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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Elpénor - -Author: Jean Giraudoux - -Release Date: November 10, 2019 [EBook #60665] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELPÉNOR *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - ELPÉNOR - - L’impression de ce volume tiré à 950 - exemplaires (1-950) a été achevée sous - les presses de l’Imprimerie Durand, à - Chartres, le 25 août 1919. Le présent - exemplaire est justifié: - - - - - ELPÉNOR - - PAR - - JEAN GIRAUDOUX - - - PARIS - ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS - 100, RUE DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ - PLACE BEAUVEAU - - M CM XIX - - - Heureux écrivains qui le matin, au - réveil, salutaire exercice, faites des - haltères avec l’Iliade et l’Odyssée... - - C’est alors que mourut le matelot - Elpénor. Seule occasion que j’aurai - de prononcer son nom, car il ne se - distingua jamais, ni par sa valeur, - ni par sa prudence. - HOMÈRE. _Odyssée._ Chant X. - - - - -LE CYCLOPE - - -L’ile était un paradis. Les compagnons d’Ulysse, qui depuis quatre jours -n’avaient mangé ni bu, y découvrirent plusieurs sources, dont l’une -d’eau pétillante, tous les fruits, plus une baie acidulée, énorme, qui -fondait délicieusement avec son noyau dans la bouche, et toutes les -espèces de gibier, plus le lubard jaune rayé de noir, qu’ils découpaient -par tranches transversales. En somme, le bonheur: c’est-à-dire tous vos -vœux exaucés, plus celui qu’un dieu seul peut former pour vous. Toutes -les ombres d’arbres, plus une parfumée qui se modelait sur le dormeur et -lui évitait des camarades de sommeil, et il y avait pour les couples -d’amis des ombres jumelles... Cependant, dès l’après-midi, matelots et -fourriers trépignaient le sable comme s’ils avaient à en arracher le -doux jus des vendanges. De leurs yeux ils versaient d’abondants -ruisseaux de larmes, de l’œil droit pétillantes. Ulysse ne voyait point -les avirons, enfin rassasiés d’eau salée, rentrer, langues de bois, dans -les hublots de la trirème et ses compagnons y apparaître, armés de -battoirs et de linges. Ils tordaient seulement leurs bras, d’où coulait -un soleil aride. Si l’un d’eux, repu de chasse, s’étendait de biais sur -son javelot étincelant, il agitait par saccades, dans le sommeil, ses -jambes bien fendues, comme les grenouilles sur leur fil de cuivre, et se -débattait dans les bras ravisseurs de Morphée. Ainsi l’enfant que sa -nourrice emporte loin de la belle flaque d’eau. Bref, ils avaient tous -les chagrins mortels, plus un qu’ils ignoraient, de ceux qu’un dieu -seul peut donner. - -C’est qu’une autre île, à un quart de lieue, se dressait, et ils -n’éprouvaient plus de désir que pour elle. Non pas qu’elle promît plus -que la première, car elle lui était étrangement semblable. Même pic en -son centre, sur les escarpements les mêmes jardins d’oranges, et la mer -dessinait autour d’elle (Ulysse les fit compter par Périmède), le même -nombre de rides. A chaque platane répondait là-bas un platane, à chaque -arbousier un arbousier, et les matelots maintenant se refusaient à -cueillir les arbouses et les pêches, pour ne pas causer ils ne savaient -quel dommage à leurs jumelles de l’autre île. Euryloque, qui voyait -l’aigle avant que l’aigle ne vît Euryloque, et qu’Ulysse dans les -brouillards plaçait devant lui comme un verre grossissant, orientant sa -tête de la main, apercevait les mêmes zèbres courir à la file sur le -rivage comme des barrières sous le soleil chatoyant. Aller dans la -seconde île était exactement rester dans la première. Mais, de même que -l’ami de l’amazone se languit vers le sein absent et le modèle et le -caresse dans le sable des plages, de même que les époux de deux sœurs -jumelles vivent le visage oblique et leurs regards croisés, tourné -chacun vers celle qui n’est point sa femme; ainsi un courant doré -tournait autour des îles comme une lanière et les compagnons, remuant -d’impatience le pied, comme le repasseur, y aiguisaient leur désir. Ils -ne voulaient pas voir que posséder la seconde image du bonheur, c’est en -convoiter la troisième et se livrer à la chaîne infinie. Ils -n’imaginaient non plus qu’ils pouvaient dans ce miroir se rencontrer -eux-mêmes et, comme deux chèvres sur la planche qu’enjambe l’abîme, se -heurter du front à leur propre existence. Toujours est-il qu’ils -refusaient de jouer avec leurs osselets encore tout frais, arrachés du -jour aux tendres agneaux, car ils avaient mangé les anciens pendant la -famine, et qu’ils poussaient, de minute en minute, comme les poètes, de -sinistres hurlements. - -Le matelot Elpénor se désolait entre tous. - ---Ah! divin Ulysse! criait-il, mène-nous vers la seconde île. N’as-tu -donc pas comme nous, après que tu as accompli un exploit (ou le moindre -geste), le sentiment que le même, juste le même, te reste à accomplir? -Certes nous avons pris Troie, mais ne sens-tu pas toi aussi qu’une -seconde Troie, intacte, poursuit la vie de la première, et dans tous -ses détails, et Hélène machinalement coule vers Pâris un regard, et -quelque écuyer inconnu applique à la dérobée une gifle sur la croupe du -cheval d’Hector, et les servantes d’Hécube polissent dans les sous-sols, -avec un terrible souci, une assiette d’argent terni. Certes nous avons -vu les trois sirènes, mais il nous reste à voir trois sirènes encore, si -différentes, juste les mêmes; et nous envions ceux qui n’ont pas vu les -premières. Et toi-même, divin Ulysse, je te touche, j’embrasse tes -genoux, mais laisse-moi supplier à travers toi le second Ulysse, dont -toi-même, ô cruel, nous sépares! Que celui-là me pardonne d’avoir pour -désir une sphynge à deux seins, puisque aussi bien j’ai deux yeux et -deux oreilles. - ---As-tu deux langues? répartit Ulysse. En ce cas je suis perdu. - -Mais les matelots s’étaient assemblés... - ---O roi d’Ithaque, criaient-ils, Elpénor est fou, et fou qui veut aller -dans l’île! Or donc, inflige-nous la punition de nous y conduire, car il -est évident qu’arrivés là-bas nous n’aurons plus de soucis que pour -celle où maintenant nous sommes... Au travail, camarades, et jetons à la -mer pelures, os, et noyaux, car nous nous repentirions amèrement, une -fois en face, d’avoir souillé, quand il était notre demeure, notre -désir! - -Ainsi ils croyaient flatter Ulysse, rigoureux sur la propreté, et -bientôt il n’y eut plus de sale, comme dans les pays récurés du Nord de -l’Europe, que l’eau et que la mer. - ---Parez donc le vaisseau, leur dit Ulysse. - ---O Zeus, pensait-il cependant, ne m’as-tu pas mené aux limites -suprêmes, et cette barre qui joue entre les deux îles n’est-elle pas le -pli qui sépare notre monde du monde des Idées? M’as-tu donc jugé digne, -le premier, de voir des mortels et des objets autre chose que leur corps -et leurs ombres? Cette île n’est-elle pas l’Idée de notre île, l’île que -toi-même tu créas, car tu ne serais pas dieu si tu t’étais mêlé de -l’ignoble matière; et un démiurge a suffi. Allons donc vers l’Ile -véritable. Je sens que la ceinture de l’Univers s’agrafe par ces deux -boutons étincelants! - -Mais il se garda de confier de telles pensées à ses matelots et se -contenta de les faire parer et parfumer, comme le philosophe pare et -parfume ses disciples, le jour de son cours où ils doivent apercevoir, à -travers les mots, le royaume des Idées. Puis Zéphir, prenant le vaisseau -par ses deux voiles, l’emporta, et soudain, comme le cocher ramène la -tête du cheval effrayé vers la borne de marbre, l’arrêta frémissant près -d’un promontoire. - -Là où séjourna leur désir, les mortels vont avec plus de respect que là -où habita un dieu. Tout ce que les matelots avaient détruit ou dédaigné -dans la première île, ils le considéraient maintenant d’un œil charmé et -le caressaient de mains innocentes. Ils ne tuaient plus les animaux, et -d’ailleurs le soleil couchant enveloppait les antilopes, les martres et -les papillons mêmes du vernis dont s’enduisent les feuillages éternels. -Seule l’âme d’Ulysse était rongée par l’inquiétude et sans vernis, car -il avait aperçu sur le rivage l’empreinte d’un pied gigantesque. Anxieux -aussi de peser le moins possible sur un monde peut-être immatériel, il -avançait d’un pas sans trace, tâtant le terrain de son bâton comme s’il -l’eût pensé un décor creux, et il fermait les yeux au moindre -rayonnement, par crainte qu’une fulguration subite n’absorbât le faible -flambeau de son âme. - ---O Pallas! pensait-il. Fasse que je foule une terre et non une œuvre de -Zeus! Fasse surtout que le géant qui habite cette île, ne soit point, -par un jeu de l’Olympe, ma propre Idée. Je viens de voir qu’il ajuste -ses bandelettes en méprisant l’orteil, ainsi que seul j’en ai la -coutume! J’en frémis. Quel prestige aurait désormais aux yeux de ses -matelots ton cher Ulysse, s’ils l’avaient pu comparer à un Ulysse -décuple! - -D’autre part, voyant l’ombre d’Euryloque happée par l’ombre avide d’un -figuier, il recommençait à craindre que tous ces faibles corps humains, -y compris son corps royal, ne fussent bus soudain par leur divine -souche, et il préféra rentrer au sein de la terre même: - ---O camarades, ordonna-t-il, montons à cette caverne, et dormons. - -Et il imposait silence à Phaësias, le premier qui ait inventé de dire -vous au lieu de tu, qui répétait: «O vous, Ulysse», et le roi d’Ithaque -frémissait de cet insolent pluriel. - -Déjà ses compagnons dormaient, et lui-même marchait en gambadant sur le -monde de Morphée, plus solide ce soir-là que le monde de sa veille, -quand le soir jeta dans la grotte un troupeau de brebis immenses et l’y -laissa, et ainsi l’ouragan abandonne au rivage ses flocons, ses colères. -Le Géant entra derrière elles, et d’un rocher sépara la nuit du dehors -de la nuit sans étoiles. Puis il prépara du feu, et les nœuds des -chênes sous ses mains éclataient comme des fougasses. Ulysse, aux -jointures duquel, comme un mal, s’accumulait l’angoisse, écrasé par la -crainte de l’immortel et géant Ulysse, tâchait de distinguer les -mouvements du monstre. Mais il ne pouvait qu’entendre son fracas. Cela -d’ailleurs lui suffit et bientôt son cœur battit moins vite. - ---O fille de Zeus, pensa-t-il, sois louée! Celui-là tousse, renacle et -crache. Celui-là n’est pas le net Ulysse. - -A ce moment le feu flamba et le géant vit les Grecs. Il était un jeune -Cyclope, hirsute comme la montagne, et qui dévorait une biche. Tous -pâlirent, moins Ulysse, qui ne redoutait guère que lui-même, fût-ce à -grandeur égale, et qui s’avança au devant de l’horreur, épanoui à -l’idée de berner un Cyclope, et se divertissant dans son discours à des -inversions. Car, par plaisanterie, il recourait aux formes du langage -des futurs germains qui gardent pendant toute la phrase le verbe comme -un noyau dans leur bouche, et l’échappent soudain: - ---O Cyclope, dit-il, ce n’est pas deux, ce n’est pas quatre, ce n’est -pas six yeux ou paires (ou couples) d’yeux, qui pour contempler celui -qu’au centre de ton front par ton cerveau même tu nourris, suffiraient. -Bouclier, contre lequel d’Apollon les flèches se brisent, et ton sourcil -comme l’arc noir de l’amazone au-dessus soudain de son bouclier rond, -sur lui apparaît et se tend. O Cyclope, quand ton œil tu clignes, il -semble que le soleil cligné a! A quoi la beauté reconnaît-on? A ce que -les dieux l’envient. Or tu es du plus puissant, de l’Amour lui-même, -envié! J’ai bien dit l’Amour, et non l’Amitié, et non le Plaisir! -Anxieux de te ressembler, l’Amour s’apposa sur l’œil droit un bandeau -qui depuis a glissé aussi, le maladroit, sur le gauche! - -Le Cyclope s’inclina, et ce que Borée ne peut avoir du chêne, de cette -masse le souffle d’Ulysse l’obtint. Cependant les matelots, hilares, et -délirants de trouver, à la place d’une terrible aventure, un intermède, -se levaient et criaient: - ---Hourrah! Hourrah pour le Cyclope! L’Amour tâche à lui ressembler. -Cache-toi, ô Amour! Tu connais les cachettes! - -Le Cyclope les écoutait, stupide. Les éclats grecs de ces voix -traversaient de ses pavillons la forêt épaisse, que les optatifs -chatouillaient. Une minute il semblait les y retenir, penchant la tête, -comme un vin dans une coupe; puis, laissait aller la louange par -l’énorme canal qui conduit au marteau. Celui-ci frappait sur l’enclume, -l’enclume sur le tympan. Alors il entendait. Mais son tympan était si -sonore et si large qu’on l’entendait entendre. - ---Étranger, dit-il enfin, tu as la langue bien pendue. S’il est permis -avec toi de n’avoir qu’un œil, il ne l’est point de n’avoir qu’une -oreille! - -Alors les matelots, comprenant qu’ils étaient sauvés, claquèrent des -mains et crièrent: - ---Ce n’est pas du miel qu’il y a sur les lèvres du Cyclope! Ou alors, -avec ce miel, l’abeille oublia son aiguillon. Il a de la répartie comme -un diable! - ---Étrangers, répondit le Cyclope, j’aime vos discours. Je m’en voudrais -de vous cacher qu’un jour viendra où vous me servirez de pâture. Mais -que cela ne nous empêche point d’être amis! La cuisinière alerte tuera -les poules, mais elle est la bienvenue dans la basse-cour et la gent -ailée, à l’envi, s’ébroue de joie à sa vue. - -Alors les compagnons d’Ulysse, comprenant qu’ils étaient perdus, -s’écrièrent: - ---Il a raison! Ébrouons-nous à l’envi! Le Troyen qui affirmera que la -cuisinière alerte n’est pas la meilleure amie des poules, nous lui -enfoncerons,--dans sa bouche fendue de biais comme l’œil amande de -l’hypocrite asiatique,--à coups de maillets, une betterave! - -Le Cyclope tourna le dos au feu. Sa longue barbe était pleine des débris -de l’antilope, mais les matelots n’osèrent le lui signaler sachant que -les hommes eux-mêmes se froissent d’une telle remarque, que l’intérêt -public pourtant inspire seul. - ---Et toi, dit enfin le géant à Ulysse, qui as la langue comme un python -pendu par la queue et par elle pourrais soulever un bœuf, quel est ton -nom? - ---Je m’appelle Personne, répondit Ulysse. - ---C’est un nom qui ne me dit rien, dit le Cyclope. Mais ne connais-tu -pas les droits d’un hôte? N’as-tu pas à me révéler aussi le nom de ton -père, et celui de ton aïeul? - ---Mon père s’appelait De Personne, reprit Ulysse. Il était de naissance -noble. Moins cependant que le père de mon père, qui s’appelait De De -Personne. - ---Et toi? dit le Cyclope à chaque matelot. - -Mais les matelots, devinant la malice de leur roi, fixèrent les yeux sur -lui, et d’après la part du corps qu’il désignait du doigt sur lui-même, -se forgèrent chacun leur nom: - ---Je m’appelle Monfront, dit Euryloque . - -Et tous suivirent son exemple. Non toutefois sans une alerte, causée par -Elpénor, qui n’avait pas compris la ruse, et s’obstinait à ne pas -répondre, interloqué par le geste d’Ulysse, qui montrait son œil d’un -doigt plus frémissant que celui de la boussole, et par les vingt-quatre -gestes de ses camarades qui imitaient Ulysse. Déjà le Cyclope allait sur -lui, menaçant. Enfin sa face s’éclaira: - ---Je m’appelle le Cyclope! hurla-t-il triomphant; et le nom résonna dans -la caverne. - -Alors ses compagnons, voyant leur mort s’écrièrent: - ---Ah! que ne sommes-nous restés dans l’autre île? Certes il est beau de -voir le plus bel œil de Cyclope luire en notre prison. Mais que sert au -malheureux chancre d’habiter l’huître, nourrît-elle la plus belle -perle?... - -Mais, entendant ce nom redoutable, le Cyclope, pris d’un tremblement, se -rassit. - - * * * * * - ---Dis-moi, Personne, demanda-t-il doucement quand son cœur fut calme, -as-tu jamais aimé? - ---C’est selon, répartit Ulysse. Qu’entends-tu par aimer? - ---Par aimer? reprit le Cyclope (et, coloré par les reflets du bûcher, il -semblait brûler lui-même)... Par aimer, j’entends frissonner d’un feu -qui glace, étouffer d’une ombre aride, j’entends écrire mon nom à la -hache sur l’écorce des chênes, et dans la mer avec des quartiers de -roche habilement posés. Pauvre nom que le flux chaque jour recouvre, et -je me sens des heures entières anonyme. Et j’entends enfin, selon -l’humeur de l’objet,--c’est ainsi n’est-ce pas que vous autres hommes -appelez vos amantes?--selon l’écart des deux petits plis à son front, -fatal aiguillage, arriver en une seconde à l’idée du bonheur ou du -malheur éternel, et le tuer (j’entends l’objet) s’il le faut! - ---O camarades, répondit seulement Ulysse, chantez au Cyclope ce que -c’est que l’amour! - -Il dit et les matelots clamèrent l’hymne de Pénélope: - - Aimer, c’est chaque nuit couper des fils de laine, - Les retendre le jour. - C’est vouloir, c’est ne pas vouloir, c’est être reine, - C’est maudire l’amour! - -Et Périmède balançait son corps au-dessus d’eux, pour marquer la -cadence. - -Le Cyclope les interrompit, effaré. - ---Holà! dit-il! quel est ce langage bizarre, élastique et trompeur, qui -me donne l’impression de rouler sur la crête des vagues, puis -d’enfoncer, et qui me chavire! - ---Ce sont des vers, répartit Ulysse, et les femmes cèdent à qui les leur -offre. Remets-toi, te voilà tout pâle! - -Le Cyclope s’épongea: - ---Il faut être habile comme ce vieux pilote, dit-il en désignant -Périmède, pour se tenir droit sur une pareille houle. N’avez-vous donc -point un mode d’aveu moins incommode pour l’amant? - ---Nous avons les versets, répartit Ulysse. Certes l’attaque régulière de -la rime, et l’absence de toute relation entre le rythme et la pensée, -qualités maîtresses des vers, les rendent plus redoutables pour le -physique des hommes, mais les versets épousent les mouvements même de -la passion. L’âme elle-même est leur doublure, non le bois blanc des -versificateurs,--et entre les césures, on l’aperçoit elle-même, -étincelante. Camarades, récitez au Cyclope les versets d’Ulysse Partant! - -Ils déclamèrent et Périmède levait la main aux césures et aux rejets, la -gardait une minute haute, retenant les plis soyeux du verset, comme le -dieu voyeur qui soulève les tentures de la chambre nuptiale: - - Ah! vois mon écuyer tirer par la boucle du timon le double attelage - et l’accrocher - - Au train bombé du char: Vois Mars avec effort ceindre une de ses - ceintures. Ah! l’un remuant et harcelant l’autre, vois les deux - étendards à ma fenêtre dans le vent du matin, se parler et se - mordiller comme mes deux chevaux! - - Ah! comme le roi qui essaye sur ses courtisans une vertu nouvelle, - o jour nouveau, laisse-moi t’essayer sur moi! O Aurore, o pudeur, - colore d’Ulysse tout ce que l’acier et l’or ne rend point - invulnérable et glisse un fil rose entre les jointures de mes - cnémides. - - Et laisse-moi brouiller comme un jeu qui ne servira plus l’Hellade - et ses petites cases: O Ithaque chef-lieu Athènes! O Lesbos, - chef-lieu Sidon! - ---Décidément, dit le Cyclope, j’aime mieux le vers, malgré le mal qu’il -me fait! Auquel des deux, dis-moi, les femmes cèdent-elles le plus vite? - ---C’est selon, répartit le divin Ulysse (qui n’était point divin, comme -on le sait, en ce que toujours il succombait au désir de placer une de -ses épigrammes)... Le vers, je te l’ai expliqué, agit sur les muscles et -les force à sourire. Tu as vu sourire une femme, Cyclope? - ---J’ai vu les cheveux frisés que Galatée coupe droits sur son front -soulevés tout d’un coup par la brise. Son visage restait sévère, mais -ainsi sourit par sa frange la mer cruelle. - ---Le verset, poursuivit Ulysse, gonflant leur cœur, les fait pleurer. -As-tu vu pleurer des femmes, Cyclope? - ---J’ai vu l’averse sur le visage de Galatée. Elle souriait. Mais de -grosses gouttes coulaient sur ses joues. - ---Mais l’épigramme, acheva Ulysse, les jette pantelantes à tes pieds. -Camarades, chantez au Cyclope l’épigramme que fit Pâris pour Hélène, -fille de Léda. - -Il dit et les matelots chantèrent: - - On dit, femme d’Agamemnon, - Qu’en amour, faux est ton renom - Et que, fasse qu’on ne le croie, - Tu ne sais aller jusqu’à Troie... - ---Et que répondit Hélène? demanda le Cyclope exultant... - ---Camarades, ordonna Ulysse, dites au Cyclope ce que répondit Hélène. Il -est discret; nul ne le saura. Je sais que d’abord elle rougit... - ---J’ai vu rougir des femmes! hurla le Cyclope. J’ai vu Galatée endormie -et le soleil levant sur ses joues... La seule qui rougisse en dormant! - -Mais le chœur lui coupa la parole: - ---Et toute pantelante, acheva le chœur, qui reprenait par flatterie les -adjectifs de son roi, elle dit: - - C’est un péché, je le confesse, - Mais Pâris vaut bien une messe! - ---Vous me ferez une épigramme, cria le Cyclope délirant! Mais vous -n’êtes pas tous indispensables pour l’achever. Voilà que j’ai faim. Ne -puis-je rôtir deux ou trois d’entre vous? - ---O Cyclope, répartit Ulysse, enlève à l’orgue un de ses tuyaux, et il -joue faux. Tue l’un de nous, et l’épigramme rate!.. - -C’est ainsi qu’avec des sobriquets, Ulysse avait bâti de ses matelots un -corps invulnérable, et autour du nom insaisissable de Personne, ils -goûtaient un calme enviable, le suivant dans chacun de ses gestes, comme -les brebis qui se groupent pour habiter et suivre l’ombre d’un nuage. - - * * * * * - ---Attention, dit Ulysse, ayons l’œil, et le bon! - -Au-dessus de l’œil du Cyclope, fermé comme une trappe sur les caves du -sommeil, six matelots balançaient en mesure un tronc d’olivier dont la -pointe était rougie. C’étaient les six que désignait Ulysse pour ficher -dans un rivage le pieu qui retient le vaisseau dans la tempête; de la -même force ils allaient planter celui-là, et amarrer leur vie au fond de -l’ombre éternelle. Les brebis, prévoyant quelque malheur, émettaient -plaintivement--laissant la première aux hommes qui s’indignent, la -dernière aux serpents qui se froissent--la seconde lettre de l’alphabet. - ---Une! deux! trois! commanda Ulysse. - -C’en était fait! Ainsi, si la terre était ronde, déborderait-elle et -éclaterait-elle, un dieu d’acier enfonçant en elle son index rougi. La -nuit en monta et s’enflammait comme les gaz noirs. Chacun des sourcils -et des cils crépita comme les tiges d’hyacinthes fanés qu’on jette au -feu. Le Cyclope sauta sur ses pieds, et, avec des hurlements -épouvantables, appela les autres Cyclopes... - ---Il s’est réveillé! se dit l’astucieux Ulysse. - -Deux heures durant, le géant tourna en rond, et les brebis effrayées -galopaient devant lui. Boucle complète, et telle qu’il s’en forme dans -le sein des métaux infernaux. Enfin, comme il piétinait les agneaux -épuisés, il eut pitié d’eux, il s’accroupit au centre de la grotte, -lançant parfois au hasard, pour saisir les Grecs, ses mains à droite et -à gauche. Mais il ne pouvait attraper que des crabes, que les compagnons -d’Ulysse avaient pêchés sur le rivage et s’amusaient à lui tendre au -bout des coudriers flexibles. Bientôt tous les autres Cyclopes -s’assemblèrent devant l’antre: - ---Eh, Cyclope! criaient-ils. Tu cries comme une vraie pucelle! Dis-nous -qui t’a pincé? - ---C’est Personne! répondit le Cyclope. C’est Personne! - ---Qui est-ce, ton Personne? demandèrent les Cyclopes, car ils voyaient, -à l’absence de la négation, que Personne était un nom propre et point un -pronom. - ---Personne? répondit le Cyclope. C’est le fils de de Personne, le -petit-fils de de de Personne... - -Les Cyclopes se mirent à rire: - ---Voilà que tu bégayes! Cyclope! - ---Et le bandit n’était pas seul, continua Polyphème. Il y avait... - -Et il nomma vingt-quatre parties de son corps, croyant nommer les -vingt-quatre compagnons d’Ulysse. Les Cyclopes étaient en joie: - ---Et ton nombril, Cyclope? crièrent-ils. N’a-t-il rien fait dans cette -histoire? - -Et, pouffant de leur plaisanterie, ils regagnèrent leurs clos en -lutinant leurs compagnes. - -Soudain, le Cyclope se frappa le front,--sur le côté, comme font les -Cyclopes quand ils ont une idée. - ---O mon père, gémit-il, ô Neptune! Guéris-moi de l’épigramme que m’ont -faite les maudits Grecs! Déjà, ils voulaient m’apprendre des vers et me -donner sur la terre, les impies, ces alertes de cœur qu’on ne doit -éprouver que sur tes flots! Guéris-moi, car est-il plus difficile pour -un dieu de tirer son fils de l’ombre que du néant? Vois-moi, ô mon père, -et je verrai! - -Il dit, et Neptune, d’un souffle, chassa la pesante boule d’ombre que -supportait le dos écrasé de son fils. Puis, du flanc encore ensoleillé -des sapins, comme le forestier recueille la résine ambrée, du rebord -occidental de chaque tige d’épi, du creux de chaque feuille, du verso -rouge de chaque vague, il fit couler la tardive clarté dans ses deux -mains. Puis, comme un guerrier qui s’élance casse les baguettes d’un -buisson, il cassa les derniers rayons du soleil. Puis il tira la surface -de la mer, et les regards inclinés de tous les marins du monde coulèrent -vers lui. Alors, il lança sans mesure toute cette lumière par le phare -puissant. Puis, comme l’intendante qui règle la lampe, il en fit un -regard moyen de Cyclope, mais désormais doré, puisqu’il était fait du -jour finissant. Le Cyclope poussa un cri de joie. Il voyait! Épuisé, il -en profita aussitôt pour dormir, et déjà les cils et les sourcils -repoussaient comme le tendre blé. Les Grecs les regardaient avec terreur -monter, noire moisson... - -Déjà, les six matelots, les plus forts et les plus lents à comprendre, -balançaient à nouveau au-dessus du géant le pieu rougi, quand Ulysse: - ---Pensez-vous donc, dit-il, réussir à six ce que ne purent à cinquante -les filles de Danaos, et verser la nuit dans ce tonneau sans fond? - ---O roi d’Ithaque, répliqua Euryloque, nous voilà donc perdus? - ---Mes amis, reprit Ulysse, qu’y a-t-il d’invulnérable dans un héros, -fils d’un dieu? - ---Son corps est invulnérable, ô Ulysse, car Zeus d’un mot peut le -guérir. - ---C’est donc à l’esprit du Cyclope qu’il faut s’en prendre, répartit -Ulysse. Ne nous attaquons plus à son œil, mais à sa vue. Quand Elpénor -parvient à s’extraire de l’entrepont où il fume l’herbe des Lotophages, -il a encore ses yeux, et des yeux plus larges que de coutume, mais il -prétend que ses pieds restent collés à terre, et que ses jambes -s’allongent sans fin... - ---O Ulysse, interrompit l’équipage enthousiasmé! Tu as raison! Prenons -la drogue d’Elpénor et la donnons à fumer au Cyclope. Prenons-la en -cachette, car voilà Elpénor furieux, et qui menace, si on le vole, de -révéler au Cyclope ton vrai nom. - ---Qu’Elpénor se rassure, dit Ulysse. Mon projet est plus simple. - ---O Ulysse, répliqua l’équipage. Ton projet est de retourner les -tableaux, d’accrocher les tables au plafond, comme nous le fîmes un jour -pour le berner dans la tente d’Ajax; ceux d’entre nous qui parlaient -restaient immobiles, et d’autres faisaient les gestes; d’assiettes vides -nous dégustions un succulent potage: Ajax en devint fou. - ---Mon projet est plus simple encore. Écoutez! dit Ulysse. - - * * * * * - -Le lendemain, le Cyclope fut tiré de ses rêves par des attouchements à -son visage et à ses épaules nues, et il sourit, car souvent l’Aurore -jouait à le caresser de ses doigts. Il entr’ouvrit son œil, et soudain -ne put l’en croire, car c’étaient les pieds nus des compagnons d’Ulysse -qui foulaient sans respect son corps, y laissant une minute leurs -empreintes. La caverne, d’ailleurs, était au pillage. Les Grecs buvaient -vin et lait à même l’outre et à même le pis. De vieux fourriers barbus -chevauchaient les béliers, et engageaient des courses comptant au -sablier le tour de grotte le plus rapide; et, comme le Cyclope poussait -un premier rugissement, puis un second, aucun ne daigna l’entendre. Le -géant en fut stupéfait: - ---O toi, cria-t-il, chef de cette bande! D’où vient que tu m’insultes en -mon propre logis? - ---O Cyclope! répartit Ulysse, que mal à propos tu t’éveilles! Notre vœu -le plus ardent serait d’avoir à te respecter et à te craindre. Un motif -puissant nous l’interdit, et nous ordonne de faire de toi un jouet. -Toi-même, l’imbécile, l’approuveras! - ---Moi-même, hurla le Cyclope, moi-même l’imbécile, et quel motif? - ---Qui nous dit que tu existes, Cyclope? Nous sommes sûrs de notre propre -vie, non de la tienne! Crois-tu donc que je me hasarderais à te nommer -imbécile, ou même niais, si le monde n’était pas qu’apparence! - ---Qu’apparence? et qu’est-ce qu’une apparence? - ---Camarades, dit Ulysse, chantez au Cyclope ce qu’est l’apparence. - -Il dit, et eux chantèrent l’hymne dorien: - - L’Apparence n’a qu’une mèche - Qu’une mèche de cheveux... - -Et ils confondaient avec l’Occasion. Mais Ulysse se garda de les -reprendre. Alors il expliqua au géant le jeu des illusions, et que la -matière est esprit, l’esprit néant. Et il lui fit rouler de l’index et -du médium croisés une boulette de pain, et le Cyclope était atterré de -sentir qu’il en roulait deux. Cependant, il ne se laissait pas -convaincre: - ---Étranger, dit-il, tu parles bien, et passe pour la matière. Mais si -chacun n’est assuré que de sa propre vie, je le suis donc de la mienne, -et j’ai le droit de saigner et de rôtir vingt-quatre chétives -apparences? - ---Libre à toi, dit froidement Ulysse, de rogner ton propre royaume. Les -apparences auxquelles tu commandes ne sont pas déjà si brillantes ni si -nombreuses! Par un coup de génie, tu as pu te créer des images de Grecs. -Libre à toi de remplacer chacune par un souvenir vide. Tu es avare et ne -voudras point avaler tes trésors. D’ailleurs comment nous prendrais-tu? - ---Je courrai après vous, je vous attraperai, dit le Cyclope. - ---Laisse-nous rire, Cyclope, repartit le menaçant Ulysse. Ne sais-tu -donc pas ce que c’est que l’espace? Camarades, chantez au Cyclope le -chant de l’espace indivisible, ou plutôt pourquoi Achille, nous faisions -l’expérience souvent sur la plage de Troie, ne peut rattraper une -tortue; ou peut-être, masse éléphante, te crois-tu plus rapide que le -fils de Pélée? - - * * * * * - -C’est ainsi que débuta pour le Cyclope une semaine de tortures. Il -s’obstinait à ne pas relâcher les Grecs, mais chaque jour, par la bouche -d’Ulysse, lui enlevait une de ces lourdes idées qui maintiennent rigides -les plis des âmes naïves. Ainsi la robe à volants qu’on prive de ses -boules de plomb se soulève au moindre vent et trahit des femmes les -lisses genoux. Aujourd’hui Ulysse détruisait le temps: et le Cyclope -s’allongeait sur la grève, sans passé et sans avenir, comme un sablier -crevé, et tout le sable de la mer semblait sorti de sa poitrine -débraillée. Le soir, c’était le tour de l’espace, auquel les philosophes -se plaisent à ajouter, comme une rallonge par invité, une dimension pour -chacun de leurs lecteurs: et le géant se croyant tenu de marcher par -pas indivisibles lançait comme un ataxique le pied loin en avant, et -renonçait à suivre la plus faible brebis. Ou bien le roi d’Ithaque lui -apprenait à ne plus croire aux couleurs: et, semblable au chagrin même, -sa crédulité teignait de noir, car Ulysse n’avait pas dit que le noir -est une couleur, tout ce qu’il aimait le plus, ses brebis blanches, ses -béliers roux. Il croyait maintenant aux rêves, et sa vie fuyait par la -nuit comme par une citerne mal cimentée. Puis Ulysse lui apprit les faux -syllogismes, l’Univers construit sur des nombres, et il voyait chaque -chose rouler sur de petits chiffres comme sur des dos de fourmis. Déjà -il bégayait, se heurtait par chaque mouvement aux parois de la grotte, -et, comme un enfant, n’avait plus qu’un souci, nourrir ses images. -Lui-même maigrissait, mais il gavait les Grecs de beurre et de -fromages, et ses brebis, traites à chaque instant, maigrissaient elles -aussi, car elles étaient sa chair, brebis aimées! et point d’ingrates -apparentes. - ---O Félicité, criaient les compagnons d’Ulysse. Aucun de nos maîtres ne -fut jamais si généreux! Vous rappelez-vous le mois que nous fûmes les -images des Ciconiens, et nous n’avions que du pain et de l’eau? Ou la -semaine où nous étions les images des filles de Mélados, et elles nous -voulaient tous les matins rasés de frais! - -Le Cyclope enfin n’y tint plus... - ---O Étranger, supplia-t-il, délivre-moi! - ---Délivre-nous, Cyclope, répondit Ulysse, et tu es libre. - ---Jamais, cria Polyphème! Ou bien vous restez mes images, je vous soigne -et vous garde. Ou vous ne l’êtes plus et je vous dévore. - ---A ton aise, dit Ulysse. Camarades, chantez au Cyclope l’hymne appelé: - -_Aspect lamentable de la vie du Cyclope._ - -Ils se levèrent et chantèrent l’hymne effarant: - - Ainsi que l’oiseau égaré dans un nuage, je ne sais plus où est le - ciel, où est la terre, où sont les flots. Du cœur de Galatée, me - séparent le vide, l’infini et le néant. Des yeux de Galatée me - séparent l’éther, les prismes trompeurs, l’espace que rien ne - comble. De la pensée de Galatée me séparent l’éternité, l’inconnu, - et le brouillard principe. Les trois mains du temps le présent, le - passé et l’avenir, jouent à la main chaude avec la main de Galatée. - Des lèvres de Gala... - ---Arrêtez! Arrêtez! cria le Cyclope. Je jure de ne pas vous tuer, mais -au moins donnez-moi un remède! - -Ulysse fixa de ses yeux l’œil du Cyclope et parla en louchant: - ---Le remède, Cyclope, est que nous reprenions l’aventure au point où -nous l’avons laissée. - ---Que je vous tue alors? - ---Tu ne nous eusses point tués, répartit Ulysse, car ma ruse veillait. -Cependant qu’aveuglé par la drogue d’Elpénor, ou par le pieu, tu -ruminais ta vengeance, tes brebis affamées se fussent mises à bêler. Ta -main eût alors écarté le rocher qui ferme la grotte, tu les aurais -libérées une à une, caressant leur dos, et mes compagnons pendus à leur -ventre eussent passé sans encombre. Moi-même je sortais cramponné à la -laine de ton plus beau bélier, tu l’arrêtais, et lui disais: (écoute -bien, car il te faudra répéter!) O Bélier, ô mon ami, toi qui chaque -matin t’élançais le premier vers les pâturages, as-tu deviné mon -malheur, tu sors le dernier aujourd’hui! - ---Sauvez-vous donc, dit le Cyclope, Adieu! - ---Nous ne nous sauverons pas! s’écria l’équipage. Les lâches seuls osent -fuir, triste courage! Nous voulons reprendre nos corps dans les recoins -de la grotte où nous les avons laissés le soir où tu fis de nous tes -images! Veuillent les dieux, ô camarades, que nos dépouilles soient -encore en bon état! - -Ils dirent, se tapirent dans les angles de l’antre, de façon à emplir -leurs poches de fromages et de fruits, une fois chargés s’accrochèrent -aux brebis, et disparurent dans la lumière... Ainsi les rêves... Le -Cyclope maintenant tâtait le dos de son grand bélier, non sans essayer -de caresser de l’autre main, dernier adieu, le visage d’Ulysse. Mais le -héros détournait la tête avec dégoût. - ---Poursuis-nous! ordonna Ulysse, quand il fut à distance raisonnable. - -Le Cyclope les poursuivit, sans se hâter, car, éblouis par le jour, -c’est eux qui étaient aveuglés, et ils titubaient à chaque pierre. -Parfois ils se retournaient et insultaient le Cyclope, pour donner du -vraisemblable à la poursuite. - -Enfin tous parvinrent au détour du promontoire où ils avaient dissimulé -leur vaisseau. Sur la mer dorée il flottait avec ses voiles rouges. -C’était la première image de vaisseau qu’eût créée le Cyclope, et il la -balançait sur les eaux avec surprise, et il tâchait de la séparer de son -reflet, aussi coloré qu’elle-même. Le temps pour lui de créer l’image -des avirons, du mât de perroquet et du mât d’artimon, et le vent déjà -gonflait les voiles. - ---O chers hommes! cria le Cyclope. Dans un moment de délire, je vous ai -conçues, et aujourd’hui ma sagesse vous chasse! Mais ne vous -regretterai-je pas? Je pleure, et jamais je ne vous ai vues aussi -brillantes! - -Car il leur parlait au féminin, depuis qu’il les croyait ses images. - ---Lance-nous des quartiers de roche, cria Ulysse. Le remous détachera du -bord notre vaisseau. - ---Voilà, ô la plus belle et la plus rusée! cria le Cyclope. - ---Prie ton père de nous accorder bon voyage! - ---Je le prie, ô la plus barbue! - -Déjà les Grecs étaient hors d’atteinte. Alors Ulysse, six hommes -disposant leurs mains en porte-voix devant sa bouche: - ---O Cyclope, cria-t-il, masse imbécile! ta stupidité est comme ta -laideur, sans limites! Crois-tu donc que les images d’un rustre -puissent être des Grecs, et qu’un cerveau de Cyclope puisse sans éclater -inventer l’idée d’Ulysse? Car ce n’est pas moins qu’Ulysse et ses -compagnons que tu viens stupidement de libérer, et n’attends plus de -douceurs de ton métier pastoral, car là où ils sont passés le tendre -gazon ne repousse plus sur les âmes! - -Alors ses matelots crièrent leurs noms véritables, soufflant dans l’air -le corps grotesque de leurs sobriquets, et c’était Euryloque et -Périmède, c’était Orkeus et Pisélonte, et tous les membres du corps -vivant de l’Odyssée. Et chacun injuriait le Cyclope... - ---On devrait toujours garder ses images près de soi, comme ses -troupeaux, pensait le géant. Dès qu’elles s’éloignent, elles deviennent -sauvages et nous insultent! - -Quand la mer n’eut plus de reflet, la terre plus d’échos, il remonta -tristement à sa grotte. La tête lui tournait encore, de cette semaine -folle, mais soudain un agneau boiteux se mit à courir devant lui. Ému il -voulut le rattraper, un long moment n’y parvint point, car il luttait -contre son pas indivisible et dépassait chaque fois le but. Enfin -l’agneau fut pris, et le Cyclope soupira, car il lui semblait, victime -encore du sortilège, qu’il avait pris l’agneau dans son cœur et non dans -ses bras. Il le regarda de près, approcha sa tête de ses lèvres, mais -soudain, comme ses yeux aussi l’effleuraient, il le vit blanc. Il vit -vertes ses prunelles, noirs ses sabots. Il bondit de joie, d’avoir -retrouvé les couleurs. Il bondit: O bonheur! Sa tête ne butait plus -contre le ciel, qui était tout bleu, il ne souffrait plus de son ombre, -qui était violette. Alors il se hâta de traire ses brebis, et des -larmes d’espoir coulèrent de ses yeux. Elles tombaient dans le seau où -aussitôt le lait caillait, et il fit ce jour-là le plus délicieux de ses -fromages. - - - - -LES SIRÈNES - - -Le navire allait à la dérive, car les rameurs avaient roulé sous leur -banc, ivres, mais de fatigue. C’est que le banquet de Troie avait duré -vingt ans. Ils se lamentaient, le moins bruyamment possible, mâchant de -menus cordages pour tromper leur faim, leur soif, et ils étaient résolus -de leur vie à ne plus bouger. Alors l’astucieux Ulysse fit sonner par -Périmède la trompette des repas, et tous s’élancèrent, à l’exception -toutefois d’Elpénor, qui avait pris des Lotophages la coutume de fumer, -affalé dans l’entrepont... - ---Quel merveilleux repas pour nous s’apprête! criaient les matelots. O -Ulysse, toi qui tiens les promesses mêmes de ton silence, que ne vaudra -pas la promesse de ta trompette! Voilà déjà que nous n’avons plus soif, -ô fils de Laerte, une eau délectable nous montant à la bouche! - -Ils dirent et tapaient de leurs cuillers contre leurs boucliers, toutes -assiettes moindres ayant disparu au cours du siège. - ---Hélas, dit Ulysse, c’est bien un repas que la trompette a sonné, mais -pas le vôtre. C’est le repas des monstres devant lesquels nous fera -défiler aujourd’hui le tapis roulant de la mer. Dans une heure nous -passons à portée de voix des sirènes; dans une heure et demie au large -de l’ignoble chienne, la divine Scylla; dans deux heures, s’il en reste, -devant l’infect Charybde, semblable aux dieux! - -L’enthousiasme de l’équipage ne connut plus de bornes: - ---O Roi d’Ithaque, cria-t-il, nous l’avions dit! Tu surpasses tes -promesses mêmes. - -Mais Ulysse refusa leur louange: - ---O mes chers compagnons, gémit-il, six d’entre vous, mes six favoris, -les six plus courageux, vont être dans l’instant dévorés par les -sirènes... - -Mais ils reçurent sans trembler la fatale nouvelle: - ---Hélas! crièrent-ils d’une voix, pourquoi ne sommes-nous pas ces six -favoris? Il est doux de périr pour sauver ses frères! Mais, ô divin -Ulysse, tu ne nous honores point de ta préférence, à juste titre, et toi -qui découvris Achille sous des robes, tu as su, sous nos armures, -découvrir des âmes femelles. Hélas! Pourquoi sommes-nous lâches? Ayons -du moins le courage de notre lâcheté. Nous nous contenterons donc -d’écouter le chant des sirènes, la musique, dit-on, trompe la faim! - ---Gardez-vous-en bien! répartit le fils de Laerte. Seul, attaché au mât, -je jouirai de leur déplorable appel. Vous autres ramerez, les oreilles -bouchées par des tampons de cire. Si toutefois vous trouvez de la cire! - ---O Ulysse, s’écrièrent les matelots, il suffit de suivre jusqu’à leur -ruche les innombrables abeilles qui sans répit paissent tes lèvres! - -Ils dirent et se précipitèrent à la cambuse, où, dans des boîtes de -biscuits, ils conservaient les blocs de cire dont on comble les trous -que les vers de mer percent dans la coque. Déjà ils revenaient, et -voyaient Ulysse chercher vainement les cordes qui devaient le lier au -grand mât, n’en point trouver, s’en irriter: - ---O Ulysse, crièrent-ils, ils n’est qu’une corde solide, celle que ta -parole passe au col de tes auditeurs, et pour jamais ils sont tes -prisonniers! - -Et cependant ils s’empressaient de réunir par des nœuds les morceaux -épars de cordages, leur seul repas. - -Il était temps. Déjà s’élevait la côte trinacrienne, palpitante et comme -si elle naissait. A peine regagnaient-ils leurs bancs que les six têtes -de Scylla, effroyables doigts d’une main trop complète, hapèrent six -matelots. Ulysse de son mât les vit voler au-dessus de sa tête, et ils -le saluaient! - ---Il est beau, criaient-ils, de mourir victimes des sirènes! - -Le roi d’Ithaque se gardait de les détromper, et, les voulant heureux, -il feignait de sourire à leur fin honorable. C’est ainsi, dans les -villes, que les jeunes gens égarés par une fille sans vergogne croient -jusqu’à leur dernière vieillesse avoir été victimes de l’amour lui-même, -et honte à qui les tire de l’erreur! Mais déjà Charybde inondait le -carré, la trirème entière, de bile, de sang et de bave. - -Enfin les sirènes apparurent. Chacune était debout sur un promontoire, -et, toute nue, agitant maussadement son péplum, semblait une naufragée -protestante et pudibonde qui dût se dévêtir pour appeler le sauveteur. -La première était blonde, la seconde brune, la troisième rousse: -c’étaient les couleurs que le fils de Laerte préférait chez les femmes -et déjà il tendait vers elles ses bras vénérables. Alors s’élevèrent -leurs voix. Mais ce jour-là, mélancoliques, et comme parfois les -poétesses quand les poètes les ont déçues, elles ne se sentaient point -de haine pour les navigateurs, les explorateurs, les ingénieurs, et -résolurent au contraire de révéler à ces timonniers leurs secrets -divins. - ---Cher Ulysse, chanta la première, si poussant ton bateau au delà des -colonnes d’Hercule, tu vogues trente jours et trente nuits, après qu’il -aura côtoyé une île longue, mais juste assez large pour que les femmes -aux yeux de feu tendent en travers leurs hamacs, tu aborderas un nouveau -continent, où des sauvages rouges coiffés de plumes tricolores -s’asseyent sur des crocodiles (là-bas appelle-les caïmans), et un soir, -voyant la voile d’un navire avant sa coque, l’idée te viendra que la -terre est ronde! - -Mais Ulysse ne pouvait entendre, car les matelots, pour alléger la rame, -avaient entonné l’éloge du Katablépas qui se nourrit, quand il a faim, -de ses propres pieds. Puis, doublé le promontoire, chaque bord enleva, -de l’oreille qui donnait sur Ulysse, le petit tampon de cire. - ---O maître, criaient-ils, que t’a dit la sirène? Tu te convulsais de -désir, le mât se courbait comme un jonc... - ---Un chant divin! répliqua Ulysse, car il ne voulait point les décevoir. -O mes amis, écoutez ce couplet enchanteur: - - Ulysse, empereur des lumières, - Lampe des yeux, duc des clairières, - Si brillant, si bel et poli, - Prends-moi Sirène dans ton lit! - -Mais rebouchez vos oreilles, camarades, hâtez-vous, voici le second -promontoire! - ---Cher Ulysse, chanta la seconde sirène. Etends-toi un jour sous un -pommier et regarde tomber les pommes. Peut-être un éclair -traversera-t-il alors ton cerveau. Ou encore amuse-toi, pour voir, à -mélanger du charbon de bois pilé avec du salpêtre vulgaire. Dans un tube -de bronze foré aux deux bouts (rayes-en l’âme si ton ennemi est plus -loin), verse ta mixture, un boulet de pierre et enflamme le tout, par -aide d’une mèche allumée. - -Mais le chœur des matelots couvrait sa voix: - ---Il est stupide pour un affamé, criaient-ils, de parler toujours de -repas! Tirons de notre pensée, comme on le fait du bœuf assommé, les -larges poumons, les foies succulents et la nombreuse fraise! Plus -d’allusions dans nos chants aux figues, qui éclatent sur Bacchus comme -de divins parasites gorgés de pourpre, aux raisins noirs qui pendent aux -treilles comme des grappes de moules! Pas un mot d’ailleurs des -poissons! Pour le vin et pour le miel, pour la crème et pour le caillé, -affirmons, ô mes camarades, que jamais nous n’en avons vu... Mais le cap -est doublé, ô Ulysse, que t’a dit la seconde sirène? Tes yeux nageaient -dans les larmes, de tes ongles tu ensanglantais ta poitrine... -Aurait-elle insulté ta gloire? - ---Elle n’insulta que mon âme modeste, répartit Ulysse. Aussi bien elle -le fit avec malice: c’est la blonde. Ecoutez, écoutez comme elle manie -la louange indirecte: - - Moi je déteste l’adorable, - Le divin me déplaît, - O qui es-tu, toi que j’adore, - Mortel et laid! - ---O Ulysse, clama l’équipage, comment as-tu pu résister à ce madrigal! O -laisse-nous, laisse-nous, faire un double nœud à tes cordages! - -Ils dirent et assourdirent à nouveau leurs oreilles, car déjà, -étincelante, la troisième sirène tournait sur son cap comme le jet d’un -phare. - ---O Ulysse, chantait-elle. Veux-tu que tes exploits ne périssent jamais? -Conviens alors de signes qui seront l’image des mots ou des fragments de -ces mots mêmes. Grave-les, à l’envers il va sans dire, dans une table de -bois ou de cuivre, enduis le tout d’une huile noire, et presse-le contre -un tissu. Si tu veux te venger d’Achille, ne traduis point son nom dans -le métal, et il n’y aura pas d’Iliade! - -Mais les matelots clamaient à perdre haleine: - ---Saturne se nourrissait de bornes emmaillotées, mais il n’est même pas -de bornes sur la route changeante des flots!.. O Ulysse, un de tes yeux -sortait, et tu rappelais en vain sur ton corps le voile qu’en écartait -le vent. Cette rousse aurait-elle insulté ta pudeur? - ---O mes compagnons, soupira le roi d’Ithaque, soudain las d’improviser, -quelles délices! - ---Heureuses sirènes, cria le chœur délirant, heureuses sirènes qui ont -Ulysse pour écho. O Ulysse, qu’a dit cette enchanteresse? - ---Ce qu’elle a dit? répéta Ulysse, cette fois court d’inspiration... -Elle a dit... elle a dit... préférant aux rimes l’assonance; elle a dit -simplement: - - Ulysse - Charybde - Sirène - Trirème - ---Quel hymne merveilleux! cria l’équipage déçu. - -Mais Ulysse auquel revenait, à défaut d’un poème inédit, la mémoire et -les fragments des odelettes apprises de son maître, crut utile pour son -prestige de laisser ses sujets sous une plus brillante impression. - ---Certes vous avez raison, ô matelots, reprit-il, et ces quatre vers -semblent médiocres, répétés par l’humaine voix. Mais, aussi, en les -entendant, ce n’est pas eux qu’on entendait. Les quatre mots de la -sirène rousse, parvenus à votre oreille, devenaient soudain un chant -étrange, et qui rongeait le cœur, et chacun ouvrait la serrure d’une -époque inconnue. Portés loin de la Grèce et de nos temps illustres, on -se voyait, dans trois mille ans, sur la terre tapissée des Gaules, dans -une bourgade sans préfet, et un insondable goût pour les pêches à -l’écrevisse, la chasse aux œufs de Pâques par des vertes prairies -donnait à l’âme un mouvement mortel! Voici ce petit morceau, et pour le -louer, tant il semble irréel, lumineux, obtenu par des reflets et des -rayons, on ne peut guère employer que les mots d’optique... - - Je vois de Bellac - l’abbatiale triste, - le Mail, et ce lac - (Qui n’existe!) - - Et je vois encor - L’automne en personne - Sonner dans un cor - Qui ne sonne; - - La foire d’été; - et tante Solange - haïr l’invité - Qui ne mange; - Ma jeunesse avec, - Qui,--Dieu sait sans charme!-- - Tire d’un cœur sec - Cette larme! - ---Quel reflet! Quel prisme. Quel foyer! criaient les matelots, qui -avaient compris la ruse d’Ulysse, et, sachant qu’il aimait surtout -placer ses épigrammes, qui décidaient de le flatter... Mais, ô roi -d’Ithaque, comme le reflet d’un miroir dans des miroirs, est-ce que ce -second chant, à peine posé sur l’âme, par elle violemment rejeté, ne -devenait pas un éclat de rire de la sirène et ne croyait-on pas entendre -des vers badins et moqueurs? - ---Justement, ô Grecs astucieux, reprit Ulysse, qui donna dans le piège, -on croyait entendre une épigramme! La sirène prenait à partie cette -lourde danseuse que j’eus jadis l’occasion de voir au Théâtre de -Colonne, et sous laquelle la scène craquait: c’est là la vieille haine -des chanteuses et du ballet. D’où vient, disait-elle: - - D’où vient que la danseuse Eva - Jamais à Colonne ne va - Et ne danse sur cette scène? - C’est que l’acoustique la gène! - -Mais déjà l’équipage somnolait, à ce point épuisé qu’il ne songeait à -dénouer les cordages d’Ulysse, pourtant son seul repas, ni à arracher -les tampons de cire. Ce navire qui voguait n’avait plus d’oreilles pour -les flots, et seul Ulysse entendait, tout à loisir cette fois, la voix -terrible de l’Océan, quatrième sirène. Heureux d’être attaché, comme -s’il se sentait coupable, il méprisait soudain les poètes, qui se -vantent d’ouïr les Muses et n’ont dans les oreilles que la clameur des -hommes. - ---Du moins, disait-il, je les ai vues... - -Toute terre avait disparu; le soleil couchant illuminait tout le flanc -tribord du navire, le flanc droit des matelots, celui-là qui avait frôlé -les sirènes, et il restait d’elles ce rougeoiement, comme sur le bras -candide qui frôla les orties. La poupe n’était plus qu’immondice, la -proue n’était que sang. Les voiles traînaient, souillées de limon et -d’écume... C’est alors qu’Elpénor, sa pipe achevée, monta de -l’entrepont. La tempête assaillait la nef. Vacillant, il souriait, -louait le ciel d’avoir dispensé une journée aussi calme, un soir aussi -paisible, et il pensait, laissant errer ses yeux de l’avant au -gouvernail: - ---Le cher, le beau navire! Ah! qu’il est propre et luisant! Que -prendrait de joie à le contempler notre cousine l’intendante, Euryclée, -fille d’Ops, issu lui-même de Pisénor! - - - - -MORTS D’ELPENOR - - -Bouillant Ulysse, annonça la nymphe Ecclissè, chambrière de Circé, voici -le jour, beau comme la nuit. Mais ma maîtresse n’est pas prête. Déjeunez -sans l’attendre. - ---J’espère qu’elle n’est point souffrante, dit Ulysse, pour parler, et -non sans sourire, car il aimait dans Ecclissè le choix toujours -désastreux de ses épithètes et de ses métaphores. - ---Ravissant Ulysse, répliqua la nymphe indignée, le soleil qui se lève, -semblable à la licorne, est-il souffrant? - ---Non certes! fit Ulysse. - ---Le croissant de la lune quand il apparaît, comme un mûrier plein de -vers à soie, est-il souffrant? - ---Il va très bien, répondit Ulysse. Mais, Ecclissè, veuille appeler mes -fourriers, Euryloque et Périmède. Tu les trouveras à mon vaisseau, et je -vois à tes pieds que tu n’en ignores pas la route. - -Les pieds roses d’Ecclissè étincelaient en effet, pailletés des micas de -la plage, comme dans le périmètre des cités la banlieue potagère semée -d’éclats de vitre et de tessons. Ainsi encore la statue que le fondeur -délivre, et qu’empêcha de s’unir à la forme de bronze une mixture de son -et de gravier. Certes Ecclissè ne risquait plus, aujourd’hui, de se -souder à la terre, moule des humains, mais ses beaux pieds se firent de -nacre sous les regards d’Ulysse, et il semblait que ce fût pour les -éloigner qu’elle sortit. A reculons d’ailleurs, par respect pour le -héros, et car elle redoutait que l’œil du maître ne distinguât aussi, -en plus de ses grains de beauté, des grains de sable à ses épaules -grasses. - ---Ce n’est pas sa faute, pensait Ulysse non sans complaisance, si cette -enfant aime les hommes (comme elle dirait) semblables aux dieux. - -Accoudé sur le lit de table, il paraissait contempler à travers les pins -noirs cette mer de Circé qui jamais ne porte de navires, mais il voyait -seulement, à travers ses sombres sourcils, Ithaque qui ne nourrit point -de chevaux. Puis, par jeu ou par devoir, ainsi que le chanteur tend les -cordes de sa lyre après qu’il y laissa jouer pour la politesse la vierge -fille de ses hôtes, il reprenait les métaphores d’Ecclissè et les -tendait à les rompre: - ---Voici le soleil qui se lève, se disait à mi-voix le triste Ulysse; -rond et rouge, comme un œil. Le voilà tout jaune avec un halo blanc, -comme un œuf. Voici le croissant de la lune, qui dépasse de moitié la -pente empourprée de la colline comme le crochet de la panthère la babine -doublée de nacre. Et moi, Ulysse, semblable à Pénélope, chaque nuit je -ruine, sur la couche de Circé, les projets que j’ai bâtis le jour. -Écoutez-la rire là-haut, cependant que les servantes sèchent son corps -et l’étirent, comme un canevas neuf. - -Il pensait, et Circé s’attardant, il tendit à la lionne qui rôdait -l’assiette de l’enchanteresse, débordante d’ambroisie tiède. Puis il lui -offrit le nectar, mais elle recula en grognant, comme le chien auquel un -soldat présente un verre. Déjà Ecclissè, appuyée au pilier, frottait -l’un à l’autre, sous un jet de soleil, ses beaux pieds vernissés, et -ainsi qu’ont coutume de les offrir, à la fontaine, mais sous le jet de -l’eau glacée, les filles de Sidon. - ---Voici, annonça-t-elle, Euryloque et Périmède, semblable au tigre, -semblable au lion! - -Ils saluèrent le héros, Euryloque astiqué et roux, semblable à la -belette, Périmède affable et tout noir, semblable au castor. - ---Divin Ulysse, crièrent-ils, quel conseil pouvons-nous bien te donner, -à toi qui es le conseil même? - ---L’homme riche, répartit Ulysse, quelle que soit sa richesse, ne -possède que ses propres trésors. L’époux trompé,--que de fois pût -défaillir sa vigilante épouse!--ne possède qu’une honte! Mais à l’homme -sage appartient, en surcroît de la sienne, la sagesse des autres hommes. -O vous deux, rendez-moi ce matin les mots et les images que j’ai glissés -journellement dans votre oreille et dans votre œil comme en mes deux -tirelires! - -Il dit, et eux secouaient modestement leur crâne demi-chauve, d’où rien -ne retombait, si ce n’est du soleil un reflet plus pâle que ne le -renvoie un vieux miroir. - ---Vous le savez! reprit Ulysse. Nous embarquons aujourd’hui, non pour un -beau rivage, mais pour les Enfers, où Tirésias m’annoncera qu’une seule -île désormais peut nous être funeste, l’île bombée et ronde où les -troupeaux de Phœbus paissent, disséminés sur une ligne droite du centre -à la côte, d’un pas d’autant moins pressé qu’ils broutent plus loin de -la mer et le bœuf du milieu pivote sur place. Nous partons au -crépuscule, pour que nos matelots passent sans le remarquer des ténèbres -de la nuit à ceux de l’Erèbe. Mais Circé, qui semble approuver notre -voyage, a décidé d’irriter contre nous les puissances mêmes qui -l’ordonnent. Je tiens d’Ecclissè que sont préparées à l’office -vingt-quatre coupes d’une crème, votre dessert de midi, qui vous donnera -l’illusion que vous êtes chacun un dieu, plus une vingt-cinquième, à moi -destinée, pour que je me prétende Zeus; et jetant les yeux sur la terre -l’Olympe y verra de lui-même une image grimaçante. Passez donc à -l’office, prenez les coupes, jetez-les à la mer. Si les dauphins et les -rascas en délirent, Neptune est responsable, et il est notre ennemi. - ---Divin Ulysse, crièrent les conseils, fou qui veut être un dieu! Tant -que nous vivrons nous crierons: Fou qui veut être immortel! - -Déjà ils se précipitaient à l’office, mais le roi d’Ithaque les retint. - ---Une minute mes amis. C’est maintenant qu’il faut sortir votre -sagesse: que pensez-vous d’Elpénor? - ---Qu’en penses-tu toi-même, astucieux Ulysse? Nous sommes habiles et ne -voudrions point t’exprimer un avis qui ne fût exactement le tien. - ---La franchise seule me plaît, dit Ulysse, je déteste Elpénor. -Parlez-moi sans contrainte. - ---Nous le détestons! répartit le vif Euryloque. La flèche qui meurtrit -Philoctète au genou pénétra dans sa gorge même, et que dire de son -haleine! Ses jambes sont cagneuses et il semble rouler entre elles, -quand il marche, le globe d’Atlas. Et je ne parlerai point des -paillettes qui le matin, comme un verglas, sont tombées de sa tête -chauve sur ses épaules nues. Mais toi, Périmède, dont le corps est moins -soyeux que l’âme, quel est ton avis? - ---Je ne sais, répondit avec lenteur Périmède, ce que tu penses de lui, -divin Ulysse, ni ce que pense Euryloque... Pour moi je déteste Elpénor! -Ce n’est pas seulement qu’il soit lâche. Il serait hypocrite d’être -courageux pour qui est escroc et menteur. Mais, après dix-huit années, -il confond babord et tribord; et quand je commande aux rameurs: nagez! -chaque fois il se jette à l’eau. Du reste, au disque toujours le -dernier, et, en fait de lutte, il ne parvient guère à terrasser que la -nonchalante Ecclissè. Quand l’ombre du grand figuier sur la plage a -tourné, j’aperçois à midi leurs deux empreintes, mêlées comme des -initiales, d’ailleurs si molles! Mais les femmes sont ainsi faites qu’un -mal fait les captive, et la faiblesse seule les vainc! - -Ainsi parlait le jaloux Périmède, et il tendait, semblable au castor, un -solide barrage aux flots de son aigreur. Mais Ulysse l’interrompit: - ---Laissons-là Ecclissè, ô Périmède. Mais, quand je cligne de mon âme -comme d’un œil myope pour voir toutes pensées réduites mais plus -distinctes, et que je roule, diminuées sur le fond de ma mémoire comme -en une émeraude concave, la mer, les naufrages et notre éternelle -aventure, il m’apparaît qu’Elpénor y joua le rôle décisif, et non la -Destinée. Il est à la source de chacun de nos malheurs. Tous les -spectres dressés et maussades des Dieux, entre lesquels pauvres Grecs -nous nous faufilons à grand’peine, il les bouscule comme des quilles, et -d’une maladresse si complète et si continuelle que je crains d’offenser, -en le contrariant, je ne sais quel dieu des fous. Car enfin qui versa -dans vos oreilles la cire bouillante et vous fit hurler à ce point que -vous couvrîtes pour moi les chants des sirènes? Qui brisa les armes -d’Achille, et prétendit pour se justifier qu’elles étaient de cristal? -Toujours le premier pour les escapades, le dernier à l’embarquement, qui -fut, dans cette île même, changé le premier en porc, et ne voulut -revenir à son état humain qu’après avoir essayé les formes, qu’il -prétendait intermédiaires, du brochet et du chimpanzé? - ---O Ulysse, cria Périmède, c’est Elpénor! - ---Ne m’interromps point, Périmède. La réponse est inutile à des -exclamations. Mais qui donc, je vous le demande, nous força d’aborder -l’île des Ciconiens sous le prétexte de nausées?--Le mal de mer à un -compagnon d’Ulysse!--Qui nous offrit un rivage qu’il nous dépeignait -peuplé de ses parentes, les accortes filles de Mélados, et qui se -trouva comble d’affreux Lestrigons? Qui surprîmes-nous, dans la caverne -de Cyclope, enfilant une aiguille pour coudre les paupières du géant? - ---C’est Elpénor! ne put s’empêcher de crier Périmède, puis il se tut -sous le regard menaçant du héros. - ---Mais enfin, acheva Ulysse, je suis las! Cette nuit nous serons aux -Enfers. Là-bas rien à casser, rien à heurter, mais un génie me dit que -la maladresse est plus impie encore dans le royaume des ombres, car -aucun bruit ni dommage n’en est la rançon. Il faut qu’Elpénor n’embarque -pas, et tous deux... - -Mais soudain Ecclissè parut, nue, et qui semblait ainsi hors de soi, et -si terrifiée que les métaphores fausses elles-mêmes se refusaient à sa -bouche rouge, et qu’Ulysse agacé devait terminer ses phrases. - ---O maître! gémissait-elle. Mes bras, mes bras tombent comme, comme... - ---Des fruits, acheva rapidement Ulysse. Qu’y a-t-il? - ---O roi d’Ithaque, je suis perdue, perdue comme, comme... - ---Une fille, acheva Ulysse, un trousseau de clefs. Mais encore? - ---Deux des coupes sont dérobées, ô Ulysse! Deux de tes compagnons vont -se croire des Dieux, et insulter leurs collègues vengeurs! - -Ulysse pâlit. - ---Toi, commanda-t-il, Périmède! arrête Elpénor et l’enferme. Il est à -coup sûr le premier des coupables. Et nous, cher Euryloque, découvrons -le second et l’empêchons de nuire. - -Car il ne reculait pas devant l’inversion du pronom complément quand -les mouvements de son âme étaient rapides. - -Mais déjà Euryloque avait assemblé sur deux files ses vingt-quatre -matelots et Ulysse l’un après l’autre les contemplait, d’un esprit -minutieux, s’essayant à découvrir dans leur regard ou dans leur souffle, -comme on reconnaît l’eau bouillante à ses bulles, cette buée qui décèle -la présence du dieu. Ou bien il approchait ses yeux d’un point suspect -de leur corps, cicatrice ou basane, comme l’expert qui cherche une -signature. - ---O Zeus, pensait-il cependant, pardonne-moi! Voilà que je ne puis -découvrir le coupable! Non point que ces hommes me semblent privés de -toute estampille divine. Bien au contraire! Ils sont abrutis par vingt -ans de souffrances, de jeûnes, de banquets; les roulis des mers les plus -vides, l’agitation sur les terres les plus rocailleuses les a tassés et -durcis comme des sacs de sel, les voilà au niveau le plus bas de la -culture et de l’intelligence. Et cependant pas un seul devant lequel je -prenne sur moi de dire: Toi, mon ami, tu n’es pas un dieu! - -Il se tourna vers son fourrier. - ---Eh bien, mon pauvre Euryloque, qu’en penses-tu? - ---Touchons-les, Ulysse. C’est au toucher qu’on ne peut manquer de -reconnaître les dieux, sans parler des déesses, car il se peut, selon la -coupe bue, que nous ayons dans l’escouade Vénus elle-même. - -Déjà il passait la main dans le cou du vieux Krokus, fils d’Orcheus, qui -fit un bond subit, quand les échos de voix en querelle retentirent dans -le parc, puis les voix elles-mêmes, et Périmède apparut, poussant devant -lui Elpénor, un Elpénor étrange, dont la droite était nue, la main -brandissant un arc, la gauche drapée de tigre et de panthère, le bras -soutenant un thyrse, et son visage aussi était coupé en deux moitiés -contraires, l’une claire, l’autre sombre, comme les portraits-enseignes -des nettoyeurs de vieux tableaux, l’œil droit cruel, fixe et pur, l’œil -gauche chassieux, clignotant... - ---Seigneur! cria Ulysse. Il a bu les deux coupes! - -Cependant Elpénor, acclamant de la commissure gauche de ses lèvres la -cohorte des camarades, entreprit de danser le péan sur son pied sénestre -aux varices pourpres, et dans les airs son pied droit, blanc comme un -osselet, se cambrait indigné. - ---Je suis Diacchus! criait-il aux reprises. Je ne suis rien moins que -Diacchus! - ---O perfide Circé! se lamentait Ulysse. Il a bu la coupe de Diane et -celle de Bacchus! - -Déjà, sans d’ailleurs qu’ils s’en doutent, une ombre recouvrait le côté -gauche des matelots, une clarté leur côté droit. - ---Saisissez-le! ordonna le roi d’Ithaque. A moins que l’un de vous ne -soit assez sûr de son épée et le pourfende en deux parts égales. Si -Vulcain fut coupable d’offrir Vénus et Mars unis par des maillons de fer -à la risée des dieux, quel poids divin n’attirera pas sur nos têtes -celui qui présente aux hommes, accolés par la peau humaine, greffe -infâme, la Pudeur et le dieu du Vin. Saisissez Elpénor, le portez sur le -faite du palais, le faites boire jusqu’à ce qu’il en dorme! - -Ils s’empressèrent, le soutenant et l’élevant dans les airs par les deux -membres de sa part gauche, car il est pie d’aider Bacchus, mais nul -mortel n’aurait l’audace d’effleurer de son doigt les chers biens, même -faux, d’Artemis. - -Ils revenaient quand Ecclissè parut. Elle répandait de lourdes larmes -qui eussent coulé jusques à ses genoux, puisqu’elle était nue, mais elle -les essuyait à hauteur de la ceinture qu’elle avait irritable. Alors, -entre mille sanglots, elle balbutia un langage incertain dont on perçut -seulement la phrase «semblable à la terre» et les mots «chevaux blancs»; -de quoi l’astucieux Ulysse conclut qu’elle parlait de la mer, et que les -béliers noirs destinés au repas des ombres étaient embarqués. - ---En route! commanda-t-il. - ---Nagez! cria joyeusement Euryloque, n’ayant plus à redouter qu’Elpénor -à ce mot plongeât de son banc. - -Mais comme la trirème virait, les rames du babord levées et rougies par -le soleil couchant, les rames de tribord pendant et blanches sous la -lune, et que le navire lui aussi semblait gonflé et mû par un double -dieu, les airs frémirent d’un cri épouvantable, à la fois humain et -divin, mâle et femelle... Périmède à la vue perçante cria des vergues: - ---Elpénor s’est tué, O Ulysse! Nous entendant appareiller il s’est jeté -de la terrasse! - -Déjà le navire voguait, et Périmède lui-même ne put voir la pâleur et la -rougeur d’Elpénor, sa délicatesse et sa force fondre peu à peu, le corps -reprendre dans l’ombre de la mort une couleur unie, un contour égal, -ainsi que le soir, dans le reflet d’un lac, deux arbres accolés le jour -dissemblables--et du mélange de deux essences immortelles il ne resta -plus qu’un pauvre cadavre d’homme. - - * * * * * - -Déjà le pays des Cimmériens, ceinture des Enfers, dont les habitants ont -une ombre pour corps et un corps pour ombre, (Ulysse eut mille -difficultés pour serrer la vraie main de leur roi), avait été franchi. -Déjà sur le rivage que nulle Ecclissè jamais ne marqua des épaules, les -béliers et les brebis noires laissaient couler un sang épais. Leurs -mâchoires étaient liées par la mort, muselière des offrandes, mais quand -Euryloque déplaçait leur dépouille, un soupir sortait de la plaie -étroite, désormais leur seule bouche. Derrière Ulysse une mer livide -avec des vagues en creux et des gouffres en hauteur, et qui semblait la -surface retournée des flots. Devant lui l’horreur et la nuit à ce point -confondues qu’il ne savait laquelle des deux régnait, avec les sceptres -de l’autre. Là-bas sept chiens aboyaient, et ce n’était qu’un seul -chien. La roue de Sisyphe écrasait le gravier, et c’était les bruits -sinistres d’un réveil le Lundi à la campagne. Périmède et ses -compagnons, reconnaissant les outres au toucher versaient à tâtons le -miel et le vin. Comme un Cyclope endormi songe à son œil, ils pensaient -au soleil, et frappaient le milieu de leur front sans lumière. - -Soudain, dans chacun de leurs os, ils continrent leur vie comme une -moelle, car le peuple léger des ombres s’élevait du fond de l’Erèbe. Par -milliers elles montaient, portées sur un vent gémissant et flexible. Le -moindre rayon parti du bûcher perçait jusqu’à la dernière leur masse -vaine. Fantômes, et que modelait seulement, leur seul squelette permis, -la forme de leur plus grande vertu ou de leur vice, orgueil, luxure ou -folie. Elles se pénétraient, attirées par l’odeur des viandes grillées. -Elles se battaient sans force, elles suppliaient sans voix, se -heurtaient autour des vingt-quatre visages pâles dont l’immobile lueur -les traversait comme les éclats même du feu, puis, apercevant le sang, -elles se précipitaient avec des hurlements épouvantables. Ulysse à coups -d’épée les écartait. Parfois il en atteignait une, qui aussitôt -frissonnait, seule souffrance des ombres. Parfois il apercevait, grises -et vides, comme l’œil qui se détourne d’objets brillants en voit sur les -murs blancs le souvenir ou l’ombre, les reflets des cousins, des parents -qu’il avait le plus longuement contemplés, étincelants de vie et -d’amitié, et qu’il croyait encore sur la terre dorée; et Agamemnon; et -la vénérable Anticlée, sa mère, fille d’Autolycus.... Mais Tirésias le -premier devait boire à la fosse, et il ne laissait approcher aucun -autre... - -Une ombre s’acharnait cependant, évitant et trompant le glaive comme au -duel. Parfois Ulysse la touchait; son frisson terminé, elle chargeait à -nouveau, sans rancune, objet de mépris pour ses compagnes. Elle rampait, -elle planait, elle ne laissait au roi d’Ithaque aucun repos, et soudain, -tombant sur lui comme un brouillard, elle recouvrit tout son corps, le -pénétra, s’agita par ses bras mêmes, parla par sa bouche: - ---O Ulysse, dit-elle! Ne reconnais-tu pas ton fils? - -Ulysse frissonna... et éprouva le mal des ombres: - ---Télémaque bien-aimé, cria-t-il en pleurant, est-ce donc toi? - ---Qui te parle de Télémaque, reprit l’ombre. O Ulysse, je suis Elpénor! -Sans voile et sans aviron j’ai devancé ton navire. Impatient de te -suivre je me jetai de la terrasse, mais certes je comptais arriver ici -le second, non le premier! - ---O Elpénor, demanda Ulysse irrité, O toi qui là-haut assombrissais -chaque jour mon visage, et maintenant assombris tout mon corps! Va-t-en! -Ou que veux-tu? - ---Ce que je veux, Ulysse? Je veux mon dû. Oublies-tu que tu laissas mon -corps sans sépulture? Ce que je veux? Je veux des funérailles -solennelles. Jure à Pluton de revenir pour moi à l’île de Circé ou je ne -te lâche point. - -Il disait, et déjà Ulysse apercevait les ombres pour lesquelles il -avait franchi les portes infranchissables, - ---Je le jure, dit-il à regret, mais disparais. Va-t-en! Je vois venir -l’ombre de Tirésias! - -Mais à ce nom l’ombre d’Elpénor, qui se dégageait d’Ulysse irrité comme -au cou du vautour en colère le capuchon noir, se rabattit soudain. - ---Tirésias! s’écria Elpénor. Tirésias! le seul qui fut à la fois homme -et femme et peut juger des mérites des deux sexes! O Ulysse, -présente-moi! Le problème de la femme toujours m’inquiéta... Animal -charmant, qu’on tient par des colliers sans laisse! Objet heureux, de -roses et de lys pétri, et si tu touches son visage il demeure à tes -doigts une poudre impalpable, comme si tu avais tenu par les ailes un -mourant papillon! O maître, présente-moi à Tirésias! Que j’apprenne du -moins aux Enfers pourquoi Ecclissè, encore que tout le jour nous -fussions libres, exigeait pour nos rendez-vous une heure précise, que -jamais elle n’observait! - ---Va-t-en, commanda Ulysse hors de lui, voici Achille! - ---Achille, ô Ulysse! Celui-là que tu découvris sous des vêtements de -femme, et qui parfumait Patrocle de leurs parfums? O Ulysse, -présente-moi Achille! Songe que je suis seul, arrivé ce matin au seuil -des Enfers, comme un enfant déposé sous un porche. O mon maître, -présente-moi tous ces héros de Troie qui combattaient sur des chars et -tant de fois m’ont bousculé, mais enfin les voilà à pied, comme moi, sur -le sinistre trottoir! Présente-moi... - ---Ah! pourquoi ai-je oublié tous mes noms propres depuis la guerre?... -Oh! Ulysse, je tiens à toi, comme le manteau qu’à sa rivale offrit -Médée... En voilà un... présente-moi Médée! Et cette grande -femme--comment donc étaient ses cheveux? depuis la guerre j’oublie les -couleurs!--qui se précipita dans tes bras et t’embrassait quand nous -assaillîmes le château d’Hécube... Présente-moi au besoin Hécube!... -Rougis-tu donc d’Elpénor? Je sais que je fus stupide, mal fait, et quel -fracas ne sortait point de ma profonde bouche à l’heure des repas--mais -ici plus de banquet... et de quoi sert-il donc de mourir, si l’ombre de -l’intelligence et l’ombre de la bêtise gardent ici l’écart qu’avaient -là-haut l’intelligence et la stupidité... Je ne te quitte pas! - -C’est ainsi qu’Ulysse dut présenter Elpénor à Hélène elle-même, et il la -vit qui souriait au matelot, comme à la plus fraiche des ombres et qui -sentait encore la vie. - - * * * * * - -Or Circé, qui sortait du palais pour surveiller le retour d’Ulysse, se -heurta au cadavre d’Elpénor. C’était le premier mort qu’elle eût jamais -vu et elle détesta ces restes sans levain sur lesquels mourait son -pouvoir, comme un peintre une couleur sèche. Chaque fois qu’un de ses -jouets, homme ou animal, menaçait de périr, elle le muait en un être -plus petit, mais plus jeune, et de longue vie, en sorte que les -alentours du château n’étaient plus peuplés que de perroquets et de -tortues. Elle savait aussi qu’un mortel n’est rien, mais que le souvenir -du mortel le plus mince détruit sur une contrée la trace du plus grand -des dieux, que l’île de Circé risquait de devenir un jour, du fait de -ce matelot déjeté, l’île d’Elpénor, et elle supplia Zeus de prêter au -cadavre un souffle de quelques heures, de quoi juste gonfler pour cent -ans une tendre vie de corbeau et éloigner sur des ailes même le péril -que courait sa gloire... - -Zeus hésitait, car pour la première fois il entendait ce nom sonore mais -obscur. C’est alors qu’Ulysse, revenu avec son équipage au grand complet -du royaume d’où jamais nul ne reviendra, ni ne revient, fit étendre sur -un bûcher le corps lavé et huilé d’Elpénor, et commença de prononcer -l’oraison qu’il récitait par cœur à chaque enterrement de matelot, -ornant le défunt, si médiocre fût-il dans la vie, de qualités extrêmes, -lui attribuant tous les vers et les découvertes anonymes, pour remonter -le moral des survivants, et aussi avec la bonté sincère qu’inspire de -voir étendu sans appétit de la vie et de l’air même, celui-là qui la -veille encore se repaissait de mouton sur le gril. - ---O Zeus, commença-t-il, toi qui te plains d’être obligé de te pencher -pour apercevoir des humains autre chose que des boules crépues et -opaques, et dont les regards arrivent bien juste à glisser sur la pente -des visages suppliants, tu peux contempler de face aujourd’hui, dans son -ensemble et sa majesté, avec ses jambes arquées comme la paire de cornes -du cerf-volant, le plus illustre de nos compagnons! O mes amis, retenez -une minute vos larmes qui coulent sur son corps huilé par gouttes -gonflées, et criez à Zeus lequel entre tous les habitants d’Ithaque, -lequel entre tous les Grecs, vous souhaiteriez le plus ne pas savoir -privé de la lumière! - ---O Zeus, c’est Elpénor! clamèrent toutes les voix, parmi lesquelles -Zeus distingua, parvenue la première à l’Olympe, la voie aiguë de -Périmède. Il crut bon d’y répondre par son tonnerre, et le nom d’Elpénor -fut contenu pour la première fois dans le céleste roulement. - -Ainsi un gravier parfois se loge dans un bouclier de bronze... - ---Ce que fut Elpénor, ô Zeus? continua Ulysse. Demande plutôt ce qu’il -ne fut pas. Il fut un cœur tendre dans un corps d’acier, une âme de -choix dans une enveloppe hors de pair; le calembour à peine se contenait -en son palais comme dans la bouche du perroquet la langue épaisse, et -que dire aussi de son esprit ingénieux? C’est lui, charron, qui inventa -la brouette, la changeant par un tréteau en roue à repasser, et il -inventa aussi le lit, seule demeure commune des Dieux et des hommes. -C’est lui, banquier, au jour de la septième collecte d’or, qui imagina -de faire accepter pour moitié du versement les coupons thraces. C’est -lui, poète, l’auteur des deux vers fameux: «Mon âme a son secret, ma vie -a son mystère», et «Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel?» Et à -ce propos, vous enfants, entonnez le couplet qu’il chantait en peignant -le cheval de Troie. Non sans réciter d’abord l’épigramme qu’il dédia à -Hercule, le soir où ce dieu nous contait son combat de Némée, et le fils -d’Alcmène, encore que vantard comme tous les chasseurs, ne laissa pas -d’en rire aux éclats! - -Il dit, et tous déclamèrent, Périmède battant la mesure: - - Hercule--parlons moins fort!-- - A tué le lion de Belfort. - -Puis ils entonnèrent, alanguis, la complainte que chante le pilote -durant les longues nuits, à l’heure où sur tous les visages de pilote -coule la clarté de la même étoile: - - Ecclissè, Ecclissa, - Mon bateau t’entraîne, - Nous avons tous fait ça, - Comme chante Hélène. - - Gentil fuseau, ciseau méchant, - Marchandis’s pour les filles, - Ecclissè, qu’il est beau le champ - Qu’on fauche sans faucilles! - -Tous pleuraient. Au seuil de leurs narines et de leurs yeux s’amassait -la fumée du bois vert, et il s’en évadait, comme le blaireau extrait de -son terrier, un noir chagrin, - ---Merci, camarades, dit Ulysse, et dites encore à Zeus quel nom, s’il -nous était accordé de voir revenir du royaume d’où nul jamais n’est -revenu un des héros du siège, quel nom sortirait de vos bouches? Est-ce -le nom d’Ajax, le nom d’Achille? - ---C’est le nom d’Elpénor! clamèrent les matelots, et la voix de Périmède -surpassait toutes les autres. - -C’est ainsi qu’Ulysse implorait le maître du monde, assuré qu’aucun -cadavre ne peut renaître à la vie, que le destin est inéluctable, et que -les trois terribles filles qui dévident et coupent n’ont jamais su, de -leurs doigts osseux, faire à notre fil rompu un nœud coulant ou même une -boucle. - -Mais Zeus, de tant de douleur ému, rendit la vie à Elpénor, mort pour -jamais, qui se dressa sur son bûcher, pour la première fois de sa vie -embaumant et lavé, et ces deux journées dans l’ombre des Enfers -n’eurent d’autre effet que d’adoucir sa peau, comme deux journées de -piscine. - - * * * * * - -C’en était fait. Elpénor avait voulu revoir la belle Lampétie, sa -cousine, gardienne des troupeaux sacrés et, la nuit venue, promettant au -pilote les charmes de Phaétuse, la seconde vachère, il l’avait détourné -jusqu’à l’île du Soleil. Tant Phœbus est peu redouté de celui que -regarde Diane! C’en était fait. Les bœufs divins étaient égorgés, et -bien que de leurs chairs cuites continuassent à s’exhaler de lugubres -gémissements, les malheureux compagnons d’Ulysse s’attardaient à leur -dernier repas, étonnés seulement, à la longue, du silence des mets -innocents, bécasses, poissons et beignets aux légumes... Hélas! la -foudre avait fracassé leur navire: quatre fois il tourna sur lui-même -comme aux exercices d’escadre ce vaisseau espagnol quand on ne -déchargeait pas à la fois les pièces de ses deux bords; puis il sombra, -et tous flottèrent sur le gouffre comme des oiseaux marins; d’abord de -tout leur corps nu, et ils semblaient des cygnes; puis voguèrent leurs -têtes seules, pareilles aux oies sauvages; enfin quelques mains -ouvertes, hirondelles des mers, et Ulysse bientôt flotta seul. D’une -coupe rapide, il nageait vers les débris du navire, et déjà il les -atteignait, quand deux bras vigoureux enlacèrent son col. - ---O Neptune! murmura-t-il, as-tu besoin de me saisir à bras le corps? La -lutte est inégale. Toi seul as pied dans ces abîmes! - ---O Ulysse! répondit une voix lamentable, ce n’est pas un ennemi qui -t’enlace, c’est un ami, le plus fidèle, c’est Elpénor! - -Le roi d’Ithaque se débattait avec rage. - ---O Ulysse! fils de Laerte! petit-fils d’Arcésius! Aie pitié! suppliait -Elpénor. Et, comme on lance un câble et le relance, essayant sur le -rivage le poteau qui ne craque pas, ainsi il cherchait à atteindre celui -des ancêtres d’Ulysse qui pût accrocher la pitié. Cependant il ne -lâchait pas non plus la nuque de son maître, car sa plus solide demeure -au monde était ce héros flottant! - ---Lâche ma tête! criait Ulysse. - ---O Ulysse, c’est justement ta tête que j’implore, c’est à la plus -divine part d’Ulysse que je veux devoir la vie. Ainsi, si tu étais Ajax, -je me suspendrais à ton illustre bras, si tu étais Achille à ton talon, -et, Latone, à tes seins. Bienheureux Elpénor, diront désormais les -Grecs, comme Pallas naquit de Zeus, sous le marteau de la tempête il est -né (mais tout nu) de la tête d’Ulysse, du cerveau même de l’Hellade! - -Ulysse s’épuisait, et, comme le cheval du Nil sur le dos duquel des -oiseaux picorent, pour chasser le dernier plonge ses lourds naseaux, il -plongea et se défit de son dernier matelot, pour jamais... - -Mais déjà Elpénor avait saisi ses deux chevilles. - ---Sauve-moi, Ulysse, disait-il, ou m’apprends à nager! Sauve-moi, ou je -maintiens tes jambes fermées comme des ciseaux, et t’empêche de fendre -le drap écumeux. O maître, tu avais raison et je comprends ton courroux! -C’est ce qu’il y a de plus indigne en toi que je conjure de me sauver, -tes orteils, tes tendons... Ainsi je m’accrocherais la tête d’Ajax, aux -seins d’Achille, à l’âme de Thersite!... - -Sa voix soudain attendrissait Ulysse. Assuré maintenant par l’oracle de -rentrer un jour, et seul, dans Ithaque, il s’accordait à lui-même de -plaindre ce malheureux, par l’oracle assuré de périr. - ---Pauvre Elpénor, fit-il. - ---O cher Ulysse! clama Elpénor éperdu d’allégresse. - ---Brave Elpénor, reprit Ulysse. - ---O mon roi bien-aimé, ô ma seule vie! cria Elpénor suffocant de -reconnaissance. - ---Pauvre gros Elpénor, reprit Ulysse. - ---O porte de mon cœur, ô chevilles de mon âme! clama Elpénor qui ne -trouvait plus, dans sa joie, que des mots d’amour. - -Mais, abusé par la flatterie du destin, il avait dans son transport -ouvert les bras, abandonné, perdu Ulysse, et il coula. Il coula à pic, -et la joie fut plus lourde en lui que la viande des bœufs divins en ses -compagnons. Au-dessus du gouffre qui l’engloutit s’étala, car on l’avait -enduit pour les funérailles d’une huile épaisse, une tache que moirait -le soleil, ainsi que du monstre sous-marin que l’on éperonna. Et -Elpénor, sur la terre source de désordres, donna soudain le calme à un -arpent de tempête. - -Ce fut le salut d’Ulysse, qui put atteindre une sorte de radeau. Il -l’escalada; à l’aide d’une gaffe, puis d’un filin mena à bien ces -opérations marines que les traducteurs ne peuvent se tenir d’expliquer, -pour la facilité du lecteur, en leurs termes techniques: il argua une -conasse dans le virempot, puis la masure ayant soupié, bordina -l’astifin: il était sauvé! - -Huit jours il fut ainsi sauvé, flottant à l’aventure, sans voile et sur -un océan et dans une vie si déserte qu’aucune métaphore même ne pouvait -s’ajouter aux pensées ni aux mots et les alléger. Le soleil étincelait, -semblable seulement au soleil. La lune, semblable seulement à la lune, -brillait, pâlissait... Ballotté, secoué, doré le jour, d’argent la nuit, -Ulysse prenait parfois dans ses mains ses chevilles où les mains -d’Elpénor avaient creusé des anneaux rouges, et il regrettait cette -pauvre image indigente et obstinée de son destin, comme le chêne -qu’emporte un torrent regrette sa racine moindre. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - -LE CYCLOPE 1 - -LES SIRÈNES 49 - -MORTS D’ELPÉNOR 67 - - -CHARTRES.--IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Elpénor, by Jean Giraudoux - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELPÉNOR *** - -***** This file should be named 60665-0.txt or 60665-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/6/6/60665/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Elpénor - -Author: Jean Giraudoux - -Release Date: November 10, 2019 [EBook #60665] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELPÉNOR *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<hr class="full" /> - -<p class="c"> -<img src="images/cover.jpg" width="334" height="500" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="cb">ELPÉNOR</p> - -<div class="blockquot"> -<p> -L’impression de ce volume tiré à 950<br /> -exemplaires (1-950) a été achevée sous<br /> -les presses de l’Imprimerie Durand, à<br /> -Chartres, le 25 août 1919. Le présent<br /> -exemplaire est justifié:<br /> -</p> -</div> - -<h1> -ELPÉNOR</h1> - -<p class="c"><small>PAR</small><br /> -<br /> -JEAN GIRAUDOUX<br /> -<br /> -<br /> -PARIS<br /> -ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS<br /> -<small>100, RUE DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ<br /> -PLACE BEAUVEAU<br /> -<br /> -M CM XIX<br /></small> -</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i2">Heureux écrivains qui le matin, au<br /></span> -<span class="i0">réveil, salutaire exercice, faites des<br /></span> -<span class="i0">haltères avec l’Iliade et l’Odyssée...<br /></span> -</div></div> -</div> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">C’est alors que mourut le matelot<br /></span> -<span class="i0">Elpénor. Seule occasion que j’aurai<br /></span> -<span class="i0">de prononcer son nom, car il ne se<br /></span> -<span class="i0">distingua jamais, ni par sa valeur,<br /></span> -<span class="i0">ni par sa prudence.<br /></span> -<span class="i6"><span class="smcap">Homère.</span> <i>Odyssée.</i> Chant X.<br /></span> -<span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span></div></div> -</div> - -<p style="margin:auto auto;max-width:15em;text-align:center; -padding:.5em;border:3px outset gray;"> -<a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIÈRES</b></a><br /> -</p> - -<h2><a name="LE_CYCLOPE" id="LE_CYCLOPE"></a>LE CYCLOPE</h2> - -<p class="nind"><span class="smcap"><big><b>L</b></big>’ile</span> était un paradis. Les compagnons d’Ulysse, qui depuis quatre jours -n’avaient mangé ni bu, y découvrirent plusieurs sources, dont l’une -d’eau pétillante, tous les fruits, plus une baie acidulée, énorme, qui -fondait délicieusement avec son noyau dans la bouche, et toutes les -espèces de gibier, plus le lubard jaune rayé de noir, qu’ils découpaient -par tranches transversales. En somme, le bonheur: c’est-à-dire tous vos -vœux exaucés, plus celui qu’un dieu seul peut former pour vous. Toutes -les ombres d’arbres, plus une parfumée qui se modelait sur le dormeur et -lui évitait des camarades de sommeil, et il y avait pour les couples -<span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span>d’amis des ombres jumelles... Cependant, dès l’après-midi, matelots et -fourriers trépignaient le sable comme s’ils avaient à en arracher le -doux jus des vendanges. De leurs yeux ils versaient d’abondants -ruisseaux de larmes, de l’œil droit pétillantes. Ulysse ne voyait point -les avirons, enfin rassasiés d’eau salée, rentrer, langues de bois, dans -les hublots de la trirème et ses compagnons y apparaître, armés de -battoirs et de linges. Ils tordaient seulement leurs bras, d’où coulait -un soleil aride. Si l’un d’eux, repu de chasse, s’étendait de biais sur -son javelot étincelant, il agitait par saccades, dans le sommeil, ses -jambes bien fendues, comme les grenouilles sur leur fil de cuivre, et se -débattait dans les bras ravisseurs de Morphée. Ainsi l’enfant que sa -nourrice emporte loin de la belle flaque d’eau. Bref, ils avaient tous -<span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span>les chagrins mortels, plus un qu’ils ignoraient, de ceux qu’un dieu -seul peut donner.</p> - -<p>C’est qu’une autre île, à un quart de lieue, se dressait, et ils -n’éprouvaient plus de désir que pour elle. Non pas qu’elle promît plus -que la première, car elle lui était étrangement semblable. Même pic en -son centre, sur les escarpements les mêmes jardins d’oranges, et la mer -dessinait autour d’elle (Ulysse les fit compter par Périmède), le même -nombre de rides. A chaque platane répondait là-bas un platane, à chaque -arbousier un arbousier, et les matelots maintenant se refusaient à -cueillir les arbouses et les pêches, pour ne pas causer ils ne savaient -quel dommage à leurs jumelles de l’autre île. Euryloque, qui voyait -l’aigle avant que l’aigle ne vît Euryloque, et qu’Ulysse dans les -<span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span>brouillards plaçait devant lui comme un verre grossissant, orientant sa -tête de la main, apercevait les mêmes zèbres courir à la file sur le -rivage comme des barrières sous le soleil chatoyant. Aller dans la -seconde île était exactement rester dans la première. Mais, de même que -l’ami de l’amazone se languit vers le sein absent et le modèle et le -caresse dans le sable des plages, de même que les époux de deux sœurs -jumelles vivent le visage oblique et leurs regards croisés, tourné -chacun vers celle qui n’est point sa femme; ainsi un courant doré -tournait autour des îles comme une lanière et les compagnons, remuant -d’impatience le pied, comme le repasseur, y aiguisaient leur désir. Ils -ne voulaient pas voir que posséder la seconde image du bonheur, c’est en -convoiter la troisième et se livrer à la chaîne infinie. Ils -<span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span>n’imaginaient non plus qu’ils pouvaient dans ce miroir se rencontrer -eux-mêmes et, comme deux chèvres sur la planche qu’enjambe l’abîme, se -heurter du front à leur propre existence. Toujours est-il qu’ils -refusaient de jouer avec leurs osselets encore tout frais, arrachés du -jour aux tendres agneaux, car ils avaient mangé les anciens pendant la -famine, et qu’ils poussaient, de minute en minute, comme les poètes, de -sinistres hurlements.</p> - -<p>Le matelot Elpénor se désolait entre tous.</p> - -<p>—Ah! divin Ulysse! criait-il, mène-nous vers la seconde île. N’as-tu -donc pas comme nous, après que tu as accompli un exploit (ou le moindre -geste), le sentiment que le même, juste le même, te reste à accomplir? -Certes nous avons pris Troie, mais ne sens-tu pas toi aussi qu’une -seconde Troie, intacte, poursuit la vie de la<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span> première, et dans tous -ses détails, et Hélène machinalement coule vers Pâris un regard, et -quelque écuyer inconnu applique à la dérobée une gifle sur la croupe du -cheval d’Hector, et les servantes d’Hécube polissent dans les sous-sols, -avec un terrible souci, une assiette d’argent terni. Certes nous avons -vu les trois sirènes, mais il nous reste à voir trois sirènes encore, si -différentes, juste les mêmes; et nous envions ceux qui n’ont pas vu les -premières. Et toi-même, divin Ulysse, je te touche, j’embrasse tes -genoux, mais laisse-moi supplier à travers toi le second Ulysse, dont -toi-même, ô cruel, nous sépares! Que celui-là me pardonne d’avoir pour -désir une sphynge à deux seins, puisque aussi bien j’ai deux yeux et -deux oreilles.</p> - -<p>—As-tu deux langues? répartit Ulysse. En ce cas je suis perdu.<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p> - -<p>Mais les matelots s’étaient assemblés...</p> - -<p>—O roi d’Ithaque, criaient-ils, Elpénor est fou, et fou qui veut aller -dans l’île! Or donc, inflige-nous la punition de nous y conduire, car il -est évident qu’arrivés là-bas nous n’aurons plus de soucis que pour -celle où maintenant nous sommes... Au travail, camarades, et jetons à la -mer pelures, os, et noyaux, car nous nous repentirions amèrement, une -fois en face, d’avoir souillé, quand il était notre demeure, notre -désir!</p> - -<p>Ainsi ils croyaient flatter Ulysse, rigoureux sur la propreté, et -bientôt il n’y eut plus de sale, comme dans les pays récurés du Nord de -l’Europe, que l’eau et que la mer.</p> - -<p>—Parez donc le vaisseau, leur dit Ulysse.</p> - -<p>—O Zeus, pensait-il cependant, ne<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span> m’as-tu pas mené aux limites -suprêmes, et cette barre qui joue entre les deux îles n’est-elle pas le -pli qui sépare notre monde du monde des Idées? M’as-tu donc jugé digne, -le premier, de voir des mortels et des objets autre chose que leur corps -et leurs ombres? Cette île n’est-elle pas l’Idée de notre île, l’île que -toi-même tu créas, car tu ne serais pas dieu si tu t’étais mêlé de -l’ignoble matière; et un démiurge a suffi. Allons donc vers l’Ile -véritable. Je sens que la ceinture de l’Univers s’agrafe par ces deux -boutons étincelants!</p> - -<p>Mais il se garda de confier de telles pensées à ses matelots et se -contenta de les faire parer et parfumer, comme le philosophe pare et -parfume ses disciples, le jour de son cours où ils doivent apercevoir, à -travers les mots, le royaume des Idées. Puis Zéphir, prenant le vaisseau -par ses deux<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> voiles, l’emporta, et soudain, comme le cocher ramène la -tête du cheval effrayé vers la borne de marbre, l’arrêta frémissant près -d’un promontoire.</p> - -<p>Là où séjourna leur désir, les mortels vont avec plus de respect que là -où habita un dieu. Tout ce que les matelots avaient détruit ou dédaigné -dans la première île, ils le considéraient maintenant d’un œil charmé et -le caressaient de mains innocentes. Ils ne tuaient plus les animaux, et -d’ailleurs le soleil couchant enveloppait les antilopes, les martres et -les papillons mêmes du vernis dont s’enduisent les feuillages éternels. -Seule l’âme d’Ulysse était rongée par l’inquiétude et sans vernis, car -il avait aperçu sur le rivage l’empreinte d’un pied gigantesque. Anxieux -aussi de peser le moins possible sur un monde peut-être immatériel, il -avançait d’un pas<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> sans trace, tâtant le terrain de son bâton comme s’il -l’eût pensé un décor creux, et il fermait les yeux au moindre -rayonnement, par crainte qu’une fulguration subite n’absorbât le faible -flambeau de son âme.</p> - -<p>—O Pallas! pensait-il. Fasse que je foule une terre et non une œuvre de -Zeus! Fasse surtout que le géant qui habite cette île, ne soit point, -par un jeu de l’Olympe, ma propre Idée. Je viens de voir qu’il ajuste -ses bandelettes en méprisant l’orteil, ainsi que seul j’en ai la -coutume! J’en frémis. Quel prestige aurait désormais aux yeux de ses -matelots ton cher Ulysse, s’ils l’avaient pu comparer à un Ulysse -décuple!</p> - -<p>D’autre part, voyant l’ombre d’Euryloque happée par l’ombre avide d’un -figuier, il recommençait à craindre que tous ces<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span> faibles corps humains, -y compris son corps royal, ne fussent bus soudain par leur divine -souche, et il préféra rentrer au sein de la terre même:</p> - -<p>—O camarades, ordonna-t-il, montons à cette caverne, et dormons.</p> - -<p>Et il imposait silence à Phaësias, le premier qui ait inventé de dire -vous au lieu de tu, qui répétait: «O vous, Ulysse», et le roi d’Ithaque -frémissait de cet insolent pluriel.</p> - -<p>Déjà ses compagnons dormaient, et lui-même marchait en gambadant sur le -monde de Morphée, plus solide ce soir-là que le monde de sa veille, -quand le soir jeta dans la grotte un troupeau de brebis immenses et l’y -laissa, et ainsi l’ouragan abandonne au rivage ses flocons, ses colères. -Le Géant entra derrière elles, et d’un rocher sépara la nuit du dehors -de la nuit sans étoiles.<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> Puis il prépara du feu, et les nœuds des -chênes sous ses mains éclataient comme des fougasses. Ulysse, aux -jointures duquel, comme un mal, s’accumulait l’angoisse, écrasé par la -crainte de l’immortel et géant Ulysse, tâchait de distinguer les -mouvements du monstre. Mais il ne pouvait qu’entendre son fracas. Cela -d’ailleurs lui suffit et bientôt son cœur battit moins vite.</p> - -<p>—O fille de Zeus, pensa-t-il, sois louée! Celui-là tousse, renacle et -crache. Celui-là n’est pas le net Ulysse.</p> - -<p>A ce moment le feu flamba et le géant vit les Grecs. Il était un jeune -Cyclope, hirsute comme la montagne, et qui dévorait une biche. Tous -pâlirent, moins Ulysse, qui ne redoutait guère que lui-même, fût-ce à -grandeur égale, et qui s’avança au devant de l’horreur, épanoui à<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span> -l’idée de berner un Cyclope, et se divertissant dans son discours à des -inversions. Car, par plaisanterie, il recourait aux formes du langage -des futurs germains qui gardent pendant toute la phrase le verbe comme -un noyau dans leur bouche, et l’échappent soudain:</p> - -<p>—O Cyclope, dit-il, ce n’est pas deux, ce n’est pas quatre, ce n’est -pas six yeux ou paires (ou couples) d’yeux, qui pour contempler celui -qu’au centre de ton front par ton cerveau même tu nourris, suffiraient. -Bouclier, contre lequel d’Apollon les flèches se brisent, et ton sourcil -comme l’arc noir de l’amazone au-dessus soudain de son bouclier rond, -sur lui apparaît et se tend. O Cyclope, quand ton œil tu clignes, il -semble que le soleil cligné a! A quoi la beauté reconnaît-on? A ce que -les dieux l’envient. Or tu es du plus puis<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span>sant, de l’Amour lui-même, -envié! J’ai bien dit l’Amour, et non l’Amitié, et non le Plaisir! -Anxieux de te ressembler, l’Amour s’apposa sur l’œil droit un bandeau -qui depuis a glissé aussi, le maladroit, sur le gauche!</p> - -<p>Le Cyclope s’inclina, et ce que Borée ne peut avoir du chêne, de cette -masse le souffle d’Ulysse l’obtint. Cependant les matelots, hilares, et -délirants de trouver, à la place d’une terrible aventure, un intermède, -se levaient et criaient:</p> - -<p>—Hourrah! Hourrah pour le Cyclope! L’Amour tâche à lui ressembler. -Cache-toi, ô Amour! Tu connais les cachettes!</p> - -<p>Le Cyclope les écoutait, stupide. Les éclats grecs de ces voix -traversaient de ses pavillons la forêt épaisse, que les optatifs -chatouillaient. Une minute il semblait les y retenir, penchant la tête, -comme un vin<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> dans une coupe; puis, laissait aller la louange par -l’énorme canal qui conduit au marteau. Celui-ci frappait sur l’enclume, -l’enclume sur le tympan. Alors il entendait. Mais son tympan était si -sonore et si large qu’on l’entendait entendre.</p> - -<p>—Étranger, dit-il enfin, tu as la langue bien pendue. S’il est permis -avec toi de n’avoir qu’un œil, il ne l’est point de n’avoir qu’une -oreille!</p> - -<p>Alors les matelots, comprenant qu’ils étaient sauvés, claquèrent des -mains et crièrent:</p> - -<p>—Ce n’est pas du miel qu’il y a sur les lèvres du Cyclope! Ou alors, -avec ce miel, l’abeille oublia son aiguillon. Il a de la répartie comme -un diable!</p> - -<p>—Étrangers, répondit le Cyclope, j’aime vos discours. Je m’en voudrais -de vous cacher qu’un jour viendra où vous me servi<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span>rez de pâture. Mais -que cela ne nous empêche point d’être amis! La cuisinière alerte tuera -les poules, mais elle est la bienvenue dans la basse-cour et la gent -ailée, à l’envi, s’ébroue de joie à sa vue.</p> - -<p>Alors les compagnons d’Ulysse, comprenant qu’ils étaient perdus, -s’écrièrent:</p> - -<p>—Il a raison! Ébrouons-nous à l’envi! Le Troyen qui affirmera que la -cuisinière alerte n’est pas la meilleure amie des poules, nous lui -enfoncerons,—dans sa bouche fendue de biais comme l’œil amande de -l’hypocrite asiatique,—à coups de maillets, une betterave!</p> - -<p>Le Cyclope tourna le dos au feu. Sa longue barbe était pleine des débris -de l’antilope, mais les matelots n’osèrent le lui signaler sachant que -les hommes eux-mêmes se froissent d’une telle remarque, que l’intérêt -public pourtant inspire seul.<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span></p> - -<p>—Et toi, dit enfin le géant à Ulysse, qui as la langue comme un python -pendu par la queue et par elle pourrais soulever un bœuf, quel est ton -nom?</p> - -<p>—Je m’appelle Personne, répondit Ulysse.</p> - -<p>—C’est un nom qui ne me dit rien, dit le Cyclope. Mais ne connais-tu -pas les droits d’un hôte? N’as-tu pas à me révéler aussi le nom de ton -père, et celui de ton aïeul?</p> - -<p>—Mon père s’appelait De Personne, reprit Ulysse. Il était de naissance -noble. Moins cependant que le père de mon père, qui s’appelait De De -Personne.</p> - -<p>—Et toi? dit le Cyclope à chaque matelot.</p> - -<p>Mais les matelots, devinant la malice de leur roi, fixèrent les yeux sur -lui, et d’après la part du corps qu’il désignait du doigt sur lui-même, -se forgèrent chacun leur nom:<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span></p> - -<p>—Je m’appelle Monfront, dit Euryloque .</p> - -<p>Et tous suivirent son exemple. Non toutefois sans une alerte, causée par -Elpénor, qui n’avait pas compris la ruse, et s’obstinait à ne pas -répondre, interloqué par le geste d’Ulysse, qui montrait son œil d’un -doigt plus frémissant que celui de la boussole, et par les vingt-quatre -gestes de ses camarades qui imitaient Ulysse. Déjà le Cyclope allait sur -lui, menaçant. Enfin sa face s’éclaira:</p> - -<p>—Je m’appelle le Cyclope! hurla-t-il triomphant; et le nom résonna dans -la caverne.</p> - -<p>Alors ses compagnons, voyant leur mort s’écrièrent:</p> - -<p>—Ah! que ne sommes-nous restés dans l’autre île? Certes il est beau de -voir le plus bel œil de Cyclope luire en notre pri<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span>son. Mais que sert au -malheureux chancre d’habiter l’huître, nourrît-elle la plus belle -perle?...</p> - -<p>Mais, entendant ce nom redoutable, le Cyclope, pris d’un tremblement, se -rassit.</p> - -<p> </p> - -<p>—Dis-moi, Personne, demanda-t-il doucement quand son cœur fut calme, -as-tu jamais aimé?</p> - -<p>—C’est selon, répartit Ulysse. Qu’entends-tu par aimer?</p> - -<p>—Par aimer? reprit le Cyclope (et, coloré par les reflets du bûcher, il -semblait brûler lui-même)... Par aimer, j’entends frissonner d’un feu -qui glace, étouffer d’une ombre aride, j’entends écrire mon nom à la -hache sur l’écorce des chênes, et dans la mer avec des quartiers de -roche habilement posés. Pauvre nom que le flux chaque jour recouvre, et -je me sens des<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> heures entières anonyme. Et j’entends enfin, selon -l’humeur de l’objet,—c’est ainsi n’est-ce pas que vous autres hommes -appelez vos amantes?—selon l’écart des deux petits plis à son front, -fatal aiguillage, arriver en une seconde à l’idée du bonheur ou du -malheur éternel, et le tuer (j’entends l’objet) s’il le faut!</p> - -<p>—O camarades, répondit seulement Ulysse, chantez au Cyclope ce que -c’est que l’amour!</p> - -<p>Il dit et les matelots clamèrent l’hymne de Pénélope:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Aimer, c’est chaque nuit couper des fils de laine,<br /></span> -<span class="i6">Les retendre le jour.<br /></span> -<span class="i0">C’est vouloir, c’est ne pas vouloir, c’est être reine,<br /></span> -<span class="i6">C’est maudire l’amour!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Et Périmède balançait son corps au-dessus d’eux, pour marquer la -cadence.</p> - -<p>Le Cyclope les interrompit, effaré.<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span></p> - -<p>—Holà! dit-il! quel est ce langage bizarre, élastique et trompeur, qui -me donne l’impression de rouler sur la crête des vagues, puis -d’enfoncer, et qui me chavire!</p> - -<p>—Ce sont des vers, répartit Ulysse, et les femmes cèdent à qui les leur -offre. Remets-toi, te voilà tout pâle!</p> - -<p>Le Cyclope s’épongea:</p> - -<p>—Il faut être habile comme ce vieux pilote, dit-il en désignant -Périmède, pour se tenir droit sur une pareille houle. N’avez-vous donc -point un mode d’aveu moins incommode pour l’amant?</p> - -<p>—Nous avons les versets, répartit Ulysse. Certes l’attaque régulière de -la rime, et l’absence de toute relation entre le rythme et la pensée, -qualités maîtresses des vers, les rendent plus redoutables pour le -physique des hommes, mais les versets épou<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span>sent les mouvements même de -la passion. L’âme elle-même est leur doublure, non le bois blanc des -versificateurs,—et entre les césures, on l’aperçoit elle-même, -étincelante. Camarades, récitez au Cyclope les versets d’Ulysse Partant!</p> - -<p>Ils déclamèrent et Périmède levait la main aux césures et aux rejets, la -gardait une minute haute, retenant les plis soyeux du verset, comme le -dieu voyeur qui soulève les tentures de la chambre nuptiale:</p> - -<div class="blockquot"><p>Ah! vois mon écuyer tirer par la boucle du timon le double attelage -et l’accrocher</p> - -<p>Au train bombé du char: Vois Mars avec effort ceindre une de ses -ceintures. Ah! l’un remuant et harcelant l’autre, vois les deux -étendards à ma fenêtre dans le vent du matin, se parler et se -mordiller comme mes deux chevaux!</p> - -<p>Ah! comme le roi qui essaye sur ses cour<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span>tisans une vertu nouvelle, -o jour nouveau, laisse-moi t’essayer sur moi! O Aurore, o pudeur, -colore d’Ulysse tout ce que l’acier et l’or ne rend point -invulnérable et glisse un fil rose entre les jointures de mes -cnémides.</p> - -<p>Et laisse-moi brouiller comme un jeu qui ne servira plus l’Hellade -et ses petites cases: O Ithaque chef-lieu Athènes! O Lesbos, -chef-lieu Sidon!</p></div> - -<p>—Décidément, dit le Cyclope, j’aime mieux le vers, malgré le mal qu’il -me fait! Auquel des deux, dis-moi, les femmes cèdent-elles le plus vite?</p> - -<p>—C’est selon, répartit le divin Ulysse (qui n’était point divin, comme -on le sait, en ce que toujours il succombait au désir de placer une de -ses épigrammes)... Le vers, je te l’ai expliqué, agit sur les muscles et -les force à sourire. Tu as vu sourire une femme, Cyclope?<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span></p> - -<p>—J’ai vu les cheveux frisés que Galatée coupe droits sur son front -soulevés tout d’un coup par la brise. Son visage restait sévère, mais -ainsi sourit par sa frange la mer cruelle.</p> - -<p>—Le verset, poursuivit Ulysse, gonflant leur cœur, les fait pleurer. -As-tu vu pleurer des femmes, Cyclope?</p> - -<p>—J’ai vu l’averse sur le visage de Galatée. Elle souriait. Mais de -grosses gouttes coulaient sur ses joues.</p> - -<p>—Mais l’épigramme, acheva Ulysse, les jette pantelantes à tes pieds. -Camarades, chantez au Cyclope l’épigramme que fit Pâris pour Hélène, -fille de Léda.</p> - -<p>Il dit et les matelots chantèrent:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">On dit, femme d’Agamemnon,<br /></span> -<span class="i0">Qu’en amour, faux est ton renom<br /></span> -<span class="i0">Et que, fasse qu’on ne le croie,<br /></span> -<span class="i0">Tu ne sais aller jusqu’à Troie...<br /></span> -<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span></div></div> -</div> - -<p>—Et que répondit Hélène? demanda le Cyclope exultant...</p> - -<p>—Camarades, ordonna Ulysse, dites au Cyclope ce que répondit Hélène. Il -est discret; nul ne le saura. Je sais que d’abord elle rougit...</p> - -<p>—J’ai vu rougir des femmes! hurla le Cyclope. J’ai vu Galatée endormie -et le soleil levant sur ses joues... La seule qui rougisse en dormant!</p> - -<p>Mais le chœur lui coupa la parole:</p> - -<p>—Et toute pantelante, acheva le chœur, qui reprenait par flatterie les -adjectifs de son roi, elle dit:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">C’est un péché, je le confesse,<br /></span> -<span class="i0">Mais Pâris vaut bien une messe!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>—Vous me ferez une épigramme, cria le Cyclope délirant! Mais vous -n’êtes pas tous indispensables pour l’achever. Voilà<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> que j’ai faim. Ne -puis-je rôtir deux ou trois d’entre vous?</p> - -<p>—O Cyclope, répartit Ulysse, enlève à l’orgue un de ses tuyaux, et il -joue faux. Tue l’un de nous, et l’épigramme rate!..</p> - -<p>C’est ainsi qu’avec des sobriquets, Ulysse avait bâti de ses matelots un -corps invulnérable, et autour du nom insaisissable de Personne, ils -goûtaient un calme enviable, le suivant dans chacun de ses gestes, comme -les brebis qui se groupent pour habiter et suivre l’ombre d’un nuage.</p> - -<p> </p> - -<p>—Attention, dit Ulysse, ayons l’œil, et le bon!</p> - -<p>Au-dessus de l’œil du Cyclope, fermé comme une trappe sur les caves du -sommeil, six matelots balançaient en mesure un tronc d’olivier dont la -pointe était rougie. C’étaient les six que désignait Ulysse pour<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span> ficher -dans un rivage le pieu qui retient le vaisseau dans la tempête; de la -même force ils allaient planter celui-là, et amarrer leur vie au fond de -l’ombre éternelle. Les brebis, prévoyant quelque malheur, émettaient -plaintivement—laissant la première aux hommes qui s’indignent, la -dernière aux serpents qui se froissent—la seconde lettre de l’alphabet.</p> - -<p>—Une! deux! trois! commanda Ulysse.</p> - -<p>C’en était fait! Ainsi, si la terre était ronde, déborderait-elle et -éclaterait-elle, un dieu d’acier enfonçant en elle son index rougi. La -nuit en monta et s’enflammait comme les gaz noirs. Chacun des sourcils -et des cils crépita comme les tiges d’hyacinthes fanés qu’on jette au -feu. Le Cyclope sauta sur ses pieds, et, avec des hurlements -épouvantables, appela les autres Cyclopes...<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span></p> - -<p>—Il s’est réveillé! se dit l’astucieux Ulysse.</p> - -<p>Deux heures durant, le géant tourna en rond, et les brebis effrayées -galopaient devant lui. Boucle complète, et telle qu’il s’en forme dans -le sein des métaux infernaux. Enfin, comme il piétinait les agneaux -épuisés, il eut pitié d’eux, il s’accroupit au centre de la grotte, -lançant parfois au hasard, pour saisir les Grecs, ses mains à droite et -à gauche. Mais il ne pouvait attraper que des crabes, que les compagnons -d’Ulysse avaient pêchés sur le rivage et s’amusaient à lui tendre au -bout des coudriers flexibles. Bientôt tous les autres Cyclopes -s’assemblèrent devant l’antre:</p> - -<p>—Eh, Cyclope! criaient-ils. Tu cries comme une vraie pucelle! Dis-nous -qui t’a pincé?<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span></p> - -<p>—C’est Personne! répondit le Cyclope. C’est Personne!</p> - -<p>—Qui est-ce, ton Personne? demandèrent les Cyclopes, car ils voyaient, -à l’absence de la négation, que Personne était un nom propre et point un -pronom.</p> - -<p>—Personne? répondit le Cyclope. C’est le fils de de Personne, le -petit-fils de de de Personne...</p> - -<p>Les Cyclopes se mirent à rire:</p> - -<p>—Voilà que tu bégayes! Cyclope!</p> - -<p>—Et le bandit n’était pas seul, continua Polyphème. Il y avait...</p> - -<p>Et il nomma vingt-quatre parties de son corps, croyant nommer les -vingt-quatre compagnons d’Ulysse. Les Cyclopes étaient en joie:</p> - -<p>—Et ton nombril, Cyclope? crièrent-ils. N’a-t-il rien fait dans cette -histoire?</p> - -<p>Et, pouffant de leur plaisanterie, ils<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span> regagnèrent leurs clos en -lutinant leurs compagnes.</p> - -<p>Soudain, le Cyclope se frappa le front,—sur le côté, comme font les -Cyclopes quand ils ont une idée.</p> - -<p>—O mon père, gémit-il, ô Neptune! Guéris-moi de l’épigramme que m’ont -faite les maudits Grecs! Déjà, ils voulaient m’apprendre des vers et me -donner sur la terre, les impies, ces alertes de cœur qu’on ne doit -éprouver que sur tes flots! Guéris-moi, car est-il plus difficile pour -un dieu de tirer son fils de l’ombre que du néant? Vois-moi, ô mon père, -et je verrai!</p> - -<p>Il dit, et Neptune, d’un souffle, chassa la pesante boule d’ombre que -supportait le dos écrasé de son fils. Puis, du flanc encore ensoleillé -des sapins, comme le forestier recueille la résine ambrée, du rebord -occidental de chaque tige d’épi, du<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> creux de chaque feuille, du verso -rouge de chaque vague, il fit couler la tardive clarté dans ses deux -mains. Puis, comme un guerrier qui s’élance casse les baguettes d’un -buisson, il cassa les derniers rayons du soleil. Puis il tira la surface -de la mer, et les regards inclinés de tous les marins du monde coulèrent -vers lui. Alors, il lança sans mesure toute cette lumière par le phare -puissant. Puis, comme l’intendante qui règle la lampe, il en fit un -regard moyen de Cyclope, mais désormais doré, puisqu’il était fait du -jour finissant. Le Cyclope poussa un cri de joie. Il voyait! Épuisé, il -en profita aussitôt pour dormir, et déjà les cils et les sourcils -repoussaient comme le tendre blé. Les Grecs les regardaient avec terreur -monter, noire moisson...</p> - -<p>Déjà, les six matelots, les plus forts et<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span> les plus lents à comprendre, -balançaient à nouveau au-dessus du géant le pieu rougi, quand Ulysse:</p> - -<p>—Pensez-vous donc, dit-il, réussir à six ce que ne purent à cinquante -les filles de Danaos, et verser la nuit dans ce tonneau sans fond?</p> - -<p>—O roi d’Ithaque, répliqua Euryloque, nous voilà donc perdus?</p> - -<p>—Mes amis, reprit Ulysse, qu’y a-t-il d’invulnérable dans un héros, -fils d’un dieu?</p> - -<p>—Son corps est invulnérable, ô Ulysse, car Zeus d’un mot peut le -guérir.</p> - -<p>—C’est donc à l’esprit du Cyclope qu’il faut s’en prendre, répartit -Ulysse. Ne nous attaquons plus à son œil, mais à sa vue. Quand Elpénor -parvient à s’extraire de l’entrepont où il fume l’herbe des Lotophages, -il a encore ses yeux, et des yeux plus<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> larges que de coutume, mais il -prétend que ses pieds restent collés à terre, et que ses jambes -s’allongent sans fin...</p> - -<p>—O Ulysse, interrompit l’équipage enthousiasmé! Tu as raison! Prenons -la drogue d’Elpénor et la donnons à fumer au Cyclope. Prenons-la en -cachette, car voilà Elpénor furieux, et qui menace, si on le vole, de -révéler au Cyclope ton vrai nom.</p> - -<p>—Qu’Elpénor se rassure, dit Ulysse. Mon projet est plus simple.</p> - -<p>—O Ulysse, répliqua l’équipage. Ton projet est de retourner les -tableaux, d’accrocher les tables au plafond, comme nous le fîmes un jour -pour le berner dans la tente d’Ajax; ceux d’entre nous qui parlaient -restaient immobiles, et d’autres faisaient les gestes; d’assiettes vides -nous dégustions un succulent potage: Ajax en devint fou.<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span></p> - -<p>—Mon projet est plus simple encore. Écoutez! dit Ulysse.</p> - -<p> </p> - -<p>Le lendemain, le Cyclope fut tiré de ses rêves par des attouchements à -son visage et à ses épaules nues, et il sourit, car souvent l’Aurore -jouait à le caresser de ses doigts. Il entr’ouvrit son œil, et soudain -ne put l’en croire, car c’étaient les pieds nus des compagnons d’Ulysse -qui foulaient sans respect son corps, y laissant une minute leurs -empreintes. La caverne, d’ailleurs, était au pillage. Les Grecs buvaient -vin et lait à même l’outre et à même le pis. De vieux fourriers barbus -chevauchaient les béliers, et engageaient des courses comptant au -sablier le tour de grotte le plus rapide; et, comme le Cyclope poussait -un premier rugissement, puis un second, aucun ne daigna l’entendre. Le -géant en fut stupéfait:<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span></p> - -<p>—O toi, cria-t-il, chef de cette bande! D’où vient que tu m’insultes en -mon propre logis?</p> - -<p>—O Cyclope! répartit Ulysse, que mal à propos tu t’éveilles! Notre vœu -le plus ardent serait d’avoir à te respecter et à te craindre. Un motif -puissant nous l’interdit, et nous ordonne de faire de toi un jouet. -Toi-même, l’imbécile, l’approuveras!</p> - -<p>—Moi-même, hurla le Cyclope, moi-même l’imbécile, et quel motif?</p> - -<p>—Qui nous dit que tu existes, Cyclope? Nous sommes sûrs de notre propre -vie, non de la tienne! Crois-tu donc que je me hasarderais à te nommer -imbécile, ou même niais, si le monde n’était pas qu’apparence!</p> - -<p>—Qu’apparence? et qu’est-ce qu’une apparence?<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span></p> - -<p>—Camarades, dit Ulysse, chantez au Cyclope ce qu’est l’apparence.</p> - -<p>Il dit, et eux chantèrent l’hymne dorien:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">L’Apparence n’a qu’une mèche<br /></span> -<span class="i0">Qu’une mèche de cheveux...<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Et ils confondaient avec l’Occasion. Mais Ulysse se garda de les -reprendre. Alors il expliqua au géant le jeu des illusions, et que la -matière est esprit, l’esprit néant. Et il lui fit rouler de l’index et -du médium croisés une boulette de pain, et le Cyclope était atterré de -sentir qu’il en roulait deux. Cependant, il ne se laissait pas -convaincre:</p> - -<p>—Étranger, dit-il, tu parles bien, et passe pour la matière. Mais si -chacun n’est assuré que de sa propre vie, je le suis donc de la mienne, -et j’ai le droit de saigner et de rôtir vingt-quatre chétives -apparences?<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span></p> - -<p>—Libre à toi, dit froidement Ulysse, de rogner ton propre royaume. Les -apparences auxquelles tu commandes ne sont pas déjà si brillantes ni si -nombreuses! Par un coup de génie, tu as pu te créer des images de Grecs. -Libre à toi de remplacer chacune par un souvenir vide. Tu es avare et ne -voudras point avaler tes trésors. D’ailleurs comment nous prendrais-tu?</p> - -<p>—Je courrai après vous, je vous attraperai, dit le Cyclope.</p> - -<p>—Laisse-nous rire, Cyclope, repartit le menaçant Ulysse. Ne sais-tu -donc pas ce que c’est que l’espace? Camarades, chantez au Cyclope le -chant de l’espace indivisible, ou plutôt pourquoi Achille, nous faisions -l’expérience souvent sur la plage de Troie, ne peut rattraper une -tortue; ou peut-être, masse éléphante, te<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> crois-tu plus rapide que le -fils de Pélée?</p> - -<p> </p> - -<p>C’est ainsi que débuta pour le Cyclope une semaine de tortures. Il -s’obstinait à ne pas relâcher les Grecs, mais chaque jour, par la bouche -d’Ulysse, lui enlevait une de ces lourdes idées qui maintiennent rigides -les plis des âmes naïves. Ainsi la robe à volants qu’on prive de ses -boules de plomb se soulève au moindre vent et trahit des femmes les -lisses genoux. Aujourd’hui Ulysse détruisait le temps: et le Cyclope -s’allongeait sur la grève, sans passé et sans avenir, comme un sablier -crevé, et tout le sable de la mer semblait sorti de sa poitrine -débraillée. Le soir, c’était le tour de l’espace, auquel les philosophes -se plaisent à ajouter, comme une rallonge par invité, une dimension pour -chacun de leurs lecteurs: et le géant se croyant tenu<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> de marcher par -pas indivisibles lançait comme un ataxique le pied loin en avant, et -renonçait à suivre la plus faible brebis. Ou bien le roi d’Ithaque lui -apprenait à ne plus croire aux couleurs: et, semblable au chagrin même, -sa crédulité teignait de noir, car Ulysse n’avait pas dit que le noir -est une couleur, tout ce qu’il aimait le plus, ses brebis blanches, ses -béliers roux. Il croyait maintenant aux rêves, et sa vie fuyait par la -nuit comme par une citerne mal cimentée. Puis Ulysse lui apprit les faux -syllogismes, l’Univers construit sur des nombres, et il voyait chaque -chose rouler sur de petits chiffres comme sur des dos de fourmis. Déjà -il bégayait, se heurtait par chaque mouvement aux parois de la grotte, -et, comme un enfant, n’avait plus qu’un souci, nourrir ses images. -Lui-même maigrissait, mais il gavait les Grecs<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> de beurre et de -fromages, et ses brebis, traites à chaque instant, maigrissaient elles -aussi, car elles étaient sa chair, brebis aimées! et point d’ingrates -apparentes.</p> - -<p>—O Félicité, criaient les compagnons d’Ulysse. Aucun de nos maîtres ne -fut jamais si généreux! Vous rappelez-vous le mois que nous fûmes les -images des Ciconiens, et nous n’avions que du pain et de l’eau? Ou la -semaine où nous étions les images des filles de Mélados, et elles nous -voulaient tous les matins rasés de frais!</p> - -<p>Le Cyclope enfin n’y tint plus...</p> - -<p>—O Étranger, supplia-t-il, délivre-moi!</p> - -<p>—Délivre-nous, Cyclope, répondit Ulysse, et tu es libre.</p> - -<p>—Jamais, cria Polyphème! Ou bien vous restez mes images, je vous soigne -et vous garde. Ou vous ne l’êtes plus et je vous dévore.<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span></p> - -<p>—A ton aise, dit Ulysse. Camarades, chantez au Cyclope l’hymne appelé:</p> - -<p><i>Aspect lamentable de la vie du Cyclope.</i></p> - -<p>Ils se levèrent et chantèrent l’hymne effarant:</p> - -<div class="blockquott"><p>Ainsi que l’oiseau égaré dans un nuage, je ne sais plus où est le -ciel, où est la terre, où sont les flots. Du cœur de Galatée, me -séparent le vide, l’infini et le néant. Des yeux de Galatée me -séparent l’éther, les prismes trompeurs, l’espace que rien ne -comble. De la pensée de Galatée me séparent l’éternité, l’inconnu, -et le brouillard principe. Les trois mains du temps le présent, le -passé et l’avenir, jouent à la main chaude avec la main de Galatée. -Des lèvres de Gala...</p></div> - -<p>—Arrêtez! Arrêtez! cria le Cyclope. Je jure de ne pas vous tuer, mais -au moins donnez-moi un remède!</p> - -<p>Ulysse fixa de ses yeux l’œil du Cyclope et parla en louchant:<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span></p> - -<p>—Le remède, Cyclope, est que nous reprenions l’aventure au point où -nous l’avons laissée.</p> - -<p>—Que je vous tue alors?</p> - -<p>—Tu ne nous eusses point tués, répartit Ulysse, car ma ruse veillait. -Cependant qu’aveuglé par la drogue d’Elpénor, ou par le pieu, tu -ruminais ta vengeance, tes brebis affamées se fussent mises à bêler. Ta -main eût alors écarté le rocher qui ferme la grotte, tu les aurais -libérées une à une, caressant leur dos, et mes compagnons pendus à leur -ventre eussent passé sans encombre. Moi-même je sortais cramponné à la -laine de ton plus beau bélier, tu l’arrêtais, et lui disais: (écoute -bien, car il te faudra répéter!) O Bélier, ô mon ami, toi qui chaque -matin t’élançais le premier vers les pâturages, as-tu deviné mon -malheur, tu sors le dernier aujourd’hui!<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span></p> - -<p>—Sauvez-vous donc, dit le Cyclope, Adieu!</p> - -<p>—Nous ne nous sauverons pas! s’écria l’équipage. Les lâches seuls osent -fuir, triste courage! Nous voulons reprendre nos corps dans les recoins -de la grotte où nous les avons laissés le soir où tu fis de nous tes -images! Veuillent les dieux, ô camarades, que nos dépouilles soient -encore en bon état!</p> - -<p>Ils dirent, se tapirent dans les angles de l’antre, de façon à emplir -leurs poches de fromages et de fruits, une fois chargés s’accrochèrent -aux brebis, et disparurent dans la lumière... Ainsi les rêves... Le -Cyclope maintenant tâtait le dos de son grand bélier, non sans essayer -de caresser de l’autre main, dernier adieu, le visage d’Ulysse. Mais le -héros détournait la tête avec dégoût.<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p> - -<p>—Poursuis-nous! ordonna Ulysse, quand il fut à distance raisonnable.</p> - -<p>Le Cyclope les poursuivit, sans se hâter, car, éblouis par le jour, -c’est eux qui étaient aveuglés, et ils titubaient à chaque pierre. -Parfois ils se retournaient et insultaient le Cyclope, pour donner du -vraisemblable à la poursuite.</p> - -<p>Enfin tous parvinrent au détour du promontoire où ils avaient dissimulé -leur vaisseau. Sur la mer dorée il flottait avec ses voiles rouges. -C’était la première image de vaisseau qu’eût créée le Cyclope, et il la -balançait sur les eaux avec surprise, et il tâchait de la séparer de son -reflet, aussi coloré qu’elle-même. Le temps pour lui de créer l’image -des avirons, du mât de perroquet et du mât d’artimon, et le vent déjà -gonflait les voiles.</p> - -<p>—O chers hommes! cria le Cyclope.<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> Dans un moment de délire, je vous ai -conçues, et aujourd’hui ma sagesse vous chasse! Mais ne vous -regretterai-je pas? Je pleure, et jamais je ne vous ai vues aussi -brillantes!</p> - -<p>Car il leur parlait au féminin, depuis qu’il les croyait ses images.</p> - -<p>—Lance-nous des quartiers de roche, cria Ulysse. Le remous détachera du -bord notre vaisseau.</p> - -<p>—Voilà, ô la plus belle et la plus rusée! cria le Cyclope.</p> - -<p>—Prie ton père de nous accorder bon voyage!</p> - -<p>—Je le prie, ô la plus barbue!</p> - -<p>Déjà les Grecs étaient hors d’atteinte. Alors Ulysse, six hommes -disposant leurs mains en porte-voix devant sa bouche:</p> - -<p>—O Cyclope, cria-t-il, masse imbécile! ta stupidité est comme ta -laideur, sans li<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span>mites! Crois-tu donc que les images d’un rustre -puissent être des Grecs, et qu’un cerveau de Cyclope puisse sans éclater -inventer l’idée d’Ulysse? Car ce n’est pas moins qu’Ulysse et ses -compagnons que tu viens stupidement de libérer, et n’attends plus de -douceurs de ton métier pastoral, car là où ils sont passés le tendre -gazon ne repousse plus sur les âmes!</p> - -<p>Alors ses matelots crièrent leurs noms véritables, soufflant dans l’air -le corps grotesque de leurs sobriquets, et c’était Euryloque et -Périmède, c’était Orkeus et Pisélonte, et tous les membres du corps -vivant de l’Odyssée. Et chacun injuriait le Cyclope...</p> - -<p>—On devrait toujours garder ses images près de soi, comme ses -troupeaux, pensait le géant. Dès qu’elles s’éloignent, elles deviennent -sauvages et nous insultent!<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span></p> - -<p>Quand la mer n’eut plus de reflet, la terre plus d’échos, il remonta -tristement à sa grotte. La tête lui tournait encore, de cette semaine -folle, mais soudain un agneau boiteux se mit à courir devant lui. Ému il -voulut le rattraper, un long moment n’y parvint point, car il luttait -contre son pas indivisible et dépassait chaque fois le but. Enfin -l’agneau fut pris, et le Cyclope soupira, car il lui semblait, victime -encore du sortilège, qu’il avait pris l’agneau dans son cœur et non dans -ses bras. Il le regarda de près, approcha sa tête de ses lèvres, mais -soudain, comme ses yeux aussi l’effleuraient, il le vit blanc. Il vit -vertes ses prunelles, noirs ses sabots. Il bondit de joie, d’avoir -retrouvé les couleurs. Il bondit: O bonheur! Sa tête ne butait plus -contre le ciel, qui était tout bleu, il ne souffrait plus de son ombre, -qui était violette. Alors<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span> il se hâta de traire ses brebis, et des -larmes d’espoir coulèrent de ses yeux. Elles tombaient dans le seau où -aussitôt le lait caillait, et il fit ce jour-là le plus délicieux de ses -fromages.<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p> - -<h2><a name="LES_SIRENES" id="LES_SIRENES"></a>LES SIRÈNES</h2> - -<p class="nind"><span class="smcap"><big><b>L</b></big>e</span> navire allait à la dérive, car les rameurs avaient roulé sous leur -banc, ivres, mais de fatigue. C’est que le banquet de Troie avait duré -vingt ans. Ils se lamentaient, le moins bruyamment possible, mâchant de -menus cordages pour tromper leur faim, leur soif, et ils étaient résolus -de leur vie à ne plus bouger. Alors l’astucieux Ulysse fit sonner par -Périmède la trompette des repas, et tous s’élancèrent, à l’exception -toutefois d’Elpénor, qui avait pris des Lotophages la coutume de fumer, -affalé dans l’entrepont...</p> - -<p>—Quel merveilleux repas pour nous s’apprête! criaient les matelots. O -Ulysse, toi qui tiens les promesses mêmes de ton<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> silence, que ne vaudra -pas la promesse de ta trompette! Voilà déjà que nous n’avons plus soif, -ô fils de Laerte, une eau délectable nous montant à la bouche!</p> - -<p>Ils dirent et tapaient de leurs cuillers contre leurs boucliers, toutes -assiettes moindres ayant disparu au cours du siège.</p> - -<p>—Hélas, dit Ulysse, c’est bien un repas que la trompette a sonné, mais -pas le vôtre. C’est le repas des monstres devant lesquels nous fera -défiler aujourd’hui le tapis roulant de la mer. Dans une heure nous -passons à portée de voix des sirènes; dans une heure et demie au large -de l’ignoble chienne, la divine Scylla; dans deux heures, s’il en reste, -devant l’infect Charybde, semblable aux dieux!</p> - -<p>L’enthousiasme de l’équipage ne connut plus de bornes:<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span></p> - -<p>—O Roi d’Ithaque, cria-t-il, nous l’avions dit! Tu surpasses tes -promesses mêmes.</p> - -<p>Mais Ulysse refusa leur louange:</p> - -<p>—O mes chers compagnons, gémit-il, six d’entre vous, mes six favoris, -les six plus courageux, vont être dans l’instant dévorés par les -sirènes...</p> - -<p>Mais ils reçurent sans trembler la fatale nouvelle:</p> - -<p>—Hélas! crièrent-ils d’une voix, pourquoi ne sommes-nous pas ces six -favoris? Il est doux de périr pour sauver ses frères! Mais, ô divin -Ulysse, tu ne nous honores point de ta préférence, à juste titre, et toi -qui découvris Achille sous des robes, tu as su, sous nos armures, -découvrir des âmes femelles. Hélas! Pourquoi sommes-nous lâches? Ayons -du moins le courage de notre lâcheté. Nous nous contenterons<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> donc -d’écouter le chant des sirènes, la musique, dit-on, trompe la faim!</p> - -<p>—Gardez-vous-en bien! répartit le fils de Laerte. Seul, attaché au mât, -je jouirai de leur déplorable appel. Vous autres ramerez, les oreilles -bouchées par des tampons de cire. Si toutefois vous trouvez de la cire!</p> - -<p>—O Ulysse, s’écrièrent les matelots, il suffit de suivre jusqu’à leur -ruche les innombrables abeilles qui sans répit paissent tes lèvres!</p> - -<p>Ils dirent et se précipitèrent à la cambuse, où, dans des boîtes de -biscuits, ils conservaient les blocs de cire dont on comble les trous -que les vers de mer percent dans la coque. Déjà ils revenaient, et -voyaient Ulysse chercher vainement les cordes qui devaient le lier au -grand mât, n’en point trouver, s’en irriter:<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span></p> - -<p>—O Ulysse, crièrent-ils, ils n’est qu’une corde solide, celle que ta -parole passe au col de tes auditeurs, et pour jamais ils sont tes -prisonniers!</p> - -<p>Et cependant ils s’empressaient de réunir par des nœuds les morceaux -épars de cordages, leur seul repas.</p> - -<p>Il était temps. Déjà s’élevait la côte trinacrienne, palpitante et comme -si elle naissait. A peine regagnaient-ils leurs bancs que les six têtes -de Scylla, effroyables doigts d’une main trop complète, hapèrent six -matelots. Ulysse de son mât les vit voler au-dessus de sa tête, et ils -le saluaient!</p> - -<p>—Il est beau, criaient-ils, de mourir victimes des sirènes!</p> - -<p>Le roi d’Ithaque se gardait de les détromper, et, les voulant heureux, -il feignait de sourire à leur fin honorable. C’est ainsi,<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> dans les -villes, que les jeunes gens égarés par une fille sans vergogne croient -jusqu’à leur dernière vieillesse avoir été victimes de l’amour lui-même, -et honte à qui les tire de l’erreur! Mais déjà Charybde inondait le -carré, la trirème entière, de bile, de sang et de bave.</p> - -<p>Enfin les sirènes apparurent. Chacune était debout sur un promontoire, -et, toute nue, agitant maussadement son péplum, semblait une naufragée -protestante et pudibonde qui dût se dévêtir pour appeler le sauveteur. -La première était blonde, la seconde brune, la troisième rousse: -c’étaient les couleurs que le fils de Laerte préférait chez les femmes -et déjà il tendait vers elles ses bras vénérables. Alors s’élevèrent -leurs voix. Mais ce jour-là, mélancoliques, et comme parfois les -poétesses quand les poètes les ont déçues, elles ne se sentaient<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> point -de haine pour les navigateurs, les explorateurs, les ingénieurs, et -résolurent au contraire de révéler à ces timonniers leurs secrets -divins.</p> - -<p>—Cher Ulysse, chanta la première, si poussant ton bateau au delà des -colonnes d’Hercule, tu vogues trente jours et trente nuits, après qu’il -aura côtoyé une île longue, mais juste assez large pour que les femmes -aux yeux de feu tendent en travers leurs hamacs, tu aborderas un nouveau -continent, où des sauvages rouges coiffés de plumes tricolores -s’asseyent sur des crocodiles (là-bas appelle-les caïmans), et un soir, -voyant la voile d’un navire avant sa coque, l’idée te viendra que la -terre est ronde!</p> - -<p>Mais Ulysse ne pouvait entendre, car les matelots, pour alléger la rame, -avaient entonné l’éloge du Katablépas qui se nour<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span>rit, quand il a faim, -de ses propres pieds. Puis, doublé le promontoire, chaque bord enleva, -de l’oreille qui donnait sur Ulysse, le petit tampon de cire.</p> - -<p>—O maître, criaient-ils, que t’a dit la sirène? Tu te convulsais de -désir, le mât se courbait comme un jonc...</p> - -<p>—Un chant divin! répliqua Ulysse, car il ne voulait point les décevoir. -O mes amis, écoutez ce couplet enchanteur:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ulysse, empereur des lumières,<br /></span> -<span class="i0">Lampe des yeux, duc des clairières,<br /></span> -<span class="i0">Si brillant, si bel et poli,<br /></span> -<span class="i0">Prends-moi Sirène dans ton lit!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Mais rebouchez vos oreilles, camarades, hâtez-vous, voici le second -promontoire!</p> - -<p>—Cher Ulysse, chanta la seconde sirène. Etends-toi un jour sous un -pommier et<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> regarde tomber les pommes. Peut-être un éclair -traversera-t-il alors ton cerveau. Ou encore amuse-toi, pour voir, à -mélanger du charbon de bois pilé avec du salpêtre vulgaire. Dans un tube -de bronze foré aux deux bouts (rayes-en l’âme si ton ennemi est plus -loin), verse ta mixture, un boulet de pierre et enflamme le tout, par -aide d’une mèche allumée.</p> - -<p>Mais le chœur des matelots couvrait sa voix:</p> - -<p>—Il est stupide pour un affamé, criaient-ils, de parler toujours de -repas! Tirons de notre pensée, comme on le fait du bœuf assommé, les -larges poumons, les foies succulents et la nombreuse fraise! Plus -d’allusions dans nos chants aux figues, qui éclatent sur Bacchus comme -de divins parasites gorgés de pourpre, aux raisins noirs qui pendent aux -treilles<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> comme des grappes de moules! Pas un mot d’ailleurs des -poissons! Pour le vin et pour le miel, pour la crème et pour le caillé, -affirmons, ô mes camarades, que jamais nous n’en avons vu... Mais le cap -est doublé, ô Ulysse, que t’a dit la seconde sirène? Tes yeux nageaient -dans les larmes, de tes ongles tu ensanglantais ta poitrine... -Aurait-elle insulté ta gloire?</p> - -<p>—Elle n’insulta que mon âme modeste, répartit Ulysse. Aussi bien elle -le fit avec malice: c’est la blonde. Ecoutez, écoutez comme elle manie -la louange indirecte:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Moi je déteste l’adorable,<br /></span> -<span class="i0">Le divin me déplaît,<br /></span> -<span class="i0">O qui es-tu, toi que j’adore,<br /></span> -<span class="i0">Mortel et laid!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>—O Ulysse, clama l’équipage, comment as-tu pu résister à ce madrigal! O -laisse-<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span>nous, laisse-nous, faire un double nœud à tes cordages!</p> - -<p>Ils dirent et assourdirent à nouveau leurs oreilles, car déjà, -étincelante, la troisième sirène tournait sur son cap comme le jet d’un -phare.</p> - -<p>—O Ulysse, chantait-elle. Veux-tu que tes exploits ne périssent jamais? -Conviens alors de signes qui seront l’image des mots ou des fragments de -ces mots mêmes. Grave-les, à l’envers il va sans dire, dans une table de -bois ou de cuivre, enduis le tout d’une huile noire, et presse-le contre -un tissu. Si tu veux te venger d’Achille, ne traduis point son nom dans -le métal, et il n’y aura pas d’Iliade!</p> - -<p>Mais les matelots clamaient à perdre haleine:</p> - -<p>—Saturne se nourrissait de bornes emmaillotées, mais il n’est même pas -de<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> bornes sur la route changeante des flots!.. O Ulysse, un de tes yeux -sortait, et tu rappelais en vain sur ton corps le voile qu’en écartait -le vent. Cette rousse aurait-elle insulté ta pudeur?</p> - -<p>—O mes compagnons, soupira le roi d’Ithaque, soudain las d’improviser, -quelles délices!</p> - -<p>—Heureuses sirènes, cria le chœur délirant, heureuses sirènes qui ont -Ulysse pour écho. O Ulysse, qu’a dit cette enchanteresse?</p> - -<p>—Ce qu’elle a dit? répéta Ulysse, cette fois court d’inspiration... -Elle a dit... elle a dit... préférant aux rimes l’assonance; elle a dit -simplement:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ulysse<br /></span> -<span class="i0">Charybde<br /></span> -<span class="i0">Sirène<br /></span> -<span class="i0">Trirème<br /></span> -<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span></div></div> -</div> - -<p>—Quel hymne merveilleux! cria l’équipage déçu.</p> - -<p>Mais Ulysse auquel revenait, à défaut d’un poème inédit, la mémoire et -les fragments des odelettes apprises de son maître, crut utile pour son -prestige de laisser ses sujets sous une plus brillante impression.</p> - -<p>—Certes vous avez raison, ô matelots, reprit-il, et ces quatre vers -semblent médiocres, répétés par l’humaine voix. Mais, aussi, en les -entendant, ce n’est pas eux qu’on entendait. Les quatre mots de la -sirène rousse, parvenus à votre oreille, devenaient soudain un chant -étrange, et qui rongeait le cœur, et chacun ouvrait la serrure d’une -époque inconnue. Portés loin de la Grèce et de nos temps illustres, on -se voyait, dans trois mille ans, sur la terre tapissée des Gaules, dans -une bourgade sans préfet, et un insondable goût<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span> pour les pêches à -l’écrevisse, la chasse aux œufs de Pâques par des vertes prairies -donnait à l’âme un mouvement mortel! Voici ce petit morceau, et pour le -louer, tant il semble irréel, lumineux, obtenu par des reflets et des -rayons, on ne peut guère employer que les mots d’optique...</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je vois de Bellac<br /></span> -<span class="i0">l’abbatiale triste,<br /></span> -<span class="i0">le Mail, et ce lac<br /></span> -<span class="i0">(Qui n’existe!)<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Et je vois encor<br /></span> -<span class="i0">L’automne en personne<br /></span> -<span class="i0">Sonner dans un cor<br /></span> -<span class="i0">Qui ne sonne;<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">La foire d’été;<br /></span> -<span class="i0">et tante Solange<br /></span> -<span class="i0">haïr l’invité<br /></span> -<span class="i0">Qui ne mange;<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span><br /></span> -<span class="i0">Ma jeunesse avec,<br /></span> -<span class="i0">Qui,—Dieu sait sans charme!—<br /></span> -<span class="i0">Tire d’un cœur sec<br /></span> -<span class="i0">Cette larme!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>—Quel reflet! Quel prisme. Quel foyer! criaient les matelots, qui -avaient compris la ruse d’Ulysse, et, sachant qu’il aimait surtout -placer ses épigrammes, qui décidaient de le flatter... Mais, ô roi -d’Ithaque, comme le reflet d’un miroir dans des miroirs, est-ce que ce -second chant, à peine posé sur l’âme, par elle violemment rejeté, ne -devenait pas un éclat de rire de la sirène et ne croyait-on pas entendre -des vers badins et moqueurs?</p> - -<p>—Justement, ô Grecs astucieux, reprit Ulysse, qui donna dans le piège, -on croyait entendre une épigramme! La sirène prenait à partie cette -lourde danseuse que j’eus jadis l’occasion de voir au Théâtre<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> de -Colonne, et sous laquelle la scène craquait: c’est là la vieille haine -des chanteuses et du ballet. D’où vient, disait-elle:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">D’où vient que la danseuse Eva<br /></span> -<span class="i0">Jamais à Colonne ne va<br /></span> -<span class="i0">Et ne danse sur cette scène?<br /></span> -<span class="i0">C’est que l’acoustique la gène!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Mais déjà l’équipage somnolait, à ce point épuisé qu’il ne songeait à -dénouer les cordages d’Ulysse, pourtant son seul repas, ni à arracher -les tampons de cire. Ce navire qui voguait n’avait plus d’oreilles pour -les flots, et seul Ulysse entendait, tout à loisir cette fois, la voix -terrible de l’Océan, quatrième sirène. Heureux d’être attaché, comme -s’il se sentait coupable, il méprisait soudain les poètes, qui se -vantent d’ouïr les Muses et n’ont<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> dans les oreilles que la clameur des -hommes.</p> - -<p>—Du moins, disait-il, je les ai vues...</p> - -<p>Toute terre avait disparu; le soleil couchant illuminait tout le flanc -tribord du navire, le flanc droit des matelots, celui-là qui avait frôlé -les sirènes, et il restait d’elles ce rougeoiement, comme sur le bras -candide qui frôla les orties. La poupe n’était plus qu’immondice, la -proue n’était que sang. Les voiles traînaient, souillées de limon et -d’écume... C’est alors qu’Elpénor, sa pipe achevée, monta de -l’entrepont. La tempête assaillait la nef. Vacillant, il souriait, -louait le ciel d’avoir dispensé une journée aussi calme, un soir aussi -paisible, et il pensait, laissant errer ses yeux de l’avant au -gouvernail:</p> - -<p>—Le cher, le beau navire! Ah! qu’il<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> est propre et luisant! Que -prendrait de joie à le contempler notre cousine l’intendante, Euryclée, -fille d’Ops, issu lui-même de Pisénor!<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span></p> - -<h2><a name="MORTS_DELPENOR" id="MORTS_DELPENOR"></a>MORTS D’ELPENOR</h2> - -<p class="nind"><span class="smcap"><big>B</big>ouillant</span> Ulysse, annonça la nymphe Ecclissè, chambrière de Circé, voici -le jour, beau comme la nuit. Mais ma maîtresse n’est pas prête. Déjeunez -sans l’attendre.</p> - -<p>—J’espère qu’elle n’est point souffrante, dit Ulysse, pour parler, et -non sans sourire, car il aimait dans Ecclissè le choix toujours -désastreux de ses épithètes et de ses métaphores.</p> - -<p>—Ravissant Ulysse, répliqua la nymphe indignée, le soleil qui se lève, -semblable à la licorne, est-il souffrant?</p> - -<p>—Non certes! fit Ulysse.</p> - -<p>—Le croissant de la lune quand il apparaît, comme un mûrier plein de -vers à soie, est-il souffrant?<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span></p> - -<p>—Il va très bien, répondit Ulysse. Mais, Ecclissè, veuille appeler mes -fourriers, Euryloque et Périmède. Tu les trouveras à mon vaisseau, et je -vois à tes pieds que tu n’en ignores pas la route.</p> - -<p>Les pieds roses d’Ecclissè étincelaient en effet, pailletés des micas de -la plage, comme dans le périmètre des cités la banlieue potagère semée -d’éclats de vitre et de tessons. Ainsi encore la statue que le fondeur -délivre, et qu’empêcha de s’unir à la forme de bronze une mixture de son -et de gravier. Certes Ecclissè ne risquait plus, aujourd’hui, de se -souder à la terre, moule des humains, mais ses beaux pieds se firent de -nacre sous les regards d’Ulysse, et il semblait que ce fût pour les -éloigner qu’elle sortit. A reculons d’ailleurs, par respect pour le -héros, et car elle redoutait que l’œil du maître ne dis<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span>tinguât aussi, -en plus de ses grains de beauté, des grains de sable à ses épaules -grasses.</p> - -<p>—Ce n’est pas sa faute, pensait Ulysse non sans complaisance, si cette -enfant aime les hommes (comme elle dirait) semblables aux dieux.</p> - -<p>Accoudé sur le lit de table, il paraissait contempler à travers les pins -noirs cette mer de Circé qui jamais ne porte de navires, mais il voyait -seulement, à travers ses sombres sourcils, Ithaque qui ne nourrit point -de chevaux. Puis, par jeu ou par devoir, ainsi que le chanteur tend les -cordes de sa lyre après qu’il y laissa jouer pour la politesse la vierge -fille de ses hôtes, il reprenait les métaphores d’Ecclissè et les -tendait à les rompre:</p> - -<p>—Voici le soleil qui se lève, se disait à mi-voix le triste Ulysse; -rond et rouge,<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> comme un œil. Le voilà tout jaune avec un halo blanc, -comme un œuf. Voici le croissant de la lune, qui dépasse de moitié la -pente empourprée de la colline comme le crochet de la panthère la babine -doublée de nacre. Et moi, Ulysse, semblable à Pénélope, chaque nuit je -ruine, sur la couche de Circé, les projets que j’ai bâtis le jour. -Écoutez-la rire là-haut, cependant que les servantes sèchent son corps -et l’étirent, comme un canevas neuf.</p> - -<p>Il pensait, et Circé s’attardant, il tendit à la lionne qui rôdait -l’assiette de l’enchanteresse, débordante d’ambroisie tiède. Puis il lui -offrit le nectar, mais elle recula en grognant, comme le chien auquel un -soldat présente un verre. Déjà Ecclissè, appuyée au pilier, frottait -l’un à l’autre, sous un jet de soleil, ses beaux pieds vernissés, et -ainsi qu’ont coutume de les offrir, à la<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> fontaine, mais sous le jet de -l’eau glacée, les filles de Sidon.</p> - -<p>—Voici, annonça-t-elle, Euryloque et Périmède, semblable au tigre, -semblable au lion!</p> - -<p>Ils saluèrent le héros, Euryloque astiqué et roux, semblable à la -belette, Périmède affable et tout noir, semblable au castor.</p> - -<p>—Divin Ulysse, crièrent-ils, quel conseil pouvons-nous bien te donner, -à toi qui es le conseil même?</p> - -<p>—L’homme riche, répartit Ulysse, quelle que soit sa richesse, ne -possède que ses propres trésors. L’époux trompé,—que de fois pût -défaillir sa vigilante épouse!—ne possède qu’une honte! Mais à l’homme -sage appartient, en surcroît de la sienne, la sagesse des autres hommes. -O vous deux, rendez-moi ce matin les mots et les images que j’ai glissés -journel<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span>lement dans votre oreille et dans votre œil comme en mes deux -tirelires!</p> - -<p>Il dit, et eux secouaient modestement leur crâne demi-chauve, d’où rien -ne retombait, si ce n’est du soleil un reflet plus pâle que ne le -renvoie un vieux miroir.</p> - -<p>—Vous le savez! reprit Ulysse. Nous embarquons aujourd’hui, non pour un -beau rivage, mais pour les Enfers, où Tirésias m’annoncera qu’une seule -île désormais peut nous être funeste, l’île bombée et ronde où les -troupeaux de Phœbus paissent, disséminés sur une ligne droite du centre -à la côte, d’un pas d’autant moins pressé qu’ils broutent plus loin de -la mer et le bœuf du milieu pivote sur place. Nous partons au -crépuscule, pour que nos matelots passent sans le remarquer des ténèbres -de la nuit à ceux de l’Erèbe. Mais Circé, qui semble approuver notre<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> -voyage, a décidé d’irriter contre nous les puissances mêmes qui -l’ordonnent. Je tiens d’Ecclissè que sont préparées à l’office -vingt-quatre coupes d’une crème, votre dessert de midi, qui vous donnera -l’illusion que vous êtes chacun un dieu, plus une vingt-cinquième, à moi -destinée, pour que je me prétende Zeus; et jetant les yeux sur la terre -l’Olympe y verra de lui-même une image grimaçante. Passez donc à -l’office, prenez les coupes, jetez-les à la mer. Si les dauphins et les -rascas en délirent, Neptune est responsable, et il est notre ennemi.</p> - -<p>—Divin Ulysse, crièrent les conseils, fou qui veut être un dieu! Tant -que nous vivrons nous crierons: Fou qui veut être immortel!</p> - -<p>Déjà ils se précipitaient à l’office, mais le roi d’Ithaque les retint.</p> - -<p>—Une minute mes amis. C’est mainte<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span>nant qu’il faut sortir votre -sagesse: que pensez-vous d’Elpénor?</p> - -<p>—Qu’en penses-tu toi-même, astucieux Ulysse? Nous sommes habiles et ne -voudrions point t’exprimer un avis qui ne fût exactement le tien.</p> - -<p>—La franchise seule me plaît, dit Ulysse, je déteste Elpénor. -Parlez-moi sans contrainte.</p> - -<p>—Nous le détestons! répartit le vif Euryloque. La flèche qui meurtrit -Philoctète au genou pénétra dans sa gorge même, et que dire de son -haleine! Ses jambes sont cagneuses et il semble rouler entre elles, -quand il marche, le globe d’Atlas. Et je ne parlerai point des -paillettes qui le matin, comme un verglas, sont tombées de sa tête -chauve sur ses épaules nues. Mais toi, Périmède, dont le corps est moins -soyeux que l’âme, quel est ton avis?<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span></p> - -<p>—Je ne sais, répondit avec lenteur Périmède, ce que tu penses de lui, -divin Ulysse, ni ce que pense Euryloque... Pour moi je déteste Elpénor! -Ce n’est pas seulement qu’il soit lâche. Il serait hypocrite d’être -courageux pour qui est escroc et menteur. Mais, après dix-huit années, -il confond babord et tribord; et quand je commande aux rameurs: nagez! -chaque fois il se jette à l’eau. Du reste, au disque toujours le -dernier, et, en fait de lutte, il ne parvient guère à terrasser que la -nonchalante Ecclissè. Quand l’ombre du grand figuier sur la plage a -tourné, j’aperçois à midi leurs deux empreintes, mêlées comme des -initiales, d’ailleurs si molles! Mais les femmes sont ainsi faites qu’un -mal fait les captive, et la faiblesse seule les vainc!</p> - -<p>Ainsi parlait le jaloux Périmède, et il tendait, semblable au castor, un -solide<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> barrage aux flots de son aigreur. Mais Ulysse l’interrompit:</p> - -<p>—Laissons-là Ecclissè, ô Périmède. Mais, quand je cligne de mon âme -comme d’un œil myope pour voir toutes pensées réduites mais plus -distinctes, et que je roule, diminuées sur le fond de ma mémoire comme -en une émeraude concave, la mer, les naufrages et notre éternelle -aventure, il m’apparaît qu’Elpénor y joua le rôle décisif, et non la -Destinée. Il est à la source de chacun de nos malheurs. Tous les -spectres dressés et maussades des Dieux, entre lesquels pauvres Grecs -nous nous faufilons à grand’peine, il les bouscule comme des quilles, et -d’une maladresse si complète et si continuelle que je crains d’offenser, -en le contrariant, je ne sais quel dieu des fous. Car enfin qui versa -dans vos oreilles la cire bouillante et vous fit hurler à ce<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> point que -vous couvrîtes pour moi les chants des sirènes? Qui brisa les armes -d’Achille, et prétendit pour se justifier qu’elles étaient de cristal? -Toujours le premier pour les escapades, le dernier à l’embarquement, qui -fut, dans cette île même, changé le premier en porc, et ne voulut -revenir à son état humain qu’après avoir essayé les formes, qu’il -prétendait intermédiaires, du brochet et du chimpanzé?</p> - -<p>—O Ulysse, cria Périmède, c’est Elpénor!</p> - -<p>—Ne m’interromps point, Périmède. La réponse est inutile à des -exclamations. Mais qui donc, je vous le demande, nous força d’aborder -l’île des Ciconiens sous le prétexte de nausées?—Le mal de mer à un -compagnon d’Ulysse!—Qui nous offrit un rivage qu’il nous dépeignait -peuplé de ses parentes, les accortes filles de Mélados, et<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> qui se -trouva comble d’affreux Lestrigons? Qui surprîmes-nous, dans la caverne -de Cyclope, enfilant une aiguille pour coudre les paupières du géant?</p> - -<p>—C’est Elpénor! ne put s’empêcher de crier Périmède, puis il se tut -sous le regard menaçant du héros.</p> - -<p>—Mais enfin, acheva Ulysse, je suis las! Cette nuit nous serons aux -Enfers. Là-bas rien à casser, rien à heurter, mais un génie me dit que -la maladresse est plus impie encore dans le royaume des ombres, car -aucun bruit ni dommage n’en est la rançon. Il faut qu’Elpénor n’embarque -pas, et tous deux...</p> - -<p>Mais soudain Ecclissè parut, nue, et qui semblait ainsi hors de soi, et -si terrifiée que les métaphores fausses elles-mêmes se refusaient à sa -bouche rouge, et qu’Ulysse agacé devait terminer ses phrases.<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span></p> - -<p>—O maître! gémissait-elle. Mes bras, mes bras tombent comme, comme...</p> - -<p>—Des fruits, acheva rapidement Ulysse. Qu’y a-t-il?</p> - -<p>—O roi d’Ithaque, je suis perdue, perdue comme, comme...</p> - -<p>—Une fille, acheva Ulysse, un trousseau de clefs. Mais encore?</p> - -<p>—Deux des coupes sont dérobées, ô Ulysse! Deux de tes compagnons vont -se croire des Dieux, et insulter leurs collègues vengeurs!</p> - -<p>Ulysse pâlit.</p> - -<p>—Toi, commanda-t-il, Périmède! arrête Elpénor et l’enferme. Il est à -coup sûr le premier des coupables. Et nous, cher Euryloque, découvrons -le second et l’empêchons de nuire.</p> - -<p>Car il ne reculait pas devant l’inversion du pronom complément quand -les<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> mouvements de son âme étaient rapides.</p> - -<p>Mais déjà Euryloque avait assemblé sur deux files ses vingt-quatre -matelots et Ulysse l’un après l’autre les contemplait, d’un esprit -minutieux, s’essayant à découvrir dans leur regard ou dans leur souffle, -comme on reconnaît l’eau bouillante à ses bulles, cette buée qui décèle -la présence du dieu. Ou bien il approchait ses yeux d’un point suspect -de leur corps, cicatrice ou basane, comme l’expert qui cherche une -signature.</p> - -<p>—O Zeus, pensait-il cependant, pardonne-moi! Voilà que je ne puis -découvrir le coupable! Non point que ces hommes me semblent privés de -toute estampille divine. Bien au contraire! Ils sont abrutis par vingt -ans de souffrances, de jeûnes, de banquets; les roulis des mers les plus -vides, l’agitation sur les terres les plus<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span> rocailleuses les a tassés et -durcis comme des sacs de sel, les voilà au niveau le plus bas de la -culture et de l’intelligence. Et cependant pas un seul devant lequel je -prenne sur moi de dire: Toi, mon ami, tu n’es pas un dieu!</p> - -<p>Il se tourna vers son fourrier.</p> - -<p>—Eh bien, mon pauvre Euryloque, qu’en penses-tu?</p> - -<p>—Touchons-les, Ulysse. C’est au toucher qu’on ne peut manquer de -reconnaître les dieux, sans parler des déesses, car il se peut, selon la -coupe bue, que nous ayons dans l’escouade Vénus elle-même.</p> - -<p>Déjà il passait la main dans le cou du vieux Krokus, fils d’Orcheus, qui -fit un bond subit, quand les échos de voix en querelle retentirent dans -le parc, puis les voix elles-mêmes, et Périmède apparut, poussant devant -lui Elpénor, un Elpénor<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> étrange, dont la droite était nue, la main -brandissant un arc, la gauche drapée de tigre et de panthère, le bras -soutenant un thyrse, et son visage aussi était coupé en deux moitiés -contraires, l’une claire, l’autre sombre, comme les portraits-enseignes -des nettoyeurs de vieux tableaux, l’œil droit cruel, fixe et pur, l’œil -gauche chassieux, clignotant...</p> - -<p>—Seigneur! cria Ulysse. Il a bu les deux coupes!</p> - -<p>Cependant Elpénor, acclamant de la commissure gauche de ses lèvres la -cohorte des camarades, entreprit de danser le péan sur son pied sénestre -aux varices pourpres, et dans les airs son pied droit, blanc comme un -osselet, se cambrait indigné.</p> - -<p>—Je suis Diacchus! criait-il aux reprises. Je ne suis rien moins que -Diacchus!</p> - -<p>—O perfide Circé! se lamentait Ulysse.<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> Il a bu la coupe de Diane et -celle de Bacchus!</p> - -<p>Déjà, sans d’ailleurs qu’ils s’en doutent, une ombre recouvrait le côté -gauche des matelots, une clarté leur côté droit.</p> - -<p>—Saisissez-le! ordonna le roi d’Ithaque. A moins que l’un de vous ne -soit assez sûr de son épée et le pourfende en deux parts égales. Si -Vulcain fut coupable d’offrir Vénus et Mars unis par des maillons de fer -à la risée des dieux, quel poids divin n’attirera pas sur nos têtes -celui qui présente aux hommes, accolés par la peau humaine, greffe -infâme, la Pudeur et le dieu du Vin. Saisissez Elpénor, le portez sur le -faite du palais, le faites boire jusqu’à ce qu’il en dorme!</p> - -<p>Ils s’empressèrent, le soutenant et l’élevant dans les airs par les deux -membres de sa part gauche, car il est pie d’aider<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> Bacchus, mais nul -mortel n’aurait l’audace d’effleurer de son doigt les chers biens, même -faux, d’Artemis.</p> - -<p>Ils revenaient quand Ecclissè parut. Elle répandait de lourdes larmes -qui eussent coulé jusques à ses genoux, puisqu’elle était nue, mais elle -les essuyait à hauteur de la ceinture qu’elle avait irritable. Alors, -entre mille sanglots, elle balbutia un langage incertain dont on perçut -seulement la phrase «semblable à la terre» et les mots «chevaux blancs»; -de quoi l’astucieux Ulysse conclut qu’elle parlait de la mer, et que les -béliers noirs destinés au repas des ombres étaient embarqués.</p> - -<p>—En route! commanda-t-il.</p> - -<p>—Nagez! cria joyeusement Euryloque, n’ayant plus à redouter qu’Elpénor -à ce mot plongeât de son banc.<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span></p> - -<p>Mais comme la trirème virait, les rames du babord levées et rougies par -le soleil couchant, les rames de tribord pendant et blanches sous la -lune, et que le navire lui aussi semblait gonflé et mû par un double -dieu, les airs frémirent d’un cri épouvantable, à la fois humain et -divin, mâle et femelle... Périmède à la vue perçante cria des vergues:</p> - -<p>—Elpénor s’est tué, O Ulysse! Nous entendant appareiller il s’est jeté -de la terrasse!</p> - -<p>Déjà le navire voguait, et Périmède lui-même ne put voir la pâleur et la -rougeur d’Elpénor, sa délicatesse et sa force fondre peu à peu, le corps -reprendre dans l’ombre de la mort une couleur unie, un contour égal, -ainsi que le soir, dans le reflet d’un lac, deux arbres accolés le jour -dissemblables—et du mélange de deux<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> essences immortelles il ne resta -plus qu’un pauvre cadavre d’homme.</p> - -<p> </p> - -<p>Déjà le pays des Cimmériens, ceinture des Enfers, dont les habitants ont -une ombre pour corps et un corps pour ombre, (Ulysse eut mille -difficultés pour serrer la vraie main de leur roi), avait été franchi. -Déjà sur le rivage que nulle Ecclissè jamais ne marqua des épaules, les -béliers et les brebis noires laissaient couler un sang épais. Leurs -mâchoires étaient liées par la mort, muselière des offrandes, mais quand -Euryloque déplaçait leur dépouille, un soupir sortait de la plaie -étroite, désormais leur seule bouche. Derrière Ulysse une mer livide -avec des vagues en creux et des gouffres en hauteur, et qui semblait la -surface retournée des flots. Devant lui<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> l’horreur et la nuit à ce point -confondues qu’il ne savait laquelle des deux régnait, avec les sceptres -de l’autre. Là-bas sept chiens aboyaient, et ce n’était qu’un seul -chien. La roue de Sisyphe écrasait le gravier, et c’était les bruits -sinistres d’un réveil le Lundi à la campagne. Périmède et ses -compagnons, reconnaissant les outres au toucher versaient à tâtons le -miel et le vin. Comme un Cyclope endormi songe à son œil, ils pensaient -au soleil, et frappaient le milieu de leur front sans lumière.</p> - -<p>Soudain, dans chacun de leurs os, ils continrent leur vie comme une -moelle, car le peuple léger des ombres s’élevait du fond de l’Erèbe. Par -milliers elles montaient, portées sur un vent gémissant et flexible. Le -moindre rayon parti du bûcher perçait jusqu’à la dernière leur masse<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span> -vaine. Fantômes, et que modelait seulement, leur seul squelette permis, -la forme de leur plus grande vertu ou de leur vice, orgueil, luxure ou -folie. Elles se pénétraient, attirées par l’odeur des viandes grillées. -Elles se battaient sans force, elles suppliaient sans voix, se -heurtaient autour des vingt-quatre visages pâles dont l’immobile lueur -les traversait comme les éclats même du feu, puis, apercevant le sang, -elles se précipitaient avec des hurlements épouvantables. Ulysse à coups -d’épée les écartait. Parfois il en atteignait une, qui aussitôt -frissonnait, seule souffrance des ombres. Parfois il apercevait, grises -et vides, comme l’œil qui se détourne d’objets brillants en voit sur les -murs blancs le souvenir ou l’ombre, les reflets des cousins, des parents -qu’il avait le plus longuement contemplés, étincelants de vie et<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span> -d’amitié, et qu’il croyait encore sur la terre dorée; et Agamemnon; et -la vénérable Anticlée, sa mère, fille d’Autolycus.... Mais Tirésias le -premier devait boire à la fosse, et il ne laissait approcher aucun -autre...</p> - -<p>Une ombre s’acharnait cependant, évitant et trompant le glaive comme au -duel. Parfois Ulysse la touchait; son frisson terminé, elle chargeait à -nouveau, sans rancune, objet de mépris pour ses compagnes. Elle rampait, -elle planait, elle ne laissait au roi d’Ithaque aucun repos, et soudain, -tombant sur lui comme un brouillard, elle recouvrit tout son corps, le -pénétra, s’agita par ses bras mêmes, parla par sa bouche:</p> - -<p>—O Ulysse, dit-elle! Ne reconnais-tu pas ton fils?</p> - -<p>Ulysse frissonna... et éprouva le mal des ombres:<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span></p> - -<p>—Télémaque bien-aimé, cria-t-il en pleurant, est-ce donc toi?</p> - -<p>—Qui te parle de Télémaque, reprit l’ombre. O Ulysse, je suis Elpénor! -Sans voile et sans aviron j’ai devancé ton navire. Impatient de te -suivre je me jetai de la terrasse, mais certes je comptais arriver ici -le second, non le premier!</p> - -<p>—O Elpénor, demanda Ulysse irrité, O toi qui là-haut assombrissais -chaque jour mon visage, et maintenant assombris tout mon corps! Va-t-en! -Ou que veux-tu?</p> - -<p>—Ce que je veux, Ulysse? Je veux mon dû. Oublies-tu que tu laissas mon -corps sans sépulture? Ce que je veux? Je veux des funérailles -solennelles. Jure à Pluton de revenir pour moi à l’île de Circé ou je ne -te lâche point.</p> - -<p>Il disait, et déjà Ulysse apercevait les<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> ombres pour lesquelles il -avait franchi les portes infranchissables,</p> - -<p>—Je le jure, dit-il à regret, mais disparais. Va-t-en! Je vois venir -l’ombre de Tirésias!</p> - -<p>Mais à ce nom l’ombre d’Elpénor, qui se dégageait d’Ulysse irrité comme -au cou du vautour en colère le capuchon noir, se rabattit soudain.</p> - -<p>—Tirésias! s’écria Elpénor. Tirésias! le seul qui fut à la fois homme -et femme et peut juger des mérites des deux sexes! O Ulysse, -présente-moi! Le problème de la femme toujours m’inquiéta... Animal -charmant, qu’on tient par des colliers sans laisse! Objet heureux, de -roses et de lys pétri, et si tu touches son visage il demeure à tes -doigts une poudre impalpable, comme si tu avais tenu par les ailes un -mourant papillon! O maître, présente-moi à Tiré<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span>sias! Que j’apprenne du -moins aux Enfers pourquoi Ecclissè, encore que tout le jour nous -fussions libres, exigeait pour nos rendez-vous une heure précise, que -jamais elle n’observait!</p> - -<p>—Va-t-en, commanda Ulysse hors de lui, voici Achille!</p> - -<p>—Achille, ô Ulysse! Celui-là que tu découvris sous des vêtements de -femme, et qui parfumait Patrocle de leurs parfums? O Ulysse, -présente-moi Achille! Songe que je suis seul, arrivé ce matin au seuil -des Enfers, comme un enfant déposé sous un porche. O mon maître, -présente-moi tous ces héros de Troie qui combattaient sur des chars et -tant de fois m’ont bousculé, mais enfin les voilà à pied, comme moi, sur -le sinistre trottoir! Présente-moi...</p> - -<p>—Ah! pourquoi ai-je oublié tous mes noms propres depuis la guerre?... -Oh!<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> Ulysse, je tiens à toi, comme le manteau qu’à sa rivale offrit -Médée... En voilà un... présente-moi Médée! Et cette grande -femme—comment donc étaient ses cheveux? depuis la guerre j’oublie les -couleurs!—qui se précipita dans tes bras et t’embrassait quand nous -assaillîmes le château d’Hécube... Présente-moi au besoin Hécube!... -Rougis-tu donc d’Elpénor? Je sais que je fus stupide, mal fait, et quel -fracas ne sortait point de ma profonde bouche à l’heure des repas—mais -ici plus de banquet... et de quoi sert-il donc de mourir, si l’ombre de -l’intelligence et l’ombre de la bêtise gardent ici l’écart qu’avaient -là-haut l’intelligence et la stupidité... Je ne te quitte pas!</p> - -<p>C’est ainsi qu’Ulysse dut présenter Elpénor à Hélène elle-même, et il la -vit qui souriait au matelot, comme à la plus frai<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span>che des ombres et qui -sentait encore la vie.</p> - -<p> </p> - -<p>Or Circé, qui sortait du palais pour surveiller le retour d’Ulysse, se -heurta au cadavre d’Elpénor. C’était le premier mort qu’elle eût jamais -vu et elle détesta ces restes sans levain sur lesquels mourait son -pouvoir, comme un peintre une couleur sèche. Chaque fois qu’un de ses -jouets, homme ou animal, menaçait de périr, elle le muait en un être -plus petit, mais plus jeune, et de longue vie, en sorte que les -alentours du château n’étaient plus peuplés que de perroquets et de -tortues. Elle savait aussi qu’un mortel n’est rien, mais que le souvenir -du mortel le plus mince détruit sur une contrée la trace du plus grand -des dieux, que l’île de Circé<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> risquait de devenir un jour, du fait de -ce matelot déjeté, l’île d’Elpénor, et elle supplia Zeus de prêter au -cadavre un souffle de quelques heures, de quoi juste gonfler pour cent -ans une tendre vie de corbeau et éloigner sur des ailes même le péril -que courait sa gloire...</p> - -<p>Zeus hésitait, car pour la première fois il entendait ce nom sonore mais -obscur. C’est alors qu’Ulysse, revenu avec son équipage au grand complet -du royaume d’où jamais nul ne reviendra, ni ne revient, fit étendre sur -un bûcher le corps lavé et huilé d’Elpénor, et commença de prononcer -l’oraison qu’il récitait par cœur à chaque enterrement de matelot, -ornant le défunt, si médiocre fût-il dans la vie, de qualités extrêmes, -lui attribuant tous les vers et les découvertes anonymes, pour remonter -le moral des survivants, et aussi avec la bonté<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> sincère qu’inspire de -voir étendu sans appétit de la vie et de l’air même, celui-là qui la -veille encore se repaissait de mouton sur le gril.</p> - -<p>—O Zeus, commença-t-il, toi qui te plains d’être obligé de te pencher -pour apercevoir des humains autre chose que des boules crépues et -opaques, et dont les regards arrivent bien juste à glisser sur la pente -des visages suppliants, tu peux contempler de face aujourd’hui, dans son -ensemble et sa majesté, avec ses jambes arquées comme la paire de cornes -du cerf-volant, le plus illustre de nos compagnons! O mes amis, retenez -une minute vos larmes qui coulent sur son corps huilé par gouttes -gonflées, et criez à Zeus lequel entre tous les habitants d’Ithaque, -lequel entre tous les Grecs, vous souhaiteriez le plus ne pas savoir -privé de la lumière!<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span></p> - -<p>—O Zeus, c’est Elpénor! clamèrent toutes les voix, parmi lesquelles -Zeus distingua, parvenue la première à l’Olympe, la voie aiguë de -Périmède. Il crut bon d’y répondre par son tonnerre, et le nom d’Elpénor -fut contenu pour la première fois dans le céleste roulement.</p> - -<p>Ainsi un gravier parfois se loge dans un bouclier de bronze...</p> - -<p>—Ce que fut Elpénor, ô Zeus? continua Ulysse. Demande plutôt ce qu’il -ne fut pas. Il fut un cœur tendre dans un corps d’acier, une âme de -choix dans une enveloppe hors de pair; le calembour à peine se contenait -en son palais comme dans la bouche du perroquet la langue épaisse, et -que dire aussi de son esprit ingénieux? C’est lui, charron, qui inventa -la brouette, la changeant par un tréteau en roue à repasser, et il -inventa aussi le lit, seule de<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span>meure commune des Dieux et des hommes. -C’est lui, banquier, au jour de la septième collecte d’or, qui imagina -de faire accepter pour moitié du versement les coupons thraces. C’est -lui, poète, l’auteur des deux vers fameux: «Mon âme a son secret, ma vie -a son mystère», et «Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel?» Et à -ce propos, vous enfants, entonnez le couplet qu’il chantait en peignant -le cheval de Troie. Non sans réciter d’abord l’épigramme qu’il dédia à -Hercule, le soir où ce dieu nous contait son combat de Némée, et le fils -d’Alcmène, encore que vantard comme tous les chasseurs, ne laissa pas -d’en rire aux éclats!</p> - -<p>Il dit, et tous déclamèrent, Périmède battant la mesure:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Hercule—parlons moins fort!—<br /></span> -<span class="i0">A tué le lion de Belfort.<br /></span> -<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span></div></div> -</div> - -<p>Puis ils entonnèrent, alanguis, la complainte que chante le pilote -durant les longues nuits, à l’heure où sur tous les visages de pilote -coule la clarté de la même étoile:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ecclissè, Ecclissa,<br /></span> -<span class="i0">Mon bateau t’entraîne,<br /></span> -<span class="i0">Nous avons tous fait ça,<br /></span> -<span class="i0">Comme chante Hélène.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Gentil fuseau, ciseau méchant,<br /></span> -<span class="i0">Marchandis’s pour les filles,<br /></span> -<span class="i0">Ecclissè, qu’il est beau le champ<br /></span> -<span class="i0">Qu’on fauche sans faucilles!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Tous pleuraient. Au seuil de leurs narines et de leurs yeux s’amassait -la fumée du bois vert, et il s’en évadait, comme le blaireau extrait de -son terrier, un noir chagrin,</p> - -<p>—Merci, camarades, dit Ulysse, et dites<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> encore à Zeus quel nom, s’il -nous était accordé de voir revenir du royaume d’où nul jamais n’est -revenu un des héros du siège, quel nom sortirait de vos bouches? Est-ce -le nom d’Ajax, le nom d’Achille?</p> - -<p>—C’est le nom d’Elpénor! clamèrent les matelots, et la voix de Périmède -surpassait toutes les autres.</p> - -<p>C’est ainsi qu’Ulysse implorait le maître du monde, assuré qu’aucun -cadavre ne peut renaître à la vie, que le destin est inéluctable, et que -les trois terribles filles qui dévident et coupent n’ont jamais su, de -leurs doigts osseux, faire à notre fil rompu un nœud coulant ou même une -boucle.</p> - -<p>Mais Zeus, de tant de douleur ému, rendit la vie à Elpénor, mort pour -jamais, qui se dressa sur son bûcher, pour la première fois de sa vie -embaumant et lavé, et ces deux journées dans l’ombre des Enfers<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> -n’eurent d’autre effet que d’adoucir sa peau, comme deux journées de -piscine.</p> - -<p> </p> - -<p>C’en était fait. Elpénor avait voulu revoir la belle Lampétie, sa -cousine, gardienne des troupeaux sacrés et, la nuit venue, promettant au -pilote les charmes de Phaétuse, la seconde vachère, il l’avait détourné -jusqu’à l’île du Soleil. Tant Phœbus est peu redouté de celui que -regarde Diane! C’en était fait. Les bœufs divins étaient égorgés, et -bien que de leurs chairs cuites continuassent à s’exhaler de lugubres -gémissements, les malheureux compagnons d’Ulysse s’attardaient à leur -dernier repas, étonnés seulement, à la longue, du silence des mets -innocents, bécasses, poissons et beignets aux légumes... Hélas! la -foudre avait<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> fracassé leur navire: quatre fois il tourna sur lui-même -comme aux exercices d’escadre ce vaisseau espagnol quand on ne -déchargeait pas à la fois les pièces de ses deux bords; puis il sombra, -et tous flottèrent sur le gouffre comme des oiseaux marins; d’abord de -tout leur corps nu, et ils semblaient des cygnes; puis voguèrent leurs -têtes seules, pareilles aux oies sauvages; enfin quelques mains -ouvertes, hirondelles des mers, et Ulysse bientôt flotta seul. D’une -coupe rapide, il nageait vers les débris du navire, et déjà il les -atteignait, quand deux bras vigoureux enlacèrent son col.</p> - -<p>—O Neptune! murmura-t-il, as-tu besoin de me saisir à bras le corps? La -lutte est inégale. Toi seul as pied dans ces abîmes!</p> - -<p>—O Ulysse! répondit une voix lamenta<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span>ble, ce n’est pas un ennemi qui -t’enlace, c’est un ami, le plus fidèle, c’est Elpénor!</p> - -<p>Le roi d’Ithaque se débattait avec rage.</p> - -<p>—O Ulysse! fils de Laerte! petit-fils d’Arcésius! Aie pitié! suppliait -Elpénor. Et, comme on lance un câble et le relance, essayant sur le -rivage le poteau qui ne craque pas, ainsi il cherchait à atteindre celui -des ancêtres d’Ulysse qui pût accrocher la pitié. Cependant il ne -lâchait pas non plus la nuque de son maître, car sa plus solide demeure -au monde était ce héros flottant!</p> - -<p>—Lâche ma tête! criait Ulysse.</p> - -<p>—O Ulysse, c’est justement ta tête que j’implore, c’est à la plus -divine part d’Ulysse que je veux devoir la vie. Ainsi, si tu étais Ajax, -je me suspendrais à ton illustre bras, si tu étais Achille à ton talon, -et, Latone,<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> à tes seins. Bienheureux Elpénor, diront désormais les -Grecs, comme Pallas naquit de Zeus, sous le marteau de la tempête il est -né (mais tout nu) de la tête d’Ulysse, du cerveau même de l’Hellade!</p> - -<p>Ulysse s’épuisait, et, comme le cheval du Nil sur le dos duquel des -oiseaux picorent, pour chasser le dernier plonge ses lourds naseaux, il -plongea et se défit de son dernier matelot, pour jamais...</p> - -<p>Mais déjà Elpénor avait saisi ses deux chevilles.</p> - -<p>—Sauve-moi, Ulysse, disait-il, ou m’apprends à nager! Sauve-moi, ou je -maintiens tes jambes fermées comme des ciseaux, et t’empêche de fendre -le drap écumeux. O maître, tu avais raison et je comprends ton courroux! -C’est ce qu’il y a de plus indigne en toi que je conjure de me sauver, -tes orteils, tes tendons... Ainsi je m’accro<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span>cherais la tête d’Ajax, aux -seins d’Achille, à l’âme de Thersite!...</p> - -<p>Sa voix soudain attendrissait Ulysse. Assuré maintenant par l’oracle de -rentrer un jour, et seul, dans Ithaque, il s’accordait à lui-même de -plaindre ce malheureux, par l’oracle assuré de périr.</p> - -<p>—Pauvre Elpénor, fit-il.</p> - -<p>—O cher Ulysse! clama Elpénor éperdu d’allégresse.</p> - -<p>—Brave Elpénor, reprit Ulysse.</p> - -<p>—O mon roi bien-aimé, ô ma seule vie! cria Elpénor suffocant de -reconnaissance.</p> - -<p>—Pauvre gros Elpénor, reprit Ulysse.</p> - -<p>—O porte de mon cœur, ô chevilles de mon âme! clama Elpénor qui ne -trouvait plus, dans sa joie, que des mots d’amour.</p> - -<p>Mais, abusé par la flatterie du destin, il avait dans son transport -ouvert les bras, abandonné, perdu Ulysse, et il coula. Il<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span> coula à pic, -et la joie fut plus lourde en lui que la viande des bœufs divins en ses -compagnons. Au-dessus du gouffre qui l’engloutit s’étala, car on l’avait -enduit pour les funérailles d’une huile épaisse, une tache que moirait -le soleil, ainsi que du monstre sous-marin que l’on éperonna. Et -Elpénor, sur la terre source de désordres, donna soudain le calme à un -arpent de tempête.</p> - -<p>Ce fut le salut d’Ulysse, qui put atteindre une sorte de radeau. Il -l’escalada; à l’aide d’une gaffe, puis d’un filin mena à bien ces -opérations marines que les traducteurs ne peuvent se tenir d’expliquer, -pour la facilité du lecteur, en leurs termes techniques: il argua une -conasse dans le virempot, puis la masure ayant soupié, bordina -l’astifin: il était sauvé!</p> - -<p>Huit jours il fut ainsi sauvé, flottant à<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> l’aventure, sans voile et sur -un océan et dans une vie si déserte qu’aucune métaphore même ne pouvait -s’ajouter aux pensées ni aux mots et les alléger. Le soleil étincelait, -semblable seulement au soleil. La lune, semblable seulement à la lune, -brillait, pâlissait... Ballotté, secoué, doré le jour, d’argent la nuit, -Ulysse prenait parfois dans ses mains ses chevilles où les mains -d’Elpénor avaient creusé des anneaux rouges, et il regrettait cette -pauvre image indigente et obstinée de son destin, comme le chêne -qu’emporte un torrent regrette sa racine moindre.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span></p> - -<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td> </td><td class="rt"><small>Pages.</small></td></tr> -<tr><td valign="top"><span class="smcap"><a href="#LE_CYCLOPE">Le Cyclope</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_1">1</a></td></tr> - -<tr><td valign="top"><span class="smcap"><a href="#LES_SIRENES">Les Sirènes</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_49">49</a></td></tr> - -<tr><td valign="top"><span class="smcap"><a href="#MORTS_DELPENOR">Morts d’Elpénor</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_67">67</a></td></tr> -</table> - -<p class="fint">CHARTRES.—IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.</p> - -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Elpénor, by Jean Giraudoux - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELPÉNOR *** - -***** This file should be named 60665-h.htm or 60665-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/6/6/60665/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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