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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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-The Project Gutenberg EBook of Elpénor, by Jean Giraudoux
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Elpénor
-
-Author: Jean Giraudoux
-
-Release Date: November 10, 2019 [EBook #60665]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELPÉNOR ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
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-
-
- ELPÉNOR
-
- L’impression de ce volume tiré à 950
- exemplaires (1-950) a été achevée sous
- les presses de l’Imprimerie Durand, à
- Chartres, le 25 août 1919. Le présent
- exemplaire est justifié:
-
-
-
-
- ELPÉNOR
-
- PAR
-
- JEAN GIRAUDOUX
-
-
- PARIS
- ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
- 100, RUE DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ
- PLACE BEAUVEAU
-
- M CM XIX
-
-
- Heureux écrivains qui le matin, au
- réveil, salutaire exercice, faites des
- haltères avec l’Iliade et l’Odyssée...
-
- C’est alors que mourut le matelot
- Elpénor. Seule occasion que j’aurai
- de prononcer son nom, car il ne se
- distingua jamais, ni par sa valeur,
- ni par sa prudence.
- HOMÈRE. _Odyssée._ Chant X.
-
-
-
-
-LE CYCLOPE
-
-
-L’ile était un paradis. Les compagnons d’Ulysse, qui depuis quatre jours
-n’avaient mangé ni bu, y découvrirent plusieurs sources, dont l’une
-d’eau pétillante, tous les fruits, plus une baie acidulée, énorme, qui
-fondait délicieusement avec son noyau dans la bouche, et toutes les
-espèces de gibier, plus le lubard jaune rayé de noir, qu’ils découpaient
-par tranches transversales. En somme, le bonheur: c’est-à-dire tous vos
-vœux exaucés, plus celui qu’un dieu seul peut former pour vous. Toutes
-les ombres d’arbres, plus une parfumée qui se modelait sur le dormeur et
-lui évitait des camarades de sommeil, et il y avait pour les couples
-d’amis des ombres jumelles... Cependant, dès l’après-midi, matelots et
-fourriers trépignaient le sable comme s’ils avaient à en arracher le
-doux jus des vendanges. De leurs yeux ils versaient d’abondants
-ruisseaux de larmes, de l’œil droit pétillantes. Ulysse ne voyait point
-les avirons, enfin rassasiés d’eau salée, rentrer, langues de bois, dans
-les hublots de la trirème et ses compagnons y apparaître, armés de
-battoirs et de linges. Ils tordaient seulement leurs bras, d’où coulait
-un soleil aride. Si l’un d’eux, repu de chasse, s’étendait de biais sur
-son javelot étincelant, il agitait par saccades, dans le sommeil, ses
-jambes bien fendues, comme les grenouilles sur leur fil de cuivre, et se
-débattait dans les bras ravisseurs de Morphée. Ainsi l’enfant que sa
-nourrice emporte loin de la belle flaque d’eau. Bref, ils avaient tous
-les chagrins mortels, plus un qu’ils ignoraient, de ceux qu’un dieu
-seul peut donner.
-
-C’est qu’une autre île, à un quart de lieue, se dressait, et ils
-n’éprouvaient plus de désir que pour elle. Non pas qu’elle promît plus
-que la première, car elle lui était étrangement semblable. Même pic en
-son centre, sur les escarpements les mêmes jardins d’oranges, et la mer
-dessinait autour d’elle (Ulysse les fit compter par Périmède), le même
-nombre de rides. A chaque platane répondait là-bas un platane, à chaque
-arbousier un arbousier, et les matelots maintenant se refusaient à
-cueillir les arbouses et les pêches, pour ne pas causer ils ne savaient
-quel dommage à leurs jumelles de l’autre île. Euryloque, qui voyait
-l’aigle avant que l’aigle ne vît Euryloque, et qu’Ulysse dans les
-brouillards plaçait devant lui comme un verre grossissant, orientant sa
-tête de la main, apercevait les mêmes zèbres courir à la file sur le
-rivage comme des barrières sous le soleil chatoyant. Aller dans la
-seconde île était exactement rester dans la première. Mais, de même que
-l’ami de l’amazone se languit vers le sein absent et le modèle et le
-caresse dans le sable des plages, de même que les époux de deux sœurs
-jumelles vivent le visage oblique et leurs regards croisés, tourné
-chacun vers celle qui n’est point sa femme; ainsi un courant doré
-tournait autour des îles comme une lanière et les compagnons, remuant
-d’impatience le pied, comme le repasseur, y aiguisaient leur désir. Ils
-ne voulaient pas voir que posséder la seconde image du bonheur, c’est en
-convoiter la troisième et se livrer à la chaîne infinie. Ils
-n’imaginaient non plus qu’ils pouvaient dans ce miroir se rencontrer
-eux-mêmes et, comme deux chèvres sur la planche qu’enjambe l’abîme, se
-heurter du front à leur propre existence. Toujours est-il qu’ils
-refusaient de jouer avec leurs osselets encore tout frais, arrachés du
-jour aux tendres agneaux, car ils avaient mangé les anciens pendant la
-famine, et qu’ils poussaient, de minute en minute, comme les poètes, de
-sinistres hurlements.
-
-Le matelot Elpénor se désolait entre tous.
-
---Ah! divin Ulysse! criait-il, mène-nous vers la seconde île. N’as-tu
-donc pas comme nous, après que tu as accompli un exploit (ou le moindre
-geste), le sentiment que le même, juste le même, te reste à accomplir?
-Certes nous avons pris Troie, mais ne sens-tu pas toi aussi qu’une
-seconde Troie, intacte, poursuit la vie de la première, et dans tous
-ses détails, et Hélène machinalement coule vers Pâris un regard, et
-quelque écuyer inconnu applique à la dérobée une gifle sur la croupe du
-cheval d’Hector, et les servantes d’Hécube polissent dans les sous-sols,
-avec un terrible souci, une assiette d’argent terni. Certes nous avons
-vu les trois sirènes, mais il nous reste à voir trois sirènes encore, si
-différentes, juste les mêmes; et nous envions ceux qui n’ont pas vu les
-premières. Et toi-même, divin Ulysse, je te touche, j’embrasse tes
-genoux, mais laisse-moi supplier à travers toi le second Ulysse, dont
-toi-même, ô cruel, nous sépares! Que celui-là me pardonne d’avoir pour
-désir une sphynge à deux seins, puisque aussi bien j’ai deux yeux et
-deux oreilles.
-
---As-tu deux langues? répartit Ulysse. En ce cas je suis perdu.
-
-Mais les matelots s’étaient assemblés...
-
---O roi d’Ithaque, criaient-ils, Elpénor est fou, et fou qui veut aller
-dans l’île! Or donc, inflige-nous la punition de nous y conduire, car il
-est évident qu’arrivés là-bas nous n’aurons plus de soucis que pour
-celle où maintenant nous sommes... Au travail, camarades, et jetons à la
-mer pelures, os, et noyaux, car nous nous repentirions amèrement, une
-fois en face, d’avoir souillé, quand il était notre demeure, notre
-désir!
-
-Ainsi ils croyaient flatter Ulysse, rigoureux sur la propreté, et
-bientôt il n’y eut plus de sale, comme dans les pays récurés du Nord de
-l’Europe, que l’eau et que la mer.
-
---Parez donc le vaisseau, leur dit Ulysse.
-
---O Zeus, pensait-il cependant, ne m’as-tu pas mené aux limites
-suprêmes, et cette barre qui joue entre les deux îles n’est-elle pas le
-pli qui sépare notre monde du monde des Idées? M’as-tu donc jugé digne,
-le premier, de voir des mortels et des objets autre chose que leur corps
-et leurs ombres? Cette île n’est-elle pas l’Idée de notre île, l’île que
-toi-même tu créas, car tu ne serais pas dieu si tu t’étais mêlé de
-l’ignoble matière; et un démiurge a suffi. Allons donc vers l’Ile
-véritable. Je sens que la ceinture de l’Univers s’agrafe par ces deux
-boutons étincelants!
-
-Mais il se garda de confier de telles pensées à ses matelots et se
-contenta de les faire parer et parfumer, comme le philosophe pare et
-parfume ses disciples, le jour de son cours où ils doivent apercevoir, à
-travers les mots, le royaume des Idées. Puis Zéphir, prenant le vaisseau
-par ses deux voiles, l’emporta, et soudain, comme le cocher ramène la
-tête du cheval effrayé vers la borne de marbre, l’arrêta frémissant près
-d’un promontoire.
-
-Là où séjourna leur désir, les mortels vont avec plus de respect que là
-où habita un dieu. Tout ce que les matelots avaient détruit ou dédaigné
-dans la première île, ils le considéraient maintenant d’un œil charmé et
-le caressaient de mains innocentes. Ils ne tuaient plus les animaux, et
-d’ailleurs le soleil couchant enveloppait les antilopes, les martres et
-les papillons mêmes du vernis dont s’enduisent les feuillages éternels.
-Seule l’âme d’Ulysse était rongée par l’inquiétude et sans vernis, car
-il avait aperçu sur le rivage l’empreinte d’un pied gigantesque. Anxieux
-aussi de peser le moins possible sur un monde peut-être immatériel, il
-avançait d’un pas sans trace, tâtant le terrain de son bâton comme s’il
-l’eût pensé un décor creux, et il fermait les yeux au moindre
-rayonnement, par crainte qu’une fulguration subite n’absorbât le faible
-flambeau de son âme.
-
---O Pallas! pensait-il. Fasse que je foule une terre et non une œuvre de
-Zeus! Fasse surtout que le géant qui habite cette île, ne soit point,
-par un jeu de l’Olympe, ma propre Idée. Je viens de voir qu’il ajuste
-ses bandelettes en méprisant l’orteil, ainsi que seul j’en ai la
-coutume! J’en frémis. Quel prestige aurait désormais aux yeux de ses
-matelots ton cher Ulysse, s’ils l’avaient pu comparer à un Ulysse
-décuple!
-
-D’autre part, voyant l’ombre d’Euryloque happée par l’ombre avide d’un
-figuier, il recommençait à craindre que tous ces faibles corps humains,
-y compris son corps royal, ne fussent bus soudain par leur divine
-souche, et il préféra rentrer au sein de la terre même:
-
---O camarades, ordonna-t-il, montons à cette caverne, et dormons.
-
-Et il imposait silence à Phaësias, le premier qui ait inventé de dire
-vous au lieu de tu, qui répétait: «O vous, Ulysse», et le roi d’Ithaque
-frémissait de cet insolent pluriel.
-
-Déjà ses compagnons dormaient, et lui-même marchait en gambadant sur le
-monde de Morphée, plus solide ce soir-là que le monde de sa veille,
-quand le soir jeta dans la grotte un troupeau de brebis immenses et l’y
-laissa, et ainsi l’ouragan abandonne au rivage ses flocons, ses colères.
-Le Géant entra derrière elles, et d’un rocher sépara la nuit du dehors
-de la nuit sans étoiles. Puis il prépara du feu, et les nœuds des
-chênes sous ses mains éclataient comme des fougasses. Ulysse, aux
-jointures duquel, comme un mal, s’accumulait l’angoisse, écrasé par la
-crainte de l’immortel et géant Ulysse, tâchait de distinguer les
-mouvements du monstre. Mais il ne pouvait qu’entendre son fracas. Cela
-d’ailleurs lui suffit et bientôt son cœur battit moins vite.
-
---O fille de Zeus, pensa-t-il, sois louée! Celui-là tousse, renacle et
-crache. Celui-là n’est pas le net Ulysse.
-
-A ce moment le feu flamba et le géant vit les Grecs. Il était un jeune
-Cyclope, hirsute comme la montagne, et qui dévorait une biche. Tous
-pâlirent, moins Ulysse, qui ne redoutait guère que lui-même, fût-ce à
-grandeur égale, et qui s’avança au devant de l’horreur, épanoui à
-l’idée de berner un Cyclope, et se divertissant dans son discours à des
-inversions. Car, par plaisanterie, il recourait aux formes du langage
-des futurs germains qui gardent pendant toute la phrase le verbe comme
-un noyau dans leur bouche, et l’échappent soudain:
-
---O Cyclope, dit-il, ce n’est pas deux, ce n’est pas quatre, ce n’est
-pas six yeux ou paires (ou couples) d’yeux, qui pour contempler celui
-qu’au centre de ton front par ton cerveau même tu nourris, suffiraient.
-Bouclier, contre lequel d’Apollon les flèches se brisent, et ton sourcil
-comme l’arc noir de l’amazone au-dessus soudain de son bouclier rond,
-sur lui apparaît et se tend. O Cyclope, quand ton œil tu clignes, il
-semble que le soleil cligné a! A quoi la beauté reconnaît-on? A ce que
-les dieux l’envient. Or tu es du plus puissant, de l’Amour lui-même,
-envié! J’ai bien dit l’Amour, et non l’Amitié, et non le Plaisir!
-Anxieux de te ressembler, l’Amour s’apposa sur l’œil droit un bandeau
-qui depuis a glissé aussi, le maladroit, sur le gauche!
-
-Le Cyclope s’inclina, et ce que Borée ne peut avoir du chêne, de cette
-masse le souffle d’Ulysse l’obtint. Cependant les matelots, hilares, et
-délirants de trouver, à la place d’une terrible aventure, un intermède,
-se levaient et criaient:
-
---Hourrah! Hourrah pour le Cyclope! L’Amour tâche à lui ressembler.
-Cache-toi, ô Amour! Tu connais les cachettes!
-
-Le Cyclope les écoutait, stupide. Les éclats grecs de ces voix
-traversaient de ses pavillons la forêt épaisse, que les optatifs
-chatouillaient. Une minute il semblait les y retenir, penchant la tête,
-comme un vin dans une coupe; puis, laissait aller la louange par
-l’énorme canal qui conduit au marteau. Celui-ci frappait sur l’enclume,
-l’enclume sur le tympan. Alors il entendait. Mais son tympan était si
-sonore et si large qu’on l’entendait entendre.
-
---Étranger, dit-il enfin, tu as la langue bien pendue. S’il est permis
-avec toi de n’avoir qu’un œil, il ne l’est point de n’avoir qu’une
-oreille!
-
-Alors les matelots, comprenant qu’ils étaient sauvés, claquèrent des
-mains et crièrent:
-
---Ce n’est pas du miel qu’il y a sur les lèvres du Cyclope! Ou alors,
-avec ce miel, l’abeille oublia son aiguillon. Il a de la répartie comme
-un diable!
-
---Étrangers, répondit le Cyclope, j’aime vos discours. Je m’en voudrais
-de vous cacher qu’un jour viendra où vous me servirez de pâture. Mais
-que cela ne nous empêche point d’être amis! La cuisinière alerte tuera
-les poules, mais elle est la bienvenue dans la basse-cour et la gent
-ailée, à l’envi, s’ébroue de joie à sa vue.
-
-Alors les compagnons d’Ulysse, comprenant qu’ils étaient perdus,
-s’écrièrent:
-
---Il a raison! Ébrouons-nous à l’envi! Le Troyen qui affirmera que la
-cuisinière alerte n’est pas la meilleure amie des poules, nous lui
-enfoncerons,--dans sa bouche fendue de biais comme l’œil amande de
-l’hypocrite asiatique,--à coups de maillets, une betterave!
-
-Le Cyclope tourna le dos au feu. Sa longue barbe était pleine des débris
-de l’antilope, mais les matelots n’osèrent le lui signaler sachant que
-les hommes eux-mêmes se froissent d’une telle remarque, que l’intérêt
-public pourtant inspire seul.
-
---Et toi, dit enfin le géant à Ulysse, qui as la langue comme un python
-pendu par la queue et par elle pourrais soulever un bœuf, quel est ton
-nom?
-
---Je m’appelle Personne, répondit Ulysse.
-
---C’est un nom qui ne me dit rien, dit le Cyclope. Mais ne connais-tu
-pas les droits d’un hôte? N’as-tu pas à me révéler aussi le nom de ton
-père, et celui de ton aïeul?
-
---Mon père s’appelait De Personne, reprit Ulysse. Il était de naissance
-noble. Moins cependant que le père de mon père, qui s’appelait De De
-Personne.
-
---Et toi? dit le Cyclope à chaque matelot.
-
-Mais les matelots, devinant la malice de leur roi, fixèrent les yeux sur
-lui, et d’après la part du corps qu’il désignait du doigt sur lui-même,
-se forgèrent chacun leur nom:
-
---Je m’appelle Monfront, dit Euryloque .
-
-Et tous suivirent son exemple. Non toutefois sans une alerte, causée par
-Elpénor, qui n’avait pas compris la ruse, et s’obstinait à ne pas
-répondre, interloqué par le geste d’Ulysse, qui montrait son œil d’un
-doigt plus frémissant que celui de la boussole, et par les vingt-quatre
-gestes de ses camarades qui imitaient Ulysse. Déjà le Cyclope allait sur
-lui, menaçant. Enfin sa face s’éclaira:
-
---Je m’appelle le Cyclope! hurla-t-il triomphant; et le nom résonna dans
-la caverne.
-
-Alors ses compagnons, voyant leur mort s’écrièrent:
-
---Ah! que ne sommes-nous restés dans l’autre île? Certes il est beau de
-voir le plus bel œil de Cyclope luire en notre prison. Mais que sert au
-malheureux chancre d’habiter l’huître, nourrît-elle la plus belle
-perle?...
-
-Mais, entendant ce nom redoutable, le Cyclope, pris d’un tremblement, se
-rassit.
-
- * * * * *
-
---Dis-moi, Personne, demanda-t-il doucement quand son cœur fut calme,
-as-tu jamais aimé?
-
---C’est selon, répartit Ulysse. Qu’entends-tu par aimer?
-
---Par aimer? reprit le Cyclope (et, coloré par les reflets du bûcher, il
-semblait brûler lui-même)... Par aimer, j’entends frissonner d’un feu
-qui glace, étouffer d’une ombre aride, j’entends écrire mon nom à la
-hache sur l’écorce des chênes, et dans la mer avec des quartiers de
-roche habilement posés. Pauvre nom que le flux chaque jour recouvre, et
-je me sens des heures entières anonyme. Et j’entends enfin, selon
-l’humeur de l’objet,--c’est ainsi n’est-ce pas que vous autres hommes
-appelez vos amantes?--selon l’écart des deux petits plis à son front,
-fatal aiguillage, arriver en une seconde à l’idée du bonheur ou du
-malheur éternel, et le tuer (j’entends l’objet) s’il le faut!
-
---O camarades, répondit seulement Ulysse, chantez au Cyclope ce que
-c’est que l’amour!
-
-Il dit et les matelots clamèrent l’hymne de Pénélope:
-
- Aimer, c’est chaque nuit couper des fils de laine,
- Les retendre le jour.
- C’est vouloir, c’est ne pas vouloir, c’est être reine,
- C’est maudire l’amour!
-
-Et Périmède balançait son corps au-dessus d’eux, pour marquer la
-cadence.
-
-Le Cyclope les interrompit, effaré.
-
---Holà! dit-il! quel est ce langage bizarre, élastique et trompeur, qui
-me donne l’impression de rouler sur la crête des vagues, puis
-d’enfoncer, et qui me chavire!
-
---Ce sont des vers, répartit Ulysse, et les femmes cèdent à qui les leur
-offre. Remets-toi, te voilà tout pâle!
-
-Le Cyclope s’épongea:
-
---Il faut être habile comme ce vieux pilote, dit-il en désignant
-Périmède, pour se tenir droit sur une pareille houle. N’avez-vous donc
-point un mode d’aveu moins incommode pour l’amant?
-
---Nous avons les versets, répartit Ulysse. Certes l’attaque régulière de
-la rime, et l’absence de toute relation entre le rythme et la pensée,
-qualités maîtresses des vers, les rendent plus redoutables pour le
-physique des hommes, mais les versets épousent les mouvements même de
-la passion. L’âme elle-même est leur doublure, non le bois blanc des
-versificateurs,--et entre les césures, on l’aperçoit elle-même,
-étincelante. Camarades, récitez au Cyclope les versets d’Ulysse Partant!
-
-Ils déclamèrent et Périmède levait la main aux césures et aux rejets, la
-gardait une minute haute, retenant les plis soyeux du verset, comme le
-dieu voyeur qui soulève les tentures de la chambre nuptiale:
-
- Ah! vois mon écuyer tirer par la boucle du timon le double attelage
- et l’accrocher
-
- Au train bombé du char: Vois Mars avec effort ceindre une de ses
- ceintures. Ah! l’un remuant et harcelant l’autre, vois les deux
- étendards à ma fenêtre dans le vent du matin, se parler et se
- mordiller comme mes deux chevaux!
-
- Ah! comme le roi qui essaye sur ses courtisans une vertu nouvelle,
- o jour nouveau, laisse-moi t’essayer sur moi! O Aurore, o pudeur,
- colore d’Ulysse tout ce que l’acier et l’or ne rend point
- invulnérable et glisse un fil rose entre les jointures de mes
- cnémides.
-
- Et laisse-moi brouiller comme un jeu qui ne servira plus l’Hellade
- et ses petites cases: O Ithaque chef-lieu Athènes! O Lesbos,
- chef-lieu Sidon!
-
---Décidément, dit le Cyclope, j’aime mieux le vers, malgré le mal qu’il
-me fait! Auquel des deux, dis-moi, les femmes cèdent-elles le plus vite?
-
---C’est selon, répartit le divin Ulysse (qui n’était point divin, comme
-on le sait, en ce que toujours il succombait au désir de placer une de
-ses épigrammes)... Le vers, je te l’ai expliqué, agit sur les muscles et
-les force à sourire. Tu as vu sourire une femme, Cyclope?
-
---J’ai vu les cheveux frisés que Galatée coupe droits sur son front
-soulevés tout d’un coup par la brise. Son visage restait sévère, mais
-ainsi sourit par sa frange la mer cruelle.
-
---Le verset, poursuivit Ulysse, gonflant leur cœur, les fait pleurer.
-As-tu vu pleurer des femmes, Cyclope?
-
---J’ai vu l’averse sur le visage de Galatée. Elle souriait. Mais de
-grosses gouttes coulaient sur ses joues.
-
---Mais l’épigramme, acheva Ulysse, les jette pantelantes à tes pieds.
-Camarades, chantez au Cyclope l’épigramme que fit Pâris pour Hélène,
-fille de Léda.
-
-Il dit et les matelots chantèrent:
-
- On dit, femme d’Agamemnon,
- Qu’en amour, faux est ton renom
- Et que, fasse qu’on ne le croie,
- Tu ne sais aller jusqu’à Troie...
-
---Et que répondit Hélène? demanda le Cyclope exultant...
-
---Camarades, ordonna Ulysse, dites au Cyclope ce que répondit Hélène. Il
-est discret; nul ne le saura. Je sais que d’abord elle rougit...
-
---J’ai vu rougir des femmes! hurla le Cyclope. J’ai vu Galatée endormie
-et le soleil levant sur ses joues... La seule qui rougisse en dormant!
-
-Mais le chœur lui coupa la parole:
-
---Et toute pantelante, acheva le chœur, qui reprenait par flatterie les
-adjectifs de son roi, elle dit:
-
- C’est un péché, je le confesse,
- Mais Pâris vaut bien une messe!
-
---Vous me ferez une épigramme, cria le Cyclope délirant! Mais vous
-n’êtes pas tous indispensables pour l’achever. Voilà que j’ai faim. Ne
-puis-je rôtir deux ou trois d’entre vous?
-
---O Cyclope, répartit Ulysse, enlève à l’orgue un de ses tuyaux, et il
-joue faux. Tue l’un de nous, et l’épigramme rate!..
-
-C’est ainsi qu’avec des sobriquets, Ulysse avait bâti de ses matelots un
-corps invulnérable, et autour du nom insaisissable de Personne, ils
-goûtaient un calme enviable, le suivant dans chacun de ses gestes, comme
-les brebis qui se groupent pour habiter et suivre l’ombre d’un nuage.
-
- * * * * *
-
---Attention, dit Ulysse, ayons l’œil, et le bon!
-
-Au-dessus de l’œil du Cyclope, fermé comme une trappe sur les caves du
-sommeil, six matelots balançaient en mesure un tronc d’olivier dont la
-pointe était rougie. C’étaient les six que désignait Ulysse pour ficher
-dans un rivage le pieu qui retient le vaisseau dans la tempête; de la
-même force ils allaient planter celui-là, et amarrer leur vie au fond de
-l’ombre éternelle. Les brebis, prévoyant quelque malheur, émettaient
-plaintivement--laissant la première aux hommes qui s’indignent, la
-dernière aux serpents qui se froissent--la seconde lettre de l’alphabet.
-
---Une! deux! trois! commanda Ulysse.
-
-C’en était fait! Ainsi, si la terre était ronde, déborderait-elle et
-éclaterait-elle, un dieu d’acier enfonçant en elle son index rougi. La
-nuit en monta et s’enflammait comme les gaz noirs. Chacun des sourcils
-et des cils crépita comme les tiges d’hyacinthes fanés qu’on jette au
-feu. Le Cyclope sauta sur ses pieds, et, avec des hurlements
-épouvantables, appela les autres Cyclopes...
-
---Il s’est réveillé! se dit l’astucieux Ulysse.
-
-Deux heures durant, le géant tourna en rond, et les brebis effrayées
-galopaient devant lui. Boucle complète, et telle qu’il s’en forme dans
-le sein des métaux infernaux. Enfin, comme il piétinait les agneaux
-épuisés, il eut pitié d’eux, il s’accroupit au centre de la grotte,
-lançant parfois au hasard, pour saisir les Grecs, ses mains à droite et
-à gauche. Mais il ne pouvait attraper que des crabes, que les compagnons
-d’Ulysse avaient pêchés sur le rivage et s’amusaient à lui tendre au
-bout des coudriers flexibles. Bientôt tous les autres Cyclopes
-s’assemblèrent devant l’antre:
-
---Eh, Cyclope! criaient-ils. Tu cries comme une vraie pucelle! Dis-nous
-qui t’a pincé?
-
---C’est Personne! répondit le Cyclope. C’est Personne!
-
---Qui est-ce, ton Personne? demandèrent les Cyclopes, car ils voyaient,
-à l’absence de la négation, que Personne était un nom propre et point un
-pronom.
-
---Personne? répondit le Cyclope. C’est le fils de de Personne, le
-petit-fils de de de Personne...
-
-Les Cyclopes se mirent à rire:
-
---Voilà que tu bégayes! Cyclope!
-
---Et le bandit n’était pas seul, continua Polyphème. Il y avait...
-
-Et il nomma vingt-quatre parties de son corps, croyant nommer les
-vingt-quatre compagnons d’Ulysse. Les Cyclopes étaient en joie:
-
---Et ton nombril, Cyclope? crièrent-ils. N’a-t-il rien fait dans cette
-histoire?
-
-Et, pouffant de leur plaisanterie, ils regagnèrent leurs clos en
-lutinant leurs compagnes.
-
-Soudain, le Cyclope se frappa le front,--sur le côté, comme font les
-Cyclopes quand ils ont une idée.
-
---O mon père, gémit-il, ô Neptune! Guéris-moi de l’épigramme que m’ont
-faite les maudits Grecs! Déjà, ils voulaient m’apprendre des vers et me
-donner sur la terre, les impies, ces alertes de cœur qu’on ne doit
-éprouver que sur tes flots! Guéris-moi, car est-il plus difficile pour
-un dieu de tirer son fils de l’ombre que du néant? Vois-moi, ô mon père,
-et je verrai!
-
-Il dit, et Neptune, d’un souffle, chassa la pesante boule d’ombre que
-supportait le dos écrasé de son fils. Puis, du flanc encore ensoleillé
-des sapins, comme le forestier recueille la résine ambrée, du rebord
-occidental de chaque tige d’épi, du creux de chaque feuille, du verso
-rouge de chaque vague, il fit couler la tardive clarté dans ses deux
-mains. Puis, comme un guerrier qui s’élance casse les baguettes d’un
-buisson, il cassa les derniers rayons du soleil. Puis il tira la surface
-de la mer, et les regards inclinés de tous les marins du monde coulèrent
-vers lui. Alors, il lança sans mesure toute cette lumière par le phare
-puissant. Puis, comme l’intendante qui règle la lampe, il en fit un
-regard moyen de Cyclope, mais désormais doré, puisqu’il était fait du
-jour finissant. Le Cyclope poussa un cri de joie. Il voyait! Épuisé, il
-en profita aussitôt pour dormir, et déjà les cils et les sourcils
-repoussaient comme le tendre blé. Les Grecs les regardaient avec terreur
-monter, noire moisson...
-
-Déjà, les six matelots, les plus forts et les plus lents à comprendre,
-balançaient à nouveau au-dessus du géant le pieu rougi, quand Ulysse:
-
---Pensez-vous donc, dit-il, réussir à six ce que ne purent à cinquante
-les filles de Danaos, et verser la nuit dans ce tonneau sans fond?
-
---O roi d’Ithaque, répliqua Euryloque, nous voilà donc perdus?
-
---Mes amis, reprit Ulysse, qu’y a-t-il d’invulnérable dans un héros,
-fils d’un dieu?
-
---Son corps est invulnérable, ô Ulysse, car Zeus d’un mot peut le
-guérir.
-
---C’est donc à l’esprit du Cyclope qu’il faut s’en prendre, répartit
-Ulysse. Ne nous attaquons plus à son œil, mais à sa vue. Quand Elpénor
-parvient à s’extraire de l’entrepont où il fume l’herbe des Lotophages,
-il a encore ses yeux, et des yeux plus larges que de coutume, mais il
-prétend que ses pieds restent collés à terre, et que ses jambes
-s’allongent sans fin...
-
---O Ulysse, interrompit l’équipage enthousiasmé! Tu as raison! Prenons
-la drogue d’Elpénor et la donnons à fumer au Cyclope. Prenons-la en
-cachette, car voilà Elpénor furieux, et qui menace, si on le vole, de
-révéler au Cyclope ton vrai nom.
-
---Qu’Elpénor se rassure, dit Ulysse. Mon projet est plus simple.
-
---O Ulysse, répliqua l’équipage. Ton projet est de retourner les
-tableaux, d’accrocher les tables au plafond, comme nous le fîmes un jour
-pour le berner dans la tente d’Ajax; ceux d’entre nous qui parlaient
-restaient immobiles, et d’autres faisaient les gestes; d’assiettes vides
-nous dégustions un succulent potage: Ajax en devint fou.
-
---Mon projet est plus simple encore. Écoutez! dit Ulysse.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, le Cyclope fut tiré de ses rêves par des attouchements à
-son visage et à ses épaules nues, et il sourit, car souvent l’Aurore
-jouait à le caresser de ses doigts. Il entr’ouvrit son œil, et soudain
-ne put l’en croire, car c’étaient les pieds nus des compagnons d’Ulysse
-qui foulaient sans respect son corps, y laissant une minute leurs
-empreintes. La caverne, d’ailleurs, était au pillage. Les Grecs buvaient
-vin et lait à même l’outre et à même le pis. De vieux fourriers barbus
-chevauchaient les béliers, et engageaient des courses comptant au
-sablier le tour de grotte le plus rapide; et, comme le Cyclope poussait
-un premier rugissement, puis un second, aucun ne daigna l’entendre. Le
-géant en fut stupéfait:
-
---O toi, cria-t-il, chef de cette bande! D’où vient que tu m’insultes en
-mon propre logis?
-
---O Cyclope! répartit Ulysse, que mal à propos tu t’éveilles! Notre vœu
-le plus ardent serait d’avoir à te respecter et à te craindre. Un motif
-puissant nous l’interdit, et nous ordonne de faire de toi un jouet.
-Toi-même, l’imbécile, l’approuveras!
-
---Moi-même, hurla le Cyclope, moi-même l’imbécile, et quel motif?
-
---Qui nous dit que tu existes, Cyclope? Nous sommes sûrs de notre propre
-vie, non de la tienne! Crois-tu donc que je me hasarderais à te nommer
-imbécile, ou même niais, si le monde n’était pas qu’apparence!
-
---Qu’apparence? et qu’est-ce qu’une apparence?
-
---Camarades, dit Ulysse, chantez au Cyclope ce qu’est l’apparence.
-
-Il dit, et eux chantèrent l’hymne dorien:
-
- L’Apparence n’a qu’une mèche
- Qu’une mèche de cheveux...
-
-Et ils confondaient avec l’Occasion. Mais Ulysse se garda de les
-reprendre. Alors il expliqua au géant le jeu des illusions, et que la
-matière est esprit, l’esprit néant. Et il lui fit rouler de l’index et
-du médium croisés une boulette de pain, et le Cyclope était atterré de
-sentir qu’il en roulait deux. Cependant, il ne se laissait pas
-convaincre:
-
---Étranger, dit-il, tu parles bien, et passe pour la matière. Mais si
-chacun n’est assuré que de sa propre vie, je le suis donc de la mienne,
-et j’ai le droit de saigner et de rôtir vingt-quatre chétives
-apparences?
-
---Libre à toi, dit froidement Ulysse, de rogner ton propre royaume. Les
-apparences auxquelles tu commandes ne sont pas déjà si brillantes ni si
-nombreuses! Par un coup de génie, tu as pu te créer des images de Grecs.
-Libre à toi de remplacer chacune par un souvenir vide. Tu es avare et ne
-voudras point avaler tes trésors. D’ailleurs comment nous prendrais-tu?
-
---Je courrai après vous, je vous attraperai, dit le Cyclope.
-
---Laisse-nous rire, Cyclope, repartit le menaçant Ulysse. Ne sais-tu
-donc pas ce que c’est que l’espace? Camarades, chantez au Cyclope le
-chant de l’espace indivisible, ou plutôt pourquoi Achille, nous faisions
-l’expérience souvent sur la plage de Troie, ne peut rattraper une
-tortue; ou peut-être, masse éléphante, te crois-tu plus rapide que le
-fils de Pélée?
-
- * * * * *
-
-C’est ainsi que débuta pour le Cyclope une semaine de tortures. Il
-s’obstinait à ne pas relâcher les Grecs, mais chaque jour, par la bouche
-d’Ulysse, lui enlevait une de ces lourdes idées qui maintiennent rigides
-les plis des âmes naïves. Ainsi la robe à volants qu’on prive de ses
-boules de plomb se soulève au moindre vent et trahit des femmes les
-lisses genoux. Aujourd’hui Ulysse détruisait le temps: et le Cyclope
-s’allongeait sur la grève, sans passé et sans avenir, comme un sablier
-crevé, et tout le sable de la mer semblait sorti de sa poitrine
-débraillée. Le soir, c’était le tour de l’espace, auquel les philosophes
-se plaisent à ajouter, comme une rallonge par invité, une dimension pour
-chacun de leurs lecteurs: et le géant se croyant tenu de marcher par
-pas indivisibles lançait comme un ataxique le pied loin en avant, et
-renonçait à suivre la plus faible brebis. Ou bien le roi d’Ithaque lui
-apprenait à ne plus croire aux couleurs: et, semblable au chagrin même,
-sa crédulité teignait de noir, car Ulysse n’avait pas dit que le noir
-est une couleur, tout ce qu’il aimait le plus, ses brebis blanches, ses
-béliers roux. Il croyait maintenant aux rêves, et sa vie fuyait par la
-nuit comme par une citerne mal cimentée. Puis Ulysse lui apprit les faux
-syllogismes, l’Univers construit sur des nombres, et il voyait chaque
-chose rouler sur de petits chiffres comme sur des dos de fourmis. Déjà
-il bégayait, se heurtait par chaque mouvement aux parois de la grotte,
-et, comme un enfant, n’avait plus qu’un souci, nourrir ses images.
-Lui-même maigrissait, mais il gavait les Grecs de beurre et de
-fromages, et ses brebis, traites à chaque instant, maigrissaient elles
-aussi, car elles étaient sa chair, brebis aimées! et point d’ingrates
-apparentes.
-
---O Félicité, criaient les compagnons d’Ulysse. Aucun de nos maîtres ne
-fut jamais si généreux! Vous rappelez-vous le mois que nous fûmes les
-images des Ciconiens, et nous n’avions que du pain et de l’eau? Ou la
-semaine où nous étions les images des filles de Mélados, et elles nous
-voulaient tous les matins rasés de frais!
-
-Le Cyclope enfin n’y tint plus...
-
---O Étranger, supplia-t-il, délivre-moi!
-
---Délivre-nous, Cyclope, répondit Ulysse, et tu es libre.
-
---Jamais, cria Polyphème! Ou bien vous restez mes images, je vous soigne
-et vous garde. Ou vous ne l’êtes plus et je vous dévore.
-
---A ton aise, dit Ulysse. Camarades, chantez au Cyclope l’hymne appelé:
-
-_Aspect lamentable de la vie du Cyclope._
-
-Ils se levèrent et chantèrent l’hymne effarant:
-
- Ainsi que l’oiseau égaré dans un nuage, je ne sais plus où est le
- ciel, où est la terre, où sont les flots. Du cœur de Galatée, me
- séparent le vide, l’infini et le néant. Des yeux de Galatée me
- séparent l’éther, les prismes trompeurs, l’espace que rien ne
- comble. De la pensée de Galatée me séparent l’éternité, l’inconnu,
- et le brouillard principe. Les trois mains du temps le présent, le
- passé et l’avenir, jouent à la main chaude avec la main de Galatée.
- Des lèvres de Gala...
-
---Arrêtez! Arrêtez! cria le Cyclope. Je jure de ne pas vous tuer, mais
-au moins donnez-moi un remède!
-
-Ulysse fixa de ses yeux l’œil du Cyclope et parla en louchant:
-
---Le remède, Cyclope, est que nous reprenions l’aventure au point où
-nous l’avons laissée.
-
---Que je vous tue alors?
-
---Tu ne nous eusses point tués, répartit Ulysse, car ma ruse veillait.
-Cependant qu’aveuglé par la drogue d’Elpénor, ou par le pieu, tu
-ruminais ta vengeance, tes brebis affamées se fussent mises à bêler. Ta
-main eût alors écarté le rocher qui ferme la grotte, tu les aurais
-libérées une à une, caressant leur dos, et mes compagnons pendus à leur
-ventre eussent passé sans encombre. Moi-même je sortais cramponné à la
-laine de ton plus beau bélier, tu l’arrêtais, et lui disais: (écoute
-bien, car il te faudra répéter!) O Bélier, ô mon ami, toi qui chaque
-matin t’élançais le premier vers les pâturages, as-tu deviné mon
-malheur, tu sors le dernier aujourd’hui!
-
---Sauvez-vous donc, dit le Cyclope, Adieu!
-
---Nous ne nous sauverons pas! s’écria l’équipage. Les lâches seuls osent
-fuir, triste courage! Nous voulons reprendre nos corps dans les recoins
-de la grotte où nous les avons laissés le soir où tu fis de nous tes
-images! Veuillent les dieux, ô camarades, que nos dépouilles soient
-encore en bon état!
-
-Ils dirent, se tapirent dans les angles de l’antre, de façon à emplir
-leurs poches de fromages et de fruits, une fois chargés s’accrochèrent
-aux brebis, et disparurent dans la lumière... Ainsi les rêves... Le
-Cyclope maintenant tâtait le dos de son grand bélier, non sans essayer
-de caresser de l’autre main, dernier adieu, le visage d’Ulysse. Mais le
-héros détournait la tête avec dégoût.
-
---Poursuis-nous! ordonna Ulysse, quand il fut à distance raisonnable.
-
-Le Cyclope les poursuivit, sans se hâter, car, éblouis par le jour,
-c’est eux qui étaient aveuglés, et ils titubaient à chaque pierre.
-Parfois ils se retournaient et insultaient le Cyclope, pour donner du
-vraisemblable à la poursuite.
-
-Enfin tous parvinrent au détour du promontoire où ils avaient dissimulé
-leur vaisseau. Sur la mer dorée il flottait avec ses voiles rouges.
-C’était la première image de vaisseau qu’eût créée le Cyclope, et il la
-balançait sur les eaux avec surprise, et il tâchait de la séparer de son
-reflet, aussi coloré qu’elle-même. Le temps pour lui de créer l’image
-des avirons, du mât de perroquet et du mât d’artimon, et le vent déjà
-gonflait les voiles.
-
---O chers hommes! cria le Cyclope. Dans un moment de délire, je vous ai
-conçues, et aujourd’hui ma sagesse vous chasse! Mais ne vous
-regretterai-je pas? Je pleure, et jamais je ne vous ai vues aussi
-brillantes!
-
-Car il leur parlait au féminin, depuis qu’il les croyait ses images.
-
---Lance-nous des quartiers de roche, cria Ulysse. Le remous détachera du
-bord notre vaisseau.
-
---Voilà, ô la plus belle et la plus rusée! cria le Cyclope.
-
---Prie ton père de nous accorder bon voyage!
-
---Je le prie, ô la plus barbue!
-
-Déjà les Grecs étaient hors d’atteinte. Alors Ulysse, six hommes
-disposant leurs mains en porte-voix devant sa bouche:
-
---O Cyclope, cria-t-il, masse imbécile! ta stupidité est comme ta
-laideur, sans limites! Crois-tu donc que les images d’un rustre
-puissent être des Grecs, et qu’un cerveau de Cyclope puisse sans éclater
-inventer l’idée d’Ulysse? Car ce n’est pas moins qu’Ulysse et ses
-compagnons que tu viens stupidement de libérer, et n’attends plus de
-douceurs de ton métier pastoral, car là où ils sont passés le tendre
-gazon ne repousse plus sur les âmes!
-
-Alors ses matelots crièrent leurs noms véritables, soufflant dans l’air
-le corps grotesque de leurs sobriquets, et c’était Euryloque et
-Périmède, c’était Orkeus et Pisélonte, et tous les membres du corps
-vivant de l’Odyssée. Et chacun injuriait le Cyclope...
-
---On devrait toujours garder ses images près de soi, comme ses
-troupeaux, pensait le géant. Dès qu’elles s’éloignent, elles deviennent
-sauvages et nous insultent!
-
-Quand la mer n’eut plus de reflet, la terre plus d’échos, il remonta
-tristement à sa grotte. La tête lui tournait encore, de cette semaine
-folle, mais soudain un agneau boiteux se mit à courir devant lui. Ému il
-voulut le rattraper, un long moment n’y parvint point, car il luttait
-contre son pas indivisible et dépassait chaque fois le but. Enfin
-l’agneau fut pris, et le Cyclope soupira, car il lui semblait, victime
-encore du sortilège, qu’il avait pris l’agneau dans son cœur et non dans
-ses bras. Il le regarda de près, approcha sa tête de ses lèvres, mais
-soudain, comme ses yeux aussi l’effleuraient, il le vit blanc. Il vit
-vertes ses prunelles, noirs ses sabots. Il bondit de joie, d’avoir
-retrouvé les couleurs. Il bondit: O bonheur! Sa tête ne butait plus
-contre le ciel, qui était tout bleu, il ne souffrait plus de son ombre,
-qui était violette. Alors il se hâta de traire ses brebis, et des
-larmes d’espoir coulèrent de ses yeux. Elles tombaient dans le seau où
-aussitôt le lait caillait, et il fit ce jour-là le plus délicieux de ses
-fromages.
-
-
-
-
-LES SIRÈNES
-
-
-Le navire allait à la dérive, car les rameurs avaient roulé sous leur
-banc, ivres, mais de fatigue. C’est que le banquet de Troie avait duré
-vingt ans. Ils se lamentaient, le moins bruyamment possible, mâchant de
-menus cordages pour tromper leur faim, leur soif, et ils étaient résolus
-de leur vie à ne plus bouger. Alors l’astucieux Ulysse fit sonner par
-Périmède la trompette des repas, et tous s’élancèrent, à l’exception
-toutefois d’Elpénor, qui avait pris des Lotophages la coutume de fumer,
-affalé dans l’entrepont...
-
---Quel merveilleux repas pour nous s’apprête! criaient les matelots. O
-Ulysse, toi qui tiens les promesses mêmes de ton silence, que ne vaudra
-pas la promesse de ta trompette! Voilà déjà que nous n’avons plus soif,
-ô fils de Laerte, une eau délectable nous montant à la bouche!
-
-Ils dirent et tapaient de leurs cuillers contre leurs boucliers, toutes
-assiettes moindres ayant disparu au cours du siège.
-
---Hélas, dit Ulysse, c’est bien un repas que la trompette a sonné, mais
-pas le vôtre. C’est le repas des monstres devant lesquels nous fera
-défiler aujourd’hui le tapis roulant de la mer. Dans une heure nous
-passons à portée de voix des sirènes; dans une heure et demie au large
-de l’ignoble chienne, la divine Scylla; dans deux heures, s’il en reste,
-devant l’infect Charybde, semblable aux dieux!
-
-L’enthousiasme de l’équipage ne connut plus de bornes:
-
---O Roi d’Ithaque, cria-t-il, nous l’avions dit! Tu surpasses tes
-promesses mêmes.
-
-Mais Ulysse refusa leur louange:
-
---O mes chers compagnons, gémit-il, six d’entre vous, mes six favoris,
-les six plus courageux, vont être dans l’instant dévorés par les
-sirènes...
-
-Mais ils reçurent sans trembler la fatale nouvelle:
-
---Hélas! crièrent-ils d’une voix, pourquoi ne sommes-nous pas ces six
-favoris? Il est doux de périr pour sauver ses frères! Mais, ô divin
-Ulysse, tu ne nous honores point de ta préférence, à juste titre, et toi
-qui découvris Achille sous des robes, tu as su, sous nos armures,
-découvrir des âmes femelles. Hélas! Pourquoi sommes-nous lâches? Ayons
-du moins le courage de notre lâcheté. Nous nous contenterons donc
-d’écouter le chant des sirènes, la musique, dit-on, trompe la faim!
-
---Gardez-vous-en bien! répartit le fils de Laerte. Seul, attaché au mât,
-je jouirai de leur déplorable appel. Vous autres ramerez, les oreilles
-bouchées par des tampons de cire. Si toutefois vous trouvez de la cire!
-
---O Ulysse, s’écrièrent les matelots, il suffit de suivre jusqu’à leur
-ruche les innombrables abeilles qui sans répit paissent tes lèvres!
-
-Ils dirent et se précipitèrent à la cambuse, où, dans des boîtes de
-biscuits, ils conservaient les blocs de cire dont on comble les trous
-que les vers de mer percent dans la coque. Déjà ils revenaient, et
-voyaient Ulysse chercher vainement les cordes qui devaient le lier au
-grand mât, n’en point trouver, s’en irriter:
-
---O Ulysse, crièrent-ils, ils n’est qu’une corde solide, celle que ta
-parole passe au col de tes auditeurs, et pour jamais ils sont tes
-prisonniers!
-
-Et cependant ils s’empressaient de réunir par des nœuds les morceaux
-épars de cordages, leur seul repas.
-
-Il était temps. Déjà s’élevait la côte trinacrienne, palpitante et comme
-si elle naissait. A peine regagnaient-ils leurs bancs que les six têtes
-de Scylla, effroyables doigts d’une main trop complète, hapèrent six
-matelots. Ulysse de son mât les vit voler au-dessus de sa tête, et ils
-le saluaient!
-
---Il est beau, criaient-ils, de mourir victimes des sirènes!
-
-Le roi d’Ithaque se gardait de les détromper, et, les voulant heureux,
-il feignait de sourire à leur fin honorable. C’est ainsi, dans les
-villes, que les jeunes gens égarés par une fille sans vergogne croient
-jusqu’à leur dernière vieillesse avoir été victimes de l’amour lui-même,
-et honte à qui les tire de l’erreur! Mais déjà Charybde inondait le
-carré, la trirème entière, de bile, de sang et de bave.
-
-Enfin les sirènes apparurent. Chacune était debout sur un promontoire,
-et, toute nue, agitant maussadement son péplum, semblait une naufragée
-protestante et pudibonde qui dût se dévêtir pour appeler le sauveteur.
-La première était blonde, la seconde brune, la troisième rousse:
-c’étaient les couleurs que le fils de Laerte préférait chez les femmes
-et déjà il tendait vers elles ses bras vénérables. Alors s’élevèrent
-leurs voix. Mais ce jour-là, mélancoliques, et comme parfois les
-poétesses quand les poètes les ont déçues, elles ne se sentaient point
-de haine pour les navigateurs, les explorateurs, les ingénieurs, et
-résolurent au contraire de révéler à ces timonniers leurs secrets
-divins.
-
---Cher Ulysse, chanta la première, si poussant ton bateau au delà des
-colonnes d’Hercule, tu vogues trente jours et trente nuits, après qu’il
-aura côtoyé une île longue, mais juste assez large pour que les femmes
-aux yeux de feu tendent en travers leurs hamacs, tu aborderas un nouveau
-continent, où des sauvages rouges coiffés de plumes tricolores
-s’asseyent sur des crocodiles (là-bas appelle-les caïmans), et un soir,
-voyant la voile d’un navire avant sa coque, l’idée te viendra que la
-terre est ronde!
-
-Mais Ulysse ne pouvait entendre, car les matelots, pour alléger la rame,
-avaient entonné l’éloge du Katablépas qui se nourrit, quand il a faim,
-de ses propres pieds. Puis, doublé le promontoire, chaque bord enleva,
-de l’oreille qui donnait sur Ulysse, le petit tampon de cire.
-
---O maître, criaient-ils, que t’a dit la sirène? Tu te convulsais de
-désir, le mât se courbait comme un jonc...
-
---Un chant divin! répliqua Ulysse, car il ne voulait point les décevoir.
-O mes amis, écoutez ce couplet enchanteur:
-
- Ulysse, empereur des lumières,
- Lampe des yeux, duc des clairières,
- Si brillant, si bel et poli,
- Prends-moi Sirène dans ton lit!
-
-Mais rebouchez vos oreilles, camarades, hâtez-vous, voici le second
-promontoire!
-
---Cher Ulysse, chanta la seconde sirène. Etends-toi un jour sous un
-pommier et regarde tomber les pommes. Peut-être un éclair
-traversera-t-il alors ton cerveau. Ou encore amuse-toi, pour voir, à
-mélanger du charbon de bois pilé avec du salpêtre vulgaire. Dans un tube
-de bronze foré aux deux bouts (rayes-en l’âme si ton ennemi est plus
-loin), verse ta mixture, un boulet de pierre et enflamme le tout, par
-aide d’une mèche allumée.
-
-Mais le chœur des matelots couvrait sa voix:
-
---Il est stupide pour un affamé, criaient-ils, de parler toujours de
-repas! Tirons de notre pensée, comme on le fait du bœuf assommé, les
-larges poumons, les foies succulents et la nombreuse fraise! Plus
-d’allusions dans nos chants aux figues, qui éclatent sur Bacchus comme
-de divins parasites gorgés de pourpre, aux raisins noirs qui pendent aux
-treilles comme des grappes de moules! Pas un mot d’ailleurs des
-poissons! Pour le vin et pour le miel, pour la crème et pour le caillé,
-affirmons, ô mes camarades, que jamais nous n’en avons vu... Mais le cap
-est doublé, ô Ulysse, que t’a dit la seconde sirène? Tes yeux nageaient
-dans les larmes, de tes ongles tu ensanglantais ta poitrine...
-Aurait-elle insulté ta gloire?
-
---Elle n’insulta que mon âme modeste, répartit Ulysse. Aussi bien elle
-le fit avec malice: c’est la blonde. Ecoutez, écoutez comme elle manie
-la louange indirecte:
-
- Moi je déteste l’adorable,
- Le divin me déplaît,
- O qui es-tu, toi que j’adore,
- Mortel et laid!
-
---O Ulysse, clama l’équipage, comment as-tu pu résister à ce madrigal! O
-laisse-nous, laisse-nous, faire un double nœud à tes cordages!
-
-Ils dirent et assourdirent à nouveau leurs oreilles, car déjà,
-étincelante, la troisième sirène tournait sur son cap comme le jet d’un
-phare.
-
---O Ulysse, chantait-elle. Veux-tu que tes exploits ne périssent jamais?
-Conviens alors de signes qui seront l’image des mots ou des fragments de
-ces mots mêmes. Grave-les, à l’envers il va sans dire, dans une table de
-bois ou de cuivre, enduis le tout d’une huile noire, et presse-le contre
-un tissu. Si tu veux te venger d’Achille, ne traduis point son nom dans
-le métal, et il n’y aura pas d’Iliade!
-
-Mais les matelots clamaient à perdre haleine:
-
---Saturne se nourrissait de bornes emmaillotées, mais il n’est même pas
-de bornes sur la route changeante des flots!.. O Ulysse, un de tes yeux
-sortait, et tu rappelais en vain sur ton corps le voile qu’en écartait
-le vent. Cette rousse aurait-elle insulté ta pudeur?
-
---O mes compagnons, soupira le roi d’Ithaque, soudain las d’improviser,
-quelles délices!
-
---Heureuses sirènes, cria le chœur délirant, heureuses sirènes qui ont
-Ulysse pour écho. O Ulysse, qu’a dit cette enchanteresse?
-
---Ce qu’elle a dit? répéta Ulysse, cette fois court d’inspiration...
-Elle a dit... elle a dit... préférant aux rimes l’assonance; elle a dit
-simplement:
-
- Ulysse
- Charybde
- Sirène
- Trirème
-
---Quel hymne merveilleux! cria l’équipage déçu.
-
-Mais Ulysse auquel revenait, à défaut d’un poème inédit, la mémoire et
-les fragments des odelettes apprises de son maître, crut utile pour son
-prestige de laisser ses sujets sous une plus brillante impression.
-
---Certes vous avez raison, ô matelots, reprit-il, et ces quatre vers
-semblent médiocres, répétés par l’humaine voix. Mais, aussi, en les
-entendant, ce n’est pas eux qu’on entendait. Les quatre mots de la
-sirène rousse, parvenus à votre oreille, devenaient soudain un chant
-étrange, et qui rongeait le cœur, et chacun ouvrait la serrure d’une
-époque inconnue. Portés loin de la Grèce et de nos temps illustres, on
-se voyait, dans trois mille ans, sur la terre tapissée des Gaules, dans
-une bourgade sans préfet, et un insondable goût pour les pêches à
-l’écrevisse, la chasse aux œufs de Pâques par des vertes prairies
-donnait à l’âme un mouvement mortel! Voici ce petit morceau, et pour le
-louer, tant il semble irréel, lumineux, obtenu par des reflets et des
-rayons, on ne peut guère employer que les mots d’optique...
-
- Je vois de Bellac
- l’abbatiale triste,
- le Mail, et ce lac
- (Qui n’existe!)
-
- Et je vois encor
- L’automne en personne
- Sonner dans un cor
- Qui ne sonne;
-
- La foire d’été;
- et tante Solange
- haïr l’invité
- Qui ne mange;
- Ma jeunesse avec,
- Qui,--Dieu sait sans charme!--
- Tire d’un cœur sec
- Cette larme!
-
---Quel reflet! Quel prisme. Quel foyer! criaient les matelots, qui
-avaient compris la ruse d’Ulysse, et, sachant qu’il aimait surtout
-placer ses épigrammes, qui décidaient de le flatter... Mais, ô roi
-d’Ithaque, comme le reflet d’un miroir dans des miroirs, est-ce que ce
-second chant, à peine posé sur l’âme, par elle violemment rejeté, ne
-devenait pas un éclat de rire de la sirène et ne croyait-on pas entendre
-des vers badins et moqueurs?
-
---Justement, ô Grecs astucieux, reprit Ulysse, qui donna dans le piège,
-on croyait entendre une épigramme! La sirène prenait à partie cette
-lourde danseuse que j’eus jadis l’occasion de voir au Théâtre de
-Colonne, et sous laquelle la scène craquait: c’est là la vieille haine
-des chanteuses et du ballet. D’où vient, disait-elle:
-
- D’où vient que la danseuse Eva
- Jamais à Colonne ne va
- Et ne danse sur cette scène?
- C’est que l’acoustique la gène!
-
-Mais déjà l’équipage somnolait, à ce point épuisé qu’il ne songeait à
-dénouer les cordages d’Ulysse, pourtant son seul repas, ni à arracher
-les tampons de cire. Ce navire qui voguait n’avait plus d’oreilles pour
-les flots, et seul Ulysse entendait, tout à loisir cette fois, la voix
-terrible de l’Océan, quatrième sirène. Heureux d’être attaché, comme
-s’il se sentait coupable, il méprisait soudain les poètes, qui se
-vantent d’ouïr les Muses et n’ont dans les oreilles que la clameur des
-hommes.
-
---Du moins, disait-il, je les ai vues...
-
-Toute terre avait disparu; le soleil couchant illuminait tout le flanc
-tribord du navire, le flanc droit des matelots, celui-là qui avait frôlé
-les sirènes, et il restait d’elles ce rougeoiement, comme sur le bras
-candide qui frôla les orties. La poupe n’était plus qu’immondice, la
-proue n’était que sang. Les voiles traînaient, souillées de limon et
-d’écume... C’est alors qu’Elpénor, sa pipe achevée, monta de
-l’entrepont. La tempête assaillait la nef. Vacillant, il souriait,
-louait le ciel d’avoir dispensé une journée aussi calme, un soir aussi
-paisible, et il pensait, laissant errer ses yeux de l’avant au
-gouvernail:
-
---Le cher, le beau navire! Ah! qu’il est propre et luisant! Que
-prendrait de joie à le contempler notre cousine l’intendante, Euryclée,
-fille d’Ops, issu lui-même de Pisénor!
-
-
-
-
-MORTS D’ELPENOR
-
-
-Bouillant Ulysse, annonça la nymphe Ecclissè, chambrière de Circé, voici
-le jour, beau comme la nuit. Mais ma maîtresse n’est pas prête. Déjeunez
-sans l’attendre.
-
---J’espère qu’elle n’est point souffrante, dit Ulysse, pour parler, et
-non sans sourire, car il aimait dans Ecclissè le choix toujours
-désastreux de ses épithètes et de ses métaphores.
-
---Ravissant Ulysse, répliqua la nymphe indignée, le soleil qui se lève,
-semblable à la licorne, est-il souffrant?
-
---Non certes! fit Ulysse.
-
---Le croissant de la lune quand il apparaît, comme un mûrier plein de
-vers à soie, est-il souffrant?
-
---Il va très bien, répondit Ulysse. Mais, Ecclissè, veuille appeler mes
-fourriers, Euryloque et Périmède. Tu les trouveras à mon vaisseau, et je
-vois à tes pieds que tu n’en ignores pas la route.
-
-Les pieds roses d’Ecclissè étincelaient en effet, pailletés des micas de
-la plage, comme dans le périmètre des cités la banlieue potagère semée
-d’éclats de vitre et de tessons. Ainsi encore la statue que le fondeur
-délivre, et qu’empêcha de s’unir à la forme de bronze une mixture de son
-et de gravier. Certes Ecclissè ne risquait plus, aujourd’hui, de se
-souder à la terre, moule des humains, mais ses beaux pieds se firent de
-nacre sous les regards d’Ulysse, et il semblait que ce fût pour les
-éloigner qu’elle sortit. A reculons d’ailleurs, par respect pour le
-héros, et car elle redoutait que l’œil du maître ne distinguât aussi,
-en plus de ses grains de beauté, des grains de sable à ses épaules
-grasses.
-
---Ce n’est pas sa faute, pensait Ulysse non sans complaisance, si cette
-enfant aime les hommes (comme elle dirait) semblables aux dieux.
-
-Accoudé sur le lit de table, il paraissait contempler à travers les pins
-noirs cette mer de Circé qui jamais ne porte de navires, mais il voyait
-seulement, à travers ses sombres sourcils, Ithaque qui ne nourrit point
-de chevaux. Puis, par jeu ou par devoir, ainsi que le chanteur tend les
-cordes de sa lyre après qu’il y laissa jouer pour la politesse la vierge
-fille de ses hôtes, il reprenait les métaphores d’Ecclissè et les
-tendait à les rompre:
-
---Voici le soleil qui se lève, se disait à mi-voix le triste Ulysse;
-rond et rouge, comme un œil. Le voilà tout jaune avec un halo blanc,
-comme un œuf. Voici le croissant de la lune, qui dépasse de moitié la
-pente empourprée de la colline comme le crochet de la panthère la babine
-doublée de nacre. Et moi, Ulysse, semblable à Pénélope, chaque nuit je
-ruine, sur la couche de Circé, les projets que j’ai bâtis le jour.
-Écoutez-la rire là-haut, cependant que les servantes sèchent son corps
-et l’étirent, comme un canevas neuf.
-
-Il pensait, et Circé s’attardant, il tendit à la lionne qui rôdait
-l’assiette de l’enchanteresse, débordante d’ambroisie tiède. Puis il lui
-offrit le nectar, mais elle recula en grognant, comme le chien auquel un
-soldat présente un verre. Déjà Ecclissè, appuyée au pilier, frottait
-l’un à l’autre, sous un jet de soleil, ses beaux pieds vernissés, et
-ainsi qu’ont coutume de les offrir, à la fontaine, mais sous le jet de
-l’eau glacée, les filles de Sidon.
-
---Voici, annonça-t-elle, Euryloque et Périmède, semblable au tigre,
-semblable au lion!
-
-Ils saluèrent le héros, Euryloque astiqué et roux, semblable à la
-belette, Périmède affable et tout noir, semblable au castor.
-
---Divin Ulysse, crièrent-ils, quel conseil pouvons-nous bien te donner,
-à toi qui es le conseil même?
-
---L’homme riche, répartit Ulysse, quelle que soit sa richesse, ne
-possède que ses propres trésors. L’époux trompé,--que de fois pût
-défaillir sa vigilante épouse!--ne possède qu’une honte! Mais à l’homme
-sage appartient, en surcroît de la sienne, la sagesse des autres hommes.
-O vous deux, rendez-moi ce matin les mots et les images que j’ai glissés
-journellement dans votre oreille et dans votre œil comme en mes deux
-tirelires!
-
-Il dit, et eux secouaient modestement leur crâne demi-chauve, d’où rien
-ne retombait, si ce n’est du soleil un reflet plus pâle que ne le
-renvoie un vieux miroir.
-
---Vous le savez! reprit Ulysse. Nous embarquons aujourd’hui, non pour un
-beau rivage, mais pour les Enfers, où Tirésias m’annoncera qu’une seule
-île désormais peut nous être funeste, l’île bombée et ronde où les
-troupeaux de Phœbus paissent, disséminés sur une ligne droite du centre
-à la côte, d’un pas d’autant moins pressé qu’ils broutent plus loin de
-la mer et le bœuf du milieu pivote sur place. Nous partons au
-crépuscule, pour que nos matelots passent sans le remarquer des ténèbres
-de la nuit à ceux de l’Erèbe. Mais Circé, qui semble approuver notre
-voyage, a décidé d’irriter contre nous les puissances mêmes qui
-l’ordonnent. Je tiens d’Ecclissè que sont préparées à l’office
-vingt-quatre coupes d’une crème, votre dessert de midi, qui vous donnera
-l’illusion que vous êtes chacun un dieu, plus une vingt-cinquième, à moi
-destinée, pour que je me prétende Zeus; et jetant les yeux sur la terre
-l’Olympe y verra de lui-même une image grimaçante. Passez donc à
-l’office, prenez les coupes, jetez-les à la mer. Si les dauphins et les
-rascas en délirent, Neptune est responsable, et il est notre ennemi.
-
---Divin Ulysse, crièrent les conseils, fou qui veut être un dieu! Tant
-que nous vivrons nous crierons: Fou qui veut être immortel!
-
-Déjà ils se précipitaient à l’office, mais le roi d’Ithaque les retint.
-
---Une minute mes amis. C’est maintenant qu’il faut sortir votre
-sagesse: que pensez-vous d’Elpénor?
-
---Qu’en penses-tu toi-même, astucieux Ulysse? Nous sommes habiles et ne
-voudrions point t’exprimer un avis qui ne fût exactement le tien.
-
---La franchise seule me plaît, dit Ulysse, je déteste Elpénor.
-Parlez-moi sans contrainte.
-
---Nous le détestons! répartit le vif Euryloque. La flèche qui meurtrit
-Philoctète au genou pénétra dans sa gorge même, et que dire de son
-haleine! Ses jambes sont cagneuses et il semble rouler entre elles,
-quand il marche, le globe d’Atlas. Et je ne parlerai point des
-paillettes qui le matin, comme un verglas, sont tombées de sa tête
-chauve sur ses épaules nues. Mais toi, Périmède, dont le corps est moins
-soyeux que l’âme, quel est ton avis?
-
---Je ne sais, répondit avec lenteur Périmède, ce que tu penses de lui,
-divin Ulysse, ni ce que pense Euryloque... Pour moi je déteste Elpénor!
-Ce n’est pas seulement qu’il soit lâche. Il serait hypocrite d’être
-courageux pour qui est escroc et menteur. Mais, après dix-huit années,
-il confond babord et tribord; et quand je commande aux rameurs: nagez!
-chaque fois il se jette à l’eau. Du reste, au disque toujours le
-dernier, et, en fait de lutte, il ne parvient guère à terrasser que la
-nonchalante Ecclissè. Quand l’ombre du grand figuier sur la plage a
-tourné, j’aperçois à midi leurs deux empreintes, mêlées comme des
-initiales, d’ailleurs si molles! Mais les femmes sont ainsi faites qu’un
-mal fait les captive, et la faiblesse seule les vainc!
-
-Ainsi parlait le jaloux Périmède, et il tendait, semblable au castor, un
-solide barrage aux flots de son aigreur. Mais Ulysse l’interrompit:
-
---Laissons-là Ecclissè, ô Périmède. Mais, quand je cligne de mon âme
-comme d’un œil myope pour voir toutes pensées réduites mais plus
-distinctes, et que je roule, diminuées sur le fond de ma mémoire comme
-en une émeraude concave, la mer, les naufrages et notre éternelle
-aventure, il m’apparaît qu’Elpénor y joua le rôle décisif, et non la
-Destinée. Il est à la source de chacun de nos malheurs. Tous les
-spectres dressés et maussades des Dieux, entre lesquels pauvres Grecs
-nous nous faufilons à grand’peine, il les bouscule comme des quilles, et
-d’une maladresse si complète et si continuelle que je crains d’offenser,
-en le contrariant, je ne sais quel dieu des fous. Car enfin qui versa
-dans vos oreilles la cire bouillante et vous fit hurler à ce point que
-vous couvrîtes pour moi les chants des sirènes? Qui brisa les armes
-d’Achille, et prétendit pour se justifier qu’elles étaient de cristal?
-Toujours le premier pour les escapades, le dernier à l’embarquement, qui
-fut, dans cette île même, changé le premier en porc, et ne voulut
-revenir à son état humain qu’après avoir essayé les formes, qu’il
-prétendait intermédiaires, du brochet et du chimpanzé?
-
---O Ulysse, cria Périmède, c’est Elpénor!
-
---Ne m’interromps point, Périmède. La réponse est inutile à des
-exclamations. Mais qui donc, je vous le demande, nous força d’aborder
-l’île des Ciconiens sous le prétexte de nausées?--Le mal de mer à un
-compagnon d’Ulysse!--Qui nous offrit un rivage qu’il nous dépeignait
-peuplé de ses parentes, les accortes filles de Mélados, et qui se
-trouva comble d’affreux Lestrigons? Qui surprîmes-nous, dans la caverne
-de Cyclope, enfilant une aiguille pour coudre les paupières du géant?
-
---C’est Elpénor! ne put s’empêcher de crier Périmède, puis il se tut
-sous le regard menaçant du héros.
-
---Mais enfin, acheva Ulysse, je suis las! Cette nuit nous serons aux
-Enfers. Là-bas rien à casser, rien à heurter, mais un génie me dit que
-la maladresse est plus impie encore dans le royaume des ombres, car
-aucun bruit ni dommage n’en est la rançon. Il faut qu’Elpénor n’embarque
-pas, et tous deux...
-
-Mais soudain Ecclissè parut, nue, et qui semblait ainsi hors de soi, et
-si terrifiée que les métaphores fausses elles-mêmes se refusaient à sa
-bouche rouge, et qu’Ulysse agacé devait terminer ses phrases.
-
---O maître! gémissait-elle. Mes bras, mes bras tombent comme, comme...
-
---Des fruits, acheva rapidement Ulysse. Qu’y a-t-il?
-
---O roi d’Ithaque, je suis perdue, perdue comme, comme...
-
---Une fille, acheva Ulysse, un trousseau de clefs. Mais encore?
-
---Deux des coupes sont dérobées, ô Ulysse! Deux de tes compagnons vont
-se croire des Dieux, et insulter leurs collègues vengeurs!
-
-Ulysse pâlit.
-
---Toi, commanda-t-il, Périmède! arrête Elpénor et l’enferme. Il est à
-coup sûr le premier des coupables. Et nous, cher Euryloque, découvrons
-le second et l’empêchons de nuire.
-
-Car il ne reculait pas devant l’inversion du pronom complément quand
-les mouvements de son âme étaient rapides.
-
-Mais déjà Euryloque avait assemblé sur deux files ses vingt-quatre
-matelots et Ulysse l’un après l’autre les contemplait, d’un esprit
-minutieux, s’essayant à découvrir dans leur regard ou dans leur souffle,
-comme on reconnaît l’eau bouillante à ses bulles, cette buée qui décèle
-la présence du dieu. Ou bien il approchait ses yeux d’un point suspect
-de leur corps, cicatrice ou basane, comme l’expert qui cherche une
-signature.
-
---O Zeus, pensait-il cependant, pardonne-moi! Voilà que je ne puis
-découvrir le coupable! Non point que ces hommes me semblent privés de
-toute estampille divine. Bien au contraire! Ils sont abrutis par vingt
-ans de souffrances, de jeûnes, de banquets; les roulis des mers les plus
-vides, l’agitation sur les terres les plus rocailleuses les a tassés et
-durcis comme des sacs de sel, les voilà au niveau le plus bas de la
-culture et de l’intelligence. Et cependant pas un seul devant lequel je
-prenne sur moi de dire: Toi, mon ami, tu n’es pas un dieu!
-
-Il se tourna vers son fourrier.
-
---Eh bien, mon pauvre Euryloque, qu’en penses-tu?
-
---Touchons-les, Ulysse. C’est au toucher qu’on ne peut manquer de
-reconnaître les dieux, sans parler des déesses, car il se peut, selon la
-coupe bue, que nous ayons dans l’escouade Vénus elle-même.
-
-Déjà il passait la main dans le cou du vieux Krokus, fils d’Orcheus, qui
-fit un bond subit, quand les échos de voix en querelle retentirent dans
-le parc, puis les voix elles-mêmes, et Périmède apparut, poussant devant
-lui Elpénor, un Elpénor étrange, dont la droite était nue, la main
-brandissant un arc, la gauche drapée de tigre et de panthère, le bras
-soutenant un thyrse, et son visage aussi était coupé en deux moitiés
-contraires, l’une claire, l’autre sombre, comme les portraits-enseignes
-des nettoyeurs de vieux tableaux, l’œil droit cruel, fixe et pur, l’œil
-gauche chassieux, clignotant...
-
---Seigneur! cria Ulysse. Il a bu les deux coupes!
-
-Cependant Elpénor, acclamant de la commissure gauche de ses lèvres la
-cohorte des camarades, entreprit de danser le péan sur son pied sénestre
-aux varices pourpres, et dans les airs son pied droit, blanc comme un
-osselet, se cambrait indigné.
-
---Je suis Diacchus! criait-il aux reprises. Je ne suis rien moins que
-Diacchus!
-
---O perfide Circé! se lamentait Ulysse. Il a bu la coupe de Diane et
-celle de Bacchus!
-
-Déjà, sans d’ailleurs qu’ils s’en doutent, une ombre recouvrait le côté
-gauche des matelots, une clarté leur côté droit.
-
---Saisissez-le! ordonna le roi d’Ithaque. A moins que l’un de vous ne
-soit assez sûr de son épée et le pourfende en deux parts égales. Si
-Vulcain fut coupable d’offrir Vénus et Mars unis par des maillons de fer
-à la risée des dieux, quel poids divin n’attirera pas sur nos têtes
-celui qui présente aux hommes, accolés par la peau humaine, greffe
-infâme, la Pudeur et le dieu du Vin. Saisissez Elpénor, le portez sur le
-faite du palais, le faites boire jusqu’à ce qu’il en dorme!
-
-Ils s’empressèrent, le soutenant et l’élevant dans les airs par les deux
-membres de sa part gauche, car il est pie d’aider Bacchus, mais nul
-mortel n’aurait l’audace d’effleurer de son doigt les chers biens, même
-faux, d’Artemis.
-
-Ils revenaient quand Ecclissè parut. Elle répandait de lourdes larmes
-qui eussent coulé jusques à ses genoux, puisqu’elle était nue, mais elle
-les essuyait à hauteur de la ceinture qu’elle avait irritable. Alors,
-entre mille sanglots, elle balbutia un langage incertain dont on perçut
-seulement la phrase «semblable à la terre» et les mots «chevaux blancs»;
-de quoi l’astucieux Ulysse conclut qu’elle parlait de la mer, et que les
-béliers noirs destinés au repas des ombres étaient embarqués.
-
---En route! commanda-t-il.
-
---Nagez! cria joyeusement Euryloque, n’ayant plus à redouter qu’Elpénor
-à ce mot plongeât de son banc.
-
-Mais comme la trirème virait, les rames du babord levées et rougies par
-le soleil couchant, les rames de tribord pendant et blanches sous la
-lune, et que le navire lui aussi semblait gonflé et mû par un double
-dieu, les airs frémirent d’un cri épouvantable, à la fois humain et
-divin, mâle et femelle... Périmède à la vue perçante cria des vergues:
-
---Elpénor s’est tué, O Ulysse! Nous entendant appareiller il s’est jeté
-de la terrasse!
-
-Déjà le navire voguait, et Périmède lui-même ne put voir la pâleur et la
-rougeur d’Elpénor, sa délicatesse et sa force fondre peu à peu, le corps
-reprendre dans l’ombre de la mort une couleur unie, un contour égal,
-ainsi que le soir, dans le reflet d’un lac, deux arbres accolés le jour
-dissemblables--et du mélange de deux essences immortelles il ne resta
-plus qu’un pauvre cadavre d’homme.
-
- * * * * *
-
-Déjà le pays des Cimmériens, ceinture des Enfers, dont les habitants ont
-une ombre pour corps et un corps pour ombre, (Ulysse eut mille
-difficultés pour serrer la vraie main de leur roi), avait été franchi.
-Déjà sur le rivage que nulle Ecclissè jamais ne marqua des épaules, les
-béliers et les brebis noires laissaient couler un sang épais. Leurs
-mâchoires étaient liées par la mort, muselière des offrandes, mais quand
-Euryloque déplaçait leur dépouille, un soupir sortait de la plaie
-étroite, désormais leur seule bouche. Derrière Ulysse une mer livide
-avec des vagues en creux et des gouffres en hauteur, et qui semblait la
-surface retournée des flots. Devant lui l’horreur et la nuit à ce point
-confondues qu’il ne savait laquelle des deux régnait, avec les sceptres
-de l’autre. Là-bas sept chiens aboyaient, et ce n’était qu’un seul
-chien. La roue de Sisyphe écrasait le gravier, et c’était les bruits
-sinistres d’un réveil le Lundi à la campagne. Périmède et ses
-compagnons, reconnaissant les outres au toucher versaient à tâtons le
-miel et le vin. Comme un Cyclope endormi songe à son œil, ils pensaient
-au soleil, et frappaient le milieu de leur front sans lumière.
-
-Soudain, dans chacun de leurs os, ils continrent leur vie comme une
-moelle, car le peuple léger des ombres s’élevait du fond de l’Erèbe. Par
-milliers elles montaient, portées sur un vent gémissant et flexible. Le
-moindre rayon parti du bûcher perçait jusqu’à la dernière leur masse
-vaine. Fantômes, et que modelait seulement, leur seul squelette permis,
-la forme de leur plus grande vertu ou de leur vice, orgueil, luxure ou
-folie. Elles se pénétraient, attirées par l’odeur des viandes grillées.
-Elles se battaient sans force, elles suppliaient sans voix, se
-heurtaient autour des vingt-quatre visages pâles dont l’immobile lueur
-les traversait comme les éclats même du feu, puis, apercevant le sang,
-elles se précipitaient avec des hurlements épouvantables. Ulysse à coups
-d’épée les écartait. Parfois il en atteignait une, qui aussitôt
-frissonnait, seule souffrance des ombres. Parfois il apercevait, grises
-et vides, comme l’œil qui se détourne d’objets brillants en voit sur les
-murs blancs le souvenir ou l’ombre, les reflets des cousins, des parents
-qu’il avait le plus longuement contemplés, étincelants de vie et
-d’amitié, et qu’il croyait encore sur la terre dorée; et Agamemnon; et
-la vénérable Anticlée, sa mère, fille d’Autolycus.... Mais Tirésias le
-premier devait boire à la fosse, et il ne laissait approcher aucun
-autre...
-
-Une ombre s’acharnait cependant, évitant et trompant le glaive comme au
-duel. Parfois Ulysse la touchait; son frisson terminé, elle chargeait à
-nouveau, sans rancune, objet de mépris pour ses compagnes. Elle rampait,
-elle planait, elle ne laissait au roi d’Ithaque aucun repos, et soudain,
-tombant sur lui comme un brouillard, elle recouvrit tout son corps, le
-pénétra, s’agita par ses bras mêmes, parla par sa bouche:
-
---O Ulysse, dit-elle! Ne reconnais-tu pas ton fils?
-
-Ulysse frissonna... et éprouva le mal des ombres:
-
---Télémaque bien-aimé, cria-t-il en pleurant, est-ce donc toi?
-
---Qui te parle de Télémaque, reprit l’ombre. O Ulysse, je suis Elpénor!
-Sans voile et sans aviron j’ai devancé ton navire. Impatient de te
-suivre je me jetai de la terrasse, mais certes je comptais arriver ici
-le second, non le premier!
-
---O Elpénor, demanda Ulysse irrité, O toi qui là-haut assombrissais
-chaque jour mon visage, et maintenant assombris tout mon corps! Va-t-en!
-Ou que veux-tu?
-
---Ce que je veux, Ulysse? Je veux mon dû. Oublies-tu que tu laissas mon
-corps sans sépulture? Ce que je veux? Je veux des funérailles
-solennelles. Jure à Pluton de revenir pour moi à l’île de Circé ou je ne
-te lâche point.
-
-Il disait, et déjà Ulysse apercevait les ombres pour lesquelles il
-avait franchi les portes infranchissables,
-
---Je le jure, dit-il à regret, mais disparais. Va-t-en! Je vois venir
-l’ombre de Tirésias!
-
-Mais à ce nom l’ombre d’Elpénor, qui se dégageait d’Ulysse irrité comme
-au cou du vautour en colère le capuchon noir, se rabattit soudain.
-
---Tirésias! s’écria Elpénor. Tirésias! le seul qui fut à la fois homme
-et femme et peut juger des mérites des deux sexes! O Ulysse,
-présente-moi! Le problème de la femme toujours m’inquiéta... Animal
-charmant, qu’on tient par des colliers sans laisse! Objet heureux, de
-roses et de lys pétri, et si tu touches son visage il demeure à tes
-doigts une poudre impalpable, comme si tu avais tenu par les ailes un
-mourant papillon! O maître, présente-moi à Tirésias! Que j’apprenne du
-moins aux Enfers pourquoi Ecclissè, encore que tout le jour nous
-fussions libres, exigeait pour nos rendez-vous une heure précise, que
-jamais elle n’observait!
-
---Va-t-en, commanda Ulysse hors de lui, voici Achille!
-
---Achille, ô Ulysse! Celui-là que tu découvris sous des vêtements de
-femme, et qui parfumait Patrocle de leurs parfums? O Ulysse,
-présente-moi Achille! Songe que je suis seul, arrivé ce matin au seuil
-des Enfers, comme un enfant déposé sous un porche. O mon maître,
-présente-moi tous ces héros de Troie qui combattaient sur des chars et
-tant de fois m’ont bousculé, mais enfin les voilà à pied, comme moi, sur
-le sinistre trottoir! Présente-moi...
-
---Ah! pourquoi ai-je oublié tous mes noms propres depuis la guerre?...
-Oh! Ulysse, je tiens à toi, comme le manteau qu’à sa rivale offrit
-Médée... En voilà un... présente-moi Médée! Et cette grande
-femme--comment donc étaient ses cheveux? depuis la guerre j’oublie les
-couleurs!--qui se précipita dans tes bras et t’embrassait quand nous
-assaillîmes le château d’Hécube... Présente-moi au besoin Hécube!...
-Rougis-tu donc d’Elpénor? Je sais que je fus stupide, mal fait, et quel
-fracas ne sortait point de ma profonde bouche à l’heure des repas--mais
-ici plus de banquet... et de quoi sert-il donc de mourir, si l’ombre de
-l’intelligence et l’ombre de la bêtise gardent ici l’écart qu’avaient
-là-haut l’intelligence et la stupidité... Je ne te quitte pas!
-
-C’est ainsi qu’Ulysse dut présenter Elpénor à Hélène elle-même, et il la
-vit qui souriait au matelot, comme à la plus fraiche des ombres et qui
-sentait encore la vie.
-
- * * * * *
-
-Or Circé, qui sortait du palais pour surveiller le retour d’Ulysse, se
-heurta au cadavre d’Elpénor. C’était le premier mort qu’elle eût jamais
-vu et elle détesta ces restes sans levain sur lesquels mourait son
-pouvoir, comme un peintre une couleur sèche. Chaque fois qu’un de ses
-jouets, homme ou animal, menaçait de périr, elle le muait en un être
-plus petit, mais plus jeune, et de longue vie, en sorte que les
-alentours du château n’étaient plus peuplés que de perroquets et de
-tortues. Elle savait aussi qu’un mortel n’est rien, mais que le souvenir
-du mortel le plus mince détruit sur une contrée la trace du plus grand
-des dieux, que l’île de Circé risquait de devenir un jour, du fait de
-ce matelot déjeté, l’île d’Elpénor, et elle supplia Zeus de prêter au
-cadavre un souffle de quelques heures, de quoi juste gonfler pour cent
-ans une tendre vie de corbeau et éloigner sur des ailes même le péril
-que courait sa gloire...
-
-Zeus hésitait, car pour la première fois il entendait ce nom sonore mais
-obscur. C’est alors qu’Ulysse, revenu avec son équipage au grand complet
-du royaume d’où jamais nul ne reviendra, ni ne revient, fit étendre sur
-un bûcher le corps lavé et huilé d’Elpénor, et commença de prononcer
-l’oraison qu’il récitait par cœur à chaque enterrement de matelot,
-ornant le défunt, si médiocre fût-il dans la vie, de qualités extrêmes,
-lui attribuant tous les vers et les découvertes anonymes, pour remonter
-le moral des survivants, et aussi avec la bonté sincère qu’inspire de
-voir étendu sans appétit de la vie et de l’air même, celui-là qui la
-veille encore se repaissait de mouton sur le gril.
-
---O Zeus, commença-t-il, toi qui te plains d’être obligé de te pencher
-pour apercevoir des humains autre chose que des boules crépues et
-opaques, et dont les regards arrivent bien juste à glisser sur la pente
-des visages suppliants, tu peux contempler de face aujourd’hui, dans son
-ensemble et sa majesté, avec ses jambes arquées comme la paire de cornes
-du cerf-volant, le plus illustre de nos compagnons! O mes amis, retenez
-une minute vos larmes qui coulent sur son corps huilé par gouttes
-gonflées, et criez à Zeus lequel entre tous les habitants d’Ithaque,
-lequel entre tous les Grecs, vous souhaiteriez le plus ne pas savoir
-privé de la lumière!
-
---O Zeus, c’est Elpénor! clamèrent toutes les voix, parmi lesquelles
-Zeus distingua, parvenue la première à l’Olympe, la voie aiguë de
-Périmède. Il crut bon d’y répondre par son tonnerre, et le nom d’Elpénor
-fut contenu pour la première fois dans le céleste roulement.
-
-Ainsi un gravier parfois se loge dans un bouclier de bronze...
-
---Ce que fut Elpénor, ô Zeus? continua Ulysse. Demande plutôt ce qu’il
-ne fut pas. Il fut un cœur tendre dans un corps d’acier, une âme de
-choix dans une enveloppe hors de pair; le calembour à peine se contenait
-en son palais comme dans la bouche du perroquet la langue épaisse, et
-que dire aussi de son esprit ingénieux? C’est lui, charron, qui inventa
-la brouette, la changeant par un tréteau en roue à repasser, et il
-inventa aussi le lit, seule demeure commune des Dieux et des hommes.
-C’est lui, banquier, au jour de la septième collecte d’or, qui imagina
-de faire accepter pour moitié du versement les coupons thraces. C’est
-lui, poète, l’auteur des deux vers fameux: «Mon âme a son secret, ma vie
-a son mystère», et «Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel?» Et à
-ce propos, vous enfants, entonnez le couplet qu’il chantait en peignant
-le cheval de Troie. Non sans réciter d’abord l’épigramme qu’il dédia à
-Hercule, le soir où ce dieu nous contait son combat de Némée, et le fils
-d’Alcmène, encore que vantard comme tous les chasseurs, ne laissa pas
-d’en rire aux éclats!
-
-Il dit, et tous déclamèrent, Périmède battant la mesure:
-
- Hercule--parlons moins fort!--
- A tué le lion de Belfort.
-
-Puis ils entonnèrent, alanguis, la complainte que chante le pilote
-durant les longues nuits, à l’heure où sur tous les visages de pilote
-coule la clarté de la même étoile:
-
- Ecclissè, Ecclissa,
- Mon bateau t’entraîne,
- Nous avons tous fait ça,
- Comme chante Hélène.
-
- Gentil fuseau, ciseau méchant,
- Marchandis’s pour les filles,
- Ecclissè, qu’il est beau le champ
- Qu’on fauche sans faucilles!
-
-Tous pleuraient. Au seuil de leurs narines et de leurs yeux s’amassait
-la fumée du bois vert, et il s’en évadait, comme le blaireau extrait de
-son terrier, un noir chagrin,
-
---Merci, camarades, dit Ulysse, et dites encore à Zeus quel nom, s’il
-nous était accordé de voir revenir du royaume d’où nul jamais n’est
-revenu un des héros du siège, quel nom sortirait de vos bouches? Est-ce
-le nom d’Ajax, le nom d’Achille?
-
---C’est le nom d’Elpénor! clamèrent les matelots, et la voix de Périmède
-surpassait toutes les autres.
-
-C’est ainsi qu’Ulysse implorait le maître du monde, assuré qu’aucun
-cadavre ne peut renaître à la vie, que le destin est inéluctable, et que
-les trois terribles filles qui dévident et coupent n’ont jamais su, de
-leurs doigts osseux, faire à notre fil rompu un nœud coulant ou même une
-boucle.
-
-Mais Zeus, de tant de douleur ému, rendit la vie à Elpénor, mort pour
-jamais, qui se dressa sur son bûcher, pour la première fois de sa vie
-embaumant et lavé, et ces deux journées dans l’ombre des Enfers
-n’eurent d’autre effet que d’adoucir sa peau, comme deux journées de
-piscine.
-
- * * * * *
-
-C’en était fait. Elpénor avait voulu revoir la belle Lampétie, sa
-cousine, gardienne des troupeaux sacrés et, la nuit venue, promettant au
-pilote les charmes de Phaétuse, la seconde vachère, il l’avait détourné
-jusqu’à l’île du Soleil. Tant Phœbus est peu redouté de celui que
-regarde Diane! C’en était fait. Les bœufs divins étaient égorgés, et
-bien que de leurs chairs cuites continuassent à s’exhaler de lugubres
-gémissements, les malheureux compagnons d’Ulysse s’attardaient à leur
-dernier repas, étonnés seulement, à la longue, du silence des mets
-innocents, bécasses, poissons et beignets aux légumes... Hélas! la
-foudre avait fracassé leur navire: quatre fois il tourna sur lui-même
-comme aux exercices d’escadre ce vaisseau espagnol quand on ne
-déchargeait pas à la fois les pièces de ses deux bords; puis il sombra,
-et tous flottèrent sur le gouffre comme des oiseaux marins; d’abord de
-tout leur corps nu, et ils semblaient des cygnes; puis voguèrent leurs
-têtes seules, pareilles aux oies sauvages; enfin quelques mains
-ouvertes, hirondelles des mers, et Ulysse bientôt flotta seul. D’une
-coupe rapide, il nageait vers les débris du navire, et déjà il les
-atteignait, quand deux bras vigoureux enlacèrent son col.
-
---O Neptune! murmura-t-il, as-tu besoin de me saisir à bras le corps? La
-lutte est inégale. Toi seul as pied dans ces abîmes!
-
---O Ulysse! répondit une voix lamentable, ce n’est pas un ennemi qui
-t’enlace, c’est un ami, le plus fidèle, c’est Elpénor!
-
-Le roi d’Ithaque se débattait avec rage.
-
---O Ulysse! fils de Laerte! petit-fils d’Arcésius! Aie pitié! suppliait
-Elpénor. Et, comme on lance un câble et le relance, essayant sur le
-rivage le poteau qui ne craque pas, ainsi il cherchait à atteindre celui
-des ancêtres d’Ulysse qui pût accrocher la pitié. Cependant il ne
-lâchait pas non plus la nuque de son maître, car sa plus solide demeure
-au monde était ce héros flottant!
-
---Lâche ma tête! criait Ulysse.
-
---O Ulysse, c’est justement ta tête que j’implore, c’est à la plus
-divine part d’Ulysse que je veux devoir la vie. Ainsi, si tu étais Ajax,
-je me suspendrais à ton illustre bras, si tu étais Achille à ton talon,
-et, Latone, à tes seins. Bienheureux Elpénor, diront désormais les
-Grecs, comme Pallas naquit de Zeus, sous le marteau de la tempête il est
-né (mais tout nu) de la tête d’Ulysse, du cerveau même de l’Hellade!
-
-Ulysse s’épuisait, et, comme le cheval du Nil sur le dos duquel des
-oiseaux picorent, pour chasser le dernier plonge ses lourds naseaux, il
-plongea et se défit de son dernier matelot, pour jamais...
-
-Mais déjà Elpénor avait saisi ses deux chevilles.
-
---Sauve-moi, Ulysse, disait-il, ou m’apprends à nager! Sauve-moi, ou je
-maintiens tes jambes fermées comme des ciseaux, et t’empêche de fendre
-le drap écumeux. O maître, tu avais raison et je comprends ton courroux!
-C’est ce qu’il y a de plus indigne en toi que je conjure de me sauver,
-tes orteils, tes tendons... Ainsi je m’accrocherais la tête d’Ajax, aux
-seins d’Achille, à l’âme de Thersite!...
-
-Sa voix soudain attendrissait Ulysse. Assuré maintenant par l’oracle de
-rentrer un jour, et seul, dans Ithaque, il s’accordait à lui-même de
-plaindre ce malheureux, par l’oracle assuré de périr.
-
---Pauvre Elpénor, fit-il.
-
---O cher Ulysse! clama Elpénor éperdu d’allégresse.
-
---Brave Elpénor, reprit Ulysse.
-
---O mon roi bien-aimé, ô ma seule vie! cria Elpénor suffocant de
-reconnaissance.
-
---Pauvre gros Elpénor, reprit Ulysse.
-
---O porte de mon cœur, ô chevilles de mon âme! clama Elpénor qui ne
-trouvait plus, dans sa joie, que des mots d’amour.
-
-Mais, abusé par la flatterie du destin, il avait dans son transport
-ouvert les bras, abandonné, perdu Ulysse, et il coula. Il coula à pic,
-et la joie fut plus lourde en lui que la viande des bœufs divins en ses
-compagnons. Au-dessus du gouffre qui l’engloutit s’étala, car on l’avait
-enduit pour les funérailles d’une huile épaisse, une tache que moirait
-le soleil, ainsi que du monstre sous-marin que l’on éperonna. Et
-Elpénor, sur la terre source de désordres, donna soudain le calme à un
-arpent de tempête.
-
-Ce fut le salut d’Ulysse, qui put atteindre une sorte de radeau. Il
-l’escalada; à l’aide d’une gaffe, puis d’un filin mena à bien ces
-opérations marines que les traducteurs ne peuvent se tenir d’expliquer,
-pour la facilité du lecteur, en leurs termes techniques: il argua une
-conasse dans le virempot, puis la masure ayant soupié, bordina
-l’astifin: il était sauvé!
-
-Huit jours il fut ainsi sauvé, flottant à l’aventure, sans voile et sur
-un océan et dans une vie si déserte qu’aucune métaphore même ne pouvait
-s’ajouter aux pensées ni aux mots et les alléger. Le soleil étincelait,
-semblable seulement au soleil. La lune, semblable seulement à la lune,
-brillait, pâlissait... Ballotté, secoué, doré le jour, d’argent la nuit,
-Ulysse prenait parfois dans ses mains ses chevilles où les mains
-d’Elpénor avaient creusé des anneaux rouges, et il regrettait cette
-pauvre image indigente et obstinée de son destin, comme le chêne
-qu’emporte un torrent regrette sa racine moindre.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
-
-LE CYCLOPE 1
-
-LES SIRÈNES 49
-
-MORTS D’ELPÉNOR 67
-
-
-CHARTRES.--IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Elpénor, by Jean Giraudoux
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELPÉNOR ***
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- The Project Gutenberg eBook of Elpénor, par Jean Giraudoux.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Elpénor, by Jean Giraudoux
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Elpénor
-
-Author: Jean Giraudoux
-
-Release Date: November 10, 2019 [EBook #60665]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELPÉNOR ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
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-</p>
-
-<p class="cb">ELPÉNOR</p>
-
-<div class="blockquot">
-<p>
-L’impression de ce volume tiré à 950<br />
-exemplaires (1-950) a été achevée sous<br />
-les presses de l’Imprimerie Durand, à<br />
-Chartres, le 25 août 1919. Le présent<br />
-exemplaire est justifié:<br />
-</p>
-</div>
-
-<h1>
-ELPÉNOR</h1>
-
-<p class="c"><small>PAR</small><br />
-<br />
-JEAN GIRAUDOUX<br />
-<br />
-<br />
-PARIS<br />
-ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS<br />
-<small>100, RUE DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ<br />
-PLACE BEAUVEAU<br />
-<br />
-M CM XIX<br /></small>
-</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i2">Heureux écrivains qui le matin, au<br /></span>
-<span class="i0">réveil, salutaire exercice, faites des<br /></span>
-<span class="i0">haltères avec l’Iliade et l’Odyssée...<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">C’est alors que mourut le matelot<br /></span>
-<span class="i0">Elpénor. Seule occasion que j’aurai<br /></span>
-<span class="i0">de prononcer son nom, car il ne se<br /></span>
-<span class="i0">distingua jamais, ni par sa valeur,<br /></span>
-<span class="i0">ni par sa prudence.<br /></span>
-<span class="i6"><span class="smcap">Homère.</span> <i>Odyssée.</i> Chant X.<br /></span>
-<span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p style="margin:auto auto;max-width:15em;text-align:center;
-padding:.5em;border:3px outset gray;">
-<a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a><br />
-</p>
-
-<h2><a name="LE_CYCLOPE" id="LE_CYCLOPE"></a>LE CYCLOPE</h2>
-
-<p class="nind"><span class="smcap"><big><b>L</b></big>’ile</span> était un paradis. Les compagnons d’Ulysse, qui depuis quatre jours
-n’avaient mangé ni bu, y découvrirent plusieurs sources, dont l’une
-d’eau pétillante, tous les fruits, plus une baie acidulée, énorme, qui
-fondait délicieusement avec son noyau dans la bouche, et toutes les
-espèces de gibier, plus le lubard jaune rayé de noir, qu’ils découpaient
-par tranches transversales. En somme, le bonheur: c’est-à-dire tous vos
-vœux exaucés, plus celui qu’un dieu seul peut former pour vous. Toutes
-les ombres d’arbres, plus une parfumée qui se modelait sur le dormeur et
-lui évitait des camarades de sommeil, et il y avait pour les couples
-<span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span>d’amis des ombres jumelles... Cependant, dès l’après-midi, matelots et
-fourriers trépignaient le sable comme s’ils avaient à en arracher le
-doux jus des vendanges. De leurs yeux ils versaient d’abondants
-ruisseaux de larmes, de l’œil droit pétillantes. Ulysse ne voyait point
-les avirons, enfin rassasiés d’eau salée, rentrer, langues de bois, dans
-les hublots de la trirème et ses compagnons y apparaître, armés de
-battoirs et de linges. Ils tordaient seulement leurs bras, d’où coulait
-un soleil aride. Si l’un d’eux, repu de chasse, s’étendait de biais sur
-son javelot étincelant, il agitait par saccades, dans le sommeil, ses
-jambes bien fendues, comme les grenouilles sur leur fil de cuivre, et se
-débattait dans les bras ravisseurs de Morphée. Ainsi l’enfant que sa
-nourrice emporte loin de la belle flaque d’eau. Bref, ils avaient tous
-<span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span>les chagrins mortels, plus un qu’ils ignoraient, de ceux qu’un dieu
-seul peut donner.</p>
-
-<p>C’est qu’une autre île, à un quart de lieue, se dressait, et ils
-n’éprouvaient plus de désir que pour elle. Non pas qu’elle promît plus
-que la première, car elle lui était étrangement semblable. Même pic en
-son centre, sur les escarpements les mêmes jardins d’oranges, et la mer
-dessinait autour d’elle (Ulysse les fit compter par Périmède), le même
-nombre de rides. A chaque platane répondait là-bas un platane, à chaque
-arbousier un arbousier, et les matelots maintenant se refusaient à
-cueillir les arbouses et les pêches, pour ne pas causer ils ne savaient
-quel dommage à leurs jumelles de l’autre île. Euryloque, qui voyait
-l’aigle avant que l’aigle ne vît Euryloque, et qu’Ulysse dans les
-<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span>brouillards plaçait devant lui comme un verre grossissant, orientant sa
-tête de la main, apercevait les mêmes zèbres courir à la file sur le
-rivage comme des barrières sous le soleil chatoyant. Aller dans la
-seconde île était exactement rester dans la première. Mais, de même que
-l’ami de l’amazone se languit vers le sein absent et le modèle et le
-caresse dans le sable des plages, de même que les époux de deux sœurs
-jumelles vivent le visage oblique et leurs regards croisés, tourné
-chacun vers celle qui n’est point sa femme; ainsi un courant doré
-tournait autour des îles comme une lanière et les compagnons, remuant
-d’impatience le pied, comme le repasseur, y aiguisaient leur désir. Ils
-ne voulaient pas voir que posséder la seconde image du bonheur, c’est en
-convoiter la troisième et se livrer à la chaîne infinie. Ils
-<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span>n’imaginaient non plus qu’ils pouvaient dans ce miroir se rencontrer
-eux-mêmes et, comme deux chèvres sur la planche qu’enjambe l’abîme, se
-heurter du front à leur propre existence. Toujours est-il qu’ils
-refusaient de jouer avec leurs osselets encore tout frais, arrachés du
-jour aux tendres agneaux, car ils avaient mangé les anciens pendant la
-famine, et qu’ils poussaient, de minute en minute, comme les poètes, de
-sinistres hurlements.</p>
-
-<p>Le matelot Elpénor se désolait entre tous.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! divin Ulysse! criait-il, mène-nous vers la seconde île. N’as-tu
-donc pas comme nous, après que tu as accompli un exploit (ou le moindre
-geste), le sentiment que le même, juste le même, te reste à accomplir?
-Certes nous avons pris Troie, mais ne sens-tu pas toi aussi qu’une
-seconde Troie, intacte, poursuit la vie de la<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span> première, et dans tous
-ses détails, et Hélène machinalement coule vers Pâris un regard, et
-quelque écuyer inconnu applique à la dérobée une gifle sur la croupe du
-cheval d’Hector, et les servantes d’Hécube polissent dans les sous-sols,
-avec un terrible souci, une assiette d’argent terni. Certes nous avons
-vu les trois sirènes, mais il nous reste à voir trois sirènes encore, si
-différentes, juste les mêmes; et nous envions ceux qui n’ont pas vu les
-premières. Et toi-même, divin Ulysse, je te touche, j’embrasse tes
-genoux, mais laisse-moi supplier à travers toi le second Ulysse, dont
-toi-même, ô cruel, nous sépares! Que celui-là me pardonne d’avoir pour
-désir une sphynge à deux seins, puisque aussi bien j’ai deux yeux et
-deux oreilles.</p>
-
-<p>&mdash;As-tu deux langues? répartit Ulysse. En ce cas je suis perdu.<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p>
-
-<p>Mais les matelots s’étaient assemblés...</p>
-
-<p>&mdash;O roi d’Ithaque, criaient-ils, Elpénor est fou, et fou qui veut aller
-dans l’île! Or donc, inflige-nous la punition de nous y conduire, car il
-est évident qu’arrivés là-bas nous n’aurons plus de soucis que pour
-celle où maintenant nous sommes... Au travail, camarades, et jetons à la
-mer pelures, os, et noyaux, car nous nous repentirions amèrement, une
-fois en face, d’avoir souillé, quand il était notre demeure, notre
-désir!</p>
-
-<p>Ainsi ils croyaient flatter Ulysse, rigoureux sur la propreté, et
-bientôt il n’y eut plus de sale, comme dans les pays récurés du Nord de
-l’Europe, que l’eau et que la mer.</p>
-
-<p>&mdash;Parez donc le vaisseau, leur dit Ulysse.</p>
-
-<p>&mdash;O Zeus, pensait-il cependant, ne<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span> m’as-tu pas mené aux limites
-suprêmes, et cette barre qui joue entre les deux îles n’est-elle pas le
-pli qui sépare notre monde du monde des Idées? M’as-tu donc jugé digne,
-le premier, de voir des mortels et des objets autre chose que leur corps
-et leurs ombres? Cette île n’est-elle pas l’Idée de notre île, l’île que
-toi-même tu créas, car tu ne serais pas dieu si tu t’étais mêlé de
-l’ignoble matière; et un démiurge a suffi. Allons donc vers l’Ile
-véritable. Je sens que la ceinture de l’Univers s’agrafe par ces deux
-boutons étincelants!</p>
-
-<p>Mais il se garda de confier de telles pensées à ses matelots et se
-contenta de les faire parer et parfumer, comme le philosophe pare et
-parfume ses disciples, le jour de son cours où ils doivent apercevoir, à
-travers les mots, le royaume des Idées. Puis Zéphir, prenant le vaisseau
-par ses deux<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> voiles, l’emporta, et soudain, comme le cocher ramène la
-tête du cheval effrayé vers la borne de marbre, l’arrêta frémissant près
-d’un promontoire.</p>
-
-<p>Là où séjourna leur désir, les mortels vont avec plus de respect que là
-où habita un dieu. Tout ce que les matelots avaient détruit ou dédaigné
-dans la première île, ils le considéraient maintenant d’un œil charmé et
-le caressaient de mains innocentes. Ils ne tuaient plus les animaux, et
-d’ailleurs le soleil couchant enveloppait les antilopes, les martres et
-les papillons mêmes du vernis dont s’enduisent les feuillages éternels.
-Seule l’âme d’Ulysse était rongée par l’inquiétude et sans vernis, car
-il avait aperçu sur le rivage l’empreinte d’un pied gigantesque. Anxieux
-aussi de peser le moins possible sur un monde peut-être immatériel, il
-avançait d’un pas<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> sans trace, tâtant le terrain de son bâton comme s’il
-l’eût pensé un décor creux, et il fermait les yeux au moindre
-rayonnement, par crainte qu’une fulguration subite n’absorbât le faible
-flambeau de son âme.</p>
-
-<p>&mdash;O Pallas! pensait-il. Fasse que je foule une terre et non une œuvre de
-Zeus! Fasse surtout que le géant qui habite cette île, ne soit point,
-par un jeu de l’Olympe, ma propre Idée. Je viens de voir qu’il ajuste
-ses bandelettes en méprisant l’orteil, ainsi que seul j’en ai la
-coutume! J’en frémis. Quel prestige aurait désormais aux yeux de ses
-matelots ton cher Ulysse, s’ils l’avaient pu comparer à un Ulysse
-décuple!</p>
-
-<p>D’autre part, voyant l’ombre d’Euryloque happée par l’ombre avide d’un
-figuier, il recommençait à craindre que tous ces<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span> faibles corps humains,
-y compris son corps royal, ne fussent bus soudain par leur divine
-souche, et il préféra rentrer au sein de la terre même:</p>
-
-<p>&mdash;O camarades, ordonna-t-il, montons à cette caverne, et dormons.</p>
-
-<p>Et il imposait silence à Phaësias, le premier qui ait inventé de dire
-vous au lieu de tu, qui répétait: «O vous, Ulysse», et le roi d’Ithaque
-frémissait de cet insolent pluriel.</p>
-
-<p>Déjà ses compagnons dormaient, et lui-même marchait en gambadant sur le
-monde de Morphée, plus solide ce soir-là que le monde de sa veille,
-quand le soir jeta dans la grotte un troupeau de brebis immenses et l’y
-laissa, et ainsi l’ouragan abandonne au rivage ses flocons, ses colères.
-Le Géant entra derrière elles, et d’un rocher sépara la nuit du dehors
-de la nuit sans étoiles.<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> Puis il prépara du feu, et les nœuds des
-chênes sous ses mains éclataient comme des fougasses. Ulysse, aux
-jointures duquel, comme un mal, s’accumulait l’angoisse, écrasé par la
-crainte de l’immortel et géant Ulysse, tâchait de distinguer les
-mouvements du monstre. Mais il ne pouvait qu’entendre son fracas. Cela
-d’ailleurs lui suffit et bientôt son cœur battit moins vite.</p>
-
-<p>&mdash;O fille de Zeus, pensa-t-il, sois louée! Celui-là tousse, renacle et
-crache. Celui-là n’est pas le net Ulysse.</p>
-
-<p>A ce moment le feu flamba et le géant vit les Grecs. Il était un jeune
-Cyclope, hirsute comme la montagne, et qui dévorait une biche. Tous
-pâlirent, moins Ulysse, qui ne redoutait guère que lui-même, fût-ce à
-grandeur égale, et qui s’avança au devant de l’horreur, épanoui à<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span>
-l’idée de berner un Cyclope, et se divertissant dans son discours à des
-inversions. Car, par plaisanterie, il recourait aux formes du langage
-des futurs germains qui gardent pendant toute la phrase le verbe comme
-un noyau dans leur bouche, et l’échappent soudain:</p>
-
-<p>&mdash;O Cyclope, dit-il, ce n’est pas deux, ce n’est pas quatre, ce n’est
-pas six yeux ou paires (ou couples) d’yeux, qui pour contempler celui
-qu’au centre de ton front par ton cerveau même tu nourris, suffiraient.
-Bouclier, contre lequel d’Apollon les flèches se brisent, et ton sourcil
-comme l’arc noir de l’amazone au-dessus soudain de son bouclier rond,
-sur lui apparaît et se tend. O Cyclope, quand ton œil tu clignes, il
-semble que le soleil cligné a! A quoi la beauté reconnaît-on? A ce que
-les dieux l’envient. Or tu es du plus puis<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span>sant, de l’Amour lui-même,
-envié! J’ai bien dit l’Amour, et non l’Amitié, et non le Plaisir!
-Anxieux de te ressembler, l’Amour s’apposa sur l’œil droit un bandeau
-qui depuis a glissé aussi, le maladroit, sur le gauche!</p>
-
-<p>Le Cyclope s’inclina, et ce que Borée ne peut avoir du chêne, de cette
-masse le souffle d’Ulysse l’obtint. Cependant les matelots, hilares, et
-délirants de trouver, à la place d’une terrible aventure, un intermède,
-se levaient et criaient:</p>
-
-<p>&mdash;Hourrah! Hourrah pour le Cyclope! L’Amour tâche à lui ressembler.
-Cache-toi, ô Amour! Tu connais les cachettes!</p>
-
-<p>Le Cyclope les écoutait, stupide. Les éclats grecs de ces voix
-traversaient de ses pavillons la forêt épaisse, que les optatifs
-chatouillaient. Une minute il semblait les y retenir, penchant la tête,
-comme un vin<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> dans une coupe; puis, laissait aller la louange par
-l’énorme canal qui conduit au marteau. Celui-ci frappait sur l’enclume,
-l’enclume sur le tympan. Alors il entendait. Mais son tympan était si
-sonore et si large qu’on l’entendait entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Étranger, dit-il enfin, tu as la langue bien pendue. S’il est permis
-avec toi de n’avoir qu’un œil, il ne l’est point de n’avoir qu’une
-oreille!</p>
-
-<p>Alors les matelots, comprenant qu’ils étaient sauvés, claquèrent des
-mains et crièrent:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas du miel qu’il y a sur les lèvres du Cyclope! Ou alors,
-avec ce miel, l’abeille oublia son aiguillon. Il a de la répartie comme
-un diable!</p>
-
-<p>&mdash;Étrangers, répondit le Cyclope, j’aime vos discours. Je m’en voudrais
-de vous cacher qu’un jour viendra où vous me servi<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span>rez de pâture. Mais
-que cela ne nous empêche point d’être amis! La cuisinière alerte tuera
-les poules, mais elle est la bienvenue dans la basse-cour et la gent
-ailée, à l’envi, s’ébroue de joie à sa vue.</p>
-
-<p>Alors les compagnons d’Ulysse, comprenant qu’ils étaient perdus,
-s’écrièrent:</p>
-
-<p>&mdash;Il a raison! Ébrouons-nous à l’envi! Le Troyen qui affirmera que la
-cuisinière alerte n’est pas la meilleure amie des poules, nous lui
-enfoncerons,&mdash;dans sa bouche fendue de biais comme l’œil amande de
-l’hypocrite asiatique,&mdash;à coups de maillets, une betterave!</p>
-
-<p>Le Cyclope tourna le dos au feu. Sa longue barbe était pleine des débris
-de l’antilope, mais les matelots n’osèrent le lui signaler sachant que
-les hommes eux-mêmes se froissent d’une telle remarque, que l’intérêt
-public pourtant inspire seul.<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et toi, dit enfin le géant à Ulysse, qui as la langue comme un python
-pendu par la queue et par elle pourrais soulever un bœuf, quel est ton
-nom?</p>
-
-<p>&mdash;Je m’appelle Personne, répondit Ulysse.</p>
-
-<p>&mdash;C’est un nom qui ne me dit rien, dit le Cyclope. Mais ne connais-tu
-pas les droits d’un hôte? N’as-tu pas à me révéler aussi le nom de ton
-père, et celui de ton aïeul?</p>
-
-<p>&mdash;Mon père s’appelait De Personne, reprit Ulysse. Il était de naissance
-noble. Moins cependant que le père de mon père, qui s’appelait De De
-Personne.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi? dit le Cyclope à chaque matelot.</p>
-
-<p>Mais les matelots, devinant la malice de leur roi, fixèrent les yeux sur
-lui, et d’après la part du corps qu’il désignait du doigt sur lui-même,
-se forgèrent chacun leur nom:<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je m’appelle Monfront, dit Euryloque .</p>
-
-<p>Et tous suivirent son exemple. Non toutefois sans une alerte, causée par
-Elpénor, qui n’avait pas compris la ruse, et s’obstinait à ne pas
-répondre, interloqué par le geste d’Ulysse, qui montrait son œil d’un
-doigt plus frémissant que celui de la boussole, et par les vingt-quatre
-gestes de ses camarades qui imitaient Ulysse. Déjà le Cyclope allait sur
-lui, menaçant. Enfin sa face s’éclaira:</p>
-
-<p>&mdash;Je m’appelle le Cyclope! hurla-t-il triomphant; et le nom résonna dans
-la caverne.</p>
-
-<p>Alors ses compagnons, voyant leur mort s’écrièrent:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! que ne sommes-nous restés dans l’autre île? Certes il est beau de
-voir le plus bel œil de Cyclope luire en notre pri<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span>son. Mais que sert au
-malheureux chancre d’habiter l’huître, nourrît-elle la plus belle
-perle?...</p>
-
-<p>Mais, entendant ce nom redoutable, le Cyclope, pris d’un tremblement, se
-rassit.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>&mdash;Dis-moi, Personne, demanda-t-il doucement quand son cœur fut calme,
-as-tu jamais aimé?</p>
-
-<p>&mdash;C’est selon, répartit Ulysse. Qu’entends-tu par aimer?</p>
-
-<p>&mdash;Par aimer? reprit le Cyclope (et, coloré par les reflets du bûcher, il
-semblait brûler lui-même)... Par aimer, j’entends frissonner d’un feu
-qui glace, étouffer d’une ombre aride, j’entends écrire mon nom à la
-hache sur l’écorce des chênes, et dans la mer avec des quartiers de
-roche habilement posés. Pauvre nom que le flux chaque jour recouvre, et
-je me sens des<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> heures entières anonyme. Et j’entends enfin, selon
-l’humeur de l’objet,&mdash;c’est ainsi n’est-ce pas que vous autres hommes
-appelez vos amantes?&mdash;selon l’écart des deux petits plis à son front,
-fatal aiguillage, arriver en une seconde à l’idée du bonheur ou du
-malheur éternel, et le tuer (j’entends l’objet) s’il le faut!</p>
-
-<p>&mdash;O camarades, répondit seulement Ulysse, chantez au Cyclope ce que
-c’est que l’amour!</p>
-
-<p>Il dit et les matelots clamèrent l’hymne de Pénélope:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Aimer, c’est chaque nuit couper des fils de laine,<br /></span>
-<span class="i6">Les retendre le jour.<br /></span>
-<span class="i0">C’est vouloir, c’est ne pas vouloir, c’est être reine,<br /></span>
-<span class="i6">C’est maudire l’amour!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Et Périmède balançait son corps au-dessus d’eux, pour marquer la
-cadence.</p>
-
-<p>Le Cyclope les interrompit, effaré.<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Holà! dit-il! quel est ce langage bizarre, élastique et trompeur, qui
-me donne l’impression de rouler sur la crête des vagues, puis
-d’enfoncer, et qui me chavire!</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des vers, répartit Ulysse, et les femmes cèdent à qui les leur
-offre. Remets-toi, te voilà tout pâle!</p>
-
-<p>Le Cyclope s’épongea:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut être habile comme ce vieux pilote, dit-il en désignant
-Périmède, pour se tenir droit sur une pareille houle. N’avez-vous donc
-point un mode d’aveu moins incommode pour l’amant?</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons les versets, répartit Ulysse. Certes l’attaque régulière de
-la rime, et l’absence de toute relation entre le rythme et la pensée,
-qualités maîtresses des vers, les rendent plus redoutables pour le
-physique des hommes, mais les versets épou<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span>sent les mouvements même de
-la passion. L’âme elle-même est leur doublure, non le bois blanc des
-versificateurs,&mdash;et entre les césures, on l’aperçoit elle-même,
-étincelante. Camarades, récitez au Cyclope les versets d’Ulysse Partant!</p>
-
-<p>Ils déclamèrent et Périmède levait la main aux césures et aux rejets, la
-gardait une minute haute, retenant les plis soyeux du verset, comme le
-dieu voyeur qui soulève les tentures de la chambre nuptiale:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>Ah! vois mon écuyer tirer par la boucle du timon le double attelage
-et l’accrocher</p>
-
-<p>Au train bombé du char: Vois Mars avec effort ceindre une de ses
-ceintures. Ah! l’un remuant et harcelant l’autre, vois les deux
-étendards à ma fenêtre dans le vent du matin, se parler et se
-mordiller comme mes deux chevaux!</p>
-
-<p>Ah! comme le roi qui essaye sur ses cour<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span>tisans une vertu nouvelle,
-o jour nouveau, laisse-moi t’essayer sur moi! O Aurore, o pudeur,
-colore d’Ulysse tout ce que l’acier et l’or ne rend point
-invulnérable et glisse un fil rose entre les jointures de mes
-cnémides.</p>
-
-<p>Et laisse-moi brouiller comme un jeu qui ne servira plus l’Hellade
-et ses petites cases: O Ithaque chef-lieu Athènes! O Lesbos,
-chef-lieu Sidon!</p></div>
-
-<p>&mdash;Décidément, dit le Cyclope, j’aime mieux le vers, malgré le mal qu’il
-me fait! Auquel des deux, dis-moi, les femmes cèdent-elles le plus vite?</p>
-
-<p>&mdash;C’est selon, répartit le divin Ulysse (qui n’était point divin, comme
-on le sait, en ce que toujours il succombait au désir de placer une de
-ses épigrammes)... Le vers, je te l’ai expliqué, agit sur les muscles et
-les force à sourire. Tu as vu sourire une femme, Cyclope?<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;J’ai vu les cheveux frisés que Galatée coupe droits sur son front
-soulevés tout d’un coup par la brise. Son visage restait sévère, mais
-ainsi sourit par sa frange la mer cruelle.</p>
-
-<p>&mdash;Le verset, poursuivit Ulysse, gonflant leur cœur, les fait pleurer.
-As-tu vu pleurer des femmes, Cyclope?</p>
-
-<p>&mdash;J’ai vu l’averse sur le visage de Galatée. Elle souriait. Mais de
-grosses gouttes coulaient sur ses joues.</p>
-
-<p>&mdash;Mais l’épigramme, acheva Ulysse, les jette pantelantes à tes pieds.
-Camarades, chantez au Cyclope l’épigramme que fit Pâris pour Hélène,
-fille de Léda.</p>
-
-<p>Il dit et les matelots chantèrent:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">On dit, femme d’Agamemnon,<br /></span>
-<span class="i0">Qu’en amour, faux est ton renom<br /></span>
-<span class="i0">Et que, fasse qu’on ne le croie,<br /></span>
-<span class="i0">Tu ne sais aller jusqu’à Troie...<br /></span>
-<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Et que répondit Hélène? demanda le Cyclope exultant...</p>
-
-<p>&mdash;Camarades, ordonna Ulysse, dites au Cyclope ce que répondit Hélène. Il
-est discret; nul ne le saura. Je sais que d’abord elle rougit...</p>
-
-<p>&mdash;J’ai vu rougir des femmes! hurla le Cyclope. J’ai vu Galatée endormie
-et le soleil levant sur ses joues... La seule qui rougisse en dormant!</p>
-
-<p>Mais le chœur lui coupa la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Et toute pantelante, acheva le chœur, qui reprenait par flatterie les
-adjectifs de son roi, elle dit:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">C’est un péché, je le confesse,<br /></span>
-<span class="i0">Mais Pâris vaut bien une messe!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Vous me ferez une épigramme, cria le Cyclope délirant! Mais vous
-n’êtes pas tous indispensables pour l’achever. Voilà<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> que j’ai faim. Ne
-puis-je rôtir deux ou trois d’entre vous?</p>
-
-<p>&mdash;O Cyclope, répartit Ulysse, enlève à l’orgue un de ses tuyaux, et il
-joue faux. Tue l’un de nous, et l’épigramme rate!..</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’avec des sobriquets, Ulysse avait bâti de ses matelots un
-corps invulnérable, et autour du nom insaisissable de Personne, ils
-goûtaient un calme enviable, le suivant dans chacun de ses gestes, comme
-les brebis qui se groupent pour habiter et suivre l’ombre d’un nuage.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>&mdash;Attention, dit Ulysse, ayons l’œil, et le bon!</p>
-
-<p>Au-dessus de l’œil du Cyclope, fermé comme une trappe sur les caves du
-sommeil, six matelots balançaient en mesure un tronc d’olivier dont la
-pointe était rougie. C’étaient les six que désignait Ulysse pour<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span> ficher
-dans un rivage le pieu qui retient le vaisseau dans la tempête; de la
-même force ils allaient planter celui-là, et amarrer leur vie au fond de
-l’ombre éternelle. Les brebis, prévoyant quelque malheur, émettaient
-plaintivement&mdash;laissant la première aux hommes qui s’indignent, la
-dernière aux serpents qui se froissent&mdash;la seconde lettre de l’alphabet.</p>
-
-<p>&mdash;Une! deux! trois! commanda Ulysse.</p>
-
-<p>C’en était fait! Ainsi, si la terre était ronde, déborderait-elle et
-éclaterait-elle, un dieu d’acier enfonçant en elle son index rougi. La
-nuit en monta et s’enflammait comme les gaz noirs. Chacun des sourcils
-et des cils crépita comme les tiges d’hyacinthes fanés qu’on jette au
-feu. Le Cyclope sauta sur ses pieds, et, avec des hurlements
-épouvantables, appela les autres Cyclopes...<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il s’est réveillé! se dit l’astucieux Ulysse.</p>
-
-<p>Deux heures durant, le géant tourna en rond, et les brebis effrayées
-galopaient devant lui. Boucle complète, et telle qu’il s’en forme dans
-le sein des métaux infernaux. Enfin, comme il piétinait les agneaux
-épuisés, il eut pitié d’eux, il s’accroupit au centre de la grotte,
-lançant parfois au hasard, pour saisir les Grecs, ses mains à droite et
-à gauche. Mais il ne pouvait attraper que des crabes, que les compagnons
-d’Ulysse avaient pêchés sur le rivage et s’amusaient à lui tendre au
-bout des coudriers flexibles. Bientôt tous les autres Cyclopes
-s’assemblèrent devant l’antre:</p>
-
-<p>&mdash;Eh, Cyclope! criaient-ils. Tu cries comme une vraie pucelle! Dis-nous
-qui t’a pincé?<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est Personne! répondit le Cyclope. C’est Personne!</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce, ton Personne? demandèrent les Cyclopes, car ils voyaient,
-à l’absence de la négation, que Personne était un nom propre et point un
-pronom.</p>
-
-<p>&mdash;Personne? répondit le Cyclope. C’est le fils de de Personne, le
-petit-fils de de de Personne...</p>
-
-<p>Les Cyclopes se mirent à rire:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà que tu bégayes! Cyclope!</p>
-
-<p>&mdash;Et le bandit n’était pas seul, continua Polyphème. Il y avait...</p>
-
-<p>Et il nomma vingt-quatre parties de son corps, croyant nommer les
-vingt-quatre compagnons d’Ulysse. Les Cyclopes étaient en joie:</p>
-
-<p>&mdash;Et ton nombril, Cyclope? crièrent-ils. N’a-t-il rien fait dans cette
-histoire?</p>
-
-<p>Et, pouffant de leur plaisanterie, ils<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span> regagnèrent leurs clos en
-lutinant leurs compagnes.</p>
-
-<p>Soudain, le Cyclope se frappa le front,&mdash;sur le côté, comme font les
-Cyclopes quand ils ont une idée.</p>
-
-<p>&mdash;O mon père, gémit-il, ô Neptune! Guéris-moi de l’épigramme que m’ont
-faite les maudits Grecs! Déjà, ils voulaient m’apprendre des vers et me
-donner sur la terre, les impies, ces alertes de cœur qu’on ne doit
-éprouver que sur tes flots! Guéris-moi, car est-il plus difficile pour
-un dieu de tirer son fils de l’ombre que du néant? Vois-moi, ô mon père,
-et je verrai!</p>
-
-<p>Il dit, et Neptune, d’un souffle, chassa la pesante boule d’ombre que
-supportait le dos écrasé de son fils. Puis, du flanc encore ensoleillé
-des sapins, comme le forestier recueille la résine ambrée, du rebord
-occidental de chaque tige d’épi, du<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> creux de chaque feuille, du verso
-rouge de chaque vague, il fit couler la tardive clarté dans ses deux
-mains. Puis, comme un guerrier qui s’élance casse les baguettes d’un
-buisson, il cassa les derniers rayons du soleil. Puis il tira la surface
-de la mer, et les regards inclinés de tous les marins du monde coulèrent
-vers lui. Alors, il lança sans mesure toute cette lumière par le phare
-puissant. Puis, comme l’intendante qui règle la lampe, il en fit un
-regard moyen de Cyclope, mais désormais doré, puisqu’il était fait du
-jour finissant. Le Cyclope poussa un cri de joie. Il voyait! Épuisé, il
-en profita aussitôt pour dormir, et déjà les cils et les sourcils
-repoussaient comme le tendre blé. Les Grecs les regardaient avec terreur
-monter, noire moisson...</p>
-
-<p>Déjà, les six matelots, les plus forts et<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span> les plus lents à comprendre,
-balançaient à nouveau au-dessus du géant le pieu rougi, quand Ulysse:</p>
-
-<p>&mdash;Pensez-vous donc, dit-il, réussir à six ce que ne purent à cinquante
-les filles de Danaos, et verser la nuit dans ce tonneau sans fond?</p>
-
-<p>&mdash;O roi d’Ithaque, répliqua Euryloque, nous voilà donc perdus?</p>
-
-<p>&mdash;Mes amis, reprit Ulysse, qu’y a-t-il d’invulnérable dans un héros,
-fils d’un dieu?</p>
-
-<p>&mdash;Son corps est invulnérable, ô Ulysse, car Zeus d’un mot peut le
-guérir.</p>
-
-<p>&mdash;C’est donc à l’esprit du Cyclope qu’il faut s’en prendre, répartit
-Ulysse. Ne nous attaquons plus à son œil, mais à sa vue. Quand Elpénor
-parvient à s’extraire de l’entrepont où il fume l’herbe des Lotophages,
-il a encore ses yeux, et des yeux plus<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> larges que de coutume, mais il
-prétend que ses pieds restent collés à terre, et que ses jambes
-s’allongent sans fin...</p>
-
-<p>&mdash;O Ulysse, interrompit l’équipage enthousiasmé! Tu as raison! Prenons
-la drogue d’Elpénor et la donnons à fumer au Cyclope. Prenons-la en
-cachette, car voilà Elpénor furieux, et qui menace, si on le vole, de
-révéler au Cyclope ton vrai nom.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’Elpénor se rassure, dit Ulysse. Mon projet est plus simple.</p>
-
-<p>&mdash;O Ulysse, répliqua l’équipage. Ton projet est de retourner les
-tableaux, d’accrocher les tables au plafond, comme nous le fîmes un jour
-pour le berner dans la tente d’Ajax; ceux d’entre nous qui parlaient
-restaient immobiles, et d’autres faisaient les gestes; d’assiettes vides
-nous dégustions un succulent potage: Ajax en devint fou.<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mon projet est plus simple encore. Écoutez! dit Ulysse.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le lendemain, le Cyclope fut tiré de ses rêves par des attouchements à
-son visage et à ses épaules nues, et il sourit, car souvent l’Aurore
-jouait à le caresser de ses doigts. Il entr’ouvrit son œil, et soudain
-ne put l’en croire, car c’étaient les pieds nus des compagnons d’Ulysse
-qui foulaient sans respect son corps, y laissant une minute leurs
-empreintes. La caverne, d’ailleurs, était au pillage. Les Grecs buvaient
-vin et lait à même l’outre et à même le pis. De vieux fourriers barbus
-chevauchaient les béliers, et engageaient des courses comptant au
-sablier le tour de grotte le plus rapide; et, comme le Cyclope poussait
-un premier rugissement, puis un second, aucun ne daigna l’entendre. Le
-géant en fut stupéfait:<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;O toi, cria-t-il, chef de cette bande! D’où vient que tu m’insultes en
-mon propre logis?</p>
-
-<p>&mdash;O Cyclope! répartit Ulysse, que mal à propos tu t’éveilles! Notre vœu
-le plus ardent serait d’avoir à te respecter et à te craindre. Un motif
-puissant nous l’interdit, et nous ordonne de faire de toi un jouet.
-Toi-même, l’imbécile, l’approuveras!</p>
-
-<p>&mdash;Moi-même, hurla le Cyclope, moi-même l’imbécile, et quel motif?</p>
-
-<p>&mdash;Qui nous dit que tu existes, Cyclope? Nous sommes sûrs de notre propre
-vie, non de la tienne! Crois-tu donc que je me hasarderais à te nommer
-imbécile, ou même niais, si le monde n’était pas qu’apparence!</p>
-
-<p>&mdash;Qu’apparence? et qu’est-ce qu’une apparence?<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Camarades, dit Ulysse, chantez au Cyclope ce qu’est l’apparence.</p>
-
-<p>Il dit, et eux chantèrent l’hymne dorien:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">L’Apparence n’a qu’une mèche<br /></span>
-<span class="i0">Qu’une mèche de cheveux...<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Et ils confondaient avec l’Occasion. Mais Ulysse se garda de les
-reprendre. Alors il expliqua au géant le jeu des illusions, et que la
-matière est esprit, l’esprit néant. Et il lui fit rouler de l’index et
-du médium croisés une boulette de pain, et le Cyclope était atterré de
-sentir qu’il en roulait deux. Cependant, il ne se laissait pas
-convaincre:</p>
-
-<p>&mdash;Étranger, dit-il, tu parles bien, et passe pour la matière. Mais si
-chacun n’est assuré que de sa propre vie, je le suis donc de la mienne,
-et j’ai le droit de saigner et de rôtir vingt-quatre chétives
-apparences?<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Libre à toi, dit froidement Ulysse, de rogner ton propre royaume. Les
-apparences auxquelles tu commandes ne sont pas déjà si brillantes ni si
-nombreuses! Par un coup de génie, tu as pu te créer des images de Grecs.
-Libre à toi de remplacer chacune par un souvenir vide. Tu es avare et ne
-voudras point avaler tes trésors. D’ailleurs comment nous prendrais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Je courrai après vous, je vous attraperai, dit le Cyclope.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-nous rire, Cyclope, repartit le menaçant Ulysse. Ne sais-tu
-donc pas ce que c’est que l’espace? Camarades, chantez au Cyclope le
-chant de l’espace indivisible, ou plutôt pourquoi Achille, nous faisions
-l’expérience souvent sur la plage de Troie, ne peut rattraper une
-tortue; ou peut-être, masse éléphante, te<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> crois-tu plus rapide que le
-fils de Pélée?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>C’est ainsi que débuta pour le Cyclope une semaine de tortures. Il
-s’obstinait à ne pas relâcher les Grecs, mais chaque jour, par la bouche
-d’Ulysse, lui enlevait une de ces lourdes idées qui maintiennent rigides
-les plis des âmes naïves. Ainsi la robe à volants qu’on prive de ses
-boules de plomb se soulève au moindre vent et trahit des femmes les
-lisses genoux. Aujourd’hui Ulysse détruisait le temps: et le Cyclope
-s’allongeait sur la grève, sans passé et sans avenir, comme un sablier
-crevé, et tout le sable de la mer semblait sorti de sa poitrine
-débraillée. Le soir, c’était le tour de l’espace, auquel les philosophes
-se plaisent à ajouter, comme une rallonge par invité, une dimension pour
-chacun de leurs lecteurs: et le géant se croyant tenu<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> de marcher par
-pas indivisibles lançait comme un ataxique le pied loin en avant, et
-renonçait à suivre la plus faible brebis. Ou bien le roi d’Ithaque lui
-apprenait à ne plus croire aux couleurs: et, semblable au chagrin même,
-sa crédulité teignait de noir, car Ulysse n’avait pas dit que le noir
-est une couleur, tout ce qu’il aimait le plus, ses brebis blanches, ses
-béliers roux. Il croyait maintenant aux rêves, et sa vie fuyait par la
-nuit comme par une citerne mal cimentée. Puis Ulysse lui apprit les faux
-syllogismes, l’Univers construit sur des nombres, et il voyait chaque
-chose rouler sur de petits chiffres comme sur des dos de fourmis. Déjà
-il bégayait, se heurtait par chaque mouvement aux parois de la grotte,
-et, comme un enfant, n’avait plus qu’un souci, nourrir ses images.
-Lui-même maigrissait, mais il gavait les Grecs<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> de beurre et de
-fromages, et ses brebis, traites à chaque instant, maigrissaient elles
-aussi, car elles étaient sa chair, brebis aimées! et point d’ingrates
-apparentes.</p>
-
-<p>&mdash;O Félicité, criaient les compagnons d’Ulysse. Aucun de nos maîtres ne
-fut jamais si généreux! Vous rappelez-vous le mois que nous fûmes les
-images des Ciconiens, et nous n’avions que du pain et de l’eau? Ou la
-semaine où nous étions les images des filles de Mélados, et elles nous
-voulaient tous les matins rasés de frais!</p>
-
-<p>Le Cyclope enfin n’y tint plus...</p>
-
-<p>&mdash;O Étranger, supplia-t-il, délivre-moi!</p>
-
-<p>&mdash;Délivre-nous, Cyclope, répondit Ulysse, et tu es libre.</p>
-
-<p>&mdash;Jamais, cria Polyphème! Ou bien vous restez mes images, je vous soigne
-et vous garde. Ou vous ne l’êtes plus et je vous dévore.<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;A ton aise, dit Ulysse. Camarades, chantez au Cyclope l’hymne appelé:</p>
-
-<p><i>Aspect lamentable de la vie du Cyclope.</i></p>
-
-<p>Ils se levèrent et chantèrent l’hymne effarant:</p>
-
-<div class="blockquott"><p>Ainsi que l’oiseau égaré dans un nuage, je ne sais plus où est le
-ciel, où est la terre, où sont les flots. Du cœur de Galatée, me
-séparent le vide, l’infini et le néant. Des yeux de Galatée me
-séparent l’éther, les prismes trompeurs, l’espace que rien ne
-comble. De la pensée de Galatée me séparent l’éternité, l’inconnu,
-et le brouillard principe. Les trois mains du temps le présent, le
-passé et l’avenir, jouent à la main chaude avec la main de Galatée.
-Des lèvres de Gala...</p></div>
-
-<p>&mdash;Arrêtez! Arrêtez! cria le Cyclope. Je jure de ne pas vous tuer, mais
-au moins donnez-moi un remède!</p>
-
-<p>Ulysse fixa de ses yeux l’œil du Cyclope et parla en louchant:<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Le remède, Cyclope, est que nous reprenions l’aventure au point où
-nous l’avons laissée.</p>
-
-<p>&mdash;Que je vous tue alors?</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne nous eusses point tués, répartit Ulysse, car ma ruse veillait.
-Cependant qu’aveuglé par la drogue d’Elpénor, ou par le pieu, tu
-ruminais ta vengeance, tes brebis affamées se fussent mises à bêler. Ta
-main eût alors écarté le rocher qui ferme la grotte, tu les aurais
-libérées une à une, caressant leur dos, et mes compagnons pendus à leur
-ventre eussent passé sans encombre. Moi-même je sortais cramponné à la
-laine de ton plus beau bélier, tu l’arrêtais, et lui disais: (écoute
-bien, car il te faudra répéter!) O Bélier, ô mon ami, toi qui chaque
-matin t’élançais le premier vers les pâturages, as-tu deviné mon
-malheur, tu sors le dernier aujourd’hui!<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Sauvez-vous donc, dit le Cyclope, Adieu!</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne nous sauverons pas! s’écria l’équipage. Les lâches seuls osent
-fuir, triste courage! Nous voulons reprendre nos corps dans les recoins
-de la grotte où nous les avons laissés le soir où tu fis de nous tes
-images! Veuillent les dieux, ô camarades, que nos dépouilles soient
-encore en bon état!</p>
-
-<p>Ils dirent, se tapirent dans les angles de l’antre, de façon à emplir
-leurs poches de fromages et de fruits, une fois chargés s’accrochèrent
-aux brebis, et disparurent dans la lumière... Ainsi les rêves... Le
-Cyclope maintenant tâtait le dos de son grand bélier, non sans essayer
-de caresser de l’autre main, dernier adieu, le visage d’Ulysse. Mais le
-héros détournait la tête avec dégoût.<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Poursuis-nous! ordonna Ulysse, quand il fut à distance raisonnable.</p>
-
-<p>Le Cyclope les poursuivit, sans se hâter, car, éblouis par le jour,
-c’est eux qui étaient aveuglés, et ils titubaient à chaque pierre.
-Parfois ils se retournaient et insultaient le Cyclope, pour donner du
-vraisemblable à la poursuite.</p>
-
-<p>Enfin tous parvinrent au détour du promontoire où ils avaient dissimulé
-leur vaisseau. Sur la mer dorée il flottait avec ses voiles rouges.
-C’était la première image de vaisseau qu’eût créée le Cyclope, et il la
-balançait sur les eaux avec surprise, et il tâchait de la séparer de son
-reflet, aussi coloré qu’elle-même. Le temps pour lui de créer l’image
-des avirons, du mât de perroquet et du mât d’artimon, et le vent déjà
-gonflait les voiles.</p>
-
-<p>&mdash;O chers hommes! cria le Cyclope.<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> Dans un moment de délire, je vous ai
-conçues, et aujourd’hui ma sagesse vous chasse! Mais ne vous
-regretterai-je pas? Je pleure, et jamais je ne vous ai vues aussi
-brillantes!</p>
-
-<p>Car il leur parlait au féminin, depuis qu’il les croyait ses images.</p>
-
-<p>&mdash;Lance-nous des quartiers de roche, cria Ulysse. Le remous détachera du
-bord notre vaisseau.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, ô la plus belle et la plus rusée! cria le Cyclope.</p>
-
-<p>&mdash;Prie ton père de nous accorder bon voyage!</p>
-
-<p>&mdash;Je le prie, ô la plus barbue!</p>
-
-<p>Déjà les Grecs étaient hors d’atteinte. Alors Ulysse, six hommes
-disposant leurs mains en porte-voix devant sa bouche:</p>
-
-<p>&mdash;O Cyclope, cria-t-il, masse imbécile! ta stupidité est comme ta
-laideur, sans li<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span>mites! Crois-tu donc que les images d’un rustre
-puissent être des Grecs, et qu’un cerveau de Cyclope puisse sans éclater
-inventer l’idée d’Ulysse? Car ce n’est pas moins qu’Ulysse et ses
-compagnons que tu viens stupidement de libérer, et n’attends plus de
-douceurs de ton métier pastoral, car là où ils sont passés le tendre
-gazon ne repousse plus sur les âmes!</p>
-
-<p>Alors ses matelots crièrent leurs noms véritables, soufflant dans l’air
-le corps grotesque de leurs sobriquets, et c’était Euryloque et
-Périmède, c’était Orkeus et Pisélonte, et tous les membres du corps
-vivant de l’Odyssée. Et chacun injuriait le Cyclope...</p>
-
-<p>&mdash;On devrait toujours garder ses images près de soi, comme ses
-troupeaux, pensait le géant. Dès qu’elles s’éloignent, elles deviennent
-sauvages et nous insultent!<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span></p>
-
-<p>Quand la mer n’eut plus de reflet, la terre plus d’échos, il remonta
-tristement à sa grotte. La tête lui tournait encore, de cette semaine
-folle, mais soudain un agneau boiteux se mit à courir devant lui. Ému il
-voulut le rattraper, un long moment n’y parvint point, car il luttait
-contre son pas indivisible et dépassait chaque fois le but. Enfin
-l’agneau fut pris, et le Cyclope soupira, car il lui semblait, victime
-encore du sortilège, qu’il avait pris l’agneau dans son cœur et non dans
-ses bras. Il le regarda de près, approcha sa tête de ses lèvres, mais
-soudain, comme ses yeux aussi l’effleuraient, il le vit blanc. Il vit
-vertes ses prunelles, noirs ses sabots. Il bondit de joie, d’avoir
-retrouvé les couleurs. Il bondit: O bonheur! Sa tête ne butait plus
-contre le ciel, qui était tout bleu, il ne souffrait plus de son ombre,
-qui était violette. Alors<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span> il se hâta de traire ses brebis, et des
-larmes d’espoir coulèrent de ses yeux. Elles tombaient dans le seau où
-aussitôt le lait caillait, et il fit ce jour-là le plus délicieux de ses
-fromages.<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p>
-
-<h2><a name="LES_SIRENES" id="LES_SIRENES"></a>LES SIRÈNES</h2>
-
-<p class="nind"><span class="smcap"><big><b>L</b></big>e</span> navire allait à la dérive, car les rameurs avaient roulé sous leur
-banc, ivres, mais de fatigue. C’est que le banquet de Troie avait duré
-vingt ans. Ils se lamentaient, le moins bruyamment possible, mâchant de
-menus cordages pour tromper leur faim, leur soif, et ils étaient résolus
-de leur vie à ne plus bouger. Alors l’astucieux Ulysse fit sonner par
-Périmède la trompette des repas, et tous s’élancèrent, à l’exception
-toutefois d’Elpénor, qui avait pris des Lotophages la coutume de fumer,
-affalé dans l’entrepont...</p>
-
-<p>&mdash;Quel merveilleux repas pour nous s’apprête! criaient les matelots. O
-Ulysse, toi qui tiens les promesses mêmes de ton<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> silence, que ne vaudra
-pas la promesse de ta trompette! Voilà déjà que nous n’avons plus soif,
-ô fils de Laerte, une eau délectable nous montant à la bouche!</p>
-
-<p>Ils dirent et tapaient de leurs cuillers contre leurs boucliers, toutes
-assiettes moindres ayant disparu au cours du siège.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas, dit Ulysse, c’est bien un repas que la trompette a sonné, mais
-pas le vôtre. C’est le repas des monstres devant lesquels nous fera
-défiler aujourd’hui le tapis roulant de la mer. Dans une heure nous
-passons à portée de voix des sirènes; dans une heure et demie au large
-de l’ignoble chienne, la divine Scylla; dans deux heures, s’il en reste,
-devant l’infect Charybde, semblable aux dieux!</p>
-
-<p>L’enthousiasme de l’équipage ne connut plus de bornes:<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;O Roi d’Ithaque, cria-t-il, nous l’avions dit! Tu surpasses tes
-promesses mêmes.</p>
-
-<p>Mais Ulysse refusa leur louange:</p>
-
-<p>&mdash;O mes chers compagnons, gémit-il, six d’entre vous, mes six favoris,
-les six plus courageux, vont être dans l’instant dévorés par les
-sirènes...</p>
-
-<p>Mais ils reçurent sans trembler la fatale nouvelle:</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! crièrent-ils d’une voix, pourquoi ne sommes-nous pas ces six
-favoris? Il est doux de périr pour sauver ses frères! Mais, ô divin
-Ulysse, tu ne nous honores point de ta préférence, à juste titre, et toi
-qui découvris Achille sous des robes, tu as su, sous nos armures,
-découvrir des âmes femelles. Hélas! Pourquoi sommes-nous lâches? Ayons
-du moins le courage de notre lâcheté. Nous nous contenterons<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> donc
-d’écouter le chant des sirènes, la musique, dit-on, trompe la faim!</p>
-
-<p>&mdash;Gardez-vous-en bien! répartit le fils de Laerte. Seul, attaché au mât,
-je jouirai de leur déplorable appel. Vous autres ramerez, les oreilles
-bouchées par des tampons de cire. Si toutefois vous trouvez de la cire!</p>
-
-<p>&mdash;O Ulysse, s’écrièrent les matelots, il suffit de suivre jusqu’à leur
-ruche les innombrables abeilles qui sans répit paissent tes lèvres!</p>
-
-<p>Ils dirent et se précipitèrent à la cambuse, où, dans des boîtes de
-biscuits, ils conservaient les blocs de cire dont on comble les trous
-que les vers de mer percent dans la coque. Déjà ils revenaient, et
-voyaient Ulysse chercher vainement les cordes qui devaient le lier au
-grand mât, n’en point trouver, s’en irriter:<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;O Ulysse, crièrent-ils, ils n’est qu’une corde solide, celle que ta
-parole passe au col de tes auditeurs, et pour jamais ils sont tes
-prisonniers!</p>
-
-<p>Et cependant ils s’empressaient de réunir par des nœuds les morceaux
-épars de cordages, leur seul repas.</p>
-
-<p>Il était temps. Déjà s’élevait la côte trinacrienne, palpitante et comme
-si elle naissait. A peine regagnaient-ils leurs bancs que les six têtes
-de Scylla, effroyables doigts d’une main trop complète, hapèrent six
-matelots. Ulysse de son mât les vit voler au-dessus de sa tête, et ils
-le saluaient!</p>
-
-<p>&mdash;Il est beau, criaient-ils, de mourir victimes des sirènes!</p>
-
-<p>Le roi d’Ithaque se gardait de les détromper, et, les voulant heureux,
-il feignait de sourire à leur fin honorable. C’est ainsi,<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> dans les
-villes, que les jeunes gens égarés par une fille sans vergogne croient
-jusqu’à leur dernière vieillesse avoir été victimes de l’amour lui-même,
-et honte à qui les tire de l’erreur! Mais déjà Charybde inondait le
-carré, la trirème entière, de bile, de sang et de bave.</p>
-
-<p>Enfin les sirènes apparurent. Chacune était debout sur un promontoire,
-et, toute nue, agitant maussadement son péplum, semblait une naufragée
-protestante et pudibonde qui dût se dévêtir pour appeler le sauveteur.
-La première était blonde, la seconde brune, la troisième rousse:
-c’étaient les couleurs que le fils de Laerte préférait chez les femmes
-et déjà il tendait vers elles ses bras vénérables. Alors s’élevèrent
-leurs voix. Mais ce jour-là, mélancoliques, et comme parfois les
-poétesses quand les poètes les ont déçues, elles ne se sentaient<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> point
-de haine pour les navigateurs, les explorateurs, les ingénieurs, et
-résolurent au contraire de révéler à ces timonniers leurs secrets
-divins.</p>
-
-<p>&mdash;Cher Ulysse, chanta la première, si poussant ton bateau au delà des
-colonnes d’Hercule, tu vogues trente jours et trente nuits, après qu’il
-aura côtoyé une île longue, mais juste assez large pour que les femmes
-aux yeux de feu tendent en travers leurs hamacs, tu aborderas un nouveau
-continent, où des sauvages rouges coiffés de plumes tricolores
-s’asseyent sur des crocodiles (là-bas appelle-les caïmans), et un soir,
-voyant la voile d’un navire avant sa coque, l’idée te viendra que la
-terre est ronde!</p>
-
-<p>Mais Ulysse ne pouvait entendre, car les matelots, pour alléger la rame,
-avaient entonné l’éloge du Katablépas qui se nour<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span>rit, quand il a faim,
-de ses propres pieds. Puis, doublé le promontoire, chaque bord enleva,
-de l’oreille qui donnait sur Ulysse, le petit tampon de cire.</p>
-
-<p>&mdash;O maître, criaient-ils, que t’a dit la sirène? Tu te convulsais de
-désir, le mât se courbait comme un jonc...</p>
-
-<p>&mdash;Un chant divin! répliqua Ulysse, car il ne voulait point les décevoir.
-O mes amis, écoutez ce couplet enchanteur:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Ulysse, empereur des lumières,<br /></span>
-<span class="i0">Lampe des yeux, duc des clairières,<br /></span>
-<span class="i0">Si brillant, si bel et poli,<br /></span>
-<span class="i0">Prends-moi Sirène dans ton lit!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Mais rebouchez vos oreilles, camarades, hâtez-vous, voici le second
-promontoire!</p>
-
-<p>&mdash;Cher Ulysse, chanta la seconde sirène. Etends-toi un jour sous un
-pommier et<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> regarde tomber les pommes. Peut-être un éclair
-traversera-t-il alors ton cerveau. Ou encore amuse-toi, pour voir, à
-mélanger du charbon de bois pilé avec du salpêtre vulgaire. Dans un tube
-de bronze foré aux deux bouts (rayes-en l’âme si ton ennemi est plus
-loin), verse ta mixture, un boulet de pierre et enflamme le tout, par
-aide d’une mèche allumée.</p>
-
-<p>Mais le chœur des matelots couvrait sa voix:</p>
-
-<p>&mdash;Il est stupide pour un affamé, criaient-ils, de parler toujours de
-repas! Tirons de notre pensée, comme on le fait du bœuf assommé, les
-larges poumons, les foies succulents et la nombreuse fraise! Plus
-d’allusions dans nos chants aux figues, qui éclatent sur Bacchus comme
-de divins parasites gorgés de pourpre, aux raisins noirs qui pendent aux
-treilles<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> comme des grappes de moules! Pas un mot d’ailleurs des
-poissons! Pour le vin et pour le miel, pour la crème et pour le caillé,
-affirmons, ô mes camarades, que jamais nous n’en avons vu... Mais le cap
-est doublé, ô Ulysse, que t’a dit la seconde sirène? Tes yeux nageaient
-dans les larmes, de tes ongles tu ensanglantais ta poitrine...
-Aurait-elle insulté ta gloire?</p>
-
-<p>&mdash;Elle n’insulta que mon âme modeste, répartit Ulysse. Aussi bien elle
-le fit avec malice: c’est la blonde. Ecoutez, écoutez comme elle manie
-la louange indirecte:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Moi je déteste l’adorable,<br /></span>
-<span class="i0">Le divin me déplaît,<br /></span>
-<span class="i0">O qui es-tu, toi que j’adore,<br /></span>
-<span class="i0">Mortel et laid!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&mdash;O Ulysse, clama l’équipage, comment as-tu pu résister à ce madrigal! O
-laisse-<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span>nous, laisse-nous, faire un double nœud à tes cordages!</p>
-
-<p>Ils dirent et assourdirent à nouveau leurs oreilles, car déjà,
-étincelante, la troisième sirène tournait sur son cap comme le jet d’un
-phare.</p>
-
-<p>&mdash;O Ulysse, chantait-elle. Veux-tu que tes exploits ne périssent jamais?
-Conviens alors de signes qui seront l’image des mots ou des fragments de
-ces mots mêmes. Grave-les, à l’envers il va sans dire, dans une table de
-bois ou de cuivre, enduis le tout d’une huile noire, et presse-le contre
-un tissu. Si tu veux te venger d’Achille, ne traduis point son nom dans
-le métal, et il n’y aura pas d’Iliade!</p>
-
-<p>Mais les matelots clamaient à perdre haleine:</p>
-
-<p>&mdash;Saturne se nourrissait de bornes emmaillotées, mais il n’est même pas
-de<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> bornes sur la route changeante des flots!.. O Ulysse, un de tes yeux
-sortait, et tu rappelais en vain sur ton corps le voile qu’en écartait
-le vent. Cette rousse aurait-elle insulté ta pudeur?</p>
-
-<p>&mdash;O mes compagnons, soupira le roi d’Ithaque, soudain las d’improviser,
-quelles délices!</p>
-
-<p>&mdash;Heureuses sirènes, cria le chœur délirant, heureuses sirènes qui ont
-Ulysse pour écho. O Ulysse, qu’a dit cette enchanteresse?</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu’elle a dit? répéta Ulysse, cette fois court d’inspiration...
-Elle a dit... elle a dit... préférant aux rimes l’assonance; elle a dit
-simplement:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Ulysse<br /></span>
-<span class="i0">Charybde<br /></span>
-<span class="i0">Sirène<br /></span>
-<span class="i0">Trirème<br /></span>
-<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Quel hymne merveilleux! cria l’équipage déçu.</p>
-
-<p>Mais Ulysse auquel revenait, à défaut d’un poème inédit, la mémoire et
-les fragments des odelettes apprises de son maître, crut utile pour son
-prestige de laisser ses sujets sous une plus brillante impression.</p>
-
-<p>&mdash;Certes vous avez raison, ô matelots, reprit-il, et ces quatre vers
-semblent médiocres, répétés par l’humaine voix. Mais, aussi, en les
-entendant, ce n’est pas eux qu’on entendait. Les quatre mots de la
-sirène rousse, parvenus à votre oreille, devenaient soudain un chant
-étrange, et qui rongeait le cœur, et chacun ouvrait la serrure d’une
-époque inconnue. Portés loin de la Grèce et de nos temps illustres, on
-se voyait, dans trois mille ans, sur la terre tapissée des Gaules, dans
-une bourgade sans préfet, et un insondable goût<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span> pour les pêches à
-l’écrevisse, la chasse aux œufs de Pâques par des vertes prairies
-donnait à l’âme un mouvement mortel! Voici ce petit morceau, et pour le
-louer, tant il semble irréel, lumineux, obtenu par des reflets et des
-rayons, on ne peut guère employer que les mots d’optique...</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Je vois de Bellac<br /></span>
-<span class="i0">l’abbatiale triste,<br /></span>
-<span class="i0">le Mail, et ce lac<br /></span>
-<span class="i0">(Qui n’existe!)<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Et je vois encor<br /></span>
-<span class="i0">L’automne en personne<br /></span>
-<span class="i0">Sonner dans un cor<br /></span>
-<span class="i0">Qui ne sonne;<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">La foire d’été;<br /></span>
-<span class="i0">et tante Solange<br /></span>
-<span class="i0">haïr l’invité<br /></span>
-<span class="i0">Qui ne mange;<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span><br /></span>
-<span class="i0">Ma jeunesse avec,<br /></span>
-<span class="i0">Qui,&mdash;Dieu sait sans charme!&mdash;<br /></span>
-<span class="i0">Tire d’un cœur sec<br /></span>
-<span class="i0">Cette larme!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Quel reflet! Quel prisme. Quel foyer! criaient les matelots, qui
-avaient compris la ruse d’Ulysse, et, sachant qu’il aimait surtout
-placer ses épigrammes, qui décidaient de le flatter... Mais, ô roi
-d’Ithaque, comme le reflet d’un miroir dans des miroirs, est-ce que ce
-second chant, à peine posé sur l’âme, par elle violemment rejeté, ne
-devenait pas un éclat de rire de la sirène et ne croyait-on pas entendre
-des vers badins et moqueurs?</p>
-
-<p>&mdash;Justement, ô Grecs astucieux, reprit Ulysse, qui donna dans le piège,
-on croyait entendre une épigramme! La sirène prenait à partie cette
-lourde danseuse que j’eus jadis l’occasion de voir au Théâtre<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> de
-Colonne, et sous laquelle la scène craquait: c’est là la vieille haine
-des chanteuses et du ballet. D’où vient, disait-elle:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">D’où vient que la danseuse Eva<br /></span>
-<span class="i0">Jamais à Colonne ne va<br /></span>
-<span class="i0">Et ne danse sur cette scène?<br /></span>
-<span class="i0">C’est que l’acoustique la gène!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Mais déjà l’équipage somnolait, à ce point épuisé qu’il ne songeait à
-dénouer les cordages d’Ulysse, pourtant son seul repas, ni à arracher
-les tampons de cire. Ce navire qui voguait n’avait plus d’oreilles pour
-les flots, et seul Ulysse entendait, tout à loisir cette fois, la voix
-terrible de l’Océan, quatrième sirène. Heureux d’être attaché, comme
-s’il se sentait coupable, il méprisait soudain les poètes, qui se
-vantent d’ouïr les Muses et n’ont<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> dans les oreilles que la clameur des
-hommes.</p>
-
-<p>&mdash;Du moins, disait-il, je les ai vues...</p>
-
-<p>Toute terre avait disparu; le soleil couchant illuminait tout le flanc
-tribord du navire, le flanc droit des matelots, celui-là qui avait frôlé
-les sirènes, et il restait d’elles ce rougeoiement, comme sur le bras
-candide qui frôla les orties. La poupe n’était plus qu’immondice, la
-proue n’était que sang. Les voiles traînaient, souillées de limon et
-d’écume... C’est alors qu’Elpénor, sa pipe achevée, monta de
-l’entrepont. La tempête assaillait la nef. Vacillant, il souriait,
-louait le ciel d’avoir dispensé une journée aussi calme, un soir aussi
-paisible, et il pensait, laissant errer ses yeux de l’avant au
-gouvernail:</p>
-
-<p>&mdash;Le cher, le beau navire! Ah! qu’il<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> est propre et luisant! Que
-prendrait de joie à le contempler notre cousine l’intendante, Euryclée,
-fille d’Ops, issu lui-même de Pisénor!<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<h2><a name="MORTS_DELPENOR" id="MORTS_DELPENOR"></a>MORTS D’ELPENOR</h2>
-
-<p class="nind"><span class="smcap"><big>B</big>ouillant</span> Ulysse, annonça la nymphe Ecclissè, chambrière de Circé, voici
-le jour, beau comme la nuit. Mais ma maîtresse n’est pas prête. Déjeunez
-sans l’attendre.</p>
-
-<p>&mdash;J’espère qu’elle n’est point souffrante, dit Ulysse, pour parler, et
-non sans sourire, car il aimait dans Ecclissè le choix toujours
-désastreux de ses épithètes et de ses métaphores.</p>
-
-<p>&mdash;Ravissant Ulysse, répliqua la nymphe indignée, le soleil qui se lève,
-semblable à la licorne, est-il souffrant?</p>
-
-<p>&mdash;Non certes! fit Ulysse.</p>
-
-<p>&mdash;Le croissant de la lune quand il apparaît, comme un mûrier plein de
-vers à soie, est-il souffrant?<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il va très bien, répondit Ulysse. Mais, Ecclissè, veuille appeler mes
-fourriers, Euryloque et Périmède. Tu les trouveras à mon vaisseau, et je
-vois à tes pieds que tu n’en ignores pas la route.</p>
-
-<p>Les pieds roses d’Ecclissè étincelaient en effet, pailletés des micas de
-la plage, comme dans le périmètre des cités la banlieue potagère semée
-d’éclats de vitre et de tessons. Ainsi encore la statue que le fondeur
-délivre, et qu’empêcha de s’unir à la forme de bronze une mixture de son
-et de gravier. Certes Ecclissè ne risquait plus, aujourd’hui, de se
-souder à la terre, moule des humains, mais ses beaux pieds se firent de
-nacre sous les regards d’Ulysse, et il semblait que ce fût pour les
-éloigner qu’elle sortit. A reculons d’ailleurs, par respect pour le
-héros, et car elle redoutait que l’œil du maître ne dis<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span>tinguât aussi,
-en plus de ses grains de beauté, des grains de sable à ses épaules
-grasses.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas sa faute, pensait Ulysse non sans complaisance, si cette
-enfant aime les hommes (comme elle dirait) semblables aux dieux.</p>
-
-<p>Accoudé sur le lit de table, il paraissait contempler à travers les pins
-noirs cette mer de Circé qui jamais ne porte de navires, mais il voyait
-seulement, à travers ses sombres sourcils, Ithaque qui ne nourrit point
-de chevaux. Puis, par jeu ou par devoir, ainsi que le chanteur tend les
-cordes de sa lyre après qu’il y laissa jouer pour la politesse la vierge
-fille de ses hôtes, il reprenait les métaphores d’Ecclissè et les
-tendait à les rompre:</p>
-
-<p>&mdash;Voici le soleil qui se lève, se disait à mi-voix le triste Ulysse;
-rond et rouge,<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> comme un œil. Le voilà tout jaune avec un halo blanc,
-comme un œuf. Voici le croissant de la lune, qui dépasse de moitié la
-pente empourprée de la colline comme le crochet de la panthère la babine
-doublée de nacre. Et moi, Ulysse, semblable à Pénélope, chaque nuit je
-ruine, sur la couche de Circé, les projets que j’ai bâtis le jour.
-Écoutez-la rire là-haut, cependant que les servantes sèchent son corps
-et l’étirent, comme un canevas neuf.</p>
-
-<p>Il pensait, et Circé s’attardant, il tendit à la lionne qui rôdait
-l’assiette de l’enchanteresse, débordante d’ambroisie tiède. Puis il lui
-offrit le nectar, mais elle recula en grognant, comme le chien auquel un
-soldat présente un verre. Déjà Ecclissè, appuyée au pilier, frottait
-l’un à l’autre, sous un jet de soleil, ses beaux pieds vernissés, et
-ainsi qu’ont coutume de les offrir, à la<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> fontaine, mais sous le jet de
-l’eau glacée, les filles de Sidon.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, annonça-t-elle, Euryloque et Périmède, semblable au tigre,
-semblable au lion!</p>
-
-<p>Ils saluèrent le héros, Euryloque astiqué et roux, semblable à la
-belette, Périmède affable et tout noir, semblable au castor.</p>
-
-<p>&mdash;Divin Ulysse, crièrent-ils, quel conseil pouvons-nous bien te donner,
-à toi qui es le conseil même?</p>
-
-<p>&mdash;L’homme riche, répartit Ulysse, quelle que soit sa richesse, ne
-possède que ses propres trésors. L’époux trompé,&mdash;que de fois pût
-défaillir sa vigilante épouse!&mdash;ne possède qu’une honte! Mais à l’homme
-sage appartient, en surcroît de la sienne, la sagesse des autres hommes.
-O vous deux, rendez-moi ce matin les mots et les images que j’ai glissés
-journel<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span>lement dans votre oreille et dans votre œil comme en mes deux
-tirelires!</p>
-
-<p>Il dit, et eux secouaient modestement leur crâne demi-chauve, d’où rien
-ne retombait, si ce n’est du soleil un reflet plus pâle que ne le
-renvoie un vieux miroir.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le savez! reprit Ulysse. Nous embarquons aujourd’hui, non pour un
-beau rivage, mais pour les Enfers, où Tirésias m’annoncera qu’une seule
-île désormais peut nous être funeste, l’île bombée et ronde où les
-troupeaux de Phœbus paissent, disséminés sur une ligne droite du centre
-à la côte, d’un pas d’autant moins pressé qu’ils broutent plus loin de
-la mer et le bœuf du milieu pivote sur place. Nous partons au
-crépuscule, pour que nos matelots passent sans le remarquer des ténèbres
-de la nuit à ceux de l’Erèbe. Mais Circé, qui semble approuver notre<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span>
-voyage, a décidé d’irriter contre nous les puissances mêmes qui
-l’ordonnent. Je tiens d’Ecclissè que sont préparées à l’office
-vingt-quatre coupes d’une crème, votre dessert de midi, qui vous donnera
-l’illusion que vous êtes chacun un dieu, plus une vingt-cinquième, à moi
-destinée, pour que je me prétende Zeus; et jetant les yeux sur la terre
-l’Olympe y verra de lui-même une image grimaçante. Passez donc à
-l’office, prenez les coupes, jetez-les à la mer. Si les dauphins et les
-rascas en délirent, Neptune est responsable, et il est notre ennemi.</p>
-
-<p>&mdash;Divin Ulysse, crièrent les conseils, fou qui veut être un dieu! Tant
-que nous vivrons nous crierons: Fou qui veut être immortel!</p>
-
-<p>Déjà ils se précipitaient à l’office, mais le roi d’Ithaque les retint.</p>
-
-<p>&mdash;Une minute mes amis. C’est mainte<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span>nant qu’il faut sortir votre
-sagesse: que pensez-vous d’Elpénor?</p>
-
-<p>&mdash;Qu’en penses-tu toi-même, astucieux Ulysse? Nous sommes habiles et ne
-voudrions point t’exprimer un avis qui ne fût exactement le tien.</p>
-
-<p>&mdash;La franchise seule me plaît, dit Ulysse, je déteste Elpénor.
-Parlez-moi sans contrainte.</p>
-
-<p>&mdash;Nous le détestons! répartit le vif Euryloque. La flèche qui meurtrit
-Philoctète au genou pénétra dans sa gorge même, et que dire de son
-haleine! Ses jambes sont cagneuses et il semble rouler entre elles,
-quand il marche, le globe d’Atlas. Et je ne parlerai point des
-paillettes qui le matin, comme un verglas, sont tombées de sa tête
-chauve sur ses épaules nues. Mais toi, Périmède, dont le corps est moins
-soyeux que l’âme, quel est ton avis?<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais, répondit avec lenteur Périmède, ce que tu penses de lui,
-divin Ulysse, ni ce que pense Euryloque... Pour moi je déteste Elpénor!
-Ce n’est pas seulement qu’il soit lâche. Il serait hypocrite d’être
-courageux pour qui est escroc et menteur. Mais, après dix-huit années,
-il confond babord et tribord; et quand je commande aux rameurs: nagez!
-chaque fois il se jette à l’eau. Du reste, au disque toujours le
-dernier, et, en fait de lutte, il ne parvient guère à terrasser que la
-nonchalante Ecclissè. Quand l’ombre du grand figuier sur la plage a
-tourné, j’aperçois à midi leurs deux empreintes, mêlées comme des
-initiales, d’ailleurs si molles! Mais les femmes sont ainsi faites qu’un
-mal fait les captive, et la faiblesse seule les vainc!</p>
-
-<p>Ainsi parlait le jaloux Périmède, et il tendait, semblable au castor, un
-solide<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> barrage aux flots de son aigreur. Mais Ulysse l’interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Laissons-là Ecclissè, ô Périmède. Mais, quand je cligne de mon âme
-comme d’un œil myope pour voir toutes pensées réduites mais plus
-distinctes, et que je roule, diminuées sur le fond de ma mémoire comme
-en une émeraude concave, la mer, les naufrages et notre éternelle
-aventure, il m’apparaît qu’Elpénor y joua le rôle décisif, et non la
-Destinée. Il est à la source de chacun de nos malheurs. Tous les
-spectres dressés et maussades des Dieux, entre lesquels pauvres Grecs
-nous nous faufilons à grand’peine, il les bouscule comme des quilles, et
-d’une maladresse si complète et si continuelle que je crains d’offenser,
-en le contrariant, je ne sais quel dieu des fous. Car enfin qui versa
-dans vos oreilles la cire bouillante et vous fit hurler à ce<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> point que
-vous couvrîtes pour moi les chants des sirènes? Qui brisa les armes
-d’Achille, et prétendit pour se justifier qu’elles étaient de cristal?
-Toujours le premier pour les escapades, le dernier à l’embarquement, qui
-fut, dans cette île même, changé le premier en porc, et ne voulut
-revenir à son état humain qu’après avoir essayé les formes, qu’il
-prétendait intermédiaires, du brochet et du chimpanzé?</p>
-
-<p>&mdash;O Ulysse, cria Périmède, c’est Elpénor!</p>
-
-<p>&mdash;Ne m’interromps point, Périmède. La réponse est inutile à des
-exclamations. Mais qui donc, je vous le demande, nous força d’aborder
-l’île des Ciconiens sous le prétexte de nausées?&mdash;Le mal de mer à un
-compagnon d’Ulysse!&mdash;Qui nous offrit un rivage qu’il nous dépeignait
-peuplé de ses parentes, les accortes filles de Mélados, et<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> qui se
-trouva comble d’affreux Lestrigons? Qui surprîmes-nous, dans la caverne
-de Cyclope, enfilant une aiguille pour coudre les paupières du géant?</p>
-
-<p>&mdash;C’est Elpénor! ne put s’empêcher de crier Périmède, puis il se tut
-sous le regard menaçant du héros.</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, acheva Ulysse, je suis las! Cette nuit nous serons aux
-Enfers. Là-bas rien à casser, rien à heurter, mais un génie me dit que
-la maladresse est plus impie encore dans le royaume des ombres, car
-aucun bruit ni dommage n’en est la rançon. Il faut qu’Elpénor n’embarque
-pas, et tous deux...</p>
-
-<p>Mais soudain Ecclissè parut, nue, et qui semblait ainsi hors de soi, et
-si terrifiée que les métaphores fausses elles-mêmes se refusaient à sa
-bouche rouge, et qu’Ulysse agacé devait terminer ses phrases.<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;O maître! gémissait-elle. Mes bras, mes bras tombent comme, comme...</p>
-
-<p>&mdash;Des fruits, acheva rapidement Ulysse. Qu’y a-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;O roi d’Ithaque, je suis perdue, perdue comme, comme...</p>
-
-<p>&mdash;Une fille, acheva Ulysse, un trousseau de clefs. Mais encore?</p>
-
-<p>&mdash;Deux des coupes sont dérobées, ô Ulysse! Deux de tes compagnons vont
-se croire des Dieux, et insulter leurs collègues vengeurs!</p>
-
-<p>Ulysse pâlit.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, commanda-t-il, Périmède! arrête Elpénor et l’enferme. Il est à
-coup sûr le premier des coupables. Et nous, cher Euryloque, découvrons
-le second et l’empêchons de nuire.</p>
-
-<p>Car il ne reculait pas devant l’inversion du pronom complément quand
-les<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> mouvements de son âme étaient rapides.</p>
-
-<p>Mais déjà Euryloque avait assemblé sur deux files ses vingt-quatre
-matelots et Ulysse l’un après l’autre les contemplait, d’un esprit
-minutieux, s’essayant à découvrir dans leur regard ou dans leur souffle,
-comme on reconnaît l’eau bouillante à ses bulles, cette buée qui décèle
-la présence du dieu. Ou bien il approchait ses yeux d’un point suspect
-de leur corps, cicatrice ou basane, comme l’expert qui cherche une
-signature.</p>
-
-<p>&mdash;O Zeus, pensait-il cependant, pardonne-moi! Voilà que je ne puis
-découvrir le coupable! Non point que ces hommes me semblent privés de
-toute estampille divine. Bien au contraire! Ils sont abrutis par vingt
-ans de souffrances, de jeûnes, de banquets; les roulis des mers les plus
-vides, l’agitation sur les terres les plus<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span> rocailleuses les a tassés et
-durcis comme des sacs de sel, les voilà au niveau le plus bas de la
-culture et de l’intelligence. Et cependant pas un seul devant lequel je
-prenne sur moi de dire: Toi, mon ami, tu n’es pas un dieu!</p>
-
-<p>Il se tourna vers son fourrier.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon pauvre Euryloque, qu’en penses-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Touchons-les, Ulysse. C’est au toucher qu’on ne peut manquer de
-reconnaître les dieux, sans parler des déesses, car il se peut, selon la
-coupe bue, que nous ayons dans l’escouade Vénus elle-même.</p>
-
-<p>Déjà il passait la main dans le cou du vieux Krokus, fils d’Orcheus, qui
-fit un bond subit, quand les échos de voix en querelle retentirent dans
-le parc, puis les voix elles-mêmes, et Périmède apparut, poussant devant
-lui Elpénor, un Elpénor<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> étrange, dont la droite était nue, la main
-brandissant un arc, la gauche drapée de tigre et de panthère, le bras
-soutenant un thyrse, et son visage aussi était coupé en deux moitiés
-contraires, l’une claire, l’autre sombre, comme les portraits-enseignes
-des nettoyeurs de vieux tableaux, l’œil droit cruel, fixe et pur, l’œil
-gauche chassieux, clignotant...</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur! cria Ulysse. Il a bu les deux coupes!</p>
-
-<p>Cependant Elpénor, acclamant de la commissure gauche de ses lèvres la
-cohorte des camarades, entreprit de danser le péan sur son pied sénestre
-aux varices pourpres, et dans les airs son pied droit, blanc comme un
-osselet, se cambrait indigné.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis Diacchus! criait-il aux reprises. Je ne suis rien moins que
-Diacchus!</p>
-
-<p>&mdash;O perfide Circé! se lamentait Ulysse.<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> Il a bu la coupe de Diane et
-celle de Bacchus!</p>
-
-<p>Déjà, sans d’ailleurs qu’ils s’en doutent, une ombre recouvrait le côté
-gauche des matelots, une clarté leur côté droit.</p>
-
-<p>&mdash;Saisissez-le! ordonna le roi d’Ithaque. A moins que l’un de vous ne
-soit assez sûr de son épée et le pourfende en deux parts égales. Si
-Vulcain fut coupable d’offrir Vénus et Mars unis par des maillons de fer
-à la risée des dieux, quel poids divin n’attirera pas sur nos têtes
-celui qui présente aux hommes, accolés par la peau humaine, greffe
-infâme, la Pudeur et le dieu du Vin. Saisissez Elpénor, le portez sur le
-faite du palais, le faites boire jusqu’à ce qu’il en dorme!</p>
-
-<p>Ils s’empressèrent, le soutenant et l’élevant dans les airs par les deux
-membres de sa part gauche, car il est pie d’aider<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> Bacchus, mais nul
-mortel n’aurait l’audace d’effleurer de son doigt les chers biens, même
-faux, d’Artemis.</p>
-
-<p>Ils revenaient quand Ecclissè parut. Elle répandait de lourdes larmes
-qui eussent coulé jusques à ses genoux, puisqu’elle était nue, mais elle
-les essuyait à hauteur de la ceinture qu’elle avait irritable. Alors,
-entre mille sanglots, elle balbutia un langage incertain dont on perçut
-seulement la phrase «semblable à la terre» et les mots «chevaux blancs»;
-de quoi l’astucieux Ulysse conclut qu’elle parlait de la mer, et que les
-béliers noirs destinés au repas des ombres étaient embarqués.</p>
-
-<p>&mdash;En route! commanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Nagez! cria joyeusement Euryloque, n’ayant plus à redouter qu’Elpénor
-à ce mot plongeât de son banc.<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span></p>
-
-<p>Mais comme la trirème virait, les rames du babord levées et rougies par
-le soleil couchant, les rames de tribord pendant et blanches sous la
-lune, et que le navire lui aussi semblait gonflé et mû par un double
-dieu, les airs frémirent d’un cri épouvantable, à la fois humain et
-divin, mâle et femelle... Périmède à la vue perçante cria des vergues:</p>
-
-<p>&mdash;Elpénor s’est tué, O Ulysse! Nous entendant appareiller il s’est jeté
-de la terrasse!</p>
-
-<p>Déjà le navire voguait, et Périmède lui-même ne put voir la pâleur et la
-rougeur d’Elpénor, sa délicatesse et sa force fondre peu à peu, le corps
-reprendre dans l’ombre de la mort une couleur unie, un contour égal,
-ainsi que le soir, dans le reflet d’un lac, deux arbres accolés le jour
-dissemblables&mdash;et du mélange de deux<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> essences immortelles il ne resta
-plus qu’un pauvre cadavre d’homme.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Déjà le pays des Cimmériens, ceinture des Enfers, dont les habitants ont
-une ombre pour corps et un corps pour ombre, (Ulysse eut mille
-difficultés pour serrer la vraie main de leur roi), avait été franchi.
-Déjà sur le rivage que nulle Ecclissè jamais ne marqua des épaules, les
-béliers et les brebis noires laissaient couler un sang épais. Leurs
-mâchoires étaient liées par la mort, muselière des offrandes, mais quand
-Euryloque déplaçait leur dépouille, un soupir sortait de la plaie
-étroite, désormais leur seule bouche. Derrière Ulysse une mer livide
-avec des vagues en creux et des gouffres en hauteur, et qui semblait la
-surface retournée des flots. Devant lui<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> l’horreur et la nuit à ce point
-confondues qu’il ne savait laquelle des deux régnait, avec les sceptres
-de l’autre. Là-bas sept chiens aboyaient, et ce n’était qu’un seul
-chien. La roue de Sisyphe écrasait le gravier, et c’était les bruits
-sinistres d’un réveil le Lundi à la campagne. Périmède et ses
-compagnons, reconnaissant les outres au toucher versaient à tâtons le
-miel et le vin. Comme un Cyclope endormi songe à son œil, ils pensaient
-au soleil, et frappaient le milieu de leur front sans lumière.</p>
-
-<p>Soudain, dans chacun de leurs os, ils continrent leur vie comme une
-moelle, car le peuple léger des ombres s’élevait du fond de l’Erèbe. Par
-milliers elles montaient, portées sur un vent gémissant et flexible. Le
-moindre rayon parti du bûcher perçait jusqu’à la dernière leur masse<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span>
-vaine. Fantômes, et que modelait seulement, leur seul squelette permis,
-la forme de leur plus grande vertu ou de leur vice, orgueil, luxure ou
-folie. Elles se pénétraient, attirées par l’odeur des viandes grillées.
-Elles se battaient sans force, elles suppliaient sans voix, se
-heurtaient autour des vingt-quatre visages pâles dont l’immobile lueur
-les traversait comme les éclats même du feu, puis, apercevant le sang,
-elles se précipitaient avec des hurlements épouvantables. Ulysse à coups
-d’épée les écartait. Parfois il en atteignait une, qui aussitôt
-frissonnait, seule souffrance des ombres. Parfois il apercevait, grises
-et vides, comme l’œil qui se détourne d’objets brillants en voit sur les
-murs blancs le souvenir ou l’ombre, les reflets des cousins, des parents
-qu’il avait le plus longuement contemplés, étincelants de vie et<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span>
-d’amitié, et qu’il croyait encore sur la terre dorée; et Agamemnon; et
-la vénérable Anticlée, sa mère, fille d’Autolycus.... Mais Tirésias le
-premier devait boire à la fosse, et il ne laissait approcher aucun
-autre...</p>
-
-<p>Une ombre s’acharnait cependant, évitant et trompant le glaive comme au
-duel. Parfois Ulysse la touchait; son frisson terminé, elle chargeait à
-nouveau, sans rancune, objet de mépris pour ses compagnes. Elle rampait,
-elle planait, elle ne laissait au roi d’Ithaque aucun repos, et soudain,
-tombant sur lui comme un brouillard, elle recouvrit tout son corps, le
-pénétra, s’agita par ses bras mêmes, parla par sa bouche:</p>
-
-<p>&mdash;O Ulysse, dit-elle! Ne reconnais-tu pas ton fils?</p>
-
-<p>Ulysse frissonna... et éprouva le mal des ombres:<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Télémaque bien-aimé, cria-t-il en pleurant, est-ce donc toi?</p>
-
-<p>&mdash;Qui te parle de Télémaque, reprit l’ombre. O Ulysse, je suis Elpénor!
-Sans voile et sans aviron j’ai devancé ton navire. Impatient de te
-suivre je me jetai de la terrasse, mais certes je comptais arriver ici
-le second, non le premier!</p>
-
-<p>&mdash;O Elpénor, demanda Ulysse irrité, O toi qui là-haut assombrissais
-chaque jour mon visage, et maintenant assombris tout mon corps! Va-t-en!
-Ou que veux-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je veux, Ulysse? Je veux mon dû. Oublies-tu que tu laissas mon
-corps sans sépulture? Ce que je veux? Je veux des funérailles
-solennelles. Jure à Pluton de revenir pour moi à l’île de Circé ou je ne
-te lâche point.</p>
-
-<p>Il disait, et déjà Ulysse apercevait les<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> ombres pour lesquelles il
-avait franchi les portes infranchissables,</p>
-
-<p>&mdash;Je le jure, dit-il à regret, mais disparais. Va-t-en! Je vois venir
-l’ombre de Tirésias!</p>
-
-<p>Mais à ce nom l’ombre d’Elpénor, qui se dégageait d’Ulysse irrité comme
-au cou du vautour en colère le capuchon noir, se rabattit soudain.</p>
-
-<p>&mdash;Tirésias! s’écria Elpénor. Tirésias! le seul qui fut à la fois homme
-et femme et peut juger des mérites des deux sexes! O Ulysse,
-présente-moi! Le problème de la femme toujours m’inquiéta... Animal
-charmant, qu’on tient par des colliers sans laisse! Objet heureux, de
-roses et de lys pétri, et si tu touches son visage il demeure à tes
-doigts une poudre impalpable, comme si tu avais tenu par les ailes un
-mourant papillon! O maître, présente-moi à Tiré<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span>sias! Que j’apprenne du
-moins aux Enfers pourquoi Ecclissè, encore que tout le jour nous
-fussions libres, exigeait pour nos rendez-vous une heure précise, que
-jamais elle n’observait!</p>
-
-<p>&mdash;Va-t-en, commanda Ulysse hors de lui, voici Achille!</p>
-
-<p>&mdash;Achille, ô Ulysse! Celui-là que tu découvris sous des vêtements de
-femme, et qui parfumait Patrocle de leurs parfums? O Ulysse,
-présente-moi Achille! Songe que je suis seul, arrivé ce matin au seuil
-des Enfers, comme un enfant déposé sous un porche. O mon maître,
-présente-moi tous ces héros de Troie qui combattaient sur des chars et
-tant de fois m’ont bousculé, mais enfin les voilà à pied, comme moi, sur
-le sinistre trottoir! Présente-moi...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pourquoi ai-je oublié tous mes noms propres depuis la guerre?...
-Oh!<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> Ulysse, je tiens à toi, comme le manteau qu’à sa rivale offrit
-Médée... En voilà un... présente-moi Médée! Et cette grande
-femme&mdash;comment donc étaient ses cheveux? depuis la guerre j’oublie les
-couleurs!&mdash;qui se précipita dans tes bras et t’embrassait quand nous
-assaillîmes le château d’Hécube... Présente-moi au besoin Hécube!...
-Rougis-tu donc d’Elpénor? Je sais que je fus stupide, mal fait, et quel
-fracas ne sortait point de ma profonde bouche à l’heure des repas&mdash;mais
-ici plus de banquet... et de quoi sert-il donc de mourir, si l’ombre de
-l’intelligence et l’ombre de la bêtise gardent ici l’écart qu’avaient
-là-haut l’intelligence et la stupidité... Je ne te quitte pas!</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’Ulysse dut présenter Elpénor à Hélène elle-même, et il la
-vit qui souriait au matelot, comme à la plus frai<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span>che des ombres et qui
-sentait encore la vie.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Or Circé, qui sortait du palais pour surveiller le retour d’Ulysse, se
-heurta au cadavre d’Elpénor. C’était le premier mort qu’elle eût jamais
-vu et elle détesta ces restes sans levain sur lesquels mourait son
-pouvoir, comme un peintre une couleur sèche. Chaque fois qu’un de ses
-jouets, homme ou animal, menaçait de périr, elle le muait en un être
-plus petit, mais plus jeune, et de longue vie, en sorte que les
-alentours du château n’étaient plus peuplés que de perroquets et de
-tortues. Elle savait aussi qu’un mortel n’est rien, mais que le souvenir
-du mortel le plus mince détruit sur une contrée la trace du plus grand
-des dieux, que l’île de Circé<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> risquait de devenir un jour, du fait de
-ce matelot déjeté, l’île d’Elpénor, et elle supplia Zeus de prêter au
-cadavre un souffle de quelques heures, de quoi juste gonfler pour cent
-ans une tendre vie de corbeau et éloigner sur des ailes même le péril
-que courait sa gloire...</p>
-
-<p>Zeus hésitait, car pour la première fois il entendait ce nom sonore mais
-obscur. C’est alors qu’Ulysse, revenu avec son équipage au grand complet
-du royaume d’où jamais nul ne reviendra, ni ne revient, fit étendre sur
-un bûcher le corps lavé et huilé d’Elpénor, et commença de prononcer
-l’oraison qu’il récitait par cœur à chaque enterrement de matelot,
-ornant le défunt, si médiocre fût-il dans la vie, de qualités extrêmes,
-lui attribuant tous les vers et les découvertes anonymes, pour remonter
-le moral des survivants, et aussi avec la bonté<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> sincère qu’inspire de
-voir étendu sans appétit de la vie et de l’air même, celui-là qui la
-veille encore se repaissait de mouton sur le gril.</p>
-
-<p>&mdash;O Zeus, commença-t-il, toi qui te plains d’être obligé de te pencher
-pour apercevoir des humains autre chose que des boules crépues et
-opaques, et dont les regards arrivent bien juste à glisser sur la pente
-des visages suppliants, tu peux contempler de face aujourd’hui, dans son
-ensemble et sa majesté, avec ses jambes arquées comme la paire de cornes
-du cerf-volant, le plus illustre de nos compagnons! O mes amis, retenez
-une minute vos larmes qui coulent sur son corps huilé par gouttes
-gonflées, et criez à Zeus lequel entre tous les habitants d’Ithaque,
-lequel entre tous les Grecs, vous souhaiteriez le plus ne pas savoir
-privé de la lumière!<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;O Zeus, c’est Elpénor! clamèrent toutes les voix, parmi lesquelles
-Zeus distingua, parvenue la première à l’Olympe, la voie aiguë de
-Périmède. Il crut bon d’y répondre par son tonnerre, et le nom d’Elpénor
-fut contenu pour la première fois dans le céleste roulement.</p>
-
-<p>Ainsi un gravier parfois se loge dans un bouclier de bronze...</p>
-
-<p>&mdash;Ce que fut Elpénor, ô Zeus? continua Ulysse. Demande plutôt ce qu’il
-ne fut pas. Il fut un cœur tendre dans un corps d’acier, une âme de
-choix dans une enveloppe hors de pair; le calembour à peine se contenait
-en son palais comme dans la bouche du perroquet la langue épaisse, et
-que dire aussi de son esprit ingénieux? C’est lui, charron, qui inventa
-la brouette, la changeant par un tréteau en roue à repasser, et il
-inventa aussi le lit, seule de<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span>meure commune des Dieux et des hommes.
-C’est lui, banquier, au jour de la septième collecte d’or, qui imagina
-de faire accepter pour moitié du versement les coupons thraces. C’est
-lui, poète, l’auteur des deux vers fameux: «Mon âme a son secret, ma vie
-a son mystère», et «Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel?» Et à
-ce propos, vous enfants, entonnez le couplet qu’il chantait en peignant
-le cheval de Troie. Non sans réciter d’abord l’épigramme qu’il dédia à
-Hercule, le soir où ce dieu nous contait son combat de Némée, et le fils
-d’Alcmène, encore que vantard comme tous les chasseurs, ne laissa pas
-d’en rire aux éclats!</p>
-
-<p>Il dit, et tous déclamèrent, Périmède battant la mesure:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Hercule&mdash;parlons moins fort!&mdash;<br /></span>
-<span class="i0">A tué le lion de Belfort.<br /></span>
-<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>Puis ils entonnèrent, alanguis, la complainte que chante le pilote
-durant les longues nuits, à l’heure où sur tous les visages de pilote
-coule la clarté de la même étoile:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Ecclissè, Ecclissa,<br /></span>
-<span class="i0">Mon bateau t’entraîne,<br /></span>
-<span class="i0">Nous avons tous fait ça,<br /></span>
-<span class="i0">Comme chante Hélène.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Gentil fuseau, ciseau méchant,<br /></span>
-<span class="i0">Marchandis’s pour les filles,<br /></span>
-<span class="i0">Ecclissè, qu’il est beau le champ<br /></span>
-<span class="i0">Qu’on fauche sans faucilles!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Tous pleuraient. Au seuil de leurs narines et de leurs yeux s’amassait
-la fumée du bois vert, et il s’en évadait, comme le blaireau extrait de
-son terrier, un noir chagrin,</p>
-
-<p>&mdash;Merci, camarades, dit Ulysse, et dites<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> encore à Zeus quel nom, s’il
-nous était accordé de voir revenir du royaume d’où nul jamais n’est
-revenu un des héros du siège, quel nom sortirait de vos bouches? Est-ce
-le nom d’Ajax, le nom d’Achille?</p>
-
-<p>&mdash;C’est le nom d’Elpénor! clamèrent les matelots, et la voix de Périmède
-surpassait toutes les autres.</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’Ulysse implorait le maître du monde, assuré qu’aucun
-cadavre ne peut renaître à la vie, que le destin est inéluctable, et que
-les trois terribles filles qui dévident et coupent n’ont jamais su, de
-leurs doigts osseux, faire à notre fil rompu un nœud coulant ou même une
-boucle.</p>
-
-<p>Mais Zeus, de tant de douleur ému, rendit la vie à Elpénor, mort pour
-jamais, qui se dressa sur son bûcher, pour la première fois de sa vie
-embaumant et lavé, et ces deux journées dans l’ombre des Enfers<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span>
-n’eurent d’autre effet que d’adoucir sa peau, comme deux journées de
-piscine.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>C’en était fait. Elpénor avait voulu revoir la belle Lampétie, sa
-cousine, gardienne des troupeaux sacrés et, la nuit venue, promettant au
-pilote les charmes de Phaétuse, la seconde vachère, il l’avait détourné
-jusqu’à l’île du Soleil. Tant Phœbus est peu redouté de celui que
-regarde Diane! C’en était fait. Les bœufs divins étaient égorgés, et
-bien que de leurs chairs cuites continuassent à s’exhaler de lugubres
-gémissements, les malheureux compagnons d’Ulysse s’attardaient à leur
-dernier repas, étonnés seulement, à la longue, du silence des mets
-innocents, bécasses, poissons et beignets aux légumes... Hélas! la
-foudre avait<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> fracassé leur navire: quatre fois il tourna sur lui-même
-comme aux exercices d’escadre ce vaisseau espagnol quand on ne
-déchargeait pas à la fois les pièces de ses deux bords; puis il sombra,
-et tous flottèrent sur le gouffre comme des oiseaux marins; d’abord de
-tout leur corps nu, et ils semblaient des cygnes; puis voguèrent leurs
-têtes seules, pareilles aux oies sauvages; enfin quelques mains
-ouvertes, hirondelles des mers, et Ulysse bientôt flotta seul. D’une
-coupe rapide, il nageait vers les débris du navire, et déjà il les
-atteignait, quand deux bras vigoureux enlacèrent son col.</p>
-
-<p>&mdash;O Neptune! murmura-t-il, as-tu besoin de me saisir à bras le corps? La
-lutte est inégale. Toi seul as pied dans ces abîmes!</p>
-
-<p>&mdash;O Ulysse! répondit une voix lamenta<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span>ble, ce n’est pas un ennemi qui
-t’enlace, c’est un ami, le plus fidèle, c’est Elpénor!</p>
-
-<p>Le roi d’Ithaque se débattait avec rage.</p>
-
-<p>&mdash;O Ulysse! fils de Laerte! petit-fils d’Arcésius! Aie pitié! suppliait
-Elpénor. Et, comme on lance un câble et le relance, essayant sur le
-rivage le poteau qui ne craque pas, ainsi il cherchait à atteindre celui
-des ancêtres d’Ulysse qui pût accrocher la pitié. Cependant il ne
-lâchait pas non plus la nuque de son maître, car sa plus solide demeure
-au monde était ce héros flottant!</p>
-
-<p>&mdash;Lâche ma tête! criait Ulysse.</p>
-
-<p>&mdash;O Ulysse, c’est justement ta tête que j’implore, c’est à la plus
-divine part d’Ulysse que je veux devoir la vie. Ainsi, si tu étais Ajax,
-je me suspendrais à ton illustre bras, si tu étais Achille à ton talon,
-et, Latone,<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> à tes seins. Bienheureux Elpénor, diront désormais les
-Grecs, comme Pallas naquit de Zeus, sous le marteau de la tempête il est
-né (mais tout nu) de la tête d’Ulysse, du cerveau même de l’Hellade!</p>
-
-<p>Ulysse s’épuisait, et, comme le cheval du Nil sur le dos duquel des
-oiseaux picorent, pour chasser le dernier plonge ses lourds naseaux, il
-plongea et se défit de son dernier matelot, pour jamais...</p>
-
-<p>Mais déjà Elpénor avait saisi ses deux chevilles.</p>
-
-<p>&mdash;Sauve-moi, Ulysse, disait-il, ou m’apprends à nager! Sauve-moi, ou je
-maintiens tes jambes fermées comme des ciseaux, et t’empêche de fendre
-le drap écumeux. O maître, tu avais raison et je comprends ton courroux!
-C’est ce qu’il y a de plus indigne en toi que je conjure de me sauver,
-tes orteils, tes tendons... Ainsi je m’accro<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span>cherais la tête d’Ajax, aux
-seins d’Achille, à l’âme de Thersite!...</p>
-
-<p>Sa voix soudain attendrissait Ulysse. Assuré maintenant par l’oracle de
-rentrer un jour, et seul, dans Ithaque, il s’accordait à lui-même de
-plaindre ce malheureux, par l’oracle assuré de périr.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Elpénor, fit-il.</p>
-
-<p>&mdash;O cher Ulysse! clama Elpénor éperdu d’allégresse.</p>
-
-<p>&mdash;Brave Elpénor, reprit Ulysse.</p>
-
-<p>&mdash;O mon roi bien-aimé, ô ma seule vie! cria Elpénor suffocant de
-reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre gros Elpénor, reprit Ulysse.</p>
-
-<p>&mdash;O porte de mon cœur, ô chevilles de mon âme! clama Elpénor qui ne
-trouvait plus, dans sa joie, que des mots d’amour.</p>
-
-<p>Mais, abusé par la flatterie du destin, il avait dans son transport
-ouvert les bras, abandonné, perdu Ulysse, et il coula. Il<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span> coula à pic,
-et la joie fut plus lourde en lui que la viande des bœufs divins en ses
-compagnons. Au-dessus du gouffre qui l’engloutit s’étala, car on l’avait
-enduit pour les funérailles d’une huile épaisse, une tache que moirait
-le soleil, ainsi que du monstre sous-marin que l’on éperonna. Et
-Elpénor, sur la terre source de désordres, donna soudain le calme à un
-arpent de tempête.</p>
-
-<p>Ce fut le salut d’Ulysse, qui put atteindre une sorte de radeau. Il
-l’escalada; à l’aide d’une gaffe, puis d’un filin mena à bien ces
-opérations marines que les traducteurs ne peuvent se tenir d’expliquer,
-pour la facilité du lecteur, en leurs termes techniques: il argua une
-conasse dans le virempot, puis la masure ayant soupié, bordina
-l’astifin: il était sauvé!</p>
-
-<p>Huit jours il fut ainsi sauvé, flottant à<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> l’aventure, sans voile et sur
-un océan et dans une vie si déserte qu’aucune métaphore même ne pouvait
-s’ajouter aux pensées ni aux mots et les alléger. Le soleil étincelait,
-semblable seulement au soleil. La lune, semblable seulement à la lune,
-brillait, pâlissait... Ballotté, secoué, doré le jour, d’argent la nuit,
-Ulysse prenait parfois dans ses mains ses chevilles où les mains
-d’Elpénor avaient creusé des anneaux rouges, et il regrettait cette
-pauvre image indigente et obstinée de son destin, comme le chêne
-qu’emporte un torrent regrette sa racine moindre.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span></p>
-
-<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td><td class="rt"><small>Pages.</small></td></tr>
-<tr><td valign="top"><span class="smcap"><a href="#LE_CYCLOPE">Le Cyclope</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_1">1</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top"><span class="smcap"><a href="#LES_SIRENES">Les Sirènes</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_49">49</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top"><span class="smcap"><a href="#MORTS_DELPENOR">Morts d’Elpénor</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_67">67</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="fint">CHARTRES.&mdash;IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.</p>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Elpénor, by Jean Giraudoux
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELPÉNOR ***
-
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-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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-received the work on a physical medium, you must return the medium with
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-is also defective, you may demand a refund in writing without further
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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