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Wells - -Illustrator: Alvim Corrêa - -Translator: Henry-D Davray - -Release Date: November 9, 2019 [EBook #60656] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE DES MONDES *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - - - - LA GUERRE DES MONDES - - - - - H.-G. Wells. - - La Guerre - des Mondes - - [Illustration] - - _TRADUIT DE L’ANGLAIS - PAR HENRY D. DAVRAY - ÉDITION ILLUSTRÉE PAR - =ALVIM-CORRÊA=_ - - [Illustration] - - ÉDITÉ PAR L. VANDAMME & Co., JETTE-BRUXELLES - M C M V I - - - - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - - Cinq cents exemplaires semblables à celui-ci, - numérotés de 1 à 500 et portant comme - - JUSTIFICATION DE TIRAGE - - la signature de l’Illustrateur....... - - -EXEMPLAIRE Nº - -APPARTENANT A - - - Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, - y compris la Suède, la Norwège et le Danemark. - - [Illustration: Livre Premier - - L’arrivée Des Marsiens] - - - - -[Illustration] I - -A LA VEILLE DE LA GUERRE - - -Personne n’aurait cru, dans les dernières années du dix-neuvième siècle, -que les choses humaines fussent observées, de la façon la plus -pénétrante et la plus attentive, par des intelligences supérieures aux -intelligences humaines et cependant mortelles comme elles; que tandis -que les hommes s’absorbaient dans leurs occupations, ils étaient -examinés et étudiés d’aussi près peut-être qu’un savant peut étudier -avec un microscope les créatures transitoires qui pullulent et se -multiplient dans une goutte d’eau. Avec une suffisance infinie, les -hommes allaient de ci de là par le monde, vaquant à leurs petites -affaires, dans la sereine sécurité de leur empire sur la matière. Il est -possible que, sous le microscope, les infusoires fassent de même. -Personne ne donnait une pensée aux mondes plus anciens de l’espace comme -sources de danger pour l’existence terrestre, ni ne songeait seulement à -eux pour écarter l’idée de vie à leur surface comme impossible ou -improbable. Il est curieux de se rappeler maintenant les habitudes -mentales de ces jours lointains. Tout au plus les habitants de la Terre -s’imaginaient-ils qu’il pouvait y avoir sur la planète Mars des êtres -probablement inférieurs à eux, et disposés à faire bon accueil à une -expédition missionnaire. Cependant, par delà le gouffre de l’espace, des -esprits qui sont à nos esprits ce que les nôtres sont à ceux des bêtes -qui périssent, des intellects vastes, calmes et impitoyables, -considéraient cette terre avec des yeux envieux, dressaient lentement -et sûrement leurs plans pour la conquête de notre monde. Et dans les -premières années du vingtième siècle vint la grande désillusion. - -La planète Mars, est-il besoin de le rappeler au lecteur, tourne autour -du soleil à une distance moyenne de deux cent vingt-cinq millions de -kilomètres, et la lumière et la chaleur qu’elle reçoit du soleil sont -tout juste la moitié de ce que reçoit notre sphère. Si l’hypothèse des -nébuleuses a quelque vérité, la planète Mars doit être plus vieille que -la nôtre, et longtemps avant que cette terre se soit solidifiée, la vie -à sa surface dut commencer son cours. Le fait que son volume est à peine -un septième de celui de la terre doit avoir accéléré son refroidissement -jusqu’à la température où la vie peut naître. Elle a de l’air et de -l’eau et tout ce qui est nécessaire aux existences animées. - -Pourtant l’homme est si vain et si aveuglé par sa vanité que jusqu’à la -fin même du dix-neuvième siècle, aucun écrivain n’exprima l’idée que -là-bas la vie intelligente, s’il en était une, avait pu se développer -bien au delà des proportions humaines. Peu de gens même savaient que, -puisque Mars est plus vieux que notre terre, avec à peine un quart de sa -superficie et à une plus grande distance du soleil, il s’ensuit -naturellement que cette planète est non seulement plus éloignée du -commencement de la vie, mais aussi plus près de sa fin. - -Le refroidissement séculaire qui doit quelque jour atteindre notre -planète est déjà fort avancé chez notre voisin. Ses conditions physiques -sont encore largement un mystère; mais dès maintenant nous savons que, -même dans sa région équatoriale, la température de midi atteint à peine -celle de nos plus froids hivers. Son atmosphère est plus atténuée que la -nôtre, ses océans se sont resserrés jusqu’à ne plus couvrir qu’un tiers -de sa surface et, suivant le cours de ses lentes saisons, de vastes amas -de glace et de neige s’amoncellent et fondent à chacun de ses pôles, -inondant périodiquement ses zones tempérées. Ce suprême état -d’épuisement, qui est encore pour nous incroyablement lointain, est -devenu pour les habitants de Mars un problème vital. La pression -immédiate de la nécessité a stimulé leurs intelligences, développé leurs -facultés et endurci leurs cœurs. Regardant à travers l’espace au moyen -d’instruments et avec des intelligences tels que nous pouvons à peine -les rêver, ils voient à sa plus proche distance, à cinquante-cinq -millions de kilomètres d’eux vers le soleil, un matinal astre d’espoir, -notre propre planète, plus chaude, aux végétations vertes et aux eaux -grises, avec une atmosphère nuageuse éloquente de fertilité, et, à -travers les déchirures de ses nuages, des aperçus de vastes contrées -populeuses et de mers étroites sillonnées de navires. - -Nous, les hommes, créatures qui habitons cette terre, nous devons être, -pour eux du moins, aussi étrangers et misérables que le sont pour nous -les singes et les lémuriens. Déjà, la partie intellectuelle de -l’humanité admet que la vie est une incessante lutte pour l’existence et -il semble que ce soit aussi la croyance des esprits dans Mars. Leur -monde est très avancé vers son refroidissement, et ce monde-ci est -encore encombré de vie, mais encombré seulement de ce qu’ils -considèrent, eux, comme des animaux inférieurs. En vérité, leur seul -moyen d’échapper à la destruction qui, génération après génération, se -glisse lentement vers eux, est de s’emparer, pour pouvoir y vivre, d’un -astre plus rapproché du soleil. - -Avant de les juger trop sévèrement, il faut nous remettre en mémoire -quelles entières et barbares destructions furent accomplies par notre -propre race, non seulement sur des espèces animales, comme le bison et -le dodo, mais sur les races humaines inférieures. Les Tasmaniens, en -dépit de leur conformation humaine, furent en l’espace de cinquante ans -entièrement balayés du monde dans une guerre d’extermination engagée par -des immigrants européens. Sommes-nous de tels apôtres de miséricorde que -nous puissions nous plaindre de ce que les Marsiens aient fait la guerre -dans ce même esprit? - -Les Marsiens semblent avoir calculé leur descente avec une sûre et -étonnante subtilité--leur science mathématique étant évidemment bien -supérieure à la nôtre--et avoir mené leurs préparatifs à bonne fin avec -une presque parfaite unanimité. Si nos instruments l’avaient permis, on -aurait pu, longtemps avant la fin du dix-neuvième siècle, apercevoir des -signes des prochaines perturbations. Des hommes comme Schiaparelli -observèrent la planète rouge,--il est curieux, soit dit en passant, que, -pendant d’innombrables siècles, Mars ait été l’étoile de la -guerre,--mais ne surent pas interpréter les fluctuations apparentes des -phénomènes qu’ils enregistraient si exactement. Pendant tout ce temps -les Marsiens se préparaient. - -A l’opposition de 1894, une grande lueur fut aperçue, sur la partie -éclairée du disque, d’abord par l’observatoire de Lick, puis par -Perrotin de Nice et d’autres observateurs. Je ne suis pas loin de penser -que ce phénomène inaccoutumé n’ait eu pour cause la fonte de l’immense -canon, trou énorme creusé dans leur planète, au moyen duquel ils nous -envoyèrent leurs projectiles. Des signes particuliers, qu’on ne sut -expliquer, furent observés lors des deux oppositions suivantes, près de -l’endroit où la lueur s’était produite. - -Il y a six ans maintenant que le cataclysme s’est abattu sur nous. Comme -la planète Mars approchait de l’opposition, Lavelle, de Java, fit -palpiter tout à coup les fils transmetteurs des communications -astronomiques, avec l’extraordinaire nouvelle d’une immense explosion de -gaz incandescent dans la planète observée. Le fait s’était produit vers -minuit et le spectroscope, auquel il eut immédiatement recours, indiqua -une masse de gaz enflammés, principalement de l’hydrogène, s’avançant -avec une vélocité énorme vers la terre. Ce jet de feu devint invisible -un quart d’heure après minuit environ. Il le compara à une colossale -bouffée de flamme, soudainement et violemment jaillie de la planète -“comme les gaz enflammés se précipitent hors de la gueule d’un canon”. - -La phrase se trouvait être singulièrement appropriée. Cependant, rien de -relatif à ce fait ne parut dans les journaux du lendemain, sauf une -brève note dans le “Daily Telegraph” et le monde demeura dans -l’ignorance d’un des plus graves dangers qui aient jamais menacé la race -humaine. J’aurais très bien pu ne rien savoir de cette éruption si je -n’avais, à Ottershaw, rencontré Ogilvy, l’astronome bien connu. Cette -nouvelle l’avait jeté dans une extrême agitation, et, dans l’excès de -son émotion, il m’invita à venir cette nuit-là observer avec lui la -planète rouge. - -Malgré tous les événements qui se sont produits depuis lors, je me -rappelle encore très distinctement cette veille: l’observatoire obscur -et silencieux, la lanterne, jetant une faible lueur sur le plancher dans -un coin, le déclanchement régulier du mécanisme du télescope, la fente -mince du dôme, et sa profondeur oblongue que rayait la poussière des -étoiles. Ogilvy s’agitait en tous sens, invisible, mais perceptible aux -bruits qu’il faisait. En regardant dans le télescope, on voyait un -cercle de bleu profond et la petite planète ronde voguant dans le champ -visuel. Elle semblait tellement petite, si brillante, tranquille et -menue, faiblement marquée de bandes transversales et sa circonférence -légèrement aplatie. Mais qu’elle paraissait petite! une tête d’épingle -brillant d’un éclat si vif! On aurait dit qu’elle tremblotait un peu, -mais c’étaient en réalité les vibrations qu’imprimait au télescope le -mouvement d’horlogerie qui gardait la planète en vue. - -Pendant que je l’observais, le petit astre semblait devenir tour à tour -plus grand et plus petit, avancer et reculer, mais c’était simplement -que mes yeux se fatiguaient. Il était à soixante millions de kilomètres -dans l’espace. Peu de gens peuvent concevoir l’immensité du vide dans -lequel nage la poussière de l’univers matériel. - -Près de l’astre, dans le champ visuel du télescope, il y avait trois -petits points de lumière, trois étoiles télescopiques infiniment -lointaines et tout autour étaient les insondables ténèbres du vide. Tout -le monde connaît l’effet que produit cette obscurité par une glaciale -nuit d’étoiles. Dans un télescope elle semble encore plus profonde. Et -invisible pour moi, parce qu’elle était si petite et si éloignée, -avançant rapidement et constamment à travers l’inimaginable distance, -plus proche de minute en minute de tant de milliers de kilomètres, -venait la Chose qu’ils nous envoyaient et qui devait apporter tant de -luttes, de calamités et de morts sur la terre. Je n’y songeais certes -pas pendant que j’observais ainsi--personne au monde ne songeait à ce -projectile fatal. - -Cette même nuit, il y eut encore un autre jaillissement de gaz à la -surface de la lointaine planète. Je le vis au moment même où le -chronomètre marquait minuit: un éclair rougeâtre sur les bords, une très -légère projection des contours; j’en fis part alors à Ogilvy, qui prit -ma place. La nuit était très chaude et j’avais soif. J’allai, avançant -gauchement les jambes et tâtant mon chemin dans les ténèbres, vers la -petite table sur laquelle se trouvait un siphon, tandis qu’Ogilvy -poussait des exclamations en observant la traînée de gaz enflammés qui -venait vers nous. - -Vingt-quatre heures après le premier, à une ou deux secondes près, un -autre projectile invisible, lancé de la planète Mars, se mettait cette -nuit-là en route vers nous. Je me rappelle m’être assis sur la table, -avec des taches vertes et cramoisies dansant devant mes yeux. Je -souhaitais un peu de lumière, pour fumer avec plus de tranquillité, -soupçonnant peu la signification de la lueur que j’avais vue pendant une -minute et tout ce qu’elle amènerait bientôt pour moi. Ogilvy resta en -observation - - ...le spectroscope indiqua une masse de gaz enflammés, - principalement de l’hydrogène, s’avançant avec une vélocité énorme - vers la terre. - - (CHAPITRE I) - - - - -[Illustration] - -jusqu’à une heure, puis il cessa; nous prîmes la lanterne pour retourner -chez lui. Au-dessous de nous, dans les ténèbres, étaient les maisons -d’Ottershaw et de Chertsey, dans lesquelles des centaines de gens -dormaient en paix. - -Toute la nuit, il spécula longuement sur les conditions de la planète -Mars, et railla l’idée vulgaire d’après laquelle elle aurait des -habitants qui nous feraient des signaux. Son explication était que des -météorolithes tombaient en pluie abondante sur la planète, ou qu’une -immense explosion volcanique se produisait. Il m’indiquait combien il -était peu vraisemblable que l’évolution organique ait pris la même -direction dans les deux planètes adjacentes. - ---Les chances contre quelque chose d’approchant de l’humanité sur la -planète Mars sont un million pour une, dit-il. - -Des centaines d’observateurs virent la flamme cette nuit-là, et la nuit -d’après, vers minuit, et de nouveau encore la nuit d’après et ainsi de -suite pendant dix nuits, une flamme chaque nuit. Pourquoi les explosions -cessèrent après la dixième, personne sur terre n’a jamais tenté de -l’expliquer. Peut-être les gaz dégagés causèrent-ils de graves -incommodités aux Marsiens. D’épais nuages de fumée ou de poussière, -visibles de la terre à travers de puissants télescopes, comme de petites -taches grises flottantes, se répandirent dans la limpidité de -l’atmosphère de la planète et en obscurcirent les traits les plus -familiers. - -Enfin, les journaux quotidiens s’éveillèrent à ces perturbations et des -chroniques de vulgarisation parurent ici, là et partout, concernant les -volcans de la planète Mars. Le périodique sério-comique “Punch” fit, je -me rappelle, un heureux usage de la chose dans une caricature politique. -Entièrement insoupçonnés, ces projectiles que les Marsiens nous -envoyaient arrivaient vers la terre à une vitesse de nombreux kilomètres -à la seconde, à travers le gouffre vide de l’espace, heure par heure et -jour par jour, de plus en plus proches. Il me semble maintenant presque -incroyablement surprenant qu’avec ce prompt destin suspendu sur eux, les -hommes aient pu s’absorber dans leurs mesquins intérêts comme ils le -firent. Je me souviens avec quelle ardeur le triomphant Markham s’occupa -d’obtenir une nouvelle photographie de la planète pour le journal -illustré qu’il dirigeait à cette époque. La plupart des gens, en ces -derniers temps, s’imaginent difficilement l’abondance et l’esprit -entreprenant de nos journaux du dix-neuvième siècle. Pour ma part, -j’étais fort préoccupé d’apprendre à monter à bicyclette, et absorbé -aussi par une série d’articles discutant les probables développements -des idées morales à mesure que la civilisation progressera. - -Un soir (le premier projectile se trouvait alors à peine à quinze -millions de kilomètres de nous), je sortis faire un tour avec ma femme. -La nuit était claire; j’expliquais à ma compagne les signes du Zodiaque -et lui indiquai Mars, point brillant montant vers le zénith et vers -lequel tant de télescopes étaient tournés. Il faisait chaud et une bande -d’excursionnistes revenant de Chertsey ou d’Isleworth passa en chantant -et en jouant des instruments. Les fenêtres hautes des maisons -s’éclairaient quand les gens allaient se coucher. De la station, venait -dans la distance le bruit des trains changeant de ligne, grondement -retentissant que la distance adoucissait presque en une mélodie. Ma -femme me fit remarquer l’éclat des feux rouges, verts et jaunes des -signaux se détachant dans le cadre immense du ciel. Le monde était dans -une sécurité et une tranquillité parfaites. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] II - -LE MÉTÉORE - - -Puis vint la nuit où tomba le premier météore. On le vit, dans le petit -matin, passer au-dessus de Winchester, ligne de flamme allant vers -l’est, très haut dans l’atmosphère. Des centaines de gens qui -l’aperçurent durent le prendre pour une étoile filante ordinaire. Albin -le décrivit comme laissant derrière lui une traînée grisâtre qui -brillait pendant quelques secondes. Denning, notre plus grande autorité -sur les météorites, établit que la hauteur de sa première apparition -était de cent quarante à cent soixante kilomètres. Il lui sembla tomber -sur la terre à environ cent cinquante kilomètres vers l’est. - -A cette heure-là, j’étais chez moi, écrivant, assis devant mon bureau, -et bien que mes fenêtres s’ouvrissent sur Ottershaw et que les jalousies -aient été levées--car j’aimais à cette époque regarder le ciel -nocturne--je ne vis rien du phénomène. Cependant, la plus étrange de -toutes les choses, qui des espaces infinis vinrent sur la terre, dut -tomber pendant que j’étais assis là, visible si j’avais seulement levé -les yeux au moment où elle passait. Quelques-uns de ceux qui la virent -dans son vol rapide rapportèrent qu’elle produisait une sorte de -sifflement. Pour moi, je n’en entendis rien. Un grand nombre de gens -dans le Berkshire, le Surrey et le Middlesex durent apercevoir son -passage et tout au plus pensèrent à quelque météore. Personne ne paraît -s’être préoccupé de rechercher, cette nuit-là, la masse tombée. - -Mais le matin de très bonne heure, le pauvre Ogilvy, qui avait vu le -phénomène, persuadé qu’un météorolithe se trouvait quelque part sur la -lande entre Horsell, Ottershaw et Woking, se mit en route avec l’idée -de le trouver. Il le trouva en effet, peu après l’aurore et non loin des -carrières de sable. Un trou énorme avait été creusé par l’impulsion du -projectile et le sable et le gravier avaient été violemment rejetés dans -toutes les directions, sur les genêts et les bruyères, formant des -monticules visibles à deux kilomètres de là. Les bruyères étaient en feu -du côté de l’est et une mince fumée bleue montait dans l’aurore -indécise. - -La Chose elle-même gisait, presque entièrement enterrée dans le sable -parmi les fragments épars des sapins que, dans sa chute, elle avait -réduits en miettes. La partie découverte avait l’aspect d’un cylindre -énorme, recouvert d’une croûte, et ses contours adoucis par une épaisse -incrustation écailleuse et de couleur foncée. Son diamètre était de -vingt-cinq à trente mètres. Ogilvy s’approcha de cette masse, surpris de -ses dimensions et encore plus de sa forme, car la plupart des météorites -sont plus ou moins complètement arrondis. Cependant elle était encore -assez échauffée par sa chute à travers l’air pour interdire une -inspection trop minutieuse. Il attribua au refroidissement inégal de sa -surface des bruits assez forts qui semblaient venir de l’intérieur du -cylindre, car, à ce moment, il ne lui était pas encore venu à l’idée que -cette masse pût être creuse. - -Il restait debout autour du trou que le projectile s’était creusé, -considérant son étrange aspect, déconcerté surtout par sa forme et sa -couleur inaccoutumées, percevant vaguement, même alors, quelque évidence -d’intention dans cette venue. La matinée était extrêmement tranquille et -le soleil, qui surgissait au-dessus des bois de pins du côté de -Weybridge, était déjà très chaud. Il ne se souvint pas d’avoir entendu -les oiseaux ce matin-là; il n’y avait certainement aucune brise, et les -seuls bruits étaient les faibles craquements de la masse cylindrique. Il -était seul sur la lande. - -Tout à coup, il eut un tressaillement en remarquant que des scories -grises, des incrustations cendrées qui couvraient le météorite se -détachaient du bord circulaire supérieur et tombaient par parcelles sur -le sable. Un grand morceau se détacha soudain avec un bruit dur qui lui -fit monter le cœur à la gorge. - -Pendant un moment, il ne put comprendre ce que cela signifiait et, bien -que la chaleur fût excessive, il descendit dans le trou, tout près de la -masse, pour voir la chose plus attentivement. Il crut encore que le -refroidissement pouvait servir d’explication, mais ce qui dérangea cette -idée fut le fait que les parcelles se détachaient seulement de -l’extrémité du cylindre. - -Alors il s’aperçut que très lentement le sommet circulaire tournait sur -sa masse. C’était un mouvement imperceptible et il ne le découvrit que -parce qu’il remarqua qu’une tache noire, qui cinq minutes auparavant -était tout près de lui, se trouvait maintenant de l’autre côté de la -circonférence. Même à ce moment, il se rendit à peine compte de ce que -cela indiquait jusqu’à ce qu’il eût entendu un grincement sourd et vu la -marque noire avancer brusquement d’un pouce ou deux. Alors, comme un -éclair, la vérité se fit jour dans son esprit. Le cylindre était -artificiel--creux--avec un sommet qui se dévissait! Quelque chose dans -le cylindre dévissait le sommet! - - Puis vint la nuit où tomba le premier météore. On le vit, dans le - petit matin, passer au-dessus de Winchester, ligne de flamme allant - vers l’est, très haut dans l’atmosphère. - - (CHAPITRE II) - - - - - - -[Illustration] - ---Ciel! s’écria Ogilvy, il y a un homme, des hommes là-dedans! à demi -rôtis, qui cherchent à s’échapper! - -D’un seul coup, après un soudain bond de son esprit, il relia la chose à -l’explosion qu’il avait observée à la surface de Mars. - -La pensée de ces créatures enfermées lui fut si épouvantable qu’il -oublia la chaleur et s’avança vers le cylindre pour aider au dévissage. -Mais heureusement la terne radiation l’arrêta avant qu’il ne se fût -brûlé les mains sur le métal encore incandescent. Il demeura irrésolu -pendant un instant, puis il se tourna, escalada le talus et se mit à -courir follement vers Woking. Il devait être à peu près six heures du -matin. Il rencontra un charretier et essaya de lui faire comprendre ce -qui était arrivé; mais le récit qu’il fit et son aspect étaient si -bizarres--il avait laissé tomber son chapeau dans le trou--que l’homme -tout bonnement continua sa route. Il ne fut pas plus heureux avec le -garçon qui ouvrait l’auberge du Pont de Horsell. Celui-ci pensa que -c’était quelque fou échappé et tenta sans succès de l’enfermer dans la -salle des buveurs. Cela le calma quelque peu et quand il vit Henderson, -le journaliste de Londres, dans son jardin, il l’appela par-dessus la -clôture et put enfin se faire comprendre. - ---Henderson! cria-t-il, avez-vous vu le météore, cette nuit? - ---Eh bien? demanda Henderson. - ---Il est là-bas, sur la lande, maintenant. - ---Diable! fit Henderson, un météore qui est tombé. Bonne affaire. - ---Mais c’est bien plus qu’un météorite. C’est un cylindre--un cylindre -artificiel, mon cher! Et il y a quelque chose à l’intérieur. - -Henderson se redressa, la bêche à la main. - ---Comment? fit-il.--Il est sourd d’une oreille. - -Ogilvy lui raconta tout ce qu’il avait vu. Henderson resta une minute ou -deux avant de bien comprendre. Puis il planta sa bêche, saisit vivement -sa jaquette et sortit sur la route. Les deux hommes retournèrent -immédiatement ensemble sur la lande, et trouvèrent le cylindre toujours -dans la même position. Mais maintenant les bruits intérieurs avaient -cessé, et un mince cercle de métal brillant était visible entre le -sommet et le corps du cylindre. L’air, soit en pénétrant soit en -s’échappant par le rebord, faisait un imperceptible sifflement. - -Ils écoutèrent, frappèrent avec un bâton contre la paroi écaillée, et, -ne recevant aucune réponse, ils en conclurent tous deux que l’homme ou -les hommes de l’intérieur devaient être sans connaissance ou morts. - -Naturellement il leur était absolument impossible de faire quoi que ce -soit. Ils crièrent des consolations et des promesses et retournèrent à -la ville quérir de l’aide. On peut se les imaginer, couverts de sable, -surexcités et désordonnés, montant en courant la petite rue sous le -soleil brillant, à l’heure où les marchands ouvraient leurs boutiques et -les habitants les fenêtres de leurs chambres. Henderson se dirigea -immédiatement vers la station afin de télégraphier la nouvelle à -Londres. Les articles des journaux avaient préparé les esprits à -admettre cette idée. - -Vers huit heures, un certain nombre de gamins et d’oisifs s’étaient mis -en route déjà vers la lande pour voir “les hommes morts tombés de Mars”. -C’était la forme que l’histoire avait prise. J’en entendis parler -d’abord par le gamin qui m’apportait mes journaux, vers neuf heures -moins un quart. Je fus naturellement fort étonné et, sans perdre une -minute, je me dirigeai, par le pont d’Ottershaw, vers les carrières de -sable. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] III - -SUR LA LANDE - - -Je trouvai une vingtaine de personnes environ rassemblées autour du trou -immense dans lequel s’était enfoncé le cylindre. J’ai déjà décrit -l’aspect de cette masse colossale enfouie dans le sol. Le gazon et le -sable alentour semblaient avoir été bouleversés par une soudaine -explosion. Nul doute que sa chute n’ait produit une grande flamme -subite. Henderson et Ogilvy n’étaient pas là. Je crois qu’ils s’étaient -rendu compte qu’il n’y avait rien à faire pour le présent et qu’ils -étaient partis déjeuner. - -Quatre ou cinq gamins assis au bord du trou, les jambes pendantes, -s’amusaient--jusqu’à ce que je les eusse arrêtés--à jeter des pierres -contre la masse géante. Après que je leur eus fait des remontrances, ils -se mirent à jouer à “chat” au milieu du groupe de curieux. - -Parmi ceux-ci était un couple de cyclistes, un ouvrier jardinier que -j’employais parfois, une fillette portant un bébé dans ses bras, Gregg -le boucher et son garçon, plus deux ou trois commissionnaires -occasionnels qui traînaient habituellement aux alentours de la station -du chemin de fer. On parlait très peu. Les gens du commun peuple -n’avaient alors en Angleterre que des idées fort vagues sur les -phénomènes astronomiques. La plupart d’entre eux contemplaient -tranquillement l’énorme sommet plat du cylindre qui était encore tel -qu’Ogilvy et Henderson l’avaient laissé. Le populaire, qui s’attendait à -un tas de corps carbonisés, était, je crois, fort désappointé de trouver -cette masse inanimée. Quelques-uns s’en allèrent et d’autres arrivèrent -pendant que j’étais là. Je descendis dans le trou et je crus sentir un -faible mouvement sous mes pieds. Le sommet avait certainement cessé de -tourner. - -Ce fut seulement lorsque j’en approchai de près que l’étrangeté de cet -objet me devint évidente. A première vue, ce n’était réellement pas -plus émouvant qu’une voiture renversée ou un arbre abattu par le vent en -travers de la route. Pas même autant, à vrai dire. Cela ressemblait à un -gazomètre rouillé, à demi enfoncé dans le sol, plus qu’à autre chose au -monde. Il fallait une certaine éducation scientifique pour se rendre -compte que les écailles grises qui le recouvraient n’étaient pas une -oxydation ordinaire, que le métal d’un blanc jaunâtre qui brillait dans -la fissure entre le couvercle et le cylindre n’était pas d’une teinte -familière. “Extra-terrestre” n’avait aucune signification pour la -plupart des spectateurs. - -Il fut à ce moment absolument clair dans mon esprit que la Chose était -venue de la planète Mars; mais je jugeais improbable qu’elle contînt une -créature vivante quelconque. Je pensais que le dévissement était -automatique. Malgré Ogilvy, je croyais à des habitants dans Mars. Mon -esprit vagabonda à sa fantaisie autour des possibilités d’un manuscrit -enfermé à l’intérieur et des difficultés que soulèverait sa traduction, -ou bien de monnaies, de modèles ou de représentations diverses qu’il -contiendrait et ainsi de suite. Cependant l’objet était un peu trop gros -pour que cette idée pût me rassurer. J’étais impatient de le voir -ouvert. Vers onze heures, comme rien ne paraissait se produire, je m’en -retournai, plein de ces préoccupations, chez moi, à Maybury. Mais -j’éprouvai de la difficulté à reprendre mes investigations abstraites. - -Dans l’après-midi, l’aspect de la lande avait grandement changé. Les -premières éditions des journaux du soir avaient étonné Londres avec -d’énormes manchettes: “Un Message venu de Mars.--Surprenante -nouvelle”--et bien d’autres. De plus, le télégramme d’Ogilvy au bureau -central météorologique avait bouleversé tous les observatoires du -Royaume-Uni. - -Il y avait sur la route, près des carrières de sable, une demi-douzaine -au moins de voitures de louage de la station de Woking, un cabriolet -venu de Chobham et un landau majestueux. Non loin, se trouvaient -d’innombrables bicyclettes. De plus, un grand nombre de gens, en dépit -de la chaleur, étaient venus à pied de Woking et de Chertsey, de sorte -qu’il y avait là maintenant une foule considérable, dans laquelle se -voyaient plusieurs jolies dames en robes claires. - -La chaleur était suffocante; il n’y avait aucun nuage au ciel ni la -moindre brise, et la seule ombre aux alentours était celle que -projetaient quelques sapins épars. On avait éteint l’incendie des -bruyères, mais aussi loin que s’étendait la vue vers Ottershaw, la lande -unie était noire et couverte de cendres d’où s’échappaient encore des -traînées verticales de fumée. Un marchand de rafraîchissements -entreprenant avait envoyé son fils avec une charge de fruits et de -bouteilles de bière. - -En m’avançant jusqu’au bord du trou, je le trouvai occupé par un groupe -d’une demi-douzaine de gens.--Henderson, Ogilvy, et un homme de haute -taille et très blond que je sus après être Stent, de l’Observatoire -Royal, dirigeant des ouvriers munis de pelles et de pioches. Stent -donnait des ordres d’une voix claire et aiguë. Il était debout sur le -cylindre qui devait être maintenant considérablement refroidi. - - Cela ressemblait à un gazomètre rouillé, à demi enfoncé dans le - sol, plus qu’à autre chose au monde. - - (CHAPITRE III) - - - - - - -[Illustration] - -Sa figure était rouge et transpirait abondamment; quelque chose semblait -l’avoir irrité. - -Une grande partie du cylindre avait été dégagée, bien que sa partie -inférieure fût encore enfoncée dans le sol. Aussitôt qu’Ogilvy m’aperçut -dans la foule, il me fit signe de descendre et me demanda si je voulais -aller trouver lord Hilton, le propriétaire. - -La foule, qui augmentait sans cesse et spécialement les gamins, dit-il, -devenait un sérieux embarras pour leurs fouilles. Il voulait donc qu’on -installât un léger barrage et qu’on les aidât à maintenir les gens à une -distance convenable. Il me dit aussi que de faibles mouvements -s’entendaient de temps à autre dans l’intérieur, mais que les ouvriers -avaient dû renoncer à dévisser le sommet parce qu’il n’offrait aucune -prise. Les parois paraissaient être d’une épaisseur énorme et il était -possible que les sons affaiblis qui parvenaient au dehors fussent les -signes d’un bruyant tumulte à l’intérieur. - -J’étais très content de lui rendre le service qu’il me demandait et de -devenir ainsi un des spectateurs privilégiés en deça de la clôture. Je -ne rencontrai pas lord Hilton chez lui, mais j’appris qu’on l’attendait -par le train de six heures; comme il était alors cinq heures un quart, -je rentrai chez moi prendre le thé et me rendis ensuite à la gare. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] IV - -LE CYLINDRE SE DÉVISSE - - -Quand je revins à la lande, le soleil se couchait. Des groupes épars se -hâtaient, venant de Woking, et une ou deux personnes s’en retournaient. -La foule autour du trou avait augmenté, et se détachait noire sur le -jaune pâle du ciel--deux cents personnes environ. Des voix s’élevèrent -et il sembla se produire une sorte de lutte à l’entour du trou. -D’étranges idées me vinrent à l’esprit. Comme j’approchais, j’entendis -la voix de Stent qui criait: - ---En arrière! En arrière! - -Un gamin arrivait en courant vers moi: - ---Ça remue, me dit-il en passant--ça se dévisse tout seul. C’est du -louche, tout ça--merci--je me sauve. - -Je continuai ma route. Il y avait bien là, j’imagine, deux ou trois -cents personnes se pressant et se coudoyant, les quelques femmes n’étant -en aucune façon les moins actives. - ---Il est tombé dans le trou! cria quelqu’un. - ---En arrière! crièrent des voix. - -La foule s’agita quelque peu, et en jouant des coudes, je me frayai un -chemin entre les rangs pressés. Tout ce monde semblait grandement -surexcité. J’entendis un bourdonnement particulier qui venait du trou. - ---Dites donc, me cria Ogilvy, aidez-nous à maintenir ces idiots à -distance. On ne sait pas ce qu’il peut y avoir dans cette diable de -Chose. - -Je vis un jeune homme, que je reconnus pour un garçon de boutique de -Woking, qui essayait de regrimper hors du trou dans lequel la foule -l’avait poussé. - -Le sommet du cylindre continuait à se dévisser de l’intérieur. Déjà -cinquante centimètres de vis brillante paraissaient; quelqu’un vint -trébucher contre moi et je faillis bien être précipité contre le -cylindre. Je me retournai, et à ce moment le dévissage dut être au bout, -car le couvercle tomba sur les graviers avec un choc retentissant. -J’opposai solidement mon coude à la personne qui se trouvait derrière -moi et tournai mes regards vers la Chose. Pendant un moment cette cavité -circulaire sembla parfaitement noire. J’avais le soleil dans les yeux. - -Je crois que tout le monde s’attendait à voir surgir un -homme--possiblement quelque être un peu différent des hommes terrestres, -mais, en ces parties essentielles, un homme. Je sais que c’était mon -cas. Mais, regardant attentivement, je vis bientôt quelque chose remuer -dans l’ombre--des mouvements incertains et houleux, l’un par-dessus -l’autre--puis deux disques lumineux comme des yeux. Enfin, une chose qui -ressemblait à un petit serpent gris, de la grosseur environ d’une canne -ordinaire, se déroula hors d’une masse repliée et se tortilla dans l’air -de mon côté--puis ce fut le tour d’une autre. - -Un frisson soudain me passa par tout le corps. Une femme derrière moi -poussa un cri aigu. Je me tournai à moitié, sans quitter des yeux le -cylindre hors duquel d’autres tentacules surgissaient maintenant, et je -commençai à coups de coudes à me frayer un chemin en arrière du bord. Je -vis l’étonnement faire place à l’horreur sur les faces des gens qui -m’entouraient. J’entendis de tous côtés des exclamations confuses et il -y eut un mouvement général de recul. Le jeune boutiquier se hissait à -grands efforts sur le bord du trou, et tout à coup je me trouvai seul, -tandis que de l’autre côté les gens s’enfuyaient, et Stent parmi eux. Je -reportai les yeux vers le cylindre et une irrésistible terreur s’empara -de moi. Je demeurai ainsi pétrifié et les yeux fixes. - -Une grosse masse grisâtre et ronde, de la grosseur à peu près d’un ours, -s’élevait lentement et péniblement hors du cylindre. Au moment où elle -parut en pleine lumière, elle eut des reflets de cuir mouillé. Deux -grands yeux sombres me regardaient fixement. L’ensemble de la masse -était rond et possédait pour ainsi dire une face: il y avait sous les -yeux une bouche, dont les bords sans lèvres tremblotaient, s’agitaient -et laissaient échapper une sorte de salive. Le corps palpitait et -haletait convulsivement. Un appendice tentaculaire long et mou agrippa -le bord du cylindre et un autre se balança dans l’air. - -Ceux qui n’ont jamais vu un Marsien vivant peuvent difficilement -s’imaginer l’horreur étrange de leur aspect, leur bouche singulière en -forme de V et la lèvre supérieure pointue, le manque de front, l’absence -de menton au-dessous de la lèvre inférieure en coin, le remuement -incessant de cette bouche, le groupe gorgonesque des tentacules, la -respiration tumultueuse des poumons dans une atmosphère différente, -leurs mouvements lourds et pénibles, à cause de l’énergie plus grande de -la pesanteur sur la terre et par-dessus tout l’extraordinaire intensité -de leurs yeux énormes--tout cela me produisit un effet qui tenait de la -nausée. Il y avait quelque chose de fougueux dans la peau brune -huileuse, quelque chose d’inexprimablement terrible dans la maladroite -assurance de leurs lents mouvements. Même à cette première rencontre, je -fus saisi de dégoût et d’épouvante. - -Soudain le monstre disparut. Il avait chancelé sur le bord du cylindre -et dégringolé dans le trou avec un bruit semblable à celui que -produirait une grosse masse de cuir. Je l’entendis pousser un singulier -cri rauque et immédiatement après une autre de ces créatures apparut -vaguement dans l’ombre épaisse de l’ouverture. - -Alors mon accès de terreur cessa. Je me détournai et dans une course -folle m’élançai vers le premier groupe d’arbres, à environ cent mètres -de là. Mais je courais obliquement et en trébuchant, car je ne pouvais -détourner mes regards de ces choses. - -Parmi quelques jeunes sapins et des buissons de genêts, je m’arrêtai -haletant, anxieux de ce qui allait se produire. La lande, autour du -trou, était couverte de gens épars, comme moi à demi fascinés de -terreur, épiant ces créatures, ou plutôt l’amas de gravier bordant le -trou dans lequel elles étaient. Alors, avec une horreur nouvelle, je vis -un objet rond et noir s’agiter au bord du talus. C’était la tête du -boutiquier qui était tombé dans la fosse, et cette tête semblait un -petit point noir contre les flammes du ciel occidental. Il parvint à -sortir une épaule et un genou, mais il parut retomber de nouveau et sa -tête seule resta visible. Soudain il disparut et je m’imaginai qu’un -faible cri venait jusqu’à moi. Une impulsion irraisonnée m’ordonna -d’aller à son aide, sans que je pusse surmonter mes craintes. - -Tout devint alors invisible, caché dans la fosse profonde et par le tas -de sable que la chute du cylindre avait amoncelé. Quiconque serait venu -par la route de Chobham ou de Woking eût été fort étonné de voir une -centaine de gens environ, en un grand cercle irrégulier dissimulés dans -des fossés, derrière des buissons, des barrières, des haies, ne se -parlant que par cris brefs et rapides, et les yeux fixés obstinément sur -quelques tas de sable. La brouette de provisions, épave baroque, était -restée sur le talus, noire contre le ciel en feu, et dans le chemin -creux était une rangée de véhicules abandonnés, dont les chevaux -frappaient de leurs sabots le sol ou achevaient la pitance d’avoine de -leurs musettes. - -[Illustration] - - Une grosse masse grisâtre et ronde, de la grosseur à peu près d’un - ours, s’élevait lentement et péniblement hors du cylindre. Au - moment où elle parut en pleine lumière, elle eût des reflets de - cuir mouillé. Deux grands yeux sombres me regardaient fixement. - - (CHAPITRE IV) - - - - - - -[Illustration] - - - - -[Illustration] V - -LE RAYON ARDENT - - -Après le coup d’œil que j’avais pu jeter sur les Marsiens émergeant du -cylindre dans lequel ils étaient venus de leur planète sur la terre, une -sorte de fascination paralysa mes actes. Je demeurai là, enfoncé -jusqu’aux genoux dans la bruyère, les yeux fixés sur le monticule qui -les cachait. En moi la crainte et la curiosité se livraient bataille. - -Je n’osais pas retourner directement vers le trou, mais j’avais l’ardent -désir de voir ce qui s’y passait. Je m’avançai donc, décrivant une -grande courbe, cherchant les points avantageux, observant -continuellement les tas de sable qui dérobaient aux regards ces -visiteurs inattendus de notre planète. Un instant un fouet de minces -lanières noires passa rapidement devant le soleil couchant et disparut -aussitôt; ensuite une légère tige éleva l’une après l’autre, ses -articulations, au sommet desquelles un disque circulaire se mit à -tourner avec un mouvement irrégulier. Que se passait-il donc dans ce -trou? - -La plupart des spectateurs avaient fini par se rassembler en deux -groupes--l’un, une petite troupe du côté de Woking, l’autre, une bande -de gens dans la direction de Chobham; évidemment le même conflit mental -les agitait. Autour de moi quelques personnes se trouvaient disséminées. -Je passai près d’un de mes voisins dont je ne connais pas le nom--et il -m’arrêta. Mais ce n’était guère le moment d’engager une conversation -bien nette. - ---Quelles vilaines brutes! dit-il. Bon Dieu! quelles vilaines brutes! - -Il répéta cela à plusieurs reprises. - ---Avez-vous vu quelqu’un tomber dans le trou? demandai-je. - -Mais il ne me répondit pas; nous restâmes silencieux et attentifs -pendant un long moment, côte à côte, éprouvant, j’imagine, un certain -réconfort à notre mutuelle compagnie. Alors, je changeai de place, -réinstallant sur un renflement de terrain qui me donnait l’avantage d’un -mètre ou deux d’élévation, et quand je cherchai des yeux mon compagnon, -je l’aperçus qui retournait à Woking. - -Le couchant devint crépuscule avant que rien d’autre ne se fût produit. -La foule au loin, sur la gauche vers Woking, semblait s’accroître et -j’entendais maintenant son bruit confus. La petite bande de gens vers -Chobham se dispersa, mais aucun indice de mouvement ne venait du -cylindre. - -Ce fut cette circonstance, plus qu’autre chose, qui rendit aux gens du -courage; je suppose que les curieux qui arrivaient constamment de Woking -contribuèrent aussi à relever la confiance. En tous les cas, comme -l’ombre tombait, un mouvement lent et intermittent commença sur la -lande, un mouvement qui se précisa à mesure que la tranquillité du soir -restait ininterrompue autour du cylindre. De verticales formes noires, -par deux et trois, s’avançaient, s’arrêtaient, observaient, avançaient -de nouveau, s’étendant de cette façon en un mince croissant irrégulier, -qui semblait vouloir cerner le trou en rapprochant ses pointes de mon -côté, je commençai aussi à me diriger vers la fosse. - -Alors j’aperçus quelques cochers et autres conducteurs d’attelages qui -menaient hardiment leurs véhicules à travers les carrières, et -j’entendis le bruit des sabots et le grincement des roues. Je vis un -gamin emmener la brouette de provisions. Puis, à moins de trente mètres -du trou, venant du côté de Horsell, je remarquai une petite troupe -d’hommes et celui qui marchait en tête agitait un drapeau blanc. - -C’était la députation. On avait hâtivement tenu conseil, et puisque les -Marsiens étaient, en dépit de leurs formes répulsives, des créatures -intelligentes, on avait résolu de leur montrer, en s’approchant d’eux -avec des signaux, que nous aussi nous étions intelligents. - -Le drapeau battait au vent, et la troupe s’avança à droite d’abord puis -elle tourna à gauche. J’étais trop loin pour reconnaître personne, mais -j’appris par la suite qu’Ogilvy, Stent et Henderson avaient tenté avec -d’autres cet essai de communication. Dans leur marche, ils avaient -rétréci pour ainsi dire la circonférence maintenant à peu près -ininterrompue de gens, et un certain nombre de vagues formes noires les -suivaient à un intervalle discret. - -Tout à coup il y eut un soudain jet de lumière et une fumée grisâtre et -lumineuse sortit du trou en trois bouffées distinctes, qui, l’une après -l’autre, montèrent se perdre dans l’air tranquille. - -[Illustration] - -Cette fumée--il serait peut-être plus exact de dire cette flamme--était -si brillante que le ciel, d’un bleu profond au-dessus de nos têtes, et -que la lande, sombre et brumeuse avec ses bouquets de pins du côté de -Chertsey, parurent s’obscurcir brusquement quand ces bouffées -s’élevèrent, et rester plus sombre après leur disparition. Au même -moment, une sorte de bruit pareil à un sifflement devint perceptible. - -De l’autre côté de la fosse la petite troupe de gens que précédait le -drapeau blanc s’était arrêtée à la vue du phénomène, poignée de petites -formes verticales et sombres sur le sol noirâtre. Quand la fumée verte -monta, leurs faces s’éclairèrent d’un vert pâle et s’effacèrent à -nouveau dès qu’elle se fut évanouie. - -Alors, lentement, le sifflement devint un bourdonnement, un interminable -bruit retentissant et monotone. Lentement, un objet de forme bossue -s’éleva hors du trou et une sorte de rayon lumineux s’élança en -tremblotant. - -Aussitôt des jets de réelle flamme, des lueurs brillantes sautant de -l’un à l’autre, jaillirent du groupe d’hommes dispersés. On eût dit que -quelque invisible jet se heurtait contre eux et que du choc naissait une -flamme blanche. Il semblait que chacun d’eux fût soudain et -momentanément changé en flamme. - -A la clarté de leur propre destruction, je les vis chanceler et -s’affaisser et ceux qui les suivaient s’enfuirent en courant. - -Je demeurai stupéfait, ne comprenant pas encore que c’était la mort qui -sautait d’un homme à un autre dans cette petite troupe éloignée. J’avais -seulement l’impression que c’était quelque chose d’étrange, un jet de -lumière sans bruit presque et aveuglant, qui faisait s’affaisser, -inanimés, tous ceux qu’il atteignait, et de même, quand l’invisible -trait ardent passait sur eux, les pins flambaient et tous les buissons -de genêts secs s’enflammaient avec un bruit sourd. Dans le lointain, -vers Knaphill, j’apercevais les lueurs soudaines d’arbres, de haies et -de chalets de bois qui prenaient feu. - -Rapidement et régulièrement, cette mort flamboyante, cette invisible, -inévitable épée de flamme, décrivait sa courbe. Je m’aperçus qu’elle -venait vers moi aux buissons enflammés qu’elle touchait, et j’étais trop -effrayé et stupéfié pour bouger. J’entendis les crépitements du feu dans -les carrières et le soudain hennissement de douleur d’un cheval qui fut -immobilisé aussitôt. Il semblait qu’un doigt invisible et pourtant -intensément brûlant était tendu à travers la bruyère entre les Marsiens -et moi, et tout au long d’une ligne courbe, au-delà des carrières, le -sol sombre fumait et craquait. Quelque chose tomba avec fracas, au loin -sur la gauche, où la route qui va à la gare de Woking entre sur la -lande. Presque aussitôt le sifflement et le bourdonnement cessèrent et -l’objet noir en forme de dôme s’enfonça lentement dans le trou où il -disparut. - -Tout ceci s’était produit avec une telle rapidité que je restais là -immobile, abasourdi et ébloui par les jets de lumière. Si cette mort -avait décrit un cercle entier, j’aurais été certainement tué par -surprise. Mais elle s’arrêta et m’épargna, laissant tomber sur moi la -nuit soudainement sombre et hostile. - -La lande ondulée semblait maintenant obscurcie jusqu’aux pires ténèbres, -excepté aux endroits où les routes qui la parcouraient s’étendaient -grises et pâles sous le ciel bleu-foncé de la nuit. Tout était noir et -désert. Au-dessus de ma tête, une à une les étoiles s’assemblaient et -dans l’ouest le ciel brillait encore, pâle et presque verdâtre. Les -cimes des pins et les toits de Horsell se découpaient nets et noirs -contre l’arrière-clarté occidentale. - -Les Marsiens et leur matériel étaient complètement invisibles, excepté -la tige mince sur laquelle leur miroir s’agitait incessamment en un -mouvement irrégulier. Des taillis de buissons et d’arbres isolés -fumaient et brûlaient encore, ici et là, et les maisons, du côté de la -gare de Woking, envoyaient des spirales de flamme dans la tranquillité -de l’air nocturne. - -A part cela et ma terrible stupéfaction, rien d’autre n’était changé. Le -petit groupe de taches noires qui suivaient le drapeau blanc avait été -simplement supprimé de l’existence et le calme du soir, me semblait-il, -avait à peine été troublé. - -Je m’aperçus que j’étais là, sur cette lande obscure, sans aide, sans -secours et seul. Soudain, comme quelque chose qui tombe sur vous à -l’improviste, la peur me prit. - -Avec un effort je me retournai et m’élançai, en une course trébuchante, -à travers la bruyère. - -La peur que j’avais n’était pas une crainte rationnelle--mais une -terreur panique, non seulement des Marsiens, mais de l’obscurité et du -silence qui m’entouraient. Elle produisit sur moi un si extraordinaire -effet d’abattement qu’en courant je pleurais silencieusement, comme un -enfant. Maintenant que j’avais tourné le dos, je n’osais plus regarder -en arrière. - -Je me souviens d’avoir eu la singulière impression que l’on se jouait de -moi et qu’au moment où j’atteindrais la limite du danger, cette mort -mystérieuse--aussi soudaine que l’éclair--allait surgir du cylindre et -me frapper. - -[Illustration] - - Aussitôt des jets de réelle flamme, des lueurs brillantes sautant - de l’un à l’autre, jaillirent du groupe d’hommes dispersés. On eût - dit que quelque invisible jet se heurtait contre eux et que du choc - naissait une flamme blanche. Il semblait que chacun d’eux fût - soudain et momentanément changé en flamme. - - (CHAPITRE V) - - - - - - -[Illustration] - - - - -[Illustration] VI - -LE RAYON ARDENT SUR LA ROUTE DE CHOBHAM - - -La façon dont les Marsiens peuvent si rapidement et silencieusement -donner la mort est encore un sujet d’étonnement. Certains pensent qu’ils -parviennent, d’une manière quelconque, à produire une chaleur intense -dans une chambre de non-conductivité pratiquement absolue. Cette chaleur -intense, ils la projettent en un rayon parallèle, contre tels objets -qu’ils veulent, au moyen d’un miroir parabolique d’une composition -inconnue--à peu près comme le miroir parabolique d’un phare projette un -rayon de lumière. Mais personne n’a pu prouver ces détails d’une façon -irréfutable. De quelque façon qu’il soit produit, il est certain qu’un -rayon de chaleur est l’essence de la chose--une chaleur invisible au -lieu d’une lumière visible. Tout ce qui est combustible s’enflamme à son -contact, le plomb coule comme de l’eau, le fer s’amollit, le verre -craque et fond, et l’eau se change immédiatement en vapeur. - -Cette nuit-là, sous les étoiles, près de quarante personnes gisaient -autour du trou, carbonisées, défigurées, méconnaissables, et jusqu’au -matin la lande, de Horsell jusqu’à Maybury, resta déserte et en feu. - -La nouvelle du massacre parvint probablement en même temps à Chobham, à -Woking et à Ottershaw. A Woking, les boutiques étaient fermées quand le -tragique événement se produisit et un grand nombre de gens, boutiquiers -et autres, attirés par les histoires qu’ils avaient entendu raconter, -avaient traversé le pont de Horsell et s’avançaient sur la route entre -les haies qui viennent aboutir à la lande. Vous pouvez vous imaginer les -jeunes gens et les jeunes filles, après les travaux de la journée, -prenant occasion de cette nouveauté comme de toute autre, pour faire une -promenade ensemble et fleureter à loisir. Vous pouvez vous figurer le -bourdonnement des voix au long de la route, dans le crépuscule. - -[Illustration] - -Jusqu’alors sans doute, peu de gens, dans Woking même, savaient que le -cylindre était ouvert, bien que le pauvre Henderson eût envoyé un -messager porter à bicyclette, au bureau de poste, un télégramme spécial -pour un journal du soir. - -Les curieux débouchaient par deux et trois, sur la lande, et ils -trouvaient de petits groupes de gens causant avec animation, en -observant le miroir tournant, au-dessus des carrières de sable, et la -même excitation gagnait rapidement les nouveaux venus. - -Vers huit heures et demie, quand la députation fut détruite, il pouvait -y avoir environ trois cents personnes à cet endroit, sans compter ceux -qui avaient quitté la route pour s’approcher plus près des Marsiens. Il -y avait aussi trois agents de police, dont l’un était à cheval, faisant -de leur mieux, d’après les instructions de Stent, pour maintenir la -foule et l’empêcher d’approcher du cylindre, non sans soulever quelques -protestations de la part de ces personnes excitables et irréfléchies, -pour lesquelles un rassemblement est toujours une occasion de tapage et -de brutalités. - -Stent et Ogilvy, redoutant les possibilités d’une collision, avaient -télégraphié de Horsell aux forces militaires aussitôt que les Marsiens -avaient paru, demandant l’aide d’une compagnie de soldats pour protéger, -contre toute tentative de violence, les étranges créatures; c’est après -cela qu’ils avaient fait leurs si malheureuses avances. La description -de leur mort telle que la vit la foule s’accorde de très près avec mes -propres impressions: les trois bouffées de fumée verte, le sourd -ronflement et les jets de flamme. - -Bien plus que moi, cette foule de gens l’échappa belle. Le seul fait -qu’un monceau de sable couvert de bruyère intercepta la partie -inférieure du rayon les sauva. Si l’élévation du miroir parabolique -avait été de quelque mètres plus haute, aucun d’eux n’aurait survécu -pour raconter l’événement. Ils virent les jets de lumière, les hommes -tomber et une main, invisible pour ainsi dire, allumer les buissons en -s’avançant vers eux dans l’ombre qui gagnait. Alors, avec un sifflement -qui s’éleva par-dessus le ronflement venant du trou, le rayon oscilla -juste au-dessus de leurs têtes, enflammant les cimes des hêtres qui -bordaient la route, faisant éclater les briques, fracassant les -carreaux, enflammant les boiseries des fenêtres et faisant s’écrouler en -miettes le pignon d’une maison située au coin de la route. - -Dans le crépitement, le sifflement et l’éclat aveuglant des arbres en -feu, la foule frappée de terreur sembla hésiter pendant quelques -instants. Des étincelles et des brindilles commencèrent à tomber sur la -route, avec des feuilles, comme des bouffées de flamme. Les chapeaux et -les habits prenaient feu. Puis de la lande vint un appel. - -Il y eut des cris et des clameurs et tout à coup l’agent de police à -cheval arriva, galopant vers la foule confuse, la main sur sa tête et -hurlant de douleur. - ---Ils viennent! cria une femme, et immédiatement chacun tourna les -talons, et, poussant ceux qui se trouvaient derrière, tâcha de regagner -au plus vite la route de Woking. Tous s’enfuirent aussi confusément -qu’un troupeau de moutons. A l’endroit où la route était plus étroite et -plus obscure entre les talus, la foule s’écrasa et une lutte désespérée -s’ensuivit. Tous n’échappèrent pas: trois personnes--deux femmes et un -petit garçon--furent renversées, piétinées, et laissées pour mortes dans -la terreur et les ténèbres. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] VII - -COMMENT JE RENTRAI CHEZ MOI - - -Pour ma part, je ne me rappelle rien de ma fuite, sinon des heurts -violents contre des arbres et des culbutes dans la bruyère. Tout autour -de moi s’assemblait la terreur invisible des Marsiens. Cette impitoyable -épée ardente semblait tournoyer partout, brandie au-dessus de ma tête -avant de s’abattre et de me frapper à mort. J’arrivai sur la route entre -le carrefour et Horsell et je courus jusqu’au chemin de traverse. - -A la fin, il me fut impossible d’avancer; épuisé par la violence de mes -émotions et l’élan de ma course, je chancelai et m’affaissai inanimé sur -le bord du chemin. C’était au coin du pont qui traverse le canal près de -l’usine à gaz. - -Je dus rester ainsi quelque temps. Puis je m’assis, étrangement -perplexe. Pendant un bon moment je ne pus clairement me rappeler comment -j’étais venu là. Ma terreur s’était détachée de moi comme un manteau. -J’avais perdu mon chapeau et mon faux-col était déboutonné. Quelques -instants plus tôt, il n’y avait eu pour moi que trois choses -réelles:--l’immensité de la nuit, de l’espace et de la nature--ma propre -faiblesse et mon angoisse--l’approche certaine de la mort. Maintenant, -il me semblait que quelque chose s’était retourné, que le point de vue -s’était changé brusquement. Il n’y avait eu, d’un état d’esprit à -l’autre, aucune transition sensible. J’étais immédiatement redevenu le -moi de chaque jour, l’ordinaire et convenable citoyen. La lande -silencieuse, le motif de ma fuite, les flammes qui s’élevaient étaient -comme un rêve. Je me demandais si toutes ces choses étaient vraiment -arrivées. Je n’y pouvais croire. - -Je me levai et gravis d’un pas mal assuré la pente raide du pont. Mon -esprit - -...un jet de lumière sans bruit presque et aveuglant, qui faisait - s’affaisser, inanimés, tous ceux qu’il atteignait, et de même, - quand l’invisible trait ardent passait sur eux, les pins flambaient - et tous les buissons de genêts secs s’enflammaient avec un bruit - sourd. - - (CHAPITRE V) - - - - - - -[Illustration] - -était envahi par une morne stupéfaction. Mes muscles et mes nerfs -semblaient privés de toute force. Je devais tituber comme un homme ivre. -Une tête apparut au-dessus du parapet et un ouvrier portant un panier -s’avança. Auprès de lui courait un petit garçon. En passant près de moi -il me souhaita le bonsoir. J’eus l’intention de lui causer, sans le -faire. Je répondis à son salut par un vague marmottement et traversai le -pont. - -Sur le viaduc de Maybury, un train, tumulte mouvant de fumée blanche aux -reflets de flammes, continuait son vaste élan vers le sud, longue -chenille de fenêtres brillantes: fracas, tapage, tintamarre, et il était -déjà loin. Un groupe indistinct de gens causait près d’une barrière de -la jolie avenue de chalets qu’on appelait “Oriental Terrace”. Tout cela -était si réel et si familier! Et ce que je laissais derrière moi était -si affolant, si fantastique! De telles choses, me disais-je, étaient -impossibles. - -Peut-être suis-je un homme d’humeur exceptionnelle. Je ne sais jusqu’à -quel point mes expériences sont celles du commun des mortels. Parfois, -je souffre d’une fort étrange sensation de détachement de moi-même et du -monde qui m’entoure. Il me semble observer tout cela de l’extérieur, de -quelque endroit inconcevablement éloigné, hors du temps, hors de -l’espace, hors de la vie et de la tragédie de toutes choses. Ce -sentiment me possédait fortement cette nuit-là. C’était un autre aspect -de mon rêve. - -Mais mon inquiétude provenait de l’absurdité déconcertante de cette -sécurité, et de la mort rapide qui voltigeait là-bas, à peine à trois -kilomètres. Il me vint des bruits de travaux à l’usine à gaz et les -lampes électriques étaient toutes allumées. Je m’arrêtai devant le -groupe de gens. - ---Quelles nouvelles de la lande? demandai-je. - -Il y avait contre la barrière deux hommes et une femme. - ---Quoi? dit un des hommes en se retournant. - ---Quelles nouvelles de la lande? répétai-je. - ---Est-ce que vous n’en revenez pas? demandèrent les hommes. - ---On dirait que tous ceux qui y vont en reviennent fous, dit la femme en -se penchant par-dessus la barrière. Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir? - ---Vous ne savez donc rien des hommes de Mars? demandai-je? des créatures -tombées de la planète Mars? - ---Oh! si, bien assez! Merci! dit la femme, et ils éclatèrent de rire -tous les trois. - -J’étais ridicule et vexé. Sans y réussir, j’essayai de leur raconter ce -que j’avais vu. Ils rirent de plus belle à mes phrases sans suite. - ---Vous en saurez bientôt davantage! leur dis-je en me remettant en -route. - -J’avais l’air si hagard qu’en m’apercevant du seuil ma femme -tressaillit. J’entrai dans la salle à manger; je m’assis, bus un verre -de vin, et aussitôt que j’eus pu suffisamment rassembler mes esprits, je -lui racontai les événements dont j’avais été témoin. Le dîner, un dîner -froid, était déjà servi et resta sur la table sans que nous y touchions -pendant que je narrai mon histoire. - ---Il y a une chose rassurante, dis-je pour pallier les craintes que -j’avais fait naître, ce sont les créatures les plus maladroites que -j’aie jamais vues grouiller. Elles peuvent s’agiter dans le trou et tuer -les gens qui s’approcheront, pourtant elles ne pourront jamais sortir de -là... Mais quelles horribles choses! - ---Calme-toi, mon ami, dit ma femme en fronçant les sourcils et en posant -sa main sur la mienne. - ---Ce pauvre Ogilvy! dis-je. Penser qu’il est resté mort, là-bas! - -Ma femme, du moins, ne trouva pas mon récit incroyable. Quand je vis -combien sa figure était mortellement pâle, je me tus brusquement. - ---Ils peuvent venir ici, répétait-elle sans cesse. - -J’insistai pour qu’elle bût un peu de vin et j’essayai de la rassurer. - ---Mais ils peuvent à peine remuer, dis-je. - -Je lui redonnai, ainsi qu’à moi-même, un peu de courage en lui répétant -tout ce qu’Ogilvy m’avait dit de l’impossibilité pour les Marsiens de -s’établir sur la terre. En particulier, j’insistai sur la difficulté -gravitationnelle. A la surface de la terre, la pesanteur est trois fois -ce qu’elle est à la surface de Mars. Donc, un Marsien, quand même sa -force musculaire resterait la même, pèserait ici trois fois plus que sur -Mars, et par conséquent son corps lui serait comme une enveloppe de -plomb. Ce fut là réellement l’opinion générale. Le lendemain matin, le -“Times” et le “Daily Telegraph” entre autres, attachèrent une grande -importance à ce point, sans plus que moi prendre garde à deux influences -modificatrices pourtant évidentes. - -L’atmosphère de la terre, nous le savons maintenant, contient beaucoup -plus d’oxygène ou beaucoup moins d’argone--peu importe la façon dont on -l’explique--que celle de Mars. L’influence fortifiante de l’oxygène sur -les Marsiens fit indiscutablement beaucoup pour contrebalancer -l’accroissement de poids de leur corps. En second lieu, nous ignorions -tous ce fait que la puissance mécanique que possédaient les Marsiens -était parfaitement capable, au besoin, de compenser la diminution -d’activité musculaire. - -Mais je ne réfléchis pas à ces choses alors; aussi mon raisonnement -concluait-il entièrement contre les chances des envahisseurs; le vin et -la nourriture, la confiance de l’appétit satisfait et la nécessité de -rassurer ma femme me rendirent, par degrés insensibles, mon courage et -me firent croire à ma sécurité. - ---Ils ont fait là une chose stupide, assurai-je, le verre à la main. Ils -sont dangereux, parce que sans aucun doute la peur les affole. Peut-être -ne s’attendaient-ils pas à trouver des êtres vivants--et certainement -pas des êtres intelligents. Si les choses en viennent au pire, un obus -dans le trou, et nous en serons débarrassés. - -L’intense surexcitation des événements avait sans aucun doute laissé mes -facultés perceptives en état d’éréthisme. Maintenant encore, je me -rappelle avec une extraordinaire vivacité ce dîner. La figure douce et -anxieuse de ma femme tournée vers moi, sous l’abat-jour rose, la nappe -blanche avec l’argenterie et la verrerie--car, en ces jours-là, même -les écrivains philosophiques se permettaient maints petits luxes--le vin -pourpre dans mon verre, tous ces détails sont photographiquement -distincts. Au dessert, je m’attardai, combinant le goût des noix à une -cigarette, regrettant l’imprudence d’Ogilvy et déplorant la peu -clairvoyante pusillanimité des Marsiens. - -Ainsi quelque respectable dodo de l’île Maurice aurait pu, de son nid, -envisager de cette façon les circonstances et, discutant l’arrivée d’un -navire en quête de nourriture animale, aurait dit: Nous les mettrons à -mort à coups de bec, demain, ma chère! - -Sans le savoir, c’était le dernier dîner civilisé que je devais faire -pendant d’étranges et terribles jours. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] VIII - -VENDREDI SOIR - - -De toutes les choses surprenantes et merveilleuses qui arrivèrent ce -vendredi-là, la plus étrange à mon esprit fut la combinaison des -habitudes ordinaires et banales de notre ordre social avec les premiers -débuts de la série d’événements qui devaient jeter à bas ce même ordre -social. Si, le vendredi soir, prenant un compas, vous eussiez décrit un -cercle d’un rayon de cinq milles autour des carrières de Woking, il est -douteux que vous ayez pu trouver, en dehors de cet espace, un seul être -humain--à moins que ce ne fût quelque parent de Stent, ou des trois ou -quatre cyclistes et des gens venus de Londres dont les cadavres étaient -demeurés sur la lande--qui eût été en rien affecté dans ses émotions et -ses habitudes par les nouveaux venus. Beaucoup de gens, certes, avaient -entendu parler du cylindre, en avaient même causé à leurs moments de -loisir, mais cela n’avait certainement pas produit la sensation -qu’aurait soulevée un ultimatum à l’Allemagne. - - Alors, avec un sifflement le rayon oscilla, enflammant les cimes - des hêtres qui bordaient la route, faisant éclater les briques, - fracassant les carreaux, enflammant les boiseries des fenêtres et - faisant s’écrouler en miettes le pignon d’une maison... - - (CHAPITRE VI) - - - - - - -[Illustration] - -A Londres, ce soir-là, le télégramme du malheureux Henderson, décrivant -le dévissage graduel du projectile, fut reçu comme un canard et le -journal du soir auquel il avait été adressé--ayant, sans obtenir de -réponse, télégraphié pour une confirmation de la nouvelle--décida de ne -pas lancer d’édition spéciale. - -Même dans ce cercle fictif de cinq milles, la majorité des gens -restaient indifférents. J’ai déjà décrit la conduite de ceux, hommes et -femmes, auxquels je m’étais adressé. Dans tout le district, les gens -dînaient et soupaient; les ouvriers jardinaient après les travaux du -jour; on couchait les enfants; les jeunes gens erraient amoureusement -par les chemins et les savants compulsaient leurs livres. - -Peut-être y avait-il dans les rues du village un murmure inaccoutumé; un -sujet de causerie nouveau et absorbant, dans les tavernes; ici et là un -messager, ou même un témoin des derniers incidents, occasionnait quelque -agitation, des cris et des allées et venues. Mais presque partout sans -exception, la routine quotidienne: travailler, manger, boire et dormir, -continuait ainsi que depuis d’innombrables années--comme si nulle -planète Mars n’eût existé dans les deux. Même à Woking, à Horsell et à -Chobham, tel était le cas. - -A la gare de Woking, jusqu’à une heure tardive, les trains s’arrêtaient -et repartaient, d’autres se garaient sur les voies d’évitement, les -voyageurs descendaient ou attendaient et toutes choses suivaient leur -cours ordinaire. Un gamin de la ville, empiétant sur le monopole des -bibliothèques de chemin de fer, vendait sur les quais des journaux -renfermant les nouvelles de l’après-midi. Le vacarme des trucks, le -sifflet aigu des locomotives, se mêlaient à ses cris de: “l’arrivée des -habitants de Mars”. Des groupes agités envahirent la station vers neuf -heures, racontant d’incroyables nouvelles et ne causèrent pas plus de -trouble que des ivrognes n’auraient pu faire. Les gens en route vers -Londres cherchaient, à travers les fenêtres des wagons, à apercevoir -quelque chose dans les ténèbres du dehors et voyaient seulement de rares -étincelles scintiller et s’élever en dansant dans la direction de -Horsell, puis disparaître, une lueur rougeâtre et une mince traînée de -fumée se promener contre l’écran du ciel, et ils en concluaient que rien -n’arrivait de plus sérieux que quelque incendie dans les bruyères. Ce -n’était que sur les confins de la lande qu’on pouvait voir réellement -quelque désordre. Là, sur la lisière du côté de Woking, une douzaine de -villas étaient en flammes. Des lumières restèrent allumées dans toutes -les maisons des trois villages proches de la lande et les gens y -veillèrent jusqu’à l’aurore. - -Une foule curieuse s’attardait, incessamment renouvelée, à la fois sur -le pont de Chobham et sur celui de Horsell. Une ou deux âmes -aventureuses--ainsi qu’on s’en aperçut après--s’avancèrent à la faveur -des ténèbres et se faufilèrent jusqu’auprès des Marsiens. Mais elles ne -revinrent pas, car de temps en temps un rayon de lumière, semblable aux -feux électriques d’un vaisseau de guerre, balayait la lande et le rayon -brûlant le suivait immédiatement. A part cela, l’immense étendue demeura -silencieuse et désolée, et les corps carbonisés y restèrent épars toute -la nuit sous les étoiles et tout le jour suivant. Un bruit de métal -qu’on martèle venait du cylindre et fut entendu par beaucoup de gens. - -Tel était l’état des choses ce vendredi soir. Au centre, enfoncé dans la -peau de notre vieille planète comme une écharde empoisonnée, était ce -cylindre. Mais le poison avait à peine commencé son œuvre. Autour de lui -s’étendait la lande silencieuse, mal éteinte par places, avec quelques -objets sombres, à peine visibles, gisant en attitudes contorsionnées ici -et là. De distance en distance un arbre ou un buisson brûlait encore. -Plus loin, c’était comme une frontière d’activité au delà de laquelle -les flammes n’étaient pas encore parvenues. Dans le reste du monde, le -cours de la vie allait son train comme depuis d’immémoriales années. La -fièvre de la lutte, qui allait bientôt venir obstruer les veines et les -artères, user les nerfs et détruire les cerveaux, était latente encore. - -Tout au long de la nuit, les Marsiens s’agitèrent et martelèrent, -infatigables et sans sommeil, à l’œuvre après les machines qu’ils -apprêtaient, et de temps en temps une bouffée de fumée grisâtre -tourbillonnait vers le ciel étoile. - -Vers onze heures une compagnie d’infanterie traversa Horsell et se -déploya en cordon à la lisière de la lande. Plus tard une seconde -compagnie vint par Chobham occuper le côté nord. Plusieurs officiers des -baraquements voisins étaient venus dans la journée examiner les lieux et -l’un d’entre eux, disait-on, le major Eden, manquait. Le colonel du -régiment s’avança jusqu’au pont de Chobham vers minuit et questionna -minutieusement la foule. Les autorités militaires se rendaient -certainement compte du sérieux de l’affaire. A la même heure, ainsi que -l’indiquèrent les journaux du lendemain, un escadron de hussards, deux -Maxims et environ quatre cents hommes du régiment de Cardigan quittaient -le camp d’Aldershot. - -Quelques secondes après minuit, la foule qui encombrait la route de -Chertsey à Woking vit une étoile tomber du ciel dans un bois de sapins -vers le nord-ouest. Une lumière verdâtre et des lueurs soudaines comme -les éclairs des nuits d’été accompagnaient le météore. C’était un second -cylindre. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] IX - -LA LUTTE COMMENCE - - -La journée du samedi est restée dans ma mémoire comme un jour de répit. -Ce fut aussi un jour de lassitude, lourd et étouffant, avec, m’a-t-on -dit, de rapides fluctuations du baromètre. J’avais peu dormi, encore que -ma femme eût réussi à le faire, et je me levai de bonne heure. Avant le -déjeuner, je descendis dans le jardin et j’écoutai: mais rien autre que -le chant d’une alouette ne venait de la lande. - -Le laitier passa comme d’habitude. J’entendis le bruit de son chariot et -j’allai jusqu’à la barrière pour avoir de lui les dernières nouvelles. -Il me dit que pendant la nuit les Marsiens avaient été cernés par des -troupes et qu’on attendait des canons. Alors, comme une note familière -et rassurante, j’entendis un train qui traversait Woking. - ---On tâchera de ne pas les tuer, dit le laitier, si on peut l’éviter -sans trop de difficultés. - -J’aperçus mon voisin qui jardinait et je devisai un instant avec lui, -avant de rentrer pour déjeuner. C’était une matinée des plus ordinaires. -Mon voisin émit l’opinion que les troupes pourraient, ce jour-là, -détruire ou capturer les Marsiens. - ---Quel malheur qu’ils se rendent si peu approchables, dit-il. Il serait -curieux de savoir comment on vit sur une autre planète; on pourrait en -apprendre quelque chose. - -Il vint jusqu’à la haie et m’offrit une poignée de fraises, car il était -aussi généreux que fier des produits de son jardin. En même temps, il me -parla de l’incendie des bois de pins, au delà des prairies de Byfleet. - ---On prétend, dit-il, qu’il est tombé par là une autre de ces satanées -choses--le numéro deux. Mais il y en a assez d’une, à coup sûr. Cette -affaire-là va coûter une jolie somme aux compagnies d’assurances, avant -que tout soit remis en place. - -En disant cela, il riait avec un air de parfaite bonne humeur. Les bois -brûlaient encore, me dit-il en indiquant un nuage de fumée. - ---Ça couvera longtemps sous les pieds à cause de l’épaisseur des herbes -et des aiguilles de pins. - -Puis avec gravité, il ajouta diverses réflexions au sujet du “pauvre -Ogilvy”. - -Après déjeuner, au lieu de me mettre au travail, je décidai de descendre -jusqu’à la lande. Sous le pont du chemin de fer, je trouvai un groupe de -soldats--du génie, je crois,--avec de petites toques rondes, des -jaquettes rouges, sales et déboutonnées, laissant voir leurs chemises -bleues, des pantalons de couleur foncée et des bottes montant jusqu’au -mollet. Ils me dirent que personne ne devait franchir le canal, et, sur -la route au delà du pont, j’aperçus un des hommes du régiment de -Cardigan placé là en sentinelle. Pendant un instant, je causai avec ces -soldats. Je leur racontai ce que j’avais vu des Marsiens le soir -précédent. Aucun d’eux ne les avait vus jusqu’à présent et ils n’avaient -à ce sujet que des idées très vagues, en sorte qu’ils m’accablèrent de -questions. Ils ne savaient pas, me dirent-ils, le but de ces mouvements -de troupes; ils avaient cru d’abord qu’une mutinerie avait éclaté au -campement des Horse Guards. Le simple sapeur du génie est en général -mieux informé que le troupier ordinaire et ils se mirent à discuter, -avec une certaine intelligence, les conditions particulières de la lutte -possible. Je leur fis une description du Rayon Ardent et ils -commencèrent à argumenter entre eux à ce sujet. - ---Se glisser aussi près que possible en restant à l’abri, et se jeter -sur eux, voilà ce qu’il faut faire, dit l’un. - ---Tais-toi donc, répondit un autre. Qu’est-ce que tu feras avec ton abri -contre leur diable de Rayon Ardent? Tu iras te faire cuire! Ce qu’il y a -à faire, c’est de s’approcher autant que le terrain le permettra et là -creuser une tranchée. - ---Un beau moyen, les tranchées! Il ne parle tout le temps que de creuser -des tranchées, celui-là. C’est pas un homme, c’est un lapin. - ---Alors, ils n’ont pas de cou? me demanda brusquement un troisième, -petit homme brun et silencieux, qui fumait sa pipe. - -Je répétai ma description. - ---Des pieuvres, tout simplement, dit-il. On dit que ça pêche les -hommes--maintenant on va se battre avec des poissons. - ---Il n’y a pas de crime à massacrer des bêtes comme ça, remarqua le -premier qui avait parlé. - ---Pourquoi ne pas bombarder tout de suite ces sales animaux et en finir -d’un seul coup? dit le petit brun. On ne peut pas savoir ce qu’ils sont -capables de faire. - ---Où sont tes obus? demanda le premier. Il n’y a pas de temps à perdre. -Il faut charger dessus et tout de suite, c’est mon avis. - -Ils continuèrent à discuter la chose sur ce ton. Après un certain temps, -je les quittai et me dirigeai vers la gare pour y chercher autant de -journaux du matin que j’en pourrais trouver. - - Tout au long; de la nuit, les Marsiens s’agitèrent et martelèrent, - infatigables et sans sommeil, à l’œuvre après les machines qu’ils - apprêtaient, et de temps en temps une bouffée grisâtre - tourbillonnait vers le ciel étoilé. - - (CHAPITRE VIII) - - - - -[Illustration] - -Mais je ne fatiguerai pas le lecteur par une description plus détaillée -de cette longue matinée et de l’après-midi plus longue encore. Je ne pus -parvenir à jeter le moindre coup d’œil sur la lande, car même les -clochers des églises de Horsell et de Chobham étaient aux mains des -autorités militaires. Les soldats auxquels je m’adressai ne savaient -rien; les officiers étaient aussi mystérieux que préoccupés. Je trouvai -les gens de la ville en pleine sécurité à cause de la présence des -forces militaires et j’appris alors, de la bouche même de Marshall, le -marchand de tabac, que son fils était parmi les morts, autour du -cylindre. Les soldats avaient obligé les habitants, sur la lisière de -Horsell, à fermer et à quitter leurs maisons. - -Je revins chez moi, pour déjeuner, vers deux heures, très fatigué, car, -ainsi que je l’ai dit, la journée était extrêmement chaude et lourde, et -afin de me rafraîchir, je pris un bain froid. Vers quatre heures et -demie, je retournai à la gare chercher les journaux du soir, car ceux du -matin ne donnaient qu’un récit très inexact de la mort de Stent, -d’Henderson, d’Ogilvy et des autres. Mais ils ne renfermaient rien que -je ne connusse déjà. Les Marsiens ne laissaient rien voir d’eux-mêmes. -Ils semblaient très affairés dans leur trou, d’où sortaient -continuellement un bruit de marteaux et une longue traînée de fumée. -Apparemment ils activaient leurs préparatifs pour la lutte. - -“De nouvelles tentatives pour communiquer avec eux ont été faites sans -succès”--tel était le cliché que reproduisaient tous les journaux. Un -sapeur me dit que ces tentatives étaient faites par un homme qui d’un -fossé agitait un drapeau au bout d’une perche. Les Marsiens accordaient -autant d’attention à ces avances que nous en prêterions aux mugissements -d’un bœuf. - -Je dois avouer que la vue de tout cet armement, de tous ces préparatifs, -m’excitait grandement. Mon imagination devint belligérante et infligea -aux envahisseurs des défaites remarquables; les rêves de batailles et -d’héroïsme de mon enfance me revinrent. A ce moment même, il me semblait -que la lutte allait être inégale, tant les Marsiens me paraissaient -impuissants dans leur trou. - -Vers trois heures, on entendit des coups de canon, à intervalles -réguliers, dans la direction de Chertsey ou d’Addlestone. J’appris que -le bois de pins incendié, dans lequel était tombé le second cylindre, -était canonné dans l’espoir de détruire l’objet avant qu’il ne s’ouvrît. -Ce ne fut pas avant cinq heures, cependant, qu’une pièce de campagne -arriva à Chobham pour être braquée sur les premiers Marsiens. - -Vers six heures du soir, je prenais le thé avec ma femme dans la -vérandah, causant avec chaleur de la bataille qui nous menaçait, lorsque -j’entendis, venant de la lande, le bruit assourdi d’une détonation, et -immédiatement une rafale d’explosions. Aussitôt suivit, tout près de -nous, un violent et retentissant fracas qui fit trembler le sol, et, me -précipitant au dehors sur la pelouse, je vis les cimes des arbres, -autour du Collège Oriental, enveloppées de flammes rougeâtres et de -fumée, et le clocher de la chapelle s’écrouler. La tourelle de la -mosquée avait disparu et le toit du collège lui-même semblait avoir subi -les effets de la chute d’un obus de cent tonnes. Une de nos cheminées -craqua comme si elle avait été frappée par un boulet; elle vola en -éclats et les fragments dégringolèrent le long des tuiles pour venir -s’entasser sur le massif de fleurs, près de la fenêtre de mon cabinet de -travail. - -Ma femme et moi restâmes stupéfaits. Je me rendis compte alors que la -crête de la colline de Maybury était à portée du Rayon Ardent des -Marsiens, maintenant que le collège avait été débarrassé du chemin comme -un obstacle gênant. - -Je saisis ma femme par le bras et, sans cérémonie, l’entraînai jusque -sur la route. Puis j’allai chercher la servante, en lui disant que -j’irais prendre moi-même la malle qu’elle réclamait avec insistance. - ---Nous ne pouvons pas rester ici, dis-je. - -Au moment même, la canonnade reprit un instant sur la lande. - ---Mais où allons-nous aller? demanda ma femme terrifiée. - -Je réfléchissais, perplexe. Puis je me souvins de ses cousins à -Leatherhead. - ---A Leatherhead, criai-je, dans le fracas qui recommençait. - -Elle regarda vers le bas de la colline. Les gens surpris sortaient de -leurs maisons. - ---Mais comment irons-nous jusque-là? s’enquit-elle. - -Au bas de la route, j’aperçus un peloton de hussards qui passaient au -galop sous le pont du chemin de fer; quelques-uns entrèrent dans la cour -du Collège Oriental, les autres mirent pied à terre et commencèrent à -courir de maison en maison. Le soleil, brillant à travers la fumée qui -montait des cimes des arbres, semblait rouge-sang et jetait sur les -choses une clarté lugubre et sinistre. - ---Reste ici, tu es en sûreté, dis-je à ma femme, et je me mis à courir -vers l’hôtel du Chien-Tigré, car je savais que l’hôtelier avait un -cheval et un dogcart. Je courais de toutes mes forces, car je me rendais -compte que, dans un moment, tout le monde, sur ce penchant de la -colline, serait en mouvement. Je trouvai l’hôtelier derrière son -comptoir, absolument ignorant de ce qui se passait derrière sa maison. -Un homme qui me tournait le dos lui parlait. - ---Ce sera une livre, disait l’hôtelier, et je n’ai personne pour vous le -mener. - ---J’en donne deux livres, dis-je par dessus l’épaule de l’homme. - ---Quoi?... - ---... Et je vous le ramène avant minuit, achevai-je. - ---Mais, diable, dit l’hôtelier, qu’est-ce qui presse? Je suis en train -de vendre un quartier de porc. Deux livres et vous me le rapportez? -Qu’est-ce qui se passe donc? - -Je lui expliquai rapidement que je devais partir immédiatement de chez -moi et je m’assurai ainsi la location du dogcart. A ce moment, il ne me -sembla pas le moins du monde urgent pour l’hôtelier qu’il quittât son -hôtel. Je m’arrangeai pour avoir la voiture sur-le-champ, la conduisis à -la main le long de la route, puis, la laissant à la garde de ma femme et -de la servante, me précipitai dans la maison et empaquetai divers objets -de valeur, argenterie et autres. Les hêtres du jardin brûlaient pendant -ce temps, et, des palissades du bord de la route, s’élevaient des -flammes rouges. Tandis que j’étais ainsi occupé, l’un des hussards à -pied arriva. Il courait de maison en maison, avertissant les gens du -danger et les invitant à sortir. Il passait justement comme je sortais, -traînant mes trésors enveloppés dans une nappe. Je lui criai: - ---Quelles nouvelles? - -Il se retourna, les yeux effarés, brailla quelque chose comme “sortis du -trou dans une chose pareille à un couvercle de plat” et se dirigea en -courant vers la porte de la maison située au sommet de la montée. Un -soudain tourbillon de fumée parcourant la route le cacha pendant un -moment. Je courus jusqu’à la porte de mon voisin, frappai par acquit de -conscience, car je savais que sa femme et lui étaient partis pour -Londres et qu’ils avaient fermé leur maison. J’entrai de nouveau chez -moi, car j’avais promis à la servante d’aller chercher sa malle et je la -ramenai dehors, la casai auprès d’elle sur l’arrière du dogcart; puis je -pris les rênes et sautai sur le siège à côté de ma femme. En un instant -nous étions hors de la fumée et du bruit et descendions vivement la -pente opposée de la colline de Maybury, vers Old Woking. - -Devant nous s’étendait un tranquille paysage ensoleillé, des champs de -blé de chaque côté de la route et l’auberge de Maybury avec son enseigne -oscillante. J’aperçus la voiture du docteur devant nous. Au pied de la -colline, je tournai la tête pour jeter un coup d’œil sur ce que je -quittais. D’épais nuages de fumée noire, coupés de longues flammes -rouges, s’élevaient dans l’air tranquille et projetaient des ombres -obscures sur les cimes vertes des arbres, vers l’est. La fumée -s’étendait déjà fort loin, jusqu’aux bois de sapins de Byfleet vers -l’est et jusqu’à Woking à l’ouest. La route était pleine de gens -accourant vers nous. Très affaibli maintenant, mais très distinct à -travers l’air tranquille et lourd, on entendait le bourdonnement d’un -canon qui cessa tout d’un coup et les détonations intermittentes des -fusils. Apparemment les Marsiens mettaient le feu à tout ce qui se -trouvait à portée de leur Rayon Ardent. - -[Illustration] - -Je ne suis pas un cocher expert, et il me fallut bien vite donner toute -mon attention au cheval. Quand je me tournai une fois encore, la seconde -colline cachait complètement la fumée noire. D’un coup de fouet, -j’enlevai le cheval, lui lâchant les rênes jusqu’à ce que Woking et Send -fussent entre nous et tout ce tumulte. Entre ces deux localités, j’avais -rattrapé et dépassé la voiture du docteur. - - - - -[Illustration] X - -EN PLEINE MÊLÉE - - -Leatherhead est à environ douze milles de Maybury Hill. L’odeur des -foins emplissait l’air; au long des grasses prairies au delà de Pyrford -et de chaque côté, les haies étaient revêtues de la douceur et de la -gaîté de multitudes d’aubépines. La sourde canonnade qui avait éclaté -tandis que nous descendions la route de Maybury avait cessé aussi -brusquement qu’elle avait commencé, laissant le crépuscule paisible et -calme. Nous arrivâmes sans mésaventure à Leatherhead vers neuf heures, -et le cheval eut une heure de repos, tandis que je soupais avec mes -cousins et recommandais ma femme à leurs soins. - -Pendant tout le voyage, ma femme était restée silencieuse et elle -semblait encore tourmentée de mauvais pressentiments. Je m’efforçai de -la rassurer, insistant sur ce fait que les Marsiens étaient retenus dans -leur trou par leur excessive pesanteur, qu’ils ne pourraient, à tout -prendre, que se glisser à quelques pas à l’entour de leur cylindre; mais -elle ne répondit que par monosyllabes. Si ce n’avait été de ma promesse -à l’hôtelier, elle m’aurait, je crois, supplié de demeurer à Leatherhead -cette nuit-là. Que ne l’ai-je donc fait! Son visage, je me souviens, -était affreusement pâle quand nous nous séparâmes. - -Pour ma part, j’avais été, toute la journée, fébrilement surexcité. -Quelque chose d’assez semblable à la fièvre guerrière, qui, à -l’occasion, s’empare de toute une communauté civilisée, me courait dans -le sang et au fond je n’étais pas autrement fâché d’avoir à retourner à -Maybury ce soir-là. Je craignais même que cette fusillade que j’avais -entendue n’ait été le dernier signe de l’extermination des Marsiens. Je -ne peux mieux exprimer mon état d’esprit qu’en disant que j’éprouvais -l’irrésistible envie d’assister à la curée. - -Il était presque onze heures quand je me mis en route. La nuit était -exceptionnellement obscure; sortant de l’antichambre éclairée, elle me -parut même absolument noire et il faisait aussi chaud et aussi lourd que -dans la journée. Au-dessus de ma tête, les nuages passaient rapides, -encore qu’aucune brise n’agitât les arbustes d’alentour. Le domestique -alluma les deux lanternes. Heureusement la route m’était très familière. -Ma femme resta debout dans la clarté du seuil et me suivit du regard -jusqu’à ce que je fusse installé dans le dogcart. Tout à coup elle -rentra, laissant là mes cousins qui me souhaitaient bon retour. - -Je me sentis d’abord quelque peu déprimé à la contagion des craintes de -ma femme, mais très vite mes pensées revinrent aux Marsiens. A ce -moment, j’étais absolument ignorant du résultat de la lutte de la -soirée. Je ne savais même rien des circonstances qui avaient précipité -le conflit. Comme je traversais Ockham--car au lieu de revenir par Send -et Old Woking, j’avais pris cette autre route--je vis au bord de -l’horizon, à l’ouest, des reflets d’un rouge-sang, qui, à mesure que -j’approchais, montèrent lentement dans le ciel. Les nuages d’un orage -menaçant s’amoncelaient et se mêlaient aux masses de fumée noire et -rougeâtre. - -La grand’rue de Ripley était déserte et à part une ou deux fenêtres -éclairées, le village n’indiquait aucun autre signe de vie; mais je -faillis causer un accident au coin de la route de Pyrford où un groupe -de gens se trouvait, me tournant le dos. Ils ne m’adressèrent pas la -parole quand je passai et je ne pus par conséquent savoir s’ils -connaissaient les événements qui se produisaient au delà de la colline, -si les maisons devant lesquelles je passais étaient désertées et vides, -si des gens y dormaient tranquillement ou si, harassés, ils épiaient les -terreurs de la nuit. - -De Ripley jusqu’à Pyrford, il me fallait traverser un vallon du fond -duquel je ne pouvais apercevoir les reflets de l’incendie. Comme -j’arrivais au haut de la côte, après l’église de Pyrford, les lueurs -reparurent et les arbres furent agités des premiers frémissements de -l’orage. J’entendis alors minuit sonner derrière moi au clocher de -Pyrford; puis la silhouette des coteaux de Maybury, avec leurs cimes de -toits et d’arbres, se détacha noire et nette contre le ciel rouge. - -Au même moment, une sinistre lueur verdâtre éclaira la route devant moi, -laissant voir dans la distance les bois d’Addlestone. Le cheval donna -une secousse aux rênes. Je vis les nuages rapides percés, pour ainsi -dire, par un ruban de flamme verte qui illumina soudain leur confusion -et vint tomber au milieu des champs, à ma gauche. C’était le troisième -projectile. - -Immédiatement après sa chute et d’un violet aveuglant, par contraste, le -premier éclair de l’orage menaçant dansa dans le ciel et le tonnerre -retentit longuement au-dessus de ma tête. Le cheval prit le mors aux -dents et s’emballa. - -Une pente modérée descend jusqu’au pied de la colline de Maybury et nous -la descendîmes à une vitesse vertigineuse. Une fois que les éclairs -eurent commencé, ils se succédèrent avec une rapidité inimaginable; les -coups de tonnerre, se suivant sans interruption avec d’effrayants -craquements, semblaient bien plutôt produits par une gigantesque machine -électrique que par un orage ordinaire. Les rapides scintillements -étaient aveuglants et des rafales de fine grêle me fouettaient le -visage. - -D’abord, je ne regardai guère que la route devant moi; puis, tout à -coup, mon attention fut arrêtée par quelque chose qui descendait -impétueusement à ma rencontre la pente de Maybury Hill; je crus voir le -toit humide d’une maison, mais un éclair me permit de constater que la -chose était douée d’un vif mouvement de rotation. Ce devait être une -illusion d’optique--tour à tour d’effarantes ténèbres et d’éblouissantes -clartés troublaient la vue. Puis la masse rougeâtre de l’Orphelinat, -presque au sommet de la colline, les cimes vertes des pins et ce -problématique objet apparurent clairs, nets et brillants. - -Quel spectacle! Comment le décrire? Un monstrueux tripode, plus haut que -plusieurs maisons, enjambait les jeunes sapins et les écrasait dans sa -course; un engin mobile, de métal étincelant, s’avançait à travers les -bruyères; des câbles d’acier, articulés, pendaient aux côtés et -l’assourdissant tumulte de sa marche se mêlait au vacarme du tonnerre. -Un éclair le dessina vivement, en équilibre sur un de ses appendices, -les deux autres en l’air, disparaissant et réapparaissant presque -instantanément, semblait-il, avec l’éclair suivant, cent mètres plus -près. Figurez-vous un tabouret à trois pieds tournant sur lui-même et -d’un pied sur l’autre pour avancer par bonds violents! Ce fut -l’impression que j’en eus à la lueur des éclairs incessants. Mais au -lieu d’un simple tabouret, imaginez un grand corps mécanique supporté -par trois pieds. - -Soudain, les sapins du petit bois qui se trouvait juste devant moi -s’écartèrent, comme de fragiles roseaux sont séparés par un homme se -frayant un chemin. Ils furent arrachés net et jetés à terre et un -deuxième tripode immense parut, se précipitant, semblait-il, à toute -vitesse vers moi--et le cheval galopait droit à sa rencontre. A la vue -de ce second monstre, je perdis complètement la tête. Sans prendre le -temps de mieux regarder, je tirai violemment sur la bouche du cheval -pour le faire tourner à droite et au même instant le dogcart versa -par-dessus la bête, les brancards se brisèrent avec fracas, je fus lancé -de côté et tombai lourdement dans un large fossé plein d’eau. - -Je m’en tirai bien vite et me blottis, les pieds trempant encore dans -l’eau, sous un bouquet d’ajoncs. Le cheval était immobile--le cou rompu, -la pauvre bête,--et à chaque nouvel éclair je voyais la masse noire du -dogcart renversé et la silhouette des roues tournant encore lentement. -Presque aussitôt, le colossal mécanisme passa à grandes enjambées près -de moi, montant la colline vers Pyrford. - -Vue de près, la chose était incomparablement étrange, car ce n’était pas -simplement une machine insensée passant droit son chemin. C’était une -machine cependant, avec une allure mécanique et un fracas métallique, -avec de longs tentacules flexibles et luisants--l’un d’entre eux tenait -un jeune sapin--se balançant bruyamment autour de ce corps étrange. Elle -choisissait ses pas en avançant et l’espèce de chapeau d’airain qui la -surmontait se mouvait en tous sens avec l’inévitable suggestion d’une -tête regardant tout autour d’elle. Derrière la masse principale se -trouvait une énorme chose de métal blanchâtre, semblable à un -gigantesque panier de pêcheur, et je vis des bouffées de fumée -s’échapper des interstices de ses membres quand le monstre passa près de -moi. En quelques pas, il était déjà loin. - -C’est tout ce que j’en vis alors, très vaguement, dans l’éblouissement -des éclairs, pendant les intervalles consécutifs de lumière intense et -d’épaisses ténèbres. - -Quand il passa près de moi, le monstre poussa une sorte de hurlement -violent et assourdissant qui s’entendit par-dessus le tonnerre: Alouh! -Alouh!--au même instant, il rejoignait déjà son compagnon, à un -demi-mille de là, et ils se penchaient maintenant au-dessus de quelque -chose dans un champ. Je ne doute pas que l’objet de leur attention n’ait -été le troisième des dix cylindres qu’ils nous avaient envoyés de leur -planète. - -Pendant quelques minutes, je restai là dans les ténèbres et sous la -pluie, épiant, aux lueurs intermittentes des éclairs, ces monstrueux -êtres de métal, se mouvant dans la distance, par-dessus les haies. Une -fine grêle commença de tomber, et, suivant qu’elle était plus ou moins -épaisse, leurs formes s’embrumaient ou redevenaient claires. De temps en -temps les éclairs cessaient et l’obscurité les engloutissait. - -Je fus bientôt trempé par la grêle qui fondait et par l’eau bourbeuse. -Il se passa quelque temps avant que ma stupéfaction me permît de me -relever contre le talus dans une position plus sèche et de songer au -péril imminent. - -Non loin de moi, dans un petit champ de pommes de terre, se trouvait une -cabane en bois; je parvins à me relever, puis, courbé et profitant du -moindre abri, je l’atteignis en hâte. Je frappai à la porte mais -personne--s’il était quelqu’un à l’intérieur--ne m’entendit et au bout -d’un instant j’y renonçai; en suivant un fossé je parvins, à demi -rampant et sans être aperçu des monstrueuses machines, jusqu’au bois de -sapins. - -A l’abri, maintenant, je continuai ma route, trempé et grelottant, -jusqu’à ma maison. J’avançais entre les troncs, tâchant de retrouver le -sentier. Il faisait très sombre dans le bois, car les éclairs devenaient -de moins en moins fréquents et la grêle, par rafales, tombait en -colonnes épaisses à travers les interstices des branchages. - -Si je m’étais pleinement rendu compte de la signification de toutes les -choses que j’avais vues, j’aurais dû immédiatement essayer de retrouver -mon chemin par Byfleet vers Street Cobham et aller par ce détour -rejoindre ma femme à Leatherhead. Mais, cette nuit-là, l’étrangeté des -choses qui survenaient et mon misérable état physique m’ahurissaient, -car j’étais meurtri, accablé, trempé jusqu’aux os, assourdi et aveuglé -par l’orage. - -[Illustration] - -J’avais la vague idée de rentrer chez moi et ce fut un mobile suffisant -pour me déterminer. Je trébuchai au milieu des arbres, tombai dans un -fossé, me cognai le genou contre un pieu et finalement barbotai dans le -chemin qui descend de Collège Arms. Je dis: barbotai, car des flots -d’eau coulaient, entraînant le sable en un torrent boueux. Là, dans les -ténèbres, un homme vint se heurter contre moi et m’envoya chanceler en -arrière. - -Il poussa un cri de terreur, fit un bond de côté, et prit sa course à -toutes jambes avant que j’eusse pu me reconnaître et lui adresser la -parole. Si grande était la violence de l’orage à cet endroit que j’avais -une peine infinie à remonter la colline. Je m’abritai enfin contre la -palissade à gauche et, m’y cramponnant, je pus avancer plus rapidement. - -Vers le haut, je trébuchai sur quelque chose de mou et à la lueur d’un -éclair j’aperçus à mes pieds un tas de gros drap noir et une paire de -bottes. Avant que j’eusse pu distinguer plus clairement dans quelle -position l’homme se trouvait, l’obscurité était revenue. Je demeurai -immobile, attendant le prochain éclair. Quand il vint, je vis que -c’était un homme assez corpulent, simplement mais proprement mis. La -tête était ramenée sous le corps et il gisait là, tout contre la -palissade, comme s’il avait été violemment projeté contre elle. - -Surmontant la répugnance naturelle à quelqu’un qui jamais auparavant -n’avait touché un cadavre, je me penchai et le tournai afin d’écouter si -son cœur battait. Il était bien mort. Apparemment, les vertèbres du cou -étaient rompues. Un troisième éclair survint et je pus distinguer ses -traits. Je sursautai. C’était l’hôtelier du Chien-Tigré auquel j’avais -enlevé son moyen de fuir. - -Je l’enjambai doucement et continuai mon chemin. Je pris par le poste de -police et College Arms, pour gagner ma maison. Rien ne brûlait au flanc -de la colline, quoiqu’il montât encore de la lande, avec des reflets -rouges, de tumultueuses volutes de fumée, incessamment rabattues par la -grêle abondante. - -Aussi loin que la lueur des éclairs me permettait de voir, les maisons -autour de moi étaient intactes. Près de College Arms, quelque chose de -noir s’entassait au milieu du chemin. - -Au bas de la route, vers le pont de Maybury, il y avait des voix et des -bruits de pas, mais je n’eus pas le courage d’appeler ni d’aller les -rejoindre. J’entrai avec mon passe-partout, fermai la porte à double -tour et au verrou derrière moi, chancelai au pied de l’escalier et -m’assis sur les marches. Mon imagination était hantée par ces monstres -de métal à l’allure si terriblement rapide et par le souvenir du cadavre -écrasé contre la palissade. - ---Je me blottis au pied de l’escalier, le dos contre le mur et -frissonnant violemment. - - Mon imagination était hantée par ces monstres de métal à l’allure - si terriblement rapide et par le souvenir du cadavre écrasé contre - la palissade. - - (CHAPITRE X) - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XI - -A LA FENÊTRE - - -J’ai déjà dit que mes plus violentes émotions ont le don de s’épuiser -d’elles-mêmes. Au bout d’un moment, je m’aperçus que j’étais glacé et -trempé, et que de petites flaques d’eau se formaient autour de moi, sur -le tapis de l’escalier. Je me levai presque machinalement, entrai dans -la salle à manger et bus un peu de whisky; puis j’eus l’idée de changer -de vêtements. - -Quand ce fut fait, je montai jusqu’à mon cabinet de travail, mais je ne -saurais dire pour quelle raison. La fenêtre donne, par-dessus les arbres -et le chemin de fer, vers la lande d’Horsell. Dans la hâte de notre -départ, elle avait été laissée ouverte. Le palier était sombre, et, -contrastant avec le tableau qu’encadrait la fenêtre, le reste de la -pièce était impénétrablement obscur. Je m’arrêtai court sur le pas de la -porte. - -L’orage avait passé. Les tours du Collège Oriental, et les sapins -d’alentour n’existaient plus et tout au loin, éclairée par de vifs -reflets rouges, la lande, du côté des carrières de sable, était visible. -Contre ces reflets, d’énormes formes noires, étranges et grotesques, -s’agitaient activement de ci de là. - -Il semblait vraiment que, dans cette direction, la contrée entière fût -en flammes: j’avais sous les yeux un vaste flanc de colline, parsemé de -langues de feu agitées et tordues par les rafales de la tempête qui -s’apaisait et projetait de rouges réflexions sur la course fantastique -des nuages. De temps à autre, une masse de fumée, venant de quelque -incendie plus proche, passait devant la fenêtre et cachait les -silhouettes des Marsiens. Je ne pouvais voir ce qu’ils faisaient, ni -leur forme distincte, non plus que reconnaître les objets noirs qui les -occupaient si activement. Je ne pouvais voir non plus où se trouvait -l’incendie dont les réflexions dansaient sur le mur et le plafond de mon -cabinet. Une âcre odeur résineuse emplissait l’air. - -Je fermai la porte sans bruit et me glissai jusqu’à la fenêtre. A mesure -que j’avançais, la vue s’élargissait jusqu’à atteindre, d’un côté, les -maisons situées près de la gare de Woking, et, de l’autre, les bois de -sapins consumés et carbonisés près de Byfleet. Il y avait des flammes au -bas de la colline, sur la voie du chemin de fer, près du pont, et -plusieurs des maisons qui bordaient la route de Maybury et les chemins -menant à la gare, n’étaient plus que des ruines ardentes. Les flammes de -la voie m’intriguèrent d’abord. Il y avait un amoncellement noir et de -vives lueurs, avec, sur la droite, une rangée de formes oblongues. Je -m’aperçus alors que c’étaient les débris d’un train, l’avant brisé et en -flammes, les wagons d’arrière encore sur les rails. - -Entre ces trois principaux centres de lumière, les maisons, le train, et -la contrée incendiée vers Chobham, s’étendaient des espaces irréguliers -de campagne sombre interrompus ici et là par des intervalles de champs -fumant et brûlant faiblement; c’était un fort étrange spectacle, cette -étendue noire, coupée de flammes, qui rappelait plus qu’autre chose les -fourneaux des verreries dans la nuit. D’abord, je ne pus distinguer la -moindre personne vivante, bien que je fusse très attentionné à en -découvrir. Plus tard j’aperçus contre la clarté de la gare de Woking un -certain nombre de formes noires qui traversaient en hâte la ligne les -unes derrière les autres. - -Ce chaos ardent, c’était le petit monde dans lequel j’avais vécu en -sécurité pendant des années! Je ne savais pas encore ce qui s’était -produit pendant ces sept dernières heures, et j’ignorais, bien qu’un peu -de réflexion m’eût permis de le deviner, quelle relation existait entre -ces colosses mécaniques et les êtres indolents et massifs que j’avais vu -vomir par le cylindre. Poussé par une bizarre et impersonnelle -curiosité, je tournai mon fauteuil vers la fenêtre et contemplai la -contrée obscure, observant particulièrement dans les carrières les trois -gigantesques silhouettes qui s’agitaient en tous sens à la clarté des -flammes. - -Elles semblaient extraordinairement affairées. Je commençai à me -demander ce que ce pouvait bien être. Etaient-ce des mécanismes -intelligents? Une pareille chose, je le savais, était impossible. Ou -bien un Marsien était-il installé à l’intérieur de chacun, le -gouvernant, le dirigeant, s’en servant à la façon dont un cerveau -d’homme gouverne et dirige son corps? Je cherchai à comparer ces choses -à des machines humaines; je me demandai, pour la première fois de ma -vie, quelle idée pouvait se faire d’une machine à vapeur ou d’un -cuirassé, un animal inférieur intelligent. - -L’orage avait débarrassé le ciel et, par-dessus la fumée de la campagne -incendiée, Mars, comme un petit point, brillait d’une lueur affaiblie en -descendant vers l’ouest. Tout à coup un soldat entra dans le jardin. -J’entendis un léger bruit contre la palissade et, sortant de l’espèce de -léthargie dans laquelle j’étais plongé, je regardai et je l’aperçus -vaguement, escaladant la clôture. A la vue d’un être humain, ma torpeur -disparut et je me penchai vivement à la fenêtre. - ---Psstt, fis-je aussi doucement que je pus. - -Il s’arrêta, surpris, à cheval sur la palissade. Puis il descendit et -traversa la pelouse jusqu’au coin de la maison; il courbait l’échine et -marchait avec précaution. - ---Qui est là? demanda-t-il, à voix basse aussi, debout sous la fenêtre -et regardant en l’air. - ---Où allez-vous? questionnai-je. - ---Du diable si je le sais! - ---Vous cherchez à vous cacher? - ---Justement! - ---Entrez dans la maison, dis-je. - -Je descendis, débouclai la porte, le fis entrer, la bouclai de nouveau. -Je ne pouvais voir sa figure. Il était nu-tête et sa tunique était -déboutonnée. - ---Mon Dieu! mon Dieu! s’exclamait-il, comme je lui montrais le chemin. - ---Qu’est-il arrivé? lui demandai-je. - ---Tout et le reste! - -Dans l’obscurité, je le vis qui faisait un geste de désespoir. - ---Ils nous ont balayés d’un seul coup--tout simplement balayés.--Et il -répéta ces mots à plusieurs reprises. - -Il me suivit, presque machinalement, dans la salle à manger. - ---Prenez ceci, dis-je en lui versant une forte dose de whisky. - -Il la but. Puis brusquement il s’assit devant la table, pris sa tête -dans ses mains et se mit à pleurer et à sangloter comme un enfant, -secoué d’une véritable crise de désolation, tandis que je restais devant -lui, intéressé, dans un singulier oubli de mon récent accès de -désespoir. - -Il fut longtemps à retrouver un calme suffisant pour pouvoir répondre à -mes questions et il ne le fit alors que d’une façon confuse et -fragmentaire. Il conduisait une pièce d’artillerie qui n’avait pris part -au combat qu’à sept heures. A ce moment, la canonnade battait son plein -sur la lande et l’on disait qu’une première troupe de Marsiens se -dirigeait lentement, à l’abri d’un bouclier de métal, vers le second -cylindre. - -Un peu plus tard, ce bouclier se dressa sur trois pieds et devint la -première des machines que j’avais vues. La pièce que l’homme conduisait -avait été mise en batterie près de Horsell, afin de commander les -carrières et son arrivée avait précipité l’engagement. Comme les -canonniers d’avant-train gagnaient l’arrière, son cheval mit le pied -dans un terrier et s’abattit, lançant son cavalier dans une dépression -de terrain. Au même moment, le canon faisait explosion, le caisson -sautait, tout était en flammes autour de lui et il se trouva renversé -sous un tas de cadavres carbonisés et de chevaux morts. - ---Je ne bougeai pas, dit-il, ne comprenant rien à ce qui se passait, -avec un poitrail de cheval qui m’écrasait. Nous avions été balayés d’un -seul coup. Et l’odeur--bon Dieu! comme de la viande brûlée. En tombant -de cheval, je m’étais tordu les reins et il me fallut rester là jusqu’à -ce que le mal fût passé. Une minute auparavant, on aurait cru être à la -revue,--puis patatras, bing, pan!--Balayés d’un seul coup! répéta-t-il. - -[Illustration] - -Il était demeuré fort longtemps sous le cheval mort, essayant de jeter -des regards furtifs sur la lande. Les hussards avaient tenté, en -s’éparpillant, une charge contre le cylindre, mais ils avaient été -simplement supprimés en un instant. C’est alors que le monstre s’était -dressé sur ses pieds et s’était mis à aller et venir tranquillement à -travers la lande, parmi les rares fugitifs, avec son espèce de tête se -tournant de côté et d’autre exactement comme une tête d’homme -capuchonnée. Une sorte de bras portait une boîte métallique compliquée, -autour de laquelle des flammes vertes scintillaient, et, hors d’une -espèce d’entonnoir qui s’y trouvait adapté, jaillissait le Rayon Ardent. - -En quelques minutes il n’y eut plus, autant que le soldat put s’en -rendre compte, un seul être vivant sur la lande et tout buisson et tout -arbre qui n’était pas encore consumé brûlait. Les hussards étaient sur -la route au delà de la courbure du terrain et il ne put voir ce qui leur -arrivait. Il entendit les Maxims craquer pendant un moment, puis ils se -turent. Le géant épargna jusqu’à la fin la gare de Woking et son groupe -de maisons, puis le Rayon Ardent y fut braqué et tout fut en un instant -changé en un monceau de ruines enflammées. Enfin, le monstre éteignit le -Rayon et, tournant le dos à l’artilleur, de son allure déhanchée, il se -dirigea vers le bois de sapins consumés qui abritait le second cylindre. -Comme il s’éloignait, un second Titan étincelant surgit tout agencé hors -du trou. - -Le second monstre suivit le premier; alors l’artilleur parvint à se -dégager et se traîna avec précaution à travers les cendres brûlantes des -bruyères vers Horsell. Il réussit à parvenir vivant jusqu’au fossé qui -bordait la route, et put s’échapper ainsi jusqu’à Woking.--Ici son récit -devint à chaque instant coupé d’exclamations.--L’endroit était -inabordable. Fort peu de gens, semble-t-il, y étaient demeurés vivants, -affolés pour la plupart et couverts de brûlures. L’incendie l’obligea à -faire un détour et il se cacha parmi les décombres d’un mur calciné au -moment où l’un des géants Marsiens revenait sur ses pas. Il le vit -poursuivre un homme, l’enlever dans un de ses tentacules d’acier et lui -briser la tête contre le tronc d’un sapin. Enfin, à la tombée de la -nuit, l’artilleur risqua une course folle et arriva jusque sur les quais -de la gare. Depuis ce moment, il avait avancé furtivement le long de la -voie dans la direction de Maubury, dans l’espoir d’échapper au danger en -se rapprochant de Londres. Beaucoup de gens étaient blottis dans des -fossés et dans des caves, et le plus grand nombre des survivants -s’étaient enfuis vers le village de Woking et vers Send. La soif le -dévorait: enfin, près du pont du chemin de fer, il trouva une des -grosses conduites crevée d’où l’eau jaillissait en bouillonnant sur la -route, comme une source. - -Tel est le récit que j’obtins de lui, fragment par fragment. Peu à peu, -il s’était calmé en me racontant ces choses et en essayant de me -dépeindre exactement les spectacles auxquels il avait assisté. Il -n’avait rien mangé depuis midi, m’avait-il dit au début de son récit, et -je trouvai à l’office un peu de pain et de mouton que j’apportai dans la -salle à manger. Nous n’allumâmes pas de lampe, de crainte d’attirer les -Marsiens et à chaque instant nos mains s’égaraient à la recherche du -pain et de la viande. A mesure qu’il parlait, les objets autour de nous -se dessinèrent obscurément dans les ténèbres et les arbustes écrasés et -les rosiers brisés de l’autre côté de la fenêtre devinrent distincts. Il -semblait qu’une troupe d’hommes ou d’animaux eût passé dans le jardin en -saccageant tout. Je commençai à apercevoir sa figure, noircie et -hagarde, comme aussi devait l’être la mienne. - -Quand nous eûmes fini de manger, nous montâmes doucement jusqu’à mon -cabinet et de nouveau j’observai ce qui se passait, par la fenêtre -ouverte. En une seule soirée, la vallée avait été transformée en vallée -de ruines. Les incendies avaient maintenant diminué; des traînées de -fumée remplaçaient les flammes, mais les ruines innombrables des maisons -démolies et délabrées, des arbres abattus et consumés, que la nuit avait -cachées, se détachaient maintenant dénudées et terribles dans -l’impitoyable lumière de l’aurore. Pourtant, de place en place, quelque -objet avait eu la chance d’échapper--ici, un signal blanc sur la voie du -chemin de fer, là, le bout d’une serre claire et fraîche au milieu des -décombres. Jamais encore, dans l’histoire des guerres, la destruction -n’avait été aussi insensée ni aussi indistinctement générale. -Scintillants aux lueurs croissantes de l’Orient, trois des géants -métalliques se tenaient autour du trou, leur tête tournant incessamment, -comme s’ils surveillaient la désolation qu’ils avaient causée. - -Il me sembla que le trou avait été agrandi et de temps en temps des -bouffées de vapeur d’un vert vif en sortaient, montaient vers les -clartés de l’aube--montaient tourbillonnaient, s’étalaient et -disparaissaient. - -Au delà, vers Chobham, se dressaient des colonnes de flamme. Aux -premières lueurs du four, elles se changèrent en colonnes de fumée -rougeâtre. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XII - -CE QUE JE VIS DE LA DESTRUCTION DE WEYBRIDGE ET DE SHEPPERTON - - -Quand l’aube fut trop claire, nous nous retirâmes de la fenêtre d’où -nous avions observé les Marsiens, et nous descendîmes doucement au -rez-de-chaussée. - -L’artilleur convint avec moi que la maison n’était pas un endroit où -demeurer. Il se proposait, dit-il, de se mettre en route vers Londres et -de rejoindre sa batterie. Mon plan était de retourner sans délai à -Leatherhead, et la puissance des Marsiens m’avait si grandement -impressionné que j’étais décidé à emmener ma femme à Newhaven et de là -j’espérais quitter immédiatement le pays avec elle. Car je me rendais -déjà clairement compte que les environs de Londres allaient être -inévitablement le théâtre d’une lutte désastreuse, avant que de -pareilles créatures pussent être détruites. - -Entre nous et Leatherhead, cependant, il y avait le troisième cylindre -avec ses gardiens gigantesques. Si j’avais été seul, je crois que -j’aurais tenté la chance de passer quand même. Mais l’artilleur m’en -dissuada. - ---Quand on a une femme supportable, il n’y a pas de raison pour la -rendre veuve, dit-il. - -Enfin je consentis à aller avec lui, en nous abritant dans les bois, et -de remonter vers le nord jusqu’à Street Cobham avant de nous séparer. De -là, je devais faire un grand détour par Epsom pour rejoindre -Leatherhead. - -Je me serais mis en route sur-le-champ, mais mon compagnon avait plus -d’expérience. Il me fit chercher dans toute la maison pour trouver un -flacon qu’il emplit de whisky et nous garnîmes toutes nos poches de -paquets de biscuits et de tranches de viande. Ensuite, nous nous -glissâmes hors de la maison et courûmes de toutes nos forces jusqu’au -bas du chemin raboteux par où j’étais venu la nuit précédente. Les -maisons paraissaient désertes. En route, nous rencontrâmes un groupe de -trois cadavres carbonisés, tombés ensemble quand le Rayon Ardent les -atteignit; ici et là, des objets que les gens avaient laissé tomber--une -pendule, une pantoufle, une cuiller d’argent et de pauvres choses -précieuses de ce genre. Au coin de la rue, qui monte vers la poste, une -petite voiture non attelée, chargée de malles et de meubles, était -renversée sur ses roues brisées. Une cassette, dont on avait fait sauter -le couvercle, avait été jetée sous les débris. - -A part la loge de l’orphelinat qui brûlait encore, aucune des maisons -n’avait souffert beaucoup de ce côté-ci. Le Rayon Ardent n’avait fait -que raser les cheminées en passant. Cependant, hormis nous deux, il ne -semblait pas y avoir une seule personne vivante dans Maybury. Les -habitants s’étaient enfuis en grande partie, par la route d’Old Woking, -je suppose,--la même route que j’avais suivie pour aller à -Leatherhead--ou bien ils s’étaient cachés. - -Nous descendîmes le chemin, passant de nouveau près du cadavre de -l’homme en noir, trempé par la grêle de la nuit précédente, et nous -entrâmes dans les bois, au pied de la colline. Nous arrivâmes ainsi -jusqu’au chemin de fer sans rencontrer âme qui vive. De l’autre côté de -la ligne, les bois n’étaient plus que des débris consumés et noircis. -Pour la plupart, les arbres étaient tombés, mais un certain nombre -étaient encore debout, troncs gris et désolés, avec un feuillage roussi -au lieu de leur verdure de la veille. - -Du côté que nous suivions, le feu n’avait rien fait de plus qu’écorcher -les arbres les plus proches, sans réussir à prendre de pires -proportions. A un endroit, les bûcherons avaient laissé leur travail -interrompu. Des arbres, abattus et fraîchement émondés, étaient entassés -dans une clairière, avec, auprès d’une scie à vapeur, des tas de sciure. -Tout près de là était une hutte de terre et de branchages, désertée. Il -n’y avait, à cette heure, le moindre souffle de vent et toutes choses -étaient étrangement tranquilles. Même les oiseaux se taisaient et dans -notre marche précipitée, l’artilleur et moi parlions à voix basse en -jetant de temps en temps un regard furtif par-dessus notre épaule. Une -fois ou deux nous nous arrêtâmes pour écouter. - -Au bout d’un certain temps, nous eûmes rejoint la route; à ce moment -nous entendîmes un bruit de sabots de chevaux et nous aperçûmes, à -travers les troncs d’arbres, trois cavaliers avançant lentement vers -Woking. Nous les hélâmes et ils firent halte, tandis que nous accourions -en toute hâte vers eux. C’était un lieutenant et deux cavaliers du 8ᵉ -hussards, avec un instrument semblable à un théodolite, que l’artilleur -me dit être un héliographe. - ---Vous êtes les premiers que j’ai rencontrés ce matin venant de cette -direction, me dit le lieutenant. Que se prépare-t-il par là? - -Sa voix et son regard disaient toute son inquiétude. Les hommes, -derrière - - Un peu plus tard, ce bouclier se dressa sur trois pieds et devint - la première des machines que j’avais vues. - - (CHAPITRE XI) - -[Illustration] - -lui, nous dévisageaient curieusement. L’artilleur sauta du talus sur la -route, rectifia la position et salua. - ---Ma pièce a été détruite hier soir, mon lieutenant. Je me suis caché. -Je tâche maintenant de rejoindre ma batterie. Vous apercevrez les -Marsiens, je pense, à un demi-mille d’ici en suivant cette route. - ---Comment diable sont-ils? demanda le lieutenant. - ---Des géants en armure, mon lieutenant. Trente mètres de haut, trois -jambes et un corps comme de l’aluminium, avec une grosse tête effrayante -dans une espèce de capuchon. - ---Allons donc! dit le lieutenant, quelles sottises! - ---Vous verrez vous-même, mon lieutenant. Ils portent une sorte de boîte -qui envoie du feu et qui vous tue d’un seul coup. - ---Que voulez-vous dire?... Un canon? - ---Non, mon lieutenant--et l’artilleur entama une copieuse description du -Rayon Ardent. Au milieu de son récit, le lieutenant l’interrompit et se -tourna vers moi. J’étais resté sur le talus qui bordait la route. - ---Vous avez vu cela? demanda le lieutenant. - ---C’est parfaitement exact, répondis-je. - ---C’est bien, fit le lieutenant. Mon devoir est d’aller m’en assurer. -Écoutez, dit-il à l’artilleur, nous sommes détachés ici pour avertir les -gens de quitter leurs maisons. Vous ferez bien d’aller raconter la chose -vous-même au général de brigade et lui dire tout ce que vous savez. Il -est à Weybridge. Vous savez le chemin? - ---Je le connais, répondis-je. - -Et il tourna son cheval du côté d’où nous venions. - ---Vous dites à un demi-mille? demanda-t-il. - -[Illustration] - ---Au plus, répondis-je, et j’indiquai les cimes des arbres vers le sud. -Il me remercia et se mit en route. Nous ne le revîmes plus. - -Plus loin, un groupe de trois femmes et de deux enfants étaient en train -de déménager une maison de laboureur. Ils surchargeaient une charrette à -bras de ballots malpropres et d’un mobilier misérable. Ils étaient bien -trop affairés pour nous adresser la parole, et nous passâmes. - -Près de la gare de Byfleet, en sortant du bois, nous trouvâmes la -contrée calme et paisible sous le soleil matinal. Nous étions bien au -delà de la portée du Rayon Ardent et, n’eût été le silence désert de -quelques-unes des maisons, le mouvement et l’agitation de départs -précipités dans d’autres, la troupe de soldats campée sur le pont du -chemin de fer et regardant au long de la ligne vers Woking, ce dimanche -eût semblé pareil à tous les autres dimanches. - -Plusieurs chariots et voitures de fermes s’avançaient, avec d’incessants -craquements, sur la route d’Addlestone et tout à coup par la barrière -d’un champ, nous aperçûmes, au milieu d’une prairie plate, six canons -énormes, strictement disposés à intervalles égaux et pointés sur Woking. -Les caissons étaient à la distance réglementaire et les canonniers à -leur poste auprès des pièces. On eût dit qu’ils étaient prêts pour une -inspection. - ---Voilà qui est parfait, dis-je. Ils seront bien reçus par ici, en tous -cas. - -L’artilleur s’arrêta, hésitant, devant la barrière. - ---Non, je continue, fit-il. - -Plus loin, vers Weybridge, juste à l’entrée du pont, il y avait un -certain nombre de soldats en petite tenue élevant une longue barricade -devant d’autres canons. - ---Ce sont des arcs et des flèches contre le tonnerre, dit l’artilleur. -Ils n’ont pas encore vu ce diable de rayon de feu. - -Les officiers que leur service ne retenait pas s’étaient groupés et -examinaient l’horizon par-dessus les sommets des arbres vers le -sud-ouest, et les hommes s’arrêtaient de temps à autre pour regarder -dans la même direction. - -Byfleet était rempli de tumulte. Des gens faisaient des paquets et une -vingtaine de hussards, quelques-uns à pied, les autres à cheval, les -obligeaient à se hâter. Trois ou quatre camions administratifs, un vieil -omnibus et beaucoup d’autres véhicules étaient alignés dans la rue du -village et on les chargeait de tout ce qui semblait utile ou précieux. -Il y avait aussi des gens en grand nombre qui avaient été assez -respectueux des coutumes pour revêtir leurs habits du dimanche et les -soldats avaient toutes les peines du monde à leur faire comprendre la -gravité de la situation. Nous vîmes un vieux bonhomme ridé, avec une -immense malle et plus d’une vingtaine de pots contenant des orchidées, -faire de violents reproches au caporal qui ne voulait pas s’en charger. -Je m’arrêtai et le saisis par le bras. - ---Savez-vous ce qui vient là-bas? lui dis-je en montrant les bois de -sapin qui cachaient la vue des Marsiens. - -[Illustration] - ---Eh! fit-il en se retournant. Croyez-vous, il ne veut pas comprendre -que mes plantes ont une grande valeur. - ---La Mort! criai-je. La Mort qui vient! La Mort! - -Le laissant digérer cela, s’il le pouvait, je m’élançai à la suite de -l’artilleur. Au coin, je me retournai. Le caporal avait planté là le -pauvre homme qui, debout auprès de sa malle, sur le couvercle de -laquelle il avait posé ses pots, regardait d’un air hébété du côté des -arbres. - -Personne à Weybridge ne put nous dire où se trouvait le quartier -général; je n’avais encore jamais vu de pareille confusion: des -chariots, des voitures partout, formant le plus étonnant, mélange de -moyens de transport et de chevaux. Les gens honorables de l’endroit, en -costume de sports, leurs épouses élégamment mises, se hâtaient de faire -leurs paquets, énergiquement aidés par tous les fainéants des environs, -tandis que les enfants s’agitaient, absolument ravis, pour la plupart, -de cette diversion inattendue à leurs ordinaires distractions -dominicales. Au milieu de tout cela, le digne prêtre de la paroisse -célébrait fort courageusement un service matinal et le vacarme de sa -cloche s’efforçait de surmonter le tapage et le tumulte qui -remplissaient le village. - -[Illustration] - -L’artilleur et moi, assis sur les marches de la fontaine, nous fîmes un -repas suffisamment réconfortant avec les provisions que nous avions -emportées dans nos poches. Des patrouilles de soldats, non plus de -hussards ici, mais de grenadiers blancs, invitaient les gens à partir au -plus vite ou à se réfugier dans leurs caves sitôt que la canonnade -commencerait. En passant sur le pont du chemin de fer, nous vîmes qu’une -foule, augmentant à chaque instant, s’était rassemblée dans la gare et -les environs et que les quais fourmillants étaient encombrés de malles -et de ballots innombrables. On avait, je crois, arrêté le mouvement des -trains afin de procéder au transport des troupes et des canons, et j’ai -su depuis qu’une lutte sauvage avait eu lieu quand il s’était agi de -trouver place dans les trains spéciaux organisés plus tard. - -Nous restâmes à Weybridge jusqu’à midi, et à cette heure nous nous -trouvâmes à l’endroit où, près de l’écluse de Shepperton, la Wey se -jette dans la Tamise. Nous employâmes une partie de notre temps en -aidant deux vieilles femmes à charger une petite voiture. La Wey a trois -bras à son embouchure: il y a là un grand nombre-de loueurs de bateaux -et de plus un bac qui traverse la rivière. Du côté de Shepperton se -trouvait une auberge avec, sur le devant, une pelouse; et, au delà, la -tour de l’église--on l’a depuis remplacée par un clocher s’élevait -par-dessus les arbres. - -Là se pressait, surexcitée et tumultueuse, une foule de fugitifs. -Jusqu’ici ce n’était pas encore devenu une panique, mais il y avait déjà -beaucoup plus de monde que les bateaux ne parviendraient à en traverser. -Des gens arrivaient chancelant sous de lourds fardeaux. Deux personnes -même, le mari et la femme, s’avançaient avec une petite porte de cabane -sur laquelle ils avaient entassé tout ce qu’ils avaient pu trouver -d’objets domestiques. Un homme nous confia qu’il allait essayer de se -sauver en prenant le train à la station de Shepperton. - -On n’entendait partout que des cris et quelques farceurs même -plaisantaient. L’idée que semblaient avoir les habitants de l’endroit, -c’était que les Marsiens ne pouvaient être que de formidables êtres -humains qui attaqueraient et saccageraient le bourg, pour être -immanquablement détruits à la fin. De temps à autre, des gens -regardaient avec une certaine impatience par delà la Wey, vers les -prairies de Chertsey, mais tout, de ce côté, était tranquille. - -Sur l’autre rive de la Tamise, excepté à l’endroit où les bateaux -abordaient, il n’y avait de même aucun trouble, ce qui faisait un -contraste violent avec la rive du Surrey. En débarquant, les gens -partaient immédiatement par le petit chemin. L’énorme bac n’avait encore -fait qu’un seul voyage. Trois ou quatre soldats, de la pelouse de -l’auberge, regardaient ces fugitifs et les raillaient, sans songer à -offrir leur aide. L’auberge était close, car on était maintenant aux -heures prohibées. - ---Qu’est-ce que c’est que tout cela? s’exclamait un batelier. - -Puis, plus près de moi: - ---Tais-toi donc, sale bête! criait un homme à un chien qui hurlait. - -A ce moment, on entendit de nouveau, mais cette fois dans la direction -de Chertsey, un son assourdi--la détonation d’un canon. - -La lutte commençait. Presque immédiatement, d’invisibles batteries, -cachées par des bouquets d’arbres sur l’autre rive du fleuve, à notre -droite, firent chorus, crachant leurs obus régulièrement l’une après -l’autre. Une femme s’évanouit. Tout le monde sursauta, avec, en suspens, -le soudain émoi de la bataille si proche et que nous ne pouvions voir -encore. Le regard ne parcourait que des prairies unies, où des bœufs -paissaient avec indifférence entre des saules argentés au feuillage -immobile sous le chaud soleil. - ---Les soldats les arrêteront bien, dit une femme, d’un ton peu rassuré. - -Une brume monta au-dessus des arbres. Puis soudain nous vîmes un énorme -flot de fumée qui envahit rapidement le ciel; au même moment, le sol -trembla sous nos pieds et une explosion immense secoua l’atmosphère, -brisant les vitres des maisons proches et nous plongeant dans la -stupéfaction. - ---Les voilà! cria un homme vêtu d’un jersey bleu. Là-bas! Les -voyez-vous? Là-bas! - -Rapidement, l’un après l’autre, parurent deux, trois, puis quatre -Marsiens, bien loin par delà les arbres bas, à travers les prés -s’étendant jusqu’à Chertsey et ils se dirigeaient avec d’énormes -enjambées vers la rivière. Ils parurent être, d’abord, de petites formes -encapuchonnées, s’avançant à une allure aussi rapide que le vol des -oiseaux. - -Puis, arrivant obliquement dans notre direction, un cinquième monstre -parut. Leur masse cuirassée scintillait au soleil, tandis qu’ils -accouraient vers les pièces d’artillerie et ils paraissaient de plus en -plus grands à mesure qu’ils approchaient. L’un d’eux, le plus éloigné -vers la gauche, brandissait aussi haut qu’il pouvait une sorte d’immense -étui, et ce terrible et sinistre Rayon Ardent, que j’avais vu à l’œuvre -le vendredi soir, jaillit soudain dans la direction de Chertsey et -attaqua la ville. - -A la vue de ces étranges, rapides et terribles créatures, la foule qui -se pressait sur les rives sembla un instant frappée d’horreur. Il n’y -eut pas un mot, pas un cri--mais le silence. Puis un rauque murmure, -une poussée--et l’éclaboussement de l’eau. Un homme, trop effrayé pour -poser la malle qu’il portait sur l’épaule, se retourna et me fit -chanceler en me heurtant avec le coin de son fardeau. Une femme me -repoussa violemment et se mit à courir. Je me retournai aussi, dans -l’élan de la foule, mais la terreur ne m’empêcha pas de réfléchir. Je -pensais au terrible Rayon Ardent. Se jeter dans l’eau, voilà ce qu’il -fallait faire. - ---Tout le monde à l’eau! criai-je sans être entendu. - -Je fis de nouveau face à la rivière et, me précitant, dans la direction -du Marsien qui approchait, jusqu’à la rive de sable, j’entrai dans -l’eau. D’autres firent de même. Une barque pleine de gens, revenant vers -le bord, chavira presque, au moment où je passais. Les pierres sous mes -pieds étaient boueuses et glissantes et le niveau des eaux était si bas -que j’avançai pendant plus de cinq mètres avant d’avoir de l’eau jusqu’à -la ceinture. L’éclaboussement des gens des bateaux sautant dans l’eau -résonnait à mes oreilles comme un tonnerre. On abordait en toute hâte -sur les deux rives. - -Mais pour le moment, les Marsiens ne faisaient pas plus attention aux -gens courant de tous côtés qu’un homme, qui aurait heurté du pied une -fourmilière, ne ferait attention à la débandade des fourmis. Quand, à -demi suffoqué, je me soulevai hors de l’eau, la tête du Marsien semblait -considérer attentivement les batteries qui tiraient encore par-dessus la -rivière, et, tout en avançant, il abaissa et éteignit ce qui devait être -le générateur du Rayon Ardent. - -Un instant après, il avait atteint la rive et, d’une enjambée, à demi -traversé le courant; les articulations de ses pieds d’avant se plièrent -en atteignant le bord opposé, mais presque aussitôt, à l’entrée du -village de Shepperton, il reprit toute sa hauteur. Immédiatement, les -six canons de la rive droite qui, ignorés de tous, avaient été -dissimulés à l’extrémité du village tirèrent à la fois. Les détonations -si proches et soudaines, presque simultanées, me firent tressaillir. Le -monstre élevait déjà l’étui générateur du Rayon Ardent, quand le premier -obus éclata à six mètres au-dessus de sa tête. - -Je poussai un cri d’étonnement. Je ne pensais plus aux quatre autres -monstres: mon attention était rivée sur cet incident si rapproché. -Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du -Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour recevoir, -et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci éclata en plein -contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de métal fut crevé, -éclata et alla tournoyer dans l’air en une douzaine de fragments de -métal brillant et de lambeaux de chair rougeâtre. - ---Touché! - -Ce fut mon seul cri, quelque chose entre une acclamation et un -hurlement. - -J’entendis des cris répondant au mien, poussés par les gens qui étaient -dans l’eau autour de moi. Je fus, dans cet instant de passagère -exultation, sur le point d’abandonner mon refuge. - -Le colosse décapité chancela comme un géant ivre; mais il ne tomba pas. -Par un véritable miracle, il recouvra son équilibre et sans plus prendre -garde où il allait, l’étui générateur du Rayon Ardent maintenu rigide en -l’air, il s’élança rapidement dans la direction de Shepperton. -L’intelligence vivante, le Marsien qui habitait la tête, avait été tué -et lancé aux quatre vents du ciel, et l’appareil n’était plus maintenant -qu’un simple assemblage de mécanismes compliqués tournoyant vers la -destruction. Il s’avançait, suivant une ligne droite, incapable de se -guider. Il heurta la tour de l’église de Shepperton et la démolit, comme -le choc d’un bélier aurait pu le faire; il fut jeté de côté, trébucha et -s’écroula dans la rivière avec un fracas formidable. - -Une violente explosion ébranla l’atmosphère, et une trombe d’eau, de -vapeur, de vase et d’éclats de métal bondit dans l’air à une hauteur -considérable. Au moment où l’étui du Rayon Ardent avait touché l’eau, -celle-ci avait incontinent jailli en vapeur. Un instant après, une vague -immense, comme un mascaret vaseux mais presque bouillant, contourna le -coude de la rive et remonta le courant. Je vis des gens s’efforcer de -regagner les bords et j’entendis vaguement, par-dessus le grondement et -le bouillonnement que causait la chute du Marsien, leurs cris et leurs -clameurs. - -Pour le moment, je ne pris point garde à la chaleur et oubliai même tout -instinct de conservation. Je barbotai au milieu des eaux tumultueuses, -poussant les gens de côté pour aller plus vite, jusqu’à ce que je pusse -voir ce qui se passait dans l’autre bras de la rivière. Une -demi-douzaine de bateaux chavirés dansaient au hasard sur la confusion -des vagues. J’aperçus enfin, plus bas, en plein courant, le Marsien -tombé en travers du fleuve et en grande partie submergé. - -D’énormes jets de vapeur s’échappaient de l’épave et, à travers leur -tourbillons tumultueux, je pouvais voir, d’une façon intermittente et -vague, les membres gigantesques battre le flot et lancer dans l’air -d’immenses gerbes d’eau et d’écume vaseuses. Les tentacules s’agitaient -et frappaient comme des bras humains et, à part l’impuissante inutilité -de ces mouvements, on eût dit quelque énorme bête blessée, se débattant -au milieu des vagues. Des torrents de fluide d’un brun roussâtre -s’élançaient de la machine en jets bruyants. - -Mon attention fut détournée de cette vue par un hurlement furieux, -ressemblant au bruit de ce qu’on appelle une sirène dans les villes -manufacturières. Un homme à genoux dans l’eau près du chemin de halage, -m’appela à voix basse et m’indiqua quelque chose du doigt. Me -retournant, je vis les autres Marsiens s’avancer avec de gigantesques -enjambées au long de la rive, venant de Chertsey. Cette fois, les canons -parlèrent sans résultat. - -A cette vue, je m’enfonçai immédiatement sous l’eau, et, retenant mon -souffle jusqu’à ce que le moindre mouvement me fût devenu une agonie, je -tâchai de fuir entre deux eaux, aussi loin que je le pus. Autour de moi -la rivière était un véritable tumulte et devenait rapidement plus -chaude. - -Quand, pendant un moment, je soulevais ma tête hors de l’eau pour -respirer et écarter les cheveux qui me tombaient sur les yeux, la vapeur -s’élevait en un tourbillonnant brouillard blanchâtre qui cacha d’abord -entièrement les Marsiens. Le vacarme était assourdissant. Enfin, je -distinguai faiblement de colossales figures grises, amplifiées par la -brume vaporeuse. Ils avaient passé tout près de moi et deux d’entre eux -étaient penchés sur les ruines écumeuses et tumultueuses de leur -camarade. - -Les deux autres étaient debout dans l’eau auprès de lui, l’un à deux -cents mètres de moi, l’autre vers Laleham. Ils agitaient violemment les -générateurs du Rayon Ardent et le jet sifflant frappait en tous sens et -de toutes parts. - -L’air n’était que vacarme: un conflit confus et assourdissant de bruits; -le fracas cliquetant des Marsiens, les craquements des maisons qui -s’écroulaient, le crépitement des arbres, des haies, des hangars qui -s’enflammaient, le pétillement et le grondement du feu. Une fumée dense -et noire montait se mêler à la vapeur de la rivière, et tandis que le -Rayon Ardent allait et venait sur Weybridge, ses traces étaient marquées -par de soudaines lueurs d’un blanc incandescent qui faisaient aussitôt -place à une danse fumeuse de flammes livides. Les maisons les plus -proches étaient encore intactes, attendant leur sort, ténébreuses, -indistinctes et blafardes à travers la vapeur, avec les flammes allant -et venant derrière elles. - -Pendant un certain temps, je demeurai ainsi enfoncé jusqu’au cou dans -l’eau presque bouillante, ébahi de ma position et désespérant de -m’échapper. A travers la vapeur et la fumée, j’apercevais les gens qui -s’étaient jetés avec moi dans la rivière, jouant des pieds et des mains -pour s’enfuir à travers les roseaux et les herbes, comme de petites -grenouilles dans le gazon, fuyant en toute hâte le passage de quelque -faucheur, ou remplis d’épouvante, courant en tous sens sur le chemin de -halage. - -Tout à coup, le jet blême du Rayon Ardent arriva en bondissant vers moi. -Les maisons semblaient s’enfoncer dans le sol, s’écroulant à son contact -et lançant de hautes flammes. Les arbres prenaient feu avec un soudain -craquement. Il tremblota de ci de là sur le chemin de halage, caressant -au passage les gens affolés; il descendit sur la rive à moins de -cinquante mètres de l’endroit où j’étais, traversa la rivière, pour -attaquer Shepperton, et l’eau sous sa trace se souleva en un épais -bouillonnement empanaché d’écume. Je me précipitai du côté du bord. - -Presque au même instant, l’énorme vague, presque en ébullition, fondait -sur moi. Je poussai un cri de douleur, et échaudé, à demi aveuglé, -agonisant, je m’avançai jusqu’à la rive en chancelant, à travers l’eau -bondissante et sifflante. Si j’avais fait un faux pas, c’eût été la fin. -J’allai choir, épuisé, en pleine vue des Marsiens, sur une langue de -sable, large et nue, qui se trouvait au confluent de la Wey et de la -Tamise. Je n’espérais rien que la mort. - -J’ai le vague souvenir du pied d’un Marsien qui vint se poser à vingt -mètres de ma tête, s’enfonça dans le sable fin en le lançant de tous -côtés, et se souleva de nouveau; d’un long répit, puis des quatre -monstres, emportant les débris de leur camarade, tour à tour vagues et -distincts à travers les nuages de fumée et reculant interminablement, me -semblait-il, à travers une étendue immense d’eau et de prairies. - -Puis, très lentement, je me rendis compte que par miracle j’avais -échappé. - -[Illustration] - - - Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du - Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour - recevoir, et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci - éclata en plein contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de - métal fut crevé, éclata et alla tournoyer dans l’air en une - douzaine de fragments de métal brillant et de lambeaux de chair - rougeâtre. - - --Touché! - - (CHAPITRE XII) - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XIII - -PAR QUEL HASARD JE RENCONTRAI LE VICAIRE. - - -Après avoir donné aux humains cette brutale leçon sur la puissance de -leurs armes, les Marsiens regagnèrent leur première position sur la -lande de Horsell, et dans leur hâte--encombrés des débris de leur -compagnon--ils négligèrent sans doute plus d’une fortuite et inutile -victime telle que moi. S’ils avaient abandonné leur camarade et, sur -l’heure, poussé en avant, il n’y avait alors, entre eux et Londres, que -quelques batteries de campagne et ils seraient certainement tombés sur -la capitale avant l’annonce de leur approche; leur arrivée eût été aussi -soudaine aussi terrible et funeste que le tremblement de terre qui -détruisit Lisbonne. - -Mais ils n’éprouvaient sans doute aucune hâte. Un par un, les cylindres -se suivaient dans leur course interplanétaire; chaque vingt-quatre -heures leur amenait des renforts. Pendant ce temps les autorités -militaires et navales, se rendant pleinement compte de la formidable -puissance de leurs antagonistes, se préparaient à la défense avec une -fiévreuse énergie. On disposait incessamment de nouveaux canons, si bien -qu’avant le soir chaque taillis, chaque groupe de villas suburbaines, -étagés aux flancs des collines des environs de Richmond et de Kingston, -masquait de noires et menaçantes bouches à feu. Dans l’espace incendié -et désolé--en tout peut-être une trentaine de kilomètres carrés--qui -entourait le campement des Marsiens, sur la lande de Horsell, à travers -les ruines et les décombres des villages, les arcades calcinées et -fumantes, qui, un jour seulement auparavant, avaient été des bosquets de -sapins, se glissaient d’intrépides éclaireurs munis d’héliographes pour -avertir les canonniers de l’approche des Marsiens. Mais les Marsiens -connaissaient maintenant la portée de notre artillerie et le danger de -toute proximité humaine, et nul ne s’aventura qu’au prix de sa vie dans -un rayon d’un mille autour des cylindres. - -Il paraît que ces géants passèrent une partie de l’après-midi à aller et -venir, transportant le matériel des deux autres cylindres--le second -tombé dans les pâturages d’Addlestone, et le troisième à Pyrford--à leur -place primitive sur la lande d’Horsell. Au-dessus des bruyères -incendiées et des édifices écroulés, commandant une vaste étendue, l’un -d’eux se tint en sentinelle, tandis que les autres, abandonnant leurs -énormes machines de combat, descendirent dans leur trou. Ils y -travaillèrent ferme bien avant dans la nuit et la colonne de fumée dense -et verte qui s’élevait et planait au-dessus d’eux se voyait des collines -de Merrow et même, dit-on, de Banstead et d’Epsom Downs. - -[Illustration] - -Alors, tandis que derrière moi les Marsiens se préparaient ainsi à leur -prochaine sortie, et que devant moi l’Humanité se ralliait pour la -bataille, avec une peine et une fatigue infinies, à travers les flammes -et la fumée de Weybridge incendié, je me mis en route vers Londres. - -J’aperçus, lointaine et minuscule, une barque abandonnée qui suivait le -fil de l’eau; je quittai la plupart de mes vêtements bouillis et quand -elle passa devant moi, je l’atteignis et pus ainsi m’échapper de cette -destruction. Il n’y avait dans la barque aucun aviron, mais, autant que -mes mains aux trois quarts cuites me le permirent, je réussis à pagayer -en quelque sorte en descendant le courant vers Halliford et Walton, -d’une allure fort pénible, et, comme on peut bien le comprendre en -regardant continuellement derrière moi. Je suivis la rivière parce que -je considérais qu’un plongeon serait ma meilleure chance de salut, si -les géants revenaient. - -L’eau, que la chute du Marsien avait portée à une température très -élevée, descendait en même temps que moi, avec un nuage de vapeur, de -sorte que pendant plus d’un kilomètre il me fut presque impossible de -rien distinguer sur les rives. Une fois cependant, je pus entrevoir une -file de formes noires s’enfuyant de Weybridge à travers les prés. -Halliford me sembla absolument désert, et plusieurs maisons riveraines -flambaient. Il était étrange de voir la contrée si parfaitement -tranquille et entièrement désolée sous le chaud ciel bleu, avec des -nuées de fumée et des langues de flamme montant droit dans l’atmosphère -ardente de l’après-midi. Jamais encore je n’avais vu des maisons brûler -sans l’ordinaire accompagnement d’une foule gênante. Un peu plus loin, -les roseaux desséchés de la rive se consumaient et fumaient, et une -ligne de feu s’avançait rapidement à travers les chaumes d’un champ de -luzerne. - -Je dérivai longtemps, endolori et épuisé par tout ce que j’avais enduré, -au milieu d’une chaleur intense réverbérée par l’eau. Puis mes craintes -reprirent le dessus et je me remis à pagayer. Le soleil écorchait mon -dos nu. Enfin, comme j’arrivais en vue du pont de Walton, au coude du -fleuve, ma fièvre et ma faiblesse l’emportèrent sur mes craintes et -j’abordai sur la rive gauche où je m’étendis, inanimé, parmi les grandes -herbes. Je suppose qu’il devait être à ce moment entre quatre et cinq -heures. Au bout d’un certain temps je me relevai, fis, sans rencontrer -âme qui vive, un bon demi-kilomètre et finis par m’étendre de nouveau à -l’ombre d’une haie. Je crois me souvenir d’avoir prononcé à haute voix -des phrases incohérentes, pendant ce dernier effort. J’avais aussi très -soif et regrettais amèrement n’avoir pas bu plus d’eau. Alors, chose -curieuse, je me sentis irrité contre ma femme, sans parvenir à -m’expliquer pourquoi, mais mon désir impuissant d’atteindre Leatherhead -me tourmentait à l’excès. - -Je ne me rappelle pas clairement l’arrivée du vicaire, parce qu’alors -probablement je devais être assoupi. Je l’aperçus soudain, assis, les -manches de sa chemise souillées de suie et de fumée et sa figure glabre -tournée vers le ciel où ses yeux semblaient suivre une petite lueur -vacillante qui dansait dans les nuages pommelés, un léger duvet de -nuages, à peine teinté du couchant d’été. - -Je me soulevai et au bruit que je fis il ramena vivement ses regards sur -moi. - ---Avez-vous de l’eau? demandai-je brusquement. - -Il secoua la tête. - ---Vous n’avez fait qu’en demander depuis une heure, dit-il. - -Un instant nous nous regardâmes en silence, procédant l’un et l’autre à -un réciproque inventaire de nos personnes. Je crois bien qu’il me prit -pour un être assez étrange, ainsi vêtu seulement d’un pantalon trempé et -de chaussettes, la peau rouge et brûlée, la figure et les épaules -noircies par la fumée. Quant à lui, son visage dénotait une honorable -simplicité cérébrale: sa chevelure tombait en boucles blondes crépues -sur son front bas et ses yeux étaient plutôt grands, d’un bleu pâle, et -sans regard. Il se mit à parler par phrases saccadées, sans plus faire -attention à moi, les yeux égarés et vides. - ---Que signifie tout cela? Que signifient ces choses? demandait-il. - -Je le regardai avec étonnement sans lui répondre. - -Il étendit en avant une main maigre et blanche et continua sur un ton -lamentable: - ---Pourquoi ces choses sont-elles permises? Quels péchés avons-nous -commis? Le service divin était terminé et je faisais une promenade pour -m’éclaircir les idées, quand tout à coup éclatèrent l’incendie, la -destruction et la mort! Comme à Sodome et à Gomorrhe! Toute notre œuvre -détruite, toute notre œuvre..... Qui sont ces Marsiens? - ---Qui sommes-nous? lui répondis-je, toussant pour dégager ma gorge -embarrassée et sèche. - -Il empoigna ses genoux et tourna de nouveau ses yeux vers moi. Pendant -une demi-minute, il me contempla sans rien dire. - ---Je me promenais par les routes pour éclaircir mes idées, reprit-il, et -tout à coup éclatèrent l’incendie, la destruction et la mort! - -Il retomba dans le silence, son menton maintenant presque enfoncé entre -ses genoux. Bientôt il continua, en agitant sa main: - ---Toute notre œuvre, toutes nos réunions pieuses! Qu’avons-nous fait? -Quelles fautes a commises Weybridge? Tout est perdu! tout est détruit! -L’Église!--il y a trois ans seulement que nous l’avions -rebâtie!--Détruite! Emportée comme un fétu! Pourquoi? - -Il fit une autre pause, puis il éclata de nouveau comme un dément. - ---La fumée de son embrasement s’élèvera sans cesse! cria-t-il. - -Ses yeux flamboyaient et il étendit son doigt maigre dans la direction -de Weybridge. - -Je commençais maintenant à connaître ses mesures. L’épouvantable -tragédie dont il avait été le spectateur--il était évidemment un fugitif -de Weybridge--l’avait amené jusqu’aux dernières limites de sa raison. - ---Sommes-nous loin de Sunbury? lui demandai-je d’un ton naturel et -positif. - ---Qu’allons-nous devenir? continua-t-il. Y a-t-il partout de ces -créatures? Le Seigneur leur a-t-il livré la terre? - ---Sommes-nous loin de Sunbury? - ---Ce matin encore j’officiais à... - ---Les temps sont changés, lui dis-je paisiblement. Il ne faut pas perdre -la tête. Il y a encore de l’espoir. - ---De l’espoir? - ---Oui. Beaucoup d’espoir--malgré tous ces ravages! - -Je commençai alors à lui expliquer mes vues sur la situation. Il -m’écouta d’abord en silence, mais à mesure que je parlais, l’intérêt -qu’indiquait son regard fit de nouveau place à l’égarement et ses yeux -se détournèrent de moi. - ---Ce doit être le commencement de la fin, reprit-il en m’interrompant. -La fin! Le grand et terrible jour du Seigneur! Lorsque les hommes -imploreront les rochers et les montagnes de tomber sur eux et de les -cacher--les cacher à la face de Celui qui est assis sur le Trône! - -Je me rendis compte de la position. Renonçant à tout raisonnement -sérieux, je me remis péniblement debout et, m’inclinant vers lui, je lui -posai la main sur l’épaule. - ---Soyez un homme, dis-je. La peur vous a fait perdre la boussole. A quoi -sert la religion si elle n’est d’aucun secours quand viennent les -calamités? Pensez un peu à ce que les tremblements de terre, les -inondations, les guerres et les volcans ont fait aux hommes jusqu’à -présent. Pourquoi voudriez-vous que Dieu eût épargné Weybridge? Il n’est -pas agent d’assurances. - -Un instant il garda un silence effaré. - ---Mais comment échapperons-nous? demanda-t-il brusquement. Ils sont -invulnérables. Ils sont impitoyables... - ---Ni l’un ni l’autre, peut-être, répondis-je. Plus puissants ils sont, -plus réfléchis et plus prudents nous faut-il être. L’un d’entre eux a -été tué, là-bas, il n’y a pas trois heures. - ---Tué! dit-il, en promenant ses regards autour de lui. Comment les -envoyés du Seigneur peuvent-ils être tués? - ---Je l’ai vu de mes yeux, continuai-je à lui conter. Nous avons eu la -malechance de nous trouver au plus fort de la mêlée, voilà tout. - ---Qu’est-ce que cette petite lueur dansante dans le ciel? demanda-t-il -soudain. - -Je lui dis que c’était le signal de l’héliographe--le signe du secours -et de l’effort humain. - ---Nous sommes encore au beau milieu de la lutte, si paisibles que soient -les choses. Cette lueur dans le ciel prévient de la tempête qui se -prépare. Là-bas, selon moi, sont les Marsiens, et du côté de Londres, là -où les collines s’élèvent vers Richmond et Kingston et où les bouquets -d’arbres peuvent les dissimuler, des terrassements sont faits et des -batteries disposées. Bientôt les Marsiens vont revenir de ce côté... - -Au moment où je disais cela, il se dressa d’un bond et m’arrêta d’un -geste. - ---Écoutez! dit-il. - -De par delà les collines basses de la rive opposée du fleuve, nous -arriva le son étouffé d’une canonnade éloignée et de cris sinistres et -lointains. Puis tout redevint tranquille. Un hanneton passa en -bourdonnant par-dessus la haie auprès de nous. A l’ouest, le croissant -de la lune, timide et pâle, était suspendu, très haut dans le ciel, -au-dessus des fumées de Weybridge et de Shepperton, par-dessus la -splendeur calme et ardente du couchant. - ---Nous ferons mieux de suivre ce sentier, vers le nord, dis-je. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XIV - -A LONDRES - - -Mon frère cadet se trouvait à Londres quand les Marsiens tombèrent à -Woking. Il était étudiant en médecine et, absorbé par la préparation -d’un examen imminent, il n’apprit cette arrivée que dans la matinée du -samedi. Ce jour-là, les journaux du matin contenaient, en plus de longs -articles spéciaux sur la planète Mars, sur la vie possible dans les -planètes et autres sujets de ce genre, un bref télégramme rédigé de -façon très vague, mais, à cause de cela même, d’autant plus frappant. - -Les Marsiens, contait le récit, alarmés par l’approche d’une foule de -gens, en avaient tués un certain nombre avec une sorte de canon à tir -rapide. Le télégramme se terminait par ces mots: “Formidables comme ils -semblent l’être, les Marsiens n’ont pas encore bougé du trou dans lequel -ils sont tombés et ils semblent même, à vrai dire, incapables de le -faire: ce qui serait dû probablement à la pesanteur relativement plus -grande à la surface de la terre.” Et les chroniqueurs s’étendaient à -loisir sur ces derniers mots rassurants. - -Naturellement, tous les étudiants qui assistaient au cours de biologie -auquel mon frère se rendit ce jour-là étaient extrêmement intéressés, -mais il n’y avait dans les rues aucun signe de surexcitation anormale. -Les journaux du soir étalèrent des bribes de nouvelles sous d’énormes -titres. Ils n’apprenaient rien d’autre que des mouvements de troupe aux -environs de la lande et l’incendie du bois de sapins entre Woking et -Weybridge. Mais vers huit heures, la “St James’s Gazette,” dans une -édition spéciale, annonçait simplement l’interruption des communications -télégraphiques, en attribuant ce fait à la chute de sapins enflammés en -travers des lignes. On n’apprit rien d’autre de la lutte ce soir-là, qui -était le soir de ma fuite à Leatherhead et de mon retour. - -Mon frère n’éprouva aucune inquiétude à notre égard; il savait, d’après -la description des journaux, que le cylindre était à deux bons milles de -chez moi, mais il décida cependant qu’il viendrait en hâte coucher à la -maison cette nuit-là, afin, comme il le dit, d’apercevoir au moins ces -êtres avant qu’ils ne fussent tués. Vers quatre heures, il m’envoya un -télégramme qui ne me parvint jamais et alla passer la soirée au concert. - -Il y eut aussi à Londres, dans la soirée du samedi, un violent orage et -mon frère se rendit à la gare en voiture. Sur le quai d’où le train de -minuit part habituellement, il apprit, après quelque attente, qu’un -accident empêchait les trains d’arriver cette nuit-là jusqu’à Woking. On -ne put lui indiquer la nature de l’accident; à dire vrai, les autorités -compétentes ne savaient encore à ce moment rien de précis. Il y avait -très peu d’animation dans la gare, car les chefs de service, ne pouvant -imaginer qu’il se soit produit autre chose qu’un déraillement entre -Byfleet et l’embranchement de Woking, dirigeaient sur Virginia Water ou -Guildford les trains qui passaient ordinairement par Woking. Ils -étaient, de plus, fort préoccupés par les arrangements que nécessitaient -les changements de parcours des trains d’excursions pour Southampton et -Portsmouth, organisés par la Ligue pour le Repos du Dimanche. Un -reporter nocturne, prenant mon frère pour un ingénieur de la traction -auquel il ressemble quelque peu, l’arrêta au passage et chercha à -l’interviewer. Fort peu de gens, sauf quelques chefs, ne pensaient à -rapprocher de l’irruption des Marsiens l’accident supposé. - -J’ai lu dans un autre récit de ces événements que, le dimanche matin, -“tout Londres fut électrisé par les nouvelles venues de Woking.” En -fait, il n’y eut rien qui pût justifier cette phrase très extravagante. -Beaucoup d’habitants de Londres ne surent rien des Marsiens jusqu’à la -panique du lundi matin. Ceux qui en avaient entendu parler mirent -quelque temps à se rendre clairement compte de tout ce que signifiait -les télégrammes hâtivement rédigés, paraissant dans les gazettes -spéciales du dimanche que la majorité des gens à Londres ne lisent pas. - -L’idée de sécurité personnelle est, d’ailleurs, si profondément ancrée -dans l’esprit du Londonien, et les nouvelles à sensation sont de telles -banalités dans les journaux, qu’on put lire sans nullement frissonner -des nouvelles ainsi conçues: “Hier soir vers sept heures, les Marsiens -sont sortis du cylindre, et s’étant mis en marche protégés par une -cuirasse de plaques métalliques, ont complètement saccagé la gare de -Woking et les maisons adjacentes et ils ont entièrement massacré un -bataillon du régiment de Cardigan. Les détails manquent. Les Maxims ont -été absolument impuissants contre leurs armures. Les pièces de campagne -ont été mises hors de combat par eux. Des détachements de hussards ont -traversé Chertsey au - - Ils avaient passé tout près de moi et deux d’entre eux étaient - penchés sur les ruines écumeuses et tumultueuses de leur camarade. - - Les deux autres étaient debout dans l’eau auprès de lui, l’un à - deux cents mètres de moi, l’autre vers Laleham. Ils agitaient - violemment les générateurs du Rayon Ardent et le jet sifflant - frappait en tous sens et de toutes parts. - - (CHAPITRE XII) - -[Illustration] - -galop. Les Marsiens semblent s’avancer lentement vers Chertsey ou -Windsor. Une grande anxiété règne dans tout l’ouest du Surrey et des -travaux de terrassement sont rapidement entrepris pour faire obstacle à -leur marche sur Londres.» Ce fut ainsi que le «Sunday Sun» annonça la -chose. Dans le «Referee» un article en style de manuel, habilement et -rapidement écrit, compara l’affaire à une ménagerie soudainement lâchée -dans un village. - -[Illustration] - -Personne à Londres ne savait positivement de quelle nature étaient les -Marsiens cuirassés et une idée fixe persistait que ces montres devaient -être lents: «se traînant, rampant péniblement»--étaient les expressions -qui se répétaient dans presque tous les premiers rapports. Aucun de ces -télégrammes ne pouvait avoir été écrit par un témoin oculaire. Les -journaux du dimanche imprimèrent des éditions diverses à mesure que de -nouveaux détails leur parvenaient, quelques-uns même sans en avoir. Mais -il n’y eut en réalité rien de sérieux d’annoncé jusqu’à ce que, tard -dans l’après-midi, les autorités eussent communiqué aux agences les -nouvelles qu’elles avaient reçues. On disait seulement que les habitants -de Walton, de Weybridge et de tout le district accouraient vers Londres, -en foule, et c’était tout. - -Mon frère assista au service du matin dans la chapelle de Foundling -Hospital, ignorant encore ce qui était arrivé le soir précédent. Il -entendit là quelques allusions faites à l’envahissement, une prière -spéciale pour la paix. En sortant, il acheta le «Referee». Les nouvelles -qu’il y trouva l’alarmèrent et il retourna à la gare de Waterloo savoir -si les communications étaient rétablies. Les omnibus, les voitures, les -cyclistes et les innombrables promeneurs, vêtus de leurs plus beaux -habits, semblaient à peine affectés par les étranges nouvelles que les -vendeurs de journaux distribuaient. Des gens s’y intéressaient, ou s’ils -étaient alarmés, c’était seulement pour ceux qui se trouvaient sur les -lieux de la catastrophe. A la gare, il apprit que le service des lignes -de Windsor et de Chertsey était maintenant interrompu. Les employés lui -dirent que, le matin même, les chefs de gare de Byfleet et de Chertsey -avaient télégraphié des nouvelles surprenantes qui avaient été -brusquement interrompues. - -Mon frère ne put obtenir d’eux que des détails fort imprécis. - ---On doit se battre, là-bas, du côté de Weybridge, fut à peu près tout -ce qu’ils purent dire. - -Le service des trains était à cette heure grandement désorganisé; un -grand nombre de gens qui attendaient des amis venant des comtés du -sud-ouest encombraient les quais. Un vieux monsieur à cheveux gris -s’approcha de mon frère et se répandit en plaintes amères contre -l’insouciance de la compagnie. - ---On devrait réclamer, il faut que tout le monde fasse des réclamations, -affirmait-il. - -Un ou deux trains arrivèrent, venant de Richmond, de Putney et de -Kingston, contenant des gens qui, étant partis pour canoter, avaient -trouvé les écluses fermées, et un souffle de panique dans l’air. Un -voyageur vêtu d’un costume de flanelle bleue et blanche donna à mon -frère d’étranges nouvelles. - ---Il y a des masses de gens qui traversent Kingston dans des voitures et -des chariots de toute espèce, chargés de malles et de ballots contenant -leurs affaires les plus précieuses. Ils viennent de Molesey, de -Weybridge et de Walton et ils disent qu’on tire le canon à Chertsey--une -terrible canonnade--et que des cavaliers sont venus les avertir de se -sauver immédiatement parce que les Marsiens arrivaient. A la gare de -Hampton Court, «nous», nous avons entendu le canon, mais nous avons cru -d’abord que c’était le tonnerre. Que diable cela peut-il bien vouloir -dire? Les Marsiens ne peuvent pas sortir de leur trou, n’est-ce pas? - -Mon frère ne pouvait le renseigner là-dessus. - -Peu après, il s’aperçut qu’un vague sentiment de péril avait gagné les -voyageurs du réseau souterrain et que les excursionnistes dominicaux -commençaient à revenir de tous «lungs» du Sud-Ouest,--Barnes, Wimbledon, -Richmond Park, Kew, et ainsi de suite--à des heures inaccoutumées; mais -ils n’avaient à raconter que de vagues ouï-dire. Tout le personnel de la -gare terminus semblait de fort mauvaise humeur. - -Vers cinq heures, la foule, qui augmentait incessamment aux alentours de -la gare, fut extraordinairement surexcitée, quand elle vit ouvrir la -ligne de communication, presque invariablement close, qui relie entre -eux les réseaux du Sud-Est et du Sud-Ouest, et passer des trucs portant -d’immenses canons et des wagons bourrés de soldats. C’était l’artillerie -qu’on envoyait de Woolwich et de Chatham pour protéger Kingston. On -échangeait des plaisanteries. - ---Vous allez être mangés! - ---Nous allons dompter les bêtes féroces! - -Et ainsi de suite. - -Peu après cela, une escouade d’agents de police arriva, qui se mit en -devoir de dégager les quais de la gare et mon frère se retrouva dans la -rue. - -[Illustration] - -Les cloches des églises sonnaient les vêpres et une bande de Salutistes -descendit Waterloo Road en chantant. Sur le pont, des groupes de -flâneurs regardaient une curieuse écume brunâtre qui, par paquets -nombreux, descendait le courant. Le soleil se couchait: la Tour de -l’Horloge et le Palais du Parlement se dressaient contre le ciel le plus -paisible qu’on pût imaginer, un ciel d’or, coupé de longues bandes de -nuages pourpres et rougeâtres. Des gens parlaient d’un cadavre qu’on -aurait vu flotter. Un homme, qui prétendait être un soldat de la -réserve, dit à mon frère qu’il avait vu les taches lumineuses de -l’héliographe trembloter vers l’ouest. - -Dans Wellington Street, mon frère rencontra un couple de vigoureux -gaillards qui venaient juste de quitter Fleet Street avec des journaux -encore humides et des placards où s’étalaient des titres sensationnels. - ---Terrible catastrophe! criaient-ils l’un après l’autre en descendant la -rue. Une bataille à Weybridge! Détails complets! Les Marsiens repoussés! -Londres en danger!... - -Il dut donner six sous pour en avoir un numéro. - -Ce fut à ce moment, et alors seulement, qu’il se fit une idée de -l’énorme puissance de ces monstres et de l’épouvante qu’ils causaient. -Il apprit qu’ils n’étaient pas seulement une poignée de petites -créatures indolentes, mais qu’ils étaient aussi des intelligences -gouvernant de vastes corps métalliques, qu’ils pouvaient se mouvoir avec -rapidité et frapper avec une force telle que même les plus puissants -canons ne pouvaient leur résister. - -On les décrivait comme de «vastes machines semblables à des araignées -énormes, ayant près de cent pieds de haut, pouvant atteindre la vitesse -d’un train express et capables de lancer un rayon de chaleur intense». - -Des batteries, principalement d’artillerie de campagne, avaient été -dissimulées dans la contrée aux environs de la lande de Horsell et -spécialement entre le district de Woking et Londres. Cinq de leurs -machines s’étaient avancées jusqu’à la Tamise et l’une d’elles, par un -caprice du hasard, avait été détruite. Pour les autres, les obus -n’avaient pas porté et les batteries avaient été immédiatement -annihilées par les Rayons Ardents. On mentionnait de grosses pertes de -soldats, mais le ton de la dépêche était optimiste. - -[Illustration] - -Les Marsiens avaient été repoussés et ils n’étaient pas invulnérables. -Ils s’étaient retirés de nouveau vers leur triangle de cylindres, aux -environs de Woking. Des éclaireurs, munis d’héliographes, s’avançaient -vers eux, les cernant dans tous les sens. On amenait des canons, -en grande vitesse, de Windsor, de Portsmouth, d’Aldershot, de -Woolwich--et du Nord même; entre autres, de Woolwich, des canons de -quatre-vingt-quinze tonnes à longue portée. Il y en avait actuellement, -en position ou disposés en hâte, cent seize en tout, qui défendaient -Londres. Jamais encore, en Angleterre, il n’y avait eu une aussi -importante et soudaine concentration de matériel militaire. - -Tout nouveau cylindre, espérait-on, pourrait, aussitôt tombé, être -détruit par de violents explosifs, qu’on manufacturait et qu’on -distribuait rapidement. Nul doute, continuait le compte rendu, que la -situation ne fût des plus insolites et des plus graves, mais le public -était exhorté à s’abstenir de toute panique et à se rassurer. Certes, -les Marsiens étaient déconcertants et terribles à l’extrême, mais ils ne -pouvaient être guère plus d’une vingtaine contre des millions d’humains. - -Les autorités avaient raison de supposer, d’après la dimension des -cylindres, qu’il ne pouvait y en avoir plus de cinq dans chacun--soit -quinze en tout, et l’on s’était déjà débarrassé d’un au moins--peut-être -plus. Le public devait être à temps, prévenu de l’approche du danger et -des mesures sérieuses seraient prises pour la protection des habitants -des banlieues sud-ouest menacées. De cette manière, avec l’assurance -réitérée de la sécurité de Londres et la promesse que les autorités -sauraient tenir tête au péril cette quasi-proclamation se terminait. - -Tout ceci était imprimé en caractères énormes, si fraîchement que le -papier était encore humide et on n’avait pas pris le temps d’ajouter le -moindre commentaire. Il était curieux, dit mon frère, de voir comment on -avait bouleversé toute la composition du journal pour faire place à -cette nouvelle. - -Tout au long de Wellington Street, on pouvait voir les gens lisant les -feuilles roses déployées et le Strand fut soudain empli de la confusion -des voix d’une armée de crieurs qui suivirent les deux premiers. Des -gens descendaient précipitamment des omnibus pour s’emparer d’un numéro. -Enfin, cette nouvelle surexcitait au plus haut point les gens, quelle -qu’ait pu être leur apathie préalable. La boutique d’un marchand de -cartes et de globes, dans le Strand, fut ouverte, raconte mon frère, et -un homme encore endimanché, ayant même des gants jaune paille, parut -derrière la vitrine, fixant en toute hâte des cartes du Surrey après les -glaces. En suivant le Strand jusqu’à Trafalgar Square, son journal à la -main, mon frère vit quelques fugitifs arrivant du Surrey. Un homme -conduisait une voiture telle qu’en ont les maraîchers, dans laquelle se -trouvaient sa femme, ses deux fils et divers meubles. Ils venaient du -pont de Westminster et, suivant de près, une grande charrette à foin -arriva, contenant cinq ou six personnes à l’air respectable, avec -quelques malles et divers paquets. Les figures de ces gens étaient -hagardes et leur apparence contrastait singulièrement avec l’aspect très -dominical des gens grimpés sur les omnibus. D’élégantes personnes se -penchaient hors des cabs pour leur jeter un regard. Ils s’arrêtèrent au -Square, indécis du chemin à suivre et finalement tournèrent à droite -vers le Strand. Un instant après, parut un homme en habit de travail, -monté sur un de ces vieux tricycles démodés qui ont une petite roue -devant; il était sale et son visage pâle et poussiéreux. - -Mon frère se dirigea du côté de la gare de Victoria et rencontra encore -un certain nombre de fuyards qu’il examina avec l’idée vague qu’il -m’apercevrait peut-être. Il remarqua un nombre inusité d’agents assurant -la circulation des voitures. Quelques uns des fuyards échangeaient des -nouvelles avec les voyageurs des omnibus. L’un déclarait avoir vu les -Marsiens. - ---Des chaudières, sur de grandes échasses, comme je vous le dis, qui -courent plus vite que des hommes. - -La plupart d’entre eux étaient animés et surexcités par leur étrange -aventure. - -Au delà de Victoria, les tavernes faisaient un commerce actif avec les -nouveaux arrivants. A tous les coins de rue, des groupes de gens -lisaient les journaux, discutant avec animation, en contemplant ces -visiteurs exceptionnels et inattendus. Ils semblaient augmenter à mesure -que la nuit venait, jusqu’à ce qu’enfin les rues fussent, comme le dit -mon frère, semblables à la Grand’Rue d’Epsom le jour du Derby. Il posa -quelques questions à plusieurs des fugitifs et n’obtint d’eux que des -réponses incohérentes. - -Il ne put se procurer aucune nouvelle de Woking; un homme pourtant, lui -assura que Woking avait été entièrement détruit la nuit précédente. - -[Illustration] - ---Je viens de Byfleet, dit-il; un bicycliste arriva ce matin de bonne -heure dans le village et courut de porte en porte nous dire de partir. -Puis ce fut le tour des soldats. - -On voulait savoir ce qui se passait et l’on ne voyait rien que des -nuages de fumée sans que personne vint de ce côté. Ensuite nous -entendîmes la canonnade à Chertsey et des gens arrivèrent de Weybridge. -Alors j’ai fermé ma maison et je suis parti. - -Il y avait à ce moment dans la foule un profond sentiment d’irritation -contre les autorités, parce qu’elles n’avaient pas été capables de se -débarrasser des envahisseurs sans tout cet encombrement. - -Vers huit heures, on put distinctement percevoir dans tout le sud de -Londres le bruit d’une sourde canonnade. Mon frère ne put l’entendre -dans les voies principales, à cause de la circulation et du trafic, -mais, en coupant vers le fleuve par des rues écartées et tranquilles, il -pouvait le distinguer très clairement. - -Il revint à pied à Westminster jusque chez lui, près de Regent’s Park, -vers deux heures. Il était maintenant plein d’anxiété à mon propos et -bouleversé par l’importance évidente de la catastrophe. Son esprit, -comme le mien l’avait été la veille, était porté à s’occuper des détails -militaires. Il pensa à tous ces canons silencieux et prêts à faire feu, -à la contrée devenue soudain nomade et il essaya de s’imaginer des -«chaudières» sur des échasses de cent pieds de haut. - -Deux ou trois voiturées de fugitifs passèrent dans Oxford Street et -plusieurs dans Marylebone Road; mais la nouvelle se propageait si -lentement que les trottoirs de Regent’s Street et de Portland Road -étaient encombrés des habituels promeneurs du dimanche après-midi, et -l’on ne parlait de l’affaire que dans de rares groupes; aux environs de -Regent’s Park les couples silencieux flânaient aussi nombreux que de -coutume. La soirée était chaude et tranquille, bien qu’un peu lourde; le -canon s’entendait encore par intervalles, et, après minuit, le ciel fut -éclairé vers le sud comme par des éclairs de chaleur. - -Il lut et relut le journal, craignant que les pires choses ne me fussent -arrivées. Il ne pouvait tenir en place et après souper il erra de -nouveau par les rues, au hasard. Rentré chez lui, il essaya en vain de -détourner le cours de ses idées en revoyant ses résumés d’examen. Il se -coucha un peu après minuit et fut éveillé de quelque lugubre rêve, aux -premières heures du lundi matin, par un tintamarre de marteaux de porte, -de pas précipités dans la rue, de tambour éloigné et de volées de -cloches. Des reflets rouges dansaient au plafond. Un instant, il resta -immobile, surpris, se demandant si le jour était venu ou si le monde -était fou. Puis il sauta à bas du lit et courut à la fenêtre. - -Sa chambre était mansardée et comme il se penchait, il y eut une -douzaine d’échos au bruit de sa fenêtre ouverte, et des têtes parurent -en toute sorte de désarroi nocturne. On criait des questions. - ---Ils viennent! hurlait un policeman, en secouant le marteau d’une -porte. Les Marsiens vont venir! et il se précipitait à la porte voisine. - -Un bruit de tambours et de trompettes arriva des casernes d’Albany -Street et toutes les cloches d’église à portée d’oreille travaillaient -ferme à tuer le sommeil avec leur tocsin véhément et désordonné. Il y -eut des bruits de portes qu’on ouvre et l’une après l’autre les -fenêtres des maisons d’en face passèrent de l’obscurité à une lumière -jaunâtre. - -[Illustration] - -Du bout de la rue arriva au galop une voiture fermée, dont le bruit, qui -éclata soudain au coin, s’éleva jusqu’au fracas sous la fenêtre et -mourut lentement dans la distance. Presque immédiatement, suivirent -quelques cabs, avant-coureurs d’une longue procession de rapides -véhicules, allant pour la plupart à la gare de Chalk Farm, d’où les -trains spéciaux de la Compagnie du Nord-Ouest devaient partir, pour -éviter de descendre la pente jusqu’à Euston. - -Pendant longtemps mon frère resta à la fenêtre à considérer avec -ébahissement les policemen heurtant successivement à toutes les portes, -et annonçant leur incompréhensible nouvelle. Puis derrière lui, la porte -s’ouvrit et le voisin qui habitait sur le même palier entra, vêtu -seulement de sa chemise et de son pantalon, en pantoufles et les -bretelles pendantes, les cheveux ébouriffés par l’oreiller. - ---Que diable arrive-t-il? Un incendie? demanda-t-il. Quel satané -vacarme! - -Ils avancèrent tous deux la tête hors de la fenêtre, s’efforçant -d’entendre ce que les policemen criaient. Des gens arrivaient des rues -transversales et causaient par groupes animés, à chaque coin. - ---Mais pourquoi diable tout cela? demandait le voisin. - -Mon frère lui répondit vaguement et se mit à s’habiller, courant à la -fenêtre, avec chaque pièce de son costume, afin de ne rien manquer du -remue-ménage croissant des rues. Et bientôt des gens vendant des -journaux extraordinairement matineux descendirent la rue en braillant. - ---Londres en danger de suffocation! Les lignes de Kingston et de -Richmond forcées! Terribles massacres dans la vallée de la Tamise. - -Tout autour de lui--aux étages inférieurs de maisons voisines, derrière -dans les terrasses du parc, dans les cent autres rues de cette partie de -Marylebone, dans le district de Westbourne Park et dans St-Pancras, à -l’ouest et au nord, dans Kilburn, St John’s Wood et Hampstead, à l’est -dans Shoreditch, Highbury, Haggerston et Hoxton, en un mot dans toute -l’étendue de Londres, depuis Ealing jusqu’à East Ham--des gens se -frottaient les yeux, ouvraient leurs fenêtres pour savoir ce qui -arrivait, s’interrogeaient au hasard et s’habillaient en hâte, quand eut -passé, à travers les rues, le premier souffle de la tempête de peur qui -venait. - -Ce fut l’aube de la grande panique. Londres, qui s’était couché le -dimanche soir, stupide et inerte, se réveillait, aux petites heures du -lundi matin, avec le frisson du danger proche. - -Incapable d’apprendre de sa fenêtre ce qui était arrivé, mon frère -descendit dans la rue, au moment où le ciel, entre les parapets des -maisons, recevait les premières touches roses de l’aurore. Les gens qui -fuyaient à pied ou en voiture, devenaient à chaque instant de plus en -plus nombreux. - -[Illustration] - ---La Fumée Noire! criaient incessamment ces gens; la Fumée Noire! - -La contagion d’une terreur aussi unanime était inévitable. Comme mon -frère demeurait hésitant sur le seuil de la porte, il aperçut un autre -crieur de journaux qui venait de son côté et il acheta un numéro -immédiatement. L’homme continua sa route avec le reste, vendant, en -courant, ses journaux un shilling pièce--grotesque mélange de profit et -de panique. - -Dans ce journal, mon frère lut la dépêche du général commandant en chef, -annonçant la catastrophe: «Les Marsiens se sont mis à décharger, au -moyen de fusées, d’énormes nuages de vapeur noire et empoisonnée. Ils -ont asphyxié nos batteries, détruit Richmond, Kingston et Wimbledon, et -s’avancent lentement vers Londres, dévastant tout sur leur passage. Il -est impossible de les arrêter. Il n’y a d’autre salut devant la Fumée -Noire qu’une fuite immédiate.» - -C’était tout, mais c’était assez. L’entière population d’une grande cité -de six millions d’habitants se mettait en mouvement, s’échappait, -s’enfuyait: bientôt elle s’écoulerait en masse vers le Nord. - ---La Fumée Noire! criaient d’innombrables voix. Le Feu! - -Les cloches de l’église voisine faisaient un discordant vacarme; un -chariot mal conduit alla verser, au milieu des cris et des jurons, -contre l’auge de pierre du bout de la rue. Des lumières, d’un jaune -livide, allaient et venaient dans les maisons, et quelques cabs -passaient avec leurs lanternes non éteintes. Au-dessus de tout cela, -l’aube devenait plus brillante, claire, tranquille et calme. - -Il entendit des pas courant de ci de là, dans les chambres, en haut et -en bas, derrière lui. La propriétaire vint à la porte négligemment -enveloppée d’une robe de chambre et d’un châle. Son mari suivait, en -grommelant. - -Quand mon frère commença à comprendre l’importance de toutes ces choses, -il remonta précipitamment à sa chambre, prit tout son argent -disponible--environ dix livres en tout--et redescendit dans la rue. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XV - -LES EVENEMENTS DANS LE SURREY - - -Pendant que le vicaire, l’air égaré, tenait ses discours incohérents, à -l’ombre de la haie dans les prairies basses de Halliford, pendant que -mon frère regardait les fugitifs arriver sans cesse par Westminster -Bridge, les Marsiens avaient repris l’offensive. Autant qu’on peut en -être certain, d’après les récits contradictoires qu’on a avancés, la -plupart, affairés par de nouveaux préparatifs, restèrent auprès des -carrières de Horsell, ce soir-là, jusqu’à neuf heures, pressant quelque -travail et produisant d’immenses nuages de fumée noire. - -Mais assurément trois d’entre eux sortirent vers huit heures; ils -s’avancèrent avec lenteur et précaution, traversant Byfleet et Pyrford, -jusqu’à Ripley et Weybridge, et se trouvèrent ainsi contre le couchant -en vue des batteries en alerte. Ils n’avançaient pas ensemble, mais -séparés l’un de l’autre par une distance d’environ un mille et demi. Ils -communiquaient entre eux aux moyen de hurlements semblables à la sirène -des navires, montant et descendant une sorte de gamme. - -C’étaient ces hurlements, et la canonnade de Ripley et de St George’s -Hill, que nous avions entendus à Upper Halliford. Les canonniers de -Ripley, artilleurs volontaires et fort novices, qu’on n’aurait jamais dû -placer dans une pareille position, tirèrent une volée désordonnée, -prématurée et inefficace, et se débandèrent, à pied et à cheval, à -travers le village désert; le Marsien enjamba tranquillement leurs -canons, sans se servir de son Rayon Ardent, choisit délicatement ses pas -parmi eux, les dépassa et arriva inopinément sur les batteries de -Painshill Park, qu’il détruisit. - -Cependant, les troupes de St George’s Hill étaient mieux conduites ou -avaient plus de courage. Dissimulées derrière un bois de sapins, il -semble que le Marsien ne se soit pas attendu à les trouver là. Ils -pointèrent leurs canons aussi délibérément que s’ils avaient été à la -manœuvre et firent feu à une portée d’environ mille mètres. - -[Illustration] - -Les obus éclatèrent tout autour du Marsien, et on le vit faire quelques -pas encore, chanceler et s’écrouler; tous poussèrent un cri, et avec une -hâte frénétique rechargèrent les pièces. Le Marsien renversé fit -entendre un ululement prolongé; immédiatement, un second géant -étincelant lui répondit et apparut au-dessus des arbres vers le sud. Il -est possible qu’une des jambes du tripode ait été brisée par les obus. -La seconde volée passa au-dessus du Marsien renversé et, simultanément, -ses deux compagnons braquèrent leur Rayon Ardent sur la batterie. Les -caissons sautèrent, les sapins tout autour des pièces prirent feu et un -ou deux artilleurs seulement, protégés dans leur fuite par la crête de -la colline, s’échappèrent. - -Après cela, les trois géants durent s’arrêter et tenir conseil; les -éclaireurs qui les épiaient rapportent qu’ils restèrent absolument -stationnaires pendant la demi-heure suivante. Le Marsien qui était à -terre se glissa péniblement hors de son espèce de capuchon, petit être -brun rappelant étrangement, dans la distance, quelque tache de rouille -et se mit apparemment à réparer sa machine. Vers neuf heures, il eut -terminé, car son capuchon reparut par-dessus les arbres. - -Quelques minutes après neuf heures, ces trois premiers éclaireurs furent -rejoints par quatre autres Marsiens, qui portaient un gros tube noir. -Chacun des trois autres fut muni d’un tube similaire, et les sept -géants se disposèrent à égales distances en une ligne courbe entre St -George’s Hill, Weybridge, et le village de Send, au sud-ouest de Ripley. - -Aussitôt qu’ils se furent mis en mouvement, une douzaine de fusées -montèrent des collines pour avertir les batteries de Ditton et de Esher. -En même temps, quatre des engins de combat, armés de leurs tubes, -traversèrent la rivière, et deux d’entre eux, se détachant en noir -contre le ciel occidental, nous apparurent, tandis que le vicaire et -moi, las et endoloris, nous nous hâtions sur la route qui monte vers le -Nord, au sortir d’Halliford. Ils avançaient nous sembla-t-il, sur un -nuage, car une brume laiteuse couvrait les champs et s’élevait jusqu’au -tiers de leur hauteur. - -A cette vue, le vicaire poussa un faible cri rauque et se mit à courir; -mais je savais qu’il était inutile de se sauver devant un Marsien, et, -me jetant de côté, je me glissai entre des buissons de ronces et -d’orties, au fond du grand fossé qui bordait la route. S’étant retourné, -le vicaire m’aperçut et vint me rejoindre. - -Les deux Marsiens s’arrêtèrent, le plus proche de nous debout, en face -de Sunbury; le plus éloigné n’étant qu’une tache grise indistincte du -côté de l’étoile du soir, vers Staines. - -Les hurlements que poussaient de temps à autre les Marsiens avaient -cessé. Dans le plus grand silence, ils prirent position en une vaste -courbe sur une ligne de douze milles d’étendue. Jamais, depuis -l’invention de la poudre, un commencement de bataille n’avait été aussi -paisible. Pour nous, aussi bien que pour quelqu’un qui, de Ripley, -aurait pu examiner les choses, les Marsiens faisaient l’effet d’être les -maîtres uniques de la nuit ténébreuse, à peine éclairée qu’elle était -par un mince croissant de lune, par les étoiles, les lueurs attardées du -couchant, et les reflets rougeâtres des incendies de St George’s Hill et -des bois en flammes de Painshill. - -Mais, faisant partout face à cette ligne d’attaque, à Staines, à -Hounslow, à Ditton, à Esher, à Ockham, derrière les collines et les bois -au sud du fleuve, au nord dans les grasses prairies basses, partout où -un village ou un bouquet d’arbres offrait un suffisant abri, des canons -attendaient. Les fusées-signaux éclatèrent, laissèrent pleuvoir leurs -étincelles à travers la nuit et s’évanouirent, surexcitant d’une -impatience inquiète tous ceux qui servaient ces batteries. Dès que les -Marsiens se seraient avancés jusqu’à portée des bouches à feu, -immédiatement, ces formes noires d’hommes immobiles seraient secouées -par l’ardeur du combat, ces canons, aux reflets sombres dans la nuit -tombante, cracheraient un furieux tonnerre. - -Sans doute, la pensée qui préoccupait la plupart de ces cerveaux -vigilants, de même qu’elle était ma seule perplexité, était cette -énigmatique question de savoir ce que les Marsiens comprenaient de nous. -Se rendaient-ils compte que nos millions d’individus étaient organisés, -disciplinés, unis pour la même œuvre? Ou bien, interprétaient-ils ces -jaillissements de flamme, les vols soudains de nos obus, -l’investissement régulier de leur campement, comme nous pourrions -interpréter, dans une ruche d’abeilles dérangée, un furieux et unanime -assaut? (A ce moment personne ne savait quel genre de nourriture il leur -fallait.) Cent questions de ce genre se pressaient en mon esprit, tandis -que je contemplais ce plan de bataille. Au fond de moi-même, j’avais la -sensation rassurante de tout ce qu’il y avait de forces inconnues et -cachées derrière nous, vers Londres. Avait-on préparé des fosses et des -trappes? Les poudrières de Hounslow allaient-elles servir de piège? Les -Londoniens auraient-ils le courage de faire de leur immense province -d’édifices un vaste Moscou en flammes? - -Puis, après une interminable attente, nous sembla-t-il, pendant laquelle -nous restâmes blottis dans la haie, un son nous parvint, comme la -détonation éloignée d’un canon. Un autre se fit entendre plus proche, -puis un autre encore. Alors, le Marsien qui se trouvait le plus près de -nous éleva son tube et le déchargea, à la manière d’un canon, avec un -bruit sourd qui fit trembler le sol. Le Marsien qui était près de -Staines lui répondit. Il n’y eut ni flammes ni fumée, rien que cette -lourde détonation. - -Ces décharges successives me firent une telle impression qu’oubliant -presque ma sécurité personnelle et mes mains bouillies, je me hissai -par-dessus la haie pour voir ce qui se passait du côté de Sunbury. Au -même moment, une seconde détonation suivit et un énorme projectile passa -en tourbillonnant au-dessus de ma tête, allant vers Hounslow. Je -m’attendais à voir au moins des flammes, de la fumée, quelque évidence -de l’effet de sa chute. Mais je ne vis autre chose que le ciel bleu et -profond, avec une étoile solitaire, et le brouillard blanc s’étendant -large et bas à mes pieds. Il n’y avait eu aucun fracas, aucune explosion -en réponse. Le silence était revenu. Les minutes se prolongèrent. - ---Qu’arrive-t-il? demanda le vicaire qui se dressa debout à côté de moi. - ---Dieu le sait! répondis-je. - -Une chauve-souris passa en voltigeant et disparut. Un lointain tumulte -de cris monta et cessa. Je me tournai à nouveau du côté du Marsien et je -le vis qui se dirigeait à droite, au long de la rivière, de son allure -rotative si rapide. - -A chaque instant, je m’attendais à entendre s’ouvrir contre lui le feu -de quelque batterie cachée; mais rien ne troubla le calme du soir. La -silhouette du Marsien diminuait dans l’éloignement, et bientôt la brume -et la nuit l’eurent englouti. D’une même impulsion, nous grimpâmes un -peu plus haut. Vers Sunbury se trouvait une forme sombre, comme si une -colline conique s’était soudain dressée, cachant à nos regards la -contrée d’au delà; puis, plus loin, sur l’autre rive au-dessus de -Walton, nous aperçûmes un autre de ces sommets. Pendant que nous les -examinions, ces formes coniques s’abaissèrent et s’élargirent. - -Mû par une pensée soudaine, je portai mes regards vers le nord, où je -vis que trois de ces nuages noirs s’élevaient. - -Une tranquillité soudaine se fit. Loin vers le sud-est, faisant mieux -ressortir le calme silence, nous entendions les Marsiens s’entr’ -appeler avec de longs ululements; puis l’air fut ébranlé de nouveau par -les explosions éloignées de leurs tubes. Mais l’artillerie terrestre ne -leur répliquait pas. - -Il nous était impossible, alors, de comprendre ces choses, mais je -devais, plus tard, apprendre la signification de ces sinistres kopjes -qui s’amoncelaient dans le crépuscule. Chacun des Marsiens, placé ainsi -que je l’ai indiqué et obéissant à quelque signal inconnu, avait -déchargé, au moyen du tube en forme de canon qu’il portait, une sorte -d’immense obus sur tout taillis, coteau ou groupe de maisons, sur tout -autre possible abri à canons, qui se trouvait en face de lui. -Quelques-uns ne tirèrent qu’un seul de ces projectiles, d’autres, deux, -comme dans le cas de celui que nous avions vu; celui de Ripley n’en -déchargea, prétendit-on, pas moins de cinq, coup sur coup. Ces -projectiles se brisaient en touchant le sol--sans faire explosion--et -immédiatement dégageaient un énorme volume d’une vapeur lourde et noire, -se déroulant et se répandant vers le ciel, en un immense nuage sombre, -une colline gazeuse qui s’écroulait et s’étendait d’elle-même sur la -contrée environnante. Le contact de cette vapeur et l’inspiration de ses -âcres nuages étaient la mort pour tout ce qui respire. - -Cette vapeur était très lourde, plus lourde que la fumée la plus dense, -si bien qu’après le premier dégagement tumultueux, elle se répandait -dans les couches d’air inférieures et retombait sur le sol d’une façon -plutôt liquide que gazeuse, abandonnant les collines, pénétrant dans les -vallées, les fossés, au long des cours d’eau, ainsi que fait, dit-on, le -gaz acide carbonique s’échappant des fissures des roches volcaniques. -Partout où elle venait en contact avec l’eau, quelque action chimique se -produisait; la surface se couvrait instantanément d’une sorte de lie -poudreuse qui s’enfonçait lentement, laissant se former d’autres -couches. Cette espèce d’écume était absolument insoluble, et il est -étrange que, le gaz produisant un effet aussi immédiat, on ait pu boire -sans danger l’eau dont on l’avait extraite. La vapeur ne se diffusait -pas comme le font ordinairement les gaz. Elle flottait par nuages -compacts, descendant paresseusement les pentes et récalcitrante au vent; -elle se combinait très lentement avec la brume et l’humidité de l’air, -et tombait sur le sol en forme de poussière. Sauf en ce qui concerne un -élément inconnu, donnant un groupe de quatre lignes dans le bleu du -spectre, on ignore encore entièrement la nature de cette substance. - -[Illustration] - -Lorsque le tumultueux soulèvement de sa dispersion était terminé, la -fumée noire se tassait tout contre le sol, avant même sa précipitation -en poussière, si bien qu’à cinquante pieds en l’air, sur les toits, aux -étages supérieurs des hautes maisons et sur les grands arbres, il y -avait quelque chance d’échapper à l’empoisonnement, comme les faits le -prouvèrent ce soir-là à Street Cobham et à Ditton. - -L’homme qui échappa à la suffocation dans le premier de ces villages fit -un étonnant récit de l’étrangeté de ces volutes et de ces replis; il -raconta comment, du haut du clocher de l’église, il vit les maisons du -village ressurgir peu à peu, hors de ce néant noirâtre, ainsi que des -fantômes. Il resta là pendant un jour et demi, épuisé, mourant de faim -et de soif, écorché par le soleil, voyant à ses pieds la terre sous le -ciel bleu, et contre le fond des collines lointaines, une étendue -recouverte comme d’un velours noir, avec des toits rouges, des arbres -verts, puis, plus tard, des haies, des buissons, des granges, des -remises, des murs voilés de noir, se dressant ici et là dans le soleil. - -[Illustration] - -Ceci se passait à Street Cobham, où la fumée noire resta jusqu’à ce -qu’elle se fût absorbée d’elle-même dans le sol. Ordinairement, dès -qu’elle avait rempli son objet, les Marsiens en débarrassaient -l’atmosphère au moyen de jets de vapeur. - -C’est ce qu’ils firent avec les couches qui s’étaient déroulées auprès -de nous, comme nous pûmes le voir à la lueur des étoiles, derrière les -fenêtres d’une maison déserte d’Upper Halliford, où nous étions -retournés. De là, aussi, nous apercevions les feux électriques des -collines de Richmond et de Kingston, fouillant la nuit en tout sens; -puis vers onze heures les vitres résonnèrent et nous entendîmes les -détonations des grosses pièces de siège qu’on avait mises en batterie -sur ces hauteurs. La canonnade continua par intervalles réguliers, -pendant l’espace d’un quart d’heure, envoyant au hasard des projectiles -contre les Marsiens invincibles, à Hampton et à Ditton; puis les rayons -pâles des feux électriques s’évanouirent et furent remplacés par de vifs -reflets rouges. - -Alors le quatrième cylindre--météore d’un vert brillant--tomba dans -Bushey Park, ainsi que je l’appris plus tard. Avant que l’artillerie des -collines de Richmond et de Kingston n’ait ouvert le feu, une violente -canonnade se fit entendre au lointain, vers le sud-ouest, due, je pense, -à des batteries qui tiraient à l’aventure, avant que la fumée noire ne -submergeât les canonniers. - -Ainsi, de la même façon méthodique que les hommes emploient pour enfumer -un nid de guêpes, les Marsiens recouvraient toute la contrée, vers -Londres, de cette étrange vapeur suffocante. La courbe de leur ligne -s’étendait lentement et elle atteignit bientôt, d’un côté, Hanwell et de -l’autre Coombe et Malden. Toute la nuit, leurs tubes destructeurs furent -à l’œuvre. Pas une seule fois, après que le Marsien de St George’s Hill -eut été abattu, ils ne s’approchèrent à portée de l’artillerie. Partout -où ils supposaient que pouvaient être dissimulés des canons, ils -envoyaient un projectile contenant leur vapeur noire, et quand les -batteries étaient en vue, ils pointaient simplement le Rayon Ardent. - -Vers minuit, les arbres en flammes sur les pentes de Richmond Park, et -les incendies de Kingston Hill éclairèrent un réseau de fumée noire qui -cachait toute la vallée de la Tamise et s’étendait aussi loin que l’œil -pouvait voir. A travers cette confusion, s’avançaient deux Marsiens qui -dirigeaient en tous sens leurs bruyants jets de vapeur. - -Les Marsiens, cette nuit-là, semblaient ménager le Rayon Ardent, soit -qu’ils n’eussent qu’une provision limitée de matière nécessaire à sa -production, soit qu’ils aient voulu ne pas détruire entièrement le pays, -mais seulement terrifier et anéantir l’opposition qu’ils avaient -soulevée. Ils obtinrent assurément ce dernier résultat. La nuit du -dimanche fut la fin de toute résistance organisée contre leurs -mouvements. Après cela, aucune troupe d’hommes n’osa les affronter, si -désespérée eût été l’entreprise. Même les équipages des torpilleurs et -des cuirassés, qui avaient remonté la Tamise avec leurs canons à tir -rapide, refusèrent de s’arrêter, se mutinèrent et regagnèrent la mer. La -seule opération offensive que les hommes aient tentée cette nuit-là fut -la préparation de mines et de fosses, avec une énergie frénétique et -spasmodique. - -Peut-on s’imaginer le sort de ces batteries d’Esher épiant anxieusement -le crépuscule? Aucun des hommes qui les servaient ne survécut. On se -représente les dispositions réglementaires, les officiers alertes et -attentifs, les pièces prêtes, les munitions empilées à portée, les -avant-trains attelés, les groupes de spectateurs civils observant la -manœuvre d’aussi près qu’il leur était permis, tout cela, dans la grande -tranquillité du soir; plus loin, les ambulances, avec les blessés et les -brûlés de Weybridge; enfin la sourde détonation du tube des Marsiens, et -le bizarre projectile tourbillonnant par-dessus les arbres et les -maisons, et s’écrasant au milieu des champs environnants. - -On peut se représenter aussi, le soudain redoublement d’attention, les -volutes et les replis épais de ces ténèbres qui s’avançaient contre le -sol, s’élevaient vers le ciel et faisaient du crépuscule une obscurité -palpable; cet étrange et horrible antagoniste enveloppant ses victimes; -les hommes et les chevaux à peine distincts, courant et fuyant, criant -et hennissant, tombant à terre; les hurlements de terreur; - - Alors, le Marsien qui se trouvait le plus près de nous éleva son - tube et le déchargea, à la manière d’un canon, avec un bruit sourd - qui fit trembler le sol. Le Marsien qui était près de Staines lui - répondit. Il n’y eut ni flammes ni fumée, rien que cette lourde - détonation. - - (CHAPITRE XV) - - - - -[Illustration] - -les canons soudain abandonnés; les hommes suffoquant et se tordant sur -le sol, et la rapide dégringolade du cône opaque de fumée. Puis, -l’obscurité sombre et impénétrable--rien qu’une masse silencieuse de -vapeur compacte cachant ses morts. - -Un peu avant l’aube, la vapeur noire se répandit dans les rues de -Richmond, et, en un dernier effort, le gouvernement, affolé et -désorganisé, prévenait la population de Londres de la nécessité de fuir. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XVI - -LA PANIQUE - - -Ainsi s’explique l’affolement qui, comme une vague mugissante, passa sur -la plus grande cité du monde, à l’aube du lundi matin--les flots de gens -fuyant, grossissant peu à peu comme un torrent et venant se heurter, en -un tumulte bouillonnant, autour des grandes gares, s’encaissant sur les -bords de la Tamise, en une lutte épouvantable pour trouver place sur les -bateaux, et s’échappant par toutes les voies, vers le Nord et vers -l’Est. A dix heures, la police était en désarroi, et aux environs de -midi, les administrations des chemins de fer, complètement bouleversées, -perdirent tout pouvoir et toute efficacité, leur organisation compliquée -sombrant dans le soudain écroulement du corps social. - -Les lignes au nord de la Tamise, et le réseau du Sud-Est, à -Cannon-Street, avaient été prévenus dès minuit et les trains -s’emplissaient, où la foule, à deux heures, luttait sauvagement, pour -trouver place debout dans les wagons. Vers trois heures, à la gare de -Bishopsgate, des gens furent renversés, piétinés et écrasés; à plus de -deux cents mètres des stations de Liverpool Street, des coups de -revolvers furent tirés, des gens furent poignardés et les policemen qui -avaient été envoyés pour maintenir l’ordre, épuisés et exaspérés, -cassèrent la tête de ceux qu’ils devaient protéger. - -A mesure que la journée s’avançait, que les mécaniciens et les -chauffeurs refusaient de revenir à Londres, la poussée de la foule -entraîna les gens, en une multitude sans cesse croissante, loin des -gares, au long des grandes routes qui mènent au nord. Vers midi, on -avait aperçu un Marsien à Barnes, et un nuage de vapeur noire qui -s’affaissait lentement, suivait le cours de la Tamise et envahissait les -prairies de Lambeth, coupant toute retraite par les ponts, dans sa -marche lente. Un autre nuage passa sur Ealing et un petit groupe de -fuyards se trouva cerné sur Castle-Hill, hors d’atteinte de la vapeur -suffocante, mais incapable de s’échapper. - -Après une lutte inutile pour trouver place, à Chalk Farm, dans un train -du Nord-Ouest--les locomotives, ayant leurs provisions de charbon à la -gare des marchandises, labouraient la foule hurlante et une douzaine -d’hommes robustes avaient toutes les peines du monde à empêcher la foule -d’écraser le mécanicien contre son fourneau--mon frère déboucha dans -Chalk Farm Road, s’avança à travers une multitude précipitée de -véhicules, et eut le bonheur de se trouver au premier rang lors du -pillage d’un magasin de cycles. Le pneu de devant de la machine dont il -s’empara fut percé en passant à travers la glace brisée; néanmoins il -put s’enfuir, sans autre dommage qu’une coupure au poignet. La montée de -Haverstock Hill était impraticable à cause de plusieurs chevaux et -véhicules renversés, et mon frère s’engagea dans Belsize Road. - -Il échappa ainsi à la débandade, et, contournant la route d’Edgware, il -atteignit cette localité vers sept heures, fatigué et mourant de faim, -mais avec une bonne avance sur la foule. Au long de la route, des gens -curieux et étonnés sortaient sur le pas de leur porte. Il fut dépassé -par un certain nombre de cyclistes, quelques cavaliers et deux -automobiles. - -A environ un mille d’Edgware, la jante de sa roue cassa et la machine -fut hors d’usage. Il l’abandonna au bord de la route et gagna le village -à pied. Dans la grand’rue, il y avait des boutiques à demi ouvertes et -des gens s’assemblaient sur les trottoirs, au seuil des maisons et aux -fenêtres, considérant, avec ébahissement, les premières bandes de cette -extraordinaire procession de fugitifs. Il réussit à se procurer quelque -nourriture à une auberge. - -Pendant quelque temps, il demeura dans le village, ne sachant plus quoi -faire; le nombre des fuyards augmentait et la plupart d’entre eux -semblaient, comme lui, disposés à s’arrêter là. Nul n’apportait de plus -récentes nouvelles des Marsiens envahisseurs. - -La route se trouvait déjà encombrée, mais pas encore complètement -obstruée. Le plus grand nombre des fugitifs étaient à cette heure des -cyclistes, mais bientôt passèrent à toute vitesse des automobiles, des -cabs et voitures de toute sorte, et la poussière flottait en nuages -lourds sur la route qui mène à St Albans. - -Ce fut, peut-être, une vague idée d’aller à Chelmsford, où il avait des -amis, qui poussa mon frère à s’engager dans une tranquille petite rue se -dirigeant vers l’est. Il arriva bientôt à une barrière et, la -franchissant, il suivit un sentier qui inclinait au nord-est. Il passa -auprès de plusieurs fermes et de quelques petits hameaux dont il -ignorait les noms. De ce côté, les fugitifs étaient très peu nombreux et -c’est dans un chemin de traverse, aux environs de High Barnet, qu’il -fit, par hasard, la rencontre des deux dames dont il fut, dès ce -moment, le compagnon de voyage. Il se trouva juste à temps pour les -sauver. - -Des cris de frayeur, qu’il entendit tout à coup, le firent se hâter. Au -détour de la route, deux hommes cherchaient à les arracher de la petite -voiture dans laquelle elles se trouvaient, tandis qu’un troisième -maintenait avec difficulté le poney effrayé. L’une des dames, de petite -taille et habillée de blanc, se contentait de pousser des cris; l’autre, -brune et svelte, cinglait, avec un fouet qu’elle serrait dans sa main -libre, l’homme qui la tenait par le bras. - -Mon frère comprit immédiatement la situation, et, répondant à leurs -cris, s’élança sur le lieu de la lutte. L’un des hommes lui fit face; -mon frère comprit à l’expression de son antagoniste qu’une bataille -était inévitable, et, boxeur expert, il fondit immédiatement sur lui et -l’envoya rouler contre la roue de la voiture. - -Ce n’était pas l’heure de penser à un pugilat chevaleresque, et, pour le -faire tenir tranquille, il lui asséna un solide coup de pied. Au même -moment, il saisit à la gorge l’individu qui tenait le bras de la jeune -dame. Un bruit de sabot retentit, le fouet le cingla en pleine figure, -un troisième antagoniste le frappa entre les yeux, et l’homme qu’il -tenait s’arracha de son étreinte et s’enfuit rapidement dans la -direction d’où il était venu. - -[Illustration] - -A demi étourdi, il se retrouva en face de l’homme qui avait tenu la tête -du cheval, et il aperçut la voiture s’éloignant dans le chemin, secouée -de côté et d’autre, tandis que les deux femmes se retournaient. Son -adversaire, un solide gaillard, fit mine de le frapper, mais il l’arrêta -d’un coup de poing en pleine figure. Alors, comprenant qu’il était -abandonné, il prit sa course et descendit le chemin à la poursuite de la -voiture, tandis que son adversaire le serrait de près et le fugitif -enhardi maintenant, accourait aussi. - -Soudain, il trébucha et tomba; l’autre s’étala de tout son long -par-dessus lui, et, quand mon frère se fut remis debout, il se retrouva -en face des deux assaillants. Il aurait eu peu de chances contre eux si -la dame svelte ne fût courageusement revenue à son aide. Elle avait été, -pendant tout ce temps, en possession d’un revolver, mais il se trouvait -sous le siège quand elle et sa compagne avaient été attaquées. Elle fit -feu à six mètres de distance, manquant de peu mon frère. Le moins -courageux des assaillants prit la fuite, et son compagnon dut le suivre -en l’injuriant pour sa lâcheté. Tous deux s’arrêtèrent au bas du chemin, -à l’endroit où leur acolyte gisait inanimé. - ---Prenez ceci, dit la jeune dame en tendant son revolver à mon frère. - ---Retournez à la voiture, répondit-il en essuyant le sang de sa lèvre -fendue. - -Sans un mot--ils étaient tous deux haletants--ils revinrent à l’endroit -où la dame en blanc tâchait de maintenir le poney. - -Les voleurs, évidemment, en avaient eu assez, car jetant un dernier -regard vers eux, ils les virent s’éloigner. - ---Je vais me mettre là, si vous le permettez, dit mon frère, et il -s’installa à la place libre, sur le siège de devant. - -La dame l’examina à la dérobée. - ---Donnez-moi les guides, dit-elle, et elle caressa du fouet les flancs -du poney. Au même moment, un coude de la route cachait à leur vue les -trois compères. - -Ainsi, d’une façon tout à fait inespérée, mon frère se trouva, haletant, -la bouche ensanglantée, une joue meurtrie, les jointures des mains -écorchées, parcourant en voiture une route inconnue, en compagnie de ces -deux dames. Il apprit que l’une était la femme, et l’autre la jeune sœur -d’un médecin de Stanmore qui, revenant au petit matin de voir un client -gravement malade, avait appris, à quelque gare sur son chemin, -l’invasion des Marsiens. Il était revenu chez lui en toute hâte, avait -fait lever les deux femmes--leur servante les avait quittées deux jours -auparavant--empaqueté quelques provisions, placé son revolver sous le -siège de la voiture (heureusement pour mon frère) et leur avait dit -d’aller jusqu’à Edgware, avec l’idée qu’elles y pourraient prendre un -train. Il était resté pour prévenir les voisins. Il les rattraperait, -avait-il dit, vers quatre heures et demie du matin. Il était maintenant -neuf heures, et elles ne l’avaient pas encore vu. N’ayant pu séjourner à -Edgware, à cause de l’encombrement sans cesse croissant de l’endroit, -elles s’étaient engagées dans ce chemin de traverse. Tel fut le récit -qu’elles firent par fragments à mon frère, et bientôt ils s’arrêtèrent -de nouveau aux environs de New Barnet. Il leur promit de demeurer avec -elles au moins jusqu’à ce qu’elles aient pu décider de ce qu’elles -devaient faire ou jusqu’à ce que le docteur arrivât, et afin de leur -inspirer confiance il leur affirma qu’il était excellent tireur au -revolver--arme qui lui était tout à fait étrangère. - -Ils firent une sorte de campement au bord de la route, et le poney fut -tout heureux de brouter la haie à son aise. Mon frère raconta aux deux -dames de quelle façon il s’était enfui de Londres, et il leur dit tout -ce qu’il savait de ces Marsiens et de leurs agissements. Le soleil -montait peu à peu dans le ciel; au bout d’un instant leur conversation -cessa; une sorte de malaise les envahit et ils furent tourmentés de -pressentiments funestes. Plusieurs voyageurs passèrent, desquels mon -frère obtint toutes les nouvelles qu’ils purent donner. Les phrases -entrecoupées qu’on lui répondait augmentaient son impression d’un grand -désastre survenant à l’humanité, et enracinèrent sa conviction de -l’immédiate nécessité de poursuivre leur fuite. Il insista vivement -auprès de ses compagnes sur cette nécessité. - -[Illustration] - ---Nous avons de l’argent, commença la jeune femme;--elle s’arrêta court. - -Ses yeux rencontrèrent ceux de mon frère et son hésitation cessa. - ---J’en ai aussi, ajouta-t-il. - -Elles expliquèrent qu’elles possédaient trente souverains d’or, sans -compter une banknote de cinq livres, et elles émirent l’idée qu’avec -cela on pouvait prendre un train à St Albans ou à New Barnet. - -Mon frère leur expliqua que la chose était fort vraisemblablement -impossible, parce que les Londoniens avaient déjà envahi tous les -trains, et il leur fit part de son idée de s’avancer, à travers le comté -d’Essex, du côté d’Harwich, pour, de là, quitter tout à fait le pays. - -Mme Elphinstone--tel était le nom de la dame en blanc--ne voulut pas -entendre parler de cela et s’obstina à réclamer son George; mais sa -belle-sœur, étonnamment calme et réfléchie, se rangea finalement à -l’avis de mon frère. Ils se dirigèrent ainsi vers Barnet, dans -l’intention de traverser la grande route du Nord, mon frère conduisant -le poney à la main pour le ménager autant que possible. - -A mesure que les heures passaient, la chaleur devenait excessive; sous -les pieds, un sable épais et blanchâtre brûlait et aveuglait, de sorte -qu’ils n’avançaient que très lentement. Les haies étaient grises de -poussière et, comme ils approchaient de Barnet, un murmure tumultueux -s’entendit de plus en plus distinctement. - -Ils commencèrent à rencontrer plus fréquemment des gens qui, pour la -plupart, marchaient les yeux fixes, en murmurant de vagues questions, -excédés de fatigue et les vêtements sales et en désordre. Un homme en -habit de soirée passa près d’eux, à pied, les yeux vers le sol. Ils -l’entendirent venir, parlant seul, et, s’étant retournés, ils -l’aperçurent, une main crispée dans ses cheveux et l’autre menaçant -d’invisibles ennemis. Son accès de fureur passé, il continua sa route -sans lever la tête. - -Comme la petite troupe que menait mon frère approchait du carrefour -avant d’entrer à Barnet, ils virent s’avancer sur la gauche, à travers -champs, une femme ayant un enfant sur les bras et deux autres pendus à -ses jupes; puis un homme passa, vêtu d’habits noirs et sales, un gros -bâton dans une main, une petite malle dans l’autre. Au coin du chemin, à -l’endroit où, entre des villas, il rejoignait la grande route, parut une -petite voiture traînée par un poney noir écumant, que conduisait un -jeune homme blême, coiffé d’un chapeau rond, gris de poussière. Il y -avait avec lui, entassés dans la voiture, trois jeunes filles, -probablement de petites ouvrières de l’East-End, et une couple -d’enfants. - ---Est-ce que ça mène à Edgware par là? demanda le jeune homme aux yeux -hagards et à la face pâle. - -Quand mon frère lui eut répondu qu’il lui fallait tourner à gauche, il -enleva son poney d’un coup de fouet, sans même prendre la peine de -remercier. - -Mon frère remarqua une sorte de fumée ou de brouillard gris pâle, qui -montait entre les maisons devant eux et voilait la façade blanche d’une -terrasse apparaissant de l’autre côté de la route entre les villas. Mme -Elphinstone se mit tout à coup à pousser des cris en apercevant des -flammèches rougeâtres qui bondissaient par-dessus les maisons dans le -ciel d’un bleu profond. Le bruit tumultueux se fondait maintenant en un -mélange désordonné de voix innombrables, de grincements de roues, de -craquements de chariots et de piaffements de chevaux. Le chemin tournait -brusquement à cinquante mètres à peine du carrefour. - ---Dieu du ciel! s’écria Mme Elphinstone, mais où nous menez-vous donc? - -Mon frère s’arrêta. - -La grand’route était un flot bouillonnant de gens, un torrent d’êtres -humains s’élançant vers le nord, pressés les uns contre les autres. Un -grand nuage de poussière, blanc et lumineux sous l’éclat ardent du -soleil, enveloppait toutes choses d’un voile gris et indistinct, que -renouvelait incessamment le piétinement d’une foule dense de chevaux, -d’hommes et de femmes à pied et le roulement des véhicules de toute -sorte. - -D’innombrables voix criaient: - ---Avancez! avancez! faites de la place! - -Pour gagner le point de rencontre du chemin et de la grand’route, ils -crurent avancer dans l’acre fumée d’un incendie; la foule mugissait -comme les flammes, et la poussière était chaude et suffocante. A vrai -dire, et pour ajouter à la confusion, une villa brûlait à quelque -distance de là, envoyant des tourbillons de fumée noire à travers la -route. - -Deux hommes passèrent auprès d’eux, puis une pauvre femme portant un -lourd paquet et pleurant; un épagneul perdu, la langue pendante, tourna, -défiant, et s’enfuit, craintif et pitoyable, au geste de menace de mon -frère. - -Autant qu’il était possible de jeter un regard dans la direction de -Londres, entre les maisons de droite, un flot tumultueux de gens était -serré contre les murs des villas qui bordaient la route. Les têtes -noires, les formes pressées devenaient distinctes en surgissant de -derrière le pan de mur, passaient en hâte, et confondaient de nouveau -leurs individualités dans la multitude qui s’éloignait, et -qu’engloutissait enfin un nuage de poussière. - ---Avancez! avancez! criaient les voix. De la place! de la place! - -Les mains des uns pressaient le dos des autres; mon frère tenait la tête -du poney, et, irrésistiblement attiré, il descendait le chemin -lentement et pas à pas. - -Edgware n’avait été que confusion et désordre, Chalk Farm un chaos -tumultueux, mais ici, c’était toute une population en débandade. Il est -difficile de s’imaginer cette multitude. Elle n’avait aucun caractère -distinct: les personnages passaient incessamment et s’éloignaient, -tournant le dos au groupe arrêté dans le chemin. Sur les bords, -s’avançaient ceux qui étaient à pied, menacés par les véhicules, se -bousculant et culbutant dans les fossés. - -Les chariots et les voitures de tout genre s’entassaient et s’emmêlaient -les uns dans les autres, laissant peu de place pour les attelages plus -légers et plus impatients qui, de temps en temps, quand la moindre -occasion s’offrait, se précipitaient en avant, obligeant les piétons à -se serrer contre les clôtures et les barrières des villas. - ---En avant! en avant! était l’unique clameur. En avant! ils viennent! - -Dans un char-à-bancs se trouvait un aveugle vêtu de l’uniforme de -l’armée du Salut, gesticulant avec des mains crochues et braillant à -tue-tête ce seul mot: Eternité! Eternité! Sa voix était rauque et -puissante, si bien que mon frère put l’entendre longtemps après qu’il -l’eut perdu de vue dans le nuage de poussière. Certains de ceux qui -étaient dans les voitures fouettaient stupidement leurs chevaux, et se -querellaient avec les cochers voisins, d’autres restaient affaissés sur -eux-mêmes, les yeux fixes et misérables; quelques-uns, torturés de soif, -se rongeaient les poings, ou gisaient prostrés au fond de leurs -véhicules; les chevaux avaient les yeux injectés de sang et leur mors -était couvert d’écume. - -Il y avait, en nombre incalculable, des cabs, des fiacres, des voitures -de livraisons, des camions, une voiture des postes, un tombereau de -boueux avec la marque de son district, un énorme fardier surchargé de -populaire. Un haquet de brasseur passa bruyamment, avec ses deux roues -basses éclaboussées de sang tout frais. - ---Avancez! faites de la place! hurlaient les voix. - ---Eter-nité! Eter-nité! apportait l’écho. - -[Illustration] - -Des femmes, au visage triste et hagard, piétinaient dans la foule avec -des enfants qui criaient et qui trébuchaient; certaines étaient bien -mises, leurs robes délicates et jolies toutes couvertes de poussière, et -leurs figures lassées étaient sillonnées de larmes. Avec elles, parfois, -se trouvaient des hommes, quelques-uns leur venant en aide, d’autres -menaçants ou farouches. Luttant côte à côte avec eux, avançaient -quelques vagabonds las, vêtus de loques et de haillons, les yeux -insolents, le verbe haut, hurlant des injures et des grossièretés. De -vigoureux ouvriers, se frayaient un chemin à la force des poings; de -pitoyables êtres, aux vêtements en désordre, paraissant être des -employés de bureau ou de magasin, se débattaient fébrilement. Puis mon -frère remarqua, au passage, un soldat blessé, des hommes vêtus du -costume des employés de chemin de fer, et une malheureuse créature qui -avait simplement jeté un manteau par-dessus sa chemise de nuit. - -Mais malgré sa composition variée, cette multitude avait divers traits -en commun: la douleur et la consternation se peignaient sur les faces, -et l’épouvante semblait être à leurs trousses. Un soudain tumulte, une -querelle entre gens voulant grimper dans quelque véhicule leur fit hâter -le pas à tous, et même un homme si effaré, si brisé que ses genoux -ployaient sous lui, sentit pendant un instant une nouvelle activité -l’animer. La chaleur et la poussière avaient déjà travaillé cette -multitude; ils avaient la peau sèche, les lèvres noires et gercées; la -soif et la fatigue les accablaient et leurs pieds étaient meurtris. -Parmi les cris variés, on entendait des disputes, des reproches, des -gémissements de gens harassés et à bout de forces, et la plupart des -voix étaient rauques et faibles. Par-dessus tout dominait le refrain: - ---Avancez! de la place! Les Marsiens viennent! - -Aucun des fuyards ne s’arrêtait et ne quittait le flot torrentueux. Le -chemin débouchait obliquement sur la grande route par une ouverture -étroite, et avait l’apparence illusoire de venir de la direction de -Londres. A son entrée, cependant, se pressait le flot de ceux qui, plus -faibles, étaient repoussés hors du courant et s’arrêtaient un instant -avant de s’y replonger. A peu de distance un homme était étendu à terre -avec une jambe nue enveloppée de linges sanglants, et deux compagnons -dévoués se penchaient sur lui. Celui-là était heureux d’avoir encore des -amis. - -Un petit vieillard, la moustache grise et de coupe militaire, vêtu d’une -redingote noire crasseuse, arriva en boitant, s’assit, ôta sa botte et -sa chaussette ensanglantée, retira un caillou et se remit en marche -clopin-clopant; puis une petite fille de huit ou neuf ans, seule, se -laissa tomber contre la haie, auprès de mon frère, en pleurant. - ---Je ne peux plus marcher! Je ne peux plus marcher! - -Mon frère s’éveilla de sa torpeur, la prit dans ses bras et, lui parlant -doucement, la porta à Miss Elphinstone. Elle s’était tue, comme -effrayée, aussitôt que mon frère l’avait touchée. - ---Ellen! cria, dans la foule, une voix de femme éplorée, Ellen! Et -l’enfant se sauva précipitamment en répondant: Mère! - ---Ils viennent! disait un homme à cheval en passant devant l’entrée du -chemin. - ---Attention, là! vociférait un cocher haut perché sur son siège, et une -voiture fermée s’engagea dans l’étroit chemin. Les gens s’écartèrent, en -s’écrasant les uns contre les autres, pour éviter le cheval. Mon frère -fit reculer contre la haie le poney et la chaise; la voiture passa et -alla s’arrêter plus loin auprès du tournant. C’était une voiture de -maître, avec un timon pour deux chevaux, mais il n’y en avait qu’un -d’attelé. - -Mon frère aperçut vaguement, à travers la poussière, deux hommes qui -soulevaient quelque chose sur une civière blanche et déposaient -doucement leur fardeau à l’ombre de la haie des troènes. - -L’un des hommes revint en courant. - ---Est-ce qu’il y a de l’eau par ici? demanda-t-il. Il a très soif, il -est presque moribond. C’est Lord Garrick. - ---Lord Garrick! répondit mon frère, le Premier Président à la Cour? - -[Illustration] - ---De l’eau? répéta l’autre. - ---Il y en a peut-être dans une de ces maisons, dit mon frère, mais nous -n’en avons pas et je n’ose pas laisser mes gens. - -L’homme essaya de se faire un chemin, à travers la foule, jusqu’à la -porte de la maison du coin. - ---Avancez! disaient les fuyards en le repoussant. Ils viennent! Avancez! - -A ce moment, l’attention de mon frère fut attirée par un homme barbu à -face d’oiseau de proie, portant avec grand soin un petit sac à main, qui -se déchira, au moment même où mon frère l’apercevait et dégorgea une -masse de souverains qui s’éparpilla en mille morceaux d’or. Les monnaies -roulèrent en tous sens sous les pieds confondus des hommes et des -chevaux. Le vieillard s’arrêta, considérant d’un œil stupide son tas -d’or et le brancard d’un cab, le frappant à l’épaule, l’envoya rouler à -terre. Il poussa un cri, et une roue de camion effleura sa tête. - ---En avant! criaient les gens tout autour de lui. Faites de la place! - -Aussitôt que le cab fut passé, il se jeta les mains ouvertes sur le tas -de pièces d’or et se mit à les ramasser à pleins poings et à en bourrer -ses poches. Au moment où il se relevait à demi, un cheval se cabra -par-dessus lui et l’abattit sous ses sabots. - ---Arrêtez! s’écria mon frère, et, écartant une femme, il essaya -d’empoigner la bride du cheval. - -Avant qu’il n’ait pu y parvenir, il entendit un cri sous la voiture et -vit dans la poussière la roue passer sur le dos du pauvre diable. Le -cocher lança un coup de fouet à mon frère qui passa en courant derrière -le véhicule. La multitude des cris l’assourdissait. L’homme se tordait -dans la poussière sur son or épars, incapable de se relever, car la roue -lui avait brisé les reins et ses membres inférieurs étaient insensibles -et inanimés. Mon frère se redressa et hurla un ordre au cocher qui -suivait; un homme monté sur un cheval noir vint à son secours. - ---Enlevez-le de là, dit-il. - -L’empoignant de sa main libre par le collet, mon frère voulut traîner -l’homme jusqu’au bord. Mais le vieil obstiné ne lâchait pas son or et -jetait à son sauveur des regards courroucés, lui martelant le bras de -son poing plein de monnaies. - ---Avancez! avancez! criaient des voix furieuses derrière eux. En avant! -en avant! - -Il y eut un soudain craquement, et le brancard d’une voiture heurta le -fiacre que le cavalier maintenait arrêté. Mon frère tourna la tête et -l’homme aux pièces d’or, se tordant le cou, vint mordre le poignet qui -le tenait. Il y eut un choc: le cheval du cavalier fut envoyé de côté, -et celui de la voiture fut repoussé avec lui. Un de ses sabots manqua de -très près le pied de mon frère. Il lâcha prise et bondit en arrière. La -colère se changea en terreur sur la figure du pauvre diable étendu à -terre, et mon frère, qui le perdit de vue, fut entraîné dans le courant, -au delà de l’entrée du chemin et dut se débattre de toutes ses forces -pour revenir. Il vit Miss Elphinstone se couvrant les yeux de sa main, -et un enfant, avec tout le manque de sympathie ordinaire à cet âge, -contemplant avec des yeux dilatés un objet poussiéreux, noirâtre et -immobile, écrasé et broyé sous les roues. - ---Allons-nous-en! s’écria-t-il. Nous ne pouvons traverser cet enfer! et -il se mit en devoir de faire tourner la voiture. Ils s’éloignèrent d’une -centaine de mètres dans la direction d’où ils étaient venus. Au tournant -du chemin, dans le fossé, sous les troènes, le moribond gisait -affreusement pâle, la figure couverte de sueur, les traits tirés. Les -deux femmes restaient silencieuses, blotties sur le siège et -frissonnantes. Peu après, mon frère s’arrêta de nouveau. Miss -Elphinstone était blême et sa belle-sœur, effondrée, pleurait, dans un -état trop pitoyable pour réclamer son George. Mon frère était épouvanté -et fort perplexe. A peine avaient-ils commencé leur retraite qu’il se -rendit compte combien il était urgent et indispensable de traverser le -torrent des fuyards. Soudainement résolu, il se tourna vers Miss -Elphinstone. - ---Il faut absolument passer par là, dit-il. Et il fit de nouveau -retourner le poney. - -Pour la seconde fois, ce jour-là, la jeune fille fit preuve d’un grand -courage. Pour s’ouvrir un passage, mon frère se jeta en plein dans le -torrent, maintint en arrière le cheval d’un cab, tandis qu’elle menait -le poney par la bride. Un chariot les accrocha un moment, et arracha un -long éclat de bois à leur chaise. Au même instant, ils furent pris et -entraînés en avant par le courant. Mon frère, la figure et les mains -rouges des coups de fouet du cocher, sauta dans la chaise et prit les -rênes. - ---Braquez le revolver sur celui qui nous suit, s’il nous presse de trop -près--non--sur son cheval plutôt, dit-il, en passant l’arme à la jeune -fille. - -Alors il attendit l’occasion de gagner le côté droit de la route. Mais -une fois dans le courant, il sembla perdre toute volonté et faire partie -de cette cohue poussiéreuse. Pris dans le torrent, ils traversèrent -Chipping Barnet et ils firent un mille de l’autre côté de la ville, -avant d’avoir pu se frayer un passage jusqu’au bord opposé de la route. -C’était un tracas et une contusion indescriptibles. Mais dans la ville -et au dehors, la route se bifurquait fréquemment, ce qui, en une -certaine mesure, diminua la poussée. - -[Illustration] - -Ils prirent un chemin vers l’est à travers Hadley et de chaque côté de -la route, en plusieurs endroits, ils trouvèrent une multitude de gens -buvant dans les ruisseaux, et quelques-uns se battaient pour approcher -plus vite. Plus loin, du haut d’une colline, près de East Barnet, ils -aperçurent deux trains avançant lentement, l’un suivant l’autre, sans -signaux, montant vers le nord, fourmillant de gens juchés jusque sur -les tenders. Mon frère supposa qu’ils avaient dû s’emplir hors de -Londres, car à ce moment la terreur affolée des gens avait rendu les -gares terminus impraticables. - -Ils firent halte près de là, pendant tout le reste de l’après-midi, car -les émotions violentes de la journée les avaient, tous trois, -complètement épuisés. Ils commençaient à souffrir de la faim: le soir -fraîchit, aucun d’eux n’osait dormir. Dans la soirée, un grand nombre de -gens passèrent à une allure précipitée sur la route, près de l’endroit -où ils faisaient halte, des gens fuyant des dangers inconnus et -retournant dans la direction d’où mon frère venait. - -[Illustration] - - Alors, avec une violente détonation et une flamme aveuglante, ses - tourelles, ses cheminées sautèrent. La violence de l’explosion fit - chanceler le Marsien, et au même instant, l’épave enflammée, lancée - par l’impulsion de sa propre vitesse, le frappait et le démolissait - comme un objet de carton. - - (CHAPITRE XVII) - - - - - - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XVII - -LE “FULGURANT” - - -Si les Marsiens n’avaient eu pour but que de détruire, ils auraient pu, -dès le lundi, anéantir toute la population de Londres pendant qu’elle se -répandait lentement à travers les comtés environnants. Des cohues -frénétiques débordaient non seulement sur la route de Barnet, mais sur -celles d’Edgware et de Waltham Abbey et au long des routes qui, vers -l’Est, vont à Southend et à Shoeburyness, et, au sud de la Tamise, à -Deal et à Broadstairs. Si, par ce matin de juin, quelqu’un se fût trouvé -dans un ballon au-dessus de Londres, au milieu du ciel flamboyant, -toutes les routes qui vont vers le nord et vers l’est, et où aboutissent -les enchevêtrements infinis des rues, eussent semblé pointillées de noir -par les innombrables fugitifs, chaque point étant une agonie humaine de -terreur et de détresse physique. Je me suis étendu longuement dans le -chapitre précédent, sur la description que me fit mon frère de la route -qui traverse Chipping Barnet, afin que les lecteurs pussent se rendre -compte de l’effet que produisait, sur ceux qui en faisaient partie, ce -fourmillement de taches noires. Jamais encore, dans l’histoire du monde, -une pareille masse d’êtres humains ne s’étaient mis en mouvement et -n’avaient souffert ensemble. Les hordes légendaires des Goths et des -Huns, les plus vastes armées qu’ait jamais vues l’Asie, se fussent -perdues dans ce débordement. Ce n’était pas une marche disciplinée, -mais une fuite affolée, une terreur panique gigantesque et terrible, -sans ordre et sans but, six millions de gens sans armes et sans -provisions, allant de l’avant à corps perdu. C’était le commencement de -la déroute de la civilisation, du massacre de l’humanité. - -[Illustration] - -Immédiatement au-dessous de lui, l’aéronaute aurait vu, immense et -interminable, le réseau des rues, les maisons, les églises, les squares, -les places, les jardins déjà vides, s’étaler comme une immense carte, -avec toute la contrée du sud barbouillée de noir. A la place d’Ealing, -de Richmond, de Wimbledon, quelque plume monstrueuse avait laisser -tomber une énorme tache d’encre. Incessamment et avec persistance chaque -éclaboussure noire croissait et s’étendait, envoyant des ramifications -de tous côtés, tantôt se resserrant entre des élévations de terrain, -tantôt dégringolant rapidement la pente de quelque vallée nouvelle, de -la même façon qu’une tache s’étendrait sur du papier buvard. - -Au delà, derrière les collines bleues qui s’élèvent au sud de la -rivière, les Marsiens étincelants allaient de ci et de là; -tranquillement et méthodiquement, ils étalaient leurs nuages empoisonnés -sur cette partie de la contrée, les balayant ensuite avec leurs jets de -vapeur, quand ils avaient accompli leur œuvre et prenant possession du -pays conquis. Il semble qu’ils eurent moins pour but d’exterminer que de -démoraliser complètement, et de rendre impossible toute résistance. Ils -firent sauter toutes les poudrières qu’ils rencontrèrent, coupèrent les -lignes télégraphiques et détruisirent en maints endroits les voies -ferrées. On eût dit qu’ils coupaient les jarrets du genre humain. Ils ne -paraissaient nullement pressés d’étendre le champ de leurs opérations et -ne parurent pas dans la partie centrale de Londres de toute cette -journée. Il est possible qu’un nombre très considérable de gens soient -restés chez eux, à Londres, pendant toute la matinée du lundi. En tous -cas, il est certain que beaucoup moururent dans leurs maisons, suffoqués -par la Fumée Noire. - -Jusque vers midi, le “pool” de Londres fut un spectacle indescriptible. -Les steamboats et les bateaux de toute sorte restèrent sous pression, -tandis que les fugitifs offraient d’énormes sommes d’argent, et l’on dit -que beaucoup de ceux qui gagnèrent les bateaux à la nage furent -repoussés à coups de crocs et se noyèrent. Vers une heure de -l’après-midi, le reste aminci d’un nuage de vapeur noire parut entre les -arches du pont de Blackfriars. Le “pool”, à ce moment, fut le théâtre -d’une confusion folle, de collisions et de batailles acharnées: pendant -un instant une multitude de bateaux et de barques s’embarrassèrent et -s’écrasèrent contre une arche du pont de la Tour; les matelots et les -mariniers durent se défendre sauvagement contre les gens qui les -assaillirent, car beaucoup se risquèrent à descendre au long des piles -du pont. - -[Illustration] - -Quand une heure plus tard, un Marsien apparut par delà la Tour de -l’Horloge et disparut en aval, il ne flottait plus que des épaves depuis -Limehouse. - -J’aurai à parler plus tard de la chute du cinquième cylindre. Le sixième -tomba à Wimbledon. Mon frère, qui veillait auprès des femmes endormies -dans la chaise au milieu d’une prairie, vit sa traînée verte dans le -lointain, au delà des collines. Le mardi, la petite troupe, toujours -décidée à aller s’embarquer quelque part, se dirigea, à travers la -contrée fourmillante, vers Colchester. Le nouvelle fut confirmée que les -Marsiens étaient maintenant en possession de tout Londres: on les avait -vus à Highgate et même, disait-on, à Neasdon. Mais mon frère ne les -aperçut pour la première fois que le lendemain. - -Ce jour-là, les multitudes dispersées commencèrent à sentir le besoin -urgent de provisions. A mesure que la faim augmentait, les droits de la -propriété étaient de moins en moins respectés. Les fermiers défendaient, -les armes à la main, leurs étables, leurs greniers et leurs moissons. -Beaucoup de gens maintenant, comme mon frère, se tournaient vers l’est, -et même quelques âmes désespérées s’en retournaient vers Londres, avec -l’idée d’y trouver de la nourriture. Ces derniers étaient surtout des -gens des banlieues du nord qui ne connaissaient que par ouï-dire les -effets de la Fumée Noire. Mon frère apprit que la moitié des membres du -gouvernement s’étaient réunis à Birmingham et que d’énormes quantités de -violents explosifs étaient rassemblées, pour établir des mines -automatiques dans les comtés du Midland. - -On lui dit aussi que la compagnie du Midland-Railway avait suppléé au -personnel qui l’avait quittée le premier jour de la panique, qu’elle -avait repris le service et que des trains partaient de St Albans vers le -nord, pour dégager l’encombrement des environs de Londres. On afficha -aussi, dans Chipping-Ongar, un avis annonçant que d’immenses magasins de -farine se trouvaient en réserve dans les villes du nord et qu’avant -vingt-quatre heures on distribuerait du pain aux gens affamés des -environs. Mais cette nouvelle ne le détourna pas du plan de salut qu’il -avait formé et tous trois continuèrent pendant toute cette journée leur -route vers l’est. Ils ne virent de la distribution de pain que cette -promesse; d’ailleurs, à vrai dire, personne n’en vit plus qu’eux. Cette -nuit-là, le septième météore tomba sur Primrose Hill. Miss Elphinstone -veillait--ce qu’elle faisait alternativement avec mon frère--et c’est -elle qui vit sa chute. - -Le mercredi, les trois fugitifs, qui avaient passé la nuit dans un champ -de blé encore vert, arrivèrent à Chelmsford et là un groupe d’habitants, -s’intitulant: le Comité d’approvisionnement public, s’empara du poney -comme provision et ne voulut rien donner en échange, sinon la promesse -d’en avoir un morceau le lendemain. Le bruit courait que les Marsiens -étaient à Epping, et l’on parlait aussi de la destruction des -poudrières de Waltham Abbey, après une tentative vaine de faire sauter -l’un des envahisseurs. - -On avait posté des hommes dans les tours de l’église pour épier la venue -des Marsiens; mon frère, très heureusement, comme la suite le prouva, -préféra pousser immédiatement vers la côte plutôt que d’attendre une -problématique nourriture, bien que tous trois fussent fort affamés. Vers -midi, ils traversèrent Tillingham qui, assez étrangement, parut être -désert et silencieux, à part quelques pillards furtifs en quête de -nourriture. Passé Tillingham, ils se trouvèrent soudain en vue de la -mer, et de la plus surprenante multitude de bateaux de toute sorte qu’il -soit possible d’imaginer. - -Car, dès qu’ils ne purent plus remonter la Tamise, les navires -s’approchèrent des côtes d’Essex, à Harwich, à Walton, à Clacton, et -ensuite à Foulness et à Shoebury, pour faire embarquer les gens. Tous -ces vaisseaux étaient disposés en une courbe aux pointes rapprochées qui -se perdaient dans le brouillard, vers le Naze. Tout près du rivage -pullulait une multitude de barques de pêche de toutes nationalités, -anglaises, écossaises, françaises, hollandaises, suédoises, des -chaloupes à vapeur de la Tamise, des yachts, des bateaux électriques; -plus loin des vaisseaux de plus fort tonnage, d’innombrables bateaux à -charbon, de coquets navires marchands, des transports à bestiaux, des -paquebots, des transports à pétrole, des coureurs d’océan et même un -vieux bâtiment tout blanc, des transatlantiques nets et grisâtres de -Southampton et de Hambourg, et tout au long de la côte bleue, de l’autre -côté du canal de Blackwater, mon frère put apercevoir vaguement une -multitude dense d’embarcations trafiquant avec les gens du rivage et -s’étendant jusqu’à Maldon. - -A une couple de milles en mer se trouvait un cuirassé très bas sur -l’eau, semblable presque, suivant l’expression de mon frère, à une épave -à demi submergée. C’était le cuirassé “le Fulgurant”, le seul bâtiment -de guerre en vue; mais tout au loin, vers la droite, sur la surface -plane de la mer, car c’était jour de calme plat, s’étendait une sorte de -serpent de fumée noire, indiquant les cuirassés de l’escadre de la -Manche, qui se tenaient sous vapeur en une longue ligne, prêts à -l’action, barrant l’estuaire de la Tamise, pendant toute la durée de la -conquête marsienne, vigilants, et cependant impuissants à rien empêcher. - -[Illustration] - -A la vue de la mer, Mme Elphinstone, malgré les assurances de sa -belle-sœur, s’abandonna au désespoir. Elle n’avait encore jamais quitté -l’Angleterre; elle disait qu’elle aimerait mieux mourir plutôt que de se -voir seule et sans amis dans un pays étranger, et autres sornettes de ce -genre. La pauvre femme semblait s’imaginer que les Français et les -Marsiens étaient de la même espèce. Pendant le voyage des deux derniers -jours, elle était devenue de plus en plus nerveuse, apeurée et déprimée. -Sa seule idée était de retourner à Stanmore. Il ne s’était jamais -produit de tout cela à Stanmore. On retrouverait George à Stanmore.... - - Hors de l’horizon grisâtre quelque chose monta dans le ciel, monta - obliquement et très rapidement dans la lumineuse clarté, au-dessus - des nuages du ciel occidental, un objet plat, large et vaste qui - décrivit une courbe immense, diminua peu à peu, s’enfonça lentement - et s’évanouit dans le mystère gris de la nuit. Quand il eut - disparu, on eût dit qu’il pleuvait des ténèbres. - - (CHAPITRE XVII) - - - - -[Illustration] - -Ils eurent les plus grandes difficultés à la faire descendre jusqu’à la -plage, d’où bientôt mon frère réussit à attirer l’attention d’un steamer -à aubes qui sortait de la Tamise. Une barque fut envoyée, qui les amena -à bord à raison de trente-six livres (neuf cents francs) pour eux trois. -Le steamer allait à Ostende, leur dit-on. - -Il était près de deux heures lorsque mon frère, ayant payé le prix de -leur passage, au passavant, se trouva sain et sauf, avec les deux femmes -dont il avait pris la charge, sur le pont du steamboat. Ils trouvèrent -de la nourriture à bord, bien qu’à des prix exorbitants et ils -réussirent à prendre un repas sur l’un des sièges de l’avant. - -Il y avait déjà à bord une quarantaine de passagers, dont la plupart -avaient employé leur dernier argent à s’assurer le passage; mais le -capitaine resta dans le canal de Blackwater jusqu’à cinq heures du soir, -acceptant un si grand nombre de passagers que le pont fut presque -dangereusement encombré. Il serait probablement resté plus longtemps, -s’il n’était venu du sud, vers ce moment, le bruit d’une canonnade. -Comme pour y répondre, le cuirassé tira un coup de canon et hissa une -série de pavillons et de signaux: des volutes de fumée jaillirent de ses -cheminées. - -Certains passagers émirent l’opinion que cette canonnade venait de -Shoeburyness, et l’on s’aperçut que le bruit devenait de plus en plus -fort. Au même moment, très loin dans le Sud-Est, les mâts et les œuvres -mortes de trois cuirassés montèrent tour à tour hors de la mer sous des -nuées de fumée noire. Mais l’attention de mon frère revint bien vite à -la canonnade lointaine qui s’entendait dans le sud. Il crut voir une -colonne de fumée monter dans la brume grise. Le petit steamer fouettait -déjà l’eau se dirigeant à l’est de la grande courbe des embarcations, et -les côtes basses d’Essex s’abaissaient dans la brume bleuâtre, lorsqu’un -Marsien parut, petit et faible dans la distance, s’avançant au long de -la côte et semblant venir de Foulness. A cette vue, le capitaine, plein -de colère et de peur, se mit à sacrer et à hurler à tue-tête, se -maudissant de s’être attardé, et les aubes semblèrent atteintes de sa -terreur. Tout le monde à bord se tenait contre le bastingage ou sur les -bancs du pont, contemplant cette forme lointaine, plus haute que les -arbres et que les clochers, qui s’avançait à loisir en semblant parodier -la marche humaine. - -C’était le premier Marsien que mon frère voyait et, plus étonné que -terrifié, il suivit des yeux ce Titan qui se lançait délibérément à la -poursuite des embarcations et, à mesure que la côte s’éloignait, -s’enfonçait de plus en plus dans l’eau. Alors, au loin, par delà le -canal de Crouch, un autre parut, enjambant des arbres rabougris, puis un -troisième, plus loin encore, enfoncé profondément dans des couches de -vase brillante qui semblaient suspendues entre le ciel et l’eau. Ils -s’avançaient tous vers la mer, comme s’ils eussent voulu couper la -retraite des innombrables vaisseaux qui se pressaient entre Foulness et -le Naze. Malgré les efforts haletants des machines du petit bateau à -aubes et l’abondante écume que lançaient ses roues, il ne fuyait qu’avec -une terrifiante lenteur devant cette sinistre poursuite. - -Portant ses regards vers le nord-ouest, mon frère vit la large courbe -des embarcations et des navires déjà secouée par l’épouvante qui -planait; un navire passait derrière une barque, un autre se tournait, -l’avant vers la pleine mer. Des paquebots sifflaient et vomissaient des -nuages de vapeur; des voiliers larguaient leurs voiles; des chaloupes à -vapeur se faufilaient entre les gros navires. Il était si fasciné par -cette vue et par le danger qui s’avançait à gauche qu’il ne vit rien de -ce qui se passait vers la pleine mer. Un brusque virage que fit le -vapeur pour éviter d’être coulé bas le fit tomber, de tout son long, du -banc sur lequel il était monté. Il y eut un grand cri tout autour de -lui, un piétinement et une acclamation à laquelle il lui sembla qu’on -répondait faiblement. Le bateau tira une embardée et il fut de nouveau -renversé sur les mains. - -Il se remit debout et vit à tribord, à cent mètres à peine de leur -bateau tanguant et roulant, une vaste lame d’acier qui, comme un soc de -charrue, séparait les flots, les lançant de chaque côté, en énormes -vagues écumeuses qui bondissaient contre le petit steamer, le soulevant, -tandis que ses aubes tournaient à vide dans l’air, puis le laissant -retomber au point de le submerger. - -Une douche d’embrun aveugla mon frère pendant un instant. Quand il put -rouvrir les yeux, le monstre était passé et courait à toute vitesse vers -la terre. D’énormes tourelles d’acier se dressaient sur sa haute -structure, d’où deux cheminées se projetaient, crachant un souffle de -fumée et de feu dans l’air. Le cuirassé “le Fulgurant” venait à toute -vapeur au secours des navires menacés. - -[Illustration] - -Se cramponnant contre le bastingage, pour se maintenir debout sur le -pont malgré le tangage, mon frère porta de nouveau ses regards sur les -Marsiens: il les vit tous trois rassemblés maintenant, et tellement -avancés dans la mer que leur triple support était entièrement submergé. -Ainsi amoindris et vus dans cette lointaine perspective, Ils -paraissaient beaucoup moins formidables que l’immense masse d’acier dans -le sillage de laquelle le petit steamer tanguait si péniblement. Les -Marsiens semblaient considérer avec étonnement ce nouvel antagoniste. -Peut-être que, dans leur esprit, le cuirassé leur semblait un géant -pareil à eux. “Le Fulgurant” ne tira pas un coup de canon, mais s’avança -seulement à toute vapeur contre eux: ce fut sans doute parce qu’il ne -tira pas qu’il put s’approcher aussi près qu’il le fit de l’ennemi. Les -Marsiens ne savaient que faire. Un coup de canon,--et le Rayon Ardent -eût envoyé immédiatement le cuirassé au fond de la mer. - -Il allait à une vitesse telle qu’en une minute il parut avoir franchi la -moitié du chemin qui séparait le steamboat des Marsiens--masse noire qui -diminuait contre la bande horizontale de la côte d’Essex. - -[Illustration] - -Soudain le plus avancé des Marsiens abaissa son tube et déchargea contre -le cuirassé un de ses projectiles suffocants. Il l’atteignit à babord: -l’obus glissa avec un jet noirâtre et ricocha au loin sur la mer en -dégageant un torrent de Fumée Noire, auquel le cuirassé échappa. Il -semblait aux gens qui du steamer voyaient la scène, ayant le soleil dans -les yeux et près de la surface des flots, il leur semblait que le -cuirassé avait déjà rejoint les Marsiens. Ils virent les formes géantes -se séparer et sortir de l’eau à mesure qu’elles regagnaient le rivage; -l’un des Marsiens leva le générateur du Rayon Ardent qu’il pointa -obliquement vers la mer, et à son contact des jets de vapeur jaillirent -des vagues. Le Rayon dut passer sur le flanc du navire comme un morceau -de fer chauffé à blanc sur du papier. - -Une soudaine lueur bondit à travers la vapeur qui s’élevait et le -Marsien chancela et trébucha. Au même instant, il était renversé et une -volumineuse quantité d’eau et de vapeur fut lancée à une hauteur énorme -dans l’air. L’artillerie du “Fulgurant” résonna à travers le tumulte, -les pièces tirant l’une après l’autre; un projectile fit éclabousser -l’eau non loin du steamer, ricocha vers les navires qui fuyaient vers le -nord et une barque fut fracassée en mille morceaux. - -Mais nul n’y prit garde. En voyant s’écrouler le Marsien, le capitaine -vociféra des hurlements inarticulés et la foule des passagers, sur -l’arrière du steamer, poussa un même cri. Un instant après, une autre -acclamation leur échappait, car, surgissant par delà le tumulte -blanchâtre, le cuirassé long et noir s’avançait, des flammes -s’élançaient de ses parties moyennes, ses ventilateurs et ses cheminées -crachaient du feu. - -“Le Fulgurant” n’avait pas été détruit: le gouvernail, semblait-il, -était intact et ses machines fonctionnaient. Il allait droit sur un -second Marsien et se trouvait à moins de cent mètres de lui quand le -Rayon Ardent l’atteignit. Alors, avec une violente détonation et une -flamme aveuglante, ses tourelles, ses cheminées sautèrent. La violence -de l’explosion fit chanceler le Marsien, et au même instant, l’épave -enflammée, lancée par l’impulsion de sa propre vitesse, le frappait et -le démolissait comme un objet de carton. Mon frère poussa un cri -involontaire. De nouveau, ce ne fut plus qu’un tumulte bouillonnant de -vapeur. - ---Deux! hurla le capitaine. - -Tout le monde poussait des acclamations. Le steamer entier d’un bout à -l’autre trépidait de cette joie frénétique qui gagna, un à un, les -innombrables navires et embarcations qui s’en allaient vers la pleine -mer. - -Pendant plusieurs minutes, la vapeur qui s’élevait au-dessus de l’eau -cacha à la fois le troisième Marsien et la côte. - -Les aubes du bateau n’avaient cessé de frapper régulièrement les vagues, -s’éloignant du lieu du combat; quand enfin cette confusion se dissipa, -un nuage traînant de Fumée Noire s’interposa, et on ne distingua plus -rien du “Fulgurant” ni du troisième Marsien. Mais les autres cuirassés -étaient tout près maintenant, se dirigeant vers le rivage. - -Le petit vaisseau continua sa route vers la pleine mer, et lentement les -cuirassés disparurent vers la côte, que cachait encore un nuage marbré -de brouillard opaque fait en partie de vapeur et en partie de Fumée -Noire, tourbillonnant et se combinant de la plus étrange manière. La -flotte des fuyards s’éparpillait vers le Nord-Est; plusieurs barques, -toutes voiles dehors, cinglaient entre les cuirassés et le steamboat. Au -bout d’un instant et avant qu’ils n’eussent atteint l’épais nuage noir, -les bâtiments de guerre prirent la direction du nord, puis brusquement -virèrent de bord et disparurent vers le Sud dans la brume du soir qui -tombait. Les côtes devinrent indécises, puis indistinctes, parmi les -bandes basses de nuages qui se rassemblaient autour du soleil couchant. - -Soudain, hors de la brume dorée du crépuscule, parvint l’écho des -détonations d’artillerie, et des formes se dessinèrent, d’ombres noires -qui bougeaient. Tout le monde voulut s’approcher des lisses d’appui, -afin d’apercevoir ce qui se passait dans la fournaise aveuglante de -l’Occident. Mais on ne pouvait rien distinguer clairement. Une masse -énorme de fumée s’éleva obliquement et barra le disque du soleil. Le -steamboat continuait sa route, haletant, dans une inquiétude -interminable. - -[Illustration] - -Le soleil s’enfonça dans les nuages gris, le ciel rougeoya, puis -s’obscurcit, l’étoile du soir tremblota dans la pénombre. C’était la -nuit. Tout à coup, le capitaine poussa un cri et tendit le bras vers le -lointain. Mon frère écarquilla les yeux. Hors de l’horizon grisâtre -quelque chose monta dans le ciel, monta obliquement et très rapidement -dans la lumineuse clarté, au-dessus des nuages du ciel occidental, un -objet plat, large et vaste qui décrivit une courbe immense, diminua peu -à peu, s’enfonça lentement et s’évanouit dans le mystère gris de la -nuit. Quand il eut disparu, on eût dit qu’il pleuvait des ténèbres. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] LIVRE DEUXIÈME - -LA TERRE AU POUVOIR DES MARSIENS - - - - -[Illustration] XVIII - -SOUS LE TALON - - -Après avoir raconté ce qui était arrivé à mon frère, je vais reprendre -le récit de mes propres aventures où je l’ai laissé, au moment où le -vicaire et moi étions entrés nous cacher dans une maison d’Halliford, -dans l’espoir d’échapper à la Fumée Noire. Nous y demeurâmes toute la -nuit du dimanche et le jour suivant--le jour de la panique--comme dans -une petite île d’air pur, séparés du reste du monde par un cercle de -vapeur suffocante. Nous n’avions qu’à attendre dans une oisiveté -angoissante, et c’est ce que nous fîmes pendant ces deux interminables -jours. - -Mon esprit était plein d’anxiété en pensant à ma femme. Je me la -représentais à Leatherhead, terrifiée, en danger et me pleurant déjà -comme un homme mort. J’allais et venais dans cette maison, pleurant de -rage à l’idée d’être ainsi séparé d’elle, songeant à tout ce qui pouvait -lui arriver en mon absence. Je savais que mon cousin était assez brave -pour affronter toute circonstance, mais il n’était pas homme à mesurer -les choses d’un coup d’œil et à se décider promptement. Ce qu’il fallait -maintenant, ce n’était pas de la bravoure, mais de la réflexion et de la -prudence. Ma seule consolation était de savoir que les Marsiens -s’avançaient vers Londres et tournaient ainsi le dos à Leatherhead. -Toutes ces vagues craintes me surexcitaient l’esprit. Bientôt, je me -sentis fatigué et irrité des perpétuelles jérémiades du vicaire. Son -égoïste désespoir m’impatientait. Après quelques remontrances sans -effet, je me tins éloigné de lui dans une pièce qui contenait des -globes, des bancs et des tables, des cahiers et des livres et qui était -évidemment une salle de classe. Quand il vint m’y rejoindre, je montai -au sommet de la maison et m’enfermai dans un débarras, afin de rester -seul avec mes pensées douloureuses et mes misères. - -Pendant toute cette journée et le matin suivant, nous fûmes absolument -cernés par la Fumée Noire. Le dimanche soir, nous eûmes des indices que -la maison voisine était habitée: une figure derrière une fenêtre, des -lumières allant et venant, le claquement d’une porte qu’on fermait. Mais -je ne sus qui étaient ces gens ni ce qu’il advint d’eux. Nous ne les -aperçûmes plus le lendemain. La Fumée Noire descendit, en flottant -lentement, vers la rivière, pendant toute la matinée du lundi, passant -de plus en plus près de nous et disparaissant enfin sans s’être avancée -plus loin que le bord de la route, devant la maison où nous étions -réfugiés. - -Vers midi, un Marsien parut au milieu des champs, déblayant l’atmosphère -avec un jet de vapeur surchauffée, qui sifflait contre les murs, brisait -toutes les vitres qu’il touchait et brûla les mains du vicaire au moment -où il quittait précipitamment la pièce de devant. Quand enfin nous nous -glissâmes hors des pièces trempées et que nous jetâmes un regard au -dehors, on eût dit qu’une tourmente de neige noire avait passé sur la -contrée vers le nord. Tournant nos yeux vers le fleuve, nous fûmes -surpris de voir d’inexplicables rougeurs se mêler aux taches noires des -prairies desséchées. - -Pendant un moment, nous ne sûmes nous rendre compte du changement -apporté à notre position, sinon que nous étions délivrés de notre -crainte de la Fumée Noire. Bientôt je m’aperçus que nous n’étions plus -cernés, que maintenant nous pourrions nous en aller. Dès que je fus sûr -qu’il y avait moyen de s’échapper, mon désir d’activité revint. Mais le -vicaire restait léthargique et déraisonnable. - ---Ici, nous sommes en sûreté, répétait-il; en sûreté, en sûreté! - -Je résolus de l’abandonner--que ne l’ai-je fait! Plus sage maintenant et -profitant de la leçon de l’artilleur, je cherchai à me munir de -nourriture et de boisson. J’avais trouvé de l’huile et des chiffons pour -mes brûlures; je pris aussi un chapeau et une chemise de flanelle que je -découvris dans l’une des chambres à coucher. Quand le vicaire comprit -que j’allais partir seul, étant décidé à m’en aller sans lui, il se leva -soudain pour me suivre. Et tout étant calme dans l’après-midi, nous nous -mîmes en route vers cinq heures autant que je peux le présumer, nous -dirigeant vers Sunbury, au long du chemin tout noirci. - -Dans Sunbury, et par intervalles sur la route, nous rencontrâmes des -cadavres de chevaux et d’hommes, gisant en attitudes contorsionnées, des -charrettes et des bagages renversés et couverts d’une épaisse couche de -poussière noire. Ce linceul de cendre poudreuse me faisait penser à ce -que j’avais lu de la destruction de Pompéi. L’esprit hanté de ces -spectacles étranges, nous arrivâmes sans mésaventure - - Le cinquième cylindre avait dû tomber au plein milieu de la maison - que nous avions d’abord visitée. Le bâtiment avait disparu, - complètement écrasé, pulvérisé et dispersé par le choc. - - (CHAPITRE XIX) - - - - -[Illustration] - -à Hampton Court, et là, nos yeux eurent un réel soulagement à trouver un -espace vert qui avait échappé au nuage suffocant. Nous traversâmes le -parc de Bushey, où les daims et les cerfs allaient et venaient sous les -marronniers; à une certaine distance, des hommes et des femmes--les -premiers êtres que nous ayons rencontrés encore--se hâtaient vers -Hampton Court; nous passâmes ainsi à Twickenham. - -Au loin, les bois, par delà Ham et Petersham, brûlaient encore. -Twickenham n’avait souffert ni du Rayon Ardent, ni de la Fumée Noire, et -il y avait encore dans ces localités des gens en grand nombre, mais -personne ne put nous donner de nouvelles. Pour la plupart, les habitants -profitaient, comme nous, d’une accalmie pour changer de quartiers. J’eus -l’impression qu’une certaine quantité de maisons étaient encore occupées -par leurs habitants épouvantés, trop effrayés sans doute pour essayer de -fuir. Les signes d’une débandade hâtive abondaient le long du chemin. Je -me rappelle très vivement trois bicyclettes brisées et enfoncées dans le -sol par les roues des voitures qui suivirent. Nous traversâmes le pont -de Richmond vers huit heures et demie, fort précipitamment, car on s’y -trouvait trop exposé, et je remarquai, descendant le courant, un certain -nombre de masses rouges. Je ne savais pas ce que c’était, n’ayant pas le -temps d’examiner longuement, mais je me fis à leur propos des idées -beaucoup plus horribles qu’il ne fallait. Là, encore, sur la rive du -Surrey, la poussière noire qui avait été de la fumée s’étalait, -recouvrant des cadavres--en tas aux abords de la station,--mais nous -n’aperçûmes rien des Marsiens avant d’arriver près de Barnes. - -Dans la distance, parmi le paysage noirci, nous vîmes un groupe de trois -personnes descendant à toutes jambes un chemin de traverse qui menait -vers le fleuve,--autrement tout semblait désert. Au haut de la colline, -les maisons de Richmond brûlaient activement, mais hors de la ville il -n’y avait nulle part trace de Fumée Noire. - -Tout à coup, comme nous approchions de Kew, des gens passèrent en -courant et les parties hautes d’une machine marsienne parurent au-dessus -des maisons, à moins de cent mètres de nous. L’imminence du danger nous -frappa de stupeur, car si le Marsien avait regardé autour de lui nous -eussions immédiatement péri. Nous étions si terrifiés que nous n’osâmes -pas continuer, et que nous nous jetâmes de côté, cherchant un abri sous -un hangar dans un coin, pleurant en silence et refusant de bouger. - -Mon idée fixe de parvenir à Leatherhead ne me laissait pas de repos, et -de nouveau je m’aventurai au dehors, dans la nuit tombante. Je traversai -un endroit tout planté d’arbustes, suivis un passage au long d’une -grande maison qui avait tenu bon sur ses bases et je débouchai ainsi sur -la route de Kew. Le vicaire, que j’avais laissé sous le hangar, me -rattrapa bientôt en courant. - -Ce second départ fut la chose la plus témérairement folle que je fis -jamais, car il était évident que les Marsiens nous environnaient. A -peine le vicaire m’eut-il rejoint que nous aperçûmes la première machine -marsienne, ou peut-être même une autre, au loin par delà les prairies -qui s’étendent jusqu’à Kew Lodge. Quatre ou cinq petites formes noires -se sauvaient devant elle, parmi le vert grisâtre des champs, car, selon -toute apparence, le Marsien les poursuivait. En trois enjambées, il eut -rattrapé ces pauvres êtres, qui se mirent à fuir dans toutes les -directions. Il ne se servit pas du Rayon Ardent pour les détruire, mais -les ramassa un par un; il dut les mettre dans l’espèce de grand -récipient métallique qui faisait saillie derrière lui, à la façon dont -une hotte pend aux épaules du chiffonnier. L’idée me vint alors que les -Marsiens pouvaient avoir d’autres intentions que de détruire l’humanité -bouleversée. Nous restâmes un instant comme pétrifiés, puis tournant les -talons et escaladant une barrière qui fermait un jardin clos de murs, -nous tombâmes heureusement dans une sorte de fosse où nous nous -terrâmes, jusqu’à ce que la nuit fût noire, osant à peine échanger -quelques mots à voix basse. Il devait bien être onze heures quand nous -prîmes le courage de nous remettre en chemin, ne nous risquant plus sur -la route, mais nous glissant furtivement au long de haies et de -plantations, le vicaire épiant à droite et moi à gauche, essayant de -pénétrer les ténèbres, de crainte des Marsiens qui, nous semblait-il, -allaient surgir à chaque instant autour de nous. Un moment, nous -piétinâmes dans un endroit brûlé et noirci, presque refroidi alors et -plein de cendres, où gisaient des corps d’hommes, la tête et le buste -horriblement brûlés, mais les jambes et les bottes presque intactes; et -aussi des cadavres de chevaux, derrière une rangée de canons éventrés et -de caissons brisés. - -[Illustration] - -Sheen paraissait avoir échappé à la destruction, mais tout y était -silencieux et désert. Nous ne rencontrâmes là aucun cadavre, et la nuit -était trop sombre pour nous permettre de voir dans les rues -transversales. Soudain, mon compagnon se plaignit de la fatigue et de la -soif et nous décidâmes d’explorer quelqu’une des maisons de l’endroit. - -La première où nous entrâmes, après avoir eu quelque difficulté à ouvrir -la fenêtre, était une petite villa écartée, et je n’y trouvai rien de -mangeable qu’un peu de fromage moisi. Il y avait pourtant de l’eau, dont -nous bûmes, et je me munis d’une hachette qui promettait d’être utile -dans notre prochaine effraction. - -Nous traversâmes la route à un endroit où elle fait coude pour aller -vers Mortlake. Là, s’élevait une maison blanche au milieu d’un jardin -entouré de murs; dans l’office nous découvrîmes une réserve de -nourriture--deux pains entiers, une tranche de viande crue et la moitié -d’un jambon. Si j’en dresse un catalogue aussi précis, c’est que nous -allions être obligés de subsister sur ces provisions pendant la -quinzaine qui suivit. Au fond d’un placard, il y avait aussi des -bouteilles de bière, deux sacs de haricots blancs et quelques laitues; -cette office donnait dans une sorte de laverie, d’arrière-cuisine, où se -trouvaient un tas de bois et un buffet qui renfermait une douzaine de -bouteilles de vin rouge, des soupes et des poissons conservés et deux -boîtes de biscuits. - -[Illustration] - -Nous nous assîmes dans la cuisine adjacente, demeurant dans -l’obscurité--car nous n’osions pas même faire craquer une allumette--et -nous mangeâmes du pain et du jambon et nous vidâmes une bouteille de -bière. Le vicaire, encore timoré et inquiet, était d’avis, assez -étrangement, de se remettre en route sur-le-champ; j’insistai pour qu’il -réparât ses forces en mangeant, quand arriva la chose qui devait nous -emprisonner. - ---Il n’est sans doute pas encore minuit, disais-je, et au même moment -nous fûmes aveuglés par un éclat de vive lumière verte. Tous les objets -que contenait la cuisine se dessinèrent vivement, clairement visibles -avec leurs parties vertes et leurs ombres noires, puis tout s’évanouit. -Instantanément, il y eut un choc tel que je n’en entendis jamais -auparavant ni depuis d’aussi formidable. Suivant ce choc de si près -qu’elle parut être simultanée, une secousse se produisit, avec, tout -autour de nous, des bruits de verrerie brisée, des craquements et un -fracas de maçonnerie qui s’écroule; au même moment le plafond s’abattit -sur nous, se brisant en une multitude de fragments sur nos têtes. Je fus -projeté contre la poignée du four, renversé sur le plancher et je restai -étourdi. Mon évanouissement dura longtemps, me dit le vicaire; quand je -repris mes sens nous étions encore dans les ténèbres et il me tamponnait -avec une compresse, tandis que sa figure, comme je m’en aperçus après, -était couverte du sang d’une blessure qu’il avait reçue au front. - -Pendant un certain temps, il me fut impossible de me rappeler ce qui -était arrivé. Puis les choses me revinrent lentement et je sentis à ma -tempe la douleur d’une contusion. - ---Vous sentez-vous mieux? demanda le vicaire à voix très basse. - -A la fin, je pus lui répondre et cherchai à me redresser. - ---Ne bougez pas, dit-il; le plancher est couvert de débris de vaisselle. -Vous ne pouvez guère remuer sans faire de bruit, et je crois bien qu’ -«ils» sont là, dehors. - -Nous demeurâmes un instant assis, dans un grand silence et retenant -notre souffle. Tout semblait mortellement tranquille, bien que de temps -en temps autour de nous quelque chose, plâtras ou morceau de brique, -tombât avec un bruit qui retentissait partout. Au dehors et très près, -s’entendait un grincement métallique intermittent. - ---Entendez-vous? demanda le vicaire, quand le bruit se produisit de -nouveau. - ---Oui, répondis-je, mais qu’est-ce? - ---Un Marsien! dit le vicaire. - -J’écoutai de nouveau. - ---Ça ne ressemble pas au bruit du Rayon Ardent, dis-je, et pendant un -moment j’inclinai à croire que l’une des grandes machines avait trébuché -contre la maison, comme j’en avais vu se heurter à la tour de l’église -de Shepperton. - -Notre situation était si étrange et si incompréhensible que, pendant -trois ou quatre heures, jusqu’à ce que vînt l’aurore, nous bougeâmes à -peine. Alors, la lumière s’infiltra, non pas par la fenêtre qui demeura -obscure, mais par une ouverture triangulaire entre une poutre et un tas -de briques rompues, dans le mur derrière nous. Pour la première fois -nous pûmes vaguement apercevoir l’intérieur de la cuisine. - -La fenêtre avait cédé sous une masse de terre végétale qui, recouvrant -la table où nous avions pris notre repas, arrivait jusqu’à nos pieds. Au -dehors le sol était entassé très haut contre la maison; dans l’embrasure -de la fenêtre, nous pouvions voir un fragment de conduite d’eau -arrachée. Le plancher était jonché de quincaillerie brisée; l’extrémité -de la cuisine, accotée contre la maison, avait été écrasée et comme le -jour entrait par là, il était évident que la plus grande partie de la -maison s’était écroulée. Contrastant vivement avec ces ruines, le -dressoir net et propre, teinté de vert pâle--le vernis à la mode--était -resté debout avec un certain nombre d’ustensiles de cuivre et d’étain; -le papier peint imitait des carreaux de faïence bleus et blancs et une -couple de gravures-primes coloriées flottait au mur de la cuisine, -au-dessus du fourneau. - -Quand l’aube devint plus claire, nous pûmes mieux distinguer, à travers -la brèche du mur, le corps d’un Marsien, en sentinelle, sans doute, -auprès d’un cylindre encore étincelant. A cette vue, nous nous retirâmes -à quatre pattes avec toutes les précautions possibles, hors de la -demi-clarté de la cuisine, dans l’obscurité de la laverie. - -Brusquement, me vint à l’esprit l’exacte interprétation de ces choses. - ---Le cinquième cylindre, murmurai-je, le cinquième projectile de Mars -est tombé sur la maison et l’a enterrée sous ses ruines. - -Un instant le vicaire garda le silence, puis il murmura: - ---Dieu aie pitié de nous! - -Je l’entendis bientôt pleurnicher tout seul. - -A part le bruit qu’il faisait, nous étions absolument tranquilles dans -la laverie. Pour ma part, j’osais à peine respirer et je restais assis, -les yeux fixés sur la faible clarté qu’encadrait la porte de la cuisine. -J’apercevais juste la figure du vicaire, un ovale indistinct, son -faux-col et ses manchettes. Au dehors commença un martellement -métallique, puis il y eut une sorte de cri violent et ensuite, après un -intervalle de silence, un sifflement pareil à celui d’une machine à -vapeur. Ces bruits, pour la plupart problématiques, se continuèrent par -intermittences, et semblèrent devenir plus fréquents à mesure que le -temps passait. Bientôt, des secousses cadencées et des vibrations, qui -faisaient tout trembler autour de nous, firent sans interruption sauter -et résonner la vaisselle de l’office. Une fois, la lueur fut éclipsée et -le fantastique cadre de la porte de la cuisine devint absolument sombre; -nous dûmes rester blottis pendant maintes heures, silencieux et -tremblants, jusqu’à ce que notre attention lasse défaillit... - -Enfin, je m’éveillai, très affamé. Je suis enclin à croire que la plus -grande partie de la journée dut s’écouler avant que nous ne nous -réveillions. Ma faim était si impérieuse qu’elle m’obligea à bouger. Je -dis au vicaire que j’allais chercher de la nourriture et me dirigeai à -tâtons vers l’office. - -Il ne me répondit pas, mais dès que j’eus commencé à manger, le léger -bruit que je faisais le décida à se remuer, et je l’entendis venir en -rampant. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XIX - -DANS LA MAISON EN RUINES - - -Après avoir mangé, nous regagnâmes la laverie, et je dus alors -m’assoupir de nouveau, car, m’éveillant tout à coup, je me trouvai seul. -Les secousses régulières continuaient avec une persistance pénible. -J’appelai plusieurs fois le vicaire à voix basse et me dirigeai à la fin -du côté de la cuisine. Il faisait encore jour et je l’aperçus à l’autre -bout de la pièce contre la brèche triangulaire qui donnait vue sur les -Marsiens. Ses épaules étaient courbées, de sorte que je ne pouvais voir -sa tête. - -J’entendais des bruits assez semblables à ceux de machines d’usines, et -tout était ébranlé par les vibrations cadencées. A travers l’ouverture -du mur, je pouvais voir la cime d’un arbre teintée d’or, et le bleu -profond du ciel crépusculaire et tranquille. Pendant une minute ou deux, -je restai là, regardant le vicaire, puis j’avançai pas à pas et avec -d’extrêmes précautions au milieu des débris de vaisselle qui -encombraient le plancher. - -Je touchai la jambe du vicaire et il tressaillit si violemment qu’un -fragment de la muraille se détacha et tomba au dehors avec fracas. Je -lui saisis le bras, craignant qu’il ne se mît à crier, et pendant un -long moment nous demeurâmes terrés là, immobiles. Puis je me retournai -pour voir ce qui restait de notre rempart. Le plâtre, en se détachant, -avait ouvert une fente verticale dans les décombres et, me soulevant -avec précaution contre une poutre, je pouvais voir par cette brèche ce -qu’était devenue la tranquille route suburbaine de la veille. Combien -vaste était le changement que nous pouvions ainsi contempler! - -Le cinquième cylindre avait dû tomber au plein milieu de la maison que -nous avions d’abord visitée. Le bâtiment avait disparu, complètement -écrasé, pulvérisé et dispersé par le choc. Le cylindre s’était enfoncé -plus profondément que les fondations dans un trou beaucoup plus grand -que celui que j’avais vu à Woking. Le sol avait éclaboussé, de tous les -côtés, sous cette terrible chute--«éclaboussé» est le seul mot--des tas -énormes de terre qui cachaient les maisons voisines. Il s’était comporté -exactement comme de la boue sous un violent coup de marteau. Notre -maison s’était écroulée en arrière; la façade, même celle du -rez-de-chaussée, avait été complètement détruite; par hasard, la cuisine -et la laverie avaient échappé et étaient enterrées sous la terre et les -décombres; nous étions enfermés de toutes parts sous des tonnes de -terre, sauf du côté du cylindre; nous nous trouvions donc exactement sur -le bord du grand trou circulaire que les Marsiens étaient occupés à -faire; les sons sourds et réguliers que nous entendions venaient -évidemment de derrière nous et, de temps en temps, une brillante vapeur -grise montait comme un voile devant l’ouverture de notre cachette. - -Au centre du trou, le cylindre était déjà ouvert; sur le bord opposé, -parmi la terre, le gravier et les arbustes brisés, l’une des grandes -machines des Marsiens, abandonnée par son occupant, se tenait debout, -raide et géante, contre le ciel du soir. Bien que, pour plus de -commodité, je les aie décrits en premier lieu, je n’aperçus d’abord -presque rien du trou ni du cylindre; mon attention fut absorbée par un -extraordinaire et scintillant mécanisme que je voyais à l’œuvre au fond -de l’excavation, et parmi les étranges créatures, qui rampaient -péniblement et lentement sur les tas de terre. - -Le mécanisme, certainement, frappa d’abord ma curiosité. C’était un de -ces systèmes compliqués, qu’on a appelés depuis Mains-Machines, et dont -l’étude a donné déjà une si puissante impulsion au développement de la -mécanique terrestre. Telle qu’elle m’apparut, elle présentait l’aspect -d’une sorte d’araignée métallique avec cinq jambes articulées et agiles, -ayant autour de son corps un nombre extraordinaire de barres, de leviers -articulés, et de tentacules qui touchaient et prenaient. La plupart de -ses bras étaient repliés, mais avec trois longs tentacules elle -attrapait des tringles, des plaques, des barres qui garnissaient le -couvercle et apparemment renforçaient les parois du cylindre. A mesure -que les tentacules les prenaient, tous ces objets étaient déposés sur un -tertre aplani. - -Le mouvement de la machine était si rapide, si complexe et si parfait -que, malgré les reflets métalliques, je ne pus croire au premier abord -que ce fût un mécanisme. Les engins de combat étaient coordonnés et -animés à un degré extraordinaire, mais rien en comparaison de ceci. Ceux -qui n’ont pas vu ces constructions, et n’ont pour se renseigner que les -imaginations des dessinateurs, ou les descriptions forcément imparfaites -de témoins oculaires, peuvent difficilement se faire une idée de -l’impression d’organismes vivants qu’elles donnaient. - -[Illustration] - -Je me rappelle les illustrations de l’une des premières brochures qui -prétendaient donner un récit complet de la guerre. Evidemment, l’artiste -n’avait fait qu’une étude hâtive des machines de combat et à cela se -bornait sa connaissance de la mécanique marsienne. Il avait représenté -des tripodes raides, sans aucune flexibilité ni souplesse, avec une -monotonie d’effet absolument trompeuse. La brochure qui contenait ces -renseignements eut une vogue considérable et je ne la mentionne ici que -pour mettre le lecteur en garde contre l’impression qu’il en peut -garder. Tout cela ne ressemblait pas plus aux Marsiens que je vis à -l’œuvre qu’un poupard de carton ne ressemble à un être humain. A mon -avis, la brochure, eût été bien meilleure sans ces illustrations. - -D’abord, ai-je dit, la Machine à Mains ne me donna pas l’impression d’un -mécanisme, mais plutôt d’une créature assez semblable à un crabe, avec -un tégument étincelant, qui était le Marsien, actionnant et contrôlant -les mouvements de ses membres multiples au moyen de ses délicats -tentacules, et semblant être, simplement, l’équivalent de la partie -cérébrale du crabe. Je perçus alors la ressemblance de son tégument -gris-brun, brillant, ayant l’aspect du cuir, avec celui des autres corps -rampants environnants et la véritable nature de cet adroit ouvrier -m’apparut sous son vrai jour. Après cette découverte, mon intérêt se -porta vers les autres créatures,--les Marsiens réels. J’avais eu d’eux, -déjà, une impression passagère, et la nausée que j’avais ressentie alors -ne revint pas troubler mon observation. D’ailleurs, j’étais bien caché -et immobile, sans aucune nécessité de bouger. - -Je voyais maintenant que c’étaient les créatures les moins terrestres -qu’il soit possible de concevoir. Ils étaient formés d’un grand corps -rond, ou plutôt d’une grande tête ronde d’environ quatre pieds de -diamètre et pourvue d’une figure. Cette face n’avait pas de narines--à -vrai dire les Marsiens ne semblent pas avoir été doués de l’odorat--mais -possédait deux grands yeux sombres, immédiatement au-dessous desquels se -trouvait une sorte de bec cartilagineux. Derrière cette tête ou ce -corps--car je ne sais vraiment lequel de ces deux termes employer--était -une seule surface tympanique tendue, qu’on a su depuis être -anatomiquement une oreille, encore qu’elle dût leur être presque -entièrement inutile dans notre atmosphère trop dense. En groupe autour -de la bouche, seize tentacules minces, presque des lanières, étaient -disposés en deux faisceaux de huit chacun. Depuis lors, avec assez de -justesse, le professeur Stowes, le distingué anatomiste, a nommé ces -deux faisceaux des «mains». La première fois, même, que j’aperçus les -Marsiens, ils paraissaient s’efforcer de se soulever sur ces mains, mais -cela leur était naturellement impossible à cause de l’accroissement de -poids dû aux conditions terrestres. On peut avec raison supposer que, -dans la planète Mars, ils se meuvent sur ces mains avec facilité. - - Au centre du trou, le cylindre était déjà ouvert; sur le bord - opposé, parmi la terre, le gravier et les arbustes brisés, l’une - des grandes machines de combat des Marsiens, abandonnée par son - occupant, se tenait debout, raide et géante, contre le ciel du - soir. - - (CHAPITRE XIX) - - - - -[Illustration] - -Leur anatomie interne, comme la dissection l’a démontré depuis, était -également simple. La partie la plus importante de leur structure était -le cerveau qui envoyait aux yeux, à l’oreille et aux tentacules tactiles -des nerfs énormes. Ils avaient, de plus, des poumons complexes, dans -lesquels la bouche s’ouvrait immédiatement, ainsi que le cœur et ses -vaisseaux. La gêne pulmonaire que leur causaient la pesanteur et la -densité plus grande de l’atmosphère n’était que trop évidente aux -mouvements convulsifs de leur enveloppe extérieure. - -A cela se bornait l’ensemble des organes d’un Marsien. Aussi étrange que -cela puisse paraître à un être humain, tout le complexe appareil -digestif, qui constitue la plus grande partie de notre corps, n’existait -pas chez les Marsiens. Ils étaient des têtes, rien que des têtes. -Dépourvus d’entrailles, ils ne mangeaient pas et digéraient encore -moins. Au lieu de cela, ils prenaient le sang frais d’autres créatures -vivantes et se l’ “injectaient” dans leurs propres veines. Je les ai vus -moi-même se livrer à cette opération et je le mentionnerai quand le -moment sera venu. Mais si excessif que puisse paraître mon dégoût, je ne -puis me résoudre à décrire une chose dont je ne pus endurer la vue -jusqu’au bout. Qu’il suffise de savoir qu’ayant recueilli le sang d’un -être encore vivant--dans la plupart des cas, d’un être humain--ce sang -était transvasé au moyen d’une sorte de minuscule pipette dans un canal -récepteur. - -Sans aucun doute, nous éprouvons à la simple idée de cette opération une -répulsion horrifiée, mais, en même temps, réfléchissons combien nos -habitudes carnivores sembleraient répugnantes à un lapin doué -d’intelligence. - -Les avantages physiologiques de ce procédé d’injection sont indéniables, -si l’on pense à l’énorme perte de temps et d’énergie humaine -qu’occasionne la nécessité de manger et de digérer. Nos corps sont en -grande partie composés de glandes, de tubes et d’organes occupés sans -cesse à convertir en sang une nourriture hétérogène. Les opérations -digestives et leur réaction sur le système nerveux sapent notre force et -tourmentent notre esprit. Les hommes sont heureux ou misérables selon -qu’ils ont le foie plus ou moins bien portant ou des glandes gastriques -plus ou moins saines. Mais les Marsiens échappaient à ces fluctuations -organiques des sentiments et des émotions. - -[Illustration] - -Leur indéniable préférence pour les hommes, comme source de nourriture, -s’explique en partie par la nature des restes des victimes qu’ils -avaient amenées avec eux comme provisions de voyage. Ces êtres, à en -juger par les fragments ratatinés qui restèrent au pouvoir des humains, -étaient bipèdes, pourvus d’un squelette siliceux sans -consistance--presque semblable à celui des éponges siliceuses--et d’une -faible musculature; ils avaient une taille d’environ six pieds de haut, -la tête ronde et droite, de larges yeux dans des orbitres très dures. -Les Marsiens devaient en avoir apporté deux ou trois dans chacun de -leurs cylindres, et tous avaient été tués avant d’atteindre la terre. -Cela valut aussi bien pour eux, car le simple effort de vouloir se -mettre debout sur le sol de notre planète aurait sans doute brisé tous -les os de leurs corps. - -[Illustration] - -Puisque j’ai entamé cette description, je puis donner ici certains -autres détails qui, encore que nous les ayons remarqués par la suite -seulement, permettront au lecteur qui les connaîtrait mal de se faire -une idée plus claire de ces désagréables envahisseurs. - -En trois autres points, leur physiologie différait étrangement de la -nôtre. Leurs organismes ne dormaient jamais, pas plus que ne dort le -cœur de l’homme. Puisqu’ils n’avaient aucun vaste mécanisme musculaire à -récupérer, ils ignoraient le périodique retour du sommeil. Ils ne -devaient ressentir, semble-t-il, que peu ou pas de fatigue. Sur la -terre, ils ne purent jamais se mouvoir sans de grands efforts et -cependant ils conservèrent jusqu’au bout leur activité. En vingt-quatre -heures, ils fournissaient vingt-quatre heures de travail, comme c’est -peut-être le cas ici-bas avec les fourmis. - -D’autre part, si étonnant que cela paraisse dans un monde sexué, les -Marsiens étaient absolument dénués de sexe et devaient ignorer, par -conséquent, les émotions tumultueuses que fait naître cette différence -entre les humains. Un jeune Marsien, le fait est indiscutable, naquit -réellement ici-bas pendant la durée de la guerre; on le trouva attaché à -son parent, à son progéniteur, partiellement retenu à lui, à la façon -dont poussent les bulbes de lis ou les jeunes animalcules des polypiers -d’eau douce. - -Chez l’homme, chez tous les animaux d’un ordre élevé, une telle méthode -de génération a disparu; mais ce fut certainement, même ici-bas, la -méthode primitive. Parmi les animaux d’ordre inférieur, à partir même -des Tuniciers, ces premiers cousins des vertébrés, les deux procédés -coexistent, mais généralement la méthode sexuelle l’emporte sur l’autre. -Pourtant sur la planète Mars, le contraire apparemment se produit. - -Il est intéressant de faire remarquer qu’un certain auteur, d’une -réputation quasi-scientifique, écrivant longtemps avant l’invasion -marsienne, prévit pour l’homme une structure finale qui ne différait pas -grandement de la condition véritable des Marsiens. Je me souviens que sa -prophétie parut, en novembre ou en décembre 1892, dans une publication -depuis longtemps défunte, la “Pall Mall Budget,” et je me rappelle à ce -propos une caricature, publiée dans un périodique comique de l’époque -anté-marsienne: “Punch”. L’auteur expliquait, sur un ton presque -facétieux, que le perfectionnement incessant des appareils mécaniques -devait finalement amener la disparition des membres, comment la -perfection des inventions chimiques devait supprimer la digestion, -comment des organes tels que la chevelure, la partie externe du nez, les -dents, les oreilles, le menton, ne seraient bientôt plus des parties -essentielles du corps humain et comment la sélection naturelle -amènerait leur diminution progressive dans les temps à venir. Le cerveau -restait une nécessité cardinale. Une seule autre partie du corps avait -des chances de survivre, et c’était la main, “moyen d’information et -d’action du cerveau.” - -[Illustration] - -Beaucoup de vérités ont été dites en plaisantant, et nous possédons -indiscutablement dans les Marsiens l’accomplissement réel de cette -suppression du côté animal de l’organisme par l’intelligence. Il est à -mon avis absolument admissible que les Marsiens peuvent descendre -d’êtres assez semblables à nous, par suite d’un développement graduel du -cerveau et des mains--ces dernières se transformant en deux faisceaux de -tentacules--aux dépens du reste du corps. Sans le corps, le cerveau -deviendrait naturellement une intelligence plus égoïste, ne possédant -plus rien du substratum émotionnel de l’être humain. - -Le dernier point saillant par lequel le système vital de ces créatures -différait du nôtre pouvait être regardé comme un détail trivial et sans -importance. Les micro-organismes, qui causent, sur terre, tant de -maladies et de souffrances, étaient inconnus sur la planète Mars, soit -qu’ils n’y aient jamais paru, soit que la science et l’hygiène -marsiennes les aient éliminés depuis des âges. Des centaines de -maladies, toutes les fièvres et toutes les contagions de la vie humaine, -la tuberculose, les cancers, les tumeurs et autres états morbides -n’intervinrent jamais dans leur existence et puisqu’il s’agit ici des -différences entre la vie à la surface de la planète Mars et la vie -terrestre, je puis dire un mot des curieuses conjectures faites au sujet -de l’Herbe Rouge. - -Apparemment, le règne végétal dans Mars, au lieu d’avoir le vert pour -couleur dominante, est d’une vive teinte rouge-sang. En tous les -cas, les semences que les Marsiens--intentionnellement ou -accidentellement--apportèrent avec eux donnèrent toujours naissance à -des pousses rougeâtres. Seule pourtant, la plante connue sous le nom -populaire d’Herbe Rouge réussit à entrer en compétition avec les -végétations terrestres. La variété rampante n’eut qu’une existence -transitoire et peu de gens l’ont vu croître. Néanmoins, pendant un -certain temps, l’Herbe Rouge crût avec une vigueur et une luxuriance -surprenantes. Le troisième ou le quatrième jour de notre emprisonnement, -elle avait envahi tout le talus du trou et ses tiges, qui ressemblaient -à celles du cactus, formaient une frange carminée autour de notre -lucarne triangulaire. Plus tard, je la trouvai dans toute la contrée et -particulièrement aux endroits où coulait quelque cours d’eau. - -Les Marsiens étaient pourvus, selon toute apparence, d’une sorte -d’organe de l’ouïe, un unique tympan rond placé derrière leur tête et -d’yeux ayant une portée visuelle peu sensiblement différente de la -nôtre, excepté que, selon Philips, le bleu et le violet devaient leur -paraître noir. On suppose généralement qu’ils communiquaient entre eux -par des sons et des gesticulations tentaculaires; c’est ce qui est -affirmé, du moins, dans la brochure remarquable, mais hâtivement -rédigée--écrite évidemment par quelqu’un qui ne fut pas témoin oculaire -des mouvements des Marsiens--à laquelle j’ai déjà fait allusion et qui a -été, jusqu’ici, la principale source d’information concernant ces êtres. -Or, aucun de ceux qui survécurent ne vit mieux que moi les Marsiens à -l’œuvre, sans que je veuille pour cela me glorifier d’une circonstance -purement accidentelle, mais le fait est exact. Aussi je puis affirmer -que je les ai maintes fois observés de très près, que j’ai vu quatre, -cinq et une fois six d’entre eux, exécutant indolemment ensemble les -opérations les plus compliquées et les plus élaborées, sans le moindre -son ni le moindre geste. Leur cri particulier précédait invariablement -leur espèce de repas; il n’avait aucune modulation et n’était, je crois, -en aucun sens un signal, mais simplement une expiration d’air, -nécessaire avant la succion. Je peux prétendre à une connaissance au -moins élémentaire de la psychologie et à ce sujet je suis -convaincu--aussi fermement qu’il est possible de l’être--que les -Marsiens échangeaient leurs pensées sans aucun intermédiaire physique et -j’ai acquis cette conviction malgré mes doutes antérieurs et de fortes -préventions. Avant l’invasion marsienne, comme quelque lecteur se le -rappellera peut-être, j’avais, avec quelque véhémence, essayé de réfuter -la transmission de la pensée et les théories télépathiques. - -Les Marsiens ne portaient aucun vêtement. Leurs idées sur le décorum et -les ornements extérieurs étaient nécessairement différentes des nôtres -et ils n’étaient nécessairement pas seulement beaucoup moins sensibles -aux changements de température que nous ne le sommes, mais les -changements de pression atmosphérique ne semblent pas avoir sérieusement -affecté leur santé. Pourtant, s’ils ne portaient aucun vêtement, -d’autres additions artificielles à leurs ressources leur donnaient une -grande supériorité sur l’homme. Nous autres, humains, avec nos cycles et -nos patins de route, avec les machines volantes Lilienthal, avec nos -bâtons et nos canons, ne sommes encore qu’au début de l’évolution au -terme de laquelle les Marsiens sont parvenus. En réalité, ils se sont -transformés en simples cerveaux, revêtant des corps divers suivant leurs -besoins différents, de la même façon que nous revêtons nos divers -costumes et prenons une bicyclette pour une course pressée ou un -parapluie s’il pleut. Rien peut-être, dans tous leurs appareils, n’est -plus surprenant pour l’homme que l’absence de la “roue,” ce trait -dominant de presque tous les mécanismes humains. Parmi toutes les choses -qu’ils apportèrent sur la terre, rien n’indique qu’ils emploient le -cercle. On se serait attendu du moins à le trouver dans leurs appareils -de locomotion. A ce propos, il est curieux de remarquer que, même -ici-bas, la nature paraît avoir dédaigné la roue ou qu’elle lui ait -préféré d’autres moyens. Non seulement les Marsiens ne connaissent pas -la roue--ce qui est incroyable--ou s’abstenaient de l’employer, mais -même ils se servaient singulièrement peu, dans leurs appareils, du pivot -mobile avec des mouvements circulaires dans un seul plan. Presque tous -les joints de leurs mécanismes présentent un système compliqué de -coulisses se mouvant sur de petits appuis et des coussinets de friction - - C’était l’un de ces systèmes compliqués, qu’on a appelés depuis - Mains-Machines. Telle qu’elle m’apparut, elle présentait l’aspect - d’une sorte d’araignée métallique avec cinq jambes articulées et - agiles, ayant autour de son corps un nombre extraordinaire de - barres, de leviers articulés, et de tentacules qui touchaient et - prenaient. La plupart de ses bras étaient repliés, mais avec trois - longs tentacules elle attrapait des tringles, des plaques, des - barres qui garnissaient le couvercle et apparemment renforçaient - les parois du cylindre. - - (CHAPITRE XIX) - - - - -[Illustration] - -superbement courbés. Pendant que nous en sommes à ces détails, -remarquons que leurs leviers très longs étaient, dans la plupart des -cas, actionnés par une sorte de musculature composée de disques enfermés -dans une gaine élastique. Si l’on faisait passer à travers ces disques -un courant électrique, ils étaient polarisés étroitement et puissamment. -De cette façon était atteint ce curieux parallélisme avec les mouvements -animaux qui était chez eux si surprenant et si troublant pour -l’observateur humain. Des muscles du même genre abondaient dans les -membres de la machine que je vis en train de décharger le cylindre, -lorsque je regardai la première fois par la fente. Elle semblait -infiniment plus animée que les réels Marsiens, gisant plus loin en plein -soleil, haletant, agitant vainement leurs tentacules et se remuant avec -de pénibles efforts, après leur immense voyage à travers l’espace. - -[Illustration] - -Tandis que j’observais encore leurs mouvements affaiblis et que je -notais chaque étrange détail de leur forme, le vicaire me rappela -soudain sa présence en me tirant violemment par le bras. Je tournai la -tête pour voir une figure renfrognée et des lèvres silencieuses mais -éloquentes. Il voulait aussi regarder par la fente devant laquelle on ne -pouvait se mettre qu’un à la fois et je dus, tandis que le vicaire -jouissait de ce privilège, interrompre pendant un moment mes -observations. - -Quand je revins à mon poste, l’active machine avait déjà assemblé -plusieurs des pièces qu’elle avait retirées du cylindre et le nouvel -appareil qu’elle construisait prenait une forme d’une ressemblance -évidente avec la sienne; vers le bas à gauche se voyait maintenant un -petit mécanisme qui lançait des jets de vapeur verte en tournant autour -du trou, fort occupé à régulariser l’ouverture, creusant, extrayant et -entassant la terre avec méthode et discernement. C’était là la cause des -battements réguliers et des chocs rythmiques qui avaient fait pendant -longtemps trembler notre refuge. Tout en travaillant, il faisait -entendre une sorte de sifflement incessant. Autant que je pus m’en -rendre compte, la machine allait seule, sans être nullement dirigée par -un Marsien. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XX - -LES JOURS D’EMPRISONNEMENT - - -L’arrivée d’une seconde machine de combat nous fit abandonner notre -lucarne pour nous retirer dans la laverie, car nous avions peur que, de -sa hauteur, le Marsien pût nous apercevoir derrière notre barrière. Plus -tard, nous nous sentîmes moins en danger d’être découverts, car, pour -des yeux éblouis par l’éclat du soleil, notre refuge devait sembler un -impénétrable trou de ténèbres; mais tout d’abord, au moindre mouvement -d’approche, nous regagnions en hâte la laverie, le cœur battant à tout -rompre. Cependant, malgré le danger effrayant que nous courions, notre -curiosité était irrésistible. Je me rappelle maintenant, avec une sorte -d’étonnement, qu’en dépit du danger infini où nous étions de mourir de -faim ou d’une mort plus terrible encore, nous nous disputions durement -l’horrible privilège de voir ce qui se passait à l’extérieur. Nous -traversions la cuisine à une allure grotesque, entre la précipitation -et la crainte de faire du bruit, nous poussant, nous bousculant et nous -frappant, à deux doigts de la mort. - -Le fait est que nous avions des dispositions et des habitudes de penser -et d’agir absolument incompatibles; le danger et l’isolement dans lequel -nous étions accentuaient encore cette incompatibilité. A Halliford, -j’avais pris en haine les simagrées et les exclamations inutiles, la -stupide rigidité d’esprit du vicaire. Ses murmures et ses monologues -interminables gênaient les efforts que je faisais pour réfléchir et -combiner quelque projet de fuite, et j’en arrivais parfois, de ne -pouvoir y échapper, à un véritable état d’exaspération. Il n’était pas -plus qu’une femme, capable de se contenir. Pendant des heures entières, -il se mettait à pleurer et je crois vraiment que, jusqu’à la fin, cet -enfant gâté de la vie pensa que ses larmes étaient en quelque manière -efficaces. Il me fallait rester assis, dans les ténèbres, sans pouvoir, -à cause de ses importunités, détacher de lui mon esprit. Il mangeait -plus que moi et je lui disais en vain que notre seule chance de salut -était de demeurer dans cette maison jusqu’à ce que les Marsiens en aient -fini avec leur cylindre et que, dans cette attente probablement longue, -le moment viendrait où nous manquerions de nourriture. Il mangeait et il -buvait par accès, faisant ainsi de gros repas à de longs intervalles, et -il dormait fort peu. - -[Illustration] - -A mesure que les jours passaient, sa parfaite insouciance de toute -précaution augmenta tellement notre détresse et notre danger que je dus, -si dur que cela fût pour moi, recourir à des menaces et finalement à des -voies de fait. Cela le mit à la raison pendant un certain temps. Mais -c’était une de ces faibles créatures, toutes de souplesse rusée, qui -n’osent regarder en face ni Dieu ni homme, pas même s’affronter -soi-même, âmes dépourvues de fierté, timorées, anémiques, haïssables. - -Il m’est infiniment désagréable de me rappeler et de relater ces choses, -mais je le fais quand même pour qu’il ne manque rien à mon récit. Ceux -qui n’ont pas connu ces sombres et terribles aspects de la vie blâmeront -assez facilement ma brutalité, mon accès de fureur dans la tragédie -finale; car ils savent mieux que personne ce qui est mal, et non ce qui -devient possible pour un homme torturé. Mais ceux qui ont traversé les -mêmes ténèbres, qui sont descendus au fond des choses, ceux-là auront -une charité plus large. - -Tandis que dans notre refuge nous nous disputions à voix basse, en une -obscure et vague contestation de murmures, nous arrachant la nourriture -et la boisson, nous tordant les mains et nous frappant, au dehors, sous -l’impitoyable soleil de ce terrible juin, était l’étrange merveille, la -surprenante activité des Marsiens dans leur fosse. Je reviens maintenant -à mes premières expériences. Après un long délai, je m’aventurai à la -lucarne et je m’aperçus que les nouveaux venus étaient renforcés -maintenant par les occupants de trois des machines de combat. Ces -derniers avaient apporté avec eux certains appareils inconnus qui -étaient disposés méthodiquement autour du cylindre. La seconde Machine à -Mains était maintenant achevée et elle était fort occupée à manier un -des nouveaux appareils que l’une des grandes machines avait apportés. -C’était un objet ayant la forme d’un de ces grands bidons dans lesquels -on transporte le lait, au-dessus duquel oscillait un récipient en forme -de poire, d’où s’échappait un filet de poudre blanche qui tombait -au-dessous dans un bassin circulaire. - -Le mouvement oscillatoire était imprimé à cet objet par l’un des -tentacules de la Machine à Mains. Avec deux appendices spatulés, la -machine extrayait de l’argile qu’elle versait dans le récipient -supérieur, tandis qu’avec un autre bras elle ouvrait régulièrement une -porte et ôtait, de la partie moyenne de la machine, des scories roussies -et noires. Un autre tentacule métallique dirigeait la poudre du bassin -au long d’un canal à côtes, vers un récepteur qui était caché à ma vue -par le monticule de poussière bleuâtre. De cet invisible récepteur -montait verticalement, dans l’air tranquille, un mince filet de fumée -verte. Pendant que je regardais, la machine, avec un faible tintement -musical, étendit, à la façon d’un télescope, un tentacule, qui, simple -saillie le moment précédent, s’allongea jusqu’à ce que son extrémité eût -disparu derrière le tas d’argile. Une seconde après, il soulevait une -barre d’aluminium blanc pas encore terni et d’une clarté éblouissante, -et la déposait sur une pile de barres identiques disposées au bord de la -fosse. Entre le moment où le soleil se coucha et celui où parurent les -étoiles, cette habile machine dut fabriquer plus d’une centaine de ces -barres et le tas de poussière bleuâtre s’éleva peu à peu, jusqu’à ce -qu’il eût atteint le rebord du talus. - -Le contraste entre les mouvements rapides et compliqués de ces appareils -et - - Je me mis à observer de près cette machine de combat, m’assurant - pour la première fois que l’espèce de capuchon contenait réellement - un Marsien. - - (CHAPITRE XX) - - - - -[Illustration] - -l’inertie gauche et haletante de ceux qui les dirigeaient était des plus -vifs, et pendant plusieurs jours je dus me répéter, sans parvenir à le -croire, que ces derniers étaient réellement des êtres vivants. - -C’est le vicaire qui était à notre poste d’observation quand les -premiers humains furent amenés au cylindre. J’étais assis plus bas, -ramassé sur moi-même et écoutant de toutes mes oreilles. Il eut un -soudain mouvement de recul, et, croyant que nous avions été aperçus, -j’eus un spasme de terreur. Il se laissa glisser parmi les décombres et -vint se blottir près de moi dans les ténèbres, gesticulant en silence; -pendant un instant je partageai sa terreur. Comprenant à ses gestes -qu’il me laissait la possession de la lucarne et ma curiosité me rendant -bientôt tout mon courage, je me levai, l’enjambai et me hissai jusqu’à -l’ouverture. D’abord, je ne pus voir aucune cause à son effroi. La nuit -maintenant était tombée, les étoiles brillaient faiblement, mais le trou -était éclairé par les flammes vertes et vacillantes de la machine qui -fabriquait les barres d’aluminium. La scène entière était un tableau -tremblotant de lueurs vertes et d’ombres noires, vagues et mouvantes, -étrangement fatigant à la vue. Au-dessus et en tous sens, se souciant -peu de tout cela, voletaient les chauves-souris. On n’apercevait plus de -Marsiens rampants, le monticule de poudre vert-bleu s’était tellement -accru qu’il les dissimulait à ma vue, et une machine de combat, les -jambes repliées, accroupie et diminuée, se voyait de l’autre côté du -trou. Alors, par-dessus le tapage de ces machines en action, me parvint -un soupçon de voix humaines, que je n’accueillis d’abord que pour le -repousser. - -Je me mis à observer de près cette machine de combat, m’assurant pour la -première fois que l’espèce de capuchon contenait réellement un Marsien. -Quand les flammes vertes s’élevaient, je pouvais voir le reflet huileux -de son tégument et l’éclat de ses yeux. Tout à coup, j’entendis un cri -et je vis un long tentacule atteindre, par-dessus l’épaule de la -machine, jusqu’à une petite cage qui faisait saillie sur le dos. Alors -quelque chose qui se débattait violemment fut soulevé contre le ciel, -énigme vague et sombre contre la voûte étoilée, et au moment où cet -objet noir était ramené plus bas, je vis à la clarté verte de la flamme -que c’était un homme. Pendant un moment il fut clairement visible. -C’était, en effet, un homme d’âge moyen, vigoureux, plein de santé et -bien mis; trois jours auparavant il devait, personnage d’importance, se -promener à travers le monde. Je pus voir ses yeux terrifiés et les -reflets de la flamme sur ses boutons et sa chaîne de montre. Il disparut -derrière le monticule et pendant un certain temps il n’y eut pas un -bruit. Alors commença une série de cris humains, et, de la part des -Marsiens, un bruit continu et joyeux... - -Je descendis du tas de décombres, me remis sur pieds, me bouchai les -oreilles et me réfugiai dans la laverie. Le vicaire, qui était resté -accroupi, silencieux, les bras sur la tête, leva les yeux comme je -passais, se mit à crier très fort à cet abandon et me rejoignit en -courant... - -Cette nuit-là, cachés dans la laverie, suspendus entre notre horreur et -l’horrible fascination de la lucarne, j’essayai en vain, bien que -j’eusse conscience de la nécessité urgente d’agir, d’échafauder un plan -d’évasion; mais le second jour, il me fut possible d’envisager avec -lucidité notre position. Le vicaire, je m’en aperçus bien, était -complètement incapable de donner un avis utile; ces étranges terreurs -lui avaient enlevé toute raison et toute réflexion et il n’était plus -capable que de suivre son premier mouvement. Il était en réalité -descendu au niveau de l’animal. Mais néanmoins, je me résolus à en -finir, et à mesure que j’examinai les faits, je m’aperçus que, si -terrible que pût être notre situation, il n’y avait encore aucune raison -de désespérer absolument. Notre principale chance était que les Marsiens -ne fissent de leur fosse qu’un campement temporaire; au cas même où ils -le conserveraient d’une façon permanente, ils ne croiraient probablement -pas nécessaire de le garder et nous avions quand même là une chance -d’échapper. Je pesai soigneusement aussi la possibilité de creuser une -voie souterraine dans la direction opposée au cylindre; mais les chances -d’aller sortir à portée de vue de quelque machine de combat en -sentinelle semblèrent d’abord trop nombreuses. Il m’aurait, d’ailleurs, -fallu faire tout le travail moi-même, car le vicaire ne pouvait m’être -d’aucun secours. - -[Illustration] - -Si ma mémoire est exacte, c’est le troisième jour que je vis tuer l’être -humain. Ce fut la seule occasion où j’aie vu réellement un Marsien -prendre de la nourriture. Après cette expérience, j’évitai l’ouverture -du mur pendant une journée presque entière. J’allai dans la laverie, -enlevai la porte et me mis à creuser plusieurs heures de suite avec ma -hachette, faisant le moins de bruit possible; mais quand j’eus réussi à -faire un trou profond d’une couple de pieds, la terre fraîchement -entassée contre la maison s’écroula bruyamment et je n’osai pas -continuer. Je perdis courage et demeurai étendu sur le sol pendant -longtemps, n’ayant même plus l’idée de bouger. Après cela, j’abandonnai -définitivement l’idée d’échapper par une tranchée. - -Ce n’est pas un mince témoignage en faveur de la puissance des Marsiens -que de dire qu’ils m’avaient fait, dès le premier abord, une impression -telle que je n’entretins guère l’espoir de nous voir délivrés par un -effort humain qui les détruirait. Mais la quatrième ou la cinquième -nuit, j’entendis un bruit sourd comme celui que produiraient de grosses -pièces d’artillerie. - -C’était très tard dans la nuit et la lune brillait d’un vif éclat. Les -Marsiens avaient emporté ailleurs la machine à creuser et ils avaient -déserté l’endroit, ne laissant qu’une machine de combat au haut du talus -opposé et une Machine à Mains qui, sans que je pusse la voir, était à -l’œuvre dans un coin de la fosse immédiatement au-dessous de ma lucarne. -A part le pâle scintillement de la Machine à Mains, des bandes et des -taches de clair de lune blanc, la fosse était dans l’obscurité et de -même absolument tranquille, hormis le cliquetis de la machine. La nuit -était belle et sereine; une planète tentait de scintiller, mais la lune -semblait avoir pour elle seule le ciel. Un chien hurla et c’est ce bruit -familier qui me fit écouter. Alors, j’entendis distinctement de sourdes -détonations, comme si de gros canons avaient fait feu. J’en comptai six -très nettes, et après un long intervalle, six autres. Et ce fut tout. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XXI - -LA MORT DU VICAIRE - - -Le sixième jour, j’occupai pour la dernière fois notre poste -d’observation où bientôt je me trouvai seul. Au lieu de rester comme -d’habitude auprès de moi et de me disputer la lucarne, le vicaire était -retourné dans la laverie. Une pensée soudaine me frappa. Vivement et -sans bruit je traversai la cuisine: dans l’obscurité je l’entendis qui -buvait. J’étendis le bras et mes doigts saisirent une bouteille de vin. - -Il y eut, dans ces ténèbres, une lutte qui dura quelques instants. La -bouteille tomba et se brisa. Je lâchai prise et me relevai. Nous -restâmes immobiles, palpitants, nous menaçant à voix basse. A la fin, je -me plantai entre lui et la nourriture, lui faisant part de ma résolution -d’établir une discipline. Je divisai les provisions de l’office en -rations qui devaient durer dix jours. Je ne voulus pas le laisser manger -plus ce jour-là. Dans l’après-midi, il tenta de s’emparer de quelque -ration; je m’étais assoupi, mais à ce moment je m’éveillai. Pendant tout -un jour nous demeurâmes face à face, moi las, mais résolu, lui -pleurnichant et se plaignant de la faim. Cela ne dura, j’en suis sûr, -qu’un jour et qu’une nuit, mais il sembla alors, et il me semble encore -maintenant, que ce fut d’une longueur interminable. - -Ainsi notre incompatibilité s’était accrue au point de se terminer en un -conflit déclaré. Pendant deux longs jours nous nous disputâmes à voix -basse, argumentant et discutant âprement. Parfois, j’étais obligé de le -frapper follement du pied et des poings; d’autres fois je le cajolais et -tâchais de le convaincre; j’essayai même de le persuader en lui -abandonnant la dernière bouteille de vin, car il y avait une pompe où je -pouvais avoir de l’eau. Mais rien n’y fit, ni bonté ni violence: il -n’était accessible à aucune raison. Il ne voulut cesser ni ses attaques -pour essayer de prendre plus que sa ration, ni ses bruyants radotages; -il n’observait en rien les précautions les plus élémentaires pour rendre -notre emprisonnement supportable. Lentement, je commençai à me rendre -compte de la complète ruine de son intelligence, et m’aperçus enfin que -mon seul compagnon, dans ces ténèbres secrètes et malsaines, était un -être dément. - -D’après certains vagues souvenirs, je suis enclin à croire que mon -propre esprit battit aussi la campagne. Chaque fois que je m’endormais, -j’avais des rêves étranges et hideux. Bien que cela pût paraître -bizarre, je serais assez disposé à penser que la faiblesse et la démence -du vicaire me furent un salutaire avertissement, m’obligèrent à me -maintenir sain d’esprit. - -Le huitième jour, il commença à parler très haut et rien de ce que je -pus faire ne parvint à modérer son ton. - ---C’est juste, ô Dieu! répétait-il sans cesse. C’est juste. Que le -châtiment retombe sur moi et sur les miens. Nous avons péché! Nous ne -t’avons pas écouté! Il y avait partout des pauvres et des souffrants! On -les foulait aux pieds et je gardais le silence! Je prêchais une folie -acceptable par tous.--Mon Dieu! Quelle folie!--alors que j’aurais dû me -lever, quand même la mort m’eût été réservée, et appeler le monde à la -repentance... à la repentance!... Les oppresseurs des pauvres et des -malheureux!..... Le pressoir du Seigneur! - -Puis soudain, il en revenait à la nourriture que je maintenais hors de -sa portée, et il me priait, me suppliait, pleurait et finalement -menaçait. Bientôt, il prit un ton fort élevé--je l’invitai à crier moins -fort; alors, il vit que par ce moyen il aurait prise sur moi. Il me -menaça de crier plus fort encore et d’attirer sur nous l’attention des -Marsiens. J’avoue que cela m’effraya un moment; mais la moindre -concession eût diminué, dans une trop grande proportion, nos chances de -salut. Je le mis au défi, bien que je ne fusse nullement certain qu’il -ne mît sa menace à exécution. Mais ce jour-là du moins il ne le fit pas. -Il continua à parler, haussant insensiblement son ton, pendant les -huitième et neuvième journées presque entières, débitant des menaces, -des supplications, au milieu d’un torrent de phrases où il exprimait une -repentance à moitié stupide et toujours futile d’avoir négligé le -service du Seigneur, et je me sentis une grande pitié pour lui. Il finit -par s’endormir quelque temps, mais il reprit bientôt avec une nouvelle -ardeur, criant si fort qu’il devint absolument nécessaire pour moi de le -faire taire par tous les moyens. - ---Restez tranquille, implorai-je. - -Il se mit sur ses genoux, car jusqu’alors il avait été accroupi dans les -ténèbres, près de la batterie de cuisine. - ---Il y a trop longtemps que je reste tranquille! hurla-t-il, sur un ton -qui dut parvenir jusqu’au cylindre. Maintenant je dois aller porter mon -témoignage! Malheur à cette cité infidèle! Malédiction! Malheur! -Anathème! Malheur! Malheur aux habitants de la terre: à cause des autres -voix de la trompette...! - ---Taisez-vous! Pour l’amour de Dieu! dis-je en me mettant debout et -terrifié à l’idée que les Marsiens pouvaient nous entendre. - ---Non! cria le vicaire de toutes ses forces, se levant aussi et étendant -les bras. Parle! Il faut que je parle! La parole du Seigneur est sur -moi. - -En trois enjambées, il fut à la porte de la cuisine. - ---Il faut que j’aille apporter mon témoignage. Je n’ai déjà que trop -tardé. - -J’étendis le bras et j’atteignis dans l’ombre un couperet suspendu au -mur. En un instant, j’étais derrière lui, affolé de peur. Avant qu’il -n’arrivât au milieu de la cuisine, je l’avais rejoint. Par un dernier -sentiment humain, je retournai le tranchant et le frappai avec le dos. -Il tomba en avant de tout son long et resta étendu par terre. Je -trébuchai sur lui et demeurai un moment haletant. Il gisait inanimé. - -Tout à coup je perçus un bruit au dehors, des plâtras se détachèrent, -dégringolèrent et l’ouverture triangulaire du mur se trouva obstruée. Je -levai la tête et aperçus, à travers le trou, la partie inférieure d’une -Machine à Mains s’avançant lentement. L’un de ses membres agrippeurs se -déroula parmi les décombres, puis un autre parut, tâtonnant au milieu -des poutres écroulées. Je restai là, pétrifié, les yeux fixes. Alors je -vis, à travers une sorte de plaque vitrée située près du bord supérieur -de l’objet, la face--si l’on peut l’appeler ainsi--et les grands yeux -sombres d’un Marsien cherchant à pénétrer les ténèbres, puis un long -tentacule métallique qui serpenta par le trou en tâtant lentement les -objets. - -Avec un grand effort, je me retournai, me heurtai contre le corps du -vicaire et m’arrêtai à la porte de la laverie. Le tentacule maintenant -s’était avancé d’un mètre ou deux dans la pièce, se tortillant et se -tournant en tous les sens, avec des mouvements étranges et brusques. -Pendant un instant, cette marche lente et irrégulière me fascina. Avec -un cri faible et rauque, je me réfugiai tout au fond de la laverie, -tremblant violemment et à peine capable de me tenir debout. J’ouvris la -porte de la soute à charbon et je restai là dans les ténèbres, examinant -le seuil à peine éclairé de la cuisine, écoutant attentivement. Le -Marsien m’avait-il vu? Que pouvait-il faire maintenant? - -Derrière cette porte, quelque chose très doucement se mouvait en tout -sens; de temps en temps cela heurtait les cloisons ou reprenait ses -mouvements avec un faible tintement métallique, comme le bruit d’un -trousseau de clefs. Puis un corps lourd--je savais trop bien -lequel--fut traîné sur le carrelage de la cuisine jusqu’à l’ouverture. -Irrésistiblement attiré, je me glissai jusqu’à la porte et jetai un coup -d’œil dans la cuisine. Par le triangle de clarté extérieure, j’aperçus -le Marsien dans sa machine aux cent bras examinant la tête du vicaire. -Immédiatement, je pensai qu’il allait inférer ma présence par la marque -du coup que j’avais asséné. - -Je regagnai la soute à charbon, en refermai la porte et me mis à -entasser sur moi dans l’obscurité autant que je pus de charbon et de -bûches, en tâchant de faire le moins de bruit possible. A tout instant -je demeurais rigide, écoutant si le Marsien avait de nouveau passé ses -tentacules par l’ouverture. - -Alors, reprit le faible cliquetis métallique. Bientôt, je l’entendis -plus proche--dans la laverie, d’après ce que je pus en juger. J’eus -l’espoir que le tentacule ne serait pas assez long pour m’atteindre; il -passa, raclant légèrement la porte de la soute. Ce fut un siècle -d’attente presque intolérable, puis j’entendis remuer le loquet. Il -avait trouvé la porte! Le Marsien comprenait les serrures! - -Il ferrailla un instant et la porte s’ouvrit. - -Des ténèbres où j’étais, je pouvais juste apercevoir l’objet, -ressemblant à une trompe d’éléphant plus qu’à autre chose, s’agitant de -mon côté, touchant et examinant le mur, le charbon, le bois, le -plancher. Cela semblait être un gros ver noir, agitant de côté et -d’autre sa tête aveugle. - -Une fois même, il toucha le talon de ma bottine. Je fus sur le point de -crier, mais je mordis mon poing. Pendant un moment, il ne bougea plus: -j’aurais pu croire qu’il s’était retiré. Tout à coup, avec un brusque -déclic, il agrippa quelque chose--je me figurai que c’était moi!--et -parut sortir de la soute. Pendant un instant, je n’en fus pas sûr. -Apparemment, il avait pris un morceau de charbon pour l’examiner. - -Je profitai de ce moment de répit pour changer de position, car je me -sentais engourdi, et j’écoutai. Je murmurais des prières passionnées -pour échapper à ce danger. - -Soudain, j’entendis revenir vers moi le même bruit lent et net. -Lentement, lentement, il se rapprocha, raclant les murs et heurtant le -mobilier. - -Pendant que je restais attentif, doutant encore, la porte de la soute -fut vigoureusement heurtée et elle se ferma. J’entendis le tentacule -pénétrer dans l’office; il renversa des boîtes à biscuits, brisa une -bouteille et il y eut encore un choc violent contre la porte de la -soute. Puis le silence revint, qui se continua en une attente infinie. - -Etait-il parti? - -A la fin, je dus conclure qu’il s’était retiré. - -Il ne revint plus dans la laverie, mais pendant toute la dixième -journée, dans les ténèbres épaisses, je restai enseveli sous les bûches -et sous le charbon, n’osant même pas me glisser au dehors pour avoir le -peu d’eau qui m’était si nécessaire. Ce fut le lendemain seulement, le -onzième jour, que j’osai me risquer à chercher quelque chose à boire. - - - - -[Illustration] XXII - -LE SILENCE - - -Mon premier mouvement, avant d’aller dans l’office, fut de clore la -porte de communication entre la cuisine et la laverie. Mais l’office -était vide--les provisions avaient disparu jusqu’aux dernières bribes. -Le Marsien les avait sans doute enlevées le jour précédent. A cette -découverte, le désespoir m’accabla pour la première fois. Je ne pris -donc pas la moindre nourriture, ni le onzième, ni le douzième jour. - -D’abord ma bouche et ma gorge se desséchèrent et mes forces baissèrent -sensiblement. Je restais assis, au milieu de l’obscurité de la laverie, -dans un état d’abattement pitoyable. Je ne pouvais penser qu’à manger. -Je me figurais que j’étais devenu sourd, car les bruits que j’étais -accoutumé à entendre avaient complètement cessé aux alentours du -cylindre. Je ne me sentais pas assez de forces pour me glisser sans -bruit jusqu’à la lucarne, sans quoi j’y serais allé. - -Le douzième jour, ma gorge était tellement endolorie, qu’au risque -d’attirer les Marsiens j’essayai de faire aller la pompe grinçante -placée sur l’évier et je réussis à me procurer deux verres d’eau de -pluie noirâtre et boueuse. Ils me rafraîchirent néanmoins beaucoup et je -me sentis rassuré et enhardi par ce fait qu’aucun tentacule inquisiteur -ne suivit le bruit de la pompe. - - Puis un corps lourd--je savais trop bien lequel--fut traîné sur le - carrelage de la cuisine jusqu’à l’ouverture. - - (CHAPITRE XXI) - - - - -[Illustration] - -Pendant tous ces jours, divaguant et indécis, je pensai beaucoup au -vicaire et à la façon dont il était mort. - -Le treizième jour je bus encore un peu d’eau; je m’assoupis et rêvai -d’une façon incohérente de victuailles et de plans d’évasion vagues et -impossibles. Chaque fois, je rêvais de fantômes horribles, de la mort du -vicaire ou de somptueux dîners; mais endormi ou éveillé, je ressentais -de vives douleurs qui me poussaient à boire sans cesse. La clarté qui -pénétrait dans l’arrière-cuisine n’était plus grise, mais rouge. A mon -imagination bouleversée, cela semblait couleur de sang. - -Le quatorzième jour, je pénétrai dans la cuisine et je fus fort surpris -de trouver que les pousses de l’Herbe Rouge avaient envahi l’ouverture -du mur, transformant la demi-clarté de mon refuge en une obscurité -écarlate. - -De grand matin, le quinzième jour, j’entendis de la cuisine une suite de -bruits curieux et familiers, et, prêtant l’oreille, je crus reconnaître -le reniflement et les grattements d’un chien. Je fis quelques pas et -j’aperçus un museau qui passait entre les tiges rouges. Cela m’étonna -grandement. Quand il m’eut flairé, le chien aboya. - -Immédiatement, je pensai que si je réussissais à l’attirer sans bruit -dans la cuisine, je pourrais peut-être le tuer et le manger et, dans -tous les cas, il vaudrait mieux le tuer de peur que ses aboiements ou -ses allées et venues ne finissent par attirer l’attention des Marsiens. - -Je m’avançai à quatre pattes, l’appelant doucement; mais soudain il -retira sa tête et disparut. - -J’écoutai--puisque je n’étais pas sourd--et je me convainquis qu’il ne -devait plus y avoir personne à la fosse. J’entendis un bruit de -battement d’ailes et un rauque croassement, mais ce fut tout. - -Pendant très longtemps, je demeurai à l’ouverture de la brèche, sans -oser écarter les tiges rouges qui l’encombraient. Une fois ou deux, -j’entendis un faible grincement, comme des pattes de chien allant et -venant dans le sable au-dessous de moi; il y eut encore des -croassements, puis plus rien. A la fin, encouragé par ce silence, je -regardai. - -Excepté dans un coin, où une multitude de corbeaux sautillaient et se -battaient sur les squelettes des gens dont les Marsiens avaient absorbé -le sang, il n’y avait pas un être vivant dans la fosse. - -Je regardai de tous côtés, n’osant pas en croire mes yeux. Toutes les -machines étaient parties. A part l’énorme monticule de poudre gris-bleu -dans un coin, quelques barres d’aluminium dans un autre, les corbeaux et -les squelettes des morts, cet endroit n’était plus qu’un grand trou -circulaire creusé dans le sable. - -Peu à peu, je me glissai hors de la lucarne entre les herbes rouges et -je me mis debout sur un monceau de plâtras. Je pouvais voir dans toutes -les directions, sauf derrière moi, au nord, et nulle part il n’y avait -la moindre trace des Marsiens. Le sable dégringola sous mes pieds, mais -un peu plus loin les décombres offraient une pente praticable pour -gagner le sommet des ruines. J’avais une chance d’évasion et je me mis à -trembler. - -J’hésitai un instant, puis dans un accès de résolution désespérée, le -cœur me battant violemment, j’escaladai le tas de ruines sous lequel -j’avais été enterré si longtemps. - -Je jetai de nouveau les regards autour de moi. Vers le nord, pas plus -qu’ailleurs, aucun Marsien n’était visible. - -Lorsque, la dernière fois, j’avais traversé en plein jour cette partie -du village de Sheen, j’avais vu une route bordée de confortables maisons -blanches et rouges séparées par des jardins aux arbres abondants. -Maintenant j’étais debout sur un tas énorme de gravier, de terre et de -morceaux de briques où croissait une multitude de plantes rouges en -forme de cactus, montant jusqu’au genou, sans la moindre végétation -terrestre pour leur disputer le terrain. Les arbres autour de moi -étaient morts et dénudés, mais plus loin un enchevêtrement de filaments -rouges escaladait les troncs encore debout. - -Les maisons avaient toutes été saccagées, mais aucune n’avait été -brûlée; parfois leurs murs s’élevaient encore jusqu’au second étage, -avec des fenêtres arrachées et des portes brisées. L’Herbe Rouge -croissait en tumulte dans leurs chambres sans toits. - -Au-dessous de moi, était la grande fosse où les corbeaux se disputaient -les déchets des Marsiens; quelques oiseaux voletaient çà et là parmi les -ruines. Au loin, j’aperçus un chat maigre qui s’esquivait en rampant le -long d’un mur, mais nulle trace d’homme. - -Le jour, par contraste avec mon récent emprisonnement, me semblait d’une -clarté aveuglante. Une douce brise agitait mollement les Herbes Rouges -qui recouvraient le moindre fragment de sol. Oh! la douceur de l’air -frais qu’on respire! - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XXIII - -L’OUVRAGE DE QUINZE JOURS - - -Pendant un long moment, je restai debout, les jambes vacillantes sur le -monticule, me souciant peu de savoir si j’étais en sûreté. Dans l’infect -repaire d’où je sortais, toutes mes pensées avaient convergé sur notre -sécurité immédiate. Je n’avais pu me rendre compte de ce qui se passait -au dehors, dans le monde, et je ne m’attendais guère à cet effrayant et -peu ordinaire spectacle. Je croyais retrouver Sheen en ruines et je -contemplais une contrée sinistre et lugubre qui semblait appartenir à -une autre planète. - -Je ressentis alors une émotion des plus rares, une émotion cependant que -connaissent trop bien les pauvres animaux sur lesquels s’étend notre -domination. J’eus l’impression qu’aurait un lapin qui, à la place de son -terrier, trouverait tout à coup une douzaine de terrassiers creusant les -fondations d’une maison. Un premier indice qui se précisa bientôt -m’oppressa pendant de nombreux jours, et j’eus la révélation de mon -détrônement, la conviction que je n’étais plus un maître, mais un animal -parmi les animaux sous le talon des Marsiens. Il en serait de nous -comme il en est d’eux; il nous faudrait sans cesse être aux aguets, fuir -et nous cacher; la crainte et le règne de l’homme n’étaient plus. - -Mais dès que je l’eus clairement envisagée, cette idée étrange disparut, -chassée par l’impérieuse faim qui me tenaillait après mon long et -horrible jeûne. De l’autre côté de la fosse, derrière un mur recouvert -de végétations rouges, j’aperçus un coin de jardin non envahi encore. -Cette vue me suggéra ce que je devais faire et je m’avançai à travers -l’Herbe Rouge, enfoncé jusqu’au genou et parfois jusqu’au cou. -L’épaisseur de ces herbes m’offrait, en cas de besoin, une cachette -sûre. Le mur avait six pieds de haut, et, lorsque j’essayai de -l’escalader, je sentis qu’il m’était impossible de me soulever. Je dus -donc le contourner et j’arrivai ainsi à une sorte d’encoignure -rocailleuse où je pus plus facilement me hisser au faîte du mur et me -laisser dégringoler dans le jardin que je convoitais. J’y trouvai -quelques oignons, des bulbes de glaïeuls et une certaine quantité de -carottes à peine mûres; je récoltai le tout et, franchissant un pan de -muraille écroulé, je continuai mon chemin vers Kew entre des arbres -écarlates et cramoisis--on eût dit une promenade dans une avenue de -gigantesques gouttes de sang. J’avais deux idées bien nettes: trouver -une nourriture plus substantielle, et, autant que mes forces le -permettraient, fuir bien loin de cette région maudite et qui n’avait -plus rien de terrestre. - -Un peu plus loin, dans un endroit où persistait du gazon, je découvris -quelques champignons que je dévorai aussitôt, mais ces bribes de -nourriture ne réussirent guère qu’à exciter un peu plus ma faim. Tout à -coup, alors que je croyais toujours être dans les prairies, je -rencontrai une nappe d’eau peu profonde et boueuse qu’un faible courant -entraînait. Je fus d’abord très surpris de trouver, au plus fort d’un -été très chaud et très sec, des prés inondés, mais je me rendis compte -bientôt que cela était dû à l’exubérance tropicale de l’Herbe Rouge. Dès -que ces extraordinaires végétaux rencontraient un cours d’eau, ils -prenaient immédiatement des proportions gigantesques et devenaient d’une -fécondité incomparable. Les graines tombaient en quantité dans les eaux -de la Wey et de la Tamise, où elles germaient, et leurs pousses -titaniques, croissant avec une incroyable rapidité, avaient bientôt -engorgé le cours de ces rivières qui avaient débordé. - -A Putney, comme je le vis peu après, le pont disparaissait presque -entièrement sous un colossal enchevêtrement de ces plantes, et, à -Richmond, les eaux de la Tamise s’étaient aussi répandues en une nappe -immense et peu profonde à travers les prairies de Hampton et de -Twickenham. A mesure que les eaux débordaient, l’Herbe les suivait, de -sorte que les villas en ruines de la vallée de la Tamise furent un -certain temps submergées dans le rouge marécage dont j’explorais les -bords et qui dissimulait ainsi beaucoup de la désolation qu’avaient -causée les Marsiens. - -Finalement, l’Herbe Rouge succomba presque aussi rapidement qu’elle -avait crû. Bientôt une sorte de maladie infectieuse, due, croit-on, à -l’action de certaines bactéries, s’empara de ces végétations. Par suite -des principes de la sélection naturelle, - - Les maisons avaient toutes été saccagées, mais aucune n’avait été - brûlée; parfois leurs murs s’élevaient encore jusqu’au second - étage, avec des fenêtres arrachées et des portes brisées. L’Herbe - Rouge croissait en tumulte dans leurs chambres sans toits. - - (CHAPITRE XXII) - - - - -[Illustration] - -toutes les plantes terrestres ont maintenant acquis une force de -résistance contre les maladies causées par les microbes;--elles ne -succombent jamais sans une longue lutte. Mais l’Herbe Rouge tomba en -putréfaction comme une chose déjà morte. Les tiges blanchirent, se -flétrirent et devinrent très cassantes. Au moindre contact, elles se -rompaient et les eaux, qui avaient favorisé et stimulé leur -développement, emportèrent jusqu’à la mer leurs derniers vestiges. - -Mon premier soin fut naturellement d’étancher ma soif. J’absorbai ainsi -une grande quantité d’eau, et, mû par une impulsion soudaine, je -mâchonnai quelques fragments d’Herbe Rouge. Mais les tiges étaient -pleines d’eau - -[Illustration] - -et elles avaient un goût métallique nauséeux. L’eau était assez peu -profonde pour me permettre d’avancer sans danger bien que l’Herbe Rouge -retardât quelque peu ma marche; mais la profondeur du flot s’accrut -évidemment à mesure que j’approchais du fleuve, et, retournant sur mes -pas, je repris le chemin de Mortlake. Je parvins à suivre la route en -m’aidant des villas en ruines, des clôtures et des réverbères que je -rencontrais; bientôt je fus hors de cette inondation et ayant monté la -colline de Roehampton, je débouchai dans les communaux de Putney. - -Ici le paysage changeait; ce n’était plus l’étrange et l’extraordinaire, -mais le simple bouleversement du familier. Certains coins semblaient -avoir été dévastés par un cyclone et, une centaine de mètres plus loin, -je traversais un espace absolument paisible et sans la moindre trace de -trouble; je rencontrais des maisons dont les jalousies étaient baissées -et les portes fermées, comme si leurs habitants dormaient à l’intérieur -ou étaient absents pour un jour ou deux. L’Herbe Rouge était moins -abondante. Les troncs des grands arbres qui poussaient au long de la -route n’étaient pas envahis par la variété grimpante. Je cherchai dans -les branches quelque fruit à manger, sans en trouver; j’explorai aussi -une ou deux maisons silencieuses, mais elles avaient déjà été -cambriolées et pillées. J’achevai le reste de la journée en me reposant -dans un bouquet d’arbustes, me sentant, dans l’état de faiblesse où -j’étais, trop fatigué pour continuer ma route. - -Pendant tout ce temps, je n’avais vu aucun être humain, non plus que le -moindre signe de la présence des Marsiens. Je rencontrai deux chiens -affamés, mais malgré les avances que je leur fis, ils s’enfuirent en -faisant un grand détour. Près de Roehampton, j’avais aperçu deux -squelettes humains--non pas des cadavres, mais des squelettes -entièrement décharnés; dans le petit bois, auprès de l’endroit où -j’étais, je trouvai les os brisés et épars de plusieurs chats et de -plusieurs lapins et ceux d’une tête de mouton. Bien qu’il ne restât rien -après, j’essayai d’en ronger quelques-uns. - -Après le coucher du soleil, je continuai péniblement à avancer au long -de la route qui mène à Putney, où le Rayon Ardent avait dû, pour une -raison quelconque, faire son œuvre. Au delà de Roehampton, je -recueillis, dans un jardin, des pommes de terre à peine mûres, en -quantité suffisante pour apaiser ma faim. De ce jardin, la vue -s’étendait sur Putney et sur le fleuve. Sous le crépuscule, l’aspect du -paysage était singulièrement désolé: des arbres carbonisés, des ruines -lamentables et noircies par les flammes, et, au bas de la colline, le -fleuve débordé et les grandes nappes d’eau teintées de rouge par l’herbe -extraordinaire. Sur tout cela, le silence s’étendait et, pensant combien -rapidement s’était produite cette désolante transformation, je me sentis -envahi par une indescriptible terreur. - -Pendant un instant, je crus que l’humanité avait été entièrement -détruite et que j’étais maintenant, debout dans ce jardin, le seul être -humain qui ait survécu. Au sommet de la colline de Putney, je passai non -loin d’un autre squelette dont les bras étaient disloqués et se -trouvaient à quelques mètres du corps. A mesure que j’avançais, j’étais -de plus en plus convaincu que, dans ce coin du monde et à part quelques -traînards comme moi, l’extermination de l’humanité était un fait -accompli. Les Marsiens, pensais-je, avaient continué leur route, -abandonnant la contrée désolée et cherchant ailleurs leur nourriture. -Peut-être même étaient-ils maintenant en train de détruire Berlin ou -Paris, ou bien, il pouvait se faire aussi qu’ils aient avancé vers le -Nord... - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XXIV - -L’HOMME DE PUTNEY HILL - - -Je passai la nuit dans l’auberge située au sommet de la côte de Putney, -où, pour la première fois depuis que j’avais quitté Leatherhead, je -dormis dans des draps. Je ne m’attarderai pas à raconter quelle peine -j’eus à pénétrer par une fenêtre dans cette maison, peine inutile -puisque je m’aperçus ensuite que la porte d’entrée n’était fermée qu’au -loquet, ni comment je fouillai dans toutes les chambres, espérant y -trouver de la nourriture, jusqu’à ce que, au moment même où je perdais -tout espoir, je découvris, dans une pièce qui me parut être une chambre -de domestiques, une croûte de pain rongée par les rats et deux boîtes -d’ananas conservés. La maison avait été déjà explorée et vidée. Dans le -bar, je finis par mettre la main sur des biscuits et des sandwiches qui -avaient été oubliés. Les sandwiches n’étaient plus mangeables, mais avec -les biscuits j’apaisai ma faim et je garnis mes poches. Je n’allumai -aucune lumière, de peur d’attirer l’attention de quelque Marsien en -quête de nourriture et explorant, pendant la nuit, cette partie de -Londres. Avant de me mettre au lit, j’eus un moment de grande agitation -et d’inquiétude, rôdant de fenêtre en fenêtre et cherchant à apercevoir -dans l’obscurité quelque indice des monstres. Je dormis peu. Une fois au -lit, je pus réfléchir et mettre quelque suite dans mes idées--chose que -je ne me rappelais pas avoir faite depuis ma dernière discussion avec le -vicaire. Depuis lors, mon activité mentale n’avait été qu’une succession -précipitée de vagues états émotionnels ou bien une sorte de stupide -réceptivité. Mais pendant la nuit, mon cerveau, fortifié sans doute par -la nourriture que j’avais prise, redevint clair et je pus réfléchir. - -Trois pensées surtout s’imposèrent tour à tour à mon esprit: le meurtre -du vicaire, les faits et gestes des Marsiens et le sort possible de ma -femme. La première de ces préoccupations ne me laissait aucun sentiment -d’horreur ni de remords; je me voyais alors, comme je me vois encore -maintenant, amené fatalement et pas à pas à lui asséner ce coup -irréfléchi, victime, en somme, d’une succession d’incidents et de -circonstances qui entraînèrent inévitablement ce résultat. Je ne me -condamnais aucunement et cependant ce souvenir, sans s’exagérer, me -hanta. Dans le silence de la nuit, avec cette sensation d’une présence -divine qui s’empare de nous parfois dans le calme et les ténèbres, je -supportai victorieusement cet examen de conscience, la seule expiation -qu’il me fallût subir pour un moment de rage et d’affolement. Je me -retraçai d’un bout à l’autre la suite de nos relations depuis l’instant -où je l’avais trouvé accroupi auprès de moi, ne faisant aucune attention -à ma soif et m’indiquant du doigt les flammes et la fumée qui -s’élevaient des ruines de Weybridge. Nous avions été incapables de nous -entendre et de nous aider mutuellement--le hasard sinistre ne se soucie -guère de cela. Si j’avais pu le prévoir, je l’aurais abandonné à -Halliford. Mais je n’avais rien deviné--et le crime consiste à prévoir -et à agir. Je raconte ces choses, comme tout le reste de cette histoire, -telles qu’elles se passèrent. Elles n’eurent pas de témoin j’aurais pu -les garder secrètes, mais je les ai narrées afin que le lecteur pût se -former un jugement à son gré. - -Puis lorsque j’eus à grand’peine chassé l’image de ce cadavre gisant la -face contre terre, j’en vins au problème des Marsiens et du sort de ma -femme. En ce qui concernait les Marsiens, je n’avais aucune donnée et ne -pouvais que m’imaginer mille choses; je ne pouvais guère mieux faire non -plus quant à ma femme. Cette veillée bientôt devint épouvantable; je me -dressai sur mon lit, mes yeux scrutant les ténèbres et je me mis à -prier, demandant que, si elle avait dû mourir, le Rayon Ardent ait pu la -frapper brusquement et la tuer sans souffrance. Depuis la nuit de mon -retour de Leatherhead je n’avais pas prié. En certaines extrémités -désespérées, j’avais murmuré des supplications, des invocations -fétichistes, formulant - - ...les eaux de la Tamise s’étaient aussi répandues en une nappe - immense et peu profonde. - - (CHAPITRE XXIII) - - - - -[Illustration] - -mes prières comme les païens murmurent des charmes conjurateurs. Mais -cette fois je priais réellement, implorant avec ferveur la Divinité, -face à face avec les ténèbres. Nuit étrange, et plus étrange encore en -ceci, que aussitôt que parut l’aurore, moi, qui m’étais entretenu avec -la Divinité, je me glissai hors de la maison comme un rat quitte son -trou--créature à peine plus grande, animal inférieur qui, selon le -caprice passager de nos maîtres, pouvais être traqué et tué. Les -Marsiens, eux aussi, invoquaient peut-être Dieu avec confiance. A coup -sûr, si nous ne retenons rien autre de cette guerre, elle nous aura -cependant appris la pitié--la pitié pour ces âmes dépourvues de raison -qui subissent notre domination. - -L’aube était resplendissante et claire; à l’orient, le ciel, que -sillonnaient de petits nuages dorés, s’animait de reflets roses. Sur la -route qui va du haut de la colline de Putney jusqu’à Wimbledon, -traînaient un certain nombre de vestiges pitoyables, restes de la -déroute qui, dans la soirée du dimanche où commença la dévastation, dut -pousser vers Londres tous les habitants de la contrée. Il y avait là une -petite voiture à deux roues sur laquelle était peint le nom de Thomas -Lobbe, fruitier à New Malden; une des roues était brisée et une caisse -de métal gisait auprès, abandonnée; il y avait aussi un chapeau de -paille piétiné dans la boue, maintenant séchée, et au sommet de la côte -de West Hill je trouvai un tas de verre écrasé et taché de sang, auprès -de l’abreuvoir en pierre qu’on avait renversé et brisé. Mes plans -étaient de plus en plus vagues et mes mouvements de plus en plus -incertains; j’avais toujours l’idée d’aller à Leatherhead, et pourtant -j’étais convaincu que, selon toutes probabilités, ma femme ne pouvait -s’y trouver. Car, à moins que la mort ne les ait surpris à l’improviste, -mes cousins et elle avaient dû fuir dès les premières menaces de danger. -Mais je m’imaginais que je pourrais, tout au moins, apprendre là de quel -côté s’étaient enfuis les habitants du Surrey. Je savais que je voulais -retrouver ma femme, que mon cœur souffrait de son absence et du manque -de toute société, mais je n’avais aucune idée bien claire quant aux -moyens de la retrouver, et je sentais avec une intensité croissante mon -entier isolement. Je parvins alors, après avoir traversé un taillis -d’arbres et de buissons, à la lisière des communaux de Wimbledon, dont -les haies, les arbres et les prés s’étendaient au loin sous mes yeux. - -Cet espace encore sombre s’éclairait, par endroits, d’ajoncs et de -genêts jaunes. Je ne vis nulle part d’Herbe Rouge, et tandis que je -rôdais entre les arbustes, hésitant à m’aventurer à découvert, le soleil -se leva, inondant tout de lumière et de vie. Dans un pli de terrain -marécageux, entre les arbres, je tombai au milieu d’une multitude de -petites grenouilles. Je m’arrêtai à les observer, tirant de leur -obstination à vivre une leçon pour moi-même. Soudain, j’eus la sensation -bizarre que quelqu’un m’épiait et, me retournant brusquement, j’aperçus -dans un fourré quelque chose qui s’y blottissait. Pour mieux voir, je -fis un pas en avant. La chose se dressa: c’était un homme armé d’un -coutelas. Je m’approchai lentement de lui et il me regarda venir, -silencieux et immobile. - -Quand je fus près de lui, je remarquai que ses vêtements étaient aussi -déguenillés et aussi sales que les miens. On eût dit, vraiment, qu’il -avait été traîné dans des égouts. De plus près, je distinguai la vase -verdâtre des fossés, des plaques pâles de terre glaise séchée et des -reflets de poussière de charbon. Ses cheveux, très bruns et longs, -retombaient en avant sur ses yeux; sa figure était noire et sale, et il -avait les traits tirés, de sorte qu’au premier abord je ne le reconnus -pas. De plus, une balafre récente lui coupait le bas du visage. - ---Halte! cria-t-il, quand je fus à dix mètres de lui. - -Je m’arrêtai. Sa voix était rauque. - ---D’où venez-vous? demanda-t-il. - -Je réfléchis un instant, l’examinant avec attention. - ---Je viens de Mortlake, répondis-je. Je me suis trouvé enterré auprès de -la fosse que les Marsiens ont creusée autour de leur cylindre, et j’ai -fini par m’échapper. - ---Il n’y a rien à manger par ici, dit-il. Ce coin m’appartient, toute la -colline jusqu’à la rivière, et là-bas jusqu’à Clapham, et ici jusqu’à -l’entrée des communaux. Il n’y a de nourriture que pour un seul. De quel -côté allez-vous? - -Je répondis lentement. - ---Je ne sais pas... Je suis resté sous les ruines d’une maison pendant -treize ou quatorze jours, et je ne sais rien de ce qui est arrivé -pendant ce temps-là. - -Il m’écoutait avec un air de doute; tout à coup, il eut un sursaut et -son expression changea. - ---Je n’ai pas envie de m’attarder ici, dis-je. Je pense aller à -Leatherhead pour tâcher d’y retrouver ma femme. - ---C’est bien vous, dit-il alors en étendant le bras vers moi. C’est vous -qui habitiez à Woking. Vous n’avez pas été tué à Weybridge? - ---Je le reconnus au même moment. - ---Vous êtes l’artilleur qui se cachait dans mon jardin... - ---En voilà une chance! dit-il. C’est tout de même drôle que ce soit -vous. - -Il me tendit sa main et je la pris. - ---Moi, continua-t-il, je m’étais glissé dans un fossé d’écoulement. Mais -ils ne tuaient pas tout le monde. Quand ils furent partis, je m’en allai -à travers champs jusqu’à Walton. Mais... il y a quinze jours à peine... -et vous avez les cheveux tout gris. - -Il jeta soudain un brusque regard en arrière. - ---Ce n’est qu’une corneille, dit-il. Par le temps qui court, on apprend -à connaître que les oiseaux ont une ombre. Nous sommes un peu à -découvert. Installons-nous sous ces arbustes et causons. - ---Avez-vous vu les Marsiens? demandai-je. Depuis que j’ai quitté mon -trou, je... - ---Ils sont partis à l’autre bout de Londres, dit-il. Je pense qu’ils ont -établi leur quartier général par là. La nuit, du côté d’Hampstead, tout -le ciel est plein des reflets de leurs lumières. On dirait la lueur -d’une grande cité, et on les voit aller et venir dans cette clarté. De -jour, on ne peut pas. Mais je ne les ai pas vus de plus près -depuis...--Il compta sur ses doigts--... cinq jours. Oui. J’en ai vu -deux qui traversaient Hammersmith en portant quelque chose d’énorme. Et -l’avant-dernière nuit, ajouta-t-il d’un ton étrangement sérieux, dans le -pêle-mêle des reflets, j’ai vu quelque chose qui montait très haut dans -l’air. Je crois qu’ils ont construit une machine volante et qu’ils sont -en train d’apprendre à voler. - -Je m’arrêtai, surpris, sans achever de m’asseoir sous les buissons. - ---A voler! - ---Oui, dit-il, à voler! - -Je trouvai une position confortable et je m’installai. - ---C’en est fait de l’humanité, dis-je. S’ils réussissent à voler, ils -feront tout simplement le tour du monde, en tous sens... - ---Mais oui, approuva-t-il en hochant la tête. Mais... ça nous soulagera -d’autant par ici, et d’ailleurs, fit-il en se tournant vers moi, quel -mal voyez-vous à ce que ça en soit fini de l’humanité? Moi, j’en suis -bien content. Nous sommes écrasés, nous sommes battus. - -Je le regardai, ahuri. Si étrange que cela fût, je ne m’étais pas encore -rendu compte de toute l’étendue de la catastrophe--et cela m’apparut -comme parfaitement évident dès qu’il eut parlé. J’avais conservé -jusque-là un vague espoir, ou, plutôt, c’était une vieille habitude -d’esprit qui persistait. Il répéta ces mots qui exprimaient une -conviction absolue: - ---Nous sommes battus. - ---C’est bien fini, continua-t-il. Ils n’en ont perdu qu’ «un» rien qu’ -«un». Ils se sont installés dans de bonnes conditions, et ils ne -s’inquiètent nullement des armes les plus puissantes du monde. Ils nous -ont piétinés. La mort de celui qu’ils ont perdu à Weybridge n’a été -qu’un accident, et il n’y a que l’avant-garde d’arrivée. Ils continuent -à venir; ces étoiles vertes--je n’en ai pas vu depuis cinq ou six -jours--je suis sûr qu’il en tombe une quelque part toutes les nuits. Il -n’y a rien à faire. Nous avons le dessous, nous sommes battus. - -Je ne lui répondis rien. Je restais assis le regard fixe et vague, -cherchant en vain à lui opposer quelque argument fallacieux et -contradictoire. - ---Ça n’est pas une guerre, dit l’artilleur. Ça n’a jamais été une -guerre, pas plus qu’il n’y a de guerre entre les hommes et les fourmis. - -Tout à coup, me revinrent à l’esprit les détails de la nuit que j’avais -passée dans l’observatoire. - ---Après le dixième coup, ils n’ont plus tiré--du moins jusqu’à l’arrivée -du premier cylindre. - -Je lui donnai des explications et il se mit à réfléchir. - ---Quelque chose de dérangé dans leur canon, dit-il. Mais qu’est-ce que -ça peut faire? Ils sauront bien le réparer, et quand bien même il y -aurait un retard quelconque, est-ce que ça pourrait changer la fin? -C’est comme les hommes avec les fourmis. A un endroit, les fourmis -installent leurs cités et leurs galeries; elles y vivent, elles font des -guerres et des révolutions, jusqu’au moment où les hommes les trouvent -sur leur chemin, et ils en débarrassent le passage. C’est ce qui se -produit maintenant--nous ne sommes que des fourmis. Seulement... - ---Eh bien? - ---Eh bien! nous sommes des fourmis comestibles. - -Nous restâmes un instant là, assis, sans rien nous dire. - ---Et que vont-ils faire de nous? questionnai-je. - ---C’est ce que je me demande, dit-il; c’est bien ce que je me demande. -Après l’affaire de Weybridge, je m’en allai vers le sud, tout perplexe. -Je vis ce qui se passait. Tout le monde s’agitait et braillait ferme. -Moi, je n’ai guère de goût pour le remue-ménage. J’ai vu la mort de près -une fois ou deux; ma foi, je ne suis pas un soldat de parade, et, au -pire et au mieux--la mort, c’est la mort. Il n’y a que celui qui garde -son sang-froid qui s’en tire. Je vis que tout le monde s’en allait vers -le sud, et je me dis: De ce côté-là, on ne mangera plus avant qu’il soit -longtemps, et je fis carrément volte-face. Je suivis les Marsiens comme -le moineau suit l’homme. Par là-bas, dit-il en agitant sa main vers -l’horizon, ils crèvent de faim par tas en se battant et en se -trépignant... - -Il vit l’expression d’angoisse de ma figure, et il s’arrêta, embarrassé. - ---Sans doute, poursuivit-il, ceux qui avaient de l’argent ont pu passer -en France. Il parut hésiter et vouloir s’excuser, mais rencontrant mes -yeux, il continua: - ---Ici, il y a des provisions partout. Des tas de choses dans les -boutiques, des vins, des alcools, des eaux minérales. Les tuyaux et les -conduites d’eau sont vides. Mais je vous racontais mes réflexions: nous -avons affaire à des êtres intelligents, me dis-je, et ils semblent -compter sur nous pour se nourrir. D’abord, ils vont fracasser tout--les -navires, les machines, les canons, les villes, tout ce qui est régulier -et organisé. Tout cela aura une fin. Si nous avions la taille des -fourmis, nous pourrions nous tirer d’affaire; ça n’est pas le cas et on -ne peut arrêter des masses pareilles. C’est là un fait bien certain, -n’est-ce pas? - -Je donnai mon assentiment. - ---Bien! c’est une affaire entendue--passons à autre chose, alors. -Maintenant, ils nous attrapent comme ils veulent. Un Marsien n’a que -quelques milles à faire pour trouver une multitude en fuite. Un jour, -j’en ai vu un près de Wandsworth qui saccageait les maisons et -massacrait le monde. Mais ils ne continueront pas de cette façon-là. -Aussitôt qu’ils auront fait taire nos canons, détruit nos chemins de fer -et nos navires, terminé tout ce qu’ils sont en train de manigancer par -là-bas, ils se mettront à nous attraper systématiquement, choisissant -les meilleurs et les mettant en réserve dans des cages et des enclos -aménagés dans ce but. C’est là ce qu’ils vont entreprendre avant -longtemps. Car, comprenez-vous? ils n’ont encore rien commencé, en -somme. - - Il nous faudra mener une vie souterraine, comprenez-vous? J’ai - pensé aux égouts. Naturellement ceux qui ne les connaissent pas se - figurent des endroits horribles; mais sous le sol de Londres, il y - en a pendant des milles et des milles de longueur, des centaines de - milles; quelques jours de pluie sur Londres abandonné en feront des - logis agréables et propres. - - (CHAPITRE XXIV) - - - - -[Illustration] - ---Rien commencé? m’écriai-je. - ---Non, rien! Tout ce qui est arrivé jusqu’ici, c’est parce que nous -n’avons pas eu l’esprit de nous tenir tranquilles, au lieu de les -tracasser avec nos canons et autres sottises; c’est parce qu’on a perdu -la tête et qu’on a fui en masse, alors qu’il n’était pas plus dangereux -de rester où l’on était. Ils ne veulent pas encore s’occuper de nous. -Ils fabriquent leurs choses, toutes les choses qu’ils n’ont pu apporter -avec eux, et ils préparent tout pour ceux qui vont bientôt venir. C’est -probablement à cause de cela qu’il ne tombe plus de cylindres pour le -moment, et de peur d’atteindre ceux qui sont déjà ici. Au lieu de courir -partout à l’aveuglette, en hurlant, et d’essayer vainement de les faire -sauter à la dynamite, nous devons tâcher de nous accommoder du nouvel -état de choses. C’est là l’idée que j’en ai. Ça n’est pas absolument -conforme à ce que l’homme peut ambitionner pour son espèce, mais ça peut -s’accorder avec les faits, et c’est le principe d’après lequel j’agis. -Les villes, les nations, la civilisation, le progrès--tout ça, c’est -fini. La farce est jouée. Nous sommes battus. - ---Mais s’il en est ainsi, à quoi sert-il de vivre? - -L’artilleur me considéra un moment. - ---C’est évident, dit-il. Pendant un million d’années ou deux, il n’y -aura plus ni concerts, ni salons de peinture, ni parties fines au -restaurant. Si c’est de l’amusement qu’il vous faut, je crains bien que -vous n’en manquiez. Si vous avez des manières distinguées, s’il vous -répugne de manger des petits pois avec un couteau ou de ne pas prononcer -correctement les mots, vous ferez aussi bien de laisser tout cela de -côté, ça ne vous sera plus guère utile. - ---Alors vous voulez dire que... - ---Je veux dire que les hommes comme moi réussiront à vivre, pour la -conservation de l’espèce. Je vous assure que je suis absolument décidé à -vivre, et si je ne me trompe, vous serez bien forcé, vous aussi, de -montrer ce que vous avez dans le ventre, avant qu’il soit longtemps. -Nous ne serons pas tous exterminés, et je n’ai pas l’intention, non -plus, de me laisser prendre pour être apprivoisé, nourri et engraissé -comme un bœuf gras. Hein! voyez-vous la joie d’être mangé par ces sales -reptiles. - ---Mais vous ne prétendez pas que... - ---Mais si, mais si! Je continue: mes plans sont faits, j’ai résolu la -difficulté. L’humanité est battue. Nous ne savions rien, et nous avons -tout à apprendre maintenant. Pendant ce temps, il faut vivre et rester -indépendants, vous comprenez? Voilà ce qu’il y aura à faire. - -Je le regardais, étonné et profondément remué par ses paroles -énergiques. - ---Sapristi! vous êtes un homme, vous! m’écriai-je, en lui serrant -vigoureusement la main. - ---Eh bien! dit-il, les yeux brillants de fierté, est-ce pensé, cela, -hein? - ---Continuez, lui dis-je. - ---Donc, ceux qui ont envie d’échapper à un tel sort doivent se préparer. -Moi, je me prépare. Comprenez bien ceci: nous ne sommes pas tous faits -pour être des bêtes sauvages, et c’est ce qui va arriver. C’est pour -cela que je vous ai guetté. J’avais des doutes: vous êtes maigre et -élancé. Je ne savais pas que c’était vous et j’ignorais que vous aviez -été enterré. Tous les gens qui habitaient ces maisons et tous ces -maudits petits employés qui vivaient dans ces banlieues--tous ceux-là ne -sont bons à rien. Ils n’ont ni vigueur, ni courage,--ni belles idées, ni -grands désirs; et Seigneur! un homme qui n’a pas tout cela peut-il -faire autre chose que trembler et se cacher? Tous les matins, -ils se trimballaient vers leur ouvrage,--je les ai vus, par -centaines,--emportant leur déjeuner, s’essoufflant à courir, pour -prendre les trains d’abonnés, avec la peur d’être renvoyés s’ils -arrivaient en retard; ils peinaient sur des ouvrages qu’ils ne prenaient -pas même la peine de comprendre; le soir, du même train-train, ils -retournaient chez eux avec la crainte d’être en retard pour dîner; -n’osant pas sortir, après leur repas, par peur des rues désertes; -dormant avec des femmes qu’ils épousaient, non pas parce qu’ils avaient -besoin d’elles, mais parce qu’elles avaient un peu d’argent qui leur -garantissait une misérable petite existence à travers le monde; ils -assuraient leurs vies, et mettaient quelques sous de côté par peur de la -maladie ou des accidents; et le dimanche--c’était la peur de l’au-delà, -comme si l’enfer était pour les lapins! Pour ces gens-là, les Marsiens -seront une bénédiction: de jolies cages spacieuses, de la nourriture à -discrétion; un élevage soigné et pas de soucis. Après une semaine ou -deux de vagabondage à travers champs, le ventre vide, ils reviendront et -se laisseront prendre volontiers. Au bout de peu de temps, ils seront -entièrement satisfaits. Ils se demanderont ce que les gens pouvaient -bien faire avant qu’il y ait eu des Marsiens pour prendre soin d’eux. Et -les traîneurs de bars, les tripoteurs, les chanteurs--je les vois d’ici, -ah! oui, je les vois d’ici! s’exclama-t-il avec une sorte de sombre -contentement. C’est là qu’il y aura du sentiment et de la religion; mais -il y a mille choses que j’avais toujours vues de mes yeux et que je ne -commence à comprendre clairement que depuis ces derniers jours. Il y a -des tas de gens, gras et stupides, qui prendront les choses comme elles -sont, et des tas d’autres aussi se tourmenteront à l’idée que le monde -ne va plus et qu’il faudrait y faire quelque chose. Or, chaque fois que -les choses sont telles qu’un tas de gens éprouvent le besoin de s’en -mêler, les faibles, et ceux qui le deviennent à force de trop réfléchir, -aboutissent toujours à une religion du Rien-Faire, très pieuse et très -élevée, et finissent par se soumettre à la persécution et à la volonté -du Seigneur. Vous avez déjà dû remarquer cela aussi. C’est de l’énergie -à l’envers dans une rafale de terreur. Les cages de ceux-là seront -pleines de psaumes, de cantiques et de piété, et ceux qui sont d’une -espèce moins simple se tourneront sans doute vers--comment appelez-vous -cela?--l’érotisme. - -Il s’arrêta un moment, puis il reprit. - ---Très probablement, les Marsiens auront des favoris parmi tous ces -gens; ils leur enseigneront à faire des tours et, qui sait? feront du -sentiment sur le sort d’un pauvre enfant gâté qu’il faudra tuer. Ils en -dresseront, peut-être aussi, à nous chasser. - ---Non, m’écriai-je, c’est impossible. Aucun être humain... - ---A quoi bon répéter toujours de pareilles balivernes? dit l’artilleur. -Il y en a beaucoup qui le feraient volontiers. Quelle blague de -prétendre le contraire! - -Et je cédai à sa conviction. - ---S’ils s’en prennent à moi, dit-il, bon Dieu! s’ils s’en prennent à -moi!... et il s’enfonça dans une sombre méditation. - -Je réfléchissais aussi à toutes ces choses, sans rien trouver pour -réfuter les raisonnements de cet homme. Avant l’invasion, personne n’eût -mis en doute ma supériorité intellectuelle, et cependant cet homme -venait de résumer une situation que je commençais à peine à comprendre. - ---Qu’allez-vous faire? lui demandai-je brusquement. Quels sont vos -plans? - -Il hésita. - ---Eh bien! voici! dit-il. Qu’avons-nous à faire? Il nous faut trouver un -genre de vie qui permette à l’homme d’exister et de se reproduire, et -d’être suffisamment en sécurité pour élever sa progéniture. -Oui--attendez, et je vais vous dire clairement ce qu’il faut faire à mon -avis. Ceux que les Marsiens domestiqueront deviendront bientôt comme -tous les animaux domestiques. D’ici à quelques générations, ils seront -beaux et gros, ils auront le sang riche et le cerveau stupide--bref, -rien de bon. Le danger que courent ceux qui resteront en liberté est de -redevenir sauvages, de dégénérer en une sorte de gros rat sauvage... Il -nous faudra mener une vie souterraine, comprenez-vous? J’ai pensé aux -égouts. Naturellement ceux qui ne les connaissent pas se figurent des -endroits horribles; mais sous le sol de Londres, il y en a pendant des -milles et des milles de longueur, des centaines de milles; quelques -jours de pluie sur Londres abandonné en feront des logis agréables et -propres. Les canaux principaux sont assez grands et assez aérés pour les -plus difficiles. Puis, il y a les caves, les voûtes et les magasins -souterrains qu’on pourrait joindre aux égouts par des passages faciles à -intercepter; il y a aussi les tunnels et les voies souterraines de -chemin de fer. Hein? Vous commencez à y voir clair? Et nous formons une -troupe d’hommes vigoureux et intelligents, sans nous embarrasser de tous -les incapables qui nous viendront. Au large, les faibles! - ---C’est pour cela que vous me chassiez tout à l’heure. - ---Mais... non... c’était pour entamer la conversation. - ---Ce n’est pas la peine de nous quereller là-dessus. Continuez. - ---Ceux qu’on admettra devront obéir. Il nous faut aussi des femmes -vigoureuses et intelligentes,--des mères et des éducatrices. Pas de -belles dames minaudières et sentimentales--pas d’yeux langoureux. Il ne -nous faut ni incapables, ni imbéciles. La vie est redevenue réelle, et -les inutiles, les encombrants, les malfaisants succomberont. Ils -devraient mourir, oui, ils devraient mourir de bonne volonté. Après -tout, il y a une sorte de déloyauté à s’obstiner à vivre pour gâter la -race, d’autant plus qu’ils ne pourraient pas être heureux. D’ailleurs, -mourir n’est pas si terrible, c’est la peur qui rend la chose -redoutable. Et puis nous nous rassemblerons dans tous ces endroits. -Londres sera notre district. Même, on pourrait organiser une -surveillance afin de pouvoir s’ébattre en plein air, quand les Marsiens -n’y seraient pas--jouer au cricket, par exemple. C’est comme cela qu’on -sauvera la race. - -[Illustration] - -N’est-ce pas? Tout cela est possible? Mais sauver la race n’est rien; -comme je l’ai dit, ça consiste à devenir des rats. Le principal, c’est -de conserver notre savoir et de l’augmenter encore. Alors, c’est là que -des gens comme vous deviennent utiles. Il y a des livres, il y a des -modèles. On aménagerait des locaux spéciaux, en lieu sûr, très profonds, -et on y réunirait tous les livres qu’on trouverait; pas de sottises, ni -romans, ni poésie, rien que des livres d’idées et de science. On -pourrait s’introduire dans le British Muséum et y prendre tous les -livres de ce genre. Ils nous faudrait spécialement maintenir nos -connaissances scientifiques--les étendre encore. On observerait ces -Marsiens. Quelques-uns d’entre nous pourraient aller les espionner, -quand ils auraient tout organisé; j’irai peut-être moi-même. Il - - ... où se pressa bientôt une multitude d’ivrognes en haillons, - hommes et femmes, qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore. - Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de combat marsienne - qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec curiosité. - - (CHAPITRE XXIV) - - - - -[Illustration] - -faudrait se laisser attraper, pour mieux les approcher je veux dire. -Mais le grand point, c’est de laisser les Marsiens tranquilles; ne -jamais rien leur voler même. Si on se trouve sur leur passage, on leur -fait place. Il faut montrer que nous n’avons pas de mauvaises -intentions. Oui, je sais bien; mais ce sont des êtres intelligents, et -s’ils ont tout ce qu’il leur faut, ils ne nous réduiront pas aux abois -et se contenteront de nous considérer comme une vermine inoffensive. - -L’artilleur s’arrêta et posa sa main bronzée sur mon bras. - ---Après tout, continua-t-il, il ne nous reste peut-être pas tellement à -apprendre avant de... Imaginez-vous ceci: quatre ou cinq de leurs -machines de combat qui se mettent en mouvement tout à coup--les Rayons -Ardents dardés en tous sens--et sans que les Marsiens soient dedans. Pas -de Marsiens dedans, mais des hommes--des hommes qui auraient appris à -les conduire. Ça pourrait être de mon temps, même--ces hommes! -Figurez-vous pouvoir manœuvrer l’un de ces charmants objets avec son -Rayon Ardent, libre et bien manié, et se promener avec! Qu’importerait -de se briser en mille morceaux, au bout du compte, après un exploit -comme celui-là? Je réponds bien que les Marsiens en ouvriraient de -grands yeux. Les voyez-vous, hein? Les voyez-vous courir, se précipiter, -haleter, s’essouffler et hurler, en s’installant dans leurs autres -mécaniques? On aurait tout désengrené à l’avance et pif, paf, pan, uitt, -uitt, au moment où ils veulent s’installer dedans, le Rayon Ardent passe -et l’homme a repris sa place. - -L’imagination hardie de l’artilleur et le ton d’assurance et de courage -avec lequel il s’exprimait dominèrent complètement mon esprit pendant un -certain temps. J’admettais sans hésitation, à la fois ses prévisions -quant à la destinée de la race humaine et la possibilité de réaliser ses -plans surprenants. Le lecteur qui suit l’exposé de ces faits, l’esprit -tranquille et attentif, voudra bien, avant de m’accuser de sottise et de -naïveté, considérer que j’étais craintivement blotti dans les buissons, -l’esprit plein d’anxiété et d’appréhension. Nous conversâmes de cette -façon pendant une bonne partie de la matinée, puis, après nous être -glissés hors de notre cachette et avoir scruté l’horizon pour voir si -les Marsiens ne revenaient pas dans les environs, nous nous rendîmes, en -toute hâte, à la maison de Putney Hill dont il avait fait sa retraite. -Il s’était installé dans une des caves à charbon et quand je vis -l’ouvrage qu’il avait fait en une semaine--un trou à peine long de dix -mètres par lequel il voulait aller rejoindre une importante galerie -d’égout--j’eus mon premier indice du gouffre qu’il y avait entre ses -rêves et son courage. J’aurais pu en faire autant en une journée, mais -j’avais en lui une foi suffisante pour l’aider, toute la matinée et -assez tard dans l’après-midi, à creuser son passage souterrain. Nous -avions une brouette et nous entassions la terre contre le fourneau de la -cuisine. Nous réparâmes nos forces en absorbant le contenu d’une boîte -de tête de veau à la tortue et une bouteille de vin. Après la -démoralisante étrangeté des événements, j’éprouvais à travailler ainsi -un grand soulagement. J’examinais son projet et bientôt des objections -et des doutes m’assaillirent, mais je n’en continuais pas moins mon -labeur, heureux d’avoir un but vers lequel exercer mon activité. Peu à -peu, je commençai à spéculer sur la distance qui nous séparait encore de -l’égout et sur les chances que nous avions de ne pas l’atteindre. Ma -perplexité actuelle était de savoir pourquoi nous creusions ce long -tunnel, alors qu’on pouvait s’introduire facilement dans les égouts par -un regard quelconque, et de là, creuser une galerie pour revenir jusqu’à -cette maison. Il me semblait aussi que cette retraite était assez mal -choisie et qu’il faudrait, pour y revenir, une inutile longueur de -tunnel. Au moment même où tout cela m’apparaissait clairement, -l’artilleur s’appuya sur sa bêche et me dit: - ---Nous faisons là du bon ouvrage. Si nous nous reposions un moment? -D’ailleurs, je crois qu’il serait temps d’aller faire une reconnaissance -sur le toit de la maison. - -J’étais d’avis de continuer notre travail et, après quelque hésitation, -il reprit son outil. Alors, une idée soudaine me frappa. Je m’arrêtai, -et il s’arrêta aussi immédiatement. - ---Pourquoi vous promeniez-vous dans les communaux, ce matin, au lieu -d’être ici? demandai-je. - ---Je prenais l’air, répondit-il, et je rentrais. On est plus en -sécurité, la nuit. - ---Mais, votre ouvrage?... - ---Oh! on ne peut pas toujours travailler, dit-il. - -A cette réponse j’avais jugé mon homme. Il hésita, toujours appuyé sur -sa bêche. - ---Nous devrions maintenant aller faire une reconnaissance, dit-il, parce -que si quelqu’un s’approchait, on entendrait le bruit de nos bêches et -on nous surprendrait. - -Je n’avais plus envie de discuter. Nous montâmes ensemble et, de -l’échelle qui donnait accès sur le toit, nous explorâmes les environs. -Nulle part on n’apercevait de Marsiens, et nous nous aventurâmes sur les -tuiles, nous laissant glisser jusqu’au parapet qui nous abritait. - -De là, un bouquet d’arbres nous cachait la plus grande partie de Putney, -mais nous pouvions voir, plus bas, le fleuve, le bouillonnement confus -de l’Herbe Rouge et les parties basses de Lambeth inondées. La variété -grimpante de l’Herbe Rouge avait envahi les arbres qui entourent le -vieux palais, et leurs branches s’étendaient mortes et décharnées, -garnies parfois encore de feuilles sèches, parmi tout cet -enchevêtrement. Il était étrange de constater combien ces deux espèces -de végétaux avaient besoin d’eau courante pour se propager. Autour de -nous, on n’en voyait pas trace. Des cytises, des épines roses, des -boules de neige montaient verts et brillants au milieu de massifs de -lauriers et d’hortensias ensoleillés. Au delà de Kensington, une fumée -épaisse s’élevait, qui, avec une brune bleuâtre, empêchait d’apercevoir -les collines septentrionales. - -L’artilleur se mit à parler de l’espèce de monde qui était restée dans -Londres. - ---Une nuit de la semaine dernière, dit-il, quelques imbéciles réussirent -à rétablir la lumière électrique dans Regent Street et Piccadilly, où se -pressa bientôt une multitude d’ivrognes en haillons, hommes et femmes, -qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore. Quelqu’un qui s’y trouvait -m’a conté la chose. Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de -combat marsienne qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec -curiosité. Sans doute elle était là depuis fort longtemps. Elle s’avança -alors au milieu d’eux et en captura une centaine trop ivres ou trop -effrayés pour s’enfuir. - -Incidents burlesques et tragiques d’une époque troublée qu’aucun -historien ne pourra relater fidèlement! - -[Illustration] - -Par une suite de questions, je le ramenai à ses plans grandioses. Son -enthousiasme le reprit. Il exposa, avec tant d’éloquence, la possibilité -de capturer une machine de combat que cette fois encore je le crus à -moitié. Mais je commençais à connaître la qualité de son courage, et je -comprenais maintenant pourquoi il attachait tant d’importance à ne rien -faire précipitamment. D’ailleurs, il n’était plus du tout question qu’il -dût s’emparer personnellement de la grande machine et s’en servir -lui-même pour combattre les Marsiens. - -Bientôt, nous redescendîmes dans la cave. Nous ne paraissions disposés -ni l’un ni l’autre à reprendre notre travail et, quand il proposa de -faire la collation, j’acceptai sans hésiter. Il devint soudain très -généreux; puis, le repas terminé, il sortit et revint quelques moments -après avec d’excellents cigares. Nous en allumâmes chacun un et son -optimisme devint éblouissant. Il inclinait à considérer ma venue comme -une merveilleuse bonne fortune. - -[Illustration] - ---Il y a du champagne dans la cave voisine, dit-il. - ---Nous travaillerons mieux avec ce bourgogne, répondis-je. - ---Non, non, vous êtes mon hôte, aujourd’hui. Bon Dieu! nous avons assez -de besogne devant nous. Prenons un peu de repos, pour rassembler nos -forces, pendant que c’est possible. Regardez-moi toutes ces ampoules! - -Poursuivant son idée de s’accorder un peu de répit, il insista pour que -nous fissions une partie de cartes. Il m’enseigna divers jeux et, après -nous être partagé Londres, lui s’attribuant la rive droite, et moi -gardant la rive gauche, nous prîmes chaque paroisse comme enjeu. Si -bêtement ridicule que cela paraisse au lecteur de sens rassis, le fait -est absolument exact, et, chose plus surprenante encore, c’est que je -trouvai ce jeu, et plusieurs autres que nous jouâmes aussi, extrêmement -intéressants. - -Quel étrange esprit que celui de l’homme! L’espèce entière était menacée -d’extermination ou d’une épouvantable dégradation, nous n’avions devant -nous d’autre claire perspective que celle d’une mort horrible, et nous -pouvions, tranquillement assis à fumer et à boire, nous intéresser aux -chances que représentaient ces bouts de carton peint, et plaisanter avec -un réel plaisir. Ensuite il m’enseigna le poker et je lui gagnai -tenacement trois longues parties d’échecs. Quand la nuit vint, nous -étions si acharnés que nous nous risquâmes d’un commun accord à allumer -une lampe. - -Après une interminable série de parties, nous soupâmes et l’artilleur -acheva le champagne. Nous ne cessions de fumer des cigares, mais rien ne -restait de l’énergique régénérateur de la race humaine que j’avais -écouté le matin de ce même jour. Il était encore optimiste, mais son -optimisme était plus calme et plus réfléchi. Je me souviens qu’il -proposa, dans un discours incohérent et peu varié, de boire à ma santé. -Je pris un cigare et montai aux étages supérieurs, pour tâcher -d’apercevoir les lueurs verdâtres dont il avait parlé. - -Tout d’abord, mes regards errèrent à travers la vallée de Londres. Les -collines du nord étaient enveloppées de ténèbres; les flammes qui -montaient de Kensington rougeoyaient et, de temps à autre, une langue de -flamme jaunâtre s’élançait et s’évanouissait dans la profonde nuit -bleue. Tout le reste de l’immense ville était obscur. Alors, plus près -de moi, j’aperçus une étrange clarté, une sorte de fluorescence, d’un -pâle violet pourpre, que la brise nocturne faisait frissonner. Pendant -un - - Londres mort. - - (CHAPITRE XXV) - - - - -[Illustration] - -moment, je ne pus comprendre quelle était la cause de cette faible -irradiation, depuis je pensai qu’elle était produite par l’Herbe Rouge. -Avec cette idée, une curiosité qui n’était qu’assoupie s’éveilla en moi -avec le sens de la proportion des choses. Mes yeux, alors, cherchèrent -dans le ciel la planète Mars, qui resplendissait rouge et claire à -l’ouest, puis, longuement et fixement mes regards s’attachèrent aux -ténèbres qui s’étendaient sur Hampstead et Highgate. - -Je restai longtemps sur le toit, l’esprit déconcerté par les -tribulations de la journée. Je me souvenais de mes divers états -d’esprit, depuis le besoin de prier que j’avais éprouvé la nuit -précédente jusqu’à cette soirée stupidement passée à jouer aux cartes. -Tous mes sentiments se révoltèrent, et je me rappelle avoir jeté au loin -mon cigare avec un geste de destruction symbolique. Ma folie m’apparut -sous un aspect monstrueusement exagéré. Il me semblait que j’avais trahi -ma femme et l’humanité, et je me sentais plein de remords. Je décidai -d’abandonner à ses breuvages et à sa gloutonnerie cet étrange et -fantaisiste rêveur de grandes choses, et de pénétrer dans Londres. Là, -me semblait-il, j’aurais de meilleures chances d’apprendre ce que -faisaient les Marsiens et quel était le sort de mes semblables. Quand la -lune tardive se leva, j’étais encore sur le toit. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XXV - -LONDRES MORT - - -Lorsque j’eus quitté l’artilleur, je descendis la colline, et, suivant -la grand’rue, je traversai le pont qui mène à Lambeth. Les végétations -tumultueuses de l’Herbe Rouge le rendaient alors presque impraticable, -mais les tiges blanchissaient déjà par endroits, symptômes de la maladie -qui se propageait et devait si rapidement détruire cette plante -envahissante. - -Au coin de la rue qui va vers la gare de Putney Bridge, je trouvai un -homme étendu à terre. Il était encore vivant, mais tout couvert de -poussière noire, sale comme un ramoneur, et de plus ivre à ne pouvoir -ni se tenir ni parler. Je ne pus tirer de lui que des injures et des -menaces, et s’il n’avait pas eu une physionomie aussi brutale, je serais -resté avec lui. - -[Illustration] - -Au long de la route, à partir du pont, il y avait partout une couche de -poussière noire qui, dans Fulham, devenait fort épaisse. Une effrayante -tranquillité régnait dans les rues. Dans une boulangerie, je trouvai du -pain, suri, dur et moisi, mais encore mangeable. Du côté de Walham -Green, la poussière noire avait disparu et je passai devant un groupe de -maisons blanches qui brûlaient; le crépitement des flammes me fut un -réel soulagement, mais dans Brompton les rues redevinrent silencieuses. - -Bientôt, la poussière noire tapissa de nouveau les rues, recouvrant les -cadavres épars. J’en vis une douzaine en tout, au long de la grand’rue -de Fulham. Ils devaient être là depuis plusieurs jours, de sorte que je -ne m’attardai pas auprès d’eux. La poussière noire qui les enveloppait -adoucissait leurs contours, mais quelques-uns avaient été dérangés par -les chiens. - -Dans tous les endroits que n’avait pas envahis la poussière noire, les -boutiques closes, les maisons fermées, les jalousies baissées, l’abandon -et le silence faisaient penser à un dimanche dans la Cité. En certains -lieux, les pillards avaient laissé des traces, mais rarement ailleurs -qu’aux boutiques de victuailles et aux tavernes. Une vitrine de -bijoutier avait été brisée, mais le voleur avait dû être dérangé, car -quelques chaînes d’or et une montre étaient tombées sur le trottoir. Je -ne pris pas la peine d’y toucher. Plus loin, une femme déguenillée était -affalée sur un seuil; une de ses mains, qui pendait, était toute -tailladée, le sang tachait ses haillons fangeux et une bouteille de -champagne brisée avait fait une mare sur le trottoir. Elle paraissait -dormir, mais elle était morte. - -Plus j’avançais vers l’intérieur de Londres, plus profond devenait le -silence. Ce n’était pas tellement le silence de la mort que l’attente de -choses prochaines et tenues en suspens. A tout instant, les destructeurs -qui avaient déjà dévasté les banlieues nord-ouest de la métropole et -anéanti Ealing et Kilburn pouvaient fondre sur ces maisons et les -transformer en un monceau de ruines fumantes. C’était une cité condamnée -et désertée... - -Dans les rues de South Kensington, je ne rencontrai ni cadavres, ni -poussière noire. Non loin de là, j’entendis pour la première fois une -sorte de hurlement qui, d’abord, parvint d’une façon presque -imperceptible à mes oreilles. On eût dit un sanglot alterné sur deux -notes: Oul-la, oul-la, oul-la, oul-la, sans la moindre interruption. -Quand je passais devant les rues montant au nord, les deux lamentables -notes croissaient de volume, puis les maisons et les édifices semblaient -de nouveau les amortir et les intercepter. Au bas d’Exhibition Road, je -les entendis dans toute leur ampleur. Je m’arrêtai, les yeux tournés -vers Kensington Gardens, me demandant quelle pouvait bien être cette -étrange et lointaine lamentation. On eût pu croire que ce désert immense -d’édifices avait trouvé une voix pour exprimer sa désolation et sa -solitude. - ---Oulla, oulla, oulla, oulla, gémissait la voix surhumaine, en -puissantes vagues sonores qui parcouraient la large rue ensoleillée, -entre les hauts édifices. Surpris, je tournai à gauche, me dirigeant -vers les grilles de fer de Hyde Park. Il me vint l’idée de m’introduire -dans le Muséum d’Histoire Naturelle, et de monter jusqu’au sommet des -tours, d’où je pourrais voir ce qui se passait dans le parc. Mais je me -décidai à ne pas quitter le sol, où il était possible de se cacher -promptement et je m’engageai dans Exhibition Road. Toutes les spacieuses -maisons qui bordent cette large voie étaient vides et silencieuses, et -l’écho de mes pas se heurtait de façade en façade. Au bout de la rue, -près de la grille d’entrée du Parc, un spectacle inattendu frappa mes -regards,--un omnibus renversé et un squelette de cheval absolument -décharné. Je m’arrêtai un instant, surpris, puis je continuai jusqu’au -pont de la Serpentine. La voix devenait de plus en plus forte, bien que -je ne pusse voir, par-dessus les maisons, du côté nord du parc, autre -chose qu’une brume enfumée. - ---Oulla, oulla, oulla, oulla, pleurait la voix qui venait, me -semblait-il, des environs de Regent’s Park. Ce cri navrant agit bientôt -sur mon esprit et la - -[Illustration] - -surexcitation qui m’avait soutenu passa; cette lamentation s’empara de -tout mon être et je me sentis absolument épuisé, les pieds endoloris, et -de nouveau, maintenant, torturé par la faim et la soif. - -[Illustration] - -Il devait être plus de midi. Pourquoi errais-je seul dans cette cité -morte? Pourquoi vivais-je seul quand tout Londres, enveloppé d’un noir -suaire, était prêt à être inhumé? Ma solitude me parut intolérable. Des -souvenirs me revinrent d’amis que j’avais oubliés depuis des années. Je -pensai aux poisons que contenaient les boutiques des pharmaciens et aux -liqueurs accumulées dans les caves des marchands. Je me rappelai les -deux êtres de désespoir, qui, autant que je le supposais, partageaient -la ville avec moi. - -J’arrivai dans Oxford Street par Marble Arch; là de nouveau, je trouvai -la poussière noire et des cadavres épars; de plus, une odeur mauvaise et -de sinistre augure montait des soupiraux des caves de certaines maisons. -Pendant cette longue course, la chaleur m’avait grandement altéré et, -après beaucoup de peine, je réussis à m’introduire dans une taverne, où -je trouvai à boire et à manger. Lorsque j’eus mangé, je me sentis très -las et, pénétrant dans un petit salon, derrière la salle commune, je -m’étendis sur un sofa de moleskine et m’endormis. - -Lorsque je m’éveillai, la lugubre lamentation retentissait encore à mes -oreilles. La nuit tombait et, muni de quelques biscuits et de -fromage,--il y avait un garde-viande, mais il ne contenait plus que des -vers,--je traversai les places silencieuses, bordées de beaux hôtels, -jusqu’à Baker Street et je débouchai enfin dans Regent’s Park. De -l’extrémité de Baker Street, je vis, par-dessus les arbres dans la -sérénité du couchant, le capuchon d’un géant marsien, et de là semblait -sortir cette lamentation. Je ne ressentis aucune terreur. Le voir là, me -paraissait la chose la plus simple du monde, et pendant un moment je -l’observai sans qu’il fît le moindre mouvement. Rigide et droit, il -hurlait sans que je pusse voir pour quelle cause. - -J’essayai de combiner un plan d’action. Ce bruit perpétuel: Oulla, -oulla, oulla, emplissait mon esprit de confusion. Peut-être étais-je -trop las pour être vraiment effrayé. A coup sûr, j’éprouvais, plutôt -qu’une réelle peur, une grande curiosité-de connaître la raison de ce -cri monotone. Voulant contourner le parc, j’avançai au long de Park -Road, sous l’abri des terrasses, et j’arrivai bientôt en vue du Marsien -stationnaire et hurlant. Tout à coup, j’entendis un chœur d’aboiements -furieux, et je vis bientôt accourir vers moi un chien qui avait à la -gueule un morceau de viande en putréfaction et que poursuivaient une -bande de roquets affamés. Il fit un brusque écart pour m’éviter, comme -s’il eût craint que je fusse aussi un nouveau compétiteur. A mesure que -les aboiements se perdaient dans la distance, j’entendis derechef le -long gémissement. - -A mi-chemin de la gare de Saint-John’s Wood, je trouvai soudain les -restes d’une Machine à Mains. D’abord, je crus qu’une maison s’était -écroulée en travers de la route, et ce ne fut qu’en escaladant les -ruines que j’aperçus, avec un sursaut, le monstre mécanique, avec ses -tentacules rompus, tordus, faussés, gisant au milieu des dégâts qu’il -avait faits. L’avant-corps était fracassé, comme si la machine s’était -heurtée en aveugle contre la maison et qu’elle eût été écrasée par sa -chute. Il me vint alors à l’idée que le mécanisme avait dû échapper au -contrôle du Marsien qui l’habitait. Il y aurait eu quelque danger à -grimper sur ces ruines pour l’examiner de près, et le crépuscule était -déjà si avancé qu’il me fut difficile même de voir le siège de la -machine tout barbouillé de sang et les restes cartilagineux du Marsien -que les chiens avaient abandonnés. - -Plus surpris que jamais de tous ces spectacles, je continuai mon chemin -vers Primrose Hill. Au loin, par une trouée entre les arbres, j’aperçus -un second Marsien debout et silencieux, dans le parc, près des Jardins -Zoologiques. Un peu au delà des ruines de la Machine à Mains, je tombai -de nouveau au milieu de l’Herbe Rouge, et le canal n’était qu’une masse -spongieuse de végétaux rouge-sombre. - -Soudain, comme je traversais le pont, les lamentables oulla, oulla, -cessèrent, coupés, supprimés d’un seul geste pour ainsi dire, et le -silence tomba comme un coup de tonnerre. - -Les hautes maisons, autour de moi, étaient imprécises et vagues; les -arbres du côté du parc s’obscurcissaient. Partout, l’Herbe Rouge -envahissait les ruines, se tordant et s’enchevêtrant pour me submerger. -La Nuit, mère de la peur et du mystère, m’enveloppait. Tant que j’avais -entendu la voix lamentable, la solitude et la désolation avaient été -tolérables; à cause d’elle, Londres avait paru vivre encore, et cette -illusion de vie m’avait soutenu. Puis, tout à coup, un changement, le -passage de je ne sais quoi, et un silence, une mort qu’on pouvait -toucher, et rien autre que cette paix mortelle. - -Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les -fenêtres des maisons blanches étaient des orbites vides dans des crânes, -et mon imagination m’entourait de mille ennemis silencieux. La terreur, -l’horreur de ma témérité s’emparèrent de moi. La rue qu’il me fallait -suivre devint affreusement noire, comme un flot de goudron, et -j’aperçus, au milieu du passage, une forme contorsionnée. Je ne pus me -résoudre à m’avancer plus loin. Je tournai par la rue de Saint John’s -Wood et, à toutes jambes, je m’enfuis vers Kilburn, loin de cette -intolérable tranquillité. Je me cachai, pour échapper à l’obscurité et -au silence, jusque bien longtemps après minuit, dans le kiosque d’une -station de voitures de Harrow Road. Mais avant l’aube, mon courage me -revint, et, les étoiles scintillant encore au ciel, je repris le chemin -de Regent’s Park. Je me perdis dans la confusion des rues, mais -j’aperçus bientôt, au bout d’une longue avenue, la pente de Primrose -Hill. Au sommet de la colline, se dressant jusqu’aux étoiles qui -pâlissaient, était un troisième Marsien, debout et immobile comme les -autres. - -[Illustration] - -Une volonté insensée me poussait. Je voulais en finir, dussé-je y -rester, et je voulais même m’épargner la peine de me tuer de ma propre -main. Je m’avançai insouciant vers le titan; comme j’approchais et que -l’aube devenait plus claire, je vis une multitude de corbeaux qui -s’attroupaient et volaient en cercles autour du capuchon de la machine. -A cette vue, mon cœur bondit et je me mis à courir. - -Je traversai précipitamment un fourré d’Herbe Rouge qui obstruait Saint -Edmund’s Terrace, barbotai, jusqu’à mi-corps, dans un torrent qui -s’échappait des réservoirs de distribution des eaux, et avant que le -soleil ne se fût levé, je débouchai sur les pelouses. Au sommet de la -colline, d’énormes tas de terre avaient été remués, formant une sorte de -formidable redoute: c’était le dernier et le plus grand des camps -qu’établirent les Marsiens. De derrière ces retranchements, une mince -colonne de fumée montait vers le ciel. Contre l’horizon, un chien avide -passa et disparut. La pensée qui m’avait frappé devenait réelle, -devenait croyable. Je ne ressentais aucune crainte, mais seulement une -folle exultation qui me faisait frissonner, tandis que je gravissais, en -courant, la colline vers le monstre immobile. Hors du capuchon, -pendaient des lambeaux bruns et flasques que les oiseaux carnassiers -déchiraient à coups de bec. - -En un instant, j’eus escaladé le rempart de terre, et, debout sur la -crête, je pus voir l’intérieur de la redoute; c’était un vaste espace où -gisaient, en désordre, des mécanismes gigantesques, des monceaux énormes -de matériaux et des abris d’une étrange sorte. Puis, épars çà et là, -quelques-uns dans leurs Machines de Guerre renversées ou dans les -Machines à Mains, rigides maintenant, et une douzaine d’autres -silencieux, roides et alignés, étaient les Marsiens--«morts»--tués par -les bacilles des contagions et des putréfactions, contre lesquels leurs -systèmes n’étaient pas préparés; tués comme l’était l’Herbe Rouge, tués, -après l’échec de tous les moyens humains de défense, par les infimes -créatures que la divinité, dans sa sagesse, a placées sur la terre. - -Car tel était le résultat, comme j’aurais pu d’ailleurs, ainsi que bien -d’autres, le prévoir, si l’épouvante n’avait pas affolé nos esprits. Les -germes des maladies ont, depuis le commencement des choses, prélevé leur -tribut sur l’humanité--sur nos ancêtres préhistoriques, dès l’apparition -de toute vie. Mais, en vertu de la sélection naturelle, notre espèce a -depuis lors développé sa force de résistance; nous ne succombons à aucun -de ces germes, sans une longue lutte, et contre certains autres--ceux, -par exemple, qui amènent la putréfaction des matières mortes--notre -carcasse vivante jouit de l’immunité. Mais il n’y a pas, dans la planète -Mars, la moindre bactérie, et dès que nos envahisseurs marsiens -arrivèrent, aussitôt qu’ils absorbèrent de la nourriture, nos alliés -microscopiques se mirent à l’œuvre pour leur ruine. Quand je les avais -vus et examinés, ils étaient déjà irrévocablement condamnés, mourant et -se corrompant, à mesure qu’ils s’agitaient. C’était inévitable. L’homme -a payé, au prix de millions et de millions de morts, sa possession -héréditaire du globe terrestre: il lui appartient contre tous les -intrus, et il serait - - ... je trouvai soudain les restes d’une Machine à Mains. - - (CHAPITRE XXV) - - - - -[Illustration] - -encore à lui, même si les Marsiens étaient dix fois plus puissants. Car -l’homme ne vit ni ne meurt en vain. - -Les Marsiens, une cinquantaine en tout, étaient là, épars, dans -l’immense fosse qu’ils avaient creusée, surpris par une mort qui dut -leur sembler absolument incompréhensible. Moi-même, alors, je n’en -devinais pas la cause. Tout ce que je savais, c’est que ces êtres, qui -avaient été vivants et si terribles pour les hommes, étaient morts. Un -instant, je m’imaginai que la destruction de Sennachérib s’était -reproduite: Dieu s’était repenti, et l’ange de la mort les avait frappés -pendant la nuit. - -Je restais là debout, contemplant le gouffre. Soudain le soleil levant -enflamma le monde de ses rayons étincelants, et mon cœur bondit de joie. -La fosse était encore obscure; les formidables engins, d’une puissance -et d’une complexité si grandes et si surprenantes, si peu terrestres par -leurs formes tortueuses et bizarres, montaient, sinistres, étranges et -vagues, hors des ténèbres, vers la lumière. J’entendais une multitude de -chiens qui se battaient autour des cadavres, gisant dans l’ombre, au -fond de la cavité. Sur l’autre bord, plate, vaste et insolite, était la -grande machine volante qu’ils expérimentaient dans notre atmosphère plus -dense, quand la maladie et la mort les avaient arrêtés. Et cette mort ne -venait pas trop tôt. Un croassement me fit lever la tête, et mes regards -rencontrèrent l’immense machine de guerre, qui ne combattrait plus -jamais, et les lambeaux de chair rougeâtre qui pendaient des sièges des -machines renversées, sur le sommet de Primrose Hill. - -Me tournant vers le bas de la pente, j’aperçus, auréolés de vols de -corbeaux, les deux autres géants que j’avais vus la veille, et tels -encore que la mort les avait surpris. Celui dont j’avais entendu les -cris et les appels était mort. Peut-être fut-il le dernier à mourir, et -son gémissement s’était continué sans interruption jusqu’à l’épuisement -de la force qui activait sa machine. Maintenant, tripodes inoffensifs de -métal brillant, ils étincelaient dans la gloire du soleil levant. - -Tout autour de cette fosse, sauvée comme par miracle d’une éternelle -destruction, s’étendait la grande métropole. Ceux qui n’ont vu Londres -que voilé de ses sombres brouillards fumeux peuvent difficilement -s’imaginer la clarté et la beauté qu’avait son désert silencieux de -maisons. - -Vers l’est, au-dessus des ruines noircies d’Albert Terrace et de la -flèche rompue de l’église, le soleil scintillait, éblouissant, dans un -ciel clair, et ici et là, quelque vitrage, dans l’immensité des toits -reflétait ses rayons avec une aveuglante intensité. Il inondait de -clarté les quais et les immenses magasins circulaires de la gare de -Chalk Farm, les vastes espaces, veinés auparavant de rails noirs et -brillants, mais rouges maintenant de la rouille rapide de quinze jours -de repos, et il y avait sur tout cela quelque chose du mystère de la -beauté. - -Au nord, vers l’horizon bleu, Kilburn et Hampstead s’étendaient, avec -leurs multitudes de maisons; à l’ouest la grande cité était encore dans -l’ombre, et vers le sud, au delà des Marsiens, les prés verts de -Regent’s Park, le Langham Hôtel, le dôme de l’Albert Hall, l’Institut -Impérial, les maisons géantes de Brompton Road se détachaient avec -précision dans le soleil levant tandis que les ruines de Westminster -surgissaient d’une légère brume. Plus loin encore, s’élevaient les -collines bleues du Surrey et les tours du Palais de Cristal étincelantes -comme deux baguettes d’argent. La masse de Saint Paul’s faisait une -tache sombre sur le ciel, et sur le côté ouest du dôme, je vis alors un -immense trou béant. - -En contemplant cette vaste étendue de maisons, de magasins, d’églises, -silencieuse et abandonnée, en songeant aux espoirs et aux efforts -infinis, aux multitudes innombrables de vies qu’il avait fallu pour -édifier ce récif humain, à la soudaine et impitoyable destruction qui -avait menacé tout cela, quand je compris nettement que la menace n’avait -pas été accomplie, que de nouveau les hommes allaient parcourir ces rues -et que cette vaste cité morte, qui m’était si chère, retrouverait sa vie -et sa richesse, je ressentis une émotion telle que je me mis à pleurer. - -Le supplice avait pris fin. Dès ce jour même, la guérison allait -commencer. Tout ce qu’il survivait de gens dans les provinces, sans -direction, sans loi, sans vivres, comme des troupeaux sans bergers, et -ceux qui avaient fui par mer, allaient revenir; la vie, de plus en plus -puissante et active, animerait encore les rues vides, et se répandrait -dans les squares déserts. Quoi qu’ait pu faire la destruction, la main -du destructeur s’était arrêtée. Tous les décombres géants, les -squelettes noircis des maisons, qui paraissaient si lugubres par delà -les flancs gazonnés et ensoleillés de la colline, retentiraient bientôt -du bruit des marteaux et des truelles. A cette idée, j’étendis les mains -vers le ciel, en un élan de gratitude pour la Divinité. Dans un an, -pensai-je, dans un an... - -Puis, avec une force irrésistible, mes pensées revinrent vers moi, vers -ma femme, vers l’ancienne existence d’espoir et de tendresse qui avait -cessé pour toujours... - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XXVI - -LE DÉSASTRE - - -Voici maintenant la chose la plus étrange de mon récit, bien qu’elle ne -soit pas sans doute absolument surprenante. Je me rappelle clairement, -froidement, vivement, tout ce que je fis ce jour-là, jusqu’au moment où -j’étais debout au sommet de Primrose Hill pleurant et remerciant Dieu. -Après cela, je ne sais plus rien... - -Des trois jours qui suivirent, il ne me reste le moindre souvenir. -Depuis lors, j’ai appris que, bien loin d’avoir été le premier à -découvrir la destruction des Marsiens, plusieurs autres vagabonds, -errant comme moi, avaient déjà fait cette découverte la nuit précédente. -Un homme--le premier--avait été à Saint-Martin-le-Grand, et, tandis que -j’étais caché dans le kiosque de la station de cabs, il avait trouvé le -moyen de télégraphier à Paris. De là, la joyeuse nouvelle avait parcouru -le monde entier; mille cités, effarées par d’horribles appréhensions, -s’étaient livrées, au milieu d’illuminations folles, à des -manifestations frénétiques; on savait la chose à Dublin, à Edimbourg, à -Manchester, à Birmingham, pendant que j’étais au bord du talus à -examiner la fosse. Déjà, des hommes pleurant de joie, chantant -interrompant leur travail pour se serrer les mains et pousser des -vivats, formaient des trains qui redescendaient vers Londres. Les -cloches, qui s’étaient tues depuis une quinzaine, proclamèrent tout à -coup la nouvelle, et ce ne fut, dans toute l’Angleterre, qu’un seul -carillon. Des hommes à bicyclette, maigres et débraillés, -s’essoufflaient sur toutes les routes, criant partout la délivrance -inattendue aux gens désemparés, rôdant à l’aventure, la face décharnée -et les yeux effarés. Et les vivres! par la Manche, par la mer d’Islande, -par l’Atlantique, le blé, le pain, la viande accouraient à notre aide. -Tous les vaisseaux du monde semblaient alors se diriger vers Londres. -Mais de tout cela je n’ai gardé le moindre souvenir. J’errais par la -ville--en proie à un accès de démence et, revenant à la raison, je me -trouvai chez des braves gens qui m’avaient recueilli, alors que, depuis -trois jours, je vagabondais, pleurant de rage, à travers les rues de -Saint John’s Wood. Ils me racontèrent par la suite que je chantais une -sorte de complainte, des phrases incohérentes, telles que: «Le dernier -homme vivant! Hurrah! Le dernier homme en vie.» Préoccupés comme ils -devaient l’être de leurs propres affaires, ces gens, dont je ne saurais -même donner ici le nom, malgré mon vif désir de leur exprimer ma -reconnaissance, ces gens s’encombrèrent néanmoins de moi, me donnèrent -asile et me protégèrent contre ma propre fureur. Apparemment, j’avais -dû, pendant ce laps de temps, leur conter des bribes de mon histoire. - -[Illustration] - -Quand mon égarement eut cessé, ils m’annoncèrent, avec beaucoup de -ménagements, ce qu’ils avaient appris du sort de Leatherhead. Deux jours -après mon emprisonnement, la ville, avec tous ses habitants, avait été -détruite par un Marsien, qui l’avait saccagée de fond en comble, -semblait-il, sans aucune provocation, comme un gamin bouleverserait une -fourmilière, pour le simple caprice de faire étalage de sa force. - - Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les - fenêtres des maisons blanches étaient des orbites vides dans des - crânes, et mon imagination m’entourait de mille ennemis silencieux. - - (CHAPITRE XXV) - - - - -[Illustration] - -Je me trouvais sans famille et sans foyer, et ils furent très bons pour -moi. J’étais seul et triste et ils me supportèrent avec indulgence. Je -passai avec eux les quatre jours qui suivirent ma guérison. Pendant tout -ce temps, je sentis un désir inexplicable et de plus en plus vif de -revoir, une fois encore, ce qui restait de ma petite existence passée, -qui avait paru si brillante et si heureuse. C’était un désir sans -espoir, un besoin de me repaître de ma misère. Ils firent tout ce qu’ils -purent pour me dissuader et me distraire de cette pensée morbide. Mais -bientôt je ne pus résister plus longtemps à cette impulsion; leur -promettant de revenir fidèlement, et, je l’avoue, me séparant de ces -amis de quatre jours avec des larmes dans les yeux, je m’aventurai -derechef par les rues qui récemment avaient été si sombres, si -insolites, si vides. - -Déjà, elles étaient emplies de gens qui revenaient; à certains endroits -même, des boutiques étaient ouvertes et j’aperçus une fontaine wallace -où coulait un filet d’eau. - -Je me souviens combien ironiquement brillant le jour semblait, au moment -où j’entreprenais ce mélancolique pèlerinage à la petite maison de -Woking, combien étaient affairées les rues, et vivante l’animation qui -m’entourait. - -Partout les gens, innombrables, étaient dehors, empressés à mille -occupations, et l’on ne pouvait croire qu’une grande partie de la -population avait été massacrée. Mais je remarquai alors combien les -faces des gens que je rencontrais étaient jaunes, combien longs et -hérissés les cheveux des hommes, combien grands et brillants leurs yeux, -tandis que la plupart étaient encore revêtus de leurs habits en -haillons. Sur les figures, on ne voyait que deux expressions: une joie -et une énergie exultante, ou une farouche résolution. A part -l’expression des visages, Londres semblait une ville de mendiants et de -chemineaux. En grande confusion, on distribuait partout le pain qu’on -nous avait envoyé de France. Les rares chevaux qu’on rencontrait avaient -les côtes horriblement apparentes. Des agents, spécialement engagés, -l’air hagard, un insigne blanc au bras, se tenaient au coin des rues. Je -ne vis pas grand’chose des méfaits des Marsiens avant d’arriver à -Wellington Street, où l’Herbe Rouge grimpait par-dessus les piles et les -arches du pont de Waterloo. - -Au coin du pont, je rencontrai un des contrastes baroques, habituels en -ces occasions. Un grand papier, fixé à une tige, s’étalait contre un -fourré d’Herbe Rouge. C’était une affiche du premier journal qui ait -repris sa publication; j’en payai un exemplaire avec un shilling tout -noirci, que je retrouvai dans une poche. La plus grande partie du -journal était en blanc, mais le compositeur s’était amusé à remplir la -dernière page avec une collection d’annonces fantaisistes. Le reste -était une suite d’impressions et d’émotions personnelles rédigées à la -hâte; le service des nouvelles n’était pas encore réorganisé. Je -n’appris rien de nouveau, sinon qu’en une seule semaine l’examen des -mécanismes marsiens avait donné des résultats surprenants. Parmi -d’autres choses, on affirmait--ce que je ne pus croire encore qu’on -avait découvert le «secret de voler». A la gare de Waterloo, je trouvai -des trains qui ramenaient gratis les gens chez eux. Le premier flot -s’étant déjà écoulé, il n’y avait heureusement que peu de voyageurs dans -le train et je ne me sentais guère disposé à soutenir une conversation -occasionnelle. Je m’installai seul dans un compartiment, et, les bras -croisés, je contemplai, par la portière ouverte le lamentable spectacle -de toute cette dévastation ensoleillée. Au sortir de la gare, le train -cahota sur une voie temporaire. De chaque côté les maisons n’étaient que -des ruines noircies. A l’embranchement de Clapham, Londres apparut tout -barbouillé par la poussière de la Fumée Noire, malgré les deux derniers -jours d’orages et de pluies. Là aussi, une partie de la voie avait été -détruite, et des centaines d’ouvriers--commis sans emploi et gens de -magasins--travaillaient à côté des terrassiers ordinaires, et nous fûmes -encore cahotés sur une voie provisoire, hâtivement établie. - -[Illustration] - -Tout au long de la ligne, l’aspect de la contrée était désolé et -bouleversé. Wimbledon avait particulièrement souffert; Walton, grâce à -ses bois de sapins qui n’avaient pas été incendiés, parut être la -localité la moins endommagée. La Wandle, la Mole, tous les cours d’eaux -n’étaient que des masses enchevêtrées d’Herbe Rouge. Les forêts de pins -du Surrey étaient des endroits trop secs pour que ces végétations les -envahissent. Après la gare de Wimbledon, on voyait des fenêtres du -train, dans des pépinières, les masses de terres remuées par la chute du -sixième cylindre. Un certain nombre de gens se promenaient là, et des -troupes du génie travaillaient alentour. Un pavillon anglais flottait -joyeusement à la brise du matin. Les pépinières étaient partout envahies -par les végétations écarlates, une immense étendue aux teintes livides, -coupée d’ombres pourpres et très pénibles à l’œil. Le regard, avec un -infini soulagement, se portait des grès roussâtres et des rouges -lugubres du premier plan, vers la douceur verte et bleue des collines de -l’est. - -[Illustration] - -A Woking, la ligne était encore en réparation. Je dus descendre à -Byfleet et prendre la route de Maybury, en passant par l’endroit où -l’artilleur et moi avions causé aux hussards, et par la lande où un -Marsien m’était apparu pendant l’orage. Là, poussé par la curiosité, je -fis un détour pour chercher, dans un fouillis d’Herbe Rouge le dogcart -renversé et brisé, et les os blanchis du cheval, épars et rongés. Je -demeurai là, un instant, à examiner ces vestiges. - -Puis, je repris mon chemin à travers le bois de sapins, en certains -endroits enfoncé jusqu’au cou dans l’Herbe Rouge; le cadavre de -l’hôtelier du Chien-Tigré n’était plus à la place où je l’avais vu, et -je pensai qu’il avait déjà dû être enterré; je revins ainsi chez moi en -passant par College Arms. Un homme, debout contre la porte ouverte d’un -cottage, me salua par mon nom, quand je passai devant lui. - -Avec un éclair d’espoir, qui se dissipa immédiatement, je regardai ma -maison. La porte avait été forcée; elle ne tenait plus fermée, et, au -moment où j’approchai, elle s’ouvrit lentement. - -Elle se referma soudain en claquant. Les rideaux de mon cabinet -flottaient au courant d’air de la fenêtre ouverte, la fenêtre de -laquelle l’artilleur et moi nous avions guetté l’aurore. Depuis lors, -personne ne l’avait fermée. Les bouquets d’arbustes écrasés étaient -encore tels que je les avais laissés quatre semaines auparavant. Je -trébuchai dans le vestibule et la maison sonna le vide. L’escalier était -taché et sale à l’endroit où, trempé jusqu’aux os par l’orage, je -m’étais laissé tomber, la nuit de la catastrophe. En montant, je trouvai -les traces boueuses de nos pas. - -Je les suivis jusqu’à mon cabinet; là, sous la sélénite qui me servait -de presse-papier, étaient encore les feuilles du manuscrit que j’avais -laissé interrompu, l’après-midi où le cylindre s’ouvrit. Je parcourus ma -dissertation inachevée. C’était un article sur “le Développement des -Idées Morales et les Progrès de la Civilisation”. La dernière phrase -commençait prophétiquement ainsi: Nous pouvons espérer que dans deux -cents ans... Brusquement, mon travail en restait là; je me rappelai -l’incapacité où je m’étais trouvé de fixer mon esprit, ce matin d’il y -avait à peine un mois, et avec quel plaisir je m’étais interrompu pour -aller recevoir la «Daily Chronicle» des mains du petit porteur de -journaux. Je me souvins que j’étais allé au-devant de lui jusqu’à la -grille du jardin, et que j’avais écouté avec une surprise incrédule son -étrange histoire des «hommes tombés de Mars». - -Je redescendis dans la salle à manger, j’y retrouvai, tels que -l’artilleur et moi les avions laissés, le gigot et le pain, en fort -mauvais état, et une bouteille de bière renversée. Mon foyer était -désolé. Je compris combien était fou le faible espoir que j’avais si -longtemps caressé. Alors, quelque chose d’étrange se produisit. - ---C’est inutile, disait une voix; la maison est vide--depuis plus de dix -jours sans doute. Ne restez pas là à vous torturer. Vous seule avez -échappé. - -J’étais frappé de stupeur. Avais-je pensé tout haut? Je me retournai. -Derrière moi, la porte-fenêtre était restée ouverte et, m’approchant, je -regardai au dehors. - -Là, stupéfaits et effrayés, autant que je l’étais moi-même, je vis mon -cousin et ma femme--ma femme livide et les yeux sans larmes. Elle poussa -un cri étouffé. - ---Je suis venue, dit-elle... Je savais... Je savais bien... - -Elle porta la main à sa gorge et chancela. Je fis un pas en avant et la -reçus dans mes bras. - -[Illustration] - - ... je pus voir l’intérieur de la redoute; c’était un vaste espace - où gisaient, en désordre, des mécanismes gigantesques, des monceaux - énormes de matériaux et des abris d’une étrange sorte. Puis, épars - çà et là, quelques-uns dans leurs Machines de Guerre renversées ou - dans les Machines à Mains, rigides maintenant, et une douzaine - d’autres silencieux, roides et alignés, étaient les - Marsiens--«morts»... - - (CHAPITRE XXV) - - - - -[Illustration] - - - - -[Illustration] XXVII - -ÉPILOGUE - - -En terminant mon récit, je regrette de n’avoir pu contribuer qu’en une -si faible mesure à jeter quelque clarté sur maintes questions -controversées et qu’on discute encore. Sous un certain rapport, -j’encourrai certainement des critiques, mais mon domaine particulier est -la philosophie spéculative, et mes connaissances en physiologie comparée -se bornent à un ou deux manuels. Cependant, il me semble que les -hypothèses de Carter, pour expliquer la mort rapide des Marsiens, sont -si probables qu’on peut les considérer comme une conclusion démontrée, -et je me suis rangé à cette opinion, dans le cours de mon récit. - -Quoi qu’il en soit, on ne retrouva, dans les cadavres marsiens qui -furent examinés après la guerre, aucun bacille autre que ceux connus -déjà comme appartenant à des espèces terrestres. Le fait qu’ils -n’enterraient pas leurs morts, et les massacres qu’ils perpétrèrent avec -tant d’indifférence, prouvent qu’ils ignoraient entièrement les dangers -de la putréfaction. Mais, si concluant que cela soit, ce n’est en aucune -façon un argument irréfutable et catégorique. - -La composition de la Fumée Noire, que les Marsiens employèrent avec des -effets si meurtriers, est encore inconnue, et le générateur du Rayon -Ardent demeure un mystère. Les terribles catastrophes, qui se -produisirent pendant des recherches aux laboratoires d’Ealing et de -South Kensington, ont découragé les chimistes, qui n’osent se livrer à -de plus amples investigations. L’analyse spectrale de la Poussière Noire -indique, sans possibilité d’erreur, la présence d’un élément inconnu, -qui forme, dans le vert du spectre, un groupe brillant de trois lignes; -il se peut que cet élément se combine avec l’argon, pour former un -composé qui aurait un effet immédiat et mortel sur quelque partie -constitutive du sang. Mais des spéculations aussi peu prouvées -n’intéressent guère l’ordinaire lecteur, auquel s’adresse ce récit. On -n’avait naturellement pas pu examiner l’écume brunâtre qui descendit la -Tamise après la destruction de Shepperton, et on n’aura plus l’occasion -de le faire. - -[Illustration] - -J’ai déjà donné les résultats de l’examen anatomique des Marsiens, -autant qu’un tel examen était possible sur les restes laissés par les -chiens errants. Tout le monde a pu voir le magnifique spécimen, presque -complet, qui est conservé dans l’alcool au Muséum d’Histoire Naturelle, -ou les innombrables dessins et reproductions qui en furent faits; mais, -en dehors de cela, l’intérêt qu’offrent leur physiologie et leur -structure demeure purement scientifique. - -Une question, d’un intérêt plus grave et plus universel, est la -possibilité d’une nouvelle attaque des Marsiens. Je suis d’avis que l’on -n’a pas accordé suffisamment d’attention à cet aspect du problème. A -présent, la planète Mars est en conjonction, mais pour moi, à chaque -retour de son opposition, je m’attends à une nouvelle - - ... les formidables engins, d’une puissance et d’une complexité si - grandes et si surprenantes, si peu terrestres par leurs formes - tortueuses et bizarres, montaient, sinistres, étranges et vagues, - hors des ténèbres, vers la lumière. - - (CHAPITRE XXV) - - - - -[Illustration] - -tentative. En tous les cas, nous devrons être prêts. Il me semble qu’il -serait possible de déterminer exactement la position du canon avec -lequel ils nous envoient leurs projectiles, d’établir une surveillance -continuelle de cette partie de la planète et d’être avertis de leur -prochaine invasion. - -On pourrait alors détruire le cylindre, avec de la dynamite ou d’autres -explosifs, avant qu’il ne soit suffisamment refroidi pour permettre aux -Marsiens d’en sortir; ou bien, on pourrait les massacrer à coups de -canon, dès que le couvercle serait dévissé. Il me paraît que, par -l’échec de leur première surprise, ils ont perdu un avantage énorme, et -peut-être aussi voient-ils la chose sous ce même jour. - -Lessing a donné d’excellentes raisons de supposer que les Marsiens ont -effectivement réussi à faire une descente sur la planète Vénus. Il y a -sept mois, Vénus et Mars étaient sur une même ligne avec le soleil, -c’est-à-dire que, pour un observateur placé sur la planète Vénus, Mars -se trouvait en opposition. Peu après, une trace particulièrement -sinueuse et lumineuse apparut sur l’hémisphère obscur de Vénus, et, -presque simultanément, une trace faible et sombre, d’une similaire -sinuosité, fut découverte sur une photographie du disque marsien. Il -faut voir les dessins qu’on a faits de ces signes, pour apprécier -pleinement leurs caractères remarquablement identiques. - -En tous les cas, que nous attendions ou non une nouvelle invasion, ces -événements nous obligent à modifier grandement nos vues sur l’avenir des -destinées humaines. Nous avons appris, maintenant, à ne plus considérer -notre planète comme une demeure sûre et inviolable pour l’Homme: jamais -nous ne serons en mesure de prévoir quels biens ou quels maux invisibles -peuvent nous venir tout à coup de l’espace. Il est possible que, dans le -plan général de l’univers, cette invasion ne soit pas pour l’homme sans -utilité finale; elle nous a enlevé cette sereine confiance en l’avenir, -qui est la plus féconde source de décadence; elle a fait à la science -humaine des dons inestimables, et contribué dans une large mesure à -avancer la conception du bien-être pour tous, dans l’humanité. Il se -peut qu’à travers l’immensité de l’espace les Marsiens aient suivi le -destin de leurs pionniers, et que, profitant de la leçon, ils aient -trouvé dans la planète Vénus une colonie plus sûre. Quoi qu’il en soit, -pendant bien des années encore, on continuera de surveiller sans relâche -le disque de Mars, et ces traits enflammés du ciel, les étoiles -filantes, en tombant, apporteront à tous les hommes une inéluctable -appréhension. - -Il serait difficile d’exagérer le merveilleux développement de la pensée -humaine, qui fut le résultat de ces événements. Avant la chute du -premier cylindre, il régnait une conviction générale qu’à travers les -abîmes de l’espace aucune vie n’existait, sauf à la chétive surface de -notre minuscule sphère. Maintenant, nous voyons plus loin. Si les -Marsiens ont pu atteindre Vénus, rien n’empêche de supposer que la chose -soit possible aussi pour les hommes. Quand le lent refroidissement du -soleil aura rendu cette terre inhabitable, comme cela arrivera, il se -peut que la vie, qui a commencé ici-bas, aille se continuer sur la -planète sœur. Aurons-nous à la conquérir? - -Obscure et prodigieuse est la vision que j’évoque de la vie, s’étendant -lentement, de cette petite serre chaude du système solaire, à travers -l’immensité vide de l’espace sidéral. Mais c’est un rêve lointain. Il se -peut aussi, d’ailleurs, que la destruction des Marsiens ne soit qu’un -court répit. Peut-être est-ce à eux et nullement à nous que l’avenir est -destiné. - -[Illustration] - -Il me faut avouer que la détresse et les dangers de ces moments ont -laissé, dans mon esprit, une constante impression de doute et -d’insécurité. J’écris, dans mon bureau, à la clarté de la lampe, et -soudain, je revois la vallée, qui s’étend sous mes fenêtres, incendiée -et dévastée; je sens la maison autour de moi vide et désolée. Je me -promène sur la route de Byfleet, et je croise toutes sortes de -véhicules, une voiture de boucher, un landau de gens en visite, un -ouvrier à bicyclette, des enfants s’en allant à l’école, et soudain, -tout cela devient vague et irréel, et je crois encore fuir avec -l’artilleur, à travers le silence menaçant et l’air brûlant. La nuit, je -revois la Poussière Noire obscurcissant les rues silencieuses, et, sous -ce linceul, des cadavres grimaçants; ils se dressent devant moi, en -haillons et à demi dévorés par les chiens; ils m’invectivent et -deviennent peu à peu furieux, plus pâles et plus affreux, et se -transforment enfin en affolantes contorsions d’humanité. Puis je -m’éveille, glacé et bouleversé, dans les ténèbres de la nuit. - -Je vais à Londres; je me mêle aux foules affairées de Fleet Street et du -Strand, et ces gens semblent être les fantômes du passé, hantant les -rues que j’ai vues silencieuses et désolées, allant et venant, ombres -dans une ville morte, caricatures de vie dans un corps pétrifié. Il me -semble étrange, aussi, de grimper, ce que je fis la veille du jour où -j’écrivis ce dernier chapitre, au sommet de Primrose Hill, pour voir -l’immense province de maisons, vagues et bleuâtres, à travers un voile -de fumée et de brume, disparaissant au loin dans le ciel bas et sombre, -de voir - - ... en une seule semaine l’examen des mécanismes marsiens avait - donné des résultats surprenants. - - (CHAPITRE XXVI) - - - - -[Illustration] - -les gens se promener dans les allées bordées de fleurs, au flanc de la -colline, d’observer les curieux venant voir la machine marsienne, qu’on -a laissée là encore, d’entendre le tapage des enfants qui jouent, et de -me rappeler que je vis tout cela ensoleillé et clair, triste et -silencieux, à l’aube de ce dernier grand jour... - -Et le plus étrange de tout, encore, est de penser, tandis que j’ai dans -la mienne sa main mignonne, que ma femme m’a compté, et que je l’ai -comptée, elle aussi, parmi les morts. - -[Illustration: FIN] - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -LIVRE PREMIER - -L’ARRIVÉE DES MARSIENS - - Pages - -CHAPITRE I.--A la veille de la guerre 7 - -Id. II.--Le Météore 15 - -Id. III.--Sur la lande 21 - -Id. IV.--Le cylindre se dévisse 26 - -Id. V.--Le Rayon Ardent 31 - -Id. VI.--Le Rayon Ardent sur la route de Chobham 37 - -Id. VII.--Comment je rentrai chez moi 40 - -Id. VIII.--Vendredi soir 46 - -Id. IX.--La lutte commence 51 - -Id. X.--En pleine mêlée 58 - -Id. XI.--A la fenêtre 65 - -Id. XII.--Ce que je vis de la destruction de Weybridge et de -Shepperton 71 - -Id. XIII.--Par quel hasard je rencontrai le vicaire 85 - -Id. XIV.--A Londres 91 - -Id. XV.--Les événements dans le Surrey 104 - -Id. XVI.--La Panique 114 - -Id. XVII.--Le “Fulgurant” 127 - -LIVRE DEUXIÈME - -LA TERRE AU POUVOIR DES MARSIENS - - Pages - -CHAPITRE XVIII.--Sous le talon 141 - -Id. XIX.--Dans la maison en ruines 150 - -Id. XX.--Les jours d’emprisonnement 162 - -Id. XXI.--La mort du vicaire 170 - -Id. XXII.--Le silence 174 - -Id. XXIII.--L’ouvrage de quinze jours 179 - -Id. XXIV.--L’homme de Putney Hill 185 - -Id. XXV.--Londres mort 208 - -Id. XXVI.--Le désastre 219 - -Id. XXVII.--Épilogue 229 - - - - -ILLUSTRATIONS HORS TEXTE - - - Pages - -LIVRE PREMIER.--L’arrivée des Marsiens 5 - -CHAPITRE I. - -Le spectroscope indiqua une masse de gaz enflammés... 11 - -CHAPITRE II. - -Le Météore 17 - -CHAPITRE III. - -La Chose 23 - -CHAPITRE IV. - -Le cylindre ouvert 29 - -CHAPITRE V. - -Le Rayon Ardent 35 - -Le Rayon Ardent sur la lande 41 - -CHAPITRE VI. - -Le Rayon Ardent sur la route de Chobham 47 - -CHAPITRE VIII. - -Tout au long de la nuit, les Marsiens... 53 - -CHAPITRE X. - -Visions terrifiantes 63 - -CHAPITRE XI. - -Ce bouclier se dressa sur trois pieds... 73 - -CHAPITRE XII. - -Touché! 83 - -Le combat dans la rivière 93 - -CHAPITRE XV. - -La Fumée Noire 111 - -CHAPITRE XVII. - -Le “Fulgurant” 125 - -La Machine Volante 131 - -LIVRE DEUXIÈME.--La terre au pouvoir des Marsiens 139 - -CHAPITRE XVIII - -Le cinquième cylindre 143 - -CHAPITRE XIX - -Le camp des Marsiens 153 - -La Machine à Mains 159 - -CHAPITRE XX - -En observation 165 - -CHAPITRE XXI - -La mort du vicaire 175 - -CHAPITRE XXII - -L’Herbe Rouge 181 - -CHAPITRE XXIII - -L’Inondation 187 - -CHAPITRE XXIV - -Les égouts 193 - -Scènes dans Regent Street et Piccadilly 199 - -CHAPITRE XXV - -Londres mort 205 - -Les restes d’une Machine à Mains 215 - -Hallucination 221 - -La redoute des Marsiens 227 - -Les Géants morts 231 - -CHAPITRE XXVI - -Après le désastre 235 - - - - -ILLUSTRATIONS DANS LE TEXTE - - - Pages - -CHAPITRE I. - -Dans l’observatoire. (Entête) 7 - -Le projectile. (Finale) 14 - -CHAPITRE II. - -A mon bureau. (Entête) 15 - -Le vendeur de journaux. (Finale) 20 - -CHAPITRE III. - -Sur la lande. (Entête) 21 - -Des gamins s’amusaient à jeter des pierres... (Finale) 25 - -CHAPITRE IV. - -Première panique. (Entête) 26 - -Le garçon boutiquier. (Finale) 28 - -CHAPITRE V. - -Le Rayon Ardent. (Entête) 31 - -La députation 32 - -Premières victimes. (Finale) 34 - -CHAPITRE VI. - -Le Miroir tournant. (Entête) 37 - -Inconscience 38 - -La Fuite. (Finale) 39 - -CHAPITRE VII. - -Visions. (Entête) 40 - -Dernier dîner. (Finale) 45 - -CHAPITRE VIII. - -Le travail des Marsiens. (Entête) 46 - -La chute du second cylindre. (Finale) 50 - -CHAPITRE IX. - -La lutte commence. (Entête) 51 - -Le dogcart 57 - -CHAPITRE X. - -En pleine mêlée. (Entête) 58 - -Mon retour 62 - -CHAPITRE XI. - -Le train en flammes. (Entête) 65 - -Le récit de l’artilleur 68 - -Exploit de Marsien. (Finale) 70 - -CHAPITRE XII. - -Touché! (Entête) 71 - -Trente mètres de haut, trois jambes, mon lieutenant 75 - -Un vieux bonhomme ridé, avec une immense malle 76 - -... s’avançaient avec une porte de cabane... 77 - -... emportant les débris de leur camarade. (Finale) 82 - -CHAPITRE XIII. - -Le vicaire. (Entête) 85 - -Je me remis à pagayer... 86 - -Nous ferons mieux de suivre ce sentier. (Finale) 90 - -CHAPITRE XIV. - -A Londres. (Entête) 91 - -... détruit la gare de Woking 95 - -Des trucs portant d’immenses canons... 97 - -Les dernières nouvelles 98 - -Un homme en habit de travail... 99 - -Toutes les cloches d’église... 101 - -Que diable arrive-t-il? 102 - -La propriétaire, négligemment enveloppée... (Finale) 103 - -CHAPITRE XV. - -La Fumée Noire. (Entête) 104 - -Ils firent feu à cent mètres... 105 - -Ces projectiles se brisaient en touchant le sol 108 - -L’homme qui échappa à la suffocation 109 - -Suffocant et se tordant sur le sol. (Finale) 113 - -CHAPITRE XVI. - -La panique. (Entête) 114 - -Elle fit feu à six mètres... 116 - -Un homme en habit de soirée... 118 - -Eternité! Eternité! 120 - -Un homme barbu à face d’oiseau de proie... 122 - -Les deux femmes blotties sur le siège... 123 - -L’avare écrasé. (Finale) 124 - -CHAPITRE XVII. - -Le “Fulgurant”. (Entête) 127 - -Quelque plume monstrueuse avait laissé tomber... 128 - -... détruisirent les voies du chemin de fer 129 - -Une multitude de barques de pêche... 130 - -Des paquebots vomissaient des nuages... 134 - -Le “Fulgurant” venait à toute vapeur 135 - -Le capitaine tendit le bras... (Finale) 137 - -CHAPITRE XVIII. - -Là s’élevait une maison blanche... (Entête) 141 - -Le Marsien les ramassa un par un... 146 - -Le plafond s’abattit sur nous.... 147 - -Je l’entendis venir en rampant. (Finale) 149 - -CHAPITRE XIX. - -La Machine à Mains. (Entête) 150 - -Le Marsien 152 - -Ils prenaient le sang frais d’autres créatures... 155 - -Ces êtres étaient bipèdes 156 - -... devaient ignorer les émotions tumultueuses... 157 - -Composée de disques dans une gaîne... 159 - -Quand je revins à mon poste... (Finale) 159 - -CHAPITRE XX. - -C’était un objet ayant la forme... (Entête) 162 - -Mais c’était une de ces faibles créatures... 163 - -C’était un homme d’âge moyen... 168 - -Les hommes comestibles. (Finale) 169 - -CHAPITRE XXI. - -La mort du vicaire. (Entête) 170 - -CHAPITRE XXII. - -Le silence. (Entête) 174 - -L’Herbe Rouge. (Finale) 178 - -CHAPITRE XXIII. - -L’ouvrage de quinze jours. (Entête) 179 - -... en m’aidant des villas en ruines... 183 - -L’Herbe Rouge. (Finale) 184 - -CHAPITRE XXIV. - -Ce souvenir... me hanta. (Entête) 185 - -L’homme rat 198 - -Il revint avec d’excellents cigares... 203 - -Je trouvai ces jeux extrêmement intéressants 204 - -J’étais encore sur le toit. (Finale) 207 - -CHAPITRE XXV. - -Londres mort. (Entête) 208 - -... le rendaient presque impraticable 209 - -L’abandon et le silence... 211 - -Une odeur de sinistre augure... 212 - -Un second Marsien, debout et silencieux... 213 - -La mort des Marsiens. (Finale) 218 - -CHAPITRE XXVI. - -Le désastre. (Entête) 219 - -... me protégèrent contre ma propre fureur... 220 - -L’examen des mécanismes marsiens... 224 - -Je regardai ma maison 225 - -Je suis venue... dit-elle... (Finale) 226 - -CHAPITRE XXVII. - -Après le désastre. (Entête) 229 - -L’examen anatomique des Marsiens... 230 - -... la machine marsienne qu’on avait laissée là 234 - -Fin 237 - - Cet ouvrage, gravé et imprimé dans les - Établissements L. VANDAMME & Co, - à Jette lez-Bruxelles, fut achevé le - 10 Mai mil neuf cent six - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La guerre des mondes, by H. G. Wells - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE DES MONDES *** - -***** This file should be named 60656-0.txt or 60656-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/6/5/60656/ - -Produced by Claudine Corbasson, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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G. Wells - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La guerre des mondes - -Author: H. G. Wells - -Illustrator: Alvim Corrêa - -Translator: Henry-D Davray - -Release Date: November 9, 2019 [EBook #60656] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE DES MONDES *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - -</pre> - -<hr class="full" /> - -<p style="border:3px outset gray;padding:.5em; -text-align:center;margin:auto auto;max-width:15em;" class="smcap"> -<a href="#TABLE_DES_MATIERES">Table Des Matières</a><br /> -<a href="#ILLUSTRATIONS_HORS_TEXTE">ILlustrations Hors Texte</a><br /> -<a href="#ILLUSTRATIONS_DANS_LE_TEXTE">Illustrations Dans Le Texte</a><br /> -</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/cover_lg.jpg"> -<img src="images/cover.jpg" width="384" height="500" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span></p> - -<p class="cb">LA GUERRE DES MONDES</p> - -<div class="figcenter"><img src="images/title1.jpg" -width="550" -alt="H.-G. Wells. -— -La Guerre -des Mondes" -/> -<br /><br /> -<img src="images/title2.jpg" -width="300" -alt="TRADUIT DE L’ANGLAIS— -PAR HENRY D. DAVRAY— -ÉDITION ILLUSTRÉE PAR— -ALVIM-CORRÊA" -/> -<br /><br /> -<img src="images/title3.jpg" -width="200" -alt="ÉDITÉ PAR L. VANDAMME & Co., JETTE-BRUXELLES— -M C M V I" -/> -</div> - -<h1> -H.-G. Wells.<br /> -<br /> -La Guerre<br /> -des Mondes</h1> - -<p class="c"><i>TRADUIT DE L’ANGLAIS<br /> -PAR HENRY D. DAVRAY<br /> -ÉDITION ILLUSTRÉE PAR<br /> -<b>ALVIM-CORRÊA</b></i><br /> - -<br /> -ÉDITÉ PAR L. VANDAMME & Co., JETTE-BRUXELLES<br /> -M C M V I<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span><br /><br /><br /> -<small>IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:<br /> -<br /> -Cinq cents exemplaires semblables à celui-ci,<br /> -numérotés de 1 à 500 et portant comme<br /> -<br /> -JUSTIFICATION DE TIRAGE<br /> -<br /> -la signature de l’Illustrateur.......</small><br /> -<br /> -</p> - -<p class="nind"> -EXEMPLAIRE Nº<br /> -<br /> -APPARTENANT A<br /> -<br /> -</p> - -<p class="c"><small> -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,<br /> -y compris la Suède, la Norwège et le Danemark.<br /></small> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span> <span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span> </p> - -<h2> -<a href="images/illus-003_lg.jpg"> -<img src="images/illus-003_sml.jpg" width="420" height="550" alt=" -Livre Premier—L’arrivée Des Marsiens" /></a> -</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span> </p> - -<h3><a name="I" id="I"></a> -<a href="images/illus-004_lg.jpg"> -<img src="images/illus-004_sml.jpg" width="550" height="485" alt="I—A LA VEILLE DE LA GUERRE" /></a> -</h3> - -<p>Personne n’aurait cru, dans les dernières années du dix-neuvième siècle, -que les choses humaines fussent observées, de la façon la plus -pénétrante et la plus attentive, par des intelligences supérieures aux -intelligences humaines et cependant mortelles comme elles; que tandis -que les hommes s’absorbaient dans leurs occupations, ils étaient -examinés et étudiés d’aussi près peut-être qu’un savant peut étudier -avec un microscope les créatures transitoires qui pullulent et se -multiplient dans une goutte d’eau. Avec une suffisance infinie, les -hommes allaient de ci de là par le monde, vaquant à leurs petites -affaires, dans la sereine sécurité de leur empire sur la matière. Il est -possible que, sous le microscope, les infusoires fassent de même. -Personne ne donnait une pensée aux mondes plus anciens de l’espace comme -sources de danger pour l’existence terrestre, ni ne songeait seulement à -eux pour écarter l’idée de vie à leur surface comme impossible ou -improbable. Il est curieux de se rappeler maintenant les habitudes -mentales de ces jours lointains. Tout au plus les habitants de la Terre -s’imaginaient-ils qu’il pouvait y avoir sur la planète Mars des êtres -probablement inférieurs à eux, et disposés à faire bon accueil à une -expédition missionnaire. Cependant, par delà le gouffre de l’espace, des -esprits qui sont à nos esprits ce que les nôtres sont à ceux des bêtes -qui périssent, des intellects vastes, calmes et impitoyables, -<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span>considéraient cette terre avec des yeux envieux, dressaient lentement -et sûrement leurs plans pour la conquête de notre monde. Et dans les -premières années du vingtième siècle vint la grande désillusion.</p> - -<p>La planète Mars, est-il besoin de le rappeler au lecteur, tourne autour -du soleil à une distance moyenne de deux cent vingt-cinq millions de -kilomètres, et la lumière et la chaleur qu’elle reçoit du soleil sont -tout juste la moitié de ce que reçoit notre sphère. Si l’hypothèse des -nébuleuses a quelque vérité, la planète Mars doit être plus vieille que -la nôtre, et longtemps avant que cette terre se soit solidifiée, la vie -à sa surface dut commencer son cours. Le fait que son volume est à peine -un septième de celui de la terre doit avoir accéléré son refroidissement -jusqu’à la température où la vie peut naître. Elle a de l’air et de -l’eau et tout ce qui est nécessaire aux existences animées.</p> - -<p>Pourtant l’homme est si vain et si aveuglé par sa vanité que jusqu’à la -fin même du dix-neuvième siècle, aucun écrivain n’exprima l’idée que -là-bas la vie intelligente, s’il en était une, avait pu se développer -bien au delà des proportions humaines. Peu de gens même savaient que, -puisque Mars est plus vieux que notre terre, avec à peine un quart de sa -superficie et à une plus grande distance du soleil, il s’ensuit -naturellement que cette planète est non seulement plus éloignée du -commencement de la vie, mais aussi plus près de sa fin.</p> - -<p>Le refroidissement séculaire qui doit quelque jour atteindre notre -planète est déjà fort avancé chez notre voisin. Ses conditions physiques -sont encore largement un mystère; mais dès maintenant nous savons que, -même dans sa région équatoriale, la température de midi atteint à peine -celle de nos plus froids hivers. Son atmosphère est plus atténuée que la -nôtre, ses océans se sont resserrés jusqu’à ne plus couvrir qu’un tiers -de sa surface et, suivant le cours de ses lentes saisons, de vastes amas -de glace et de neige s’amoncellent et fondent à chacun de ses pôles, -inondant périodiquement ses zones tempérées. Ce suprême état -d’épuisement, qui est encore pour nous incroyablement lointain, est -devenu pour les habitants de Mars un problème vital. La pression -immédiate de la nécessité a stimulé leurs intelligences, développé leurs -facultés et endurci leurs cœurs. Regardant à travers l’espace au moyen -d’instruments et avec des intelligences tels que nous pouvons à peine -les rêver, ils voient à sa plus proche distance, à cinquante-cinq -millions de kilomètres d’eux vers le soleil, un matinal astre d’espoir, -notre propre planète, plus chaude, aux végétations vertes et aux eaux -grises, avec une atmosphère nuageuse éloquente de fertilité, et, à -travers les déchirures de ses nuages, des aperçus de vastes contrées -populeuses et de mers étroites sillonnées de navires.</p> - -<p>Nous, les hommes, créatures qui habitons cette terre, nous devons être, -pour eux du moins, aussi étrangers et misérables que le sont pour nous -les singes et les lémuriens. Déjà, la partie intellectuelle de -l’humanité admet que la vie est une incessante lutte pour l’existence et -il semble que ce soit aussi la croyance des esprits dans Mars. Leur -monde est très avancé vers son refroidissement, et ce monde-ci est -encore encombré de vie, mais encombré seulement de ce qu’ils -considèrent, eux, comme des<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> animaux inférieurs. En vérité, leur seul -moyen d’échapper à la destruction qui, génération après génération, se -glisse lentement vers eux, est de s’emparer, pour pouvoir y vivre, d’un -astre plus rapproché du soleil.</p> - -<p>Avant de les juger trop sévèrement, il faut nous remettre en mémoire -quelles entières et barbares destructions furent accomplies par notre -propre race, non seulement sur des espèces animales, comme le bison et -le dodo, mais sur les races humaines inférieures. Les Tasmaniens, en -dépit de leur conformation humaine, furent en l’espace de cinquante ans -entièrement balayés du monde dans une guerre d’extermination engagée par -des immigrants européens. Sommes-nous de tels apôtres de miséricorde que -nous puissions nous plaindre de ce que les Marsiens aient fait la guerre -dans ce même esprit?</p> - -<p>Les Marsiens semblent avoir calculé leur descente avec une sûre et -étonnante subtilité—leur science mathématique étant évidemment bien -supérieure à la nôtre—et avoir mené leurs préparatifs à bonne fin avec -une presque parfaite unanimité. Si nos instruments l’avaient permis, on -aurait pu, longtemps avant la fin du dix-neuvième siècle, apercevoir des -signes des prochaines perturbations. Des hommes comme Schiaparelli -observèrent la planète rouge,—il est curieux, soit dit en passant, que, -pendant d’innombrables siècles, Mars ait été l’étoile de la -guerre,—mais ne surent pas interpréter les fluctuations apparentes des -phénomènes qu’ils enregistraient si exactement. Pendant tout ce temps -les Marsiens se préparaient.</p> - -<p>A l’opposition de 1894, une grande lueur fut aperçue, sur la partie -éclairée du disque, d’abord par l’observatoire de Lick, puis par -Perrotin de Nice et d’autres observateurs. Je ne suis pas loin de penser -que ce phénomène inaccoutumé n’ait eu pour cause la fonte de l’immense -canon, trou énorme creusé dans leur planète, au moyen duquel ils nous -envoyèrent leurs projectiles. Des signes particuliers, qu’on ne sut -expliquer, furent observés lors des deux oppositions suivantes, près de -l’endroit où la lueur s’était produite.</p> - -<p>Il y a six ans maintenant que le cataclysme s’est abattu sur nous. Comme -la planète Mars approchait de l’opposition, Lavelle, de Java, fit -palpiter tout à coup les fils transmetteurs des communications -astronomiques, avec l’extraordinaire nouvelle d’une immense explosion de -gaz incandescent dans la planète observée. Le fait s’était produit vers -minuit et le spectroscope, auquel il eut immédiatement recours, indiqua -une masse de gaz enflammés, principalement de l’hydrogène, s’avançant -avec une vélocité énorme vers la terre. Ce jet de feu devint invisible -un quart d’heure après minuit environ. Il le compara à une colossale -bouffée de flamme, soudainement et violemment jaillie de la planète -“comme les gaz enflammés se précipitent hors de la gueule d’un canon”.</p> - -<p>La phrase se trouvait être singulièrement appropriée. Cependant, rien de -relatif à ce fait ne parut dans les journaux du lendemain, sauf une -brève note dans le “Daily Telegraph” et le monde demeura dans -l’ignorance d’un des plus graves dangers qui aient jamais menacé la race -humaine. J’aurais très bien pu ne rien savoir<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> de cette éruption si je -n’avais, à Ottershaw, rencontré Ogilvy, l’astronome bien connu. Cette -nouvelle l’avait jeté dans une extrême agitation, et, dans l’excès de -son émotion, il m’invita à venir cette nuit-là observer avec lui la -planète rouge.</p> - -<p>Malgré tous les événements qui se sont produits depuis lors, je me -rappelle encore très distinctement cette veille: l’observatoire obscur -et silencieux, la lanterne, jetant une faible lueur sur le plancher dans -un coin, le déclanchement régulier du mécanisme du télescope, la fente -mince du dôme, et sa profondeur oblongue que rayait la poussière des -étoiles. Ogilvy s’agitait en tous sens, invisible, mais perceptible aux -bruits qu’il faisait. En regardant dans le télescope, on voyait un -cercle de bleu profond et la petite planète ronde voguant dans le champ -visuel. Elle semblait tellement petite, si brillante, tranquille et -menue, faiblement marquée de bandes transversales et sa circonférence -légèrement aplatie. Mais qu’elle paraissait petite! une tête d’épingle -brillant d’un éclat si vif! On aurait dit qu’elle tremblotait un peu, -mais c’étaient en réalité les vibrations qu’imprimait au télescope le -mouvement d’horlogerie qui gardait la planète en vue.</p> - -<p>Pendant que je l’observais, le petit astre semblait devenir tour à tour -plus grand et plus petit, avancer et reculer, mais c’était simplement -que mes yeux se fatiguaient. Il était à soixante millions de kilomètres -dans l’espace. Peu de gens peuvent concevoir l’immensité du vide dans -lequel nage la poussière de l’univers matériel.</p> - -<p>Près de l’astre, dans le champ visuel du télescope, il y avait trois -petits points de lumière, trois étoiles télescopiques infiniment -lointaines et tout autour étaient les insondables ténèbres du vide. Tout -le monde connaît l’effet que produit cette obscurité par une glaciale -nuit d’étoiles. Dans un télescope elle semble encore plus profonde. Et -invisible pour moi, parce qu’elle était si petite et si éloignée, -avançant rapidement et constamment à travers l’inimaginable distance, -plus proche de minute en minute de tant de milliers de kilomètres, -venait la Chose qu’ils nous envoyaient et qui devait apporter tant de -luttes, de calamités et de morts sur la terre. Je n’y songeais certes -pas pendant que j’observais ainsi—personne au monde ne songeait à ce -projectile fatal.</p> - -<p>Cette même nuit, il y eut encore un autre jaillissement de gaz à la -surface de la lointaine planète. Je le vis au moment même où le -chronomètre marquait minuit: un éclair rougeâtre sur les bords, une très -légère projection des contours; j’en fis part alors à Ogilvy, qui prit -ma place. La nuit était très chaude et j’avais soif. J’allai, avançant -gauchement les jambes et tâtant mon chemin dans les ténèbres, vers la -petite table sur laquelle se trouvait un siphon, tandis qu’Ogilvy -poussait des exclamations en observant la traînée de gaz enflammés qui -venait vers nous.</p> - -<p>Vingt-quatre heures après le premier, à une ou deux secondes près, un -autre projectile invisible, lancé de la planète Mars, se mettait cette -nuit-là en route vers nous. Je me rappelle m’être assis sur la table, -avec des taches vertes et cramoisies dansant devant mes yeux. Je -souhaitais un peu de lumière, pour fumer avec plus de tranquillité, -soupçonnant peu la signification de la lueur que j’avais vue pendant une -minute et tout ce qu’elle amènerait bientôt pour moi. Ogilvy resta en -observation<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>...le spectroscope indiqua une masse de gaz enflammés, -principalement de l’hydrogène, s’avançant avec une vélocité énorme -vers la terre.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE I)<br /> -</p></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-005_lg.jpg"> -<img src="images/illus-005_sml.jpg" width="506" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span></p> - -<p class="nind">jusqu’à une heure, puis il cessa; nous prîmes la lanterne pour retourner -chez lui. Au-dessous de nous, dans les ténèbres, étaient les maisons -d’Ottershaw et de Chertsey, dans lesquelles des centaines de gens -dormaient en paix.</p> - -<p>Toute la nuit, il spécula longuement sur les conditions de la planète -Mars, et railla l’idée vulgaire d’après laquelle elle aurait des -habitants qui nous feraient des signaux. Son explication était que des -météorolithes tombaient en pluie abondante sur la planète, ou qu’une -immense explosion volcanique se produisait. Il m’indiquait combien il -était peu vraisemblable que l’évolution organique ait pris la même -direction dans les deux planètes adjacentes.</p> - -<p>—Les chances contre quelque chose d’approchant de l’humanité sur la -planète Mars sont un million pour une, dit-il.</p> - -<p>Des centaines d’observateurs virent la flamme cette nuit-là, et la nuit -d’après, vers minuit, et de nouveau encore la nuit d’après et ainsi de -suite pendant dix nuits, une flamme chaque nuit. Pourquoi les explosions -cessèrent après la dixième, personne sur terre n’a jamais tenté de -l’expliquer. Peut-être les gaz dégagés causèrent-ils de graves -incommodités aux Marsiens. D’épais nuages de fumée ou de poussière, -visibles de la terre à travers de puissants télescopes, comme de petites -taches grises flottantes, se répandirent dans la limpidité de -l’atmosphère de la planète et en obscurcirent les traits les plus -familiers.</p> - -<p>Enfin, les journaux quotidiens s’éveillèrent à ces perturbations et des -chroniques de vulgarisation parurent ici, là et partout, concernant les -volcans de la planète Mars. Le périodique sério-comique “Punch” fit, je -me rappelle, un heureux usage de la chose dans une caricature politique. -Entièrement insoupçonnés, ces projectiles que les Marsiens nous -envoyaient arrivaient vers la terre à une vitesse de nombreux kilomètres -à la seconde, à travers le gouffre vide de l’espace, heure par heure et -jour par jour, de plus en plus proches. Il me semble maintenant presque -incroyablement surprenant qu’avec ce prompt destin suspendu sur eux, les -hommes aient pu s’absorber dans leurs mesquins intérêts comme ils le -firent. Je me souviens avec quelle ardeur le triomphant Markham s’occupa -d’obtenir une nouvelle photographie de la planète pour le journal -illustré qu’il dirigeait à cette époque. La plupart des gens, en ces -derniers temps, s’imaginent difficilement l’abondance et l’esprit -entreprenant de nos journaux du dix-neuvième siècle. Pour ma part, -j’étais fort préoccupé d’apprendre à monter à bicyclette, et absorbé -aussi par une série d’articles discutant les probables développements -des idées morales à mesure que la civilisation progressera.</p> - -<p>Un soir (le premier projectile se trouvait alors à peine à quinze -millions de kilomètres de nous), je sortis faire un tour avec ma femme. -La nuit était claire; j’expliquais à ma compagne les signes du Zodiaque -et lui indiquai Mars, point brillant montant vers le zénith et vers -lequel tant de télescopes étaient tournés. Il faisait chaud et une bande -d’excursionnistes revenant de Chertsey ou d’Isleworth passa en chantant -et en jouant des instruments. Les fenêtres hautes des maisons -s’éclairaient quand les gens allaient se coucher. De la station, venait -dans la distance<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> le bruit des trains changeant de ligne, grondement -retentissant que la distance adoucissait presque en une mélodie. Ma -femme me fit remarquer l’éclat des feux rouges, verts et jaunes des -signaux se détachant dans le cadre immense du ciel. Le monde était dans -une sécurité et une tranquillité parfaites.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-006_lg.jpg"> -<img src="images/illus-006_sml.jpg" width="304" height="194" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span></p> - -<h3><a name="II" id="II"></a> -<a href="images/illus-007_lg.jpg"> -<img src="images/illus-007_sml.jpg" width="550" height="425" alt="II—LE MÉTÉORE" /></a> -</h3> - -<p>Puis vint la nuit où tomba le premier météore. On le vit, dans le petit -matin, passer au-dessus de Winchester, ligne de flamme allant vers -l’est, très haut dans l’atmosphère. Des centaines de gens qui -l’aperçurent durent le prendre pour une étoile filante ordinaire. Albin -le décrivit comme laissant derrière lui une traînée grisâtre qui -brillait pendant quelques secondes. Denning, notre plus grande autorité -sur les météorites, établit que la hauteur de sa première apparition -était de cent quarante à cent soixante kilomètres. Il lui sembla tomber -sur la terre à environ cent cinquante kilomètres vers l’est.</p> - -<p>A cette heure-là, j’étais chez moi, écrivant, assis devant mon bureau, -et bien que mes fenêtres s’ouvrissent sur Ottershaw et que les jalousies -aient été levées—car j’aimais à cette époque regarder le ciel -nocturne—je ne vis rien du phénomène. Cependant, la plus étrange de -toutes les choses, qui des espaces infinis vinrent sur la terre, dut -tomber pendant que j’étais assis là, visible si j’avais seulement levé -les yeux au moment où elle passait. Quelques-uns de ceux qui la virent -dans son vol rapide rapportèrent qu’elle produisait une sorte de -sifflement. Pour moi, je n’en entendis rien. Un grand nombre de gens -dans le Berkshire, le Surrey et le Middlesex durent apercevoir son -passage et tout au plus pensèrent à quelque météore. Personne ne paraît -s’être préoccupé de rechercher, cette nuit-là, la masse tombée.</p> - -<p>Mais le matin de très bonne heure, le pauvre Ogilvy, qui avait vu le -phénomène, persuadé qu’un météorolithe se trouvait quelque part sur la -lande entre Horsell,<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span> Ottershaw et Woking, se mit en route avec l’idée -de le trouver. Il le trouva en effet, peu après l’aurore et non loin des -carrières de sable. Un trou énorme avait été creusé par l’impulsion du -projectile et le sable et le gravier avaient été violemment rejetés dans -toutes les directions, sur les genêts et les bruyères, formant des -monticules visibles à deux kilomètres de là. Les bruyères étaient en feu -du côté de l’est et une mince fumée bleue montait dans l’aurore -indécise.</p> - -<p>La Chose elle-même gisait, presque entièrement enterrée dans le sable -parmi les fragments épars des sapins que, dans sa chute, elle avait -réduits en miettes. La partie découverte avait l’aspect d’un cylindre -énorme, recouvert d’une croûte, et ses contours adoucis par une épaisse -incrustation écailleuse et de couleur foncée. Son diamètre était de -vingt-cinq à trente mètres. Ogilvy s’approcha de cette masse, surpris de -ses dimensions et encore plus de sa forme, car la plupart des météorites -sont plus ou moins complètement arrondis. Cependant elle était encore -assez échauffée par sa chute à travers l’air pour interdire une -inspection trop minutieuse. Il attribua au refroidissement inégal de sa -surface des bruits assez forts qui semblaient venir de l’intérieur du -cylindre, car, à ce moment, il ne lui était pas encore venu à l’idée que -cette masse pût être creuse.</p> - -<p>Il restait debout autour du trou que le projectile s’était creusé, -considérant son étrange aspect, déconcerté surtout par sa forme et sa -couleur inaccoutumées, percevant vaguement, même alors, quelque évidence -d’intention dans cette venue. La matinée était extrêmement tranquille et -le soleil, qui surgissait au-dessus des bois de pins du côté de -Weybridge, était déjà très chaud. Il ne se souvint pas d’avoir entendu -les oiseaux ce matin-là; il n’y avait certainement aucune brise, et les -seuls bruits étaient les faibles craquements de la masse cylindrique. Il -était seul sur la lande.</p> - -<p>Tout à coup, il eut un tressaillement en remarquant que des scories -grises, des incrustations cendrées qui couvraient le météorite se -détachaient du bord circulaire supérieur et tombaient par parcelles sur -le sable. Un grand morceau se détacha soudain avec un bruit dur qui lui -fit monter le cœur à la gorge.</p> - -<p>Pendant un moment, il ne put comprendre ce que cela signifiait et, bien -que la chaleur fût excessive, il descendit dans le trou, tout près de la -masse, pour voir la chose plus attentivement. Il crut encore que le -refroidissement pouvait servir d’explication, mais ce qui dérangea cette -idée fut le fait que les parcelles se détachaient seulement de -l’extrémité du cylindre.</p> - -<p>Alors il s’aperçut que très lentement le sommet circulaire tournait sur -sa masse. C’était un mouvement imperceptible et il ne le découvrit que -parce qu’il remarqua qu’une tache noire, qui cinq minutes auparavant -était tout près de lui, se trouvait maintenant de l’autre côté de la -circonférence. Même à ce moment, il se rendit à peine compte de ce que -cela indiquait jusqu’à ce qu’il eût entendu un grincement sourd et vu la -marque noire avancer brusquement d’un pouce ou deux. Alors, comme un -éclair, la vérité se fit jour dans son esprit. Le cylindre était -artificiel—creux—avec un sommet qui se dévissait! Quelque chose dans -le cylindre dévissait le sommet!<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Puis vint la nuit où tomba le premier météore. On le vit, dans le -petit matin, passer au-dessus de Winchester, ligne de flamme allant -vers l’est, très haut dans l’atmosphère.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE II)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> - -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-008_lg.jpg"> -<img src="images/illus-008_sml.jpg" width="550" height="422" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span></p> - -<p>—Ciel! s’écria Ogilvy, il y a un homme, des hommes là-dedans! à demi -rôtis, qui cherchent à s’échapper!</p> - -<p>D’un seul coup, après un soudain bond de son esprit, il relia la chose à -l’explosion qu’il avait observée à la surface de Mars.</p> - -<p>La pensée de ces créatures enfermées lui fut si épouvantable qu’il -oublia la chaleur et s’avança vers le cylindre pour aider au dévissage. -Mais heureusement la terne radiation l’arrêta avant qu’il ne se fût -brûlé les mains sur le métal encore incandescent. Il demeura irrésolu -pendant un instant, puis il se tourna, escalada le talus et se mit à -courir follement vers Woking. Il devait être à peu près six heures du -matin. Il rencontra un charretier et essaya de lui faire comprendre ce -qui était arrivé; mais le récit qu’il fit et son aspect étaient si -bizarres—il avait laissé tomber son chapeau dans le trou—que l’homme -tout bonnement continua sa route. Il ne fut pas plus heureux avec le -garçon qui ouvrait l’auberge du Pont de Horsell. Celui-ci pensa que -c’était quelque fou échappé et tenta sans succès de l’enfermer dans la -salle des buveurs. Cela le calma quelque peu et quand il vit Henderson, -le journaliste de Londres, dans son jardin, il l’appela par-dessus la -clôture et put enfin se faire comprendre.</p> - -<p>—Henderson! cria-t-il, avez-vous vu le météore, cette nuit?</p> - -<p>—Eh bien? demanda Henderson.</p> - -<p>—Il est là-bas, sur la lande, maintenant.</p> - -<p>—Diable! fit Henderson, un météore qui est tombé. Bonne affaire.</p> - -<p>—Mais c’est bien plus qu’un météorite. C’est un cylindre—un cylindre -artificiel, mon cher! Et il y a quelque chose à l’intérieur.</p> - -<p>Henderson se redressa, la bêche à la main.</p> - -<p>—Comment? fit-il.—Il est sourd d’une oreille.</p> - -<p>Ogilvy lui raconta tout ce qu’il avait vu. Henderson resta une minute ou -deux avant de bien comprendre. Puis il planta sa bêche, saisit vivement -sa jaquette et sortit sur la route. Les deux hommes retournèrent -immédiatement ensemble sur la lande, et trouvèrent le cylindre toujours -dans la même position. Mais maintenant les bruits intérieurs avaient -cessé, et un mince cercle de métal brillant était visible entre le -sommet et le corps du cylindre. L’air, soit en pénétrant soit en -s’échappant par le rebord, faisait un imperceptible sifflement.</p> - -<p>Ils écoutèrent, frappèrent avec un bâton contre la paroi écaillée, et, -ne recevant aucune réponse, ils en conclurent tous deux que l’homme ou -les hommes de l’intérieur devaient être sans connaissance ou morts.</p> - -<p>Naturellement il leur était absolument impossible de faire quoi que ce -soit. Ils crièrent des consolations et des promesses et retournèrent à -la ville quérir de l’aide. On peut se les imaginer, couverts de sable, -surexcités et désordonnés, montant en courant la petite rue sous le -soleil brillant, à l’heure où les marchands ouvraient leurs boutiques et -les habitants les fenêtres de leurs chambres. Henderson se dirigea -immédiatement vers la station afin de télégraphier la nouvelle à -Londres. Les articles des journaux avaient préparé les esprits à -admettre cette idée.<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span></p> - -<p>Vers huit heures, un certain nombre de gamins et d’oisifs s’étaient mis -en route déjà vers la lande pour voir “les hommes morts tombés de Mars”. -C’était la forme que l’histoire avait prise. J’en entendis parler -d’abord par le gamin qui m’apportait mes journaux, vers neuf heures -moins un quart. Je fus naturellement fort étonné et, sans perdre une -minute, je me dirigeai, par le pont d’Ottershaw, vers les carrières de -sable.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-009_lg.jpg"> -<img src="images/illus-009_sml.jpg" width="268" height="228" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span></p> - -<h3><a name="III" id="III"></a> -<a href="images/illus-010_lg.jpg"> -<img src="images/illus-010_sml.jpg" width="550" height="343" alt="III—SUR LA LANDE" /></a> -</h3> - -<p>Je trouvai une vingtaine de personnes environ rassemblées autour du trou -immense dans lequel s’était enfoncé le cylindre. J’ai déjà décrit -l’aspect de cette masse colossale enfouie dans le sol. Le gazon et le -sable alentour semblaient avoir été bouleversés par une soudaine -explosion. Nul doute que sa chute n’ait produit une grande flamme -subite. Henderson et Ogilvy n’étaient pas là. Je crois qu’ils s’étaient -rendu compte qu’il n’y avait rien à faire pour le présent et qu’ils -étaient partis déjeuner.</p> - -<p>Quatre ou cinq gamins assis au bord du trou, les jambes pendantes, -s’amusaient—jusqu’à ce que je les eusse arrêtés—à jeter des pierres -contre la masse géante. Après que je leur eus fait des remontrances, ils -se mirent à jouer à “chat” au milieu du groupe de curieux.</p> - -<p>Parmi ceux-ci était un couple de cyclistes, un ouvrier jardinier que -j’employais parfois, une fillette portant un bébé dans ses bras, Gregg -le boucher et son garçon, plus deux ou trois commissionnaires -occasionnels qui traînaient habituellement aux alentours de la station -du chemin de fer. On parlait très peu. Les gens du commun peuple -n’avaient alors en Angleterre que des idées fort vagues sur les -phénomènes astronomiques. La plupart d’entre eux contemplaient -tranquillement l’énorme sommet plat du cylindre qui était encore tel -qu’Ogilvy et Henderson l’avaient laissé. Le populaire, qui s’attendait à -un tas de corps carbonisés, était, je crois, fort désappointé de trouver -cette masse inanimée. Quelques-uns s’en allèrent et d’autres arrivèrent -pendant que j’étais là. Je descendis dans le trou et je crus sentir un -faible mouvement sous mes pieds. Le sommet avait certainement cessé de -tourner.</p> - -<p>Ce fut seulement lorsque j’en approchai de près que l’étrangeté de cet -objet<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> me devint évidente. A première vue, ce n’était réellement pas -plus émouvant qu’une voiture renversée ou un arbre abattu par le vent en -travers de la route. Pas même autant, à vrai dire. Cela ressemblait à un -gazomètre rouillé, à demi enfoncé dans le sol, plus qu’à autre chose au -monde. Il fallait une certaine éducation scientifique pour se rendre -compte que les écailles grises qui le recouvraient n’étaient pas une -oxydation ordinaire, que le métal d’un blanc jaunâtre qui brillait dans -la fissure entre le couvercle et le cylindre n’était pas d’une teinte -familière. “Extra-terrestre” n’avait aucune signification pour la -plupart des spectateurs.</p> - -<p>Il fut à ce moment absolument clair dans mon esprit que la Chose était -venue de la planète Mars; mais je jugeais improbable qu’elle contînt une -créature vivante quelconque. Je pensais que le dévissement était -automatique. Malgré Ogilvy, je croyais à des habitants dans Mars. Mon -esprit vagabonda à sa fantaisie autour des possibilités d’un manuscrit -enfermé à l’intérieur et des difficultés que soulèverait sa traduction, -ou bien de monnaies, de modèles ou de représentations diverses qu’il -contiendrait et ainsi de suite. Cependant l’objet était un peu trop gros -pour que cette idée pût me rassurer. J’étais impatient de le voir -ouvert. Vers onze heures, comme rien ne paraissait se produire, je m’en -retournai, plein de ces préoccupations, chez moi, à Maybury. Mais -j’éprouvai de la difficulté à reprendre mes investigations abstraites.</p> - -<p>Dans l’après-midi, l’aspect de la lande avait grandement changé. Les -premières éditions des journaux du soir avaient étonné Londres avec -d’énormes manchettes: “Un Message venu de Mars.—Surprenante -nouvelle”—et bien d’autres. De plus, le télégramme d’Ogilvy au bureau -central météorologique avait bouleversé tous les observatoires du -Royaume-Uni.</p> - -<p>Il y avait sur la route, près des carrières de sable, une demi-douzaine -au moins de voitures de louage de la station de Woking, un cabriolet -venu de Chobham et un landau majestueux. Non loin, se trouvaient -d’innombrables bicyclettes. De plus, un grand nombre de gens, en dépit -de la chaleur, étaient venus à pied de Woking et de Chertsey, de sorte -qu’il y avait là maintenant une foule considérable, dans laquelle se -voyaient plusieurs jolies dames en robes claires.</p> - -<p>La chaleur était suffocante; il n’y avait aucun nuage au ciel ni la -moindre brise, et la seule ombre aux alentours était celle que -projetaient quelques sapins épars. On avait éteint l’incendie des -bruyères, mais aussi loin que s’étendait la vue vers Ottershaw, la lande -unie était noire et couverte de cendres d’où s’échappaient encore des -traînées verticales de fumée. Un marchand de rafraîchissements -entreprenant avait envoyé son fils avec une charge de fruits et de -bouteilles de bière.</p> - -<p>En m’avançant jusqu’au bord du trou, je le trouvai occupé par un groupe -d’une demi-douzaine de gens.—Henderson, Ogilvy, et un homme de haute -taille et très blond que je sus après être Stent, de l’Observatoire -Royal, dirigeant des ouvriers munis de pelles et de pioches. Stent -donnait des ordres d’une voix claire et aiguë. Il était debout sur le -cylindre qui devait être maintenant considérablement refroidi.<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Cela ressemblait à un gazomètre rouillé, à demi enfoncé dans le -sol, plus qu’à autre chose au monde.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE III)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> - -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-011_lg.jpg"> -<img src="images/illus-011_sml.jpg" width="550" height="416" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span></p> - -<p>Sa figure était rouge et transpirait abondamment; quelque chose semblait -l’avoir irrité.</p> - -<p>Une grande partie du cylindre avait été dégagée, bien que sa partie -inférieure fût encore enfoncée dans le sol. Aussitôt qu’Ogilvy m’aperçut -dans la foule, il me fit signe de descendre et me demanda si je voulais -aller trouver lord Hilton, le propriétaire.</p> - -<p>La foule, qui augmentait sans cesse et spécialement les gamins, dit-il, -devenait un sérieux embarras pour leurs fouilles. Il voulait donc qu’on -installât un léger barrage et qu’on les aidât à maintenir les gens à une -distance convenable. Il me dit aussi que de faibles mouvements -s’entendaient de temps à autre dans l’intérieur, mais que les ouvriers -avaient dû renoncer à dévisser le sommet parce qu’il n’offrait aucune -prise. Les parois paraissaient être d’une épaisseur énorme et il était -possible que les sons affaiblis qui parvenaient au dehors fussent les -signes d’un bruyant tumulte à l’intérieur.</p> - -<p>J’étais très content de lui rendre le service qu’il me demandait et de -devenir ainsi un des spectateurs privilégiés en deça de la clôture. Je -ne rencontrai pas lord Hilton chez lui, mais j’appris qu’on l’attendait -par le train de six heures; comme il était alors cinq heures un quart, -je rentrai chez moi prendre le thé et me rendis ensuite à la gare.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-012_lg.jpg"> -<img src="images/illus-012_sml.jpg" width="324" height="236" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span></p> - -<h3><a name="IV" id="IV"></a> -<a href="images/illus-013_lg.jpg"> -<img src="images/illus-013_sml.jpg" width="550" height="346" alt="IV—LE CYLINDRE SE DÉVISSE" /></a> -</h3> - -<p>Quand je revins à la lande, le soleil se couchait. Des groupes épars se -hâtaient, venant de Woking, et une ou deux personnes s’en retournaient. -La foule autour du trou avait augmenté, et se détachait noire sur le -jaune pâle du ciel—deux cents personnes environ. Des voix s’élevèrent -et il sembla se produire une sorte de lutte à l’entour du trou. -D’étranges idées me vinrent à l’esprit. Comme j’approchais, j’entendis -la voix de Stent qui criait:</p> - -<p>—En arrière! En arrière!</p> - -<p>Un gamin arrivait en courant vers moi:</p> - -<p>—Ça remue, me dit-il en passant—ça se dévisse tout seul. C’est du -louche, tout ça—merci—je me sauve.</p> - -<p>Je continuai ma route. Il y avait bien là, j’imagine, deux ou trois -cents personnes se pressant et se coudoyant, les quelques femmes n’étant -en aucune façon les moins actives.</p> - -<p>—Il est tombé dans le trou! cria quelqu’un.</p> - -<p>—En arrière! crièrent des voix.</p> - -<p>La foule s’agita quelque peu, et en jouant des coudes, je me frayai un -chemin entre les rangs pressés. Tout ce monde semblait grandement -surexcité. J’entendis un bourdonnement particulier qui venait du trou.</p> - -<p>—Dites donc, me cria Ogilvy, aidez-nous à maintenir ces idiots à -distance. On ne sait pas ce qu’il peut y avoir dans cette diable de -Chose.</p> - -<p>Je vis un jeune homme, que je reconnus pour un garçon de boutique de -Woking, qui essayait de regrimper hors du trou dans lequel la foule -l’avait poussé.<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span></p> - -<p>Le sommet du cylindre continuait à se dévisser de l’intérieur. Déjà -cinquante centimètres de vis brillante paraissaient; quelqu’un vint -trébucher contre moi et je faillis bien être précipité contre le -cylindre. Je me retournai, et à ce moment le dévissage dut être au bout, -car le couvercle tomba sur les graviers avec un choc retentissant. -J’opposai solidement mon coude à la personne qui se trouvait derrière -moi et tournai mes regards vers la Chose. Pendant un moment cette cavité -circulaire sembla parfaitement noire. J’avais le soleil dans les yeux.</p> - -<p>Je crois que tout le monde s’attendait à voir surgir un -homme—possiblement quelque être un peu différent des hommes terrestres, -mais, en ces parties essentielles, un homme. Je sais que c’était mon -cas. Mais, regardant attentivement, je vis bientôt quelque chose remuer -dans l’ombre—des mouvements incertains et houleux, l’un par-dessus -l’autre—puis deux disques lumineux comme des yeux. Enfin, une chose qui -ressemblait à un petit serpent gris, de la grosseur environ d’une canne -ordinaire, se déroula hors d’une masse repliée et se tortilla dans l’air -de mon côté—puis ce fut le tour d’une autre.</p> - -<p>Un frisson soudain me passa par tout le corps. Une femme derrière moi -poussa un cri aigu. Je me tournai à moitié, sans quitter des yeux le -cylindre hors duquel d’autres tentacules surgissaient maintenant, et je -commençai à coups de coudes à me frayer un chemin en arrière du bord. Je -vis l’étonnement faire place à l’horreur sur les faces des gens qui -m’entouraient. J’entendis de tous côtés des exclamations confuses et il -y eut un mouvement général de recul. Le jeune boutiquier se hissait à -grands efforts sur le bord du trou, et tout à coup je me trouvai seul, -tandis que de l’autre côté les gens s’enfuyaient, et Stent parmi eux. Je -reportai les yeux vers le cylindre et une irrésistible terreur s’empara -de moi. Je demeurai ainsi pétrifié et les yeux fixes.</p> - -<p>Une grosse masse grisâtre et ronde, de la grosseur à peu près d’un ours, -s’élevait lentement et péniblement hors du cylindre. Au moment où elle -parut en pleine lumière, elle eut des reflets de cuir mouillé. Deux -grands yeux sombres me regardaient fixement. L’ensemble de la masse -était rond et possédait pour ainsi dire une face: il y avait sous les -yeux une bouche, dont les bords sans lèvres tremblotaient, s’agitaient -et laissaient échapper une sorte de salive. Le corps palpitait et -haletait convulsivement. Un appendice tentaculaire long et mou agrippa -le bord du cylindre et un autre se balança dans l’air.</p> - -<p>Ceux qui n’ont jamais vu un Marsien vivant peuvent difficilement -s’imaginer l’horreur étrange de leur aspect, leur bouche singulière en -forme de V et la lèvre supérieure pointue, le manque de front, l’absence -de menton au-dessous de la lèvre inférieure en coin, le remuement -incessant de cette bouche, le groupe gorgonesque des tentacules, la -respiration tumultueuse des poumons dans une atmosphère différente, -leurs mouvements lourds et pénibles, à cause de l’énergie plus grande de -la pesanteur sur la terre et par-dessus tout l’extraordinaire intensité -de leurs yeux énormes—tout cela me produisit un effet qui tenait de la -nausée. Il y avait quelque chose<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span> de fougueux dans la peau brune -huileuse, quelque chose d’inexprimablement terrible dans la maladroite -assurance de leurs lents mouvements. Même à cette première rencontre, je -fus saisi de dégoût et d’épouvante.</p> - -<p>Soudain le monstre disparut. Il avait chancelé sur le bord du cylindre -et dégringolé dans le trou avec un bruit semblable à celui que -produirait une grosse masse de cuir. Je l’entendis pousser un singulier -cri rauque et immédiatement après une autre de ces créatures apparut -vaguement dans l’ombre épaisse de l’ouverture.</p> - -<p>Alors mon accès de terreur cessa. Je me détournai et dans une course -folle m’élançai vers le premier groupe d’arbres, à environ cent mètres -de là. Mais je courais obliquement et en trébuchant, car je ne pouvais -détourner mes regards de ces choses.</p> - -<p>Parmi quelques jeunes sapins et des buissons de genêts, je m’arrêtai -haletant, anxieux de ce qui allait se produire. La lande, autour du -trou, était couverte de gens épars, comme moi à demi fascinés de -terreur, épiant ces créatures, ou plutôt l’amas de gravier bordant le -trou dans lequel elles étaient. Alors, avec une horreur nouvelle, je vis -un objet rond et noir s’agiter au bord du talus. C’était la tête du -boutiquier qui était tombé dans la fosse, et cette tête semblait un -petit point noir contre les flammes du ciel occidental. Il parvint à -sortir une épaule et un genou, mais il parut retomber de nouveau et sa -tête seule resta visible. Soudain il disparut et je m’imaginai qu’un -faible cri venait jusqu’à moi. Une impulsion irraisonnée m’ordonna -d’aller à son aide, sans que je pusse surmonter mes craintes.</p> - -<p>Tout devint alors invisible, caché dans la fosse profonde et par le tas -de sable que la chute du cylindre avait amoncelé. Quiconque serait venu -par la route de Chobham ou de Woking eût été fort étonné de voir une -centaine de gens environ, en un grand cercle irrégulier dissimulés dans -des fossés, derrière des buissons, des barrières, des haies, ne se -parlant que par cris brefs et rapides, et les yeux fixés obstinément sur -quelques tas de sable. La brouette de provisions, épave baroque, était -restée sur le talus, noire contre le ciel en feu, et dans le chemin -creux était une rangée de véhicules abandonnés, dont les chevaux -frappaient de leurs sabots le sol ou achevaient la pitance d’avoine de -leurs musettes.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-014_lg.jpg"> -<img src="images/illus-014_sml.jpg" width="315" height="184" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Une grosse masse grisâtre et ronde, de la grosseur à peu près d’un -ours, s’élevait lentement et péniblement hors du cylindre. Au -moment où elle parut en pleine lumière, elle eût des reflets de -cuir mouillé. Deux grands yeux sombres me regardaient fixement.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE IV)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-015_lg.jpg"> -<img src="images/illus-015_sml.jpg" width="437" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span></p> - -<h3><a name="V" id="V"></a> -<a href="images/illus-016_lg.jpg"> -<img src="images/illus-016_sml.jpg" width="550" height="297" alt="V—LE RAYON ARDENT" /></a> -</h3> - -<p>Après le coup d’œil que j’avais pu jeter sur les Marsiens émergeant du -cylindre dans lequel ils étaient venus de leur planète sur la terre, une -sorte de fascination paralysa mes actes. Je demeurai là, enfoncé -jusqu’aux genoux dans la bruyère, les yeux fixés sur le monticule qui -les cachait. En moi la crainte et la curiosité se livraient bataille.</p> - -<p>Je n’osais pas retourner directement vers le trou, mais j’avais l’ardent -désir de voir ce qui s’y passait. Je m’avançai donc, décrivant une -grande courbe, cherchant les points avantageux, observant -continuellement les tas de sable qui dérobaient aux regards ces -visiteurs inattendus de notre planète. Un instant un fouet de minces -lanières noires passa rapidement devant le soleil couchant et disparut -aussitôt; ensuite une légère tige éleva l’une après l’autre, ses -articulations, au sommet desquelles un disque circulaire se mit à -tourner avec un mouvement irrégulier. Que se passait-il donc dans ce -trou?</p> - -<p>La plupart des spectateurs avaient fini par se rassembler en deux -groupes—l’un, une petite troupe du côté de Woking, l’autre, une bande -de gens dans la direction de Chobham; évidemment le même conflit mental -les agitait. Autour de moi quelques personnes se trouvaient disséminées. -Je passai près d’un de mes voisins dont je ne connais pas le nom—et il -m’arrêta. Mais ce n’était guère le moment d’engager une conversation -bien nette.</p> - -<p>—Quelles vilaines brutes! dit-il. Bon Dieu! quelles vilaines brutes!</p> - -<p>Il répéta cela à plusieurs reprises.</p> - -<p>—Avez-vous vu quelqu’un tomber dans le trou? demandai-je.</p> - -<p>Mais il ne me répondit pas; nous restâmes silencieux et attentifs -pendant un<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span> long moment, côte à côte, éprouvant, j’imagine, un certain -réconfort à notre mutuelle compagnie. Alors, je changeai de place, -réinstallant sur un renflement de terrain qui me donnait l’avantage d’un -mètre ou deux d’élévation, et quand je cherchai des yeux mon compagnon, -je l’aperçus qui retournait à Woking.</p> - -<p>Le couchant devint crépuscule avant que rien d’autre ne se fût produit. -La foule au loin, sur la gauche vers Woking, semblait s’accroître et -j’entendais maintenant son bruit confus. La petite bande de gens vers -Chobham se dispersa, mais aucun indice de mouvement ne venait du -cylindre.</p> - -<p>Ce fut cette circonstance, plus qu’autre chose, qui rendit aux gens du -courage; je suppose que les curieux qui arrivaient constamment de Woking -contribuèrent aussi à relever la confiance. En tous les cas, comme -l’ombre tombait, un mouvement lent et intermittent commença sur la -lande, un mouvement qui se précisa à mesure que la tranquillité du soir -restait ininterrompue autour du cylindre. De verticales formes noires, -par deux et trois, s’avançaient, s’arrêtaient, observaient, avançaient -de nouveau, s’étendant de cette façon en un mince croissant irrégulier, -qui semblait vouloir cerner le trou en rapprochant ses pointes de mon -côté, je commençai aussi à me diriger vers la fosse.</p> - -<p>Alors j’aperçus quelques cochers et autres conducteurs d’attelages qui -menaient hardiment leurs véhicules à travers les carrières, et -j’entendis le bruit des sabots et le grincement des roues. Je vis un -gamin emmener la brouette de provisions. Puis, à moins de trente mètres -du trou, venant du côté de Horsell, je remarquai une petite troupe -d’hommes et celui qui marchait en tête agitait un drapeau blanc.</p> - -<p>C’était la députation. On avait hâtivement tenu conseil, et puisque les -Marsiens étaient, en dépit de leurs formes répulsives, des créatures -intelligentes, on avait résolu de leur montrer, en s’approchant d’eux -avec des signaux, que nous aussi nous étions intelligents.</p> - -<p>Le drapeau battait au vent, et la troupe s’avança à droite d’abord puis -elle tourna à gauche. J’étais trop loin pour reconnaître personne, mais -j’appris par la suite qu’Ogilvy, Stent et Henderson avaient tenté avec -d’autres cet essai de communication. Dans leur marche, ils avaient -rétréci pour ainsi dire la circonférence maintenant à peu près -ininterrompue de gens, et un certain nombre de vagues formes noires les -suivaient à un intervalle discret.</p> - -<p>Tout à coup il y eut un soudain jet de lumière et une fumée grisâtre et -lumineuse sortit du trou en trois bouffées distinctes, qui, l’une après -l’autre, montèrent se perdre dans l’air tranquille.</p> - -<div class="figleft" style="width: 283px;"> -<a href="images/illus-017_lg.jpg"> -<img src="images/illus-017_sml.jpg" width="283" height="328" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Cette fumée—il serait peut-être plus exact de dire cette flamme—était -si brillante que le ciel, d’un bleu profond au-dessus de nos têtes, et -que la lande, sombre et brumeuse avec ses bouquets de<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> pins du côté de -Chertsey, parurent s’obscurcir brusquement quand ces bouffées -s’élevèrent, et rester plus sombre après leur disparition. Au même -moment, une sorte de bruit pareil à un sifflement devint perceptible.</p> - -<p>De l’autre côté de la fosse la petite troupe de gens que précédait le -drapeau blanc s’était arrêtée à la vue du phénomène, poignée de petites -formes verticales et sombres sur le sol noirâtre. Quand la fumée verte -monta, leurs faces s’éclairèrent d’un vert pâle et s’effacèrent à -nouveau dès qu’elle se fut évanouie.</p> - -<p>Alors, lentement, le sifflement devint un bourdonnement, un interminable -bruit retentissant et monotone. Lentement, un objet de forme bossue -s’éleva hors du trou et une sorte de rayon lumineux s’élança en -tremblotant.</p> - -<p>Aussitôt des jets de réelle flamme, des lueurs brillantes sautant de -l’un à l’autre, jaillirent du groupe d’hommes dispersés. On eût dit que -quelque invisible jet se heurtait contre eux et que du choc naissait une -flamme blanche. Il semblait que chacun d’eux fût soudain et -momentanément changé en flamme.</p> - -<p>A la clarté de leur propre destruction, je les vis chanceler et -s’affaisser et ceux qui les suivaient s’enfuirent en courant.</p> - -<p>Je demeurai stupéfait, ne comprenant pas encore que c’était la mort qui -sautait d’un homme à un autre dans cette petite troupe éloignée. J’avais -seulement l’impression que c’était quelque chose d’étrange, un jet de -lumière sans bruit presque et aveuglant, qui faisait s’affaisser, -inanimés, tous ceux qu’il atteignait, et de même, quand l’invisible -trait ardent passait sur eux, les pins flambaient et tous les buissons -de genêts secs s’enflammaient avec un bruit sourd. Dans le lointain, -vers Knaphill, j’apercevais les lueurs soudaines d’arbres, de haies et -de chalets de bois qui prenaient feu.</p> - -<p>Rapidement et régulièrement, cette mort flamboyante, cette invisible, -inévitable épée de flamme, décrivait sa courbe. Je m’aperçus qu’elle -venait vers moi aux buissons enflammés qu’elle touchait, et j’étais trop -effrayé et stupéfié pour bouger. J’entendis les crépitements du feu dans -les carrières et le soudain hennissement de douleur d’un cheval qui fut -immobilisé aussitôt. Il semblait qu’un doigt invisible et pourtant -intensément brûlant était tendu à travers la bruyère entre les Marsiens -et moi, et tout au long d’une ligne courbe, au-delà des carrières, le -sol sombre fumait et craquait. Quelque chose tomba avec fracas, au loin -sur la gauche, où la route qui va à la gare de Woking entre sur la -lande. Presque aussitôt le sifflement et le bourdonnement cessèrent et -l’objet noir en forme de dôme s’enfonça lentement dans le trou où il -disparut.</p> - -<p>Tout ceci s’était produit avec une telle rapidité que je restais là -immobile, abasourdi et ébloui par les jets de lumière. Si cette mort -avait décrit un cercle entier, j’aurais été certainement tué par -surprise. Mais elle s’arrêta et m’épargna, laissant tomber sur moi la -nuit soudainement sombre et hostile.</p> - -<p>La lande ondulée semblait maintenant obscurcie jusqu’aux pires ténèbres, -excepté aux endroits où les routes qui la parcouraient s’étendaient -grises et pâles sous le ciel bleu-foncé de la nuit. Tout était noir et -désert. Au-dessus de ma tête, une à<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> une les étoiles s’assemblaient et -dans l’ouest le ciel brillait encore, pâle et presque verdâtre. Les -cimes des pins et les toits de Horsell se découpaient nets et noirs -contre l’arrière-clarté occidentale.</p> - -<p>Les Marsiens et leur matériel étaient complètement invisibles, excepté -la tige mince sur laquelle leur miroir s’agitait incessamment en un -mouvement irrégulier. Des taillis de buissons et d’arbres isolés -fumaient et brûlaient encore, ici et là, et les maisons, du côté de la -gare de Woking, envoyaient des spirales de flamme dans la tranquillité -de l’air nocturne.</p> - -<p>A part cela et ma terrible stupéfaction, rien d’autre n’était changé. Le -petit groupe de taches noires qui suivaient le drapeau blanc avait été -simplement supprimé de l’existence et le calme du soir, me semblait-il, -avait à peine été troublé.</p> - -<p>Je m’aperçus que j’étais là, sur cette lande obscure, sans aide, sans -secours et seul. Soudain, comme quelque chose qui tombe sur vous à -l’improviste, la peur me prit.</p> - -<p>Avec un effort je me retournai et m’élançai, en une course trébuchante, -à travers la bruyère.</p> - -<p>La peur que j’avais n’était pas une crainte rationnelle—mais une -terreur panique, non seulement des Marsiens, mais de l’obscurité et du -silence qui m’entouraient. Elle produisit sur moi un si extraordinaire -effet d’abattement qu’en courant je pleurais silencieusement, comme un -enfant. Maintenant que j’avais tourné le dos, je n’osais plus regarder -en arrière.</p> - -<p>Je me souviens d’avoir eu la singulière impression que l’on se jouait de -moi et qu’au moment où j’atteindrais la limite du danger, cette mort -mystérieuse—aussi soudaine que l’éclair—allait surgir du cylindre et -me frapper.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-018_lg.jpg"> -<img src="images/illus-018_sml.jpg" width="379" height="202" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Aussitôt des jets de réelle flamme, des lueurs brillantes sautant -de l’un à l’autre, jaillirent du groupe d’hommes dispersés. On eût -dit que quelque invisible jet se heurtait contre eux et que du choc -naissait une flamme blanche. Il semblait que chacun d’eux fût -soudain et momentanément changé en flamme.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE V)<br /> -</p></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-019_lg.jpg"> -<img src="images/illus-019_sml.jpg" width="487" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span></p> - -<h3><a name="VI" id="VI"></a> -<a href="images/illus-020_lg.jpg"> -<img src="images/illus-020_sml.jpg" width="550" height="439" alt="VI—LE RAYON ARDENT SUR LA ROUTE DE CHOBHAM" /></a> -</h3> - -<p>La façon dont les Marsiens peuvent si rapidement et silencieusement -donner la mort est encore un sujet d’étonnement. Certains pensent qu’ils -parviennent, d’une manière quelconque, à produire une chaleur intense -dans une chambre de non-conductivité pratiquement absolue. Cette chaleur -intense, ils la projettent en un rayon parallèle, contre tels objets -qu’ils veulent, au moyen d’un miroir parabolique d’une composition -inconnue—à peu près comme le miroir parabolique d’un phare projette un -rayon de lumière. Mais personne n’a pu prouver ces détails d’une façon -irréfutable. De quelque façon qu’il soit produit, il est certain qu’un -rayon de chaleur est l’essence de la chose—une chaleur invisible au -lieu d’une lumière visible. Tout ce qui est combustible s’enflamme à son -contact, le plomb coule comme de l’eau, le fer s’amollit, le verre -craque et fond, et l’eau se change immédiatement en vapeur.</p> - -<p>Cette nuit-là, sous les étoiles, près de quarante personnes gisaient -autour du trou, carbonisées, défigurées, méconnaissables, et jusqu’au -matin la lande, de Horsell jusqu’à Maybury, resta déserte et en feu.</p> - -<p>La nouvelle du massacre parvint probablement en même temps à Chobham, à -Woking et à Ottershaw. A Woking, les boutiques étaient fermées quand le -tragique événement se produisit et un grand nombre de gens, boutiquiers -et autres, attirés<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> par les histoires qu’ils avaient entendu raconter, -avaient traversé le pont de Horsell et s’avançaient sur la route entre -les haies qui viennent aboutir à la lande. Vous pouvez vous imaginer les -jeunes gens et les jeunes filles, après les travaux de la journée, -prenant occasion de cette nouveauté comme de toute autre, pour faire une -promenade ensemble et fleureter à loisir. Vous pouvez vous figurer le -bourdonnement des voix au long de la route, dans le crépuscule.</p> - -<div class="figleft" style="width: 298px;"> -<a href="images/illus-021_lg.jpg"> -<img src="images/illus-021_sml.jpg" width="298" height="295" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Jusqu’alors sans doute, peu de gens, dans Woking même, savaient que le -cylindre était ouvert, bien que le pauvre Henderson eût envoyé un -messager porter à bicyclette, au bureau de poste, un télégramme spécial -pour un journal du soir.</p> - -<p>Les curieux débouchaient par deux et trois, sur la lande, et ils -trouvaient de petits groupes de gens causant avec animation, en -observant le miroir tournant, au-dessus des carrières de sable, et la -même excitation gagnait rapidement les nouveaux venus.</p> - -<p>Vers huit heures et demie, quand la députation fut détruite, il pouvait -y avoir environ trois cents personnes à cet endroit, sans compter ceux -qui avaient quitté la route pour s’approcher plus près des Marsiens. Il -y avait aussi trois agents de police, dont l’un était à cheval, faisant -de leur mieux, d’après les instructions de Stent, pour maintenir la -foule et l’empêcher d’approcher du cylindre, non sans soulever quelques -protestations de la part de ces personnes excitables et irréfléchies, -pour lesquelles un rassemblement est toujours une occasion de tapage et -de brutalités.</p> - -<p>Stent et Ogilvy, redoutant les possibilités d’une collision, avaient -télégraphié de Horsell aux forces militaires aussitôt que les Marsiens -avaient paru, demandant l’aide d’une compagnie de soldats pour protéger, -contre toute tentative de violence, les étranges créatures; c’est après -cela qu’ils avaient fait leurs si malheureuses avances. La description -de leur mort telle que la vit la foule s’accorde de très près avec mes -propres impressions: les trois bouffées de fumée verte, le sourd -ronflement et les jets de flamme.</p> - -<p>Bien plus que moi, cette foule de gens l’échappa belle. Le seul fait -qu’un monceau de sable couvert de bruyère intercepta la partie -inférieure du rayon les sauva. Si l’élévation du miroir parabolique -avait été de quelque mètres plus haute, aucun d’eux n’aurait survécu -pour raconter l’événement. Ils virent les jets de lumière, les hommes -tomber et une main, invisible pour ainsi dire, allumer les buissons en -s’avançant vers eux dans l’ombre qui gagnait. Alors, avec un sifflement -qui s’éleva par-dessus le ronflement venant du trou, le rayon oscilla -juste au-dessus de leurs têtes, enflammant les cimes des hêtres qui -bordaient la route, faisant éclater les briques, fracassant les -carreaux, enflammant les boiseries des fenêtres et faisant s’écrouler en -miettes le pignon d’une maison située au coin de la route.<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span></p> - -<p>Dans le crépitement, le sifflement et l’éclat aveuglant des arbres en -feu, la foule frappée de terreur sembla hésiter pendant quelques -instants. Des étincelles et des brindilles commencèrent à tomber sur la -route, avec des feuilles, comme des bouffées de flamme. Les chapeaux et -les habits prenaient feu. Puis de la lande vint un appel.</p> - -<p>Il y eut des cris et des clameurs et tout à coup l’agent de police à -cheval arriva, galopant vers la foule confuse, la main sur sa tête et -hurlant de douleur.</p> - -<p>—Ils viennent! cria une femme, et immédiatement chacun tourna les -talons, et, poussant ceux qui se trouvaient derrière, tâcha de regagner -au plus vite la route de Woking. Tous s’enfuirent aussi confusément -qu’un troupeau de moutons. A l’endroit où la route était plus étroite et -plus obscure entre les talus, la foule s’écrasa et une lutte désespérée -s’ensuivit. Tous n’échappèrent pas: trois personnes—deux femmes et un -petit garçon—furent renversées, piétinées, et laissées pour mortes dans -la terreur et les ténèbres.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-022_lg.jpg"> -<img src="images/illus-022_sml.jpg" width="447" height="163" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span></p> - -<h3><a name="VII" id="VII"></a> -<a href="images/illus-023_lg.jpg"> -<img src="images/illus-023_sml.jpg" width="550" height="322" alt="VII—COMMENT JE RENTRAI CHEZ MOI" /></a> -</h3> - -<p>Pour ma part, je ne me rappelle rien de ma fuite, sinon des heurts -violents contre des arbres et des culbutes dans la bruyère. Tout autour -de moi s’assemblait la terreur invisible des Marsiens. Cette impitoyable -épée ardente semblait tournoyer partout, brandie au-dessus de ma tête -avant de s’abattre et de me frapper à mort. J’arrivai sur la route entre -le carrefour et Horsell et je courus jusqu’au chemin de traverse.</p> - -<p>A la fin, il me fut impossible d’avancer; épuisé par la violence de mes -émotions et l’élan de ma course, je chancelai et m’affaissai inanimé sur -le bord du chemin. C’était au coin du pont qui traverse le canal près de -l’usine à gaz.</p> - -<p>Je dus rester ainsi quelque temps. Puis je m’assis, étrangement -perplexe. Pendant un bon moment je ne pus clairement me rappeler comment -j’étais venu là. Ma terreur s’était détachée de moi comme un manteau. -J’avais perdu mon chapeau et mon faux-col était déboutonné. Quelques -instants plus tôt, il n’y avait eu pour moi que trois choses -réelles:—l’immensité de la nuit, de l’espace et de la nature—ma propre -faiblesse et mon angoisse—l’approche certaine de la mort. Maintenant, -il me semblait que quelque chose s’était retourné, que le point de vue -s’était changé brusquement. Il n’y avait eu, d’un état d’esprit à -l’autre, aucune transition sensible. J’étais immédiatement redevenu le -moi de chaque jour, l’ordinaire et convenable citoyen. La lande -silencieuse, le motif de ma fuite, les flammes qui s’élevaient étaient -comme un rêve. Je me demandais si toutes ces choses étaient vraiment -arrivées. Je n’y pouvais croire.</p> - -<p>Je me levai et gravis d’un pas mal assuré la pente raide du pont. Mon -esprit<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>...un jet de lumière sans bruit presque et aveuglant, qui faisait -s’affaisser, inanimés, tous ceux qu’il atteignait, et de même, -quand l’invisible trait ardent passait sur eux, les pins flambaient -et tous les buissons de genêts secs s’enflammaient avec un bruit -sourd.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE V)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-024_lg.jpg"> -<img src="images/illus-024_sml.jpg" width="550" height="393" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span></p> - -<p>était envahi par une morne stupéfaction. Mes muscles et mes nerfs -semblaient privés de toute force. Je devais tituber comme un homme ivre. -Une tête apparut au-dessus du parapet et un ouvrier portant un panier -s’avança. Auprès de lui courait un petit garçon. En passant près de moi -il me souhaita le bonsoir. J’eus l’intention de lui causer, sans le -faire. Je répondis à son salut par un vague marmottement et traversai le -pont.</p> - -<p>Sur le viaduc de Maybury, un train, tumulte mouvant de fumée blanche aux -reflets de flammes, continuait son vaste élan vers le sud, longue -chenille de fenêtres brillantes: fracas, tapage, tintamarre, et il était -déjà loin. Un groupe indistinct de gens causait près d’une barrière de -la jolie avenue de chalets qu’on appelait “Oriental Terrace”. Tout cela -était si réel et si familier! Et ce que je laissais derrière moi était -si affolant, si fantastique! De telles choses, me disais-je, étaient -impossibles.</p> - -<p>Peut-être suis-je un homme d’humeur exceptionnelle. Je ne sais jusqu’à -quel point mes expériences sont celles du commun des mortels. Parfois, -je souffre d’une fort étrange sensation de détachement de moi-même et du -monde qui m’entoure. Il me semble observer tout cela de l’extérieur, de -quelque endroit inconcevablement éloigné, hors du temps, hors de -l’espace, hors de la vie et de la tragédie de toutes choses. Ce -sentiment me possédait fortement cette nuit-là. C’était un autre aspect -de mon rêve.</p> - -<p>Mais mon inquiétude provenait de l’absurdité déconcertante de cette -sécurité, et de la mort rapide qui voltigeait là-bas, à peine à trois -kilomètres. Il me vint des bruits de travaux à l’usine à gaz et les -lampes électriques étaient toutes allumées. Je m’arrêtai devant le -groupe de gens.</p> - -<p>—Quelles nouvelles de la lande? demandai-je.</p> - -<p>Il y avait contre la barrière deux hommes et une femme.</p> - -<p>—Quoi? dit un des hommes en se retournant.</p> - -<p>—Quelles nouvelles de la lande? répétai-je.</p> - -<p>—Est-ce que vous n’en revenez pas? demandèrent les hommes.</p> - -<p>—On dirait que tous ceux qui y vont en reviennent fous, dit la femme en -se penchant par-dessus la barrière. Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir?</p> - -<p>—Vous ne savez donc rien des hommes de Mars? demandai-je? des créatures -tombées de la planète Mars?</p> - -<p>—Oh! si, bien assez! Merci! dit la femme, et ils éclatèrent de rire -tous les trois.</p> - -<p>J’étais ridicule et vexé. Sans y réussir, j’essayai de leur raconter ce -que j’avais vu. Ils rirent de plus belle à mes phrases sans suite.</p> - -<p>—Vous en saurez bientôt davantage! leur dis-je en me remettant en -route.</p> - -<p>J’avais l’air si hagard qu’en m’apercevant du seuil ma femme -tressaillit. J’entrai dans la salle à manger; je m’assis, bus un verre -de vin, et aussitôt que j’eus pu suffisamment rassembler mes esprits, je -lui racontai les événements dont j’avais été témoin. Le dîner, un dîner -froid, était déjà servi et resta sur la table sans que nous y touchions -pendant que je narrai mon histoire.<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p> - -<p>—Il y a une chose rassurante, dis-je pour pallier les craintes que -j’avais fait naître, ce sont les créatures les plus maladroites que -j’aie jamais vues grouiller. Elles peuvent s’agiter dans le trou et tuer -les gens qui s’approcheront, pourtant elles ne pourront jamais sortir de -là... Mais quelles horribles choses!</p> - -<p>—Calme-toi, mon ami, dit ma femme en fronçant les sourcils et en posant -sa main sur la mienne.</p> - -<p>—Ce pauvre Ogilvy! dis-je. Penser qu’il est resté mort, là-bas!</p> - -<p>Ma femme, du moins, ne trouva pas mon récit incroyable. Quand je vis -combien sa figure était mortellement pâle, je me tus brusquement.</p> - -<p>—Ils peuvent venir ici, répétait-elle sans cesse.</p> - -<p>J’insistai pour qu’elle bût un peu de vin et j’essayai de la rassurer.</p> - -<p>—Mais ils peuvent à peine remuer, dis-je.</p> - -<p>Je lui redonnai, ainsi qu’à moi-même, un peu de courage en lui répétant -tout ce qu’Ogilvy m’avait dit de l’impossibilité pour les Marsiens de -s’établir sur la terre. En particulier, j’insistai sur la difficulté -gravitationnelle. A la surface de la terre, la pesanteur est trois fois -ce qu’elle est à la surface de Mars. Donc, un Marsien, quand même sa -force musculaire resterait la même, pèserait ici trois fois plus que sur -Mars, et par conséquent son corps lui serait comme une enveloppe de -plomb. Ce fut là réellement l’opinion générale. Le lendemain matin, le -“Times” et le “Daily Telegraph” entre autres, attachèrent une grande -importance à ce point, sans plus que moi prendre garde à deux influences -modificatrices pourtant évidentes.</p> - -<p>L’atmosphère de la terre, nous le savons maintenant, contient beaucoup -plus d’oxygène ou beaucoup moins d’argone—peu importe la façon dont on -l’explique—que celle de Mars. L’influence fortifiante de l’oxygène sur -les Marsiens fit indiscutablement beaucoup pour contrebalancer -l’accroissement de poids de leur corps. En second lieu, nous ignorions -tous ce fait que la puissance mécanique que possédaient les Marsiens -était parfaitement capable, au besoin, de compenser la diminution -d’activité musculaire.</p> - -<p>Mais je ne réfléchis pas à ces choses alors; aussi mon raisonnement -concluait-il entièrement contre les chances des envahisseurs; le vin et -la nourriture, la confiance de l’appétit satisfait et la nécessité de -rassurer ma femme me rendirent, par degrés insensibles, mon courage et -me firent croire à ma sécurité.</p> - -<p>—Ils ont fait là une chose stupide, assurai-je, le verre à la main. Ils -sont dangereux, parce que sans aucun doute la peur les affole. Peut-être -ne s’attendaient-ils pas à trouver des êtres vivants—et certainement -pas des êtres intelligents. Si les choses en viennent au pire, un obus -dans le trou, et nous en serons débarrassés.</p> - -<p>L’intense surexcitation des événements avait sans aucun doute laissé mes -facultés perceptives en état d’éréthisme. Maintenant encore, je me -rappelle avec une extraordinaire vivacité ce dîner. La figure douce et -anxieuse de ma femme tournée vers moi, sous l’abat-jour rose, la nappe -blanche avec l’argenterie et la verrerie—car, en<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> ces jours-là, même -les écrivains philosophiques se permettaient maints petits luxes—le vin -pourpre dans mon verre, tous ces détails sont photographiquement -distincts. Au dessert, je m’attardai, combinant le goût des noix à une -cigarette, regrettant l’imprudence d’Ogilvy et déplorant la peu -clairvoyante pusillanimité des Marsiens.</p> - -<p>Ainsi quelque respectable dodo de l’île Maurice aurait pu, de son nid, -envisager de cette façon les circonstances et, discutant l’arrivée d’un -navire en quête de nourriture animale, aurait dit: Nous les mettrons à -mort à coups de bec, demain, ma chère!</p> - -<p>Sans le savoir, c’était le dernier dîner civilisé que je devais faire -pendant d’étranges et terribles jours.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-025_lg.jpg"> -<img src="images/illus-025_sml.jpg" width="418" height="317" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span></p> - -<h3><a name="VIII" id="VIII"></a> -<a href="images/illus-026_lg.jpg"> -<img src="images/illus-026_sml.jpg" width="524" height="550" alt="VIII—VENDREDI SOIR" /></a> -</h3> - -<p>De toutes les choses surprenantes et merveilleuses qui arrivèrent ce -vendredi-là, la plus étrange à mon esprit fut la combinaison des -habitudes ordinaires et banales de notre ordre social avec les premiers -débuts de la série d’événements qui devaient jeter à bas ce même ordre -social. Si, le vendredi soir, prenant un compas, vous eussiez décrit un -cercle d’un rayon de cinq milles autour des carrières de Woking, il est -douteux que vous ayez pu trouver, en dehors de cet espace, un seul être -humain—à moins que ce ne fût quelque parent de Stent, ou des trois ou -quatre cyclistes et des gens venus de Londres dont les cadavres étaient -demeurés sur la lande—qui eût été en rien affecté dans ses émotions et -ses habitudes par les nouveaux venus. Beaucoup de gens, certes, avaient -entendu parler du cylindre, en avaient même causé à leurs moments de -loisir, mais cela n’avait certainement pas produit la sensation -qu’aurait soulevée un ultimatum à l’Allemagne.<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Alors, avec un sifflement le rayon oscilla, enflammant les cimes -des hêtres qui bordaient la route, faisant éclater les briques, -fracassant les carreaux, enflammant les boiseries des fenêtres et -faisant s’écrouler en miettes le pignon d’une maison...</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE VI)<br /> -</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-027_lg.jpg"> -<img src="images/illus-027_sml.jpg" width="466" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span></p> - -<p>A Londres, ce soir-là, le télégramme du malheureux Henderson, décrivant -le dévissage graduel du projectile, fut reçu comme un canard et le -journal du soir auquel il avait été adressé—ayant, sans obtenir de -réponse, télégraphié pour une confirmation de la nouvelle—décida de ne -pas lancer d’édition spéciale.</p> - -<p>Même dans ce cercle fictif de cinq milles, la majorité des gens -restaient indifférents. J’ai déjà décrit la conduite de ceux, hommes et -femmes, auxquels je m’étais adressé. Dans tout le district, les gens -dînaient et soupaient; les ouvriers jardinaient après les travaux du -jour; on couchait les enfants; les jeunes gens erraient amoureusement -par les chemins et les savants compulsaient leurs livres.</p> - -<p>Peut-être y avait-il dans les rues du village un murmure inaccoutumé; un -sujet de causerie nouveau et absorbant, dans les tavernes; ici et là un -messager, ou même un témoin des derniers incidents, occasionnait quelque -agitation, des cris et des allées et venues. Mais presque partout sans -exception, la routine quotidienne: travailler, manger, boire et dormir, -continuait ainsi que depuis d’innombrables années—comme si nulle -planète Mars n’eût existé dans les deux. Même à Woking, à Horsell et à -Chobham, tel était le cas.</p> - -<p>A la gare de Woking, jusqu’à une heure tardive, les trains s’arrêtaient -et repartaient, d’autres se garaient sur les voies d’évitement, les -voyageurs descendaient ou attendaient et toutes choses suivaient leur -cours ordinaire. Un gamin de la ville, empiétant sur le monopole des -bibliothèques de chemin de fer, vendait sur les quais des journaux -renfermant les nouvelles de l’après-midi. Le vacarme des trucks, le -sifflet aigu des locomotives, se mêlaient à ses cris de: “l’arrivée des -habitants de Mars”. Des groupes agités envahirent la station vers neuf -heures, racontant d’incroyables nouvelles et ne causèrent pas plus de -trouble que des ivrognes n’auraient pu faire. Les gens en route vers -Londres cherchaient, à travers les fenêtres des wagons, à apercevoir -quelque chose dans les ténèbres du dehors et voyaient seulement de rares -étincelles scintiller et s’élever en dansant dans la direction de -Horsell, puis disparaître, une lueur rougeâtre et une mince traînée de -fumée se promener contre l’écran du ciel, et ils en concluaient que rien -n’arrivait de plus sérieux que quelque incendie dans les bruyères. Ce -n’était que sur les confins de la lande qu’on pouvait voir réellement -quelque désordre. Là, sur la lisière du côté de Woking, une douzaine de -villas étaient en flammes. Des lumières restèrent allumées dans toutes -les maisons des trois villages proches de la lande et les gens y -veillèrent jusqu’à l’aurore.</p> - -<p>Une foule curieuse s’attardait, incessamment renouvelée, à la fois sur -le pont de Chobham et sur celui de Horsell. Une ou deux âmes -aventureuses—ainsi qu’on s’en aperçut après—s’avancèrent à la faveur -des ténèbres et se faufilèrent jusqu’auprès des Marsiens. Mais elles ne -revinrent pas, car de temps en temps un rayon de lumière, semblable aux -feux électriques d’un vaisseau de guerre, balayait la lande et le rayon -brûlant le suivait immédiatement. A part cela, l’immense étendue demeura -silencieuse et désolée, et les corps carbonisés y restèrent épars toute -la nuit sous les étoiles et tout le<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> jour suivant. Un bruit de métal -qu’on martèle venait du cylindre et fut entendu par beaucoup de gens.</p> - -<p>Tel était l’état des choses ce vendredi soir. Au centre, enfoncé dans la -peau de notre vieille planète comme une écharde empoisonnée, était ce -cylindre. Mais le poison avait à peine commencé son œuvre. Autour de lui -s’étendait la lande silencieuse, mal éteinte par places, avec quelques -objets sombres, à peine visibles, gisant en attitudes contorsionnées ici -et là. De distance en distance un arbre ou un buisson brûlait encore. -Plus loin, c’était comme une frontière d’activité au delà de laquelle -les flammes n’étaient pas encore parvenues. Dans le reste du monde, le -cours de la vie allait son train comme depuis d’immémoriales années. La -fièvre de la lutte, qui allait bientôt venir obstruer les veines et les -artères, user les nerfs et détruire les cerveaux, était latente encore.</p> - -<p>Tout au long de la nuit, les Marsiens s’agitèrent et martelèrent, -infatigables et sans sommeil, à l’œuvre après les machines qu’ils -apprêtaient, et de temps en temps une bouffée de fumée grisâtre -tourbillonnait vers le ciel étoile.</p> - -<p>Vers onze heures une compagnie d’infanterie traversa Horsell et se -déploya en cordon à la lisière de la lande. Plus tard une seconde -compagnie vint par Chobham occuper le côté nord. Plusieurs officiers des -baraquements voisins étaient venus dans la journée examiner les lieux et -l’un d’entre eux, disait-on, le major Eden, manquait. Le colonel du -régiment s’avança jusqu’au pont de Chobham vers minuit et questionna -minutieusement la foule. Les autorités militaires se rendaient -certainement compte du sérieux de l’affaire. A la même heure, ainsi que -l’indiquèrent les journaux du lendemain, un escadron de hussards, deux -Maxims et environ quatre cents hommes du régiment de Cardigan quittaient -le camp d’Aldershot.</p> - -<p>Quelques secondes après minuit, la foule qui encombrait la route de -Chertsey à Woking vit une étoile tomber du ciel dans un bois de sapins -vers le nord-ouest. Une lumière verdâtre et des lueurs soudaines comme -les éclairs des nuits d’été accompagnaient le météore. C’était un second -cylindre.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-028_lg.jpg"> -<img src="images/illus-028_sml.jpg" width="302" height="222" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span></p> - -<h3><a name="IX" id="IX"></a> -<a href="images/illus-029_lg.jpg"> -<img src="images/illus-029_sml.jpg" width="550" height="264" alt="IX—LA LUTTE COMMENCE" /></a> -</h3> - -<p>La journée du samedi est restée dans ma mémoire comme un jour de répit. -Ce fut aussi un jour de lassitude, lourd et étouffant, avec, m’a-t-on -dit, de rapides fluctuations du baromètre. J’avais peu dormi, encore que -ma femme eût réussi à le faire, et je me levai de bonne heure. Avant le -déjeuner, je descendis dans le jardin et j’écoutai: mais rien autre que -le chant d’une alouette ne venait de la lande.</p> - -<p>Le laitier passa comme d’habitude. J’entendis le bruit de son chariot et -j’allai jusqu’à la barrière pour avoir de lui les dernières nouvelles. -Il me dit que pendant la nuit les Marsiens avaient été cernés par des -troupes et qu’on attendait des canons. Alors, comme une note familière -et rassurante, j’entendis un train qui traversait Woking.</p> - -<p>—On tâchera de ne pas les tuer, dit le laitier, si on peut l’éviter -sans trop de difficultés.</p> - -<p>J’aperçus mon voisin qui jardinait et je devisai un instant avec lui, -avant de rentrer pour déjeuner. C’était une matinée des plus ordinaires. -Mon voisin émit l’opinion que les troupes pourraient, ce jour-là, -détruire ou capturer les Marsiens.</p> - -<p>—Quel malheur qu’ils se rendent si peu approchables, dit-il. Il serait -curieux de savoir comment on vit sur une autre planète; on pourrait en -apprendre quelque chose.</p> - -<p>Il vint jusqu’à la haie et m’offrit une poignée de fraises, car il était -aussi généreux que fier des produits de son jardin. En même temps, il me -parla de l’incendie des bois de pins, au delà des prairies de Byfleet.</p> - -<p>—On prétend, dit-il, qu’il est tombé par là une autre de ces satanées -choses—le numéro deux. Mais il y en a assez d’une, à coup sûr. Cette -affaire-là va coûter une jolie somme aux compagnies d’assurances, avant -que tout soit remis en place.<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span></p> - -<p>En disant cela, il riait avec un air de parfaite bonne humeur. Les bois -brûlaient encore, me dit-il en indiquant un nuage de fumée.</p> - -<p>—Ça couvera longtemps sous les pieds à cause de l’épaisseur des herbes -et des aiguilles de pins.</p> - -<p>Puis avec gravité, il ajouta diverses réflexions au sujet du “pauvre -Ogilvy”.</p> - -<p>Après déjeuner, au lieu de me mettre au travail, je décidai de descendre -jusqu’à la lande. Sous le pont du chemin de fer, je trouvai un groupe de -soldats—du génie, je crois,—avec de petites toques rondes, des -jaquettes rouges, sales et déboutonnées, laissant voir leurs chemises -bleues, des pantalons de couleur foncée et des bottes montant jusqu’au -mollet. Ils me dirent que personne ne devait franchir le canal, et, sur -la route au delà du pont, j’aperçus un des hommes du régiment de -Cardigan placé là en sentinelle. Pendant un instant, je causai avec ces -soldats. Je leur racontai ce que j’avais vu des Marsiens le soir -précédent. Aucun d’eux ne les avait vus jusqu’à présent et ils n’avaient -à ce sujet que des idées très vagues, en sorte qu’ils m’accablèrent de -questions. Ils ne savaient pas, me dirent-ils, le but de ces mouvements -de troupes; ils avaient cru d’abord qu’une mutinerie avait éclaté au -campement des Horse Guards. Le simple sapeur du génie est en général -mieux informé que le troupier ordinaire et ils se mirent à discuter, -avec une certaine intelligence, les conditions particulières de la lutte -possible. Je leur fis une description du Rayon Ardent et ils -commencèrent à argumenter entre eux à ce sujet.</p> - -<p>—Se glisser aussi près que possible en restant à l’abri, et se jeter -sur eux, voilà ce qu’il faut faire, dit l’un.</p> - -<p>—Tais-toi donc, répondit un autre. Qu’est-ce que tu feras avec ton abri -contre leur diable de Rayon Ardent? Tu iras te faire cuire! Ce qu’il y a -à faire, c’est de s’approcher autant que le terrain le permettra et là -creuser une tranchée.</p> - -<p>—Un beau moyen, les tranchées! Il ne parle tout le temps que de creuser -des tranchées, celui-là. C’est pas un homme, c’est un lapin.</p> - -<p>—Alors, ils n’ont pas de cou? me demanda brusquement un troisième, -petit homme brun et silencieux, qui fumait sa pipe.</p> - -<p>Je répétai ma description.</p> - -<p>—Des pieuvres, tout simplement, dit-il. On dit que ça pêche les -hommes—maintenant on va se battre avec des poissons.</p> - -<p>—Il n’y a pas de crime à massacrer des bêtes comme ça, remarqua le -premier qui avait parlé.</p> - -<p>—Pourquoi ne pas bombarder tout de suite ces sales animaux et en finir -d’un seul coup? dit le petit brun. On ne peut pas savoir ce qu’ils sont -capables de faire.</p> - -<p>—Où sont tes obus? demanda le premier. Il n’y a pas de temps à perdre. -Il faut charger dessus et tout de suite, c’est mon avis.</p> - -<p>Ils continuèrent à discuter la chose sur ce ton. Après un certain temps, -je les quittai et me dirigeai vers la gare pour y chercher autant de -journaux du matin que j’en pourrais trouver.<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Tout au long; de la nuit, les Marsiens s’agitèrent et martelèrent, -infatigables et sans sommeil, à l’œuvre après les machines qu’ils -apprêtaient, et de temps en temps une bouffée grisâtre -tourbillonnait vers le ciel étoilé.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE VIII)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span></p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-030_lg.jpg"> -<img src="images/illus-030_sml.jpg" width="520" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span></p> - -<p>Mais je ne fatiguerai pas le lecteur par une description plus détaillée -de cette longue matinée et de l’après-midi plus longue encore. Je ne pus -parvenir à jeter le moindre coup d’œil sur la lande, car même les -clochers des églises de Horsell et de Chobham étaient aux mains des -autorités militaires. Les soldats auxquels je m’adressai ne savaient -rien; les officiers étaient aussi mystérieux que préoccupés. Je trouvai -les gens de la ville en pleine sécurité à cause de la présence des -forces militaires et j’appris alors, de la bouche même de Marshall, le -marchand de tabac, que son fils était parmi les morts, autour du -cylindre. Les soldats avaient obligé les habitants, sur la lisière de -Horsell, à fermer et à quitter leurs maisons.</p> - -<p>Je revins chez moi, pour déjeuner, vers deux heures, très fatigué, car, -ainsi que je l’ai dit, la journée était extrêmement chaude et lourde, et -afin de me rafraîchir, je pris un bain froid. Vers quatre heures et -demie, je retournai à la gare chercher les journaux du soir, car ceux du -matin ne donnaient qu’un récit très inexact de la mort de Stent, -d’Henderson, d’Ogilvy et des autres. Mais ils ne renfermaient rien que -je ne connusse déjà. Les Marsiens ne laissaient rien voir d’eux-mêmes. -Ils semblaient très affairés dans leur trou, d’où sortaient -continuellement un bruit de marteaux et une longue traînée de fumée. -Apparemment ils activaient leurs préparatifs pour la lutte.</p> - -<p>“De nouvelles tentatives pour communiquer avec eux ont été faites sans -succès”—tel était le cliché que reproduisaient tous les journaux. Un -sapeur me dit que ces tentatives étaient faites par un homme qui d’un -fossé agitait un drapeau au bout d’une perche. Les Marsiens accordaient -autant d’attention à ces avances que nous en prêterions aux mugissements -d’un bœuf.</p> - -<p>Je dois avouer que la vue de tout cet armement, de tous ces préparatifs, -m’excitait grandement. Mon imagination devint belligérante et infligea -aux envahisseurs des défaites remarquables; les rêves de batailles et -d’héroïsme de mon enfance me revinrent. A ce moment même, il me semblait -que la lutte allait être inégale, tant les Marsiens me paraissaient -impuissants dans leur trou.</p> - -<p>Vers trois heures, on entendit des coups de canon, à intervalles -réguliers, dans la direction de Chertsey ou d’Addlestone. J’appris que -le bois de pins incendié, dans lequel était tombé le second cylindre, -était canonné dans l’espoir de détruire l’objet avant qu’il ne s’ouvrît. -Ce ne fut pas avant cinq heures, cependant, qu’une pièce de campagne -arriva à Chobham pour être braquée sur les premiers Marsiens.</p> - -<p>Vers six heures du soir, je prenais le thé avec ma femme dans la -vérandah, causant avec chaleur de la bataille qui nous menaçait, lorsque -j’entendis, venant de la lande, le bruit assourdi d’une détonation, et -immédiatement une rafale d’explosions. Aussitôt suivit, tout près de -nous, un violent et retentissant fracas qui fit trembler le sol, et, me -précipitant au dehors sur la pelouse, je vis les cimes des arbres, -autour du Collège Oriental, enveloppées de flammes rougeâtres et de -fumée, et le clocher de la chapelle s’écrouler. La tourelle de la -mosquée avait disparu et le toit du collège lui-même semblait avoir subi -les effets de la chute d’un obus de cent<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> tonnes. Une de nos cheminées -craqua comme si elle avait été frappée par un boulet; elle vola en -éclats et les fragments dégringolèrent le long des tuiles pour venir -s’entasser sur le massif de fleurs, près de la fenêtre de mon cabinet de -travail.</p> - -<p>Ma femme et moi restâmes stupéfaits. Je me rendis compte alors que la -crête de la colline de Maybury était à portée du Rayon Ardent des -Marsiens, maintenant que le collège avait été débarrassé du chemin comme -un obstacle gênant.</p> - -<p>Je saisis ma femme par le bras et, sans cérémonie, l’entraînai jusque -sur la route. Puis j’allai chercher la servante, en lui disant que -j’irais prendre moi-même la malle qu’elle réclamait avec insistance.</p> - -<p>—Nous ne pouvons pas rester ici, dis-je.</p> - -<p>Au moment même, la canonnade reprit un instant sur la lande.</p> - -<p>—Mais où allons-nous aller? demanda ma femme terrifiée.</p> - -<p>Je réfléchissais, perplexe. Puis je me souvins de ses cousins à -Leatherhead.</p> - -<p>—A Leatherhead, criai-je, dans le fracas qui recommençait.</p> - -<p>Elle regarda vers le bas de la colline. Les gens surpris sortaient de -leurs maisons.</p> - -<p>—Mais comment irons-nous jusque-là? s’enquit-elle.</p> - -<p>Au bas de la route, j’aperçus un peloton de hussards qui passaient au -galop sous le pont du chemin de fer; quelques-uns entrèrent dans la cour -du Collège Oriental, les autres mirent pied à terre et commencèrent à -courir de maison en maison. Le soleil, brillant à travers la fumée qui -montait des cimes des arbres, semblait rouge-sang et jetait sur les -choses une clarté lugubre et sinistre.</p> - -<p>—Reste ici, tu es en sûreté, dis-je à ma femme, et je me mis à courir -vers l’hôtel du Chien-Tigré, car je savais que l’hôtelier avait un -cheval et un dogcart. Je courais de toutes mes forces, car je me rendais -compte que, dans un moment, tout le monde, sur ce penchant de la -colline, serait en mouvement. Je trouvai l’hôtelier derrière son -comptoir, absolument ignorant de ce qui se passait derrière sa maison. -Un homme qui me tournait le dos lui parlait.</p> - -<p>—Ce sera une livre, disait l’hôtelier, et je n’ai personne pour vous le -mener.</p> - -<p>—J’en donne deux livres, dis-je par dessus l’épaule de l’homme.</p> - -<p>—Quoi?...</p> - -<p>—... Et je vous le ramène avant minuit, achevai-je.</p> - -<p>—Mais, diable, dit l’hôtelier, qu’est-ce qui presse? Je suis en train -de vendre un quartier de porc. Deux livres et vous me le rapportez? -Qu’est-ce qui se passe donc?</p> - -<p>Je lui expliquai rapidement que je devais partir immédiatement de chez -moi et je m’assurai ainsi la location du dogcart. A ce moment, il ne me -sembla pas le moins du monde urgent pour l’hôtelier qu’il quittât son -hôtel. Je m’arrangeai pour avoir la voiture sur-le-champ, la conduisis à -la main le long de la route, puis, la laissant à la garde de ma femme et -de la servante, me précipitai dans la maison et empaquetai divers objets -de valeur, argenterie et autres. Les hêtres du jardin brûlaient pendant -ce temps, et, des palissades du bord de la route, s’élevaient des -flammes rouges. Tandis que j’étais ainsi occupé, l’un des hussards à -pied arriva.<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> Il courait de maison en maison, avertissant les gens du -danger et les invitant à sortir. Il passait justement comme je sortais, -traînant mes trésors enveloppés dans une nappe. Je lui criai:</p> - -<p>—Quelles nouvelles?</p> - -<p>Il se retourna, les yeux effarés, brailla quelque chose comme “sortis du -trou dans une chose pareille à un couvercle de plat” et se dirigea en -courant vers la porte de la maison située au sommet de la montée. Un -soudain tourbillon de fumée parcourant la route le cacha pendant un -moment. Je courus jusqu’à la porte de mon voisin, frappai par acquit de -conscience, car je savais que sa femme et lui étaient partis pour -Londres et qu’ils avaient fermé leur maison. J’entrai de nouveau chez -moi, car j’avais promis à la servante d’aller chercher sa malle et je la -ramenai dehors, la casai auprès d’elle sur l’arrière du dogcart; puis je -pris les rênes et sautai sur le siège à côté de ma femme. En un instant -nous étions hors de la fumée et du bruit et descendions vivement la -pente opposée de la colline de Maybury, vers Old Woking.</p> - -<p>Devant nous s’étendait un tranquille paysage ensoleillé, des champs de -blé de chaque côté de la route et l’auberge de Maybury avec son enseigne -oscillante. J’aperçus la voiture du docteur devant nous. Au pied de la -colline, je tournai la tête pour jeter un coup d’œil sur ce que je -quittais. D’épais nuages de fumée noire, coupés de longues flammes -rouges, s’élevaient dans l’air tranquille et projetaient des ombres -obscures sur les cimes vertes des arbres, vers l’est. La fumée -s’étendait déjà fort loin, jusqu’aux bois de sapins de Byfleet vers -l’est et jusqu’à Woking à l’ouest. La route était pleine de gens -accourant vers nous. Très affaibli maintenant, mais très distinct à -travers l’air tranquille et lourd, on entendait le bourdonnement d’un -canon qui cessa tout d’un coup et les détonations intermittentes des -fusils. Apparemment les Marsiens mettaient le feu à tout ce qui se -trouvait à portée de leur Rayon Ardent.</p> - -<div class="figright"> -<a href="images/illus-031_lg.jpg"> -<img src="images/illus-031_sml.jpg" width="376" height="314" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Je ne suis pas un cocher expert, et il me fallut bien vite donner toute -mon attention au cheval. Quand je me tournai une fois encore, la seconde -colline cachait complètement la fumée noire. D’un coup de fouet, -j’enlevai le cheval, lui lâchant les rênes jusqu’à ce que Woking et Send -fussent entre nous et tout ce tumulte. Entre ces deux localités, j’avais -rattrapé et dépassé la voiture du docteur.<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span></p> - -<h3><a name="X" id="X"></a> -<a href="images/illus-032_lg.jpg"> -<img src="images/illus-032_sml.jpg" width="550" height="455" alt="X—EN PLEINE MÊLÉE" /></a> -</h3> - -<p>Leatherhead est à environ douze milles de Maybury Hill. L’odeur des -foins emplissait l’air; au long des grasses prairies au delà de Pyrford -et de chaque côté, les haies étaient revêtues de la douceur et de la -gaîté de multitudes d’aubépines. La sourde canonnade qui avait éclaté -tandis que nous descendions la route de Maybury avait cessé aussi -brusquement qu’elle avait commencé, laissant le crépuscule paisible et -calme. Nous arrivâmes sans mésaventure à Leatherhead vers neuf heures, -et le cheval eut une heure de repos, tandis que je soupais avec mes -cousins et recommandais ma femme à leurs soins.</p> - -<p>Pendant tout le voyage, ma femme était restée silencieuse et elle -semblait encore tourmentée de mauvais pressentiments. Je m’efforçai de -la rassurer, insistant sur ce fait que les Marsiens étaient retenus dans -leur trou par leur excessive pesanteur, qu’ils ne pourraient, à tout -prendre, que se glisser à quelques pas à l’entour de leur cylindre; mais -elle ne répondit que par monosyllabes. Si ce n’avait été de ma promesse -à l’hôtelier, elle m’aurait, je crois, supplié de demeurer à Leatherhead -cette nuit-là. Que ne l’ai-je donc fait! Son visage, je me souviens, -était affreusement pâle quand nous nous séparâmes.</p> - -<p>Pour ma part, j’avais été, toute la journée, fébrilement surexcité. -Quelque<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> chose d’assez semblable à la fièvre guerrière, qui, à -l’occasion, s’empare de toute une communauté civilisée, me courait dans -le sang et au fond je n’étais pas autrement fâché d’avoir à retourner à -Maybury ce soir-là. Je craignais même que cette fusillade que j’avais -entendue n’ait été le dernier signe de l’extermination des Marsiens. Je -ne peux mieux exprimer mon état d’esprit qu’en disant que j’éprouvais -l’irrésistible envie d’assister à la curée.</p> - -<p>Il était presque onze heures quand je me mis en route. La nuit était -exceptionnellement obscure; sortant de l’antichambre éclairée, elle me -parut même absolument noire et il faisait aussi chaud et aussi lourd que -dans la journée. Au-dessus de ma tête, les nuages passaient rapides, -encore qu’aucune brise n’agitât les arbustes d’alentour. Le domestique -alluma les deux lanternes. Heureusement la route m’était très familière. -Ma femme resta debout dans la clarté du seuil et me suivit du regard -jusqu’à ce que je fusse installé dans le dogcart. Tout à coup elle -rentra, laissant là mes cousins qui me souhaitaient bon retour.</p> - -<p>Je me sentis d’abord quelque peu déprimé à la contagion des craintes de -ma femme, mais très vite mes pensées revinrent aux Marsiens. A ce -moment, j’étais absolument ignorant du résultat de la lutte de la -soirée. Je ne savais même rien des circonstances qui avaient précipité -le conflit. Comme je traversais Ockham—car au lieu de revenir par Send -et Old Woking, j’avais pris cette autre route—je vis au bord de -l’horizon, à l’ouest, des reflets d’un rouge-sang, qui, à mesure que -j’approchais, montèrent lentement dans le ciel. Les nuages d’un orage -menaçant s’amoncelaient et se mêlaient aux masses de fumée noire et -rougeâtre.</p> - -<p>La grand’rue de Ripley était déserte et à part une ou deux fenêtres -éclairées, le village n’indiquait aucun autre signe de vie; mais je -faillis causer un accident au coin de la route de Pyrford où un groupe -de gens se trouvait, me tournant le dos. Ils ne m’adressèrent pas la -parole quand je passai et je ne pus par conséquent savoir s’ils -connaissaient les événements qui se produisaient au delà de la colline, -si les maisons devant lesquelles je passais étaient désertées et vides, -si des gens y dormaient tranquillement ou si, harassés, ils épiaient les -terreurs de la nuit.</p> - -<p>De Ripley jusqu’à Pyrford, il me fallait traverser un vallon du fond -duquel je ne pouvais apercevoir les reflets de l’incendie. Comme -j’arrivais au haut de la côte, après l’église de Pyrford, les lueurs -reparurent et les arbres furent agités des premiers frémissements de -l’orage. J’entendis alors minuit sonner derrière moi au clocher de -Pyrford; puis la silhouette des coteaux de Maybury, avec leurs cimes de -toits et d’arbres, se détacha noire et nette contre le ciel rouge.</p> - -<p>Au même moment, une sinistre lueur verdâtre éclaira la route devant moi, -laissant voir dans la distance les bois d’Addlestone. Le cheval donna -une secousse aux rênes. Je vis les nuages rapides percés, pour ainsi -dire, par un ruban de flamme verte qui illumina soudain leur confusion -et vint tomber au milieu des champs, à ma gauche. C’était le troisième -projectile.</p> - -<p>Immédiatement après sa chute et d’un violet aveuglant, par contraste, le -premier<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> éclair de l’orage menaçant dansa dans le ciel et le tonnerre -retentit longuement au-dessus de ma tête. Le cheval prit le mors aux -dents et s’emballa.</p> - -<p>Une pente modérée descend jusqu’au pied de la colline de Maybury et nous -la descendîmes à une vitesse vertigineuse. Une fois que les éclairs -eurent commencé, ils se succédèrent avec une rapidité inimaginable; les -coups de tonnerre, se suivant sans interruption avec d’effrayants -craquements, semblaient bien plutôt produits par une gigantesque machine -électrique que par un orage ordinaire. Les rapides scintillements -étaient aveuglants et des rafales de fine grêle me fouettaient le -visage.</p> - -<p>D’abord, je ne regardai guère que la route devant moi; puis, tout à -coup, mon attention fut arrêtée par quelque chose qui descendait -impétueusement à ma rencontre la pente de Maybury Hill; je crus voir le -toit humide d’une maison, mais un éclair me permit de constater que la -chose était douée d’un vif mouvement de rotation. Ce devait être une -illusion d’optique—tour à tour d’effarantes ténèbres et d’éblouissantes -clartés troublaient la vue. Puis la masse rougeâtre de l’Orphelinat, -presque au sommet de la colline, les cimes vertes des pins et ce -problématique objet apparurent clairs, nets et brillants.</p> - -<p>Quel spectacle! Comment le décrire? Un monstrueux tripode, plus haut que -plusieurs maisons, enjambait les jeunes sapins et les écrasait dans sa -course; un engin mobile, de métal étincelant, s’avançait à travers les -bruyères; des câbles d’acier, articulés, pendaient aux côtés et -l’assourdissant tumulte de sa marche se mêlait au vacarme du tonnerre. -Un éclair le dessina vivement, en équilibre sur un de ses appendices, -les deux autres en l’air, disparaissant et réapparaissant presque -instantanément, semblait-il, avec l’éclair suivant, cent mètres plus -près. Figurez-vous un tabouret à trois pieds tournant sur lui-même et -d’un pied sur l’autre pour avancer par bonds violents! Ce fut -l’impression que j’en eus à la lueur des éclairs incessants. Mais au -lieu d’un simple tabouret, imaginez un grand corps mécanique supporté -par trois pieds.</p> - -<p>Soudain, les sapins du petit bois qui se trouvait juste devant moi -s’écartèrent, comme de fragiles roseaux sont séparés par un homme se -frayant un chemin. Ils furent arrachés net et jetés à terre et un -deuxième tripode immense parut, se précipitant, semblait-il, à toute -vitesse vers moi—et le cheval galopait droit à sa rencontre. A la vue -de ce second monstre, je perdis complètement la tête. Sans prendre le -temps de mieux regarder, je tirai violemment sur la bouche du cheval -pour le faire tourner à droite et au même instant le dogcart versa -par-dessus la bête, les brancards se brisèrent avec fracas, je fus lancé -de côté et tombai lourdement dans un large fossé plein d’eau.</p> - -<p>Je m’en tirai bien vite et me blottis, les pieds trempant encore dans -l’eau, sous un bouquet d’ajoncs. Le cheval était immobile—le cou rompu, -la pauvre bête,—et à chaque nouvel éclair je voyais la masse noire du -dogcart renversé et la silhouette des roues tournant encore lentement. -Presque aussitôt, le colossal mécanisme passa à grandes enjambées près -de moi, montant la colline vers Pyrford.<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span></p> - -<p>Vue de près, la chose était incomparablement étrange, car ce n’était pas -simplement une machine insensée passant droit son chemin. C’était une -machine cependant, avec une allure mécanique et un fracas métallique, -avec de longs tentacules flexibles et luisants—l’un d’entre eux tenait -un jeune sapin—se balançant bruyamment autour de ce corps étrange. Elle -choisissait ses pas en avançant et l’espèce de chapeau d’airain qui la -surmontait se mouvait en tous sens avec l’inévitable suggestion d’une -tête regardant tout autour d’elle. Derrière la masse principale se -trouvait une énorme chose de métal blanchâtre, semblable à un -gigantesque panier de pêcheur, et je vis des bouffées de fumée -s’échapper des interstices de ses membres quand le monstre passa près de -moi. En quelques pas, il était déjà loin.</p> - -<p>C’est tout ce que j’en vis alors, très vaguement, dans l’éblouissement -des éclairs, pendant les intervalles consécutifs de lumière intense et -d’épaisses ténèbres.</p> - -<p>Quand il passa près de moi, le monstre poussa une sorte de hurlement -violent et assourdissant qui s’entendit par-dessus le tonnerre: Alouh! -Alouh!—au même instant, il rejoignait déjà son compagnon, à un -demi-mille de là, et ils se penchaient maintenant au-dessus de quelque -chose dans un champ. Je ne doute pas que l’objet de leur attention n’ait -été le troisième des dix cylindres qu’ils nous avaient envoyés de leur -planète.</p> - -<p>Pendant quelques minutes, je restai là dans les ténèbres et sous la -pluie, épiant, aux lueurs intermittentes des éclairs, ces monstrueux -êtres de métal, se mouvant dans la distance, par-dessus les haies. Une -fine grêle commença de tomber, et, suivant qu’elle était plus ou moins -épaisse, leurs formes s’embrumaient ou redevenaient claires. De temps en -temps les éclairs cessaient et l’obscurité les engloutissait.</p> - -<p>Je fus bientôt trempé par la grêle qui fondait et par l’eau bourbeuse. -Il se passa quelque temps avant que ma stupéfaction me permît de me -relever contre le talus dans une position plus sèche et de songer au -péril imminent.</p> - -<p>Non loin de moi, dans un petit champ de pommes de terre, se trouvait une -cabane en bois; je parvins à me relever, puis, courbé et profitant du -moindre abri, je l’atteignis en hâte. Je frappai à la porte mais -personne—s’il était quelqu’un à l’intérieur—ne m’entendit et au bout -d’un instant j’y renonçai; en suivant un fossé je parvins, à demi -rampant et sans être aperçu des monstrueuses machines, jusqu’au bois de -sapins.</p> - -<p>A l’abri, maintenant, je continuai ma route, trempé et grelottant, -jusqu’à ma maison. J’avançais entre les troncs, tâchant de retrouver le -sentier. Il faisait très sombre dans le bois, car les éclairs devenaient -de moins en moins fréquents et la grêle, par rafales, tombait en -colonnes épaisses à travers les interstices des branchages.</p> - -<p>Si je m’étais pleinement rendu compte de la signification de toutes les -choses que j’avais vues, j’aurais dû immédiatement essayer de retrouver -mon chemin par Byfleet vers Street Cobham et aller par ce détour -rejoindre ma femme à Leatherhead. Mais, cette nuit-là, l’étrangeté des -choses qui survenaient et mon misérable état physique m’ahurissaient, -car j’étais meurtri, accablé, trempé jusqu’aux os, assourdi et aveuglé -par l’orage.<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span></p> - -<div class="figleft" style="width: 209px;"> -<a href="images/illus-033_lg.jpg"> -<img src="images/illus-033_sml.jpg" width="209" height="232" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>J’avais la vague idée de rentrer chez moi et ce fut un mobile suffisant -pour me déterminer. Je trébuchai au milieu des arbres, tombai dans un -fossé, me cognai le genou contre un pieu et finalement barbotai dans le -chemin qui descend de Collège Arms. Je dis: barbotai, car des flots -d’eau coulaient, entraînant le sable en un torrent boueux. Là, dans les -ténèbres, un homme vint se heurter contre moi et m’envoya chanceler en -arrière.</p> - -<p>Il poussa un cri de terreur, fit un bond de côté, et prit sa course à -toutes jambes avant que j’eusse pu me reconnaître et lui adresser la -parole. Si grande était la violence de l’orage à cet endroit que j’avais -une peine infinie à remonter la colline. Je m’abritai enfin contre la -palissade à gauche et, m’y cramponnant, je pus avancer plus rapidement.</p> - -<p>Vers le haut, je trébuchai sur quelque chose de mou et à la lueur d’un -éclair j’aperçus à mes pieds un tas de gros drap noir et une paire de -bottes. Avant que j’eusse pu distinguer plus clairement dans quelle -position l’homme se trouvait, l’obscurité était revenue. Je demeurai -immobile, attendant le prochain éclair. Quand il vint, je vis que -c’était un homme assez corpulent, simplement mais proprement mis. La -tête était ramenée sous le corps et il gisait là, tout contre la -palissade, comme s’il avait été violemment projeté contre elle.</p> - -<p>Surmontant la répugnance naturelle à quelqu’un qui jamais auparavant -n’avait touché un cadavre, je me penchai et le tournai afin d’écouter si -son cœur battait. Il était bien mort. Apparemment, les vertèbres du cou -étaient rompues. Un troisième éclair survint et je pus distinguer ses -traits. Je sursautai. C’était l’hôtelier du Chien-Tigré auquel j’avais -enlevé son moyen de fuir.</p> - -<p>Je l’enjambai doucement et continuai mon chemin. Je pris par le poste de -police et College Arms, pour gagner ma maison. Rien ne brûlait au flanc -de la colline, quoiqu’il montât encore de la lande, avec des reflets -rouges, de tumultueuses volutes de fumée, incessamment rabattues par la -grêle abondante.</p> - -<p>Aussi loin que la lueur des éclairs me permettait de voir, les maisons -autour de moi étaient intactes. Près de College Arms, quelque chose de -noir s’entassait au milieu du chemin.</p> - -<p>Au bas de la route, vers le pont de Maybury, il y avait des voix et des -bruits de pas, mais je n’eus pas le courage d’appeler ni d’aller les -rejoindre. J’entrai avec mon passe-partout, fermai la porte à double -tour et au verrou derrière moi, chancelai au pied de l’escalier et -m’assis sur les marches. Mon imagination était hantée par ces monstres -de métal à l’allure si terriblement rapide et par le souvenir du cadavre -écrasé contre la palissade.</p> - -<p>—Je me blottis au pied de l’escalier, le dos contre le mur et -frissonnant violemment.<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p> -Mon imagination était hantée par ces<br /> -monstres de métal à l’allure si terriblement<br /> -rapide et par le souvenir du cadavre écrasé<br /> -contre la palissade.<br /> -</p> - -<p class="r">(CHAPITRE X)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span></p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-034_lg.jpg"> -<img src="images/illus-034_sml.jpg" width="550" height="439" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span></p> - -<h3><a name="XI" id="XI"></a> -<a href="images/illus-035_lg.jpg"> -<img src="images/illus-035_sml.jpg" width="550" height="428" alt="XI—A LA FENÊTRE" /></a> -</h3> - -<p>J’ai déjà dit que mes plus violentes émotions ont le don de s’épuiser -d’elles-mêmes. Au bout d’un moment, je m’aperçus que j’étais glacé et -trempé, et que de petites flaques d’eau se formaient autour de moi, sur -le tapis de l’escalier. Je me levai presque machinalement, entrai dans -la salle à manger et bus un peu de whisky; puis j’eus l’idée de changer -de vêtements.</p> - -<p>Quand ce fut fait, je montai jusqu’à mon cabinet de travail, mais je ne -saurais dire pour quelle raison. La fenêtre donne, par-dessus les arbres -et le chemin de fer, vers la lande d’Horsell. Dans la hâte de notre -départ, elle avait été laissée ouverte. Le palier était sombre, et, -contrastant avec le tableau qu’encadrait la fenêtre, le reste de la -pièce était impénétrablement obscur. Je m’arrêtai court sur le pas de la -porte.</p> - -<p>L’orage avait passé. Les tours du Collège Oriental, et les sapins -d’alentour n’existaient plus et tout au loin, éclairée par de vifs -reflets rouges, la lande, du côté des carrières de sable, était visible. -Contre ces reflets, d’énormes formes noires, étranges et grotesques, -s’agitaient activement de ci de là.</p> - -<p>Il semblait vraiment que, dans cette direction, la contrée entière fût -en flammes:<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> j’avais sous les yeux un vaste flanc de colline, parsemé de -langues de feu agitées et tordues par les rafales de la tempête qui -s’apaisait et projetait de rouges réflexions sur la course fantastique -des nuages. De temps à autre, une masse de fumée, venant de quelque -incendie plus proche, passait devant la fenêtre et cachait les -silhouettes des Marsiens. Je ne pouvais voir ce qu’ils faisaient, ni -leur forme distincte, non plus que reconnaître les objets noirs qui les -occupaient si activement. Je ne pouvais voir non plus où se trouvait -l’incendie dont les réflexions dansaient sur le mur et le plafond de mon -cabinet. Une âcre odeur résineuse emplissait l’air.</p> - -<p>Je fermai la porte sans bruit et me glissai jusqu’à la fenêtre. A mesure -que j’avançais, la vue s’élargissait jusqu’à atteindre, d’un côté, les -maisons situées près de la gare de Woking, et, de l’autre, les bois de -sapins consumés et carbonisés près de Byfleet. Il y avait des flammes au -bas de la colline, sur la voie du chemin de fer, près du pont, et -plusieurs des maisons qui bordaient la route de Maybury et les chemins -menant à la gare, n’étaient plus que des ruines ardentes. Les flammes de -la voie m’intriguèrent d’abord. Il y avait un amoncellement noir et de -vives lueurs, avec, sur la droite, une rangée de formes oblongues. Je -m’aperçus alors que c’étaient les débris d’un train, l’avant brisé et en -flammes, les wagons d’arrière encore sur les rails.</p> - -<p>Entre ces trois principaux centres de lumière, les maisons, le train, et -la contrée incendiée vers Chobham, s’étendaient des espaces irréguliers -de campagne sombre interrompus ici et là par des intervalles de champs -fumant et brûlant faiblement; c’était un fort étrange spectacle, cette -étendue noire, coupée de flammes, qui rappelait plus qu’autre chose les -fourneaux des verreries dans la nuit. D’abord, je ne pus distinguer la -moindre personne vivante, bien que je fusse très attentionné à en -découvrir. Plus tard j’aperçus contre la clarté de la gare de Woking un -certain nombre de formes noires qui traversaient en hâte la ligne les -unes derrière les autres.</p> - -<p>Ce chaos ardent, c’était le petit monde dans lequel j’avais vécu en -sécurité pendant des années! Je ne savais pas encore ce qui s’était -produit pendant ces sept dernières heures, et j’ignorais, bien qu’un peu -de réflexion m’eût permis de le deviner, quelle relation existait entre -ces colosses mécaniques et les êtres indolents et massifs que j’avais vu -vomir par le cylindre. Poussé par une bizarre et impersonnelle -curiosité, je tournai mon fauteuil vers la fenêtre et contemplai la -contrée obscure, observant particulièrement dans les carrières les trois -gigantesques silhouettes qui s’agitaient en tous sens à la clarté des -flammes.</p> - -<p>Elles semblaient extraordinairement affairées. Je commençai à me -demander ce que ce pouvait bien être. Etaient-ce des mécanismes -intelligents? Une pareille chose, je le savais, était impossible. Ou -bien un Marsien était-il installé à l’intérieur de chacun, le -gouvernant, le dirigeant, s’en servant à la façon dont un cerveau -d’homme gouverne et dirige son corps? Je cherchai à comparer ces choses -à des machines humaines; je me demandai, pour la première fois de ma -vie, quelle idée pouvait se faire d’une machine à vapeur ou d’un -cuirassé, un animal inférieur intelligent.<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span></p> - -<p>L’orage avait débarrassé le ciel et, par-dessus la fumée de la campagne -incendiée, Mars, comme un petit point, brillait d’une lueur affaiblie en -descendant vers l’ouest. Tout à coup un soldat entra dans le jardin. -J’entendis un léger bruit contre la palissade et, sortant de l’espèce de -léthargie dans laquelle j’étais plongé, je regardai et je l’aperçus -vaguement, escaladant la clôture. A la vue d’un être humain, ma torpeur -disparut et je me penchai vivement à la fenêtre.</p> - -<p>—Psstt, fis-je aussi doucement que je pus.</p> - -<p>Il s’arrêta, surpris, à cheval sur la palissade. Puis il descendit et -traversa la pelouse jusqu’au coin de la maison; il courbait l’échine et -marchait avec précaution.</p> - -<p>—Qui est là? demanda-t-il, à voix basse aussi, debout sous la fenêtre -et regardant en l’air.</p> - -<p>—Où allez-vous? questionnai-je.</p> - -<p>—Du diable si je le sais!</p> - -<p>—Vous cherchez à vous cacher?</p> - -<p>—Justement!</p> - -<p>—Entrez dans la maison, dis-je.</p> - -<p>Je descendis, débouclai la porte, le fis entrer, la bouclai de nouveau. -Je ne pouvais voir sa figure. Il était nu-tête et sa tunique était -déboutonnée.</p> - -<p>—Mon Dieu! mon Dieu! s’exclamait-il, comme je lui montrais le chemin.</p> - -<p>—Qu’est-il arrivé? lui demandai-je.</p> - -<p>—Tout et le reste!</p> - -<p>Dans l’obscurité, je le vis qui faisait un geste de désespoir.</p> - -<p>—Ils nous ont balayés d’un seul coup—tout simplement balayés.—Et il -répéta ces mots à plusieurs reprises.</p> - -<p>Il me suivit, presque machinalement, dans la salle à manger.</p> - -<p>—Prenez ceci, dis-je en lui versant une forte dose de whisky.</p> - -<p>Il la but. Puis brusquement il s’assit devant la table, pris sa tête -dans ses mains et se mit à pleurer et à sangloter comme un enfant, -secoué d’une véritable crise de désolation, tandis que je restais devant -lui, intéressé, dans un singulier oubli de mon récent accès de -désespoir.</p> - -<p>Il fut longtemps à retrouver un calme suffisant pour pouvoir répondre à -mes questions et il ne le fit alors que d’une façon confuse et -fragmentaire. Il conduisait une pièce d’artillerie qui n’avait pris part -au combat qu’à sept heures. A ce moment, la canonnade battait son plein -sur la lande et l’on disait qu’une première troupe de Marsiens se -dirigeait lentement, à l’abri d’un bouclier de métal, vers le second -cylindre.</p> - -<p>Un peu plus tard, ce bouclier se dressa sur trois pieds et devint la -première des machines que j’avais vues. La pièce que l’homme conduisait -avait été mise en batterie près de Horsell, afin de commander les -carrières et son arrivée avait précipité l’engagement. Comme les -canonniers d’avant-train gagnaient l’arrière, son cheval mit le pied -dans un terrier et s’abattit, lançant son cavalier dans une dépression -de terrain. Au même moment, le canon faisait explosion, le caisson -sautait, tout<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> était en flammes autour de lui et il se trouva renversé -sous un tas de cadavres carbonisés et de chevaux morts.</p> - -<p>—Je ne bougeai pas, dit-il, ne comprenant rien à ce qui se passait, -avec un poitrail de cheval qui m’écrasait. Nous avions été balayés d’un -seul coup. Et l’odeur—bon Dieu! comme de la viande brûlée. En tombant -de cheval, je m’étais tordu les reins et il me fallut rester là jusqu’à -ce que le mal fût passé. Une minute auparavant, on aurait cru être à la -revue,—puis patatras, bing, pan!—Balayés d’un seul coup! répéta-t-il.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-036_lg.jpg"> -<img src="images/illus-036_sml.jpg" width="548" height="281" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Il était demeuré fort longtemps sous le cheval mort, essayant de jeter -des regards furtifs sur la lande. Les hussards avaient tenté, en -s’éparpillant, une charge contre le cylindre, mais ils avaient été -simplement supprimés en un instant. C’est alors que le monstre s’était -dressé sur ses pieds et s’était mis à aller et venir tranquillement à -travers la lande, parmi les rares fugitifs, avec son espèce de tête se -tournant de côté et d’autre exactement comme une tête d’homme -capuchonnée. Une sorte de bras portait une boîte métallique compliquée, -autour de laquelle des flammes vertes scintillaient, et, hors d’une -espèce d’entonnoir qui s’y trouvait adapté, jaillissait le Rayon Ardent.</p> - -<p>En quelques minutes il n’y eut plus, autant que le soldat put s’en -rendre compte, un seul être vivant sur la lande et tout buisson et tout -arbre qui n’était pas encore consumé brûlait. Les hussards étaient sur -la route au delà de la courbure du terrain et il ne put voir ce qui leur -arrivait. Il entendit les Maxims craquer pendant un moment, puis ils se -turent. Le géant épargna jusqu’à la fin la gare de<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span> Woking et son groupe -de maisons, puis le Rayon Ardent y fut braqué et tout fut en un instant -changé en un monceau de ruines enflammées. Enfin, le monstre éteignit le -Rayon et, tournant le dos à l’artilleur, de son allure déhanchée, il se -dirigea vers le bois de sapins consumés qui abritait le second cylindre. -Comme il s’éloignait, un second Titan étincelant surgit tout agencé hors -du trou.</p> - -<p>Le second monstre suivit le premier; alors l’artilleur parvint à se -dégager et se traîna avec précaution à travers les cendres brûlantes des -bruyères vers Horsell. Il réussit à parvenir vivant jusqu’au fossé qui -bordait la route, et put s’échapper ainsi jusqu’à Woking.—Ici son récit -devint à chaque instant coupé d’exclamations.—L’endroit était -inabordable. Fort peu de gens, semble-t-il, y étaient demeurés vivants, -affolés pour la plupart et couverts de brûlures. L’incendie l’obligea à -faire un détour et il se cacha parmi les décombres d’un mur calciné au -moment où l’un des géants Marsiens revenait sur ses pas. Il le vit -poursuivre un homme, l’enlever dans un de ses tentacules d’acier et lui -briser la tête contre le tronc d’un sapin. Enfin, à la tombée de la -nuit, l’artilleur risqua une course folle et arriva jusque sur les quais -de la gare. Depuis ce moment, il avait avancé furtivement le long de la -voie dans la direction de Maubury, dans l’espoir d’échapper au danger en -se rapprochant de Londres. Beaucoup de gens étaient blottis dans des -fossés et dans des caves, et le plus grand nombre des survivants -s’étaient enfuis vers le village de Woking et vers Send. La soif le -dévorait: enfin, près du pont du chemin de fer, il trouva une des -grosses conduites crevée d’où l’eau jaillissait en bouillonnant sur la -route, comme une source.</p> - -<p>Tel est le récit que j’obtins de lui, fragment par fragment. Peu à peu, -il s’était calmé en me racontant ces choses et en essayant de me -dépeindre exactement les spectacles auxquels il avait assisté. Il -n’avait rien mangé depuis midi, m’avait-il dit au début de son récit, et -je trouvai à l’office un peu de pain et de mouton que j’apportai dans la -salle à manger. Nous n’allumâmes pas de lampe, de crainte d’attirer les -Marsiens et à chaque instant nos mains s’égaraient à la recherche du -pain et de la viande. A mesure qu’il parlait, les objets autour de nous -se dessinèrent obscurément dans les ténèbres et les arbustes écrasés et -les rosiers brisés de l’autre côté de la fenêtre devinrent distincts. Il -semblait qu’une troupe d’hommes ou d’animaux eût passé dans le jardin en -saccageant tout. Je commençai à apercevoir sa figure, noircie et -hagarde, comme aussi devait l’être la mienne.</p> - -<p>Quand nous eûmes fini de manger, nous montâmes doucement jusqu’à mon -cabinet et de nouveau j’observai ce qui se passait, par la fenêtre -ouverte. En une seule soirée, la vallée avait été transformée en vallée -de ruines. Les incendies avaient maintenant diminué; des traînées de -fumée remplaçaient les flammes, mais les ruines innombrables des maisons -démolies et délabrées, des arbres abattus et consumés, que la nuit avait -cachées, se détachaient maintenant dénudées et terribles dans -l’impitoyable lumière de l’aurore. Pourtant, de place en place, quelque -objet avait eu la chance d’échapper—ici, un signal blanc sur la voie du -chemin de fer,<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> là, le bout d’une serre claire et fraîche au milieu des -décombres. Jamais encore, dans l’histoire des guerres, la destruction -n’avait été aussi insensée ni aussi indistinctement générale. -Scintillants aux lueurs croissantes de l’Orient, trois des géants -métalliques se tenaient autour du trou, leur tête tournant incessamment, -comme s’ils surveillaient la désolation qu’ils avaient causée.</p> - -<p>Il me sembla que le trou avait été agrandi et de temps en temps des -bouffées de vapeur d’un vert vif en sortaient, montaient vers les -clartés de l’aube—montaient tourbillonnaient, s’étalaient et -disparaissaient.</p> - -<p>Au delà, vers Chobham, se dressaient des colonnes de flamme. Aux -premières lueurs du four, elles se changèrent en colonnes de fumée -rougeâtre.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-037_lg.jpg"> -<img src="images/illus-037_sml.jpg" width="249" height="345" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span></p> - -<h3><a name="XII" id="XII"></a> -<a href="images/illus-038_lg.jpg"> -<img src="images/illus-038_sml.jpg" width="550" height="386" alt="XII—CE QUE JE VIS DE LA DESTRUCTION DE WEYBRIDGE ET DE SHEPPERTON" /></a> -</h3> - -<p>Quand l’aube fut trop claire, nous nous retirâmes de la fenêtre d’où -nous avions observé les Marsiens, et nous descendîmes doucement au -rez-de-chaussée.</p> - -<p>L’artilleur convint avec moi que la maison n’était pas un endroit où -demeurer. Il se proposait, dit-il, de se mettre en route vers Londres et -de rejoindre sa batterie. Mon plan était de retourner sans délai à -Leatherhead, et la puissance des Marsiens m’avait si grandement -impressionné que j’étais décidé à emmener ma femme à Newhaven et de là -j’espérais quitter immédiatement le pays avec elle. Car je me rendais -déjà clairement compte que les environs de Londres allaient être -inévitablement le théâtre d’une lutte désastreuse, avant que de -pareilles créatures pussent être détruites.</p> - -<p>Entre nous et Leatherhead, cependant, il y avait le troisième cylindre -avec ses gardiens gigantesques. Si j’avais été seul, je crois que -j’aurais tenté la chance de passer quand même. Mais l’artilleur m’en -dissuada.</p> - -<p>—Quand on a une femme supportable, il n’y a pas de raison pour la -rendre veuve, dit-il.</p> - -<p>Enfin je consentis à aller avec lui, en nous abritant dans les bois, et -de remonter vers le nord jusqu’à Street Cobham avant de nous séparer. De -là, je devais faire un grand détour par Epsom pour rejoindre -Leatherhead.</p> - -<p>Je me serais mis en route sur-le-champ, mais mon compagnon avait plus -d’expérience. Il me fit chercher dans toute la maison pour trouver un -flacon qu’il<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span> emplit de whisky et nous garnîmes toutes nos poches de -paquets de biscuits et de tranches de viande. Ensuite, nous nous -glissâmes hors de la maison et courûmes de toutes nos forces jusqu’au -bas du chemin raboteux par où j’étais venu la nuit précédente. Les -maisons paraissaient désertes. En route, nous rencontrâmes un groupe de -trois cadavres carbonisés, tombés ensemble quand le Rayon Ardent les -atteignit; ici et là, des objets que les gens avaient laissé tomber—une -pendule, une pantoufle, une cuiller d’argent et de pauvres choses -précieuses de ce genre. Au coin de la rue, qui monte vers la poste, une -petite voiture non attelée, chargée de malles et de meubles, était -renversée sur ses roues brisées. Une cassette, dont on avait fait sauter -le couvercle, avait été jetée sous les débris.</p> - -<p>A part la loge de l’orphelinat qui brûlait encore, aucune des maisons -n’avait souffert beaucoup de ce côté-ci. Le Rayon Ardent n’avait fait -que raser les cheminées en passant. Cependant, hormis nous deux, il ne -semblait pas y avoir une seule personne vivante dans Maybury. Les -habitants s’étaient enfuis en grande partie, par la route d’Old Woking, -je suppose,—la même route que j’avais suivie pour aller à -Leatherhead—ou bien ils s’étaient cachés.</p> - -<p>Nous descendîmes le chemin, passant de nouveau près du cadavre de -l’homme en noir, trempé par la grêle de la nuit précédente, et nous -entrâmes dans les bois, au pied de la colline. Nous arrivâmes ainsi -jusqu’au chemin de fer sans rencontrer âme qui vive. De l’autre côté de -la ligne, les bois n’étaient plus que des débris consumés et noircis. -Pour la plupart, les arbres étaient tombés, mais un certain nombre -étaient encore debout, troncs gris et désolés, avec un feuillage roussi -au lieu de leur verdure de la veille.</p> - -<p>Du côté que nous suivions, le feu n’avait rien fait de plus qu’écorcher -les arbres les plus proches, sans réussir à prendre de pires -proportions. A un endroit, les bûcherons avaient laissé leur travail -interrompu. Des arbres, abattus et fraîchement émondés, étaient entassés -dans une clairière, avec, auprès d’une scie à vapeur, des tas de sciure. -Tout près de là était une hutte de terre et de branchages, désertée. Il -n’y avait, à cette heure, le moindre souffle de vent et toutes choses -étaient étrangement tranquilles. Même les oiseaux se taisaient et dans -notre marche précipitée, l’artilleur et moi parlions à voix basse en -jetant de temps en temps un regard furtif par-dessus notre épaule. Une -fois ou deux nous nous arrêtâmes pour écouter.</p> - -<p>Au bout d’un certain temps, nous eûmes rejoint la route; à ce moment -nous entendîmes un bruit de sabots de chevaux et nous aperçûmes, à -travers les troncs d’arbres, trois cavaliers avançant lentement vers -Woking. Nous les hélâmes et ils firent halte, tandis que nous accourions -en toute hâte vers eux. C’était un lieutenant et deux cavaliers du 8ᵉ -hussards, avec un instrument semblable à un théodolite, que l’artilleur -me dit être un héliographe.</p> - -<p>—Vous êtes les premiers que j’ai rencontrés ce matin venant de cette -direction, me dit le lieutenant. Que se prépare-t-il par là?</p> - -<p>Sa voix et son regard disaient toute son inquiétude. Les hommes, -derrière<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span></p> - -<div class="blockquot"> -<p> -Un peu plus tard, ce bouclier se dressa sur<br /> -trois pieds et devint la première des machines<br /> -que j’avais vues.<br /> -<br /></p> -<p class="r"> -(CHAPITRE XI)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span></p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-039_lg.jpg"> -<img src="images/illus-039_sml.jpg" width="448" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span></p> - -<p class="nind">lui, nous dévisageaient curieusement. L’artilleur sauta du talus sur la -route, rectifia la position et salua.</p> - -<p>—Ma pièce a été détruite hier soir, mon lieutenant. Je me suis caché. -Je tâche maintenant de rejoindre ma batterie. Vous apercevrez les -Marsiens, je pense, à un demi-mille d’ici en suivant cette route.</p> - -<p>—Comment diable sont-ils? demanda le lieutenant.</p> - -<p>—Des géants en armure, mon lieutenant. Trente mètres de haut, trois -jambes et un corps comme de l’aluminium, avec une grosse tête effrayante -dans une espèce de capuchon.</p> - -<p>—Allons donc! dit le lieutenant, quelles sottises!</p> - -<p>—Vous verrez vous-même, mon lieutenant. Ils portent une sorte de boîte -qui envoie du feu et qui vous tue d’un seul coup.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire?... Un canon?</p> - -<p>—Non, mon lieutenant—et l’artilleur entama une copieuse description du -Rayon Ardent. Au milieu de son récit, le lieutenant l’interrompit et se -tourna vers moi. J’étais resté sur le talus qui bordait la route.</p> - -<p>—Vous avez vu cela? demanda le lieutenant.</p> - -<p>—C’est parfaitement exact, répondis-je.</p> - -<p>—C’est bien, fit le lieutenant. Mon devoir est d’aller m’en assurer. -Écoutez, dit-il à l’artilleur, nous sommes détachés ici pour avertir les -gens de quitter leurs maisons. Vous ferez bien d’aller raconter la chose -vous-même au général de brigade et lui dire tout ce que vous savez. Il -est à Weybridge. Vous savez le chemin?</p> - -<p>—Je le connais, répondis-je.</p> - -<p>Et il tourna son cheval du côté d’où nous venions.</p> - -<p>—Vous dites à un demi-mille? demanda-t-il.</p> - -<div class="figright" style="width: 292px;"> -<a href="images/illus-040_lg.jpg"> -<img src="images/illus-040_sml.jpg" width="292" height="327" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>—Au plus, répondis-je, et j’indiquai les cimes des arbres vers le sud. -Il me remercia et se mit en route. Nous ne le revîmes plus.</p> - -<p>Plus loin, un groupe de trois femmes et de deux enfants étaient en train -de déménager une maison de laboureur. Ils surchargeaient une charrette à -bras de ballots malpropres et d’un mobilier misérable. Ils étaient bien -trop affairés pour nous adresser la parole, et nous passâmes.</p> - -<p>Près de la gare de Byfleet, en sortant du bois, nous trouvâmes la -contrée calme et paisible sous le soleil matinal. Nous étions bien au -delà de la portée du Rayon Ardent et, n’eût été le silence désert de -quelques-unes des maisons, le mouvement et l’agitation de départs -précipités dans d’autres, la troupe de soldats campée sur le pont du -chemin de fer et regardant au long de la ligne vers Woking, ce dimanche -eût semblé pareil à tous les autres dimanches.<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span></p> - -<p>Plusieurs chariots et voitures de fermes s’avançaient, avec d’incessants -craquements, sur la route d’Addlestone et tout à coup par la barrière -d’un champ, nous aperçûmes, au milieu d’une prairie plate, six canons -énormes, strictement disposés à intervalles égaux et pointés sur Woking. -Les caissons étaient à la distance réglementaire et les canonniers à -leur poste auprès des pièces. On eût dit qu’ils étaient prêts pour une -inspection.</p> - -<p>—Voilà qui est parfait, dis-je. Ils seront bien reçus par ici, en tous -cas.</p> - -<p>L’artilleur s’arrêta, hésitant, devant la barrière.</p> - -<p>—Non, je continue, fit-il.</p> - -<p>Plus loin, vers Weybridge, juste à l’entrée du pont, il y avait un -certain nombre de soldats en petite tenue élevant une longue barricade -devant d’autres canons.</p> - -<p>—Ce sont des arcs et des flèches contre le tonnerre, dit l’artilleur. -Ils n’ont pas encore vu ce diable de rayon de feu.</p> - -<p>Les officiers que leur service ne retenait pas s’étaient groupés et -examinaient l’horizon par-dessus les sommets des arbres vers le -sud-ouest, et les hommes s’arrêtaient de temps à autre pour regarder -dans la même direction.</p> - -<p>Byfleet était rempli de tumulte. Des gens faisaient des paquets et une -vingtaine de hussards, quelques-uns à pied, les autres à cheval, les -obligeaient à se hâter. Trois ou quatre camions administratifs, un vieil -omnibus et beaucoup d’autres véhicules étaient alignés dans la rue du -village et on les chargeait de tout ce qui semblait utile ou précieux. -Il y avait aussi des gens en grand nombre qui avaient été assez -respectueux des coutumes pour revêtir leurs habits du dimanche et les -soldats avaient toutes les peines du monde à leur faire comprendre la -gravité de la situation. Nous vîmes un vieux bonhomme ridé, avec une -immense malle et plus d’une vingtaine de pots contenant des orchidées, -faire de violents reproches au caporal qui ne voulait pas s’en charger. -Je m’arrêtai et le saisis par le bras.</p> - -<p>—Savez-vous ce qui vient là-bas? lui dis-je en montrant les bois de -sapin qui cachaient la vue des Marsiens.</p> - -<div class="figleft" style="width: 320px;"> -<a href="images/illus-041_lg.jpg"> -<img src="images/illus-041_sml.jpg" width="320" height="255" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>—Eh! fit-il en se retournant. Croyez-vous, il ne veut pas comprendre -que mes plantes ont une grande valeur.</p> - -<p>—La Mort! criai-je. La Mort qui vient! La Mort!</p> - -<p>Le laissant digérer cela, s’il le pouvait, je m’élançai à la suite de -l’artilleur. Au coin, je me retournai. Le caporal avait planté là le -pauvre homme qui, debout auprès de sa malle, sur le couvercle de -laquelle il avait posé ses pots, regardait d’un air hébété du côté des -arbres.</p> - -<p>Personne à Weybridge ne put nous dire où se trouvait le quartier -général;<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> je n’avais encore jamais vu de pareille confusion: des -chariots, des voitures partout, formant le plus étonnant, mélange de -moyens de transport et de chevaux. Les gens honorables de l’endroit, en -costume de sports, leurs épouses élégamment mises, se hâtaient de faire -leurs paquets, énergiquement aidés par tous les fainéants des environs, -tandis que les enfants s’agitaient, absolument ravis, pour la plupart, -de cette diversion inattendue à leurs ordinaires distractions -dominicales. Au milieu de tout cela, le digne prêtre de la paroisse -célébrait fort courageusement un service matinal et le vacarme de sa -cloche s’efforçait de surmonter le tapage et le tumulte qui -remplissaient le village.</p> - -<div class="figright" style="width: 250px;"> -<a href="images/illus-042_lg.jpg"> -<img src="images/illus-042_sml.jpg" width="250" height="216" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>L’artilleur et moi, assis sur les marches de la fontaine, nous fîmes un -repas suffisamment réconfortant avec les provisions que nous avions -emportées dans nos poches. Des patrouilles de soldats, non plus de -hussards ici, mais de grenadiers blancs, invitaient les gens à partir au -plus vite ou à se réfugier dans leurs caves sitôt que la canonnade -commencerait. En passant sur le pont du chemin de fer, nous vîmes qu’une -foule, augmentant à chaque instant, s’était rassemblée dans la gare et -les environs et que les quais fourmillants étaient encombrés de malles -et de ballots innombrables. On avait, je crois, arrêté le mouvement des -trains afin de procéder au transport des troupes et des canons, et j’ai -su depuis qu’une lutte sauvage avait eu lieu quand il s’était agi de -trouver place dans les trains spéciaux organisés plus tard.</p> - -<p>Nous restâmes à Weybridge jusqu’à midi, et à cette heure nous nous -trouvâmes à l’endroit où, près de l’écluse de Shepperton, la Wey se -jette dans la Tamise. Nous employâmes une partie de notre temps en -aidant deux vieilles femmes à charger une petite voiture. La Wey a trois -bras à son embouchure: il y a là un grand nombre-de loueurs de bateaux -et de plus un bac qui traverse la rivière. Du côté de Shepperton se -trouvait une auberge avec, sur le devant, une pelouse; et, au delà, la -tour de l’église—on l’a depuis remplacée par un clocher s’élevait -par-dessus les arbres.</p> - -<p>Là se pressait, surexcitée et tumultueuse, une foule de fugitifs. -Jusqu’ici ce n’était pas encore devenu une panique, mais il y avait déjà -beaucoup plus de monde que les bateaux ne parviendraient à en traverser. -Des gens arrivaient chancelant sous de lourds fardeaux. Deux personnes -même, le mari et la femme, s’avançaient avec une petite porte de cabane -sur laquelle ils avaient entassé tout ce qu’ils avaient pu trouver -d’objets domestiques. Un homme nous confia qu’il allait essayer de se -sauver en prenant le train à la station de Shepperton.</p> - -<p>On n’entendait partout que des cris et quelques farceurs même -plaisantaient. L’idée que semblaient avoir les habitants de l’endroit, -c’était que les Marsiens ne pouvaient être que de formidables êtres -humains qui attaqueraient et saccageraient<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> le bourg, pour être -immanquablement détruits à la fin. De temps à autre, des gens -regardaient avec une certaine impatience par delà la Wey, vers les -prairies de Chertsey, mais tout, de ce côté, était tranquille.</p> - -<p>Sur l’autre rive de la Tamise, excepté à l’endroit où les bateaux -abordaient, il n’y avait de même aucun trouble, ce qui faisait un -contraste violent avec la rive du Surrey. En débarquant, les gens -partaient immédiatement par le petit chemin. L’énorme bac n’avait encore -fait qu’un seul voyage. Trois ou quatre soldats, de la pelouse de -l’auberge, regardaient ces fugitifs et les raillaient, sans songer à -offrir leur aide. L’auberge était close, car on était maintenant aux -heures prohibées.</p> - -<p>—Qu’est-ce que c’est que tout cela? s’exclamait un batelier.</p> - -<p>Puis, plus près de moi:</p> - -<p>—Tais-toi donc, sale bête! criait un homme à un chien qui hurlait.</p> - -<p>A ce moment, on entendit de nouveau, mais cette fois dans la direction -de Chertsey, un son assourdi—la détonation d’un canon.</p> - -<p>La lutte commençait. Presque immédiatement, d’invisibles batteries, -cachées par des bouquets d’arbres sur l’autre rive du fleuve, à notre -droite, firent chorus, crachant leurs obus régulièrement l’une après -l’autre. Une femme s’évanouit. Tout le monde sursauta, avec, en suspens, -le soudain émoi de la bataille si proche et que nous ne pouvions voir -encore. Le regard ne parcourait que des prairies unies, où des bœufs -paissaient avec indifférence entre des saules argentés au feuillage -immobile sous le chaud soleil.</p> - -<p>—Les soldats les arrêteront bien, dit une femme, d’un ton peu rassuré.</p> - -<p>Une brume monta au-dessus des arbres. Puis soudain nous vîmes un énorme -flot de fumée qui envahit rapidement le ciel; au même moment, le sol -trembla sous nos pieds et une explosion immense secoua l’atmosphère, -brisant les vitres des maisons proches et nous plongeant dans la -stupéfaction.</p> - -<p>—Les voilà! cria un homme vêtu d’un jersey bleu. Là-bas! Les -voyez-vous? Là-bas!</p> - -<p>Rapidement, l’un après l’autre, parurent deux, trois, puis quatre -Marsiens, bien loin par delà les arbres bas, à travers les prés -s’étendant jusqu’à Chertsey et ils se dirigeaient avec d’énormes -enjambées vers la rivière. Ils parurent être, d’abord, de petites formes -encapuchonnées, s’avançant à une allure aussi rapide que le vol des -oiseaux.</p> - -<p>Puis, arrivant obliquement dans notre direction, un cinquième monstre -parut. Leur masse cuirassée scintillait au soleil, tandis qu’ils -accouraient vers les pièces d’artillerie et ils paraissaient de plus en -plus grands à mesure qu’ils approchaient. L’un d’eux, le plus éloigné -vers la gauche, brandissait aussi haut qu’il pouvait une sorte d’immense -étui, et ce terrible et sinistre Rayon Ardent, que j’avais vu à l’œuvre -le vendredi soir, jaillit soudain dans la direction de Chertsey et -attaqua la ville.</p> - -<p>A la vue de ces étranges, rapides et terribles créatures, la foule qui -se pressait sur les rives sembla un instant frappée d’horreur. Il n’y -eut pas un mot, pas un<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span> cri—mais le silence. Puis un rauque murmure, -une poussée—et l’éclaboussement de l’eau. Un homme, trop effrayé pour -poser la malle qu’il portait sur l’épaule, se retourna et me fit -chanceler en me heurtant avec le coin de son fardeau. Une femme me -repoussa violemment et se mit à courir. Je me retournai aussi, dans -l’élan de la foule, mais la terreur ne m’empêcha pas de réfléchir. Je -pensais au terrible Rayon Ardent. Se jeter dans l’eau, voilà ce qu’il -fallait faire.</p> - -<p>—Tout le monde à l’eau! criai-je sans être entendu.</p> - -<p>Je fis de nouveau face à la rivière et, me précitant, dans la direction -du Marsien qui approchait, jusqu’à la rive de sable, j’entrai dans -l’eau. D’autres firent de même. Une barque pleine de gens, revenant vers -le bord, chavira presque, au moment où je passais. Les pierres sous mes -pieds étaient boueuses et glissantes et le niveau des eaux était si bas -que j’avançai pendant plus de cinq mètres avant d’avoir de l’eau jusqu’à -la ceinture. L’éclaboussement des gens des bateaux sautant dans l’eau -résonnait à mes oreilles comme un tonnerre. On abordait en toute hâte -sur les deux rives.</p> - -<p>Mais pour le moment, les Marsiens ne faisaient pas plus attention aux -gens courant de tous côtés qu’un homme, qui aurait heurté du pied une -fourmilière, ne ferait attention à la débandade des fourmis. Quand, à -demi suffoqué, je me soulevai hors de l’eau, la tête du Marsien semblait -considérer attentivement les batteries qui tiraient encore par-dessus la -rivière, et, tout en avançant, il abaissa et éteignit ce qui devait être -le générateur du Rayon Ardent.</p> - -<p>Un instant après, il avait atteint la rive et, d’une enjambée, à demi -traversé le courant; les articulations de ses pieds d’avant se plièrent -en atteignant le bord opposé, mais presque aussitôt, à l’entrée du -village de Shepperton, il reprit toute sa hauteur. Immédiatement, les -six canons de la rive droite qui, ignorés de tous, avaient été -dissimulés à l’extrémité du village tirèrent à la fois. Les détonations -si proches et soudaines, presque simultanées, me firent tressaillir. Le -monstre élevait déjà l’étui générateur du Rayon Ardent, quand le premier -obus éclata à six mètres au-dessus de sa tête.</p> - -<p>Je poussai un cri d’étonnement. Je ne pensais plus aux quatre autres -monstres: mon attention était rivée sur cet incident si rapproché. -Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du -Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour recevoir, -et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci éclata en plein -contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de métal fut crevé, -éclata et alla tournoyer dans l’air en une douzaine de fragments de -métal brillant et de lambeaux de chair rougeâtre.</p> - -<p>—Touché!</p> - -<p>Ce fut mon seul cri, quelque chose entre une acclamation et un -hurlement.</p> - -<p>J’entendis des cris répondant au mien, poussés par les gens qui étaient -dans l’eau autour de moi. Je fus, dans cet instant de passagère -exultation, sur le point d’abandonner mon refuge.<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span></p> - -<p>Le colosse décapité chancela comme un géant ivre; mais il ne tomba pas. -Par un véritable miracle, il recouvra son équilibre et sans plus prendre -garde où il allait, l’étui générateur du Rayon Ardent maintenu rigide en -l’air, il s’élança rapidement dans la direction de Shepperton. -L’intelligence vivante, le Marsien qui habitait la tête, avait été tué -et lancé aux quatre vents du ciel, et l’appareil n’était plus maintenant -qu’un simple assemblage de mécanismes compliqués tournoyant vers la -destruction. Il s’avançait, suivant une ligne droite, incapable de se -guider. Il heurta la tour de l’église de Shepperton et la démolit, comme -le choc d’un bélier aurait pu le faire; il fut jeté de côté, trébucha et -s’écroula dans la rivière avec un fracas formidable.</p> - -<p>Une violente explosion ébranla l’atmosphère, et une trombe d’eau, de -vapeur, de vase et d’éclats de métal bondit dans l’air à une hauteur -considérable. Au moment où l’étui du Rayon Ardent avait touché l’eau, -celle-ci avait incontinent jailli en vapeur. Un instant après, une vague -immense, comme un mascaret vaseux mais presque bouillant, contourna le -coude de la rive et remonta le courant. Je vis des gens s’efforcer de -regagner les bords et j’entendis vaguement, par-dessus le grondement et -le bouillonnement que causait la chute du Marsien, leurs cris et leurs -clameurs.</p> - -<p>Pour le moment, je ne pris point garde à la chaleur et oubliai même tout -instinct de conservation. Je barbotai au milieu des eaux tumultueuses, -poussant les gens de côté pour aller plus vite, jusqu’à ce que je pusse -voir ce qui se passait dans l’autre bras de la rivière. Une -demi-douzaine de bateaux chavirés dansaient au hasard sur la confusion -des vagues. J’aperçus enfin, plus bas, en plein courant, le Marsien -tombé en travers du fleuve et en grande partie submergé.</p> - -<p>D’énormes jets de vapeur s’échappaient de l’épave et, à travers leur -tourbillons tumultueux, je pouvais voir, d’une façon intermittente et -vague, les membres gigantesques battre le flot et lancer dans l’air -d’immenses gerbes d’eau et d’écume vaseuses. Les tentacules s’agitaient -et frappaient comme des bras humains et, à part l’impuissante inutilité -de ces mouvements, on eût dit quelque énorme bête blessée, se débattant -au milieu des vagues. Des torrents de fluide d’un brun roussâtre -s’élançaient de la machine en jets bruyants.</p> - -<p>Mon attention fut détournée de cette vue par un hurlement furieux, -ressemblant au bruit de ce qu’on appelle une sirène dans les villes -manufacturières. Un homme à genoux dans l’eau près du chemin de halage, -m’appela à voix basse et m’indiqua quelque chose du doigt. Me -retournant, je vis les autres Marsiens s’avancer avec de gigantesques -enjambées au long de la rive, venant de Chertsey. Cette fois, les canons -parlèrent sans résultat.</p> - -<p>A cette vue, je m’enfonçai immédiatement sous l’eau, et, retenant mon -souffle jusqu’à ce que le moindre mouvement me fût devenu une agonie, je -tâchai de fuir entre deux eaux, aussi loin que je le pus. Autour de moi -la rivière était un véritable tumulte et devenait rapidement plus -chaude.<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span></p> - -<p>Quand, pendant un moment, je soulevais ma tête hors de l’eau pour -respirer et écarter les cheveux qui me tombaient sur les yeux, la vapeur -s’élevait en un tourbillonnant brouillard blanchâtre qui cacha d’abord -entièrement les Marsiens. Le vacarme était assourdissant. Enfin, je -distinguai faiblement de colossales figures grises, amplifiées par la -brume vaporeuse. Ils avaient passé tout près de moi et deux d’entre eux -étaient penchés sur les ruines écumeuses et tumultueuses de leur -camarade.</p> - -<p>Les deux autres étaient debout dans l’eau auprès de lui, l’un à deux -cents mètres de moi, l’autre vers Laleham. Ils agitaient violemment les -générateurs du Rayon Ardent et le jet sifflant frappait en tous sens et -de toutes parts.</p> - -<p>L’air n’était que vacarme: un conflit confus et assourdissant de bruits; -le fracas cliquetant des Marsiens, les craquements des maisons qui -s’écroulaient, le crépitement des arbres, des haies, des hangars qui -s’enflammaient, le pétillement et le grondement du feu. Une fumée dense -et noire montait se mêler à la vapeur de la rivière, et tandis que le -Rayon Ardent allait et venait sur Weybridge, ses traces étaient marquées -par de soudaines lueurs d’un blanc incandescent qui faisaient aussitôt -place à une danse fumeuse de flammes livides. Les maisons les plus -proches étaient encore intactes, attendant leur sort, ténébreuses, -indistinctes et blafardes à travers la vapeur, avec les flammes allant -et venant derrière elles.</p> - -<p>Pendant un certain temps, je demeurai ainsi enfoncé jusqu’au cou dans -l’eau presque bouillante, ébahi de ma position et désespérant de -m’échapper. A travers la vapeur et la fumée, j’apercevais les gens qui -s’étaient jetés avec moi dans la rivière, jouant des pieds et des mains -pour s’enfuir à travers les roseaux et les herbes, comme de petites -grenouilles dans le gazon, fuyant en toute hâte le passage de quelque -faucheur, ou remplis d’épouvante, courant en tous sens sur le chemin de -halage.</p> - -<p>Tout à coup, le jet blême du Rayon Ardent arriva en bondissant vers moi. -Les maisons semblaient s’enfoncer dans le sol, s’écroulant à son contact -et lançant de hautes flammes. Les arbres prenaient feu avec un soudain -craquement. Il tremblota de ci de là sur le chemin de halage, caressant -au passage les gens affolés; il descendit sur la rive à moins de -cinquante mètres de l’endroit où j’étais, traversa la rivière, pour -attaquer Shepperton, et l’eau sous sa trace se souleva en un épais -bouillonnement empanaché d’écume. Je me précipitai du côté du bord.</p> - -<p>Presque au même instant, l’énorme vague, presque en ébullition, fondait -sur moi. Je poussai un cri de douleur, et échaudé, à demi aveuglé, -agonisant, je m’avançai jusqu’à la rive en chancelant, à travers l’eau -bondissante et sifflante. Si j’avais fait un faux pas, c’eût été la fin. -J’allai choir, épuisé, en pleine vue des Marsiens, sur une langue de -sable, large et nue, qui se trouvait au confluent de la Wey et de la -Tamise. Je n’espérais rien que la mort.</p> - -<p>J’ai le vague souvenir du pied d’un Marsien qui vint se poser à vingt -mètres de ma tête, s’enfonça dans le sable fin en le lançant de tous -côtés, et se souleva<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> de nouveau; d’un long répit, puis des quatre -monstres, emportant les débris de leur camarade, tour à tour vagues et -distincts à travers les nuages de fumée et reculant interminablement, me -semblait-il, à travers une étendue immense d’eau et de prairies.</p> - -<p>Puis, très lentement, je me rendis compte que par miracle j’avais -échappé.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-043_lg.jpg"> -<img src="images/illus-043_sml.jpg" width="470" height="373" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du -Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour -recevoir, et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci -éclata en plein contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de -métal fut crevé, éclata et alla tournoyer dans l’air en une -douzaine de fragments de métal brillant et de lambeaux de chair -rougeâtre.</p> - -<p>—Touché!</p> - -<p class="r">(CHAPITRE XII)</p></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-044_lg.jpg"> -<img src="images/illus-044_sml.jpg" width="443" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span></p> - -<h3><a name="XIII" id="XIII"></a> -<a href="images/illus-045_lg.jpg"> -<img src="images/illus-045_sml.jpg" width="550" height="435" alt="XIII—PAR QUEL HASARD JE RENCONTRAI LE VICAIRE." /></a> -</h3> - -<p>Après avoir donné aux humains cette brutale leçon sur la puissance de -leurs armes, les Marsiens regagnèrent leur première position sur la -lande de Horsell, et dans leur hâte—encombrés des débris de leur -compagnon—ils négligèrent sans doute plus d’une fortuite et inutile -victime telle que moi. S’ils avaient abandonné leur camarade et, sur -l’heure, poussé en avant, il n’y avait alors, entre eux et Londres, que -quelques batteries de campagne et ils seraient certainement tombés sur -la capitale avant l’annonce de leur approche; leur arrivée eût été aussi -soudaine aussi terrible et funeste que le tremblement de terre qui -détruisit Lisbonne.</p> - -<p>Mais ils n’éprouvaient sans doute aucune hâte. Un par un, les cylindres -se suivaient dans leur course interplanétaire; chaque vingt-quatre -heures leur amenait des renforts. Pendant ce temps les autorités -militaires et navales, se rendant pleinement compte de la formidable -puissance de leurs antagonistes, se préparaient à la défense avec une -fiévreuse énergie. On disposait incessamment de nouveaux canons, si bien -qu’avant le soir chaque taillis, chaque groupe de villas suburbaines, -étagés<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> aux flancs des collines des environs de Richmond et de Kingston, -masquait de noires et menaçantes bouches à feu. Dans l’espace incendié -et désolé—en tout peut-être une trentaine de kilomètres carrés—qui -entourait le campement des Marsiens, sur la lande de Horsell, à travers -les ruines et les décombres des villages, les arcades calcinées et -fumantes, qui, un jour seulement auparavant, avaient été des bosquets de -sapins, se glissaient d’intrépides éclaireurs munis d’héliographes pour -avertir les canonniers de l’approche des Marsiens. Mais les Marsiens -connaissaient maintenant la portée de notre artillerie et le danger de -toute proximité humaine, et nul ne s’aventura qu’au prix de sa vie dans -un rayon d’un mille autour des cylindres.</p> - -<p>Il paraît que ces géants passèrent une partie de l’après-midi à aller et -venir, transportant le matériel des deux autres cylindres—le second -tombé dans les pâturages d’Addlestone, et le troisième à Pyrford—à leur -place primitive sur la lande d’Horsell. Au-dessus des bruyères -incendiées et des édifices écroulés, commandant une vaste étendue, l’un -d’eux se tint en sentinelle, tandis que les autres, abandonnant leurs -énormes machines de combat, descendirent dans leur trou. Ils y -travaillèrent ferme bien avant dans la nuit et la colonne de fumée dense -et verte qui s’élevait et planait au-dessus d’eux se voyait des collines -de Merrow et même, dit-on, de Banstead et d’Epsom Downs.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-046_lg.jpg"> -<img src="images/illus-046_sml.jpg" width="418" height="273" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Alors, tandis que derrière moi les Marsiens se préparaient ainsi à leur -prochaine sortie, et que devant moi l’Humanité se ralliait pour la -bataille, avec une peine et une fatigue infinies, à travers les flammes -et la fumée de Weybridge incendié, je me mis en route vers Londres.</p> - -<p>J’aperçus, lointaine et minuscule, une barque abandonnée qui suivait le -fil de<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> l’eau; je quittai la plupart de mes vêtements bouillis et quand -elle passa devant moi, je l’atteignis et pus ainsi m’échapper de cette -destruction. Il n’y avait dans la barque aucun aviron, mais, autant que -mes mains aux trois quarts cuites me le permirent, je réussis à pagayer -en quelque sorte en descendant le courant vers Halliford et Walton, -d’une allure fort pénible, et, comme on peut bien le comprendre en -regardant continuellement derrière moi. Je suivis la rivière parce que -je considérais qu’un plongeon serait ma meilleure chance de salut, si -les géants revenaient.</p> - -<p>L’eau, que la chute du Marsien avait portée à une température très -élevée, descendait en même temps que moi, avec un nuage de vapeur, de -sorte que pendant plus d’un kilomètre il me fut presque impossible de -rien distinguer sur les rives. Une fois cependant, je pus entrevoir une -file de formes noires s’enfuyant de Weybridge à travers les prés. -Halliford me sembla absolument désert, et plusieurs maisons riveraines -flambaient. Il était étrange de voir la contrée si parfaitement -tranquille et entièrement désolée sous le chaud ciel bleu, avec des -nuées de fumée et des langues de flamme montant droit dans l’atmosphère -ardente de l’après-midi. Jamais encore je n’avais vu des maisons brûler -sans l’ordinaire accompagnement d’une foule gênante. Un peu plus loin, -les roseaux desséchés de la rive se consumaient et fumaient, et une -ligne de feu s’avançait rapidement à travers les chaumes d’un champ de -luzerne.</p> - -<p>Je dérivai longtemps, endolori et épuisé par tout ce que j’avais enduré, -au milieu d’une chaleur intense réverbérée par l’eau. Puis mes craintes -reprirent le dessus et je me remis à pagayer. Le soleil écorchait mon -dos nu. Enfin, comme j’arrivais en vue du pont de Walton, au coude du -fleuve, ma fièvre et ma faiblesse l’emportèrent sur mes craintes et -j’abordai sur la rive gauche où je m’étendis, inanimé, parmi les grandes -herbes. Je suppose qu’il devait être à ce moment entre quatre et cinq -heures. Au bout d’un certain temps je me relevai, fis, sans rencontrer -âme qui vive, un bon demi-kilomètre et finis par m’étendre de nouveau à -l’ombre d’une haie. Je crois me souvenir d’avoir prononcé à haute voix -des phrases incohérentes, pendant ce dernier effort. J’avais aussi très -soif et regrettais amèrement n’avoir pas bu plus d’eau. Alors, chose -curieuse, je me sentis irrité contre ma femme, sans parvenir à -m’expliquer pourquoi, mais mon désir impuissant d’atteindre Leatherhead -me tourmentait à l’excès.</p> - -<p>Je ne me rappelle pas clairement l’arrivée du vicaire, parce qu’alors -probablement je devais être assoupi. Je l’aperçus soudain, assis, les -manches de sa chemise souillées de suie et de fumée et sa figure glabre -tournée vers le ciel où ses yeux semblaient suivre une petite lueur -vacillante qui dansait dans les nuages pommelés, un léger duvet de -nuages, à peine teinté du couchant d’été.</p> - -<p>Je me soulevai et au bruit que je fis il ramena vivement ses regards sur -moi.</p> - -<p>—Avez-vous de l’eau? demandai-je brusquement.</p> - -<p>Il secoua la tête.</p> - -<p>—Vous n’avez fait qu’en demander depuis une heure, dit-il.<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span></p> - -<p>Un instant nous nous regardâmes en silence, procédant l’un et l’autre à -un réciproque inventaire de nos personnes. Je crois bien qu’il me prit -pour un être assez étrange, ainsi vêtu seulement d’un pantalon trempé et -de chaussettes, la peau rouge et brûlée, la figure et les épaules -noircies par la fumée. Quant à lui, son visage dénotait une honorable -simplicité cérébrale: sa chevelure tombait en boucles blondes crépues -sur son front bas et ses yeux étaient plutôt grands, d’un bleu pâle, et -sans regard. Il se mit à parler par phrases saccadées, sans plus faire -attention à moi, les yeux égarés et vides.</p> - -<p>—Que signifie tout cela? Que signifient ces choses? demandait-il.</p> - -<p>Je le regardai avec étonnement sans lui répondre.</p> - -<p>Il étendit en avant une main maigre et blanche et continua sur un ton -lamentable:</p> - -<p>—Pourquoi ces choses sont-elles permises? Quels péchés avons-nous -commis? Le service divin était terminé et je faisais une promenade pour -m’éclaircir les idées, quand tout à coup éclatèrent l’incendie, la -destruction et la mort! Comme à Sodome et à Gomorrhe! Toute notre œuvre -détruite, toute notre œuvre..... Qui sont ces Marsiens?</p> - -<p>—Qui sommes-nous? lui répondis-je, toussant pour dégager ma gorge -embarrassée et sèche.</p> - -<p>Il empoigna ses genoux et tourna de nouveau ses yeux vers moi. Pendant -une demi-minute, il me contempla sans rien dire.</p> - -<p>—Je me promenais par les routes pour éclaircir mes idées, reprit-il, et -tout à coup éclatèrent l’incendie, la destruction et la mort!</p> - -<p>Il retomba dans le silence, son menton maintenant presque enfoncé entre -ses genoux. Bientôt il continua, en agitant sa main:</p> - -<p>—Toute notre œuvre, toutes nos réunions pieuses! Qu’avons-nous fait? -Quelles fautes a commises Weybridge? Tout est perdu! tout est détruit! -L’Église!—il y a trois ans seulement que nous l’avions -rebâtie!—Détruite! Emportée comme un fétu! Pourquoi?</p> - -<p>Il fit une autre pause, puis il éclata de nouveau comme un dément.</p> - -<p>—La fumée de son embrasement s’élèvera sans cesse! cria-t-il.</p> - -<p>Ses yeux flamboyaient et il étendit son doigt maigre dans la direction -de Weybridge.</p> - -<p>Je commençais maintenant à connaître ses mesures. L’épouvantable -tragédie dont il avait été le spectateur—il était évidemment un fugitif -de Weybridge—l’avait amené jusqu’aux dernières limites de sa raison.</p> - -<p>—Sommes-nous loin de Sunbury? lui demandai-je d’un ton naturel et -positif.</p> - -<p>—Qu’allons-nous devenir? continua-t-il. Y a-t-il partout de ces -créatures? Le Seigneur leur a-t-il livré la terre?</p> - -<p>—Sommes-nous loin de Sunbury?</p> - -<p>—Ce matin encore j’officiais à...</p> - -<p>—Les temps sont changés, lui dis-je paisiblement. Il ne faut pas perdre -la tête. Il y a encore de l’espoir.<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span></p> - -<p>—De l’espoir?</p> - -<p>—Oui. Beaucoup d’espoir—malgré tous ces ravages!</p> - -<p>Je commençai alors à lui expliquer mes vues sur la situation. Il -m’écouta d’abord en silence, mais à mesure que je parlais, l’intérêt -qu’indiquait son regard fit de nouveau place à l’égarement et ses yeux -se détournèrent de moi.</p> - -<p>—Ce doit être le commencement de la fin, reprit-il en m’interrompant. -La fin! Le grand et terrible jour du Seigneur! Lorsque les hommes -imploreront les rochers et les montagnes de tomber sur eux et de les -cacher—les cacher à la face de Celui qui est assis sur le Trône!</p> - -<p>Je me rendis compte de la position. Renonçant à tout raisonnement -sérieux, je me remis péniblement debout et, m’inclinant vers lui, je lui -posai la main sur l’épaule.</p> - -<p>—Soyez un homme, dis-je. La peur vous a fait perdre la boussole. A quoi -sert la religion si elle n’est d’aucun secours quand viennent les -calamités? Pensez un peu à ce que les tremblements de terre, les -inondations, les guerres et les volcans ont fait aux hommes jusqu’à -présent. Pourquoi voudriez-vous que Dieu eût épargné Weybridge? Il n’est -pas agent d’assurances.</p> - -<p>Un instant il garda un silence effaré.</p> - -<p>—Mais comment échapperons-nous? demanda-t-il brusquement. Ils sont -invulnérables. Ils sont impitoyables...</p> - -<p>—Ni l’un ni l’autre, peut-être, répondis-je. Plus puissants ils sont, -plus réfléchis et plus prudents nous faut-il être. L’un d’entre eux a -été tué, là-bas, il n’y a pas trois heures.</p> - -<p>—Tué! dit-il, en promenant ses regards autour de lui. Comment les -envoyés du Seigneur peuvent-ils être tués?</p> - -<p>—Je l’ai vu de mes yeux, continuai-je à lui conter. Nous avons eu la -malechance de nous trouver au plus fort de la mêlée, voilà tout.</p> - -<p>—Qu’est-ce que cette petite lueur dansante dans le ciel? demanda-t-il -soudain.</p> - -<p>Je lui dis que c’était le signal de l’héliographe—le signe du secours -et de l’effort humain.</p> - -<p>—Nous sommes encore au beau milieu de la lutte, si paisibles que soient -les choses. Cette lueur dans le ciel prévient de la tempête qui se -prépare. Là-bas, selon moi, sont les Marsiens, et du côté de Londres, là -où les collines s’élèvent vers Richmond et Kingston et où les bouquets -d’arbres peuvent les dissimuler, des terrassements sont faits et des -batteries disposées. Bientôt les Marsiens vont revenir de ce côté...</p> - -<p>Au moment où je disais cela, il se dressa d’un bond et m’arrêta d’un -geste.</p> - -<p>—Écoutez! dit-il.</p> - -<p>De par delà les collines basses de la rive opposée du fleuve, nous -arriva le son étouffé d’une canonnade éloignée et de cris sinistres et -lointains. Puis tout redevint tranquille. Un hanneton passa en -bourdonnant par-dessus la haie auprès de<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> nous. A l’ouest, le croissant -de la lune, timide et pâle, était suspendu, très haut dans le ciel, -au-dessus des fumées de Weybridge et de Shepperton, par-dessus la -splendeur calme et ardente du couchant.</p> - -<p>—Nous ferons mieux de suivre ce sentier, vers le nord, dis-je.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-047_lg.jpg"> -<img src="images/illus-047_sml.jpg" width="428" height="248" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span></p> - -<h3><a name="XIV" id="XIV"></a> -<a href="images/illus-048_lg.jpg"> -<img src="images/illus-048_sml.jpg" width="550" height="395" alt="XIV—A LONDRES" /></a> -</h3> - -<p>Mon frère cadet se trouvait à Londres quand les Marsiens tombèrent à -Woking. Il était étudiant en médecine et, absorbé par la préparation -d’un examen imminent, il n’apprit cette arrivée que dans la matinée du -samedi. Ce jour-là, les journaux du matin contenaient, en plus de longs -articles spéciaux sur la planète Mars, sur la vie possible dans les -planètes et autres sujets de ce genre, un bref télégramme rédigé de -façon très vague, mais, à cause de cela même, d’autant plus frappant.</p> - -<p>Les Marsiens, contait le récit, alarmés par l’approche d’une foule de -gens, en avaient tués un certain nombre avec une sorte de canon à tir -rapide. Le télégramme se terminait par ces mots: “Formidables comme ils -semblent l’être, les Marsiens n’ont pas encore bougé du trou dans lequel -ils sont tombés et ils semblent même, à vrai dire, incapables de le -faire: ce qui serait dû probablement à la pesanteur relativement plus -grande à la surface de la terre.” Et les chroniqueurs s’étendaient à -loisir sur ces derniers mots rassurants.</p> - -<p>Naturellement, tous les étudiants qui assistaient au cours de biologie -auquel mon frère se rendit ce jour-là étaient extrêmement intéressés, -mais il n’y avait dans les rues aucun signe de surexcitation anormale. -Les journaux du soir étalèrent des bribes de nouvelles sous d’énormes -titres. Ils n’apprenaient rien d’autre que des mouvements de troupe aux -environs de la lande et l’incendie du bois de sapins entre Woking et -Weybridge. Mais vers huit heures, la “St James’s Gazette,” dans<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span> une -édition spéciale, annonçait simplement l’interruption des communications -télégraphiques, en attribuant ce fait à la chute de sapins enflammés en -travers des lignes. On n’apprit rien d’autre de la lutte ce soir-là, qui -était le soir de ma fuite à Leatherhead et de mon retour.</p> - -<p>Mon frère n’éprouva aucune inquiétude à notre égard; il savait, d’après -la description des journaux, que le cylindre était à deux bons milles de -chez moi, mais il décida cependant qu’il viendrait en hâte coucher à la -maison cette nuit-là, afin, comme il le dit, d’apercevoir au moins ces -êtres avant qu’ils ne fussent tués. Vers quatre heures, il m’envoya un -télégramme qui ne me parvint jamais et alla passer la soirée au concert.</p> - -<p>Il y eut aussi à Londres, dans la soirée du samedi, un violent orage et -mon frère se rendit à la gare en voiture. Sur le quai d’où le train de -minuit part habituellement, il apprit, après quelque attente, qu’un -accident empêchait les trains d’arriver cette nuit-là jusqu’à Woking. On -ne put lui indiquer la nature de l’accident; à dire vrai, les autorités -compétentes ne savaient encore à ce moment rien de précis. Il y avait -très peu d’animation dans la gare, car les chefs de service, ne pouvant -imaginer qu’il se soit produit autre chose qu’un déraillement entre -Byfleet et l’embranchement de Woking, dirigeaient sur Virginia Water ou -Guildford les trains qui passaient ordinairement par Woking. Ils -étaient, de plus, fort préoccupés par les arrangements que nécessitaient -les changements de parcours des trains d’excursions pour Southampton et -Portsmouth, organisés par la Ligue pour le Repos du Dimanche. Un -reporter nocturne, prenant mon frère pour un ingénieur de la traction -auquel il ressemble quelque peu, l’arrêta au passage et chercha à -l’interviewer. Fort peu de gens, sauf quelques chefs, ne pensaient à -rapprocher de l’irruption des Marsiens l’accident supposé.</p> - -<p>J’ai lu dans un autre récit de ces événements que, le dimanche matin, -“tout Londres fut électrisé par les nouvelles venues de Woking.” En -fait, il n’y eut rien qui pût justifier cette phrase très extravagante. -Beaucoup d’habitants de Londres ne surent rien des Marsiens jusqu’à la -panique du lundi matin. Ceux qui en avaient entendu parler mirent -quelque temps à se rendre clairement compte de tout ce que signifiait -les télégrammes hâtivement rédigés, paraissant dans les gazettes -spéciales du dimanche que la majorité des gens à Londres ne lisent pas.</p> - -<p>L’idée de sécurité personnelle est, d’ailleurs, si profondément ancrée -dans l’esprit du Londonien, et les nouvelles à sensation sont de telles -banalités dans les journaux, qu’on put lire sans nullement frissonner -des nouvelles ainsi conçues: “Hier soir vers sept heures, les Marsiens -sont sortis du cylindre, et s’étant mis en marche protégés par une -cuirasse de plaques métalliques, ont complètement saccagé la gare de -Woking et les maisons adjacentes et ils ont entièrement massacré un -bataillon du régiment de Cardigan. Les détails manquent. Les Maxims ont -été absolument impuissants contre leurs armures. Les pièces de campagne -ont été mises hors de combat par eux. Des détachements de hussards ont -traversé Chertsey au<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span></p> - -<div class="blockquot"> -<p> -Ils avaient passé tout près de moi et deux<br /> -d’entre eux étaient penchés sur les ruines<br /> -écumeuses et tumultueuses de leur camarade.<br /> -<br /> -Les deux autres étaient debout dans l’eau<br /> -auprès de lui, l’un à deux cents mètres de moi,<br /> -l’autre vers Laleham. Ils agitaient violemment<br /> -les générateurs du Rayon Ardent et le jet<br /> -sifflant frappait en tous sens et de toutes parts.<br /> - -</p> -<p class="r"> -(CHAPITRE XII)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span></p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-049_lg.jpg"> -<img src="images/illus-049_sml.jpg" width="457" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span></p> - -<p class="nind">galop. Les Marsiens semblent s’avancer lentement vers Chertsey ou -Windsor. Une grande anxiété règne dans tout l’ouest du Surrey et des -travaux de terrassement sont rapidement entrepris pour faire obstacle à -leur marche sur Londres.» Ce fut ainsi que le «Sunday Sun» annonça la -chose. Dans le «Referee» un article en style de manuel, habilement et -rapidement écrit, compara l’affaire à une ménagerie soudainement lâchée -dans un village.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-050_lg.jpg"> -<img src="images/illus-050_sml.jpg" width="485" height="274" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Personne à Londres ne savait positivement de quelle nature étaient les -Marsiens cuirassés et une idée fixe persistait que ces montres devaient -être lents: «se traînant, rampant péniblement»—étaient les expressions -qui se répétaient dans presque tous les premiers rapports. Aucun de ces -télégrammes ne pouvait avoir été écrit par un témoin oculaire. Les -journaux du dimanche imprimèrent des éditions diverses à mesure que de -nouveaux détails leur parvenaient, quelques-uns même sans en avoir. Mais -il n’y eut en réalité rien de sérieux d’annoncé jusqu’à ce que, tard -dans l’après-midi, les autorités eussent communiqué aux agences les -nouvelles qu’elles avaient reçues. On disait seulement que les habitants -de Walton, de Weybridge et de tout le district accouraient vers Londres, -en foule, et c’était tout.</p> - -<p>Mon frère assista au service du matin dans la chapelle de Foundling -Hospital, ignorant encore ce qui était arrivé le soir précédent. Il -entendit là quelques allusions faites à l’envahissement, une prière -spéciale pour la paix. En sortant, il acheta le «Referee». Les nouvelles -qu’il y trouva l’alarmèrent et il retourna à la gare de Waterloo savoir -si les communications étaient rétablies. Les omnibus, les voitures, les -cyclistes et les innombrables promeneurs, vêtus de leurs plus beaux -habits, semblaient à peine affectés par les étranges nouvelles que les -vendeurs de journaux distribuaient. Des gens s’y intéressaient, ou s’ils -étaient alarmés, c’était seulement pour ceux qui se trouvaient sur les -lieux de la catastrophe. A la gare,<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> il apprit que le service des lignes -de Windsor et de Chertsey était maintenant interrompu. Les employés lui -dirent que, le matin même, les chefs de gare de Byfleet et de Chertsey -avaient télégraphié des nouvelles surprenantes qui avaient été -brusquement interrompues.</p> - -<p>Mon frère ne put obtenir d’eux que des détails fort imprécis.</p> - -<p>—On doit se battre, là-bas, du côté de Weybridge, fut à peu près tout -ce qu’ils purent dire.</p> - -<p>Le service des trains était à cette heure grandement désorganisé; un -grand nombre de gens qui attendaient des amis venant des comtés du -sud-ouest encombraient les quais. Un vieux monsieur à cheveux gris -s’approcha de mon frère et se répandit en plaintes amères contre -l’insouciance de la compagnie.</p> - -<p>—On devrait réclamer, il faut que tout le monde fasse des réclamations, -affirmait-il.</p> - -<p>Un ou deux trains arrivèrent, venant de Richmond, de Putney et de -Kingston, contenant des gens qui, étant partis pour canoter, avaient -trouvé les écluses fermées, et un souffle de panique dans l’air. Un -voyageur vêtu d’un costume de flanelle bleue et blanche donna à mon -frère d’étranges nouvelles.</p> - -<p>—Il y a des masses de gens qui traversent Kingston dans des voitures et -des chariots de toute espèce, chargés de malles et de ballots contenant -leurs affaires les plus précieuses. Ils viennent de Molesey, de -Weybridge et de Walton et ils disent qu’on tire le canon à Chertsey—une -terrible canonnade—et que des cavaliers sont venus les avertir de se -sauver immédiatement parce que les Marsiens arrivaient. A la gare de -Hampton Court, «nous», nous avons entendu le canon, mais nous avons cru -d’abord que c’était le tonnerre. Que diable cela peut-il bien vouloir -dire? Les Marsiens ne peuvent pas sortir de leur trou, n’est-ce pas?</p> - -<p>Mon frère ne pouvait le renseigner là-dessus.</p> - -<p>Peu après, il s’aperçut qu’un vague sentiment de péril avait gagné les -voyageurs du réseau souterrain et que les excursionnistes dominicaux -commençaient à revenir de tous «lungs» du Sud-Ouest,—Barnes, Wimbledon, -Richmond Park, Kew, et ainsi de suite—à des heures inaccoutumées; mais -ils n’avaient à raconter que de vagues ouï-dire. Tout le personnel de la -gare terminus semblait de fort mauvaise humeur.</p> - -<p>Vers cinq heures, la foule, qui augmentait incessamment aux alentours de -la gare, fut extraordinairement surexcitée, quand elle vit ouvrir la -ligne de communication, presque invariablement close, qui relie entre -eux les réseaux du Sud-Est et du Sud-Ouest, et passer des trucs portant -d’immenses canons et des wagons bourrés de soldats. C’était l’artillerie -qu’on envoyait de Woolwich et de Chatham pour protéger Kingston. On -échangeait des plaisanteries.</p> - -<p>—Vous allez être mangés!</p> - -<p>—Nous allons dompter les bêtes féroces!</p> - -<p>Et ainsi de suite.<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span></p> - -<p>Peu après cela, une escouade d’agents de police arriva, qui se mit en -devoir de dégager les quais de la gare et mon frère se retrouva dans la -rue.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-051_lg.jpg"> -<img src="images/illus-051_sml.jpg" width="495" height="211" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Les cloches des églises sonnaient les vêpres et une bande de Salutistes -descendit Waterloo Road en chantant. Sur le pont, des groupes de -flâneurs regardaient une curieuse écume brunâtre qui, par paquets -nombreux, descendait le courant. Le soleil se couchait: la Tour de -l’Horloge et le Palais du Parlement se dressaient contre le ciel le plus -paisible qu’on pût imaginer, un ciel d’or, coupé de longues bandes de -nuages pourpres et rougeâtres. Des gens parlaient d’un cadavre qu’on -aurait vu flotter. Un homme, qui prétendait être un soldat de la -réserve, dit à mon frère qu’il avait vu les taches lumineuses de -l’héliographe trembloter vers l’ouest.</p> - -<p>Dans Wellington Street, mon frère rencontra un couple de vigoureux -gaillards qui venaient juste de quitter Fleet Street avec des journaux -encore humides et des placards où s’étalaient des titres sensationnels.</p> - -<p>—Terrible catastrophe! criaient-ils l’un après l’autre en descendant la -rue. Une bataille à Weybridge! Détails complets! Les Marsiens repoussés! -Londres en danger!...</p> - -<p>Il dut donner six sous pour en avoir un numéro.</p> - -<p>Ce fut à ce moment, et alors seulement, qu’il se fit une idée de -l’énorme puissance de ces monstres et de l’épouvante qu’ils causaient. -Il apprit qu’ils n’étaient pas seulement une poignée de petites -créatures indolentes, mais qu’ils étaient aussi des intelligences -gouvernant de vastes corps métalliques, qu’ils pouvaient se mouvoir avec -rapidité et frapper avec une force telle que même les plus puissants -canons ne pouvaient leur résister.</p> - -<p>On les décrivait comme de «vastes machines semblables à des araignées -énormes, ayant près de cent pieds de haut, pouvant atteindre la vitesse -d’un train express et capables de lancer un rayon de chaleur intense».</p> - -<p>Des batteries, principalement d’artillerie de campagne, avaient été -dissimulées<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span> dans la contrée aux environs de la lande de Horsell et -spécialement entre le district de Woking et Londres. Cinq de leurs -machines s’étaient avancées jusqu’à la Tamise et l’une d’elles, par un -caprice du hasard, avait été détruite. Pour les autres, les obus -n’avaient pas porté et les batteries avaient été immédiatement -annihilées par les Rayons Ardents. On mentionnait de grosses pertes de -soldats, mais le ton de la dépêche était optimiste.</p> - -<div class="figleft" style="width: 243px;"> -<a href="images/illus-052_lg.jpg"> -<img src="images/illus-052_sml.jpg" width="243" height="290" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Les Marsiens avaient été repoussés et ils n’étaient pas invulnérables. -Ils s’étaient retirés de nouveau vers leur triangle de cylindres, aux -environs de Woking. Des éclaireurs, munis d’héliographes, s’avançaient -vers eux, les cernant dans tous les sens. On amenait des canons, en -grande vitesse, de Windsor, de Portsmouth, d’Aldershot, de Woolwich—et -du Nord même; entre autres, de Woolwich, des canons de -quatre-vingt-quinze tonnes à longue portée. Il y en avait actuellement, -en position ou disposés en hâte, cent seize en tout, qui défendaient -Londres. Jamais encore, en Angleterre, il n’y avait eu une aussi -importante et soudaine concentration de matériel militaire.</p> - -<p>Tout nouveau cylindre, espérait-on, pourrait, aussitôt tombé, être -détruit par de violents explosifs, qu’on manufacturait et qu’on -distribuait rapidement. Nul doute, continuait le compte rendu, que la -situation ne fût des plus insolites et des plus graves, mais le public -était exhorté à s’abstenir de toute panique et à se rassurer. Certes, -les Marsiens étaient déconcertants et terribles à l’extrême, mais ils ne -pouvaient être guère plus d’une vingtaine contre des millions d’humains.</p> - -<p>Les autorités avaient raison de supposer, d’après la dimension des -cylindres, qu’il ne pouvait y en avoir plus de cinq dans chacun—soit -quinze en tout, et l’on s’était déjà débarrassé d’un au moins—peut-être -plus. Le public devait être à temps, prévenu de l’approche du danger et -des mesures sérieuses seraient prises pour la protection des habitants -des banlieues sud-ouest menacées. De cette manière, avec l’assurance -réitérée de la sécurité de Londres et la promesse que les autorités -sauraient tenir tête au péril cette quasi-proclamation se terminait.</p> - -<p>Tout ceci était imprimé en caractères énormes, si fraîchement que le -papier était encore humide et on n’avait pas pris le temps d’ajouter le -moindre commentaire. Il était curieux, dit mon frère, de voir comment on -avait bouleversé toute la composition du journal pour faire place à -cette nouvelle.</p> - -<p>Tout au long de Wellington Street, on pouvait voir les gens lisant les -feuilles roses déployées et le Strand fut soudain empli de la confusion -des voix d’une armée de crieurs qui suivirent les deux premiers. Des -gens descendaient précipitamment des omnibus pour s’emparer d’un numéro. -Enfin, cette nouvelle surexcitait au plus haut point les gens, quelle -qu’ait pu être leur apathie préalable. La boutique d’un<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> marchand de -cartes et de globes, dans le Strand, fut ouverte, raconte mon frère, et -un homme encore endimanché, ayant même des gants jaune paille, parut -derrière la vitrine, fixant en toute hâte des cartes du Surrey après les -glaces. En suivant le Strand jusqu’à Trafalgar Square, son journal à la -main, mon frère vit quelques fugitifs arrivant du Surrey. Un homme -conduisait une voiture telle qu’en ont les maraîchers, dans laquelle se -trouvaient sa femme, ses deux fils et divers meubles. Ils venaient du -pont de Westminster et, suivant de près, une grande charrette à foin -arriva, contenant cinq ou six personnes à l’air respectable, avec -quelques malles et divers paquets. Les figures de ces gens étaient -hagardes et leur apparence contrastait singulièrement avec l’aspect très -dominical des gens grimpés sur les omnibus. D’élégantes personnes se -penchaient hors des cabs pour leur jeter un regard. Ils s’arrêtèrent au -Square, indécis du chemin à suivre et finalement tournèrent à droite -vers le Strand. Un instant après, parut un homme en habit de travail, -monté sur un de ces vieux tricycles démodés qui ont une petite roue -devant; il était sale et son visage pâle et poussiéreux.</p> - -<p>Mon frère se dirigea du côté de la gare de Victoria et rencontra encore -un certain nombre de fuyards qu’il examina avec l’idée vague qu’il -m’apercevrait peut-être. Il remarqua un nombre inusité d’agents assurant -la circulation des voitures. Quelques uns des fuyards échangeaient des -nouvelles avec les voyageurs des omnibus. L’un déclarait avoir vu les -Marsiens.</p> - -<p>—Des chaudières, sur de grandes échasses, comme je vous le dis, qui -courent plus vite que des hommes.</p> - -<p>La plupart d’entre eux étaient animés et surexcités par leur étrange -aventure.</p> - -<p>Au delà de Victoria, les tavernes faisaient un commerce actif avec les -nouveaux arrivants. A tous les coins de rue, des groupes de gens -lisaient les journaux, discutant avec animation, en contemplant ces -visiteurs exceptionnels et inattendus. Ils semblaient augmenter à mesure -que la nuit venait, jusqu’à ce qu’enfin les rues fussent, comme le dit -mon frère, semblables à la Grand’Rue d’Epsom le jour du Derby. Il posa -quelques questions à plusieurs des fugitifs et n’obtint d’eux que des -réponses incohérentes.</p> - -<p>Il ne put se procurer aucune nouvelle de Woking; un homme pourtant, lui -assura que Woking avait été entièrement détruit la nuit précédente.</p> - -<div class="figright" style="width: 314px;"> -<a href="images/illus-053_lg.jpg"> -<img src="images/illus-053_sml.jpg" width="314" height="316" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>—Je viens de Byfleet, dit-il; un bicycliste arriva ce matin de bonne -heure dans le village et courut de porte en porte nous dire de partir. -Puis ce fut le tour des soldats.<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span></p> - -<p>On voulait savoir ce qui se passait et l’on ne voyait rien que des -nuages de fumée sans que personne vint de ce côté. Ensuite nous -entendîmes la canonnade à Chertsey et des gens arrivèrent de Weybridge. -Alors j’ai fermé ma maison et je suis parti.</p> - -<p>Il y avait à ce moment dans la foule un profond sentiment d’irritation -contre les autorités, parce qu’elles n’avaient pas été capables de se -débarrasser des envahisseurs sans tout cet encombrement.</p> - -<p>Vers huit heures, on put distinctement percevoir dans tout le sud de -Londres le bruit d’une sourde canonnade. Mon frère ne put l’entendre -dans les voies principales, à cause de la circulation et du trafic, -mais, en coupant vers le fleuve par des rues écartées et tranquilles, il -pouvait le distinguer très clairement.</p> - -<p>Il revint à pied à Westminster jusque chez lui, près de Regent’s Park, -vers deux heures. Il était maintenant plein d’anxiété à mon propos et -bouleversé par l’importance évidente de la catastrophe. Son esprit, -comme le mien l’avait été la veille, était porté à s’occuper des détails -militaires. Il pensa à tous ces canons silencieux et prêts à faire feu, -à la contrée devenue soudain nomade et il essaya de s’imaginer des -«chaudières» sur des échasses de cent pieds de haut.</p> - -<p>Deux ou trois voiturées de fugitifs passèrent dans Oxford Street et -plusieurs dans Marylebone Road; mais la nouvelle se propageait si -lentement que les trottoirs de Regent’s Street et de Portland Road -étaient encombrés des habituels promeneurs du dimanche après-midi, et -l’on ne parlait de l’affaire que dans de rares groupes; aux environs de -Regent’s Park les couples silencieux flânaient aussi nombreux que de -coutume. La soirée était chaude et tranquille, bien qu’un peu lourde; le -canon s’entendait encore par intervalles, et, après minuit, le ciel fut -éclairé vers le sud comme par des éclairs de chaleur.</p> - -<p>Il lut et relut le journal, craignant que les pires choses ne me fussent -arrivées. Il ne pouvait tenir en place et après souper il erra de -nouveau par les rues, au hasard. Rentré chez lui, il essaya en vain de -détourner le cours de ses idées en revoyant ses résumés d’examen. Il se -coucha un peu après minuit et fut éveillé de quelque lugubre rêve, aux -premières heures du lundi matin, par un tintamarre de marteaux de porte, -de pas précipités dans la rue, de tambour éloigné et de volées de -cloches. Des reflets rouges dansaient au plafond. Un instant, il resta -immobile, surpris, se demandant si le jour était venu ou si le monde -était fou. Puis il sauta à bas du lit et courut à la fenêtre.</p> - -<p>Sa chambre était mansardée et comme il se penchait, il y eut une -douzaine d’échos au bruit de sa fenêtre ouverte, et des têtes parurent -en toute sorte de désarroi nocturne. On criait des questions.</p> - -<p>—Ils viennent! hurlait un policeman, en secouant le marteau d’une -porte. Les Marsiens vont venir! et il se précipitait à la porte voisine.</p> - -<p>Un bruit de tambours et de trompettes arriva des casernes d’Albany -Street et toutes les cloches d’église à portée d’oreille travaillaient -ferme à tuer le sommeil avec leur tocsin véhément et désordonné. Il y -eut des bruits de portes qu’on ouvre<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> et l’une après l’autre les -fenêtres des maisons d’en face passèrent de l’obscurité à une lumière -jaunâtre.</p> - -<div class="figright" style="width: 371px;"> -<a href="images/illus-054_lg.jpg"> -<img src="images/illus-054_sml.jpg" width="371" height="323" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Du bout de la rue arriva au galop une voiture fermée, dont le bruit, qui -éclata soudain au coin, s’éleva jusqu’au fracas sous la fenêtre et -mourut lentement dans la distance. Presque immédiatement, suivirent -quelques cabs, avant-coureurs d’une longue procession de rapides -véhicules, allant pour la plupart à la gare de Chalk Farm, d’où les -trains spéciaux de la Compagnie du Nord-Ouest devaient partir, pour -éviter de descendre la pente jusqu’à Euston.</p> - -<p>Pendant longtemps mon frère resta à la fenêtre à considérer avec -ébahissement les policemen heurtant successivement à toutes les portes, -et annonçant leur incompréhensible nouvelle. Puis derrière lui, la porte -s’ouvrit et le voisin qui habitait sur le même palier entra, vêtu -seulement de sa chemise et de son pantalon, en pantoufles et les -bretelles pendantes, les cheveux ébouriffés par l’oreiller.</p> - -<p>—Que diable arrive-t-il? Un incendie? demanda-t-il. Quel satané -vacarme!</p> - -<p>Ils avancèrent tous deux la tête hors de la fenêtre, s’efforçant -d’entendre ce que les policemen criaient. Des gens arrivaient des rues -transversales et causaient par groupes animés, à chaque coin.</p> - -<p>—Mais pourquoi diable tout cela? demandait le voisin.</p> - -<p>Mon frère lui répondit vaguement et se mit à s’habiller, courant à la -fenêtre, avec chaque pièce de son costume, afin de ne rien manquer du -remue-ménage croissant des rues. Et bientôt des gens vendant des -journaux extraordinairement matineux descendirent la rue en braillant.</p> - -<p>—Londres en danger de suffocation! Les lignes de Kingston et de -Richmond forcées! Terribles massacres dans la vallée de la Tamise.</p> - -<p>Tout autour de lui—aux étages inférieurs de maisons voisines, derrière -dans les terrasses du parc, dans les cent autres rues de cette partie de -Marylebone, dans le district de Westbourne Park et dans St-Pancras, à -l’ouest et au nord, dans Kilburn, St John’s Wood et Hampstead, à l’est -dans Shoreditch, Highbury, Haggerston et Hoxton, en un mot dans toute -l’étendue de Londres, depuis Ealing jusqu’à East Ham—des gens se -frottaient les yeux, ouvraient leurs fenêtres pour savoir ce qui -arrivait, s’interrogeaient au hasard et s’habillaient en hâte, quand eut -passé, à travers les rues, le premier souffle de la tempête de peur qui -venait.</p> - -<p>Ce fut l’aube de la grande panique. Londres, qui s’était couché le -dimanche<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> soir, stupide et inerte, se réveillait, aux petites heures du -lundi matin, avec le frisson du danger proche.</p> - -<p>Incapable d’apprendre de sa fenêtre ce qui était arrivé, mon frère -descendit dans la rue, au moment où le ciel, entre les parapets des -maisons, recevait les premières touches roses de l’aurore. Les gens qui -fuyaient à pied ou en voiture, devenaient à chaque instant de plus en -plus nombreux.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-055_lg.jpg"> -<img src="images/illus-055_sml.jpg" width="474" height="347" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>—La Fumée Noire! criaient incessamment ces gens; la Fumée Noire!</p> - -<p>La contagion d’une terreur aussi unanime était inévitable. Comme mon -frère demeurait hésitant sur le seuil de la porte, il aperçut un autre -crieur de journaux qui venait de son côté et il acheta un numéro -immédiatement. L’homme continua sa route avec le reste, vendant, en -courant, ses journaux un shilling pièce—grotesque mélange de profit et -de panique.</p> - -<p>Dans ce journal, mon frère lut la dépêche du général commandant en chef, -annonçant la catastrophe: «Les Marsiens se sont mis à décharger, au -moyen de fusées, d’énormes nuages de vapeur noire et empoisonnée. Ils -ont asphyxié nos batteries, détruit Richmond, Kingston et Wimbledon, et -s’avancent lentement vers Londres, dévastant tout sur leur passage. Il -est impossible de les arrêter. Il n’y a d’autre salut devant la Fumée -Noire qu’une fuite immédiate.»</p> - -<p>C’était tout, mais c’était assez. L’entière population d’une grande cité -de six<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span> millions d’habitants se mettait en mouvement, s’échappait, -s’enfuyait: bientôt elle s’écoulerait en masse vers le Nord.</p> - -<p>—La Fumée Noire! criaient d’innombrables voix. Le Feu!</p> - -<p>Les cloches de l’église voisine faisaient un discordant vacarme; un -chariot mal conduit alla verser, au milieu des cris et des jurons, -contre l’auge de pierre du bout de la rue. Des lumières, d’un jaune -livide, allaient et venaient dans les maisons, et quelques cabs -passaient avec leurs lanternes non éteintes. Au-dessus de tout cela, -l’aube devenait plus brillante, claire, tranquille et calme.</p> - -<p>Il entendit des pas courant de ci de là, dans les chambres, en haut et -en bas, derrière lui. La propriétaire vint à la porte négligemment -enveloppée d’une robe de chambre et d’un châle. Son mari suivait, en -grommelant.</p> - -<p>Quand mon frère commença à comprendre l’importance de toutes ces choses, -il remonta précipitamment à sa chambre, prit tout son argent -disponible—environ dix livres en tout—et redescendit dans la rue.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-056_lg.jpg"> -<img src="images/illus-056_sml.jpg" width="316" height="353" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span></p> - -<h3><a name="XV" id="XV"></a> -<a href="images/illus-057_lg.jpg"> -<img src="images/illus-057_sml.jpg" width="550" height="474" alt="XV—LES EVENEMENTS DANS LE SURREY" /></a> -</h3> - -<p>Pendant que le vicaire, l’air égaré, tenait ses discours incohérents, à -l’ombre de la haie dans les prairies basses de Halliford, pendant que -mon frère regardait les fugitifs arriver sans cesse par Westminster -Bridge, les Marsiens avaient repris l’offensive. Autant qu’on peut en -être certain, d’après les récits contradictoires qu’on a avancés, la -plupart, affairés par de nouveaux préparatifs, restèrent auprès des -carrières de Horsell, ce soir-là, jusqu’à neuf heures, pressant quelque -travail et produisant d’immenses nuages de fumée noire.</p> - -<p>Mais assurément trois d’entre eux sortirent vers huit heures; ils -s’avancèrent avec lenteur et précaution, traversant Byfleet et Pyrford, -jusqu’à Ripley et Weybridge, et se trouvèrent ainsi contre le couchant -en vue des batteries en alerte. Ils n’avançaient pas ensemble, mais -séparés l’un de l’autre par une distance d’environ un mille et demi. Ils -communiquaient entre eux aux moyen de hurlements semblables à la sirène -des navires, montant et descendant une sorte de gamme.</p> - -<p>C’étaient ces hurlements, et la canonnade de Ripley et de St George’s -Hill, que nous avions entendus à Upper Halliford. Les canonniers de -Ripley, artilleurs volontaires et fort novices, qu’on n’aurait jamais dû -placer dans une pareille position, tirèrent une volée désordonnée, -prématurée et inefficace, et se débandèrent, à<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> pied et à cheval, à -travers le village désert; le Marsien enjamba tranquillement leurs -canons, sans se servir de son Rayon Ardent, choisit délicatement ses pas -parmi eux, les dépassa et arriva inopinément sur les batteries de -Painshill Park, qu’il détruisit.</p> - -<p>Cependant, les troupes de St George’s Hill étaient mieux conduites ou -avaient plus de courage. Dissimulées derrière un bois de sapins, il -semble que le Marsien ne se soit pas attendu à les trouver là. Ils -pointèrent leurs canons aussi délibérément que s’ils avaient été à la -manœuvre et firent feu à une portée d’environ mille mètres.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-058_lg.jpg"> -<img src="images/illus-058_sml.jpg" width="467" height="231" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Les obus éclatèrent tout autour du Marsien, et on le vit faire quelques -pas encore, chanceler et s’écrouler; tous poussèrent un cri, et avec une -hâte frénétique rechargèrent les pièces. Le Marsien renversé fit -entendre un ululement prolongé; immédiatement, un second géant -étincelant lui répondit et apparut au-dessus des arbres vers le sud. Il -est possible qu’une des jambes du tripode ait été brisée par les obus. -La seconde volée passa au-dessus du Marsien renversé et, simultanément, -ses deux compagnons braquèrent leur Rayon Ardent sur la batterie. Les -caissons sautèrent, les sapins tout autour des pièces prirent feu et un -ou deux artilleurs seulement, protégés dans leur fuite par la crête de -la colline, s’échappèrent.</p> - -<p>Après cela, les trois géants durent s’arrêter et tenir conseil; les -éclaireurs qui les épiaient rapportent qu’ils restèrent absolument -stationnaires pendant la demi-heure suivante. Le Marsien qui était à -terre se glissa péniblement hors de son espèce de capuchon, petit être -brun rappelant étrangement, dans la distance, quelque tache de rouille -et se mit apparemment à réparer sa machine. Vers neuf heures, il eut -terminé, car son capuchon reparut par-dessus les arbres.</p> - -<p>Quelques minutes après neuf heures, ces trois premiers éclaireurs furent -rejoints par quatre autres Marsiens, qui portaient un gros tube noir. -Chacun des trois<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span> autres fut muni d’un tube similaire, et les sept -géants se disposèrent à égales distances en une ligne courbe entre St -George’s Hill, Weybridge, et le village de Send, au sud-ouest de Ripley.</p> - -<p>Aussitôt qu’ils se furent mis en mouvement, une douzaine de fusées -montèrent des collines pour avertir les batteries de Ditton et de Esher. -En même temps, quatre des engins de combat, armés de leurs tubes, -traversèrent la rivière, et deux d’entre eux, se détachant en noir -contre le ciel occidental, nous apparurent, tandis que le vicaire et -moi, las et endoloris, nous nous hâtions sur la route qui monte vers le -Nord, au sortir d’Halliford. Ils avançaient nous sembla-t-il, sur un -nuage, car une brume laiteuse couvrait les champs et s’élevait jusqu’au -tiers de leur hauteur.</p> - -<p>A cette vue, le vicaire poussa un faible cri rauque et se mit à courir; -mais je savais qu’il était inutile de se sauver devant un Marsien, et, -me jetant de côté, je me glissai entre des buissons de ronces et -d’orties, au fond du grand fossé qui bordait la route. S’étant retourné, -le vicaire m’aperçut et vint me rejoindre.</p> - -<p>Les deux Marsiens s’arrêtèrent, le plus proche de nous debout, en face -de Sunbury; le plus éloigné n’étant qu’une tache grise indistincte du -côté de l’étoile du soir, vers Staines.</p> - -<p>Les hurlements que poussaient de temps à autre les Marsiens avaient -cessé. Dans le plus grand silence, ils prirent position en une vaste -courbe sur une ligne de douze milles d’étendue. Jamais, depuis -l’invention de la poudre, un commencement de bataille n’avait été aussi -paisible. Pour nous, aussi bien que pour quelqu’un qui, de Ripley, -aurait pu examiner les choses, les Marsiens faisaient l’effet d’être les -maîtres uniques de la nuit ténébreuse, à peine éclairée qu’elle était -par un mince croissant de lune, par les étoiles, les lueurs attardées du -couchant, et les reflets rougeâtres des incendies de St George’s Hill et -des bois en flammes de Painshill.</p> - -<p>Mais, faisant partout face à cette ligne d’attaque, à Staines, à -Hounslow, à Ditton, à Esher, à Ockham, derrière les collines et les bois -au sud du fleuve, au nord dans les grasses prairies basses, partout où -un village ou un bouquet d’arbres offrait un suffisant abri, des canons -attendaient. Les fusées-signaux éclatèrent, laissèrent pleuvoir leurs -étincelles à travers la nuit et s’évanouirent, surexcitant d’une -impatience inquiète tous ceux qui servaient ces batteries. Dès que les -Marsiens se seraient avancés jusqu’à portée des bouches à feu, -immédiatement, ces formes noires d’hommes immobiles seraient secouées -par l’ardeur du combat, ces canons, aux reflets sombres dans la nuit -tombante, cracheraient un furieux tonnerre.</p> - -<p>Sans doute, la pensée qui préoccupait la plupart de ces cerveaux -vigilants, de même qu’elle était ma seule perplexité, était cette -énigmatique question de savoir ce que les Marsiens comprenaient de nous. -Se rendaient-ils compte que nos millions d’individus étaient organisés, -disciplinés, unis pour la même œuvre? Ou bien, interprétaient-ils ces -jaillissements de flamme, les vols soudains de nos obus,<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> -l’investissement régulier de leur campement, comme nous pourrions -interpréter, dans une ruche d’abeilles dérangée, un furieux et unanime -assaut? (A ce moment personne ne savait quel genre de nourriture il leur -fallait.) Cent questions de ce genre se pressaient en mon esprit, tandis -que je contemplais ce plan de bataille. Au fond de moi-même, j’avais la -sensation rassurante de tout ce qu’il y avait de forces inconnues et -cachées derrière nous, vers Londres. Avait-on préparé des fosses et des -trappes? Les poudrières de Hounslow allaient-elles servir de piège? Les -Londoniens auraient-ils le courage de faire de leur immense province -d’édifices un vaste Moscou en flammes?</p> - -<p>Puis, après une interminable attente, nous sembla-t-il, pendant laquelle -nous restâmes blottis dans la haie, un son nous parvint, comme la -détonation éloignée d’un canon. Un autre se fit entendre plus proche, -puis un autre encore. Alors, le Marsien qui se trouvait le plus près de -nous éleva son tube et le déchargea, à la manière d’un canon, avec un -bruit sourd qui fit trembler le sol. Le Marsien qui était près de -Staines lui répondit. Il n’y eut ni flammes ni fumée, rien que cette -lourde détonation.</p> - -<p>Ces décharges successives me firent une telle impression qu’oubliant -presque ma sécurité personnelle et mes mains bouillies, je me hissai -par-dessus la haie pour voir ce qui se passait du côté de Sunbury. Au -même moment, une seconde détonation suivit et un énorme projectile passa -en tourbillonnant au-dessus de ma tête, allant vers Hounslow. Je -m’attendais à voir au moins des flammes, de la fumée, quelque évidence -de l’effet de sa chute. Mais je ne vis autre chose que le ciel bleu et -profond, avec une étoile solitaire, et le brouillard blanc s’étendant -large et bas à mes pieds. Il n’y avait eu aucun fracas, aucune explosion -en réponse. Le silence était revenu. Les minutes se prolongèrent.</p> - -<p>—Qu’arrive-t-il? demanda le vicaire qui se dressa debout à côté de moi.</p> - -<p>—Dieu le sait! répondis-je.</p> - -<p>Une chauve-souris passa en voltigeant et disparut. Un lointain tumulte -de cris monta et cessa. Je me tournai à nouveau du côté du Marsien et je -le vis qui se dirigeait à droite, au long de la rivière, de son allure -rotative si rapide.</p> - -<p>A chaque instant, je m’attendais à entendre s’ouvrir contre lui le feu -de quelque batterie cachée; mais rien ne troubla le calme du soir. La -silhouette du Marsien diminuait dans l’éloignement, et bientôt la brume -et la nuit l’eurent englouti. D’une même impulsion, nous grimpâmes un -peu plus haut. Vers Sunbury se trouvait une forme sombre, comme si une -colline conique s’était soudain dressée, cachant à nos regards la -contrée d’au delà; puis, plus loin, sur l’autre rive au-dessus de -Walton, nous aperçûmes un autre de ces sommets. Pendant que nous les -examinions, ces formes coniques s’abaissèrent et s’élargirent.</p> - -<p>Mû par une pensée soudaine, je portai mes regards vers le nord, où je -vis que trois de ces nuages noirs s’élevaient.</p> - -<p>Une tranquillité soudaine se fit. Loin vers le sud-est, faisant mieux -ressortir le<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span> calme silence, nous entendions les Marsiens s’entr’ -appeler avec de longs ululements; puis l’air fut ébranlé de nouveau par -les explosions éloignées de leurs tubes. Mais l’artillerie terrestre ne -leur répliquait pas.</p> - -<p>Il nous était impossible, alors, de comprendre ces choses, mais je -devais, plus tard, apprendre la signification de ces sinistres kopjes -qui s’amoncelaient dans le crépuscule. Chacun des Marsiens, placé ainsi -que je l’ai indiqué et obéissant à quelque signal inconnu, avait -déchargé, au moyen du tube en forme de canon qu’il portait, une sorte -d’immense obus sur tout taillis, coteau ou groupe de maisons, sur tout -autre possible abri à canons, qui se trouvait en face de lui. -Quelques-uns ne tirèrent qu’un seul de ces projectiles, d’autres, deux, -comme dans le cas de celui que nous avions vu; celui de Ripley n’en -déchargea, prétendit-on, pas moins de cinq, coup sur coup. Ces -projectiles se brisaient en touchant le sol—sans faire explosion—et -immédiatement dégageaient un énorme volume d’une vapeur lourde et noire, -se déroulant et se répandant vers le ciel, en un immense nuage sombre, -une colline gazeuse qui s’écroulait et s’étendait d’elle-même sur la -contrée environnante. Le contact de cette vapeur et l’inspiration de ses -âcres nuages étaient la mort pour tout ce qui respire.</p> - -<p>Cette vapeur était très lourde, plus lourde que la fumée la plus dense, -si bien qu’après le premier dégagement tumultueux, elle se répandait -dans les couches d’air inférieures et retombait sur le sol d’une façon -plutôt liquide que gazeuse, abandonnant les collines, pénétrant dans les -vallées, les fossés, au long des cours d’eau, ainsi que fait, dit-on, le -gaz acide carbonique s’échappant des fissures des roches volcaniques. -Partout où elle venait en contact avec l’eau, quelque action chimique se -produisait; la surface se couvrait instantanément d’une sorte de lie -poudreuse qui s’enfonçait lentement, laissant se former d’autres -couches. Cette espèce d’écume était absolument insoluble, et il est -étrange que, le gaz produisant un effet aussi immédiat, on ait pu boire -sans danger l’eau dont on l’avait extraite. La vapeur ne se diffusait -pas comme le font ordinairement les gaz. Elle flottait par nuages -compacts, descendant paresseusement les pentes et récalcitrante au vent; -elle se combinait très lentement avec la brume et l’humidité de l’air, -et tombait sur le sol en forme de poussière. Sauf en ce qui concerne un -élément inconnu, donnant un groupe de quatre lignes dans le bleu du -spectre, on ignore encore entièrement la nature de cette substance.</p> - -<div class="figleft" style="width: 327px;"> -<a href="images/illus-059_lg.jpg"> -<img src="images/illus-059_sml.jpg" width="327" height="229" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Lorsque le tumultueux soulèvement de sa dispersion était terminé, la -fumée noire se tassait tout contre le sol, avant même sa précipitation -en poussière, si bien qu’à cinquante pieds en l’air, sur les toits, aux -étages supérieurs des hautes maisons et sur les grands arbres, il y -avait quelque chance d’échapper à l’empoisonnement, comme les faits le -prouvèrent ce soir-là à Street Cobham et à Ditton.<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span></p> - -<p>L’homme qui échappa à la suffocation dans le premier de ces villages fit -un étonnant récit de l’étrangeté de ces volutes et de ces replis; il -raconta comment, du haut du clocher de l’église, il vit les maisons du -village ressurgir peu à peu, hors de ce néant noirâtre, ainsi que des -fantômes. Il resta là pendant un jour et demi, épuisé, mourant de faim -et de soif, écorché par le soleil, voyant à ses pieds la terre sous le -ciel bleu, et contre le fond des collines lointaines, une étendue -recouverte comme d’un velours noir, avec des toits rouges, des arbres -verts, puis, plus tard, des haies, des buissons, des granges, des -remises, des murs voilés de noir, se dressant ici et là dans le soleil.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-060_lg.jpg"> -<img src="images/illus-060_sml.jpg" width="465" height="296" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Ceci se passait à Street Cobham, où la fumée noire resta jusqu’à ce -qu’elle se fût absorbée d’elle-même dans le sol. Ordinairement, dès -qu’elle avait rempli son objet, les Marsiens en débarrassaient -l’atmosphère au moyen de jets de vapeur.</p> - -<p>C’est ce qu’ils firent avec les couches qui s’étaient déroulées auprès -de nous, comme nous pûmes le voir à la lueur des étoiles, derrière les -fenêtres d’une maison déserte d’Upper Halliford, où nous étions -retournés. De là, aussi, nous apercevions les feux électriques des -collines de Richmond et de Kingston, fouillant la nuit en tout sens; -puis vers onze heures les vitres résonnèrent et nous entendîmes les -détonations des grosses pièces de siège qu’on avait mises en batterie -sur ces hauteurs. La canonnade continua par intervalles réguliers, -pendant l’espace d’un quart d’heure, envoyant au hasard des projectiles -contre les Marsiens invincibles, à Hampton et à Ditton; puis les rayons -pâles des feux électriques s’évanouirent et furent remplacés par de vifs -reflets rouges.</p> - -<p>Alors le quatrième cylindre—météore d’un vert brillant—tomba dans -Bushey Park, ainsi que je l’appris plus tard. Avant que l’artillerie des -collines de<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> Richmond et de Kingston n’ait ouvert le feu, une violente -canonnade se fit entendre au lointain, vers le sud-ouest, due, je pense, -à des batteries qui tiraient à l’aventure, avant que la fumée noire ne -submergeât les canonniers.</p> - -<p>Ainsi, de la même façon méthodique que les hommes emploient pour enfumer -un nid de guêpes, les Marsiens recouvraient toute la contrée, vers -Londres, de cette étrange vapeur suffocante. La courbe de leur ligne -s’étendait lentement et elle atteignit bientôt, d’un côté, Hanwell et de -l’autre Coombe et Malden. Toute la nuit, leurs tubes destructeurs furent -à l’œuvre. Pas une seule fois, après que le Marsien de St George’s Hill -eut été abattu, ils ne s’approchèrent à portée de l’artillerie. Partout -où ils supposaient que pouvaient être dissimulés des canons, ils -envoyaient un projectile contenant leur vapeur noire, et quand les -batteries étaient en vue, ils pointaient simplement le Rayon Ardent.</p> - -<p>Vers minuit, les arbres en flammes sur les pentes de Richmond Park, et -les incendies de Kingston Hill éclairèrent un réseau de fumée noire qui -cachait toute la vallée de la Tamise et s’étendait aussi loin que l’œil -pouvait voir. A travers cette confusion, s’avançaient deux Marsiens qui -dirigeaient en tous sens leurs bruyants jets de vapeur.</p> - -<p>Les Marsiens, cette nuit-là, semblaient ménager le Rayon Ardent, soit -qu’ils n’eussent qu’une provision limitée de matière nécessaire à sa -production, soit qu’ils aient voulu ne pas détruire entièrement le pays, -mais seulement terrifier et anéantir l’opposition qu’ils avaient -soulevée. Ils obtinrent assurément ce dernier résultat. La nuit du -dimanche fut la fin de toute résistance organisée contre leurs -mouvements. Après cela, aucune troupe d’hommes n’osa les affronter, si -désespérée eût été l’entreprise. Même les équipages des torpilleurs et -des cuirassés, qui avaient remonté la Tamise avec leurs canons à tir -rapide, refusèrent de s’arrêter, se mutinèrent et regagnèrent la mer. La -seule opération offensive que les hommes aient tentée cette nuit-là fut -la préparation de mines et de fosses, avec une énergie frénétique et -spasmodique.</p> - -<p>Peut-on s’imaginer le sort de ces batteries d’Esher épiant anxieusement -le crépuscule? Aucun des hommes qui les servaient ne survécut. On se -représente les dispositions réglementaires, les officiers alertes et -attentifs, les pièces prêtes, les munitions empilées à portée, les -avant-trains attelés, les groupes de spectateurs civils observant la -manœuvre d’aussi près qu’il leur était permis, tout cela, dans la grande -tranquillité du soir; plus loin, les ambulances, avec les blessés et les -brûlés de Weybridge; enfin la sourde détonation du tube des Marsiens, et -le bizarre projectile tourbillonnant par-dessus les arbres et les -maisons, et s’écrasant au milieu des champs environnants.</p> - -<p>On peut se représenter aussi, le soudain redoublement d’attention, les -volutes et les replis épais de ces ténèbres qui s’avançaient contre le -sol, s’élevaient vers le ciel et faisaient du crépuscule une obscurité -palpable; cet étrange et horrible antagoniste enveloppant ses victimes; -les hommes et les chevaux à peine distincts, courant et fuyant, criant -et hennissant, tombant à terre; les hurlements de terreur;<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Alors, le Marsien qui se trouvait le plus près de nous éleva son -tube et le déchargea, à la manière d’un canon, avec un bruit sourd -qui fit trembler le sol. Le Marsien qui était près de Staines lui -répondit. Il n’y eut ni flammes ni fumée, rien que cette lourde -détonation.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XV)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-061_lg.jpg"> -<img src="images/illus-061_sml.jpg" width="428" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span></p> - -<p class="nind">les canons soudain abandonnés; les hommes suffoquant et se tordant sur -le sol, et la rapide dégringolade du cône opaque de fumée. Puis, -l’obscurité sombre et impénétrable—rien qu’une masse silencieuse de -vapeur compacte cachant ses morts.</p> - -<p>Un peu avant l’aube, la vapeur noire se répandit dans les rues de -Richmond, et, en un dernier effort, le gouvernement, affolé et -désorganisé, prévenait la population de Londres de la nécessité de fuir.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-062_lg.jpg"> -<img src="images/illus-062_sml.jpg" width="376" height="347" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span></p> - -<h3><a name="XVI" id="XVI"></a> -<a href="images/illus-063_lg.jpg"> -<img src="images/illus-063_sml.jpg" width="550" height="362" alt="XVI—LA PANIQUE" /></a> -</h3> - -<p>Ainsi s’explique l’affolement qui, comme une vague mugissante, passa sur -la plus grande cité du monde, à l’aube du lundi matin—les flots de gens -fuyant, grossissant peu à peu comme un torrent et venant se heurter, en -un tumulte bouillonnant, autour des grandes gares, s’encaissant sur les -bords de la Tamise, en une lutte épouvantable pour trouver place sur les -bateaux, et s’échappant par toutes les voies, vers le Nord et vers -l’Est. A dix heures, la police était en désarroi, et aux environs de -midi, les administrations des chemins de fer, complètement bouleversées, -perdirent tout pouvoir et toute efficacité, leur organisation compliquée -sombrant dans le soudain écroulement du corps social.</p> - -<p>Les lignes au nord de la Tamise, et le réseau du Sud-Est, à -Cannon-Street, avaient été prévenus dès minuit et les trains -s’emplissaient, où la foule, à deux heures, luttait sauvagement, pour -trouver place debout dans les wagons. Vers trois heures, à la gare de -Bishopsgate, des gens furent renversés, piétinés et écrasés; à plus de -deux cents mètres des stations de Liverpool Street, des coups de -revolvers furent tirés, des gens furent poignardés et les policemen qui -avaient été envoyés pour maintenir l’ordre, épuisés et exaspérés, -cassèrent la tête de ceux qu’ils devaient protéger.</p> - -<p>A mesure que la journée s’avançait, que les mécaniciens et les -chauffeurs refusaient de revenir à Londres, la poussée de la foule -entraîna les gens, en une multitude sans cesse croissante, loin des -gares, au long des grandes routes qui mènent<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span> au nord. Vers midi, on -avait aperçu un Marsien à Barnes, et un nuage de vapeur noire qui -s’affaissait lentement, suivait le cours de la Tamise et envahissait les -prairies de Lambeth, coupant toute retraite par les ponts, dans sa -marche lente. Un autre nuage passa sur Ealing et un petit groupe de -fuyards se trouva cerné sur Castle-Hill, hors d’atteinte de la vapeur -suffocante, mais incapable de s’échapper.</p> - -<p>Après une lutte inutile pour trouver place, à Chalk Farm, dans un train -du Nord-Ouest—les locomotives, ayant leurs provisions de charbon à la -gare des marchandises, labouraient la foule hurlante et une douzaine -d’hommes robustes avaient toutes les peines du monde à empêcher la foule -d’écraser le mécanicien contre son fourneau—mon frère déboucha dans -Chalk Farm Road, s’avança à travers une multitude précipitée de -véhicules, et eut le bonheur de se trouver au premier rang lors du -pillage d’un magasin de cycles. Le pneu de devant de la machine dont il -s’empara fut percé en passant à travers la glace brisée; néanmoins il -put s’enfuir, sans autre dommage qu’une coupure au poignet. La montée de -Haverstock Hill était impraticable à cause de plusieurs chevaux et -véhicules renversés, et mon frère s’engagea dans Belsize Road.</p> - -<p>Il échappa ainsi à la débandade, et, contournant la route d’Edgware, il -atteignit cette localité vers sept heures, fatigué et mourant de faim, -mais avec une bonne avance sur la foule. Au long de la route, des gens -curieux et étonnés sortaient sur le pas de leur porte. Il fut dépassé -par un certain nombre de cyclistes, quelques cavaliers et deux -automobiles.</p> - -<p>A environ un mille d’Edgware, la jante de sa roue cassa et la machine -fut hors d’usage. Il l’abandonna au bord de la route et gagna le village -à pied. Dans la grand’rue, il y avait des boutiques à demi ouvertes et -des gens s’assemblaient sur les trottoirs, au seuil des maisons et aux -fenêtres, considérant, avec ébahissement, les premières bandes de cette -extraordinaire procession de fugitifs. Il réussit à se procurer quelque -nourriture à une auberge.</p> - -<p>Pendant quelque temps, il demeura dans le village, ne sachant plus quoi -faire; le nombre des fuyards augmentait et la plupart d’entre eux -semblaient, comme lui, disposés à s’arrêter là. Nul n’apportait de plus -récentes nouvelles des Marsiens envahisseurs.</p> - -<p>La route se trouvait déjà encombrée, mais pas encore complètement -obstruée. Le plus grand nombre des fugitifs étaient à cette heure des -cyclistes, mais bientôt passèrent à toute vitesse des automobiles, des -cabs et voitures de toute sorte, et la poussière flottait en nuages -lourds sur la route qui mène à St Albans.</p> - -<p>Ce fut, peut-être, une vague idée d’aller à Chelmsford, où il avait des -amis, qui poussa mon frère à s’engager dans une tranquille petite rue se -dirigeant vers l’est. Il arriva bientôt à une barrière et, la -franchissant, il suivit un sentier qui inclinait au nord-est. Il passa -auprès de plusieurs fermes et de quelques petits hameaux dont il -ignorait les noms. De ce côté, les fugitifs étaient très peu nombreux et -c’est dans un chemin de traverse, aux environs de High Barnet, qu’il -fit, par<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> hasard, la rencontre des deux dames dont il fut, dès ce -moment, le compagnon de voyage. Il se trouva juste à temps pour les -sauver.</p> - -<p>Des cris de frayeur, qu’il entendit tout à coup, le firent se hâter. Au -détour de la route, deux hommes cherchaient à les arracher de la petite -voiture dans laquelle elles se trouvaient, tandis qu’un troisième -maintenait avec difficulté le poney effrayé. L’une des dames, de petite -taille et habillée de blanc, se contentait de pousser des cris; l’autre, -brune et svelte, cinglait, avec un fouet qu’elle serrait dans sa main -libre, l’homme qui la tenait par le bras.</p> - -<p>Mon frère comprit immédiatement la situation, et, répondant à leurs -cris, s’élança sur le lieu de la lutte. L’un des hommes lui fit face; -mon frère comprit à l’expression de son antagoniste qu’une bataille -était inévitable, et, boxeur expert, il fondit immédiatement sur lui et -l’envoya rouler contre la roue de la voiture.</p> - -<p>Ce n’était pas l’heure de penser à un pugilat chevaleresque, et, pour le -faire tenir tranquille, il lui asséna un solide coup de pied. Au même -moment, il saisit à la gorge l’individu qui tenait le bras de la jeune -dame. Un bruit de sabot retentit, le fouet le cingla en pleine figure, -un troisième antagoniste le frappa entre les yeux, et l’homme qu’il -tenait s’arracha de son étreinte et s’enfuit rapidement dans la -direction d’où il était venu.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-064_lg.jpg"> -<img src="images/illus-064_sml.jpg" width="511" height="266" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>A demi étourdi, il se retrouva en face de l’homme qui avait tenu la tête -du cheval, et il aperçut la voiture s’éloignant dans le chemin, secouée -de côté et d’autre, tandis que les deux femmes se retournaient. Son -adversaire, un solide gaillard, fit mine de le frapper, mais il l’arrêta -d’un coup de poing en pleine figure. Alors, comprenant qu’il était -abandonné, il prit sa course et descendit le chemin à la poursuite de la -voiture, tandis que son adversaire le serrait de près et le fugitif -enhardi maintenant, accourait aussi.</p> - -<p>Soudain, il trébucha et tomba; l’autre s’étala de tout son long -par-dessus lui,<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> et, quand mon frère se fut remis debout, il se retrouva -en face des deux assaillants. Il aurait eu peu de chances contre eux si -la dame svelte ne fût courageusement revenue à son aide. Elle avait été, -pendant tout ce temps, en possession d’un revolver, mais il se trouvait -sous le siège quand elle et sa compagne avaient été attaquées. Elle fit -feu à six mètres de distance, manquant de peu mon frère. Le moins -courageux des assaillants prit la fuite, et son compagnon dut le suivre -en l’injuriant pour sa lâcheté. Tous deux s’arrêtèrent au bas du chemin, -à l’endroit où leur acolyte gisait inanimé.</p> - -<p>—Prenez ceci, dit la jeune dame en tendant son revolver à mon frère.</p> - -<p>—Retournez à la voiture, répondit-il en essuyant le sang de sa lèvre -fendue.</p> - -<p>Sans un mot—ils étaient tous deux haletants—ils revinrent à l’endroit -où la dame en blanc tâchait de maintenir le poney.</p> - -<p>Les voleurs, évidemment, en avaient eu assez, car jetant un dernier -regard vers eux, ils les virent s’éloigner.</p> - -<p>—Je vais me mettre là, si vous le permettez, dit mon frère, et il -s’installa à la place libre, sur le siège de devant.</p> - -<p>La dame l’examina à la dérobée.</p> - -<p>—Donnez-moi les guides, dit-elle, et elle caressa du fouet les flancs -du poney. Au même moment, un coude de la route cachait à leur vue les -trois compères.</p> - -<p>Ainsi, d’une façon tout à fait inespérée, mon frère se trouva, haletant, -la bouche ensanglantée, une joue meurtrie, les jointures des mains -écorchées, parcourant en voiture une route inconnue, en compagnie de ces -deux dames. Il apprit que l’une était la femme, et l’autre la jeune sœur -d’un médecin de Stanmore qui, revenant au petit matin de voir un client -gravement malade, avait appris, à quelque gare sur son chemin, -l’invasion des Marsiens. Il était revenu chez lui en toute hâte, avait -fait lever les deux femmes—leur servante les avait quittées deux jours -auparavant—empaqueté quelques provisions, placé son revolver sous le -siège de la voiture (heureusement pour mon frère) et leur avait dit -d’aller jusqu’à Edgware, avec l’idée qu’elles y pourraient prendre un -train. Il était resté pour prévenir les voisins. Il les rattraperait, -avait-il dit, vers quatre heures et demie du matin. Il était maintenant -neuf heures, et elles ne l’avaient pas encore vu. N’ayant pu séjourner à -Edgware, à cause de l’encombrement sans cesse croissant de l’endroit, -elles s’étaient engagées dans ce chemin de traverse. Tel fut le récit -qu’elles firent par fragments à mon frère, et bientôt ils s’arrêtèrent -de nouveau aux environs de New Barnet. Il leur promit de demeurer avec -elles au moins jusqu’à ce qu’elles aient pu décider de ce qu’elles -devaient faire ou jusqu’à ce que le docteur arrivât, et afin de leur -inspirer confiance il leur affirma qu’il était excellent tireur au -revolver—arme qui lui était tout à fait étrangère.</p> - -<p>Ils firent une sorte de campement au bord de la route, et le poney fut -tout heureux de brouter la haie à son aise. Mon frère raconta aux deux -dames de quelle façon il s’était enfui de Londres, et il leur dit tout -ce qu’il savait de ces<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> Marsiens et de leurs agissements. Le soleil -montait peu à peu dans le ciel; au bout d’un instant leur conversation -cessa; une sorte de malaise les envahit et ils furent tourmentés de -pressentiments funestes. Plusieurs voyageurs passèrent, desquels mon -frère obtint toutes les nouvelles qu’ils purent donner. Les phrases -entrecoupées qu’on lui répondait augmentaient son impression d’un grand -désastre survenant à l’humanité, et enracinèrent sa conviction de -l’immédiate nécessité de poursuivre leur fuite. Il insista vivement -auprès de ses compagnes sur cette nécessité.</p> - -<div class="figleft" style="width: 169px;"> -<a href="images/illus-065_lg.jpg"> -<img src="images/illus-065_sml.jpg" width="169" height="252" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>—Nous avons de l’argent, commença la jeune femme;—elle s’arrêta court.</p> - -<p>Ses yeux rencontrèrent ceux de mon frère et son hésitation cessa.</p> - -<p>—J’en ai aussi, ajouta-t-il.</p> - -<p>Elles expliquèrent qu’elles possédaient trente souverains d’or, sans -compter une banknote de cinq livres, et elles émirent l’idée qu’avec -cela on pouvait prendre un train à St Albans ou à New Barnet.</p> - -<p>Mon frère leur expliqua que la chose était fort vraisemblablement -impossible, parce que les Londoniens avaient déjà envahi tous les -trains, et il leur fit part de son idée de s’avancer, à travers le comté -d’Essex, du côté d’Harwich, pour, de là, quitter tout à fait le pays.</p> - -<p>Mme Elphinstone—tel était le nom de la dame en blanc—ne voulut pas -entendre parler de cela et s’obstina à réclamer son George; mais sa -belle-sœur, étonnamment calme et réfléchie, se rangea finalement à -l’avis de mon frère. Ils se dirigèrent ainsi vers Barnet, dans -l’intention de traverser la grande route du Nord, mon frère conduisant -le poney à la main pour le ménager autant que possible.</p> - -<p>A mesure que les heures passaient, la chaleur devenait excessive; sous -les pieds, un sable épais et blanchâtre brûlait et aveuglait, de sorte -qu’ils n’avançaient que très lentement. Les haies étaient grises de -poussière et, comme ils approchaient de Barnet, un murmure tumultueux -s’entendit de plus en plus distinctement.</p> - -<p>Ils commencèrent à rencontrer plus fréquemment des gens qui, pour la -plupart, marchaient les yeux fixes, en murmurant de vagues questions, -excédés de fatigue et les vêtements sales et en désordre. Un homme en -habit de soirée passa près d’eux, à pied, les yeux vers le sol. Ils -l’entendirent venir, parlant seul, et, s’étant retournés, ils -l’aperçurent, une main crispée dans ses cheveux et l’autre menaçant -d’invisibles ennemis. Son accès de fureur passé, il continua sa route -sans lever la tête.</p> - -<p>Comme la petite troupe que menait mon frère approchait du carrefour -avant d’entrer à Barnet, ils virent s’avancer sur la gauche, à travers -champs, une femme ayant un enfant sur les bras et deux autres pendus à -ses jupes; puis un homme passa, vêtu d’habits noirs et sales, un gros -bâton dans une main, une petite malle dans l’autre. Au coin du chemin, à -l’endroit où, entre des villas, il rejoignait la grande route, parut une -petite voiture traînée par un poney noir écumant, que<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> conduisait un -jeune homme blême, coiffé d’un chapeau rond, gris de poussière. Il y -avait avec lui, entassés dans la voiture, trois jeunes filles, -probablement de petites ouvrières de l’East-End, et une couple -d’enfants.</p> - -<p>—Est-ce que ça mène à Edgware par là? demanda le jeune homme aux yeux -hagards et à la face pâle.</p> - -<p>Quand mon frère lui eut répondu qu’il lui fallait tourner à gauche, il -enleva son poney d’un coup de fouet, sans même prendre la peine de -remercier.</p> - -<p>Mon frère remarqua une sorte de fumée ou de brouillard gris pâle, qui -montait entre les maisons devant eux et voilait la façade blanche d’une -terrasse apparaissant de l’autre côté de la route entre les villas. Mme -Elphinstone se mit tout à coup à pousser des cris en apercevant des -flammèches rougeâtres qui bondissaient par-dessus les maisons dans le -ciel d’un bleu profond. Le bruit tumultueux se fondait maintenant en un -mélange désordonné de voix innombrables, de grincements de roues, de -craquements de chariots et de piaffements de chevaux. Le chemin tournait -brusquement à cinquante mètres à peine du carrefour.</p> - -<p>—Dieu du ciel! s’écria Mme Elphinstone, mais où nous menez-vous donc?</p> - -<p>Mon frère s’arrêta.</p> - -<p>La grand’route était un flot bouillonnant de gens, un torrent d’êtres -humains s’élançant vers le nord, pressés les uns contre les autres. Un -grand nuage de poussière, blanc et lumineux sous l’éclat ardent du -soleil, enveloppait toutes choses d’un voile gris et indistinct, que -renouvelait incessamment le piétinement d’une foule dense de chevaux, -d’hommes et de femmes à pied et le roulement des véhicules de toute -sorte.</p> - -<p>D’innombrables voix criaient:</p> - -<p>—Avancez! avancez! faites de la place!</p> - -<p>Pour gagner le point de rencontre du chemin et de la grand’route, ils -crurent avancer dans l’acre fumée d’un incendie; la foule mugissait -comme les flammes, et la poussière était chaude et suffocante. A vrai -dire, et pour ajouter à la confusion, une villa brûlait à quelque -distance de là, envoyant des tourbillons de fumée noire à travers la -route.</p> - -<p>Deux hommes passèrent auprès d’eux, puis une pauvre femme portant un -lourd paquet et pleurant; un épagneul perdu, la langue pendante, tourna, -défiant, et s’enfuit, craintif et pitoyable, au geste de menace de mon -frère.</p> - -<p>Autant qu’il était possible de jeter un regard dans la direction de -Londres, entre les maisons de droite, un flot tumultueux de gens était -serré contre les murs des villas qui bordaient la route. Les têtes -noires, les formes pressées devenaient distinctes en surgissant de -derrière le pan de mur, passaient en hâte, et confondaient de nouveau -leurs individualités dans la multitude qui s’éloignait, et -qu’engloutissait enfin un nuage de poussière.</p> - -<p>—Avancez! avancez! criaient les voix. De la place! de la place!</p> - -<p>Les mains des uns pressaient le dos des autres; mon frère tenait la tête -du<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span> poney, et, irrésistiblement attiré, il descendait le chemin -lentement et pas à pas.</p> - -<p>Edgware n’avait été que confusion et désordre, Chalk Farm un chaos -tumultueux, mais ici, c’était toute une population en débandade. Il est -difficile de s’imaginer cette multitude. Elle n’avait aucun caractère -distinct: les personnages passaient incessamment et s’éloignaient, -tournant le dos au groupe arrêté dans le chemin. Sur les bords, -s’avançaient ceux qui étaient à pied, menacés par les véhicules, se -bousculant et culbutant dans les fossés.</p> - -<p>Les chariots et les voitures de tout genre s’entassaient et s’emmêlaient -les uns dans les autres, laissant peu de place pour les attelages plus -légers et plus impatients qui, de temps en temps, quand la moindre -occasion s’offrait, se précipitaient en avant, obligeant les piétons à -se serrer contre les clôtures et les barrières des villas.</p> - -<p>—En avant! en avant! était l’unique clameur. En avant! ils viennent!</p> - -<p>Dans un char-à-bancs se trouvait un aveugle vêtu de l’uniforme de -l’armée du Salut, gesticulant avec des mains crochues et braillant à -tue-tête ce seul mot: Eternité! Eternité! Sa voix était rauque et -puissante, si bien que mon frère put l’entendre longtemps après qu’il -l’eut perdu de vue dans le nuage de poussière. Certains de ceux qui -étaient dans les voitures fouettaient stupidement leurs chevaux, et se -querellaient avec les cochers voisins, d’autres restaient affaissés sur -eux-mêmes, les yeux fixes et misérables; quelques-uns, torturés de soif, -se rongeaient les poings, ou gisaient prostrés au fond de leurs -véhicules; les chevaux avaient les yeux injectés de sang et leur mors -était couvert d’écume.</p> - -<p>Il y avait, en nombre incalculable, des cabs, des fiacres, des voitures -de livraisons, des camions, une voiture des postes, un tombereau de -boueux avec la marque de son district, un énorme fardier surchargé de -populaire. Un haquet de brasseur passa bruyamment, avec ses deux roues -basses éclaboussées de sang tout frais.</p> - -<p>—Avancez! faites de la place! hurlaient les voix.</p> - -<p>—Eter-nité! Eter-nité! apportait l’écho.</p> - -<div class="figleft" style="width: 161px;"> -<a href="images/illus-066_lg.jpg"> -<img src="images/illus-066_sml.jpg" width="161" height="190" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Des femmes, au visage triste et hagard, piétinaient dans la foule avec -des enfants qui criaient et qui trébuchaient; certaines étaient bien -mises, leurs robes délicates et jolies toutes couvertes de poussière, et -leurs figures lassées étaient sillonnées de larmes. Avec elles, parfois, -se trouvaient des hommes, quelques-uns leur venant en aide, d’autres -menaçants ou farouches. Luttant côte à côte avec eux, avançaient -quelques vagabonds las, vêtus de loques et de haillons, les yeux -insolents, le verbe haut, hurlant des injures et des grossièretés. De -vigoureux ouvriers, se frayaient un chemin à la force des poings; de -pitoyables êtres, aux vêtements en désordre, paraissant être des -employés de bureau ou de magasin, se débattaient fébrilement. Puis mon -frère remarqua, au passage, un soldat blessé, des hommes vêtus du -costume des employés de chemin de fer, et une malheureuse créature qui -avait simplement jeté un manteau par-dessus sa chemise de nuit.</p> - -<p>Mais malgré sa composition variée, cette multitude avait<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> divers traits -en commun: la douleur et la consternation se peignaient sur les faces, -et l’épouvante semblait être à leurs trousses. Un soudain tumulte, une -querelle entre gens voulant grimper dans quelque véhicule leur fit hâter -le pas à tous, et même un homme si effaré, si brisé que ses genoux -ployaient sous lui, sentit pendant un instant une nouvelle activité -l’animer. La chaleur et la poussière avaient déjà travaillé cette -multitude; ils avaient la peau sèche, les lèvres noires et gercées; la -soif et la fatigue les accablaient et leurs pieds étaient meurtris. -Parmi les cris variés, on entendait des disputes, des reproches, des -gémissements de gens harassés et à bout de forces, et la plupart des -voix étaient rauques et faibles. Par-dessus tout dominait le refrain:</p> - -<p>—Avancez! de la place! Les Marsiens viennent!</p> - -<p>Aucun des fuyards ne s’arrêtait et ne quittait le flot torrentueux. Le -chemin débouchait obliquement sur la grande route par une ouverture -étroite, et avait l’apparence illusoire de venir de la direction de -Londres. A son entrée, cependant, se pressait le flot de ceux qui, plus -faibles, étaient repoussés hors du courant et s’arrêtaient un instant -avant de s’y replonger. A peu de distance un homme était étendu à terre -avec une jambe nue enveloppée de linges sanglants, et deux compagnons -dévoués se penchaient sur lui. Celui-là était heureux d’avoir encore des -amis.</p> - -<p>Un petit vieillard, la moustache grise et de coupe militaire, vêtu d’une -redingote noire crasseuse, arriva en boitant, s’assit, ôta sa botte et -sa chaussette ensanglantée, retira un caillou et se remit en marche -clopin-clopant; puis une petite fille de huit ou neuf ans, seule, se -laissa tomber contre la haie, auprès de mon frère, en pleurant.</p> - -<p>—Je ne peux plus marcher! Je ne peux plus marcher!</p> - -<p>Mon frère s’éveilla de sa torpeur, la prit dans ses bras et, lui parlant -doucement, la porta à Miss Elphinstone. Elle s’était tue, comme -effrayée, aussitôt que mon frère l’avait touchée.</p> - -<p>—Ellen! cria, dans la foule, une voix de femme éplorée, Ellen! Et -l’enfant se sauva précipitamment en répondant: Mère!</p> - -<p>—Ils viennent! disait un homme à cheval en passant devant l’entrée du -chemin.</p> - -<p>—Attention, là! vociférait un cocher haut perché sur son siège, et une -voiture fermée s’engagea dans l’étroit chemin. Les gens s’écartèrent, en -s’écrasant les uns contre les autres, pour éviter le cheval. Mon frère -fit reculer contre la haie le poney et la chaise; la voiture passa et -alla s’arrêter plus loin auprès du tournant. C’était une voiture de -maître, avec un timon pour deux chevaux, mais il n’y en avait qu’un -d’attelé.</p> - -<p>Mon frère aperçut vaguement, à travers la poussière, deux hommes qui -soulevaient quelque chose sur une civière blanche et déposaient -doucement leur fardeau à l’ombre de la haie des troènes.</p> - -<p>L’un des hommes revint en courant.</p> - -<p>—Est-ce qu’il y a de l’eau par ici? demanda-t-il. Il a très soif, il -est presque moribond. C’est Lord Garrick.<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span></p> - -<p>—Lord Garrick! répondit mon frère, le Premier Président à la Cour?</p> - -<div class="figleft" style="width: 180px;"> -<a href="images/illus-067_lg.jpg"> -<img src="images/illus-067_sml.jpg" width="180" height="223" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>—De l’eau? répéta l’autre.</p> - -<p>—Il y en a peut-être dans une de ces maisons, dit mon frère, mais nous -n’en avons pas et je n’ose pas laisser mes gens.</p> - -<p>L’homme essaya de se faire un chemin, à travers la foule, jusqu’à la -porte de la maison du coin.</p> - -<p>—Avancez! disaient les fuyards en le repoussant. Ils viennent! Avancez!</p> - -<p>A ce moment, l’attention de mon frère fut attirée par un homme barbu à -face d’oiseau de proie, portant avec grand soin un petit sac à main, qui -se déchira, au moment même où mon frère l’apercevait et dégorgea une -masse de souverains qui s’éparpilla en mille morceaux d’or. Les monnaies -roulèrent en tous sens sous les pieds confondus des hommes et des -chevaux. Le vieillard s’arrêta, considérant d’un œil stupide son tas -d’or et le brancard d’un cab, le frappant à l’épaule, l’envoya rouler à -terre. Il poussa un cri, et une roue de camion effleura sa tête.</p> - -<p>—En avant! criaient les gens tout autour de lui. Faites de la place!</p> - -<p>Aussitôt que le cab fut passé, il se jeta les mains ouvertes sur le tas -de pièces d’or et se mit à les ramasser à pleins poings et à en bourrer -ses poches. Au moment où il se relevait à demi, un cheval se cabra -par-dessus lui et l’abattit sous ses sabots.</p> - -<p>—Arrêtez! s’écria mon frère, et, écartant une femme, il essaya -d’empoigner la bride du cheval.</p> - -<p>Avant qu’il n’ait pu y parvenir, il entendit un cri sous la voiture et -vit dans la poussière la roue passer sur le dos du pauvre diable. Le -cocher lança un coup de fouet à mon frère qui passa en courant derrière -le véhicule. La multitude des cris l’assourdissait. L’homme se tordait -dans la poussière sur son or épars, incapable de se relever, car la roue -lui avait brisé les reins et ses membres inférieurs étaient insensibles -et inanimés. Mon frère se redressa et hurla un ordre au cocher qui -suivait; un homme monté sur un cheval noir vint à son secours.</p> - -<p>—Enlevez-le de là, dit-il.</p> - -<p>L’empoignant de sa main libre par le collet, mon frère voulut traîner -l’homme jusqu’au bord. Mais le vieil obstiné ne lâchait pas son or et -jetait à son sauveur des regards courroucés, lui martelant le bras de -son poing plein de monnaies.</p> - -<p>—Avancez! avancez! criaient des voix furieuses derrière eux. En avant! -en avant!</p> - -<p>Il y eut un soudain craquement, et le brancard d’une voiture heurta le -fiacre que le cavalier maintenait arrêté. Mon frère tourna la tête et -l’homme aux pièces d’or, se tordant le cou, vint mordre le poignet qui -le tenait. Il y eut un choc: le cheval du cavalier fut envoyé de côté, -et celui de la voiture fut repoussé avec lui. Un de ses sabots manqua de -très près le pied de mon frère. Il lâcha prise et bondit en arrière. La -colère se changea en terreur sur la figure du pauvre diable<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span> étendu à -terre, et mon frère, qui le perdit de vue, fut entraîné dans le courant, -au delà de l’entrée du chemin et dut se débattre de toutes ses forces -pour revenir. Il vit Miss Elphinstone se couvrant les yeux de sa main, -et un enfant, avec tout le manque de sympathie ordinaire à cet âge, -contemplant avec des yeux dilatés un objet poussiéreux, noirâtre et -immobile, écrasé et broyé sous les roues.</p> - -<p>—Allons-nous-en! s’écria-t-il. Nous ne pouvons traverser cet enfer! et -il se mit en devoir de faire tourner la voiture. Ils s’éloignèrent d’une -centaine de mètres dans la direction d’où ils étaient venus. Au tournant -du chemin, dans le fossé, sous les troènes, le moribond gisait -affreusement pâle, la figure couverte de sueur, les traits tirés. Les -deux femmes restaient silencieuses, blotties sur le siège et -frissonnantes. Peu après, mon frère s’arrêta de nouveau. Miss -Elphinstone était blême et sa belle-sœur, effondrée, pleurait, dans un -état trop pitoyable pour réclamer son George. Mon frère était épouvanté -et fort perplexe. A peine avaient-ils commencé leur retraite qu’il se -rendit compte combien il était urgent et indispensable de traverser le -torrent des fuyards. Soudainement résolu, il se tourna vers Miss -Elphinstone.</p> - -<p>—Il faut absolument passer par là, dit-il. Et il fit de nouveau -retourner le poney.</p> - -<p>Pour la seconde fois, ce jour-là, la jeune fille fit preuve d’un grand -courage. Pour s’ouvrir un passage, mon frère se jeta en plein dans le -torrent, maintint en arrière le cheval d’un cab, tandis qu’elle menait -le poney par la bride. Un chariot les accrocha un moment, et arracha un -long éclat de bois à leur chaise. Au même instant, ils furent pris et -entraînés en avant par le courant. Mon frère, la figure et les mains -rouges des coups de fouet du cocher, sauta dans la chaise et prit les -rênes.</p> - -<p>—Braquez le revolver sur celui qui nous suit, s’il nous presse de trop -près—non—sur son cheval plutôt, dit-il, en passant l’arme à la jeune -fille.</p> - -<p>Alors il attendit l’occasion de gagner le côté droit de la route. Mais -une fois dans le courant, il sembla perdre toute volonté et faire partie -de cette cohue poussiéreuse. Pris dans le torrent, ils traversèrent -Chipping Barnet et ils firent un mille de l’autre côté de la ville, -avant d’avoir pu se frayer un passage jusqu’au bord opposé de la route. -C’était un tracas et une contusion indescriptibles. Mais dans la ville -et au dehors, la route se bifurquait fréquemment, ce qui, en une -certaine mesure, diminua la poussée.</p> - -<div class="figright" style="width: 268px;"> -<a href="images/illus-068_lg.jpg"> -<img src="images/illus-068_sml.jpg" width="268" height="277" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Ils prirent un chemin vers l’est à travers Hadley et de chaque côté de -la route, en plusieurs endroits, ils trouvèrent une multitude de gens -buvant dans les ruisseaux, et quelques-uns se battaient pour approcher -plus vite. Plus loin, du haut d’une colline, près de East Barnet, ils -aperçurent deux trains avançant lentement, l’un suivant l’autre, sans -signaux, montant vers le nord, fourmillant de gens juchés<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> jusque sur -les tenders. Mon frère supposa qu’ils avaient dû s’emplir hors de -Londres, car à ce moment la terreur affolée des gens avait rendu les -gares terminus impraticables.</p> - -<p>Ils firent halte près de là, pendant tout le reste de l’après-midi, car -les émotions violentes de la journée les avaient, tous trois, -complètement épuisés. Ils commençaient à souffrir de la faim: le soir -fraîchit, aucun d’eux n’osait dormir. Dans la soirée, un grand nombre de -gens passèrent à une allure précipitée sur la route, près de l’endroit -où ils faisaient halte, des gens fuyant des dangers inconnus et -retournant dans la direction d’où mon frère venait.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-069_lg.jpg"> -<img src="images/illus-069_sml.jpg" width="433" height="237" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Alors, avec une violente détonation et une flamme aveuglante, ses -tourelles, ses cheminées sautèrent. La violence de l’explosion fit -chanceler le Marsien, et au même instant, l’épave enflammée, lancée -par l’impulsion de sa propre vitesse, le frappait et le démolissait -comme un objet de carton.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XVII)<br /> -</p></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-070_lg.jpg"> -<img src="images/illus-070_sml.jpg" width="550" height="442" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span></p> - -<h3><a name="XVII" id="XVII"></a> -<a href="images/illus-071_lg.jpg"> -<img src="images/illus-071_sml.jpg" width="550" height="373" alt="XVII—LE “FULGURANT”" /></a> -</h3> - -<p>Si les Marsiens n’avaient eu pour but que de détruire, ils auraient pu, -dès le lundi, anéantir toute la population de Londres pendant qu’elle se -répandait lentement à travers les comtés environnants. Des cohues -frénétiques débordaient non seulement sur la route de Barnet, mais sur -celles d’Edgware et de Waltham Abbey et au long des routes qui, vers -l’Est, vont à Southend et à Shoeburyness, et, au sud de la Tamise, à -Deal et à Broadstairs. Si, par ce matin de juin, quelqu’un se fût trouvé -dans un ballon au-dessus de Londres, au milieu du ciel flamboyant, -toutes les routes qui vont vers le nord et vers l’est, et où aboutissent -les enchevêtrements infinis des rues, eussent semblé pointillées de noir -par les innombrables fugitifs, chaque point étant une agonie humaine de -terreur et de détresse physique. Je me suis étendu longuement dans le -chapitre précédent, sur la description que me fit mon frère de la route -qui traverse Chipping Barnet, afin que les lecteurs pussent se rendre -compte de l’effet que produisait, sur ceux qui en faisaient partie, ce -fourmillement de taches noires. Jamais encore, dans l’histoire du monde, -une pareille masse d’êtres humains ne s’étaient mis en mouvement et -n’avaient souffert ensemble. Les hordes légendaires des Goths et des -Huns, les plus vastes armées qu’ait jamais vues l’Asie, se fussent -perdues dans ce débordement. Ce n’était pas une marche<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> disciplinée, -mais une fuite affolée, une terreur panique gigantesque et terrible, -sans ordre et sans but, six millions de gens sans armes et sans -provisions, allant de l’avant à corps perdu. C’était le commencement de -la déroute de la civilisation, du massacre de l’humanité.</p> - -<div class="figleft" style="width: 315px;"> -<a href="images/illus-072_lg.jpg"> -<img src="images/illus-072_sml.jpg" width="315" height="268" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Immédiatement au-dessous de lui, l’aéronaute aurait vu, immense et -interminable, le réseau des rues, les maisons, les églises, les squares, -les places, les jardins déjà vides, s’étaler comme une immense carte, -avec toute la contrée du sud barbouillée de noir. A la place d’Ealing, -de Richmond, de Wimbledon, quelque plume monstrueuse avait laisser -tomber une énorme tache d’encre. Incessamment et avec persistance chaque -éclaboussure noire croissait et s’étendait, envoyant des ramifications -de tous côtés, tantôt se resserrant entre des élévations de terrain, -tantôt dégringolant rapidement la pente de quelque vallée nouvelle, de -la même façon qu’une tache s’étendrait sur du papier buvard.</p> - -<p>Au delà, derrière les collines bleues qui s’élèvent au sud de la -rivière, les Marsiens étincelants allaient de ci et de là; -tranquillement et méthodiquement, ils étalaient leurs nuages empoisonnés -sur cette partie de la contrée, les balayant ensuite avec leurs jets de -vapeur, quand ils avaient accompli leur œuvre et prenant possession du -pays conquis. Il semble qu’ils eurent moins pour but d’exterminer que de -démoraliser complètement, et de rendre impossible toute résistance. Ils -firent sauter toutes les poudrières qu’ils rencontrèrent, coupèrent les -lignes télégraphiques et détruisirent en maints endroits les voies -ferrées. On eût dit qu’ils coupaient les jarrets du genre humain. Ils ne -paraissaient nullement pressés d’étendre le champ de leurs opérations et -ne parurent pas dans la partie centrale de Londres de toute cette -journée. Il est possible qu’un nombre très considérable de gens soient -restés chez eux, à Londres, pendant toute la matinée du lundi. En tous -cas, il est certain que beaucoup moururent dans leurs maisons, suffoqués -par la Fumée Noire.</p> - -<p>Jusque vers midi, le “pool” de Londres fut un spectacle indescriptible. -Les steamboats et les bateaux de toute sorte restèrent sous pression, -tandis que les fugitifs offraient d’énormes sommes d’argent, et l’on dit -que beaucoup de ceux qui gagnèrent les bateaux à la nage furent -repoussés à coups de crocs et se noyèrent. Vers une heure de -l’après-midi, le reste aminci d’un nuage de vapeur noire parut entre les -arches du pont de Blackfriars. Le “pool”, à ce moment, fut le théâtre -d’une confusion folle, de collisions et de batailles acharnées: pendant -un instant une multitude de bateaux et de barques s’embarrassèrent et -s’écrasèrent contre une arche du pont de la Tour; les matelots et les -mariniers durent se défendre sauvagement contre les gens qui les -assaillirent, car beaucoup se risquèrent à descendre au long des piles -du pont.<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span></p> - -<div class="figright" style="width: 336px;"> -<a href="images/illus-073_lg.jpg"> -<img src="images/illus-073_sml.jpg" width="336" height="165" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Quand une heure plus tard, un Marsien apparut par delà la Tour de -l’Horloge et disparut en aval, il ne flottait plus que des épaves depuis -Limehouse.</p> - -<p>J’aurai à parler plus tard de la chute du cinquième cylindre. Le sixième -tomba à Wimbledon. Mon frère, qui veillait auprès des femmes endormies -dans la chaise au milieu d’une prairie, vit sa traînée verte dans le -lointain, au delà des collines. Le mardi, la petite troupe, toujours -décidée à aller s’embarquer quelque part, se dirigea, à travers la -contrée fourmillante, vers Colchester. Le nouvelle fut confirmée que les -Marsiens étaient maintenant en possession de tout Londres: on les avait -vus à Highgate et même, disait-on, à Neasdon. Mais mon frère ne les -aperçut pour la première fois que le lendemain.</p> - -<p>Ce jour-là, les multitudes dispersées commencèrent à sentir le besoin -urgent de provisions. A mesure que la faim augmentait, les droits de la -propriété étaient de moins en moins respectés. Les fermiers défendaient, -les armes à la main, leurs étables, leurs greniers et leurs moissons. -Beaucoup de gens maintenant, comme mon frère, se tournaient vers l’est, -et même quelques âmes désespérées s’en retournaient vers Londres, avec -l’idée d’y trouver de la nourriture. Ces derniers étaient surtout des -gens des banlieues du nord qui ne connaissaient que par ouï-dire les -effets de la Fumée Noire. Mon frère apprit que la moitié des membres du -gouvernement s’étaient réunis à Birmingham et que d’énormes quantités de -violents explosifs étaient rassemblées, pour établir des mines -automatiques dans les comtés du Midland.</p> - -<p>On lui dit aussi que la compagnie du Midland-Railway avait suppléé au -personnel qui l’avait quittée le premier jour de la panique, qu’elle -avait repris le service et que des trains partaient de St Albans vers le -nord, pour dégager l’encombrement des environs de Londres. On afficha -aussi, dans Chipping-Ongar, un avis annonçant que d’immenses magasins de -farine se trouvaient en réserve dans les villes du nord et qu’avant -vingt-quatre heures on distribuerait du pain aux gens affamés des -environs. Mais cette nouvelle ne le détourna pas du plan de salut qu’il -avait formé et tous trois continuèrent pendant toute cette journée leur -route vers l’est. Ils ne virent de la distribution de pain que cette -promesse; d’ailleurs, à vrai dire, personne n’en vit plus qu’eux. Cette -nuit-là, le septième météore tomba sur Primrose Hill. Miss Elphinstone -veillait—ce qu’elle faisait alternativement avec mon frère—et c’est -elle qui vit sa chute.</p> - -<p>Le mercredi, les trois fugitifs, qui avaient passé la nuit dans un champ -de blé encore vert, arrivèrent à Chelmsford et là un groupe d’habitants, -s’intitulant: le Comité d’approvisionnement public, s’empara du poney -comme provision et ne voulut rien donner en échange, sinon la promesse -d’en avoir un morceau le lendemain. Le bruit courait que les Marsiens -étaient à Epping, et l’on parlait aussi de la<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> destruction des -poudrières de Waltham Abbey, après une tentative vaine de faire sauter -l’un des envahisseurs.</p> - -<p>On avait posté des hommes dans les tours de l’église pour épier la venue -des Marsiens; mon frère, très heureusement, comme la suite le prouva, -préféra pousser immédiatement vers la côte plutôt que d’attendre une -problématique nourriture, bien que tous trois fussent fort affamés. Vers -midi, ils traversèrent Tillingham qui, assez étrangement, parut être -désert et silencieux, à part quelques pillards furtifs en quête de -nourriture. Passé Tillingham, ils se trouvèrent soudain en vue de la -mer, et de la plus surprenante multitude de bateaux de toute sorte qu’il -soit possible d’imaginer.</p> - -<p>Car, dès qu’ils ne purent plus remonter la Tamise, les navires -s’approchèrent des côtes d’Essex, à Harwich, à Walton, à Clacton, et -ensuite à Foulness et à Shoebury, pour faire embarquer les gens. Tous -ces vaisseaux étaient disposés en une courbe aux pointes rapprochées qui -se perdaient dans le brouillard, vers le Naze. Tout près du rivage -pullulait une multitude de barques de pêche de toutes nationalités, -anglaises, écossaises, françaises, hollandaises, suédoises, des -chaloupes à vapeur de la Tamise, des yachts, des bateaux électriques; -plus loin des vaisseaux de plus fort tonnage, d’innombrables bateaux à -charbon, de coquets navires marchands, des transports à bestiaux, des -paquebots, des transports à pétrole, des coureurs d’océan et même un -vieux bâtiment tout blanc, des transatlantiques nets et grisâtres de -Southampton et de Hambourg, et tout au long de la côte bleue, de l’autre -côté du canal de Blackwater, mon frère put apercevoir vaguement une -multitude dense d’embarcations trafiquant avec les gens du rivage et -s’étendant jusqu’à Maldon.</p> - -<p>A une couple de milles en mer se trouvait un cuirassé très bas sur -l’eau, semblable presque, suivant l’expression de mon frère, à une épave -à demi submergée. C’était le cuirassé “le Fulgurant”, le seul bâtiment -de guerre en vue; mais tout au loin, vers la droite, sur la surface -plane de la mer, car c’était jour de calme plat, s’étendait une sorte de -serpent de fumée noire, indiquant les cuirassés de l’escadre de la -Manche, qui se tenaient sous vapeur en une longue ligne, prêts à -l’action, barrant l’estuaire de la Tamise, pendant toute la durée de la -conquête marsienne, vigilants, et cependant impuissants à rien empêcher.</p> - -<div class="figleft" style="width: 294px;"> -<a href="images/illus-074_lg.jpg"> -<img src="images/illus-074_sml.jpg" width="294" height="212" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>A la vue de la mer, Mme Elphinstone, malgré les assurances de sa -belle-sœur, s’abandonna au désespoir. Elle n’avait encore jamais quitté -l’Angleterre; elle disait qu’elle aimerait mieux mourir plutôt que de se -voir seule et sans amis dans un pays étranger, et autres sornettes de ce -genre. La pauvre femme semblait s’imaginer que les Français et les -Marsiens étaient de la même espèce. Pendant le voyage des deux derniers -jours, elle était devenue de plus en plus nerveuse, apeurée et déprimée. -Sa seule idée était de retourner à Stanmore. Il ne s’était jamais -produit de tout cela à Stanmore. On retrouverait George à Stanmore....<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Hors de l’horizon grisâtre quelque chose monta dans le ciel, monta -obliquement et très rapidement dans la lumineuse clarté, au-dessus -des nuages du ciel occidental, un objet plat, large et vaste qui -décrivit une courbe immense, diminua peu à peu, s’enfonça lentement -et s’évanouit dans le mystère gris de la nuit. Quand il eut -disparu, on eût dit qu’il pleuvait des ténèbres.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XVII)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-075_lg.jpg"> -<img src="images/illus-075_sml.jpg" width="413" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span></p> - -<p>Ils eurent les plus grandes difficultés à la faire descendre jusqu’à la -plage, d’où bientôt mon frère réussit à attirer l’attention d’un steamer -à aubes qui sortait de la Tamise. Une barque fut envoyée, qui les amena -à bord à raison de trente-six livres (neuf cents francs) pour eux trois. -Le steamer allait à Ostende, leur dit-on.</p> - -<p>Il était près de deux heures lorsque mon frère, ayant payé le prix de -leur passage, au passavant, se trouva sain et sauf, avec les deux femmes -dont il avait pris la charge, sur le pont du steamboat. Ils trouvèrent -de la nourriture à bord, bien qu’à des prix exorbitants et ils -réussirent à prendre un repas sur l’un des sièges de l’avant.</p> - -<p>Il y avait déjà à bord une quarantaine de passagers, dont la plupart -avaient employé leur dernier argent à s’assurer le passage; mais le -capitaine resta dans le canal de Blackwater jusqu’à cinq heures du soir, -acceptant un si grand nombre de passagers que le pont fut presque -dangereusement encombré. Il serait probablement resté plus longtemps, -s’il n’était venu du sud, vers ce moment, le bruit d’une canonnade. -Comme pour y répondre, le cuirassé tira un coup de canon et hissa une -série de pavillons et de signaux: des volutes de fumée jaillirent de ses -cheminées.</p> - -<p>Certains passagers émirent l’opinion que cette canonnade venait de -Shoeburyness, et l’on s’aperçut que le bruit devenait de plus en plus -fort. Au même moment, très loin dans le Sud-Est, les mâts et les œuvres -mortes de trois cuirassés montèrent tour à tour hors de la mer sous des -nuées de fumée noire. Mais l’attention de mon frère revint bien vite à -la canonnade lointaine qui s’entendait dans le sud. Il crut voir une -colonne de fumée monter dans la brume grise. Le petit steamer fouettait -déjà l’eau se dirigeant à l’est de la grande courbe des embarcations, et -les côtes basses d’Essex s’abaissaient dans la brume bleuâtre, lorsqu’un -Marsien parut, petit et faible dans la distance, s’avançant au long de -la côte et semblant venir de Foulness. A cette vue, le capitaine, plein -de colère et de peur, se mit à sacrer et à hurler à tue-tête, se -maudissant de s’être attardé, et les aubes semblèrent atteintes de sa -terreur. Tout le monde à bord se tenait contre le bastingage ou sur les -bancs du pont, contemplant cette forme lointaine, plus haute que les -arbres et que les clochers, qui s’avançait à loisir en semblant parodier -la marche humaine.</p> - -<p>C’était le premier Marsien que mon frère voyait et, plus étonné que -terrifié, il suivit des yeux ce Titan qui se lançait délibérément à la -poursuite des embarcations et, à mesure que la côte s’éloignait, -s’enfonçait de plus en plus dans l’eau. Alors, au loin, par delà le -canal de Crouch, un autre parut, enjambant des arbres rabougris, puis un -troisième, plus loin encore, enfoncé profondément dans des couches de -vase brillante qui semblaient suspendues entre le ciel et l’eau. Ils -s’avançaient tous vers la mer, comme s’ils eussent voulu couper la -retraite des innombrables vaisseaux qui se pressaient entre Foulness et -le Naze. Malgré les efforts haletants des machines du petit bateau à -aubes et l’abondante écume que lançaient ses roues, il ne fuyait qu’avec -une terrifiante lenteur devant cette sinistre poursuite.<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span></p> - -<p>Portant ses regards vers le nord-ouest, mon frère vit la large courbe -des embarcations et des navires déjà secouée par l’épouvante qui -planait; un navire passait derrière une barque, un autre se tournait, -l’avant vers la pleine mer. Des paquebots sifflaient et vomissaient des -nuages de vapeur; des voiliers larguaient leurs voiles; des chaloupes à -vapeur se faufilaient entre les gros navires. Il était si fasciné par -cette vue et par le danger qui s’avançait à gauche qu’il ne vit rien de -ce qui se passait vers la pleine mer. Un brusque virage que fit le -vapeur pour éviter d’être coulé bas le fit tomber, de tout son long, du -banc sur lequel il était monté. Il y eut un grand cri tout autour de -lui, un piétinement et une acclamation à laquelle il lui sembla qu’on -répondait faiblement. Le bateau tira une embardée et il fut de nouveau -renversé sur les mains.</p> - -<p>Il se remit debout et vit à tribord, à cent mètres à peine de leur -bateau tanguant et roulant, une vaste lame d’acier qui, comme un soc de -charrue, séparait les flots, les lançant de chaque côté, en énormes -vagues écumeuses qui bondissaient contre le petit steamer, le soulevant, -tandis que ses aubes tournaient à vide dans l’air, puis le laissant -retomber au point de le submerger.</p> - -<p>Une douche d’embrun aveugla mon frère pendant un instant. Quand il put -rouvrir les yeux, le monstre était passé et courait à toute vitesse vers -la terre. D’énormes tourelles d’acier se dressaient sur sa haute -structure, d’où deux cheminées se projetaient, crachant un souffle de -fumée et de feu dans l’air. Le cuirassé “le Fulgurant” venait à toute -vapeur au secours des navires menacés.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-076_lg.jpg"> -<img src="images/illus-076_sml.jpg" width="467" height="233" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Se cramponnant contre le bastingage, pour se maintenir debout sur le -pont malgré le tangage, mon frère porta de nouveau ses regards sur les -Marsiens: il les vit tous trois rassemblés maintenant, et tellement -avancés dans la mer que leur triple support était entièrement submergé. -Ainsi amoindris et vus dans cette lointaine perspective, Ils -paraissaient beaucoup moins formidables que l’immense masse d’acier dans -le sillage de laquelle le petit steamer tanguait si péniblement. Les<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> -Marsiens semblaient considérer avec étonnement ce nouvel antagoniste. -Peut-être que, dans leur esprit, le cuirassé leur semblait un géant -pareil à eux. “Le Fulgurant” ne tira pas un coup de canon, mais s’avança -seulement à toute vapeur contre eux: ce fut sans doute parce qu’il ne -tira pas qu’il put s’approcher aussi près qu’il le fit de l’ennemi. Les -Marsiens ne savaient que faire. Un coup de canon,—et le Rayon Ardent -eût envoyé immédiatement le cuirassé au fond de la mer.</p> - -<p>Il allait à une vitesse telle qu’en une minute il parut avoir franchi la -moitié du chemin qui séparait le steamboat des Marsiens—masse noire qui -diminuait contre la bande horizontale de la côte d’Essex.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-077_lg.jpg"> -<img src="images/illus-077_sml.jpg" width="424" height="354" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Soudain le plus avancé des Marsiens abaissa son tube et déchargea contre -le cuirassé un de ses projectiles suffocants. Il l’atteignit à babord: -l’obus glissa avec un jet noirâtre et ricocha au loin sur la mer en -dégageant un torrent de Fumée Noire, auquel le cuirassé échappa. Il -semblait aux gens qui du steamer voyaient la scène, ayant le soleil dans -les yeux et près de la surface des flots, il leur semblait que le -cuirassé avait déjà rejoint les Marsiens. Ils virent les formes géantes -se séparer et sortir de l’eau à mesure qu’elles regagnaient le rivage; -l’un des Marsiens leva le générateur du Rayon Ardent qu’il pointa -obliquement vers la mer, et à son contact des jets de vapeur jaillirent -des vagues. Le Rayon dut passer sur le flanc du navire comme un morceau -de fer chauffé à blanc sur du papier.</p> - -<p>Une soudaine lueur bondit à travers la vapeur qui s’élevait et le -Marsien chancela et trébucha. Au même instant, il était renversé et une -volumineuse quantité<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> d’eau et de vapeur fut lancée à une hauteur énorme -dans l’air. L’artillerie du “Fulgurant” résonna à travers le tumulte, -les pièces tirant l’une après l’autre; un projectile fit éclabousser -l’eau non loin du steamer, ricocha vers les navires qui fuyaient vers le -nord et une barque fut fracassée en mille morceaux.</p> - -<p>Mais nul n’y prit garde. En voyant s’écrouler le Marsien, le capitaine -vociféra des hurlements inarticulés et la foule des passagers, sur -l’arrière du steamer, poussa un même cri. Un instant après, une autre -acclamation leur échappait, car, surgissant par delà le tumulte -blanchâtre, le cuirassé long et noir s’avançait, des flammes -s’élançaient de ses parties moyennes, ses ventilateurs et ses cheminées -crachaient du feu.</p> - -<p>“Le Fulgurant” n’avait pas été détruit: le gouvernail, semblait-il, -était intact et ses machines fonctionnaient. Il allait droit sur un -second Marsien et se trouvait à moins de cent mètres de lui quand le -Rayon Ardent l’atteignit. Alors, avec une violente détonation et une -flamme aveuglante, ses tourelles, ses cheminées sautèrent. La violence -de l’explosion fit chanceler le Marsien, et au même instant, l’épave -enflammée, lancée par l’impulsion de sa propre vitesse, le frappait et -le démolissait comme un objet de carton. Mon frère poussa un cri -involontaire. De nouveau, ce ne fut plus qu’un tumulte bouillonnant de -vapeur.</p> - -<p>—Deux! hurla le capitaine.</p> - -<p>Tout le monde poussait des acclamations. Le steamer entier d’un bout à -l’autre trépidait de cette joie frénétique qui gagna, un à un, les -innombrables navires et embarcations qui s’en allaient vers la pleine -mer.</p> - -<p>Pendant plusieurs minutes, la vapeur qui s’élevait au-dessus de l’eau -cacha à la fois le troisième Marsien et la côte.</p> - -<p>Les aubes du bateau n’avaient cessé de frapper régulièrement les vagues, -s’éloignant du lieu du combat; quand enfin cette confusion se dissipa, -un nuage traînant de Fumée Noire s’interposa, et on ne distingua plus -rien du “Fulgurant” ni du troisième Marsien. Mais les autres cuirassés -étaient tout près maintenant, se dirigeant vers le rivage.</p> - -<p>Le petit vaisseau continua sa route vers la pleine mer, et lentement les -cuirassés disparurent vers la côte, que cachait encore un nuage marbré -de brouillard opaque fait en partie de vapeur et en partie de Fumée -Noire, tourbillonnant et se combinant de la plus étrange manière. La -flotte des fuyards s’éparpillait vers le Nord-Est; plusieurs barques, -toutes voiles dehors, cinglaient entre les cuirassés et le steamboat. Au -bout d’un instant et avant qu’ils n’eussent atteint l’épais nuage noir, -les bâtiments de guerre prirent la direction du nord, puis brusquement -virèrent de bord et disparurent vers le Sud dans la brume du soir qui -tombait. Les côtes devinrent indécises, puis indistinctes, parmi les -bandes basses de nuages qui se rassemblaient autour du soleil couchant.</p> - -<p>Soudain, hors de la brume dorée du crépuscule, parvint l’écho des -détonations d’artillerie, et des formes se dessinèrent, d’ombres noires -qui bougeaient. Tout le monde voulut s’approcher des lisses d’appui, -afin d’apercevoir ce qui se passait<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span> dans la fournaise aveuglante de -l’Occident. Mais on ne pouvait rien distinguer clairement. Une masse -énorme de fumée s’éleva obliquement et barra le disque du soleil. Le -steamboat continuait sa route, haletant, dans une inquiétude -interminable.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-078a_lg.jpg"> -<img src="images/illus-078a_sml.jpg" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Le soleil s’enfonça dans les nuages gris, le ciel rougeoya, puis -s’obscurcit, l’étoile du soir tremblota dans la pénombre. C’était la -nuit. Tout à coup, le capitaine poussa un cri et tendit le bras vers le -lointain. Mon frère écarquilla les yeux. Hors de l’horizon grisâtre -quelque chose monta dans le ciel, monta obliquement et très rapidement -dans la lumineuse clarté, au-dessus des nuages du ciel occidental, un -objet plat, large et vaste qui décrivit une courbe immense, diminua peu -à peu, s’enfonça lentement et s’évanouit dans le mystère gris de la -nuit. Quand il eut disparu, on eût dit qu’il pleuvait des ténèbres.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-078b_lg.jpg"> -<img src="images/illus-078b_sml.jpg" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> </p> - -<h2><a name="LIVRE_DEUXIEME" id="LIVRE_DEUXIEME"></a> -<a href="images/illus-079_lg.jpg"> -<img src="images/illus-079_sml.jpg" width="477" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -<br /><br /><span class="caption">LIVRE DEUXIÈME<br /><br /> -<small>LA TERRE AU POUVOIR DES MARSIENS</small> -</span> -</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span></p> - -<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a> -<a href="images/illus-080_lg.jpg"> -<img src="images/illus-080_sml.jpg" width="550" height="427" alt="XVIII—SOUS LE TALON" /></a> -</h3> - -<p>Après avoir raconté ce qui était arrivé à mon frère, je vais reprendre -le récit de mes propres aventures où je l’ai laissé, au moment où le -vicaire et moi étions entrés nous cacher dans une maison d’Halliford, -dans l’espoir d’échapper à la Fumée Noire. Nous y demeurâmes toute la -nuit du dimanche et le jour suivant—le jour de la panique—comme dans -une petite île d’air pur, séparés du reste du monde par un cercle de -vapeur suffocante. Nous n’avions qu’à attendre dans une oisiveté -angoissante, et c’est ce que nous fîmes pendant ces deux interminables -jours.</p> - -<p>Mon esprit était plein d’anxiété en pensant à ma femme. Je me la -représentais à Leatherhead, terrifiée, en danger et me pleurant déjà -comme un homme mort. J’allais et venais dans cette maison, pleurant de -rage à l’idée d’être ainsi séparé d’elle, songeant à tout ce qui pouvait -lui arriver en mon absence. Je savais que mon cousin était assez brave -pour affronter toute circonstance, mais il n’était pas homme à mesurer -les choses d’un coup d’œil et à se décider promptement. Ce qu’il fallait -maintenant, ce n’était pas de la bravoure, mais de la réflexion et de la -prudence. Ma seule consolation était de savoir que les Marsiens -s’avançaient vers Londres et tournaient ainsi le dos à Leatherhead. -Toutes ces vagues craintes me<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> surexcitaient l’esprit. Bientôt, je me -sentis fatigué et irrité des perpétuelles jérémiades du vicaire. Son -égoïste désespoir m’impatientait. Après quelques remontrances sans -effet, je me tins éloigné de lui dans une pièce qui contenait des -globes, des bancs et des tables, des cahiers et des livres et qui était -évidemment une salle de classe. Quand il vint m’y rejoindre, je montai -au sommet de la maison et m’enfermai dans un débarras, afin de rester -seul avec mes pensées douloureuses et mes misères.</p> - -<p>Pendant toute cette journée et le matin suivant, nous fûmes absolument -cernés par la Fumée Noire. Le dimanche soir, nous eûmes des indices que -la maison voisine était habitée: une figure derrière une fenêtre, des -lumières allant et venant, le claquement d’une porte qu’on fermait. Mais -je ne sus qui étaient ces gens ni ce qu’il advint d’eux. Nous ne les -aperçûmes plus le lendemain. La Fumée Noire descendit, en flottant -lentement, vers la rivière, pendant toute la matinée du lundi, passant -de plus en plus près de nous et disparaissant enfin sans s’être avancée -plus loin que le bord de la route, devant la maison où nous étions -réfugiés.</p> - -<p>Vers midi, un Marsien parut au milieu des champs, déblayant l’atmosphère -avec un jet de vapeur surchauffée, qui sifflait contre les murs, brisait -toutes les vitres qu’il touchait et brûla les mains du vicaire au moment -où il quittait précipitamment la pièce de devant. Quand enfin nous nous -glissâmes hors des pièces trempées et que nous jetâmes un regard au -dehors, on eût dit qu’une tourmente de neige noire avait passé sur la -contrée vers le nord. Tournant nos yeux vers le fleuve, nous fûmes -surpris de voir d’inexplicables rougeurs se mêler aux taches noires des -prairies desséchées.</p> - -<p>Pendant un moment, nous ne sûmes nous rendre compte du changement -apporté à notre position, sinon que nous étions délivrés de notre -crainte de la Fumée Noire. Bientôt je m’aperçus que nous n’étions plus -cernés, que maintenant nous pourrions nous en aller. Dès que je fus sûr -qu’il y avait moyen de s’échapper, mon désir d’activité revint. Mais le -vicaire restait léthargique et déraisonnable.</p> - -<p>—Ici, nous sommes en sûreté, répétait-il; en sûreté, en sûreté!</p> - -<p>Je résolus de l’abandonner—que ne l’ai-je fait! Plus sage maintenant et -profitant de la leçon de l’artilleur, je cherchai à me munir de -nourriture et de boisson. J’avais trouvé de l’huile et des chiffons pour -mes brûlures; je pris aussi un chapeau et une chemise de flanelle que je -découvris dans l’une des chambres à coucher. Quand le vicaire comprit -que j’allais partir seul, étant décidé à m’en aller sans lui, il se leva -soudain pour me suivre. Et tout étant calme dans l’après-midi, nous nous -mîmes en route vers cinq heures autant que je peux le présumer, nous -dirigeant vers Sunbury, au long du chemin tout noirci.</p> - -<p>Dans Sunbury, et par intervalles sur la route, nous rencontrâmes des -cadavres de chevaux et d’hommes, gisant en attitudes contorsionnées, des -charrettes et des bagages renversés et couverts d’une épaisse couche de -poussière noire. Ce linceul de cendre poudreuse me faisait penser à ce -que j’avais lu de la destruction de Pompéi. L’esprit hanté de ces -spectacles étranges, nous arrivâmes sans mésaventure<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Le cinquième cylindre avait dû tomber au plein milieu de la maison -que nous avions d’abord visitée. Le bâtiment avait disparu, -complètement écrasé, pulvérisé et dispersé par le choc.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XIX)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-081_lg.jpg"> -<img src="images/illus-081_sml.jpg" width="433" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span></p> - -<p>à Hampton Court, et là, nos yeux eurent un réel soulagement à trouver un -espace vert qui avait échappé au nuage suffocant. Nous traversâmes le -parc de Bushey, où les daims et les cerfs allaient et venaient sous les -marronniers; à une certaine distance, des hommes et des femmes—les -premiers êtres que nous ayons rencontrés encore—se hâtaient vers -Hampton Court; nous passâmes ainsi à Twickenham.</p> - -<p>Au loin, les bois, par delà Ham et Petersham, brûlaient encore. -Twickenham n’avait souffert ni du Rayon Ardent, ni de la Fumée Noire, et -il y avait encore dans ces localités des gens en grand nombre, mais -personne ne put nous donner de nouvelles. Pour la plupart, les habitants -profitaient, comme nous, d’une accalmie pour changer de quartiers. J’eus -l’impression qu’une certaine quantité de maisons étaient encore occupées -par leurs habitants épouvantés, trop effrayés sans doute pour essayer de -fuir. Les signes d’une débandade hâtive abondaient le long du chemin. Je -me rappelle très vivement trois bicyclettes brisées et enfoncées dans le -sol par les roues des voitures qui suivirent. Nous traversâmes le pont -de Richmond vers huit heures et demie, fort précipitamment, car on s’y -trouvait trop exposé, et je remarquai, descendant le courant, un certain -nombre de masses rouges. Je ne savais pas ce que c’était, n’ayant pas le -temps d’examiner longuement, mais je me fis à leur propos des idées -beaucoup plus horribles qu’il ne fallait. Là, encore, sur la rive du -Surrey, la poussière noire qui avait été de la fumée s’étalait, -recouvrant des cadavres—en tas aux abords de la station,—mais nous -n’aperçûmes rien des Marsiens avant d’arriver près de Barnes.</p> - -<p>Dans la distance, parmi le paysage noirci, nous vîmes un groupe de trois -personnes descendant à toutes jambes un chemin de traverse qui menait -vers le fleuve,—autrement tout semblait désert. Au haut de la colline, -les maisons de Richmond brûlaient activement, mais hors de la ville il -n’y avait nulle part trace de Fumée Noire.</p> - -<p>Tout à coup, comme nous approchions de Kew, des gens passèrent en -courant et les parties hautes d’une machine marsienne parurent au-dessus -des maisons, à moins de cent mètres de nous. L’imminence du danger nous -frappa de stupeur, car si le Marsien avait regardé autour de lui nous -eussions immédiatement péri. Nous étions si terrifiés que nous n’osâmes -pas continuer, et que nous nous jetâmes de côté, cherchant un abri sous -un hangar dans un coin, pleurant en silence et refusant de bouger.</p> - -<p>Mon idée fixe de parvenir à Leatherhead ne me laissait pas de repos, et -de nouveau je m’aventurai au dehors, dans la nuit tombante. Je traversai -un endroit tout planté d’arbustes, suivis un passage au long d’une -grande maison qui avait tenu bon sur ses bases et je débouchai ainsi sur -la route de Kew. Le vicaire, que j’avais laissé sous le hangar, me -rattrapa bientôt en courant.</p> - -<p>Ce second départ fut la chose la plus témérairement folle que je fis -jamais, car il était évident que les Marsiens nous environnaient. A -peine le vicaire m’eut-il rejoint que nous aperçûmes la première machine -marsienne, ou peut-être même<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span> une autre, au loin par delà les prairies -qui s’étendent jusqu’à Kew Lodge. Quatre ou cinq petites formes noires -se sauvaient devant elle, parmi le vert grisâtre des champs, car, selon -toute apparence, le Marsien les poursuivait. En trois enjambées, il eut -rattrapé ces pauvres êtres, qui se mirent à fuir dans toutes les -directions. Il ne se servit pas du Rayon Ardent pour les détruire, mais -les ramassa un par un; il dut les mettre dans l’espèce de grand -récipient métallique qui faisait saillie derrière lui, à la façon dont -une hotte pend aux épaules du chiffonnier. L’idée me vint alors que les -Marsiens pouvaient avoir d’autres intentions que de détruire l’humanité -bouleversée. Nous restâmes un instant comme pétrifiés, puis tournant les -talons et escaladant une barrière qui fermait un jardin clos de murs, -nous tombâmes heureusement dans une sorte de fosse où nous nous -terrâmes, jusqu’à ce que la nuit fût noire, osant à peine échanger -quelques mots à voix basse. Il devait bien être onze heures quand nous -prîmes le courage de nous remettre en chemin, ne nous risquant plus sur -la route, mais nous glissant furtivement au long de haies et de -plantations, le vicaire épiant à droite et moi à gauche, essayant de -pénétrer les ténèbres, de crainte des Marsiens qui, nous semblait-il, -allaient surgir à chaque instant autour de nous. Un moment, nous -piétinâmes dans un endroit brûlé et noirci, presque refroidi alors et -plein de cendres, où gisaient des corps d’hommes, la tête et le buste -horriblement brûlés, mais les jambes et les bottes presque intactes; et -aussi des cadavres de chevaux, derrière une rangée de canons éventrés et -de caissons brisés.</p> - -<div class="figleft" style="width: 344px;"> -<a href="images/illus-082_lg.jpg"> -<img src="images/illus-082_sml.jpg" width="344" height="447" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Sheen paraissait avoir échappé à la destruction, mais tout y était -silencieux et désert. Nous ne rencontrâmes là aucun cadavre, et la nuit -était trop sombre pour nous permettre de voir dans les rues -transversales. Soudain, mon compagnon se plaignit de la fatigue et de la -soif et nous décidâmes d’explorer quelqu’une des maisons de l’endroit.</p> - -<p>La première où nous entrâmes, après avoir eu quelque difficulté à ouvrir -la fenêtre, était une petite villa écartée, et je n’y trouvai rien de -mangeable qu’un peu de fromage moisi. Il y avait pourtant de l’eau, dont -nous bûmes, et je me munis d’une hachette qui promettait d’être utile -dans notre prochaine effraction.</p> - -<p>Nous traversâmes la route à un endroit où elle fait coude pour aller -vers<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span> Mortlake. Là, s’élevait une maison blanche au milieu d’un jardin -entouré de murs; dans l’office nous découvrîmes une réserve de -nourriture—deux pains entiers, une tranche de viande crue et la moitié -d’un jambon. Si j’en dresse un catalogue aussi précis, c’est que nous -allions être obligés de subsister sur ces provisions pendant la -quinzaine qui suivit. Au fond d’un placard, il y avait aussi des -bouteilles de bière, deux sacs de haricots blancs et quelques laitues; -cette office donnait dans une sorte de laverie, d’arrière-cuisine, où se -trouvaient un tas de bois et un buffet qui renfermait une douzaine de -bouteilles de vin rouge, des soupes et des poissons conservés et deux -boîtes de biscuits.</p> - -<div class="figright" style="width: 383px;"> -<a href="images/illus-083_lg.jpg"> -<img src="images/illus-083_sml.jpg" width="383" height="289" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Nous nous assîmes dans la cuisine adjacente, demeurant dans -l’obscurité—car nous n’osions pas même faire craquer une allumette—et -nous mangeâmes du pain et du jambon et nous vidâmes une bouteille de -bière. Le vicaire, encore timoré et inquiet, était d’avis, assez -étrangement, de se remettre en route sur-le-champ; j’insistai pour qu’il -réparât ses forces en mangeant, quand arriva la chose qui devait nous -emprisonner.</p> - -<p>—Il n’est sans doute pas encore minuit, disais-je, et au même moment -nous fûmes aveuglés par un éclat de vive lumière verte. Tous les objets -que contenait la cuisine se dessinèrent vivement, clairement visibles -avec leurs parties vertes et leurs ombres noires, puis tout s’évanouit. -Instantanément, il y eut un choc tel que je n’en entendis jamais -auparavant ni depuis d’aussi formidable. Suivant ce choc de si près -qu’elle parut être simultanée, une secousse se produisit, avec, tout -autour de nous, des bruits de verrerie brisée, des craquements et un -fracas de maçonnerie qui s’écroule; au même moment le plafond s’abattit -sur nous, se brisant en une multitude de fragments sur nos têtes. Je fus -projeté contre la poignée du four, renversé sur le plancher et je restai -étourdi. Mon évanouissement dura longtemps, me dit le vicaire; quand je -repris mes sens nous étions encore dans les ténèbres et il me tamponnait -avec une compresse, tandis que sa figure, comme je m’en aperçus après, -était couverte du sang d’une blessure qu’il avait reçue au front.</p> - -<p>Pendant un certain temps, il me fut impossible de me rappeler ce qui -était arrivé. Puis les choses me revinrent lentement et je sentis à ma -tempe la douleur d’une contusion.<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span></p> - -<p>—Vous sentez-vous mieux? demanda le vicaire à voix très basse.</p> - -<p>A la fin, je pus lui répondre et cherchai à me redresser.</p> - -<p>—Ne bougez pas, dit-il; le plancher est couvert de débris de vaisselle. -Vous ne pouvez guère remuer sans faire de bruit, et je crois bien qu’ -«ils» sont là, dehors.</p> - -<p>Nous demeurâmes un instant assis, dans un grand silence et retenant -notre souffle. Tout semblait mortellement tranquille, bien que de temps -en temps autour de nous quelque chose, plâtras ou morceau de brique, -tombât avec un bruit qui retentissait partout. Au dehors et très près, -s’entendait un grincement métallique intermittent.</p> - -<p>—Entendez-vous? demanda le vicaire, quand le bruit se produisit de -nouveau.</p> - -<p>—Oui, répondis-je, mais qu’est-ce?</p> - -<p>—Un Marsien! dit le vicaire.</p> - -<p>J’écoutai de nouveau.</p> - -<p>—Ça ne ressemble pas au bruit du Rayon Ardent, dis-je, et pendant un -moment j’inclinai à croire que l’une des grandes machines avait trébuché -contre la maison, comme j’en avais vu se heurter à la tour de l’église -de Shepperton.</p> - -<p>Notre situation était si étrange et si incompréhensible que, pendant -trois ou quatre heures, jusqu’à ce que vînt l’aurore, nous bougeâmes à -peine. Alors, la lumière s’infiltra, non pas par la fenêtre qui demeura -obscure, mais par une ouverture triangulaire entre une poutre et un tas -de briques rompues, dans le mur derrière nous. Pour la première fois -nous pûmes vaguement apercevoir l’intérieur de la cuisine.</p> - -<p>La fenêtre avait cédé sous une masse de terre végétale qui, recouvrant -la table où nous avions pris notre repas, arrivait jusqu’à nos pieds. Au -dehors le sol était entassé très haut contre la maison; dans l’embrasure -de la fenêtre, nous pouvions voir un fragment de conduite d’eau -arrachée. Le plancher était jonché de quincaillerie brisée; l’extrémité -de la cuisine, accotée contre la maison, avait été écrasée et comme le -jour entrait par là, il était évident que la plus grande partie de la -maison s’était écroulée. Contrastant vivement avec ces ruines, le -dressoir net et propre, teinté de vert pâle—le vernis à la mode—était -resté debout avec un certain nombre d’ustensiles de cuivre et d’étain; -le papier peint imitait des carreaux de faïence bleus et blancs et une -couple de gravures-primes coloriées flottait au mur de la cuisine, -au-dessus du fourneau.</p> - -<p>Quand l’aube devint plus claire, nous pûmes mieux distinguer, à travers -la brèche du mur, le corps d’un Marsien, en sentinelle, sans doute, -auprès d’un cylindre encore étincelant. A cette vue, nous nous retirâmes -à quatre pattes avec toutes les précautions possibles, hors de la -demi-clarté de la cuisine, dans l’obscurité de la laverie.</p> - -<p>Brusquement, me vint à l’esprit l’exacte interprétation de ces choses.</p> - -<p>—Le cinquième cylindre, murmurai-je, le cinquième projectile de Mars -est tombé sur la maison et l’a enterrée sous ses ruines.</p> - -<p>Un instant le vicaire garda le silence, puis il murmura:<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span></p> - -<p>—Dieu aie pitié de nous!</p> - -<p>Je l’entendis bientôt pleurnicher tout seul.</p> - -<p>A part le bruit qu’il faisait, nous étions absolument tranquilles dans -la laverie. Pour ma part, j’osais à peine respirer et je restais assis, -les yeux fixés sur la faible clarté qu’encadrait la porte de la cuisine. -J’apercevais juste la figure du vicaire, un ovale indistinct, son -faux-col et ses manchettes. Au dehors commença un martellement -métallique, puis il y eut une sorte de cri violent et ensuite, après un -intervalle de silence, un sifflement pareil à celui d’une machine à -vapeur. Ces bruits, pour la plupart problématiques, se continuèrent par -intermittences, et semblèrent devenir plus fréquents à mesure que le -temps passait. Bientôt, des secousses cadencées et des vibrations, qui -faisaient tout trembler autour de nous, firent sans interruption sauter -et résonner la vaisselle de l’office. Une fois, la lueur fut éclipsée et -le fantastique cadre de la porte de la cuisine devint absolument sombre; -nous dûmes rester blottis pendant maintes heures, silencieux et -tremblants, jusqu’à ce que notre attention lasse défaillit...</p> - -<p>Enfin, je m’éveillai, très affamé. Je suis enclin à croire que la plus -grande partie de la journée dut s’écouler avant que nous ne nous -réveillions. Ma faim était si impérieuse qu’elle m’obligea à bouger. Je -dis au vicaire que j’allais chercher de la nourriture et me dirigeai à -tâtons vers l’office.</p> - -<p>Il ne me répondit pas, mais dès que j’eus commencé à manger, le léger -bruit que je faisais le décida à se remuer, et je l’entendis venir en -rampant.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-084_lg.jpg"> -<img src="images/illus-084_sml.jpg" width="348" height="240" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span></p> - -<h3><a name="XIX" id="XIX"></a> -<a href="images/illus-085_lg.jpg"> -<img src="images/illus-085_sml.jpg" width="550" height="345" alt="XIX—DANS LA MAISON EN RUINES" /></a> -</h3> - -<p>Après avoir mangé, nous regagnâmes la laverie, et je dus alors -m’assoupir de nouveau, car, m’éveillant tout à coup, je me trouvai seul. -Les secousses régulières continuaient avec une persistance pénible. -J’appelai plusieurs fois le vicaire à voix basse et me dirigeai à la fin -du côté de la cuisine. Il faisait encore jour et je l’aperçus à l’autre -bout de la pièce contre la brèche triangulaire qui donnait vue sur les -Marsiens. Ses épaules étaient courbées, de sorte que je ne pouvais voir -sa tête.</p> - -<p>J’entendais des bruits assez semblables à ceux de machines d’usines, et -tout était ébranlé par les vibrations cadencées. A travers l’ouverture -du mur, je pouvais voir la cime d’un arbre teintée d’or, et le bleu -profond du ciel crépusculaire et tranquille. Pendant une minute ou deux, -je restai là, regardant le vicaire, puis j’avançai pas à pas et avec -d’extrêmes précautions au milieu des débris de vaisselle qui -encombraient le plancher.</p> - -<p>Je touchai la jambe du vicaire et il tressaillit si violemment qu’un -fragment de la muraille se détacha et tomba au dehors avec fracas. Je -lui saisis le bras, craignant qu’il ne se mît à crier, et pendant un -long moment nous demeurâmes terrés là, immobiles. Puis je me retournai -pour voir ce qui restait de notre rempart. Le plâtre, en se détachant, -avait ouvert une fente verticale dans les décombres et, me soulevant -avec précaution contre une poutre, je pouvais voir par cette brèche<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span> ce -qu’était devenue la tranquille route suburbaine de la veille. Combien -vaste était le changement que nous pouvions ainsi contempler!</p> - -<p>Le cinquième cylindre avait dû tomber au plein milieu de la maison que -nous avions d’abord visitée. Le bâtiment avait disparu, complètement -écrasé, pulvérisé et dispersé par le choc. Le cylindre s’était enfoncé -plus profondément que les fondations dans un trou beaucoup plus grand -que celui que j’avais vu à Woking. Le sol avait éclaboussé, de tous les -côtés, sous cette terrible chute—«éclaboussé» est le seul mot—des tas -énormes de terre qui cachaient les maisons voisines. Il s’était comporté -exactement comme de la boue sous un violent coup de marteau. Notre -maison s’était écroulée en arrière; la façade, même celle du -rez-de-chaussée, avait été complètement détruite; par hasard, la cuisine -et la laverie avaient échappé et étaient enterrées sous la terre et les -décombres; nous étions enfermés de toutes parts sous des tonnes de -terre, sauf du côté du cylindre; nous nous trouvions donc exactement sur -le bord du grand trou circulaire que les Marsiens étaient occupés à -faire; les sons sourds et réguliers que nous entendions venaient -évidemment de derrière nous et, de temps en temps, une brillante vapeur -grise montait comme un voile devant l’ouverture de notre cachette.</p> - -<p>Au centre du trou, le cylindre était déjà ouvert; sur le bord opposé, -parmi la terre, le gravier et les arbustes brisés, l’une des grandes -machines des Marsiens, abandonnée par son occupant, se tenait debout, -raide et géante, contre le ciel du soir. Bien que, pour plus de -commodité, je les aie décrits en premier lieu, je n’aperçus d’abord -presque rien du trou ni du cylindre; mon attention fut absorbée par un -extraordinaire et scintillant mécanisme que je voyais à l’œuvre au fond -de l’excavation, et parmi les étranges créatures, qui rampaient -péniblement et lentement sur les tas de terre.</p> - -<p>Le mécanisme, certainement, frappa d’abord ma curiosité. C’était un de -ces systèmes compliqués, qu’on a appelés depuis Mains-Machines, et dont -l’étude a donné déjà une si puissante impulsion au développement de la -mécanique terrestre. Telle qu’elle m’apparut, elle présentait l’aspect -d’une sorte d’araignée métallique avec cinq jambes articulées et agiles, -ayant autour de son corps un nombre extraordinaire de barres, de leviers -articulés, et de tentacules qui touchaient et prenaient. La plupart de -ses bras étaient repliés, mais avec trois longs tentacules elle -attrapait des tringles, des plaques, des barres qui garnissaient le -couvercle et apparemment renforçaient les parois du cylindre. A mesure -que les tentacules les prenaient, tous ces objets étaient déposés sur un -tertre aplani.</p> - -<p>Le mouvement de la machine était si rapide, si complexe et si parfait -que, malgré les reflets métalliques, je ne pus croire au premier abord -que ce fût un mécanisme. Les engins de combat étaient coordonnés et -animés à un degré extraordinaire, mais rien en comparaison de ceci. Ceux -qui n’ont pas vu ces constructions, et n’ont pour se renseigner que les -imaginations des dessinateurs, ou les descriptions forcément imparfaites -de témoins oculaires, peuvent difficilement se faire une idée de -l’impression d’organismes vivants qu’elles donnaient.<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span></p> - -<div class="figleft" style="width: 386px;"> -<a href="images/illus-086_lg.jpg"> -<img src="images/illus-086_sml.jpg" width="386" height="207" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Je me rappelle les illustrations de l’une des premières brochures qui -prétendaient donner un récit complet de la guerre. Evidemment, l’artiste -n’avait fait qu’une étude hâtive des machines de combat et à cela se -bornait sa connaissance de la mécanique marsienne. Il avait représenté -des tripodes raides, sans aucune flexibilité ni souplesse, avec une -monotonie d’effet absolument trompeuse. La brochure qui contenait ces -renseignements eut une vogue considérable et je ne la mentionne ici que -pour mettre le lecteur en garde contre l’impression qu’il en peut -garder. Tout cela ne ressemblait pas plus aux Marsiens que je vis à -l’œuvre qu’un poupard de carton ne ressemble à un être humain. A mon -avis, la brochure, eût été bien meilleure sans ces illustrations.</p> - -<p>D’abord, ai-je dit, la Machine à Mains ne me donna pas l’impression d’un -mécanisme, mais plutôt d’une créature assez semblable à un crabe, avec -un tégument étincelant, qui était le Marsien, actionnant et contrôlant -les mouvements de ses membres multiples au moyen de ses délicats -tentacules, et semblant être, simplement, l’équivalent de la partie -cérébrale du crabe. Je perçus alors la ressemblance de son tégument -gris-brun, brillant, ayant l’aspect du cuir, avec celui des autres corps -rampants environnants et la véritable nature de cet adroit ouvrier -m’apparut sous son vrai jour. Après cette découverte, mon intérêt se -porta vers les autres créatures,—les Marsiens réels. J’avais eu d’eux, -déjà, une impression passagère, et la nausée que j’avais ressentie alors -ne revint pas troubler mon observation. D’ailleurs, j’étais bien caché -et immobile, sans aucune nécessité de bouger.</p> - -<p>Je voyais maintenant que c’étaient les créatures les moins terrestres -qu’il soit possible de concevoir. Ils étaient formés d’un grand corps -rond, ou plutôt d’une grande tête ronde d’environ quatre pieds de -diamètre et pourvue d’une figure. Cette face n’avait pas de narines—à -vrai dire les Marsiens ne semblent pas avoir été doués de l’odorat—mais -possédait deux grands yeux sombres, immédiatement au-dessous desquels se -trouvait une sorte de bec cartilagineux. Derrière cette tête ou ce -corps—car je ne sais vraiment lequel de ces deux termes employer—était -une seule surface tympanique tendue, qu’on a su depuis être -anatomiquement une oreille, encore qu’elle dût leur être presque -entièrement inutile dans notre atmosphère trop dense. En groupe autour -de la bouche, seize tentacules minces, presque des lanières, étaient -disposés en deux faisceaux de huit chacun. Depuis lors, avec assez de -justesse, le professeur Stowes, le distingué anatomiste, a nommé ces -deux faisceaux des «mains». La première fois, même, que j’aperçus les -Marsiens, ils paraissaient s’efforcer de se soulever sur ces mains, mais -cela leur était naturellement impossible à cause de l’accroissement de -poids dû aux conditions terrestres. On peut avec raison supposer que, -dans la planète Mars, ils se meuvent sur ces mains avec facilité.<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Au centre du trou, le cylindre était déjà ouvert; sur le bord -opposé, parmi la terre, le gravier et les arbustes brisés, l’une -des grandes machines de combat des Marsiens, abandonnée par son -occupant, se tenait debout, raide et géante, contre le ciel du -soir.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XIX)<br /> -</p></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-087_lg.jpg"> -<img src="images/illus-087_sml.jpg" width="427" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span></p> - -<p>Leur anatomie interne, comme la dissection l’a démontré depuis, était -également simple. La partie la plus importante de leur structure était -le cerveau qui envoyait aux yeux, à l’oreille et aux tentacules tactiles -des nerfs énormes. Ils avaient, de plus, des poumons complexes, dans -lesquels la bouche s’ouvrait immédiatement, ainsi que le cœur et ses -vaisseaux. La gêne pulmonaire que leur causaient la pesanteur et la -densité plus grande de l’atmosphère n’était que trop évidente aux -mouvements convulsifs de leur enveloppe extérieure.</p> - -<p>A cela se bornait l’ensemble des organes d’un Marsien. Aussi étrange que -cela puisse paraître à un être humain, tout le complexe appareil -digestif, qui constitue la plus grande partie de notre corps, n’existait -pas chez les Marsiens. Ils étaient des têtes, rien que des têtes. -Dépourvus d’entrailles, ils ne mangeaient pas et digéraient encore -moins. Au lieu de cela, ils prenaient le sang frais d’autres créatures -vivantes et se l’ “injectaient” dans leurs propres veines. Je les ai vus -moi-même se livrer à cette opération et je le mentionnerai quand le -moment sera venu. Mais si excessif que puisse paraître mon dégoût, je ne -puis me résoudre à décrire une chose dont je ne pus endurer la vue -jusqu’au bout. Qu’il suffise de savoir qu’ayant recueilli le sang d’un -être encore vivant—dans la plupart des cas, d’un être humain—ce sang -était transvasé au moyen d’une sorte de minuscule pipette dans un canal -récepteur.</p> - -<p>Sans aucun doute, nous éprouvons à la simple idée de cette opération une -répulsion horrifiée, mais, en même temps, réfléchissons combien nos -habitudes carnivores sembleraient répugnantes à un lapin doué -d’intelligence.</p> - -<p>Les avantages physiologiques de ce procédé d’injection sont indéniables, -si l’on pense à l’énorme perte de temps et d’énergie humaine -qu’occasionne la nécessité de manger et de digérer. Nos corps sont en -grande partie composés de glandes, de tubes et d’organes occupés sans -cesse à convertir en sang une nourriture hétérogène. Les opérations -digestives et leur réaction sur le système nerveux sapent notre force et -tourmentent notre esprit. Les hommes sont heureux ou misérables selon -qu’ils ont le foie plus ou moins bien portant ou des glandes gastriques -plus ou moins saines. Mais les Marsiens échappaient à ces fluctuations -organiques des sentiments et des émotions.</p> - -<div class="figright" style="width: 281px;"> -<a href="images/illus-088_lg.jpg"> -<img src="images/illus-088_sml.jpg" width="281" height="243" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Leur indéniable préférence pour les hommes, comme source de nourriture, -s’explique en partie par la nature des restes des victimes qu’ils -avaient amenées avec eux comme provisions de voyage. Ces êtres, à en -juger par les fragments ratatinés qui restèrent au pouvoir des humains, -étaient bipèdes, pourvus d’un squelette siliceux sans -consistance—presque semblable à celui des éponges siliceuses—et d’une -faible musculature; ils avaient une taille d’environ six pieds de haut, -la tête ronde et droite, de larges<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span> yeux dans des orbitres très dures. -Les Marsiens devaient en avoir apporté deux ou trois dans chacun de -leurs cylindres, et tous avaient été tués avant d’atteindre la terre. -Cela valut aussi bien pour eux, car le simple effort de vouloir se -mettre debout sur le sol de notre planète aurait sans doute brisé tous -les os de leurs corps.</p> - -<div class="figleft" style="width: 141px;"> -<a href="images/illus-089_lg.jpg"> -<img src="images/illus-089_sml.jpg" width="141" height="266" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Puisque j’ai entamé cette description, je puis donner ici certains -autres détails qui, encore que nous les ayons remarqués par la suite -seulement, permettront au lecteur qui les connaîtrait mal de se faire -une idée plus claire de ces désagréables envahisseurs.</p> - -<p>En trois autres points, leur physiologie différait étrangement de la -nôtre. Leurs organismes ne dormaient jamais, pas plus que ne dort le -cœur de l’homme. Puisqu’ils n’avaient aucun vaste mécanisme musculaire à -récupérer, ils ignoraient le périodique retour du sommeil. Ils ne -devaient ressentir, semble-t-il, que peu ou pas de fatigue. Sur la -terre, ils ne purent jamais se mouvoir sans de grands efforts et -cependant ils conservèrent jusqu’au bout leur activité. En vingt-quatre -heures, ils fournissaient vingt-quatre heures de travail, comme c’est -peut-être le cas ici-bas avec les fourmis.</p> - -<p>D’autre part, si étonnant que cela paraisse dans un monde sexué, les -Marsiens étaient absolument dénués de sexe et devaient ignorer, par -conséquent, les émotions tumultueuses que fait naître cette différence -entre les humains. Un jeune Marsien, le fait est indiscutable, naquit -réellement ici-bas pendant la durée de la guerre; on le trouva attaché à -son parent, à son progéniteur, partiellement retenu à lui, à la façon -dont poussent les bulbes de lis ou les jeunes animalcules des polypiers -d’eau douce.</p> - -<p>Chez l’homme, chez tous les animaux d’un ordre élevé, une telle méthode -de génération a disparu; mais ce fut certainement, même ici-bas, la -méthode primitive. Parmi les animaux d’ordre inférieur, à partir même -des Tuniciers, ces premiers cousins des vertébrés, les deux procédés -coexistent, mais généralement la méthode sexuelle l’emporte sur l’autre. -Pourtant sur la planète Mars, le contraire apparemment se produit.</p> - -<p>Il est intéressant de faire remarquer qu’un certain auteur, d’une -réputation quasi-scientifique, écrivant longtemps avant l’invasion -marsienne, prévit pour l’homme une structure finale qui ne différait pas -grandement de la condition véritable des Marsiens. Je me souviens que sa -prophétie parut, en novembre ou en décembre 1892, dans une publication -depuis longtemps défunte, la “Pall Mall Budget,” et je me rappelle à ce -propos une caricature, publiée dans un périodique comique de l’époque -anté-marsienne: “Punch”. L’auteur expliquait, sur un ton presque -facétieux, que le perfectionnement incessant des appareils mécaniques -devait finalement amener la disparition des membres, comment la -perfection des inventions chimiques devait supprimer la digestion, -comment des organes tels que la chevelure, la partie externe du nez, les -dents, les oreilles, le menton, ne seraient bientôt plus des parties -essentielles<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> du corps humain et comment la sélection naturelle -amènerait leur diminution progressive dans les temps à venir. Le cerveau -restait une nécessité cardinale. Une seule autre partie du corps avait -des chances de survivre, et c’était la main, “moyen d’information et -d’action du cerveau.”</p> - -<div class="figright" style="width: 202px;"> -<a href="images/illus-090_lg.jpg"> -<img src="images/illus-090_sml.jpg" width="202" height="225" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Beaucoup de vérités ont été dites en plaisantant, et nous possédons -indiscutablement dans les Marsiens l’accomplissement réel de cette -suppression du côté animal de l’organisme par l’intelligence. Il est à -mon avis absolument admissible que les Marsiens peuvent descendre -d’êtres assez semblables à nous, par suite d’un développement graduel du -cerveau et des mains—ces dernières se transformant en deux faisceaux de -tentacules—aux dépens du reste du corps. Sans le corps, le cerveau -deviendrait naturellement une intelligence plus égoïste, ne possédant -plus rien du substratum émotionnel de l’être humain.</p> - -<p>Le dernier point saillant par lequel le système vital de ces créatures -différait du nôtre pouvait être regardé comme un détail trivial et sans -importance. Les micro-organismes, qui causent, sur terre, tant de -maladies et de souffrances, étaient inconnus sur la planète Mars, soit -qu’ils n’y aient jamais paru, soit que la science et l’hygiène -marsiennes les aient éliminés depuis des âges. Des centaines de -maladies, toutes les fièvres et toutes les contagions de la vie humaine, -la tuberculose, les cancers, les tumeurs et autres états morbides -n’intervinrent jamais dans leur existence et puisqu’il s’agit ici des -différences entre la vie à la surface de la planète Mars et la vie -terrestre, je puis dire un mot des curieuses conjectures faites au sujet -de l’Herbe Rouge.</p> - -<p>Apparemment, le règne végétal dans Mars, au lieu d’avoir le vert pour -couleur dominante, est d’une vive teinte rouge-sang. En tous les cas, -les semences que les Marsiens—intentionnellement ou -accidentellement—apportèrent avec eux donnèrent toujours naissance à -des pousses rougeâtres. Seule pourtant, la plante connue sous le nom -populaire d’Herbe Rouge réussit à entrer en compétition avec les -végétations terrestres. La variété rampante n’eut qu’une existence -transitoire et peu de gens l’ont vu croître. Néanmoins, pendant un -certain temps, l’Herbe Rouge crût avec une vigueur et une luxuriance -surprenantes. Le troisième ou le quatrième jour de notre emprisonnement, -elle avait envahi tout le talus du trou et ses tiges, qui ressemblaient -à celles du cactus, formaient une frange carminée autour de notre -lucarne triangulaire. Plus tard, je la trouvai dans toute la contrée et -particulièrement aux endroits où coulait quelque cours d’eau.</p> - -<p>Les Marsiens étaient pourvus, selon toute apparence, d’une sorte -d’organe de l’ouïe, un unique tympan rond placé derrière leur tête et -d’yeux ayant une portée visuelle peu sensiblement différente de la -nôtre, excepté que, selon Philips, le bleu et le violet devaient leur -paraître noir. On suppose généralement qu’ils communiquaient entre eux -par des sons et des gesticulations tentaculaires; c’est ce qui est<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span> -affirmé, du moins, dans la brochure remarquable, mais hâtivement -rédigée—écrite évidemment par quelqu’un qui ne fut pas témoin oculaire -des mouvements des Marsiens—à laquelle j’ai déjà fait allusion et qui a -été, jusqu’ici, la principale source d’information concernant ces êtres. -Or, aucun de ceux qui survécurent ne vit mieux que moi les Marsiens à -l’œuvre, sans que je veuille pour cela me glorifier d’une circonstance -purement accidentelle, mais le fait est exact. Aussi je puis affirmer -que je les ai maintes fois observés de très près, que j’ai vu quatre, -cinq et une fois six d’entre eux, exécutant indolemment ensemble les -opérations les plus compliquées et les plus élaborées, sans le moindre -son ni le moindre geste. Leur cri particulier précédait invariablement -leur espèce de repas; il n’avait aucune modulation et n’était, je crois, -en aucun sens un signal, mais simplement une expiration d’air, -nécessaire avant la succion. Je peux prétendre à une connaissance au -moins élémentaire de la psychologie et à ce sujet je suis -convaincu—aussi fermement qu’il est possible de l’être—que les -Marsiens échangeaient leurs pensées sans aucun intermédiaire physique et -j’ai acquis cette conviction malgré mes doutes antérieurs et de fortes -préventions. Avant l’invasion marsienne, comme quelque lecteur se le -rappellera peut-être, j’avais, avec quelque véhémence, essayé de réfuter -la transmission de la pensée et les théories télépathiques.</p> - -<p>Les Marsiens ne portaient aucun vêtement. Leurs idées sur le décorum et -les ornements extérieurs étaient nécessairement différentes des nôtres -et ils n’étaient nécessairement pas seulement beaucoup moins sensibles -aux changements de température que nous ne le sommes, mais les -changements de pression atmosphérique ne semblent pas avoir sérieusement -affecté leur santé. Pourtant, s’ils ne portaient aucun vêtement, -d’autres additions artificielles à leurs ressources leur donnaient une -grande supériorité sur l’homme. Nous autres, humains, avec nos cycles et -nos patins de route, avec les machines volantes Lilienthal, avec nos -bâtons et nos canons, ne sommes encore qu’au début de l’évolution au -terme de laquelle les Marsiens sont parvenus. En réalité, ils se sont -transformés en simples cerveaux, revêtant des corps divers suivant leurs -besoins différents, de la même façon que nous revêtons nos divers -costumes et prenons une bicyclette pour une course pressée ou un -parapluie s’il pleut. Rien peut-être, dans tous leurs appareils, n’est -plus surprenant pour l’homme que l’absence de la “roue,” ce trait -dominant de presque tous les mécanismes humains. Parmi toutes les choses -qu’ils apportèrent sur la terre, rien n’indique qu’ils emploient le -cercle. On se serait attendu du moins à le trouver dans leurs appareils -de locomotion. A ce propos, il est curieux de remarquer que, même -ici-bas, la nature paraît avoir dédaigné la roue ou qu’elle lui ait -préféré d’autres moyens. Non seulement les Marsiens ne connaissent pas -la roue—ce qui est incroyable—ou s’abstenaient de l’employer, mais -même ils se servaient singulièrement peu, dans leurs appareils, du pivot -mobile avec des mouvements circulaires dans un seul plan. Presque tous -les joints de leurs mécanismes présentent un système compliqué de -coulisses se mouvant sur de petits appuis et des coussinets de friction<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>C’était l’un de ces systèmes compliqués, qu’on a appelés depuis -Mains-Machines. Telle qu’elle m’apparut, elle présentait l’aspect -d’une sorte d’araignée métallique avec cinq jambes articulées et -agiles, ayant autour de son corps un nombre extraordinaire de -barres, de leviers articulés, et de tentacules qui touchaient et -prenaient. La plupart de ses bras étaient repliés, mais avec trois -longs tentacules elle attrapait des tringles, des plaques, des -barres qui garnissaient le couvercle et apparemment renforçaient -les parois du cylindre.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XIX)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-091_lg.jpg"> -<img src="images/illus-091_sml.jpg" width="431" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span></p> - -<p class="nind">superbement courbés. Pendant que nous en sommes à ces détails, -remarquons que leurs leviers très longs étaient, dans la plupart des -cas, actionnés par une sorte de musculature composée de disques enfermés -dans une gaine élastique. Si l’on faisait passer à travers ces disques -un courant électrique, ils étaient polarisés étroitement et puissamment. -De cette façon était atteint ce curieux parallélisme avec les mouvements -animaux qui était chez eux si surprenant et si troublant pour -l’observateur humain. Des muscles du même genre abondaient dans les -membres de la machine que je vis en train de décharger le cylindre, -lorsque je regardai la première fois par la fente. Elle semblait -infiniment plus animée que les réels Marsiens, gisant plus loin en plein -soleil, haletant, agitant vainement leurs tentacules et se remuant avec -de pénibles efforts, après leur immense voyage à travers l’espace.</p> - -<div class="figright" style="width: 81px;"> -<a href="images/illus-092a_lg.jpg"> -<img src="images/illus-092a_sml.jpg" width="81" height="217" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Tandis que j’observais encore leurs mouvements affaiblis et que je -notais chaque étrange détail de leur forme, le vicaire me rappela -soudain sa présence en me tirant violemment par le bras. Je tournai la -tête pour voir une figure renfrognée et des lèvres silencieuses mais -éloquentes. Il voulait aussi regarder par la fente devant laquelle on ne -pouvait se mettre qu’un à la fois et je dus, tandis que le vicaire -jouissait de ce privilège, interrompre pendant un moment mes -observations.</p> - -<p>Quand je revins à mon poste, l’active machine avait déjà assemblé -plusieurs des pièces qu’elle avait retirées du cylindre et le nouvel -appareil qu’elle construisait prenait une forme d’une ressemblance -évidente avec la sienne; vers le bas à gauche se voyait maintenant un -petit mécanisme qui lançait des jets de vapeur verte en tournant autour -du trou, fort occupé à régulariser l’ouverture, creusant, extrayant et -entassant la terre avec méthode et discernement. C’était là la cause des -battements réguliers et des chocs rythmiques qui avaient fait pendant -longtemps trembler notre refuge. Tout en travaillant, il faisait -entendre une sorte de sifflement incessant. Autant que je pus m’en -rendre compte, la machine allait seule, sans être nullement dirigée par -un Marsien.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-092b_lg.jpg"> -<img src="images/illus-092b_sml.jpg" width="198" height="219" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span></p> - -<h3><a name="XX" id="XX"></a> -<a href="images/illus-093_lg.jpg"> -<img src="images/illus-093_sml.jpg" width="505" height="550" alt="XX—LES JOURS D’EMPRISONNEMENT" /></a> -</h3> - -<p>L’arrivée d’une seconde machine de combat nous fit abandonner notre -lucarne pour nous retirer dans la laverie, car nous avions peur que, de -sa hauteur, le Marsien pût nous apercevoir derrière notre barrière. Plus -tard, nous nous sentîmes moins en danger d’être découverts, car, pour -des yeux éblouis par l’éclat du soleil, notre refuge devait sembler un -impénétrable trou de ténèbres; mais tout d’abord, au moindre mouvement -d’approche, nous regagnions en hâte la laverie, le cœur battant à tout -rompre. Cependant, malgré le danger effrayant que nous courions, notre -curiosité était irrésistible. Je me rappelle maintenant, avec une sorte -d’étonnement, qu’en dépit du danger infini où nous étions de mourir de -faim ou d’une mort plus terrible encore, nous nous disputions durement -l’horrible privilège de voir ce qui se passait à l’extérieur. Nous -traversions la cuisine à une<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span> allure grotesque, entre la précipitation -et la crainte de faire du bruit, nous poussant, nous bousculant et nous -frappant, à deux doigts de la mort.</p> - -<p>Le fait est que nous avions des dispositions et des habitudes de penser -et d’agir absolument incompatibles; le danger et l’isolement dans lequel -nous étions accentuaient encore cette incompatibilité. A Halliford, -j’avais pris en haine les simagrées et les exclamations inutiles, la -stupide rigidité d’esprit du vicaire. Ses murmures et ses monologues -interminables gênaient les efforts que je faisais pour réfléchir et -combiner quelque projet de fuite, et j’en arrivais parfois, de ne -pouvoir y échapper, à un véritable état d’exaspération. Il n’était pas -plus qu’une femme, capable de se contenir. Pendant des heures entières, -il se mettait à pleurer et je crois vraiment que, jusqu’à la fin, cet -enfant gâté de la vie pensa que ses larmes étaient en quelque manière -efficaces. Il me fallait rester assis, dans les ténèbres, sans pouvoir, -à cause de ses importunités, détacher de lui mon esprit. Il mangeait -plus que moi et je lui disais en vain que notre seule chance de salut -était de demeurer dans cette maison jusqu’à ce que les Marsiens en aient -fini avec leur cylindre et que, dans cette attente probablement longue, -le moment viendrait où nous manquerions de nourriture. Il mangeait et il -buvait par accès, faisant ainsi de gros repas à de longs intervalles, et -il dormait fort peu.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-094_lg.jpg"> -<img src="images/illus-094_sml.jpg" width="431" height="308" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>A mesure que les jours passaient, sa parfaite insouciance de toute -précaution augmenta tellement notre détresse et notre danger que je dus, -si dur que cela fût pour moi, recourir à des menaces et finalement à des -voies de fait. Cela le<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span> mit à la raison pendant un certain temps. Mais -c’était une de ces faibles créatures, toutes de souplesse rusée, qui -n’osent regarder en face ni Dieu ni homme, pas même s’affronter -soi-même, âmes dépourvues de fierté, timorées, anémiques, haïssables.</p> - -<p>Il m’est infiniment désagréable de me rappeler et de relater ces choses, -mais je le fais quand même pour qu’il ne manque rien à mon récit. Ceux -qui n’ont pas connu ces sombres et terribles aspects de la vie blâmeront -assez facilement ma brutalité, mon accès de fureur dans la tragédie -finale; car ils savent mieux que personne ce qui est mal, et non ce qui -devient possible pour un homme torturé. Mais ceux qui ont traversé les -mêmes ténèbres, qui sont descendus au fond des choses, ceux-là auront -une charité plus large.</p> - -<p>Tandis que dans notre refuge nous nous disputions à voix basse, en une -obscure et vague contestation de murmures, nous arrachant la nourriture -et la boisson, nous tordant les mains et nous frappant, au dehors, sous -l’impitoyable soleil de ce terrible juin, était l’étrange merveille, la -surprenante activité des Marsiens dans leur fosse. Je reviens maintenant -à mes premières expériences. Après un long délai, je m’aventurai à la -lucarne et je m’aperçus que les nouveaux venus étaient renforcés -maintenant par les occupants de trois des machines de combat. Ces -derniers avaient apporté avec eux certains appareils inconnus qui -étaient disposés méthodiquement autour du cylindre. La seconde Machine à -Mains était maintenant achevée et elle était fort occupée à manier un -des nouveaux appareils que l’une des grandes machines avait apportés. -C’était un objet ayant la forme d’un de ces grands bidons dans lesquels -on transporte le lait, au-dessus duquel oscillait un récipient en forme -de poire, d’où s’échappait un filet de poudre blanche qui tombait -au-dessous dans un bassin circulaire.</p> - -<p>Le mouvement oscillatoire était imprimé à cet objet par l’un des -tentacules de la Machine à Mains. Avec deux appendices spatulés, la -machine extrayait de l’argile qu’elle versait dans le récipient -supérieur, tandis qu’avec un autre bras elle ouvrait régulièrement une -porte et ôtait, de la partie moyenne de la machine, des scories roussies -et noires. Un autre tentacule métallique dirigeait la poudre du bassin -au long d’un canal à côtes, vers un récepteur qui était caché à ma vue -par le monticule de poussière bleuâtre. De cet invisible récepteur -montait verticalement, dans l’air tranquille, un mince filet de fumée -verte. Pendant que je regardais, la machine, avec un faible tintement -musical, étendit, à la façon d’un télescope, un tentacule, qui, simple -saillie le moment précédent, s’allongea jusqu’à ce que son extrémité eût -disparu derrière le tas d’argile. Une seconde après, il soulevait une -barre d’aluminium blanc pas encore terni et d’une clarté éblouissante, -et la déposait sur une pile de barres identiques disposées au bord de la -fosse. Entre le moment où le soleil se coucha et celui où parurent les -étoiles, cette habile machine dut fabriquer plus d’une centaine de ces -barres et le tas de poussière bleuâtre s’éleva peu à peu, jusqu’à ce -qu’il eût atteint le rebord du talus.</p> - -<p>Le contraste entre les mouvements rapides et compliqués de ces appareils -et<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Je me mis à observer de près cette machine de combat, m’assurant -pour la première fois que l’espèce de capuchon contenait réellement -un Marsien.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XX)<br /> -</p> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-095_lg.jpg"> -<img src="images/illus-095_sml.jpg" width="458" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span></p> - -<p class="nind">l’inertie gauche et haletante de ceux qui les dirigeaient était des plus -vifs, et pendant plusieurs jours je dus me répéter, sans parvenir à le -croire, que ces derniers étaient réellement des êtres vivants.</p> - -<p>C’est le vicaire qui était à notre poste d’observation quand les -premiers humains furent amenés au cylindre. J’étais assis plus bas, -ramassé sur moi-même et écoutant de toutes mes oreilles. Il eut un -soudain mouvement de recul, et, croyant que nous avions été aperçus, -j’eus un spasme de terreur. Il se laissa glisser parmi les décombres et -vint se blottir près de moi dans les ténèbres, gesticulant en silence; -pendant un instant je partageai sa terreur. Comprenant à ses gestes -qu’il me laissait la possession de la lucarne et ma curiosité me rendant -bientôt tout mon courage, je me levai, l’enjambai et me hissai jusqu’à -l’ouverture. D’abord, je ne pus voir aucune cause à son effroi. La nuit -maintenant était tombée, les étoiles brillaient faiblement, mais le trou -était éclairé par les flammes vertes et vacillantes de la machine qui -fabriquait les barres d’aluminium. La scène entière était un tableau -tremblotant de lueurs vertes et d’ombres noires, vagues et mouvantes, -étrangement fatigant à la vue. Au-dessus et en tous sens, se souciant -peu de tout cela, voletaient les chauves-souris. On n’apercevait plus de -Marsiens rampants, le monticule de poudre vert-bleu s’était tellement -accru qu’il les dissimulait à ma vue, et une machine de combat, les -jambes repliées, accroupie et diminuée, se voyait de l’autre côté du -trou. Alors, par-dessus le tapage de ces machines en action, me parvint -un soupçon de voix humaines, que je n’accueillis d’abord que pour le -repousser.</p> - -<p>Je me mis à observer de près cette machine de combat, m’assurant pour la -première fois que l’espèce de capuchon contenait réellement un Marsien. -Quand les flammes vertes s’élevaient, je pouvais voir le reflet huileux -de son tégument et l’éclat de ses yeux. Tout à coup, j’entendis un cri -et je vis un long tentacule atteindre, par-dessus l’épaule de la -machine, jusqu’à une petite cage qui faisait saillie sur le dos. Alors -quelque chose qui se débattait violemment fut soulevé contre le ciel, -énigme vague et sombre contre la voûte étoilée, et au moment où cet -objet noir était ramené plus bas, je vis à la clarté verte de la flamme -que c’était un homme. Pendant un moment il fut clairement visible. -C’était, en effet, un homme d’âge moyen, vigoureux, plein de santé et -bien mis; trois jours auparavant il devait, personnage d’importance, se -promener à travers le monde. Je pus voir ses yeux terrifiés et les -reflets de la flamme sur ses boutons et sa chaîne de montre. Il disparut -derrière le monticule et pendant un certain temps il n’y eut pas un -bruit. Alors commença une série de cris humains, et, de la part des -Marsiens, un bruit continu et joyeux...</p> - -<p>Je descendis du tas de décombres, me remis sur pieds, me bouchai les -oreilles et me réfugiai dans la laverie. Le vicaire, qui était resté -accroupi, silencieux, les bras sur la tête, leva les yeux comme je -passais, se mit à crier très fort à cet abandon et me rejoignit en -courant...</p> - -<p>Cette nuit-là, cachés dans la laverie, suspendus entre notre horreur et -l’horrible<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span> fascination de la lucarne, j’essayai en vain, bien que -j’eusse conscience de la nécessité urgente d’agir, d’échafauder un plan -d’évasion; mais le second jour, il me fut possible d’envisager avec -lucidité notre position. Le vicaire, je m’en aperçus bien, était -complètement incapable de donner un avis utile; ces étranges terreurs -lui avaient enlevé toute raison et toute réflexion et il n’était plus -capable que de suivre son premier mouvement. Il était en réalité -descendu au niveau de l’animal. Mais néanmoins, je me résolus à en -finir, et à mesure que j’examinai les faits, je m’aperçus que, si -terrible que pût être notre situation, il n’y avait encore aucune raison -de désespérer absolument. Notre principale chance était que les Marsiens -ne fissent de leur fosse qu’un campement temporaire; au cas même où ils -le conserveraient d’une façon permanente, ils ne croiraient probablement -pas nécessaire de le garder et nous avions quand même là une chance -d’échapper. Je pesai soigneusement aussi la possibilité de creuser une -voie souterraine dans la direction opposée au cylindre; mais les chances -d’aller sortir à portée de vue de quelque machine de combat en -sentinelle semblèrent d’abord trop nombreuses. Il m’aurait, d’ailleurs, -fallu faire tout le travail moi-même, car le vicaire ne pouvait m’être -d’aucun secours.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-096_lg.jpg"> -<img src="images/illus-096_sml.jpg" width="483" height="285" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Si ma mémoire est exacte, c’est le troisième jour que je vis tuer l’être -humain. Ce fut la seule occasion où j’aie vu réellement un Marsien -prendre de la nourriture. Après cette expérience, j’évitai l’ouverture -du mur pendant une journée presque entière. J’allai dans la laverie, -enlevai la porte et me mis à creuser plusieurs heures de suite avec ma -hachette, faisant le moins de bruit possible; mais quand j’eus<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span> réussi à -faire un trou profond d’une couple de pieds, la terre fraîchement -entassée contre la maison s’écroula bruyamment et je n’osai pas -continuer. Je perdis courage et demeurai étendu sur le sol pendant -longtemps, n’ayant même plus l’idée de bouger. Après cela, j’abandonnai -définitivement l’idée d’échapper par une tranchée.</p> - -<p>Ce n’est pas un mince témoignage en faveur de la puissance des Marsiens -que de dire qu’ils m’avaient fait, dès le premier abord, une impression -telle que je n’entretins guère l’espoir de nous voir délivrés par un -effort humain qui les détruirait. Mais la quatrième ou la cinquième -nuit, j’entendis un bruit sourd comme celui que produiraient de grosses -pièces d’artillerie.</p> - -<p>C’était très tard dans la nuit et la lune brillait d’un vif éclat. Les -Marsiens avaient emporté ailleurs la machine à creuser et ils avaient -déserté l’endroit, ne laissant qu’une machine de combat au haut du talus -opposé et une Machine à Mains qui, sans que je pusse la voir, était à -l’œuvre dans un coin de la fosse immédiatement au-dessous de ma lucarne. -A part le pâle scintillement de la Machine à Mains, des bandes et des -taches de clair de lune blanc, la fosse était dans l’obscurité et de -même absolument tranquille, hormis le cliquetis de la machine. La nuit -était belle et sereine; une planète tentait de scintiller, mais la lune -semblait avoir pour elle seule le ciel. Un chien hurla et c’est ce bruit -familier qui me fit écouter. Alors, j’entendis distinctement de sourdes -détonations, comme si de gros canons avaient fait feu. J’en comptai six -très nettes, et après un long intervalle, six autres. Et ce fut tout.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-097_lg.jpg"> -<img src="images/illus-097_sml.jpg" width="253" height="226" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span></p> - -<h3><a name="XXI" id="XXI"></a> -<a href="images/illus-098_lg.jpg"> -<img src="images/illus-098_sml.jpg" width="550" height="418" alt="XXI—LA MORT DU VICAIRE" /></a> -</h3> - -<p>Le sixième jour, j’occupai pour la dernière fois notre poste -d’observation où bientôt je me trouvai seul. Au lieu de rester comme -d’habitude auprès de moi et de me disputer la lucarne, le vicaire était -retourné dans la laverie. Une pensée soudaine me frappa. Vivement et -sans bruit je traversai la cuisine: dans l’obscurité je l’entendis qui -buvait. J’étendis le bras et mes doigts saisirent une bouteille de vin.</p> - -<p>Il y eut, dans ces ténèbres, une lutte qui dura quelques instants. La -bouteille tomba et se brisa. Je lâchai prise et me relevai. Nous -restâmes immobiles, palpitants, nous menaçant à voix basse. A la fin, je -me plantai entre lui et la nourriture, lui faisant part de ma résolution -d’établir une discipline. Je divisai les provisions de l’office en -rations qui devaient durer dix jours. Je ne voulus pas le laisser manger -plus ce jour-là. Dans l’après-midi, il tenta de s’emparer de quelque -ration; je m’étais assoupi, mais à ce moment je m’éveillai. Pendant tout -un jour nous<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span> demeurâmes face à face, moi las, mais résolu, lui -pleurnichant et se plaignant de la faim. Cela ne dura, j’en suis sûr, -qu’un jour et qu’une nuit, mais il sembla alors, et il me semble encore -maintenant, que ce fut d’une longueur interminable.</p> - -<p>Ainsi notre incompatibilité s’était accrue au point de se terminer en un -conflit déclaré. Pendant deux longs jours nous nous disputâmes à voix -basse, argumentant et discutant âprement. Parfois, j’étais obligé de le -frapper follement du pied et des poings; d’autres fois je le cajolais et -tâchais de le convaincre; j’essayai même de le persuader en lui -abandonnant la dernière bouteille de vin, car il y avait une pompe où je -pouvais avoir de l’eau. Mais rien n’y fit, ni bonté ni violence: il -n’était accessible à aucune raison. Il ne voulut cesser ni ses attaques -pour essayer de prendre plus que sa ration, ni ses bruyants radotages; -il n’observait en rien les précautions les plus élémentaires pour rendre -notre emprisonnement supportable. Lentement, je commençai à me rendre -compte de la complète ruine de son intelligence, et m’aperçus enfin que -mon seul compagnon, dans ces ténèbres secrètes et malsaines, était un -être dément.</p> - -<p>D’après certains vagues souvenirs, je suis enclin à croire que mon -propre esprit battit aussi la campagne. Chaque fois que je m’endormais, -j’avais des rêves étranges et hideux. Bien que cela pût paraître -bizarre, je serais assez disposé à penser que la faiblesse et la démence -du vicaire me furent un salutaire avertissement, m’obligèrent à me -maintenir sain d’esprit.</p> - -<p>Le huitième jour, il commença à parler très haut et rien de ce que je -pus faire ne parvint à modérer son ton.</p> - -<p>—C’est juste, ô Dieu! répétait-il sans cesse. C’est juste. Que le -châtiment retombe sur moi et sur les miens. Nous avons péché! Nous ne -t’avons pas écouté! Il y avait partout des pauvres et des souffrants! On -les foulait aux pieds et je gardais le silence! Je prêchais une folie -acceptable par tous.—Mon Dieu! Quelle folie!—alors que j’aurais dû me -lever, quand même la mort m’eût été réservée, et appeler le monde à la -repentance... à la repentance!... Les oppresseurs des pauvres et des -malheureux!..... Le pressoir du Seigneur!</p> - -<p>Puis soudain, il en revenait à la nourriture que je maintenais hors de -sa portée, et il me priait, me suppliait, pleurait et finalement -menaçait. Bientôt, il prit un ton fort élevé—je l’invitai à crier moins -fort; alors, il vit que par ce moyen il aurait prise sur moi. Il me -menaça de crier plus fort encore et d’attirer sur nous l’attention des -Marsiens. J’avoue que cela m’effraya un moment; mais la moindre -concession eût diminué, dans une trop grande proportion, nos chances de -salut. Je le mis au défi, bien que je ne fusse nullement certain qu’il -ne mît sa menace à exécution. Mais ce jour-là du moins il ne le fit pas. -Il continua à parler, haussant insensiblement son ton, pendant les -huitième et neuvième journées presque entières, débitant des menaces, -des supplications, au milieu d’un torrent de phrases où il exprimait une -repentance à moitié stupide et toujours futile d’avoir négligé le -service du Seigneur, et je me sentis une grande pitié pour lui. Il finit -par s’endormir<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span> quelque temps, mais il reprit bientôt avec une nouvelle -ardeur, criant si fort qu’il devint absolument nécessaire pour moi de le -faire taire par tous les moyens.</p> - -<p>—Restez tranquille, implorai-je.</p> - -<p>Il se mit sur ses genoux, car jusqu’alors il avait été accroupi dans les -ténèbres, près de la batterie de cuisine.</p> - -<p>—Il y a trop longtemps que je reste tranquille! hurla-t-il, sur un ton -qui dut parvenir jusqu’au cylindre. Maintenant je dois aller porter mon -témoignage! Malheur à cette cité infidèle! Malédiction! Malheur! -Anathème! Malheur! Malheur aux habitants de la terre: à cause des autres -voix de la trompette...!</p> - -<p>—Taisez-vous! Pour l’amour de Dieu! dis-je en me mettant debout et -terrifié à l’idée que les Marsiens pouvaient nous entendre.</p> - -<p>—Non! cria le vicaire de toutes ses forces, se levant aussi et étendant -les bras. Parle! Il faut que je parle! La parole du Seigneur est sur -moi.</p> - -<p>En trois enjambées, il fut à la porte de la cuisine.</p> - -<p>—Il faut que j’aille apporter mon témoignage. Je n’ai déjà que trop -tardé.</p> - -<p>J’étendis le bras et j’atteignis dans l’ombre un couperet suspendu au -mur. En un instant, j’étais derrière lui, affolé de peur. Avant qu’il -n’arrivât au milieu de la cuisine, je l’avais rejoint. Par un dernier -sentiment humain, je retournai le tranchant et le frappai avec le dos. -Il tomba en avant de tout son long et resta étendu par terre. Je -trébuchai sur lui et demeurai un moment haletant. Il gisait inanimé.</p> - -<p>Tout à coup je perçus un bruit au dehors, des plâtras se détachèrent, -dégringolèrent et l’ouverture triangulaire du mur se trouva obstruée. Je -levai la tête et aperçus, à travers le trou, la partie inférieure d’une -Machine à Mains s’avançant lentement. L’un de ses membres agrippeurs se -déroula parmi les décombres, puis un autre parut, tâtonnant au milieu -des poutres écroulées. Je restai là, pétrifié, les yeux fixes. Alors je -vis, à travers une sorte de plaque vitrée située près du bord supérieur -de l’objet, la face—si l’on peut l’appeler ainsi—et les grands yeux -sombres d’un Marsien cherchant à pénétrer les ténèbres, puis un long -tentacule métallique qui serpenta par le trou en tâtant lentement les -objets.</p> - -<p>Avec un grand effort, je me retournai, me heurtai contre le corps du -vicaire et m’arrêtai à la porte de la laverie. Le tentacule maintenant -s’était avancé d’un mètre ou deux dans la pièce, se tortillant et se -tournant en tous les sens, avec des mouvements étranges et brusques. -Pendant un instant, cette marche lente et irrégulière me fascina. Avec -un cri faible et rauque, je me réfugiai tout au fond de la laverie, -tremblant violemment et à peine capable de me tenir debout. J’ouvris la -porte de la soute à charbon et je restai là dans les ténèbres, examinant -le seuil à peine éclairé de la cuisine, écoutant attentivement. Le -Marsien m’avait-il vu? Que pouvait-il faire maintenant?</p> - -<p>Derrière cette porte, quelque chose très doucement se mouvait en tout -sens; de temps en temps cela heurtait les cloisons ou reprenait ses -mouvements avec un faible tintement métallique, comme le bruit d’un -trousseau de clefs. Puis un corps<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> lourd—je savais trop bien -lequel—fut traîné sur le carrelage de la cuisine jusqu’à l’ouverture. -Irrésistiblement attiré, je me glissai jusqu’à la porte et jetai un coup -d’œil dans la cuisine. Par le triangle de clarté extérieure, j’aperçus -le Marsien dans sa machine aux cent bras examinant la tête du vicaire. -Immédiatement, je pensai qu’il allait inférer ma présence par la marque -du coup que j’avais asséné.</p> - -<p>Je regagnai la soute à charbon, en refermai la porte et me mis à -entasser sur moi dans l’obscurité autant que je pus de charbon et de -bûches, en tâchant de faire le moins de bruit possible. A tout instant -je demeurais rigide, écoutant si le Marsien avait de nouveau passé ses -tentacules par l’ouverture.</p> - -<p>Alors, reprit le faible cliquetis métallique. Bientôt, je l’entendis -plus proche—dans la laverie, d’après ce que je pus en juger. J’eus -l’espoir que le tentacule ne serait pas assez long pour m’atteindre; il -passa, raclant légèrement la porte de la soute. Ce fut un siècle -d’attente presque intolérable, puis j’entendis remuer le loquet. Il -avait trouvé la porte! Le Marsien comprenait les serrures!</p> - -<p>Il ferrailla un instant et la porte s’ouvrit.</p> - -<p>Des ténèbres où j’étais, je pouvais juste apercevoir l’objet, -ressemblant à une trompe d’éléphant plus qu’à autre chose, s’agitant de -mon côté, touchant et examinant le mur, le charbon, le bois, le -plancher. Cela semblait être un gros ver noir, agitant de côté et -d’autre sa tête aveugle.</p> - -<p>Une fois même, il toucha le talon de ma bottine. Je fus sur le point de -crier, mais je mordis mon poing. Pendant un moment, il ne bougea plus: -j’aurais pu croire qu’il s’était retiré. Tout à coup, avec un brusque -déclic, il agrippa quelque chose—je me figurai que c’était moi!—et -parut sortir de la soute. Pendant un instant, je n’en fus pas sûr. -Apparemment, il avait pris un morceau de charbon pour l’examiner.</p> - -<p>Je profitai de ce moment de répit pour changer de position, car je me -sentais engourdi, et j’écoutai. Je murmurais des prières passionnées -pour échapper à ce danger.</p> - -<p>Soudain, j’entendis revenir vers moi le même bruit lent et net. -Lentement, lentement, il se rapprocha, raclant les murs et heurtant le -mobilier.</p> - -<p>Pendant que je restais attentif, doutant encore, la porte de la soute -fut vigoureusement heurtée et elle se ferma. J’entendis le tentacule -pénétrer dans l’office; il renversa des boîtes à biscuits, brisa une -bouteille et il y eut encore un choc violent contre la porte de la -soute. Puis le silence revint, qui se continua en une attente infinie.</p> - -<p>Etait-il parti?</p> - -<p>A la fin, je dus conclure qu’il s’était retiré.</p> - -<p>Il ne revint plus dans la laverie, mais pendant toute la dixième -journée, dans les ténèbres épaisses, je restai enseveli sous les bûches -et sous le charbon, n’osant même pas me glisser au dehors pour avoir le -peu d’eau qui m’était si nécessaire. Ce fut le lendemain seulement, le -onzième jour, que j’osai me risquer à chercher quelque chose à boire.<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span></p> - -<h3><a name="XXII" id="XXII"></a> -<a href="images/illus-099_lg.jpg"> -<img src="images/illus-099_sml.jpg" width="550" height="389" alt="XXII—LE SILENCE" /></a> -</h3> - -<p>Mon premier mouvement, avant d’aller dans l’office, fut de clore la -porte de communication entre la cuisine et la laverie. Mais l’office -était vide—les provisions avaient disparu jusqu’aux dernières bribes. -Le Marsien les avait sans doute enlevées le jour précédent. A cette -découverte, le désespoir m’accabla pour la première fois. Je ne pris -donc pas la moindre nourriture, ni le onzième, ni le douzième jour.</p> - -<p>D’abord ma bouche et ma gorge se desséchèrent et mes forces baissèrent -sensiblement. Je restais assis, au milieu de l’obscurité de la laverie, -dans un état d’abattement pitoyable. Je ne pouvais penser qu’à manger. -Je me figurais que j’étais devenu sourd, car les bruits que j’étais -accoutumé à entendre avaient complètement cessé aux alentours du -cylindre. Je ne me sentais pas assez de forces pour me glisser sans -bruit jusqu’à la lucarne, sans quoi j’y serais allé.</p> - -<p>Le douzième jour, ma gorge était tellement endolorie, qu’au risque -d’attirer les Marsiens j’essayai de faire aller la pompe grinçante -placée sur l’évier et je réussis à me procurer deux verres d’eau de -pluie noirâtre et boueuse. Ils me rafraîchirent néanmoins beaucoup et je -me sentis rassuré et enhardi par ce fait qu’aucun tentacule inquisiteur -ne suivit le bruit de la pompe.<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Puis un corps lourd—je savais trop bien lequel—fut traîné sur le -carrelage de la cuisine jusqu’à l’ouverture.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XXI)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-100_lg.jpg"> -<img src="images/illus-100_sml.jpg" width="438" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span></p> - -<p>Pendant tous ces jours, divaguant et indécis, je pensai beaucoup au -vicaire et à la façon dont il était mort.</p> - -<p>Le treizième jour je bus encore un peu d’eau; je m’assoupis et rêvai -d’une façon incohérente de victuailles et de plans d’évasion vagues et -impossibles. Chaque fois, je rêvais de fantômes horribles, de la mort du -vicaire ou de somptueux dîners; mais endormi ou éveillé, je ressentais -de vives douleurs qui me poussaient à boire sans cesse. La clarté qui -pénétrait dans l’arrière-cuisine n’était plus grise, mais rouge. A mon -imagination bouleversée, cela semblait couleur de sang.</p> - -<p>Le quatorzième jour, je pénétrai dans la cuisine et je fus fort surpris -de trouver que les pousses de l’Herbe Rouge avaient envahi l’ouverture -du mur, transformant la demi-clarté de mon refuge en une obscurité -écarlate.</p> - -<p>De grand matin, le quinzième jour, j’entendis de la cuisine une suite de -bruits curieux et familiers, et, prêtant l’oreille, je crus reconnaître -le reniflement et les grattements d’un chien. Je fis quelques pas et -j’aperçus un museau qui passait entre les tiges rouges. Cela m’étonna -grandement. Quand il m’eut flairé, le chien aboya.</p> - -<p>Immédiatement, je pensai que si je réussissais à l’attirer sans bruit -dans la cuisine, je pourrais peut-être le tuer et le manger et, dans -tous les cas, il vaudrait mieux le tuer de peur que ses aboiements ou -ses allées et venues ne finissent par attirer l’attention des Marsiens.</p> - -<p>Je m’avançai à quatre pattes, l’appelant doucement; mais soudain il -retira sa tête et disparut.</p> - -<p>J’écoutai—puisque je n’étais pas sourd—et je me convainquis qu’il ne -devait plus y avoir personne à la fosse. J’entendis un bruit de -battement d’ailes et un rauque croassement, mais ce fut tout.</p> - -<p>Pendant très longtemps, je demeurai à l’ouverture de la brèche, sans -oser écarter les tiges rouges qui l’encombraient. Une fois ou deux, -j’entendis un faible grincement, comme des pattes de chien allant et -venant dans le sable au-dessous de moi; il y eut encore des -croassements, puis plus rien. A la fin, encouragé par ce silence, je -regardai.</p> - -<p>Excepté dans un coin, où une multitude de corbeaux sautillaient et se -battaient sur les squelettes des gens dont les Marsiens avaient absorbé -le sang, il n’y avait pas un être vivant dans la fosse.</p> - -<p>Je regardai de tous côtés, n’osant pas en croire mes yeux. Toutes les -machines étaient parties. A part l’énorme monticule de poudre gris-bleu -dans un coin, quelques barres d’aluminium dans un autre, les corbeaux et -les squelettes des morts, cet endroit n’était plus qu’un grand trou -circulaire creusé dans le sable.</p> - -<p>Peu à peu, je me glissai hors de la lucarne entre les herbes rouges et -je me mis debout sur un monceau de plâtras. Je pouvais voir dans toutes -les directions, sauf derrière moi, au nord, et nulle part il n’y avait -la moindre trace des Marsiens. Le sable dégringola sous mes pieds, mais -un peu plus loin les décombres offraient une pente praticable pour -gagner le sommet des ruines. J’avais une chance d’évasion et je me mis à -trembler.<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span></p> - -<p>J’hésitai un instant, puis dans un accès de résolution désespérée, le -cœur me battant violemment, j’escaladai le tas de ruines sous lequel -j’avais été enterré si longtemps.</p> - -<p>Je jetai de nouveau les regards autour de moi. Vers le nord, pas plus -qu’ailleurs, aucun Marsien n’était visible.</p> - -<p>Lorsque, la dernière fois, j’avais traversé en plein jour cette partie -du village de Sheen, j’avais vu une route bordée de confortables maisons -blanches et rouges séparées par des jardins aux arbres abondants. -Maintenant j’étais debout sur un tas énorme de gravier, de terre et de -morceaux de briques où croissait une multitude de plantes rouges en -forme de cactus, montant jusqu’au genou, sans la moindre végétation -terrestre pour leur disputer le terrain. Les arbres autour de moi -étaient morts et dénudés, mais plus loin un enchevêtrement de filaments -rouges escaladait les troncs encore debout.</p> - -<p>Les maisons avaient toutes été saccagées, mais aucune n’avait été -brûlée; parfois leurs murs s’élevaient encore jusqu’au second étage, -avec des fenêtres arrachées et des portes brisées. L’Herbe Rouge -croissait en tumulte dans leurs chambres sans toits.</p> - -<p>Au-dessous de moi, était la grande fosse où les corbeaux se disputaient -les déchets des Marsiens; quelques oiseaux voletaient çà et là parmi les -ruines. Au loin, j’aperçus un chat maigre qui s’esquivait en rampant le -long d’un mur, mais nulle trace d’homme.</p> - -<p>Le jour, par contraste avec mon récent emprisonnement, me semblait d’une -clarté aveuglante. Une douce brise agitait mollement les Herbes Rouges -qui recouvraient le moindre fragment de sol. Oh! la douceur de l’air -frais qu’on respire!</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-101_lg.jpg"> -<img src="images/illus-101_sml.jpg" width="350" height="201" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span></p> - -<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a> -<a href="images/illus-102_lg.jpg"> -<img src="images/illus-102_sml.jpg" width="550" height="450" alt="XXIII—L’OUVRAGE DE QUINZE JOURS" /></a> -</h3> - -<p>Pendant un long moment, je restai debout, les jambes vacillantes sur le -monticule, me souciant peu de savoir si j’étais en sûreté. Dans l’infect -repaire d’où je sortais, toutes mes pensées avaient convergé sur notre -sécurité immédiate. Je n’avais pu me rendre compte de ce qui se passait -au dehors, dans le monde, et je ne m’attendais guère à cet effrayant et -peu ordinaire spectacle. Je croyais retrouver Sheen en ruines et je -contemplais une contrée sinistre et lugubre qui semblait appartenir à -une autre planète.</p> - -<p>Je ressentis alors une émotion des plus rares, une émotion cependant que -connaissent trop bien les pauvres animaux sur lesquels s’étend notre -domination. J’eus l’impression qu’aurait un lapin qui, à la place de son -terrier, trouverait tout à coup une douzaine de terrassiers creusant les -fondations d’une maison. Un premier indice qui se précisa bientôt -m’oppressa pendant de nombreux jours, et j’eus la révélation de mon -détrônement, la conviction que je n’étais plus un maître, mais un animal -parmi les animaux sous le talon des Marsiens. Il en serait de nous<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> -comme il en est d’eux; il nous faudrait sans cesse être aux aguets, fuir -et nous cacher; la crainte et le règne de l’homme n’étaient plus.</p> - -<p>Mais dès que je l’eus clairement envisagée, cette idée étrange disparut, -chassée par l’impérieuse faim qui me tenaillait après mon long et -horrible jeûne. De l’autre côté de la fosse, derrière un mur recouvert -de végétations rouges, j’aperçus un coin de jardin non envahi encore. -Cette vue me suggéra ce que je devais faire et je m’avançai à travers -l’Herbe Rouge, enfoncé jusqu’au genou et parfois jusqu’au cou. -L’épaisseur de ces herbes m’offrait, en cas de besoin, une cachette -sûre. Le mur avait six pieds de haut, et, lorsque j’essayai de -l’escalader, je sentis qu’il m’était impossible de me soulever. Je dus -donc le contourner et j’arrivai ainsi à une sorte d’encoignure -rocailleuse où je pus plus facilement me hisser au faîte du mur et me -laisser dégringoler dans le jardin que je convoitais. J’y trouvai -quelques oignons, des bulbes de glaïeuls et une certaine quantité de -carottes à peine mûres; je récoltai le tout et, franchissant un pan de -muraille écroulé, je continuai mon chemin vers Kew entre des arbres -écarlates et cramoisis—on eût dit une promenade dans une avenue de -gigantesques gouttes de sang. J’avais deux idées bien nettes: trouver -une nourriture plus substantielle, et, autant que mes forces le -permettraient, fuir bien loin de cette région maudite et qui n’avait -plus rien de terrestre.</p> - -<p>Un peu plus loin, dans un endroit où persistait du gazon, je découvris -quelques champignons que je dévorai aussitôt, mais ces bribes de -nourriture ne réussirent guère qu’à exciter un peu plus ma faim. Tout à -coup, alors que je croyais toujours être dans les prairies, je -rencontrai une nappe d’eau peu profonde et boueuse qu’un faible courant -entraînait. Je fus d’abord très surpris de trouver, au plus fort d’un -été très chaud et très sec, des prés inondés, mais je me rendis compte -bientôt que cela était dû à l’exubérance tropicale de l’Herbe Rouge. Dès -que ces extraordinaires végétaux rencontraient un cours d’eau, ils -prenaient immédiatement des proportions gigantesques et devenaient d’une -fécondité incomparable. Les graines tombaient en quantité dans les eaux -de la Wey et de la Tamise, où elles germaient, et leurs pousses -titaniques, croissant avec une incroyable rapidité, avaient bientôt -engorgé le cours de ces rivières qui avaient débordé.</p> - -<p>A Putney, comme je le vis peu après, le pont disparaissait presque -entièrement sous un colossal enchevêtrement de ces plantes, et, à -Richmond, les eaux de la Tamise s’étaient aussi répandues en une nappe -immense et peu profonde à travers les prairies de Hampton et de -Twickenham. A mesure que les eaux débordaient, l’Herbe les suivait, de -sorte que les villas en ruines de la vallée de la Tamise furent un -certain temps submergées dans le rouge marécage dont j’explorais les -bords et qui dissimulait ainsi beaucoup de la désolation qu’avaient -causée les Marsiens.</p> - -<p>Finalement, l’Herbe Rouge succomba presque aussi rapidement qu’elle -avait crû. Bientôt une sorte de maladie infectieuse, due, croit-on, à -l’action de certaines bactéries, s’empara de ces végétations. Par suite -des principes de la sélection naturelle,<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Les maisons avaient toutes été saccagées, mais aucune n’avait été -brûlée; parfois leurs murs s’élevaient encore jusqu’au second -étage, avec des fenêtres arrachées et des portes brisées. L’Herbe -Rouge croissait en tumulte dans leurs chambres sans toits.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XXII)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-103_lg.jpg"> -<img src="images/illus-103_sml.jpg" width="412" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span></p> - -<p class="nind">toutes les plantes terrestres ont maintenant acquis une force de -résistance contre les maladies causées par les microbes;—elles ne -succombent jamais sans une longue lutte. Mais l’Herbe Rouge tomba en -putréfaction comme une chose déjà morte. Les tiges blanchirent, se -flétrirent et devinrent très cassantes. Au moindre contact, elles se -rompaient et les eaux, qui avaient favorisé et stimulé leur -développement, emportèrent jusqu’à la mer leurs derniers vestiges.</p> - -<p>Mon premier soin fut naturellement d’étancher ma soif. J’absorbai ainsi -une grande quantité d’eau, et, mû par une impulsion soudaine, je -mâchonnai quelques fragments d’Herbe Rouge. Mais les tiges étaient -pleines d’eau</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-104_lg.jpg"> -<img src="images/illus-104_sml.jpg" width="439" height="325" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p class="nind">et elles avaient un goût métallique nauséeux. L’eau était assez peu -profonde pour me permettre d’avancer sans danger bien que l’Herbe Rouge -retardât quelque peu ma marche; mais la profondeur du flot s’accrut -évidemment à mesure que j’approchais du fleuve, et, retournant sur mes -pas, je repris le chemin de Mortlake. Je parvins à suivre la route en -m’aidant des villas en ruines, des clôtures et des réverbères que je -rencontrais; bientôt je fus hors de cette inondation et ayant monté la -colline de Roehampton, je débouchai dans les communaux de Putney.</p> - -<p>Ici le paysage changeait; ce n’était plus l’étrange et l’extraordinaire, -mais le simple bouleversement du familier. Certains coins semblaient -avoir été dévastés par un cyclone et, une centaine de mètres plus loin, -je traversais un espace absolument paisible et sans la moindre trace de -trouble; je rencontrais des maisons dont les jalousies étaient baissées -et les portes fermées, comme si leurs habitants dormaient à l’intérieur -ou étaient absents pour un jour ou deux. L’Herbe Rouge était moins -abondante. Les troncs des grands arbres qui poussaient au long de la -route n’étaient<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span> pas envahis par la variété grimpante. Je cherchai dans -les branches quelque fruit à manger, sans en trouver; j’explorai aussi -une ou deux maisons silencieuses, mais elles avaient déjà été -cambriolées et pillées. J’achevai le reste de la journée en me reposant -dans un bouquet d’arbustes, me sentant, dans l’état de faiblesse où -j’étais, trop fatigué pour continuer ma route.</p> - -<p>Pendant tout ce temps, je n’avais vu aucun être humain, non plus que le -moindre signe de la présence des Marsiens. Je rencontrai deux chiens -affamés, mais malgré les avances que je leur fis, ils s’enfuirent en -faisant un grand détour. Près de Roehampton, j’avais aperçu deux -squelettes humains—non pas des cadavres, mais des squelettes -entièrement décharnés; dans le petit bois, auprès de l’endroit où -j’étais, je trouvai les os brisés et épars de plusieurs chats et de -plusieurs lapins et ceux d’une tête de mouton. Bien qu’il ne restât rien -après, j’essayai d’en ronger quelques-uns.</p> - -<p>Après le coucher du soleil, je continuai péniblement à avancer au long -de la route qui mène à Putney, où le Rayon Ardent avait dû, pour une -raison quelconque, faire son œuvre. Au delà de Roehampton, je -recueillis, dans un jardin, des pommes de terre à peine mûres, en -quantité suffisante pour apaiser ma faim. De ce jardin, la vue -s’étendait sur Putney et sur le fleuve. Sous le crépuscule, l’aspect du -paysage était singulièrement désolé: des arbres carbonisés, des ruines -lamentables et noircies par les flammes, et, au bas de la colline, le -fleuve débordé et les grandes nappes d’eau teintées de rouge par l’herbe -extraordinaire. Sur tout cela, le silence s’étendait et, pensant combien -rapidement s’était produite cette désolante transformation, je me sentis -envahi par une indescriptible terreur.</p> - -<p>Pendant un instant, je crus que l’humanité avait été entièrement -détruite et que j’étais maintenant, debout dans ce jardin, le seul être -humain qui ait survécu. Au sommet de la colline de Putney, je passai non -loin d’un autre squelette dont les bras étaient disloqués et se -trouvaient à quelques mètres du corps. A mesure que j’avançais, j’étais -de plus en plus convaincu que, dans ce coin du monde et à part quelques -traînards comme moi, l’extermination de l’humanité était un fait -accompli. Les Marsiens, pensais-je, avaient continué leur route, -abandonnant la contrée désolée et cherchant ailleurs leur nourriture. -Peut-être même étaient-ils maintenant en train de détruire Berlin ou -Paris, ou bien, il pouvait se faire aussi qu’ils aient avancé vers le -Nord...</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-105_lg.jpg"> -<img src="images/illus-105_sml.jpg" width="162" height="207" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span></p> - -<h3><a name="XXIV" id="XXIV"></a> -<a href="images/illus-106_lg.jpg"> -<img src="images/illus-106_sml.jpg" width="543" height="550" alt="XXIV—L’HOMME DE PUTNEY HILL" /></a> -</h3> - -<p>Je passai la nuit dans l’auberge située au sommet de la côte de Putney, -où, pour la première fois depuis que j’avais quitté Leatherhead, je -dormis dans des draps. Je ne m’attarderai pas à raconter quelle peine -j’eus à pénétrer par une fenêtre dans cette maison, peine inutile -puisque je m’aperçus ensuite que la porte d’entrée n’était fermée qu’au -loquet, ni comment je fouillai dans toutes les chambres, espérant y -trouver de la nourriture, jusqu’à ce que, au moment même où je perdais -tout espoir, je découvris, dans une pièce qui me parut être une chambre -de domestiques, une croûte de pain rongée par les rats et deux boîtes -d’ananas conservés. La maison avait été déjà explorée et vidée. Dans le -bar, je finis par<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> mettre la main sur des biscuits et des sandwiches qui -avaient été oubliés. Les sandwiches n’étaient plus mangeables, mais avec -les biscuits j’apaisai ma faim et je garnis mes poches. Je n’allumai -aucune lumière, de peur d’attirer l’attention de quelque Marsien en -quête de nourriture et explorant, pendant la nuit, cette partie de -Londres. Avant de me mettre au lit, j’eus un moment de grande agitation -et d’inquiétude, rôdant de fenêtre en fenêtre et cherchant à apercevoir -dans l’obscurité quelque indice des monstres. Je dormis peu. Une fois au -lit, je pus réfléchir et mettre quelque suite dans mes idées—chose que -je ne me rappelais pas avoir faite depuis ma dernière discussion avec le -vicaire. Depuis lors, mon activité mentale n’avait été qu’une succession -précipitée de vagues états émotionnels ou bien une sorte de stupide -réceptivité. Mais pendant la nuit, mon cerveau, fortifié sans doute par -la nourriture que j’avais prise, redevint clair et je pus réfléchir.</p> - -<p>Trois pensées surtout s’imposèrent tour à tour à mon esprit: le meurtre -du vicaire, les faits et gestes des Marsiens et le sort possible de ma -femme. La première de ces préoccupations ne me laissait aucun sentiment -d’horreur ni de remords; je me voyais alors, comme je me vois encore -maintenant, amené fatalement et pas à pas à lui asséner ce coup -irréfléchi, victime, en somme, d’une succession d’incidents et de -circonstances qui entraînèrent inévitablement ce résultat. Je ne me -condamnais aucunement et cependant ce souvenir, sans s’exagérer, me -hanta. Dans le silence de la nuit, avec cette sensation d’une présence -divine qui s’empare de nous parfois dans le calme et les ténèbres, je -supportai victorieusement cet examen de conscience, la seule expiation -qu’il me fallût subir pour un moment de rage et d’affolement. Je me -retraçai d’un bout à l’autre la suite de nos relations depuis l’instant -où je l’avais trouvé accroupi auprès de moi, ne faisant aucune attention -à ma soif et m’indiquant du doigt les flammes et la fumée qui -s’élevaient des ruines de Weybridge. Nous avions été incapables de nous -entendre et de nous aider mutuellement—le hasard sinistre ne se soucie -guère de cela. Si j’avais pu le prévoir, je l’aurais abandonné à -Halliford. Mais je n’avais rien deviné—et le crime consiste à prévoir -et à agir. Je raconte ces choses, comme tout le reste de cette histoire, -telles qu’elles se passèrent. Elles n’eurent pas de témoin j’aurais pu -les garder secrètes, mais je les ai narrées afin que le lecteur pût se -former un jugement à son gré.</p> - -<p>Puis lorsque j’eus à grand’peine chassé l’image de ce cadavre gisant la -face contre terre, j’en vins au problème des Marsiens et du sort de ma -femme. En ce qui concernait les Marsiens, je n’avais aucune donnée et ne -pouvais que m’imaginer mille choses; je ne pouvais guère mieux faire non -plus quant à ma femme. Cette veillée bientôt devint épouvantable; je me -dressai sur mon lit, mes yeux scrutant les ténèbres et je me mis à -prier, demandant que, si elle avait dû mourir, le Rayon Ardent ait pu la -frapper brusquement et la tuer sans souffrance. Depuis la nuit de mon -retour de Leatherhead je n’avais pas prié. En certaines extrémités -désespérées, j’avais murmuré des supplications, des invocations -fétichistes, formulant<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>...les eaux de la Tamise s’étaient aussi répandues en une nappe -immense et peu profonde.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XXIII)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-107_lg.jpg"> -<img src="images/illus-107_sml.jpg" width="422" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span></p> - -<p class="nind">mes prières comme les païens murmurent des charmes conjurateurs. Mais -cette fois je priais réellement, implorant avec ferveur la Divinité, -face à face avec les ténèbres. Nuit étrange, et plus étrange encore en -ceci, que aussitôt que parut l’aurore, moi, qui m’étais entretenu avec -la Divinité, je me glissai hors de la maison comme un rat quitte son -trou—créature à peine plus grande, animal inférieur qui, selon le -caprice passager de nos maîtres, pouvais être traqué et tué. Les -Marsiens, eux aussi, invoquaient peut-être Dieu avec confiance. A coup -sûr, si nous ne retenons rien autre de cette guerre, elle nous aura -cependant appris la pitié—la pitié pour ces âmes dépourvues de raison -qui subissent notre domination.</p> - -<p>L’aube était resplendissante et claire; à l’orient, le ciel, que -sillonnaient de petits nuages dorés, s’animait de reflets roses. Sur la -route qui va du haut de la colline de Putney jusqu’à Wimbledon, -traînaient un certain nombre de vestiges pitoyables, restes de la -déroute qui, dans la soirée du dimanche où commença la dévastation, dut -pousser vers Londres tous les habitants de la contrée. Il y avait là une -petite voiture à deux roues sur laquelle était peint le nom de Thomas -Lobbe, fruitier à New Malden; une des roues était brisée et une caisse -de métal gisait auprès, abandonnée; il y avait aussi un chapeau de -paille piétiné dans la boue, maintenant séchée, et au sommet de la côte -de West Hill je trouvai un tas de verre écrasé et taché de sang, auprès -de l’abreuvoir en pierre qu’on avait renversé et brisé. Mes plans -étaient de plus en plus vagues et mes mouvements de plus en plus -incertains; j’avais toujours l’idée d’aller à Leatherhead, et pourtant -j’étais convaincu que, selon toutes probabilités, ma femme ne pouvait -s’y trouver. Car, à moins que la mort ne les ait surpris à l’improviste, -mes cousins et elle avaient dû fuir dès les premières menaces de danger. -Mais je m’imaginais que je pourrais, tout au moins, apprendre là de quel -côté s’étaient enfuis les habitants du Surrey. Je savais que je voulais -retrouver ma femme, que mon cœur souffrait de son absence et du manque -de toute société, mais je n’avais aucune idée bien claire quant aux -moyens de la retrouver, et je sentais avec une intensité croissante mon -entier isolement. Je parvins alors, après avoir traversé un taillis -d’arbres et de buissons, à la lisière des communaux de Wimbledon, dont -les haies, les arbres et les prés s’étendaient au loin sous mes yeux.</p> - -<p>Cet espace encore sombre s’éclairait, par endroits, d’ajoncs et de -genêts jaunes. Je ne vis nulle part d’Herbe Rouge, et tandis que je -rôdais entre les arbustes, hésitant à m’aventurer à découvert, le soleil -se leva, inondant tout de lumière et de vie. Dans un pli de terrain -marécageux, entre les arbres, je tombai au milieu d’une multitude de -petites grenouilles. Je m’arrêtai à les observer, tirant de leur -obstination à vivre une leçon pour moi-même. Soudain, j’eus la sensation -bizarre que quelqu’un m’épiait et, me retournant brusquement, j’aperçus -dans un fourré quelque chose qui s’y blottissait. Pour mieux voir, je -fis un pas en avant. La chose se dressa: c’était un homme armé d’un -coutelas. Je m’approchai lentement de lui et il me regarda venir, -silencieux et immobile.<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span></p> - -<p>Quand je fus près de lui, je remarquai que ses vêtements étaient aussi -déguenillés et aussi sales que les miens. On eût dit, vraiment, qu’il -avait été traîné dans des égouts. De plus près, je distinguai la vase -verdâtre des fossés, des plaques pâles de terre glaise séchée et des -reflets de poussière de charbon. Ses cheveux, très bruns et longs, -retombaient en avant sur ses yeux; sa figure était noire et sale, et il -avait les traits tirés, de sorte qu’au premier abord je ne le reconnus -pas. De plus, une balafre récente lui coupait le bas du visage.</p> - -<p>—Halte! cria-t-il, quand je fus à dix mètres de lui.</p> - -<p>Je m’arrêtai. Sa voix était rauque.</p> - -<p>—D’où venez-vous? demanda-t-il.</p> - -<p>Je réfléchis un instant, l’examinant avec attention.</p> - -<p>—Je viens de Mortlake, répondis-je. Je me suis trouvé enterré auprès de -la fosse que les Marsiens ont creusée autour de leur cylindre, et j’ai -fini par m’échapper.</p> - -<p>—Il n’y a rien à manger par ici, dit-il. Ce coin m’appartient, toute la -colline jusqu’à la rivière, et là-bas jusqu’à Clapham, et ici jusqu’à -l’entrée des communaux. Il n’y a de nourriture que pour un seul. De quel -côté allez-vous?</p> - -<p>Je répondis lentement.</p> - -<p>—Je ne sais pas... Je suis resté sous les ruines d’une maison pendant -treize ou quatorze jours, et je ne sais rien de ce qui est arrivé -pendant ce temps-là.</p> - -<p>Il m’écoutait avec un air de doute; tout à coup, il eut un sursaut et -son expression changea.</p> - -<p>—Je n’ai pas envie de m’attarder ici, dis-je. Je pense aller à -Leatherhead pour tâcher d’y retrouver ma femme.</p> - -<p>—C’est bien vous, dit-il alors en étendant le bras vers moi. C’est vous -qui habitiez à Woking. Vous n’avez pas été tué à Weybridge?</p> - -<p>—Je le reconnus au même moment.</p> - -<p>—Vous êtes l’artilleur qui se cachait dans mon jardin...</p> - -<p>—En voilà une chance! dit-il. C’est tout de même drôle que ce soit -vous.</p> - -<p>Il me tendit sa main et je la pris.</p> - -<p>—Moi, continua-t-il, je m’étais glissé dans un fossé d’écoulement. Mais -ils ne tuaient pas tout le monde. Quand ils furent partis, je m’en allai -à travers champs jusqu’à Walton. Mais... il y a quinze jours à peine... -et vous avez les cheveux tout gris.</p> - -<p>Il jeta soudain un brusque regard en arrière.</p> - -<p>—Ce n’est qu’une corneille, dit-il. Par le temps qui court, on apprend -à connaître que les oiseaux ont une ombre. Nous sommes un peu à -découvert. Installons-nous sous ces arbustes et causons.</p> - -<p>—Avez-vous vu les Marsiens? demandai-je. Depuis que j’ai quitté mon -trou, je...</p> - -<p>—Ils sont partis à l’autre bout de Londres, dit-il. Je pense qu’ils ont -établi leur quartier général par là. La nuit, du côté d’Hampstead, tout -le ciel est plein<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span> des reflets de leurs lumières. On dirait la lueur -d’une grande cité, et on les voit aller et venir dans cette clarté. De -jour, on ne peut pas. Mais je ne les ai pas vus de plus près -depuis...—Il compta sur ses doigts—... cinq jours. Oui. J’en ai vu -deux qui traversaient Hammersmith en portant quelque chose d’énorme. Et -l’avant-dernière nuit, ajouta-t-il d’un ton étrangement sérieux, dans le -pêle-mêle des reflets, j’ai vu quelque chose qui montait très haut dans -l’air. Je crois qu’ils ont construit une machine volante et qu’ils sont -en train d’apprendre à voler.</p> - -<p>Je m’arrêtai, surpris, sans achever de m’asseoir sous les buissons.</p> - -<p>—A voler!</p> - -<p>—Oui, dit-il, à voler!</p> - -<p>Je trouvai une position confortable et je m’installai.</p> - -<p>—C’en est fait de l’humanité, dis-je. S’ils réussissent à voler, ils -feront tout simplement le tour du monde, en tous sens...</p> - -<p>—Mais oui, approuva-t-il en hochant la tête. Mais... ça nous soulagera -d’autant par ici, et d’ailleurs, fit-il en se tournant vers moi, quel -mal voyez-vous à ce que ça en soit fini de l’humanité? Moi, j’en suis -bien content. Nous sommes écrasés, nous sommes battus.</p> - -<p>Je le regardai, ahuri. Si étrange que cela fût, je ne m’étais pas encore -rendu compte de toute l’étendue de la catastrophe—et cela m’apparut -comme parfaitement évident dès qu’il eut parlé. J’avais conservé -jusque-là un vague espoir, ou, plutôt, c’était une vieille habitude -d’esprit qui persistait. Il répéta ces mots qui exprimaient une -conviction absolue:</p> - -<p>—Nous sommes battus.</p> - -<p>—C’est bien fini, continua-t-il. Ils n’en ont perdu qu’ «un» rien qu’ -«un». Ils se sont installés dans de bonnes conditions, et ils ne -s’inquiètent nullement des armes les plus puissantes du monde. Ils nous -ont piétinés. La mort de celui qu’ils ont perdu à Weybridge n’a été -qu’un accident, et il n’y a que l’avant-garde d’arrivée. Ils continuent -à venir; ces étoiles vertes—je n’en ai pas vu depuis cinq ou six -jours—je suis sûr qu’il en tombe une quelque part toutes les nuits. Il -n’y a rien à faire. Nous avons le dessous, nous sommes battus.</p> - -<p>Je ne lui répondis rien. Je restais assis le regard fixe et vague, -cherchant en vain à lui opposer quelque argument fallacieux et -contradictoire.</p> - -<p>—Ça n’est pas une guerre, dit l’artilleur. Ça n’a jamais été une -guerre, pas plus qu’il n’y a de guerre entre les hommes et les fourmis.</p> - -<p>Tout à coup, me revinrent à l’esprit les détails de la nuit que j’avais -passée dans l’observatoire.</p> - -<p>—Après le dixième coup, ils n’ont plus tiré—du moins jusqu’à l’arrivée -du premier cylindre.</p> - -<p>Je lui donnai des explications et il se mit à réfléchir.</p> - -<p>—Quelque chose de dérangé dans leur canon, dit-il. Mais qu’est-ce que -ça peut faire? Ils sauront bien le réparer, et quand bien même il y -aurait un retard<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span> quelconque, est-ce que ça pourrait changer la fin? -C’est comme les hommes avec les fourmis. A un endroit, les fourmis -installent leurs cités et leurs galeries; elles y vivent, elles font des -guerres et des révolutions, jusqu’au moment où les hommes les trouvent -sur leur chemin, et ils en débarrassent le passage. C’est ce qui se -produit maintenant—nous ne sommes que des fourmis. Seulement...</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien! nous sommes des fourmis comestibles.</p> - -<p>Nous restâmes un instant là, assis, sans rien nous dire.</p> - -<p>—Et que vont-ils faire de nous? questionnai-je.</p> - -<p>—C’est ce que je me demande, dit-il; c’est bien ce que je me demande. -Après l’affaire de Weybridge, je m’en allai vers le sud, tout perplexe. -Je vis ce qui se passait. Tout le monde s’agitait et braillait ferme. -Moi, je n’ai guère de goût pour le remue-ménage. J’ai vu la mort de près -une fois ou deux; ma foi, je ne suis pas un soldat de parade, et, au -pire et au mieux—la mort, c’est la mort. Il n’y a que celui qui garde -son sang-froid qui s’en tire. Je vis que tout le monde s’en allait vers -le sud, et je me dis: De ce côté-là, on ne mangera plus avant qu’il soit -longtemps, et je fis carrément volte-face. Je suivis les Marsiens comme -le moineau suit l’homme. Par là-bas, dit-il en agitant sa main vers -l’horizon, ils crèvent de faim par tas en se battant et en se -trépignant...</p> - -<p>Il vit l’expression d’angoisse de ma figure, et il s’arrêta, embarrassé.</p> - -<p>—Sans doute, poursuivit-il, ceux qui avaient de l’argent ont pu passer -en France. Il parut hésiter et vouloir s’excuser, mais rencontrant mes -yeux, il continua:</p> - -<p>—Ici, il y a des provisions partout. Des tas de choses dans les -boutiques, des vins, des alcools, des eaux minérales. Les tuyaux et les -conduites d’eau sont vides. Mais je vous racontais mes réflexions: nous -avons affaire à des êtres intelligents, me dis-je, et ils semblent -compter sur nous pour se nourrir. D’abord, ils vont fracasser tout—les -navires, les machines, les canons, les villes, tout ce qui est régulier -et organisé. Tout cela aura une fin. Si nous avions la taille des -fourmis, nous pourrions nous tirer d’affaire; ça n’est pas le cas et on -ne peut arrêter des masses pareilles. C’est là un fait bien certain, -n’est-ce pas?</p> - -<p>Je donnai mon assentiment.</p> - -<p>—Bien! c’est une affaire entendue—passons à autre chose, alors. -Maintenant, ils nous attrapent comme ils veulent. Un Marsien n’a que -quelques milles à faire pour trouver une multitude en fuite. Un jour, -j’en ai vu un près de Wandsworth qui saccageait les maisons et -massacrait le monde. Mais ils ne continueront pas de cette façon-là. -Aussitôt qu’ils auront fait taire nos canons, détruit nos chemins de fer -et nos navires, terminé tout ce qu’ils sont en train de manigancer par -là-bas, ils se mettront à nous attraper systématiquement, choisissant -les meilleurs et les mettant en réserve dans des cages et des enclos -aménagés dans ce but. C’est là ce qu’ils vont entreprendre avant -longtemps. Car, comprenez-vous? ils n’ont encore rien commencé, en -somme.<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Il nous faudra mener une vie souterraine, comprenez-vous? J’ai -pensé aux égouts. Naturellement ceux qui ne les connaissent pas se -figurent des endroits horribles; mais sous le sol de Londres, il y -en a pendant des milles et des milles de longueur, des centaines de -milles; quelques jours de pluie sur Londres abandonné en feront des -logis agréables et propres.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XXIV)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-108_lg.jpg"> -<img src="images/illus-108_sml.jpg" width="428" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span></p> - -<p>—Rien commencé? m’écriai-je.</p> - -<p>—Non, rien! Tout ce qui est arrivé jusqu’ici, c’est parce que nous -n’avons pas eu l’esprit de nous tenir tranquilles, au lieu de les -tracasser avec nos canons et autres sottises; c’est parce qu’on a perdu -la tête et qu’on a fui en masse, alors qu’il n’était pas plus dangereux -de rester où l’on était. Ils ne veulent pas encore s’occuper de nous. -Ils fabriquent leurs choses, toutes les choses qu’ils n’ont pu apporter -avec eux, et ils préparent tout pour ceux qui vont bientôt venir. C’est -probablement à cause de cela qu’il ne tombe plus de cylindres pour le -moment, et de peur d’atteindre ceux qui sont déjà ici. Au lieu de courir -partout à l’aveuglette, en hurlant, et d’essayer vainement de les faire -sauter à la dynamite, nous devons tâcher de nous accommoder du nouvel -état de choses. C’est là l’idée que j’en ai. Ça n’est pas absolument -conforme à ce que l’homme peut ambitionner pour son espèce, mais ça peut -s’accorder avec les faits, et c’est le principe d’après lequel j’agis. -Les villes, les nations, la civilisation, le progrès—tout ça, c’est -fini. La farce est jouée. Nous sommes battus.</p> - -<p>—Mais s’il en est ainsi, à quoi sert-il de vivre?</p> - -<p>L’artilleur me considéra un moment.</p> - -<p>—C’est évident, dit-il. Pendant un million d’années ou deux, il n’y -aura plus ni concerts, ni salons de peinture, ni parties fines au -restaurant. Si c’est de l’amusement qu’il vous faut, je crains bien que -vous n’en manquiez. Si vous avez des manières distinguées, s’il vous -répugne de manger des petits pois avec un couteau ou de ne pas prononcer -correctement les mots, vous ferez aussi bien de laisser tout cela de -côté, ça ne vous sera plus guère utile.</p> - -<p>—Alors vous voulez dire que...</p> - -<p>—Je veux dire que les hommes comme moi réussiront à vivre, pour la -conservation de l’espèce. Je vous assure que je suis absolument décidé à -vivre, et si je ne me trompe, vous serez bien forcé, vous aussi, de -montrer ce que vous avez dans le ventre, avant qu’il soit longtemps. -Nous ne serons pas tous exterminés, et je n’ai pas l’intention, non -plus, de me laisser prendre pour être apprivoisé, nourri et engraissé -comme un bœuf gras. Hein! voyez-vous la joie d’être mangé par ces sales -reptiles.</p> - -<p>—Mais vous ne prétendez pas que...</p> - -<p>—Mais si, mais si! Je continue: mes plans sont faits, j’ai résolu la -difficulté. L’humanité est battue. Nous ne savions rien, et nous avons -tout à apprendre maintenant. Pendant ce temps, il faut vivre et rester -indépendants, vous comprenez? Voilà ce qu’il y aura à faire.</p> - -<p>Je le regardais, étonné et profondément remué par ses paroles -énergiques.</p> - -<p>—Sapristi! vous êtes un homme, vous! m’écriai-je, en lui serrant -vigoureusement la main.</p> - -<p>—Eh bien! dit-il, les yeux brillants de fierté, est-ce pensé, cela, -hein?</p> - -<p>—Continuez, lui dis-je.<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span></p> - -<p>—Donc, ceux qui ont envie d’échapper à un tel sort doivent se préparer. -Moi, je me prépare. Comprenez bien ceci: nous ne sommes pas tous faits -pour être des bêtes sauvages, et c’est ce qui va arriver. C’est pour -cela que je vous ai guetté. J’avais des doutes: vous êtes maigre et -élancé. Je ne savais pas que c’était vous et j’ignorais que vous aviez -été enterré. Tous les gens qui habitaient ces maisons et tous ces -maudits petits employés qui vivaient dans ces banlieues—tous ceux-là ne -sont bons à rien. Ils n’ont ni vigueur, ni courage,—ni belles idées, ni -grands désirs; et Seigneur! un homme qui n’a pas tout cela peut-il faire -autre chose que trembler et se cacher? Tous les matins, ils se -trimballaient vers leur ouvrage,—je les ai vus, par -centaines,—emportant leur déjeuner, s’essoufflant à courir, pour -prendre les trains d’abonnés, avec la peur d’être renvoyés s’ils -arrivaient en retard; ils peinaient sur des ouvrages qu’ils ne prenaient -pas même la peine de comprendre; le soir, du même train-train, ils -retournaient chez eux avec la crainte d’être en retard pour dîner; -n’osant pas sortir, après leur repas, par peur des rues désertes; -dormant avec des femmes qu’ils épousaient, non pas parce qu’ils avaient -besoin d’elles, mais parce qu’elles avaient un peu d’argent qui leur -garantissait une misérable petite existence à travers le monde; ils -assuraient leurs vies, et mettaient quelques sous de côté par peur de la -maladie ou des accidents; et le dimanche—c’était la peur de l’au-delà, -comme si l’enfer était pour les lapins! Pour ces gens-là, les Marsiens -seront une bénédiction: de jolies cages spacieuses, de la nourriture à -discrétion; un élevage soigné et pas de soucis. Après une semaine ou -deux de vagabondage à travers champs, le ventre vide, ils reviendront et -se laisseront prendre volontiers. Au bout de peu de temps, ils seront -entièrement satisfaits. Ils se demanderont ce que les gens pouvaient -bien faire avant qu’il y ait eu des Marsiens pour prendre soin d’eux. Et -les traîneurs de bars, les tripoteurs, les chanteurs—je les vois d’ici, -ah! oui, je les vois d’ici! s’exclama-t-il avec une sorte de sombre -contentement. C’est là qu’il y aura du sentiment et de la religion; mais -il y a mille choses que j’avais toujours vues de mes yeux et que je ne -commence à comprendre clairement que depuis ces derniers jours. Il y a -des tas de gens, gras et stupides, qui prendront les choses comme elles -sont, et des tas d’autres aussi se tourmenteront à l’idée que le monde -ne va plus et qu’il faudrait y faire quelque chose. Or, chaque fois que -les choses sont telles qu’un tas de gens éprouvent le besoin de s’en -mêler, les faibles, et ceux qui le deviennent à force de trop réfléchir, -aboutissent toujours à une religion du Rien-Faire, très pieuse et très -élevée, et finissent par se soumettre à la persécution et à la volonté -du Seigneur. Vous avez déjà dû remarquer cela aussi. C’est de l’énergie -à l’envers dans une rafale de terreur. Les cages de ceux-là seront -pleines de psaumes, de cantiques et de piété, et ceux qui sont d’une -espèce moins simple se tourneront sans doute vers—comment appelez-vous -cela?—l’érotisme.</p> - -<p>Il s’arrêta un moment, puis il reprit.</p> - -<p>—Très probablement, les Marsiens auront des favoris parmi tous ces -gens;<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span> ils leur enseigneront à faire des tours et, qui sait? feront du -sentiment sur le sort d’un pauvre enfant gâté qu’il faudra tuer. Ils en -dresseront, peut-être aussi, à nous chasser.</p> - -<p>—Non, m’écriai-je, c’est impossible. Aucun être humain...</p> - -<p>—A quoi bon répéter toujours de pareilles balivernes? dit l’artilleur. -Il y en a beaucoup qui le feraient volontiers. Quelle blague de -prétendre le contraire!</p> - -<p>Et je cédai à sa conviction.</p> - -<p>—S’ils s’en prennent à moi, dit-il, bon Dieu! s’ils s’en prennent à -moi!... et il s’enfonça dans une sombre méditation.</p> - -<p>Je réfléchissais aussi à toutes ces choses, sans rien trouver pour -réfuter les raisonnements de cet homme. Avant l’invasion, personne n’eût -mis en doute ma supériorité intellectuelle, et cependant cet homme -venait de résumer une situation que je commençais à peine à comprendre.</p> - -<p>—Qu’allez-vous faire? lui demandai-je brusquement. Quels sont vos -plans?</p> - -<p>Il hésita.</p> - -<p>—Eh bien! voici! dit-il. Qu’avons-nous à faire? Il nous faut trouver un -genre de vie qui permette à l’homme d’exister et de se reproduire, et -d’être suffisamment en sécurité pour élever sa progéniture. -Oui—attendez, et je vais vous dire clairement ce qu’il faut faire à mon -avis. Ceux que les Marsiens domestiqueront deviendront bientôt comme -tous les animaux domestiques. D’ici à quelques générations, ils seront -beaux et gros, ils auront le sang riche et le cerveau stupide—bref, -rien de bon. Le danger que courent ceux qui resteront en liberté est de -redevenir sauvages, de dégénérer en une sorte de gros rat sauvage... Il -nous faudra mener une vie souterraine, comprenez-vous? J’ai pensé aux -égouts. Naturellement ceux qui ne les connaissent pas se figurent des -endroits horribles; mais sous le sol de Londres, il y en a pendant des -milles et des milles de longueur, des centaines de milles; quelques -jours de pluie sur Londres abandonné en feront des logis agréables et -propres. Les canaux principaux sont assez grands et assez aérés pour les -plus difficiles. Puis, il y a les caves, les voûtes et les magasins -souterrains qu’on pourrait joindre aux égouts par des passages faciles à -intercepter; il y a aussi les tunnels et les voies souterraines de -chemin de fer. Hein? Vous commencez à y voir clair? Et nous formons une -troupe d’hommes vigoureux et intelligents, sans nous embarrasser de tous -les incapables qui nous viendront. Au large, les faibles!</p> - -<p>—C’est pour cela que vous me chassiez tout à l’heure.</p> - -<p>—Mais... non... c’était pour entamer la conversation.</p> - -<p>—Ce n’est pas la peine de nous quereller là-dessus. Continuez.</p> - -<p>—Ceux qu’on admettra devront obéir. Il nous faut aussi des femmes -vigoureuses et intelligentes,—des mères et des éducatrices. Pas de -belles dames minaudières et sentimentales—pas d’yeux langoureux. Il ne -nous faut ni incapables, ni imbéciles. La vie est redevenue réelle, et -les inutiles, les encombrants, les malfaisants succomberont. Ils -devraient mourir, oui, ils devraient mourir de bonne volonté.<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> Après -tout, il y a une sorte de déloyauté à s’obstiner à vivre pour gâter la -race, d’autant plus qu’ils ne pourraient pas être heureux. D’ailleurs, -mourir n’est pas si terrible, c’est la peur qui rend la chose -redoutable. Et puis nous nous rassemblerons dans tous ces endroits. -Londres sera notre district. Même, on pourrait organiser une -surveillance afin de pouvoir s’ébattre en plein air, quand les Marsiens -n’y seraient pas—jouer au cricket, par exemple. C’est comme cela qu’on -sauvera la race.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-109_lg.jpg"> -<img src="images/illus-109_sml.jpg" width="459" height="364" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>N’est-ce pas? Tout cela est possible? Mais sauver la race n’est rien; -comme je l’ai dit, ça consiste à devenir des rats. Le principal, c’est -de conserver notre savoir et de l’augmenter encore. Alors, c’est là que -des gens comme vous deviennent utiles. Il y a des livres, il y a des -modèles. On aménagerait des locaux spéciaux, en lieu sûr, très profonds, -et on y réunirait tous les livres qu’on trouverait; pas de sottises, ni -romans, ni poésie, rien que des livres d’idées et de science. On -pourrait s’introduire dans le British Muséum et y prendre tous les -livres de ce genre. Ils nous faudrait spécialement maintenir nos -connaissances scientifiques—les étendre encore. On observerait ces -Marsiens. Quelques-uns d’entre nous pourraient aller les espionner, -quand ils auraient tout organisé; j’irai peut-être moi-même. Il<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>... où se pressa bientôt une multitude d’ivrognes en haillons, -hommes et femmes, qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore. -Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de combat marsienne -qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec curiosité.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XXIV)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span></p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-110_lg.jpg"> -<img src="images/illus-110_sml.jpg" width="409" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span></p> - -<p class="nind">faudrait se laisser attraper, pour mieux les approcher je veux dire. -Mais le grand point, c’est de laisser les Marsiens tranquilles; ne -jamais rien leur voler même. Si on se trouve sur leur passage, on leur -fait place. Il faut montrer que nous n’avons pas de mauvaises -intentions. Oui, je sais bien; mais ce sont des êtres intelligents, et -s’ils ont tout ce qu’il leur faut, ils ne nous réduiront pas aux abois -et se contenteront de nous considérer comme une vermine inoffensive.</p> - -<p>L’artilleur s’arrêta et posa sa main bronzée sur mon bras.</p> - -<p>—Après tout, continua-t-il, il ne nous reste peut-être pas tellement à -apprendre avant de... Imaginez-vous ceci: quatre ou cinq de leurs -machines de combat qui se mettent en mouvement tout à coup—les Rayons -Ardents dardés en tous sens—et sans que les Marsiens soient dedans. Pas -de Marsiens dedans, mais des hommes—des hommes qui auraient appris à -les conduire. Ça pourrait être de mon temps, même—ces hommes! -Figurez-vous pouvoir manœuvrer l’un de ces charmants objets avec son -Rayon Ardent, libre et bien manié, et se promener avec! Qu’importerait -de se briser en mille morceaux, au bout du compte, après un exploit -comme celui-là? Je réponds bien que les Marsiens en ouvriraient de -grands yeux. Les voyez-vous, hein? Les voyez-vous courir, se précipiter, -haleter, s’essouffler et hurler, en s’installant dans leurs autres -mécaniques? On aurait tout désengrené à l’avance et pif, paf, pan, uitt, -uitt, au moment où ils veulent s’installer dedans, le Rayon Ardent passe -et l’homme a repris sa place.</p> - -<p>L’imagination hardie de l’artilleur et le ton d’assurance et de courage -avec lequel il s’exprimait dominèrent complètement mon esprit pendant un -certain temps. J’admettais sans hésitation, à la fois ses prévisions -quant à la destinée de la race humaine et la possibilité de réaliser ses -plans surprenants. Le lecteur qui suit l’exposé de ces faits, l’esprit -tranquille et attentif, voudra bien, avant de m’accuser de sottise et de -naïveté, considérer que j’étais craintivement blotti dans les buissons, -l’esprit plein d’anxiété et d’appréhension. Nous conversâmes de cette -façon pendant une bonne partie de la matinée, puis, après nous être -glissés hors de notre cachette et avoir scruté l’horizon pour voir si -les Marsiens ne revenaient pas dans les environs, nous nous rendîmes, en -toute hâte, à la maison de Putney Hill dont il avait fait sa retraite. -Il s’était installé dans une des caves à charbon et quand je vis -l’ouvrage qu’il avait fait en une semaine—un trou à peine long de dix -mètres par lequel il voulait aller rejoindre une importante galerie -d’égout—j’eus mon premier indice du gouffre qu’il y avait entre ses -rêves et son courage. J’aurais pu en faire autant en une journée, mais -j’avais en lui une foi suffisante pour l’aider, toute la matinée et -assez tard dans l’après-midi, à creuser son passage souterrain. Nous -avions une brouette et nous entassions la terre contre le fourneau de la -cuisine. Nous réparâmes nos forces en absorbant le contenu d’une boîte -de tête de veau à la tortue et une bouteille de vin. Après la -démoralisante étrangeté des événements, j’éprouvais à travailler ainsi -un grand soulagement. J’examinais son projet et bientôt des objections -et des doutes m’assaillirent, mais je n’en continuais pas moins mon<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> -labeur, heureux d’avoir un but vers lequel exercer mon activité. Peu à -peu, je commençai à spéculer sur la distance qui nous séparait encore de -l’égout et sur les chances que nous avions de ne pas l’atteindre. Ma -perplexité actuelle était de savoir pourquoi nous creusions ce long -tunnel, alors qu’on pouvait s’introduire facilement dans les égouts par -un regard quelconque, et de là, creuser une galerie pour revenir jusqu’à -cette maison. Il me semblait aussi que cette retraite était assez mal -choisie et qu’il faudrait, pour y revenir, une inutile longueur de -tunnel. Au moment même où tout cela m’apparaissait clairement, -l’artilleur s’appuya sur sa bêche et me dit:</p> - -<p>—Nous faisons là du bon ouvrage. Si nous nous reposions un moment? -D’ailleurs, je crois qu’il serait temps d’aller faire une reconnaissance -sur le toit de la maison.</p> - -<p>J’étais d’avis de continuer notre travail et, après quelque hésitation, -il reprit son outil. Alors, une idée soudaine me frappa. Je m’arrêtai, -et il s’arrêta aussi immédiatement.</p> - -<p>—Pourquoi vous promeniez-vous dans les communaux, ce matin, au lieu -d’être ici? demandai-je.</p> - -<p>—Je prenais l’air, répondit-il, et je rentrais. On est plus en -sécurité, la nuit.</p> - -<p>—Mais, votre ouvrage?...</p> - -<p>—Oh! on ne peut pas toujours travailler, dit-il.</p> - -<p>A cette réponse j’avais jugé mon homme. Il hésita, toujours appuyé sur -sa bêche.</p> - -<p>—Nous devrions maintenant aller faire une reconnaissance, dit-il, parce -que si quelqu’un s’approchait, on entendrait le bruit de nos bêches et -on nous surprendrait.</p> - -<p>Je n’avais plus envie de discuter. Nous montâmes ensemble et, de -l’échelle qui donnait accès sur le toit, nous explorâmes les environs. -Nulle part on n’apercevait de Marsiens, et nous nous aventurâmes sur les -tuiles, nous laissant glisser jusqu’au parapet qui nous abritait.</p> - -<p>De là, un bouquet d’arbres nous cachait la plus grande partie de Putney, -mais nous pouvions voir, plus bas, le fleuve, le bouillonnement confus -de l’Herbe Rouge et les parties basses de Lambeth inondées. La variété -grimpante de l’Herbe Rouge avait envahi les arbres qui entourent le -vieux palais, et leurs branches s’étendaient mortes et décharnées, -garnies parfois encore de feuilles sèches, parmi tout cet -enchevêtrement. Il était étrange de constater combien ces deux espèces -de végétaux avaient besoin d’eau courante pour se propager. Autour de -nous, on n’en voyait pas trace. Des cytises, des épines roses, des -boules de neige montaient verts et brillants au milieu de massifs de -lauriers et d’hortensias ensoleillés. Au delà de Kensington, une fumée -épaisse s’élevait, qui, avec une brune bleuâtre, empêchait d’apercevoir -les collines septentrionales.</p> - -<p>L’artilleur se mit à parler de l’espèce de monde qui était restée dans -Londres.</p> - -<p>—Une nuit de la semaine dernière, dit-il, quelques imbéciles réussirent -à rétablir la lumière électrique dans Regent Street et Piccadilly, où se -pressa bientôt<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> une multitude d’ivrognes en haillons, hommes et femmes, -qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore. Quelqu’un qui s’y trouvait -m’a conté la chose. Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de -combat marsienne qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec -curiosité. Sans doute elle était là depuis fort longtemps. Elle s’avança -alors au milieu d’eux et en captura une centaine trop ivres ou trop -effrayés pour s’enfuir.</p> - -<p>Incidents burlesques et tragiques d’une époque troublée qu’aucun -historien ne pourra relater fidèlement!</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-111_lg.jpg"> -<img src="images/illus-111_sml.jpg" width="524" height="332" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Par une suite de questions, je le ramenai à ses plans grandioses. Son -enthousiasme le reprit. Il exposa, avec tant d’éloquence, la possibilité -de capturer une machine de combat que cette fois encore je le crus à -moitié. Mais je commençais à connaître la qualité de son courage, et je -comprenais maintenant pourquoi il attachait tant d’importance à ne rien -faire précipitamment. D’ailleurs, il n’était plus du tout question qu’il -dût s’emparer personnellement de la grande machine et s’en servir -lui-même pour combattre les Marsiens.</p> - -<p>Bientôt, nous redescendîmes dans la cave. Nous ne paraissions disposés -ni l’un ni l’autre à reprendre notre travail et, quand il proposa de -faire la collation, j’acceptai sans hésiter. Il devint soudain très -généreux; puis, le repas terminé, il sortit et revint quelques moments -après avec d’excellents cigares. Nous en allumâmes<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span> chacun un et son -optimisme devint éblouissant. Il inclinait à considérer ma venue comme -une merveilleuse bonne fortune.</p> - -<div class="figleft" style="width: 305px;"> -<a href="images/illus-112_lg.jpg"> -<img src="images/illus-112_sml.jpg" width="305" height="260" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>—Il y a du champagne dans la cave voisine, dit-il.</p> - -<p>—Nous travaillerons mieux avec ce bourgogne, répondis-je.</p> - -<p>—Non, non, vous êtes mon hôte, aujourd’hui. Bon Dieu! nous avons assez -de besogne devant nous. Prenons un peu de repos, pour rassembler nos -forces, pendant que c’est possible. Regardez-moi toutes ces ampoules!</p> - -<p>Poursuivant son idée de s’accorder un peu de répit, il insista pour que -nous fissions une partie de cartes. Il m’enseigna divers jeux et, après -nous être partagé Londres, lui s’attribuant la rive droite, et moi -gardant la rive gauche, nous prîmes chaque paroisse comme enjeu. Si -bêtement ridicule que cela paraisse au lecteur de sens rassis, le fait -est absolument exact, et, chose plus surprenante encore, c’est que je -trouvai ce jeu, et plusieurs autres que nous jouâmes aussi, extrêmement -intéressants.</p> - -<p>Quel étrange esprit que celui de l’homme! L’espèce entière était menacée -d’extermination ou d’une épouvantable dégradation, nous n’avions devant -nous d’autre claire perspective que celle d’une mort horrible, et nous -pouvions, tranquillement assis à fumer et à boire, nous intéresser aux -chances que représentaient ces bouts de carton peint, et plaisanter avec -un réel plaisir. Ensuite il m’enseigna le poker et je lui gagnai -tenacement trois longues parties d’échecs. Quand la nuit vint, nous -étions si acharnés que nous nous risquâmes d’un commun accord à allumer -une lampe.</p> - -<p>Après une interminable série de parties, nous soupâmes et l’artilleur -acheva le champagne. Nous ne cessions de fumer des cigares, mais rien ne -restait de l’énergique régénérateur de la race humaine que j’avais -écouté le matin de ce même jour. Il était encore optimiste, mais son -optimisme était plus calme et plus réfléchi. Je me souviens qu’il -proposa, dans un discours incohérent et peu varié, de boire à ma santé. -Je pris un cigare et montai aux étages supérieurs, pour tâcher -d’apercevoir les lueurs verdâtres dont il avait parlé.</p> - -<p>Tout d’abord, mes regards errèrent à travers la vallée de Londres. Les -collines du nord étaient enveloppées de ténèbres; les flammes qui -montaient de Kensington rougeoyaient et, de temps à autre, une langue de -flamme jaunâtre s’élançait et s’évanouissait dans la profonde nuit -bleue. Tout le reste de l’immense ville était obscur. Alors, plus près -de moi, j’aperçus une étrange clarté, une sorte de fluorescence, d’un -pâle violet pourpre, que la brise nocturne faisait frissonner. Pendant -un<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Londres mort.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XXV)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span></p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-113_lg.jpg"> -<img src="images/illus-113_sml.jpg" width="429" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span></p> - -<p class="nind">moment, je ne pus comprendre quelle était la cause de cette faible -irradiation, depuis je pensai qu’elle était produite par l’Herbe Rouge. -Avec cette idée, une curiosité qui n’était qu’assoupie s’éveilla en moi -avec le sens de la proportion des choses. Mes yeux, alors, cherchèrent -dans le ciel la planète Mars, qui resplendissait rouge et claire à -l’ouest, puis, longuement et fixement mes regards s’attachèrent aux -ténèbres qui s’étendaient sur Hampstead et Highgate.</p> - -<p>Je restai longtemps sur le toit, l’esprit déconcerté par les -tribulations de la journée. Je me souvenais de mes divers états -d’esprit, depuis le besoin de prier que j’avais éprouvé la nuit -précédente jusqu’à cette soirée stupidement passée à jouer aux cartes. -Tous mes sentiments se révoltèrent, et je me rappelle avoir jeté au loin -mon cigare avec un geste de destruction symbolique. Ma folie m’apparut -sous un aspect monstrueusement exagéré. Il me semblait que j’avais trahi -ma femme et l’humanité, et je me sentais plein de remords. Je décidai -d’abandonner à ses breuvages et à sa gloutonnerie cet étrange et -fantaisiste rêveur de grandes choses, et de pénétrer dans Londres. Là, -me semblait-il, j’aurais de meilleures chances d’apprendre ce que -faisaient les Marsiens et quel était le sort de mes semblables. Quand la -lune tardive se leva, j’étais encore sur le toit.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-114_lg.jpg"> -<img src="images/illus-114_sml.jpg" width="238" height="333" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span></p> - -<h3><a name="XXV" id="XXV"></a> -<a href="images/illus-115_lg.jpg"> -<img src="images/illus-115_sml.jpg" width="421" height="550" alt="XXV—LONDRES MORT" /></a> -</h3> - -<p>Lorsque j’eus quitté l’artilleur, je descendis la colline, et, suivant -la grand’rue, je traversai le pont qui mène à Lambeth. Les végétations -tumultueuses de l’Herbe Rouge le rendaient alors presque impraticable, -mais les tiges blanchissaient déjà par endroits, symptômes de la maladie -qui se propageait et devait si rapidement détruire cette plante -envahissante.</p> - -<p>Au coin de la rue qui va vers la gare de Putney Bridge, je trouvai un -homme étendu à terre. Il était encore vivant, mais tout couvert de -poussière noire, sale comme un ramoneur, et de plus ivre à ne<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> pouvoir -ni se tenir ni parler. Je ne pus tirer de lui que des injures et des -menaces, et s’il n’avait pas eu une physionomie aussi brutale, je serais -resté avec lui.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-116_lg.jpg"> -<img src="images/illus-116_sml.jpg" width="463" height="417" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Au long de la route, à partir du pont, il y avait partout une couche de -poussière noire qui, dans Fulham, devenait fort épaisse. Une effrayante -tranquillité régnait dans les rues. Dans une boulangerie, je trouvai du -pain, suri, dur et moisi, mais encore mangeable. Du côté de Walham -Green, la poussière noire avait disparu et je passai devant un groupe de -maisons blanches qui brûlaient; le crépitement des flammes me fut un -réel soulagement, mais dans Brompton les rues redevinrent silencieuses.</p> - -<p>Bientôt, la poussière noire tapissa de nouveau les rues, recouvrant les -cadavres épars. J’en vis une douzaine en tout, au long de la grand’rue -de Fulham. Ils devaient être là depuis plusieurs jours, de sorte que je -ne m’attardai pas auprès d’eux. La poussière noire qui les enveloppait -adoucissait leurs contours, mais quelques-uns avaient été dérangés par -les chiens.</p> - -<p>Dans tous les endroits que n’avait pas envahis la poussière noire, les -boutiques closes, les maisons fermées, les jalousies baissées, l’abandon -et le silence faisaient<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span> penser à un dimanche dans la Cité. En certains -lieux, les pillards avaient laissé des traces, mais rarement ailleurs -qu’aux boutiques de victuailles et aux tavernes. Une vitrine de -bijoutier avait été brisée, mais le voleur avait dû être dérangé, car -quelques chaînes d’or et une montre étaient tombées sur le trottoir. Je -ne pris pas la peine d’y toucher. Plus loin, une femme déguenillée était -affalée sur un seuil; une de ses mains, qui pendait, était toute -tailladée, le sang tachait ses haillons fangeux et une bouteille de -champagne brisée avait fait une mare sur le trottoir. Elle paraissait -dormir, mais elle était morte.</p> - -<p>Plus j’avançais vers l’intérieur de Londres, plus profond devenait le -silence. Ce n’était pas tellement le silence de la mort que l’attente de -choses prochaines et tenues en suspens. A tout instant, les destructeurs -qui avaient déjà dévasté les banlieues nord-ouest de la métropole et -anéanti Ealing et Kilburn pouvaient fondre sur ces maisons et les -transformer en un monceau de ruines fumantes. C’était une cité condamnée -et désertée...</p> - -<p>Dans les rues de South Kensington, je ne rencontrai ni cadavres, ni -poussière noire. Non loin de là, j’entendis pour la première fois une -sorte de hurlement qui, d’abord, parvint d’une façon presque -imperceptible à mes oreilles. On eût dit un sanglot alterné sur deux -notes: Oul-la, oul-la, oul-la, oul-la, sans la moindre interruption. -Quand je passais devant les rues montant au nord, les deux lamentables -notes croissaient de volume, puis les maisons et les édifices semblaient -de nouveau les amortir et les intercepter. Au bas d’Exhibition Road, je -les entendis dans toute leur ampleur. Je m’arrêtai, les yeux tournés -vers Kensington Gardens, me demandant quelle pouvait bien être cette -étrange et lointaine lamentation. On eût pu croire que ce désert immense -d’édifices avait trouvé une voix pour exprimer sa désolation et sa -solitude.</p> - -<p>—Oulla, oulla, oulla, oulla, gémissait la voix surhumaine, en -puissantes vagues sonores qui parcouraient la large rue ensoleillée, -entre les hauts édifices. Surpris, je tournai à gauche, me dirigeant -vers les grilles de fer de Hyde Park. Il me vint l’idée de m’introduire -dans le Muséum d’Histoire Naturelle, et de monter jusqu’au sommet des -tours, d’où je pourrais voir ce qui se passait dans le parc. Mais je me -décidai à ne pas quitter le sol, où il était possible de se cacher -promptement et je m’engageai dans Exhibition Road. Toutes les spacieuses -maisons qui bordent cette large voie étaient vides et silencieuses, et -l’écho de mes pas se heurtait de façade en façade. Au bout de la rue, -près de la grille d’entrée du Parc, un spectacle inattendu frappa mes -regards,—un omnibus renversé et un squelette de cheval absolument -décharné. Je m’arrêtai un instant, surpris, puis je continuai jusqu’au -pont de la Serpentine. La voix devenait de plus en plus forte, bien que -je ne pusse voir, par-dessus les maisons, du côté nord du parc, autre -chose qu’une brume enfumée.</p> - -<p>—Oulla, oulla, oulla, oulla, pleurait la voix qui venait, me -semblait-il, des environs de Regent’s Park. Ce cri navrant agit bientôt -sur mon esprit et la<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-117_lg.jpg"> -<img src="images/illus-117_sml.jpg" width="480" height="624" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span></p> - -<p class="nind">surexcitation qui m’avait soutenu passa; cette lamentation s’empara de -tout mon être et je me sentis absolument épuisé, les pieds endoloris, et -de nouveau, maintenant, torturé par la faim et la soif.</p> - -<div class="figleft" style="width: 148px;"> -<a href="images/illus-118_lg.jpg"> -<img src="images/illus-118_sml.jpg" width="148" height="277" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Il devait être plus de midi. Pourquoi errais-je seul dans cette cité -morte? Pourquoi vivais-je seul quand tout Londres, enveloppé d’un noir -suaire, était prêt à être inhumé? Ma solitude me parut intolérable. Des -souvenirs me revinrent d’amis que j’avais oubliés depuis des années. Je -pensai aux poisons que contenaient les boutiques des pharmaciens et aux -liqueurs accumulées dans les caves des marchands. Je me rappelai les -deux êtres de désespoir, qui, autant que je le supposais, partageaient -la ville avec moi.</p> - -<p>J’arrivai dans Oxford Street par Marble Arch; là de nouveau, je trouvai -la poussière noire et des cadavres épars; de plus, une odeur mauvaise et -de sinistre augure montait des soupiraux des caves de certaines maisons. -Pendant cette longue course, la chaleur m’avait grandement altéré et, -après beaucoup de peine, je réussis à m’introduire dans une taverne, où -je trouvai à boire et à manger. Lorsque j’eus mangé, je me sentis très -las et, pénétrant dans un petit salon, derrière la salle commune, je -m’étendis sur un sofa de moleskine et m’endormis.</p> - -<p>Lorsque je m’éveillai, la lugubre lamentation retentissait encore à mes -oreilles. La nuit tombait et, muni de quelques biscuits et de -fromage,—il y avait un garde-viande, mais il ne contenait plus que des -vers,—je traversai les places silencieuses, bordées de beaux hôtels, -jusqu’à Baker Street et je débouchai enfin dans Regent’s Park. De -l’extrémité de Baker Street, je vis, par-dessus les arbres dans la -sérénité du couchant, le capuchon d’un géant marsien, et de là semblait -sortir cette lamentation. Je ne ressentis aucune terreur. Le voir là, me -paraissait la chose la plus simple du monde, et pendant un moment je -l’observai sans qu’il fît le moindre mouvement. Rigide et droit, il -hurlait sans que je pusse voir pour quelle cause.</p> - -<p>J’essayai de combiner un plan d’action. Ce bruit perpétuel: Oulla, -oulla, oulla, emplissait mon esprit de confusion. Peut-être étais-je -trop las pour être vraiment effrayé. A coup sûr, j’éprouvais, plutôt -qu’une réelle peur, une grande curiosité-de connaître la raison de ce -cri monotone. Voulant contourner le parc, j’avançai au long de Park -Road, sous l’abri des terrasses, et j’arrivai bientôt en vue du Marsien -stationnaire et hurlant. Tout à coup, j’entendis un chœur d’aboiements -furieux, et je vis bientôt accourir vers moi un chien qui avait à la -gueule un morceau de viande en putréfaction et que poursuivaient une -bande de roquets affamés. Il fit un brusque écart pour m’éviter, comme -s’il eût craint que je fusse aussi un nouveau compétiteur. A mesure que -les aboiements se perdaient dans la distance, j’entendis derechef le -long gémissement.</p> - -<p>A mi-chemin de la gare de Saint-John’s Wood, je trouvai soudain les -restes<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span> d’une Machine à Mains. D’abord, je crus qu’une maison s’était -écroulée en travers de la route, et ce ne fut qu’en escaladant les -ruines que j’aperçus, avec un sursaut, le monstre mécanique, avec ses -tentacules rompus, tordus, faussés, gisant au milieu des dégâts qu’il -avait faits. L’avant-corps était fracassé, comme si la machine s’était -heurtée en aveugle contre la maison et qu’elle eût été écrasée par sa -chute. Il me vint alors à l’idée que le mécanisme avait dû échapper au -contrôle du Marsien qui l’habitait. Il y aurait eu quelque danger à -grimper sur ces ruines pour l’examiner de près, et le crépuscule était -déjà si avancé qu’il me fut difficile même de voir le siège de la -machine tout barbouillé de sang et les restes cartilagineux du Marsien -que les chiens avaient abandonnés.</p> - -<p>Plus surpris que jamais de tous ces spectacles, je continuai mon chemin -vers Primrose Hill. Au loin, par une trouée entre les arbres, j’aperçus -un second Marsien debout et silencieux, dans le parc, près des Jardins -Zoologiques. Un peu au delà des ruines de la Machine à Mains, je tombai -de nouveau au milieu de l’Herbe Rouge, et le canal n’était qu’une masse -spongieuse de végétaux rouge-sombre.</p> - -<p>Soudain, comme je traversais le pont, les lamentables oulla, oulla, -cessèrent, coupés, supprimés d’un seul geste pour ainsi dire, et le -silence tomba comme un coup de tonnerre.</p> - -<p>Les hautes maisons, autour de moi, étaient imprécises et vagues; les -arbres du côté du parc s’obscurcissaient. Partout, l’Herbe Rouge -envahissait les ruines, se tordant et s’enchevêtrant pour me submerger. -La Nuit, mère de la peur et du mystère, m’enveloppait. Tant que j’avais -entendu la voix lamentable, la solitude et la désolation avaient été -tolérables; à cause d’elle, Londres avait paru vivre encore, et cette -illusion de vie m’avait soutenu. Puis, tout à coup, un changement, le -passage de je ne sais quoi, et un silence, une mort qu’on pouvait -toucher, et rien autre que cette paix mortelle.</p> - -<p>Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les -fenêtres des maisons blanches étaient des orbites vides dans des crânes, -et mon imagination m’entourait de mille ennemis silencieux. La terreur, -l’horreur de ma témérité s’emparèrent de moi. La rue qu’il me fallait -suivre devint affreusement noire, comme un flot de goudron, et -j’aperçus, au milieu du passage, une forme contorsionnée. Je ne pus me -résoudre à m’avancer plus loin. Je tournai par la rue de Saint John’s -Wood et, à toutes jambes, je m’enfuis vers Kilburn, loin de cette -intolérable tranquillité. Je me cachai, pour échapper à l’obscurité et -au silence, jusque bien longtemps après minuit, dans le kiosque d’une -station de voitures de Harrow Road. Mais avant l’aube, mon courage me -revint, et, les étoiles scintillant encore au ciel, je repris le chemin -de Regent’s Park. Je me perdis dans la confusion des rues, mais -j’aperçus bientôt, au bout d’une longue avenue, la pente de Primrose -Hill. Au sommet de la colline, se dressant jusqu’aux étoiles qui -pâlissaient, était un troisième Marsien, debout et immobile comme les -autres.</p> - -<div class="figright" style="width: 157px;"> -<a href="images/illus-119_lg.jpg"> -<img src="images/illus-119_sml.jpg" width="157" height="311" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span></p> - -<p>Une volonté insensée me poussait. Je voulais en finir, dussé-je y -rester, et je voulais même m’épargner la peine de me tuer de ma propre -main. Je m’avançai insouciant vers le titan; comme j’approchais et que -l’aube devenait plus claire, je vis une multitude de corbeaux qui -s’attroupaient et volaient en cercles autour du capuchon de la machine. -A cette vue, mon cœur bondit et je me mis à courir.</p> - -<p>Je traversai précipitamment un fourré d’Herbe Rouge qui obstruait Saint -Edmund’s Terrace, barbotai, jusqu’à mi-corps, dans un torrent qui -s’échappait des réservoirs de distribution des eaux, et avant que le -soleil ne se fût levé, je débouchai sur les pelouses. Au sommet de la -colline, d’énormes tas de terre avaient été remués, formant une sorte de -formidable redoute: c’était le dernier et le plus grand des camps -qu’établirent les Marsiens. De derrière ces retranchements, une mince -colonne de fumée montait vers le ciel. Contre l’horizon, un chien avide -passa et disparut. La pensée qui m’avait frappé devenait réelle, -devenait croyable. Je ne ressentais aucune crainte, mais seulement une -folle exultation qui me faisait frissonner, tandis que je gravissais, en -courant, la colline vers le monstre immobile. Hors du capuchon, -pendaient des lambeaux bruns et flasques que les oiseaux carnassiers -déchiraient à coups de bec.</p> - -<p>En un instant, j’eus escaladé le rempart de terre, et, debout sur la -crête, je pus voir l’intérieur de la redoute; c’était un vaste espace où -gisaient, en désordre, des mécanismes gigantesques, des monceaux énormes -de matériaux et des abris d’une étrange sorte. Puis, épars çà et là, -quelques-uns dans leurs Machines de Guerre renversées ou dans les -Machines à Mains, rigides maintenant, et une douzaine d’autres -silencieux, roides et alignés, étaient les Marsiens—«morts»—tués par -les bacilles des contagions et des putréfactions, contre lesquels leurs -systèmes n’étaient pas préparés; tués comme l’était l’Herbe Rouge, tués, -après l’échec de tous les moyens humains de défense, par les infimes -créatures que la divinité, dans sa sagesse, a placées sur la terre.</p> - -<p>Car tel était le résultat, comme j’aurais pu d’ailleurs, ainsi que bien -d’autres, le prévoir, si l’épouvante n’avait pas affolé nos esprits. Les -germes des maladies ont, depuis le commencement des choses, prélevé leur -tribut sur l’humanité—sur nos ancêtres préhistoriques, dès l’apparition -de toute vie. Mais, en vertu de la sélection naturelle, notre espèce a -depuis lors développé sa force de résistance; nous ne succombons à aucun -de ces germes, sans une longue lutte, et contre certains autres—ceux, -par exemple, qui amènent la putréfaction des matières mortes—notre -carcasse vivante jouit de l’immunité. Mais il n’y a pas, dans la planète -Mars, la moindre bactérie, et dès que nos envahisseurs marsiens -arrivèrent, aussitôt qu’ils absorbèrent de la nourriture, nos alliés -microscopiques se mirent à l’œuvre pour leur ruine. Quand je les avais -vus et examinés, ils étaient déjà irrévocablement condamnés, mourant et -se corrompant, à mesure qu’ils s’agitaient. C’était inévitable. L’homme -a payé, au prix de millions et de millions de morts, sa possession -héréditaire du globe terrestre: il lui appartient contre tous les -intrus, et il serait<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>... je trouvai soudain les restes d’une Machine à Mains.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XXV)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-120_lg.jpg"> -<img src="images/illus-120_sml.jpg" width="427" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span></p> - -<p class="nind">encore à lui, même si les Marsiens étaient dix fois plus puissants. Car -l’homme ne vit ni ne meurt en vain.</p> - -<p>Les Marsiens, une cinquantaine en tout, étaient là, épars, dans -l’immense fosse qu’ils avaient creusée, surpris par une mort qui dut -leur sembler absolument incompréhensible. Moi-même, alors, je n’en -devinais pas la cause. Tout ce que je savais, c’est que ces êtres, qui -avaient été vivants et si terribles pour les hommes, étaient morts. Un -instant, je m’imaginai que la destruction de Sennachérib s’était -reproduite: Dieu s’était repenti, et l’ange de la mort les avait frappés -pendant la nuit.</p> - -<p>Je restais là debout, contemplant le gouffre. Soudain le soleil levant -enflamma le monde de ses rayons étincelants, et mon cœur bondit de joie. -La fosse était encore obscure; les formidables engins, d’une puissance -et d’une complexité si grandes et si surprenantes, si peu terrestres par -leurs formes tortueuses et bizarres, montaient, sinistres, étranges et -vagues, hors des ténèbres, vers la lumière. J’entendais une multitude de -chiens qui se battaient autour des cadavres, gisant dans l’ombre, au -fond de la cavité. Sur l’autre bord, plate, vaste et insolite, était la -grande machine volante qu’ils expérimentaient dans notre atmosphère plus -dense, quand la maladie et la mort les avaient arrêtés. Et cette mort ne -venait pas trop tôt. Un croassement me fit lever la tête, et mes regards -rencontrèrent l’immense machine de guerre, qui ne combattrait plus -jamais, et les lambeaux de chair rougeâtre qui pendaient des sièges des -machines renversées, sur le sommet de Primrose Hill.</p> - -<p>Me tournant vers le bas de la pente, j’aperçus, auréolés de vols de -corbeaux, les deux autres géants que j’avais vus la veille, et tels -encore que la mort les avait surpris. Celui dont j’avais entendu les -cris et les appels était mort. Peut-être fut-il le dernier à mourir, et -son gémissement s’était continué sans interruption jusqu’à l’épuisement -de la force qui activait sa machine. Maintenant, tripodes inoffensifs de -métal brillant, ils étincelaient dans la gloire du soleil levant.</p> - -<p>Tout autour de cette fosse, sauvée comme par miracle d’une éternelle -destruction, s’étendait la grande métropole. Ceux qui n’ont vu Londres -que voilé de ses sombres brouillards fumeux peuvent difficilement -s’imaginer la clarté et la beauté qu’avait son désert silencieux de -maisons.</p> - -<p>Vers l’est, au-dessus des ruines noircies d’Albert Terrace et de la -flèche rompue de l’église, le soleil scintillait, éblouissant, dans un -ciel clair, et ici et là, quelque vitrage, dans l’immensité des toits -reflétait ses rayons avec une aveuglante intensité. Il inondait de -clarté les quais et les immenses magasins circulaires de la gare de -Chalk Farm, les vastes espaces, veinés auparavant de rails noirs et -brillants, mais rouges maintenant de la rouille rapide de quinze jours -de repos, et il y avait sur tout cela quelque chose du mystère de la -beauté.</p> - -<p>Au nord, vers l’horizon bleu, Kilburn et Hampstead s’étendaient, avec -leurs multitudes de maisons; à l’ouest la grande cité était encore dans -l’ombre, et vers le sud, au delà des Marsiens, les prés verts de -Regent’s Park, le Langham Hôtel,<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span> le dôme de l’Albert Hall, l’Institut -Impérial, les maisons géantes de Brompton Road se détachaient avec -précision dans le soleil levant tandis que les ruines de Westminster -surgissaient d’une légère brume. Plus loin encore, s’élevaient les -collines bleues du Surrey et les tours du Palais de Cristal étincelantes -comme deux baguettes d’argent. La masse de Saint Paul’s faisait une -tache sombre sur le ciel, et sur le côté ouest du dôme, je vis alors un -immense trou béant.</p> - -<p>En contemplant cette vaste étendue de maisons, de magasins, d’églises, -silencieuse et abandonnée, en songeant aux espoirs et aux efforts -infinis, aux multitudes innombrables de vies qu’il avait fallu pour -édifier ce récif humain, à la soudaine et impitoyable destruction qui -avait menacé tout cela, quand je compris nettement que la menace n’avait -pas été accomplie, que de nouveau les hommes allaient parcourir ces rues -et que cette vaste cité morte, qui m’était si chère, retrouverait sa vie -et sa richesse, je ressentis une émotion telle que je me mis à pleurer.</p> - -<p>Le supplice avait pris fin. Dès ce jour même, la guérison allait -commencer. Tout ce qu’il survivait de gens dans les provinces, sans -direction, sans loi, sans vivres, comme des troupeaux sans bergers, et -ceux qui avaient fui par mer, allaient revenir; la vie, de plus en plus -puissante et active, animerait encore les rues vides, et se répandrait -dans les squares déserts. Quoi qu’ait pu faire la destruction, la main -du destructeur s’était arrêtée. Tous les décombres géants, les -squelettes noircis des maisons, qui paraissaient si lugubres par delà -les flancs gazonnés et ensoleillés de la colline, retentiraient bientôt -du bruit des marteaux et des truelles. A cette idée, j’étendis les mains -vers le ciel, en un élan de gratitude pour la Divinité. Dans un an, -pensai-je, dans un an...</p> - -<p>Puis, avec une force irrésistible, mes pensées revinrent vers moi, vers -ma femme, vers l’ancienne existence d’espoir et de tendresse qui avait -cessé pour toujours...</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-121_lg.jpg"> -<img src="images/illus-121_sml.jpg" width="247" height="254" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span></p> - -<h3><a name="XXVI" id="XXVI"></a> -<a href="images/illus-122_lg.jpg"> -<img src="images/illus-122_sml.jpg" width="550" height="524" alt="XXVI—LE DÉSASTRE" /></a> -</h3> - -<p>Voici maintenant la chose la plus étrange de mon récit, bien qu’elle ne -soit pas sans doute absolument surprenante. Je me rappelle clairement, -froidement, vivement, tout ce que je fis ce jour-là, jusqu’au moment où -j’étais debout au sommet de Primrose Hill pleurant et remerciant Dieu. -Après cela, je ne sais plus rien...</p> - -<p>Des trois jours qui suivirent, il ne me reste le moindre souvenir. -Depuis lors, j’ai appris que, bien loin d’avoir été le premier à -découvrir la destruction des Marsiens, plusieurs autres vagabonds, -errant comme moi, avaient déjà fait cette découverte la nuit précédente. -Un homme—le premier—avait été à Saint-Martin-le-Grand, et, tandis que -j’étais caché dans le kiosque de la station de cabs, il avait trouvé le -moyen de télégraphier à Paris. De là, la joyeuse nouvelle avait parcouru -le monde entier; mille cités, effarées par d’horribles appréhensions, -s’étaient livrées, au milieu d’illuminations folles, à des -manifestations frénétiques; on savait la chose à Dublin, à Edimbourg, à -Manchester, à Birmingham, pendant que j’étais au bord du talus à -examiner la fosse. Déjà, des hommes pleurant de joie, chantant -interrompant leur travail pour se serrer les mains et pousser des -vivats, formaient des trains qui redescendaient vers Londres. Les -cloches, qui s’étaient tues depuis une quinzaine, proclamèrent tout à -coup la nouvelle, et ce ne fut, dans toute<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span> l’Angleterre, qu’un seul -carillon. Des hommes à bicyclette, maigres et débraillés, -s’essoufflaient sur toutes les routes, criant partout la délivrance -inattendue aux gens désemparés, rôdant à l’aventure, la face décharnée -et les yeux effarés. Et les vivres! par la Manche, par la mer d’Islande, -par l’Atlantique, le blé, le pain, la viande accouraient à notre aide. -Tous les vaisseaux du monde semblaient alors se diriger vers Londres. -Mais de tout cela je n’ai gardé le moindre souvenir. J’errais par la -ville—en proie à un accès de démence et, revenant à la raison, je me -trouvai chez des braves gens qui m’avaient recueilli, alors que, depuis -trois jours, je vagabondais, pleurant de rage, à travers les rues de -Saint John’s Wood. Ils me racontèrent par la suite que je chantais une -sorte de complainte, des phrases incohérentes, telles que: «Le dernier -homme vivant! Hurrah! Le dernier homme en vie.» Préoccupés comme ils -devaient l’être de leurs propres affaires, ces gens, dont je ne saurais -même donner ici le nom, malgré mon vif désir de leur exprimer ma -reconnaissance, ces gens s’encombrèrent néanmoins de moi, me donnèrent -asile et me protégèrent contre ma propre fureur. Apparemment, j’avais -dû, pendant ce laps de temps, leur conter des bribes de mon histoire.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-123_lg.jpg"> -<img src="images/illus-123_sml.jpg" width="475" height="274" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Quand mon égarement eut cessé, ils m’annoncèrent, avec beaucoup de -ménagements, ce qu’ils avaient appris du sort de Leatherhead. Deux jours -après mon emprisonnement, la ville, avec tous ses habitants, avait été -détruite par un Marsien, qui l’avait saccagée de fond en comble, -semblait-il, sans aucune provocation, comme un gamin bouleverserait une -fourmilière, pour le simple caprice de faire étalage de sa force.<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les -fenêtres des maisons blanches étaient des orbites vides dans des -crânes, et mon imagination m’entourait de mille ennemis silencieux.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XXV)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-124_lg.jpg"> -<img src="images/illus-124_sml.jpg" width="421" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span></p> - -<p>Je me trouvais sans famille et sans foyer, et ils furent très bons pour -moi. J’étais seul et triste et ils me supportèrent avec indulgence. Je -passai avec eux les quatre jours qui suivirent ma guérison. Pendant tout -ce temps, je sentis un désir inexplicable et de plus en plus vif de -revoir, une fois encore, ce qui restait de ma petite existence passée, -qui avait paru si brillante et si heureuse. C’était un désir sans -espoir, un besoin de me repaître de ma misère. Ils firent tout ce qu’ils -purent pour me dissuader et me distraire de cette pensée morbide. Mais -bientôt je ne pus résister plus longtemps à cette impulsion; leur -promettant de revenir fidèlement, et, je l’avoue, me séparant de ces -amis de quatre jours avec des larmes dans les yeux, je m’aventurai -derechef par les rues qui récemment avaient été si sombres, si -insolites, si vides.</p> - -<p>Déjà, elles étaient emplies de gens qui revenaient; à certains endroits -même, des boutiques étaient ouvertes et j’aperçus une fontaine wallace -où coulait un filet d’eau.</p> - -<p>Je me souviens combien ironiquement brillant le jour semblait, au moment -où j’entreprenais ce mélancolique pèlerinage à la petite maison de -Woking, combien étaient affairées les rues, et vivante l’animation qui -m’entourait.</p> - -<p>Partout les gens, innombrables, étaient dehors, empressés à mille -occupations, et l’on ne pouvait croire qu’une grande partie de la -population avait été massacrée. Mais je remarquai alors combien les -faces des gens que je rencontrais étaient jaunes, combien longs et -hérissés les cheveux des hommes, combien grands et brillants leurs yeux, -tandis que la plupart étaient encore revêtus de leurs habits en -haillons. Sur les figures, on ne voyait que deux expressions: une joie -et une énergie exultante, ou une farouche résolution. A part -l’expression des visages, Londres semblait une ville de mendiants et de -chemineaux. En grande confusion, on distribuait partout le pain qu’on -nous avait envoyé de France. Les rares chevaux qu’on rencontrait avaient -les côtes horriblement apparentes. Des agents, spécialement engagés, -l’air hagard, un insigne blanc au bras, se tenaient au coin des rues. Je -ne vis pas grand’chose des méfaits des Marsiens avant d’arriver à -Wellington Street, où l’Herbe Rouge grimpait par-dessus les piles et les -arches du pont de Waterloo.</p> - -<p>Au coin du pont, je rencontrai un des contrastes baroques, habituels en -ces occasions. Un grand papier, fixé à une tige, s’étalait contre un -fourré d’Herbe Rouge. C’était une affiche du premier journal qui ait -repris sa publication; j’en payai un exemplaire avec un shilling tout -noirci, que je retrouvai dans une poche. La plus grande partie du -journal était en blanc, mais le compositeur s’était amusé à remplir la -dernière page avec une collection d’annonces fantaisistes. Le reste -était une suite d’impressions et d’émotions personnelles rédigées à la -hâte; le service des nouvelles n’était pas encore réorganisé. Je -n’appris rien de nouveau, sinon qu’en une seule semaine l’examen des -mécanismes marsiens avait donné des résultats surprenants. Parmi -d’autres choses, on affirmait—ce que je ne pus croire encore qu’on -avait découvert le «secret de voler». A la gare de Waterloo, je trouvai<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> -des trains qui ramenaient gratis les gens chez eux. Le premier flot -s’étant déjà écoulé, il n’y avait heureusement que peu de voyageurs dans -le train et je ne me sentais guère disposé à soutenir une conversation -occasionnelle. Je m’installai seul dans un compartiment, et, les bras -croisés, je contemplai, par la portière ouverte le lamentable spectacle -de toute cette dévastation ensoleillée. Au sortir de la gare, le train -cahota sur une voie temporaire. De chaque côté les maisons n’étaient que -des ruines noircies. A l’embranchement de Clapham, Londres apparut tout -barbouillé par la poussière de la Fumée Noire, malgré les deux derniers -jours d’orages et de pluies. Là aussi, une partie de la voie avait été -détruite, et des centaines d’ouvriers—commis sans emploi et gens de -magasins—travaillaient à côté des terrassiers ordinaires, et nous fûmes -encore cahotés sur une voie provisoire, hâtivement établie.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-125_lg.jpg"> -<img src="images/illus-125_sml.jpg" width="458" height="351" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Tout au long de la ligne, l’aspect de la contrée était désolé et -bouleversé. Wimbledon avait particulièrement souffert; Walton, grâce à -ses bois de sapins qui n’avaient pas été incendiés, parut être la -localité la moins endommagée. La Wandle, la Mole, tous les cours d’eaux -n’étaient que des masses enchevêtrées d’Herbe Rouge. Les forêts de pins -du Surrey étaient des endroits trop secs pour que ces végétations les -envahissent. Après la gare de Wimbledon, on voyait des fenêtres du -train, dans des pépinières, les masses de terres remuées par la chute du -sixième cylindre. Un certain nombre de gens se promenaient là, et des -troupes du génie<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span> travaillaient alentour. Un pavillon anglais flottait -joyeusement à la brise du matin. Les pépinières étaient partout envahies -par les végétations écarlates, une immense étendue aux teintes livides, -coupée d’ombres pourpres et très pénibles à l’œil. Le regard, avec un -infini soulagement, se portait des grès roussâtres et des rouges -lugubres du premier plan, vers la douceur verte et bleue des collines de -l’est.</p> - -<div class="figright" style="width: 299px;"> -<a href="images/illus-126_lg.jpg"> -<img src="images/illus-126_sml.jpg" width="299" height="226" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>A Woking, la ligne était encore en réparation. Je dus descendre à -Byfleet et prendre la route de Maybury, en passant par l’endroit où -l’artilleur et moi avions causé aux hussards, et par la lande où un -Marsien m’était apparu pendant l’orage. Là, poussé par la curiosité, je -fis un détour pour chercher, dans un fouillis d’Herbe Rouge le dogcart -renversé et brisé, et les os blanchis du cheval, épars et rongés. Je -demeurai là, un instant, à examiner ces vestiges.</p> - -<p>Puis, je repris mon chemin à travers le bois de sapins, en certains -endroits enfoncé jusqu’au cou dans l’Herbe Rouge; le cadavre de -l’hôtelier du Chien-Tigré n’était plus à la place où je l’avais vu, et -je pensai qu’il avait déjà dû être enterré; je revins ainsi chez moi en -passant par College Arms. Un homme, debout contre la porte ouverte d’un -cottage, me salua par mon nom, quand je passai devant lui.</p> - -<p>Avec un éclair d’espoir, qui se dissipa immédiatement, je regardai ma -maison. La porte avait été forcée; elle ne tenait plus fermée, et, au -moment où j’approchai, elle s’ouvrit lentement.</p> - -<p>Elle se referma soudain en claquant. Les rideaux de mon cabinet -flottaient au courant d’air de la fenêtre ouverte, la fenêtre de -laquelle l’artilleur et moi nous avions guetté l’aurore. Depuis lors, -personne ne l’avait fermée. Les bouquets d’arbustes écrasés étaient -encore tels que je les avais laissés quatre semaines auparavant. Je -trébuchai dans le vestibule et la maison sonna le vide. L’escalier était -taché et sale à l’endroit où, trempé jusqu’aux os par l’orage, je -m’étais laissé tomber, la nuit de la catastrophe. En montant, je trouvai -les traces boueuses de nos pas.</p> - -<p>Je les suivis jusqu’à mon cabinet; là, sous la sélénite qui me servait -de presse-papier, étaient encore les feuilles du manuscrit que j’avais -laissé interrompu, l’après-midi où le cylindre s’ouvrit. Je parcourus ma -dissertation inachevée. C’était un article sur “le Développement des -Idées Morales et les Progrès de la Civilisation”. La dernière phrase -commençait prophétiquement ainsi: Nous pouvons espérer que dans deux -cents ans... Brusquement, mon travail en restait là; je me rappelai -l’incapacité où je m’étais trouvé de fixer mon esprit, ce matin d’il y -avait à peine un mois, et avec quel plaisir je m’étais interrompu pour -aller recevoir la «Daily Chronicle» des mains du petit porteur de -journaux. Je me souvins que j’étais allé au-devant de lui jusqu’à la -grille du jardin, et que j’avais écouté avec une surprise incrédule son -étrange histoire des «hommes tombés de Mars».<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span></p> - -<p>Je redescendis dans la salle à manger, j’y retrouvai, tels que -l’artilleur et moi les avions laissés, le gigot et le pain, en fort -mauvais état, et une bouteille de bière renversée. Mon foyer était -désolé. Je compris combien était fou le faible espoir que j’avais si -longtemps caressé. Alors, quelque chose d’étrange se produisit.</p> - -<p>—C’est inutile, disait une voix; la maison est vide—depuis plus de dix -jours sans doute. Ne restez pas là à vous torturer. Vous seule avez -échappé.</p> - -<p>J’étais frappé de stupeur. Avais-je pensé tout haut? Je me retournai. -Derrière moi, la porte-fenêtre était restée ouverte et, m’approchant, je -regardai au dehors.</p> - -<p>Là, stupéfaits et effrayés, autant que je l’étais moi-même, je vis mon -cousin et ma femme—ma femme livide et les yeux sans larmes. Elle poussa -un cri étouffé.</p> - -<p>—Je suis venue, dit-elle... Je savais... Je savais bien...</p> - -<p>Elle porta la main à sa gorge et chancela. Je fis un pas en avant et la -reçus dans mes bras.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-127_lg.jpg"> -<img src="images/illus-127_sml.jpg" width="183" height="299" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>... je pus voir l’intérieur de la redoute; c’était un vaste espace -où gisaient, en désordre, des mécanismes gigantesques, des monceaux -énormes de matériaux et des abris d’une étrange sorte. Puis, épars -çà et là, quelques-uns dans leurs Machines de Guerre renversées ou -dans les Machines à Mains, rigides maintenant, et une douzaine -d’autres silencieux, roides et alignés, étaient les -Marsiens—«morts»...</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XXV)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span></p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-128_lg.jpg"> -<img src="images/illus-128_sml.jpg" width="464" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span></p> - -<h3><a name="XXVII" id="XXVII"></a> -<a href="images/illus-129_lg.jpg"> -<img src="images/illus-129_sml.jpg" width="550" height="464" alt="XXVII—ÉPILOGUE" /></a> -</h3> - -<p>En terminant mon récit, je regrette de n’avoir pu contribuer qu’en une -si faible mesure à jeter quelque clarté sur maintes questions -controversées et qu’on discute encore. Sous un certain rapport, -j’encourrai certainement des critiques, mais mon domaine particulier est -la philosophie spéculative, et mes connaissances en physiologie comparée -se bornent à un ou deux manuels. Cependant, il me semble que les -hypothèses de Carter, pour expliquer la mort rapide des Marsiens, sont -si probables qu’on peut les considérer comme une conclusion démontrée, -et je me suis rangé à cette opinion, dans le cours de mon récit.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, on ne retrouva, dans les cadavres marsiens qui -furent examinés après la guerre, aucun bacille autre que ceux connus -déjà comme appartenant à des espèces terrestres. Le fait qu’ils -n’enterraient pas leurs morts, et les massacres qu’ils perpétrèrent avec -tant d’indifférence, prouvent qu’ils ignoraient entièrement les dangers -de la putréfaction. Mais, si concluant que cela soit, ce n’est en aucune -façon un argument irréfutable et catégorique.</p> - -<p>La composition de la Fumée Noire, que les Marsiens employèrent avec des -effets si meurtriers, est encore inconnue, et le générateur du Rayon -Ardent demeure un mystère. Les terribles catastrophes, qui se -produisirent pendant des recherches<span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span> aux laboratoires d’Ealing et de -South Kensington, ont découragé les chimistes, qui n’osent se livrer à -de plus amples investigations. L’analyse spectrale de la Poussière Noire -indique, sans possibilité d’erreur, la présence d’un élément inconnu, -qui forme, dans le vert du spectre, un groupe brillant de trois lignes; -il se peut que cet élément se combine avec l’argon, pour former un -composé qui aurait un effet immédiat et mortel sur quelque partie -constitutive du sang. Mais des spéculations aussi peu prouvées -n’intéressent guère l’ordinaire lecteur, auquel s’adresse ce récit. On -n’avait naturellement pas pu examiner l’écume brunâtre qui descendit la -Tamise après la destruction de Shepperton, et on n’aura plus l’occasion -de le faire.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-130_lg.jpg"> -<img src="images/illus-130_sml.jpg" width="454" height="305" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>J’ai déjà donné les résultats de l’examen anatomique des Marsiens, -autant qu’un tel examen était possible sur les restes laissés par les -chiens errants. Tout le monde a pu voir le magnifique spécimen, presque -complet, qui est conservé dans l’alcool au Muséum d’Histoire Naturelle, -ou les innombrables dessins et reproductions qui en furent faits; mais, -en dehors de cela, l’intérêt qu’offrent leur physiologie et leur -structure demeure purement scientifique.</p> - -<p>Une question, d’un intérêt plus grave et plus universel, est la -possibilité d’une nouvelle attaque des Marsiens. Je suis d’avis que l’on -n’a pas accordé suffisamment d’attention à cet aspect du problème. A -présent, la planète Mars est en conjonction, mais pour moi, à chaque -retour de son opposition, je m’attends à une nouvelle<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>... les formidables engins, d’une puissance et d’une complexité si -grandes et si surprenantes, si peu terrestres par leurs formes -tortueuses et bizarres, montaient, sinistres, étranges et vagues, -hors des ténèbres, vers la lumière.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XXV)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span> -</p></div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-131_lg.jpg"> -<img src="images/illus-131_sml.jpg" width="438" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_233" id="page_233">{233}</a></span></p> - -<p class="nind">tentative. En tous les cas, nous devrons être prêts. Il me semble qu’il -serait possible de déterminer exactement la position du canon avec -lequel ils nous envoient leurs projectiles, d’établir une surveillance -continuelle de cette partie de la planète et d’être avertis de leur -prochaine invasion.</p> - -<p>On pourrait alors détruire le cylindre, avec de la dynamite ou d’autres -explosifs, avant qu’il ne soit suffisamment refroidi pour permettre aux -Marsiens d’en sortir; ou bien, on pourrait les massacrer à coups de -canon, dès que le couvercle serait dévissé. Il me paraît que, par -l’échec de leur première surprise, ils ont perdu un avantage énorme, et -peut-être aussi voient-ils la chose sous ce même jour.</p> - -<p>Lessing a donné d’excellentes raisons de supposer que les Marsiens ont -effectivement réussi à faire une descente sur la planète Vénus. Il y a -sept mois, Vénus et Mars étaient sur une même ligne avec le soleil, -c’est-à-dire que, pour un observateur placé sur la planète Vénus, Mars -se trouvait en opposition. Peu après, une trace particulièrement -sinueuse et lumineuse apparut sur l’hémisphère obscur de Vénus, et, -presque simultanément, une trace faible et sombre, d’une similaire -sinuosité, fut découverte sur une photographie du disque marsien. Il -faut voir les dessins qu’on a faits de ces signes, pour apprécier -pleinement leurs caractères remarquablement identiques.</p> - -<p>En tous les cas, que nous attendions ou non une nouvelle invasion, ces -événements nous obligent à modifier grandement nos vues sur l’avenir des -destinées humaines. Nous avons appris, maintenant, à ne plus considérer -notre planète comme une demeure sûre et inviolable pour l’Homme: jamais -nous ne serons en mesure de prévoir quels biens ou quels maux invisibles -peuvent nous venir tout à coup de l’espace. Il est possible que, dans le -plan général de l’univers, cette invasion ne soit pas pour l’homme sans -utilité finale; elle nous a enlevé cette sereine confiance en l’avenir, -qui est la plus féconde source de décadence; elle a fait à la science -humaine des dons inestimables, et contribué dans une large mesure à -avancer la conception du bien-être pour tous, dans l’humanité. Il se -peut qu’à travers l’immensité de l’espace les Marsiens aient suivi le -destin de leurs pionniers, et que, profitant de la leçon, ils aient -trouvé dans la planète Vénus une colonie plus sûre. Quoi qu’il en soit, -pendant bien des années encore, on continuera de surveiller sans relâche -le disque de Mars, et ces traits enflammés du ciel, les étoiles -filantes, en tombant, apporteront à tous les hommes une inéluctable -appréhension.</p> - -<p>Il serait difficile d’exagérer le merveilleux développement de la pensée -humaine, qui fut le résultat de ces événements. Avant la chute du -premier cylindre, il régnait une conviction générale qu’à travers les -abîmes de l’espace aucune vie n’existait, sauf à la chétive surface de -notre minuscule sphère. Maintenant, nous voyons plus loin. Si les -Marsiens ont pu atteindre Vénus, rien n’empêche de supposer que la chose -soit possible aussi pour les hommes. Quand le lent refroidissement du -soleil aura rendu cette terre inhabitable, comme cela arrivera, il se -peut que la vie, qui a commencé ici-bas, aille se continuer sur la -planète sœur. Aurons-nous à la conquérir?<span class="pagenum"><a name="page_234" id="page_234">{234}</a></span></p> - -<p>Obscure et prodigieuse est la vision que j’évoque de la vie, s’étendant -lentement, de cette petite serre chaude du système solaire, à travers -l’immensité vide de l’espace sidéral. Mais c’est un rêve lointain. Il se -peut aussi, d’ailleurs, que la destruction des Marsiens ne soit qu’un -court répit. Peut-être est-ce à eux et nullement à nous que l’avenir est -destiné.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-132_lg.jpg"> -<img src="images/illus-132_sml.jpg" width="483" height="278" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p>Il me faut avouer que la détresse et les dangers de ces moments ont -laissé, dans mon esprit, une constante impression de doute et -d’insécurité. J’écris, dans mon bureau, à la clarté de la lampe, et -soudain, je revois la vallée, qui s’étend sous mes fenêtres, incendiée -et dévastée; je sens la maison autour de moi vide et désolée. Je me -promène sur la route de Byfleet, et je croise toutes sortes de -véhicules, une voiture de boucher, un landau de gens en visite, un -ouvrier à bicyclette, des enfants s’en allant à l’école, et soudain, -tout cela devient vague et irréel, et je crois encore fuir avec -l’artilleur, à travers le silence menaçant et l’air brûlant. La nuit, je -revois la Poussière Noire obscurcissant les rues silencieuses, et, sous -ce linceul, des cadavres grimaçants; ils se dressent devant moi, en -haillons et à demi dévorés par les chiens; ils m’invectivent et -deviennent peu à peu furieux, plus pâles et plus affreux, et se -transforment enfin en affolantes contorsions d’humanité. Puis je -m’éveille, glacé et bouleversé, dans les ténèbres de la nuit.</p> - -<p>Je vais à Londres; je me mêle aux foules affairées de Fleet Street et du -Strand, et ces gens semblent être les fantômes du passé, hantant les -rues que j’ai vues silencieuses et désolées, allant et venant, ombres -dans une ville morte, caricatures de vie dans un corps pétrifié. Il me -semble étrange, aussi, de grimper, ce que je fis la veille du jour où -j’écrivis ce dernier chapitre, au sommet de Primrose Hill, pour voir -l’immense province de maisons, vagues et bleuâtres, à travers un voile -de fumée et de brume, disparaissant au loin dans le ciel bas et sombre, -de voir<span class="pagenum"><a name="page_235" id="page_235">{235}</a></span></p> - -<div class="blockquot"><p>... en une seule semaine l’examen des mécanismes marsiens avait -donné des résultats surprenants.</p> - -<p class="r"> -(CHAPITRE XXVI)<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_236" id="page_236">{236}</a></span></p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-133_lg.jpg"> -<img src="images/illus-133_sml.jpg" width="442" height="550" alt="[Image pas disponible.]" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_237" id="page_237">{237}</a></span></p> - -<p class="nind">les gens se promener dans les allées bordées de fleurs, au flanc de la -colline, d’observer les curieux venant voir la machine marsienne, qu’on -a laissée là encore, d’entendre le tapage des enfants qui jouent, et de -me rappeler que je vis tout cela ensoleillé et clair, triste et -silencieux, à l’aube de ce dernier grand jour...</p> - -<p>Et le plus étrange de tout, encore, est de penser, tandis que j’ai dans -la mienne sa main mignonne, que ma femme m’a compté, et que je l’ai -comptée, elle aussi, parmi les morts.</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/illus-134_lg.jpg"> -<img src="images/illus-134_sml.jpg" width="351" height="494" alt="FIN" /></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_238" id="page_238">{238}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_239" id="page_239">{239}</a></span> </p> - -<h3><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES</h3> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><th colspan="4">LIVRE PREMIER -<br /><br /> -L’ARRIVÉE DES MARSIENS</th></tr> - -<tr><td class="rt" colspan="3"> </td><td class="rt"><small>Pages</small></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE</td><td class="rt"><a href="#I">I.</a></td><td valign="top"><a href="#I">—A la veille de la guerre</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_7">7</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#II">II.</a></td><td valign="top"><a href="#II">—Le Météore</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_15">15</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#III">III.</a></td><td valign="top"><a href="#III">—Sur la lande</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_21">21</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#IV">IV.</a></td><td valign="top"><a href="#IV">—Le cylindre se dévisse</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_26">26</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#V">V.</a></td><td valign="top"><a href="#V">—Le Rayon Ardent</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_31">31</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#VI">VI.</a></td><td valign="top"><a href="#VI">—Le Rayon Ardent sur la route de Chobham</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_37">37</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#VII">VII.</a></td><td valign="top"><a href="#VII">—Comment je rentrai chez moi</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_40">40</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td valign="top"><a href="#VIII">—Vendredi soir</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_46">46</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#IX">IX.</a></td><td valign="top"><a href="#IX">—La lutte commence</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_51">51</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#X">X.</a></td><td valign="top"><a href="#X">—En pleine mêlée</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_58">58</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XI">XI.</a></td><td valign="top"><a href="#XI">—A la fenêtre</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_65">65</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XII">XII.</a></td><td valign="top"><a href="#XII">—Ce que je vis de la destruction de Weybridge et de Shepperton</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_71">71</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XIII">XIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XIII">—Par quel hasard je rencontrai le vicaire</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_85">85</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XIV">XIV.</a></td><td valign="top"><a href="#XIV">—A Londres</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_91">91</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XV">XV.</a></td><td valign="top"><a href="#XV">—Les événements dans le Surrey</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_104">104</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XVI">XVI.</a></td><td valign="top"><a href="#XVI">—La Panique</a><span class="pagenum"><a name="page_240" id="page_240">{240}</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_114">114</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XVII">XVII.</a></td><td valign="top"><a href="#XVII">—Le “Fulgurant”</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_127">127</a></td></tr> - -<tr><th colspan="4">LIVRE DEUXIÈME -<br /><br /> -LA TERRE AU POUVOIR DES MARSIENS</th></tr> - -<tr><td>CHAPITRE</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XVIII">—Sous le talon</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_141">141</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XIX">XIX.</a></td><td valign="top"><a href="#XIX">—Dans la maison en ruines</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_150">150</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XX">XX.</a></td><td valign="top"><a href="#XX">—Les jours d’emprisonnement</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_162">162</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XXI">XXI.</a></td><td valign="top"><a href="#XXI">—La mort du vicaire</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_170">170</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XXII">XXII.</a></td><td valign="top"><a href="#XXII">—Le silence</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_174">174</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td valign="top"><a href="#XXIII">—L’ouvrage de quinze jours</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_179">179</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td valign="top"><a href="#XXIV">—L’homme de Putney Hill</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_185">185</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XXV">XXV.</a></td><td valign="top"><a href="#XXV">—Londres mort</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_208">208</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XXVI">XXVI.</a></td><td valign="top"><a href="#XXVI">—Le désastre</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_219">219</a></td></tr> - -<tr><td class="c">Id.</td><td class="rt" valign="top"><a href="#XXVII">XXVII.</a></td><td valign="top"><a href="#XXVII">—Épilogue</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_229">229</a></td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_241" id="page_241">{241}</a></span></p> - -<h3><a name="ILLUSTRATIONS_HORS_TEXTE" id="ILLUSTRATIONS_HORS_TEXTE"></a>ILLUSTRATIONS HORS TEXTE</h3> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td> </td><td class="rt">Pages</td></tr> - -<tr><td><a href="#page_5"><span class="smcap">Livre Premier.</span>—L’arrivée des Marsiens</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_5">5</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE I.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_11">Le spectroscope indiqua une masse de gaz enflammés</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_11">11</a></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE II.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_17">Le Météore</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_17">17</a></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE III.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_23">La Chose</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_23">23</a></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE IV.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_29">Le cylindre ouvert</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_29">29</a></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE V.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_35">Le Rayon Ardent</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_35">35</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_41">Le Rayon Ardent sur la lande</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_41">41</a></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE VI.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_47">Le Rayon Ardent sur la route de Chobham</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_47">47</a></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE VIII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_53">Tout au long de la nuit, les Marsiens</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_53">53</a></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE X.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_63">Visions terrifiantes</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_63">63</a></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE XI.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_73">Ce bouclier se dressa sur trois pieds...</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_73">73</a></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE XII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_83">Touché!</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_83">83</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_93">Le combat dans la rivière</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_93">93</a></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE XV.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_111">La Fumée Noire</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_111">111</a></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE XVII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_125">Le “Fulgurant”</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_125">125</a><span class="pagenum"><a name="page_242" id="page_242">{242}</a></span></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_131">La Machine Volante</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_131">131</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_139"><span class="smcap">Livre Deuxième.</span>—La terre au pouvoir des Marsiens</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_139">139</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XVIII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_143">Le cinquième cylindre</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_143">143</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XIX.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_153">Le camp des Marsiens</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_153">153</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_159">La Machine à Mains</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_159">159</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XX.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_165">En observation</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_165">165</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXI.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_175">La mort du vicaire</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_175">175</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_181">L’Herbe Rouge</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_181">181</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXIII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_187">L’Inondation</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_187">187</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXIV.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_193">Les égouts</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_193">193</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_199">Scènes dans Regent Street et Piccadilly</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_199">199</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXV.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_205">Londres mort</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_205">205</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_215">Les restes d’une Machine à Mains</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_215">215</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_221">Hallucination</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_221">221</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_227">La redoute des Marsiens</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_227">227</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_231">Les Géants morts</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_231">231</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXVI.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_235">Après le désastre</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_235">235</a></td></tr> - -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_243" id="page_243">{243}</a></span></p> - -<h3><a name="ILLUSTRATIONS_DANS_LE_TEXTE" id="ILLUSTRATIONS_DANS_LE_TEXTE"></a>ILLUSTRATIONS DANS LE TEXTE</h3> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td> </td><td class="rt"><small>Pages</small></td></tr> -<tr><td>CHAPITRE I.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_7">Dans l’observatoire. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_7">7</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_14">Le projectile. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_14">14</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE II.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_15">A mon bureau. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_15">15</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_20">Le vendeur de journaux. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_20">20</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE III.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_21">Sur la lande. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_21">21</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_25">Des gamins s’amusaient à jeter des pierres (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_25">25</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE IV.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_26">Première panique. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_26">26</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_28">Le garçon boutiquier. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_28">28</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE V.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_31">Le Rayon Ardent. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_31">31</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_32">La députation</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_32">32</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_34">Premières victimes. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_34">34</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE VI.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_37">Le Miroir tournant. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_37">37</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_38">Inconscience</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_38">38</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_39">La Fuite. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_39">39</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE VII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_40">Visions. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_40">40</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_45">Dernier dîner. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_45">45</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE VIII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_46">Le travail des Marsiens. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_46">46</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_50">La chute du second cylindre. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_50">50</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE IX.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_51">La lutte commence. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_51">51</a><span class="pagenum"><a name="page_244" id="page_244">{244}</a></span></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_57">Le dogcart</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_57">57</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE X.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_58">En pleine mêlée. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_58">58</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_62">Mon retour</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_62">62</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XI.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_65">Le train en flammes. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_65">65</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_68">Le récit de l’artilleur</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_68">68</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_70">Exploit de Marsien. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_70">70</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_71">Touché! (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_71">71</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_75">Trente mètres de haut, trois jambes, mon lieutenant</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_75">75</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_76">Un vieux bonhomme ridé, avec une immense malle</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_76">76</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_77">... s’avançaient avec une porte de cabane</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_77">77</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_82">... emportant les débris de leur camarade. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_82">82</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XIII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_85">Le vicaire. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_85">85</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_86">Je me remis à pagayer</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_86">86</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_90">Nous ferons mieux de suivre ce sentier. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_90">90</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XIV.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_91">A Londres. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_91">91</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_95">... détruit la gare de Woking</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_95">95</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_97">Des trucs portant d’immenses canons</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_97">97</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_98">Les dernières nouvelles</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_98">98</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_99">Un homme en habit de travail</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_99">99</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_101">Toutes les cloches d’église</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_101">101</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_102">Que diable arrive-t-il?</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_102">102</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_103">La propriétaire, négligemment enveloppée (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_103">103</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XV.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_104">La Fumée Noire. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_104">104</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_105">Ils firent feu à cent mètres</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_105">105</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_108">Ces projectiles se brisaient en touchant le sol</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_108">108</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_109">L’homme qui échappa à la suffocation</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_109">109</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_113">Suffocant et se tordant sur le sol. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_113">113</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XVI.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_114">La panique. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_114">114</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_116">Elle fit feu à six mètres</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_116">116</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_118">Un homme en habit de soirée</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_118">118</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_120">Eternité! Eternité!</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_120">120</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_122">Un homme barbu à face d’oiseau de proie</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_122">122</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_123">Les deux femmes blotties sur le siège</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_123">123</a><span class="pagenum"><a name="page_245" id="page_245">{245}</a></span></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_124">L’avare écrasé. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_124">124</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XVII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_127">Le “Fulgurant”. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_127">127</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_128">Quelque plume monstrueuse avait laissé tomber</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_128">128</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_129">... détruisirent les voies du chemin de fer</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_129">129</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_130">Une multitude de barques de pêche</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_130">130</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_134">Des paquebots vomissaient des nuages</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_134">134</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_135">Le “Fulgurant” venait à toute vapeur</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_135">135</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_137">Le capitaine tendit le bras (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_137">137</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XVIII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_141">Là s’élevait une maison blanche (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_141">141</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_146">Le Marsien les ramassa un par un</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_146">146</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_147">Le plafond s’abattit sur nous.</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_147">147</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_149">Je l’entendis venir en rampant. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_149">149</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XIX.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_150">La Machine à Mains. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_150">150</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_152">Le Marsien</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_152">152</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_155">Ils prenaient le sang frais d’autres créatures</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_155">155</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_156">Ces êtres étaient bipèdes</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_156">156</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_157">... devaient ignorer les émotions tumultueuses</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_157">157</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_159">Composée de disques dans une gaîne</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_159">159</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_159">Quand je revins à mon poste (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_159">159</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XX.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_162">C’était un objet ayant la forme (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_162">162</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_163">Mais c’était une de ces faibles créatures</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_163">163</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_168">C’était un homme d’âge moyen</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_168">168</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_169">Les hommes comestibles. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_169">169</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXI.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_170">La mort du vicaire. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_170">170</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_174">Le silence. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_174">174</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_178">L’Herbe Rouge. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_178">178</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXIII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_179">L’ouvrage de quinze jours. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_179">179</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_183">... en m’aidant des villas en ruines</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_183">183</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_184">L’Herbe Rouge. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_184">184</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXIV.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_185">Ce souvenir me hanta. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_185">185</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_198">L’homme rat</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_198">198</a><span class="pagenum"><a name="page_246" id="page_246">{246}</a></span></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_203">Il revint avec d’excellents cigares</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_203">203</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_204">Je trouvai ces jeux extrêmement intéressants</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_204">204</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_207">J’étais encore sur le toit. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_207">207</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXV.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_208">Londres mort. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_208">208</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_209">... le rendaient presque impraticable</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_209">209</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_211">L’abandon et le silence</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_211">211</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_212">Une odeur de sinistre augure</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_212">212</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_213">Un second Marsien, debout et silencieux</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_213">213</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_218">La mort des Marsiens. (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_218">218</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXVI.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_219">Le désastre. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_219">219</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_220">... me protégèrent contre ma propre fureur</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_220">220</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_224">L’examen des mécanismes marsiens</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_224">224</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_225">Je regardai ma maison</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_225">225</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_226">Je suis venue dit-elle (Finale)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_226">226</a></td></tr> - -<tr><td>CHAPITRE XXVII.</td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_229">Après le désastre. (Entête)</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_229">229</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_230">L’examen anatomique des Marsiens</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_230">230</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_234">... la machine marsienne qu’on avait laissée là</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_234">234</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="indd"><a href="#page_237">Fin</a></td> -<td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_237">237</a></td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_247" id="page_247">{247}</a></span></p> - -<div class="poetry"><div class="poem">Cet ouvrage, gravé et imprimé dans<br /> -les Établissements L. VANDAMME & Co,<br /> -à Jette lez-Bruxelles, fut achevé le<br /> 10 Mai mil neuf cent six -* * * * *</div> -</div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/back.jpg" width="400" height="500" alt="[Image pas disponible.]" /> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La guerre des mondes, by H. G. Wells - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE DES MONDES *** - -***** This file should be named 60656-h.htm or 60656-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/6/5/60656/ - -Produced by Claudine Corbasson, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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