistance. Elle n'avait
-pas peur de l'opinion; mais toute cause de dissentiment, à cette heure,
-lui eût été intolérable: que rien ne troublât son harmonie!
-
-Elle se laissa conduire par Sylvie à une station de la Côte d'Azur;
-mais elle n'y resta point. Elle n'y trouvait pas le recueillement. Le
-voisinage de la mer lui causait un malaise. Annette était une
-terrienne; elle pouvait admirer l'océan, mais elle ne pouvait vivre en
-familiarité avec lui; elle subissait la fascination violente de son
-souffle; mais ce souffle ne lui était pas bienfaisant: il réveillait
-en elle trop de troubles cachés, il en faisait surgir qu'elle ne
-voulait pas connaître... Pas encore! Pas maintenant!... Il est des
-êtres qu'on n'aime pas, dit-on, parce qu'on craint de les aimer--(et
-donc, parce qu'on les aime?)--Annette se défendait contre la mer, parce
-qu'elle se défendait contre elle-même, contre une Annette dangereuse,
-qu'elle tenait à éviter...
-
-Elle remonta vers le nord, près des lacs de Savoie; et dans une petite
-ville, au pied des monts, elle prit ses quartiers d'hiver. Sylvie ne fut
-avertie qu'après installation. Retenue à Paris par son métier, elle
-ne pouvait faire, de loin en loin, que de brèves visites; et elle
-s'inquiéta de savoir Annette seule, dans cet endroit perdu. Mais
-Annette, en ce temps, ne pouvait se trouver assez seule, ni l'endroit
-assez perdu. Elle se fût délectée d'un ermitage. Plus sa vie
-intérieure était riche, plus elle avait besoin d'une atmosphère
-limpide et sans bruit. Elle ne souffrait pas, comme en jugeait Sylvie,
-d'être, dans son état, abandonnée à des mains étrangères. D'abord,
-elle avait tant d'affection à dépenser que nul ne lui semblait
-étranger; et comme la sympathie attire la sympathie, à nul elle ne
-restait une étrangère longtemps. Ce n'était pas que les gens du pays,
-peu curieux, s'inquiétassent de la connaître. On se saluait, on
-échangeait, en passant, quelques paroles cordiales, sur le seuil de la
-porte, ou par-dessus la haie. On se voulait du bien. Sans doute, en cas
-de besoin, il n'eût pas fallu trop compter sur cette bonne volonté.
-Mais c'est déjà beaucoup, dans les jours ordinaires: les jours en sont
-plus légers. Annette s'accommodait mieux de cette bienveillance
-indifférente de bonnes gens inconnus qui la laissaient en repos, que
-des soins tyranniques des parents, des amis, qui s'arrogent sur nous des
-droits de tutelle pesante...
-
-Mi-novembre... Assise près de la fenêtre, elle regardait, en cousant,
-la neige nouvelle sur les prés et les arbres emperruqués. Mais ses
-regards revenaient sur une lettre de faire-part... Mariage de Roger
-Brissot avec une jeune fille du monde politique de Paris: (Annette la
-connaissait)... Roger n'avait pas perdu de temps. Mesdames Brissot,
-vexées de la fuite d'Annette, s'étaient hâtées de conclure un autre
-hymen, avant que la déconvenue de leur fils pût être ébruitée. Et
-Roger, par dépit, avait ratifié leur choix. Annette ne pouvait
-s'étonner, ni se plaindre. Elle s'efforçait même de penser qu'elle en
-était bien aise, pour ce pauvre Roger. Mais la nouvelle la remuait plus
-qu'elle n'eût voulu. Tant de souvenirs frémissaient dans l'âme et
-dans la chair! Et là, dans cette chair, cette vie éveillée par lui...
-Au fond de l'ombre, les troubles d'autrefois s'agitaient... Non, non,
-Annette ne permet pas qu'ils ressortent! Elle éprouve une aversion pour
-ses fièvres passées. Tout ce qui est sensuel la fatigue... Dégoût,
-révolte... Et cette animosité...--(Cette fois, elle l'a
-reconnue!...)--Écho de la haine ancestrale de la femelle contre le
-mâle qui l'a fécondée...
-
-Elle cousait, elle cousait, elle voulait oublier. Souvent, lorsque,
-nerveuse, elle voyait venir à l'horizon une dangereuse nuée, elle
-recourait au moulin à prières: le travail. Elle cousait; et ses
-pensées se rangeaient en bon ordre, comme il fallait...
-
-Et ce jour-là encore, elles se rangèrent. Après une demi-heure
-d'application muette, le souci s'effaça, reparut le sourire; Annette,
-relevant son front penché sur l'ouvrage, montra ses yeux apaisés. Et
-elle dit:
-
---Qu'il en soit ainsi!
-
-Le soleil riait sur la neige. Annette laissa le travail et s'habilla
-pour sortir. Elle avait les chevilles et les pieds un peu gonflés; mais
-il fallait se forcer à marcher; et une fois qu'elle était dehors, elle
-y trouvait plaisir. Car elle promenait avec elle son petit compagnon.
-Maintenant, il affirmait sa présence. Le soir surtout, il prenait les
-dimensions du nid, il tâtonnait partout...
-
---Dieu! que c'est étroit! semblait-il dire. Est-ce que cela ne va
-jamais finir?...
-
-Et il se rendormait. Le jour, en promenade, il se tenait sage. Mais on
-eût dit qu'il regardât par les yeux de sa mère. Car à ces yeux, tout
-semblait neuf. Ô les fraîches couleurs! La nature venait de les poser
-sur la toile. Annette en avait aussi de belles sur les joues. Son cœur
-battait plus fort, et son sang affleurait. Elle jouissait des odeurs,
-des saveurs; quand on ne pouvait la voir, elle mangeait un peu de neige,
-sur le chemin... Délicieux!... Elle se rappelait qu'enfant, elle
-faisait de même, aussitôt que la bonne ne regardait pas... Elle
-suçait aussi des tiges de roseaux, humides et gelées: elle en avait,
-tout le long du gosier, un frisson de gourmandise pâmée; comme
-l'étoile de neige sur sa langue, elle fondait de volupté...
-
-Après qu'elle avait, une heure ou deux, marché dans la campagne, sur
-les routes de neige, seule et double, seule et toute, sous le dais gris
-du ciel d'hiver, écoutant ramager son petit printemps, elle revenait
-vers la ville, les joues fouettées par la bise, rouges, les yeux
-brillants. Elle ne résistait pas, devant la pâtisserie, à l'attrait
-de quelque friandise, du chocolat, du miel:--(Ce que le petit était
-gourmand!)--Puis, elle allait s'asseoir, à la tombée du jour, dans
-l'église, devant un autel, qui était comme le miel, sombre et d'or. Et
-elle qui ne pratiquait point, elle qui ne croyait point,--(qui croyait
-ne point croire)--elle restait, jusqu'à ce qu'on fermât les portes, à
-rêver, prier, aimer. La nuit tombait, les lampes de l'autel, faiblement
-balancées, attiraient dans le noir les derniers points de lumière.
-Annette s'engourdissait, frileuse, un peu transie dans sa houppelande de
-laine, se réchauffant à son soleil. Le calme saint était en elle.
-Elle rêvait pour l'enfant d'une vie enveloppée de douceur, de
-silence--et de ses bras d'amour.
-
-
-
-
-Dans les premiers jours de l'année, l'enfant naquit. Un fils. Sylvie
-arriva juste à temps pour le cueillir. Malgré ses douleurs, qui lui
-arrachaient parfois un gémissement, mais sans larmes, Annette,
-intéressée, attentive, un peu déçue, s'étonnait d'assister à
-l'événement, plus que de le produire. La grande émotion qu'elle
-attendait n'était pas apparue.--Dès le commencement du travail, on est
-prise dans un piège. Aucun moyen d'échapper: il faut aller jusqu'au
-bout. Alors, on se résigne, et on tend toutes ses forces pour y arriver
-au plus tôt. L'esprit net, mais ses énergies occupées entièrement à
-soutenir les douleurs. On ne pense guère à l'enfant. Point de place
-pour les sentiments tendres ou exaltés. Ceux qui remplissaient le
-cœur, avant, se sont éclipsés. C'est vraiment «le travail», dur,
-étroit, travail de chair et de muscles, exclusivement physique, sans
-rien de beau et de bienfaisant... Jusqu'à l'instant libérateur, où
-l'on sent de son corps glisser le petit corps... Enfin!...
-
-Aussitôt, la joie se rallume. Annette, claquant des dents, épuisée,
-près de sombrer au fond d'un océan Arctique, tendait ses mains
-glacées pour saisir et serrer sur ses membres brisés son fruit
-vivant,--le bien-aimé!
-
-
-Et maintenant, elle est dédoublée. Non plus deux en un, comme avant.
-Mais un fragment de soi, détaché dans l'espace, comme un petit
-satellite, gravitant autour d'un astre, une minuscule valeur
-additionnelle dont l'effet est immense dans l'atmosphère psychique.
-Chose étrange que, dans ce nouveau couple formé par la segmentation
-d'un être, le grand s'appuie sur le petit, plus encore que le petit sur
-le grand. Ce vagissement était, par sa faiblesse, une force pour
-Annette. Ô la richesse que donne un aimé qui ne peut se passer de
-nous!... Annette aux seins durcis, que suçait avidement le petit
-animal, avidement versait dans le corps de son fils le flot de lait et
-d'espérance, dont sa poitrine était gonflée.
-
-Alors se déroula le premier cycle émouvant de la _vita nuova_, cette
-découverte du monde, qui est vieille comme le monde, et que refait
-chaque mère, penchée sur le berceau. La veilleuse inlassable guette,
-le cœur battant, l'éveil de son Bel-au-bois-dormant. Dans ses yeux de
-saphir,--ces violettes foncées,--Annette se mirait, tant ils étaient
-brillants. Que voyait-il, ce regard, imprécis et sans bornes, comme le
-grand œil du ciel, dont on ne peut savoir s'il est vide ou profond;
-mais dans la clarté bleue de son cercle, tient le monde... Et quelles
-ombres subites projettent sur ce pur miroir des nuées de souffrances,
-des fureurs invisibles, des passions inconnues, venues on ne sait d'où?
-Est-ce de mon passé, ou de ton avenir? L'avers, ou le revers de la
-même médaille. «Tu es ce que j'ai été. Je suis ce que tu seras. Que
-seras-tu? Que suis-je?...» Annette s'interrogeait dans les yeux de son
-sphinx. Et regardant cette conscience, d'heure en heure, qui montait de
-l'abîme, elle revivait, sans le savoir, en cet _homuncunlus_, la
-naissance de l'humanité.
-
-Une à une, le petit Marc ouvrait ses fenêtres sur le monde.
-Commencèrent à passer sur la surface égale du liquide regard des
-lueurs plus précises, ainsi qu'un vol d'oiseaux qui cherchent où se
-poser. Après quelques semaines, sur l'arbuste vivant parut la fleur du
-sourire. Et puis, dans le buisson, les oiseaux installés se mirent à
-ramager... Oublié, le cauchemar tragique des premiers jours! Oubliés,
-l'épouvante de la terre inconnue, les hurlements de l'être brutalement
-arraché de l'écorce maternelle, projeté nu et meurtri dans la
-lumière cruelle!... Le petit homme, rassuré, avait pris possession de
-la vie. Et il la trouvait bonne. Il l'explorait, palpait et goûtait
-goulûment de la bouche, des yeux, des pieds, des mains, des reins. Il
-célébrait sa proie, en jouant émerveillé avec les sons qui sortaient
-de son flûteau. Une proie de plus: sa voix! Il s'écoutait chanter.
-Mais il ne jouissait pas de son chant avec plus de délices que sa
-mère. Annette s'en grisait. Cette petite voix de ruisseau lui faisait
-fondre le cœur. Même les cris suraigus où montait l'instrument, lui
-perçaient le tympan d'une exquise volupté:
-
---Crie bien fort, mon chéri! Oui, affirme ta vie!
-
-Il l'affirmait avec une énergie qui n'avait pas besoin
-d'encouragements. Joie, colère, caprices, il en criait de toutes les
-couleurs. Annette, maman novice et déplorable éducatrice, trouvait
-tout charmant; elle n'avait pas la force de résister aux appels
-tyranniques. Elle se fût levée dix fois, la nuit, plutôt que de
-l'entendre pleurer. Et, du matin au soir, elle se laissait sucer par
-l'avide sangsue. L'enfant ne s'en portait pas mieux; et elle, s'en porta
-fort mal.
-
-Sylvie, quand elle revit sa sœur, au printemps, la trouva amaigrie; et
-elle s'inquiéta. Annette manifestait toujours le même bonheur; mais
-l'expression en était devenue un peu fébrile; les larmes lui montaient
-aux yeux, pour un mot affectueux. Elle convint qu'elle ne dormait pas
-assez, qu'elle ne savait pas se faire servir, et que devant les
-difficultés pratiques qui se présentaient pour les soins à donner ou
-la santé de l'enfant, elle se sentait démunie. Elle le disait, en
-affectant de rire de sa pusillanimité; mais sa belle assurance du
-début était tombée. Elle était frappée de voir qu'elle n'était pas
-aussi robuste qu'elle avait pensé; n'ayant jamais été malade, elle
-n'avait pas connu les limites de ses forces, et elle croyait qu'elle en
-pouvait user sans compter; elle s'apercevait que ces limites étaient
-étroites et qu'on ne les dépassait pas impunément... La vie, quelle
-chose fragile! À d'autres moments, cette constatation ne l'eût pas
-affectée. Mais à présent que sa vie était double, et que sur cette
-chose fragile une autre reposait, encore plus fragile... Dieu! que se
-passerait-il, si elle disparaissait? Dans ses nuits sans sommeil,
-Annette avait bien des fois remâché cette crainte....Elle écoutait le
-sommeil de l'enfant; et le moindre changement dans sa respiration, un
-souffle un peu plus vif, une plainte, ou le silence, arrêtaient les
-battements de son cœur. Et dès que l'inquiétude fut entrée, elle
-prit logement. Annette ne connut plus le calme auguste et léger des
-heures de la nuit, où le corps sans mouvement et l'âme sans pensée,
-qui rêvent sans dormir, flottent comme des fleurs d'eau, immobiles, sur
-l'étang nocturne. Elyséenne quiétude, dont la grâce accordée n'est
-sentie par le cœur qu'après qu'il l'a perdue... Désormais, chaque
-moment tient en méfiance l'âme aux aguets. Dans le plus sûr se
-dissimule un tremblement...
-
-Sylvie ne s'y trompa point. Sous le sourire vaillant d'Annette,
-plaisantant sa faiblesse, elle perçut le désarroi physique et le
-besoin animal de se rapprocher du troupeau. Elle décida qu'Annette
-devait quitter sa retraite et revenir s'installer, à quelques heures de
-Paris, dans une maison de campagne, où Sylvie pourrait la voir presque
-chaque jour, sans que le bruit de son retour se répandît. Annette ne
-fit pas de difficultés pour revenir, mais franchement, dans sa maison,
-à Paris. Elle n'admit aucune objection. En vain, Sylvie lui remontra
-que ce n'était point sage, que sa tranquillité risquait d'être
-troublée. Annette s'entêta. Son orgueil ne supportait pas de paraître
-fuir devant l'opinion. Pendant l'année heureuse où elle couvait
-l'enfant, elle ne songeait pas à l'opinion. Elle vivait avec le bonheur
-en tête à tête; point de place pour un tiers. Depuis quelques mois,
-son bonheur n'était pas moindre; mais elle eût désiré en faire part
-au monde; et il lui était pénible de se dire qu'elle devait le cacher.
-À force d'y penser, elle en fut blessée. Quoi! ce joyau qui faisait
-son orgueil, elle le dissimulait comme une chose honteuse! Elle avait
-l'air de le renier!...
-
---«Te renier! mon trésor!»... (Elle l'embrassait passionnément)...
-«Je n'aurais pas dû fuir, j'aurais dû t'imposer, dès le premier
-jour. Mais plus de cachotteries! Je dirai, en te montrant: a Voyez mon
-bel enfant! Vous n'avez pas le pareil, dites, les autres mamans?...»
-
-
-
-
-Elle rentra dans Paris, et elle s'y installa. La fille de Raoul Rivière
-savait bien qu'il ne serait pas si facile de faire accepter sa
-situation! Mais le sentiment dédaigneux qu'elle tenait de son père, à
-l'égard du monde, n'avait pas appris de son père à se plier en
-apparence aux préjugés du monde, pour mieux s'y dérober: elle
-prétendait y tenir tête et en avoir raison.
-
-Sa première expérience fut assez favorable. La vieille tante
-Victorine, en l'absence d'Annette, était restée gardienne de la
-maison, comme c'était son emploi depuis de longues années. Cette
-petite personne de soixante ans passés avait le teint frais, les joues
-sans rides, et des boucles en papillotes bien serrées sur les joues.
-Calme, douce, inoffensive, excessivement timorée, elle avait su se
-conserver à l'abri de tout ce qui peut troubler. Annette, dès
-l'enfance, avait toujours vu dans la maison la tante Trotte-menu, qui la
-déchargeait des ennuis du ménage et veillait à la propreté, au
-confort, à la cuisine, (car elle était gourmande), jouant le rôle de
-vieille bonne familière, devant qui on ne se gêne pas, parce qu'elle
-est un meuble de la maison: son avis ne compte pas; et d'ailleurs, elle
-n'en a pas. Au cours des trente années qu'elle avait passées chez son
-frère, la tante Victorine avait pu voir et entendre des choses
-étranges. Mais elle n'avait rien vu, rien entendu. Pour qu'elle vît ce
-qu'elle ne tenait pas à voir, il eût fallu l'y contraindre. Raoul
-n'avait garde! Dans son cercle d'intimes, il la nommait sa sourde-muette
-du sérail. Il se moquait d'elle à sa barbe, la blaguait, la bourrait,
-l'appelait: «grosse cruche!» la faisait pleurnicher, et puis, la
-cajolait, la bichait avec bruit sur les deux joues, et se faisait
-dorloter par elle, comme un vieux gamin. Elle avait gardé de lui le
-souvenir d'un cœur d'or,--qui plus est, d'un saint homme:--ce qui
-l'eût bien amusé dans sa tombe,--si, pour un Raoul Rivière, amateur
-non lassé du dessus de la terre, le dessous n'eût été une sacrée
-affaire!
-
-Il n'eût pas été difficile pour Annette d'imprimer dans les yeux de
-tante Victorine une image de sa personne aussi avantageuse. Elle avait
-hérité, en même temps que de la maison, du culte que le vieux chat du
-foyer rendait au propriétaire. Il ne s'agissait que de ne pas
-contrarier ses illusions. Annette recula longtemps avant de s'y
-décider. Elle avait tenu la tante dans l'ignorance de son aventure. À
-son éloignement de Paris elle avait donné pour prétexte des raisons
-de santé, le désir de voyager. Si peu vraisemblable que ce fût, la
-tante avait paru le croire; elle n'était pas curieuse, et craignait les
-nouvelles qui pouvaient l'agiter. Il fallut bien pourtant qu'elle les
-apprît, à la fin. Sylvie se chargea, après la naissance de l'enfant,
-de la lui annoncer. La pauvre femme en fut «sidérée». Elle eut
-beaucoup de peine à comprendre la situation; elle n'en avait jamais
-envisagé de telle. Elle écrivit à Annette des lettres affolées, si
-obscures qu'Annette aurait pu croire--(cet âge est sans pitié!)--que
-c'était tante Victorine qui venait d'accoucher. Elle la consola, de son
-mieux. Sylvie était convaincue que la vieille dame partirait de la
-maison. Mais partir de la maison était la dernière pensée qui pût
-venir à tante Victorine. Pour le reste, son esprit s'agitait dans un
-désordre inextricable. Elle était bien incapable de donner un conseil!
-Il lui en eût fallu pour elle. Elle ne savait que se lamenter. Mais on
-ne vit pas de lamentations; et comme on doit vivre pourtant, elle finit
-par découvrir dans le malheur d'Annette une épreuve du ciel. Elle
-commençait à s'y habituer, en l'absence de sa nièce, dont
-l'éloignement maintenait à distance le fâcheux événement, quand
-Annette annonça son retour.
-
-Annette était émue, en rentrant au logis. Sylvie avait été la
-chercher à la gare. Tante Victorine ne put s'y résoudre; et quand elle
-entendit s'ouvrir la porte de la maison, elle remonta précipitamment
-l'escalier dont elle avait descendu la moitié, et courut s'enfermer
-dans sa chambre. Annette l'y trouva en larmes; la tante, en
-l'embrassant, répétait:
-
---Ma pauvre enfant!... Mais comment?... Mais comment?...
-
-Annette, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, jouait
-l'assurance, et disait, d'un ton brusque et riant:
-
---On aura le temps de raconter!... Maintenant, allons dîner!
-
-La vieille dame se laissa entraîner. Elle continuait de larmoyer;
-Annette lui faisait:
-
---Chut! Chut! ma bonne tante... Il ne faut pas pleurer...
-
-La tante cherchait à retrouver ce qu'elle aurait voulu dire; elle en
-avait un tas: lamentations, semonces, questions, interjections... Mais
-de ce tas, elle ne pouvait rien tirer; il ne sortait que de gros
-soupirs. Annette, brusquement, la mit en présence de l'enfant qui
-dormait comme un bienheureux, de tout son petit corps souple et dodu, la
-tête chavirée: elle tomba en extase, elle joignit les mains; et son
-vieux cœur de servante sur-le-champ contracta un nouveau louage avec le
-chef nouveau de la maison. De cette heure, elle s'attela, rajeunie, au
-chariot du petit dieu.--Par instants, la mémoire lui revenait qu'il
-était tout de même un objet scandaleux. Elle se retrouvait dans le
-désarroi. Annette, qui causait avec une insouciance affectée, guettait
-du coin de l'œil la bonne vieille figure qui s'allongeait:
-
---Allons, qu'est-ce que c'est donc? demandait-elle, il faut se faire une
-raison!
-
-La tante entamait, une fois de plus, ses confuses lamentations.
-
---Mais oui, disait Annette, lui tapotant les mains, mais oui!... Mais
-enfin, qu'est-ce que tu voudrais donc? Que nous perdions notre cher
-petit garçon?
-
-(Elle savait bien ce qu'elle faisait, en appuyant, câline, sur le
-«_notre_»!)
-
-La tante, superstitieuse, protestait, bouleversée:
-
---Annette, ne dis pas cela! C'est dangereux... Non, comment peux-tu
-dire?...
-
---Alors, n'aie pas cette mine! Puisque notre petit est là, puisqu'il
-nous est venu, qu'est-ce qu'on peut faire maintenant? Qu'est-ce qu'on
-peut faire de mieux que de l'aimer et d'être heureux?
-
-La tante aurait pu répondre:
-
---Oui, mais pourquoi est-il venu?
-
-Elle n'avait plus la force de le souhaiter. La morale l'eût voulu,
-pourtant. Le monde et la religion. La dignité et la tranquillité.
-Peut-être la tranquillité surtout. La plus intime pensée, tout au
-fond, tout au fond, qu'elle ne s'avouait pas, était:
-
---Mon Dieu! si, au moins, cette malheureuse enfant ne m'en avait rien
-dit!...
-
-Enfin, dans l'impossibilité d'accorder tant de pensées
-contradictoires, tante Victorine finit par renoncer à penser. Et,
-s'abandonnant à l'instinct, elle fut la vieille poule, qui a passé sa
-vie à élever les poussins des autres. Elle accepta.
-
-Mais Annette n'eut pas trop à s'en féliciter. Il est des annexions qui
-rapportent plus d'ennuis que d'avantages. Par la tante, ne tarda pas à
-s'introduire chez Annette le trouble du dehors. Madame Victorine était
-bavarde; et elle prêtait l'oreille à ce que le voisinage disait du
-retour de sa nièce. Elle revenait, tout courant, larmoyant, le redire
-à Annette. Annette la rudoyait affectueusement, mais elle ne laissait
-pas d'être affectée de ces sots commérages. Lorsque rentrait la
-vieille, elle se demandait maintenant, avec un frémissement:
-
---Que va-t-elle encore me raconter?
-
-Elle lui interdit de parler. Mais quand la tante se tut, ce fut bien
-pis, avec ses réticences, ses soupirs, et ses airs navrés. Et Annette
-amassait un dépit irrité contre cette opinion venimeuse, qu'elle
-affectait d'ignorer.
-
-Si elle eût été sage, elle eût évité du moins l'occasion de s'y
-frotter. Mais elle était trop vivante pour être sage. On n'est sage
-qu'après qu'il en a cuit de ne pas l'être. La nature humaine est ainsi
-faite qu'Annette, qui dédaigneusement tournait le dos aux jugements du
-monde, brûlait de connaître ce qui se disait derrière son dos. Et,
-tremblant, chaque matin, que le jour ne passât point sans lui apporter
-l'écho de paroles déplaisantes, les jours où ces paroles ne venaient
-pas la trouver, elle était prête à les aller chercher. Elles lui
-épargnèrent cette peine. Elle reçut de la famille, de cousins, de
-cousines, avec qui elle n'entretenait que des rapports lointains de
-parenté, des lettres scandalisées, des leçons intolérables. Leur
-prétention de s'ériger en juges de sa conduite et en champions contre
-elle de l'honneur de la famille, aurait dû paraître moins irritante
-que grotesque à qui savait, comme Annette, trop instruite par son père
-de la chronique secrète, ce que valait l'aune de ces Aristarques. Mais
-Annette ne riait pas; elle sautait sur sa plume, et décochait une
-réplique mordante, qui ajoutait la rancune aux autres motifs de
-condamnation, et rendait celle-ci implacable.
-
-Encore ces censeurs austères pouvaient-ils invoquer, pour leur
-intervention, les droits, certes abusifs, mais coutumiers, de la
-parenté. Mais quels droits de lui tenir rigueur avaient des étrangers,
-à qui ne faisait point tort qu'elle usât d'elle comme elle
-l'entendait? Rencontrant dans la rue une aimable mondaine, dont le salon
-naguère l'accueillait, elle s'arrêtait pour échanger quelques mots de
-courtoisie. Mais l'autre, l'examinant de son regard curieux, la laissait
-parler, à peine répondait, et s'éloignait avec une froide politesse.
-Une autre, à qui Annette écrivait pour demander un renseignement, ne
-lui répondait pas. Poursuivant son enquête, elle s'adressait à une
-amie de sa mère, une vieille dame qu'elle respectait et qui lui
-témoignait des sentiments affectueux; elle offrait d'aller la voir. En
-retour, lui venait une lettre embarrassée, exprimant le regret de ne
-pas la recevoir: on s'absentait de Paris... Ces petites blessures
-répétées rendaient la sensibilité inquiète. Annette avait peur
-d'autres affronts; mais l'étrange était que cette peur la poussait
-nerveusement à les provoquer.
-
-Ainsi en advint-il avec son amie Lucile Cordier. Les deux jeunes femmes
-se connaissaient depuis longtemps. Dans le monde qu'elles
-fréquentaient, Lucile était la préférée d'Annette; et sans être
-fort intimes, elles avaient plaisir à se voir. Annette apprit par sa
-tante que la sœur de Lucile venait de se marier. Elle n'en avait reçu
-aucun avis de Lucile. Elle lui écrivit pour la féliciter. Lucile garda
-le silence. Annette en savait assez, pour ne pas insister. Elle insista
-pourtant, par un besoin singulier d'être sûre,--de souffrir.
-
-Elle se rendit chez Lucile. Dans le salon, un bruit de voix. C'était le
-jour de visites. Elle se le rappela, au moment d'entrer. Trop tard pour
-reculer... La conversation était animée. Une douzaine de personnes,
-presque toutes, connues d'Annette. À son apparition, les voix
-s'arrêtèrent net. Quelques secondes seulement. Annette, émue, mais
-sentant qu'elle livrait un combat, entra, le sourire aux lèvres, et,
-sans regarder à droite ni à gauche, elle alla à Lucile. Lucile se
-leva, gênée. Petite blonde, aux yeux plissés, caressants, doux et
-fins, minois fripé, museau de souris, les dents un peu avancées.
-Spirituelle, indifférente aux gens et aux idées, tout en se donnant
-l'air de se passionner pour celles-ci, de s'attacher à ceux-là, elle
-était prudente, pas très franche, faible, aimant à plaire, ne
-cherchant rien tant qu'à ne se brouiller avec personne et à tout
-ménager. La conduite d'Annette ne l'avait, pour son compte, aucunement
-troublée. Son curieux nez pointu, à l'affût, s'amusait du scandale.
-L'aventure, qu'elle jugeait absurde, l'eût seulement divertie, si, du
-point de vue mondain, ce ne l'eût embarrassée. Quand Annette Lui
-écrivit qu'elle était de retour, Lucile avait pensé:
-
---Quelle tuile! Qu'est-ce que je vais lui répondre? Elle ne voulait pas
-blesser Annette. Elle ne voulait pas non plus risquer de se faire mal
-juger. Faute de trouver la réponse, elle la remit de journée en
-journée. Elle se proposait de revoir Annette, mais plus tard--(ce
-n'était pas pressé!)--sans que le monde le sût. Cela n'empêchait pas
-de dauber sur Annette et de prendre avec le monde des airs
-scandalisés...
-
-Mais voici que la brusque apparition d'Annette la mettait--(«C'est trop
-fort!»...)--dans l'obligation, sur-le-champ, de choisir! Lucile en
-voulut beaucoup plus à Annette de lui jouer ce mauvais tour que de
-s'être fait faire un enfant... («Et même deux, s'il lui plaît, mais
-qu'elle me fiche la paix!...»)
-
-Une petite lueur rageuse aux yeux, vite éteinte, elle prit la main
-qu'Annette lui tendait, répondant au sourire par ce sourire de miel
-qu'Annette lui connaissait: (on ne résistait pas à sa tendre
-séduction). Cela ne dura guère. Les yeux en mouvement, les oreilles
-aux aguets, Lucile perçut instantanément l'ironie de l'assistance.
-Instantanément, son expression se glaça; après quelques mots
-d'accueil, elle reprit avec affectation l'entretien interrompu; et, d'un
-secret accord, tous se remirent à causer.
-
-Annette, laissée en dehors de la conversation, se sentit rejetée. Mais
-elle ne l'accepta point. Elle connaissait la faiblesse de caractère de
-Lucile. Armée de son fier sourire, assise au milieu d'un groupe qui,
-sans paraître la voir, semblait très occupé par l'échange de propos
-aussi vains qu'animés, elle faisait, de ses yeux tranquilles, le tour
-de l'assistance. Les regards, à sa rencontre, cillaient pour l'éviter.
-Une paire d'yeux, cependant, n'eurent pas le temps de se garer. Ils
-restèrent accrochés, avec un dépit irrité. Annette reconnut la large
-face poupine de Marie-Louise de Baudru, fille d'un riche notaire,
-mariée avec un magistrat, dont le cercle de parentage était avec les
-Rivière dans de vieilles relations de cordialité sociale et
-d'antipathie foncière. Marie-Louise de Baudru incarnait en sa forte
-personne les plus solides attributs de sa classe grand-bourgeoise:
-l'ordre, la probité, l'incuriosité, le manque de charité de cœur et
-surtout d'esprit, toutes les vertus légales, une ferme foi verbale,
-vidée, comme sur l'étal, de doutes et de pensée, et le culte
-religieux de la Propriété: toutes les propriétés: sa famille, son
-bien, sa patrie, sa religion, sa morale, sa tradition, et ses
-négations. Enfin, le moi massif et compact, comme un bloc qui bouche le
-soleil. Point de place, à côté, pour le tonneau de Diogène! Rien ne
-répugnait aux Baudru autant que l'indépendance, quelle qu'elle fût:
-religieuse, morale, intellectuelle, politique ou sociale. Aversion, de
-nature! Ils en confondaient toutes les formes sous la commune injure
-d'«anarchisme». Cet anarchisme, ils l'avaient toujours flairé chez
-les Rivière. Et, d'instinct, Marie-Louise, comme les siens, tenait en
-suspicion Annette. Elle ne lui pardonnait pas la liberté dont Annette
-avait joui dans son éducation et sa vie de jeune fille. Peut-être
-qu'un grain d'envie n'était pas absent de ces jugements désobligeants.
-Une seule considération en retenait l'expression: la fortune des
-Rivière. La richesse commande l'estime, elle est une des colonnes--la
-plus ferme--de l'ordre social. Mais c'est à condition qu'on n'ébranle
-point sa base: la famille légale. Les soutiens de la société y
-veillent; il ne fait pas bon s'y frotter. Annette avait porté atteinte
-aux principes cardinaux. Le chien de garde était réveillé. Il se
-taisait pourtant. Il n'aboie pas dans le monde. Mais son regard parlait
-pour lui. Annette lut dans celui de Marie-Louise de Baudru un mépris
-courroucé. Ses yeux se posèrent tranquillement sur ceux de la
-justicière joufflue; et, lui adressant de la tête un petit salut
-familier, elle la força d'y répondre. Marie-Louise, suffoquant de ne
-pouvoir résister à l'injonction, salua, en se vengeant par son regard
-le plus dur. Annette, indifférente, l'avait déjà laissée; et ses
-yeux qui faisaient le tour du salon, revinrent à Lucile.
-
-Sans aucun embarras, elle s'introduisit dans l'entretien commencé, elle
-coupa d'une réflexion le récit de Lucile, l'obligea à une réplique.
-Il fallut bien lui faire place. On ne pouvait se dispenser de l'écouter
-poliment, curieusement, et même non sans agrément: car elle avait de
-l'esprit. Mais on ne répondait pas, on était distrait, on parlait
-d'autre chose. La conversation s'éteignait, se rallumait par petits
-feux, en sautant de sujets. Annette s'entendit, dans le silence,
-discourant sur un ton dégagé; et elle écoutait sa voix, comme celle
-d'une étrangère: en vraie femme qu'elle était, fine, sensible et
-fière, elle ne perdait rien des petites humiliations. Habituée dès
-l'enfance à lire et à manier le langage menteur des salons, elle
-savait déchiffrer sous le voile des inattentions voulues, des sourires
-équivoques, des politesses sans franchise, les intentions blessantes.
-Elle souffrait, mais elle riait; et elle continuait de parler. On
-pensait:
-
---Quel aplomb, cette petite!
-
-Lucile profita du départ d'une visiteuse pour l'accompagner à la porte
-et s'écarter d'Annette. Celle-ci se trouva abandonnée, dans un groupe
-bien décidé à l'ignorer. Renonçant à prolonger l'épreuve, elle
-allait se lever pour partir à son tour, quand, traversant le salon,
-Marcel Franck vint à elle. Il était entré depuis quelque temps, sans
-qu'elle l'eût aperçu, toute son attention prise par son effort pour ne
-pas céder au découragement qui la gagnait. Et lui, la regardant
-parler, avec une pitié gouailleuse, admirait sa crânerie. Il se
-disait:
-
---Qu'est-ce qui l'obligeait à venir braver ces mufles? ... Petite
-toquée!... C'est tordant...
-
-Il se décida à lui tendre la perche. Il la salua gentiment. Les yeux
-reconnaissants d'Annette s'éclairèrent. On se taisait autour d'eux:
-toutes ces figures fermées, qui épiaient... Il dit:
-
---Enfin, grande voyageuse, vous voilà revenue! L'avez-vous assez
-«_contemplé son azur, ô Méditerranée?_»...
-
-Il voulait l'aiguiller sur un sujet inoffensif. Mais elle--(quel démon
-la poussa? orgueil, instinct de bravade, ou simplement franchise)--elle
-répondit gaiement:
-
---En fait d'azur, je n'ai guère contemplé, depuis des mois, que les
-yeux de mon enfant.
-
-Un petit vent d'ironie passa sur l'assistance. Il y eut des sourires,
-des coups d'œil discrètement échangés. Mais Marie-Louise de Baudru
-se leva indignée; et, rouge, sa grasse poitrine gonflée de mépris
-colérique à faire craquer le fourreau, elle repoussa sa chaise et,
-sans saluer personne, elle alla vers la porte, et partit. La
-température du salon tomba de quelques degrés. Annette resta isolée
-dans son coin avec Marcel Franck. Il la regardait, compatissant,
-narquois, et murmura:
-
---Imprudente!
-
---Quelle imprudence? demanda-t-elle, d'une voix claire.
-
-Elle sembla chercher du regard, à ses pieds. Puis, elle se leva sans
-hâte, et froidement saluant et saluée, elle sortit.
-
-Qui l'eût vue dans la rue, marchant de son pas bien rythmé, la tête
-droite, l'air froide, correcte, indifférente, ne se fût pas douté de
-la bourrasque de dédain qui faisait bondir son cœur blessé. Mais
-rentrée à Boulogne, quand elle put s'enfermer dans sa chambre avec
-l'enfant, elle l'étreignit, avec des larmes amères. Et elle rit de
-défi.
-
-
-
-
-Il ne manquait pas à Paris de milieux intelligents où Annette eût
-été honorablement accueillie,--et particulièrement dans un monde qui
-aurait dû être familier à la fille de l'architecte Rivière:--parmi
-ces artistes qui vivent en marge du philistinisme social, et qui, dotés
-pourtant de l'esprit de famille le plus traditionnel, sont dénués de
-préjugés, et jusque dans l'union libre portent des vertus bourgeoises.
-Mais Annette frayait peu avec les femmes d'artistes. D'esprit très
-ordonné, de manières réservées, aucunement bohème, elle goûtait
-médiocrement leurs façons et leur conversation, tout en rendant
-hommage à leurs grandes qualités: courage, bonhomie, endurance. Il
-faut bien le dire: dans la vie ordinaire, les relations se fondent
-beaucoup moins sur l'estime que sur une communauté d'instincts et
-d'habitudes.--Au reste, Raoul Rivière avait, depuis longtemps, semé en
-route ses anciens compagnons. Aussitôt que ses succès lui avaient
-permis d'atteindre au monde de la richesse et des honneurs officiels,
-cet homme aux forts appétits avait rompu avec la _haud aurea
-mediocritas._ Trop intelligent pour ne pas apprécier la société des
-hommes de travail plus que celle des salons et des cercles parisiens,
-qu'il jugeait entre intimes avec une cruelle ironie, il s'était
-installé dans la seconde, parce qu'il y pouvait largement pâturer. Il
-s'était ménagé des échappées secrètes dans d'autres mondes fort
-mêlés, où il trouvait à satisfaire sa passion du plaisir et son
-besoin d'indépendance effrénée: car il menait double ou triple vie.
-Mais peu en étaient avertis; et sa fille n'avait connu de lui que la
-vie de parade et d'affaires.
-
-Le cercle de société d'Annette était à peu près limité à cette
-grande bourgeoisie, riche, assez distinguée, qui, nouvelle classe
-régnante, à force d'application a fini par se créer une ombre de
-tradition,--qui s'est, avec les autres attributs du pouvoir, acheté des
-lueurs de tout,--mais des lueurs de lampe avec un abat-jour, et qui ne
-craint rien tant que d'élargir le rond de lumière sur la table ou de
-le déplacer: car le moindre changement risquerait d'ébranler ses
-certitudes. Annette qui, d'instinct, aimait la lumière, l'avait
-cherchée où elle pouvait: en ces études d'université, qu'on avait,
-dans son monde, jugées prétentieuses; mais la lumière qu'elle y
-trouva était bien tamisée: lumière de salles de cours et de
-bibliothèques; jamais directe, réfractée. Annette y avait acquis
-cette hardiesse de pensée, tout abstraite, qui n'excluait pas, chez les
-meilleurs de ses camarades, une timidité pratique et un complet
-désarroi devant la réalité.--Un autre vélum s'interposait entre ses
-yeux et le jour du dehors: sa fortune. En dépit qu'elle en eût, cette
-barrière la séparait de la grande communauté. Annette ne savait même
-pas à quel point elle se trouvait parquée. Revers de la richesse:
-enclos privilégié, mais enclos, pâtis emmuré.
-
-Et ce n'était point tout: maintenant qu'il fallait en sortir, Annette
-qui, depuis longtemps, en avait envisagé sans crainte l'éventualité,
-Annette ne le voulait plus. La condamne qui réprouve le manque de
-logique! L'homme--la femme encore moins--n'est pas tout d'une pièce,
-surtout aux âges de transition où les instincts de révolte et de
-rénovation se mêlent aux habitudes conservatrices qui les paralysent.
-Du premier coup, l'on ne se dégage pas des préjugés de son milieu et
-des besoins appris. Même les âmes les plus libres. On a des regrets,
-des doutes, on ne voudrait rien perdre, on voudrait tout avoir. La
-sincère Annette, qui avait besoin d'aimer, qui avait besoin d'être
-libre, qui ne voulait pas mentir, n'aurait pas voulu pourtant sacrifier
-les avantages acquis. Elle consentait à se séparer de son monde
-social. Elle ne supportait pas d'en être rejetée. Elle n'acceptait pas
-de déchoir. Et son jeune orgueil, à qui la vie n'avait pas encore fait
-baisser la crête, se refusait à chercher asile dans un autre milieu,
-socialement plus modeste, même si elle l'estimait plus. C'eût été,
-aux yeux du monde, se déclarer vaincue. Mieux valait rester isolée que
-déclassée.
-
-Si médiocre que fût cette préoccupation, elle n'était pas dénuée
-de toute raison. Dans la lutte engagée entre les conventions d'une
-classe et l'un de ses membres révoltés qui les brave, la classe qui
-fait bloc contre l'imprudent et le rejette hors de ses frontières, le
-provoque à émigrer et guette ses défaillances pour justifier le ban.
-
-Et, dans la bonne Nature, aussitôt qu'apparaît un symptôme de
-faiblesse, ou qu'une proie semble s'offrir à découvert, se tendent
-autour d'elle les toiles d'araignées. En cela, rien de tortueux,
-d'ailleurs, rien de sournois! C'est la bonne Nature. Elle est toujours
-en chasse. Et chacun, à son heure, est chasseur, ou gibier.--Annette
-était gibier.
-
-
-Les chasseurs se montrèrent. En toute simplicité. Annette reçut la
-visite de l'ami Marcel Franck.
-
-Elle était seule au logis. L'enfant était sorti, pour la promenade
-journalière: la tante l'accompagnait. Annette, un peu fatiguée, était
-restée dans sa chambre; elle ne pensait voir personne; mais quand on
-lui présenta la carte de Marcel, joyeuse, elle le fit entrer. Elle lui
-savait gré d'avoir pris son parti, chez Lucile. Certes, sans se
-compromettre! Mais elle n'en demandait pas tant!
-
-Elle le reçut en vieil ami, sans façons, étendue sur sa chaise
-longue. Elle était encore en négligé du matin. Depuis qu'elle était
-maman, elle n'avait plus sa dévotion de l'ordre et de la correction
-minutieuse que Sylvie plaisantait. Marcel ne s'en plaignit point. Il la
-trouvait embellie, un doux et frais embonpoint, une tendre langueur,
-l'humide éclat d'un regard détendu par le bonheur. Annette parlait
-avec abandon; elle avait plaisir à retrouver le confident perspicace de
-ses hésitations; elle aimait son intelligence, son tact de pensée; il
-lui inspirait confiance. Franck se montrait, comme toujours, finement
-compréhensif, cordial, mais, dès le début de l'entretien, avec une
-nuance de familiarité nouvelle, qui la frappa.
-
-Ils se rappelaient leur dernière rencontre avant la fâcheuse
-villégiature d'Annette, en Bourgogne, chez les Brissot; et Annette
-convenait que Marcel avait trop bien vu ce qui devait arriver. Elle ne
-voulait parler que de l'impossibilité de son mariage avec Roger; mais
-une rougeur lui vint, en pensant que Marcel l'entendait autrement et
-qu'il le trouvait plaisant. Marcel, malicieusement, disait:
-
---Vous le voyiez aussi bien que moi.
-
-Et il riait du tour qu'avait pris l'aventure. Il avait l'air d'en être
-un peu complice. Annette éprouvait une confusion, qu'elle cachait sous
-l'ironie. Marcel surenchérit:
-
---Vous le voyiez beaucoup mieux que moi. Nous autres hommes, nous avons
-le ridicule de croire que nous pouvons dispenser aux femmes notre
-précieuse sagesse; et nous nous laissons prendre, quand de leur voix
-insidieuse, avec leurs beaux grands yeux, elles nous demandent
-anxieusement ce qu'elles doivent faire. Elles le savent fort bien. Elles
-flattent notre manie: nous aimons à professer. Elles pourraient nous
-donner des leçons! Quand je pronostiquais qu'on ne vous attraperait
-point, au filet des Brissot, je ne me doutais pourtant pas que vous
-sortiriez des mailles, d'une façon aussi magistrale. C'est d'une belle
-crânerie. À la bonne heure!... Hé! quand vous vous y mettez!... Je
-vous fais mes compliments de votre intrépidité...
-
-Annette l'écoutait avec gêne. Comme c'était singulier! Elle
-prétendait revendiquer son droit d'agir ainsi qu'elle avait fait;
-l'autre jour, chez Lucile, elle était prête à l'affirmer contre
-l'univers entier. Et elle avait un malaise à l'entendre louer, sur ce
-ton, par Marcel! Elle souffrait dans sa pudeur et dans sa dignité. Elle
-dit:
-
---Ne me complimentez pas! Je suis moins audacieuse que vous ne pensez.
-Je ne voulais pas d'avance ce qui est arrivé. Je ne le prévoyais
-pas...
-
-Puis, prise d'un scrupule et trop fière pour mentir, elle reprit:
-
---Je me trompe. Si, j'y avais pensé. Mais c'était pour le craindre, et
-non pour le vouloir. Et c'est là ce qui me reste incompréhensible:
-comment ce que je craignais, ce que je ne voulais point, suis-je allée
-au-devant?
-
---C'est naturel, dit Marcel. Ce qu'on craint hypnotise. Au fond, il
-n'est pas dit que ce qu'on craint, on ne le désire. Mais oser ce qu'on
-craint, tous n'en sont pas capables. Vous, vous avez osé. Vous avez
-osé vous tromper. Il faut se tromper dans la vie. Se tromper, c'est
-connaître. Il faut connaître... Seulement, tout en osant, je trouve,
-ma pauvre amie, que vous auriez pu prendre certaines précautions; votre
-partenaire me paraît bien coupable de vous avoir laissé cette charge
-à porter.
-
-Annette, un peu choquée, dit:
-
---Pour moi, ce n'est pas une charge.
-
-Marcel pensa qu'Annette, généreusement, voulait excuser Roger, et dit:
-
---Vous l'aimez encore?
-
---Qui? demanda Annette.
-
---Bon! fit Marcel, en riant. Vous ne l'aimez donc plus.
-
---J'aime mon enfant, dit Annette. Le reste est du passé. Et le passé,
-on ne sait plus si cela a jamais été. On ne le comprend plus. C'est
-triste.
-
---Cela aussi a son charme, fît Marcel.
-
---Je ne le goûte point, dit Annette. Je ne suis pas une dilettante.
-Mais mon fils, c'est le présent, et le présent qui durera aussi
-longtemps que moi.
-
---Le présent qui nous refoule, celui pour qui vous serez, un jour, à
-votre tour, du passé.
-
---Tant pis pour moi! dit Annette. Ce sera encore bon d'être foulé par
-ses petits pieds.
-
-Marcel riait de cette passionnée. Annette dit:
-
---Vous ne pouvez pas me comprendre. Vous ne l'avez pas vu, mon Marc, mon
-petit chef-d'œuvre. Et même si vous le voyiez, vous ne sauriez pas le
-voir. Vous êtes bon pour juger de tableaux, de statues, de joujoux
-inutiles. Vous ne pouvez pas juger de l'unique merveille: le corps d'un
-petit enfant. Cela ne servirait à rien que je vous le décrive...
-
-Elle le décrivit tout de même, longuement, amoureusement. Elle riait
-de ses expressions ardentes, exagérées, mais elle y était prise. Elle
-s'interrompit devant le regard indulgent et narquois de Marcel.
-
---Je vous ennuie... Pardon!... vous ne me comprenez pas?
-
-Mais si! Marcel comprenait. Marcel comprenait tout. Chacun a son
-plaisir. Il ne le discutait pas...
-
---Enfin, pour résumer, dit-il, vous avez fait la maternité
-buissonnière. Vous voilà en contravention à l'ordre et à la famille
-légale. Et, loin de le regretter, vous défiez l'autorité.
-
---Quelle autorité? demanda Annette. Je ne défie rien du tout.
-
---Eh bien donc, l'opinion, la tradition, le code Napoléon.
-
---Je ne m'occupe point de tous ces gens-là!
-
---C'est le pire défi, celui qu'ils ne pardonnent point... Mais soit!
-Tout est rompu, vous vous êtes affranchie du clan: qu'allez-vous faire
-maintenant?
-
---Ce que je faisais avant.
-
-Marcel eut l'air sceptique.
-
---Quoi! est-ce que vous croyez que je ne puis vivre comme avant?
-
---Ce ne serait guère la peine!... Et puis...
-
-Marcel avait la partie belle à rappeler la visite chez Lucile: à
-vouloir reprendre dans le monde sa place de naguère, Annette aurait peu
-de succès. Elle le savait, sans qu'on vînt le lui dire, et sa fierté
-blessée n'avait aucune envie de renouveler l'expérience. Mais elle
-s'étonnait de l'insistance de Marcel à le lui démontrer; d'ordinaire,
-il était plus discret. Elle dit:
-
---Peu importe, d'ailleurs, maintenant que j'ai mon enfant!
-
---Vous ne pouvez pourtant pas réduire à lui votre existence.
-
---Je ne pense pas que ce soit la réduire, mais l'élargir. Je vois un
-monde en lui, un monde qui va grandir. Je grandirai avec lui.
-
-Marcel, avec beaucoup de soin et non moins d'ironie, s'appliqua à lui
-prouver que ce monde ne pouvait suffire à une nature avide et
-exigeante, comme la sienne. Annette l'écoutait, les sourcils froncés,
-une pinçure au cœur. Mentalement, elle protestait, irritée:
-
---Non! Non!
-
-Elle n'était pourtant pas sans trouble, en se rappelant qu'une fois
-déjà Marcel avait bien vu. Mais pourquoi donc s'acharnait-il à l'en
-convaincre? Pourquoi se donnait-il tant de peine pour lui démontrer
-qu'elle devait profiter de sa liberté conquise, ne pas craindre de
-vivre en marge de la société--(il disait: «en dehors et au-dessus des
-conventions bourgeoises»)?...
-
-Il y avait en Annette deux ou trois Annettes, qui toujours se tenaient
-compagnie. D'habitude, une seule parlait; les autres écoutaient. En ce
-moment, elles étaient deux qui parlaient à la fois: l'Annette
-passionnée, sentimentale, livrée à ses impressions, et volontiers
-leur dupe. Et une autre, qui observait et s'amusait des ressorts cachés
-des cœurs. Elle avait de bons yeux. Elle voyait en Marcel! Les rôles
-étaient changés. Naguère, c'était lui qui lisait ses secrètes
-pensées.--Aujourd'hui... Aujourd'hui, était venue à Annette
-(depuis?... Oui, exactement depuis sa «métamorphose»...) une
-lucidité des âmes et de leurs mouvements secrets, dont la nouveauté,
-à vrai dire intermittente, l'étonnait et la divertissait, au milieu de
-ses préoccupations...
-
-Étendue sur sa chaise, la tête renversée, les bras derrière la
-nuque, et la bouche entr'ouverte, elle regardait le plafond; mais du
-coin de ses yeux mi-clos, elle voyait Marcel parler. Elle aurait pu dire
-d'avance les mots qu'il allait dire, elle aurait pu jurer de ce qui
-allait se passer. Elle le laissait aller, avec un amusement de
-curiosité un petit peu sarcastique, qu'elle se reprochait...
-
-(--Mais il faut voir et savoir, comme il a dit tout à l'heure, il faut
-connaître... connaître...)
-
-Elle apprenait à connaître un ami...
-
-(--Mais oui, je te comprends!... Une Annette tombée de l'arbre serait
-bonne à ramasser. Il secouait doucement l'arbre, pour achever de la
-détacher. Il spéculait sur le désarroi d'Annette. Et pourtant, il
-l'aimait... Justement, il l'aimait... Pas brillant, le frère homme!...
-Il fait sa voix câline. Là, voilà qu'il s'attendrit!... Et
-maintenant... attention!... Je parie qu'il va se pencher...)
-
-Elle vit, quelques secondes avant, la barbe blonde de Marcel qui
-s'inclinait vers elle, et la bouche caressante qui allait se poser. Elle
-voulut lui épargner l'humiliation... Et juste, au moment précis, elle
-se releva, et, les mains en avant, repoussant doucement les épaules de
-Marcel, elle dit:
-
---Adieu, mon ami.
-
-Marcel regarda ces yeux perspicaces, qui le scrutaient, une malice au
-fond. Il sourit. Il était déçu. Mais c'était de bonne guerre. Il ne
-se dissimulait pas que, le plus tranquillement du monde, on venait de
-lui signifier son congé. Pourtant, il en était sûr, il n'était pas
-indifférent à Annette. Comprenne qui pourra! L'étrange fille lui
-échappait.
-
-
-
-
-Marcel ne reparut point; et Annette ne fit rien pour le rappeler. Ils
-demeuraient amis; mais tous deux, ils s'en voulaient. Précisément
-parce que Marcel ne lui était pas indifférent, Annette était sensible
-à ce qu'elle avait lu en lui. Elle ne s'en offensait pas: l'histoire
-était banale... Elle l'était trop!... Non, Annette n'en faisait pas
-grief à Marcel. Seulement... Seulement, elle ne l'oublierait pas!... Il
-est ainsi des pardons accordés par l'esprit, que le cœur ne ratifie
-point... Dans sa rancune secrète, peut-être entrait la peine d'être
-forcée de reconnaître, par la tentative trop libre de Marcel, plus
-encore que par l'accueil revêche du salon de Lucile, que sa situation
-était changée. Elle ne se sentait plus protégée par les égards
-conventionnels, que la société accorde à ceux de ses membres qui se
-montrent soumis, en apparence, à ses conventions. Il lui fallait se
-défendre seule. Elle était exposée.
-
-Elle condamna sa porte. Elle se garda de raconter à Sylvie les
-expériences qu'elle venait de faire; Sylvie les lui avait prédites, et
-en eût triomphé. Elle en conserva le secret, et s'enferma avec son
-enfant. Elle avait décidé de ne plus vivre que pour lui.
-
-Quand le petit Marc revint de promenade, le soir, après la visite de
-Marcel, elle l'accueillit par des transports. Il rit en la voyant, et il
-tendait vers elle ses quatre pattes qui gigotaient. Elle le saisit comme
-une proie, jouant la louve affamée; elle le mangea de baisers; elle
-faisait mine de dévorer tous les morceaux de son corps; elle entrait
-les petons dans sa bouche; et, le déshabillant, elle le chatouillait de
-ses lèvres, du haut en bas...
-
---Hhamm! je te croque!...--Et ce sot! s'exclama-t-elle, le prenant à
-témoin, ce sot qui a le toupet de me dire que tu ne me suffis pas!
-Voyez-vous l'insolent!... Il ne me suffirait pas, mon roi, mon petit bon
-Dieu?... Dis que tu es mon bon Dieu...! Et moi, que suis-je alors? La
-maman du bon Dieu!... À nous le monde! Tout ce qu'on va faire
-ensemble!... Tout voir, tout avoir, tout essayer, tout goûter, tout
-créer!...
-
-Ils créaient tout, vraiment! Découvrir ou créer, n'est-ce pas même
-chose? Inventer, c'est trouver, en bon français. On trouve ce qu'on
-invente, on découvre ce qu'on crée, ce qu'on rêve, ce qu'on pêche
-dans le vivier du songe. C'était l'heure pour tous deux, pour la mère
-et l'enfant, des grandes découvertes. Les premiers mots du petit, les
-jeux explorateurs, où l'on prend de ses membres la mesure du monde.
-Chaque matin, Annette, avec son fils, partait à la conquête. Elle en
-jouissait autant que lui, et peut-être davantage. Il lui semblait
-revivre sa propre enfance, mais avec pleine conscience, donc avec pleine
-joie. De joie, il ne manquait pas non plus, le gaillard! Il était bel
-enfant, bien portant, joufflu de toutes parts, un petit cochon rose, bon
-à mettre à la broche,--(Sylvie disait: «Qu'est-ce qu'on
-attend?»)--Il avait dans son corps élastique et dodu un trop plein de
-force comprimée, comme une balle en caoutchouc qui demande à rebondir.
-Chacun de ses contacts nouveaux avec la vie le jetait en de bruyantes
-allégresses. L'énorme pouvoir de rêve, qui est en tout enfant,
-amplifiait ses trouvailles et prolongeait les vibrations de joie en
-carillons. Annette ne lui cédait en rien: on eût dit un concours, à
-qui serait le plus heureux et ferait le plus de bruit. Sylvie disait
-qu'Annette était folle; mais elle en eût fait autant.--Et, après ce
-vacarme, tous deux avaient leurs heures de silence absolu, délicieux,
-épuisé. Le petit, recru de mouvement, dormait anéanti. Annette
-tombait de fatigue; mais elle s'obstinait longtemps à ne pas dormir,
-pour jouir du sommeil de l'autre; et le feu de son amour, refoulé dans
-son cœur, masqué comme une lueur de bougie derrière la main, afin de
-ne pas réveiller le petit dormeur, brûlait d'une longue flamme
-silencieuse, qui montait vers le ciel. Elle priait... Marie à la
-crèche... Elle priait l'enfant...
-
-Ce furent encore de beaux mois rayonnants.--Pourtant pas aussi purs que
-ceux de l'année précédente. Moins limpides. D'une joie plus exaltée,
-excessive, un peu exagérée.
-
-Une nature vigoureuse et saine, comme celle d'Annette, doit créer,
-perpétuellement créer, créer de tout son être, du corps et de
-l'esprit. Créer, ou bien couver la création à venir. C'est une
-nécessité; et le bonheur n'est que dans son assouvissement. Chaque
-période créatrice a son champ limité; et sa force ascensionnelle suit
-une trajectoire, qui forcément retombe. Annette avait dépassé le
-sommet de la courbe.--Cependant, l'élan créateur persiste chez la
-mère, encore assez longtemps après l'enfantement. L'allaitement
-prolonge la transfusion du sang; et des liens invisibles maintiennent
-les deux corps en communication. L'abondance créatrice de l'âme de
-l'enfant compense l'appauvrissement de l'âme de la mère. La rivière
-qui décroît cherche à s'alimenter du ruisseau qui déborde. Elle se
-fait torrentueuse, pour n'être qu'un avec le petit torrent. Mais
-celui-ci la dépasse, et elle reste en arrière. L'enfant déjà
-s'éloigne. Annette avait peine à le suivre.
-
-Il ne savait pas encore bâtir avec sa langue une phrase tout entière
-que déjà il avait ses cachettes de pensée, ses tiroirs dont il
-gardait la clef. Dieu sait ce qu'il y enfouissait! Ses réflexions sur
-les gens, des bribes de raisonnements, un bric-à-brac d'images, de
-sensations, de mots joujoux, dont le son l'amuse, sans qu'il sache ce
-qu'ils disent, un monologue chantonnant, qui n'a ni suite, ni fin, ni
-commencement. Il avait parfaitement conscience, peut-être pas de ce
-qu'il cachait, mais qu'il cachait quelque chose. Car plus on cherchait
-à savoir ce qu'il pensait, plus il mettait de malice à ne pas le
-laisser savoir. Même, il s'amusait parfois à égarer les recherches;
-de sa petite langue, gourde comme ses mains, qui barbotait dans les
-syllabes, il s'essayait déjà à mentir, pour mystifier les gens.
-Plaisir de prouver aux autres et à soi son importance, en se moquant de
-ceux qui veulent pénétrer dans sa propriété. Ce bout d'être, à
-peine né, avait l'instinct fondamental du mien, qui n'est pas tien,--du
-«_J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas!_» Il n'avait pour tout bien
-que des tronçons de pensées: il élevait des murailles, pour les
-cacher aux regards de sa mère.--Et elle, dans son imprévoyance,
-commune à toutes les mères, était fière qu'il sût si bien dire
-«Non!», qu'il manifestât de si bonne heure sa personnalité. Elle
-proclamait avec orgueil:
-
---Il a une volonté de fer!
-
-Elle pensait que, ce fer, elle l'avait forgé.--Mais contre qui?
-
-Contre elle, pour commencer: car, aux yeux de ce petit moi, elle était
-le non-moi, le monde extérieur: certes, un monde extérieur habitable,
-tiède, moelleux et laiteux, qu'on pouvait exploiter, qu'on voulait
-dominer. Mais extérieur à moi. Je ne le suis point. Je l'ai.--Et lui,
-il ne m'a point!...
-
-Non, elle ne l'avait point! Elle commençait à le sentir: ce
-Lilliputien entendait n'appartenir qu'à lui. Il avait besoin d'elle,
-mais elle avait besoin de lui: l'instinct du petit le lui disait. Il est
-probable même que cet instinct, flanqué de son égocentrisme, lui
-disait qu'elle avait beaucoup plus besoin de lui, et que c'était donc
-justice qu'il en abusât.--Et, mon Dieu, c'était vrai: elle avait
-beaucoup plus besoin de lui...
-
---Eh bien, justice ou non, abuse, petit monstre! Tout de même, tu as
-beau faire, tu ne peux pas, de longtemps, tu ne peux pas te passer de
-moi. Je te tiens. Là, je te plonge dans ton bain. Proteste,
-carpillon!... Il a l'air indigné, il a la bouche ouverte, comme si,
-dans sa dignité, ce petit personnage suffoquait de se voir manier comme
-un paquet... Et je te tourne, et je te retourne!... Bon Dieu! quelle
-musique!... Tu seras chanteur, mon fils. Allons, pousse ton _ut!_...
-Bravo! c'est toi qui chantes; mais c'est moi qui te fais danser...
-Est-ce que ce n'est pas affreux qu'on abuse ainsi de ta faiblesse? Oh!
-la lâche, cette maman!... Pauvre mioche!... Va, tu te vengeras d'elle,
-lorsque tu seras grand... En attendant, proteste! Malgré ta dignité,
-tiens, je t'embrasse tes petites fesses!...
-
-Il ruait. Elle riait. Mais elle avait beau le tenir, elle ne tenait que
-la carapace. L'animal qui était dedans filait dans son terrier. Chaque
-jour, il devenait plus difficile à saisir. C'était une chasse
-amoureuse, une lutte passionnante. Mais une lutte, une chasse. Il
-fallait rester en haleine.
-
-Les mille petits soins réguliers qu'exige un enfant remplissent les
-journées. Si simples, si monotones, ils ne permettent pourtant pas de
-songer à autre chose. Hors _lui_, toujours _lui_, l'esprit est
-morcelé. La plus rapide pensée est interrompue dix fois. L'enfant
-envahit tout; cette petite masse de chair bloque votre horizon. Annette
-ne s'en plaignait pas. Elle n'avait même pas le temps de le regretter.
-Elle vivait dans une plénitude de fatigue occupée, qui lui fut un
-bien-être, d'abord,--qui devint, d'heure en heure, une obscure
-lassitude. Les forces s'usent, et l'âme chemine; elle ne demeure point
-où nous l'avons laissée. D'un pas de somnambule, elle s'en va sur la
-route; et quand elle s'éveille, elle ne sait plus son chemin.--Annette
-s'éveilla, un jour, avec la conscience du monceau de fatigues
-accumulées depuis des mois; et une ombre indéfinissable se mêlait à
-la joie qui l'habitait.
-
-Elle ne voulut l'attribuer qu'à l'épuisement physique; et, pour se
-prouver qu'à son bonheur rien n'était changé, elle le manifesta par
-des effusions plus bruyantes qu'il n'était nécessaire. Surtout devant
-témoins: comme si elle avait eu peur qu'ils ne découvrissent en elle
-ce qu'elle n'y voulait pas voir. Cette gaieté outrée amenait ensuite,
-quand elle était seule, une dépression. Tristesse? Non. Malaise
-obscur, vague inquiétude, le sentiment, qu'on refoule, d'une partielle
-insatisfaction: non qu'on attende rien du dehors (on se passe de lui,
-encore), mais on souffre de l'inemploi d'une partie de sa nature.
-Certaines forces de l'esprit chômaient depuis longtemps; l'économie de
-l'être en subissait un trouble. Annette, privée de société, réduite
-à elle seule, et sentant poindre une nostalgie qu'elle voulait
-étouffer, essayait de recourir à la compagnie des livres. Mais les
-volumes restaient ouverts à la même page; le cerveau s'était
-déshabitué de l'effort de suivre la chaîne des mots déroulés; les
-continuelles brisures que faisait à la pensée la préoccupation
-constante de l'enfant disloquaient l'attention, la secouaient
-somnolente, énervée, comme Une barque attachée qui danse sur le
-courant, sans pouvoir avancer ni se fixer. Au lieu de réagir, Annette
-restait enfermée, rêvassant assoupie devant le livre ouvert; ou bien,
-elle s'étourdissait en un flux de paroles fougueuses et bêtifiantes
-avec l'enfant. Sylvie disait, la voyant qui n'arrivait point à
-dépenser avec son petit sa multiple énergie:
-
---Tu devrais sortir davantage, prendre de l'exercice, marcher comme
-autrefois.
-
-Annette, pour avoir la paix, disait qu'elle sortirait; et elle ne
-bougeait pas. Elle avait une raison, qu'elle gardait pour elle: elle
-craignait de rencontrer ses anciennes connaissances et de s'exposer à
-quelque marque blessante de froid éloignement. Raison de surface
-qu'elle se donnait! En d'autres temps, elle eût négligé ces mesquines
-offenses. Elle avait maintenant une tendance neurasthénique à fuir
-tous les contacts. Alors, pourquoi ne pas quitter Paris et vivre à la
-campagne, comme le conseillait Sylvie? Elle ne refusait point; mais elle
-n'en ferait rien: c'était une décision à prendre; et elle ne voulait
-pas sortir de son engourdissement.
-
-Elle laissait donc flotter ses journées immobiles, sans houle, comme
-une mer étale, qui s'apprête à baisser. Entr'acte, arrêt apparent
-dans le rythme éternel de respiration: le souffle est suspendu. Sur la
-pointe des pieds, la joie s'en va. La peine, à pas feutrés,
-s'approche. La peine n'est point encore là. Mais un _nescio quid_
-avertit: «Ne remue pas!...» Elle est derrière la porte.
-
-
-
-
-Elle entra. Mais elle n'était point celle qu'on attendait. On a beau
-prévoir le bonheur et la peine. Leur visage, quand ils viennent, n'est
-jamais le visage prévu.
-
-Une nuit qu'Annette, suspendue entre ciel et mer, aux confins du bonheur
-et de la mélancolie, longeait le cap du sommeil, sans savoir si elle
-était en deçà ou au delà, elle perçut un danger. Avant de savoir
-d'où il venait, quel il était, elle banda ses forces, pour courir au
-secours de l'enfant couché près d'elle. Car déjà sa conscience, qui
-jamais ne dormait plus que d'une oreille, avait reconnu qu'il était
-menacé. Elle se força au réveil, et écouta anxieuse. Elle ne
-s'était pas trompée. Même au fond du sommeil, la plus légère
-altération dans le souffle du petit bien-aimé l'atteignait. La
-respiration de l'enfant était précipitée; par une mystérieuse
-osmose, Annette sentit l'oppression en sa propre poitrine. Elle alluma
-et se pencha sur le berceau. Le petit n'était pas réveillé; il
-s'agitait en dormant; sa face n'était pas rouge, ce qui parut à la
-mère un symptôme rassurant; elle tâta son corps, et trouva la peau
-sèche, les extrémités froides; elle le recouvrit plus chaudement. Il
-semblait s'apaiser. Elle l'observa quelques minutes, puis éteignit,
-cherchant à se persuader que l'alerte n'aurait pas de suites. Mais,
-après un bref répit, le halètement reprit. Annette se mentait le plus
-longtemps possible:
-
---Non, il ne respire pas plus fort, pas plus vite, c'est moi qui
-m'agite...
-
-Comme si sa volonté pouvait s'imposer à l'enfant, elle se forçait à
-rester immobile. Mais il n'y eut plus moyen de douter. L'oppression
-montait, le souffle s'accélérait. Et, dans une quinte de toux,
-l'enfant s'éveillant, pleura. Annette sauta du lit. Elle prit l'enfant
-dans ses bras. Il brûlait; sa face était pâle, ses lèvres
-violacées. Annette s'affola. Tante Victorine, appelée, ajouta son
-émoi. Précisément ce jour-là, le téléphone était interrompu, pour
-des réparations; et l'on ne pouvait communiquer avec le médecin. Pas
-de pharmacie aux environs. La maison de Boulogne était isolée; la
-domestique se montrait peu disposée à courir, par les rues désertes,
-à cette heure de la nuit. On devait attendre au matin. Et le mal
-s'accentuait. Il y avait de quoi perdre la tête! Annette en était bien
-près. Mais comme il ne le fallait point, elle ne la perdit point. La
-tante, geignante, tournait comme une mouche sous un globe de lampe.
-Annette lui dit durement:
-
---Cela ne sert à rien de gémir! Aide-moi! Ou si tu n'es bonne à rien,
-va dormir et laisse-moi! Seule, je le sauverai.
-
-Et la tante, médusée, retrouva son sang-froid; sa vieille expérience,
-observant le malade, écarta des appréhensions d'Annette la plus
-terrible: celle du croup. Annette gardait un doute; peut-être, la tante
-aussi. On peut toujours se tromper. Et si ce n'est le croup, il est tant
-d'autres mortelles étreintes! De ne pas les connaître ajoute encore à
-l'effroi... Mais que le cœur d'Annette fût ou non glacé de terreur,
-ses mouvements étaient calmes et juste ce qu'ils devaient être. Sans
-savoir, mue par le seul instinct maternel, elle faisait exactement le
-meilleur pour l'enfant: (le médecin le lui dit, le lendemain); elle ne
-le laissait pas étendu longtemps, elle le changeait de place, elle
-combattait les suffocations. Ce que ni l'expérience ni la science ne
-pouvait lui enseigner, son amour le lui dictait: car elle souffrait ce
-qu'il souffrait. Elle en souffrait davantage. Elle s'en regardait
-responsable...
-
-Responsable! La tension d'une épreuve, surtout d'une maladie frappante
-un être aimé, provoque souvent un état d'esprit superstitieux, où
-l'on a le besoin de s'accuser de la souffrance de l'innocent. Annette
-non seulement se reprochait de n'avoir pas assez veillé sur l'enfant,
-d'avoir commis des imprudences; mais elle se découvrait de criminelles
-arrière-pensées: une lassitude (passagère) de l'enfant, l'ombre d'un
-regret inavoué que sa vie fût noyée en lui... Était-il bien sûr que
-ce regret, cette lassitude, elle les eût véritablement sentis et
-refoulés? Sans doute, puisqu'ils ressortaient en ce moment. Mais qui
-sait si elle ne les inventait pas, par ce besoin qu'on a, lorsqu'on est
-impuissant à agir matériellement, d'agir par la pensée, fût-ce en
-tournant contre soi ses forces désespérées!...
-
-Elle les tournait aussi contre le grand Ennemi: contre le Dieu inconnu.
-Quand elle voyait le petit visage tuméfié,--en lui soufflant son
-souffle, en le soulevant doucement dans ses mains aux gestes
-précis,--elle lui demandait passionnément pardon de l'avoir mis au
-monde, arraché à la paix, jeté dans cette vie en proie aux
-souffrances, aux hasards, aux caprices méchants d'on ne sait quel
-maître aveugle! Et, la chair hérissée, comme une bête à l'entrée
-de son terrier, elle grondait, elle flairait l'approche des grands dieux
-meurtriers; elle s'apprêtait à leur disputer son petit, et elle
-montrait les dents. Ainsi que toute mère, quand le fils est menacé,
-elle était l'éternelle Niobé qui, pour détourner sur elle le trait
-mortel, jette son furieux défi à l'Assassin...
-
-Mais de ceux qui étaient près d'Annette, aucun ne devina cette
-bataille muette.
-
-Au jour, le docteur vint; il la complimenta pour sa présence d'esprit
-et les premiers soins donnés,--au lieu que souvent une inquiète
-affection nuit par sa maladresse. Mais elle ne retint de ses paroles que
-ce qu'il dit des épidémies de grippes et de rougeoles, qui
-sévissaient à Paris, et de la possibilité que son fils y eût pris
-les germes d'une broncho-pneumonie. En se refusant à quitter Paris,
-comme on l'y avait engagée, elle avait donc été coupable envers
-l'enfant! Elle se jugea impitoyablement. Cet arrêt eut du moins
-l'avantage de limiter le champ de sa responsabilité, en écartant les
-autres remords.
-
-À la première nouvelle, Sylvie était accourue, et le petit malade ne
-manquait pas de soins. Mais Annette, refusant de laisser sa place,
-prenait à peine de repos et resta sur la brèche, pendant des jours,
-des nuits, des jours... Les sueurs du petit corps et ses étouffements
-brûlaient, mouillaient sa chair. Le mal les pétrissait tous deux en
-une pâte. L'enfant semblait s'en rendre compte: car aux instants où la
-peur de l'accès de toux contractait ses flancs, son regard se posait,
-lourd de reproches et d'appel, sur le regard de la mère; il avait l'air
-de dire:
-
---Il va me faire mal encore! Voilà qu'il revient! Sauve-moi!
-
-Et elle lui répondait, en le serrant contre elle;
-
---Oui, je te sauverai! N'aie pas peur! Il ne te prendra pas.
-
-L'accès venait cependant; et l'enfant s'étranglait. Mais il n'était
-pas seul, elle se crispait avec lui, pour briser le lacet; il sentait
-qu'elle luttait, qu'elle ne l'abandonnerait pas, la grande protectrice;
-et le son assuré de sa douce voix, et la pression de ses doigts, lui
-donnaient confiance, lui disaient:
-
---Je suis là.
-
-Pleurant et frappant l'air de ses petits bras, il savait:
-
---Elle le battra.
-
-Et elle le battit, l'innommable. Le mal cédait. Le lacet se desserrait.
-Et l'enfant, palpitant, de son petit corps d'oiseau, s'abandonnait aux
-mains qui l'avaient sauvé. Qu'il faisait bon respirer, tous deux,
-après cette plongée! Le flot d'air qui coulait par la bouche de
-l'enfant baignait la gorge de la mère et gonflait ses deux seins de
-volupté glacée.
-
-Ces répits étaient de courte durée. La lutte se prolongea, avec des
-alternatives épuisantes. L'état s'améliorait, quand le petit eut une
-brusque rechute, dont la cause échappait. Ses fidèles veilleuses ne
-manquèrent pas d'aggraver leur tourment, en s'accusant chacune d'un
-instant d'oubli, qui avait pu compromettre la guérison. Annette se
-disait:
-
---S'il meurt, je me tuerai.
-
-Depuis des nuits, elle s'était déshabituée de dormir; elle tenait
-bon, tant que l'enfant avait besoin de son aide; mais aux heures où le
-sommeil venait pour lui, et où l'esprit, plus tranquille, aurait dû en
-profiter pour se détendre, l'esprit était le plus trépidant. Il
-vibrait, comme aux vents un réseau télégraphique. Impossible de
-fermer les yeux: on ne pouvait sans danger rester en face du cerveau
-affolé. Annette rallumait sa lampe et tâchait de fixer une suite de
-pensées, pour échapper au vertige. Mais alors, c'était pour discuter
-avec soi des idées superstitieuses, enfantines, extravagantes,--du
-moins, qui paraissaient telles à son esprit habitué aux méthodes
-rationalistes. Elle se disait que si le malheur était suspendu sur
-elle, c'est qu'elle avait été trop complètement heureuse; et il lui
-semblait que, pour que son fils fût guéri, il faudrait qu'elle fût
-frappée, sur quelque autre point. Croyance obscure et puissante, de
-dure compensation, qui remonte aux lointains de l'espèce! Mais les
-peuples primitifs, pour se rendre favorable le farouche Dieu marchand
-qui ne donne rien pour rien et vend contre paiement, livraient le
-premier-né: ils achetaient de cette prime l'assurance du reste de leur
-bien. Et Annette eût, de sa vie et de son bien entiers, racheté son
-premier-né!
-
-Elle disait:
-
---Prends-moi tout! Mais qu'il vive!
-
-Aussitôt, elle pensait:
-
---C'est stupide! Personne ne m'entend...
-
-N'importe! le vieil instinct atavique continuait de renifler, autour, la
-présence du Dieu jaloux. Et, tenace, marchandant âprement, elle
-disait:
-
---Signons! Je paye comptant. L'enfant est à moi. Fais ton choix dans le
-reste!
-
-
-Comme pour justifier la superstition, l'événement prit Annette au mot.
-Un matin que tante Victorine était allée chez le notaire, pour toucher
-une somme, que depuis un certain temps il aurait dû verser, elle revint
-éplorée. Annette avait le bonheur, ce matin-là, d'être enfin
-rassurée sur la santé de son fils. Le médecin venait de sortir: il
-avait, cette fois, annoncé la pleine convalescence. Annette,
-transportée de joie, mais encore tremblante, n'osait se fier
-entièrement à ce bonheur nouveau. À cette minute, elle vit la porte
-qui s'ouvrait et, du premier coup d'œil, la mine défaite de la tante;
-son cœur battit, elle pensa:
-
---Quel autre malheur va entrer?
-
-La vieille dame pouvait à peine parler. Enfin, elle dit:
-
---L'étude est fermée. Me Grenu a disparu.
-
-Toute la fortune d'Annette était chez lui. Annette fut, un instant,
-avant de comprendre; puis... (Explique, si tu peux!)... son visage
-s'éclaira. Elle était soulagée. Elle pensait:
-
---Ce n'est que ça!...
-
-Le voilà donc, le malheur qui sauve! L'Ennemi avait pris sa part...
-
-Après, de sa bêtise elle haussa les épaules. Mais, malgré son
-ironie, elle continuait de lui dire:
-
---Est-ce assez? Es-tu content? Maintenant, j'ai payé. Je ne te dois
-plus rien.
-
-Elle souriait... La pauvre humanité, qui s'agrippe à son lopin de
-bonheur, et qui le voit, sans cesse, sans cesse lui échapper, essaie de
-conclure un pacte avec l'aveugle nature, qu'elle fait à son image...
-
---À mon image?... Cette nature envieuse, rapace, cruelle... Est-ce que
-je lui ressemble?... Qui sait? Qui peut dire: «Je ne suis pas
-cela»?...
-
-
-
-
-Annette était ruinée. Elle ne pouvait encore se représenter
-l'étendue de sa ruine. Mais, le premier moment d'aberration passé,
-lorsqu'elle examina froidement la situation, elle put se rendre cette
-justice qu'elle l'avait bien méritée.
-
-Elle était capable de s'occuper d'affaires: elle avait, comme son
-père, la tête bonne et solide; les chiffres ne l'intimidaient pas.
-Quand on vient d'une lignée de paysans et de petits bourgeois actifs et
-avisés, il faut le vouloir bien pour perdre son aplomb dans les
-questions pratiques. Mais tout souci matériel lui avait été
-épargné, tant que vécut son père; et, depuis, elle traversait une
-longue crise, où le travail intérieur de sa vie passionnelle la tenait
-captivée. Dans cet état un peu anormal, qu'entretenait son oisiveté
-fortunée, elle éprouvait un dégoût, qui n'était pas très sain, à
-s'occuper de ses biens. Il faut oser le dire: car l'idéalisme de la vie
-intérieure, qui méprise l'argent comme un parasitisme, oublie qu'il
-n'en a le droit que s'il y a renoncé; mais l'idéalisme qui pousse sur
-un terreau argenté et prétend s'en désintéresser, est le pire
-parasitisme.
-
-Pour se décharger de l'ennui d'administrer sa fortune, elle en avait
-remis la gestion entière à l'excellent Me Grenu, son notaire. Vieil
-ami de la famille, homme considéré, d'une valeur professionnelle et
-d'une honorabilité reconnues, Me Grenu avait, depuis trente ans, vu
-passer dans son étude toutes les affaires Rivière. Il est vrai que
-Raoul n'abandonnait à personne le soin de les traiter sans lui. Quelque
-confiance qu'il eût en son tabellion, il ne laissait aucun acte, sans
-en avoir révisé les points et les virgules. Mais il avait confiance,
-toutes précautions prises; et pour qu'un homme de son flair eût
-confiance en un autre, il fallait que cet autre la méritât. Me Grenu
-la méritait. Autant qu'homme au monde... (toutes précautions
-prises)...
-
-Le rôle de confesseur laïque, que le notaire est appelé à tenir dans
-les familles, avait mis Me Grenu dans la confidence de bien des secrets
-domestiques des Rivière. Il n'avait pas ignoré grand'chose des
-frasques de Raoul et des chagrins de Mme Rivière. À l'une il avait su
-prêter une oreille compatissante; à l'autre, complaisante. Conseiller
-de la femme, il appréciait ses vertus; compagnon de Raoul, il
-appréciait ses vices--(c'étaient aussi des vertus, gauloises);--et
-l'on disait qu'il ne boudait pas ses parties fines. Me Grenu était un
-petit homme grisonnant, qui avait la soixantaine, l'apparence délicate,
-le teint frais, une correction recherchée; malicieux et disert, brave
-homme, bon comédien, il aimait à conter et, pour qu'on l'écoutât
-mieux, commençait d'une voix basse, exténuée, un souffle qui va
-s'éteindre, puis, quand il avait obtenu de l'auditoire un silence
-apitoyé, déployait peu à peu un volume sonore qu'une grande
-clarinette aurait pu lui envier, et ne lâchait plus l'anche qu'il
-n'eût, jusqu'au trait final, débité sa chanson. Notaire à l'ancienne
-mode, mais faible, et attiré par les modes nouvelles, bon
-_paterfamilias_, vieux bourgeois, glorieux de compter parmi sa
-clientèle des actrices, des viveurs et de belles poulettes, sa manie
-était de se dire vieux et même de jouer le vieux avec exagération;
-mais il avait grand'peur qu'on ne le crût sur parole, et il
-s'appliquait ardemment, en cachette, à montrer qu'il était plus malin
-que tous les jeunes gens, et qu'il les mettait dedans.
-
-Il connaissait Annette depuis l'enfance, et très sincèrement il avait
-pris à cœur ses affaires. Il trouva naturel qu'elle les lui confiât,
-après la mort des parents. Par correction professionnelle, d'abord, il
-la tint au courant, scrupuleusement; il ne voulait rien faire sans son
-assentiment: cela ennuya Annette. Alors, il se fit donner procuration
-spéciale pour telle ou telle affaire, dont Annette écoutait
-(n'écoutait guère) un très vague exposé. Et puis, il fut entendu
-qu'Annette s'absentant de Paris, souvent sans laisser d'adresse, Me
-Grenu agirait au mieux de ses intérêts, sans qu'il fût nécessaire de
-la consulter. Tout allait bien ainsi: le notaire se chargeait de tout,
-il touchait les rentes d'Annette et lui fournissait l'argent, à mesure
-des besoins. Finalement, il s'avisa, pour régulariser la situation, de
-lui faire signer une procuration générale... L'eau passa sous les
-ponts... Il y avait plus d'un an qu'Annette n'avait revu Me Grenu, qui
-lui versait ponctuellement, au début de chaque trimestre, les sommes
-convenues. Vivant seule, en dehors des cercles parisiens, ne lisant plus
-de journaux, elle n'apprit l'événement qu'assez longtemps après qu'il
-était arrivé. Le vieux Me Grenu voulut être trop malin. Sans esprit
-de lucre personnel, il s'était laissé prendre par le goût de la
-spéculation; pour mieux faire valoir les fonds de ses clients, il les
-engagea dans des entreprises risquées, où ils chavirèrent. Afin de
-les rattraper, il acheva de les couler; sans avertir Annette, non
-seulement il avait disposé de tout l'argent liquide et des effets
-mobiliers dont il avait la charge; mais, par certains subterfuges que
-permettait la rédaction élastique de la procuration, il avait
-hypothéqué ses maisons de Boulogne et de Bourgogne. Quand tout fut
-perdu, il se sauva, devant le ridicule de s'être laissé rouler, qui
-lui était peut-être plus cuisant encore que le déshonneur.
-
-Pour comble de malchance, Annette, prise entièrement par la maladie de
-l'enfant, n'ouvrait plus sa correspondance depuis plusieurs semaines.
-Aux lettres des créanciers hypothécaires, à la sommation d'huissier
-qui suivit, elle ne répondit pas. C'était aux jours de la rechute du
-petit, Annette avait la tête perdue. Ne comprenant pas qu'on
-s'adressât à elle, et non à son mandataire, elle fit envoyer les
-papiers, sans les lire, au notaire, qui ne les lut pas davantage; et
-pour cause! «_Il courait encore..._» Lorsque enfin la guérison de son
-fils lui laissa l'esprit assez libre pour examiner la situation, la
-procédure judiciaire était si avancée que, faute pour Annette d'avoir
-satisfait aux demandes des créanciers, ceux-ci avaient obtenu le droit
-de faire mettre en vente les immeubles hypothéqués. Annette,
-réveillée de son engourdissement, fit face à ce coup foudroyant; son
-énergie, en un instant retrouvée, et l'intelligence pratique,
-héritée de son père, suppléant à son inexpérience, elle lutta avec
-une vigueur et une clarté d'esprit, que le juge admira, tout en lui
-donnant tort: car son bon droit n'empêchait pas qu'en droit, sa cause
-ne fût mauvaise. Annette elle-même vit promptement qu'elle était
-perdue d'avance; mais son instinct de combat, qui admettait de
-sang-froid la défaite, même injuste, ne l'admettait pas sans
-résistance. Il s'agissait d'ailleurs, maintenant, du bien de son
-enfant. Elle le défendit, pied à pied, avec la ténacité d'une rude
-et fine paysanne qui, plantée des deux jambes à l'entrée de son
-champ, barre le chemin aux intrus, et même sachant qu'ils entreront,
-cherche à gagner du temps. Mais que pouvait-elle? Dans l'incapacité de
-payer la dette exigible, et ne voulant pas demander l'aide de parents ou
-d'anciens amis qui, très probablement, la lui eussent refusée, d'une
-façon humiliante, elle ne pouvait faire opposition à la vente. Toute
-son énergie ingénieuse et opiniâtre ne réussit qu'à obtenir la
-suspension, pour un temps limité, de la poursuite en expropriation,
-sans aucun espoir d'en empêcher l'effet, au bout du bref délai.
-
-Annette, eût été excusable de se montrer abattue par cette
-catastrophe. Sylvie, qui n'était pas personnellement atteinte, tantôt
-se répandait en lamentations, tantôt ne décolérait pas, et parlait
-de faire des procès, des procès, des procès... On eût dit au
-contraire que, grâce à l'événement, Annette eût recouvré son
-équilibre. L'épreuve renouvelait l'air. La molle atmosphère
-sentimentale, qui depuis deux ou trois ans affadissait son cœur, se
-dissipa. Quand Annette fut certaine que la situation ne pouvait être
-changée, elle l'accepta. Sans récriminations inutiles. Elle ne
-trouvait pas un soulagement à mettre en cause Me Grenu, comme Sylvie,
-qui versait sur la tête du notaire de vertes malédictions. Le vieil
-homme était à l'eau. Elle aussi. Mais elle, avait ses bras jeunes, et
-elle savait nager. Peut-être même tout n'était-il pas déplaisir pour
-elle en cette pensée. Si étrange qu'il paraisse, à côté de l'ennui
-de sa ruine, il y avait, au fond, une curiosité du risque et même un
-secret plaisir de mettre à l'épreuve ses forces inactives. Raoul
-l'eût comprise, lui qui, en plein succès, sentait des velléités de
-démolir l'œuvre de sa vie, pour avoir l'agrément de la rebâtir.
-
-Elle se disposa donc à quitter la maison de Boulogne. Déjà, la
-propriété de Bourgogne avait été vendue hâtivement, à des
-conditions dérisoires. Il était sûr que la vente totale couvrirait à
-peine la dette et les frais, et que s'il restait un surplus disponible,
-il ne suffirait pas à l'entretien d'Annette et des siens; il faudrait
-qu'elle cherchât des ressources nouvelles. Pour l'instant, il
-s'agissait de réduire les dépenses et de se refaire une installation
-très modeste. Annette se mit en quête d'un appartement. Sylvie lui en
-trouva un au quatrième étage de sa propre maison: (elle habitait
-l'entresol). Les chambres étaient petites et donnaient sur la cour,
-mais propres et sans bruit. Il n'était pas question d'y transporter
-tous les meubles de Boulogne. Annette ne voulait garder que le strict
-nécessaire. Mais tante Victorine suppliait, en pleurant, Annette de
-tout conserver. Annette remontrait qu'il n'était pas raisonnable, dans
-la situation actuelle, d'assumer les dépenses d'un garde-meubles. Il
-fallait faire un choix; et la tante implorait pour chaque objet.
-Annette, fermement, choisit; en dehors du mobilier qui devait la suivre
-dans le nouvel appartement, elle réserva quelques meubles
-particulièrement chers à la vieille dame; et elle fit vendre les
-autres.
-
-Sylvie était frappée de l'insensibilité d'Annette. Il ne fallait
-pourtant pas croire que la courageuse fille n'éprouvât point de
-mélancolie. Elle aimait cette maison, qu'elle devait quitter... Tant de
-souvenirs! tant de rêves! Mais elle les refoulait. Elle savait bien
-qu'elle ne pouvait leur faire impunément leur part! Ils étaient trop,
-ils auraient tout pris; elle avait besoin de toute sa force, en ce
-moment.
-
-Une seule fois, elle céda à leur assaut, par surprise. C'était une
-après-midi, peu avant le déménagement. La tante était à l'église,
-et Marc chez Sylvie. Annette, seule dans la maison de Boulogne, où tout
-sentait les approches du départ, à genoux sur un tapis à demi roulé,
-pliait une tenture déclouée. Tout occupée de sa tâche, tandis que
-ses mains actives allaient et venaient, sa tête faisait des calculs
-pour les arrangements nouveaux. Mais sans doute il restait de la place
-pour le rêve: car son regard qui, depuis un instant, flottait loin de
-la vision présente, fixa, parmi sa brume, un dessin de la tenture que
-les mains enroulaient; et il le reconnut. Un motif de fleurs pâles,
-presque effacées: ailes de papillons, pétales détachés? Peu
-importait; mais les yeux d'Annette enfant s'y étaient posés, et sur ce
-canevas, ils avaient brodé la tapisserie des jours enfuis. Et cette
-tapisserie, brusquement, ressortait de la nuit... Les mains d'Annette
-cessèrent de ranger, son cerveau un moment encore s'obstina à
-répéter les chiffres, dont il avait perdu le fil, puis se tut. Et
-Annette, se laissant couler sur le plancher, le front sur le rouleau de
-tapis, le visage dans ses mains, étendue, les genoux repliés,
-s'abandonnant au vent et au flot, fit voile... Elle ne voyageait pas
-dans une contrée précise... Une telle masse de souvenirs--(vécus?
-rêvés?)--comment les distinguer?... Vertigineuse symphonie d'une
-minute de silence! Elle contient beaucoup plus que la substance d'une
-vie. Dans la pensée active, quand la conscience croit prendre
-possession de notre monde intérieur, elle ne saisit que la crête de la
-vague, à l'instant où le rayon la dore. La rêverie seule perçoit
-l'abîme mouvant et son rythme torrentiel, ces graines innombrables
-charriées par le vent des siècles, semences de pensées des êtres
-d'où nous sortons et qui de nous sortiront, ce formidable chœur
-d'espoirs et de regrets, dont les mains frémissantes se tendent vers le
-passé ou bien vers l'avenir... Indéfinissable harmonie, qui forme le
-tissu d'une seconde illuminée, et qu'il suffit parfois d'un choc pour
-éveiller... Un bouquet de fleurs pâles venait de l'évoquer dans
-Annette...
-
-Quand elle s'y arracha, après un long silence, elle se releva
-précipitamment, et, de ses mains devenues gauches, brusques,
-tremblantes, elle acheva, sans regarder, de plier la tenture commencée.
-Elle n'acheva même pas, elle la jeta dans un coffre, incomplètement
-roulée; et elle fuit de la pièce... Non, elle ne voulait pas rester
-avec ces pensées! Il valait mieux les écarter. Plus tard, elle aurait
-le temps de regretter le passé, quand elle serait elle-même du
-passé... plus tard, au crépuscule de sa vie. Pour l'instant, elle
-était trop chargée d'avenir, elle devait le porter. Ses rêves
-étaient devant... «Ce qui est derrière moi, je ne veux pas le savoir;
-il ne faut pas me retourner...»
-
-Elle marchait dans la rue, pressant le pas, raidie, regardant droit au
-loin... les années, les années... la vie qui monte... celle de son
-enfant, la sienne, la vie nouvelle... l'Annette de demain.
-
-
-
-
-Elle avait cette vision dans les yeux, le soir de son installation dans
-la maison de Sylvie. Sylvie, son magasin fermé, se hâta de monter chez
-sa sœur, afin de la distraire des regrets qu'elle lui supposait. Elle
-la trouva, allant et venant dans son étroit enclos, nullement fatiguée
-de l'exténuante journée, s'efforçant de faire tenir dans des placards
-trop petits son linge et ses vêtements; et, n'y parvenant pas, perchée
-sur un escabeau, les bras chargés de draps, regardant les rayons
-pleins, méditant un autre plan, elle sifflait comme un garçon--(une
-fanfare wagnérienne que, sans trop y penser, elle travestissait d'une
-façon burlesque).--Sylvie la considéra, et dit:
-
---Annette, je t'admire.
-
-(Elle ne le pensait pas tout à fait).
-
---Pourquoi? demanda Annette.
-
---Si j'étais à ta place, ce que je ragerais!
-
-Annette se mit à rire, et, toute à son affaire, lui fît signe de se
-taire.
-
---Je crois que j'ai trouvé... dit-elle.
-
-Elle enfonça la tête et les bras dans le placard, rangea, dérangea,
-fourragea.
-
---Quand je le disais!... fit-elle... _Je l'ai eu!_...
-
-(Elle s'adressait au placard bondé, rangé, soumis).
-
-Elle descendit, victorieuse, de l'escabeau.
-
---Sylvie, dit-elle, rageoir! (elle lui tenait le menton), quand on
-était enfant, on jouait à bâtir une maison avec les dominos. Quand la
-maison tombait, est-ce que tu rageais?
-
---Je fichais les dominos par terre, dit Sylvie.
-
---Moi, je disais: Patatras! je vais en refaire une autre!...
-
---Dis tout de suite que tu secouais la table!...
-
---Eh! je n'en jurerais pas! fit Annette.
-
-Sylvie l'appela:
-
---Anarchiste!
-
---Tiens! dit Annette, tu ne l'es donc pas?
-
-Sylvie ne l'était pas. Elle entendait bien se fiche, s'il lui plaisait,
-de l'ordre et de l'autorité; mais il lui fallait un ordre et une
-autorité. Quand ce ne serait que pour les autres! Pour elle aussi,
-d'ailleurs: il n'y a de plaisir à se révolter que s'il y a une
-autorité. Et quant à l'ordre, Sylvie en était pourvue; elle ne
-chicanait l'ordre établi que parce qu'il n'était pas le sien. Mais
-qu'il fût _établi_, elle ne le lui reprochait pas. Un ordre doit être
-_établi._ Depuis qu'elle était, elle aussi, _établie_, patronne, et
-dirigeant pour son compte ses affaires, elle était pour l'ordre stable.
-Annette en fit la découverte, avec surprise.--Ce ne fut pas la seule.
-On ne connaît bien un autre que quand on le voit dans l'action
-journalière, qui bande les ressorts et montre au naturel ses mouvements
-et ses gestes. Annette n'avait vu Sylvie qu'à ses périodes oisives de
-détente flâneuse. Qui peut juger d'une chatte alanguie sur un coussin
-moelleux? Il faut la voir en chasse, les reins cambrés en arc, et le
-feu vert de ses yeux.
-
-Annette vit Sylvie sur son terrain, le lopin qu'elle s'était taillé
-dans la jungle parisienne. La petite patronne avait pris le métier au
-sérieux, et elle ne le cédait à personne dans l'art de gérer ses
-affaires. Annette put l'observer à loisir, et de près: car, pendant
-les premières semaines qui suivirent l'emménagement, elle prenait ses
-repas chez Sylvie; il avait été convenu qu'on ferait ménage ensemble,
-jusqu'à ce que l'installation fût tout à fait terminée. Annette, de
-son côté, cherchait à se rendre utile, en participant à certains
-travaux de l'atelier. Elle voyait donc Sylvie, à toutes les heures du
-jour, soit avec les clientes, soit avec les ouvrières, soit seule en
-tête à tête; et elle remarquait en sa sœur des traits qu'elle ne
-connaissait pas, ou qui s'étaient accentués depuis deux ou trois ans.
-
-La caressante Sylvie, sous son charmant sourire, ne cachait plus aux
-yeux pénétrants d'Annette une nature un peu sèche, qui, même dans
-ses emballements, savait où elle allait. Elle avait un petit personnel
-d'ouvrières, qu'elle menait supérieurement. Avec sa finesse
-d'observation et son air enjôleur, elle s'était choisi et attaché des
-dévouements en disponibilité. Telle sa première, Olympe, beaucoup
-plus âgée qu'elle, plus experte au métier, excellente travailleuse,
-mais dépourvue d'idées, incapable de se défendre; venue de sa
-province et perdue à Paris, grugée, bernée par les hommes, par les
-femmes, par les maîtres et par les camarades, elle ne manquait pourtant
-pas d'intelligence pour le voir, mais de force pour résister, et
-cherchait qui, sans la duper, profitât de son travail et la
-déchargeât de la peine de se diriger. Sylvie n'eut aucun effort à
-faire pour se l'asservir. Il fallait seulement veiller à la bonne
-entente parmi les dévouements rivaux qu'elle avait suscités dans son
-personnel, user adroitement de leur antagonisme pour stimuler leur
-zèle, et fonder, à l'instar d'un sage gouvernement, l'union des
-rivales sur le patriotisme du travail en commun. L'orgueil du petit
-atelier et le désir de se signaler aux yeux de la jeune patronne, les
-livraient à sa domination astucieuse qui, souvent, les faisait
-travailler jusqu'à épuisement. Elle donnait l'exemple; et l'on ne se
-plaignait pas. Une affectueuse bourrade, une moqueuse drôlerie, dont
-elles riaient aux éclats, relevait l'attelage fourbu, le faisait tenir
-jusqu'au bout. Fières de la patronne, elles l'aimaient jalousement.--Et
-elle, qui entretenait leur feu, restait indifférente. Le soir, après
-leur départ, elle parlait d'elles à sa sœur, d'un ton de froid
-détachement, qui choquait Annette. Au reste, serviable en cas de
-besoin, et, si elle les voyait souffrantes ou dans la peine, ne les
-laissant pas sans aide. Mais, souffrantes ou non, si elle ne les voyait
-pas, elle les oubliait. Elle n'avait pas le temps de penser aux absents.
-Elle n'avait pas le temps d'aimer longtemps. Une activité perpétuelle,
-tous ses instants occupés: toilette, ménage, manger, métier,
-essayages, bavardages, amours, amusements. Et tout,--jusqu'aux (jamais
-très longs) silences où, entre le mouvement du jour et le sommeil de
-la nuit, elle se trouvait seule, en face de soi,--tout avait un
-caractère précis. Pas un coin pour le rêve. Quand elle s'observait,
-elle restait l'œil clair et curieux qui épie les autres et qui se
-regarde comme un passant. Un minimum de vie intérieure: tout projeté
-en actes et en paroles. Le besoin qu'avait Annette de confession morale
-ne trouvait point là son compte. Elle était gênée dans ce plein jour
-perpétuel. Aucune ombre. Ou, s'il en existait--(il en existe en toute
-âme)--la porte était fermée dessus. Sylvie ne s'intéressait pas à
-ce qu'il y avait derrière la porte. Il s'agissait d'administrer
-exactement son petit domaine: jouir de tout, de son travail et de ses
-plaisirs, mais le tout à son temps, afin de n'en rien perdre, par
-conséquent sans passions, sans grands excès, parce que cette activité
-et ce «passage» perpétuels ne s'y prêtent pas, et même en
-suppriment la possibilité, d'avance. Pas de danger que ses amants lui
-fissent perdre la tête!
-
-En vérité, elle n'aimait bien, elle n'aimait tout à fait qu'un seul
-être: Annette... Et comme c'était curieux! Pourquoi est-ce qu'elle
-l'aimait, cette grande fille, qui ne lui ressemblait en rien,--en
-presque rien?
-
-Ah! ce «presque rien», c'était beaucoup, c'était (qui sait?) le plus
-important: le sang... Cela ne compte pas toujours entre gens de même
-lignée. Mais quand cela compte, quelle force secrète! C'est une voix
-qui nous souffle:
-
---Cet autre, c'est encore moi. Coulé en une autre forme, la substance
-est la même. Je me reconnais, mais autre, et possédé par une âme
-étrangère...
-
-Et l'on veut se reconquérir sur cet usurpateur... Double attrait.
-Triple attrait: attrait de la ressemblance, attrait de l'opposition, et
-la guerre de conquête, qui n'est pas le moindre des trois...
-
-Que de forces communes entre Annette et Sylvie! L'orgueil,
-l'indépendance, l'ordre, la volonté, la vie sensuelle! Mais de ces
-deux esprits, l'un tourné vers le dedans, l'autre vers le dehors,--les
-deux hémisphères de l'âme. Elles étaient constituées presque des
-mêmes éléments; mais chacune, pour des raisons obscures et profondes,
-qui tenaient à l'essence de la personnalité, en refoulait une moitié,
-n'en voulait voir qu'une seule,--celle qui émergeait, ou celle qui
-était submergée. Le rapprochement des deux sœurs dans une vie commune
-inquiétait la conscience habituelle que chacune avait de soi. Leur
-affection mutuelle se teintait d'hostilité. Et plus l'affection était
-vive, plus vive l'hostilité cachée: car elles se sentaient
-irréductibles l'une à l'autre. Annette, plus experte à lire dans ses
-arrière-pensées, et aussi plus sincère, était capable de les juger
-et de les réprimer: le temps était passé, où elle voulait absorber
-Sylvie dans son impérieux amour. Mais Sylvie gardait toujours un secret
-désir de dominer son aînée; et elle n'était pas fâchée que les
-événements lui eussent fourni le moyen d'affirmer sa supériorité.
-Revanche des inégalités du sort pendant la jeunesse des deux sœurs!
-Ce sentiment inavoué et sa tendresse réelle lui faisaient goûter une
-satisfaction, qu'elle dissimulait, à voir Annette travailler, sous sa
-direction, à l'atelier. Elle eût voulu l'enrôler. Elle la chargeait
-de recevoir ses clientes, de dessiner au fusain des garnitures de
-broderie; elle tâchait de lui persuader qu'elle pourrait s'assurer un
-emploi important, et même s'associer à elle, plus tard, dans son
-commerce.
-
-Annette, qui percevait les raisons de Sylvie, ne tenait nullement à
-s'assujettir. Elle laissait tomber l'invite, ou, pressée par Sylvie,
-répondait qu'elle n'était pas bien faite pour ce métier. Sur quoi,
-Sylvie lui demandait ironiquement pour quel métier elle était donc
-faite? Ce lui était sensible. Quand on n'a jamais eu besoin de
-travailler pour vivre, et que la nécessité vient vous y forcer, il est
-pénible de ne pas savoir à quel travail on est bon, ni même si,
-malgré son instruction, on est bon à quelque travail. Il le fallait
-pourtant. Annette ne voulait pas rester à la charge de Sylvie. Certes,
-Sylvie ne l'eût pas montré: elle avait plaisir à aider sa sœur. Mais
-si elle était heureuse de dépenser pour Annette, elle savait ce
-qu'elle dépensait; sa main droite n'ignorait jamais ce que donnait la
-gauche. Annette l'ignorait encore moins. Elle ne pouvait supporter la
-pensée que Sylvie, faisant sa caisse, l'inscrivît (mentalement) à son
-débit... Diable soit de l'argent! Entre deux cœurs qui s'aiment,
-est-ce qu'il devrait compter? Il ne comptait pas dans les cœurs
-d'Annette et de Sylvie. Mais il comptait dans leur vie. On ne vit pas
-que d'amour. On vit aussi d'argent.
-
-
-
-
-C'était là une vérité qu'Annette avait un peu trop méconnue. Elle
-ne fut pas lente à l'apprendre.
-
-Elle se mit en quête d'une place, sans en parler à Sylvie. Et sa
-première idée fut d'aller trouver la directrice du collège de jeunes
-filles où elle avait fait ses études. Élève intelligente, riche,
-fille d'un père influent, elle avait été dans les faveurs de Mme
-Abraham, et se tenait assurée de sa sympathie. Cette femme remarquable,
-une des premières qui eût organisé l'enseignement féminin en France,
-avait de rares qualités d'énergie et de jugement, complétées--ou
-palliées (cela dépendait des cas)--d'un sens politique très froid,
-que bien des hommes auraient pu lui envier. Désintéressée pour elle
-même, elle ne l'était point pour son collège. Elle était
-libre-penseuse et même, sans l'afficher, ne cachait point un certain
-dédain anticlérical, qui ne pouvait nuire auprès de sa clientèle de
-filles de la bourgeoisie radicale et de jeunes israélites. Mais à la
-place des dogmes rejetés, on avait instauré une morale civique qui,
-pour manquer de base et de certitude, n'en était pas moins étroite et
-impérative. (Elle ne l'en était que davantage: car plus une règle est
-arbitraire, plus elle se fait rigide). Annette, grâce à sa situation
-mondaine, était intime avec la directrice et avait son franc parler;
-elle s'amusait à taquiner la fameuse morale officielle; et Mme Abraham,
-sceptique de nature, ne faisait pas de difficultés pour sourire de ces
-boutades de l'irrespectueuse gamine. Elle en souriait, oui bien, quand
-elles causaient à huis-clos. Mais aussitôt que la porte était ouverte
-et que Mme Abraham réintégrait son titre et son rang officiel, elle
-croyait, dur comme fer, aux Tables de la Loi laïque, qu'avait
-élaborées la moralité raisonnante de quelques pédagogues
-républicains. C'était assez dire que si sa conscience nue était
-indifférente à la morale conventionnelle, sa conscience habillée--sa
-conscience usuelle--blâmait sévèrement la conduite d'Annette. Car
-elle la connaissait: l'aventure avait fait le tour de la société.
-
-Mais elle ne connaissait pas encore sa ruine. Et quand Annette se fit
-annoncer, elle n'eut garde de lui manifester ses pensées; il fallait
-d'abord savoir les motifs de la visite, et si le collège n'en
-retirerait pas quelque avantage. Elle lui montra donc bon visage,
-quoique un peu réservé. Mais à peine sut-elle qu'Annette venait en
-quémandeuse, elle se souvint du scandale, son sourire se figea. On peut
-bien accepter de l'argent d'une personne qu'on n'approuve point; mais on
-ne peut pas, décemment, lui en donner. Il ne fut pas difficile à Mme
-Abraham de trouver des raisons péremptoires pour écarter la
-candidature indiscrète. Point de place au collège. Et comme Annette
-demandait qu'elle la recommandât à d'autres institutions, Mme Abraham
-ne prit pas la peine de la payer de promesses vagues. Très diplomate,
-quand elle avait affaire à ceux que portait la roue de la fortune, elle
-cessait sur-le-champ de l'être, quand la roue les jetait en bas. Grave
-faute de diplomatie! Car il se peut que ceux qui sont en bas
-aujourd'hui, demain se retrouvent en haut; et le bon diplomate ménage
-l'avenir. Mme Abraham ne tenait compte que du présent. À présent,
-Annette se noyait: c'était regrettable, mais Mme Abraham n'avait pas
-l'habitude de repêcher ceux qui étaient à l'eau. Elle ne déguisa
-point la sécheresse de ses sentiments; et Annette n'abandonnant pas son
-ton de tranquille aisance et d'égalité (désormais) déplacée, Mme
-Abraham, afin de la ramener à une appréciation plus exacte des
-distances, déclara qu'elle ne pouvait, en conscience, la recommander.
-Annette, brûlante d'indignation, fut sur le point de la manifester; un
-éclair de colère passa: il s'éteignit; le dédain l'emporta; elle fut
-prise d'une de ces gamineries un peu diaboliques de jadis, un prurit de
-persifler. Elle dit, en se levant:
-
---Enfin, pensez à moi, si vous fondez un cours de morale nouvelle!
-
-Mme Abraham la regarda, interloquée: l'impertinence était visible.
-Elle répliqua sèchement:
-
---L'ancienne nous suffit.
-
---Cela ne ferait pourtant pas de mal, de l'élargir un peu!
-
---Qu'y feriez-vous entrer?
-
---Un rien, dit Annette, tranquillement: la franchise, et l'humanité.
-
-Mme Abraham, blessée, dit:
-
---Le droit à l'amour, sans doute?
-
---Non, répondit Annette, le droit à l'enfant.
-
-Quand elle fut sortie, elle haussa les épaules, de sa bravade
-inutile... Stupide!... À quoi bon s'être fait une ennemie?... Elle
-rit, tout de même, de l'air vexé de son antagoniste. Une femme ne
-résiste pas au plaisir de rendre à une autre un affront. Bah! la femme
-Abraham ne resterait son ennemie que jusqu'au jour où Annette aurait
-reconquis son rang. On le reconquerrait!
-
-Annette vit d'autres institutions; mais les places manquaient. Il n'y en
-avait pas pour les femmes. Les démocraties latines ne sont faites que
-pour les hommes; elles mettent parfois le féminisme sur leurs
-programmes; mais elles s'en méfient; elles n'ont point hâte de fournir
-des armes à celle qui demeure encore, à l'aurore du XXe siècle, la
-rivale asservie, mais qui ne le sera plus longtemps, grâce à la
-ténacité de la femme nordique. Pour qu'elles accueillent, en
-rechignant, la femme qui travaille et veut exercer ses droits, il faut
-que fasse pression l'opinion du reste du monde.
-
-Annette aurait pu cependant être admise dans deux ou trois postes, si
-sa susceptibilité ne les lui eût fait manquer. On eût consenti à
-fermer les yeux sur sa situation irrégulière, si elle-même eût
-consenti à en donner une explication spécieuse: veuvage, divorce, à
-son choix; mais elle mit absurdement son orgueil, lorsqu'on
-l'interrogeait, à dire les choses comme elles étaient. Après deux ou
-trois échecs, elle ne s'adressa plus à des institutions, ni à
-l'Université; dans celle-ci, pourtant, elle avait laissé des
-sympathies: elle y eût trouvé des esprits assez larges pour l'aider
-sans blâme. Mais elle craignait d'être froissée. Elle était neuve
-encore au pays de misère. Sa fierté n'avait pas eu le temps de se
-faire des cals aux mains...
-
-Elle chercha des leçons particulières. Elle ne voulait pas en quêter chez
-ses connaissances bourgeoises; elle préférait leur cacher ses démarches.
-Elle s'adressa à ces agences de placement--d'exploitation--clandestines,
-qui existaient alors à Paris. Elle n'eut pas l'habileté de s'y faire
-bien voir. Elle était dédaigneuse. On lui en voulait de se montrer
-difficile: elle prétendait choisir, au lieu d'accepter quoi que ce fût,
-comme tant de malheureuses, qui, munies de fort peu de titres, enseignent
-tout ce qu'on leur demande, à des prix de famine, en travaillant du
-matin au soir.
-
-Enfin, elle trouva quelques étrangères, par l'entremise des clientes
-de Sylvie. Elle donna des leçons de conversation à des Américaines,
-qui la traitait aimablement, lui proposaient, à l'occasion, une
-promenade dans leur voiture, mais lui offraient un salaire dérisoire,
-et n'avaient même pas l'idée qu'on dût payer plus cher. Elles
-n'hésitaient pas à donner cent francs pour une paire de bottines; mais
-pour une heure de français, elles payaient un franc. (Il n'était pas
-impossible, en ces temps, de trouver vendeuse de leçons à cinquante
-centimes!)... Annette, qui n'avait pourtant pas le droit d'être
-exigeante, rejeta ces honteux traitements. Mais après avoir beaucoup
-cherché, elle ne découvrit guère mieux. La bourgeoisie aisée qui,
-pour l'éducation de ses enfants, consent à dépenser, sous l'œil de
-l'opinion, ce qu'exige l'enseignement quand l'enseignement est public,
-exploite sordidement les maîtres à domicile. Ici, nul ne vous voit. Et
-l'on a affaire à trop humble pour résister: un qui refuse, dix qui
-vous supplient de les accepter!...
-
-Isolée, sans expérience, Annette était dans de mauvaises conditions
-pour se défendre; mais elle avait l'instinct pratique des Rivière, et
-aussi sa fierté, qui n'admettait point les humiliants salaires auxquels
-d'autres se pliaient. Elle n'était pas de l'espèce bêlante, qui
-gémit et consent. Elle ne gémissait pas, et elle ne consentait pas. Et
-contre toute attente, cette attitude lui réussit. L'espèce humaine est
-lâche; Annette avait une façon calme, un peu hautaine, de dire: non,
-qui coupait court aux marchandages; on n'osait pas la traiter comme on
-eût fait des autres; et elle obtint des conditions un peu moins
-misérables. Ce n'était guère. Il fallait bien des fatigues pour
-gagner ce qu'elle dépensait par jour. Ses élèves étaient
-disséminées dans des quartiers éloignés; et l'on n'avait encore à
-Paris ni autobus, ni métro. Quand elle rentrait le soir, ses pieds
-étaient douloureux, et ses bottines s'usaient. Mais elle était
-robuste, et elle goûtait une satisfaction à connaître la vie de
-travail pour le pain quotidien. Gagner son pain, c'était pour Annette
-une aventure nouvelle! Quand elle avait réussi, dans un de ces petits
-duels de volonté avec ses exploiteurs, elle était aussi contente de sa
-journée que ces joueurs qui, dans le plaisir de la partie gagnée,
-oublient l'insignifiance de l'enjeu. Elle apprenait à mieux voir les
-hommes. Ce n'était pas toujours beau. Mais tout vaut d'être connu.
-Elle entrait en contact avec le monde du labeur obscur. Contacts
-insuffisants toutefois, sans profondeur! Car si la richesse isole, la
-pauvreté n'isole pas moins. Chacun est pris par sa peine et par son
-effort. Et chacun voit dans l'autre, moins un frère de misère qu'un
-rival, dont la part est coupée aux dépens de la sienne...
-
-Annette lut ce sentiment chez les femmes, avec qui elle se trouva en
-concurrence; et elle le comprit: car elle était, parmi elles, une
-privilégiée. Si elle travaillait pour ne pas être à charge à sa
-sœur, sa sœur n'en était pas moins là: elle était préservée des
-risques de la misère. Elle ne connaissait pas l'incertitude fébrile du
-lendemain. Elle jouissait de son enfant; nul ne prétendait le lui
-arracher. Comment comparer son sort à celui de cette femme, dont elle
-avait appris l'histoire,--une institutrice révoquée, parce qu'elle
-avait eu, comme Annette, l'audace d'être mère!--À vrai dire, elle
-avait été d'abord tolérée dans l'enseignement, à condition de
-dissimuler sa maternité. Exilée dans un poste de disgrâce, au fond
-d'une campagne, elle avait dû éloigner d'elle l'être de sa chair.
-Mais elle ne put s'empêcher de courir à lui, quand il était malade.
-Le secret fut divulgué, et la vertueuse campagne férocement s'égaya.
-L'autorité universitaire, bien entendu, sanctionna la justice
-populaire, en jetant sur le pavé les deux insoumis au Code. Et c'était
-à eux qu'Annette venait disputer leur maigre nourriture! Elle évitait
-de se présenter aux places que l'autre postulait. Mais on la
-préférait. Justement parce qu'elle les recherchait moins âprement,
-parce qu'elle en avait moins besoin. On n'estime pas ceux qui ont
-faim.--Aussi, les malheureuses qu'elle supplantait la traitaient en
-intruse qui les volait. Elles se savaient injustes; mais l'injustice
-soulage, quand on est victime de l'injustice. Annette découvrit la plus
-grande guerre,--la guerre des travailleurs, non pas contre la nature ou
-contre les circonstances,--non pas contre les riches, pour leur arracher
-le pain,--la guerre des travailleurs contre les travailleurs, pour
-s'arracher le pain, les miettes tombées de la table des riches ou du
-Crésus ladre, l'État... C'est la grande misère. Plus sensible chez
-les femmes. Surtout chez celles de ce temps. Car elles se montraient
-incapables encore de s'organiser. Elles en restaient à l'état de la
-guerre primitive, un contre un; au lieu d'associer leurs peines, elles
-les multipliaient...
-
-Annette, se raidissant, avec le cœur qui saignait et, malgré tout, aux
-yeux une flamme de joie, marchait, soutenue dans son ingrate tâche, par
-la nouveauté de la tâche, la force à dépenser,--et la pensée de son
-petit, qui l'illuminait, tout le jour.
-
-
-
-
-Marc passait le jour dans l'atelier de Sylvie. La tante Victorine
-s'était éteinte, peu après l'installation. Elle n'avait pu survivre
-à la perte du vieux foyer, des vieux meubles, des habitudes d'un
-demi-siècle quiet. Annette étant tenue, jusqu'au soir, hors du logis,
-Sylvie prenait l'enfant chez elle. Il était le chat de l'atelier,
-choyé par les clientes et par les ouvrières, furetant à quatre
-pattes, assis sous une table, ramassant des agrafes et des bouts de
-chiffons, dévidant des écheveaux, enroulant des pelotons, bourré de
-sucreries et beurré de baisers. C'était un petit garçon de trois à
-quatre ans, châtain doré comme Annette, resté un peu pâlot depuis sa
-maladie. La vie était pour lui un spectacle perpétuel. Sylvie aurait
-pu se souvenir de ses premières expériences, quand, assise sous le
-comptoir de sa mère, elle écoutait les clients. Mais les grandes
-personnes, du haut de leurs échasses, ont un champ de vision beaucoup
-trop différent pour savoir ce qu'agrippent les yeux d'un enfant. Et ses
-oreilles roses... Elles avaient de quoi s'occuper, dans l'atelier! Les
-langues s'en donnaient, rieuses, hardies, effrontées. La pruderie
-n'était point le péché de Sylvie et de son troupeau. Bien rire, bien
-médire, fait l'aiguille courir... On ne songeait pas au petit. Est-ce
-qu'il pouvait comprendre?... Il ne comprenait pas (c'était plus que
-probable), mais il prenait, il ne laissait rien perdre. L'enfant ramasse
-tout, tâte tout, goûte à tout. Gare à ce qui traîne! Vautré sous
-une chaise, il mettait dans sa bouche tout ce qui tombait de là-haut,
-les miettes de biscuit, des boutons, des noyaux; et il mettait aussi les
-mots. Sans savoir. Justement! Pour savoir! Et il les mâchonnait,
-chantonnait.....
-
---Petit cochon!...
-
-C'était une apprentie qui lui arrachait des doigts un ruban qu'il
-suçait, ou bien, pour essayer, qu'il s'enfonçait dans le nez. Mais on
-ne lui arrachait pas les propos avalés. Il n'en faisait rien, pour
-l'instant; il n'avait rien à en faire. Mais ce n'était pas perdu.
-
-Extirpé des dessous de meubles et de jupes, où il se livrait à de
-curieuses études sur les pieds qui frétillent et leurs doigts
-prisonniers qui se crispent dans les bottines, ramené aux usages et à
-la position normale dans le monde des grands, il restait immobile et
-sagement assis, sur un tabouret bas, entre les jambes de Sylvie. Ou
-bien, parce que la tante rarement demeurait en repos, d'une autre
-enjuponnée. Il appuyait sa joue contre l'étoffe chaude et, la tête
-renversée, il regardait, le nez en l'air, ces figures penchées, yeux
-plissés, aux prunelles mobiles, vifs, brillants, ces bouches qui
-mordent le fil, et l'on voit la salive, et la lèvre du bas (elle
-paraît en haut) qui est sucée par les dents, et le dessous des
-narines, qui a des filets rouges et se trémousse en parlant; et ces
-doigts qui couraient avec leur aiguillon; et brusquement, une main lui
-chatouillait le menton: il y avait un dé au bout, qui lui faisait froid
-dans le cou... Ici, comme tout à l'heure, rien n'était perdu pour lui:
-ces chauds et frais contacts, cette tiédeur duveteuse, ces lumières
-qui rougissent et ces ombres qui ambrent des morceaux de chair vivante,
-et cette odeur de femmes... Il n'en avait certes pas conscience, lui;
-mais sa multiple conscience, cette conscience à facettes qui est
-éparpillée à la périphérie de l'être d'un enfant, enregistrait au
-passage les empreintes sur son rouleau... Ces femmes ne se doutaient pas
-que, des pieds à la tête, leur image s'imprimait sur cette petite
-plaque sensible. Seulement, il ne les voyait que par morceaux; et des
-morceaux manquaient: ainsi que dans un puzzle, dont les pièces sont
-mêlées. De là, ses bizarres et fugaces préférences, aussi vives que
-variées, qui semblaient capricieuses, et qui étaient moins
-inconstantes que partielles. Bien malin eût pu dire ce qui en chacune
-de ces femmes l'attirait! En vrai chat du foyer, c'était la douceur des
-mains plus que la personne entière qu'il aimait. Et c'était l'ensemble
-de ces douceurs, le foyer, l'atelier. Il était égoïste, avec candeur.
-(Et bon droit: le petit constructeur avait d'abord à rassembler son
-moi). Égoïste sincèrement, jusque dans ses caresses. Car il était
-caressant, parce qu'il voulait plaire, et parce qu'il y trouvait
-plaisir. Aussi ne l'était-il qu'avec celles qu'il avait élues.
-
-Sa grande favorite fut, dès les premiers temps, Sylvie. Son instinct
-d'animal domestique avait tout de suite perçu qu'elle était le dieu du
-foyer, le maître qui dispense le manger, les baisers, la couleur de la
-journée, et qu'il est bon de courtiser. Mais le meilleur encore est
-d'en être courtisé. Et le petit avait su remarquer que ce privilège
-lui était attribué. Il ne doutait point d'ailleurs que ce ne fût
-mérité. Il recevait donc, sans surprise, mais avec satisfaction,
-l'hommage agréable et flatteur qui lui était rendu par la souveraine
-de l'atelier. Sylvie le gâtait, l'adulait, s'extasiait sur ses gestes,
-sur ses pas, sur ses mots, son esprit, sa beauté, sa bouche, ses yeux,
-son nez; elle l'offrait à l'admiration de ses clientes et se pavanait
-de lui, comme si elle l'eût pondu. À la vérité, elle l'appelait
-aussi:
-
---Petit voyou! Serin guinos!
-
-Et d'aventure, elle le mouchait, torchait, claquait. Mais d'elle, il ne
-le trouvait pas blessant, et même, (quoiqu'il protestât hautement),
-pas trop désagréable. N'est pas fessé qui veut, par la main de la
-reine! D'une autre, «Dieu de Dieu!» (une de ses miettes d'atelier), il
-ne l'eût pas admis!... Et puis, même sans son sceptre, Sylvie avait
-pour lui un charme. Dans son puzzle féminin, fait des unes et des
-autres, elle lui avait fourni le plus grand nombre des morceaux; il
-aimait à se serrer dans sa robe, la tête contre son ventre, à
-écouter sa voix, (il l'entendait rire, au travers de son corps); ou
-bien à grimper après ses hanches, jusqu'à ce qu'il arrivât au haut;
-et alors, des deux bras, noué autour de son cou, il se frottait le nez,
-les lèvres et les yeux, le long de la joue douce, et là, près de
-l'oreille, dans ces petits frisons, très blonds, qui sentent bon. Ce
-qu'est l'œil pour l'esprit des grands, le toucher l'est pour celui des
-enfants. Il est le talisman qui permet de voir hors du mur, et de tisser
-au dedans le rêve des choses qu'on a cru voir, l'illusion de la vie.
-L'enfant filait sa toile. Et sans savoir ce qu'étaient ces frisons
-blonds, cette joue, cette voix, ce rire, cette Sylvie, et ce qu'il
-était, «moi», il pensait:
-
---C'est à moi.
-
-
-
-
-Annette revenait, le soir. Elle était affamée. Tout le jour, elle
-avait marché dans un désert sans eau, un monde sans amour. Tout le
-jour, elle avait marché, les yeux tournés vers la source que, le soir,
-elle retrouverait. Elle l'entendait chanter; par avance, elle y baignait
-ses lèvres; et il aurait pu se faire qu'un passant dans la rue
-s'attribuât le sourire que cette belle femme pressée adressait à
-l'image de son enfant. Comme le cheval qui sent l'avoine, son pas
-s'accélérait, à mesure qu'elle se rapprochait de la maison de Sylvie;
-et lorsque enfin elle rentrait, riant d'amour avide, si harassée
-qu'elle fût, elle remontait en courant l'escalier. La porte s'ouvrait;
-elle faisait irruption et fondait sur le petit; elle l'enlevait dans ses
-serres, l'étreignait, le becquetait furieusement sur un œil, sur le
-nez, sous le nez, n'importe où ça se trouvait, tout ce qu'elle
-attrapait; et sa joie impétueuse s'exprimait à grand bruit. Lui, qui
-était en train de jouer, ou, confortablement installé sur un pouf
-rembourré, s'amusait gravement à faire des raies avec la craie, ou
-bien à emmêler des fils de toutes les couleurs, il n'était pas
-content de cette invasion. Cette grande femme brusque, qui entrait sans
-crier gare, qui l'empoignait, le tripotait, lui braillait dans
-l'oreille, qui l'étouffait de baisers,... il n'aimait pas cela! Qu'on
-disposât de lui sans sa permission, non, c'était indignant! Il ne
-l'admettait point. Il se débattait, maussade; mais elle n'en était que
-plus enragée à le secouer, à le bicher; et de rire, et de crier!...
-Tout lui déplaisait en elle: ce manque d'égards, ce bruit, cette
-violence... Il comprenait très bien qu'elle l'aimât, l'admirât, et
-même qu'elle le baisât. Mais il faut plus de manières! D'où est-ce
-qu'elle sortait? Sylvie et ses demoiselles étaient plus distinguées.
-Lorsqu'elles jouaient avec lui, même quand elles riaient, criaient, ce
-n'étaient pas ces clameurs et cette brutalité de vous prendre et de
-vous embrasser! Il s'étonnait que Sylvie, qui savait si bien laver la
-tête à ses sujettes, ne donnât pas une leçon de maintien à cette
-mal-élevée, et qu'elle ne le défendît pas contre de telles
-privautés. Mais Sylvie au contraire prenait avec Annette un ton
-d'égalité affectueuse qu'elle n'avait pas pour les autres, et elle
-disait à Marc:
-
---Allons, sois plus gentil! Embrasse ta maman!
-
-Sa maman! Sans doute, il le savait. Mais ça n'est pas une raison! Oui,
-elle était aussi une puissance domestique. Il était encore trop près
-de la chaleur du sein, pour ne pas avoir gardé dans sa bouche gourmande
-le goût sucré du lait, et dans son corps d'oiseau l'ombre dorée de
-l'aile qui l'abritait. Plus près encore, dans les nuits de maladie, où
-l'invisible ennemi serrait le cou de l'oiselet, la tête penchée sur
-lui de la grande protectrice... Sans doute, sans doute! Mais, pour
-l'instant, il n'en avait plus besoin. S'il gardait ces souvenirs, et
-cent autres, dans son grenier, il n'en avait pas l'emploi maintenant.
-Plus tard, peut-être, on verrait... Maintenant, chaque instant lui
-apportait une manne nouvelle; il avait assez à faire de la recueillir,
-toute. L'enfant est ingrat, par nature. _Mens momentanea..._ Si vous
-croyez qu'il a le temps de se rappeler ce qui fut bon hier! Ce qui est
-bon pour lui, c'est ce qui est bon aujourd'hui.--Aujourd'hui, Annette
-avait le grand tort de se laisser éclipser par d'autres plus agréables
-et même plus profitables, aux yeux de Marc. Au lieu d'aller se promener
-Dieu sait où! et de faire, le soir, des apparitions déplacées, que ne
-restait-elle, comme Sylvie et les autres, tout le jour occupées de Marc
-et lui faisant la cour! C'était tant pis pour elle.--Donc, il
-condescendait tout juste à subir les effusions d'Annette, à répondre
-à la pluie de folles questions amoureuses quelques oui, non, bonjour,
-bonsoir, ennuyés et distants; et puis, fuyant l'averse et s'essuyant la
-joue, il retournait à ses jeux ou aux genoux de Sylvie.
-
-Annette ne pouvait pas ne pas voir que Marc lui préférait Sylvie.
-Sylvie le voyait mieux encore. Elles en riaient toutes deux; toutes deux
-semblaient n'y pas attacher une ombre d'importance. Mais dans le fond,
-Sylvie était flattée, et Annette jalouse. Elles se gardaient bien de
-se l'avouer. Bonne fille, Sylvie obligeait l'enfant mal gracieux à
-embrasser Annette. Annette avait peu de joie de ces embrassements
-obligés; Sylvie en avait davantage. Elle ne se disait pas qu'elle
-volait le jardin du pauvre, et qu'après, elle en offrait royalement
-quelques fruits. Mais ce qu'on ne dit point, afin de ne pas se charger
-de scrupules fâcheux, on ne le savoure que mieux, à bouche close. Et
-sans malice aucune, Sylvie goûtait plus de plaisir à se faire cajoler
-par le petit et pensait davantage à afficher son pouvoir sur lui, quand
-Annette était là. Annette, affectant de plaisanter, disait, d'un ton
-dégagé:
-
---Loin des yeux, loin du cœur.
-
-Mais son cœur ne le prenait pas en plaisantant. Il manquait d'ironie.
-Annette n'avait d'humour que dans son intelligence. Elle aimait comme
-une bête, bêtement. C'est pénible d'être femme parmi les femmes, et
-de devoir se cacher. On ferait rire de soi, en montrant son pauvre cœur
-affamé. Annette, devant les autres, jouait l'amour blasé, causait de
-sa journée, des gens qu'elle avait vus, de ce qu'elle avait appris,
-dit, ou fait,--bref, de tout ce qui lui était indifférent, (oh!
-tellement!...)
-
-Mais la nuit, rentrée chez elle, dans son appartement, seule avec son
-enfant, elle pouvait s'en donner tout son soûl, du tourment! De là
-joie, aussi, de la passion, par torrents. Plus de précautions à
-prendre. Personne de qui se cacher. Elle l'avait, à elle seule, son
-fils, elle le tenait tout entier. Elle en abusait un peu; elle le
-fatiguait de sa tendresse folle. Comme ici, loin de Sylvie, il n'était
-pas le plus fort, le petit politique ne manifestait pas son dépit:
-jusqu'au lendemain matin, il devait ménager cette mère extravagante.
-Il usait de tactique: il feignait de tomber de sommeil. Il n'avait pas
-beaucoup à feindre; le sommeil venait vite, après les journées
-remplies. Tout de même il n'était pas encore venu, quand, aux bras de
-sa mère, livré comme un agneau, les yeux clos, Marc semblait anéanti.
-Il fallait bien qu'Annette, interrompant son ramage, le portât au lit;
-et le petit farceur, dans le demi-sommeil, d'où de degré en degré,
-(ou plutôt, sur la rampe), il se laissait glisser jusqu'au bas de
-l'escalier, riait sous cape de voir entre ses cils la crédule maman
-qui, muette, l'adorait. Il avait le sentiment de sa supériorité, il
-lui en savait gré; et même il arrivait que, dans un élan, il jetât
-ses petits bras autour du cou de l'agenouillée. Par une telle surprise,
-Annette était payée de ses peines. Mais l'enfant, économe, ne la
-renouvelait pas souvent. Et Annette devait s'endormir sur sa faim. Ce
-n'était pas avant de s'être retournée dans son lit, bien des fois,
-écoutant respirer le petit et remuant ses pensées enfiévrées... Il
-ne l'avait pas bien embrassée... Elle se disait:
-
---Il ne m'aime pas...
-
-Son cœur se serrait. Mais elle se reprenait aussitôt:
-
---Qu'est-ce que je vais inventer?...
-
-Il fallait refouler sur-le-champ cette idée. Comment est-ce qu'on
-vivrait, avec? Non, ce n'était pas vrai... Bon petit, qu'elle
-accusait!... Elle se hâtait de rechercher, parmi ses souvenirs, ce
-qu'elle avait de meilleur, les gentillesses de l'enfant et ses
-câlineries. À des images évoquées, elle l'eût bien arraché de son
-lit pour l'embrasser... Mais chut! ne le réveillons pas!... Ce
-délicieux petit souffle!... Mon trésor!... Comme ce sera bon, plus
-tard!...
-
-Car Annette--(le présent étant décidément un peu maigre)--se
-créait, pour le compléter, un avenir d'intimité maternelle avec un
-fils, conforme à ses désirs. Elle avait besoin de l'idole, pour
-absorber les forces de sa nature, qui depuis quelque temps, de nouveau,
-l'inquiétaient.
-
-
-
-
-Ce n'était plus la mélancolie inquiète, cette dépression
-neurasthénique, qui avait précédé la maladie de l'enfant, et que la
-maladie de l'enfant avait dérivée,--ces jours de la vie qui chôme,
-où elle se sentait vidée de forces et d'intérêt: la mer étale,
-avant le reflux...
-
-C'était le retour du flux océanique. Il s'annonçait par un grondement
-de flots, un resurgissement nocturne. La maternité avait, pour un
-temps, assouvi les éléments passionnés. La fatigue matérielle d'une
-vie de travail leur opposait un barrage. Mais, dans l'ombre amassés,
-ils battaient contre le rocher. L'âme, dont la croissance monte en
-serpentant le long des cercles de la vie, se trouvait revenue dans un
-état voisin de celui où elle avait passé, quatre ou cinq ans avant,
-entre l'été brûlant de l'hôtel des Grisons et le printemps d'amour
-avec Roger Brissot. Voisin, mais pas le même. On revient en tournant
-au-dessus du passé; on n'y redescend plus. L'être d'Annette avait
-mûri. Son trouble n'avait plus l'aveugle candeur de la jeune fille.
-Elle était femme; ses désirs étaient aigus et clairs. Elle savait où
-ils la menaient. Et si elle ne voulait pas le savoir, c'était
-précisément qu'elle le savait. Sa volonté n'avait pas moins mûri que
-sa chair. Tout était devenu plus riche. Et tout avait pris un accent
-passionné.
-
-Aussi, la réapparition de ces démons familiers,--redoutés,--fut un
-midi orageux qui s'amasse. Pesant silence, silence gros des tumultes à
-venir. Il succédait à l'insouciante joie, aux chagrins insouciants de
-la jeune matinée. Les ombres, jusqu'alors, sur le visage d'Annette,
-glissaient sans s'arrêter. Maintenant, elle était tendue. Quand elle
-ne s'observait pas, en société, ou qu'elle n'était pas distraite par
-la présence de l'enfant, elle tombait dans le mutisme, une barre entre
-les sourcils. Si elle s'en apercevait, elle s'éclipsait sans bruit. Qui
-se fût inquiété d'elle l'eût trouvée dans sa chambre, rangeant,
-faisant son lit, retournant le matelas, frottant les meubles ou les
-carreaux, dépensant plus de mouvement qu'il n'était nécessaire, et ne
-parvenant pas à étouffer l'esprit, qui bruissait. Elle s'arrêtait, au
-milieu d'un geste, debout sur une chaise, un chiffon à la main, ou
-penchée sur l'appui de la fenêtre. Alors, elle oubliait tout, non
-seulement le passé, mais aussi le présent, les morts et les vivants,
-et jusqu'à son enfant. Elle voyait sans voir, elle entendait sans
-entendre, elle pensait sans penser. Une flamme qui brûle dans l'espace
-nu. Une voile au vent du large. Elle sentait le grand souffle qui
-passait dans ses membres; et le navire vibrait, de toute sa mâture...
-Puis, de l'illimité ressortait le visage des choses qui l'entouraient.
-De la cour de maison sur laquelle Annette était penchée, montaient des
-bruits familiers; elle reconnaissait la voix de l'enfant au parler
-chantant. Mais son rêve ne s'interrompait pas; il prenait un autre
-cours... C'était un chant d'oiseau dans une après-midi d'été... Ô
-cœur ensoleillé, quelle somme d'amour tu as encore à donner! Prendre
-à pleins bras le monde!... Trop lourd butin... La conscience lâchait
-prise; elle retombait dans le gouffre incandescent, où n'était plus ni
-chant, ni voix d'enfant, ni Annette... rien qu'une vibration puissante
-de soleil...
-
-Annette se réveillait, accoudée sur l'appui de la fenêtre.
-
-Mais la nuit, les rêves obsédants, disparus depuis la naissance de
-Marc, avaient repris possession du logis. Ils venaient par groupes de
-trois ou quatre, qui se succédaient sans arrêt. Annette roulait de
-l'un à l'autre, étage par étage. Elle se levait, le matin, brisée,
-brûlée, dix nuits en une. Et elle ne voulait pas se rappeler ce
-qu'elle avait rêvé....
-
-Ceux qui entouraient Annette avaient remarqué son front soucieux et ses
-yeux absorbés; ils ne comprenaient pas ce brusque changement, mais ils
-ne s'en inquiétaient point; ils l'attribuaient à des causes
-extérieures, aux difficultés matérielles. Pour Annette, ces périodes
-de trouble étaient une saison de profond renouvellement. Elle ne leur
-rendait pas justice, car elle en portait le poids de gestation, plus
-angoissant que celui de la maternité. C'était aussi une maternité:
-celle de l'âme cachée. L'être est enfoui comme un grain au fond de la
-substance, dans l'amalgame d'humus et de glaise humains, où les
-générations ont laissé leurs débris. Le travail d'une grande vie est
-de l'en dégager. Il faut la vie entière pour cet enfantement. Et
-souvent, l'accoucheuse est la mort.
-
-Annette avait l'angoisse secrète de l'être inconnu qui sortirait
-d'elle, un jour, en la déchirant. Prise de honte par accès, elle
-s'enfermait dans une retraite tumultueuse, en tête à tête avec
-l'Être immanent; et leurs rapports étaient hostiles. L'air était
-saturé d'électricité; des souffles se levaient et retombaient dans
-l'immobilité. Elle savait le danger. Sa conscience avait beau laisser
-dans l'ombre ce qui la gênait. «Dans l'ombre», c'était encore elle,
-c'était dans son logis. Et de savoir son logis peuplé, du haut en bas,
-d'êtres qu'on ne connaît pas, n'était point rassurant...
-
---Tout cela... Je suis tout cela... Mais qu'est-ce que cela veut de
-moi?... Qu'est-ce que je veux, moi?
-
-Elle se répondait:
-
---Tu n'as plus rien à vouloir. Tu as.
-
-Sa volonté raidie tournait toute sa violence d'amour vers l'enfant. Ces
-retours de passion maternelle n'étaient pas très heureux. Anormale,
-excessive, maladive,--(car cette passion procédait d'un essai
-impossible d'aiguillage sur une voie, qui n'était pas la leur,
-d'instincts fort différents qui ne se laissaient pas tromper)--elle ne
-pouvait mener qu'à des déceptions. Elle écartait l'enfant. Marc se
-rebellait contre cet accaparement. Il ne cachait plus sa maussaderie à
-sa mère. Il la trouvait «tannante»; et il le lui disait, en de petits
-monologues courroucés, qu'heureusement Annette n'entendait pas, mais
-que Sylvie surprit un jour, et dont elle le gronda, en riant aux
-éclats. Marc, dans un coin de porte, causant avec le mur, disait, en
-faisant de petits gestes péremptoires:
-
---J'en ai marre, de cette femme-là!...
-
-
-
-
-On écrit toujours l'histoire des événements d'une vie. On y croit
-voir la vie. Ce n'est que son vêtement. La vie est intérieure. Les
-événements n'agissent sur elle qu'autant qu'elle les a choisis, on
-serait tenté de dire: produits; et dans bien des cas, c'est l'exacte
-vérité. Vingt événements passent, chaque mois, à notre portée; ils
-ne comptent pas pour nous, parce que nous n'en avons que faire. Mais
-qu'un d'eux nous atteigne, il y a gros à parier que nous lui avons
-épargné la moitié du chemin: nous allions au devant. Et si le choc
-déclenche en nous un ressort, ce ressort était bandé, il attendait le
-choc.
-
-Vers la fin de 1904, la tension morale d'Annette tomba, et les
-transformations qui s'opérèrent en elle parurent coïncider avec
-certains changements qui, au même moment, s'effectuaient autour d'elle.
-
-Sylvie se mariait. Elle avait vingt-six ans, elle avait suffisamment
-goûté des joies de la liberté; elle jugeait le moment venu de goûter
-de celles du ménage. Elle ne se pressait pas de choisir. L'étoffe d'un
-amant n'a pas besoin de durer, il suffit qu'elle plaise. Mais un bon
-mari doit être en bon drap résistant. Certes, Sylvie entendait qu'il
-fût aussi plaisant. Mais il y a plaire et plaire. Pour choisir le mari,
-il ne s'agit pas d'emballement. Sylvie consultait la raison, et même la
-raison sociale. Son commerce allait bien. Sa maison--_Sylvie_: (_Robes
-et manteaux_)--s'était acquis, auprès d'une clientèle select de la
-moyenne bourgeoisie, une réputation justifiée d'élégance et de
-style, à des prix modérés. Elle en était arrivée à un point de ses
-affaires, qu'elle ne pouvait dépasser seule. Pour atteindre au delà,
-il lui fallait s'associer d'autres forces, joindre à son atelier de
-couture féminine un atelier de tailleur, qui lui permît d'élargir le
-cercle de ses opérations.
-
-Elle chercha autour d'elle, sans rien confier à personne, celui qui
-pourrait le mieux répondre à ses desseins. Elle fit posément son
-choix; et le choix fait, elle décida d'épouser. L'amour viendrait
-après. Il aurait aussi sa place: Sylvie n'eût pas épousé un homme
-qu'elle n'eût pu aimer. Mais l'amour faisait l'appoint. Les affaires,
-en premier.
-
-L'objet du choix se nommait Selve (Léopold); et du premier coup d'œil,
-la petite patronne avait décidé le titre, le nom-fanal de la nouvelle
-maison:--_Selve et Sylvie._--Mais bien que le nom ne soit jamais, pour
-une femme, de médiocre importance, Sylvie n'était pas si folle que de
-se contenter d'un nom; et Selve (Léopold) était un parti sérieux.
-Plus très jeune, trente-cinq ans bien marqués, assez bel homme, comme
-on dit en style populaire,--ce qui veut dire, en somme: assez laid, mais
-solidement bâti,--d'un blond roux, le teint fleuri, il était premier
-coupeur chez un grand tailleur, habile dans son métier, gagnant bien,
-rangé, pas noceur: Sylvie avait pris ses informations; l'affaire était
-conclue... Dans la tête de Sylvie. Elle n'avait pas consulté Selve.
-Mais l'assentiment de l'élu était le cadet de ses soucis. Elle se
-chargeait de l'obtenir.
-
-Selve ne l'eût point cherchée. Ami de son bien-être et de ses
-habitudes, bon homme, point ambitieux, et assez égoïste, il était
-résolu à rester célibataire, et il ne songeait pas à quitter sa
-place secondaire, mais lucrative et sans responsabilité, chez un patron
-qui savait son prix. Sylvie eut bientôt fait de bouleverser ses projets
-et sa tranquillité. Elle le rencontra--elle se fit rencontrer--à une
-exposition d'automne, où elle était venue, comme lui, pour étudier
-les modes qu'ils contribuaient à lancer. Elle était entourée, et,
-sans prêter attention à Selve, elle commença par distribuer ses
-sourires et ses malicieuses reparties à trois ou quatre jeunes hommes
-très épris. Puis, après qu'il eut amèrement dégusté cette grâce
-et cet esprit qui n'étaient pas pour lui, il s'aperçut brusquement
-qu'il était devenu l'objet de ses faveurs: elle ne parlait plus qu'à
-son adresse; les autres ne comptaient plus. Il fut d'autant plus touché
-de ce revirement soudain qu'il l'attribua à son mérite personnel. De
-ce coup, il fut pris. Adieu ses résolutions!
-
-À quelque temps de là, Sylvie pria Annette de lui tenir compagnie, le
-soir, après dîner, à l'heure où il n'y avait personne à l'atelier.
-
---Je t'ai demandé de venir, dit-elle, parce que j'attends quelqu'un.
-
-Annette s'étonna:
-
---Eh! qu'as-tu besoin de moi? Ne peux-tu le recevoir seule?
-
-Sylvie, gravement, dit:
-
---Je trouve que c'est plus convenable.
-
---Voilà un accès de convenances qui a mis le temps
-à venir!
-
---Mieux vaut tard que jamais, dit Sylvie, pince-sans-rire.
-
---Tu me contes des balivernes. À d'autres!
-
-Sylvie dit:
-
---Justement.
-
-Annette la menaça du doigt:
-
---C'est à d'autres que tu en as? Eh bien, qui est cet autre?
-
---Le voilà.
-
-Selve (Léopold) sonna. Il parut dépité de ne pas trouver Sylvie
-seule; mais il fit bonne figure, en homme bien élevé. Il n'était pas
-facile de se montrer à son avantage, seul en face de deux jeunes
-commères, passablement inquiétantes, et qui étaient d'entente. Il se
-sentait guetté par ces deux paires d'yeux. Après quelques galanteries
-un peu lourdes, dont Annette, par politesse, eut son lot, il parla des
-affaires, du métier, de sa vie occupée. Annette, charitablement, lui
-posait des questions, d'un air intéressé. Il devint plus confiant, et
-conta les difficultés de sa carrière, ses déboires, ses succès; et
-il ne manquait aucune occasion de se faire valoir. Il semblait simple,
-cordial, suffisant; il jouait cartes sur table. Plus prudente, Sylvie,
-avant de jouer, regardait dans le jeu de l'autre. Annette, bientôt
-reléguée à l'arrière-plan, et suivant la partie, s'étonnait moins
-de l'habileté de sa sœur que de la modestie de son choix. Sylvie
-n'eût pas eu de peine à trouver un parti plus reluisant. Elle ne le
-voulait point. Elle se méfiait des hommes trop beaux et trop brillants.
-Elle n'eût pas pris (cela va de soi) un magot, ni un sot. _In medio..._
-Elle entendait se choisir un second avisé, et non pas un premier. Elle
-savait que chacun, dans le mariage, doit donner et veut prendre: c'est
-l'offre et la demande. Sa demande à elle était de rester la maîtresse
-chez soi.--Et quelle était sa demande, à lui?--Ah, le pauvre garçon!
-C'était d'être aimé, pour lui, pour ses beaux yeux... Il ne s'en
-faisait pourtant pas accroire, il savait qu'il n'était ni beau ni
-attrayant. Mais sa faiblesse était de vouloir être épousé par
-amour... Ridicule, n'est-ce pas? Il en haussait les épaules, car il
-n'était pas sot, ce gros naïf, averti par la vie, et sceptique à
-l'égard des femmes, comme le sont les trois quarts des Français. Mais
-le besoin du cœur est si fort! Ce stupide besoin!... «Et pourquoi ne
-serais-je pas aimé? J'en vaux d'autres qui le sont!...» Ainsi, il
-était, tour à tour, presque humble, et presque fat. Toujours quêtant.
-Ce n'était pas adroit... Et qu'il le laissât voir! Car elle l'avait
-bien vu, la fine mouche. Et à ces gros yeux bleus au globe un peu
-saillant, qui demandaient:
-
---M'aimez-vous?... elle faisait les yeux doux, qui ne disaient pas non,
-qui ne disaient pas oui,--parce que l'incertitude alimente l'amour.
-
-Quand les sœurs se retrouvèrent seules, Annette dit à Sylvie:
-
---Ne joue pas trop avec lui!
-
---Pourquoi pas? dit Sylvie, se mirant. L'enjeu en vaut la peine.
-
---Alors, c'est sérieux?
-
---Très sérieux.
-
---Je ne te vois pas mariée.
-
---Bon! je compte que tu me verras encore deux ou trois fois...
-
---Je n'aime pas que tu ries avec ces choses.
-
---Et de quoi rirait-on? Espèce d'Armée du Salut! Allons, Madame
-Booth,--(elle prononçait: «Botte»)--ne fronce pas tes beaux sourcils!
-Je ne songe pas à changer, avant d'avoir essayé. Je me marie, pour que
-ça dure. Mais si ça ne durait pas, il faut savoir se résigner.
-
---Je ne suis pas inquiète pour toi, dit Annette.
-
---Vraiment? Merci pour l'autre! Il a fait ta conquête?
-
---Il ne te vaut pas, Sylvie. Mais je ne voudrais pas que ce brave homme,
-un jour, tu le fisses souffrir.
-
-Sylvie souriait, montrant les dents à son miroir:
-
---Souffrir! Chacun fait souffrir l'autre, ce n'est pas une affaire! Bien
-sûr qu'il souffrira!... Le pauvre homme! Je voudrais être à sa
-place... Allons, ne t'inquiète pas de lui! Crois-tu que je ne sache pas
-sa valeur, à mon Adonis? Elle n'est pas éclatante, mais elle est de
-bon poids. Je m'y connais. Je n'irai pas le lui dire, parce qu'il ne
-faut jamais gâter les hommes: ce serait leur laisser croire qu'ils ont
-des droits sur nous. Mais pour moi, j'en tiens compte. Je n'aurais pas
-la sottise de me faire du tort, en lui faisant du tort. Et si je ne
-réponds pas de ne pas le faire enrager--(ce sera excellent pour qu'il
-maigrisse un peu)--je ne le mettrai sur le gril qu'autant qu'il sera
-nécessaire. Bien entendu, à condition que je n'aie pas à m'en
-plaindre! Autrement, ce serait pain bénit de lui rendre son dû. Et je
-paye comptant. Je suis honnête marchande: je ne trompe mes clients que
-juste ce qu'il faut pour vivre. A moins qu'ils n'aient la prétention de
-me mettre dedans. Alors, je les y mets. Et comment!
-
---Dire, s'exclama Annette, qu'on ne pourra jamais obtenir qu'elle parle
-sérieusement!
-
---La vie ne serait pas tenable, fit Sylvie, si l'on devait dire les
-choses sérieuses sérieusement!
-
-
-Léopold ne tarda pas à revenir; et Sylvie ne le laissa pas languir.
-Elle eut vite fait le tour des positions de l'ennemi et reconnu,
-derrière ses travaux de défense, ses armes et bagages et ses
-approvisionnements, avant de se rendre à bon escient. Elle l'amena sans
-peine à ses propres projets. Jusqu'à son dernier jour, Léopold
-conserva l'illusion que c'était lui qui avait conçu l'idée de fonder
-la grande maison de couture:--_Selve et Sylvie._--
-
-Le mariage fut fixé au milieu de janvier, époque où le travail est un
-peu ralenti. Les semaines qui précédèrent furent un joyeux temps pour
-l'atelier. Léopold, radieux, régalait toute la bande, les emmenait au
-théâtre, ou au cinéma. Elles avaient toutes un tel besoin de rire!
-Quand l'une d'elles se marie, c'est comme si elle amenait le mariage
-dans la maison. Et chacune des autres accueille le visiteur, en lui
-chuchotant:
-
---N'oublie pas! La prochaine fois, c'est mon tour...
-
-Annette fut gagnée par la joie générale. Au lieu d'en sentir plus
-vivement sa vie manquée, elle se demandait ce que ses peines étaient
-devenues. Elles avaient glissé, comme le long des hanches une chemise.
-Ô jeune corps! Le chagrin ne te tient pas à la peau... Ce n'était
-pourtant pas que ce mariage l'enchantât. Elle avait aimé trop
-tendrement sa sœur, pour qu'il n'y eût pas quelque mélancolie à la
-voir s'éloigner davantage. Et ce n'était pas un spectacle agréable,
-cette jolie fille qui se donnait à cet homme un peu vulgaire... Annette
-avait eu pour Sylvie d'autres rêves. Mais de nos rêves, les autres
-n'ont que faire. Leur façon d'être heureux est la leur, non la nôtre.
-Ils ont raison...
-
-Sylvie était satisfaite. L'affection de Léopold, l'admiration qu'il
-lui témoignait, touchaient sa vanité et, peu à peu, son cœur. Comme
-elle l'avait dit à sa sœur, elle appréciait le sérieux caractère de
-celui qu'elle avait choisi. Il serait un compagnon solide, pas gênant;
-bien qu'elle n'eût pas l'intention d'abuser--(mais on ne sait
-jamais!)--elle était assurée de ne s'être point donné un comptable
-de sa conduite trop vétilleux. Léopold ne tenait pas à connaître Je
-passé de Sylvie; il lui faisait confiance; et elle lui en savait gré.
-L'expérience de la vie n'avait pas laissé à Léopold beaucoup
-d'illusions, ni surtout d'intransigeance; elle l'inclinait à prendre
-pour son usage et à accepter pour celui d'autrui, comme règle de
-conduite, un égoïsme cordial d'honnête homme sceptique, affectueux,
-pas exigeant, qui ne demande pas aux autres plus que lui-même ne peut
-donner.
-
-Sylvie se trouvait, en somme, bien plus proche de lui que d'Annette.
-Elle aimait davantage Annette. Mais Annette homme--(elle le lui dit en
-riant)--elle ne l'eût pas épousée! Non, non, ça aurait mal
-tourné!...
-
-Selve lui inspirait toute sécurité. Cette impression reposante la
-dispensait de songer à lui: elle songeait à la noce, à la toilette
-qu'elle se ferait, à son futur ménage, aux grands projets de commerce.
-Et c'était un parfait contentement.
-
-
-
-
-La noce eut lieu, un jour d'hiver rayonnant. Selve emmena tout son monde
-dans le bois de Vincennes. De joyeuses parties s'organisèrent. Annette
-s'y mêla gaiement. En d'autres temps, le côté bruyant et un peu
-vulgaire de ces réjouissances lui eût été sensible. Il ne le lui fut
-pas, en ce moment. Elle riait avec ces braves garçons et ces vaillantes
-filles qui se donnaient cette journée de liesse entre leurs jours de
-labeur. Elle prit part à leurs jeux, et elle enchanta tout le monde par
-son entrain. Sylvie, qui l'avait connue froide et dédaigneuse, la
-regardait courir et s'amuser franchement. La voilà qui jouait au
-colin-maillard, les yeux sous le bandeau, rouge d'animation, bouche
-ouverte et riant, et le menton levé, on eût dit pour attraper au vol
-la lumière, les bras tendus en avant et les mains comme des ailes,
-marchant à grands pas, buttant, riant de plus belle!... Le beau corps
-vigoureux d'aveugle passionnée, qui va-t-il prendre? qui le prendra?...
-Plus d'un qui la regardait dut avoir cette pensée. Mais Annette ne
-semblait penser qu'à son jeu... Qu'avait-elle fait des préoccupations
-qui pesaient sur elle, hier? et de son air soucieux, tendu, absorbé?...
-Elle en avait, du ressort!... Sylvie s'attribuait le bienfait d'avoir
-réussi à distraire Annette de ses soucis, et elle s'en réjouissait.
-Mais Annette savait bien que la cause venait de plus loin. Elle n'était
-pas allégée de ses soucis, parce qu'elle riait à la noce. Elle riait
-à la noce, parce qu'elle était allégée...
-
-Que s'était-il passé?--C'était une chose étrange, et qui n'était
-pas l'œuvre d'un jour, bien qu'en un certain jour elle fût apparue.
-
-Il y avait de cela quelques semaines, un matin de dimanche. Elle était
-assise, à demi dévêtue devant sa table de toilette. Elle faisait sa
-toilette longuement le dimanche, étant forcée, les autres jours, de
-sortir de bonne heure. Elle était lasse de la fatigue accumulée
-pendant la semaine. L'enfant, à peine levé, s'était glissé hors de
-la chambre, pour aller chez la tante. Il était fort intéressé par le
-mariage, et il amusait Sylvie par les réflexions qu'il exprimait, à ce
-sujet, en homme d'expérience. Léopold le cajolait; pour faire la cour
-à Sylvie, il la faisait à son petit chien. Aussi Marc, adulé et fier
-de son importance, passait tout son temps dans l'appartement du bas, et
-il ne restait plus chez sa mère qu'à contre-cœur. Annette en
-ressentait un amer découragement. Mais ce matin, la lassitude
-l'emportait sur le chagrin, et même il s'y mêlait un sentiment secret
-qui l'éclairait. Elle soupira pourtant, par habitude. Elle goûtait
-cette fatigue et cette jouissance confuses de savoir qu'on pourra, Dieu
-bon! s'étendre tout de son long sur cette journée de dimanche, sans
-avoir à remuer... Dimanche! Autrefois, Annette ne se doutait pas de son
-prix...
-
---«On est las, on est las! C'est bon de ne pas bouger!... On dormirait
-mille ans... Mal assise, accoudée dans une pose incommode, on ne ferait
-pas un mouvement... Il y a un charme qui vous tient. On a peur de le
-rompre. Ne remuons pas! On est bien!...»
-
-Elle regardait par la fenêtre, sur le toit d'en face, une fumée qui
-sortait de la cheminée du boulanger: elle fuyait sous le vent, en
-volutes, claire et gaie, s'allongeait, s'enroulait, et courait en
-dansant, sur le ciel bleu. Les yeux d'Annette riaient, et son esprit
-dansait, dans les prairies de l'air,--entraîné à la suite des folles
-arabesques. Tout le poids de la terre avait glissé en bas. L'esprit se
-sentait nu, dans le vent et le soleil. Annette chantait à
-mi-voix...--Et soudain, lui apparurent les yeux ravis d'un jeune homme,
-qui la regardait hier en omnibus. Elle ne le connaissait pas, et elle ne
-le reverrait sans doute jamais. Mais ce regard, qu'elle avait surpris en
-tournant la tête brusquement, (car il ne croyait pas être vu), avouait
-si naïvement son attrait que, depuis, elle en gardait une joie
-fraîche, au cœur... Elle affectait de n'en pas savoir la cause....
-Mais comme son miroir lui renvoyait l'image de son sourire, elle se vit
-avec les yeux de celui qui l'aimerait un jour.... Où êtes-vous,
-soucis?....On les entendait encore qui bourdonnaient, au loin, très
-loin, par bouffées....
-
---«Assez! assez! À quoi bon!... Il faut se faire une raison!»
-
-Qu'Annette se le dît, ce n'était pas nouveau. Vingt fois elle l'avait
-dit. Mais qu'elle fît comme elle avait dit, on ne s'y attendait point!
-Il ne fallait pas en attribuer le succès à la raison. La raison est
-bonne conseillère; mais les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Et le
-cœur n'est convaincu que par les raisons du cœur.
-
-Elles ne manquaient pas maintenant. Maintenant, Annette consentait à
-voir l'absurdité de ses exigences d'amour maternel. Mais si elle y
-consentait, c'était que d'autres aspirations, étouffées, avaient
-ressuscité. Elle ne pouvait plus les nier, elle ne le voulait plus. Et
-cet acquiescement tacite une fois donné, Annette se sentit délivrée.
-La voix de sa jeunesse, réveillée, lui disait:
-
---Rien n'est perdu. Tu as encore droit au bonheur. Ta vie commence....
-
-Le monde se ranima. Tout reprit une saveur. Même dans les jours ternes,
-il se fit de lumineuses échappées. Annette ne formait aucun plan
-d'avenir. Elle s'abandonnait au bonheur, quel qu'il fût, de l'avenir
-reconquis.... Oui, oui, elle était jeune, jeune comme la jeune
-année.... Toute une vie devant soi...Il n'y en aurait jamais assez!
-
-
-
-
-Un de ces jolis mois de février précoce, qui ont tant de charme à
-Paris. Le printemps n'est encore que dans le ciel et dans le cœur, mais
-tout pur, pure lumière, joie limpide d'enfant qui s'éveille. La belle
-journée de l'an recommence; et devant que les oiseaux aient reparu, on
-les entend venir; comme de la cime d'une tour perdue dans le ciel clair,
-on les voit, nuages d'ailes, les essaims d'hirondelles: ils viennent,
-ils passent les mers! Et déjà, on les a qui chantent dans mon cœur...
-
-Ainsi que tout être bien portant, Annette aimait toutes les saisons. En
-s'adaptant à elles, elle participait à leurs forces secrètes. Celles
-du renouveau l'exaltaient.
-
-Elle allait, heureuse de marcher, heureuse de travailler, rapportant au
-foyer une bonne fatigue et un fort appétit, s'intéressant à tout,
-reprise d'une curiosité nouvelle pour les choses de l'esprit, qu'elle
-avait depuis quatre ans délaissées, pour les livres, la musique; et
-quelquefois, le soir, bien qu'à demi fourbue, elle sortait et courait
-à l'autre bout de Paris, profitant d'un billet de concert. Sylvie
-l'enviait, car sa grossesse commençante ne lui réussissait pas.
-
-Dans ses courses du soir, Annette plus d'une fois était suivie. Elle ne
-le remarquait pas, distraite, rêvant, amusée, brusquement arrêtée au
-milieu de son soliloque par le sentiment qu'elle traînait quelque chose
-à ses talons. Elle se réveillait, regardait curieusement la chose qui
-chuchotait, elle haussait les épaules, ou bien faisait la moue, et
-repartait bon train, en disant:
-
---Quel vieux sot!
-
-Le sot était souvent jeune; et Annette pensait:
-
---Dans une douzaine d'années, Marc pourrait être ainsi.
-
-Elle s'arrêtait indignée. Le faux Marc recevait le courroux de ses
-yeux qui s'adressait à l'autre; et il n'insistait pas. Les yeux se
-remettaient à rire. Cette idée de voir Marc à cette place, grand
-garçon, beau garçon, malgré tout l'amusait. L'amour-propre maternel,
-quand même, y trouvait son compte. Elle en faisait la remarque et elle
-se tançait... Non, bien mieux! c'était Marc qu'elle tançait.
-
---Polisson! grondait-elle. En rentrant, je lui tirerai les oreilles.
-
-(Elle les lui tirait).
-
-Ces petites aventures l'égayaient... Oui, les premières fois. Mais
-quand cela se prolongeait...
-
---Ah! zut! c'est assommant! Est-ce qu'il n'est plus permis de se
-promener tranquille? Parce qu'on regarde à droite, à gauche,
-simplement, gentiment, parce qu'on rit en marchant, il faut qu'on vous
-soupçonne de penser à l'amour! L'amour, je le connais, je l'ai assez
-vu! Les sots qui croient que l'on ne peut se passer d'eux! Ils
-n'imaginent pas qu'on soit heureux sans eux, heureux tout uniment, de
-ceci qu'il fait beau, on est jeune, on a le peu qu'il vous faut!...
-Qu'ils pensent ce qu'ils veulent! Est-ce que je pense à eux?... À
-eux!... Non, mais ils ne se sont donc jamais regardés?
-
-Elle les regardait, elle; et comme elle était en état de grâce
-(c'est-à-dire de gaye liberté), elle ne les idéalisait pas. Certes!
-Elle se demandait comment on peut bien s'amouracher de l'homme! Ce n'est
-vraiment pas un bel animal! Il faut avoir perdu la tête, pour le
-trouver séduisant... Et la fille de Rivière, qui était une bonne
-Française, de la forte espèce classique, lisant Rabelais et Molière,
-se répétait le mot de Dorine à Tartuffe.
-
-Elle se moquait de l'amour... (Ah! comme elle se mentait!...) Elle le
-provoquait, et elle le portait dans son cœur. L'air endormi, sournois.
-Il attendait son heure. Ces petites escarmouches préparaient la
-véritable attaque. L'ennemi venait. L'ami...
-
-
-Mais comment eût-il été possible de se méfier? Tous les autres, si
-l'on veut! Mais _lui_, quelle plaisanterie!
-
-Julien Dumont avait à peu près l'âge d'Annette, de vingt-neuf à
-trente ans. De taille moyenne, légèrement voûté, une figure un peu
-triste et qui eût paru ingrate, sans des yeux assez beaux, bruns, doux,
-sérieux, humblement caressants, quand on les apprivoisait; le front
-osseux, avec un pli au milieu, le nez gros, les joues d'ossature forte,
-une courte barbe noire, la bouche affectueuse qui se dissimulait sous la
-moustache trop longue--(c'était, chez Julien, comme un parti pris de
-cacher ce qu'il avait de moins laid),--le teint mat, vieil ivoire, d'un
-homme qui est nourri de plus de livres que de soleil. Une physionomie
-qui ne manquait ni d'intelligence ni de bonté, mais un peu morne,
-engourdie, et que la vie, les passions, n'avaient pas encore pétrie.
-Dans l'ensemble, quelque chose de butté et de découragé.
-
-Il était plus naïf et plus neuf qu'Annette, qui l'était encore
-beaucoup. Car, malgré sa courte expérience, plus violente qu'étendue,
-elle ne savait pas grand'chose du monde de l'amour. Il est vrai que
-l'intuition qu'elle tenait de son père et les entretiens de Sylvie, qui
-valaient bien parfois ceux de la reine de Navarre, ne lui avaient rien
-laissé ignorer. Mais la leçon est mal sue, que le cœur n'a pas
-étudiée, à ses frais. Les mots ne sont pas de même étoffe que la
-réalité. Et il arrive que, retrouvant dans la vie ce qu'on vient de
-lire, on ne le reconnaisse pas. Annette, très bien instruite, avait
-presque tout à apprendre. Mais Julien avait tout.
-
-Il avait vécu en dehors de l'amour. On craint trop en France de parler
-de cette sorte d'«innocents»: ils excitent les plaisanteries faciles
-d'un peuple spirituel, mais qui ne varie pas beaucoup les formes de son
-esprit. Ces «innocents» sont nombreux. Soit scrupules religieux, soit
-puritanisme moral, soit timidité foncière, quelquefois maladive, soit
-(et c'est le plus fréquent) travail écrasant qui absorbe les années
-de jeunesse, vie pauvre, âpre labeur, répulsion des amours vulgaires,
-et respect de l'avenir, de celle qui viendra--(qui ne viendra
-pas);--dans tous les cas, sans doute, froideur du sang, lenteur nordique
-du cœur à s'éveiller, qui ne préjuge rien de la force des passions
-futures, mais qui plutôt les amasse et les tient en réserve... Ils
-sont nombreux; et la jeunesse heureuse qui passe ne se soucie point
-d'eux. Aux innocents les mains vides! Ils restent à l'écart. Julien ne
-connaissait presque rien de la vie que par l'intelligence.
-
-D'une famille bourgeoise, pauvre, laborieuse, restreinte strictement aux
-deux parents,--le père, petit professeur, qui s'était tué à la
-tâche,--la mère, qui se dévouait au fils, et à qui le fils se
-dévouait,--un fond religieux, catholique pratiquant, croyant, d'idées
-libérales,--une vie de travail continu, monotone, éclairée froidement
-par une joie sévère de conscience et d'habitudes,--nul intérêt à la
-politique, le dégoût de l'action publique, le culte de la vie cachée,
-intérieure, domestique:--une âme vraiment honnête, modeste, sachant
-le prix des humbles et fortes vertus. Et, dans le fond du cœur, une
-fleur de poésie.
-
-Il était professeur agrégé des sciences dans un lycée. Il avait
-connu Annette jadis à la Faculté, quand ils avaient vingt ans. Dès le
-premier jour, il fut attiré. Mais Annette, alors riche, fêtée,
-rayonnante de jeunesse et d'égoïsme heureux, distraitement distante,
-intimidait Julien. Ses camarades, plus hardis, s'emparaient, auprès
-d'elle, de la place qu'il eût voulu prendre. Il les enviait, mais il
-n'essayait pas de rivaliser; il se jugeait inférieur, laid, gauche, mal
-habillé, ne pouvant s'exprimer, donnant une fausse idée de son
-intelligence et de sa sincérité. Le sentiment de sa disgrâce physique
-le paralysait d'autant plus qu'il était sensible à la beauté; et
-celle d'Annette lui inspirait un émoi silencieux. Car il la voyait
-belle; il n'avait pas la liberté d'esprit, comme ses compagnons qui lui
-faisaient la cour, de juger cavalièrement, en même temps que de ses
-attraits, de ses imperfections, des forts sourcils, des yeux bombés, ou
-du nez court. Il ne voyait pas les détails. Mais seul de ces jeunes
-hommes, il saisissait l'harmonie de cette forme vivante; et seul, il la
-lisait: car toute forme exprime un sens intérieur, mais la plupart
-s'arrêtent au dessin des signes. Julien ne séparait point des yeux, du
-front, des forts sourcils d'Annette l'énergie de caractère et la
-vigueur d'esprit. Il la voyait de loin, d'une vue simple et sommaire. Il
-voyait juste, plus juste, de ce premier regard, que lorsque,
-s'approchant, il tâcha de la mieux connaître. Il était de ces esprits
-presbytes, qui sont gênés, de près. Ils ont parfois du génie, et
-buttent à chaque pas.
-
-Julien et Annette se revirent, un matin, dans le grand hall vitré, au
-premier étage de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Il y avait près
-de dix ans qu'ils ne s'étaient rencontrés; et Julien, sagement, avait
-écarté de sa pensée l'image, qui ressurgit, ce jour-là, devant lui.
-Il levait les yeux de son livre. De l'autre côté de la table, à
-quelques pas, il l'aperçut, lisant. Sur ses beaux cheveux châtains,
-une toque de fourrure; son manteau rejeté par-dessus ses
-épaules:--(c'était encore l'hiver, les approches de Pâques; et le
-hall, où s'infiltrait par les grandes fenêtres l'air glacé de la
-place, ne se réchauffait pas; Julien avait gardé son col de pardessus
-relevé; mais, elle, le cou dégagé, ne sentait pas le froid).--Un
-coude sur la table, et la joue appuyée sur le revers de sa main, elle
-avait l'attitude familière qu'il lui avait vue jadis, le front penché
-en avant, les blonds sourcils froncés, et les yeux qui couraient sur la
-page, tandis qu'elle mordillait le bout de son crayon. Il retrouva
-l'émotion de ses vingt ans. Mais l'idée ne lui serait pas venue de se
-lever, pour lui parler.
-
-Quelque ardeur qu'elle mît à lire, comme elle en mettait à tout,
-l'esprit d'Annette chassait toujours plus d'une seule pensée. Les
-idées qu'elle était venue chercher dans un livre et qui vraiment
-l'attachaient, se présentaient rarement sans un cortège d'images, qui
-n'avaient avec elles pas grand'chose de commun. Elle les reléguait
-dehors; mais, de moment en moment, les images indiscrètes revenaient
-frapper à la porte. La femme la plus intellectuelle ne s'oublie jamais
-complètement dans ce qu'elle lit: le flot intérieur est trop fort.
-Annette interrompait sa lecture, pour ouvrir un instant l'écluse.
-
-Et comme elle s'arrêtait ainsi, promenant autour d'elle son regard un
-peu trouble, son regard rencontra celui de Julien, qui la contemplait.
-L'image de Julien lui sembla faire partie encore de celles qui se
-promenaient en elle. Puis, sur-le-champ réveillée,--comme lorsque, le
-matin, sur l'oreiller, elle se retrouvait d'un bond au milieu de la
-vie,--elle se leva, joyeuse, et, par-dessus la table, elle lui tendit la
-main.
-
-Julien, confus, vint s'asseoir gauchement auprès d'elle. Ils se mirent
-à causer. Julien ne causait guère. Il était étourdi d'un bonheur
-aussi inattendu. Annette faisait tous les frais. Elle avait de la joie:
-un heureux passé reparaissait. Julien y jouait un rôle fort effacé;
-il était un anneau banal de la chaîne; la farandole se déroulait,
-Julien était déjà loin... Mais il croyait se voir toujours dans les
-yeux riants d'Annette; et, troublé, il ne savait trop ce qu'il
-répondait. Il s'appliquait, (le maladroit!) à cacher l'admiration
-qu'elle lui causait. Il la retrouvait belle, plus belle encore, mais
-plus proche, plus humaine,--quelque chose de nouveau... Quoi? Il ne
-savait rien d'elle; il en était resté, de six ans en arrière, à la
-mort du père d'Annette; il n'avait rien appris, il vivait à l'écart,
-les potins de Paris ne l'allaient pas chercher... Il demanda si Annette
-habitait toujours à Boulogne.
-
---Comment! vous ne savez pas? Il y a beau temps que j'ai déguerpi...
-Oui, on m'a mise dehors...
-
-Il ne comprenait pas. Elle expliqua, en courant, d'un air allègre,
-qu'elle était ruinée par sa faute, son indifférence aux affaires...
-
---C'est bien fait! ajouta-t-elle.
-
-Et elle parla d'autre chose. Pas un mot sur sa vie. Non qu'elle voulût
-cacher; mais cela ne regardait pas les autres. Si Julien eût insisté
-pourtant, posé quelque question, elle eût répondu l'exacte vérité.
-Mais il ne demanda rien, il n'aurait pas osé; et il avait la tête
-perdue dans cette unique pensée: elle était pauvre, pauvre comme
-lui... Déjà, le vent brûlant de l'espérance était entré.
-
-Pour déguiser son émotion, il se pencha, avec une camaraderie bourrue,
-sur la brochure qu'elle venait de quitter:
-
---Qu'est-ce que vous lisez là?
-
-Il feuilleta. Une revue de sciences. Il y en avait une liasse.
-
---Oui, dit Annette, je tâche de me remettre au courant. Ce n'est pas
-facile. J'ai perdu pied depuis cinq ans; il me faut gagner ma vie,
-donner des leçons, je n'ai pas le temps. Je profite de Pâques, plus de
-leçons, je chôme. J'essaie de réparer le temps perdu, je fais les
-bouchées doubles, vous voyez!--(elle montra les revues ouvertes qui
-l'entouraient)--je voudrais tout avaler. Mais c'est trop, je n'arrive
-pas, j'ai tout à réapprendre; il y a quantité de choses qui se sont
-passées, depuis que je n'étais plus là; on fait des allusions à des
-travaux que je ne connais pas... Dieu! comme on marche vite!... Mais je
-les rattraperai! Je le jure, je ne veux pas rester en arrière, sur le
-chemin, comme une éclopée. Il y a de belles choses à voir, là-bas.
-Je veux les voir...
-
-Julien buvait ses paroles. De tout ce qu'elle disait, il retenait ceci:
-elle gagnait sa vie, avec peine; et elle riait... Elle montait dans son
-admiration, à des hauteurs que l'ancienne Annette n'avait jamais
-atteintes. Et elle l'y entraînait. Car cette joie, qu'il n'avait pas,
-elle la lui apportait.
-
-Ils sortirent ensemble. Julien était fier de se trouver en compagnie de
-cette belle femme; et il n'en revenait pas qu'elle se souvînt si bien
-de lui. Au temps jadis, à peine si elle paraissait remarquer son
-existence. Et voici qu'elle lui rappelait de petits faits oubliés, qui
-le concernaient! Elle s'informa de la mère de Julien. Il en fut si
-touché que sa gêne se fondit; à son tour, il commença à se
-raconter; mais il n'allait pas vite, les mots étaient gelés. Annette
-l'écoutait, gentiment ironique; et elle avait envie de lui souffler. Il
-était encore au début, et l'assurance lui venait, lorsqu'elle lui
-tendit la main, pour le quitter. Il eut juste le temps de lui demander
-si elle retournerait à la bibliothèque, et la joie de lui entendre
-dire: «Demain».
-
-Julien rentra chez lui, confondu. Il était honteux de lui; mais demain,
-il réparerait. Il ne voulait aujourd'hui songer qu'au miracle de cette
-amitié. De son côté, Annette, qui s'enlisait dans le milieu de
-Sylvie, avait plaisir à retrouver un camarade de ses années
-intellectuelles. Ce n'était pas qu'il fût très vivant,--non,
-vraiment!--mais sérieux, sympathique, brave garçon... Quel glaçon!...
-
-Elle n'eut pas lieu le lendemain, de changer d'opinion. Julien ne
-dégelait que seul, à la maison. Dès qu'il revit Annette, la glace
-aussitôt reprit. Il en fut consterné. Il avait préparé beaucoup de
-choses à dire--(il préparait, comme un cours, une
-conversation):--devant les yeux d'Annette, il n'en resta plus rien. Du
-récit intérieur, trop de fois réchauffé, un extrait insipide... Il
-s'ennuyait lui-même, à se l'entendre ânonner. Il ne reprenait son
-aplomb que sur le terrain des sciences, quand il ne s'agissait pas de
-lui. Là, il était précis, clair, et même il s'animait. Annette n'en
-demandait pas plus. Avide de s'instruire, elle le pressait de questions,
-qui amusaient Julien par leur intelligence, prompte à imaginer,
-devinant faux souvent, mais--(il suffisait d'un mot)--se retrouvant au
-point juste où on voulait l'amener... Il aimait ce visage attentif,
-dont les yeux plongeaient en lui pour atteindre plus vite sa pensée, et
-soudain rayonnaient... Elle avait compris! La joie de la pensée
-partagée, de ce soleil invisible et de l'immense perspective
-qu'illumine sa clarté, la joie de s'en aller ensemble, à la
-découverte, par les chemins nouveaux où il était son guide! C'était
-délicieux de causer ainsi, dans le recueillement de cette halle aux
-livres, cette église de l'esprit!
-
-Délicieux pour lui, mais non pour les voisins! Car il causait tout
-haut; il avait oublié qu'il existât des voisins. Annette le fit taire
-en souriant, et se leva pour partir. Il la suivit. Mais n'ayant plus
-devant lui sa table et ses livres, il redevint dans la rue le même
-impotent qu'Annette avait vu la veille. Elle essaya de le faire parler
-de lui; peine perdue! Et il ne pouvait se décider à la quitter; il
-voulait la reconduire, jusqu'à la porte de sa maison: avec cela,
-guindé, crispé, brusque, par gaucherie; par moments, sans le vouloir,
-même pas très poli... Il était assommant! Annette, un peu agacée,
-pensait:
-
---Où diable pourrai-je le semer?
-
-Julien aperçut, au coin de la bouche qui se taisait, le pli moqueur. Il
-s'arrêta brusquement, et dit, d'un ton navré:
-
---Oh! pardon, je vous ennuie!... Si, je le sais, je le sais! Je suis si
-ennuyeux!... Je ne sais pas parler. Je suis déshabitué. Je vis seul.
-Ma mère est bonne, très bonne; mais je ne puis lui parler de mes
-pensées. Beaucoup l'inquiéteraient; elle ne les comprendrait pas... Et
-je n'ai jamais su trouver personne qui s'y intéressât... Je ne le
-demande point... Vous avez été bonne de m'écouter avec indulgence. Je
-me suis laissé aller à vouloir vous raconter... Mais ce n'est pas
-possible. On ne peut pas raconter, on doit garder pour soi... Ce n'a pas
-d'intérêt, et ce n'est pas viril... Vivre et se taire... Je vous
-demande pardon de vous avoir ennuyée.
-
-Annette fut touchée. Il y avait dans ces paroles une réelle émotion;
-ce mélange de modestie et de triste fierté la frappa; elle sentit sous
-la gaine de froideur beaucoup de déceptions et de tendresse blessée.
-Dans un de ces élans du cœur, auxquels elle ne résistait pas, elle se
-prit pour Julien d'une affectueuse pitié. Elle dit avec chaleur:
-
---Non, non, ne regrettez rien! Je vous remercie, vous avez bien fait de
-parler... (Elle corrigea, avec une pointe moqueuse, qui, cette fois,
-n'avait rien de cuisant)... d'essayer de parler... Oui... ce n'est pas
-facile, vous n'êtes pas habitué... Eh bien, cela me fait plaisir que
-vous ne soyez pas habitué!... Assez d'autres le sont!... Mais il n'est
-pas défendu d'espérer que moi, je vous habituerai... Voulez-vous?
-Puisque vous n'avez personne avec qui causer!...
-
-Julien était trop ému pour répondre; mais son regard exprimait une
-reconnaissance, encore effarouchée. Bien que l'heure de rentrer fût
-passée, Annette revint sur ses pas, afin de se promener encore quelques
-minutes ensemble; et elle lui parlait, en bonne camarade maternelle, sur
-un ton simple et cordial, qui lui était une main fraîche sur son front
-endolori. Oui, il était meurtri, ce grand garçon; avec son air bourru,
-il avait besoin d'être manié très doucement... Maintenant, il
-reprenait vie... Tout de même, il fallait rentrer!... Annette lui
-proposa de se revoir, de temps en temps. Et ils s'avouèrent que, pour
-le travail qu'ils avaient fait à la bibliothèque, ils auraient aussi
-bien pu le faire au Luxembourg, ou...
-
---Ou... Pourquoi pas chez moi?
-
-Et Annette, l'invitant pour un des prochains dimanches, s'éclipsa sans
-attendre la réponse...
-
-Ah! qu'il eût bien parlé, maintenant qu'elle n'était plus là!... Il
-repassa toute la scène; il savourait la bonté d'Annette. Et comme cet
-homme, pondéré dans l'exercice de son intelligence, était incapable
-de garder la mesure dans les choses du cœur, il glissa sans transition
-de la pensée que son sentiment était destiné à rester sans retour,
-à celle que, peut-être...
-
-
-
-
-Annette n'avait pas le moindre soupçon de ce qui se passait en Julien.
-Le physique ingrat de son nouveau compagnon la garantissait si bien
-contre l'amour que, d'une façon comique, elle pensait qu'il en devait
-garantir aussi Julien. Elle l'estimait. Elle le plaignait. D'être
-plaint, le rendait sympathique. C'était agréable de se dire qu'elle
-pouvait lui faire du bien; et il lui en devenait plus sympathique. Mais
-elle n'aurait pas eu l'idée de se méfier de lui, et moins encore
-d'elle.
-
-Elle avait oublié son invitation, quand, le dimanche suivant, il vint
-la lui rappeler; et le joyeux étonnement qu'elle lui témoigna n'était
-pas joué. Mais Julien qui, depuis une semaine, ne songeait qu'à cette
-heure, ne vit pas l'étonnement et vit seulement la joie; la sienne s'en
-accrut. Le temps était très mauvais. Annette ne pensait pas à sortir,
-de l'après-midi. Comme elle n'attendait personne, elle était en
-négligé, l'appartement aussi. Le petit avait passé par là. On a
-beau, comme Annette, avoir le goût de l'ordre: les enfants se chargent
-de vous y faire renoncer, comme à tant de beaux projets qu'on a formés
-sans eux. Mais Julien, ramenant tout à lui, vit dans «ce beau
-désordre»--non certes «un effet de l'art»,--mais une marque de
-l'intimité qu'on voulait lui accorder. Il arrivait, le cœur battant,
-mais décidé, cette fois, à se montrer sous un jour avantageux; il
-jouait l'assurance. Cela ne lui seyait guère. Et Annette, vexée
-d'être surprise en ce fouillis, en voulut à l'intrus de son manque de
-façons. Elle se fit aussitôt froide; et en un instant, la superbe dé
-Julien fut brisée. Ils restaient là maintenant, aussi raides l'un que
-l'autre, l'un n'osant plus parler, l'autre attendant, d'un air de
-hauteur malicieuse...
-
---Si tu crois, mon bonhomme, qu'aujourd'hui, je vais t'aider!...
-
-Et puis, elle saisit le comique de la situation, elle vit du coin de
-l'œil la mine piteuse du conquérant, et elle rit tout haut. Subitement
-détendue, elle reprit le ton de camaraderie. Julien n'y comprit rien;
-interloqué, mais soulagé, il revint, lui aussi, au naturel; et une
-conversation amicale enfin s'engagea.
-
-Annette lui parlait de sa vie de travail; et ils se confessèrent l'un
-à l'autre qu'ils n'étaient guère faits pour leur métier. Julien se
-fût passionné pour la science qu'il enseignait; mais...
-
---...Ils ne peuvent pas suivre! Ils sont là qui vous fixent, avec des
-yeux mornes, clignotant de sommeil; à peine deux ou trois, dans le
-regard de qui on voit passer une lueur; le reste, une lourde masse
-d'ennui, qu'en suant sang et eau, on arrive (pas toujours) à remuer, un
-moment, et qui retombe dans l'étang. Allez l'y repêcher! Un métier de
-puisatier!... Aussi, ce n'est pas leur faute, à ces malheureux gosses!
-Ils sont, comme nous, victimes de la manie démocratique, qui prétend
-que tous les esprits absorbent également la même somme de
-connaissances, et cela, avant l'âge normal, où ils pourraient
-commencer à comprendre! Ensuite, il y a les examens, ces concours
-agricoles, où l'on pèse nos produits, gavés d'une mixture de mots
-estropiés et de notions informes, que la plupart se hâtent de
-dégorger immédiatement après, et qui les dégoûte d'apprendre, pour
-le reste de leur vie.
-
---Moi, dit Annette, en riant, j'aime bien les enfants, oui, même les
-plus ingrats, il n'y en a pas un qui me soit indifférent. Je voudrais
-les avoir tous, je voudrais tous les étreindre... Mais il faut se
-borner! N'est-ce pas? C'est assez d'un...
-
-(Elle montrait la chambre en désordre, mais il ne comprit pas et sourit
-bêtement.)
-
---...Dommage! Quand j'en vois un qui me plaît, je voudrais le voler. Et
-ils me plaisent tous. Il y a même chez les plus laids quelque chose de
-frais, un espoir infini... Mais qu'est-ce que je puis en faire! Et
-qu'est-ce qu'on m'en fait? Je les vois en courant. On me les confie, une
-heure. Et puis, je cours à d'autres. Et mes petites, elles aussi, elles
-courent de main en main. Ce qu'une main a fait, une autre le défait. Il
-ne reste plus rien. Des petites âmes sans forme, des petites formes
-sans âme, qui dansent le boston ou bien le pas de quatre. On court.
-Tout le monde court. Cette vie est un champ de courses. Jamais aucun
-arrêt. Ils meurent, ils sont des morts, ah! les malheureux, qui jamais
-ne s'accordent un jour de recueillement! Et ils ne l'accordent pas plus
-à nous qui le voudrions...
-
-Julien la comprenait! Ce n'était pas à lui qu'il était besoin
-d'apprendre le prix de la retraite et l'horreur du tumulte. Et leur
-entente s'accrut, lorsque Annette dit qu'heureusement on avait encore,
-au milieu de l'inondation, quelques îlots où se réfugier, les beaux
-livres des poètes, et surtout la musique. Les poètes avaient pour
-Julien peu d'attrait; leur langue lui échappait; il avait pour elle
-cette méfiance bizarre, commune à beaucoup d'esprits qui aiment la
-pensée, qui souvent ont leur poésie à eux, mais qui ne perçoivent
-pas les vibrations profondes de la musique des mots. L'autre musique, en
-revanche, le langage des sons, leur est plus accessible. Julien
-l'aimait. Malheureusement, le temps et les moyens lui manquaient d'en
-aller entendre.
-
---Ils me manquent aussi, dit Annette. J'y vais pourtant.
-
-Julien n'avait pas cette vitalité. Après sa journée de travail, il
-restait seul chez lui, enfermé. Et il ne savait pas jouer.--Il vit un
-piano dans la chambre.
-
---Vous jouez?
-
---Ah! ce n'est pas commode! dit Annette en riant, il ne me le permet
-pas!
-
-Julien demandait, surpris, vaguement inquiet, qui pouvait bien
-l'empêcher. Annette, l'oreille aux aguets, écoutait de petits pieds
-qui tapaient en montant les marches de l'escalier. Elle courut leur
-ouvrir:
-
---Tenez, le voilà, le monstre!
-
-Elle ramena Marc, qui revenait de chez sa tante.
-
-Julien ne comprenait toujours pas.
-
---Mon petit garçon... Marc, veux-tu dire bonjour!
-
-Julien fut atterré. Annette ne songeait même pas qu'il pût s'en
-étonner. Elle continua gaiement, en retenant Marc, qui voulait
-s'échapper:
-
---Vous voyez, je n'ai tout de même pas perdu mon temps.
-
-Julien n'eut pas l'esprit de répondre; son attention était occupée à
-déguiser son trouble. Il esquissa un sourire assez niais. Marc avait
-réussi à glisser des mains de sa mère, sans avoir dit bonjour,--(il
-trouvait ridicule cette cérémonie, et il l'esquivait, laissant sa
-mère parler, «parler pour ne rien dire», sachant bien que, l'instant
-d'après, elle aurait oublié, pour parler d'autre chose... «les femmes
-n'ont aucune suite...»)--À quatre pas de Julien, dans les plis d'un
-rideau, dont il tortillait l'embrasse, Marc dévisageait l'étranger,
-avec des yeux sévères; et il avait très vite, à sa façon d'enfant,
-(qui n'était pas si fausse), jugé la situation. Décision sans appel:
-il n'aimait pas Julien. L'affaire était tranchée.
-
-Julien, dont ce regard d'enfant accroissait l'embarras, essayait de
-reprendre le fil de l'entretien, tout en suivant le fil de ses propres
-pensées. Mais il ne parvenait ainsi qu'à les embrouiller ensemble. Il
-se rassurait pourtant. Faiblement. L'assurance d'Annette ne lui
-permettait pas de douter qu'elle ne fût mariée: c'était hors de
-question. Mais le mari, où était-il? Vivant ou mort? Annette n'était
-pas en deuil... Non, il ne se rassurait pas... Qu'était-il devenu, cet
-homme? Julien n'osait le demander directement. Après bien des détours,
-il se risqua enfin (il se crut très habile) à glisser négligemment:
-
---Il y a longtemps que vous êtes seule?
-
-Annette dit:
-
---D'abord, je ne suis pas seule, en montrant son enfant.
-
-Il n'en sut rien de plus. Mais, puisqu'elle admettait ainsi,
-implicitement, qu'elle était seule (avec l'enfant), et qu'elle le
-prenait gaiement, c'était que son deuil était loin, très loin, et
-qu'on n'y pensait plus. La logique intéressée de Julien conclut
-victorieusement:
-
---«Monsieur Malbrough est mort...»
-
-Bon voyage au mari! Il n'était plus inquiétant. Julien jeta dessus
-encore une pelletée, et se tournant vers l'enfant, il lui grimaça un
-sourire. Marc lui devenait sympathique.
-
-Mais il ne le devenait pas à Marc. Il était plus familier avec la
-constitution des corps atomiques qu'avec celle d'un esprit d'enfant.
-Marc sentit parfaitement que cette démonstration d'amabilité n'était
-pas naturelle; et le résultat fut qu'il tourna le dos, grognant:
-
---Je lui défends de me rire au nez!
-
-Annette, qui s'amusait des efforts inutiles de Julien pour amadouer
-l'enfant, crut devoir réparer l'accueil malgracieux de Marc. Elle
-questionna Julien sur sa vie solitaire, avec un intérêt un peu
-distrait d'abord, mais qui cessa bientôt de l'être. Julien, plus sûr
-de lui, toujours, quand il était assis dans le clair-obscur d'une
-chambre, se raconta, cette fois, ingénument. Il était simple; il ne
-posait jamais,--presque jamais,--malgré son désir de plaire. En sa
-sincérité, il montrait une candeur qu'on n'est pas accoutumé de
-rencontrer à Paris, chez un homme de son âge. Il avait, en touchant
-aux sujets qui lui étaient chers, une délicatesse qui voilait son
-émotion contenue. À ces moments d'abandon où, dans le silence
-affectueux d'Annette qui l'encourageait, sa vraie nature intime
-paraissait affleurer, un reflet de beauté morale animait son visage.
-Annette le regardait, attentive; et ce n'était déjà plus l'aimable
-indifférence qu'elle ressentait pour lui.
-
-Ils se virent, dès lors, régulièrement le dimanche, et un peu plus
-souvent dans les semaines, où ils avaient congé. Julien prenait le
-prétexte des livres qu'il prêtait; il fallait bien qu'il y joignît
-quelques explications, pour qu'Annette eût moins de peine à
-comprendre. Il apportait à Marc des cadeaux assez chers, mal choisis,
-dont le petit ennemi ne lui avait aucune gratitude: car il les trouvait
-enfantins et au-dessous de sa dignité. Mais rien ne pouvait ébranler
-la bonne volonté de Julien, fermement décidé à ne pas voir ce qui le
-gênait. Comme tous les esprits solitaires qui se méfient du
-monde,--dès l'instant qu'ils renoncent à la méfiance en faveur d'un
-élu, ils ne savent plus discerner, ils ne veulent plus: ils sont
-livrés. L'esprit de Julien, ingénieux à se duper, arrangeait à sa
-satisfaction les souvenirs qu'il rapportait de chacune de ses visites,
-tout ce qu'Annette avait dit, et tout ce qui l'environnait. (Lui-même,
-sans y penser, s'embellissait, par ricochet!) Les inattentions
-d'Annette, ses réponses distraites, jusqu'aux silences d'ennui que
-parfois il lui causait, tout la lui rendait plus belle et plus
-touchante. Et comme, à chaque fois, il découvrait pourtant de petits
-traits nouveaux, qui ne s'accordaient pas avec le portrait qu'il
-s'était fait, il refaisait le portrait, il le refit dix fois; et
-quoique le portrait changeât et ne ressemblât presque plus à celui du
-début, Julien ne douta jamais qu'il ne lui restât fidèle: il était
-prêt à changer son idéal d'amour, autant de fois que l'objet aimé
-changerait.
-
-Annette avait saisi l'amour qu'il avait pour elle. Elle en fut amusée
-d'abord, puis touchée, re connaissante un peu, beaucoup, malgré
-tout,--( «Le moins beau garçon du monde ne peut donner que ce qu'il
-a... Merci, mon bon Julien!...»)--puis, un peu troublée. Elle se dit
-honnêtement qu'elle ne devait pas le laisser s'engager sur cette
-pente... Mais ça lui faisait tant de plaisir, à ce garçon! Et à
-elle, ça ne faisait point de peine... Annette était sensible à
-l'affection; elle l'était aux douces cajoleries, aux flatteries de la
-tendresse. Trop, peut-être. Elle l'avouait. L'amour, l'admiration
-qu'elle lisait dans les yeux lui étaient une caresse, qu'elle aimait à
-renouveler... Oui, elle en convenait, ce n'est peut-être pas très
-bien. Mais c'est si naturel! Il lui fallait faire un petit effort pour
-s'en priver. Elle le fit. Mais elle n'eut pas de chance: tout ce qu'elle
-dit pour écarter Julien--(dit-elle tout, vraiment?)--l'attira
-davantage... C'est Une fatalité! Il faut se résigner à la
-fatalité... Elle riait de soi, tandis que Julien, inquiet, se demandait
-si ce n'était pas de lui...
-
---«Hypocrite! hypocrite! Est-ce que tu n'as pas honte?...»
-
-Elle n'avait pas honte. Peut-on résister au plaisir d'un cœur qui vous
-est tout livré? Cela éclaire vos journées. Et quel tort cela fait-il?
-Quel danger? Du moment qu'on est tranquille, maître de soi, et qu'on ne
-veut que le bien, le bien de l'autre!
-
-Elle ne savait pas qu'un des chemins insinuants par où l'amour se
-glisse, est la tendre vanité de croire qu'on est nécessaire,--ce
-sentiment si fort au cœur d'une vraie femme, et où se satisfait son
-double besoin de bonté, qu'elle avoue, et d'orgueil, qu'elle n'avoue
-pas,--si fort qu'elle préfère souvent, quand elle a l'âme bien née,
-à celui qu'elle préfère, mais qui peut se passer d'elle, celui
-qu'elle aime moins, mais qu'elle peut protéger. Et n'est-ce pas
-l'essence de la maternité? Si le grand fils, toute sa vie, restait le
-petit poussin!... La femme au cœur de mère, comme l'était Annette,
-prête volontiers à l'homme, dont l'affection l'implore, un charme
-qu'il n'a point; son instinct la dispose à n'être plus attentive en
-lui qu'aux qualités. Julien n'en manquait point. Annette se
-réjouissait de voir sa timidité se fondre et sa nature vraie,
-comprimée, s'ouvrir au jour, avec un bonheur attendri de convalescent.
-Elle se disait que, jusqu'ici, nul ne connaissait cet homme, pas même
-cette mère, dont il parlait toujours, et qu'elle commençait à
-jalouser. Lui-même, le pauvre Julien, il ne se connaissait pas... Qui
-se fût douté que sous cette écorce rêche, il y eût une âme tendre,
-délicate... (elle exagérait!) Il lui fallait la confiance, et il en
-avait manqué: la confiance en les autres, la confiance en soi. Pour
-croire en lui, il avait besoin qu'un autre crût. Eh bien, elle croyait!
-Elle croyait en Julien, pour le compte de Julien, si bien qu'elle finit
-par y croire, aussi pour le sien!... Il s'épanouissait à vue d'œil,
-comme une plante au soleil. Et c'est bon d'être pour un autre le
-soleil... «Épanouis-toi, mon cœur!...» Était-ce du cœur de Julien,
-ou du sien qu'elle parlait? Elle ne savait déjà plus. Car du bien
-qu'elle faisait, elle s'épanouissait aussi. Une nature abondante meurt
-de ne pas nourrir de soi les affamés... «Me donner!»...
-
-Annette donnait trop. Elle était irrésistible. La passion de Julien ne
-se dissimula plus. Et Annette--un peu tard--reconnut qu'elle n'était
-pas à l'abri...
-
-Quand elle vit l'amour près de venir en elle, elle esquissa une faible
-défense; elle tâcha de ne pas prendre au sérieux les sentiments de
-Julien. Mais elle ne se croyait pas elle-même, et elle ne fit que
-rendre Julien plus pressant: il devint pathétique...
-
-Alors, elle prit peur; elle le supplia de ne pas l'aimer, de rester bons
-amis...
-
---Pourquoi? demandait-il, pourquoi?
-
-Elle ne voulait pas dire... Elle avait la crainte instinctive de
-l'amour; elle gardait le souvenir de ce qu'elle en avait souffert; et
-une intuition l'avertissait de ce qu'elle en souffrirait encore. Elle
-l'appelait et le chassait; elle le voulait et le fuyait. Aux instances
-de Julien, elle résistait sincèrement; et dans le fond du cœur, elle
-faisait des vœux pour que son adversaire vainquît sa résistance...
-
-Le combat se fût prolongé, sans un événement qui vint en hâter l'issue.
-
-
-
-
-Annette avait avec le mari de sa sœur de francs rapports d'amitié. Ce
-brave homme, un peu vulgaire, ne manquait ni de droiture, ni de
-qualités de cœur. Annette l'estimait; et Léopold lui témoignait une
-considération un peu cérémonieuse. Dès leurs premières rencontres,
-il l'avait jugée d'une autre espèce que lui et que Sylvie: elle
-l'intimidait. Il n'en eut que plus de gratitude, pour la bienveillance
-qu'elle lui montra. Au temps où il faisait sa cour à Sylvie, elle fut
-son alliée; plus d'une fois, elle vint à son secours, quand il était
-en butte aux turlupinades de sa fiancée, trop sûre de son pouvoir pour
-ne pas en abuser. Elle s'était même interposée, depuis,
-discrètement, dans les malentendus de ménage, ou les brusques
-caprices, lubies et diableries, auxquelles Sylvie se livrait, par
-accès, pour se désennuyer, en ennuyant le mari. Léopold, qui n'y
-comprenait rien, venait conter ses peines à Annette, qui se chargeait
-de ramener Sylvie à la raison. Il en était arrivé à confier à sa
-belle-sœur plus d'une chose qu'il ne disait pas à sa femme. Sylvie ne
-l'ignorait point, et elle plaisantait Annette, qui le prenait gaiement.
-Rien que de naturel et de franc entre les trois. Léopold ne s'était
-jamais plaint de la place que tenaient à son foyer la sœur de sa femme
-et le petit garçon, souvent assez encombrant; il eût trouvé plutôt
-que Sylvie ne faisait pas assez pour aider Annette, dont il admirait la
-vaillance; et il gâtait l'enfant. Annette, qui savait par Sylvie ce que
-pensait Léopold, lui en était reconnaissante.
-
-La période de grossesse de Sylvie ne fut pas pour ceux qui
-l'entouraient, surtout pour le mari, un temps de félicité. De
-fréquents désaccords écartèrent Léopold de sa compagne. Non pas que
-Sylvie prétendît se passer de lui. Elle avait peu de ménagements pour
-sa maternité, et ne voulait rien changer à sa manière de vivre. Mal
-lui en prit. Ces longs mois de gésine furent loin d'être pour elle ce
-qu'ils avaient été pour Annette: un rêve interminable, et trop vite
-fini, de bonheur engourdi. Sylvie n'était pas faite pour couver des
-rêves. Elle s'impatientait, et n'entendait renoncer à aucun de ses
-devoirs, de ses droits, et de ses plaisirs: elle se surmena. Sa santé
-se ressentit de son état nerveux, et son caractère n'y gagna
-point. Quand on est tourmentée, on est volontiers tourmenteuse.
-Sylvie, étant à la peine, trouvait indigne que son mari n'y
-fût pas; et elle s'en chargea. Elle le harcelait de son humeur
-taquine, maligne, perpétuellement changeante, et même--(c'était
-inattendu!)--jalousement amoureuse: ce qui ne l'empêchait point de lui
-chanter pouilles! Certains jours, il ne savait à quel saint se vouer.
-
-Annette se trouvait là, pour recevoir ses doléances. Il montait
-geindre à son étage; elle l'écoutait patiemment, et elle trouvait
-moyen de le faire rire de ses petites infortunes. Ces conciliabules, en
-se renouvelant, établissaient entre eux une complicité de secrets
-communs. Et parfois, devant Sylvie, ils échangeaient un coup d'œil
-malicieux. Honnêtes tous les deux, ils ne prenaient aucune précaution
-et s'abandonnaient à une familiarité qui, si elle était innocente,
-n'était pas inoffensive. Annette n'avait pas idée d'un risque, et elle
-s'amusait à d'amicales agaceries. Léopold s'y laissa prendre: il ne
-demandait qu'à l'être; il l'était, depuis longtemps, par le
-rayonnement de cette force de joie, qui se dégageait d'elle. Annette
-était toute alors à la découverte de l'amour de Julien, qui la
-troublait délicieusement. Le reste du monde était dans la brume. Quand
-elle venait de voir Julien et que Léopold lui parlait, elle écoutait
-Léopold, et même elle lui répondait; mais c'était à Julien qu'elle
-souriait. L'autre ne pouvait le deviner.
-
-Il savait ce qu'il voulait. Il résistait, en brave homme. Mais un brave
-homme est un homme. Il ne doit pas jouer avec le feu.
-
-Un dimanche de mai, ils allèrent tous les quatre, Sylvie, Annette,
-Léopold et le petit Marc, en promenade du côté de Sceaux. Après une
-heure de marche, Sylvie, un peu fatiguée, s'assit au bas d'un coteau,
-et dit:
-
---Allez, jeunesses, grimpez si vous voulez! Vous nous retrouverez ici.
-
-Elle resta avec le petit. Annette et Léopold continuèrent
-allègrement. Annette, animée, joyeuse, bon garçon... Léopold la
-reposait, par sa bonhomie, de la tension morale où la tenaient l'amour
-de Julien et ses entretiens intellectuels. Le sentier sinuait entre un
-long mur de grande propriété et un talus vêtu de buissons fleuris.
-Par les trous dans les haies, on voyait, en montant, les pentes des
-vergers, avec leurs touffes de neige et de rose. Ciel fantasque, où,
-sur le fin bleu pers les nuages affairés couraient. Le vent rieur
-mordait par boutades, comme un jeune chien. Annette allait devant,
-cueillant des fleurs, chantant. Léopold la suivait à la piste; il la
-regardait courbée, et son torse robuste sous l'étoffe tendue, ses
-mains nues, son cou nu, rougis par l'air cinglant, et dans les cheveux
-en mousse le rouge coquillage de l'oreille, dont le bout paraissait une
-goutte de sang. Le talus se relevait à droite, et le chemin formait un
-couloir d'où le vent engouffré leur dévalait au nez. Annette, sans se
-retourner, interpella son compagnon. Il ne répondit pas. Elle continua,
-penchée, de cueillir et de parler. Et comme elle plaisantait Léopold
-qui se taisait, soudain elle perçut le danger de ce silence. Elle
-laissa tomber ses fleurs... Elle s'était redressée, mais n'avait pas
-eu le temps de se retourner, quand... Elle faillit tomber... Il l'avait
-étreinte. Brutalement empoignée, elle sentit sur sa nuque un souffle
-haletant, et une bouche avide lui baisait le cou, les joues. Raidie
-instantanément, s'arcboutant, toutes ses forces inconnues de combat
-ramassées, du torse et de l'échine elle secoua avec fureur l'homme qui
-l'avait saisie; elle brisa l'étreinte, et elle se retrouva face à face
-avec l'agresseur. Ses yeux flambaient de colère. Lui, ne lâchait point
-prise. Ils eurent une lutte rude de bêtes qui se haïssent. Rude et
-brève. Annette (l'instinct révolté lui prêtait une vigueur accrue)
-repoussa violemment l'homme, qui trébucha. Il resta devant elle,
-doublement humilié, soufflant, congestionné; et ils s'observaient, le
-courroux dans les yeux. Pas un mot ne fut dit... Brusquement, Annette
-grimpa la pente du talus, par une brèche de la haie se coula de l'autre
-côté, et s'enfuit. Léopold, dégrisé, l'appelait. Elle se tint à
-vingt pas, et ne le laissa point approcher. Ils redescendirent le
-coteau, des deux côtés de la haie, conservant leurs distances,
-méfiants, hostiles, et honteux. Léopold, d'une voix altérée,
-suppliait Annette de revenir, lui demandait pardon. Annette faisait la
-sourde oreille; elle entendait pourtant: la confusion de cette voix
-l'atteignait, à travers la barrière de sa rancune; elle ralentit le
-pas...
-
---Annette! suppliait-il, Annette! ne vous sauvez pas!... Je ne veux pas
-vous poursuivre... Voyez, je reste ici, je ne m'approcherai pas... J'ai
-agi comme une brute. Je suis honteux, honteux... Injuriez-moi! mais ne
-vous sauvez pas! Je ne vous toucherai plus, même du bout du doigt... Je
-me dégoûte... Pardon, à genoux!
-
-Il s'agenouilla gauchement sur les cailloux; il avait l'air malheureux;
-et il était ridicule.
-
-Annette, qui l'écoutait durement, immobile, de profil, sans le
-regarder, jeta un coup d'œil de côté, vit cet homme humilié; et elle
-fut pénétrée de cette humiliation: son cœur chaud avait la faculté
-de s'ouvrir aux émotions des autres, comme si elles étaient siennes;
-et de la honte de Léopold, elle rougit. Elle fit un mouvement vers lui,
-et dit:
-
---Levez-vous!
-
-Il se releva; et elle, instinctivement, recula de quelques pas. Il dit:
-
---Vous avez peur encore. Vous ne me pardonnerez jamais.
-
-Elle dit, sèchement:
-
---Ne parlons plus. C'est fini.
-
-Ils redescendirent le chemin. Annette, muette et glacée. Il avait peine
-à garder le silence. Il était mortifié, et il cherchait à se
-justifier. Mais il n'était pas très éloquent, le cher homme! Il
-n'avait pas le style noble. Il répétait, avec colère:
-
---Je suis un saligaud!
-
-Annette, encore bouleversée, réprimait un sourire. Son esprit en
-tumulte avait peine à se calmer. Elle ressentait à la fois
-l'écœurement et le burlesque de la scène. Elle n'avait pas pardonné,
-et elle était près de plaindre l'homme qui s'accusait piteusement à
-ses côtés. Il continuait de patauger. Elle l'écoutait avec rancune,
-compassion, ironie. Il s'évertuait à expliquer «cette saleté de
-folie, qui vous passe par le corps»... Oui, cette folie, elle la
-connaissait... Mais il n'était pas utile qu'elle le lui dît. Et il
-avait l'air si malheureux que, malgré elle, elle lui dit:
-
---Je sais. On est fou, parfois. Ce qui est fait est fait.
-
-Ils continuèrent leur route, sans parler, le cœur lourd, tristes et
-gênés. Sur le point d'arriver au lieu où ils avaient laissé Sylvie,
-Annette fit un geste comme pour tendre la main à Léopold; mais elle ne
-la tendit pas, et dit:
-
---J'ai oublié.
-
-Il était soulagé, inquiet encore. Il demanda, comme un gosse pris en
-faute:
-
---Vous ne direz rien?
-
-Annette eut un petit sourire de pitié.
-
-Non, elle ne dit rien. Mais, du premier coup d'œil, le regard aigu de
-Sylvie avait lu. Elle ne posa aucune question. Ils parlèrent d'autres
-choses; et tandis que tous trois, pour masquer leurs préoccupations,
-faisaient montre de paroles bruyantes, pendant tout le retour, Sylvie
-observa les deux autres.
-
-À partir de ce jour, Annette et Léopold ne furent plus seuls ensembles.
-La jalouse veillait. Annette aussi se gardait. Elle laissait, malgré
-elle, percer une méfiance. Et Léopold, blessé, couvait sa rancune
-inavouée.
-
-
-
-
-Les yeux d'Annette s'étaient ouverts. Il ne lui était plus permis de
-rester sans méfiance des autres et d'elle-même. Il ne lui était plus
-permis de passer en riant, comme elle faisait avant, insoucieuse des
-désirs qu'elle pouvait faire naître, puisqu'elle ne les cherchait pas.
-Dans l'actuelle société, avec les mœurs actuelles, sa situation de
-femme seule, jeune, et libre, non seulement l'exposait aux poursuites,
-mais les légitimait. Personne ne comprenait qu'elle se fût affranchie,
-d'audacieuse façon, pour s'enfermer après, dans un veuvage, dont la
-constance était sans objet. Elle-même se donnait le change avec la
-maternité. Et la maternité, sans doute, était une grande flamme; mais
-une autre flamme brûlait toujours en elle. Elle tâchait de l'oublier,
-parce qu'elle en avait la crainte; et elle s'imaginait que nul ne la
-voyait. Mais non! le feu d'amour, malgré elle, se faisait jour. Et
-d'autres, sinon elle, risquaient d'en être victimes. L'aventure de
-Léopold venait de le lui montrer. Elle la trouvait hideuse. Elle en
-était révoltée. L'acte d'amour paraît, aux yeux sans mirage de celui
-qui n'aime point, une bestialité grotesque ou dégoûtante. La
-tentative de Léopold était l'une et l'autre aux yeux d'Annette. Mais
-Annette n'avait pas la conscience tranquille. Elle avait attisé ces
-désirs. Elle se rappelait ses coquetteries irréfléchies, ses jeux
-aguichants, ses ruses... Qui l'y avait poussée? Cette force refoulée,
-ce feu intérieur, qu'il faut nourrir, ou étouffer. Étouffer, on ne
-peut pas, on ne doit pas! C'est le soleil de la vie. Sans lui, tout est
-plongé dans l'ombre. Mais au moins, qu'il ne consume point ce qu'il
-doit animer, comme le char livré aux mains de Phaéton! Qu'il suive
-dans le ciel sa route régulière!... Le mariage alors? Après l'avoir
-si longtemps écarté, la perception des dangers qui la menaçaient
-l'amenait à se dire qu'un mariage d'affection et d'estime, de calme
-sympathie, lui serait une digue contre les démons du cœur, et une
-protection contre les poursuites du dehors. À mesure qu'elle s'en
-convainquait--(tout conspirait à l'en convaincre: sa sécurité
-matérielle et morale, l'attrait du foyer, et les sollicitations de son
-cœur),--elle opposait moins de résistance aux supplications de Julien.
-Elle se donnait, pour y céder, toutes les raisons de l'aimer. Mais elle
-n'avait pas attendu de les avoir, pour l'aimer. Déjà avait commencé
-le travail de construction de l'esprit, qui de l'élu crée une vision
-exaltée. Julien l'y avait devancée. Comme elle était plus riche et
-plus passionnée, elle l'eut tôt dépassé.
-
-Ne se surveillant plus, se livrant à la fougue de sa franche nature,
-elle n'usa point de ces artifices, dont une femme plus habile masque sa
-défaite, lorsque son cœur est pris, et qu'elle laisse croire qu'elle
-en demeure maîtresse. Annette avait fait don du sien. Elle le dit à
-Julien.--Et, de cet instant précis, Julien commença de s'inquiéter.
-
-Il connaissait mal les femmes. Elles le fascinaient et le
-déconcertaient. Plutôt que de les connaître, il préférait les
-juger. Il idéalisait les unes, il condamnait les autres. Quant à
-celles qui ne rentraient dans aucune des deux catégories, il s'en
-désintéressait. Les très jeunes hommes--(et Julien l'était resté,
-par son peu d'expérience)--sont, dans leurs jugements, toujours
-pressés. Comme ils sont pleins d'eux-mêmes et de leurs désirs, ils ne
-cherchent dans les autres que ce qu'ils en voudraient. Soit du côté
-moral, soit du côté charnel, les naïfs comme les roués, quand ils
-aiment, c'est toujours à eux qu'ils pensent, ce n'est jamais à la
-femme; ils se refusent à voir qu'elle existe en dehors d'eux. L'amour
-est justement l'épreuve qui pourrait le leur apprendre:--il l'apprend
-au petit nombre de ceux qui sont capables d'apprendre,--mais, en
-général, à leurs dépens et à ceux de leur partenaire: car lorsque
-enfin ils savent, il est trop tard. Le naïf étonnement des siècles,
-gémissant de la dualité irréductible, qui est le fruit amer de
-l'amour, ce rêve d'unité, déçu, est caractéristique de la
-méconnaissance initiale. Car, que veut dire: «aimer», si ce n'est:
-«aimer _un autre_»? Sans posséder l'égoïsme de Roger Brissot,
-Julien, par ignorance, n'avait pas moins de peine à sortir de soi; et
-il avait une vue encore plus bornée de l'univers féminin. Il eût
-fallu l'y guider prudemment par la main.
-
-Annette n'était rien moins que prudente, de nature. Et l'amour ne le
-lui enseignait pas. Il lui donnait un besoin de confiance généreuse.
-Maintenant qu'elle était sûre d'aimer et d'être aimée, elle ne
-cachait rien. Rien de celui qu'elle aimait n'aurait pu l'éloigner;
-pourquoi eût-elle songé à se farder? Saine de cœur, elle ne
-rougissait pas d'être ce qu'elle était. Que celui qui l'aimait la vît
-comme elle était! Elle avait bien remarqué sa naïveté, son
-incompréhension, ses effarouchements. Elle y trouvait un plaisir tendre
-et malicieux. Elle aimait à lui révéler, la première, une âme
-féminine.
-
-Elle alla le surprendre, un jour, dans son appartement. Ce fut la mère
-qui ouvrit. Une vieille dame, aux cheveux gris bien tirés, au front
-calme, qu'éclairait la lumière attentive des yeux sévères. Avec une
-politesse méfiante, elle inspecta Annette, et elle la fit entrer dans
-un petit salon, propre et froid, où les meubles avaient des housses.
-
-De ternes photographies de famille et de musées achevaient de glacer
-l'atmosphère de la pièce. Annette attendit seule. Après un
-chuchotement dans les chambres voisines, Julien entra précipitamment.
-Il avait de la joie, et il était intimidé; il ne savait que
-dire; il répondait à côté. Ils étaient assis dans des sièges
-inconfortables, au dossier raide, qui entrave tout geste familier. Entre
-eux, une de ces tables de salon, sur quoi on ne peut s'appuyer; et on se
-heurte les genoux à ses aspérités. Le froid luisant du plancher sans
-tapis et des figures mortes sous verre, comme des plantes d'herbier,
-figeait les mots sur les lèvres, faisait baisser la voix. Ce salon
-gelait Annette, décidément. Est-ce que Julien l'y laisserait, tout le
-temps de sa visite? Elle lui demanda s'il ne voulait pas lui montrer la
-chambre où il travaillait. Il ne pouvait refuser; et même il le
-souhaitait; mais il avait l'air si hésitant qu'elle dit:
-
---Cela vous ennuie?
-
-Il protesta, s'excusant du désordre, et il la fit entrer. De désordre,
-il y en avait beaucoup moins que chez elle, à la première visite de
-Julien. Mais celui de Julien était sans gaieté. La pièce servait de
-cabinet de travail et de chambre à coucher. Des livres, une gravure
-connue qui représentait Pasteur, des papiers sur les chaises, une pipe
-sur la table, un lit d'étudiant. Elle remarqua au-dessus un petit
-crucifix, avec un rameau de buis. Installée dans le fauteuil mal
-rembourré, elle tâchait de mettre son hôte à l'aise, en lui
-rappelant gaiement leurs souvenirs d'étudiants. Elle parlait sans
-pruderie de ce qu'ils savaient tous deux. Mais il était distrait,
-gêné de sa présence et de son libre-parler; il semblait préoccupé
-de ce qui se passait dans la chambre à côté. Annette, gênée par
-contagion, tint bon et réussit à lui faire oublier le «qu'en
-pensera-t-on?» Il finit par s'animer, et ils rirent de bon cœur. Il
-retrouva sa gêne, au départ, en la reconduisant; dans le couloir, ils
-passèrent devant la chambre de la mère; la porte était entr'ouverte;
-Mme Dumont affecta de ne pas les voir, par discrétion, ou pour ne pas
-saluer l'étrangère. Les deux femmes n'avaient échangé qu'un regard;
-et déjà, elles étaient ennemies. Mme Dumont mère était choquée de
-la visite de cette fille hardie, de ses façons libres, de sa voix
-claire, de ses rires, de sa vie: elle flairait le danger. Et Annette
-qui, pendant la visite, avait perçu entre Julien et elle cette
-présence invisible, en gardait une animosité; passant devant la
-chambre de la vieille dame qui lui tournait le dos, elle parla et rit
-plus haut. Et jalouse, elle pensait:
-
---Je te le prendrai.
-
-Une semaine après, Julien vint à son tour, le soir, après dîner. Il
-avait eu, au sujet d'Annette, sa première discussion avec sa mère; et
-il voulait affirmer sa volonté. Ils étaient seuls. Léopold avait
-emmené au cirque le petit Marc. Quand Julien la quitta, un peu avant
-onze heures, Annette lui proposa de le reconduire à pied, pour le
-plaisir de respirer ensemble l'air frais de la nuit. Mais, arrivés à
-sa porte, Julien s'inquiéta de laisser Annette rentrer seule. Elle
-s'amusa de sa crainte. Il n'en voulut pas moins la reconduire à son
-tour; et elle se garda de protester: elle l'aurait plus longtemps! Ils
-refirent donc le chemin, par le plus long; et ils se trouvèrent sur une
-berge de la Seine, sans trop savoir comment. C'était une nuit de juin.
-Ils s'assirent sur un banc. Les peupliers bruissaient au-dessus de l'eau
-sombre, où s'étiraient les lueurs rouges et jaunes des fanaux sur les
-ponts. Le ciel était lointain, les étoiles exsangues, comme si la
-ventouse de la ville les eût sucées. La nuit était en haut, et la
-lumière en bas. Ils se taisaient. Les paroles ne pouvaient plus
-exprimer leurs pensées. Mais, sans se regarder, chacun lisait celles de
-l'autre. Le désir de Julien brûlait le cœur d'Annette; mais sa
-timidité l'enchaînait immobile, et il n'osait même pas lever les yeux
-vers elle. Elle, sans tourner la tête, souriait, regardant les reflets
-rouges sur la rivière, et elle le voyait: il ne se déciderait pas!...
-Alors, elle se pencha vers lui, et l'embrassa...
-
-Il revint, enivré d'amour et de reconnaissance, et l'insidieuse pointe
-d'une sourde inquiétude fichée dans la pensée... Une mauvaise parole
-de sa mère:
-
---«Ces filles pauvres et hardies, qui cherchent à se faire épouser...»
-
-Il l'avait arrachée tout à l'heure avec colère; mais le bout de
-l'aiguillon sous la peau était resté. Il eut honte. Il demanda pardon
-mentalement à Annette. Il savait qu'était faux l'injurieux soupçon.
-Il croyait en elle religieusement. Mais il était troublé. Et chaque
-nouvelle visite le troublait davantage. La liberté d'Annette, sa
-liberté de manières, sa liberté d'idées, ses libres opinions sur
-n'importe quel sujet,--surtout en morale sociale--son absence tranquille
-de préjugés, l'effaraient. Il était étriqué dans ses façons de
-penser, comme de s'habiller, un peu chagrin d'idées, enclin à la
-sévérité. Elle, au contraire, largement indulgente et riante. Il ne
-concevait pas qu'elle pût être aussi puritaine que lui, en ce qui la
-concernait, mais qu'aux autres elle appliquât une autre mesure, la
-leur, avec une tolérance ironique. Tolérance et ironie le
-décontenançaient. Elle s'en apercevait; et quand sur une question, il
-s'exprimait avec un rigorisme injuste et excessif, elle n'essayait pas
-d'y opposer sa manière de voir; elle souriait de cette naïve
-intransigeance, qui ne lui déplaisait pas. Son sourire inquiétait
-Julien plus encore que ses paroles. Il avait l'impression qu'elle en
-savait plus que lui. C'était vrai. Mais combien plus? Et que
-savait-elle, au juste? Quelle expérience avait-elle eue?...
-
-À son tour, comme sa mère,--(et certaines observations malveillantes
-de sa mère y avaient contribué)--cet homme de vitalité fine, mais
-appauvrie, était vaguement alarmé de l'éclatante santé, du
-rayonnement de cette femme. Il en avait le désir ardent, et il en avait
-peur. Dans les promenades qu'ils firent ensemble, il se sentait chétif.
-La parfaite aisance d'Annette, en quelque milieu qu'elle se trouvât,
-ajoutait à sa gêne. Et bien que cette gêne, si elle l'eût
-remarquée, elle l'aurait aimée, il en était humilié. Mais elle ne la
-remarquait pas. Elle était toute à son chant intérieur. Le tort
-d'Annette était qu'elle ne songeât point que ce chant, nul ne
-l'entendait qu'elle; et elle ne voyait pas le regard anxieux de Julien,
-qui se demandait:
-
---À qui, à quoi rit-elle?...
-
-Elle semblait si loin!...
-
-Il ne cessait pas de voir--il voyait mieux que jamais--ses grandes
-vertus d'esprit, son énergie morale. Et en même temps, elle lui
-restait une énigme dangereuse. Il était partagé entre deux sentiments
-opposés: attraction invincible, et méfiance obscure: comme un reste de
-cet instinct primitif qui rappelle à l'homme et à la femme
-d'aujourd'hui l'inimitié originelle des sexes, pour qui l'union
-charnelle était une forme de combat. Cet instinct soupçonneux de
-défense est peut-être plus fort chez l'homme, à la fois, comme
-Julien, d'intelligence aiguë, mais pauvre en expériences. Comme il lui
-est impossible de voir exactement la femme, il la voit tantôt trop
-simple, et tantôt remplie d'embûches.
-
-Annette prêtait à ces oscillations de pensée par ses alternatives de
-tout dire et de tout taire, de tout montrer et de tout cacher, ses
-mouvements d'expansion passionnée et ses silences hermétiques,
-quelquefois pendant une moitié de la promenade... Ces terribles
-silences--(quel homme n'en a souffert?)--pendant lesquels la vie de la
-compagne qui marche à vos côtés s'en va dans des régions qu'on ne
-connaîtra jamais!... Ce n'est pas qu'à l'ordinaire, ils recouvrent des
-secrets bien profonds! Il en est où, si l'on y entrait, la nappe ne
-monterait pas au-dessus du talon... Mais quelle qu'en soit l'épaisseur,
-la nappe de silence est opaque: l'œil n'y pénètre pas. Et l'esprit
-tortureur de l'homme a beau jeu pour se forger des mystères alarmants.
-L'idée ne viendrait jamais à un Julien qu'il en pût être l'auteur,
-et que si la femme se tait, c'est souvent qu'elle sent combien l'homme
-la comprend mal. Le silence d'Annette, certains jours, ironique, un peu
-las, tolérait une interprétation fausse de ses sentiments par celui
-qui l'aimait, puisqu'elle savait que c'était la fausse qu'il aimait, et
-qu'il n'aimerait pas la vraie...
-
---«Si tu veux... Comme tu veux!... C'est entendu. Je ne suis pas comme
-je suis. Je suis comme tu me vois...»
-
-Mais ces silences d'acquiescement n'eurent qu'un temps. Du jour où
-Annette s'aperçut qu'il y aurait peut-être danger à de franches
-explications,--(car Julien n'était pas en état de les comprendre)--et
-qu'il serait plus politique de se taire, elle parla. Se taire, pour
-éviter à Julien un tracas inutile, oui. Mais pour l'abuser, non. Et
-s'il y avait danger à parler, justement! C'est alors qu'on ne pouvait
-plus se dispenser de le faire. Plus le risque était grand, plus grand
-était l'orgueil qui voulait l'affronter. Cette épreuve de l'amour
-faisait battre son cœur. Si l'épreuve réussissait, elle en aimerait
-Julien davantage. Et si elle ne réussissait pas?... Elle réussirait.
-Julien ne l'aimait-il point?... Advienne que pourra!
-
-Elle jouait loyalement. Mais il est des hommes qui préféreraient que
-leur partenaire trichât. Sylvie, mise au courant de l'amour de Julien
-et du projet de mariage, avait chapitré Annette: qu'elle ne s'avisât
-point, bon Dieu! de dire toute la vérité! Certes, il fallait bien
-qu'il en apprît une partie. Ne fût-ce qu'en se mariant, les actes de
-l'état civil se chargeraient de l'en instruire. Mais il y a toujours
-moyen d'accommoder le vrai. Puisque ce garçon l'aimait, il fermerait
-les yeux. Qu'elle ne les lui ouvrît pas! Ce serait vraiment trop bête!
-Plus tard, ils auraient le temps de tout se raconter... Sylvie parlait
-en honnête expérience. Elle voulait le bien de sa sœur;--(elle
-voulait le sien aussi, et n'eût pas été fâchée de l'éloigner au
-plus tôt de son logis);--elle pensait qu'on ne doit pas la vérité à
-tous, surtout à son fiancé: c'est assez de l'aimer! La vérité
-d'Annette, certes, était innocente; mais les hommes sont débiles. Ils
-ne peuvent supporter aucune vérité. Il faut la leur doser...
-
-Annette écoutait Sylvie tranquillement, et parlait d'autre chose.
-Inutile de répondre: elle n'en ferait qu'à sa tête. La morale de
-Sylvie n'était pas la sienne. Et elle préférait ne pas dire ce
-qu'elle en pensait. Sylvie était Sylvie. Elle l'aimait... Mais de quel
-regard elle eût toisé tout autre qui lui eût ainsi parlé!
-
---Cette pauvre Sylvie!... Elle juge des hommes d'après ceux qu'elle a
-connus. Mon Julien est d'une autre espèce. Il m'aime comme je suis. Il
-m'aimera comme je fus. Je n'ai rien à lui cacher. Jamais je ne lui fis
-tort. S'il y eut un tort commis, je ne l'ai fait qu'à moi-même...
-
-Décidée à parler, envisageant les risques, mais faisant crédit au
-grand cœur de Julien, elle mit l'entretien sur sa vie passée. D'une
-commune pudeur, ils avaient toujours évité ce sujet. Mais plus d'une
-fois, Annette avait lu dans les yeux de Julien ce qu'il brûlait et
-tremblait de demander, ce qu'il eût voulu savoir et ignorer.
-
-Elle mit tendrement la main sur la main de Julien et dit:
-
---Mon ami, vous avez toujours été avec moi d'une discrétion si
-chère!... Je vous remercie. Je vous aime... Mais je dois vous parler
-enfin de ce que vous ne savez pas de moi et de ce que j'ai été. Il
-faut que vous me connaissiez. Je ne suis pas sans reproches.
-
-Il fit un geste craintif, qui protestait contre ce qu'elle allait dire,
-qui peut-être aurait voulu l'empêcher. Elle sourit:
-
---N'ayez pas peur! Je n'ai pas de grands crimes. Il me semble, du moins.
-Mais peut-être que je suis trop indulgente pour moi. Car le monde en
-juge autrement. C'est à vous d'apprécier. Je crois en votre arrêt. Je
-suis ce que vous déciderez.
-
-Elle commença de raconter. Plus intimidée qu'elle ne voulait le
-paraître, elle avait préparé à l'avance ce qu'elle devait dire. Mais
-bien qu'à son jugement ce fût tout simple à dire, cela lui coûtait.
-Pour vaincre cette contrainte, elle sembla plus détachée d'émotion
-qu'elle n'était. Elle montrait même, par moments, une pointe d'ironie,
-qui s'adressait à elle, et qui ne répondait pas au trouble que ce
-récit remuait: elle s'en aidait pour se défendre... Julien ne comprit
-point. Il vit dans cette attitude une légèreté choquante, une
-inconscience.
-
-Elle dit d'abord qu'elle n'était pas mariée. Julien en avait la
-crainte. Et même, pour être vrai, la muette certitude. Mais il
-espérait toujours qu'on lui prouverait le contraire. Et qu'Annette le
-lui dît, qu'il n'y eût plus de doute possible, il en fut consterné.
-Très catholique au fond, sous son libéralisme de surface, il n'était
-pas dégagé de l'idée de péché. Sur-le-champ, il pensa à sa mère:
-elle n'accepterait jamais! Et il prévit les luttes. Il était très
-épris. Malgré le chagrin que lui faisait l'aveu d'Annette et malgré
-la réelle déchéance que signifiait pour lui la faiblesse passée, la
-«faute» de celle qu'il aimait, il l'aimait, il était prêt, pour
-l'avoir, à lutter contre l'opposition de sa mère. Mais il fallait
-qu'on l'aidât, qu'Annette le secondât. Il était faible; pour soutenir
-le combat, il avait besoin de faire appel à toutes ses forces, dont la
-moindre n'était pas la force d'illusion. Il avait besoin d'idéaliser
-Annette; et si Annette eût été habile, elle s'y fût prêtée.
-
-Elle vit le chagrin que produisaient ses paroles. Elle s'y attendait;
-elle en était attristée; mais elle ne pouvait le lui épargner:
-puisqu'ils vivraient ensemble, chacun devait prendre sa part des
-épreuves et même des erreurs de l'autre. Mais elle ne se doutait pas
-du conflit engagé en lui; et si elle l'eût pensé, elle fût restée
-confiante en la victoire de l'amour.
-
---Mon pauvre Julien, dit-elle, je vous fais de la peine! Pardonnez-moi.
-J'en ai aussi... Vous me croyiez meilleure. Vous me mettiez plus haut,
-trop haut dans votre esprit... Je suis femme. Je suis faible... Du
-moins, si je me suis trompée, je n'ai jamais trompé. J'étais de bonne
-foi. Je l'ai toujours été...
-
---Oui, dit-il hâtivement, j'en suis sûr, n'est-ce pas? Il vous a
-abusée?
-
---Qui? demanda Annette.
-
---Ce misérable... Pardon!... Cet homme qui vous a laissée...
-
---Non, ne l'accusez pas! dit-elle. C'est moi qui suis coupable.
-
-Elle n'attachait à ce mot de «coupable» que le sens d'un affectueux
-regret de la peine qu'elle lui faisait; mais il s'en saisit avidement.
-Il voulait, dans son désarroi, se rattraper à l'idée qu'Annette
-était une victime séduite, et qu'elle se repentait... Il avait un
-extrême besoin de cette notion de «repentir»: ce lui était une sorte
-de compensation pour le dommage qui lui était causé, un baume sur la
-blessure, qui ne la guérissait pas, mais qui la rendait supportable; ce
-lui attribuait sur Annette une supériorité morale, dont--pour être
-juste--il n'eût pas fait emploi. Et enfin, comme il n'avait pas de
-doute sur le péché d'Annette, il n'en avait pas non plus sur
-l'obligation du repentir. De l'un et de l'autre sa nature chrétienne
-était imbue. Les plus libres chrétiens ne s'en délivrent jamais.
-
-Mais Annette était issue d'une autre race d'âme. Les Rivière
-pouvaient être purs ou impurs, au sens que la morale chrétienne
-assigne à ce mot; mais s'ils étaient purs, ce n'était pas par
-obéissance à un Dieu invisible ou à ses représentants trop visibles
-et à leurs Tables de la Loi; c'est parce qu'ils aimaient la pureté
-comme une propreté morale, comme une beauté. Et s'ils étaient impurs,
-ils estimaient que c'était là une affaire entre eux et leur
-conscience, non la conscience des autres. Annette ne se reconnaissait de
-comptes à rendre envers personne. Si elle se confessait à Julien,
-c'était un don d'amour qu'elle lui faisait. Elle ne lui devait,
-honnêtement, que l'exposé de sa vie. Mais sa vie intérieure, elle ne
-la lui devait point. Elle la lui livrait volontairement. Elle voyait
-maintenant que Julien eût préféré qu'elle embellît la vérité.
-Mais elle était trop fière pour profiter d'une excuse mensongère,
-dont elle ne sentait nullement le besoin. Elle s'appliqua, au contraire,
-quand elle comprit ce qu'il voulait lui faire dire, à ce qu'il sût que
-c'était elle qui s'était donnée à l'amant.
-
-Julien, atterré, ne voulait pas entendre.
-
---Non, non, je ne vous crois pas, disait-il. Vous êtes trop
-généreuse! Pour défendre cet homme, qui ne mérite que le mépris, ne
-vous accusez pas!
-
---Mais je n'accuse personne, dit-elle, avec simplicité.
-
-Le mot le frappa dans sa conscience; mais il se refusa à comprendre.
-
---Vous tâchez de le disculper.
-
---Je n'ai pas à disculper. Il n'y a pas de coupable.
-
-Julien se débattait.
-
---Annette, je vous en conjure, ne parlez pas ainsi!
-
---Pourquoi?
-
---Vous savez bien que c'est mal!
-
---Mais non, je ne le sais pas.
-
---Quoi? Vous ne regrettez rien?
-
---Je regrette de vous attrister. Mais, mon ami, je ne vous connaissais
-pas alors; j'étais libre de moi, je n'avais de devoirs qu'envers moi.
-
-Il pensait:
-
---N'est-ce rien?
-
-Il n'osa point le lui dire.
-
-Mais vous le regrettez pourtant? fit-il avec instance. Vous reconnaissez
-bien que vous vous êtes trompée?
-
-Il ne voulait pas l'accuser. Mais il eût tant voulu qu'elle, elle
-s'accusât!
-
---Peut-être, dit-elle.
-
---Peut-être? reprit-il, accablé.
-
---Je ne sais pas, dit Annette.
-
-Elle voyait où Julien voulait la faire venir... Peut-être elle
-s'était trompée, si c'était se tromper que céder à un élan d'amour
-et de pitié sincères. Peut-être. Oui... «Mais si je puis regretter,
-dans mon cœur, une erreur sincère, je n'ai pas à m'en excuser. Mon
-cœur est resté seul avec sa douleur, seul à s'entretenir avec elle,
-dans le silence. C'est à lui seul, maintenant, de s'entretenir avec ses
-regrets. Ils ne regardent personne.... Ses regrets?... Soyons vraie
-jusqu'au bout! Point de regrets!...» Après avoir réfléchi, elle dit:
-
---Je ne crois pas.
-
-Peut-être exagérait-elle, par réaction contre le pharisaïsme
-inconscient de Julien.. (Pauvre Julien!...) Mais même aux instants où
-elle l'aimait le plus, elle ne parvint pas à dire ce mot de regret,
-qu'il attendait.... «Je voudrais tant le dire!.. Mais je ne peux pas.
-Ce n'est pas vrai...» Regretter quoi? Elle avait agi, non seulement
-selon son droit, mais selon son bonheur. Car, si cher qu'elle l'eût
-acheté, elle l'avait eu: l'enfant. Et elle savait (elle seule) que ce
-don de l'enfant, loin d'être déshonorant, comme le veut une stupide
-opinion publique, l'avait purifiée, délivrée pour longtemps de ses
-troubles, qu'il avait mis en elle l'ordre et la paix... Non, elle ne
-commettrait jamais la vilenie, pour assurer l'amour futur, de calomnier
-l'amour passé. Elle gardait même, maintenant, une reconnaissance à ce
-Roger, qui n'avait été qu'un agent de sa destinée, si inférieur à
-l'amour et à la flamme de vie qu'il avait allumés...
-
-Julien le sentit jalousement.
-
---Ah, cet homme, dit-il, vous l'aimez toujours!
-
---Non, mon ami.
-
---Mais vous ne lui en voulez pas!
-
---Pourquoi lui en voudrais-je?
-
---Et vous pensez à lui?
-
---Je pense à vous, Julien!
-
---Mais vous ne l'oubliez pas!
-
---Je ne sais pas oublier ce qui fut bon pour moi, même s'il cessa de
-l'être. Ne me le reprochez pas, vous qui m'êtes le meilleur!
-
-Julien avait assez de droiture pour estimer la franchise d'Annette et
-pour en reconnaître secrètement la noblesse. C'était pour lui un
-spectacle inattendu, dont la dignité inusitée lui révélait un
-Nouveau Monde,--la femme nouvelle.--Mais une autre partie de sa nature
-se révoltait. Il était blessé dans ses instincts de mâle. Il était
-horrifié dans ses préjugés catholiques et bourgeois. L'idée qu'il
-avait, qu'il continuait d'avoir d'Annette, était empoisonnée de
-soupçons dégradants. Au lieu d'être plus sûr d'une femme qui lui
-livrait son secret avec une entière loyauté, il était moins sûr
-d'une femme dont la faiblesse passée lui était révélée. Il doutait
-de sa fidélité à venir. Il pensait à cet autre homme vivant, qui
-l'avait eue, dont il aurait l'enfant. Il avait peur d'être dupe. Il
-avait peur d'être ridicule. Il était mortifié, et ne pouvait
-pardonner.
-
-Dès qu'Annette se rendit compte du dangereux combat qui se livrait dans
-l'esprit de Julien et qu'elle vit menacé l'espoir qu'elle avait formé,
-elle trembla. Elle était prise à fond par l'amour qu'elle avait
-amorcé. Toute sa force d'aimer, toute sa capacité de bonheur, elle les
-avait placés sur ce Julien. Et en vérité, elle se trompait à
-moitié. Mais elle ne se trompait qu'à moitié. Julien n'était pas
-indigne d'elle, ses qualités étaient réelles, elles méritaient
-l'amour. Si différents qu'ils fussent, ils auraient pu vivre ensemble,
-avec un peu d'efforts mutuels pour se comprendre et pour se
-tolérer,--sans doute en souffrant un peu; mais était-ce trop payer de
-ce peu de souffrance une solide tendresse? Annette lui eût fait du
-bien, elle l'eût revigoré, elle eût été le grand souffle de
-confiance en la vie, qui eût gonflé ses voiles, et qui l'aurait
-poussé où jamais il n'aborderait sans elle. Et la tendresse délicate
-de Julien, son respect pour la femme, sa pureté morale, même cette
-candide foi religieuse, qu'Annette ne partageait pas, lui eussent été
-sains, ils eussent mis dans sa nature passionnée un fond de sécurité,
-la paix du home et de l'âme dont on est sûr...
-
-Ah! misère des cœurs qui, par un malentendu que leur passion exagère,
-gâchent leur destinée, et le savent, et se le reprochent, et se le
-reprocheront toujours, mais ne céderont jamais sur ce qui les sépare:
-justement parce qu'ils s'aiment trop pour se faire une concession
-morale, que dédaigneusement ils consentiraient à des indifférents!...
-
-Annette se tourmentait maintenant des inquiétudes qu'elle avait fait
-lever dans l'esprit de Julien. Julien avait-il raison?... Elle n'était
-pas infatuée de son propre jugement. Elle cherchait à comprendre les
-autres façons de juger. Son caractère n'était pas tout à fait
-formé; son instinct moral était fort, mais ses idées pas encore
-fixées; elle s'accordait le droit de les réviser. Toute jeune, elle
-avait reconnu factice la morale de son entourage; et elle n'avait
-trouvé rien sur quoi s'appuyer, rien que sa raison, qui l'avait souvent
-abusée. Elle cherchait toujours; elle cherchait d'autres pensées, où
-elle pût respirer. Et quand elle rencontrait une conscience sincère,
-comme celle de Julien, elle la scrutait avidement: cette voix
-répondrait-elle à l'appel de son cœur? Elle aspirait à croire, la
-révoltée! Elle cherchait, elle cherchait sa patrie morale.. Qu'elle
-eût souhaité d'entrer dans celle de Julien, de souscrire à ses lois,
-même si elles la condamnaient! Mais il ne suffit pas de souhaiter. Elle
-ne le pouvait pas. Ce que voulait Julien, non, ce n'était pas humain!
-
-Elle lui dit tendrement:
-
---Je comprends que vous me jugiez, comme jugerait le monde. Je ne vous
-le reproche pas. J'admire les forces conservatrices et le rigorisme de
-leurs lois. Elles ont leur place dans l'ensemble, et, je le sais, leurs
-racines sont profondes dans votre race. Il est naturel que vous y
-obéissiez. Je les respecte en vous... Mais je ne saurais, mon ami, par
-tous les efforts de ma volonté, renier une action, même blâmée par
-tous, qui m'a donné mon enfant.... Cher Julien, comment renier ce qui
-fut ma seule consolation, la joie la plus pure, peut-être, que le ciel
-m'accordera, de ma vie?... Ne cherchez pas à la flétrir, mais plutôt,
-si vous m'aimez, partagez mon bonheur! Il n'a rien qui vous fasse
-injure!...
-
-Elle sentait, en parlant, qu'il ne comprenait pas; elle l'irritait
-davantage. Et elle était navrée. Que faire cependant? Lui mentir?
-C'était trop déjà qu'elle eût examiné cette ressource humiliante....
-Mais laisser la lézarde s'élargir dans l'affection si chère?...
-C'était comme si la déchirure s'étendait dans son cœur.--Elle
-était dans les transes, chaque fois qu'elle se retrouvait en
-face de Julien: qu'allait-elle aujourd'hui lire sur son visage?...
-
-Et lui, avec cette lâcheté des hommes qui sont certains d'être
-aimés, il en abusait; il savait qu'il lui faisait du mal, et il le lui
-faisait. À son tour, il éprouvait son pouvoir. Et il tenait moins à
-elle, maintenant qu'il était sûr qu'elle tenait à lui...
-
-Tout, elle comprenait tout! Elle se désolait d'avoir livré sa
-faiblesse. Et elle continuait. Elle s'abandonnait à un sentiment
-superstitieux: si le destin voulait qu'elle fût la femme de Julien,
-elle le serait, quoi qu'elle dît; quoi qu'elle dît, elle le perdrait,
-si c'était son destin...
-
-Mais secrètement, elle voulait croire qu'en échange de sa soumission,
-le destin la favoriserait, Julien serait touché...
-
---Je me mets dans tes mains. Pour cela, m'aimeras-tu moins?...
-
-
-
-
-Il se faisait un travail singulier dans l'esprit de Julien. Il
-l'aimait--non, il la désirait toujours autant,--et qui sait?... (Mais
-il ne voulait pas savoir...)--Bref, il la voulait toujours. Mais il
-était sûr maintenant que non seulement sa mère ne consentirait jamais
-à ce qu'il l'épousât, mais que lui-même ne s'y résoudrait pas. Pour
-beaucoup de raisons: rancune, vanité blessée, blâme moral,
-qu'en-dira-t-on, répulsion jalouse... Toutefois, il préférait ne pas
-insister sur ces raisons... «C'est bon, on vous connaît! Mais ne vous
-montrez pas!...» Son esprit arrangeait des expédients pour satisfaire
-à la fois ses raisons cachées et ses désirs....--Annette, dans le
-passé, s'était affirmée, en amour, femme libre. Il ne l'approuvait
-pas. Non; mais enfin, puisqu'elle était ainsi, pourquoi ne le
-serait-elle pas encore, avec lui qu'elle aimait?
-
-Il ne le lui dit pas aussi crûment. Il allégua les impossibilités du
-mariage--(il en naissait de nouvelles, à mesure qu'elle les
-réfutait):--obstacles insurmontables, opposition de sa mère,
-nécessité de vivre avec sa mère, sa situation gênée, Annette
-habituée à la richesse, au monde... (La pauvre Annette, réduite
-depuis deux ans à courir le cachet!...) la différence d'esprit et de
-tempérament... (Ce dernier argument surgit tout à la fin, à l'effroi
-découragé d'Annette, quand elle croyait avoir surmonté les autres...)
-Avec une mauvaise foi obstinée, Julien se dépréciait, pour mieux se
-différencier. Il y avait de quoi rire et pleurer! C'était pitoyable,
-de le voir chercher tous les mauvais prétextes pour s'esquiver; et
-elle, oubliant sa fierté, feignait de ne pas comprendre, s'épuisait à
-trouver des réponses, luttait fiévreusement pour qu'il ne s'éloignât
-pas.
-
-Il ne s'éloignait pas. Il ne refusait pas de prendre. Il refusait de
-donner...
-
-Lorsque Annette aperçut le but de ses travaux de contrevallations et ce
-qu'il voulait d'elle, elle en eut moins de révolte encore que
-d'abattement. Il ne lui restait plus la force de s'indigner. Lutter, ce
-n'est plus la peine... Voilà ce qu'il voulait!... Lui!... Le
-malheureux!...Il ne se connaissait donc pas? Il ne savait donc pas ce
-qu'il représentait à ses yeux? S'il était l'aimé, c'était pour son
-sérieux moral. Cela ne lui allait pas du tout, mais pas du tout, de
-faire le don Juan, le coureur d'amour, l'amant libre! (Car, malgré son
-chagrin, l'esprit d'Annette gardait sa clarté ironique, et il
-n'oubliait pas de saisir le comique mêlé au tragique de la vie).
-
---Mon ami, pensait-elle, avec tendresse, pitié, dégoût, je t'aimais
-mieux, lorsque tu me condamnais. Ton idée, un peu étroite, mais haute,
-de l'amour t'en donnait le droit. Tu ne l'as plus, maintenant. Qu'ai-je
-à faire de ce moindre amour que tu me proposes aujourd'hui, de cet
-amour sans confiance? Si la confiance manque, il n'y a plus rien entre
-nous....
-
-Chaque amour a son essence: où l'un fleurit, l'autre se flétrit.
-L'amour charnel se passe d'estime. L'amour d'estime ne peut se ravaler
-à la simple jouissance.
-
---Mais, s'écriait dans son cœur Annette, soulevée de révolte, je
-serais plutôt la maîtresse du premier passant qui me plaise, que de
-toi, de toi que j'aime!...
-
-Car, de lui, c'eût été dégradant. Tout ou rien!
-
-Aux suggestions de Julien, elle opposa donc un refus tendre et ferme,
-qui le froissa. Ils continuaient cependant de s'aimer, en se jugeant
-sévèrement; et aucun des deux ne pouvait se résigner à la perte du
-bonheur. Ils étaient Là, s'appelant, se désirant, s'offrant
-même,--incapables de prononcer la parole qui réunit:--l'un par
-faiblesse intime, cette débilité morale, qui, à de rares exceptions,
-(qu'un homme ose le dire!) est le propre de l'homme, et qu'il ne
-reconnaît pas,--l'autre, par cet orgueil foncier, qui est le propre de
-la femme, et qu'elle n'avoue pas davantage: car les deux sexes ont été
-tellement déformés par les conventions morales d'une société bâtie
-sur la victoire de l'homme qu'ils ont tous deux oublié leur vrai
-caractère. Le plus faible des deux n'est pas toujours dans la nature
-celui qu'on nomme ainsi. La femme est bien plus riche en forces de la
-terre; et si elle est sous les rets que l'homme a jetés sur elle, elle
-demeure une captive, qui n'a pas renoncé...
-
-Julien entrevoyait les justes raisons d'Annette, et il n'avait aucun
-doute sur leur droiture; mais il ne pouvait pas faire violence à sa
-timidité de cœur; il suivait l'opinion du monde, qu'il estimait moins
-qu'Annette. Seul, il eût accepté le passé d'Annette; mais il ne
-l'acceptait pas, sous le regard du monde; et il se persuadait que
-c'était sous le regard de sa conscience. Il n'avait pas la bravoure de
-prendre pour femme celle qu'il voulait; et il nommait dignité sa
-pusillanimité. Il n'arrivait pas à se faire complètement illusion; et
-il en voulait à Annette de ce qu'il ne lui en faisait pas non plus. Du
-moins, il aurait dû rompre; mais il n'y consentait point. Et lorsque
-Annette parlait de s'éloigner, il la retenait, hésitait, souffrait,
-faisait souffrir. Il ne voulait pas plus accepter que renoncer. Il
-jouait le jeu cruel d'entretenir l'espoir, qu'ensuite il faisait
-saigner. Il se dérobait, quand elle était le plus aimante, et se
-faisait plus aimant, quand elle se résignait. Annette avait des cris
-douloureux de tendresse blessée. Elle se rongeait. Sylvie s'en aperçut
-et finit par lui arracher la vérité. Elle avait vu Julien, et elle
-l'avait jugé:
-
---Il est de ceux qui ne se décident que lorsqu'on les y force. Les
-moyens ne manquent pas: prends-lui son consentement! Il t'en saura gré,
-plus tard.
-
-Mais Annette eût trop souffert de la pensée que Julien pût un jour
-lui reprocher (même s'il ne le disait pas) de l'avoir épousée. Quand
-il ne lui fut plus possible de ne pas voir la faiblesse irrémédiable
-du caractère de cet homme et l'inutile espoir d'une décision durable
-sur laquelle cet esprit inquiet ne cherchât plus à revenir, elle
-trancha dans le vif. Elle écrivit à Julien de ne plus prolonger un
-stérile tourment. Elle souffrait, il souffrait; et il leur fallait
-vivre. Elle devait travailler pour son enfant; et lui, avait sa tâche.
-Elle l'en avait trop longtemps détourné. Ils s'étaient pris, l'un à
-l'autre, leurs forces. Ils n'en avaient pas de trop! Puisqu'ils ne
-pouvaient pas se faire le bien qu'ils avaient souhaité, qu'ils ne se
-fassent pas de mal! Qu'ils ne se revoient plus! Elle le remerciait de
-tout ce qu'il avait été.
-
-Julien ne répondit pas.--Et ce fut le silence...
-
-Au fond, se débattaient la rancune, le regret, et la passion blessée...
-
-
-
-
-Leur amour n'était resté un secret pour aucun de ceux qui les
-entouraient. Léopold l'avait remarqué, avec une irritation qu'il
-n'avait pu dissimuler à Sylvie. Le souvenir pénible qu'il gardait de
-sa peu reluisante aventure avait laissé en lui un ressentiment
-involontaire, qui ne devint pas moins vif, quelques mois après: au
-contraire! Car il pouvait feindre avec lui qu'il en avait oublié les
-motifs. Sylvie, déjà en éveil, fut frappée de ses allures bizarres:
-elle l'observa, et elle ne douta plus: il était jaloux. Selon la
-logique admirable du cœur, ce fut contre Annette qu'elle en eut: elle
-la prit en grippe. Son état de santé expliquait, dans une certaine
-mesure, ces réactions excessives. Mais le malheur est que leur
-retentissement se prolonge au delà de l'état qui les a causées.
-
-Sylvie accoucha, en octobre, d'une petite fille. Joie pour tous. Annette
-se montra aussi passionnée pour l'enfant que s'il était le sien.
-Sylvie n'avait aucun plaisir à le lui voir dans les mains; et son
-hostilité, jusque-là comprimée, n'essaya plus de se voiler. Annette
-qui, depuis quelques semaines, avait eu de sa sœur des mots blessants,
-mais qui les attribuait au malaise passager, n'eut plus moyen de douter
-de la désaffection de Sylvie. Elle se tut, évitant toute occasion de
-la contrarier. Elle espérait un retour de l'ancienne tendresse.
-
-Sylvie se rétablit. Les rapports entre les deux sœurs restaient
-apparemment les mêmes; et un indifférent n'y eût rien trouvé de
-changé. Mais Annette distinguait en Sylvie une froideur hostile, qui
-lui faisait mal. Elle eût voulu lui prendre les mains, lui demander:
-
---Qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as contre moi? Ma chérie,
-dis-le-moi!
-
-Mais le regard de Sylvie la glaçait. Elle n'osait pas. Elle avait
-l'intuition que Sylvie, si elle parlait, ce serait pour dire des choses
-irréparables. Mieux valait se taire. Annette sentait chez sa sœur une
-volonté d'injustice, contre laquelle on ne pouvait rien.
-
-Un jour, Sylvie dit à Annette qu'elle voulait avoir un entretien avec
-elle. Annette, le cœur battant, se demandait:
-
---Que va-t-elle me dire?
-
-Sylvie ne dit rien qui pût offenser Annette, pas un mot de ses griefs.
-Elle lui parla de mariage.
-
-Annette, doucement, écarta le sujet. Mais Sylvie, insistant, proposait
-un parti: un ami de Léopold, une sorte de courtier d'affaires,
-vaguement journaliste, qui avait un certain chic, des manières d'homme
-du monde, des ressources variées, (trop variées), qui vendait des
-autos et de la publicité, servait d'intermédiaire entre des
-industriels et la clientèle des cercles et des salons, et touchait des
-commissions des deux côtés. Il fallait que Sylvie eût bien changé à
-l'égard de sa sœur, pour lui offrir un tel choix; et Annette fut
-sensible au manque d'affection que marquait cette méconnaissance
-voulue. Elle arrêta d'un geste l'exposé de la candidature. Sylvie le
-prit mal, demandant si Annette trouvait le parti au-dessous de ses
-prétentions. Annette dit qu'elle ne prétendait à rien qu'à vivre
-seule. Sylvie répliqua que c'est facile à dire; mais quand on veut
-vivre seule, il faut d'abord le pouvoir.
-
---Est-ce que je ne le puis pas?
-
---Toi! je t'en défie bien!
-
---Tu es injuste. Je puis gagner ma vie!
-
---Avec le secours des autres!
-
-Il y avait dans le ton, plus encore que dans les mots, une intention
-blessante. Annette rougit, mais elle ne la releva pas; elle ne voulait
-pas en venir à la brouille.
-
-Dans les semaines suivantes, la mauvaise humeur de Sylvie s'afficha:
-tous les prétextes lui étaient bons, le moindre désaccord dans la
-conversation, un détail d'habillement, un retard d'Annette au dîner,
-le bruit que faisait le petit Marc dans l'escalier. Plus de sorties
-ensemble. Si l'on avait convenu d'une promenade pour le dimanche, elle
-partait, sans prévenir, avec Léopold, prétextant l'inexactitude
-d'Annette. Ou, au dernier moment, elle décommandait la réunion
-projetée.
-
-Annette voyait que sa présence était à charge. Elle parla timidement
-de chercher un logement dans un autre quartier, moins éloigné de ses
-leçons. Elle espérait qu'on allait se récrier, la prier de rester. On
-fit semblant de ne pas avoir entendu.
-
-Elle fut lâche, elle resta. Elle s'accrochait à cette affection,
-qu'elle sentait lui échapper. Ce n'était pas seulement Sylvie qu'elle
-ne voulait point quitter. Elle s'était attachée à la petite Odette.
-Elle supporta plus d'un froissement pénible, sans paraître les
-remarquer. Elle espaça ses visites.
-
-C'était encore trop souvent pour Sylvie. Elle n'était certes pas
-revenue à son état normal. Une jalousie maladive la travaillait. Une
-fois qu'Annette innocemment jouait avec Odette, sans tenir compte d'un
-sec avertissement, que Sylvie lui avait intimé de cesser, Sylvie se
-leva irritée et lui arracha des bras la fillette. Et elle dit:
-
---Va-t'en!
-
-Il y avait dans ses yeux une telle animosité qu'Annette, saisie, lui
-dit:
-
---Enfin, qu'est-ce que je t'ai fait? Ne me regarde pas ainsi! je ne peux
-pas le supporter. Tu veux que je m'en aille? Tu veux que je ne revienne
-plus?
-
---Tu as fini par comprendre, dit Sylvie, méchamment.
-
-Annette pâlit. Elle cria:
-
---Sylvie!
-
-Avec une rage froide, Sylvie continua:
-
---Tu vis à mes dépens. C'est bien. C'est bien, mais c'est assez. Mon
-mari et ma fille sont à moi. Bas les mains!
-
-Annette, les lèvres blanches, répétait:
-
---Sylvie!... Sylvie!... d'un accent angoissé.
-
-Puis soudain, elle aussi, un emportement la prit. Elle cria:
-
---Malheureuse! Tu ne me reverras jamais!
-
-Elle courut à la porte, et partit.
-
-
-Honteuse de sa violence, Sylvie affectait de ricaner:
-
---On la reverra, ce soir.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-Annette sortit de l'appartement de Sylvie, avec la volonté de n'y plus
-jamais rentrer. Elle pleurait. Elle brûlait de honte et de colère. Ces
-deux natures passionnées ne pouvaient cesser de s'aimer, sans approcher
-de la haine.
-
-Impossible pour Annette de rester sous le même toit! Si elle en eût eu
-les moyens, elle eût déménagé le lendemain. Heureusement pour elle,
-il fallait se plier aux nécessités pratiques: donner congé, chercher
-un nouvel appartement. Dans sa première fureur, elle eût plutôt mis
-ses meubles au dépôt et campé à l'hôtel. Mais ce n'était pas le
-moment de gaspiller son argent. Elle en avait fort peu mis de côté; ce
-qu'elle gagnait était à mesure dépensé; même sans recourir à
-l'aide de sa sœur, le sentiment d'y pouvoir faire appel, en cas de
-besoin, lui donnait une sécurité qui la dispensait des soucis trop
-criants d'avenir. Lorsqu'elle voulut établir maintenant le compte de ce
-qu'il lui faudrait pour vivre, elle dut, à sa mortification,
-reconnaître que, livrée à ses seules ressources, son travail actuel
-n'eût pas suffi à son entretien. Les dépenses étaient allégées par
-le voisinage des deux sœurs et la communauté d'une partie des repas.
-Les habillements du petit étaient des cadeaux de Sylvie; et pour les
-robes d'Annette, elle ne faisait payer que le prix de l'étoffe. Sans
-parler des objets empruntés, de tout ce qui étant à l'une pouvait
-servir aux deux, des menus présents, des promenades du dimanche, de ce
-modeste superflu qui éclaire l'uniformité quotidienne. Et puis, le
-crédit dont sa sœur jouissait dans le quartier faisait bénéficier
-Annette d'une certaine latitude de payement. À présent, il fallait
-calculer toutes les dépenses payées comptant. Les débuts seraient
-rudes. Déménagement, arrhes, frais d'installation. Et la grosse
-question: la surveillance de l'enfant. Question contradictoire: car il
-faut gagner pour l'enfant; pour gagner, il faut sortir de chez soi; et
-qui veillera sur l'enfant? Annette se rendait compte qu'elle ne serait
-jamais venue à bout de telles difficultés, si elles s'étaient posées
-plus tôt, quand Marc était tout petit. Comment faisaient les autres
-femmes? Annette plaignait les malheureuses, et elle était humiliée.
-
-Mettre l'enfant en pension? Il était maintenant d'âge à aller au
-lycée. Mais elle se refusait à l'enfermer dans ces ménageries. Ce
-qu'elle avait entendu dire des collèges anciens--(les choses se sont un
-peu améliorées, depuis)--ce que son instinct flairait de cette
-promiscuité physique et morale, lui faisait regarder comme un crime d'y
-jeter son enfant. Elle voulait croire que le petit en eut souffert...
-Qui sait? Peut-être qu'il en eût été bien aise, pour lui échapper,
-à elle! Mais quelle mère peut imaginer qu'elle pèse à son enfant?...
-Elle ne consentit même pas à le mettre en demi-pension. Elle se
-donnait pour raison la santé délicate de Marc: il avait besoin d'une
-nourriture spéciale; elle devait surveiller ses repas. Mais pour être
-de retour à l'heure des repas, quand ses leçons l'obligeaient
-quelquefois à courir à l'autre bout de Paris, c'étaient de grosses
-fatigues. Aller, venir, toujours en mouvement. Et les leçons ne
-suffisaient pas. Il se présentait toujours quelque dépense urgente,
-sur quoi l'on ne comptait pas. Le petit grandissait beaucoup; et Annette
-regrettait qu'il ne fût pas comme les petits haricots, qui ne
-s'allongent jamais plus vite que leur pelure. Il fallait le vêtir.
-Annette ne pouvait non plus se permettre de négliger sa toilette: à
-défaut de sa fierté, son métier l'eût obligée. Elle devait donc
-trouver des ressources nouvelles. De la copie en chambre, un travail
-d'étrangère ou une traduction à revoir: (tâche ingrate, peu payée);
-quelque secrétariat d'œuvre, un ou deux matins par semaine: (mal
-rétribué aussi); mais le tout, mis ensemble, devenait suffisant.
-Gagner par tous les moyens! Annette cumulait. Elle se fit détester des
-concurrentes affamées, auxquelles elle se heurta de nouveau, dans sa
-chasse au pain. Mais cette fois, tant pis! Plus de sentimentalité! Il
-lui fallait passer. On ne se retournait pas pour ramasser ceux qui
-étaient tombés. Elle avait bien parfois la vision au passage de
-quelque figure crispée, qui la dévisageait avec des yeux hostiles,
-quelque rivale évincée, à qui elle eût volontiers porté aide, en
-d'autres jours. Tant pis! On n'a pas le temps. Il s'agissait d'arriver
-la première. Elle savait maintenant où trouver le travail, et par le
-plus court chemin. Ses diplômes, sa licence, lui assuraient une
-supériorité. Et elle n'ignorait pas qu'elle en avait une autre: sa
-cote personnelle, ses yeux, sa voix, sa mise, l'art de dompter les
-clients. Entre elle et d'autres postulantes, on hésitait rarement. Les
-sacrifiées ne le lui pardonnaient point.
-
-Sa vie nouvelle s'ordonnait sur un plan d'une saine rigueur. Pas un vide
-pour les pensées inutiles. Au jour le jour. Chaque jour était plein
-comme une noix, plein et dur. Après le tremblement des premières
-semaines, où elle ne savait pas si elle arriverait à vivre et faire
-vivre son fils, elle s'habitua, se rassura, elle finit même par
-éprouver un plaisir de la difficulté vaincue. Sans doute, aux rares
-instants où la nécessité d'agir ne tenait plus son esprit tendu,
-quand, le soir, elle posait sa tête sur l'oreiller, elle avait des
-minutes, avant de s'endormir, où se pressaient les calculs, les
-préoccupations de budget... Si elle tombait en route?... Malade?... Je
-ne veux pas!... Paix, il faut dormir... Heureusement, elle était lasse;
-le sommeil ne se faisait pas attendre. Et quand revenait le jour, il n'y
-avait plus de place pour les «_si_» et les appréhensions. Plus da
-place pour ce qui énerve, alanguit, dissout l'âme. La gêne et le
-travail mettaient chaque chose à son rang. Ce qui est nécessaire. Et
-ce qui est de luxe...
-
-Ce qui est nécessaire: le pain quotidien. Ce qui est de luxe: les
-problèmes du cœur... L'eût-elle imaginé! Ils lui paraissaient,
-maintenant, secondaires... Bon pour ceux qui ont trop de temps! Elle
-n'en avait ni trop, ni trop peu. Juste assez. Une pensée par action, et
-pas une de plus. Alors, en pleine force, elle se sentait comme une
-barque bien calée, qui est lancée sur les flots.
-
-Elle était dans sa trente-troisième année; et rien n'avait encore
-usé ses énergies. Elle s'apercevait que, non seulement elle n'avait
-pas besoin de tutelle, mais qu'elle était plus forte, sans appui. La
-dureté de vivre la revigorait. Et le premier bienfait fut de la
-débarrasser de l'obsession de Julien, de la nostalgie de l'amour, qui,
-sourde ou violente, empoisonnait toutes ses années passées. Elle
-découvrait combien elle avait été affadie de rêves sentimentaux, de
-douceur, de tendresse, de sensualité hypocrite: et d'y penser seulement
-lui répugnait. Avoir affaire aux rudesses de la vie, subir son contact
-blessant, devoir être dure soi-même,--c'est bon, c'est vivifiant.
-Toute une partie d'elle-même, la meilleure peut-être, à coup sûr la
-plus saine, renaissait.
-
-Elle ne rêvait plus. Elle ne se tourmentait plus. Même plus de la
-santé de son enfant. Quand il était souffrant, elle faisait ce qu'il y
-avait à faire. Elle n'y pensait pas, avant. Elle n'y pensait plus,
-indéfiniment, après. Elle était prête à tout, elle avait confiance.
-Et c'était la meilleure médecine. En ces premières années de labeur
-acharné, elle ne fut pas malade, un jour; et le petit ne lui causa
-aucune vraie inquiétude.
-
-Sa vie intellectuelle n'était pas moins réduite que sa vie
-sentimentale. Elle n'avait presque plus le temps de lire. Elle aurait
-dû en souffrir... Point! l'esprit y suppléait par ses propres
-ressources. Il avait assez à faire de classer ses nouvelles
-découvertes. Car, en ces premiers mois, elle découvrit beaucoup; elle
-découvrit tout.--Pourtant, qu'y avait-il de changé? Le travail, elle
-le connaissait: (elle croyait le connaître). Et cette ville, ces gens
-étaient les mêmes, aujourd'hui qu'hier...
-
-
-Mais du jour au lendemain, tout fut changé. De l'heure où elle
-commença de chercher son pain, ce fut la vraie découverte. L'amour ne
-l'avait pas été. Même pas la maternité. Elle les portait en elle. Et
-sa vie n'en avait exprimé qu'une faible partie. Mais à peine eut-elle
-passé dans le camp de la pauvreté, elle découvrit le monde.
-
-Le monde est autre, selon qu'on le regarde d'en haut ou d'en bas.
-Annette était maintenant dans la rue, entre les rangées de maisons qui
-s'allongent: on voit l'asphalte, la boue, la menace des autos et le flot
-des passants. On voit le ciel là-haut--(rarement lumineux)--là-haut,
-quand on a le temps! L'entre-deux disparaît: tout ce qui faisait
-l'objet de la vie d'avant, la société, les entretiens, les théâtres,
-les livres, le luxe du plaisir et de l'intelligence. On sait bien qu'il
-est là, on l'aimerait peut-être; mais autre chose à penser!...
-Regarder à ses pieds, devant soi, se garer, aller vite... Tous ces
-gens, comme ils courent!... D'en haut, on ne voyait que la flânerie de
-la rivière; elle paraît calme, et l'on n'aperçoit pas la violence du
-courant. La course, la course au pain...
-
-Mille fois, Annette avait pensé à l'état où elle se trouvait
-aujourd'hui, au monde du travail et de la gêne. Mais ce qu'elle pensait
-alors ne ressemblait en rien à ce qu'elle pensait maintenant qu'elle en
-faisait partie...
-
-Hier, elle croyait à l'axiome démocratique des Droits de l'humanité; et
-l'injustice lui semblait que la masse en pût être frustrée.--Aujourd'hui,
-l'injustice,--(s'il était encore question de juste et d'injuste)--c'était
-qu'il y eût des droits pour des privilégiés. Il n'y a pas de
-Droits. L'homme n'a droit à rien. Rien ne lui appartient. Il
-faut qu'il conquière chaque chose, à nouveau, chaque jour. C'est
-la Loi: «_Tu gagneras ion pain, à la sueur de ton front._» Les
-Droits sont une fourbe invention du combattant fourbu, pour
-sanctionner le butin de sa victoire passée. Les Droits ne sont que
-la force d'hier, qui thésaurise.--Mais le droit vivant, l'unique, c'est
-le travail. La conquête de chaque jour... Quelle vision soudaine du
-champ de bataille humain! Elle n'effrayait point Annette. La vaillante
-admettait ce combat, comme une nécessité; et elle la trouvait juste,
-parce qu'elle était «en forme», jeune et robuste. Si elle vainquait,
-tant mieux! Si elle était vaincue, tant pis! (Elle ne serait pas
-vaincue...) Elle n'avait pas renoncé à la pitié. Mais elle avait
-renoncé à la faiblesse. Le premier des devoirs: «Ne sois pas
-pusillanime!»
-
-À la lumière nouvelle de cette loi du travail, tout s'éclairait pour
-elle. Les anciennes croyances étaient mises à l'épreuve. Et une
-nouvelle morale, sur les ruines de l'ancienne, s'élevait cimentée sur
-cette base héroïque. Morale de la franchise, morale de la force, non
-du pharisaïsme et de la débilité... Et, posant sous ce jour les
-doutes qui la travaillaient, celui surtout qui lui tenait au plus
-profond du cœur:--«Ai-je eu le droit à mon enfant?»--elle se
-répondit:
-
---Oui, si je puis le faire vivre, si je sais en faire un homme. Si je le
-puis, c'est bien. Si je ne puis pas, c'est mal. C'est la seule morale,
-toute autre est hypocrite...
-
-Cet arrêt inflexible redoubla sa vigueur et sa joie à lutter...
-
-Elle méditait ainsi, le jour, tandis que dans Paris elle marchait,
-allant d'une tâche à l'autre. La marche excitait sa pensée.
-Maintenant que l'action quotidienne était méthodiquement réglée, le
-rêve reprenait ses droits. Mais le rêve éveillé, clair, précis, le
-rêve sans brouillard. Plus le temps lui était mesuré, plus il
-profitait des moindres interstices; comme un lierre, il montait,
-tapissant les murailles des jours. Annette confrontait à ses
-conceptions élargies de la vraie morale humaine les expériences de sa
-journée. Travail et pauvreté lui dessillaient les yeux. Elle perçait
-d'un regard neuf le mensonge de la vie moderne, qu'elle n'avait pas
-remarqué lorsqu'elle y était engluée. La monstrueuse inutilité de
-cette vie--des neuf dixièmes de cette vie--particulièrement pour les
-femmes... Manger, dormir, procréer... Oui, c'est le dixième utile.
-Mais le reste?... Cette «civilisation?» Ce qu'on appelle:
-«penser»?... L'homme--(_vulgus umbrarum_)--est-il vraiment fait pour
-penser? Il veut se le persuader, il s'en est suggéré l'attitude, et il
-s'y croit tenu, comme à des gestes consacrés. Mais il ne pense point.
-Il ne pense point devant son journal, ni devant son bureau, devant la
-roue qui tourne des actes quotidiens. La roue tourne avec lui, tourne à
-vide. Pensent-elles, ces jeunes filles, qu'Annette est chargée
-d'instruire? Qu'entendent-elles des mots qu'elles écoutent, lisent,
-disent? À quoi se réduit leur vie? Quelques instincts énormes et
-mornes, qui couvent dans la torpeur, sous des amas de fanfreluches.
-Désir et jouir... La pensée est aussi une de leurs fanfreluches. Qui
-trompe-t-on?--Soi... La robe de cette civilisation, son luxe, son art,
-son mouvement et son bruit,--(ce bruit! un de ses masques, pour se faire
-croire qu'elle court à un but! Quel but? Elle court, pour
-s'étourdir...)--qu'y a-t-il là-dessous? Le vide. Ils s'en font gloire.
-Ils se font gloire de leurs oripeaux, de leurs mots, de leurs grelots.
-Comme ils sont rares, les hommes où se manifeste l'éclair de la
-Nécessité!... Mais la Bête millénaire ne comprend rien à la voix de
-ses dieux et de ses sages: ce n'est pour elle qu'un grelot de plus. Elle
-ne sort pas du cercle du désir et de l'ennui... Oh! que la société
-humaine, que l'Homme est une construction factice! Elle tient par
-l'habitude. Elle croulera, d'un coup...
-
-De tragiques pensées. Elles n'assombrissaient pas l'ardente Annette.
-C'est le souffle intérieur qui fait joie ou tristesse, ce ne sont pas
-les idées. Sous un ciel non troublé, une âme anémique périt de
-mélancolie. Une âme vigoureuse, exposée aux rafales, s'enveloppe
-allègrement des ombres comme du soleil. Elle sait bien qu'ils
-alternent.--Annette rentrait parfois accablée de fatigue, et l'avenir
-sans lumière. Elle se couchait, dormait; au milieu de la nuit, une
-bouffonnerie de rêve l'éveillait en riant. Ou bien, le soir, elle
-veillait, le front penché sur l'ouvrage; les doigts allaient leur
-chemin; le cerveau allait le sien, et brusquement sur la route cueillait
-une pensée burlesque: la voilà égayée! Elle doit faire attention à
-ne pas rire trop haut, pour ne pas éveiller Marc. Elle dit: «Je suis
-idiote!» en s'essuyant les yeux. Mais elle est allégée. Ces détentes
-puériles, ces soudaines réactions: héritage salutaire, qui lui vient
-de sa race. Quand le cœur est plein de nuages, la bise de la joie se
-lève. Et les chasse.
-
-Non, il n'était pas besoin de distractions, de livres! Annette avait
-assez à lire en elle. Et le plus passionnant des livres: son fils.
-
-
-
-
-Il était près de sa septième année. Il avait subi le changement de
-milieu, bien plus aisément qu'on n'eût imaginé. Désagréable ou non,
-c'était un changement. Lui-même alors muait, comme un petit
-serpent.... Ingrate enfance! Toutes les gâteries de Sylvie et toutes
-ses cajoleries--(elle était si certaine de son pouvoir sur lui!)--il
-s'en passa parfaitement. Après quarante-huit heures, il n'y pensait
-même plus.
-
-Ce n'est jamais ce qu'on croit qui plaît ou déplaît à l'enfant. Marc
-apprécia d'abord, dans sa vie nouvelle, le lycée, où sa mère
-l'envoyait en le plaignant,--et les heures de solitude, où personne ne
-pouvait s'occuper de lui.
-
-Annette s'était installée dans un petit cinquième, sur la populeuse
-rue Monge. Escalier raide, logement exigu, bruit au dehors; mais de
-l'espace par-dessus les toits: ce lui était nécessaire; le bruit ne la
-gênait pas: elle était Parisienne, habituée au mouvement, elle en
-avait presque besoin; et elle rêvait d'autant mieux, en plein tohubohu.
-Peut-être sa nature s'était-elle aussi transformée, avec la
-maturité; la plénitude de vie physique et le travail régulier lui
-avaient donné un aplomb, une solidité nerveuse, qu'elle n'avait pas
-toujours connus et qui ne dureraient pas toujours.
-
-Le logement se composait, sur la rue, de la chambre d'Annette, qui
-servait de salon (le lit formait divan), de la petite chambre de Marc,
-et d'un étroit réduit, en retrait d'angle, avançant entre deux rues.
-De l'autre côté du couloir, obscur en plein midi, la salle à manger
-sur la cour, et une cuisine où le fourneau et l'évier prenaient
-presque toute la place.
-
-Entre la chambre de la mère et celle de l'enfant, la porte restait
-ouverte; et Marc était trop petit pour protester. Il se trouvait à cet
-âge indécis qui flotte entre la première enfance asexuée et le
-premier éveil incertain du petit homme. Il n'était plus dans l'une, et
-pas encore dans l'autre. Il lui arrivait encore de courir de son lit
-dans celui de sa mère, le matin du dimanche; et il se laissait, aux
-grands jours, faire la toilette par elle, des pieds à la tête. À
-d'autres jours, il avait des effarouchements pudibonds. Aussi, des
-curiosités. Et surtout, des accès de cachotterie, qui ne voulait pas
-être troublée. Il fermait sournoisement sa porte. Annette la rouvrait.
-Il ne pouvait faire un mouvement, sans qu'elle l'entendît. C'était
-assommant! Mais il pouvait aussi ne faire aucun mouvement. Alors, elle
-l'oubliait, pendant un peu de temps. Pas longtemps!...
-
-Heureusement, Annette n'était pas toujours là. Elle devait sortir.
-Marc allait à son lycée, qui n'était pas éloigné. Annette l'y conduisait,
-le matin, et, quand elle était libre,--(rarement)--l'après-midi. Mais
-elle ne pouvait l'y reprendre, pour le ramener au logis: car c'était
-l'heure de ses leçons. Il devait rentrer seul, et elle s'inquiétait.
-Elle avait tâché de s'entendre avec une famille voisine, pour que
-la domestique, en ramenant l'autre enfant, prît Marc. Mais cela ne
-faisait pas l'affaire de Marc; et il filait, avant. Alors, fier
-et craintif, il revenait seul, et seul il s'enfermait dans l'appartement.
-Jusqu'au retour de sa mère, il avait de bons moments! Annette
-le grondait de son indépendance. Mais elle n'était pas trop
-fâchée--(elle ne s'avouait pas ce mauvais sentiment)--qu'il se
-passât de camarade. Elle se méfiait des camarades. Elle ne voulait
-pas qu'on pût lui gâter son fils... _Son_ fils! Elle est donc
-bien sûre qu'il est à elle? Certes, elle fait effort pour comprimer
-son amour égoïste. Ce n'est plus, comme au temps où il était
-tout petit, le besoin aveugle et glouton d'absorber le petit
-être dans sa passion. Elle voit en lui maintenant une personnalité.
-Mais cette personnalité, elle se persuade qu'elle en a la clef,
-qu'elle sait mieux que lui ses lois et son bonheur; elle veut
-la sculpter à l'image de son Dieu caché. Comme la plupart des mères,
-se jugeant incapable de créer par elle seule ce qu'elle veut, elle
-rêve de le créer par celui qu'elle a fait de son sang: (le rêve
-éternel, éternellement déçu, de Wotan!.)
-
-Mais pour le façonner, il faudrait le saisir. Ne pas le laisser
-échapper!... Elle fait tout pour l'envelopper. Trop. Chaque jour, il
-échappe davantage. Elle a l'impression décourageante qu'elle le
-connaît moins, chaque jour. Elle connaît bien une chose: son corps, sa
-santé physique, ses maladies, les moindres symptômes; elle a une
-intuition qui ne la trompe pas. Elle le tient devant elle, le lavant, le
-palpant, le soignant,... ce cher corps fragile de petit androgyne... On
-le dirait transparent... Mais qu'est-ce qu'il y a dedans? Elle le mange
-des yeux, des mains, il lui est tout livré...
-
---Dieu! que je t'aime, petit monstre! Et toi, est-ce que tu m'aimes?
-
-Il répond poliment:
-
---Oui, maman.
-
-Mais qu'est-ce qu'il pense, au fond?
-
-
-Marc n'avait, à sept ans, presque aucun trait de famille. Annette avait
-beau l'explorer, quêter une ressemblance, tâcher de se l'inventer...
-Non, il ne lui ressemblait pas, ni la forme du front, ni des yeux, ni
-des lèvres, cette sorte de gonflure caractéristique des Rivière, et
-spécialement d'Annette,--comme si la volonté, l'ardeur intérieure,
-faisaient lever la pâte.--Tout au plus, la couleur de l'iris, mais
-perdue dans un monde étranger... Quel monde? Celui du père? Les
-Brissot? Non plus! Du moins, pas encore. Annette, jalousement, disait:
-
---Jamais!
-
-Pourtant, lui eût-il tant déplu de retrouver dans les traits de son
-fils quelque trace de Roger? N'en aurait-elle pas éprouvé une
-jouissance obscure? Elle avait maintenant pour le souvenir de celui à
-qui elle s'était donnée un mélange de rancune et d'attrait
-inconfessés,--attrait qui s'adressait moins au vrai Roger qu'à celui
-qu'elle avait rêvé,--et en somme c'était à ce rêve qu'elle s'était
-donnée. Si elle l'eût revu dans l'image de son fils, elle en eût
-ressenti une étrange victoire, le sentiment de lui avoir arraché cette
-forme qu'elle avait aimée, pour la peupler de son âme à elle. Oui,
-les traits de Roger, elle les eût accordés à Marc, pourvu que
-l'esprit lui ressemblât, à elle.
-
-Mais il ne ressemblait ni à lui, ni à elle. La physionomie de
-Roger, qui manquait de l'accent original des Rivière, avait
-une beauté de lignes, simples, régulières: c'était un livre facile à
-déchiffrer.--Mais ce visage d'enfant, le sens de cette figure...
-Comment dire? Il fuyait...
-
-De jolis traits fins, mais pas proportionnés, front étroit, menton
-efféminé, les yeux un peu bridés, le nez... (À qui ressemblait-il,
-ce nez effilé aux arêtes minces, et long?)... et cette bouche grande
-et maigre aux lèvres pâles, qui couraient un peu de travers?... Même
-quand il était immobile, sol mouvant; l'air incertain, changeant...
-Sans doute, il cherchait sa forme; il oscillait encore; mais dans quelle
-direction allait-il se décider? Ou sa décision serait-elle de n'en
-avoir point?
-
-Il était, depuis sa grave maladie, un enfant qu'au premier regard on
-eût dit nerveux et impressionnable, (qui, peut-être, l'était), mais
-qui, lorsqu'on l'observait, déconcertait par ses manières tranquilles,
-son air indifférent, son expression fermée. Pas désagréable, pas
-maussade, ne disant pas non...
-
---Oui, maman...
-
-Mais on s'apercevait ensuite qu'il ne tenait aucun compte de ce qu'on
-avait dit: il n'avait pas écouté... Il n'avait pas écouté? Difficile
-à savoir!... Et il la regardait, pour voir ce qui allait se passer. Et
-elle le regardait... Ce petit sphinx!... D'autant plus sphinx qu'il ne
-savait pas qu'il l'était. Il ne se connaissait pas plus qu'Annette ne
-le connaissait. C'était le cadet de ses soucis! À sept ans, on ne
-cherche plus et pas encore à se connaître, soi. Mais, en revanche, il
-cherchait à la connaître, elle, sa maîtresse et servante. Et il avait
-du temps pour cela, puisqu'elle l'enfermait avec elle, pendant des
-jours. Ils s'observaient mutuellement. Mais elle n'était pas de force!
-
-Annette se trompait, en pensant qu'il ne ressemblait à personne de sa
-connaissance. Il avait dans l'esprit des analogies étonnantes avec le
-grand-père Rivière. Mais Annette, quoi qu'elle crût, avait fort mal
-connu son père. Il l'avait trop séduite pour qu'elle eût jamais vu le
-vrai Raoul Rivière. À peine quelques soupçons, surtout depuis la
-lecture de la fameuse correspondance. Elle n'avait pas voulu s'y
-arrêter. Elle préférait garder--même en les replâtrant--ses
-souvenirs pieux et tendres, un moment ébranlés. Et puis, elle n'avait
-connu que le Raoul dernière manière. Mais si le vieux Rivière avait
-pu revenir pour inspecter, comme il savait faire, le petit bâtard, il
-eût dit:
-
---Je recommence.
-
-Il ne recommençait pas. Rien ne recommence jamais. Il revenait, en
-détail...
-
-Jeux malicieux du sang! Par-dessus la tête d'Annette, ils se donnaient
-la main, les deux compères. Et l'un des caractères les plus frappants
-que la franche Annette avait transmis du grand-père au petit-fils,
-était une aptitude remarquable à dissimuler! Non par besoin de
-mensonge. Un Raoul Rivière avait assez de mépris bonhomme pour ses
-contemporains et se sentait assez fort, pour qu'il n'eût jamais craint,
-s'il lui avait plu, de se montrer tout nu. (Il lui avait plu souvent, et
-l'on citait de lui des mots féroces, qui emportaient le morceau)....
-Mais non! C'était plaisir gratuit, humour burlesque, une vocation de
-théâtre, le goût malicieux de se grimer moralement, afin de mystifier
-les gens. Le petit en avait hérité, certes innocemment. Son âme
-inconsistante encore et très hétérogène, nullement bouffonne au
-fond, s'était glissée en naissant dans ce sac à malices; et elle
-usait des organes que Nature lui avait faits. De même que si elle fût
-entrée dans le corps d'une bête à poil ou à plumes, elle eût
-essayé son bec, ses griffes ou ses ailes,--habillée d'un pan de la
-défroque du vieux Rivière, elle retrouvait d'instinct les ruses du
-grand-père.
-
-Il se tenait sur ses gardes devant les grandes personnes, et il savait
-lire en elles ce qui le concernait: son génie d'attention était
-aiguillé de ce côté. Alors, quand il voyait ce qu'ils s'imaginaient
-qu'il était, il l'était. À moins qu'il ne lui prît fantaisie de les
-contrarier, parce qu'ils l'agaçaient, ou bien pour s'amuser.
-
-Une de ses occupations était de démonter le mécanisme de ces jouets
-vivants, de chercher leurs ressorts cachés, leurs points faibles, de
-les tâter, d'en jouer, de les faire «marcher». Ce n'est pas très
-difficile: ils sont assez grossiers, et ils ne se méfient pas.--En
-premier lieu, sa mère.
-
-Elle l'intriguait. Il y avait de l'énigme en elle. Il avait entendu des
-allusions à son sujet, dans l'atelier de Sylvie, alors qu'il était
-assis aux pieds des ouvrières, sans qu'on pensât à lui. Il n'y
-comprenait pas grand'-chose. Mais cela ajoutait au mystère; et il
-interprétait. Deviner, inventer... Dans ce corps de furet aux aguets,
-immobile, les yeux brillants, l'esprit toujours en mouvement.
-
-Maintenant qu'enfermé avec elle, souvent pendant des jours; à cause de
-sa mauvaise santé, de ses rhumes d'hiver, et de l'avide affection de sa
-mère, elle était sa principale ressource, il l'épiait curieusement,
-chantonnant, bricolant, poursuivant ses autres occupations--car l'esprit
-de l'enfant est, comme ses guibolles, agile et bondissant, il a beau
-vous tourner le dos, il vous regarde avec des yeux derrière la tête,
-et ses oreilles de chat comme des girouettes girent aux sons de voix. Si
-cette attention à feux tournants chasse trois ou quatre lièvres à la
-fois, il ne perd jamais la piste, il s'amuse, il sait bien que demain il
-recommencera... Le lièvre se laissait prendre. Expansive, emportée,
-prodigue dans ses sentiments, Annette ne lésinait point: elle se
-dépensait sans compter.
-
-Tantôt elle lui parlait, comme è un tout petit:--et elle le blessait,
-il la trouvait ridicule. Tantôt elle lui parlait, comme à un camarade
-de pensée, trop âgé:--et elle l'ennuyait, il la trouvait rasante.
-Tantôt elle se laissait aller à penser tout haut, monologuer devant
-lui, comme s'il ne pouvait comprendre:--et il la jugeait baroque, il
-l'observait sévèrement, moqueusement. Il ne la comprenait pas; mais ne
-pas comprendre n'a jamais dispensé de juger.
-
-Il avait adopté une attitude factice, qui lui était commode, car elle
-pouvait s'appliquer à tous les cas: la politesse impertinente et
-distraite d'un enfant bien élevé, qui fait semblant d'écouter, parce
-qu'il y est obligé, mais que cela n'intéresse nullement: il a ses
-affaires, et quand vous lui parlez, attend que vous ayez fini.--À
-d'autres moments, il s'amusait à jouer le caressant, pour lui faire
-plaisir. Il savait que sa mère ne manquerait pas d'exploser de bonheur.
-La bonne femme y allait de tout son cœur. Quand elle tombait dans ses
-panneaux, il avait pour elle un peu de mépris affectueux. Quand elle
-agissait d'une façon qu'il n'avait pas prévue, il était irrité, mais
-il l'estimait davantage.
-
-Il n'était pas capable de tenir un rôle longtemps. Un enfant est trop
-souple et toujours sautillant. Une minute après qu'il avait fait le
-joli cœur et qu'il la ravissait par ses effusions, il ne se gênait pas
-pour trahir crûment son indifférence. Annette était déconcertée.
-
-Il arrivait qu'elle n'y tînt plus de déception, d'agacement, surtout
-aux rares moments où un vague soupçon l'avertissait que Marc
-s'obstinait dans un rôle. Alors, avec sa violence,--(nous en demandons
-pardon aux pédagogues modernes)--elle le claquait nerveusement...
-Vraiment, elle allait contre tous les bons principes et la dignité de
-l'enfant! Aux yeux d'une Anglo-Saxonne, la pauvre Annette se déshonore
-à jamais. Mais entre vieux Français, nous n'en sommes plus à un de
-ces déshonneurs près... «_Qui bene amat..._» L'adage fleurit
-toujours dans les familles bourgeoises, qui ont conservé quelque
-teinture du latin. Nous avons tous été «_bien aimés_». Et nous
-jugions, au fond, comme le fils d'Annette, que les trois quarts du temps
-nous ne l'avions pas volé. Mais si, comme lui, nous n'en aimions pas
-moins celle qui nous claquait, les claques lui faisaient perdre, c'est
-vrai, un peu de son prestige. Avouons-le, c'était peut-être pour cela
-que nous--Marc et nous--les provoquions!...
-
-Il avait beau jeu, après, pour faire la victime brutalisée. Et Annette
-se reprochait son abus de force. Elle se sentait fautive. Il lui fallait
-chercher à rentrer en grâce. Il l'attendait venir...
-
-Triomphe de la faiblesse! C'est une arme que les femmes sont expertes à
-manier. Mais la plus femme des deux était ici l'enfant. Cette jeune
-chair, encore toute baignée du lait maternel, est plus qu'à demi
-féminine. Et elle a de la fille les ruses et les roueries. Annette
-était désarmée. Auprès du petit fripon, elle était le sexe fort. Le
-stupide sexe fort, qui est honteux de sa force et cherche à se la faire
-pardonner. La partie n'était pas égale. Le petit la bernait.
-
-
-
-
-Il n'était pourtant pas un rusé comédien, qui s'amuse. Il avait plus
-d'une nature, ainsi que le grand-père. Bien peu avaient pu voir celle
-qui se cachait sous le masque moqueur du vieux Rivière. Le drame que
-recouvrent parfois le cynisme bouffon et l'appétit jouisseur de
-certains conquérants. Raoul avait eu ses sombres abîmes, qu'il ne
-montrait pas. Il y en a plus souvent qu'on ne croit sous le rire
-gaulois. On les garde pour soi. Annette, qui avait les siens, n'en avait
-jamais livré le secret à son père; et elle n'avait pas plus connu
-ceux de son père qu'elle ne connaîtrait ceux de son fils. Chacun
-restait muré dans sa vie intérieure. Une étrange pudeur. On rougirait
-moins d'étaler ses vices et ses appétits--(Raoul en faisait
-parade)--que le tragique de l'âme.
-
-Marc en avait sa part. Un enfant qui vit seul, sans frère et sans
-compagnon, a du temps pour errer dans ces caves de la vie. Elles
-étaient bien profondes et bien vastes, les caves des Rivière. La mère
-et l'enfant auraient pu s'y rencontrer. Mais ils ne se voyaient pas; ils
-passèrent l'un près de l'autre, plus d'une fois, en se croyant très
-loin. Tous deux, les yeux bandés, Annette par le démon de passion qui
-toujours la tenait, l'enfant par l'égoïsme naturel à son âge: tous
-deux dans les ténèbres. Mais Marc n'était encore qu'à l'entrée du
-caveau et il ne cherchait pas l'issue, en se heurtant aux murs, comme
-Annette; il demeurait blotti sur une des premières marches, et il
-rêvait l'avenir. Incapable de se l'expliquer, il se fabriquait la vie.
-
-Il n'avait pas eu loin à aller pour trouver le redoutable mur, devant
-lequel le moi épouvanté se cabre. La mort. Le mur se dressait de tous
-les côtés. La maladie le côtoyait, comme un chemin de ceinture. On
-eût cherché vainement un passage au travers. Le mur était massif et
-n'avait pas une brèche. Personne n'avait eu besoin de dire à Marc que
-le mur était là. Tout de suite, dans l'ombre, il avait renâclé,
-comme un cheval, le crin hérissé. Il n'en parlait à personne.
-Personne ne lui en parlait. Tout le monde était d'accord.
-
-Annette, comme les jeunes femmes d'aujourd'hui, était une mauvaise
-pédagogue, qui, lorsqu'elle était fille, avait beaucoup entendu parler
-de pédagogie, en parlait volontiers, avec componction, attachait à la
-façon d'élever les enfants beaucoup plus d'importance que les mères
-d'autrefois qui y allaient à l'aveuglette;--mais, l'enfant venu, elle
-se trouvait démunie devant les mille et une surprises de la vie,
-incapable de prendre parti, faisant des théories qu'elle n'appliquait
-pas, ou qu'elle abandonnait dès les premiers essais;--et finalement,
-elle laissait tout aller, s'en remettant à l'instinct.
-
-Le problème religieux était de ceux qui l'avaient préoccupée, sans
-qu'elle fût arrivée à une solution pratique pour l'enfant. Ses amies
-de jeunesse, dans la bourgeoisie riche et républicaine, étaient, pour
-la plupart, élevées avec religion par leur mère, sans religion par
-leur père; et elles ne sentaient même pas le heurt des deux
-conceptions:--(les deux s'accordent dans le monde, comme bien d'autres
-contradictoires, car aucun sentiment n'y a la troisième
-dimension).--Elle-même était allée à l'église, comme au lycée;
-elle avait pris sa première communion, comme son bachot,
-consciencieusement, sans émotion. Les cérémonies où elle assistait
-dans sa riche paroisse lui semblaient d'ordre mondain. Elle s'était
-dégagée d'elles, en se dégageant du monde.
-
-La société moderne--(et l'Église en est un des piliers)--a si bien
-réussi à dénaturer en les affadissant les grandes forces humaines
-qu'Annette, qui portait en elle plus de richesse de foi qu'il n'y en a
-en un cent de dévotes, croyait qu'elle n'était pas religieuse: car
-elle confondait la religion avec le moulin à prières et ces
-cérémonies d'un exotisme désuet, luxe d'âme pour les riches, leurre
-des yeux et du cœur consolant pour les pauvres, qui assure les
-fondations de leur misère et de la société.
-
-Depuis qu'elle avait cessé les pratiques religieuses, elle n'en avait
-jamais senti le besoin. Elle ne s'apercevait pas que lorsqu'elle avait
-ses fougueux élans de conscience, ses monologues passionnés, elle se
-disait la messe.
-
-Elle ne songea pas à donner à son fils ce dont elle se passait.
-Peut-être même la question ne se fût pas posée pour elle,
-si--(paradoxe!)--Sylvie ne l'eût posée. Sylvie, qui n'avait pas plus
-de religion qu'un moineau de Paris, ne se serait pas crue mariée, sans
-le concours de l'Église. Et elle trouvait indécent qu'Annette ne fît
-pas baptiser son fils. Annette n'y pensait pas. Elle le fît pourtant,
-afin que Sylvie fût marraine. Puis, elle n'y pensa plus; et les choses
-en restèrent là, jusqu'à l'arrivée de Julien. Que Julien eût la foi
-pratiquante ne la donnait pas à Annette, mais la lui rendait digne de
-respect et ramena son attention sur le problème qu'elle avait
-négligé: que devait-elle faire pour Marc? L'envoyer à l'église? lui
-apprendre une religion à laquelle elle ne croyait pas? Elle le demanda
-à Julien, qui fut scandalisé: il affirma avec énergie la nécessité
-pour l'enfant d'être instruit des divines vérités.
-
---Mais si ce ne sont pas des vérités pour moi? Il faudra donc que je
-mente, quand Marc m'interrogera?
-
---Non pas mentir, mais laisser croire, si c'est dans son intérêt.
-
---Non, il ne peut être dans son intérêt que je le trompe. Et quelle
-autorité aurai-je, quand il le découvrira? Ne sera-t-il pas en droit
-de me le reprocher? Il ne croira plus en moi. Et que sais-je si cette
-foi apprise ne gênera pas plus tard son vrai développement?...
-
-Ici, Julien s'assombrissait; et Annette se hâtait de changer de sujet.
-Comment agir, pourtant? Elle n'allait pas, comme le lui conseillaient
-des amis protestants, faire à son fils un cours de toutes les religions
-et le laisser choisir quand il aurait seize ans!... Annette éclatait de
-rire. Quelle étrange conception de la religion, comme d'une matière
-d'examen!...
-
-En fin de compte, Annette n'avait rien fait. Elle se promenait avec
-Marc, entrait dans les églises, s'asseyait dans un coin, admirant avec
-lui la forêt jaillissante de ces hauts troncs de pierre, les lueurs de
-sous-bois qui filtraient des verrières, goûtant l'envol des voûtes,
-la lointaine psalmodie, les nappes blanches de l'orgue. C'était un bain
-de rêve et de recueillement...
-
-Marc ne détestait pas d'être ainsi, la main dans la main de sa mère,
-écoutant, chuchotant. C'était doux, c'était chaud, assez
-voluptueux... Oui, mais à condition que ça ne durât pas trop
-longtemps! Cette somnolence sentimentale l'ennuyait. Il avait besoin de
-remuer et de penser des choses précises. Sa petite tête travaillait,
-observait, remarquait, cette foule qui prie, sa mère qui ne priait pas.
-Et, sans les exprimer, il faisait ses réflexions. Il questionnait
-rarement, beaucoup moins que la plupart des enfants: car il avait un
-fort amour-propre et craignait de dire des naïvetés.
-
-Il demanda pourtant:
-
---Maman, qu'est-ce que c'est que Dieu?
-
-Elle répondit:
-
---Mon chéri, je ne sais pas.
-
---Qu'est-ce que tu sais, alors?
-
-Elle sourit, et le pressa contre elle:
-
---Je sais que je t'aime.
-
-Oui, cela, c'était banal. Il le savait. Mais ce n'était pas la peine
-de venir à l'église, pour cela!...
-
-Il n'était pas très tendre et il n'avait aucun goût pour le vague de
-l'âme, où «ces femmes» se complaisent. Annette, quand elle avait son
-petit à côté d'elle, pas trop de préoccupations matérielles, une
-heure de relâche gagnée au milieu des tâches qui la talonnaient,
-était heureuse; et elle n'avait pas à chercher Dieu bien loin: il
-était dans son cœur. Mais Marc eût trouvé que, dans son cœur, il y
-avait lui, Marc, et que tout le reste était des bêtises. Il faut être
-clair. Qu'est-ce que c'était que Dieu, au juste? L'homme là-bas,
-devant l'autel, avec sa jupe de fille et sa carapace dorée? Le suisse
-avec sa canne et ses mollets? Ces images peinturlurées,--une par
-chapelle,--qui grimaçaient des sourires fondants, comme les dames
-embrasseuses, qu'il n'aimait point?...
-
---Maman, allons-nous-en!
-
---Est-ce que ce n'est pas beau?
-
---Oui, c'est assez beau. Rentrons!
-
-...Qu'est-ce que c'était que Dieu?... Il n'avait plus insisté pour le
-demander à sa mère. Quand les grands avouent qu'ils ne savent pas une
-chose, c'est qu'elle ne les intéresse pas... Il continua seul son
-enquête sommaire. Des prières entendues, «_Notre Père qui êtes aux
-cieux_»,--(une localisation qui excitait le scepticisme des plus
-éveillés parmi ces gamins modernes, pour qui les cieux étaient en
-train de devenir un nouveau champ de sport),--la Bible feuilletée,
-comme les autres vieilles histoires, avec une curiosité
-ennuyée,--quelques questions posées, quelques réponses happées,
-de-ci de-là, d'un air négligent,--«Dieu, quelqu'un d'invisible, qui
-avait créé le monde...»--On dit ça!... C'est trop loin. Et pas
-clair. Il était comme sa mère: Dieu ne l'intéressait pas. Un roi de
-plus ou de moins!...
-
-Mais ce qui l'intéressait, c'était son existence à lui, et ce qui la
-menaçait, et ce qu'il y avait après. De stupides entretiens devant
-lui, chez Sylvie, avaient d'assez bonne heure éveillé son attention.
-Le plaisir de petit frisson, qu'ont ces filles à parler d'accidents, de
-morts subites, de maladies, d'enterrements, et de jacasser de plus
-belle!... La mort les excitait. L'instinct animal du petit se
-hérissait, à ce nom. Là-dessus, il eût bien voulu interroger sa
-mère. Mais Annette, très saine, ne parlait jamais de la mort et ne
-s'en préoccupait jamais, à cette époque de sa vie. Elle avait bien
-autre chose à faire! Gagner la vie de son petit gars. Quand, du matin
-au soir, il faut songer à l'en deçà, l'au-delà paraît un luxe. Il
-ne devient l'essentiel que lorsque ceux qu'on aime ont passé de l'autre
-côté. Son fils était ici. Au reste, si elle l'eût perdu, ni la vie
-ni la mort n'aurait eu de prix pour elle. Elle était trop passionnée
-pour se satisfaire d'un monde immatériel, d'un monde sans le corps
-aimé!
-
-Marc la voyait vigoureuse, intrépide, occupée, insoucieuse de ses
-craintes; et il aurait eu honte de trahir sa faiblesse. Il lui fallait
-donc s'aider seul. Ce n'était pas commode. Mais on peut croire que le
-petit ne s'embarrassait pas de problèmes de pensée compliqués! Il
-ramenait la question à ses dimensions propres. La mort, c'étaient les
-autres qui disparaissaient. Qu'ils disparussent, c'était leur affaire!
-Mais moi, est-ce que je puis disparaître?
-
-Sylvie, une fois, dit devant lui:
-
---Hé quoi! nous mourrons tous!...
-
-Il avait demandé:
-
---Et moi?
-
-Elle rit:
-
---Oh! toi, tu as le temps!
-
---Combien?
-
---Jusqu'à ce que tu sois vieux.
-
-Mais il savait très bien qu'on enterrait aussi des enfants. Et puis,
-même vieux, il serait encore lui. Un jour, Marc mourrait... Il était
-terrifié. Est-ce qu'il n'y avait pas un moyen d'échapper? Il devait se
-trouver, quelque part, comme un clou dans un mur, une chose où
-s'accrocher, une main qu'on saisit... Je ne veux pas disparaître...
-
-Le besoin de cette main aurait pu, justement, le ramener comme tant
-d'autres, à Dieu, la main tendue, que l'angoisse des hommes projette
-dans la nuit. Mais que sa mère ne semblât point chercher cet appui,
-suffisait à en écarter sa pensée. Même en critiquant Annette, il
-subissait l'influence de son attitude. Qu'en dépit de ce qui
-l'attendait, elle pût rester tranquille, ne le rassurait point, mais
-l'obligeait à se tenir droit, comme elle. On a beau être un petit
-garçon nerveux, chétif, un peu froussard, on n'est pas pour rien le
-fils d'Annette. Puisqu'elle, une femme n'a pas peur, je ne dois pas
-avoir peur.
-
-Seulement, il ne lui était pas donné, comme à ces grands, de n'y pas
-penser. La pensée vient et va, on ne peut pas l'empêcher, surtout la
-nuit, quand on ne dort pas... Eh bien, alors, il fallait y penser et ne
-pas avoir peur: «Comment est-on, quand on meurt?»...
-
-Naturellement, il n'avait aucun moyen de le savoir. On lui avait
-épargné tout spectacle funèbre. Quelques images de musée. Raidi dans
-son petit lit, il tâtait les parois de son corps... Comment
-voir?...--Une parole imprudente lui révéla, tout près, une fenêtre
-qui s'ouvrait sur le gouffre qu'il brûlait de regarder.
-
-Un jour d'été, il musardait à la fenêtre; il attrapait des mouches
-et leur arrachait les ailes. Il trouvait amusant de les voir gigoter. Il
-ne pensait pas leur faire mal; il leur faisait une farce. C'étaient des
-jouets vivants, que ça ne coûtait rien de casser... Sa mère le
-surprit dans cette occupation. Avec sa violence qu'elle ne savait pas
-réprimer, elle le prit par les épaules et le secoua, en criant qu'il
-était un dégoûtant petit lâche...
-
---Qu'est-ce que tu dirais, si on te cassait les bras? Tu ne sais donc
-pas que ces bêtes souffrent comme toi?...
-
-Il feignit de rire, mais il était saisi. Il n'y avait pas réfléchi.
-Ces bêtes étaient comme lui!... Il ne s'apitoyait pas, il n'en avait
-aucune envie. Mais il les regardait maintenant avec d'autres yeux,
-inquiets, attentifs, hostiles... Un cheval tombé dans la rue... Un
-chien écrasé qui crie... Il épiait... Le besoin de savoir était trop
-fort, pour que la pitié s'éveillât...
-
-À Pâques, le petit étant étiolé d'un hiver sans froid et sans
-soleil, gris, humide, avec des grippes bénignes et insidieuses qui lui
-avaient sucé toute la couleur des joues, Annette loua pour une
-quinzaine une chambre de paysan, dans la vallée de Bièvres. Il n'y
-avait qu'un grand lit pour elle et pour l'enfant. Il n'aimait pas
-beaucoup cela; mais on ne lui demandait pas son avis. Heureusement, le
-jour, il était seul; Annette retournait à Paris, pour ses affaires; et
-elle le laissait sous la garde de ses hôtes, qui ne le gardaient
-guère. Marc avait tôt fait de s'éclipser dans les champs. Il
-regardait, furetait, il tâchait d'attraper, dans les bêtes et les
-choses, quelque secret qui le concernât: car tout, dans la nature, il
-le rapportait à lui. Il errait dans les bois. Il entendit brailler, à
-distance, des gamins. Il ne cherchait pas la société des autres
-garçons, parce qu'il n'était pas assez fort, et qu'il aurait voulu
-dominer; mais tout de même, il était attiré. Il s'approcha et vit
-qu'ils étaient cinq ou six, faisant cercle autour d'un chat blessé. La
-bête avait l'échine brisée; et les petits s'amusaient à le remuer,
-harceler, piquer du bout de leurs bâtons. Marc, sans réfléchir, se
-jeta sur la troupe et lança des coups de poing. La surprise passée, la
-bande le rossa et le hua. Il fit retraite; mais il restait à quelques
-pas, caché derrière les arbres, et il se bouchait les oreilles. Il ne
-pouvait se décider à partir... Il revint. Les galopins le hélèrent
-en raillant:
-
---Hé! la quille! Tu as peur? Viens un peu le voir crever!
-
-Il vint. Il ne voulait pas sembler une poule mouillée. Et puis, il
-voulait voir. La bête, l'œil gluant, à demi arraché, était couchée
-sur le côté, l'arrière-train rigide, mort déjà; le flanc soufflait,
-et la tête tâchait de se soulever, en grondant de détresse. Elle ne
-pouvait pas mourir. Les enfants se tordaient. Marc regardait,
-pétrifié. Et brusquement, il saisit un caillou et se mit à taper
-furieusement sur la tête. Un cri rauque le perça. Il tapa, tapa plus
-fort, comme un enragé. Il tapait encore, quand c'était fini...
-
-Les gamins le regardaient, gênés. Un d'eux essaya de blaguer. Du sang
-aux doigts crispés encore sur la pierre, Marc les fixait, blême,
-sourcils froncés, le regard mauvais et la lèvre tremblante. Ils
-partirent. Il les entendit rire au loin et chanter. Serrant les dents,
-il rentra. Et chez lui, il ne dit rien. Mais la nuit, dans le lit, il
-cria. Annette le prit dans ses bras. Le tendre corps tremblait...
-
---Quel est ce vilain rêve? Mon ange, ce n'est rien...
-
-Et lui, pensait:
-
---Je l'ai tué. Je sais ce que c'est que la mort.
-
-Orgueil affreux de savoir, d'avoir vu et détruit! Et un autre
-sentiment, qu'il ne peut pas comprendre, d'horreur et d'attirance...
-L'étrange lien qui unit le tueur et le tué, les doigts englués de
-sang et la tête broyée... À qui des deux est le sang?... La bête ne
-souffrait plus. Il conservait encore ses dernières angoisses...
-
-Heureusement, à cet âge, l'esprit ne peut se tenir longtemps à la
-même pensée. Celle-là était dangereuse, s'il l'avait dû fixer.
-D'autres images passèrent, leur courant rafraîchit le cerveau. Mais
-l'idée resta au fond: sa présence se trahissait, de loin en loin, par
-de sombres luisances, de lourdes bulles d'air, qui montaient de la vase
-du ruisseau. Sous la croûte molle de l'être, un dur noyau caché: la
-mort, la force qui tue... On me tue, et je tue... Je ne veux pas me
-laisser tuer... Au plus fort! Je combats...
-
-Orgueil, orgueil obscur, qui soutient sa faiblesse, ainsi qu'une
-armature... D'où lui vient cet acier, sinon de cette mère, qu'il
-dédaigne pourtant à cause de ses effusions, et parce qu'il en joue? Il
-ne l'ignore pas. Même au temps où ses préférences allaient à Sylvie
-qui le cajolait, il saisissait la supériorité d'Annette. Et
-peut-être, il l'imite. Mais il lui faut se défendre contre
-l'envahissement de cette personnalité qui l'aime trop, qui l'encombre,
-et qui menace sa vie. Il reste armé contre elle, et la tient à
-distance. Elle aussi est l'ennemi.
-
-
-
-
-Sylvie avait disparu de l'horizon. Les premiers mois de ressentiment
-passés, il lui venait une pointe de remords, à la pensée des
-difficultés où se débattait sa sœur. Elle attendait qu'Annette vînt
-lui demander son aide: elle ne l'eût pas refusée, mais elle ne l'eût
-pas offerte. Et plutôt que de la demander, Annette se fût saignée aux
-quatre membres. Les deux sœurs étaient buttées. Elles s'étaient
-aperçues dans la rue, et elles s'étaient évitées. Mais Annette, une
-fois qu'elle avait rencontré la petite Odette avec une ouvrière, ne
-résista pas à un élan de tendresse; elle prit l'enfant dans ses bras
-et la mangea de baisers. Sylvie, de son côté, voyant un jour passer
-Marc qui rentrait de l'école,--(il n'avait pas l'air de la
-voir)--l'arrêta, disant:
-
---Eh bien, tu ne me reconnais plus?
-
-Croirait-on que ce petit animal prit un air raide, pour dire:
-
---Bonjour, ma tante.
-
-Il avait fait tout seul ses petites réflexions; et, juste ou injuste,
-il avait jugé bon de s'identifier avec la cause de sa mère... «_My
-country, right or wrong..._» Sylvie fut suffoquée. Elle demanda:
-
---Et alors, ça va bien?
-
-Il répondit froidement:
-
---Tout va très bien.
-
-Elle le regarda s'éloigner, l'air gourmé, rougissant de l'effort
-imposé. Il était bien tenu, gentiment babillé... Morveux!... «Tout
-va très bien...» Elle l'eût calotté!...
-
-Qu'Annette pût, sans elle, se tirer d'affaire, augmentait ses griefs.
-Mais elle ne perdait pas une occasion d'en entendre parler; et elle ne
-renonçait pas à l'idée de la régenter. Si elle ne pouvait en fait,
-tout au moins en pensée! Elle n'ignorait point la vie austère que
-menait sa sœur; et elle ne comprenait pas qu'Annette s'y condamnât.
-Elle la connaissait assez pour savoir qu'une femme de sa sorte n'était
-pas faite pour cette contrainte morale, ce dénuement de joie. Comment
-pouvait-on ainsi forcer sa nature? Qui l'obligeait au veuvage? À
-défaut de mari, il ne manquait pas d'amis qui eussent été heureux
-d'alléger sa peine. D'y consentir, Sylvie eût peut-être moins estimé
-sa sœur; mais elle l'eût sentie plus proche.
-
-Elle n'était pas la seule à ne pas comprendre Annette. Annette ne
-comprenait guère mieux les raisons de sa vie monastique, cette sorte de
-peur farouche qui la faisait se rejeter en arrière, quand s'offrait non
-pas même la possibilité, mais l'idée d'une de ces joies naturelles
-qu'aucune loi religieuse ou sociale ne pouvait lui défendre: (elle ne
-croyait pas à une morale d'église; et n'était-elle pas maîtresse
-d'elle-même?)...
-
---De quoi ai-je peur?
-
---De moi...
-
-Son instinct ne la trompe pas. Pour une telle nature, chargée de
-passions, de désirs, d'aveugle sensualité, il n'est pas de volupté
-innocente, pas de jeux sans conséquence: le moindre choc peut la livrer
-à des forces, dont elle ne serait plus maîtresse. Déjà, elle a
-reconnu l'ébranlement moral causé par ses brèves rencontres passées
-avec l'amour. Le danger serait bien autre, aujourd'hui! Elle n'y
-résisterait pas. Si elle se donnait au plaisir, elle serait emportée
-tout entière, il ne lui resterait plus la foi dont elle a besoin...
-Quelle foi? La foi en soi. Orgueil? Non. Foi en cet inexplicable, ce
-divin qui est en elle et qu'elle veut transmettre, non souillé, à son
-fils. Une femme comme elle n'a le choix, en dehors de la stricte
-discipline du mariage, qu'entre une contrainte morale absolue, et
-l'abandon consenti aux instincts passionnés. Tout ou rien... Rien!
-
-Et cependant, par bouffées,--malgré ses élans de ferveur
-fière,--depuis quelques mois, la prend à la gorge cette angoisse:
-
---Je perds ma vie...
-
-
-Marcel Franck reparut. Le hasard le mit sur le chemin d'Annette; il ne
-songeait plus à elle, mais il ne l'avait pas oubliée. Il avait fait
-pas mal d'expériences amoureuses. Sur son souple cœur elles n'avaient
-pas trop marqué: comme de fins coups d'ongle, autour des yeux malins
-quelques plis légers. Mais une certaine fatigue, un affectueux dédain
-pour ses faciles conquêtes et pour le conquérant. À peine eut-il revu
-Annette, il retrouva la sensation d'antan--fraîcheur et certitude--qui
-attirait curieusement ce sceptique et blasé. Il l'explorait des yeux:
-elle aussi, avait vu du pays! Il y avait au fond du regard des lueurs
-englouties, des sillages, des naufrages. Mais elle paraissait plus calme
-et plus assurée. Et le regret lui revint de cette saine compagne, qui,
-par deux fois déjà, lui avait échappé. Il n'était pas trop tard!
-Jamais ils n'avaient semblé plus près de s'entendre.
-
-Il sut, sans l'interroger, se rendre compte discrètement de ses
-ressources et de ses occupations. Peu de temps après, il lui fit offrir
-un travail assez bien rétribué: il s'agissait d'un classement de
-fiches pour le catalogue d'une collection particulière d'ouvrages
-d'art, dont il était chargé. Un motif naturel pour passer avec elle
-quelques heures par semaine. Ils savaient à la fois travailler et
-causer. L'intimité de naguère fut vite rétablie.
-
-Marcel ne questionnait jamais Annette sur sa vie; mais il se
-racontait:--c'était le meilleur moyen de connaître ce qu'elle pensait.
-Les plaisantes expériences de sa vie amoureuse offraient des sujets
-variés, où il se complaisait. Il aimait à prendre Annette pour
-confidente amusée, qui le grondait un peu; il était le premier à se
-moquer de lui, comme il se moquait de tout; et elle écoutait en riant
-ses libres confessions, étant libre d'esprit pour tout ce qui ne la
-touchait point. Il le comprenait autrement; et il avait plaisir à lui
-voir cette gaie intelligence, indulgente à la vie. Il ne trouvait plus
-trace de ce pédantisme moral, de cette intolérance de jeune fille, un
-peu bornée par vertu. Tandis qu'ils échangeaient leurs réflexions
-ironiques, il pensait que ce serait charmant de s'attacher cette
-spirituelle amie, de partager avec elle l'aventure de la vie... Comment?
-Comme elle voudrait! Maîtresse, épouse, à son gré! Il n'avait pas de
-préjugés. Pas plus qu'il n'avait attaché d'importance à la
-«maternité buissonnière» d'Annette, il ne se préoccupait des
-rencontres qu'elle avait pu faire, depuis. Il ne la tourmenterait pas de
-sa surveillance exigeante; il n'était pas curieux de sa vie secrète:
-à chacun ses secrets et sa part de liberté! Il ne lui demandait que,
-dans la vie commune, d'être riante et sensée, une bonne associée
-d'intérêts et de plaisir: (et dans le plaisir, il comprenait tout:
-l'intelligence, l'affection, et le reste).
-
-Il y pensa si bien qu'il le lui dit, un soir que dans la bibliothèque
-où ils achevaient leur travail, le soleil, au travers des arbres d'un
-vieux jardin, dorait les fauves reliures. Annette fut bien étonnée!...
-Comment! il y revenait, ce n'était pas fini?... Elle dit:
-
---Oh! mon ami, que vous êtes gentil! Mais il n'y faut plus penser.
-
---Mais si, il faut y penser, dit-il. Pourquoi ne faudrait-il pas?
-
---«Oui, en effet, pourquoi pas?» se disait Annette. «Je suis contente
-de causer avec lui, de le voir... Mais non, c'est impossible! Cela ne se
-discute même pas...»
-
-Franck est en face d'elle, assis de l'autre côté de la table, sa barbe
-blonde au soleil. Les deux bras sur la table, il prend les mains
-d'Annette, et dit:
-
---Pensez-y cinq minutes!... Là!... Je ne dirai rien... Nous nous
-connaissons, depuis combien d'années?... Douze?... Quinze?... Je n'ai
-pas besoin de m'expliquer. Tout ce que je dirais, vous le savez.
-
-Elle ne cherche pas à dégager ses mains, elle sourit et le regarde,
-elle le regarde, de ses yeux clairs qui le fixent, mais que lui n'arrive
-pas à fixer, car ils sont déjà partis bien au delà de lui. C'est en
-elle qu'elle regarde. Elle pense:
-
---«Cela ne se discute même pas?... Tout doit se discuter! Pourquoi
-est-ce impossible?... Il ne me déplaît pas... Il est joli garçon,
-séduisant, assez bon, intelligent, agréable... Que la vie serait
-facile!... Mais moi, je ne pourrais pas vivre de sa vie, avec lui... Il
-plaît, et tout lui plaît. Mais il n'estime rien: ni les hommes ni les
-femmes, ni l'amour, ni Annette...» (C'est elle-même qui parle, car
-elle se voit du dehors) «Certes, il n'est pas avare d'attentions
-délicates et de respect mondain, il m'en fait bonne mesure. Et
-peut-être qu'il m'accorde un traitement de faveur... Mais, ô le bon
-sceptique! que prend-il au sérieux? Il se délecte de son manque de foi
-total en la nature humaine. Il en escompte les faiblesses avec une
-curiosité complaisante et complice. Je crois qu'il serait déçu, le
-jour qu'il se verrait contraint de l'estimer... Bon garçon! Oui, la vie
-serait facile avec lui,--si facile que je n'aurais plus aucune raison de
-vivre...» Et puis, elle n'a plus de mots, même pour penser. Mais la
-pensée poursuit, et sa résolution se fixe.
-
-Franck lui a lâché les mains. Il sent la partie perdue. Il s'est
-levé, il va vers la fenêtre, et, adossé au chambranle, philosophiquement,
-il allume une cigarette. Il est derrière Annette, il la voit
-immobile, les bras toujours allongés sur la table? connue s'il
-était encore devant elle. Sa belle nuque blonde et ses rondes
-épaules... Perdues!... Pour qui, pour quoi se réserve-t-elle? Quelque
-nouvelle «Brissotise»?... Non, il sait que le cœur d'Annette est
-libre... Alors?... Elle n'est pas pourtant frigide! Elle a besoin
-d'être aimée et d'aimer...
-
---Elle a surtout besoin de croire... Croire en ce, que l'on fait, en ce
-que l'on veut, en ce qu'on cherche ou ce qu'on rêve, croire en ce que
-l'on est, malgré tous les dégoûts et les désillusions, croire en soi
-et en la vie!... Franck détruit l'estime. Annette supporterait plus
-volontiers de n'être pas estimée, que de perdre l'estime--la
-sienne--dans la vie. Car c'est la source d'énergie. Et sans la force
-d'agir, Annette ne serait rien. La passivité du bonheur, pour elle,
-c'est la mort. La distinction essentielle entre les êtres est en ceci:
-qu'ils sont, les uns actifs, les autres passifs. Et de toutes les
-passivités, la plus mortelle pour Annette serait celle de l'esprit,
-tranquillement établi, comme celui d'un Franck, dans le confort d'un
-doute qui ne connaît même plus le doute, mais voluptueusement se livre
-au cours indifférent du Rien... Un suicide!... Non! Elle refuse... Que
-pense-t-elle donc que sera sa vie?--Peut-être rien d'heureux ou de
-complet. Un ratage, peut-être. Mais, ratée ou non, un élan vers un
-but... Inconnu? Illusoire? Peut-être. N'importe! L'élan n'est pas
-illusoire. Et que je tombe en chemin, pourvu que je tombe sur _mon_
-chemin!...
-
-
-Elle s'aperçoit du long silence, et que Franck n'est plus là. Elle se
-retourne, le voit, sourit, se lève et dit:
-
---Pardon, mon ami! Restons comme nous sommes! On est si bien, amis!
-
---Et pas mieux, autrement?
-
-Elle secoue la tête: («Non!»).
-
---Allons! fait-il, me voilà blackboulé au troisième examen!
-
-Elle rit et, venant à lui, elle dit avec malice:
-
---Voulez-vous, au moins, ce que je vous ai refusé, au second examen?
-
-Et, lui passant les bras autour du cou, elle l'embrasse... Un affectueux
-baiser. Mais il n'y a pas à s'y tromper: un baiser d'ami...
-
-Franck ne s'y trompe pas. Il dit:
-
---Eh bien, il y a espoir que dans une vingtaine d'années, je sois reçu
-au troisième.
-
---Non, dit Annette en riant, limite d'âge! Mariez-vous, mon ami! Vous
-n'avez qu'à choisir: toutes les femmes vous attendent.
-
---Mais pas vous.
-
---Moi, je reste vieux garçon.
-
---Vous verrez, vous verrez, pour votre punition, vous vous marierez,
-passé la cinquantaine.
-
---«_Frère, il faut mourir_»... D'ici là!...
-
---D'ici là, vie de nonne...
-
---Vous n'en connaissez pas les délectations.
-
-
-
-
-Annette faisait la fanfaronne. Tout n'était pas délectation. Sa vie
-claustrée la gênait souvent aux entournures. Elle était de cette
-espèce de nonnes, qui n'auraient pas trop d'une abbaye à gouverner et
-d'un Dieu à aimer. L'abbaye se réduisait au logement du cinquième, et
-le Dieu à son enfant. C'était infime et immense. Son compte n'y était
-pas; mais elle le parfaisait: un virement de rêves. De cette
-monnaie-là, elle était bien pourvue. Si sa vie quotidienne était
-apparemment puritaine et mesquine, elle prenait sa revanche dans sa vie
-imaginaire. Là, sans heurt et sans bruit, continuait de couler
-«l'Enchantement» éternel.
-
-Mais comment s'introduire, à sa suite, dans ces retraites de l'âme? Le
-rêve intérieur n'est point tissé de mots. Et, pour se faire
-comprendre, pour se comprendre soi-même, il faut user de mots... Cette
-pâte lourde et gluante, qui sèche au bout des doigts!...--Annette
-éprouve aussi le besoin, pour s'expliquer à soi, de fixer parfois son
-rêve en des récits à voix basse. Mais ces récits ne sont pas des
-transcriptions fidèles--une transmutation, à peine,--ils se
-substituent au rêve, mais ils ne lui ressemblent pas. Faute de pouvoir
-saisir l'esprit dans son essor, le cerveau se fabrique des contes qui
-l'occupent et le trompent sur la grande féerie ou le drame
-intérieur...
-
-Une immense plaine liquide, une vallée diluvienne qui coule à pleins
-bords, fleuve sans rives, de feu, d'eau, et de nuées; tous les
-éléments y sont encore mêlés; mille courants s'enchevêtrent, ainsi
-qu'une chevelure; mais une force unique fait rouler en volutes leurs
-longues boucles sombres, pailletées de lueurs. C'est l'Esprit
-innombrable et son troupeau de rêves, que mène aux pâturages
-ténébreux de l'Espoir le berger silencieux: Désir, le roi des mondes.
-La gravitation impérieuse les pousse sur la pente avide qui, tantôt
-insidieuse et tantôt abrupte, les aspire.
-
-Annette sent couler la rivière enchantée, elle enroule et déroule à
-son fuseau la tresse des courants annelés, elle s'y abandonne, et joue
-avec la force féline qui l'emporte... Mais quand l'esprit de raison,
-brusquement réveillé, veut contrôler le jeu, il ne trouve qu'Annette,
-arrachée de son rêve, qui en cherche un autre où rentrer. Alors, elle
-en invente, sagement, avec les éléments contrôlés de ses journées,
-avec ses souvenirs, les figures du passé, le roman de la vie qu'on a
-déjà vécue, ou qu'on vivra peut-être... Et Annette feint de croire
-que le grand rêve se poursuit. Mais elle sait qu'il a fui. Elle n'est
-pas inquiète. Ainsi que l'Époux de l'Évangile, il reviendra, à
-l'heure où l'on ne compte plus sur lui.
-
-Que d'âmes féminines, dont le génie caché s'exprime, comme le sien,
-en ce fleuve intérieur! Qui pourrait lire au fond y trouverait souvent
-sombres passions, extases, visions de l'abîme.--Et dans le va-et-vient
-tranquille des journées, c'est la bourgeoise correcte, qui vaque à ses
-affaires, froide et sensée, maîtresse d'elle et même, par réaction,
-parfois avec excès, comme Annette, affichant vis-à-vis de ses élèves
-ou de son fils--(mais lui, ne s'y laisse pas prendre)--une apparence de
-raison froide et moralisante...
-
-Non, elle ne l'abuse pas, le petit! Il voit loin. Il sait lire sous les
-mots. Et il sait, lui aussi, ce que c'est que rêver. Chaque jour, il a
-ses heures où il est comme un roi, tout seul avec ses rêves, seul dans
-l'appartement. Annette, toujours imprudente, laisse, sans y penser, à
-la disposition de l'enfant, une quantité de livres, épaves du naufrage
-de sa bibliothèque et de celle du grand-père. Il en est de tout poil.
-Depuis plusieurs années, elle n'a plus le loisir d'y faire des battues.
-Le petit s'en charge. Chaque jour, au retour du lycée, quand sa mère
-n'est point là, il part en chasse. Il lit confusément. De bonne heure,
-il a appris à lire vite, très vite, il galope sur la pente des pages,
-poursuivant le gibier. Son travail d'écolier en souffre, il est classé
-comme un mauvais élève, distrait, qui ne sait jamais ses leçons et
-qui broche ses devoirs. Le maître serait bien surpris, si le petit
-braconnier récitait ce que ses yeux ont attrapé dans la chasse
-réservée. Il y prend aussi des «classiques» au collet; mais de quel
-autre fumet! Tout ce qu'il cueille librement ainsi, dans l'inconnu, a
-pour lui une saveur de beau fruit défendu. Rien qui puisse le souiller
-encore, dans ces rencontres, ou même l'éclairer avec brutalité. Aux
-tournants dangereux, ses yeux s'égaient et passent, sans avoir
-éventé, au piège, l'appât charnel. Mais heureux, insouciant, il
-reçoit au visage le souffle de la vie chaude; dans cette forêt de
-livres, ses narines aspirent l'aventure et la lutte éternelle,
-l'amour...
-
-L'amour, qu'est-ce que l'amour, pour un enfant de dix ans? Tout le
-bonheur qu'on n'a pas,--qu'on aura: on le prendra... Comment sera sa
-figure?... Des lambeaux de ce qu'il a vu et lu, il tâche de la
-construire. Il ne voit rien. Il voit tout. Il veut tout. Tout avoir.
-Tout aimer. (Être aimé! Pour lui, c'est le vrai sens d'aimer... «Je
-m'aime. On doit m'aimer... Mais qui?...»)--Ses souvenirs ne l'aident
-point. Ils sont trop près de lui, pour qu'il puisse les bien voir. À
-son âge, il n'y a point (ou si peu!) de passé. C'est le présent qui
-est le thème aux mille variations...
-
-Le présent? L'enfant lève les yeux, et il voit sa mère. Autour de la
-table ronde, sous la chaude lumière de la lampe à pétrole, ils sont
-assis tous deux. Le soir, après dîner. Marc apprend--(il est censé
-apprendre)--ses leçons pour le lendemain; Annette reprise une robe. Ni
-l'un ni l'autre ne pense à ce qu'il fait. Ils s'en remettent à leur
-machine, le serviteur complaisant. Le rêve coule. Annette suit le
-courant. L'enfant l'observe rêvant... Voilà un spectacle intéressant,
-plus que les leçons répétées par ses lèvres!...
-
-Marc semblait n'avoir rien vu de ce qui, dans ces années, se passait
-autour de lui; il n'eût rien su expliquer de ce qui occupait sa mère.
-Et rien ne lui échappait! L'amour de Julien. L'amour pour Julien.
-Obscurément, il en avait été averti. Et une jalousie, dont il ne
-prenait pas conscience, s'était réjouie de la finale déconvenue,
-comme un petit cannibale qui danse autour du poteau. Sa mère restait à
-lui. Son bien! Il y tenait donc? Il ne l'appréciait que du jour où un
-autre avait voulu le lui prendre. Il la regardait,--ces yeux, cette
-bouche, ces mains. Il s'attachait à chacun de ses traits, à la façon
-des enfants qui se perdent en un détail comme en un monde... (Ce n'est
-pas toujours faux!...) Une ombre de la paupière, un retroussis de la
-lèvre, sont de mystérieux et vastes paysages. Ils fascinaient l'esprit
-de l'enfant. Cette abeille!... Son regard voletait, tout le long de la
-bouche entr'ouverte... La porte rouge... Il s'engouffrait au fond,
-ressortait... À force de la scruter, il oubliait ce qu'il regardait, la
-femme... Caressante torpeur... Il s'en réveillait, pour se rappeler
-(Pouah!) la classe du lendemain, un camarade méprisé, une mauvaise
-place qu'il avait cachée à sa mère... Et puis, il était repris par
-la lueur de la lampe dans l'ombre de la pièce, par le silence de la
-chambre dans le grondement de Paris,--cette sensation d'îlot, de barque
-sur la mer, et l'attente des rivages, de ce qu'il va trouver, et de ce
-qu'il emportera sur son bateau chargé de ses biens, de ses espoirs, de
-ce qu'il aura conquis des dépouilles de la vie. Il y mettait sa mère,
-ses beaux cheveux blonds et ses sourcils arqués... Le petit Viking!
-Comme il l'aimait soudain! Avec l'ardeur d'un amant, mais qui aurait
-gardé le don de la divine ignorance!... Et la nuit, ne dormant pas, il
-l'écoutait respirer... Toute cette vie mystérieuse le troublait,
-l'absorbait...
-
-Ainsi, tous les deux rêvent; mais elle est en pleine mer, et habituée
-au long voyage. Lui, en est au départ; et tout lui est découverte.
-Aussi, tout lui étant neuf, il regarde mieux et, souvent, il aperçoit
-plus loin. Il a des moments de sérieux étonnant! Ils ne durent point.
-Il est comme les animaux: brusquement, ce regard pénétrant vacille:
-plus personne!... Mais aux minutes où il fixe sur sa compagne-mère sa
-jeune force nouvelle, d'attention et d'amour, enfermé avec elle dans un
-silence ardent, tout son être s'imprègne de l'odeur de cette âme; il
-en devine sans comprendre les moindres tressaillements; et, par
-éclairs, il touche aux secrets du cœur.
-
-Bientôt, il en perdra la clef. Il ne s'y intéressera plus. Il ne saura
-plus voir. Il y a deux êtres en lui: la lumière du dedans, et l'ombre
-du dehors. Quand le corps de l'enfant se développe, l'ombre grandit
-avec lui, et elle couvre la lumière. À mesure qu'il monte, il tourne
-le dos au soleil; il paraît plus enfant, quand il est moins enfant; et
-lorsqu'il est en haut, sa vue est plus bornée. Pour l'instant, Marc
-jouit encore de la clairvoyance magique, dont il ne se doute point.
-Jamais il ne fut plus près d'Annette, jamais il ne le sera, avant bien
-des années.
-
-Vers la fin de cette période, l'attrait devint en lui plus fort que la
-méfiance. Il ne résistait plus à l'élan qui le jetait brusquement,
-le visage, yeux et bouche, appuyé sur le sein de sa mère. Annette,
-avec transport, découvrit que son enfant l'aimait. Elle ne l'espérait
-plus...
-
-Quelques mois s'écoulèrent, aussi délicieux qu'un jeune amour
-partagé. Lune de miel de l'union de l'enfant et de la mère. Ravissante
-pureté de cet amour de chair, comme tous les amours, mais d'une chair
-sans péché. Rose vivante...
-
-Elle passe.--Elle passa, l'heure unique. Elles passèrent, ces années
-d'étroite intimité, de sévère discipline, de vie serrée. Ces riches
-années... Annette, dans toute sa force, intacte, non entamée.
-L'enfant, dans toute la fleur de son petit univers...
-
-Mais cette harmonie d'âmes, une vibration de l'air suffit à
-l'ébranler. La porte est-elle fermée?...
-
-
-
-
-Une matinée de dimanche. Annette était seule chez elle. Marc faisait
-avec un camarade une partie de balle au Luxembourg. Annette ne faisait
-rien; elle jouissait de pouvoir rester sans parler, sans remuer, assise
-dans son fauteuil, en cette journée de congé; le flot de sa pensée
-décrivait des méandres; elle s'y laissait porter, un peu courbaturée.
-On frappa. Elle hésita à ouvrir. Troubler cette heure de silence?...
-Elle ne bougea point. On frappa de nouveau, on sonna avec insistance.
-Elle se leva à regret. Elle ouvrit... Sylvie! Des mois, qu'elles ne
-s'étaient vues!... Le premier mouvement fut de joie, chez Annette; et
-à son expression cordiale celle de Sylvie répondit. Puis, la mémoire
-revint des griefs, des relations tendues. Et elles furent gênées.
-Elles échangèrent des questions de politesse, des réponses de
-santés. Elles se tutoyaient; et, questions ou réponses, les formes du
-langage étaient familières; mais le cœur restait guindé. Annette
-pensait: «Qu'est-ce qu'elle est venue faire?» Et Sylvie, si elle le
-savait, ne semblait pas pressée de le dire. Tout en parlant de ceci, de
-cela, elle se montrait préoccupée d'une pensée, qu'elle tâchait de
-retarder, mais qui, à la fin, sortirait. Et, à la fin, en effet,
-brusquement, elle dit:
-
---Annette, finissons-en! Il y a eu des torts, des deux côtés.
-
-Annette, orgueilleuse, n'en admettait pas du sien. Forte--trop forte--de
-son droit, et n'oubliant pas l'injustice, elle dit:
-
---De mon côté, il n'y a rien.
-
-Sylvie n'aimait pas à faire la moitié du chemin, et qu'on ne vînt pas
-au-devant. Elle dit, d'un ton vexé:
-
---Quand on a eu des torts, il faut avoir au moins le courage de les
-reconnaître.
-
---Je reconnais les tiens, dit Annette, obstinée.
-
-Sylvie, se fâchant, déballa les vieux reproches amassés. Annette
-répliquait avec hauteur. Elles allaient se dire les plus dures
-vérités. Sylvie, qui n'était pas patiente, fit le mouvement de se
-lever pour partir; mais elle se rassit, en disant:
-
---Tête de bois! Il n'y aura jamais moyen de la faire convenir qu'elle
-n'avait pas raison!
-
---Lorsque ce n'est pas vrai! fît l'autre, intransigeante.
-
---Au moins, par politesse, pour que je n'aie pas tort toute seule!
-
-Elles rirent.
-
-Elles se regardaient maintenant avec des yeux apaisés et railleurs.
-Sylvie fit la grimace à Annette. Annette lui cligna de l'œil. Elles ne
-désarmaient pourtant pas.
-
---Diablesse! dit Sylvie.
-
---Je n'accepte point... fit Annette. C'est toi qui...
-
---Bon, ne recommençons pas!... Écoute, je suis franche: tort ou
-raison, je ne serais pas revenue ici, toute seule. Je n'oublie pas, moi
-non plus...
-
-Elle recommença tout de même, malgré ce qu'elle venait de dire, à
-rappeler jalousement, mi-bouffe, mi-sérieuse, avec un mélange de
-rancune et de blague, qu'Annette avait voulu tourner la tête à son
-mari. Annette haussa les épaules.
-
---Enfin, conclut Sylvie, tu peux être certaine que s'il n'y avait que
-moi, je ne serais pas revenue!
-
-Annette l'interrogeait curieusement du regard. L'autre dit:
-
---C'est Odette qui m'envoie.
-
---Odette?
-
---Oui. Elle demande pourquoi on ne voit plus tante Annette.
-
---Comment! Elle pense à moi? fit Annette étonnée. Qui l'en a fait
-souvenir?
-
---Je ne sais pas. Elle a vu ta photo chez moi. Et puis, il faut croire
-que tu lui as fait impression, quand elle t'a rencontrée, je ne sais
-où, dans la rue, ou bien à la maison... Intrigante! avec tes airs de
-n'y pas toucher, tes manières réservées, tu t'y entends à vous
-rafler les cœurs!
-
-(Elle ne plaisantait qu'à moitié).
-
-Annette se souvint du tendre petit corps, attrapé au passage, au hasard
-d'une rencontre, enlevé dans ses bras, de la petite bouche humide, qui
-se collait à sa joue. Sylvie continuait:
-
---Enfin, je lui ai dit que nous étions fâchés. Elle demandait
-pourquoi. Je lui ai répondu: «Zut!» Ce matin, dans son lit, quand je
-suis venue l'embrasser, elle m'a dit: «Maman, je voudrais qu'on ne soit
-pas fâchés avec la tante Annette.»--J'ai dit: «Fiche-moi la paix!»
-Mais elle avait de la peine. Alors, je l'ai embrassée, et je lui ai
-demandé: «Tu y tiens tant que ça, à cette tante? Qu'est-ce que ça
-peut bien te faire? En voilà, une idée!... Eh bien, si tu y tiens, on
-ne sera plus fâchés.» Elle a tapé des mains et dit: «Quand elle
-viendra?»--«Quand il lui plaira.»--«Non, je voudrais que tu ailles
-tout de suite lui dire de venir.»... Je suis allée... Petite
-drogue!... Elle fait de moi ce qu'elle veut... Maintenant, tu vas venir.
-On t'attend pour dîner.
-
-Annette, les yeux baissés, ne disait ni oui ni non. Sylvie fut
-indignée:
-
---J'espère bien que tu n'auras pas le cœur de te faire prier!
-
---Non, dit Annette, montrant ses yeux rayonnants, où il y avait une
-larme.
-
-Elles s'embrassèrent passionnément. Par jeu d'amour et de colère,
-Sylvie mordit l'oreille d'Annette. Annette se récria:
-
---Toi, toi, tu mords maintenant? Si encore, c'était moi, qu'on traite
-de toquée! Mais toi! tu es enragée?
-
---Oui, je le suis, dit Sylvie. Comment veux-tu que je ne te haïsse pas?
-Tu me voles tout ce que j'ai, mon mari, ma fille...
-
-Annette éclata de rire:
-
---Eh! garde-le, ton mari! Je n'y tiens pas.
-
---Moi non plus, fît Sylvie. Mais il est à moi. Je défends qu'on y
-touche.
-
---Mets-y un écriteau!
-
---C'est à toi que je le mettrais... Grand laideron! Qu'est-ce que tu as
-qui les attire? Ils t'aiment tous.
-
---Mais non.
-
---Mais si. Tous, Odette, Léopold, ce nigaud... Les autres... Tous.--Et
-moi aussi!... Je te déteste. On veut se défaire de toi. On ne peut
-pas. Pas moyen! Tu vous tiens!...
-
-Elles se tenaient les mains, et riaient, en se regardant, cette fois,
-fraternellement.
-
---Ma petite vieille!
-
---Tu ne crois pas si bien dire!
-
-C'est vrai, elles avaient vieilli toutes deux. Toutes deux le
-remarquaient. Sylvie montra, en cachette, une dent fausse, qu'elle
-s'était fait remettre, sans que personne y eût rien vu. Et Annette
-avait sur les tempes une touffe de cheveux blancs. Mais elle ne la
-cachait pas. Sylvie l'appela:
-
---Poseuse!
-
-Les voilà redevenues intimes, comme autrefois!... Et dire que, sans
-cette petite, on ne se serait jamais revues!...
-
-
-Le soir, Annette, avec Marc, vint dîner. Odette s'était cachée; on ne
-pouvait la trouver. Annette se mit à sa recherche; elle la découvrit
-derrière un grand rideau. Se baissant pour la prendre, accroupie sur
-ses talons, disant des mots mignons, elle lui tendit les bras. La petite
-détournait la tête, et ne voulait pas regarder; puis, ce fut une
-explosion: elle se jeta au cou d'Annette. À table, où elle avait le
-bonheur d'être placée à côté de la tante, sa langue resta liée:
-l'événement la suffoquait. À la fin seulement, elle s'intéressa au
-dessert. On but à l'amitié retrouvée; et, par plaisanterie, Léopold
-trinqua au futur mariage de Marc avec Odette. Marc en fut vexé: ses
-ambitions visaient plus haut. Odette le prit au sérieux. Après dîner,
-les deux enfants essayèrent de jouer, mais ils ne s'entendirent pas.
-Marc était dédaigneux, Odette fut mortifiée. Les parents qui
-causaient entendirent des claques et des pleurs. On sépara les
-combattants. Ils boudaient tous les deux. Odette était énervée par
-les émotions de la journée. Il fallut la coucher. Elle s'y refusait,
-maussade. Mais Annette lui proposa de l'emporter dans ses bras, et
-l'enfant se laissa prendre. Annette la déshabilla et la mit dans son
-lit, en baissant ses petites jambes grassouillettes. Odette était dans
-l'extase. Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle fût endormie,
---(ce qui ne tarda point)--et, retrouvant Marc sur les genoux de Sylvie,
-elle dit à sa sœur:
-
---Veux-tu que nous changions?
-
---Tope! fit Sylvie.
-
-Mais, dans le fond du cœur, aucune n'aurait changé. Et pourtant Marc
-eût peut-être mieux convenu à Sylvie, et Odette à Annette. Mais ce
-n'était pas le «mien»!
-
-Les enfants s'accommodaient beaucoup mieux du changement. En ayant
-entendu parler par jeu, ils le réclamèrent. Pour leur faire plaisir,
-on le leur accorda. Le troc avait lieu le samedi soir entre les deux
-mères. Odette chez Annette et Marc chez Sylvie passaient la nuit de
-Samedi et la journée de dimanche; le dimanche Soir, on les rendait à
-leurs propriétaires. Dans l'interrègne, on les gâtait indignement.
-Et, comme il est naturel, ils revenaient grognons, à la maison. Ce
-qu'ils avaient de plus tendre, ils le réservaient à celle qui n'était
-pas la mère de tous les jours.
-
-Odette ravissait Annette par ses câlineries, ses petites confidences et
-ses longs babillages. Annette en était sevrée. Marc avait le
-tempérament passionné de sa mère, mais il savait mieux le comprimer;
-il n'aimait pas à se livrer, et surtout aux plus proches, parce qu'ils
-en abusent:--aux étrangers, c'est moins dangereux: ils entendent de
-travers...--Odette était, comme Sylvie, caressante, expansive, mais de
-cœur très aimant; elle exprimait tout haut ce qu'Annette souhaitait
-d'entendre: la petite futée, qui s'en apercevait, lui en doublait la
-dose; elle éveillait l'écho de ce qu'Annette avait pensé, enfant.
-Annette se l'imaginait, du moins; et elle l'aimait, en partie, pour
-cette suggestion; en l'écoutant, elle rêvait à ses premières
-années, qu'elle faussait inconsciemment: car elle y projetait les
-brûlantes clartés de ses pensées d'aujourd'hui...
-
-Chères matinées de dimanche! La petite était dans le grand lit:
-(c'était pour elle une fête de passer la nuit nichée dans les bras de
-sa tante, qui recevait ses coups de pied sans broncher et craignait de
-respirer, pour ne pas la réveiller...) Elle regardait Annette, qui
-s'habillait, et elle jasait, comme un moineau. Seule maîtresse du lit
-et, afin d'affirmer sa prise de possession, étendue en travers, elle
-faisait des folies, quand la tante lui tournait le dos. Mais Annette,
-qui se coiffait devant son miroir, riait d'y trouver au fond les
-guibolles nues en l'air et la brune tête ébouriffée sur l'oreiller.
-Cela n'empêchait pas Odette de suivre chacun de ses gestes et de faire
-sur la toilette de comiques observations. Elle avait, au milieu de son
-babil, de graves réflexions, inattendues, lointaines, qui faisaient
-dresser l'oreille à Annette:
-
---Qu'est-ce que tu as dit? Répète!
-
-Elle ne se souvenait pas... Alors, elle en inventait d'autres, qui ne
-valaient pas les premières. Ou bien, elle était prise de brusques
-élans de tendresse.
-
---Tante Annette! Tante Annette!
-
---Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?
-
---Je t'amoure... Oh! Dieu, comme je t'amoure!
-
-Annette riait de l'énergie qu'elle y mettait.
-
---Pas possible!
-
---Oh! je t'aime, à la folie!
-
-(Car, en étant sincère, elle était aussi comédienne, de nature).
-
---Bah!... J'aime mieux, sans folie.
-
---Tante Annette! Je veux t'embrasser.
-
---Tout à l'heure.
-
---Tout de suite. Je veux. Viens, viens!
-
---Oui.
-
-Elle finissait tranquillement de se peigner.
-
-Odette se retournait dans le lit, dépitée, en rejetant les draps de
-tous les côtés.
-
---Ah! cette femme n'a pas de cœur.
-
-Annette, éclatant de rire, laissait tomber son peigne,
-courait au lit.
-
---Petit masque, ou as-tu été pêcher cela?
-
-Odette l'embrassait avec furie.
-
---Allons, allons... tu m'étouffes... bon! me voilà décoiffée!...
-jamais je n'arriverai à m'habiller aujourd'hui... Monstre, je ne veux
-plus de toi!
-
-La voix de la petite se faisait anxieuse, prête à pleurer.
-
---Tante Annette! aime-moi!... Je veux que tu m'aimes... Je t'en prie...
-aime-moi!
-
-Annette la serrait dans ses bras.
-
---Ah! faisait Odette, d'un accent pathétique, je donnerais mon sang
-pour toi!
-
-(Une phrase de roman-feuilleton, qu'elle avait entendu lire, à
-l'atelier.)
-
-Marc, quand il était le témoin de ces effusions, avait sa lippe
-dédaigneuse et, les mains dans ses poches, les épaules remontées, il
-s'en allait, prenant un air supérieur. Il méprisait ce bavardage,
-cette sentimentalité de femmes qui disent tout. Comme il le déclarait
-à un petit camarade:
-
---Ces femmes sont insipides...
-
-Au fond, il était vexé des marques de tendresse que sa mère
-prodiguait à Odette: quand il en était l'objet, il les repoussait;
-mais il ne lui plaisait pas qu'une autre en profitât.
-
-Sans doute, il avait sa tante, avec qui il pouvait prendre sa revanche;
-et en effet, il la prenait: pour punir l'ingratitude de sa mère, il se
-montrait avec Sylvie dix fois plus aimable qu'Annette ne l'avait jamais
-vu. Mais il faut en convenir: bien que Sylvie le choyât, il était
-déçu. Sylvie le traitait en enfant; et il ne le supportait point. Il
-n'aimait pas qu'elle crût lui faire plaisir, en le menant, chaque
-dimanche, à la pâtisserie: assurément il n'était pas indifférent à
-la pâtisserie; mais il n'aimait pas qu'on lui fit l'injure de croire
-qu'il y attachât quelque importance. Et puis, il sentait trop que la
-tante le regardait comme un personnage sans conséquence: elle ne se
-gênait pas devant lui; et la curiosité de Marc y trouvait peut-être
-son compte, mais non son amour-propre: car il percevait la nuance. Oui,
-il lui aurait plu que Sylvie se montrât à lui dans son intimité, mais
-comme à un vrai homme, non pas comme à un gosse. Enfin... (mais ceci,
-il ne se l'avouait pas volontiers), à voir de près Sylvie, il avait
-perdu des illusions. L'insouciante fille ne se méfiait pas de tout ce
-qui s'éveille dans le cerveau pur et trouble d'un garçonnet de dix
-ans, de l'image fabuleuse qu'il s'est fabriquée de la femme, et de la
-meurtrissure des premières découvertes. Sylvie ne surveillait pas
-beaucoup plus devant lui ses gestes et ses propos que devant un animal
-familier... (Rien ne nous dit, après tout, que l'animal familier n'en
-soit pas souvent choqué!)... Par instinct de défense contre les
-déceptions que lui causait son idole écornée, se développaient
-fâcheusement en lui certaines idées précoces, très naïvement
-cyniques, sur lesquelles il vaut mieux ne pas insister. Il s'efforçait
-de paraître--(à ses yeux: il ne songeait pas, pour le moment, aux
-autres)--un homme blasé. Mais de tous ses sens aveugles d'enfant avide
-et innocent, il humait, inquiet, le charme énigmatique et l'animalité
-de l'être féminin. Il éprouvait pour la femme une attraction
-dégoûtée.
-
-Attraction. Répulsion. Tout vrai homme la connaît. À cette heure de
-la vie, celui des deux sentiments qui dominait chez Marc était la
-répulsion. Mais cette répulsion même avait une saveur âcre qui lui
-faisait trouver fades les autres sentiments et les êtres de son âge.
-Il dédaignait Odette, et jugeait cette petite fille au-dessous de sa
-dignité.
-
-Très petite fille, en effet; et pourtant, femme, étrangement. En
-dépit des théories de ces illustres pédagogues, qui divisent
-l'enfance en compartiments cloisonnés, un pour chaque faculté,--tout
-est déjà dans l'enfance, dès la petite enfance, tout ce qu'on
-est et sera, le double Être du présent et de l'avenir (pour ne
-rien dire du Passé, immense, impénétrable, qui commande l'un et
-l'autre).--Seulement, pour l'entrevoir, il faut être aux aguets. Dans
-le crépuscule matutinal, il n'apparaît que par lueurs.
-
-Ces lueurs étaient, chez Odette, plus fréquentes que dans la moyenne
-des enfants. Fruit précoce. Très saine physiquement, elle portait un
-petit monde passionnel, qui dépassait ses dimensions... D'où
-venait-il? Des au-delà d'Annette et de Sylvie? Annette s'y
-reconnaissait, quand elle avait l'âge d'Odette. Mais elle se trompait,
-car elle avait été beaucoup moins précoce; et lorsque, d'après
-Odette, elle reconstituait des passions de sa propre enfance, oubliées,
-de bonne foi elle antidatait des sentiments qui appartenaient à ses
-quatorze ou quinze ans.
-
-Odette était une volière peuplée d'un bruit d'ailes fiévreuses. De
-petits amours, invisibles, passaient: leur vol faisait glisser des
-ombres et des lumières. Elle était tour à tour contente et énervée,
-elle avait sans raison des envies de sangloter, puis d'éclater de rire,
-puis, une lassitude, une indifférence à tout, puis, on ne savait
-pourquoi, pour un mot, pour un geste, interprété à sa guise, elle
-était de nouveau heureuse, mais heureuse!... Écrasée de bonheur, ou
-bien ivre, comme une grive qui s'est gorgée de raisins; elle parlait,
-elle parlait... Et prrrt!... Elle disparaissait, on ne savait plus ce
-qu'elle était devenue, on la retrouvait dans un recoin du cabinet de
-débarras, se cachant, savourant son bonheur inconnu, qu'elle eût été
-bien en peine de comprendre. Cette bande d'oiseaux de l'âme allaient,
-venaient, se succédaient à tire-d'aile...
-
-On ne sait jamais jusqu'à quel point les enfants sont tout à fait
-sincères dans leurs émotions: comme elles leur viennent de loin, de
-beaucoup plus loin qu'eux, ils en sont, les premiers, des témoins
-étonnés, et ils en deviennent les acteurs qui les jouent, pour les
-expérimenter. Ce pouvoir de dédoublement inconscient leur est un
-procédé instinctif de préservation, qui leur permet de supporter une
-charge, sans cela, écrasante pour leurs frêles épaules.
-
-Odette avait, pour l'un, pour l'autre,--et quelquefois pour
-personne--des transports de passion, auxquels spontanément elle donnait
-une expression théâtrale, pas toujours à voix haute, mais tout bas,
-en monologue, pour son propre soulagement; en mimant le sentiment, elle
-en amortissait le choc. Ces élans s'adressaient le plus fréquemment à
-Annette, ou à Marc,--aux deux mêlés;--et elle disait souvent:
-Annette, quand c'était Marc; parce que Marc se moquait d'elle, Marc la
-dédaignait, et elle le détestait. Alors, elle avait des accès de
-souffrance humiliée et jalouse, un désir de vengeance... Comment? Quel
-mal lui faire? Le plus mal! Où l'atteindre?... Hélas! elle n'avait que
-ses griffes d'enfant! Désolant!... Puisqu'elle ne pouvait rien (pour
-l'instant), elle feignait l'indifférence... Mais c'était dur de ne
-pouvoir rien; et c'était dur aussi de faire l'indifférente, quand on
-avait toujours envie de rire, ou de pleurer. Une telle contrainte était
-contre nature: Odette en était abattue; elle tombait dans une
-prostration, jusqu'à ce que brusquement un réveil impérieux de sa
-gaieté d'enfant et un besoin de mouvement la rejetassent dans ses jeux.
-
-Annette contemplait, devinait--inventait un peu--ces désespoirs en
-miniature, et elle se souvenait avec pitié des siens. Qu'elle en avait
-dépensé, elle aussi, de fièvre à aimer, désirer, se ronger, et pour
-qui, et pour quoi? À quoi cela sert-il? Une telle disproportion avec
-l'objet borné de la nature! La gaspilleuse de forces! Et ces forces
-d'aimer, elle les distribue au hasard! Les uns ont trop, les autres pas
-assez. Annette se rangeait avec Odette parmi celles qui ont trop, et son
-fils parmi ceux qui n'ont pas assez. C'était lui le plus heureux.
-Pauvre petit!...
-
-
-Il n'était pas si pauvre! Il n'avait pas une vie du cœur moins riche
-que celle d'Odette, ni un débat de pensées moins vif--(mais il ne les
-disait pas!)--ni des sentiments moins violents--(mais leur fougue se
-portait vers une autre direction). Oui, il était indifférent à ce qui
-occupait ces femmes. Mais son esprit était agité de tout autres
-passions. Plus riche cérébralement et beaucoup moins absorbé par la
-vie plus tardive de ses sens, ce petit homme, qui sentait monter la
-marée obscure du Désir, en tournait les énergies, en vrai homme, vers
-l'action et la domination. Il rêvait de telles conquêtes que celle
-d'un cœur féminin lui eût paru bien pauvre--si seulement, à cette
-heure de l'enfance, il y eût pensé! Les garçons des générations
-précédentes rêvaient de soldats, de sauvages, de pirates, de
-Napoléon, d'aventures océaniques. Marc rêvait d'avions, et d'autos,
-et de sans-fil. Autour de lui, la pensée du monde dansait une ronde
-vertigineuse; un délire de mouvement faisait vibrer la planète; tout
-courait et volait, fendait l'air et les eaux, tournait, tourbillonnait.
-Une magie d'inventions démente transmuait les éléments. Plus de
-limites au pouvoir, et donc plus au vouloir! L'espace et le temps...
-(«_Passez, muscade!_»)... se volatilisaient, escamotés par la
-vitesse. Ils ne comptaient plus. Et les hommes, encore moins. Ce qui
-comptait: Vouloir, Vouloir illimité! Marc connaissait à peine les
-rudiments de la science moderne. Il lisait, sans comprendre, une revue
-scientifique que recevait sa mère; mais il était, sans comprendre,
-baigné, depuis sa naissance, dans le miracle de la science. Annette ne
-le remarquait pas, car elle avait appris la science par la voie
-scolastique; elle ne l'avait pas respirée, en vivant. Elle voyait des
-figures à la craie et des chiffres sur le tableau, des raisonnements.
-Marc imaginait des forces fabuleuses. Justement parce qu'il n'était pas
-gêné par sa raison, il était emporté par un lyrisme aussi vague et
-brûlant que celui qui gonflait les voiles des Argonautes. Il concevait
-d'extraordinaires exploits: percer le globe d'un tunnel, de part en
-part; s'élever sans moteur dans l'air, relier Mars à la Terre, en
-pressant un bouton faire sauter l'Allemagne,--ou bien un autre État (il
-n'avait pas de préférence!)--Sous les mots mystérieux de volts,
-d'ampères, de radium, de carburateur, qu'il employait avec aplomb, à
-tort et à travers, il évoquait des contes des Mille-et-une-Nuits.
-Comment diable sa pensée se fût-elle abaissée de si haut vers une
-stupide petite fille?
-
-Mais le corps et la pensée sont deux frères jumeaux, qui ne vont point
-du même pas. Dans leur double croissance, il y a toujours l'un des
-deux--(ce n'est pas toujours le même)--qui s'attarde sur la route, et
-l'autre galope en avant. Le corps de Marc restait celui d'un enfant; et
-tandis que l'esprit vagabondait là-haut, un fil le tenait par la patte
-et le ramenait en bas, où il fait bon jouer. Alors, faute de mieux, il
-condescendait à jouer,--ou même, sans condescendance, il jouait de
-tout son cœur avec la stupide petite fille. C'étaient d'heureux
-entr'actes.
-
-Ils ne duraient pas longtemps. Trop d'inégalités entre les deux
-enfants. Non pas seulement leur âge, ni qu'elle fût une fille. Mais
-leur tempérament était trop différent. Odette, pas jolie, tenant
-plutôt du père, avec les yeux d'Annette, une bonne figure ronde,
-joufflue, camusette, était une enfant robuste, bien portante, dont
-l'ardeur de sentiment ne troublait pas l'équilibre physique, mais
-semblait la dépense naturelle de l'abondance vitale. Elle avait
-échappé à tous les petits maux d'enfance. Marc était, au contraire,
-marqué par sa maladie de la première année; et quoique, par la suite,
-sa bonne constitution dût reprendre le dessus, cette lutte de
-l'organisme, où il était souvent vaincu, lui gâta une partie de son
-enfance; il restait exposé aux moindres refroidissements, fréquemment
-arrêté par de petits retours de bronchite ou de fièvre. Il en
-souffrait dans son amour-propre: car tous ses instincts étaient
-d'orgueil et de force.
-
-Vers la fin de 1911, un an après le raccommodement entre les deux
-sœurs, Marc eut une de ces maladies d'hiver, compliquée d'influenza,
-qui inspira de brèves inquiétudes. Odette vint à son chevet. On le
-lui avait défendu, par crainte de la contagion; mais elle avait trouvé
-moyen de se glisser dans la chambre, un soir que les deux mères
-étaient occupées dans la pièce à côté. Elle fut compatissante; et
-Marc, un peu fiévreux, se livra comme il n'avait jamais fait. Il était
-inquiet.
-
---Qu'est-ce qu'elles disent, Odette?
-
-(Il s'imaginait qu'on lui dissimulait la gravité de son mal).
-
---Je ne sais pas. Elles ne disent rien.
-
---Qu'est-ce que le médecin a dit?
-
---Il a dit que ce ne serait rien.
-
-Il fut un peu soulagé, mais il restait méfiant.
-
---C'est vrai? Non, ce n'est pas vrai. On me cache... Je sais bien ce que
-j'ai, moi...
-
---Qu'est-ce que tu as?
-
-Il se taisait.
-
---Marc, qu'est-ce que tu as?
-
-Il se renfermait dans un silence orgueilleux et hostile. Odette était
-angoissée. Elle finit par croire qu'il était très malade. Et son
-inquiétude se communiqua à Marc. Avec son exagération passionnée,
-qui prenait des formes mélodramatiques, elle joignit les mains:
-
---Ô Marc, je t'en prie, ne sois pas si malade! Je ne veux pas que tu
-meures!
-
-Il n'en avait pas la moindre envie. Il aimait à être plaint, mais il
-n'en demandait pas tant! À s'entendre dire ce qu'il craignait, il fut
-glacé de peur. Il ne voulait pas le montrer. Tout de même, il le
-montra:
-
---Tu vois, tu me cachais!... Tu sais... Je suis très malade?
-
---Non, non, je ne veux pas, je ne sais pas, je ne veux pas que tu sois
-très malade... Ô Marc, ne meurs pas! Si tu meurs, je veux mourir avec
-toi!
-
-Elle se jeta à son cou, en pleurant. Il était très ému, et il
-pleurait aussi, il ne savait pas si c'était à cause d'elle ou de lui.
-Au bruit, les mamans accoururent et, grondant, les séparèrent. Ils
-s'étaient sentis bien proches, en cet instant...
-
-Mais le matin suivant, Marc avait réfléchi. Il n'était plus inquiet;
-et même,--(pour effacer ses craintes, on s'était moqué de lui)--il
-était vexé de s'être montré capon; il s'en prenait à Odette de
-l'avoir amené, par sa sotte inquiétude, à ces marques de faiblesse.
-Et puis... (il l'entendait rire, et il la voyait passer, débordante de.
-santé)... il lui en voulait de cette santé. Elle en avait trop. Il
-l'enviait, et il était humilié.
-
-Après qu'il fut guéri, il garda longtemps la mortification de s'être
-trahi aux yeux de sa cousine. Il en était d'autant plus irrité qu'il
-avait eu peur vraiment. Et elle l'avait vu. Son émotion passée, Odette
-en conservait un malin souvenir. Elle l'avait aperçu sans échasses,
-peureux, petit garçon. Elle ne l'en aimait que mieux. Il ne le lui
-pardonnait point.
-
-
-
-
-Marc était guéri. Odette était florissante. Elle avait, toute
-glorieuse, fait, l'été précédent, sa première communion. (C'était
-à cette époque où l'Église, comme Joconde, en quête de l'innocence,
-avait, de son grand nez méfiant, qui humait l'air du temps, jugé qu'il
-n'en était plus, après l'âge de sept ans). Odette se croyait femme et
-s'efforçait de le paraître, en modérant son impétuosité de chevreau
-tenu en laisse; mais d'une cabriole, le petit cornu vous échappe des
-mains... Sylvie était heureuse, les affaires allaient bien. Et Annette,
-qui trouvait au foyer de sa sœur un aliment au besoin d'affection que
-l'âge et l'épreuve avaient un peu assagi, semblait avoir atteint une
-zone apaisée. Tout était confiant.
-
-Une chaude après-midi... entre trois et quatre heures, fin d'octobre...
-un de ces jours radieux, où la lumière sans voiles semble, ainsi que
-les arbres dévêtus, toute nue. Les fenêtres étaient ouvertes pour
-laisser entrer les rayons du soleil d'automne, qui sont doux et dorés
-comme ceux du miel. C'était le lendemain l'anniversaire des huit ans
-d'Odette. Annette était chez Sylvie. Dans la chambre sur la cour, elles
-regardaient ensemble et tâtaient des étoffes, bavardes et occupées
-gravement de leur examen. Odette était, de l'autre côté du couloir,
-dans la chambre du fond qui donnait sur la rue. Tout à l'heure, la
-curieuse était venue fourrer son nez par la porte entre-bâillée, pour
-voir ce qu'on faisait. On l'avait renvoyée, en prenant la voix
-grondeuse, terminer un petit travail, avant de goûter ensemble. Marc
-était au lycée; on l'attendait après sa classe, dans une demi-heure.
-
-Le temps coulait uni, sans un pli, sans une ride, sans hâte, comme s'il
-eût dû ainsi durer toute la vie. On se sentait bien, mais on ne
-songeait même pas à en jouir: c'était naturel! Au lierre du mur, dans
-la cour, les moineaux heureux pépiaient. Les dernières mouches de
-l'automne bourdonnaient leur contentement de chauffer aux derniers jours
-de soleil leurs ailes engourdies...
-
-Elles n'entendirent rien... Rien. Pourtant, elles s'étaient tues, au
-même instant, toutes deux, comme si le fil fragile qui tenait suspendu
-leur bonheur, s'était rompu...
-
-On sonna à la porte.
-
---Marc, déjà? Non, c'est trop tôt.
-
-On sonna, on frappa de nouveau... Il y a des gens bien pressés!... On y
-va!...
-
-Sylvie alla ouvrir, et Annette, derrière elle, à quelques pas, suivit.
-
-À la porte, la concierge, hors d'haleine, criait, agitait les bras.
-D'abord, elles ne comprirent pas...
-
---Madame ne sait pas... le malheur qui est arrivé... La petite
-demoiselle...
-
---Qui?
-
---Mademoiselle Odette... Cette pauvre mignonne...
-
---Quoi! Quoi!
-
---Elle est tombée...
-
---Tombée!
-
---Elle est en bas.
-
-Sylvie hurla. Elle avait repoussé la concierge et dégringola
-l'escalier. Annette voulut la suivre; mais les jambes lui manquèrent;
-elle dut attendre que son cœur lui permît de marcher. Elle était
-encore en haut, et penchée sur la rampe, quand de la rue lui vinrent
-les cris sauvages de Sylvie...
-
-Que s'était-il passé? Probablement Odette, qui ne travaillait pas
-volontiers, musardant, furetant, était allée regarder par la fenêtre
-si Marc ne venait pas, et elle s'était penchée... La pauvre petite
-n'avait même pas eu le temps de comprendre...--Quand Annette,
-chancelante, fut enfin dans la rue, elle vit un attroupement, Sylvie
-comme une démente et, dans ses bras, le petit corps disloqué, jambes
-et tête pendantes, comme un agneau égorgé. La brune toison voilait le
-crâne fracturé; on voyait seulement un peu de sang au nez; les yeux
-encore ouverts semblaient interroger... La mort avait répondu.
-
-Annette se fût jetée par terre, en criant d'horreur, si la fureur
-sauvage de Sylvie n'eût pris toute la douleur du monde. Elle était
-tombée à genoux, sur le pavé, presque couchée sur l'enfant, qu'elle
-soulevait, qu'elle secouait, avec des cris enragés. Elle l'appelait,
-elle l'appelait, elle insultait... Qui? Quoi? Le ciel, la terre... Elle
-écumait de désespoir et de haine...
-
-Et, pour la première fois, Annette vit dans sa sœur les passions
-forcenées, que Sylvie portait sans le savoir au fond de sa nature, et
-dont la vie lui avait jusqu'alors épargné l'emploi. Et elle les
-reconnut, comme étant de son sang.
-
-L'excès de cette souffrance ne lui permettait pas de s'abandonner à la
-sienne. Il fallait qu'elle fût, par réaction, forte et calme. Elle le
-fut. Elle prit Sylvie par les épaules. La vocifératrice se débattait;
-mais Annette, penchée sur elle, la souleva; et Sylvie, subissant cette
-impérieuse douceur, se tut, releva la tête, vit le cercle autour
-d'elle, jeta un regard farouche et, l'enfant dans ses bras, sans un mot,
-elle rentra.
-
-Elle venait de passer le seuil de la maison. Annette rentrait à sa
-suite, quand au coin de la rue elle aperçut Marc qui arrivait. Et
-malgré son amour déchiré pour la pauvre petite, son cœur bondit dans
-sa poitrine:
-
---Quel bonheur que ce ne soit pas lui!
-
-Elle courut à Marc, pour l'empêcher de voir. Marc, aux premiers mots,
-blêmit, serra les dents. Loin de la scène elle l'emmena; elle lui dit
-qu'Odette était gravement blessée; mais lui, avec l'intuition
-méfiante de l'enfant, savait qu'elle était morte; et il cherchait, les
-poings crispés, à repousser cette terrible pensée. Malgré son
-trouble, il restait préoccupé de lui, de son attitude et des gens qui
-passaient; il remarquait que sa mère marchait tête nue, près de lui,
-dans la rue, et qu'on les regardait: il en était gêné. Cette
-contrariété contribua à le calmer. Annette, le voyant plus ferme, lui
-dit, à mi-chemin, de rentrer seul chez lui. Elle revint en hâte, vers
-Sylvie, prostrée, assise comme écroulée dans un coin, près du lit de
-la petite morte, sans entendre ni comprendre, respirant bruyamment,
-ainsi qu'un animal blessé. Ses ouvrières s'occupaient de l'enfant.
-Annette lava le petit corps, le revêtit de linge blanc, le coucha dans
-le lit, ainsi qu'aux soirs lointains,--hier,--éternellement lointains,
-où elle venait entendre les confidences à voix basse de l'enfant.
-Lorsque ce fut fini, elle alla vers Sylvie et elle lui prit la main.
-Moite et froide, la main s'abandonna. Annette serrait ces doigts, d'où
-la vie semblait s'être retirée; et elle n'avait pas le courage de
-chuchoter une parole de tendresse, qui n'eût point traversé le mur du
-désespoir. Le seul contact fraternel de leurs corps pouvait faire
-pénétrer au dedans lentement sa pitié. Elle l'enlaça, le front
-appuyé contre la joue de Sylvie; et ses larmes gouttaient sur le cou de
-sa sœur, comme pour fondre le gel qui lui enveloppait le cœur. Sylvie,
-muette, ne bougeait pas; mais ses doigts, faiblement, commençaient à
-répondre à la main fraternelle, quand arriva le mari. Annette la
-quitta.
-
-Elle rentra près de Marc et dit la vérité. Elle ne la lui apprenait
-pas. Il ne parut pas ému; il avait peur de son émotion et voulait
-garder l'air assuré; mais il n'eût pas fallu qu'il fût obligé de
-parler: dès qu'il ouvrit la bouche, sa voix se mit à trembler; il
-courut se cacher dans sa chambre, pour pleurer. Annette qui sentit, avec
-la divination maternelle, l'angoisse pour ce cœur d'enfant de la
-première rencontre avec la mort, évita de parler du sujet redoutable,
-mais le prit sur ses genoux, comme quand il était petit. Et lui, ne
-songea pas à se plaindre qu'on le traitât en petit, et il se réfugia
-dans la chaleur du sein. Après qu'ils se furent apaisés l'un et
-l'autre, en berçant leur peur et sentant qu'ils étaient deux pour se
-défendre, elle le fit coucher et le pria d'être un brave petit homme,
-de ne pas s'effrayer si elle devait ressortir, le laisser seul une
-partie de la nuit. Il comprit et promit.
-
-Elle reprit, dans la nuit, le chemin de la maison tragique. Elle voulait
-veiller la petite morte. Sylvie était sortie de sa morne
-insensibilité. Elle n'était pas revenue au furieux désespoir du
-début. Mais le spectacle n'était pas moins pénible. Sa tête s'était
-troublée. Annette lui vit, sur les lèvres, un sourire. Sylvie leva les
-yeux, en l'entendant entrer, la regarda, vint à elle, et dit:
-
---Elle dort.
-
-Elle la prit par la main, et la mena devant le lit:
-
---Regarde comme elle est belle!
-
-Son visage rayonnait; mais Annette vit passer sur le front une ombre
-d'inquiétude; et quand, après un moment, Sylvie répéta, à mi-voix:
-
---Elle dort bien, n'est-ce pas?...
-
-Annette rencontra son regard fiévreux, qui attendait qu'elle dît:
-
---Elle dort. Oui.
-
-Elle le dit.
-
-Elles allèrent s'asseoir dans la chambre à côté. Le mari était là,
-avec une ouvrière. Ils se forçaient à causer, pour occuper son
-attention. Mais la pensée blessée de Sylvie, qui se fuyait, sautait
-d'un sujet à l'autre, sans s'arrêter. Elle avait pris un ouvrage,
-qu'à tout instant elle jetait, elle prenait, elle jetait, pour écouter
-la chambre au sommeil. Elle redisait:
-
---Comme elle dort!... en promenant son regard sur les autres, pour
-les... pour se persuader. Une fois, elle retourna près du petit lit, et
-penchée sur l'enfant, lui dit des mots mignons. Ce fut atroce pour
-Annette. Elle voulait que Sylvie se tût. Le mari, à voix basse, la
-supplia de ne pas toucher à l'illusion.
-
-L'illusion tomba seule. Sylvie, revenue à sa place, avait repris son
-ouvrage, et elle ne parlait plus. Les autres parlaient autour d'elle,
-mais elle n'écoutait plus. À leur tour, ils se turent. Le sombre
-silence plana... Soudain, Sylvie cria. Sans mots. Un long cri. Abattue
-sur la table, elle y heurtait sa tête. On écarta précipitamment les
-aiguilles et les ciseaux. Quand la parole lui revint, ce fut pour
-insulter Dieu: elle ne croyait pas en lui; mais il faut bien avoir
-quelqu'un contre qui se venger! Elle avait les yeux torves; et de basses
-injures elle le souffletait...
-
-L'épuisement vint. On la porta sur son lit. Elle ne remuait plus.
-Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle fût assoupie.
-
-Alors, elle rentra brisée. Les rues blêmes, au petit jour... Marc ne
-dormait pas. Elle se coucha en grelottant. Mais au moment de se mettre
-au lit--(c'était trop, tout ce que depuis douze heures elle avait dû
-souffrir et maîtriser!)--elle courut en chemise et pieds nus dans la
-chambre de son fils, et passionnément elle lui baisa la bouche, les
-yeux, les oreilles, le cou, les bras, les mains. Et elle disait:
-
---Mon petit, mon cher petit... Toi, tu ne me quitteras pas?...
-
-Il était très ému, gêné et effrayé. Il pleura avec elle, plus sur
-lui que sur les autres. Sur les autres, aussi. À présent, il sentait
-ce qu'il avait perdu, il pleurait cette affection, dont il n'avait point
-voulu. Il se rappela le soir où il était malade, et Odette auprès de
-lui. Il était pénétré de tendresse et de tristesse. Et il pensa:
-
---Tout de même, c'est moi qui vis!...
-
-
-
-
-Annette tremblait de recommencer une pareille journée. Ses forces n'y
-eussent pas suffi. Mais ce qui suivit n'eut pas la terrifiante violence
-des heures précédentes. La souffrance humaine, quand elle atteint au
-faîte, il faut qu'elle redescende. On meurt, ou on s'habitue.
-
-Sylvie avait repris possession d'elle. Elle était livide, marquée au
-coin des narines et des lèvres d'un trait dur, qui depuis, laissa, en
-s'atténuant, sa flétrissure. Mais calme, active, occupée, avec ses
-ouvrières, à couper et à coudre les vêtements de deuil. Elle donnait
-des ordres, surveillait, travaillait; et ses mains étaient sûres et
-précises, comme son regard. Elle fit l'essayage de la robe d'Annette.
-Annette craignait de prononcer un mot qui rappelât l'enterrement. Mais
-Sylvie en parla, froidement. Elle ne laissait à personne le soin de
-s'occuper des détails. Elle régla tout. Elle conserva ce calme tendu
-jusqu'à la fin de la cérémonie. Seulement, avec une rage froide et
-concentrée, elle s'opposa à tout service religieux. Elle ne pardonnait
-pas!... Jusqu'alors, elle avait été vaguement incroyante, insouciante,
-non hostile; et, tout en riant un peu, elle était, sans l'avouer,
-émue, le jour qu'elle avait vu sa belle petite fille en blanche
-communiante... Justement! Elle avait été dupée... Le lâche!... Elle
-ne pardonna jamais.
-
-Annette s'attendait à ce que la contrainte inhumaine que s'imposait
-Sylvie fût payée d'une nouvelle crise, au retour dans la maison. Mais
-il ne lui fut pas permis de rester auprès de sa sœur. Sylvie le lui
-interdit durement. La présence d'Annette lui était intolérable...
-Annette avait son fils!...
-
-Le jour suivant, le mari inquiet vint raconter à Annette que Sylvie ne
-s'était pas couchée. Elle ne pleurait pas, elle ne se plaignait pas,
-elle se rongeait en silence. Elle reprit impitoyablement son travail
-d'atelier: c'était un devoir mécanique, plus impérieux que la vie. On
-ne s'apercevait de son état qu'à certains accidents: des erreurs qui,
-avant, ne lui arrivaient jamais: une robe coupée de travers, qu'après
-elle détruisit, sans un mot; elle se blessa aussi les doigts avec ses
-ciseaux. On la décida à se coucher la nuit. Mais elle restait assise
-dans le lit, sans dormir, et elle ne répondait pas à ce qu'on lui
-disait.
-
-Et chaque matin, avant de paraître à l'atelier, elle faisait visite au
-cimetière.
-
-Cela dura quinze jours. Puis, elle disparut. Au milieu de l'après-midi.
-Des clientes vinrent, attendirent. À l'heure du souper, elle n'était
-point là. Dix heures, onze heures passèrent. Le mari redoutait un acte
-désespéré. Vers une heure, elle rentra; et, cette nuit, elle dormit.
-On ne put rien savoir d'elle. Mais le lendemain soir, de nouveau, elle
-s'éclipsa. Et le surlendemain, elle recommença. Maintenant, elle
-causait, elle semblait détendue. Mais elle ne disait pas où elle
-était allée. Les ouvrières jasaient. Le brave mari haussait les
-épaules avec pitié, et disait à Annette:
-
---Si elle me trompe, je ne peux pas lui en vouloir; elle a trop
-souffert... Et même, si cela peut l'arracher à son obsession,... eh
-bien, soit!...
-
-Annette réussit à saisir Sylvie au passage; elle lui fit entendre
-discrètement l'inquiétude, les soupçons, et la peine que causaient
-ses sorties. Sylvie, qui d'abord ne voulait pas s'arrêter, parut
-indifférente à ce qu'on pouvait penser, mais elle fut touchée de la
-bonté du mari, et prise d'un besoin subit de se confier, elle emmena
-Annette dans sa chambre, dont elle ferma la porte; elle s'assit tout
-près d'elle, et mystérieusement, à mi-voix, les yeux brillants, elle
-révéla qu'elle allait, tous les soirs, dans un cercle d'initiés,
-réunis autour d'une table, causer avec sa petite fille. Annette,
-horrifiée, écoutait, sans oser trahir ses sentiments, Sylvie qui
-racontait, d'une voix attendrie, les réponses de l'enfant. Il n'était
-plus besoin de l'engager à parler: elle goûtait une joie à se redire
-tout haut les paroles puériles, où elle avait transfusé tout le sang
-de son cœur. Annette ne pouvait détruire une illusion qui faisait
-vivre sa sœur. Léopold était près de l'encourager: pour son gros bon
-sens, celle-là valait toute autre religion. Annette prit conseil du
-médecin, qui dit de laisser la douleur s'épuiser.
-
-Maintenant, Sylvie rayonnait. Annette se demandait si elle n'eût pas
-préféré le désespoir sacré à cette joie dérisoire, qui profane la
-mort. À l'atelier, Sylvie ne dissimulait plus ses relations
-d'outre-tombe; ses ouvrières lui faisaient raconter ses séances; elles
-y goûtaient un frisson amusé de roman-feuilleton. Lorsque Annette
-arrivait, elle les entendait mêler leurs réflexions animées au récit
-de la dernière conversation que Sylvie avait eue avec Odette; une
-apprentie se moquait derrière une étoffe qu'elle pliait; et Sylvie,
-experte naguère à manier l'ironie, ne s'apercevait de rien, bavarde et
-absorbée dans sa fantasmagorie.
-
-Elle n'en resta point là. Un soir, sans avertir Annette, elle emmena
-Marc. Elle s'était reprise pour lui d'une affection exaltée. Dès
-qu'elle le voyait, sa figure s'éclairait. Annette, ne trouvant plus
-Marc à la maison, devina ce qui s'était passé. Mais elle se garda de
-le lui faire raconter, quand il rentra, fort tard, oppressé, énervé.
-L'enfant cria, dans ses rêves. Annette se leva, le calma, lui caressa
-la tête avec ses tendres mains.
-
-Au matin, elle eut une explication sévère avec Sylvie. Son fils était
-en cause, elle ne ménageait plus rien. Elle ne cacha pas, cette fois,
-son aversion écœurée pour les dangereuses folies, et elle intima
-violemment à sa sœur la défense d'y mêler le petit. Sylvie qui, en
-d'autres temps, eût répliqué sur le même ton, baissa le front, avec
-un sourire équivoque, évitant de rencontrer le regard courroucé
-d'Annette; son instinct ne se sentait pas assez sûr de ses
-révélations, pour les exposer à la critique passionnée de sa sœur.
-Elle ne discuta rien, elle ne promit rien: d'une câlinerie sournoise,
-comme une chatte semoncée, qui n'en fera qu'à sa tête.
-
-Elle ne se risqua pourtant plus à emmener Marc. Mais elle le prenait
-pour confident de ce qu'elle avait entendu dans ses séances; et il
-était bien difficile d'empêcher leurs conciliabules, sur lesquels Marc
-gardait un secret aussi méfiant que sa tante. Sylvie disait à Marc
-qu'Odette parlait de lui. C'était ce qui l'attachait au jeune garçon:
-Odette le lui avait légué. Elle transmettait les messages entre les
-deux enfants. Marc n'y croyait pas vraiment; le sens critique du
-grand-père le défendait contre ces absurdités; mais son imagination
-était émue. Il écoutait, intéressé, répugné. Tout en se prêtant
-à ce jeu malsain, il jugeait sévèrement Sylvie; et il étendait sa
-condamnation aux femmes en général. Mais cette atmosphère de tombeaux
-était insalubre pour un garçon de cet âge. L'horrible bouffonnerie de
-la vie et de la mort le hantait précocement. Il se sentait entouré
-d'une odeur de viande pourrie. Des minutes suffocantes. Et comme sa
-pensée n'était pas assez forte encore pour le défendre, sa vitalité
-fiévreuse de préadolescence eut recours, pour réagir, aux plus
-troubles instincts, qui vaguaient, comme des bêtes dans la nuit.
-Redoutable troupeau! On dirait que, par une sorte d'embryogénie,
-l'organisme psychique, en son évolution, passe par toute la série des
-formes animales, et qu'il lui faille franchir l'étape des plus
-brutales, avant de s'élever à leur sublimation par l'intelligence et
-la volonté humaine. Par bonheur, il est bref, ce rappel des sauvages
-origines: un passage de spectres. Le mieux est qu'on les laisse au plus
-vite passer, et qu'on se range de côté, sans rien faire qui éveille
-leur conscience ténébreuse. Mais l'heure n'est pas sans dangers, et la
-plus tendre vigilance n'en peut défendre l'enfant. Car ce petit Macbeth
-est seul à voir les spectres: pour les autres--les plus proches--reste
-vide la place de Banquo; ils distinguent la voix fraîche, les traits
-purs de l'enfant; et ils n'aperçoivent pas les redoutables ombres qui
-courent au fond des yeux limpides. À peine les distingue-t-il
-lui-même, spectateur curieux. Comment les connaîtrait-il, s'ils
-proviennent d'un monde où il n'était pas né, ces instincts de
-possession, de violence, et... même de crime! Aucune pensée perverse
-qui ne l'effleure en ces jours, qu'il ne tâte du bout de sa langue.--Ni
-l'une ni l'autre des deux femmes qui choyaient Marc ne se doutait du
-petit monstre, qu'à certaines minutes elles tenaient près de leurs
-jupes...
-
-Peu à peu, cependant, Sylvie s'apaisait. Les récits de ses séances
-n'avaient plus de caractère mystérieux; elle en parlait sans émotion,
-d'un ton pressé; elle ne tenait pas à insister. Bientôt même, elle
-n'en parla plus qu'avec contrainte. Et brusquement, elle cessa d'en
-parler; elle ne répondit plus aux questions... Avait-elle eu une
-déception, dont elle ne voulait pas convenir? Ou s'était-elle lassée?
-Elle ne le dit à personne. Mais dans les longs entretiens qu'elle
-continuait d'avoir avec Marc, le monde occulte tint de moins en moins de
-place, et finit par disparaître. Elle paraissait avoir recouvré son
-équilibre. Le passage de l'épreuve ne se marquait plus, aux yeux de
-l'entourage, que par un changement d'âge, une expression nullement plus
-affinée par la douleur, mais au contraire plus matérielle, des traits
-un peu alourdis et des formes plus pleines, la même grâce toujours, et
-plus d'éclat. De forts besoins de revivre se revanchaient de l'agonie
-endurée. Et les nouvelles peines et les nouveaux plaisirs, les feuilles
-des jours qui tombent, la poussière de la route, recouvrirent peu à
-peu la fosse ouvert au cœur.
-
-
-Mensongère apparence...
-
-La vie reprit dans la maison Rivière. Mais la catastrophe avait fait
-une brèche aux âmes.
-
-C'est un bien petit événement dans l'ordre général que la
-disparition d'un enfant. On est environné de mort, elle ne devrait pas
-surprendre; dès qu'on commence à regarder, on la voit qui travaille et
-l'on s'y habitue. On croit qu'on s'habitue. On sait qu'elle viendra un
-jour travailler chez nous, et l'on prévoit la peine. Mais il y a bien
-plus que la peine! Que chacun s'interroge! Peu qui ne reconnaîtront la
-révolution qu'une mort a produite dans toute leur existence! C'est un
-changement d'ère... «_Ante, Post Mortem..._» Un être a disparu. La
-vie tout entière est atteinte, tout le royaume des êtres, hier royaume
-du jour, et aujourd'hui, de l'Ombre... Ô Dieu! si cette petite pierre,
-cette seule pierre tombe de la voûte, toute la voûte tombe! Le rien
-est sans mesure. Si ce petit moi n'est rien, aucun moi n'est rien. Si ce
-que j'aime n'est rien, moi qui aime, je ne suis rien. Car je ne suis que
-par ce que j'aime... L'irréalité de tout ce qui respire est soudain
-apparue. Et tous en prennent conscience, mais non de la même façon,
-chacun avec ses organes--instinct ou intelligence, en face, le regard
-droit, ou fuyant, et les yeux clignant de côté.
-
-Sur l'arbre de la famille, d'où avait été brisé le petit rameau
-d'Odette, les autres branches continuèrent à pousser. Mais trois au
-moins sur quatre furent modifiés dans leur développement.
-
-Le moins touché fut le père. Le jour de l'enterrement, son chagrin
-faisait mal, haletant de la gorge et des flancs, comme un cheval
-écroulé. Mais quinze jours après, il était repris déjà par ses
-affaires et par les fortes exigences de sa vie physique, il travailla,
-mangea double, voyagea, oublia.
-
-Des deux femmes, Annette paraissait la vraie mère. Elle ne se consolait
-pas. Son deuil devint plus âpre, à mesure que s'effaçait le sillage
-de la petite fille. Odette lui était comme une enfant élue, l'enfant
-créée non de sa chair, mais de son besoin de tendresse, plus à elle
-qu'à Sylvie, plus elle que son fils. Elle s'accusait de ne pas l'avoir
-assez aimée, de lui avoir marchandé les caresses, dont ce petit cœur
-avide n'avait jamais assez. Et elle se persuadait qu'elle était seule
-à conserver la mémoire de l'enfant, que les autres trahissaient.
-
-Sylvie montrait maintenant une étrange gaieté, affairée, agitée.
-Elle avait le verbe haut, un flux de paroles fatigant, avec des saillies
-burlesques, une verdeur de propos, qui faisaient rire aux éclats son
-petit peuple ouvrier, et que Marc dégustait sournoisement, quand il se
-trouvait là pour les gober au passage. Lui aussi se dissipait,
-travaillait moins, flânait, polissonnait, à l'affût des occasions de
-ne rien faire et de rire: l'organisme se défendait contre l'effroi
-intérieur... Qui s'en doute, au dehors? On est impénétrable les uns
-aux autres, on semble indifférent, on voudrait se confier, on ne peut
-pas... «Il n'est pas de communion possible dans la souffrance...»
-
-Mais Annette, que sa passion pour la morte rendait injuste pour les
-vivants, ne voyait que leur égoïsme qui, par tous les moyens, se
-reprenait à la vie, laissant tomber au fond la pierre du souvenir; et
-elle leur en voulait.
-
-Or, un jour,--un dimanche que Marc était allé avec Léopold, à un
-match de sport,--Annette, venant chez Sylvie, trouva la porte de
-l'appartement ouverte. Elle entra et entendit une plainte pesante qui se
-traînait. Sylvie, seule dans sa chambre fermée, parlait et gémissait.
-Annette se retira sur la pointe des pieds; elle referma la porte sur le
-palier, et sonna. Sylvie vint ouvrir; elle avait les yeux rouges; elle
-dit que c'était le rhume, et causa avec un entrain bruyant et vulgaire.
-Elle se mit à raconter une de ses éternelles histoires scabreuses,
-dont elle était approvisionnée. Annette avait le cœur serré. Se
-pouvait-il qu'elle jouât!--Elle ne jouait qu'à moitié. Beaucoup plus
-que les autres, c'était elle qu'elle voulait tromper. Un désespoir
-foncier, sans jour et sans issue, l'avait amenée à une sorte de
-mépris bouffon de la vie. Si elle ne voulait pas tomber, nulle autre
-alternative que l'oubli et ce masque d'insouciance cynique, qui
-finissait par se substituer aux traits du vrai visage. Tout n'est rien.
-Rien ne vaut la peine. Honnêteté, honneur, des blagues!... Ne rien
-prendre au sérieux. Rire de la vie. En jouir. Le travail seul subsiste,
-parce que c'est un besoin et qu'on ne peut s'en passer...
-
-Bien d'autres choses subsistaient sous ces destructions. L'instinct
-était chez Sylvie plus solide que la pensée. Et quand elle rejetait
-tout, Annette et le fils d'Annette lui restaient incrustés sous la
-peau. Ils ne formaient qu'un, eux trois! Mais cet amour d'instinct,
-presque matériel, n'empêchait pas les mauvais sentiments. Sylvie, qui
-n'était pas tendre pour elle, ne l'était pas non plus pour Annette.
-Elle se montrait agressive et railleuse à l'égard de sa sœur, dont le
-sérieux moral, la tristesse taciturne, lourde de souvenirs, l'irritait,
-comme un reproche muet.
-
-Un reproche, en effet. Annette n'avait pas la charité de le lui
-épargner. Elle voyait bien pourtant que Sylvie fuyait la peine, comme
-un gibier le chien; et elle la plaignait. Elle plaignait la misère de
-la nature humaine, mais en la méprisant de chercher son salut aux
-dépens de ses trésors les plus chers et d'être toujours prête à
-trahir ses affections sacrées, pour tromper la poursuite féroce de la
-douleur. Elle en était ulcérée; car dans son propre cœur elle
-entendait rappel de cette lâcheté de vivre; et elle, la châtiait.
-
-De là qu'elle s'imposa, en ces mois qui suivirent le malheur, une
-austère discipline du cœur, un rigorisme moral, pessimiste et hautain,
-qui cachait sa tendresse blessée...
-
-
-Après le sombre hiver, Pâques étaient revenues. Annette errait dans
-Paris, le matin du dimanche:--le ciel refleurissait, l'air était
-immobile;--l'âme enveloppée de son deuil, elle écoutait les appels
-nostalgiques des cloches; et leur filet sonore l'enserrait de ses
-mailles, la tirait hors du flot du siècle insouciant sur la grève où
-gisait le Dieu mort. Elle entra dans une église; et, dès les premiers
-pas, elle fut suffoquée par ses pleurs; depuis longtemps refoulés, ils
-refluaient. Dans le coin d'une chapelle, agenouillée, elle les laissa
-couler, tête basse. Jamais elle n'avait senti comme à cette heure le
-tragique de ce jour. Elle entendait ces orgues, ces chants, ces chants
-de joie... Cette joie!... Sylvie qui riait... Et l'âme pleure, au
-fond... Ah! elle le savait bien, aujourd'hui: Le pauvre mort _n'est pas
-ressuscité!_ Et l'amour désespéré des siens, l'amour des siècles,
-s'épuise à nier sa mort... Cette poignante vérité, combien elle est
-plus grande et plus religieuse que l'illusoire résurrection! Duperie
-passionnée, navrante duperie du cœur, qui ne peut consentir à perdre
-son bien-aimé!...
-
-Elle ne pouvait avec personne partager ses pensées. Et renfermée en
-elle, avec la petite morte, elle la défendait contre la seconde mort,
-la plus terrible: l'oubli. Elle réagissait durement contre elle et
-contre les autres. Et comme toute réaction contre un milieu de pensée,
-par le choc en retour amène une réaction contraire, son attitude de
-blâme provoqua ceux qui se sentaient atteints à exagérer la leur. Et
-le malentendu s'élargit.
-
-Il devint presque complet entre le fils et la mère. Marc de plus en
-plus se détachait d'Annette. Depuis des années, l'antagonisme
-s'annonçait. Mais jusqu'à ces derniers temps, il était resté, de la
-part de l'enfant, voilé, sournois, prudent. Pendant la longue période
-où il avait vécu en tête à tête avec Annette, il se serait bien
-gardé d'entrer en discussion; la partie n'était pas égale; avant
-tout, avoir la paix! Il laissait parler sa mère. Ainsi, elle lui
-livrait, une à une, ses faiblesses; et lui, ne livrait rien.--Mais
-maintenant qu'il avait trouvé en sa tante une alliée, il ne cacha plus
-son jeu. Naguère, que de fois sa mère, impatientée de ce petit
-mollusque, qui rentrait sa pensée dans sa coquille, dès qu'on y
-voulait toucher, lui avait dit:
-
---Allons, sors de ton trou! Montre un peu cette caboche! Ne sais-tu pas
-parler?
-
-Il savait. Annette pouvait être satisfaite! Il parlait maintenant... Il
-eût mieux fait de continuer à se taire!... Quel petit discuteur! Ah!
-il ne fuyait plus la contradiction. Il ne laissait rien passer de la
-bouche de sa mère, sans ergoter obstinément. Et de quel ton
-impertinent!
-
-C'était venu tout d'un coup; et, sans doute, Sylvie y avait sa part de
-responsabilité, en encourageant malignement cette fronde. Mais la vraie
-cause était plus intime. Ce changement d'attitude répondait au
-changement de nature, aux approches de la crise de puberté. L'enfant se
-transformait: en quelques mois, il avait pris un autre caractère, des
-manières quinteuses, brutales, entrecoupées de «revenez-y» de son
-vieux mutisme; mais ce n'était plus le silence poli, conciliant, un peu
-fourbe, de l'enfant qui voulait plaire; on le sentait maintenant hostile
-et hérissé... Sa brusquerie de façons, son impolitesse grossière,
-l'âpreté inexplicable avec laquelle il répondait aux affectueuses
-avances, faisaient saigner la sensibilité d'Annette. Assez armée
-contre le monde, elle ne l'était point contre ceux qu'elle aimait; un
-mot rude de son fils la blessait aux larmes. Elle ne le montrait point;
-mais il n'en ignorait rien. Il continuait: on eût dit qu'il cherchât
-ce qui pouvait déplaire à sa mère.
-
-Il eût rougi de se conduire ainsi avec des indifférents. Mais elle, ne
-lui était pas, certes, indifférente! Il tenait à elle,--et comment!
-Comme le fruit vivant qui, quand l'heure est venue, s'arrache au ventre
-de la mère. Il est fait de sa chair; et pour la faire sienne, cette
-chair, il la déchire.
-
-Marc avait bien des éléments qui appartenaient à la nature d'une
-autre race que la race maternelle. Mais l'étrange! ce n'était pas par
-ces éléments différents qu'il entrait le plus en conflit avec sa
-mère, c'était par ceux qui lui étaient communs avec elle. Car son
-désir jaloux d'indépendance ne possédait pas encore une personnalité
-qui lui appartînt en propre; et toute ressemblance avec sa mère lui
-semblait un danger d'annexion. Alors, pour se défendre, il se faisait
-différent. Quoi qu'elle dît, quoi qu'elle fît, il était le
-contraire. Parce qu'elle était aimante, il se faisait insensible;
-confiante, renfermé; passionnée, froid et tranchant. Et tout ce
-qu'elle combattait, tout ce qui répugnait à la nature d'Annette--(ah!
-comme il le connaissait!)--lui devenait attrayant; et il se dépêchait
-de le faire savoir à Annette. Puisqu'elle se piquait de morale, ce
-moutard trouva élégant de se croire amoraliste, et surtout de le
-proclamer:
-
---La morale, c'est une invention... avait-il déclaré à sa mère. Et
-la crédule Annette l'avait pris au sérieux. Elle l'attribuait à
-l'influence déplorable de Sylvie, qui s'amusait à jeter le trouble
-dans le petit cerveau sagement cultivé... Vlan dans les platebandes!
-une poignée de graines folles! Et le peigne à rebrousse-poil sur les
-allées ratissées!... Elle ne manquait pas de bonnes raisons pour se
-persuader qu'elle agissait dans l'intérêt de l'enfant... «Ce pauvre
-petit, mis en serre, comprimé dans une caisse!... Nous allons le
-dépoter!...» Mais, tout en aimant sa sœur, elle avait un vif et cruel
-plaisir à lui voler ce cœur qui était sa bouture.
-
-La finesse intéressée de l'enfant pour tout ce qui le concerne avait
-saisi le duel engagé entre les deux sœurs; et, naturellement, il
-l'exploitait. Par ruse maligne, il réservait ses faveurs à Sylvie; et
-il était bien aise de la jalousie qu'il excitait chez sa mère. Annette
-ne la cachait plus. Elle la justifiait, avec plus de raison que Sylvie,
-par l'intérêt de Marc. Sylvie aimait l'enfant et elle ne manquait pas
-de bon sens. Sa sagesse poids légers en valait bien une autre plus
-pesante; mais elle n'était pas faite pour un garçon de treize ans; et
-le profit qu'il retirait en était périlleux: si elle aiguisait en lui
-l'appétit de la vie, elle ne lui en donnait pas le respect; et quand,
-de trop bonne heure, le respect a fichu le camp, gare à la casse!
-Sylvie n'était pas faite non plus pour former le goût de Marc, sinon
-pour la toilette. Elle le menait à de stupides cinémas, à des
-music-halls, d'où il rapportait des refrains effarants et des images
-qui laissaient peu de place aux pensées sérieuses: son travail s'en
-ressentit. Annette se fâcha et défendit à Sylvie d'emmener Marc.
-C'était le bon moyen de sceller l'alliance du neveu et de la tante.
-Marc se jugea persécuté; il découvrit que, de nos jours, le métier
-de peuple opprimé est rémunérateur; et Annette apprit, à ses
-dépens, que celui de peuple oppresseur n'est pas de tout repos.
-
-Maintenant, Marc lui faisait sentir, à toute occasion, qu'il était une
-victime et qu'elle abusait de sa force. Eh bien, soit! elle en abusait,
-pour le faire marcher au pas! Elle ne toléra plus ses légèretés de
-langage, ces habitudes inconvenantes qu'il avait prises de gouailler
-tout, cette blague impertinente. Pour le réduire, elle lui opposa une
-sévérité de principes. Il avait la partie belle pour répondre!
-Depuis longtemps, il guettait l'occasion.
-
-Un jour qu'il s'appuyait, contre une interdiction de sa mère, sur des
-paroles de la tante, Annette, impatientée, lui dit que Sylvie avait le
-droit de dire et de faire ce qu'elle voulait: on n'avait pas à la
-juger; mais ce qui était bon pour elle ne l'était pas pour lui; il
-n'avait pas à la prendre pour modèle: «Tout n'est pas à imiter chez
-elle...»
-
-Marc écouta la tirade, et dit négligemment:
-
---Oui, mais elle, elle a un mari.
-
-Annette ne put répondre d'abord: elle ne voulait pas comprendre...
-Qu'avait-il dit? Non, ce n'était pas possible!... Et puis, une rougeur
-lui monta au front. Assise, les mains immobiles sur l'ouvrage, elle ne
-bougeait point. Il ne faisait non plus aucun mouvement. Il n'était pas
-très fier de ce qu'il avait dit, de ce qui allait venir... Le silence
-se prolongeait! Un flot de colère soulevait le cœur violent d'Annette.
-Elle le laissa passer. La pitié, l'ironie prirent la place. Elle eut un
-sourire méprisant:
-
---Petit malheureux! pensait-elle. Et finalement, elle dit, ses doigts
-ayant repris leur tâche:
-
---Et tu trouves sans doute qu'une femme sans mari, qui travaille pour
-nourrir son enfant, est moins digne de respect?
-
-Marc perdit son aplomb. Il ne répondit rien. Il ne s'excusa point. Il
-était mortifié.
-
-Annette ne dormit pas, cette nuit... Ainsi, c'était en vain qu'elle
-s'était sacrifiée! Que le monde la blâmât, c'était dans l'ordre.
-Mais lui, à qui elle avait tout donné! Comment avait-il su? Qui lui
-avait soufflé cette pensée?... Elle ne pouvait lui en vouloir; mais
-elle était accablée.
-
-Marc dormit en paix. Il n'était pas sans remords; mais le sommeil
-était plus fort que les remords. Une bonne nuit passée, il les eût
-oubliés, s'il ne les avait retrouvés dans le regard soucieux de sa
-mère. Il lui déplut que sa mère n'oubliât pas comme lui. Il avait
-des regrets; mais il ne pouvait se résoudre à les exprimer; et comme
-il en était ennuyé, selon la logique de l'enfant, il en voulut à sa
-mère.
-
-Ils ne refirent pas allusion à la scène. Mais depuis, ils en furent
-plus ce qu'ils étaient, avant. Il y avait une contrainte dans leurs
-embrassements. Annette ne le traita plus tout à fait en enfant...
-
-Comment avait-il su? Des conversations de lycée l'avaient fait
-réfléchir sur le nom qu'il portait, et qui était celui de sa mère.
-Des allusions anciennes, attrapées au passage, naguère, à l'atelier,
-et qu'il n'avait pas comprises, s'éclairaient maintenant. Certains mots
-imprudents de Sylvie à sa sœur, devant l'enfant... Et l'énigme
-qu'était pour lui cette mère, qui l'irritait, mais qui le fascinait,
-par _l'aura_ de passions que, sans pouvoir discerner, son flair de jeune
-chien avait subodorées... Sur le tout, il avait bâti de vagues et
-baroques histoires, qui n'arrivaient pas à se tenir d'une façon liée.
-Sa naissance l'intriguait. Comment savoir?... La réponse blessante à
-sa mère était en partie un piège qu'il lui tendait... Dans son cœur,
-se mêlaient curiosité et rancune à l'égard de ce qui s'était passé
-et qu'il ne savait pas. Jamais il n'osa faire là-dessus une question à
-Sylvie: car il avait sa fierté pour sa mère, et il soupçonnait
-qu'elle avait eu des torts. Mais il se croyait en droit de lui en
-vouloir, pour le grave secret qu'elle lui cachait. Ce secret était
-entre elle et lui comme un étranger.
-
-Un étranger, vraiment. Marc ne se doutait guère qu'à des instants, il
-le faisait surgir aux yeux d'Annette, _l'étranger_,--son père--bien
-pis, les Brissot! Car, dans le sourd combat qui se poursuivait
-désormais entre la mère et le jeune garçon, celui-ci faisait,
-d'instinct, arme de tout ce qu'il trouvait, dans sa propre nature,
-d'opposé à Annette. Ainsi, sans le savoir, il déterrait parfois et
-employait contre elle des traits empruntés au fonds Brissot: le fameux
-sourire condescendant, cette satisfaction de soi, ce philistinisme
-badin, dont rien ne pourra ébranler la certitude hostile! Une ombre, un
-reflet sur l'eau. Annette les reconnaissait, et pensait:
-
---Ils me l'ont pris!...
-
-Un étranger, vraiment?--Non, il ne l'était pas. L'arme, les traits
-empruntés, oui; mais la main qui les tenait était de la substance
-d'Annette. Et cette main révoltée se crispait dans l'opposition entre
-deux êtres trop parents et trop proches, qui n'est qu'un des mille jeux
-de l'Amour et du Destin.
-
-
-
-
-Il n'avait pas d'ami. Ce garçon de treize ans, qui se trouvait, matin
-et soir, dans une classe, avec une trentaine d'enfants, restait séparé
-de ses camarades. Plus petit, il aimait à bavarder, jouer, courir,
-crier. Depuis un an ou deux, il avait des accès de mutisme, des
-fringales d'isolement. Cela ne signifiait point qu'il n'eût plus besoin
-de compagnons. Il en avait peut-être plus besoin qu'avant. Justement!
-C'était trop: il avait trop à demander et à donner... Et partout des
-épines, dans ce buisson de printemps! Un amour-propre hérissé. Un
-rien le froissait, et il avait peur d'être froissé, et surtout de le
-montrer: car c'est une faiblesse, et il faut se garder de donner prise
-à l'ennemi: (il y en a un dans tout ami).
-
-Ce qu'il avait saisi, ou plutôt imaginé de son état-civil, du passé
-de sa mère, le tenait dans une gêne absurde, ridicule, sourcilleuse.
-Ses lectures aidant, il s'était convaincu qu'il était un enfant
-«naturel». (Ses livres romantiques l'appelaient d'un nom plus dru). Il
-trouvait moyen de s'en faire un sujet de fierté. Il n'était même pas
-loin de renifler dans l'archaïque injure un fauve relent de noblesse.
-Il se jugeait intéressant, à part des autres, solitaire, un peu
-damné. Il ne lui eût pas déplu de se ranger parmi les bâtards
-sataniques de Schiller et de Shakespeare. Cela lui donnait le droit de
-mépriser le monde, en tirades hautaines,--_in pello._
-
-Mais quand il se retrouvait dans «le monde»,--dans sa classe de
-lycée, parmi les camarades, il était intimidé, alourdi de son secret,
-soupçonneux qu'on pût le deviner. Ses façons bizarres, son air fatal,
-sa voix fluette qui commençait de muer, son minois de petite
-demoiselle, rougissant, insolent comme un cochelet, éveillaient
-l'attention, la malice de ses compagnons; et même il fut en butte aux
-avances honteuses d'un de ces petits chenapans, qui le persécutait de
-ses propositions, mi-bouffes, mi-sérieuses. Il en fut bouleversé; la
-nuit, il était malade de révolte et de dégoût; il ne voulait plus
-retourner au lycée, mais il ne pouvait en avouer les raisons à sa
-mère; il devait seul se faire respecter; il se disait:
-
---Je le tuerai.
-
-Sa pensée tumultueuse était soulevée par des lames de fond.
-
-Il était à l'heure où s'éveillent les forces génésiques. Elles le
-fascinaient et elles l'épouvantaient. L'étrange innocence de sa mère
-passait à côté, sans voir et sans savoir. Il serait mort de honte, si
-elle avait su et vu. Et seul, se méprisant, il se livrait, affolé, aux
-terribles sollicitations de l'instinct dégradant... Mais que peut faire
-l'enfant, un pauvre enfant livré à ces forces démentes! Cette
-monstrueuse nature met dans un corps de treize ans le brutal incendie,
-qui faute d'aliment le dévore! Il ne peut se sauver, s'il est de bonne
-race, qu'en se jetant tout entier, par un excès contraire, dans une
-exaltation ascétique de l'esprit, qui souvent ruine le corps. La
-jeunesse de ce temps, plus heureuse que ses aînées, commençait de
-pratiquer la discipline virile de l'athlétisme. Marc n'eût pas
-demandé mieux que de faire comme elle. Mais là encore, la nature
-était contre lui. Il n'avait pas la force. Ah! qu'il enviait les forts!
-Qu'il aimait, jalousement, leur beauté!... Jusqu'à la haine!... Jamais
-il ne serait comme eux!...
-
-Désirs, tous les désirs, purs, impurs, un chaos!... tous les démons
-ennemis!... Il serait le jouet du hasard--(Nul ne peut rien pour
-lui!)--sans un fond de santé morale, d'honnêteté,--mieux, de grandeur
-qui s'ignore, ce je ne sais quoi de divin, fruit des peines, de la
-vaillance et de la longue patience des meilleurs de la race,--qui ne
-supportera pas la honte des souillures, l'affront de la
-déchéance,--qui a le flair inquiet de ce qui est vil et lâche,--qui
-le traque au dedans, jusque dans les replis de ses pensées,--qui
-n'échappe point toujours aux salissures,--mais qui ne manque jamais de
-les juger, de se juger, de se flétrir et de se châtier...
-
-L'orgueil!... Loué soit-il! _Sanctus!..._ Chez de telles natures
-d'enfant, l'orgueil est la santé. Il est l'affirmation du divin dans la
-boue, le principe du salut. Qui, dans la solitude sans amour, qui
-lutterait, sans orgueil? Pourquoi lutter, si l'on ne croyait pas que
-l'on a des biens suprêmes à défendre, et que pour eux, il faut
-vaincre ou mourir!...
-
-Marc veut vaincre! Vaincre ce qu'il comprend et ce qu'il ne comprend
-pas. Vaincre ce qu'il ignore, et ce qui lui répugne. Vaincre l'énigme
-du monde et vaincre sa bassesse... Ah! ici comme ailleurs, sans cesse il
-est vaincu! Dans son effort de travail, de lecture, de concentration, il
-s'échappe à lui-même, il se sent débordé. Toujours la force qui lui
-manque... Elle est là, cependant, mais à peine formée, inférieure à
-la tâche et à sa volonté. Il est rongé de désirs et de curiosités,
-saines, malsaines, qui le tiraillent de tous les côtés, ou baigné de
-torpeur, incapable de rien faire et de rien fixer. Il perd son temps; et
-il est trop pressé. Déjà le préoccupe son avenir, le choix de la
-carrière: car il sait qu'il lui faudra se décider de bonne heure; et
-il n'a aucune raison de se décider: il flotte entre tout, avec le même
-degré d'intérêt et d'indifférence, d'attrait et de dégoût. Il veut
-et ne veut pas, il n'est même pas capable de vouloir ou de ne pas
-vouloir. La machine n'est pas réglée. Il se lance et s'arrête en
-panne, ou butte, et se retrouve au fond.
-
-Alors, il scrute ce fond. Et cet enfant qui souffre et se ronge, est
-plus apte qu'un autre à percevoir le vide et l'ennui d'un temps qui
-s'achemine à la destruction. Il a le sentiment aigu de l'abîme...
-
-Mais sa mère n'en voit rien. Elle voit un garçon maussade,
-prétentieux, révolté, puéril, maladivement susceptible,
-grandiloquent et faiseur d'embarras, qui aime parfois à tenir des
-propos graveleux, et qu'à d'autres moments un mot libre effarouche.
-Surtout, elle s'irrite de son ricanement. Elle n'en soupçonne point le
-sens amer, encore moins le défi à la mauvaise chance. Il ressent
-cruellement l'injustice qui lui est faite: il est (ou se juge) sans
-force, sans beauté, sans talent, sans valeur; il achève de s'accabler,
-en ajoutant à ses défaites réelles d'autres qu'il imagine; il
-conspire avec toutes les apparences, qui peuvent l'humilier... Ces deux
-petites ouvrières, qui passent à côté de lui en riant, il croit
-qu'elles rient de lui, il ne se doute pas qu'elles rient pour
-l'aguicher, et qu'elles ne trouvent pas si laid son minois rougissant de
-fille effarouchée... Il croit lire dans les yeux de ses professeurs la
-dédaigneuse pitié pour sa médiocrité... Il croit que ses camarades
-plus robustes méprisent sa faiblesse et démasquent sa lâcheté: car,
-nerveux à l'excès, il a ses moments de pusillanimité; et, comme il
-est sincère, il se les avoue, il se juge déshonoré; pour se punir, il
-s'oblige secrètement à des imprudences dangereuses, qui lui mettent la
-sueur froide au front et le réhabilitent un peu--si peu!--à ses
-propres yeux... Ce petit Nicodème, c'est de lui qu'il ricane, souvent,
-et de ses défaites! Mais il en veut au monde qu'il l'a fait comme il
-est--et, d'abord, à sa mère.
-
-Elle ne comprend pas son air hostile... Comme il est égoïste! Il ne
-pense qu'à lui...
-
-Il ne pense qu'à lui?... Qu'est-ce qu'il deviendrait, s'il ne pensait
-à lui? S'il ne se défendait, qui le défendrait?...
-
-Ils restent seuls et murés, l'un en face de l'autre. L'heure des
-effusions n'est plus. Annette commence à répéter la lamentation des
-mères:
-
---Comme il était plus aimant, lorsqu'il était plus enfant!
-
-Et lui, se dit que les mères n'aiment leurs enfants que pour leur
-amusement. Chacun n'aime que soi...
-
-Non, chacun voulait aimer l'autre. Mais quand on est en danger, on doit
-penser à soi. On pensera à l'autre, après. Comment sauverait-on
-l'autre, si on ne se sauvait, soi? Et comment se sauverait-on, si on
-laissait à son cou accroché l'autre?
-
-
-
-
-Rejetée par son fils, Annette se durcit comme lui. Le cœur
-volontairement fermé à l'amour, l'esprit d'autant plus libre, en
-l'absence d'objet qui nourrît sa tendresse, il lui fallait occuper sa
-faim intellectuelle et son besoin d'agir. Elle travaillait tout le jour,
-lisait le soir, la nuit, dormait solidement. Marc, rancunier, enviait et
-méprisait la santé de cette femme vigoureuse, le pouvoir qu'elle
-avait, semblait-il, de ne pas se tourmenter.
-
-Annette, cependant, souffrait de la privation de ne pouvoir partager sa
-pensée avec un compagnon. Elle remplissait le vide par le travail,
-l'oubli actif... Mais le travail pour le travail est lui-même si
-vide!... Et ces forces qu'on sent en soi, inutiles, où les sacrifier?
-
-Sacrifier!... Ce besoin de sacrifice!... Annette le trouvait autour
-d'elle, partout, pitoyable souvent, et quelquefois absurde!... Car,
-bonne observatrice, elle ne cessait d'explorer les visages et les âmes
-tout au long de ses journées; elle se distrayait de ses peines en
-plongeant dans celles des autres. Peut-être la curiosité
-l'emportait-elle sur la pitié, dans cette période où son cœur
-s'était pétrifié (elle le prétendait), au spectacle des souffrances,
-et surtout des défaites et des abdications.
-
-Parmi les femmes, comme elle aux prises avec la société pour lui
-arracher les moyens d'exister, combien étaient broyées, bien moins
-encore par la rudesse des choses que par leur propre faiblesse et leur
-renoncement! Presque toutes étaient exploitées par une affection, et
-ne pouvaient se passer d'être exploitées. On eût dit que c'était
-leur seule raison de vivre,--dont elles meurent...
-
-L'une se sacrifiait à une vieille mère ou à un père égoïste.
-L'autre à un mari vulgaire ou à un homme qui la trompe. L'autre...
-(L'autre, c'est moi!)... à un enfant qui ne l'aime point, qui
-l'oubliera, qui peut-être demain, la trahira...Eh! qu'importe? Si je
-trouve une joie à être trahie par lui, trompée, oubliée!... «_S'il
-me plaît d'être battue!_»... Ah! dérision, duperie!... Et les autres
-vous envient, celles qui n'ont personne à qui se sacrifier! Elles
-épousent un chien, un chat, un oiseau!... À chacune son idole! S'il en
-faut à tout prix, le bon Dieu valait mieux! Au moins, il était de
-race... Et moi aussi, j'ai le mien, mon Dieu, mon Dieu inconnu, ma
-vérité cachée, et cette passion qui me pousse à le chercher...
-Duperie peut-être aussi! Mais je ne le saurai que lorsque je serai
-arrivée. Et si c'est duperie, du moins celle-là est haute, et elle
-vaut la peine...
-
-Annette se révoltait contre le non-sens de certains sacrifices. Non, la
-nature ne veut pas que le meilleur se sacrifie au plus indigne! Et si
-elle le voulait, pourquoi me soumettrais-je?... Mais elle ne le veut
-pas! Elle veut qu'on se sacrifie au meilleur, au plus grand, au plus
-fort...
-
-Le sacrifice à tout prix, au pire comme au meilleur, peut-être même
-au pire, de préférence, parce que le sacrifice est ainsi plus complet,
-le sacrifice pour le sacrifice,--oui, c'est assez conforme à l'idée
-qu'ils se font de Dieu!... _Credo quia absurdum..._ Tel maître, tels
-valets!... Ce Dieu est bien celui qui, le Septième Jour, se reposa,
-trouvant que ce qu'il avait fait était bien fait. Si on l'eût
-écouté, le chariot de l'homme, au premier tour de roue, se serait
-arrêté. Chaque progrès du monde se fait, contre sa volonté...
-_Fiat!_ Nous pousserons le chariot. Et s'il doit nous écraser, je veux
-au moins qu'il marche.
-
-
-
-
-Une tragique rencontre accrut l'aversion d'Annette pour ces immolations
-sans raison--(qu'en sait-elle?)--de ceux qui valent plus à ceux qui
-valent moins.
-
-Elle s'était naguère trouvée en compétition, pour un cours
-d'étrangères dans une institution de Neuilly, avec une jeune femme,
-dont le visage rustique et volontaire l'avait attirée. Elle essaya de
-lier conversation. Mais l'autre, méfiante, ne songeait qu'à
-l'évincer. En ce temps-là, Annette, peu habituée encore à ces luttes
-qui lui répugnaient, s'était mal défendue; et même, par désir de se
-faire une amie, elle s'était effacée devant la concurrente. Celle-ci
-ne lui en avait eu aucune reconnaissance. Rien ne comptait pour elle que
-son gain. Une fourmi qui se hâte, avide d'amasser... Annette ne
-l'intéressait point.
-
-Annette l'avait perdue de vue; et quand, six ans après, le hasard de
-nouveau les mit en présence, l'une et l'autre avaient change.
-Annette n'était plus disposée à faire la généreuse, ou bien la
-dégoûtée... La vie est comme elle est. Je n'ai pas les moyens de la
-modifier; je veux vivre: tu passeras après...
-
-Le heurt se produisit. Il ne fut pas long. Dès la première passe, la
-concurrente était _knock out..._ Comme elle avait vieilli! Annette fut
-frappée du ravage. Elle avait gardé le souvenir d'une brunette aux
-joues colorées, semées de deux ou trois petits grains noirs, comme un
-pain aux raisins, solide paysanne, de taille courte, ramassée, le
-visage dessiné d'un trait fin et sec, qui n'eût pas manqué d'un
-certain agrément sans un air de maussaderie,--le front obstiné, les
-mouvements brusques, toujours pressée. Elle retrouvait une figure
-maigre et crispée, le regard dur, la bouche amère, les joues
-creusées, jeune et flétrie comme une herbe brûlée.
-
-Le poste disputé était un secrétariat chez un ingénieur: il
-n'exigeait que deux matinées de présence par semaine, pour dépouiller
-la correspondance d'affaires et recevoir les visiteurs. Annette
-rencontra Ruth Guillon dans l'antichambre, et leurs yeux hostiles se
-croisèrent. Ruth Guillon dit:
-
---Vous venez pour cette place. Elle m'a été promise.
-
-Annette dit:
-
---Elle ne m'a pas été promise. Mais je viens pour cette place.
-
---C'est inutile, puisqu'elle sera à moi.
-
---Utile ou non, je viens. Elle sera à qui l'aura.
-
-Après un instant, Annette fut appelée dans le cabinet de l'ingénieur,
-et choisie. Elle était connue pour une travailleuse exacte et
-intelligente.
-
-En sortant, elle se heurta à Ruth, et passa froidement. Ruth l'arrêta,
-demandant:
-
---Vous l'avez?
-
---Je l'ai.
-
-Elle vit le front de l'autre rougir étrangement. Elle s'attendait à
-une parole violente. Mais Ruth ne dit rien. Annette continua son chemin;
-et l'autre la suivit. Elles descendirent l'escalier. Arrivée dans la
-rue, Annette, se retournant, jeta un regard rapide sur sa rivale
-défaite; et l'air abattu de Ruth la remua. Malgré ses résolutions
-d'être dure, elle revint, et lui dit:
-
---Je regrette. Il faut vivre.
-
---Oh, je sais bien, dit l'autre. Aux uns la chance! Moi, je n'en ai
-jamais.
-
-Le ton était tout autre. Abattement sans animosité. Annette fit un
-geste pour lui prendre la main; mais Ruth retira la sienne.
-
---Voyons, ne vous affectez pas! Un jour, c'est l'une qui perd; un autre
-jour, c'est l'autre.
-
---Moi, c'est tous les jours.
-
-Annette lui rappela leur première rencontre, où Ruth avait pris la
-place. Ruth ne répondit pas et cheminait, l'air morne, à côté
-d'Annette.
-
---Est-ce que je ne peux pas vous aider? dit Annette.
-
-La rougeur de nouveau se montra au front. Fierté blessée, émotion?
-Ruth dit sèchement:
-
---Non!
-
-Annette insista:
-
---Je le ferais avec plaisir.
-
-Et, d'un geste familier, elle lui saisit le bras. Ruth, surprise, serra
-nerveusement la main d'Annette sous son bras; et, détournant la tête,
-elle se mordit la lèvre; puis, elle s'arracha, irritée, et partit.
-
-Annette la laissa s'éloigner, en la suivant des yeux. Elle la
-comprenait: oui, on n'a pas le droit de faire don de sa pitié à qui ne
-vous la demande pas...
-
-Quelques jours après, entrant chez un laitier, elle vit Ruth qui
-faisait des emplettes. Elle lui tendit la main. Cette fois, Ruth la
-prit, mais d'un air glacé. Elle faisait effort cependant pour paraître
-moins maussade; elle dit quelques paroles banales; et Annette, contente
-de cette pauvre avance, y repartit. Les deux femmes s'entretinrent du
-prix de ce qu'elles achetaient. Annette s'étonna, sans le montrer, que
-Ruth dépensât plus qu'elle en œufs frais et lait cacheté. Ruth
-mettait de l'ostentation à payer devant elle. En sortant, Annette dit:
-
---Comme c'est cher, de vivre!
-
-Et elle s'excusait presque des œufs qu'elle avait pris, disant:
-
---C'est pour mon petit.
-
-Et Ruth se rengorgeant:
-
---Moi, c'est pour mon mari.
-
-Annette ignorait tout de sa vie. Elle demanda:
-
---Est-ce qu'il est souffrant?
-
---Non, mais il est très délicat.
-
-Elle parla avec fierté des soins que réclamait cette santé. Annette,
-avertie de la susceptibilité de Ruth, ne lui posait pas de questions,
-attendant qu'elle parlât. Ruth ne disait plus rien, elles allaient se
-séparer, quand Annette se souvint... Elle offrit à Ruth une tâche--la
-révision d'un travail d'étrangère--qui lui était commandée et dont
-elle n'avait pas le temps de se charger. Ruth témoigna aussitôt une
-vive gratitude: l'argent jouait pour elle un rôle capital. Annette lui
-demanda son adresse, pour le cas où elle aurait d'autres commandes à
-lui transmettre. Ruth hésita, répondit évasivement. Annette,
-impatientée, dit:
-
---C'est pour vous être utile. En tout cas, moi, j'habite...
-
-Et elle dit son adresse. Ruth donna la sienne, à contre-cœur. Annette,
-rebutée, décida de ne plus s'occuper d'elle.
-
-Mais Ruth vint la trouver, quelques semaines après. Elle s'excusa
-d'avoir manqué d'amabilité. Et cette fois, elle confia un peu (pas
-beaucoup) de sa vie. D'une famille de riches cultivateurs, elle s'était
-brouillée avec son père, parce qu'elle avait voulu venir à Paris et
-s'y faire professeur. Le père l'ayant blessée dans son amour-propre,
-elle avait juré de ne jamais rien accepter de lui. Elle voulut gagner
-sa vie seule. Elle s'y épuisa. Malgré son énergie, la pensée lui
-était une fatigue; elle peinait sur les livres comme une bête au
-labour; le sang lui gonflait les tempes: il lui fallait s'arrêter,
-congestionnée. Un commencement de neurasthénie la contraignit de
-renoncer aux examens qu'elle devait passer. Elle se rabattit sur les
-leçons particulières. Elle arrivait à gagner, péniblement, sa vie,
-quand elle s'éprit d'un homme qu'elle épousa, et qui n'était pour
-elle qu'un fardeau de plus.--Mais ceci, elle ne le dit point: Annette le
-sut par ailleurs. Elle était assez fine pour entrevoir déjà une
-partie de la vérité, au cours des; questions discrètes qu'elle posa
-à sa nouvelle amie. Elle vit que le mari n'avait aucun métier: il
-était un «intellectuel», os «artiste», un «écrivain». Et elle ne
-parvint pas très bien à savoir ce qu'il écrivait. Des vers?... En
-fait de poésie, Ruth n'avait pas plus de goût qu'une petite bourgeoise
-de province. Mais la poésie lui en imposait.
-
-Elle n'était point pressée de faire connaître son «artiste». Elle
-le chambrait. Mais, à partir de ce moment, elle vit Annette plus
-souvent,--trop souvent. Elle finit par l'accabler de témoignages
-d'amitié, des fleurs, des attentions, rarement bien inspirées, qui
-agaçaient Annette. Pas de milieu! Rien ou tout, avec cette passionnée!
-Jamais elle n'avait eu d'amie. Jamais elle ne s'était confiée. De
-l'instant qu'elle décida d'aimer Annette, elle l'accapara. Annette,
-assommée de cette affection, comprenait que le mari ne la trouvât
-point légère.
-
-À la fin, elle réussit à contempler, par surprise, l'oiseau
-précieux: un homme fade, insignifiant, aux yeux bleus vagues, qui lui
-fit l'impression d'être un dévot secret de l'absinthe. Très vain, et
-très peu sûr de lui, parfaitement médiocre, il était inquiet de
-l'opinion d'Annette. Il n'aimait point sa femme, mais il trouvait
-commode de se faire choyer, il prenait des airs languissants, dolents,
-et amers, à propos de sa santé, des talents méconnus, de l'envie des
-confrères... Annette le transperçait de ses | yeux clairs. Il fut
-prudent avec elle, et modéra ses jérémiades, que guettait l'ironie
-silencieuse de l'auditrice. Mais Ruth était bouche bée, incapable de
-juger, fière comme Artaban... «Laissons-lui ses illusions! Elle a
-besoin de quelqu'un à aimer, d'un homme à protéger. Elle a une âme
-de domestique passionnée. Elle se coucherait sous ses pieds...»--Il
-arrivait aussi qu'elle le querellât durement. Une fois, en montant
-l'escalier, Annette entendit les intonations criardes du «poète», qui
-geignait: Ruth giflait son mari.
-
-Annette ne doutait plus que la meilleure partie de l'argent de Ruth ne
-passât aux flâneries et absinthes de José. Il jouait aux courses.
-Ruth ne se plaignait jamais: elle s'acharnait à économiser assez pour
-qu'il pût éditer un volume de ses poèmes. Mais il n'était pas
-pressé de les écrire. Et quand, un jour, elle fit son compte, elle
-découvrit qu'il avait dérobé les trois quarts de l'argent: il
-s'était volé lui-même!
-
-Ce jour-là, toute fierté brisée, elle avoua à Annette sa misère.
-Elle n'en eût point parlé, s'il ne s'était agi que d'elle. Mais
-depuis des années, elle s'épuisait pour lui--(elle dit: «pour sa
-gloire»!)--Et c'est lui qui la détruit!...
-
-Une confidence en amène une autre. Annette finit par savoir presque
-tout des souffrances de Ruth. Sa santé était détruite; Ruth, chaque
-jour, plus faible, savait moins renfermer ses pensées. Et, la mort
-approchant, ses yeux se dessillaient; elle discernait l'inanité de cet
-homme et son manque d'affection. José n'était presque plus jamais à
-la maison. Il s'esquivait, trouvant désagréable la société d'une
-femme malade et chagrine.
-
-Quand vinrent ses derniers jours, Ruth n'avait plus d'illusion. Elle
-affirma pourtant, avec un orgueil sincère, qu'elle ne regrettait rien,
-qu'elle recommencerait...
-
---_Cela_ m'a tuée. Mais j'ai vécu de cela.
-
-Elle ne croyait à rien, elle n'attendait rien, ni dans ce monde, ni
-dans l'autre...
-
-Annette était seule auprès d'elle, à son lit d'agonie. Une congestion
-cérébrale l'avait terrassée...
-
-José, qui avait fui les approches de la mort, montra sa face peureuse,
-quelques instants après. Il eut une brève émotion. Après avoir
-larmoyé, son premier mot fut:
-
---Mais, nom de Dieu! Qu'est-ce que je vais devenir?
-
-Annette dit:
-
---Vous en trouverez une autre pour vous nourrir...
-
-Il lui jeta un regard haineux.
-
-Mais il laissa Annette payer les frais de l'enterrement.
-
-Annette, au chevet de la morte, pensait:
-
---Voilà!... Elle fut une force d'orgueil, de volonté, d'ascétique
-dévouement... À quoi a-t-elle servi? Quel gâchage! Ce don de soi à
-un chien!... La pauvre Ruth était dure... Elle ne l'était pas assez.
-Il faut se durcir encore...
-
-
-
-
-Réaction contre les duperies du cœur,--mon cœur maudit, qui n'est là
-que pour me leurrer!... Ma tête et mes sens veulent et savent. Mon
-cœur est un aveugle À moi, de le mener!... Réaction contre l'amour,
-et contre le sacrifice, et contre la bonté...
-
-Il y a dans la vie de chacun, comme dans la vie sociale, des modes de
-sentiment, qui se succèdent sans se ressembler. Et même, leur
-première loi est de ne pas se ressembler. Pendant qu'une mode règne,
-chacun y participe avec un sérieux entier, n'ayant plus que dédain
-pour le ridicule des modes périmées, et convaincu que sa mode est,
-sera toujours la meilleure... Annette passait alors par une mode de
-dureté...
-
-Mais quel que soit l'habit, l'être humain reste le même. Il ne peut se
-passer des autres. Le plus fier a besoin de sa part d'affection; et plus
-les circonstances l'obligent à se renfermer, plus sa pensée
-traîtresse conspire à le livrer.
-
-Annette se sentait bien forte. Forte de son expérience et de son
-intelligence, ferme, pratique, désabusée. Elle était sûre maintenant
-de vivre à sa volonté, certes, en travaillant; mais le travail aussi
-était sa volonté. Elle ne craignait point d'en manquer. Elle n'avait
-besoin du secours de personne. Et elle ne s'inquiétait point de plaire
-ou de déplaire.
-
-Elle se trouvait aux prises, depuis peu, avec une nouvelle espèce de
-concurrents: les hommes. Elle donnait des leçons aux garçons, pour la
-préparation aux lycées et aux examens. Elle réussissait; mais avec le
-succès croissait l'animosité de ceux à qui elle était préférée.
-Ils se considéraient comme frustrés. Il n'était plus question de
-galanterie! Les moins dénués d'égard n'étaient pas les hommes
-mariés; leurs femmes les excitaient. On calomniait Annette: que
-n'insinuait-on pas sur les moyens qui lui valaient d'enlever les
-meilleures places?--Annette, son sourire dur et attrayant aux lèvres,
-allait droit son chemin, méprisant l'opinion.
-
-Au fond, pourtant, se marquait--invisible--l'usure de ces longues
-années de labeur sans merci. La quarantaine approchait. La vie avait
-passé, sans qu'on y eût pris garde. Et une révolte obscure se
-levait... Toute cette vie perdue, cette vie sans amour, sans action,
-sans luxe, sans joie puissante... Et tout cela qui lui manque, elle
-était si bien faite pour en jouir!...
-
-À quoi bon y penser? Il est trop tard maintenant!
-
-Trop tard?...
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-
-
-
-Solange avait une petite figure ronde et rustique do madone gothique:
-l'air vieillotte, enfantine, les yeux riants et plissés, le nez mignon,
-la bouche mignarde, le menton un peu lourd, la peau fine et le teint
-coloré. Elle aimait à parler de sérieuses pensées, sur un ton
-sérieux, très sérieux, contrastant d'une façon comique avec son bon
-visage rieur, qui s'appliquait sagement à ne pas l'être; mais sa
-parole se hâtait, de peur de perdre le fil de ses graves idées; et il
-arrivait qu'en effet, elle s'arrêtât au milieu, un vide dans la tête:
-
---Qu'est-ce que je voulais dire?...
-
-Rarement, ses auditeurs lui soufflaient la réponse, car ils
-n'écoutaient guère. Mais ils ne lui en voulaient pas. Solange n'était
-pas de ces péroreuses, qu'il faut suivre dans leurs discours insipides.
-Elle était sans orgueil et prête affectueusement à s'excuser de vous
-avoir ennuyé. Mais, de nature, incapable de suivre une pensée, elle
-avait une aspiration naïve à penser et une immense bonne volonté. Il
-n'en sortait pas grand'chose: les pensées restaient en route; les
-graves livres ouverts, Platon, Guyau, Fouillée, bâillaient, à la
-même page, des semaines ou des mois; et les beaux grands projets,
-idéalistes, altruistes,--œuvres d'assistance sociale, ou systèmes
-nouveaux d'éducation--étaient des joujoux d'esprit, qu'elle ne tardait
-pas à oublier dans les coins, sous les meubles, jusqu'au prochain
-hasard qui les lui faisait retrouver. Bonne petite bourgeoise, douce,
-aimable, jolie, raisonnable, pondérée, un tantinet pédant, pas
-gênante, plaisante, qui, sans pose, s'imaginait qu'elle avait des
-besoins intellectuels, et qui n'avait besoin, en somme, que de parler
-d'idéal et de beaucoup d'autres choses, le tout sur le même plan,
-tranquille, propret, bien tenu, honnête, pur, et nul.
-
-Plus jeune qu'Annette de trois ou quatre ans, elle avait subi autrefois
-pour Annette une de ces attractions paradoxales, que ressentent pour les
-natures dangereuses les natures sans danger. Il est vrai que ces
-phénomènes se produisent d'ordinaire, à distance. En fait, elle avait
-peu approché Annette, au lycée, où elles étaient dans des classes
-différentes. C'était seulement pour l'avoir vue au passage et pour
-avoir cueilli quelques échos des grandes que la petite Solange avait
-conçu pour son aînée une fascination intimidée. Annette ne s'en
-était pas doutée. Solange l'avait parfaitement oubliée, depuis. Elle
-s'était mariée, et elle était heureuse. Pour qu'elle ne le fût pas,
-il eût fallu que son mari fût un monstre,--ou un homme passionné.
-Victor Mouton-Chevallier n'était, grâce à Dieu, ni l'un ni l'autre!
-Sculpteur de son métier, l'inspiration ne le tourmentait pas, car il
-avait des rentes et une riche flemme. Il ne manquait pas de goût; mais
-il n'éprouvait aucun besoin pressant de traduire dans son art autre
-chose, ni autrement que ne l'avaient déjà fait celui-ci, celui-là, ou
-cet autre de ses illustres confrères de tous les temps. Et comme il
-ignorait l'ambition, comme il était dénué de sentiments mesquins,
-(peut-être aussi des autres), il goûtait une satisfaction sans
-mélange à se retrouver si bien, si complètement exprimé--(du moins,
-il s'en flattait)--par Michel-Ange, par Rodin, par Bourdelle, ou par de
-plus petits messieurs: car il était éclectique, et prenait partout son
-bien. Dans cet heureux état, ce n'eût vraiment pas été la peine de
-se fatiguer à produire soi-même, si ce n'eût ajouté au plaisir une
-saveur de plus: la flatteuse illusion qu'il était de la famille. Il
-prenait volontiers polir lui le respect attendri qu'il se croyait tenu
-de témoigner pour les héros de l'art et pour leurs infortunes; il
-participait à celles-ci,--de loin; et sa figure réjouie s'obligeait à
-des mines d'austère mélancolie, en écoutant sa femme pianoter
-sagement la Sonate Pathétique: (car Beethoven aussi était de la
-famille).--Solange avait pleinement répondu à ses besoins domestiques.
-Une affection tranquille, une bonté facile, une humeur douce, égale,
-complaisante, un idéalisme en chambre, qui ne se risque pas dehors
-quand il fait vent ou crotte, une propension à admirer, qui rend la vie
-tellement plus commode!--enfin, d'un mot qui dit tout: _la
-sécurité_,--leur vrai idéal inavoué... Leurs moyens de fortune et de
-cœur le leur permettaient: ils étaient à l'abri des préoccupations
-matérielles; et il n'était pas à craindre qu'ils introduisissent dans
-leur home, le souci.
-
-Ils y introduisirent pourtant Annette. S'ils avaient pu se douter des
-éléments de trouble que portait en elle cette _Frau Sorge_, ils
-eussent été diantrement mal à l'aise. Mais ils ne le surent jamais.
-Ils étaient de ces innocents qui jouent avec un explosif; ils auraient
-une attaque de nerfs, s'ils savaient ce qu'ils tiennent dans la main.
-Mais n'en connaissant rien, après avoir bien joué, ils vont, sans
-penser à mal, le déposer gentiment dans le jardin d'un ami.--Ils
-déposèrent Annette dans le jardin des Villard.
-
-
-
-
-Quand Solange avait retrouvé Annette, elle retrouva, du même coup, le
-vieux sentiment qu'elle avait eu pour elle: elle s'en éprit. Elle
-savait, comme tout le monde, la vie «irrégulière» d'Annette. Mais
-bonne--sans profondeur, aussi sans pruderie--elle ne la jugeait point
-mal. Il faut dire qu'elle ne la comprenait pas bien. Avec son penchant
-à l'indulgence, qui était le côté le plus sympathique de son aimable
-nature, elle pensait que sans doute Annette avait été une victime, ou
-bien qu'elle avait eu ses raisons sérieuses pour agir comme elle avait
-fait, et qu'en tout cas, cela ne regardait qu'elle; et elle s'indigna
-contre l'opinion. Après avoir revu l'amie, elle s'était informée,
-elle apprit son courage et son abnégation; elle conçut pour elle une
-admiration enflammée. Ce fut un de ces emballements périodiques, qui
-ne lui laissaient, pour un temps, plus de place pour aucun autre
-sentiment. Son mari, qu'elle alimentait de ses enthousiasmes, trouva
-dans celui-ci une occasion de plus de s'attendrir, sur la noblesse de
-cœur d'Annette, et aussi de sa femme, et aussi sur la sienne. (Est-il
-rien qui nous fasse mieux déguster notre beauté morale que de nous
-émouvoir sur celle du prochain?) Entre les deux époux, il y eut, à
-l'égard d'Annette, surenchère de nobles intentions. On ne pouvait
-laisser seule, dénuée de sympathies, cette pauvre femme, victime de
-l'injustice sociale! Les Mouton-Chevallier allèrent trouver Annette, au
-haut de ses cinq étages. Ils la surprirent en train de faire son
-ménage. Ils ne l'en trouvèrent que plus touchante; et sa froideur leur
-parut d'une admirable dignité. Ils ne la quittèrent point qu'ils
-n'eussent emporté la promesse qu'Annette avec son gamin viendraient
-dîner, un soir prochain, en toute intimité.
-
-Annette eut peu de plaisir à cette amitié renouée. Elle en
-distinguait la fadeur. Les années de solitude morale lui avaient donné
-un flair sauvage. Il ne fait pas bon s'écarter trop du monde: on a
-peine à y rentrer; on est devenu sensible à son odeur de cadavre sous
-les fleurs. Dans le quiet intérieur des Mouton-Chevallier, Annette ne
-se trouvait pas à l'aise; leur bonheur conjugal ne lui faisait pas
-envie... «Bénin, bénin, bénin...», comme on dit dans Molière...
-Non, merci! Pas pour moi!... Elle était à une heure où elle avait
-besoin d'âpres souffles de vie...
-
-Eh bien, qu'elle soit satisfaite! La bénigne Solange va les lui
-procurer...
-
-
-
-
-Annette s'habillait pour aller au dîner. Elle devait, ce soir-là,
-rencontrer chez les Mouton-Chevallier ces amis dont Solange lui
-rebattait les oreilles, le docteur Villard--un chirurgien à la mode,
-d'une illustration tapageuse,--et sa brillante jeune femme. Elle était
-soucieuse... «Si je n'y allais pas?...» Elle eût été capable
-d'envoyer un mot pour s'excuser. Mais Marc, qu'ennuyaient les
-tête-à-tête avec sa mère, se réjouissait de tout prétexte de
-sortir. Annette ne voulut pas le priver de cette distraction.
-D'ailleurs, elle se trouvait absurde... «Quoi? Qu'est-ce qui te
-trouble?»... C'était comme un mauvais pressentiment... Inepte!
-L'esprit rationaliste, qui cohabitait en elle avec les instincts qui
-n'en tenaient point compte, lui fît hausser les épaules. Elle acheva
-sa toilette, et, son fils à son bras, elle alla chez Solange.
-
-L'instinct superstitieux n'attendit pas longtemps pour prendre sa
-revanche. En fait, ce n'est pas miracle qu'un pressentiment se réalise.
-Un pressentiment est une prédisposition à ce qu'on craint de
-ressentir. Par conséquent, s'il l'annonce, il n'est point sorcier. Pour
-jouer sur les mots, il serait plutôt sourcier: en s'approchant de la
-source, un frisson l'avertit que le flot ronge l'écorce.
-
-Sur le seuil du salon, Annette eut l'avertissement; mais elle fronça
-les sourcils, et dès qu'elle fut entrée, elle se rassura. Avant même
-que Solange le lui eût présenté, elle avait d'un regard jugé
-Philippe Villard: il lui fut antipathique. Elle en eut du soulagement.
-
-Philippe n'était point beau. Il était petit, trapu, le front renflé
-au-dessus des yeux, de forts maxillaires, une courte barbe en pointe, un
-regard bleu d'acier. Très maître de lui, il avait une froideur
-courtoise et impérieuse. Assis à côté d'Annette à table, il suivait
-deux conversations: l'entretien général que Solange menait à sa
-manière décousue, et celui que, dans l'intervalle, il tenait avec sa
-voisine. Dans les deux, il avait le même parler bref, précis, et
-tranchant. Jamais une hésitation, ni dans le mot, ni dans l'idée. Plus
-Annette l'entendait, plus elle avait pour lui une hostilité. Elle
-répondait, masquée sous une indifférence un peu sèche et distante.
-Il ne semblait pas attacher grand prix à ce qu'elle disait. Sans doute,
-la jugeait-il d'après les éloges insipides que lui en avait faits
-Solange. Il était à peine poli. Cela n'étonnait point. On était
-habitué à ses façons brusques. Mais Annette les supportait avec
-irritation. Elle l'observait, de côté, sans avoir l'air de voir, trait
-par trait; et elle n'en trouvait aucun qui lui plût. Mais l'impression
-totale n'était point le total des impressions de détail; et quand elle
-arrivait, sans trouble, à la fin de son examen, elle retrouvait le
-trouble. Un mouvement, de la main, un plissement du visage... Elle le
-craignait. Et elle pensait: «Surtout, qu'il ne me voie pas!»...
-
-Solange parlait d'un auteur qui avait, disait-elle, le don des larmes.
-
---Un joli don! dit Philippe. Les larmes dans la vie, déjà, ne valent
-pas cher. Mais dans l'art, je ne connais rien de plus dégoûtant que de
-les mettre en bouteille.
-
-Les dames se récrièrent. Madame Villard disait que les larmes étaient
-un des plaisirs de la vie, et Solange une parure de l'âme.
-
---Eh bien, et vous, vous ne protestez pas? demanda-t-il à Annette. Vous
-approvisionnez-vous aussi chez le fournisseur?
-
---J'ai assez des miennes, dit-elle, je n'ai pas besoin de celles des
-autres.
-
---Vous vivez sur votre fonds?
-
---Si vous avez un moyen de m'en débarrasser?
-
---Soyez dure!
-
---J'apprends! répondit-elle.
-
-Il lui jeta un bref regard de côté.
-
-Les autres continuaient de s'épancher.
-
---Tenez, dit Philippe à Annette, voilà un bonhomme à qui il faudra
-l'apprendre!
-
-(Il lui montrait, du coin de l'œil, Marc, dont le visage mobile
-trahissait naïvement les émotions diverses que lui causait la jolie
-madame Villard, assise à côté de lui).
-
---Je crains, dit Annette, qu'il n'ait déjà que trop de dispositions.
-
---Tant mieux!
-
---Tant mieux pour ceux qui sont sur le passage?
-
---Qu'il marche dessus!
-
---Vous en parlez à votre aise!
-
---Vous n'avez qu'à vous écarter.
-
---Ce serait contre nature.
-
---Mais non, ce qui est contre nature, c'est de trop aimer.
-
---Son enfant?
-
---Qui que ce soit, et surtout son enfant.
-
---Il a besoin de moi.
-
---Regardez-le! Est-ce qu'il pense à vous? Il vous renierait, pour une
-miette mangée dans la main de ma femme.
-
-Les doigts d'Annette sur la nappe se crispèrent... Ah! comme elle le
-haïssait!... Il avait vu ses doigts...
-
---Je ne l'ai point fait, pour renoncer à lui, dit-elle.
-
---Vous ne l'avez point fait, répondit-il. C'est la nature qui l'a fait.
-Elle s'est servie de vous, et vous rejette après.
-
---Je ne me laisse pas rejeter.
-
---Bataille, alors?
-
---Bataille!
-
-Il la regarda en face.
-
---Vous serez battue, dit-il.
-
---Je le sais, on l'est toujours. Mais n'importe! On se bat.
-
-Sous son masque de froideur, ses yeux souriaient de défi. Mais le
-regard bleu de l'autre les traversa, d'un coup. Elle s'était trahie.
-
-Philippe était un violent. La violence était une part de son génie.
-Il la portait aussi bien à sa clinique, dans ses diagnostics
-foudroyants et la sûreté de sa main, à la salle d'opération, que
-dans les actes de sa vie et dans ses décisions. Habitué à lire, d'un
-regard, au fond des corps, il saisit sur-le-champ Annette tout
-entière,--Annette, ses passions, son orgueil et ses troubles, et son
-tempérament et sa puissante nature. Et Annette se sentit saisie. Le
-casque aussitôt retombé, la visière baissée, enragée de dépit,
-elle ne livra plus aux yeux de son adversaire que l'armure glacée. À
-l'étreinte de son cœur, elle savait maintenant que l'ennemi était
-là. L'ennemi? Oui, l'amour... (Ah! le mot fade, si loin de la force
-cruelle!...) Au brusque éveil d'intérêt qu'elle avait perçu en lui,
-elle opposa une raideur ironique, qui voilait mal son animosité.
-C'était achever de se trahir. Elle était trop vraie, trop passionnée.
-Elle ne pouvait pas feindre. Son animosité même la montrait jusqu'en
-ses profondeurs.--Philippe était seul à voir. Il n'essaya plus de
-ranimer l'entretien; il en savait assez; et, l'air détaché, racontant
-à la société une de ces histoires amères et plaisantes, marquées de
-sa rude expérience, il mesurait du regard celle qu'il allait prendre.
-
-Aucun des assistants n'avait rien observé. Les Mouton-Chevallier
-constataient à regret qu'Annette et Philippe ne sympathisaient point:
-entre les deux caractères, il n'y avait rien de commun. Au reste, en
-réunissant Annette avec les Villard, ils n'avaient songé qu'à
-rapprocher Annette et Mme Villard: «elles étaient faites l'une pour
-l'autre»; et de ce côté, ils eurent le plaisir de voir qu'ils ne
-s'étaient pas trompés.
-
-Noémi Villard était une délicieuse créole, os menus, chair dodue et
-dorée de pigeon rôti, des yeux de biche, un nez fin, des joues
-maigres, avec une gueulette qui avançait pour happer; de jeunes seins
-ronds et purs, montrés généreusement, les bras frêles, la taille
-mince, le pied petit, les membres délicats. Elle jouait la
-femme-enfant, avec des emballements, des langueurs, des élans, des
-rires et des larmes et des mots zézayants. Elle paraissait une
-créature fragile, expansive, sensible, pas très intelligente. Elle
-était tout le contraire. Cérébrale et sensuelle, sèche et
-passionnée, observant tout, calculant tout, inlassable, incassable,
-fragile, oui, comme un osier qui plie et--bing!--qui cingle, faite à
-chaux et à sable sous le friable émail: (elle seule eût pu dire ce
-que coûte d'énergie ce délicat vernis).--Quant à l'intelligence,
-elle aurait pu en revendre: elle en avait en banque; mais elle ne
-l'utilisait qu'au seul objet qui l'intéressât: son mari, qu'elle
-possédait jalousement. Ç'avait été, des deux parts, un mariage de
-passion, de la tête et des sens,--volupté, vanité.--La décision de
-Noémi avait de beaucoup devancé le choix de Philippe, et même son
-attention. Cet homme qui, à l'exemple d'illustres confrères parisiens,
-menait avec une égale fougue son écrasante activité professionnelle
-et une vie mondaine sans arrêt, avait trouvé le temps de «faire»,
-comme on dit, de nombreuses passions. Sa réputation victorieuse n'avait
-pas été pour peu dans le fol amour et le désir décidé que conçut
-Noémi de le prendre, mais pour elle seule, et de le garder. Philippe ne
-se souciait pas de l'intelligence chez les femmes. Il les voulait bien
-faites, bien portantes, élégantes, et sottes. Il affectait de dire
-qu'une femme n'est jamais assez sotte. Noémi ne l'était point; mais
-qu'à cela ne tînt! Une femme qui veut un homme se fait, devant son
-miroir, l'esprit comme les yeux qu'il veut. Elle grisa Philippe de sa
-jeune chair, et de son idolâtrie. Elle l'absorba goulûment.
-
-Mais ce n'est pas une sinécure que la carrière d'amante. Il y faut
-dépenser une espèce de génie. Et jamais de repos! Philippe, après
-une longue période de mutuelle servitude amoureuse, commençait à se
-lasser. Noémi, merveilleusement prompte à saisir dans le cœur de son
-mari-amant les moindres indices d'une saute de vent, ne dormait que d'un
-œil; sans que Philippe y prît garde, toujours en éveil jaloux, elle
-savait d'un coup de patte détourner le danger et, par l'appât des sens
-et son esprit rusé, reprendre au piège l'homme prêt à lui échapper.
-C'était un jeu d'abord. Ce ne le fut pas longtemps. Encore plus que
-Philippe, il fallait se surveiller, soi, être toujours attentive,
-toujours prête à parer aux dégâts imprévus des minutes perfides,
-aux dégâts infaillibles des jours et des années. Noémi n'avait plus
-toute sa prime fraîcheur; le teint était brouillé; la finesse du
-visage devenait sécheresse, la gorge s'empâtait, et les pures attaches
-du cou étaient menacées. L'art volait au secours du chef-d'œuvre en
-danger, et même y ajoutait quelques charmes de plus. Mais quelle
-tension, toujours! Le moindre instant d'abandon eût livré le secret à
-l'œil aigu du maître, qui n'eût plus oublié. Ne jamais se laisser
-surprendre, au dépourvu!... Quelle tragédie, un matin qu'une des
-petites incisives du haut s'était brisée! Noémi était restée, la
-moitié du jour, invisible, disparue, chez le dentiste,--sans qu'en la
-voyant, au retour, exhiber son sourire impeccable, Philippe eût
-d'autres soupçons que ceux de la jalousie... (Mais cela, c'est moins
-terrible qu'une dent cassée!...)--Il fallait jouer serré. Philippe
-n'était pas un de ces maris qu'on pût aisément tromper sur la
-marchandise. Il était du métier. Noémi avait toujours un petit
-battement de cœur, quand il posait sur elle un de ces regards «Rayons
-X» (ainsi qu'elle les appelait, en riant, pour se donner le change),
-qui lui faisaient passer la visite d'inspection. Elle se demandait:
-«Voit-il?...» Il voyait; mais il ne le montrait pas. L'art chez Noémi
-lui semblait une partie de la nature; et pourvu que l'effet lui plût,
-tout allait bien. Mais gare au jour où l'effet serait manqué!... Elle
-ne pouvait pas deux nuits dormir sur ses lauriers. Elle devait les
-gagner à nouveau, chaque demain. Et il lui était interdit de se
-montrer soucieuse. Pour plaire au maître, il fallait toujours paraître
-gaie, jeune, rayonnante. C'était parfois accablant! À des moments de
-lassitude, quand elle savait n'être pas vue, elle s'affalait dans le
-creux d'un divan, un pli dur entre les yeux, un sourire crispé,
-saignant de ses lèvres carminées... Mais l'accès de faiblesse ne
-durait jamais plus d'une minute ou deux. Il fallait repartir. Et elle
-repartait. Jeune, gaie, rayonnante... pourquoi pas? Elle l'était. Elle
-l'avait. Elle ne le lâcherait pas... Et puis, contre un tyran, dont on
-ne peut se passer, et qui abuse, il y a des vengeances... Suffit! Elle a
-ses secrets... Nous en reparlerons tout à l'heure, s'il lui plaît...
-Pour l'instant, elle rit, pas seulement des dents, elle est satisfaite,
-d'elle et de lui, elle est sûre, elle le tient!--Et naturellement,
-c'est l'heure où il lui échappe... En vain, tout son talent! Toute
-cette peine, en vain! Toujours un moment vient où l'attention se
-relâche. Argus même a dormi. Et l'animal en cage, le cœur de l'amant
-chambré, reprend sa liberté.
-
-Par une de ces aberrations, dont la nature est coutumière--(la bonne
-entremetteuse y trouve son avantage)--Noémi, pour une fois, vit sans
-défiance une femme. Et cette femme fut Annette.
-
-Elle vivait sur la trompeuse assurance que Philippe abhorrait les femmes
-intellectuelles. Annette était la dernière qui l'aurait inquiétée.
-D'après le portrait physique de ses rivales passées et d'après le
-sien propre, Noémi s'était fait une image de celle qui pourrait lui
-voler son mari. Elle la voyait petite, comme elle, plutôt brune,
-sûrement jolie, fine, coquette, sachant tirer parti de ses avantages.
-Philippe professait l'opinion humoristique que la femme, étant
-exclusivement faite pour l'usage de l'homme, devait, dans la vie
-moderne, être un bibelot d'appartement extrêmement soigné, mais
-facile à manier, qui, sans tenir trop de place, meublât agréablement
-le salon et la chambre à coucher. Il n'aimait pas les grandes femmes et
-faisait plus de cas de la grâce que de la beauté. Quant aux qualités
-d'esprit, il disait que, quand il en avait besoin, il les trouvait chez
-les hommes, et que le seul esprit qu'il demandât à la femme était
-«l'esprit de corps». Noémi n'y contredisait point: elle répondait au
-portrait.--Annette n'y répondait point. Grande et forte, d'une beauté
-lourde, au repos, lorsque rien ne l'animait, et (quand elle ne le
-voulait pas) sans grâce, Junon-génisse qui somnole dans un
-pré,--Noémi la jugea rassurante; et le fait qu'Annette se montrât
-glaciale avec Philippe lui prêta des attraits. De son côté, Annette,
-très sensible au joli chez les femmes, et portée à aimer ce qui ne
-lui ressemblait pas, fut séduite par Noémi; en causant avec elle, elle
-montra qu'elle avait aussi, quand il lui plaisait, un sourire
-enchanteur. Philippe n'en perdit rien; et son feu naissant se prit pour
-l'Annette aux deux masques, dont l'un n'était pas pour lui...
-(N'était-il pas pour lui?... L'amour que l'on repousse a de si savantes
-malices, pour rentrer dans la place d'où on l'a expulsé!...) Dans le
-même temps qu'Annette interdisait à Philippe de scruter sa pensée et
-se retranchait derrière la plus ingrate de ses apparences, elle
-n'était pas fâchée qu'il vit, par-dessus le mur, son visage le plus
-captivant... Oui, il avait bien vu. De l'autre coin du salon, exposant
-à ses hôtes une récente expérience, il observait sa femme, qui
-travaillait pour lui. Annette et Noémi se prodiguaient toutes les
-câlineries, dont Noémi n'était jamais à court, et qu'inspirait à
-Annette un sentiment complexe, d'où le souci de Philippe n'était pas
-absent. Et son oreille suivait, à l'autre coin du salon, la voix
-tranchante, qui se savait écoutée....
-
-Elle le haïssait, elle le haïssait... Il était le plus profond de sa
-nature refoulée,--qu'elle voulait refouler,--le mauvais et le fort: le
-dur orgueil impérieux, le besoin de dominer, les exigences de la
-volonté, celles de l'intelligence, aussi du corps sensuel et violent,
-la passion sans amour, plus forte que l'amour. Et comme cette faune de
-l'âme, elle la haïssait en elle, elle la haïssait en lui. Mais
-c'était engager un combat inégal. Ils étaient deux contre elle:--lui
-et elle.
-
-
-
-
-Philippe Villard était de basse bourgeoisie franc-comtoise. Le père,
-imprimeur dans une petite ville, actif, remuant, audacieux, avait à la
-fois l'énergie et le manque de scrupules qu'il fallait pour réussir
-sur un plus vaste théâtre; mais il ne réussit point, parce que, pour
-réussir, il y a une ligne d'audace qu'il faut savoir atteindre et ne
-pas dépasser, et qu'il la dépassait toujours. Gérant d'un canard
-local, qui nageait sur les eaux troubles de la politique, républicain
-gambettiste, anti-clérical à tous crins, grand brasseur d'élections,
-une fois il força la note des diffamations et chantages autorisés par
-la loi, (non! l'usage) et, condamné, lâché par ceux qu'il avait
-servis, malade par surcroît, il se vit ruiné, son matériel vendu,
-toutes les haines locales démuselées maintenant qu'il n'avait plus les
-moyens de se faire utiliser ou craindre. Alors, il se débattit
-furieusement, comme un loup, contre la maladie, la misère et la
-méchanceté; et l'exaspération empirant son état, il creva, exhalant
-jusqu'à son dernier souffle sa rancune implacable contre la trahison de
-ses anciens compagnons. Le petit avait dix ans; et rien ne fut perdu
-pour lui de ces imprécations.
-
-Sa mère, fière paysanne des plateaux jurassiens, habitués à lutter
-avec le sol ingrat que le vent âpre mord, servit comme femme de
-journée, lessiveuse au canal, fit les plus rudes travaux, solide comme
-une jument du Perche, abattant la besogne avec ses quatre membres et sa
-carcasse de fer, âpre au gain, mais exacte, probe, dure pour elle et
-serrée; elle était crainte et recherchée: une langue redoutable,
-qu'elle tenait attachée; on la savait maîtresse, par le mari mort, de
-bien des secrets de maison; elle n'en usait point, mais elle les avait:
-il était plus prudent de payer ses services que de s'en passer. Sans
-scrupules d'esprit et d'action rigoureuse, un feu sombre,--(dans cette
-race, l'Espagne a laissé de son sang)--une passion d'énergie sans
-limites qui, mêlée au désabusement gaulois, ne croit à rien et agit
-comme si le salut et la damnation étaient au bout. Elle n'aimait que
-son fils. Farouche façon d'aimer! Elle ne lui cachait rien de ce qu'aux
-autres elle taisait: elle le traitait en associé. Ambitieuse pour lui
-seul: elle se sacrifiait, et il devait se sacrifier--à qui? À _sa_
-revanche (_Sa?_ Oui, la sienne, celle du fils, celle de la mère, c'est
-la même!) Pas de tendresse, point de gâteries, ni surtout de
-plaignotteries!... «Prive-toi! Tu te pourlécheras plus tard...» Quand
-il revenait de classe,--(Dieu sait par quels efforts de travail et de
-diplomatie elle lui obtint une bourse au collège de la ville, puis au
-lycée du chef-lieu!)--quand il revenait battu et humilié par les
-petits bourgeois, héritiers imprudents de la malveillance cachée des
-pères, elle lui disait:
-
---Sois plus fort qu'eux, plus tard! Ils te baiseront les pieds.
-
-Elle disait:
-
---Compte sur toi! Ne compte sur personne!
-
-Il ne compta sur personne, et bientôt il fit voir qu'on aurait à
-compter avec lui. Elle réussit à se tenir accrochée à la vie,
-jusqu'à ce que les études du fils brillamment terminées, il eût pris
-à Paris ses premières inscriptions de médecine. Il était dans un
-examen, quand elle s'alita, avec une fluxion de poitrine. Elle ne voulut
-pas le troubler, avant qu'il eût fini. Elle mourut sans lui. De sa rude
-écriture, tordue comme les griffes de la vigne au printemps, tous les
-points et accents bien marqués en leur place, elle mit sur une feuille
-blanche soigneusement coupée à une lettre du fils peu ménager de
-papier:
-
---«Je m'en vas. Mon garçon, tiens-toi ferme, ne lâche point!»
-
-Il n'avait point lâché. Revenu au pays pour enterrer sa mère, il
-trouva une petite somme, amassée jour par jour, qui lui permit de payer
-son entretien encore pendant une année. Puis, réduit à lui-même, il
-passa la moitié de ses journées et quelquefois de ses nuits à gagner
-ce que l'autre moitié exigeait pour subsister. Nulle tâche ne le
-rebuta. Il fit de la naturalisation chez un empailleur, il fut modèle
-chez un sculpteur, garçon extra le dimanche dans des cafés de
-banlieue, ou le samedi soir dans des restaurants de noces; il lui arriva
-même, l'hiver, un matin de famine, de se faire engager par le service
-de voirie dans une équipe de balayeurs de neige. Il n'hésita point à
-recourir aux quémandages impudents, aux secours, aux prêts humiliants,
-qu'on ne pourra point rendre, et qui donnent le droit à des faquins,
-pour une pièce de cent sous, de vous traiter sans ménagements...
-(Bougre! Ils ne s'y risquaient pas deux fois, sous son regard! Mais
-alors, ne pouvant plus se payer en mépris, ils se payaient en haine,
-prudente, derrière son dos: ils le vilipendaient.)--Il alla jusqu'à
-prendre, durant quelques mois de travail acharné, l'argent que lui
-offrait une fille du quartier. Il n'en rougissait point: car ce n'était
-pas pour lui, (il se tuait de privations), c'était pour le succès. Des
-besoins, certes, il en avait! il eût voulu tout prendre; mais il les
-jugulait. Plus tard! Vaincre d'abord. Et pour vaincre, il faut vivre.
-Vivre par tous les moyens. La victoire lave tout. Et elle lui était
-due. Il se sentait du génie.
-
-Il frappait l'attention des maîtres, des camarades. On lui confiait des
-travaux, qu'après un semblant de retouches signaient des hommes
-arrivés. Il se laissait exploiter, pour se créer des droits sur ceux
-qui barraient la porte aux arrivants. Ils n'étaient pas très pressés
-de le laisser entrer. Ils l'estimaient. L'estime est une monnaie qui
-dispense des autres. On l'appréciait, ouida! Ce prix ne l'engraissait
-point. Malgré sa solidité jurassienne, il était, de fatigue et de
-sous-nutrition, en train de succomber, quand Solange le rencontra.
-C'était à une de ces nombreuses œuvres qu'elle patronnait, avec une
-générosité sincère et intermittente, de cœur et d'argent: une
-clinique d'enfants. Solange y vit Philippe se dévouer, avec
-rage,--cette rage qu'il avait de vaincre, partout où restait une
-chance,--au chevet de petits malades qui semblaient condamnés; il y
-passait des nuits et sortait de ces combats; l'air hâve et exténué,
-mais les yeux qui flambaient de fièvre et de génie. Quand il avait
-vaincu, il était presque beau et semblait plus que bon, auprès du
-petit patient qu'il venait de sauver. L'aimait-il? C'est possible; pas
-certain... Mais avec le mal il avait eu le dernier mot!
-
-Solange, quand elle connut la situation de Philippe, passa par une de
-ces crises de «pathétisme» périodique, où tout son horizon était
-bloqué par un unique objet. Si l'on en voulait profiter, il ne fallait
-point perdre de temps. Philippe ne le perdait jamais. Cet homme qui se
-noyait s'empara de la main qui lui était tendue. Il prit même le bras
-avec, et il eût pris le reste, s'il ne s'était aperçu que Solange,
-dans ses emballements, ne concevait pas l'idée de rapports amoureux.
-Elle aimait à s'exalter, mais cela ne dérangeait en rien sa
-tranquillité. Philippe n'avait jamais vu encore une femme s'intéresser
-à lui, sans y chercher son intérêt. La bonne Solange trouvait son
-plaisir en elle. Elle ne demandait aux autres que de ne pas la
-contrarier dans l'image qu'elle s'en faisait. Au fond, elle ne tenait
-pas à les connaître. Elle écartait de sa vue tout ce qui, chez un
-autre, aurait pu lui déplaire, sous prétexte que ce n'était pas «sa
-vraie nature»; et elle ne gardait comme _vraie_ que ce qui lui
-ressemblait. Elle en arrivait ainsi à se faire un univers tout pétri
-de braves gens anodins, comme elle. Philippe se laissa faire, avec un
-peu de mépris et un peu de respect. Il n'aimait pas les sots; et il
-estimait tels ceux qui ne voyaient pas le monde comme il était; mais
-une bonté qui fait le bien dont elle parle n'était pas pour lui un
-spectacle commun. Quelles que soient les valeurs, morales ou immorales,
-l'essentiel est qu'elles _vaillent._ La bonté de Solange n'était pas
-fictive. Dès qu'elle sut le dénuement et le labeur de Philippe, elle
-le pensionna, jusqu'à ce qu'il fût sorti des années d'examens, elle
-lui procura le répit de travailler en paix. Elle fit plus: elle usa de
-ses relations étendues pour intéresser à lui un des maîtres
-influents de la Faculté, ou--(car cet homme avisé n'était pas sans
-avoir remarqué la valeur inquiétante du louveteau affamé)--pour faire
-que son intérêt ne demeurât point confiné _intus et in cute_, mais
-se montrât au jour. Enfin, ce fut elle qui, le mettant en rapports avec
-un roi des huiles américain, désireux de s'immortaliser par
-procuration, lui ouvrit les chemins rapides de la renommée, que d'abord
-il fonda, au delà de l'Océan, sur ses audacieuses prouesses dans un
-Palace-hôpital du pharaon.
-
-Au reste, il arriva, au cours des années d'épreuves, que Solange
-oubliât totalement son protégé pendant des mois, et que la pension
-promise cessât, par distraction. Toute leur bonne volonté ne fait pas
-que les riches puissent comprendre qu'il faille toujours penser à
-l'argent. L'argent, c'est une préoccupation de pauvres. Solange
-envoyait à Philippe des billets de concert. Pour rappeler à cette
-charmante femme, dans sa loge de théâtre, la pension arriérée, il
-fallait avoir toute honte bue. Philippe la buvait. C'était parfois le
-seul aliment qu'il eût pris de la journée. Solange faisait alors de
-grands yeux étonnés:
-
---Quoi donc?... Ah! cher ami, que je suis donc étourdie!... Dès que je
-serai rentrée...
-
-Elle promettait, oubliait encore un jour ou deux, et envoyait enfin,
-s'excusant le plus gentiment du monde. Philippe, enragé d'attente et
-d'humiliation, se jurait que la prochaine fois il crèverait plutôt que
-de redemander. Mais crever, c'est bon pour ceux qui n'ont pas besoin de
-vivre! Et lui, il avait besoin... Il redemanderait, autant de fois qu'il
-faudrait... Solange ne lui en voulait point. Si elle oubliait
-souvent,--(«Elle avait tant à penser!»...)--quand on le lui
-rappelait, elle avait toujours le même plaisir à donner...
-
-Quels singuliers rapports que ceux de cet homme, jeune, ardent, affamé
-de tous les biens de la terre, avec cette femme, à peine plus âgée
-que lui, élégante, jolie, douce, bonne à manger, qui se voyaient seul
-à seule, souvent, pendant des années, sans que rien d'équivoque
-s'insinuât dans leur amitié! La tranquille Solange conseillait
-maternellement Philippe sur la toilette, sur les petits problèmes du
-monde et de la vie pratique. L'orgueil de Philippe n'avait point honte
-de recevoir, de demander conseil, et même de se confier, de conter ses
-ambitions et ses déceptions. Il le pouvait sans crainte. Solange
-n'entendait rien, rien de mal, rien de réel. Qu'importe! Elle
-écoutait, et elle disait, après, avec son bon sourire:
-
---Vous voulez m'effrayer. Mais je ne vous crois pas.
-
-Car elle ne croyait que ce qui n'était pas vrai.
-
-Et cet homme, impitoyable pour toutes les médiocrités, ne fit qu'une
-exception dans la vie: pour Solange. Il s'abstenait de la juger.
-
-Précédé d'une réputation, à l'américaine, tapageuse, mais solide
-et basée sur des réalités indiscutables, il était revenu à Paris,
-depuis sept à huit ans. L'appui de son cornac, remorquant à la suite
-des dollars insolents les protections officielles, lui avait frayé
-passage, en dépit des triples barrières entassées par la routine, la
-jalousie, et par les justes droits de ceux qui depuis longtemps
-attendaient leur tour d'entrer. Justes ou non, il leur passa sur le
-ventre, à tous. Philippe n'eût point souffert des honneurs ou des
-avantages qui ne fussent pas mérités; mais, les sachant mérités, il
-ne s'embarrassait point des moyens pour les décrocher. Il méprisait
-trop les hommes pour ne pas leur emprunter, quand c'était nécessaire,
-leurs méprisables armes, afin de les enfoncer. Il ne négligea point
-une réclame de presse, qui perçait les oreilles, à la façon des
-cuivres accompagnant jadis, sur les tréteaux de villages, les
-arracheurs de dents. Il fut l'homme des exhibitions mondaines, des
-avant-premières, des vernissages, des galas officiels. Il se prêta aux
-interviews sensationnelles. Lui-même il écrivit--(on n'est jamais
-mieux servi que par soi)--et, par un ou deux exemples, il montra aux
-contradicteurs qu'il maniait la plume aussi bien que le bistouri. Avis
-aux amateurs!... Point d'équivoque! Sa façon de tendre la main voulait
-dire: «Alliance, ou guerre?» Il ne laissait aucun moyen d'échapper
-par la neutralité.
-
-En même temps, un travail acharné, nul ménagement pour soi, pas plus
-que pour les autres, l'indifférence aux risques, des résultats
-éclatants, impossibles à nier, qui lui faisaient de ses internes, dans
-l'hôpital qu'il dirigeait, d'enthousiastes partisans; des
-communications téméraires à l'Académie, qui soulevaient
-l'incrédulité exaspérée des esprits bien assis, n'aimant pas à
-être bousculés; des joutes homériques, d'où il sortait presque
-toujours avec le mot décisif, toujours avec le dernier.
-
-Il épouvantait les timidités. Point d'égards aux individus, quand
-l'intérêt de la science ou de l'humanité lui semblait en jeu! Il eût
-voulu expérimenter sur les criminels, supprimer les monstres, châtrer
-les anormaux, faire des essais héroïques sur la chair vivante. Il
-haïssait la sentimentalité. Il ne s'apitoyait pas sur ses patients, et
-il ne leur permettait pas les apitoiements. Leurs geignements ne
-l'intéressaient pas. Mais où il pouvait sauver, il sauvait,--rudement;
-il tranchait dans le vif, pour guérir le vivant. Dur de cœur, mais les
-mains douces. Ils le craignaient, et ils le recherchaient. Il
-rançonnait les riches et ne demandait rien aux pauvres.
-
-Il vivait largement, ayant pris le goût du luxe,--que d'ailleurs il
-eût pu, sans regrets, d'un jour à l'autre, rejeter entièrement;--mais
-cette vie, puisqu'on l'a, autant la prendre toute! Sa femme faisait
-partie de son luxe. Il jouissait de l'une et de l'autre, et il ne leur
-demandait pas ce qu'ils ne pouvaient donner. Il ne demandait pas à
-Noémi de partager sa pensée, et il ne le lui offrait pas. Noémi n'y
-tenait point: si elle avait le reste, elle gardait, jugeait-elle, la
-bonne part. Lui, avait décidé qu'en tout cas c'était la seule qu'on
-dût aux femmes. Une femme qui pense est un meuble encombrant.
-
-Pourquoi donc fut-il pris sur-le-champ par Annette?
-
-
-Par ce qui lui ressemblait.
-
-Par ce qui lui ressemblait dans l'Annette de ce temps, et que lui seul
-pouvait lire. Au croisement de lames de leurs premiers regards, au
-battement des premières répliques, fer contre fer, il se dit:
-
---Elle voit ces gens comme moi. Elle est de ma race.
-
-De sa race? Il ne semblait guère, à en juger par les faits: Annette
-était tombée de la sphère sociale, où Philippe s'était hissé, à
-la force du poignet; et il se rencontraient, à un échelon de
-passage.--Mais, à ce moment précis, ils étaient de plain-pied; ils se
-sentaient tous deux étrangers à ce monde, adversaires de ce monde,
-tous deux comme d'une autre race, jadis maîtresse du sol, maintenant
-dépossédée, dispersée sur la terre, à peu près disparue. Et qui
-sait, après tout, les mystères des races et leurs vicissitudes, cette
-mêlée millénaire où, semble-t-il, l'humanité s'achemine au triomphe
-final de la médiocrité?... Mais il y a des ressauts; et parfois,
-l'ancien maître du sol, pour un jour, reprend son bien. Son bien ou
-non, Philippe revendiquait le sien. Et comme tel, il venait de s'adjuger
-Annette.
-
-
-
-
-Quand Annette fut rentrée au logis, baissant la tête, le front pesant,
-elle se coucha sans parler. Elle faisait le vide en elle. Mais elle ne
-s'endormit pas. Il lui fallait guetter, pour écarter une image: dès
-qu'elle s'engourdissait, l'image se présentait à l'entrée. Pour
-l'oublier, elle essaya de ses préoccupations journalières: elles ne
-l'intéressèrent point. Alors, elle fit appel, contre l'invasion
-menaçante, à un allié qu'elle craignait habituellement d'évoquer,
-car il risquait de remuer trop de troubles passés: Julien, et le monde
-de pensées qu'autour du nom aimé, plus fictif que réel, le regret et
-le rêve avaient groupées. Ils reparurent un moment, et retombèrent
-glacés. Elle s'obstina à les ressaisir de force. Elle ne tenait dans
-ses bras qu'une gerbe fanée. Un coup de soleil avait bu la sève. À
-vouloir les ranimer, Annette, avec ses mains fiévreuses, achevait de
-les brûler. Elle s'agitait, tournant et retournant l'oreiller. Il
-fallait pourtant dormir, pour le travail du lendemain. Elle prit un
-cachet, et tomba dans l'oubli. Mais quand, après trois ou quatre
-heures, elle se réveilla, le souci était là; et il lui sembla que,
-même pendant le sommeil, il ne l'avait pas quittée.
-
-Le lendemain et les jours qui suivirent, son trouble persista. Elle
-allait, elle venait, elle donnait ses leçons, elle causait, elle riait,
-ainsi que d'habitude. La machine, bien montée, continue d'elle-même.
-Mais l'âme était inquiète.
-
-Une journée grise, en traversant Paris, soudain tout s'éclaira... De
-l'autre côté de la rue, Philippe Villard passait... Elle rentra,
-baignée de joie.
-
-Quand elle se décida à comprendre les raisons de cette joie, elle fut
-atterrée. Comme si elle eût reconnu en sa chair un cancer!... Ainsi,
-encore une fois, elle était prise au piège! L'amour? L'amour pour un
-homme qui serait pour elle encore une cause d'inutiles souffrances, un
-homme qu'elle ne connaissait pas, mais qu'elle savait dangereux, sans
-bonté, un homme qui ne lui appartenait pas, qui appartenait à une
-autre, un homme qu'elle n'aimait pas, puisqu'elle en aimait un autre! Un
-autre? Oui, Julien, elle l'aimait toujours. Eh bien, si elle l'aimait,
-est-ce qu'elle pouvait aimer un autre?--Elle l'aimait... Mais comment,
-mais comment le cœur pouvait-il se donner à deux êtres à la fois? Se
-donner tout entier, à chacun, sans partage! Car lorsqu'il se donnait,
-le cœur d'Annette se donnait tout... Elle avait le sentiment de se
-prostituer. Certes, livrer son corps lui eût paru moins honteux que
-livrer son cœur à deux amours à la fois. N'était-elle pas sincère,
-loyale avec elle-même?--Justement. Elle ne savait pas qu'elle avait
-plus d'un cœur, qu'elle était plus d'un être. Dans la forêt d'une
-âme coexistent des futaies de pensées, des fourrés de désirs, vingt
-essences différentes. On ne les distingue point, à l'ordinaire: elles
-dorment. Mais quand passe le vent, leurs rameaux s'entre-choquent... Le
-choc des passions avait depuis longtemps déjà réveillé dans Annette
-sa multiplicité. Elle était à la fois la femme de devoir et d'orgueil
-passionné, la mère passionnée, l'amante passionnée--l'amante? les
-amantes... la forêt sous la houle et ses bras jaillissants vers tous
-les points du ciel... Mais Annette, humiliée jusqu'à l'accablement de
-cette force qui disposait d'elle sans son adhésion, pensait:
-
---À quoi bon vouloir et lutter, des années, s'il suffit d'un instant
-pour tout ruiner? D'où vient-elle donc, cette force?
-
-Car elle la répudiait, avec fureur, comme étrangère. Ne
-reconnaissait-elle pas sa propre substance? Ah! c'était le plus
-accablant. Comment s'évader de soi-même?
-
-Elle n'était pas femme à plier passivement sous une fatalité
-intérieure, qu'elle méprisait. Elle décida d'étouffer un sentiment
-qui la mortifiait. Et, son labeur aidant, elle y eût réussi, sans
-Noémi.
-
-Elle reçut une lettre de la grande écriture de la petite personne, qui
-en avait étudié l'élégance mondaine, sans pouvoir en déguiser la
-sèche décision. Quelques lignes aimables la priant à dîner. Annette
-s'excusa sur ses occupations. Noémi redoubla, exprimant cette fois le
-désir chaleureux qu'elle avait de la revoir et lui laissant le choix de
-la soirée. Annette, résolue à ne plus affronter un danger qu'elle
-avait éventé, déclina de nouveau l'invitation, prétextant son
-extrême fatigue, à la fin de ses journées. Elle s'en croyait quitte;
-mais le petit Pandarus, qui est, à ses heures d'ennui et de malice, une
-des mille formes de l'Amour, ne laissa plus Noémi en repos qu'elle
-n'eût introduit Annette dans sa bergerie. Et Annette, un soir
-que, rentrant de ses leçons, elle préparait le dîner--(c'est
-toujours l'heure que choisissent, pour faire leurs visites, les
-désœuvrés)--vit paraître Noémi, gazouillante, qui l'assura d'une
-amitié éternelle. Annette, gênée de se montrer à son désavantage,
-malgré elle séduite par les tendresses de celle en qui, à son insu,
-elle aimait un reflet de «l'autre», tint bon, malgré les instances,
-et refusa tout dîner; mais elle ne put faire moins que de promettre sa
-visite, s'informant prudemment des heures où elle serait sûre de
-trouver Noémi seule. Noémi remarqua le souci que prenait Annette
-d'éviter Philippe; elle l'interpréta par la timidité et le manque de
-sympathie. La sienne en augmenta. Revenue au logis, elle eut
-l'imprudence bavarde de raconter sa visite à Philippe, insistant, avec
-la perfidie charmante des excellentes amies, sur tout ce qui, à son
-sens, pouvait achever de déprécier une femme aux yeux de Philippe: le
-dénuement, le désordre, l'odeur d'encre et de cuisine, bref, l'Annette
-au fourneau. Philippe, qui connaissait la vaillante histoire d'Annette,
-et qui connaissait encore mieux l'odeur de la pauvreté, fit d'autres
-réflexions que celles qu'on escomptait; mais il les garda pour lui.
-
-Ce ne fut pas tout à fait le hasard qui fit que, peu de jours après,
-Annette, sortant de chez Noémi, rencontra dans la rue Philippe qui
-rentrait. Ne l'ayant point cherché, elle se crut permis de ne pas
-combattre la joie secrète qu'elle en éprouva. Ils échangèrent
-quelques paroles. Pendant qu'ils étaient arrêtés, à causer, une
-jeune femme passa, que Philippe salua, et qu'Annette reconnut. C'était
-l'intelligente actrice, qui jouait alors la Maslowa. Annette avait de
-l'attrait pour elle; et sa sympathie se lut dans son regard. Philippe
-lui demanda:
-
---Vous la connaissez?
-
---Je l'ai vue, dit-elle, dans _Résurrection._
-
---Ah! fit-il, avec un pli de la bouche dédaigneux.
-
-Annette s'étonna:
-
---Vous n'aimez pas son jeu?
-
---Son jeu n'est pas en cause.
-
---C'est la pièce, alors? Vous ne l'aimez pas?
-
---Non, dit Philippe.
-
-Et il ajouta, voyant Annette curieuse de savoir ses raisons:
-
---Faisons quelques pas ensemble, voulez-vous? C'est un peu sans façons.
-Mais les façons ne sont pas faites pour nous.
-
-Ils cheminèrent ensemble. Annette, gênée et flattée. Philippe
-parlait de la pièce, avec un mélange d'animosité et d'humour, comme
-Tolstoy lui-même (juste retour des choses!) en usait souvent avec ceux
-qu'il n'aimait point. Il s'interrompit, amusé de sa sévérité:
-
---Je ne suis pas juste... Quand je vois une œuvre, je vois ceux qui la
-voient, je la vois sous leurs méninges; et le spectacle n'est pas beau.
-
---Il l'est chez quelques-uns, dit Annette.
-
---Oui, ils sont quelques-uns qui ont le don d'embellir la misère du
-monde. Cela les dispense d'y remédier. Ces bons idéalistes se
-ménagent de douces heures avec l'infortune des autres, qui leur est un
-sujet d'émotions artistiques ou charitables de tout repos; mais ils en
-ménagent de meilleures encore aux forbans qui l'exploitent. Leur
-sentimentalité couvre de son pavillon les Ligues patriotiques ou de
-repopulation, les lancements d'émissions, les guerres coloniales et
-autres philanthropies... L'époque de la larme à l'œil!... Il n'en est
-pas de plus sèche et de plus intéressée... L'époque du bon patron
-(vous avez lu Pierre Hamp?) qui bâtit près de l'usine l'église,
-l'assommoir, l'hôpital et le bordel.. Ils font deux parts de leur vie:
-l'une en discours de civilisation, progrès, démocratie; l'autre en
-exploitation et destruction sordide de tout l'avenir du monde,
-empoisonnement de la race, anéantissement des autres races de l'Asie et
-de l'Afrique... Après quoi, ils vont s'attendrir sur la Maslowa et
-faire leur sieste sur les moelleuses harmonies de Debussy... Gare au
-réveil! Les haines féroces s'amassent. La catastrophe vient... Tant
-mieux! Leur sale médecine ne cherche qu'à entretenir les maladies. Il
-faudra toujours en venir à la chirurgie.
-
---Est-ce que le malade en réchappera?
-
---J'enlève le mal. Tant pis pour le malade!
-
-Une boutade. Annette sourit. Philippe lui jeta un coup d'œil de côté:
-
---Cela ne vous fait pas peur?
-
---Je ne suis pas malade, dit Annette.
-
-Il s'arrêta pour la regarder:
-
---Non, vous ne l'êtes pas. On respire avec vous une odeur de santé...
-Cela me change de mes infections physiques et morales! Les dernières
-sont les pires... Pardon de ma diatribe! Mais je sors d'une séance,
-d'une dispute avec une bande de tartuffes de l'entretien officiel des
-maladies, c'est-à-dire de l'Hygiène; j'étais plein de colère et de
-dégoût à étouffer; et quand je vous ai vue, vos yeux clairs, votre
-franche démarche, tout en vous fier et sain, j'ai pris égoïstement
-une bouffée de votre air. Voilà! cela va mieux. Merci.
-
---Me voici promue médecin! Après ce que vous venez d'en dire?
-
---Médecin, non pas. Médecine. Oxygène.
-
---Vous avez une façon de traiter les gens!
-
---C'est ainsi que je les classe: inspiration, expiration: ceux qui
-renouvellent, et ceux qui tuent, ceux qu'il faut tuer.
-
---Qui voulez-vous tuer encore?
-
---_Encore!_ releva-t-il. Vous trouvez que j'ai assez de mes malades?
-
---Non, non, c'est malgré moi, dit Annette en riant. C'est le vieux sang
-classique.... Mais puis-je vous demander, quand je vous ai rencontré,
-à qui vous en aviez?
-
---J'aimerais autant l'oublier, maintenant que je suis avec vous. En deux
-mots, il s'agit d'un îlot de maisons insalubres, où depuis le Roi
-malpropre, Henry de la poule-au-pot, on cultive le cancer et la
-tuberculose. Rendement perfectionné: dans les vingt derniers ans, du
-80%. J'avais saisi de l'affaire le comité d'hygiène, exigé des
-mesures radicales: l'expropriation et la démolition. On paraissait
-d'accord, et l'on m'avait demandé de rédiger un rapport. Le rapport
-fait, j'arrive, et je trouve les oracles retournés... «Rapport
-impressionnant, cher éminent collègue, beau document, il faut voir,
-nous verrons, ces morts sont morts, vraiment, sont morts dans leurs
-maisons, mais sont-ils morts vraiment par le fait de leurs maisons?...»
-L'un me sort des certificats--(confectionnés comment?)--établissant,
-avec la complicité de familles achetées par le propriétaire, que le
-défunt avait déjà pris son billet de cimetière, quand il vint
-s'installer dans la salle d'attente, ou bien que la tumeur est suite
-d'un accident. Un autre combat l'idée que les vieilles maisons soient
-moins saines que les neuves, et dit qu'elles sont plus vastes et mieux
-aérées; il donne en exemple la sienne.... Assainir, non détruire, il
-ne faut d'excès en rien; un bon lavage suffit; le propriétaire
-s'engage à faire désinfecter... D'ailleurs, nous sommes pauvres, rien
-dans les poches, point d'argent pour une expropriation.... Ah! s'il
-s'était agi de construire un nouveau canon!.... Mais, après tout, le
-cancer tue mieux que le canon... Pour achever la farce, enfin un des
-augures a parlé de la beauté. Il paraît que ces masures, datant du
-Vert-Cochon, doivent être conservées pour l'art et pour l'histoire!...
-J'aime l'art, moi aussi, et je vous montrerai chez moi d'assez belles
-peintures, des vieilles et des nouvelles; mais la vieillesse ne m'est
-pas--(à moins qu'il ne s'agisse de la belle Madame une Telle)--la
-marque de la beauté; et, beau ou non, je n'admets pas que le passé
-empoisonne le présent. De toutes les hypocrisies, l'hypocrisie
-d'esthète me répugne le plus, car de sa sécheresse elle veut faire
-une noblesse. Aussi, sur ce chapitre, j'en ai dit d'assez raides... Au
-milieu du débat, un collègue me fait signe, m'attire à l'écart, me
-dit: «Vous ne savez donc pas? L'insecte, la nécrobie qui se nourrit
-des cadavres de ses locataires, il est l'ami intime du président de ce
-grand comité du commerce et de l'alimentation qui fait les élections
-et les coalitions, une de ces Éminences grises qui règnent dans les
-convents et les banquets démocratiques, l'homme invisible dont la
-goujaterie maçonne--franc-maçonne--l'édifice branlant de notre
-République. Et cet ami du peuple ne veut pas qu'on déloge le peuple de
-son tombeau...» Car, écoutez le plus beau! C'est par philanthropie...
-On me sert à la fin une pétition des locataires, bien stylés,
-protestant contre la prétention de les charger de logement!--Que
-vouliez-vous que je fisse contre tous? Les augures rient, dit-on. Donc,
-j'ai ri. Mais j'ai dit qu'une bonne plaisanterie ne se gardait pas pour
-soi, que je ne suis pas égoïste, et que je me proposais d'en faire
-part, dès le lendemain, au public du _Matin._ Ils se sont récriés.
-Mais je ferai comme j'ai dit. Je sais ce qui m'attend: une levée des
-truelles. Et ceux de l'Hippocratie que j'ai naguère étrillés ne
-perdront pas l'occasion. Ils ont de quoi m'atteindre. Mais, comme vous
-dites: bataille! Madame la guerroyeuse!.... Hé! l'autre soir, chez
-Solange?... Cela semble vous amuser?
-
---Oui, c'est beau, j'aime cela, lutter contre l'injustice. J'aurais
-voulu être homme!
-
---Il n'y a pas besoin d'être homme. Vous en avez eu votre part....
-
---Jamais je ne me suis plainte de ma part de combat, mais de
-l'étouffement. Combattre dans une cave, c'est notre lot, à nous. Mais
-vous, c'est au grand air, sur le sommet d'une montagne.
-
---Hein! ce battement de narines! Un cheval qui respire la poudre. Je le
-connais déjà. Je l'ai remarqué, l'autre soir.
-
---Vous vous êtes moqué de moi, l'autre soir.
-
---Non, certes. Cela me ressemble trop, pour que je me moque.
-
---Vous me harceliez. Vous m'avez fait marcher!
-
---Oui, j'avais vu tout de suite... Je ne me suis pas trompé.
-
---Tout de même, au début, vous étiez assez dédaigneux.
-
---Du diable si je m'attendais à vous trouver--à trouver _vous_, chez
-Solange!
-
---Eh bien, dites donc, et vous? Pourquoi vous y trouviez-vous?
-
---Moi, c'est autre chose:
-
---C'est par amour pour la sentimentalité?
-
---À votre tour de railler... Pauvre Solange!.... Non, ne parlons pas
-d'elle! Je sais tout ce qu'on peut dire. Mais Solange, c'est tabou!
-
-Elle ne le questionna point, mais elle le regardait.
-
---Une autre fois, je vous dirai... Oui, je lui dois beaucoup....
-
-Ils s'étaient arrêtés. Ils allaient se quitter. Annette souriait:
-
---Vous n'êtes pas si mauvais que vous en avez l'air.
-
---Et vous, peut-être pas si bonne!
-
---Ça fait une moyenne.
-
-Il la regarda dans les yeux:
-
---Voulez-vous?
-
-Il ne plaisantait plus. Un flot de sang monta aux joues d'Annette. Elle
-ne put trouver une parole à répondre. Le regard de Philippe la tenait
-et ne la lâchait point. Dit-il? Ne dit-il point? Sur ses lèvres elle
-lut: «Je vous veux»....
-
-Il s'inclina et partit.
-
-
-
-
-Annette resta seule, dans un torrent de feu. Elle allait droit devant
-elle. Elle se retrouva, dix minutes après, à l'endroit qu'elle venait
-de quitter. Elle avait, en marchant, sans le savoir, fait le tour de la
-grille du Luxembourg. Elle se réveilla brûlée, les trois mots de
-flamme gravés sur fond noir. Elle fît effort pour les effacer.... Les
-avait-il dits?... Elle revoyait le visage impassible. Elle essaya de
-douter. Mais l'empreinte était là. Et sa résistance faiblit, et
-brusquement céda... C'est bien... C'était écrit... Elle le savait
-d'avance... Au lieu de se révolter, comme elle l'eût pensé, une heure
-auparavant, elle était soulagée. Le sort en était jeté....
-
-Elle rentra, le cerveau lucide, sans fièvre, décidée.
-
-Elle savait que ce que Philippe voulait, il le ferait. Et ce que
-Philippe voulait, elle le voulait aussi. Elle était libre. Rien ne la
-retenait... La pensée de Noémi? Elle né lui devait rien qu'une chose:
-la vérité. Elle ne mentirait point. Elle reprendrait son bien.... Son
-bien? Le mari de l'autre... Mais l'aveugle passion lui soufflait que
-Noémi le lui avait volé.
-
-Elle ne fît rien pour presser l'inévitable. Elle était sûre que
-Philippe viendrait. Elle attendit.
-
-Il vint. Il avait choisi l'heure où il la savait seule. Quand elle alla
-ouvrir, elle fut prise de terreur. Mais cela devait être ainsi. Elle
-ouvrit. Elle ne montra rien de son émotion, si ce n'était sa pâleur.
-Il entra dans la chambre. Ils restaient l'un devant l'autre, à quelques
-pas, debout, le front un peu baissé; et il la regardait, avec ses yeux
-sérieux. Après un silence, il dit:
-
---Je vous aime, Rivière.
-
-Et ce nom de Rivière, dans sa bouche, évoquait un cours d'eau.
-
-Annette, frémissante, immobile, répondit:
-
---Je ne sais pas si je vous aime, je ne crois pas, mais je sais que je
-suis vôtre.
-
-La lueur d'un sourire passa sur le grave visage de Philippe.
-
---C'est bien. Vous ne mentez pas, dit-il... Ni moi.
-
-Il fit un pas vers elle. Elle recula, d'instinct, et se trouva adossée
-à la paroi de la chambre, sans défense, la paume de ses deux mains
-appuyée contre le mur; et ses jambes fléchissaient. Il s'était
-arrêté, et il la contemplait.
-
---Ne craignez point! dit-il.
-
-Et, dans son dur regard, il y avait de la tendresse. Elle dit, comme une
-vaincue qui accepte, avec calme et une ombre de mépris:
-
---Que voulez-vous de moi? C'est mon corps que vous voulez? Je ne vous le
-dispute point. Ce n'est que lui que vous voulez?
-
-Il fit encore un pas et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Sa joue
-frôlait la robe. Il prit la main d'Annette, qu'elle lui abandonna,
-inerte. Il la respira, promena ses lèvres sur les ongles et,
-s'inclinant, la posa sur sa tête, sur ses yeux.
-
---Voilà ce que je veux.
-
-Annette sentait, sous ses doigts, les rudes cheveux en brosse, la
-gonflure du front, et la tempe qui battait. Cet homme impérieux se
-mettait sous sa garde... Elle se pencha vers lui. Il releva la face. Ce
-fut leur premier baiser.
-
-Ses bras enserraient Annette, tombée à genoux près de lui, et ne
-résistant plus, comme vidée de son souffle. Et le violent Philippe ne
-songeait pas à user de sa victoire. Il disait:
-
---Je veux tout. Je vous veux toute: maîtresse, amie, compagne,--ma
-femme tout entière.
-
-Annette se dégagea. L'image de Noémi avait surgi. Tout à l'heure,
-c'était elle qui l'avait rayée de sa pensée. Mais que Philippe fît
-de même, elle en fut presque blessée. Blessée dans cette
-franc-maçonnerie instinctive des femmes, même ennemies, qui se
-retrouvent liguées contre l'offense de l'homme,--commune,--faite à
-l'une...
-
-Annette dit:
-
---Vous ne le pouvez pas. Une autre vous a.
-
-Il haussa les épaules:
-
---Elle n'a rien.
-
---Votre nom et votre foi.
-
---Que vous importe le nom? Vous avez le reste.
-
---Je ne tiens pas au nom, mais il me faut la foi: je la donne, et je la
-demande.
-
---Je suis prêt à vous la donner.
-
-Mais Annette, qui la demandait, quand il la lui offrit se révolta:
-
---Non, non! Vous la reprendriez à celle qui partage votre vie depuis
-des années, pour la donner à moi que vous voyez pour la troisième
-fois?
-
---Je n'ai pas eu besoin de trois fois pour vous voir.
-
---Vous ne me connaissez pas.
-
---Je vous connais. J'ai appris à voir vite, dans la vie. La vie passe;
-et jamais un moment ne reparaît deux fois. Il faut vouloir
-sur-le-champ, ou ne vouloir jamais. Vous passez, Rivière; et si je ne
-vous prends, je vous perds. Je vous prends.
-
---Vous vous trompez, peut-être.
-
---Peut-être. Je le sais, en voulant, on se trompe souvent. Mais en ne
-voulant pas, on se trompe toujours. Je ne me pardonnerais jamais
-l'erreur de vous avoir vue et de ne pas vous avoir voulue.
-
---Que savez-vous de moi?
-
---Plus que vous ne pensez. Je sais que vous avez été riche, et que
-vous êtes pauvre, que vous avez eu une jeunesse comblée des joies de
-la fortune et que vous avez été ruinée, rejetée de votre monde, et
-que vous n'avez pas faibli, que vous avez lutté. Et je sais quelle est
-votre lutte, car je l'ai soutenue, trente ans de ma vie, tous les jours,
-corps à corps; et j'ai été vingt fois sur le point de succomber. Vous
-avez tenu bon. Moi, j'étais habitué, j'ai connu la misère abjecte,
-dès le berceau. Vous, vous aviez la peau tendre, et vous étiez
-choyée, adulée. Vous n'avez point cédé. Vous n'avez accepté aucun
-lâche compromis. Vous n'avez pas cherché à vous évader du combat par
-vos moyens de femme, la séduction, ou l'honnête expédient d'un
-mariage d'intérêt.
-
---Croyez-vous qu'on me l'ait tant de fois proposé?
-
---C'est qu'ils sentent trop bien, même les plus bornés, que vous
-n'êtes pas de celles qu'on achète par contrat.
-
---Inaliénable, oui.
-
---Je sais qu'ayant aimé et ayant enfanté, vous avez refusé d'être la
-femme du père de votre enfant. Et je n'ai pas à connaître les raisons
-de votre cœur. Mais je sais que vous avez osé revendiquer, en face
-d'une lâche société, non pas le droit au plaisir, mais le droit à la
-peine, le droit d'avoir un fils, et, dans votre pauvreté, de l'élever,
-vous seule. Ce droit, ce n'était rien de le revendiquer: vous l'avez
-exercé, vous seule, depuis treize ans. Et, par mon expérience, sachant
-ce que représentent ces treize ans de peine et de soucis quotidiens, je
-vous vois, devant moi, intacte, droite, fière, sans une trace d'usure.
-Vous avez échappé aux deux défaites: celle de la prostration, et
-celle de l'amertume... (De celle-ci, je n'ai pas, moi, évité la
-marque...) Je suis un connaisseur de la bataille de la vie. Je sais ce
-que vaut la trempe d'une nature comme la vôtre. Ce sourire sérieux,
-ces yeux clairs, la ligne calme de ces sourcils, la loyauté de ces
-mains, cette tranquille harmonie,--et dessous, le feu qui brûle, le
-frémissement joyeux du combat, même si l'on est battue....
-(«N'importe! L'on se bat...») Croyez-vous qu'un homme comme moi ne
-connaisse pas le prix d'une femme comme vous? Et, que, le connaissant,
-il ne soit pas prêt à tout pour la conquérir?... Rivière, je vous
-veux. J'ai besoin de vous. Écoutez! Je ne cherche pas à vous tromper.
-Bien que je veuille votre bien, ce n'est pas pour votre bien que je vous
-veux, c'est pour le mien. Ce ne sont pas des avantages que je vous
-offre. Ce sont des épreuves de plus... Vous ne connaissez pas ma
-vie.... Mettez-vous là près de moi, ma belle de sourcils!...
-
-Assise sur le plancher, elle levait les yeux vers lui. Il lui tenait les
-deux mains, et ne les lâcha point, tandis qu'il lui parlait:
-
---J'ai un nom, j'ai le succès, j'ai l'argent, et ce qu'il peut donner.
-Mais vous ignorez comment je les ai eus et je les garde. Je les ai
-arrachés par la force, et je les tiens par la force. J'ai forcé mon
-destin, s'il y a un destin. Je suis arrivé malgré les choses et
-malgré les hommes. Et je n'ai jamais su (ni voulu) me faire pardonner
-ma réussite, en pansant les amours-propres blessés et les intérêts
-foulés sous mon passage. Les chers collègues comptaient que du moins
-le succès aurait sur moi son effet de narcotique. Il n'en a rien été.
-Ils ont eu beau tâcher de m'amadouer, ils sentent que je ne suis pas et
-ne serai jamais des leurs. Je ne puis pas oublier ce que j'ai vu, de
-l'autre côté de la barrière: la masse des friponneries et des
-iniquités. J'ai eu le temps de méditer sur les mensonges sociaux, dont
-la caste intellectuelle (en dépit de ce qu'elle prétend et de ce qu'on
-en attend) a toujours été le meilleur chien de garde. À part quelques
-habiles, qui, dans l'intimité de leur art et de leur pensée, passent
-pour ne respecter rien mais qui, sortis de leur jardin, tirent bien
-poliment leur chapeau à la sottise régnante. J'ai l'insigne folie de
-ne pas lui faire la cour. Je prétends même en ce moment m'attaquer à
-certaines de ses impostures sacrées, qui ajoutent leur poids à celui
-de la misère et condamnent des milliers d'êtres à un malheur sans
-fin. Je vais faire aboyer les trois gueules de Cerbère, les trois
-hypocrisies, de la morale, de la patrie, et de la religion. Je vous
-conterai cela plus tard. Moi aussi, je serai battu, je le sais, et je me
-bats quand même, pour la joie--pour la peine--et parce qu'il le faut...
-Vous comprenez pourquoi vos paroles de l'autre soir m'ont porté un
-message que vous ne prévoyiez pas! Vos paroles sont à moi. La bouche
-doit être à moi.
-
-Annette la lui livra. Il lui prit tendrement les tempes et les joues
-entre ses fortes mains:
-
---Rivière, j'ai besoin de vous. Je ne pensais pas vous trouver.
-Maintenant que je vous ai, je vous tiens.
-
---Tenez-moi bien! J'ai peur de m'échapper.
-
---Je sais comment vous lier. Je vous offre ma vie rude, mes ennemis, mes
-dangers.
-
---Oui, vous me connaissez... Mais rien de cela ne peut être à moi.
-Vous ne pouvez en disposer. C'est à votre Noémi.
-
---Qu'en ferait-elle? Elle n'en veut rien connaître. Elle élimine de la
-vie la vérité et la peine.
-
-Annette regardait Philippe; et il lut dans ses yeux la question qu'elle
-retenait.
-
---Vous pensez: «Pourquoi donc l'a-t-il épousée?»... Cette femme
-ment, oui, je le sais, elle a le mensonge dans le corps, de la racine
-des cheveux jusqu'à la pointe des ongles... Eh bien, le plus fort,
-c'est que je l'ai prise pour cela. Je l'aime presque pour cela... Quand
-le mensonge est un art aussi parfait, il vaut du beau théâtre...
-(Est-ce qu'on ne sait pas que le théâtre, que presque tout l'art ment,
-quelques originaux exceptés qui déroutent les confrères: alors, les
-confrères disent que ceux-là ne sont pas artistes, ils gâtent le
-métier)... Si le monde est mensonge, au moins nous avons le droit
-d'exiger que le mensonge soit plaisant. À tout prendre, je préfère,
-pour ma satisfaction et pour ma société, ceux qui mentent joliment.
-Ils ne m'abusent point. Je vois. La grâce de Noémi est aussi
-fabriquée que ses sentiments. Mais l'œuvre est réussie. Elle me fait
-honneur. Je m'en délecte, le soir, quand je rentre, le regard sali, de
-ma boucherie de viande gâtée. Elle est une eau riante. Je m'y lave.
-Qu'elle mente! Cela n'a aucune importance. Si elle disait vrai, elle
-n'aurait rien à dire.
-
---Vous êtes dur. Elle vous aime.
-
---Sans doute. Moi aussi.
-
---Si vous l'aimez, qu'avez-vous besoin de moi?
-
---Je l'aime, à sa façon.
-
---C'est beaucoup.
-
---Beaucoup pour elle, peut-être. Ce n'est pas beaucoup pour moi.
-
---Mais ce qu'elle vous donne, pourrais-je vous le donner?
-
---Vous, vous n'êtes pas un jeu.
-
---Je voudrais aussi être un jeu. La vie est un jeu.
-
---Oui, mais vous y croyez. Vous êtes de ces joueurs qui prennent la
-partie au sérieux.
-
---Vous, de même.
-
---Parce que je le veux.
-
---Qui vous dit que ce ne soit pas aussi parce que je le veux?
-
---Eh bien! Voulons ensemble!
-
---Je ne veux pas d'un bonheur qui soit bâti sur des ruines. J'ai
-souffert. Je ne veux pas faire souffrir.
-
---Tout dans la vie s'achète par la souffrance. Chaque bonheur dans la
-nature est bâti sur des ruines. Tout est ruines, à la fin. Au moins,
-qu'on ait bâti!
-
---Je ne puis pas me décider à sacrifier une autre. Pauvre petite
-Noémi!
-
---Elle aurait moins de pitié, si elle vous tenait sous ses pieds.
-
---Je le crois. Mais elle vous aime. Et pour moi, c'est un crime, de tuer
-un amour.
-
---Que vous le vouliez ou non, c'est fait maintenant. Votre présence l'a
-tué.
-
---Vous ne pensez qu'à vous.
-
---On ne pense qu'à soi, en amour.
-
---Non, non, ce n'est point vrai! Je pense à moi, à vous, à celle qui
-vous aime, à tout ce que vous aimez, et à tout ce que j'aime. Je
-voudrais que mon amour fût bon et joyeux pour tous.
-
---L'amour est un duel. Si l'on regarde à droite, à gauche, on est
-perdu. Regardez droit dans les yeux de l'adversaire, qui est là devant
-vous!
-
---L'adversaire?
-
---Moi.
-
---Vous, en effet. Je ne le crains pas. Mais elle, Noémi, n'est pas mon
-adversaire. Elle ne m'a point fait de mal. Puis-je venir dans sa vie
-pour la détruire?
-
---Vaut-il mieux lui mentir?
-
---La tromper?... Plutôt encore la détruire!... Ou me détruire. Renoncer.
-
---Vous ne renoncerez pas.
-
---Qu'en savez-vous?
-
---La femme que vous êtes ne renonce point par faiblesse.
-
---Pourquoi ne serait-ce pas par force?
-
---Je ne reconnais point de force à abdiquer. Je vous aime et vous
-m'aimez. Je vous défie de renoncer.
-
---Ne me défiez point!
-
---Vous m'aimez.
-
---Je vous aime.
-
---Alors?...
-
---Alors... vous dites vrai, je ne puis pas, je ne puis pas renoncer.
-
---Alors?
-
---Alors, qu'il en soit ainsi!...
-
-
-
-
-Ils n'avaient encore rien dit à «l'autre».
-
-Annette s'était juré de ne pas être à Philippe, avant qu'il n'eût
-parlé à Noémi. Mais la force de la passion avait devancé sa
-résolution. On ne fixe pas à la passion son heure. Elle la prend.--Et
-maintenant, c'était Annette qui retenait Philippe. Elle craignait son
-implacabilité.
-
-Philippe n'eût eu aucun scrupule à laisser Noémi dans l'ignorance. Il
-ne l'estimait pas assez, pour croire qu'il lui dût la vérité. Mais
-s'il devait la dire, il la dirait sans ménagements. Il était un homme
-terrible, terriblement sans bonté, quand une passion le tenait. Le
-reste n'existait plus. L'amour qu'il avait eu pour Noémi était celui
-d'un maître pour une esclave de prix; et elle n'avait été pour lui,
-en somme, rien de plus. Comme nombre de femmes, elle s'en accommodait:
-quand l'esclave tient le maître, rien n'égale son pouvoir. Elle est
-tout,--jusqu'au jour où elle n'est plus rien. Noémi le savait; mais
-elle se sentait sûre de sa jeunesse et de son charme, pendant bien des
-années. Après nous, le déluge!... Et puis, elle veillait. Elle avait
-connu des infidélités passagères de Philippe. Elle n'y attachait pas
-trop d'importance, car elle les avait bien jugées: sans lendemain. Elle
-se payait seulement le luxe de petites vengeances, qu'elle ne lui disait
-pas. Elle l'avait trompé rageusement une fois, une seule fois que
-l'infidélité de Philippe lui avait été plus cuisante. Elle y avait
-eu peu de plaisir, et même un peu de dégoût; n'importe! Elle était
-quitte. Après, elle s'était montrée au mari plus caressante qu'avant;
-elle éprouvait une jouissance à se dire, tandis qu'elle l'embrassait:
-
---Mon chéri, je te mens. Ça t'apprendra! Tu _l'es!..._
-
-La crainte qu'elle avait de Philippe, s'il l'eût appris, ajoutait à
-l'intérêt. Philippe ne savait rien de précis, aucun fait: mais il
-lisait dans ses yeux le mensonge. Que Noémi l'eût ou non trompé, il
-savait qu'elle y pensait. Et elle voyait passer dans son regard un
-éclair: ses mains l'eussent broyée. Mais il ne savait rien, il ne
-saurait jamais rien: elle fermait les yeux, d'un air langoureux de
-colombe. Il disait brutalement:
-
---Regarde-moi!
-
-Elle avait le temps de se composer un regard de candeur. Il savait que
-c'était faux,--et il n'y résistait point.
-
-Il ne lui en voulait pas, quoique, s'il l'eût prise sur le fait, il lui
-eût cassé les reins. Il n'attendait pas d'elle ce qu'elle ne pouvait
-lui donner: la franchise et la fidélité. Puisqu'elle lui plaisait, et
-tant qu'elle lui plairait, tout: était bien. Mais il se jugeait libre
-de rompre, quand elle ne lui plairait plus!
-
-Annette avait plus de scrupules. Elle était femme, elle savait mieux ce
-qui se passait dans le cœur de Noémi. Noémi pouvait être fausse,
-vaine, et tromper Philippe: elle l'aimait. Non, ce n'était pas un jeu
-pour elle, ainsi qu'il avait dit. Elle tenait à lui, comme un morceau
-de sa chair. Non seulement par le clou de feu de la volupté. Mais par
-le fond du cœur, bon ou mauvais. Bon et mauvais. En amour, rien ne
-compte que la force d'amour, cet aimant impérieux qui incruste, âme et
-chair, un être dans un être. Elle tenait à lui, comme au but de sa
-vie, à ce qu'elle avait voulu, voulu, voulu, pendant des années. Une
-femme ne sait pas toujours pourquoi elle s'est éprise. Mais parce
-qu'elle s'est éprise, elle ne peut plus se déprendre. Elle y a trop
-dépensé de ses forces et de son désir, pour pouvoir les reporter sur
-un nouvel objet. Elle vit comme un parasité sur l'être qu'elle a
-choisi. Pour l'arracher de l'autre, il faut trancher dans les deux.
-
-Le soupçon commençait à mordre Noémi. Un presque rien, d'abord. Un
-grignotement de souris. Rien de changé dans la vie. Philippe, comme à
-l'ordinaire, rude, toujours pressé, peu désireux de parler,
-l'écoutait sans l'entendre, absorbé, une flamme aux yeux. Il était
-pris en ce moment dans une assez désagréable affaire qu'il s'était
-attirée, une polémique sans ménagements: Noémi le savait et elle ne
-désirait pas être tenue au courant de ces ennuis. Quand il était là
-dedans, il ne pensait à rien autre, et il la négligeait: il n'y avait
-qu'à attendre, en le laissant jeûner: il lui revenait après, avec
-plus d'appétit.--Tout de même, il jeûnait trop! Les autres fois, elle
-s'amusait à des agaceries qui provoquaient les rebuffades de Philippe,
-irrité d'être distrait de ses préoccupations; et tout en se récriant
-très fort de sa discourtoisie, elle n'en était pas fâchée: elle
-était comme un enfant qui joue avec un pétard; plus cela fait de
-bruit, et plus cela divertit... Mais cette fois (catastrophe!) le
-pétard n'avait pas pris... Les agaceries de Noémi tombèrent dans
-l'indifférence. Philippe ne les remarqua même point... La souris du
-soupçon passa, repassa, s'installa. À force de ronger, elle atteignit
-la chair.--Un jour, Noémi cria...
-
-Ils étaient tous les deux, un matin, côte à côte, couchés... Il
-avait les yeux ouverts. Elle venait de s'éveiller, mais elle feignait
-de dormir, et elle l'observait. Elle eut l'instinct que sur ce visage
-passait le reflet d'un autre. (Car l'enveloppe de la pensée est, à
-notre insu, modelée par l'image qui l'habite). Sur-le-champ, sa jalouse
-attention en arrêt, la vrille de son regard sous ses cils le perçant,
-immobile, poursuivant le rythme régulier de son souffle endormi, elle
-inspecta âprement cet homme si loin, si près, cet homme qui était à
-elle, l'éternel étranger, dont la cuisse touchait la sienne, et dont
-la séparait un monde infranchissable... Non, elle ne se trompait pas,
-il avait d'autres soucis que ceux de ses idées... Des soucis? Elle le
-vit sourire... Il pensait à une autre!... Pour le reprendre à ce
-fantôme, ou pour faire l'épreuve de son pouvoir, elle gémit comme en
-rêve et s'enroula à lui. Il se dégagea froidement du corps qui le
-quêtait, s'assura qu'elle dormait, il se leva sans bruit, s'habilla, et
-sortit. Elle n'avait point bougé... Mais la porte n'était pas
-refermée que Noémi se soulevait, le visage décomposé. Et elle se
-battait les seins avec ses deux petits poings, en étouffant un cri
-d'angoisse et de colère.
-
-À partir de ce moment, elle fut en chasse. Tendue et frémissante, elle
-épiait, elle flairait, ses ongles lui faisaient mal: elle brûlait de
-déchirer l'ennemie... Oh! sans bruit, en douceur... Lui égratigner le
-cœur!... Mais elle ne le trouva pas, ce cœur. Où se cachait-il?...
-Elle battit la forêt, explorant avec une minutie fiévreuse le cercle
-de ses connaissances, son jeune sourire fardé cachant ses dents
-aiguës, ne perdant pas de vue les moindres plissements du visage de
-Philippe en présence des femelles, guettant les yeux, les mains, les
-inflexions de voix de chacune, et portant dans son cœur des chiens qui
-halenaient... Mais la piste était fausse. Et la bête échappait...
-
-L'étrange aberration qui lui avait fait, d'emblée, écarter Annette du
-champ de ses soupçons, persistait. Elle l'avait oubliée, depuis des
-semaines. Annette ne se montrait point. Elle se sentait coupable; et,
-bien loin d'être fière, elle eût été humiliée devant Noémi de sa
-victoire cachée, de sa victoire volée. Elle évitait de reparaître
-dans la maison des Villard; les prétextes ne lui manquaient pas, si
-Noémi eût manifesté le désir de la revoir. Mais Noémi n'en
-manifesta point; elle avait trop de tourments pour se souvenir
-d'Annette.
-
-En vain avait-elle tâché de se persuader que le caprice de Philippe
-passerait. Les symptômes reconnus de sa désaffection ne passaient
-point, s'accentuaient: froideur inattentive aux paroles et aux mines, à
-la présence même de la petite épouse, totale indifférence, bien
-plus, à des moments, lorsque Noémi voulait lui rappeler de force son
-existence, ennui lassé et--mal dissimulé--dégoût qui évite un
-contact importun... Elle en tremblait de fureur et d'amour
-dédaigné!... Elle ne pouvait plus se dissimuler la gravité du mal.
-Elle s'affola. Mais il fallait toujours s'efforcer de ne pas le
-montrer... Toujours, toujours être gaie, sûre d'elle et de lui,
-toujours lui tendre l'hameçon,--qu'il ne regardait même pas! Elle se
-consumait... Et cette insaisissable ennemie, contre qui montait en elle
-une haine enragée!... De ne pouvoir l'agripper, elle se serait cogné
-la tête contre les murs... Toutes, elle les avait toutes épiées,
-vainement, toutes,--sauf Annette. Annette fut la dernière à qui elle
-pensa.
-
-Et ce fut Annette elle-même qui se livra.
-
-Elle allait dans la rue, quand à une vingtaine de pas elle aperçut
-Noémi qui venait. Noémi ne la voyait pas, elle marchait, les yeux
-vagues, front baissé, et son joli visage était blême et vieilli de
-soucis. Elle ne s'observait plus en ce moment, et elle n'observait rien
-autour; elle était, depuis des jours, comme une monomane qui tourne la
-meule de l'idée fixe, avec une rage accablée. Annette en fut saisie.
-Elle aurait pu passer près d'elle sans être remarquée, ou rebrousser
-chemin. Dans sa hâte maladroite, elle quitta le trottoir et traversa la
-rue. Ce mouvement qui rompait le flot continu des passants attira
-machinalement le regard de Noémi. Elle reconnut Annette, qui cherchait
-à l'éviter. Et, la suivant des yeux, elle la vit, de l'autre trottoir,
-lui jeter un regard furtif et détourner la tête. Une lueur aveuglante
-se fit... C'était elle!...
-
-Elle s'arrêta, suffoquée, ses ongles contre ses paumes, serrant les
-dents, hérissée comme une chatte qui se met en boule; et le meurtre
-fut dans ses yeux. Le regard d'un passant lui rappela qu'elle était
-dans le monde où l'on ment, et que, pour une fois, elle en était
-sortie. Elle y rentra. Mais dix pas après, elle rit cruellement. Elle
-la tenait...
-
-
-
-
-Annette avait été bouleversée par la vue de Noémi. Depuis qu'elle
-s'était donnée, le remords la travaillait. Non qu'elle se jugeât en
-faute d'aimer celui qui l'aimait: leur amour était vrai, était sain,
-était fort. Il n'avait pas besoin d'excuse, ni de feinte. Nulle
-convention sociale ne prévalait contre lui. Et, dans sa fièvre de
-passion, elle n'admettait même pas qu'elle eût des devoirs envers
-Noémi: elle était la vraie femme de Philippe, elle ne reconnaissait
-pas l'autre, qui n'avait pas su partager ses travaux et ses luttes, lui
-donner le bonheur.--Mais toute cette assurance n'empêchait pas qu'une
-autre ne fût la rançon de ce bonheur, qu'elle ne tuât le bonheur
-d'une autre. Elle s'était efforcée de croire que Noémi était trop
-futile pour souffrir beaucoup et qu'elle se détacherait. Mais elle
-savait le contraire; et tout ce qu'elle pouvait faire, c'était
-d'écarter Noémi de sa pensée. L'égoïsme des premiers jours de
-possession le lui permit.
-
-Depuis la rencontre avec Noémi, ce ne fut plus possible. Annette avait
-le don malheureux de sortir de soi, en dépit de ses passions, d'être
-aspirée par les passions des autres, surtout par leurs souffrances,
-qu'un regard lui révélait...
-
-Elle rentra chez elle, presque aussi obsédée que Noémi du mal qui la
-rongeait. Elle ne pouvait se payer de mots, s'armer des droits de
-l'amour. Noémi aussi aimait. Et Noémi souffrait. Est-ce que l'amour
-qui souffre a moins de droits que celui qui fait souffrir!... Il n'y a
-point de droits! Il faut que l'une des deux souffre. Elle ou moi!...
-
-Elle!... La passion d'Annette ne lui laissait pas le choix...--Mais ce
-n'était point gai...
-
-Au moins, que cette souffrance ne soit pas aggravée! Il est coupable de
-la prolonger, comme ils font, de laisser mûrir la blessure sans y
-porter une main ferme, pour trancher et panser. Esquiver l'aveu franc,
-s'en remettre à Noémi du soin de découvrir son infortune, c'est
-lâche et c'est cruel. Annette avait, dès le premier jour, déclaré à
-Philippe:
-
---Je ne veux point me cacher.
-
-Comment donc s'était-elle laissée, de jour en jour, glisser à cette
-situation sans dignité?... Toujours sa faiblesse de cœur... Elle
-disait à Philippe:
-
---Il faut parler.
-
-Mais dès que Philippe voulait parler, elle l'empêchait, elle avait
-peur de sa brutale franchise. Il rejetait ce qu'il n'aimait plus, comme
-un citron pressé. Ses vieux liens le gênaient. Il disait:
-
---Allons! Finissons-en!
-
-Et Annette:
-
---Non, non, pas aujourd'hui!
-
-Elle voyait le mal qu'il allait faire.--Dieu! que c'est pénible
-d'assassiner un cœur!
-
-Philippe avait bien autre chose à penser! Ses jours étaient remplis
-par une lutte acharnée contre l'opinion et la presse ameutées. Ce
-n'était pas le moment, pour Annette, de le fatiguer de ses propres
-soucis. Il s'était engagé dans une campagne dangereuse. Il avait pris
-l'initiative d'une ligue pour la restriction de la natalité. Il
-abhorrait l'hypocrisie impudente de la bourgeoisie régnante, qui,
-nullement soucieuse d'améliorer l'hygiène, d'alléger l'indigence des
-classes travailleuses, ne s'intéresse qu'à leur pullulement, afin de
-ne point manquer de chair à usine et à canon. Elle se garde, pour son
-compte, de diminuer son bien-être et de compliquer sa vie, en faisant
-trop d'enfants! Mais elle ne s'inquiète point si une natalité mal
-réglée perpétue dans le peuple la misère, la maladie, et
-l'asservissement. Elle en fait un devoir national et religieux. Philippe
-ne doutait pas des fureurs qu'il soulèverait. Mais jamais un danger ne
-l'avait arrêté. Il fonça droit dessus. Elles dépassèrent son
-attente.
-
-Il s'était fait haïr par une multitude: ses collègues d'abord, les
-pontifes lésés dans leur amour-propre, leur doctrine et leurs
-intérêts, les rivaux supplantés, nombre de ses partisans mêmes à
-qui il ne ménageait pas la vérité,--car il n'était pas homme à
-faire avec ceux qui le louaient marché de compliments, et le moindre de
-ses défauts était la reconnaissance: il prenait ce qui lui était dû,
-et il ne rendait que ce qu'il jugeait mérité: il ne rendait pas
-grand'chose! Solange seule exceptée, la qualité de bienfaiteur ne lui
-en imposait guère. Point de traitement de faveur! Il pouvait donc
-s'attendre à être bien attaqué et mal défendu. Il gênait les
-manœuvres des profiteurs de l'idéal. Chaque fois que s'organisait une
-noble flibusterie philanthropique, on était sûr de le voir se mettre
-à la traverse; il avait un plaisir scandaleux à ficher le nez des gens
-vertueux dans leurs trigauderies. Aussi s'était-il fait, dans les
-milieux respectables, une réputation (_sotto voce_) de très mauvais
-esprit, destructeur, anarchiste. Ces chuchotements ne s'étaient pas
-encore risqués jusqu'à l'oreille publique,--la monstrueuse oreille du
-_Pasquino_: la presse à calomnie. Ils attendaient le moment. _Eccolo!_
-La belle occasion!... Ce fut une explosion de colère patriotique. Tous
-les journaux s'en mêlèrent. L'écho de l'indignation publique parvint
-au Parlement, où d'immortelles paroles furent prononcées pour
-revendiquer les droits des pauvres à une famille copieuse. Quelques
-exaltés déposèrent une proposition de loi qui sévît contre toute
-propagande incitante, d'une façon directe ou indirecte, à la
-dépopulation. Les exagérations d'une presse libertaire, où
-l'égoïsme du plaisir prenait le pas sur les raisons humanitaires,
-fournirent des arguments pour discréditer la cause. Philippe trouvait
-ses partisans chez les ennemis de la société. Il répondait lui-même
-dans un grand journal, carrément, à toute volée. Mais cette tribune
-risquait de lui manquer: car au journal les lettres de protestation
-affluaient. Il fit des conférences, il parla dans des meetings
-tumultueux. Sa violence égalait celle de ses contradicteurs. Ils
-épiaient une imprudence de langage, dont ils pussent l'assommer. Mais
-le rude jouteur restait maître de ses emportements, et il ne se
-laissait pas entraîner d'une ligne au delà de ce qu'il voulait dire.
-Il se fit une popularité énorme d'emballements, de dérision, et de
-haine. Dans la poussière du combat, il respirait à l'aise.
-
-Mais au milieu de cette tempête, que comptait Noémi?
-
-
-
-
-Noémi se hâtait de rentrer. Elle se remémorait les premières
-rencontres de Philippe avec Annette, dont elle avait été le témoin,
-sa bêtise et leur trahison. Elle était enragée. À peine se
-retrouva-t-elle entre les murs de son appartement qu'elle se livra à la
-fureur. Ce fut comme une trombe. En un clin d'œil, tout fut dévasté.
-Qui l'eût vue, pleurante et convulsée, l'eût à peine reconnue, son
-joli visage grimaçant de colère, mordant et lacérant son mouchoir,
-saccageant les papiers sur le bureau de son mari, se vengeant de sa
-souffrance sur le petit chien qui venait la caresser et sur un perroquet
-qu'elle faillit étrangler... Mais elle avait eu soin de s'enfermer à
-clef. Certes, le rôle de Furie voulait être joué à huis-clos. Il
-n'embellissait pas. Elle paraissait dure, vieillie et fripée. Mais de
-se voir dans la glace, sang témoins, laide et méchante, ne lui
-déplaisait point, presque la soulageait: c'était aussi une
-vengeance.--Puis, elle s'apitoya sur elle, sur son visage et, distraite
-de sa violence par cette compassion, elle se roula sur le tapis et
-sanglota bruyamment... Cela ne peut durer toujours, Philippe va rentrer,
-il faut donc se dépêcher, faire les bouchées doubles, pleurer vite,
-pleurer fort... Elle continuait à bruire; mais le gros de la tempête
-déjà était passé. Le petit chien sans rancune vint lui lécher
-l'oreille. Elle l'embrassa en se plaignant; et, assise sur le tapis,
-caressant un de ses pieds, elle se tut. Elle pensait.--Soudain, son
-parti pris, elle se remit sur pattes, releva ses cheveux qui lui
-couvraient les yeux, ramassa les objets éparpillés dans la chambre,
-rétablit dans leur ordre les papiers dispersés, refit très
-soigneusement sa figure, sa vêture.--Et elle attendit.
-
-Philippe la trouva tranquille et caressante. Elle essaya d'abord des
-armes les plus simples. Au cours de l'entretien, elle sut innocemment
-glisser des vilenies sur la rivale exécrée. Elle dit, d'une voix
-douce, deux ou trois atrocités d'Annette,--de son physique, bien
-entendu! le moral est secondaire; même quand c'est l'esprit qu'on aime,
-c'est le corps qui fait l'amour. Noémi excellait à trouver dans la
-beauté d'une femme les traits qui la font voir laide, et qu'après
-avoir vus on ne peut plus oublier. Cette fois, elle se surpassa.
-Empoisonner l'image d'une rivale dans le regard d'un amant est une
-tâche inspirante.--Philippe ne broncha point.
-
-Elle changea ses batteries. Elle défendit Annette contre certains
-propos, elle loua ses vertus:--(l'éloge est sans conséquence!)--Elle
-cherchait à le faire parler, se démasquer, s'engager sur le terrain
-où elle l'attendait. --Mais au bien comme au mal, Philippe resta
-indifférent.
-
-Elle mit en œuvre ses agaceries amoureuses. Elle essaya de piquer la
-jalousie de Philippe, elle le menaça en riant, si jamais il la
-trompait, de lui en faire voir, non de toutes les couleurs, mais de
-toutes les nuances d'une même couleur.--Il ne sourit même pas et,
-alléguant une affaire, il se disposa à sortir.
-
-Alors, la colère la reprit. Elle cria qu'elle savait tout, qu'il était
-l'amant d'Annette. Elle le menaça, l'injuria, elle le supplia, elle
-parla de se tuer. Il haussa les épaules et, lui tournant le dos, sans
-un mot, se dirigea vers la porte.--Elle courut après lui, le saisit par
-les bras, le força à se retourner, et, visage contre visage, d'une
-voix, altérée, elle lui dit:
-
---Philippe!... Tu ne m'aimes plus...
-
-Il la regarda en face, lui dit:
-
---Non!
-
-Et sortit.
-
-Si Noémi était folle, elle devint possédée. Pendant quelques heures,
-sa tête extravagua de fureur insensée. Elle cherchait tous les moyens,
-absurdes, féroces, de se venger. Tuer Philippe. Tuer Annette. Se tuer.
-Déshonorer Philippe. Diffamer Annette. Faire souffrir Annette.
-Vitrioler Annette... Jouissance! La défigurer... L'atteindre dans son
-honneur. L'atteindre dans son enfant. Écrire, envoyer des lettres
-anonymes... Elle griffonna fiévreusement quelques lignes, déchira,
-recommença, déchira... Elle eût tout aussi bien mis le feu à la
-maison...
-
-Mais elle ne le mit pas; se calmant peu à peu, ses forces se
-ramassèrent. Et son vrai génie de femme amoureuse entra en jeu.
-
-Elle s'était rendu compte qu'elle ne pouvait rien sur Philippe,
-directement... Il le lui paierait, un jour!... Mais pour l'instant, il
-était inaccessible. Donc, agir sur Annette.--Elle se rendit chez
-Annette.
-
-Elle ne savait pas ce qu'elle allait faire. Elle était prête à tout.
-Elle avait mis son revolver dans son sac-à-main. Chemin faisant, elle
-jouait, dans sa tête, des scènes qu'elle éliminait ensuite. Car son
-instinct lui faisait entendre les réponses d'Annette et corriger son
-plan, à mesure. Et même au dernier moment, elle changea tout. Un flot
-de rage la soulevait, en montant l'escalier, courant presque, haletante;
-et elle serrait à travers l'étoffe l'arme dans sa main crispée.--Mais
-quand, la porte ouverte, elle se trouva devant Annette, d'un regard elle
-comprit... Un geste, un mot de violence; et Annette irritée n'en serait
-que plus implacable à suivre sa passion.
-
-La colère de Noémi instantanément s'éclipsa. Et rouge, comme
-essoufflée d'avoir monté trop vite, elle se jeta en riant au cou
-d'Annette. Surprise de cette irruption, gênée de ces embrassades,
-Annette gardait sa réserve. Mais l'autre, déjà entrée, pénétrait
-sans façons dans la chambre à coucher, rapidement s'assurait que
-Philippe n'était point là; elle se posa sur le bras d'un fauteuil,
-disant de petits mots tendres à Annette, debout près d'elle et
-guindée. Et même, tout en causant, elle passait un de ses bras autour
-de la taille d'Annette et jouait avec sa collerette. Soudain, elle
-fondit en larmes... Annette, au premier moment, crut qu'elle jouait
-encore... Mais non! C'était sérieux, de vraies larmes...
-
---Noémi!... Qu'est-ce que vous avez?
-
-Elle ne répondait pas, le visage appuyé contre le sein d'Annette, et
-continuait de pleurer. Annette, penchée sur ce gros chagrin, tâchait
-de le calmer. Enfin, Noémi, relevant la tête, au milieu de ses
-sanglots, gémit:
-
---Rendez-le-moi!
-
---Qui? demanda Annette, saisie.
-
---Vous savez!
-
---Mais...
-
---Vous savez, vous savez! Et je sais que vous l'aimez. Et je sais qu'il
-vous aime... Pourquoi me l'avez-vous pris?
-
-Nouveaux pleurs. Annette, le cœur serré, entendait Noémi
-plaintivement rappeler la confiance, l'affection qu'elle lui avait
-donnée; et elle ne pouvait répondre, car elle-même s'accusait; et ces
-reproches douloureux, dénués de violence, frappaient juste. Cependant,
-comme Noémi disait avec amertume qu'Annette avait abusé de son amitié
-pour la tromper, elle essaya de se disculper, disant comment l'amour
-était venu malgré elle et l'avait subjuguée. Noémi, pour qui ces
-aveux étaient sans charme, chercha à les détourner; et, feignant
-d'aider Annette à se justifier, elle parut croire que Philippe était
-le principal coupable; elle en parla outrageusement. C'était soulager
-sa rancune, et tâcher de le rendre odieux, au moins suspect, à
-Annette. Mais celle-ci prit sa défense. Elle n'admettait point qu'on
-accusât Philippe de l'avoir provoquée. Il avait été franc. Elle,
-elle seule avait commis la faute de l'empêcher de parler. Et Noémi,
-haineuse, redoublant ses accusations, Annette lui tint tête. Le débat
-se fit âpre. On eût dit que des deux la vraie femme de Philippe fût
-Annette. Et brusquement, Noémi sans doute en prit conscience: elle
-perdit toute prudence et, reprise de rage, cria:
-
---Je vous défends de parler de lui! Je vous défends!... Il est à moi.
-
-Annette, haussant les épaules, dit:
-
---Il n'est ni à vous, ni à moi. Il est à lui.
-
-Avec emportement, Noémi répéta:
-
---Il est à moi!
-
-Et elle revendiqua ses droits.
-
-Annette dit durement:
-
---En amour, il n'y a pas de droits.
-
-Noémi, de nouveau, cria:
-
---Je l'ai, et je le tiens.
-
-Annette répliqua:
-
---Il m'a. Vous ne tenez rien.
-
-Les deux femmes se fixaient avec inimitié. Annette, cuirassée
-d'égoïsme et de dureté. Noémi, brûlante de souffleter Annette. Elle
-la haïssait toute, de la tête aux pieds. Elle fut près d'insulter sa
-laideur, de la flageller des mots les plus cruels, des mots
-irrémédiables. C'eût été une jouissance... Mais elle s'arrêta net:
-elle y eût trop perdu!...
-
-Et se baissant vivement pour ramasser son sac tombé à ses pieds, elle
-en arracha le revolver et elle le dirigea... contre qui?... Elle ne
-savait pas encore... Contre elle-même!... C'était d'abord une feinte;
-mais Annette s'étant précipitée pour lui saisir le bras, elle se prit
-à son jeu. Les deux femmes luttaient, Noémi tombée à genoux, Annette
-courbée sur elle. Il n'était pas facile de maintenir la petite
-désespérée. Elle voulait vraiment se tuer, à présent... Quoique si
-l'arme eût effleuré la poitrine d'Annette, avec quelle volupté elle
-eût tiré!... Mais Annette fit dévier le poignet, le coup partit,
-logeant la balle dans le mur. Et Noémi ne sut jamais qui des deux elle
-avait visée...
-
-Elle avait lâché l'arme, et elle ne luttait plus. La réaction
-nerveuse était venue. Elle s'abandonnait maintenant, sanglotante et
-prostrée, aux pieds d'Annette; elle eut une crise de nerfs. L'intuitive
-Annette avait eu le soupçon, au début, que Noémi jouait la
-comédie... jusqu'à un certain point--(mais sait-on jamais jusqu'à
-quel point?)--Et elle s'irritait sourdement de ce chantage au suicide...
-Mais le moyen de douter de la souffrance de cette pauvre petite chose
-effondrée! Elle s'efforça de rester dure, se détourna, ne put, elle
-eut honte de ses soupçons, et, le cœur plein de pitié, elle
-s'agenouilla auprès de Noémi, lui soutenant la tête, tâchant de la
-consoler, disant maternellement:
-
---Ma petite... Allons! allons!...
-
-Elle la prit dans ses robustes bras, et elle la souleva. Elle sentait ce
-jeune corps, secoué par les sanglots, qui se livrait sans défense, et
-elle pensait:
-
---Est-ce possible que ce soit moi qui cause cette souffrance?
-
-Une autre voix lui disait:
-
---N'achèterais-tu pas ton amour, au prix de toutes
-les souffrances?
-
---Des miennes, oui.
-
---Des tiennes et des autres. Pourquoi les autres seraient-elles
-privilégiées?
-
-Elle regarda Noémi, qu'elle portait à demi évanouie... Si peu
-lourde!... Un oiseau!... Il lui sembla que c'était sa fille; et sans le
-vouloir, elle la serra dans ses bras. Noémi rouvrit les yeux, et
-Annette pensa:
-
---Si elle était à ma place, est-ce qu'elle m'épargnerait?
-
-Mais Noémi tournait vers elle un regard brisé. Annette l'étendit sur
-sa chaise longue; et, debout près d'elle, lui posant sur la tête sa
-main--(Noémi frémit du contact odieux, mais elle ne le montra
-pas)--elle lui demanda, comme à un enfant qui pleure:
-
---Vous l'aimez donc bien?
-
---Je n'aime que lui!
-
---Moi aussi, je l'aime.
-
-Noémi ressauta de jalousie:
-
---Oui, fît-elle âprement, mais moi, je suis jeune. Vous, vous êtes...
-(elle s'arrêta)... vous avez eu votre vie, vous pouvez vous passer de
-lui.
-
-Annette se répétait avec amertume le mot qu'elle n'avait pas dit:
-
---C'est parce que je serai bientôt vieille que cette dernière heure de
-jeunesse, cette lumière suprême, j'y tiens, je ne la lâcherai
-point... Ah! si, comme toi, j'avais devant moi le trésor de la
-jeunesse!...
-
-Elle ajouta tristement:
-
---Je le gâcherais sans doute, une seconde fois.
-
-Mais Noémi, qui avait vu le regard d'Annette s'assombrir, s'inquiétait
-d'avoir compromis les faibles avantages qu'elle venait de gagner, et
-elle dit hâtivement:
-
---Je sais bien qu'il vous aime, que vous êtes belle...
-
-(Annette pensait: «Menteuse!»)
-
-...que vous m'êtes supérieure en tant de choses qu'il aime. Et je ne
-puis même pas vous en vouloir, parce que, malgré tout, je vous aime...
-
-(«Menteuse! Menteuse!» répétait Annette.)
-
---...La partie n'est pas égale. Ce n'est pas juste! Non... Je ne suis
-qu'une pauvre femme qui pleure. Je ne suis rien. Je le sais... Mais je
-l'aime, je l'aime, je ne peux pas me passer de lui. Que voulez-vous que
-je devienne, si vous me l'enlevez! Pourquoi m'a-t-il aimée alors, si
-c'est pour m'abandonner? Je ne peux pas! Il est toute ma vie, tout le
-reste ne m'est rien...
-
-Le ton ne mentait pas ici, et Annette, de nouveau, eut pitié. Elle
-était insensible aux droits que Noémi invoquait sur son mari: elle ne
-croyait pas aux droits d'un être sur un autre, à ces contrats de
-propriété mutuelle qu'on signe pour la vie. Mais elle souffrait des
-jeux de la cruelle nature qui, lorsqu'elle sépare deux cœurs qui se
-sont aimés, n'arrache jamais l'amour des deux cœurs à la fois, mais a
-soin que l'un des deux cesse d'aimer avant l'autre, afin que le plus
-aimant soit toujours sacrifié. Et il lui était odieux de servir aux
-plans de la grande tortureuse.--«La vie est aux plus forts. Oui.
-L'amour n'hésite point. Pour atteindre son but, il foule aux pieds le
-reste. Malheur aux faibles!... Pourquoi donc est-ce que moi, je ne puis
-pas le dire? Je le voudrais, mais les mots me restent dans la gorge. Je
-ne puis pas. Cela me répugne... Est-ce que je n'aime plus assez? Je
-suis _vieille_, comme elle dit. Je suis du côté des faibles... Non!
-Non! Non! Duperie!... De quel droit vient-elle se mettre entre le
-bonheur et moi? Je ne lui céderai pas mon morceau de bonheur!... Ses
-larmes, que me font ses larmes?... Je marcherai sur elle!...
-
-Mais, comme elle regardait méchamment Noémi étendue, Noémi qui la
-guettait au travers de ses pleurs lui prit la main, le bras, qui
-pendaient près du dossier de la chaise, les colla contre sa joue, et
-supplia:
-
---Laissez-le-moi!
-
-Annette chercha à se dégager. Noémi tenait bien. Soulevée sur la
-chaise, elle remontait des deux mains le long du bras d'Annette, la
-forçant à s'incliner et à la regarder:
-
---Laissez-le-moi!
-
-Annette s'arracha aux doigts qui l'agrippaient, et se rebella:
-
---Non! Non!... Je ne veux pas. Il a besoin de moi.
-
-Noémi, amèrement, dit:
-
---Il n'a besoin de rien, que de lui. Il n'aime que lui. Il trouve son
-plaisir en vous, comme il l'a trouvé en moi. Il vous laissera comme
-moi. Il ne s'attache à rien.
-
-Et elle le jugea durement, profondément. Annette était frappée de son
-intelligence. Cette petite créature qu'on eût dite frivole,
-inattentive, avec quelle acuité de rancune et de souffrance elle avait
-lu en lui! Certaines remarques terribles ne répondaient que trop aux
-appréhensions que ses propres expériences avaient éveillées chez
-Annette. Elle dit:
-
---Et pourtant, vous l'aimez!
-
---Je l'aime. Il n'a pas besoin de moi. C'est moi qui ai besoin de lui...
-Ah! croyez-vous que je ne souffre pas d'avoir besoin de lui, de lui qui
-n'a pas besoin de moi, de lui qui me méprise, de lui que je
-méprise?... Je le méprise, je le méprise! Mais je ne puis me passer
-de lui... Pourquoi l'ai-je connu? C'est moi qui l'ai voulu. Je l'ai
-voulu, je l'ai pris... Et c'est moi qui suis prise... Si je pouvais, si
-je pouvais ne l'avoir jamais connu!... Ah! je ne le voudrais pas!... La
-force me manque. Je suis trop prise. Il me tient par les entrailles. Je
-le hais. Je hais l'amour. Pourquoi, pourquoi aime-t-on?
-
-Elle se tut, épuisée, avec des yeux traqués, qui vacillaient,
-cherchant à droite, à gauche, une issue pour échapper. Elles
-haïssaient le front, les deux femmes, asservies sous le joug de la
-force sauvage.
-
-Et Noémi reprit son refrain, d'un ton morne et pressant:
-
---Laissez-le-moi!
-
-Annette sentait une volonté tenace et gluante de pieuvre, qui se
-collait à ses membres avec des bras garnis de ventouses. Elle s'y
-arracha encore, et cria:
-
---Je ne veux pas!
-
-Noémi eut, dans les yeux, une lueur de colère, et ses doigts se
-crispèrent. Puis, elle dit, d'une voix douce et plaintive:
-
---Aimez-le! Qu'il vous aime! Mais ne me l'enlevez pas! Gardons-le, vous
-et moi!
-
-Annette fit un geste de répulsion.
-
-La rage de Noémi rebondit:
-
---Croyez-vous que cela ne me dégoûte pas? Vous me répugnez! Je vous
-déteste. Mais je ne veux pas le perdre...
-
-Annette s'écarta de Noémi et dit:
-
---Je ne vous déteste pas. Vous souffrez, et je souffre. Mais c'est une
-lâcheté de partager, en amour! Une lâcheté d'amour, Et je veux bien
-être victime. Je veux bien être bourreau. Je ne veux pas être lâche.
-Pour sauver ce que j'aime, je n'en cède pas la moitié. Je donne tout.
-Je veux tout. Ou bien je ne veux rien.
-
-Noémi, serrant les dents, criait au fond du cœur:
-
---Rien!
-
-(Même en offrant le partage, elle comptait reprendre tout.)
-
-Mais d'un élan, se levant de sa chaise, elle courut vers Annette,
-debout, et glissant à ses genoux, elle lui enlaça les jambes:
-
---Pardon!... Est-ce que je sais, est-ce que je sais ce que je demande?
-Est-ce que je sais ce que je veux?...
-
-Mais je suis malheureuse, je ne puis pas le supporter... Qu'est-ce que
-je puis faire? Dites-le-moi! Aidez-moi!
-
---Vous aider! Moi? dit Annette.
-
---Vous. À qui puis-je m'adresser, pour avoir un secours?... Je suis
-seule. Seule avec cet homme qui, même quand il aime, on ne l'intéresse
-pas, on ne peut pas se confier... Et avant lui, une mère qui n'était
-occupée que d'elle, de ses plaisirs... Personne pour me conseiller...
-Je n'ai pas une amie... Lorsque je vous ai vue, j'ai pensé que vous le
-seriez. Et vous avez été la pire de mes ennemies... Pourquoi me
-faites-vous du mal?
-
-Annette, bouleversée:
-
---Ma pauvre enfant, ce n'est pas ma faute! Je ne le voulais pas...
-
-Noémi se jeta sur ce mot de pitié:
-
---Votre enfant, vous avez dit... Oui! Soyez pour moi une mère, une
-sœur aînée! Ne me faites pas de mal! Conseillez-moi! Dites-moi ce
-qu'il faut que je fasse! Je ne veux pas le perdre... Dites-moi,
-dites-moi... Je ferai tout ce que vous me direz...
-
-Elle ne mentait qu'à moitié. Elle était si habituée à feindre ce
-qu'elle sentait qu'elle sentait ce qu'elle feignait. Et son amour, sa
-douleur, le besoin qu'elle avait d'Annette, l'espoir de la toucher, en
-tout cas étaient réels. Jusqu'à cette confiance qu'elle lui
-témoignait: sa dernière carte au jeu! Elle la jouait avec une passion
-désespérée. Et tout en se confiant, elle ne perdait pas de vue le
-trouble, que le visage d'Annette ne pouvait déguiser. Annette
-faiblissait. L'abandon de Noémi la désarmait. Elle ne trouvait plus la
-force de répondre. Pourtant, elle ne s'y trompait pas. Le ton doucereux
-de certaines inflexions l'éclairait sur la fausseté de son adversaire.
-Elle la laissait parler. Elle lisait au fond. Elle pensait: «Que
-vais-je faire? Me sacrifier? Quelle duperie! Je ne veux pas. Je ne
-l'aime pas, cette femme. Elle ment, elle me hait. Mais elle souffre...»
-Et elle caressait la tête de l'ennemie agenouillée, qui continuait
-de gémir et de la guetter, qui suivait sa volonté vacillante,
-comme un gibier, avec un frémissement de peur et de joie aiguë,
-haletante,--sanglante,--et qui, le moment venu, appuyant sur sa bouche
-ces mains qu'elle aurait bien mordues, inlassable, redit:
-
---Laissez-le-moi!
-
-Annette, fronçant les sourcils, voulut la repousser. Elle vit dans ces
-yeux la ruse et la douleur, le mensonge et l'amour, une attente
-éperdue... Elle sourit avec lassitude, pitié, dégoût d'elle--d'elles
-deux--de tout--et détournant la tête, dans un instant de faiblesse,
-elle dit:
-
---Gardez-le!
-
-Elle ne l'avait pas dit qu'elle voulait le reprendre.
-
-Mais Noémi, relevée d'un bond, embrassait Annette, avec des
-protestations éperdues... (Jamais elle ne l'avait tant haïe! Elle la
-tenait enfin... La tenait-elle?...) Annette disait déjà:
-
---Non! Non!...
-
-Noémi faisait semblant de ne pas entendre. Elle l'appelait sa chérie,
-et sa meilleure amie, elle lui vouait une reconnaissance, un amour
-éternels. Elle riait et elle pleurait. Mais elle ne perdait pas son
-temps en vaines effusions. Elle voulait savoir ce qu'Annette ferait pour
-écarter Philippe. Annette se révoltait:
-
---Je n'ai rien dit!
-
---Vous avez dit, vous avez dit, vous me l'avez promis!...
-
---Une parole échappée...
-
---Une parole? Votre parole!
-
---Vous me l'avez arrachée, par surprise...
-
---Non, vous n'en avez qu'une, vous ne pouvez la reprendre. Vous avez
-dit: «Gardez-le!» Vous l'avez dit, Annette. Dites que vous l'avez dit!
-Vous ne pouvez pas le nier...
-
---Laissez-moi! Laissez-moi! fit Annette, épuisée. Ne me tourmentez
-pas! Je ne peux pas, je ne peux pas...
-
-Elle s'assit, brisée; et Noémi, debout près d'elle, continuait de la
-harceler. Les rôles étaient changés. Annette se refusait à renoncer:
-son amour était enraciné. Noémi ne s'en souciait guère: Annette
-pouvait bien garder son amour, pourvu qu'elle ne gardât point Philippe!
-Elle voulait qu'Annette rompît. Tout de suite, sans attendre. Et des
-moyens de rompre, elle en pouvait suggérer, elle en avait plein la
-tête. Elle la pressait, flattait, suppliait, violentait, embrassait,
-elle l'étourdissait du flot de ses paroles, elle faisait appel à son
-cœur magnanime, elle priait, adjurait, exigeait, elle dictait les
-réponses...
-
-Annette, rigide et glacée, ne disait plus un mot. Elle ne cherchait
-même pas à arrêter ce torrent. Lèvres serrées, yeux mornes...
-Enfin, Noémi se tut, devant cette immobilité. Elle lui prit les mains,
-froides, moites. Elle dit:
-
---Répondez! Répondez!
-
-Annette, sans la regarder, murmura:
-
---Laissez-moi!... (si bas que Noémi le lut sur ses lèvres, plus
-qu'elle ne l'entendit). Elle reprit:
-
---Vous voulez que je parte?
-
-Annette fit signe que oui.
-
---Je m'en vais. Mais vous avez promis?
-
-Annette répéta, lassée:
-
---Laissez-moi, laissez-moi... J'ai besoin d'être seule...
-
-Noémi, prestement, rétablit sa coiffure devant le miroir, et, se
-dirigeant vers la porte, elle dit:
-
---Adieu... Vous avez promis...
-
-Annette fit un dernier geste de protestation:
-
---Non! Je n'ai rien promis...
-
-Noémi sentit la colère la reprendre... Après tant d'efforts!... Mais
-son instinct lui dit qu'il ne fallait pas aller trop vite, ne pas trop
-tendre la corde... Tout de même, le coup était porté!
-
-Elle se retira.
-
-Elle avait reconnu la faiblesse de l'ennemie. Elle la piétinerait.
-
-
-
-
-Annette resta quelque temps encore, sans bouger de la place où Noémi
-l'avait laissée. De cette longue scène, elle était courbaturée. Elle
-eût mieux réagi, si l'assaut ne l'eût surprise déjà rongée par la
-double usure de la passion et de la tâche incessante, la fièvre
-continue, la participation aux combats de Philippe, à son âme
-orageuse, et, dans cet épuisement du corps et de la pensée, ses
-remords refoulés, ses tourments renfermés. Cette défaillance faisait
-la force de Noémi. Celle-ci trouvait le terrain préparé et une
-alliée dans son adversaire.
-
-La personne même de Noémi comptait peu dans les soucis d'Annette.
-Comme femme, elle ne l'aimait guère. Comme rivale, elle ne l'aimait
-point. Elle la jugeait fausse, perfide, sans bonté. Et jalousement
-injuste, elle niait maintenant son charme, que d'abord elle avait
-goûté; tout lui semblait truqué en elle, tout, sauf la douleur. Et
-qu'elle soit Noémi ou une autre, peu importe! Elle est une chair qui
-souffre, que moi, je fais souffrir... Et une étrange pitié minait le
-cœur d'Annette.
-
-Cette disposition s'était développée, dans les dernières années, au
-spectacle des misères, au contact des deux morts, celles d'Odette et de
-Ruth. Il lui en était resté un obscur ébranlement. Une faiblesse.
-Elle la nommait maladive. Et peut-être, ce l'était. On ne pourrait
-plus vivre, si l'on devait s'arrêter aux souffrances du monde! Chaque
-bonheur se repaît de la souffrance d'un autre être. La vie ronge la
-vie, comme les larves pondues dans une proie vivante. Et chacun boit le
-sang de tous.
-
---Annette le buvait naguère, sans y penser. Et dans son corps, ce sang
-lui faisait chaud et joie. Tant qu'elle fut jeune, elle ne songeait pas
-aux victimes. Du jour où, y pensant, elle se dit: «Il faut être
-dure», c'est qu'elle commençait à faiblir. Elle le sentait
-maintenant: elle ne pouvait plus être dure, que par intermittences.
-Elle vieillissait. Le mal qu'elle faisait à Noémi, dix ans plus tôt
-elle l'eût fait sans un instant de doute... «Mon bonheur est mon
-droit. Malheur à qui le touche!...» Elle n'avait pas besoin de
-chercher des prétextes.--Maintenant, pour arracher sa part de bonheur
-à la vie, il lui fallait trouver d'autres raisons que son bonheur. Elle
-ne se suffisait plus. Elle avait trouvé la force d'évincer sans
-scrupule les concurrentes moins heureuses dans la chasse au pain: ce
-pain était celui de son fils; elle était soutenue par l'instinct
-animal qui fait se hérisser la bête pour défendre ses petits et qui
-les nourrirait de la chair du prochain. Mais l'autre instinct animal,
-l'amour de soi,--prendre et garder pour soi,--s'épuisait, il ne
-s'affirmait plus que par saccades. La maternité même, en usurpant sa
-place, l'avait partiellement détruit.
-
-Or, dans la crise présente, son fils ne lui était d'aucun secours.
-Tant s'en faut! Il lui était une inquiétude et un remords de plus.
-Annette ne pouvait se mentir: sa passion ne tenait pas compte de son
-fils. Elle se sentait coupable à son égard, et elle avait pris soin de
-lui dissimuler tout. Elle connaissait le petit, elle avait perçu, dans
-le passé, les sentiments jaloux qui lui faisaient pointer ses griffes
-contre ceux qu'elle aimait. Elle ne le lui reprochait pas, elle était
-heureuse qu'il voulût être seul à l'aimer... Mais aujourd'hui, elle
-défendait son bien, contre qui?... Contre son bien! Passion contre
-passion. Elle ne voulait sacrifier aucune des deux. Et comme les deux
-étaient jalouses, entières, impérieuses, elle devait à chacune
-dérober le secret de l'autre. Y avait-elle réussi? Marc détestait
-«l'autre». Pourtant, il ne savait rien--(elle en était sûre);--mais
-sans savoir, son flair ne l'avait-il pas averti? Elle avait honte de se
-cacher, et davantage elle avait honte qu'il pût soupçonner... Non, il
-ne soupçonnait rien, c'était pour d'autres motifs qu'il haïssait
-Philippe...
-
-Quant à Philippe, il ne faisait pas à Marc l'honneur de se soucier de
-lui. En épousant Annette, il aurait bien pris, par-dessus le marché,
-deux ou trois mioches de plus; ni sentimentalement ni financièrement,
-cela ne comptait pour lui; il ne fallait pas lui en savoir gré. Il
-voyait Marc sans déplaisir, il le trouvait pas trop bête, paresseux,
-peu dégourdi; il l'eût sans doute rudement mis au pas; mais il n'avait
-point de motif de s'attacher à lui, et il ne le cachait point. Il avait
-une façon de parler du petit,--de parler au petit,--une brutale
-bonhomie qui blessait au vif Annette. Habitué aux grossièretés de la
-vie, il n'avait nulle idée des égards que réclame une nature fine et
-fière, et de ses pudeurs offensées. À l'enfant, devant la mère, il
-donnait, en termes crus, de rudes avertissements, des conseils
-médicaux, qui faisaient rougir l'enfant et la mère. La mère, plus que
-l'enfant. La théorie de Philippe était qu'il ne faut rien cacher à
-l'enfant. C'était celle aussi d'Annette. Aussi, celle de Marc. Mais il
-y a la manière! Annette souffrait dans sa chair. Marc, humilié,
-amassait la rancune. Entre lui et Philippe, il ne pouvait y avoir jamais
-que mésentente. Leurs deux tempéraments étaient trop différents.
-Annette pouvait prévoir les heurts, le désaccord sans fin. Pensée
-terrible pour elle, amante et mère passionnée!
-
-Aucun appui à attendre d'aucun, pour se déterminer. Elle devait
-décider seule, égoïstement. Eh bien, n'avait-elle pas le droit de
-penser aussi à soi?--Le droit ne suffit pas, si l'on ne tient pas
-_assez_ à son droit. Y tenait-elle?... Oui, par instants, comme une
-lionne, quand elle voyait le bonheur, la jeunesse, et la vie, qui
-allaient s'engouffrer... Le bonheur?... Pas question de bonheur dans
-l'union avec un homme de l'espèce de Philippe! Mais de moins et de
-plus, d'incomparablement plus pour une femme comme Annette: une vie
-pleine, intelligente, hardie, non point vie de repos, qui s'endort sur
-sa sécurité, mais de grands vents, d'orages, d'action, de
-combats--avec le monde--avec lui--vie de fatigues et de peines--mais à
-deux,--mais la vie,--la vie digne d'être vécue et de mourir à la fin,
-harassée et heureuse de quitter les jours durs et féconds, et de les
-avoir eus... C'était beau! Mais il fallait avoir la force... Elle
-l'avait, assez pour porter jusqu'au bout, tête droite, le fardeau bien
-posé. Mais pour le poser? Elle avait besoin d'être aidée, et même un
-peu forcée. Que Philippe lui posât le fardeau sur la tête, et qu'il
-le lui imposât! Qu'il lui dît: «Porte-le! Pour moi! Tu m'es
-nécessaire...» Ce mot lui aurait fait franchir tous les remords...
-Nécessaire, l'était-elle à Philippe? Il le lui avait dit, aux
-premiers jours, quand il voulait la conquérir. Il ne le redisait plus.
-Et Annette eût voulu l'entendre encore, encore, pour se convaincre.
-Elle le voyait plein de lui, habitué à travailler seul, à lutter
-seul, à se débrouiller seul, y mettant son orgueil; il se serait cru
-humilié, s'il s'était fait aider. Alors, elle se disait: «À quoi
-suis-je bonne?» Le bienfait de l'amour n'est pas seulement de nous
-donner la foi en un autre, mais de nous rendre la foi en nous. Qu'il
-nous soit charitable!--C'était un sentiment dont Philippe faisait peu
-d'usage. Ce grand docteur du corps, comme la plupart de ses pareils, ne
-se souciait pas des maladies de l'âme. Il ne songeait guère aux doutes
-qui rongeaient la femme, dont le corps était couché à ses côtés. Il
-n'aurait pas dû lui laisser le temps de s'interroger. En finir,
-l'épouser! Annette lui soufflait, tout bas: «Partons ensemble! Que je
-ne puisse plus me reprendre!»
-
-Mais Philippe, maintenant, n'était plus pressé. Il était passionné,
-oui, mais par bien d'autres passions, et qui lui importaient davantage;
-ses idées, ses combats, la polémique qui l'absorbait, au moment où
-Annette eût voulu qu'il ne pensât qu'à elle. Il n'entendait pas
-provoquer un scandale conjugal et s'embarrasser d'une affaire de divorce
-retentissant, avant d'être sorti du feu de la bataille actuelle. Il
-était décidé à tenir ses engagements. Mais plus tard! Qu'Annette
-patientât! Il patientait bien, lui! Il jouissait d'elle. Il se serait
-accommodé de prolonger la situation. Il se flattait d'imposer à Noémi
-la même longanimité. Il se flattait beaucoup! Il ne voulait pas voir
-ce qu'une pareille attente avait d'intolérable pour les deux femmes...
-
---Naturellement! pensait Annette. Un homme--un homme digne que nous
-l'aimions,--ne nous aimera jamais autant que ses idées, sa science, son
-art, sa politique. Naïf égoïsme, qui se croit désintéressé, parce
-qu'il s'incarne en des idées! L'égoïsme du cerveau, plus meurtrier
-que celui du cœur. Que de cœurs il a brisés!...
-
-Elle ne s'en étonnait pas, elle connaissait la vie; mais elle en
-souffrait. Elle l'eût pourtant accepté, s'il ne s'était agi que de
-souffrir, et peut-être même avec cette volupté secrète du sacrifice,
-qui est familière aux femmes, et qui volontiers leur semble une rançon
-de l'amour. Mais non pas au point de sacrifier le respect de soi et
-l'honneur de son fils dans une situation humiliante. Que Philippe ne le
-sentît pas, lui était pénible. Certes, il n'était point délicat.
-Elle savait ce qu'il pensait de la femme et de l'amour. Il devait penser
-ainsi: ainsi, l'avaient façonné son éducation et ses rudes
-expériences; et c'était ainsi qu'elle l'avait aimé. Mais elle se
-flattait de l'espoir qu'elle le modifierait. Or, elle s'apercevait que,
-de jour en jour, elle perdait de son pouvoir sur lui.
-
-Et le pire: sur elle-même. Annette se sentait envahie par le démon
-sensuel, de jour en jour moins maîtresse de sa volonté, plus asservie.
-Le duel de la passion ne conserve sa noblesse qu'aussi longtemps qu'il y
-a égalité entre les combattants; dès qu'il y a un vaincu, l'autre
-abuse, et le vaincu s'avilit. Annette était à la minute poignante qui
-précède et décide la défaite: elle le savait, ses forces ne la
-soutiendraient plus longtemps. Philippe le savait aussi. Et son attitude
-le montrait. Il avait beau tenir autant à Annette (peut-être plus), il
-avait moins d'égards, il usait brutalement de ce qui lui appartenait,
-il la traitait en province conquise. Toutes ses journées prises par sa
-vie de travail ordonnée et tumultueuse, et ses nuits par Noémi (car il
-voulait ménager l'apparence), il ne voyait Annette que pour des
-rencontres brèves et brûlantes, des étreintes. Aucune intimité de
-cœur. Il affectait de dire, cyniquement, qu'elle avait la meilleure
-part.
-
-Elle voulut s'arracher à cet avilissement, dont ses sens étaient
-complices. Mais ils devenaient, chaque jour, plus impérieux. Et une
-fois qu'elle voulut se soustraire à leur tyrannie, ils lui infligèrent
-un démenti, dont la violence la terrassa. Une femme de cette vigueur
-ardente, dont la rude discipline a tenu enfermées, dix ans, ses
-passions, et qui leur ouvre la cage, à l'heure la plus embrasée de
-l'orageux été, risque d'être anéantie.
-
-Annette ne pouvait se sauver qu'en imposant à Philippe le respect pour
-l'épouse qu'elle voulait être,--l'associée «_rei humanæ alque
-diuinæ_»,--l'égale. Elle demanda à Philippe, elle le supplia,
-angoissée, de renoncer à elle, jusqu'au temps où ils pourraient au
-grand jour s'aimer et s'épouser. Philippe refusa: il ne voulait pas
-plus être gêné dans ses passions que dans sa politique; il ne voulait
-ni se passer d'Annette, ni l'épouser à une heure qui n'était pas la
-sienne. Il affecta de voir dans l'effort d'Annette pour se reprendre une
-tactique assez dégradante pour l'attacher à elle. Il savait pourtant
-le don qu'elle faisait de soi, sans arrière-pensée! Elle fut
-souffletée de ce soupçon outrageant, et de nouveau elle se livra, avec
-un désespoir de passion et de dégoût. Mais lui, ne voulait rien voir;
-il revenait, exigeant ses droits égoïstes d'amant, sans penser que
-chacune de ces victoires charnelles laisse dans l'autre, même
-consentante, une flétrissure.
-
-Annette se vit dégradée. Elle ne se donnait plus, elle se prostituait
-à l'amour. Si elle ne se jetait hors de la pente où son corps
-possédé roulait, elle était perdue...
-
-Une après-midi, elle fuit. Elle alla chez Sylvie, et la pria de prendre
-chez elle, quelques jours, son enfant; elle prétexta la nécessité
-d'une absence. Sylvie ne demanda aucune explication; un regard lui
-suffit. Cette femme, d'une curiosité souvent indiscrète, et par tant
-de côtés si incompréhensifs des pensées de sa sœur, avait
-l'instinct de l'amour et de ses jeux tragiques. Pas plus qu'elle n'avait
-confié, aux heures de l'ancienne intimité avec Annette, les secrets de
-sa vie passionnelle,--(elle ne parlait que de l'amusement),--elle
-n'attendait qu'Annette lui confiât les siens. Elle savait que toute
-femme a droit à ses heures de silence, ses grandes heures. Et nul ne
-peut l'y aider. Il faut seule se sauver, ou périr seule. Elle offrit à
-sa sœur l'abri d'une petite maison qu'elle avait aux environs, près de
-Jouy-en-Josas. Annette, touchée, l'embrassa, accepta.
-
-Dans le logis rustique, à la lisière des bois, quinze jours elle
-s'enferma. Elle n'avait même pas dit à Marc où elle allait. Sa
-retraite n'était connue que de Sylvie.
-
-À peine eut-elle quitté Paris, le cercle ensorcelé, qu'elle vit et
-qu'elle jugea son égarement des dernières semaines: elle en fut
-terrifiée. Elle, cette insensée, cette misérable esclave ivre de sa
-servitude! Passion, meurtre de l'âme!... L'étreinte se desserrait.
-Elle respirait, ce soir, elle revoyait les prés, les bois, le calme de
-la terre. Depuis deux mois, un voile opaque, rouge, lui cachait le monde
-vivant. Même les plus proches,--son fils,--étaient devenus
-lointains... En arrivant dans la maison des champs, le voile se
-déchira, aux rayons du soleil couchant; elle entendit les cloches, les
-oiseaux, les voix des paysans: elle pleura de soulagement... Mais, au
-milieu de la nuit,--(elle dormait, brisée)--elle se réveilla
-subitement. Une angoisse l'étreignait. Elle sentait à sa gorge les
-anneaux du serpent.
-
-Elle passa des jours dans une alternative d'humiliantes tortures,
-d'aveugles poussées, et de soudaine, d'aiguë, d'absolue clairvoyance,
-perçant la grande tromperie. Elle avait un sentiment perpétuel
-d'insécurité. Même avertie, armée, il suffisait d'un rien pour
-qu'elle retombât. Elle prolongea l'absence.
-
-Ce n'était pas sans risques pour sa situation. Cette subite éclipse
-lui fit perdre des leçons. La petite clientèle qu'elle avait eu tant
-de peine à rassembler passait à d'autres mains. Sylvie transmettait à
-sa sœur les lettres et les informations, mais elle n'y ajoutait rien
-que de bonnes nouvelles de la santé du petit, elle évitait de
-conseiller: Annette était seule juge.
-
-Annette savait bien qu'elle devait rentrer; mais elle retardait
-toujours... Elle avait beau rester, elle ne pouvait défendre à sa
-pensée de retourner vers Philippe: que faisait-il? ne la cherchait-il
-point?... De lui, rien n'était venu. Elle redoutait ses nouvelles, et
-elle les appelait. Elle l'écartait de son esprit, elle s'en croyait
-dégagée. Mais il ne la quittait point. Et subitement, il surgit.
-
-Un soir, sous la charmille qui longeait le mur bas du jardin, elle
-errait, désœuvrée et hantée; elle vit, entre les branches, au loin,
-sur la route blanche, une auto qui venait. Et elle pensa: «C'est
-lui!...» Elle se rejeta en arrière. L'auto fila le long du mur, au
-bout de la petite propriété. Annette, le cœur serré, écoutait le
-grondement, l'entendit se ralentir. À trente pas plus loin, le chemin
-bifurquait, et l'auto hésita. Annette, derrière le rideau de feuilles,
-se risquant à regarder, vit de dos l'homme indécis, qui se tournait,
-explorant l'horizon. Et elle le reconnut. Une terreur la prit: elle
-courut se jeter derrière une haie de buis, et s'affaissa par terre, ses
-ongles grattant le sol; elle baissait la tête, un flot de sang aux
-joues, pensant: «Il va me reprendre!» Et elle voulait dire: «Non!»
-Et son sang criait: «Oui!» Elle sentait sous ses doigts s'écraser les
-mottes sèches, et, la figure enfouie dans l'odeur amère du buis au
-soleil, elle tâchait d'arrêter le bruissement du sang dans ses
-oreilles, pour écouter les pas de l'autre côté du mur. Elle entendit
-l'auto qui repartait. Elle courut à l'angle du jardin, sur la route; et
-elle cria:
-
---Philippe!...
-
-La voiture, au tournant, disparut...
-
-Annette repartit, le lendemain, pour Paris. Savait-elle ce qu'elle
-voulait, ce qu'elle allait faire?--Sylvie la regarda avec pitié, dit:
-
---Ça ne va pas mieux... et ne l'interrogea point. Annette,
-reconnaissante, restait, le corps brisé, assise, sans parler, dans un
-coin de la chambre de sa sœur, cherchant un apaisement dans cette
-chaude présence. Sylvie allait et venait, la laissait reprendre pied
-dans son silence. Annette se leva enfin, pour rentrer au logis. Quand
-elle fut pour partir, Sylvie, lui mettant les deux mains autour des
-tempes, la regarda encore, longuement, hocha la tête, et dit:
-
---Si tu ne peux autrement, soumets-toi, ne lutte plus! Ça passera. Tout
-passe. Le mal, le bien, et nous... Pour le peu que ça vaut!...
-
-Mais pour Annette, cela valait beaucoup. La question n'était pas
-seulement entre Philippe et elle. La question était entre elle et elle.
-Retourner à Philippe, s'avouer vaincue par lui, elle y eût trouvé une
-âpre jouissance. Mais ce qui l'épouvantait, c'était une défaite plus
-profonde, plus intime, qui n'avait d'autre témoin qu'elle-même. Elle
-portait en soi, son mortel adversaire. Jamais depuis des années, elle
-ne l'avait ignoré, quoiqu'il lui plût, par orgueil, et peut-être par
-prudence, de ne pas y penser. Ce gouffre du désir et de la volupté,
-qu'une vie précédente--(le père?)--avait creusé... Tout ce qui
-faisait sa force et sa fierté de vivre, sa volonté, son âme saine, ce
-souffle libre et pur qui baignait ses poumons, y était aspiré. _Mors
-animae..._ Mais Annette, dont la raison peut-être ne croyait pas à
-l'âme, Annette ne voulait pas que son âme mourût.
-
-Ramenée à Paris vers Philippe, comme sur les bas-reliefs assyriens un
-captif, la corde au cou, elle ne vit pas Philippe à Paris: elle le
-fuit.
-
-Philippe, aussi possédé d'Annette qu'Annette l'était de lui, était
-venu heurter à sa porte, en son absence. Il s'indigna de ce départ
-subit. Il n'admettait point qu'elle lui échappât. Il voulut son
-adresse. Il eut celle de Sylvie, et il alla chez elle. Dès le premier
-regard, la guerre fut déclarée. Sylvie avait compris. Armée de
-méfiance rancunière, elle jugea Philippe, avec ses yeux à elle, et
-non pas ceux d'Annette: l'homme dangereux comme ennemi, plus dangereux
-comme amant, l'homme qui broie ce qu'il aime. Elle connaissait
-l'espèce, et ne la pratiquait point. Aux questions impérieuses de
-Philippe, s'informant où était Annette, elle répondit froidement
-qu'elle n'en savait rien, en ayant soin qu'il vît qu'elle n'en ignorait
-rien. Philippe fit effort pour dissimuler son irritation. Il essaya
-d'enjôler. Sylvie resta de bois. Il partit, enragé.
-
-Il ne s'acharna point à battre les buissons, et jamais n'eut l'idée de
-ramasser en auto la poussière des routes de Jouy-en-Josas. Il ne
-chercha point Annette. Il n'entendait pas sacrifier ses journées à une
-poursuite vaine. Il était sûr qu'Annette reviendrait. Mais qu'elle lui
-manquât, qu'elle se permît de le troubler, en un moment pareil, il ne
-le pardonnait pas. Et son ressentiment, non moins qu'un furieux besoin
-de diversion, le rejeta vers sa femme. Rapprochement provisoire et assez
-humiliant pour la remplaçante! Car c'était faute de mieux; et il
-attendait l'autre.
-
-Mais Noémi savait n'être point fière, quand son avantage le
-réclamait. Elle ne perdit pas son temps. L'épreuve, lui avait
-révélé ses erreurs passées. Elle avait reconnu que, pour tenir un
-homme, il ne suffit pas de le prendre à par l'amour, il faut flatter
-son orgueil et ses manies d'esprit. Philippe fut étonné de l'intérêt
-qu'elle témoigna pour sa campagne actuelle, et même qu'elle eût pris
-la peine de s'en instruire. Il en soupçonna les motifs. Mais que
-l'intérêt de Noémi fût réel ou non, il y trouvait son plaisir. Il
-découvrit agréablement l'intelligence de Noémi. Elle ne la cachait
-plus. C'était par là qu'Annette l'avait évincée. Elle se servit des
-armes, et elle les perfectionna. Elle ne se mêla point, comme Annette,
-de juger le fond du débat. Elle en laissait le soin à son époux et
-maître. Elle bornait son rôle à lui suggérer la tactique la plus
-adroite pour qu'il eût la victoire. Philippe admira son ingéniosité.
-
-La violence de la polémique alors était extrême. Noémi, surmontant
-la répugnance et l'ennui que lui causaient ces disputes d'hommes,
-comprit qu'elle devait résolument se jeter dans la lice. Elle se mit,
-dans les salons, à soutenir, avec une spirituelle effronterie, les
-thèses audacieuses que son mari avait lancées. Sa grâce, son humour,
-sa passion qui riait, un esprit de gavroche et un sérieux ardent,
-scandalisaient un peu, mais amusaient beaucoup. Elle gagna à sa cause
-un certain nombre de jeunes femmes, ravies de s'affirmer libres des
-préjugés sociaux. L'adroite Noémi n'avait garde de rompre avec les
-préjugés. Tout en leur décochant d'irrespectueuses nasardes, elle se
-ménageait des indulgences dans le camp de la morale et des honnêtes
-gens. Elle professait gravement que le droit des pauvres à n'avoir
-point d'enfants avait sa contre-partie dans le devoir des riches d'en
-approvisionner l'État et la Société. Il fallait, pour le dire, ne pas
-manquer d'aplomb: car, de remplir ce devoir, en sept ans de mariage,
-elle n'avait pas trouvé le temps.--Mais elle fut héroïque: elle le
-trouva, maintenant.
-
-
-
-
-Philippe ne tarda pas à apprendre qu'Annette était rentrée. Il essaya
-de la joindre chez elle, aux heures où il la savait seule. Mais Annette
-se méfiait. Il trouva porte fermée. En dépit de sa rancune et des
-diversions, sa passion n'était pas amortie. La résistance d'Annette
-l'exaspéra. Il n'était pas homme à se laisser éconduire...
-
-Annette l'aperçut, à quelques pas, dans la rue. Elle pâlit, mais elle
-ne l'évita point. Ils allèrent l'un à l'autre. Il décida:
-
---Vous rentrez. Je vais avec vous.
-
---Non, dit-elle.
-
-Elle entra avec lui dans un square exigu, adossé à une église; un
-arbre poussiéreux les masquait à peine au flot des passants dans la
-rue. Ils devaient se contraindre. Il dit avec âpreté:
-
---Vous avez peur de moi.
-
---Non, dit-elle. De moi.
-
-Philippe brûlait de passion et de ressentiment. Mais quand son dur
-regard rencontra celui d'Annette qui ne l'évitait pas, il y lut une
-souffrance fermement contenue; sa colère fondit; et ce fut d'une voix
-radoucie qu'il demanda:
-
---Pourquoi avez-vous fui?
-
---Parce que vous me tuez.
-
---Ne savez-vous point ce que c'est qu'aimer?
-
---Je le sais; et c'est pourquoi je fuis. J'ai peur de vous haïr.
-
---Eh! haïssez-moi, s'il vous plaît! Haïr, c'est encore aimer.
-
---Pas pour moi, dit-elle. Je ne peux pas le supporter.
-
---Vous n'êtes pas si faible que vous ne puissiez porter et le bien et
-le mal de l'amour tout entier.
-
---Je ne suis pas si faible, Philippe. Je veux l'amour tout entier. Corps
-et âme. Je ne veux pas de la moitié.
-
---L'âme est une foutaise, dit-il.
-
---À quoi avez-vous donc voué votre énergie? À quoi vous
-sacrifiez-vous, depuis que vous êtes né, sinon à votre Idée?
-
-Il haussa les épaules, et dit:
-
---Duperie!
-
---Elle vous fait vivre. Moi aussi, j'ai la mienne. Ne la faites pas
-mourir!
-
---Qu'est-ce que vous voulez?
-
---Je veux que jusqu'au jour où nous aurons décidé d'unir ou non nos
-vies, nous évitions de nous voir.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que je ne veux plus, je ne veux plus me cacher, je ne veux plus
-de partage, je ne veux plus, je ne veux plus...
-
-Mais elle ne dit pas la plus secrète raison:
-
---(«Si j'acceptais encore, il ne me resterait plus bientôt même la
-volonté de vouloir autrement; je ne m'appartiendrais plus; je serais un
-jouet qu'on brise, après l'avoir sali.»)
-
-Lui, qui était incapable de comprendre cette révolte de l'instinct
-contre l'asservissement à ses désirs mortels, il ne voulait toujours
-voir là qu'une méfiance et une ruse de femme, afin de le dominer. S'il
-ne le dit point, il ne le cacha point. Quand elle le lut en lui, Annette
-impétueusement fit le mouvement de partir. Philippe, frémissant
-d'impatience et de l'effort qu'il faisait pour ne point la trahir aux
-regards des passants, saisit le bras d'Annette, et le serrant, il dit
-d'une voix qui tâchait d'assourdir ses accents emportés:
-
---Et moi, je ne veux pas, je ne veux pas renoncer, je veux te
-voir...Tais-toi! ne réponds pas. On ne peut parler ici... Je viendrai,
-ce soir, chez toi.
-
-Elle dit:
-
---Non! Non!
-
-Il répéta:
-
---Je viendrai. Je ne puis me passer de toi. Ni toi de moi.
-
-Elle se révolta:
-
---Je le puis.
-
---Tu mens.
-
-Ils luttaient, sans gestes, à voix basse et violente, à coups d'âme.
-Leurs regards se mesuraient. Celui de Philippe plia. Il implora:
-
---Annette!...
-
-Mais elle gardait aux joues la brûlure du brutal démenti et la honte
-de penser qu'en effet, elle mentait. Elle se raidit, se dégagea de la
-main qui la tenait, et partit.
-
-Le soir, Philippe vint. Tout le reste du jour s'était passé pour elle
-dans la terreur de cet instant et qu'elle n'eût pas la force de tenir
-sa porte fermée. Car elle ne voulait plus se retrouver en face de cette
-passion sans pitié. Elle s'était convaincue de l'impossibilité de
-vivre avec cette torche attachée à son sein. Il fallait l'arracher,
-tandis qu'elle avait encore un reste d'énergie. En restait-il assez?
-Elle l'aimait. Elle aimait la brûlure qui la consumait. Demain, elle
-eût aimé la honte et les outrages. Elle rougissait de se l'avouer:
-jusque dans sa révolte contre lui, ce matin, il y avait un fond de
-volupté...
-
-Elle reconnut ses pas qui montaient l'escalier. Elle l'entendit sonner
-et ne bougea pas de sa chaise. Il sonna de nouveau, frappa. Annette, les
-bras pendants et le buste en arrière, se répétait:
-
---Non, non...
-
-Même si elle eût voulu se lever pour ouvrir, le souffle lui eût
-manqué...
-
-Elle n'entendit plus rien. Est-ce qu'il était parti?... Elle fut
-debout, avant de l'avoir résolu. Elle se glissa vers la porte,
-chancelante, à pas assourdis. Une planche du parquet craqua. Annette
-s'arrêta. Quelques secondes passèrent: rien ne remua. Mais elle avait
-perçu, derrière la porte, la présence de Philippe qui guettait. Et
-Philippe savait qu'Annette écoutait, de l'autre côté... Lourd
-silence. Ils s'épient... La voix de Philippe, collé contre la porte,
-dit:
-
---Annette, vous êtes là. Ouvrez!
-
-Annette, appuyée au mur, sent son cœur défaillir. Elle ne répond pas.
-
---Je sais que vous êtes là. N'essayez pas de vous cacher!.... Annette!
-ouvrez! Il faut que je vous parle!...
-
-Il étouffait sa voix, pour ne pas être entendu de l'escalier; mais un
-flot de passions mêlées montait en lui: il était près de secouer la
-porte.
-
---Il faut que je vous voie... Que vous le vouliez ou non, j'entrerai....
-
-Silence.
-
---Annette, je vous ai blessée, ce matin. Pardonnez!... Je vous veux.
-Que voulez-vous de moi? Dites-le-moi, je le ferai...
-
-Silence. Silence.
-
-Philippe serrait les poings. Il l'aurait étranglée.
-
-Il gronde, la bouche contre la porte:
-
---Vous êtes à moi. Vous n'avez plus le droit de vous reprendre.
-
-Il dit:
-
---Pensez-y bien! Si vous n'ouvrez, c'est fini pour
-jamais.
-
-Il dit:
-
---Annette, mon Annette!
-
-Il dit, il s'emporte:
-
---Lâche! Tu crains de me voir. Tu n'es forte que derrière une porte
-fermée.
-
-Une voix derrière la porte dit:
-
---Pourquoi me torturez-vous?
-
-Philippe, saisi, se tait.
-
-La voix, lasse, reprend:
-
---Ami, vous me déchirez.
-
-Philippe est ému; mais son orgueil blessé ne veut pas le montrer. Il
-dit:
-
---Que demandez-vous?
-
-Elle répond:
-
---Pitié.
-
-Le ton de la voix le touche; mais il ne comprend pas.
-
---Qu'en avez-vous besoin?
-
-Elle dit:
-
---Laissez-moi!
-
-Sa colère rejaillit:
-
---Vous me chassez? fait-il.
-
---J'implore de vous le repos.... Le repos!... Laissez-moi seule, pendant
-quelques semaines!
-
---Ainsi, vous ne m'aimez plus?
-
---Je défends mon amour.
-
---Contre quoi? contre qui?
-
---Contre vous.
-
---Folie!... Tu m'ouvriras.
-
---Non!
-
---Je le veux. Je te veux.
-
---Je ne suis pas ta proie.
-
-Droite et fière, elle se tenait, frémissante; et son regard le
-défiait, au travers de la porte. Quoiqu'il ne pût la voir, ce regard
-l'atteignit. Il lui cria:
-
---Adieu!
-
-Elle l'entendit partir, et son sang se glaça. Il ne pardonnerait pas.
-
-
-
-
-Il ne pardonna point. Philippe ne revint plus.
-
-Annette se répétait:
-
---Il le fallait, il le fallait....
-
-Mais elle n'acceptait pas. Elle eût voulu revoir encore une fois
-Philippe, lui faire comprendre doucement--(pourquoi s'était-elle
-emportée?)--qu'elle ne se retirait pas de lui, qu'elle défendait
-jalousement son amour, leur amour et leur fierté commune, qu'avec une
-inconscience brutale il saccageait. Elle voulait qu'il leur fût donné
-à tous deux de se recueillir, de se ressaisir au milieu du torrent de
-passion qui les roulait avec sa boue et son écume, de juger, de
-décider en claire liberté. Et s'il devait la choisir, qu'il respectât
-en elle sa femme et lui....
-
-Mais Philippe ne pardonnait point qu'une femme qu'il aimait opposât une
-barrière à sa volonté. D'une autre classe sociale, il l'eût
-violentée. Tenu en cage dans la sienne, contraint de ménager ce monde
-qu'il voulait dominer, sa passion offensée se mua en une négation
-irritée de sa passion: à défaut de la femme, détruire le sentiment
-qu'il avait pour elle! C'était aussi l'atteindre--il le savait--au
-cœur. Car son instinct lui disait qu'Annette, malgré tout,
-l'aimait....
-
-Après trois mois de brûlante solitude, de colloques avec elle amers et
-tourmentés, de renoncement et d'espoir, de fierté, de bassesses, de
-reproches intérieurs, après trois mois d'attente incurable et
-stérile, Annette apprit, un jour, par Solange, ravie, le bonheur qui
-comblait les vœux du ménage Villard: Noémi était enceinte.
-
-
-
-
-Annette aurait voulu se réfugier auprès de son enfant, cacher sa tête
-douloureuse sous l'aile de l'amour qui ne trompe pas, dit-on--celui du
-fils pour la mère. Hélas! il trompe comme les autres. Annette ne
-pouvait attendre de Marc aucun signe de tendresse, ni même d'intérêt.
-Jamais le jeune garçon n'avait paru plus froid, plus sec, plus
-indifférent. Des tourments qui ravageaient sa mère, il ne remarquait
-rien. Certes, elle s'efforçait de les lui dissimuler. Mais elle les
-dissimulait si mal! Il aurait pu les lire dans ses yeux que creusait
-l'insomnie, sur son visage blêmi, sur ses mains amaigries, sur tout son
-corps miné par la passion cruelle. Il ne lisait rien. Il ne la
-regardait même pas. Il n'était occupé que de lui. Et ce qui se
-passait en lui, il le gardait pour lui. On ne le voyait qu'aux heures
-des repas, où il ne disait pas un mot; les efforts que faisait Annette
-pour causer le rendaient plus obstiné à son mutisme. C'est à peine si
-elle obtenait de lui qu'au début et à la fin de la journée, il dît
-bonjour, bonsoir: car il avait décidé que c'étaient des simagrées;
-et il n'y consentait--(pas tous les jours!)--que pour avoir la paix. Il
-présentait hâtivement aux lèvres de sa mère un front ennuyé, et
-quand il ne sortait pas pour son lycée ou pour ses affaires
-personnelles,--(il n'était pas facile de lui en faire rendre
-compte)--il s'enfermait dans son cabinet de travail, un cabinet de
-débarras, grand comme une armoire, coincé entre la salle à manger et
-sa chambre à coucher; et là, il ne faisait pas bon aller le troubler.
-À table ou au foyer, il avait l'air d'un étranger. Annette se disait
-amèrement:
-
---Si je mourais, il ne pleurerait même pas.
-
-Et elle songeait au rêve qu'elle avait conçu jadis du cher petit
-compagnon, fabriqué de son sang, et blotti auprès d'elle, sans parler,
-devinant, partageant tous les secrets de son cœur. Qu'il manquait de
-tendresse! Pourquoi était-il si dur? On eût dit, par moments, qu'il
-lui en; voulait. De quoi? De trop l'aimer?
-
---«Oui, c'est ma maladie, aimer trop! On ne doit pas trop aimer. Les
-gens n'en ont pas besoin. Cela les gêne... Mon fils ne m'aime pas! Il
-brûle de me quitter... Mon fils, si peu mon fils! Il ne sent rien de ce
-que je sens! Il ne sent rien!....»
-
-
-En ces mêmes journées, le cœur du petit Marc était illuminé d'amour
-et de poésie. Il s'était follement épris de Noémi. C'était un de
-ces amours d'enfant, absurdes et dévorants. Il sait à peine ce qu'il
-veut de la femme: est-ce la voir, la sentir, la toucher, la goûter? Et
-certes, il ne se doute point de ce qu'est la possession; c'est lui qui
-est possédé. Marc défaillait presque, quand sur la petite main que
-Noémi lui tendait, il appliquait ses lèvres et le bout de son nez, ce
-nez gourmand de jeune chien qui humait, sur la frêle fleur du poignet,
-le mystère enivrant du _souef_ corps féminin. Elle était tout
-entière pour lui une fleur et un fruit vivants. Il mourait du désir
-d'y imprimer--très doucement--ses dents, et de la terreur d'y céder.
-Et une fois, (ô honte!) il y céda... Qu'allait-il se passer? Rouge et
-tremblant, il attendait les pires infortunes: l'humiliation publique,
-des paroles indignées, et qu'on le chassât outrageusement. Mais elle
-rit aux éclats; elle l'appela:
-
---Petit chien! elle lui donna une tape sur l'oreille, et lui frotta le
-nez une fois, deux fois, trois fois, sur la morsure, disant:
-
---Demande pardon!.. Vilain!
-
-Et, depuis ce moment, elle s'avisa de jouer avec le jeune animal. Elle
-ne pensait pas à mal. Elle ne pensait pas à bien. Elle jouait à
-agacer le petit amoureux. Cela n'avait, pour elle, pas la moindre
-importance. Elle n'en imaginait aucunement le sérieux pour l'enfant.
-Mais lui--(Qu'il était donc, malgré les apparences, le fils
-authentique d'Annette!)--il le prit au tragique.
-
-Dès la première fois, qu'il l'avait vue, elle avait été pour lui le
-Paradis défendu, ce merveilleux mirage de la femme apparaissant aux
-regards qui s'éveillent d'un enfant innocent. Autant que de ce qui est,
-la fascinante image est faite de ce qui n'est pas, autant que de ce
-qu'il voit, de ce qu'il ne voit pas, de ce qu'il ne sait pas, de ce
-qu'il craint et désire, de ce qu'il veut et ne veut pas, de l'effrayant
-attrait qui tend le corps adolescent à l'appel extatique et brutal de
-la nature. Des traits de Noémi il ne voyait peut-être pas un seul,
-exactement. Mais chacun de ses traits et chacun de ses mouvements, et
-les plis de sa robe et les boucles de ses cheveux, sa voix et son
-parfum, et les lueurs de ses yeux, tout faisait follement surgir du
-corps et du cœur qui désirent des vagues bondissantes de joie et
-d'espérance, et des cris de bonheur, et le besoin de pleurer.
-
-Ce même jour où Annette navrée le voyait dur, hostile, glacé, et où
-la maladroite insistance pour en savoir la cause, pour arracher de lui
-un mot, un seul mot de tendresse, s'était attiré une réponse
-blessante,--ce jour précisément, le petit adolescent avait sa plus
-émouvante révélation du rêve enchanté. Depuis huit jours, il vivait
-dans une griserie. Noémi, qu'il continuait de voir, à l'insu de sa
-mère, et qui se servait de lui, comme d'un petit espion qui la
-renseignait innocemment sur tous les mouvements, au camp de
-l'ennemi,--Noémi, qu'il avait surprise une fois dans son salon, tout en
-causant, se mirant dans une glace minuscule dissimulée au fond de son
-mouchoir, s'était amusée à lui barbouiller les lèvres pâles avec
-son bâtonnet de rouge. Il avait eu dans la bouche le goût de la bouche
-aimée. Et depuis, il l'emportait sur sa langue qu'il suçait, il en
-était imprégné. Cette rouge grenade, cette bouche toujours ouverte,
-à la lèvre retroussée, trop courte ou trop remuante pour rejoindre
-l'autre lèvre charnue comme une cerise, il la voyait partout, en cette
-matinée où, sortant de chez sa mère, en faisant claquer la porte
-brutalement, il avait décidé de «sécher» le lycée, pour aller se
-promener: elle fleurissait dans le verger de nuages du beau ciel de
-juillet, dans les petits plis folâtres de l'eau d'une fontaine, dans le
-sourire distrait des femmes qui passaient. Elle lui mangeait l'esprit.
-
-Il allait au hasard, sa blonde tête au vent d'été. Mais si distrait
-qu'il fût et si plein de ses folies, il sut, de ses yeux de lynx,
-reconnaître là-bas, sur l'autre trottoir, tante Sylvie qui venait. Il
-se hâta de sauter dans une rue latérale. Il ne tenait pas du tout à
-la rencontrer. Non qu'il craignît d'être pincé par elle en école
-buissonnière: elle serait bien plutôt disposée à en rire. Mais quand
-il avait un secret, avec elle--(ce n'était pas comme avec sa
-mère!)--il n'était jamais rassuré. Son instinct lui disait que les
-secrets de ce genre, tante Sylvie était experte à les lire...
-
-Elle ne l'avait point vu. Il respira, soulagé. Il pourrait savourer son
-amour, toute la matinée. Sa démarche flâneuse, que l'amour
-n'empêchait pas de s'arrêter aux devantures pour regarder une cravate,
-une badine, un journal illustré, le menait, sans qu'il le sût,
-directement au but,--comme ces pigeons de Paris, qui vont, chaque matin,
-par-dessus les amas de maisons poussiéreuses, chercher les grands
-jardins et les vieux arbres frais. L'enfant les cherchait aussi. Il lui
-fallait leur ombre et leur roucoulement.
-
-Il dévala tout droit de la Montagne Sainte-Geneviève, et se trouva, au
-sortir des antiques rues populeuses, dans les espaces clairs du calme
-Jardin des Plantes, avant de s'être aperçu que c'était là qu'il
-voulait aller.
-
-Peu de monde, à cette heure. Quelques promeneurs clairsemés. Paris
-bourdonnant au loin, comme un frelon. La vibration bleue d'un beau matin
-d'été. L'enfant chercha un banc caché au pied d'un groupe d'arbres;
-et il ferma les yeux sur son trésor. Ses longues mains fiévreuses
-d'adolescent, pressées contre sa poitrine, semblaient vouloir abriter
-son cœur des regards indiscrets. Qu'y cachait-il de si précieux qu'à
-peine osait-il y songer?--Une parole de Noémi, dont il avait fait un
-monde, et qu'elle avait dite sans y penser....Ce dernier jour qu'il
-l'avait vue, prenant à peine garde à la présence du gamin, elle lui
-jetait au hasard un sourire, tandis que son attention était absorbée
-par les grands événements--(Philippe reconquis, l'humiliation
-d'Annette, victoire définitive!....«Mais on ne sait jamais! rien n'est
-définitif. Contentons-nous d'aujourd'hui!...»)--Elle soupira, de
-fatigue, d'énervement et de plaisir. Marc lui demanda pourquoi.
-Distraite par le regard alarmé et naïf de l'enfant, elle dit, pour
-l'intriguer:
-
---C'est un secret... en soupirant de plus belle. Il demanda:
-
---Quel secret?
-
-Une pensée malicieuse passant par sa cervelle, Noémi répliqua:
-
---Je ne puis pas le dire. À toi de deviner!
-
-Palpitant d'émotion, il dit:
-
---Je ne sais pas. Dites-le-moi!
-
-Elle battait des paupières sur des yeux langoureux:
-
---Non, non, non...
-
-Rougissant, balbutiant, il avait peur de savoir. Pour faire durer le
-jeu, elle prit un air mystérieux et dit:
-
---Tu le veux?...
-
-Dans son émotion, il était près de crier:
-
---Non!
-
---Eh bien.. Non, pas aujourd'hui!... Je te le dirai, une autre fois.
-
---Quand?
-
---Bientôt.
-
---Bientôt quand?
-
---Bientôt... La semaine prochaine, quand tu viendras dîner.
-
-La semaine était passée. C'était ce soir, pensait Marc, qu'il devait
-la revoir. Il ne vivait plus que dans l'attente de cet instant. Il
-l'avait bien vécu, par avance, vingt fois! Il n'osait jamais aller
-jusqu'au terme de l'histoire. C'était trop angoissant.... Mais de
-rester en chemin, était d'une telle douceur! Sur le banc du jardin, il
-succombait de langueur. Une cloche tinta midi. Derrière le rideau
-d'arbres, le sable d'une allée au soleil grésillait sous le pas d'une
-petite fille qui chantait. Des oiseaux exotiques plus loin, dans une
-volière, pépiaient en un langage étrange et émouvant. Sur la Seine,
-très loin, hululait lentement la sirène d'un remorqueur. Et sans le
-voir, sans bruit, passèrent longuement devant lui, enlacés en
-marchant, deux amants, une grande fille brune, un jeune ouvrier pâle,
-qui se baisaient la bouche et se mangeaient des yeux. Et l'enfant,
-retenant son souffle, les suivit du regard jusqu'au détour de l'allée,
-et lorsqu'ils disparurent, sanglota de bonheur. Du bonheur qui avait
-passé. Du bonheur qui viendrait. Du bonheur qui était en eux, dans
-tout ce qui l'entourait, dans ce midi de juillet, et dans son cœur
-brûlant qui les embrassait tous.
-
-Il rentra, auréolé de cette minute d'extase. Elle dépassait
-infiniment l'image féminine qui l'avait provoquée: l'ombre de Noémi
-se fondait dans un bain d'or; et pour la voir encore, il fallait le
-vouloir. Marc le voulait, mais elle lui échappait: il trichait,
-affectant de la reconnaître sous le visage de ce bonheur, si intense
-qu'il était douloureux, dans tout ce qui le remplissait, ces espoirs
-infinis, ces résolutions héroïques, cette force et cette bonté qui
-le portaient comme des ailes, tandis qu'il remontait quatre à quatre
-l'escalier. Mais à peine eut-il vu le regard sévère de sa mère--(il
-s'était mis de trois quarts d'heure en retard pour le déjeuner)--que
-l'auréole s'éteignit; et il rentra sous le nuage maussade du silence.
-
-Annette ne cherchait pas à lui parler. Elle avait son fardeau de
-peines, qu'elle ne pouvait partager. Son fils, en face d'elle, assis à
-table, lui paraissait égoïste et lointain. Il mangeait voracement. Il
-avait appétit et hâte d'avoir, fini, pour se replonger dans sa
-fantasmagorie. Annette pensait:
-
---Je ne lui suis rien de plus que celle qui le nourrit.
-
-Elle n'avait même plus le courage de protester. Elle était
-abandonnée. Vers la fin du repas, il s'aperçut qu'il n'avait point
-parlé; il eut un vague remords; mais s'il disait un mot, il craignait
-qu'elle ne commençât à l'interroger. Il enfonça sa serviette mal
-pliée dans son rond, précipitamment se leva et, prenant bien garde de
-ne pas accrocher au vol le regard de sa mère, il sortit... il allait
-sortir, quand une brusque impulsion... Il demanda--(il en était sûr,
-puisque Noémi le lui avait dit, mais il avait besoin de se faire
-confirmer ce qu'il savait):
-
---C'est ce soir que nous dînons chez les Villard?
-
-Annette, restée assise, dans une immobilité morne, sans le regarder,
-dit:
-
---Il n'y a pas de dîner.
-
-Sur le pas de la porte, Marc s'arrêta, saisi:
-
---Comment! On me l'a dit!...
-
---Qui te l'a dit?
-
-L'enfant, embarrassé, ne répondit pas: sa mère ignorait ses visites
-chez Noémi. Il se hâta de détourner la demande par une autre demande:
-
---Mais pour quel jour, alors? interrogeait-il, déçu.
-
-Annette haussa les épaules. Il n'était plus question de dîner chez
-les Villard! Noémi avait dit, par jeu: «la semaine prochaine», comme
-elle eût dit: «l'an quarante!»...
-
-Marc lâcha le bouton de la porte, et revint, anxieux. Annette le
-regarda, lut sa déception, et dit:
-
---Je ne sais pas.
-
---Comment! Tu ne sais pas?
-
-Annette dit:
-
---Les Villard sont partis.
-
-Marc cria:
-
---Non!
-
-Elle ne sembla pas l'entendre. Marc mit une main impatiente sur les bras
-de sa mère étendus sur la table, et supplia:
-
---Ce n'est pas vrai?
-
-Annette, se réveillant de sa torpeur, se leva et commença de desservir.
-
---Mais où? Mais où? criait Marc, atterré.
-
---Je ne sais pas, dit Annette.
-
-Elle enleva les couverts, et sortit.
-
-Marc resta, hagard, devant son rêve écroulé. Il ne comprenait pas...
-Ce départ soudain, sans prévenir... Impossible!... Il fit un mouvement
-pour suivre sa mère et pour lui arracher une explication... Mais non!..
-Il s'arrêta... Non, ce n'était pas vrai! Il comprenait maintenant...
-Annette s'était aperçue de son amour. Elle voulait les séparer. Elle
-mentait, elle mentait! Noémi n'était point partie... Et il haït sa
-mère.
-
-Il se glissa hors de l'appartement, il dégringola l'escalier, il alla,
-il courut, le cœur battant, chez les Villard. Il voulait s'assurer
-qu'ils n'étaient pas partis.--Et en effet, ils étaient là. Le valet
-dit que Monsieur venait de sortir; Madame était fatiguée, elle ne
-recevait pas. Marc fit demander pourtant qu'on voulût bien lui accorder
-une minute d'entretien. Le domestique revint: «Madame regrettait, mais
-c'était impossible.» L'enfant insista fiévreusement: «Il fallait
-qu'il la vît, seulement un moment, il avait à lui dire des choses tout
-à fait importantes...» En attendant, il disait des choses
-incohérentes, d'une voix qui muait, bredouillante et étranglée, avec
-des gestes maladroits, rougissant, près de pleurer. L'œil curieux er
-railleur du valet impassible lui faisait perdre le fil de ses idées. On
-le poussait vers la porte; il se rebiffa sottement, criant qu'il
-défendait qu'on le touchât: le domestique lui dit de filer, et que
-s'il ne se taisait pas, on téléphonerait au concierge de le faire
-descendre... La porte se referma sur son dos. Honteux et furieux, il
-restait sur le seuil, ne pouvant se décider à partir. Et comme,
-machinalement, il s'appuyait sur le vantail, il sentit que la porte
-était mal fermée et cédait. Il poussa le battant et rentra. Il
-voulait à tout prix parvenir jusqu'à Noémi. Le vestibule était vide.
-Il savait où était la chambre, il s'insinua dans le couloir. Il
-entendit à l'intérieur la voix de Noémi. Elle disait au valet:
-
---Zut et zut! Il m'embête!... Vous avez bien fait de le moucher, ce
-serin!...
-
-Il se retrouva sur le palier. Il fuyait. Il pleurait, il grinçait des
-dents, il était égaré. Sur une marche de l'escalier il s'assit,
-suffoquant. Il ne voulait pas, dans la rue, qu'on le vît pleurer. Ses
-larmes essuyées, se composant un calme qui recouvrait une douleur
-enragée, il reprit sans le savoir le chemin de sa maison. Il était
-désespéré... Mourir, il voulait mourir! La vie n'était plus
-possible. Elle était trop laide, trop basse, elle mentait, tout
-mentait!... Il ne pouvait plus respirer. En traversant la Seine, il
-songea à s'y jeter. Mais un autre malheureux l'avait déjà devancé.
-Les berges étaient comme noires de mouches. Un millier de
-personnes--hommes, femmes, enfants,--penchés sur le parapet,
-regardaient avidement retirer un noyé. Quels sentiments les poussaient?
-Très peu, le frisson sadique. Assez peu, la pitié. L'énorme
-majorité, l'attrait du fait-divers, curiosité désœuvrée. Un bon
-nombre, peut-être, un retour sur soi-même: voir comment on souffre
-(«comment je pourrais souffrir»), voir comment on meurt («comment je
-mourrai».)--Marc ne distingua que la curiosité basse; et elle lui fit
-horreur. Se tuer: oui, mais pas dehors! Il était comme Annette: il
-avait sa pudeur d'orgueil farouche, il ne voulait pas se donner en
-spectacle à cette canaille, être tripoté par leurs mains, violé dans
-sa nudité par leurs sales regards.--Il serra les dents, et rentra vite,
-plus vite, décidé à se tuer.
-
-Il avait, au cours des fouilles qu'en l'absence de sa mère il avait
-minutieusement faites dans tout l'appartement, trouvé un revolver.
-C'était celui de Noémi, qu'Annette avait ramassé, après le départ
-de celle-ci, et, trop insoucieusement, placé dans un tiroir. Il se
-l'était approprié, et il l'avait caché. Sa résolution fut prise. Et
-comme chez l'enfant, quand l'acte est sous sa main, il suit de près la
-pensée, Marc voulut aussitôt le mettre à exécution. Rentré dans
-l'appartement, sans bruit, comme il en était sorti, enfermé dans sa
-chambre, il arma le revolver, ainsi qu'il avait vu faire à un camarade
-de lycée, à peine plus âgé, qui promenait dans sa poche un de ces
-dangereux joujoux et, à une classe de grec, dans le creux de sa
-serviette, pendante entre ses jambes, en expliquait le maniement aux
-voisins attentifs. Maintenant, l'arme était prête. Marc s'apprêta à
-tirer... Où se mettrait-il? Il ne fallait pas se manquer. Là, debout,
-devant son miroir... Mais ensuite, pour tomber?... Ici, plutôt, assis,
-accoudé devant sa table, et le miroir en face... Il décrocha le
-miroir, le posa sur la table, l'étaya d'un dictionnaire... Ainsi. Il se
-voyait bien. Il prit le revolver et l'appuya... Où? Sur la tempe, on
-dit que c'est le meilleur... Cela ferait-il bien mal?... Il n'avait pas
-une pensée pour sa mère. Sa passion, sa souffrance et les préparatifs
-occupaient tout... Ses yeux, dans le miroir, l'émurent... Pauvre
-Marc!... Il éprouva le besoin de dire, de faire savoir, avant de
-disparaître, ce qu'il avait souffert du monde, et comme il le
-méprisait... Besoin de se venger, de laisser des regrets, de frapper
-l'admiration... Il chercha une grande feuille de papier écolier, la
-plia de travers--(il était pressé)--et, de son écriture mal assurée
-d'enfant qui s'appliquait, il écrivit:
-
-
-«_Je ne peux plus vivre, parce qu'elle m'a trahi. Tout le monde est
-mauvais. Je n'aime plus rien, alors j'aime mieux mourir. Toutes les
-femmes sont menteuses. Elles sont lâches. Elles ne savent pas aimer. Je
-la méprise. Je demande, quand on m'enterre, qu'on mette sur moi ce
-papier: «Je meurs pour Noémi._»
-
-
-À ce nom chéri, il pleura; il appuyait son mouchoir sur sa bouche,
-pour ne pas faire de bruit. Il essuya ses larmes, il relut ses lignes,
-et pensa gravement:
-
---Je ne dois pas la compromettre.
-
-Alors, il déchira la page, et il recommença. Ses lignes
-désespérées, malgré lui, s'envolaient en fusée. Arrivé à la
-phrase:
-
---«_Elles ne savent pas aimer_,» il continua:
-
-«_Moi j'ai su, et je meurs._»
-
-Il fut, dans sa douleur, très satisfait de sa phrase; elle le consola
-presque. Cela le disposa à la bonté pour ceux qui restaient; et,
-généreusement, il termina:
-
---«_Je vous pardonne à tous._»
-
-
-Il mit sa signature. Quelques secondes encore, et tout serait fini; il
-serait délivré; et il voyait d'avance le bel effet produit!
-
-Mais comme il s'appliquait à repasser la plume sur le paraphe puéril,
-où l'encre avait manqué, la porte du petit cabinet s'ouvrit
-brusquement derrière lui. Il eut juste le temps de cacher sous ses bras
-l'arme et les papiers. Annette ne vit que la glace posée sur le
-dictionnaire, et crut que Marc était en train de s'admirer. Elle ne
-fît pas de remarque. Elle semblait terriblement lasse, et dit, d'une
-voix basse, comme épuisée, qu'elle avait oublié d'acheter du lait
-pour le dîner et que Marc serait bien gentil s'il voulait lui épargner
-la peine de descendre et remonter les quatre étages, en allant le
-chercher. Lui, qui n'avait qu'une pensée: qu'elle ne vît pas ce que
-ses bras recouvraient, il ne voulait pas bouger; il répondit avec
-brusquerie qu'il n'avait pas le temps: il était occupé.--Annette, avec
-un sourire triste, referma la porte et sortit.
-
-Il l'entendit descendre lentement l'escalier--(elle avait l'air
-brisée).--Il fut pris de remords. Il gardait dans le cœur l'expression
-du visage et du ton fatigués... Il jeta rapidement le revolver dans un
-tiroir, enfouit sous un amas de livres les «_Adieux à la vie_», et se
-précipita hors de l'appartement. Il bouscula sa mère dans l'escalier,
-et lui cria d'un ton bourru qu'il allait faire la course. Annette
-remonta, le cœur un peu allégé. Elle pensait que l'enfant était
-moins mauvais qu'il ne paraissait; mais elle souffrait de sa rudesse, de
-ses aspérités. Dieu! qu'il était peu tendre!... Tant mieux pour lui!
-Pauvre petit, il souffrira moins de la vie...
-
-Lorsque Marc rentra, il avait tout à fait oublié sa volonté de
-suicide. Il n'eut aucun plaisir à retrouver sur sa table,
-imparfaitement caché, le fameux «_Testament_». Il se hâta de le
-faire disparaître tout à fait au fond d'un carton. Il écartait
-l'oppressante idée. Il sentait maintenant quelle lâcheté cruelle
-c'eût été à l'égard de sa mère, dont la santé
-l'inquiétait.--Mais il traduisit maladroitement son souci; il ne sut
-pas lui demander, et elle ne sut pas lui répondre. Par amour-propre
-déplacé, il ne voulut pas montrer sa réelle émotion; il eut l'air de
-s'acquitter, maussade, d'un devoir de politesse. Et elle, aussi fière
-que lui, ne voulut pas le troubler et détourna l'entretien. Alors, ils
-retombèrent tous deux dans leur mutisme. Déchargé d'inquiétude, Marc
-se crut le droit maintenant d'en vouloir à sa mère, puisqu'il lui
-avait fait le sacrifice de son suicide... Il savait bien qu'il n'en
-avait plus la moindre envie; mais il avait besoin de se venger de ce
-qu'il avait souffert. Quand on ne peut sur les autres, on se venge sur
-sa mère: elle est toujours là, sous votre main; et elle ne réplique
-pas.
-
-Ainsi, ils restaient murés, chacun pris par sa peine. Et Marc, à qui
-sa tristesse commençait à peser, sentait croître son animosité
-contre celle d'Annette. Il fut soulagé, en entendant le timbre de la
-porte annoncer--(il reconnut sa façon de sonner)--tante Sylvie. Elle
-venait, pour l'emmener à un spectacle d'Isadora: car elle s'était
-brusquement emballée pour la danse. En dépit du devoir, auquel il se
-jugeait astreint, de garder dans son âme, et aussi sur son visage,--(et
-d'abord sur son visage)--la fatale empreinte de l'épreuve qu'il avait
-traversée, il ne put déguiser sa joie de s'échapper. Il courut
-s'habiller, laissant la porte ouverte, pour ne rien perdre des gais
-propos de la tante, qui, à peine arrivée, entamait une histoire
-frivole. Et Annette qui se forçait à sourire, quand elle était
-navrée, pensait:
-
---Se peut-il que ce soit la même femme qui hurlait, il y a un an, sur
-le corps de son enfant? Est-ce qu'elle a oublié?
-
-Et elle n'enviait pas cette élasticité. Mais le rire de son fils qui,
-de l'autre chambre, répondait aux saillies de Sylvie, n'attestait pas
-un moindre don d'oubli. Et Annette, qui en souffrait comme d'une absence
-de cœur, ignorait qu'elle possédait aussi ce don merveilleux et cruel.
-Quand Marc reparut, rayonnant, prêt à partir, elle ne put commander
-assez à son visage pour qu'il ne marquât point une dure
-désapprobation. Marc en fut blessé, plus que d'une parole de blâme.
-Il se vengea, en outrant sa gaieté. Il se montra bruyant et si pressé
-de partir qu'il oublia de dire bonsoir à sa mère. Il y songea, une
-fois sorti. Retournerait-il? Tant pis pour elle! Il bouda. Il était
-soulagé de laisser derrière lui ce visage de reproche, et surtout
-cette tristesse, l'atmosphère déprimante qu'il sentait dans la maison,
-et la trace gênante de ses troubles de la journée... Cette immense
-journée!... Tout un monde!... En quelques heures, plusieurs vies, le
-faite de la joie et le fond du désespoir... Sous cette charge
-d'émotions il aurait dû être écrasé. Mais sur le souple adolescent
-cela ne pesait pas plus qu'un oiseau sur la branche. L'oiseau s'envole,
-la branche se redresse et danse au vent. Envolées, joies et peines de
-la journée passée! Il n'en reste qu'un rêve. Pour jouir des peines et
-des joies nouvelles, il se hâte de l'effacer.
-
-Mais Annette, qui ne pouvait savoir ce qui se passait en lui, Annette,
-qui était, comme lui, une passionnée, ramenait tout à elle; et,
-écoutant son rire qui s'éloignait dans l'escalier, elle était
-frappée au cœur de sa joie à la quitter. Elle pensait qu'il la
-haïssait. Car sa passion exagérait toujours, et dans tous les sens...
-Elle lui était à charge. Oui, c'était évident. Il aspirait à en
-être débarrassé. Quand elle serait morte, il serait plus heureux...
-Plus heureux!... Elle aussi. Elle était transpercée par cette absurde
-idée que son fils, son petit, pouvait souhaiter sa mort... (Absurde?
-Qui peut savoir? Dans son for intérieur, dans le délire d'un moment,
-quel enfant n'a souhaité la mort de sa mère?...) L'effroi de cette
-intuition, frappant Annette, à l'heure où elle ne tenait plus que
-d'une main défaillante à la vie, lui fut le coup mortel.
-
-Tout le jour, elle avait été dévastée par le retour furieux de la
-passion. Maintenant que, la décision prise et exécutée,
-l'irréparable consommé, elle avait accompli son devoir de volonté, il
-ne lui restait plus de force pour soutenir l'assaut de l'ennemi
-intérieur. Et l'ennemi s'était rué, comme un flot.
-
-Elle était sa complice. Elle lui avait ouvert les portes. Lorsque tout
-est perdu, on a bien le droit au moins de jouir de son désespoir! Ma
-souffrance ne regarde que moi. Que je l'aie tout entière! Saigne,
-saigne, mon cœur! Que je te poignarde, en t'obligeant à revoir tout ce
-que tu as perdu! Philippe... Il était là, devant elle... L'évocation
-était si forte qu'elle le voyait, elle lui parlait, elle le touchait...
-Lui, tout ce qu'elle aimait en lui, l'attrait de ce qui ressemble et de
-ce qui s'oppose, l'union antagonique, brûlant du double feu de l'amour
-et du combat. Étreinte et lutte: c'est le même. Et cette étreinte
-illusoire avait une telle violence charnelle que la possédée d'amour
-ployait, comme Léda sous le cygne. Le torrent de passion refluait avec
-désespoir.--Alors, ce furent les affres que connaît toute vie
-féminine, qui est faite pour aimer, et à qui sa part d'aimer a été
-refusée,--vers ce tournant de l'âge où, quand meurt un amour, elle
-pense que meurt l'amour. En cette nuit où Annette, seule dans sa
-chambre, abandonnée de son fils, avec sa passion mutilée, agonisait
-dans le dénuement du cœur, la hantise de cette pensée, de l'amour
-perdu pour toujours, de la vie perdue sans amour, la tenait à la gorge;
-elle ne lui laissait pas une minute de répit; chassée, elle
-retournait. Annette essayait en vain d'occuper son esprit, elle prenait
-un ouvrage, le jetait, se levait, s'asseyait; la tête sur la table,
-elle se tordait les mains. L'idée fixe l'affolait. Elle était à ce
-point de souffrance où la femme, pour échapper à soi, est prête aux
-pires aberrations. Annette, qui se sentait près de perdre la raison,
-vit passer dans le délire une poussée sauvage, l'affreux désir de
-descendre dans la rue, et, dans la rage d'avilir, de détruire son corps
-et son cœur torturés, de se prostituer au premier homme venu. Quand
-elle prit conscience de cette bestiale pensée, elle en cria d'horreur;
-et cette horreur fit que l'idée infâme ne voulut plus la lâcher.
-Alors, comme son fils, elle songea à se tuer. Elle savait qu'elle ne
-serait plus maîtresse de sa hantise...
-
-Elle s'était levée et allait vers la porte; mais avant de l'atteindre,
-elle devait passer près de la fenêtre ouverte: elle décida, quand
-elle serait là, de se jeter dehors!... L'étrange instinct de pureté,
-qui voulait sauver son âme de la souillure! Cette âme illusoire! Sa
-raison n'était point dupe de la morale ordinaire. Mais l'instinct
-était plus fort; et il voyait plus juste... Toute à sa double
-obsession,--la porte et la fenêtre,--elle ne regardait pas près
-d'elle. En marchant vers la fenêtre, elle se heurta au ventre,
-violemment, contre l'angle aigu du buffet. La douleur fut si vive
-qu'elle en eut le souffle coupé. Courbée sur elle-même, ses mains sur
-l'endroit blessé, elle goûtait une âpre vengeance à ce que le ventre
-fût frappé. Elle eût voulu broyer dans son corps le maître aveugle
-et ivre, le dieu-tigre... Puis, la réaction vint. Affaissée sur un
-siège bas encastré entre le buffet et la fenêtre, les forces lui
-manquèrent. Ses mains étaient glacées, et son visage en sueur; les
-battements de son cœur désordonné fléchirent. Près de couler dans
-l'abîme, elle n'avait qu'une pensée:
-
---Plus vite! Plus vite!...
-
-Elle s'évanouit.
-
-
-
-
-Lorsqu'elle rouvrit les yeux,--(Quand était-ce? Quelques secondes?...
-Un gouffre...)--elle avait la tête renversée en arrière, comme sur un
-billot, le cou posé sur l'appui de la fenêtre; le corps était resté
-enclavé dans l'angle étroit du mur. Et en rouvrant les yeux, elle vit,
-au-dessus des toits sombres dans la nuit de juillet, les étoiles...
-L'une la transperçait de son divin regard...
-
-Un silence inouï, immense comme une plaine... Les voitures cependant
-roulaient en bas, dans la rue; des verres dans le buffet vibraient...
-Elle n'entendait pas... Suspendue entre ciel et terre... «_Un vol sans
-bruit..._»... «_Elle n'achevait pas de se réveiller..._»
-
-Elle retardait le moment. Elle avait peur de retrouver ce qu'elle avait
-laissé--l'horrible lassitude, le tourment, le piège d'aimer: amour,
-maternité, l'égoïsme acharné,--celui de la nature, qui se soucie
-bien de mes peines! qui me guette, au réveil, pour me broyer le
-cœur... Ne plus me réveiller!...
-
-Elle se réveilla pourtant.--Et elle vit que l'ennemi n'était plus là.
-Le désespoir n'était plus... N'était plus?... Si, il était encore.
-Mais n'était plus en elle. Elle le voyait, du dehors. Elle l'entendait
-bruire... Ô magie!... Une musique terrible, qui ouvrait des espaces
-inconnus.... Paralysée, Annette écoutait chanter--comme si, dans la
-chambre, une invisible main les eût évoqués--les sanglots, le _Fatum_
-d'un Prélude de Chopin. Son cœur était inondé d'une joie jamais
-goûtée. Rien de commun que le nom, entre la pauvre joie de la vie
-quotidienne, qui a peur de la douleur, qui n'est que parce qu'elle la
-nie, et cette vaste joie, qui est aussi douleur... Annette, les yeux
-fermés, écoutait. La voix se tut. Il se fit un silence d'attente. Et
-soudain, prit son vol de l'âme déchirée un cri de délivrance,
-sauvage, à tire d'aile... Diamant sur le verre, son sillage rayait la
-voûte de la nuit... Annette aux flancs brisés, sur le dur oreiller, au
-seuil de la nuit de douleur, accouchait d'une âme nouvelle...
-
-Le cri silencieux s'éloigna en tournant, disparut dans l'abîme de la
-pensée. Annette demeura muette, immobile. Longtemps.--Enfin, elle se
-releva. Le cou rompu, les membres courbaturés. Mais l'âme était
-délivrée.
-
-Une force irrésistible la poussait vers sa table. Elle ne savait pas ce
-qu'elle allait faire. Son cœur lui remplissait la poitrine. Elle ne
-pouvait le garder pour elle seule. Elle prit une plume et, dans un
-tourbillon de passion sans mesure, d'un rythme cahotant et heurté,
-d'une seule masse, elle versa le fleuve de douleur...
-
-
-Tu es venu, ta main me prend,--je baise ta main.
-Avec amour, avec effroi,--je baise ta main.
-
-Tu es venu pour me détruire, Amour, je sais bien.
-Mes genoux tremblent, viens! détruis!--Je baise ta main.
-
-Tu mords le fruit et tu le jettes: mords mon cœur tien!
-Bénie la plaie que font tes dents!--Je baise ta main.
-
-Tu me veux toute: quand tu as tout, tu n'en fais rien,
-Tu ne laisses que des ruines.--Je baise ta main.
-
-Ta main qui me caresse, va me tuer demain.
-J'attends, en la baisant, le coup mortel de ta main.
-
-Tue-moi! Frappe! Quand tu me fais mal, tu me fais bien,
-Tu me délivres, destructeur.--Je baise ta main.
-
-Chacun des coups qui m'ensanglante rompt un lien,
-Tu arraches chair et chaîne.--Je baise ta main.
-
-Tu brises la prison de mon corps, mon assassin,
-Et par la brèche fuit ma vie.--Je baise ta main.
-
-Je suis la terre blessée où lèvera le grain
-De la douleur que tu semas.--Je baise ta main.
-
-Sème la douleur sainte! Que mûrisse en mon sein
-Toute la douleur du monde!--Je baise ta main.
-Je baise ta main...
-
-
-Tempête, lames marines brisées contre le rocher, âme chargée
-d'embruns et de lueurs électriques, en poussière écumante de passions
-et de pleurs projetée vers le ciel...
-
-Et sur le dernier cri des sauvages oiseaux, l'âme retomba d'un coup. Et
-Annette, épuisée, se jetant sur son lit, s'endormit.
-
-
-
-
-Quand revint le matin, des peines de la veille ne restait qu'une neige
-qui fondait au soleil...
-
-
-_Cosi la neve al sol si disigilla..._
-
-
-et la douceur endolorie du corps qui a lutté et sait qu'il a vaincu.
-
-Elle se sentait repue, repue de sa douleur. La douleur est comme la
-passion. Pour s'en délivrer, il faut l'assouvir, toute. Mais peu en ont
-l'audace. Ils entretiennent sa faim, chien hargneux, des miettes de leur
-tablé. Seuls vainquent la douleur ceux qui osent embrasser l'excès de
-la douleur, lui dire:
-
---Je te prends. Tu enfanteras par moi.
-
-Cette puissante étreinte de l'âme créatrice, qui est brutale et
-féconde comme la possession...
-
-Annette retrouva sur la table ce qu'elle avait écrit. Elle le déchira.
-Ces paroles déréglées lui étaient devenues insupportables, comme les
-sentiments qu'elles exprimaient. Elle ne voulait pas troubler le
-bien-être qui la baignait. Elle avait une impression d'allégement,
-comme d'un lien desserré, d'un maillon de la chaîne qui vient de se
-briser... Et d'un éclair, elle eut la vision de cette chaîne de
-servitudes, dont l'âme se déleste lentement, une à une, à travers la
-série des existences, des siennes, de celles des autres (C'est la
-même)... Et elle se demanda:
-
---Pourquoi, pourquoi cet attachement éternel, cet arrachement éternel?
-Vers quelle libération me pousse la marche sanglante du désir?...
-
-Ce ne fut qu'un instant. Pourquoi s'inquiéter de ce qui viendra? Il
-passera, ainsi que ce qui est venu. Nous savons bien que, quoi qui
-survienne, nous percerons au-delà. Comme dit l'adage populaire, le
-vieux mot héroïque de prière et de défi: «_Que Dieu ne nous jette
-pas seulement sur les épaules autant d'épreuves que nous en pouvons
-porter!..._»
-
-Elle avait porté la sienne, celle d'un jour. Au jour le jour!... Elle
-était soulagée, de corps et de cœur...
-
-
-_To strive, to seek, not to find, and not to yield..._
-
-
-«C'est bien. C'est bien... Je n'ai pas perdu ma journée... La suite à
-demain!...»
-
-Elle se levait. Elle était nue. Et, par-dessus les toits, le soleil
-matinal, le grand soleil d'août baignait son corps et la chambre...
-Elle était heureuse... Oui, quand même!
-
-Tout ce qui l'entourait était le même qu'hier: la terre et le ciel, le
-passé et l'avenir. Mais tout ce qui accablait, hier,--aujourd'hui,
-rayonnait.
-
-
-Marc était rentré très tard, dans la nuit. Maintenant qu'il avait
-pris du plaisir sans sa mère, il éprouvait un remords de l'avoir
-laissée seule et de l'avoir fait veiller. Car il savait qu'Annette ne
-se couchait pas avant qu'il fût rentré; et il s'attendait à un
-accueil glacé. Quoiqu'il fût dans son tort,--précisément pour
-cela--il apprêtait, en montant, une attitude de défi. Un sourire
-insolent sur les lèvres, pas sûr de lui, au fond, il ramassa la clef
-sous le paillasson, et ouvrit. Rien ne remua. Accrochant son manteau
-dans le vestibule, il attendit. Silence. Sur la pointe des pieds, il se
-glissa dans sa chambre, et se coucha sans bruit. Il était allégé. À
-demain les affaires sérieuses! Mais il n'était pas encore tout à fait
-déshabillé qu'une anxiété le traversa. Cette immobilité n'était
-pas naturelle... Il avait, comme sa mère, l'imagination vive, et
-prompte à s'inquiéter... Que s'était-il passé?... Il était à mille
-lieues de se douter des mortelles tempêtes qui avaient, cette nuit,
-fait rage dans la chambre à côté. Mais sa mère lui était
-inexplicable, inquiétante; il ne savait jamais ce qu'elle pensait...
-Pris d'alarme, en chemise et pieds nus, il alla coller son oreille
-contre la porte d'Annette. Il se rassura. Elle était là. Elle dormait,
-d'un souffle fort et heurté. Il entr'ouvrit la porte, craignant qu'elle
-ne fût malade, il s'approcha du lit. À la lueur de la rue, il la vit
-étendue sur le dos et prostrée, les cheveux sur les joues, cette
-figure tragique qui, dans les nuits de jadis, intriguait sa compagne
-Sylvie; une respiration rude, violente, oppressée, soulevait la
-poitrine et retombait, brisée. Marc fut pris de peur et de pitié pour
-ce qu'il devinait en ce corps de fatigues et de peines. Penché sur
-l'oreiller, à voix basse et tremblante, il murmura:
-
---Maman...
-
-Comme si, dans le lointain du sommeil, elle eût perçu l'appel, elle
-fit un effort pour se dégager, et gémit. L'enfant s'éloigna,
-effrayé. Elle retomba dans son immobilité. Marc alla se coucher.
-L'insouciance de son âge, l'épuisement de la journée, eurent raison
-de son trouble. Il dormit jusqu'au jour, d'un seul trait.
-
-En se levant, lui revinrent les images et les craintes de la veille. Il
-s'étonnait de n'avoir pas encore vu sa mère: d'ordinaire, (il s'en
-irritait), elle entrait dans sa chambre, le matin, pour lui dire bonjour
-et l'embrasser dans son lit. Elle n'entra pas, ce matin. Mais, dans la
-chambre voisine, il l'entendait aller et venir. Il ouvrit la porte.
-Agenouillée sur le parquet, elle essuyait les meubles, et ne se
-retourna pas. Marc lui dit bonjour: elle leva sur lui ses yeux qui
-sourirent, dit:
-
---Bonjour, mon petit, et reprit son travail, sans s'occuper de lui. Il
-s'attendait à ce qu'elle le questionnât sur sa soirée; il détestait
-ces questions; mais qu'elle ne lui en fît pas, il fut vexé. Elle
-allait maintenant dans la chambre, rangeait, achevait de s'habiller:
-c'était l'heure de ses cours; elle se préparait à sortir. Il la vit
-dans la glace, se regardant, une cernure aux paupières, les traits
-encore fatigués, mais dans les yeux, une lumière!... et la bouche qui
-riait. Il en fut stupéfait. Il comptait retrouver une figure
-attristée; et même il était prêt, dans son cœur, à la plaindre:
-cela dérangea ses plans. La logique de ce petit d'homme en était
-agacée...
-
-Mais Annette avait la sienne. «Le cœur a ses raisons...», qu'une
-raison plus haute que la raison connaît. De ce que les autres pouvaient
-penser, Annette ne s'inquiétait plus. Elle savait maintenant qu'il ne
-faut pas demander aux autres de vous comprendre. S'ils vous aiment,
-c'est les yeux fermés. Ils ne les ferment pas souvent!... «Qu'ils
-soient comme il leur plaît! Quels qu'ils soient, je les aime. Je ne
-puis me passer d'aimer. Et si eux, ne m'aiment point, j'ai dans mon
-cœur assez d'amour et pour moi et pour eux...»
-
-Dans le miroir, elle souriait, bien au delà de ses yeux, au feu dont
-ils étaient une goutte, à l'éternel Amour. Elle laissa retomber ses
-bras qui la coiffaient, se retourna vers son fils, vit la mine soucieuse
-du petit, se souvint de la soirée, lui prit le bout du menton et,
-détachant les syllabes, elle lui dit gaiement:
-
---Vous dansiez, j'en suis fort aise! Eh bien, chantez, maintenant!
-
-Elle rit, en voyant son expression ébahie, le caressa des yeux,
-l'embrassa sur le museau, et, ramassant sur la table son sac, elle
-partit, en disant:
-
---Au revoir, mon grillon!
-
-Dans l'antichambre, il l'entendit siffler une insouciante chanson: (un
-talent qu'il lui enviait, en le méprisant: car elle sifflait beaucoup
-mieux que lui...)
-
-Il était indigné! Cette indécente gaieté, après les soucis de la
-veille!... Elle lui échappait. Il accusait, comme il avait entendu
-faire, les éternels caprices, le manque de sérieux des femmes... «_la
-donna mobile..._»
-
-Il allait sortir, lorsque dans la corbeille une feuille de papier attira
-son regard. Sur un lambeau de page déchirée, quelques mots
-déchiffrés, de loin, sans y penser, par ses yeux fureteurs et aigus de
-petit rapace... Il tomba en arrêt... Ces mots... L'écriture de sa
-mère... Il les ramassa. Fiévreusement, il lut... d'abord par morceaux
-au hasard, un à un... Ces mots de flamme!... D'être taillés en
-pièces, interrompus au milieu de leur élan, l'émotion suggérée
-était plus fascinante... Puis, il les rassembla, il fouilla la
-corbeille; jusqu'aux plus petits fragments, il prit tout, et il eut la
-patience de tout reconstituer. Ses mains tremblaient sur le secret
-surpris. Quand tout fut rétabli et qu'il put embrasser le poème dans
-son ensemble, il fut bouleversé. Il ne comprenait pas bien; mais la
-sauvage ardeur de ce chant solitaire lui révélait des sources
-ignorées de passion et de douleur, l'exaltait, le terrassait. Se
-pouvait-il que ces cris dans la tempête fussent sortis de la poitrine
-de sa mère?... Non, non, cela ne se pouvait pas! Il ne le voulait pas.
-Il se disait qu'elle avait copié dans un livre... Mais où?... Il ne
-pouvait le lui demander... Et si pourtant ce n'était pas dans un
-livre?... Les larmes lui venaient, un besoin de crier son émoi, son
-amour, une passion de se jeter dans les bras de sa mère, à ses pieds,
-de lui ouvrir son cœur, de lire dans le sien... Mais il ne le pouvait
-pas...
-
-
-Et quand revint sa mère, à midi, pour le déjeuner, l'enfant, qui
-avait passé toute la matinée à relire, à recopier les fragments
-déchirés, et qui les avait enfouis dans une enveloppe sur sa poitrine,
-l'enfant ne lui dit rien; et même, assis à sa table, il évita de se
-lever et de tourner la tête vers elle, lorsqu'elle entra. Plus brûlant
-son désir de savoir, plus raide la contrainte qui lui fît dissimuler
-son trouble sous un masque d'insensibilité... Si, d'ailleurs, ces
-paroles tragiques n'étaient point d'Annette! Le doute lui revenait
-devant le visage tranquille de sa mère... Mais tout de même, l'autre
-doute, bouleversant, persistait... Si pourtant c'était elle?... Cette
-femme, ma mère?... À table, en face de lui... Il n'osait pas la
-regarder... Mais quand, le dos tourné, elle allait dans la pièce,
-cherchant, portant un plat, il l'inspectait avidement, d'un œil
-inquisiteur, qui demandait:
-
---Qui es-tu?
-
-Il ne pouvait mettre au clair son impression trouble, fascinée,
-inquiète. Et Annette ne remarqua rien, toute pleine de sa vie nouvelle.
-
-
-
-
-Dans l'après-midi ils sortirent, chacun de son côté. Marc regardait
-sa mère s'éloigner. Il était partagé entre des sentiments
-contraires: il l'admirait, irrité... La femme lui échappait! La femme:
-toute femme. À des moments, si proche! À d'autres, si lointaine! Une
-race étrangère... Rien n'y est pareil à nous. On ne sait pas ce qui
-s'y passe, ni pourquoi elle rit, ni pourquoi elle pleure. Ilia
-dédaigne, il la méprise, il la déteste,--et il en a besoin, et il
-languit après! Il lui en veut, de cette obsession. Il l'aurait bien
-mordue,--cette nuque de trottin qui passait,--comme il avait mordu le
-poignet de Noémi, (comme il aurait voulu le mordre: jusqu'au sang!)--À
-ce brusque souvenir, son cœur surpris bondit. Il s'arrêta, tout pâle,
-et cracha de dégoût.
-
-Il traversait le Luxembourg, où de jeunes hommes jouaient. Il les
-regarda, envieux. Le meilleur de lui-même, de ses secrets désirs,
-allait vers l'action virile, l'action sans amour, sans femmes, le sport,
-les jeux héroïques. Mais il était débile: l'injuste sort, sa maladie
-d'enfance, l'avaient mis, en face de sa génération, dans un état
-d'infériorité. Et la vie sédentaire, les livres, les rêveries, la
-société de ces femmes--(les deux sœurs)--l'avaient empoisonné de ce
-venin d'amour, communiqué par sa mère, par sa tante, par le
-grand-père, tout ce sang des Rivière. Il eût voulu le faire couler,
-ce sang, s'ouvrir les veines! Ah! comme il les jalousait, ces jeunes
-hommes aux beaux membres, vides de pensée, pleins de lumière!
-
-Toutes les richesses qui étaient siennes, il les méprisait. Il ne
-pensait qu'à celles dont il était frustré. Les jeux et les combats
-des corps harmonieux. Et dans son injustice, il ne voyait pas l'autre
-combat que livrait auprès de lui sa mère...
-
-
-Elle marchait. L'été sur la ville épanchait ses flots splendides. Le
-regard bleu du ciel baignait les cimes des maisons... Il eût fait bon
-être loin des villes, dans les champs!... Il n'y fallait pas compter.
-Annette n'avait pas les moyens de quitter Paris. Marc irait sans doute
-passer avec sa tante quelques semaines sur une plage de Normandie;
-Annette n'irait point: sa fierté ne voulait pas être à la charge de
-sa sœur; et, d'ailleurs, elle gardait, du temps où elle les avait vus
-avec son père, l'aversion de ces champs de foire où s'entassent les
-ennuis et les flirts des curieux désœuvrés. Elle resterait seule.
-Elle n'en souffrirait pas. Elle portait en elle et la mer et le ciel, et
-les couchers de soleil derrière les coteaux, et les brouillards
-laiteux, et les champs étendus sous le linceul de lune, et la sereine
-mort des nuits. Dans l'après-midi d'août, respirant l'air ardent, le
-vacarme des rues, parmi les flots humains, Annette traversait
-Paris de son pas alerte et sûr, l'allègre pas d'autrefois, bien
-rythmé,--voyant tout au passage, et cependant très loin... Au milieu
-de la chaussée poussiéreuse, ébranlée par les roues des lourds
-autobus, elle errait en pensée sous les dômes des bois, dans ce pays
-de Bourgogne où elle avait passé les jours de son enfance heureuse; et
-ses narines buvaient l'odeur des mousses et des écorces. Sur les
-feuilles écroulées de l'automne, elle marchait; entre les branches
-dépouillées le vent de pluie passait, en lui frôlant la joue de son
-aile mouillée; un chant d'oiseau coulait, magique, dans le silence; le
-vent de pluie passait... Et dans ces bois aussi passait la jeune Annette
-et son amant pleurant, et la haie d'aubépine, et les abeilles autour de
-la maison abandonnée... Joies et peines... Si loin!... Elle souriait à
-sa jeune image, neuve encore à souffrir... «Attends, ma pauvre
-Annette! tu n'en es qu'au début...»
-
---Ne regrettes-tu rien?
-
---Rien.
-
---Ni ce que tu as fait, ni ce que tu n'as pas fait?
-
---Rien. Esprit trompeur! Tu guettais mes regrets? Tu en seras pour tes
-peines! Je prends tout, tout ce que j'ai eu, et tout ce que je n'ai pas
-eu, tout mon lot, sage et fou. Tout fut vrai, sage et fou. On se trompe,
-c'est la vie... Mais ce n'est jamais se tromper tout à fait que
-d'aimer... Malgré l'âge qui vient, je garde un cœur sans rides... et,
-quoi qu'il ait souffert, heureux d'avoir aimé...
-
-Et sa pensée reconnaissante adressa un sourire à ceux qu'elle avait
-aimés.
-
-Il y avait dans ce sourire, avec beaucoup de tendresse, pas mal d'ironie
-française. Annette voyait, curieusement, en même temps que
-l'émouvant, le ridicule de tous ces tourments, des siens, de ceux des
-autres... cette pitoyable fièvre de désir et d'attente! Qu'est-ce
-qu'elle attendait?... Fini d'aimer, pour moi!--À vous! À votre
-tour!...
-
-Elle aperçut les autres, son fils aux mains brûlantes, frémissant de
-saisir l'incertain avenir; Philippe insatisfait du médiocre aliment
-qu'offrait la société à sa faim dévorante; Sylvie qui s'étourdit et
-guette l'événement qui vienne remplir le vide béant au cœur; ce
-peuple de petites gens qui bâillent l'ennui de leur vie; et cette
-jeunesse inquiète, qui erre et qui attend... Qu'est-ce qu'elle attend?
-Vers quoi ces mains tendues?
-
-Déchargée de soi-même, elle contemple l'ensemble de ces
-porte-fardeaux, elle voit le troupeau, cette foule des rues, qui court,
-qui se précipite, chacun ignorant les autres, chacun comme poussé par
-les chiens du berger,--sous l'apparent désordre le rythme
-souverain--tous croyant se diriger, tous dirigés... Vers où? Où
-est-ce qu'il les mène, le pasteur invisible? Le bon pasteur? Non! Au
-delà de la bonté...
-
-Elle donna ses leçons, ainsi qu'à l'ordinaire, patiente et attentive,
-écoutant gentiment, expliquant clairement, sans se tromper. Le rêve,
-tout en parlant, continuait de l'envelopper. À qui en a pris
-l'habitude, il est aisé de vivre les deux vies à la fois, celle d'au
-ras du sol avec les autres hommes, et celle des profondeurs dans le
-songe que baigne le soleil intérieur. On n'en néglige aucune. On les
-lit toutes deux d'un regard, comme une partition qu'embrasse l'œil du
-musicien. La vie est symphonie: chaque moment de vie chante à plusieurs
-parties. La réverbération de cette chaude harmonie rosait le visage
-d'Annette. Ses élèves, ce jour-là, s'étonnaient de son air de
-jeunesse, et conçurent pour elle un de ces attraits si forts, que les
-adolescentes éprouvent pour leurs aînées, pour les Annonciatrices, et
-qu'elles n'osent leur avouer. Annette ne sut rien du sillage d'amour que
-laissa, ce jour-là, son passage dans le cœur de ceux qu'elle approcha.
-
-Elle revint, vers le soir, dans le même état aérien, sans poids,
-l'âme allégée... Elle n'aurait su l'expliquer. Puissante énigme
-d'une femme, qu'enveloppe son rayonnement, sa joie sans raison
-apparente, et même contre raison! Tout ce qui l'environne, tout le
-monde extérieur ne lui est, à ces moments, qu'un thème à libres
-inventions où se joue la fantaisie passionnée de son rêve.
-
-Dans les rues, elle croisait des attroupements soucieux. Des vendeurs de
-journaux couraient, criant des nouvelles que les passants commentaient.
-Elle n'y prenait point garde. D'un tramway qu'elle croisa, quelqu'un lui
-cria quelque chose; elle le reconnut, après: c'était le mari de
-Sylvie. Sans avoir entendu, elle lui répondit, d'un signe de main,
-gaiement... Comme ils s'agitaient tous!... De nouveau, elle eut
-l'intuition brève du courant vertigineux qui s'engouffre, comme la
-matière stellaire s'écoule et fuit, par une fente de la voûte, vers
-l'abîme qui l'aspire... Quel abîme?...
-
-Elle remonta à son appartement. Sur le seuil l'attendaient Marc, les
-yeux brillants; et, derrière lui, Sylvie, très excitée. Ils étaient
-pressés de lui apprendre la nouvelle... Quoi donc? Tous deux parlaient
-à la fois; chacun voulait être le premier...
-
---Mais qu'est-ce que vous chantez? demanda-t-elle, en riant.
-
-Elle distingua un mot:
-
---La guerre...
-
---La guerre? Quelle guerre?
-
-Mais elle ne s'étonna point... L'abîme...
-
---C'était donc toi? Il y a longtemps que je sentais ton souffle qui
-nous suce...
-
-Ils continuaient de crier. Pour leur faire plaisir, elle s'éveilla--à
-peine--de son état de somnambule...
-
---La guerre? Eh bien, soit! La guerre, la paix, tout est la vie, tout
-est son jeu... J'y vais du jeu!...
-
-Elle était belle joueuse, l'âme enchantée!
-
-
---Je défie Dieu!
-
-
-
-
-
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- The Project Gutenberg eBook of L'Âme Enchantée II: L'Été, by Romain Rolland.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of L'Âme Enchantée II: L'Été, by Romain Rolland
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: L'Âme Enchantée II: L'Été
-
-Author: Romain Rolland
-
-Release Date: November 10, 2019 [EBook #60666]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÂME ENCHANTÉE II: L'ÉTÉ ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images
-generously made available by Hathi Trust.)
-
-
-
-
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-
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-
-
-
-<h2>ROMAIN ROLLAND</h2>
-
-<h3>L'ÂME ENCHANTÉE</h3>
-
-<h4>II</h4>
-
-<h3>L'ÉTÉ</h3>
-
-<h4>SEPTIÈME ÉDITION</h4>
-
-<h4>LIBRAIRIE OLEENDORFF</h4>
-
-<h5>50, CHAUSSÉE D'ANTIN, PARIS</h5>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-
-
-
-
-<p style="margin-left: 20%; font-size: 0.8em;">
-<a id="TABLE_DE_MATIERES"></a><a>TABLE DE MATIÈRES</a>
-<br />
-<a href="#PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a><br />
-<a href="#DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a><br />
-<a href="#TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE</a></p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<p class="center"><i>To strive, to seek, not to find, and not yield</i></p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></h4>
-
-
-<p>Dans le demi-jour de la chambre aux volets tirés, assise sur son lit,
-d'un peignoir blanc vêtue, Annette souriait. Sa chevelure défaite,
-qu'elle venait de laver, lui couvrait les épaules. Par la fenêtre
-ouverte, s'étalait immobile la chaleur d'or d'un après-midi d'août;
-sans le voir, on sentait au dehors la torpeur du jardin de Boulogne,
-dormant sous le soleil. Annette participait à cette béatitude. Elle
-pouvait rester des heures, étendue, sans bouger, sans penser, sans
-besoin de penser. Il lui suffisait de savoir qu'elle était deux; et
-elle ne faisait même pas l'effort de causer avec le «tout-petit» qui
-était en elle, parce qu'(elle en était sûre) il sentait ce qu'elle
-sentait, ils s'entendaient sans parler. Des ondes de tendresse passaient
-dans la somnolence heureuse de son corps. Et puis, elle replongeait dans
-le sourire endormi.</p>
-
-<p>Mais si l'esprit était assoupi, les sens avaient gardé une
-merveilleuse clairvoyance, ils suivaient au fil des instants les plus
-fines vibrations de l'air et de la lumière... Une suave odeur de fraise
-dans le jardin... Elle s'en délectait, du nez et de la langue. Son
-oreille amusée goûtait les moindres bruits, les feuilles frôlées par
-un souffle, le sable foulé par un pas, une voix dans la rue, une cloche
-qui sonnait vêpres. Et le grondement qui monte de la grande
-fourmilière: Paris en 1900... L'été de l'Exposition. Dans la cuve du
-Champ de Mars, fermentaient au soleil des milliers de grappes
-humaines... Assez loin, assez près du monstrueux bouillonnement pour
-sentir sa présence et pour être protégée, Annette jouissait, par
-contraste, de l'ombre et de la paix du nid. Vaines agitations! La
-vérité habite en moi...</p>
-
-
-
-
-<p>Son ouïe, subtile, et distraite, comme celle d'un chat, happait l'un
-après l'autre tous les bruits qui passaient, et paresseusement les
-laissait retomber; elle saisit, à l'étage au-dessous, le timbre de la
-porte d'entrée, et reconnut les petits pas de Sylvie, toujours
-courante. Annette eût mieux aimé rester seule. Mais elle était si
-solidement installée dans sa félicité que, n'importe qui viendrait,
-rien ne pourrait la troubler.</p>
-
-<p>Il y avait huit jours seulement que Sylvie était avertie. Depuis le
-printemps dernier, elle était restée sans nouvelles de sa sœur. Une
-aventure personnelle, sans beaucoup l'émouvoir, l'avait assez occupée
-pour ne pas lui laisser remarquer la longueur du silence. Mais quand,
-l'affaire liquidée, elle s'était retrouvé l'esprit libre et le temps
-d'y songer, elle commença de s'inquiéter. Elle vint aux nouvelles,
-chez la tante de Boulogne. Elle fut bien surprise d'apprendre qu'Annette
-était revenue, et depuis si longtemps. Elle se disposait à rabrouer
-l'oublieuse; mais Annette lui ménageait d'autres sujets d'étonnement:
-avec une émotion voilée, elle lui avait conté tout uniment
-l'histoire. Sylvie eut grand-peine à l'écouter jusqu'au bout.
-Qu'Annette, la sage Annette, eût fait cette folie et qu'elle se
-refusât ensuite au mariage, non, ça, c'était inouï, elle ne le
-tolérerait pas!... Cette petite Lucrèce était scandalisée. Elle
-s'emporta contre Annette, elle la traita d'insensée. Annette restait
-paisible. Il était évident que rien ne la ferait changer. Sylvie
-sentait qu'elle n'avait aucune prise sur cette entêtée: elle l'aurait
-bien battue!... Mais le moyen d'en vouloir à cette chère figure, qui
-vous écoutait dire, avec un sourire désarmant! Et puis, le charme
-secret de cette maternité... Sylvie la maudissait, comme une mauvaise
-chance. Mais elle était trop femme pour n'en pas être attendrie...</p>
-
-<p>Et aujourd'hui encore, elle venait, décidée à bousculer Annette, à
-avoir enfin raison de sa stupide résistance, à l'obliger à demander
-le mariage,&mdash;sinon... «sinon, je me fâche!...» Elle entra, en coup
-de vent. Elle sentait la poudre de riz et de bataille. Et, pour se
-mettre en train, avant de dire bonjour, elle grondait contre cette folie
-de passer ses journées, enfermée dans le noir. Mais aussitôt qu'elle
-vit les yeux heureux d'Annette, qui lui tendait les bras, elle courut à
-elle et elle l'embrassa. Elle continuait de gronder:</p>
-
-<p>&mdash;Folle! La folle! Archi-folle!... Avec ses grands cheveux sur
-son long peignoir blanc, elle se donne l'air d'un ange... Hein! comme on
-serait trompé!... Sainte-nitouche! Petit chenapan!...</p>
-
-<p>Elle la secouait. Annette se laissait faire, d'un air las et content.
-Sylvie s'arrêta au milieu de sa chanson, lui prit le front entre les
-mains, lui écarta les cheveux:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est fraîche, elle est rose, jamais je ne lui ai vu d'aussi
-belles couleurs. Et cette mine triomphante! Il y a de quoi! Tu n'as pas
-honte?</p>
-
-<p>&mdash;Pas la moindre! fit Annette. Je suis heureuse, comme je ne
-l'ai jamais été. Et si forte, si bien! Pour la première fois de ma
-vie, je me sens complète, je ne cherche plus rien. Ce désir d'un
-enfant qui va être rempli date de si loin dans ma vie! Depuis que
-j'étais enfant moi-même... oui, je n'avais pas sept ans... j'en
-rêvais déjà.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es une menteuse, dit Sylvie. Il n'y a pas six mois, tu me
-disais que jamais tu n'avais connu la vocation de la maternité.</p>
-
-<p>&mdash;Tu crois? J'ai dit cela, vraiment? fit Annette, déconcertée. C'est
-vrai, j'ai dit cela. Je n'ai pourtant pas menti, ni maintenant, ni
-alors... Comment expliquer? Je n'invente pas. Je me souviens très bien.</p>
-
-<p>&mdash;Je connais cela, dit Sylvie. Quand j'ai une toquade, je me
-souviens aussitôt que depuis que je suis née, je n'ai jamais voulu que
-ça.</p>
-
-<p>Mais Annette faisait une moue mécontente:</p>
-
-<p>&mdash;Non, tu ne comprends pas. C'est ma vraie nature, celle que je sens
-aujourd'hui, elle a toujours été; mais je n'osais pas me l'avouer,
-avant que l'heure fût venue; j'avais peur d'être déçue.
-Maintenant... ah! maintenant, je vois que c'est encore plus beau que ce
-que j'espérais... Et c'est moi tout entière. Je ne veux rien de
-plus...</p>
-
-<p>&mdash;Quand tu voulais Roger, ou Tullio, dit Sylvie malignement, tu ne
-voulais rien de plus...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu ne comprends rien!... Est-ce que cela peut se comparer?
-Quand j'aimais&mdash;(ce que vous appelez: «aimer»),&mdash;ce n'est
-pas moi qui voulais, j'étais forcée... Comme j'ai souffert de cette
-force qui me tenait, sans que je pusse résister! Combien de fois j'ai
-prié, pour en être délivrée!... Et voilà que, justement, lui, lui,
-mon tout-petit, il est venu à mon secours, lorsque je me débattais
-dans les liens de cette souffrance que l'on appelle: amour, il est venu,
-il m'a sauvée... Mon petit libérateur!...</p>
-
-<p>Sylvie se mit à rire. Elle n'avait rien compris aux raisons de sa
-sœur. Mais elle n'avait pas besoin de raisons pour comprendre son
-instinct maternel: là-dessus, les deux sœurs seraient toujours
-d'accord. Elles entamèrent un tendre bavardage sur le petit
-inconnu&mdash;(serait-il homme ou femme?)&mdash;et sur les mille riens,
-graves et futiles, qui ont trait à sa venue, et dont une femme n'est
-jamais lasse de babiller.</p>
-
-<p>Elles causaient ainsi depuis longtemps, quand Sylvie se souvint qu'elle
-était venue pour faire la leçon, et non pour chanter un duo. Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Annette, assez de folies! Il y a temps pour tout. Roger te doit le
-mariage. Et tu dois l'exiger.</p>
-
-<p>Annette fit un geste lassé.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi revenir là-dessus? Je t'ai dit que Roger me l'a
-offert, et que j'ai refusé.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, quand on a été sot, il faut savoir le reconnaître
-et changer.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai aucune envie de changer.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne veux-tu pas? Cet homme, tu l'aimais. Je suis sûre
-que tu l'aimes encore. Qu'est-ce qui s'est passé?</p>
-
-<p>Annette ne voulait pas répondre. Sylvie insistait, cherchant
-indiscrètement au désaccord des raisons d'ordre intime. Annette eut un
-mouvement violent. Sylvie la regarda, et fut stupéfiée. Annette avait
-la bouche méchante, le sourcil froncé, l'œil irrité.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as?</p>
-
-<p>&mdash;Rien, fit Annette, se détournant avec emportement.</p>
-
-<p>Sylvie venait de réveiller une blessure, qu'elle voulait oublier. Par
-une contradiction, qu'elle n'aurait pu expliquer, et qui sortait du fond
-de la nature, elle qui se réjouissait de la venue de l'enfant, elle en
-voulait à l'homme qui le lui avait donné, elle ne se pardonnait pas la
-surprise de ses sens et l'émotion qui l'avait ainsi livrée,&mdash;elle ne
-les pardonnait pas à celui qui en avait profité. Cette révolte de
-l'instinct avait été la vraie raison cachée&mdash;(à elle comme aux
-autres)&mdash;de sa fuite loin de Roger, et de son refus de le revoir. Au
-fond, elle le haïssait. Elle le haïssait de ce qu'elle l'avait aimé.
-Mais comme son intelligence était loyale, elle refoulait ces instincts
-qu'elle jugeait mauvais. Pourquoi Sylvie la forçait-elle à en prendre
-conscience?...</p>
-
-<p>Sylvie la regardait, et elle n'insista point. Annette, reprenant son
-calme, honteuse de ce qu'elle avait laissé voir, vu elle-même, et,
-tâchant de se donner le change, dit d'une voix tranquille:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas me marier. Je ne suis pas faite pour ces liens
-exclusifs. Tu me diras que des millions de femmes s'en accommodent, que
-je m'en exagère le sérieux. Mais je suis ainsi, je prends tout au
-sérieux. Si je me donne, je me donne trop; et alors, j'étouffe; il me
-semble que je me noie, avec une pierre au cou. Peut-être que je ne suis
-pas assez forte! Ma personnalité n'est pas affermie. Des liens trop
-intimes&mdash;des lianes&mdash;me sucent mon énergie; et il ne m'en
-reste plus assez pour moi. Je m'évertue à plaire à «l'autre», à
-ressembler à l'image de ce qu'il voudrait que je fusse; et cela finit
-mal: car à trop renoncer à sa nature, on perd le respect de soi, et
-l'on ne peut plus vivre; ou bien, on se révolte, et on fait souffrir...
-Non, je suis une égoïste, Sylvie. Je suis faite pour vivre seule.</p>
-
-<p>(Mais bien qu'elle ne mentît point, elle ne disait que les prétextes
-qui lui masquaient la vérité.)</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'amuses, dit Sylvie. Tu es la femme la moins faite pour te
-passer d'amour.</p>
-
-<p>&mdash;Je le hais, dit Annette. Mais il ne m'atteindra plus,
-maintenant. Je suis à l'abri.</p>
-
-<p>&mdash;Bel abri! fit Sylvie. Il ne t'abritera de rien du tout; et
-c'est toi qui devras l'abriter. Toi qui ne veux pas te lier, est-ce que
-tu as réfléchi à l'entrave qu'il sera pour toi, ce petit paquet?</p>
-
-<p>&mdash;Le bonheur! Avoir les bras remplis, ces bras si longtemps
-vides!</p>
-
-<p>&mdash;Tu parles, avant de savoir. Qui l'élèvera?</p>
-
-<p>&mdash;Moi.</p>
-
-<p>&mdash;Et le père? Il a des droits sur son enfant.</p>
-
-<p>Une nouvelle vague irritée passa sous les sourcils... Des droits! Des
-droits sur son enfant!... Son enfant! L'enfant de cet homme, de cette
-minute aveugle, qu'il a déjà oubliée, et qui me lie pour la vie!...
-Jamais!... Mon enfant, à moi!... Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils n'est qu'à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Il sera à qui il lui plaira.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je sais qu'il lui plaira...</p>
-
-<p>&mdash;Séductrice!... Et si pourtant, un jour, il te reprochait de
-l'avoir privé d'un père!</p>
-
-<p>&mdash;Je remplirai son cœur si bien qu'il n'y restera pas la plus minime
-place pour les regrets d'un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es un monstre d'égoïsme.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai dit.</p>
-
-<p>&mdash;Tu seras punie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, tant pis pour moi, si je ne m'en fais pas aimer! Rien ne
-pourra empêcher que je ne l'aime et qu'il ne soit moi.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu l'aimes vraiment, tu dois penser d'abord à son avenir. Bien
-d'autres se sont obligées, dans l'intérêt de l'enfant, à subir un
-mariage déplaisant...</p>
-
-<p>&mdash;Tu me révoltes, dit Annette, en me vantant ces femmes qui se
-condamnent à un mariage de mensonge, et quelquefois de haine, par amour
-pour l'enfant. Tu me rappelles cette mère qui disait à sa fille
-qu'elle avait subi pour elle un enfer, en restant mariée. La fille lui
-répondit: «Pensais-tu que l'enfer fût un bon foyer pour un enfant?»</p>
-
-<p>&mdash;L'enfant a besoin d'un père.</p>
-
-<p>&mdash;Comment font-ils donc, les milliers qui s'en passent? Combien
-ne l'ont pas connu! Combien, l'ayant perdu dans leur petite enfance, ont
-été élevés seulement par leur mère! Sont-ils inférieurs aux
-autres? L'enfant a besoin d'un amour qui le couve. Pourquoi le mien ne
-suffirait-il pas?</p>
-
-<p>&mdash;Tu préjuges de tes forces. Sais-tu ce qui t'attend?</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, je le sais! Autour de mon cou, les petits bras d'un
-enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Et sais-tu de quel prix le monde te le fera payer? Il vaudrait
-mieux pour toi être une femme mariée quatre fois adultère que ce
-qu'ils flétrissent du nom de fille-mère. Oser assumer les peines et
-les charges de la maternité, sans avoir, au préalable, subi
-l'estampille de leur mariage officiel, mais cela ne se pardonne pas à
-une femme de leur classe!... Passe pour moi! Ce que nous faisons, nous
-autres, de notre corps, n'est pas de conséquence. Et même, ils y
-trouvent leur compte, tes bourgeois; aussi, les voit-on prêts à
-célébrer, comme dans <i>Louise</i>, l'amour libre, chez les filles du
-peuple. Mais une fille bourgeoise est une chasse réservée. Tu es leur
-propriété. On peut bien t'acheter par contrat, devant notaire; tu ne
-peux pas te donner, à la face du ciel, et dire: «C'est mon droit.»
-Où irions-nous, grand Dieu! si la propriété se révoltait contre son
-maître, et disait: «Je suis libre. Vienne qui plante!...»</p>
-
-<p>Car, même indignée, Sylvie ne pouvait parler sérieusement.</p>
-
-<p>Annette sourit, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Les mœurs sont faites par l'homme. Je sais. Il condamne la
-femme qui ose avoir ses enfants, en dehors du mariage, sans se vouer
-pour la vie au père de ses enfants. Et pour beaucoup de femmes, c'est
-là un esclavage, car elles n'aiment pas leur mari. Beaucoup resteraient
-libres et seules avec leurs petits, si elles étaient braves. Je
-tâcherai de l'être.</p>
-
-<p>Sylvie dit avec pitié:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre innocente! Tu as vécu protégée des duretés de la vie par
-les doubles fenêtres de cette bourgeoisie qui t'enferme, avec ses
-préjugés, mais avec ses privilèges. Du jour où tu en sortiras, elle
-ne te laissera plus rentrer. Et tu verras un peu ce que c'est que la
-vie!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Sylvie, c'est juste; tu dis vrai, j'ai été une
-privilégiée; il est bon que j'aie ma part, à mon tour, de ce que vous
-souffrez.</p>
-
-<p>&mdash;Trop tard! Il faut apprendre, dès l'enfance. À ton âge, on ne peut
-plus... Heureusement, tu es riche, tu ne connaîtras jamais la peine
-matérielle. Mais l'autre, la peine morale... Ton clan te rejettera,
-l'opinion te condamnera, chaque jour tu souffriras de petites avanies...
-Tu as le cœur tendre et fier. Il saignera.</p>
-
-<p>&mdash;Il saignera. On jouit mieux d'un bonheur, quand il faut
-l'acheter. Je ne veux rien que de sain et d'honnête. L'opinion ne
-m'effraie pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et si ton petit en souffre?</p>
-
-<p>&mdash;Ils oseraient?... Eh bien, nous lutterons ensemble contre ces
-lâches!</p>
-
-<p>Redressée sur son lit, elle secouait sa chevelure, comme un lion.</p>
-
-<p>Sylvie la considéra, voulut garder sa mine sévère, ne put, rit,
-haussa les épaules, soupira:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre petite folle!...</p>
-
-<p>Annette, câlinement, lui demandait:</p>
-
-<p>&mdash;Tu nous aideras?</p>
-
-<p>Sylvie l'embrassa furieusement. Et elle montra le poing au mur:</p>
-
-<p>&mdash;Gare à qui te touche!</p>
-
-
-<p>Elle partit. Annette, fatiguée de la discussion, retomba dans son
-rêve. Cette fois, avec sa sœur, la partie était gagnée! Mais de la
-conversation, une inquiétude restait, un mot dit par Sylvie... Est-ce
-que l'enfant, un jour, pourrait lui reprocher?...</p>
-
-<p>Sur le dos étendue, et ses mains sur son ventre croisées, elle
-écoutait en elle. En elle, le tout petit commençait à remuer. Annette
-lui parlait, bouche close, comme souvent. Elle lui demandait si elle
-faisait bien de le garder pour elle seule; elle le priait instamment de
-lui dire si elle avait raison, et s'il était content: car elle ne
-voulait rien faire, dont il pût la blâmer.&mdash;Alors, le tout petit,
-naturellement, répondit qu'elle faisait bien, et qu'il était content.
-Il dit qu'il la voulait â lui, à lui seul, et que, pour se vouer à
-lui, elle devait être libre et vivre seule avec lui. Elle et lui...</p>
-
-<p>Annette rit de bonheur. Son cœur était si plein que la parole se tut.
-Et, la tête alourdie et grise de sa joie, lasse, elle s'endormit...</p>
-
-
-
-
-<p>Dès que l'état d'Annette commença d'être visible, Sylvie obligea sa
-sœur à s'éloigner de Paris. C'était le début de l'automne; les amis
-en vacances ne tarderaient pas à rentrer. Contrairement à ce qu'on
-pouvait craindre, Annette n'opposa point de résistance. Elle n'avait
-pas peur de l'opinion; mais toute cause de dissentiment, à cette heure,
-lui eût été intolérable: que rien ne troublât son harmonie!</p>
-
-<p>Elle se laissa conduire par Sylvie à une station de la Côte d'Azur;
-mais elle n'y resta point. Elle n'y trouvait pas le recueillement. Le
-voisinage de la mer lui causait un malaise. Annette était une
-terrienne; elle pouvait admirer l'océan, mais elle ne pouvait vivre en
-familiarité avec lui; elle subissait la fascination violente de son
-souffle; mais ce souffle ne lui était pas bienfaisant: il réveillait
-en elle trop de troubles cachés, il en faisait surgir qu'elle ne
-voulait pas connaître... Pas encore! Pas maintenant!... Il est des
-êtres qu'on n'aime pas, dit-on, parce qu'on craint de les aimer&mdash;(et
-donc, parce qu'on les aime?)&mdash;Annette se défendait contre la mer, parce
-qu'elle se défendait contre elle-même, contre une Annette dangereuse,
-qu'elle tenait à éviter...</p>
-
-<p>Elle remonta vers le nord, près des lacs de Savoie; et dans une petite
-ville, au pied des monts, elle prit ses quartiers d'hiver. Sylvie ne fut
-avertie qu'après installation. Retenue à Paris par son métier, elle
-ne pouvait faire, de loin en loin, que de brèves visites; et elle
-s'inquiéta de savoir Annette seule, dans cet endroit perdu. Mais
-Annette, en ce temps, ne pouvait se trouver assez seule, ni l'endroit
-assez perdu. Elle se fût délectée d'un ermitage. Plus sa vie
-intérieure était riche, plus elle avait besoin d'une atmosphère
-limpide et sans bruit. Elle ne souffrait pas, comme en jugeait Sylvie,
-d'être, dans son état, abandonnée à des mains étrangères. D'abord,
-elle avait tant d'affection à dépenser que nul ne lui semblait
-étranger; et comme la sympathie attire la sympathie, à nul elle ne
-restait une étrangère longtemps. Ce n'était pas que les gens du pays,
-peu curieux, s'inquiétassent de la connaître. On se saluait, on
-échangeait, en passant, quelques paroles cordiales, sur le seuil de la
-porte, ou par-dessus la haie. On se voulait du bien. Sans doute, en cas
-de besoin, il n'eût pas fallu trop compter sur cette bonne volonté.
-Mais c'est déjà beaucoup, dans les jours ordinaires: les jours en sont
-plus légers. Annette s'accommodait mieux de cette bienveillance
-indifférente de bonnes gens inconnus qui la laissaient en repos, que
-des soins tyranniques des parents, des amis, qui s'arrogent sur nous des
-droits de tutelle pesante...</p>
-
-<p>Mi-novembre... Assise près de la fenêtre, elle regardait, en cousant,
-la neige nouvelle sur les prés et les arbres emperruqués. Mais ses
-regards revenaient sur une lettre de faire-part... Mariage de Roger
-Brissot avec une jeune fille du monde politique de Paris: (Annette la
-connaissait)... Roger n'avait pas perdu de temps. Mesdames Brissot,
-vexées de la fuite d'Annette, s'étaient hâtées de conclure un autre
-hymen, avant que la déconvenue de leur fils pût être ébruitée. Et
-Roger, par dépit, avait ratifié leur choix. Annette ne pouvait
-s'étonner, ni se plaindre. Elle s'efforçait même de penser qu'elle en
-était bien aise, pour ce pauvre Roger. Mais la nouvelle la remuait plus
-qu'elle n'eût voulu. Tant de souvenirs frémissaient dans l'âme et
-dans la chair! Et là, dans cette chair, cette vie éveillée par lui...
-Au fond de l'ombre, les troubles d'autrefois s'agitaient... Non, non,
-Annette ne permet pas qu'ils ressortent! Elle éprouve une aversion pour
-ses fièvres passées. Tout ce qui est sensuel la fatigue... Dégoût,
-révolte... Et cette animosité...&mdash;(Cette fois, elle l'a
-reconnue!...)&mdash;Écho de la haine ancestrale de la femelle contre le
-mâle qui l'a fécondée...</p>
-
-<p>Elle cousait, elle cousait, elle voulait oublier. Souvent, lorsque,
-nerveuse, elle voyait venir à l'horizon une dangereuse nuée, elle
-recourait au moulin à prières: le travail. Elle cousait; et ses
-pensées se rangeaient en bon ordre, comme il fallait...</p>
-
-<p>Et ce jour-là encore, elles se rangèrent. Après une demi-heure
-d'application muette, le souci s'effaça, reparut le sourire; Annette,
-relevant son front penché sur l'ouvrage, montra ses yeux apaisés. Et
-elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il en soit ainsi!</p>
-
-<p>Le soleil riait sur la neige. Annette laissa le travail et s'habilla
-pour sortir. Elle avait les chevilles et les pieds un peu gonflés; mais
-il fallait se forcer à marcher; et une fois qu'elle était dehors, elle
-y trouvait plaisir. Car elle promenait avec elle son petit compagnon.
-Maintenant, il affirmait sa présence. Le soir surtout, il prenait les
-dimensions du nid, il tâtonnait partout...</p>
-
-<p>&mdash;Dieu! que c'est étroit! semblait-il dire. Est-ce que cela ne va
-jamais finir?...</p>
-
-<p>Et il se rendormait. Le jour, en promenade, il se tenait sage. Mais on
-eût dit qu'il regardât par les yeux de sa mère. Car à ces yeux, tout
-semblait neuf. Ô les fraîches couleurs! La nature venait de les poser
-sur la toile. Annette en avait aussi de belles sur les joues. Son cœur
-battait plus fort, et son sang affleurait. Elle jouissait des odeurs,
-des saveurs; quand on ne pouvait la voir, elle mangeait un peu de neige,
-sur le chemin... Délicieux!... Elle se rappelait qu'enfant, elle
-faisait de même, aussitôt que la bonne ne regardait pas... Elle
-suçait aussi des tiges de roseaux, humides et gelées: elle en avait,
-tout le long du gosier, un frisson de gourmandise pâmée; comme
-l'étoile de neige sur sa langue, elle fondait de volupté...</p>
-
-<p>Après qu'elle avait, une heure ou deux, marché dans la campagne, sur
-les routes de neige, seule et double, seule et toute, sous le dais gris
-du ciel d'hiver, écoutant ramager son petit printemps, elle revenait
-vers la ville, les joues fouettées par la bise, rouges, les yeux
-brillants. Elle ne résistait pas, devant la pâtisserie, à l'attrait
-de quelque friandise, du chocolat, du miel:&mdash;(Ce que le petit était
-gourmand!)&mdash;Puis, elle allait s'asseoir, à la tombée du jour, dans
-l'église, devant un autel, qui était comme le miel, sombre et d'or. Et
-elle qui ne pratiquait point, elle qui ne croyait point,&mdash;(qui croyait
-ne point croire)&mdash;elle restait, jusqu'à ce qu'on fermât les portes, à
-rêver, prier, aimer. La nuit tombait, les lampes de l'autel, faiblement
-balancées, attiraient dans le noir les derniers points de lumière.
-Annette s'engourdissait, frileuse, un peu transie dans sa houppelande de
-laine, se réchauffant à son soleil. Le calme saint était en elle.
-Elle rêvait pour l'enfant d'une vie enveloppée de douceur, de
-silence&mdash;et de ses bras d'amour.</p>
-
-
-
-
-<p>Dans les premiers jours de l'année, l'enfant naquit. Un fils. Sylvie
-arriva juste à temps pour le cueillir. Malgré ses douleurs, qui lui
-arrachaient parfois un gémissement, mais sans larmes, Annette,
-intéressée, attentive, un peu déçue, s'étonnait d'assister à
-l'événement, plus que de le produire. La grande émotion qu'elle
-attendait n'était pas apparue.&mdash;Dès le commencement du travail, on est
-prise dans un piège. Aucun moyen d'échapper: il faut aller jusqu'au
-bout. Alors, on se résigne, et on tend toutes ses forces pour y arriver
-au plus tôt. L'esprit net, mais ses énergies occupées entièrement à
-soutenir les douleurs. On ne pense guère à l'enfant. Point de place
-pour les sentiments tendres ou exaltés. Ceux qui remplissaient le
-cœur, avant, se sont éclipsés. C'est vraiment «le travail», dur,
-étroit, travail de chair et de muscles, exclusivement physique, sans
-rien de beau et de bienfaisant... Jusqu'à l'instant libérateur, où
-l'on sent de son corps glisser le petit corps... Enfin!...</p>
-
-<p>Aussitôt, la joie se rallume. Annette, claquant des dents, épuisée,
-près de sombrer au fond d'un océan Arctique, tendait ses mains
-glacées pour saisir et serrer sur ses membres brisés son fruit
-vivant,&mdash;le bien-aimé!</p>
-
-
-<p>Et maintenant, elle est dédoublée. Non plus deux en un, comme avant.
-Mais un fragment de soi, détaché dans l'espace, comme un petit
-satellite, gravitant autour d'un astre, une minuscule valeur
-additionnelle dont l'effet est immense dans l'atmosphère psychique.
-Chose étrange que, dans ce nouveau couple formé par la segmentation
-d'un être, le grand s'appuie sur le petit, plus encore que le petit sur
-le grand. Ce vagissement était, par sa faiblesse, une force pour
-Annette. Ô la richesse que donne un aimé qui ne peut se passer de
-nous!... Annette aux seins durcis, que suçait avidement le petit
-animal, avidement versait dans le corps de son fils le flot de lait et
-d'espérance, dont sa poitrine était gonflée.</p>
-
-<p>Alors se déroula le premier cycle émouvant de la <i>vita nuova</i>,
-cette découverte du monde, qui est vieille comme le monde, et que
-refait chaque mère, penchée sur le berceau. La veilleuse inlassable
-guette, le cœur battant, l'éveil de son Bel-au-bois-dormant. Dans ses
-yeux de saphir,&mdash;ces violettes foncées,&mdash;Annette se mirait,
-tant ils étaient brillants. Que voyait-il, ce regard, imprécis et sans
-bornes, comme le grand œil du ciel, dont on ne peut savoir s'il est
-vide ou profond; mais dans la clarté bleue de son cercle, tient le
-monde... Et quelles ombres subites projettent sur ce pur miroir des
-nuées de souffrances, des fureurs invisibles, des passions inconnues,
-venues on ne sait d'où? Est-ce de mon passé, ou de ton avenir?
-L'avers, ou le revers de la même médaille. «Tu es ce que j'ai été.
-Je suis ce que tu seras. Que seras-tu? Que suis-je?...» Annette
-s'interrogeait dans les yeux de son sphinx. Et regardant cette
-conscience, d'heure en heure, qui montait de l'abîme, elle revivait,
-sans le savoir, en cet <i>homuncunlus</i>, la naissance de
-l'humanité.</p>
-
-<p>Une à une, le petit Marc ouvrait ses fenêtres sur le monde.
-Commencèrent à passer sur la surface égale du liquide regard des
-lueurs plus précises, ainsi qu'un vol d'oiseaux qui cherchent où se
-poser. Après quelques semaines, sur l'arbuste vivant parut la fleur du
-sourire. Et puis, dans le buisson, les oiseaux installés se mirent à
-ramager... Oublié, le cauchemar tragique des premiers jours! Oubliés,
-l'épouvante de la terre inconnue, les hurlements de l'être brutalement
-arraché de l'écorce maternelle, projeté nu et meurtri dans la
-lumière cruelle!... Le petit homme, rassuré, avait pris possession de
-la vie. Et il la trouvait bonne. Il l'explorait, palpait et goûtait
-goulûment de la bouche, des yeux, des pieds, des mains, des reins. Il
-célébrait sa proie, en jouant émerveillé avec les sons qui sortaient
-de son flûteau. Une proie de plus: sa voix! Il s'écoutait chanter.
-Mais il ne jouissait pas de son chant avec plus de délices que sa
-mère. Annette s'en grisait. Cette petite voix de ruisseau lui faisait
-fondre le cœur. Même les cris suraigus où montait l'instrument, lui
-perçaient le tympan d'une exquise volupté:</p>
-
-<p>&mdash;Crie bien fort, mon chéri! Oui, affirme ta vie!</p>
-
-<p>Il l'affirmait avec une énergie qui n'avait pas besoin
-d'encouragements. Joie, colère, caprices, il en criait de toutes les
-couleurs. Annette, maman novice et déplorable éducatrice, trouvait
-tout charmant; elle n'avait pas la force de résister aux appels
-tyranniques. Elle se fût levée dix fois, la nuit, plutôt que de
-l'entendre pleurer. Et, du matin au soir, elle se laissait sucer par
-l'avide sangsue. L'enfant ne s'en portait pas mieux; et elle, s'en porta
-fort mal.</p>
-
-<p>Sylvie, quand elle revit sa sœur, au printemps, la trouva amaigrie; et
-elle s'inquiéta. Annette manifestait toujours le même bonheur; mais
-l'expression en était devenue un peu fébrile; les larmes lui montaient
-aux yeux, pour un mot affectueux. Elle convint qu'elle ne dormait pas
-assez, qu'elle ne savait pas se faire servir, et que devant les
-difficultés pratiques qui se présentaient pour les soins à donner ou
-la santé de l'enfant, elle se sentait démunie. Elle le disait, en
-affectant de rire de sa pusillanimité; mais sa belle assurance du
-début était tombée. Elle était frappée de voir qu'elle n'était pas
-aussi robuste qu'elle avait pensé; n'ayant jamais été malade, elle
-n'avait pas connu les limites de ses forces, et elle croyait qu'elle en
-pouvait user sans compter; elle s'apercevait que ces limites étaient
-étroites et qu'on ne les dépassait pas impunément... La vie, quelle
-chose fragile! À d'autres moments, cette constatation ne l'eût pas
-affectée. Mais à présent que sa vie était double, et que sur cette
-chose fragile une autre reposait, encore plus fragile... Dieu! que se
-passerait-il, si elle disparaissait? Dans ses nuits sans sommeil,
-Annette avait bien des fois remâché cette crainte....Elle écoutait le
-sommeil de l'enfant; et le moindre changement dans sa respiration, un
-souffle un peu plus vif, une plainte, ou le silence, arrêtaient les
-battements de son cœur. Et dès que l'inquiétude fut entrée, elle
-prit logement. Annette ne connut plus le calme auguste et léger des
-heures de la nuit, où le corps sans mouvement et l'âme sans pensée,
-qui rêvent sans dormir, flottent comme des fleurs d'eau, immobiles, sur
-l'étang nocturne. Elyséenne quiétude, dont la grâce accordée n'est
-sentie par le cœur qu'après qu'il l'a perdue... Désormais, chaque
-moment tient en méfiance l'âme aux aguets. Dans le plus sûr se
-dissimule un tremblement...</p>
-
-<p>Sylvie ne s'y trompa point. Sous le sourire vaillant d'Annette,
-plaisantant sa faiblesse, elle perçut le désarroi physique et le
-besoin animal de se rapprocher du troupeau. Elle décida qu'Annette
-devait quitter sa retraite et revenir s'installer, à quelques heures de
-Paris, dans une maison de campagne, où Sylvie pourrait la voir presque
-chaque jour, sans que le bruit de son retour se répandît. Annette ne
-fit pas de difficultés pour revenir, mais franchement, dans sa maison,
-à Paris. Elle n'admit aucune objection. En vain, Sylvie lui remontra
-que ce n'était point sage, que sa tranquillité risquait d'être
-troublée. Annette s'entêta. Son orgueil ne supportait pas de paraître
-fuir devant l'opinion. Pendant l'année heureuse où elle couvait
-l'enfant, elle ne songeait pas à l'opinion. Elle vivait avec le bonheur
-en tête à tête; point de place pour un tiers. Depuis quelques mois,
-son bonheur n'était pas moindre; mais elle eût désiré en faire part
-au monde; et il lui était pénible de se dire qu'elle devait le cacher.
-À force d'y penser, elle en fut blessée. Quoi! ce joyau qui faisait
-son orgueil, elle le dissimulait comme une chose honteuse! Elle avait
-l'air de le renier!...</p>
-
-<p>&mdash;«Te renier! mon trésor!»... (Elle l'embrassait passionnément)...
-«Je n'aurais pas dû fuir, j'aurais dû t'imposer, dès le premier
-jour. Mais plus de cachotteries! Je dirai, en te montrant: a Voyez mon
-bel enfant! Vous n'avez pas le pareil, dites, les autres mamans?...»</p>
-
-
-
-
-<p>Elle rentra dans Paris, et elle s'y installa. La fille de Raoul Rivière
-savait bien qu'il ne serait pas si facile de faire accepter sa
-situation! Mais le sentiment dédaigneux qu'elle tenait de son père, à
-l'égard du monde, n'avait pas appris de son père à se plier en
-apparence aux préjugés du monde, pour mieux s'y dérober: elle
-prétendait y tenir tête et en avoir raison.</p>
-
-<p>Sa première expérience fut assez favorable. La vieille tante
-Victorine, en l'absence d'Annette, était restée gardienne de la
-maison, comme c'était son emploi depuis de longues années. Cette
-petite personne de soixante ans passés avait le teint frais, les joues
-sans rides, et des boucles en papillotes bien serrées sur les joues.
-Calme, douce, inoffensive, excessivement timorée, elle avait su se
-conserver à l'abri de tout ce qui peut troubler. Annette, dès
-l'enfance, avait toujours vu dans la maison la tante Trotte-menu, qui la
-déchargeait des ennuis du ménage et veillait à la propreté, au
-confort, à la cuisine, (car elle était gourmande), jouant le rôle de
-vieille bonne familière, devant qui on ne se gêne pas, parce qu'elle
-est un meuble de la maison: son avis ne compte pas; et d'ailleurs, elle
-n'en a pas. Au cours des trente années qu'elle avait passées chez son
-frère, la tante Victorine avait pu voir et entendre des choses
-étranges. Mais elle n'avait rien vu, rien entendu. Pour qu'elle vît ce
-qu'elle ne tenait pas à voir, il eût fallu l'y contraindre. Raoul
-n'avait garde! Dans son cercle d'intimes, il la nommait sa sourde-muette
-du sérail. Il se moquait d'elle à sa barbe, la blaguait, la bourrait,
-l'appelait: «grosse cruche!» la faisait pleurnicher, et puis, la
-cajolait, la bichait avec bruit sur les deux joues, et se faisait
-dorloter par elle, comme un vieux gamin. Elle avait gardé de lui le
-souvenir d'un cœur d'or,&mdash;qui plus est, d'un saint homme:&mdash;ce qui
-l'eût bien amusé dans sa tombe,&mdash;si, pour un Raoul Rivière, amateur
-non lassé du dessus de la terre, le dessous n'eût été une sacrée
-affaire!</p>
-
-<p>Il n'eût pas été difficile pour Annette d'imprimer dans les yeux
-de tante Victorine une image de sa personne aussi avantageuse. Elle
-avait hérité, en même temps que de la maison, du culte que le vieux
-chat du foyer rendait au propriétaire. Il ne s'agissait que de ne pas
-contrarier ses illusions. Annette recula longtemps avant de s'y
-décider. Elle avait tenu la tante dans l'ignorance de son aventure. À
-son éloignement de Paris elle avait donné pour prétexte des raisons
-de santé, le désir de voyager. Si peu vraisemblable que ce fût, la
-tante avait paru le croire; elle n'était pas curieuse, et craignait les
-nouvelles qui pouvaient l'agiter. Il fallut bien pourtant qu'elle les
-apprît, à la fin. Sylvie se chargea, après la naissance de l'enfant,
-de la lui annoncer. La pauvre femme en fut «sidérée». Elle eut
-beaucoup de peine à comprendre la situation; elle n'en avait jamais
-envisagé de telle. Elle écrivit à Annette des lettres affolées, si
-obscures qu'Annette aurait pu croire&mdash;(cet âge est sans
-pitié!)&mdash;que c'était tante Victorine qui venait d'accoucher. Elle
-la consola, de son mieux. Sylvie était convaincue que la vieille dame
-partirait de la maison. Mais partir de la maison était la dernière
-pensée qui pût venir à tante Victorine. Pour le reste, son esprit
-s'agitait dans un désordre inextricable. Elle était bien incapable de
-donner un conseil! Il lui en eût fallu pour elle. Elle ne savait que se
-lamenter. Mais on ne vit pas de lamentations; et comme on doit vivre
-pourtant, elle finit par découvrir dans le malheur d'Annette une
-épreuve du ciel. Elle commençait à s'y habituer, en l'absence de sa
-nièce, dont l'éloignement maintenait à distance le fâcheux
-événement, quand Annette annonça son retour.</p>
-
-<p>Annette était émue, en rentrant au logis. Sylvie avait été la
-chercher à la gare. Tante Victorine ne put s'y résoudre; et quand elle
-entendit s'ouvrir la porte de la maison, elle remonta précipitamment
-l'escalier dont elle avait descendu la moitié, et courut s'enfermer
-dans sa chambre. Annette l'y trouva en larmes; la tante, en
-l'embrassant, répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Ma pauvre enfant!... Mais comment?... Mais comment?...</p>
-
-<p>Annette, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, jouait
-l'assurance, et disait, d'un ton brusque et riant:</p>
-
-<p>&mdash;On aura le temps de raconter!... Maintenant, allons dîner!</p>
-
-<p>La vieille dame se laissa entraîner. Elle continuait de larmoyer;
-Annette lui faisait:</p>
-
-<p>&mdash;Chut! Chut! ma bonne tante... Il ne faut pas pleurer...</p>
-
-<p>La tante cherchait à retrouver ce qu'elle aurait voulu dire; elle en
-avait un tas: lamentations, semonces, questions, interjections... Mais
-de ce tas, elle ne pouvait rien tirer; il ne sortait que de gros
-soupirs. Annette, brusquement, la mit en présence de l'enfant qui
-dormait comme un bienheureux, de tout son petit corps souple et dodu, la
-tête chavirée: elle tomba en extase, elle joignit les mains; et son
-vieux cœur de servante sur-le-champ contracta un nouveau louage avec le
-chef nouveau de la maison. De cette heure, elle s'attela, rajeunie, au
-chariot du petit dieu.&mdash;Par instants, la mémoire lui revenait qu'il
-était tout de même un objet scandaleux. Elle se retrouvait dans le
-désarroi. Annette, qui causait avec une insouciance affectée, guettait
-du coin de l'œil la bonne vieille figure qui s'allongeait:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, qu'est-ce que c'est donc? demandait-elle, il faut se
-faire une raison!</p>
-
-<p>La tante entamait, une fois de plus, ses confuses lamentations.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, disait Annette, lui tapotant les mains, mais oui!...
-Mais enfin, qu'est-ce que tu voudrais donc? Que nous perdions notre cher
-petit garçon?</p>
-
-<p>(Elle savait bien ce qu'elle faisait, en appuyant, câline, sur le
-«<i>notre</i>»!)</p>
-
-<p>La tante, superstitieuse, protestait, bouleversée:</p>
-
-<p>&mdash;Annette, ne dis pas cela! C'est dangereux... Non, comment peux-tu
-dire?...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, n'aie pas cette mine! Puisque notre petit est là, puisqu'il
-nous est venu, qu'est-ce qu'on peut faire maintenant? Qu'est-ce qu'on
-peut faire de mieux que de l'aimer et d'être heureux?</p>
-
-<p>La tante aurait pu répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais pourquoi est-il venu?</p>
-
-<p>Elle n'avait plus la force de le souhaiter. La morale l'eût voulu,
-pourtant. Le monde et la religion. La dignité et la tranquillité.
-Peut-être la tranquillité surtout. La plus intime pensée, tout au
-fond, tout au fond, qu'elle ne s'avouait pas, était:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! si, au moins, cette malheureuse enfant ne m'en avait
-rien dit!...</p>
-
-<p>Enfin, dans l'impossibilité d'accorder tant de pensées
-contradictoires, tante Victorine finit par renoncer à penser. Et,
-s'abandonnant à l'instinct, elle fut la vieille poule, qui a passé sa
-vie à élever les poussins des autres. Elle accepta.</p>
-
-<p>Mais Annette n'eut pas trop à s'en féliciter. Il est des annexions qui
-rapportent plus d'ennuis que d'avantages. Par la tante, ne tarda pas à
-s'introduire chez Annette le trouble du dehors. Madame Victorine était
-bavarde; et elle prêtait l'oreille à ce que le voisinage disait du
-retour de sa nièce. Elle revenait, tout courant, larmoyant, le redire
-à Annette. Annette la rudoyait affectueusement, mais elle ne laissait
-pas d'être affectée de ces sots commérages. Lorsque rentrait la
-vieille, elle se demandait maintenant, avec un frémissement:</p>
-
-<p>&mdash;Que va-t-elle encore me raconter?</p>
-
-<p>Elle lui interdit de parler. Mais quand la tante se tut, ce fut bien
-pis, avec ses réticences, ses soupirs, et ses airs navrés. Et Annette
-amassait un dépit irrité contre cette opinion venimeuse, qu'elle
-affectait d'ignorer.</p>
-
-<p>Si elle eût été sage, elle eût évité du moins l'occasion de s'y
-frotter. Mais elle était trop vivante pour être sage. On n'est sage
-qu'après qu'il en a cuit de ne pas l'être. La nature humaine est ainsi
-faite qu'Annette, qui dédaigneusement tournait le dos aux jugements du
-monde, brûlait de connaître ce qui se disait derrière son dos. Et,
-tremblant, chaque matin, que le jour ne passât point sans lui apporter
-l'écho de paroles déplaisantes, les jours où ces paroles ne venaient
-pas la trouver, elle était prête à les aller chercher. Elles lui
-épargnèrent cette peine. Elle reçut de la famille, de cousins, de
-cousines, avec qui elle n'entretenait que des rapports lointains de
-parenté, des lettres scandalisées, des leçons intolérables. Leur
-prétention de s'ériger en juges de sa conduite et en champions contre
-elle de l'honneur de la famille, aurait dû paraître moins irritante
-que grotesque à qui savait, comme Annette, trop instruite par son père
-de la chronique secrète, ce que valait l'aune de ces Aristarques. Mais
-Annette ne riait pas; elle sautait sur sa plume, et décochait une
-réplique mordante, qui ajoutait la rancune aux autres motifs de
-condamnation, et rendait celle-ci implacable.</p>
-
-<p>Encore ces censeurs austères pouvaient-ils invoquer, pour leur
-intervention, les droits, certes abusifs, mais coutumiers, de la
-parenté. Mais quels droits de lui tenir rigueur avaient des étrangers,
-à qui ne faisait point tort qu'elle usât d'elle comme elle
-l'entendait? Rencontrant dans la rue une aimable mondaine, dont le salon
-naguère l'accueillait, elle s'arrêtait pour échanger quelques mots de
-courtoisie. Mais l'autre, l'examinant de son regard curieux, la laissait
-parler, à peine répondait, et s'éloignait avec une froide politesse.
-Une autre, à qui Annette écrivait pour demander un renseignement, ne
-lui répondait pas. Poursuivant son enquête, elle s'adressait à une
-amie de sa mère, une vieille dame qu'elle respectait et qui lui
-témoignait des sentiments affectueux; elle offrait d'aller la voir. En
-retour, lui venait une lettre embarrassée, exprimant le regret de ne
-pas la recevoir: on s'absentait de Paris... Ces petites blessures
-répétées rendaient la sensibilité inquiète. Annette avait peur
-d'autres affronts; mais l'étrange était que cette peur la poussait
-nerveusement à les provoquer.</p>
-
-<p>Ainsi en advint-il avec son amie Lucile Cordier. Les deux jeunes femmes
-se connaissaient depuis longtemps. Dans le monde qu'elles
-fréquentaient, Lucile était la préférée d'Annette; et sans être
-fort intimes, elles avaient plaisir à se voir. Annette apprit par sa
-tante que la sœur de Lucile venait de se marier. Elle n'en avait reçu
-aucun avis de Lucile. Elle lui écrivit pour la féliciter. Lucile garda
-le silence. Annette en savait assez, pour ne pas insister. Elle insista
-pourtant, par un besoin singulier d'être sûre,&mdash;de souffrir.</p>
-
-<p>Elle se rendit chez Lucile. Dans le salon, un bruit de voix. C'était le
-jour de visites. Elle se le rappela, au moment d'entrer. Trop tard pour
-reculer... La conversation était animée. Une douzaine de personnes,
-presque toutes, connues d'Annette. À son apparition, les voix
-s'arrêtèrent net. Quelques secondes seulement. Annette, émue, mais
-sentant qu'elle livrait un combat, entra, le sourire aux lèvres, et,
-sans regarder à droite ni à gauche, elle alla à Lucile. Lucile se
-leva, gênée. Petite blonde, aux yeux plissés, caressants, doux et
-fins, minois fripé, museau de souris, les dents un peu avancées.
-Spirituelle, indifférente aux gens et aux idées, tout en se donnant
-l'air de se passionner pour celles-ci, de s'attacher à ceux-là, elle
-était prudente, pas très franche, faible, aimant à plaire, ne
-cherchant rien tant qu'à ne se brouiller avec personne et à tout
-ménager. La conduite d'Annette ne l'avait, pour son compte, aucunement
-troublée. Son curieux nez pointu, à l'affût, s'amusait du scandale.
-L'aventure, qu'elle jugeait absurde, l'eût seulement divertie, si, du
-point de vue mondain, ce ne l'eût embarrassée. Quand Annette Lui
-écrivit qu'elle était de retour, Lucile avait pensé:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle tuile! Qu'est-ce que je vais lui répondre? Elle ne
-voulait pas blesser Annette. Elle ne voulait pas non plus risquer de se
-faire mal juger. Faute de trouver la réponse, elle la remit de journée
-en journée. Elle se proposait de revoir Annette, mais plus
-tard&mdash;(ce n'était pas pressé!)&mdash;sans que le monde le sût.
-Cela n'empêchait pas de dauber sur Annette et de prendre avec le monde
-des airs scandalisés...</p>
-
-<p>Mais voici que la brusque apparition d'Annette la
-mettait&mdash;(«C'est trop fort!»...)&mdash;dans l'obligation,
-sur-le-champ, de choisir! Lucile en voulut beaucoup plus à Annette de
-lui jouer ce mauvais tour que de s'être fait faire un enfant... («Et
-même deux, s'il lui plaît, mais qu'elle me fiche la paix!...»)</p>
-
-<p>Une petite lueur rageuse aux yeux, vite éteinte, elle prit la main
-qu'Annette lui tendait, répondant au sourire par ce sourire de miel
-qu'Annette lui connaissait: (on ne résistait pas à sa tendre
-séduction). Cela ne dura guère. Les yeux en mouvement, les oreilles
-aux aguets, Lucile perçut instantanément l'ironie de l'assistance.
-Instantanément, son expression se glaça; après quelques mots
-d'accueil, elle reprit avec affectation l'entretien interrompu; et, d'un
-secret accord, tous se remirent à causer.</p>
-
-<p>Annette, laissée en dehors de la conversation, se sentit rejetée. Mais
-elle ne l'accepta point. Elle connaissait la faiblesse de caractère de
-Lucile. Armée de son fier sourire, assise au milieu d'un groupe qui,
-sans paraître la voir, semblait très occupé par l'échange de propos
-aussi vains qu'animés, elle faisait, de ses yeux tranquilles, le tour
-de l'assistance. Les regards, à sa rencontre, cillaient pour l'éviter.
-Une paire d'yeux, cependant, n'eurent pas le temps de se garer. Ils
-restèrent accrochés, avec un dépit irrité. Annette reconnut la large
-face poupine de Marie-Louise de Baudru, fille d'un riche notaire,
-mariée avec un magistrat, dont le cercle de parentage était avec les
-Rivière dans de vieilles relations de cordialité sociale et
-d'antipathie foncière. Marie-Louise de Baudru incarnait en sa forte
-personne les plus solides attributs de sa classe grand-bourgeoise:
-l'ordre, la probité, l'incuriosité, le manque de charité de cœur et
-surtout d'esprit, toutes les vertus légales, une ferme foi verbale,
-vidée, comme sur l'étal, de doutes et de pensée, et le culte
-religieux de la Propriété: toutes les propriétés: sa famille, son
-bien, sa patrie, sa religion, sa morale, sa tradition, et ses
-négations. Enfin, le moi massif et compact, comme un bloc qui bouche le
-soleil. Point de place, à côté, pour le tonneau de Diogène! Rien ne
-répugnait aux Baudru autant que l'indépendance, quelle qu'elle fût:
-religieuse, morale, intellectuelle, politique ou sociale. Aversion, de
-nature! Ils en confondaient toutes les formes sous la commune injure
-d'«anarchisme». Cet anarchisme, ils l'avaient toujours flairé chez
-les Rivière. Et, d'instinct, Marie-Louise, comme les siens, tenait en
-suspicion Annette. Elle ne lui pardonnait pas la liberté dont Annette
-avait joui dans son éducation et sa vie de jeune fille. Peut-être
-qu'un grain d'envie n'était pas absent de ces jugements désobligeants.
-Une seule considération en retenait l'expression: la fortune des
-Rivière. La richesse commande l'estime, elle est une des colonnes&mdash;la
-plus ferme&mdash;de l'ordre social. Mais c'est à condition qu'on n'ébranle
-point sa base: la famille légale. Les soutiens de la société y
-veillent; il ne fait pas bon s'y frotter. Annette avait porté atteinte
-aux principes cardinaux. Le chien de garde était réveillé. Il se
-taisait pourtant. Il n'aboie pas dans le monde. Mais son regard parlait
-pour lui. Annette lut dans celui de Marie-Louise de Baudru un mépris
-courroucé. Ses yeux se posèrent tranquillement sur ceux de la
-justicière joufflue; et, lui adressant de la tête un petit salut
-familier, elle la força d'y répondre. Marie-Louise, suffoquant de ne
-pouvoir résister à l'injonction, salua, en se vengeant par son regard
-le plus dur. Annette, indifférente, l'avait déjà laissée; et ses
-yeux qui faisaient le tour du salon, revinrent à Lucile.</p>
-
-<p>Sans aucun embarras, elle s'introduisit dans l'entretien commencé, elle
-coupa d'une réflexion le récit de Lucile, l'obligea à une réplique.
-Il fallut bien lui faire place. On ne pouvait se dispenser de l'écouter
-poliment, curieusement, et même non sans agrément: car elle avait de
-l'esprit. Mais on ne répondait pas, on était distrait, on parlait
-d'autre chose. La conversation s'éteignait, se rallumait par petits
-feux, en sautant de sujets. Annette s'entendit, dans le silence,
-discourant sur un ton dégagé; et elle écoutait sa voix, comme celle
-d'une étrangère: en vraie femme qu'elle était, fine, sensible et
-fière, elle ne perdait rien des petites humiliations. Habituée dès
-l'enfance à lire et à manier le langage menteur des salons, elle
-savait déchiffrer sous le voile des inattentions voulues, des sourires
-équivoques, des politesses sans franchise, les intentions blessantes.
-Elle souffrait, mais elle riait; et elle continuait de parler. On
-pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Quel aplomb, cette petite!</p>
-
-<p>Lucile profita du départ d'une visiteuse pour l'accompagner à la porte
-et s'écarter d'Annette. Celle-ci se trouva abandonnée, dans un groupe
-bien décidé à l'ignorer. Renonçant à prolonger l'épreuve, elle
-allait se lever pour partir à son tour, quand, traversant le salon,
-Marcel Franck vint à elle. Il était entré depuis quelque temps, sans
-qu'elle l'eût aperçu, toute son attention prise par son effort pour ne
-pas céder au découragement qui la gagnait. Et lui, la regardant
-parler, avec une pitié gouailleuse, admirait sa crânerie. Il se
-disait:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui l'obligeait à venir braver ces mufles? ... Petite
-toquée!... C'est tordant...</p>
-
-<p>Il se décida à lui tendre la perche. Il la salua gentiment. Les yeux
-reconnaissants d'Annette s'éclairèrent. On se taisait autour d'eux:
-toutes ces figures fermées, qui épiaient... Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, grande voyageuse, vous voilà revenue! L'avez-vous assez
-«<i>contemplé son azur, ô Méditerranée?</i>»...</p>
-
-<p>Il voulait l'aiguiller sur un sujet inoffensif. Mais elle&mdash;(quel
-démon la poussa? orgueil, instinct de bravade, ou simplement
-franchise)&mdash;elle répondit gaiement:</p>
-
-<p>&mdash;En fait d'azur, je n'ai guère contemplé, depuis des mois, que les
-yeux de mon enfant.</p>
-
-<p>Un petit vent d'ironie passa sur l'assistance. Il y eut des sourires,
-des coups d'œil discrètement échangés. Mais Marie-Louise de Baudru
-se leva indignée; et, rouge, sa grasse poitrine gonflée de mépris
-colérique à faire craquer le fourreau, elle repoussa sa chaise et,
-sans saluer personne, elle alla vers la porte, et partit. La
-température du salon tomba de quelques degrés. Annette resta isolée
-dans son coin avec Marcel Franck. Il la regardait, compatissant,
-narquois, et murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Imprudente!</p>
-
-<p>&mdash;Quelle imprudence? demanda-t-elle, d'une voix claire.</p>
-
-<p>Elle sembla chercher du regard, à ses pieds. Puis, elle se leva sans
-hâte, et froidement saluant et saluée, elle sortit.</p>
-
-<p>Qui l'eût vue dans la rue, marchant de son pas bien rythmé, la tête
-droite, l'air froide, correcte, indifférente, ne se fût pas douté de
-la bourrasque de dédain qui faisait bondir son cœur blessé. Mais
-rentrée à Boulogne, quand elle put s'enfermer dans sa chambre avec
-l'enfant, elle l'étreignit, avec des larmes amères. Et elle rit de
-défi.</p>
-
-
-
-
-<p>Il ne manquait pas à Paris de milieux intelligents où Annette eût
-été honorablement accueillie,&mdash;et particulièrement dans un monde qui
-aurait dû être familier à la fille de l'architecte Rivière:&mdash;parmi
-ces artistes qui vivent en marge du philistinisme social, et qui, dotés
-pourtant de l'esprit de famille le plus traditionnel, sont dénués de
-préjugés, et jusque dans l'union libre portent des vertus bourgeoises.
-Mais Annette frayait peu avec les femmes d'artistes. D'esprit très
-ordonné, de manières réservées, aucunement bohème, elle goûtait
-médiocrement leurs façons et leur conversation, tout en rendant
-hommage à leurs grandes qualités: courage, bonhomie, endurance. Il
-faut bien le dire: dans la vie ordinaire, les relations se fondent
-beaucoup moins sur l'estime que sur une communauté d'instincts et
-d'habitudes.&mdash;Au reste, Raoul Rivière avait, depuis longtemps, semé en
-route ses anciens compagnons. Aussitôt que ses succès lui avaient
-permis d'atteindre au monde de la richesse et des honneurs officiels,
-cet homme aux forts appétits avait rompu avec la <i>haud aurea
-mediocritas.</i> Trop intelligent pour ne pas apprécier la société des
-hommes de travail plus que celle des salons et des cercles parisiens,
-qu'il jugeait entre intimes avec une cruelle ironie, il s'était
-installé dans la seconde, parce qu'il y pouvait largement pâturer. Il
-s'était ménagé des échappées secrètes dans d'autres mondes fort
-mêlés, où il trouvait à satisfaire sa passion du plaisir et son
-besoin d'indépendance effrénée: car il menait double ou triple vie.
-Mais peu en étaient avertis; et sa fille n'avait connu de lui que la
-vie de parade et d'affaires.</p>
-
-<p>Le cercle de société d'Annette était à peu près limité à cette
-grande bourgeoisie, riche, assez distinguée, qui, nouvelle classe
-régnante, à force d'application a fini par se créer une ombre de
-tradition,&mdash;qui s'est, avec les autres attributs du pouvoir,
-acheté des lueurs de tout,&mdash;mais des lueurs de lampe avec un
-abat-jour, et qui ne craint rien tant que d'élargir le rond de lumière
-sur la table ou de le déplacer: car le moindre changement risquerait
-d'ébranler ses certitudes. Annette qui, d'instinct, aimait la lumière,
-l'avait cherchée où elle pouvait: en ces études d'université, qu'on
-avait, dans son monde, jugées prétentieuses; mais la lumière qu'elle
-y trouva était bien tamisée: lumière de salles de cours et de
-bibliothèques; jamais directe, réfractée. Annette y avait acquis
-cette hardiesse de pensée, tout abstraite, qui n'excluait pas, chez les
-meilleurs de ses camarades, une timidité pratique et un complet
-désarroi devant la réalité.&mdash;Un autre vélum s'interposait entre
-ses yeux et le jour du dehors: sa fortune. En dépit qu'elle en eût,
-cette barrière la séparait de la grande communauté. Annette ne savait
-même pas à quel point elle se trouvait parquée. Revers de la
-richesse: enclos privilégié, mais enclos, pâtis emmuré.</p>
-
-<p>Et ce n'était point tout: maintenant qu'il fallait en sortir,
-Annette qui, depuis longtemps, en avait envisagé sans crainte
-l'éventualité, Annette ne le voulait plus. La condamne qui réprouve
-le manque de logique! L'homme&mdash;la femme encore moins&mdash;n'est
-pas tout d'une pièce, surtout aux âges de transition où les instincts
-de révolte et de rénovation se mêlent aux habitudes conservatrices
-qui les paralysent. Du premier coup, l'on ne se dégage pas des
-préjugés de son milieu et des besoins appris. Même les âmes les plus
-libres. On a des regrets, des doutes, on ne voudrait rien perdre, on
-voudrait tout avoir. La sincère Annette, qui avait besoin d'aimer, qui
-avait besoin d'être libre, qui ne voulait pas mentir, n'aurait pas
-voulu pourtant sacrifier les avantages acquis. Elle consentait à se
-séparer de son monde social. Elle ne supportait pas d'en être
-rejetée. Elle n'acceptait pas de déchoir. Et son jeune orgueil, à qui
-la vie n'avait pas encore fait baisser la crête, se refusait à
-chercher asile dans un autre milieu, socialement plus modeste, même si
-elle l'estimait plus. C'eût été, aux yeux du monde, se déclarer
-vaincue. Mieux valait rester isolée que déclassée.</p>
-
-<p>Si médiocre que fût cette préoccupation, elle n'était pas dénuée
-de toute raison. Dans la lutte engagée entre les conventions d'une
-classe et l'un de ses membres révoltés qui les brave, la classe qui
-fait bloc contre l'imprudent et le rejette hors de ses frontières, le
-provoque à émigrer et guette ses défaillances pour justifier le ban.</p>
-
-<p>Et, dans la bonne Nature, aussitôt qu'apparaît un symptôme de
-faiblesse, ou qu'une proie semble s'offrir à découvert, se tendent
-autour d'elle les toiles d'araignées. En cela, rien de tortueux,
-d'ailleurs, rien de sournois! C'est la bonne Nature. Elle est toujours
-en chasse. Et chacun, à son heure, est chasseur, ou gibier.&mdash;Annette
-était gibier.</p>
-
-
-<p>Les chasseurs se montrèrent. En toute simplicité. Annette reçut la
-visite de l'ami Marcel Franck.</p>
-
-<p>Elle était seule au logis. L'enfant était sorti, pour la promenade
-journalière: la tante l'accompagnait. Annette, un peu fatiguée, était
-restée dans sa chambre; elle ne pensait voir personne; mais quand on
-lui présenta la carte de Marcel, joyeuse, elle le fit entrer. Elle lui
-savait gré d'avoir pris son parti, chez Lucile. Certes, sans se
-compromettre! Mais elle n'en demandait pas tant!</p>
-
-<p>Elle le reçut en vieil ami, sans façons, étendue sur sa chaise
-longue. Elle était encore en négligé du matin. Depuis qu'elle était
-maman, elle n'avait plus sa dévotion de l'ordre et de la correction
-minutieuse que Sylvie plaisantait. Marcel ne s'en plaignit point. Il la
-trouvait embellie, un doux et frais embonpoint, une tendre langueur,
-l'humide éclat d'un regard détendu par le bonheur. Annette parlait
-avec abandon; elle avait plaisir à retrouver le confident perspicace de
-ses hésitations; elle aimait son intelligence, son tact de pensée; il
-lui inspirait confiance. Franck se montrait, comme toujours, finement
-compréhensif, cordial, mais, dès le début de l'entretien, avec une
-nuance de familiarité nouvelle, qui la frappa.</p>
-
-<p>Ils se rappelaient leur dernière rencontre avant la fâcheuse
-villégiature d'Annette, en Bourgogne, chez les Brissot; et Annette
-convenait que Marcel avait trop bien vu ce qui devait arriver. Elle ne
-voulait parler que de l'impossibilité de son mariage avec Roger; mais
-une rougeur lui vint, en pensant que Marcel l'entendait autrement et
-qu'il le trouvait plaisant. Marcel, malicieusement, disait:</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voyiez aussi bien que moi.</p>
-
-<p>Et il riait du tour qu'avait pris l'aventure. Il avait l'air d'en être
-un peu complice. Annette éprouvait une confusion, qu'elle cachait sous
-l'ironie. Marcel surenchérit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous le voyiez beaucoup mieux que moi. Nous autres hommes,
-nous avons le ridicule de croire que nous pouvons dispenser aux femmes
-notre précieuse sagesse; et nous nous laissons prendre, quand de leur
-voix insidieuse, avec leurs beaux grands yeux, elles nous demandent
-anxieusement ce qu'elles doivent faire. Elles le savent fort bien. Elles
-flattent notre manie: nous aimons à professer. Elles pourraient nous
-donner des leçons! Quand je pronostiquais qu'on ne vous attraperait
-point, au filet des Brissot, je ne me doutais pourtant pas que vous
-sortiriez des mailles, d'une façon aussi magistrale. C'est d'une belle
-crânerie. À la bonne heure!... Hé! quand vous vous y mettez!... Je
-vous fais mes compliments de votre intrépidité...</p>
-
-<p>Annette l'écoutait avec gêne. Comme c'était singulier! Elle
-prétendait revendiquer son droit d'agir ainsi qu'elle avait fait;
-l'autre jour, chez Lucile, elle était prête à l'affirmer contre
-l'univers entier. Et elle avait un malaise à l'entendre louer, sur ce
-ton, par Marcel! Elle souffrait dans sa pudeur et dans sa dignité. Elle
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ne me complimentez pas! Je suis moins audacieuse que vous ne
-pensez. Je ne voulais pas d'avance ce qui est arrivé. Je ne le
-prévoyais pas...</p>
-
-<p>Puis, prise d'un scrupule et trop fière pour mentir, elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Je me trompe. Si, j'y avais pensé. Mais c'était pour le
-craindre, et non pour le vouloir. Et c'est là ce qui me reste
-incompréhensible: comment ce que je craignais, ce que je ne voulais
-point, suis-je allée au-devant?</p>
-
-<p>&mdash;C'est naturel, dit Marcel. Ce qu'on craint hypnotise. Au fond, il
-n'est pas dit que ce qu'on craint, on ne le désire. Mais oser ce qu'on
-craint, tous n'en sont pas capables. Vous, vous avez osé. Vous avez
-osé vous tromper. Il faut se tromper dans la vie. Se tromper, c'est
-connaître. Il faut connaître... Seulement, tout en osant, je trouve,
-ma pauvre amie, que vous auriez pu prendre certaines précautions; votre
-partenaire me paraît bien coupable de vous avoir laissé cette charge
-à porter.</p>
-
-<p>Annette, un peu choquée, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi, ce n'est pas une charge.</p>
-
-<p>Marcel pensa qu'Annette, généreusement, voulait excuser Roger, et
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'aimez encore?</p>
-
-<p>&mdash;Qui? demanda Annette.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! fit Marcel, en riant. Vous ne l'aimez donc plus.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime mon enfant, dit Annette. Le reste est du passé. Et le
-passé, on ne sait plus si cela a jamais été. On ne le comprend plus.
-C'est triste.</p>
-
-<p>&mdash;Cela aussi a son charme, fît Marcel.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne le goûte point, dit Annette. Je ne suis pas une dilettante.
-Mais mon fils, c'est le présent, et le présent qui durera aussi
-longtemps que moi.</p>
-
-<p>&mdash;Le présent qui nous refoule, celui pour qui vous serez, un
-jour, à votre tour, du passé.</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis pour moi! dit Annette. Ce sera encore bon d'être
-foulé par ses petits pieds.</p>
-
-<p>Marcel riait de cette passionnée. Annette dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne pouvez pas me comprendre. Vous ne l'avez pas vu, mon
-Marc, mon petit chef-d'œuvre. Et même si vous le voyiez, vous ne
-sauriez pas le voir. Vous êtes bon pour juger de tableaux, de statues,
-de joujoux inutiles. Vous ne pouvez pas juger de l'unique merveille: le
-corps d'un petit enfant. Cela ne servirait à rien que je vous le
-décrive...</p>
-
-<p>Elle le décrivit tout de même, longuement, amoureusement. Elle riait
-de ses expressions ardentes, exagérées, mais elle y était prise. Elle
-s'interrompit devant le regard indulgent et narquois de Marcel.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ennuie... Pardon!... vous ne me comprenez pas?</p>
-
-<p>Mais si! Marcel comprenait. Marcel comprenait tout. Chacun a son
-plaisir. Il ne le discutait pas...</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, pour résumer, dit-il, vous avez fait la maternité
-buissonnière. Vous voilà en contravention à l'ordre et à la famille
-légale. Et, loin de le regretter, vous défiez l'autorité.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle autorité? demanda Annette. Je ne défie rien du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien donc, l'opinion, la tradition, le code Napoléon.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne m'occupe point de tous ces gens-là!</p>
-
-<p>&mdash;C'est le pire défi, celui qu'ils ne pardonnent point... Mais
-soit! Tout est rompu, vous vous êtes affranchie du clan: qu'allez-vous
-faire maintenant?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je faisais avant.</p>
-
-<p>Marcel eut l'air sceptique.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! est-ce que vous croyez que je ne puis vivre comme
-avant?</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne serait guère la peine!... Et puis...</p>
-
-<p>Marcel avait la partie belle à rappeler la visite chez Lucile: à
-vouloir reprendre dans le monde sa place de naguère, Annette aurait peu
-de succès. Elle le savait, sans qu'on vînt le lui dire, et sa fierté
-blessée n'avait aucune envie de renouveler l'expérience. Mais elle
-s'étonnait de l'insistance de Marcel à le lui démontrer; d'ordinaire,
-il était plus discret. Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Peu importe, d'ailleurs, maintenant que j'ai mon enfant!</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne pouvez pourtant pas réduire à lui votre existence.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pense pas que ce soit la réduire, mais l'élargir. Je
-vois un monde en lui, un monde qui va grandir. Je grandirai avec
-lui.</p>
-
-<p>Marcel, avec beaucoup de soin et non moins d'ironie, s'appliqua à lui
-prouver que ce monde ne pouvait suffire à une nature avide et
-exigeante, comme la sienne. Annette l'écoutait, les sourcils froncés,
-une pinçure au cœur. Mentalement, elle protestait, irritée:</p>
-
-<p>&mdash;Non! Non!</p>
-
-<p>Elle n'était pourtant pas sans trouble, en se rappelant qu'une fois
-déjà Marcel avait bien vu. Mais pourquoi donc s'acharnait-il à l'en
-convaincre? Pourquoi se donnait-il tant de peine pour lui démontrer
-qu'elle devait profiter de sa liberté conquise, ne pas craindre de
-vivre en marge de la société&mdash;(il disait: «en dehors et au-dessus des
-conventions bourgeoises»)?...</p>
-
-<p>Il y avait en Annette deux ou trois Annettes, qui toujours se tenaient
-compagnie. D'habitude, une seule parlait; les autres écoutaient. En ce
-moment, elles étaient deux qui parlaient à la fois: l'Annette
-passionnée, sentimentale, livrée à ses impressions, et volontiers
-leur dupe. Et une autre, qui observait et s'amusait des ressorts cachés
-des cœurs. Elle avait de bons yeux. Elle voyait en Marcel! Les rôles
-étaient changés. Naguère, c'était lui qui lisait ses secrètes
-pensées.&mdash;Aujourd'hui... Aujourd'hui, était venue à Annette
-(depuis?... Oui, exactement depuis sa «métamorphose»...) une
-lucidité des âmes et de leurs mouvements secrets, dont la nouveauté,
-à vrai dire intermittente, l'étonnait et la divertissait, au milieu de
-ses préoccupations...</p>
-
-<p>Étendue sur sa chaise, la tête renversée, les bras derrière la
-nuque, et la bouche entr'ouverte, elle regardait le plafond; mais du
-coin de ses yeux mi-clos, elle voyait Marcel parler. Elle aurait pu dire
-d'avance les mots qu'il allait dire, elle aurait pu jurer de ce qui
-allait se passer. Elle le laissait aller, avec un amusement de
-curiosité un petit peu sarcastique, qu'elle se reprochait...</p>
-
-<p>(&mdash;Mais il faut voir et savoir, comme il a dit tout à l'heure,
-il faut connaître... connaître...)</p>
-
-<p>Elle apprenait à connaître un ami...</p>
-
-<p>(&mdash;Mais oui, je te comprends!... Une Annette tombée de l'arbre
-serait bonne à ramasser. Il secouait doucement l'arbre, pour achever de
-la détacher. Il spéculait sur le désarroi d'Annette. Et pourtant, il
-l'aimait... Justement, il l'aimait... Pas brillant, le frère homme!...
-Il fait sa voix câline. Là, voilà qu'il s'attendrit!... Et
-maintenant... attention!... Je parie qu'il va se pencher...)</p>
-
-<p>Elle vit, quelques secondes avant, la barbe blonde de Marcel qui
-s'inclinait vers elle, et la bouche caressante qui allait se poser. Elle
-voulut lui épargner l'humiliation... Et juste, au moment précis, elle
-se releva, et, les mains en avant, repoussant doucement les épaules de
-Marcel, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, mon ami.</p>
-
-<p>Marcel regarda ces yeux perspicaces, qui le scrutaient, une malice au
-fond. Il sourit. Il était déçu. Mais c'était de bonne guerre. Il ne
-se dissimulait pas que, le plus tranquillement du monde, on venait de
-lui signifier son congé. Pourtant, il en était sûr, il n'était pas
-indifférent à Annette. Comprenne qui pourra! L'étrange fille lui
-échappait.</p>
-
-
-
-
-<p>Marcel ne reparut point; et Annette ne fit rien pour le rappeler. Ils
-demeuraient amis; mais tous deux, ils s'en voulaient. Précisément
-parce que Marcel ne lui était pas indifférent, Annette était sensible
-à ce qu'elle avait lu en lui. Elle ne s'en offensait pas: l'histoire
-était banale... Elle l'était trop!... Non, Annette n'en faisait pas
-grief à Marcel. Seulement... Seulement, elle ne l'oublierait pas!... Il
-est ainsi des pardons accordés par l'esprit, que le cœur ne ratifie
-point... Dans sa rancune secrète, peut-être entrait la peine d'être
-forcée de reconnaître, par la tentative trop libre de Marcel, plus
-encore que par l'accueil revêche du salon de Lucile, que sa situation
-était changée. Elle ne se sentait plus protégée par les égards
-conventionnels, que la société accorde à ceux de ses membres qui se
-montrent soumis, en apparence, à ses conventions. Il lui fallait se
-défendre seule. Elle était exposée.</p>
-
-<p>Elle condamna sa porte. Elle se garda de raconter à Sylvie les
-expériences qu'elle venait de faire; Sylvie les lui avait prédites, et
-en eût triomphé. Elle en conserva le secret, et s'enferma avec son
-enfant. Elle avait décidé de ne plus vivre que pour lui.</p>
-
-<p>Quand le petit Marc revint de promenade, le soir, après la visite de
-Marcel, elle l'accueillit par des transports. Il rit en la voyant, et il
-tendait vers elle ses quatre pattes qui gigotaient. Elle le saisit comme
-une proie, jouant la louve affamée; elle le mangea de baisers; elle
-faisait mine de dévorer tous les morceaux de son corps; elle entrait
-les petons dans sa bouche; et, le déshabillant, elle le chatouillait de
-ses lèvres, du haut en bas...</p>
-
-<p>&mdash;Hhamm! je te croque!...&mdash;Et ce sot! s'exclama-t-elle, le
-prenant à témoin, ce sot qui a le toupet de me dire que tu ne me
-suffis pas! Voyez-vous l'insolent!... Il ne me suffirait pas, mon roi,
-mon petit bon Dieu?... Dis que tu es mon bon Dieu...! Et moi, que
-suis-je alors? La maman du bon Dieu!... À nous le monde! Tout ce qu'on
-va faire ensemble!... Tout voir, tout avoir, tout essayer, tout goûter,
-tout créer!...</p>
-
-<p>Ils créaient tout, vraiment! Découvrir ou créer, n'est-ce pas même
-chose? Inventer, c'est trouver, en bon français. On trouve ce qu'on
-invente, on découvre ce qu'on crée, ce qu'on rêve, ce qu'on pêche
-dans le vivier du songe. C'était l'heure pour tous deux, pour la mère
-et l'enfant, des grandes découvertes. Les premiers mots du petit, les
-jeux explorateurs, où l'on prend de ses membres la mesure du monde.
-Chaque matin, Annette, avec son fils, partait à la conquête. Elle en
-jouissait autant que lui, et peut-être davantage. Il lui semblait
-revivre sa propre enfance, mais avec pleine conscience, donc avec pleine
-joie. De joie, il ne manquait pas non plus, le gaillard! Il était bel
-enfant, bien portant, joufflu de toutes parts, un petit cochon rose, bon
-à mettre à la broche,&mdash;(Sylvie disait: «Qu'est-ce qu'on
-attend?»)&mdash;Il avait dans son corps élastique et dodu un trop plein de
-force comprimée, comme une balle en caoutchouc qui demande à rebondir.
-Chacun de ses contacts nouveaux avec la vie le jetait en de bruyantes
-allégresses. L'énorme pouvoir de rêve, qui est en tout enfant,
-amplifiait ses trouvailles et prolongeait les vibrations de joie en
-carillons. Annette ne lui cédait en rien: on eût dit un concours, à
-qui serait le plus heureux et ferait le plus de bruit. Sylvie disait
-qu'Annette était folle; mais elle en eût fait autant.&mdash;Et, après ce
-vacarme, tous deux avaient leurs heures de silence absolu, délicieux,
-épuisé. Le petit, recru de mouvement, dormait anéanti. Annette
-tombait de fatigue; mais elle s'obstinait longtemps à ne pas dormir,
-pour jouir du sommeil de l'autre; et le feu de son amour, refoulé dans
-son cœur, masqué comme une lueur de bougie derrière la main, afin de
-ne pas réveiller le petit dormeur, brûlait d'une longue flamme
-silencieuse, qui montait vers le ciel. Elle priait... Marie à la
-crèche... Elle priait l'enfant...</p>
-
-<p>Ce furent encore de beaux mois rayonnants.&mdash;Pourtant pas aussi
-purs que ceux de l'année précédente. Moins limpides. D'une joie plus
-exaltée, excessive, un peu exagérée.</p>
-
-<p>Une nature vigoureuse et saine, comme celle d'Annette, doit créer,
-perpétuellement créer, créer de tout son être, du corps et de
-l'esprit. Créer, ou bien couver la création à venir. C'est une
-nécessité; et le bonheur n'est que dans son assouvissement. Chaque
-période créatrice a son champ limité; et sa force ascensionnelle suit
-une trajectoire, qui forcément retombe. Annette avait dépassé le
-sommet de la courbe.&mdash;Cependant, l'élan créateur persiste chez la
-mère, encore assez longtemps après l'enfantement. L'allaitement
-prolonge la transfusion du sang; et des liens invisibles maintiennent
-les deux corps en communication. L'abondance créatrice de l'âme de
-l'enfant compense l'appauvrissement de l'âme de la mère. La rivière
-qui décroît cherche à s'alimenter du ruisseau qui déborde. Elle se
-fait torrentueuse, pour n'être qu'un avec le petit torrent. Mais
-celui-ci la dépasse, et elle reste en arrière. L'enfant déjà
-s'éloigne. Annette avait peine à le suivre.</p>
-
-<p>Il ne savait pas encore bâtir avec sa langue une phrase tout
-entière que déjà il avait ses cachettes de pensée, ses tiroirs dont
-il gardait la clef. Dieu sait ce qu'il y enfouissait! Ses réflexions
-sur les gens, des bribes de raisonnements, un bric-à-brac d'images, de
-sensations, de mots joujoux, dont le son l'amuse, sans qu'il sache ce
-qu'ils disent, un monologue chantonnant, qui n'a ni suite, ni fin, ni
-commencement. Il avait parfaitement conscience, peut-être pas de ce
-qu'il cachait, mais qu'il cachait quelque chose. Car plus on cherchait
-à savoir ce qu'il pensait, plus il mettait de malice à ne pas le
-laisser savoir. Même, il s'amusait parfois à égarer les recherches;
-de sa petite langue, gourde comme ses mains, qui barbotait dans les
-syllabes, il s'essayait déjà à mentir, pour mystifier les gens.
-Plaisir de prouver aux autres et à soi son importance, en se moquant de
-ceux qui veulent pénétrer dans sa propriété. Ce bout d'être, à
-peine né, avait l'instinct fondamental du mien, qui n'est pas
-tien,&mdash;du «<i>J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas!</i>» Il
-n'avait pour tout bien que des tronçons de pensées: il élevait des
-murailles, pour les cacher aux regards de sa mère.&mdash;Et elle, dans
-son imprévoyance, commune à toutes les mères, était fière qu'il
-sût si bien dire «Non!», qu'il manifestât de si bonne heure sa
-personnalité. Elle proclamait avec orgueil:</p>
-
-<p>&mdash;Il a une volonté de fer!</p>
-
-<p>Elle pensait que, ce fer, elle l'avait forgé.&mdash;Mais contre qui?</p>
-
-<p>Contre elle, pour commencer: car, aux yeux de ce petit moi, elle était
-le non-moi, le monde extérieur: certes, un monde extérieur habitable,
-tiède, moelleux et laiteux, qu'on pouvait exploiter, qu'on voulait
-dominer. Mais extérieur à moi. Je ne le suis point. Je l'ai.&mdash;Et lui,
-il ne m'a point!...</p>
-
-<p>Non, elle ne l'avait point! Elle commençait à le sentir: ce
-Lilliputien entendait n'appartenir qu'à lui. Il avait besoin d'elle,
-mais elle avait besoin de lui: l'instinct du petit le lui disait. Il est
-probable même que cet instinct, flanqué de son égocentrisme, lui
-disait qu'elle avait beaucoup plus besoin de lui, et que c'était donc
-justice qu'il en abusât.&mdash;Et, mon Dieu, c'était vrai: elle avait
-beaucoup plus besoin de lui...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, justice ou non, abuse, petit monstre! Tout de même,
-tu as beau faire, tu ne peux pas, de longtemps, tu ne peux pas te passer
-de moi. Je te tiens. Là, je te plonge dans ton bain. Proteste,
-carpillon!... Il a l'air indigné, il a la bouche ouverte, comme si,
-dans sa dignité, ce petit personnage suffoquait de se voir manier comme
-un paquet... Et je te tourne, et je te retourne!... Bon Dieu! quelle
-musique!... Tu seras chanteur, mon fils. Allons, pousse ton
-<i>ut!</i>... Bravo! c'est toi qui chantes; mais c'est moi qui te fais
-danser... Est-ce que ce n'est pas affreux qu'on abuse ainsi de ta
-faiblesse? Oh! la lâche, cette maman!... Pauvre mioche!... Va, tu te
-vengeras d'elle, lorsque tu seras grand... En attendant, proteste!
-Malgré ta dignité, tiens, je t'embrasse tes petites fesses!...</p>
-
-<p>Il ruait. Elle riait. Mais elle avait beau le tenir, elle ne tenait que
-la carapace. L'animal qui était dedans filait dans son terrier. Chaque
-jour, il devenait plus difficile à saisir. C'était une chasse
-amoureuse, une lutte passionnante. Mais une lutte, une chasse. Il
-fallait rester en haleine.</p>
-
-<p>Les mille petits soins réguliers qu'exige un enfant remplissent les
-journées. Si simples, si monotones, ils ne permettent pourtant pas de
-songer à autre chose. Hors <i>lui</i>, toujours <i>lui</i>, l'esprit est
-morcelé. La plus rapide pensée est interrompue dix fois. L'enfant
-envahit tout; cette petite masse de chair bloque votre horizon. Annette
-ne s'en plaignait pas. Elle n'avait même pas le temps de le regretter.
-Elle vivait dans une plénitude de fatigue occupée, qui lui fut un
-bien-être, d'abord,&mdash;qui devint, d'heure en heure, une obscure
-lassitude. Les forces s'usent, et l'âme chemine; elle ne demeure point
-où nous l'avons laissée. D'un pas de somnambule, elle s'en va sur la
-route; et quand elle s'éveille, elle ne sait plus son chemin.&mdash;Annette
-s'éveilla, un jour, avec la conscience du monceau de fatigues
-accumulées depuis des mois; et une ombre indéfinissable se mêlait à
-la joie qui l'habitait.</p>
-
-<p>Elle ne voulut l'attribuer qu'à l'épuisement physique; et, pour se
-prouver qu'à son bonheur rien n'était changé, elle le manifesta par
-des effusions plus bruyantes qu'il n'était nécessaire. Surtout devant
-témoins: comme si elle avait eu peur qu'ils ne découvrissent en elle
-ce qu'elle n'y voulait pas voir. Cette gaieté outrée amenait ensuite,
-quand elle était seule, une dépression. Tristesse? Non. Malaise
-obscur, vague inquiétude, le sentiment, qu'on refoule, d'une partielle
-insatisfaction: non qu'on attende rien du dehors (on se passe de lui,
-encore), mais on souffre de l'inemploi d'une partie de sa nature.
-Certaines forces de l'esprit chômaient depuis longtemps; l'économie de
-l'être en subissait un trouble. Annette, privée de société, réduite
-à elle seule, et sentant poindre une nostalgie qu'elle voulait
-étouffer, essayait de recourir à la compagnie des livres. Mais les
-volumes restaient ouverts à la même page; le cerveau s'était
-déshabitué de l'effort de suivre la chaîne des mots déroulés; les
-continuelles brisures que faisait à la pensée la préoccupation
-constante de l'enfant disloquaient l'attention, la secouaient
-somnolente, énervée, comme Une barque attachée qui danse sur le
-courant, sans pouvoir avancer ni se fixer. Au lieu de réagir, Annette
-restait enfermée, rêvassant assoupie devant le livre ouvert; ou bien,
-elle s'étourdissait en un flux de paroles fougueuses et bêtifiantes
-avec l'enfant. Sylvie disait, la voyant qui n'arrivait point à
-dépenser avec son petit sa multiple énergie:</p>
-
-<p>&mdash;Tu devrais sortir davantage, prendre de l'exercice, marcher comme
-autrefois.</p>
-
-<p>Annette, pour avoir la paix, disait qu'elle sortirait; et elle ne
-bougeait pas. Elle avait une raison, qu'elle gardait pour elle: elle
-craignait de rencontrer ses anciennes connaissances et de s'exposer à
-quelque marque blessante de froid éloignement. Raison de surface
-qu'elle se donnait! En d'autres temps, elle eût négligé ces mesquines
-offenses. Elle avait maintenant une tendance neurasthénique à fuir
-tous les contacts. Alors, pourquoi ne pas quitter Paris et vivre à la
-campagne, comme le conseillait Sylvie? Elle ne refusait point; mais elle
-n'en ferait rien: c'était une décision à prendre; et elle ne voulait
-pas sortir de son engourdissement.</p>
-
-<p>Elle laissait donc flotter ses journées immobiles, sans houle, comme
-une mer étale, qui s'apprête à baisser. Entr'acte, arrêt apparent
-dans le rythme éternel de respiration: le souffle est suspendu. Sur la
-pointe des pieds, la joie s'en va. La peine, à pas feutrés,
-s'approche. La peine n'est point encore là. Mais un <i>nescio quid</i>
-avertit: «Ne remue pas!...» Elle est derrière la porte.</p>
-
-
-
-
-<p>Elle entra. Mais elle n'était point celle qu'on attendait. On a beau
-prévoir le bonheur et la peine. Leur visage, quand ils viennent, n'est
-jamais le visage prévu.</p>
-
-<p>Une nuit qu'Annette, suspendue entre ciel et mer, aux confins du bonheur
-et de la mélancolie, longeait le cap du sommeil, sans savoir si elle
-était en deçà ou au delà, elle perçut un danger. Avant de savoir
-d'où il venait, quel il était, elle banda ses forces, pour courir au
-secours de l'enfant couché près d'elle. Car déjà sa conscience, qui
-jamais ne dormait plus que d'une oreille, avait reconnu qu'il était
-menacé. Elle se força au réveil, et écouta anxieuse. Elle ne
-s'était pas trompée. Même au fond du sommeil, la plus légère
-altération dans le souffle du petit bien-aimé l'atteignait. La
-respiration de l'enfant était précipitée; par une mystérieuse
-osmose, Annette sentit l'oppression en sa propre poitrine. Elle alluma
-et se pencha sur le berceau. Le petit n'était pas réveillé; il
-s'agitait en dormant; sa face n'était pas rouge, ce qui parut à la
-mère un symptôme rassurant; elle tâta son corps, et trouva la peau
-sèche, les extrémités froides; elle le recouvrit plus chaudement. Il
-semblait s'apaiser. Elle l'observa quelques minutes, puis éteignit,
-cherchant à se persuader que l'alerte n'aurait pas de suites. Mais,
-après un bref répit, le halètement reprit. Annette se mentait le plus
-longtemps possible:</p>
-
-<p>&mdash;Non, il ne respire pas plus fort, pas plus vite, c'est moi qui
-m'agite...</p>
-
-<p>Comme si sa volonté pouvait s'imposer à l'enfant, elle se forçait à
-rester immobile. Mais il n'y eut plus moyen de douter. L'oppression
-montait, le souffle s'accélérait. Et, dans une quinte de toux,
-l'enfant s'éveillant, pleura. Annette sauta du lit. Elle prit l'enfant
-dans ses bras. Il brûlait; sa face était pâle, ses lèvres
-violacées. Annette s'affola. Tante Victorine, appelée, ajouta son
-émoi. Précisément ce jour-là, le téléphone était interrompu, pour
-des réparations; et l'on ne pouvait communiquer avec le médecin. Pas
-de pharmacie aux environs. La maison de Boulogne était isolée; la
-domestique se montrait peu disposée à courir, par les rues désertes,
-à cette heure de la nuit. On devait attendre au matin. Et le mal
-s'accentuait. Il y avait de quoi perdre la tête! Annette en était bien
-près. Mais comme il ne le fallait point, elle ne la perdit point. La
-tante, geignante, tournait comme une mouche sous un globe de lampe.
-Annette lui dit durement:</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne sert à rien de gémir! Aide-moi! Ou si tu n'es bonne
-à rien, va dormir et laisse-moi! Seule, je le sauverai.</p>
-
-<p>Et la tante, médusée, retrouva son sang-froid; sa vieille expérience,
-observant le malade, écarta des appréhensions d'Annette la plus
-terrible: celle du croup. Annette gardait un doute; peut-être, la tante
-aussi. On peut toujours se tromper. Et si ce n'est le croup, il est tant
-d'autres mortelles étreintes! De ne pas les connaître ajoute encore à
-l'effroi... Mais que le cœur d'Annette fût ou non glacé de terreur,
-ses mouvements étaient calmes et juste ce qu'ils devaient être. Sans
-savoir, mue par le seul instinct maternel, elle faisait exactement le
-meilleur pour l'enfant: (le médecin le lui dit, le lendemain); elle ne
-le laissait pas étendu longtemps, elle le changeait de place, elle
-combattait les suffocations. Ce que ni l'expérience ni la science ne
-pouvait lui enseigner, son amour le lui dictait: car elle souffrait ce
-qu'il souffrait. Elle en souffrait davantage. Elle s'en regardait
-responsable...</p>
-
-<p>Responsable! La tension d'une épreuve, surtout d'une maladie frappante
-un être aimé, provoque souvent un état d'esprit superstitieux, où
-l'on a le besoin de s'accuser de la souffrance de l'innocent. Annette
-non seulement se reprochait de n'avoir pas assez veillé sur l'enfant,
-d'avoir commis des imprudences; mais elle se découvrait de criminelles
-arrière-pensées: une lassitude (passagère) de l'enfant, l'ombre d'un
-regret inavoué que sa vie fût noyée en lui... Était-il bien sûr que
-ce regret, cette lassitude, elle les eût véritablement sentis et
-refoulés? Sans doute, puisqu'ils ressortaient en ce moment. Mais qui
-sait si elle ne les inventait pas, par ce besoin qu'on a, lorsqu'on est
-impuissant à agir matériellement, d'agir par la pensée, fût-ce en
-tournant contre soi ses forces désespérées!...</p>
-
-<p>Elle les tournait aussi contre le grand Ennemi: contre le Dieu inconnu.
-Quand elle voyait le petit visage tuméfié,&mdash;en lui soufflant son
-souffle, en le soulevant doucement dans ses mains aux gestes
-précis,&mdash;elle lui demandait passionnément pardon de l'avoir mis au
-monde, arraché à la paix, jeté dans cette vie en proie aux
-souffrances, aux hasards, aux caprices méchants d'on ne sait quel
-maître aveugle! Et, la chair hérissée, comme une bête à l'entrée
-de son terrier, elle grondait, elle flairait l'approche des grands dieux
-meurtriers; elle s'apprêtait à leur disputer son petit, et elle
-montrait les dents. Ainsi que toute mère, quand le fils est menacé,
-elle était l'éternelle Niobé qui, pour détourner sur elle le trait
-mortel, jette son furieux défi à l'Assassin...</p>
-
-<p>Mais de ceux qui étaient près d'Annette, aucun ne devina cette
-bataille muette.</p>
-
-<p>Au jour, le docteur vint; il la complimenta pour sa présence d'esprit
-et les premiers soins donnés,&mdash;au lieu que souvent une inquiète
-affection nuit par sa maladresse. Mais elle ne retint de ses paroles que
-ce qu'il dit des épidémies de grippes et de rougeoles, qui
-sévissaient à Paris, et de la possibilité que son fils y eût pris
-les germes d'une broncho-pneumonie. En se refusant à quitter Paris,
-comme on l'y avait engagée, elle avait donc été coupable envers
-l'enfant! Elle se jugea impitoyablement. Cet arrêt eut du moins
-l'avantage de limiter le champ de sa responsabilité, en écartant les
-autres remords.</p>
-
-<p>À la première nouvelle, Sylvie était accourue, et le petit malade ne
-manquait pas de soins. Mais Annette, refusant de laisser sa place,
-prenait à peine de repos et resta sur la brèche, pendant des jours,
-des nuits, des jours... Les sueurs du petit corps et ses étouffements
-brûlaient, mouillaient sa chair. Le mal les pétrissait tous deux en
-une pâte. L'enfant semblait s'en rendre compte: car aux instants où la
-peur de l'accès de toux contractait ses flancs, son regard se posait,
-lourd de reproches et d'appel, sur le regard de la mère; il avait l'air
-de dire:</p>
-
-<p>&mdash;Il va me faire mal encore! Voilà qu'il revient! Sauve-moi!</p>
-
-<p>Et elle lui répondait, en le serrant contre elle;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je te sauverai! N'aie pas peur! Il ne te prendra pas.</p>
-
-<p>L'accès venait cependant; et l'enfant s'étranglait. Mais il n'était
-pas seul, elle se crispait avec lui, pour briser le lacet; il sentait
-qu'elle luttait, qu'elle ne l'abandonnerait pas, la grande protectrice;
-et le son assuré de sa douce voix, et la pression de ses doigts, lui
-donnaient confiance, lui disaient:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis là.</p>
-
-<p>Pleurant et frappant l'air de ses petits bras, il savait:</p>
-
-<p>&mdash;Elle le battra.</p>
-
-<p>Et elle le battit, l'innommable. Le mal cédait. Le lacet se desserrait.
-Et l'enfant, palpitant, de son petit corps d'oiseau, s'abandonnait aux
-mains qui l'avaient sauvé. Qu'il faisait bon respirer, tous deux,
-après cette plongée! Le flot d'air qui coulait par la bouche de
-l'enfant baignait la gorge de la mère et gonflait ses deux seins de
-volupté glacée.</p>
-
-<p>Ces répits étaient de courte durée. La lutte se prolongea, avec des
-alternatives épuisantes. L'état s'améliorait, quand le petit eut une
-brusque rechute, dont la cause échappait. Ses fidèles veilleuses ne
-manquèrent pas d'aggraver leur tourment, en s'accusant chacune d'un
-instant d'oubli, qui avait pu compromettre la guérison. Annette se
-disait:</p>
-
-<p>&mdash;S'il meurt, je me tuerai.</p>
-
-<p>Depuis des nuits, elle s'était déshabituée de dormir; elle tenait
-bon, tant que l'enfant avait besoin de son aide; mais aux heures où le
-sommeil venait pour lui, et où l'esprit, plus tranquille, aurait dû en
-profiter pour se détendre, l'esprit était le plus trépidant. Il
-vibrait, comme aux vents un réseau télégraphique. Impossible de
-fermer les yeux: on ne pouvait sans danger rester en face du cerveau
-affolé. Annette rallumait sa lampe et tâchait de fixer une suite de
-pensées, pour échapper au vertige. Mais alors, c'était pour discuter
-avec soi des idées superstitieuses, enfantines, extravagantes,&mdash;du
-moins, qui paraissaient telles à son esprit habitué aux méthodes
-rationalistes. Elle se disait que si le malheur était suspendu sur
-elle, c'est qu'elle avait été trop complètement heureuse; et il lui
-semblait que, pour que son fils fût guéri, il faudrait qu'elle fût
-frappée, sur quelque autre point. Croyance obscure et puissante, de
-dure compensation, qui remonte aux lointains de l'espèce! Mais les
-peuples primitifs, pour se rendre favorable le farouche Dieu marchand
-qui ne donne rien pour rien et vend contre paiement, livraient le
-premier-né: ils achetaient de cette prime l'assurance du reste de leur
-bien. Et Annette eût, de sa vie et de son bien entiers, racheté son
-premier-né!</p>
-
-<p>Elle disait:</p>
-
-<p>&mdash;Prends-moi tout! Mais qu'il vive!</p>
-
-<p>Aussitôt, elle pensait:</p>
-
-<p>&mdash;C'est stupide! Personne ne m'entend...</p>
-
-<p>N'importe! le vieil instinct atavique continuait de renifler, autour, la
-présence du Dieu jaloux. Et, tenace, marchandant âprement, elle
-disait:</p>
-
-<p>&mdash;Signons! Je paye comptant. L'enfant est à moi. Fais ton choix
-dans le reste!</p>
-
-
-<p>Comme pour justifier la superstition, l'événement prit Annette au mot.
-Un matin que tante Victorine était allée chez le notaire, pour toucher
-une somme, que depuis un certain temps il aurait dû verser, elle revint
-éplorée. Annette avait le bonheur, ce matin-là, d'être enfin
-rassurée sur la santé de son fils. Le médecin venait de sortir: il
-avait, cette fois, annoncé la pleine convalescence. Annette,
-transportée de joie, mais encore tremblante, n'osait se fier
-entièrement à ce bonheur nouveau. À cette minute, elle vit la porte
-qui s'ouvrait et, du premier coup d'œil, la mine défaite de la tante;
-son cœur battit, elle pensa:</p>
-
-<p>&mdash;Quel autre malheur va entrer?</p>
-
-<p>La vieille dame pouvait à peine parler. Enfin, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;L'étude est fermée. M<sup>e</sup> Grenu a disparu.</p>
-
-<p>Toute la fortune d'Annette était chez lui. Annette fut, un instant,
-avant de comprendre; puis... (Explique, si tu peux!)... son visage
-s'éclaira. Elle était soulagée. Elle pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est que ça!...</p>
-
-<p>Le voilà donc, le malheur qui sauve! L'Ennemi avait pris sa part...</p>
-
-<p>Après, de sa bêtise elle haussa les épaules. Mais, malgré son
-ironie, elle continuait de lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce assez? Es-tu content? Maintenant, j'ai payé. Je ne te dois
-plus rien.</p>
-
-<p>Elle souriait... La pauvre humanité, qui s'agrippe à son lopin de
-bonheur, et qui le voit, sans cesse, sans cesse lui échapper, essaie de
-conclure un pacte avec l'aveugle nature, qu'elle fait à son image...</p>
-
-<p>&mdash;À mon image?... Cette nature envieuse, rapace, cruelle...
-Est-ce que je lui ressemble?... Qui sait? Qui peut dire: «Je ne suis
-pas cela»?...</p>
-
-
-
-
-<p>Annette était ruinée. Elle ne pouvait encore se représenter
-l'étendue de sa ruine. Mais, le premier moment d'aberration passé,
-lorsqu'elle examina froidement la situation, elle put se rendre cette
-justice qu'elle l'avait bien méritée.</p>
-
-<p>Elle était capable de s'occuper d'affaires: elle avait, comme son
-père, la tête bonne et solide; les chiffres ne l'intimidaient pas.
-Quand on vient d'une lignée de paysans et de petits bourgeois actifs et
-avisés, il faut le vouloir bien pour perdre son aplomb dans les
-questions pratiques. Mais tout souci matériel lui avait été
-épargné, tant que vécut son père; et, depuis, elle traversait une
-longue crise, où le travail intérieur de sa vie passionnelle la tenait
-captivée. Dans cet état un peu anormal, qu'entretenait son oisiveté
-fortunée, elle éprouvait un dégoût, qui n'était pas très sain, à
-s'occuper de ses biens. Il faut oser le dire: car l'idéalisme de la vie
-intérieure, qui méprise l'argent comme un parasitisme, oublie qu'il
-n'en a le droit que s'il y a renoncé; mais l'idéalisme qui pousse sur
-un terreau argenté et prétend s'en désintéresser, est le pire
-parasitisme.</p>
-
-<p>Pour se décharger de l'ennui d'administrer sa fortune, elle en avait
-remis la gestion entière à l'excellent M<sup>e</sup> Grenu, son
-notaire. Vieil ami de la famille, homme considéré, d'une valeur
-professionnelle et d'une honorabilité reconnues, M<sup>e</sup> Grenu
-avait, depuis trente ans, vu passer dans son étude toutes les affaires
-Rivière. Il est vrai que Raoul n'abandonnait à personne le soin de les
-traiter sans lui. Quelque confiance qu'il eût en son tabellion, il ne
-laissait aucun acte, sans en avoir révisé les points et les virgules.
-Mais il avait confiance, toutes précautions prises; et pour qu'un homme
-de son flair eût confiance en un autre, il fallait que cet autre la
-méritât. M<sup>e</sup> Grenu la méritait. Autant qu'homme au monde...
-(toutes précautions prises)...</p>
-
-<p>Le rôle de confesseur laïque, que le notaire est appelé à tenir
-dans les familles, avait mis M<sup>e</sup> Grenu dans la confidence de
-bien des secrets domestiques des Rivière. Il n'avait pas ignoré
-grand'chose des frasques de Raoul et des chagrins de M<sup>me</sup>
-Rivière. À l'une il avait su prêter une oreille compatissante; à
-l'autre, complaisante. Conseiller de la femme, il appréciait ses
-vertus; compagnon de Raoul, il appréciait ses vices&mdash;(c'étaient
-aussi des vertus, gauloises);&mdash;et l'on disait qu'il ne boudait pas
-ses parties fines. M<sup>e</sup> Grenu était un petit homme grisonnant,
-qui avait la soixantaine, l'apparence délicate, le teint frais, une
-correction recherchée; malicieux et disert, brave homme, bon comédien,
-il aimait à conter et, pour qu'on l'écoutât mieux, commençait d'une
-voix basse, exténuée, un souffle qui va s'éteindre, puis, quand il
-avait obtenu de l'auditoire un silence apitoyé, déployait peu à peu
-un volume sonore qu'une grande clarinette aurait pu lui envier, et ne
-lâchait plus l'anche qu'il n'eût, jusqu'au trait final, débité sa
-chanson. Notaire à l'ancienne mode, mais faible, et attiré par les
-modes nouvelles, bon <i>paterfamilias</i>, vieux bourgeois, glorieux de
-compter parmi sa clientèle des actrices, des viveurs et de belles
-poulettes, sa manie était de se dire vieux et même de jouer le vieux
-avec exagération; mais il avait grand'peur qu'on ne le crût sur
-parole, et il s'appliquait ardemment, en cachette, à montrer qu'il
-était plus malin que tous les jeunes gens, et qu'il les mettait
-dedans.</p>
-
-<p>Il connaissait Annette depuis l'enfance, et très sincèrement il
-avait pris à cœur ses affaires. Il trouva naturel qu'elle les lui
-confiât, après la mort des parents. Par correction professionnelle,
-d'abord, il la tint au courant, scrupuleusement; il ne voulait rien
-faire sans son assentiment: cela ennuya Annette. Alors, il se fit donner
-procuration spéciale pour telle ou telle affaire, dont Annette
-écoutait (n'écoutait guère) un très vague exposé. Et puis, il fut
-entendu qu'Annette s'absentant de Paris, souvent sans laisser d'adresse,
-Me Grenu agirait au mieux de ses intérêts, sans qu'il fût nécessaire
-de la consulter. Tout allait bien ainsi: le notaire se chargeait de
-tout, il touchait les rentes d'Annette et lui fournissait l'argent, à
-mesure des besoins. Finalement, il s'avisa, pour régulariser la
-situation, de lui faire signer une procuration générale... L'eau passa
-sous les ponts... Il y avait plus d'un an qu'Annette n'avait revu
-M<sup>e</sup> Grenu, qui lui versait ponctuellement, au début de chaque
-trimestre, les sommes convenues. Vivant seule, en dehors des cercles
-parisiens, ne lisant plus de journaux, elle n'apprit l'événement
-qu'assez longtemps après qu'il était arrivé. Le vieux M<sup>e</sup>
-Grenu voulut être trop malin. Sans esprit de lucre personnel, il
-s'était laissé prendre par le goût de la spéculation; pour mieux
-faire valoir les fonds de ses clients, il les engagea dans des
-entreprises risquées, où ils chavirèrent. Afin de les rattraper, il
-acheva de les couler; sans avertir Annette, non seulement il avait
-disposé de tout l'argent liquide et des effets mobiliers dont il avait
-la charge; mais, par certains subterfuges que permettait la rédaction
-élastique de la procuration, il avait hypothéqué ses maisons de
-Boulogne et de Bourgogne. Quand tout fut perdu, il se sauva, devant le
-ridicule de s'être laissé rouler, qui lui était peut-être plus
-cuisant encore que le déshonneur.</p>
-
-<p>Pour comble de malchance, Annette, prise entièrement par la maladie de
-l'enfant, n'ouvrait plus sa correspondance depuis plusieurs semaines.
-Aux lettres des créanciers hypothécaires, à la sommation d'huissier
-qui suivit, elle ne répondit pas. C'était aux jours de la rechute du
-petit, Annette avait la tête perdue. Ne comprenant pas qu'on
-s'adressât à elle, et non à son mandataire, elle fit envoyer les
-papiers, sans les lire, au notaire, qui ne les lut pas davantage; et
-pour cause! «<i>Il courait encore...</i>» Lorsque enfin la guérison de son
-fils lui laissa l'esprit assez libre pour examiner la situation, la
-procédure judiciaire était si avancée que, faute pour Annette d'avoir
-satisfait aux demandes des créanciers, ceux-ci avaient obtenu le droit
-de faire mettre en vente les immeubles hypothéqués. Annette,
-réveillée de son engourdissement, fit face à ce coup foudroyant; son
-énergie, en un instant retrouvée, et l'intelligence pratique,
-héritée de son père, suppléant à son inexpérience, elle lutta avec
-une vigueur et une clarté d'esprit, que le juge admira, tout en lui
-donnant tort: car son bon droit n'empêchait pas qu'en droit, sa cause
-ne fût mauvaise. Annette elle-même vit promptement qu'elle était
-perdue d'avance; mais son instinct de combat, qui admettait de
-sang-froid la défaite, même injuste, ne l'admettait pas sans
-résistance. Il s'agissait d'ailleurs, maintenant, du bien de son
-enfant. Elle le défendit, pied à pied, avec la ténacité d'une rude
-et fine paysanne qui, plantée des deux jambes à l'entrée de son
-champ, barre le chemin aux intrus, et même sachant qu'ils entreront,
-cherche à gagner du temps. Mais que pouvait-elle? Dans l'incapacité de
-payer la dette exigible, et ne voulant pas demander l'aide de parents ou
-d'anciens amis qui, très probablement, la lui eussent refusée, d'une
-façon humiliante, elle ne pouvait faire opposition à la vente. Toute
-son énergie ingénieuse et opiniâtre ne réussit qu'à obtenir la
-suspension, pour un temps limité, de la poursuite en expropriation,
-sans aucun espoir d'en empêcher l'effet, au bout du bref délai.</p>
-
-<p>Annette, eût été excusable de se montrer abattue par cette
-catastrophe. Sylvie, qui n'était pas personnellement atteinte, tantôt
-se répandait en lamentations, tantôt ne décolérait pas, et parlait
-de faire des procès, des procès, des procès... On eût dit au
-contraire que, grâce à l'événement, Annette eût recouvré son
-équilibre. L'épreuve renouvelait l'air. La molle atmosphère
-sentimentale, qui depuis deux ou trois ans affadissait son cœur, se
-dissipa. Quand Annette fut certaine que la situation ne pouvait être
-changée, elle l'accepta. Sans récriminations inutiles. Elle ne
-trouvait pas un soulagement à mettre en cause M<sup>e</sup> Grenu,
-comme Sylvie, qui versait sur la tête du notaire de vertes
-malédictions. Le vieil homme était à l'eau. Elle aussi. Mais elle,
-avait ses bras jeunes, et elle savait nager. Peut-être même tout
-n'était-il pas déplaisir pour elle en cette pensée. Si étrange qu'il
-paraisse, à côté de l'ennui de sa ruine, il y avait, au fond, une
-curiosité du risque et même un secret plaisir de mettre à l'épreuve
-ses forces inactives. Raoul l'eût comprise, lui qui, en plein succès,
-sentait des velléités de démolir l'œuvre de sa vie, pour avoir
-l'agrément de la rebâtir.</p>
-
-<p>Elle se disposa donc à quitter la maison de Boulogne. Déjà, la
-propriété de Bourgogne avait été vendue hâtivement, à des
-conditions dérisoires. Il était sûr que la vente totale couvrirait à
-peine la dette et les frais, et que s'il restait un surplus disponible,
-il ne suffirait pas à l'entretien d'Annette et des siens; il faudrait
-qu'elle cherchât des ressources nouvelles. Pour l'instant, il
-s'agissait de réduire les dépenses et de se refaire une installation
-très modeste. Annette se mit en quête d'un appartement. Sylvie lui en
-trouva un au quatrième étage de sa propre maison: (elle habitait
-l'entresol). Les chambres étaient petites et donnaient sur la cour,
-mais propres et sans bruit. Il n'était pas question d'y transporter
-tous les meubles de Boulogne. Annette ne voulait garder que le strict
-nécessaire. Mais tante Victorine suppliait, en pleurant, Annette de
-tout conserver. Annette remontrait qu'il n'était pas raisonnable, dans
-la situation actuelle, d'assumer les dépenses d'un garde-meubles. Il
-fallait faire un choix; et la tante implorait pour chaque objet.
-Annette, fermement, choisit; en dehors du mobilier qui devait la suivre
-dans le nouvel appartement, elle réserva quelques meubles
-particulièrement chers à la vieille dame; et elle fit vendre les
-autres.</p>
-
-<p>Sylvie était frappée de l'insensibilité d'Annette. Il ne fallait
-pourtant pas croire que la courageuse fille n'éprouvât point de
-mélancolie. Elle aimait cette maison, qu'elle devait quitter... Tant de
-souvenirs! tant de rêves! Mais elle les refoulait. Elle savait bien
-qu'elle ne pouvait leur faire impunément leur part! Ils étaient trop,
-ils auraient tout pris; elle avait besoin de toute sa force, en ce
-moment.</p>
-
-<p>Une seule fois, elle céda à leur assaut, par surprise. C'était une
-après-midi, peu avant le déménagement. La tante était à l'église,
-et Marc chez Sylvie. Annette, seule dans la maison de Boulogne, où tout
-sentait les approches du départ, à genoux sur un tapis à demi roulé,
-pliait une tenture déclouée. Tout occupée de sa tâche, tandis que
-ses mains actives allaient et venaient, sa tête faisait des calculs
-pour les arrangements nouveaux. Mais sans doute il restait de la place
-pour le rêve: car son regard qui, depuis un instant, flottait loin de
-la vision présente, fixa, parmi sa brume, un dessin de la tenture que
-les mains enroulaient; et il le reconnut. Un motif de fleurs pâles,
-presque effacées: ailes de papillons, pétales détachés? Peu
-importait; mais les yeux d'Annette enfant s'y étaient posés, et sur ce
-canevas, ils avaient brodé la tapisserie des jours enfuis. Et cette
-tapisserie, brusquement, ressortait de la nuit... Les mains d'Annette
-cessèrent de ranger, son cerveau un moment encore s'obstina à
-répéter les chiffres, dont il avait perdu le fil, puis se tut. Et
-Annette, se laissant couler sur le plancher, le front sur le rouleau de
-tapis, le visage dans ses mains, étendue, les genoux repliés,
-s'abandonnant au vent et au flot, fit voile... Elle ne voyageait pas
-dans une contrée précise... Une telle masse de souvenirs&mdash;(vécus?
-rêvés?)&mdash;comment les distinguer?... Vertigineuse symphonie d'une
-minute de silence! Elle contient beaucoup plus que la substance d'une
-vie. Dans la pensée active, quand la conscience croit prendre
-possession de notre monde intérieur, elle ne saisit que la crête de la
-vague, à l'instant où le rayon la dore. La rêverie seule perçoit
-l'abîme mouvant et son rythme torrentiel, ces graines innombrables
-charriées par le vent des siècles, semences de pensées des êtres
-d'où nous sortons et qui de nous sortiront, ce formidable chœur
-d'espoirs et de regrets, dont les mains frémissantes se tendent vers le
-passé ou bien vers l'avenir... Indéfinissable harmonie, qui forme le
-tissu d'une seconde illuminée, et qu'il suffit parfois d'un choc pour
-éveiller... Un bouquet de fleurs pâles venait de l'évoquer dans
-Annette...</p>
-
-<p>Quand elle s'y arracha, après un long silence, elle se releva
-précipitamment, et, de ses mains devenues gauches, brusques,
-tremblantes, elle acheva, sans regarder, de plier la tenture commencée.
-Elle n'acheva même pas, elle la jeta dans un coffre, incomplètement
-roulée; et elle fuit de la pièce... Non, elle ne voulait pas rester
-avec ces pensées! Il valait mieux les écarter. Plus tard, elle aurait
-le temps de regretter le passé, quand elle serait elle-même du
-passé... plus tard, au crépuscule de sa vie. Pour l'instant, elle
-était trop chargée d'avenir, elle devait le porter. Ses rêves
-étaient devant... «Ce qui est derrière moi, je ne veux pas le savoir;
-il ne faut pas me retourner...»</p>
-
-<p>Elle marchait dans la rue, pressant le pas, raidie, regardant droit au
-loin... les années, les années... la vie qui monte... celle de son
-enfant, la sienne, la vie nouvelle... l'Annette de demain.</p>
-
-
-
-
-<p>Elle avait cette vision dans les yeux, le soir de son installation dans
-la maison de Sylvie. Sylvie, son magasin fermé, se hâta de monter chez
-sa sœur, afin de la distraire des regrets qu'elle lui supposait. Elle
-la trouva, allant et venant dans son étroit enclos, nullement fatiguée
-de l'exténuante journée, s'efforçant de faire tenir dans des placards
-trop petits son linge et ses vêtements; et, n'y parvenant pas, perchée
-sur un escabeau, les bras chargés de draps, regardant les rayons
-pleins, méditant un autre plan, elle sifflait comme un garçon&mdash;(une
-fanfare wagnérienne que, sans trop y penser, elle travestissait d'une
-façon burlesque).&mdash;Sylvie la considéra, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Annette, je t'admire.</p>
-
-<p>(Elle ne le pensait pas tout à fait).</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? demanda Annette.</p>
-
-<p>&mdash;Si j'étais à ta place, ce que je ragerais!</p>
-
-<p>Annette se mit à rire, et, toute à son affaire, lui fît signe de se
-taire.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que j'ai trouvé... dit-elle.</p>
-
-<p>Elle enfonça la tête et les bras dans le placard, rangea, dérangea,
-fourragea.</p>
-
-<p>&mdash;Quand je le disais!... fit-elle... <i>Je l'ai eu!</i>...</p>
-
-<p>(Elle s'adressait au placard bondé, rangé, soumis).</p>
-
-<p>Elle descendit, victorieuse, de l'escabeau.</p>
-
-<p>&mdash;Sylvie, dit-elle, rageoir! (elle lui tenait le menton), quand on
-était enfant, on jouait à bâtir une maison avec les dominos. Quand la
-maison tombait, est-ce que tu rageais?</p>
-
-<p>&mdash;Je fichais les dominos par terre, dit Sylvie.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je disais: Patatras! je vais en refaire une autre!...</p>
-
-<p>&mdash;Dis tout de suite que tu secouais la table!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! je n'en jurerais pas! fit Annette.</p>
-
-<p>Sylvie l'appela:</p>
-
-<p>&mdash;Anarchiste!</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! dit Annette, tu ne l'es donc pas?</p>
-
-<p>Sylvie ne l'était pas. Elle entendait bien se fiche, s'il lui
-plaisait, de l'ordre et de l'autorité; mais il lui fallait un ordre et
-une autorité. Quand ce ne serait que pour les autres! Pour elle aussi,
-d'ailleurs: il n'y a de plaisir à se révolter que s'il y a une
-autorité. Et quant à l'ordre, Sylvie en était pourvue; elle ne
-chicanait l'ordre établi que parce qu'il n'était pas le sien. Mais
-qu'il fût <i>établi</i>, elle ne le lui reprochait pas. Un ordre doit
-être <i>établi.</i> Depuis qu'elle était, elle aussi,
-<i>établie</i>, patronne, et dirigeant pour son compte ses affaires,
-elle était pour l'ordre stable. Annette en fit la découverte, avec
-surprise.&mdash;Ce ne fut pas la seule. On ne connaît bien un autre que
-quand on le voit dans l'action journalière, qui bande les ressorts et
-montre au naturel ses mouvements et ses gestes. Annette n'avait vu
-Sylvie qu'à ses périodes oisives de détente flâneuse. Qui peut juger
-d'une chatte alanguie sur un coussin moelleux? Il faut la voir en
-chasse, les reins cambrés en arc, et le feu vert de ses yeux.</p>
-
-<p>Annette vit Sylvie sur son terrain, le lopin qu'elle s'était taillé
-dans la jungle parisienne. La petite patronne avait pris le métier au
-sérieux, et elle ne le cédait à personne dans l'art de gérer ses
-affaires. Annette put l'observer à loisir, et de près: car, pendant
-les premières semaines qui suivirent l'emménagement, elle prenait ses
-repas chez Sylvie; il avait été convenu qu'on ferait ménage ensemble,
-jusqu'à ce que l'installation fût tout à fait terminée. Annette, de
-son côté, cherchait à se rendre utile, en participant à certains
-travaux de l'atelier. Elle voyait donc Sylvie, à toutes les heures du
-jour, soit avec les clientes, soit avec les ouvrières, soit seule en
-tête à tête; et elle remarquait en sa sœur des traits qu'elle ne
-connaissait pas, ou qui s'étaient accentués depuis deux ou trois ans.</p>
-
-<p>La caressante Sylvie, sous son charmant sourire, ne cachait plus aux
-yeux pénétrants d'Annette une nature un peu sèche, qui, même dans
-ses emballements, savait où elle allait. Elle avait un petit personnel
-d'ouvrières, qu'elle menait supérieurement. Avec sa finesse
-d'observation et son air enjôleur, elle s'était choisi et attaché des
-dévouements en disponibilité. Telle sa première, Olympe, beaucoup
-plus âgée qu'elle, plus experte au métier, excellente travailleuse,
-mais dépourvue d'idées, incapable de se défendre; venue de sa
-province et perdue à Paris, grugée, bernée par les hommes, par les
-femmes, par les maîtres et par les camarades, elle ne manquait pourtant
-pas d'intelligence pour le voir, mais de force pour résister, et
-cherchait qui, sans la duper, profitât de son travail et la
-déchargeât de la peine de se diriger. Sylvie n'eut aucun effort à
-faire pour se l'asservir. Il fallait seulement veiller à la bonne
-entente parmi les dévouements rivaux qu'elle avait suscités dans son
-personnel, user adroitement de leur antagonisme pour stimuler leur
-zèle, et fonder, à l'instar d'un sage gouvernement, l'union des
-rivales sur le patriotisme du travail en commun. L'orgueil du petit
-atelier et le désir de se signaler aux yeux de la jeune patronne, les
-livraient à sa domination astucieuse qui, souvent, les faisait
-travailler jusqu'à épuisement. Elle donnait l'exemple; et l'on ne se
-plaignait pas. Une affectueuse bourrade, une moqueuse drôlerie, dont
-elles riaient aux éclats, relevait l'attelage fourbu, le faisait tenir
-jusqu'au bout. Fières de la patronne, elles l'aimaient
-jalousement.&mdash;Et elle, qui entretenait leur feu, restait
-indifférente. Le soir, après leur départ, elle parlait d'elles à sa
-sœur, d'un ton de froid détachement, qui choquait Annette. Au reste,
-serviable en cas de besoin, et, si elle les voyait souffrantes ou dans
-la peine, ne les laissant pas sans aide. Mais, souffrantes ou non, si
-elle ne les voyait pas, elle les oubliait. Elle n'avait pas le temps de
-penser aux absents. Elle n'avait pas le temps d'aimer longtemps. Une
-activité perpétuelle, tous ses instants occupés: toilette, ménage,
-manger, métier, essayages, bavardages, amours, amusements. Et
-tout,&mdash;jusqu'aux (jamais très longs) silences où, entre le
-mouvement du jour et le sommeil de la nuit, elle se trouvait seule, en
-face de soi,&mdash;tout avait un caractère précis. Pas un coin pour le
-rêve. Quand elle s'observait, elle restait l'œil clair et curieux qui
-épie les autres et qui se regarde comme un passant. Un minimum de vie
-intérieure: tout projeté en actes et en paroles. Le besoin qu'avait
-Annette de confession morale ne trouvait point là son compte. Elle
-était gênée dans ce plein jour perpétuel. Aucune ombre. Ou, s'il en
-existait&mdash;(il en existe en toute âme)&mdash;la porte était
-fermée dessus. Sylvie ne s'intéressait pas à ce qu'il y avait
-derrière la porte. Il s'agissait d'administrer exactement son petit
-domaine: jouir de tout, de son travail et de ses plaisirs, mais le tout
-à son temps, afin de n'en rien perdre, par conséquent sans passions,
-sans grands excès, parce que cette activité et ce «passage»
-perpétuels ne s'y prêtent pas, et même en suppriment la possibilité,
-d'avance. Pas de danger que ses amants lui fissent perdre la tête!</p>
-
-<p>En vérité, elle n'aimait bien, elle n'aimait tout à fait qu'un seul
-être: Annette... Et comme c'était curieux! Pourquoi est-ce qu'elle
-l'aimait, cette grande fille, qui ne lui ressemblait en rien,&mdash;en
-presque rien?</p>
-
-<p>Ah! ce «presque rien», c'était beaucoup, c'était (qui sait?) le plus
-important: le sang... Cela ne compte pas toujours entre gens de même
-lignée. Mais quand cela compte, quelle force secrète! C'est une voix
-qui nous souffle:</p>
-
-<p>&mdash;Cet autre, c'est encore moi. Coulé en une autre forme, la
-substance est la même. Je me reconnais, mais autre, et possédé par
-une âme étrangère...</p>
-
-<p>Et l'on veut se reconquérir sur cet usurpateur... Double attrait.
-Triple attrait: attrait de la ressemblance, attrait de l'opposition, et
-la guerre de conquête, qui n'est pas le moindre des trois...</p>
-
-<p>Que de forces communes entre Annette et Sylvie! L'orgueil,
-l'indépendance, l'ordre, la volonté, la vie sensuelle! Mais de ces
-deux esprits, l'un tourné vers le dedans, l'autre vers le dehors,&mdash;les
-deux hémisphères de l'âme. Elles étaient constituées presque des
-mêmes éléments; mais chacune, pour des raisons obscures et profondes,
-qui tenaient à l'essence de la personnalité, en refoulait une moitié,
-n'en voulait voir qu'une seule,&mdash;celle qui émergeait, ou celle qui
-était submergée. Le rapprochement des deux sœurs dans une vie commune
-inquiétait la conscience habituelle que chacune avait de soi. Leur
-affection mutuelle se teintait d'hostilité. Et plus l'affection était
-vive, plus vive l'hostilité cachée: car elles se sentaient
-irréductibles l'une à l'autre. Annette, plus experte à lire dans ses
-arrière-pensées, et aussi plus sincère, était capable de les juger
-et de les réprimer: le temps était passé, où elle voulait absorber
-Sylvie dans son impérieux amour. Mais Sylvie gardait toujours un secret
-désir de dominer son aînée; et elle n'était pas fâchée que les
-événements lui eussent fourni le moyen d'affirmer sa supériorité.
-Revanche des inégalités du sort pendant la jeunesse des deux sœurs!
-Ce sentiment inavoué et sa tendresse réelle lui faisaient goûter une
-satisfaction, qu'elle dissimulait, à voir Annette travailler, sous sa
-direction, à l'atelier. Elle eût voulu l'enrôler. Elle la chargeait
-de recevoir ses clientes, de dessiner au fusain des garnitures de
-broderie; elle tâchait de lui persuader qu'elle pourrait s'assurer un
-emploi important, et même s'associer à elle, plus tard, dans son
-commerce.</p>
-
-<p>Annette, qui percevait les raisons de Sylvie, ne tenait nullement à
-s'assujettir. Elle laissait tomber l'invite, ou, pressée par Sylvie,
-répondait qu'elle n'était pas bien faite pour ce métier. Sur quoi,
-Sylvie lui demandait ironiquement pour quel métier elle était donc
-faite? Ce lui était sensible. Quand on n'a jamais eu besoin de
-travailler pour vivre, et que la nécessité vient vous y forcer, il est
-pénible de ne pas savoir à quel travail on est bon, ni même si,
-malgré son instruction, on est bon à quelque travail. Il le fallait
-pourtant. Annette ne voulait pas rester à la charge de Sylvie. Certes,
-Sylvie ne l'eût pas montré: elle avait plaisir à aider sa sœur. Mais
-si elle était heureuse de dépenser pour Annette, elle savait ce
-qu'elle dépensait; sa main droite n'ignorait jamais ce que donnait la
-gauche. Annette l'ignorait encore moins. Elle ne pouvait supporter la
-pensée que Sylvie, faisant sa caisse, l'inscrivît (mentalement) à son
-débit... Diable soit de l'argent! Entre deux cœurs qui s'aiment,
-est-ce qu'il devrait compter? Il ne comptait pas dans les cœurs
-d'Annette et de Sylvie. Mais il comptait dans leur vie. On ne vit pas
-que d'amour. On vit aussi d'argent.</p>
-
-
-
-
-<p>C'était là une vérité qu'Annette avait un peu trop méconnue. Elle
-ne fut pas lente à l'apprendre.</p>
-
-<p>Elle se mit en quête d'une place, sans en parler à Sylvie. Et sa
-première idée fut d'aller trouver la directrice du collège de jeunes
-filles où elle avait fait ses études. Élève intelligente, riche,
-fille d'un père influent, elle avait été dans les faveurs de M<sup>me</sup>
-Abraham, et se tenait assurée de sa sympathie. Cette femme remarquable,
-une des premières qui eût organisé l'enseignement féminin en
-France, avait de rares qualités d'énergie et de jugement,
-complétées&mdash;ou palliées (cela dépendait des cas)&mdash;d'un
-sens politique très froid, que bien des hommes auraient pu lui envier.
-Désintéressée pour elle même, elle ne l'était point pour son
-collège. Elle était libre-penseuse et même, sans l'afficher, ne
-cachait point un certain dédain anticlérical, qui ne pouvait nuire
-auprès de sa clientèle de filles de la bourgeoisie radicale et de
-jeunes israélites. Mais à la place des dogmes rejetés, on avait
-instauré une morale civique qui, pour manquer de base et de certitude,
-n'en était pas moins étroite et impérative. (Elle ne l'en était que
-davantage: car plus une règle est arbitraire, plus elle se fait
-rigide). Annette, grâce à sa situation mondaine, était intime avec la
-directrice et avait son franc parler; elle s'amusait à taquiner la
-fameuse morale officielle; et M<sup>me</sup> Abraham, sceptique de
-nature, ne faisait pas de difficultés pour sourire de ces boutades de
-l'irrespectueuse gamine. Elle en souriait, oui bien, quand elles
-causaient à huis-clos. Mais aussitôt que la porte était ouverte et
-que M<sup>me</sup> Abraham réintégrait son titre et son rang officiel,
-elle croyait, dur comme fer, aux Tables de la Loi laïque, qu'avait
-élaborées la moralité raisonnante de quelques pédagogues
-républicains. C'était assez dire que si sa conscience nue était
-indifférente à la morale conventionnelle, sa conscience
-habillée&mdash;sa conscience usuelle&mdash;blâmait sévèrement la
-conduite d'Annette. Car elle la connaissait: l'aventure avait fait le
-tour de la société.</p>
-
-<p>Mais elle ne connaissait pas encore sa ruine. Et quand Annette se fit
-annoncer, elle n'eut garde de lui manifester ses pensées; il fallait
-d'abord savoir les motifs de la visite, et si le collège n'en
-retirerait pas quelque avantage. Elle lui montra donc bon visage,
-quoique un peu réservé. Mais à peine sut-elle qu'Annette venait en
-quémandeuse, elle se souvint du scandale, son sourire se figea. On peut
-bien accepter de l'argent d'une personne qu'on n'approuve point; mais on
-ne peut pas, décemment, lui en donner. Il ne fut pas difficile à Mme
-Abraham de trouver des raisons péremptoires pour écarter la
-candidature indiscrète. Point de place au collège. Et comme Annette
-demandait qu'elle la recommandât à d'autres institutions,
-M<sup>me</sup> Abraham ne prit pas la peine de la payer de promesses
-vagues. Très diplomate, quand elle avait affaire à ceux que portait la
-roue de la fortune, elle cessait sur-le-champ de l'être, quand la roue
-les jetait en bas. Grave faute de diplomatie! Car il se peut que ceux
-qui sont en bas aujourd'hui, demain se retrouvent en haut; et le bon
-diplomate ménage l'avenir. M<sup>me</sup> Abraham ne tenait compte que
-du présent. À présent, Annette se noyait: c'était regrettable, mais
-M<sup>me</sup> Abraham n'avait pas l'habitude de repêcher ceux qui
-étaient à l'eau. Elle ne déguisa point la sécheresse de ses
-sentiments; et Annette n'abandonnant pas son ton de tranquille aisance
-et d'égalité (désormais) déplacée, Mme Abraham, afin de la ramener
-à une appréciation plus exacte des distances, déclara qu'elle ne
-pouvait, en conscience, la recommander. Annette, brûlante
-d'indignation, fut sur le point de la manifester; un éclair de colère
-passa: il s'éteignit; le dédain l'emporta; elle fut prise d'une de ces
-gamineries un peu diaboliques de jadis, un prurit de persifler. Elle
-dit, en se levant:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, pensez à moi, si vous fondez un cours de morale
-nouvelle!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Abraham la regarda, interloquée: l'impertinence
-était visible. Elle répliqua sèchement:</p>
-
-<p>&mdash;L'ancienne nous suffit.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne ferait pourtant pas de mal, de l'élargir un peu!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y feriez-vous entrer?</p>
-
-<p>&mdash;Un rien, dit Annette, tranquillement: la franchise, et
-l'humanité.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Abraham, blessée, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Le droit à l'amour, sans doute?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit Annette, le droit à l'enfant.</p>
-
-<p>Quand elle fut sortie, elle haussa les épaules, de sa bravade
-inutile... Stupide!... À quoi bon s'être fait une ennemie?... Elle
-rit, tout de même, de l'air vexé de son antagoniste. Une femme ne
-résiste pas au plaisir de rendre à une autre un affront. Bah! la femme
-Abraham ne resterait son ennemie que jusqu'au jour où Annette aurait
-reconquis son rang. On le reconquerrait!</p>
-
-<p>Annette vit d'autres institutions; mais les places manquaient. Il n'y en
-avait pas pour les femmes. Les démocraties latines ne sont faites que
-pour les hommes; elles mettent parfois le féminisme sur leurs
-programmes; mais elles s'en méfient; elles n'ont point hâte de fournir
-des armes à celle qui demeure encore, à l'aurore du XXe siècle, la
-rivale asservie, mais qui ne le sera plus longtemps, grâce à la
-ténacité de la femme nordique. Pour qu'elles accueillent, en
-rechignant, la femme qui travaille et veut exercer ses droits, il faut
-que fasse pression l'opinion du reste du monde.</p>
-
-<p>Annette aurait pu cependant être admise dans deux ou trois postes, si
-sa susceptibilité ne les lui eût fait manquer. On eût consenti à
-fermer les yeux sur sa situation irrégulière, si elle-même eût
-consenti à en donner une explication spécieuse: veuvage, divorce, à
-son choix; mais elle mit absurdement son orgueil, lorsqu'on
-l'interrogeait, à dire les choses comme elles étaient. Après deux ou
-trois échecs, elle ne s'adressa plus à des institutions, ni à
-l'Université; dans celle-ci, pourtant, elle avait laissé des
-sympathies: elle y eût trouvé des esprits assez larges pour l'aider
-sans blâme. Mais elle craignait d'être froissée. Elle était neuve
-encore au pays de misère. Sa fierté n'avait pas eu le temps de se
-faire des cals aux mains...</p>
-
-<p>Elle chercha des leçons particulières. Elle ne voulait pas en
-quêter chez ses connaissances bourgeoises; elle préférait leur cacher
-ses démarches. Elle s'adressa à ces agences de
-placement&mdash;d'exploitation&mdash;clandestines, qui existaient alors
-à Paris. Elle n'eut pas l'habileté de s'y faire bien voir. Elle était
-dédaigneuse. On lui en voulait de se montrer difficile: elle
-prétendait choisir, au lieu d'accepter quoi que ce fût, comme tant de
-malheureuses, qui, munies de fort peu de titres, enseignent tout ce
-qu'on leur demande, à des prix de famine, en travaillant du matin au
-soir.</p>
-
-<p>Enfin, elle trouva quelques étrangères, par l'entremise des clientes
-de Sylvie. Elle donna des leçons de conversation à des Américaines,
-qui la traitait aimablement, lui proposaient, à l'occasion, une
-promenade dans leur voiture, mais lui offraient un salaire dérisoire,
-et n'avaient même pas l'idée qu'on dût payer plus cher. Elles
-n'hésitaient pas à donner cent francs pour une paire de bottines; mais
-pour une heure de français, elles payaient un franc. (Il n'était pas
-impossible, en ces temps, de trouver vendeuse de leçons à cinquante
-centimes!)... Annette, qui n'avait pourtant pas le droit d'être
-exigeante, rejeta ces honteux traitements. Mais après avoir beaucoup
-cherché, elle ne découvrit guère mieux. La bourgeoisie aisée qui,
-pour l'éducation de ses enfants, consent à dépenser, sous l'œil de
-l'opinion, ce qu'exige l'enseignement quand l'enseignement est public,
-exploite sordidement les maîtres à domicile. Ici, nul ne vous voit. Et
-l'on a affaire à trop humble pour résister: un qui refuse, dix qui
-vous supplient de les accepter!...</p>
-
-<p>Isolée, sans expérience, Annette était dans de mauvaises conditions
-pour se défendre; mais elle avait l'instinct pratique des Rivière, et
-aussi sa fierté, qui n'admettait point les humiliants salaires auxquels
-d'autres se pliaient. Elle n'était pas de l'espèce bêlante, qui
-gémit et consent. Elle ne gémissait pas, et elle ne consentait pas. Et
-contre toute attente, cette attitude lui réussit. L'espèce humaine est
-lâche; Annette avait une façon calme, un peu hautaine, de dire: non,
-qui coupait court aux marchandages; on n'osait pas la traiter comme on
-eût fait des autres; et elle obtint des conditions un peu moins
-misérables. Ce n'était guère. Il fallait bien des fatigues pour
-gagner ce qu'elle dépensait par jour. Ses élèves étaient
-disséminées dans des quartiers éloignés; et l'on n'avait encore à
-Paris ni autobus, ni métro. Quand elle rentrait le soir, ses pieds
-étaient douloureux, et ses bottines s'usaient. Mais elle était
-robuste, et elle goûtait une satisfaction à connaître la vie de
-travail pour le pain quotidien. Gagner son pain, c'était pour Annette
-une aventure nouvelle! Quand elle avait réussi, dans un de ces petits
-duels de volonté avec ses exploiteurs, elle était aussi contente de sa
-journée que ces joueurs qui, dans le plaisir de la partie gagnée,
-oublient l'insignifiance de l'enjeu. Elle apprenait à mieux voir les
-hommes. Ce n'était pas toujours beau. Mais tout vaut d'être connu.
-Elle entrait en contact avec le monde du labeur obscur. Contacts
-insuffisants toutefois, sans profondeur! Car si la richesse isole, la
-pauvreté n'isole pas moins. Chacun est pris par sa peine et par son
-effort. Et chacun voit dans l'autre, moins un frère de misère qu'un
-rival, dont la part est coupée aux dépens de la sienne...</p>
-
-<p>Annette lut ce sentiment chez les femmes, avec qui elle se trouva en
-concurrence; et elle le comprit: car elle était, parmi elles, une
-privilégiée. Si elle travaillait pour ne pas être à charge à sa
-sœur, sa sœur n'en était pas moins là: elle était préservée des
-risques de la misère. Elle ne connaissait pas l'incertitude fébrile du
-lendemain. Elle jouissait de son enfant; nul ne prétendait le lui
-arracher. Comment comparer son sort à celui de cette femme, dont elle
-avait appris l'histoire,&mdash;une institutrice révoquée, parce
-qu'elle avait eu, comme Annette, l'audace d'être mère!&mdash;À vrai
-dire, elle avait été d'abord tolérée dans l'enseignement, à
-condition de dissimuler sa maternité. Exilée dans un poste de
-disgrâce, au fond d'une campagne, elle avait dû éloigner d'elle
-l'être de sa chair. Mais elle ne put s'empêcher de courir à lui,
-quand il était malade. Le secret fut divulgué, et la vertueuse
-campagne férocement s'égaya. L'autorité universitaire, bien entendu,
-sanctionna la justice populaire, en jetant sur le pavé les deux
-insoumis au Code. Et c'était à eux qu'Annette venait disputer leur
-maigre nourriture! Elle évitait de se présenter aux places que l'autre
-postulait. Mais on la préférait. Justement parce qu'elle les
-recherchait moins âprement, parce qu'elle en avait moins besoin. On
-n'estime pas ceux qui ont faim.&mdash;Aussi, les malheureuses qu'elle
-supplantait la traitaient en intruse qui les volait. Elles se savaient
-injustes; mais l'injustice soulage, quand on est victime de
-l'injustice. Annette découvrit la plus grande guerre,&mdash;la
-guerre des travailleurs, non pas contre la nature ou contre les
-circonstances,&mdash;non pas contre les riches, pour leur arracher le
-pain,&mdash;la guerre des travailleurs contre les travailleurs, pour
-s'arracher le pain, les miettes tombées de la table des riches ou du
-Crésus ladre, l'État... C'est la grande misère. Plus sensible chez
-les femmes. Surtout chez celles de ce temps. Car elles se montraient
-incapables encore de s'organiser. Elles en restaient à l'état de la
-guerre primitive, un contre un; au lieu d'associer leurs peines, elles
-les multipliaient...</p>
-
-<p>Annette, se raidissant, avec le cœur qui saignait et, malgré tout, aux
-yeux une flamme de joie, marchait, soutenue dans son ingrate tâche, par
-la nouveauté de la tâche, la force à dépenser,&mdash;et la pensée de son
-petit, qui l'illuminait, tout le jour.</p>
-
-
-
-
-<p>Marc passait le jour dans l'atelier de Sylvie. La tante Victorine
-s'était éteinte, peu après l'installation. Elle n'avait pu survivre
-à la perte du vieux foyer, des vieux meubles, des habitudes d'un
-demi-siècle quiet. Annette étant tenue, jusqu'au soir, hors du logis,
-Sylvie prenait l'enfant chez elle. Il était le chat de l'atelier,
-choyé par les clientes et par les ouvrières, furetant à quatre
-pattes, assis sous une table, ramassant des agrafes et des bouts de
-chiffons, dévidant des écheveaux, enroulant des pelotons, bourré de
-sucreries et beurré de baisers. C'était un petit garçon de trois à
-quatre ans, châtain doré comme Annette, resté un peu pâlot depuis sa
-maladie. La vie était pour lui un spectacle perpétuel. Sylvie aurait
-pu se souvenir de ses premières expériences, quand, assise sous le
-comptoir de sa mère, elle écoutait les clients. Mais les grandes
-personnes, du haut de leurs échasses, ont un champ de vision beaucoup
-trop différent pour savoir ce qu'agrippent les yeux d'un enfant. Et ses
-oreilles roses... Elles avaient de quoi s'occuper, dans l'atelier! Les
-langues s'en donnaient, rieuses, hardies, effrontées. La pruderie
-n'était point le péché de Sylvie et de son troupeau. Bien rire, bien
-médire, fait l'aiguille courir... On ne songeait pas au petit. Est-ce
-qu'il pouvait comprendre?... Il ne comprenait pas (c'était plus que
-probable), mais il prenait, il ne laissait rien perdre. L'enfant ramasse
-tout, tâte tout, goûte à tout. Gare à ce qui traîne! Vautré sous
-une chaise, il mettait dans sa bouche tout ce qui tombait de là-haut,
-les miettes de biscuit, des boutons, des noyaux; et il mettait aussi les
-mots. Sans savoir. Justement! Pour savoir! Et il les mâchonnait,
-chantonnait.....</p>
-
-<p>&mdash;Petit cochon!...</p>
-
-<p>C'était une apprentie qui lui arrachait des doigts un ruban qu'il
-suçait, ou bien, pour essayer, qu'il s'enfonçait dans le nez. Mais on
-ne lui arrachait pas les propos avalés. Il n'en faisait rien, pour
-l'instant; il n'avait rien à en faire. Mais ce n'était pas perdu.</p>
-
-<p>Extirpé des dessous de meubles et de jupes, où il se livrait à de
-curieuses études sur les pieds qui frétillent et leurs doigts
-prisonniers qui se crispent dans les bottines, ramené aux usages et à
-la position normale dans le monde des grands, il restait immobile et
-sagement assis, sur un tabouret bas, entre les jambes de Sylvie. Ou
-bien, parce que la tante rarement demeurait en repos, d'une autre
-enjuponnée. Il appuyait sa joue contre l'étoffe chaude et, la tête
-renversée, il regardait, le nez en l'air, ces figures penchées, yeux
-plissés, aux prunelles mobiles, vifs, brillants, ces bouches qui
-mordent le fil, et l'on voit la salive, et la lèvre du bas (elle
-paraît en haut) qui est sucée par les dents, et le dessous des
-narines, qui a des filets rouges et se trémousse en parlant; et ces
-doigts qui couraient avec leur aiguillon; et brusquement, une main lui
-chatouillait le menton: il y avait un dé au bout, qui lui faisait froid
-dans le cou... Ici, comme tout à l'heure, rien n'était perdu pour lui:
-ces chauds et frais contacts, cette tiédeur duveteuse, ces lumières
-qui rougissent et ces ombres qui ambrent des morceaux de chair vivante,
-et cette odeur de femmes... Il n'en avait certes pas conscience, lui;
-mais sa multiple conscience, cette conscience à facettes qui est
-éparpillée à la périphérie de l'être d'un enfant, enregistrait au
-passage les empreintes sur son rouleau... Ces femmes ne se doutaient pas
-que, des pieds à la tête, leur image s'imprimait sur cette petite
-plaque sensible. Seulement, il ne les voyait que par morceaux; et des
-morceaux manquaient: ainsi que dans un puzzle, dont les pièces sont
-mêlées. De là, ses bizarres et fugaces préférences, aussi vives que
-variées, qui semblaient capricieuses, et qui étaient moins
-inconstantes que partielles. Bien malin eût pu dire ce qui en chacune
-de ces femmes l'attirait! En vrai chat du foyer, c'était la douceur des
-mains plus que la personne entière qu'il aimait. Et c'était l'ensemble
-de ces douceurs, le foyer, l'atelier. Il était égoïste, avec candeur.
-(Et bon droit: le petit constructeur avait d'abord à rassembler son
-moi). Égoïste sincèrement, jusque dans ses caresses. Car il était
-caressant, parce qu'il voulait plaire, et parce qu'il y trouvait
-plaisir. Aussi ne l'était-il qu'avec celles qu'il avait élues.</p>
-
-<p>Sa grande favorite fut, dès les premiers temps, Sylvie. Son instinct
-d'animal domestique avait tout de suite perçu qu'elle était le dieu du
-foyer, le maître qui dispense le manger, les baisers, la couleur de la
-journée, et qu'il est bon de courtiser. Mais le meilleur encore est
-d'en être courtisé. Et le petit avait su remarquer que ce privilège
-lui était attribué. Il ne doutait point d'ailleurs que ce ne fût
-mérité. Il recevait donc, sans surprise, mais avec satisfaction,
-l'hommage agréable et flatteur qui lui était rendu par la souveraine
-de l'atelier. Sylvie le gâtait, l'adulait, s'extasiait sur ses gestes,
-sur ses pas, sur ses mots, son esprit, sa beauté, sa bouche, ses yeux,
-son nez; elle l'offrait à l'admiration de ses clientes et se pavanait
-de lui, comme si elle l'eût pondu. À la vérité, elle l'appelait
-aussi:</p>
-
-<p>&mdash;Petit voyou! Serin guinos!</p>
-
-<p>Et d'aventure, elle le mouchait, torchait, claquait. Mais d'elle, il ne
-le trouvait pas blessant, et même, (quoiqu'il protestât hautement),
-pas trop désagréable. N'est pas fessé qui veut, par la main de la
-reine! D'une autre, «Dieu de Dieu!» (une de ses miettes d'atelier), il
-ne l'eût pas admis!... Et puis, même sans son sceptre, Sylvie avait
-pour lui un charme. Dans son puzzle féminin, fait des unes et des
-autres, elle lui avait fourni le plus grand nombre des morceaux; il
-aimait à se serrer dans sa robe, la tête contre son ventre, à
-écouter sa voix, (il l'entendait rire, au travers de son corps); ou
-bien à grimper après ses hanches, jusqu'à ce qu'il arrivât au haut;
-et alors, des deux bras, noué autour de son cou, il se frottait le nez,
-les lèvres et les yeux, le long de la joue douce, et là, près de
-l'oreille, dans ces petits frisons, très blonds, qui sentent bon. Ce
-qu'est l'œil pour l'esprit des grands, le toucher l'est pour celui des
-enfants. Il est le talisman qui permet de voir hors du mur, et de tisser
-au dedans le rêve des choses qu'on a cru voir, l'illusion de la vie.
-L'enfant filait sa toile. Et sans savoir ce qu'étaient ces frisons
-blonds, cette joue, cette voix, ce rire, cette Sylvie, et ce qu'il
-était, «moi», il pensait:</p>
-
-<p>&mdash;C'est à moi.</p>
-
-
-
-
-<p>Annette revenait, le soir. Elle était affamée. Tout le jour, elle
-avait marché dans un désert sans eau, un monde sans amour. Tout le
-jour, elle avait marché, les yeux tournés vers la source que, le soir,
-elle retrouverait. Elle l'entendait chanter; par avance, elle y baignait
-ses lèvres; et il aurait pu se faire qu'un passant dans la rue
-s'attribuât le sourire que cette belle femme pressée adressait à
-l'image de son enfant. Comme le cheval qui sent l'avoine, son pas
-s'accélérait, à mesure qu'elle se rapprochait de la maison de Sylvie;
-et lorsque enfin elle rentrait, riant d'amour avide, si harassée
-qu'elle fût, elle remontait en courant l'escalier. La porte s'ouvrait;
-elle faisait irruption et fondait sur le petit; elle l'enlevait dans ses
-serres, l'étreignait, le becquetait furieusement sur un œil, sur le
-nez, sous le nez, n'importe où ça se trouvait, tout ce qu'elle
-attrapait; et sa joie impétueuse s'exprimait à grand bruit. Lui, qui
-était en train de jouer, ou, confortablement installé sur un pouf
-rembourré, s'amusait gravement à faire des raies avec la craie, ou
-bien à emmêler des fils de toutes les couleurs, il n'était pas
-content de cette invasion. Cette grande femme brusque, qui entrait sans
-crier gare, qui l'empoignait, le tripotait, lui braillait dans
-l'oreille, qui l'étouffait de baisers,... il n'aimait pas cela! Qu'on
-disposât de lui sans sa permission, non, c'était indignant! Il ne
-l'admettait point. Il se débattait, maussade; mais elle n'en était que
-plus enragée à le secouer, à le bicher; et de rire, et de crier!...
-Tout lui déplaisait en elle: ce manque d'égards, ce bruit, cette
-violence... Il comprenait très bien qu'elle l'aimât, l'admirât, et
-même qu'elle le baisât. Mais il faut plus de manières! D'où est-ce
-qu'elle sortait? Sylvie et ses demoiselles étaient plus distinguées.
-Lorsqu'elles jouaient avec lui, même quand elles riaient, criaient, ce
-n'étaient pas ces clameurs et cette brutalité de vous prendre et de
-vous embrasser! Il s'étonnait que Sylvie, qui savait si bien laver la
-tête à ses sujettes, ne donnât pas une leçon de maintien à cette
-mal-élevée, et qu'elle ne le défendît pas contre de telles
-privautés. Mais Sylvie au contraire prenait avec Annette un ton
-d'égalité affectueuse qu'elle n'avait pas pour les autres, et elle
-disait à Marc:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, sois plus gentil! Embrasse ta maman!</p>
-
-<p>Sa maman! Sans doute, il le savait. Mais ça n'est pas une raison! Oui,
-elle était aussi une puissance domestique. Il était encore trop près
-de la chaleur du sein, pour ne pas avoir gardé dans sa bouche gourmande
-le goût sucré du lait, et dans son corps d'oiseau l'ombre dorée de
-l'aile qui l'abritait. Plus près encore, dans les nuits de maladie, où
-l'invisible ennemi serrait le cou de l'oiselet, la tête penchée sur
-lui de la grande protectrice... Sans doute, sans doute! Mais, pour
-l'instant, il n'en avait plus besoin. S'il gardait ces souvenirs, et
-cent autres, dans son grenier, il n'en avait pas l'emploi maintenant.
-Plus tard, peut-être, on verrait... Maintenant, chaque instant lui
-apportait une manne nouvelle; il avait assez à faire de la recueillir,
-toute. L'enfant est ingrat, par nature. <i>Mens momentanea...</i> Si vous
-croyez qu'il a le temps de se rappeler ce qui fut bon hier! Ce qui est
-bon pour lui, c'est ce qui est bon aujourd'hui.&mdash;Aujourd'hui, Annette
-avait le grand tort de se laisser éclipser par d'autres plus agréables
-et même plus profitables, aux yeux de Marc. Au lieu d'aller se promener
-Dieu sait où! et de faire, le soir, des apparitions déplacées, que ne
-restait-elle, comme Sylvie et les autres, tout le jour occupées de Marc
-et lui faisant la cour! C'était tant pis pour elle.&mdash;Donc, il
-condescendait tout juste à subir les effusions d'Annette, à répondre
-à la pluie de folles questions amoureuses quelques oui, non, bonjour,
-bonsoir, ennuyés et distants; et puis, fuyant l'averse et s'essuyant la
-joue, il retournait à ses jeux ou aux genoux de Sylvie.</p>
-
-<p>Annette ne pouvait pas ne pas voir que Marc lui préférait Sylvie.
-Sylvie le voyait mieux encore. Elles en riaient toutes deux; toutes deux
-semblaient n'y pas attacher une ombre d'importance. Mais dans le fond,
-Sylvie était flattée, et Annette jalouse. Elles se gardaient bien de
-se l'avouer. Bonne fille, Sylvie obligeait l'enfant mal gracieux à
-embrasser Annette. Annette avait peu de joie de ces embrassements
-obligés; Sylvie en avait davantage. Elle ne se disait pas qu'elle
-volait le jardin du pauvre, et qu'après, elle en offrait royalement
-quelques fruits. Mais ce qu'on ne dit point, afin de ne pas se charger
-de scrupules fâcheux, on ne le savoure que mieux, à bouche close. Et
-sans malice aucune, Sylvie goûtait plus de plaisir à se faire cajoler
-par le petit et pensait davantage à afficher son pouvoir sur lui, quand
-Annette était là. Annette, affectant de plaisanter, disait, d'un ton
-dégagé:</p>
-
-<p>&mdash;Loin des yeux, loin du cœur.</p>
-
-<p>Mais son cœur ne le prenait pas en plaisantant. Il manquait d'ironie.
-Annette n'avait d'humour que dans son intelligence. Elle aimait comme
-une bête, bêtement. C'est pénible d'être femme parmi les femmes, et
-de devoir se cacher. On ferait rire de soi, en montrant son pauvre cœur
-affamé. Annette, devant les autres, jouait l'amour blasé, causait de
-sa journée, des gens qu'elle avait vus, de ce qu'elle avait appris,
-dit, ou fait,&mdash;bref, de tout ce qui lui était indifférent, (oh!
-tellement!...)</p>
-
-<p>Mais la nuit, rentrée chez elle, dans son appartement, seule avec son
-enfant, elle pouvait s'en donner tout son soûl, du tourment! De là
-joie, aussi, de la passion, par torrents. Plus de précautions à
-prendre. Personne de qui se cacher. Elle l'avait, à elle seule, son
-fils, elle le tenait tout entier. Elle en abusait un peu; elle le
-fatiguait de sa tendresse folle. Comme ici, loin de Sylvie, il n'était
-pas le plus fort, le petit politique ne manifestait pas son dépit:
-jusqu'au lendemain matin, il devait ménager cette mère extravagante.
-Il usait de tactique: il feignait de tomber de sommeil. Il n'avait pas
-beaucoup à feindre; le sommeil venait vite, après les journées
-remplies. Tout de même il n'était pas encore venu, quand, aux bras de
-sa mère, livré comme un agneau, les yeux clos, Marc semblait anéanti.
-Il fallait bien qu'Annette, interrompant son ramage, le portât au lit;
-et le petit farceur, dans le demi-sommeil, d'où de degré en degré,
-(ou plutôt, sur la rampe), il se laissait glisser jusqu'au bas de
-l'escalier, riait sous cape de voir entre ses cils la crédule maman
-qui, muette, l'adorait. Il avait le sentiment de sa supériorité, il
-lui en savait gré; et même il arrivait que, dans un élan, il jetât
-ses petits bras autour du cou de l'agenouillée. Par une telle surprise,
-Annette était payée de ses peines. Mais l'enfant, économe, ne la
-renouvelait pas souvent. Et Annette devait s'endormir sur sa faim. Ce
-n'était pas avant de s'être retournée dans son lit, bien des fois,
-écoutant respirer le petit et remuant ses pensées enfiévrées... Il
-ne l'avait pas bien embrassée... Elle se disait:</p>
-
-<p>&mdash;Il ne m'aime pas...</p>
-
-<p>Son cœur se serrait. Mais elle se reprenait aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que je vais inventer?...</p>
-
-<p>Il fallait refouler sur-le-champ cette idée. Comment est-ce qu'on
-vivrait, avec? Non, ce n'était pas vrai... Bon petit, qu'elle
-accusait!... Elle se hâtait de rechercher, parmi ses souvenirs, ce
-qu'elle avait de meilleur, les gentillesses de l'enfant et ses
-câlineries. À des images évoquées, elle l'eût bien arraché de son
-lit pour l'embrasser... Mais chut! ne le réveillons pas!... Ce
-délicieux petit souffle!... Mon trésor!... Comme ce sera bon, plus
-tard!...</p>
-
-<p>Car Annette&mdash;(le présent étant décidément un peu maigre)&mdash;se
-créait, pour le compléter, un avenir d'intimité maternelle avec un
-fils, conforme à ses désirs. Elle avait besoin de l'idole, pour
-absorber les forces de sa nature, qui depuis quelque temps, de nouveau,
-l'inquiétaient.</p>
-
-
-
-
-<p>Ce n'était plus la mélancolie inquiète, cette dépression
-neurasthénique, qui avait précédé la maladie de l'enfant, et que la
-maladie de l'enfant avait dérivée,&mdash;ces jours de la vie qui chôme,
-où elle se sentait vidée de forces et d'intérêt: la mer étale,
-avant le reflux...</p>
-
-<p>C'était le retour du flux océanique. Il s'annonçait par un grondement
-de flots, un resurgissement nocturne. La maternité avait, pour un
-temps, assouvi les éléments passionnés. La fatigue matérielle d'une
-vie de travail leur opposait un barrage. Mais, dans l'ombre amassés,
-ils battaient contre le rocher. L'âme, dont la croissance monte en
-serpentant le long des cercles de la vie, se trouvait revenue dans un
-état voisin de celui où elle avait passé, quatre ou cinq ans avant,
-entre l'été brûlant de l'hôtel des Grisons et le printemps d'amour
-avec Roger Brissot. Voisin, mais pas le même. On revient en tournant
-au-dessus du passé; on n'y redescend plus. L'être d'Annette avait
-mûri. Son trouble n'avait plus l'aveugle candeur de la jeune fille.
-Elle était femme; ses désirs étaient aigus et clairs. Elle savait où
-ils la menaient. Et si elle ne voulait pas le savoir, c'était
-précisément qu'elle le savait. Sa volonté n'avait pas moins mûri que
-sa chair. Tout était devenu plus riche. Et tout avait pris un accent
-passionné.</p>
-
-<p>Aussi, la réapparition de ces démons
-familiers,&mdash;redoutés,&mdash;fut un midi orageux qui s'amasse.
-Pesant silence, silence gros des tumultes à venir. Il succédait à
-l'insouciante joie, aux chagrins insouciants de la jeune matinée. Les
-ombres, jusqu'alors, sur le visage d'Annette, glissaient sans
-s'arrêter. Maintenant, elle était tendue. Quand elle ne s'observait
-pas, en société, ou qu'elle n'était pas distraite par la présence de
-l'enfant, elle tombait dans le mutisme, une barre entre les sourcils. Si
-elle s'en apercevait, elle s'éclipsait sans bruit. Qui se fût
-inquiété d'elle l'eût trouvée dans sa chambre, rangeant, faisant son
-lit, retournant le matelas, frottant les meubles ou les carreaux,
-dépensant plus de mouvement qu'il n'était nécessaire, et ne parvenant
-pas à étouffer l'esprit, qui bruissait. Elle s'arrêtait, au milieu
-d'un geste, debout sur une chaise, un chiffon à la main, ou penchée
-sur l'appui de la fenêtre. Alors, elle oubliait tout, non seulement le
-passé, mais aussi le présent, les morts et les vivants, et jusqu'à
-son enfant. Elle voyait sans voir, elle entendait sans entendre, elle
-pensait sans penser. Une flamme qui brûle dans l'espace nu. Une voile
-au vent du large. Elle sentait le grand souffle qui passait dans ses
-membres; et le navire vibrait, de toute sa mâture... Puis, de
-l'illimité ressortait le visage des choses qui l'entouraient. De la
-cour de maison sur laquelle Annette était penchée, montaient des
-bruits familiers; elle reconnaissait la voix de l'enfant au parler
-chantant. Mais son rêve ne s'interrompait pas; il prenait un autre
-cours... C'était un chant d'oiseau dans une après-midi d'été... Ô
-cœur ensoleillé, quelle somme d'amour tu as encore à donner! Prendre
-à pleins bras le monde!... Trop lourd butin... La conscience lâchait
-prise; elle retombait dans le gouffre incandescent, où n'était plus ni
-chant, ni voix d'enfant, ni Annette... rien qu'une vibration puissante
-de soleil...</p>
-
-<p>Annette se réveillait, accoudée sur l'appui de la fenêtre.</p>
-
-<p>Mais la nuit, les rêves obsédants, disparus depuis la naissance de
-Marc, avaient repris possession du logis. Ils venaient par groupes de
-trois ou quatre, qui se succédaient sans arrêt. Annette roulait de
-l'un à l'autre, étage par étage. Elle se levait, le matin, brisée,
-brûlée, dix nuits en une. Et elle ne voulait pas se rappeler ce
-qu'elle avait rêvé....</p>
-
-<p>Ceux qui entouraient Annette avaient remarqué son front soucieux et ses
-yeux absorbés; ils ne comprenaient pas ce brusque changement, mais ils
-ne s'en inquiétaient point; ils l'attribuaient à des causes
-extérieures, aux difficultés matérielles. Pour Annette, ces périodes
-de trouble étaient une saison de profond renouvellement. Elle ne leur
-rendait pas justice, car elle en portait le poids de gestation, plus
-angoissant que celui de la maternité. C'était aussi une maternité:
-celle de l'âme cachée. L'être est enfoui comme un grain au fond de la
-substance, dans l'amalgame d'humus et de glaise humains, où les
-générations ont laissé leurs débris. Le travail d'une grande vie est
-de l'en dégager. Il faut la vie entière pour cet enfantement. Et
-souvent, l'accoucheuse est la mort.</p>
-
-<p>Annette avait l'angoisse secrète de l'être inconnu qui sortirait
-d'elle, un jour, en la déchirant. Prise de honte par accès, elle
-s'enfermait dans une retraite tumultueuse, en tête à tête avec
-l'Être immanent; et leurs rapports étaient hostiles. L'air était
-saturé d'électricité; des souffles se levaient et retombaient dans
-l'immobilité. Elle savait le danger. Sa conscience avait beau laisser
-dans l'ombre ce qui la gênait. «Dans l'ombre», c'était encore elle,
-c'était dans son logis. Et de savoir son logis peuplé, du haut en bas,
-d'êtres qu'on ne connaît pas, n'était point rassurant...</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela... Je suis tout cela... Mais qu'est-ce que cela veut de
-moi?... Qu'est-ce que je veux, moi?</p>
-
-<p>Elle se répondait:</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as plus rien à vouloir. Tu as.</p>
-
-<p>Sa volonté raidie tournait toute sa violence d'amour vers l'enfant. Ces
-retours de passion maternelle n'étaient pas très heureux. Anormale,
-excessive, maladive,&mdash;(car cette passion procédait d'un essai
-impossible d'aiguillage sur une voie, qui n'était pas la leur,
-d'instincts fort différents qui ne se laissaient pas tromper)&mdash;elle ne
-pouvait mener qu'à des déceptions. Elle écartait l'enfant. Marc se
-rebellait contre cet accaparement. Il ne cachait plus sa maussaderie à
-sa mère. Il la trouvait «tannante»; et il le lui disait, en de petits
-monologues courroucés, qu'heureusement Annette n'entendait pas, mais
-que Sylvie surprit un jour, et dont elle le gronda, en riant aux
-éclats. Marc, dans un coin de porte, causant avec le mur, disait, en
-faisant de petits gestes péremptoires:</p>
-
-<p>&mdash;J'en ai marre, de cette femme-là!...</p>
-
-
-
-
-<p>On écrit toujours l'histoire des événements d'une vie. On y croit
-voir la vie. Ce n'est que son vêtement. La vie est intérieure. Les
-événements n'agissent sur elle qu'autant qu'elle les a choisis, on
-serait tenté de dire: produits; et dans bien des cas, c'est l'exacte
-vérité. Vingt événements passent, chaque mois, à notre portée; ils
-ne comptent pas pour nous, parce que nous n'en avons que faire. Mais
-qu'un d'eux nous atteigne, il y a gros à parier que nous lui avons
-épargné la moitié du chemin: nous allions au devant. Et si le choc
-déclenche en nous un ressort, ce ressort était bandé, il attendait le
-choc.</p>
-
-<p>Vers la fin de 1904, la tension morale d'Annette tomba, et les
-transformations qui s'opérèrent en elle parurent coïncider avec
-certains changements qui, au même moment, s'effectuaient autour d'elle.</p>
-
-<p>Sylvie se mariait. Elle avait vingt-six ans, elle avait suffisamment
-goûté des joies de la liberté; elle jugeait le moment venu de goûter
-de celles du ménage. Elle ne se pressait pas de choisir. L'étoffe d'un
-amant n'a pas besoin de durer, il suffit qu'elle plaise. Mais un bon
-mari doit être en bon drap résistant. Certes, Sylvie entendait qu'il
-fût aussi plaisant. Mais il y a plaire et plaire. Pour choisir le mari,
-il ne s'agit pas d'emballement. Sylvie consultait la raison, et même la
-raison sociale. Son commerce allait bien. Sa maison&mdash;<i>Sylvie</i>:
-(<i>Robes et manteaux</i>)&mdash;s'était acquis, auprès d'une
-clientèle select de la moyenne bourgeoisie, une réputation justifiée
-d'élégance et de style, à des prix modérés. Elle en était arrivée
-à un point de ses affaires, qu'elle ne pouvait dépasser seule. Pour
-atteindre au delà, il lui fallait s'associer d'autres forces, joindre
-à son atelier de couture féminine un atelier de tailleur, qui lui
-permît d'élargir le cercle de ses opérations.</p>
-
-<p>Elle chercha autour d'elle, sans rien confier à personne, celui qui
-pourrait le mieux répondre à ses desseins. Elle fit posément son
-choix; et le choix fait, elle décida d'épouser. L'amour viendrait
-après. Il aurait aussi sa place: Sylvie n'eût pas épousé un homme
-qu'elle n'eût pu aimer. Mais l'amour faisait l'appoint. Les affaires,
-en premier.</p>
-
-<p>L'objet du choix se nommait Selve (Léopold); et du premier coup
-d'œil, la petite patronne avait décidé le titre, le nom-fanal de la
-nouvelle maison:&mdash;<i>Selve et Sylvie.</i>&mdash;Mais bien que le
-nom ne soit jamais, pour une femme, de médiocre importance, Sylvie
-n'était pas si folle que de se contenter d'un nom; et Selve (Léopold)
-était un parti sérieux. Plus très jeune, trente-cinq ans bien
-marqués, assez bel homme, comme on dit en style populaire,&mdash;ce qui
-veut dire, en somme: assez laid, mais solidement bâti,&mdash;d'un blond
-roux, le teint fleuri, il était premier coupeur chez un grand tailleur,
-habile dans son métier, gagnant bien, rangé, pas noceur: Sylvie avait
-pris ses informations; l'affaire était conclue... Dans la tête de
-Sylvie. Elle n'avait pas consulté Selve. Mais l'assentiment de l'élu
-était le cadet de ses soucis. Elle se chargeait de l'obtenir.</p>
-
-<p>Selve ne l'eût point cherchée. Ami de son bien-être et de ses
-habitudes, bon homme, point ambitieux, et assez égoïste, il était
-résolu à rester célibataire, et il ne songeait pas à quitter sa
-place secondaire, mais lucrative et sans responsabilité, chez un patron
-qui savait son prix. Sylvie eut bientôt fait de bouleverser ses projets
-et sa tranquillité. Elle le rencontra&mdash;elle se fit
-rencontrer&mdash;à une exposition d'automne, où elle était venue,
-comme lui, pour étudier les modes qu'ils contribuaient à lancer. Elle
-était entourée, et, sans prêter attention à Selve, elle commença
-par distribuer ses sourires et ses malicieuses reparties à trois ou
-quatre jeunes hommes très épris. Puis, après qu'il eut amèrement
-dégusté cette grâce et cet esprit qui n'étaient pas pour lui, il
-s'aperçut brusquement qu'il était devenu l'objet de ses faveurs: elle
-ne parlait plus qu'à son adresse; les autres ne comptaient plus. Il fut
-d'autant plus touché de ce revirement soudain qu'il l'attribua à son
-mérite personnel. De ce coup, il fut pris. Adieu ses résolutions!</p>
-
-<p>À quelque temps de là, Sylvie pria Annette de lui tenir compagnie, le
-soir, après dîner, à l'heure où il n'y avait personne à l'atelier.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'ai demandé de venir, dit-elle, parce que j'attends
-quelqu'un.</p>
-
-<p>Annette s'étonna:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! qu'as-tu besoin de moi? Ne peux-tu le recevoir seule?</p>
-
-<p>Sylvie, gravement, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je trouve que c'est plus convenable.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà un accès de convenances qui a mis le temps
-à venir!</p>
-
-<p>&mdash;Mieux vaut tard que jamais, dit Sylvie, pince-sans-rire.</p>
-
-<p>&mdash;Tu me contes des balivernes. À d'autres!</p>
-
-<p>Sylvie dit:</p>
-
-<p>&mdash;Justement.</p>
-
-<p>Annette la menaça du doigt:</p>
-
-<p>&mdash;C'est à d'autres que tu en as? Eh bien, qui est cet autre?</p>
-
-<p>&mdash;Le voilà.</p>
-
-<p>Selve (Léopold) sonna. Il parut dépité de ne pas trouver Sylvie
-seule; mais il fit bonne figure, en homme bien élevé. Il n'était pas
-facile de se montrer à son avantage, seul en face de deux jeunes
-commères, passablement inquiétantes, et qui étaient d'entente. Il se
-sentait guetté par ces deux paires d'yeux. Après quelques galanteries
-un peu lourdes, dont Annette, par politesse, eut son lot, il parla des
-affaires, du métier, de sa vie occupée. Annette, charitablement, lui
-posait des questions, d'un air intéressé. Il devint plus confiant, et
-conta les difficultés de sa carrière, ses déboires, ses succès; et
-il ne manquait aucune occasion de se faire valoir. Il semblait simple,
-cordial, suffisant; il jouait cartes sur table. Plus prudente, Sylvie,
-avant de jouer, regardait dans le jeu de l'autre. Annette, bientôt
-reléguée à l'arrière-plan, et suivant la partie, s'étonnait moins
-de l'habileté de sa sœur que de la modestie de son choix. Sylvie
-n'eût pas eu de peine à trouver un parti plus reluisant. Elle ne le
-voulait point. Elle se méfiait des hommes trop beaux et trop brillants.
-Elle n'eût pas pris (cela va de soi) un magot, ni un sot. <i>In
-medio...</i> Elle entendait se choisir un second avisé, et non pas un
-premier. Elle savait que chacun, dans le mariage, doit donner et veut
-prendre: c'est l'offre et la demande. Sa demande à elle était de
-rester la maîtresse chez soi.&mdash;Et quelle était sa demande, à
-lui?&mdash;Ah, le pauvre garçon! C'était d'être aimé, pour lui, pour
-ses beaux yeux... Il ne s'en faisait pourtant pas accroire, il savait
-qu'il n'était ni beau ni attrayant. Mais sa faiblesse était de vouloir
-être épousé par amour... Ridicule, n'est-ce pas? Il en haussait les
-épaules, car il n'était pas sot, ce gros naïf, averti par la vie, et
-sceptique à l'égard des femmes, comme le sont les trois quarts des
-Français. Mais le besoin du cœur est si fort! Ce stupide besoin!...
-«Et pourquoi ne serais-je pas aimé? J'en vaux d'autres qui le
-sont!...» Ainsi, il était, tour à tour, presque humble, et presque
-fat. Toujours quêtant. Ce n'était pas adroit... Et qu'il le laissât
-voir! Car elle l'avait bien vu, la fine mouche. Et à ces gros yeux
-bleus au globe un peu saillant, qui demandaient:</p>
-
-<p>&mdash;M'aimez-vous?... elle faisait les yeux doux, qui ne disaient
-pas non, qui ne disaient pas oui,&mdash;parce que l'incertitude alimente
-l'amour.</p>
-
-<p>Quand les sœurs se retrouvèrent seules, Annette dit à Sylvie:</p>
-
-<p>&mdash;Ne joue pas trop avec lui!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pas? dit Sylvie, se mirant. L'enjeu en vaut la
-peine.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c'est sérieux?</p>
-
-<p>&mdash;Très sérieux.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne te vois pas mariée.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! je compte que tu me verras encore deux ou trois fois...</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aime pas que tu ries avec ces choses.</p>
-
-<p>&mdash;Et de quoi rirait-on? Espèce d'Armée du Salut! Allons,
-Madame Booth,&mdash;(elle prononçait: «Botte»)&mdash;ne fronce pas
-tes beaux sourcils! Je ne songe pas à changer, avant d'avoir essayé.
-Je me marie, pour que ça dure. Mais si ça ne durait pas, il faut
-savoir se résigner.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas inquiète pour toi, dit Annette.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment? Merci pour l'autre! Il a fait ta conquête?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne te vaut pas, Sylvie. Mais je ne voudrais pas que ce
-brave homme, un jour, tu le fisses souffrir.</p>
-
-<p>Sylvie souriait, montrant les dents à son miroir:</p>
-
-<p>&mdash;Souffrir! Chacun fait souffrir l'autre, ce n'est pas une
-affaire! Bien sûr qu'il souffrira!... Le pauvre homme! Je voudrais
-être à sa place... Allons, ne t'inquiète pas de lui! Crois-tu que je
-ne sache pas sa valeur, à mon Adonis? Elle n'est pas éclatante, mais
-elle est de bon poids. Je m'y connais. Je n'irai pas le lui dire, parce
-qu'il ne faut jamais gâter les hommes: ce serait leur laisser croire
-qu'ils ont des droits sur nous. Mais pour moi, j'en tiens compte. Je
-n'aurais pas la sottise de me faire du tort, en lui faisant du tort. Et
-si je ne réponds pas de ne pas le faire enrager&mdash;(ce sera
-excellent pour qu'il maigrisse un peu)&mdash;je ne le mettrai sur le
-gril qu'autant qu'il sera nécessaire. Bien entendu, à condition que je
-n'aie pas à m'en plaindre! Autrement, ce serait pain bénit de lui
-rendre son dû. Et je paye comptant. Je suis honnête marchande: je ne
-trompe mes clients que juste ce qu'il faut pour vivre. A moins qu'ils
-n'aient la prétention de me mettre dedans. Alors, je les y mets. Et
-comment!</p>
-
-<p>&mdash;Dire, s'exclama Annette, qu'on ne pourra jamais obtenir
-qu'elle parle sérieusement!</p>
-
-<p>&mdash;La vie ne serait pas tenable, fit Sylvie, si l'on devait dire les
-choses sérieuses sérieusement!</p>
-
-
-<p>Léopold ne tarda pas à revenir; et Sylvie ne le laissa pas languir.
-Elle eut vite fait le tour des positions de l'ennemi et reconnu,
-derrière ses travaux de défense, ses armes et bagages et ses
-approvisionnements, avant de se rendre à bon escient. Elle l'amena sans
-peine à ses propres projets. Jusqu'à son dernier jour, Léopold
-conserva l'illusion que c'était lui qui avait conçu l'idée de fonder
-la grande maison de couture:&mdash;<i>Selve et Sylvie.</i>&mdash;</p>
-
-<p>Le mariage fut fixé au milieu de janvier, époque où le travail est un
-peu ralenti. Les semaines qui précédèrent furent un joyeux temps pour
-l'atelier. Léopold, radieux, régalait toute la bande, les emmenait au
-théâtre, ou au cinéma. Elles avaient toutes un tel besoin de rire!
-Quand l'une d'elles se marie, c'est comme si elle amenait le mariage
-dans la maison. Et chacune des autres accueille le visiteur, en lui
-chuchotant:</p>
-
-<p>&mdash;N'oublie pas! La prochaine fois, c'est mon tour...</p>
-
-<p>Annette fut gagnée par la joie générale. Au lieu d'en sentir plus
-vivement sa vie manquée, elle se demandait ce que ses peines étaient
-devenues. Elles avaient glissé, comme le long des hanches une chemise.
-Ô jeune corps! Le chagrin ne te tient pas à la peau... Ce n'était
-pourtant pas que ce mariage l'enchantât. Elle avait aimé trop
-tendrement sa sœur, pour qu'il n'y eût pas quelque mélancolie à la
-voir s'éloigner davantage. Et ce n'était pas un spectacle agréable,
-cette jolie fille qui se donnait à cet homme un peu vulgaire... Annette
-avait eu pour Sylvie d'autres rêves. Mais de nos rêves, les autres
-n'ont que faire. Leur façon d'être heureux est la leur, non la nôtre.
-Ils ont raison...</p>
-
-<p>Sylvie était satisfaite. L'affection de Léopold, l'admiration qu'il
-lui témoignait, touchaient sa vanité et, peu à peu, son cœur. Comme
-elle l'avait dit à sa sœur, elle appréciait le sérieux caractère de
-celui qu'elle avait choisi. Il serait un compagnon solide, pas gênant;
-bien qu'elle n'eût pas l'intention d'abuser&mdash;(mais on ne sait
-jamais!)&mdash;elle était assurée de ne s'être point donné un comptable
-de sa conduite trop vétilleux. Léopold ne tenait pas à connaître Je
-passé de Sylvie; il lui faisait confiance; et elle lui en savait gré.
-L'expérience de la vie n'avait pas laissé à Léopold beaucoup
-d'illusions, ni surtout d'intransigeance; elle l'inclinait à prendre
-pour son usage et à accepter pour celui d'autrui, comme règle de
-conduite, un égoïsme cordial d'honnête homme sceptique, affectueux,
-pas exigeant, qui ne demande pas aux autres plus que lui-même ne peut
-donner.</p>
-
-<p>Sylvie se trouvait, en somme, bien plus proche de lui que d'Annette.
-Elle aimait davantage Annette. Mais Annette homme&mdash;(elle le lui dit en
-riant)&mdash;elle ne l'eût pas épousée! Non, non, ça aurait mal
-tourné!...</p>
-
-<p>Selve lui inspirait toute sécurité. Cette impression reposante la
-dispensait de songer à lui: elle songeait à la noce, à la toilette
-qu'elle se ferait, à son futur ménage, aux grands projets de commerce.
-Et c'était un parfait contentement.</p>
-
-
-
-
-<p>La noce eut lieu, un jour d'hiver rayonnant. Selve emmena tout son monde
-dans le bois de Vincennes. De joyeuses parties s'organisèrent. Annette
-s'y mêla gaiement. En d'autres temps, le côté bruyant et un peu
-vulgaire de ces réjouissances lui eût été sensible. Il ne le lui fut
-pas, en ce moment. Elle riait avec ces braves garçons et ces vaillantes
-filles qui se donnaient cette journée de liesse entre leurs jours de
-labeur. Elle prit part à leurs jeux, et elle enchanta tout le monde par
-son entrain. Sylvie, qui l'avait connue froide et dédaigneuse, la
-regardait courir et s'amuser franchement. La voilà qui jouait au
-colin-maillard, les yeux sous le bandeau, rouge d'animation, bouche
-ouverte et riant, et le menton levé, on eût dit pour attraper au vol
-la lumière, les bras tendus en avant et les mains comme des ailes,
-marchant à grands pas, buttant, riant de plus belle!... Le beau corps
-vigoureux d'aveugle passionnée, qui va-t-il prendre? qui le prendra?...
-Plus d'un qui la regardait dut avoir cette pensée. Mais Annette ne
-semblait penser qu'à son jeu... Qu'avait-elle fait des préoccupations
-qui pesaient sur elle, hier? et de son air soucieux, tendu, absorbé?...
-Elle en avait, du ressort!... Sylvie s'attribuait le bienfait d'avoir
-réussi à distraire Annette de ses soucis, et elle s'en réjouissait.
-Mais Annette savait bien que la cause venait de plus loin. Elle n'était
-pas allégée de ses soucis, parce qu'elle riait à la noce. Elle riait
-à la noce, parce qu'elle était allégée...</p>
-
-<p>Que s'était-il passé?&mdash;C'était une chose étrange, et qui n'était
-pas l'œuvre d'un jour, bien qu'en un certain jour elle fût apparue.</p>
-
-<p>Il y avait de cela quelques semaines, un matin de dimanche. Elle était
-assise, à demi dévêtue devant sa table de toilette. Elle faisait sa
-toilette longuement le dimanche, étant forcée, les autres jours, de
-sortir de bonne heure. Elle était lasse de la fatigue accumulée
-pendant la semaine. L'enfant, à peine levé, s'était glissé hors de
-la chambre, pour aller chez la tante. Il était fort intéressé par le
-mariage, et il amusait Sylvie par les réflexions qu'il exprimait, à ce
-sujet, en homme d'expérience. Léopold le cajolait; pour faire la cour
-à Sylvie, il la faisait à son petit chien. Aussi Marc, adulé et fier
-de son importance, passait tout son temps dans l'appartement du bas, et
-il ne restait plus chez sa mère qu'à contre-cœur. Annette en
-ressentait un amer découragement. Mais ce matin, la lassitude
-l'emportait sur le chagrin, et même il s'y mêlait un sentiment secret
-qui l'éclairait. Elle soupira pourtant, par habitude. Elle goûtait
-cette fatigue et cette jouissance confuses de savoir qu'on pourra, Dieu
-bon! s'étendre tout de son long sur cette journée de dimanche, sans
-avoir à remuer... Dimanche! Autrefois, Annette ne se doutait pas de son
-prix...</p>
-
-<p>&mdash;«On est las, on est las! C'est bon de ne pas bouger!... On
-dormirait mille ans... Mal assise, accoudée dans une pose incommode, on
-ne ferait pas un mouvement... Il y a un charme qui vous tient. On a peur
-de le rompre. Ne remuons pas! On est bien!...»</p>
-
-<p>Elle regardait par la fenêtre, sur le toit d'en face, une fumée qui
-sortait de la cheminée du boulanger: elle fuyait sous le vent, en
-volutes, claire et gaie, s'allongeait, s'enroulait, et courait en
-dansant, sur le ciel bleu. Les yeux d'Annette riaient, et son esprit
-dansait, dans les prairies de l'air,&mdash;entraîné à la suite des
-folles arabesques. Tout le poids de la terre avait glissé en bas.
-L'esprit se sentait nu, dans le vent et le soleil. Annette chantait à
-mi-voix...&mdash;Et soudain, lui apparurent les yeux ravis d'un jeune
-homme, qui la regardait hier en omnibus. Elle ne le connaissait pas, et
-elle ne le reverrait sans doute jamais. Mais ce regard, qu'elle avait
-surpris en tournant la tête brusquement, (car il ne croyait pas être
-vu), avouait si naïvement son attrait que, depuis, elle en gardait une
-joie fraîche, au cœur... Elle affectait de n'en pas savoir la
-cause.... Mais comme son miroir lui renvoyait l'image de son sourire,
-elle se vit avec les yeux de celui qui l'aimerait un jour.... Où
-êtes-vous, soucis?....On les entendait encore qui bourdonnaient, au
-loin, très loin, par bouffées....</p>
-
-<p>&mdash;«Assez! assez! À quoi bon!... Il faut se faire une raison!»</p>
-
-<p>Qu'Annette se le dît, ce n'était pas nouveau. Vingt fois elle l'avait
-dit. Mais qu'elle fît comme elle avait dit, on ne s'y attendait point!
-Il ne fallait pas en attribuer le succès à la raison. La raison est
-bonne conseillère; mais les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Et le
-cœur n'est convaincu que par les raisons du cœur.</p>
-
-<p>Elles ne manquaient pas maintenant. Maintenant, Annette consentait à
-voir l'absurdité de ses exigences d'amour maternel. Mais si elle y
-consentait, c'était que d'autres aspirations, étouffées, avaient
-ressuscité. Elle ne pouvait plus les nier, elle ne le voulait plus. Et
-cet acquiescement tacite une fois donné, Annette se sentit délivrée.
-La voix de sa jeunesse, réveillée, lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Rien n'est perdu. Tu as encore droit au bonheur. Ta vie
-commence....</p>
-
-<p>Le monde se ranima. Tout reprit une saveur. Même dans les jours ternes,
-il se fit de lumineuses échappées. Annette ne formait aucun plan
-d'avenir. Elle s'abandonnait au bonheur, quel qu'il fût, de l'avenir
-reconquis.... Oui, oui, elle était jeune, jeune comme la jeune
-année.... Toute une vie devant soi...Il n'y en aurait jamais assez!</p>
-
-
-
-
-<p>Un de ces jolis mois de février précoce, qui ont tant de charme à
-Paris. Le printemps n'est encore que dans le ciel et dans le cœur, mais
-tout pur, pure lumière, joie limpide d'enfant qui s'éveille. La belle
-journée de l'an recommence; et devant que les oiseaux aient reparu, on
-les entend venir; comme de la cime d'une tour perdue dans le ciel clair,
-on les voit, nuages d'ailes, les essaims d'hirondelles: ils viennent,
-ils passent les mers! Et déjà, on les a qui chantent dans mon cœur...</p>
-
-<p>Ainsi que tout être bien portant, Annette aimait toutes les saisons. En
-s'adaptant à elles, elle participait à leurs forces secrètes. Celles
-du renouveau l'exaltaient.</p>
-
-<p>Elle allait, heureuse de marcher, heureuse de travailler, rapportant au
-foyer une bonne fatigue et un fort appétit, s'intéressant à tout,
-reprise d'une curiosité nouvelle pour les choses de l'esprit, qu'elle
-avait depuis quatre ans délaissées, pour les livres, la musique; et
-quelquefois, le soir, bien qu'à demi fourbue, elle sortait et courait
-à l'autre bout de Paris, profitant d'un billet de concert. Sylvie
-l'enviait, car sa grossesse commençante ne lui réussissait pas.</p>
-
-<p>Dans ses courses du soir, Annette plus d'une fois était suivie. Elle ne
-le remarquait pas, distraite, rêvant, amusée, brusquement arrêtée au
-milieu de son soliloque par le sentiment qu'elle traînait quelque chose
-à ses talons. Elle se réveillait, regardait curieusement la chose qui
-chuchotait, elle haussait les épaules, ou bien faisait la moue, et
-repartait bon train, en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Quel vieux sot!</p>
-
-<p>Le sot était souvent jeune; et Annette pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Dans une douzaine d'années, Marc pourrait être ainsi.</p>
-
-<p>Elle s'arrêtait indignée. Le faux Marc recevait le courroux de ses
-yeux qui s'adressait à l'autre; et il n'insistait pas. Les yeux se
-remettaient à rire. Cette idée de voir Marc à cette place, grand
-garçon, beau garçon, malgré tout l'amusait. L'amour-propre maternel,
-quand même, y trouvait son compte. Elle en faisait la remarque et elle
-se tançait... Non, bien mieux! c'était Marc qu'elle tançait.</p>
-
-<p>&mdash;Polisson! grondait-elle. En rentrant, je lui tirerai les
-oreilles.</p>
-
-<p>(Elle les lui tirait).</p>
-
-<p>Ces petites aventures l'égayaient... Oui, les premières fois. Mais
-quand cela se prolongeait...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! zut! c'est assommant! Est-ce qu'il n'est plus permis de se
-promener tranquille? Parce qu'on regarde à droite, à gauche,
-simplement, gentiment, parce qu'on rit en marchant, il faut qu'on vous
-soupçonne de penser à l'amour! L'amour, je le connais, je l'ai assez
-vu! Les sots qui croient que l'on ne peut se passer d'eux! Ils
-n'imaginent pas qu'on soit heureux sans eux, heureux tout uniment, de
-ceci qu'il fait beau, on est jeune, on a le peu qu'il vous faut!...
-Qu'ils pensent ce qu'ils veulent! Est-ce que je pense à eux?... À
-eux!... Non, mais ils ne se sont donc jamais regardés?</p>
-
-<p>Elle les regardait, elle; et comme elle était en état de grâce
-(c'est-à-dire de gaye liberté), elle ne les idéalisait pas. Certes!
-Elle se demandait comment on peut bien s'amouracher de l'homme! Ce n'est
-vraiment pas un bel animal! Il faut avoir perdu la tête, pour le
-trouver séduisant... Et la fille de Rivière, qui était une bonne
-Française, de la forte espèce classique, lisant Rabelais et Molière,
-se répétait le mot de Dorine à Tartuffe.</p>
-
-<p>Elle se moquait de l'amour... (Ah! comme elle se mentait!...) Elle le
-provoquait, et elle le portait dans son cœur. L'air endormi, sournois.
-Il attendait son heure. Ces petites escarmouches préparaient la
-véritable attaque. L'ennemi venait. L'ami...</p>
-
-
-<p>Mais comment eût-il été possible de se méfier? Tous les autres, si
-l'on veut! Mais <i>lui</i>, quelle plaisanterie!</p>
-
-<p>Julien Dumont avait à peu près l'âge d'Annette, de vingt-neuf à
-trente ans. De taille moyenne, légèrement voûté, une figure un peu
-triste et qui eût paru ingrate, sans des yeux assez beaux, bruns, doux,
-sérieux, humblement caressants, quand on les apprivoisait; le front
-osseux, avec un pli au milieu, le nez gros, les joues d'ossature forte,
-une courte barbe noire, la bouche affectueuse qui se dissimulait sous la
-moustache trop longue&mdash;(c'était, chez Julien, comme un parti pris
-de cacher ce qu'il avait de moins laid),&mdash;le teint mat, vieil
-ivoire, d'un homme qui est nourri de plus de livres que de soleil. Une
-physionomie qui ne manquait ni d'intelligence ni de bonté, mais un peu
-morne, engourdie, et que la vie, les passions, n'avaient pas encore
-pétrie. Dans l'ensemble, quelque chose de butté et de découragé.</p>
-
-<p>Il était plus naïf et plus neuf qu'Annette, qui l'était encore
-beaucoup. Car, malgré sa courte expérience, plus violente qu'étendue,
-elle ne savait pas grand'chose du monde de l'amour. Il est vrai que
-l'intuition qu'elle tenait de son père et les entretiens de Sylvie, qui
-valaient bien parfois ceux de la reine de Navarre, ne lui avaient rien
-laissé ignorer. Mais la leçon est mal sue, que le cœur n'a pas
-étudiée, à ses frais. Les mots ne sont pas de même étoffe que la
-réalité. Et il arrive que, retrouvant dans la vie ce qu'on vient de
-lire, on ne le reconnaisse pas. Annette, très bien instruite, avait
-presque tout à apprendre. Mais Julien avait tout.</p>
-
-<p>Il avait vécu en dehors de l'amour. On craint trop en France de
-parler de cette sorte d'«innocents»: ils excitent les plaisanteries
-faciles d'un peuple spirituel, mais qui ne varie pas beaucoup les formes
-de son esprit. Ces «innocents» sont nombreux. Soit scrupules
-religieux, soit puritanisme moral, soit timidité foncière, quelquefois
-maladive, soit (et c'est le plus fréquent) travail écrasant qui
-absorbe les années de jeunesse, vie pauvre, âpre labeur, répulsion
-des amours vulgaires, et respect de l'avenir, de celle qui
-viendra&mdash;(qui ne viendra pas);&mdash;dans tous les cas, sans doute,
-froideur du sang, lenteur nordique du cœur à s'éveiller, qui ne
-préjuge rien de la force des passions futures, mais qui plutôt les
-amasse et les tient en réserve... Ils sont nombreux; et la jeunesse
-heureuse qui passe ne se soucie point d'eux. Aux innocents les mains
-vides! Ils restent à l'écart. Julien ne connaissait presque rien de la
-vie que par l'intelligence.</p>
-
-<p>D'une famille bourgeoise, pauvre, laborieuse, restreinte strictement aux
-deux parents,&mdash;le père, petit professeur, qui s'était tué à la
-tâche,&mdash;la mère, qui se dévouait au fils, et à qui le fils se
-dévouait,&mdash;un fond religieux, catholique pratiquant, croyant, d'idées
-libérales,&mdash;une vie de travail continu, monotone, éclairée froidement
-par une joie sévère de conscience et d'habitudes,&mdash;nul intérêt à la
-politique, le dégoût de l'action publique, le culte de la vie cachée,
-intérieure, domestique:&mdash;une âme vraiment honnête, modeste, sachant
-le prix des humbles et fortes vertus. Et, dans le fond du cœur, une
-fleur de poésie.</p>
-
-<p>Il était professeur agrégé des sciences dans un lycée. Il avait
-connu Annette jadis à la Faculté, quand ils avaient vingt ans. Dès le
-premier jour, il fut attiré. Mais Annette, alors riche, fêtée,
-rayonnante de jeunesse et d'égoïsme heureux, distraitement distante,
-intimidait Julien. Ses camarades, plus hardis, s'emparaient, auprès
-d'elle, de la place qu'il eût voulu prendre. Il les enviait, mais il
-n'essayait pas de rivaliser; il se jugeait inférieur, laid, gauche, mal
-habillé, ne pouvant s'exprimer, donnant une fausse idée de son
-intelligence et de sa sincérité. Le sentiment de sa disgrâce physique
-le paralysait d'autant plus qu'il était sensible à la beauté; et
-celle d'Annette lui inspirait un émoi silencieux. Car il la voyait
-belle; il n'avait pas la liberté d'esprit, comme ses compagnons qui lui
-faisaient la cour, de juger cavalièrement, en même temps que de ses
-attraits, de ses imperfections, des forts sourcils, des yeux bombés, ou
-du nez court. Il ne voyait pas les détails. Mais seul de ces jeunes
-hommes, il saisissait l'harmonie de cette forme vivante; et seul, il la
-lisait: car toute forme exprime un sens intérieur, mais la plupart
-s'arrêtent au dessin des signes. Julien ne séparait point des yeux, du
-front, des forts sourcils d'Annette l'énergie de caractère et la
-vigueur d'esprit. Il la voyait de loin, d'une vue simple et sommaire. Il
-voyait juste, plus juste, de ce premier regard, que lorsque,
-s'approchant, il tâcha de la mieux connaître. Il était de ces esprits
-presbytes, qui sont gênés, de près. Ils ont parfois du génie, et
-buttent à chaque pas.</p>
-
-<p>Julien et Annette se revirent, un matin, dans le grand hall vitré, au
-premier étage de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Il y avait près
-de dix ans qu'ils ne s'étaient rencontrés; et Julien, sagement, avait
-écarté de sa pensée l'image, qui ressurgit, ce jour-là, devant lui.
-Il levait les yeux de son livre. De l'autre côté de la table, à
-quelques pas, il l'aperçut, lisant. Sur ses beaux cheveux châtains,
-une toque de fourrure; son manteau rejeté par-dessus ses
-épaules:&mdash;(c'était encore l'hiver, les approches de Pâques; et le
-hall, où s'infiltrait par les grandes fenêtres l'air glacé de la
-place, ne se réchauffait pas; Julien avait gardé son col de pardessus
-relevé; mais, elle, le cou dégagé, ne sentait pas le froid).&mdash;Un
-coude sur la table, et la joue appuyée sur le revers de sa main, elle
-avait l'attitude familière qu'il lui avait vue jadis, le front penché
-en avant, les blonds sourcils froncés, et les yeux qui couraient sur la
-page, tandis qu'elle mordillait le bout de son crayon. Il retrouva
-l'émotion de ses vingt ans. Mais l'idée ne lui serait pas venue de se
-lever, pour lui parler.</p>
-
-<p>Quelque ardeur qu'elle mît à lire, comme elle en mettait à tout,
-l'esprit d'Annette chassait toujours plus d'une seule pensée. Les
-idées qu'elle était venue chercher dans un livre et qui vraiment
-l'attachaient, se présentaient rarement sans un cortège d'images, qui
-n'avaient avec elles pas grand'chose de commun. Elle les reléguait
-dehors; mais, de moment en moment, les images indiscrètes revenaient
-frapper à la porte. La femme la plus intellectuelle ne s'oublie jamais
-complètement dans ce qu'elle lit: le flot intérieur est trop fort.
-Annette interrompait sa lecture, pour ouvrir un instant l'écluse.</p>
-
-<p>Et comme elle s'arrêtait ainsi, promenant autour d'elle son regard
-un peu trouble, son regard rencontra celui de Julien, qui la
-contemplait. L'image de Julien lui sembla faire partie encore de celles
-qui se promenaient en elle. Puis, sur-le-champ réveillée,&mdash;comme
-lorsque, le matin, sur l'oreiller, elle se retrouvait d'un bond au
-milieu de la vie,&mdash;elle se leva, joyeuse, et, par-dessus la table,
-elle lui tendit la main.</p>
-
-<p>Julien, confus, vint s'asseoir gauchement auprès d'elle. Ils se mirent
-à causer. Julien ne causait guère. Il était étourdi d'un bonheur
-aussi inattendu. Annette faisait tous les frais. Elle avait de la joie:
-un heureux passé reparaissait. Julien y jouait un rôle fort effacé;
-il était un anneau banal de la chaîne; la farandole se déroulait,
-Julien était déjà loin... Mais il croyait se voir toujours dans les
-yeux riants d'Annette; et, troublé, il ne savait trop ce qu'il
-répondait. Il s'appliquait, (le maladroit!) à cacher l'admiration
-qu'elle lui causait. Il la retrouvait belle, plus belle encore, mais
-plus proche, plus humaine,&mdash;quelque chose de nouveau... Quoi? Il ne
-savait rien d'elle; il en était resté, de six ans en arrière, à la
-mort du père d'Annette; il n'avait rien appris, il vivait à l'écart,
-les potins de Paris ne l'allaient pas chercher... Il demanda si Annette
-habitait toujours à Boulogne.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous ne savez pas? Il y a beau temps que j'ai
-déguerpi... Oui, on m'a mise dehors...</p>
-
-<p>Il ne comprenait pas. Elle expliqua, en courant, d'un air allègre,
-qu'elle était ruinée par sa faute, son indifférence aux affaires...</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien fait! ajouta-t-elle.</p>
-
-<p>Et elle parla d'autre chose. Pas un mot sur sa vie. Non qu'elle voulût
-cacher; mais cela ne regardait pas les autres. Si Julien eût insisté
-pourtant, posé quelque question, elle eût répondu l'exacte vérité.
-Mais il ne demanda rien, il n'aurait pas osé; et il avait la tête
-perdue dans cette unique pensée: elle était pauvre, pauvre comme
-lui... Déjà, le vent brûlant de l'espérance était entré.</p>
-
-<p>Pour déguiser son émotion, il se pencha, avec une camaraderie bourrue,
-sur la brochure qu'elle venait de quitter:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous lisez là?</p>
-
-<p>Il feuilleta. Une revue de sciences. Il y en avait une liasse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Annette, je tâche de me remettre au courant. Ce
-n'est pas facile. J'ai perdu pied depuis cinq ans; il me faut gagner ma
-vie, donner des leçons, je n'ai pas le temps. Je profite de Pâques,
-plus de leçons, je chôme. J'essaie de réparer le temps perdu, je fais
-les bouchées doubles, vous voyez!&mdash;(elle montra les revues
-ouvertes qui l'entouraient)&mdash;je voudrais tout avaler. Mais c'est
-trop, je n'arrive pas, j'ai tout à réapprendre; il y a quantité de
-choses qui se sont passées, depuis que je n'étais plus là; on fait
-des allusions à des travaux que je ne connais pas... Dieu! comme on
-marche vite!... Mais je les rattraperai! Je le jure, je ne veux pas
-rester en arrière, sur le chemin, comme une éclopée. Il y a de belles
-choses à voir, là-bas. Je veux les voir...</p>
-
-<p>Julien buvait ses paroles. De tout ce qu'elle disait, il retenait ceci:
-elle gagnait sa vie, avec peine; et elle riait... Elle montait dans son
-admiration, à des hauteurs que l'ancienne Annette n'avait jamais
-atteintes. Et elle l'y entraînait. Car cette joie, qu'il n'avait pas,
-elle la lui apportait.</p>
-
-<p>Ils sortirent ensemble. Julien était fier de se trouver en compagnie de
-cette belle femme; et il n'en revenait pas qu'elle se souvînt si bien
-de lui. Au temps jadis, à peine si elle paraissait remarquer son
-existence. Et voici qu'elle lui rappelait de petits faits oubliés, qui
-le concernaient! Elle s'informa de la mère de Julien. Il en fut si
-touché que sa gêne se fondit; à son tour, il commença à se
-raconter; mais il n'allait pas vite, les mots étaient gelés. Annette
-l'écoutait, gentiment ironique; et elle avait envie de lui souffler. Il
-était encore au début, et l'assurance lui venait, lorsqu'elle lui
-tendit la main, pour le quitter. Il eut juste le temps de lui demander
-si elle retournerait à la bibliothèque, et la joie de lui entendre
-dire: «Demain».</p>
-
-<p>Julien rentra chez lui, confondu. Il était honteux de lui; mais
-demain, il réparerait. Il ne voulait aujourd'hui songer qu'au miracle
-de cette amitié. De son côté, Annette, qui s'enlisait dans le milieu
-de Sylvie, avait plaisir à retrouver un camarade de ses années
-intellectuelles. Ce n'était pas qu'il fût très vivant,&mdash;non,
-vraiment!&mdash;mais sérieux, sympathique, brave garçon... Quel
-glaçon!...</p>
-
-<p>Elle n'eut pas lieu le lendemain, de changer d'opinion. Julien ne
-dégelait que seul, à la maison. Dès qu'il revit Annette, la glace
-aussitôt reprit. Il en fut consterné. Il avait préparé beaucoup de
-choses à dire&mdash;(il préparait, comme un cours, une
-conversation):&mdash;devant les yeux d'Annette, il n'en resta plus rien.
-Du récit intérieur, trop de fois réchauffé, un extrait insipide...
-Il s'ennuyait lui-même, à se l'entendre ânonner. Il ne reprenait son
-aplomb que sur le terrain des sciences, quand il ne s'agissait pas de
-lui. Là, il était précis, clair, et même il s'animait. Annette n'en
-demandait pas plus. Avide de s'instruire, elle le pressait de questions,
-qui amusaient Julien par leur intelligence, prompte à imaginer,
-devinant faux souvent, mais&mdash;(il suffisait d'un mot)&mdash;se
-retrouvant au point juste où on voulait l'amener... Il aimait ce visage
-attentif, dont les yeux plongeaient en lui pour atteindre plus vite sa
-pensée, et soudain rayonnaient... Elle avait compris! La joie de la
-pensée partagée, de ce soleil invisible et de l'immense perspective
-qu'illumine sa clarté, la joie de s'en aller ensemble, à la
-découverte, par les chemins nouveaux où il était son guide! C'était
-délicieux de causer ainsi, dans le recueillement de cette halle aux
-livres, cette église de l'esprit!</p>
-
-<p>Délicieux pour lui, mais non pour les voisins! Car il causait tout
-haut; il avait oublié qu'il existât des voisins. Annette le fit taire
-en souriant, et se leva pour partir. Il la suivit. Mais n'ayant plus
-devant lui sa table et ses livres, il redevint dans la rue le même
-impotent qu'Annette avait vu la veille. Elle essaya de le faire parler
-de lui; peine perdue! Et il ne pouvait se décider à la quitter; il
-voulait la reconduire, jusqu'à la porte de sa maison: avec cela,
-guindé, crispé, brusque, par gaucherie; par moments, sans le vouloir,
-même pas très poli... Il était assommant! Annette, un peu agacée,
-pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Où diable pourrai-je le semer?</p>
-
-<p>Julien aperçut, au coin de la bouche qui se taisait, le pli moqueur. Il
-s'arrêta brusquement, et dit, d'un ton navré:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pardon, je vous ennuie!... Si, je le sais, je le sais! Je
-suis si ennuyeux!... Je ne sais pas parler. Je suis déshabitué. Je vis
-seul. Ma mère est bonne, très bonne; mais je ne puis lui parler de mes
-pensées. Beaucoup l'inquiéteraient; elle ne les comprendrait pas... Et
-je n'ai jamais su trouver personne qui s'y intéressât... Je ne le
-demande point... Vous avez été bonne de m'écouter avec indulgence. Je
-me suis laissé aller à vouloir vous raconter... Mais ce n'est pas
-possible. On ne peut pas raconter, on doit garder pour soi... Ce n'a pas
-d'intérêt, et ce n'est pas viril... Vivre et se taire... Je vous
-demande pardon de vous avoir ennuyée.</p>
-
-<p>Annette fut touchée. Il y avait dans ces paroles une réelle émotion;
-ce mélange de modestie et de triste fierté la frappa; elle sentit sous
-la gaine de froideur beaucoup de déceptions et de tendresse blessée.
-Dans un de ces élans du cœur, auxquels elle ne résistait pas, elle se
-prit pour Julien d'une affectueuse pitié. Elle dit avec chaleur:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, ne regrettez rien! Je vous remercie, vous avez bien
-fait de parler... (Elle corrigea, avec une pointe moqueuse, qui, cette
-fois, n'avait rien de cuisant)... d'essayer de parler... Oui... ce n'est
-pas facile, vous n'êtes pas habitué... Eh bien, cela me fait plaisir
-que vous ne soyez pas habitué!... Assez d'autres le sont!... Mais il
-n'est pas défendu d'espérer que moi, je vous habituerai...
-Voulez-vous? Puisque vous n'avez personne avec qui causer!...</p>
-
-<p>Julien était trop ému pour répondre; mais son regard exprimait une
-reconnaissance, encore effarouchée. Bien que l'heure de rentrer fût
-passée, Annette revint sur ses pas, afin de se promener encore quelques
-minutes ensemble; et elle lui parlait, en bonne camarade maternelle, sur
-un ton simple et cordial, qui lui était une main fraîche sur son front
-endolori. Oui, il était meurtri, ce grand garçon; avec son air bourru,
-il avait besoin d'être manié très doucement... Maintenant, il
-reprenait vie... Tout de même, il fallait rentrer!... Annette lui
-proposa de se revoir, de temps en temps. Et ils s'avouèrent que, pour
-le travail qu'ils avaient fait à la bibliothèque, ils auraient aussi
-bien pu le faire au Luxembourg, ou...</p>
-
-<p>&mdash;Ou... Pourquoi pas chez moi?</p>
-
-<p>Et Annette, l'invitant pour un des prochains dimanches, s'éclipsa sans
-attendre la réponse...</p>
-
-<p>Ah! qu'il eût bien parlé, maintenant qu'elle n'était plus là!... Il
-repassa toute la scène; il savourait la bonté d'Annette. Et comme cet
-homme, pondéré dans l'exercice de son intelligence, était incapable
-de garder la mesure dans les choses du cœur, il glissa sans transition
-de la pensée que son sentiment était destiné à rester sans retour,
-à celle que, peut-être...</p>
-
-
-
-
-<p>Annette n'avait pas le moindre soupçon de ce qui se passait en Julien.
-Le physique ingrat de son nouveau compagnon la garantissait si bien
-contre l'amour que, d'une façon comique, elle pensait qu'il en devait
-garantir aussi Julien. Elle l'estimait. Elle le plaignait. D'être
-plaint, le rendait sympathique. C'était agréable de se dire qu'elle
-pouvait lui faire du bien; et il lui en devenait plus sympathique. Mais
-elle n'aurait pas eu l'idée de se méfier de lui, et moins encore
-d'elle.</p>
-
-<p>Elle avait oublié son invitation, quand, le dimanche suivant, il vint
-la lui rappeler; et le joyeux étonnement qu'elle lui témoigna n'était
-pas joué. Mais Julien qui, depuis une semaine, ne songeait qu'à cette
-heure, ne vit pas l'étonnement et vit seulement la joie; la sienne s'en
-accrut. Le temps était très mauvais. Annette ne pensait pas à sortir,
-de l'après-midi. Comme elle n'attendait personne, elle était en
-négligé, l'appartement aussi. Le petit avait passé par là. On a
-beau, comme Annette, avoir le goût de l'ordre: les enfants se chargent
-de vous y faire renoncer, comme à tant de beaux projets qu'on a formés
-sans eux. Mais Julien, ramenant tout à lui, vit dans «ce beau
-désordre»&mdash;non certes «un effet de l'art»,&mdash;mais une marque de
-l'intimité qu'on voulait lui accorder. Il arrivait, le cœur battant,
-mais décidé, cette fois, à se montrer sous un jour avantageux; il
-jouait l'assurance. Cela ne lui seyait guère. Et Annette, vexée
-d'être surprise en ce fouillis, en voulut à l'intrus de son manque de
-façons. Elle se fit aussitôt froide; et en un instant, la superbe dé
-Julien fut brisée. Ils restaient là maintenant, aussi raides l'un que
-l'autre, l'un n'osant plus parler, l'autre attendant, d'un air de
-hauteur malicieuse...</p>
-
-<p>&mdash;Si tu crois, mon bonhomme, qu'aujourd'hui, je vais
-t'aider!...</p>
-
-<p>Et puis, elle saisit le comique de la situation, elle vit du coin de
-l'œil la mine piteuse du conquérant, et elle rit tout haut. Subitement
-détendue, elle reprit le ton de camaraderie. Julien n'y comprit rien;
-interloqué, mais soulagé, il revint, lui aussi, au naturel; et une
-conversation amicale enfin s'engagea.</p>
-
-<p>Annette lui parlait de sa vie de travail; et ils se confessèrent l'un
-à l'autre qu'ils n'étaient guère faits pour leur métier. Julien se
-fût passionné pour la science qu'il enseignait; mais...</p>
-
-<p>&mdash;...Ils ne peuvent pas suivre! Ils sont là qui vous fixent,
-avec des yeux mornes, clignotant de sommeil; à peine deux ou trois,
-dans le regard de qui on voit passer une lueur; le reste, une lourde
-masse d'ennui, qu'en suant sang et eau, on arrive (pas toujours) à
-remuer, un moment, et qui retombe dans l'étang. Allez l'y repêcher! Un
-métier de puisatier!... Aussi, ce n'est pas leur faute, à ces
-malheureux gosses! Ils sont, comme nous, victimes de la manie
-démocratique, qui prétend que tous les esprits absorbent également la
-même somme de connaissances, et cela, avant l'âge normal, où ils
-pourraient commencer à comprendre! Ensuite, il y a les examens, ces
-concours agricoles, où l'on pèse nos produits, gavés d'une mixture de
-mots estropiés et de notions informes, que la plupart se hâtent de
-dégorger immédiatement après, et qui les dégoûte d'apprendre, pour
-le reste de leur vie.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, dit Annette, en riant, j'aime bien les enfants, oui,
-même les plus ingrats, il n'y en a pas un qui me soit indifférent. Je
-voudrais les avoir tous, je voudrais tous les étreindre... Mais il faut
-se borner! N'est-ce pas? C'est assez d'un...</p>
-
-<p>(Elle montrait la chambre en désordre, mais il ne comprit pas et sourit
-bêtement.)</p>
-
-<p>&mdash;...Dommage! Quand j'en vois un qui me plaît, je voudrais le
-voler. Et ils me plaisent tous. Il y a même chez les plus laids quelque
-chose de frais, un espoir infini... Mais qu'est-ce que je puis en faire!
-Et qu'est-ce qu'on m'en fait? Je les vois en courant. On me les confie,
-une heure. Et puis, je cours à d'autres. Et mes petites, elles aussi,
-elles courent de main en main. Ce qu'une main a fait, une autre le
-défait. Il ne reste plus rien. Des petites âmes sans forme, des
-petites formes sans âme, qui dansent le boston ou bien le pas de
-quatre. On court. Tout le monde court. Cette vie est un champ de
-courses. Jamais aucun arrêt. Ils meurent, ils sont des morts, ah! les
-malheureux, qui jamais ne s'accordent un jour de recueillement! Et ils
-ne l'accordent pas plus à nous qui le voudrions...</p>
-
-<p>Julien la comprenait! Ce n'était pas à lui qu'il était besoin
-d'apprendre le prix de la retraite et l'horreur du tumulte. Et leur
-entente s'accrut, lorsque Annette dit qu'heureusement on avait encore,
-au milieu de l'inondation, quelques îlots où se réfugier, les beaux
-livres des poètes, et surtout la musique. Les poètes avaient pour
-Julien peu d'attrait; leur langue lui échappait; il avait pour elle
-cette méfiance bizarre, commune à beaucoup d'esprits qui aiment la
-pensée, qui souvent ont leur poésie à eux, mais qui ne perçoivent
-pas les vibrations profondes de la musique des mots. L'autre musique, en
-revanche, le langage des sons, leur est plus accessible. Julien
-l'aimait. Malheureusement, le temps et les moyens lui manquaient d'en
-aller entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Ils me manquent aussi, dit Annette. J'y vais pourtant.</p>
-
-<p>Julien n'avait pas cette vitalité. Après sa journée de travail, il
-restait seul chez lui, enfermé. Et il ne savait pas jouer.&mdash;Il vit un
-piano dans la chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous jouez?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce n'est pas commode! dit Annette en riant, il ne me le
-permet pas!</p>
-
-<p>Julien demandait, surpris, vaguement inquiet, qui pouvait bien
-l'empêcher. Annette, l'oreille aux aguets, écoutait de petits pieds
-qui tapaient en montant les marches de l'escalier. Elle courut leur
-ouvrir:</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, le voilà, le monstre!</p>
-
-<p>Elle ramena Marc, qui revenait de chez sa tante.</p>
-
-<p>Julien ne comprenait toujours pas.</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit garçon... Marc, veux-tu dire bonjour!</p>
-
-<p>Julien fut atterré. Annette ne songeait même pas qu'il pût s'en
-étonner. Elle continua gaiement, en retenant Marc, qui voulait
-s'échapper:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez, je n'ai tout de même pas perdu mon temps.</p>
-
-<p>Julien n'eut pas l'esprit de répondre; son attention était occupée à
-déguiser son trouble. Il esquissa un sourire assez niais. Marc avait
-réussi à glisser des mains de sa mère, sans avoir dit bonjour,&mdash;(il
-trouvait ridicule cette cérémonie, et il l'esquivait, laissant sa
-mère parler, «parler pour ne rien dire», sachant bien que, l'instant
-d'après, elle aurait oublié, pour parler d'autre chose... «les femmes
-n'ont aucune suite...»)&mdash;À quatre pas de Julien, dans les plis d'un
-rideau, dont il tortillait l'embrasse, Marc dévisageait l'étranger,
-avec des yeux sévères; et il avait très vite, à sa façon d'enfant,
-(qui n'était pas si fausse), jugé la situation. Décision sans appel:
-il n'aimait pas Julien. L'affaire était tranchée.</p>
-
-<p>Julien, dont ce regard d'enfant accroissait l'embarras, essayait de
-reprendre le fil de l'entretien, tout en suivant le fil de ses propres
-pensées. Mais il ne parvenait ainsi qu'à les embrouiller ensemble. Il
-se rassurait pourtant. Faiblement. L'assurance d'Annette ne lui
-permettait pas de douter qu'elle ne fût mariée: c'était hors de
-question. Mais le mari, où était-il? Vivant ou mort? Annette n'était
-pas en deuil... Non, il ne se rassurait pas... Qu'était-il devenu, cet
-homme? Julien n'osait le demander directement. Après bien des détours,
-il se risqua enfin (il se crut très habile) à glisser négligemment:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a longtemps que vous êtes seule?</p>
-
-<p>Annette dit:</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, je ne suis pas seule, en montrant son enfant.</p>
-
-<p>Il n'en sut rien de plus. Mais, puisqu'elle admettait ainsi,
-implicitement, qu'elle était seule (avec l'enfant), et qu'elle le
-prenait gaiement, c'était que son deuil était loin, très loin, et
-qu'on n'y pensait plus. La logique intéressée de Julien conclut
-victorieusement:</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur Malbrough est mort...»</p>
-
-<p>Bon voyage au mari! Il n'était plus inquiétant. Julien jeta dessus
-encore une pelletée, et se tournant vers l'enfant, il lui grimaça un
-sourire. Marc lui devenait sympathique.</p>
-
-<p>Mais il ne le devenait pas à Marc. Il était plus familier avec la
-constitution des corps atomiques qu'avec celle d'un esprit d'enfant.
-Marc sentit parfaitement que cette démonstration d'amabilité n'était
-pas naturelle; et le résultat fut qu'il tourna le dos, grognant:</p>
-
-<p>&mdash;Je lui défends de me rire au nez!</p>
-
-<p>Annette, qui s'amusait des efforts inutiles de Julien pour amadouer
-l'enfant, crut devoir réparer l'accueil malgracieux de Marc. Elle
-questionna Julien sur sa vie solitaire, avec un intérêt un peu
-distrait d'abord, mais qui cessa bientôt de l'être. Julien, plus sûr
-de lui, toujours, quand il était assis dans le clair-obscur d'une
-chambre, se raconta, cette fois, ingénument. Il était simple; il ne
-posait jamais,&mdash;presque jamais,&mdash;malgré son désir de plaire.
-En sa sincérité, il montrait une candeur qu'on n'est pas accoutumé de
-rencontrer à Paris, chez un homme de son âge. Il avait, en touchant
-aux sujets qui lui étaient chers, une délicatesse qui voilait son
-émotion contenue. À ces moments d'abandon où, dans le silence
-affectueux d'Annette qui l'encourageait, sa vraie nature intime
-paraissait affleurer, un reflet de beauté morale animait son visage.
-Annette le regardait, attentive; et ce n'était déjà plus l'aimable
-indifférence qu'elle ressentait pour lui.</p>
-
-<p>Ils se virent, dès lors, régulièrement le dimanche, et un peu plus
-souvent dans les semaines, où ils avaient congé. Julien prenait le
-prétexte des livres qu'il prêtait; il fallait bien qu'il y joignît
-quelques explications, pour qu'Annette eût moins de peine à
-comprendre. Il apportait à Marc des cadeaux assez chers, mal choisis,
-dont le petit ennemi ne lui avait aucune gratitude: car il les trouvait
-enfantins et au-dessous de sa dignité. Mais rien ne pouvait ébranler
-la bonne volonté de Julien, fermement décidé à ne pas voir ce qui le
-gênait. Comme tous les esprits solitaires qui se méfient du
-monde,&mdash;dès l'instant qu'ils renoncent à la méfiance en faveur d'un
-élu, ils ne savent plus discerner, ils ne veulent plus: ils sont
-livrés. L'esprit de Julien, ingénieux à se duper, arrangeait à sa
-satisfaction les souvenirs qu'il rapportait de chacune de ses visites,
-tout ce qu'Annette avait dit, et tout ce qui l'environnait. (Lui-même,
-sans y penser, s'embellissait, par ricochet!) Les inattentions
-d'Annette, ses réponses distraites, jusqu'aux silences d'ennui que
-parfois il lui causait, tout la lui rendait plus belle et plus
-touchante. Et comme, à chaque fois, il découvrait pourtant de petits
-traits nouveaux, qui ne s'accordaient pas avec le portrait qu'il
-s'était fait, il refaisait le portrait, il le refit dix fois; et
-quoique le portrait changeât et ne ressemblât presque plus à celui du
-début, Julien ne douta jamais qu'il ne lui restât fidèle: il était
-prêt à changer son idéal d'amour, autant de fois que l'objet aimé
-changerait.</p>
-
-<p>Annette avait saisi l'amour qu'il avait pour elle. Elle en fut amusée
-d'abord, puis touchée, re connaissante un peu, beaucoup, malgré
-tout,&mdash;( «Le moins beau garçon du monde ne peut donner que ce qu'il
-a... Merci, mon bon Julien!...»)&mdash;puis, un peu troublée. Elle se dit
-honnêtement qu'elle ne devait pas le laisser s'engager sur cette
-pente... Mais ça lui faisait tant de plaisir, à ce garçon! Et à
-elle, ça ne faisait point de peine... Annette était sensible à
-l'affection; elle l'était aux douces cajoleries, aux flatteries de la
-tendresse. Trop, peut-être. Elle l'avouait. L'amour, l'admiration
-qu'elle lisait dans les yeux lui étaient une caresse, qu'elle aimait à
-renouveler... Oui, elle en convenait, ce n'est peut-être pas très
-bien. Mais c'est si naturel! Il lui fallait faire un petit effort pour
-s'en priver. Elle le fit. Mais elle n'eut pas de chance: tout ce qu'elle
-dit pour écarter Julien&mdash;(dit-elle tout, vraiment?)&mdash;l'attira
-davantage... C'est Une fatalité! Il faut se résigner à la
-fatalité... Elle riait de soi, tandis que Julien, inquiet, se demandait
-si ce n'était pas de lui...</p>
-
-<p>&mdash;«Hypocrite! hypocrite! Est-ce que tu n'as pas honte?...»</p>
-
-<p>Elle n'avait pas honte. Peut-on résister au plaisir d'un cœur qui vous
-est tout livré? Cela éclaire vos journées. Et quel tort cela fait-il?
-Quel danger? Du moment qu'on est tranquille, maître de soi, et qu'on ne
-veut que le bien, le bien de l'autre!</p>
-
-<p>Elle ne savait pas qu'un des chemins insinuants par où l'amour se
-glisse, est la tendre vanité de croire qu'on est nécessaire,&mdash;ce
-sentiment si fort au cœur d'une vraie femme, et où se satisfait son
-double besoin de bonté, qu'elle avoue, et d'orgueil, qu'elle n'avoue
-pas,&mdash;si fort qu'elle préfère souvent, quand elle a l'âme bien née,
-à celui qu'elle préfère, mais qui peut se passer d'elle, celui
-qu'elle aime moins, mais qu'elle peut protéger. Et n'est-ce pas
-l'essence de la maternité? Si le grand fils, toute sa vie, restait le
-petit poussin!... La femme au cœur de mère, comme l'était Annette,
-prête volontiers à l'homme, dont l'affection l'implore, un charme
-qu'il n'a point; son instinct la dispose à n'être plus attentive en
-lui qu'aux qualités. Julien n'en manquait point. Annette se
-réjouissait de voir sa timidité se fondre et sa nature vraie,
-comprimée, s'ouvrir au jour, avec un bonheur attendri de convalescent.
-Elle se disait que, jusqu'ici, nul ne connaissait cet homme, pas même
-cette mère, dont il parlait toujours, et qu'elle commençait à
-jalouser. Lui-même, le pauvre Julien, il ne se connaissait pas... Qui
-se fût douté que sous cette écorce rêche, il y eût une âme tendre,
-délicate... (elle exagérait!) Il lui fallait la confiance, et il en
-avait manqué: la confiance en les autres, la confiance en soi. Pour
-croire en lui, il avait besoin qu'un autre crût. Eh bien, elle croyait!
-Elle croyait en Julien, pour le compte de Julien, si bien qu'elle finit
-par y croire, aussi pour le sien!... Il s'épanouissait à vue d'œil,
-comme une plante au soleil. Et c'est bon d'être pour un autre le
-soleil... «Épanouis-toi, mon cœur!...» Était-ce du cœur de Julien,
-ou du sien qu'elle parlait? Elle ne savait déjà plus. Car du bien
-qu'elle faisait, elle s'épanouissait aussi. Une nature abondante meurt
-de ne pas nourrir de soi les affamés... «Me donner!»...</p>
-
-<p>Annette donnait trop. Elle était irrésistible. La passion de Julien
-ne se dissimula plus. Et Annette&mdash;un peu tard&mdash;reconnut
-qu'elle n'était pas à l'abri...</p>
-
-<p>Quand elle vit l'amour près de venir en elle, elle esquissa une faible
-défense; elle tâcha de ne pas prendre au sérieux les sentiments de
-Julien. Mais elle ne se croyait pas elle-même, et elle ne fit que
-rendre Julien plus pressant: il devint pathétique...</p>
-
-<p>Alors, elle prit peur; elle le supplia de ne pas l'aimer, de rester bons
-amis...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? demandait-il, pourquoi?</p>
-
-<p>Elle ne voulait pas dire... Elle avait la crainte instinctive de
-l'amour; elle gardait le souvenir de ce qu'elle en avait souffert; et
-une intuition l'avertissait de ce qu'elle en souffrirait encore. Elle
-l'appelait et le chassait; elle le voulait et le fuyait. Aux instances
-de Julien, elle résistait sincèrement; et dans le fond du cœur, elle
-faisait des vœux pour que son adversaire vainquît sa résistance...</p>
-
-<p>Le combat se fût prolongé, sans un événement qui vint en hâter
-l'issue.</p>
-
-
-
-
-<p>Annette avait avec le mari de sa sœur de francs rapports d'amitié. Ce
-brave homme, un peu vulgaire, ne manquait ni de droiture, ni de
-qualités de cœur. Annette l'estimait; et Léopold lui témoignait une
-considération un peu cérémonieuse. Dès leurs premières rencontres,
-il l'avait jugée d'une autre espèce que lui et que Sylvie: elle
-l'intimidait. Il n'en eut que plus de gratitude, pour la bienveillance
-qu'elle lui montra. Au temps où il faisait sa cour à Sylvie, elle fut
-son alliée; plus d'une fois, elle vint à son secours, quand il était
-en butte aux turlupinades de sa fiancée, trop sûre de son pouvoir pour
-ne pas en abuser. Elle s'était même interposée, depuis,
-discrètement, dans les malentendus de ménage, ou les brusques
-caprices, lubies et diableries, auxquelles Sylvie se livrait, par
-accès, pour se désennuyer, en ennuyant le mari. Léopold, qui n'y
-comprenait rien, venait conter ses peines à Annette, qui se chargeait
-de ramener Sylvie à la raison. Il en était arrivé à confier à sa
-belle-sœur plus d'une chose qu'il ne disait pas à sa femme. Sylvie ne
-l'ignorait point, et elle plaisantait Annette, qui le prenait gaiement.
-Rien que de naturel et de franc entre les trois. Léopold ne s'était
-jamais plaint de la place que tenaient à son foyer la sœur de sa femme
-et le petit garçon, souvent assez encombrant; il eût trouvé plutôt
-que Sylvie ne faisait pas assez pour aider Annette, dont il admirait la
-vaillance; et il gâtait l'enfant. Annette, qui savait par Sylvie ce que
-pensait Léopold, lui en était reconnaissante.</p>
-
-<p>La période de grossesse de Sylvie ne fut pas pour ceux qui
-l'entouraient, surtout pour le mari, un temps de félicité. De
-fréquents désaccords écartèrent Léopold de sa compagne. Non pas que
-Sylvie prétendît se passer de lui. Elle avait peu de ménagements pour
-sa maternité, et ne voulait rien changer à sa manière de vivre. Mal
-lui en prit. Ces longs mois de gésine furent loin d'être pour elle ce
-qu'ils avaient été pour Annette: un rêve interminable, et trop vite
-fini, de bonheur engourdi. Sylvie n'était pas faite pour couver des
-rêves. Elle s'impatientait, et n'entendait renoncer à aucun de ses
-devoirs, de ses droits, et de ses plaisirs: elle se surmena. Sa santé
-se ressentit de son état nerveux, et son caractère n'y gagna
-point. Quand on est tourmentée, on est volontiers tourmenteuse.
-Sylvie, étant à la peine, trouvait indigne que son mari n'y
-fût pas; et elle s'en chargea. Elle le harcelait de son humeur
-taquine, maligne, perpétuellement changeante, et même&mdash;(c'était
-inattendu!)&mdash;jalousement amoureuse: ce qui ne l'empêchait point de lui
-chanter pouilles! Certains jours, il ne savait à quel saint se vouer.</p>
-
-<p>Annette se trouvait là, pour recevoir ses doléances. Il montait
-geindre à son étage; elle l'écoutait patiemment, et elle trouvait
-moyen de le faire rire de ses petites infortunes. Ces conciliabules, en
-se renouvelant, établissaient entre eux une complicité de secrets
-communs. Et parfois, devant Sylvie, ils échangeaient un coup d'œil
-malicieux. Honnêtes tous les deux, ils ne prenaient aucune précaution
-et s'abandonnaient à une familiarité qui, si elle était innocente,
-n'était pas inoffensive. Annette n'avait pas idée d'un risque, et elle
-s'amusait à d'amicales agaceries. Léopold s'y laissa prendre: il ne
-demandait qu'à l'être; il l'était, depuis longtemps, par le
-rayonnement de cette force de joie, qui se dégageait d'elle. Annette
-était toute alors à la découverte de l'amour de Julien, qui la
-troublait délicieusement. Le reste du monde était dans la brume. Quand
-elle venait de voir Julien et que Léopold lui parlait, elle écoutait
-Léopold, et même elle lui répondait; mais c'était à Julien qu'elle
-souriait. L'autre ne pouvait le deviner.</p>
-
-<p>Il savait ce qu'il voulait. Il résistait, en brave homme. Mais un brave
-homme est un homme. Il ne doit pas jouer avec le feu.</p>
-
-<p>Un dimanche de mai, ils allèrent tous les quatre, Sylvie, Annette,
-Léopold et le petit Marc, en promenade du côté de Sceaux. Après une
-heure de marche, Sylvie, un peu fatiguée, s'assit au bas d'un coteau,
-et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Allez, jeunesses, grimpez si vous voulez! Vous nous
-retrouverez ici.</p>
-
-<p>Elle resta avec le petit. Annette et Léopold continuèrent
-allègrement. Annette, animée, joyeuse, bon garçon... Léopold la
-reposait, par sa bonhomie, de la tension morale où la tenaient l'amour
-de Julien et ses entretiens intellectuels. Le sentier sinuait entre un
-long mur de grande propriété et un talus vêtu de buissons fleuris.
-Par les trous dans les haies, on voyait, en montant, les pentes des
-vergers, avec leurs touffes de neige et de rose. Ciel fantasque, où,
-sur le fin bleu pers les nuages affairés couraient. Le vent rieur
-mordait par boutades, comme un jeune chien. Annette allait devant,
-cueillant des fleurs, chantant. Léopold la suivait à la piste; il la
-regardait courbée, et son torse robuste sous l'étoffe tendue, ses
-mains nues, son cou nu, rougis par l'air cinglant, et dans les cheveux
-en mousse le rouge coquillage de l'oreille, dont le bout paraissait une
-goutte de sang. Le talus se relevait à droite, et le chemin formait un
-couloir d'où le vent engouffré leur dévalait au nez. Annette, sans se
-retourner, interpella son compagnon. Il ne répondit pas. Elle continua,
-penchée, de cueillir et de parler. Et comme elle plaisantait Léopold
-qui se taisait, soudain elle perçut le danger de ce silence. Elle
-laissa tomber ses fleurs... Elle s'était redressée, mais n'avait pas
-eu le temps de se retourner, quand... Elle faillit tomber... Il l'avait
-étreinte. Brutalement empoignée, elle sentit sur sa nuque un souffle
-haletant, et une bouche avide lui baisait le cou, les joues. Raidie
-instantanément, s'arcboutant, toutes ses forces inconnues de combat
-ramassées, du torse et de l'échine elle secoua avec fureur l'homme qui
-l'avait saisie; elle brisa l'étreinte, et elle se retrouva face à face
-avec l'agresseur. Ses yeux flambaient de colère. Lui, ne lâchait point
-prise. Ils eurent une lutte rude de bêtes qui se haïssent. Rude et
-brève. Annette (l'instinct révolté lui prêtait une vigueur accrue)
-repoussa violemment l'homme, qui trébucha. Il resta devant elle,
-doublement humilié, soufflant, congestionné; et ils s'observaient, le
-courroux dans les yeux. Pas un mot ne fut dit... Brusquement, Annette
-grimpa la pente du talus, par une brèche de la haie se coula de l'autre
-côté, et s'enfuit. Léopold, dégrisé, l'appelait. Elle se tint à
-vingt pas, et ne le laissa point approcher. Ils redescendirent le
-coteau, des deux côtés de la haie, conservant leurs distances,
-méfiants, hostiles, et honteux. Léopold, d'une voix altérée,
-suppliait Annette de revenir, lui demandait pardon. Annette faisait la
-sourde oreille; elle entendait pourtant: la confusion de cette voix
-l'atteignait, à travers la barrière de sa rancune; elle ralentit le
-pas...</p>
-
-<p>&mdash;Annette! suppliait-il, Annette! ne vous sauvez pas!... Je ne
-veux pas vous poursuivre... Voyez, je reste ici, je ne m'approcherai
-pas... J'ai agi comme une brute. Je suis honteux, honteux...
-Injuriez-moi! mais ne vous sauvez pas! Je ne vous toucherai plus, même
-du bout du doigt... Je me dégoûte... Pardon, à genoux!</p>
-
-<p>Il s'agenouilla gauchement sur les cailloux; il avait l'air malheureux;
-et il était ridicule.</p>
-
-<p>Annette, qui l'écoutait durement, immobile, de profil, sans le
-regarder, jeta un coup d'œil de côté, vit cet homme humilié; et elle
-fut pénétrée de cette humiliation: son cœur chaud avait la faculté
-de s'ouvrir aux émotions des autres, comme si elles étaient siennes;
-et de la honte de Léopold, elle rougit. Elle fit un mouvement vers lui,
-et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Levez-vous!</p>
-
-<p>Il se releva; et elle, instinctivement, recula de quelques pas. Il
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez peur encore. Vous ne me pardonnerez jamais.</p>
-
-<p>Elle dit, sèchement:</p>
-
-<p>&mdash;Ne parlons plus. C'est fini.</p>
-
-<p>Ils redescendirent le chemin. Annette, muette et glacée. Il avait peine
-à garder le silence. Il était mortifié, et il cherchait à se
-justifier. Mais il n'était pas très éloquent, le cher homme! Il
-n'avait pas le style noble. Il répétait, avec colère:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis un saligaud!</p>
-
-<p>Annette, encore bouleversée, réprimait un sourire. Son esprit en
-tumulte avait peine à se calmer. Elle ressentait à la fois
-l'écœurement et le burlesque de la scène. Elle n'avait pas pardonné,
-et elle était près de plaindre l'homme qui s'accusait piteusement à
-ses côtés. Il continuait de patauger. Elle l'écoutait avec rancune,
-compassion, ironie. Il s'évertuait à expliquer «cette saleté de
-folie, qui vous passe par le corps»... Oui, cette folie, elle la
-connaissait... Mais il n'était pas utile qu'elle le lui dît. Et il
-avait l'air si malheureux que, malgré elle, elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais. On est fou, parfois. Ce qui est fait est fait.</p>
-
-<p>Ils continuèrent leur route, sans parler, le cœur lourd, tristes et
-gênés. Sur le point d'arriver au lieu où ils avaient laissé Sylvie,
-Annette fit un geste comme pour tendre la main à Léopold; mais elle ne
-la tendit pas, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai oublié.</p>
-
-<p>Il était soulagé, inquiet encore. Il demanda, comme un gosse pris en
-faute:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne direz rien?</p>
-
-<p>Annette eut un petit sourire de pitié.</p>
-
-<p>Non, elle ne dit rien. Mais, du premier coup d'œil, le regard aigu de
-Sylvie avait lu. Elle ne posa aucune question. Ils parlèrent d'autres
-choses; et tandis que tous trois, pour masquer leurs préoccupations,
-faisaient montre de paroles bruyantes, pendant tout le retour, Sylvie
-observa les deux autres.</p>
-
-<p>À partir de ce jour, Annette et Léopold ne furent plus seuls ensembles.
-La jalouse veillait. Annette aussi se gardait. Elle laissait, malgré
-elle, percer une méfiance. Et Léopold, blessé, couvait sa rancune
-inavouée.</p>
-
-
-
-
-<p>Les yeux d'Annette s'étaient ouverts. Il ne lui était plus permis de
-rester sans méfiance des autres et d'elle-même. Il ne lui était plus
-permis de passer en riant, comme elle faisait avant, insoucieuse des
-désirs qu'elle pouvait faire naître, puisqu'elle ne les cherchait pas.
-Dans l'actuelle société, avec les mœurs actuelles, sa situation de
-femme seule, jeune, et libre, non seulement l'exposait aux poursuites,
-mais les légitimait. Personne ne comprenait qu'elle se fût affranchie,
-d'audacieuse façon, pour s'enfermer après, dans un veuvage, dont la
-constance était sans objet. Elle-même se donnait le change avec la
-maternité. Et la maternité, sans doute, était une grande flamme; mais
-une autre flamme brûlait toujours en elle. Elle tâchait de l'oublier,
-parce qu'elle en avait la crainte; et elle s'imaginait que nul ne la
-voyait. Mais non! le feu d'amour, malgré elle, se faisait jour. Et
-d'autres, sinon elle, risquaient d'en être victimes. L'aventure de
-Léopold venait de le lui montrer. Elle la trouvait hideuse. Elle en
-était révoltée. L'acte d'amour paraît, aux yeux sans mirage de celui
-qui n'aime point, une bestialité grotesque ou dégoûtante. La
-tentative de Léopold était l'une et l'autre aux yeux d'Annette. Mais
-Annette n'avait pas la conscience tranquille. Elle avait attisé ces
-désirs. Elle se rappelait ses coquetteries irréfléchies, ses jeux
-aguichants, ses ruses... Qui l'y avait poussée? Cette force refoulée,
-ce feu intérieur, qu'il faut nourrir, ou étouffer. Étouffer, on ne
-peut pas, on ne doit pas! C'est le soleil de la vie. Sans lui, tout est
-plongé dans l'ombre. Mais au moins, qu'il ne consume point ce qu'il
-doit animer, comme le char livré aux mains de Phaéton! Qu'il suive
-dans le ciel sa route régulière!... Le mariage alors? Après l'avoir
-si longtemps écarté, la perception des dangers qui la menaçaient
-l'amenait à se dire qu'un mariage d'affection et d'estime, de calme
-sympathie, lui serait une digue contre les démons du cœur, et une
-protection contre les poursuites du dehors. À mesure qu'elle s'en
-convainquait&mdash;(tout conspirait à l'en convaincre: sa sécurité
-matérielle et morale, l'attrait du foyer, et les sollicitations de son
-cœur),&mdash;elle opposait moins de résistance aux supplications de Julien.
-Elle se donnait, pour y céder, toutes les raisons de l'aimer. Mais elle
-n'avait pas attendu de les avoir, pour l'aimer. Déjà avait commencé
-le travail de construction de l'esprit, qui de l'élu crée une vision
-exaltée. Julien l'y avait devancée. Comme elle était plus riche et
-plus passionnée, elle l'eut tôt dépassé.</p>
-
-<p>Ne se surveillant plus, se livrant à la fougue de sa franche nature,
-elle n'usa point de ces artifices, dont une femme plus habile masque sa
-défaite, lorsque son cœur est pris, et qu'elle laisse croire qu'elle
-en demeure maîtresse. Annette avait fait don du sien. Elle le dit à
-Julien.&mdash;Et, de cet instant précis, Julien commença de
-s'inquiéter.</p>
-
-<p>Il connaissait mal les femmes. Elles le fascinaient et le
-déconcertaient. Plutôt que de les connaître, il préférait les
-juger. Il idéalisait les unes, il condamnait les autres. Quant à
-celles qui ne rentraient dans aucune des deux catégories, il s'en
-désintéressait. Les très jeunes hommes&mdash;(et Julien l'était resté,
-par son peu d'expérience)&mdash;sont, dans leurs jugements, toujours
-pressés. Comme ils sont pleins d'eux-mêmes et de leurs désirs, ils ne
-cherchent dans les autres que ce qu'ils en voudraient. Soit du côté
-moral, soit du côté charnel, les naïfs comme les roués, quand ils
-aiment, c'est toujours à eux qu'ils pensent, ce n'est jamais à la
-femme; ils se refusent à voir qu'elle existe en dehors d'eux. L'amour
-est justement l'épreuve qui pourrait le leur apprendre:&mdash;il l'apprend
-au petit nombre de ceux qui sont capables d'apprendre,&mdash;mais, en
-général, à leurs dépens et à ceux de leur partenaire: car lorsque
-enfin ils savent, il est trop tard. Le naïf étonnement des siècles,
-gémissant de la dualité irréductible, qui est le fruit amer de
-l'amour, ce rêve d'unité, déçu, est caractéristique de la
-méconnaissance initiale. Car, que veut dire: «aimer», si ce n'est:
-«aimer <i>un autre</i>»? Sans posséder l'égoïsme de Roger Brissot,
-Julien, par ignorance, n'avait pas moins de peine à sortir de soi; et
-il avait une vue encore plus bornée de l'univers féminin. Il eût
-fallu l'y guider prudemment par la main.</p>
-
-<p>Annette n'était rien moins que prudente, de nature. Et l'amour ne le
-lui enseignait pas. Il lui donnait un besoin de confiance généreuse.
-Maintenant qu'elle était sûre d'aimer et d'être aimée, elle ne
-cachait rien. Rien de celui qu'elle aimait n'aurait pu l'éloigner;
-pourquoi eût-elle songé à se farder? Saine de cœur, elle ne
-rougissait pas d'être ce qu'elle était. Que celui qui l'aimait la vît
-comme elle était! Elle avait bien remarqué sa naïveté, son
-incompréhension, ses effarouchements. Elle y trouvait un plaisir tendre
-et malicieux. Elle aimait à lui révéler, la première, une âme
-féminine.</p>
-
-<p>Elle alla le surprendre, un jour, dans son appartement. Ce fut la mère
-qui ouvrit. Une vieille dame, aux cheveux gris bien tirés, au front
-calme, qu'éclairait la lumière attentive des yeux sévères. Avec une
-politesse méfiante, elle inspecta Annette, et elle la fit entrer dans
-un petit salon, propre et froid, où les meubles avaient des housses.</p>
-
-<p>De ternes photographies de famille et de musées achevaient de glacer
-l'atmosphère de la pièce. Annette attendit seule. Après un
-chuchotement dans les chambres voisines, Julien entra précipitamment.
-Il avait de la joie, et il était intimidé; il ne savait que
-dire; il répondait à côté. Ils étaient assis dans des sièges
-inconfortables, au dossier raide, qui entrave tout geste familier. Entre
-eux, une de ces tables de salon, sur quoi on ne peut s'appuyer; et on se
-heurte les genoux à ses aspérités. Le froid luisant du plancher sans
-tapis et des figures mortes sous verre, comme des plantes d'herbier,
-figeait les mots sur les lèvres, faisait baisser la voix. Ce salon
-gelait Annette, décidément. Est-ce que Julien l'y laisserait, tout le
-temps de sa visite? Elle lui demanda s'il ne voulait pas lui montrer la
-chambre où il travaillait. Il ne pouvait refuser; et même il le
-souhaitait; mais il avait l'air si hésitant qu'elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Cela vous ennuie?</p>
-
-<p>Il protesta, s'excusant du désordre, et il la fit entrer. De
-désordre, il y en avait beaucoup moins que chez elle, à la première
-visite de Julien. Mais celui de Julien était sans gaieté. La pièce
-servait de cabinet de travail et de chambre à coucher. Des livres, une
-gravure connue qui représentait Pasteur, des papiers sur les chaises,
-une pipe sur la table, un lit d'étudiant. Elle remarqua au-dessus un
-petit crucifix, avec un rameau de buis. Installée dans le fauteuil mal
-rembourré, elle tâchait de mettre son hôte à l'aise, en lui
-rappelant gaiement leurs souvenirs d'étudiants. Elle parlait sans
-pruderie de ce qu'ils savaient tous deux. Mais il était distrait,
-gêné de sa présence et de son libre-parler; il semblait préoccupé
-de ce qui se passait dans la chambre à côté. Annette, gênée par
-contagion, tint bon et réussit à lui faire oublier le «qu'en
-pensera-t-on?» Il finit par s'animer, et ils rirent de bon cœur. Il
-retrouva sa gêne, au départ, en la reconduisant; dans le couloir, ils
-passèrent devant la chambre de la mère; la porte était entr'ouverte;
-M<sup>me</sup> Dumont affecta de ne pas les voir, par discrétion, ou
-pour ne pas saluer l'étrangère. Les deux femmes n'avaient échangé
-qu'un regard; et déjà, elles étaient ennemies. M<sup>me</sup> Dumont
-mère était choquée de la visite de cette fille hardie, de ses façons
-libres, de sa voix claire, de ses rires, de sa vie: elle flairait le
-danger. Et Annette qui, pendant la visite, avait perçu entre Julien et
-elle cette présence invisible, en gardait une animosité; passant
-devant la chambre de la vieille dame qui lui tournait le dos, elle parla
-et rit plus haut. Et jalouse, elle pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Je te le prendrai.</p>
-
-<p>Une semaine après, Julien vint à son tour, le soir, après dîner. Il
-avait eu, au sujet d'Annette, sa première discussion avec sa mère; et
-il voulait affirmer sa volonté. Ils étaient seuls. Léopold avait
-emmené au cirque le petit Marc. Quand Julien la quitta, un peu avant
-onze heures, Annette lui proposa de le reconduire à pied, pour le
-plaisir de respirer ensemble l'air frais de la nuit. Mais, arrivés à
-sa porte, Julien s'inquiéta de laisser Annette rentrer seule. Elle
-s'amusa de sa crainte. Il n'en voulut pas moins la reconduire à son
-tour; et elle se garda de protester: elle l'aurait plus longtemps! Ils
-refirent donc le chemin, par le plus long; et ils se trouvèrent sur une
-berge de la Seine, sans trop savoir comment. C'était une nuit de juin.
-Ils s'assirent sur un banc. Les peupliers bruissaient au-dessus de l'eau
-sombre, où s'étiraient les lueurs rouges et jaunes des fanaux sur les
-ponts. Le ciel était lointain, les étoiles exsangues, comme si la
-ventouse de la ville les eût sucées. La nuit était en haut, et la
-lumière en bas. Ils se taisaient. Les paroles ne pouvaient plus
-exprimer leurs pensées. Mais, sans se regarder, chacun lisait celles de
-l'autre. Le désir de Julien brûlait le cœur d'Annette; mais sa
-timidité l'enchaînait immobile, et il n'osait même pas lever les yeux
-vers elle. Elle, sans tourner la tête, souriait, regardant les reflets
-rouges sur la rivière, et elle le voyait: il ne se déciderait pas!...
-Alors, elle se pencha vers lui, et l'embrassa...</p>
-
-<p>Il revint, enivré d'amour et de reconnaissance, et l'insidieuse pointe
-d'une sourde inquiétude fichée dans la pensée... Une mauvaise parole
-de sa mère:</p>
-
-<p>&mdash;«Ces filles pauvres et hardies, qui cherchent à se faire
-épouser...»</p>
-
-<p>Il l'avait arrachée tout à l'heure avec colère; mais le bout de
-l'aiguillon sous la peau était resté. Il eut honte. Il demanda pardon
-mentalement à Annette. Il savait qu'était faux l'injurieux soupçon.
-Il croyait en elle religieusement. Mais il était troublé. Et chaque
-nouvelle visite le troublait davantage. La liberté d'Annette, sa
-liberté de manières, sa liberté d'idées, ses libres opinions sur
-n'importe quel sujet,&mdash;surtout en morale sociale&mdash;son absence
-tranquille de préjugés, l'effaraient. Il était étriqué dans ses
-façons de penser, comme de s'habiller, un peu chagrin d'idées, enclin
-à la sévérité. Elle, au contraire, largement indulgente et riante.
-Il ne concevait pas qu'elle pût être aussi puritaine que lui, en ce
-qui la concernait, mais qu'aux autres elle appliquât une autre mesure,
-la leur, avec une tolérance ironique. Tolérance et ironie le
-décontenançaient. Elle s'en apercevait; et quand sur une question, il
-s'exprimait avec un rigorisme injuste et excessif, elle n'essayait pas
-d'y opposer sa manière de voir; elle souriait de cette naïve
-intransigeance, qui ne lui déplaisait pas. Son sourire inquiétait
-Julien plus encore que ses paroles. Il avait l'impression qu'elle en
-savait plus que lui. C'était vrai. Mais combien plus? Et que
-savait-elle, au juste? Quelle expérience avait-elle eue?...</p>
-
-<p>À son tour, comme sa mère,&mdash;(et certaines observations
-malveillantes de sa mère y avaient contribué)&mdash;cet homme de
-vitalité fine, mais appauvrie, était vaguement alarmé de l'éclatante
-santé, du rayonnement de cette femme. Il en avait le désir ardent, et
-il en avait peur. Dans les promenades qu'ils firent ensemble, il se
-sentait chétif. La parfaite aisance d'Annette, en quelque milieu
-qu'elle se trouvât, ajoutait à sa gêne. Et bien que cette gêne, si
-elle l'eût remarquée, elle l'aurait aimée, il en était humilié.
-Mais elle ne la remarquait pas. Elle était toute à son chant
-intérieur. Le tort d'Annette était qu'elle ne songeât point que ce
-chant, nul ne l'entendait qu'elle; et elle ne voyait pas le regard
-anxieux de Julien, qui se demandait:</p>
-
-<p>&mdash;À qui, à quoi rit-elle?...</p>
-
-<p>Elle semblait si loin!...</p>
-
-<p>Il ne cessait pas de voir&mdash;il voyait mieux que jamais&mdash;ses
-grandes vertus d'esprit, son énergie morale. Et en même temps, elle
-lui restait une énigme dangereuse. Il était partagé entre deux
-sentiments opposés: attraction invincible, et méfiance obscure: comme
-un reste de cet instinct primitif qui rappelle à l'homme et à la femme
-d'aujourd'hui l'inimitié originelle des sexes, pour qui l'union
-charnelle était une forme de combat. Cet instinct soupçonneux de
-défense est peut-être plus fort chez l'homme, à la fois, comme
-Julien, d'intelligence aiguë, mais pauvre en expériences. Comme il lui
-est impossible de voir exactement la femme, il la voit tantôt trop
-simple, et tantôt remplie d'embûches.</p>
-
-<p>Annette prêtait à ces oscillations de pensée par ses alternatives
-de tout dire et de tout taire, de tout montrer et de tout cacher, ses
-mouvements d'expansion passionnée et ses silences hermétiques,
-quelquefois pendant une moitié de la promenade... Ces terribles
-silences&mdash;(quel homme n'en a souffert?)&mdash;pendant lesquels la
-vie de la compagne qui marche à vos côtés s'en va dans des régions
-qu'on ne connaîtra jamais!... Ce n'est pas qu'à l'ordinaire, ils
-recouvrent des secrets bien profonds! Il en est où, si l'on y entrait,
-la nappe ne monterait pas au-dessus du talon... Mais quelle qu'en soit
-l'épaisseur, la nappe de silence est opaque: l'œil n'y pénètre pas.
-Et l'esprit tortureur de l'homme a beau jeu pour se forger des mystères
-alarmants. L'idée ne viendrait jamais à un Julien qu'il en pût être
-l'auteur, et que si la femme se tait, c'est souvent qu'elle sent combien
-l'homme la comprend mal. Le silence d'Annette, certains jours, ironique,
-un peu las, tolérait une interprétation fausse de ses sentiments par
-celui qui l'aimait, puisqu'elle savait que c'était la fausse qu'il
-aimait, et qu'il n'aimerait pas la vraie...</p>
-
-<p>&mdash;«Si tu veux... Comme tu veux!... C'est entendu. Je ne suis
-pas comme je suis. Je suis comme tu me vois...»</p>
-
-<p>Mais ces silences d'acquiescement n'eurent qu'un temps. Du jour où
-Annette s'aperçut qu'il y aurait peut-être danger à de franches
-explications,&mdash;(car Julien n'était pas en état de les
-comprendre)&mdash;et qu'il serait plus politique de se taire, elle
-parla. Se taire, pour éviter à Julien un tracas inutile, oui. Mais
-pour l'abuser, non. Et s'il y avait danger à parler, justement! C'est
-alors qu'on ne pouvait plus se dispenser de le faire. Plus le risque
-était grand, plus grand était l'orgueil qui voulait l'affronter. Cette
-épreuve de l'amour faisait battre son cœur. Si l'épreuve
-réussissait, elle en aimerait Julien davantage. Et si elle ne
-réussissait pas?... Elle réussirait. Julien ne l'aimait-il point?...
-Advienne que pourra!</p>
-
-<p>Elle jouait loyalement. Mais il est des hommes qui préféreraient que
-leur partenaire trichât. Sylvie, mise au courant de l'amour de Julien
-et du projet de mariage, avait chapitré Annette: qu'elle ne s'avisât
-point, bon Dieu! de dire toute la vérité! Certes, il fallait bien
-qu'il en apprît une partie. Ne fût-ce qu'en se mariant, les actes de
-l'état civil se chargeraient de l'en instruire. Mais il y a toujours
-moyen d'accommoder le vrai. Puisque ce garçon l'aimait, il fermerait
-les yeux. Qu'elle ne les lui ouvrît pas! Ce serait vraiment trop bête!
-Plus tard, ils auraient le temps de tout se raconter... Sylvie parlait
-en honnête expérience. Elle voulait le bien de sa sœur;&mdash;(elle
-voulait le sien aussi, et n'eût pas été fâchée de l'éloigner au
-plus tôt de son logis);&mdash;elle pensait qu'on ne doit pas la vérité à
-tous, surtout à son fiancé: c'est assez de l'aimer! La vérité
-d'Annette, certes, était innocente; mais les hommes sont débiles. Ils
-ne peuvent supporter aucune vérité. Il faut la leur doser...</p>
-
-<p>Annette écoutait Sylvie tranquillement, et parlait d'autre chose.
-Inutile de répondre: elle n'en ferait qu'à sa tête. La morale de
-Sylvie n'était pas la sienne. Et elle préférait ne pas dire ce
-qu'elle en pensait. Sylvie était Sylvie. Elle l'aimait... Mais de quel
-regard elle eût toisé tout autre qui lui eût ainsi parlé!</p>
-
-<p>&mdash;Cette pauvre Sylvie!... Elle juge des hommes d'après ceux
-qu'elle a connus. Mon Julien est d'une autre espèce. Il m'aime comme je
-suis. Il m'aimera comme je fus. Je n'ai rien à lui cacher. Jamais je ne
-lui fis tort. S'il y eut un tort commis, je ne l'ai fait qu'à
-moi-même...</p>
-
-<p>Décidée à parler, envisageant les risques, mais faisant crédit au
-grand cœur de Julien, elle mit l'entretien sur sa vie passée. D'une
-commune pudeur, ils avaient toujours évité ce sujet. Mais plus d'une
-fois, Annette avait lu dans les yeux de Julien ce qu'il brûlait et
-tremblait de demander, ce qu'il eût voulu savoir et ignorer.</p>
-
-<p>Elle mit tendrement la main sur la main de Julien et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, vous avez toujours été avec moi d'une discrétion si
-chère!... Je vous remercie. Je vous aime... Mais je dois vous parler
-enfin de ce que vous ne savez pas de moi et de ce que j'ai été. Il
-faut que vous me connaissiez. Je ne suis pas sans reproches.</p>
-
-<p>Il fit un geste craintif, qui protestait contre ce qu'elle allait dire,
-qui peut-être aurait voulu l'empêcher. Elle sourit:</p>
-
-<p>&mdash;N'ayez pas peur! Je n'ai pas de grands crimes. Il me semble,
-du moins. Mais peut-être que je suis trop indulgente pour moi. Car le
-monde en juge autrement. C'est à vous d'apprécier. Je crois en votre
-arrêt. Je suis ce que vous déciderez.</p>
-
-<p>Elle commença de raconter. Plus intimidée qu'elle ne voulait le
-paraître, elle avait préparé à l'avance ce qu'elle devait dire. Mais
-bien qu'à son jugement ce fût tout simple à dire, cela lui coûtait.
-Pour vaincre cette contrainte, elle sembla plus détachée d'émotion
-qu'elle n'était. Elle montrait même, par moments, une pointe d'ironie,
-qui s'adressait à elle, et qui ne répondait pas au trouble que ce
-récit remuait: elle s'en aidait pour se défendre... Julien ne comprit
-point. Il vit dans cette attitude une légèreté choquante, une
-inconscience.</p>
-
-<p>Elle dit d'abord qu'elle n'était pas mariée. Julien en avait la
-crainte. Et même, pour être vrai, la muette certitude. Mais il
-espérait toujours qu'on lui prouverait le contraire. Et qu'Annette le
-lui dît, qu'il n'y eût plus de doute possible, il en fut consterné.
-Très catholique au fond, sous son libéralisme de surface, il n'était
-pas dégagé de l'idée de péché. Sur-le-champ, il pensa à sa mère:
-elle n'accepterait jamais! Et il prévit les luttes. Il était très
-épris. Malgré le chagrin que lui faisait l'aveu d'Annette et malgré
-la réelle déchéance que signifiait pour lui la faiblesse passée, la
-«faute» de celle qu'il aimait, il l'aimait, il était prêt, pour
-l'avoir, à lutter contre l'opposition de sa mère. Mais il fallait
-qu'on l'aidât, qu'Annette le secondât. Il était faible; pour soutenir
-le combat, il avait besoin de faire appel à toutes ses forces, dont la
-moindre n'était pas la force d'illusion. Il avait besoin d'idéaliser
-Annette; et si Annette eût été habile, elle s'y fût prêtée.</p>
-
-<p>Elle vit le chagrin que produisaient ses paroles. Elle s'y attendait;
-elle en était attristée; mais elle ne pouvait le lui épargner:
-puisqu'ils vivraient ensemble, chacun devait prendre sa part des
-épreuves et même des erreurs de l'autre. Mais elle ne se doutait pas
-du conflit engagé en lui; et si elle l'eût pensé, elle fût restée
-confiante en la victoire de l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre Julien, dit-elle, je vous fais de la peine!
-Pardonnez-moi. J'en ai aussi... Vous me croyiez meilleure. Vous me
-mettiez plus haut, trop haut dans votre esprit... Je suis femme. Je suis
-faible... Du moins, si je me suis trompée, je n'ai jamais trompé.
-J'étais de bonne foi. Je l'ai toujours été...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-il hâtivement, j'en suis sûr, n'est-ce pas? Il vous a
-abusée?</p>
-
-<p>&mdash;Qui? demanda Annette.</p>
-
-<p>&mdash;Ce misérable... Pardon!... Cet homme qui vous a laissée...</p>
-
-<p>&mdash;Non, ne l'accusez pas! dit-elle. C'est moi qui suis coupable.</p>
-
-<p>Elle n'attachait à ce mot de «coupable» que le sens d'un affectueux
-regret de la peine qu'elle lui faisait; mais il s'en saisit avidement.
-Il voulait, dans son désarroi, se rattraper à l'idée qu'Annette
-était une victime séduite, et qu'elle se repentait... Il avait un
-extrême besoin de cette notion de «repentir»: ce lui était une sorte
-de compensation pour le dommage qui lui était causé, un baume sur la
-blessure, qui ne la guérissait pas, mais qui la rendait supportable; ce
-lui attribuait sur Annette une supériorité morale, dont&mdash;pour être
-juste&mdash;il n'eût pas fait emploi. Et enfin, comme il n'avait pas de
-doute sur le péché d'Annette, il n'en avait pas non plus sur
-l'obligation du repentir. De l'un et de l'autre sa nature chrétienne
-était imbue. Les plus libres chrétiens ne s'en délivrent jamais.</p>
-
-<p>Mais Annette était issue d'une autre race d'âme. Les Rivière
-pouvaient être purs ou impurs, au sens que la morale chrétienne
-assigne à ce mot; mais s'ils étaient purs, ce n'était pas par
-obéissance à un Dieu invisible ou à ses représentants trop visibles
-et à leurs Tables de la Loi; c'est parce qu'ils aimaient la pureté
-comme une propreté morale, comme une beauté. Et s'ils étaient impurs,
-ils estimaient que c'était là une affaire entre eux et leur
-conscience, non la conscience des autres. Annette ne se reconnaissait de
-comptes à rendre envers personne. Si elle se confessait à Julien,
-c'était un don d'amour qu'elle lui faisait. Elle ne lui devait,
-honnêtement, que l'exposé de sa vie. Mais sa vie intérieure, elle ne
-la lui devait point. Elle la lui livrait volontairement. Elle voyait
-maintenant que Julien eût préféré qu'elle embellît la vérité.
-Mais elle était trop fière pour profiter d'une excuse mensongère,
-dont elle ne sentait nullement le besoin. Elle s'appliqua, au contraire,
-quand elle comprit ce qu'il voulait lui faire dire, à ce qu'il sût que
-c'était elle qui s'était donnée à l'amant.</p>
-
-<p>Julien, atterré, ne voulait pas entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je ne vous crois pas, disait-il. Vous êtes trop
-généreuse! Pour défendre cet homme, qui ne mérite que le mépris, ne
-vous accusez pas!</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'accuse personne, dit-elle, avec simplicité.</p>
-
-<p>Le mot le frappa dans sa conscience; mais il se refusa à comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tâchez de le disculper.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas à disculper. Il n'y a pas de coupable.</p>
-
-<p>Julien se débattait.</p>
-
-<p>&mdash;Annette, je vous en conjure, ne parlez pas ainsi!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien que c'est mal!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, je ne le sais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? Vous ne regrettez rien?</p>
-
-<p>&mdash;Je regrette de vous attrister. Mais, mon ami, je ne vous
-connaissais pas alors; j'étais libre de moi, je n'avais de devoirs
-qu'envers moi.</p>
-
-<p>Il pensait:</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce rien?</p>
-
-<p>Il n'osa point le lui dire.</p>
-
-<p>Mais vous le regrettez pourtant? fit-il avec instance. Vous reconnaissez
-bien que vous vous êtes trompée?</p>
-
-<p>Il ne voulait pas l'accuser. Mais il eût tant voulu qu'elle, elle
-s'accusât!</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être? reprit-il, accablé.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, dit Annette.</p>
-
-<p>Elle voyait où Julien voulait la faire venir... Peut-être elle
-s'était trompée, si c'était se tromper que céder à un élan d'amour
-et de pitié sincères. Peut-être. Oui... «Mais si je puis regretter,
-dans mon cœur, une erreur sincère, je n'ai pas à m'en excuser. Mon
-cœur est resté seul avec sa douleur, seul à s'entretenir avec elle,
-dans le silence. C'est à lui seul, maintenant, de s'entretenir avec ses
-regrets. Ils ne regardent personne.... Ses regrets?... Soyons vraie
-jusqu'au bout! Point de regrets!...» Après avoir réfléchi, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
-
-<p>Peut-être exagérait-elle, par réaction contre le pharisaïsme
-inconscient de Julien.. (Pauvre Julien!...) Mais même aux instants où
-elle l'aimait le plus, elle ne parvint pas à dire ce mot de regret,
-qu'il attendait.... «Je voudrais tant le dire!.. Mais je ne peux pas.
-Ce n'est pas vrai...» Regretter quoi? Elle avait agi, non seulement
-selon son droit, mais selon son bonheur. Car, si cher qu'elle l'eût
-acheté, elle l'avait eu: l'enfant. Et elle savait (elle seule) que ce
-don de l'enfant, loin d'être déshonorant, comme le veut une stupide
-opinion publique, l'avait purifiée, délivrée pour longtemps de ses
-troubles, qu'il avait mis en elle l'ordre et la paix... Non, elle ne
-commettrait jamais la vilenie, pour assurer l'amour futur, de calomnier
-l'amour passé. Elle gardait même, maintenant, une reconnaissance à ce
-Roger, qui n'avait été qu'un agent de sa destinée, si inférieur à
-l'amour et à la flamme de vie qu'il avait allumés...</p>
-
-<p>Julien le sentit jalousement.</p>
-
-<p>&mdash;Ah, cet homme, dit-il, vous l'aimez toujours!</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous ne lui en voulez pas!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi lui en voudrais-je?</p>
-
-<p>&mdash;Et vous pensez à lui?</p>
-
-<p>&mdash;Je pense à vous, Julien!</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous ne l'oubliez pas!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas oublier ce qui fut bon pour moi, même s'il
-cessa de l'être. Ne me le reprochez pas, vous qui m'êtes le
-meilleur!</p>
-
-<p>Julien avait assez de droiture pour estimer la franchise d'Annette et
-pour en reconnaître secrètement la noblesse. C'était pour lui un
-spectacle inattendu, dont la dignité inusitée lui révélait un
-Nouveau Monde,&mdash;la femme nouvelle.&mdash;Mais une autre partie de
-sa nature se révoltait. Il était blessé dans ses instincts de mâle.
-Il était horrifié dans ses préjugés catholiques et bourgeois.
-L'idée qu'il avait, qu'il continuait d'avoir d'Annette, était
-empoisonnée de soupçons dégradants. Au lieu d'être plus sûr d'une
-femme qui lui livrait son secret avec une entière loyauté, il était
-moins sûr d'une femme dont la faiblesse passée lui était révélée.
-Il doutait de sa fidélité à venir. Il pensait à cet autre homme
-vivant, qui l'avait eue, dont il aurait l'enfant. Il avait peur d'être
-dupe. Il avait peur d'être ridicule. Il était mortifié, et ne pouvait
-pardonner.</p>
-
-<p>Dès qu'Annette se rendit compte du dangereux combat qui se livrait dans
-l'esprit de Julien et qu'elle vit menacé l'espoir qu'elle avait formé,
-elle trembla. Elle était prise à fond par l'amour qu'elle avait
-amorcé. Toute sa force d'aimer, toute sa capacité de bonheur, elle les
-avait placés sur ce Julien. Et en vérité, elle se trompait à
-moitié. Mais elle ne se trompait qu'à moitié. Julien n'était pas
-indigne d'elle, ses qualités étaient réelles, elles méritaient
-l'amour. Si différents qu'ils fussent, ils auraient pu vivre ensemble,
-avec un peu d'efforts mutuels pour se comprendre et pour se
-tolérer,&mdash;sans doute en souffrant un peu; mais était-ce trop payer de
-ce peu de souffrance une solide tendresse? Annette lui eût fait du
-bien, elle l'eût revigoré, elle eût été le grand souffle de
-confiance en la vie, qui eût gonflé ses voiles, et qui l'aurait
-poussé où jamais il n'aborderait sans elle. Et la tendresse délicate
-de Julien, son respect pour la femme, sa pureté morale, même cette
-candide foi religieuse, qu'Annette ne partageait pas, lui eussent été
-sains, ils eussent mis dans sa nature passionnée un fond de sécurité,
-la paix du home et de l'âme dont on est sûr...</p>
-
-<p>Ah! misère des cœurs qui, par un malentendu que leur passion exagère,
-gâchent leur destinée, et le savent, et se le reprochent, et se le
-reprocheront toujours, mais ne céderont jamais sur ce qui les sépare:
-justement parce qu'ils s'aiment trop pour se faire une concession
-morale, que dédaigneusement ils consentiraient à des indifférents!...</p>
-
-<p>Annette se tourmentait maintenant des inquiétudes qu'elle avait fait
-lever dans l'esprit de Julien. Julien avait-il raison?... Elle n'était
-pas infatuée de son propre jugement. Elle cherchait à comprendre les
-autres façons de juger. Son caractère n'était pas tout à fait
-formé; son instinct moral était fort, mais ses idées pas encore
-fixées; elle s'accordait le droit de les réviser. Toute jeune, elle
-avait reconnu factice la morale de son entourage; et elle n'avait
-trouvé rien sur quoi s'appuyer, rien que sa raison, qui l'avait souvent
-abusée. Elle cherchait toujours; elle cherchait d'autres pensées, où
-elle pût respirer. Et quand elle rencontrait une conscience sincère,
-comme celle de Julien, elle la scrutait avidement: cette voix
-répondrait-elle à l'appel de son cœur? Elle aspirait à croire, la
-révoltée! Elle cherchait, elle cherchait sa patrie morale.. Qu'elle
-eût souhaité d'entrer dans celle de Julien, de souscrire à ses lois,
-même si elles la condamnaient! Mais il ne suffit pas de souhaiter. Elle
-ne le pouvait pas. Ce que voulait Julien, non, ce n'était pas humain!</p>
-
-<p>Elle lui dit tendrement:</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends que vous me jugiez, comme jugerait le monde. Je
-ne vous le reproche pas. J'admire les forces conservatrices et le
-rigorisme de leurs lois. Elles ont leur place dans l'ensemble, et, je le
-sais, leurs racines sont profondes dans votre race. Il est naturel que
-vous y obéissiez. Je les respecte en vous... Mais je ne saurais, mon
-ami, par tous les efforts de ma volonté, renier une action, même
-blâmée par tous, qui m'a donné mon enfant.... Cher Julien, comment
-renier ce qui fut ma seule consolation, la joie la plus pure,
-peut-être, que le ciel m'accordera, de ma vie?... Ne cherchez pas à la
-flétrir, mais plutôt, si vous m'aimez, partagez mon bonheur! Il n'a
-rien qui vous fasse injure!...</p>
-
-<p>Elle sentait, en parlant, qu'il ne comprenait pas; elle l'irritait
-davantage. Et elle était navrée. Que faire cependant? Lui mentir?
-C'était trop déjà qu'elle eût examiné cette ressource humiliante....
-Mais laisser la lézarde s'élargir dans l'affection si chère?...
-C'était comme si la déchirure s'étendait dans son cœur.&mdash;Elle
-était dans les transes, chaque fois qu'elle se retrouvait en
-face de Julien: qu'allait-elle aujourd'hui lire sur son visage?...</p>
-
-<p>Et lui, avec cette lâcheté des hommes qui sont certains d'être
-aimés, il en abusait; il savait qu'il lui faisait du mal, et il le lui
-faisait. À son tour, il éprouvait son pouvoir. Et il tenait moins à
-elle, maintenant qu'il était sûr qu'elle tenait à lui...</p>
-
-<p>Tout, elle comprenait tout! Elle se désolait d'avoir livré sa
-faiblesse. Et elle continuait. Elle s'abandonnait à un sentiment
-superstitieux: si le destin voulait qu'elle fût la femme de Julien,
-elle le serait, quoi qu'elle dît; quoi qu'elle dît, elle le perdrait,
-si c'était son destin...</p>
-
-<p>Mais secrètement, elle voulait croire qu'en échange de sa soumission,
-le destin la favoriserait, Julien serait touché...</p>
-
-<p>&mdash;Je me mets dans tes mains. Pour cela, m'aimeras-tu moins?...</p>
-
-
-
-
-<p>Il se faisait un travail singulier dans l'esprit de Julien. Il
-l'aimait&mdash;non, il la désirait toujours autant,&mdash;et qui
-sait?... (Mais il ne voulait pas savoir...)&mdash;Bref, il la voulait
-toujours. Mais il était sûr maintenant que non seulement sa mère ne
-consentirait jamais à ce qu'il l'épousât, mais que lui-même ne s'y
-résoudrait pas. Pour beaucoup de raisons: rancune, vanité blessée,
-blâme moral, qu'en-dira-t-on, répulsion jalouse... Toutefois, il
-préférait ne pas insister sur ces raisons... «C'est bon, on vous
-connaît! Mais ne vous montrez pas!...» Son esprit arrangeait des
-expédients pour satisfaire à la fois ses raisons cachées et ses
-désirs....&mdash;Annette, dans le passé, s'était affirmée, en amour,
-femme libre. Il ne l'approuvait pas. Non; mais enfin, puisqu'elle était
-ainsi, pourquoi ne le serait-elle pas encore, avec lui qu'elle
-aimait?</p>
-
-<p>Il ne le lui dit pas aussi crûment. Il allégua les impossibilités du
-mariage&mdash;(il en naissait de nouvelles, à mesure qu'elle les
-réfutait):&mdash;obstacles insurmontables, opposition de sa mère,
-nécessité de vivre avec sa mère, sa situation gênée, Annette
-habituée à la richesse, au monde... (La pauvre Annette, réduite
-depuis deux ans à courir le cachet!...) la différence d'esprit et de
-tempérament... (Ce dernier argument surgit tout à la fin, à l'effroi
-découragé d'Annette, quand elle croyait avoir surmonté les autres...)
-Avec une mauvaise foi obstinée, Julien se dépréciait, pour mieux se
-différencier. Il y avait de quoi rire et pleurer! C'était pitoyable,
-de le voir chercher tous les mauvais prétextes pour s'esquiver; et
-elle, oubliant sa fierté, feignait de ne pas comprendre, s'épuisait à
-trouver des réponses, luttait fiévreusement pour qu'il ne s'éloignât
-pas.</p>
-
-<p>Il ne s'éloignait pas. Il ne refusait pas de prendre. Il refusait de
-donner...</p>
-
-<p>Lorsque Annette aperçut le but de ses travaux de contrevallations et ce
-qu'il voulait d'elle, elle en eut moins de révolte encore que
-d'abattement. Il ne lui restait plus la force de s'indigner. Lutter, ce
-n'est plus la peine... Voilà ce qu'il voulait!... Lui!... Le
-malheureux!...Il ne se connaissait donc pas? Il ne savait donc pas ce
-qu'il représentait à ses yeux? S'il était l'aimé, c'était pour son
-sérieux moral. Cela ne lui allait pas du tout, mais pas du tout, de
-faire le don Juan, le coureur d'amour, l'amant libre! (Car, malgré son
-chagrin, l'esprit d'Annette gardait sa clarté ironique, et il
-n'oubliait pas de saisir le comique mêlé au tragique de la vie).</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, pensait-elle, avec tendresse, pitié, dégoût, je t'aimais
-mieux, lorsque tu me condamnais. Ton idée, un peu étroite, mais haute,
-de l'amour t'en donnait le droit. Tu ne l'as plus, maintenant. Qu'ai-je
-à faire de ce moindre amour que tu me proposes aujourd'hui, de cet
-amour sans confiance? Si la confiance manque, il n'y a plus rien entre
-nous....</p>
-
-<p>Chaque amour a son essence: où l'un fleurit, l'autre se flétrit.
-L'amour charnel se passe d'estime. L'amour d'estime ne peut se ravaler
-à la simple jouissance.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, s'écriait dans son cœur Annette, soulevée de révolte, je
-serais plutôt la maîtresse du premier passant qui me plaise, que de
-toi, de toi que j'aime!...</p>
-
-<p>Car, de lui, c'eût été dégradant. Tout ou rien!</p>
-
-<p>Aux suggestions de Julien, elle opposa donc un refus tendre et ferme,
-qui le froissa. Ils continuaient cependant de s'aimer, en se jugeant
-sévèrement; et aucun des deux ne pouvait se résigner à la perte du
-bonheur. Ils étaient Là, s'appelant, se désirant, s'offrant
-même,&mdash;incapables de prononcer la parole qui réunit:&mdash;l'un par
-faiblesse intime, cette débilité morale, qui, à de rares exceptions,
-(qu'un homme ose le dire!) est le propre de l'homme, et qu'il ne
-reconnaît pas,&mdash;l'autre, par cet orgueil foncier, qui est le propre de
-la femme, et qu'elle n'avoue pas davantage: car les deux sexes ont été
-tellement déformés par les conventions morales d'une société bâtie
-sur la victoire de l'homme qu'ils ont tous deux oublié leur vrai
-caractère. Le plus faible des deux n'est pas toujours dans la nature
-celui qu'on nomme ainsi. La femme est bien plus riche en forces de la
-terre; et si elle est sous les rets que l'homme a jetés sur elle, elle
-demeure une captive, qui n'a pas renoncé...</p>
-
-<p>Julien entrevoyait les justes raisons d'Annette, et il n'avait aucun
-doute sur leur droiture; mais il ne pouvait pas faire violence à sa
-timidité de cœur; il suivait l'opinion du monde, qu'il estimait moins
-qu'Annette. Seul, il eût accepté le passé d'Annette; mais il ne
-l'acceptait pas, sous le regard du monde; et il se persuadait que
-c'était sous le regard de sa conscience. Il n'avait pas la bravoure de
-prendre pour femme celle qu'il voulait; et il nommait dignité sa
-pusillanimité. Il n'arrivait pas à se faire complètement illusion; et
-il en voulait à Annette de ce qu'il ne lui en faisait pas non plus. Du
-moins, il aurait dû rompre; mais il n'y consentait point. Et lorsque
-Annette parlait de s'éloigner, il la retenait, hésitait, souffrait,
-faisait souffrir. Il ne voulait pas plus accepter que renoncer. Il
-jouait le jeu cruel d'entretenir l'espoir, qu'ensuite il faisait
-saigner. Il se dérobait, quand elle était le plus aimante, et se
-faisait plus aimant, quand elle se résignait. Annette avait des cris
-douloureux de tendresse blessée. Elle se rongeait. Sylvie s'en aperçut
-et finit par lui arracher la vérité. Elle avait vu Julien, et elle
-l'avait jugé:</p>
-
-<p>&mdash;Il est de ceux qui ne se décident que lorsqu'on les y force. Les
-moyens ne manquent pas: prends-lui son consentement! Il t'en saura gré,
-plus tard.</p>
-
-<p>Mais Annette eût trop souffert de la pensée que Julien pût un jour
-lui reprocher (même s'il ne le disait pas) de l'avoir épousée. Quand
-il ne lui fut plus possible de ne pas voir la faiblesse irrémédiable
-du caractère de cet homme et l'inutile espoir d'une décision durable
-sur laquelle cet esprit inquiet ne cherchât plus à revenir, elle
-trancha dans le vif. Elle écrivit à Julien de ne plus prolonger un
-stérile tourment. Elle souffrait, il souffrait; et il leur fallait
-vivre. Elle devait travailler pour son enfant; et lui, avait sa tâche.
-Elle l'en avait trop longtemps détourné. Ils s'étaient pris, l'un à
-l'autre, leurs forces. Ils n'en avaient pas de trop! Puisqu'ils ne
-pouvaient pas se faire le bien qu'ils avaient souhaité, qu'ils ne se
-fassent pas de mal! Qu'ils ne se revoient plus! Elle le remerciait de
-tout ce qu'il avait été.</p>
-
-<p>Julien ne répondit pas.&mdash;Et ce fut le silence...</p>
-
-<p>Au fond, se débattaient la rancune, le regret, et la passion
-blessée...</p>
-
-
-
-
-<p>Leur amour n'était resté un secret pour aucun de ceux qui les
-entouraient. Léopold l'avait remarqué, avec une irritation qu'il
-n'avait pu dissimuler à Sylvie. Le souvenir pénible qu'il gardait de
-sa peu reluisante aventure avait laissé en lui un ressentiment
-involontaire, qui ne devint pas moins vif, quelques mois après: au
-contraire! Car il pouvait feindre avec lui qu'il en avait oublié les
-motifs. Sylvie, déjà en éveil, fut frappée de ses allures bizarres:
-elle l'observa, et elle ne douta plus: il était jaloux. Selon la
-logique admirable du cœur, ce fut contre Annette qu'elle en eut: elle
-la prit en grippe. Son état de santé expliquait, dans une certaine
-mesure, ces réactions excessives. Mais le malheur est que leur
-retentissement se prolonge au delà de l'état qui les a causées.</p>
-
-<p>Sylvie accoucha, en octobre, d'une petite fille. Joie pour tous. Annette
-se montra aussi passionnée pour l'enfant que s'il était le sien.
-Sylvie n'avait aucun plaisir à le lui voir dans les mains; et son
-hostilité, jusque-là comprimée, n'essaya plus de se voiler. Annette
-qui, depuis quelques semaines, avait eu de sa sœur des mots blessants,
-mais qui les attribuait au malaise passager, n'eut plus moyen de douter
-de la désaffection de Sylvie. Elle se tut, évitant toute occasion de
-la contrarier. Elle espérait un retour de l'ancienne tendresse.</p>
-
-<p>Sylvie se rétablit. Les rapports entre les deux sœurs restaient
-apparemment les mêmes; et un indifférent n'y eût rien trouvé de
-changé. Mais Annette distinguait en Sylvie une froideur hostile, qui
-lui faisait mal. Elle eût voulu lui prendre les mains, lui demander:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as contre moi? Ma chérie,
-dis-le-moi!</p>
-
-<p>Mais le regard de Sylvie la glaçait. Elle n'osait pas. Elle avait
-l'intuition que Sylvie, si elle parlait, ce serait pour dire des choses
-irréparables. Mieux valait se taire. Annette sentait chez sa sœur une
-volonté d'injustice, contre laquelle on ne pouvait rien.</p>
-
-<p>Un jour, Sylvie dit à Annette qu'elle voulait avoir un entretien avec
-elle. Annette, le cœur battant, se demandait:</p>
-
-<p>&mdash;Que va-t-elle me dire?</p>
-
-<p>Sylvie ne dit rien qui pût offenser Annette, pas un mot de ses griefs.
-Elle lui parla de mariage.</p>
-
-<p>Annette, doucement, écarta le sujet. Mais Sylvie, insistant, proposait
-un parti: un ami de Léopold, une sorte de courtier d'affaires,
-vaguement journaliste, qui avait un certain chic, des manières d'homme
-du monde, des ressources variées, (trop variées), qui vendait des
-autos et de la publicité, servait d'intermédiaire entre des
-industriels et la clientèle des cercles et des salons, et touchait des
-commissions des deux côtés. Il fallait que Sylvie eût bien changé à
-l'égard de sa sœur, pour lui offrir un tel choix; et Annette fut
-sensible au manque d'affection que marquait cette méconnaissance
-voulue. Elle arrêta d'un geste l'exposé de la candidature. Sylvie le
-prit mal, demandant si Annette trouvait le parti au-dessous de ses
-prétentions. Annette dit qu'elle ne prétendait à rien qu'à vivre
-seule. Sylvie répliqua que c'est facile à dire; mais quand on veut
-vivre seule, il faut d'abord le pouvoir.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je ne le puis pas?</p>
-
-<p>&mdash;Toi! je t'en défie bien!</p>
-
-<p>&mdash;Tu es injuste. Je puis gagner ma vie!</p>
-
-<p>&mdash;Avec le secours des autres!</p>
-
-<p>Il y avait dans le ton, plus encore que dans les mots, une intention
-blessante. Annette rougit, mais elle ne la releva pas; elle ne voulait
-pas en venir à la brouille.</p>
-
-<p>Dans les semaines suivantes, la mauvaise humeur de Sylvie s'afficha:
-tous les prétextes lui étaient bons, le moindre désaccord dans la
-conversation, un détail d'habillement, un retard d'Annette au dîner,
-le bruit que faisait le petit Marc dans l'escalier. Plus de sorties
-ensemble. Si l'on avait convenu d'une promenade pour le dimanche, elle
-partait, sans prévenir, avec Léopold, prétextant l'inexactitude
-d'Annette. Ou, au dernier moment, elle décommandait la réunion
-projetée.</p>
-
-<p>Annette voyait que sa présence était à charge. Elle parla timidement
-de chercher un logement dans un autre quartier, moins éloigné de ses
-leçons. Elle espérait qu'on allait se récrier, la prier de rester. On
-fit semblant de ne pas avoir entendu.</p>
-
-<p>Elle fut lâche, elle resta. Elle s'accrochait à cette affection,
-qu'elle sentait lui échapper. Ce n'était pas seulement Sylvie qu'elle
-ne voulait point quitter. Elle s'était attachée à la petite Odette.
-Elle supporta plus d'un froissement pénible, sans paraître les
-remarquer. Elle espaça ses visites.</p>
-
-<p>C'était encore trop souvent pour Sylvie. Elle n'était certes pas
-revenue à son état normal. Une jalousie maladive la travaillait. Une
-fois qu'Annette innocemment jouait avec Odette, sans tenir compte d'un
-sec avertissement, que Sylvie lui avait intimé de cesser, Sylvie se
-leva irritée et lui arracha des bras la fillette. Et elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en!</p>
-
-<p>Il y avait dans ses yeux une telle animosité qu'Annette, saisie, lui
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, qu'est-ce que je t'ai fait? Ne me regarde pas ainsi! je
-ne peux pas le supporter. Tu veux que je m'en aille? Tu veux que je ne
-revienne plus?</p>
-
-<p>&mdash;Tu as fini par comprendre, dit Sylvie, méchamment.</p>
-
-<p>Annette pâlit. Elle cria:</p>
-
-<p>&mdash;Sylvie!</p>
-
-<p>Avec une rage froide, Sylvie continua:</p>
-
-<p>&mdash;Tu vis à mes dépens. C'est bien. C'est bien, mais c'est
-assez. Mon mari et ma fille sont à moi. Bas les mains!</p>
-
-<p>Annette, les lèvres blanches, répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Sylvie!... Sylvie!... d'un accent angoissé.</p>
-
-<p>Puis soudain, elle aussi, un emportement la prit. Elle cria:</p>
-
-<p>&mdash;Malheureuse! Tu ne me reverras jamais!</p>
-
-<p>Elle courut à la porte, et partit.</p>
-
-
-<p>Honteuse de sa violence, Sylvie affectait de ricaner:</p>
-
-<p>&mdash;On la reverra, ce soir.</p>
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></h4>
-
-
-
-
-<p>Annette sortit de l'appartement de Sylvie, avec la volonté de n'y plus
-jamais rentrer. Elle pleurait. Elle brûlait de honte et de colère. Ces
-deux natures passionnées ne pouvaient cesser de s'aimer, sans approcher
-de la haine.</p>
-
-<p>Impossible pour Annette de rester sous le même toit! Si elle en eût eu
-les moyens, elle eût déménagé le lendemain. Heureusement pour elle,
-il fallait se plier aux nécessités pratiques: donner congé, chercher
-un nouvel appartement. Dans sa première fureur, elle eût plutôt mis
-ses meubles au dépôt et campé à l'hôtel. Mais ce n'était pas le
-moment de gaspiller son argent. Elle en avait fort peu mis de côté; ce
-qu'elle gagnait était à mesure dépensé; même sans recourir à
-l'aide de sa sœur, le sentiment d'y pouvoir faire appel, en cas de
-besoin, lui donnait une sécurité qui la dispensait des soucis trop
-criants d'avenir. Lorsqu'elle voulut établir maintenant le compte de ce
-qu'il lui faudrait pour vivre, elle dut, à sa mortification,
-reconnaître que, livrée à ses seules ressources, son travail actuel
-n'eût pas suffi à son entretien. Les dépenses étaient allégées par
-le voisinage des deux sœurs et la communauté d'une partie des repas.
-Les habillements du petit étaient des cadeaux de Sylvie; et pour les
-robes d'Annette, elle ne faisait payer que le prix de l'étoffe. Sans
-parler des objets empruntés, de tout ce qui étant à l'une pouvait
-servir aux deux, des menus présents, des promenades du dimanche, de ce
-modeste superflu qui éclaire l'uniformité quotidienne. Et puis, le
-crédit dont sa sœur jouissait dans le quartier faisait bénéficier
-Annette d'une certaine latitude de payement. À présent, il fallait
-calculer toutes les dépenses payées comptant. Les débuts seraient
-rudes. Déménagement, arrhes, frais d'installation. Et la grosse
-question: la surveillance de l'enfant. Question contradictoire: car il
-faut gagner pour l'enfant; pour gagner, il faut sortir de chez soi; et
-qui veillera sur l'enfant? Annette se rendait compte qu'elle ne serait
-jamais venue à bout de telles difficultés, si elles s'étaient posées
-plus tôt, quand Marc était tout petit. Comment faisaient les autres
-femmes? Annette plaignait les malheureuses, et elle était humiliée.</p>
-
-<p>Mettre l'enfant en pension? Il était maintenant d'âge à aller au
-lycée. Mais elle se refusait à l'enfermer dans ces ménageries. Ce
-qu'elle avait entendu dire des collèges anciens&mdash;(les choses se
-sont un peu améliorées, depuis)&mdash;ce que son instinct flairait de
-cette promiscuité physique et morale, lui faisait regarder comme un
-crime d'y jeter son enfant. Elle voulait croire que le petit en eut
-souffert... Qui sait? Peut-être qu'il en eût été bien aise, pour lui
-échapper, à elle! Mais quelle mère peut imaginer qu'elle pèse à son
-enfant?... Elle ne consentit même pas à le mettre en demi-pension.
-Elle se donnait pour raison la santé délicate de Marc: il avait besoin
-d'une nourriture spéciale; elle devait surveiller ses repas. Mais pour
-être de retour à l'heure des repas, quand ses leçons l'obligeaient
-quelquefois à courir à l'autre bout de Paris, c'étaient de grosses
-fatigues. Aller, venir, toujours en mouvement. Et les leçons ne
-suffisaient pas. Il se présentait toujours quelque dépense urgente,
-sur quoi l'on ne comptait pas. Le petit grandissait beaucoup; et Annette
-regrettait qu'il ne fût pas comme les petits haricots, qui ne
-s'allongent jamais plus vite que leur pelure. Il fallait le vêtir.
-Annette ne pouvait non plus se permettre de négliger sa toilette: à
-défaut de sa fierté, son métier l'eût obligée. Elle devait donc
-trouver des ressources nouvelles. De la copie en chambre, un travail
-d'étrangère ou une traduction à revoir: (tâche ingrate, peu payée);
-quelque secrétariat d'œuvre, un ou deux matins par semaine: (mal
-rétribué aussi); mais le tout, mis ensemble, devenait suffisant.
-Gagner par tous les moyens! Annette cumulait. Elle se fit détester des
-concurrentes affamées, auxquelles elle se heurta de nouveau, dans sa
-chasse au pain. Mais cette fois, tant pis! Plus de sentimentalité! Il
-lui fallait passer. On ne se retournait pas pour ramasser ceux qui
-étaient tombés. Elle avait bien parfois la vision au passage de
-quelque figure crispée, qui la dévisageait avec des yeux hostiles,
-quelque rivale évincée, à qui elle eût volontiers porté aide, en
-d'autres jours. Tant pis! On n'a pas le temps. Il s'agissait d'arriver
-la première. Elle savait maintenant où trouver le travail, et par le
-plus court chemin. Ses diplômes, sa licence, lui assuraient une
-supériorité. Et elle n'ignorait pas qu'elle en avait une autre: sa
-cote personnelle, ses yeux, sa voix, sa mise, l'art de dompter les
-clients. Entre elle et d'autres postulantes, on hésitait rarement. Les
-sacrifiées ne le lui pardonnaient point.</p>
-
-<p>Sa vie nouvelle s'ordonnait sur un plan d'une saine rigueur. Pas un vide
-pour les pensées inutiles. Au jour le jour. Chaque jour était plein
-comme une noix, plein et dur. Après le tremblement des premières
-semaines, où elle ne savait pas si elle arriverait à vivre et faire
-vivre son fils, elle s'habitua, se rassura, elle finit même par
-éprouver un plaisir de la difficulté vaincue. Sans doute, aux rares
-instants où la nécessité d'agir ne tenait plus son esprit tendu,
-quand, le soir, elle posait sa tête sur l'oreiller, elle avait des
-minutes, avant de s'endormir, où se pressaient les calculs, les
-préoccupations de budget... Si elle tombait en route?... Malade?... Je
-ne veux pas!... Paix, il faut dormir... Heureusement, elle était lasse;
-le sommeil ne se faisait pas attendre. Et quand revenait le jour, il n'y
-avait plus de place pour les «<i>si</i>» et les appréhensions. Plus da
-place pour ce qui énerve, alanguit, dissout l'âme. La gêne et le
-travail mettaient chaque chose à son rang. Ce qui est nécessaire. Et
-ce qui est de luxe...</p>
-
-<p>Ce qui est nécessaire: le pain quotidien. Ce qui est de luxe: les
-problèmes du cœur... L'eût-elle imaginé! Ils lui paraissaient,
-maintenant, secondaires... Bon pour ceux qui ont trop de temps! Elle
-n'en avait ni trop, ni trop peu. Juste assez. Une pensée par action, et
-pas une de plus. Alors, en pleine force, elle se sentait comme une
-barque bien calée, qui est lancée sur les flots.</p>
-
-<p>Elle était dans sa trente-troisième année; et rien n'avait encore
-usé ses énergies. Elle s'apercevait que, non seulement elle n'avait
-pas besoin de tutelle, mais qu'elle était plus forte, sans appui. La
-dureté de vivre la revigorait. Et le premier bienfait fut de la
-débarrasser de l'obsession de Julien, de la nostalgie de l'amour, qui,
-sourde ou violente, empoisonnait toutes ses années passées. Elle
-découvrait combien elle avait été affadie de rêves sentimentaux, de
-douceur, de tendresse, de sensualité hypocrite: et d'y penser seulement
-lui répugnait. Avoir affaire aux rudesses de la vie, subir son contact
-blessant, devoir être dure soi-même,&mdash;c'est bon, c'est vivifiant.
-Toute une partie d'elle-même, la meilleure peut-être, à coup sûr la
-plus saine, renaissait.</p>
-
-<p>Elle ne rêvait plus. Elle ne se tourmentait plus. Même plus de la
-santé de son enfant. Quand il était souffrant, elle faisait ce qu'il y
-avait à faire. Elle n'y pensait pas, avant. Elle n'y pensait plus,
-indéfiniment, après. Elle était prête à tout, elle avait confiance.
-Et c'était la meilleure médecine. En ces premières années de labeur
-acharné, elle ne fut pas malade, un jour; et le petit ne lui causa
-aucune vraie inquiétude.</p>
-
-<p>Sa vie intellectuelle n'était pas moins réduite que sa vie
-sentimentale. Elle n'avait presque plus le temps de lire. Elle aurait
-dû en souffrir... Point! l'esprit y suppléait par ses propres
-ressources. Il avait assez à faire de classer ses nouvelles
-découvertes. Car, en ces premiers mois, elle découvrit beaucoup; elle
-découvrit tout.&mdash;Pourtant, qu'y avait-il de changé? Le travail, elle
-le connaissait: (elle croyait le connaître). Et cette ville, ces gens
-étaient les mêmes, aujourd'hui qu'hier...</p>
-
-
-<p>Mais du jour au lendemain, tout fut changé. De l'heure où elle
-commença de chercher son pain, ce fut la vraie découverte. L'amour ne
-l'avait pas été. Même pas la maternité. Elle les portait en elle. Et
-sa vie n'en avait exprimé qu'une faible partie. Mais à peine eut-elle
-passé dans le camp de la pauvreté, elle découvrit le monde.</p> <p>Le
-monde est autre, selon qu'on le regarde d'en haut ou d'en bas. Annette
-était maintenant dans la rue, entre les rangées de maisons qui
-s'allongent: on voit l'asphalte, la boue, la menace des autos et le flot
-des passants. On voit le ciel là-haut&mdash;(rarement
-lumineux)&mdash;là-haut, quand on a le temps! L'entre-deux disparaît:
-tout ce qui faisait l'objet de la vie d'avant, la société, les
-entretiens, les théâtres, les livres, le luxe du plaisir et de
-l'intelligence. On sait bien qu'il est là, on l'aimerait peut-être;
-mais autre chose à penser!... Regarder à ses pieds, devant soi, se
-garer, aller vite... Tous ces gens, comme ils courent!... D'en haut, on
-ne voyait que la flânerie de la rivière; elle paraît calme, et l'on
-n'aperçoit pas la violence du courant. La course, la course au
-pain...</p>
-
-<p>Mille fois, Annette avait pensé à l'état où elle se trouvait
-aujourd'hui, au monde du travail et de la gêne. Mais ce qu'elle pensait
-alors ne ressemblait en rien à ce qu'elle pensait maintenant qu'elle en
-faisait partie...</p>
-
-<p>Hier, elle croyait à l'axiome démocratique des Droits de
-l'humanité; et l'injustice lui semblait que la masse en pût être
-frustrée.&mdash;Aujourd'hui, l'injustice,&mdash;(s'il était encore
-question de juste et d'injuste)&mdash;c'était qu'il y eût des droits
-pour des privilégiés. Il n'y a pas de Droits. L'homme n'a droit à
-rien. Rien ne lui appartient. Il faut qu'il conquière chaque chose, à
-nouveau, chaque jour. C'est la Loi: «<i>Tu gagneras ion pain, à la
-sueur de ton front.</i>» Les Droits sont une fourbe invention du
-combattant fourbu, pour sanctionner le butin de sa victoire passée. Les
-Droits ne sont que la force d'hier, qui thésaurise.&mdash;Mais le droit
-vivant, l'unique, c'est le travail. La conquête de chaque jour...
-Quelle vision soudaine du champ de bataille humain! Elle n'effrayait
-point Annette. La vaillante admettait ce combat, comme une nécessité;
-et elle la trouvait juste, parce qu'elle était «en forme», jeune et
-robuste. Si elle vainquait, tant mieux! Si elle était vaincue, tant
-pis! (Elle ne serait pas vaincue...) Elle n'avait pas renoncé à la
-pitié. Mais elle avait renoncé à la faiblesse. Le premier des
-devoirs: «Ne sois pas pusillanime!»</p>
-
-<p>À la lumière nouvelle de cette loi du travail, tout s'éclairait pour
-elle. Les anciennes croyances étaient mises à l'épreuve. Et une
-nouvelle morale, sur les ruines de l'ancienne, s'élevait cimentée sur
-cette base héroïque. Morale de la franchise, morale de la force, non
-du pharisaïsme et de la débilité... Et, posant sous ce jour les
-doutes qui la travaillaient, celui surtout qui lui tenait au plus
-profond du cœur:&mdash;«Ai-je eu le droit à mon enfant?»&mdash;elle se
-répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, si je puis le faire vivre, si je sais en faire un homme.
-Si je le puis, c'est bien. Si je ne puis pas, c'est mal. C'est la seule
-morale, toute autre est hypocrite...</p>
-
-<p>Cet arrêt inflexible redoubla sa vigueur et sa joie à lutter...</p>
-
-<p>Elle méditait ainsi, le jour, tandis que dans Paris elle marchait,
-allant d'une tâche à l'autre. La marche excitait sa pensée.
-Maintenant que l'action quotidienne était méthodiquement réglée, le
-rêve reprenait ses droits. Mais le rêve éveillé, clair, précis, le
-rêve sans brouillard. Plus le temps lui était mesuré, plus il
-profitait des moindres interstices; comme un lierre, il montait,
-tapissant les murailles des jours. Annette confrontait à ses
-conceptions élargies de la vraie morale humaine les expériences de sa
-journée. Travail et pauvreté lui dessillaient les yeux. Elle perçait
-d'un regard neuf le mensonge de la vie moderne, qu'elle n'avait pas
-remarqué lorsqu'elle y était engluée. La monstrueuse inutilité de
-cette vie&mdash;des neuf dixièmes de cette vie&mdash;particulièrement
-pour les femmes... Manger, dormir, procréer... Oui, c'est le dixième
-utile. Mais le reste?... Cette «civilisation?» Ce qu'on appelle:
-«penser»?... L'homme&mdash;(<i>vulgus umbrarum</i>)&mdash;est-il
-vraiment fait pour penser? Il veut se le persuader, il s'en est
-suggéré l'attitude, et il s'y croit tenu, comme à des gestes
-consacrés. Mais il ne pense point. Il ne pense point devant son
-journal, ni devant son bureau, devant la roue qui tourne des actes
-quotidiens. La roue tourne avec lui, tourne à vide. Pensent-elles, ces
-jeunes filles, qu'Annette est chargée d'instruire? Qu'entendent-elles
-des mots qu'elles écoutent, lisent, disent? À quoi se réduit leur
-vie? Quelques instincts énormes et mornes, qui couvent dans la torpeur,
-sous des amas de fanfreluches. Désir et jouir... La pensée est aussi
-une de leurs fanfreluches. Qui trompe-t-on?&mdash;Soi... La robe de
-cette civilisation, son luxe, son art, son mouvement et son
-bruit,&mdash;(ce bruit! un de ses masques, pour se faire croire qu'elle
-court à un but! Quel but? Elle court, pour s'étourdir...)&mdash;qu'y
-a-t-il là-dessous? Le vide. Ils s'en font gloire. Ils se font gloire de
-leurs oripeaux, de leurs mots, de leurs grelots. Comme ils sont rares,
-les hommes où se manifeste l'éclair de la Nécessité!... Mais la
-Bête millénaire ne comprend rien à la voix de ses dieux et de ses
-sages: ce n'est pour elle qu'un grelot de plus. Elle ne sort pas du
-cercle du désir et de l'ennui... Oh! que la société humaine, que
-l'Homme est une construction factice! Elle tient par l'habitude. Elle
-croulera, d'un coup...</p>
-
-<p>De tragiques pensées. Elles n'assombrissaient pas l'ardente Annette.
-C'est le souffle intérieur qui fait joie ou tristesse, ce ne sont pas
-les idées. Sous un ciel non troublé, une âme anémique périt de
-mélancolie. Une âme vigoureuse, exposée aux rafales, s'enveloppe
-allègrement des ombres comme du soleil. Elle sait bien qu'ils
-alternent.&mdash;Annette rentrait parfois accablée de fatigue, et l'avenir
-sans lumière. Elle se couchait, dormait; au milieu de la nuit, une
-bouffonnerie de rêve l'éveillait en riant. Ou bien, le soir, elle
-veillait, le front penché sur l'ouvrage; les doigts allaient leur
-chemin; le cerveau allait le sien, et brusquement sur la route cueillait
-une pensée burlesque: la voilà égayée! Elle doit faire attention à
-ne pas rire trop haut, pour ne pas éveiller Marc. Elle dit: «Je suis
-idiote!» en s'essuyant les yeux. Mais elle est allégée. Ces détentes
-puériles, ces soudaines réactions: héritage salutaire, qui lui vient
-de sa race. Quand le cœur est plein de nuages, la bise de la joie se
-lève. Et les chasse.</p>
-
-<p>Non, il n'était pas besoin de distractions, de livres! Annette avait
-assez à lire en elle. Et le plus passionnant des livres: son fils.</p>
-
-
-
-
-<p>Il était près de sa septième année. Il avait subi le changement
-de milieu, bien plus aisément qu'on n'eût imaginé. Désagréable ou
-non, c'était un changement. Lui-même alors muait, comme un petit
-serpent.... Ingrate enfance! Toutes les gâteries de Sylvie et toutes
-ses cajoleries&mdash;(elle était si certaine de son pouvoir sur
-lui!)&mdash;il s'en passa parfaitement. Après quarante-huit heures, il
-n'y pensait même plus.</p>
-
-<p>Ce n'est jamais ce qu'on croit qui plaît ou déplaît à l'enfant. Marc
-apprécia d'abord, dans sa vie nouvelle, le lycée, où sa mère
-l'envoyait en le plaignant,&mdash;et les heures de solitude, où personne ne
-pouvait s'occuper de lui.</p>
-
-<p>Annette s'était installée dans un petit cinquième, sur la populeuse
-rue Monge. Escalier raide, logement exigu, bruit au dehors; mais de
-l'espace par-dessus les toits: ce lui était nécessaire; le bruit ne la
-gênait pas: elle était Parisienne, habituée au mouvement, elle en
-avait presque besoin; et elle rêvait d'autant mieux, en plein tohubohu.
-Peut-être sa nature s'était-elle aussi transformée, avec la
-maturité; la plénitude de vie physique et le travail régulier lui
-avaient donné un aplomb, une solidité nerveuse, qu'elle n'avait pas
-toujours connus et qui ne dureraient pas toujours.</p>
-
-<p>Le logement se composait, sur la rue, de la chambre d'Annette, qui
-servait de salon (le lit formait divan), de la petite chambre de Marc,
-et d'un étroit réduit, en retrait d'angle, avançant entre deux rues.
-De l'autre côté du couloir, obscur en plein midi, la salle à manger
-sur la cour, et une cuisine où le fourneau et l'évier prenaient
-presque toute la place.</p>
-
-<p>Entre la chambre de la mère et celle de l'enfant, la porte restait
-ouverte; et Marc était trop petit pour protester. Il se trouvait à cet
-âge indécis qui flotte entre la première enfance asexuée et le
-premier éveil incertain du petit homme. Il n'était plus dans l'une, et
-pas encore dans l'autre. Il lui arrivait encore de courir de son lit
-dans celui de sa mère, le matin du dimanche; et il se laissait, aux
-grands jours, faire la toilette par elle, des pieds à la tête. À
-d'autres jours, il avait des effarouchements pudibonds. Aussi, des
-curiosités. Et surtout, des accès de cachotterie, qui ne voulait pas
-être troublée. Il fermait sournoisement sa porte. Annette la rouvrait.
-Il ne pouvait faire un mouvement, sans qu'elle l'entendît. C'était
-assommant! Mais il pouvait aussi ne faire aucun mouvement. Alors, elle
-l'oubliait, pendant un peu de temps. Pas longtemps!...</p>
-
-<p>Heureusement, Annette n'était pas toujours là. Elle devait sortir.
-Marc allait à son lycée, qui n'était pas éloigné. Annette l'y
-conduisait, le matin, et, quand elle était
-libre,&mdash;(rarement)&mdash;l'après-midi. Mais elle ne pouvait l'y
-reprendre, pour le ramener au logis: car c'était l'heure de ses
-leçons. Il devait rentrer seul, et elle s'inquiétait. Elle avait
-tâché de s'entendre avec une famille voisine, pour que la domestique,
-en ramenant l'autre enfant, prît Marc. Mais cela ne faisait pas
-l'affaire de Marc; et il filait, avant. Alors, fier et craintif, il
-revenait seul, et seul il s'enfermait dans l'appartement. Jusqu'au
-retour de sa mère, il avait de bons moments! Annette le grondait de son
-indépendance. Mais elle n'était pas trop fâchée&mdash;(elle ne
-s'avouait pas ce mauvais sentiment)&mdash;qu'il se passât de camarade.
-Elle se méfiait des camarades. Elle ne voulait pas qu'on pût lui
-gâter son fils... <i>Son</i> fils! Elle est donc bien sûre qu'il est
-à elle? Certes, elle fait effort pour comprimer son amour égoïste. Ce
-n'est plus, comme au temps où il était tout petit, le besoin aveugle
-et glouton d'absorber le petit être dans sa passion. Elle voit en lui
-maintenant une personnalité. Mais cette personnalité, elle se persuade
-qu'elle en a la clef, qu'elle sait mieux que lui ses lois et son
-bonheur; elle veut la sculpter à l'image de son Dieu caché. Comme la
-plupart des mères, se jugeant incapable de créer par elle seule ce
-qu'elle veut, elle rêve de le créer par celui qu'elle a fait de son
-sang: (le rêve éternel, éternellement déçu, de Wotan!.)</p>
-
-<p>Mais pour le façonner, il faudrait le saisir. Ne pas le laisser
-échapper!... Elle fait tout pour l'envelopper. Trop. Chaque jour, il
-échappe davantage. Elle a l'impression décourageante qu'elle le
-connaît moins, chaque jour. Elle connaît bien une chose: son corps, sa
-santé physique, ses maladies, les moindres symptômes; elle a une
-intuition qui ne la trompe pas. Elle le tient devant elle, le lavant, le
-palpant, le soignant,... ce cher corps fragile de petit androgyne... On
-le dirait transparent... Mais qu'est-ce qu'il y a dedans? Elle le mange
-des yeux, des mains, il lui est tout livré...</p>
-
-<p>&mdash;Dieu! que je t'aime, petit monstre! Et toi, est-ce que tu
-m'aimes?</p>
-
-<p>Il répond poliment:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maman.</p>
-
-<p>Mais qu'est-ce qu'il pense, au fond?</p>
-
-
-<p>Marc n'avait, à sept ans, presque aucun trait de famille. Annette avait
-beau l'explorer, quêter une ressemblance, tâcher de se l'inventer...
-Non, il ne lui ressemblait pas, ni la forme du front, ni des yeux, ni
-des lèvres, cette sorte de gonflure caractéristique des Rivière, et
-spécialement d'Annette,&mdash;comme si la volonté, l'ardeur intérieure,
-faisaient lever la pâte.&mdash;Tout au plus, la couleur de l'iris, mais
-perdue dans un monde étranger... Quel monde? Celui du père? Les
-Brissot? Non plus! Du moins, pas encore. Annette, jalousement, disait:</p>
-
-<p>&mdash;Jamais!</p>
-
-<p>Pourtant, lui eût-il tant déplu de retrouver dans les traits de son
-fils quelque trace de Roger? N'en aurait-elle pas éprouvé une
-jouissance obscure? Elle avait maintenant pour le souvenir de celui à
-qui elle s'était donnée un mélange de rancune et d'attrait
-inconfessés,&mdash;attrait qui s'adressait moins au vrai Roger qu'à celui
-qu'elle avait rêvé,&mdash;et en somme c'était à ce rêve qu'elle s'était
-donnée. Si elle l'eût revu dans l'image de son fils, elle en eût
-ressenti une étrange victoire, le sentiment de lui avoir arraché cette
-forme qu'elle avait aimée, pour la peupler de son âme à elle. Oui,
-les traits de Roger, elle les eût accordés à Marc, pourvu que
-l'esprit lui ressemblât, à elle.</p>
-
-<p>Mais il ne ressemblait ni à lui, ni à elle. La physionomie de
-Roger, qui manquait de l'accent original des Rivière, avait
-une beauté de lignes, simples, régulières: c'était un livre facile à
-déchiffrer.&mdash;Mais ce visage d'enfant, le sens de cette figure...
-Comment dire? Il fuyait...</p>
-
-<p>De jolis traits fins, mais pas proportionnés, front étroit, menton
-efféminé, les yeux un peu bridés, le nez... (À qui ressemblait-il,
-ce nez effilé aux arêtes minces, et long?)... et cette bouche grande
-et maigre aux lèvres pâles, qui couraient un peu de travers?... Même
-quand il était immobile, sol mouvant; l'air incertain, changeant...
-Sans doute, il cherchait sa forme; il oscillait encore; mais dans quelle
-direction allait-il se décider? Ou sa décision serait-elle de n'en
-avoir point?</p>
-
-<p>Il était, depuis sa grave maladie, un enfant qu'au premier regard on
-eût dit nerveux et impressionnable, (qui, peut-être, l'était), mais
-qui, lorsqu'on l'observait, déconcertait par ses manières tranquilles,
-son air indifférent, son expression fermée. Pas désagréable, pas
-maussade, ne disant pas non...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maman...</p>
-
-<p>Mais on s'apercevait ensuite qu'il ne tenait aucun compte de ce qu'on
-avait dit: il n'avait pas écouté... Il n'avait pas écouté? Difficile
-à savoir!... Et il la regardait, pour voir ce qui allait se passer. Et
-elle le regardait... Ce petit sphinx!... D'autant plus sphinx qu'il ne
-savait pas qu'il l'était. Il ne se connaissait pas plus qu'Annette ne
-le connaissait. C'était le cadet de ses soucis! À sept ans, on ne
-cherche plus et pas encore à se connaître, soi. Mais, en revanche, il
-cherchait à la connaître, elle, sa maîtresse et servante. Et il avait
-du temps pour cela, puisqu'elle l'enfermait avec elle, pendant des
-jours. Ils s'observaient mutuellement. Mais elle n'était pas de force!</p>
-
-<p>Annette se trompait, en pensant qu'il ne ressemblait à personne de sa
-connaissance. Il avait dans l'esprit des analogies étonnantes avec le
-grand-père Rivière. Mais Annette, quoi qu'elle crût, avait fort mal
-connu son père. Il l'avait trop séduite pour qu'elle eût jamais vu le
-vrai Raoul Rivière. À peine quelques soupçons, surtout depuis la
-lecture de la fameuse correspondance. Elle n'avait pas voulu s'y
-arrêter. Elle préférait garder&mdash;même en les replâtrant&mdash;ses
-souvenirs pieux et tendres, un moment ébranlés. Et puis, elle n'avait
-connu que le Raoul dernière manière. Mais si le vieux Rivière avait
-pu revenir pour inspecter, comme il savait faire, le petit bâtard, il
-eût dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je recommence.</p>
-
-<p>Il ne recommençait pas. Rien ne recommence jamais. Il revenait, en
-détail...</p>
-
-<p>Jeux malicieux du sang! Par-dessus la tête d'Annette, ils se donnaient
-la main, les deux compères. Et l'un des caractères les plus frappants
-que la franche Annette avait transmis du grand-père au petit-fils,
-était une aptitude remarquable à dissimuler! Non par besoin de
-mensonge. Un Raoul Rivière avait assez de mépris bonhomme pour ses
-contemporains et se sentait assez fort, pour qu'il n'eût jamais craint,
-s'il lui avait plu, de se montrer tout nu. (Il lui avait plu souvent, et
-l'on citait de lui des mots féroces, qui emportaient le morceau)....
-Mais non! C'était plaisir gratuit, humour burlesque, une vocation de
-théâtre, le goût malicieux de se grimer moralement, afin de mystifier
-les gens. Le petit en avait hérité, certes innocemment. Son âme
-inconsistante encore et très hétérogène, nullement bouffonne au
-fond, s'était glissée en naissant dans ce sac à malices; et elle
-usait des organes que Nature lui avait faits. De même que si elle fût
-entrée dans le corps d'une bête à poil ou à plumes, elle eût
-essayé son bec, ses griffes ou ses ailes,&mdash;habillée d'un pan de la
-défroque du vieux Rivière, elle retrouvait d'instinct les ruses du
-grand-père.</p>
-
-<p>Il se tenait sur ses gardes devant les grandes personnes, et il savait
-lire en elles ce qui le concernait: son génie d'attention était
-aiguillé de ce côté. Alors, quand il voyait ce qu'ils s'imaginaient
-qu'il était, il l'était. À moins qu'il ne lui prît fantaisie de les
-contrarier, parce qu'ils l'agaçaient, ou bien pour s'amuser.</p>
-
-<p>Une de ses occupations était de démonter le mécanisme de ces jouets
-vivants, de chercher leurs ressorts cachés, leurs points faibles, de
-les tâter, d'en jouer, de les faire «marcher». Ce n'est pas très
-difficile: ils sont assez grossiers, et ils ne se méfient pas.&mdash;En
-premier lieu, sa mère.</p>
-
-<p>Elle l'intriguait. Il y avait de l'énigme en elle. Il avait entendu des
-allusions à son sujet, dans l'atelier de Sylvie, alors qu'il était
-assis aux pieds des ouvrières, sans qu'on pensât à lui. Il n'y
-comprenait pas grand'-chose. Mais cela ajoutait au mystère; et il
-interprétait. Deviner, inventer... Dans ce corps de furet aux aguets,
-immobile, les yeux brillants, l'esprit toujours en mouvement.</p>
-
-<p>Maintenant qu'enfermé avec elle, souvent pendant des jours; à cause
-de sa mauvaise santé, de ses rhumes d'hiver, et de l'avide affection de
-sa mère, elle était sa principale ressource, il l'épiait
-curieusement, chantonnant, bricolant, poursuivant ses autres
-occupations&mdash;car l'esprit de l'enfant est, comme ses guibolles,
-agile et bondissant, il a beau vous tourner le dos, il vous regarde avec
-des yeux derrière la tête, et ses oreilles de chat comme des
-girouettes girent aux sons de voix. Si cette attention à feux tournants
-chasse trois ou quatre lièvres à la fois, il ne perd jamais la piste,
-il s'amuse, il sait bien que demain il recommencera... Le lièvre se
-laissait prendre. Expansive, emportée, prodigue dans ses sentiments,
-Annette ne lésinait point: elle se dépensait sans compter.</p>
-
-<p>Tantôt elle lui parlait, comme è un tout petit:&mdash;et elle le
-blessait, il la trouvait ridicule. Tantôt elle lui parlait, comme à un
-camarade de pensée, trop âgé:&mdash;et elle l'ennuyait, il la
-trouvait rasante. Tantôt elle se laissait aller à penser tout haut,
-monologuer devant lui, comme s'il ne pouvait comprendre:&mdash;et il la
-jugeait baroque, il l'observait sévèrement, moqueusement. Il ne la
-comprenait pas; mais ne pas comprendre n'a jamais dispensé de
-juger.</p>
-
-<p>Il avait adopté une attitude factice, qui lui était commode, car elle
-pouvait s'appliquer à tous les cas: la politesse impertinente et
-distraite d'un enfant bien élevé, qui fait semblant d'écouter, parce
-qu'il y est obligé, mais que cela n'intéresse nullement: il a ses
-affaires, et quand vous lui parlez, attend que vous ayez fini.&mdash;À
-d'autres moments, il s'amusait à jouer le caressant, pour lui faire
-plaisir. Il savait que sa mère ne manquerait pas d'exploser de bonheur.
-La bonne femme y allait de tout son cœur. Quand elle tombait dans ses
-panneaux, il avait pour elle un peu de mépris affectueux. Quand elle
-agissait d'une façon qu'il n'avait pas prévue, il était irrité, mais
-il l'estimait davantage.</p>
-
-<p>Il n'était pas capable de tenir un rôle longtemps. Un enfant est trop
-souple et toujours sautillant. Une minute après qu'il avait fait le
-joli cœur et qu'il la ravissait par ses effusions, il ne se gênait pas
-pour trahir crûment son indifférence. Annette était déconcertée.</p>
-
-<p>Il arrivait qu'elle n'y tînt plus de déception, d'agacement, surtout
-aux rares moments où un vague soupçon l'avertissait que Marc
-s'obstinait dans un rôle. Alors, avec sa violence,&mdash;(nous en demandons
-pardon aux pédagogues modernes)&mdash;elle le claquait nerveusement...
-Vraiment, elle allait contre tous les bons principes et la dignité de
-l'enfant! Aux yeux d'une Anglo-Saxonne, la pauvre Annette se déshonore
-à jamais. Mais entre vieux Français, nous n'en sommes plus à un de
-ces déshonneurs près... «<i>Qui bene amat...</i>» L'adage fleurit
-toujours dans les familles bourgeoises, qui ont conservé quelque
-teinture du latin. Nous avons tous été «<i>bien aimés</i>». Et nous
-jugions, au fond, comme le fils d'Annette, que les trois quarts du temps
-nous ne l'avions pas volé. Mais si, comme lui, nous n'en aimions pas
-moins celle qui nous claquait, les claques lui faisaient perdre, c'est
-vrai, un peu de son prestige. Avouons-le, c'était peut-être pour cela
-que nous&mdash;Marc et nous&mdash;les provoquions!...</p>
-
-<p>Il avait beau jeu, après, pour faire la victime brutalisée. Et Annette
-se reprochait son abus de force. Elle se sentait fautive. Il lui fallait
-chercher à rentrer en grâce. Il l'attendait venir...</p>
-
-<p>Triomphe de la faiblesse! C'est une arme que les femmes sont expertes à
-manier. Mais la plus femme des deux était ici l'enfant. Cette jeune
-chair, encore toute baignée du lait maternel, est plus qu'à demi
-féminine. Et elle a de la fille les ruses et les roueries. Annette
-était désarmée. Auprès du petit fripon, elle était le sexe fort. Le
-stupide sexe fort, qui est honteux de sa force et cherche à se la faire
-pardonner. La partie n'était pas égale. Le petit la bernait.</p>
-
-
-
-
-<p>Il n'était pourtant pas un rusé comédien, qui s'amuse. Il avait plus
-d'une nature, ainsi que le grand-père. Bien peu avaient pu voir celle
-qui se cachait sous le masque moqueur du vieux Rivière. Le drame que
-recouvrent parfois le cynisme bouffon et l'appétit jouisseur de
-certains conquérants. Raoul avait eu ses sombres abîmes, qu'il ne
-montrait pas. Il y en a plus souvent qu'on ne croit sous le rire
-gaulois. On les garde pour soi. Annette, qui avait les siens, n'en avait
-jamais livré le secret à son père; et elle n'avait pas plus connu
-ceux de son père qu'elle ne connaîtrait ceux de son fils. Chacun
-restait muré dans sa vie intérieure. Une étrange pudeur. On rougirait
-moins d'étaler ses vices et ses appétits&mdash;(Raoul en faisait
-parade)&mdash;que le tragique de l'âme.</p>
-
-<p>Marc en avait sa part. Un enfant qui vit seul, sans frère et sans
-compagnon, a du temps pour errer dans ces caves de la vie. Elles
-étaient bien profondes et bien vastes, les caves des Rivière. La mère
-et l'enfant auraient pu s'y rencontrer. Mais ils ne se voyaient pas; ils
-passèrent l'un près de l'autre, plus d'une fois, en se croyant très
-loin. Tous deux, les yeux bandés, Annette par le démon de passion qui
-toujours la tenait, l'enfant par l'égoïsme naturel à son âge: tous
-deux dans les ténèbres. Mais Marc n'était encore qu'à l'entrée du
-caveau et il ne cherchait pas l'issue, en se heurtant aux murs, comme
-Annette; il demeurait blotti sur une des premières marches, et il
-rêvait l'avenir. Incapable de se l'expliquer, il se fabriquait la vie.</p>
-
-<p>Il n'avait pas eu loin à aller pour trouver le redoutable mur, devant
-lequel le moi épouvanté se cabre. La mort. Le mur se dressait de tous
-les côtés. La maladie le côtoyait, comme un chemin de ceinture. On
-eût cherché vainement un passage au travers. Le mur était massif et
-n'avait pas une brèche. Personne n'avait eu besoin de dire à Marc que
-le mur était là. Tout de suite, dans l'ombre, il avait renâclé,
-comme un cheval, le crin hérissé. Il n'en parlait à personne.
-Personne ne lui en parlait. Tout le monde était d'accord.</p>
-
-<p>Annette, comme les jeunes femmes d'aujourd'hui, était une mauvaise
-pédagogue, qui, lorsqu'elle était fille, avait beaucoup entendu parler
-de pédagogie, en parlait volontiers, avec componction, attachait à la
-façon d'élever les enfants beaucoup plus d'importance que les mères
-d'autrefois qui y allaient à l'aveuglette;&mdash;mais, l'enfant venu, elle
-se trouvait démunie devant les mille et une surprises de la vie,
-incapable de prendre parti, faisant des théories qu'elle n'appliquait
-pas, ou qu'elle abandonnait dès les premiers essais;&mdash;et finalement,
-elle laissait tout aller, s'en remettant à l'instinct.</p>
-
-<p>Le problème religieux était de ceux qui l'avaient préoccupée, sans
-qu'elle fût arrivée à une solution pratique pour l'enfant. Ses amies
-de jeunesse, dans la bourgeoisie riche et républicaine, étaient, pour
-la plupart, élevées avec religion par leur mère, sans religion par
-leur père; et elles ne sentaient même pas le heurt des deux
-conceptions:&mdash;(les deux s'accordent dans le monde, comme bien d'autres
-contradictoires, car aucun sentiment n'y a la troisième
-dimension).&mdash;Elle-même était allée à l'église, comme au lycée;
-elle avait pris sa première communion, comme son bachot,
-consciencieusement, sans émotion. Les cérémonies où elle assistait
-dans sa riche paroisse lui semblaient d'ordre mondain. Elle s'était
-dégagée d'elles, en se dégageant du monde.</p>
-
-<p>La société moderne&mdash;(et l'Église en est un des
-piliers)&mdash;a si bien réussi à dénaturer en les affadissant les
-grandes forces humaines qu'Annette, qui portait en elle plus de richesse
-de foi qu'il n'y en a en un cent de dévotes, croyait qu'elle n'était
-pas religieuse: car elle confondait la religion avec le moulin à
-prières et ces cérémonies d'un exotisme désuet, luxe d'âme pour les
-riches, leurre des yeux et du cœur consolant pour les pauvres, qui
-assure les fondations de leur misère et de la société.</p>
-
-<p>Depuis qu'elle avait cessé les pratiques religieuses, elle n'en avait
-jamais senti le besoin. Elle ne s'apercevait pas que lorsqu'elle avait
-ses fougueux élans de conscience, ses monologues passionnés, elle se
-disait la messe.</p>
-
-<p>Elle ne songea pas à donner à son fils ce dont elle se passait.
-Peut-être même la question ne se fût pas posée pour elle,
-si&mdash;(paradoxe!)&mdash;Sylvie ne l'eût posée. Sylvie, qui n'avait
-pas plus de religion qu'un moineau de Paris, ne se serait pas crue
-mariée, sans le concours de l'Église. Et elle trouvait indécent
-qu'Annette ne fît pas baptiser son fils. Annette n'y pensait pas. Elle
-le fît pourtant, afin que Sylvie fût marraine. Puis, elle n'y pensa
-plus; et les choses en restèrent là, jusqu'à l'arrivée de Julien.
-Que Julien eût la foi pratiquante ne la donnait pas à Annette, mais la
-lui rendait digne de respect et ramena son attention sur le problème
-qu'elle avait négligé: que devait-elle faire pour Marc? L'envoyer à
-l'église? lui apprendre une religion à laquelle elle ne croyait pas?
-Elle le demanda à Julien, qui fut scandalisé: il affirma avec énergie
-la nécessité pour l'enfant d'être instruit des divines vérités.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si ce ne sont pas des vérités pour moi? Il faudra donc
-que je mente, quand Marc m'interrogera?</p>
-
-<p>&mdash;Non pas mentir, mais laisser croire, si c'est dans son
-intérêt.</p>
-
-<p>&mdash;Non, il ne peut être dans son intérêt que je le trompe. Et quelle
-autorité aurai-je, quand il le découvrira? Ne sera-t-il pas en droit
-de me le reprocher? Il ne croira plus en moi. Et que sais-je si cette
-foi apprise ne gênera pas plus tard son vrai développement?...</p>
-
-<p>Ici, Julien s'assombrissait; et Annette se hâtait de changer de sujet.
-Comment agir, pourtant? Elle n'allait pas, comme le lui conseillaient
-des amis protestants, faire à son fils un cours de toutes les religions
-et le laisser choisir quand il aurait seize ans!... Annette éclatait de
-rire. Quelle étrange conception de la religion, comme d'une matière
-d'examen!...</p>
-
-<p>En fin de compte, Annette n'avait rien fait. Elle se promenait avec
-Marc, entrait dans les églises, s'asseyait dans un coin, admirant avec
-lui la forêt jaillissante de ces hauts troncs de pierre, les lueurs de
-sous-bois qui filtraient des verrières, goûtant l'envol des voûtes,
-la lointaine psalmodie, les nappes blanches de l'orgue. C'était un bain
-de rêve et de recueillement...</p>
-
-<p>Marc ne détestait pas d'être ainsi, la main dans la main de sa mère,
-écoutant, chuchotant. C'était doux, c'était chaud, assez
-voluptueux... Oui, mais à condition que ça ne durât pas trop
-longtemps! Cette somnolence sentimentale l'ennuyait. Il avait besoin de
-remuer et de penser des choses précises. Sa petite tête travaillait,
-observait, remarquait, cette foule qui prie, sa mère qui ne priait pas.
-Et, sans les exprimer, il faisait ses réflexions. Il questionnait
-rarement, beaucoup moins que la plupart des enfants: car il avait un
-fort amour-propre et craignait de dire des naïvetés.</p>
-
-<p>Il demanda pourtant:</p>
-
-<p>&mdash;Maman, qu'est-ce que c'est que Dieu?</p>
-
-<p>Elle répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon chéri, je ne sais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu sais, alors?</p>
-
-<p>Elle sourit, et le pressa contre elle:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais que je t'aime.</p>
-
-<p>Oui, cela, c'était banal. Il le savait. Mais ce n'était pas la peine
-de venir à l'église, pour cela!...</p>
-
-<p>Il n'était pas très tendre et il n'avait aucun goût pour le vague de
-l'âme, où «ces femmes» se complaisent. Annette, quand elle avait son
-petit à côté d'elle, pas trop de préoccupations matérielles, une
-heure de relâche gagnée au milieu des tâches qui la talonnaient,
-était heureuse; et elle n'avait pas à chercher Dieu bien loin: il
-était dans son cœur. Mais Marc eût trouvé que, dans son cœur, il y
-avait lui, Marc, et que tout le reste était des bêtises. Il faut être
-clair. Qu'est-ce que c'était que Dieu, au juste? L'homme là-bas,
-devant l'autel, avec sa jupe de fille et sa carapace dorée? Le suisse
-avec sa canne et ses mollets? Ces images peinturlurées,&mdash;une par
-chapelle,&mdash;qui grimaçaient des sourires fondants, comme les dames
-embrasseuses, qu'il n'aimait point?...</p>
-
-<p>&mdash;Maman, allons-nous-en!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas beau?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est assez beau. Rentrons!</p>
-
-<p>...Qu'est-ce que c'était que Dieu?... Il n'avait plus insisté pour le
-demander à sa mère. Quand les grands avouent qu'ils ne savent pas une
-chose, c'est qu'elle ne les intéresse pas... Il continua seul son
-enquête sommaire. Des prières entendues, «<i>Notre Père qui êtes aux
-cieux</i>»,&mdash;(une localisation qui excitait le scepticisme des plus
-éveillés parmi ces gamins modernes, pour qui les cieux étaient en
-train de devenir un nouveau champ de sport),&mdash;la Bible feuilletée,
-comme les autres vieilles histoires, avec une curiosité
-ennuyée,&mdash;quelques questions posées, quelques réponses happées,
-de-ci de-là, d'un air négligent,&mdash;«Dieu, quelqu'un d'invisible, qui
-avait créé le monde...»&mdash;On dit ça!... C'est trop loin. Et pas
-clair. Il était comme sa mère: Dieu ne l'intéressait pas. Un roi de
-plus ou de moins!...</p>
-
-<p>Mais ce qui l'intéressait, c'était son existence à lui, et ce qui la
-menaçait, et ce qu'il y avait après. De stupides entretiens devant
-lui, chez Sylvie, avaient d'assez bonne heure éveillé son attention.
-Le plaisir de petit frisson, qu'ont ces filles à parler d'accidents, de
-morts subites, de maladies, d'enterrements, et de jacasser de plus
-belle!... La mort les excitait. L'instinct animal du petit se
-hérissait, à ce nom. Là-dessus, il eût bien voulu interroger sa
-mère. Mais Annette, très saine, ne parlait jamais de la mort et ne
-s'en préoccupait jamais, à cette époque de sa vie. Elle avait bien
-autre chose à faire! Gagner la vie de son petit gars. Quand, du matin
-au soir, il faut songer à l'en deçà, l'au-delà paraît un luxe. Il
-ne devient l'essentiel que lorsque ceux qu'on aime ont passé de l'autre
-côté. Son fils était ici. Au reste, si elle l'eût perdu, ni la vie
-ni la mort n'aurait eu de prix pour elle. Elle était trop passionnée
-pour se satisfaire d'un monde immatériel, d'un monde sans le corps
-aimé!</p>
-
-<p>Marc la voyait vigoureuse, intrépide, occupée, insoucieuse de ses
-craintes; et il aurait eu honte de trahir sa faiblesse. Il lui fallait
-donc s'aider seul. Ce n'était pas commode. Mais on peut croire que le
-petit ne s'embarrassait pas de problèmes de pensée compliqués! Il
-ramenait la question à ses dimensions propres. La mort, c'étaient les
-autres qui disparaissaient. Qu'ils disparussent, c'était leur affaire!
-Mais moi, est-ce que je puis disparaître?</p>
-
-<p>Sylvie, une fois, dit devant lui:</p>
-
-<p>&mdash;Hé quoi! nous mourrons tous!...</p>
-
-<p>Il avait demandé:</p>
-
-<p>&mdash;Et moi?</p>
-
-<p>Elle rit:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! toi, tu as le temps!</p>
-
-<p>&mdash;Combien?</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu'à ce que tu sois vieux.</p>
-
-<p>Mais il savait très bien qu'on enterrait aussi des enfants. Et puis,
-même vieux, il serait encore lui. Un jour, Marc mourrait... Il était
-terrifié. Est-ce qu'il n'y avait pas un moyen d'échapper? Il devait se
-trouver, quelque part, comme un clou dans un mur, une chose où
-s'accrocher, une main qu'on saisit... Je ne veux pas disparaître...</p>
-
-<p>Le besoin de cette main aurait pu, justement, le ramener comme tant
-d'autres, à Dieu, la main tendue, que l'angoisse des hommes projette
-dans la nuit. Mais que sa mère ne semblât point chercher cet appui,
-suffisait à en écarter sa pensée. Même en critiquant Annette, il
-subissait l'influence de son attitude. Qu'en dépit de ce qui
-l'attendait, elle pût rester tranquille, ne le rassurait point, mais
-l'obligeait à se tenir droit, comme elle. On a beau être un petit
-garçon nerveux, chétif, un peu froussard, on n'est pas pour rien le
-fils d'Annette. Puisqu'elle, une femme n'a pas peur, je ne dois pas
-avoir peur.</p>
-
-<p>Seulement, il ne lui était pas donné, comme à ces grands, de n'y pas
-penser. La pensée vient et va, on ne peut pas l'empêcher, surtout la
-nuit, quand on ne dort pas... Eh bien, alors, il fallait y penser et ne
-pas avoir peur: «Comment est-on, quand on meurt?»...</p>
-
-<p>Naturellement, il n'avait aucun moyen de le savoir. On lui avait
-épargné tout spectacle funèbre. Quelques images de musée. Raidi dans
-son petit lit, il tâtait les parois de son corps... Comment
-voir?...&mdash;Une parole imprudente lui révéla, tout près, une fenêtre
-qui s'ouvrait sur le gouffre qu'il brûlait de regarder.</p>
-
-<p>Un jour d'été, il musardait à la fenêtre; il attrapait des mouches
-et leur arrachait les ailes. Il trouvait amusant de les voir gigoter. Il
-ne pensait pas leur faire mal; il leur faisait une farce. C'étaient des
-jouets vivants, que ça ne coûtait rien de casser... Sa mère le
-surprit dans cette occupation. Avec sa violence qu'elle ne savait pas
-réprimer, elle le prit par les épaules et le secoua, en criant qu'il
-était un dégoûtant petit lâche...</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dirais, si on te cassait les bras? Tu ne sais
-donc pas que ces bêtes souffrent comme toi?...</p>
-
-<p>Il feignit de rire, mais il était saisi. Il n'y avait pas réfléchi.
-Ces bêtes étaient comme lui!... Il ne s'apitoyait pas, il n'en avait
-aucune envie. Mais il les regardait maintenant avec d'autres yeux,
-inquiets, attentifs, hostiles... Un cheval tombé dans la rue... Un
-chien écrasé qui crie... Il épiait... Le besoin de savoir était trop
-fort, pour que la pitié s'éveillât...</p>
-
-<p>À Pâques, le petit étant étiolé d'un hiver sans froid et sans
-soleil, gris, humide, avec des grippes bénignes et insidieuses qui lui
-avaient sucé toute la couleur des joues, Annette loua pour une
-quinzaine une chambre de paysan, dans la vallée de Bièvres. Il n'y
-avait qu'un grand lit pour elle et pour l'enfant. Il n'aimait pas
-beaucoup cela; mais on ne lui demandait pas son avis. Heureusement, le
-jour, il était seul; Annette retournait à Paris, pour ses affaires; et
-elle le laissait sous la garde de ses hôtes, qui ne le gardaient
-guère. Marc avait tôt fait de s'éclipser dans les champs. Il
-regardait, furetait, il tâchait d'attraper, dans les bêtes et les
-choses, quelque secret qui le concernât: car tout, dans la nature, il
-le rapportait à lui. Il errait dans les bois. Il entendit brailler, à
-distance, des gamins. Il ne cherchait pas la société des autres
-garçons, parce qu'il n'était pas assez fort, et qu'il aurait voulu
-dominer; mais tout de même, il était attiré. Il s'approcha et vit
-qu'ils étaient cinq ou six, faisant cercle autour d'un chat blessé. La
-bête avait l'échine brisée; et les petits s'amusaient à le remuer,
-harceler, piquer du bout de leurs bâtons. Marc, sans réfléchir, se
-jeta sur la troupe et lança des coups de poing. La surprise passée, la
-bande le rossa et le hua. Il fit retraite; mais il restait à quelques
-pas, caché derrière les arbres, et il se bouchait les oreilles. Il ne
-pouvait se décider à partir... Il revint. Les galopins le hélèrent
-en raillant:</p>
-
-<p>&mdash;Hé! la quille! Tu as peur? Viens un peu le voir crever!</p>
-
-<p>Il vint. Il ne voulait pas sembler une poule mouillée. Et puis, il
-voulait voir. La bête, l'œil gluant, à demi arraché, était couchée
-sur le côté, l'arrière-train rigide, mort déjà; le flanc soufflait,
-et la tête tâchait de se soulever, en grondant de détresse. Elle ne
-pouvait pas mourir. Les enfants se tordaient. Marc regardait,
-pétrifié. Et brusquement, il saisit un caillou et se mit à taper
-furieusement sur la tête. Un cri rauque le perça. Il tapa, tapa plus
-fort, comme un enragé. Il tapait encore, quand c'était fini...</p>
-
-<p>Les gamins le regardaient, gênés. Un d'eux essaya de blaguer. Du sang
-aux doigts crispés encore sur la pierre, Marc les fixait, blême,
-sourcils froncés, le regard mauvais et la lèvre tremblante. Ils
-partirent. Il les entendit rire au loin et chanter. Serrant les dents,
-il rentra. Et chez lui, il ne dit rien. Mais la nuit, dans le lit, il
-cria. Annette le prit dans ses bras. Le tendre corps tremblait...</p>
-
-<p>&mdash;Quel est ce vilain rêve? Mon ange, ce n'est rien...</p>
-
-<p>Et lui, pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai tué. Je sais ce que c'est que la mort.</p>
-
-<p>Orgueil affreux de savoir, d'avoir vu et détruit! Et un autre
-sentiment, qu'il ne peut pas comprendre, d'horreur et d'attirance...
-L'étrange lien qui unit le tueur et le tué, les doigts englués de
-sang et la tête broyée... À qui des deux est le sang?... La bête ne
-souffrait plus. Il conservait encore ses dernières angoisses...</p>
-
-<p>Heureusement, à cet âge, l'esprit ne peut se tenir longtemps à la
-même pensée. Celle-là était dangereuse, s'il l'avait dû fixer.
-D'autres images passèrent, leur courant rafraîchit le cerveau. Mais
-l'idée resta au fond: sa présence se trahissait, de loin en loin, par
-de sombres luisances, de lourdes bulles d'air, qui montaient de la vase
-du ruisseau. Sous la croûte molle de l'être, un dur noyau caché: la
-mort, la force qui tue... On me tue, et je tue... Je ne veux pas me
-laisser tuer... Au plus fort! Je combats...</p>
-
-<p>Orgueil, orgueil obscur, qui soutient sa faiblesse, ainsi qu'une
-armature... D'où lui vient cet acier, sinon de cette mère, qu'il
-dédaigne pourtant à cause de ses effusions, et parce qu'il en joue? Il
-ne l'ignore pas. Même au temps où ses préférences allaient à Sylvie
-qui le cajolait, il saisissait la supériorité d'Annette. Et
-peut-être, il l'imite. Mais il lui faut se défendre contre
-l'envahissement de cette personnalité qui l'aime trop, qui l'encombre,
-et qui menace sa vie. Il reste armé contre elle, et la tient à
-distance. Elle aussi est l'ennemi.</p>
-
-
-
-
-<p>Sylvie avait disparu de l'horizon. Les premiers mois de ressentiment
-passés, il lui venait une pointe de remords, à la pensée des
-difficultés où se débattait sa sœur. Elle attendait qu'Annette vînt
-lui demander son aide: elle ne l'eût pas refusée, mais elle ne l'eût
-pas offerte. Et plutôt que de la demander, Annette se fût saignée aux
-quatre membres. Les deux sœurs étaient buttées. Elles s'étaient
-aperçues dans la rue, et elles s'étaient évitées. Mais Annette, une
-fois qu'elle avait rencontré la petite Odette avec une ouvrière, ne
-résista pas à un élan de tendresse; elle prit l'enfant dans ses bras
-et la mangea de baisers. Sylvie, de son côté, voyant un jour passer
-Marc qui rentrait de l'école,&mdash;(il n'avait pas l'air de la
-voir)&mdash;l'arrêta, disant:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, tu ne me reconnais plus?</p>
-
-<p>Croirait-on que ce petit animal prit un air raide, pour dire:</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, ma tante.</p>
-
-<p>Il avait fait tout seul ses petites réflexions; et, juste ou injuste,
-il avait jugé bon de s'identifier avec la cause de sa mère... «<i>My
-country, right or wrong...</i>» Sylvie fut suffoquée. Elle demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Et alors, ça va bien?</p>
-
-<p>Il répondit froidement:</p>
-
-<p>&mdash;Tout va très bien.</p>
-
-<p>Elle le regarda s'éloigner, l'air gourmé, rougissant de l'effort
-imposé. Il était bien tenu, gentiment babillé... Morveux!... «Tout
-va très bien...» Elle l'eût calotté!...</p>
-
-<p>Qu'Annette pût, sans elle, se tirer d'affaire, augmentait ses griefs.
-Mais elle ne perdait pas une occasion d'en entendre parler; et elle ne
-renonçait pas à l'idée de la régenter. Si elle ne pouvait en fait,
-tout au moins en pensée! Elle n'ignorait point la vie austère que
-menait sa sœur; et elle ne comprenait pas qu'Annette s'y condamnât.
-Elle la connaissait assez pour savoir qu'une femme de sa sorte n'était
-pas faite pour cette contrainte morale, ce dénuement de joie. Comment
-pouvait-on ainsi forcer sa nature? Qui l'obligeait au veuvage? À
-défaut de mari, il ne manquait pas d'amis qui eussent été heureux
-d'alléger sa peine. D'y consentir, Sylvie eût peut-être moins estimé
-sa sœur; mais elle l'eût sentie plus proche.</p>
-
-<p>Elle n'était pas la seule à ne pas comprendre Annette. Annette ne
-comprenait guère mieux les raisons de sa vie monastique, cette sorte de
-peur farouche qui la faisait se rejeter en arrière, quand s'offrait non
-pas même la possibilité, mais l'idée d'une de ces joies naturelles
-qu'aucune loi religieuse ou sociale ne pouvait lui défendre: (elle ne
-croyait pas à une morale d'église; et n'était-elle pas maîtresse
-d'elle-même?)...</p>
-
-<p>&mdash;De quoi ai-je peur?</p>
-
-<p>&mdash;De moi...</p>
-
-<p>Son instinct ne la trompe pas. Pour une telle nature, chargée de
-passions, de désirs, d'aveugle sensualité, il n'est pas de volupté
-innocente, pas de jeux sans conséquence: le moindre choc peut la livrer
-à des forces, dont elle ne serait plus maîtresse. Déjà, elle a
-reconnu l'ébranlement moral causé par ses brèves rencontres passées
-avec l'amour. Le danger serait bien autre, aujourd'hui! Elle n'y
-résisterait pas. Si elle se donnait au plaisir, elle serait emportée
-tout entière, il ne lui resterait plus la foi dont elle a besoin...
-Quelle foi? La foi en soi. Orgueil? Non. Foi en cet inexplicable, ce
-divin qui est en elle et qu'elle veut transmettre, non souillé, à son
-fils. Une femme comme elle n'a le choix, en dehors de la stricte
-discipline du mariage, qu'entre une contrainte morale absolue, et
-l'abandon consenti aux instincts passionnés. Tout ou rien... Rien!</p>
-
-<p>Et cependant, par bouffées,&mdash;malgré ses élans de ferveur
-fière,&mdash;depuis quelques mois, la prend à la gorge cette angoisse:</p>
-
-<p>&mdash;Je perds ma vie...</p>
-
-
-<p>Marcel Franck reparut. Le hasard le mit sur le chemin d'Annette; il
-ne songeait plus à elle, mais il ne l'avait pas oubliée. Il avait fait
-pas mal d'expériences amoureuses. Sur son souple cœur elles n'avaient
-pas trop marqué: comme de fins coups d'ongle, autour des yeux malins
-quelques plis légers. Mais une certaine fatigue, un affectueux dédain
-pour ses faciles conquêtes et pour le conquérant. À peine eut-il revu
-Annette, il retrouva la sensation d'antan&mdash;fraîcheur et
-certitude&mdash;qui attirait curieusement ce sceptique et blasé. Il
-l'explorait des yeux: elle aussi, avait vu du pays! Il y avait au fond
-du regard des lueurs englouties, des sillages, des naufrages. Mais elle
-paraissait plus calme et plus assurée. Et le regret lui revint de cette
-saine compagne, qui, par deux fois déjà, lui avait échappé. Il
-n'était pas trop tard! Jamais ils n'avaient semblé plus près de
-s'entendre.</p>
-
-<p>Il sut, sans l'interroger, se rendre compte discrètement de ses
-ressources et de ses occupations. Peu de temps après, il lui fit offrir
-un travail assez bien rétribué: il s'agissait d'un classement de
-fiches pour le catalogue d'une collection particulière d'ouvrages
-d'art, dont il était chargé. Un motif naturel pour passer avec elle
-quelques heures par semaine. Ils savaient à la fois travailler et
-causer. L'intimité de naguère fut vite rétablie.</p>
-
-<p>Marcel ne questionnait jamais Annette sur sa vie; mais il se
-racontait:&mdash;c'était le meilleur moyen de connaître ce qu'elle pensait.
-Les plaisantes expériences de sa vie amoureuse offraient des sujets
-variés, où il se complaisait. Il aimait à prendre Annette pour
-confidente amusée, qui le grondait un peu; il était le premier à se
-moquer de lui, comme il se moquait de tout; et elle écoutait en riant
-ses libres confessions, étant libre d'esprit pour tout ce qui ne la
-touchait point. Il le comprenait autrement; et il avait plaisir à lui
-voir cette gaie intelligence, indulgente à la vie. Il ne trouvait plus
-trace de ce pédantisme moral, de cette intolérance de jeune fille, un
-peu bornée par vertu. Tandis qu'ils échangeaient leurs réflexions
-ironiques, il pensait que ce serait charmant de s'attacher cette
-spirituelle amie, de partager avec elle l'aventure de la vie... Comment?
-Comme elle voudrait! Maîtresse, épouse, à son gré! Il n'avait pas de
-préjugés. Pas plus qu'il n'avait attaché d'importance à la
-«maternité buissonnière» d'Annette, il ne se préoccupait des
-rencontres qu'elle avait pu faire, depuis. Il ne la tourmenterait pas de
-sa surveillance exigeante; il n'était pas curieux de sa vie secrète:
-à chacun ses secrets et sa part de liberté! Il ne lui demandait que,
-dans la vie commune, d'être riante et sensée, une bonne associée
-d'intérêts et de plaisir: (et dans le plaisir, il comprenait tout:
-l'intelligence, l'affection, et le reste).</p>
-
-<p>Il y pensa si bien qu'il le lui dit, un soir que dans la bibliothèque
-où ils achevaient leur travail, le soleil, au travers des arbres d'un
-vieux jardin, dorait les fauves reliures. Annette fut bien étonnée!...
-Comment! il y revenait, ce n'était pas fini?... Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon ami, que vous êtes gentil! Mais il n'y faut plus
-penser.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, il faut y penser, dit-il. Pourquoi ne faudrait-il
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, en effet, pourquoi pas?» se disait Annette. «Je suis
-contente de causer avec lui, de le voir... Mais non, c'est impossible!
-Cela ne se discute même pas...»</p>
-
-<p>Franck est en face d'elle, assis de l'autre côté de la table, sa barbe
-blonde au soleil. Les deux bras sur la table, il prend les mains
-d'Annette, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pensez-y cinq minutes!... Là!... Je ne dirai rien... Nous nous
-connaissons, depuis combien d'années?... Douze?... Quinze?... Je n'ai
-pas besoin de m'expliquer. Tout ce que je dirais, vous le savez.</p>
-
-<p>Elle ne cherche pas à dégager ses mains, elle sourit et le regarde,
-elle le regarde, de ses yeux clairs qui le fixent, mais que lui n'arrive
-pas à fixer, car ils sont déjà partis bien au delà de lui. C'est en
-elle qu'elle regarde. Elle pense:</p>
-
-<p>&mdash;«Cela ne se discute même pas?... Tout doit se discuter!
-Pourquoi est-ce impossible?... Il ne me déplaît pas... Il est joli
-garçon, séduisant, assez bon, intelligent, agréable... Que la vie
-serait facile!... Mais moi, je ne pourrais pas vivre de sa vie, avec
-lui... Il plaît, et tout lui plaît. Mais il n'estime rien: ni les
-hommes ni les femmes, ni l'amour, ni Annette...» (C'est elle-même qui
-parle, car elle se voit du dehors) «Certes, il n'est pas avare
-d'attentions délicates et de respect mondain, il m'en fait bonne
-mesure. Et peut-être qu'il m'accorde un traitement de faveur... Mais,
-ô le bon sceptique! que prend-il au sérieux? Il se délecte de son
-manque de foi total en la nature humaine. Il en escompte les faiblesses
-avec une curiosité complaisante et complice. Je crois qu'il serait
-déçu, le jour qu'il se verrait contraint de l'estimer... Bon garçon!
-Oui, la vie serait facile avec lui,&mdash;si facile que je n'aurais plus
-aucune raison de vivre...» Et puis, elle n'a plus de mots, même pour
-penser. Mais la pensée poursuit, et sa résolution se fixe.</p>
-
-<p>Franck lui a lâché les mains. Il sent la partie perdue. Il s'est
-levé, il va vers la fenêtre, et, adossé au chambranle, philosophiquement,
-il allume une cigarette. Il est derrière Annette, il la voit
-immobile, les bras toujours allongés sur la table? connue s'il
-était encore devant elle. Sa belle nuque blonde et ses rondes
-épaules... Perdues!... Pour qui, pour quoi se réserve-t-elle? Quelque
-nouvelle «Brissotise»?... Non, il sait que le cœur d'Annette est
-libre... Alors?... Elle n'est pas pourtant frigide! Elle a besoin
-d'être aimée et d'aimer...</p>
-
-<p>&mdash;Elle a surtout besoin de croire... Croire en ce, que l'on
-fait, en ce que l'on veut, en ce qu'on cherche ou ce qu'on rêve, croire
-en ce que l'on est, malgré tous les dégoûts et les désillusions,
-croire en soi et en la vie!... Franck détruit l'estime. Annette
-supporterait plus volontiers de n'être pas estimée, que de perdre
-l'estime&mdash;la sienne&mdash;dans la vie. Car c'est la source
-d'énergie. Et sans la force d'agir, Annette ne serait rien. La
-passivité du bonheur, pour elle, c'est la mort. La distinction
-essentielle entre les êtres est en ceci: qu'ils sont, les uns actifs,
-les autres passifs. Et de toutes les passivités, la plus mortelle pour
-Annette serait celle de l'esprit, tranquillement établi, comme celui
-d'un Franck, dans le confort d'un doute qui ne connaît même plus le
-doute, mais voluptueusement se livre au cours indifférent du Rien... Un
-suicide!... Non! Elle refuse... Que pense-t-elle donc que sera sa
-vie?&mdash;Peut-être rien d'heureux ou de complet. Un ratage,
-peut-être. Mais, ratée ou non, un élan vers un but... Inconnu?
-Illusoire? Peut-être. N'importe! L'élan n'est pas illusoire. Et que je
-tombe en chemin, pourvu que je tombe sur <i>mon</i> chemin!...</p>
-
-
-<p>Elle s'aperçoit du long silence, et que Franck n'est plus là. Elle se
-retourne, le voit, sourit, se lève et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, mon ami! Restons comme nous sommes! On est si bien,
-amis!</p>
-
-<p>&mdash;Et pas mieux, autrement?</p>
-
-<p>Elle secoue la tête: («Non!»).</p>
-
-<p>&mdash;Allons! fait-il, me voilà blackboulé au troisième examen!</p>
-
-<p>Elle rit et, venant à lui, elle dit avec malice:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous, au moins, ce que je vous ai refusé, au second
-examen?</p>
-
-<p>Et, lui passant les bras autour du cou, elle l'embrasse... Un affectueux
-baiser. Mais il n'y a pas à s'y tromper: un baiser d'ami...</p>
-
-<p>Franck ne s'y trompe pas. Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, il y a espoir que dans une vingtaine d'années, je
-sois reçu au troisième.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Annette en riant, limite d'âge! Mariez-vous, mon
-ami! Vous n'avez qu'à choisir: toutes les femmes vous attendent.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pas vous.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je reste vieux garçon.</p>
-
-<p>&mdash;Vous verrez, vous verrez, pour votre punition, vous vous
-marierez, passé la cinquantaine.</p>
-
-<p>&mdash;«<i>Frère, il faut mourir</i>»... D'ici là!...</p>
-
-<p>&mdash;D'ici là, vie de nonne...</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'en connaissez pas les délectations.</p>
-
-
-
-
-<p>Annette faisait la fanfaronne. Tout n'était pas délectation. Sa vie
-claustrée la gênait souvent aux entournures. Elle était de cette
-espèce de nonnes, qui n'auraient pas trop d'une abbaye à gouverner et
-d'un Dieu à aimer. L'abbaye se réduisait au logement du cinquième, et
-le Dieu à son enfant. C'était infime et immense. Son compte n'y était
-pas; mais elle le parfaisait: un virement de rêves. De cette
-monnaie-là, elle était bien pourvue. Si sa vie quotidienne était
-apparemment puritaine et mesquine, elle prenait sa revanche dans sa vie
-imaginaire. Là, sans heurt et sans bruit, continuait de couler
-«l'Enchantement» éternel.</p>
-
-<p>Mais comment s'introduire, à sa suite, dans ces retraites de l'âme? Le
-rêve intérieur n'est point tissé de mots. Et, pour se faire
-comprendre, pour se comprendre soi-même, il faut user de mots... Cette
-pâte lourde et gluante, qui sèche au bout des doigts!...&mdash;Annette
-éprouve aussi le besoin, pour s'expliquer à soi, de fixer parfois son
-rêve en des récits à voix basse. Mais ces récits ne sont pas des
-transcriptions fidèles&mdash;une transmutation, à peine,&mdash;ils se
-substituent au rêve, mais ils ne lui ressemblent pas. Faute de pouvoir
-saisir l'esprit dans son essor, le cerveau se fabrique des contes qui
-l'occupent et le trompent sur la grande féerie ou le drame
-intérieur...</p>
-
-<p>Une immense plaine liquide, une vallée diluvienne qui coule à pleins
-bords, fleuve sans rives, de feu, d'eau, et de nuées; tous les
-éléments y sont encore mêlés; mille courants s'enchevêtrent, ainsi
-qu'une chevelure; mais une force unique fait rouler en volutes leurs
-longues boucles sombres, pailletées de lueurs. C'est l'Esprit
-innombrable et son troupeau de rêves, que mène aux pâturages
-ténébreux de l'Espoir le berger silencieux: Désir, le roi des mondes.
-La gravitation impérieuse les pousse sur la pente avide qui, tantôt
-insidieuse et tantôt abrupte, les aspire.</p>
-
-<p>Annette sent couler la rivière enchantée, elle enroule et déroule à
-son fuseau la tresse des courants annelés, elle s'y abandonne, et joue
-avec la force féline qui l'emporte... Mais quand l'esprit de raison,
-brusquement réveillé, veut contrôler le jeu, il ne trouve qu'Annette,
-arrachée de son rêve, qui en cherche un autre où rentrer. Alors, elle
-en invente, sagement, avec les éléments contrôlés de ses journées,
-avec ses souvenirs, les figures du passé, le roman de la vie qu'on a
-déjà vécue, ou qu'on vivra peut-être... Et Annette feint de croire
-que le grand rêve se poursuit. Mais elle sait qu'il a fui. Elle n'est
-pas inquiète. Ainsi que l'Époux de l'Évangile, il reviendra, à
-l'heure où l'on ne compte plus sur lui.</p>
-
-<p>Que d'âmes féminines, dont le génie caché s'exprime, comme le
-sien, en ce fleuve intérieur! Qui pourrait lire au fond y trouverait
-souvent sombres passions, extases, visions de l'abîme.&mdash;Et dans le
-va-et-vient tranquille des journées, c'est la bourgeoise correcte, qui
-vaque à ses affaires, froide et sensée, maîtresse d'elle et même,
-par réaction, parfois avec excès, comme Annette, affichant vis-à-vis
-de ses élèves ou de son fils&mdash;(mais lui, ne s'y laisse pas
-prendre)&mdash;une apparence de raison froide et moralisante...</p>
-
-<p>Non, elle ne l'abuse pas, le petit! Il voit loin. Il sait lire sous les
-mots. Et il sait, lui aussi, ce que c'est que rêver. Chaque jour, il a
-ses heures où il est comme un roi, tout seul avec ses rêves, seul dans
-l'appartement. Annette, toujours imprudente, laisse, sans y penser, à
-la disposition de l'enfant, une quantité de livres, épaves du naufrage
-de sa bibliothèque et de celle du grand-père. Il en est de tout poil.
-Depuis plusieurs années, elle n'a plus le loisir d'y faire des battues.
-Le petit s'en charge. Chaque jour, au retour du lycée, quand sa mère
-n'est point là, il part en chasse. Il lit confusément. De bonne heure,
-il a appris à lire vite, très vite, il galope sur la pente des pages,
-poursuivant le gibier. Son travail d'écolier en souffre, il est classé
-comme un mauvais élève, distrait, qui ne sait jamais ses leçons et
-qui broche ses devoirs. Le maître serait bien surpris, si le petit
-braconnier récitait ce que ses yeux ont attrapé dans la chasse
-réservée. Il y prend aussi des «classiques» au collet; mais de quel
-autre fumet! Tout ce qu'il cueille librement ainsi, dans l'inconnu, a
-pour lui une saveur de beau fruit défendu. Rien qui puisse le souiller
-encore, dans ces rencontres, ou même l'éclairer avec brutalité. Aux
-tournants dangereux, ses yeux s'égaient et passent, sans avoir
-éventé, au piège, l'appât charnel. Mais heureux, insouciant, il
-reçoit au visage le souffle de la vie chaude; dans cette forêt de
-livres, ses narines aspirent l'aventure et la lutte éternelle,
-l'amour...</p>
-
-<p>L'amour, qu'est-ce que l'amour, pour un enfant de dix ans? Tout le
-bonheur qu'on n'a pas,&mdash;qu'on aura: on le prendra... Comment sera sa
-figure?... Des lambeaux de ce qu'il a vu et lu, il tâche de la
-construire. Il ne voit rien. Il voit tout. Il veut tout. Tout avoir.
-Tout aimer. (Être aimé! Pour lui, c'est le vrai sens d'aimer... «Je
-m'aime. On doit m'aimer... Mais qui?...»)&mdash;Ses souvenirs ne l'aident
-point. Ils sont trop près de lui, pour qu'il puisse les bien voir. À
-son âge, il n'y a point (ou si peu!) de passé. C'est le présent qui
-est le thème aux mille variations...</p>
-
-<p>Le présent? L'enfant lève les yeux, et il voit sa mère. Autour de la
-table ronde, sous la chaude lumière de la lampe à pétrole, ils sont
-assis tous deux. Le soir, après dîner. Marc apprend&mdash;(il est censé
-apprendre)&mdash;ses leçons pour le lendemain; Annette reprise une robe. Ni
-l'un ni l'autre ne pense à ce qu'il fait. Ils s'en remettent à leur
-machine, le serviteur complaisant. Le rêve coule. Annette suit le
-courant. L'enfant l'observe rêvant... Voilà un spectacle intéressant,
-plus que les leçons répétées par ses lèvres!...</p>
-
-<p>Marc semblait n'avoir rien vu de ce qui, dans ces années, se passait
-autour de lui; il n'eût rien su expliquer de ce qui occupait sa mère.
-Et rien ne lui échappait! L'amour de Julien. L'amour pour Julien.
-Obscurément, il en avait été averti. Et une jalousie, dont il ne
-prenait pas conscience, s'était réjouie de la finale déconvenue,
-comme un petit cannibale qui danse autour du poteau. Sa mère restait à
-lui. Son bien! Il y tenait donc? Il ne l'appréciait que du jour où un
-autre avait voulu le lui prendre. Il la regardait,&mdash;ces yeux, cette
-bouche, ces mains. Il s'attachait à chacun de ses traits, à la façon
-des enfants qui se perdent en un détail comme en un monde... (Ce n'est
-pas toujours faux!...) Une ombre de la paupière, un retroussis de la
-lèvre, sont de mystérieux et vastes paysages. Ils fascinaient l'esprit
-de l'enfant. Cette abeille!... Son regard voletait, tout le long de la
-bouche entr'ouverte... La porte rouge... Il s'engouffrait au fond,
-ressortait... À force de la scruter, il oubliait ce qu'il regardait, la
-femme... Caressante torpeur... Il s'en réveillait, pour se rappeler
-(Pouah!) la classe du lendemain, un camarade méprisé, une mauvaise
-place qu'il avait cachée à sa mère... Et puis, il était repris par
-la lueur de la lampe dans l'ombre de la pièce, par le silence de la
-chambre dans le grondement de Paris,&mdash;cette sensation d'îlot, de
-barque sur la mer, et l'attente des rivages, de ce qu'il va trouver, et
-de ce qu'il emportera sur son bateau chargé de ses biens, de ses
-espoirs, de ce qu'il aura conquis des dépouilles de la vie. Il y
-mettait sa mère, ses beaux cheveux blonds et ses sourcils arqués... Le
-petit Viking! Comme il l'aimait soudain! Avec l'ardeur d'un amant, mais
-qui aurait gardé le don de la divine ignorance!... Et la nuit, ne
-dormant pas, il l'écoutait respirer... Toute cette vie mystérieuse le
-troublait, l'absorbait...</p>
-
-<p>Ainsi, tous les deux rêvent; mais elle est en pleine mer, et habituée
-au long voyage. Lui, en est au départ; et tout lui est découverte.
-Aussi, tout lui étant neuf, il regarde mieux et, souvent, il aperçoit
-plus loin. Il a des moments de sérieux étonnant! Ils ne durent point.
-Il est comme les animaux: brusquement, ce regard pénétrant vacille:
-plus personne!... Mais aux minutes où il fixe sur sa compagne-mère sa
-jeune force nouvelle, d'attention et d'amour, enfermé avec elle dans un
-silence ardent, tout son être s'imprègne de l'odeur de cette âme; il
-en devine sans comprendre les moindres tressaillements; et, par
-éclairs, il touche aux secrets du cœur.</p>
-
-<p>Bientôt, il en perdra la clef. Il ne s'y intéressera plus. Il ne saura
-plus voir. Il y a deux êtres en lui: la lumière du dedans, et l'ombre
-du dehors. Quand le corps de l'enfant se développe, l'ombre grandit
-avec lui, et elle couvre la lumière. À mesure qu'il monte, il tourne
-le dos au soleil; il paraît plus enfant, quand il est moins enfant; et
-lorsqu'il est en haut, sa vue est plus bornée. Pour l'instant, Marc
-jouit encore de la clairvoyance magique, dont il ne se doute point.
-Jamais il ne fut plus près d'Annette, jamais il ne le sera, avant bien
-des années.</p>
-
-<p>Vers la fin de cette période, l'attrait devint en lui plus fort que la
-méfiance. Il ne résistait plus à l'élan qui le jetait brusquement,
-le visage, yeux et bouche, appuyé sur le sein de sa mère. Annette,
-avec transport, découvrit que son enfant l'aimait. Elle ne l'espérait
-plus...</p>
-
-<p>Quelques mois s'écoulèrent, aussi délicieux qu'un jeune amour
-partagé. Lune de miel de l'union de l'enfant et de la mère. Ravissante
-pureté de cet amour de chair, comme tous les amours, mais d'une chair
-sans péché. Rose vivante...</p>
-
-<p>Elle passe.&mdash;Elle passa, l'heure unique. Elles passèrent, ces
-années d'étroite intimité, de sévère discipline, de vie serrée.
-Ces riches années... Annette, dans toute sa force, intacte, non
-entamée. L'enfant, dans toute la fleur de son petit univers...</p>
-
-<p>Mais cette harmonie d'âmes, une vibration de l'air suffit à
-l'ébranler. La porte est-elle fermée?...</p>
-
-
-
-
-<p>Une matinée de dimanche. Annette était seule chez elle. Marc faisait
-avec un camarade une partie de balle au Luxembourg. Annette ne faisait
-rien; elle jouissait de pouvoir rester sans parler, sans remuer, assise
-dans son fauteuil, en cette journée de congé; le flot de sa pensée
-décrivait des méandres; elle s'y laissait porter, un peu courbaturée.
-On frappa. Elle hésita à ouvrir. Troubler cette heure de silence?...
-Elle ne bougea point. On frappa de nouveau, on sonna avec insistance.
-Elle se leva à regret. Elle ouvrit... Sylvie! Des mois, qu'elles ne
-s'étaient vues!... Le premier mouvement fut de joie, chez Annette; et
-à son expression cordiale celle de Sylvie répondit. Puis, la mémoire
-revint des griefs, des relations tendues. Et elles furent gênées.
-Elles échangèrent des questions de politesse, des réponses de
-santés. Elles se tutoyaient; et, questions ou réponses, les formes du
-langage étaient familières; mais le cœur restait guindé. Annette
-pensait: «Qu'est-ce qu'elle est venue faire?» Et Sylvie, si elle le
-savait, ne semblait pas pressée de le dire. Tout en parlant de ceci, de
-cela, elle se montrait préoccupée d'une pensée, qu'elle tâchait de
-retarder, mais qui, à la fin, sortirait. Et, à la fin, en effet,
-brusquement, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Annette, finissons-en! Il y a eu des torts, des deux côtés.</p>
-
-<p>Annette, orgueilleuse, n'en admettait pas du sien. Forte&mdash;trop
-forte&mdash;de son droit, et n'oubliant pas l'injustice, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;De mon côté, il n'y a rien.</p>
-
-<p>Sylvie n'aimait pas à faire la moitié du chemin, et qu'on ne vînt pas
-au-devant. Elle dit, d'un ton vexé:</p>
-
-<p>&mdash;Quand on a eu des torts, il faut avoir au moins le courage de les
-reconnaître.</p>
-
-<p>&mdash;Je reconnais les tiens, dit Annette, obstinée.</p>
-
-<p>Sylvie, se fâchant, déballa les vieux reproches amassés. Annette
-répliquait avec hauteur. Elles allaient se dire les plus dures
-vérités. Sylvie, qui n'était pas patiente, fit le mouvement de se
-lever pour partir; mais elle se rassit, en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Tête de bois! Il n'y aura jamais moyen de la faire convenir
-qu'elle n'avait pas raison!</p>
-
-<p>&mdash;Lorsque ce n'est pas vrai! fît l'autre, intransigeante.</p>
-
-<p>&mdash;Au moins, par politesse, pour que je n'aie pas tort toute
-seule!</p>
-
-<p>Elles rirent.</p>
-
-<p>Elles se regardaient maintenant avec des yeux apaisés et railleurs.
-Sylvie fit la grimace à Annette. Annette lui cligna de l'œil. Elles ne
-désarmaient pourtant pas.</p>
-
-<p>&mdash;Diablesse! dit Sylvie.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'accepte point... fit Annette. C'est toi qui...</p>
-
-<p>&mdash;Bon, ne recommençons pas!... Écoute, je suis franche: tort ou
-raison, je ne serais pas revenue ici, toute seule. Je n'oublie pas, moi
-non plus...</p>
-
-<p>Elle recommença tout de même, malgré ce qu'elle venait de dire, à
-rappeler jalousement, mi-bouffe, mi-sérieuse, avec un mélange de
-rancune et de blague, qu'Annette avait voulu tourner la tête à son
-mari. Annette haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, conclut Sylvie, tu peux être certaine que s'il n'y
-avait que moi, je ne serais pas revenue!</p>
-
-<p>Annette l'interrogeait curieusement du regard. L'autre dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est Odette qui m'envoie.</p>
-
-<p>&mdash;Odette?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Elle demande pourquoi on ne voit plus tante Annette.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Elle pense à moi? fit Annette étonnée. Qui l'en a fait
-souvenir?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Elle a vu ta photo chez moi. Et puis, il faut
-croire que tu lui as fait impression, quand elle t'a rencontrée, je ne
-sais où, dans la rue, ou bien à la maison... Intrigante! avec tes airs
-de n'y pas toucher, tes manières réservées, tu t'y entends à vous
-rafler les cœurs!</p>
-
-<p>(Elle ne plaisantait qu'à moitié).</p>
-
-<p>Annette se souvint du tendre petit corps, attrapé au passage, au hasard
-d'une rencontre, enlevé dans ses bras, de la petite bouche humide, qui
-se collait à sa joue. Sylvie continuait:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, je lui ai dit que nous étions fâchés. Elle demandait
-pourquoi. Je lui ai répondu: «Zut!» Ce matin, dans son lit, quand je
-suis venue l'embrasser, elle m'a dit: «Maman, je voudrais qu'on ne soit
-pas fâchés avec la tante Annette.»&mdash;J'ai dit: «Fiche-moi la
-paix!» Mais elle avait de la peine. Alors, je l'ai embrassée, et je
-lui ai demandé: «Tu y tiens tant que ça, à cette tante? Qu'est-ce
-que ça peut bien te faire? En voilà, une idée!... Eh bien, si tu y
-tiens, on ne sera plus fâchés.» Elle a tapé des mains et dit:
-«Quand elle viendra?»&mdash;«Quand il lui plaira.»&mdash;«Non, je
-voudrais que tu ailles tout de suite lui dire de venir.»... Je suis
-allée... Petite drogue!... Elle fait de moi ce qu'elle veut...
-Maintenant, tu vas venir. On t'attend pour dîner.</p>
-
-<p>Annette, les yeux baissés, ne disait ni oui ni non. Sylvie fut
-indignée:</p>
-
-<p>&mdash;J'espère bien que tu n'auras pas le cœur de te faire prier!</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Annette, montrant ses yeux rayonnants, où il y avait une
-larme.</p>
-
-<p>Elles s'embrassèrent passionnément. Par jeu d'amour et de colère,
-Sylvie mordit l'oreille d'Annette. Annette se récria:</p>
-
-<p>&mdash;Toi, toi, tu mords maintenant? Si encore, c'était moi, qu'on
-traite de toquée! Mais toi! tu es enragée?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je le suis, dit Sylvie. Comment veux-tu que je ne te
-haïsse pas? Tu me voles tout ce que j'ai, mon mari, ma fille...</p>
-
-<p>Annette éclata de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! garde-le, ton mari! Je n'y tiens pas.</p>
-
-<p>&mdash;Moi non plus, fît Sylvie. Mais il est à moi. Je défends qu'on y
-touche.</p>
-
-<p>&mdash;Mets-y un écriteau!</p>
-
-<p>&mdash;C'est à toi que je le mettrais... Grand laideron! Qu'est-ce
-que tu as qui les attire? Ils t'aiment tous.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si. Tous, Odette, Léopold, ce nigaud... Les autres...
-Tous.&mdash;Et moi aussi!... Je te déteste. On veut se défaire de toi.
-On ne peut pas. Pas moyen! Tu vous tiens!...</p>
-
-<p>Elles se tenaient les mains, et riaient, en se regardant, cette fois,
-fraternellement.</p>
-
-<p>&mdash;Ma petite vieille!</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne crois pas si bien dire!</p>
-
-<p>C'est vrai, elles avaient vieilli toutes deux. Toutes deux le
-remarquaient. Sylvie montra, en cachette, une dent fausse, qu'elle
-s'était fait remettre, sans que personne y eût rien vu. Et Annette
-avait sur les tempes une touffe de cheveux blancs. Mais elle ne la
-cachait pas. Sylvie l'appela:</p>
-
-<p>&mdash;Poseuse!</p>
-
-<p>Les voilà redevenues intimes, comme autrefois!... Et dire que, sans
-cette petite, on ne se serait jamais revues!...</p>
-
-
-<p>Le soir, Annette, avec Marc, vint dîner. Odette s'était cachée; on
-ne pouvait la trouver. Annette se mit à sa recherche; elle la
-découvrit derrière un grand rideau. Se baissant pour la prendre,
-accroupie sur ses talons, disant des mots mignons, elle lui tendit les
-bras. La petite détournait la tête, et ne voulait pas regarder; puis,
-ce fut une explosion: elle se jeta au cou d'Annette. À table, où elle
-avait le bonheur d'être placée à côté de la tante, sa langue resta
-liée: l'événement la suffoquait. À la fin seulement, elle
-s'intéressa au dessert. On but à l'amitié retrouvée; et, par
-plaisanterie, Léopold trinqua au futur mariage de Marc avec Odette.
-Marc en fut vexé: ses ambitions visaient plus haut. Odette le prit au
-sérieux. Après dîner, les deux enfants essayèrent de jouer, mais ils
-ne s'entendirent pas. Marc était dédaigneux, Odette fut mortifiée.
-Les parents qui causaient entendirent des claques et des pleurs. On
-sépara les combattants. Ils boudaient tous les deux. Odette était
-énervée par les émotions de la journée. Il fallut la coucher. Elle
-s'y refusait, maussade. Mais Annette lui proposa de l'emporter dans ses
-bras, et l'enfant se laissa prendre. Annette la déshabilla et la mit
-dans son lit, en baissant ses petites jambes grassouillettes. Odette
-était dans l'extase. Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle
-fût endormie, &mdash;(ce qui ne tarda point)&mdash;et, retrouvant Marc
-sur les genoux de Sylvie, elle dit à sa sœur:</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu que nous changions?</p>
-
-<p>&mdash;Tope! fit Sylvie.</p>
-
-<p>Mais, dans le fond du cœur, aucune n'aurait changé. Et pourtant Marc
-eût peut-être mieux convenu à Sylvie, et Odette à Annette. Mais ce
-n'était pas le «mien»!</p>
-
-<p>Les enfants s'accommodaient beaucoup mieux du changement. En ayant
-entendu parler par jeu, ils le réclamèrent. Pour leur faire plaisir,
-on le leur accorda. Le troc avait lieu le samedi soir entre les deux
-mères. Odette chez Annette et Marc chez Sylvie passaient la nuit de
-Samedi et la journée de dimanche; le dimanche Soir, on les rendait à
-leurs propriétaires. Dans l'interrègne, on les gâtait indignement.
-Et, comme il est naturel, ils revenaient grognons, à la maison. Ce
-qu'ils avaient de plus tendre, ils le réservaient à celle qui n'était
-pas la mère de tous les jours.</p>
-
-<p>Odette ravissait Annette par ses câlineries, ses petites confidences et
-ses longs babillages. Annette en était sevrée. Marc avait le
-tempérament passionné de sa mère, mais il savait mieux le comprimer;
-il n'aimait pas à se livrer, et surtout aux plus proches, parce qu'ils
-en abusent:&mdash;aux étrangers, c'est moins dangereux: ils entendent de
-travers...&mdash;Odette était, comme Sylvie, caressante, expansive, mais de
-cœur très aimant; elle exprimait tout haut ce qu'Annette souhaitait
-d'entendre: la petite futée, qui s'en apercevait, lui en doublait la
-dose; elle éveillait l'écho de ce qu'Annette avait pensé, enfant.
-Annette se l'imaginait, du moins; et elle l'aimait, en partie, pour
-cette suggestion; en l'écoutant, elle rêvait à ses premières
-années, qu'elle faussait inconsciemment: car elle y projetait les
-brûlantes clartés de ses pensées d'aujourd'hui...</p>
-
-<p>Chères matinées de dimanche! La petite était dans le grand lit:
-(c'était pour elle une fête de passer la nuit nichée dans les bras de
-sa tante, qui recevait ses coups de pied sans broncher et craignait de
-respirer, pour ne pas la réveiller...) Elle regardait Annette, qui
-s'habillait, et elle jasait, comme un moineau. Seule maîtresse du lit
-et, afin d'affirmer sa prise de possession, étendue en travers, elle
-faisait des folies, quand la tante lui tournait le dos. Mais Annette,
-qui se coiffait devant son miroir, riait d'y trouver au fond les
-guibolles nues en l'air et la brune tête ébouriffée sur l'oreiller.
-Cela n'empêchait pas Odette de suivre chacun de ses gestes et de faire
-sur la toilette de comiques observations. Elle avait, au milieu de son
-babil, de graves réflexions, inattendues, lointaines, qui faisaient
-dresser l'oreille à Annette:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as dit? Répète!</p>
-
-<p>Elle ne se souvenait pas... Alors, elle en inventait d'autres, qui ne
-valaient pas les premières. Ou bien, elle était prise de brusques
-élans de tendresse.</p>
-
-<p>&mdash;Tante Annette! Tante Annette!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?</p>
-
-<p>&mdash;Je t'amoure... Oh! Dieu, comme je t'amoure!</p>
-
-<p>Annette riait de l'énergie qu'elle y mettait.</p>
-
-<p>&mdash;Pas possible!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je t'aime, à la folie!</p>
-
-<p>(Car, en étant sincère, elle était aussi comédienne, de nature).</p>
-
-<p>&mdash;Bah!... J'aime mieux, sans folie.</p>
-
-<p>&mdash;Tante Annette! Je veux t'embrasser.</p>
-
-<p>&mdash;Tout à l'heure.</p>
-
-<p>&mdash;Tout de suite. Je veux. Viens, viens!</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>Elle finissait tranquillement de se peigner.</p>
-
-<p>Odette se retournait dans le lit, dépitée, en rejetant les draps de
-tous les côtés.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! cette femme n'a pas de cœur.</p>
-
-<p>Annette, éclatant de rire, laissait tomber son peigne,
-courait au lit.</p>
-
-<p>&mdash;Petit masque, ou as-tu été pêcher cela?</p>
-
-<p>Odette l'embrassait avec furie.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons... tu m'étouffes... bon! me voilà décoiffée!...
-jamais je n'arriverai à m'habiller aujourd'hui... Monstre, je ne veux
-plus de toi!</p>
-
-<p>La voix de la petite se faisait anxieuse, prête à pleurer.</p>
-
-<p>&mdash;Tante Annette! aime-moi!... Je veux que tu m'aimes... Je t'en
-prie... aime-moi!</p>
-
-<p>Annette la serrait dans ses bras.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! faisait Odette, d'un accent pathétique, je donnerais mon sang
-pour toi!</p>
-
-<p>(Une phrase de roman-feuilleton, qu'elle avait entendu lire, à
-l'atelier.)</p>
-
-<p>Marc, quand il était le témoin de ces effusions, avait sa lippe
-dédaigneuse et, les mains dans ses poches, les épaules remontées, il
-s'en allait, prenant un air supérieur. Il méprisait ce bavardage,
-cette sentimentalité de femmes qui disent tout. Comme il le déclarait
-à un petit camarade:</p>
-
-<p>&mdash;Ces femmes sont insipides...</p>
-
-<p>Au fond, il était vexé des marques de tendresse que sa mère
-prodiguait à Odette: quand il en était l'objet, il les repoussait;
-mais il ne lui plaisait pas qu'une autre en profitât.</p>
-
-<p>Sans doute, il avait sa tante, avec qui il pouvait prendre sa revanche;
-et en effet, il la prenait: pour punir l'ingratitude de sa mère, il se
-montrait avec Sylvie dix fois plus aimable qu'Annette ne l'avait jamais
-vu. Mais il faut en convenir: bien que Sylvie le choyât, il était
-déçu. Sylvie le traitait en enfant; et il ne le supportait point. Il
-n'aimait pas qu'elle crût lui faire plaisir, en le menant, chaque
-dimanche, à la pâtisserie: assurément il n'était pas indifférent à
-la pâtisserie; mais il n'aimait pas qu'on lui fit l'injure de croire
-qu'il y attachât quelque importance. Et puis, il sentait trop que la
-tante le regardait comme un personnage sans conséquence: elle ne se
-gênait pas devant lui; et la curiosité de Marc y trouvait peut-être
-son compte, mais non son amour-propre: car il percevait la nuance. Oui,
-il lui aurait plu que Sylvie se montrât à lui dans son intimité, mais
-comme à un vrai homme, non pas comme à un gosse. Enfin... (mais ceci,
-il ne se l'avouait pas volontiers), à voir de près Sylvie, il avait
-perdu des illusions. L'insouciante fille ne se méfiait pas de tout ce
-qui s'éveille dans le cerveau pur et trouble d'un garçonnet de dix
-ans, de l'image fabuleuse qu'il s'est fabriquée de la femme, et de la
-meurtrissure des premières découvertes. Sylvie ne surveillait pas
-beaucoup plus devant lui ses gestes et ses propos que devant un animal
-familier... (Rien ne nous dit, après tout, que l'animal familier n'en
-soit pas souvent choqué!)... Par instinct de défense contre les
-déceptions que lui causait son idole écornée, se développaient
-fâcheusement en lui certaines idées précoces, très naïvement
-cyniques, sur lesquelles il vaut mieux ne pas insister. Il s'efforçait
-de paraître&mdash;(à ses yeux: il ne songeait pas, pour le moment, aux
-autres)&mdash;un homme blasé. Mais de tous ses sens aveugles d'enfant avide
-et innocent, il humait, inquiet, le charme énigmatique et l'animalité
-de l'être féminin. Il éprouvait pour la femme une attraction
-dégoûtée.</p>
-
-<p>Attraction. Répulsion. Tout vrai homme la connaît. À cette heure de
-la vie, celui des deux sentiments qui dominait chez Marc était la
-répulsion. Mais cette répulsion même avait une saveur âcre qui lui
-faisait trouver fades les autres sentiments et les êtres de son âge.
-Il dédaignait Odette, et jugeait cette petite fille au-dessous de sa
-dignité.</p>
-
-<p>Très petite fille, en effet; et pourtant, femme, étrangement. En
-dépit des théories de ces illustres pédagogues, qui divisent
-l'enfance en compartiments cloisonnés, un pour chaque faculté,&mdash;tout
-est déjà dans l'enfance, dès la petite enfance, tout ce qu'on
-est et sera, le double Être du présent et de l'avenir (pour ne
-rien dire du Passé, immense, impénétrable, qui commande l'un et
-l'autre).&mdash;Seulement, pour l'entrevoir, il faut être aux aguets. Dans
-le crépuscule matutinal, il n'apparaît que par lueurs.</p>
-
-<p>Ces lueurs étaient, chez Odette, plus fréquentes que dans la moyenne
-des enfants. Fruit précoce. Très saine physiquement, elle portait un
-petit monde passionnel, qui dépassait ses dimensions... D'où
-venait-il? Des au-delà d'Annette et de Sylvie? Annette s'y
-reconnaissait, quand elle avait l'âge d'Odette. Mais elle se trompait,
-car elle avait été beaucoup moins précoce; et lorsque, d'après
-Odette, elle reconstituait des passions de sa propre enfance, oubliées,
-de bonne foi elle antidatait des sentiments qui appartenaient à ses
-quatorze ou quinze ans.</p>
-
-<p>Odette était une volière peuplée d'un bruit d'ailes fiévreuses. De
-petits amours, invisibles, passaient: leur vol faisait glisser des
-ombres et des lumières. Elle était tour à tour contente et énervée,
-elle avait sans raison des envies de sangloter, puis d'éclater de rire,
-puis, une lassitude, une indifférence à tout, puis, on ne savait
-pourquoi, pour un mot, pour un geste, interprété à sa guise, elle
-était de nouveau heureuse, mais heureuse!... Écrasée de bonheur, ou
-bien ivre, comme une grive qui s'est gorgée de raisins; elle parlait,
-elle parlait... Et prrrt!... Elle disparaissait, on ne savait plus ce
-qu'elle était devenue, on la retrouvait dans un recoin du cabinet de
-débarras, se cachant, savourant son bonheur inconnu, qu'elle eût été
-bien en peine de comprendre. Cette bande d'oiseaux de l'âme allaient,
-venaient, se succédaient à tire-d'aile...</p>
-
-<p>On ne sait jamais jusqu'à quel point les enfants sont tout à fait
-sincères dans leurs émotions: comme elles leur viennent de loin, de
-beaucoup plus loin qu'eux, ils en sont, les premiers, des témoins
-étonnés, et ils en deviennent les acteurs qui les jouent, pour les
-expérimenter. Ce pouvoir de dédoublement inconscient leur est un
-procédé instinctif de préservation, qui leur permet de supporter une
-charge, sans cela, écrasante pour leurs frêles épaules.</p>
-
-<p>Odette avait, pour l'un, pour l'autre,&mdash;et quelquefois pour
-personne&mdash;des transports de passion, auxquels spontanément elle
-donnait une expression théâtrale, pas toujours à voix haute, mais
-tout bas, en monologue, pour son propre soulagement; en mimant le
-sentiment, elle en amortissait le choc. Ces élans s'adressaient le plus
-fréquemment à Annette, ou à Marc,&mdash;aux deux mêlés;&mdash;et
-elle disait souvent: Annette, quand c'était Marc; parce que Marc se
-moquait d'elle, Marc la dédaignait, et elle le détestait. Alors, elle
-avait des accès de souffrance humiliée et jalouse, un désir de
-vengeance... Comment? Quel mal lui faire? Le plus mal! Où
-l'atteindre?... Hélas! elle n'avait que ses griffes d'enfant!
-Désolant!... Puisqu'elle ne pouvait rien (pour l'instant), elle
-feignait l'indifférence... Mais c'était dur de ne pouvoir rien; et
-c'était dur aussi de faire l'indifférente, quand on avait toujours
-envie de rire, ou de pleurer. Une telle contrainte était contre nature:
-Odette en était abattue; elle tombait dans une prostration, jusqu'à ce
-que brusquement un réveil impérieux de sa gaieté d'enfant et un
-besoin de mouvement la rejetassent dans ses jeux.</p>
-
-<p>Annette contemplait, devinait&mdash;inventait un peu&mdash;ces
-désespoirs en miniature, et elle se souvenait avec pitié des siens.
-Qu'elle en avait dépensé, elle aussi, de fièvre à aimer, désirer,
-se ronger, et pour qui, et pour quoi? À quoi cela sert-il? Une telle
-disproportion avec l'objet borné de la nature! La gaspilleuse de
-forces! Et ces forces d'aimer, elle les distribue au hasard! Les uns ont
-trop, les autres pas assez. Annette se rangeait avec Odette parmi celles
-qui ont trop, et son fils parmi ceux qui n'ont pas assez. C'était lui
-le plus heureux. Pauvre petit!...</p>
-
-
-<p>Il n'était pas si pauvre! Il n'avait pas une vie du cœur moins
-riche que celle d'Odette, ni un débat de pensées moins vif&mdash;(mais
-il ne les disait pas!)&mdash;ni des sentiments moins
-violents&mdash;(mais leur fougue se portait vers une autre direction).
-Oui, il était indifférent à ce qui occupait ces femmes. Mais son
-esprit était agité de tout autres passions. Plus riche cérébralement
-et beaucoup moins absorbé par la vie plus tardive de ses sens, ce petit
-homme, qui sentait monter la marée obscure du Désir, en tournait les
-énergies, en vrai homme, vers l'action et la domination. Il rêvait de
-telles conquêtes que celle d'un cœur féminin lui eût paru bien
-pauvre&mdash;si seulement, à cette heure de l'enfance, il y eût
-pensé! Les garçons des générations précédentes rêvaient de
-soldats, de sauvages, de pirates, de Napoléon, d'aventures océaniques.
-Marc rêvait d'avions, et d'autos, et de sans-fil. Autour de lui, la
-pensée du monde dansait une ronde vertigineuse; un délire de mouvement
-faisait vibrer la planète; tout courait et volait, fendait l'air et les
-eaux, tournait, tourbillonnait. Une magie d'inventions démente
-transmuait les éléments. Plus de limites au pouvoir, et donc plus au
-vouloir! L'espace et le temps... («<i>Passez, muscade!</i>»)... se
-volatilisaient, escamotés par la vitesse. Ils ne comptaient plus. Et
-les hommes, encore moins. Ce qui comptait: Vouloir, Vouloir illimité!
-Marc connaissait à peine les rudiments de la science moderne. Il
-lisait, sans comprendre, une revue scientifique que recevait sa mère;
-mais il était, sans comprendre, baigné, depuis sa naissance, dans le
-miracle de la science. Annette ne le remarquait pas, car elle avait
-appris la science par la voie scolastique; elle ne l'avait pas
-respirée, en vivant. Elle voyait des figures à la craie et des
-chiffres sur le tableau, des raisonnements. Marc imaginait des forces
-fabuleuses. Justement parce qu'il n'était pas gêné par sa raison, il
-était emporté par un lyrisme aussi vague et brûlant que celui qui
-gonflait les voiles des Argonautes. Il concevait d'extraordinaires
-exploits: percer le globe d'un tunnel, de part en part; s'élever sans
-moteur dans l'air, relier Mars à la Terre, en pressant un bouton faire
-sauter l'Allemagne,&mdash;ou bien un autre État (il n'avait pas de
-préférence!)&mdash;Sous les mots mystérieux de volts, d'ampères, de
-radium, de carburateur, qu'il employait avec aplomb, à tort et à
-travers, il évoquait des contes des Mille-et-une-Nuits. Comment diable
-sa pensée se fût-elle abaissée de si haut vers une stupide petite
-fille?</p>
-
-<p>Mais le corps et la pensée sont deux frères jumeaux, qui ne vont
-point du même pas. Dans leur double croissance, il y a toujours l'un
-des deux&mdash;(ce n'est pas toujours le même)&mdash;qui s'attarde sur
-la route, et l'autre galope en avant. Le corps de Marc restait celui
-d'un enfant; et tandis que l'esprit vagabondait là-haut, un fil le
-tenait par la patte et le ramenait en bas, où il fait bon jouer. Alors,
-faute de mieux, il condescendait à jouer,&mdash;ou même, sans
-condescendance, il jouait de tout son cœur avec la stupide petite
-fille. C'étaient d'heureux entr'actes.</p>
-
-<p>Ils ne duraient pas longtemps. Trop d'inégalités entre les deux
-enfants. Non pas seulement leur âge, ni qu'elle fût une fille. Mais
-leur tempérament était trop différent. Odette, pas jolie, tenant
-plutôt du père, avec les yeux d'Annette, une bonne figure ronde,
-joufflue, camusette, était une enfant robuste, bien portante, dont
-l'ardeur de sentiment ne troublait pas l'équilibre physique, mais
-semblait la dépense naturelle de l'abondance vitale. Elle avait
-échappé à tous les petits maux d'enfance. Marc était, au contraire,
-marqué par sa maladie de la première année; et quoique, par la suite,
-sa bonne constitution dût reprendre le dessus, cette lutte de
-l'organisme, où il était souvent vaincu, lui gâta une partie de son
-enfance; il restait exposé aux moindres refroidissements, fréquemment
-arrêté par de petits retours de bronchite ou de fièvre. Il en
-souffrait dans son amour-propre: car tous ses instincts étaient
-d'orgueil et de force.</p>
-
-<p>Vers la fin de 1911, un an après le raccommodement entre les deux
-sœurs, Marc eut une de ces maladies d'hiver, compliquée d'influenza,
-qui inspira de brèves inquiétudes. Odette vint à son chevet. On le
-lui avait défendu, par crainte de la contagion; mais elle avait trouvé
-moyen de se glisser dans la chambre, un soir que les deux mères
-étaient occupées dans la pièce à côté. Elle fut compatissante; et
-Marc, un peu fiévreux, se livra comme il n'avait jamais fait. Il était
-inquiet.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elles disent, Odette?</p>
-
-<p>(Il s'imaginait qu'on lui dissimulait la gravité de son mal).</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Elles ne disent rien.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que le médecin a dit?</p>
-
-<p>&mdash;Il a dit que ce ne serait rien.</p>
-
-<p>Il fut un peu soulagé, mais il restait méfiant.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai? Non, ce n'est pas vrai. On me cache... Je sais
-bien ce que j'ai, moi...</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as?</p>
-
-<p>Il se taisait.</p>
-
-<p>&mdash;Marc, qu'est-ce que tu as?</p>
-
-<p>Il se renfermait dans un silence orgueilleux et hostile. Odette était
-angoissée. Elle finit par croire qu'il était très malade. Et son
-inquiétude se communiqua à Marc. Avec son exagération passionnée,
-qui prenait des formes mélodramatiques, elle joignit les mains:</p>
-
-<p>&mdash;Ô Marc, je t'en prie, ne sois pas si malade! Je ne veux pas
-que tu meures!</p>
-
-<p>Il n'en avait pas la moindre envie. Il aimait à être plaint, mais il
-n'en demandait pas tant! À s'entendre dire ce qu'il craignait, il fut
-glacé de peur. Il ne voulait pas le montrer. Tout de même, il le
-montra:</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois, tu me cachais!... Tu sais... Je suis très
-malade?</p> <p>&mdash;Non, non, je ne veux pas, je ne sais pas, je ne
-veux pas que tu sois très malade... Ô Marc, ne meurs pas! Si tu meurs,
-je veux mourir avec toi!</p>
-
-<p>Elle se jeta à son cou, en pleurant. Il était très ému, et il
-pleurait aussi, il ne savait pas si c'était à cause d'elle ou de lui.
-Au bruit, les mamans accoururent et, grondant, les séparèrent. Ils
-s'étaient sentis bien proches, en cet instant...</p>
-
-<p>Mais le matin suivant, Marc avait réfléchi. Il n'était plus
-inquiet; et même,&mdash;(pour effacer ses craintes, on s'était moqué
-de lui)&mdash;il était vexé de s'être montré capon; il s'en prenait
-à Odette de l'avoir amené, par sa sotte inquiétude, à ces marques de
-faiblesse. Et puis... (il l'entendait rire, et il la voyait passer,
-débordante de. santé)... il lui en voulait de cette santé. Elle en
-avait trop. Il l'enviait, et il était humilié.</p>
-
-<p>Après qu'il fut guéri, il garda longtemps la mortification de s'être
-trahi aux yeux de sa cousine. Il en était d'autant plus irrité qu'il
-avait eu peur vraiment. Et elle l'avait vu. Son émotion passée, Odette
-en conservait un malin souvenir. Elle l'avait aperçu sans échasses,
-peureux, petit garçon. Elle ne l'en aimait que mieux. Il ne le lui
-pardonnait point.</p>
-
-
-
-
-<p>Marc était guéri. Odette était florissante. Elle avait, toute
-glorieuse, fait, l'été précédent, sa première communion. (C'était
-à cette époque où l'Église, comme Joconde, en quête de l'innocence,
-avait, de son grand nez méfiant, qui humait l'air du temps, jugé qu'il
-n'en était plus, après l'âge de sept ans). Odette se croyait femme et
-s'efforçait de le paraître, en modérant son impétuosité de chevreau
-tenu en laisse; mais d'une cabriole, le petit cornu vous échappe des
-mains... Sylvie était heureuse, les affaires allaient bien. Et Annette,
-qui trouvait au foyer de sa sœur un aliment au besoin d'affection que
-l'âge et l'épreuve avaient un peu assagi, semblait avoir atteint une
-zone apaisée. Tout était confiant.</p>
-
-<p>Une chaude après-midi... entre trois et quatre heures, fin d'octobre...
-un de ces jours radieux, où la lumière sans voiles semble, ainsi que
-les arbres dévêtus, toute nue. Les fenêtres étaient ouvertes pour
-laisser entrer les rayons du soleil d'automne, qui sont doux et dorés
-comme ceux du miel. C'était le lendemain l'anniversaire des huit ans
-d'Odette. Annette était chez Sylvie. Dans la chambre sur la cour, elles
-regardaient ensemble et tâtaient des étoffes, bavardes et occupées
-gravement de leur examen. Odette était, de l'autre côté du couloir,
-dans la chambre du fond qui donnait sur la rue. Tout à l'heure, la
-curieuse était venue fourrer son nez par la porte entre-bâillée, pour
-voir ce qu'on faisait. On l'avait renvoyée, en prenant la voix
-grondeuse, terminer un petit travail, avant de goûter ensemble. Marc
-était au lycée; on l'attendait après sa classe, dans une demi-heure.</p>
-
-<p>Le temps coulait uni, sans un pli, sans une ride, sans hâte, comme s'il
-eût dû ainsi durer toute la vie. On se sentait bien, mais on ne
-songeait même pas à en jouir: c'était naturel! Au lierre du mur, dans
-la cour, les moineaux heureux pépiaient. Les dernières mouches de
-l'automne bourdonnaient leur contentement de chauffer aux derniers jours
-de soleil leurs ailes engourdies...</p>
-
-<p>Elles n'entendirent rien... Rien. Pourtant, elles s'étaient tues, au
-même instant, toutes deux, comme si le fil fragile qui tenait suspendu
-leur bonheur, s'était rompu...</p>
-
-<p>On sonna à la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Marc, déjà? Non, c'est trop tôt.</p>
-
-<p>On sonna, on frappa de nouveau... Il y a des gens bien pressés!... On y
-va!...</p>
-
-<p>Sylvie alla ouvrir, et Annette, derrière elle, à quelques pas,
-suivit.</p>
-
-<p>À la porte, la concierge, hors d'haleine, criait, agitait les bras.
-D'abord, elles ne comprirent pas...</p>
-
-<p>&mdash;Madame ne sait pas... le malheur qui est arrivé... La petite
-demoiselle...</p>
-
-<p>&mdash;Qui?</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle Odette... Cette pauvre mignonne...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! Quoi!</p>
-
-<p>&mdash;Elle est tombée...</p>
-
-<p>&mdash;Tombée!</p>
-
-<p>&mdash;Elle est en bas.</p>
-
-<p>Sylvie hurla. Elle avait repoussé la concierge et dégringola
-l'escalier. Annette voulut la suivre; mais les jambes lui manquèrent;
-elle dut attendre que son cœur lui permît de marcher. Elle était
-encore en haut, et penchée sur la rampe, quand de la rue lui vinrent
-les cris sauvages de Sylvie...</p>
-
-<p>Que s'était-il passé? Probablement Odette, qui ne travaillait pas
-volontiers, musardant, furetant, était allée regarder par la fenêtre
-si Marc ne venait pas, et elle s'était penchée... La pauvre petite
-n'avait même pas eu le temps de comprendre...&mdash;Quand Annette,
-chancelante, fut enfin dans la rue, elle vit un attroupement, Sylvie
-comme une démente et, dans ses bras, le petit corps disloqué, jambes
-et tête pendantes, comme un agneau égorgé. La brune toison voilait le
-crâne fracturé; on voyait seulement un peu de sang au nez; les yeux
-encore ouverts semblaient interroger... La mort avait répondu.</p>
-
-<p>Annette se fût jetée par terre, en criant d'horreur, si la fureur
-sauvage de Sylvie n'eût pris toute la douleur du monde. Elle était
-tombée à genoux, sur le pavé, presque couchée sur l'enfant, qu'elle
-soulevait, qu'elle secouait, avec des cris enragés. Elle l'appelait,
-elle l'appelait, elle insultait... Qui? Quoi? Le ciel, la terre... Elle
-écumait de désespoir et de haine...</p>
-
-<p>Et, pour la première fois, Annette vit dans sa sœur les passions
-forcenées, que Sylvie portait sans le savoir au fond de sa nature, et
-dont la vie lui avait jusqu'alors épargné l'emploi. Et elle les
-reconnut, comme étant de son sang.</p>
-
-<p>L'excès de cette souffrance ne lui permettait pas de s'abandonner à la
-sienne. Il fallait qu'elle fût, par réaction, forte et calme. Elle le
-fut. Elle prit Sylvie par les épaules. La vocifératrice se débattait;
-mais Annette, penchée sur elle, la souleva; et Sylvie, subissant cette
-impérieuse douceur, se tut, releva la tête, vit le cercle autour
-d'elle, jeta un regard farouche et, l'enfant dans ses bras, sans un mot,
-elle rentra.</p>
-
-<p>Elle venait de passer le seuil de la maison. Annette rentrait à sa
-suite, quand au coin de la rue elle aperçut Marc qui arrivait. Et
-malgré son amour déchiré pour la pauvre petite, son cœur bondit dans
-sa poitrine:</p>
-
-<p>&mdash;Quel bonheur que ce ne soit pas lui!</p>
-
-<p>Elle courut à Marc, pour l'empêcher de voir. Marc, aux premiers
-mots, blêmit, serra les dents. Loin de la scène elle l'emmena; elle
-lui dit qu'Odette était gravement blessée; mais lui, avec l'intuition
-méfiante de l'enfant, savait qu'elle était morte; et il cherchait, les
-poings crispés, à repousser cette terrible pensée. Malgré son
-trouble, il restait préoccupé de lui, de son attitude et des gens qui
-passaient; il remarquait que sa mère marchait tête nue, près de lui,
-dans la rue, et qu'on les regardait: il en était gêné. Cette
-contrariété contribua à le calmer. Annette, le voyant plus ferme, lui
-dit, à mi-chemin, de rentrer seul chez lui. Elle revint en hâte, vers
-Sylvie, prostrée, assise comme écroulée dans un coin, près du lit de
-la petite morte, sans entendre ni comprendre, respirant bruyamment,
-ainsi qu'un animal blessé. Ses ouvrières s'occupaient de l'enfant.
-Annette lava le petit corps, le revêtit de linge blanc, le coucha dans
-le lit, ainsi qu'aux soirs lointains,&mdash;hier,&mdash;éternellement
-lointains, où elle venait entendre les confidences à voix basse de
-l'enfant. Lorsque ce fut fini, elle alla vers Sylvie et elle lui prit la
-main. Moite et froide, la main s'abandonna. Annette serrait ces doigts,
-d'où la vie semblait s'être retirée; et elle n'avait pas le courage
-de chuchoter une parole de tendresse, qui n'eût point traversé le mur
-du désespoir. Le seul contact fraternel de leurs corps pouvait faire
-pénétrer au dedans lentement sa pitié. Elle l'enlaça, le front
-appuyé contre la joue de Sylvie; et ses larmes gouttaient sur le cou de
-sa sœur, comme pour fondre le gel qui lui enveloppait le cœur. Sylvie,
-muette, ne bougeait pas; mais ses doigts, faiblement, commençaient à
-répondre à la main fraternelle, quand arriva le mari. Annette la
-quitta.</p>
-
-<p>Elle rentra près de Marc et dit la vérité. Elle ne la lui apprenait
-pas. Il ne parut pas ému; il avait peur de son émotion et voulait
-garder l'air assuré; mais il n'eût pas fallu qu'il fût obligé de
-parler: dès qu'il ouvrit la bouche, sa voix se mit à trembler; il
-courut se cacher dans sa chambre, pour pleurer. Annette qui sentit, avec
-la divination maternelle, l'angoisse pour ce cœur d'enfant de la
-première rencontre avec la mort, évita de parler du sujet redoutable,
-mais le prit sur ses genoux, comme quand il était petit. Et lui, ne
-songea pas à se plaindre qu'on le traitât en petit, et il se réfugia
-dans la chaleur du sein. Après qu'ils se furent apaisés l'un et
-l'autre, en berçant leur peur et sentant qu'ils étaient deux pour se
-défendre, elle le fit coucher et le pria d'être un brave petit homme,
-de ne pas s'effrayer si elle devait ressortir, le laisser seul une
-partie de la nuit. Il comprit et promit.</p>
-
-<p>Elle reprit, dans la nuit, le chemin de la maison tragique. Elle voulait
-veiller la petite morte. Sylvie était sortie de sa morne
-insensibilité. Elle n'était pas revenue au furieux désespoir du
-début. Mais le spectacle n'était pas moins pénible. Sa tête s'était
-troublée. Annette lui vit, sur les lèvres, un sourire. Sylvie leva les
-yeux, en l'entendant entrer, la regarda, vint à elle, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Elle dort.</p>
-
-<p>Elle la prit par la main, et la mena devant le lit:</p>
-
-<p>&mdash;Regarde comme elle est belle!</p>
-
-<p>Son visage rayonnait; mais Annette vit passer sur le front une ombre
-d'inquiétude; et quand, après un moment, Sylvie répéta, à mi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;Elle dort bien, n'est-ce pas?...</p>
-
-<p>Annette rencontra son regard fiévreux, qui attendait qu'elle dît:</p>
-
-<p>&mdash;Elle dort. Oui.</p>
-
-<p>Elle le dit.</p>
-
-<p>Elles allèrent s'asseoir dans la chambre à côté. Le mari était là,
-avec une ouvrière. Ils se forçaient à causer, pour occuper son
-attention. Mais la pensée blessée de Sylvie, qui se fuyait, sautait
-d'un sujet à l'autre, sans s'arrêter. Elle avait pris un ouvrage,
-qu'à tout instant elle jetait, elle prenait, elle jetait, pour écouter
-la chambre au sommeil. Elle redisait:</p>
-
-<p>&mdash;Comme elle dort!... en promenant son regard sur les autres, pour
-les... pour se persuader. Une fois, elle retourna près du petit lit, et
-penchée sur l'enfant, lui dit des mots mignons. Ce fut atroce pour
-Annette. Elle voulait que Sylvie se tût. Le mari, à voix basse, la
-supplia de ne pas toucher à l'illusion.</p>
-
-<p>L'illusion tomba seule. Sylvie, revenue à sa place, avait repris son
-ouvrage, et elle ne parlait plus. Les autres parlaient autour d'elle,
-mais elle n'écoutait plus. À leur tour, ils se turent. Le sombre
-silence plana... Soudain, Sylvie cria. Sans mots. Un long cri. Abattue
-sur la table, elle y heurtait sa tête. On écarta précipitamment les
-aiguilles et les ciseaux. Quand la parole lui revint, ce fut pour
-insulter Dieu: elle ne croyait pas en lui; mais il faut bien avoir
-quelqu'un contre qui se venger! Elle avait les yeux torves; et de basses
-injures elle le souffletait...</p>
-
-<p>L'épuisement vint. On la porta sur son lit. Elle ne remuait plus.
-Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle fût assoupie.</p>
-
-<p>Alors, elle rentra brisée. Les rues blêmes, au petit jour... Marc ne
-dormait pas. Elle se coucha en grelottant. Mais au moment de se mettre
-au lit&mdash;(c'était trop, tout ce que depuis douze heures elle avait dû
-souffrir et maîtriser!)&mdash;elle courut en chemise et pieds nus dans la
-chambre de son fils, et passionnément elle lui baisa la bouche, les
-yeux, les oreilles, le cou, les bras, les mains. Et elle disait:</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit, mon cher petit... Toi, tu ne me quitteras pas?...</p>
-
-<p>Il était très ému, gêné et effrayé. Il pleura avec elle, plus sur
-lui que sur les autres. Sur les autres, aussi. À présent, il sentait
-ce qu'il avait perdu, il pleurait cette affection, dont il n'avait point
-voulu. Il se rappela le soir où il était malade, et Odette auprès de
-lui. Il était pénétré de tendresse et de tristesse. Et il pensa:</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même, c'est moi qui vis!...</p>
-
-
-
-
-<p>Annette tremblait de recommencer une pareille journée. Ses forces n'y
-eussent pas suffi. Mais ce qui suivit n'eut pas la terrifiante violence
-des heures précédentes. La souffrance humaine, quand elle atteint au
-faîte, il faut qu'elle redescende. On meurt, ou on s'habitue.</p>
-
-<p>Sylvie avait repris possession d'elle. Elle était livide, marquée au
-coin des narines et des lèvres d'un trait dur, qui depuis, laissa, en
-s'atténuant, sa flétrissure. Mais calme, active, occupée, avec ses
-ouvrières, à couper et à coudre les vêtements de deuil. Elle donnait
-des ordres, surveillait, travaillait; et ses mains étaient sûres et
-précises, comme son regard. Elle fit l'essayage de la robe d'Annette.
-Annette craignait de prononcer un mot qui rappelât l'enterrement. Mais
-Sylvie en parla, froidement. Elle ne laissait à personne le soin de
-s'occuper des détails. Elle régla tout. Elle conserva ce calme tendu
-jusqu'à la fin de la cérémonie. Seulement, avec une rage froide et
-concentrée, elle s'opposa à tout service religieux. Elle ne pardonnait
-pas!... Jusqu'alors, elle avait été vaguement incroyante, insouciante,
-non hostile; et, tout en riant un peu, elle était, sans l'avouer,
-émue, le jour qu'elle avait vu sa belle petite fille en blanche
-communiante... Justement! Elle avait été dupée... Le lâche!... Elle
-ne pardonna jamais.</p>
-
-<p>Annette s'attendait à ce que la contrainte inhumaine que s'imposait
-Sylvie fût payée d'une nouvelle crise, au retour dans la maison. Mais
-il ne lui fut pas permis de rester auprès de sa sœur. Sylvie le lui
-interdit durement. La présence d'Annette lui était intolérable...
-Annette avait son fils!...</p>
-
-<p>Le jour suivant, le mari inquiet vint raconter à Annette que Sylvie ne
-s'était pas couchée. Elle ne pleurait pas, elle ne se plaignait pas,
-elle se rongeait en silence. Elle reprit impitoyablement son travail
-d'atelier: c'était un devoir mécanique, plus impérieux que la vie. On
-ne s'apercevait de son état qu'à certains accidents: des erreurs qui,
-avant, ne lui arrivaient jamais: une robe coupée de travers, qu'après
-elle détruisit, sans un mot; elle se blessa aussi les doigts avec ses
-ciseaux. On la décida à se coucher la nuit. Mais elle restait assise
-dans le lit, sans dormir, et elle ne répondait pas à ce qu'on lui
-disait.</p>
-
-<p>Et chaque matin, avant de paraître à l'atelier, elle faisait visite au
-cimetière.</p>
-
-<p>Cela dura quinze jours. Puis, elle disparut. Au milieu de l'après-midi.
-Des clientes vinrent, attendirent. À l'heure du souper, elle n'était
-point là. Dix heures, onze heures passèrent. Le mari redoutait un acte
-désespéré. Vers une heure, elle rentra; et, cette nuit, elle dormit.
-On ne put rien savoir d'elle. Mais le lendemain soir, de nouveau, elle
-s'éclipsa. Et le surlendemain, elle recommença. Maintenant, elle
-causait, elle semblait détendue. Mais elle ne disait pas où elle
-était allée. Les ouvrières jasaient. Le brave mari haussait les
-épaules avec pitié, et disait à Annette:</p>
-
-<p>&mdash;Si elle me trompe, je ne peux pas lui en vouloir; elle a trop
-souffert... Et même, si cela peut l'arracher à son obsession,... eh
-bien, soit!...</p>
-
-<p>Annette réussit à saisir Sylvie au passage; elle lui fit entendre
-discrètement l'inquiétude, les soupçons, et la peine que causaient
-ses sorties. Sylvie, qui d'abord ne voulait pas s'arrêter, parut
-indifférente à ce qu'on pouvait penser, mais elle fut touchée de la
-bonté du mari, et prise d'un besoin subit de se confier, elle emmena
-Annette dans sa chambre, dont elle ferma la porte; elle s'assit tout
-près d'elle, et mystérieusement, à mi-voix, les yeux brillants, elle
-révéla qu'elle allait, tous les soirs, dans un cercle d'initiés,
-réunis autour d'une table, causer avec sa petite fille. Annette,
-horrifiée, écoutait, sans oser trahir ses sentiments, Sylvie qui
-racontait, d'une voix attendrie, les réponses de l'enfant. Il n'était
-plus besoin de l'engager à parler: elle goûtait une joie à se redire
-tout haut les paroles puériles, où elle avait transfusé tout le sang
-de son cœur. Annette ne pouvait détruire une illusion qui faisait
-vivre sa sœur. Léopold était près de l'encourager: pour son gros bon
-sens, celle-là valait toute autre religion. Annette prit conseil du
-médecin, qui dit de laisser la douleur s'épuiser.</p>
-
-<p>Maintenant, Sylvie rayonnait. Annette se demandait si elle n'eût pas
-préféré le désespoir sacré à cette joie dérisoire, qui profane la
-mort. À l'atelier, Sylvie ne dissimulait plus ses relations
-d'outre-tombe; ses ouvrières lui faisaient raconter ses séances; elles
-y goûtaient un frisson amusé de roman-feuilleton. Lorsque Annette
-arrivait, elle les entendait mêler leurs réflexions animées au récit
-de la dernière conversation que Sylvie avait eue avec Odette; une
-apprentie se moquait derrière une étoffe qu'elle pliait; et Sylvie,
-experte naguère à manier l'ironie, ne s'apercevait de rien, bavarde et
-absorbée dans sa fantasmagorie.</p>
-
-<p>Elle n'en resta point là. Un soir, sans avertir Annette, elle emmena
-Marc. Elle s'était reprise pour lui d'une affection exaltée. Dès
-qu'elle le voyait, sa figure s'éclairait. Annette, ne trouvant plus
-Marc à la maison, devina ce qui s'était passé. Mais elle se garda de
-le lui faire raconter, quand il rentra, fort tard, oppressé, énervé.
-L'enfant cria, dans ses rêves. Annette se leva, le calma, lui caressa
-la tête avec ses tendres mains.</p>
-
-<p>Au matin, elle eut une explication sévère avec Sylvie. Son fils était
-en cause, elle ne ménageait plus rien. Elle ne cacha pas, cette fois,
-son aversion écœurée pour les dangereuses folies, et elle intima
-violemment à sa sœur la défense d'y mêler le petit. Sylvie qui, en
-d'autres temps, eût répliqué sur le même ton, baissa le front, avec
-un sourire équivoque, évitant de rencontrer le regard courroucé
-d'Annette; son instinct ne se sentait pas assez sûr de ses
-révélations, pour les exposer à la critique passionnée de sa sœur.
-Elle ne discuta rien, elle ne promit rien: d'une câlinerie sournoise,
-comme une chatte semoncée, qui n'en fera qu'à sa tête.</p>
-
-<p>Elle ne se risqua pourtant plus à emmener Marc. Mais elle le prenait
-pour confident de ce qu'elle avait entendu dans ses séances; et il
-était bien difficile d'empêcher leurs conciliabules, sur lesquels Marc
-gardait un secret aussi méfiant que sa tante. Sylvie disait à Marc
-qu'Odette parlait de lui. C'était ce qui l'attachait au jeune garçon:
-Odette le lui avait légué. Elle transmettait les messages entre les
-deux enfants. Marc n'y croyait pas vraiment; le sens critique du
-grand-père le défendait contre ces absurdités; mais son imagination
-était émue. Il écoutait, intéressé, répugné. Tout en se prêtant
-à ce jeu malsain, il jugeait sévèrement Sylvie; et il étendait sa
-condamnation aux femmes en général. Mais cette atmosphère de tombeaux
-était insalubre pour un garçon de cet âge. L'horrible bouffonnerie de
-la vie et de la mort le hantait précocement. Il se sentait entouré
-d'une odeur de viande pourrie. Des minutes suffocantes. Et comme sa
-pensée n'était pas assez forte encore pour le défendre, sa vitalité
-fiévreuse de préadolescence eut recours, pour réagir, aux plus
-troubles instincts, qui vaguaient, comme des bêtes dans la nuit.
-Redoutable troupeau! On dirait que, par une sorte d'embryogénie,
-l'organisme psychique, en son évolution, passe par toute la série des
-formes animales, et qu'il lui faille franchir l'étape des plus
-brutales, avant de s'élever à leur sublimation par l'intelligence et
-la volonté humaine. Par bonheur, il est bref, ce rappel des sauvages
-origines: un passage de spectres. Le mieux est qu'on les laisse au plus
-vite passer, et qu'on se range de côté, sans rien faire qui éveille
-leur conscience ténébreuse. Mais l'heure n'est pas sans dangers, et la
-plus tendre vigilance n'en peut défendre l'enfant. Car ce petit Macbeth
-est seul à voir les spectres: pour les autres&mdash;les plus
-proches&mdash;reste vide la place de Banquo; ils distinguent la voix
-fraîche, les traits purs de l'enfant; et ils n'aperçoivent pas les
-redoutables ombres qui courent au fond des yeux limpides. À peine les
-distingue-t-il lui-même, spectateur curieux. Comment les
-connaîtrait-il, s'ils proviennent d'un monde où il n'était pas né,
-ces instincts de possession, de violence, et... même de crime! Aucune
-pensée perverse qui ne l'effleure en ces jours, qu'il ne tâte du bout
-de sa langue.&mdash;Ni l'une ni l'autre des deux femmes qui choyaient
-Marc ne se doutait du petit monstre, qu'à certaines minutes elles
-tenaient près de leurs jupes...</p>
-
-<p>Peu à peu, cependant, Sylvie s'apaisait. Les récits de ses séances
-n'avaient plus de caractère mystérieux; elle en parlait sans émotion,
-d'un ton pressé; elle ne tenait pas à insister. Bientôt même, elle
-n'en parla plus qu'avec contrainte. Et brusquement, elle cessa d'en
-parler; elle ne répondit plus aux questions... Avait-elle eu une
-déception, dont elle ne voulait pas convenir? Ou s'était-elle lassée?
-Elle ne le dit à personne. Mais dans les longs entretiens qu'elle
-continuait d'avoir avec Marc, le monde occulte tint de moins en moins de
-place, et finit par disparaître. Elle paraissait avoir recouvré son
-équilibre. Le passage de l'épreuve ne se marquait plus, aux yeux de
-l'entourage, que par un changement d'âge, une expression nullement plus
-affinée par la douleur, mais au contraire plus matérielle, des traits
-un peu alourdis et des formes plus pleines, la même grâce toujours, et
-plus d'éclat. De forts besoins de revivre se revanchaient de l'agonie
-endurée. Et les nouvelles peines et les nouveaux plaisirs, les feuilles
-des jours qui tombent, la poussière de la route, recouvrirent peu à
-peu la fosse ouvert au cœur.</p>
-
-
-<p>Mensongère apparence...</p>
-
-<p>La vie reprit dans la maison Rivière. Mais la catastrophe avait fait
-une brèche aux âmes.</p>
-
-<p>C'est un bien petit événement dans l'ordre général que la
-disparition d'un enfant. On est environné de mort, elle ne devrait pas
-surprendre; dès qu'on commence à regarder, on la voit qui travaille et
-l'on s'y habitue. On croit qu'on s'habitue. On sait qu'elle viendra un
-jour travailler chez nous, et l'on prévoit la peine. Mais il y a bien
-plus que la peine! Que chacun s'interroge! Peu qui ne reconnaîtront la
-révolution qu'une mort a produite dans toute leur existence! C'est un
-changement d'ère... «<i>Ante, Post Mortem...</i>» Un être a disparu. La
-vie tout entière est atteinte, tout le royaume des êtres, hier royaume
-du jour, et aujourd'hui, de l'Ombre... Ô Dieu! si cette petite pierre,
-cette seule pierre tombe de la voûte, toute la voûte tombe! Le rien
-est sans mesure. Si ce petit moi n'est rien, aucun moi n'est rien. Si ce
-que j'aime n'est rien, moi qui aime, je ne suis rien. Car je ne suis que
-par ce que j'aime... L'irréalité de tout ce qui respire est soudain
-apparue. Et tous en prennent conscience, mais non de la même façon,
-chacun avec ses organes&mdash;instinct ou intelligence, en face, le regard
-droit, ou fuyant, et les yeux clignant de côté.</p>
-
-<p>Sur l'arbre de la famille, d'où avait été brisé le petit rameau
-d'Odette, les autres branches continuèrent à pousser. Mais trois au
-moins sur quatre furent modifiés dans leur développement.</p>
-
-<p>Le moins touché fut le père. Le jour de l'enterrement, son chagrin
-faisait mal, haletant de la gorge et des flancs, comme un cheval
-écroulé. Mais quinze jours après, il était repris déjà par ses
-affaires et par les fortes exigences de sa vie physique, il travailla,
-mangea double, voyagea, oublia.</p>
-
-<p>Des deux femmes, Annette paraissait la vraie mère. Elle ne se consolait
-pas. Son deuil devint plus âpre, à mesure que s'effaçait le sillage
-de la petite fille. Odette lui était comme une enfant élue, l'enfant
-créée non de sa chair, mais de son besoin de tendresse, plus à elle
-qu'à Sylvie, plus elle que son fils. Elle s'accusait de ne pas l'avoir
-assez aimée, de lui avoir marchandé les caresses, dont ce petit cœur
-avide n'avait jamais assez. Et elle se persuadait qu'elle était seule
-à conserver la mémoire de l'enfant, que les autres trahissaient.</p>
-
-<p>Sylvie montrait maintenant une étrange gaieté, affairée, agitée.
-Elle avait le verbe haut, un flux de paroles fatigant, avec des saillies
-burlesques, une verdeur de propos, qui faisaient rire aux éclats son
-petit peuple ouvrier, et que Marc dégustait sournoisement, quand il se
-trouvait là pour les gober au passage. Lui aussi se dissipait,
-travaillait moins, flânait, polissonnait, à l'affût des occasions de
-ne rien faire et de rire: l'organisme se défendait contre l'effroi
-intérieur... Qui s'en doute, au dehors? On est impénétrable les uns
-aux autres, on semble indifférent, on voudrait se confier, on ne peut
-pas... «Il n'est pas de communion possible dans la souffrance...»</p>
-
-<p>Mais Annette, que sa passion pour la morte rendait injuste pour les
-vivants, ne voyait que leur égoïsme qui, par tous les moyens, se
-reprenait à la vie, laissant tomber au fond la pierre du souvenir; et
-elle leur en voulait.</p>
-
-<p>Or, un jour,&mdash;un dimanche que Marc était allé avec Léopold, à un
-match de sport,&mdash;Annette, venant chez Sylvie, trouva la porte de
-l'appartement ouverte. Elle entra et entendit une plainte pesante qui se
-traînait. Sylvie, seule dans sa chambre fermée, parlait et gémissait.
-Annette se retira sur la pointe des pieds; elle referma la porte sur le
-palier, et sonna. Sylvie vint ouvrir; elle avait les yeux rouges; elle
-dit que c'était le rhume, et causa avec un entrain bruyant et vulgaire.
-Elle se mit à raconter une de ses éternelles histoires scabreuses,
-dont elle était approvisionnée. Annette avait le cœur serré. Se
-pouvait-il qu'elle jouât!&mdash;Elle ne jouait qu'à moitié. Beaucoup plus
-que les autres, c'était elle qu'elle voulait tromper. Un désespoir
-foncier, sans jour et sans issue, l'avait amenée à une sorte de
-mépris bouffon de la vie. Si elle ne voulait pas tomber, nulle autre
-alternative que l'oubli et ce masque d'insouciance cynique, qui
-finissait par se substituer aux traits du vrai visage. Tout n'est rien.
-Rien ne vaut la peine. Honnêteté, honneur, des blagues!... Ne rien
-prendre au sérieux. Rire de la vie. En jouir. Le travail seul subsiste,
-parce que c'est un besoin et qu'on ne peut s'en passer...</p>
-
-<p>Bien d'autres choses subsistaient sous ces destructions. L'instinct
-était chez Sylvie plus solide que la pensée. Et quand elle rejetait
-tout, Annette et le fils d'Annette lui restaient incrustés sous la
-peau. Ils ne formaient qu'un, eux trois! Mais cet amour d'instinct,
-presque matériel, n'empêchait pas les mauvais sentiments. Sylvie, qui
-n'était pas tendre pour elle, ne l'était pas non plus pour Annette.
-Elle se montrait agressive et railleuse à l'égard de sa sœur, dont le
-sérieux moral, la tristesse taciturne, lourde de souvenirs, l'irritait,
-comme un reproche muet.</p>
-
-<p>Un reproche, en effet. Annette n'avait pas la charité de le lui
-épargner. Elle voyait bien pourtant que Sylvie fuyait la peine, comme
-un gibier le chien; et elle la plaignait. Elle plaignait la misère de
-la nature humaine, mais en la méprisant de chercher son salut aux
-dépens de ses trésors les plus chers et d'être toujours prête à
-trahir ses affections sacrées, pour tromper la poursuite féroce de la
-douleur. Elle en était ulcérée; car dans son propre cœur elle
-entendait rappel de cette lâcheté de vivre; et elle, la châtiait.</p>
-
-<p>De là qu'elle s'imposa, en ces mois qui suivirent le malheur, une
-austère discipline du cœur, un rigorisme moral, pessimiste et hautain,
-qui cachait sa tendresse blessée...</p>
-
-
-<p>Après le sombre hiver, Pâques étaient revenues. Annette errait dans
-Paris, le matin du dimanche:&mdash;le ciel refleurissait, l'air était
-immobile;&mdash;l'âme enveloppée de son deuil, elle écoutait les appels
-nostalgiques des cloches; et leur filet sonore l'enserrait de ses
-mailles, la tirait hors du flot du siècle insouciant sur la grève où
-gisait le Dieu mort. Elle entra dans une église; et, dès les premiers
-pas, elle fut suffoquée par ses pleurs; depuis longtemps refoulés, ils
-refluaient. Dans le coin d'une chapelle, agenouillée, elle les laissa
-couler, tête basse. Jamais elle n'avait senti comme à cette heure le
-tragique de ce jour. Elle entendait ces orgues, ces chants, ces chants
-de joie... Cette joie!... Sylvie qui riait... Et l'âme pleure, au
-fond... Ah! elle le savait bien, aujourd'hui: Le pauvre mort <i>n'est pas
-ressuscité!</i> Et l'amour désespéré des siens, l'amour des siècles,
-s'épuise à nier sa mort... Cette poignante vérité, combien elle est
-plus grande et plus religieuse que l'illusoire résurrection! Duperie
-passionnée, navrante duperie du cœur, qui ne peut consentir à perdre
-son bien-aimé!...</p>
-
-<p>Elle ne pouvait avec personne partager ses pensées. Et renfermée en
-elle, avec la petite morte, elle la défendait contre la seconde mort,
-la plus terrible: l'oubli. Elle réagissait durement contre elle et
-contre les autres. Et comme toute réaction contre un milieu de pensée,
-par le choc en retour amène une réaction contraire, son attitude de
-blâme provoqua ceux qui se sentaient atteints à exagérer la leur. Et
-le malentendu s'élargit.</p>
-
-<p>Il devint presque complet entre le fils et la mère. Marc de plus en
-plus se détachait d'Annette. Depuis des années, l'antagonisme
-s'annonçait. Mais jusqu'à ces derniers temps, il était resté, de la
-part de l'enfant, voilé, sournois, prudent. Pendant la longue période
-où il avait vécu en tête à tête avec Annette, il se serait bien
-gardé d'entrer en discussion; la partie n'était pas égale; avant
-tout, avoir la paix! Il laissait parler sa mère. Ainsi, elle lui
-livrait, une à une, ses faiblesses; et lui, ne livrait rien.&mdash;Mais
-maintenant qu'il avait trouvé en sa tante une alliée, il ne cacha plus
-son jeu. Naguère, que de fois sa mère, impatientée de ce petit
-mollusque, qui rentrait sa pensée dans sa coquille, dès qu'on y
-voulait toucher, lui avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, sors de ton trou! Montre un peu cette caboche! Ne
-sais-tu pas parler?</p>
-
-<p>Il savait. Annette pouvait être satisfaite! Il parlait maintenant... Il
-eût mieux fait de continuer à se taire!... Quel petit discuteur! Ah!
-il ne fuyait plus la contradiction. Il ne laissait rien passer de la
-bouche de sa mère, sans ergoter obstinément. Et de quel ton
-impertinent!</p>
-
-<p>C'était venu tout d'un coup; et, sans doute, Sylvie y avait sa part de
-responsabilité, en encourageant malignement cette fronde. Mais la vraie
-cause était plus intime. Ce changement d'attitude répondait au
-changement de nature, aux approches de la crise de puberté. L'enfant se
-transformait: en quelques mois, il avait pris un autre caractère, des
-manières quinteuses, brutales, entrecoupées de «revenez-y» de son
-vieux mutisme; mais ce n'était plus le silence poli, conciliant, un peu
-fourbe, de l'enfant qui voulait plaire; on le sentait maintenant hostile
-et hérissé... Sa brusquerie de façons, son impolitesse grossière,
-l'âpreté inexplicable avec laquelle il répondait aux affectueuses
-avances, faisaient saigner la sensibilité d'Annette. Assez armée
-contre le monde, elle ne l'était point contre ceux qu'elle aimait; un
-mot rude de son fils la blessait aux larmes. Elle ne le montrait point;
-mais il n'en ignorait rien. Il continuait: on eût dit qu'il cherchât
-ce qui pouvait déplaire à sa mère.</p>
-
-<p>Il eût rougi de se conduire ainsi avec des indifférents. Mais elle, ne
-lui était pas, certes, indifférente! Il tenait à elle,&mdash;et comment!
-Comme le fruit vivant qui, quand l'heure est venue, s'arrache au ventre
-de la mère. Il est fait de sa chair; et pour la faire sienne, cette
-chair, il la déchire.</p>
-
-<p>Marc avait bien des éléments qui appartenaient à la nature d'une
-autre race que la race maternelle. Mais l'étrange! ce n'était pas par
-ces éléments différents qu'il entrait le plus en conflit avec sa
-mère, c'était par ceux qui lui étaient communs avec elle. Car son
-désir jaloux d'indépendance ne possédait pas encore une personnalité
-qui lui appartînt en propre; et toute ressemblance avec sa mère lui
-semblait un danger d'annexion. Alors, pour se défendre, il se faisait
-différent. Quoi qu'elle dît, quoi qu'elle fît, il était le
-contraire. Parce qu'elle était aimante, il se faisait insensible;
-confiante, renfermé; passionnée, froid et tranchant. Et tout ce
-qu'elle combattait, tout ce qui répugnait à la nature d'Annette&mdash;(ah!
-comme il le connaissait!)&mdash;lui devenait attrayant; et il se dépêchait
-de le faire savoir à Annette. Puisqu'elle se piquait de morale, ce
-moutard trouva élégant de se croire amoraliste, et surtout de le
-proclamer:</p>
-
-<p>&mdash;La morale, c'est une invention... avait-il déclaré à sa mère. Et
-la crédule Annette l'avait pris au sérieux. Elle l'attribuait à
-l'influence déplorable de Sylvie, qui s'amusait à jeter le trouble
-dans le petit cerveau sagement cultivé... Vlan dans les platebandes!
-une poignée de graines folles! Et le peigne à rebrousse-poil sur les
-allées ratissées!... Elle ne manquait pas de bonnes raisons pour se
-persuader qu'elle agissait dans l'intérêt de l'enfant... «Ce pauvre
-petit, mis en serre, comprimé dans une caisse!... Nous allons le
-dépoter!...» Mais, tout en aimant sa sœur, elle avait un vif et cruel
-plaisir à lui voler ce cœur qui était sa bouture.</p>
-
-<p>La finesse intéressée de l'enfant pour tout ce qui le concerne avait
-saisi le duel engagé entre les deux sœurs; et, naturellement, il
-l'exploitait. Par ruse maligne, il réservait ses faveurs à Sylvie; et
-il était bien aise de la jalousie qu'il excitait chez sa mère. Annette
-ne la cachait plus. Elle la justifiait, avec plus de raison que Sylvie,
-par l'intérêt de Marc. Sylvie aimait l'enfant et elle ne manquait pas
-de bon sens. Sa sagesse poids légers en valait bien une autre plus
-pesante; mais elle n'était pas faite pour un garçon de treize ans; et
-le profit qu'il retirait en était périlleux: si elle aiguisait en lui
-l'appétit de la vie, elle ne lui en donnait pas le respect; et quand,
-de trop bonne heure, le respect a fichu le camp, gare à la casse!
-Sylvie n'était pas faite non plus pour former le goût de Marc, sinon
-pour la toilette. Elle le menait à de stupides cinémas, à des
-music-halls, d'où il rapportait des refrains effarants et des images
-qui laissaient peu de place aux pensées sérieuses: son travail s'en
-ressentit. Annette se fâcha et défendit à Sylvie d'emmener Marc.
-C'était le bon moyen de sceller l'alliance du neveu et de la tante.
-Marc se jugea persécuté; il découvrit que, de nos jours, le métier
-de peuple opprimé est rémunérateur; et Annette apprit, à ses
-dépens, que celui de peuple oppresseur n'est pas de tout repos.</p>
-
-<p>Maintenant, Marc lui faisait sentir, à toute occasion, qu'il était une
-victime et qu'elle abusait de sa force. Eh bien, soit! elle en abusait,
-pour le faire marcher au pas! Elle ne toléra plus ses légèretés de
-langage, ces habitudes inconvenantes qu'il avait prises de gouailler
-tout, cette blague impertinente. Pour le réduire, elle lui opposa une
-sévérité de principes. Il avait la partie belle pour répondre!
-Depuis longtemps, il guettait l'occasion.</p>
-
-<p>Un jour qu'il s'appuyait, contre une interdiction de sa mère, sur des
-paroles de la tante, Annette, impatientée, lui dit que Sylvie avait le
-droit de dire et de faire ce qu'elle voulait: on n'avait pas à la
-juger; mais ce qui était bon pour elle ne l'était pas pour lui; il
-n'avait pas à la prendre pour modèle: «Tout n'est pas à imiter chez
-elle...»</p>
-
-<p>Marc écouta la tirade, et dit négligemment:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais elle, elle a un mari.</p>
-
-<p>Annette ne put répondre d'abord: elle ne voulait pas comprendre...
-Qu'avait-il dit? Non, ce n'était pas possible!... Et puis, une rougeur
-lui monta au front. Assise, les mains immobiles sur l'ouvrage, elle ne
-bougeait point. Il ne faisait non plus aucun mouvement. Il n'était pas
-très fier de ce qu'il avait dit, de ce qui allait venir... Le silence
-se prolongeait! Un flot de colère soulevait le cœur violent d'Annette.
-Elle le laissa passer. La pitié, l'ironie prirent la place. Elle eut un
-sourire méprisant:</p>
-
-<p>&mdash;Petit malheureux! pensait-elle. Et finalement, elle dit, ses
-doigts ayant repris leur tâche:</p>
-
-<p>&mdash;Et tu trouves sans doute qu'une femme sans mari, qui travaille
-pour nourrir son enfant, est moins digne de respect?</p>
-
-<p>Marc perdit son aplomb. Il ne répondit rien. Il ne s'excusa point. Il
-était mortifié.</p>
-
-<p>Annette ne dormit pas, cette nuit... Ainsi, c'était en vain qu'elle
-s'était sacrifiée! Que le monde la blâmât, c'était dans l'ordre.
-Mais lui, à qui elle avait tout donné! Comment avait-il su? Qui lui
-avait soufflé cette pensée?... Elle ne pouvait lui en vouloir; mais
-elle était accablée.</p>
-
-<p>Marc dormit en paix. Il n'était pas sans remords; mais le sommeil
-était plus fort que les remords. Une bonne nuit passée, il les eût
-oubliés, s'il ne les avait retrouvés dans le regard soucieux de sa
-mère. Il lui déplut que sa mère n'oubliât pas comme lui. Il avait
-des regrets; mais il ne pouvait se résoudre à les exprimer; et comme
-il en était ennuyé, selon la logique de l'enfant, il en voulut à sa
-mère.</p>
-
-<p>Ils ne refirent pas allusion à la scène. Mais depuis, ils en furent
-plus ce qu'ils étaient, avant. Il y avait une contrainte dans leurs
-embrassements. Annette ne le traita plus tout à fait en enfant...</p>
-
-<p>Comment avait-il su? Des conversations de lycée l'avaient fait
-réfléchir sur le nom qu'il portait, et qui était celui de sa mère.
-Des allusions anciennes, attrapées au passage, naguère, à l'atelier,
-et qu'il n'avait pas comprises, s'éclairaient maintenant. Certains mots
-imprudents de Sylvie à sa sœur, devant l'enfant... Et l'énigme
-qu'était pour lui cette mère, qui l'irritait, mais qui le fascinait,
-par <i>l'aura</i> de passions que, sans pouvoir discerner, son flair de
-jeune chien avait subodorées... Sur le tout, il avait bâti de vagues
-et baroques histoires, qui n'arrivaient pas à se tenir d'une façon
-liée. Sa naissance l'intriguait. Comment savoir?... La réponse
-blessante à sa mère était en partie un piège qu'il lui tendait...
-Dans son cœur, se mêlaient curiosité et rancune à l'égard de ce qui
-s'était passé et qu'il ne savait pas. Jamais il n'osa faire là-dessus
-une question à Sylvie: car il avait sa fierté pour sa mère, et il
-soupçonnait qu'elle avait eu des torts. Mais il se croyait en droit de
-lui en vouloir, pour le grave secret qu'elle lui cachait. Ce secret
-était entre elle et lui comme un étranger.</p>
-
-<p>Un étranger, vraiment. Marc ne se doutait guère qu'à des instants,
-il le faisait surgir aux yeux d'Annette, <i>l'étranger</i>,&mdash;son
-père&mdash;bien pis, les Brissot! Car, dans le sourd combat qui se
-poursuivait désormais entre la mère et le jeune garçon, celui-ci
-faisait, d'instinct, arme de tout ce qu'il trouvait, dans sa propre
-nature, d'opposé à Annette. Ainsi, sans le savoir, il déterrait
-parfois et employait contre elle des traits empruntés au fonds Brissot:
-le fameux sourire condescendant, cette satisfaction de soi, ce
-philistinisme badin, dont rien ne pourra ébranler la certitude hostile!
-Une ombre, un reflet sur l'eau. Annette les reconnaissait, et
-pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Ils me l'ont pris!...</p>
-
-<p>Un étranger, vraiment?&mdash;Non, il ne l'était pas. L'arme, les traits
-empruntés, oui; mais la main qui les tenait était de la substance
-d'Annette. Et cette main révoltée se crispait dans l'opposition entre
-deux êtres trop parents et trop proches, qui n'est qu'un des mille jeux
-de l'Amour et du Destin.</p>
-
-
-
-
-<p>Il n'avait pas d'ami. Ce garçon de treize ans, qui se trouvait, matin
-et soir, dans une classe, avec une trentaine d'enfants, restait séparé
-de ses camarades. Plus petit, il aimait à bavarder, jouer, courir,
-crier. Depuis un an ou deux, il avait des accès de mutisme, des
-fringales d'isolement. Cela ne signifiait point qu'il n'eût plus besoin
-de compagnons. Il en avait peut-être plus besoin qu'avant. Justement!
-C'était trop: il avait trop à demander et à donner... Et partout des
-épines, dans ce buisson de printemps! Un amour-propre hérissé. Un
-rien le froissait, et il avait peur d'être froissé, et surtout de le
-montrer: car c'est une faiblesse, et il faut se garder de donner prise
-à l'ennemi: (il y en a un dans tout ami).</p>
-
-<p>Ce qu'il avait saisi, ou plutôt imaginé de son état-civil, du passé
-de sa mère, le tenait dans une gêne absurde, ridicule, sourcilleuse.
-Ses lectures aidant, il s'était convaincu qu'il était un enfant
-«naturel». (Ses livres romantiques l'appelaient d'un nom plus dru). Il
-trouvait moyen de s'en faire un sujet de fierté. Il n'était même pas
-loin de renifler dans l'archaïque injure un fauve relent de noblesse.
-Il se jugeait intéressant, à part des autres, solitaire, un peu
-damné. Il ne lui eût pas déplu de se ranger parmi les bâtards
-sataniques de Schiller et de Shakespeare. Cela lui donnait le droit de
-mépriser le monde, en tirades hautaines,&mdash;<i>in pello.</i></p>
-
-<p>Mais quand il se retrouvait dans «le monde»,&mdash;dans sa classe de
-lycée, parmi les camarades, il était intimidé, alourdi de son secret,
-soupçonneux qu'on pût le deviner. Ses façons bizarres, son air fatal,
-sa voix fluette qui commençait de muer, son minois de petite
-demoiselle, rougissant, insolent comme un cochelet, éveillaient
-l'attention, la malice de ses compagnons; et même il fut en butte aux
-avances honteuses d'un de ces petits chenapans, qui le persécutait de
-ses propositions, mi-bouffes, mi-sérieuses. Il en fut bouleversé; la
-nuit, il était malade de révolte et de dégoût; il ne voulait plus
-retourner au lycée, mais il ne pouvait en avouer les raisons à sa
-mère; il devait seul se faire respecter; il se disait:</p>
-
-<p>&mdash;Je le tuerai.</p>
-
-<p>Sa pensée tumultueuse était soulevée par des lames de fond.</p>
-
-<p>Il était à l'heure où s'éveillent les forces génésiques. Elles le
-fascinaient et elles l'épouvantaient. L'étrange innocence de sa mère
-passait à côté, sans voir et sans savoir. Il serait mort de honte, si
-elle avait su et vu. Et seul, se méprisant, il se livrait, affolé, aux
-terribles sollicitations de l'instinct dégradant... Mais que peut faire
-l'enfant, un pauvre enfant livré à ces forces démentes! Cette
-monstrueuse nature met dans un corps de treize ans le brutal incendie,
-qui faute d'aliment le dévore! Il ne peut se sauver, s'il est de bonne
-race, qu'en se jetant tout entier, par un excès contraire, dans une
-exaltation ascétique de l'esprit, qui souvent ruine le corps. La
-jeunesse de ce temps, plus heureuse que ses aînées, commençait de
-pratiquer la discipline virile de l'athlétisme. Marc n'eût pas
-demandé mieux que de faire comme elle. Mais là encore, la nature
-était contre lui. Il n'avait pas la force. Ah! qu'il enviait les forts!
-Qu'il aimait, jalousement, leur beauté!... Jusqu'à la haine!... Jamais
-il ne serait comme eux!...</p>
-
-<p>Désirs, tous les désirs, purs, impurs, un chaos!... tous les
-démons ennemis!... Il serait le jouet du hasard&mdash;(Nul ne peut rien
-pour lui!)&mdash;sans un fond de santé morale,
-d'honnêteté,&mdash;mieux, de grandeur qui s'ignore, ce je ne sais quoi
-de divin, fruit des peines, de la vaillance et de la longue patience des
-meilleurs de la race,&mdash;qui ne supportera pas la honte des
-souillures, l'affront de la déchéance,&mdash;qui a le flair inquiet de
-ce qui est vil et lâche,&mdash;qui le traque au dedans, jusque dans les
-replis de ses pensées,&mdash;qui n'échappe point toujours aux
-salissures,&mdash;mais qui ne manque jamais de les juger, de se juger,
-de se flétrir et de se châtier...</p>
-
-<p>L'orgueil!... Loué soit-il! <i>Sanctus!...</i> Chez de telles natures
-d'enfant, l'orgueil est la santé. Il est l'affirmation du divin dans la
-boue, le principe du salut. Qui, dans la solitude sans amour, qui
-lutterait, sans orgueil? Pourquoi lutter, si l'on ne croyait pas que
-l'on a des biens suprêmes à défendre, et que pour eux, il faut
-vaincre ou mourir!...</p>
-
-<p>Marc veut vaincre! Vaincre ce qu'il comprend et ce qu'il ne comprend
-pas. Vaincre ce qu'il ignore, et ce qui lui répugne. Vaincre l'énigme
-du monde et vaincre sa bassesse... Ah! ici comme ailleurs, sans cesse il
-est vaincu! Dans son effort de travail, de lecture, de concentration, il
-s'échappe à lui-même, il se sent débordé. Toujours la force qui lui
-manque... Elle est là, cependant, mais à peine formée, inférieure à
-la tâche et à sa volonté. Il est rongé de désirs et de curiosités,
-saines, malsaines, qui le tiraillent de tous les côtés, ou baigné de
-torpeur, incapable de rien faire et de rien fixer. Il perd son temps; et
-il est trop pressé. Déjà le préoccupe son avenir, le choix de la
-carrière: car il sait qu'il lui faudra se décider de bonne heure; et
-il n'a aucune raison de se décider: il flotte entre tout, avec le même
-degré d'intérêt et d'indifférence, d'attrait et de dégoût. Il veut
-et ne veut pas, il n'est même pas capable de vouloir ou de ne pas
-vouloir. La machine n'est pas réglée. Il se lance et s'arrête en
-panne, ou butte, et se retrouve au fond.</p>
-
-<p>Alors, il scrute ce fond. Et cet enfant qui souffre et se ronge, est
-plus apte qu'un autre à percevoir le vide et l'ennui d'un temps qui
-s'achemine à la destruction. Il a le sentiment aigu de l'abîme...</p>
-
-<p>Mais sa mère n'en voit rien. Elle voit un garçon maussade,
-prétentieux, révolté, puéril, maladivement susceptible,
-grandiloquent et faiseur d'embarras, qui aime parfois à tenir des
-propos graveleux, et qu'à d'autres moments un mot libre effarouche.
-Surtout, elle s'irrite de son ricanement. Elle n'en soupçonne point le
-sens amer, encore moins le défi à la mauvaise chance. Il ressent
-cruellement l'injustice qui lui est faite: il est (ou se juge) sans
-force, sans beauté, sans talent, sans valeur; il achève de s'accabler,
-en ajoutant à ses défaites réelles d'autres qu'il imagine; il
-conspire avec toutes les apparences, qui peuvent l'humilier... Ces deux
-petites ouvrières, qui passent à côté de lui en riant, il croit
-qu'elles rient de lui, il ne se doute pas qu'elles rient pour
-l'aguicher, et qu'elles ne trouvent pas si laid son minois rougissant de
-fille effarouchée... Il croit lire dans les yeux de ses professeurs la
-dédaigneuse pitié pour sa médiocrité... Il croit que ses camarades
-plus robustes méprisent sa faiblesse et démasquent sa lâcheté: car,
-nerveux à l'excès, il a ses moments de pusillanimité; et, comme il
-est sincère, il se les avoue, il se juge déshonoré; pour se punir, il
-s'oblige secrètement à des imprudences dangereuses, qui lui mettent la
-sueur froide au front et le réhabilitent un peu&mdash;si peu!&mdash;à ses
-propres yeux... Ce petit Nicodème, c'est de lui qu'il ricane, souvent,
-et de ses défaites! Mais il en veut au monde qu'il l'a fait comme il
-est&mdash;et, d'abord, à sa mère.</p>
-
-<p>Elle ne comprend pas son air hostile... Comme il est égoïste! Il ne
-pense qu'à lui...</p>
-
-<p>Il ne pense qu'à lui?... Qu'est-ce qu'il deviendrait, s'il ne pensait
-à lui? S'il ne se défendait, qui le défendrait?...</p>
-
-<p>Ils restent seuls et murés, l'un en face de l'autre. L'heure des
-effusions n'est plus. Annette commence à répéter la lamentation des
-mères:</p>
-
-<p>&mdash;Comme il était plus aimant, lorsqu'il était plus enfant!</p>
-
-<p>Et lui, se dit que les mères n'aiment leurs enfants que pour leur
-amusement. Chacun n'aime que soi...</p>
-
-<p>Non, chacun voulait aimer l'autre. Mais quand on est en danger, on doit
-penser à soi. On pensera à l'autre, après. Comment sauverait-on
-l'autre, si on ne se sauvait, soi? Et comment se sauverait-on, si on
-laissait à son cou accroché l'autre?</p>
-
-
-
-
-<p>Rejetée par son fils, Annette se durcit comme lui. Le cœur
-volontairement fermé à l'amour, l'esprit d'autant plus libre, en
-l'absence d'objet qui nourrît sa tendresse, il lui fallait occuper sa
-faim intellectuelle et son besoin d'agir. Elle travaillait tout le jour,
-lisait le soir, la nuit, dormait solidement. Marc, rancunier, enviait et
-méprisait la santé de cette femme vigoureuse, le pouvoir qu'elle
-avait, semblait-il, de ne pas se tourmenter.</p>
-
-<p>Annette, cependant, souffrait de la privation de ne pouvoir partager sa
-pensée avec un compagnon. Elle remplissait le vide par le travail,
-l'oubli actif... Mais le travail pour le travail est lui-même si
-vide!... Et ces forces qu'on sent en soi, inutiles, où les sacrifier?</p>
-
-<p>Sacrifier!... Ce besoin de sacrifice!... Annette le trouvait autour
-d'elle, partout, pitoyable souvent, et quelquefois absurde!... Car,
-bonne observatrice, elle ne cessait d'explorer les visages et les âmes
-tout au long de ses journées; elle se distrayait de ses peines en
-plongeant dans celles des autres. Peut-être la curiosité
-l'emportait-elle sur la pitié, dans cette période où son cœur
-s'était pétrifié (elle le prétendait), au spectacle des souffrances,
-et surtout des défaites et des abdications.</p>
-
-<p>Parmi les femmes, comme elle aux prises avec la société pour lui
-arracher les moyens d'exister, combien étaient broyées, bien moins
-encore par la rudesse des choses que par leur propre faiblesse et leur
-renoncement! Presque toutes étaient exploitées par une affection, et
-ne pouvaient se passer d'être exploitées. On eût dit que c'était
-leur seule raison de vivre,&mdash;dont elles meurent...</p>
-
-<p>L'une se sacrifiait à une vieille mère ou à un père égoïste.
-L'autre à un mari vulgaire ou à un homme qui la trompe. L'autre...
-(L'autre, c'est moi!)... à un enfant qui ne l'aime point, qui
-l'oubliera, qui peut-être demain, la trahira...Eh! qu'importe? Si je
-trouve une joie à être trahie par lui, trompée, oubliée!... «<i>S'il
-me plaît d'être battue!</i>»... Ah! dérision, duperie!... Et les autres
-vous envient, celles qui n'ont personne à qui se sacrifier! Elles
-épousent un chien, un chat, un oiseau!... À chacune son idole! S'il en
-faut à tout prix, le bon Dieu valait mieux! Au moins, il était de
-race... Et moi aussi, j'ai le mien, mon Dieu, mon Dieu inconnu, ma
-vérité cachée, et cette passion qui me pousse à le chercher...
-Duperie peut-être aussi! Mais je ne le saurai que lorsque je serai
-arrivée. Et si c'est duperie, du moins celle-là est haute, et elle
-vaut la peine...</p>
-
-<p>Annette se révoltait contre le non-sens de certains sacrifices. Non, la
-nature ne veut pas que le meilleur se sacrifie au plus indigne! Et si
-elle le voulait, pourquoi me soumettrais-je?... Mais elle ne le veut
-pas! Elle veut qu'on se sacrifie au meilleur, au plus grand, au plus
-fort...</p>
-
-<p>Le sacrifice à tout prix, au pire comme au meilleur, peut-être même
-au pire, de préférence, parce que le sacrifice est ainsi plus complet,
-le sacrifice pour le sacrifice,&mdash;oui, c'est assez conforme à l'idée
-qu'ils se font de Dieu!... <i>Credo quia absurdum...</i> Tel maître, tels
-valets!... Ce Dieu est bien celui qui, le Septième Jour, se reposa,
-trouvant que ce qu'il avait fait était bien fait. Si on l'eût
-écouté, le chariot de l'homme, au premier tour de roue, se serait
-arrêté. Chaque progrès du monde se fait, contre sa volonté...
-<i>Fiat!</i> Nous pousserons le chariot. Et s'il doit nous écraser, je veux
-au moins qu'il marche.</p>
-
-
-
-
-<p>Une tragique rencontre accrut l'aversion d'Annette pour ces
-immolations sans raison&mdash;(qu'en sait-elle?)&mdash;de ceux qui
-valent plus à ceux qui valent moins.</p>
-
-<p>Elle s'était naguère trouvée en compétition, pour un cours
-d'étrangères dans une institution de Neuilly, avec une jeune femme,
-dont le visage rustique et volontaire l'avait attirée. Elle essaya de
-lier conversation. Mais l'autre, méfiante, ne songeait qu'à
-l'évincer. En ce temps-là, Annette, peu habituée encore à ces luttes
-qui lui répugnaient, s'était mal défendue; et même, par désir de se
-faire une amie, elle s'était effacée devant la concurrente. Celle-ci
-ne lui en avait eu aucune reconnaissance. Rien ne comptait pour elle que
-son gain. Une fourmi qui se hâte, avide d'amasser... Annette ne
-l'intéressait point.</p>
-
-<p>Annette l'avait perdue de vue; et quand, six ans après, le hasard de
-nouveau les mit en présence, l'une et l'autre avaient change.
-Annette n'était plus disposée à faire la généreuse, ou bien la
-dégoûtée... La vie est comme elle est. Je n'ai pas les moyens de la
-modifier; je veux vivre: tu passeras après...</p>
-
-<p>Le heurt se produisit. Il ne fut pas long. Dès la première passe, la
-concurrente était <i>knock out...</i> Comme elle avait vieilli! Annette fut
-frappée du ravage. Elle avait gardé le souvenir d'une brunette aux
-joues colorées, semées de deux ou trois petits grains noirs, comme un
-pain aux raisins, solide paysanne, de taille courte, ramassée, le
-visage dessiné d'un trait fin et sec, qui n'eût pas manqué d'un
-certain agrément sans un air de maussaderie,&mdash;le front obstiné, les
-mouvements brusques, toujours pressée. Elle retrouvait une figure
-maigre et crispée, le regard dur, la bouche amère, les joues
-creusées, jeune et flétrie comme une herbe brûlée.</p>
-
-<p>Le poste disputé était un secrétariat chez un ingénieur: il
-n'exigeait que deux matinées de présence par semaine, pour dépouiller
-la correspondance d'affaires et recevoir les visiteurs. Annette
-rencontra Ruth Guillon dans l'antichambre, et leurs yeux hostiles se
-croisèrent. Ruth Guillon dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous venez pour cette place. Elle m'a été promise.</p>
-
-<p>Annette dit:</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne m'a pas été promise. Mais je viens pour cette place.</p>
-
-<p>&mdash;C'est inutile, puisqu'elle sera à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Utile ou non, je viens. Elle sera à qui l'aura.</p>
-
-<p>Après un instant, Annette fut appelée dans le cabinet de l'ingénieur,
-et choisie. Elle était connue pour une travailleuse exacte et
-intelligente.</p>
-
-<p>En sortant, elle se heurta à Ruth, et passa froidement. Ruth l'arrêta,
-demandant:</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai.</p>
-
-<p>Elle vit le front de l'autre rougir étrangement. Elle s'attendait à
-une parole violente. Mais Ruth ne dit rien. Annette continua son chemin;
-et l'autre la suivit. Elles descendirent l'escalier. Arrivée dans la
-rue, Annette, se retournant, jeta un regard rapide sur sa rivale
-défaite; et l'air abattu de Ruth la remua. Malgré ses résolutions
-d'être dure, elle revint, et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je regrette. Il faut vivre.</p>
-
-<p>&mdash;Oh, je sais bien, dit l'autre. Aux uns la chance! Moi, je n'en ai
-jamais.</p>
-
-<p>Le ton était tout autre. Abattement sans animosité. Annette fit un
-geste pour lui prendre la main; mais Ruth retira la sienne.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, ne vous affectez pas! Un jour, c'est l'une qui perd;
-un autre jour, c'est l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, c'est tous les jours.</p>
-
-<p>Annette lui rappela leur première rencontre, où Ruth avait pris la
-place. Ruth ne répondit pas et cheminait, l'air morne, à côté
-d'Annette.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je ne peux pas vous aider? dit Annette.</p>
-
-<p>La rougeur de nouveau se montra au front. Fierté blessée, émotion?
-Ruth dit sèchement:</p>
-
-<p>&mdash;Non!</p>
-
-<p>Annette insista:</p>
-
-<p>&mdash;Je le ferais avec plaisir.</p>
-
-<p>Et, d'un geste familier, elle lui saisit le bras. Ruth, surprise, serra
-nerveusement la main d'Annette sous son bras; et, détournant la tête,
-elle se mordit la lèvre; puis, elle s'arracha, irritée, et partit.</p>
-
-<p>Annette la laissa s'éloigner, en la suivant des yeux. Elle la
-comprenait: oui, on n'a pas le droit de faire don de sa pitié à qui ne
-vous la demande pas...</p>
-
-<p>Quelques jours après, entrant chez un laitier, elle vit Ruth qui
-faisait des emplettes. Elle lui tendit la main. Cette fois, Ruth la
-prit, mais d'un air glacé. Elle faisait effort cependant pour paraître
-moins maussade; elle dit quelques paroles banales; et Annette, contente
-de cette pauvre avance, y repartit. Les deux femmes s'entretinrent du
-prix de ce qu'elles achetaient. Annette s'étonna, sans le montrer, que
-Ruth dépensât plus qu'elle en œufs frais et lait cacheté. Ruth
-mettait de l'ostentation à payer devant elle. En sortant, Annette dit:</p>
-
-<p>&mdash;Comme c'est cher, de vivre!</p>
-
-<p>Et elle s'excusait presque des œufs qu'elle avait pris, disant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour mon petit.</p>
-
-<p>Et Ruth se rengorgeant:</p>
-
-<p>&mdash;Moi, c'est pour mon mari.</p>
-
-<p>Annette ignorait tout de sa vie. Elle demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'il est souffrant?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais il est très délicat.</p>
-
-<p>Elle parla avec fierté des soins que réclamait cette santé. Annette,
-avertie de la susceptibilité de Ruth, ne lui posait pas de questions,
-attendant qu'elle parlât. Ruth ne disait plus rien, elles allaient se
-séparer, quand Annette se souvint... Elle offrit à Ruth une tâche&mdash;la
-révision d'un travail d'étrangère&mdash;qui lui était commandée et dont
-elle n'avait pas le temps de se charger. Ruth témoigna aussitôt une
-vive gratitude: l'argent jouait pour elle un rôle capital. Annette lui
-demanda son adresse, pour le cas où elle aurait d'autres commandes à
-lui transmettre. Ruth hésita, répondit évasivement. Annette,
-impatientée, dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour vous être utile. En tout cas, moi, j'habite...</p>
-
-<p>Et elle dit son adresse. Ruth donna la sienne, à contre-cœur. Annette,
-rebutée, décida de ne plus s'occuper d'elle.</p>
-
-<p>Mais Ruth vint la trouver, quelques semaines après. Elle s'excusa
-d'avoir manqué d'amabilité. Et cette fois, elle confia un peu (pas
-beaucoup) de sa vie. D'une famille de riches cultivateurs, elle s'était
-brouillée avec son père, parce qu'elle avait voulu venir à Paris et
-s'y faire professeur. Le père l'ayant blessée dans son amour-propre,
-elle avait juré de ne jamais rien accepter de lui. Elle voulut gagner
-sa vie seule. Elle s'y épuisa. Malgré son énergie, la pensée lui
-était une fatigue; elle peinait sur les livres comme une bête au
-labour; le sang lui gonflait les tempes: il lui fallait s'arrêter,
-congestionnée. Un commencement de neurasthénie la contraignit de
-renoncer aux examens qu'elle devait passer. Elle se rabattit sur les
-leçons particulières. Elle arrivait à gagner, péniblement, sa vie,
-quand elle s'éprit d'un homme qu'elle épousa, et qui n'était pour
-elle qu'un fardeau de plus.&mdash;Mais ceci, elle ne le dit point:
-Annette le sut par ailleurs. Elle était assez fine pour entrevoir
-déjà une partie de la vérité, au cours des; questions discrètes
-qu'elle posa à sa nouvelle amie. Elle vit que le mari n'avait aucun
-métier: il était un «intellectuel», os «artiste», un
-«écrivain». Et elle ne parvint pas très bien à savoir ce qu'il
-écrivait. Des vers?... En fait de poésie, Ruth n'avait pas plus de
-goût qu'une petite bourgeoise de province. Mais la poésie lui en
-imposait.</p>
-
-<p>Elle n'était point pressée de faire connaître son «artiste». Elle
-le chambrait. Mais, à partir de ce moment, elle vit Annette plus
-souvent,&mdash;trop souvent. Elle finit par l'accabler de témoignages
-d'amitié, des fleurs, des attentions, rarement bien inspirées, qui
-agaçaient Annette. Pas de milieu! Rien ou tout, avec cette passionnée!
-Jamais elle n'avait eu d'amie. Jamais elle ne s'était confiée. De
-l'instant qu'elle décida d'aimer Annette, elle l'accapara. Annette,
-assommée de cette affection, comprenait que le mari ne la trouvât
-point légère.</p>
-
-<p>À la fin, elle réussit à contempler, par surprise, l'oiseau
-précieux: un homme fade, insignifiant, aux yeux bleus vagues, qui lui
-fit l'impression d'être un dévot secret de l'absinthe. Très vain, et
-très peu sûr de lui, parfaitement médiocre, il était inquiet de
-l'opinion d'Annette. Il n'aimait point sa femme, mais il trouvait
-commode de se faire choyer, il prenait des airs languissants, dolents,
-et amers, à propos de sa santé, des talents méconnus, de l'envie des
-confrères... Annette le transperçait de ses | yeux clairs. Il fut
-prudent avec elle, et modéra ses jérémiades, que guettait l'ironie
-silencieuse de l'auditrice. Mais Ruth était bouche bée, incapable de
-juger, fière comme Artaban... «Laissons-lui ses illusions! Elle a
-besoin de quelqu'un à aimer, d'un homme à protéger. Elle a une âme
-de domestique passionnée. Elle se coucherait sous ses pieds...»&mdash;Il
-arrivait aussi qu'elle le querellât durement. Une fois, en montant
-l'escalier, Annette entendit les intonations criardes du «poète», qui
-geignait: Ruth giflait son mari.</p>
-
-<p>Annette ne doutait plus que la meilleure partie de l'argent de Ruth ne
-passât aux flâneries et absinthes de José. Il jouait aux courses.
-Ruth ne se plaignait jamais: elle s'acharnait à économiser assez pour
-qu'il pût éditer un volume de ses poèmes. Mais il n'était pas
-pressé de les écrire. Et quand, un jour, elle fit son compte, elle
-découvrit qu'il avait dérobé les trois quarts de l'argent: il
-s'était volé lui-même!</p>
-
-<p>Ce jour-là, toute fierté brisée, elle avoua à Annette sa misère.
-Elle n'en eût point parlé, s'il ne s'était agi que d'elle. Mais
-depuis des années, elle s'épuisait pour lui&mdash;(elle dit: «pour sa
-gloire»!)&mdash;Et c'est lui qui la détruit!...</p>
-
-<p>Une confidence en amène une autre. Annette finit par savoir presque
-tout des souffrances de Ruth. Sa santé était détruite; Ruth, chaque
-jour, plus faible, savait moins renfermer ses pensées. Et, la mort
-approchant, ses yeux se dessillaient; elle discernait l'inanité de cet
-homme et son manque d'affection. José n'était presque plus jamais à
-la maison. Il s'esquivait, trouvant désagréable la société d'une
-femme malade et chagrine.</p>
-
-<p>Quand vinrent ses derniers jours, Ruth n'avait plus d'illusion. Elle
-affirma pourtant, avec un orgueil sincère, qu'elle ne regrettait rien,
-qu'elle recommencerait...</p>
-
-<p>&mdash;<i>Cela</i> m'a tuée. Mais j'ai vécu de cela.</p>
-
-<p>Elle ne croyait à rien, elle n'attendait rien, ni dans ce monde, ni
-dans l'autre...</p>
-
-<p>Annette était seule auprès d'elle, à son lit d'agonie. Une congestion
-cérébrale l'avait terrassée...</p>
-
-<p>José, qui avait fui les approches de la mort, montra sa face peureuse,
-quelques instants après. Il eut une brève émotion. Après avoir
-larmoyé, son premier mot fut:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, nom de Dieu! Qu'est-ce que je vais devenir?</p>
-
-<p>Annette dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous en trouverez une autre pour vous nourrir...</p>
-
-<p>Il lui jeta un regard haineux.</p>
-
-<p>Mais il laissa Annette payer les frais de l'enterrement.</p>
-
-<p>Annette, au chevet de la morte, pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà!... Elle fut une force d'orgueil, de volonté, d'ascétique
-dévouement... À quoi a-t-elle servi? Quel gâchage! Ce don de soi à
-un chien!... La pauvre Ruth était dure... Elle ne l'était pas assez.
-Il faut se durcir encore...</p>
-
-
-
-
-<p>Réaction contre les duperies du cœur,&mdash;mon cœur maudit, qui
-n'est là que pour me leurrer!... Ma tête et mes sens veulent et
-savent. Mon cœur est un aveugle À moi, de le mener!... Réaction
-contre l'amour, et contre le sacrifice, et contre la bonté...</p>
-
-<p>Il y a dans la vie de chacun, comme dans la vie sociale, des modes de
-sentiment, qui se succèdent sans se ressembler. Et même, leur
-première loi est de ne pas se ressembler. Pendant qu'une mode règne,
-chacun y participe avec un sérieux entier, n'ayant plus que dédain
-pour le ridicule des modes périmées, et convaincu que sa mode est,
-sera toujours la meilleure... Annette passait alors par une mode de
-dureté...</p>
-
-<p>Mais quel que soit l'habit, l'être humain reste le même. Il ne peut se
-passer des autres. Le plus fier a besoin de sa part d'affection; et plus
-les circonstances l'obligent à se renfermer, plus sa pensée
-traîtresse conspire à le livrer.</p>
-
-<p>Annette se sentait bien forte. Forte de son expérience et de son
-intelligence, ferme, pratique, désabusée. Elle était sûre maintenant
-de vivre à sa volonté, certes, en travaillant; mais le travail aussi
-était sa volonté. Elle ne craignait point d'en manquer. Elle n'avait
-besoin du secours de personne. Et elle ne s'inquiétait point de plaire
-ou de déplaire.</p>
-
-<p>Elle se trouvait aux prises, depuis peu, avec une nouvelle espèce de
-concurrents: les hommes. Elle donnait des leçons aux garçons, pour la
-préparation aux lycées et aux examens. Elle réussissait; mais avec le
-succès croissait l'animosité de ceux à qui elle était préférée.
-Ils se considéraient comme frustrés. Il n'était plus question de
-galanterie! Les moins dénués d'égard n'étaient pas les hommes
-mariés; leurs femmes les excitaient. On calomniait Annette: que
-n'insinuait-on pas sur les moyens qui lui valaient d'enlever les
-meilleures places?&mdash;Annette, son sourire dur et attrayant aux lèvres,
-allait droit son chemin, méprisant l'opinion.</p>
-
-<p>Au fond, pourtant, se marquait&mdash;invisible&mdash;l'usure de ces
-longues années de labeur sans merci. La quarantaine approchait. La vie
-avait passé, sans qu'on y eût pris garde. Et une révolte obscure se
-levait... Toute cette vie perdue, cette vie sans amour, sans action,
-sans luxe, sans joie puissante... Et tout cela qui lui manque, elle
-était si bien faite pour en jouir!...</p>
-
-<p>À quoi bon y penser? Il est trop tard maintenant!</p>
-
-<p>Trop tard?...</p>
-
-
-
-
-<hr class="r5" />
-
-
-
-
-<h4><a id="TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE</a></h4>
-
-
-
-
-<p>Solange avait une petite figure ronde et rustique do madone gothique:
-l'air vieillotte, enfantine, les yeux riants et plissés, le nez mignon,
-la bouche mignarde, le menton un peu lourd, la peau fine et le teint
-coloré. Elle aimait à parler de sérieuses pensées, sur un ton
-sérieux, très sérieux, contrastant d'une façon comique avec son bon
-visage rieur, qui s'appliquait sagement à ne pas l'être; mais sa
-parole se hâtait, de peur de perdre le fil de ses graves idées; et il
-arrivait qu'en effet, elle s'arrêtât au milieu, un vide dans la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que je voulais dire?...</p>
-
-<p>Rarement, ses auditeurs lui soufflaient la réponse, car ils
-n'écoutaient guère. Mais ils ne lui en voulaient pas. Solange n'était
-pas de ces péroreuses, qu'il faut suivre dans leurs discours insipides.
-Elle était sans orgueil et prête affectueusement à s'excuser de vous
-avoir ennuyé. Mais, de nature, incapable de suivre une pensée, elle
-avait une aspiration naïve à penser et une immense bonne volonté. Il
-n'en sortait pas grand'chose: les pensées restaient en route; les
-graves livres ouverts, Platon, Guyau, Fouillée, bâillaient, à la
-même page, des semaines ou des mois; et les beaux grands projets,
-idéalistes, altruistes,&mdash;œuvres d'assistance sociale, ou systèmes
-nouveaux d'éducation&mdash;étaient des joujoux d'esprit, qu'elle ne tardait
-pas à oublier dans les coins, sous les meubles, jusqu'au prochain
-hasard qui les lui faisait retrouver. Bonne petite bourgeoise, douce,
-aimable, jolie, raisonnable, pondérée, un tantinet pédant, pas
-gênante, plaisante, qui, sans pose, s'imaginait qu'elle avait des
-besoins intellectuels, et qui n'avait besoin, en somme, que de parler
-d'idéal et de beaucoup d'autres choses, le tout sur le même plan,
-tranquille, propret, bien tenu, honnête, pur, et nul.</p>
-
-<p>Plus jeune qu'Annette de trois ou quatre ans, elle avait subi
-autrefois pour Annette une de ces attractions paradoxales, que
-ressentent pour les natures dangereuses les natures sans danger. Il est
-vrai que ces phénomènes se produisent d'ordinaire, à distance. En
-fait, elle avait peu approché Annette, au lycée, où elles étaient
-dans des classes différentes. C'était seulement pour l'avoir vue au
-passage et pour avoir cueilli quelques échos des grandes que la petite
-Solange avait conçu pour son aînée une fascination intimidée.
-Annette ne s'en était pas doutée. Solange l'avait parfaitement
-oubliée, depuis. Elle s'était mariée, et elle était heureuse. Pour
-qu'elle ne le fût pas, il eût fallu que son mari fût un
-monstre,&mdash;ou un homme passionné. Victor Mouton-Chevallier
-n'était, grâce à Dieu, ni l'un ni l'autre! Sculpteur de son métier,
-l'inspiration ne le tourmentait pas, car il avait des rentes et une
-riche flemme. Il ne manquait pas de goût; mais il n'éprouvait aucun
-besoin pressant de traduire dans son art autre chose, ni autrement que
-ne l'avaient déjà fait celui-ci, celui-là, ou cet autre de ses
-illustres confrères de tous les temps. Et comme il ignorait l'ambition,
-comme il était dénué de sentiments mesquins, (peut-être aussi des
-autres), il goûtait une satisfaction sans mélange à se retrouver si
-bien, si complètement exprimé&mdash;(du moins, il s'en
-flattait)&mdash;par Michel-Ange, par Rodin, par Bourdelle, ou par de
-plus petits messieurs: car il était éclectique, et prenait partout son
-bien. Dans cet heureux état, ce n'eût vraiment pas été la peine de
-se fatiguer à produire soi-même, si ce n'eût ajouté au plaisir une
-saveur de plus: la flatteuse illusion qu'il était de la famille. Il
-prenait volontiers polir lui le respect attendri qu'il se croyait tenu
-de témoigner pour les héros de l'art et pour leurs infortunes; il
-participait à celles-ci,&mdash;de loin; et sa figure réjouie
-s'obligeait à des mines d'austère mélancolie, en écoutant sa femme
-pianoter sagement la Sonate Pathétique: (car Beethoven aussi était de
-la famille).&mdash;Solange avait pleinement répondu à ses besoins
-domestiques. Une affection tranquille, une bonté facile, une humeur
-douce, égale, complaisante, un idéalisme en chambre, qui ne se risque
-pas dehors quand il fait vent ou crotte, une propension à admirer, qui
-rend la vie tellement plus commode!&mdash;enfin, d'un mot qui dit tout:
-<i>la sécurité</i>,&mdash;leur vrai idéal inavoué... Leurs moyens de
-fortune et de cœur le leur permettaient: ils étaient à l'abri des
-préoccupations matérielles; et il n'était pas à craindre qu'ils
-introduisissent dans leur home, le souci.</p>
-
-<p>Ils y introduisirent pourtant Annette. S'ils avaient pu se douter des
-éléments de trouble que portait en elle cette <i>Frau Sorge</i>, ils
-eussent été diantrement mal à l'aise. Mais ils ne le surent jamais.
-Ils étaient de ces innocents qui jouent avec un explosif; ils auraient
-une attaque de nerfs, s'ils savaient ce qu'ils tiennent dans la main.
-Mais n'en connaissant rien, après avoir bien joué, ils vont, sans
-penser à mal, le déposer gentiment dans le jardin d'un ami.&mdash;Ils
-déposèrent Annette dans le jardin des Villard.</p>
-
-
-
-
-<p>Quand Solange avait retrouvé Annette, elle retrouva, du même coup,
-le vieux sentiment qu'elle avait eu pour elle: elle s'en éprit. Elle
-savait, comme tout le monde, la vie «irrégulière» d'Annette. Mais
-bonne&mdash;sans profondeur, aussi sans pruderie&mdash;elle ne la
-jugeait point mal. Il faut dire qu'elle ne la comprenait pas bien. Avec
-son penchant à l'indulgence, qui était le côté le plus sympathique
-de son aimable nature, elle pensait que sans doute Annette avait été
-une victime, ou bien qu'elle avait eu ses raisons sérieuses pour agir
-comme elle avait fait, et qu'en tout cas, cela ne regardait qu'elle; et
-elle s'indigna contre l'opinion. Après avoir revu l'amie, elle s'était
-informée, elle apprit son courage et son abnégation; elle conçut pour
-elle une admiration enflammée. Ce fut un de ces emballements
-périodiques, qui ne lui laissaient, pour un temps, plus de place pour
-aucun autre sentiment. Son mari, qu'elle alimentait de ses
-enthousiasmes, trouva dans celui-ci une occasion de plus de s'attendrir,
-sur la noblesse de cœur d'Annette, et aussi de sa femme, et aussi sur
-la sienne. (Est-il rien qui nous fasse mieux déguster notre beauté
-morale que de nous émouvoir sur celle du prochain?) Entre les deux
-époux, il y eut, à l'égard d'Annette, surenchère de nobles
-intentions. On ne pouvait laisser seule, dénuée de sympathies, cette
-pauvre femme, victime de l'injustice sociale! Les Mouton-Chevallier
-allèrent trouver Annette, au haut de ses cinq étages. Ils la
-surprirent en train de faire son ménage. Ils ne l'en trouvèrent que
-plus touchante; et sa froideur leur parut d'une admirable dignité. Ils
-ne la quittèrent point qu'ils n'eussent emporté la promesse qu'Annette
-avec son gamin viendraient dîner, un soir prochain, en toute
-intimité.</p>
-
-<p>Annette eut peu de plaisir à cette amitié renouée. Elle en
-distinguait la fadeur. Les années de solitude morale lui avaient donné
-un flair sauvage. Il ne fait pas bon s'écarter trop du monde: on a
-peine à y rentrer; on est devenu sensible à son odeur de cadavre sous
-les fleurs. Dans le quiet intérieur des Mouton-Chevallier, Annette ne
-se trouvait pas à l'aise; leur bonheur conjugal ne lui faisait pas
-envie... «Bénin, bénin, bénin...», comme on dit dans Molière...
-Non, merci! Pas pour moi!... Elle était à une heure où elle avait
-besoin d'âpres souffles de vie...</p>
-
-<p>Eh bien, qu'elle soit satisfaite! La bénigne Solange va les lui
-procurer...</p>
-
-
-
-
-<p>Annette s'habillait pour aller au dîner. Elle devait, ce soir-là,
-rencontrer chez les Mouton-Chevallier ces amis dont Solange lui
-rebattait les oreilles, le docteur Villard&mdash;un chirurgien à la mode,
-d'une illustration tapageuse,&mdash;et sa brillante jeune femme. Elle était
-soucieuse... «Si je n'y allais pas?...» Elle eût été capable
-d'envoyer un mot pour s'excuser. Mais Marc, qu'ennuyaient les
-tête-à-tête avec sa mère, se réjouissait de tout prétexte de
-sortir. Annette ne voulut pas le priver de cette distraction.
-D'ailleurs, elle se trouvait absurde... «Quoi? Qu'est-ce qui te
-trouble?»... C'était comme un mauvais pressentiment... Inepte!
-L'esprit rationaliste, qui cohabitait en elle avec les instincts qui
-n'en tenaient point compte, lui fît hausser les épaules. Elle acheva
-sa toilette, et, son fils à son bras, elle alla chez Solange.</p>
-
-<p>L'instinct superstitieux n'attendit pas longtemps pour prendre sa
-revanche. En fait, ce n'est pas miracle qu'un pressentiment se réalise.
-Un pressentiment est une prédisposition à ce qu'on craint de
-ressentir. Par conséquent, s'il l'annonce, il n'est point sorcier. Pour
-jouer sur les mots, il serait plutôt sourcier: en s'approchant de la
-source, un frisson l'avertit que le flot ronge l'écorce.</p>
-
-<p>Sur le seuil du salon, Annette eut l'avertissement; mais elle fronça
-les sourcils, et dès qu'elle fut entrée, elle se rassura. Avant même
-que Solange le lui eût présenté, elle avait d'un regard jugé
-Philippe Villard: il lui fut antipathique. Elle en eut du soulagement.</p>
-
-<p>Philippe n'était point beau. Il était petit, trapu, le front renflé
-au-dessus des yeux, de forts maxillaires, une courte barbe en pointe, un
-regard bleu d'acier. Très maître de lui, il avait une froideur
-courtoise et impérieuse. Assis à côté d'Annette à table, il suivait
-deux conversations: l'entretien général que Solange menait à sa
-manière décousue, et celui que, dans l'intervalle, il tenait avec sa
-voisine. Dans les deux, il avait le même parler bref, précis, et
-tranchant. Jamais une hésitation, ni dans le mot, ni dans l'idée. Plus
-Annette l'entendait, plus elle avait pour lui une hostilité. Elle
-répondait, masquée sous une indifférence un peu sèche et distante.
-Il ne semblait pas attacher grand prix à ce qu'elle disait. Sans doute,
-la jugeait-il d'après les éloges insipides que lui en avait faits
-Solange. Il était à peine poli. Cela n'étonnait point. On était
-habitué à ses façons brusques. Mais Annette les supportait avec
-irritation. Elle l'observait, de côté, sans avoir l'air de voir, trait
-par trait; et elle n'en trouvait aucun qui lui plût. Mais l'impression
-totale n'était point le total des impressions de détail; et quand elle
-arrivait, sans trouble, à la fin de son examen, elle retrouvait le
-trouble. Un mouvement, de la main, un plissement du visage... Elle le
-craignait. Et elle pensait: «Surtout, qu'il ne me voie pas!»...</p>
-
-<p>Solange parlait d'un auteur qui avait, disait-elle, le don des
-larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Un joli don! dit Philippe. Les larmes dans la vie, déjà, ne
-valent pas cher. Mais dans l'art, je ne connais rien de plus dégoûtant
-que de les mettre en bouteille.</p>
-
-<p>Les dames se récrièrent. Madame Villard disait que les larmes étaient
-un des plaisirs de la vie, et Solange une parure de l'âme.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, et vous, vous ne protestez pas? demanda-t-il à
-Annette. Vous approvisionnez-vous aussi chez le fournisseur?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai assez des miennes, dit-elle, je n'ai pas besoin de celles
-des autres.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vivez sur votre fonds?</p>
-
-<p>&mdash;Si vous avez un moyen de m'en débarrasser?</p>
-
-<p>&mdash;Soyez dure!</p>
-
-<p>&mdash;J'apprends! répondit-elle.</p>
-
-<p>Il lui jeta un bref regard de côté.</p>
-
-<p>Les autres continuaient de s'épancher.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, dit Philippe à Annette, voilà un bonhomme à qui il faudra
-l'apprendre!</p>
-
-<p>(Il lui montrait, du coin de l'œil, Marc, dont le visage mobile
-trahissait naïvement les émotions diverses que lui causait la jolie
-madame Villard, assise à côté de lui).</p>
-
-<p>&mdash;Je crains, dit Annette, qu'il n'ait déjà que trop de
-dispositions.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux!</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux pour ceux qui sont sur le passage?</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il marche dessus!</p>
-
-<p>&mdash;Vous en parlez à votre aise!</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez qu'à vous écarter.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait contre nature.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, ce qui est contre nature, c'est de trop aimer.</p>
-
-<p>&mdash;Son enfant?</p>
-
-<p>&mdash;Qui que ce soit, et surtout son enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Il a besoin de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez-le! Est-ce qu'il pense à vous? Il vous renierait,
-pour une miette mangée dans la main de ma femme.</p>
-
-<p>Les doigts d'Annette sur la nappe se crispèrent... Ah! comme elle le
-haïssait!... Il avait vu ses doigts...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'ai point fait, pour renoncer à lui, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne l'avez point fait, répondit-il. C'est la nature qui
-l'a fait. Elle s'est servie de vous, et vous rejette après.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me laisse pas rejeter.</p>
-
-<p>&mdash;Bataille, alors?</p>
-
-<p>&mdash;Bataille!</p>
-
-<p>Il la regarda en face.</p>
-
-<p>&mdash;Vous serez battue, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais, on l'est toujours. Mais n'importe! On se bat.</p>
-
-<p>Sous son masque de froideur, ses yeux souriaient de défi. Mais le
-regard bleu de l'autre les traversa, d'un coup. Elle s'était trahie.</p>
-
-<p>Philippe était un violent. La violence était une part de son génie.
-Il la portait aussi bien à sa clinique, dans ses diagnostics
-foudroyants et la sûreté de sa main, à la salle d'opération, que
-dans les actes de sa vie et dans ses décisions. Habitué à lire, d'un
-regard, au fond des corps, il saisit sur-le-champ Annette tout
-entière,&mdash;Annette, ses passions, son orgueil et ses troubles, et son
-tempérament et sa puissante nature. Et Annette se sentit saisie. Le
-casque aussitôt retombé, la visière baissée, enragée de dépit,
-elle ne livra plus aux yeux de son adversaire que l'armure glacée. À
-l'étreinte de son cœur, elle savait maintenant que l'ennemi était
-là. L'ennemi? Oui, l'amour... (Ah! le mot fade, si loin de la force
-cruelle!...) Au brusque éveil d'intérêt qu'elle avait perçu en lui,
-elle opposa une raideur ironique, qui voilait mal son animosité.
-C'était achever de se trahir. Elle était trop vraie, trop passionnée.
-Elle ne pouvait pas feindre. Son animosité même la montrait jusqu'en
-ses profondeurs.&mdash;Philippe était seul à voir. Il n'essaya plus de
-ranimer l'entretien; il en savait assez; et, l'air détaché, racontant
-à la société une de ces histoires amères et plaisantes, marquées de
-sa rude expérience, il mesurait du regard celle qu'il allait prendre.</p>
-
-<p>Aucun des assistants n'avait rien observé. Les Mouton-Chevallier
-constataient à regret qu'Annette et Philippe ne sympathisaient point:
-entre les deux caractères, il n'y avait rien de commun. Au reste, en
-réunissant Annette avec les Villard, ils n'avaient songé qu'à
-rapprocher Annette et M<sup>me</sup> Villard: «elles étaient faites
-l'une pour l'autre»; et de ce côté, ils eurent le plaisir de voir
-qu'ils ne s'étaient pas trompés.</p>
-
-<p>Noémi Villard était une délicieuse créole, os menus, chair dodue
-et dorée de pigeon rôti, des yeux de biche, un nez fin, des joues
-maigres, avec une gueulette qui avançait pour happer; de jeunes seins
-ronds et purs, montrés généreusement, les bras frêles, la taille
-mince, le pied petit, les membres délicats. Elle jouait la
-femme-enfant, avec des emballements, des langueurs, des élans, des
-rires et des larmes et des mots zézayants. Elle paraissait une
-créature fragile, expansive, sensible, pas très intelligente. Elle
-était tout le contraire. Cérébrale et sensuelle, sèche et
-passionnée, observant tout, calculant tout, inlassable, incassable,
-fragile, oui, comme un osier qui plie et&mdash;bing!&mdash;qui cingle,
-faite à chaux et à sable sous le friable émail: (elle seule eût pu
-dire ce que coûte d'énergie ce délicat vernis).&mdash;Quant à
-l'intelligence, elle aurait pu en revendre: elle en avait en banque;
-mais elle ne l'utilisait qu'au seul objet qui l'intéressât: son mari,
-qu'elle possédait jalousement. Ç'avait été, des deux parts, un
-mariage de passion, de la tête et des sens,&mdash;volupté,
-vanité.&mdash;La décision de Noémi avait de beaucoup devancé le
-choix de Philippe, et même son attention. Cet homme qui, à l'exemple
-d'illustres confrères parisiens, menait avec une égale fougue son
-écrasante activité professionnelle et une vie mondaine sans arrêt,
-avait trouvé le temps de «faire», comme on dit, de nombreuses
-passions. Sa réputation victorieuse n'avait pas été pour peu dans le
-fol amour et le désir décidé que conçut Noémi de le prendre, mais
-pour elle seule, et de le garder. Philippe ne se souciait pas de
-l'intelligence chez les femmes. Il les voulait bien faites, bien
-portantes, élégantes, et sottes. Il affectait de dire qu'une femme
-n'est jamais assez sotte. Noémi ne l'était point; mais qu'à cela ne
-tînt! Une femme qui veut un homme se fait, devant son miroir, l'esprit
-comme les yeux qu'il veut. Elle grisa Philippe de sa jeune chair, et de
-son idolâtrie. Elle l'absorba goulûment.</p>
-
-<p>Mais ce n'est pas une sinécure que la carrière d'amante. Il y faut
-dépenser une espèce de génie. Et jamais de repos! Philippe, après
-une longue période de mutuelle servitude amoureuse, commençait à se
-lasser. Noémi, merveilleusement prompte à saisir dans le cœur de son
-mari-amant les moindres indices d'une saute de vent, ne dormait que d'un
-œil; sans que Philippe y prît garde, toujours en éveil jaloux, elle
-savait d'un coup de patte détourner le danger et, par l'appât des sens
-et son esprit rusé, reprendre au piège l'homme prêt à lui échapper.
-C'était un jeu d'abord. Ce ne le fut pas longtemps. Encore plus que
-Philippe, il fallait se surveiller, soi, être toujours attentive,
-toujours prête à parer aux dégâts imprévus des minutes perfides,
-aux dégâts infaillibles des jours et des années. Noémi n'avait plus
-toute sa prime fraîcheur; le teint était brouillé; la finesse du
-visage devenait sécheresse, la gorge s'empâtait, et les pures attaches
-du cou étaient menacées. L'art volait au secours du chef-d'œuvre en
-danger, et même y ajoutait quelques charmes de plus. Mais quelle
-tension, toujours! Le moindre instant d'abandon eût livré le secret à
-l'œil aigu du maître, qui n'eût plus oublié. Ne jamais se laisser
-surprendre, au dépourvu!... Quelle tragédie, un matin qu'une des
-petites incisives du haut s'était brisée! Noémi était restée, la
-moitié du jour, invisible, disparue, chez le dentiste,&mdash;sans qu'en la
-voyant, au retour, exhiber son sourire impeccable, Philippe eût
-d'autres soupçons que ceux de la jalousie... (Mais cela, c'est moins
-terrible qu'une dent cassée!...)&mdash;Il fallait jouer serré. Philippe
-n'était pas un de ces maris qu'on pût aisément tromper sur la
-marchandise. Il était du métier. Noémi avait toujours un petit
-battement de cœur, quand il posait sur elle un de ces regards «Rayons
-X» (ainsi qu'elle les appelait, en riant, pour se donner le change),
-qui lui faisaient passer la visite d'inspection. Elle se demandait:
-«Voit-il?...» Il voyait; mais il ne le montrait pas. L'art chez Noémi
-lui semblait une partie de la nature; et pourvu que l'effet lui plût,
-tout allait bien. Mais gare au jour où l'effet serait manqué!... Elle
-ne pouvait pas deux nuits dormir sur ses lauriers. Elle devait les
-gagner à nouveau, chaque demain. Et il lui était interdit de se
-montrer soucieuse. Pour plaire au maître, il fallait toujours paraître
-gaie, jeune, rayonnante. C'était parfois accablant! À des moments de
-lassitude, quand elle savait n'être pas vue, elle s'affalait dans le
-creux d'un divan, un pli dur entre les yeux, un sourire crispé,
-saignant de ses lèvres carminées... Mais l'accès de faiblesse ne
-durait jamais plus d'une minute ou deux. Il fallait repartir. Et elle
-repartait. Jeune, gaie, rayonnante... pourquoi pas? Elle l'était. Elle
-l'avait. Elle ne le lâcherait pas... Et puis, contre un tyran, dont on
-ne peut se passer, et qui abuse, il y a des vengeances... Suffit! Elle a
-ses secrets... Nous en reparlerons tout à l'heure, s'il lui plaît...
-Pour l'instant, elle rit, pas seulement des dents, elle est satisfaite,
-d'elle et de lui, elle est sûre, elle le tient!&mdash;Et naturellement,
-c'est l'heure où il lui échappe... En vain, tout son talent! Toute
-cette peine, en vain! Toujours un moment vient où l'attention se
-relâche. Argus même a dormi. Et l'animal en cage, le cœur de l'amant
-chambré, reprend sa liberté.</p>
-
-<p>Par une de ces aberrations, dont la nature est coutumière&mdash;(la
-bonne entremetteuse y trouve son avantage)&mdash;Noémi, pour une fois,
-vit sans défiance une femme. Et cette femme fut Annette.</p>
-
-<p>Elle vivait sur la trompeuse assurance que Philippe abhorrait les femmes
-intellectuelles. Annette était la dernière qui l'aurait inquiétée.
-D'après le portrait physique de ses rivales passées et d'après le
-sien propre, Noémi s'était fait une image de celle qui pourrait lui
-voler son mari. Elle la voyait petite, comme elle, plutôt brune,
-sûrement jolie, fine, coquette, sachant tirer parti de ses avantages.
-Philippe professait l'opinion humoristique que la femme, étant
-exclusivement faite pour l'usage de l'homme, devait, dans la vie
-moderne, être un bibelot d'appartement extrêmement soigné, mais
-facile à manier, qui, sans tenir trop de place, meublât agréablement
-le salon et la chambre à coucher. Il n'aimait pas les grandes femmes et
-faisait plus de cas de la grâce que de la beauté. Quant aux qualités
-d'esprit, il disait que, quand il en avait besoin, il les trouvait chez
-les hommes, et que le seul esprit qu'il demandât à la femme était
-«l'esprit de corps». Noémi n'y contredisait point: elle répondait au
-portrait.&mdash;Annette n'y répondait point. Grande et forte, d'une beauté
-lourde, au repos, lorsque rien ne l'animait, et (quand elle ne le
-voulait pas) sans grâce, Junon-génisse qui somnole dans un
-pré,&mdash;Noémi la jugea rassurante; et le fait qu'Annette se montrât
-glaciale avec Philippe lui prêta des attraits. De son côté, Annette,
-très sensible au joli chez les femmes, et portée à aimer ce qui ne
-lui ressemblait pas, fut séduite par Noémi; en causant avec elle, elle
-montra qu'elle avait aussi, quand il lui plaisait, un sourire
-enchanteur. Philippe n'en perdit rien; et son feu naissant se prit pour
-l'Annette aux deux masques, dont l'un n'était pas pour lui...
-(N'était-il pas pour lui?... L'amour que l'on repousse a de si savantes
-malices, pour rentrer dans la place d'où on l'a expulsé!...) Dans le
-même temps qu'Annette interdisait à Philippe de scruter sa pensée et
-se retranchait derrière la plus ingrate de ses apparences, elle
-n'était pas fâchée qu'il vit, par-dessus le mur, son visage le plus
-captivant... Oui, il avait bien vu. De l'autre coin du salon, exposant
-à ses hôtes une récente expérience, il observait sa femme, qui
-travaillait pour lui. Annette et Noémi se prodiguaient toutes les
-câlineries, dont Noémi n'était jamais à court, et qu'inspirait à
-Annette un sentiment complexe, d'où le souci de Philippe n'était pas
-absent. Et son oreille suivait, à l'autre coin du salon, la voix
-tranchante, qui se savait écoutée....</p>
-
-<p>Elle le haïssait, elle le haïssait... Il était le plus profond de
-sa nature refoulée,&mdash;qu'elle voulait refouler,&mdash;le mauvais et
-le fort: le dur orgueil impérieux, le besoin de dominer, les exigences
-de la volonté, celles de l'intelligence, aussi du corps sensuel et
-violent, la passion sans amour, plus forte que l'amour. Et comme cette
-faune de l'âme, elle la haïssait en elle, elle la haïssait en lui.
-Mais c'était engager un combat inégal. Ils étaient deux contre
-elle:&mdash;lui et elle.</p>
-
-
-
-
-<p>Philippe Villard était de basse bourgeoisie franc-comtoise. Le père,
-imprimeur dans une petite ville, actif, remuant, audacieux, avait à la
-fois l'énergie et le manque de scrupules qu'il fallait pour réussir
-sur un plus vaste théâtre; mais il ne réussit point, parce que, pour
-réussir, il y a une ligne d'audace qu'il faut savoir atteindre et ne
-pas dépasser, et qu'il la dépassait toujours. Gérant d'un canard
-local, qui nageait sur les eaux troubles de la politique, républicain
-gambettiste, anti-clérical à tous crins, grand brasseur d'élections,
-une fois il força la note des diffamations et chantages autorisés par
-la loi, (non! l'usage) et, condamné, lâché par ceux qu'il avait
-servis, malade par surcroît, il se vit ruiné, son matériel vendu,
-toutes les haines locales démuselées maintenant qu'il n'avait plus les
-moyens de se faire utiliser ou craindre. Alors, il se débattit
-furieusement, comme un loup, contre la maladie, la misère et la
-méchanceté; et l'exaspération empirant son état, il creva, exhalant
-jusqu'à son dernier souffle sa rancune implacable contre la trahison de
-ses anciens compagnons. Le petit avait dix ans; et rien ne fut perdu
-pour lui de ces imprécations.</p>
-
-<p>Sa mère, fière paysanne des plateaux jurassiens, habitués à
-lutter avec le sol ingrat que le vent âpre mord, servit comme femme de
-journée, lessiveuse au canal, fit les plus rudes travaux, solide comme
-une jument du Perche, abattant la besogne avec ses quatre membres et sa
-carcasse de fer, âpre au gain, mais exacte, probe, dure pour elle et
-serrée; elle était crainte et recherchée: une langue redoutable,
-qu'elle tenait attachée; on la savait maîtresse, par le mari mort, de
-bien des secrets de maison; elle n'en usait point, mais elle les avait:
-il était plus prudent de payer ses services que de s'en passer. Sans
-scrupules d'esprit et d'action rigoureuse, un feu sombre,&mdash;(dans
-cette race, l'Espagne a laissé de son sang)&mdash;une passion
-d'énergie sans limites qui, mêlée au désabusement gaulois, ne croit
-à rien et agit comme si le salut et la damnation étaient au bout. Elle
-n'aimait que son fils. Farouche façon d'aimer! Elle ne lui cachait rien
-de ce qu'aux autres elle taisait: elle le traitait en associé.
-Ambitieuse pour lui seul: elle se sacrifiait, et il devait se
-sacrifier&mdash;à qui? À <i>sa</i> revanche (<i>Sa?</i> Oui, la
-sienne, celle du fils, celle de la mère, c'est la même!) Pas de
-tendresse, point de gâteries, ni surtout de plaignotteries!...
-«Prive-toi! Tu te pourlécheras plus tard...» Quand il revenait de
-classe,&mdash;(Dieu sait par quels efforts de travail et de diplomatie
-elle lui obtint une bourse au collège de la ville, puis au lycée du
-chef-lieu!)&mdash;quand il revenait battu et humilié par les petits
-bourgeois, héritiers imprudents de la malveillance cachée des pères,
-elle lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Sois plus fort qu'eux, plus tard! Ils te baiseront les pieds.</p>
-
-<p>Elle disait:</p>
-
-<p>&mdash;Compte sur toi! Ne compte sur personne!</p>
-
-<p>Il ne compta sur personne, et bientôt il fit voir qu'on aurait à
-compter avec lui. Elle réussit à se tenir accrochée à la vie,
-jusqu'à ce que les études du fils brillamment terminées, il eût pris
-à Paris ses premières inscriptions de médecine. Il était dans un
-examen, quand elle s'alita, avec une fluxion de poitrine. Elle ne voulut
-pas le troubler, avant qu'il eût fini. Elle mourut sans lui. De sa rude
-écriture, tordue comme les griffes de la vigne au printemps, tous les
-points et accents bien marqués en leur place, elle mit sur une feuille
-blanche soigneusement coupée à une lettre du fils peu ménager de
-papier:</p>
-
-<p>&mdash;«Je m'en vas. Mon garçon, tiens-toi ferme, ne lâche point!»</p>
-
-<p>Il n'avait point lâché. Revenu au pays pour enterrer sa mère, il
-trouva une petite somme, amassée jour par jour, qui lui permit de payer
-son entretien encore pendant une année. Puis, réduit à lui-même, il
-passa la moitié de ses journées et quelquefois de ses nuits à gagner
-ce que l'autre moitié exigeait pour subsister. Nulle tâche ne le
-rebuta. Il fit de la naturalisation chez un empailleur, il fut modèle
-chez un sculpteur, garçon extra le dimanche dans des cafés de
-banlieue, ou le samedi soir dans des restaurants de noces; il lui arriva
-même, l'hiver, un matin de famine, de se faire engager par le service
-de voirie dans une équipe de balayeurs de neige. Il n'hésita point à
-recourir aux quémandages impudents, aux secours, aux prêts humiliants,
-qu'on ne pourra point rendre, et qui donnent le droit à des faquins,
-pour une pièce de cent sous, de vous traiter sans ménagements...
-(Bougre! Ils ne s'y risquaient pas deux fois, sous son regard! Mais
-alors, ne pouvant plus se payer en mépris, ils se payaient en haine,
-prudente, derrière son dos: ils le vilipendaient.)&mdash;Il alla jusqu'à
-prendre, durant quelques mois de travail acharné, l'argent que lui
-offrait une fille du quartier. Il n'en rougissait point: car ce n'était
-pas pour lui, (il se tuait de privations), c'était pour le succès. Des
-besoins, certes, il en avait! il eût voulu tout prendre; mais il les
-jugulait. Plus tard! Vaincre d'abord. Et pour vaincre, il faut vivre.
-Vivre par tous les moyens. La victoire lave tout. Et elle lui était
-due. Il se sentait du génie.</p>
-
-<p>Il frappait l'attention des maîtres, des camarades. On lui confiait des
-travaux, qu'après un semblant de retouches signaient des hommes
-arrivés. Il se laissait exploiter, pour se créer des droits sur ceux
-qui barraient la porte aux arrivants. Ils n'étaient pas très pressés
-de le laisser entrer. Ils l'estimaient. L'estime est une monnaie qui
-dispense des autres. On l'appréciait, ouida! Ce prix ne l'engraissait
-point. Malgré sa solidité jurassienne, il était, de fatigue et de
-sous-nutrition, en train de succomber, quand Solange le rencontra.
-C'était à une de ces nombreuses œuvres qu'elle patronnait, avec une
-générosité sincère et intermittente, de cœur et d'argent: une
-clinique d'enfants. Solange y vit Philippe se dévouer, avec
-rage,&mdash;cette rage qu'il avait de vaincre, partout où restait une
-chance,&mdash;au chevet de petits malades qui semblaient condamnés; il y
-passait des nuits et sortait de ces combats; l'air hâve et exténué,
-mais les yeux qui flambaient de fièvre et de génie. Quand il avait
-vaincu, il était presque beau et semblait plus que bon, auprès du
-petit patient qu'il venait de sauver. L'aimait-il? C'est possible; pas
-certain... Mais avec le mal il avait eu le dernier mot!</p>
-
-<p>Solange, quand elle connut la situation de Philippe, passa par une de
-ces crises de «pathétisme» périodique, où tout son horizon était
-bloqué par un unique objet. Si l'on en voulait profiter, il ne fallait
-point perdre de temps. Philippe ne le perdait jamais. Cet homme qui se
-noyait s'empara de la main qui lui était tendue. Il prit même le bras
-avec, et il eût pris le reste, s'il ne s'était aperçu que Solange,
-dans ses emballements, ne concevait pas l'idée de rapports amoureux.
-Elle aimait à s'exalter, mais cela ne dérangeait en rien sa
-tranquillité. Philippe n'avait jamais vu encore une femme s'intéresser
-à lui, sans y chercher son intérêt. La bonne Solange trouvait son
-plaisir en elle. Elle ne demandait aux autres que de ne pas la
-contrarier dans l'image qu'elle s'en faisait. Au fond, elle ne tenait
-pas à les connaître. Elle écartait de sa vue tout ce qui, chez un
-autre, aurait pu lui déplaire, sous prétexte que ce n'était pas «sa
-vraie nature»; et elle ne gardait comme <i>vraie</i> que ce qui lui
-ressemblait. Elle en arrivait ainsi à se faire un univers tout pétri
-de braves gens anodins, comme elle. Philippe se laissa faire, avec un
-peu de mépris et un peu de respect. Il n'aimait pas les sots; et il
-estimait tels ceux qui ne voyaient pas le monde comme il était; mais
-une bonté qui fait le bien dont elle parle n'était pas pour lui un
-spectacle commun. Quelles que soient les valeurs, morales ou immorales,
-l'essentiel est qu'elles <i>vaillent.</i> La bonté de Solange n'était pas
-fictive. Dès qu'elle sut le dénuement et le labeur de Philippe, elle
-le pensionna, jusqu'à ce qu'il fût sorti des années d'examens, elle
-lui procura le répit de travailler en paix. Elle fit plus: elle usa de
-ses relations étendues pour intéresser à lui un des maîtres
-influents de la Faculté, ou&mdash;(car cet homme avisé n'était pas sans
-avoir remarqué la valeur inquiétante du louveteau affamé)&mdash;pour faire
-que son intérêt ne demeurât point confiné <i>intus et in cute</i>, mais
-se montrât au jour. Enfin, ce fut elle qui, le mettant en rapports avec
-un roi des huiles américain, désireux de s'immortaliser par
-procuration, lui ouvrit les chemins rapides de la renommée, que d'abord
-il fonda, au delà de l'Océan, sur ses audacieuses prouesses dans un
-Palace-hôpital du pharaon.</p>
-
-<p>Au reste, il arriva, au cours des années d'épreuves, que Solange
-oubliât totalement son protégé pendant des mois, et que la pension
-promise cessât, par distraction. Toute leur bonne volonté ne fait pas
-que les riches puissent comprendre qu'il faille toujours penser à
-l'argent. L'argent, c'est une préoccupation de pauvres. Solange
-envoyait à Philippe des billets de concert. Pour rappeler à cette
-charmante femme, dans sa loge de théâtre, la pension arriérée, il
-fallait avoir toute honte bue. Philippe la buvait. C'était parfois le
-seul aliment qu'il eût pris de la journée. Solange faisait alors de
-grands yeux étonnés:</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?... Ah! cher ami, que je suis donc étourdie!...
-Dès que je serai rentrée...</p>
-
-<p>Elle promettait, oubliait encore un jour ou deux, et envoyait enfin,
-s'excusant le plus gentiment du monde. Philippe, enragé d'attente et
-d'humiliation, se jurait que la prochaine fois il crèverait plutôt que
-de redemander. Mais crever, c'est bon pour ceux qui n'ont pas besoin de
-vivre! Et lui, il avait besoin... Il redemanderait, autant de fois qu'il
-faudrait... Solange ne lui en voulait point. Si elle oubliait
-souvent,&mdash;(«Elle avait tant à penser!»...)&mdash;quand on le lui
-rappelait, elle avait toujours le même plaisir à donner...</p>
-
-<p>Quels singuliers rapports que ceux de cet homme, jeune, ardent, affamé
-de tous les biens de la terre, avec cette femme, à peine plus âgée
-que lui, élégante, jolie, douce, bonne à manger, qui se voyaient seul
-à seule, souvent, pendant des années, sans que rien d'équivoque
-s'insinuât dans leur amitié! La tranquille Solange conseillait
-maternellement Philippe sur la toilette, sur les petits problèmes du
-monde et de la vie pratique. L'orgueil de Philippe n'avait point honte
-de recevoir, de demander conseil, et même de se confier, de conter ses
-ambitions et ses déceptions. Il le pouvait sans crainte. Solange
-n'entendait rien, rien de mal, rien de réel. Qu'importe! Elle
-écoutait, et elle disait, après, avec son bon sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez m'effrayer. Mais je ne vous crois pas.</p>
-
-<p>Car elle ne croyait que ce qui n'était pas vrai.</p>
-
-<p>Et cet homme, impitoyable pour toutes les médiocrités, ne fit qu'une
-exception dans la vie: pour Solange. Il s'abstenait de la juger.</p>
-
-<p>Précédé d'une réputation, à l'américaine, tapageuse, mais solide
-et basée sur des réalités indiscutables, il était revenu à Paris,
-depuis sept à huit ans. L'appui de son cornac, remorquant à la suite
-des dollars insolents les protections officielles, lui avait frayé
-passage, en dépit des triples barrières entassées par la routine, la
-jalousie, et par les justes droits de ceux qui depuis longtemps
-attendaient leur tour d'entrer. Justes ou non, il leur passa sur le
-ventre, à tous. Philippe n'eût point souffert des honneurs ou des
-avantages qui ne fussent pas mérités; mais, les sachant mérités, il
-ne s'embarrassait point des moyens pour les décrocher. Il méprisait
-trop les hommes pour ne pas leur emprunter, quand c'était nécessaire,
-leurs méprisables armes, afin de les enfoncer. Il ne négligea point
-une réclame de presse, qui perçait les oreilles, à la façon des
-cuivres accompagnant jadis, sur les tréteaux de villages, les
-arracheurs de dents. Il fut l'homme des exhibitions mondaines, des
-avant-premières, des vernissages, des galas officiels. Il se prêta aux
-interviews sensationnelles. Lui-même il écrivit&mdash;(on n'est jamais
-mieux servi que par soi)&mdash;et, par un ou deux exemples, il montra aux
-contradicteurs qu'il maniait la plume aussi bien que le bistouri. Avis
-aux amateurs!... Point d'équivoque! Sa façon de tendre la main voulait
-dire: «Alliance, ou guerre?» Il ne laissait aucun moyen d'échapper
-par la neutralité.</p>
-
-<p>En même temps, un travail acharné, nul ménagement pour soi, pas plus
-que pour les autres, l'indifférence aux risques, des résultats
-éclatants, impossibles à nier, qui lui faisaient de ses internes, dans
-l'hôpital qu'il dirigeait, d'enthousiastes partisans; des
-communications téméraires à l'Académie, qui soulevaient
-l'incrédulité exaspérée des esprits bien assis, n'aimant pas à
-être bousculés; des joutes homériques, d'où il sortait presque
-toujours avec le mot décisif, toujours avec le dernier.</p>
-
-<p>Il épouvantait les timidités. Point d'égards aux individus, quand
-l'intérêt de la science ou de l'humanité lui semblait en jeu! Il eût
-voulu expérimenter sur les criminels, supprimer les monstres, châtrer
-les anormaux, faire des essais héroïques sur la chair vivante. Il
-haïssait la sentimentalité. Il ne s'apitoyait pas sur ses patients, et
-il ne leur permettait pas les apitoiements. Leurs geignements ne
-l'intéressaient pas. Mais où il pouvait sauver, il sauvait,&mdash;rudement;
-il tranchait dans le vif, pour guérir le vivant. Dur de cœur, mais les
-mains douces. Ils le craignaient, et ils le recherchaient. Il
-rançonnait les riches et ne demandait rien aux pauvres.</p>
-
-<p>Il vivait largement, ayant pris le goût du luxe,&mdash;que d'ailleurs il
-eût pu, sans regrets, d'un jour à l'autre, rejeter entièrement;&mdash;mais
-cette vie, puisqu'on l'a, autant la prendre toute! Sa femme faisait
-partie de son luxe. Il jouissait de l'une et de l'autre, et il ne leur
-demandait pas ce qu'ils ne pouvaient donner. Il ne demandait pas à
-Noémi de partager sa pensée, et il ne le lui offrait pas. Noémi n'y
-tenait point: si elle avait le reste, elle gardait, jugeait-elle, la
-bonne part. Lui, avait décidé qu'en tout cas c'était la seule qu'on
-dût aux femmes. Une femme qui pense est un meuble encombrant.</p>
-
-<p>Pourquoi donc fut-il pris sur-le-champ par Annette?</p>
-
-
-<p>Par ce qui lui ressemblait.</p>
-
-<p>Par ce qui lui ressemblait dans l'Annette de ce temps, et que lui seul
-pouvait lire. Au croisement de lames de leurs premiers regards, au
-battement des premières répliques, fer contre fer, il se dit:</p>
-
-<p>&mdash;Elle voit ces gens comme moi. Elle est de ma race.</p>
-
-<p>De sa race? Il ne semblait guère, à en juger par les faits: Annette
-était tombée de la sphère sociale, où Philippe s'était hissé, à
-la force du poignet; et il se rencontraient, à un échelon de
-passage.&mdash;Mais, à ce moment précis, ils étaient de plain-pied; ils se
-sentaient tous deux étrangers à ce monde, adversaires de ce monde,
-tous deux comme d'une autre race, jadis maîtresse du sol, maintenant
-dépossédée, dispersée sur la terre, à peu près disparue. Et qui
-sait, après tout, les mystères des races et leurs vicissitudes, cette
-mêlée millénaire où, semble-t-il, l'humanité s'achemine au triomphe
-final de la médiocrité?... Mais il y a des ressauts; et parfois,
-l'ancien maître du sol, pour un jour, reprend son bien. Son bien ou
-non, Philippe revendiquait le sien. Et comme tel, il venait de s'adjuger
-Annette.</p>
-
-
-
-
-<p>Quand Annette fut rentrée au logis, baissant la tête, le front pesant,
-elle se coucha sans parler. Elle faisait le vide en elle. Mais elle ne
-s'endormit pas. Il lui fallait guetter, pour écarter une image: dès
-qu'elle s'engourdissait, l'image se présentait à l'entrée. Pour
-l'oublier, elle essaya de ses préoccupations journalières: elles ne
-l'intéressèrent point. Alors, elle fit appel, contre l'invasion
-menaçante, à un allié qu'elle craignait habituellement d'évoquer,
-car il risquait de remuer trop de troubles passés: Julien, et le monde
-de pensées qu'autour du nom aimé, plus fictif que réel, le regret et
-le rêve avaient groupées. Ils reparurent un moment, et retombèrent
-glacés. Elle s'obstina à les ressaisir de force. Elle ne tenait dans
-ses bras qu'une gerbe fanée. Un coup de soleil avait bu la sève. À
-vouloir les ranimer, Annette, avec ses mains fiévreuses, achevait de
-les brûler. Elle s'agitait, tournant et retournant l'oreiller. Il
-fallait pourtant dormir, pour le travail du lendemain. Elle prit un
-cachet, et tomba dans l'oubli. Mais quand, après trois ou quatre
-heures, elle se réveilla, le souci était là; et il lui sembla que,
-même pendant le sommeil, il ne l'avait pas quittée.</p>
-
-<p>Le lendemain et les jours qui suivirent, son trouble persista. Elle
-allait, elle venait, elle donnait ses leçons, elle causait, elle riait,
-ainsi que d'habitude. La machine, bien montée, continue d'elle-même.
-Mais l'âme était inquiète.</p>
-
-<p>Une journée grise, en traversant Paris, soudain tout s'éclaira... De
-l'autre côté de la rue, Philippe Villard passait... Elle rentra,
-baignée de joie.</p>
-
-<p>Quand elle se décida à comprendre les raisons de cette joie, elle fut
-atterrée. Comme si elle eût reconnu en sa chair un cancer!... Ainsi,
-encore une fois, elle était prise au piège! L'amour? L'amour pour un
-homme qui serait pour elle encore une cause d'inutiles souffrances, un
-homme qu'elle ne connaissait pas, mais qu'elle savait dangereux, sans
-bonté, un homme qui ne lui appartenait pas, qui appartenait à une
-autre, un homme qu'elle n'aimait pas, puisqu'elle en aimait un autre! Un
-autre? Oui, Julien, elle l'aimait toujours. Eh bien, si elle l'aimait,
-est-ce qu'elle pouvait aimer un autre?&mdash;Elle l'aimait... Mais comment,
-mais comment le cœur pouvait-il se donner à deux êtres à la fois? Se
-donner tout entier, à chacun, sans partage! Car lorsqu'il se donnait,
-le cœur d'Annette se donnait tout... Elle avait le sentiment de se
-prostituer. Certes, livrer son corps lui eût paru moins honteux que
-livrer son cœur à deux amours à la fois. N'était-elle pas sincère,
-loyale avec elle-même?&mdash;Justement. Elle ne savait pas qu'elle avait
-plus d'un cœur, qu'elle était plus d'un être. Dans la forêt d'une
-âme coexistent des futaies de pensées, des fourrés de désirs, vingt
-essences différentes. On ne les distingue point, à l'ordinaire: elles
-dorment. Mais quand passe le vent, leurs rameaux s'entre-choquent... Le
-choc des passions avait depuis longtemps déjà réveillé dans Annette
-sa multiplicité. Elle était à la fois la femme de devoir et d'orgueil
-passionné, la mère passionnée, l'amante passionnée&mdash;l'amante? les
-amantes... la forêt sous la houle et ses bras jaillissants vers tous
-les points du ciel... Mais Annette, humiliée jusqu'à l'accablement de
-cette force qui disposait d'elle sans son adhésion, pensait:</p>
-
-<p>&mdash;À quoi bon vouloir et lutter, des années, s'il suffit d'un
-instant pour tout ruiner? D'où vient-elle donc, cette force?</p>
-
-<p>Car elle la répudiait, avec fureur, comme étrangère. Ne
-reconnaissait-elle pas sa propre substance? Ah! c'était le plus
-accablant. Comment s'évader de soi-même?</p>
-
-<p>Elle n'était pas femme à plier passivement sous une fatalité
-intérieure, qu'elle méprisait. Elle décida d'étouffer un sentiment
-qui la mortifiait. Et, son labeur aidant, elle y eût réussi, sans
-Noémi.</p>
-
-<p>Elle reçut une lettre de la grande écriture de la petite personne, qui
-en avait étudié l'élégance mondaine, sans pouvoir en déguiser la
-sèche décision. Quelques lignes aimables la priant à dîner. Annette
-s'excusa sur ses occupations. Noémi redoubla, exprimant cette fois le
-désir chaleureux qu'elle avait de la revoir et lui laissant le choix de
-la soirée. Annette, résolue à ne plus affronter un danger qu'elle
-avait éventé, déclina de nouveau l'invitation, prétextant son
-extrême fatigue, à la fin de ses journées. Elle s'en croyait quitte;
-mais le petit Pandarus, qui est, à ses heures d'ennui et de malice, une
-des mille formes de l'Amour, ne laissa plus Noémi en repos qu'elle
-n'eût introduit Annette dans sa bergerie. Et Annette, un soir
-que, rentrant de ses leçons, elle préparait le dîner&mdash;(c'est
-toujours l'heure que choisissent, pour faire leurs visites, les
-désœuvrés)&mdash;vit paraître Noémi, gazouillante, qui l'assura d'une
-amitié éternelle. Annette, gênée de se montrer à son désavantage,
-malgré elle séduite par les tendresses de celle en qui, à son insu,
-elle aimait un reflet de «l'autre», tint bon, malgré les instances,
-et refusa tout dîner; mais elle ne put faire moins que de promettre sa
-visite, s'informant prudemment des heures où elle serait sûre de
-trouver Noémi seule. Noémi remarqua le souci que prenait Annette
-d'éviter Philippe; elle l'interpréta par la timidité et le manque de
-sympathie. La sienne en augmenta. Revenue au logis, elle eut
-l'imprudence bavarde de raconter sa visite à Philippe, insistant, avec
-la perfidie charmante des excellentes amies, sur tout ce qui, à son
-sens, pouvait achever de déprécier une femme aux yeux de Philippe: le
-dénuement, le désordre, l'odeur d'encre et de cuisine, bref, l'Annette
-au fourneau. Philippe, qui connaissait la vaillante histoire d'Annette,
-et qui connaissait encore mieux l'odeur de la pauvreté, fit d'autres
-réflexions que celles qu'on escomptait; mais il les garda pour lui.</p>
-
-<p>Ce ne fut pas tout à fait le hasard qui fit que, peu de jours après,
-Annette, sortant de chez Noémi, rencontra dans la rue Philippe qui
-rentrait. Ne l'ayant point cherché, elle se crut permis de ne pas
-combattre la joie secrète qu'elle en éprouva. Ils échangèrent
-quelques paroles. Pendant qu'ils étaient arrêtés, à causer, une
-jeune femme passa, que Philippe salua, et qu'Annette reconnut. C'était
-l'intelligente actrice, qui jouait alors la Maslowa. Annette avait de
-l'attrait pour elle; et sa sympathie se lut dans son regard. Philippe
-lui demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Vous la connaissez?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai vue, dit-elle, dans <i>Résurrection.</i></p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit-il, avec un pli de la bouche dédaigneux.</p>
-
-<p>Annette s'étonna:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'aimez pas son jeu?</p>
-
-<p>&mdash;Son jeu n'est pas en cause.</p>
-
-<p>&mdash;C'est la pièce, alors? Vous ne l'aimez pas?</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Philippe.</p>
-
-<p>Et il ajouta, voyant Annette curieuse de savoir ses raisons:</p>
-
-<p>&mdash;Faisons quelques pas ensemble, voulez-vous? C'est un peu sans
-façons. Mais les façons ne sont pas faites pour nous.</p>
-
-<p>Ils cheminèrent ensemble. Annette, gênée et flattée. Philippe
-parlait de la pièce, avec un mélange d'animosité et d'humour, comme
-Tolstoy lui-même (juste retour des choses!) en usait souvent avec ceux
-qu'il n'aimait point. Il s'interrompit, amusé de sa sévérité:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas juste... Quand je vois une œuvre, je vois ceux
-qui la voient, je la vois sous leurs méninges; et le spectacle n'est
-pas beau.</p>
-
-<p>&mdash;Il l'est chez quelques-uns, dit Annette.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ils sont quelques-uns qui ont le don d'embellir la misère du
-monde. Cela les dispense d'y remédier. Ces bons idéalistes se
-ménagent de douces heures avec l'infortune des autres, qui leur est un
-sujet d'émotions artistiques ou charitables de tout repos; mais ils en
-ménagent de meilleures encore aux forbans qui l'exploitent. Leur
-sentimentalité couvre de son pavillon les Ligues patriotiques ou de
-repopulation, les lancements d'émissions, les guerres coloniales et
-autres philanthropies... L'époque de la larme à l'œil!... Il n'en est
-pas de plus sèche et de plus intéressée... L'époque du bon patron
-(vous avez lu Pierre Hamp?) qui bâtit près de l'usine l'église,
-l'assommoir, l'hôpital et le bordel.. Ils font deux parts de leur vie:
-l'une en discours de civilisation, progrès, démocratie; l'autre en
-exploitation et destruction sordide de tout l'avenir du monde,
-empoisonnement de la race, anéantissement des autres races de l'Asie et
-de l'Afrique... Après quoi, ils vont s'attendrir sur la Maslowa et
-faire leur sieste sur les moelleuses harmonies de Debussy... Gare au
-réveil! Les haines féroces s'amassent. La catastrophe vient... Tant
-mieux! Leur sale médecine ne cherche qu'à entretenir les maladies. Il
-faudra toujours en venir à la chirurgie.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que le malade en réchappera?</p>
-
-<p>&mdash;J'enlève le mal. Tant pis pour le malade!</p>
-
-<p>Une boutade. Annette sourit. Philippe lui jeta un coup d'œil de
-côté:</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne vous fait pas peur?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas malade, dit Annette.</p>
-
-<p>Il s'arrêta pour la regarder:</p>
-
-<p>&mdash;Non, vous ne l'êtes pas. On respire avec vous une odeur de
-santé... Cela me change de mes infections physiques et morales! Les
-dernières sont les pires... Pardon de ma diatribe! Mais je sors d'une
-séance, d'une dispute avec une bande de tartuffes de l'entretien
-officiel des maladies, c'est-à-dire de l'Hygiène; j'étais plein de
-colère et de dégoût à étouffer; et quand je vous ai vue, vos yeux
-clairs, votre franche démarche, tout en vous fier et sain, j'ai pris
-égoïstement une bouffée de votre air. Voilà! cela va mieux.
-Merci.</p>
-
-<p>&mdash;Me voici promue médecin! Après ce que vous venez d'en dire?</p>
-
-<p>&mdash;Médecin, non pas. Médecine. Oxygène.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez une façon de traiter les gens!</p>
-
-<p>&mdash;C'est ainsi que je les classe: inspiration, expiration: ceux qui
-renouvellent, et ceux qui tuent, ceux qu'il faut tuer.</p>
-
-<p>&mdash;Qui voulez-vous tuer encore?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Encore!</i> releva-t-il. Vous trouvez que j'ai assez de mes
-malades?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, c'est malgré moi, dit Annette en riant. C'est le
-vieux sang classique.... Mais puis-je vous demander, quand je vous ai
-rencontré, à qui vous en aviez?</p>
-
-<p>&mdash;J'aimerais autant l'oublier, maintenant que je suis avec vous.
-En deux mots, il s'agit d'un îlot de maisons insalubres, où depuis le
-Roi malpropre, Henry de la poule-au-pot, on cultive le cancer et la
-tuberculose. Rendement perfectionné: dans les vingt derniers ans, du
-80%. J'avais saisi de l'affaire le comité d'hygiène, exigé des
-mesures radicales: l'expropriation et la démolition. On paraissait
-d'accord, et l'on m'avait demandé de rédiger un rapport. Le rapport
-fait, j'arrive, et je trouve les oracles retournés... «Rapport
-impressionnant, cher éminent collègue, beau document, il faut voir,
-nous verrons, ces morts sont morts, vraiment, sont morts dans leurs
-maisons, mais sont-ils morts vraiment par le fait de leurs maisons?...»
-L'un me sort des certificats&mdash;(confectionnés
-comment?)&mdash;établissant, avec la complicité de familles achetées
-par le propriétaire, que le défunt avait déjà pris son billet de
-cimetière, quand il vint s'installer dans la salle d'attente, ou bien
-que la tumeur est suite d'un accident. Un autre combat l'idée que les
-vieilles maisons soient moins saines que les neuves, et dit qu'elles
-sont plus vastes et mieux aérées; il donne en exemple la sienne....
-Assainir, non détruire, il ne faut d'excès en rien; un bon lavage
-suffit; le propriétaire s'engage à faire désinfecter... D'ailleurs,
-nous sommes pauvres, rien dans les poches, point d'argent pour une
-expropriation.... Ah! s'il s'était agi de construire un nouveau
-canon!.... Mais, après tout, le cancer tue mieux que le canon... Pour
-achever la farce, enfin un des augures a parlé de la beauté. Il
-paraît que ces masures, datant du Vert-Cochon, doivent être
-conservées pour l'art et pour l'histoire!... J'aime l'art, moi aussi,
-et je vous montrerai chez moi d'assez belles peintures, des vieilles et
-des nouvelles; mais la vieillesse ne m'est pas&mdash;(à moins qu'il ne
-s'agisse de la belle Madame une Telle)&mdash;la marque de la beauté;
-et, beau ou non, je n'admets pas que le passé empoisonne le présent.
-De toutes les hypocrisies, l'hypocrisie d'esthète me répugne le plus,
-car de sa sécheresse elle veut faire une noblesse. Aussi, sur ce
-chapitre, j'en ai dit d'assez raides... Au milieu du débat, un
-collègue me fait signe, m'attire à l'écart, me dit: «Vous ne savez
-donc pas? L'insecte, la nécrobie qui se nourrit des cadavres de ses
-locataires, il est l'ami intime du président de ce grand comité du
-commerce et de l'alimentation qui fait les élections et les coalitions,
-une de ces Éminences grises qui règnent dans les convents et les
-banquets démocratiques, l'homme invisible dont la goujaterie
-maçonne&mdash;franc-maçonne&mdash;l'édifice branlant de notre
-République. Et cet ami du peuple ne veut pas qu'on déloge le peuple de
-son tombeau...» Car, écoutez le plus beau! C'est par philanthropie...
-On me sert à la fin une pétition des locataires, bien stylés,
-protestant contre la prétention de les charger de logement!&mdash;Que
-vouliez-vous que je fisse contre tous? Les augures rient, dit-on. Donc,
-j'ai ri. Mais j'ai dit qu'une bonne plaisanterie ne se gardait pas pour
-soi, que je ne suis pas égoïste, et que je me proposais d'en faire
-part, dès le lendemain, au public du <i>Matin.</i> Ils se sont
-récriés. Mais je ferai comme j'ai dit. Je sais ce qui m'attend: une
-levée des truelles. Et ceux de l'Hippocratie que j'ai naguère
-étrillés ne perdront pas l'occasion. Ils ont de quoi m'atteindre.
-Mais, comme vous dites: bataille! Madame la guerroyeuse!.... Hé!
-l'autre soir, chez Solange?... Cela semble vous amuser?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est beau, j'aime cela, lutter contre l'injustice. J'aurais
-voulu être homme!</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas besoin d'être homme. Vous en avez eu votre
-part....</p>
-
-<p>&mdash;Jamais je ne me suis plainte de ma part de combat, mais de
-l'étouffement. Combattre dans une cave, c'est notre lot, à nous. Mais
-vous, c'est au grand air, sur le sommet d'une montagne.</p>
-
-<p>&mdash;Hein! ce battement de narines! Un cheval qui respire la
-poudre. Je le connais déjà. Je l'ai remarqué, l'autre soir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous êtes moqué de moi, l'autre soir.</p>
-
-<p>&mdash;Non, certes. Cela me ressemble trop, pour que je me moque.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me harceliez. Vous m'avez fait marcher!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'avais vu tout de suite... Je ne me suis pas trompé.</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même, au début, vous étiez assez dédaigneux.</p>
-
-<p>&mdash;Du diable si je m'attendais à vous trouver&mdash;à trouver
-<i>vous</i>, chez Solange!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dites donc, et vous? Pourquoi vous y trouviez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, c'est autre chose:</p>
-
-<p>&mdash;C'est par amour pour la sentimentalité?</p>
-
-<p>&mdash;À votre tour de railler... Pauvre Solange!.... Non, ne
-parlons pas d'elle! Je sais tout ce qu'on peut dire. Mais Solange, c'est
-tabou!</p>
-
-<p>Elle ne le questionna point, mais elle le regardait.</p>
-
-<p>&mdash;Une autre fois, je vous dirai... Oui, je lui dois
-beaucoup....</p>
-
-<p>Ils s'étaient arrêtés. Ils allaient se quitter. Annette souriait:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes pas si mauvais que vous en avez l'air.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, peut-être pas si bonne!</p>
-
-<p>&mdash;Ça fait une moyenne.</p>
-
-<p>Il la regarda dans les yeux:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous?</p>
-
-<p>Il ne plaisantait plus. Un flot de sang monta aux joues d'Annette. Elle
-ne put trouver une parole à répondre. Le regard de Philippe la tenait
-et ne la lâchait point. Dit-il? Ne dit-il point? Sur ses lèvres elle
-lut: «Je vous veux»....</p>
-
-<p>Il s'inclina et partit.</p>
-
-
-
-
-<p>Annette resta seule, dans un torrent de feu. Elle allait droit devant
-elle. Elle se retrouva, dix minutes après, à l'endroit qu'elle venait
-de quitter. Elle avait, en marchant, sans le savoir, fait le tour de la
-grille du Luxembourg. Elle se réveilla brûlée, les trois mots de
-flamme gravés sur fond noir. Elle fît effort pour les effacer.... Les
-avait-il dits?... Elle revoyait le visage impassible. Elle essaya de
-douter. Mais l'empreinte était là. Et sa résistance faiblit, et
-brusquement céda... C'est bien... C'était écrit... Elle le savait
-d'avance... Au lieu de se révolter, comme elle l'eût pensé, une heure
-auparavant, elle était soulagée. Le sort en était jeté....</p>
-
-<p>Elle rentra, le cerveau lucide, sans fièvre, décidée.</p>
-
-<p>Elle savait que ce que Philippe voulait, il le ferait. Et ce que
-Philippe voulait, elle le voulait aussi. Elle était libre. Rien ne la
-retenait... La pensée de Noémi? Elle né lui devait rien qu'une chose:
-la vérité. Elle ne mentirait point. Elle reprendrait son bien.... Son
-bien? Le mari de l'autre... Mais l'aveugle passion lui soufflait que
-Noémi le lui avait volé.</p>
-
-<p>Elle ne fît rien pour presser l'inévitable. Elle était sûre que
-Philippe viendrait. Elle attendit.</p>
-
-<p>Il vint. Il avait choisi l'heure où il la savait seule. Quand elle alla
-ouvrir, elle fut prise de terreur. Mais cela devait être ainsi. Elle
-ouvrit. Elle ne montra rien de son émotion, si ce n'était sa pâleur.
-Il entra dans la chambre. Ils restaient l'un devant l'autre, à quelques
-pas, debout, le front un peu baissé; et il la regardait, avec ses yeux
-sérieux. Après un silence, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime, Rivière.</p>
-
-<p>Et ce nom de Rivière, dans sa bouche, évoquait un cours d'eau.</p>
-
-<p>Annette, frémissante, immobile, répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas si je vous aime, je ne crois pas, mais je sais
-que je suis vôtre.</p>
-
-<p>La lueur d'un sourire passa sur le grave visage de Philippe.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien. Vous ne mentez pas, dit-il... Ni moi.</p>
-
-<p>Il fit un pas vers elle. Elle recula, d'instinct, et se trouva adossée
-à la paroi de la chambre, sans défense, la paume de ses deux mains
-appuyée contre le mur; et ses jambes fléchissaient. Il s'était
-arrêté, et il la contemplait.</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez point! dit-il.</p>
-
-<p>Et, dans son dur regard, il y avait de la tendresse. Elle dit, comme une
-vaincue qui accepte, avec calme et une ombre de mépris:</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous de moi? C'est mon corps que vous voulez? Je ne
-vous le dispute point. Ce n'est que lui que vous voulez?</p>
-
-<p>Il fit encore un pas et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Sa joue
-frôlait la robe. Il prit la main d'Annette, qu'elle lui abandonna,
-inerte. Il la respira, promena ses lèvres sur les ongles et,
-s'inclinant, la posa sur sa tête, sur ses yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce que je veux.</p>
-
-<p>Annette sentait, sous ses doigts, les rudes cheveux en brosse, la
-gonflure du front, et la tempe qui battait. Cet homme impérieux se
-mettait sous sa garde... Elle se pencha vers lui. Il releva la face. Ce
-fut leur premier baiser.</p>
-
-<p>Ses bras enserraient Annette, tombée à genoux près de lui, et ne
-résistant plus, comme vidée de son souffle. Et le violent Philippe ne
-songeait pas à user de sa victoire. Il disait:</p>
-
-<p>&mdash;Je veux tout. Je vous veux toute: maîtresse, amie,
-compagne,&mdash;ma femme tout entière.</p>
-
-<p>Annette se dégagea. L'image de Noémi avait surgi. Tout à l'heure,
-c'était elle qui l'avait rayée de sa pensée. Mais que Philippe fît
-de même, elle en fut presque blessée. Blessée dans cette
-franc-maçonnerie instinctive des femmes, même ennemies, qui se
-retrouvent liguées contre l'offense de
-l'homme,&mdash;commune,&mdash;faite à l'une...</p>
-
-<p>Annette dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne le pouvez pas. Une autre vous a.</p>
-
-<p>Il haussa les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'a rien.</p>
-
-<p>&mdash;Votre nom et votre foi.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous importe le nom? Vous avez le reste.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne tiens pas au nom, mais il me faut la foi: je la donne,
-et je la demande.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis prêt à vous la donner.</p>
-
-<p>Mais Annette, qui la demandait, quand il la lui offrit se révolta:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non! Vous la reprendriez à celle qui partage votre vie
-depuis des années, pour la donner à moi que vous voyez pour la
-troisième fois?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas eu besoin de trois fois pour vous voir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me connaissez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous connais. J'ai appris à voir vite, dans la vie. La vie
-passe; et jamais un moment ne reparaît deux fois. Il faut vouloir
-sur-le-champ, ou ne vouloir jamais. Vous passez, Rivière; et si je ne
-vous prends, je vous perds. Je vous prends.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez, peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être. Je le sais, en voulant, on se trompe souvent. Mais
-en ne voulant pas, on se trompe toujours. Je ne me pardonnerais jamais
-l'erreur de vous avoir vue et de ne pas vous avoir voulue.</p>
-
-<p>&mdash;Que savez-vous de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Plus que vous ne pensez. Je sais que vous avez été riche, et que
-vous êtes pauvre, que vous avez eu une jeunesse comblée des joies de
-la fortune et que vous avez été ruinée, rejetée de votre monde, et
-que vous n'avez pas faibli, que vous avez lutté. Et je sais quelle est
-votre lutte, car je l'ai soutenue, trente ans de ma vie, tous les jours,
-corps à corps; et j'ai été vingt fois sur le point de succomber. Vous
-avez tenu bon. Moi, j'étais habitué, j'ai connu la misère abjecte,
-dès le berceau. Vous, vous aviez la peau tendre, et vous étiez
-choyée, adulée. Vous n'avez point cédé. Vous n'avez accepté aucun
-lâche compromis. Vous n'avez pas cherché à vous évader du combat par
-vos moyens de femme, la séduction, ou l'honnête expédient d'un
-mariage d'intérêt.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous qu'on me l'ait tant de fois proposé?</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'ils sentent trop bien, même les plus bornés, que vous
-n'êtes pas de celles qu'on achète par contrat.</p>
-
-<p>&mdash;Inaliénable, oui.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais qu'ayant aimé et ayant enfanté, vous avez refusé
-d'être la femme du père de votre enfant. Et je n'ai pas à connaître
-les raisons de votre cœur. Mais je sais que vous avez osé revendiquer,
-en face d'une lâche société, non pas le droit au plaisir, mais le
-droit à la peine, le droit d'avoir un fils, et, dans votre pauvreté,
-de l'élever, vous seule. Ce droit, ce n'était rien de le revendiquer:
-vous l'avez exercé, vous seule, depuis treize ans. Et, par mon
-expérience, sachant ce que représentent ces treize ans de peine et de
-soucis quotidiens, je vous vois, devant moi, intacte, droite, fière,
-sans une trace d'usure. Vous avez échappé aux deux défaites: celle de
-la prostration, et celle de l'amertume... (De celle-ci, je n'ai pas,
-moi, évité la marque...) Je suis un connaisseur de la bataille de la
-vie. Je sais ce que vaut la trempe d'une nature comme la vôtre. Ce
-sourire sérieux, ces yeux clairs, la ligne calme de ces sourcils, la
-loyauté de ces mains, cette tranquille harmonie,&mdash;et dessous, le
-feu qui brûle, le frémissement joyeux du combat, même si l'on est
-battue.... («N'importe! L'on se bat...») Croyez-vous qu'un homme comme
-moi ne connaisse pas le prix d'une femme comme vous? Et, que, le
-connaissant, il ne soit pas prêt à tout pour la conquérir?...
-Rivière, je vous veux. J'ai besoin de vous. Écoutez! Je ne cherche pas
-à vous tromper. Bien que je veuille votre bien, ce n'est pas pour votre
-bien que je vous veux, c'est pour le mien. Ce ne sont pas des avantages
-que je vous offre. Ce sont des épreuves de plus... Vous ne connaissez
-pas ma vie.... Mettez-vous là près de moi, ma belle de
-sourcils!...</p>
-
-<p>Assise sur le plancher, elle levait les yeux vers lui. Il lui tenait les
-deux mains, et ne les lâcha point, tandis qu'il lui parlait:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai un nom, j'ai le succès, j'ai l'argent, et ce qu'il peut
-donner. Mais vous ignorez comment je les ai eus et je les garde. Je les
-ai arrachés par la force, et je les tiens par la force. J'ai forcé mon
-destin, s'il y a un destin. Je suis arrivé malgré les choses et
-malgré les hommes. Et je n'ai jamais su (ni voulu) me faire pardonner
-ma réussite, en pansant les amours-propres blessés et les intérêts
-foulés sous mon passage. Les chers collègues comptaient que du moins
-le succès aurait sur moi son effet de narcotique. Il n'en a rien été.
-Ils ont eu beau tâcher de m'amadouer, ils sentent que je ne suis pas et
-ne serai jamais des leurs. Je ne puis pas oublier ce que j'ai vu, de
-l'autre côté de la barrière: la masse des friponneries et des
-iniquités. J'ai eu le temps de méditer sur les mensonges sociaux, dont
-la caste intellectuelle (en dépit de ce qu'elle prétend et de ce qu'on
-en attend) a toujours été le meilleur chien de garde. À part quelques
-habiles, qui, dans l'intimité de leur art et de leur pensée, passent
-pour ne respecter rien mais qui, sortis de leur jardin, tirent bien
-poliment leur chapeau à la sottise régnante. J'ai l'insigne folie de
-ne pas lui faire la cour. Je prétends même en ce moment m'attaquer à
-certaines de ses impostures sacrées, qui ajoutent leur poids à celui
-de la misère et condamnent des milliers d'êtres à un malheur sans
-fin. Je vais faire aboyer les trois gueules de Cerbère, les trois
-hypocrisies, de la morale, de la patrie, et de la religion. Je vous
-conterai cela plus tard. Moi aussi, je serai battu, je le sais, et je me
-bats quand même, pour la joie&mdash;pour la peine&mdash;et parce qu'il
-le faut... Vous comprenez pourquoi vos paroles de l'autre soir m'ont
-porté un message que vous ne prévoyiez pas! Vos paroles sont à moi.
-La bouche doit être à moi.</p>
-
-<p>Annette la lui livra. Il lui prit tendrement les tempes et les joues
-entre ses fortes mains:</p>
-
-<p>&mdash;Rivière, j'ai besoin de vous. Je ne pensais pas vous trouver.
-Maintenant que je vous ai, je vous tiens.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez-moi bien! J'ai peur de m'échapper.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais comment vous lier. Je vous offre ma vie rude, mes
-ennemis, mes dangers.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous me connaissez... Mais rien de cela ne peut être à moi.
-Vous ne pouvez en disposer. C'est à votre Noémi.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en ferait-elle? Elle n'en veut rien connaître. Elle
-élimine de la vie la vérité et la peine.</p>
-
-<p>Annette regardait Philippe; et il lut dans ses yeux la question qu'elle
-retenait.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pensez: «Pourquoi donc l'a-t-il épousée?»... Cette femme
-ment, oui, je le sais, elle a le mensonge dans le corps, de la racine
-des cheveux jusqu'à la pointe des ongles... Eh bien, le plus fort,
-c'est que je l'ai prise pour cela. Je l'aime presque pour cela... Quand
-le mensonge est un art aussi parfait, il vaut du beau théâtre...
-(Est-ce qu'on ne sait pas que le théâtre, que presque tout l'art ment,
-quelques originaux exceptés qui déroutent les confrères: alors, les
-confrères disent que ceux-là ne sont pas artistes, ils gâtent le
-métier)... Si le monde est mensonge, au moins nous avons le droit
-d'exiger que le mensonge soit plaisant. À tout prendre, je préfère,
-pour ma satisfaction et pour ma société, ceux qui mentent joliment.
-Ils ne m'abusent point. Je vois. La grâce de Noémi est aussi
-fabriquée que ses sentiments. Mais l'œuvre est réussie. Elle me fait
-honneur. Je m'en délecte, le soir, quand je rentre, le regard sali, de
-ma boucherie de viande gâtée. Elle est une eau riante. Je m'y lave.
-Qu'elle mente! Cela n'a aucune importance. Si elle disait vrai, elle
-n'aurait rien à dire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes dur. Elle vous aime.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. Moi aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous l'aimez, qu'avez-vous besoin de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'aime, à sa façon.</p>
-
-<p>&mdash;C'est beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Beaucoup pour elle, peut-être. Ce n'est pas beaucoup pour
-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce qu'elle vous donne, pourrais-je vous le donner?</p>
-
-<p>&mdash;Vous, vous n'êtes pas un jeu.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais aussi être un jeu. La vie est un jeu.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais vous y croyez. Vous êtes de ces joueurs qui prennent la
-partie au sérieux.</p>
-
-<p>&mdash;Vous, de même.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je le veux.</p>
-
-<p>&mdash;Qui vous dit que ce ne soit pas aussi parce que je le veux?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Voulons ensemble!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas d'un bonheur qui soit bâti sur des ruines. J'ai
-souffert. Je ne veux pas faire souffrir.</p>
-
-<p>&mdash;Tout dans la vie s'achète par la souffrance. Chaque bonheur
-dans la nature est bâti sur des ruines. Tout est ruines, à la fin. Au
-moins, qu'on ait bâti!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis pas me décider à sacrifier une autre. Pauvre petite
-Noémi!</p>
-
-<p>&mdash;Elle aurait moins de pitié, si elle vous tenait sous ses
-pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois. Mais elle vous aime. Et pour moi, c'est un crime,
-de tuer un amour.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous le vouliez ou non, c'est fait maintenant. Votre
-présence l'a tué.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne pensez qu'à vous.</p>
-
-<p>&mdash;On ne pense qu'à soi, en amour.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, ce n'est point vrai! Je pense à moi, à vous, à
-celle qui vous aime, à tout ce que vous aimez, et à tout ce que
-j'aime. Je voudrais que mon amour fût bon et joyeux pour tous.</p>
-
-<p>&mdash;L'amour est un duel. Si l'on regarde à droite, à gauche, on est
-perdu. Regardez droit dans les yeux de l'adversaire, qui est là devant
-vous!</p>
-
-<p>&mdash;L'adversaire?</p>
-
-<p>&mdash;Moi.</p>
-
-<p>&mdash;Vous, en effet. Je ne le crains pas. Mais elle, Noémi, n'est
-pas mon adversaire. Elle ne m'a point fait de mal. Puis-je venir dans sa
-vie pour la détruire?</p>
-
-<p>&mdash;Vaut-il mieux lui mentir?</p>
-
-<p>&mdash;La tromper?... Plutôt encore la détruire!... Ou me
-détruire. Renoncer.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne renoncerez pas.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en savez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;La femme que vous êtes ne renonce point par faiblesse.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ne serait-ce pas par force?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne reconnais point de force à abdiquer. Je vous aime et vous
-m'aimez. Je vous défie de renoncer.</p>
-
-<p>&mdash;Ne me défiez point!</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'aimez.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aime.</p>
-
-<p>&mdash;Alors?...</p>
-
-<p>&mdash;Alors... vous dites vrai, je ne puis pas, je ne puis pas
-renoncer.</p>
-
-<p>&mdash;Alors?</p>
-
-<p>&mdash;Alors, qu'il en soit ainsi!...</p>
-
-
-
-
-<p>Ils n'avaient encore rien dit à «l'autre».</p>
-
-<p>Annette s'était juré de ne pas être à Philippe, avant qu'il n'eût
-parlé à Noémi. Mais la force de la passion avait devancé sa
-résolution. On ne fixe pas à la passion son heure. Elle la prend.&mdash;Et
-maintenant, c'était Annette qui retenait Philippe. Elle craignait son
-implacabilité.</p>
-
-<p>Philippe n'eût eu aucun scrupule à laisser Noémi dans l'ignorance. Il
-ne l'estimait pas assez, pour croire qu'il lui dût la vérité. Mais
-s'il devait la dire, il la dirait sans ménagements. Il était un homme
-terrible, terriblement sans bonté, quand une passion le tenait. Le
-reste n'existait plus. L'amour qu'il avait eu pour Noémi était celui
-d'un maître pour une esclave de prix; et elle n'avait été pour lui,
-en somme, rien de plus. Comme nombre de femmes, elle s'en accommodait:
-quand l'esclave tient le maître, rien n'égale son pouvoir. Elle est
-tout,&mdash;jusqu'au jour où elle n'est plus rien. Noémi le savait; mais
-elle se sentait sûre de sa jeunesse et de son charme, pendant bien des
-années. Après nous, le déluge!... Et puis, elle veillait. Elle avait
-connu des infidélités passagères de Philippe. Elle n'y attachait pas
-trop d'importance, car elle les avait bien jugées: sans lendemain. Elle
-se payait seulement le luxe de petites vengeances, qu'elle ne lui disait
-pas. Elle l'avait trompé rageusement une fois, une seule fois que
-l'infidélité de Philippe lui avait été plus cuisante. Elle y avait
-eu peu de plaisir, et même un peu de dégoût; n'importe! Elle était
-quitte. Après, elle s'était montrée au mari plus caressante qu'avant;
-elle éprouvait une jouissance à se dire, tandis qu'elle l'embrassait:</p>
-
-<p>&mdash;Mon chéri, je te mens. Ça t'apprendra! Tu <i>l'es!...</i></p>
-
-<p>La crainte qu'elle avait de Philippe, s'il l'eût appris, ajoutait à
-l'intérêt. Philippe ne savait rien de précis, aucun fait: mais il
-lisait dans ses yeux le mensonge. Que Noémi l'eût ou non trompé, il
-savait qu'elle y pensait. Et elle voyait passer dans son regard un
-éclair: ses mains l'eussent broyée. Mais il ne savait rien, il ne
-saurait jamais rien: elle fermait les yeux, d'un air langoureux de
-colombe. Il disait brutalement:</p>
-
-<p>&mdash;Regarde-moi!</p>
-
-<p>Elle avait le temps de se composer un regard de candeur. Il savait que
-c'était faux,&mdash;et il n'y résistait point.</p>
-
-<p>Il ne lui en voulait pas, quoique, s'il l'eût prise sur le fait, il lui
-eût cassé les reins. Il n'attendait pas d'elle ce qu'elle ne pouvait
-lui donner: la franchise et la fidélité. Puisqu'elle lui plaisait, et
-tant qu'elle lui plairait, tout: était bien. Mais il se jugeait libre
-de rompre, quand elle ne lui plairait plus!</p>
-
-<p>Annette avait plus de scrupules. Elle était femme, elle savait mieux ce
-qui se passait dans le cœur de Noémi. Noémi pouvait être fausse,
-vaine, et tromper Philippe: elle l'aimait. Non, ce n'était pas un jeu
-pour elle, ainsi qu'il avait dit. Elle tenait à lui, comme un morceau
-de sa chair. Non seulement par le clou de feu de la volupté. Mais par
-le fond du cœur, bon ou mauvais. Bon et mauvais. En amour, rien ne
-compte que la force d'amour, cet aimant impérieux qui incruste, âme et
-chair, un être dans un être. Elle tenait à lui, comme au but de sa
-vie, à ce qu'elle avait voulu, voulu, voulu, pendant des années. Une
-femme ne sait pas toujours pourquoi elle s'est éprise. Mais parce
-qu'elle s'est éprise, elle ne peut plus se déprendre. Elle y a trop
-dépensé de ses forces et de son désir, pour pouvoir les reporter sur
-un nouvel objet. Elle vit comme un parasité sur l'être qu'elle a
-choisi. Pour l'arracher de l'autre, il faut trancher dans les deux.</p>
-
-<p>Le soupçon commençait à mordre Noémi. Un presque rien, d'abord. Un
-grignotement de souris. Rien de changé dans la vie. Philippe, comme à
-l'ordinaire, rude, toujours pressé, peu désireux de parler,
-l'écoutait sans l'entendre, absorbé, une flamme aux yeux. Il était
-pris en ce moment dans une assez désagréable affaire qu'il s'était
-attirée, une polémique sans ménagements: Noémi le savait et elle ne
-désirait pas être tenue au courant de ces ennuis. Quand il était là
-dedans, il ne pensait à rien autre, et il la négligeait: il n'y avait
-qu'à attendre, en le laissant jeûner: il lui revenait après, avec
-plus d'appétit.&mdash;Tout de même, il jeûnait trop! Les autres fois, elle
-s'amusait à des agaceries qui provoquaient les rebuffades de Philippe,
-irrité d'être distrait de ses préoccupations; et tout en se récriant
-très fort de sa discourtoisie, elle n'en était pas fâchée: elle
-était comme un enfant qui joue avec un pétard; plus cela fait de
-bruit, et plus cela divertit... Mais cette fois (catastrophe!) le
-pétard n'avait pas pris... Les agaceries de Noémi tombèrent dans
-l'indifférence. Philippe ne les remarqua même point... La souris du
-soupçon passa, repassa, s'installa. À force de ronger, elle atteignit
-la chair.&mdash;Un jour, Noémi cria...</p>
-
-<p>Ils étaient tous les deux, un matin, côte à côte, couchés... Il
-avait les yeux ouverts. Elle venait de s'éveiller, mais elle feignait
-de dormir, et elle l'observait. Elle eut l'instinct que sur ce visage
-passait le reflet d'un autre. (Car l'enveloppe de la pensée est, à
-notre insu, modelée par l'image qui l'habite). Sur-le-champ, sa jalouse
-attention en arrêt, la vrille de son regard sous ses cils le perçant,
-immobile, poursuivant le rythme régulier de son souffle endormi, elle
-inspecta âprement cet homme si loin, si près, cet homme qui était à
-elle, l'éternel étranger, dont la cuisse touchait la sienne, et dont
-la séparait un monde infranchissable... Non, elle ne se trompait pas,
-il avait d'autres soucis que ceux de ses idées... Des soucis? Elle le
-vit sourire... Il pensait à une autre!... Pour le reprendre à ce
-fantôme, ou pour faire l'épreuve de son pouvoir, elle gémit comme en
-rêve et s'enroula à lui. Il se dégagea froidement du corps qui le
-quêtait, s'assura qu'elle dormait, il se leva sans bruit, s'habilla, et
-sortit. Elle n'avait point bougé... Mais la porte n'était pas
-refermée que Noémi se soulevait, le visage décomposé. Et elle se
-battait les seins avec ses deux petits poings, en étouffant un cri
-d'angoisse et de colère.</p>
-
-<p>À partir de ce moment, elle fut en chasse. Tendue et frémissante, elle
-épiait, elle flairait, ses ongles lui faisaient mal: elle brûlait de
-déchirer l'ennemie... Oh! sans bruit, en douceur... Lui égratigner le
-cœur!... Mais elle ne le trouva pas, ce cœur. Où se cachait-il?...
-Elle battit la forêt, explorant avec une minutie fiévreuse le cercle
-de ses connaissances, son jeune sourire fardé cachant ses dents
-aiguës, ne perdant pas de vue les moindres plissements du visage de
-Philippe en présence des femelles, guettant les yeux, les mains, les
-inflexions de voix de chacune, et portant dans son cœur des chiens qui
-halenaient... Mais la piste était fausse. Et la bête échappait...</p>
-
-<p>L'étrange aberration qui lui avait fait, d'emblée, écarter Annette du
-champ de ses soupçons, persistait. Elle l'avait oubliée, depuis des
-semaines. Annette ne se montrait point. Elle se sentait coupable; et,
-bien loin d'être fière, elle eût été humiliée devant Noémi de sa
-victoire cachée, de sa victoire volée. Elle évitait de reparaître
-dans la maison des Villard; les prétextes ne lui manquaient pas, si
-Noémi eût manifesté le désir de la revoir. Mais Noémi n'en
-manifesta point; elle avait trop de tourments pour se souvenir
-d'Annette.</p>
-
-<p>En vain avait-elle tâché de se persuader que le caprice de Philippe
-passerait. Les symptômes reconnus de sa désaffection ne passaient
-point, s'accentuaient: froideur inattentive aux paroles et aux mines, à
-la présence même de la petite épouse, totale indifférence, bien
-plus, à des moments, lorsque Noémi voulait lui rappeler de force son
-existence, ennui lassé et&mdash;mal dissimulé&mdash;dégoût qui évite un
-contact importun... Elle en tremblait de fureur et d'amour
-dédaigné!... Elle ne pouvait plus se dissimuler la gravité du mal.
-Elle s'affola. Mais il fallait toujours s'efforcer de ne pas le
-montrer... Toujours, toujours être gaie, sûre d'elle et de lui,
-toujours lui tendre l'hameçon,&mdash;qu'il ne regardait même pas! Elle se
-consumait... Et cette insaisissable ennemie, contre qui montait en elle
-une haine enragée!... De ne pouvoir l'agripper, elle se serait cogné
-la tête contre les murs... Toutes, elle les avait toutes épiées,
-vainement, toutes,&mdash;sauf Annette. Annette fut la dernière à qui elle
-pensa.</p>
-
-<p>Et ce fut Annette elle-même qui se livra.</p>
-
-<p>Elle allait dans la rue, quand à une vingtaine de pas elle aperçut
-Noémi qui venait. Noémi ne la voyait pas, elle marchait, les yeux
-vagues, front baissé, et son joli visage était blême et vieilli de
-soucis. Elle ne s'observait plus en ce moment, et elle n'observait rien
-autour; elle était, depuis des jours, comme une monomane qui tourne la
-meule de l'idée fixe, avec une rage accablée. Annette en fut saisie.
-Elle aurait pu passer près d'elle sans être remarquée, ou rebrousser
-chemin. Dans sa hâte maladroite, elle quitta le trottoir et traversa la
-rue. Ce mouvement qui rompait le flot continu des passants attira
-machinalement le regard de Noémi. Elle reconnut Annette, qui cherchait
-à l'éviter. Et, la suivant des yeux, elle la vit, de l'autre trottoir,
-lui jeter un regard furtif et détourner la tête. Une lueur aveuglante
-se fit... C'était elle!...</p>
-
-<p>Elle s'arrêta, suffoquée, ses ongles contre ses paumes, serrant les
-dents, hérissée comme une chatte qui se met en boule; et le meurtre
-fut dans ses yeux. Le regard d'un passant lui rappela qu'elle était
-dans le monde où l'on ment, et que, pour une fois, elle en était
-sortie. Elle y rentra. Mais dix pas après, elle rit cruellement. Elle
-la tenait...</p>
-
-
-
-
-<p>Annette avait été bouleversée par la vue de Noémi. Depuis qu'elle
-s'était donnée, le remords la travaillait. Non qu'elle se jugeât en
-faute d'aimer celui qui l'aimait: leur amour était vrai, était sain,
-était fort. Il n'avait pas besoin d'excuse, ni de feinte. Nulle
-convention sociale ne prévalait contre lui. Et, dans sa fièvre de
-passion, elle n'admettait même pas qu'elle eût des devoirs envers
-Noémi: elle était la vraie femme de Philippe, elle ne reconnaissait
-pas l'autre, qui n'avait pas su partager ses travaux et ses luttes, lui
-donner le bonheur.&mdash;Mais toute cette assurance n'empêchait pas qu'une
-autre ne fût la rançon de ce bonheur, qu'elle ne tuât le bonheur
-d'une autre. Elle s'était efforcée de croire que Noémi était trop
-futile pour souffrir beaucoup et qu'elle se détacherait. Mais elle
-savait le contraire; et tout ce qu'elle pouvait faire, c'était
-d'écarter Noémi de sa pensée. L'égoïsme des premiers jours de
-possession le lui permit.</p>
-
-<p>Depuis la rencontre avec Noémi, ce ne fut plus possible. Annette avait
-le don malheureux de sortir de soi, en dépit de ses passions, d'être
-aspirée par les passions des autres, surtout par leurs souffrances,
-qu'un regard lui révélait...</p>
-
-<p>Elle rentra chez elle, presque aussi obsédée que Noémi du mal qui la
-rongeait. Elle ne pouvait se payer de mots, s'armer des droits de
-l'amour. Noémi aussi aimait. Et Noémi souffrait. Est-ce que l'amour
-qui souffre a moins de droits que celui qui fait souffrir!... Il n'y a
-point de droits! Il faut que l'une des deux souffre. Elle ou moi!...</p>
-
-<p>Elle!... La passion d'Annette ne lui laissait pas le
-choix...&mdash;Mais ce n'était point gai...</p>
-
-<p>Au moins, que cette souffrance ne soit pas aggravée! Il est coupable de
-la prolonger, comme ils font, de laisser mûrir la blessure sans y
-porter une main ferme, pour trancher et panser. Esquiver l'aveu franc,
-s'en remettre à Noémi du soin de découvrir son infortune, c'est
-lâche et c'est cruel. Annette avait, dès le premier jour, déclaré à
-Philippe:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux point me cacher.</p>
-
-<p>Comment donc s'était-elle laissée, de jour en jour, glisser à cette
-situation sans dignité?... Toujours sa faiblesse de cœur... Elle
-disait à Philippe:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut parler.</p>
-
-<p>Mais dès que Philippe voulait parler, elle l'empêchait, elle avait
-peur de sa brutale franchise. Il rejetait ce qu'il n'aimait plus, comme
-un citron pressé. Ses vieux liens le gênaient. Il disait:</p>
-
-<p>&mdash;Allons! Finissons-en!</p>
-
-<p>Et Annette:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, pas aujourd'hui!</p>
-
-<p>Elle voyait le mal qu'il allait faire.&mdash;Dieu! que c'est pénible
-d'assassiner un cœur!</p>
-
-<p>Philippe avait bien autre chose à penser! Ses jours étaient remplis
-par une lutte acharnée contre l'opinion et la presse ameutées. Ce
-n'était pas le moment, pour Annette, de le fatiguer de ses propres
-soucis. Il s'était engagé dans une campagne dangereuse. Il avait pris
-l'initiative d'une ligue pour la restriction de la natalité. Il
-abhorrait l'hypocrisie impudente de la bourgeoisie régnante, qui,
-nullement soucieuse d'améliorer l'hygiène, d'alléger l'indigence des
-classes travailleuses, ne s'intéresse qu'à leur pullulement, afin de
-ne point manquer de chair à usine et à canon. Elle se garde, pour son
-compte, de diminuer son bien-être et de compliquer sa vie, en faisant
-trop d'enfants! Mais elle ne s'inquiète point si une natalité mal
-réglée perpétue dans le peuple la misère, la maladie, et
-l'asservissement. Elle en fait un devoir national et religieux. Philippe
-ne doutait pas des fureurs qu'il soulèverait. Mais jamais un danger ne
-l'avait arrêté. Il fonça droit dessus. Elles dépassèrent son
-attente.</p>
-
-<p>Il s'était fait haïr par une multitude: ses collègues d'abord, les
-pontifes lésés dans leur amour-propre, leur doctrine et leurs
-intérêts, les rivaux supplantés, nombre de ses partisans mêmes à
-qui il ne ménageait pas la vérité,&mdash;car il n'était pas homme à
-faire avec ceux qui le louaient marché de compliments, et le moindre de
-ses défauts était la reconnaissance: il prenait ce qui lui était dû,
-et il ne rendait que ce qu'il jugeait mérité: il ne rendait pas
-grand'chose! Solange seule exceptée, la qualité de bienfaiteur ne lui
-en imposait guère. Point de traitement de faveur! Il pouvait donc
-s'attendre à être bien attaqué et mal défendu. Il gênait les
-manœuvres des profiteurs de l'idéal. Chaque fois que s'organisait une
-noble flibusterie philanthropique, on était sûr de le voir se mettre
-à la traverse; il avait un plaisir scandaleux à ficher le nez des gens
-vertueux dans leurs trigauderies. Aussi s'était-il fait, dans les
-milieux respectables, une réputation (<i>sotto voce</i>) de très
-mauvais esprit, destructeur, anarchiste. Ces chuchotements ne s'étaient
-pas encore risqués jusqu'à l'oreille publique,&mdash;la monstrueuse
-oreille du <i>Pasquino</i>: la presse à calomnie. Ils attendaient le
-moment. <i>Eccolo!</i> La belle occasion!... Ce fut une explosion de
-colère patriotique. Tous les journaux s'en mêlèrent. L'écho de
-l'indignation publique parvint au Parlement, où d'immortelles paroles
-furent prononcées pour revendiquer les droits des pauvres à une
-famille copieuse. Quelques exaltés déposèrent une proposition de loi
-qui sévît contre toute propagande incitante, d'une façon directe ou
-indirecte, à la dépopulation. Les exagérations d'une presse
-libertaire, où l'égoïsme du plaisir prenait le pas sur les raisons
-humanitaires, fournirent des arguments pour discréditer la cause.
-Philippe trouvait ses partisans chez les ennemis de la société. Il
-répondait lui-même dans un grand journal, carrément, à toute volée.
-Mais cette tribune risquait de lui manquer: car au journal les lettres
-de protestation affluaient. Il fit des conférences, il parla dans des
-meetings tumultueux. Sa violence égalait celle de ses contradicteurs.
-Ils épiaient une imprudence de langage, dont ils pussent l'assommer.
-Mais le rude jouteur restait maître de ses emportements, et il ne se
-laissait pas entraîner d'une ligne au delà de ce qu'il voulait dire.
-Il se fit une popularité énorme d'emballements, de dérision, et de
-haine. Dans la poussière du combat, il respirait à l'aise.</p>
-
-<p>Mais au milieu de cette tempête, que comptait Noémi?</p>
-
-
-
-
-<p>Noémi se hâtait de rentrer. Elle se remémorait les premières
-rencontres de Philippe avec Annette, dont elle avait été le témoin,
-sa bêtise et leur trahison. Elle était enragée. À peine se
-retrouva-t-elle entre les murs de son appartement qu'elle se livra à la
-fureur. Ce fut comme une trombe. En un clin d'œil, tout fut dévasté.
-Qui l'eût vue, pleurante et convulsée, l'eût à peine reconnue, son
-joli visage grimaçant de colère, mordant et lacérant son mouchoir,
-saccageant les papiers sur le bureau de son mari, se vengeant de sa
-souffrance sur le petit chien qui venait la caresser et sur un perroquet
-qu'elle faillit étrangler... Mais elle avait eu soin de s'enfermer à
-clef. Certes, le rôle de Furie voulait être joué à huis-clos. Il
-n'embellissait pas. Elle paraissait dure, vieillie et fripée. Mais de
-se voir dans la glace, sang témoins, laide et méchante, ne lui
-déplaisait point, presque la soulageait: c'était aussi une
-vengeance.&mdash;Puis, elle s'apitoya sur elle, sur son visage et,
-distraite de sa violence par cette compassion, elle se roula sur le
-tapis et sanglota bruyamment... Cela ne peut durer toujours, Philippe va
-rentrer, il faut donc se dépêcher, faire les bouchées doubles,
-pleurer vite, pleurer fort... Elle continuait à bruire; mais le gros de
-la tempête déjà était passé. Le petit chien sans rancune vint lui
-lécher l'oreille. Elle l'embrassa en se plaignant; et, assise sur le
-tapis, caressant un de ses pieds, elle se tut. Elle
-pensait.&mdash;Soudain, son parti pris, elle se remit sur pattes, releva
-ses cheveux qui lui couvraient les yeux, ramassa les objets éparpillés
-dans la chambre, rétablit dans leur ordre les papiers dispersés, refit
-très soigneusement sa figure, sa vêture.&mdash;Et elle attendit.</p>
-
-<p>Philippe la trouva tranquille et caressante. Elle essaya d'abord des
-armes les plus simples. Au cours de l'entretien, elle sut innocemment
-glisser des vilenies sur la rivale exécrée. Elle dit, d'une voix
-douce, deux ou trois atrocités d'Annette,&mdash;de son physique, bien
-entendu! le moral est secondaire; même quand c'est l'esprit qu'on aime,
-c'est le corps qui fait l'amour. Noémi excellait à trouver dans la
-beauté d'une femme les traits qui la font voir laide, et qu'après
-avoir vus on ne peut plus oublier. Cette fois, elle se surpassa.
-Empoisonner l'image d'une rivale dans le regard d'un amant est une
-tâche inspirante.&mdash;Philippe ne broncha point.</p>
-
-<p>Elle changea ses batteries. Elle défendit Annette contre certains
-propos, elle loua ses vertus:&mdash;(l'éloge est sans
-conséquence!)&mdash;Elle cherchait à le faire parler, se démasquer,
-s'engager sur le terrain où elle l'attendait. &mdash;Mais au bien comme
-au mal, Philippe resta indifférent.</p>
-
-<p>Elle mit en œuvre ses agaceries amoureuses. Elle essaya de piquer la
-jalousie de Philippe, elle le menaça en riant, si jamais il la
-trompait, de lui en faire voir, non de toutes les couleurs, mais de
-toutes les nuances d'une même couleur.&mdash;Il ne sourit même pas et,
-alléguant une affaire, il se disposa à sortir.</p>
-
-<p>Alors, la colère la reprit. Elle cria qu'elle savait tout, qu'il
-était l'amant d'Annette. Elle le menaça, l'injuria, elle le supplia,
-elle parla de se tuer. Il haussa les épaules et, lui tournant le dos,
-sans un mot, se dirigea vers la porte.&mdash;Elle courut après lui, le
-saisit par les bras, le força à se retourner, et, visage contre
-visage, d'une voix, altérée, elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Philippe!... Tu ne m'aimes plus...</p>
-
-<p>Il la regarda en face, lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Non!</p>
-
-<p>Et sortit.</p>
-
-<p>Si Noémi était folle, elle devint possédée. Pendant quelques heures,
-sa tête extravagua de fureur insensée. Elle cherchait tous les moyens,
-absurdes, féroces, de se venger. Tuer Philippe. Tuer Annette. Se tuer.
-Déshonorer Philippe. Diffamer Annette. Faire souffrir Annette.
-Vitrioler Annette... Jouissance! La défigurer... L'atteindre dans son
-honneur. L'atteindre dans son enfant. Écrire, envoyer des lettres
-anonymes... Elle griffonna fiévreusement quelques lignes, déchira,
-recommença, déchira... Elle eût tout aussi bien mis le feu à la
-maison...</p>
-
-<p>Mais elle ne le mit pas; se calmant peu à peu, ses forces se
-ramassèrent. Et son vrai génie de femme amoureuse entra en jeu.</p>
-
-<p>Elle s'était rendu compte qu'elle ne pouvait rien sur Philippe,
-directement... Il le lui paierait, un jour!... Mais pour l'instant, il
-était inaccessible. Donc, agir sur Annette.&mdash;Elle se rendit chez
-Annette.</p>
-
-<p>Elle ne savait pas ce qu'elle allait faire. Elle était prête à tout.
-Elle avait mis son revolver dans son sac-à-main. Chemin faisant, elle
-jouait, dans sa tête, des scènes qu'elle éliminait ensuite. Car son
-instinct lui faisait entendre les réponses d'Annette et corriger son
-plan, à mesure. Et même au dernier moment, elle changea tout. Un flot
-de rage la soulevait, en montant l'escalier, courant presque, haletante;
-et elle serrait à travers l'étoffe l'arme dans sa main crispée.&mdash;Mais
-quand, la porte ouverte, elle se trouva devant Annette, d'un regard elle
-comprit... Un geste, un mot de violence; et Annette irritée n'en serait
-que plus implacable à suivre sa passion.</p>
-
-<p>La colère de Noémi instantanément s'éclipsa. Et rouge, comme
-essoufflée d'avoir monté trop vite, elle se jeta en riant au cou
-d'Annette. Surprise de cette irruption, gênée de ces embrassades,
-Annette gardait sa réserve. Mais l'autre, déjà entrée, pénétrait
-sans façons dans la chambre à coucher, rapidement s'assurait que
-Philippe n'était point là; elle se posa sur le bras d'un fauteuil,
-disant de petits mots tendres à Annette, debout près d'elle et
-guindée. Et même, tout en causant, elle passait un de ses bras autour
-de la taille d'Annette et jouait avec sa collerette. Soudain, elle
-fondit en larmes... Annette, au premier moment, crut qu'elle jouait
-encore... Mais non! C'était sérieux, de vraies larmes...</p>
-
-<p>&mdash;Noémi!... Qu'est-ce que vous avez?</p>
-
-<p>Elle ne répondait pas, le visage appuyé contre le sein d'Annette, et
-continuait de pleurer. Annette, penchée sur ce gros chagrin, tâchait
-de le calmer. Enfin, Noémi, relevant la tête, au milieu de ses
-sanglots, gémit:</p>
-
-<p>&mdash;Rendez-le-moi!</p>
-
-<p>&mdash;Qui? demanda Annette, saisie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez!</p>
-
-<p>&mdash;Mais...</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, vous savez! Et je sais que vous l'aimez. Et je
-sais qu'il vous aime... Pourquoi me l'avez-vous pris?</p>
-
-<p>Nouveaux pleurs. Annette, le cœur serré, entendait Noémi
-plaintivement rappeler la confiance, l'affection qu'elle lui avait
-donnée; et elle ne pouvait répondre, car elle-même s'accusait; et ces
-reproches douloureux, dénués de violence, frappaient juste. Cependant,
-comme Noémi disait avec amertume qu'Annette avait abusé de son amitié
-pour la tromper, elle essaya de se disculper, disant comment l'amour
-était venu malgré elle et l'avait subjuguée. Noémi, pour qui ces
-aveux étaient sans charme, chercha à les détourner; et, feignant
-d'aider Annette à se justifier, elle parut croire que Philippe était
-le principal coupable; elle en parla outrageusement. C'était soulager
-sa rancune, et tâcher de le rendre odieux, au moins suspect, à
-Annette. Mais celle-ci prit sa défense. Elle n'admettait point qu'on
-accusât Philippe de l'avoir provoquée. Il avait été franc. Elle,
-elle seule avait commis la faute de l'empêcher de parler. Et Noémi,
-haineuse, redoublant ses accusations, Annette lui tint tête. Le débat
-se fit âpre. On eût dit que des deux la vraie femme de Philippe fût
-Annette. Et brusquement, Noémi sans doute en prit conscience: elle
-perdit toute prudence et, reprise de rage, cria:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous défends de parler de lui! Je vous défends!... Il est
-à moi.</p>
-
-<p>Annette, haussant les épaules, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est ni à vous, ni à moi. Il est à lui.</p>
-
-<p>Avec emportement, Noémi répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Il est à moi!</p>
-
-<p>Et elle revendiqua ses droits.</p>
-
-<p>Annette dit durement:</p>
-
-<p>&mdash;En amour, il n'y a pas de droits.</p>
-
-<p>Noémi, de nouveau, cria:</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai, et je le tiens.</p>
-
-<p>Annette répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Il m'a. Vous ne tenez rien.</p>
-
-<p>Les deux femmes se fixaient avec inimitié. Annette, cuirassée
-d'égoïsme et de dureté. Noémi, brûlante de souffleter Annette. Elle
-la haïssait toute, de la tête aux pieds. Elle fut près d'insulter sa
-laideur, de la flageller des mots les plus cruels, des mots
-irrémédiables. C'eût été une jouissance... Mais elle s'arrêta net:
-elle y eût trop perdu!...</p>
-
-<p>Et se baissant vivement pour ramasser son sac tombé à ses pieds, elle
-en arracha le revolver et elle le dirigea... contre qui?... Elle ne
-savait pas encore... Contre elle-même!... C'était d'abord une feinte;
-mais Annette s'étant précipitée pour lui saisir le bras, elle se prit
-à son jeu. Les deux femmes luttaient, Noémi tombée à genoux, Annette
-courbée sur elle. Il n'était pas facile de maintenir la petite
-désespérée. Elle voulait vraiment se tuer, à présent... Quoique si
-l'arme eût effleuré la poitrine d'Annette, avec quelle volupté elle
-eût tiré!... Mais Annette fit dévier le poignet, le coup partit,
-logeant la balle dans le mur. Et Noémi ne sut jamais qui des deux elle
-avait visée...</p>
-
-<p>Elle avait lâché l'arme, et elle ne luttait plus. La réaction
-nerveuse était venue. Elle s'abandonnait maintenant, sanglotante et
-prostrée, aux pieds d'Annette; elle eut une crise de nerfs. L'intuitive
-Annette avait eu le soupçon, au début, que Noémi jouait la
-comédie... jusqu'à un certain point&mdash;(mais sait-on jamais
-jusqu'à quel point?)&mdash;Et elle s'irritait sourdement de ce chantage
-au suicide... Mais le moyen de douter de la souffrance de cette pauvre
-petite chose effondrée! Elle s'efforça de rester dure, se détourna,
-ne put, elle eut honte de ses soupçons, et, le cœur plein de pitié,
-elle s'agenouilla auprès de Noémi, lui soutenant la tête, tâchant de
-la consoler, disant maternellement:</p>
-
-<p>&mdash;Ma petite... Allons! allons!...</p>
-
-<p>Elle la prit dans ses robustes bras, et elle la souleva. Elle sentait ce
-jeune corps, secoué par les sanglots, qui se livrait sans défense, et
-elle pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible que ce soit moi qui cause cette souffrance?</p>
-
-<p>Une autre voix lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;N'achèterais-tu pas ton amour, au prix de toutes
-les souffrances?</p>
-
-<p>&mdash;Des miennes, oui.</p>
-
-<p>&mdash;Des tiennes et des autres. Pourquoi les autres seraient-elles
-privilégiées?</p>
-
-<p>Elle regarda Noémi, qu'elle portait à demi évanouie... Si peu
-lourde!... Un oiseau!... Il lui sembla que c'était sa fille; et sans le
-vouloir, elle la serra dans ses bras. Noémi rouvrit les yeux, et
-Annette pensa:</p>
-
-<p>&mdash;Si elle était à ma place, est-ce qu'elle m'épargnerait?</p>
-
-<p>Mais Noémi tournait vers elle un regard brisé. Annette l'étendit sur
-sa chaise longue; et, debout près d'elle, lui posant sur la tête sa
-main&mdash;(Noémi frémit du contact odieux, mais elle ne le montra
-pas)&mdash;elle lui demanda, comme à un enfant qui pleure:</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'aimez donc bien?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aime que lui!</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, je l'aime.</p>
-
-<p>Noémi ressauta de jalousie:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, fît-elle âprement, mais moi, je suis jeune. Vous, vous
-êtes... (elle s'arrêta)... vous avez eu votre vie, vous pouvez vous
-passer de lui.</p>
-
-<p>Annette se répétait avec amertume le mot qu'elle n'avait pas dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est parce que je serai bientôt vieille que cette dernière
-heure de jeunesse, cette lumière suprême, j'y tiens, je ne la
-lâcherai point... Ah! si, comme toi, j'avais devant moi le trésor de
-la jeunesse!...</p>
-
-<p>Elle ajouta tristement:</p>
-
-<p>&mdash;Je le gâcherais sans doute, une seconde fois.</p>
-
-<p>Mais Noémi, qui avait vu le regard d'Annette s'assombrir, s'inquiétait
-d'avoir compromis les faibles avantages qu'elle venait de gagner, et
-elle dit hâtivement:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien qu'il vous aime, que vous êtes belle...</p>
-
-<p>(Annette pensait: «Menteuse!»)</p>
-
-<p>...que vous m'êtes supérieure en tant de choses qu'il aime. Et je ne
-puis même pas vous en vouloir, parce que, malgré tout, je vous aime...</p>
-
-<p>(«Menteuse! Menteuse!» répétait Annette.)</p>
-
-<p>&mdash;...La partie n'est pas égale. Ce n'est pas juste! Non... Je
-ne suis qu'une pauvre femme qui pleure. Je ne suis rien. Je le sais...
-Mais je l'aime, je l'aime, je ne peux pas me passer de lui. Que
-voulez-vous que je devienne, si vous me l'enlevez! Pourquoi m'a-t-il
-aimée alors, si c'est pour m'abandonner? Je ne peux pas! Il est toute
-ma vie, tout le reste ne m'est rien...</p>
-
-<p>Le ton ne mentait pas ici, et Annette, de nouveau, eut pitié. Elle
-était insensible aux droits que Noémi invoquait sur son mari: elle ne
-croyait pas aux droits d'un être sur un autre, à ces contrats de
-propriété mutuelle qu'on signe pour la vie. Mais elle souffrait des
-jeux de la cruelle nature qui, lorsqu'elle sépare deux cœurs qui se
-sont aimés, n'arrache jamais l'amour des deux cœurs à la fois, mais a
-soin que l'un des deux cesse d'aimer avant l'autre, afin que le plus
-aimant soit toujours sacrifié. Et il lui était odieux de servir aux
-plans de la grande tortureuse.&mdash;«La vie est aux plus forts. Oui.
-L'amour n'hésite point. Pour atteindre son but, il foule aux pieds le
-reste. Malheur aux faibles!... Pourquoi donc est-ce que moi, je ne puis
-pas le dire? Je le voudrais, mais les mots me restent dans la gorge. Je
-ne puis pas. Cela me répugne... Est-ce que je n'aime plus assez? Je
-suis <i>vieille</i>, comme elle dit. Je suis du côté des faibles... Non!
-Non! Non! Duperie!... De quel droit vient-elle se mettre entre le
-bonheur et moi? Je ne lui céderai pas mon morceau de bonheur!... Ses
-larmes, que me font ses larmes?... Je marcherai sur elle!...</p>
-
-<p>Mais, comme elle regardait méchamment Noémi étendue, Noémi qui la
-guettait au travers de ses pleurs lui prit la main, le bras, qui
-pendaient près du dossier de la chaise, les colla contre sa joue, et
-supplia:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-le-moi!</p>
-
-<p>Annette chercha à se dégager. Noémi tenait bien. Soulevée sur la
-chaise, elle remontait des deux mains le long du bras d'Annette, la
-forçant à s'incliner et à la regarder:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-le-moi!</p>
-
-<p>Annette s'arracha aux doigts qui l'agrippaient, et se rebella:</p>
-
-<p>&mdash;Non! Non!... Je ne veux pas. Il a besoin de moi.</p>
-
-<p>Noémi, amèrement, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'a besoin de rien, que de lui. Il n'aime que lui. Il
-trouve son plaisir en vous, comme il l'a trouvé en moi. Il vous
-laissera comme moi. Il ne s'attache à rien.</p>
-
-<p>Et elle le jugea durement, profondément. Annette était frappée de son
-intelligence. Cette petite créature qu'on eût dite frivole,
-inattentive, avec quelle acuité de rancune et de souffrance elle avait
-lu en lui! Certaines remarques terribles ne répondaient que trop aux
-appréhensions que ses propres expériences avaient éveillées chez
-Annette. Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Et pourtant, vous l'aimez!</p>
-
-<p>&mdash;Je l'aime. Il n'a pas besoin de moi. C'est moi qui ai besoin
-de lui... Ah! croyez-vous que je ne souffre pas d'avoir besoin de lui,
-de lui qui n'a pas besoin de moi, de lui qui me méprise, de lui que je
-méprise?... Je le méprise, je le méprise! Mais je ne puis me passer
-de lui... Pourquoi l'ai-je connu? C'est moi qui l'ai voulu. Je l'ai
-voulu, je l'ai pris... Et c'est moi qui suis prise... Si je pouvais, si
-je pouvais ne l'avoir jamais connu!... Ah! je ne le voudrais pas!... La
-force me manque. Je suis trop prise. Il me tient par les entrailles. Je
-le hais. Je hais l'amour. Pourquoi, pourquoi aime-t-on?</p>
-
-<p>Elle se tut, épuisée, avec des yeux traqués, qui vacillaient,
-cherchant à droite, à gauche, une issue pour échapper. Elles
-haïssaient le front, les deux femmes, asservies sous le joug de la
-force sauvage.</p>
-
-<p>Et Noémi reprit son refrain, d'un ton morne et pressant:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-le-moi!</p>
-
-<p>Annette sentait une volonté tenace et gluante de pieuvre, qui se
-collait à ses membres avec des bras garnis de ventouses. Elle s'y
-arracha encore, et cria:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas!</p>
-
-<p>Noémi eut, dans les yeux, une lueur de colère, et ses doigts se
-crispèrent. Puis, elle dit, d'une voix douce et plaintive:</p>
-
-<p>&mdash;Aimez-le! Qu'il vous aime! Mais ne me l'enlevez pas!
-Gardons-le, vous et moi!</p>
-
-<p>Annette fit un geste de répulsion.</p>
-
-<p>La rage de Noémi rebondit:</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous que cela ne me dégoûte pas? Vous me répugnez! Je vous
-déteste. Mais je ne veux pas le perdre...</p>
-
-<p>Annette s'écarta de Noémi et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous déteste pas. Vous souffrez, et je souffre. Mais
-c'est une lâcheté de partager, en amour! Une lâcheté d'amour, Et je
-veux bien être victime. Je veux bien être bourreau. Je ne veux pas
-être lâche. Pour sauver ce que j'aime, je n'en cède pas la moitié.
-Je donne tout. Je veux tout. Ou bien je ne veux rien.</p>
-
-<p>Noémi, serrant les dents, criait au fond du cœur:</p>
-
-<p>&mdash;Rien!</p>
-
-<p>(Même en offrant le partage, elle comptait reprendre tout.)</p>
-
-<p>Mais d'un élan, se levant de sa chaise, elle courut vers Annette,
-debout, et glissant à ses genoux, elle lui enlaça les jambes:</p>
-
-<p>&mdash;Pardon!... Est-ce que je sais, est-ce que je sais ce que je
-demande? Est-ce que je sais ce que je veux?...</p>
-
-<p>Mais je suis malheureuse, je ne puis pas le supporter... Qu'est-ce que
-je puis faire? Dites-le-moi! Aidez-moi!</p>
-
-<p>&mdash;Vous aider! Moi? dit Annette.</p>
-
-<p>&mdash;Vous. À qui puis-je m'adresser, pour avoir un secours?... Je suis
-seule. Seule avec cet homme qui, même quand il aime, on ne l'intéresse
-pas, on ne peut pas se confier... Et avant lui, une mère qui n'était
-occupée que d'elle, de ses plaisirs... Personne pour me conseiller...
-Je n'ai pas une amie... Lorsque je vous ai vue, j'ai pensé que vous le
-seriez. Et vous avez été la pire de mes ennemies... Pourquoi me
-faites-vous du mal?</p>
-
-<p>Annette, bouleversée:</p>
-
-<p>&mdash;Ma pauvre enfant, ce n'est pas ma faute! Je ne le voulais
-pas...</p>
-
-<p>Noémi se jeta sur ce mot de pitié:</p>
-
-<p>&mdash;Votre enfant, vous avez dit... Oui! Soyez pour moi une mère, une
-sœur aînée! Ne me faites pas de mal! Conseillez-moi! Dites-moi ce
-qu'il faut que je fasse! Je ne veux pas le perdre... Dites-moi,
-dites-moi... Je ferai tout ce que vous me direz...</p>
-
-<p>Elle ne mentait qu'à moitié. Elle était si habituée à feindre ce
-qu'elle sentait qu'elle sentait ce qu'elle feignait. Et son amour, sa
-douleur, le besoin qu'elle avait d'Annette, l'espoir de la toucher, en
-tout cas étaient réels. Jusqu'à cette confiance qu'elle lui
-témoignait: sa dernière carte au jeu! Elle la jouait avec une passion
-désespérée. Et tout en se confiant, elle ne perdait pas de vue le
-trouble, que le visage d'Annette ne pouvait déguiser. Annette
-faiblissait. L'abandon de Noémi la désarmait. Elle ne trouvait plus la
-force de répondre. Pourtant, elle ne s'y trompait pas. Le ton doucereux
-de certaines inflexions l'éclairait sur la fausseté de son adversaire.
-Elle la laissait parler. Elle lisait au fond. Elle pensait: «Que
-vais-je faire? Me sacrifier? Quelle duperie! Je ne veux pas. Je ne
-l'aime pas, cette femme. Elle ment, elle me hait. Mais elle souffre...»
-Et elle caressait la tête de l'ennemie agenouillée, qui continuait de
-gémir et de la guetter, qui suivait sa volonté vacillante, comme un
-gibier, avec un frémissement de peur et de joie aiguë,
-haletante,&mdash;sanglante,&mdash;et qui, le moment venu, appuyant sur
-sa bouche ces mains qu'elle aurait bien mordues, inlassable, redit:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-le-moi!</p>
-
-<p>Annette, fronçant les sourcils, voulut la repousser. Elle vit dans
-ces yeux la ruse et la douleur, le mensonge et l'amour, une attente
-éperdue... Elle sourit avec lassitude, pitié, dégoût
-d'elle&mdash;d'elles deux&mdash;de tout&mdash;et détournant la tête,
-dans un instant de faiblesse, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Gardez-le!</p>
-
-<p>Elle ne l'avait pas dit qu'elle voulait le reprendre.</p>
-
-<p>Mais Noémi, relevée d'un bond, embrassait Annette, avec des
-protestations éperdues... (Jamais elle ne l'avait tant haïe! Elle la
-tenait enfin... La tenait-elle?...) Annette disait déjà:</p>
-
-<p>&mdash;Non! Non!...</p>
-
-<p>Noémi faisait semblant de ne pas entendre. Elle l'appelait sa chérie,
-et sa meilleure amie, elle lui vouait une reconnaissance, un amour
-éternels. Elle riait et elle pleurait. Mais elle ne perdait pas son
-temps en vaines effusions. Elle voulait savoir ce qu'Annette ferait pour
-écarter Philippe. Annette se révoltait:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai rien dit!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez dit, vous avez dit, vous me l'avez promis!...</p>
-
-<p>&mdash;Une parole échappée...</p>
-
-<p>&mdash;Une parole? Votre parole!</p>
-
-<p>&mdash;Vous me l'avez arrachée, par surprise...</p>
-
-<p>&mdash;Non, vous n'en avez qu'une, vous ne pouvez la reprendre. Vous
-avez dit: «Gardez-le!» Vous l'avez dit, Annette. Dites que vous l'avez
-dit! Vous ne pouvez pas le nier...</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi! Laissez-moi! fit Annette, épuisée. Ne me tourmentez
-pas! Je ne peux pas, je ne peux pas...</p>
-
-<p>Elle s'assit, brisée; et Noémi, debout près d'elle, continuait de la
-harceler. Les rôles étaient changés. Annette se refusait à renoncer:
-son amour était enraciné. Noémi ne s'en souciait guère: Annette
-pouvait bien garder son amour, pourvu qu'elle ne gardât point Philippe!
-Elle voulait qu'Annette rompît. Tout de suite, sans attendre. Et des
-moyens de rompre, elle en pouvait suggérer, elle en avait plein la
-tête. Elle la pressait, flattait, suppliait, violentait, embrassait,
-elle l'étourdissait du flot de ses paroles, elle faisait appel à son
-cœur magnanime, elle priait, adjurait, exigeait, elle dictait les
-réponses...</p>
-
-<p>Annette, rigide et glacée, ne disait plus un mot. Elle ne cherchait
-même pas à arrêter ce torrent. Lèvres serrées, yeux mornes...
-Enfin, Noémi se tut, devant cette immobilité. Elle lui prit les mains,
-froides, moites. Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Répondez! Répondez!</p>
-
-<p>Annette, sans la regarder, murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi!... (si bas que Noémi le lut sur ses lèvres, plus
-qu'elle ne l'entendit). Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez que je parte?</p>
-
-<p>Annette fit signe que oui.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en vais. Mais vous avez promis?</p>
-
-<p>Annette répéta, lassée:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi, laissez-moi... J'ai besoin d'être seule...</p>
-
-<p>Noémi, prestement, rétablit sa coiffure devant le miroir, et, se
-dirigeant vers la porte, elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Adieu... Vous avez promis...</p>
-
-<p>Annette fit un dernier geste de protestation:</p>
-
-<p>&mdash;Non! Je n'ai rien promis...</p>
-
-<p>Noémi sentit la colère la reprendre... Après tant d'efforts!... Mais
-son instinct lui dit qu'il ne fallait pas aller trop vite, ne pas trop
-tendre la corde... Tout de même, le coup était porté!</p>
-
-<p>Elle se retira.</p>
-
-<p>Elle avait reconnu la faiblesse de l'ennemie. Elle la piétinerait.</p>
-
-
-
-
-<p>Annette resta quelque temps encore, sans bouger de la place où Noémi
-l'avait laissée. De cette longue scène, elle était courbaturée. Elle
-eût mieux réagi, si l'assaut ne l'eût surprise déjà rongée par la
-double usure de la passion et de la tâche incessante, la fièvre
-continue, la participation aux combats de Philippe, à son âme
-orageuse, et, dans cet épuisement du corps et de la pensée, ses
-remords refoulés, ses tourments renfermés. Cette défaillance faisait
-la force de Noémi. Celle-ci trouvait le terrain préparé et une
-alliée dans son adversaire.</p>
-
-<p>La personne même de Noémi comptait peu dans les soucis d'Annette.
-Comme femme, elle ne l'aimait guère. Comme rivale, elle ne l'aimait
-point. Elle la jugeait fausse, perfide, sans bonté. Et jalousement
-injuste, elle niait maintenant son charme, que d'abord elle avait
-goûté; tout lui semblait truqué en elle, tout, sauf la douleur. Et
-qu'elle soit Noémi ou une autre, peu importe! Elle est une chair qui
-souffre, que moi, je fais souffrir... Et une étrange pitié minait le
-cœur d'Annette.</p>
-
-<p>Cette disposition s'était développée, dans les dernières années, au
-spectacle des misères, au contact des deux morts, celles d'Odette et de
-Ruth. Il lui en était resté un obscur ébranlement. Une faiblesse.
-Elle la nommait maladive. Et peut-être, ce l'était. On ne pourrait
-plus vivre, si l'on devait s'arrêter aux souffrances du monde! Chaque
-bonheur se repaît de la souffrance d'un autre être. La vie ronge la
-vie, comme les larves pondues dans une proie vivante. Et chacun boit le
-sang de tous.</p>
-
-<p>&mdash;Annette le buvait naguère, sans y penser. Et dans son corps,
-ce sang lui faisait chaud et joie. Tant qu'elle fut jeune, elle ne
-songeait pas aux victimes. Du jour où, y pensant, elle se dit: «Il
-faut être dure», c'est qu'elle commençait à faiblir. Elle le sentait
-maintenant: elle ne pouvait plus être dure, que par intermittences.
-Elle vieillissait. Le mal qu'elle faisait à Noémi, dix ans plus tôt
-elle l'eût fait sans un instant de doute... «Mon bonheur est mon
-droit. Malheur à qui le touche!...» Elle n'avait pas besoin de
-chercher des prétextes.&mdash;Maintenant, pour arracher sa part de
-bonheur à la vie, il lui fallait trouver d'autres raisons que son
-bonheur. Elle ne se suffisait plus. Elle avait trouvé la force
-d'évincer sans scrupule les concurrentes moins heureuses dans la chasse
-au pain: ce pain était celui de son fils; elle était soutenue par
-l'instinct animal qui fait se hérisser la bête pour défendre ses
-petits et qui les nourrirait de la chair du prochain. Mais l'autre
-instinct animal, l'amour de soi,&mdash;prendre et garder pour
-soi,&mdash;s'épuisait, il ne s'affirmait plus que par saccades. La
-maternité même, en usurpant sa place, l'avait partiellement
-détruit.</p>
-
-<p>Or, dans la crise présente, son fils ne lui était d'aucun secours.
-Tant s'en faut! Il lui était une inquiétude et un remords de plus.
-Annette ne pouvait se mentir: sa passion ne tenait pas compte de son
-fils. Elle se sentait coupable à son égard, et elle avait pris soin de
-lui dissimuler tout. Elle connaissait le petit, elle avait perçu, dans
-le passé, les sentiments jaloux qui lui faisaient pointer ses griffes
-contre ceux qu'elle aimait. Elle ne le lui reprochait pas, elle était
-heureuse qu'il voulût être seul à l'aimer... Mais aujourd'hui, elle
-défendait son bien, contre qui?... Contre son bien! Passion contre
-passion. Elle ne voulait sacrifier aucune des deux. Et comme les deux
-étaient jalouses, entières, impérieuses, elle devait à chacune
-dérober le secret de l'autre. Y avait-elle réussi? Marc détestait
-«l'autre». Pourtant, il ne savait rien&mdash;(elle en était
-sûre);&mdash;mais sans savoir, son flair ne l'avait-il pas averti? Elle
-avait honte de se cacher, et davantage elle avait honte qu'il pût
-soupçonner... Non, il ne soupçonnait rien, c'était pour d'autres
-motifs qu'il haïssait Philippe...</p>
-
-<p>Quant à Philippe, il ne faisait pas à Marc l'honneur de se soucier de
-lui. En épousant Annette, il aurait bien pris, par-dessus le marché,
-deux ou trois mioches de plus; ni sentimentalement ni financièrement,
-cela ne comptait pour lui; il ne fallait pas lui en savoir gré. Il
-voyait Marc sans déplaisir, il le trouvait pas trop bête, paresseux,
-peu dégourdi; il l'eût sans doute rudement mis au pas; mais il n'avait
-point de motif de s'attacher à lui, et il ne le cachait point. Il avait
-une façon de parler du petit,&mdash;de parler au petit,&mdash;une brutale
-bonhomie qui blessait au vif Annette. Habitué aux grossièretés de la
-vie, il n'avait nulle idée des égards que réclame une nature fine et
-fière, et de ses pudeurs offensées. À l'enfant, devant la mère, il
-donnait, en termes crus, de rudes avertissements, des conseils
-médicaux, qui faisaient rougir l'enfant et la mère. La mère, plus que
-l'enfant. La théorie de Philippe était qu'il ne faut rien cacher à
-l'enfant. C'était celle aussi d'Annette. Aussi, celle de Marc. Mais il
-y a la manière! Annette souffrait dans sa chair. Marc, humilié,
-amassait la rancune. Entre lui et Philippe, il ne pouvait y avoir jamais
-que mésentente. Leurs deux tempéraments étaient trop différents.
-Annette pouvait prévoir les heurts, le désaccord sans fin. Pensée
-terrible pour elle, amante et mère passionnée!</p>
-
-<p>Aucun appui à attendre d'aucun, pour se déterminer. Elle devait
-décider seule, égoïstement. Eh bien, n'avait-elle pas le droit de
-penser aussi à soi?&mdash;Le droit ne suffit pas, si l'on ne tient pas
-<i>assez</i> à son droit. Y tenait-elle?... Oui, par instants, comme
-une lionne, quand elle voyait le bonheur, la jeunesse, et la vie, qui
-allaient s'engouffrer... Le bonheur?... Pas question de bonheur dans
-l'union avec un homme de l'espèce de Philippe! Mais de moins et de
-plus, d'incomparablement plus pour une femme comme Annette: une vie
-pleine, intelligente, hardie, non point vie de repos, qui s'endort sur
-sa sécurité, mais de grands vents, d'orages, d'action, de
-combats&mdash;avec le monde&mdash;avec lui&mdash;vie de fatigues et de
-peines&mdash;mais à deux,&mdash;mais la vie,&mdash;la vie digne d'être
-vécue et de mourir à la fin, harassée et heureuse de quitter les
-jours durs et féconds, et de les avoir eus... C'était beau! Mais il
-fallait avoir la force... Elle l'avait, assez pour porter jusqu'au bout,
-tête droite, le fardeau bien posé. Mais pour le poser? Elle avait
-besoin d'être aidée, et même un peu forcée. Que Philippe lui posât
-le fardeau sur la tête, et qu'il le lui imposât! Qu'il lui dît:
-«Porte-le! Pour moi! Tu m'es nécessaire...» Ce mot lui aurait fait
-franchir tous les remords... Nécessaire, l'était-elle à Philippe? Il
-le lui avait dit, aux premiers jours, quand il voulait la conquérir. Il
-ne le redisait plus. Et Annette eût voulu l'entendre encore, encore,
-pour se convaincre. Elle le voyait plein de lui, habitué à travailler
-seul, à lutter seul, à se débrouiller seul, y mettant son orgueil; il
-se serait cru humilié, s'il s'était fait aider. Alors, elle se disait:
-«À quoi suis-je bonne?» Le bienfait de l'amour n'est pas seulement de
-nous donner la foi en un autre, mais de nous rendre la foi en nous.
-Qu'il nous soit charitable!&mdash;C'était un sentiment dont Philippe
-faisait peu d'usage. Ce grand docteur du corps, comme la plupart de ses
-pareils, ne se souciait pas des maladies de l'âme. Il ne songeait
-guère aux doutes qui rongeaient la femme, dont le corps était couché
-à ses côtés. Il n'aurait pas dû lui laisser le temps de
-s'interroger. En finir, l'épouser! Annette lui soufflait, tout bas:
-«Partons ensemble! Que je ne puisse plus me reprendre!»</p>
-
-<p>Mais Philippe, maintenant, n'était plus pressé. Il était passionné,
-oui, mais par bien d'autres passions, et qui lui importaient davantage;
-ses idées, ses combats, la polémique qui l'absorbait, au moment où
-Annette eût voulu qu'il ne pensât qu'à elle. Il n'entendait pas
-provoquer un scandale conjugal et s'embarrasser d'une affaire de divorce
-retentissant, avant d'être sorti du feu de la bataille actuelle. Il
-était décidé à tenir ses engagements. Mais plus tard! Qu'Annette
-patientât! Il patientait bien, lui! Il jouissait d'elle. Il se serait
-accommodé de prolonger la situation. Il se flattait d'imposer à Noémi
-la même longanimité. Il se flattait beaucoup! Il ne voulait pas voir
-ce qu'une pareille attente avait d'intolérable pour les deux femmes...</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement! pensait Annette. Un homme&mdash;un homme digne
-que nous l'aimions,&mdash;ne nous aimera jamais autant que ses idées,
-sa science, son art, sa politique. Naïf égoïsme, qui se croit
-désintéressé, parce qu'il s'incarne en des idées! L'égoïsme du
-cerveau, plus meurtrier que celui du cœur. Que de cœurs il a
-brisés!...</p>
-
-<p>Elle ne s'en étonnait pas, elle connaissait la vie; mais elle en
-souffrait. Elle l'eût pourtant accepté, s'il ne s'était agi que de
-souffrir, et peut-être même avec cette volupté secrète du sacrifice,
-qui est familière aux femmes, et qui volontiers leur semble une rançon
-de l'amour. Mais non pas au point de sacrifier le respect de soi et
-l'honneur de son fils dans une situation humiliante. Que Philippe ne le
-sentît pas, lui était pénible. Certes, il n'était point délicat.
-Elle savait ce qu'il pensait de la femme et de l'amour. Il devait penser
-ainsi: ainsi, l'avaient façonné son éducation et ses rudes
-expériences; et c'était ainsi qu'elle l'avait aimé. Mais elle se
-flattait de l'espoir qu'elle le modifierait. Or, elle s'apercevait que,
-de jour en jour, elle perdait de son pouvoir sur lui.</p>
-
-<p>Et le pire: sur elle-même. Annette se sentait envahie par le démon
-sensuel, de jour en jour moins maîtresse de sa volonté, plus asservie.
-Le duel de la passion ne conserve sa noblesse qu'aussi longtemps qu'il y
-a égalité entre les combattants; dès qu'il y a un vaincu, l'autre
-abuse, et le vaincu s'avilit. Annette était à la minute poignante qui
-précède et décide la défaite: elle le savait, ses forces ne la
-soutiendraient plus longtemps. Philippe le savait aussi. Et son attitude
-le montrait. Il avait beau tenir autant à Annette (peut-être plus), il
-avait moins d'égards, il usait brutalement de ce qui lui appartenait,
-il la traitait en province conquise. Toutes ses journées prises par sa
-vie de travail ordonnée et tumultueuse, et ses nuits par Noémi (car il
-voulait ménager l'apparence), il ne voyait Annette que pour des
-rencontres brèves et brûlantes, des étreintes. Aucune intimité de
-cœur. Il affectait de dire, cyniquement, qu'elle avait la meilleure
-part.</p>
-
-<p>Elle voulut s'arracher à cet avilissement, dont ses sens étaient
-complices. Mais ils devenaient, chaque jour, plus impérieux. Et une
-fois qu'elle voulut se soustraire à leur tyrannie, ils lui infligèrent
-un démenti, dont la violence la terrassa. Une femme de cette vigueur
-ardente, dont la rude discipline a tenu enfermées, dix ans, ses
-passions, et qui leur ouvre la cage, à l'heure la plus embrasée de
-l'orageux été, risque d'être anéantie.</p>
-
-<p>Annette ne pouvait se sauver qu'en imposant à Philippe le respect pour
-l'épouse qu'elle voulait être,&mdash;l'associée «<i>rei humanæ alque
-diuinæ</i>»,&mdash;l'égale. Elle demanda à Philippe, elle le supplia,
-angoissée, de renoncer à elle, jusqu'au temps où ils pourraient au
-grand jour s'aimer et s'épouser. Philippe refusa: il ne voulait pas
-plus être gêné dans ses passions que dans sa politique; il ne voulait
-ni se passer d'Annette, ni l'épouser à une heure qui n'était pas la
-sienne. Il affecta de voir dans l'effort d'Annette pour se reprendre une
-tactique assez dégradante pour l'attacher à elle. Il savait pourtant
-le don qu'elle faisait de soi, sans arrière-pensée! Elle fut
-souffletée de ce soupçon outrageant, et de nouveau elle se livra, avec
-un désespoir de passion et de dégoût. Mais lui, ne voulait rien voir;
-il revenait, exigeant ses droits égoïstes d'amant, sans penser que
-chacune de ces victoires charnelles laisse dans l'autre, même
-consentante, une flétrissure.</p>
-
-<p>Annette se vit dégradée. Elle ne se donnait plus, elle se prostituait
-à l'amour. Si elle ne se jetait hors de la pente où son corps
-possédé roulait, elle était perdue...</p>
-
-<p>Une après-midi, elle fuit. Elle alla chez Sylvie, et la pria de
-prendre chez elle, quelques jours, son enfant; elle prétexta la
-nécessité d'une absence. Sylvie ne demanda aucune explication; un
-regard lui suffit. Cette femme, d'une curiosité souvent indiscrète, et
-par tant de côtés si incompréhensifs des pensées de sa sœur, avait
-l'instinct de l'amour et de ses jeux tragiques. Pas plus qu'elle n'avait
-confié, aux heures de l'ancienne intimité avec Annette, les secrets de
-sa vie passionnelle,&mdash;(elle ne parlait que de
-l'amusement),&mdash;elle n'attendait qu'Annette lui confiât les siens.
-Elle savait que toute femme a droit à ses heures de silence, ses
-grandes heures. Et nul ne peut l'y aider. Il faut seule se sauver, ou
-périr seule. Elle offrit à sa sœur l'abri d'une petite maison qu'elle
-avait aux environs, près de Jouy-en-Josas. Annette, touchée,
-l'embrassa, accepta.</p>
-
-<p>Dans le logis rustique, à la lisière des bois, quinze jours elle
-s'enferma. Elle n'avait même pas dit à Marc où elle allait. Sa
-retraite n'était connue que de Sylvie.</p>
-
-<p>À peine eut-elle quitté Paris, le cercle ensorcelé, qu'elle vit et
-qu'elle jugea son égarement des dernières semaines: elle en fut
-terrifiée. Elle, cette insensée, cette misérable esclave ivre de sa
-servitude! Passion, meurtre de l'âme!... L'étreinte se desserrait.
-Elle respirait, ce soir, elle revoyait les prés, les bois, le calme de
-la terre. Depuis deux mois, un voile opaque, rouge, lui cachait le monde
-vivant. Même les plus proches,&mdash;son fils,&mdash;étaient devenus
-lointains... En arrivant dans la maison des champs, le voile se
-déchira, aux rayons du soleil couchant; elle entendit les cloches, les
-oiseaux, les voix des paysans: elle pleura de soulagement... Mais, au
-milieu de la nuit,&mdash;(elle dormait, brisée)&mdash;elle se réveilla
-subitement. Une angoisse l'étreignait. Elle sentait à sa gorge les
-anneaux du serpent.</p>
-
-<p>Elle passa des jours dans une alternative d'humiliantes tortures,
-d'aveugles poussées, et de soudaine, d'aiguë, d'absolue clairvoyance,
-perçant la grande tromperie. Elle avait un sentiment perpétuel
-d'insécurité. Même avertie, armée, il suffisait d'un rien pour
-qu'elle retombât. Elle prolongea l'absence.</p>
-
-<p>Ce n'était pas sans risques pour sa situation. Cette subite éclipse
-lui fit perdre des leçons. La petite clientèle qu'elle avait eu tant
-de peine à rassembler passait à d'autres mains. Sylvie transmettait à
-sa sœur les lettres et les informations, mais elle n'y ajoutait rien
-que de bonnes nouvelles de la santé du petit, elle évitait de
-conseiller: Annette était seule juge.</p>
-
-<p>Annette savait bien qu'elle devait rentrer; mais elle retardait
-toujours... Elle avait beau rester, elle ne pouvait défendre à sa
-pensée de retourner vers Philippe: que faisait-il? ne la cherchait-il
-point?... De lui, rien n'était venu. Elle redoutait ses nouvelles, et
-elle les appelait. Elle l'écartait de son esprit, elle s'en croyait
-dégagée. Mais il ne la quittait point. Et subitement, il surgit.</p>
-
-<p>Un soir, sous la charmille qui longeait le mur bas du jardin, elle
-errait, désœuvrée et hantée; elle vit, entre les branches, au loin,
-sur la route blanche, une auto qui venait. Et elle pensa: «C'est
-lui!...» Elle se rejeta en arrière. L'auto fila le long du mur, au
-bout de la petite propriété. Annette, le cœur serré, écoutait le
-grondement, l'entendit se ralentir. À trente pas plus loin, le chemin
-bifurquait, et l'auto hésita. Annette, derrière le rideau de feuilles,
-se risquant à regarder, vit de dos l'homme indécis, qui se tournait,
-explorant l'horizon. Et elle le reconnut. Une terreur la prit: elle
-courut se jeter derrière une haie de buis, et s'affaissa par terre, ses
-ongles grattant le sol; elle baissait la tête, un flot de sang aux
-joues, pensant: «Il va me reprendre!» Et elle voulait dire: «Non!»
-Et son sang criait: «Oui!» Elle sentait sous ses doigts s'écraser les
-mottes sèches, et, la figure enfouie dans l'odeur amère du buis au
-soleil, elle tâchait d'arrêter le bruissement du sang dans ses
-oreilles, pour écouter les pas de l'autre côté du mur. Elle entendit
-l'auto qui repartait. Elle courut à l'angle du jardin, sur la route; et
-elle cria:</p>
-
-<p>&mdash;Philippe!...</p>
-
-<p>La voiture, au tournant, disparut...</p>
-
-<p>Annette repartit, le lendemain, pour Paris. Savait-elle ce qu'elle
-voulait, ce qu'elle allait faire?&mdash;Sylvie la regarda avec pitié,
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne va pas mieux... et ne l'interrogea point. Annette,
-reconnaissante, restait, le corps brisé, assise, sans parler, dans un
-coin de la chambre de sa sœur, cherchant un apaisement dans cette
-chaude présence. Sylvie allait et venait, la laissait reprendre pied
-dans son silence. Annette se leva enfin, pour rentrer au logis. Quand
-elle fut pour partir, Sylvie, lui mettant les deux mains autour des
-tempes, la regarda encore, longuement, hocha la tête, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Si tu ne peux autrement, soumets-toi, ne lutte plus! Ça
-passera. Tout passe. Le mal, le bien, et nous... Pour le peu que ça
-vaut!...</p>
-
-<p>Mais pour Annette, cela valait beaucoup. La question n'était pas
-seulement entre Philippe et elle. La question était entre elle et elle.
-Retourner à Philippe, s'avouer vaincue par lui, elle y eût trouvé une
-âpre jouissance. Mais ce qui l'épouvantait, c'était une défaite plus
-profonde, plus intime, qui n'avait d'autre témoin qu'elle-même. Elle
-portait en soi, son mortel adversaire. Jamais depuis des années, elle
-ne l'avait ignoré, quoiqu'il lui plût, par orgueil, et peut-être par
-prudence, de ne pas y penser. Ce gouffre du désir et de la volupté,
-qu'une vie précédente&mdash;(le père?)&mdash;avait creusé... Tout ce qui
-faisait sa force et sa fierté de vivre, sa volonté, son âme saine, ce
-souffle libre et pur qui baignait ses poumons, y était aspiré. <i>Mors
-animae...</i> Mais Annette, dont la raison peut-être ne croyait pas à
-l'âme, Annette ne voulait pas que son âme mourût.</p>
-
-<p>Ramenée à Paris vers Philippe, comme sur les bas-reliefs assyriens un
-captif, la corde au cou, elle ne vit pas Philippe à Paris: elle le
-fuit.</p>
-
-<p>Philippe, aussi possédé d'Annette qu'Annette l'était de lui, était
-venu heurter à sa porte, en son absence. Il s'indigna de ce départ
-subit. Il n'admettait point qu'elle lui échappât. Il voulut son
-adresse. Il eut celle de Sylvie, et il alla chez elle. Dès le premier
-regard, la guerre fut déclarée. Sylvie avait compris. Armée de
-méfiance rancunière, elle jugea Philippe, avec ses yeux à elle, et
-non pas ceux d'Annette: l'homme dangereux comme ennemi, plus dangereux
-comme amant, l'homme qui broie ce qu'il aime. Elle connaissait
-l'espèce, et ne la pratiquait point. Aux questions impérieuses de
-Philippe, s'informant où était Annette, elle répondit froidement
-qu'elle n'en savait rien, en ayant soin qu'il vît qu'elle n'en ignorait
-rien. Philippe fit effort pour dissimuler son irritation. Il essaya
-d'enjôler. Sylvie resta de bois. Il partit, enragé.</p>
-
-<p>Il ne s'acharna point à battre les buissons, et jamais n'eut l'idée de
-ramasser en auto la poussière des routes de Jouy-en-Josas. Il ne
-chercha point Annette. Il n'entendait pas sacrifier ses journées à une
-poursuite vaine. Il était sûr qu'Annette reviendrait. Mais qu'elle lui
-manquât, qu'elle se permît de le troubler, en un moment pareil, il ne
-le pardonnait pas. Et son ressentiment, non moins qu'un furieux besoin
-de diversion, le rejeta vers sa femme. Rapprochement provisoire et assez
-humiliant pour la remplaçante! Car c'était faute de mieux; et il
-attendait l'autre.</p>
-
-<p>Mais Noémi savait n'être point fière, quand son avantage le
-réclamait. Elle ne perdit pas son temps. L'épreuve, lui avait
-révélé ses erreurs passées. Elle avait reconnu que, pour tenir un
-homme, il ne suffit pas de le prendre à par l'amour, il faut flatter
-son orgueil et ses manies d'esprit. Philippe fut étonné de l'intérêt
-qu'elle témoigna pour sa campagne actuelle, et même qu'elle eût pris
-la peine de s'en instruire. Il en soupçonna les motifs. Mais que
-l'intérêt de Noémi fût réel ou non, il y trouvait son plaisir. Il
-découvrit agréablement l'intelligence de Noémi. Elle ne la cachait
-plus. C'était par là qu'Annette l'avait évincée. Elle se servit des
-armes, et elle les perfectionna. Elle ne se mêla point, comme Annette,
-de juger le fond du débat. Elle en laissait le soin à son époux et
-maître. Elle bornait son rôle à lui suggérer la tactique la plus
-adroite pour qu'il eût la victoire. Philippe admira son ingéniosité.</p>
-
-<p>La violence de la polémique alors était extrême. Noémi, surmontant
-la répugnance et l'ennui que lui causaient ces disputes d'hommes,
-comprit qu'elle devait résolument se jeter dans la lice. Elle se mit,
-dans les salons, à soutenir, avec une spirituelle effronterie, les
-thèses audacieuses que son mari avait lancées. Sa grâce, son humour,
-sa passion qui riait, un esprit de gavroche et un sérieux ardent,
-scandalisaient un peu, mais amusaient beaucoup. Elle gagna à sa cause
-un certain nombre de jeunes femmes, ravies de s'affirmer libres des
-préjugés sociaux. L'adroite Noémi n'avait garde de rompre avec les
-préjugés. Tout en leur décochant d'irrespectueuses nasardes, elle se
-ménageait des indulgences dans le camp de la morale et des honnêtes
-gens. Elle professait gravement que le droit des pauvres à n'avoir
-point d'enfants avait sa contre-partie dans le devoir des riches d'en
-approvisionner l'État et la Société. Il fallait, pour le dire, ne pas
-manquer d'aplomb: car, de remplir ce devoir, en sept ans de mariage,
-elle n'avait pas trouvé le temps.&mdash;Mais elle fut héroïque: elle le
-trouva, maintenant.</p>
-
-
-
-
-<p>Philippe ne tarda pas à apprendre qu'Annette était rentrée. Il essaya
-de la joindre chez elle, aux heures où il la savait seule. Mais Annette
-se méfiait. Il trouva porte fermée. En dépit de sa rancune et des
-diversions, sa passion n'était pas amortie. La résistance d'Annette
-l'exaspéra. Il n'était pas homme à se laisser éconduire...</p>
-
-<p>Annette l'aperçut, à quelques pas, dans la rue. Elle pâlit, mais elle
-ne l'évita point. Ils allèrent l'un à l'autre. Il décida:</p>
-
-<p>&mdash;Vous rentrez. Je vais avec vous.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-elle.</p>
-
-<p>Elle entra avec lui dans un square exigu, adossé à une église; un
-arbre poussiéreux les masquait à peine au flot des passants dans la
-rue. Ils devaient se contraindre. Il dit avec âpreté:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez peur de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit-elle. De moi.</p>
-
-<p>Philippe brûlait de passion et de ressentiment. Mais quand son dur
-regard rencontra celui d'Annette qui ne l'évitait pas, il y lut une
-souffrance fermement contenue; sa colère fondit; et ce fut d'une voix
-radoucie qu'il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi avez-vous fui?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que vous me tuez.</p>
-
-<p>&mdash;Ne savez-vous point ce que c'est qu'aimer?</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais; et c'est pourquoi je fuis. J'ai peur de vous
-haïr.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! haïssez-moi, s'il vous plaît! Haïr, c'est encore aimer.</p>
-
-<p>&mdash;Pas pour moi, dit-elle. Je ne peux pas le supporter.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes pas si faible que vous ne puissiez porter et le
-bien et le mal de l'amour tout entier.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas si faible, Philippe. Je veux l'amour tout
-entier. Corps et âme. Je ne veux pas de la moitié.</p>
-
-<p>&mdash;L'âme est une foutaise, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;À quoi avez-vous donc voué votre énergie? À quoi vous
-sacrifiez-vous, depuis que vous êtes né, sinon à votre Idée?</p>
-
-<p>Il haussa les épaules, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Duperie!</p>
-
-<p>&mdash;Elle vous fait vivre. Moi aussi, j'ai la mienne. Ne la faites
-pas mourir!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez?</p>
-
-<p>&mdash;Je veux que jusqu'au jour où nous aurons décidé d'unir ou
-non nos vies, nous évitions de nous voir.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je ne veux plus, je ne veux plus me cacher, je ne
-veux plus de partage, je ne veux plus, je ne veux plus...</p>
-
-<p>Mais elle ne dit pas la plus secrète raison:</p>
-
-<p>&mdash;(«Si j'acceptais encore, il ne me resterait plus bientôt même la
-volonté de vouloir autrement; je ne m'appartiendrais plus; je serais un
-jouet qu'on brise, après l'avoir sali.»)</p>
-
-<p>Lui, qui était incapable de comprendre cette révolte de l'instinct
-contre l'asservissement à ses désirs mortels, il ne voulait toujours
-voir là qu'une méfiance et une ruse de femme, afin de le dominer. S'il
-ne le dit point, il ne le cacha point. Quand elle le lut en lui, Annette
-impétueusement fit le mouvement de partir. Philippe, frémissant
-d'impatience et de l'effort qu'il faisait pour ne point la trahir aux
-regards des passants, saisit le bras d'Annette, et le serrant, il dit
-d'une voix qui tâchait d'assourdir ses accents emportés:</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, je ne veux pas, je ne veux pas renoncer, je veux te
-voir...Tais-toi! ne réponds pas. On ne peut parler ici... Je viendrai,
-ce soir, chez toi.</p>
-
-<p>Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Non! Non!</p>
-
-<p>Il répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Je viendrai. Je ne puis me passer de toi. Ni toi de moi.</p>
-
-<p>Elle se révolta:</p>
-
-<p>&mdash;Je le puis.</p>
-
-<p>&mdash;Tu mens.</p>
-
-<p>Ils luttaient, sans gestes, à voix basse et violente, à coups d'âme.
-Leurs regards se mesuraient. Celui de Philippe plia. Il implora:</p>
-
-<p>&mdash;Annette!...</p>
-
-<p>Mais elle gardait aux joues la brûlure du brutal démenti et la honte
-de penser qu'en effet, elle mentait. Elle se raidit, se dégagea de la
-main qui la tenait, et partit.</p>
-
-<p>Le soir, Philippe vint. Tout le reste du jour s'était passé pour elle
-dans la terreur de cet instant et qu'elle n'eût pas la force de tenir
-sa porte fermée. Car elle ne voulait plus se retrouver en face de cette
-passion sans pitié. Elle s'était convaincue de l'impossibilité de
-vivre avec cette torche attachée à son sein. Il fallait l'arracher,
-tandis qu'elle avait encore un reste d'énergie. En restait-il assez?
-Elle l'aimait. Elle aimait la brûlure qui la consumait. Demain, elle
-eût aimé la honte et les outrages. Elle rougissait de se l'avouer:
-jusque dans sa révolte contre lui, ce matin, il y avait un fond de
-volupté...</p>
-
-<p>Elle reconnut ses pas qui montaient l'escalier. Elle l'entendit sonner
-et ne bougea pas de sa chaise. Il sonna de nouveau, frappa. Annette, les
-bras pendants et le buste en arrière, se répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non...</p>
-
-<p>Même si elle eût voulu se lever pour ouvrir, le souffle lui eût
-manqué...</p>
-
-<p>Elle n'entendit plus rien. Est-ce qu'il était parti?... Elle fut
-debout, avant de l'avoir résolu. Elle se glissa vers la porte,
-chancelante, à pas assourdis. Une planche du parquet craqua. Annette
-s'arrêta. Quelques secondes passèrent: rien ne remua. Mais elle avait
-perçu, derrière la porte, la présence de Philippe qui guettait. Et
-Philippe savait qu'Annette écoutait, de l'autre côté... Lourd
-silence. Ils s'épient... La voix de Philippe, collé contre la porte,
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Annette, vous êtes là. Ouvrez!</p>
-
-<p>Annette, appuyée au mur, sent son cœur défaillir. Elle ne répond
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais que vous êtes là. N'essayez pas de vous cacher!....
-Annette! ouvrez! Il faut que je vous parle!...</p>
-
-<p>Il étouffait sa voix, pour ne pas être entendu de l'escalier; mais un
-flot de passions mêlées montait en lui: il était près de secouer la
-porte.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que je vous voie... Que vous le vouliez ou non,
-j'entrerai....</p>
-
-<p>Silence.</p>
-
-<p>&mdash;Annette, je vous ai blessée, ce matin. Pardonnez!... Je vous
-veux. Que voulez-vous de moi? Dites-le-moi, je le ferai...</p>
-
-<p>Silence. Silence.</p>
-
-<p>Philippe serrait les poings. Il l'aurait étranglée.</p>
-
-<p>Il gronde, la bouche contre la porte:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes à moi. Vous n'avez plus le droit de vous
-reprendre.</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pensez-y bien! Si vous n'ouvrez, c'est fini pour
-jamais.</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Annette, mon Annette!</p>
-
-<p>Il dit, il s'emporte:</p>
-
-<p>&mdash;Lâche! Tu crains de me voir. Tu n'es forte que derrière une
-porte fermée.</p>
-
-<p>Une voix derrière la porte dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi me torturez-vous?</p>
-
-<p>Philippe, saisi, se tait.</p>
-
-<p>La voix, lasse, reprend:</p>
-
-<p>&mdash;Ami, vous me déchirez.</p>
-
-<p>Philippe est ému; mais son orgueil blessé ne veut pas le montrer. Il
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Que demandez-vous?</p>
-
-<p>Elle répond:</p>
-
-<p>&mdash;Pitié.</p>
-
-<p>Le ton de la voix le touche; mais il ne comprend pas.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'en avez-vous besoin?</p>
-
-<p>Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi!</p>
-
-<p>Sa colère rejaillit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me chassez? fait-il.</p>
-
-<p>&mdash;J'implore de vous le repos.... Le repos!... Laissez-moi seule,
-pendant quelques semaines!</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, vous ne m'aimez plus?</p>
-
-<p>&mdash;Je défends mon amour.</p>
-
-<p>&mdash;Contre quoi? contre qui?</p>
-
-<p>&mdash;Contre vous.</p>
-
-<p>&mdash;Folie!... Tu m'ouvriras.</p>
-
-<p>&mdash;Non!</p>
-
-<p>&mdash;Je le veux. Je te veux.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas ta proie.</p>
-
-<p>Droite et fière, elle se tenait, frémissante; et son regard le
-défiait, au travers de la porte. Quoiqu'il ne pût la voir, ce regard
-l'atteignit. Il lui cria:</p>
-
-<p>&mdash;Adieu!</p>
-
-<p>Elle l'entendit partir, et son sang se glaça. Il ne pardonnerait
-pas.</p>
-
-
-
-
-<p>Il ne pardonna point. Philippe ne revint plus.</p>
-
-<p>Annette se répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Il le fallait, il le fallait....</p>
-
-<p>Mais elle n'acceptait pas. Elle eût voulu revoir encore une fois
-Philippe, lui faire comprendre doucement&mdash;(pourquoi s'était-elle
-emportée?)&mdash;qu'elle ne se retirait pas de lui, qu'elle défendait
-jalousement son amour, leur amour et leur fierté commune, qu'avec une
-inconscience brutale il saccageait. Elle voulait qu'il leur fût donné
-à tous deux de se recueillir, de se ressaisir au milieu du torrent de
-passion qui les roulait avec sa boue et son écume, de juger, de
-décider en claire liberté. Et s'il devait la choisir, qu'il respectât
-en elle sa femme et lui....</p>
-
-<p>Mais Philippe ne pardonnait point qu'une femme qu'il aimait opposât
-une barrière à sa volonté. D'une autre classe sociale, il l'eût
-violentée. Tenu en cage dans la sienne, contraint de ménager ce monde
-qu'il voulait dominer, sa passion offensée se mua en une négation
-irritée de sa passion: à défaut de la femme, détruire le sentiment
-qu'il avait pour elle! C'était aussi l'atteindre&mdash;il le
-savait&mdash;au cœur. Car son instinct lui disait qu'Annette, malgré
-tout, l'aimait....</p>
-
-<p>Après trois mois de brûlante solitude, de colloques avec elle amers et
-tourmentés, de renoncement et d'espoir, de fierté, de bassesses, de
-reproches intérieurs, après trois mois d'attente incurable et
-stérile, Annette apprit, un jour, par Solange, ravie, le bonheur qui
-comblait les vœux du ménage Villard: Noémi était enceinte.</p>
-
-
-
-
-<p>Annette aurait voulu se réfugier auprès de son enfant, cacher sa
-tête douloureuse sous l'aile de l'amour qui ne trompe pas,
-dit-on&mdash;celui du fils pour la mère. Hélas! il trompe comme les
-autres. Annette ne pouvait attendre de Marc aucun signe de tendresse, ni
-même d'intérêt. Jamais le jeune garçon n'avait paru plus froid, plus
-sec, plus indifférent. Des tourments qui ravageaient sa mère, il ne
-remarquait rien. Certes, elle s'efforçait de les lui dissimuler. Mais
-elle les dissimulait si mal! Il aurait pu les lire dans ses yeux que
-creusait l'insomnie, sur son visage blêmi, sur ses mains amaigries, sur
-tout son corps miné par la passion cruelle. Il ne lisait rien. Il ne la
-regardait même pas. Il n'était occupé que de lui. Et ce qui se
-passait en lui, il le gardait pour lui. On ne le voyait qu'aux heures
-des repas, où il ne disait pas un mot; les efforts que faisait Annette
-pour causer le rendaient plus obstiné à son mutisme. C'est à peine si
-elle obtenait de lui qu'au début et à la fin de la journée, il dît
-bonjour, bonsoir: car il avait décidé que c'étaient des simagrées;
-et il n'y consentait&mdash;(pas tous les jours!)&mdash;que pour avoir la
-paix. Il présentait hâtivement aux lèvres de sa mère un front
-ennuyé, et quand il ne sortait pas pour son lycée ou pour ses affaires
-personnelles,&mdash;(il n'était pas facile de lui en faire rendre
-compte)&mdash;il s'enfermait dans son cabinet de travail, un cabinet de
-débarras, grand comme une armoire, coincé entre la salle à manger et
-sa chambre à coucher; et là, il ne faisait pas bon aller le troubler.
-À table ou au foyer, il avait l'air d'un étranger. Annette se disait
-amèrement:</p>
-
-<p>&mdash;Si je mourais, il ne pleurerait même pas.</p>
-
-<p>Et elle songeait au rêve qu'elle avait conçu jadis du cher petit
-compagnon, fabriqué de son sang, et blotti auprès d'elle, sans parler,
-devinant, partageant tous les secrets de son cœur. Qu'il manquait de
-tendresse! Pourquoi était-il si dur? On eût dit, par moments, qu'il
-lui en; voulait. De quoi? De trop l'aimer?</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, c'est ma maladie, aimer trop! On ne doit pas trop
-aimer. Les gens n'en ont pas besoin. Cela les gêne... Mon fils ne
-m'aime pas! Il brûle de me quitter... Mon fils, si peu mon fils! Il ne
-sent rien de ce que je sens! Il ne sent rien!....»</p>
-
-
-<p>En ces mêmes journées, le cœur du petit Marc était illuminé
-d'amour et de poésie. Il s'était follement épris de Noémi. C'était
-un de ces amours d'enfant, absurdes et dévorants. Il sait à peine ce
-qu'il veut de la femme: est-ce la voir, la sentir, la toucher, la
-goûter? Et certes, il ne se doute point de ce qu'est la possession;
-c'est lui qui est possédé. Marc défaillait presque, quand sur la
-petite main que Noémi lui tendait, il appliquait ses lèvres et le bout
-de son nez, ce nez gourmand de jeune chien qui humait, sur la frêle
-fleur du poignet, le mystère enivrant du <i>souef</i> corps féminin.
-Elle était tout entière pour lui une fleur et un fruit vivants. Il
-mourait du désir d'y imprimer&mdash;très doucement&mdash;ses dents, et
-de la terreur d'y céder. Et une fois, (ô honte!) il y céda...
-Qu'allait-il se passer? Rouge et tremblant, il attendait les pires
-infortunes: l'humiliation publique, des paroles indignées, et qu'on le
-chassât outrageusement. Mais elle rit aux éclats; elle l'appela:</p>
-
-<p>&mdash;Petit chien! elle lui donna une tape sur l'oreille, et lui
-frotta le nez une fois, deux fois, trois fois, sur la morsure,
-disant:</p>
-
-<p>&mdash;Demande pardon!.. Vilain!</p>
-
-<p>Et, depuis ce moment, elle s'avisa de jouer avec le jeune animal. Elle
-ne pensait pas à mal. Elle ne pensait pas à bien. Elle jouait à
-agacer le petit amoureux. Cela n'avait, pour elle, pas la moindre
-importance. Elle n'en imaginait aucunement le sérieux pour l'enfant.
-Mais lui&mdash;(Qu'il était donc, malgré les apparences, le fils
-authentique d'Annette!)&mdash;il le prit au tragique.</p>
-
-<p>Dès la première fois, qu'il l'avait vue, elle avait été pour lui le
-Paradis défendu, ce merveilleux mirage de la femme apparaissant aux
-regards qui s'éveillent d'un enfant innocent. Autant que de ce qui est,
-la fascinante image est faite de ce qui n'est pas, autant que de ce
-qu'il voit, de ce qu'il ne voit pas, de ce qu'il ne sait pas, de ce
-qu'il craint et désire, de ce qu'il veut et ne veut pas, de l'effrayant
-attrait qui tend le corps adolescent à l'appel extatique et brutal de
-la nature. Des traits de Noémi il ne voyait peut-être pas un seul,
-exactement. Mais chacun de ses traits et chacun de ses mouvements, et
-les plis de sa robe et les boucles de ses cheveux, sa voix et son
-parfum, et les lueurs de ses yeux, tout faisait follement surgir du
-corps et du cœur qui désirent des vagues bondissantes de joie et
-d'espérance, et des cris de bonheur, et le besoin de pleurer.</p>
-
-<p>Ce même jour où Annette navrée le voyait dur, hostile, glacé, et
-où la maladroite insistance pour en savoir la cause, pour arracher de
-lui un mot, un seul mot de tendresse, s'était attiré une réponse
-blessante,&mdash;ce jour précisément, le petit adolescent avait sa
-plus émouvante révélation du rêve enchanté. Depuis huit jours, il
-vivait dans une griserie. Noémi, qu'il continuait de voir, à l'insu de
-sa mère, et qui se servait de lui, comme d'un petit espion qui la
-renseignait innocemment sur tous les mouvements, au camp de
-l'ennemi,&mdash;Noémi, qu'il avait surprise une fois dans son salon,
-tout en causant, se mirant dans une glace minuscule dissimulée au fond
-de son mouchoir, s'était amusée à lui barbouiller les lèvres pâles
-avec son bâtonnet de rouge. Il avait eu dans la bouche le goût de la
-bouche aimée. Et depuis, il l'emportait sur sa langue qu'il suçait, il
-en était imprégné. Cette rouge grenade, cette bouche toujours
-ouverte, à la lèvre retroussée, trop courte ou trop remuante pour
-rejoindre l'autre lèvre charnue comme une cerise, il la voyait partout,
-en cette matinée où, sortant de chez sa mère, en faisant claquer la
-porte brutalement, il avait décidé de «sécher» le lycée, pour
-aller se promener: elle fleurissait dans le verger de nuages du beau
-ciel de juillet, dans les petits plis folâtres de l'eau d'une fontaine,
-dans le sourire distrait des femmes qui passaient. Elle lui mangeait
-l'esprit.</p>
-
-<p>Il allait au hasard, sa blonde tête au vent d'été. Mais si distrait
-qu'il fût et si plein de ses folies, il sut, de ses yeux de lynx,
-reconnaître là-bas, sur l'autre trottoir, tante Sylvie qui venait. Il
-se hâta de sauter dans une rue latérale. Il ne tenait pas du tout à
-la rencontrer. Non qu'il craignît d'être pincé par elle en école
-buissonnière: elle serait bien plutôt disposée à en rire. Mais quand
-il avait un secret, avec elle&mdash;(ce n'était pas comme avec sa
-mère!)&mdash;il n'était jamais rassuré. Son instinct lui disait que les
-secrets de ce genre, tante Sylvie était experte à les lire...</p>
-
-<p>Elle ne l'avait point vu. Il respira, soulagé. Il pourrait savourer
-son amour, toute la matinée. Sa démarche flâneuse, que l'amour
-n'empêchait pas de s'arrêter aux devantures pour regarder une cravate,
-une badine, un journal illustré, le menait, sans qu'il le sût,
-directement au but,&mdash;comme ces pigeons de Paris, qui vont, chaque
-matin, par-dessus les amas de maisons poussiéreuses, chercher les
-grands jardins et les vieux arbres frais. L'enfant les cherchait aussi.
-Il lui fallait leur ombre et leur roucoulement.</p>
-
-<p>Il dévala tout droit de la Montagne Sainte-Geneviève, et se trouva, au
-sortir des antiques rues populeuses, dans les espaces clairs du calme
-Jardin des Plantes, avant de s'être aperçu que c'était là qu'il
-voulait aller.</p>
-
-<p>Peu de monde, à cette heure. Quelques promeneurs clairsemés. Paris
-bourdonnant au loin, comme un frelon. La vibration bleue d'un beau matin
-d'été. L'enfant chercha un banc caché au pied d'un groupe d'arbres;
-et il ferma les yeux sur son trésor. Ses longues mains fiévreuses
-d'adolescent, pressées contre sa poitrine, semblaient vouloir abriter
-son cœur des regards indiscrets. Qu'y cachait-il de si précieux qu'à
-peine osait-il y songer?&mdash;Une parole de Noémi, dont il avait fait un
-monde, et qu'elle avait dite sans y penser....Ce dernier jour qu'il
-l'avait vue, prenant à peine garde à la présence du gamin, elle lui
-jetait au hasard un sourire, tandis que son attention était absorbée
-par les grands événements&mdash;(Philippe reconquis, l'humiliation
-d'Annette, victoire définitive!....«Mais on ne sait jamais! rien n'est
-définitif. Contentons-nous d'aujourd'hui!...»)&mdash;Elle soupira, de
-fatigue, d'énervement et de plaisir. Marc lui demanda pourquoi.
-Distraite par le regard alarmé et naïf de l'enfant, elle dit, pour
-l'intriguer:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un secret... en soupirant de plus belle. Il demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Quel secret?</p>
-
-<p>Une pensée malicieuse passant par sa cervelle, Noémi répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis pas le dire. À toi de deviner!</p>
-
-<p>Palpitant d'émotion, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Dites-le-moi!</p>
-
-<p>Elle battait des paupières sur des yeux langoureux:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, non...</p>
-
-<p>Rougissant, balbutiant, il avait peur de savoir. Pour faire durer le
-jeu, elle prit un air mystérieux et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu le veux?...</p>
-
-<p>Dans son émotion, il était près de crier:</p>
-
-<p>&mdash;Non!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien.. Non, pas aujourd'hui!... Je te le dirai, une autre
-fois.</p>
-
-<p>&mdash;Quand?</p>
-
-<p>&mdash;Bientôt.</p>
-
-<p>&mdash;Bientôt quand?</p>
-
-<p>&mdash;Bientôt... La semaine prochaine, quand tu viendras dîner.</p>
-
-<p>La semaine était passée. C'était ce soir, pensait Marc, qu'il devait
-la revoir. Il ne vivait plus que dans l'attente de cet instant. Il
-l'avait bien vécu, par avance, vingt fois! Il n'osait jamais aller
-jusqu'au terme de l'histoire. C'était trop angoissant.... Mais de
-rester en chemin, était d'une telle douceur! Sur le banc du jardin, il
-succombait de langueur. Une cloche tinta midi. Derrière le rideau
-d'arbres, le sable d'une allée au soleil grésillait sous le pas d'une
-petite fille qui chantait. Des oiseaux exotiques plus loin, dans une
-volière, pépiaient en un langage étrange et émouvant. Sur la Seine,
-très loin, hululait lentement la sirène d'un remorqueur. Et sans le
-voir, sans bruit, passèrent longuement devant lui, enlacés en
-marchant, deux amants, une grande fille brune, un jeune ouvrier pâle,
-qui se baisaient la bouche et se mangeaient des yeux. Et l'enfant,
-retenant son souffle, les suivit du regard jusqu'au détour de l'allée,
-et lorsqu'ils disparurent, sanglota de bonheur. Du bonheur qui avait
-passé. Du bonheur qui viendrait. Du bonheur qui était en eux, dans
-tout ce qui l'entourait, dans ce midi de juillet, et dans son cœur
-brûlant qui les embrassait tous.</p>
-
-<p>Il rentra, auréolé de cette minute d'extase. Elle dépassait
-infiniment l'image féminine qui l'avait provoquée: l'ombre de Noémi
-se fondait dans un bain d'or; et pour la voir encore, il fallait le
-vouloir. Marc le voulait, mais elle lui échappait: il trichait,
-affectant de la reconnaître sous le visage de ce bonheur, si intense
-qu'il était douloureux, dans tout ce qui le remplissait, ces espoirs
-infinis, ces résolutions héroïques, cette force et cette bonté qui
-le portaient comme des ailes, tandis qu'il remontait quatre à quatre
-l'escalier. Mais à peine eut-il vu le regard sévère de sa mère&mdash;(il
-s'était mis de trois quarts d'heure en retard pour le déjeuner)&mdash;que
-l'auréole s'éteignit; et il rentra sous le nuage maussade du silence.</p>
-
-<p>Annette ne cherchait pas à lui parler. Elle avait son fardeau de
-peines, qu'elle ne pouvait partager. Son fils, en face d'elle, assis à
-table, lui paraissait égoïste et lointain. Il mangeait voracement. Il
-avait appétit et hâte d'avoir, fini, pour se replonger dans sa
-fantasmagorie. Annette pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne lui suis rien de plus que celle qui le nourrit.</p>
-
-<p>Elle n'avait même plus le courage de protester. Elle était
-abandonnée. Vers la fin du repas, il s'aperçut qu'il n'avait point
-parlé; il eut un vague remords; mais s'il disait un mot, il craignait
-qu'elle ne commençât à l'interroger. Il enfonça sa serviette mal
-pliée dans son rond, précipitamment se leva et, prenant bien garde de
-ne pas accrocher au vol le regard de sa mère, il sortit... il allait
-sortir, quand une brusque impulsion... Il demanda&mdash;(il en était sûr,
-puisque Noémi le lui avait dit, mais il avait besoin de se faire
-confirmer ce qu'il savait):</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce soir que nous dînons chez les Villard?</p>
-
-<p>Annette, restée assise, dans une immobilité morne, sans le regarder,
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas de dîner.</p>
-
-<p>Sur le pas de la porte, Marc s'arrêta, saisi:</p>
-
-<p>&mdash;Comment! On me l'a dit!...</p>
-
-<p>&mdash;Qui te l'a dit?</p>
-
-<p>L'enfant, embarrassé, ne répondit pas: sa mère ignorait ses visites
-chez Noémi. Il se hâta de détourner la demande par une autre demande:</p>
-
-<p>&mdash;Mais pour quel jour, alors? interrogeait-il, déçu.</p>
-
-<p>Annette haussa les épaules. Il n'était plus question de dîner chez
-les Villard! Noémi avait dit, par jeu: «la semaine prochaine», comme
-elle eût dit: «l'an quarante!»...</p>
-
-<p>Marc lâcha le bouton de la porte, et revint, anxieux. Annette le
-regarda, lut sa déception, et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! Tu ne sais pas?</p>
-
-<p>Annette dit:</p>
-
-<p>&mdash;Les Villard sont partis.</p>
-
-<p>Marc cria:</p>
-
-<p>&mdash;Non!</p>
-
-<p>Elle ne sembla pas l'entendre. Marc mit une main impatiente sur les
-bras de sa mère étendus sur la table, et supplia:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas vrai?</p>
-
-<p>Annette, se réveillant de sa torpeur, se leva et commença de
-desservir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où? Mais où? criait Marc, atterré.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, dit Annette.</p>
-
-<p>Elle enleva les couverts, et sortit.</p>
-
-<p>Marc resta, hagard, devant son rêve écroulé. Il ne comprenait pas...
-Ce départ soudain, sans prévenir... Impossible!... Il fit un mouvement
-pour suivre sa mère et pour lui arracher une explication... Mais non!..
-Il s'arrêta... Non, ce n'était pas vrai! Il comprenait maintenant...
-Annette s'était aperçue de son amour. Elle voulait les séparer. Elle
-mentait, elle mentait! Noémi n'était point partie... Et il haït sa
-mère.</p>
-
-<p>Il se glissa hors de l'appartement, il dégringola l'escalier, il alla,
-il courut, le cœur battant, chez les Villard. Il voulait s'assurer
-qu'ils n'étaient pas partis.&mdash;Et en effet, ils étaient là. Le valet
-dit que Monsieur venait de sortir; Madame était fatiguée, elle ne
-recevait pas. Marc fit demander pourtant qu'on voulût bien lui accorder
-une minute d'entretien. Le domestique revint: «Madame regrettait, mais
-c'était impossible.» L'enfant insista fiévreusement: «Il fallait
-qu'il la vît, seulement un moment, il avait à lui dire des choses tout
-à fait importantes...» En attendant, il disait des choses
-incohérentes, d'une voix qui muait, bredouillante et étranglée, avec
-des gestes maladroits, rougissant, près de pleurer. L'œil curieux er
-railleur du valet impassible lui faisait perdre le fil de ses idées. On
-le poussait vers la porte; il se rebiffa sottement, criant qu'il
-défendait qu'on le touchât: le domestique lui dit de filer, et que
-s'il ne se taisait pas, on téléphonerait au concierge de le faire
-descendre... La porte se referma sur son dos. Honteux et furieux, il
-restait sur le seuil, ne pouvant se décider à partir. Et comme,
-machinalement, il s'appuyait sur le vantail, il sentit que la porte
-était mal fermée et cédait. Il poussa le battant et rentra. Il
-voulait à tout prix parvenir jusqu'à Noémi. Le vestibule était vide.
-Il savait où était la chambre, il s'insinua dans le couloir. Il
-entendit à l'intérieur la voix de Noémi. Elle disait au valet:</p>
-
-<p>&mdash;Zut et zut! Il m'embête!... Vous avez bien fait de le
-moucher, ce serin!...</p>
-
-<p>Il se retrouva sur le palier. Il fuyait. Il pleurait, il grinçait
-des dents, il était égaré. Sur une marche de l'escalier il s'assit,
-suffoquant. Il ne voulait pas, dans la rue, qu'on le vît pleurer. Ses
-larmes essuyées, se composant un calme qui recouvrait une douleur
-enragée, il reprit sans le savoir le chemin de sa maison. Il était
-désespéré... Mourir, il voulait mourir! La vie n'était plus
-possible. Elle était trop laide, trop basse, elle mentait, tout
-mentait!... Il ne pouvait plus respirer. En traversant la Seine, il
-songea à s'y jeter. Mais un autre malheureux l'avait déjà devancé.
-Les berges étaient comme noires de mouches. Un millier de
-personnes&mdash;hommes, femmes, enfants,&mdash;penchés sur le parapet,
-regardaient avidement retirer un noyé. Quels sentiments les poussaient?
-Très peu, le frisson sadique. Assez peu, la pitié. L'énorme
-majorité, l'attrait du fait-divers, curiosité désœuvrée. Un bon
-nombre, peut-être, un retour sur soi-même: voir comment on souffre
-(«comment je pourrais souffrir»), voir comment on meurt («comment je
-mourrai».)&mdash;Marc ne distingua que la curiosité basse; et elle lui
-fit horreur. Se tuer: oui, mais pas dehors! Il était comme Annette: il
-avait sa pudeur d'orgueil farouche, il ne voulait pas se donner en
-spectacle à cette canaille, être tripoté par leurs mains, violé dans
-sa nudité par leurs sales regards.&mdash;Il serra les dents, et rentra
-vite, plus vite, décidé à se tuer.</p>
-
-<p>Il avait, au cours des fouilles qu'en l'absence de sa mère il avait
-minutieusement faites dans tout l'appartement, trouvé un revolver.
-C'était celui de Noémi, qu'Annette avait ramassé, après le départ
-de celle-ci, et, trop insoucieusement, placé dans un tiroir. Il se
-l'était approprié, et il l'avait caché. Sa résolution fut prise. Et
-comme chez l'enfant, quand l'acte est sous sa main, il suit de près la
-pensée, Marc voulut aussitôt le mettre à exécution. Rentré dans
-l'appartement, sans bruit, comme il en était sorti, enfermé dans sa
-chambre, il arma le revolver, ainsi qu'il avait vu faire à un camarade
-de lycée, à peine plus âgé, qui promenait dans sa poche un de ces
-dangereux joujoux et, à une classe de grec, dans le creux de sa
-serviette, pendante entre ses jambes, en expliquait le maniement aux
-voisins attentifs. Maintenant, l'arme était prête. Marc s'apprêta à
-tirer... Où se mettrait-il? Il ne fallait pas se manquer. Là, debout,
-devant son miroir... Mais ensuite, pour tomber?... Ici, plutôt, assis,
-accoudé devant sa table, et le miroir en face... Il décrocha le
-miroir, le posa sur la table, l'étaya d'un dictionnaire... Ainsi. Il se
-voyait bien. Il prit le revolver et l'appuya... Où? Sur la tempe, on
-dit que c'est le meilleur... Cela ferait-il bien mal?... Il n'avait pas
-une pensée pour sa mère. Sa passion, sa souffrance et les préparatifs
-occupaient tout... Ses yeux, dans le miroir, l'émurent... Pauvre
-Marc!... Il éprouva le besoin de dire, de faire savoir, avant de
-disparaître, ce qu'il avait souffert du monde, et comme il le
-méprisait... Besoin de se venger, de laisser des regrets, de frapper
-l'admiration... Il chercha une grande feuille de papier écolier, la
-plia de travers&mdash;(il était pressé)&mdash;et, de son écriture mal
-assurée d'enfant qui s'appliquait, il écrivit:</p>
-
-
-<p>«<i>Je ne peux plus vivre, parce qu'elle m'a trahi. Tout le monde est
-mauvais. Je n'aime plus rien, alors j'aime mieux mourir. Toutes les
-femmes sont menteuses. Elles sont lâches. Elles ne savent pas aimer. Je
-la méprise. Je demande, quand on m'enterre, qu'on mette sur moi ce
-papier: «Je meurs pour Noémi.</i>»</p>
-
-
-<p>À ce nom chéri, il pleura; il appuyait son mouchoir sur sa bouche,
-pour ne pas faire de bruit. Il essuya ses larmes, il relut ses lignes,
-et pensa gravement:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dois pas la compromettre.</p>
-
-<p>Alors, il déchira la page, et il recommença. Ses lignes
-désespérées, malgré lui, s'envolaient en fusée. Arrivé à la
-phrase:</p>
-
-<p>&mdash;«<i>Elles ne savent pas aimer</i>,» il continua:</p>
-
-<p>«<i>Moi j'ai su, et je meurs.</i>»</p>
-
-<p>Il fut, dans sa douleur, très satisfait de sa phrase; elle le consola
-presque. Cela le disposa à la bonté pour ceux qui restaient; et,
-généreusement, il termina:</p>
-
-<p>&mdash;«<i>Je vous pardonne à tous.</i>»</p>
-
-
-<p>Il mit sa signature. Quelques secondes encore, et tout serait fini; il
-serait délivré; et il voyait d'avance le bel effet produit!</p>
-
-<p>Mais comme il s'appliquait à repasser la plume sur le paraphe
-puéril, où l'encre avait manqué, la porte du petit cabinet s'ouvrit
-brusquement derrière lui. Il eut juste le temps de cacher sous ses bras
-l'arme et les papiers. Annette ne vit que la glace posée sur le
-dictionnaire, et crut que Marc était en train de s'admirer. Elle ne
-fît pas de remarque. Elle semblait terriblement lasse, et dit, d'une
-voix basse, comme épuisée, qu'elle avait oublié d'acheter du lait
-pour le dîner et que Marc serait bien gentil s'il voulait lui épargner
-la peine de descendre et remonter les quatre étages, en allant le
-chercher. Lui, qui n'avait qu'une pensée: qu'elle ne vît pas ce que
-ses bras recouvraient, il ne voulait pas bouger; il répondit avec
-brusquerie qu'il n'avait pas le temps: il était occupé.&mdash;Annette,
-avec un sourire triste, referma la porte et sortit.</p>
-
-<p>Il l'entendit descendre lentement l'escalier&mdash;(elle avait l'air
-brisée).&mdash;Il fut pris de remords. Il gardait dans le cœur
-l'expression du visage et du ton fatigués... Il jeta rapidement le
-revolver dans un tiroir, enfouit sous un amas de livres les «<i>Adieux
-à la vie</i>», et se précipita hors de l'appartement. Il bouscula sa
-mère dans l'escalier, et lui cria d'un ton bourru qu'il allait faire la
-course. Annette remonta, le cœur un peu allégé. Elle pensait que
-l'enfant était moins mauvais qu'il ne paraissait; mais elle souffrait
-de sa rudesse, de ses aspérités. Dieu! qu'il était peu tendre!...
-Tant mieux pour lui! Pauvre petit, il souffrira moins de la vie...</p>
-
-<p>Lorsque Marc rentra, il avait tout à fait oublié sa volonté de
-suicide. Il n'eut aucun plaisir à retrouver sur sa table,
-imparfaitement caché, le fameux «<i>Testament</i>». Il se hâta
-de le faire disparaître tout à fait au fond d'un carton. Il écartait
-l'oppressante idée. Il sentait maintenant quelle lâcheté cruelle
-c'eût été à l'égard de sa mère, dont la santé l'inquiétait.&mdash;Mais
-il traduisit maladroitement son souci; il ne sut pas lui demander,
-et elle ne sut pas lui répondre. Par amour-propre déplacé, il ne voulut
-pas montrer sa réelle émotion; il eut l'air de s'acquitter, maussade,
-d'un devoir de politesse. Et elle, aussi fière que lui, ne voulut pas
-le troubler et détourna l'entretien. Alors, ils retombèrent tous deux
-dans leur mutisme. Déchargé d'inquiétude, Marc se crut le droit maintenant
-d'en vouloir à sa mère, puisqu'il lui avait fait le sacrifice de son
-suicide... Il savait bien qu'il n'en avait plus la moindre envie; mais
-il avait besoin de se venger de ce qu'il avait souffert. Quand on ne peut
-sur les autres, on se venge sur sa mère: elle est toujours là, sous
-votre main; et elle ne réplique pas.</p>
-
-<p>Ainsi, ils restaient murés, chacun pris par sa peine. Et Marc, à
-qui sa tristesse commençait à peser, sentait croître son animosité
-contre celle d'Annette. Il fut soulagé, en entendant le timbre de la
-porte annoncer&mdash;(il reconnut sa façon de sonner)&mdash;tante
-Sylvie. Elle venait, pour l'emmener à un spectacle d'Isadora: car elle
-s'était brusquement emballée pour la danse. En dépit du devoir,
-auquel il se jugeait astreint, de garder dans son âme, et aussi sur son
-visage,&mdash;(et d'abord sur son visage)&mdash;la fatale empreinte de
-l'épreuve qu'il avait traversée, il ne put déguiser sa joie de
-s'échapper. Il courut s'habiller, laissant la porte ouverte, pour ne
-rien perdre des gais propos de la tante, qui, à peine arrivée,
-entamait une histoire frivole. Et Annette qui se forçait à sourire,
-quand elle était navrée, pensait:</p>
-
-<p>&mdash;Se peut-il que ce soit la même femme qui hurlait, il y a un
-an, sur le corps de son enfant? Est-ce qu'elle a oublié?</p>
-
-<p>Et elle n'enviait pas cette élasticité. Mais le rire de son fils qui,
-de l'autre chambre, répondait aux saillies de Sylvie, n'attestait pas
-un moindre don d'oubli. Et Annette, qui en souffrait comme d'une absence
-de cœur, ignorait qu'elle possédait aussi ce don merveilleux et cruel.
-Quand Marc reparut, rayonnant, prêt à partir, elle ne put commander
-assez à son visage pour qu'il ne marquât point une dure
-désapprobation. Marc en fut blessé, plus que d'une parole de blâme.
-Il se vengea, en outrant sa gaieté. Il se montra bruyant et si pressé
-de partir qu'il oublia de dire bonsoir à sa mère. Il y songea, une
-fois sorti. Retournerait-il? Tant pis pour elle! Il bouda. Il était
-soulagé de laisser derrière lui ce visage de reproche, et surtout
-cette tristesse, l'atmosphère déprimante qu'il sentait dans la maison,
-et la trace gênante de ses troubles de la journée... Cette immense
-journée!... Tout un monde!... En quelques heures, plusieurs vies, le
-faite de la joie et le fond du désespoir... Sous cette charge
-d'émotions il aurait dû être écrasé. Mais sur le souple adolescent
-cela ne pesait pas plus qu'un oiseau sur la branche. L'oiseau s'envole,
-la branche se redresse et danse au vent. Envolées, joies et peines de
-la journée passée! Il n'en reste qu'un rêve. Pour jouir des peines et
-des joies nouvelles, il se hâte de l'effacer.</p>
-
-<p>Mais Annette, qui ne pouvait savoir ce qui se passait en lui, Annette,
-qui était, comme lui, une passionnée, ramenait tout à elle; et,
-écoutant son rire qui s'éloignait dans l'escalier, elle était
-frappée au cœur de sa joie à la quitter. Elle pensait qu'il la
-haïssait. Car sa passion exagérait toujours, et dans tous les sens...
-Elle lui était à charge. Oui, c'était évident. Il aspirait à en
-être débarrassé. Quand elle serait morte, il serait plus heureux...
-Plus heureux!... Elle aussi. Elle était transpercée par cette absurde
-idée que son fils, son petit, pouvait souhaiter sa mort... (Absurde?
-Qui peut savoir? Dans son for intérieur, dans le délire d'un moment,
-quel enfant n'a souhaité la mort de sa mère?...) L'effroi de cette
-intuition, frappant Annette, à l'heure où elle ne tenait plus que
-d'une main défaillante à la vie, lui fut le coup mortel.</p>
-
-<p>Tout le jour, elle avait été dévastée par le retour furieux de la
-passion. Maintenant que, la décision prise et exécutée,
-l'irréparable consommé, elle avait accompli son devoir de volonté, il
-ne lui restait plus de force pour soutenir l'assaut de l'ennemi
-intérieur. Et l'ennemi s'était rué, comme un flot.</p>
-
-<p>Elle était sa complice. Elle lui avait ouvert les portes. Lorsque tout
-est perdu, on a bien le droit au moins de jouir de son désespoir! Ma
-souffrance ne regarde que moi. Que je l'aie tout entière! Saigne,
-saigne, mon cœur! Que je te poignarde, en t'obligeant à revoir tout ce
-que tu as perdu! Philippe... Il était là, devant elle... L'évocation
-était si forte qu'elle le voyait, elle lui parlait, elle le touchait...
-Lui, tout ce qu'elle aimait en lui, l'attrait de ce qui ressemble et de
-ce qui s'oppose, l'union antagonique, brûlant du double feu de l'amour
-et du combat. Étreinte et lutte: c'est le même. Et cette étreinte
-illusoire avait une telle violence charnelle que la possédée d'amour
-ployait, comme Léda sous le cygne. Le torrent de passion refluait avec
-désespoir.&mdash;Alors, ce furent les affres que connaît toute vie
-féminine, qui est faite pour aimer, et à qui sa part d'aimer a été
-refusée,&mdash;vers ce tournant de l'âge où, quand meurt un amour, elle
-pense que meurt l'amour. En cette nuit où Annette, seule dans sa
-chambre, abandonnée de son fils, avec sa passion mutilée, agonisait
-dans le dénuement du cœur, la hantise de cette pensée, de l'amour
-perdu pour toujours, de la vie perdue sans amour, la tenait à la gorge;
-elle ne lui laissait pas une minute de répit; chassée, elle
-retournait. Annette essayait en vain d'occuper son esprit, elle prenait
-un ouvrage, le jetait, se levait, s'asseyait; la tête sur la table,
-elle se tordait les mains. L'idée fixe l'affolait. Elle était à ce
-point de souffrance où la femme, pour échapper à soi, est prête aux
-pires aberrations. Annette, qui se sentait près de perdre la raison,
-vit passer dans le délire une poussée sauvage, l'affreux désir de
-descendre dans la rue, et, dans la rage d'avilir, de détruire son corps
-et son cœur torturés, de se prostituer au premier homme venu. Quand
-elle prit conscience de cette bestiale pensée, elle en cria d'horreur;
-et cette horreur fit que l'idée infâme ne voulut plus la lâcher.
-Alors, comme son fils, elle songea à se tuer. Elle savait qu'elle ne
-serait plus maîtresse de sa hantise...</p>
-
-<p>Elle s'était levée et allait vers la porte; mais avant de l'atteindre,
-elle devait passer près de la fenêtre ouverte: elle décida, quand
-elle serait là, de se jeter dehors!... L'étrange instinct de pureté,
-qui voulait sauver son âme de la souillure! Cette âme illusoire! Sa
-raison n'était point dupe de la morale ordinaire. Mais l'instinct
-était plus fort; et il voyait plus juste... Toute à sa double
-obsession,&mdash;la porte et la fenêtre,&mdash;elle ne regardait pas près
-d'elle. En marchant vers la fenêtre, elle se heurta au ventre,
-violemment, contre l'angle aigu du buffet. La douleur fut si vive
-qu'elle en eut le souffle coupé. Courbée sur elle-même, ses mains sur
-l'endroit blessé, elle goûtait une âpre vengeance à ce que le ventre
-fût frappé. Elle eût voulu broyer dans son corps le maître aveugle
-et ivre, le dieu-tigre... Puis, la réaction vint. Affaissée sur un
-siège bas encastré entre le buffet et la fenêtre, les forces lui
-manquèrent. Ses mains étaient glacées, et son visage en sueur; les
-battements de son cœur désordonné fléchirent. Près de couler dans
-l'abîme, elle n'avait qu'une pensée:</p>
-
-<p>&mdash;Plus vite! Plus vite!...</p>
-
-<p>Elle s'évanouit.</p>
-
-
-
-
-<p>Lorsqu'elle rouvrit les yeux,&mdash;(Quand était-ce? Quelques
-secondes?... Un gouffre...)&mdash;elle avait la tête renversée en
-arrière, comme sur un billot, le cou posé sur l'appui de la fenêtre;
-le corps était resté enclavé dans l'angle étroit du mur. Et en
-rouvrant les yeux, elle vit, au-dessus des toits sombres dans la nuit de
-juillet, les étoiles... L'une la transperçait de son divin
-regard...</p>
-
-<p>Un silence inouï, immense comme une plaine... Les voitures cependant
-roulaient en bas, dans la rue; des verres dans le buffet vibraient...
-Elle n'entendait pas... Suspendue entre ciel et terre... «<i>Un vol sans
-bruit...</i>»... «<i>Elle n'achevait pas de se réveiller...</i>»</p>
-
-<p>Elle retardait le moment. Elle avait peur de retrouver ce qu'elle avait
-laissé&mdash;l'horrible lassitude, le tourment, le piège d'aimer: amour,
-maternité, l'égoïsme acharné,&mdash;celui de la nature, qui se soucie
-bien de mes peines! qui me guette, au réveil, pour me broyer le
-cœur... Ne plus me réveiller!...</p>
-
-<p>Elle se réveilla pourtant.&mdash;Et elle vit que l'ennemi n'était
-plus là. Le désespoir n'était plus... N'était plus?... Si, il était
-encore. Mais n'était plus en elle. Elle le voyait, du dehors. Elle
-l'entendait bruire... Ô magie!... Une musique terrible, qui ouvrait des
-espaces inconnus.... Paralysée, Annette écoutait chanter&mdash;comme
-si, dans la chambre, une invisible main les eût évoqués&mdash;les
-sanglots, le <i>Fatum</i> d'un Prélude de Chopin. Son cœur était
-inondé d'une joie jamais goûtée. Rien de commun que le nom, entre la
-pauvre joie de la vie quotidienne, qui a peur de la douleur, qui n'est
-que parce qu'elle la nie, et cette vaste joie, qui est aussi douleur...
-Annette, les yeux fermés, écoutait. La voix se tut. Il se fit un
-silence d'attente. Et soudain, prit son vol de l'âme déchirée un cri
-de délivrance, sauvage, à tire d'aile... Diamant sur le verre, son
-sillage rayait la voûte de la nuit... Annette aux flancs brisés, sur
-le dur oreiller, au seuil de la nuit de douleur, accouchait d'une âme
-nouvelle...</p>
-
-<p>Le cri silencieux s'éloigna en tournant, disparut dans l'abîme de la
-pensée. Annette demeura muette, immobile. Longtemps.&mdash;Enfin, elle se
-releva. Le cou rompu, les membres courbaturés. Mais l'âme était
-délivrée.</p>
-
-<p>Une force irrésistible la poussait vers sa table. Elle ne savait pas ce
-qu'elle allait faire. Son cœur lui remplissait la poitrine. Elle ne
-pouvait le garder pour elle seule. Elle prit une plume et, dans un
-tourbillon de passion sans mesure, d'un rythme cahotant et heurté,
-d'une seule masse, elle versa le fleuve de douleur...</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;">Tu es venu, ta main me prend,&mdash;je baise ta main.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Avec amour, avec effroi,&mdash;je baise ta main.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Tu es venu pour me détruire, Amour, je sais bien.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Mes genoux tremblent, viens! détruis!&mdash;Je baise ta main.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Tu mords le fruit et tu le jettes: mords mon cœur tien!</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Bénie la plaie que font tes dents!&mdash;Je baise ta main.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Tu me veux toute: quand tu as tout, tu n'en fais rien,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Tu ne laisses que des ruines.&mdash;Je baise ta main.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Ta main qui me caresse, va me tuer demain.</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">J'attends, en la baisant, le coup mortel de ta main.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Tue-moi! Frappe! Quand tu me fais mal, tu me fais bien,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Tu me délivres, destructeur.&mdash;Je baise ta main.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Chacun des coups qui m'ensanglante rompt un lien,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Tu arraches chair et chaîne.&mdash;Je baise ta main.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Tu brises la prison de mon corps, mon assassin,</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Et par la brèche fuit ma vie.&mdash;Je baise ta main.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Je suis la terre blessée où lèvera le grain</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">De la douleur que tu semas.&mdash;Je baise ta main.</span><br />
-<br />
-<span style="margin-left: 5em;">Sème la douleur sainte! Que mûrisse en mon sein</span><br />
-<span style="margin-left: 5em;">Toute la douleur du monde!&mdash;Je baise ta main.</span><br />
-<span style="margin-left: 12em;">Je baise ta main...</span></p>
-
-
-<p>Tempête, lames marines brisées contre le rocher, âme chargée
-d'embruns et de lueurs électriques, en poussière écumante de passions
-et de pleurs projetée vers le ciel...</p>
-
-<p>Et sur le dernier cri des sauvages oiseaux, l'âme retomba d'un coup. Et
-Annette, épuisée, se jetant sur son lit, s'endormit.</p>
-
-
-
-
-<p>Quand revint le matin, des peines de la veille ne restait qu'une neige
-qui fondait au soleil...</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;"><i>Cosi la neve al sol si disigilla...</i></span></p>
-
-
-<p>et la douceur endolorie du corps qui a lutté et sait qu'il a
-vaincu.</p>
-
-<p>Elle se sentait repue, repue de sa douleur. La douleur est comme la
-passion. Pour s'en délivrer, il faut l'assouvir, toute. Mais peu en ont
-l'audace. Ils entretiennent sa faim, chien hargneux, des miettes de leur
-tablé. Seuls vainquent la douleur ceux qui osent embrasser l'excès de
-la douleur, lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Je te prends. Tu enfanteras par moi.</p>
-
-<p>Cette puissante étreinte de l'âme créatrice, qui est brutale et
-féconde comme la possession...</p>
-
-<p>Annette retrouva sur la table ce qu'elle avait écrit. Elle le déchira.
-Ces paroles déréglées lui étaient devenues insupportables, comme les
-sentiments qu'elles exprimaient. Elle ne voulait pas troubler le
-bien-être qui la baignait. Elle avait une impression d'allégement,
-comme d'un lien desserré, d'un maillon de la chaîne qui vient de se
-briser... Et d'un éclair, elle eut la vision de cette chaîne de
-servitudes, dont l'âme se déleste lentement, une à une, à travers la
-série des existences, des siennes, de celles des autres (C'est la
-même)... Et elle se demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, pourquoi cet attachement éternel, cet arrachement
-éternel? Vers quelle libération me pousse la marche sanglante du
-désir?...</p>
-
-<p>Ce ne fut qu'un instant. Pourquoi s'inquiéter de ce qui viendra? Il
-passera, ainsi que ce qui est venu. Nous savons bien que, quoi qui
-survienne, nous percerons au-delà. Comme dit l'adage populaire, le
-vieux mot héroïque de prière et de défi: «<i>Que Dieu ne nous jette
-pas seulement sur les épaules autant d'épreuves que nous en pouvons
-porter!...</i>»</p>
-
-<p>Elle avait porté la sienne, celle d'un jour. Au jour le jour!... Elle
-était soulagée, de corps et de cœur...</p>
-
-
-<p><span style="margin-left: 5em;"><i>To strive, to seek, not to find, and not to yield...</i></span></p>
-
-
-<p>«C'est bien. C'est bien... Je n'ai pas perdu ma journée... La suite à
-demain!...»</p>
-
-<p>Elle se levait. Elle était nue. Et, par-dessus les toits, le soleil
-matinal, le grand soleil d'août baignait son corps et la chambre...
-Elle était heureuse... Oui, quand même!</p>
-
-<p>Tout ce qui l'entourait était le même qu'hier: la terre et le ciel, le
-passé et l'avenir. Mais tout ce qui accablait, hier,&mdash;aujourd'hui,
-rayonnait.</p>
-
-
-<p>Marc était rentré très tard, dans la nuit. Maintenant qu'il avait
-pris du plaisir sans sa mère, il éprouvait un remords de l'avoir
-laissée seule et de l'avoir fait veiller. Car il savait qu'Annette ne
-se couchait pas avant qu'il fût rentré; et il s'attendait à un
-accueil glacé. Quoiqu'il fût dans son tort,&mdash;précisément pour
-cela&mdash;il apprêtait, en montant, une attitude de défi. Un sourire
-insolent sur les lèvres, pas sûr de lui, au fond, il ramassa la clef
-sous le paillasson, et ouvrit. Rien ne remua. Accrochant son manteau
-dans le vestibule, il attendit. Silence. Sur la pointe des pieds, il se
-glissa dans sa chambre, et se coucha sans bruit. Il était allégé. À
-demain les affaires sérieuses! Mais il n'était pas encore tout à fait
-déshabillé qu'une anxiété le traversa. Cette immobilité n'était
-pas naturelle... Il avait, comme sa mère, l'imagination vive, et
-prompte à s'inquiéter... Que s'était-il passé?... Il était à mille
-lieues de se douter des mortelles tempêtes qui avaient, cette nuit,
-fait rage dans la chambre à côté. Mais sa mère lui était
-inexplicable, inquiétante; il ne savait jamais ce qu'elle pensait...
-Pris d'alarme, en chemise et pieds nus, il alla coller son oreille
-contre la porte d'Annette. Il se rassura. Elle était là. Elle dormait,
-d'un souffle fort et heurté. Il entr'ouvrit la porte, craignant qu'elle
-ne fût malade, il s'approcha du lit. À la lueur de la rue, il la vit
-étendue sur le dos et prostrée, les cheveux sur les joues, cette
-figure tragique qui, dans les nuits de jadis, intriguait sa compagne
-Sylvie; une respiration rude, violente, oppressée, soulevait la
-poitrine et retombait, brisée. Marc fut pris de peur et de pitié pour
-ce qu'il devinait en ce corps de fatigues et de peines. Penché sur
-l'oreiller, à voix basse et tremblante, il murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Maman...</p>
-
-<p>Comme si, dans le lointain du sommeil, elle eût perçu l'appel, elle
-fit un effort pour se dégager, et gémit. L'enfant s'éloigna,
-effrayé. Elle retomba dans son immobilité. Marc alla se coucher.
-L'insouciance de son âge, l'épuisement de la journée, eurent raison
-de son trouble. Il dormit jusqu'au jour, d'un seul trait.</p>
-
-<p>En se levant, lui revinrent les images et les craintes de la veille. Il
-s'étonnait de n'avoir pas encore vu sa mère: d'ordinaire, (il s'en
-irritait), elle entrait dans sa chambre, le matin, pour lui dire bonjour
-et l'embrasser dans son lit. Elle n'entra pas, ce matin. Mais, dans la
-chambre voisine, il l'entendait aller et venir. Il ouvrit la porte.
-Agenouillée sur le parquet, elle essuyait les meubles, et ne se
-retourna pas. Marc lui dit bonjour: elle leva sur lui ses yeux qui
-sourirent, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, mon petit, et reprit son travail, sans s'occuper de
-lui. Il s'attendait à ce qu'elle le questionnât sur sa soirée; il
-détestait ces questions; mais qu'elle ne lui en fît pas, il fut vexé.
-Elle allait maintenant dans la chambre, rangeait, achevait de
-s'habiller: c'était l'heure de ses cours; elle se préparait à sortir.
-Il la vit dans la glace, se regardant, une cernure aux paupières, les
-traits encore fatigués, mais dans les yeux, une lumière!... et la
-bouche qui riait. Il en fut stupéfait. Il comptait retrouver une figure
-attristée; et même il était prêt, dans son cœur, à la plaindre:
-cela dérangea ses plans. La logique de ce petit d'homme en était
-agacée...</p>
-
-<p>Mais Annette avait la sienne. «Le cœur a ses raisons...», qu'une
-raison plus haute que la raison connaît. De ce que les autres pouvaient
-penser, Annette ne s'inquiétait plus. Elle savait maintenant qu'il ne
-faut pas demander aux autres de vous comprendre. S'ils vous aiment,
-c'est les yeux fermés. Ils ne les ferment pas souvent!... «Qu'ils
-soient comme il leur plaît! Quels qu'ils soient, je les aime. Je ne
-puis me passer d'aimer. Et si eux, ne m'aiment point, j'ai dans mon
-cœur assez d'amour et pour moi et pour eux...»</p>
-
-<p>Dans le miroir, elle souriait, bien au delà de ses yeux, au feu dont
-ils étaient une goutte, à l'éternel Amour. Elle laissa retomber ses
-bras qui la coiffaient, se retourna vers son fils, vit la mine soucieuse
-du petit, se souvint de la soirée, lui prit le bout du menton et,
-détachant les syllabes, elle lui dit gaiement:</p>
-
-<p>&mdash;Vous dansiez, j'en suis fort aise! Eh bien, chantez,
-maintenant!</p>
-
-<p>Elle rit, en voyant son expression ébahie, le caressa des yeux,
-l'embrassa sur le museau, et, ramassant sur la table son sac, elle
-partit, en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, mon grillon!</p>
-
-<p>Dans l'antichambre, il l'entendit siffler une insouciante chanson: (un
-talent qu'il lui enviait, en le méprisant: car elle sifflait beaucoup
-mieux que lui...)</p>
-
-<p>Il était indigné! Cette indécente gaieté, après les soucis de la
-veille!... Elle lui échappait. Il accusait, comme il avait entendu
-faire, les éternels caprices, le manque de sérieux des femmes... «<i>la
-donna mobile...</i>»</p>
-
-<p>Il allait sortir, lorsque dans la corbeille une feuille de papier
-attira son regard. Sur un lambeau de page déchirée, quelques mots
-déchiffrés, de loin, sans y penser, par ses yeux fureteurs et aigus de
-petit rapace... Il tomba en arrêt... Ces mots... L'écriture de sa
-mère... Il les ramassa. Fiévreusement, il lut... d'abord par morceaux
-au hasard, un à un... Ces mots de flamme!... D'être taillés en
-pièces, interrompus au milieu de leur élan, l'émotion suggérée
-était plus fascinante... Puis, il les rassembla, il fouilla la
-corbeille; jusqu'aux plus petits fragments, il prit tout, et il eut la
-patience de tout reconstituer. Ses mains tremblaient sur le secret
-surpris. Quand tout fut rétabli et qu'il put embrasser le poème dans
-son ensemble, il fut bouleversé. Il ne comprenait pas bien; mais la
-sauvage ardeur de ce chant solitaire lui révélait des sources
-ignorées de passion et de douleur, l'exaltait, le terrassait. Se
-pouvait-il que ces cris dans la tempête fussent sortis de la poitrine
-de sa mère?... Non, non, cela ne se pouvait pas! Il ne le voulait pas.
-Il se disait qu'elle avait copié dans un livre... Mais où?... Il ne
-pouvait le lui demander... Et si pourtant ce n'était pas dans un
-livre?... Les larmes lui venaient, un besoin de crier son émoi, son
-amour, une passion de se jeter dans les bras de sa mère, à ses pieds,
-de lui ouvrir son cœur, de lire dans le sien... Mais il ne le pouvait
-pas...</p>
-
-
-<p>Et quand revint sa mère, à midi, pour le déjeuner, l'enfant, qui
-avait passé toute la matinée à relire, à recopier les fragments
-déchirés, et qui les avait enfouis dans une enveloppe sur sa poitrine,
-l'enfant ne lui dit rien; et même, assis à sa table, il évita de se
-lever et de tourner la tête vers elle, lorsqu'elle entra. Plus brûlant
-son désir de savoir, plus raide la contrainte qui lui fît dissimuler
-son trouble sous un masque d'insensibilité... Si, d'ailleurs, ces
-paroles tragiques n'étaient point d'Annette! Le doute lui revenait
-devant le visage tranquille de sa mère... Mais tout de même, l'autre
-doute, bouleversant, persistait... Si pourtant c'était elle?... Cette
-femme, ma mère?... À table, en face de lui... Il n'osait pas la
-regarder... Mais quand, le dos tourné, elle allait dans la pièce,
-cherchant, portant un plat, il l'inspectait avidement, d'un œil
-inquisiteur, qui demandait:</p>
-
-<p>&mdash;Qui es-tu?</p>
-
-<p>Il ne pouvait mettre au clair son impression trouble, fascinée,
-inquiète. Et Annette ne remarqua rien, toute pleine de sa vie
-nouvelle.</p>
-
-
-
-
-<p>Dans l'après-midi ils sortirent, chacun de son côté. Marc
-regardait sa mère s'éloigner. Il était partagé entre des sentiments
-contraires: il l'admirait, irrité... La femme lui échappait! La femme:
-toute femme. À des moments, si proche! À d'autres, si lointaine! Une
-race étrangère... Rien n'y est pareil à nous. On ne sait pas ce qui
-s'y passe, ni pourquoi elle rit, ni pourquoi elle pleure. Ilia
-dédaigne, il la méprise, il la déteste,&mdash;et il en a besoin, et
-il languit après! Il lui en veut, de cette obsession. Il l'aurait bien
-mordue,&mdash;cette nuque de trottin qui passait,&mdash;comme il avait
-mordu le poignet de Noémi, (comme il aurait voulu le mordre: jusqu'au
-sang!)&mdash;À ce brusque souvenir, son cœur surpris bondit. Il
-s'arrêta, tout pâle, et cracha de dégoût.</p>
-
-<p>Il traversait le Luxembourg, où de jeunes hommes jouaient. Il les
-regarda, envieux. Le meilleur de lui-même, de ses secrets désirs,
-allait vers l'action virile, l'action sans amour, sans femmes, le sport,
-les jeux héroïques. Mais il était débile: l'injuste sort, sa maladie
-d'enfance, l'avaient mis, en face de sa génération, dans un état
-d'infériorité. Et la vie sédentaire, les livres, les rêveries, la
-société de ces femmes&mdash;(les deux sœurs)&mdash;l'avaient
-empoisonné de ce venin d'amour, communiqué par sa mère, par sa tante,
-par le grand-père, tout ce sang des Rivière. Il eût voulu le faire
-couler, ce sang, s'ouvrir les veines! Ah! comme il les jalousait, ces
-jeunes hommes aux beaux membres, vides de pensée, pleins de
-lumière!</p>
-
-<p>Toutes les richesses qui étaient siennes, il les méprisait. Il ne
-pensait qu'à celles dont il était frustré. Les jeux et les combats
-des corps harmonieux. Et dans son injustice, il ne voyait pas l'autre
-combat que livrait auprès de lui sa mère...</p>
-
-
-<p>Elle marchait. L'été sur la ville épanchait ses flots splendides. Le
-regard bleu du ciel baignait les cimes des maisons... Il eût fait bon
-être loin des villes, dans les champs!... Il n'y fallait pas compter.
-Annette n'avait pas les moyens de quitter Paris. Marc irait sans doute
-passer avec sa tante quelques semaines sur une plage de Normandie;
-Annette n'irait point: sa fierté ne voulait pas être à la charge de
-sa sœur; et, d'ailleurs, elle gardait, du temps où elle les avait vus
-avec son père, l'aversion de ces champs de foire où s'entassent les
-ennuis et les flirts des curieux désœuvrés. Elle resterait seule.
-Elle n'en souffrirait pas. Elle portait en elle et la mer et le ciel, et
-les couchers de soleil derrière les coteaux, et les brouillards
-laiteux, et les champs étendus sous le linceul de lune, et la sereine
-mort des nuits. Dans l'après-midi d'août, respirant l'air ardent, le
-vacarme des rues, parmi les flots humains, Annette traversait
-Paris de son pas alerte et sûr, l'allègre pas d'autrefois, bien
-rythmé,&mdash;voyant tout au passage, et cependant très loin... Au milieu
-de la chaussée poussiéreuse, ébranlée par les roues des lourds
-autobus, elle errait en pensée sous les dômes des bois, dans ce pays
-de Bourgogne où elle avait passé les jours de son enfance heureuse; et
-ses narines buvaient l'odeur des mousses et des écorces. Sur les
-feuilles écroulées de l'automne, elle marchait; entre les branches
-dépouillées le vent de pluie passait, en lui frôlant la joue de son
-aile mouillée; un chant d'oiseau coulait, magique, dans le silence; le
-vent de pluie passait... Et dans ces bois aussi passait la jeune Annette
-et son amant pleurant, et la haie d'aubépine, et les abeilles autour de
-la maison abandonnée... Joies et peines... Si loin!... Elle souriait à
-sa jeune image, neuve encore à souffrir... «Attends, ma pauvre
-Annette! tu n'en es qu'au début...»</p>
-
-<p>&mdash;Ne regrettes-tu rien?</p>
-
-<p>&mdash;Rien.</p>
-
-<p>&mdash;Ni ce que tu as fait, ni ce que tu n'as pas fait?</p>
-
-<p>&mdash;Rien. Esprit trompeur! Tu guettais mes regrets? Tu en seras
-pour tes peines! Je prends tout, tout ce que j'ai eu, et tout ce que je
-n'ai pas eu, tout mon lot, sage et fou. Tout fut vrai, sage et fou. On
-se trompe, c'est la vie... Mais ce n'est jamais se tromper tout à fait
-que d'aimer... Malgré l'âge qui vient, je garde un cœur sans rides...
-et, quoi qu'il ait souffert, heureux d'avoir aimé...</p>
-
-<p>Et sa pensée reconnaissante adressa un sourire à ceux qu'elle avait
-aimés.</p>
-
-<p>Il y avait dans ce sourire, avec beaucoup de tendresse, pas mal
-d'ironie française. Annette voyait, curieusement, en même temps que
-l'émouvant, le ridicule de tous ces tourments, des siens, de ceux des
-autres... cette pitoyable fièvre de désir et d'attente! Qu'est-ce
-qu'elle attendait?... Fini d'aimer, pour moi!&mdash;À vous! À votre
-tour!...</p>
-
-<p>Elle aperçut les autres, son fils aux mains brûlantes, frémissant de
-saisir l'incertain avenir; Philippe insatisfait du médiocre aliment
-qu'offrait la société à sa faim dévorante; Sylvie qui s'étourdit et
-guette l'événement qui vienne remplir le vide béant au cœur; ce
-peuple de petites gens qui bâillent l'ennui de leur vie; et cette
-jeunesse inquiète, qui erre et qui attend... Qu'est-ce qu'elle attend?
-Vers quoi ces mains tendues?</p>
-
-<p>Déchargée de soi-même, elle contemple l'ensemble de ces
-porte-fardeaux, elle voit le troupeau, cette foule des rues, qui court,
-qui se précipite, chacun ignorant les autres, chacun comme poussé par
-les chiens du berger,&mdash;sous l'apparent désordre le rythme
-souverain&mdash;tous croyant se diriger, tous dirigés... Vers où? Où
-est-ce qu'il les mène, le pasteur invisible? Le bon pasteur? Non! Au
-delà de la bonté...</p>
-
-<p>Elle donna ses leçons, ainsi qu'à l'ordinaire, patiente et attentive,
-écoutant gentiment, expliquant clairement, sans se tromper. Le rêve,
-tout en parlant, continuait de l'envelopper. À qui en a pris
-l'habitude, il est aisé de vivre les deux vies à la fois, celle d'au
-ras du sol avec les autres hommes, et celle des profondeurs dans le
-songe que baigne le soleil intérieur. On n'en néglige aucune. On les
-lit toutes deux d'un regard, comme une partition qu'embrasse l'œil du
-musicien. La vie est symphonie: chaque moment de vie chante à plusieurs
-parties. La réverbération de cette chaude harmonie rosait le visage
-d'Annette. Ses élèves, ce jour-là, s'étonnaient de son air de
-jeunesse, et conçurent pour elle un de ces attraits si forts, que les
-adolescentes éprouvent pour leurs aînées, pour les Annonciatrices, et
-qu'elles n'osent leur avouer. Annette ne sut rien du sillage d'amour que
-laissa, ce jour-là, son passage dans le cœur de ceux qu'elle approcha.</p>
-
-<p>Elle revint, vers le soir, dans le même état aérien, sans poids,
-l'âme allégée... Elle n'aurait su l'expliquer. Puissante énigme
-d'une femme, qu'enveloppe son rayonnement, sa joie sans raison
-apparente, et même contre raison! Tout ce qui l'environne, tout le
-monde extérieur ne lui est, à ces moments, qu'un thème à libres
-inventions où se joue la fantaisie passionnée de son rêve.</p>
-
-<p>Dans les rues, elle croisait des attroupements soucieux. Des vendeurs
-de journaux couraient, criant des nouvelles que les passants
-commentaient. Elle n'y prenait point garde. D'un tramway qu'elle croisa,
-quelqu'un lui cria quelque chose; elle le reconnut, après: c'était le
-mari de Sylvie. Sans avoir entendu, elle lui répondit, d'un signe de
-main, gaiement... Comme ils s'agitaient tous!... De nouveau, elle eut
-l'intuition brève du courant vertigineux qui s'engouffre, comme la
-matière stellaire s'écoule et fuit, par une fente de la voûte, vers
-l'abîme qui l'aspire... Quel abîme?...</p>
-
-<p>Elle remonta à son appartement. Sur le seuil l'attendaient Marc, les
-yeux brillants; et, derrière lui, Sylvie, très excitée. Ils étaient
-pressés de lui apprendre la nouvelle... Quoi donc? Tous deux parlaient
-à la fois; chacun voulait être le premier...</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'est-ce que vous chantez? demanda-t-elle, en riant.</p>
-
-<p>Elle distingua un mot:</p>
-
-<p>&mdash;La guerre...</p>
-
-<p>&mdash;La guerre? Quelle guerre?</p>
-
-<p>Mais elle ne s'étonna point... L'abîme...</p>
-
-<p>&mdash;C'était donc toi? Il y a longtemps que je sentais ton souffle
-qui nous suce...</p>
-
-<p>Ils continuaient de crier. Pour leur faire plaisir, elle
-s'éveilla&mdash;à peine&mdash;de son état de somnambule...</p>
-
-<p>&mdash;La guerre? Eh bien, soit! La guerre, la paix, tout est la vie,
-tout est son jeu... J'y vais du jeu!...</p>
-
-<p>Elle était belle joueuse, l'âme enchantée!</p>
-
-
-<p>&mdash;Je défie Dieu!</p>
-
-
-
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-
-
-
-
-<pre>
-
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-
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-End of Project Gutenberg's L'Âme Enchantée II: L'Été, by Romain Rolland
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