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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Paris romantique - Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) - -Author: Frances Milton Trollope - Jacques Boulenger - -Release Date: October 30, 2019 [EBook #60594] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS ROMANTIQUE *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at The Internet Archive) - - - - - - - - [Illustration: MÉMOIRES ET SOUVENIRS - PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE - F. FUNCK-BRENTANO - - - PARIS ROMANTIQUE - - VOYAGE EN FRANCE DE Mrs. TROLLOPE - - (AVRIL-JUIN 1835) - - _Traduit et publié par_ - - JACQUES BOULENGER - - ET ILLUSTRÉ D’APRÈS LES DOCUMENTS DU TEMPS - - [Illustration] - - ARTHÈME FAYARD, ÉDITEUR - 18-20. RUE DU SAINT GOTHARD, 18-20 - PARIS - ] - - [Illustration: PARIS - - ROMANTIQUE - - VOYAGE EN FRANCE DE MRS. TROLLOPE] - - [Illustration: ÉPOUSE VERTUEUSE - - (Par Devéria)] - - - - - [Illustration: MÉMOIRES ET SOUVENIRS - PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE - F. FUNCK-BRENTANO - - - PARIS ROMANTIQUE - - VOYAGE EN FRANCE DE MRS. TROLLOPE - - (AVRIL-JUIN 1835) - - _Traduit et publié par_ - JACQUES BOULENGER - - ET ILLUSTRÉ D’APRÈS LES DOCUMENTS DU TEMPS - - [Illustration] - - PARIS - ARTHÈME FAYARD, ÉDITEUR - 18 ET 20, RUE DU SAINT-GOTHARD, 18 ET 20 - - Droits réservés - ] - - [Illustration: UNE LOGE AU THÉATRE ITALIEN - - (Par Gavarni) (Bibliothèque nationale)] - - - - - [Illustration: FRONTISPICE DE «PARIS AND THE PARISIANS», PAR MRS. - TROLLOPE] - - - - - PARIS ROMANTIQUE - - - - -INTRODUCTION - -VIE DE MRS. TROLLOPE.--DATES DE SON VOYAGE A PARIS.--COMMENT NOUS AVONS -TRADUIT SA CORRESPONDANCE.--UNE ANGLAISE CHARMÉE PAR LA SOCIÉTÉ -FRANÇAISE.--QUI ELLE A VU.--«L’ODEUR DU CONTINENT».--LA POLITIQUE DE -MRS. TROLLOPE.--LE «PROCÈS MONSTRE».--LITTÉRATURE. - - -L’auteur des souvenirs de voyage que nous publions et d’une incroyable -quantité d’autres ouvrages (en tout 151 volumes), Frances Trollope, -naquit à Stappleton, Bristol, en 1780. Élevée à Heckfield-Vicarage, -North Hampshire, elle épousa, en 1809, Thomas-Anthony Trollope, avocat -et membre du New College à Oxford. En 1827, son mari se trouvait à peu -près ruiné; elle le quitta et partit pour Cincinnati avec son fils cadet -et ses deux petites filles. Mrs. Trollope était femme de ressources: en -conséquence, à peine arrivée aux États-Unis, elle y fonda une sorte de -bazar à l’européenne, dépensa 50.000 francs, et acheva rapidement de se -ruiner tout à fait. Pourtant les trois années qu’elle avait passées en -Amérique ne lui furent pas sans profit; elle en tira un livre, en effet: -_Usages domestiques des Américains_, qui parut en 1832 et attira fort -l’attention. Le tableau qu’elle y traçait des manières, défauts et -faiblesses des Yankees était si peu que les U. S. A. tout entiers s’en -sentirent indignés. Aussitôt, le livre se vendit à un nombre -considérable d’exemplaires. En réalité, les remarques satiriques de Mrs. -Trollope avaient un fond de vérité, mais elles étaient d’un pessimisme -et d’une sévérité excessifs. La bonne dame ne pardonnait pas aux -compatriotes des habitants de Cincinnati le dédain que ces derniers -avaient marqué à son magasin. Elle ne le leur pardonna jamais: tous ses -ouvrages sur la vie en Amérique sont gâtés par le même ressentiment, -car, bien qu’elle ait pu voir beaucoup de choses qui eussent eu besoin -d’amélioration, il n’est guère admissible, même pour les plus prévenus, -qu’elle en ait vu si peu qui méritassent des louanges. - -[Illustration: MAIL E-POSTE] - -En 1833, Mrs. Trollope publia un roman intitulé _The Abbess_ et, en -1834, un livre sur la _Belgique et l’Allemagne occidentale_, pays qui -semblent lui avoir mieux plu que l’Amérique, attendu que son grief le -plus sérieux contre l’Allemagne, c’est la fumée du tabac, dont l’usage -commençait alors à se répandre universellement chez nos voisins comme -chez nous, et contre l’odeur de laquelle elle s’élève avec une énergie -qui aurait mérité un meilleur sort. - -Parmi ses romans, il faut citer le _Vicaire de Wrexhill_, 1837, la -_Veuve Barnabé_, 1839, et sa suite, la _Veuve remariée_, 1840; on y -trouve des tableaux de mœurs un peu conventionnels, mais pittoresques. -Parmi ses récits de voyage, on doit mentionner son livre sur _Vienne et -les Autrichiens_, paru en 1838, amusant, encore qu’un peu gâté par des -préjugés déraisonnables. - -[Illustration: DILIGENCE] - -En 1841, elle se rendit en Italie d’où elle rapporta une nouvelle étude, -moins bonne que les autres: _A Visit to Italy_, parue en 1842. C’est -qu’elle ne s’y est point tenue à la description des mœurs, et son style -ni son talent ne se prêtaient point du tout à dépeindre la beauté -italienne. Elle se plaisait pourtant à Florence; à partir de 1842, -chaque année elle y passa l’hiver, et n’habita plus l’Ecosse que durant -quelques mois de l’été. Toujours curieuse du monde, elle cherchait à se -procurer des relations en Toscane; dans une lettre du 7 septembre 1844, -qui nous a été conservée, et où il vante «l’amour particulier que la -célèbre femme de lettre anglaise porte à notre malheureuse patrie», l’un -des champions du Risorgimento, Terenzo Mamiani, recommande chaudement à -son amie, la marquise Torrigiani, Mrs. Trollope qui vient s’établir à -Florence avec son fils aîné et sa fille. - -[Illustration: CABRIOLET DE PLACE] - -C’est donc en Toscane que Frances Trollope composa pour vivre ses -derniers ouvrages. Ils sont inférieurs aux premiers; écrits à la hâte, -ils paraîtraient, je crois, peu lisibles aujourd’hui. Son mari était -mort près de Bruges en 1835. Elle-même expira à Florence le 6 octobre -1863, à l’âge de 84 ans, en laissant cinq enfants: trois filles et deux -fils, Antony et Thomas-Adolphus, qui tous deux suivirent la carrière des -lettres et dont le premier tint à Florence un salon qui eut de -l’influence. - - * * * * * - -Ce qui nous intéresse ici, c’est le voyage, qu’âgée de 55 ans, Mrs. -Trollope fit à Paris, au printemps de 1835, et dont elle a rédigé le -récit sous forme de lettres adressées à l’une de ses amies. Ces -lettres--qu’elles aient été envoyées ou non--ne sont point datées; -seules, la première porte la date du 11 avril 1835, et la dix-huitième, -celle du 6 mai 1835. Mais Mrs. Trollope nous apprend elle-même qu’elle -resta neuf semaines à Paris. C’est quand elle fut revenue à Londres -qu’elle publia ses lettres--en les faisant précéder d’une courte préface -(datée de «décembre 1835») et suivre d’un _post-scriptum_ ou -conclusion--sous le titre que voici: - -Paris || and || the Parisians || in 1835 || by Frances Trollope || -author of _Domestic manners of the Americans_. || _Tremordyn cliff_, -etc. || [Epigraphe:] «Le pire des états, c’est l’état populaire.» -Corneille. || In two volumes || Vol. I.[II.]= London:|| Richard Bentley, -|| New Burlington street || Publisher in ordinary to His Majesty. || -1836. 2 vol. in-8º, de XV-418 et IX-412 pages[A]. - - * * * * * - -[Illustration: CABRIOLET DE MAITRE] - -Nous n’avons pas reproduit intégralement cette correspondance, car Mrs. -Trollope s’y montre souvent d’une verbosité qui dénoterait clairement -qu’on rétribuait son style «à la ligne», s’il n’était patent que toutes -les Anglaises d’un certain âge lui ressemblent sur ce point. Quoi qu’il -en soit, la bonne dame raisonne, elle «pense» (pour ainsi dire) à propos -de toutes choses avec une aisance redoutable, et plusieurs de ses -épîtres ne sont que les vues d’une philosophie qui devait paraître un -peu modeste même à des «insulaires» de 1835, ou des considérations sur -la morale, la politique et la littérature, dont le charme de nouveauté -s’est entièrement perdu, il faut l’avouer, depuis Louis-Philippe. C’est -pourquoi nous avons retranché--au reste en indiquant nos coupures par -des points de suspension--bien des développements et des commentaires -qui faisaient longueur, et de même, nous ne nous sommes pas cru obligé -de réimprimer une sorte de nouvelle dont l’ennui nous a paru -excessivement intolérable. Mais, si nous avons de la sorte coupé une -bonne part de l’idéologie politique et critique de Mrs. Trollope, en -revanche nous avons conservé toutes ses observations directes des faits -et ses comparaisons des usages de la France à ceux de l’Angleterre, où -elle révèle avec une ingénuité parfois bien délicieuse ce que la société -parisienne présentait déjà, aux yeux d’une lady comme elle, -d’irrésistible ensemble et de «shocking». - - * * * * * - -On verra, en parcourant les pages qui suivent, à quel degré Mrs. -Trollope est britannique, et c’est ce qui rend à tout moment ses -mémoires infiniment réjouissants pour nous. Qu’on lise, par exemple, le -chapitre où la décente lady traite de ce qu’il y a de choquant pour la -pudeur et la «délicatesse» anglaises dans les manières et les libres -propos à la parisienne,--ou bien le chapitre, où cette fille de -clergyman explique comment «le clergé d’Angleterre, ses respectables -épouses et ses filles si bien élevées», fréquente à Londres la «société» -et quels heureux effets cela produit sur la vertu mondaine. Avec quelle -conviction ne déplore-t-elle pas chez nous les progrès de «l’indecorum»! -De quel sérieux elle proteste à ses compatriotes que les «sociétés» où -elle a eu l’honneur d’être admise n’ont rien offert à ses observations -personnelles qui autorisât la plus légère attaque contre les mœurs du -monde parisien! Et tout cela est, certes, éminemment comique,--mais ce -qui est touchant, c’est de voir combien cette lady est séduite et -charmée par la simplicité, la gaieté spirituelle, la cordialité et ce -qu’elle nomme elle-même «l’effervescence» françaises. - -En 1835, notre pays n’était pas aussi infecté d’anglomanie -qu’aujourd’hui. Il y avait encore chez nous de cette bonne grâce sans -cérémonie qui, avant la Révolution, donnait à la vie cette douceur dont -parlait M. de Talleyrand: «Dans aucun lieu de l’univers, il n’est plus -aisé d’entrer en conversation avec un étranger qu’à Paris», constate -Mrs. Trollope, tout de même que l’avait fait, au siècle précédent, le -voyageur sentimental de Sterne. En 1835, les gens du monde eux-mêmes -gardaient encore l’horreur française pour la roideur et la contrainte. -Ils étaient allègres sans aucun remords. - -«J’ai vu--déclare notre lady--des hommes et aussi des femmes à cheveux -gris, assez ridés pour être non moins graves qu’un vénérable juge au -tribunal, mais je n’en ai jamais vu qui ne semblassent prêts à sauter, -danser, valser et faire l’amour.» - -Certes, il n’est plus guère de différence aujourd’hui entre les -gentlemen gourmés de Londres et de Paris. Mais nos dandys Louis-Philippe -n’arrivaient encore qu’à grand’peine à ce «flegme britannique» qu’ils -admiraient si fort. Ils échappaient mal à la vivacité nationale; en cas -de brouille, par exemple, il leur était malaisé de renoncer au plaisir -d’échanger des mots cruels, et ils réussissaient rarement à s’ignorer -tout à fait, comme ils font en Angleterre. Les relations mondaines aussi -gardaient beaucoup de la familiarité d’autrefois: - -«J’ai vu une comtesse de la plus vieille et de la meilleure noblesse -recevoir les visiteurs à la porte extérieure de son appartement avec -autant de grâce et d’élégance que si une triple chaîne de grands laquais -portant sa livrée avaient passé les noms des arrivants du vestibule au -salon», note Mrs. Trollope avec étonnement; «et ce n’était pas le manque -de richesse,--ajoute-t-elle,--seulement, cocher, laquais, suivante et -tout ce qui s’ensuit, la comtesse les avait envoyés en course.» - -A cette simplicité qui lui paraît admirable, et qui l’est en effet, la -bonne dame oppose la pompe, l’ostentation et la raide étiquette qui -régissent les relations sociales dans son pays. Et cent fois, elle -revient ainsi sur le plaisir de ces réunions quotidiennes, sans parade, -qu’ignorent ses compatriotes, sur le ton enjoué et familier de la -conversation et sur la bonhomie spirituelle des Parisiens. - -[Illustration: LA VEILLÉE, PAR LÉON NOEL - -(Collection J. B.)] - -Il semble que les gens du peuple aient moins changé que les gens du -monde, depuis 1835. Mrs. Trollope vante en toute occasion la vivacité, -la gaieté et la bonne humeur de la foule parisienne. Le jour de la fête -du roi, elle va se promener aux Champs-Elysées; une immense cohue s’y -presse au milieu des baraques foraines, des théâtres en plein vent et -des vendeurs de limonade: - -«Ce peuple mérite réellement des fêtes--ne peut-elle s’empêcher de -s’écrier;--il se réjouit si cordialement, et en même temps si -paisiblement!» Dans son enthousiasme, elle vante même la tempérance -populaire et jusqu’à la politesse des marchandes de friture. - -Un autre jour, pour se rendre de Versailles aux «grandes eaux» de -Saint-Cloud, elle monte avec ses compagnons dans un de ces véhicules à -cinq ou six chevaux que l’on nomme aujourd’hui _tapissières_: les -voyageurs s’y entassent, ce qui n’empêche pas que les cochers ne -prétendent à faire entrer toujours de nouveaux clients dans leurs -voitures: «Rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des -efforts que faisait le conducteur pour remplir les vides», note la bonne -lady. Quand elle arrive à Saint-Cloud avec les milliers de personnes qui -viennent comme elle de Versailles, déjà les «grandes eaux» ont cessé; -«néanmoins, tout le monde parut aussi gai et content que si le spectacle -n’eût pas manqué». Et l’un des traits caractéristiques du public de chez -nous, c’est peut-être encore cette patience gouailleuse. - -[Illustration: LES TUILERIES VERS 1835 - -(Coll. J. B.)] - -Mais c’est au jardin des Tuileries que Mrs. Trollope se sent le plus -touchée par le goût français. La disposition même de ces charmants -jardins, leurs arbres taillés, leurs orangers en caisse, leurs massifs -de fleurs réguliers, tout cela l’enchante mieux, avoue-t-elle, qu’un -parc à l’anglaise, mais moins encore que le public qui y fréquente. -Certes, elle déplore que, depuis la révolution de Juillet, on y laisse -pénétrer tous ceux qui se présentent; auparavant, les factionnaires ne -permettaient d’entrer qu’aux promeneurs bien vêtus, et Mrs. Trollope -trouvait cela bien plus conforme au «decorum» vraiment. Pourtant, elle -ne cesse de chanter l’agrément qu’on y goûte, et elle passe ses -dimanches à observer la foule railleuse et gaie qui s’y presse et où -font sensation les républicains par les détails symboliques de leur -mise, comme les dandys par la noirceur invariable de leur chevelure et -de leurs favoris, mais surtout les polytechniciens par cette -ressemblance avec Napoléon, leur héros, à laquelle ils s’exercent et, -paraît-il, arrivent tous. - -[Illustration: BOUQUETIÈRE - -(Bibliothèque Nationale) (Gavarni)] - -Enfin, que ce soit aux Tuileries ou dans les salons à l’heure des -visites, à Tortoni, sur le boulevard des Italiens, dans les restaurants -à 40 sous du Palais-Royal ou chez Mᵐᵉ Récamier, Mrs. Trollope célèbre la -grâce inimitable des Parisiennes. «S’il arrive que l’on rencontre une -femme habillée ridiculement, ce qui est très rare, il y a cinq chances -contre une pour que ce ne soit pas une Française», dit-elle; et elle -tente d’expliquer cette «élégance simple et parfaite», qui ne s’obtient -que dans «le seul pays du monde où l’on sache repasser», c’est-à-dire à -Paris, et qui désespère les étrangères. - -«C’est en vain que toutes les femmes de la terre viennent en foule à ce -marché d’élégance, chacune portant assez d’argent dans sa poche pour se -vêtir de la tête aux pieds avec tout ce qui se trouvera de mieux et de -plus riche: quand elle aura acheté et mis comme il convient toute chose -exactement de la façon qu’on lui aura prescrite, elle entendra, dans la -première boutique où elle entrera, une grisette murmurer à une autre -derrière le comptoir: «--Voyez ce que désire cette dame anglaise», et -cela (pauvre chère dame!) avant quelle ait pu prononcer un seul mot -capable de la trahir...» - -Et c’est parce qu’elle a senti de la sorte le charme des Parisiennes et -le goût dont la moindre marchande ambulante compose ses bouquets de deux -sous ou noue les cerises qu’elle débite aux gamins dans la rue, que l’on -pourra excuser cette Mrs. Trollope, si même elle ne s’est pas toujours -doutée de l’impertinence qu’il y avait à placer (comme elle l’a souvent -fait) au-dessus de notre France son Angleterre. Elle savait bien notre -langue, à en juger par les phrases «parisiennes» dont elle parsème son -texte--nous les avons imprimées en italiques--et où l’on ne relève que -rarement des tournures un peu trop anglaises dans le genre de: «Mais -c’est un siècle depuis que je vous ai vu!» Grâce à cet usage qu’elle -avait du français, Mrs. Trollope put utiliser les lettres de -recommandation dont elle avait eu soin de se munir abondamment et qui -lui assurèrent l’entrée de cette société parisienne qu’elle trouve si -agréable. - -[Illustration: CAMION] - -Malheureusement, elle ne nous nomme guère les personnes qu’elle y -rencontra. Parmi les femmes du monde, elle cite en passant Mᵐᵉ Benjamin -Constant; ailleurs, elle conte comment elle connut Mᵐᵉ Récamier chez qui -elle causa avec Chateaubriand et entendit une lecture des _Mémoires -d’outre-tombe_. C’est dommage: on eût aimé à savoir quelle était cette -«dame métaphysicienne», notamment, qui lui tint des propos si abscons à -une soirée dansante, ou cette aimable personne qui désirait tant d’avoir -des éclaircissements sur «la manière de faire l’amour à l’anglaise», et -toutes les maîtresses des «maisons où elle était reçue», dont elle -dessine, sans les nommer, des croquis amusants. Et l’on aurait voulu -aussi qu’elle citât plus souvent les noms des hommes notoires qu’il lui -fut donné d’approcher, comme Lamennais, dont elle a peint un bon -portrait, ou comme Chateaubriand. Mais en 1835, on n’entendait pas le -reportage à la manière d’aujourd’hui. Aussi bien, nous pouvons nous -consoler de la discrétion de Mrs. Trollope, car l’intérêt de sa -correspondance est moins encore dans les portraits qu’elle y trace que -dans les observations sur les mœurs qu’elle y fait; et parce que l’on -trouve beaucoup plus souvent, dans les autres mémoires du temps, les -croquis des personnages en vue que des remarques comme les siennes sur -le déplaisir qu’il y a chez nous à rester jeune fille, et la honte que -sentent de leur triste état les vieilles demoiselles. - - * * * * * - -On trouvera au chapitre XXXIX un tableau enchanteur du boulevard des -Italiens, de ses bouquetières, de ses dandys, de ses promeneuses et du -glacier Tortoni. Au chapitre XXXI, Mrs. Trollope peint les illustres -galeries du Palais-Royal, dont la vogue commençait à céder à celle du -boulevard, et conte avec émotion comment elle fut dîner là dans un -restaurant à 40 sous où la cuisine lui sembla incomparable. Ailleurs, -elle célèbre le Luxembourg, le concert Musard, les Champs-Elysées, ou -bien elle fait un chaleureux récit d’un pique-nique à Montmorency. Mais -elle est sévère pour nos rues. - -[Illustration] - -En 1835, déjà la «voirie» parisienne était déplorable. Nos pères -connaissaient très peu les égouts, à peine les trottoirs, et point du -tout l’invention récente de M. Mac-Adam. La nuit, il leur fallait -chercher leur chemin à tâtons sous le lumignon jaune des réverbères à -huile, alors qu’à Londres le gaz brillait presque partout. Le jour, ils -se voyaient arrêtés à chaque pas par un encombrement, salis par quelque -vieille cardant des matelas devant sa porte, ou forcés, pour éviter -quelque chaudronnier ambulant, de se crotter dans le ruisseau qui -coulait au centre de la chaussée mal pavée. - -[Illustration: (E. Lami del.) (Coll. J. B.)] - -C’est que les Parisiens, contrairement aux Anglais, aimaient le luxe et -ignoraient le confortable. La moindre petite bourgeoise de chez nous -possédait assez de choses luxueuses pour faire pâlir d’envie une grande -dame britannique, s’il en faut croire Mrs. Trollope. En revanche, elle -n’avait pas d’eau à volonté, car l’eau ne montait guère dans ces grands -immeubles à appartements que les Parisiens préféraient aux maisonnettes -à la mode de Londres, et les canalisations n’existaient point. C’était -le porteur d’eau qui procurait ce qu’il fallait de seaux pour la -cuisine, la toilette et le ménage; d’où Mrs. Trollope conçoit certains -doutes sur la perfection du ménage et de la toilette qui ne sont -peut-être point absolument injustifiés, et qui expliqueraient assez bien -ce que ses compatriotes appelaient alors, parait-il, «l’odeur du -continent»; mais elle a réellement tort de se demander ensuite si le -«raffinement» de son pays sur ce point n’indique pas que l’Angleterre va -tomber incessamment dans la décadence de la Grèce et de Rome. - - * * * * * - -En politique, en art, en littérature ou en morale, Mrs. Trollope est -réactionnaire. Voici pourquoi: c’est parce que les libéraux ne sont que -des whigs et qu’elle est elle-même une lady tory. Un gentleman fort -comique, qui vivait dans le même temps qu’elle et qui a laissé -d’amusants souvenirs, Thomas Raikes, était également tory parce qu’il -était tory; ne lui demandons pas d’autre raison, celle-là est d’un très -bon Anglais. - -Si l’on tente d’approfondir les griefs de Mrs. Trollope contre les -libéraux français, ce qu’on démêle de plus clair, c’est qu’elle leur -reproche d’avoir favorisé les progrès de l’_indecorum_: en élevant des -barricades dans les rues, les insurgés de 1830 ont démoli celles de la -société, dit-elle, et l’on sent tout ce que cet argument a -d’irréductible. Néanmoins elle en aurait pu trouver pas mal d’autres. - -En 1835, les «Trois Glorieuses» étaient récentes. On voyait toujours, -près des Halles, les tombeaux élevés aux «héros de Juillet». Au musée -d’Artillerie, on lisait encore une pancarte priant lesdits héros de -rapporter les fusils qu’ils avaient empruntés pendant l’émeute et qu’ils -n’avaient sans doute point eu, depuis, le loisir de rendre... - -[Illustration] - -Quel est le parti le plus généralement respecté en France? se demande -Mrs. Trollope. Elle passe en revue les légitimistes, les carlistes qui -diffèrent des légitimistes en ce qu’ils n’acceptent point l’abdication -de Charles X, les doctrinaires partisans de Louis-Philippe, et les -républicains dont elle fait des croquemitaines. (Elle ne dit pas un mot -du parti bonapartiste pour cette raison qu’il n’existait pas et que la -noblesse de l’Empire ne formait même pas un milieu spécial et comparable -aux milieux légitimiste, doctrinaire ou républicain.) On ne doit point -s’étonner si Mrs. Trollope répond à la question qu’elle s’est posée, que -le parti le plus estimé en France est celui des légitimistes. Toutefois, -elle ajoute prudemment: «Il ne faut pas déduire de cela que la majorité -des Français soit disposée à risquer son précieux repos pour rétablir -les Bourbons sur le trône», car chacun est trop heureux «de jouir en -paix de ses spéculations à la Bourse, des florissants restaurateurs, des -boutiques prospères et même de ses propres tables, chaises, lits et -cafetières». Et ici il semble bien qu’elle ait vu la vérité. - -Certes, Louis-Philippe n’était encore rien moins que populaire, dans ces -premières années de «juste-milieu». Stendhal nous a dit dans _Lucien -Leuwen_ par quelles bordées de sifflets les provinciaux s’amusaient à -accueillir ses fonctionnaires, et Mrs. Trollope elle-même a remarqué -l’indifférence du peuple pour le souverain le jour de la fête du roi. -Par amour de la paix et de la tranquillité, la France avait accepté -Louis-Philippe, mais elle ne s’en était pas éprise: elle n’avait fait -avec lui qu’un mariage de raison. Elle lui demandait une administration -sage qui permit aux affaires de fructifier et à la nation de prospérer, -et Mrs. Trollope observe finement que rien n’était plus propre en 1835 à -offenser un doctrinaire que «l’expression du plus léger doute sur sa -chère tranquillité»: c’était à ce point que le gouvernement préférait -ignorer les émeutes et la manifestation à peu près quotidienne des -républicains à la Porte-Saint-Martin. - -A ce qu’on réclamait de lui, Louis-Philippe répondit très bien. Quand on -voyait le roi-citoyen faire sa promenade à pied sur les boulevards, à la -façon d’un bon bourgeois à qui ne manque que sa dame et sa demoiselle, -tel que Mrs. Trollope nous le montre: le parapluie sous le bras, et -distingué seulement du commun des hommes par une innocente petite -cocarde à son chapeau, on ne saluait guère, mais au fond on n’était pas -fâché.--Et l’on ne doit pas oublier, non plus, que Louis-Philippe était -l’homme le plus spirituel de son royaume.--Malheureusement, il régnait -sur un siècle romantique, et il faut avouer que le «juste-milieu» -n’était pas très exaltant pour l’imagination... Comprimé, le romantisme -politique éclata, comme on sait, par cette révolution de -«quarante-huit», qui fut sans doute la plus niaise de toutes les -révolutions françaises. - -[Illustration: MARIE DORVAL - -(Gravure de Léon Noël) (Bibliothèque Nationale)] - -Le grand événement qui passionnait l’opinion en ce printemps de 1835, -c’était le Procès-Monstre. - -Depuis les «Trois Glorieuses», le parti républicain n’avait cessé de -s’agiter contre le gouvernement de Louis-Philippe, à qui il reprochait -d’avoir «escamoté» la République. Il était peu nombreux et dénué -d’argent, mais bien organisé en sociétés secrètes, et composé d’hommes -résolus: ouvriers luttant pour améliorer leur vie et étudiants enflammés -de lyrisme. Depuis 1831, les insurrections n’avaient pas cessé. En avril -1834 des émeutes éclatèrent dans diverses villes. Du 9 au 13 avril, les -ouvriers lyonnais tinrent tête à la troupe. Dès que la nouvelle de leur -soulèvement parvint à Paris, le 13 avril, les républicains de la -capitale commencèrent à faire des barricades; et un officier de la -petite armée que M. Thiers déploya contre eux ayant été blessé devant le -nº 12 de la rue Transnonain, ses soldats entrèrent dans la maison et y -massacrèrent tout, compris les femmes et les petits enfants. A -Lunéville, Grenoble, Marseille, Poitiers, etc., il y eut également des -troubles. - -Le gouvernement résolut d’en finir et déféra 164 émeutiers, accusés -d’avoir comploté contre la sûreté de l’Etat, à la Chambre des Pairs -constituée en Haute-Cour de justice. Le _Procès des accusés d’avril_, -surnommé le _Procès-Monstre_, dura de mars 1835 à janvier 1836. On avait -interdit aux femmes l’entrée du Luxembourg; seule, paraît-il, George -Sand, vêtue en homme, put assister à quelques séances. Mais Mrs. -Trollope qui était une honnête lady, n’avait pas coutume de fumer des -cigares ni de revêtir des pantalons à pont: elle ne put entrer. -Toutefois elle donne une quantité de détails amusants sur l’état de -l’opinion et les précautions du gouvernement. - -[Illustration: ANTONY: «ELLE ME RÉSISTAIT JE L’AI ASSASSINÉE!» - -(Lith. de V. Adam) (Collection J. B.)] - -En littérature, comme en politique, Mrs. Trollope est réactionnaire. Au -théâtre, ce qu’elle préfère, ce sont les pièces anciennes et même les -grandes coquettes de cinquante-six ans, telle l’illustre Mˡˡᵉ Mars. En -revanche, ce qu’elle déteste le plus c’est la nouvelle école des -romantiques, «l’école du décousu», comme elle l’appelle. On trouvera -plus loin quelques-unes de ses diatribes contre les «horreurs à la -mode»... Et vraiment elle n’y a pas tort. - -Car, lorsqu’elle parle de la littérature romantique, Mrs. Trollope pense -presque toujours au théâtre. C’est sur ses pièces qu’elle juge Victor -Hugo. De la romancière George Sand, elle dit au contraire: «La dame qui -écrit sous ce nom ne saurait être rejetée, même par le défenseur le plus -austère des mœurs publiques, sans un soupir», et elle consacre tout un -chapitre à pousser ce soupir-là. Quant à M. d’Arlincourt, il est vrai -qu’elle se montre rigoureuse pour lui, mais vraiment ce vicomte était -trop ridicule. Encore un coup, ce ne sont pas les poèmes ni les romans, -mais les pièces de la nouvelle école que Mrs. Trollope appelle «les -horreurs à la mode». - -Or, que vit-elle jouer pendant son séjour à Paris? _Charlotte Brown_, de -Mᵐᵉ de Bawr... Si elle «éreinta» de la belle manière cette consœur, -excusons Mrs. Trollope.--Quoi encore? _Le Monomane_, de Duveyrier, -mélodrame en cinq actes, à l’Ambigu. En ce temps-là, les mélodrames -étaient des pièces «littéraires»; on n’y allait pas du tout, en -souriant, pour pleurer, mais gravement, et on les trouvait sublimes. Si -vous connaissez _Le Monomane_ de Duveyrier, histoire abracadabrante d’un -procureur du roi agité de la folie du sang, intrigue mêlée de -somnambulisme, poison, assassinat sur la scène, et tout ce qui s’ensuit, -vous excuserez encore Mrs. Trollope de n’avoir pas admiré ce drame -autant que les «jeunes gens de Paris»; et vous lui pardonnerez -également, je pense, d’avoir un peu ri à la _Tour de Nesles_, de -Gaillardet et Dumas, qui en 1835, ne passait pas moins que _Le Monomane_ -pour une pièce de haute littérature. - -[Illustration: LA TOUR DE NESLE: «REGARDE ET MEURE» - -(Lithographie de V. Adam) (Coll. J. B.)] - -Enfin, pour tout achever, la pauvre femme vit jouer le _Roi s’amuse_ et -_Angelo, tyran de Padoue_, de Victor Hugo. On venait de faire autour de -la première représentation d’_Angelo_ une réclame incroyable. Le -Théâtre-Français avait engagé spécialement Mᵐᵉ Dorval pour figurer aux -côtés de Mˡˡᵉ Mars... Cette fois encore, peut-on en vouloir à Mrs. -Trollope de se livrer à d’innocentes plaisanteries sur ce «tyran pas -doux du tout», qu’elle trouve ridicule non sans raison, et a-t-elle tort -lorsqu’elle constate que Victor Hugo a parfaitement réussi à mêler le -tragique au comique, car la «catastrophe se produisant par le moyen du -poignard et du poison, la pièce est une tragédie _sans contredit_, mais -les incidents et les dialogues ayant été traités dans l’esprit le plus -gai, cette même pièce est sans faute une comédie»? - -En ce temps-là, on s’amusait beaucoup des quatrains comme celui-ci: - - Où, ô Hugo! jucheras-tu ton nom? - Justice encor faite que ne t’a-t-on? - Quand donc, au corps qu’académique on nomme, - Grimperas-tu de roc en roc, rare homme? - -C’était drôle... Pardonnons au vieux classique qui blasphémait de la -sorte notre Hugo: sans doute il n’avait pas lu les _Feuilles d’automne_, -et c’était peut-être un spectateur d’_Angelo_. - - JACQUES BOULENGER. - -[Illustration] - - - - -PARIS ROMANTIQUE - - - - -I - -L’ARGOT A LA MODE.--LES JEUNES GENS DE PARIS.--LA JEUNE -FRANCE.--ROCOCO.--DÉCOUSU. - - -Je suppose que, chez tous les peuples et dans tous les temps, une -certaine partie de ce que nous appelons _argot_ s’insinue dans la -conversation familière, et même ose quelquefois se faire entendre à la -tribune et sur la scène. Mais il me semble que la France prend en ce -moment de bien grandes libertés vis-à-vis de sa langue maternelle. -D’ailleurs, pour traiter convenablement ce sujet, il faudrait être -Française soi-même, et, de plus, érudite. Je me contente de noter sous -toutes réserves, comme une chose qui m’a frappée, que cette innovation -paraît s’accentuer visiblement. - -Je le sais: on peut dire que tout mot nouveau, qu’il soit fabriqué ou -emprunté, ajoute quelque chose à la richesse du langage; et, sans doute, -il en est ainsi. Mais la langue française, telle qu’on l’écrivait au -Grand Siècle, présente une telle grâce, une élégance si accomplie, que -cela supplée au manque d’abondance qui lui a été quelquefois reproché. -Augmenter sa force en lui donnant de la rudesse, ce serait comme si l’on -échangeait un cheval de race contre un cheval de brasseur: - -«Vous gagnez en puissance ce que vous perdez en grâce, dira le brasseur. - ---Il se peut; mais beaucoup de gens, même en ce temps d’activité et -d’utilitarisme où nous sommes, regretteraient l’échange.» - -Au reste, c’est là un sujet, comme je l’ai déjà dit, sur lequel je ne me -sens pas le droit de disserter. Personne ne devrait se permettre -d’examiner ni de discuter les finesses d’une langue qui n’est pas la -sienne. Mais, sans se permettre un examen aussi présomptueux, il y a des -mots et des phrases qui sont à la portée de l’observation d’une -étrangère et qui me frappent comme remarquables en ce moment, soit par -la fréquence de leur emploi dans la conversation, soit par le sens -emphatique qu’on leur donne. - -Les _jeunes gens de Paris_[B] me semble une de ces expressions-là. -Traduisez-la en anglais et vous n’y trouverez aucune signification plus -remarquable qu’à celle-ci: «Les jeunes gens de Londres» ou de toute -autre métropole. Mais entendez cette locution à Paris... Miséricorde! -elle résonne comme la foudre. Ce n’est pas cependant qu’elle soit -bruyante et fanfaronne, elle a plutôt un sens imposant ou mystique; elle -semble symboliser le pouvoir, la science,--oui, et la sagesse entière de -toute la nation. - -_La jeune France_ est une autre de ces expressions cabalistiques qui -laissent sous-entendre quelque chose de grand, de terrible, de -volcanique, de sublime. Je dois vous avouer que ces deux phrases, -prononcées, comme elles le sont toujours, avec une mystérieuse emphase -qui semble dire que ce qu’elles expriment dépasse ce qu’on entend, -produisent sur moi un effet stupéfiant. Je me rends parfaitement compte -que je ne saisis pas complètement toutes les nuances à quoi elles font -allusion, et je redoute de demander des explications qui me rendraient -peut-être les choses encore plus inintelligibles... - -En dehors de ces phrases et de quelques autres que je pourrai peut-être -citer dans la suite comme difficiles à comprendre, j’ai appris un mot -tout nouveau pour moi et que je crois tout récemment introduit dans la -langue française; du moins, il n’est pas dans les dictionnaires et je -suppose que c’est une de ces heureuses innovations qui viennent de temps -à autre enrichir et renforcer le langage. Comment l’ancienne Académie -aurait-elle traité ce vocable? Je ne le sais. Mais il me semble fort -expressif et je pense qu’on peut très convenablement s’en servir; en -tout cas, je l’utiliserai souvent comme un adjectif des plus utiles. Ce -mot nouveau-né, c’est _rococo_. Il me paraît désigner, pour tout ce qui -est jeune et nouveau, tout ce qui porte l’empreinte du goût, des -principes ou des sentiments du temps passé. - -[Illustration: LA JEUNE FRANCE - -(Par Tony Johannot) (Extrait de _Jérôme Paturot_)] - -L’épithète de _rococo_ peut s’appliquer à cette partie de la population -française qui a gardé les modes surannées, le goût des habits galonnés -et des nœuds d’épée en diamant, comme à celle qui, par un fier -royalisme, reste dévouée à son roi légitime, bien qu’elle n’en puisse -plus rien attendre; tel est du moins le sens du mot _rococo_ dans la -bouche d’un doctrinaire. Mais entendez maintenant un républicain le -prononcer: il l’appliquera à toute espèce d’autorité régulière, même au -pouvoir actuel, et, en fait, à tout ce qui se rapporte à la loi ou à -l’Evangile. - -Il y a un autre adjectif qui me paraît être employé très fréquemment et -qui mérite tout autant d’être considéré comme étant à la mode. C’est un -bon vieux mot régulier, admirablement expressif, et aujourd’hui d’une -utilité plus qu’ordinaire: - -[Illustration: MADEMOISELLE MARS - -(A. Lacanchie del., 1836) (Bibl. Nat.)] - -l’adjectif _décousu_. Les esprits raisonnables semblent s’en servir pour -qualifier la divagation de la nouvelle école littéraire et tous ces -lambeaux d’opinions qu’ont recueillis au hasard les jeunes gens qui -dissertent sur la philosophie, comme il est en ce moment de bon ton de -le faire à Paris. - -Si la population entière devait être classée en deux grandes divisions, -je doute qu’elle le pût être plus explicitement que par ces deux termes: -les _Décousus_, les _Rococos_. Je vous ai dit de quoi se composerait la -classe des _Rococos_. Celle des _Décousus_ comprendrait toute l’école -ultra-romantique: romanciers, poètes, auteurs dramatiques; les -républicains de toutes nuances, depuis ceux qui avouent admirer -«l’ardent Robespierre», jusqu’aux paisibles disciples de Lamennais; -enfin la plupart des écoliers et toutes les _poissardes_ de Paris... - - - - -II - -Mˡˡᵉ MARS DANS ELMIRE DE _Tartuffe_. ETERNELLE JEUNESSE DE L’ACTRICE. - - -J’avais quelque crainte de passer pour atteinte de «rococoïsme» quand -j’osai, peu de temps après mon arrivée, avouer que je désirais ardemment -détourner mon attention des choses nouvelles, et voir une fois encore -Mˡˡᵉ Mars dans le rôle d’Elmire de _Tartuffe_. - -Je n’étais pas non plus sans redouter que le délicieux souvenir qu’elle -m’avait laissé ne fût effacé par le changement que sept années avaient -dû produire en elle. J’avais peur de montrer à mes enfants une réalité -qui détruisît le _beau idéal_ que je leur avais tracé de la seule -parfaite actrice que l’on voie encore au théâtre. - -Mais _Tartuffe_ était affiché, et peut-être ne le serait-il plus de -longtemps. Nous dînâmes hâtivement et de bonne heure, et bientôt je me -trouvai une fois de plus devant le rideau que j’avais vu se lever si -souvent pour Talma, Duchesnois et Mars. - -Je m’aperçus avec un grand plaisir, en arrivant au théâtre, que les -Parisiens, si inconstants en toutes choses, étaient restés fidèles à -leur adoration de Mˡˡᵉ Mars, car bien que ce fût la cinq centième fois, -peut-être, qu’elle jouait Elmire, les barrières étaient aussi -nécessaires, la queue aussi longue et aussi nombreuse, que lorsque, -quinze ans plus tôt, j’avais remarqué pour la première fois le -prodigieux pouvoir exercé par une actrice qui avait depuis longtemps -déjà dépassé le premier épanouissement de sa jeunesse et de sa beauté. -Si les Parisiens pouvaient justifier leur amour du changement comme -cette singulière preuve de fidélité, ce serait bien. Il y a malgré tout -en elle un étrange enchantement... - -[Illustration: AU LOUVRE] - -Je consentirais volontiers à mourir pour quelques heures, si cela -pouvait faire revivre Molière et lui laisser voir Mars jouant un de ses -rôles préférés; quel ne serait pas son plaisir à voir la créature de son -imagination vivre exquisement devant lui, et à remarquer en même temps -le frémissement que son esprit, transmis par cette charmante actrice, -fait courir à travers les rangs pressés dans la salle, ainsi qu’un -courant d’électricité! Pensez-vous que le meilleur sourire de Louis le -Grand ait jamais valu cela?... - - - - -III - -LE SALON AU LOUVRE.--IMPERTINENCE QU’IL Y A A RECOUVRIR LES -CHEFS-D’ŒUVRE ANCIENS PAR DES TABLEAUX CONTEMPORAINS.--SALETÉ DU -PUBLIC.--L’ÉGALITÉ EST UNE NIAISERIE. - - -Je me suis si peu préoccupée des dates et des saisons que j’ai -absolument oublié, ou plutôt que j’ai négligé de dire que le moment de -notre arrivée à Paris était celui de l’exposition des artistes vivants -au Louvre; et il ne serait pas facile de vous décrire la sensation que -j’éprouvai quand je vis, dans la Galerie, des tableaux si différents de -ceux que j’avais coutume d’y trouver. - -[Illustration: UN TABLEAU DU SALON DE 1835 - - (Extrait de l’_Artiste_) -] - -D’ailleurs l’exposition est très belle, et tellement supérieure à tout -ce que j’ai vu jusqu’ici de l’école moderne, qu’après notre premier -désappointement, nous eûmes la consolation de nous y plaire et même d’en -jouir. - -Pourtant il n’est certainement pas un système moins capable d’attirer -l’admiration que celui qui consiste à couvrir Poussin, Raphaël, Titien -et le Corrège, par les productions des palettes modernes!... - -Il doit être excessivement désagréable pour les artistes--qui, je crois, -rôdent fréquemment incognito et affectant l’indifférence autour de leurs -toiles préférées--d’ouïr des remarques comme celles que j’entendais hier -dans cette partie de la Galerie où se trouvent les _Saint Bruno_ de Le -Sueur! «Certainement, les rubans de la robe de cette dame sont d’un bleu -délicat, disait le critique, mais la draperie de Le Sueur, qui se trouve -en dessous pour mes péchés, est identique. Pourrait-on désirer un -meilleur contraste que celui de cette figure sans expression, froide, -lisse, à la peau vernie, aux membres inanimés et à la mollesse -inexprimable, qui a pour nom _Portrait d’une Dame_, avec le chef-d’œuvre -qu’elle cache?...» - -L’exposition remplit environ les trois quarts de la Galerie; et, à -l’endroit où elle cesse, un horrible rideau, suspendu en travers, cache -les précieuses œuvres des écoles espagnoles et italiennes qui occupent -l’extrémité de la galerie. Peut-on inventer un tel supplice de Tantale? -Et quel artiste vivant pourrait être apprécié en toute justice dans ces -conditions? - -Pour rendre l’effet plus frappant encore, on laisse entre ce triste -rideau et le mur orné, quelques pouces d’intervalles, qui permettent à -la doucereuse teinte brune d’un Murillo bien connu d’attirer les yeux -sans les contenter. Certainement tous les professeurs de toutes les -académies existantes ne sauraient découvrir une manière de montrer les -artistes français modernes à leur plus grand désavantage. Espérons -qu’ils auront du succès malgré cela. - -Puisque je parle de Paris, il est presque superflu de dire que l’entrée -dans cette exposition est gratuite. - -Je ne puis abandonner ce sujet sans ajouter quelques mots sur le public -ou tout au moins sur une partie du public, dont il m’a semblé que -l’apparence offrait des preuves non équivoques du progrès des esprits et -de celui de l’indécorum. Dans tous les endroits où la foule des amateurs -était le plus dense, on voyait et on sentait un nombre considérable de -citoyens et de citoyennes particulièrement graisseux. Mais, comme dit le -proverbe: - - «La noix la plus douce a l’écorce la plus amère.» - -et ce serait ici une trahison, je suppose, que de douter qu’il ne se -cache, sous ces blouses sales et ces jupons usés, autant de raffinement -et d’intelligence que nous pouvons espérer d’en trouver sous le satin et -la dentelle. - -[Illustration: GRAVURE DE A. HERVIEU - -(Extrait de _Paris and the Parisians_, par Mrs. Trollope)] - -C’est un fait indiscutable, je crois, que, lorsque les immortels de -Paris élevèrent des barricades dans les rues, ils démolirent plus ou -moins les barrières de la société. Mais c’est là un mal que n’ont pas -besoin de déplorer les gens qui songent à l’avenir. La nature elle-même, -du moins telle qu’elle se montre quand l’homme abandonne les forêts, -pour vivre en société dans les cités, la nature prend soin elle-même de -remettre tout en ordre. - - «La force veut dominer la faiblesse». - -et quand, un matin, tous les hommes se réveilleraient égaux, l’heure du -coucher ne serait pas arrivée que certains auraient déjà compris que la -destinée leur impose de faire le lit des autres. Telle est la loi -naturelle. La force brutale de la foule n’est pas plus capable de -l’enfreindre que le bœuf de nous faire tirer la charrue ou l’éléphant de -nous arracher les dents pour en faire des jouets à ses petits. - -En ce moment, toutefois, un peu de la lie que la promulgation des -_Ordonnances_ a soulevée, flotte encore à la surface, et il est -difficile d’observer, sans sourire, en quoi consiste principalement -cette liberté pour laquelle ces immortels ont versé leur sang. Nous -pouvons bien dire, en vérité, que la population de Paris est philosophe -et qu’elle est reconnaissante de très petites choses, puisqu’un des plus -remarquables, parmi les droits qu’elle s’est nouvellement acquis par la -révolution, est certainement celui de se présenter sale devant ses -chefs. - -Je suis sûre que vous vous souvenez combien, jadis, c’est-à-dire avant -la dernière révolution, la vue de la foule formait une partie agréable -de l’aspect du Louvre et des jardins des Tuileries. Les dames et les -messieurs étaient là semblables à ce qu’ils sont partout; mais on y -admirait la coquetterie soignée des jolis costumes populaires--ici une -_cauchoise_, là une _loque_,--la méticuleuse netteté des hommes, et -surtout le joli aspect des tout petits, qui, avec leurs tabliers de soie -à longue taille, leurs mignons bonnets blancs et leurs _chaussures_ -impeccables, trottaient aux côtés de leurs parents. Tout cela rehaussait -l’agrément et la gaieté du spectacle. Mais maintenant, jusqu’à ce que la -population se soit nettoyée de la saleté (et non certes du lustre) -qu’elle a gagnée en travaillant aux Trois Journées, il faudra tolérer la -vue des habits crasseux, des _casquettes_ innommables, des _blouses_ -sordides, et des déplorables bonnets ronds qui semblent servir jour et -nuit. C’est dans l’obligation de cette tolérance que consiste la -principale marque extérieure de l’accroissement de liberté qu’a gagnée -le peuple de Paris. - - - - -IV - -LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE.--INFÉRIORITÉ DE L’ANGLAISE.--SIMPLICITÉ CHARMANTE -DES RÉUNIONS.--ABSENCE DE CÉRÉMONIE ET DE PARADE.--L’IMMORALITÉ -FRANÇAISE EST UN PRÉJUGÉ DES ANGLAIS. - - -J’aime toutes les curiosités de Paris--et je désigne par ce terme aussi -bien ce qui est grand et durable, que ce qui est toujours changeant et -toujours nouveau;--mais je suis plus portée, comme vous le croirez -facilement, à écouter des conversations intéressantes qu’à contempler -toutes les merveilles que l’on peut admirer dans la ville. - -J’ai donc accueilli avec joie les aimables avances qu’on a bien voulu me -faire de divers côtés; et j’ai déjà la satisfaction de me trouver en -termes très agréables et en relations familières avec des gens -charmants, dont beaucoup sont très distingués et qui, heureusement pour -moi, diffèrent autant que le ciel et la terre par leurs opinions sur -toutes choses, depuis le plus haut degré du _rococo_ jusqu’à la plus -parfaite expression de l’école du _décousu_. - -Et ici, laissez-moi vous dire, ainsi qu’à tous mes compatriotes aux -oreilles de qui ces notes parviendront, que tout voyage à Paris, quel -que soit l’esprit d’entreprise qu’on y apporte et les sommes que l’on se -sente disposé à y dépenser, sera sans valeur si l’on ne peut entrer en -relations avec la bonne société française. - -Il est vrai qu’il est quelquefois beaucoup plus amusant pour un étranger -arrivant à Paris de regarder simplement toutes les nouveautés -extérieures qui l’entourent. Cet air indescriptible de gaîeté qui fait -que chaque jour de soleil a l’air d’un jour de fête; cette légèreté -d’esprit qui semble appartenir à tous les rangs; le timbre plaisant des -voix, les regards pétillants des yeux; les jardins, les fleurs, les -statues de Paris, tout cela produit un véritable enchantement. - -Mais «l’habitude diminue les merveilles» et quand l’excitation joyeuse -des débuts est passée et que nous commençons à nous sentir las de son -intensité même, alors nous tombons dans l’abattement et le -mécontentement. - -A partir de ce moment le touriste anglais ne parle plus que de larges -rivières, de ponts magnifiques, de _trottoirs_ prodigieux, d’égouts -inimitables et de porto authentique. C’est alors que, pour prolonger et -augmenter son enchantement, il devrait cesser d’examiner l’extérieur des -maisons, et s’efforcer de s’y faire admettre afin de sentir le charme -plus durable qui y règne. - -On a déjà tant parlé et tant écrit sur la grâce et la séduction de la -_langue_ française dans la conversation qu’il me paraît tout à fait -inutile d’insister là-dessus. Que les bons mots ne puissent être dits -dans aucune autre langue avec autant de grâce c’est un fait qui ne peut -être ni nié ni plus affirmé qu’il ne l’est. Heureusement, l’art -d’exprimer une heureuse pensée dans les meilleurs termes possibles n’est -pas mort avec Mᵐᵉ de Sévigné, et aucune révolution n’a pu encore le -détruire. - -Ce n’est pas seulement pour s’amuser une heure que je conseillerais aux -Anglais de cultiver assidument la bonne société française. Les relations -qu’une longue paix a permises entre Paris et nous ont grandement -amélioré nos habitudes nationales. Nos dîners ne sont plus déshonorés -par l’ivresse, et nos compatriotes hommes et femmes, quand ils arrangent -une partie pour se divertir, ne sont plus séparés par l’étiquette -pendant la moitié du temps que dure la réunion. - -Mais nous avons beaucoup à apprendre encore, et le ton général de nos -réunions quotidiennes peut être très perfectionné par l’exemple des -usages et des manières parisiennes. - -Ce n’est pas à ces grandes et brillantes réceptions qui se renouvellent -trois ou quatre fois par saison dans les maisons très élégantes, que -nous trouverions beaucoup à apprendre. Une belle fête chez lady A., dans -Grosvenor Square, est aussi semblable à une grande réception chez lady -B., dans Berkeley Square, qu’une belle soirée à Paris l’est à une à -Londres. Il y a beaucoup de jolies femmes, d’hommes élégants, de satins, -de gazes, de velours, de diamants, de chaînes, de décorations, de -moustaches, d’impériales, et peut-être très peu, parmi tout cela, de -véritable plaisir. - -Je croirais, même, à vrai dire, que nous avons plutôt l’avantage dans -ces réunions nombreuses: en effet, nous changeons fréquemment de place, -car nous passons d’une pièce à l’autre pour prendre nos glaces, et, -comme les assistants jouissent par groupes de ce répit dans la -suffocation, on trouve chez nous non seulement l’occasion de respirer, -mais aussi celle de parler durant quelques minutes sans être dérangés. - -[Illustration: MOBILIER D’ANTICHAMBRE, PAR HENRI MONNIER - -(Bibl. Nationale)] - -Ce n’est donc pas dans les réunions nombreuses que j’étudierai les -caractères des _salons_ de Paris, mais dans les relations familières et -quotidiennes. Là, on observe un ton enjoué, une absence de toute pompe, -de tout orgueil, de toute cérémonie, dont malheureusement, nous n’avons -aucune idée. Hélas! avant d’oser nous aventurer à passer une heure de la -soirée dans le salon de notre amie, il nous faut savoir un mois à -l’avance, par carte spécialement imprimée, qu’elle sera «at home» ce -jour-là, que ses domestiques en livrée nous attendront, et, que son -habitation sera illuminée. Voyez-vous une dame de Londres recevant entre -huit et onze heures, une demie-douzaine de ses plus chères amies qui -arriveraient en châles et en bonnets, sans avoir été invitées! Et -combien cela serait pour nous étrangement nouveau, que les plus -amusants et les plus recherchés engagements de la semaine fussent -précisément ceux qu’on a formés sans cérémonie et sans ostentation, et -naquissent d’une rencontre accidentelle! - -C’est cette aisance, cette absence habituelle de cérémonie et de parade, -cette horreur de la contrainte et de l’ennui sous toutes ces formes, qui -rendent le ton des manières françaises infiniment plus agréable que -celui des nôtres. Et à quel point je dis vrai, seuls le savent ceux qui, -par quelque heureux hasard, possèdent un bon «Sésame, ouvre-toi!» pour -les portes parisiennes. - -En dépit de la vanité surabondante que l’on attribue aux Français, ils -en montrent certainement infiniment moins que nous dans leurs rapports -avec leurs semblables. - -J’ai vu une comtesse, de la plus vieille et de la meilleure noblesse, -recevoir les visiteurs à la porte extérieure de son appartement avec -autant de grâce et d’élégance que si une triple chaîne de grands laquais -portant sa livrée eût passé les noms des arrivants du vestibule au -salon. Or, ce n’était pas là manque de richesse: cocher, laquais, -suivante et tout ce qui s’ensuit, elle les avait; seulement elle les -avait envoyés en course, et jamais il n’était entré dans son esprit que -sa dignité pourrait avoir à souffrir de se montrer sans eux. En un mot, -la vanité française n’apparaît pas dans les petites choses; et c’est -précisément pour cette raison que le ton charmant de la société est -débarrassé de l’inquiète, susceptible, fastueuse et égoïste étiquette -qui entrave si étroitement la société anglaise. - -Beaucoup de nos compatriotes, mon amie, trouveront dangereuses ces -louanges du charme de la société française, parce qu’elles glorifient et -donnent en exemple les manières d’un peuple dont la moralité est -considérée comme beaucoup moins stricte que la nôtre. Si je pensais, en -approuvant ainsi ce qui est agréable, diminuer de l’épaisseur d’un -cheveu l’intervalle que nous croyons exister entre eux et nous à cet -égard, je changerais mon approbation en blâme, et ma louange -superficielle en noire réprobation; mais, à ceux qui m’exprimeraient une -telle crainte, je répondrais en leur assurant que l’intimité des milieux -dans lesquels j’ai eu l’honneur d’être admise n’a rien offert à mes -observations personnelles qui autorise la moindre attaque contre la -moralité de la société parisienne. On ne trouverait nulle part, on ne -saurait souhaiter un raffinement plus scrupuleux et plus délicat dans le -ton et les manières. Et je suspecte fort que beaucoup des tableaux de la -dépravation française que nous ont rapportés nos voyageurs ont été pris -dans des milieux où les recommandations que j’engage si fort mes -compatriotes à se procurer n’étaient pas absolument nécessaires pour -pénétrer. Mais on ne pense pas, je suppose, que je parle ici de ces -milieux-là. - - - - -V - -INQUIÉTUDE CAUSÉE PAR LE PROCHAIN JUGEMENT DES PRISONNIERS DE LYON.--LE -«PROCÈS MONSTRE». - - -Nous avons éprouvé une véritable panique causée par les bruits que l’on -fait courir sur le terrible procès qui est tout près d’avoir lieu. -Beaucoup de gens craignent que des scènes terribles ne se passent dans -Paris quand il commencera. - -Les journaux de tous les partis en sont remplis à tel point qu’on n’y -peut trouver autre chose; et tous ceux qui sont opposés au gouvernement, -de quelque couleur qu’ils soient, parlent de la façon dont la procédure -a été menée comme de l’abus de pouvoir le plus tyrannique que l’on ait -encore vu dans l’Europe moderne. - -Les royalistes légitimistes déclarent la procédure illégale, parce que -les accusés ont le droit d’être jugés par un jury composé de _leurs_ -pairs, à savoir, les citoyens français, tandis que ce droit leur est -retiré, et qu’on ne leur accorde pas d’autres juges et jury que _les_ -pairs de France. - -Je ne sais si cette accusation est fondée; mais il y a pour le moins une -apparence plausible dans l’objection qu’on peut lui faire. Il n’est pas -difficile de voir que l’article 28 de la Charte dit:--«La Chambre des -Pairs prend connaissance des - -[Illustration: CAUSERIES DU SOIR, PAR E. LAMI - -(Bibl. Nationale)] crimes de haute trahison et des attentats contre la -sûreté de l’Etat, qui seront définis par la Loi.» - -Or, quoique cette définition par la loi ne soit pas encore, à ce que -l’on m’a dit, un travail tout à fait terminé, les crimes, pour lesquels -les prisonniers seront jugés, paraissent quelque chose de si semblable à -de la haute trahison, que la première partie de l’article peut -s’appliquer à eux. - -[Illustration: «GARRRE A VOUS, GUERRRDINS DE RRRÉPUBLICAINS» - -(Extrait du _Charivari_, 1835)] - -Pour les journaux, les pamphlets, et les publications républicaines de -toutes sortes, la détention et le procès sont une violation scandaleuse -des droits nouvellement acquis par «la jeune France»; et ils disent, ils -jurent même qu’aucun roi couronné, aucun pair, aucun ministre, n’avait -encore osé jusqu’ici prendre une décision tyrannique à ce point. - -Tout ce que l’infortuné Louis XVI fit jamais ou permit de faire, tout ce -que Charles X le banni projeta, tout cela n’a jamais indigné autant que -cet acte sans nom que le roi Louis-Philippe Iᵉʳ est sur le point de -perpétrer. - -Enfin, l’horrible chose a été baptisée et elle s’appelle: _le Procès -Monstre_. Cet heureux nom m’évitera un flot de paroles inutiles. Avant -que l’on eût trouvé cette appellation expressive, chaque paragraphe où -il était question du procès commençait par une vaste description de la -terrible affaire; maintenant toute éloquence préliminaire est devenue -inutile: _Procès Monstre!_ simplement, _Procès Monstre!_ ces deux mots -expriment d’abord ce qu’on veut dire, et ce qui suit n’est plus que -nouvelles et récits. - -Ces nouvelles et ces récits, d’ailleurs, varient considérablement et -nous laissent fort inquiets sur ce qui va arriver. Celui-là affirme que -Paris peut d’un moment à - -[Illustration: L’ABBÉ CŒUR, CHANOINE HONORAIRE DE NANTES - -(Par Delacluze) (Bibliothèque Nationale)] - -l’autre être mis en état de siège et que tous les étrangers, sauf ceux -appartenant à l’ambassade, seront priés de partir. Un autre déclare que -tout cela est une pure invention; mais ajoute qu’un fort _cordon_ de -troupes entourera probablement Paris, et veillera nuit et jour de peur -que les _jeunes gens_ de la capitale n’entreprennent, dans leur -excitation, de laver dans le sang de leurs concitoyens la honte que la -naissance illégitime du Monstre a répandue sur la France. D’autres -annoncent qu’un corps dévoué de patriotes a juré de sacrifier une -hécatombe de gardes nationaux, pour expier une abomination dont ils -accusent lesdits guerriers d’être les auteurs. - -Beaucoup enfin déclarent que le procès ne sera jamais jugé; que le -gouvernement se sert audacieusement de l’image du Monstre pour effrayer -les gens; et qu’une amnistie générale terminera l’affaire. En vérité, ce -serait une tâche fatigante que de rapporter seulement la moitié des -histoires qui courent en ce moment à ce sujet; mais je vous assure que -voir tous ces préparatifs et écouter tout cela, c’est assez pour devenir -nerveuse; et beaucoup de familles anglaises ont trouvé plus prudent de -quitter Paris... - - - - -VI - -ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.--L’ABBÉ CŒUR.--SERMON A SAINT-ROCH.--ÉLÉGANCE DU -PUBLIC.--COSTUME DU JEUNE CLERGÉ. - - -Depuis mon retour dans cette changeante France, j’ai constaté une -nouveauté qui m’a été très agréable, c’est la considération et le goût -que l’on y a maintenant pour l’éloquence de la chaire... - -Il y a environ une douzaine d’années, je voulus savoir si l’on trouvait -encore à Paris quelques traces de la glorieuse éloquence des Bossuet et -des Fénelon. J’entendis des sermons à Notre-Dame, à Saint-Roch, à Saint -Eustache; mais jamais course au talent fut aussi peu couronnée de -succès. Les prédicateurs étaient cruellement médiocres; aussi bien, ils -avaient l’air d’hommes communs et sans culture, ce qui était d’ailleurs, -et est encore, je crois, bien souvent le cas. Les églises étaient à peu -près vides; et les rares personnes dispersées çà et là dans leurs -splendides bas-côtés étaient généralement des vieilles femmes du peuple. - -Que le changement est grand aujourd’hui!... «Avez-vous entendu l’abbé -Cœur?» Cette question me fut posée dans la première semaine de mon -arrivée, par quelqu’un qui, pour rien au monde ne voudrait être -considéré comme rococo. A l’effet que produisit ma réponse négative, je -m’aperçus que j’étais bien peu au courant de ce qui devait être connu à -Paris. «--C’est réellement extraordinaire! je vous engage à aller -l’entendre sans délai. Il est, je vous assure, non moins à la mode que -Taglioni.» - -La conversation continua sur les prédicateurs en vogue, et je me rendis -compte que j’étais tout à fait dans l’ignorance. D’autres noms célèbres -furent cités: Lacordaire, Deguerry, et quelques autres que je ne me -rappelle pas, et on parlait d’eux comme si leur réputation devait -nécessairement s’étendre d’un pôle à l’autre, mais, en vérité, je ne -connaissais pas plus ces messieurs que les chapelains privés des princes -de Chili. Toutefois j’inscrivis leurs noms avec beaucoup de docilité; et -plus j’écoutais, plus je me réjouissais en pensant que la Semaine Sainte -et Pâques allaient venir bientôt; car j’étais bien décidée à profiter de -cette époque si favorable à la prédication pour connaître une chose -parfaitement nouvelle pour moi; un sermon populaire à Paris. - -Je perdis peu de temps pour réaliser ce projet. L’église de Saint-Roch -est, je crois, la plus à la mode de Paris, et là nous étions sûres -d’entendre le célèbre abbé Cœur: ces deux raisons nous décidèrent à -écouter à Saint-Roch notre «sermon d’étude»! Je m’enquis immédiatement -du jour et de l’heure où l’abbé devait monter en chaire. - -Comme nous demandions ces renseignements à l’église, on nous apprit que, -si nous désirions nous procurer des chaises, il nous serait -indispensable de venir au moins une heure avant la grand’messe qui -précédait le sermon. C’était assez effrayant pour des hérétiques qui -avaient une foule d’affaires sur les bras. Mais je voulus absolument -exécuter mon projet et je me soumis, avec une petite partie de ma -famille, à la pénitence préliminaire d’une longue heure silencieuse en -face de la chaire de Saint-Roch. La précaution était, au reste, -parfaitement nécessaire, car la presse était effroyable; mais, ce qui -nous consola, elle était toute composée de personnes très élégantes, si -bien que l’heure nous sembla à peine assez longue pour passer en revue -les toilettes, les plumes ondoyantes et les fleurs épanouies, qui ne -cessaient de s’entasser autour de nous. - -Rien de plus joli que cette collection de chapeaux, si ce n’était celle -des yeux qu’ils abritaient. La proportion des femmes aux hommes était -peut-être de douze à un. - -«--Je désirerais savoir», demanda près de moi un jeune homme à une jolie -femme, sa voisine, «je désirerais savoir si par hasard M. l’abbé Cœur -est jeune?» - -La dame ne répondit que par une figure indignée. - -[Illustration: COSTUME DU JEUNE CLERGÉ, PAR A. HERVIEU - -(Extrait de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)] - -Quelques instants après, les doutes du jeune homme, s’il en avait eu, -cessèrent. Un homme, fort loin de paraître malade et plus loin encore de -paraître vieux, monta dans la chaire, et tout aussitôt quelques milliers -d’yeux brillants se rivèrent sur lui. Le silence et la profonde -attention avec lesquelles ses paroles étaient accueillies, sans que le -moindre bruit, ni un mot, ni un coup d’œil les vinssent interrompre, -montra combien devait être grande son influence sur l’élégant et -nombreux public qui l’écoutait, et combien son éloquence irrésistible. -Au reste, quoique «d’une autre paroisse», je comprenais son pouvoir, -car «il était convaincu». Sa voix, bien que faible et parfois nerveuse, -était distincte et sa diction claire: je ne perdis pas un seul mot. - -Son ton était simple et affectueux; son langage fort mais sans violence; -il s’adressait plus au cœur de ses auditeurs qu’à leur intelligence, et -c’étaient bien leurs cœurs qui lui répondaient, car beaucoup pleuraient -abondamment. - -Un grand nombre de prêtres assistaient à ce sermon, revêtus de leurs -costumes ecclésiastiques et assis aux places qui leur sont réservées en -face de la chaire. Ils se trouvèrent de la sorte près de nous, et nous -eûmes ainsi toute facilité de remarquer sur eux les résultats de ce -«progrès des esprits» qui produit actuellement de si étonnantes -merveilles sur la terre. - -Au lieu de cette tonsure d’autrefois, qui nous inspirait du respect -parce que, faite souvent sur une épaisse chevelure dont le noir d’ébène -ou le châtain brillant parlaient encore de jeunesse, elle marquait le -sacrifice d’un avantage extérieur à un sentiment de dévotion,--au lieu -de cela, nous aperçûmes des têtes sans tonsure, et même plus d’une paire -de favoris florissants, évidemment entretenus, arrangés et calamistrés -avec le plus grand soin, tandis que quelque sévère capuchon à trois -cornes pendait derrière les riches et ondoyantes chevelures de ces -jeunes têtes. L’effet d’un tel contraste est singulier. Toutefois, en -dépit de cet abandon de la tonsure sacerdotale par le jeune clergé, il y -aurait eu dans la double rangée de têtes qui regardaient la chaire, -plusieurs belles études à faire pour un artiste; et rien, depuis que -l’humanité expie la faute d’Adam, ne pouvait être mieux en harmonie que -les physionomies et l’habillement religieux de ceux à qui ces têtes -appartenaient. Les mêmes causes produisent, je pense, en tous temps les -mêmes effets; et c’est pourquoi, parmi les vingt prêtres de Saint-Roch, -en 1835, il me sembla reconnaître l’original de plus d’un noble et pieux -visage avec lequel les grands peintres d’Italie, d’Espagne et des -Flandres m’ont familiarisée. - -Le contraste entre les yeux profonds et l’expression austère de -quelques-uns de ces fronts consacrés, et la brillante et vive élégance -des jolies femmes qui les entouraient, était saisissant; et la lumière -douce des vitraux, la majestueuse dimension de cette église formaient un -spectacle émouvant et pittoresque... - -Avant que nous quittassions l’église, cent cinquante garçons et filles, -de dix à quatorze ans, s’assemblèrent pour le catéchisme qui leur fut -fait par un jeune prêtre derrière l’autel de la Vierge. Le ton de -celui-là était familier, caressant et bon, et ses cheveux, qui cachaient -ses oreilles, lui donnaient l’air d’un jeune saint Jean. - - - - -VII - -LONGCHAMPS.--LE CARÊME. - - -Je crois que vous savez, mon amie, bien que pour ma part je l’ignorasse, -que le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte les -Parisiens font chaque année une sorte de pèlerinage à cette partie du -bois de Boulogne qu’on nomme Longchamps. J’étais intriguée par l’origine -de cette gaie et brillante promenade de personnes et d’équipages, qui ne -se rassemblent évidemment qu’afin de se donner le plaisir d’être vus et -de voir, et cela pendant des jours généralement consacrés aux exercices -religieux. L’explication que j’en ai eue, je vous la communique, -espérant que vous l’ignorez. «Longchamps» est, paraît-il, une sorte de -cérémonie dévote ou l’a été dans les premiers temps de son institution. - -Quand le _beau monde_ de Paris adopta l’habitude de se rendre à -Longchamps le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte, il -y existait un couvent dont les nonnes étaient célèbres pour chanter les -offices de ces journées solennelles avec une piété et une pompe toutes -spéciales. Elles soutinrent longtemps cette réputation et pendant -beaucoup d’années tous ceux qui obtinrent la permission d’entrer dans -leur église s’y pressèrent afin d’entendre leurs douces voix. - -Le couvent fut détruit à _la_ Révolution (_par excellence_), mais les -équipages parisiens continuent de se diriger vers le même endroit quand -arrivent les trois derniers jours du carême. - -Ce spectacle ravissant peut rivaliser avec celui d’un dimanche de -printemps à Hyde-Park quant au nombre et à l’élégance des équipages, -mais le surpasse par la longueur et la beauté de la route que l’on suit. -Bien que l’on appelle toujours «aller à Longchamps» cette promenade de -tout ce que Paris compte de riche, d’important et d’élégant, les -voitures, les cavaliers et les piétons ne sortent guère de cette noble -avenue qui conduit de l’entrée des Champs-Elysées à la barrière de -l’Etoile. - -De trois à six heures, ce vaste espace est plein de monde; et je -n’imaginais réellement pas que tant d’équipages bien attelés pussent -être réunis ailleurs qu’à Londres. La famille royale avait là plusieurs -belles voitures; celle du duc d’Orléans était particulièrement -remarquable par la beauté de ses chevaux et son élégance d’ensemble. - -[Illustration: TILBURY] - -Les ministres d’Etat et toutes les légations étrangères étaient là -également; plusieurs dans des équipages vraiment parfaits, avec des -chasseurs à plumets de diverses couleurs; beaucoup avaient attelé à -quatre de très beaux chevaux, réellement bien harnachés. Enfin une -quantité de particuliers montraient aussi des voitures, ravissantes par -les jolies femmes qu’elles renfermaient et tout cela contribuait fort à -l’éclat de la scène. - -Le seul personnage toutefois, à part le duc d’Orléans, qui eût deux -voitures, deux chasseurs emplumés et deux fois deux paires de chevaux -richement harnachés, était un certain M. T..., commerçant américain, -dont la grande fortune, et encore plus les colossales dépenses, -consternent les compatriotes raisonnables. On nous a assuré que -l’excentricité de ce gentleman trans-atlantique est telle que, pendant -les trois jours qu’a duré la promenade de Longchamps, il s’est montré -chaque fois avec des livrées différentes. Apparemment qu’il n’a aucune -raison de famille pour préférer une couleur à une autre. - -[Illustration: CALÈCHE] - -On voyait çà et là plusieurs cavaliers anglais très élégants, et la -réunion en était ornée, car les gracieuses lançades, l’allure, la robe -luisante de ces charmants animaux que sont les chevaux de selle anglais -étaient des plus attrayantes parties du spectacle. Il ne manquait pas -non plus de Français sur de très belles _montures_. Sous les arbres, -dans la contre-allée, se pressaient des milliers de piétons élégants. Si -bien que la scène entière était comme une masse mouvante de pompe et de -plaisir. - -[Illustration: LANDAU] - -Néanmoins le temps était loin, le premier jour, d’être favorable: le -vent était si aigrement froid que je décommandai la voiture que j’avais -demandée, et, au lieu d’aller à Longchamps, nous restâmes à nous -chauffer assis au coin du feu; avant trois heures, la terre était déjà -couverte de neige. Le jour suivant promettant d’être meilleur, nous nous -aventurâmes; mais le spectacle fut fâcheux; beaucoup de voitures étaient -ouvertes et les dames qui les occupaient frissonnaient dans leurs -claires et flottantes robes de printemps. Car c’est à Longchamps que -paraissent d’abord les modes de la nouvelle saison; et avant cette -promenade décisive personne ne peut dire, pour renseigné qu’il soit sur -ce chapitre, quel chapeau, quelle écharpe, quel schall, ou quelle -couleur sera préféré par les élégantes de Paris durant la saison à -venir. Conséquemment les modistes avaient fait leur devoir et avancé le -printemps. Mais c’était une tristesse de voir tant de ravissantes -branches de lilas, de gracieuses et flexibles cytises, dont chacune -était une œuvre d’art, tordues et torturées, pliées et cassées par le -vent. On eût dit que le paresseux printemps, humilié de voir imiter si -parfaitement les fleurs qu’il avait lui-même oublié d’apporter, envoyait -ce souffle inclément pour les détruire. Tout fut abîmé. Les rubans aux -teintes tendres furent bientôt couverts de grésil; tandis que les -plumes, au lieu de flotter, comme elles auraient dû sous la brise, -livraient une furieuse bataille au vent. - -[Illustration: EN PROMENADE - -(Achille Giroux del.) (Collection J. B.)] - -Ce ne fut donc que le jour suivant--le dernier des trois--que Longchamps -montra réellement le brillant assemblage de voitures, de cavaliers et de -piétons dont je vous ai parlé. Ce dernier jour, bien qu’il fît encore -froid pour la saison (l’Angleterre même eût été honteuse d’un tel temps -le 17 avril), le soleil se montra et sourit pour consoler en quelque -sorte les pieux pèlerins. - -Nous restâmes, comme tout Paris, à nous promener en voiture au milieu de -la foule élégante jusqu’à six heures, moment où graduellement on -commença à se retirer et à rentrer chez soi pour le dîner. - -[Illustration] - -[Illustration: SALLE DU PROCÈS MONSTRE, PRISE DU BANC DES TÉMOINS A -DÉCHARGE - -(Delanniers lith.) (Extrait du _Charivari_, 1855)] - - - - -VIII - -LA CHAMBRE DE JUSTICE AU LUXEMBOURG.--L’INSTITUT.--M. MIGNET.--CONCERT -MUSARD. - - -Par une faveur très grande et toute spéciale, nous avons pu voir la -nouvelle chambre qui a été construite au Luxembourg pour le jugement des -prisonniers politiques. L’extérieur en est très beau, et, quoique la -salle soit bâtie entièrement en bois, elle s’harmonise bien au vieux -palais dont elle imite le style massif et riche. Les lourdes -balustrades, les gigantesques bas-reliefs qui la décorent, sont tous -grands, solides et magnifiques; et quand on pense que tout cela a été -élevé en deux mois, on est tenté de croire qu’Aladin est devenu -_doctrinaire_ et a mis sa lampe la plus diligente au service de l’Etat. - -La salle d’audience est vaste, mais par suite du grand nombre des -accusés et du nombre plus grand encore des témoins, il s’y trouvera peu -de place pour le public. La prudence, peut-être, a fait cela autant que -la nécessité; on ne peut s’étonner qu’en cette occasion les pairs de -France désirent avoir affaire aussi peu que possible à la foule -parisienne. - -Je remarquai qu’un espace considérable avait été réservé pour les -couloirs, pour les antichambres et pour les dégagements de toutes -sortes; c’est une mesure fort sage, car on devra peut-être déployer -beaucoup de force armée. De fait, je crois que les troupes sont et -seront toujours le seul moyen de maintenir en respect un peuple -remarquablement libre... - -En quittant le Luxembourg, nous allâmes au bureau du secrétariat de -l’Institut demander des places pour la réunion annuelle des cinq -Académies, qui eut lieu hier. On nous les accorda très -obligeamment--(oh! si nos institutions, nos Académies, nos cours, à -nous, étaient aussi libéralement organisés!)--et, grâce à cela, nous -passâmes deux heures très agréables. - -Je voudrais bien que les polytechniciens quand ils eurent la fantaisie -de changer l’ancien _régime_ de la France, eussent compris l’uniforme de -l’Institut dans leurs proscriptions: ce perfectionnement aurait été -moins contestable que beaucoup d’autres. - -Comment peut-on admettre, en effet, que tant de savants académiciens de -tous les âges, parfois sveltes et élancés comme des hommes de 30 ans, -mais souvent lourds et protubérants comme des vieillards de 80, -s’affublent tous uniformément d’un costume bleu brodé de feuilles de -myrte! C’est la meilleure preuve de l’intérêt des choses dites à cette -séance, qu’il ne m’ait pas fallu plus d’une demi-heure pour cesser de -m’étonner de ce surprenant habit. - -Nous assistâmes d’abord à la distribution des récompenses; puis nous -entendîmes un ou deux membres dire, ou plutôt lire leurs compositions. -Mais le grand attrait de la fête fut le discours prononcé par M. Mignet. -Ce gentleman était trop célèbre pour n’avoir pas excité en nous le désir -de l’entendre; mais jamais désir ne fut aussi heureusement satisfait. -Aux avantages d’une figure remarquablement belle, M. Mignet ajoute un -son de voix et un jeu de physionomie qui assureraient à eux seuls le -succès d’un orateur. Mais ce n’est pas à des dons de ce genre qu’il dut -son succès: son discours était en tous points admirable; sujet, -sentiment, composition et diction,--tout fut excellent... - -Vous avouerez que nous ne sommes pas paresseux, quand je vous aurai dit -qu’après tout cela, nous allâmes dans la soirée au _concert Musard_. -C’est là un de ces divertissements dont nous n’avons pas jusqu’à présent -l’équivalent à Londres. A sept heures et demie, vous entrez dans une -belle et grande salle bien éclairée, qui se remplit sans retard; un bon -orchestre vous joue pendant une couple d’heures la musique la meilleure -et la plus à la mode de la saison; et, quand vous en avez assez, vous -vous en allez vous habiller pour une soirée, ou manger des glaces chez -Tortoni, ou sobrement boire votre thé chez vous et vous coucher de bonne -heure. Pour entrer à ce concert vous payez un franc; et cet humble prix, -non moins que le genre de toilette (les femmes portent simplement le -chapeau et le châle), laisserait supposer que ce divertissement est pour -_le beau monde_ des faubourgs, si la longue file des - -[Illustration: VUE DU JARDIN DES TUILERIES - -(Par Arnout) (Coll. J. Boulenger)] - -voitures de maître remplissant la rue ne montrait, que, malgré sa -simplicité et son manque de prétentions, ce concert attire la meilleure -société de Paris. - -La facilité avec laquelle on y entre me fit penser aux théâtres -d’Allemagne. J’y remarquai beaucoup de dames sans cavalier, venues deux -ou trois ensemble. Dans les entr’actes, on se promenait autour de la -salle; là on se rencontrait, on se réunissait, et il me sembla que -c’était une des plus agréables manières qu’eussent les Français de -satisfaire ce besoin de se distraire hors de chez soi qui est contagieux -à Paris. - - - - -IX - -DÉLICES DU JARDIN DES TUILERIES.--LE LÉGITIMISTE.--LE RÉPUBLICAIN.--LE -DOCTRINAIRE.--LES ENFANTS.--LA GRACE DES PARISIENNES.--LES MOUSTACHES, -LES IMPÉRIALES ET LES CHEVEUX NOIRS DES DANDYS.--LIBRE ENTRÉE DES -JARDINS DEPUIS LES TROIS GLORIEUSES.--ANECDOTE. - - -Existe-t-il rien en ce monde de comparable aux jardins des Tuileries? Je -ne le crois pas... - -L’endroit lui-même, indépendamment du mouvement perpétuel de la foule, -est fort à mon gré: j’affectionne tous les détails de ses ornements, et -j’aime passionnément l’aspect brillant et heureux de son ensemble. Mais -je connais sur ce sujet une foule d’opinions différentes: beaucoup -parlent avec mépris des lignes droites, des arbres taillés, des massifs -de fleurs réguliers, des vilains toits, quelques-uns médisent même des -orangers, parce qu’ils poussent dans des caisses carrées et n’agitent -pas leurs branches au vent comme des saules pleureurs! - -Moi, je n’admets aucune de ces objections. Il me paraît aussi -raisonnable et d’aussi bon goût de reprocher à l’abbaye de Westminster -de ne pas ressembler à un temple grec que de critiquer les jardins des -Tuileries parce qu’ils sont disposés en jardins français et non en parcs -anglais. Pour ma part, je ne voudrais pas changer, si j’en avais le -pouvoir, même le plus petit détail dans un lieu si plaisant: à quelque -heure et par quelque côté que j’y entre, il semble toujours m’accueillir -par des sourires et des amabilités. - -Nous passons rarement un jour sans aller nous asseoir un moment sous ses -ombrages et parmi ses fleurs. De l’endroit de la ville où nous habitons -maintenant, la porte vis-à-vis de la place Vendôme est l’entrée la plus -proche; et peut-être d’aucun lieu l’aspect général n’est-il aussi beau -que du haut de la verte promenade en terrasse à laquelle cette porte -donne accès. - -A droite, la sombre masse des arbres non taillés,--rehaussée en ce -moment par des marronniers en fleur, qui poussent aussi fièrement et -aussi librement que le jardinier anglais le plus difficile le pourrait -désirer,--conduit la vue à travers une délicieuse perspective d’ombrages -jusqu’à la magnifique porte qui ouvre sur la place Louis-Quinze. A -gauche, on voit la vaste façade du palais des Tuileries; la disgracieuse -élévation des toits de ses pavillons s’oublie bien vite et se trouve -tout à fait compensée par la beauté des jardins qui s’étendent à leurs -pieds. Et juste à l’endroit où l’ombre des grands arbres cesse et où les -brillants rayons du soleil commencent, quelle multitude de fleurs -ravissantes dans tout l’éclat de leur épanouissement! Une teinte de -lilas mauve semble en cette saison s’étendre sur tout l’horizon, et -chaque brise qui passe, nous arrive toute pleine de parfums. Ma -promenade quotidienne est presque toujours la même, et je l’aime tant -que je ne désire pas la changer. Nous suivons la terrasse ombragée par -laquelle nous entrons jusqu’à l’endroit où elle descend au niveau de la -magnifique esplanade, en face du palais; là nous tournons à droite, et -supportons l’éclat du soleil, jusqu’à ce que nous arrivions à la superbe -allée qui part du pavillon central et qui s’étend à perte de vue, à -travers des fleurs, des statues, des orangers et des bosquets de -marronniers, sans autre repos pour l’œil qu’au loin la majestueuse arche -de la barrière de l’Etoile. - -Ce _coup d’œil_ est tellement magnifique que je ressens toujours un -nouveau plaisir à en jouir. Je confesse être de ceux qui prennent du -plaisir à ces jardins taillés. J’aime l’élégance étudiée, la grâce -soignée de chacun des objets qui flattent les yeux en un endroit comme -celui-ci. J’aime ces princières plantes exotiques, élevées avec amour, -ces vieux orangers majestueusement rangés; et j’aime plus encore les -groupes de marbre, qui parfois se dressent si noblement en pleine -lumière, et parfois se cachent à demi sous l’ombre des arbres. Toutes -ces choses-là semblent parler de goût, de luxe et d’élégance. - -Après qu’on s’est avancé en flânant depuis le palais jusqu’à l’endroit -où le soleil finit et où l’ombre commence, on découvre une nouvelle -sorte de distraction. Des milliers de chaises, éparses sous les arbres, -sont occupées par de jolis groupes infiniment variés. - -Au bout de combien de mois d’attention suivie me lasserai-je d’observer -l’ensemble et les détails de ce brillant tableau! En tant que spectacle, -sa beauté, en tant qu’étude de mœurs nationales, son intérêt sont -incomparables. Là, on peut voir et examiner tout Paris, et nulle part il -n’est aussi aisé de remarquer les caractères respectifs des différentes -classes populaires. - -[Illustration: «MORNING AT THE TUILERIES» - -(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)] - -Ce matin, nous avons pris possession d’une demi-douzaine de chaises sous -les arbres devant le beau groupe de _Pætus et Arria_. C’était l’heure où -paraissent tous les journaux, et nous eûmes la satisfaction d’étudier -trois individus, dont chacun aurait pu servir de modèle à un artiste qui -aurait voulu représenter l’idéal de leurs particularités. Nous -reconnûmes, sans le moindre doute possible, un royaliste, un doctrinaire -et un républicain, qui se donnèrent, pendant la demi-heure que nous -restâmes là, pour deux sous de politique chacun dans le genre qu’il -préférait. - -Un vieux monsieur, cérémonieux, mais très gentilhomme, arriva d’abord, -et ayant pris un journal au petit kiosque,--la _France_, ou la -_Quotidienne_, probablement--il s’installa non loin de nous. Pourquoi -étions-nous certains qu’il était légitimiste? Je pourrais difficilement -vous l’expliquer, et cependant nous n’avions aucun doute à cet égard. Il -avait l’air tranquille, à demi fier, à demi triste de se tenir à -l’écart; une physionomie aristocratique; un visage pâli par le chagrin -et une coupe de vêtements que ne pouvait porter un homme vulgaire, mais -que ne porterait pas non plus un homme riche d’aujourd’hui. C’est tout -ce que je peux vous dire de lui: mais il y avait dans l’ensemble de sa -personne je ne sais quoi de trop royaliste pour qu’on se méprît, et de -trop délicat de ton pour pouvoir être peint à grands traits. Sans le -connaître, nous nous sentîmes assurés de ce qu’il était; et si je -découvrais jamais que ce vieux monsieur est doctrinaire ou républicain, -de ma vie je n’oserais plus juger personne sur l’apparence. - -Celui qui se présenta ensuite était un républicain de toute évidence; -mais cette découverte fait peu d’honneur à notre discernement, car ces -sortes de gens s’efforcent de ne laisser aucun doute sur eux-mêmes et -ils s’appliquent à ce qu’il n’y ait pas un détail de leur extérieur qui -ne soit le symbole, le signe, le témoignage et le stigmate de la folie -qui les possède. Notre républicain tenait en mains un journal, et sans -nous risquer à approcher de trop près un si terrible personnage, nous ne -nous fîmes pas scrupule de nous confier les uns aux autres que le -journal qu’il lisait si attentivement était certainement _le -Réformateur_. - -Comme nous venions de décider à quelle espèce appartenait l’homme qui -passait devant nous si majestueusement, un superbe bourgeois en uniforme -de garde national arriva, qui se mit tout incontinent à prendre sa -ration quotidienne de politique avec l’air d’un homme satisfait à -l’avance de ce qu’il trouvera, et qui, au surplus, l’est trop de -lui-même pour se soucier excessivement des affaires publiques. Chaque -trait de son joyeux visage, chaque courbe de sa face, disait le -contentement et la bonne santé. Il appartenait probablement à cette race -très nouvelle en France: celle des commerçants qui font une fortune -rapide. Pouvait-on douter que le journal qu’il tenait ne fût _le Journal -des Débats_? Pouvait-on croire qu’il fût autre chose lui-même qu’un -doctrinaire heureux? - -De la sorte, sur le terrain neutre de ces délicieux jardins, se -rencontrent des esprits hostiles, qui, sans se mêler, jouissent en -commun de l’ombre fraîche, de l’air exquis, et du luxe de quelque -journal tout frais, cela au milieu d’une cité remplie de partis divisés, -et aussi calmement que si chacun d’eux se promenait dans un domaine -princier qui lui appartînt. - -Pour un observateur non enclin au spleen, que d’études vivantes à faire, -en suivant les allées et venues des minuscules dandys et des petites -maîtresses en miniature qui, à toute heure du jour, volettent dans -l’ombre et le soleil des Tuileries comme oiseaux-mouches? Ou ces petits -enfants français se conduisent merveilleusement bien, ou quelque -surveillance attentive les empêche de crier, car je n’ai certainement -jamais vu tant de jeunesse réunie s’abandonner si rarement au salutaire -exercice de développer ses poumons en hurlant--exercice qui fait souvent -tressaillir lorsqu’on s’approche de cette: - - «Douce enfance, qui ne peut rien, sinon crier!» - -Les costumes de ces jolies créatures sont par eux-mêmes un amusement; -ils sont souvent si fantaisistes, qu’ils donnent parfois l’air de -masques aux enfants qui les portent. J’ai vu de petits bonshommes jouant -au cerceau dans un uniforme complet de garde national; d’autres qui se -balançaient vêtus en montagnards écossais; et d’innombrables petites -dames habillées de tous les ajustements possibles, à part celui de leur -âge. - -Le plaisir d’examiner les passants et d’étudier les costumes dans les -jardins des Tuileries n’est pas limité à la partie la plus jeune de -l’assistance. Dans aucun pays je n’ai vu d’habillements aussi grotesques -que ceux de quelques personnages que l’on rencontre quotidiennement et -à toute heure flânant dans ces allées. D’ailleurs, cette observation ne -s’applique qu’aux hommes; il est très rare de rencontrer une femme -habillée ridiculement, et, si cela arrive, il y a cinq cents chances -contre une pour que ce ne soit pas une Française. L’élégance simple et -parfaite est, je pense, le caractère le plus frappant du costume de -promenade des dames de Paris. Les petits détails de leur toilette -semblent être plus étudiés encore que la pelisse et la robe. Toute femme -que vous rencontrez est _bien chaussée, bien gantée_. Ses rubans, s’ils -ne sont pas semblables à sa robe, s’harmonisent certainement avec elle; -et quant à ces garnitures délicates, dont le soin incombe à la -blanchisseuse, il semble que Paris soit le seul pays du monde, où l’on -sache repasser. - -[Illustration: LA GRANDE ALLÉE DES TUILERIES - -(Coll. J. B.)] - -Au contraire, les fantasques caprices du vêtement masculin dépassent -tout ce que l’on pourrait dire. On croirait vraiment que l’air de Paris -a la qualité de rendre d’un noir de jais tous les _impériales_, -_favoris_ et _moustaches_ que renferment les murs de la capitale. A -distance, on jurerait que les jeunes hommes se sont bandé la figure d’un -ruban noir pour se guérir des oreillons; et cette sombre _chevelure_, -qui, naguères, faisait généralement bien, est devenue si commune, que -cela nuit considérablement aujourd’hui à son heureux effet. Quand tous -les hommes ont la moitié de la figure couverte par des poils noirs, cela -cesse d’être une bien précieuse distinction pour chacun d’eux. -Peut-être, aussi, les nombreuses annonces de compositions infaillibles -pour teindre les cheveux en toutes nuances, excepté celle que Dieu leur -a voulue, contribuent-elles à nous faire suspecter beaucoup cette -séduisante couleur méridionale. Je ne doute pas qu’en ce moment, un -gentleman soigné, bien rasé, septentrional, ne serait fort goûté dans -tous les _salons_ de Paris. - -On ne peut méconnaître que les «glorieuses et immortelles journées» ont -beaucoup nui à l’aspect général des jardins des Tuileries. Avant elles, -il n’était pas permis d’y entrer vêtu d’une _blouse_, d’une camisole ou -d’une _casquette_, et ni homme, ni femme, portant des paniers ou des -paquets, n’avait le droit de traverser ces jolis lieux, consacrés au -délassement et à la gaîté. Mais, liberté et habillement sordide ne font -qu’un dans l’esprit du peuple--souverain... pas tout à fait: la populace -n’est encore que vice-reine à Paris;--elle a toutefois obtenu, comme une -marque du respect dû à ses volontés, un nouvel arrêté de circulation, -grâce auquel ces jardins royaux sont devenus une sorte d’arche de Noé, -où peuvent entrer les animaux propres ou non. - -[Illustration: (Gravure de Tony Johannot) (Extr. de _Jérôme Paturot_)] - -Peut-on souhaiter un meilleur exemple de ce que peut l’autorité pour le -bonheur de ceux qui préfèrent avoir ce qu’ils appellent la liberté? Pas -un de ceux qui pénètrent aujourd’hui dans ces jardins n’était privé -auparavant d’y entrer; seulement il devait pour cela s’habiller -décemment,--c’est-à-dire mettre ses habits du dimanche ou des jours de -fête,--seuls jours, semble-t-il, où les classes ouvrières puissent -désirer la permission de se promener dans un jardin public. Mais -l’obligation de paraître propre dans le jardin du palais du Roi était -une entrave à la liberté; aussi a-t-on aboli cette formalité; et les -gens du peuple ont obtenu le noble privilège d’y paraître aussi sales et -mal habillés qu’ils aiment à l’être. - -Jadis, la sentinelle avait ordre, là où elle stationnait, de refuser -l’entrée à toute personne mal vêtue, et cela donna naissance à une assez -amusante histoire qui eut pour acteur un garde national. Ce militaire -avait été placé en faction à la porte d’une certaine _mairie_, le jour -de quelque fête, avec ordre de ne laisser entrer aucune personne -_mal-mise_. Un _incroyable_ se présente, non seulement vêtu à la mode, -mais au delà. La sentinelle le regarde, et, croisant sa baïonnette -devant la porte, prononce d’une voix de commandement: - -«On n’entre pas! - ---On n’entre pas?--s’écrie l’élégant, ahuri du résultat de sa -merveilleuse toilette;--on n’entre pas? Me défendre d’entrer, monsieur? -Impossible! à quoi pensez-vous? Laissez-moi passer, vous dis-je!» - -La sentinelle imperturbable restait comme un roc devant l’entrée: «Mes -ordres sont précis, dit-elle, et je ne puis les enfreindre. - -[Illustration: «LE MARCHAND DE LUNETTES» - -(Par Gavarni) (Bibl. nationale)] - ---Précis! Vos ordres vous précisent de me refuser, moi? - ---_Oui, monsieur, précis, de refuser qui que ce soit que je trouve -mal-mis._»[C] - - - - -X - -SALETÉ DES RUES.--CARDAGE DES MATELAS EN PLEIN AIR.--CHAUDRONNIERS -AMBULANTS.--CONSTRUCTION DES MAISONS.--PAS D’ÉGOUTS.--MAUVAIS -PAVÉ.--RÉVERBÈRES A L’HUILE. - - -Ma dernière lettre était sur les jardins des Tuileries, un sujet qui me -fournit tant d’observations, que je crois que je laisserais mon -enthousiasme m’entraîner aujourd’hui à en parler encore, si je n’avais -point souci de la variété. Mon humeur, ou, si vous voulez, ma mauvaise -humeur l’exigeant ainsi, je vous parlerai aujourd’hui de la police des -rues à Paris. - -Je ne vous dirai pas qu’elle est mauvaise, car je ne doute pas que -beaucoup d’autres n’aient dit cela avant moi; mais je vous dirai que je -la considère comme quelque chose de puissant, de mystérieux, -d’incompréhensible et de parfaitement étonnant. Dans une ville où chaque -chose, destinée à être vue, est obligée d’être un ornement gracieux; où -les boutiques et les cafés ont l’air de palais de fée; où les places des -marchés sont ornées de fontaines dans lesquelles les plus délicates -naïades pourraient se baigner avec délices; dans une ville où les femmes -sont trop délicates pour être tout à fait terrestres et les hommes trop -raffinés et trop galants pour souffrir qu’un souffle impur s’approche -d’elles; dans une ville comme celle-là, vous êtes choquée à chaque pas -que vous faites, ou à chaque secousse de votre voiture, par la vue et -l’odeur de mille choses qu’on ne saurait décrire. - -[Illustration: LA RUE BASSE-DES-URSINS - -(Par _Trimolet_) (Collection J. B.)] - -Chaque jour porte mon étonnement à un plus haut degré que le précédent, -car chaque jour un nouveau fait me montre qu’une partie considérable du -bonheur et de la facilité de la vie est détruite à Paris par la -négligence et la mollesse de la police municipale, qui pourrait pourtant -éviter aisément au peuple le plus élégant du monde le dégoût qu’il doit -sentir de ce perpétuel outrage à la simple décence des rues. - -Sur ce sujet, il est impossible d’en dire davantage; mais à d’autres -points de vue, l’insuffisance de la police des rues est aussi manifeste, -quoique moins révoltante en apparence; et je vous les énumérerai par -curiosité, puisqu’ils peuvent être décrits sans inconvenance; mais quand -on les rapproche de cette passion pour la grâce des ornements, qui est -si particulière au peuple français, ils offrent à l’esprit une anomalie -tellement forte qu’on est tout déconcerté pour les expliquer. - -Vous ne pouvez, en cette saison, suivre aucune rue de Paris, pour -élégante qu’elle soit par sa situation, ou distinguée par ceux qui la -fréquentent, sans être obligée de vous détourner à tout instant, afin de -ne pas heurter deux ou plusieurs femmes couvertes de poussière, et -parfois de vermine, travaillant à carder leurs matelas dans la rue. -Debout ou assises, elles ne s’occupent de personne, mais peignent, -tournent et secouent la laine sur les passants, prennent toute la place -et forcent les promeneurs à faire un détour dans la boue, qui ne les -empêche pas de frôler le matériel et d’avaler la poussière qui sort de -ces dépôts autorisés. - -Il y a une demi-heure, en allant du boulevard des Italiens à l’Opéra, -j’ai vu une vieille femme occupée à cette dégoûtante opération. Elle y a -sans doute travaillé toute la journée et dérangera son attirail juste à -temps pour permettre au duc d’Orléans de passer en voiture en se rendant -à l’Opéra sans se heurter à elle, mais certainement pas assez tôt pour -que le prince ne reçoive pas une partie des impuretés animées ou -inanimées qu’elle éparpillait dans l’air depuis plusieurs heures. - -Il y a quelques jours, je vis un gentleman très élégant se faire une -forte contusion à la tête et voir son vêtement complètement sali, par -une chute qu’il fit en se prenant les pieds dans l’appareil d’un -chaudronnier ambulant; celui-ci travaillait dans la rue et avait étalé -son feu de charbon, son soufflet, son creuset et tous les autres objets -nécessaires au métier d’étameur sur l’étroit trottoir de la rue de -Provence. - -Au moment où l’accident arriva, toutes les personnes qui passaient -semblèrent prendre un grand intérêt au malheur du gentleman; mais aucune -n’eut un mot de reproche ni une simple remarque sur cette invasion de la -rue par le chaudronnier ambulant; et celui-ci ne sembla pas même -imaginer qu’il dût faire des excuses ou seulement changer la disposition -de son établissement. - -A Londres, quand on construit ou quand on répare une maison, la première -chose que l’on fait, c’est d’entourer les lieux d’une haute palissade -qui empêche que les allées et venues nécessaires incommodent en aucune -manière le public dans la rue. Après quoi, on établit un trottoir -provisoire, protégé par des planches, afin que l’invasion inévitable du -trottoir ordinaire par les travailleurs soit aussi peu gênante que -possible. - -[Illustration: (V. Adam del.) (Bibl. nat.)] - -Si vous passez dans Paris à un endroit qui soit dans les mêmes -conditions, vous vous imaginerez tout d’abord que quelque terrible -accident--le feu peut-être, ou la chute d’un toit--a occasionné ces -difficultés, cet embarras de circulation qu’on croirait tolérable une -heure à peine; mais les autorités municipales ne s’occupent pas de cela: -aucun ordre de leur part n’empêche que les choses restent en cet état -pour le tourment et le danger de mille passants, pendant des mois. Si un -tombereau doit être chargé ou déchargé dans la rue, il peut prendre et -garder la position la plus gênante pour la circulation, sans qu’on se -soucie du danger ou du retard qu’il occasionne aux voitures et aux -piétons qui ont à passer par là. - -Des incongruités et des abominations de toutes sortes sont déposées sans -scrupule dans les rues à toute heure du jour et de la nuit et y restent -jusqu’à ce que le balayeur les enlève au matin. L’humble piéton peut se -considérer comme heureux si, seuls, son nez et ses yeux souffrent de ces -ordures, et s’il ne prend pas contact avec elles dans leur sortie sans -cérémonie par la porte ou la fenêtre. _Quel bonheur!_ s’exclame-t-il, -quand il échappe; et, s’il est éclaboussé des pieds à la tête, il se -console en jetant sur ses habits un regard plein de tristesse, et -d’ailleurs nullement irrité. - -Quant à cette barbarie d’un ruisseau tracé au milieu des rues pour -recevoir toutes les ordures, qui gâte une grande partie de cette belle -ville, je puis seulement dire que la patience avec laquelle des hommes -et des femmes de mil huit cent trente-cinq la supportent me paraît -inconcevable. - -[Illustration: (V. Adam del.) (Bibl. nat.)] - -Il me semble en vérité que les égouts et les puisards soient une chose -que tous les hommes du monde sachent faire, sauf les Français. L’autre -semaine, après une violente pluie d’une ou deux heures, cette partie de -la place Louis-XV qui est près de l’entrée des Champs-Elysées resta -couverte d’eau. Le ministère des Travaux publics, ayant attendu un jour -ou deux pour voir ce qui adviendrait et trouvant que ce lac boueux ne -disparaissait pas, commanda vingt-six vigoureux ouvriers, qui se mirent -à creuser une rigole, telle que les petits garçons s’amusent à en faire -auprès d’un étang. Grâce à ce remarquable exploit, l’eau stagnante fut -enfin conduite au ruisseau le plus proche; les pioches furent rangées, -et un canal boueux à ciel ouvert orna cette superbe place qui, si on se -donnait la peine de l’arranger, serait probablement le lieu le plus beau -dont aucune ville au monde se pût glorifier. - -Peut-être serai-je trop exigeante en mettant parmi mes lamentations sur -les rues de Paris, mon regret qu’on n’y ait pas encore adopté notre -dernière et plus luxueuse amélioration. Je peux affirmer, après avoir -passé quelques semaines ici, que les rues macadamisées de Londres -doivent devenir un sujet de joie pour nous. Le bruit excédant de Paris, -qui provient du mauvais état du pavé des rues, comme de la construction -défectueuse des roues et des ressorts, est si violent et si incessant -qu’il semble avoir une cause ininterrompue; c’est une sorte de torture -dont une très longue habitude peut seule empêcher que l’on souffre. Et -les rues macadamisées auraient en plus cet avantage d’embarrasser les -futurs héros de barricades. - -Il y a un autre défaut, dont le remède serait plus aisé, et qui a pour -seule cause, à mon avis, la défectueuse administration des rues: c’est -la profonde obscurité qui règne dans les parties de la ville où les -propriétaires des boutiques ne s’éclairent pas avec le gaz. Sur les -boulevards, les _cafés_ et les _restaurants_ en sont si brillamment -illuminés que l’on oublie le réverbère à la vieille mode, suspendu à de -longs intervalles au-dessus du _pavé_. Mais aussitôt que vous avez -quitté ces lieux de lumière et de gaieté, vous vous trouvez plongée dans -la plus profonde obscurité; et il n’y a pas une petite ville en -Angleterre, qui ne soit incomparablement mieux éclairée que celles des -rues de Paris dont l’éclairage est assuré par la seule municipalité. - -Comme il est évident que des conduites de gaz s’étendent actuellement -dans toutes les directions pour alimenter les nombreux particuliers qui -l’emploient dans leur maisons, je ne comprends pas qu’on use de ces -lugubres réverbères à l’huile, au lieu de leur préférer cette ravissante -lumière qui égale celle du soleil; je me suis dit qu’il y avait -probablement un contrat qui n’était pas encore expiré entre la Ville et -les entrepreneurs de lumière. Mais si la commodité du public était aussi -sérieusement considérée en France qu’en Angleterre, aucune prétention de -tous les marchands de lumière du monde, quoi qu’il en coûte pour les -satisfaire, ne saurait faire que les citoyens marchassent à tâtons dans -l’obscurité, quand il serait si aisé de leur assurer un bon éclairage. - -Pour ne point paraître ingrate, je ne m’étendrai pas plus sur les -inconvénients qui déparent certainement cette admirable cité; mais je -peux assurer, sans crainte d’être contredite ni blâmée, qu’une -administration des rues, semblable à celle de Londres, serait le plus -grand cadeau que le roi Philippe pût faire à sa _belle ville de Paris_. - - - - -XI - -LA FÊTE DU ROI.--INQUIÉTUDES.--ARRIVÉE DES TROUPES.--LES -CHAMPS-ELYSÉES.--POLITESSE NATURELLE DES GENS DU PEUPLE.--CONCERT DANS -LE JARDIN DES TUILERIES.--LA FAMILLE ROYALE AU BALCON: INDIFFÉRENCE DU -POPULAIRE.--FEUX D’ARTIFICE. - - -Nous sommes allés, il y a quelques jours, voir les préparatifs que l’on -fait pour la fête du roi: peut-être n’égalent-ils pas ceux que l’on -faisait du temps de l’empereur, quand toutes les fontaines de Paris -versaient du vin, mais ils sont splendides néanmoins, et, s’ils sont -plus sobres, ils sont peut-être aussi plus princiers. Ce ne sont que -théâtres, salles de bals, orchestres dans les Champs-Elysées, -magnifiques feux d’artifice sur le pont Louis-Seize, concert en face du -palais des Tuileries, illuminations partout, et spécialement dans les -jardins. Mais ce qui nous a frappés le plus, ç’a été le nombre sans -cesse croissant des troupes. Les gardes nationaux et les soldats de la -ligne se partagent les rues; et comme une grande revue fait -naturellement partie du programme, cela ne se remarquerait pas, si les -partis politiques n’avaient persuadé au peuple que le roi Philippe -trouvât nécessaire de se tenir sur la défensive. - -[Illustration: (V. Adam del.) (Bibl. nat.)] - -Je vous laisse à imaginer les sous-entendus qui ont été émis à ce sujet; -et il m’a été assuré confidentiellement, dans plusieurs maisons, que les -revues de troupes seront à l’avenir un des divertissements les plus -fréquents, sinon les plus populaires des Parisiens. Si vraiment il est -nécessaire de déployer des forces pour assurer la tranquillité dans ce -pays sans cesse agité, le gouvernement a raison de le faire; mais si ce -ne l’est pas, il y a quelque imprudence à montrer tant de soldats, car - - Une riche armure portée dans la chaleur du jour - protège, mais étouffe. - -Hier, 1ᵉʳ mai étant, d’après le calendrier, le jour consacré à saint -Jacques et à saint Philippe, était regardé comme la fête du roi actuel -de France. Le temps était superbe, et tout semblait gai, surtout dans la -partie de la capitale qui avoisine les Champs-Elysées et les Tuileries. - -Comme un sage spectateur m’avait assurée que c’est dans les nombreux -rassemblements que se manifestent les impressions populaires, et, comme -je désirais me promener aux Champs-Elysées, j’étais sur le point de -commander une voiture pour nous conduire; mais mon ami m’arrêta: - -«Vous pouvez aussi bien rester chez vous, me dit-il; de votre voiture -vous ne verrez qu’une masse de gens; tandis que si vous vous promenez au -milieu de la foule, vous pourrez peut-être découvrir si le peuple pense -à quelque chose ou à rien. - ---A quelque chose ou à rien? répondis-je. Le «quelque chose» amènerait -peut-être une révolution? Réellement dites-moi si vous croyez qu’il y a -des chances d’émeute?» - -[Illustration: LES CHAMPS-ÉLYSÉES - -(Collection J. B.)] - -Au lieu de répondre, mon ami se tourna vers un gentleman qui revenait de -la revue des troupes passée par le roi. - -«Avez-vous assisté à la revue? demanda-t-il. - ---Oui, j’en reviens justement. - ---Et que pensez-vous des troupes? - ---Ce sont de superbes militaires, de remarquablement beaux hommes que -les gardes nationaux et les soldats de la ligne. - ---Et sont-ils en force suffisante pour assurer la tranquillité de Paris -en cas d’une crise de folie? - ---J’en suis persuadé.» - -Ces mots nous décidèrent à nous rendre aux Champs-Elysées, laissant par -prudence la plus jeune partie féminine de notre compagnie à la maison. - -Si l’on n’a pas assisté à une fête publique à Paris, on ne peut se faire -une idée de l’impression que donne en ce cas la ville entière: la tête -me tourne encore à y penser. Imaginez une centaine de balançoires -enlevant à travers les airs leurs cargaisons joyeuses; une centaine de -bateaux ailés tourbillonnant, et dont chacun porte comme équipage un -couple d’amoureux en tête à tête; imaginez des centaines de chevaux de -bois, levant leurs sabots vers le ciel et se poursuivant infatigablement -autour du même cercle, les naseaux en feu; des centaines de -saltimbanques, jacassant et baragouinant leur incompréhensible jargon, -habillés les uns en généraux, les autres en Turcs, d’aucuns offrant -leurs secrets sous le costume d’un juif arménien, d’autres encore -faisant la culbute sur une estrade, et présentant une drogue avec une -affreuse grimace. Nous nous arrêtâmes plusieurs fois pour regarder -comment procédaient ces personnages quand ils avaient réussi à attirer -une proie: la pauvre victime était cajolée et enjôlée jusqu’à ce qu’on -lui eût bien persuadé que nulle maladie ne l’atteindrait plus si elle -avait confiance dans le seul spécifique certain et efficace. - -De chaque côté de nous s’étendaient de longues files de baraques ornées -de marchandises étincelantes: bagues, fermoirs, broches, boucles, plus -séduisantes les unes que les autres, et toutes à cinq sous. C’est assez -amusant d’observer les regards de convoitise que jettent sur ces -magasins de fausse élégance féminine les jeunes filles accompagnées de -leurs complaisants amoureux. Hélas! c’est peut-être pour elles le -commencement du chagrin. - -Sur la plus grande place des Champs-Elysées, deux scènes de théâtres se -dressaient, pouvant contenir dans l’espace ménagé entre elles deux, -m’a-t-on dit, vingt mille spectateurs. Pendant que sur l’une se joue une -pièce, une pantomime, je crois, l’autre savoure une _relâche_ et se -repose; mais dès que le rideau de la première tombe, la toile de la -seconde se lève, et l’océan de têtes qui remplit la place, tourne et -ondule comme les vagues de la mer, fluant et refluant en avant et en -arrière selon la marée. - -Quatre grands enclos _al fresco_, destinés à la danse et munis chacun -d’un orchestre respectable, occupaient les coins de cet espace; et -malgré la foule, la chaleur, le soleil et le tapage, la danse ne cessa -pas un seul instant pendant toute cette journée d’été. Quand un couple -de danseurs était fatigué, un autre le remplaçait. L’activité, la gaieté -et la bonne humeur générale de cette immense foule ne se démentirent pas -du matin au soir. - -Ce peuple mérite réellement des fêtes; il se réjouit si cordialement, et -en même temps si paisiblement! - -Tels furent les faits les plus frappants dans ce jubilé; mais nous ne -faisons pas un pas à travers la foule sans y découvrir quelque trait -caractéristique de la joie parisienne. Je fus charmée de constater -pendant toute ma promenade que, suivant le mot de notre ami: «Personne -ne pensait à rien.» - -Mais ce qui me plut davantage que tout le reste fut la sobriété que -montre le peuple dans ses rafraîchissements. Les hommes, jeunes et -vieux, les respectables matrones et les gentilles demoiselles -étanchaient leur soif avec de la limonade glacée, que des fontaines -ambulantes fournissaient en quantité incroyable, au prix d’un sou le -verre. Heureusement pour elle, cette population au cœur léger, et qui -aime tant les fêtes, ne se divertit pas dans les palais du gin. - -[Illustration: LA MARCHANDE DE BEIGNETS] - -Cependant il faut satisfaire la faim comme la soif: pour contenter le -goût _friand_ du peuple, on voyait donc des réchauds par douzaines, sous -les arbres, à chacun desquels présidait une vieille femme, brandissant -sur les charbons une poêle à frire d’où s’échappait un parfum d’oignons, -et vantant d’une voix perçante les qualités de ses _saucisses_ et de son -_foie_. Ce fut pour moi le seul désagrément de la journée: l’odeur de -ces cuisines en plein air n’avait rien, je l’avoue, d’agréable; mais -tout le reste me plut extrêmement. Je voyais pour la première fois une -populace entière en fête, et je ne croyais pas que ce spectacle pourrait -autant m’amuser et sans m’effrayer aucunement. Devant une de ces -cuisines à la terrible odeur, j’admirai en quel style poli une vieille, -qui avait profité de l’ombre d’un arbre pour son restaurant, défendait -son installation contre l’invasion d’un marchand de pain d’épice: - -«_Pardon, monsieur!... ne venez pas, je vous prie, déranger mon -établissement._» - -La vue de ces deux vieilles grotesques têtes, avec leur accoutrement, -rendait exquise cette simple apostrophe. La réponse fut un salut et le -départ du marchand de pain d’épice. Ici, je ne puis m’empêcher de songer -au langage énergique qui aurait été tenu, en semblable circonstance, à -la foire de Bartholomew. - -[Illustration: UN AGENT DE POLICE] - -En somme, nous revînmes ravis de notre expédition, mais je ne crois pas -avoir été de ma vie aussi fatiguée. Néanmoins je me trouvai suffisamment -reposée pour parcourir dans la soirée une grande partie des Tuileries, -où l’on nous assura que deux cent mille personnes étaient réunies. La -foule était vraiment très grande, et nous fûmes obligés de nous séparer; -trois heures plus tard nous nous retrouvâmes tous, sains et saufs, au -même hôtel d’où nous étions partis. - -L’attraction qui, durant la première partie de la soirée, attira le plus -la foule fut l’orchestre en face du palais. Une musique militaire y -jouait, tandis que des milliers de lampes s’allumaient dans les jardins. - -A ce moment, le roi, la reine et la famille royale parurent au balcon. -Et alors se produisit la seule faute de toute cette jolie journée, faute -si grave d’ailleurs qu’elle me produisit l’effet le plus désagréable. Du -premier au dernier, on sembla avoir oublié la cause des réjouissances; -pas un son d’aucune sorte n’accueillit l’apparition de la famille -royale. Je trouvai absolument étonnant qu’un peuple si gai et si -démonstratif, assemblé en si grande quantité et en une telle occasion, -restât la tête levée à regarder son souverain sans qu’une seule voix -proférât un cri. D’ailleurs, s’il n’y eut pas de bravos, il n’y eut pas -non plus de sifflets. - -La scène en elle-même était d’une gaieté enivrante. Devant nous -s’élevaient les pavillons illuminés des Tuileries: les brillants -lampions mettaient en pleine lumière, à travers les lauriers-roses et -les myrtes, la famille royale, qui se tenait sur le balcon. De chaque -côté, on voyait des arbres, des statues, des fleurs éclairés par -d’innombrables pyramides de lampions, tandis que les sons d’une musique -martiale résonnaient au milieu de la fête. Les _jets d’eau_, retenant la -lumière artificielle, s’élevaient dans l’air comme des flèches de feu, -se transformaient en brindilles et retombaient en pluie lumineuse, en -répandant sur la foule une délicieuse fraîcheur. Enfin, derrière eux, et -aussi loin que les regards pouvaient atteindre, s’étendait la forêt -suburbaine, illuminée par des festons de lampions qui semblaient -s’allonger, en diminuant peu à peu, jusqu’à la barrière de l’Etoile. -Véritablement, ce spectacle était délicieux, et il eût été parfait si, -au lieu de ce lourd silence, des acclamations venant du cœur avaient -accueilli le jour de fête d’un roi aimé. - -Les feux d’artifice aussi furent superbes; et bien que tous les théâtres -de Paris fussent ouverts gratuitement au public, et, comme nous le sûmes -ensuite, absolument pleins, la multitude, qui les regardait, me sembla -assez grande pour peupler douze villes. C’est que les Parisiens, riches -et pauvres, jeunes et vieux, ont tellement accoutumé de vivre dehors, -que la plus légère tentation suffit à faire sortir tous ceux d’entre eux -qui sont capables de marcher seuls; et, en vérité, il ne reste guère -dans les maisons que ceux qui ne sauraient quitter leurs fauteuils ou -les bras de leurs nourrices. - -Tous les feux d’artifice furent tirés sur le pont Louis-Seize. On -n’aurait pu choisir un meilleur endroit; en effet, on les voyait -parfaitement du haut des terrasses des Tuileries; et, sur tous les -quais, le long des deux rives de la rivière, jusqu’à la _Cité_, les -spectateurs pouvaient admirer les feux de toutes couleurs qui y -étincelaient. Une des plus jolies inventions des feux d’artifice, ce -sont ces fusées, bleues, blanches, rouges que l’on fait se succéder -rapidement, et qui semblaient, ainsi que j’entendis un jeune républicain -le dire, «être les messagers ailés portant le drapeau chéri jusqu’au -ciel». Je me gardai de répondre que, si ces messagers racontaient -là-haut tout ce que le drapeau tricolore a fait, ils auraient d’étranges -mots à dire. - -Le _bouquet_, cette dernière grande pièce du feu d’artifice, était tout -à fait splendide, mais ce qui me parut le plus beau, ce fut la vue de la -Chambre des Députés, dont toute l’architecture était marquée par des -lignes de feu: les magnifiques escaliers qui y conduisent avec leurs -lignes ininterrompues de lumières semblaient un signe mystique de cette -épreuve de l’élection populaire que doivent subir ceux qui veulent -entrer dans le temple de la Sagesse. - -Combien délicieux me parut mon thé bouillant sur ma lampe de nuit! et -quelle reconnaissance j’éprouvai ce matin vers une heure, en pensant que -la fête du roi s’était paisiblement terminée! Je m’endormis aussitôt -couchée dans mon lit. - -[Illustration] - - - - -XII - -REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL.--LA GARDE MUNICIPALE.--LA GARDE -NATIONALE. - - -Nous avons assisté sur la place du Carrousel à une revue de très belles -troupes, composées de gardes nationaux, de soldats de la ligne, et de ce -superbe corps municipal appelé _la garde de Paris_. Ce dernier, il me -semble, remplit dans Paris, depuis la révolution de 1830, les fonctions -policières de ce que l’on appelait anciennement la _gendarmerie_; mais -ce nom étant tombé en discrédit dans la capitale--_les jeunes gens, par -exemple_, considéreraient comme une insulte le nom de gendarme--on a -pris à sa place celui de _garde de Paris_; les _gendarmes_ ne se -trouvent plus qu’en province. D’ailleurs, qu’ils s’appellent d’un nom ou -d’un autre, je ne vis jamais un corps avoir plus belle apparence. Les -hommes et les chevaux, les équipements et la discipline, tout m’y sembla -parfait... - -L’apparence de la garde nationale réunie sous les armes, comme à cette -revue, est aussi très imposante. On s’aperçoit au premier coup d’œil que -ce ne sont pas là des troupes ordinaires. Tous les équipements sont en -excellent état, et leurs uniformes, confectionnés non en gros drap de -soldat, mais en drap fin, contribuent à rehausser leur éclat. Inutile de -dire que l’uniforme lui-même, bleu foncé, avec son délicat pantalon -blanc, est particulièrement joli dans une parade; le blanc est beaucoup -plus seyant, à mon avis, que le pantalon rouge des troupes, il est -peut-être moins pratique en campagne. - -Le roi et ses fils étaient à cheval. L’état-major entier était brillant -et élégant, et d’un style aussi aristocratique qu’un prince le peut -désirer. Des cris de «_Vive le roi!_» fournis et gais, se faisaient -entendre le long des rangs; et, si cela est un indice des sentiments de -l’armée envers Philippe, le roi peut rester indifférent à toutes les -prédictions de mauvais avenir. - -Mais, dans cette cité de contradictions, on ne peut jamais tirer aucune -conclusion sûre de ce qu’on observe; car, cinq minutes après, celui-ci -ou celui-là vient vous affirmer que vous êtes dans l’erreur, que vous -vous abusez complètement, et que c’est le contraire exactement de ce que -vous supposez qui est la vérité. Ainsi, lorsque je racontai dans la -soirée la réception cordiale que les soldats avaient faite au roi le -matin même, on me répondit: «_Je le crois bien, madame; les officiers -leur commandent de le faire_.» - -Nous restâmes un bon moment sur le terrain de la revue, et nous vîmes -aussi bien qu’on peut voir du fond d’une voiture. Comme toute parade de -troupes bien équipées et bien commandées, celle-là formait un spectacle -brillant et joli; et en dépit de la caustique réponse à mon enthousiasme -que je viens de vous rapporter, je reste d’avis que le roi Philippe peut -être content de ses troupes et de la manière dont elles l’ont -accueilli... - - - - -XIII - -SOIRÉE.--LE CAUSEUR QUI FAIT MYSTÈRE DE TOUT. - - - 6 mai 1835. - -... Nous tînmes hier l’engagement que nous avions pris de passer la -_soirée_ chez Mᵐᵉ de L***; j’eusse été fâchée d’y manquer, car la -première séance du Procès-Monstre qui avait eu lieu le matin même, -semblait avoir réveillé et excité l’esprit de chacun. Peu de choses me -plaisent autant que d’écouter une conversation parisienne libre et bien -nourrie; surtout, comme c’était hier le cas, quand la société est -restreinte et animée... - -Il y avait là un monsieur qui avait une manière fort irritante de -provoquer l’attention. Il n’était pas tout à fait comme le Timante de -Molière dont Célimène dit: - -«_Et, jusques au bonjour, il dit tout à l’oreille._» - -Mais, au milieu d’une conversation qui intéressait tout le monde, il -s’écriait soudain: - -«_Par exemple!_ J’ai entendu aujourd’hui la meilleure histoire possible -sur le roi. Voulez-vous l’entendre, Mᵐᵉ B...?» - -La dame à qui cette question s’adressait, étant une doctrinaire décidée, -répondit naturellement en secouant la tête; mais comme un demi-sourire -accompagnait cette réponse, et comme la dame se penchait vers le -questionneur, elle, mais elle seulement, entendit «la meilleure histoire -possible» murmurée à l’oreille. - -A un autre moment, il s’adressa à la maîtresse de maison; mais, comme il -parlait au milieu du cercle, il attira non seulement son attention mais -celle de tout le monde: - -«Madame, dit-il subitement, laissez-moi vous dire un petit mot de la -trahison.» - ---«_Comment? de la trahison? A propos de quoi, s’il vous plaît?... Mais -c’est égal, contez toujours._» - -En recevant cette réponse, le conteur de bonnes histoires quitta la -profondeur de son fauteuil,--entreprise difficile, car il n’était ni vif -ni léger dans ses mouvements,--et contournant délibérément toutes les -chaises, il se plaça derrière Mᵐᵉ de L***, et lui murmura dans l’oreille -quelque chose qui fit rougir et secouer la tête; mais elle se mit à rire -en lui disant qu’elle haïssait les politiques timides, et qu’elle -n’avait aucun goût pour des histoires de _trahisons_ qui n’étaient pas -_hautement prononcées_. - -Cet avis le remit à sa place; mais il le prit très bien, car, au lieu de -murmurer davantage, il se mit soudain à raconter de bizarres et -interminables potins, d’ailleurs en termes si vivants que cela les -rendait semblables à d’amusantes histoires... - - - - -XIV - -VICTOR HUGO. - - -J’ai appris à nouveau quelques détails curieux sur l’état actuel de la -littérature française. Je pense vous avoir déjà dit que j’ai entendu -uniformément traiter avec mépris l’école du _décousu_, et cela non -seulement par les partisans vénérables du _bon vieux temps_, mais aussi -par des hommes distingués de ce moment, distingués par leur position -comme par leur savoir. - -Concernant Victor Hugo, le seul de cette école auquel je ferai allusion, -parce qu’il a été suffisamment lu en Angleterre pour que nous le -regardions comme une célébrité, ce sentiment est plus remarquable -encore. Je n’ai jamais parlé de lui ou de ses ouvrages à une personne -d’une bonne - -[Illustration: REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL - -(Par Eug. Lami) (Collection J. B.)] - -morale et d’un esprit cultivé, sans qu’elle se refuse à lui accorder -cette estime que nos critiques les plus autorisés lui concèdent. Je peux -dire que la France semble être honteuse de lui. - -Vingt fois, il m’est arrivé, quand je demandais l’opinion des gens sur -ses pièces, de m’entendre répondre: - -«Je vous assure que je ne les connais pas; je n’ai jamais rien vu jouer -de lui. - ---Les avez-vous lues? - ---Non, je ne peux lire les ouvrages de Victor Hugo.» - -Quelqu’un, qui m’avait entendue à plusieurs reprises persister dans mes -questions sur la réputation dont Victor Hugo jouit à Paris comme -écrivain de génie et auteur dramatique, me dit qu’il voyait bien que, -comme tous les étrangers généralement, et les Anglais en particulier, je -regardais Victor Hugo comme une sorte de type de la littérature -française du moment. - -«Pourtant permettez-moi de vous assurer, ajouta-t-il gravement et avec -conviction, qu’aucune idée n’a jamais été à ce point erronée. Il est le -chef d’une secte, le Grand Prêtre d’une congrégation ayant aboli toutes -les lois «morales et intellectuelles» qui jusqu’ici servaient de règles -aux esprits humains. Il a atteint à cette prééminence que pas un autre, -j’espère, ne tentera de lui disputer. Mais Victor Hugo n’est pas un -écrivain populaire en France.» - -C’est ce jugement ou un analogue que, neuf fois sur dix, j’ai entendu -prononcer sur lui et ses œuvres quand j’en ai parlé; et je regarde cela -comme la preuve d’une intelligence saine et de sentiments droits, état -d’esprit extrêmement honorable et plus répandu chez nos voisins français -que nous ne le croyons. J’en fus d’autant plus heureuse, que je m’y -attendais moins. Il y a tant de faux éclat dans les œuvres de Victor -Hugo--d’ailleurs avec de très réels éclats de temps à autre--que je -pensais trouver la jeunesse et la partie la moins raisonnable de la -population beaucoup plus chaudes dans leur admiration pour lui. - -[Illustration: VICTOR HUGO EN 1835 - -(Extr. du _Charivari_)] - -Son goût passionné pour les scènes de vice et d’horreur, et son profond -mépris pour tout ce que le temps a consacré comme bon, soit en matière -de goût soit en - -[Illustration: STATUETTE DE VICTOR HUGO - -(Par Dantan) (Extr. du _Musée Dantan_)] - -morale, pouvait, à ce que je pensais, entraîner les cerveaux déréglés de -notre temps; et, de la sorte, il ne pouvait manquer d’avoir la sympathie -et la louange de ceux qui mettent ses théories en pratique. Mais il n’en -est pas ainsi. On reconnaît la vigueur sauvage de quelques-unes de ses -descriptions; mais c’est là le seul éloge que j’aie jamais entendu faire -de l’œuvre dramatique de Victor Hugo, dans son pays natal. - -Les incidents émouvants, hardis, effrayants de ses drames dégoûtants -peuvent et doivent exciter un certain degré d’attention quand on les -voit pour la première fois et il est évidemment dans l’intérêt des -directeurs d’encourager des productions qui peuvent produire ces effets; -cela ne peut donc être considéré comme une dégradation systématique du -théâtre. C’est un fait que les affiches seules attestent suffisamment, -que les pièces de Victor Hugo, quand elles ont épuisé leur première -vogue, ne sont plus jamais reprises à la scène; pas une ne reste au -répertoire. Ce fait, qui m’avait déjà été signalé par une personne -parfaitement au courant du sujet, m’a été confirmé par beaucoup -d’autres; et cela en dit plus qu’aucun critique ne le pourrait faire sur -le bon sens du public... - - - - -XV - -VERSAILLES.--MUSÉE PROJETÉ.--SOUVENIRS D’UN JARDINIER SUR LES -BOURBONS.--LES GRANDES EAUX A SAINT-CLOUD. - - -Le _château de Versailles_, ce merveilleux _chef-d’œuvre_ du goût -splendide et de l’extravagance illimitée de Louis le Grand, est fermé, -depuis dix-huit mois. C’est un gros désappointement pour ceux des nôtres -qui n’ont jamais vu ces immenses pièces et leurs décorations -somptueuses. La raison de cette exclusion momentanée du public est que -les ouvriers occupent en ce moment tout l’édifice, non pas en vue de le -restaurer pour le roi, mais de le préparer à devenir un musée universel -pour le pays. Les bâtiments sont vraiment trop grands pour un palais, et -tellement somptueux que je pense qu’aucun souverain moderne ne -désirerait les habiter. Je me suis parfois étonnée que Napoléon ne se -soit pas pris de goût pour cette immensité; mais je pense qu’il y aurait -trouvé peu de charmes: il préférait convertir ses millions en nerf de la -guerre que de posséder toutes les sculptures et toutes les dorures du -monde. - -[Illustration: VERSAILLES - -(Par E. Lami) (Collection J. B.)] - -Si le musée qu’on projette est _monté_ avec science, jugement et goût, -et avec la magnificence accoutumée en France, on aura tiré un excellent -parti de la fantaisie splendide du _grand monarque_. - -On parlait l’autre soir dans une réunion, des travaux qui sont exécutés -à Versailles, et quelqu’un disait que l’intention du roi était de -convertir une partie du bâtiment en une galerie d’histoire nationale, -qui contiendrait les tableaux représentant toutes les victoires -françaises. - -La réflexion que cela amena, m’amusa: elle est tellement -française!--«_Ma foi!... Mais cette galerie-là doit être bien longue... -et assez ennuyeuse pour les étrangers._» - -Bien que le château fût fermé, nous ne renonçâmes pas à notre expédition -à Versailles. Là, chaque chose est intéressante, non pas seulement par -sa splendeur, mais aussi par tous les souvenirs qui font revivre à nos -yeux des scènes que l’histoire nous a rendues familières. Les horreurs -du dernier siècle comme les gloires royales du précédent sont bien -connues de tout le monde en Angleterre, et il faut qu’on nous ait -transmis de France un nombre prodigieux de récits, pour que nous soyons -au fait des événements qui se sont passés à Versailles tout aussi bien -que nous le sommes de ceux qui avaient dans le même temps Windsor pour -théâtre. Pourtant il en est ainsi... - -[Illustration: SAINT-CLOUD - -(Par E. Lami) (Collection J. B.)] - -Avant de visiter la confusion ordonnée des bosquets, des statues, des -temples et des fontaines, nous nous fîmes conduire par notre guide à -cheveux gris tout autour de chaque partie des bâtiments, tandis qu’il -nous contait une série de vieilles histoires intéressantes sur Louis -XVI, Marie-Antoinette, Monsieur et le comte d’Artois (car il semblait -avoir oublié ou ne pas savoir qu’ils avaient porté d’autres noms que -ceux qu’ils avaient dans sa jeunesse); et tous, ils occupaient la même -place dans son imagination qu’ils y tenaient quelque cinquante ans plus -tôt, quand il était aide du gardien de l’_orangerie_. - -Il se glorifiait d’avoir approché jadis la famille royale; il raconta -comment la reine avait donné son nom à un oranger parce qu’elle en -trouvait les fleurs plus douces que celles de tous les autres; et -comment il cueillait tous les jours pour Sa Majesté, sur un myrte aux -larges feuilles et aux fleurs doubles, un _bouquet_ que l’on plaçait sur -la toilette de la Reine à deux heures. Ce vieil homme connaissait chaque -oranger, sa naissance et son histoire comme un berger connaît ses -moutons. Le doyen de la bande date du règne de François Iᵉʳ, et vraiment -il est très vert pour son âge. Un autre, surnommé _Louis le Grand_, qui -était frère jumeau, comme dit notre guide, de ce puissant monarque est -regardé comme un jeune, et l’on assure qu’il n’a pas encore atteint son -développement entier. - -Oh! si ces orangers pouvaient parler! S’ils pouvaient nous raconter les -scènes dont ils ont été témoins! s’ils pouvaient nous décrire les -beautés sur lesquelles ils ont égrainé leurs ardentes fleurs, tous les -héros, les hommes d’Etat, les poètes et les princes qui, dans leur -promenade, se sont arrêtés sous leur ombre, que de remarques -spirituellement méchantes, de graves conseils et de tristes réflexions -nous aurions à entendre!... - -La vue des grandes eaux à Saint-Cloud faisait partie du programme de -notre journée; mais, pour y aller, nous fûmes obligés de monter dans un -de ces indescriptibles véhicules qui transportent la joyeuse -_bourgeoisie_ de Paris de palais en palais, et de _guinguette_ en -_guinguette_. Nous avions abandonné notre confortable _citadine_, -croyant n’avoir aucune difficulté à en trouver une autre. En quoi nous -fûmes désappointés, car la quantité de voyageurs excédait les véhicules -disponibles et nous nous considérâmes comme très heureux de trouver des -places dans un équipage que nous aurions bien méprisé le matin, quand -nous quittions Paris... - -Quelques-uns de ces singuliers véhicules étaient tirés par cinq ou six -chevaux. Ceux-là n’étaient au juste que des chariots peints de couleurs -éclatantes, suspendus sur de grossiers ressorts, avec une tente à plat -au-dessus. Dans plusieurs je comptai jusqu’à vingt personnes; mais il y -en avait quelques-uns dont une ou même deux places demeuraient vacantes, -et alors rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des efforts -que faisait le conducteur, non moins gai qu’elle, d’ailleurs, pour -obtenir des voyageurs qu’ils remplissent les sièges libres. - -Chaque individu croisé sur la route se voyait invité par des hurlements -à occuper les places vacantes. «Saint-Cloud, Saint-Cloud, Saint-Cloud!» -ces mots, criés par le conducteur et repris en refrain par la compagnie, -résonnaient dans les oreilles de tous les passants; et si l’on -rencontrait un paisible voyageur se rendant dans la direction opposée, -l’invitation était alors proférée avec une véhémence décuplée, et -accompagnée d’éclats de rires, auxquels, loin de s’offenser, le -promeneur répondait sur le même ton. Mais quand on rencontrait une -voiture au plein galop se rendant à Versailles, c’est alors que la joie -devenait indescriptible. «_Saint-Cloud! Saint-Cloud! Saint-Cloud!... -Tournez donc, messieurs, tournez à Saint-Cloud!_» Les cris et les -vociférations auraient suffi à effrayer tous les chevaux du monde, -excepté des chevaux français; ceux-là sont tellement habitués au -vacarme, qu’il y a peu de danger que le bruit les fasse partir. Je -croirais même qu’ils prennent leur part de la gaieté générale; car ils -secouaient leurs têtières et leurs glands, s’ébrouant et s’agitant comme -s’ils étaient ravis de la fête. - -Au total, nous et quelques centaines d’autres arrivâmes trop tard pour -le spectacle, l’eau ayant manqué avant que la demi-heure de -réjouissances promise fût écoulée. Les jardins, cependant, étaient -pleins, et tout le monde paraissait aussi gai et content que si le -spectacle n’avait pas manqué. - -Je me demande si les Français deviennent jamais vieux, c’est-à-dire, -vieux comme nous, assis au foyer, et ne rêvant pas plus de fêtes que de -jouer à colin-maillard. J’ai vu là et ailleurs des hommes et aussi des -femmes à cheveux gris, assez ridés pour être aussi graves qu’un -vénérable juge au tribunal; mais je n’en ai jamais vu qui ne semblassent -prêts à sauter, danser, valser et faire l’amour. - - - - -XVI - -GENS REMARQUABLES.--GENS DISTINGUÉS. - - -Nous passâmes notre soirée d’hier dans la maison d’une dame qui m’avait -été présentée avec cette recommandation: «Vous rencontrerez aux réunions -de Mᵐᵉ de V... beaucoup de gens remarquables.» - -C’est là, il me semble, exactement le genre de recommandation qui puisse -donner le plus piquant intérêt à une nouvelle connaissance, mais surtout -à Paris, car cette attrayante capitale possède une collection de gens -remarquables plus divers par la nationalité, les classes et les -croyances qu’aucune autre. - -Néanmoins, il ne faut pas prendre à la lettre ce terme de «gens -remarquables» et croire qu’il désigne toujours des individus si -distingués que tout le monde ait les yeux sur eux; ce terme varie dans -sa valeur et son application, selon les sentiments, les facultés et la -situation de celui qui l’emploie. - -Chacun a invariablement des «gens remarquables» à vous présenter; et je -commence à savoir quel genre de «gens remarquables», je puis m’attendre -à rencontrer dans chacune des maisons qui me sont ouvertes. - -Quand Mᵐᵉ A... me murmure à l’oreille au moment où j’entre dans son -salon: «--_Ah! vous voilà! c’est bon; j’aurais été bien fâchée si vous -m’aviez manqué; il y a ici, ce soir, une personne bien remarquable, -qu’il faut absolument vous présenter_», je suis sûre que je verrai -quelqu’un qui a été maréchal, ou duc ou général, ou savant, ou acteur, -ou artiste sous Napoléon. - -Mais si c’est Mᵐᵉ B... qui me dit la même chose, je suis certaine que ce -sera un respectable doctrinaire qui occupe, a occupé ou occupera une -place, et qui a fait entendre sa voix du côté triomphant. - -Mᵐᵉ C... au contraire, ne daignerait pas appeler «remarquable» un homme -dont les désirs et les occupations fussent aussi terre à terre. Ce ne -peut être que quelque philosophe, pâli par le travail de concilier des -paradoxes ou de découvrir quelque nouvel élément. - -Ma charmante, gracieuse, gentille Mᵐᵉ D... n’userait de ce terme qu’en -parlant d’un ex-chancelier, ou chambellan, ou ami, ou serviteur fidèle -de la dynastie exilée. - -Quant à la fatale Mᵐᵉ E... avec ses lèvres minces et son sourire -sinistre, bien qu’elle déclare tenir un _salon_ où tout talent, quelle -que soit sa nuance, est le bienvenu, je suis bien sûre qu’elle n’a de -considération que pour ceux qui ont eu part aux grandes et immortelles -iniquités d’une révolution quelconque. Elle n’est pas assez vieille pour -avoir eu rien de commun avec la première, mais je ne doute pas qu’elle -n’ait été fort occupée pendant la dernière et je suis sûre qu’elle ne -sera tranquille ni jour ni nuit avant d’en avoir vu une autre. Si ses -espoirs sont trompés sur ce point, elle mourra d’atrophie; car elle ne -se nourrit que de l’espoir d’une rébellion contre toute autorité -constituée. - -Je crois qu’elle ne m’aime pas; et si je suis admise à l’honneur de -paraître chez elle, c’est uniquement parce qu’elle pense que j’y -entendrai des choses qui me seront désagréables. Elle s’imagine que je -déteste de rencontrer des Américains, en quoi elle se trompe comme en -beaucoup d’autres choses... - -Les «remarquables» de Mᵐᵉ F... sont presque tous des étrangers du genre -philosophico-révolutionnaire; des gens, qui ne sont pas particulièrement -bien vus chez eux, et qui préfèrent être remarquables et remarqués à -quelques centaines de lieues de leur pays. - -Ceux de Mᵐᵉ G... sont principalement des musiciens. «--_Croyez-moi, -madame, dit-elle, il n’y a que lui pour toucher le piano... Vous n’avez -pas encore entendu Mˡˡᵉ Z..., quelle voix superbe!... Elle fera, j’en -suis sûre, une fortune immense à Londres._» - -Les connaissances de Mᵐᵉ H... ne sont pas «remarquables» pour une chose -spéciale à chacune d’elles, mais pour être en toutes choses exactement -opposées les unes aux autres. Elle aime entendre dire: _Les soirées -antithestique[D] de Mᵐᵉ H_.., et elle éprouve un plaisir particulier à -voir assis côte à côte sous le manteau de sa cheminée, des gens qui se -tireraient peut-être des coups de pistolet s’ils se rencontraient autre -part. C’est là une manière bizarre d’arranger une réunion sociable; mais -ses _soirées_ sont de très amusantes _soirées_ à cause de cela. - -Les amis de Mᵐᵉ J... sont «distingués» et non pas «remarquables». J’ai -rencontré dans sa maison un nombre extraordinaire de gens distingués. - -Mais je ne vous fatiguerai pas en allant jusqu’à la fin de l’alphabet... - - - - -XVII - -EXCURSION AU LUXEMBOURG.--LES FEMMES N’ENTRENT PAS AU PROCÈS -MONSTRE.--GEORGE SAND EN HOMME.--COSTUME RÉPUBLICAIN.--LE QUAI -VOLTAIRE.--INSCRIPTIONS MURALES.--COMMENT LE MARÉCHAL LOBAU DISPERSE LES -ÉMEUTES.--UNE MANIFESTATION. - - -Depuis que le Procès a commencé au Luxembourg, nous avons l’intention -d’aller jeter un coup d’œil sur le campement établi dans le jardin, sur -l’appareil militaire déployé autour du palais, et, en un mot, sur tout -ce qu’il peut être permis à des yeux féminins de voir d’un lieu si -intéressant en ce moment par les affaires importantes qui s’y traitent. - -J’ai donc fait tout ce que j’ai pu pour - -[Illustration: UNE FEMME EN COSTUME MASCULIN «PASSONS VITE!» - -(Par Gavarni) (Bibl. nat.)] - -obtenir l’autorisation d’entrer à la Chambre pendant qu’elle siège, et -de très aimables amis m’ont aidée; mais en vain: on n’admet aucune dame. -Si les regrets féminins ont été augmentés ou diminués par les récits -quotidiens qui sont publiés sur la conduite abominable des prisonniers, -je ne m’aventurerai pas à vous le dire. _C’est égal_, nous ne pouvons -entrer, que nous le désirions ou non. On dit que, dans une des tribunes -réservées au public, on a vu un jeune garçon rajuster ses boucles avec -une petite main blanche; et on dit, aussi, que ce garçon s’appelait -George S..d; mais j’ai entendu déclarer partout que seuls pénétraient -dans les limites proscrites ceux qui jouissaient de la prérogative -d’_une barbe au menton_. - -[Illustration: GEORGE SAND EN HOMME - -(Par Calamatta) (Bibl. nat.)] - -Notre modeste projet de regarder les murs qui contiennent les rebelles -tapageurs et leurs juges patients s’accomplit facilement, non sans nous -procurer beaucoup d’amusement. - -Deux aimables Français nous accompagnaient, qui avaient promis de nous -expliquer les signes et les symboles qui pourraient tomber sous nos yeux -sans que nous les comprissions. La matinée étant délicieuse, nous nous -rendîmes à pied à l’endroit de notre destination et nous nous promîmes -de nous reposer au retour en nous faisant cahoter dans un _fiacre_. - -Notre route traversait le jardin des Tuileries, cette raison acheva de -nous décider, et, comme d’habitude, nous nous accordâmes de passer une -délicieuse demi-heure assises sous les arbres... - -Trois jeunes gens suivaient l’allée où nous nous installâmes, absorbés -en apparence par quelque affaire de terrible importance. En vérité, ils -avaient l’air de caricatures animées et n’étaient rien d’autre. - -C’étaient des républicains. On voit constamment de semblables -personnages se pavaner sur les boulevards, ou flâner, comme ceux que -nous voyions, dans les Tuileries, ou rôder en groupes sinistres dans le -bois de Boulogne, chacun se croyant le front d’un Brutus et le cœur d’un -Caton. Où et à quelque heure que vous les voyiez, leur aspect ne trompe -jamais; il n’est pas à Paris un enfant de dix ans qui ne puisse dire en -les apercevant: Ce sont des républicains. J’ai vu dans plusieurs -magasins d’estampes, une explication des symboles de leur toilette qui -permettrait au plus ignorant de les reconnaître. Le plus important est -le chapeau, qui formerait un cône parfait si le fond en était seulement -plus élevé de quelques pouces; l’ombre de Cromwell peut se glorifier en -voyant combien de mauvaises têtes imitent encore sa coiffure. Ensuite -viennent les longs cheveux emmêlés, qui pendent salement sous le -chapeau. Le cou est nu, au moins de linge; mais une profusion de cheveux -remplace celui-ci. Le gilet, comme le chapeau, porte un nom immortel: -«_gilet à la Robespierre_,» telle est sa terrible appellation; et la -dimension de ses revers augmente ou diminue selon la grandeur des -principes de celui qui les porte. _Au reste_, un air farouche et sauvage -est tout à fait nécessaire pour achever l’extérieur d’un républicain à -Paris en 1835. - -[Illustration: LE JARDIN DU LUXEMBOURG - -(Collection J. B.)] - -Quelles grimaces j’ai vu défigurer le visage de ceux qui portent ce -déguisement! Les uns roulent des yeux et froncent les sourcils comme -s’ils voulaient intimider l’univers entier; d’autres fixent leurs -sombres regards vers la terre, absorbés dans une effrayante méditation; -pendant que d’autres, tristement appuyés à une statue ou un arbre, -jettent des regards terribles, qui pourraient être interprétés dans le -langage des sorcières de Macbeth. - - «Nous devons, nous voulons--nous devons, nous voulons avoir du sang - davantage encore--et devenir pires, et devenir pires.» - -Les trois jeunes hommes qui passaient près de nous étaient ainsi -faits... - -Nous poursuivîmes notre promenade, et, ayant traversé le Pont Royal, -nous longeâmes le quai Voltaire, pour éviter la rue du Bac; nous étions -tous d’avis que cette rue, dont Mᵐᵉ de Staël parle si tendrement à -distance, est loin d’être agréable de près. - -Si ce n’était l’antipathie naturelle des Anglais pour la flânerie devant -les vitrines, la promenade le long du quai Voltaire pourrait occuper une -matinée entière. Depuis le premier étalage de «gens remarquables» à cinq -sous pièce--et il y a des têtes parmi eux qui vaudraient d’être -étudiées,--depuis cette galerie de gloires à cinq sous jusqu’à l’entrée -de la rue de Seine, c’est une suite ininterrompue de boutiques: livres -vieux et neufs, riches, rares ou sans valeur; gravures pouvant être -classées de même; _articles d’occasion_ de toutes sortes; et, par-dessus -tout, de véritables musées de sculptures et de dorures, de chaises -extraordinaires, de chandeliers effrayants, de pendules grotesques, et -de tous les ornements sans nom que l’on ait pu trouver. C’est ici que -l’opulent amateur du style massif de Louis XV entre avec une lourde -bourse, de là qu’il repart avec une bourse légère. L’actuelle famille -royale de France aime, dit-on, ce style princier mais lourd; et l’on -voit souvent les voitures royales s’arrêter à la porte de ces magasins, -si hétérogènes par leur contenu qu’on pourrait leur donner toute sorte -de noms, sauf celui de _magasins de nouveautés_, et qui, au premier coup -d’œil, ont vraiment l’air de boutiques de prêteurs sur gages... - -En arrivant dans le _quartier Latin_, nous nous amusâmes à raisonner sur -cette inclination des très jeunes hommes, qui sont encore soumis à la -contrainte de leurs parents ou de leurs maîtres, à ruiner et détruire -tout ce qui affirme l’autorité ou la discipline. Les murs abondent en -inscriptions de ce genre: «_A bas Philippe!_» «_Les Pairs sont des -assassins!_» «_Vive la République!_» et ainsi de suite. Les poires de -toutes dimensions et de toutes formes, avec des traits pour le nez, les -yeux et la bouche, sont nombreuses, et tout cela dénote le mépris de la -jeunesse étudiante pour le monarque régnant. Un signe évident de cette -haine de l’autorité, ce fut, il y a quelques jours, la manifestation de -quatre ou cinq cents de ces jeunes hommes déréglés qui escortèrent avec -des cris et des huées M. Royer-Collard, professeur nouvellement nommé -par le gouvernement à la Faculté de médecine, depuis l’Ecole jusque chez -lui, rue de Provence. - -En pareil cas, ce gouvernement ou un autre devrait suivre l’exemple -donné par le général Lobau. L’anecdote est généralement connue; -peut-être, l’avez-vous déjà entendue? Mais je préfère que vous -l’écoutiez une seconde fois, plutôt que de risquer que vous ne -l’entendiez pas. - -Une partie des _jeunes gens de Paris_, qui s’exercent à faire de petites -émeutes républicaines, s’était assemblée en nombre considérable sur la -place Vendôme. Les tambours battirent, le commandant fut prévenu et -arriva. Les jeunes mécontents serrèrent leurs rangs, prirent en main -leurs couteaux de poche et leurs cannes, et s’apprêtèrent à résister. On -vit le général dépêcher un aide de camp, et quelques moments anxieux -passèrent; enfin quelque chose qui semblait effrayant comme un engin -militaire parut, s’avançant par la rue de la Paix. Etait-ce un canon?... -Une foule de soldats en casques entouraient ce terrible objet, le firent -tourner avec une précision militaire et l’approchèrent de l’endroit où -les séditieux formaient leur phalange la plus épaisse. Un commandement -fut donné, et en un instant la foule entière se vit inondée d’eau. - -Beaucoup, parmi ceux qui virent la déroute et la fuite précipitée des -héros que poursuivaient avec leurs tuyaux les _pompiers_ amusés, -déclarent que jamais aucune manœuvre militaire n’avait encore produit -une retraite aussi rapide. Je découvre dans ce procédé de la garde -nationale un indice frappant du mépris tranquille que sentent ces -puissants gardiens du pouvoir présent pour leurs ennemis républicains. - -Ayant atteint le Luxembourg et obtenu de pénétrer dans les jardins, nous -nous arrêtâmes encore pour contempler une scène, non seulement tout à -fait nouvelle, mais aussi très singulière pour ceux qui étaient -accoutumés à l’aspect ordinaire du lieu. - -Au milieu des lilas et des roses un campement de petites tentes blanches -offrait son air martial. Des armes, des tambours, et toutes sortes -d’objets militaires apparaissaient çà et là; tandis que des troupiers -flânant, fumant, lisant, achevaient de donner à la scène une apparence -inaccoutumée... - -[Illustration: «CE SOIR A LA PORTE SAINT-MARTIN!--J’Y SERAI!» - -(Grav. de A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. -Trollope)] - -Il semble que, depuis le commencement des jugements, le principal devoir -des gendarmes--(je vous demande pardon, je voulais dire: de la garde de -Paris)--soit d’empêcher tout rassemblement de gens conversant et -bavardant dans les cours et les jardins du Luxembourg. Aussitôt qu’on -voit deux ou trois personnes stationnant ensemble un sergent de ville -s’approche et prononce sur un ton de commandement: «--_Circulez -messieurs! Circulez, s’il vous plaît!_» La raison de cette précaution -est que, tous les soirs, à la porte Saint-Martin, des _jeunes gens_ se -rassemblent pour faire un vain tapage sans aucune signification, mais -dont l’écho, répercuté de rue en rue, arrive à prendre l’importance -d’une _émeute_. Nous sommes présentement tellement habitués à ces -insignifiantes émeutes, que nous n’y attachons pas plus d’importance que -le général Lobau lui-même; néanmoins, on juge convenable de prévenir -tout rassemblement à proximité du Luxembourg, de peur que la dame aux -cent voix qui grossit les huées de quelques ouvriers paresseux jusqu’à -en faire une émeute, ne propage à travers la France la nouvelle que le -Luxembourg est assiégé par le peuple. Le tapage que nous entendîmes -était occasionné par le rassemblement d’une douzaine de personnes; un -agent était au milieu du groupe et nous entendîmes parler -d’_arrestation_. En moins de cinq minutes, cependant, tout était calme; -mais nous remarquâmes des figures si pittoresques dans leur -républicanisme, que nous reprîmes nos sièges pour en faire un croquis, -tout en nous amusant à imaginer quelles pouvaient être les sinistres -paroles qu’ils échangeaient entre eux avec tant de circonspection. M. de -L. nous assura que, sans aucun doute, ils se disaient: - -«_Ce soir, à la porte Saint-Martin!_» Réponse: «_J’y serai..._» - - - - -XVIII - -LIBERTÉ FRANÇAISE DE PROPOS.--«L’ODEUR DU CONTINENT.»--MALPROPRETÉ ET -LUXE.--L’EAU NON INSTALLÉE DANS LES MAISONS.--DÉLICATESSE ANGLAISE.--SES -CAUSES. - - -Parmi les usages français qui nous frappent par leur contraste avec les -nôtres, je note d’abord la liberté stupéfiante avec laquelle, ici, et -même dans la bonne société, on parle d’une foule de choses auxquelles on -n’oserait faire la plus légère allusion chez nous, fût-ce dans les plus -modestes classes. Il semble que l’opinion de Martine ne lui soit point -du tout particulière, et que les Français pensent généralement avec elle -que: - - _Quand on se fait entendre, on parle toujours bien._ - -Il est impossible de ne pas admettre que la France manque de raffinement -à ce point de vue, si on la compare à l’Angleterre. Aucun Anglais, je -crois, n’est jamais revenu de Paris sans l’affirmer; et malgré la -gallomanie qui règne chez nous, tout le monde reconnaît que, pour -saisissantes que soient l’élégance et la grâce des plus hautes classes -françaises, il leur manque encore cette délicatesse raffinée, si -hautement estimée à tous les rangs de notre société, même les plus -vulgaires. Les Français voient des choses et supportent des -désagréments, qui nous feraient perdre l’esprit en juillet et nous -pendre en novembre... - -Il fut certainement un temps où l’usage voulut en Angleterre comme il le -veut aujourd’hui en France, que l’on nommât les choses, pour grossières -qu’elles fussent, «par leur véritable nom»; on en peut trouver la preuve -jusque dans les sermons et à plus forte raison dans les traités, les -essais, les poèmes, les romans et le théâtre. - -Si nous voulions nous former une opinion sur le ton de la conversation -en Angleterre, il y a un siècle, d’après le langage des comédies écrites -et jouées à cette époque, nous constaterions que notre pays était alors -plus éloigné encore du raffinement dont nous nous glorifions -aujourd’hui, que nos voisins français ne le sont présentement. - -Je ne fais pas allusion ici à l’immoralité, ou à un cynique aveu de -l’immoralité; mais à une sorte de grossièreté qui peut être compatible -avec la vertu, comme son absence n’est malheureusement pas une garantie -contre le vice. - -Si nous nous sommes corrigés de cela, sauf erreur, c’est bien plutôt -grâce à l’opulence de l’Angleterre qu’à la sévérité de sa vertu. Vous -direz, peut-être, que je m’éloigne à une immense distance de mon point -de départ; mais je ne le crois pas: en France comme en Angleterre, je -trouve des raisons nombreuses pour penser que je suis dans le vrai en -attribuant moins cette différence à la disposition naturelle et au -caractère propre des deux nations, qu’aux facilités accidentelles de -progrès rencontrées par l’une et non par l’autre. - -Il serait facile d’établir, à l’aide des divers ouvrages littéraires -dont je viens de parler, que la délicatesse du goût en Angleterre s’est -développée graduellement, en proportion de l’accroissement de la -richesse et du soin que l’on y a pris d’éloigner de la vue tout ce qui -peut choquer les sens. - -Quand nous cessons d’entendre, de voir et de sentir les choses qui sont -désagréables, il est naturel que nous cessions d’en parler; et il est, -je crois, certain que l’Anglais prend plus de peine que tout autre -peuple au monde pour que les sens--qui conduisent les impressions du -corps à l’âme--apportent à l’esprit le moins de connaissance possible -des choses désagréables. Tout le continent d’Europe (excepté une partie -de la Hollande, qui montre à beaucoup de points de vue une ressemblance -fraternelle avec nous) peut être cité comme inférieur à l’Angleterre -sous ce rapport. Je me souviens de m’être beaucoup amusée l’an dernier, -en débarquant à Calais, de la réponse faite par un vieux voyageur à un -novice qui faisait son premier voyage. - -«Quelle affreuse odeur! dit l’étranger non initié, cachant son nez dans -son mouchoir. - ---C’est l’odeur du continent, monsieur, répondit l’homme expérimenté.» -Et c’était vrai. - -Il y a des détails à ce sujet sur lesquels il est impossible de -s’appesantir et qui malheureusement n’exigent pas de plume pour attirer -l’attention. Ceux-là, s’il était possible, je les noierais volontiers -plus encore dans l’ombre qu’ils n’y sont. Mais il est des faits, -provenant de la pauvreté comparative du peuple, qui tendent à prouver -par suite de l’enchaînement nécessaire des choses, ce manque de -raffinement dont je parle. - -[Illustration] - -Examinez la disposition intérieure d’une maison de Paris habitée par des -gens de la classe moyenne, et comparez-la avec celle d’une maison de -Londres aménagée pour des habitants du même rang. On trouvera à -profusion dans un appartement parisien tous les articles d’ornementation -et de décoration que l’on peut acquérir _à bon marché_. Miroirs, -tentures de soie, moulures d’or sous toutes les formes, vases de Chine, -lampes d’albâtre, et pendules--sur lesquelles le temps qui passe est -marqué avec tant de grâce qu’on oublie qu’il ne reviendra pas,--tout -cela se voit en abondance, et la dixième partie de ce que l’on considère -comme nécessaire à Paris pour meubler un appartement ordinaire, -suffirait à une jolie dame de Londres pour être enviée par ses voisines. - -Mais après avoir admiré toutes ces élégances et leur joli arrangement, -passons et entrons dans les chambres à coucher--non, entrons dans la -cuisine, ou bien vous jugeriez mal la véritable différence des deux -habitations. - -A Londres, l’eau monte jusqu’au second étage, et souvent jusqu’au -troisième, et on la trouve en abondance, sans que les domestiques aient -plus de peine pour se la procurer que s’ils la tiraient d’une fontaine à -thé. Dans une des cuisines de chaque maison, généralement dans deux, -souvent dans trois, on trouve la même disposition. Au contraire, si l’on -songe qu’à Paris chaque famille reçoit ce précieux don de la nature par -deux seaux à la fois, que monte péniblement un porteur en _sabots_, en -passant souvent par le même escalier qui conduit au salon, il est -difficile de supposer qu’on y dépense aussi facilement et aussi -libéralement cette eau que chez nous. - -On peut opposer à cette remarque, il est vrai, avec assez de raison, le -bas prix et la facilité d’accès des bains publics. Mais, en admettant -que les ablutions personnelles, faites de la sorte, puissent suffire aux -personnes qui ne regardent pas comme indispensable de trouver toutes -leurs aises à leur domicile, encore ce manque d’eau est-il un obstacle à -cette absolue propreté dans toutes les parties des maisons que nous -considérons comme nécessaire à notre confort. - -J’admire beaucoup l’église de la Madeleine, mais je trouve que la ville -de Paris aurait eu infiniment plus de profit à employer les sommes qu’a -coûtées cet imposant monument à construire des conduits destinés à -alimenter d’eau les habitations privées. - -D’ailleurs, si grands que soient les inconvénients résultant de la -rareté d’eau dans les chambres et les cuisines, il est une autre -imperfection bien plus grande et plus grave par ses conséquences. -L’absence de puisards et d’égouts est le vice de toutes les villes de -France; et c’est là un terrible défaut. Ce peuple qui, dès l’enfance, se -voit obligé d’accoutumer ses sens et de les soumettre aux incommodités -provenant de cela, ce peuple-là aurait-il moins de raffinement que nous -dans ses pensées et dans ses paroles, ce ne serait que naturel et -inévitable. Ainsi, comme vous voyez, je reviens à mon texte tel un -prédicateur; et j’ai expliqué, je crois, suffisamment, comment j’avais -raison de prétendre tout à l’heure que les indélicatesses qui si souvent -nous offensent en France ne viennent pas d’une grossièreté d’esprit -naturelle, mais sont le résultat inévitable de circonstances qui -changeront sans aucun doute à mesure que s’accroîtra la prospérité du -pays et que son peuple se familiarisera davantage avec les mœurs de -l’Angleterre. - -[Illustration: «CAUSERIE» - -(Par Gavarni) (Bibl. nat.)] - -Cet éloignement de toutes les choses qui peuvent choquer les sens, cette -élévation que procure à l’intelligence l’absence de tout ce qui pourrait -évoquer une sensation pénible, est probablement le dernier point auquel -parviendront jamais les efforts que fait l’homme pour embellir son -existence. - -Le plaisir et l’amusement nous ont demandé moins de travail assidu que -ce soin scrupuleux d’éviter tout ce qui est importun; et il se pourrait -que, de même que nous avons dépassé toutes les nations modernes dans ce -tendre soin de nous-mêmes, nous soyons aussi les premiers à tomber du -haut de notre délicatesse dans ce gouffre de scrupules qui a englouti la -vieille Grèce et Rome. Est-ce ainsi qu’il faut interpréter le bill de la -Réforme et les autres horribles lois de ce genre? - -Quant à cette autre espèce de raffinement qui, celle-là, regarde -l’intelligence et qui, si elle ne saute pas aux yeux tout d’abord, est -plus importante dans ses effets que celle qui a seulement rapport aux -usages, il est moins aisé d’en parler avec assurance. La France et -l’Angleterre ont l’une et l’autre une si longue liste de noms éminents à -citer pour prouver que chacune d’elles a contribué plus que l’autre au -progrès littéraire, que la seule façon de résoudre la question de savoir -laquelle occupe le plus haut rang, c’est de reconnaître que chaque pays -a raison de préférer ce qu’il a produit. Malheureusement, en ce moment, -ni l’un ni l’autre ne peut avoir grande raison de se glorifier. Ce qui -est bien est accablé et étouffé par ce qui est mal. Grâce à la liberté -de la presse, il a paru depuis quelques années tant d’immondices, que je -ne sais si la lecture de ce qui se publie est en général plus dangereuse -pour la jeunesse en Angleterre ou en France. - -Il est certain, je crois, que l’école de Hugo a mêlé du ridicule au mal, -et il n’est pas impossible que cela agisse comme un antidote au poison. -C’est une forme de mystification qui passera de mode aussi vite que les -pilules de Morrison. Nous n’avons rien dans notre littérature d’aussi -faible que cela; mais je crains bien, au point de vue du bonheur de -notre pays, que nous ayons quelque chose de plus profondément dangereux. - -Quant à déterminer ce qui est moral et ce qui ne l’est pas, cela semble -simple à première vue, et au fond c’est très embarrassant. En ouvrant un -volume de _Adèle et Théodore_, l’autre jour,--ouvrage écrit spécialement -_sur l’éducation_, et par un auteur que nous devons croire animé -d’intentions honnêtes et parlant avec sincérité,--je tombai sur ce -passage: - -_Je ne connais que trois romans véritablement moraux: Clarisse, le plus -beau de tous; Grandison, et Paméla. Ma fille les lira en anglais -lorsqu’elle aura dix-huit ans._ - -Je passerais encore sur le vénérable Grandison, bien qu’il ne soit -nullement _sans tache_; mais qu’une mère parle de laisser sa fille de -_dix-huit ans_, lire les autres, c’est pour moi un mystère difficile à -comprendre, surtout dans un pays où les jeunes filles sont protégées et -préservées de toute espèce de mal avec la plus incessante et la plus -scrupuleuse vigilance. Je pense que Mᵐᵉ de Genlis aura seulement -considéré l’objet et le but moral de ces ouvrages, qui sont bons, sans -remarquer combien peut être mauvaise la grossièreté révoltante avec -laquelle sont écrits quelques-uns de leurs plus puissants passages. Mais -c’est un jugement osé et dangereux que celui-là quand il s’agit des -études d’une jeune personne. - -Je pense que nous pouvons trouver les symptômes du sentiment qui dicte -un tel jugement, dans le ton de satire mordante avec lequel Molière -attaque ceux qui prétendent bannir ce qui peut _faire insulte à la -pudeur des femmes_. - -Prêter à Philaminte les propos qu’il lui prête, fait rire quoi qu’on en -ait; mais, chez nous, Sheridan lui-même n’aurait pas osé plaisanter sur -ce sujet. - - _Mais le plus beau projet de notre Académie,_ - _Une entreprise noble et dont je suis ravie,_ - _Un dessein plein de gloire et qui sera vanté,_ - _Chez tous les beaux esprits de la postérité,_ - _C’est le retranchement de ces syllabes sales_ - _Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales;_ - _Ces jouets éternels des sots de tous les temps,_ - _Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants;_ - _Ces sources d’un amas d’équivoques infâmes_ - _Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes._ - -Une telle académie pourrait être, certainement, une institution très -comique; mais les devoirs qu’elle aurait à accomplir, ne rendraient pas -les fauteuils de ses membres _des sinécures en France_. - - - - -XIX - -LE DIMANCHE A PARIS.--LE PLAISIR EN FAMILLE.--GAIETÉ NATURELLE.--LES -POLYTECHNICIENS S’APPLIQUENT A RESSEMBLER A NAPOLÉON.--UN DIMANCHE AUX -TUILERIES. - - -A Paris, le dimanche est un jour délicieux, plus que dans tous les -autres pays que j’ai visités, à part Francfort. La joie est universelle -et néanmoins très familiale, et, si je formais mon idée sur le caractère -français d’après les scènes que j’ai vues le dimanche et non d’après les -livres et les journaux, je dirais que le trait le plus marquant en est -l’affection conjugale et paternelle. - -Il est rare de voir un homme ou une femme en âge d’être mariés et -d’avoir des enfants, sans que l’un ou l’autre soit accompagné de son -époux et de sa petite famille. - -C’est en famille qu’ils boivent une bouteille de vin léger; ce qui fait -le plaisir de l’un le fait aussi de l’autre; et que l’on ait ce jour-là -peu ou beaucoup à dépenser pour s’amuser, l’homme et la femme en -profiteront également. - -J’ai visité beaucoup d’églises pendant les messes du matin, dans -différents quartiers de la ville, et je les ai trouvées toutes remplies -de monde; et bien que je n’aie jamais remarqué aucun exemple de cette -dévotion si fréquente dans les églises de Belgique où les bras -douloureusement étendus font songer aux solennités hindoues, j’ai vu -partout l’apparence de l’attention la plus pieuse et la plus sincère. - -Une fois la grand’messe dite, le peuple se répand dans toutes les -parties de la ville, non point tant pour chercher des distractions que -pour en rencontrer. Et l’on est assuré d’en trouver; car on ne saurait -faire dix pas dans aucune direction sans rencontrer un divertissement -quelconque. - -[Illustration: LE DIMANCHE AUX TUILERIES - -(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)] - -Rien ne me plaît autant que la vue d’un peuple nombreux dans ses -réjouissances. Quand il s’assemble pour faire de la politique, je -confesse que je n’ai pas grand amour ni admiration pour lui; mais quand -il est joyeux, surtout quand les femmes et les enfants participent à la -joie générale, le spectacle me paraît délicieux; et où pourrait-il -l’être plus qu’à Paris? La nature des habitants, le climat, la forme et -la disposition de la ville, tout favorise les plaisirs. C’est en plein -air, sous la voûte du ciel bleu, devant des milliers d’yeux que les -Parisiens aiment à s’amuser et à se chauffer au soleil. L’atmosphère -claire et brillante de leur ville semble faite exprès pour cela; et -quiconque traverse les boulevards, les quais, les jardins de Paris -s’apercevra certainement combien leurs espaces étaient nécessaires aux -citoyens pour s’assembler à leur aise. - -Les jeunes hommes de l’Ecole Polytechnique font sensation le dimanche à -Paris; ils n’ont la liberté de sortir dans la ville que les _jours de -fête_; mais ces jours-là, dans les rues et dans les promenades -publiques, on peut croiser à chaque pas de jeunes Napoléons. - -[Illustration: (E. Lami del.) (Collection J. B.)] - -Il est très étonnant de constater qu’un principe ou un sentiment -puissant, commun à un corps nombreux, peut avoir pour résultat de rendre -extérieurement semblables les membres de ce corps, que la nature avait -faits pourtant aussi dissemblables que possible. Bien que le plus âgé de -ces jeunes Polytechniciens ne puisse guère être né avant les jours où -Napoléon quitta la France pour toujours, il n’y a pas un seul d’entre -eux qui ne rappelle plus ou moins l’aspect et la figure bien connus de -l’Empereur. Qu’ils soient petits, qu’ils soient grands, qu’ils soient -gras, qu’ils soient maigres, c’est tout de même. Pour avoir étudié -évidemment leur modèle adoré sur les peintures, les gravures, les -marbres, les bronzes et les vases de Chine, ils ont tous quelque chose -qui approche de son regard et de son aspect, lesquels ne ressemblaient -en rien à ceux du commun des Français, avant que le tyran le plus -populaire qu’on ait jamais vu les eût rendus aussi familiers à tous les -yeux que le soleil lui-même. - -Il est certain que l’art du tailleur contribue beaucoup à donner une -similitude extérieure à deux personnes; mais il ne peut donner toute -cette ressemblance d’un élève de Polytechnique avec l’homme -extraordinaire dont le nom, si longtemps après son exil et sa mort, est -encore certainement celui que l’on prononce avec le plus d’émotion en -France. La période qui s’est écoulée depuis sa chute a été importante et -pleine d’événements importants pour l’humanité; pourtant sa mémoire est -aussi vivante parmi eux que si c’était hier qu’il fût rentré dans les -Tuileries, triomphant, après une de ses cent victoires... - -Vous devez être lasse de m’entendre parler du jardin des Tuileries; mais -je ne puis en sortir, surtout quand je décris le dimanche à Paris, car -c’est là que se donnent rendez-vous les plus jolis groupes: on peut y -lire l’histoire du jour entier. Aussitôt que les portes sont ouvertes, -on voit des hommes et des femmes, en déshabille plus convenable -qu’élégant, les traverser en tous sens pour gagner la sortie donnant sur -le quai et de là _les Bains Vigier_. Ensuite arrivent les habitués -d’après déjeuner; et ceux-là sont ravissants. D’élégantes jeunes mères -en demi-toilettes accompagnent leurs _bonnes_ et les gentilles créatures -confiées à ces dernières, et elles regardent pendant une heure les -gambades que la présence de la _chère maman_ rend sept fois plus gaies -que de coutume. - -J’ai observé cela plusieurs fois avec beaucoup d’intérêt: souvent la -jeune mère essaie de lire, mais elle n’y réussit pas plus de trois -quarts de minute de suite; alors elle renonce, et, mettant le livre sur -ses genoux, elle répond complaisamment à toutes les questions enfantines -qui lui sont posées, tout en contemplant, avec une expression souriante -d’heureuse maternité, chaque mouvement et chaque grimace de la charmante -miniature où elle se revoit elle-même, et peut-être quelqu’un de plus -cher encore. - -De dix heures à une heure, les jardins fourmillent d’enfants et de -bonnes; et qu’ils sont jolis et amusants, avec leurs robes toutes de -fantaisie et leurs volontés de bébés! Arrive l’heure du dîner: les -nourrices et les enfants s’en vont; et s’il était possible que pendant -une heure un jardin de Paris restât vide, ce serait durant celle-là. - -Le décor change par l’arrivée des plus beaux chapeaux, roses, blancs, -verts, bleus. Les plumes flottent et les fleurs aux couleurs fraîches -s’étalent. De joyeux vivants débouchent des rues de Castiglione et de -Rivoli; des voitures déposent à tout instant leurs joyeuses charges dans -les jardins. Deux, trois rangées de chaises sont occupées peu à peu sur -le bord de chaque promenade, tandis que l’espace libre du milieu est -plein d’une masse mouvante de flâneurs heureux. - -La scène dure jusqu’à cinq heures; la foule élégante se retire alors, et -une autre, peut-être moins gracieuse, mais plus animée, la remplace. Les -bonnets succèdent aux chapeaux; et des rires ininterrompus, éclatants de -jeunesse et de gaieté, remplacent les murmures galants, les silencieux -sourires, et toutes ces façons qu’ont les personnes bien élevées -d’échanger leurs pensées en troublant aussi peu que possible l’air qui -les entoure. - -De ce moment jusqu’à la nuit, la foule va augmentant sans cesse; et qui -ne saurait que chaque théâtre, chaque guinguette, chaque boulevard, -chaque café dans Paris est à cette heure plein à suffoquer, serait tenté -de croire que la population entière se réunit sous les fenêtres du roi. - -Pour la bonne société, le dimanche soir à Paris est exactement semblable -à tous les autres jours. Il y a le même nombre de _soirées_, sans plus, -le même nombre de dîners; on joue aux cartes, on danse, on fait de la -musique, on va à l’Opéra, ni plus ni moins qu’en semaine; pourtant les -autres théâtres sont laissés aux _endimanchés_. - -[Illustration] - - - - -XX - -Mᵐᵉ RÉCAMIER.--SES MATINÉES.--PORTRAIT DE CORINNE, PAR GÉRARD.--PORTRAIT -EN MINIATURE DE Mᵐᵉ DE STAËL.--M. DE CHATEAUBRIAND.--LES ÉTRANGERS -PEUVENT-ILS COMPRENDRE TOUTES LES FINESSES DE LA LANGUE -FRANÇAISE?--NÉCESSITÉ DE PARLER FRANÇAIS. - - -Parmi toutes les dames dont j’ai fait la connaissance à Paris, celle qui -me paraît le type le plus parfait de la Française élégante est Mᵐᵉ -Récamier,--cette même Mᵐᵉ Récamier que (je ne dirai pas combien il y a -d’années) je me souviens d’avoir vue faire dans Londres l’admiration de -tous. Chose surprenante! elle la fait encore. La première fois que je la -vis, c’était en public; elle m’avait été désignée comme la plus jolie -femme d’Europe; mais à présent que j’ai le plaisir de la connaître, je -comprends, beaucoup mieux que vous ne le pouvez faire, vous qui ne la -connaissez que par la réputation de sa beauté, pourquoi et comment des -agréments, généralement si passagers, se trouvent chez elle si durables. -Elle est véritablement le modèle de toutes les grâces. Tant par sa -personne que par ses façons, ses mouvements, sa manière de s’habiller, -sa voix, son langage, elle semble absolument parfaite; et je ne pense -pas qu’il serait possible d’imaginer une meilleure manière d’achever -l’éducation d’une jeune fille sous le rapport de la grâce, que de lui -donner la possibilité d’étudier chaque geste de Mᵐᵉ Récamier. - -Elle possède le monopole de tant de talents et d’attraits que ceux-ci et -ceux-là suffiraient, s’ils étaient partagés, dans les proportions -ordinaires, à faire une armée de femmes exquises. Je n’ai jamais -rencontré un Français qui ne reconnût que, bien que ses jolies -compatriotes soient charmantes par certains _agréments_ qui leur sont -très particuliers, les beautés sans défauts se trouvent en plus petit -nombre en France qu’en Angleterre; seulement, ajoutait-il: «_Quand une -Française se mêle d’être jolie, elle est furieusement jolie_.» Ce mot -est aussi vrai en fait que piquant par son expression: une belle -Française est peut-être la plus belle femme du monde. - -La parfaite beauté de Mᵐᵉ Récamier a fait d’elle jadis «une chose -merveilleuse»; et maintenant qu’elle a passé l’âge où la beauté est à -son apogée, elle est peut-être plus admirable encore, car je ne sais -réellement si elle a jamais excité plus d’admiration qu’aujourd’hui. -Elle est suivie, recherchée, regardée, écoutée, et qui plus est, aimée -et estimée par presque toute la première société de Paris, et l’on -trouve dans son cercle quelques-uns des noms les plus illustres de la -littérature française. - -Son entourage, aussi bien qu’elle, est délicieux, et c’est là un fait si -généralement reconnu qu’en ajoutant ma voix au jugement universel, je -montre peut-être autant de vanité que de gratitude pour le privilège -d’avoir été admise chez elle: mais personne, je pense, ayant la même -faveur, ne pourrait, en parlant de la bonne société de Paris, manquer de -citer le _salon_ de Mᵐᵉ Récamier. Elle arrive à communiquer le charme -qui la rend si remarquable même aux objets qui l’entourent, et tout est -chez elle d’une élégance achevée qui exerce une attraction irrésistible: -je suis souvent entrée dans des salons assez vastes pour contenir toute -une suite d’appartements, et je les ai trouvés infiniment moins -frappants avec toute leur richesse que le joli petit salon de l’Abbaye -aux Bois. - -[Illustration: MADAME RÉCAMIER - -(D’après le médaillon de David) (Coll. J. Boulenger)] - -Les riches draperies de soie blanche, la teinte délicate du bleu qui se -marie au blanc dans toute la pièce, les miroirs, les fleurs, tout cela -donne à l’appartement un air qui s’harmonise merveilleusement à celui de -sa jolie habitante. Il faut penser que Mᵐᵉ Récamier était pour toujours -_vouée au blanc_, car aucune draperie ne tombe autour d’elle qui ne soit -d’une blancheur de neige, et vraiment le mélange d’une autre couleur -semblerait comme une profanation à la délicatesse exquise de son -apparence. - -Dans la journée, Mᵐᵉ Récamier admet de 4 heures à 6 heures un nombre -limité de personnes, dont les noms sont donnés au domestique qui attend -dans l’antichambre. C’est là que j’eus le plaisir d’être présentée à M. -de Chateaubriand et la satisfaction de le rencontrer souvent ensuite, -satisfaction que je n’oublierai jamais, et pour laquelle j’aurais -sacrifié bien volontiers la moitié des belles choses qui récompensent de -l’effort d’un voyage à Paris. - -Le cercle qu’elle reçoit ainsi l’après-midi est toujours limité et la -conversation y est toujours générale. La première fois que moi et mes -filles y allâmes, nous ne trouvâmes que deux dames et une demi-douzaine -de messieurs, dont M. de Chateaubriand. Une magnifique toile de Gérard, -hardiment et sublimement conçue, et exécutée dans la meilleure manière -du peintre, occupe tout un côté de l’élégant petit _salon_. Le sujet du -tableau est Corinne dans un moment d’exaltation poétique, une lyre dans -la main et une couronne de lauriers sur la tête. Si les costumes de ceux -qui l’entourent n’étaient pas modernes, on pourrait prendre cette figure -pour Sapho: et jamais cet être passionné, ce martyr de l’amour ne fut -peint avec plus de grandeur, plus de sentiment poétique, ou plus -d’exquise grâce féminine. - -La vue de ce chef-d’œuvre fit tomber la conversation sur Mᵐᵉ de Staël. -Son intimité avec Mᵐᵉ Récamier est aussi connue que sa repartie -spirituelle à un malheureux monsieur qui, ayant réussi à se placer entre -elles deux, s’écria maladroitement: «_Me voilà entre l’esprit et la -beauté!_» A quoi il lui fut sur-le-champ répondu: «_Sans posséder ni -l’un ni l’autre._» - -Ma connaissance de cette liaison me poussa à profiter de l’occasion pour -demander à Mᵐᵉ Récamier si Mᵐᵉ de Staël avait eu l’intention de peindre -son propre caractère dans celui de Corinne. - -«Assurément, me répondit-elle, l’âme de Mᵐᵉ de Staël est entièrement -développée dans son portrait de Corinne.» Et se tournant vers la -peinture, elle ajouta: «Ces yeux sont les yeux de Mᵐᵉ de Staël.» - -Elle me montra une miniature représentant son amie dans tout l’éclat de -sa jeunesse, à un âge où véritablement Mᵐᵉ Récamier n’avait pu la -connaître. Les yeux avaient certainement la même beauté profonde, la -même expression inspirée, que celles que Gérard a données à Corinne. -Mais là s’arrête la ressemblance; les lèvres épaisses et le menton gras -et lourd de la véritable sibylle sont remplacés sur la toile par ce que -l’on peut rêver de plus joli dans une beauté féminine. - -L’aspect de la figure représentée sur la miniature indique le moment où -celle-ci fut peinte; et cela ne nous donne pas une idée favorable du -goût qui régnait à ce moment; car la tête surmontée de boucles à la -Brutus est placée sur des bras et sur un buste, aussi dépouillés de -toute draperie, mais plus rebondis que ceux de la Vénus de Médicis. - -[Illustration: L’ABBAYE AUX BOIS EN 1838 - -(Col. J. Boulenger)] - -Pendant que nous regardions tour à tour une peinture puis l’autre, et -que nous en parlions, je fus frappée du beau front, des yeux, de la voix -et du langage singulièrement gracieux et choisi d’un gentilhomme qui -était assis en face de moi, et prenait part à la conversation. - -Je fis remarquer à Mᵐᵉ Récamier que peu de héros de romans avaient eu -l’honneur d’être illustrés par une peinture comme celle de Gérard et -qu’elle devait avoir grand plaisir à posséder celle-là. - -«C’est vrai, me répondit-elle, mais ce n’est pas mon seul trésor en ce -genre;--je suis assez heureuse pour posséder le dessin original de -l’_Atala_, de Girodet, dont vous devez avoir vu souvent la gravure. -Permettez que je vous le montre.» - -Nous la suivîmes dans la salle à manger, où ce dessin si intéressant est -placé. «Vous ne connaissez pas M. de Chateaubriand?» dit-elle. Je -répondis que je n’avais pas ce plaisir. - -«C’est lui qui était assis en face de vous dans le salon.» - -Je la priai de me le présenter, ce qu’elle fit quand nous retournâmes -dans le salon. La conversation reprit et de la façon la plus agréable; -chacun s’y mêla. Lamartine, Casimir Delavigne, Dumas, Victor Hugo, et -quelques autres, furent passés en revue et jugés avec légèreté, mais -finesse et subtilité. Notre Byron, Scott, etc., suivirent; et il était -évident qu’ils avaient été lus et compris. Je demandai à M. de -Chateaubriand s’il avait connu lord Byron: il répondit: «_Non_», et -ajouta: «_Je l’avais précédé dans la vie, et malheureusement il m’a -précédé au tombeau_.» - -On débattit la question de savoir jusqu’à quel point un pays peut -apprécier la littérature d’un autre, et M. de Chateaubriand déclara -qu’une telle appréciation ne pouvait être nécessairement qu’imparfaite. -Ses remarques à ce sujet me parurent d’une vérité indiscutable, surtout -en ce qui concerne certaines tournures et certaines nuances dans -l’expression, dont la grâce subtile semble échapper dès qu’on tente de -les traduire dans une autre langue. Cependant je suppose que la majorité -des lecteurs anglais--ceux du moins qui comprennent le français--sont -plus _au fait_ de la littérature française que ne le pense M. de -Chateaubriand. - -L’habitude, tellement répandue parmi nous, d’apprendre la langue -française dès l’enfance, nous rend cette langue plus familière qu’on ne -le croit. M. de Chateaubriand doutait que nous pussions goûter Molière, -et il nommait La Fontaine comme étant hors de portée de la critique ou -de la jouissance de quiconque n’était pas Français jusqu’aux moelles. - -Je ne puis être de cet avis, bien que je ne sois pas surprise qu’une -telle idée existe. Tous les Anglais qui viennent à Paris sont obligés de -parler français, qu’ils en soient capables ou non. S’ils s’y refusent, -ils doivent perdre tout espoir de causer avec personne de quoi que ce -soit. Il suffit d’ailleurs de s’exprimer d’une manière satisfaisante, -car on ne peut réussir à parler une langue étrangère comme sa langue -nationale. Tout Français qui a coutume de rencontrer des Anglais dans la -société doit avoir les oreilles et la mémoire remplies de fausses -consonances, de faux accords, et de faux accents; faut-il s’étonner, -après cela, s’il pense que ceux qui écorchent une langue de la sorte ne -sauraient la comprendre? Toutefois pour plausible que semble cette -conclusion, elle ne me paraît pas absolument juste. Quel est celui parmi -les hellénistes les plus remarquables, qui serait capable de soutenir -une conversation familière en grec? Le cas est ici précisément le même; -car j’ai connu des personnes qui pouvaient goûter jusque dans leur -moindre finesse les beautés de la littérature française, et qui auraient -été probablement inintelligibles si elles avaient essayé de converser -dans ce langage durant cinq minutes de suite; tandis que, beaucoup -d’autres, s’ils ont eu quelque domestique ou une bonne française, -peuvent posséder une assez bonne prononciation et une grande facilité à -s’exprimer, mais seraient embarrassés de traduire avec une exactitude -scrupuleuse les passages les plus faciles de Rousseau. - -Une grande partie des Français instruits lit l’anglais, et semble -souvent comprendre tout à fait l’esprit de nos auteurs; mais il n’y a -pas en France une personne sur cinquante qui prononcerait un simple mot -de notre langage courant. Les Parisiens écoutent avec une gravité polie -et parfaitement imperturbable les bévues les plus comiques que -commettent les étrangers quand ils parlent français; mais ils ne -voudraient pas courir le risque d’en commettre de semblables... - -L’idée d’émettre une pensée, fût-ce la plus brillante et la plus élevée -qui se puisse former dans une tête humaine, en une langue ridiculement -incorrecte, leur inspirerait un sentiment de répugnance assez fort pour -rendre calme le plus animé, et silencieux le plus loquace de tous les -Français. - -Dans ce temps de relations intimes et suivies entre les deux pays, c’est -donc aux Anglais à faire abstraction de leur vanité s’ils veulent jouir -de la conversation; qu’ils s’embrouillent consciencieusement dans la -grammaire et dans l’accent pour avoir le véritable plaisir d’écouter en -retour une de ces phrases ciselées, une de ces tournures gracieuses, une -de ces épigrammes spirituelles, qui sont l’essence même du génie de la -conversation française... - -J’ai entendu plus d’une fois, durant les visites que je lui fis depuis, -Mᵐᵉ Récamier parler de l’amie illustre qu’elle a perdue. Rien ne m’a -jamais intéressée davantage que tout ce que cette charmante femme -racontait de Mᵐᵉ de Staël: chaque mot qu’elle prononçait semblait un -mélange de chagrin et de bonheur, d’enthousiasme et de regret. Il est -triste de songer qu’elle ne trouvera jamais une autre femme qui soit -capable de remplacer celle qui n’est plus. Elle semble le sentir, et -s’entoure de tout ce qui peut contribuer à garder présent à son souvenir -ce qui est à jamais disparu. - -[Illustration: UNE SOIRÉE - -(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)] - -L’original du portrait posthume de Mᵐᵉ de Staël par Gérard, que les -gravures, les vases de Sèvres même et les caisses à thé ont rendu si -familier à tous; la miniature dont j’ai déjà parlé; enfin la figure -inspirée de Corinne, où Mᵐᵉ Récamier trouve une ressemblance avec son -amie qui ne s’arrête pas aux traits, semblent être pour elle des objets -de vénération et d’amour... - - - - -XXI - -ÉMEUTE QUOTIDIENNE A LA PORTE SAINT-MARTIN.--INDULGENCE EXCESSIVE DU -GOUVERNEMENT.--COMMENT FAIRE CESSER LES DÉSORDRES. - - -Bien que Paris soit en réalité aussi tranquille qu’une grande cité peut -l’être, on continue à nous annoncer régulièrement chaque matin _qu’il y -avait une émeute hier soir à la porte Saint-Martin_. Mais je vous assure -que ce sont là passe-temps fort innocents; et quoique l’heure -mystérieuse qui doit toujours amener une révolution s’écoule rarement -sans quelques arrestations, les individus menés au poste sont toujours -mis en liberté le lendemain matin, car on s’est aperçu que ces juvéniles -agresseurs, qui ont rarement plus de vingt ans, sont aussi inoffensifs -qu’une troupe de grenouilles coassant sur les bancs de sable de la -Wabash. Néanmoins le récit continuellement répété de ces réunions -nocturnes inspira, il y a quelques soirs, à deux de nos amis l’envie -d’aller à cette célèbre porte Saint-Martin, dans l’espoir d’être témoins -d’une de ces charmantes petites émeutes. Mais en arrivant à l’endroit -fixé, ils trouvèrent tout parfaitement tranquille et plongé dans le -silence d’une nuit tranquille et bien surveillée. Quelques militaires -toutefois allaient et venaient près de là; et ce furent eux qui -apprirent à nos amis la cause d’un calme si inusité dans ce quartier de -la ville, devenu célèbre. - -«_Mais ne voyez-vous pas que l’eau tombe, messieurs?_ dit le garde -national qui stationnait là; _c’est bien assez pour refroidir le feu de -nos républicains. S’il fait beau demain soir, messieurs, nous aurons -encore notre petit spectacle._» - -Déterminés à savoir ce qu’il y avait de vrai dans ces histoires et si le -tout n’était pas une mystification, y compris la prédiction du -_militaire_, ils tentèrent à nouveau l’aventure un autre soir, par un -temps remarquablement beau; et cette fois ils virent des choses très -différentes. - -Il y eut ce soir-là, d’après ce qu’ils nous dirent, une petite émeute -aussi jolie qu’on le pouvait désirer. Le rassemblement était d’au moins -quatre cents personnes; des soldats à cheval et à pied se trouvaient -parmi les manifestants; les chapeaux pointus abondaient comme les mûres -en septembre, et aussi «les bannières flottant sans un souffle de vent» -sur les épaules chancelantes de petits voyous qu’on avait loués deux -sous pour les porter. - -En cette soirée mémorable, dont quelques-uns des journaux républicains -font grand état ce matin, une grande partie, la plus bruyante, de -l’assemblée, fut arrêtée; mais, en somme, la force armée semble en avoir -usé très doucement, et nos amis ont souvent entendu répondre à de -violentes explosions d’éloquence qui auraient pu être considérées comme -des crimes de lèse-majesté par cette joyeuse repartie: _Vive le roi!_ - -Sur un point, cependant, il y eut lutte autour d’un jeune héros, vêtu de -pied en cap à la Robespierre, que deux gardes municipaux s’occupaient à -arrêter, tandis qu’un petit garçon de dix ans environ, qui tenait une -bannière plus lourde que lui et qui servait probablement de garde du -corps au prisonnier, se dressait à quelques mètres, rugissant: _Vive la -République!_ aussi fort qu’il pouvait brailler. - -Un autre, qui semblait appartenir à la plus basse classe, harangua, -pendant tout le temps que le tumulte dura, ceux qui l’entouraient. Ses -bras étaient nus jusqu’aux épaules et ses gestes extrêmement violents. - -«_Nous avons des droits!_ criait-il avec une grande véhémence, _nous -avons des droits!... qui est-ce qui veut les nier?... Nous ne demandons -que la Charte... Qu’ils nous donnent la Charte!..._» - -Le tumulte dura environ trois heures, après quoi la foule se dispersa -tranquillement; et il faut espérer que chacun de ceux qui y prirent part -s’occupera honnêtement à son emploi jusqu’à la prochaine belle soirée -qui le réunira de nouveau aux autres pour remplir le double rôle de -spectateur et d’acteur à ce _petit spectacle_. - -Le renouvellement périodique de ces émeutes semble maintenant ne plus -inquiéter personne, et si des amendes et des arrestations constantes -(quelquefois injustes d’ailleurs, et qui ne calment nullement les -audacieuses démonstrations du mécontentement de la populace et des -journaux qui la soutiennent),--si ces rigueurs ne montraient pas que -l’on apporte quelque attention à ces manifestations, on pourrait -attribuer l’indifférence du gouvernement à sa confiance dans sa propre -force et au peu de crainte que lui inspirent les conséquences possibles -de cette agitation. - -Et c’est bien là, je crois, le sentiment du gouvernement du roi -Philippe. Néanmoins il vaudrait beaucoup mieux pour Paris que, par un -moyen quelconque, on mît fin à ces scènes déplaisantes... - -Louis-Philippe n’est ni Napoléon ni Charles X. Il n’a ni les droits -inaliénables de l’un ni la gloire accablante de l’autre; mais s’il était -assez heureux pour assurer à ce beau pays, fatigué de luttes intestines, -l’ère de tranquille prospérité qui paraît commencer, il pourrait être -considéré par le peuple français comme plus grand que ces deux -souverains... - -[Illustration: ÉMEUTE A LA PORTE SAINT-MARTIN - -(Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)] - -S’il voulait entreprendre une croisade pour rendre l’indépendance à -l’Italie, il convertirait chaque traître en héros. Qu’il adresse à -l’armée recrutée pour ce projet les mêmes mots inspirés dont se servait -Napoléon autrefois: _Soldats!... Partons!... rétablir le Capitole... -réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage... -Tel sera le fruit de vos victoires. Vous rentrerez alors dans vos -foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant: Il était de l’armée -d’Italie!..._ Qu’il institue ensuite un nouvel ordre qu’il appellera -«l’ordre impérial de la Redingote grise», ou «l’ordre indomptable des -Bras croisés»; qu’il permette à tout homme qui en sera membre de faire -broder un aigle sur le devant de son habit, à condition qu’il se soit -conduit bravement et comme un Français sur le champ de bataille: -aussitôt la porte Saint-Martin deviendra aussi paisible que le cabinet -de toilette de l’autocrate à Saint-Pétersbourg... - - - - -XXII - -SOIRÉE DANSANTE.--EN ANGLETERRE, LES JEUNES FILLES SONT ÉLEVÉES -LIBREMENT ET AU BAL LES JEUNES FEMMES S’EFFACENT DEVANT ELLES.--EN -FRANCE, C’EST TOUT LE CONTRAIRE.--ANECDOTE.--LE SPECTACLE DES FLEURTS, -CONSOLATION DES VIEILLES DAMES CHAPERONS.--DISCUSSION SUR LA SUPÉRIORITÉ -DE L’USAGE FRANÇAIS OU DE L’USAGE ANGLAIS.--LES JEUNES FILLES ANGLAISES -CHOISISSENT ELLES-MÊMES LEURS MARIS. - - -L’autre soir, nous fûmes à un bal, ou, pour mieux dire, à une _soirée -dansante_; car, en cette saison, on a beau danser du soir au matin, ce -n’est pas un bal. Mais, qu’on appelle cette fête du nom qu’on voudra, -elle n’aurait pu être plus gaie et plus agréable au mois de janvier -qu’elle le fut en ce mois de mai. - -Plusieurs Anglais y assistaient, qui, au grand étonnement de beaucoup, -choisirent toujours leurs danseuses parmi les jeunes filles; et cela -peut nous sembler naturel, mais cela passe ici pour un procédé -extraordinaire. - -Le rôle des jeunes filles dans les salons d’Angleterre et de France est -fort différent, et c’est très remarquable pour qui n’est pas au fait des -usages de la société française. Chez nous, ce qui passe pour le plus -agréable à regarder, et ce que l’on invite en premier à danser, ce sont -les jeunes filles. Brillantes par l’éclat de leur jeunesse, gracieuses -et gaies comme des jeunes faons dans tous les mouvements de cet exercice -si essentiellement juvénile qu’est la danse, éclipsant l’élégance de -leur toilette par leur joliesse qui empêche nos yeux de s’arrêter sur -autre chose qu’elles-mêmes, ce sont les jeunes personnes qui, en dépit -des diamants et des dentelles, en dépit des beautés mariées et de leurs -grâces savantes, semblent les reines d’un bal. Mais, en France, on n’est -point de cet avis. - -Quelquefois il arrive chez nous qu’une coquette matrone valse avec plus -d’ardeur que de sagesse; mais, en le faisant, elle risque toujours -d’être _mal notée_ d’une manière ou d’une autre, et plus ou moins -gravement, par les personnes présentes; en outre, je ne lui affirmerais -point que son danseur n’aimerait pas beaucoup mieux tourner en compagnie -d’une des brillantes jeunes filles, légères comme des sylphides, qu’il -voit voler autour de lui, qu’avec la femme mariée la plus fashionable de -Londres. - -A Paris, il en va tout au contraire; et ce qui est assez étrange, c’est -que, dans les deux pays, les raisons par lesquelles on explique cette -différence sont inspirées par le souci de la morale. - -En entrant dans un bal en France, au lieu de voir les plus jeunes et les -plus jolies des assistantes occuper les places en évidence, entourées -par les jeunes hommes, et habillées avec l’élégance la plus étudiée et -la plus convenable, vous les verrez se tenir tout à fait au fond, -sobrement habillées, et totalement éclipsées par les beautés épanouies -de leurs amies mariées... - -Le charme et la fascination par lesquels se distingue incontestablement -une Française élégante ne lui appartiennent totalement et réellement que -lorsqu’elle est mariée. Une jeune personne française _parfaitement bien -élevée_ regarde tout... comme il convient à une jeune personne -_parfaitement bien élevée_; mais il faut avouer qu’aussi elle regarde -comme si sa gouvernante (et une gouvernante vigilante!) regardait en -même temps qu’elle par-dessus son épaule. Elle sera habillée, bien -entendu, avec la plus exacte précision et la plus parfaite bienséance; -son corset empêchera sa robe de faire un pli, et son _friseur_ ne -permettra à aucun cheveu de s’échapper de la place qui lui est assignée. -Mais, si vous voulez - -[Illustration: LES APPRÊTS POUR LE BAL - -(Par Gavarni) (Extr. de _L’Artiste_)] - -admirer cette perfection gracieuse de la toilette, cette inimitable -_agacerie_ de costume qui distinguent une femme française de toutes les -autres dans le monde, quittez _mademoiselle_ pour _madame_. Le son de la -voix même est différent. Il semble que l’âme et le cœur d’une jeune -fille française soient endormis, ou au moins assoupis, jusqu’à ce que la -cérémonie du mariage les réveille. Tant que c’est mademoiselle qui -parle, le ton, ou plutôt le son de la voix garde je ne sais quoi de -monotone, de terne, d’ennuyeux; mais quand madame s’adresse à vous, -alors tout le charme que la manière, la cadence et l’accent peuvent -ajouter à un organe apparaît. - -[Illustration: «TAPISSERIES» - -(Par Henri Monnier) (Bibl. nat.)] - -En Angleterre, au contraire, je ne connais rien de plus ravissant que le -son de voix frais, naturel, doux et joyeux d’une jeune fille. C’est -aussi délicieux que le chant de l’alouette quand il s’élève dans la -fraîcheur du matin pour saluer le soleil. Il ne s’y trouve rien de -retenu, de contraint, d’emprisonné par la peur de montrer trop tôt un -pouvoir de sirène. - -Jusque dans la danse, véritable arène où se déploient les grâces de la -jeunesse, la jeune fille française est vaincue, quand on compare ses pas -bien corrects aux mouvements aisés, caressants et fascinants de la femme -mariée. - -Dans cette naïve amabilité, qui suffirait à rendre tout à fait charmante -une jeune fille simple et d’un bon naturel, si même elle n’avait pas -d’autre séduction, il entre aussi une prudente contrainte. Une -_demoiselle française_, quand elle serait la plus gentillement tendre -créature du monde, serait empêchée par la _bienséance_ de se laisser -voir ainsi. - -Un jeune Anglais de ma connaissance qui, bien qu’ayant beaucoup -fréquenté la société française, n’était pas initié aux mystères de -l’éducation féminine, me raconta l’autre jour une aventure qui lui -arriva et que je rapporterai parce qu’elle est typique, encore qu’elle -n’ait rien à voir avec notre bal. Ce jeune homme avait été pendant très -longtemps reçu dans une famille française; il y avait très souvent -accepté à dîner, et, en fait, il se considérait comme admis dans -l’intimité de la maison. - -Le seul enfant de cette famille était une fille, plutôt jolie, mais -froide, silencieuse et plutôt éloignante par ses manières, bref presque -gauche et n’inspirant aucun intérêt. Tout effort pour tirer d’elle -quelque conversation était resté sans résultat, et, bien qu’il la vît -souvent, notre Anglais croyait qu’elle le considérait à peine comme une -relation. - -Le jeune homme retourna en Angleterre, puis, après quelques mois, revint -à Paris. Un jour qu’il était plongé, au Louvre, dans la contemplation -d’un tableau, il fut soudainement accosté par une très jolie femme qui, -de la manière la plus aimable et la plus amicale possible, lui posa une -multitude de questions, lui fit mille demandes sur sa santé, l’invita à -venir la voir le plus tôt possible, et termina en s’écriant: «_Mais -c’est un siècle depuis que je vous ai vu!_» - -[Illustration: «UN BAL A LA CHAUSSÉE D’ANTIN» - -(Par Gavarni) (Bibl. nat.)] - -Mon ami la regardait avec autant d’admiration que de surprise. Il -commença à se rappeler qu’il l’avait vue jadis, mais où et comment, il -ne savait pas. Elle remarqua son embarras et sourit: «Vous m’avez -oubliée donc? dit-elle. _Je m’appelle Eglé de P... Mais je suis -mariée..._» - -Mais revenons à notre bal. - -Quand je vis toutes les femmes mariées invitées l’une après l’autre -jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de danseur libre, je me sentis -positivement en colère; car, malgré l’aide de mes ignorants -compatriotes, il y avait encore au moins une demi-douzaine de jeunes -filles sans cavalier. - -Elles ne semblaient pas, d’ailleurs, aussi tristement désappointées que -l’eussent été des jeunes filles anglaises en pareil cas. Elles étaient -habituées à cette torture, comme les hommes l’étaient eux-mêmes à la -leur faire subir, et elles battaient en cadence le parquet de leurs -jolis petits pieds, tandis qu’elles voyaient les heureuses femmes -mariées danser en couples--couples non mariés--devant leurs yeux. - -Quand, à la fin, toutes les dames mariées, jeunes et vieilles, furent -dûment pourvues de cavaliers, plusieurs messieurs sérieux et -respectables émergèrent des encoignures et des sofas, et invitèrent les -jeunes patientes qui les acceptèrent tranquillement et gracieusement, en -souriant, et leur permirent de les faire danser. - -Les vieilles dames comme moi, que le destin attache aux murs des salles -de bal, trouvent leur consolation et leur distraction à des sources -variées. D’abord, elles ont la conversation; ou, si elles restent -silencieuses, elles peuvent écouter les plus jolis airs de la saison, -merveilleusement bien joués. Puis l’arène entière, pleine de pieds -glissants, est ouverte à leurs critiques et à leur admiration. Une autre -consolation, et substantielle, se trouve dans le souper; quelquefois -même une glace prise au plateau qu’on passe devant elles sera la très -bienvenue des veilleuses fatiguées. Mais il y a d’autres sortes de -distractions, qui feraient volontiers souhaiter à la plus jeune partie -du monde civilisé que les vieilles dames portassent des lunettes et y -vissent moins clair; je parle de la paisible contemplation d’une -demi-douzaine de fleurts qui vont leur train autour d’elles,--certains -si bien conduits! d’autres si maladroitement! - -En pareil cas, en Angleterre, les vieilles dames s’arrangent -soigneusement pour que l’on ne s’aperçoive pas qu’elles voient ce -qu’elles voient, mais elles regardent autour d’elles sans aucun -sentiment de gêne et sans se dire qu’elles préféreraient être ailleurs -afin de ne pas assister à ce qui se passe aux environs. C’est qu’elles -éprouvent la certitude très rassurante, du moins je le crois, que la -jeune belle s’occupe non à se ruiner, mais à faire fortune. Or, ici -encore je puis répéter ce que j’ai déjà dit si souvent: en France, on -agit tout autrement, sinon mieux. - -En Angleterre, si l’on voit une femme faire tout l’exercice du fleurt, -depuis la première et chaleureuse phrase d’accueil: «Comment vous -portez-vous?» jusqu’à ce dernier et doux sentiment, qui fixe -immuablement les yeux sur le parquet, tandis que la tête semble -s’incliner tendrement pour permettre à l’heureuse oreille de recevoir -les enivrantes paroles du _parfait amour_,--quand on voit cela, en -Angleterre, même si la dame n’a plus depuis longtemps ses dix-huit ans, -on peut être assuré qu’elle n’est pas mariée; mais ici, je le dis sans -médisance, sans l’ombre de médisance, on peut être assuré qu’elle l’est. -Elle peut être veuve; ou bien elle peut fleurter dans l’innocence de son -cœur, parce que c’est la mode; mais elle ne peut le faire si elle n’est -pas mariée. - -J’étais plongée l’autre soir dans ces observations, quand une dame d’un -certain âge, qui, pour une raison ou pour une autre (et il n’est pas -facile de deviner pourquoi), ne valse jamais, traversa la pièce et vint -se placer auprès de moi. Bien qu’elle ne danse pas, c’est une charmante -personne, et comme j’ai souvent causé avec elle, je la vois toujours -s’approcher avec grand plaisir. - -«_A quoi pensez-vous, madame Trollope?_ me dit-elle; _vous avez l’air de -méditer?_» - -J’hésitai un moment à lui confier exactement ce qui se passait dans mon -esprit; tout en réfléchissant je la regardais et je vis en elle quelque -chose qui me fit croire que je pouvais lui livrer mes confidences sans -craindre aucune sévérité de sa part; alors je répondis très franchement: - -«Je médite, en effet, et c’est sur la situation faite en France aux -femmes qui ne sont pas mariées. - -[Illustration] - ---Des femmes qui ne sont pas mariées?... Vous n’en trouverez presque -jamais en France, dit-elle. - ---Pourtant ces jeunes femmes qui viennent de finir leur quadrille ne -sont pas mariées? - ---Ah!... mais vous ne devez pas les appeler des femmes non mariées. _Ce -sont des demoiselles._ - ---Soit! Mes méditations les concernaient. - ---Eh bien?... - ---Eh bien... il me semble que le bal n’est pas donné, que les musiciens -ne jouent pas, que les messieurs ne sont pas _empressés_ pour elles. - ---Non, certainement. Et ce serait absolument contraire à nos idées de -convenances, s’il en était ainsi. - ---Chez nous, c’est différent. Ce sont toujours les jeunes filles qui -sont les héroïnes de tous les bals. - ---Les héroïnes visibles?» Elle appuya fortement sur l’adjectif et ajouta -avec un sourire: «Chez nous les héroïnes visibles sont les réelles -héroïnes en ces occasions.» - -Je m’expliquai: «J’avoue, dis-je, que les héroïnes réelles sont, en -certains cas d’ostentation et de parade, les dames qui offrent les bals. - ---Bien expliqué, dit-elle en riant; mais je crois que vous devez avoir -certainement une autre pensée. Vous trouvez donc, ajouta-t-elle, que nos -jeunes femmes mariées prennent trop d’importance? - ---Oh non! répliquai-je avec ardeur. Il est, à mon avis, impossible de -leur donner trop d’importance, car de leur influence dépend entièrement -le ton de la société. - ---Vous avez tout à fait raison. Ceux qui ont vécu aussi longtemps que -vous dans le monde n’en sauraient douter: et comment pourraient-elles -avoir tant d’influence si dans les réunions elles étaient négligées, et -si les jeunes filles, qui n’ont encore aucune situation dans le monde, -leur étaient préférées? - ---Mais assurément, être préférée pour une valse ou un quadrille, cela -n’est pas le but important que se propose l’une ou l’autre de nous? - ---Non, peut-être; mais c’est une conséquence nécessaire. Chez nous les -femmes se marient jeunes, aussitôt, en fait, que leur éducation est -finie, et avant qu’il leur ait été permis d’entrer dans le monde et de -prendre part à ses plaisirs. Leur destinée, au lieu d’être la plus -brillante que toute femme puisse envier, serait au contraire la plus -_triste_, si on leur défendait de profiter des plaisirs naturels à leur -âge et à leur caractère national, parce qu’elles seraient mariées. - -[Illustration] - ---Pourtant, n’est-ce pas une dangereuse coutume que celle de lancer -pour la première fois dans la société des jeunes femmes alors qu’elles -sont irrévocablement engagées, et de les exposer à l’ambiance de jeunes -hommes que leur devoir leur défend de trouver très aimables? - ---Oh non!... Quand une jeune femme a de bonnes intentions, ce n’est pas -un quadrille, ni une valse, qui la détournera du droit chemin. Si cela -était possible, le devoir des législateurs de toute la terre serait de -défendre à tout jamais ces exercices. - ---Non, non, non! dis-je vivement; je ne pense pas cela; au contraire, je -suis tellement convaincue, par mes propres souvenirs et par les -observations des autres, que la danse n’est pas une source fictive, mais -une source réelle et bien naturelle de plaisir, un penchant commun à -tous, que, au lieu de désirer qu’elle soit interdite, je voudrais, si -j’en avais le pouvoir, la rendre plus générale et plus fréquente qu’elle -n’est, et que les jeunes gens ne se réunissent jamais sans qu’ils -pussent danser à volonté. - ---Et de ce plaisir, que vous appelez une espèce de _besoin_, vous -excluriez toutes les jeunes femmes au-dessus de dix-sept ans, parce -qu’elles seraient mariées?... Les pauvres!... Au lieu de les trouver si -pressées d’entrer dans la vie active, nous aurions alors grand’peine à -obtenir qu’elles nous permissent de _monter un ménage_ pour elles. Le -mariage, elles le prendraient en horreur, si telles étaient ses lois. - ---Je ne les voudrais pas telles, je vous assure», répondis-je, assez -embarrassée de m’expliquer clairement sans dire quelque chose qui puisse -paraître ou grossièrement pensé, ou un cruel soupçon contre l’innocence, -ou une attaque peu civile contre les mœurs nationales; je restai donc -silencieuse. - -Ma compagne semblait s’attendre à ce que je continuasse, mais, après un -court intervalle, elle reprit la conversation en disant: «Alors quel -arrangement proposez-vous pour concilier la nécessité du danger et les -convenances qui veulent, selon vous, que les femmes mariées ne soient -pas exposées au danger que vous semblez trouver qui s’en dégage? - ---Je serais trop chauvine en répondant qu’à mon avis notre manière -d’agir en ce cas est la meilleure. - ---Telle est votre opinion? - ---A parler sincèrement, oui. - ---Voudriez-vous avoir l’amabilité de m’expliquer la différence qui -existe à ce point de vue entre la France et l’Angleterre? - ---La seule différence entre nous, c’est que, dans mon pays, les -amusements qui réunissent les jeunes gens dans les circonstances les -plus favorables, peut-être, à faire tenir aux hommes des discours de -galanterie et d’admiration et à disposer les femmes à les écouter -gracieusement, sont regardés comme faits pour les personnes non mariées. - ---Chez nous, c’est exactement le contraire, répliqua-t-elle, du moins en -ce qui regarde les jeunes femmes. En adressant une frivole et -insignifiante galanterie, inspirée par la danse, à une jeune fille, nous -estimerions violer la prudente et délicate réserve dont elle a été -entourée. Une jeune personne doit être donnée à son mari avant que ses -passions aient été éveillées ou son imagination excitée par la voix de -la galanterie. - ---Mais pensez-vous qu’il soit plus désirable que cela ait lieu après -qu’elle a été donnée à son mari? - ---Certainement, ce n’est pas désirable, mais c’est infiniment moins -dangereux. Quand une jeune fille est mariée très jeune, ses sentiments, -ses pensées, son imagination sont entièrement occupés par son mari. Son -mode d’éducation l’y prépare, et ensuite c’est au mari à savoir gagner -et retenir ce jeune cœur. S’il sait s’y prendre, ce n’est pas par une -valse ou un quadrille qu’on le lui volera. Les maris n’ont en aucun pays -si peu de raison de se plaindre de leurs femmes qu’en France; car en -aucun pays la manière de vivre avec elles ne dépend autant d’eux. Chez -vous, c’est le contraire, s’il en faut croire vos romans, et même les -étranges procès rendus publics par vos journaux. Attachements -antérieurs, affections d’enfance cassées par le mariage, renouées -ensuite, ce sont les histoires que nous entendons et lisons; et elles ne -nous induisent pas à adopter votre système pour améliorer le nôtre. - ---La grande notoriété des cas auxquels vous faites allusion prouve leur -rareté, répondis-je. Telles tristes histoires n’auraient que peu -d’intérêt pour le public, soit comme roman, soit comme procès, si elles -ne retraçaient pas des circonstances hors de la vie ordinaire. - ---Assurément, mais vous avouerez pourtant, que, s’ils sont rares en -Angleterre, ces scandales et ces hontes le sont encore plus en France. - ---Les événements de cette espèce n’y produisent peut-être pas autant de -sensation, dis-je. - ---Parce qu’ils y sont plus fréquents, voulez-vous dire? Est-ce là votre -opinion? (Et elle sourit avec reproche.) - ---Ce n’est certainement pas cela que je veux dire, expliquai-je; et, en -vérité, ce n’est pas une occupation gracieuse ni utile que de chercher -de quel côté de la Manche se trouve le plus de vertu. Pourtant, -peut-être serait-il bon pour chacun des deux pays de modifier ses -procédés d’éducation en y introduisant ce qu’il y a de meilleur dans -celle de l’autre. - ---Je n’en doute pas, dit-elle; et quand nous aurons fait ainsi -d’aimables échanges, qui sait si nous ne vivrons pas assez, vous et moi, -pour voir vos jeunes filles un peu moins libres, tandis que leurs pères -et mères leur chercheront un bon mariage, au lieu d’assumer entièrement -cette tâche elles-mêmes? Et, en retour, nos jeunes épouses laisseront -peut-être de côté leurs coquetteries et deviendront _mères respectables_ -un peu plus tôt. Quoique, à dire vrai, elles le deviennent toutes à la -fin.» - -Comme elle finissait de parler, une nouvelle valse commença, et une -douzaine de couples, les uns mal, les autres bien assortis, glissèrent -doucement devant nous. L’un d’eux se composait d’un jeune homme très -distingué, avec des favoris et des moustaches d’un noir bleu, haut comme -une tour, et semblant, à en juger par son aspect, très content de -lui-même. Sa _danseuse_ aurait incontestablement pu adresser à son mari, -qui, assis non loin de nous, retirait pour la laisser passer, ses pieds -goutteux sous sa chaise, ces touchantes paroles: - - Trente fois déjà le char de Phœbus a fait le tour - De l’élément liquide de Neptune et de l’orbe de la terre, - Et trente fois douze lunes, avec leur éclat, - Sur le monde ont douze fois trente nuits brillé, - Depuis que l’amour de nos cœurs et l’Hymen ont nos mains - Unies par les liens les plus sacrés. - -Ma voisine et moi échangeâmes un regard en les voyant et nous nous mîmes -à rire. - -«Au moins, vous avouerez, dit-elle, que voici un cas où une dame mariée -peut satisfaire sa passion pour la danse sans craindre les conséquences? - ---Je n’en suis pas tout à fait sûre, répondis-je, car si elle n’est pas -trouvée coupable de péché, elle obtiendra avec peine un verdict qui -l’acquitte de folie. Mais qui peut pousser ce magnifique personnage, qui -regarde du haut de sa grandeur, à rechercher l’honneur de prendre cette -taille vénérable dans ses bras? - -[Illustration] - ---Rien de plus facile à expliquer. Cette jolie jeune fille assise dans -le coin là-bas, avec ses cheveux si sévèrement tirés, est sa fille, sa -fille unique et qui aura une noble _dot_. Comprenez-vous?... Et -dites-moi, dans le cas où l’affaire n’aboutirait pas, ne vaut-il pas -mieux que ce soit cette excellente dame, valsant comme un canard, qui -reçoive sur son cœur d’acier toute l’éloquence que ce jeune homme -déploie pour se rendre aimable, plutôt que la délicate petite jeune -fille? - ---Est-ce sérieusement que vous nous recommandez cette façon de faire -l’amour par procuration, en substituant la maman à la jeune fille -jusqu’à ce que celle-ci ait obtenu un brevet qui lui permette d’écouter -elle-même le langage de l’amour? Si excellent que ce système puisse -être, chère madame, il est vain d’espérer que nous l’introduisions -jamais parmi nous. Nos jeunes filles diraient, ce que vous opposiez tout -à l’heure à l’idée de faire accepter en France des innovations -anglaises: _Ce n’est pas dans nos mœurs_.» - -Je vous assure, mon amie, que je n’ai pas inventé _à loisir_ cette -conversation pour votre amusement, car je me suis rapprochée le plus -possible de ce qu’on m’a dit; je ne vous ai pas tout conté, mais ma -lettre est déjà assez longue. - - - - -XXIII - -LES TROTTOIRS NOUVELLEMENT INTRODUITS.--POURQUOI LES PARISIENS PRÉFÈRENT -LES APPARTEMENTS AUX MAISONS CONSTRUITES POUR UNE SEULE FAMILLE COMME A -LONDRES.--LE PORTIER-FACTOTUM.--LE LUXE A PARIS EST MOINS COUTEUX QU’A -LONDRES.--RICHESSE CROISSANTE DE LA FRANCE. - - -Parmi les récentes améliorations introduites à Paris, et qui doivent -évidemment leur origine à l’Angleterre, celles qui frappent d’abord les -yeux sont l’usage presque universel des tapis dans les maisons et -l’agrément des _trottoirs_ dans les rues. Dans peu d’années, à moins que -tous les pavés n’aient été arrachés par ceux qui espèrent obtenir de -l’immortalité par les barricades, il sera aussi facile de se promener à -Paris qu’à Londres. Il est vrai que les vieilles rues ne sont pas assez -larges ici pour permettre d’aussi grandes esplanades que celles qui -s’étendent de chaque côté de Regent’s Street et d’Oxford Street; -néanmoins l’espace nécessaire à la sécurité et à la commodité des -passants pourra être ménagé; et ceux qui connurent Paris il y a une -douzaine d’années, quand il y fallait sauter d’une pierre à l’autre, en -pleine canicule, dans le fol espoir de conserver ses souliers secs, non -sans craindre d’être écrasé par un chariot, un fiacre, un coucou ou une -brouette, ceux qui se souviennent de ce temps-là, béniront le cher petit -trottoir qui borde maintenant presque toutes les principales rues, à -l’exception des intervalles nécessaires pour accéder aux portes cochères -des hôtels privés et de quelques courts espaces qui semblent avoir été -oubliés. - -[Illustration: (V. Adam del.) (Bibl. nat.)] - -Une autre innovation anglaise, beaucoup plus importante, a été tentée -sans succès: celle des _maisonnettes_, ou petits hôtels construits pour -une seule famille. On en a bâti quelques-unes dans cette nouvelle partie -de la ville qui s’étend derrière la Madeleine; mais on n’a obtenu là -aucun bon résultat pour beaucoup de raisons que l’on aurait pu prévoir -facilement, semble-t-il, et auxquelles il me paraît très difficile -d’obvier à présent. - -Pour qu’ils pussent convenir aux revenus moyens des Français, il -faudrait que ces petits hôtels privés fussent construits sur une échelle -trop médiocre pour qu’ils continssent de grandes chambres; or la -vastitude des pièces d’habitation permet une espèce de parade -qu’apprécient beaucoup de ceux qui vivent dans des appartements non -meublés, qu’ils paient peut-être quinze cents et deux mille francs par -an. Une autre commodité dont il serait pénible aux familles françaises -de se passer et dont on peut jouir pour un faible prix, si l’on -s’associe à plusieurs, c’est le portier et sa loge. Et si les Parisiens -échangeaient leur système contre le nôtre, qui consiste à avoir un -domestique spécialement occupé à porter les paquets et les lettres, ou à -annoncer les visites, le nombre des serviteurs devrait être doublé dans -chaque famille. - -Remplir ces offices-là, ce n’est pas tout ce qu’a à faire ce domestique -de tant de maîtres qu’est le portier; je ne suis pas assez compétente -pour vous dire exactement quelles sont ses fonctions; mais il me semble -qu’on me répond généralement quand je demande quelqu’un pour faire une -commission: «_Oui, madame, le portier_ (ou _la portière_) _fera cela_»; -et si nous nous trouvions soudainement privés de ce factotum, je pense -que nous serions immédiatement obligés de quitter notre appartement et -de chercher un refuge dans un hôtel, car nous serions très embarrassés -de savoir trouver les «aides» qui nous permettraient de vivre sans -lui... - -[Illustration: UN TILBURY - -(Par A. Giroux) (Bibl. nat.)] - -Les Parisiens forment une population très aimable et ils ont l’apparence -d’être très heureux; quel effet produirait sur chacun d’eux la -possession tranquille d’une maison particulière? Ce qui est agréable à -l’un et influence heureusement son caractère peut être désagréable à -l’autre; et je ne suis pas certaine que la petite maison commode, qu’on -se procurerait en payant un loyer équivalent à celui d’un joli -appartement, ne calmerait pas cette légèreté et cette vivacité grâce -auxquelles on voit des _locataires_ sexagénaires gagner leur élégant -_premier_ en escaladant les marches par deux à la fois. Et les pieds les -plus jolis et les mieux _chaussés_ du monde, qui à présent se -trémoussent _sans souci_ sur l’escalier commun, ne se traîneraient-ils -pas plus lourdement s’il leur fallait suivre un étroit corridor dont la -propreté ou la malpropreté serait devenue une question privée et -individuelle? Et le plus vif désir d’avoir dans son vestibule quelques -statues et quelques lauriers-roses ne se calmerait-il pas si l’on avait -à calculer ce qu’il en coûterait pour le satisfaire? Et quel mal de tête -en pensant à _ce vilain escalier à frotter_ du haut en bas! Toutes ces -préoccupations, et beaucoup d’autres auxquelles les Parisiens échappent, -leur incomberaient s’ils échangeaient leurs appartements pour des -_maisonnettes_... - -Rousseau dit que les paroles qui règlent tout à Paris sont: _cela se -fait_ et _cela ne se fait pas_. On ne peut nier que ces mêmes mots -n’aient à Londres un pouvoir égal; et, malheureusement pour notre -indépendance individuelle, il en coûte beaucoup plus pour leur obéir de -notre côté de l’eau. Des centaines de francs sont actuellement dépensées -sur des budgets très limités, sans procurer aucune jouissance à ceux qui -les dépensent; mais on se soumet à cette nécessité parce que _cela se -fait_ ou _cela ne se fait pas_. A Paris, au contraire ces phrases -impératives n’ont pas la même influence sur les dépenses, parce qu’on -n’y a pas pour but unique de paraître aussi riche que son voisin, mais -de se donner par son revenu, grand ou petit, le plus possible de -plaisirs et d’agréments dans la vie. - -Pour ces raisons, en cas de diminution ou d’insuffisance de fortune, il -est très agréable d’habiter Paris. Certes une famille qui viendrait ici -en pensant y trouver les choses indispensables à la vie à meilleur -compte qu’en Angleterre serait grandement désappointée: certains -articles sont moins chers, mais beaucoup sont considérablement plus -chers, et je doute vraiment qu’à l’heure actuelle les choses strictement -nécessaires à la vie ne soient à meilleur marché à Paris qu’à Londres. - -Ce n’est donc pas le nécessaire, mais le superflu qui est moins coûteux -ici. Le vin, l’ameublement, l’entretien des chevaux, le prix des -voitures, les entrées au théâtre, les bougies de cire, les fruits, les -livres, le loyer d’un joli appartement, les gages des domestiques, tout -est à meilleur marché, et les contributions directes moins élevées. -Encore n’est-ce pas pour cette seule raison que la résidence à Paris -sera avantageuse pour des personnes qui ont quelques prétentions à tenir -un certain rang et qui veulent un certain style à leurs maisons. La -nécessité de paraître, qui est de beaucoup la plus onéreuse de toutes -les obligations que le rang impose, peut être évitée ici en grande -partie, et sans qu’on en subisse aucune déchéance. En somme, l’avantage -économique de la vie à Paris dépend entièrement du degré de luxe que -l’on désire. Il y a certainement beaucoup de détails de délicatesse et -de raffinement dans l’existence anglaise, que je serais très peinée de -voir abandonner parce que ce sont des particularités nationales, mais je -crois que nous gagnerions énormément, à beaucoup de points de vue, si -nous pouvions apprendre à ne plus faire dépendre notre manière de vivre -de sa comparaison avec celle des autres... - -Je suis persuadée que, si la mode prenait chez nous d’imiter -l’indépendance des Français dans leur manière de vivre comme elle veut -maintenant qu’on imite leurs mets, leurs chapeaux, leurs moustaches et -leurs moulures dorées, nous y gagnerions beaucoup de jouissances. Si, à -l’avenir, aucune dame anglaise ne se sentait plus l’angoisse au cœur -parce qu’elle a compté dans le hall de son amie un plus grand nombre de -valets de pied que dans le sien; si aucun soupir ne s’exhalait plus dans -aucun cercle parce que le bouton de chemise du voisin est plus beau; si -aucune grosse facture ne s’élevait chez Gunter, chez Howell, ou chez -James, parce qu’il vaut mieux mourir que d’être surpassé,--nous serions -incontestablement un peuple plus heureux et plus respectable que nous ne -le sommes à présent. - -On reconnaît assez généralement, je crois, que les Français sont -maintenant plus avides de gagner de l’argent qu’ils ne l’étaient avant -la dernière révolution. La sécurité et le repos que la nouvelle dynastie -semble avoir amenés avec elle leur ont donné le temps et l’occasion de -multiplier leurs capitaux; et la conséquence, c’est que les aptitudes au -commerce que Napoléon nous reprochait si fort ont traversé la Manche, et -commencent à produire ici de très grands changements. - -Il est évident que la richesse de la bourgeoisie augmente rapidement, et -les républicains s’en effraient: ils voient devant eux un nouvel ennemi, -et commencent à parler des abominations d’une _bourgeoisie_ -aristocratique. - -Cet accroissement des fortunes bourgeoises a plusieurs effets -remarquables, mais aucun ne l’est plus que l’augmentation rapide des -jolies demeures, lesquelles s’élèvent maintenant, aussi blanches et -brillantes que des champignons frais, dans la partie nord-ouest de -Paris. - -C’est là tout à fait un nouveau monde, et cela me rappelle les premiers -jours de Russel Square et du quartier alentour. L’église de la -Madeleine, au lieu de se trouver placée, comme je me souviens qu’elle -l’était jadis, tout à l’extrémité de Paris, voit maintenant une nouvelle -ville s’étendre derrière elle; et si les constructions continuent de -s’élever à la même allure qu’elles semblent le faire en ce moment, nous, -ou du moins nos enfants, la verrons occuper une situation aussi centrale -que Saint-Martin des Champs. Un excellent marché, appelé marché de la -Madeleine, s’est déjà établi dans ce nouveau quartier, et je ne doute -pas que des églises, des théâtres, et des restaurants innombrables ne le -suivent rapidement. - -Il faudra placer les capitaux, qui s’accroissent avec une rapidité -américaine, et, quand cela arrivera, Paris s’étendra hors de ses limites -actuelles de la même marche tranquille que Londres avant lui: d’ici à -vingt ans, le bois de Boulogne pourra être aussi peuplé que Regent’s -Park l’est aujourd’hui. - -Ce soudain accroissement de la richesse est déjà cause de l’augmentation -du prix de beaucoup d’articles vendus à Paris; si l’activité du commerce -continue, il est plus que probable que les fortunes du boursier et du -marchand parisien égaleront les fortunes colossales qui existent en -Angleterre; alors les mêmes causes qui ont rendu la vie si coûteuse chez -nous la rendront chère dans la France future. Bien des particularités -dont on s’aperçoit aujourd’hui et qui forment les plus grandes -différences entre les deux pays disparaîtront alors, car la grande -richesse est tout ce qui manque à une famille française pour vivre comme -une famille anglaise. Mais quand ce temps arrivera, les Parisiens ne -perdront-ils pas plus de jouissances sans ostentation qu’ils n’en -gagneront par l’augmentation du luxe? Pour moi, je suis absolument -d’avis que Paris sera à demi gâté lorsque les ennuyeux dîners de -cérémonie remplaceront les réceptions sans pompe et les visites sans -parade; alors les Anglais pourront se décider à rester fièrement et -orgueilleusement chez eux, car, au lieu du contraste brillant et vivant -à leur manière de vivre qu’offre actuellement Paris, ils y pourront -trouver une rivalité ennuyeuse, mais en chemin de réussir. - - - - -XXIV - -ANECDOTE.--LE ROMANTISME ET LE SUICIDE. - - -Il n’y a pas longtemps que deux jeunes hommes--très jeunes--entraient -dans un _restaurant_, commandaient un dîner d’un luxe et d’un prix -inaccoutumés, et arrivaient à l’heure pour le déguster. Ils le firent -avec toutes les apparences d’une juvénile gaieté. Ils commandèrent des -vins de Champagne, qu’ils burent en se tenant par la main. Aucune ombre -de tristesse, de pensées ou de réflexions d’aucune sorte ne sembla se -mêler à leur joie qui fut bruyante, longue et incessante. A la fin, -vinrent le café noir, le cognac, et la note: l’un d’eux la montra à -l’autre et tous deux se mirent à rire. Ayant bu leur tasse de café -jusqu’à la lie, ils appelèrent le _garçon_ et lui ordonnèrent de faire -venir le _restaurateur_. Celui-ci accourut sur-le-champ, pensant -peut-être recevoir le montant de sa note, moins quelques extra que les -joyeux mais économes jeunes gens pouvaient trouver exagérés. - -Au lieu de cela, l’aîné des deux amis lui déclara que le dîner avait été -excellent, ce qui était très heureux puisque ce devait être le dernier -que son ami et lui mangeraient; que, pour la note, il fallait leur faire -de nécessité excuse, attendu qu’ils ne possédaient pas un sou; que, dans -aucune autre situation, ils n’auraient ainsi violé l’usage ordinaire au -détriment de leur hôte; mais que, trouvant ce monde, ses peines et ses -chagrins indignes d’eux, ils avaient décidé de jouir au moins une fois -d’un repas que leur pauvreté les empêcherait de jamais recommencer, et -ensuite de prendre congé de l’existence pour toujours; il ajouta que la -première partie de leur résolution s’était accomplie fort noblement -grâce au cuisinier et à la cave de l’établissement; que la dernière -partie suivrait bientôt, car ils avaient mélangé au café noir et au -petit verre de l’admirable cognac tout ce qui était nécessaire pour -régler très rapidement leurs comptes. - -Le _restaurateur_ était furieux. Il n’ajoutait aucune foi à ce qu’il -considérait comme une rodomontade n’ayant pour but que d’éviter le -paiement de la note, et il parla bruyamment, à son tour, de les remettre -dans les mains de la police. A la fin, sur leur offre de lui laisser -leur adresse, il leur permit toutefois de partir. - -[Illustration: «LA PEAU DE CHAGRIN» - -(Par Gavarni) (Bibl. nat.)] - -Poussé par l’espoir d’obtenir son argent, ou peut-être craignant -vaguement que le conte insensé que les jeunes gens lui avaient fait ne -fût vrai, cet homme se rendit le jour suivant à l’adresse que lui -avaient laissée ses clients. Là, il apprit que, le matin même, les deux -malheureux jeunes gens avaient été trouvés couchés ensemble, la main -dans la main, sur un lit que l’un d’eux avait loué quelques semaines -auparavant. Quand on entra, il étaient déjà morts et tout à fait froids. - -Sur une petite table dans la chambre, on découvrit beaucoup de papiers -noircis d’écriture; tous exprimaient des aspirations à la splendeur -obtenue sans travail, un profond mépris pour ceux qui se contentent -d’une vie gagnée à la sueur de leur front, diverses citations de Victor -Hugo, et la requête de vouloir bien transmettre aux journaux leurs noms -et le récit de leur trépas. - -On cite des cas nombreux d’amis intimes qui s’encouragent mutuellement -ainsi à finir leur existence, sinon aux applaudissements du public, du -moins avec un certain effet. Et bien plus souvent on trouve morts et -serrés dans les bras l’un de l’autre un jeune homme et une jeune femme; -ceux-là accomplissent à la lettre, avec le plus triste sérieux, la -destinée prédite si gaiement dans la vieille chanson: - - _Gai, gai, marions-nous,_ - _Mettons-nous dans la misère;_ - _Gai, gai, marions-nous,_ - _Mettons-nous la corde au cou._ - -J’ai entendu dire par plusieurs personnes qui regardent avec philosophie -les traits caractéristiques du temps présent et de la race actuelle, ou -plutôt peut-être de cette partie de la population qui vit dans une -oisiveté dissolue, que ce qu’il y a de pis dans tout cela, c’est -l’indifférence, l’insouciance et un mépris de la mort digne des -gladiateurs antiques, que l’on enseigne, que l’on loue, que l’on exalte -comme le fondement et la perfection de toute sagesse et de tout mérite -humains. - - - - -XXV - -«LE CHEVAL DE BRONZE» ET «LA MARQUISE» A L’OPÉRA-COMIQUE.--L’HEURE -TARDIVE DU DINER NUIT AUX SPECTACLES. - - -_Le Cheval de Bronze_ étant le _spectacle par excellence_ de -l’Opéra-Comique en ce moment, nous crûmes nécessaire de l’aller voir, et -nous avons tous trouvé que les décors et la mise en scène étaient aussi -bien que le théâtre le permettait. Nous en sortîmes très satisfaits, ce -que nous n’avouâmes qu’en petit comité, parce que cela n’était pas très -flatteur pour nos facultés intellectuelles. - -Je ne comprends réellement pas comment on peut rester assis pendant -trois heures entières, non seulement sans murmurer, mais encore sans -autre occupation que de regarder une collection de choses dénuées -d’intérêt autour desquelles circule sans cesse une foule de figurants. -Mais c’est ainsi, et, en voyant tel arrangement de gazes blanches et -bleues, éclairées par la lumière magique des feux de Bengale, et qui -forment décidément la plus jolie fantaisie que l’on puisse imaginer, -nous nous écriâmes: «Joli! joli!» comme l’aurait pu faire un enfant de -cinq ans en voyant pour la première fois Polichinelle. - -[Illustration: L’OPÉRA-COMIQUE - -(Par E. Lami) (Collection J. B.)] - -La musique de M. Auber comprend quelques charmants morceaux, mais il a -fait beaucoup mieux jadis; et le mauvais goût des principaux chanteurs -me ferait désirer ardemment que l’excellent orchestre fût seul à -l’interpréter. - -Mᵐᵉ Casimir a eu et a encore une voix riche et puissante; mais la plus -inculte petite fille d’Allemagne, qui arrange sa vigne en chantant ses -airs nationaux, pourrait lui donner une leçon de goût qui lui serait -plus profitable que tout ce que la science lui a appris... - -Cette brillante bagatelle était précédée d’une _petite comédie_, -appelée, _la Marquise_. Le sujet doit avoir été tiré, bien que très -modifié, d’une histoire de George Sand, et ne vaut guère qu’on en parle; -mais c’est un joli spécimen d’un genre très français, une petite pièce -naturelle, facile, enjouée; en l’écoutant, vous êtes en sympathie avec -les acteurs comme avec les caractères, et vous oubliez qu’il y a dans le -monde beaucoup de tristesses et d’ennuis... - -Les théâtres, surtout ceux de second ordre, semblent être très suivis; -mais j’entends souvent observer, à Paris comme à Londres, que le goût du -théâtre diminue dans les hautes classes; et cela vient, je crois, des -mêmes causes dans les deux pays: d’abord, l’heure tardive du dîner, qui -fait que, pour aller au spectacle, il faut déranger ses habitudes, et -c’est là une difficulté dans la famille. L’Opéra, qui commence plus -tard, est toujours plein: et, si je ne vivais depuis assez longtemps -dans le monde pour savoir ce que la mode peut faire supporter, je serais -étonnée qu’un peuple aussi gai que celui des Français se presse chaque -soir pour assister à un spectacle aussi sérieusement ennuyeux... - -Peut-être en France comme en Angleterre, si un nouveau génie théâtral -«s’élevait un matin le front dans les nues», Paris et Londres se -soumettraient-ils à dîner à cinq heures pour en jouir; mais l’heure -tardive du dîner et la médiocrité des acteurs font actuellement du -théâtre un amusement populaire plutôt qu’un divertissement élégant. - - - - -XXVI - -L’ABBÉ DE LAMENNAIS.--SON ASPECT ET SA CONVERSATION.--SON ADMIRATION ET -CELLE DES RÉPUBLICAINS FRANÇAIS POUR O’CONNELL. - - -J’ai eu la satisfaction de rencontrer, l’autre soir, l’abbé de -Lamennais. C’était chez Mᵐᵉ Benjamin Constant, dont le salon est aussi -célèbre par la renommée de ceux qu’on y rencontre que par les talents et -le charme de la maîtresse de la maison. - -Extérieurement, cet homme célèbre ressemble à un dessin original de -Rousseau que je me souviens d’avoir vu. Il est bien au-dessous de la -taille ordinaire et très mince. Son aspect est très frappant et trahit -l’habitude de la méditation; mais ses yeux profonds ont quelque chose de -presque farouche, avec leurs regards rapides. Sa robe était noire et -avait plus de négligence républicaine que de dignité ecclésiastique, et -la petite cravate qu’il portait, bien serrée autour de sa gorge, lui -donnait l’apparence de quelqu’un qui ne fait guère attention à la mode -du jour ou aux coutumes des salons. - -[Illustration: LAMENNAIS - -«Galerie de la Presse» (Bibl. nat.)] - -Il avait dîné chez Mᵐᵉ Constant avec quatre ou cinq autres personnages -distingués, et nous le trouvâmes profondément enfoncé dans une _bergère_ -qui cachait presque entièrement sa chétive personne, et entouré d’un -cercle d’hommes à qui il parlait avec animation. D’un côté était M. -Jouy, l’_hermite_ bien connu de la Chaussée-d’Antin, et de l’autre un -député très apprécié sur les bancs du _côté gauche_. - -J’étais placée juste en face de lui et j’ai rarement observé le jeu -d’une physionomie plus animé. Dans le courant de la soirée, il me fut -présenté. Ses manières sont extrêmement distinguées; aucune raideur ni -gêne, rien de rustique ni d’ecclésiastique n’empêche sa vivacité -naturelle. Il tira immédiatement une chaise vis-à-vis du sofa où j’étais -placée et causa fort agréablement, le dos tourné au reste de la société, -jusqu’à ce que plusieurs personnes, dont beaucoup de dames, se fussent -réunies autour de lui; alors il ne lui plut pas, je suppose, de rester -assis tandis qu’elles étaient debout, et, se levant, il regagna sa -_bergère_. - -Il me dit qu’il ne resterait pas longtemps à Paris, où il fréquentait -trop le monde pour travailler, qu’il allait promptement retourner dans -sa profonde retraite, dans sa chère Bretagne, où il finirait l’œuvre -qu’il avait commencée. Je ne sais si cet ouvrage est la défense des -_Prévenus d’avril_, qu’il a menacé de publier contre ceux qui ont refusé -de le laisser plaider au tribunal dans cette affaire, mais on s’attend à -ce que ce document soit violent, puissant et éloquent... - -M. de Lamennais, ainsi que plusieurs autres personnages aux principes -républicains avec lesquels j’ai eu l’occasion de causer depuis que je -suis à Paris, a conçu l’idée que l’Angleterre est en ce moment et _bona -fide_ sous la règle et le gouvernement de Mr. Daniel O’Connell. Il m’a -entretenue de ce personnage avec la plus grande admiration et le plus -profond respect: ne s’en rapporte-t-il pas aux journaux anglais pour -croire à l’amour enthousiaste et à la vénération qu’on lui témoignerait -dans la Grande-Bretagne! - -[Illustration] - - - - -XXVII - -LES VIEILLES FILLES SONT RIDICULES EN FRANCE.--POURQUOI ELLES Y SONT -BEAUCOUP PLUS RARES QU’EN ANGLETERRE.--SUPÉRIORITÉ DE LA MANIÈRE DE -CONCLURE LES MARIAGES EN ANGLETERRE.--EN FRANCE, LES VIEILLES FILLES -S’APPLIQUENT A DISSIMULER LEUR TRISTE ÉTAT. - - -Il y a plusieurs années que, passant quelques semaines à Paris, j’eus -une conversation avec un Français au sujet des vieilles filles, et, bien -qu’il y ait longtemps de cela, je vous la rapporterai à l’occasion d’un -fait qui vient de m’arriver. - -[Illustration] - -Nous nous promenions, je m’en souviens, dans les jardins du Luxembourg, -et, comme nous marchions de long en large dans les longues allées, la -causerie tomba sur le «misérable sort», comme l’appelait mon -interlocuteur, des femmes célibataires en Angleterre. Mon compagnon -déplorait cet état comme le résultat le plus mélancolique des mœurs -nationales qui se pût imaginer. - -«Je ne connais rien en Angleterre, déclarait-il avec la dernière -énergie, qui me fasse plus de peine que la vue d’un grand nombre de ces -femmes malheureuses, qui, encore que bien nées, bien élevées et -estimables, se trouvent sans position, sans un _état_ et sans un nom, si -ce n’est celui dont elles désirent tant se débarrasser qu’elles -donneraient pour cela la moitié des jours qui leur restent à vivre. - ---Je crois que vous exagérez quelque peu le mal, répondis-je; pourtant, -même si leur position est aussi triste que vous le dites, je ne vois pas -en quoi les dames célibataires sont plus heureuses ici? - ---Ici! s’exclama-t-il avec indignation: vous n’imaginez pas réellement -qu’en France, où nous nous vantons de rendre nos femmes les plus -heureuses du monde, nous pourrions souffrir que des jeunes filles -infortunées, innocentes, sans appui, tombassent hors de la société, dans -le _néant_ du célibat, comme chez vous? Dieu nous garde d’une telle -barbarie! - ---Mais comment pouvez-vous empêcher cela? Il est impossible que, par -suite des circonstances, beaucoup de vos hommes ne soient pas amenés à -demeurer célibataires; et si le nombre des individus des deux sexes est -égal, il s’ensuit qu’il doit y avoir aussi des femmes non mariées? - ---Cela peut paraître ainsi, mais la réalité est tout autre: nous n’avons -pas de femmes non mariées. - ---Alors, que deviennent-elles? - ---Je ne sais pas, mais si une Française se trouvait dans cette -situation, elle se jetterait à l’eau! - ---J’en connais une cependant, dit une dame qui était avec nous; Mˡˡᵉ -Isabelle B... est une vieille fille. - ---_Est-il possible?_ s’écria notre interlocuteur d’un ton qui me fit -éclater de rire. Et quel âge a-t-elle, cette malheureuse Mˡˡᵉ Isabelle? - ---Je ne sais pas exactement, répondit la dame, mais je pense qu’elle -doit avoir passé trente ans depuis longtemps. - ---_C’est une horreur!_» s’écria-t-il encore, et il ajouta avec mystère, -dans un demi-murmure: «Croyez-moi, elle ne supportera pas cela -longtemps!» - -J’avais certainement oublié Mˡˡᵉ Isabelle et ce qui la concernait, quand -je rencontrai la dame qui l’avait citée comme étant la seule vieille -fille qui fût en France. Comme je causais avec elle, l’autre jour, de -tout ce que nous avions fait ensemble dans le temps passé, elle me -demanda si je me souvenais de cette conversation. Je lui assurai que je -n’en avais rien oublié. - -«Alors, me dit-elle, je vais vous raconter ce qui m’est arrivé trois -mois environ après qu’elle eut eu lieu. Je fus invitée avec mon mari à -aller voir une amie à la campagne, dans la même maison où j’avais -rencontré cette Mˡˡᵉ Isabelle B... que je vous ai nommée. Le soir, en -jouant à l’écarté avec notre hôte, je me rappelais notre conversation -dans les jardins du Luxembourg et je m’enquis de la demoiselle en -question: - -«Est-il possible que vous n’ayez pas su ce qui lui est arrivé? me -répondit-on. - ---Non, en vérité, je n’ai rien appris. Est-elle mariée? - ---Mariée?... Hélas! non, elle s’est jetée à l’eau!» - -Ce dénouement terrible prenait une gravité solennelle après ce qui avait -été prédit à cette jeune femme. Quoi de plus étrange que cette -coïncidence! Mon amie me dit qu’à son retour à Paris elle raconta cette -catastrophe à celui qui avait semblé la prévoir et qu’il reçut cette -nouvelle par une exclamation caractéristique: «Dieu soit loué! Elle est -maintenant hors de son malheur.» - -Cet incident et la conversation qui suivit me portèrent à rechercher -sérieusement ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans tout cela, et il me -semble, après enquête, qu’une femme célibataire, ayant passé trente ans, -c’est un cas fort rare en France. Procurer à leurs enfants un _mariage -convenable_ passe aux yeux des parents pour un devoir aussi strict que -de les envoyer en nourrice ou à l’école. La proposition d’une alliance -vient aussi souvent des amis de la femme que de ceux de l’homme, et il -est évident que cela doit beaucoup augmenter les chances d’établissement -convenable pour les jeunes personnes; car, bien qu’il nous arrive -d’envoyer nos filles jusqu’aux Indes dans l’espoir d’obtenir ce résultat -désiré, il est peu de parents anglais qui soient allés jusqu’à proposer -à quiconque, ou au fils de quiconque, de prendre leur fille. - -Si nos usages étaient différents, si la demande en mariage d’une jeune -fille était préparée par les amis au lieu de dépendre de la chance ou du -hasard d’une rencontre, je ne doute pas que beaucoup de mariages heureux -n’en résulteraient; et, d’ailleurs, un arrangement semblable, qui ne -choque aucun sentiment des convenances, puisqu’il est conforme à une -coutume nationale, peut donner à penser à la jeune fille que, par un -privilège flatteur pour sa délicatesse, elle est absolument étrangère à -cette affaire. Mais, nos jeunes filles anglaises consentiraient-elles, -pour ne pas courir la chance de rester vieilles filles, à abandonner ce -droit, qui leur est si précieux, de vivre dignement en célibataires -jusqu’au jour où elles auront choisi elles-mêmes un époux--au milieu du -monde,--et renonceront-elles pour cela au droit de dire oui ou non à -leur guise et selon leur fantaisie?... - -Le monde entier est persuadé que la France abonde en épouses aimantes, -constantes et fidèles, et en maris de même; je ne pense pas que, s’il en -est ainsi, ce soit une conséquence de la manière dont les mariages se -font ici. Le plus fort argument en faveur de l’usage français, c’est -assurément qu’un mari qui prend une jeune femme aussi neuve -d’impressions de toutes sortes que doit l’être une jeune fille française -bien élevée, ce mari-là a une meilleure chance, ou plutôt a plus le -pouvoir de conquérir le cœur de sa femme qu’un homme qui s’éprend d’une -beauté de vingt ans, laquelle a déjà entendu peut-être des aveux aussi -tendres que ceux qu’il murmure à son oreille, faits par un autre homme -qui, s’il n’avait pas le moyen d’épouser la jeune personne, avait du -moins celui de l’aimer, et une langue pour la séduire aussi bien que le -mari. - -[Illustration: «LA BONNE FILLE» - -(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger.)] - -En revanche, que d’arguments contraires! Quel que soit le sentiment -d’une Française pour son époux, celui-ci ne pourra jamais sentir qu’elle -l’a choisi parmi les autres; certes, il arrive parfois qu’une belle -créature soit élue par son fiancé à cause de sa beauté; mais, si la -réponse a été faite sans même qu’on la consulte, sans doute elle peut -tirer de cette demande une petite satisfaction de vanité, mais -certainement rien qui approche d’un sentiment de tendresse venant du -cœur. - -L’habitude est si fortement invétérée qu’il est impossible à un pays de -juger impartialement l’autre sur un sujet entièrement réglé par les -coutumes. Donc, tout ce que je puis, comme Anglaise, m’aventurer à dire, -c’est que je serais bien fâchée que nous adoptassions chez nous la mode -de nos voisins français. - -[Illustration: (V. Adam del.) (Collection J. B.)] - -Je pense, toutefois, que mon ami du jardin du Luxembourg exagérait -beaucoup quand il m’assurait qu’il n’existait pas de femmes célibataires -en France. Il en existe certainement, bien qu’en moins grand nombre -qu’en Angleterre. D’ailleurs, il n’est pas aisé de les reconnaître. Chez -nous, il n’est pas extraordinaire que des femmes célibataires prennent -ce qu’on appelle en langage militaire un «rang de brevet». Ainsi miss -Dorothée Tomkins deviendra Mrs. Dorothée Tomkins et quelquefois même -_tout_ bonnement Mrs. Tomkins, pourvu qu’il n’y ait aucune autre Mrs. -Tomkins pour lui interdire ce titre; mais je n’ai pas souvenance -qu’aucune dame dans cette situation se soit fait appeler la veuve -Tomkins ou la veuve Un Tel. - -Ici, on m’a assuré que le cas est différent et que les plus proches -parents et amis sont souvent seuls à savoir quelque chose. Plus d’une -_veuve respectable_ n’a jamais eu de mari dans sa vie, et l’on m’a -positivement affirmé que le secret est souvent si bien gardé, que les -nièces et les neveux d’une famille ne savent pas si leurs tantes sont -veuves ou non. - -Cela tend à démontrer que l’on considère ici le mariage comme un état -plus honorable que le célibat, quoiqu’il ne faille pas aller jusqu’à -prétendre que les vieilles filles se jettent à l’eau... - - - - -XXVIII - -L’ÉLÉGANCE INIMITABLE DES FRANÇAISES.--IMPOSSIBILITÉ A UNE ANGLAISE DE -N’ÊTRE PAS CONNUE POUR TELLE AU PREMIER REGARD.--LES MAGASINS DE -NOUVEAUTÉS ET LES BOUTIQUES.--LE GOUT DES BOUQUETIÈRES.--TOUT A PARIS -EST ARRANGÉ AVEC GOUT.--PLUS DE ROUGE NI DE FAUX CHEVEUX. - - -Avouez, en pensant que c’est une femme qui vous écrit, que vous ne -pouvez vous plaindre d’avoir été accablé de détails sur les modes de -Paris: peut-être même vous plaindrez-vous de ce que tout ce que j’en ai -déjà dit n’ait porté que sur le costume historique et fantaisiste des -républicains. L’apparence de chacun et tout ce qui s’y rapporte a -cependant une très grande importance dans la vie quotidienne de cette -brillante ville; et bien que à ce point de vue, elle soit le modèle du -monde entier, elle a su garder pour elle seule un aspect, une manière -d’être que tout autre peuple chercherait en vain à imiter. Allez où vous -voudrez, vous verrez des modes françaises; mais il faut venir à Paris -pour voir comment on les porte. - -Le dôme des Invalides, les tours de Notre-Dame, la colonne de la place -Vendôme, les moulins à vent de Montmartre ne sont pas plus -caractéristiques de Paris que l’aspect des chapeaux, des bonnets, des -guimpes, des châles, des tabliers, des ceintures, des boucles, des -gants, mais surtout des bottines et des bas, quand ils sont portés par -des Parisiennes dans la ville de Paris. - -C’est en vain que toutes les femmes de la terre viennent en foule à ce -marché d’élégance, chacune portant assez d’argent dans sa poche pour se -vêtir de la tête aux pieds avec tout ce qui se trouvera de mieux et de -plus riche; c’est en vain que chacune appelle à son aide toutes les -_tailleuses_, _coiffeuses_, _modistes_, _couturières_, _cordonniers_, -_lingères et friseuses_ de la ville: quand elle aura acheté et mis comme -il convient toute chose exactement de la façon qu’on lui aura prescrite, -elle entendra, dans la première boutique où elle entrera, une grisette -murmurer à une autre derrière le comptoir: «_Voyez ce que désire cette -dame anglaise_»; et cela,--pauvre chère dame!--avant qu’elle ait pu -prononcer un seul mot capable de la trahir. - -Et ce ne sont pas seulement les Parisiens qui nous reconnaissent -facilement--cela pourrait être dû chez eux à quelque inexplicable -franc-maçonnerie; non, le plus fort est que nous nous reconnaissons -nous-même l’un l’autre sur-le-champ: «C’est un Anglais!» «C’est une -Anglaise!» Cela se voit plus vite qu’on ne le saurait dire. - -Ces manières, cette allure, cette marche, l’expression des mouvements -et, pour ainsi parler, des membres, que tout cela soit si spécial et -impossible à imiter, voilà qui est vraiment singulier. Cela n’a rien à -voir avec les différences d’yeux et de teint des deux nations, car -l’effet est peut-être senti plus fortement encore quand on suit une -personne que quand on la croise; il ressort de chaque pli comme de -chaque épingle, de toutes les attitudes et de tous les gestes. - -[Illustration: L’ANGLAISE - -(Par Guérin) (Coll. J. B.)] - -Si je pouvais vous expliquer ce qui produit cet effet j’en rendrais -peut-être l’imitation moins malaisée; mais comme, après s’y être essayé -pendant vingt ans, on a fini par regarder comme impossible de le -définir, ne comptez pas sur moi pour cela. Tout ce que je puis faire, -c’est de vous dire là-dessus ce que tout le monde sait, sans chercher à -atteindre la partie mystérieuse de ce sujet, et à analyser cet effet -magique. - -Pour parler en termes de marchandes de modes, les dames «s’habillent» -beaucoup moins à Paris qu’à Londres. Je ne pense pas qu’une Parisienne, -après avoir quitté son déshabillé du matin, s’astreindrait, durant «la -saison», à changer de robe quatre fois par jour, comme je l’ai vu faire -à des dames de Londres. Et je ne crois pas que les plus _précieuses_ en -cette matière penseraient avoir commis une grave infraction à la bonne -éducation si elles paraissaient à dîner dans la même toilette qu’on leur -aurait vue porter trois heures auparavant. - -Le seul article de luxe féminin plus généralement répandu parmi elles -que parmi nous est le châle de cachemire. Le _trousseau_ d’une jeune -femme compte toujours au moins un de ces précieux châles, et c’est, je -crois, de tous les _présents_, celui qui fait souvent, comme le dit Miss -Edgeworth, oublier le _futur_ à la fiancée. - -Sous d’autres rapports, ce qui est nécessaire à la garde-robe d’une -Française élégante l’est aussi à celle d’une Anglaise. Seulement on -porte plus chez nous de bijoux et colifichets de toutes sortes que chez -eux. La robe qu’une jeune Anglaise mettrait pour dîner est exactement -la même qu’une jeune Française porterait à tous les bals, sauf à un bal -costumé; au lieu que la plus élégante toilette du dîner, à Paris, ne se -porterait chez nous que pour aller à l’Opéra. - -Il y a beaucoup de très jolis _magasins de nouveautés_ dans toutes les -parties de la ville, et le cœur d’une femme peut y trouver tout ce qu’il -désire quant à la toilette. - -[Illustration: «MARCHANDES DE MODES» - -(Par Gavarni) (Bibl. nat.)] - -Ces magasins sont des _modistes_ et des _coiffeuses_ excellentes, qui -savent parfaitement fabriquer et recommander tous les produits de leur -art fascinateur; mais il ne se trouve point ici de Howel et de James où -s’assemblent à point nommé toutes les jolies femmes de Paris; on ne voit -aucune assemblée de grand valets de pied attendant sur les banquettes à -l’extérieur des boutiques, et qui fassent office d’enseigne pour les -non-initiés en leur indiquant par leur présence combien d’acheteurs sont -en train de marchander les précieux objets de l’intérieur. Les boutiques -sont en général beaucoup plus petites que les nôtres, ou, quand elles -s’étendent en longueur, elles ont l’air de dépôts de marchandises. On -étale pour la montre et la décoration beaucoup moins d’objets, si ce -n’est dans les magasins de porcelaines ou de bronzes dorés, protégés par -des glaces. A vrai dire, partout où les articles peuvent être exposés -sans danger aux injures de l’air, on en étale un nombre considérable; -mais, dans l’ensemble, les boutiques n’offrent pas ici une aussi grande -apparence de capitaux employés que chez nous. - -Une des principales causes du gai et joli aspect des rues est la -quantité et l’élégant arrangement des fleurs exposées pour la vente. -Tout le long des boulevards, et dans chacun de ces brillants passages -qui percent maintenant Paris dans tous les sens, vous n’avez qu’à fermer -les yeux pour vous croire dans un parterre; et si, en ouvrant les yeux, -l’illusion s’envole, vous trouvez à sa place quelque chose d’aussi -charmant. - -Malgré les abominations multiples des rues, les serrures des portes des -salons semblables à des cadenas de prisons et l’odieux escalier commun à -tous par lequel on y accède, il y a chez ce peuple un goût et une grâce -qu’on ne trouverait certainement pas ailleurs. Et cela non seulement -dans les vastes hôtels des riches et des grands, mais dans toutes les -classes de la société, jusqu’à la plus basse. - -La manière dont une vieille marchande de quatre saisons noue les cerises -qu’elle vend pour quelques sous à sa clientèle de gamins, pourrait -donner une leçon au plus adroit décorateur de nos tables de soupers. Un -bouquet de violettes sauvages, dont le prix est à la portée de la -_soubrette_ la moins payée de Paris, est arrangé avec une grâce qui le -rendrait digne d’une duchesse; et j’ai vu le modeste étalage d’une -fleuriste dont toute la tente se composait d’un arbre et du ciel bleu, -disposé avec un mélange de couleurs si harmonieux, que je suis restée -plus longtemps et plus agréablement à la regarder que je ne suis jamais -demeurée à contempler le palais de Flore lui-même dans le King’s Road. - -Après tout, je pense que ce mystérieux art de la toilette, dont j’ai -déjà parlé, vient de ce bon goût naturel, universel et inné. Il existe -un à-propos, une bienséance, une sorte d’harmonie dans les différentes -parties de la toilette féminine, que l’on constate sur les _toques_ de -coton aux teintes éclatantes assorties aux mouchoirs et aux tabliers, -comme sur les chapeaux les plus élégants des Tuileries. Le mot si -expressif pour qualifier une femme bien mise: _faite à peindre_, peut -être bien souvent appliqué avec autant de justice à une paysanne qu’à -une princesse; car toutes deux ont la même délicatesse naturelle de -goût. - -C’est ce sentiment national qui rend tellement supérieurs, à Paris, la -mise en scène, le corps _de ballet_, et tout ce qui dans les théâtres -forme _tableau_. Là, une simple erreur dans la couleur ou l’arrangement -pourrait détruire l’harmonie entière et le charme de l’ensemble: mais -vous voyez ici de pauvres petites filles, louées à la nuit moyennant -quelques sous pour figurer des anges ou des Grâces, entrer dans la -composition de la scène avec un instinct aussi infaillible que celui qui -pousse les oies sauvages, volant à travers les airs, à se former en une -phalange triangulaire admirablement ordonnée, au lieu de se disperser -vers tous les points de la boussole, comme on le voit faire _par -exemple_ à nos _figurantes_ à nous lorsque le maître de ballet ne les -tient pas aussi rigoureusement en ordre qu’un bon chasseur rassemble sa -meute. - -C’est un soulagement pour mes yeux de constater que le fard n’est plus à -la mode. Je ne comprends pas ceux qui disent qu’un regard brillant le -devient plus encore par une légère touche de rouge habilement appliquée -en dessous. En tout cas si on en met encore, c’est si adroitement que -cela ne produit qu’un bon effet, et voilà un immense progrès sur la -mode, dont je me souviens trop bien, de farder les joues des jeunes et -des vieilles à un point réellement effrayant. - -[Illustration: (E. Lami del.) (Coll. J. B.)] - -Un autre progrès que je goûte fort, c’est que la plupart des vieilles -dames ont renoncé aux cheveux artificiels; elles arrangent maintenant -leurs propres cheveux gris avec le plus d’élégance et de soin possibles. -L’apparence générale de l’ensemble y gagne: la nature arrange les choses -pour nous beaucoup mieux que nous ne le pouvons faire; et l’aspect d’une -figure âgée entourée de boucles noires, brunes ou blondes, est -infiniment moins agréable que celui d’un vieux visage accompagné de ses -propres cheveux argentés. - -J’ai entendu observer, avec beaucoup de justesse, que le fard n’est -seyant qu’à celles qui n’en ont pas besoin: on peut dire la même chose -des faux cheveux. Quelques-uns des édifices en cheveux noirs et -brillants comme du jais que j’ai vus ici excédaient certainement en -quantité de cheveux ce qui peut croître sur aucune tête humaine; mais -quand cet édifice surmonte un jeune visage qui semble avoir droit à tous -les honneurs que l’art des coiffeurs peut imaginer, il n’y a rien là -d’incongru ni de désagréable, bien qu’il soit toujours dommage de mêler -quoi que ce soit de faux à la gloire d’une jeune tête. Pour ce -sentiment-là, _Messieurs les Fabricants_ de faux cheveux ne me rendront -pas grâces: après avoir interdit l’usage des fausses tresses aux -vieilles dames, voilà que je désapprouve maintenant les fausses boucles -pour les jeunes! - -[Illustration: «1835» - -(Par Gavarni) (Bibl. nat.)] - -_Au reste_, tout ce que je peux vous dire quant à la toilette, c’est que -nos élégantes ne doivent plus espérer de trouver ici aucun article utile -pour leur garde-robe à meilleur marché; au contraire, tout s’y paye -beaucoup plus cher qu’à Londres; et ce qui doit également les empêcher -de faire leurs emplettes ici, c’est que les différents objets que nous -avions l’habitude de considérer comme mieux fabriqués que chez nous, -spécialement les soieries et les gants, sont maintenant, à mon avis, -décidément inférieurs aux nôtres en qualité: les articles qu’on peut -acheter au même prix qu’en Angleterre, sont moins bons à l’usage. - -Les seules emplettes que j’aimerais à rapporter chez moi, ce seraient -des porcelaines: mais cela, nos tarifs de douane nous le défendent, et, -sans cette protection, nos Wedgewood et nos Mortlake ne vendraient plus -que peu d’articles d’ornement, car non seulement leurs prix sont plus -élevés mais leur matière première et leur façon sont, à mon avis, -extrêmement inférieurs. Il est réellement agréable à mes sentiments -patriotiques de pouvoir constater honnêtement que, sauf ces objets et -quelques articles de luxe, comme les bronzes dorés, les pendules -d’albâtre et cætera, il n’y a rien ici que nous ne puissions trouver en -abondance dans notre pays. - - - - -XXIX - -L’ABBÉ LACORDAIRE.--SUCCÈS DE SES SERMONS A NOTRE-DAME.--LES MEILLEURES -PLACES RÉSERVÉES AUX HOMMES.--DIMENSIONS DE NOTRE-DAME.--AFFLUENCE DE -_jeunes gens de Paris_.--ILS FONT ET DÉFONT LES RÉPUTATIONS.--LACORDAIRE -EST UN PRÉDICATEUR DÉPLORABLE. - - -La grande réputation d’un prédicateur nous décida dimanche à supporter -deux heures d’attente fastidieuse avant la messe qui précéda son sermon. -C’est de la sorte seulement qu’on peut s’assurer une chaise à Notre-Dame -quand l’abbé Lacordaire y doit monter en chaire. L’ennui est grand; mais -ayant successivement entendu dire de ce personnage célèbre qu’il était -«envoyé par le ciel pour ramener la France au catholicisme»; qu’il était -«un hypocrite laissant Tartuffe loin derrière lui»; que son «talent -dépasse celui de tout prédicateur depuis Bossuet», et que c’était «un -charlatan qui devrait prêcher de sa baignoire plutôt que de la chaire de -Notre-Dame», je me décidai à le voir et l’entendre moi-même, quoique je -sois peu capable de discerner où peut être la vérité entre les deux -partis qui sont séparés par un abîme. Quelques circonstances vinrent -d’ailleurs diminuer l’ennui de notre longue attente, et je dois avouer -que ce ne fut point là la moins profitable partie des quatre heures que -nous passâmes dans cette église. - -[Illustration: NOTRE-DAME - -(Coll. J. B.)] - -En entrant, nous trouvâmes l’immense nef close par des barrières, comme -elle l’avait été le dimanche de Pâques pour le concert (car ainsi -pourrait-on appeler l’office de cette fête). Quand nous voulûmes -pénétrer dans cette partie réservée, on nous dit qu’aucune dame n’y -était admise, mais que les bas-côtés contenaient beaucoup de chaises et -qu’on y trouvait des places excellentes. - -Cet arrangement m’étonna pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est -absolument contraire aux usages nationaux, car partout, en France, les -meilleures places sont réservées aux femmes, ou du moins, en principe, -j’ai toujours trouvé qu’il en fut ainsi. Ensuite parce que, dans toutes -les églises où je suis entrée jusqu’à présent, l’assemblée, toujours -nombreuse, est invariablement composée d’au moins douze femmes pour un -homme. Aussi lorsque, en regardant dans la partie réservée, j’y -remarquai assez de rangées de chaises pour recevoir quinze cents -personnes, je pensai qu’à moins que tous les prêtres de Paris ne -vinssent en personne faire honneur à leur éloquent confrère, il était -assez peu vraisemblable que cette mesure peu galante fût nécessaire. Je -n’eus pas le temps, au reste, de me perdre en conjectures, car la foule -se pressait déjà à toutes les portes, et nous nous dépêchâmes de nous -assurer des meilleures chaises dans les bas-côtés. Nous parvînmes à nous -placer entre les piliers, juste en face de la chaire, et nous en fûmes -satisfaits car nous ne doutâmes pas qu’une voix qui avait acquis une -telle renommée ne pût se faire entendre dans les galeries latérales de -Notre-Dame. - -Lorsque je me fus installée aussi confortablement que possible sur ma -chaise au dossier droit, j’eus une première consolation à ma longue -attente en songeant que du moins elle se passerait entre les murs -vénérables de Notre-Dame. C’est une glorieuse vieille église, et, bien -qu’on ne puisse la comparer à l’Abbaye de Westminster, ou à Anvers, ou à -Strasbourg, ou à Cologne, ou à beaucoup d’autres que je pourrais nommer, -elle garde assez d’intérêt pour vous occuper pendant un temps -considérable. Les trois rosaces élégantes qui jettent leur lumière -colorée au nord, à l’ouest et au sud offrent par elles-mêmes une très -jolie étude pour une demi-heure ou deux, et, d’ailleurs, elles -rappellent, malgré leur minime diamètre de quarante pieds, la magnifique -fenêtre ronde de l’ouest à la cathédrale de Strasbourg, dont le seul -souvenir suffirait à faire passer un autre long espace de temps... - -J’avais une autre source de distraction, et rien moins qu’insignifiante, -à observer l’affluence des assistants. L’édifice renferma bientôt autant -d’être vivants qu’il en pouvait contenir; et les places que nous jugions -quelconques quand nous les prîmes, se trouvèrent si commodément situées -que nous nous réjouîmes de les avoir choisies. Il n’y avait pas un -pilier qui ne servît d’appui à autant d’hommes qu’il en fallait pour -l’entourer, et pas un ornement en saillie, pas une balustrade des autels -latéraux, pas un point élevé, qui ne fût comme si un essaim d’abeilles -s’y était suspendu. - -Mais ce qui attira le plus mon attention fut ce qui se passait dans la -nef. Quand on me dit que c’était la partie de l’église réservée aux -hommes, je pensai que j’y verrais des citoyens catholiques, respectables -et d’un âge mûr, venus de tous les coins de la ville et peut-être du -pays pour entendre le célèbre prédicateur; mais, à mon grand étonnement, -je vis arriver par douzaines des jeunes gens joyeux, élégants, mis à la -dernière mode, et tels que je n’en avais encore jamais vu à d’autres -cérémonies religieuses. Parmi eux se trouvait une certaine quantité -d’hommes plus âgés; mais la grande majorité ne dépassait pas trente ans. -Je ne pouvais comprendre la raison de ce phénomène; mais tandis que je -me creusais la tête pour en trouver l’explication, le hasard vint en -aide à ma curiosité sous la forme d’un voisin communicatif. - -Dans aucun endroit du monde il n’est plus aisé d’entrer en conversation -avec un étranger qu’à Paris. A tous les degrés de la société il y règne -une courtoisie et une sociabilité naturelles, et celui qui le désire -peut facilement connaître l’état d’esprit de toutes les classes. Le -temps présent est très favorable à cela, car le trait le plus -remarquable des mœurs parisiennes, en ce moment, c’est une absolue -liberté d’exprimer son opinion sur toutes choses. - -J’ai entendu dire qu’il était difficile d’obtenir une réponse nette, -précise et courte d’un Irlandais; d’un Français, c’est impossible: quand -sa réplique à votre question équivaudrait au fond au sec anglicisme «I -don’t know» [je ne sais pas], elle serait faite d’un ton et avec une -tournure de phrase qui vous persuaderaient qu’on sera satisfait et même -extrêmement heureux de répondre à toutes les autres demandes qu’il vous -plaira de faire sur le même sujet, ou sur un autre. - -Pour avoir déplacé ma chaise d’un pouce et demi en vue de la commodité -d’un voisin à cheveux gris, celui-ci fut amené à prononcer: «_Mille -pardons, madame!_» avec une remarque sur la gêne qu’apportait la réserve -de toutes les meilleures places pour les messieurs. C’était tout à fait -contraire, ajouta-t-il, à la coutume ordinaire des Parisiens, et de -fait, c’était pourtant la seule disposition que l’on eût trouvée pour -que les dames ne fussent pas incommodées par le flot impétueux des -_jeunes gens_ qui viennent régulièrement entendre l’abbé Lacordaire. - -«Je ne vis jamais tant de jeunes gens dans aucune assemblée religieuse, -dis-je, espérant qu’il pourrait m’expliquer ce mystère... - ---La France, répondit-il avec énergie, comme vous pouvez vous en -convaincre en regardant cette multitude, n’est plus la France de 1793, -quand ses prêtres chantaient des cantiques sur l’air du _Ça ira_. La -France est heureusement redevenue profondément et sincèrement -catholique. Ses prêtres sont à nouveau ses orateurs, ses plus grands, -ses plus hauts dignitaires. Elle peut encore donner des cardinaux à -Rome, et Rome peut encore donner un ministre à la France.» - -[Illustration: LACORDAIRE PRÊCHANT A NOTRE-DAME - -(Coll. J. Boulenger)] - -Je ne trouvai aucune réponse à faire; et mon silence ne sembla pas lui -plaire, car, après être resté assis quelques minutes en silence, il se -leva de la place qu’il avait obtenue à si grand’peine et, se frayant un -passage à travers la foule, il disparut derrière nous; mais je pus le -revoir, avant de quitter l’église, debout sur les marches de la -chaire... La messe terminée, je regardai la chaire; elle était encore -vide, mais, en jetant les yeux autour de moi, je vis tous les regards -tournés vers une petite porte dans le bas côté nord, presque -immédiatement derrière nous. _Il est entre là!_ dit une jeune femme près -de nous, d’un ton qui semblait indiquer un sentiment plus profond que le -respect, et qui vraiment touchait à l’adoration. Ses yeux restèrent -fixés sur la porte comme ceux de beaucoup d’autres jusqu’à ce qu’elle -s’ouvrît et qu’un jeune homme élancé, dans le costume du prêtre qui va -monter en chaire, y apparût. Un bedeau lui fraya un chemin à travers la -foule, qui, épaisse et serrée comme elle était, se reculait de chaque -côté pour le laisser approcher de la chaire, avec beaucoup plus de -docilité qu’elle ne l’eût fait poussée par une troupe de cavalerie. - -Le silence le plus profond accompagnait sa marche; jamais je ne vis -démonstration de respect plus frappante; et l’on prétend que les trois -quarts de Paris considèrent cet homme comme un hypocrite! - -Aussitôt qu’il eut atteint la chaire, tandis qu’il se préparait par une -muette prière au devoir qu’il allait accomplir, un bruit se fit entendre -dans la partie supérieure du chœur et l’archevêque, suivi de son -splendide cortège ecclésiastique, s’avança vers la partie de la nef qui -est immédiatement en face du prédicateur. En arrivant à l’endroit -réservé, chacun gagna sans bruit la place qui lui était assignée d’après -sa dignité, tandis que l’assemblée entière attendait debout -respectueusement, et semblait - - _Admirer un si bel ordre et reconnaître l’église._ - -Il est plus facile de vous décrire tout ce qui précéda le sermon que le -sermon lui-même. Ce fut un tel flot de paroles, un tel torrent, une -telle averse de déclamations passionnées que, même avant d’en avoir -entendu assez pour pouvoir juger du sujet, je me sentis disposée à mal -juger du prédicateur, et à soupçonner ce discours d’avoir plus de fleurs -et de fioritures de rhétorique humaine que de simple vérité divine. - -Ses gestes violents me déplurent aussi excessivement. Le mouvement -rapide et incessant de ses mains, quelquefois de l’une, quelquefois des -deux, ressemblait plus à celui des ailes d’un oiseau-mouche qu’à aucune -autre chose dont je puisse me souvenir; mais le bourdonnement partait de -l’assemblée en admiration. A chaque pause--il en faisait fréquemment, et -évidemment _exprès_, comme un mauvais acteur--une rumeur louangeuse -courait à travers la foule. - -Je me souviens d’avoir lu quelque part qu’un prêtre de naissance noble, -de peur que ses ouailles ne devinssent familières avec lui, s’adressait -à elles du haut de la chaire en ces termes: _Canaille chrétienne!_ -C’était mal--très mal, certainement: mais je ne sais si le _Messieurs_ -de l’abbé Lacordaire est beaucoup plus dans le ton convenable à un -pasteur chrétien. Cette apostrophe mondaine fut répétée plusieurs fois -pendant le discours, et j’ose dire contribua grandement à l’effet -désagréable que me produisit l’éloquence du prédicateur. Je ne me -rappelle pas avoir jamais entendu un prédicateur que j’aie moins aimé, -moins vénéré et moins admiré que ce nouveau saint parisien. Il fit des -allusions très acérées à la renaissance de l’Eglise catholique romaine -en Irlande et anathématisa cordialement tous ceux qui s’y opposeraient. - -En vous racontant le prologue de deux heures qu’avait été la messe, j’ai -oublié de vous dire que beaucoup de jeunes gens--non aux places -réservées dans la nef mais de ceux qui étaient assis près de -nous--lisaient pour échapper à l’ennui de l’attente. Quelques-uns des -volumes qu’ils tenaient avaient tout l’air de romans provenant d’un -cabinet de lecture; d’autres étaient évidemment des recueils de -cantiques, probablement moins _spirituels_ que pleins d’esprit. - -Ce spectacle me découvrit une nouvelle page de Paris tel qu’il est, et -je ne regrette pas les quatre heures qu’il m’a coûtées; mais une fois -suffit: je ne retournerai certes pas entendre l’abbé Lacordaire. - - - - -XXX - -LE PALAIS-ROYAL.--TYPES QU’ON Y RENCONTRE.--UNE FAMILLE ANGLAISE.--LES -EXCELLENTS RESTAURANTS A 40 SOUS.--LA GALERIE D’ORLÉANS.--LES -OISIFS.--LE THÉATRE DU VAUDEVILLE. - - -Bien que vous pensiez certainement qu’en ma qualité de femme le -Palais-Royal doit m’intéresser peu, avec ses restaurants, ses boutiques -de bijouterie, de rubans, de jouets d’enfants, etc., etc., etc., et tous -les mondes de misère, de fête et de bonne chère qui s’y superposent -d’_étage_ en _étage_, je ne puis cependant passer sous silence un des -lieux de Paris dont l’aspect est le plus caractéristique et le plus -anti-anglais... - -[Illustration: LA GALERIE D’ORLÉANS AU PALAIS-ROYAL - -(Collection J. B.)] - -Tout le monde,--homme, femme ou enfant, noble ou roturier, riche ou -pauvre,--en un mot toute âme qui pénètre dans Paris demande à voir le -Palais-Royal. Mais si beaucoup d’étrangers y demeurent, hélas! trop -longtemps, il en est beaucoup aussi qui, à mon avis, ne s’y arrêtent pas -assez. Quand même, en faisant le tour de toutes les galeries, on aurait -observé attentivement, l’œil le plus rapide ne pourrait saisir tous les -types nationaux, tous les groupes pittoresques et comiques qui flottent -là pendant vingt heures au moins sur vingt-quatre. Je sais que l’étude -du Palais-Royal, dans ses recoins les plus cachés, serait à la fois -difficile, dangereuse et désagréable à poursuivre: mais je n’ai rien à -voir là; sans chercher à connaître ce que, après tout, il vaudrait mieux -ignorer que savoir, il y reste assez d’objets à contempler pour fournir -matière à observations... - -Comment cela se fait-il? Je n’en sais rien, mais chaque personne que -l’on rencontre là peut fournir sujet à méditation. Si c’est un élégant à -la mode, l’imagination le conduit immédiatement vers _un salon de jeu_, -et, si vous avez un bon naturel, votre cœur saignera en pensant combien -de tristesses il rapportera chez lui. Si c’est une _moustache_ épaisse, -à demi distinguée, surmontée de grands, sombres et profonds yeux qui -regardent ce qui les entoure comme si leur propriétaire cherchait -quelqu’un à dévorer, vous pouvez être aussi sûre qu’elle se dirige -également vers un _salon_ que vous l’êtes qu’un homme qui porte une -ligne sur son épaule va à la pêche. Cette jolie _soubrette_, avec ses -petits talons et son joli tablier de soie, qui a évidemment quelques -francs dans le coin noué du mouchoir qu’elle tient à la main, ne -savons-nous pas qu’elle cherche à travers les vitrines de chaque -bijoutier la paire de boucles d’oreilles en or assez tentante pour -qu’elle sacrifie à l’acheter un quart de ses gages? - -Nous ne devons pas perdre de vue--aussi bien serait-ce difficile!--cette -famille caractéristique de nos compatriotes qui vient de tourner dans la -superbe galerie d’Orléans. Père, mère et filles... qu’il est facile de -deviner leurs pensées et même leurs paroles! Le père, au noble maintien, -déclare que cette galerie ferait une Bourse magnifique: il n’a pas -encore vu la Bourse de Paris. Il examine la hauteur, marche un pas ou -deux, mesure par les yeux l’espace de tous côtés, puis s’arrête et dit -sans doute à la dame qu’il a au bras (et dont les regards, pendant ce -temps, errent parmi les châles, les gants, les bouteilles d’eau de -Cologne et les porcelaines de Sèvres, d’abord d’un côté, ensuite de -l’autre): «Ce n’est pas mal construit; c’est léger et majestueux et la -largeur est très considérable pour un toit si léger d’apparence; mais -qu’est-ce cela comparé au pont de Waterloo!» - -Deux jolies filles, au teint frais, aux yeux de colombe et aux cheveux -comme le blé, tombant en boucles innombrables et cachant presque leurs -regards curieux, bien que timides encore, précèdent leurs parents; en -filles bien élevées, elles s’arrêtent quand ils s’arrêtent et marchent -quand ils marchent. Mais elles osent à peine regarder rien, car, quoique -leurs yeux baissés puissent difficilement laisser deviner qu’elles les -ont aperçus, ne savent-elles pas que ces jeunes gens aux favoris, aux -impériales et aux cheveux noirs les fixent avec leurs lorgnons? - -Là aussi, comme aux Tuileries, de petits pavillons fournissent de quoi -désaltérer les assoiffés de politique; et là aussi, nous pouvons -distinguer le mélancolique champion de la branche aînée des Bourbons, -qui, au moins, est sûr de trouver des consolations dans sa fidèle -_Quotidienne_ et de la sympathie dans _La France_. Le républicain morose -marche fièrement, comme d’habitude, pour se saisir du _Réformateur_; -tandis que le confortable doctrinaire sort du café Véry en méditant sur -le _Journal des Débats_ et sur les chances de ses spéculations chez -Tortoni ou à la Bourse. - -Ce fut en nous promenant dans les galeries qui entourent le jardin que -nous remarquâmes les figures dont je vous parle et bien d’autres trop -nombreuses pour vous les dépeindre. Ce jour-là, nous nous étions promis, -pour satisfaire notre curiosité, de dîner, non chez Véry ou dans quelque -autre restaurant très renommé, mais _tout bonnement_ à un restaurant à -_quarante sous par tête_. Ayant fait le tour des galeries, nous montâmes -donc _au second_ étage du numéro..., j’oublie lequel: c’était là qu’on -nous avait recommandé tout spécialement de faire notre _coup d’essai_. -Et la scène que nous vîmes en entrant, après avoir suivi une longue file -de gens qui nous précédaient, nous amusa par sa nouveauté. - -Je ne dis pas que j’aimerais à dîner trois fois par semaine au -Palais-Royal pour _quarante sous par tête_, mais je dis que j’aurais été -très fâchée de ne pas l’avoir fait une fois et que, de plus, j’espère de -tout cœur que je le ferai encore. - -Le dîner était extrêmement bon et aussi varié que notre fantaisie le -désira, chaque personne ayant le privilège de choisir trois ou quatre -_plats_ sur une carte qu’il faudrait un jour pour lire entièrement. Mais -le repas était certainement la partie la moins importante dans notre -affaire. La nouveauté du spectacle, le nombre de gens étranges, la -parfaite aménité et la bonne éducation qui semblaient régner parmi eux -tous, tout cela nous faisait regarder autour de nous avec tant d’intérêt -et de curiosité que nous oubliâmes presque la cause ostensible de notre -visite. - -Il y avait là beaucoup d’Anglais, principalement des hommes, et -plusieurs Allemands, avec leurs femmes et leurs filles; mais la majorité -de l’assistance était française, et, d’après plusieurs petites -discussions quant aux places réservées pour eux que l’on avait laissé -prendre, d’après différentes paroles d’intelligence qu’ils échangeaient -avec les garçons, il était clair que beaucoup d’entre eux n’étaient pas -des visiteurs de hasard, mais avaient l’habitude quotidienne de dîner -là. - -Quel singulier mode d’existence et - -[Illustration: PALAIS-ROYAL. (MARCHAND AMBULANT, CARDEUSE DE MATELAS, -PORTEUR D’EAU, ETC.) - -(Par Schmidt) (Coll. J. B.)] - -combien inconcevable à des Anglais!... - -Une raison, je suppose, pour laquelle Paris est tellement plus amusant à -regarder que Londres, c’est qu’il contient beaucoup plus de gens, en -proportion de sa population, qui n’ont rien à faire en ce monde que de -divertir eux-mêmes et les autres. - -Il y a ici beaucoup d’hommes oisifs qui se contentent pour vivre de -revenus que l’on regarderait chez nous comme à peine suffisants pour -subvenir au logement; de petits rentiers qui préfèrent vivre libres avec -peu de revenu que de travailler dur et d’être souvent _ennuyés_ avec -plus d’argent. - -Je ne sais si cette manière de faire rend aussi heureux quand la -jeunesse est passée; tout au moins, pour beaucoup, il est probable que, -quand la force, la santé, l’intelligence s’amoindrissent, un peu plus de -confortable et de facilité de vie deviennent alors désirables, mais il -est trop tard pour les gagner; pour les autres, pour tous ceux qui -forment le cercle autour duquel l’oisif homme de plaisir voltige -légèrement, cette manière de vivre offre une ressource qui ne tarit -jamais. Que deviendraient toutes les parties de plaisir qui ont lieu à -Paris, le matin, l’après-midi et le soir, si cette race-là n’existait -plus? Qu’ils soient mariés ou célibataires, ces oisifs sont également -nécessaires, également les bienvenus partout où se divertir est -l’affaire principale. Chez nous, seulement une petite classe privilégiée -peut se permettre d’aller où le plaisir l’appelle; mais en France, -aucune dame, lorsqu’elle arrange une fête, n’a à se poser cette terrible -question: «Mais quels hommes pourrais-je avoir?» - - - - -XXXI - -PATISSIERS ANGLAIS.--UN ANGLOPHOBE.--EXPÉRIENCE MALHEUREUSE SUR UN -«MUFFIN».--LE ROI-CITOYEN SE PROMÈNE. - - -Nous avons été faire ce matin une tournée dans les magasins, laquelle -s’est terminée dans une pâtisserie anglaise où nous mangeâmes des buns. -Là, nous nous amusâmes à observer quelques Français qui entrèrent pour -faire un _goûter_ matinal de gâteaux. - -Ils avaient tous l’air, plus ou moins, d’arriver sur une terre inconnue, -laissant deviner leur étonnement à la vue des compositions d’outre-mer -qui se présentaient à leurs yeux. Il y avait parmi eux un jeune homme -qui, de toute évidence, avait pris à tâche de railler toutes les -friandises étrangères que la boutique contenait, considérant -certainement que leur importation était une offense aux produits -nationaux. - -[Illustration: LE PATISSIER ANGLAIS - -(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)] - -«_Est-il possible!_ dit-il gravement avec un air indigné et au moment où -une des dames qu’il accompagnait parut sur le point de manger un «bun» -anglais, _est-il possible_ que vous puissiez préférer à la pâtisserie -française ces _comestibles_ étranges à voir? - ---_Mais goûtez-en!_ dit la dame en lui présentant un gâteau semblable à -celui qu’elle mangeait: _ils sont excellents_. - ---Non, non! c’est assez de les regarder! dit son cavalier en haussant -les épaules. Il n’y a dans ces gâteaux aucune grâce, aucune élégance, -aucune légèreté. - ---_Mais goûtez quelque chose_, répliqua la dame en insistant. - ---_Vous le voulez absolument!_ s’exclama le jeune homme; _quelle -tyrannie!_... et quelle preuve d’obéissance je vais vous donner!... -_Voyons donc!_» continua-t-il, et il approcha de lui un plateau sur -lequel étaient empilés quelques véritables «muffins» anglais, lesquels -sont, comme vous le savez, d’une fabrication mystérieuse, et, quand on -les mange non rôtis, du même goût qu’un morceau de peau de gant. -L’infortuné connaisseur en pâtisserie prit ce il qu’il croyait être un -_gâteau_, et s’exclama d’un air théâtral: - -«_Voilà donc ce que je vais faire pour vos beaux yeux._» - -[Illustration: LE ROI-CITOYEN EN PROMENADE - -(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)] - -En parlant, il prit une de ces pâles et molles choses, et, à notre -extrême amusement, essaya de la manger. Tout le monde peut être excusé -de faire des grimaces en telle occasion, et, le privilège des Français -en ce genre est bien connu; mais ce hardi expérimentateur abusa de ce -privilège; il paraissait subir une agonie complète, et ses haut-le-cœur, -ses reproches furent si véhéments, qu’amis, étrangers, boutiquier, et -tous, jusqu’à une petite bonne qui apportait un plateau de pâtés, furent -pris d’un rire inextinguible, que l’infortuné, rendons lui cette -justice, supporta avec une extrême bonne humeur, en faisant seulement -promettre à sa jolie compatriote qu’elle n’insisterait plus jamais pour -qu’il mangeât des friandises anglaises. - -Si cette scène avait continué plus longtemps, j’aurais manqué un -spectacle auquel j’eusse été bien fâchée de ne point assister, mais je -n’aurais certainement pas quitté la pâtisserie avant que la torture du -jeune Français fût terminée. Heureusement, nous arrivâmes sur le -boulevard des Italiens à temps pour voir le roi Louis-Philippe, _en -simple bourgeois_, passer à pied juste devant les Bains Chinois, mais -sur le trottoir opposé. - -Excepté une petite cocarde tricolore à son chapeau, il n’avait rien dans -sa tenue qui le distinguât des autres passants. C’est un homme entre -deux âges, replet, d’un bel aspect, ayant dans sa démarche une dignité -qui, malgré l’air bourgeois dont il se promenait, aurait attiré -l’attention et trahi son origine, même sans la _cocarde tricolore_ -indicatrice. Deux messieurs suivaient à quelques pas derrière lui, qui -se rapprochèrent quand nous fûmes passés à ce qu’il me sembla; mais il -n’avait pas avec lui d’autres personnes qui parussent être à son -service. J’observai que beaucoup le reconnaissaient et que quelques -chapeaux se levèrent sur son passage, y compris ceux de deux ou trois -Anglais; mais sa présence excitait peu d’émotion. Je m’amusai cependant -de l’air nonchalant avec lequel un jeune homme, en grand costume à la -Robespierre, se servit de son lorgnon pour examiner la personne du -monarque aussi longtemps qu’elle resta en vue. - -Le dernier roi que j’avais rencontré dans les rues était Charles X. Il -revenait d’un de ses palais suburbains, escorté et accompagné d’une -manière vraiment royale. Le contraste entre les hommes et les habitudes -était frappant et bien fait pour éveiller le souvenir des événements qui -se sont passés depuis la dernière fois que j’ai regardé un souverain de -France... - - - - -XXXII - -POLITESSE DES MARIS FRANÇAIS. - - -Du moment où l’on est admis dans la société française, on s’aperçoit -sur-le-champ que les femmes y jouent un rôle fort important. Les femmes -anglaises en font certainement autant dans la leur; mais pourtant je ne -puis m’empêcher de penser que, sauf exception, les dames en France ont -plus de pouvoir et exercent une plus grande influence que celles -d’Angleterre... - -La France a été surnommée le paradis des femmes, et certes s’il suffit -de considération et de respect pour constituer un paradis, c’est avec -raison qu’elle a reçu ce nom. Je ne veux pourtant point admettre que les -Français soient de meilleurs maris que les Anglais, quoique je sois -assez portée à croire que ce sont des maris plus polis. - - Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble, - Mais j’entends là-dessous un million de mots. - -Pour cesser toute plaisanterie, je suis d’opinion que ce ton et ces -manières respectueuses, ou par quelque autre épithète qu’on veuille les -désigner, sont loin d’être superficiels, du moins dans leurs effets. Je -serais fort surprise si j’entendais dire qu’un Français bien élevé eût -jamais parlé malhonnêtement à une femme. - -Rousseau, dans un moment où il voulait être ce qu’il appelle lui-même -_souverainement impertinent_, a dit _qu’il est connu qu’un homme ne -refusera rien à aucune femme, fût-ce même la sienne_. Mais ce n’est pas -seulement en ne lui refusant rien qu’un mari français montre la -supériorité que je lui attribue. Je connais bien des maris anglais qui -sont tout aussi généreux. Pourtant si je ne me trompe, la considération -générale dont jouissent les femmes françaises a son origine dans le -respect domestique qui leur est officiellement témoigné. Je n’essaierai -point de décider jusqu’à quel point peut être fondée l’idée généralement -adoptée chez nous que les femmes mariées en France sont d’une vertu -moins sévère que celles d’Angleterre; mais si j’en dois juger par le -respect que leur témoignent leurs pères, leurs maris, leurs frères et -leurs fils, je ne saurais croire, en dépit des récits des voyageurs, et -même de l’autorité des _contes moraux_, qu’il n’y ait pas beaucoup de -vertu là où il y a tant d’estime. - -Dans un ouvrage récemment publié sur la France, l’auteur compare le -talent des femmes anglaises et françaises pour la conversation, et il -trace un tableau si exagéré de la frivole nullité de ses belles -compatriotes que, si cet ouvrage jouissait d’un grand crédit en France, -on y serait sans doute persuadé que les femmes anglaises sont _tant soit -peu Agnès_. - -Or, je crois ce jugement aussi peu fondé que celui de ce voyageur qui -nous accusait toutes d’aimer l’eau-de-vie. Il est possible que les -femmes avec qui cet illustre écrivain a entamé des conversations aient -été si frappées d’effroi à la pensée de son immense réputation, qu’elles -en soient restées muettes; mais dans tout autre cas, je pense que les -femmes anglaises causent aussi bien qu’en aucun pays du monde. - -[Illustration: LA MAUVAISE MÈRE - -(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger)] - -Il est certain pourtant que chez nous les femmes, surtout celles qui -sont jeunes, se trouvent, sous ce rapport, dans une position très -désavantageuse. La plupart d’entre elles sont aussi instruites et -peut-être plus que la majorité des Françaises; mais malheureusement, il -arrive souvent qu’elles éprouvent un effroi extrême à l’idée de le -paraître. En général, elles craignent beaucoup plus de passer pour -_savantes_ que d’être rangées parmi celles qui sont _ignorantes_. - -Heureusement pour la France, il n’y a point de marque distinctive, point -de stigmate qui s’attache aux femmes douées de talents ou d’instruction. -Toute Française montre avec autant de franchise que de grâce tout ce -qu’elle sait, tout ce qu’elle pense, tout ce qu’elle sent sur quelque -sujet que ce soit, tandis que chez nous la crainte d’être taxée de «bas -bleu» jette un voile sur plus d’un esprit supérieur; des saillies -d’imagination sont réprimées, de peur de trahir l’instruction ou le -génie de mainte jeune fille qui aime mieux qu’on la croie sotte que -savante. - -C’est cependant là une bien vaine crainte, et pour le démontrer il -suffirait de jeter un regard sur la société si nous n’étions pas -aveuglées par nos préventions. Il se peut que, par-ci par-là, un sourire -ou un haussement d’épaules accompagne l’épithète de bas bleu; mais ce -sourire ou ce - -[Illustration: LA CONVERSATION ANGLAISE - -(Par Devéria) (Bibl. nat.)] - -haussement d’épaules étant toujours le fait de ceux dont le suffrage -n’est d’aucune importance dans la société, on aurait grand tort de -prendre, pour les éviter, un masque d’ignorance et de frivolité. - -C’est là, je crois, la véritable cause qui fait que la conversation des -femmes parisiennes se soutient sur un diapason plus élevé que celui -auquel les femmes anglaises osent prendre le courage de monter. La -politique elle-même, ce terrible écueil, qui engloutit une si grande -partie du temps que nous consacrons à la société, et qui partage nos -salons en des comités d’hommes et des coteries de femmes, la politique -elle-même peut être traitée par elles sans inconvénient; car elles -mêlent sans crainte à ce sujet malsonnant, tant de gai persiflage, tant -de perspicacité et un tact si sûr, que plus d’une difficulté, qui a -peut-être embarrassé de sages législateurs à la Chambre, est tranchée -par elles dans leurs salons, et devient, grâce à la légèreté de leur -esprit, parfaitement intelligible. - -Il suffit d’être familiarisé avec cette délicieuse partie de la -littérature française qui est formée par les recueils épistolaires et -les mémoires, ouvrages dans lesquels les mœurs et l’esprit des -personnages sont peints avec plus de vérité qu’ils ne sauraient l’être -dans aucune biographie; il suffit, dis-je, de connaître l’aspect de la -société, telle qu’elle se montre dans ces volumes, pour sentir que le -caractère français a éprouvé un grand et important changement depuis un -siècle. Il est devenu peut-être moins brillant, mais aussi moins -frivole, et si nous sommes obligés d’avouer que la constellation -littéraire, qui aujourd’hui paraît sur l’horizon, ne contient aucun -astre aussi éclatant que ceux qui étincelaient sous le règne de Louis -XIV, nous ne trouverions pas non plus à présent de ministre qui écrivît -à son ami comme le cardinal de Retz à Boisrobert: «Je me sauve à la nage -dans ma chambre, au milieu des parfums.» - -En attendant, si l’on peut accorder une confiance entière à ces annales -des mœurs, je dirai que le changement qui s’est opéré dans les femmes -n’a point été dans la même proportion. Il me semble retrouver en elles -le même _genre d’esprit_ que Mᵐᵉ Du Deffand nous a fait si bien -connaître. Les modes doivent changer, aussi les modes ont-elles changé, -et cela non seulement quant aux habits, mais encore dans des points qui -tiennent d’une manière plus profonde aux mœurs; mais toutes les parties -essentielles sont restées les mêmes: une _petite-maîtresse_ est encore -une _petite-maîtresse_, et l’esprit d’une femme française est toujours -ce qu’il était: brillant, enjoué, cependant plein de vigueur. Je ne puis -m’empêcher de croire que si Mᵐᵉ de Sévigné elle-même pouvait tout à coup -reparaître dans les lieux sur lesquels elle répandit tant d’éclat, et -qu’elle se retrouvât au sein d’une _soirée_ de Paris, elle ne sentirait -aucune difficulté à prendre part à la conversation, de même qu’elle le -faisait avec Mᵐᵉ de Lafayette, Mˡˡᵉ Scudéri et tant d’autres femmes -d’esprit de son temps, pourvu toutefois que l’on ne parlât point de -politique. Sur ce sujet-là, elle et ses interlocuteurs ne s’entendraient -guère... - - - - -XXXIII - -DE LA MANIÈRE DE FAIRE L’AMOUR A L’ANGLAISE.--ANECDOTE. - - -Il arrive parfois que l’on se trouve engagée dans la conversation la -plus franche sans avoir eu la moindre intention, en commençant, de faire -ou de recevoir des confidences. - -Cela m’arriva ces jours derniers, en faisant une visite à une dame que -je n’avais vue que deux fois encore et avec laquelle je n’avais pas -échangé douze paroles. Mais nous nous trouvâmes à peu près en tête en -tête et nous nous lançâmes, je ne saurais dire à quel propos, dans une -causerie sans réserve sur les particularités de nos nations respectives. - -Mᵐᵉ B... n’est jamais allée en Angleterre, mais elle m’assura que son -désir de visiter notre pays était aussi fort que la passion de la -découverte qui fit quitter son «home» à Robinson Crusoë pour visiter -les... - -«Sauvages, dis-je, finissant la phrase pour elle. - ---Non, non, non! pour voir tout ce qu’il y a de plus curieux en ce -monde.» - -Ces mots «plus curieux» me semblèrent bizarres et je le lui dis en lui -demandant si elle les appliquait aux musées ou aux naturels. - -[Illustration: MÉNAGE ANGLAIS - -(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)] - -Elle sembla hésiter un moment à répondre franchement; puis elle dit, -mais d’une manière si enjouée et si gracieuse qu’elle aurait désarmé la -colère nationale du patriote le plus susceptible: - -«Eh bien!... aux naturels. - ---Mais nous prenons grand soin, répondis-je, que vous ne manquiez pas de -spécimens de la race à examiner et il me semble difficile que vous ayez -besoin de traverser le canal pour voir des naturels. Nous nous importons -en si prodigieuse quantité que je ne conçois pas que vous puissiez -garder aucune curiosité à notre égard. - ---Au contraire, répondit-elle, ma curiosité ne s’en trouve que plus -piquée: j’ai vu chez nous tant d’Anglais charmants que je meurs d’envie -de les voir chez eux, au milieu de ces singulières coutumes qu’ils ne -peuvent apporter avec eux, et que nous ne connaissons que par les récits -imparfaits des voyageurs.» - -Il semblait, à l’entendre, qu’elle parlât du bon peuple de la crique de -Mongo ou de la baie de Karakoo; mais, étant curieuse de savoir ce -qu’elle entendait par: «Les Anglais chez eux» et par: «Leurs singulières -coutumes», je fis de mon mieux pour qu’elle me racontât ce qu’elle avait -appris là-dessus: - -«Je vous dirai, reprit-elle, que ce que je désire connaître avant toute -autre chose, c’est votre manière de faire l’amour _tout à fait à -l’anglaise_. Vous êtes assez polis pour respecter chez nous tous nos -usages; mais un de mes cousins, qui était, il y a quelques années, -attaché à l’ambassade française à Londres, m’a dépeint votre façon de -mener les entreprises amoureuses comme si... si romantique que cela m’a -enchantée, et je donnerais le monde pour voir _comment cela se fait_! - ---Dites-moi, je vous en prie, ce qu’il vous a raconté, répliquai-je, et -je vous promets de vous dire fidèlement si son récit est exact. - ---Oh! que c’est aimable!... Donc, continua-t-elle en rougissant un peu à -l’idée, je suppose, qu’elle allait dire des choses bien atroces, je vous -répéterai exactement ce qui lui arriva. Il avait une lettre -d’introduction pour un gentilhomme de haute situation--un membre de -votre Parlement--qui vivait avec sa famille dans un château, en -province, où mon cousin adressa sa lettre de recommandation. -Immédiatement, il reçut une réponse avec une invitation pressante à -venir au château passer un mois pendant la saison des chasses. Rien ne -pouvait lui être plus agréable que cette invitation, car elle lui -offrait l’occasion la plus parfaite qui se pût d’étudier les mœurs du -pays. Tout le monde peut traverser le détroit de Calais à Douvres et -dépenser en six semaines la moitié des revenus de son année à se -promener à pied ou en voiture dans les larges rues de Londres; mais très -peu de gens, vous le savez, obtiennent d’être reçus dans les châteaux de -la noblesse anglaise. Donc, mon cousin fut enchanté et accepta -sur-le-champ. Il arriva juste à temps pour s’habiller avant le dîner, -et quand il entra dans le salon, il fut ébloui par l’extrême beauté des -trois filles de son hôte, qui étaient décolletées et aussi parées, -m’a-t-il dit, que pour un bal. Il n’y avait pourtant d’autre invité que -lui et il fut un peu étonné d’être reçu avec tant de cérémonie. - -[Illustration: LA JEUNE INCONSÉQUENTE - -(Par Devéria) (Coll. J B)] - -«Les jeunes filles, qui toutes jouaient du piano-forte et de la harpe, -enchantèrent mon cousin, qui est très musicien. Si son admiration -n’avait pas été si également partagée entre elles trois, il m’assura -qu’il fût sans faute tombé amoureux avant la fin de cette soirée. Le -lendemain matin, la famille entière se retrouva à déjeuner: les jeunes -personnes parurent aussi charmantes que la veille, il continuait à ne -pouvoir décider laquelle il admirait davantage. Tandis qu’il s’efforçait -d’être le plus aimable possible et de leur parler avec tout le respect -timide que les hommes français déploient vis-à-vis des jeunes filles, le -père de famille étonna et certainement alarma mon cousin en disant tout -à coup: «Nous ne pouvons chasser aujourd’hui, _mon ami_, car une affaire -me retient à la maison, mais vous monterez à cheval dans les bois avec -Elisabeth: elle vous montrera mes faisans. Allez vous apprêter, -Elisabeth, pour sortir avec monsieur!...» Mᵐᵉ B... s’arrêta court et me -regarda comme si elle pensait qu’ici j’allais faire quelque observation. -«Eh bien? demandai-je. - ---Eh bien! répéta-t-elle en riant; alors, réellement, vous ne trouvez -rien d’extraordinaire dans ce procédé, rien qui soit en dehors des -habitudes? - ---Sous quel rapport? dis-je. Que voyez-vous là qui soit en dehors des -habitudes? - ---Cette question, dit-elle en joignant les mains, ravie d’avoir fait une -découverte, cette question me met plus _au fait_ que tout autre chose -que vous me pourriez dire. C’est la preuve la plus forte que ce qui -arriva à mon cousin n’avait rien de plus extraordinaire que ce qui se -passe chaque jour en Angleterre. - ---Qu’est-ce qui lui arriva donc? - ---N’avez-vous pas entendu?... Le père des jeunes filles qu’il admirait -tellement en choisit une et permit à mon cousin de l’accompagner dans -une excursion dans les bois. Ma chère madame, les mœurs nationales -varient si étrangement... N’allez pas supposer, je vous en supplie, que -j’imagine que tout ne puisse s’arranger ainsi excessivement bien. Mon -cousin est un jeune homme très distingué,--caractère excellent, beau -nom,--et il aura un jour la situation de son père... Seulement, les -manières sont si différentes... - ---Votre cousin accompagna-t-il la jeune fille? demandai-je. - ---Non, il ne le fit pas: il retourna à Londres sur-le-champ.» - -Cela fut dit si sérieusement--plus que sérieusement--avec l’air de -trouver cela si difficile à exprimer, que ma gravité et ma politesse -m’abandonnèrent à la fois et que j’éclatai de rire. - -Mon aimable compagne ne le prit pas mal, elle rit avec moi, et quand -nous eûmes retrouvé notre sérieux, elle dit: - -«Ainsi, vous trouvez mon cousin très ridicule d’avoir renoncé à cette -promenade? _Un peu timide peut-être?_ - ---Oh! non, répondis-je, seulement un peu prompt. - ---Prompt!... _Mais que voulez-vous?_ Vous ne semblez pas comprendre son -embarras? - ---Peut-être pas tout à fait, mais je vous assure que son embarras aurait -cessé entièrement s’il s’était promené avec cette jeune fille, suivie de -son groom; je ne doute pas qu’elle ne l’eût conduit à travers une de ces -belles réserves de faisans qui sont si intéressantes à voir, mais elle -eût été fort étonnée et surtout embarrassée, si votre cousin avait eu -l’idée de lui parler d’amour. - ---Vous parlez sérieusement? dit-elle en me regardant en face avec -intérêt. - ---Très sérieusement, répondis-je, je suis absolument sérieuse et, bien -que je ne connaisse pas les personnes dont nous avons parlé, je puis -vous assurer positivement que c’est seulement parce qu’il ne supposait -pas qu’un gentilhomme aussi bien recommandé que votre cousin fût capable -d’abuser de la confiance qu’il lui témoignait, que ce père anglais lui -permettait d’accompagner sa fille dans sa promenade du matin. - ---_C’est donc un trait sublime!_ s’écria-t-elle. Quelle noble confiance! -Quelle confiance dans l’honneur! Cela rappelle les _paladins_ -d’autrefois. - ---Je crois que vous raillez notre confiante simplicité, dis-je; en tout -cas, ne me soupçonnez point, moi, de me moquer de vous; je ne vous ai -dit que la vérité pure et simple. - ---Je n’en doute pas le moins du monde, répondit-elle; mais vous êtes, en -vérité, comme je l’observais tout à l’heure, supérieurement -romanesques...» - - - - -XXXIV - -INDULGENCE EXCESSIVE DU MONDE A PARIS.--INFLUENCE DU CLERGÉ ANGLAIS SUR -LES MŒURS MONDAINES. - - -Quoique je demeure toujours convaincue que la véritable société -française, c’est-à-dire celle qui se compose des personnes bien élevées -des deux sexes, est la plus gracieuse, la plus animée, la plus -séduisante du monde, je pense toutefois qu’elle n’est pas aussi parfaite -qu’elle pourrait l’être, s’y l’on si montrait un peu plus difficile dans -le choix des personnes que l’on y admet. - -Quiconque connaît la bonne société en France doit être persuadé qu’il -s’y trouve et des hommes et des femmes qui, aux grâces les plus aimables -de la vie sociale, joignent les vertus les plus solides; mais il est -impossible de nier que, tout admirables que soient quelques individus de -ce cercle, ils exercent envers des personnes moins estimables qu’eux une -tolérance qui ne laisse pas que de choquer nos opinions, quand le hasard -nous apprend certaines anecdotes authentiques concernant ces personnes. - -Il est heureusement impossible, et ce ne serait, en tout cas, pas très -sage, de lire dans le cœur de tous les gens reçus chez une dame de Paris -ou de Londres, afin de découvrir le mystère de ce qui s’y passe. On ne -doit pas s’attendre que les maisons qui reçoivent beaucoup de monde -puissent scruter ainsi toutes les personnes qu’elles admettent; mais -partout où la société est bien ordonnée, il me semble que l’on ne -devrait pas accueillir certains individus de l’un ou de l’autre sexe, de -qui la conduite extérieure et visible a attiré les yeux du monde et la -réprobation des gens vertueux... - -Une des raisons, à mon avis, pour lesquelles il y a ici moins de -sévérité dans la bonne société, c’est qu’il ne se trouve point -d’individus, ou pour mieux dire, point de classe d’individus, dans le -vaste cercle qui constitue ce que l’on appelle _en grand_ la société de -Paris, qui ait le droit de prendre la parole et de dire: «Ceci ne doit -pas être.» - -Heureusement, chez nous, le cas est différent, du moins pour le moment. -Le clergé d’Angleterre, ses respectables épouses et ses filles si bien -élevées forment une caste distincte, à laquelle rien ne ressemble sur -tout le vaste continent de l’Europe... - -Quand de telles personnes fréquentent habituellement dans la société -comme elles le font en Angleterre, quand elles y amènent avec eux les -femmes qui composent leurs familles, il n’est guère à craindre que le -vice effronté ose s’y présenter aussi. - -[Illustration: ÉPOUSE COUPABLE - -(Par Devéria) (Coll. J. B.)] - -On ne saurait nier en effet que plus d’une femme de vertu douteuse, qui -n’hésiterait pas à se montrer hardiment dans la société la plus -distinguée, reculerait devant l’idée d’y rencontrer les dignitaires de -l’église; et il est également certain que plus d’une donneuse de belles -soirées, indiscrète, facile et insouciante, s’est privée de la -satisfaction d’ajouter à l’éclat de son bal, en y invitant telle beauté -célèbre, parce qu’elle s’est dit: «Il est impossible d’avoir milady A., -ou mistress B., quand l’évêque et sa famille doivent venir...» - - - - -XXXV - -LES PETITS SOUPERS D’AUTREFOIS REMPLACÉS PAR LES GRANDS -DINERS.--AGRÉMENTS DES PETITES SOIRÉES.--LES DINERS D’APPARAT. - - -Combien je regrette les soupers de Paris et combien peu les somptueux -dîners que l’on donne aujourd’hui dédommagent de leur perte! Je n’ignore -pas qu’il y a une infinité de gens qui, à la lettre, vivent pour manger, -et je sais que pour eux le mot de _dîner_ est le signal et le symbole de -la plus pure et peut-être de la plus grande félicité qu’il y ait sur la -terre; pour eux, la vapeur des mets, la longue et fatigante cérémonie -d’un dîner à quatre services n’offrent rien que joie et que bonheur. -Mais il n’en est pas de même de ceux qui ne mangent que pour vivre. - -Je ne connais pas de lieu où il se commette autant d’injustices et -d’actes de tyrannie qu’à table; sur vingt personnes qui se trouvent à un -grand dîner, il y en a peut-être seize qui donneraient tout au monde -pour pouvoir ne manger que tout juste ce qui leur plaît. Mais -l’amphitryon sait que, parmi ses convives, il y a quatre personnes -lourdes, dont les âmes planent sur ses ragoûts, comme les harpies sur le -festin de Phryné, et il ne faut pas les troubler, sans quoi des -critiques, en place d’admiration, seront tout le fruit qu’il retirera de -la dépense et de l’embarras que lui aura coûté le banquet... - -La mode qui veut que l’on rassemble de nombreuses compagnies, au lieu -d’en choisir de petites, fait le plus immense tort aux plaisirs de la -société. C’est la vanité qui l’aura d’abord introduite. De belles dames -auront désiré faire voir au monde qu’elles avaient cinq cents amis prêts -à accourir à leur premier appel. Cependant comme tout le monde trouve -cette mode insupportable, depuis Whitechapel jusqu’à Belgrave Square, et -depuis le faubourg Saint-Antoine jusqu au faubourg du Roule, il est -probable qu’elle ne tarderait pas à changer, si une économie fort -désagréable ne s’y opposait. «Une grande réunion abat, dit-on, tant -d’oiseaux d’un seul coup.» J’ai entendu un jour une de mes amies, qui -demandait à son mari la permission d’inonder d’invités, d’abord sa -table, et puis son salon, dire qu’il n’y a rien de si coûteux que -d’avoir une petite réunion. Or, cette observation est d’autant plus -terrible qu’elle est vraie. Mais du moins ceux qui sont assez heureux -pour avoir la richesse en partage pourraient, ce me semble, se donner la -satisfaction de ne recevoir autour d’eux que le nombre d’amis qui leur -convient; et, s’ils avaient l’extrême bonté de donner l’exemple, il est -bien certain que la nouvelle mode ne tarderait pas, d’une façon ou d’une -autre, à être si généralement adoptée, qu’il finirait par être du plus -mauvais ton de rassembler chez soi plus de personnes que l’on n’a de -chaises. - -Maintenant que les délicieux petits comités, dont Molière nous présente -le modèle dans sa _Critique de l’Ecole des femmes_, ne se rassemblent -plus à Paris, les réunions du soir les plus agréables sont celles qui -ont lieu à la suite de l’annonce faite par Mᵐᵉ _Une telle_, à un cercle -choisi, qu’elle sera chez elle tel jour de la semaine, de la quinzaine -ou du mois pendant la saison des réceptions. Cela suffit, et les jours -indiqués, des réunions peu nombreuses se forment sans cérémonie et se -séparent sans contrainte. Il ne faut pas d’autres préparatifs que -quelques bougies de plus, après quoi les albums et les portefeuilles -dans un des salons, une harpe et un piano dans un autre, prêtent leur -secours, s’il est nécessaire, à la conversation qui se poursuit dans -tous deux. On présente des glaces, de l’eau sucrée, des sirops, et des -_gauffres_: et il est rare que la réunion se prolonge plus tard que -minuit... - -Aux soupers que je voudrais donner, tout serait pur, rafraîchissant, -parfumé; point de foule, mais de l’aisance, de l’intimité, et tout -l’esprit que des Anglais - -[Illustration: SOUPER - -(Par Devéria) (Bibl. nat.)] - -et des Anglaises y pourraient mettre. - -Tant que cette expérience tentée de bonne foi n’aura pas manqué, je -n’avouerai jamais que les femmes anglaises soient incapables de soutenir -une conversation. L’esprit de Mercure lui-même ne résisterait pas à -trois longs et pompeux services; et je suis convaincue que pour soutenir -les fatigantes cérémonies d’un grand dîner, il faudrait à une femme une -humeur plus gaie que celle d’une péri. - -A dire vrai, tout cet arrangement me paraît singulièrement fautif et mal -imaginé. Quelque résolution qu’une dame anglaise ait prise d’obéir -fidèlement à la mode, il est impossible qu’elle attende jusqu’à huit -heures du soir sans prendre une nourriture plus substantielle que celle -de son premier repas du matin: en conséquence, il est inutile d’en faire -un mystère, mais le fait est que toutes dînent de la manière la moins -équivoque vers deux ou trois heures: il y en a même plus d’une qui, -lorsqu’elle vient rejoindre ses amis affamés a déjà pris son café et son -thé. Le dîner n’est-il pas après cela une ennuyeuse et mauvaise -plaisanterie?... - -Si nous pouvions persuader à nos seigneurs et maîtres, au lieu de se -ruiner la santé par le long jeûne qui maintenant précède leur dîner, et -pendant lequel ils se promènent, causent, montent à cheval, conduisent -des voitures, lisent, jouent au billard, bâillent, dorment même pour -tuer le temps et pour accumuler un appétit extraordinaire: au lieu de -cela, dis-je, s’ils voulaient, pendant six mois seulement, essayer de -dîner à cinq heures, et se donner après cela un peu de peine pour être -aimables dans le salon, ils trouveraient que leurs saillies seraient -plus pétillantes que le champagne dans leurs verres, et en moins de -quinze jours ils recevraient de leurs miroirs les compliments les plus -flatteurs. - -Mais, hélas! ce ne sont que de vaines spéculations: je ne suis point une -grande dame, et je n’ai nul pouvoir pour changer de tristes dîners en de -gais soupers, quelque désir que j’en puisse éprouver... - -[Illustration] - - - - -XXXVI - -ENCORE LE PROCÈS MONSTRE.--LA SOCIÉTÉ DES DROITS DE L’HOMME.--ANECDOTE. - - -Depuis longtemps, je me suis permis de ne vous rien dire du grand -procès, mais ne vous imaginez pas pour cela que l’on s’en occupe moins à -Paris. - -Il me paraît réellement, après tout, que ce procès monstre n’est -monstrueux que parce que les accusés n’aiment pas qu’on les juge. Je ne -dis pas qu’il n’y ait eu peut-être quelques incongruités légales dans la -procédure, provenant principalement de la difficulté qu’il y a de savoir -précisément ce que dit la loi dans un pays qui a subi tant de -révolutions. J’avoue que je ne suis pas moi-même bien satisfaite sur le -point de savoir si ces messieurs ont été dès l’origine accusés de haute -trahison ou bien si toute la procédure ne repose pas sur ce que nous -appelons en Angleterre une atteinte à la paix publique (Breach of the -peace). Il est pourtant assez clair, Dieu sait, tant par les dépositions -que par les aveux des accusés eux-mêmes, que s’ils n’ont pas été accusés -de haute trahison, ils en étaient bien certainement coupables; et, -attendu qu’ils ont répété à plusieurs reprises qu’ils voulaient être -tous acquittés ou condamnés ensemble, je ne vois pas le grand mal qu’il -peut y avoir à les traiter tous comme des traîtres. - -Ce n’est que depuis vingt-quatre heures que j’ai appris quel était le -véritable but de leurs soulèvements simultanés du mois d’avril 1834. La -pièce que l’on vient de me montrer a paru, je crois, dans tous les -journaux, où, sans doute, je l’ai vue dans le temps, mais mon œil aura -glissé sur elle, comme il arrive si souvent, sans que la vue ait -communiqué aucune idée distincte à mon esprit. Il est probable que vous -avez été moins inattentive que moi et, en conséquence, je ne répéterai -pas ici tous les arguments que cette pièce emploie pour démontrer que la -Société des Droits de l’Homme a été le grand ressort qui a fait agir -toute l’entreprise; mais dans le cas où les noms expressifs, donnés par -le comité central de cette association à ses diverses sections, vous -auraient échappé, je vais les transcrire ici, ou plutôt une partie -d’entre eux, car ils sont assez nombreux pour lasser votre patience et -la mienne si je vous les citais tous. Or, voici ceux qui m’ont frappée, -comme indiquant plus spécialement la tendance et les goûts des -différentes bandes d’employés de cette Société: _Section Marat_, -_section Robespierre_, _section Quatre-vingt-treize_, _section des -Jacobins_, _sections de Guerre aux châteaux_, _d’Abolition de la -propriété_, _de Mort aux tyrans_, _des Piques_, _du Canon d’alarme_, _du -Tocsin_, _de la Barricade Saint-Méri_, et celui-ci, quand il fut donné, -n’était que prophétique, _section de l’Insurrection de Lyon_. Voilà, je -pense, une indication assez claire de l’espèce de _réforme_ que ces -hommes préparaient à la France, et il n’est guère possible de considérer -comme un acte de tyrannie ou de monstruosité de faire le procès aux -membres d’une pareille société, pris les armes en main et en état de -rébellion ouverte contre le gouvernement existant. - -La partie la plus monstrueuse de l’affaire est l’idée que la plupart -d’entre les accusés se sont faite que, s’ils refusaient de se défendre -ou, comme ils s’expriment, _de prendre_ aucune part aux procédures, ce -devait être une raison suffisante pour faire suspendre immédiatement ces -mêmes procédures. Remarquez que ces hommes ont été pris les armes à la -main, en flagrant délit d’excitation de leurs concitoyens à la révolte, -et parce qu’il ne leur plaît pas de répondre lorsqu’on les interroge, la -cour chargée de faire leur procès est stigmatisée par eux, comme -composée de monstres et d’assassins pour ne pas les avoir renvoyés chez -eux. - -Si une pareille prétention pouvait réussir, nous verrions adopter -partout, avec plus de promptitude que le plus joli chapeau de Leroy, la -mode pour les assassins de refuser de se défendre, comme un moyen à la -fois sûr et facile de conserver l’impunité... - -A cette occasion, je vais vous raconter une petite anecdote au sujet du -procès monstre. Un Anglais de nos amis assistait l’autre jour à la -séance de la cour des pairs, quand l’accusé Lagrange devint si bruyant -et si importun que l’on fut dans la nécessité absolue de l’éloigner. Il -avait commencé à prononcer d’une voix éclatante, évidemment dans le but -d’interrompre les travaux de la cour, une harangue emportée et -inflammatoire qu’il accompagna de gestes très véhéments. Ses coaccusés -l’écoutaient et le contemplaient avec les marques les moins équivoques -d’étonnement et d’admiration, pendant que la cour s’efforçait en vain de -rétablir l’ordre et le silence: - -«Eloignez l’accusé Lagrange, dit à la fin le président, et les gardes -s’apprêtent à obéir. Cependant, l’orateur se débattait avec violence et -continuait toujours sa rapsodie. - ---Oui, s’écriait-il, oui, concitoyens! nous sommes ici en sacrifice... -Voici nos poitrines, tyrans!... Plongez dans notre cœur ces poignards -assassins! nous sommes vos victimes... Condamnez-nous tous à la mort, -nous sommes prêts; cinq cents poitrines françaises sont prêtes à...» - -Sur ce, il s’arrêta tout à coup et, en même temps, il cessa de lutter -contre les gendarmes, et pourquoi?... Parce qu’il avait laissé tomber sa -casquette, cette casquette qui non seulement défendait sa patriotique -tête, mais au fond de laquelle était encore cachée la copie manuscrite -de son éloquence improvisée. Ce fut en vain qu’il la chercha sous les -pieds de ses gardes. La foule l’avait déjà envoyée bien loin, et -l’orateur, réduit au silence, se laissa emmener avec la douceur d’un -agneau. - -La personne de qui je tiens ces détails ajouta qu’elle en avait cherché -le lendemain le récit dans plusieurs journaux et que, ne l’ayant pas -trouvé, elle avait exprimé à un de ses amis, témoin comme elle de cette -aventure, son étonnement de ce qu’aucune feuille publique n’en eût -parlé. - - - - -XXXVII - -UNE LECTURE DES MÉMOIRES DE M. DE CHATEAUBRIAND A L’ABBAYE-AUX-BOIS. - - -Lors de plusieurs visites que nous avons faites dernièrement à la -délicieuse Abbaye-aux-Bois, la question s’est élevée de savoir s’il -serait possible que j’assistasse _aux lectures des mémoires de M. de -Chateaubriand_. - -[Illustration: UNE LECTURE DES _Mémoires d’outre-tombe_ A -L’ABBAYE-AUX-BOIS - -(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)] - -L’appartement que ma charmante amie et compatriote, miss Clarke, occupé -dans cette même exquise abbaye, fut le théâtre de plusieurs de ces -angoissantes consultations. A l’encontre de mon désir,--car je n’étais -pas si hardie que d’avoir des espérances,--il y avait d’abord que ces -lectures si jalousement privées, bien que si célèbres dans le public, -étaient pour le moment suspendues: le lecteur lui-même n’était pas alors -à Paris. Mais que ne peut le zèle de l’amitié! Mᵐᵉ Récamier prit ma -cause en mains et un jour me fut désigné, ainsi qu’à mes filles, pour -jouir de cette grande faveur... - -La réunion assemblée chez Mᵐᵉ Récamier à cette occasion ne dépassait pas -dix-sept personnes, compris Mᵐᵉ Récamier et M. de Chateaubriand -eux-mêmes. Plusieurs des assistants avaient entendu les premières -lectures. Les duchesses de La Rochefoucauld et de Noailles et une ou -deux autres dames de la noblesse étaient présentes. En voyant entrer la -petite-fille du général Lafayette, qui est mariée à un gentilhomme que -l’on dit appartenir à l’_extrême côté gauche_, je compris que le génie -n’est d’aucun parti car je remarquai qu’ils écoutaient tous deux avec -autant d’intérêt que nous les détails émouvants de ce qu’on lisait. Et -qui donc aurait pu faire autrement? Cette dame était assise sur un sofa -entre Mᵐᵉ Récamier et moi; M. Ampère, le lecteur et M. de Chateaubriand -avaient pris place sur un autre sofa, faisant angle droit avec le nôtre; -de la sorte, j’eus le plaisir de contempler une des plus expressives -physionomies que j’aie jamais vue cependant que l’on nous communiquait -ce beau témoignage de sa tête et de son cœur. De l’autre côté de moi -était un homme que je fus extrêmement heureuse de rencontrer, le célèbre -Gérard, et j’eus le plaisir de causer avec lui avant que la lecture ne -commençât. Il est de ceux dont l’aspect et les paroles ne déçoivent pas, -quoi que - -[Illustration: PLAN DE LA SALLE DU PROCÈS MONSTRE - -(Extr. du _Charivari_, 1835)] - -laisse attendre sa haute réputation. Il n’y avait pas de cercle formé; -les dames s’approchèrent du sofa placé aux pieds de Corinne et les -messieurs se groupèrent derrière elles. Le soleil pénétrait délicatement -dans la chambre à travers les rideaux de soie blanche; des fleurs -délicieuses embaumaient l’air; les tranquilles jardins de l’Abbaye -s’étendaient sous les fenêtres à une distance suffisante pour nous -éviter tout le bruit de Paris; bref, l’ensemble était parfait. -Serez-vous étonnée si je vous dis que j’ai été enchantée et si j’ai -pensé que ces heures-là resteront l’un de mes plus doux souvenirs?... - -[Illustration] - - - - -XXXVIII - -UNE EXCURSION A MONTMORENCY.--LE PASSAGE DELORME.--LES CHEVAUX ET LES -ANES.--SOUVENIRS DE ROUSSEAU.--«DINER SUR L’HERBE».--ACCIDENT. - - -Il y a plus de quinze jours, je crois, que nous fîmes, avec une très -agréable société de vingt personnes, une longue promenade en voiture -hors de Paris et un très gai _dîner sur l’herbe_. Il n’est pas aisé de -trouver un jour qui permette à vingt personnes d’être libres à la fois -et de pouvoir quitter Paris. Mais l’occasion fait surmonter bien des -obstacles! Nous avions décidé que nous irions à Montmorency et nous -sommes allés à Montmorency. Ce fut réellement une très joyeuse journée, -bien qu’elle ne se soit point passée sans mésaventures. Nous en subîmes -une au moment du départ qui pensa faire avorter notre projet tout -entier. Nous nous étions fixé la galerie Delorme comme lieu de -rendez-vous pour nous et nos paniers, et c’est là que les voitures, -commandées par celui de nous qui s’en était chargé, devaient venir nous -prendre. A dix heures précises, notre premier détachement fut déposé, -avec ses bagages, à l’extrémité sud de la galerie; d’autres, puis -d’autres suivirent, jusqu’à ce que nous nous trouvâmes tous là. Les -paniers étaient empilés les uns sur les autres et les passants lisaient -notre histoire à la fois dans ces paniers et dans nos regards, dirigés -avec anxiété vers le chemin par lequel les voitures devaient arriver. - -Quel supplice!... Chaque minute, chaque seconde faisait retentir à nos -oreilles des roulements de voitures, mais nous étions toujours -désappointés: les roues continuaient à tourner, aucune voiture ne -s’arrêtait pour nous, et nous restions _in statu quo_ à nous regarder -nous et nos paniers!... - -Enfin, les jeunes gens de l’assemblée, s’éveillant soudainement de leur -indifférence, déclarèrent que les _demoiselles_ ne seraient pas -désappointées; et, après avoir décidé le nombre et l’espèce de véhicules -que chacun d’eux aurait la _consigne_ d’aller chercher--et trouver au -risque de perdre sa réputation,--ils s’élancèrent, nous laissant -l’esprit et le cœur ranimés et capables de braver tous les regards des -curieux. - -Notre demi-douzaine d’_aides de camp_ revint triomphalement au bout de -quelques minutes, chacun dans sa _delta_ ou dans sa citadine, et bientôt -nous laissâmes la galerie Delorme loin derrière nous... - -Arrivés au fameux _Cheval blanc_, à Montmorency (dont l’enseigne, -rapporte l’histoire, fut peinte par la main de Gérard lui-même qui, dans -sa jeunesse, ayant fait, avec son ami Isabey, un pèlerinage à ce lieu -consacré au romanesque, se trouva sans autre moyen de payer sa dépense -que de brosser une enseigne pour son hôte), nous quittâmes nos -_citadines_ fatiguées et fatigantes, et nous mîmes en devoir de choisir -parmi les nombreux chevaux et ânes qui stationnaient, sellés et bridés, -à la porte de l’auberge, vingt bonnes montures, plus une ou deux bêtes -de somme, pour porter nous et nos provisions vers la forêt. - -Oh! le tumulte qui accompagna ce choix! Une multitude de vieilles femmes -et de gamins nous assaillaient de tous côtés: - -«_Tenez, madame, voilà mon âne! Y a-t-il une autre bête comme la -mienne?..._ - ---_Non, non, non, belles dames! Ne le croyez pas, c’est la mienne qu’il -vous faut..._ - ---_Et vous, monsieur, c’est un cheval qui vous manque, n’est-ce pas? En -voilà un superbe..._» - -[Illustration: L’ERMITAGE DE JEAN-JACQUES A MONTMORENCY - -(Par A. Pollet) (Coll. J. B.)] - -Les vieilles voix rauques et les aigres jeunes voix, jointes à nos -propres accents joyeux, produisirent un tapage qui attira autour de nous -la moitié de la population de Montmorency; enfin, nous nous trouvâmes -montés, et, ce qui était infiniment plus important et plus difficile, -nos paniers le furent aussi. - -Mais, avant de nous occuper de l’arbre vert et du gai repas qu’il devait -abriter, nous avions un pèlerinage à faire au sanctuaire qui a donné à -cette région toute sa gloire. Jusqu’ici, nous ne nous étions occupés -que de sa beauté: qui ne connaît les vues ravissantes de Montmorency? -Même sans l’intérêt spécial que le souvenir de Rousseau donne à chaque -sentier, il y a assez de beautés dans ses collines et ses vallées, ses -forêts et ses champs, pour réjouir l’esprit et enchanter les yeux... - -A l’Hermitage, devant la fenêtre de cette petite chambre obscure qui -donne sur le jardin, s’élève un rosier planté de la main de Rousseau -qui, nous dit-on, a fourni une forêt de roses. La maison est aussi -sombre et triste qu’il est possible, mais le jardin est joli et arrangé -d’une manière gracieuse qui me fit penser qu’il devait être demeuré tel -que Rousseau l’avait laissé. - -[Illustration: MONTMORENCY - -(Par E. Lami) (Coll. J. B.)] - -Les souvenirs de Grétry auraient produit plus d’effet vus ailleurs, du -moins je le pense; cependant, je croyais entendre les doux accents de: -_O Richard, ô mon roi!_ résonner à mes oreilles, tandis que je -contemplais toutes ces vieilles choses et ces reliques domestiques sur -lesquelles était son nom; mais les _Rêveries du promeneur solitaire_ -valent toutes les notes que Grétry ait jamais écrites. - -Une colonne de marbre s’élève dans un coin ombragé du jardin et porte -une inscription qui rappelle que Son Altesse Royale la duchesse de Berri -a visité l’Hermitage et pris sous son auguste protection _le cœur de -Grétry_, injustement réclamé par les Liégeois à la France, son pays -natal. Comment et où Son Altesse trouva le cœur du grand compositeur, je -n’ai pu le savoir... - -Nous laissâmes derrière nous l’Hermitage et toutes les émotions qu’on y -ressent, et jamais compagnie moins larmoyante n’entra dans la forêt de -Montmorency. Quand nous arrivâmes à l’endroit que nous avions choisi -d’avance pour _salle à manger_, nous descendîmes de nos diverses -_montures_, qui furent immédiatement dessellées, et se mirent à brouter, -attachées par groupes pittoresques. Aussitôt, toute notre bande -s’installa dans cet indescriptible et joyeux désordre qui ne se -rencontre que dans un pique-nique... - -Nous restâmes assis sur le gazon durant au moins une heure et demie, -nous souciant fort peu de ce que les sages pouvaient dire. Notre escorte -de vieilles femmes et de garçons était assise à distance convenable et -mangeait et riait d’aussi bon cœur que nous, tandis que nos animaux, que -l’on apercevait au travers des ouvertures du bosquet où on les avait -parqués, et leurs couvertures bigarrées, empilées à l’entrée, au pied -d’un vieil églantier, achevaient de donner à notre repas l’apparence -d’un festin de romanichels. Enfin, le signal du départ fut donné et la -troupe obéissante fut sur pied en un clin d’œil: les chevaux et les ânes -furent sellés sur-le-champ, chacun reconnut le sien et se mit en selle; -un concile fut ensuite tenu afin de savoir où l’on irait. Tant de -sentiers s’étendaient sous bois dans des directions différentes, qu’on -ne savait lequel choisir: «Donnons-nous rendez-vous au _Cheval blanc_ -dans deux heures», dit quelqu’un qui avait plus d’esprit que les autres. -Sur quoi, nous partîmes à notre gré, par deux et par trois, pour -employer ce moment de liberté et de plein air de la meilleure manière -possible. - -La vue du Rendez-vous de chasse est magnifique. Tandis que nous -l’admirions, notre vieille femme commença de nous parler politique. Elle -nous raconta qu’elle avait perdu deux fils, tous deux morts en -combattant aux côtés de _notre grand Empereur_, qui fut certainement _le -plus grand homme de la terre_; pourtant, c’était un grand bonheur pour -le pauvre peuple que d’avoir le pain à _onze sous_, et ce bonheur-là -c’était le roi Louis-Philippe qui le leur avait donné. - -Après notre halte, nous nous dirigeâmes vers la ville et poursuivions -paisiblement notre délicieuse promenade sous les arbres, quand un: -«Holà!» poussé derrière nous nous arrêta. C’était un des garçons de -notre escorte qui, monté sur le cheval de l’un de nous, galopait à notre -recherche. Il nous apprit une très désagréable nouvelle: un de nos -compagnons avait été jeté à bas de son cheval et on l’avait cru mort; -lui-même avait été envoyé pour nous rassembler et savoir ce qu’il -fallait faire. Le monsieur qui était avec nous partit immédiatement avec -ce garçon; mais comme le blessé m’était tout à fait étranger et qu’il -était déjà entouré par beaucoup de personnes de la compagnie, moi et mes -compagnons nous décidâmes de retourner à Montmorency et d’attendre au -_Cheval blanc_ l’arrivée des autres. Un médecin avait déjà été envoyé. -Quand, à la fin, nous nous trouvâmes tous réunis, à l’exception du -malheureux jeune homme et d’un ami qui resta avec lui, nous apprîmes que -quatre d’entre nous avaient été jetés à bas de leurs chevaux ou de leurs -ânes; mais, heureusement, trois de ces accidents n’avaient eu aucun -fâcheux résultat. Le quatrième était beaucoup plus sérieux; -heureusement, le rapport du chirurgien de Montmorency, que nous eûmes -avant de quitter la ville, nous assura qu’aucun danger grave n’était à -craindre... - -Ainsi finit notre excursion à Montmorency qui, en dépit de nos nombreux -désastres, fut déclarée par tous une journée très réussie. - - - - -XXXIX - -LA CHALEUR.--LE BOULEVARD DES ITALIENS.--TORTONI.--LA GRACE DES -FRANÇAISES.--BEAUTÉ DE LA MADELEINE AU CLAIR DE LUNE. - - -Tout le monde se plaint de la chaleur excessive qu’il fait ici. Le -thermomètre monte jusqu’à... j’oublie, car leur échelle n’est pas la -mienne; mais je sais que le soleil n’a pas cessé de briller toute cette -dernière semaine, et que tout le monde se déclarait cuit. Or, de toutes -les villes du monde, celle où il vaut le mieux être cuit, c’est Paris. -Je lisais cette jolie histoire de George Sand, intitulée _Lavinia_, et -j’avais choisi pour salle de lecture l’ombre profonde du jardin des -Tuileries. Si nous avions pu rester assis là tout le jour, nous -n’aurions éprouvé aucun désagrément du soleil, mais, au contraire, nous -l’aurions vu d’heure en heure caressant les fleurs, et s’efforçant en -vain de faire pénétrer ses rayons dans le délicieux abri que nous avions -choisi. Malheureusement nous avions des visites à faire et des -engagements à tenir; et nous fûmes forcés de rentrer chez nous afin de -nous apprêter pour assister à une grande soirée. - -Nous trouvâmes plus joli que jamais le boulevard, que nous suivîmes pour -rentrer chez nous. Des éventaires de fleurs délicieuses nous y tentaient -à chaque pas: pour cinq sous, on pouvait avoir une rose et son bouton, -deux branches de réséda et un brin de myrte, le tout arrangé si -élégamment, que le petit bouquet en valait une douzaine faits avec moins -de goût. Je n’avais jamais vu autant de gens assis l’après-midi; chacun -semblait se reposer par nécessité, comme s’il s’était arrêté, trouvant -impossible d’aller plus loin. En passant devant Tortoni, un groupe nous -amusa: c’était une très jolie femme et un très joli homme, assis sur -deux chaises rapprochées l’une de l’autre, qui fleuretaient apparemment -à leur grande satisfaction, tandis que la troisième figure du groupe, un -petit Savoyard, qui avait probablement commencé par demander la charité, -semblait sous le charme, et restait les yeux fixés sur le couple élégant -comme s’il étudiait une scène de cette _gaie science_ dont la mandoline -qu’il portait, semblait le faire un disciple. Nous nous amusâmes de la -persévérante contemplation du petit ménestrel, comme de la complète -indifférence des objets de son admiration. - -[Illustration: (A. Hervieu del.) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by -Mrs. Trollope)] - -Quelques pas plus loin, nos yeux furent retenus à nouveau par la vue -d’un élégant qui, ayant ôté son chapeau, peignait délibérément ses -boucles noires, tout en se promenant. Il eût sans doute blâmé lui-même -tant de _laisser-aller_ chez tout autre dandy, mais il le jugeait -propre, chez lui, à relever la beauté de son front et la grâce générale -de ses mouvements. Je fus contente qu’aucune fontaine ou qu’aucun lac -limpide ne s’étendît à ses pieds, car il eût inévitablement subi le sort -de Narcisse. - -Hier soir, nous avions l’intention de faire une visite d’adieux au -théâtre Feydeau, ou plutôt à l’Opéra-Comique, mais heureusement nous -n’avions pas retenu de loge, et nous gardions le droit de changer nos -projets, droit toujours précieux, mais inestimable par cette -température. Au lieu d’aller au théâtre, nous restâmes à la maison -jusqu’à la tombée du crépuscule, plus frais de quelques degrés, mais non -beaucoup moins étouffant. Puis, nous sortîmes pour aller prendre des -glaces à Tortoni. Tout Paris semblait s’être assemblé sur le boulevard -pour respirer: c’était comme un soir de foule au Vauxhall, et des -centaines de chaises semblaient jaillir du sol pour les besoins du -moment, car un double rang de gens assis occupait déjà chaque côté du -trottoir. - -[Illustration: BOULEVARD DES ITALIENS - -(A. Provost del.) (Coll. J. Boulenger)] - -Les Françaises sont si jolies dans leurs robes de promenade du soir, que -j’aime mieux les voir ainsi que très habillées. Un salon rempli de -femmes élégamment vêtues est un spectacle auquel des yeux anglais sont -accoutumés, mais la vérité m’oblige à confesser qu’il serait inutile de -chercher dans aucune promenade, à Londres, une scène semblable à celle -qu’offrait le boulevard des Italiens hier au soir. Qu’il en soit ainsi, -c’est la plus étrange chose du monde, car il est certain que ni les -chapeaux, ni les jolies figures qu’ils abritent ne sont inférieurs en -Angleterre à tout ce que l’on peut voir ailleurs; mais les Françaises -ont plus que nous l’habitude et l’art de paraître élégantes sans être en -grande toilette. Il est impossible d’expliquer cela par le détail; -peut-être une couturière ou une modiste saurait-elle le faire; et encore -la plus habile en serait probablement bien embarrassée: pour moi, je ne -puis que constater le fait qu’une promenade du soir dans Paris est plus -élégante qu’a Londres. - -Nous fûmes assez heureux pour prendre les places d’une nombreuse -compagnie qui, au moment où nous entrions, quittait une fenêtre du -premier étage à Tortoni. Là le spectacle est aussi totalement -anti-anglais que celui des restaurants du Palais-Royal. Les pièces, en -haut et en bas, sont remplies de gens gais, chaque groupe réuni autour -d’une petite table de marbre supportant une grande _carafe_ d’eau -glacée, dont le glaçon ne fond qu’à mesure qu’on en désire et dont la -vue seule, même si l’on ne boit pas de cette masse fondante, procure -une impression de fraîcheur. Les pyramides de glaces colorées avec leur -accompagnement de gaufres, que les garçons apportent incessamment, les -brillantes lumières à l’intérieur, le murmure de la foule au dehors, la -fraîcheur du mets délicat, et la gaieté que tout le monde semble -partager à cette heure charmante d’oisiveté, tout cela est -incontestablement français, et, plus incontestablement encore, n’est pas -anglais. - -[Illustration: TORTONI - - (Par E. Lami) -] - -Pendant que nous nous trouvions encore à notre fenêtre à nous récréer de -tout ce qui se passait dedans et dehors, quelques brillants éclairs -commencèrent à percer un épais nuage noir que j’admirais depuis quelque -temps pour le magnifique contraste qu’il formait avec le vif éclat des -lumières sur le boulevard. Comme aucune pluie ne tombait encore, je -proposai une promenade vers la Madeleine, qui, à ce que je pensais, nous -donnerait quelques beaux effets de lumière et d’ombre dans une soirée -comme celle-ci. La proposition fut acceptée d’emblée, et nous nous -éloignâmes, laissant derrière nous la foule et le gaz. Nous arrivâmes à -l’extrémité de la rue Royale, et nous dirigeâmes lentement vers -l’église. L’effet était plus beau qu’aucune chose que j’eusse jamais -vue: la lune était depuis quelques jours dans son plein; et, même quand -elle était cachée par les nuages épais qui s’amoncelaient de toutes -parts dans le ciel, elle éclairait faiblement, toutefois encore assez -pour nous permettre de discerner le vaste et superbe portique. On eut -dit du pâle spectre d’un temple grec. D’un commun accord, nous nous -arrêtâmes au point où ce spectacle était le plus beau et le plus -parfait; et je vous assure qu’avec la lourde masse de nuages noirs -devant et derrière, avec la douce lumière de «l’inconstante lune» par -moment visible, et par moment cachée derrière un nuage, qui se reflétait -sur les colonnes, c’est là le plus bel objet d’art que j’aie encore -admiré... - - - - -XL - -UN «MOUVEMENT».--LES TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET AUX INNOCENTS. - - -Il faut aujourd’hui que je vous rende compte des aventures qui me sont -arrivées pendant une _course à pied_ que j’ai faite au marché des -Innocents. Vous saurez qu’au coin de ce marché il y a une boutique, -spécialement consacrée aux dames, où l’on débite tous ces objets -impossibles à classer sous une dénomination quelconque, et que chez nous -on appelle _haberdashery_, terme qui m’a été un jour expliqué par un -célèbre étymologiste comme venant des deux mots français _avoir -d’acheter_. Le magasin dont je parle, _A la Mère de famille_, marché des -Innocents, mérite bien son nom, car il y a peu d’objets dont une femme -puisse avoir besoin, qu’elle ne trouve à y acheter. Or je me rendais à -ce lieu, où toutes les choses utiles se trouvent rassemblées, quand -j’aperçus devant moi, et précisément sur le chemin que je devais suivre, -une foule considérable que, dans le premier moment, je pris pour une -émeute. Et, quoique plus tard ce rassemblement prit une apparence -beaucoup moins inquiétante, comme j’étais seule, je me sentis plus -disposée à retourner sur mes pas qu’à avancer. Je m’arrêtai un moment -avant de prendre une résolution, et voyant une femme debout devant une -boutique, non loin du lieu du tumulte, je me risquai à lui demander la -cause qui réunissait tant de monde dans un quartier si paisible. -Malheureusement la phrase dont je me servis m’attira plus de railleries -que les étrangers n’ont coutume d’en souffrir de la part des Parisiens, -d’ordinaire si polis. Mes paroles furent, si je me les rappelle bien, -celles-ci: - -«_Pourriez-vous me dire, madame, ce que signifie tout ce monde?... -Est-ce qu ’il y a quelque mouvement?_» - -Ce malheureux mot de _mouvement_ l’amusa infiniment, car c’est celui -dont on se sert en parlant des véritables émeutes politiques qui ont eu -lieu, et dans cette occasion il était tout aussi ridicule de s’en servir -que si, en voyant à Londres une cinquantaine de personnes rassemblées -autour d’un filou qu’on vient d’arrêter ou d’une voiture versée, on -allait demander s’il va y avoir une révolution. - -«_Un mouvement!_ répéta cette femme avec un sourire très expressif. -_Est-ce que madame est effrayée?... Mouvement?... oui, madame, il y a -beaucoup de mouvement... mais cependant c’est sans mouvement... C’est -tout bonnement le petit serin de la marchande de modes là-bas qui vient -de s’envoler..._ - -[Illustration: TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET - -(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)] - -_Je puis vous assurer de la chose_, ajouta-t-elle, _car je l’ai vu -partir_. - ---Est-ce là tout? dis-je; est-il possible qu’un oiseau qui s’envole -puisse rassembler tant de monde? - ---_Oui, madame: rien autre chose... Mais regardez: voilà des agents qui -s’approchent pour voir ce que c’est... Ils en saisissent un, je -crois... Ah! ils ont une manière si étonnante de reconnaître leur -monde._» - -Cette dernière remarque me décida à ne pas aller plus loin, et je me -retirai en remerciant l’obligeante bonnetière des renseignements qu’elle -m’avait donnés. - -«_Bonjour, madame_, me dit-elle avec un sourire très mystifiant, -_bonjour, soyez tranquille, il n’y a pas de danger d’un mouvement_.» - -Je suis bien sûre que cette femme était l’épouse d’un doctrinaire; car -il n’y a rien qui offense plus le parti tout entier, depuis le plus -grand jusqu’au plus petit, que l’expression du plus léger doute sur la -durée de sa chère tranquillité. Dans cette occasion pourtant, je n’avais -eu réellement aucune intention; toute ma faute était dans la phrase dont -je m’étais servie. - -Je retournai chez moi pour chercher une escorte, et quand je l’eus -trouvée, je me remis en route pour le marché des Innocents, où j’arrivai -cette fois, sans autre mésaventure que d’avoir été éclaboussée deux -fois, et trois fois à peu près renversée par des voitures. Mes emplettes -faites, je me préparais à reprendre le chemin de mon logis, quand la -personne qui m’accompagnait me proposa d’aller voir les monuments élevés -en l’honneur de dix ou douze révolutionnaires, tous enterrés non loin de -la fontaine le 29 juillet 1830... - -Nous arrivâmes assez près des tombeaux pour me permettre de lire leurs -épitaphes et de prendre note de l’une d’elles. La _victime de Juillet_ -qui reposait sous cette tombe s’appelait _Hapel_. Elle était du -département de la Sarthe et fut tuée le 29 juillet 1830. - -On ne peut rien voir de plus mesquin que cet étalage de drapeaux, de -piques et de hallebardes qui ornent ces tombeaux des _Immortels_. Il y -en a encore quelques-uns du même genre dans la cour orientale du Louvre -et, à ce que je crois, dans plusieurs autres lieux encore. Il me semble -que, s’il était convenable de placer de pareils monuments dans les -carrefours d’une capitale, il aurait fallu du moins leur donner quelque -dignité, tandis qu’à présent leur aspect est tout à fait ridicule. Si -les corps des personnes tuées sont réellement déposés dans ces bizarres -enclos, on témoignerait beaucoup plus de respect pour eux et pour leur -cause, en les transportant au cimetière du Père-Lachaise, avec tous les -honneurs qu’on jugerait leur être dus, et en inscrivant sur le monument -qu’on leur consacrerait l’époque et le genre de leur mort. - -Il y aurait au moins en cela l’apparence d’un sentiment national et -respectable, tandis que les drapeaux et les franges qui flottent -aujourd’hui sur leurs restes ressemblent à la friperie d’une troupe de -comédiens ambulants... - -[Illustration] - - - - -TABLE DES MATIERES - - -INTRODUCTION.--Vie de Mrs. Trollope.--Dates de son voyage à -Paris.--Comment nous avons traduit sa correspondance.--Une Anglaise -charmée par la société française.--Qui elle a vu.--L’«odeur -du continent».--La politique de Mrs. Trollope.--Le «procès -monstre».--Littérature 5 - -I. L’argot à la mode.--Les jeunes gens de Paris.--La jeune -France.--Rococo.--Décousu 19 - -II. Mˡˡᵉ Mars dans Elmire de _Tartuffe_.--Eternelle jeunesse de -l’artiste 23 - -III. Le Salon du Louvre.--Impertinence qu’il y a à recouvrir les -chefs-d’œuvre anciens par des tableaux contemporains.--Saleté du -public.--L’égalité est une niaiserie 23 - -IV. La société française.--Infériorité de l’anglaise.--Simplicité -charmante des réunions.--Absence de cérémonie et de -parade.--L’immoralité française est un préjugé des Anglais 26 - -V. Inquiétude causée par le prochain jugement des prisonniers de -Lyon.--Le «procès monstre» 28 - -VI. Eloquence de la chaire.--L’abbé Cœur.--Sermon à -Saint-Roch.--Elégance du public.--Costume du jeune clergé 32 - -VII. Longchamps 34 - -VIII. La Chambre de justice au Luxembourg.--L’Institut.--M. -Mignet.--Concert Musard 38 - -IX. Délices du jardin des Tuileries.--Le légitimiste.--Le -républicain.--Le doctrinaire.--Les enfants.--La grâce des -Parisiennes.--Les moustaches, les impériales et les cheveux -noirs des dandys.--Libre entrée des jardins depuis les Trois -Glorieuses.--Anecdote 40 - -X. Saleté des rues.--Cardage des matelas en plein air.--Chaudronniers -ambulants.--Construction des maisons.--Pas d’égouts.--Mauvais -pavé.--Réverbères à l’huile 45 - -XI. La fête du roi.--Inquiétudes.--Arrivée des troupes.--Les -Champs-Elysées.--Politesse naturelle du peuple.--Concert dans le -jardin des Tuileries.--La famille royale au balcon: indifférence du -populaire.--Feux d’artifice 49 - -XII. Revue sur la place du Carrousel.--La garde municipale.--La garde -nationale 53 - -XIII. Soirée.--Le causeur qui fait mystère de tout 54 - -XIV. Victor Hugo 54 - -XV. Versailles.--Musée projeté.--Souvenirs d’un jardinier sur les -Bourbons.--Les grandes eaux à Saint-Cloud 59 - -XVI. Gens remarquables.--Gens distingués 61 - -XVII. Excursion au Luxembourg.--Les femmes n’entrent pas au «procès -monstre».--George Sand en homme.--Costume républicain.--Le quai -Voltaire.--Inscriptions murales.--Comment le maréchal Lobau disperse -les émeutes.--Une manifestation 62 - -XVIII. Liberté française de propos.--L’«odeur du -continent».--Malpropreté et luxe.--L’eau non installée dans les -maisons.--Délicatesse anglaise.--Ses causes 69 - -XIX. Le dimanche à Paris.--Le plaisir en famille.--Gaieté -naturelle.--Les polytechniciens s’appliquent à ressembler à -Napoléon.--Un dimanche aux Tuileries 72 - -XX. Mᵐᵉ Récamier.--Ses matinées.--Portrait de Corinne, par -Gérard.--Portrait en miniature de Mᵐᵉ de Staël.--M. de -Chateaubriand.--Les étrangers peuvent-ils comprendre toutes les -finesses de la langue française?--Nécessite de parler français 75 - -XXI. Emeute quotidienne à la porte Saint-Martin.--Indulgence excessive -du gouvernement.--Comment faire cesser les désordres 80 - -XXII. Soirée dansante.--En Angleterre, les jeunes filles sont élevées -librement et au bal les jeunes femmes s’effacent devant elles.--En -France, c’est tout le contraire.--Anecdote.--Le spectacle des -«fleurts», consolation des vieilles dames chaperons.--Discussion sur -la supériorité de l’usage français ou de l’usage anglais.--Les jeunes -filles anglaises choisissent elles-mêmes leurs maris 82 - -XXIII. Les trottoirs nouvellement introduits.--Pourquoi les Parisiens -préfèrent les appartements aux maisons construites pour une seule -famille comme à Londres.--Le portier-factotum.--Le luxe à Paris est -moins coûteux qu’à Londres.--Richesse croissante de la France 90 - -XXIV. Le romantisme et le suicide 93 - -XXV. _Le Cheval de bronze_ et _la Marquise_ à l’Opéra-Comique.--L’heure -tardive du dîner nuit aux spectacles 95 - -XXVI. L’abbé de Lamennais.--Son aspect et sa conversation.--Son -admiration et celle des républicains français pour O’Connell 96 - -XXVII. Les vieilles filles sont ridicules en France.--Pourquoi elles y -sont beaucoup plus rares qu’en Angleterre.--Supériorité de la manière -de conclure les mariages en Angleterre.--En France, les vieilles filles -s’appliquent à dissimuler leur triste état 97 - -XXVIII. L’élégance inimitable des Françaises.--Impossibilité -à une Anglaise de n’être pas connue pour telle au premier -regard.--Les magasins de nouveautés et les boutiques.--Le goût des -bouquetières.--Tout à Paris est arrangé avec goût.--Plus de rouge ni de -faux cheveux 100 - -XXIX. L’abbé Lacordaire.--Succès de ses sermons à Notre-Dame.--Les -meilleures places réservées aux hommes.--Dimensions de -Notre-Dame.--Affluence de _jeunes gens de Paris_.--Ils font et défont -les réputations.--Lacordaire est un prédicateur déplorable 104 - -XXX. Le Palais-Royal.--Types qu’on y rencontre.--Une famille -anglaise.--Les excellents restaurants à 40 sous.--La galerie -d’Orléans.--Les oisifs.--Le théâtre du Vaudeville 108 - -XXXI. Pâtissiers anglais.--Un anglophobe.--Expérience malheureuse sur -un «muffin».--Le roi-citoyen se promène 113 - -XXXII. Politesse des maris français 115 - -XXXIII. De la manière de faire l’amour à l’anglaise.--Anecdote 119 - -XXXIV. Indulgence excessive du monde à Paris.--Influence du clergé -anglais sur les mœurs mondaines 122 - -XXXV. Les petits soupers d’autrefois remplacés par les grands -dîners.--Agréments des petites soirées.--Les dîners d’apparat 124 - -XXXVI. Encore le «procès monstre».--La Société des Droits de -l’homme.--Anecdote 127 - -XXXVII. Une lecture des _Mémoires_ de M. de Chateaubriand à -l’Abbaye-aux-Bois 128 - -XXXVIII. Une excursion à Montmorency.--Le passage Delorme.--Les -chevaux et les ânes.--Souvenirs de Rousseau.--«Dîner sur -l’herbe».--Accident 132 - -XXXIX. La chaleur.--Le boulevard des Italiens.--Tortoni.--La grâce des -Françaises.--Beauté de la Madeleine au clair de lune 135 - -XL. Un «mouvement».--Les tombeaux des héros de Juillet aux -Innocents 138 - - -[Illustration: (E. Lami del.) (Coll. J. B.)] - - - - -MODERN-BIBLIOTHÈQUE - -PRIX DU VOLUME { Broché =0= fr. =95= - { Cartonné =1= fr. =50= - -_Pour paraître le 1ᵉʳ Juin 1911_ - -CRAPOTTE - -par HENRI DUVERNOIS - -Illustrations en couleurs de CARLÈGLE - - -DANS LA MÊME COLLECTION ONT PARU: - -=Barbey d’AUREVILLY= Les Diaboliques. - -=Maurice BARRES=, {Le Jardin de Bérénice. - de l’Académie française {Du Sang de la Volupté et de la Mort. - -=Tristan BERNARD= Mémoires d’un Jeune Homme rangé. - -=Jean BERTHEROY= La Danseuse de Pompéi. - -=Louis BERTRAND= Pepete le bien-aimé. - -=Paul BOURGET=, {Cruelle Enigme. - de l’Académie française {André Cornelis. - -=Henry BORDEAUX= {L’Amour qui passe. - {Le Pays Natal. - -=René BOYLESVE= La Leçon d’Amour dans un Parc. - -=Adolphe BRISSON= Florise Bonheur. - -=Michel CORDAY= {Venus ou les Deux Risques. - {Les Embrasés. - -=Alphonse DAUDET= {L’Evangeliste. - {Les Rois en exil. - -=Léon DAUDET= Les Deux Etreintes. - -=Paul DÉROULÈDE= Chants du Soldat. - -=Lucien DESCAVES= Sous-Offs. - -=Georges d’ESPARBÈS= {La Légende de l’Aigle. - {La Guerre en dentelles. - -=Ferdinand FABRE= L’Abbé Tigrane. - -=Claude FERVAL= {L’Autre Amour. - {Vie de Château. - -=Léon FRAPIÉ= L’institutrice de Province. - -=E. et J. de GONCOURT= Renée Mauperin. - -=Gustave GUICHES= Céleste Prudhomat. - - {Le Cœur de Pierrette. - {La Bonne Galette. -=GYP= {Totote. - {La Fée. - {Maman. - - {Les Transatlantiques. - {Souvenirs du Vicomte de Courpière. - -=Abel HERMANT= {Monsieur de Courpière marié. - {La Carrière. - {Le Sceptre. - {Le Cavalier Miserey. - - {Flirt. - {L’Inconnu. - -=Paul HERVIEU=, {L’Armature. - de l’Académie française {Peints par eux-mêmes. - {Les Yeux verts et les Yeux bleus. - {L’Alpe Homicide. - {Le Petit Duc. - - {Sire. -=Henri LAVEDAN=, {Le Nouveau Jeu. - de l’Académie {Leurs Sœurs. - française {Les Jeunes. - {Le Lit. - -=Jules LEMAITRE=, {Un Martyr sans la Foi. - de l’Académie française - - {Aphrodite. - {Les Aventures du Roi Pausole. -=Pierre LOUŸS= {La Femme et le Pantin. - {Contes Choisis. - - {L’Avril. - {Amants. - -=Paul MARGUERITTE= {La Tourmente. - {L’Essor. - {Pascal Géfosse. - -=Octave MIRBEAU= L’Abbé Jules. - -=Lucien MUHLFELD= La Carrière d’André Tourette. - - {L’Automne d’une Femme. - {Cousine Laura. - {Chonchette. - {Lettres de Femmes. - {Le Jardin secret. - {Mademoiselle Jaufre. - {Les Demi-Vierges. - {La Confession d’un Amant. - {L’Heureux Ménage. - {Nouvelles Lettres de Femmes. -=Marcel PREVOST=, {Le Mariage de Julienne. - de l’Académie {Lettres a Françoise. - française {Le Domino Jaune. - {Dernières Lettres de Femmes. - {La Princesse d’Erminge. - {Le Scorpion. - {=M. et Mᵐᵉ Moloch.= - -=Michel PROVINS= Dialogues d’Amour. - -=Henri de REGNIER=, {Le Bon Plaisir. - de l’Académie française {Le Mariage de Minuit. - -=Jules RENARD= {L’Ecornifleur. - {Histoires Naturelles. - -=Jean RICHEPIN=, {La Glu. - de l’Académie française {Les Débuts de César Borgia. - -=Edouard ROD= {La Vie privée de Michel Tessier. - {Les Roches blanches. - -=André THEURIET=, {La Maison des deux Barbeaux. - de l’Académie française {Péché mortel. - -=Pierre VEBER= L’Aventure. - - - - -MODERN-THÉATRE - -_Pour paraître le 15 Juin 1911_: - -Georges de PORTO-RICHE - -Amoureuse L’Infidèle - -Illustrations de PAUL THIRIAT - -Un volume broché: =0= fr. =95=--Relié: =1= fr. =50= - - -_Paraîtront ensuite à raison d’un volume le 15 de chaque mois_: - - -_10ᵉ Volume_: - -=Pierre WOLFF= - -Le Ruisseau. -Le Boulet. - - -_11ᵉ Volume_: - -R. de FLERS et G. de CAILLAVET - -Miquette et sa mère. -Les Sentiers de la Vertu. - - -_12ᵉ Volume_: - -=Jules RENARD= - - Le Plaisir de rompre.--Le Pain de ménage.--Poil de - carotte.--Monsieur Vernet.--La Bigote. - - -_13ᵉ Volume_: - -=Paul HERVIEU= - de l’Académie française. - -La Course du Flambeau. -La Loi de l’Homme. - - -_Volumes déjà parus_: - -=Paul HERVIEU= - de l’Académie Française -Les Tenailles -Point de Lendemain -Les Paroles restent. - -=Henri LAVEDAN= - de l’Académie Française -Le Marquis de Priol -Viveurs. - -=Maurice DONNAY= - de l’Académie Française -Amants -La Douloureuse. - -=Octave MIRBEAU= - de l’Académie Française -Les Affaires sont les Affaires -Le Portefeuille. - -=Alfred CAPUS= -La Veine -Brignol et sa Fille. - -=Henry BATAILLE= -Maman Colibri -L’Enchantement. - -=Georges COURTELINE= -Boubouroche -L’Article 330 -Lidoire -Les Balances -Gros Chagrins -Les Boulingrin -La Conversion d’Alceste. - -=Henry BERNSTEIN= -La Rafale -Samson. - -[Illustration] - -Société Anon. des -Imp. WELLHOFF et -ROCHE, 16-18, rue -N.-D.-d.-Victoires. -Paris Tél. 316-33. -ANCEAU, Directeur. - - -NOTES: - -[A] L’ouvrage a été déjà traduit en français, assez inexactement, sous -ce titre: _Paris et les Parisiens en 1835_, publié par Mᵐᵉ Trollope. -(Paris, H. Fournier, 1836, 3 vol. in-8º.) - -[B] Les mots que l’on trouvera imprimés en italique sont en français -dans l’original. - -[C] Toute la phrase est en français dans l’original. - -[D] _Sic_ dans l’original. - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Paris romantique, by -Frances Milton Trollope and Jacques Boulenger - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS ROMANTIQUE *** - -***** This file should be named 60594-0.txt or 60594-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/5/9/60594/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at The Internet Archive) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/60594-0.zip b/old/60594-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 912c7fb..0000000 --- a/old/60594-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60594-h.zip b/old/60594-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index ad60c69..0000000 --- a/old/60594-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60594-h/60594-h.htm b/old/60594-h/60594-h.htm deleted file mode 100644 index 115f3ff..0000000 --- a/old/60594-h/60594-h.htm +++ /dev/null @@ -1,7314 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Paris romantique. -</title> -<style type="text/css"> - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.astt {text-align:center;text-indent:0%;letter-spacing:.15em;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} - -.headd {font-size:85%;margin:1em auto;text-align:center;text-indent:0%;} - -td.hang {text-indent:-2%;padding-left:2%;} - -.nind {text-indent:0%;} - -.r {text-align:right;margin-right: 5%;} - -.rt {text-align:right;} - -small {font-size: 70%;} - -big {font-size: 130%;} - - h1 {margin-top:2%;text-align:center;clear:both; -font-weight:normal;} - - h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:100%;font-weight:normal;} - - hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - - table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;} - - body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:none;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} - - img {border:none;} - -.blockquot {margin-top:2%;margin-bottom:2%;font-size:90%;} - - sup {font-size:75%;vertical-align:top;} - -.caption {font-weight:normal;} -.caption p{font-size:70%;text-align:center;text-indent:0%;} - -.figcenter {margin-top:1%;margin-bottom:1%;clear:both; -margin-left:auto;margin-right:auto;text-align:center;text-indent:0%;} - @media handheld, print - {.figcenter - {page-break-before: avoid;} - } - -.figleft {float:left;clear:left;margin-left:0;margin-bottom:1em;margin-top:1em;margin-right:1em;padding:0;text-align:center;} - -.figright {float:right;clear:right;margin-left:1em;margin-bottom:1em;margin-top:1em;margin-right:0;padding:0;text-align:center;} - -div.poetry {text-align:center;} -div.poem {font-size:90%;margin:auto auto;text-indent:0%; -display: inline-block; text-align: left;} -.poem .stanza {margin-top: 1em;margin-bottom:1em;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i2 {display: block; margin-left: 1em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i4 {display: block; margin-left: 3em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} -@media print, handheld -{.pagenum - {display: none;} - } - -.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:5%;clear:both;} - -.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} - -.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} - -.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} -</style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Paris romantique, by -Frances Milton Trollope and Jacques Boulenger - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Paris romantique - Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) - -Author: Frances Milton Trollope - Jacques Boulenger - -Release Date: October 30, 2019 [EBook #60594] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS ROMANTIQUE *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at The Internet Archive) - - - - - - -</pre> - -<hr class="full" /> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/cover_lg.jpg"> -<img src="images/cover.jpg" width="344" height="500" alt="[Image unavailable.]" /></a> -</div> - -<p class="c"> -<a href="#TABLE_DES_MATIERES"><b>TABLE DES MATIERES</b></a><br /> -</p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/title_lg.jpg"> -<img src="images/title.jpg" -height="500" -alt="MÉMOIRES ET SOUVENIRS -PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE -F. FUNCK-BRENTANO - -PARIS ROMANTIQUE - -VOYAGE EN FRANCE DE Mrs. TROLLOPE - -(Avril-Juin 1835) - -Traduit et publié par - -JACQUES BOULENGER - -ET ILLUSTRÉ D’PRÈS LES DOCUMENTS DU TEMPS - -ARTHÈME FAYARD, ÉDITEUR -18-20. RUE DU SAINT GOTHARD, 18-20 -PARIS" -/></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_1" id="page_1">{1}</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/paris_lg.jpg"> -<img src="images/paris.jpg" -height="500" -alt="PARIS ROMANTIQUE - -VOYAGE en FRANCE de Mrs. TROLLOPE" -/></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_2" id="page_2">{2}</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_pg_002_lg.jpg"> -<img src="images/ill_pg_002_sml.jpg" -height="500" -alt="ÉPOUSE VERTUEUSE - -(Par Devéria)" -/></a> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span></p> - -<div class="figcenter"> -<a href="images/ill_pg_003_lg.jpg"> -<img src="images/ill_pg_003_sml.jpg" -height="500" -alt="[Image unavailable.]" -/></a> -</div> - -<p class="c">MÉMOIRES ET SOUVENIRS<br /> -<small>PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE</small><br /> -F. FUNCK-BRENTANO<br /></p> -<h1>PARIS ROMANTIQUE<br /></h1> - -<p class="c"><span class="smcap">VOYAGE en FRANCE de Mrs. TROLLOPE</span><br /> -<br /> -(<span class="smcap">Avril-Juin 1835</span>)<br /> -<br /> -<i>Traduit et publié par</i><br /> -J A C Q U E S B O U L E N G E R<br /> -<small> -ET ILLUSTRÉ D’APRÈS LES DOCUMENTS DU TEMPS</small><br /> -<br /> - -PARIS<br /> -ARTHÈME FAYARD, ÉDITEUR<br /><small> -18 ET 20, RUE DU SAINT-GOTHARD, 18 ET 20<br /> -<br /> -Droits réservés<br /></small> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 413px;"> -<img src="images/ill_pg_004.jpg" width="413" height="482" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>UNE LOGE AU THÉATRE ITALIEN</p> - -<p>(Par Gavarni) (Bibliothèque nationale)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 354px;"> -<img src="images/ill_pg_005.jpg" width="354" height="278" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>FRONTISPICE DE «PARIS AND THE PARISIANS», PAR MRS. -TROLLOPE</p></div> -</div> - -<h1>PARIS ROMANTIQUE</h1> - -<h2><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION</h2> - -<p class="headd">VIE DE MRS. TROLLOPE.—DATES DE SON VOYAGE A PARIS.—COMMENT NOUS AVONS -TRADUIT SA CORRESPONDANCE.—UNE ANGLAISE CHARMÉE PAR LA SOCIÉTÉ -FRANÇAISE.—QUI ELLE A VU.—«L’ODEUR DU CONTINENT».—LA POLITIQUE DE -MRS. TROLLOPE.—LE «PROCÈS MONSTRE».—LITTÉRATURE.</p> - -<p>L’auteur des souvenirs de voyage que nous publions et d’une incroyable -quantité d’autres ouvrages (en tout 151 volumes), Frances Trollope, -naquit à Stappleton, Bristol, en 1780. Élevée à Heckfield-Vicarage, -North Hampshire, elle épousa, en 1809, Thomas-Anthony Trollope, avocat -et membre du New College à Oxford. En 1827, son mari se trouvait à peu -près ruiné; elle le quitta et partit pour Cincinnati avec son fils cadet -et ses deux petites filles. Mrs. Trollope était femme de ressources: en -conséquence, à peine arrivée aux États-Unis, elle y fonda une sorte de -bazar à l’européenne, dépensa 50.000 francs,<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span> et acheva rapidement de se -ruiner tout à fait. Pourtant les trois années qu’elle avait passées en -Amérique ne lui furent pas sans profit; elle en tira un livre, en effet: -<i>Usages domestiques des Américains</i>, qui parut en 1832 et attira fort -l’attention. Le tableau qu’elle y traçait des manières, défauts et -faiblesses des Yankees était si peu que les U. S. A. tout entiers s’en -sentirent indignés. Aussitôt, le livre se vendit à un nombre -considérable d’exemplaires. En réalité, les remarques satiriques de Mrs. -Trollope avaient un fond de vérité, mais elles étaient d’un pessimisme -et d’une sévérité excessifs. La bonne dame ne pardonnait pas aux -compatriotes des habitants de Cincinnati le dédain que ces derniers -avaient marqué à son magasin. Elle ne le leur pardonna jamais: tous ses -ouvrages sur la vie en Amérique sont gâtés par le même ressentiment, -car, bien qu’elle ait pu voir beaucoup de choses qui eussent eu besoin -d’amélioration, il n’est guère admissible, même pour les plus prévenus, -qu’elle en ait vu si peu qui méritassent des louanges.</p> - -<div class="figleft" style="width: 135px;"> -<img src="images/ill_pg_006a.jpg" width="135" height="91" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>MAL E-POSTE</p></div> -</div> - -<p>En 1833, Mrs. Trollope publia un roman intitulé <i>The Abbess</i> et, en -1834, un livre sur la <i>Belgique et l’Allemagne occidentale</i>, pays qui -semblent lui avoir mieux plu que l’Amérique, attendu que son grief le -plus sérieux contre l’Allemagne, c’est la fumée du tabac, dont l’usage -commençait alors à se répandre universellement chez nos voisins comme -chez nous, et contre l’odeur de laquelle elle s’élève avec une énergie -qui aurait mérité un meilleur sort.</p> - -<p>Parmi ses romans, il faut citer le <i>Vicaire de Wrexhill</i>, 1837, la -<i>Veuve Barnabé</i>, 1839, et sa suite, la <i>Veuve remariée</i>, 1840; on y -trouve des tableaux de mœurs un peu conventionnels, mais pittoresques. -Parmi ses récits de voyage, on doit mentionner son livre sur <i>Vienne et -les Autrichiens</i>, paru en 1838, amusant, encore qu’un peu gâté par des -préjugés déraisonnables.</p> - -<div class="figright" style="width: 130px;"> -<img src="images/ill_pg_006b.jpg" width="130" height="81" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>DILIGENCE</p></div> -</div> - -<p>En 1841, elle se rendit en Italie d’où elle rapporta une nouvelle étude, -moins bonne que les autres: <i>A Visit to Italy</i>, parue en 1842. C’est -qu’elle ne s’y est point tenue à la description des mœurs, et son style -ni son talent ne se prêtaient point du tout à dépeindre la beauté -italienne. Elle se plaisait pourtant à Florence; à partir de 1842, -chaque année elle y passa l’hiver, et n’habita plus l’Ecosse que durant -quelques mois de l’été. Toujours curieuse du monde, elle cherchait à se -procurer des relations en Toscane; dans une lettre du 7 septembre 1844, -qui nous a été conservée, et où il vante «l’amour particulier que la -célèbre femme de lettre anglaise porte à notre malheureuse patrie», l’un -des champions du Risorgimento, Terenzo Mamiani, recommande chaudement à -son amie, la marquise Torrigiani, Mrs. Trollope qui vient s’établir à -Florence avec son fils aîné et sa fille.<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p> - -<div class="figleft" style="width: 103px;"> -<img src="images/ill_pg_007a.jpg" width="103" height="65" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>CABRIOLET DE PLACE</p></div> -</div> - -<p>C’est donc en Toscane que Frances Trollope composa pour vivre ses -derniers ouvrages. Ils sont inférieurs aux premiers; écrits à la hâte, -ils paraîtraient, je crois, peu lisibles aujourd’hui. Son mari était -mort près de Bruges en 1835. Elle-même expira à Florence le 6 octobre -1863, à l’âge de 84 ans, en laissant cinq enfants: trois filles et deux -fils, Antony et Thomas-Adolphus, qui tous deux suivirent la carrière des -lettres et dont le premier tint à Florence un salon qui eut de -l’influence.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>Ce qui nous intéresse ici, c’est le voyage, qu’âgée de 55 ans, Mrs. -Trollope fit à Paris, au printemps de 1835, et dont elle a rédigé le -récit sous forme de lettres adressées à l’une de ses amies. Ces -lettres—qu’elles aient été envoyées ou non—ne sont point datées; -seules, la première porte la date du 11 avril 1835, et la dix-huitième, -celle du 6 mai 1835. Mais Mrs. Trollope nous apprend elle-même qu’elle -resta neuf semaines à Paris. C’est quand elle fut revenue à Londres -qu’elle publia ses lettres—en les faisant précéder d’une courte préface -(datée de «décembre 1835») et suivre d’un <i>post-scriptum</i> ou -conclusion—sous le titre que voici:</p> - -<p>Paris || and || the Parisians || in 1835 || by Frances Trollope || -author of <i>Domestic manners of the Americans</i>. || <i>Tremordyn cliff</i>, -etc. || [Epigraphe:] «Le pire des états, c’est l’état populaire.» -Corneille. || In two volumes || Vol. I.[II.]= London:|| Richard Bentley, -|| New Burlington street || Publisher in ordinary to His Majesty. || -1836. 2 vol. in-8º, de <small>XV</small>-418 et <small>IX</small>-412 pages<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<div class="figleft" style="width: 96px;"> -<img src="images/ill_pg_007b.jpg" width="96" height="69" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>CABRIOLET DE MAITRE</p></div> -</div> - -<p>Nous n’avons pas reproduit intégralement cette correspondance, car Mrs. -Trollope s’y montre souvent d’une verbosité qui dénoterait clairement -qu’on rétribuait son style «à la ligne», s’il n’était patent que toutes -les Anglaises d’un certain âge lui ressemblent sur ce point. Quoi qu’il -en soit, la bonne dame raisonne, elle «pense» (pour ainsi dire) à propos -de toutes choses avec une aisance redoutable, et plusieurs de ses -épîtres ne sont que les vues d’une philosophie qui devait paraître un -peu modeste même à des «insulaires» de 1835, ou des considérations sur -la morale, la politique et la littérature, dont le charme de nouveauté -s’est entièrement perdu, il faut l’avouer, depuis Louis-Philippe. C’est -pourquoi nous avons retranché—au reste en indiquant nos coupures par -des points de suspension—bien des développements et des commentaires -qui faisaient longueur, et de même, nous ne nous sommes pas cru obligé -de réimprimer une sorte de nouvelle dont l’ennui nous a paru -excessivement intolérable. Mais, si nous avons de la sorte coupé une -bonne part de l’idéologie poli<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span>tique et critique de Mrs. Trollope, en -revanche nous avons conservé toutes ses observations directes des faits -et ses comparaisons des usages de la France à ceux de l’Angleterre, où -elle révèle avec une ingénuité parfois bien délicieuse ce que la société -parisienne présentait déjà, aux yeux d’une lady comme elle, -d’irrésistible ensemble et de «shocking».</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>On verra, en parcourant les pages qui suivent, à quel degré Mrs. -Trollope est britannique, et c’est ce qui rend à tout moment ses -mémoires infiniment réjouissants pour nous. Qu’on lise, par exemple, le -chapitre où la décente lady traite de ce qu’il y a de choquant pour la -pudeur et la «délicatesse» anglaises dans les manières et les libres -propos à la parisienne,—ou bien le chapitre, où cette fille de -clergyman explique comment «le clergé d’Angleterre, ses respectables -épouses et ses filles si bien élevées», fréquente à Londres la «société» -et quels heureux effets cela produit sur la vertu mondaine. Avec quelle -conviction ne déplore-t-elle pas chez nous les progrès de «l’indecorum»! -De quel sérieux elle proteste à ses compatriotes que les «sociétés» où -elle a eu l’honneur d’être admise n’ont rien offert à ses observations -personnelles qui autorisât la plus légère attaque contre les mœurs du -monde parisien! Et tout cela est, certes, éminemment comique,—mais ce -qui est touchant, c’est de voir combien cette lady est séduite et -charmée par la simplicité, la gaieté spirituelle, la cordialité et ce -qu’elle nomme elle-même «l’effervescence» françaises.</p> - -<p>En 1835, notre pays n’était pas aussi infecté d’anglomanie -qu’aujourd’hui. Il y avait encore chez nous de cette bonne grâce sans -cérémonie qui, avant la Révolution, donnait à la vie cette douceur dont -parlait M. de Talleyrand: «Dans aucun lieu de l’univers, il n’est plus -aisé d’entrer en conversation avec un étranger qu’à Paris», constate -Mrs. Trollope, tout de même que l’avait fait, au siècle précédent, le -voyageur sentimental de Sterne. En 1835, les gens du monde eux-mêmes -gardaient encore l’horreur française pour la roideur et la contrainte. -Ils étaient allègres sans aucun remords.</p> - -<p>«J’ai vu—déclare notre lady—des hommes et aussi des femmes à cheveux -gris, assez ridés pour être non moins graves qu’un vénérable juge au -tribunal, mais je n’en ai jamais vu qui ne semblassent prêts à sauter, -danser, valser et faire l’amour.»</p> - -<p>Certes, il n’est plus guère de différence aujourd’hui entre les -gentlemen gourmés de Londres et de Paris. Mais nos dandys Louis-Philippe -n’arrivaient encore qu’à grand’peine à ce «flegme britannique» qu’ils -admiraient si fort. Ils échappaient mal à la vivacité nationale; en cas -de brouille, par exemple, il leur était malaisé de renoncer au plaisir -d’échanger des mots cruels, et ils réussissaient rarement à s’ignorer -tout à fait, comme ils font en Angleterre. Les relations mondaines aussi -gardaient beaucoup de la familiarité d’autrefois:</p> - -<p>«J’ai vu une comtesse de la plus vieille et de la meilleure noblesse -recevoir les visiteurs à la porte extérieure de son appartement avec -autant de grâce et d’élégance que si une triple chaîne de grands laquais -portant sa livrée avaient passé les noms des arrivants du vestibule au -salon», note Mrs. Trollope avec étonnement; «et ce n’était pas le manque -de richesse,—ajoute-t-elle,—seulement, cocher, laquais, suivante et -tout ce qui s’ensuit, la comtesse les avait envoyés en course.»<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span></p> - -<p>A cette simplicité qui lui paraît admirable, et qui l’est en effet, la -bonne dame oppose la pompe, l’ostentation et la raide étiquette qui -régissent les relations sociales dans son pays. Et cent fois, elle -revient ainsi sur le plaisir de ces réunions quotidiennes, sans parade, -qu’ignorent ses compatriotes, sur le ton enjoué et familier de la -conversation et sur la bonhomie spirituelle des Parisiens.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 405px;"> -<img src="images/ill_pg_009.jpg" width="405" height="301" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LA VEILLÉE, PAR LÉON NOEL</p> - -<p>(Collection J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Il semble que les gens du peuple aient moins changé que les gens du -monde, depuis 1835. Mrs. Trollope vante en toute occasion la vivacité, -la gaieté et la bonne humeur de la foule parisienne. Le jour de la fête -du roi, elle va se promener aux Champs-Elysées; une immense cohue s’y -presse au milieu des baraques foraines, des théâtres en plein vent et -des vendeurs de limonade:</p> - -<p>«Ce peuple mérite réellement des fêtes—ne peut-elle s’empêcher de -s’écrier;—il se réjouit si cordialement, et en même temps si -paisiblement!» Dans son enthousiasme, elle vante même la tempérance -populaire et jusqu’à la politesse des marchandes de friture.</p> - -<p>Un autre jour, pour se rendre de Versailles aux «grandes eaux» de -Saint-Cloud, elle monte avec ses compagnons dans un de ces véhicules à -cinq ou six chevaux que l’on nomme aujourd’hui <i>tapissières</i>: les -voyageurs s’y entassent, ce qui n’empêche pas<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> que les cochers ne -prétendent à faire entrer toujours de nouveaux clients dans leurs -voitures: «Rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des -efforts que faisait le conducteur pour remplir les vides», note la bonne -lady. Quand elle arrive à Saint-Cloud avec les milliers de personnes qui -viennent comme elle de Versailles, déjà les «grandes eaux» ont cessé; -«néanmoins, tout le monde parut aussi gai et content que si le spectacle -n’eût pas manqué». Et l’un des traits caractéristiques du public de chez -nous, c’est peut-être encore cette patience gouailleuse.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 417px;"> -<img src="images/ill_pg_010.jpg" width="417" height="292" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LES TUILERIES VERS 1835</p> - -<p>(Coll. J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Mais c’est au jardin des Tuileries que Mrs. Trollope se sent le plus -touchée par le goût français. La disposition même de ces charmants -jardins, leurs arbres taillés, leurs orangers en caisse, leurs massifs -de fleurs réguliers, tout cela l’enchante mieux, avoue-t-elle, qu’un -parc à l’anglaise, mais moins encore que le public qui y fréquente. -Certes, elle déplore que, depuis la révolution de Juillet, on y laisse -pénétrer tous ceux qui se présentent; auparavant, les factionnaires ne -permettaient d’entrer qu’aux promeneurs bien vêtus, et Mrs. Trollope -trouvait cela bien plus conforme au «decorum» vraiment. Pourtant, elle -ne cesse de chanter l’agrément qu’on y goûte, et elle passe ses -dimanches à observer la foule railleuse et gaie qui s’y presse et où -font sensation les républicains par les détails symboliques de leur -mise, comme les dandys par la noirceur<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span> invariable de leur chevelure et -de leurs favoris, mais surtout les polytechniciens par cette -ressemblance avec Napoléon, leur héros, à laquelle ils s’exercent et, -paraît-il, arrivent tous.</p> - -<div class="figright" style="width: 278px;"> -<img src="images/ill_pg_011.jpg" width="278" height="344" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>BOUQUETIÈRE</p> - -<p>(Bibliothèque Nationale) (Gavarni)</p></div> -</div> - -<p>Enfin, que ce soit aux Tuileries ou dans les salons à l’heure des -visites, à Tortoni, sur le boulevard des Italiens, dans les restaurants -à 40 sous du Palais-Royal ou chez Mᵐᵉ Récamier, Mrs. Trollope célèbre la -grâce inimitable des Parisiennes. «S’il arrive que l’on rencontre une -femme habillée ridiculement, ce qui est très rare, il y a cinq chances -contre une pour que ce ne soit pas une Française», dit-elle; et elle -tente d’expliquer cette «élégance simple et parfaite», qui ne s’obtient -que dans «le seul pays du monde où l’on sache repasser», c’est-à-dire à -Paris, et qui désespère les étrangères.</p> - -<p>«C’est en vain que toutes les femmes de la terre viennent en foule à ce -marché d’élégance, chacune portant assez d’argent dans sa poche pour se -vêtir de la tête aux pieds avec tout ce qui se trouvera de mieux et de -plus riche: quand elle aura acheté et mis comme il convient toute chose -exactement de la façon qu’on lui aura prescrite, elle entendra, dans la -première boutique où elle entrera, une grisette murmurer à une autre -derrière le comptoir: «—Voyez ce que désire cette dame anglaise», et -cela (pauvre chère dame!) avant quelle ait pu prononcer un seul mot -capable de la trahir...»</p> - -<p>Et c’est parce qu’elle a senti de la sorte le charme des Parisiennes et -le goût dont la moindre marchande ambulante compose ses bouquets de deux -sous ou noue les cerises qu’elle débite aux gamins dans la rue, que l’on -pourra excuser cette Mrs. Trollope, si même elle ne s’est pas toujours -doutée de l’impertinence qu’il y avait à placer (comme elle l’a souvent -fait) au-dessus de notre France son An<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span>gleterre. Elle savait bien notre -langue, à en juger par les phrases «parisiennes» dont elle parsème son -texte—nous les avons imprimées en italiques—et où l’on ne relève que -rarement des tournures un peu trop anglaises dans le genre de: «Mais -c’est un siècle depuis que je vous ai vu!» Grâce à cet usage qu’elle -avait du français, Mrs. Trollope put utiliser les lettres de -recommandation dont elle avait eu soin de se munir abondamment et qui -lui assurèrent l’entrée de cette société parisienne qu’elle trouve si -agréable.</p> - -<div class="figleft" style="width: 119px;"> -<img src="images/ill_pg_012a.jpg" width="119" height="70" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>CAMION</p></div> -</div> - -<p>Malheureusement, elle ne nous nomme guère les personnes qu’elle y -rencontra. Parmi les femmes du monde, elle cite en passant Mᵐᵉ Benjamin -Constant; ailleurs, elle conte comment elle connut Mᵐᵉ Récamier chez qui -elle causa avec Chateaubriand et entendit une lecture des <i>Mémoires -d’outre-tombe</i>. C’est dommage: on eût aimé à savoir quelle était cette -«dame métaphysicienne», notamment, qui lui tint des propos si abscons à -une soirée dansante, ou cette aimable personne qui désirait tant d’avoir -des éclaircissements sur «la manière de faire l’amour à l’anglaise», et -toutes les maîtresses des «maisons où elle était reçue», dont elle -dessine, sans les nommer, des croquis amusants. Et l’on aurait voulu -aussi qu’elle citât plus souvent les noms des hommes notoires qu’il lui -fut donné d’approcher, comme Lamennais, dont elle a peint un bon -portrait, ou comme Chateaubriand. Mais en 1835, on n’entendait pas le -reportage à la manière d’aujourd’hui. Aussi bien, nous pouvons nous -consoler de la discrétion de Mrs. Trollope, car l’intérêt de sa -correspondance est moins encore dans les portraits qu’elle y trace que -dans les observations sur les mœurs qu’elle y fait; et parce que l’on -trouve beaucoup plus souvent, dans les autres mémoires du temps, les -croquis des personnages en vue que des remarques comme les siennes sur -le déplaisir qu’il y a chez nous à rester jeune fille, et la honte que -sentent de leur triste état les vieilles demoiselles.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>On trouvera au chapitre XXXIX un tableau enchanteur du boulevard des -Italiens, de ses bouquetières, de ses dandys, de ses promeneuses et du -glacier Tortoni. Au chapitre XXXI, Mrs. Trollope peint les illustres -galeries du Palais-Royal, dont la vogue commençait à céder à celle du -boulevard, et conte avec émotion comment elle fut dîner là dans un -restaurant à 40 sous où la cuisine lui sembla incomparable. Ailleurs, -elle célèbre le Luxembourg, le concert Musard, les Champs-Elysées, ou -bien elle fait un chaleureux récit d’un pique-nique à Montmorency. Mais -elle est sévère pour nos rues.</p> - -<div class="figleft" style="width: 114px;"> -<img src="images/ill_pg_012b.jpg" width="114" height="163" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<p>En 1835, déjà la «voirie» parisienne était déplorable. Nos pères -connaissaient très peu les égouts, à peine les trottoirs, et point du -tout l’invention récente de<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span> M. Mac-Adam. La nuit, il leur fallait -chercher leur chemin à tâtons sous le lumignon jaune des réverbères à -huile, alors qu’à Londres le gaz brillait presque partout. Le jour, ils -se voyaient arrêtés à chaque pas par un encombrement, salis par quelque -vieille cardant des matelas devant sa porte, ou forcés, pour éviter -quelque chaudronnier ambulant, de se crotter dans le ruisseau qui -coulait au centre de la chaussée mal pavée.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 274px;"> -<img src="images/ill_pg_013.jpg" width="274" height="123" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>(E. Lami del.) (Coll. J. B.)</p></div> -</div> - -<p>C’est que les Parisiens, contrairement aux Anglais, aimaient le luxe et -ignoraient le confortable. La moindre petite bourgeoise de chez nous -possédait assez de choses luxueuses pour faire pâlir d’envie une grande -dame britannique, s’il en faut croire Mrs. Trollope. En revanche, elle -n’avait pas d’eau à volonté, car l’eau ne montait guère dans ces grands -immeubles à appartements que les Parisiens préféraient aux maisonnettes -à la mode de Londres, et les canalisations n’existaient point. C’était -le porteur d’eau qui procurait ce qu’il fallait de seaux pour la -cuisine, la toilette et le ménage; d’où Mrs. Trollope conçoit certains -doutes sur la perfection du ménage et de la toilette qui ne sont -peut-être point absolument injustifiés, et qui expliqueraient assez bien -ce que ses compatriotes appelaient alors, parait-il, «l’odeur du -continent»; mais elle a réellement tort de se demander ensuite si le -«raffinement» de son pays sur ce point n’indique pas que l’Angleterre va -tomber incessamment dans la décadence de la Grèce et de Rome.</p> - -<p class="astt">*<br />* *</p> - -<p>En politique, en art, en littérature ou en morale, Mrs. Trollope est -réactionnaire. Voici pourquoi: c’est parce que les libéraux ne sont que -des whigs et qu’elle est elle-même une lady tory. Un gentleman fort -comique, qui vivait dans le même temps qu’elle et qui a laissé -d’amusants souvenirs, Thomas Raikes, était également tory parce qu’il -était tory; ne lui demandons pas d’autre raison, celle-là est d’un très -bon Anglais.</p> - -<p>Si l’on tente d’approfondir les griefs de Mrs. Trollope contre les -libéraux français, ce qu’on démêle de plus clair, c’est qu’elle leur -reproche d’avoir favorisé les progrès de l’<i>indecorum</i>: en élevant des -barricades dans les rues, les insurgés de 1830 ont démoli celles de la -société, dit-elle, et l’on sent tout ce que cet argument a -d’irréductible. Néanmoins elle en aurait pu trouver pas mal d’autres.</p> - -<p>En 1835, les «Trois Glorieuses» étaient récentes. On voyait toujours, -près des<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> Halles, les tombeaux élevés aux «héros de Juillet». Au musée -d’Artillerie, on lisait encore une pancarte priant lesdits héros de -rapporter les fusils qu’ils avaient empruntés pendant l’émeute et qu’ils -n’avaient sans doute point eu, depuis, le loisir de rendre...</p> - -<div class="figleft" style="width: 97px;"> -<img src="images/ill_pg_014.jpg" width="97" height="154" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<p>Quel est le parti le plus généralement respecté en France? se demande -Mrs. Trollope. Elle passe en revue les légitimistes, les carlistes qui -diffèrent des légitimistes en ce qu’ils n’acceptent point l’abdication -de Charles X, les doctrinaires partisans de Louis-Philippe, et les -républicains dont elle fait des croquemitaines. (Elle ne dit pas un mot -du parti bonapartiste pour cette raison qu’il n’existait pas et que la -noblesse de l’Empire ne formait même pas un milieu spécial et comparable -aux milieux légitimiste, doctrinaire ou républicain.) On ne doit point -s’étonner si Mrs. Trollope répond à la question qu’elle s’est posée, que -le parti le plus estimé en France est celui des légitimistes. Toutefois, -elle ajoute prudemment: «Il ne faut pas déduire de cela que la majorité -des Français soit disposée à risquer son précieux repos pour rétablir -les Bourbons sur le trône», car chacun est trop heureux «de jouir en -paix de ses spéculations à la Bourse, des florissants restaurateurs, des -boutiques prospères et même de ses propres tables, chaises, lits et -cafetières». Et ici il semble bien qu’elle ait vu la vérité.</p> - -<p>Certes, Louis-Philippe n’était encore rien moins que populaire, dans ces -premières années de «juste-milieu». Stendhal nous a dit dans <i>Lucien -Leuwen</i> par quelles bordées de sifflets les provinciaux s’amusaient à -accueillir ses fonctionnaires, et Mrs. Trollope elle-même a remarqué -l’indifférence du peuple pour le souverain le jour de la fête du roi. -Par amour de la paix et de la tranquillité, la France avait accepté -Louis-Philippe, mais elle ne s’en était pas éprise: elle n’avait fait -avec lui qu’un mariage de raison. Elle lui demandait une administration -sage qui permit aux affaires de fructifier et à la nation de prospérer, -et Mrs. Trollope observe finement que rien n’était plus propre en 1835 à -offenser un doctrinaire que «l’expression du plus léger doute sur sa -chère tranquillité»: c’était à ce point que le gouvernement préférait -ignorer les émeutes et la manifestation à peu près quotidienne des -républicains à la Porte-Saint-Martin.</p> - -<p>A ce qu’on réclamait de lui, Louis-Philippe répondit très bien. Quand on -voyait le roi-citoyen faire sa promenade à pied sur les boulevards, à la -façon d’un bon bourgeois à qui ne manque que sa dame et sa demoiselle, -tel que Mrs. Trollope nous le montre: le parapluie sous le bras, et -distingué seulement du commun des hommes par une innocente petite -cocarde à son chapeau, on ne saluait guère, mais au fond on n’était pas -fâché.—Et l’on ne doit pas oublier, non plus, que Louis-Philippe était -l’homme le plus spirituel de son royaume.—Malheureusement, il régnait -sur un siècle romantique, et il faut avouer que le «juste-milieu» -n’était pas très exaltant pour l’imagination... Comprimé, le romantisme -politique éclata, comme on sait, par cette révolution de -«quarante-huit», qui fut sans doute la plus niaise de toutes les -révolutions françaises.<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span></p> - -<div class="figright" style="width: 419px;"> -<img src="images/ill_pg_015.jpg" width="419" height="479" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>MARIE DORVAL</p> - -<p>(Gravure de Léon Noël) (Bibliothèque Nationale)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span> </p> - -<p>Le grand événement qui passionnait l’opinion en ce printemps de 1835, -c’était le Procès-Monstre.</p> - -<p>Depuis les «Trois Glorieuses», le parti républicain n’avait cessé de -s’agiter contre le gouvernement de Louis-Philippe, à qui il reprochait -d’avoir «escamoté» la République. Il était peu nombreux et dénué -d’argent, mais bien organisé en sociétés secrètes, et composé d’hommes -résolus: ouvriers luttant pour améliorer leur vie et étudiants enflammés -de lyrisme. Depuis 1831, les insurrections n’avaient pas cessé. En avril -1834 des émeutes éclatèrent dans diverses villes. Du 9 au 13 avril, les -ouvriers lyonnais tinrent tête à la troupe. Dès que la nouvelle de leur -soulèvement parvint à Paris, le 13 avril, les républicains de la -capitale commencèrent à faire des barricades; et un officier de la -petite armée que M. Thiers déploya contre eux ayant été blessé devant le -nº 12 de la rue Transnonain, ses soldats entrèrent dans la maison et y -massacrèrent tout, compris les femmes et les petits enfants. A -Lunéville, Grenoble, Marseille, Poitiers, etc., il y eut également des -troubles.</p> - -<p>Le gouvernement résolut d’en finir et déféra 164 émeutiers, accusés -d’avoir comploté contre la sûreté de l’Etat, à la Chambre des Pairs -constituée en Haute-Cour de justice. Le <i>Procès des accusés d’avril</i>, -surnommé le <i>Procès-Monstre</i>, dura de mars 1835 à janvier 1836. On avait -interdit aux femmes l’entrée du Luxembourg; seule, paraît-il, George -Sand, vêtue en homme, put assister à quelques séances. Mais Mrs. -Trollope qui était une honnête lady, n’avait pas coutume de fumer des -cigares ni de revêtir des pantalons à pont: elle ne put entrer. -Toutefois elle donne une quantité de détails amusants sur l’état de -l’opinion et les précautions du gouvernement.</p> - -<div class="figright" style="width: 176px;"> -<img src="images/ill_pg_017.jpg" width="176" height="187" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>ANTONY: «ELLE ME RÉSISTAIT JE L’AI ASSASSINÉE!»</p> - -<p>(Lith. de V. Adam) (Collection J. B.)</p></div> -</div> - -<p>En littérature, comme en politique, Mrs. Trollope est réactionnaire. Au -théâtre, ce qu’elle préfère, ce sont les pièces anciennes et même les -grandes coquettes de cinquante-six ans, telle l’illustre Mˡˡᵉ Mars. En -revanche, ce qu’elle déteste le plus c’est la nouvelle école des -romantiques, «l’école du décousu», comme elle l’appelle. On trouvera -plus loin quelques-unes de ses diatribes contre les «horreurs à la -mode»... Et vraiment elle n’y a pas tort.</p> - -<p>Car, lorsqu’elle parle de la littérature romantique, Mrs. Trollope pense -presque toujours au théâtre. C’est sur ses pièces qu’elle juge Victor -Hugo. De la romancière George Sand, elle dit au contraire: «La dame qui -écrit sous ce nom ne saurait être rejetée, même par le défenseur le plus -austère des mœurs publiques, sans un soupir», et elle consacre tout un -chapitre à pousser ce soupir-là. Quant à M. d’Arlincourt, il est vrai -qu’elle se montre rigoureuse pour lui, mais vraiment ce vicomte était -trop ridicule. Encore un coup, ce ne sont pas les poèmes ni les romans, -mais les pièces de la nouvelle école que Mrs. Trollope appelle «les -horreurs à la mode».<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span></p> - -<p>Or, que vit-elle jouer pendant son séjour à Paris? <i>Charlotte Brown</i>, de -Mᵐᵉ de Bawr... Si elle «éreinta» de la belle manière cette consœur, -excusons Mrs. Trollope.—Quoi encore? <i>Le Monomane</i>, de Duveyrier, -mélodrame en cinq actes, à l’Ambigu. En ce temps-là, les mélodrames -étaient des pièces «littéraires»; on n’y allait pas du tout, en -souriant, pour pleurer, mais gravement, et on les trouvait sublimes. Si -vous connaissez <i>Le Monomane</i> de Duveyrier, histoire abracadabrante d’un -procureur du roi agité de la folie du sang, intrigue mêlée de -somnambulisme, poison, assassinat sur la scène, et tout ce qui s’ensuit, -vous excuserez encore Mrs. Trollope de n’avoir pas admiré ce drame -autant que les «jeunes gens de Paris»; et vous lui pardonnerez -également, je pense, d’avoir un peu ri à la <i>Tour de Nesles</i>, de -Gaillardet et Dumas, qui en 1835, ne passait pas moins que <i>Le Monomane</i> -pour une pièce de haute littérature.</p> - -<div class="figleft" style="width: 170px;"> -<img src="images/ill_pg_018a.jpg" width="170" height="170" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LA TOUR DE NESLE: «REGARDE ET MEURE»</p> - -<p>(Lithographie de V. Adam) (Coll. J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Enfin, pour tout achever, la pauvre femme vit jouer le <i>Roi s’amuse</i> et -<i>Angelo, tyran de Padoue</i>, de Victor Hugo. On venait de faire autour de -la première représentation d’<i>Angelo</i> une réclame incroyable. Le -Théâtre-Français avait engagé spécialement Mᵐᵉ Dorval pour figurer aux -côtés de Mˡˡᵉ Mars... Cette fois encore, peut-on en vouloir à Mrs. -Trollope de se livrer à d’innocentes plaisanteries sur ce «tyran pas -doux du tout», qu’elle trouve ridicule non sans raison, et a-t-elle tort -lorsqu’elle constate que Victor Hugo a parfaitement réussi à mêler le -tragique au comique, car la «catastrophe se produisant par le moyen du -poignard et du poison, la pièce est une tragédie <i>sans contredit</i>, mais -les incidents et les dialogues ayant été traités dans l’esprit le plus -gai, cette même pièce est sans faute une comédie»?</p> - -<p>En ce temps-là, on s’amusait beaucoup des quatrains comme celui-ci:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Où, ô Hugo! jucheras-tu ton nom?<br /></span> -<span class="i0">Justice encor faite que ne t’a-t-on?<br /></span> -<span class="i0">Quand donc, au corps qu’académique on nomme,<br /></span> -<span class="i0">Grimperas-tu de roc en roc, rare homme?<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>C’était drôle... Pardonnons au vieux classique qui blasphémait de la -sorte notre Hugo: sans doute il n’avait pas lu les <i>Feuilles d’automne</i>, -et c’était peut-être un spectateur d’<i>Angelo</i>.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">Jacques Boulenger.</span><br /> -</p> - -<div class="figcenter" style="width: 53px;"> -<img src="images/ill_pg_018b.jpg" width="53" height="32" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span></p> - -<h1>PARIS ROMANTIQUE</h1> - -<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> - -<p class="headd">L’ARGOT A LA MODE.—LES JEUNES GENS DE PARIS.—LA JEUNE -FRANCE.—ROCOCO.—DÉCOUSU.</p> - -<p>Je suppose que, chez tous les peuples et dans tous les temps, une -certaine partie de ce que nous appelons <i>argot</i> s’insinue dans la -conversation familière, et même ose quelquefois se faire entendre à la -tribune et sur la scène. Mais il me semble que la France prend en ce -moment de bien grandes libertés vis-à-vis de sa langue maternelle. -D’ailleurs, pour traiter convenablement ce sujet, il faudrait être -Française soi-même, et, de plus, érudite. Je me contente de noter sous -toutes réserves, comme une chose qui m’a frappée, que cette innovation -paraît s’accentuer visiblement.</p> - -<p>Je le sais: on peut dire que tout mot nouveau, qu’il soit fabriqué ou -emprunté, ajoute quelque chose à la richesse du langage; et, sans doute, -il en est ainsi. Mais la langue française, telle qu’on l’écrivait au -Grand Siècle, présente une telle grâce, une élégance si accomplie, que -cela supplée au manque d’abondance qui lui a été quelquefois reproché. -Augmenter sa force en lui donnant de la rudesse, ce serait comme si l’on -échangeait un cheval de race contre un cheval de brasseur:</p> - -<p>«Vous gagnez en puissance ce que vous perdez en grâce, dira le brasseur.</p> - -<p>—Il se peut; mais beaucoup de gens, même en ce temps d’activité et -d’utilitarisme où nous sommes, regretteraient l’échange.»</p> - -<p>Au reste, c’est là un sujet, comme je l’ai déjà dit, sur lequel je ne me -sens pas le droit de disserter. Personne ne devrait se permettre -d’examiner ni de discuter les finesses d’une langue qui n’est pas la -sienne. Mais, sans se permettre un examen aussi présomptueux, il y a des -mots et des phrases qui sont à la portée de l’observation d’une -étrangère et qui me frappent comme remarquables en ce moment, soit par -la fréquence de leur emploi dans la conversation, soit par le sens -emphatique qu’on leur donne.</p> - -<p>Les <i>jeunes gens de Paris</i><a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a> me semble une de ces expressions-là. -Traduisez-la en anglais et vous n’y trouverez aucune signification plus -remarquable qu’à celle-ci: «Les jeunes gens de Londres» ou de toute -autre métropole. Mais entendez cette locution à Paris... Miséricorde! -elle résonne comme la foudre. Ce n’est pas cependant qu’elle soit -bruyante et fanfaronne, elle a plutôt un sens imposant ou mystique; elle -semble symboliser le pouvoir, la science,—oui, et la sagesse entière de -toute la nation.</p> - -<p><i>La jeune France</i> est une autre de ces expressions cabalistiques qui -laissent sous-entendre quelque chose de grand, de terrible, de -volcanique, de sublime. Je dois vous avouer que ces deux phrases, -prononcées, comme elles le sont toujours, avec une mystérieuse emphase -qui semble dire que ce qu’elles expriment dépasse ce qu’on entend, -produisent sur moi un effet stupéfiant. Je me rends parfaitement compte -que je ne saisis pas complètement toutes les nuances à quoi elles font -allusion, et je redoute de demander des explications qui me rendraient -peut-être les choses encore plus inintelligibles...</p> - -<p>En dehors de ces phrases et de quelques autres que je pourrai peut-être -citer dans la suite comme difficiles à comprendre, j’ai appris un mot -tout nouveau pour moi et que je crois tout récemment introduit dans la -langue française; du moins, il n’est<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> pas dans les dictionnaires et je -suppose que c’est une de ces heureuses innovations qui viennent de temps -à autre enrichir et renforcer le langage. Comment l’ancienne Académie -aurait-elle traité ce vocable? Je ne le sais. Mais il me semble fort -expressif et je pense qu’on peut très convenablement s’en servir; en -tout cas, je l’utiliserai souvent comme un adjectif des plus utiles. Ce -mot nouveau-né, c’est <i>rococo</i>. Il me paraît désigner, pour tout ce qui -est jeune et nouveau, tout ce qui porte l’empreinte du goût, des -principes ou des sentiments du temps passé.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 407px;"> -<img src="images/ill_pg_020.jpg" width="407" height="353" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LA JEUNE FRANCE</p> - -<p>(Par Tony Johannot) (Extrait de <i>Jérôme Paturot</i>)</p></div> -</div> - -<p>L’épithète de <i>rococo</i> peut s’appliquer à cette partie de la population -française qui a gardé les modes surannées, le goût des habits galonnés -et des nœuds d’épée en diamant, comme à celle qui, par un fier -royalisme, reste dévouée à son roi légitime, bien qu’elle n’en puisse -plus rien attendre; tel est du moins le sens du mot <i>rococo</i> dans la -bouche d’un doctrinaire. Mais entendez maintenant un républicain le -prononcer: il l’appliquera à toute espèce d’autorité régulière, même au -pouvoir actuel, et, en fait, à tout ce qui se rapporte à la loi ou à -l’Evangile.</p> - -<p>Il y a un autre adjectif qui me paraît être employé très fréquemment et -qui mérite tout autant d’être considéré comme étant à la mode. C’est un -bon vieux mot régulier, admirablement expressif, et aujourd’hui d’une -utilité plus qu’ordinaire:<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 371px;"> -<img src="images/ill_pg_021.jpg" width="371" height="548" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>MADEMOISELLE MARS</p> - -<p>(A. Lacanchie del., 1836) (Bibl. Nat.)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span></p> - -<p class="nind">l’adjectif <i>décousu</i>. Les esprits raisonnables semblent s’en servir pour -qualifier la divagation de la nouvelle école littéraire et tous ces -lambeaux d’opinions qu’ont recueillis au hasard les jeunes gens qui -dissertent sur la philosophie, comme il est en ce moment de bon ton de -le faire à Paris.</p> - -<p>Si la population entière devait être classée en deux grandes divisions, -je doute qu’elle le pût être plus explicitement que par ces deux termes: -les <i>Décousus</i>, les <i>Rococos</i>. Je vous ai dit de quoi se composerait la -classe des <i>Rococos</i>. Celle des <i>Décousus</i> comprendrait toute l’école -ultra-romantique: romanciers, poètes, auteurs dramatiques; les -républicains de toutes nuances, depuis ceux qui avouent admirer -«l’ardent Robespierre», jusqu’aux paisibles disciples de Lamennais; -enfin la plupart des écoliers et toutes les <i>poissardes</i> de Paris...</p> - -<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> - -<p class="headd">Mˡˡᵉ MARS DANS ELMIRE DE <i>Tartuffe</i>. ETERNELLE JEUNESSE DE L’ACTRICE.</p> - -<p>J’avais quelque crainte de passer pour atteinte de «rococoïsme» quand -j’osai, peu de temps après mon arrivée, avouer que je désirais ardemment -détourner mon attention des choses nouvelles, et voir une fois encore -Mˡˡᵉ Mars dans le rôle d’Elmire de <i>Tartuffe</i>.</p> - -<p>Je n’étais pas non plus sans redouter que le délicieux souvenir qu’elle -m’avait laissé ne fût effacé par le changement que sept années avaient -dû produire en elle. J’avais peur de montrer à mes enfants une réalité -qui détruisît le <i>beau idéal</i> que je leur avais tracé de la seule -parfaite actrice que l’on voie encore au théâtre.</p> - -<p>Mais <i>Tartuffe</i> était affiché, et peut-être ne le serait-il plus de -longtemps. Nous dînâmes hâtivement et de bonne heure, et bientôt je me -trouvai une fois de plus devant le rideau que j’avais vu se lever si -souvent pour Talma, Duchesnois et Mars.</p> - -<p>Je m’aperçus avec un grand plaisir, en arrivant au théâtre, que les -Parisiens, si inconstants en toutes choses, étaient restés fidèles à -leur adoration de Mˡˡᵉ Mars, car bien que ce fût la cinq centième fois, -peut-être, qu’elle jouait Elmire, les barrières étaient aussi -nécessaires, la queue aussi longue et aussi nombreuse, que lorsque, -quinze ans plus tôt, j’avais remarqué pour la première fois le -prodigieux pouvoir exercé par une actrice qui avait depuis longtemps -déjà dépassé le premier épanouissement de sa jeunesse et de sa beauté. -Si les Parisiens pouvaient justifier leur amour du changement comme -cette singulière preuve de fidélité, ce serait bien. Il y a malgré tout -en elle un étrange enchantement...</p> - -<div class="figleft" style="width: 119px;"> -<img src="images/ill_pg_023.jpg" width="119" height="163" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>AU LOUVRE</p></div> -</div> - -<p>Je consentirais volontiers à mourir pour quelques heures, si cela -pouvait faire revivre Molière et lui laisser voir Mars jouant un de ses -rôles préférés; quel ne serait pas son plaisir à voir la créature de son -imagination vivre exquisement devant lui, et à remarquer en même temps -le frémissement que son esprit, transmis par cette charmante actrice, -fait courir à travers les rangs pressés dans la salle, ainsi qu’un -courant d’électricité! Pensez-vous que le meilleur sourire de Louis le -Grand ait jamais valu cela?...</p> - -<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> - -<p class="headd">LE SALON AU LOUVRE.—IMPERTINENCE QU’IL Y A A RECOUVRIR LES -CHEFS-D’ŒUVRE ANCIENS PAR DES TABLEAUX CONTEMPORAINS.—SALETÉ DU -PUBLIC.—L’ÉGALITÉ EST UNE NIAISERIE.</p> - -<p>Je me suis si peu préoccupée des dates et des saisons que j’ai -absolument oublié,<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> ou plutôt que j’ai négligé de dire que le moment de -notre arrivée à Paris était celui de l’exposition des artistes vivants -au Louvre; et il ne serait pas facile de vous décrire la sensation que -j’éprouvai quand je vis, dans la Galerie, des tableaux si différents de -ceux que j’avais coutume d’y trouver.</p> - -<div class="figleft" style="width: 274px;"> -<img src="images/ill_pg_024.jpg" width="274" height="350" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>UN TABLEAU DU SALON DE 1835</p> - -<p>(Extrait de l’<i>Artiste</i>)</p> -</div> -</div> - -<p>D’ailleurs l’exposition est très belle, et tellement supérieure à tout -ce que j’ai vu jusqu’ici de l’école moderne, qu’après notre premier -désappointement, nous eûmes la consolation de nous y plaire et même d’en -jouir.</p> - -<p>Pourtant il n’est certainement pas un système moins capable d’attirer -l’admiration que celui qui consiste à couvrir Poussin, Raphaël, Titien -et le Corrège, par les productions des palettes modernes!...</p> - -<p>Il doit être excessivement désagréable pour les artistes—qui, je crois, -rôdent fréquemment incognito et affectant l’indifférence autour de leurs -toiles préférées—d’ouïr des remarques comme celles que j’entendais hier -dans cette partie de la Galerie où se trouvent les <i>Saint Bruno</i> de Le -Sueur! «Certainement, les rubans de la robe de cette dame sont d’un bleu -délicat, disait le critique, mais la draperie de Le Sueur, qui se trouve -en dessous pour mes péchés, est identique. Pourrait-on désirer un -meilleur contraste que celui de cette figure sans expression, froide, -lisse, à la peau vernie, aux membres inanimés et à la mollesse -inexprimable, qui a pour nom <i>Portrait d’une Dame</i>, avec le chef-d’œuvre -qu’elle cache?...»</p> - -<p>L’exposition remplit environ les trois quarts de la Galerie; et, à -l’endroit où elle cesse, un horrible rideau, suspendu en travers, cache -les précieuses œuvres des écoles espagnoles et italiennes qui occupent -l’extrémité de la galerie. Peut-on inventer un tel supplice de Tantale? -Et quel artiste vivant pourrait être apprécié en toute justice dans ces -conditions?</p> - -<p>Pour rendre l’effet plus frappant encore, on laisse entre ce triste -rideau et le mur orné, quelques pouces d’intervalles, qui permettent à -la doucereuse teinte brune d’un Murillo bien connu d’attirer les yeux -sans les contenter. Certainement tous les professeurs de toutes les -acadé<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span>mies existantes ne sauraient découvrir une manière de montrer les -artistes français modernes à leur plus grand désavantage. Espérons -qu’ils auront du succès malgré cela.</p> - -<p>Puisque je parle de Paris, il est presque superflu de dire que l’entrée -dans cette exposition est gratuite.</p> - -<p>Je ne puis abandonner ce sujet sans ajouter quelques mots sur le public -ou tout au moins sur une partie du public, dont il m’a semblé que -l’apparence offrait des preuves non équivoques du progrès des esprits et -de celui de l’indécorum. Dans tous les endroits où la foule des amateurs -était le plus dense, on voyait et on sentait un nombre considérable de -citoyens et de citoyennes particulièrement graisseux. Mais, comme dit le -proverbe:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«La noix la plus douce a l’écorce la plus amère.»<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">et ce serait ici une trahison, je suppose, que de douter qu’il ne se -cache, sous ces blouses sales et ces jupons usés, autant de raffinement -et d’intelligence que nous pouvons espérer d’en trouver sous le satin et -la dentelle.</p> - -<div class="figright" style="width: 305px;"> -<img src="images/ill_pg_025.jpg" width="305" height="446" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>GRAVURE DE A. HERVIEU</p> - -<p>(Extrait de <i>Paris and the Parisians</i>, par Mrs. Trollope)</p></div> -</div> - -<p>C’est un fait indiscutable, je crois, que, lorsque les immortels de -Paris élevèrent des barricades dans les rues, ils démolirent plus ou -moins les barrières de la société. Mais c’est là un mal que n’ont pas -besoin de déplorer les gens qui songent à l’avenir. La nature elle-même, -du moins telle qu’elle se montre quand l’homme abandonne les forêts, -pour vivre en société dans les cités, la nature prend soin elle-même de -remettre tout en ordre.<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«La force veut dominer la faiblesse».<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p class="nind">et quand, un matin, tous les hommes se réveilleraient égaux, l’heure du -coucher ne serait pas arrivée que certains auraient déjà compris que la -destinée leur impose de faire le lit des autres. Telle est la loi -naturelle. La force brutale de la foule n’est pas plus capable de -l’enfreindre que le bœuf de nous faire tirer la charrue ou l’éléphant de -nous arracher les dents pour en faire des jouets à ses petits.</p> - -<p>En ce moment, toutefois, un peu de la lie que la promulgation des -<i>Ordonnances</i> a soulevée, flotte encore à la surface, et il est -difficile d’observer, sans sourire, en quoi consiste principalement -cette liberté pour laquelle ces immortels ont versé leur sang. Nous -pouvons bien dire, en vérité, que la population de Paris est philosophe -et qu’elle est reconnaissante de très petites choses, puisqu’un des plus -remarquables, parmi les droits qu’elle s’est nouvellement acquis par la -révolution, est certainement celui de se présenter sale devant ses -chefs.</p> - -<p>Je suis sûre que vous vous souvenez combien, jadis, c’est-à-dire avant -la dernière révolution, la vue de la foule formait une partie agréable -de l’aspect du Louvre et des jardins des Tuileries. Les dames et les -messieurs étaient là semblables à ce qu’ils sont partout; mais on y -admirait la coquetterie soignée des jolis costumes populaires—ici une -<i>cauchoise</i>, là une <i>loque</i>,—la méticuleuse netteté des hommes, et -surtout le joli aspect des tout petits, qui, avec leurs tabliers de soie -à longue taille, leurs mignons bonnets blancs et leurs <i>chaussures</i> -impeccables, trottaient aux côtés de leurs parents. Tout cela rehaussait -l’agrément et la gaieté du spectacle. Mais maintenant, jusqu’à ce que la -population se soit nettoyée de la saleté (et non certes du lustre) -qu’elle a gagnée en travaillant aux Trois Journées, il faudra tolérer la -vue des habits crasseux, des <i>casquettes</i> innommables, des <i>blouses</i> -sordides, et des déplorables bonnets ronds qui semblent servir jour et -nuit. C’est dans l’obligation de cette tolérance que consiste la -principale marque extérieure de l’accroissement de liberté qu’a gagnée -le peuple de Paris.</p> - -<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> - -<p class="headd">LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE.—INFÉRIORITÉ DE L’ANGLAISE.—SIMPLICITÉ CHARMANTE -DES RÉUNIONS.—ABSENCE DE CÉRÉMONIE ET DE PARADE.—L’IMMORALITÉ -FRANÇAISE EST UN PRÉJUGÉ DES ANGLAIS.</p> - -<p>J’aime toutes les curiosités de Paris—et je désigne par ce terme aussi -bien ce qui est grand et durable, que ce qui est toujours changeant et -toujours nouveau;—mais je suis plus portée, comme vous le croirez -facilement, à écouter des conversations intéressantes qu’à contempler -toutes les merveilles que l’on peut admirer dans la ville.</p> - -<p>J’ai donc accueilli avec joie les aimables avances qu’on a bien voulu me -faire de divers côtés; et j’ai déjà la satisfaction de me trouver en -termes très agréables et en relations familières avec des gens -charmants, dont beaucoup sont très distingués et qui, heureusement pour -moi, diffèrent autant que le ciel et la terre par leurs opinions sur -toutes choses, depuis le plus haut degré du <i>rococo</i> jusqu’à la plus -parfaite expression de l’école du <i>décousu</i>.</p> - -<p>Et ici, laissez-moi vous dire, ainsi qu’à tous mes compatriotes aux -oreilles de qui ces notes parviendront, que tout voyage à Paris, quel -que soit l’esprit d’entreprise qu’on y apporte et les sommes que l’on se -sente disposé à y dépenser, sera sans valeur si l’on ne peut entrer en -relations avec la bonne société française.</p> - -<p>Il est vrai qu’il est quelquefois beaucoup plus amusant pour un étranger -arrivant à Paris de regarder simplement toutes les nouveautés -extérieures qui l’entourent. Cet air indescriptible de gaîeté qui fait -que chaque jour de soleil a l’air d’un jour de fête; cette légèreté -d’esprit qui semble appartenir à tous les rangs; le timbre plaisant des -voix, les regards pétillants des yeux; les jardins, les fleurs, les -statues de Paris, tout cela produit un véritable enchantement.</p> - -<p>Mais «l’habitude diminue les merveilles» et quand l’excitation joyeuse -des débuts est passée et que nous commençons à nous sentir las de son -intensité même, alors nous tombons dans l’abattement et le -mécontentement.<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span></p> - -<p>A partir de ce moment le touriste anglais ne parle plus que de larges -rivières, de ponts magnifiques, de <i>trottoirs</i> prodigieux, d’égouts -inimitables et de porto authentique. C’est alors que, pour prolonger et -augmenter son enchantement, il devrait cesser d’examiner l’extérieur des -maisons, et s’efforcer de s’y faire admettre afin de sentir le charme -plus durable qui y règne.</p> - -<p>On a déjà tant parlé et tant écrit sur la grâce et la séduction de la -<i>langue</i> française dans la conversation qu’il me paraît tout à fait -inutile d’insister là-dessus. Que les bons mots ne puissent être dits -dans aucune autre langue avec autant de grâce c’est un fait qui ne peut -être ni nié ni plus affirmé qu’il ne l’est. Heureusement, l’art -d’exprimer une heureuse pensée dans les meilleurs termes possibles n’est -pas mort avec Mᵐᵉ de Sévigné, et aucune révolution n’a pu encore le -détruire.</p> - -<p>Ce n’est pas seulement pour s’amuser une heure que je conseillerais aux -Anglais de cultiver assidument la bonne société française. Les relations -qu’une longue paix a permises entre Paris et nous ont grandement -amélioré nos habitudes nationales. Nos dîners ne sont plus déshonorés -par l’ivresse, et nos compatriotes hommes et femmes, quand ils arrangent -une partie pour se divertir, ne sont plus séparés par l’étiquette -pendant la moitié du temps que dure la réunion.</p> - -<p>Mais nous avons beaucoup à apprendre encore, et le ton général de nos -réunions quotidiennes peut être très perfectionné par l’exemple des -usages et des manières parisiennes.</p> - -<p>Ce n’est pas à ces grandes et brillantes réceptions qui se renouvellent -trois ou quatre fois par saison dans les maisons très élégantes, que -nous trouverions beaucoup à apprendre. Une belle fête chez lady A., dans -Grosvenor Square, est aussi semblable à une grande réception chez lady -B., dans Berkeley Square, qu’une belle soirée à Paris l’est à une à -Londres. Il y a beaucoup de jolies femmes, d’hommes élégants, de satins, -de gazes, de velours, de diamants, de chaînes, de décorations, de -moustaches, d’impériales, et peut-être très peu, parmi tout cela, de -véritable plaisir.</p> - -<p>Je croirais, même, à vrai dire, que nous avons plutôt l’avantage dans -ces réunions nombreuses: en effet, nous changeons fréquemment de place, -car nous passons d’une pièce à l’autre pour prendre nos glaces, et, -comme les assistants jouissent par groupes de ce répit dans la -suffocation, on trouve chez nous non seulement l’occasion de respirer, -mais aussi celle de parler durant quelques minutes sans être dérangés.</p> - -<div class="figright" style="width: 202px;"> -<img src="images/ill_pg_027.jpg" width="202" height="204" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>MOBILIER D’ANTICHAMBRE, PAR HENRI MONNIER</p> - -<p>(Bibl. Nationale)</p></div> -</div> - -<p>Ce n’est donc pas dans les réunions nombreuses que j’étudierai les -caractères des <i>salons</i> de Paris, mais dans les relations familières et -quotidiennes. Là, on observe un ton enjoué, une absence de toute pompe, -de tout orgueil, de toute cérémonie, dont malheureusement, nous n’avons -aucune idée. Hélas! avant d’oser nous aventurer à passer une heure de la -soirée dans le salon de notre amie, il nous faut savoir un mois à -l’avance, par carte spécialement imprimée, qu’elle sera «at home» ce -jour-là, que ses domestiques en livrée nous attendront, et, que son -habitation sera illuminée. Voyez-vous une dame de Londres recevant entre -huit et onze heures, une demie-douzaine de ses plus chères amies qui -arriveraient en châles et en bonnets, sans avoir été invitées! Et -combien<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span> cela serait pour nous étrangement nouveau, que les plus -amusants et les plus recherchés engagements de la semaine fussent -précisément ceux qu’on a formés sans cérémonie et sans ostentation, et -naquissent d’une rencontre accidentelle!</p> - -<p>C’est cette aisance, cette absence habituelle de cérémonie et de parade, -cette horreur de la contrainte et de l’ennui sous toutes ces formes, qui -rendent le ton des manières françaises infiniment plus agréable que -celui des nôtres. Et à quel point je dis vrai, seuls le savent ceux qui, -par quelque heureux hasard, possèdent un bon «Sésame, ouvre-toi!» pour -les portes parisiennes.</p> - -<p>En dépit de la vanité surabondante que l’on attribue aux Français, ils -en montrent certainement infiniment moins que nous dans leurs rapports -avec leurs semblables.</p> - -<p>J’ai vu une comtesse, de la plus vieille et de la meilleure noblesse, -recevoir les visiteurs à la porte extérieure de son appartement avec -autant de grâce et d’élégance que si une triple chaîne de grands laquais -portant sa livrée eût passé les noms des arrivants du vestibule au -salon. Or, ce n’était pas là manque de richesse: cocher, laquais, -suivante et tout ce qui s’ensuit, elle les avait; seulement elle les -avait envoyés en course, et jamais il n’était entré dans son esprit que -sa dignité pourrait avoir à souffrir de se montrer sans eux. En un mot, -la vanité française n’apparaît pas dans les petites choses; et c’est -précisément pour cette raison que le ton charmant de la société est -débarrassé de l’inquiète, susceptible, fastueuse et égoïste étiquette -qui entrave si étroitement la société anglaise.</p> - -<p>Beaucoup de nos compatriotes, mon amie, trouveront dangereuses ces -louanges du charme de la société française, parce qu’elles glorifient et -donnent en exemple les manières d’un peuple dont la moralité est -considérée comme beaucoup moins stricte que la nôtre. Si je pensais, en -approuvant ainsi ce qui est agréable, diminuer de l’épaisseur d’un -cheveu l’intervalle que nous croyons exister entre eux et nous à cet -égard, je changerais mon approbation en blâme, et ma louange -superficielle en noire réprobation; mais, à ceux qui m’exprimeraient une -telle crainte, je répondrais en leur assurant que l’intimité des milieux -dans lesquels j’ai eu l’honneur d’être admise n’a rien offert à mes -observations personnelles qui autorise la moindre attaque contre la -moralité de la société parisienne. On ne trouverait nulle part, on ne -saurait souhaiter un raffinement plus scrupuleux et plus délicat dans le -ton et les manières. Et je suspecte fort que beaucoup des tableaux de la -dépravation française que nous ont rapportés nos voyageurs ont été pris -dans des milieux où les recommandations que j’engage si fort mes -compatriotes à se procurer n’étaient pas absolument nécessaires pour -pénétrer. Mais on ne pense pas, je suppose, que je parle ici de ces -milieux-là.</p> - -<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> - -<p class="headd">INQUIÉTUDE CAUSÉE PAR LE PROCHAIN JUGEMENT DES PRISONNIERS DE LYON.—LE -«PROCÈS MONSTRE».</p> - -<p>Nous avons éprouvé une véritable panique causée par les bruits que l’on -fait courir sur le terrible procès qui est tout près d’avoir lieu. -Beaucoup de gens craignent que des scènes terribles ne se passent dans -Paris quand il commencera.</p> - -<p>Les journaux de tous les partis en sont remplis à tel point qu’on n’y -peut trouver autre chose; et tous ceux qui sont opposés au gouvernement, -de quelque couleur qu’ils soient, parlent de la façon dont la procédure -a été menée comme de l’abus de pouvoir le plus tyrannique que l’on ait -encore vu dans l’Europe moderne.</p> - -<p>Les royalistes légitimistes déclarent la procédure illégale, parce que -les accusés ont le droit d’être jugés par un jury composé de <i>leurs</i> -pairs, à savoir, les citoyens français, tandis que ce droit leur est -retiré, et qu’on ne leur accorde pas d’autres juges et jury que <i>les</i> -pairs de France.</p> - -<p>Je ne sais si cette accusation est fondée; mais il y a pour le moins une -apparence plausible dans l’objection qu’on peut lui faire. Il n’est pas -difficile de voir que l’article 28 de la Charte dit:—«La Chambre des -Pairs prend connaissance des<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 539px;"> -<img src="images/ill_pg_029.jpg" width="539" height="384" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>CAUSERIES DU SOIR, PAR E. LAMI</p> - -<p>(Bibl. Nationale)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span> crimes de haute trahison et des attentats contre la -sûreté de l’Etat, qui seront définis par la Loi.»</p> - -<p>Or, quoique cette définition par la loi ne soit pas encore, à ce que -l’on m’a dit, un travail tout à fait terminé, les crimes, pour lesquels -les prisonniers seront jugés, paraissent quelque chose de si semblable à -de la haute trahison, que la première partie de l’article peut -s’appliquer à eux.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 408px;"> -<img src="images/ill_pg_030.jpg" width="408" height="296" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>«GARRRE A VOUS, GUERRRDINS DE RRRÉPUBLICAINS»</p> - -<p>(Extrait du <i>Charivari</i>, 1835)</p></div> -</div> - -<p>Pour les journaux, les pamphlets, et les publications républicaines de -toutes sortes, la détention et le procès sont une violation scandaleuse -des droits nouvellement acquis par «la jeune France»; et ils disent, ils -jurent même qu’aucun roi couronné, aucun pair, aucun ministre, n’avait -encore osé jusqu’ici prendre une décision tyrannique à ce point.</p> - -<p>Tout ce que l’infortuné Louis XVI fit jamais ou permit de faire, tout ce -que Charles X le banni projeta, tout cela n’a jamais indigné autant que -cet acte sans nom que le roi Louis-Philippe Iᵉʳ est sur le point de -perpétrer.</p> - -<p>Enfin, l’horrible chose a été baptisée et elle s’appelle: <i>le Procès -Monstre</i>. Cet heureux nom m’évitera un flot de paroles inutiles. Avant -que l’on eût trouvé cette appellation expressive, chaque paragraphe où -il était question du procès commençait par une vaste description de la -terrible affaire; maintenant toute éloquence préliminaire est devenue -inutile: <i>Procès Monstre!</i> simplement, <i>Procès Monstre!</i> ces deux mots -expriment d’abord ce qu’on veut dire, et ce qui suit n’est plus que -nouvelles et récits.</p> - -<p>Ces nouvelles et ces récits, d’ailleurs, varient considérablement et -nous laissent fort inquiets sur ce qui va arriver. Celui-là affirme que -Paris peut d’un moment à<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 422px;"> -<img src="images/ill_pg_031.jpg" width="422" height="439" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>L’ABBÉ CŒUR, CHANOINE HONORAIRE DE NANTES</p> - -<p>(Par Delacluze) (Bibliothèque Nationale)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span></p> - -<p class="nind">l’autre être mis en état de siège et que tous les étrangers, sauf ceux -appartenant à l’ambassade, seront priés de partir. Un autre déclare que -tout cela est une pure invention; mais ajoute qu’un fort <i>cordon</i> de -troupes entourera probablement Paris, et veillera nuit et jour de peur -que les <i>jeunes gens</i> de la capitale n’entreprennent, dans leur -excitation, de laver dans le sang de leurs concitoyens la honte que la -naissance illégitime du Monstre a répandue sur la France. D’autres -annoncent qu’un corps dévoué de patriotes a juré de sacrifier une -hécatombe de gardes nationaux, pour expier une abomination dont ils -accusent lesdits guerriers d’être les auteurs.</p> - -<p>Beaucoup enfin déclarent que le procès ne sera jamais jugé; que le -gouvernement se sert audacieusement de l’image du Monstre pour effrayer -les gens; et qu’une amnistie générale terminera l’affaire. En vérité, ce -serait une tâche fatigante que de rapporter seulement la moitié des -histoires qui courent en ce moment à ce sujet; mais je vous assure que -voir tous ces préparatifs et écouter tout cela, c’est assez pour devenir -nerveuse; et beaucoup de familles anglaises ont trouvé plus prudent de -quitter Paris...</p> - -<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> - -<p class="headd">ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.—L’ABBÉ CŒUR.—SERMON A SAINT-ROCH.—ÉLÉGANCE DU -PUBLIC.—COSTUME DU JEUNE CLERGÉ.</p> - -<p>Depuis mon retour dans cette changeante France, j’ai constaté une -nouveauté qui m’a été très agréable, c’est la considération et le goût -que l’on y a maintenant pour l’éloquence de la chaire...</p> - -<p>Il y a environ une douzaine d’années, je voulus savoir si l’on trouvait -encore à Paris quelques traces de la glorieuse éloquence des Bossuet et -des Fénelon. J’entendis des sermons à Notre-Dame, à Saint-Roch, à Saint -Eustache; mais jamais course au talent fut aussi peu couronnée de -succès. Les prédicateurs étaient cruellement médiocres; aussi bien, ils -avaient l’air d’hommes communs et sans culture, ce qui était d’ailleurs, -et est encore, je crois, bien souvent le cas. Les églises étaient à peu -près vides; et les rares personnes dispersées çà et là dans leurs -splendides bas-côtés étaient généralement des vieilles femmes du peuple.</p> - -<p>Que le changement est grand aujourd’hui!... «Avez-vous entendu l’abbé -Cœur?» Cette question me fut posée dans la première semaine de mon -arrivée, par quelqu’un qui, pour rien au monde ne voudrait être -considéré comme rococo. A l’effet que produisit ma réponse négative, je -m’aperçus que j’étais bien peu au courant de ce qui devait être connu à -Paris. «—C’est réellement extraordinaire! je vous engage à aller -l’entendre sans délai. Il est, je vous assure, non moins à la mode que -Taglioni.»</p> - -<p>La conversation continua sur les prédicateurs en vogue, et je me rendis -compte que j’étais tout à fait dans l’ignorance. D’autres noms célèbres -furent cités: Lacordaire, Deguerry, et quelques autres que je ne me -rappelle pas, et on parlait d’eux comme si leur réputation devait -nécessairement s’étendre d’un pôle à l’autre, mais, en vérité, je ne -connaissais pas plus ces messieurs que les chapelains privés des princes -de Chili. Toutefois j’inscrivis leurs noms avec beaucoup de docilité; et -plus j’écoutais, plus je me réjouissais en pensant que la Semaine Sainte -et Pâques allaient venir bientôt; car j’étais bien décidée à profiter de -cette époque si favorable à la prédication pour connaître une chose -parfaitement nouvelle pour moi; un sermon populaire à Paris.</p> - -<p>Je perdis peu de temps pour réaliser ce projet. L’église de Saint-Roch -est, je crois, la plus à la mode de Paris, et là nous étions sûres -d’entendre le célèbre abbé Cœur: ces deux raisons nous décidèrent à -écouter à Saint-Roch notre «sermon d’étude»! Je m’enquis immédiatement -du jour et de l’heure où l’abbé devait monter en chaire.</p> - -<p>Comme nous demandions ces renseignements à l’église, on nous apprit que, -si nous désirions nous procurer des chaises, il nous serait -indispensable de venir au moins une heure avant la grand’messe qui -précédait le sermon. C’était assez effrayant pour des hérétiques qui -avaient une foule<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> d’affaires sur les bras. Mais je voulus absolument -exécuter mon projet et je me soumis, avec une petite partie de ma -famille, à la pénitence préliminaire d’une longue heure silencieuse en -face de la chaire de Saint-Roch. La précaution était, au reste, -parfaitement nécessaire, car la presse était effroyable; mais, ce qui -nous consola, elle était toute composée de personnes très élégantes, si -bien que l’heure nous sembla à peine assez longue pour passer en revue -les toilettes, les plumes ondoyantes et les fleurs épanouies, qui ne -cessaient de s’entasser autour de nous.</p> - -<p>Rien de plus joli que cette collection de chapeaux, si ce n’était celle -des yeux qu’ils abritaient. La proportion des femmes aux hommes était -peut-être de douze à un.</p> - -<p>«—Je désirerais savoir», demanda près de moi un jeune homme à une jolie -femme, sa voisine, «je désirerais savoir si par hasard M. l’abbé Cœur -est jeune?»</p> - -<p>La dame ne répondit que par une figure indignée.</p> - -<div class="figright" style="width: 299px;"> -<img src="images/ill_pg_033.jpg" width="299" height="440" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>COSTUME DU JEUNE CLERGÉ, PAR A. HERVIEU</p> - -<p>(Extrait de <i>Paris and the Parisians</i>, by Mrs. Trollope)</p></div> -</div> - -<p>Quelques instants après, les doutes du jeune homme, s’il en avait eu, -cessèrent. Un homme, fort loin de paraître malade et plus loin encore de -paraître vieux, monta dans la chaire, et tout aussitôt quelques milliers -d’yeux brillants se rivèrent sur lui. Le silence et la profonde -attention avec lesquelles ses paroles étaient accueillies, sans que le -moindre bruit, ni un mot, ni un coup d’œil les vinssent interrompre, -montra combien devait être grande son influence sur l’élégant et -nombreux public qui l’écoutait, et combien son éloquence irrésistible. -Au reste, quoique «d’une autre paroisse», je comprenais son pouvoir,<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> -car «il était convaincu». Sa voix, bien que faible et parfois nerveuse, -était distincte et sa diction claire: je ne perdis pas un seul mot.</p> - -<p>Son ton était simple et affectueux; son langage fort mais sans violence; -il s’adressait plus au cœur de ses auditeurs qu’à leur intelligence, et -c’étaient bien leurs cœurs qui lui répondaient, car beaucoup pleuraient -abondamment.</p> - -<p>Un grand nombre de prêtres assistaient à ce sermon, revêtus de leurs -costumes ecclésiastiques et assis aux places qui leur sont réservées en -face de la chaire. Ils se trouvèrent de la sorte près de nous, et nous -eûmes ainsi toute facilité de remarquer sur eux les résultats de ce -«progrès des esprits» qui produit actuellement de si étonnantes -merveilles sur la terre.</p> - -<p>Au lieu de cette tonsure d’autrefois, qui nous inspirait du respect -parce que, faite souvent sur une épaisse chevelure dont le noir d’ébène -ou le châtain brillant parlaient encore de jeunesse, elle marquait le -sacrifice d’un avantage extérieur à un sentiment de dévotion,—au lieu -de cela, nous aperçûmes des têtes sans tonsure, et même plus d’une paire -de favoris florissants, évidemment entretenus, arrangés et calamistrés -avec le plus grand soin, tandis que quelque sévère capuchon à trois -cornes pendait derrière les riches et ondoyantes chevelures de ces -jeunes têtes. L’effet d’un tel contraste est singulier. Toutefois, en -dépit de cet abandon de la tonsure sacerdotale par le jeune clergé, il y -aurait eu dans la double rangée de têtes qui regardaient la chaire, -plusieurs belles études à faire pour un artiste; et rien, depuis que -l’humanité expie la faute d’Adam, ne pouvait être mieux en harmonie que -les physionomies et l’habillement religieux de ceux à qui ces têtes -appartenaient. Les mêmes causes produisent, je pense, en tous temps les -mêmes effets; et c’est pourquoi, parmi les vingt prêtres de Saint-Roch, -en 1835, il me sembla reconnaître l’original de plus d’un noble et pieux -visage avec lequel les grands peintres d’Italie, d’Espagne et des -Flandres m’ont familiarisée.</p> - -<p>Le contraste entre les yeux profonds et l’expression austère de -quelques-uns de ces fronts consacrés, et la brillante et vive élégance -des jolies femmes qui les entouraient, était saisissant; et la lumière -douce des vitraux, la majestueuse dimension de cette église formaient un -spectacle émouvant et pittoresque...</p> - -<p>Avant que nous quittassions l’église, cent cinquante garçons et filles, -de dix à quatorze ans, s’assemblèrent pour le catéchisme qui leur fut -fait par un jeune prêtre derrière l’autel de la Vierge. Le ton de -celui-là était familier, caressant et bon, et ses cheveux, qui cachaient -ses oreilles, lui donnaient l’air d’un jeune saint Jean.</p> - -<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> - -<p class="headd">LONGCHAMPS.—LE CARÊME.</p> - -<p>Je crois que vous savez, mon amie, bien que pour ma part je l’ignorasse, -que le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte les -Parisiens font chaque année une sorte de pèlerinage à cette partie du -bois de Boulogne qu’on nomme Longchamps. J’étais intriguée par l’origine -de cette gaie et brillante promenade de personnes et d’équipages, qui ne -se rassemblent évidemment qu’afin de se donner le plaisir d’être vus et -de voir, et cela pendant des jours généralement consacrés aux exercices -religieux. L’explication que j’en ai eue, je vous la communique, -espérant que vous l’ignorez. «Longchamps» est, paraît-il, une sorte de -cérémonie dévote ou l’a été dans les premiers temps de son institution.</p> - -<p>Quand le <i>beau monde</i> de Paris adopta l’habitude de se rendre à -Longchamps le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte, il -y existait un couvent dont les nonnes étaient célèbres pour chanter les -offices de ces journées solennelles avec une piété et une pompe toutes -spéciales. Elles soutinrent longtemps cette réputation et pendant -beaucoup d’années tous ceux qui obtinrent la permission d’entrer dans -leur église s’y pressèrent afin d’entendre leurs douces voix.</p> - -<p>Le couvent fut détruit à <i>la</i> Révolution (<i>par excellence</i>), mais les -équipages parisiens continuent de se diriger vers le même en<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span>droit quand -arrivent les trois derniers jours du carême.</p> - -<p>Ce spectacle ravissant peut rivaliser avec celui d’un dimanche de -printemps à Hyde-Park quant au nombre et à l’élégance des équipages, -mais le surpasse par la longueur et la beauté de la route que l’on suit. -Bien que l’on appelle toujours «aller à Longchamps» cette promenade de -tout ce que Paris compte de riche, d’important et d’élégant, les -voitures, les cavaliers et les piétons ne sortent guère de cette noble -avenue qui conduit de l’entrée des Champs-Elysées à la barrière de -l’Etoile.</p> - -<p>De trois à six heures, ce vaste espace est plein de monde; et je -n’imaginais réellement pas que tant d’équipages bien attelés pussent -être réunis ailleurs qu’à Londres. La famille royale avait là plusieurs -belles voitures; celle du duc d’Orléans était particulièrement -remarquable par la beauté de ses chevaux et son élégance d’ensemble.</p> - -<div class="figleft" style="width: 107px;"> -<img src="images/ill_pg_035a.jpg" width="107" height="75" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>TILBURY</p></div> -</div> - -<p>Les ministres d’Etat et toutes les légations étrangères étaient là -également; plusieurs dans des équipages vraiment parfaits, avec des -chasseurs à plumets de diverses couleurs; beaucoup avaient attelé à -quatre de très beaux chevaux, réellement bien harnachés. Enfin une -quantité de particuliers montraient aussi des voitures, ravissantes par -les jolies femmes qu’elles renfermaient et tout cela contribuait fort à -l’éclat de la scène.</p> - -<p>Le seul personnage toutefois, à part le duc d’Orléans, qui eût deux -voitures, deux chasseurs emplumés et deux fois deux paires de chevaux -richement harnachés, était un certain M. T..., commerçant américain, -dont la grande fortune, et encore plus les colossales dépenses, -consternent les compatriotes raisonnables. On nous a assuré que -l’excentricité de ce gentleman trans-atlantique est telle que, pendant -les trois jours qu’a duré la promenade de Longchamps, il s’est montré -chaque fois avec des livrées différentes. Apparemment qu’il n’a aucune -raison de famille pour préférer une couleur à une autre.</p> - -<div class="figright" style="width: 104px;"> -<img src="images/ill_pg_035b.jpg" width="104" height="73" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>CALÈCHE</p></div> -</div> - -<p>On voyait çà et là plusieurs cavaliers anglais très élégants, et la -réunion en était ornée, car les gracieuses lançades, l’allure, la robe -luisante de ces charmants animaux que sont les chevaux de selle anglais -étaient des plus attrayantes parties du spectacle. Il ne manquait pas -non plus de Français sur de très belles <i>montures</i>. Sous les arbres, -dans la contre-allée, se pressaient des milliers de piétons élégants. Si -bien que la scène entière était comme une masse mouvante de pompe et de -plaisir.</p> - -<div class="figleft" style="width: 116px;"> -<img src="images/ill_pg_035c.jpg" width="116" height="74" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LANDAU</p></div> -</div> - -<p>Néanmoins le temps était loin, le premier jour, d’être favorable: le -vent était si aigrement froid que je décommandai la voiture que j’avais -demandée, et, au lieu d’aller à Longchamps, nous restâmes à nous -chauffer assis au coin du feu; avant trois heures, la terre était déjà -couverte de neige. Le jour suivant promettant d’être meilleur, nous nous -aventurâmes; mais le spectacle fut fâcheux; beaucoup de voitures étaient -ouvertes et les dames qui les occupaient<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span> frissonnaient dans leurs -claires et flottantes robes de printemps. Car c’est à Longchamps que -paraissent d’abord les modes de la nouvelle saison; et avant cette -promenade décisive personne ne peut dire, pour renseigné qu’il soit sur -ce chapitre, quel chapeau, quelle écharpe, quel schall, ou quelle -couleur sera préféré par les élégantes de Paris durant la saison à -venir. Conséquemment les modistes avaient fait leur devoir et avancé le -printemps. Mais c’était une tristesse de voir tant de ravissantes -branches de lilas, de gracieuses et flexibles cytises, dont chacune -était une œuvre d’art, tordues et torturées, pliées et cassées par le -vent. On eût dit que le paresseux printemps, humilié de voir imiter si -parfaitement les fleurs qu’il avait lui-même oublié d’apporter, envoyait -ce souffle inclément pour les détruire. Tout fut abîmé. Les rubans aux -teintes tendres furent bientôt couverts de grésil; tandis que les -plumes, au lieu de flotter, comme elles auraient dû sous la brise, -livraient une furieuse bataille au vent.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 407px;"> -<img src="images/ill_pg_036a.jpg" width="407" height="260" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>EN PROMENADE</p> - -<p>(Achille Giroux del.) (Collection J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Ce ne fut donc que le jour suivant—le dernier des trois—que Longchamps -montra réellement le brillant assemblage de voitures, de cavaliers et de -piétons dont je vous ai parlé. Ce dernier jour, bien qu’il fît encore -froid pour la saison (l’Angleterre même eût été honteuse d’un tel temps -le 17 avril), le soleil se montra et sourit pour consoler en quelque -sorte les pieux pèlerins.</p> - -<p>Nous restâmes, comme tout Paris, à nous promener en voiture au milieu de -la foule élégante jusqu’à six heures, moment où graduellement on -commença à se retirer et à rentrer chez soi pour le dîner.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 58px;"> -<img src="images/ill_pg_036b.jpg" width="58" height="29" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 542px;"> -<img src="images/ill_pg_037.jpg" width="542" height="398" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>SALLE DU PROCÈS MONSTRE, PRISE DU BANC DES TÉMOINS A -DÉCHARGE</p> - -<p>(Delanniers lith.) (Extrait du <i>Charivari</i>, 1855)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span></p> - -<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> - -<p class="headd">LA CHAMBRE DE JUSTICE AU LUXEMBOURG.—L’INSTITUT.—M. MIGNET.—CONCERT -MUSARD.</p> - -<p>Par une faveur très grande et toute spéciale, nous avons pu voir la -nouvelle chambre qui a été construite au Luxembourg pour le jugement des -prisonniers politiques. L’extérieur en est très beau, et, quoique la -salle soit bâtie entièrement en bois, elle s’harmonise bien au vieux -palais dont elle imite le style massif et riche. Les lourdes -balustrades, les gigantesques bas-reliefs qui la décorent, sont tous -grands, solides et magnifiques; et quand on pense que tout cela a été -élevé en deux mois, on est tenté de croire qu’Aladin est devenu -<i>doctrinaire</i> et a mis sa lampe la plus diligente au service de l’Etat.</p> - -<p>La salle d’audience est vaste, mais par suite du grand nombre des -accusés et du nombre plus grand encore des témoins, il s’y trouvera peu -de place pour le public. La prudence, peut-être, a fait cela autant que -la nécessité; on ne peut s’étonner qu’en cette occasion les pairs de -France désirent avoir affaire aussi peu que possible à la foule -parisienne.</p> - -<p>Je remarquai qu’un espace considérable avait été réservé pour les -couloirs, pour les antichambres et pour les dégagements de toutes -sortes; c’est une mesure fort sage, car on devra peut-être déployer -beaucoup de force armée. De fait, je crois que les troupes sont et -seront toujours le seul moyen de maintenir en respect un peuple -remarquablement libre...</p> - -<p>En quittant le Luxembourg, nous allâmes au bureau du secrétariat de -l’Institut demander des places pour la réunion annuelle des cinq -Académies, qui eut lieu hier. On nous les accorda très -obligeamment—(oh! si nos institutions, nos Académies, nos cours, à -nous, étaient aussi libéralement organisés!)—et, grâce à cela, nous -passâmes deux heures très agréables.</p> - -<p>Je voudrais bien que les polytechniciens quand ils eurent la fantaisie -de changer l’ancien <i>régime</i> de la France, eussent compris l’uniforme de -l’Institut dans leurs proscriptions: ce perfectionnement aurait été -moins contestable que beaucoup d’autres.</p> - -<p>Comment peut-on admettre, en effet, que tant de savants académiciens de -tous les âges, parfois sveltes et élancés comme des hommes de 30 ans, -mais souvent lourds et protubérants comme des vieillards de 80, -s’affublent tous uniformément d’un costume bleu brodé de feuilles de -myrte! C’est la meilleure preuve de l’intérêt des choses dites à cette -séance, qu’il ne m’ait pas fallu plus d’une demi-heure pour cesser de -m’étonner de ce surprenant habit.</p> - -<p>Nous assistâmes d’abord à la distribution des récompenses; puis nous -entendîmes un ou deux membres dire, ou plutôt lire leurs compositions. -Mais le grand attrait de la fête fut le discours prononcé par M. Mignet. -Ce gentleman était trop célèbre pour n’avoir pas excité en nous le désir -de l’entendre; mais jamais désir ne fut aussi heureusement satisfait. -Aux avantages d’une figure remarquablement belle, M. Mignet ajoute un -son de voix et un jeu de physionomie qui assureraient à eux seuls le -succès d’un orateur. Mais ce n’est pas à des dons de ce genre qu’il dut -son succès: son discours était en tous points admirable; sujet, -sentiment, composition et diction,—tout fut excellent...</p> - -<p>Vous avouerez que nous ne sommes pas paresseux, quand je vous aurai dit -qu’après tout cela, nous allâmes dans la soirée au <i>concert Musard</i>. -C’est là un de ces divertissements dont nous n’avons pas jusqu’à présent -l’équivalent à Londres. A sept heures et demie, vous entrez dans une -belle et grande salle bien éclairée, qui se remplit sans retard; un bon -orchestre vous joue pendant une couple d’heures la musique la meilleure -et la plus à la mode de la saison; et, quand vous en avez assez, vous -vous en allez vous habiller pour une soirée, ou manger des glaces chez -Tortoni, ou sobrement boire votre thé chez vous et vous coucher de bonne -heure. Pour entrer à ce concert vous payez un franc; et cet humble prix, -non moins que le genre de toilette (les femmes portent simplement le -chapeau et le châle), laisserait supposer que ce divertissement est pour -<i>le beau monde</i> des faubourgs, si la longue file des<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 541px;"> -<img src="images/ill_pg_039.jpg" width="541" height="379" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>VUE DU JARDIN DES TUILERIES</p> - -<p>(Par Arnout) (Coll. J. Boulenger)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span></p> - -<p class="nind">voitures de maître remplissant la rue ne montrait, que, malgré sa -simplicité et son manque de prétentions, ce concert attire la meilleure -société de Paris.</p> - -<p>La facilité avec laquelle on y entre me fit penser aux théâtres -d’Allemagne. J’y remarquai beaucoup de dames sans cavalier, venues deux -ou trois ensemble. Dans les entr’actes, on se promenait autour de la -salle; là on se rencontrait, on se réunissait, et il me sembla que -c’était une des plus agréables manières qu’eussent les Français de -satisfaire ce besoin de se distraire hors de chez soi qui est contagieux -à Paris.</p> - -<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> - -<p class="headd">DÉLICES DU JARDIN DES TUILERIES.—LE LÉGITIMISTE.—LE RÉPUBLICAIN.—LE -DOCTRINAIRE.—LES ENFANTS.—LA GRACE DES PARISIENNES.—LES MOUSTACHES, -LES IMPÉRIALES ET LES CHEVEUX NOIRS DES DANDYS.—LIBRE ENTRÉE DES -JARDINS DEPUIS LES TROIS GLORIEUSES.—ANECDOTE.</p> - -<p>Existe-t-il rien en ce monde de comparable aux jardins des Tuileries? Je -ne le crois pas...</p> - -<p>L’endroit lui-même, indépendamment du mouvement perpétuel de la foule, -est fort à mon gré: j’affectionne tous les détails de ses ornements, et -j’aime passionnément l’aspect brillant et heureux de son ensemble. Mais -je connais sur ce sujet une foule d’opinions différentes: beaucoup -parlent avec mépris des lignes droites, des arbres taillés, des massifs -de fleurs réguliers, des vilains toits, quelques-uns médisent même des -orangers, parce qu’ils poussent dans des caisses carrées et n’agitent -pas leurs branches au vent comme des saules pleureurs!</p> - -<p>Moi, je n’admets aucune de ces objections. Il me paraît aussi -raisonnable et d’aussi bon goût de reprocher à l’abbaye de Westminster -de ne pas ressembler à un temple grec que de critiquer les jardins des -Tuileries parce qu’ils sont disposés en jardins français et non en parcs -anglais. Pour ma part, je ne voudrais pas changer, si j’en avais le -pouvoir, même le plus petit détail dans un lieu si plaisant: à quelque -heure et par quelque côté que j’y entre, il semble toujours m’accueillir -par des sourires et des amabilités.</p> - -<p>Nous passons rarement un jour sans aller nous asseoir un moment sous ses -ombrages et parmi ses fleurs. De l’endroit de la ville où nous habitons -maintenant, la porte vis-à-vis de la place Vendôme est l’entrée la plus -proche; et peut-être d’aucun lieu l’aspect général n’est-il aussi beau -que du haut de la verte promenade en terrasse à laquelle cette porte -donne accès.</p> - -<p>A droite, la sombre masse des arbres non taillés,—rehaussée en ce -moment par des marronniers en fleur, qui poussent aussi fièrement et -aussi librement que le jardinier anglais le plus difficile le pourrait -désirer,—conduit la vue à travers une délicieuse perspective d’ombrages -jusqu’à la magnifique porte qui ouvre sur la place Louis-Quinze. A -gauche, on voit la vaste façade du palais des Tuileries; la disgracieuse -élévation des toits de ses pavillons s’oublie bien vite et se trouve -tout à fait compensée par la beauté des jardins qui s’étendent à leurs -pieds. Et juste à l’endroit où l’ombre des grands arbres cesse et où les -brillants rayons du soleil commencent, quelle multitude de fleurs -ravissantes dans tout l’éclat de leur épanouissement! Une teinte de -lilas mauve semble en cette saison s’étendre sur tout l’horizon, et -chaque brise qui passe, nous arrive toute pleine de parfums. Ma -promenade quotidienne est presque toujours la même, et je l’aime tant -que je ne désire pas la changer. Nous suivons la terrasse ombragée par -laquelle nous entrons jusqu’à l’endroit où elle descend au niveau de la -magnifique esplanade, en face du palais; là nous tournons à droite, et -supportons l’éclat du soleil, jusqu’à ce que nous arrivions à la superbe -allée qui part du pavillon central et qui s’étend à perte de vue, à -travers des fleurs, des statues, des orangers et des bosquets de -marronniers, sans autre repos pour l’œil qu’au loin la majestueuse arche -de la barrière de l’Etoile.</p> - -<p>Ce <i>coup d’œil</i> est tellement magnifique que je ressens toujours un -nouveau plaisir à en jouir. Je confesse être de ceux qui prennent du -plaisir à ces jardins taillés. J’aime l’élégance étudiée, la grâce -soignée<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span> de chacun des objets qui flattent les yeux en un endroit comme -celui-ci. J’aime ces princières plantes exotiques, élevées avec amour, -ces vieux orangers majestueusement rangés; et j’aime plus encore les -groupes de marbre, qui parfois se dressent si noblement en pleine -lumière, et parfois se cachent à demi sous l’ombre des arbres. Toutes -ces choses-là semblent parler de goût, de luxe et d’élégance.</p> - -<p>Après qu’on s’est avancé en flânant depuis le palais jusqu’à l’endroit -où le soleil finit et où l’ombre commence, on découvre une nouvelle -sorte de distraction. Des milliers de chaises, éparses sous les arbres, -sont occupées par de jolis groupes infiniment variés.</p> - -<p>Au bout de combien de mois d’attention suivie me lasserai-je d’observer -l’ensemble et les détails de ce brillant tableau! En tant que spectacle, -sa beauté, en tant qu’étude de mœurs nationales, son intérêt sont -incomparables. Là, on peut voir et examiner tout Paris, et nulle part il -n’est aussi aisé de remarquer les caractères respectifs des différentes -classes populaires.</p> - -<div class="figright" style="width: 296px;"> -<img src="images/ill_pg_041.jpg" width="296" height="437" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>«MORNING AT THE TUILERIES»</p> - -<p>(Par A. Hervieu) (Extr. de <i>Paris and the Parisians</i>, by Mrs. Trollope)</p></div> -</div> - -<p>Ce matin, nous avons pris possession d’une demi-douzaine de chaises sous -les arbres devant le beau groupe de <i>Pætus et Arria</i>. C’était l’heure où -paraissent tous les journaux, et nous eûmes la satisfaction d’étudier -trois individus, dont chacun aurait pu servir de modèle à un artiste qui -aurait voulu représenter l’idéal de leurs particularités. Nous -reconnûmes, sans le moindre doute possible, un royaliste, un doctrinaire -et un républicain, qui se don<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span>nèrent, pendant la demi-heure que nous -restâmes là, pour deux sous de politique chacun dans le genre qu’il -préférait.</p> - -<p>Un vieux monsieur, cérémonieux, mais très gentilhomme, arriva d’abord, -et ayant pris un journal au petit kiosque,—la <i>France</i>, ou la -<i>Quotidienne</i>, probablement—il s’installa non loin de nous. Pourquoi -étions-nous certains qu’il était légitimiste? Je pourrais difficilement -vous l’expliquer, et cependant nous n’avions aucun doute à cet égard. Il -avait l’air tranquille, à demi fier, à demi triste de se tenir à -l’écart; une physionomie aristocratique; un visage pâli par le chagrin -et une coupe de vêtements que ne pouvait porter un homme vulgaire, mais -que ne porterait pas non plus un homme riche d’aujourd’hui. C’est tout -ce que je peux vous dire de lui: mais il y avait dans l’ensemble de sa -personne je ne sais quoi de trop royaliste pour qu’on se méprît, et de -trop délicat de ton pour pouvoir être peint à grands traits. Sans le -connaître, nous nous sentîmes assurés de ce qu’il était; et si je -découvrais jamais que ce vieux monsieur est doctrinaire ou républicain, -de ma vie je n’oserais plus juger personne sur l’apparence.</p> - -<p>Celui qui se présenta ensuite était un républicain de toute évidence; -mais cette découverte fait peu d’honneur à notre discernement, car ces -sortes de gens s’efforcent de ne laisser aucun doute sur eux-mêmes et -ils s’appliquent à ce qu’il n’y ait pas un détail de leur extérieur qui -ne soit le symbole, le signe, le témoignage et le stigmate de la folie -qui les possède. Notre républicain tenait en mains un journal, et sans -nous risquer à approcher de trop près un si terrible personnage, nous ne -nous fîmes pas scrupule de nous confier les uns aux autres que le -journal qu’il lisait si attentivement était certainement <i>le -Réformateur</i>.</p> - -<p>Comme nous venions de décider à quelle espèce appartenait l’homme qui -passait devant nous si majestueusement, un superbe bourgeois en uniforme -de garde national arriva, qui se mit tout incontinent à prendre sa -ration quotidienne de politique avec l’air d’un homme satisfait à -l’avance de ce qu’il trouvera, et qui, au surplus, l’est trop de -lui-même pour se soucier excessivement des affaires publiques. Chaque -trait de son joyeux visage, chaque courbe de sa face, disait le -contentement et la bonne santé. Il appartenait probablement à cette race -très nouvelle en France: celle des commerçants qui font une fortune -rapide. Pouvait-on douter que le journal qu’il tenait ne fût <i>le Journal -des Débats</i>? Pouvait-on croire qu’il fût autre chose lui-même qu’un -doctrinaire heureux?</p> - -<p>De la sorte, sur le terrain neutre de ces délicieux jardins, se -rencontrent des esprits hostiles, qui, sans se mêler, jouissent en -commun de l’ombre fraîche, de l’air exquis, et du luxe de quelque -journal tout frais, cela au milieu d’une cité remplie de partis divisés, -et aussi calmement que si chacun d’eux se promenait dans un domaine -princier qui lui appartînt.</p> - -<p>Pour un observateur non enclin au spleen, que d’études vivantes à faire, -en suivant les allées et venues des minuscules dandys et des petites -maîtresses en miniature qui, à toute heure du jour, volettent dans -l’ombre et le soleil des Tuileries comme oiseaux-mouches? Ou ces petits -enfants français se conduisent merveilleusement bien, ou quelque -surveillance attentive les empêche de crier, car je n’ai certainement -jamais vu tant de jeunesse réunie s’abandonner si rarement au salutaire -exercice de développer ses poumons en hurlant—exercice qui fait souvent -tressaillir lorsqu’on s’approche de cette:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Douce enfance, qui ne peut rien, sinon crier!»<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Les costumes de ces jolies créatures sont par eux-mêmes un amusement; -ils sont souvent si fantaisistes, qu’ils donnent parfois l’air de -masques aux enfants qui les portent. J’ai vu de petits bonshommes jouant -au cerceau dans un uniforme complet de garde national; d’autres qui se -balançaient vêtus en montagnards écossais; et d’innombrables petites -dames habillées de tous les ajustements possibles, à part celui de leur -âge.</p> - -<p>Le plaisir d’examiner les passants et d’étudier les costumes dans les -jardins des Tuileries n’est pas limité à la partie la plus jeune de -l’assistance. Dans aucun pays je n’ai vu d’habillements aussi grotesques -que ceux de quelques personnages que l’on rencontre quotidiennement et -à<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> toute heure flânant dans ces allées. D’ailleurs, cette observation ne -s’applique qu’aux hommes; il est très rare de rencontrer une femme -habillée ridiculement, et, si cela arrive, il y a cinq cents chances -contre une pour que ce ne soit pas une Française. L’élégance simple et -parfaite est, je pense, le caractère le plus frappant du costume de -promenade des dames de Paris. Les petits détails de leur toilette -semblent être plus étudiés encore que la pelisse et la robe. Toute femme -que vous rencontrez est <i>bien chaussée, bien gantée</i>. Ses rubans, s’ils -ne sont pas semblables à sa robe, s’harmonisent certainement avec elle; -et quant à ces garnitures délicates, dont le soin incombe à la -blanchisseuse, il semble que Paris soit le seul pays du monde, où l’on -sache repasser.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 405px;"> -<img src="images/ill_pg_043.jpg" width="405" height="269" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LA GRANDE ALLÉE DES TUILERIES</p> - -<p>(Coll. J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Au contraire, les fantasques caprices du vêtement masculin dépassent -tout ce que l’on pourrait dire. On croirait vraiment que l’air de Paris -a la qualité de rendre d’un noir de jais tous les <i>impériales</i>, -<i>favoris</i> et <i>moustaches</i> que renferment les murs de la capitale. A -distance, on jurerait que les jeunes hommes se sont bandé la figure d’un -ruban noir pour se guérir des oreillons; et cette sombre <i>chevelure</i>, -qui, naguères, faisait généralement bien, est devenue si commune, que -cela nuit considérablement aujourd’hui à son heureux effet. Quand tous -les hommes ont la moitié de la figure couverte par des poils noirs, cela -cesse d’être une bien précieuse distinction pour chacun d’eux. -Peut-être, aussi, les nombreuses annonces de compositions infaillibles -pour teindre les cheveux en toutes nuances, excepté celle que Dieu leur -a voulue, contribuent-elles à nous faire suspecter beaucoup cette -séduisante couleur méridionale. Je ne doute pas qu’en ce moment, un -gentleman soigné, bien rasé, septentrional, ne serait fort goûté dans -tous les <i>salons</i> de Paris.</p> - -<p>On ne peut méconnaître que les «glorieuses et immortelles journées» ont -beaucoup nui à l’aspect général des jardins<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span> des Tuileries. Avant elles, -il n’était pas permis d’y entrer vêtu d’une <i>blouse</i>, d’une camisole ou -d’une <i>casquette</i>, et ni homme, ni femme, portant des paniers ou des -paquets, n’avait le droit de traverser ces jolis lieux, consacrés au -délassement et à la gaîté. Mais, liberté et habillement sordide ne font -qu’un dans l’esprit du peuple—souverain... pas tout à fait: la populace -n’est encore que vice-reine à Paris;—elle a toutefois obtenu, comme une -marque du respect dû à ses volontés, un nouvel arrêté de circulation, -grâce auquel ces jardins royaux sont devenus une sorte d’arche de Noé, -où peuvent entrer les animaux propres ou non.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 327px;"> -<img src="images/ill_pg_044.jpg" width="327" height="299" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>(Gravure de Tony Johannot) (Extr. de <i>Jérôme Paturot</i>)</p></div> -</div> - -<p>Peut-on souhaiter un meilleur exemple de ce que peut l’autorité pour le -bonheur de ceux qui préfèrent avoir ce qu’ils appellent la liberté? Pas -un de ceux qui pénètrent aujourd’hui dans ces jardins n’était privé -auparavant d’y entrer; seulement il devait pour cela s’habiller -décemment,—c’est-à-dire mettre ses habits du dimanche ou des jours de -fête,—seuls jours, semble-t-il, où les classes ouvrières puissent -désirer la permission de se promener dans un jardin public. Mais -l’obligation de paraître propre dans le jardin du palais du Roi était -une entrave à la liberté; aussi a-t-on aboli cette formalité; et les -gens du peuple ont obtenu le noble privilège d’y paraître aussi sales et -mal habillés qu’ils aiment à l’être.</p> - -<p>Jadis, la sentinelle avait ordre, là où elle stationnait, de refuser -l’entrée à toute personne mal vêtue, et cela donna naissance à une assez -amusante histoire qui eut pour acteur un garde national. Ce militaire -avait été placé en faction à la porte d’une certaine <i>mairie</i>, le jour -de quelque fête, avec ordre de ne laisser entrer aucune personne -<i>mal-mise</i>. Un <i>incroyable</i> se présente, non seulement vêtu à la mode, -mais<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> au delà. La sentinelle le regarde, et, croisant sa baïonnette -devant la porte, prononce d’une voix de commandement:</p> - -<p>«On n’entre pas!</p> - -<p>—On n’entre pas?—s’écrie l’élégant, ahuri du résultat de sa -merveilleuse toilette;—on n’entre pas? Me défendre d’entrer, monsieur? -Impossible! à quoi pensez-vous? Laissez-moi passer, vous dis-je!»</p> - -<p>La sentinelle imperturbable restait comme un roc devant l’entrée: «Mes -ordres sont précis, dit-elle, et je ne puis les enfreindre.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 385px;"> -<img src="images/ill_pg_045.jpg" width="385" height="298" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>«LE MARCHAND DE LUNETTES»</p> - -<p>(Par Gavarni) (Bibl. nationale)</p></div> -</div> - -<p>—Précis! Vos ordres vous précisent de me refuser, moi?</p> - -<p>—<i>Oui, monsieur, précis, de refuser qui que ce soit que je trouve -mal-mis.</i>»<a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a></p> - -<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2> - -<p class="headd">SALETÉ DES RUES.—CARDAGE DES MATELAS EN PLEIN AIR.—CHAUDRONNIERS -AMBULANTS.—CONSTRUCTION DES MAISONS.—PAS D’ÉGOUTS.—MAUVAIS -PAVÉ.—RÉVERBÈRES A L’HUILE.</p> - -<p>Ma dernière lettre était sur les jardins des Tuileries, un sujet qui me -fournit tant d’observations, que je crois que je laisserais mon -enthousiasme m’entraîner aujourd’hui à en parler encore, si je n’avais -point souci de la variété. Mon humeur, ou, si vous voulez, ma mauvaise -humeur l’exigeant ainsi, je vous parlerai aujourd’hui de la police des -rues à Paris.</p> - -<p>Je ne vous dirai pas qu’elle est mauvaise, car je ne doute pas que -beaucoup d’autres n’aient dit cela avant moi; mais je vous dirai que je -la considère comme<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span> quelque chose de puissant, de mystérieux, -d’incompréhensible et de parfaitement étonnant. Dans une ville où chaque -chose, destinée à être vue, est obligée d’être un ornement gracieux; où -les boutiques et les cafés ont l’air de palais de fée; où les places des -marchés sont ornées de fontaines dans lesquelles les plus délicates -naïades pourraient se baigner avec délices; dans une ville où les femmes -sont trop délicates pour être tout à fait terrestres et les hommes trop -raffinés et trop galants pour souffrir qu’un souffle impur s’approche -d’elles; dans une ville comme celle-là, vous êtes choquée à chaque pas -que vous faites, ou à chaque secousse de votre voiture, par la vue et -l’odeur de mille choses qu’on ne saurait décrire.</p> - -<div class="figleft" style="width: 278px;"> -<img src="images/ill_pg_046.jpg" width="278" height="439" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LA RUE BASSE-DES-URSINS</p> - -<p>(Par <i>Trimolet</i>) (Collection J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Chaque jour porte mon étonnement à un plus haut degré que le précédent, -car chaque jour un nouveau fait me montre qu’une partie considérable du -bonheur et de la facilité de la vie est détruite à Paris par la -négligence et la mollesse de la police municipale, qui pourrait pourtant -éviter aisément au peuple le plus élégant du monde le dégoût qu’il doit -sentir de ce perpétuel outrage à la simple décence des rues.</p> - -<p>Sur ce sujet, il est impossible d’en dire davantage; mais à d’autres -points de vue, l’insuffisance de la police des rues est aussi manifeste, -quoique moins révoltante en apparence; et je vous les énumérerai par -curiosité, puisqu’ils peuvent être décrits sans inconvenance; mais quand -on les rapproche de cette passion pour la grâce des ornements, qui est -si particulière au peuple français, ils offrent à l’esprit une anomalie -tellement forte qu’on est tout déconcerté pour les expliquer.</p> - -<p>Vous ne pouvez, en cette saison, suivre aucune rue de Paris, pour -élégante qu’elle soit par sa situation, ou distinguée par<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> ceux qui la -fréquentent, sans être obligée de vous détourner à tout instant, afin de -ne pas heurter deux ou plusieurs femmes couvertes de poussière, et -parfois de vermine, travaillant à carder leurs matelas dans la rue. -Debout ou assises, elles ne s’occupent de personne, mais peignent, -tournent et secouent la laine sur les passants, prennent toute la place -et forcent les promeneurs à faire un détour dans la boue, qui ne les -empêche pas de frôler le matériel et d’avaler la poussière qui sort de -ces dépôts autorisés.</p> - -<p>Il y a une demi-heure, en allant du boulevard des Italiens à l’Opéra, -j’ai vu une vieille femme occupée à cette dégoûtante opération. Elle y a -sans doute travaillé toute la journée et dérangera son attirail juste à -temps pour permettre au duc d’Orléans de passer en voiture en se rendant -à l’Opéra sans se heurter à elle, mais certainement pas assez tôt pour -que le prince ne reçoive pas une partie des impuretés animées ou -inanimées qu’elle éparpillait dans l’air depuis plusieurs heures.</p> - -<p>Il y a quelques jours, je vis un gentleman très élégant se faire une -forte contusion à la tête et voir son vêtement complètement sali, par -une chute qu’il fit en se prenant les pieds dans l’appareil d’un -chaudronnier ambulant; celui-ci travaillait dans la rue et avait étalé -son feu de charbon, son soufflet, son creuset et tous les autres objets -nécessaires au métier d’étameur sur l’étroit trottoir de la rue de -Provence.</p> - -<p>Au moment où l’accident arriva, toutes les personnes qui passaient -semblèrent prendre un grand intérêt au malheur du gentleman; mais aucune -n’eut un mot de reproche ni une simple remarque sur cette invasion de la -rue par le chaudronnier ambulant; et celui-ci ne sembla pas même -imaginer qu’il dût faire des excuses ou seulement changer la disposition -de son établissement.</p> - -<p>A Londres, quand on construit ou quand on répare une maison, la première -chose que l’on fait, c’est d’entourer les lieux d’une haute palissade -qui empêche que les allées et venues nécessaires incommodent en aucune -manière le public dans la rue. Après quoi, on établit un trottoir -provisoire, protégé par des planches, afin que l’invasion inévitable du -trottoir ordinaire par les travailleurs soit aussi peu gênante que -possible.</p> - -<div class="figright" style="width: 189px;"> -<img src="images/ill_pg_047.jpg" width="189" height="198" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>(V. Adam del.) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p>Si vous passez dans Paris à un endroit qui soit dans les mêmes -conditions, vous vous imaginerez tout d’abord que quelque terrible -accident—le feu peut-être, ou la chute d’un toit—a occasionné ces -difficultés, cet embarras de circulation qu’on croirait tolérable une -heure à peine; mais les autorités municipales ne s’occupent pas de cela: -aucun ordre de leur part n’empêche que les choses restent en cet état -pour le tourment et le danger de mille passants, pendant des mois. Si un -tombereau doit être chargé ou déchargé dans la rue, il peut prendre et -garder la position la plus gênante pour la circulation, sans qu’on se -soucie du danger ou du retard qu’il occasionne aux voitures et aux -piétons qui ont à passer par là.</p> - -<p>Des incongruités et des abominations de toutes sortes sont déposées sans -scrupule dans les rues à toute heure du jour et de la nuit et y restent -jusqu’à ce que le balayeur les enlève au matin. L’humble piéton peut se -considérer comme heureux si, seuls, son nez et ses yeux souffrent de ces -ordures, et s’il ne prend pas contact avec elles dans leur sortie sans -cérémonie par la<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span> porte ou la fenêtre. <i>Quel bonheur!</i> s’exclame-t-il, -quand il échappe; et, s’il est éclaboussé des pieds à la tête, il se -console en jetant sur ses habits un regard plein de tristesse, et -d’ailleurs nullement irrité.</p> - -<p>Quant à cette barbarie d’un ruisseau tracé au milieu des rues pour -recevoir toutes les ordures, qui gâte une grande partie de cette belle -ville, je puis seulement dire que la patience avec laquelle des hommes -et des femmes de mil huit cent trente-cinq la supportent me paraît -inconcevable.</p> - -<div class="figleft" style="width: 212px;"> -<img src="images/ill_pg_048.jpg" width="212" height="247" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>(V. Adam del.) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p>Il me semble en vérité que les égouts et les puisards soient une chose -que tous les hommes du monde sachent faire, sauf les Français. L’autre -semaine, après une violente pluie d’une ou deux heures, cette partie de -la place Louis-XV qui est près de l’entrée des Champs-Elysées resta -couverte d’eau. Le ministère des Travaux publics, ayant attendu un jour -ou deux pour voir ce qui adviendrait et trouvant que ce lac boueux ne -disparaissait pas, commanda vingt-six vigoureux ouvriers, qui se mirent -à creuser une rigole, telle que les petits garçons s’amusent à en faire -auprès d’un étang. Grâce à ce remarquable exploit, l’eau stagnante fut -enfin conduite au ruisseau le plus proche; les pioches furent rangées, -et un canal boueux à ciel ouvert orna cette superbe place qui, si on se -donnait la peine de l’arranger, serait probablement le lieu le plus beau -dont aucune ville au monde se pût glorifier.</p> - -<p>Peut-être serai-je trop exigeante en mettant parmi mes lamentations sur -les rues de Paris, mon regret qu’on n’y ait pas encore adopté notre -dernière et plus luxueuse amélioration. Je peux affirmer, après avoir -passé quelques semaines ici, que les rues macadamisées de Londres -doivent devenir un sujet de joie pour nous. Le bruit excédant de Paris, -qui provient du mauvais état du pavé des rues, comme de la construction -défectueuse des roues et des ressorts, est si violent et si incessant -qu’il semble avoir une cause ininterrompue; c’est une sorte de torture -dont une très longue habitude peut seule empêcher que l’on souffre. Et -les rues macadamisées auraient en plus cet avantage d’embarrasser les -futurs héros de barricades.</p> - -<p>Il y a un autre défaut, dont le remède serait plus aisé, et qui a pour -seule cause, à mon avis, la défectueuse administration des rues: c’est -la profonde obscurité qui règne dans les parties de la ville où les -propriétaires des boutiques ne s’éclairent pas avec le gaz. Sur les -boulevards, les <i>cafés</i> et les <i>restaurants</i> en sont si brillamment -illuminés que l’on oublie le réverbère à la vieille mode, suspendu à de -longs intervalles au-dessus du <i>pavé</i>. Mais aussitôt que vous avez -quitté ces lieux de lumière et de gaieté, vous vous trouvez plongée dans -la plus profonde obscurité; et il n’y a pas une petite ville en -Angleterre, qui ne soit incomparablement mieux éclairée que celles des -rues de Paris dont l’éclairage est assuré par la seule municipalité.</p> - -<p>Comme il est évident que des conduites de gaz s’étendent actuellement -dans toutes les directions pour alimenter les nombreux particuliers qui -l’emploient dans leur maisons, je ne comprends pas qu’on use de ces -lugubres réverbères à l’huile, au lieu de leur préférer cette ravissante -lu<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span>mière qui égale celle du soleil; je me suis dit qu’il y avait -probablement un contrat qui n’était pas encore expiré entre la Ville et -les entrepreneurs de lumière. Mais si la commodité du public était aussi -sérieusement considérée en France qu’en Angleterre, aucune prétention de -tous les marchands de lumière du monde, quoi qu’il en coûte pour les -satisfaire, ne saurait faire que les citoyens marchassent à tâtons dans -l’obscurité, quand il serait si aisé de leur assurer un bon éclairage.</p> - -<p>Pour ne point paraître ingrate, je ne m’étendrai pas plus sur les -inconvénients qui déparent certainement cette admirable cité; mais je -peux assurer, sans crainte d’être contredite ni blâmée, qu’une -administration des rues, semblable à celle de Londres, serait le plus -grand cadeau que le roi Philippe pût faire à sa <i>belle ville de Paris</i>.</p> - -<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> - -<p class="headd">LA FÊTE DU ROI.—INQUIÉTUDES.—ARRIVÉE DES TROUPES.—LES -CHAMPS-ELYSÉES.—POLITESSE NATURELLE DES GENS DU PEUPLE.—CONCERT DANS -LE JARDIN DES TUILERIES.—LA FAMILLE ROYALE AU BALCON: INDIFFÉRENCE DU -POPULAIRE.—FEUX D’ARTIFICE.</p> - -<p>Nous sommes allés, il y a quelques jours, voir les préparatifs que l’on -fait pour la fête du roi: peut-être n’égalent-ils pas ceux que l’on -faisait du temps de l’empereur, quand toutes les fontaines de Paris -versaient du vin, mais ils sont splendides néanmoins, et, s’ils sont -plus sobres, ils sont peut-être aussi plus princiers. Ce ne sont que -théâtres, salles de bals, orchestres dans les Champs-Elysées, -magnifiques feux d’artifice sur le pont Louis-Seize, concert en face du -palais des Tuileries, illuminations partout, et spécialement dans les -jardins. Mais ce qui nous a frappés le plus, ç’a été le nombre sans -cesse croissant des troupes. Les gardes nationaux et les soldats de la -ligne se partagent les rues; et comme une grande revue fait -naturellement partie du programme, cela ne se remarquerait pas, si les -partis politiques n’avaient persuadé au peuple que le roi Philippe -trouvât nécessaire de se tenir sur la défensive.</p> - -<div class="figright" style="width: 206px;"> -<img src="images/ill_pg_049.jpg" width="206" height="225" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>(V. Adam del.) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p>Je vous laisse à imaginer les sous-entendus qui ont été émis à ce sujet; -et il m’a été assuré confidentiellement, dans plusieurs maisons, que les -revues de troupes seront à l’avenir un des divertissements les plus -fréquents, sinon les plus populaires des Parisiens. Si vraiment il est -nécessaire de déployer des forces pour assurer la tranquillité dans ce -pays sans cesse agité, le gouvernement a raison de le faire; mais si ce -ne l’est pas, il y a quelque imprudence à montrer tant de soldats, car</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Une riche armure portée dans la chaleur du jour<br /></span> -<span class="i0">protège, mais étouffe.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Hier, 1ᵉʳ mai étant, d’après le calendrier, le jour consacré à saint -Jacques et à saint Philippe, était regardé comme la fête du roi actuel -de France. Le temps était superbe, et tout semblait gai, surtout dans la -partie de la capitale qui avoisine les Champs-Elysées et les Tuileries.</p> - -<p>Comme un sage spectateur m’avait assurée que c’est dans les nombreux -rassemblements que se manifestent les impressions populaires, et, comme -je désirais me promener aux Champs-Elysées, j’étais sur le point de -commander une voiture pour nous conduire; mais mon ami m’arrêta:<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span></p> - -<p>«Vous pouvez aussi bien rester chez vous, me dit-il; de votre voiture -vous ne verrez qu’une masse de gens; tandis que si vous vous promenez au -milieu de la foule, vous pourrez peut-être découvrir si le peuple pense -à quelque chose ou à rien.</p> - -<p>—A quelque chose ou à rien? répondis-je. Le «quelque chose» amènerait -peut-être une révolution? Réellement dites-moi si vous croyez qu’il y a -des chances d’émeute?»</p> - -<div class="figcenter" style="width: 424px;"> -<img src="images/ill_pg_050.jpg" width="424" height="293" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LES CHAMPS-ÉLYSÉES</p> - -<p>(Collection J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Au lieu de répondre, mon ami se tourna vers un gentleman qui revenait de -la revue des troupes passée par le roi.</p> - -<p>«Avez-vous assisté à la revue? demanda-t-il.</p> - -<p>—Oui, j’en reviens justement.</p> - -<p>—Et que pensez-vous des troupes?</p> - -<p>—Ce sont de superbes militaires, de remarquablement beaux hommes que -les gardes nationaux et les soldats de la ligne.</p> - -<p>—Et sont-ils en force suffisante pour assurer la tranquillité de Paris -en cas d’une crise de folie?</p> - -<p>—J’en suis persuadé.»</p> - -<p>Ces mots nous décidèrent à nous rendre aux Champs-Elysées, laissant par -prudence la plus jeune partie féminine de notre compagnie à la maison.</p> - -<p>Si l’on n’a pas assisté à une fête publique à Paris, on ne peut se faire -une idée de l’impression que donne en ce cas la ville entière: la tête -me tourne encore à y penser. Imaginez une centaine de balançoires -enlevant à travers les airs leurs cargaisons joyeuses; une centaine de -bateaux ailés tourbillonnant, et dont chacun porte comme équipage un -couple d’amoureux en tête à tête; imaginez des centaines de chevaux de -bois, levant leurs sabots vers le ciel et se poursuivant infatigablement -autour du même cercle, les naseaux en feu; des centaines de -saltimbanques, jacassant et bara<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span>gouinant leur incompréhensible jargon, -habillés les uns en généraux, les autres en Turcs, d’aucuns offrant -leurs secrets sous le costume d’un juif arménien, d’autres encore -faisant la culbute sur une estrade, et présentant une drogue avec une -affreuse grimace. Nous nous arrêtâmes plusieurs fois pour regarder -comment procédaient ces personnages quand ils avaient réussi à attirer -une proie: la pauvre victime était cajolée et enjôlée jusqu’à ce qu’on -lui eût bien persuadé que nulle maladie ne l’atteindrait plus si elle -avait confiance dans le seul spécifique certain et efficace.</p> - -<p>De chaque côté de nous s’étendaient de longues files de baraques ornées -de marchandises étincelantes: bagues, fermoirs, broches, boucles, plus -séduisantes les unes que les autres, et toutes à cinq sous. C’est assez -amusant d’observer les regards de convoitise que jettent sur ces -magasins de fausse élégance féminine les jeunes filles accompagnées de -leurs complaisants amoureux. Hélas! c’est peut-être pour elles le -commencement du chagrin.</p> - -<p>Sur la plus grande place des Champs-Elysées, deux scènes de théâtres se -dressaient, pouvant contenir dans l’espace ménagé entre elles deux, -m’a-t-on dit, vingt mille spectateurs. Pendant que sur l’une se joue une -pièce, une pantomime, je crois, l’autre savoure une <i>relâche</i> et se -repose; mais dès que le rideau de la première tombe, la toile de la -seconde se lève, et l’océan de têtes qui remplit la place, tourne et -ondule comme les vagues de la mer, fluant et refluant en avant et en -arrière selon la marée.</p> - -<p>Quatre grands enclos <i>al fresco</i>, destinés à la danse et munis chacun -d’un orchestre respectable, occupaient les coins de cet espace; et -malgré la foule, la chaleur, le soleil et le tapage, la danse ne cessa -pas un seul instant pendant toute cette journée d’été. Quand un couple -de danseurs était fatigué, un autre le remplaçait. L’activité, la gaieté -et la bonne humeur générale de cette immense foule ne se démentirent pas -du matin au soir.</p> - -<p>Ce peuple mérite réellement des fêtes; il se réjouit si cordialement, et -en même temps si paisiblement!</p> - -<p>Tels furent les faits les plus frappants dans ce jubilé; mais nous ne -faisons pas un pas à travers la foule sans y découvrir quelque trait -caractéristique de la joie parisienne. Je fus charmée de constater -pendant toute ma promenade que, suivant le mot de notre ami: «Personne -ne pensait à rien.»</p> - -<p>Mais ce qui me plut davantage que tout le reste fut la sobriété que -montre le peuple dans ses rafraîchissements. Les hommes, jeunes et -vieux, les respectables matrones et les gentilles demoiselles -étanchaient leur soif avec de la limonade glacée, que des fontaines -ambulantes fournissaient en quantité incroyable, au prix d’un sou le -verre. Heureusement pour elle, cette population au cœur léger, et qui -aime tant les fêtes, ne se divertit pas dans les palais du gin.</p> - -<div class="figright" style="width: 207px;"> -<img src="images/ill_pg_051.jpg" width="207" height="152" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LA MARCHANDE DE BEIGNETS</p></div> -</div> - -<p>Cependant il faut satisfaire la faim comme la soif: pour contenter le -goût <i>friand</i> du peuple, on voyait donc des réchauds par douzaines, sous -les arbres, à chacun desquels présidait une vieille femme, brandissant -sur les charbons une poêle à frire d’où s’échappait un parfum d’oignons, -et vantant d’une voix perçante les qualités de ses <i>saucisses</i> et de son -<i>foie</i>. Ce fut pour moi le seul désagrément de la journée: l’odeur de -ces cuisines en plein air n’avait rien, je l’avoue, d’agréable; mais -tout le reste me plut extrêmement. Je voyais pour la première fois une -populace entière en fête, et je ne croyais pas que ce spectacle pourrait -autant m’amuser et sans<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> m’effrayer aucunement. Devant une de ces -cuisines à la terrible odeur, j’admirai en quel style poli une vieille, -qui avait profité de l’ombre d’un arbre pour son restaurant, défendait -son installation contre l’invasion d’un marchand de pain d’épice:</p> - -<p>«<i>Pardon, monsieur!... ne venez pas, je vous prie, déranger mon -établissement.</i>»</p> - -<p>La vue de ces deux vieilles grotesques têtes, avec leur accoutrement, -rendait exquise cette simple apostrophe. La réponse fut un salut et le -départ du marchand de pain d’épice. Ici, je ne puis m’empêcher de songer -au langage énergique qui aurait été tenu, en semblable circonstance, à -la foire de Bartholomew.</p> - -<div class="figleft" style="width: 98px;"> -<img src="images/ill_pg_052.jpg" width="98" height="114" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>UN AGENT DE POLICE</p></div> -</div> - -<p>En somme, nous revînmes ravis de notre expédition, mais je ne crois pas -avoir été de ma vie aussi fatiguée. Néanmoins je me trouvai suffisamment -reposée pour parcourir dans la soirée une grande partie des Tuileries, -où l’on nous assura que deux cent mille personnes étaient réunies. La -foule était vraiment très grande, et nous fûmes obligés de nous séparer; -trois heures plus tard nous nous retrouvâmes tous, sains et saufs, au -même hôtel d’où nous étions partis.</p> - -<p>L’attraction qui, durant la première partie de la soirée, attira le plus -la foule fut l’orchestre en face du palais. Une musique militaire y -jouait, tandis que des milliers de lampes s’allumaient dans les jardins.</p> - -<p>A ce moment, le roi, la reine et la famille royale parurent au balcon. -Et alors se produisit la seule faute de toute cette jolie journée, faute -si grave d’ailleurs qu’elle me produisit l’effet le plus désagréable. Du -premier au dernier, on sembla avoir oublié la cause des réjouissances; -pas un son d’aucune sorte n’accueillit l’apparition de la famille -royale. Je trouvai absolument étonnant qu’un peuple si gai et si -démonstratif, assemblé en si grande quantité et en une telle occasion, -restât la tête levée à regarder son souverain sans qu’une seule voix -proférât un cri. D’ailleurs, s’il n’y eut pas de bravos, il n’y eut pas -non plus de sifflets.</p> - -<p>La scène en elle-même était d’une gaieté enivrante. Devant nous -s’élevaient les pavillons illuminés des Tuileries: les brillants -lampions mettaient en pleine lumière, à travers les lauriers-roses et -les myrtes, la famille royale, qui se tenait sur le balcon. De chaque -côté, on voyait des arbres, des statues, des fleurs éclairés par -d’innombrables pyramides de lampions, tandis que les sons d’une musique -martiale résonnaient au milieu de la fête. Les <i>jets d’eau</i>, retenant la -lumière artificielle, s’élevaient dans l’air comme des flèches de feu, -se transformaient en brindilles et retombaient en pluie lumineuse, en -répandant sur la foule une délicieuse fraîcheur. Enfin, derrière eux, et -aussi loin que les regards pouvaient atteindre, s’étendait la forêt -suburbaine, illuminée par des festons de lampions qui semblaient -s’allonger, en diminuant peu à peu, jusqu’à la barrière de l’Etoile. -Véritablement, ce spectacle était délicieux, et il eût été parfait si, -au lieu de ce lourd silence, des acclamations venant du cœur avaient -accueilli le jour de fête d’un roi aimé.</p> - -<p>Les feux d’artifice aussi furent superbes; et bien que tous les théâtres -de Paris fussent ouverts gratuitement au public, et, comme nous le sûmes -ensuite, absolument pleins, la multitude, qui les regardait, me sembla -assez grande pour peupler douze villes. C’est que les Parisiens, riches -et pauvres, jeunes et vieux, ont tellement accoutumé de vivre dehors, -que la plus légère tentation suffit à faire sortir tous ceux d’entre eux -qui sont capables de marcher seuls; et, en vérité, il ne reste guère -dans les maisons que ceux qui ne sauraient quitter leurs fauteuils ou -les bras de leurs nourrices.<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span></p> - -<p>Tous les feux d’artifice furent tirés sur le pont Louis-Seize. On -n’aurait pu choisir un meilleur endroit; en effet, on les voyait -parfaitement du haut des terrasses des Tuileries; et, sur tous les -quais, le long des deux rives de la rivière, jusqu’à la <i>Cité</i>, les -spectateurs pouvaient admirer les feux de toutes couleurs qui y -étincelaient. Une des plus jolies inventions des feux d’artifice, ce -sont ces fusées, bleues, blanches, rouges que l’on fait se succéder -rapidement, et qui semblaient, ainsi que j’entendis un jeune républicain -le dire, «être les messagers ailés portant le drapeau chéri jusqu’au -ciel». Je me gardai de répondre que, si ces messagers racontaient -là-haut tout ce que le drapeau tricolore a fait, ils auraient d’étranges -mots à dire.</p> - -<p>Le <i>bouquet</i>, cette dernière grande pièce du feu d’artifice, était tout -à fait splendide, mais ce qui me parut le plus beau, ce fut la vue de la -Chambre des Députés, dont toute l’architecture était marquée par des -lignes de feu: les magnifiques escaliers qui y conduisent avec leurs -lignes ininterrompues de lumières semblaient un signe mystique de cette -épreuve de l’élection populaire que doivent subir ceux qui veulent -entrer dans le temple de la Sagesse.</p> - -<p>Combien délicieux me parut mon thé bouillant sur ma lampe de nuit! et -quelle reconnaissance j’éprouvai ce matin vers une heure, en pensant que -la fête du roi s’était paisiblement terminée! Je m’endormis aussitôt -couchée dans mon lit.</p> - -<div class="figleft" style="width: 114px;"> -<img src="images/ill_pg_053.jpg" width="114" height="110" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> - -<p class="headd">REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL.—LA GARDE MUNICIPALE.—LA GARDE -NATIONALE.</p> - -<p>Nous avons assisté sur la place du Carrousel à une revue de très belles -troupes, composées de gardes nationaux, de soldats de la ligne, et de ce -superbe corps municipal appelé <i>la garde de Paris</i>. Ce dernier, il me -semble, remplit dans Paris, depuis la révolution de 1830, les fonctions -policières de ce que l’on appelait anciennement la <i>gendarmerie</i>; mais -ce nom étant tombé en discrédit dans la capitale—<i>les jeunes gens, par -exemple</i>, considéreraient comme une insulte le nom de gendarme—on a -pris à sa place celui de <i>garde de Paris</i>; les <i>gendarmes</i> ne se -trouvent plus qu’en province. D’ailleurs, qu’ils s’appellent d’un nom ou -d’un autre, je ne vis jamais un corps avoir plus belle apparence. Les -hommes et les chevaux, les équipements et la discipline, tout m’y sembla -parfait...</p> - -<p>L’apparence de la garde nationale réunie sous les armes, comme à cette -revue, est aussi très imposante. On s’aperçoit au premier coup d’œil que -ce ne sont pas là des troupes ordinaires. Tous les équipements sont en -excellent état, et leurs uniformes, confectionnés non en gros drap de -soldat, mais en drap fin, contribuent à rehausser leur éclat. Inutile de -dire que l’uniforme lui-même, bleu foncé, avec son délicat pantalon -blanc, est particulièrement joli dans une parade; le blanc est beaucoup -plus seyant, à mon avis, que le pantalon rouge des troupes, il est -peut-être moins pratique en campagne.</p> - -<p>Le roi et ses fils étaient à cheval. L’état-major entier était brillant -et élégant, et d’un style aussi aristocratique qu’un prince le peut -désirer. Des cris de «<i>Vive le roi!</i>» fournis et gais, se faisaient -entendre le long des rangs; et, si cela est un indice des sentiments de -l’armée envers Philippe, le roi peut rester indifférent à toutes les -prédictions de mauvais avenir.</p> - -<p>Mais, dans cette cité de contradictions, on ne peut jamais tirer aucune -conclusion sûre de ce qu’on observe; car, cinq minutes après, celui-ci -ou celui-là vient vous<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> affirmer que vous êtes dans l’erreur, que vous -vous abusez complètement, et que c’est le contraire exactement de ce que -vous supposez qui est la vérité. Ainsi, lorsque je racontai dans la -soirée la réception cordiale que les soldats avaient faite au roi le -matin même, on me répondit: «<i>Je le crois bien, madame; les officiers -leur commandent de le faire</i>.»</p> - -<p>Nous restâmes un bon moment sur le terrain de la revue, et nous vîmes -aussi bien qu’on peut voir du fond d’une voiture. Comme toute parade de -troupes bien équipées et bien commandées, celle-là formait un spectacle -brillant et joli; et en dépit de la caustique réponse à mon enthousiasme -que je viens de vous rapporter, je reste d’avis que le roi Philippe peut -être content de ses troupes et de la manière dont elles l’ont -accueilli...</p> - -<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2> - -<p class="headd">SOIRÉE.—LE CAUSEUR QUI FAIT MYSTÈRE DE TOUT.</p> - -<p class="r"> -6 mai 1835.<br /> -</p> - -<p>... Nous tînmes hier l’engagement que nous avions pris de passer la -<i>soirée</i> chez Mᵐᵉ de L***; j’eusse été fâchée d’y manquer, car la -première séance du Procès-Monstre qui avait eu lieu le matin même, -semblait avoir réveillé et excité l’esprit de chacun. Peu de choses me -plaisent autant que d’écouter une conversation parisienne libre et bien -nourrie; surtout, comme c’était hier le cas, quand la société est -restreinte et animée...</p> - -<p>Il y avait là un monsieur qui avait une manière fort irritante de -provoquer l’attention. Il n’était pas tout à fait comme le Timante de -Molière dont Célimène dit:</p> - -<p> -«<i>Et, jusques au bonjour, il dit tout à l’oreille.</i>»<br /> -</p> - -<p>Mais, au milieu d’une conversation qui intéressait tout le monde, il -s’écriait soudain:</p> - -<p>«<i>Par exemple!</i> J’ai entendu aujourd’hui la meilleure histoire possible -sur le roi. Voulez-vous l’entendre, Mᵐᵉ B...?»</p> - -<p>La dame à qui cette question s’adressait, étant une doctrinaire décidée, -répondit naturellement en secouant la tête; mais comme un demi-sourire -accompagnait cette réponse, et comme la dame se penchait vers le -questionneur, elle, mais elle seulement, entendit «la meilleure histoire -possible» murmurée à l’oreille.</p> - -<p>A un autre moment, il s’adressa à la maîtresse de maison; mais, comme il -parlait au milieu du cercle, il attira non seulement son attention mais -celle de tout le monde:</p> - -<p>«Madame, dit-il subitement, laissez-moi vous dire un petit mot de la -trahison.»</p> - -<p>—«<i>Comment? de la trahison? A propos de quoi, s’il vous plaît?... Mais -c’est égal, contez toujours.</i>»</p> - -<p>En recevant cette réponse, le conteur de bonnes histoires quitta la -profondeur de son fauteuil,—entreprise difficile, car il n’était ni vif -ni léger dans ses mouvements,—et contournant délibérément toutes les -chaises, il se plaça derrière Mᵐᵉ de L***, et lui murmura dans l’oreille -quelque chose qui fit rougir et secouer la tête; mais elle se mit à rire -en lui disant qu’elle haïssait les politiques timides, et qu’elle -n’avait aucun goût pour des histoires de <i>trahisons</i> qui n’étaient pas -<i>hautement prononcées</i>.</p> - -<p>Cet avis le remit à sa place; mais il le prit très bien, car, au lieu de -murmurer davantage, il se mit soudain à raconter de bizarres et -interminables potins, d’ailleurs en termes si vivants que cela les -rendait semblables à d’amusantes histoires...</p> - -<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2> - -<p class="headd">VICTOR HUGO.</p> - -<p>J’ai appris à nouveau quelques détails curieux sur l’état actuel de la -littérature française. Je pense vous avoir déjà dit que j’ai entendu -uniformément traiter avec mépris l’école du <i>décousu</i>, et cela non -seulement par les partisans vénérables du <i>bon vieux temps</i>, mais aussi -par des hommes distingués de ce moment, distingués par leur position -comme par leur savoir.</p> - -<p>Concernant Victor Hugo, le seul de cette école auquel je ferai allusion, -parce qu’il a été suffisamment lu en Angleterre pour que nous le -regardions comme une célébrité, ce sentiment est plus remarquable -encore. Je n’ai jamais parlé de lui ou de ses ouvrages à une personne -d’une bonne<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 537px;"> -<img src="images/ill_pg_055.jpg" width="537" height="319" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL</p> - -<p>(Par Eug. Lami) (Collection J. B.)</p> -<p>REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL</p> - -<p>(Par Eug. Lami) (Collection J. B.)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> </p> - -<p class="nind">morale et d’un esprit cultivé, sans qu’elle se refuse à lui accorder -cette estime que nos critiques les plus autorisés lui concèdent. Je peux -dire que la France semble être honteuse de lui.</p> - -<p>Vingt fois, il m’est arrivé, quand je demandais l’opinion des gens sur -ses pièces, de m’entendre répondre:</p> - -<p>«Je vous assure que je ne les connais pas; je n’ai jamais rien vu jouer -de lui.</p> - -<p>—Les avez-vous lues?</p> - -<p>—Non, je ne peux lire les ouvrages de Victor Hugo.»</p> - -<p>Quelqu’un, qui m’avait entendue à plusieurs reprises persister dans mes -questions sur la réputation dont Victor Hugo jouit à Paris comme -écrivain de génie et auteur dramatique, me dit qu’il voyait bien que, -comme tous les étrangers généralement, et les Anglais en particulier, je -regardais Victor Hugo comme une sorte de type de la littérature -française du moment.</p> - -<p>«Pourtant permettez-moi de vous assurer, ajouta-t-il gravement et avec -conviction, qu’aucune idée n’a jamais été à ce point erronée. Il est le -chef d’une secte, le Grand Prêtre d’une congrégation ayant aboli toutes -les lois «morales et intellectuelles» qui jusqu’ici servaient de règles -aux esprits humains. Il a atteint à cette prééminence que pas un autre, -j’espère, ne tentera de lui disputer. Mais Victor Hugo n’est pas un -écrivain populaire en France.»</p> - -<p>C’est ce jugement ou un analogue que, neuf fois sur dix, j’ai entendu -prononcer sur lui et ses œuvres quand j’en ai parlé; et je regarde cela -comme la preuve d’une intelligence saine et de sentiments droits, état -d’esprit extrêmement honorable et plus répandu chez nos voisins français -que nous ne le croyons. J’en fus d’autant plus heureuse, que je m’y -attendais moins. Il y a tant de faux éclat dans les œuvres de Victor -Hugo—d’ailleurs avec de très réels éclats de temps à autre—que je -pensais trouver la jeunesse et la partie la moins raisonnable de la -population beaucoup plus chaudes dans leur admiration pour lui.</p> - -<div class="figright" style="width: 281px;"> -<img src="images/ill_pg_057.jpg" width="281" height="351" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>VICTOR HUGO EN 1835</p> - -<p>(Extr. du <i>Charivari</i>)</p></div> -</div> - -<p>Son goût passionné pour les scènes de vice et d’horreur, et son profond -mépris pour tout ce que le temps a consacré comme bon, soit en matière -de goût soit en<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 308px;"> -<img src="images/ill_pg_058.jpg" width="308" height="436" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>STATUETTE DE VICTOR HUGO</p> - -<p>(Par Dantan) (Extr. du <i>Musée Dantan</i>)</p> -</div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span></p> - -<p class="nind">morale, pouvait, à ce que je pensais, entraîner les cerveaux déréglés de -notre temps; et, de la sorte, il ne pouvait manquer d’avoir la sympathie -et la louange de ceux qui mettent ses théories en pratique. Mais il n’en -est pas ainsi. On reconnaît la vigueur sauvage de quelques-unes de ses -descriptions; mais c’est là le seul éloge que j’aie jamais entendu faire -de l’œuvre dramatique de Victor Hugo, dans son pays natal.</p> - -<p>Les incidents émouvants, hardis, effrayants de ses drames dégoûtants -peuvent et doivent exciter un certain degré d’attention quand on les -voit pour la première fois et il est évidemment dans l’intérêt des -directeurs d’encourager des productions qui peuvent produire ces effets; -cela ne peut donc être considéré comme une dégradation systématique du -théâtre. C’est un fait que les affiches seules attestent suffisamment, -que les pièces de Victor Hugo, quand elles ont épuisé leur première -vogue, ne sont plus jamais reprises à la scène; pas une ne reste au -répertoire. Ce fait, qui m’avait déjà été signalé par une personne -parfaitement au courant du sujet, m’a été confirmé par beaucoup -d’autres; et cela en dit plus qu’aucun critique ne le pourrait faire sur -le bon sens du public...</p> - -<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2> - -<p class="headd">VERSAILLES.—MUSÉE PROJETÉ.—SOUVENIRS D’UN JARDINIER SUR LES -BOURBONS.—LES GRANDES EAUX A SAINT-CLOUD.</p> - -<p>Le <i>château de Versailles</i>, ce merveilleux <i>chef-d’œuvre</i> du goût -splendide et de l’extravagance illimitée de Louis le Grand, est fermé, -depuis dix-huit mois. C’est un gros désappointement pour ceux des nôtres -qui n’ont jamais vu ces immenses pièces et leurs décorations -somptueuses. La raison de cette exclusion momentanée du public est que -les ouvriers occupent en ce moment tout l’édifice, non pas en vue de le -restaurer pour le roi, mais de le préparer à devenir un musée universel -pour le pays. Les bâtiments sont vraiment trop grands pour un palais, et -tellement somptueux que je pense qu’aucun souverain moderne ne -désirerait les habiter. Je me suis parfois étonnée que Napoléon ne se -soit pas pris de goût pour cette immensité; mais je pense qu’il y aurait -trouvé peu de charmes: il préférait convertir ses millions en nerf de la -guerre que de posséder toutes les sculptures et toutes les dorures du -monde.</p> - -<div class="figright" style="width: 307px;"> -<img src="images/ill_pg_059.jpg" width="307" height="237" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>VERSAILLES</p> - -<p>(Par E. Lami) (Collection J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Si le musée qu’on projette est <i>monté</i> avec science, jugement et goût, -et avec la magnificence accoutumée en France, on aura tiré un excellent -parti de la fantaisie splendide du <i>grand monarque</i>.</p> - -<p>On parlait l’autre soir dans une réunion, des travaux qui sont exécutés -à Versailles, et quelqu’un disait que l’intention du roi était de -convertir une partie du bâtiment<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> en une galerie d’histoire nationale, -qui contiendrait les tableaux représentant toutes les victoires -françaises.</p> - -<p>La réflexion que cela amena, m’amusa: elle est tellement -française!—«<i>Ma foi!... Mais cette galerie-là doit être bien longue... -et assez ennuyeuse pour les étrangers.</i>»</p> - -<p>Bien que le château fût fermé, nous ne renonçâmes pas à notre expédition -à Versailles. Là, chaque chose est intéressante, non pas seulement par -sa splendeur, mais aussi par tous les souvenirs qui font revivre à nos -yeux des scènes que l’histoire nous a rendues familières. Les horreurs -du dernier siècle comme les gloires royales du précédent sont bien -connues de tout le monde en Angleterre, et il faut qu’on nous ait -transmis de France un nombre prodigieux de récits, pour que nous soyons -au fait des événements qui se sont passés à Versailles tout aussi bien -que nous le sommes de ceux qui avaient dans le même temps Windsor pour -théâtre. Pourtant il en est ainsi...</p> - -<div class="figleft" style="width: 289px;"> -<img src="images/ill_pg_060.jpg" width="289" height="221" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>SAINT-CLOUD</p> - -<p>(Par E. Lami) (Collection J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Avant de visiter la confusion ordonnée des bosquets, des statues, des -temples et des fontaines, nous nous fîmes conduire par notre guide à -cheveux gris tout autour de chaque partie des bâtiments, tandis qu’il -nous contait une série de vieilles histoires intéressantes sur Louis -XVI, Marie-Antoinette, Monsieur et le comte d’Artois (car il semblait -avoir oublié ou ne pas savoir qu’ils avaient porté d’autres noms que -ceux qu’ils avaient dans sa jeunesse); et tous, ils occupaient la même -place dans son imagination qu’ils y tenaient quelque cinquante ans plus -tôt, quand il était aide du gardien de l’<i>orangerie</i>.</p> - -<p>Il se glorifiait d’avoir approché jadis la famille royale; il raconta -comment la reine avait donné son nom à un oranger parce qu’elle en -trouvait les fleurs plus douces que celles de tous les autres; et -comment il cueillait tous les jours pour Sa Majesté, sur un myrte aux -larges feuilles et aux fleurs doubles, un <i>bouquet</i> que l’on plaçait sur -la toilette de la Reine à deux heures. Ce vieil homme connaissait chaque -oranger, sa naissance et son histoire comme un berger connaît ses -moutons. Le doyen de la bande date du règne de François Iᵉʳ, et vraiment -il est très vert pour son âge. Un autre, surnommé <i>Louis le Grand</i>, qui -était frère jumeau, comme dit notre guide, de ce puissant monarque est -regardé comme un jeune, et l’on assure qu’il n’a pas encore atteint son -développement entier.</p> - -<p>Oh! si ces orangers pouvaient parler! S’ils pouvaient nous raconter les -scènes dont ils ont été témoins! s’ils pouvaient nous décrire les -beautés sur lesquelles ils ont égrainé leurs ardentes fleurs, tous les -héros, les hommes d’Etat, les poètes et les princes qui, dans leur -promenade, se sont arrêtés sous leur ombre, que de remarques -spirituellement méchantes, de graves conseils et de tristes réflexions -nous aurions à entendre!...<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span></p> - -<p>La vue des grandes eaux à Saint-Cloud faisait partie du programme de -notre journée; mais, pour y aller, nous fûmes obligés de monter dans un -de ces indescriptibles véhicules qui transportent la joyeuse -<i>bourgeoisie</i> de Paris de palais en palais, et de <i>guinguette</i> en -<i>guinguette</i>. Nous avions abandonné notre confortable <i>citadine</i>, -croyant n’avoir aucune difficulté à en trouver une autre. En quoi nous -fûmes désappointés, car la quantité de voyageurs excédait les véhicules -disponibles et nous nous considérâmes comme très heureux de trouver des -places dans un équipage que nous aurions bien méprisé le matin, quand -nous quittions Paris...</p> - -<p>Quelques-uns de ces singuliers véhicules étaient tirés par cinq ou six -chevaux. Ceux-là n’étaient au juste que des chariots peints de couleurs -éclatantes, suspendus sur de grossiers ressorts, avec une tente à plat -au-dessus. Dans plusieurs je comptai jusqu’à vingt personnes; mais il y -en avait quelques-uns dont une ou même deux places demeuraient vacantes, -et alors rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des efforts -que faisait le conducteur, non moins gai qu’elle, d’ailleurs, pour -obtenir des voyageurs qu’ils remplissent les sièges libres.</p> - -<p>Chaque individu croisé sur la route se voyait invité par des hurlements -à occuper les places vacantes. «Saint-Cloud, Saint-Cloud, Saint-Cloud!» -ces mots, criés par le conducteur et repris en refrain par la compagnie, -résonnaient dans les oreilles de tous les passants; et si l’on -rencontrait un paisible voyageur se rendant dans la direction opposée, -l’invitation était alors proférée avec une véhémence décuplée, et -accompagnée d’éclats de rires, auxquels, loin de s’offenser, le -promeneur répondait sur le même ton. Mais quand on rencontrait une -voiture au plein galop se rendant à Versailles, c’est alors que la joie -devenait indescriptible. «<i>Saint-Cloud! Saint-Cloud! Saint-Cloud!... -Tournez donc, messieurs, tournez à Saint-Cloud!</i>» Les cris et les -vociférations auraient suffi à effrayer tous les chevaux du monde, -excepté des chevaux français; ceux-là sont tellement habitués au -vacarme, qu’il y a peu de danger que le bruit les fasse partir. Je -croirais même qu’ils prennent leur part de la gaieté générale; car ils -secouaient leurs têtières et leurs glands, s’ébrouant et s’agitant comme -s’ils étaient ravis de la fête.</p> - -<p>Au total, nous et quelques centaines d’autres arrivâmes trop tard pour -le spectacle, l’eau ayant manqué avant que la demi-heure de -réjouissances promise fût écoulée. Les jardins, cependant, étaient -pleins, et tout le monde paraissait aussi gai et content que si le -spectacle n’avait pas manqué.</p> - -<p>Je me demande si les Français deviennent jamais vieux, c’est-à-dire, -vieux comme nous, assis au foyer, et ne rêvant pas plus de fêtes que de -jouer à colin-maillard. J’ai vu là et ailleurs des hommes et aussi des -femmes à cheveux gris, assez ridés pour être aussi graves qu’un -vénérable juge au tribunal; mais je n’en ai jamais vu qui ne semblassent -prêts à sauter, danser, valser et faire l’amour.</p> - -<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2> - -<p class="headd">GENS REMARQUABLES.—GENS DISTINGUÉS.</p> - -<p>Nous passâmes notre soirée d’hier dans la maison d’une dame qui m’avait -été présentée avec cette recommandation: «Vous rencontrerez aux réunions -de Mᵐᵉ de V... beaucoup de gens remarquables.»</p> - -<p>C’est là, il me semble, exactement le genre de recommandation qui puisse -donner le plus piquant intérêt à une nouvelle connaissance, mais surtout -à Paris, car cette attrayante capitale possède une collection de gens -remarquables plus divers par la nationalité, les classes et les -croyances qu’aucune autre.</p> - -<p>Néanmoins, il ne faut pas prendre à la lettre ce terme de «gens -remarquables» et croire qu’il désigne toujours des individus si -distingués que tout le monde ait les yeux sur eux; ce terme varie dans -sa valeur et son application, selon les sentiments, les facultés et la -situation de celui qui l’emploie.</p> - -<p>Chacun a invariablement des «gens remarquables» à vous présenter; et je -commence à savoir quel genre de «gens remarquables», je puis m’attendre -à rencontrer dans chacune des maisons qui me sont ouvertes.<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span></p> - -<p>Quand Mᵐᵉ A... me murmure à l’oreille au moment où j’entre dans son -salon: «—<i>Ah! vous voilà! c’est bon; j’aurais été bien fâchée si vous -m’aviez manqué; il y a ici, ce soir, une personne bien remarquable, -qu’il faut absolument vous présenter</i>», je suis sûre que je verrai -quelqu’un qui a été maréchal, ou duc ou général, ou savant, ou acteur, -ou artiste sous Napoléon.</p> - -<p>Mais si c’est Mᵐᵉ B... qui me dit la même chose, je suis certaine que ce -sera un respectable doctrinaire qui occupe, a occupé ou occupera une -place, et qui a fait entendre sa voix du côté triomphant.</p> - -<p>Mᵐᵉ C... au contraire, ne daignerait pas appeler «remarquable» un homme -dont les désirs et les occupations fussent aussi terre à terre. Ce ne -peut être que quelque philosophe, pâli par le travail de concilier des -paradoxes ou de découvrir quelque nouvel élément.</p> - -<p>Ma charmante, gracieuse, gentille Mᵐᵉ D... n’userait de ce terme qu’en -parlant d’un ex-chancelier, ou chambellan, ou ami, ou serviteur fidèle -de la dynastie exilée.</p> - -<p>Quant à la fatale Mᵐᵉ E... avec ses lèvres minces et son sourire -sinistre, bien qu’elle déclare tenir un <i>salon</i> où tout talent, quelle -que soit sa nuance, est le bienvenu, je suis bien sûre qu’elle n’a de -considération que pour ceux qui ont eu part aux grandes et immortelles -iniquités d’une révolution quelconque. Elle n’est pas assez vieille pour -avoir eu rien de commun avec la première, mais je ne doute pas qu’elle -n’ait été fort occupée pendant la dernière et je suis sûre qu’elle ne -sera tranquille ni jour ni nuit avant d’en avoir vu une autre. Si ses -espoirs sont trompés sur ce point, elle mourra d’atrophie; car elle ne -se nourrit que de l’espoir d’une rébellion contre toute autorité -constituée.</p> - -<p>Je crois qu’elle ne m’aime pas; et si je suis admise à l’honneur de -paraître chez elle, c’est uniquement parce qu’elle pense que j’y -entendrai des choses qui me seront désagréables. Elle s’imagine que je -déteste de rencontrer des Américains, en quoi elle se trompe comme en -beaucoup d’autres choses...</p> - -<p>Les «remarquables» de Mᵐᵉ F... sont presque tous des étrangers du genre -philosophico-révolutionnaire; des gens, qui ne sont pas particulièrement -bien vus chez eux, et qui préfèrent être remarquables et remarqués à -quelques centaines de lieues de leur pays.</p> - -<p>Ceux de Mᵐᵉ G... sont principalement des musiciens. «—<i>Croyez-moi, -madame, dit-elle, il n’y a que lui pour toucher le piano... Vous n’avez -pas encore entendu Mˡˡᵉ Z..., quelle voix superbe!... Elle fera, j’en -suis sûre, une fortune immense à Londres.</i>»</p> - -<p>Les connaissances de Mᵐᵉ H... ne sont pas «remarquables» pour une chose -spéciale à chacune d’elles, mais pour être en toutes choses exactement -opposées les unes aux autres. Elle aime entendre dire: <i>Les soirées -antithestique<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a> de Mᵐᵉ H</i>.., et elle éprouve un plaisir particulier à -voir assis côte à côte sous le manteau de sa cheminée, des gens qui se -tireraient peut-être des coups de pistolet s’ils se rencontraient autre -part. C’est là une manière bizarre d’arranger une réunion sociable; mais -ses <i>soirées</i> sont de très amusantes <i>soirées</i> à cause de cela.</p> - -<p>Les amis de Mᵐᵉ J... sont «distingués» et non pas «remarquables». J’ai -rencontré dans sa maison un nombre extraordinaire de gens distingués.</p> - -<p>Mais je ne vous fatiguerai pas en allant jusqu’à la fin de l’alphabet...</p> - -<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2> - -<p class="headd">EXCURSION AU LUXEMBOURG.—LES FEMMES N’ENTRENT PAS AU PROCÈS -MONSTRE.—GEORGE SAND EN HOMME.—COSTUME RÉPUBLICAIN.—LE QUAI -VOLTAIRE.—INSCRIPTIONS MURALES.—COMMENT LE MARÉCHAL LOBAU DISPERSE LES -ÉMEUTES.—UNE MANIFESTATION.</p> - -<p>Depuis que le Procès a commencé au Luxembourg, nous avons l’intention -d’aller jeter un coup d’œil sur le campement établi dans le jardin, sur -l’appareil militaire déployé autour du palais, et, en un mot, sur tout -ce qu’il peut être permis à des yeux féminins de voir d’un lieu si -intéressant en ce moment par les affaires importantes qui s’y traitent.</p> - -<p>J’ai donc fait tout ce que j’ai pu pour<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 365px;"> -<img src="images/ill_pg_063.jpg" width="365" height="523" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>UNE FEMME EN COSTUME MASCULIN «PASSONS VITE!»</p> - -<p>(Par Gavarni) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> </p> - -<p class="nind">obtenir l’autorisation d’entrer à la Chambre pendant qu’elle siège, et -de très aimables amis m’ont aidée; mais en vain: on n’admet aucune dame. -Si les regrets féminins ont été augmentés ou diminués par les récits -quotidiens qui sont publiés sur la conduite abominable des prisonniers, -je ne m’aventurerai pas à vous le dire. <i>C’est égal</i>, nous ne pouvons -entrer, que nous le désirions ou non. On dit que, dans une des tribunes -réservées au public, on a vu un jeune garçon rajuster ses boucles avec -une petite main blanche; et on dit, aussi, que ce garçon s’appelait -George S..d; mais j’ai entendu déclarer partout que seuls pénétraient -dans les limites proscrites ceux qui jouissaient de la prérogative -d’<i>une barbe au menton</i>.</p> - -<div class="figright" style="width: 296px;"> -<img src="images/ill_pg_065.jpg" width="296" height="373" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>GEORGE SAND EN HOMME</p> - -<p>(Par Calamatta) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p>Notre modeste projet de regarder les murs qui contiennent les rebelles -tapageurs et leurs juges patients s’accomplit facilement, non sans nous -procurer beaucoup d’amusement.</p> - -<p>Deux aimables Français nous accompagnaient, qui avaient promis de nous -expliquer les signes et les symboles qui pourraient tomber sous nos yeux -sans que nous les comprissions. La matinée étant délicieuse, nous nous -rendîmes à pied à l’endroit de notre destination et nous nous promîmes -de nous reposer au retour en nous faisant cahoter dans un <i>fiacre</i>.</p> - -<p>Notre route traversait le jardin des Tuileries, cette raison acheva de -nous décider, et, comme d’habitude, nous nous accordâmes de passer une -délicieuse demi-heure assises sous les arbres...</p> - -<p>Trois jeunes gens suivaient l’allée où nous nous installâmes, absorbés -en apparence par quelque affaire de terrible importance. En vérité, ils -avaient l’air de caricatures animées et n’étaient rien d’autre.</p> - -<p>C’étaient des républicains. On voit constamment de semblables -personnages se pavaner sur les boulevards, ou flâner, comme ceux que -nous voyions, dans les Tuileries, ou rôder en groupes sinistres<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> dans le -bois de Boulogne, chacun se croyant le front d’un Brutus et le cœur d’un -Caton. Où et à quelque heure que vous les voyiez, leur aspect ne trompe -jamais; il n’est pas à Paris un enfant de dix ans qui ne puisse dire en -les apercevant: Ce sont des républicains. J’ai vu dans plusieurs -magasins d’estampes, une explication des symboles de leur toilette qui -permettrait au plus ignorant de les reconnaître. Le plus important est -le chapeau, qui formerait un cône parfait si le fond en était seulement -plus élevé de quelques pouces; l’ombre de Cromwell peut se glorifier en -voyant combien de mauvaises têtes imitent encore sa coiffure. Ensuite -viennent les longs cheveux emmêlés, qui pendent salement sous le -chapeau. Le cou est nu, au moins de linge; mais une profusion de cheveux -remplace celui-ci. Le gilet, comme le chapeau, porte un nom immortel: -«<i>gilet à la Robespierre</i>,» telle est sa terrible appellation; et la -dimension de ses revers augmente ou diminue selon la grandeur des -principes de celui qui les porte. <i>Au reste</i>, un air farouche et sauvage -est tout à fait nécessaire pour achever l’extérieur d’un républicain à -Paris en 1835.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 408px;"> -<img src="images/ill_pg_066.jpg" width="408" height="287" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LE JARDIN DU LUXEMBOURG</p> - -<p>(Collection J. B.)</p> -</div> -</div> - -<p>Quelles grimaces j’ai vu défigurer le visage de ceux qui portent ce -déguisement! Les uns roulent des yeux et froncent les sourcils comme -s’ils voulaient intimider l’univers entier; d’autres fixent leurs -sombres regards vers la terre, absorbés dans une effrayante méditation; -pendant que d’autres, tristement appuyés à une statue ou un arbre, -jettent des regards terribles, qui pourraient être interprétés dans le -langage des sorcières de Macbeth.</p> - -<div class="blockquot"><p>«Nous devons, nous voulons—nous devons, nous voulons avoir du sang -davantage encore—et devenir pires, et devenir pires.»</p></div> - -<p>Les trois jeunes hommes qui passaient près de nous étaient ainsi -faits...<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span></p> - -<p>Nous poursuivîmes notre promenade, et, ayant traversé le Pont Royal, -nous longeâmes le quai Voltaire, pour éviter la rue du Bac; nous étions -tous d’avis que cette rue, dont Mᵐᵉ de Staël parle si tendrement à -distance, est loin d’être agréable de près.</p> - -<p>Si ce n’était l’antipathie naturelle des Anglais pour la flânerie devant -les vitrines, la promenade le long du quai Voltaire pourrait occuper une -matinée entière. Depuis le premier étalage de «gens remarquables» à cinq -sous pièce—et il y a des têtes parmi eux qui vaudraient d’être -étudiées,—depuis cette galerie de gloires à cinq sous jusqu’à l’entrée -de la rue de Seine, c’est une suite ininterrompue de boutiques: livres -vieux et neufs, riches, rares ou sans valeur; gravures pouvant être -classées de même; <i>articles d’occasion</i> de toutes sortes; et, par-dessus -tout, de véritables musées de sculptures et de dorures, de chaises -extraordinaires, de chandeliers effrayants, de pendules grotesques, et -de tous les ornements sans nom que l’on ait pu trouver. C’est ici que -l’opulent amateur du style massif de Louis XV entre avec une lourde -bourse, de là qu’il repart avec une bourse légère. L’actuelle famille -royale de France aime, dit-on, ce style princier mais lourd; et l’on -voit souvent les voitures royales s’arrêter à la porte de ces magasins, -si hétérogènes par leur contenu qu’on pourrait leur donner toute sorte -de noms, sauf celui de <i>magasins de nouveautés</i>, et qui, au premier coup -d’œil, ont vraiment l’air de boutiques de prêteurs sur gages...</p> - -<p>En arrivant dans le <i>quartier Latin</i>, nous nous amusâmes à raisonner sur -cette inclination des très jeunes hommes, qui sont encore soumis à la -contrainte de leurs parents ou de leurs maîtres, à ruiner et détruire -tout ce qui affirme l’autorité ou la discipline. Les murs abondent en -inscriptions de ce genre: «<i>A bas Philippe!</i>» «<i>Les Pairs sont des -assassins!</i>» «<i>Vive la République!</i>» et ainsi de suite. Les poires de -toutes dimensions et de toutes formes, avec des traits pour le nez, les -yeux et la bouche, sont nombreuses, et tout cela dénote le mépris de la -jeunesse étudiante pour le monarque régnant. Un signe évident de cette -haine de l’autorité, ce fut, il y a quelques jours, la manifestation de -quatre ou cinq cents de ces jeunes hommes déréglés qui escortèrent avec -des cris et des huées M. Royer-Collard, professeur nouvellement nommé -par le gouvernement à la Faculté de médecine, depuis l’Ecole jusque chez -lui, rue de Provence.</p> - -<p>En pareil cas, ce gouvernement ou un autre devrait suivre l’exemple -donné par le général Lobau. L’anecdote est généralement connue; -peut-être, l’avez-vous déjà entendue? Mais je préfère que vous -l’écoutiez une seconde fois, plutôt que de risquer que vous ne -l’entendiez pas.</p> - -<p>Une partie des <i>jeunes gens de Paris</i>, qui s’exercent à faire de petites -émeutes républicaines, s’était assemblée en nombre considérable sur la -place Vendôme. Les tambours battirent, le commandant fut prévenu et -arriva. Les jeunes mécontents serrèrent leurs rangs, prirent en main -leurs couteaux de poche et leurs cannes, et s’apprêtèrent à résister. On -vit le général dépêcher un aide de camp, et quelques moments anxieux -passèrent; enfin quelque chose qui semblait effrayant comme un engin -militaire parut, s’avançant par la rue de la Paix. Etait-ce un canon?... -Une foule de soldats en casques entouraient ce terrible objet, le firent -tourner avec une précision militaire et l’approchèrent de l’endroit où -les séditieux formaient leur phalange la plus épaisse. Un commandement -fut donné, et en un instant la foule entière se vit inondée d’eau.</p> - -<p>Beaucoup, parmi ceux qui virent la déroute et la fuite précipitée des -héros que poursuivaient avec leurs tuyaux les <i>pompiers</i> amusés, -déclarent que jamais aucune manœuvre militaire n’avait encore produit -une retraite aussi rapide. Je découvre dans ce procédé de la garde -nationale un indice frappant du mépris tranquille que sentent ces -puissants gardiens du pouvoir présent pour leurs ennemis républicains.</p> - -<p>Ayant atteint le Luxembourg et obtenu de pénétrer dans les jardins, nous -nous arrêtâmes encore pour contempler une scène, non seulement tout à -fait nouvelle, mais aussi très singulière pour ceux qui étaient -accoutumés à l’aspect ordinaire du lieu.</p> - -<p>Au milieu des lilas et des roses un campement de petites tentes blanches -offrait<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> son air martial. Des armes, des tambours, et toutes sortes -d’objets militaires apparaissaient çà et là; tandis que des troupiers -flânant, fumant, lisant, achevaient de donner à la scène une apparence -inaccoutumée...</p> - -<div class="figleft"> -<img src="images/ill_pg_068.jpg" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>«CE SOIR A LA PORTE SAINT-MARTIN!—J’Y SERAI!»</p> - -<p>(Grav. de A. Hervieu) (Extr. de <i>Paris and the Parisians</i>, by Mrs. -Trollope)</p></div> -</div> - -<p>Il semble que, depuis le commencement des jugements, le principal devoir -des gendarmes—(je vous demande pardon, je voulais dire: de la garde de -Paris)—soit d’empêcher tout rassemblement de gens conversant et -bavardant dans les cours et les jardins du Luxembourg. Aussitôt qu’on -voit deux ou trois personnes stationnant ensemble un sergent de ville -s’approche et prononce sur un ton de commandement: «—<i>Circulez -messieurs! Circulez, s’il vous plaît!</i>» La raison de cette précaution -est que, tous les soirs, à la porte Saint-Martin, des <i>jeunes gens</i> se -rassemblent pour faire un vain tapage sans aucune signification, mais -dont l’écho, répercuté de rue en rue, arrive à prendre l’importance -d’une <i>émeute</i>. Nous sommes présentement tellement habitués à ces -insignifiantes émeutes, que nous n’y attachons pas plus d’importance que -le général Lobau lui-même; néanmoins, on juge convenable de prévenir -tout rassemblement à proximité du Luxembourg, de peur que la dame aux -cent voix qui grossit les huées de quelques ouvriers paresseux jusqu’à -en faire une émeute, ne propage à travers la France la nouvelle que le -Luxembourg est assiégé par le peuple. Le tapage que nous entendîmes -était occasionné par le rassemblement d’une douzaine de personnes; un -agent était au milieu du groupe et nous entendîmes<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span> parler -d’<i>arrestation</i>. En moins de cinq minutes, cependant, tout était calme; -mais nous remarquâmes des figures si pittoresques dans leur -républicanisme, que nous reprîmes nos sièges pour en faire un croquis, -tout en nous amusant à imaginer quelles pouvaient être les sinistres -paroles qu’ils échangeaient entre eux avec tant de circonspection. M. de -L. nous assura que, sans aucun doute, ils se disaient:</p> - -<p>«<i>Ce soir, à la porte Saint-Martin!</i>» Réponse: «<i>J’y serai...</i>»</p> - -<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2> - -<p class="headd">LIBERTÉ FRANÇAISE DE PROPOS.—«L’ODEUR DU CONTINENT.»—MALPROPRETÉ ET -LUXE.—L’EAU NON INSTALLÉE DANS LES MAISONS.—DÉLICATESSE ANGLAISE.—SES -CAUSES.</p> - -<p>Parmi les usages français qui nous frappent par leur contraste avec les -nôtres, je note d’abord la liberté stupéfiante avec laquelle, ici, et -même dans la bonne société, on parle d’une foule de choses auxquelles on -n’oserait faire la plus légère allusion chez nous, fût-ce dans les plus -modestes classes. Il semble que l’opinion de Martine ne lui soit point -du tout particulière, et que les Français pensent généralement avec elle -que:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Quand on se fait entendre, on parle toujours bien.</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Il est impossible de ne pas admettre que la France manque de raffinement -à ce point de vue, si on la compare à l’Angleterre. Aucun Anglais, je -crois, n’est jamais revenu de Paris sans l’affirmer; et malgré la -gallomanie qui règne chez nous, tout le monde reconnaît que, pour -saisissantes que soient l’élégance et la grâce des plus hautes classes -françaises, il leur manque encore cette délicatesse raffinée, si -hautement estimée à tous les rangs de notre société, même les plus -vulgaires. Les Français voient des choses et supportent des -désagréments, qui nous feraient perdre l’esprit en juillet et nous -pendre en novembre...</p> - -<p>Il fut certainement un temps où l’usage voulut en Angleterre comme il le -veut aujourd’hui en France, que l’on nommât les choses, pour grossières -qu’elles fussent, «par leur véritable nom»; on en peut trouver la preuve -jusque dans les sermons et à plus forte raison dans les traités, les -essais, les poèmes, les romans et le théâtre.</p> - -<p>Si nous voulions nous former une opinion sur le ton de la conversation -en Angleterre, il y a un siècle, d’après le langage des comédies écrites -et jouées à cette époque, nous constaterions que notre pays était alors -plus éloigné encore du raffinement dont nous nous glorifions -aujourd’hui, que nos voisins français ne le sont présentement.</p> - -<p>Je ne fais pas allusion ici à l’immoralité, ou à un cynique aveu de -l’immoralité; mais à une sorte de grossièreté qui peut être compatible -avec la vertu, comme son absence n’est malheureusement pas une garantie -contre le vice.</p> - -<p>Si nous nous sommes corrigés de cela, sauf erreur, c’est bien plutôt -grâce à l’opulence de l’Angleterre qu’à la sévérité de sa vertu. Vous -direz, peut-être, que je m’éloigne à une immense distance de mon point -de départ; mais je ne le crois pas: en France comme en Angleterre, je -trouve des raisons nombreuses pour penser que je suis dans le vrai en -attribuant moins cette différence à la disposition naturelle et au -caractère propre des deux nations, qu’aux facilités accidentelles de -progrès rencontrées par l’une et non par l’autre.</p> - -<p>Il serait facile d’établir, à l’aide des divers ouvrages littéraires -dont je viens de parler, que la délicatesse du goût en Angleterre s’est -développée graduellement, en proportion de l’accroissement de la -richesse et du soin que l’on y a pris d’éloigner de la vue tout ce qui -peut choquer les sens.</p> - -<p>Quand nous cessons d’entendre, de voir et de sentir les choses qui sont -désagréables, il est naturel que nous cessions d’en parler; et il est, -je crois, certain que l’Anglais prend plus de peine que tout autre -peuple au monde pour que les sens—qui conduisent les impressions du -corps à l’âme—apportent à l’esprit le moins de connaissance possible -des choses désagréables. Tout le continent d’Europe (excepté une partie -de la Hollande, qui montre à beaucoup de points de vue une ressemblance -fraternelle avec nous) peut être<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> cité comme inférieur à l’Angleterre -sous ce rapport. Je me souviens de m’être beaucoup amusée l’an dernier, -en débarquant à Calais, de la réponse faite par un vieux voyageur à un -novice qui faisait son premier voyage.</p> - -<p>«Quelle affreuse odeur! dit l’étranger non initié, cachant son nez dans -son mouchoir.</p> - -<p>—C’est l’odeur du continent, monsieur, répondit l’homme expérimenté.» -Et c’était vrai.</p> - -<p>Il y a des détails à ce sujet sur lesquels il est impossible de -s’appesantir et qui malheureusement n’exigent pas de plume pour attirer -l’attention. Ceux-là, s’il était possible, je les noierais volontiers -plus encore dans l’ombre qu’ils n’y sont. Mais il est des faits, -provenant de la pauvreté comparative du peuple, qui tendent à prouver -par suite de l’enchaînement nécessaire des choses, ce manque de -raffinement dont je parle.</p> - -<div class="figleft" style="width: 91px;"> -<img src="images/ill_pg_070.jpg" width="91" height="132" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<p>Examinez la disposition intérieure d’une maison de Paris habitée par des -gens de la classe moyenne, et comparez-la avec celle d’une maison de -Londres aménagée pour des habitants du même rang. On trouvera à -profusion dans un appartement parisien tous les articles d’ornementation -et de décoration que l’on peut acquérir <i>à bon marché</i>. Miroirs, -tentures de soie, moulures d’or sous toutes les formes, vases de Chine, -lampes d’albâtre, et pendules—sur lesquelles le temps qui passe est -marqué avec tant de grâce qu’on oublie qu’il ne reviendra pas,—tout -cela se voit en abondance, et la dixième partie de ce que l’on considère -comme nécessaire à Paris pour meubler un appartement ordinaire, -suffirait à une jolie dame de Londres pour être enviée par ses voisines.</p> - -<p>Mais après avoir admiré toutes ces élégances et leur joli arrangement, -passons et entrons dans les chambres à coucher—non, entrons dans la -cuisine, ou bien vous jugeriez mal la véritable différence des deux -habitations.</p> - -<p>A Londres, l’eau monte jusqu’au second étage, et souvent jusqu’au -troisième, et on la trouve en abondance, sans que les domestiques aient -plus de peine pour se la procurer que s’ils la tiraient d’une fontaine à -thé. Dans une des cuisines de chaque maison, généralement dans deux, -souvent dans trois, on trouve la même disposition. Au contraire, si l’on -songe qu’à Paris chaque famille reçoit ce précieux don de la nature par -deux seaux à la fois, que monte péniblement un porteur en <i>sabots</i>, en -passant souvent par le même escalier qui conduit au salon, il est -difficile de supposer qu’on y dépense aussi facilement et aussi -libéralement cette eau que chez nous.</p> - -<p>On peut opposer à cette remarque, il est vrai, avec assez de raison, le -bas prix et la facilité d’accès des bains publics. Mais, en admettant -que les ablutions personnelles, faites de la sorte, puissent suffire aux -personnes qui ne regardent pas comme indispensable de trouver toutes -leurs aises à leur domicile, encore ce manque d’eau est-il un obstacle à -cette absolue propreté dans toutes les parties des maisons que nous -considérons comme nécessaire à notre confort.</p> - -<p>J’admire beaucoup l’église de la Madeleine, mais je trouve que la ville -de Paris aurait eu infiniment plus de profit à employer les sommes qu’a -coûtées cet imposant monument à construire des conduits destinés à -alimenter d’eau les habitations privées.</p> - -<p>D’ailleurs, si grands que soient les inconvénients résultant de la -rareté d’eau dans les chambres et les cuisines, il est une autre -imperfection bien plus grande et plus grave par ses conséquences. -L’absence de puisards et d’égouts est le vice de toutes les villes de -France; et c’est là un terrible défaut. Ce peuple qui, dès l’enfance, se -voit obligé d’accoutumer ses<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> sens et de les soumettre aux incommodités -provenant de cela, ce peuple-là aurait-il moins de raffinement que nous -dans ses pensées et dans ses paroles, ce ne serait que naturel et -inévitable. Ainsi, comme vous voyez, je reviens à mon texte tel un -prédicateur; et j’ai expliqué, je crois, suffisamment, comment j’avais -raison de prétendre tout à l’heure que les indélicatesses qui si souvent -nous offensent en France ne viennent pas d’une grossièreté d’esprit -naturelle, mais sont le résultat inévitable de circonstances qui -changeront sans aucun doute à mesure que s’accroîtra la prospérité du -pays et que son peuple se familiarisera davantage avec les mœurs de -l’Angleterre.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 407px;"> -<img src="images/ill_pg_071.jpg" width="407" height="330" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>«CAUSERIE»</p> - -<p>(Par Gavarni) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p>Cet éloignement de toutes les choses qui peuvent choquer les sens, cette -élévation que procure à l’intelligence l’absence de tout ce qui pourrait -évoquer une sensation pénible, est probablement le dernier point auquel -parviendront jamais les efforts que fait l’homme pour embellir son -existence.</p> - -<p>Le plaisir et l’amusement nous ont demandé moins de travail assidu que -ce soin scrupuleux d’éviter tout ce qui est importun; et il se pourrait -que, de même que nous avons dépassé toutes les nations modernes dans ce -tendre soin de nous-mêmes, nous soyons aussi les premiers à tomber du -haut de notre délicatesse dans ce gouffre de scrupules qui a englouti la -vieille Grèce et Rome. Est-ce ainsi qu’il faut interpréter le bill de la -Réforme et les autres horribles lois de ce genre?<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span></p> - -<p>Quant à cette autre espèce de raffinement qui, celle-là, regarde -l’intelligence et qui, si elle ne saute pas aux yeux tout d’abord, est -plus importante dans ses effets que celle qui a seulement rapport aux -usages, il est moins aisé d’en parler avec assurance. La France et -l’Angleterre ont l’une et l’autre une si longue liste de noms éminents à -citer pour prouver que chacune d’elles a contribué plus que l’autre au -progrès littéraire, que la seule façon de résoudre la question de savoir -laquelle occupe le plus haut rang, c’est de reconnaître que chaque pays -a raison de préférer ce qu’il a produit. Malheureusement, en ce moment, -ni l’un ni l’autre ne peut avoir grande raison de se glorifier. Ce qui -est bien est accablé et étouffé par ce qui est mal. Grâce à la liberté -de la presse, il a paru depuis quelques années tant d’immondices, que je -ne sais si la lecture de ce qui se publie est en général plus dangereuse -pour la jeunesse en Angleterre ou en France.</p> - -<p>Il est certain, je crois, que l’école de Hugo a mêlé du ridicule au mal, -et il n’est pas impossible que cela agisse comme un antidote au poison. -C’est une forme de mystification qui passera de mode aussi vite que les -pilules de Morrison. Nous n’avons rien dans notre littérature d’aussi -faible que cela; mais je crains bien, au point de vue du bonheur de -notre pays, que nous ayons quelque chose de plus profondément dangereux.</p> - -<p>Quant à déterminer ce qui est moral et ce qui ne l’est pas, cela semble -simple à première vue, et au fond c’est très embarrassant. En ouvrant un -volume de <i>Adèle et Théodore</i>, l’autre jour,—ouvrage écrit spécialement -<i>sur l’éducation</i>, et par un auteur que nous devons croire animé -d’intentions honnêtes et parlant avec sincérité,—je tombai sur ce -passage:</p> - -<p><i>Je ne connais que trois romans véritablement moraux: Clarisse, le plus -beau de tous; Grandison, et Paméla. Ma fille les lira en anglais -lorsqu’elle aura dix-huit ans.</i></p> - -<p>Je passerais encore sur le vénérable Grandison, bien qu’il ne soit -nullement <i>sans tache</i>; mais qu’une mère parle de laisser sa fille de -<i>dix-huit ans</i>, lire les autres, c’est pour moi un mystère difficile à -comprendre, surtout dans un pays où les jeunes filles sont protégées et -préservées de toute espèce de mal avec la plus incessante et la plus -scrupuleuse vigilance. Je pense que Mᵐᵉ de Genlis aura seulement -considéré l’objet et le but moral de ces ouvrages, qui sont bons, sans -remarquer combien peut être mauvaise la grossièreté révoltante avec -laquelle sont écrits quelques-uns de leurs plus puissants passages. Mais -c’est un jugement osé et dangereux que celui-là quand il s’agit des -études d’une jeune personne.</p> - -<p>Je pense que nous pouvons trouver les symptômes du sentiment qui dicte -un tel jugement, dans le ton de satire mordante avec lequel Molière -attaque ceux qui prétendent bannir ce qui peut <i>faire insulte à la -pudeur des femmes</i>.</p> - -<p>Prêter à Philaminte les propos qu’il lui prête, fait rire quoi qu’on en -ait; mais, chez nous, Sheridan lui-même n’aurait pas osé plaisanter sur -ce sujet.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Mais le plus beau projet de notre Académie,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Une entreprise noble et dont je suis ravie,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Un dessein plein de gloire et qui sera vanté,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Chez tous les beaux esprits de la postérité,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>C’est le retranchement de ces syllabes sales</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ces jouets éternels des sots de tous les temps,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ces sources d’un amas d’équivoques infâmes</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Une telle académie pourrait être, certainement, une institution très -comique; mais les devoirs qu’elle aurait à accomplir, ne rendraient pas -les fauteuils de ses membres <i>des sinécures en France</i>.</p> - -<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2> - -<p class="headd">LE DIMANCHE A PARIS.—LE PLAISIR EN FAMILLE.—GAIETÉ NATURELLE.—LES -POLYTECHNICIENS S’APPLIQUENT A RESSEMBLER A NAPOLÉON.—UN DIMANCHE AUX -TUILERIES.</p> - -<p>A Paris, le dimanche est un jour délicieux, plus que dans tous les -autres pays que j’ai visités, à part Francfort. La joie est universelle -et néanmoins très familiale, et, si je formais mon idée sur le caractère -français d’après les scènes que j’ai vues le dimanche et non d’après les -livres et les journaux, je dirais que le trait le plus mar<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span>quant en est -l’affection conjugale et paternelle.</p> - -<p>Il est rare de voir un homme ou une femme en âge d’être mariés et -d’avoir des enfants, sans que l’un ou l’autre soit accompagné de son -époux et de sa petite famille.</p> - -<p>C’est en famille qu’ils boivent une bouteille de vin léger; ce qui fait -le plaisir de l’un le fait aussi de l’autre; et que l’on ait ce jour-là -peu ou beaucoup à dépenser pour s’amuser, l’homme et la femme en -profiteront également.</p> - -<p>J’ai visité beaucoup d’églises pendant les messes du matin, dans -différents quartiers de la ville, et je les ai trouvées toutes remplies -de monde; et bien que je n’aie jamais remarqué aucun exemple de cette -dévotion si fréquente dans les églises de Belgique où les bras -douloureusement étendus font songer aux solennités hindoues, j’ai vu -partout l’apparence de l’attention la plus pieuse et la plus sincère.</p> - -<p>Une fois la grand’messe dite, le peuple se répand dans toutes les -parties de la ville, non point tant pour chercher des distractions que -pour en rencontrer. Et l’on est assuré d’en trouver; car on ne saurait -faire dix pas dans aucune direction sans rencontrer un divertissement -quelconque.</p> - -<div class="figright" style="width: 302px;"> -<img src="images/ill_pg_073.jpg" width="302" height="438" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LE DIMANCHE AUX TUILERIES</p> - -<p>(Par A. Hervieu) (Extr. de <i>Paris and the Parisians</i>, by Mrs. Trollope)</p></div> -</div> - -<p>Rien ne me plaît autant que la vue d’un peuple nombreux dans ses -réjouissances. Quand il s’assemble pour faire de la politique, je -confesse que je n’ai pas grand amour ni admiration pour lui; mais quand -il est joyeux, surtout quand les femmes et les enfants participent à la -joie générale, le spectacle me paraît délicieux; et où pourrait-il -l’être plus qu’à Paris? La nature<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span> des habitants, le climat, la forme et -la disposition de la ville, tout favorise les plaisirs. C’est en plein -air, sous la voûte du ciel bleu, devant des milliers d’yeux que les -Parisiens aiment à s’amuser et à se chauffer au soleil. L’atmosphère -claire et brillante de leur ville semble faite exprès pour cela; et -quiconque traverse les boulevards, les quais, les jardins de Paris -s’apercevra certainement combien leurs espaces étaient nécessaires aux -citoyens pour s’assembler à leur aise.</p> - -<p>Les jeunes hommes de l’Ecole Polytechnique font sensation le dimanche à -Paris; ils n’ont la liberté de sortir dans la ville que les <i>jours de -fête</i>; mais ces jours-là, dans les rues et dans les promenades -publiques, on peut croiser à chaque pas de jeunes Napoléons.</p> - -<div class="figleft" style="width: 201px;"> -<img src="images/ill_pg_074.jpg" width="201" height="137" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>(E. Lami del.) (Collection J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Il est très étonnant de constater qu’un principe ou un sentiment -puissant, commun à un corps nombreux, peut avoir pour résultat de rendre -extérieurement semblables les membres de ce corps, que la nature avait -faits pourtant aussi dissemblables que possible. Bien que le plus âgé de -ces jeunes Polytechniciens ne puisse guère être né avant les jours où -Napoléon quitta la France pour toujours, il n’y a pas un seul d’entre -eux qui ne rappelle plus ou moins l’aspect et la figure bien connus de -l’Empereur. Qu’ils soient petits, qu’ils soient grands, qu’ils soient -gras, qu’ils soient maigres, c’est tout de même. Pour avoir étudié -évidemment leur modèle adoré sur les peintures, les gravures, les -marbres, les bronzes et les vases de Chine, ils ont tous quelque chose -qui approche de son regard et de son aspect, lesquels ne ressemblaient -en rien à ceux du commun des Français, avant que le tyran le plus -populaire qu’on ait jamais vu les eût rendus aussi familiers à tous les -yeux que le soleil lui-même.</p> - -<p>Il est certain que l’art du tailleur contribue beaucoup à donner une -similitude extérieure à deux personnes; mais il ne peut donner toute -cette ressemblance d’un élève de Polytechnique avec l’homme -extraordinaire dont le nom, si longtemps après son exil et sa mort, est -encore certainement celui que l’on prononce avec le plus d’émotion en -France. La période qui s’est écoulée depuis sa chute a été importante et -pleine d’événements importants pour l’humanité; pourtant sa mémoire est -aussi vivante parmi eux que si c’était hier qu’il fût rentré dans les -Tuileries, triomphant, après une de ses cent victoires...</p> - -<p>Vous devez être lasse de m’entendre parler du jardin des Tuileries; mais -je ne puis en sortir, surtout quand je décris le dimanche à Paris, car -c’est là que se donnent rendez-vous les plus jolis groupes: on peut y -lire l’histoire du jour entier. Aussitôt que les portes sont ouvertes, -on voit des hommes et des femmes, en déshabille plus convenable -qu’élégant, les traverser en tous sens pour gagner la sortie donnant sur -le quai et de là <i>les Bains Vigier</i>. Ensuite arrivent les habitués -d’après déjeuner; et ceux-là sont ravissants. D’élégantes jeunes mères -en demi-toilettes accompagnent leurs <i>bonnes</i> et les gentilles créatures -confiées à ces dernières, et elles regardent pendant une heure les -gambades que la présence de la <i>chère maman</i> rend sept fois plus gaies -que de coutume.</p> - -<p>J’ai observé cela plusieurs fois avec beaucoup d’intérêt: souvent la -jeune mère essaie de lire, mais elle n’y réussit pas plus de trois -quarts de minute de suite; alors elle renonce, et, mettant le livre sur -ses genoux, elle répond complaisamment à toutes les questions enfantines -qui lui sont posées, tout en contemplant, avec une expression souriante -d’heureuse maternité, chaque mouvement et chaque grimace de la charmante -miniature où elle se revoit elle-même, et peut-être quelqu’un de plus -cher encore.<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span></p> - -<p>De dix heures à une heure, les jardins fourmillent d’enfants et de -bonnes; et qu’ils sont jolis et amusants, avec leurs robes toutes de -fantaisie et leurs volontés de bébés! Arrive l’heure du dîner: les -nourrices et les enfants s’en vont; et s’il était possible que pendant -une heure un jardin de Paris restât vide, ce serait durant celle-là.</p> - -<p>Le décor change par l’arrivée des plus beaux chapeaux, roses, blancs, -verts, bleus. Les plumes flottent et les fleurs aux couleurs fraîches -s’étalent. De joyeux vivants débouchent des rues de Castiglione et de -Rivoli; des voitures déposent à tout instant leurs joyeuses charges dans -les jardins. Deux, trois rangées de chaises sont occupées peu à peu sur -le bord de chaque promenade, tandis que l’espace libre du milieu est -plein d’une masse mouvante de flâneurs heureux.</p> - -<p>La scène dure jusqu’à cinq heures; la foule élégante se retire alors, et -une autre, peut-être moins gracieuse, mais plus animée, la remplace. Les -bonnets succèdent aux chapeaux; et des rires ininterrompus, éclatants de -jeunesse et de gaieté, remplacent les murmures galants, les silencieux -sourires, et toutes ces façons qu’ont les personnes bien élevées -d’échanger leurs pensées en troublant aussi peu que possible l’air qui -les entoure.</p> - -<p>De ce moment jusqu’à la nuit, la foule va augmentant sans cesse; et qui -ne saurait que chaque théâtre, chaque guinguette, chaque boulevard, -chaque café dans Paris est à cette heure plein à suffoquer, serait tenté -de croire que la population entière se réunit sous les fenêtres du roi.</p> - -<p>Pour la bonne société, le dimanche soir à Paris est exactement semblable -à tous les autres jours. Il y a le même nombre de <i>soirées</i>, sans plus, -le même nombre de dîners; on joue aux cartes, on danse, on fait de la -musique, on va à l’Opéra, ni plus ni moins qu’en semaine; pourtant les -autres théâtres sont laissés aux <i>endimanchés</i>.</p> - -<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2> - -<p class="headd">Mᵐᵉ RÉCAMIER.—SES MATINÉES.—PORTRAIT DE CORINNE, PAR GÉRARD.—PORTRAIT -EN MINIATURE DE Mᵐᵉ DE STAËL.—M. DE CHATEAUBRIAND.—LES ÉTRANGERS -PEUVENT-ILS COMPRENDRE TOUTES LES FINESSES DE LA LANGUE -FRANÇAISE?—NÉCESSITÉ DE PARLER FRANÇAIS.</p> - -<p>Parmi toutes les dames dont j’ai fait la connaissance à Paris, celle qui -me paraît le type le plus parfait de la Française élégante est Mᵐᵉ -Récamier,—cette même Mᵐᵉ Récamier que (je ne dirai pas combien il y a -d’années) je me souviens d’avoir vue faire dans Londres l’admiration de -tous. Chose surprenante! elle la fait encore. La première fois que je la -vis, c’était en public; elle m’avait été désignée comme la plus jolie -femme d’Europe; mais à présent que j’ai le plaisir de la connaître, je -comprends, beaucoup mieux que vous ne le pouvez faire, vous qui ne la -connaissez que par la réputation de sa beauté, pourquoi et comment des -agréments, généralement si passagers, se trouvent chez elle si durables. -Elle est véritablement le modèle de toutes les grâces. Tant par sa -personne que par ses façons, ses mouvements, sa manière de s’habiller, -sa voix, son langage, elle semble absolument parfaite; et je ne pense -pas qu’il serait possible d’imaginer une meilleure manière d’achever -l’éducation d’une jeune fille sous le rapport de la grâce, que de lui -donner la possibilité d’étudier chaque geste de Mᵐᵉ Récamier.</p> - -<p>Elle possède le monopole de tant de talents et d’attraits que ceux-ci et -ceux-là suffiraient, s’ils étaient partagés, dans les proportions -ordinaires, à faire une armée de femmes exquises. Je n’ai jamais -rencontré un Français qui ne reconnût que, bien que ses jolies -compatriotes soient charmantes par certains <i>agréments</i> qui leur sont -très particuliers, les beautés sans défauts se trouvent en plus petit -nombre en France qu’en Angleterre; seulement, ajoutait-il: «<i>Quand une -Française se mêle d’être jolie, elle est furieusement jolie</i>.» Ce mot -est aussi vrai en fait que piquant par son expression: une belle -Française est peut-être la plus belle femme du monde.<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span></p> - -<p>La parfaite beauté de Mᵐᵉ Récamier a fait d’elle jadis «une chose -merveilleuse»; et maintenant qu’elle a passé l’âge où la beauté est à -son apogée, elle est peut-être plus admirable encore, car je ne sais -réellement si elle a jamais excité plus d’admiration qu’aujourd’hui. -Elle est suivie, recherchée, regardée, écoutée, et qui plus est, aimée -et estimée par presque toute la première société de Paris, et l’on -trouve dans son cercle quelques-uns des noms les plus illustres de la -littérature française.</p> - -<p>Son entourage, aussi bien qu’elle, est délicieux, et c’est là un fait si -généralement reconnu qu’en ajoutant ma voix au jugement universel, je -montre peut-être autant de vanité que de gratitude pour le privilège -d’avoir été admise chez elle: mais personne, je pense, ayant la même -faveur, ne pourrait, en parlant de la bonne société de Paris, manquer de -citer le <i>salon</i> de Mᵐᵉ Récamier. Elle arrive à communiquer le charme -qui la rend si remarquable même aux objets qui l’entourent, et tout est -chez elle d’une élégance achevée qui exerce une attraction irrésistible: -je suis souvent entrée dans des salons assez vastes pour contenir toute -une suite d’appartements, et je les ai trouvés infiniment moins -frappants avec toute leur richesse que le joli petit salon de l’Abbaye -aux Bois.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 283px;"> -<img src="images/ill_pg_076.jpg" width="283" height="276" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>MADAME RÉCAMIER</p> - -<p>(D’après le médaillon de David) (Coll. J. Boulenger)</p></div> -</div> - -<p>Les riches draperies de soie blanche, la teinte délicate du bleu qui se -marie au blanc dans toute la pièce, les miroirs, les fleurs, tout cela -donne à l’appartement un air qui s’harmonise merveilleusement à celui de -sa jolie habitante. Il faut penser que Mᵐᵉ Récamier était pour toujours -<i>vouée au blanc</i>, car aucune draperie ne tombe autour d’elle qui ne soit -d’une blancheur de neige, et vraiment le mélange d’une autre couleur -semblerait comme une profanation à la délicatesse exquise de son -apparence.</p> - -<p>Dans la journée, Mᵐᵉ Récamier admet de 4 heures à 6 heures un nombre -limité de personnes, dont les noms sont donnés au domestique qui attend -dans l’antichambre. C’est là que j’eus le plaisir d’être présentée à M. -de Chateaubriand et la satisfaction de le rencontrer souvent ensuite, -satisfaction que je n’oublierai jamais, et pour laquelle j’aurais -sacrifié bien volontiers la moitié des belles choses qui récompensent de -l’effort d’un voyage à Paris.</p> - -<p>Le cercle qu’elle reçoit ainsi l’après-midi est toujours limité et la -conversation y est toujours générale. La première fois que moi et mes -filles y allâmes, nous ne trouvâmes que deux dames et une demi-douzaine -de messieurs, dont M. de Chateaubriand. Une magnifique toile de Gérard, -hardiment et sublimement conçue, et exécutée dans la meilleure manière -du peintre, occupe tout un côté de l’élégant petit <i>salon</i>. Le sujet du -tableau est Corinne dans un moment d’exaltation poétique, une lyre dans -la main et une couronne de lauriers sur la tête. Si les costumes de ceux -qui l’entourent n’étaient pas modernes, on pourrait prendre cette figure -pour Sapho: et jamais cet être passionné, ce martyr de l’amour<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> ne fut -peint avec plus de grandeur, plus de sentiment poétique, ou plus -d’exquise grâce féminine.</p> - -<p>La vue de ce chef-d’œuvre fit tomber la conversation sur Mᵐᵉ de Staël. -Son intimité avec Mᵐᵉ Récamier est aussi connue que sa repartie -spirituelle à un malheureux monsieur qui, ayant réussi à se placer entre -elles deux, s’écria maladroitement: «<i>Me voilà entre l’esprit et la -beauté!</i>» A quoi il lui fut sur-le-champ répondu: «<i>Sans posséder ni -l’un ni l’autre.</i>»</p> - -<p>Ma connaissance de cette liaison me poussa à profiter de l’occasion pour -demander à Mᵐᵉ Récamier si Mᵐᵉ de Staël avait eu l’intention de peindre -son propre caractère dans celui de Corinne.</p> - -<p>«Assurément, me répondit-elle, l’âme de Mᵐᵉ de Staël est entièrement -développée dans son portrait de Corinne.» Et se tournant vers la -peinture, elle ajouta: «Ces yeux sont les yeux de Mᵐᵉ de Staël.»</p> - -<p>Elle me montra une miniature représentant son amie dans tout l’éclat de -sa jeunesse, à un âge où véritablement Mᵐᵉ Récamier n’avait pu la -connaître. Les yeux avaient certainement la même beauté profonde, la -même expression inspirée, que celles que Gérard a données à Corinne. -Mais là s’arrête la ressemblance; les lèvres épaisses et le menton gras -et lourd de la véritable sibylle sont remplacés sur la toile par ce que -l’on peut rêver de plus joli dans une beauté féminine.</p> - -<p>L’aspect de la figure représentée sur la miniature indique le moment où -celle-ci fut peinte; et cela ne nous donne pas une idée favorable du -goût qui régnait à ce moment; car la tête surmontée de boucles à la -Brutus est placée sur des bras et sur un buste, aussi dépouillés de -toute draperie, mais plus rebondis que ceux de la Vénus de Médicis.</p> - -<div class="figright" style="width: 275px;"> -<img src="images/ill_pg_077.jpg" width="275" height="395" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>L’ABBAYE AUX BOIS EN 1838</p> - -<p>(Col. J. Boulenger)</p></div> -</div> - -<p>Pendant que nous regardions tour à tour une peinture puis l’autre, et -que nous en parlions, je fus frappée du beau front, des yeux, de la voix -et du langage singulièrement gracieux et choisi d’un gentilhomme qui -était assis en face de moi, et prenait part à la conversation.</p> - -<p>Je fis remarquer à Mᵐᵉ Récamier que<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> peu de héros de romans avaient eu -l’honneur d’être illustrés par une peinture comme celle de Gérard et -qu’elle devait avoir grand plaisir à posséder celle-là.</p> - -<p>«C’est vrai, me répondit-elle, mais ce n’est pas mon seul trésor en ce -genre;—je suis assez heureuse pour posséder le dessin original de -l’<i>Atala</i>, de Girodet, dont vous devez avoir vu souvent la gravure. -Permettez que je vous le montre.»</p> - -<p>Nous la suivîmes dans la salle à manger, où ce dessin si intéressant est -placé. «Vous ne connaissez pas M. de Chateaubriand?» dit-elle. Je -répondis que je n’avais pas ce plaisir.</p> - -<p>«C’est lui qui était assis en face de vous dans le salon.»</p> - -<p>Je la priai de me le présenter, ce qu’elle fit quand nous retournâmes -dans le salon. La conversation reprit et de la façon la plus agréable; -chacun s’y mêla. Lamartine, Casimir Delavigne, Dumas, Victor Hugo, et -quelques autres, furent passés en revue et jugés avec légèreté, mais -finesse et subtilité. Notre Byron, Scott, etc., suivirent; et il était -évident qu’ils avaient été lus et compris. Je demandai à M. de -Chateaubriand s’il avait connu lord Byron: il répondit: «<i>Non</i>», et -ajouta: «<i>Je l’avais précédé dans la vie, et malheureusement il m’a -précédé au tombeau</i>.»</p> - -<p>On débattit la question de savoir jusqu’à quel point un pays peut -apprécier la littérature d’un autre, et M. de Chateaubriand déclara -qu’une telle appréciation ne pouvait être nécessairement qu’imparfaite. -Ses remarques à ce sujet me parurent d’une vérité indiscutable, surtout -en ce qui concerne certaines tournures et certaines nuances dans -l’expression, dont la grâce subtile semble échapper dès qu’on tente de -les traduire dans une autre langue. Cependant je suppose que la majorité -des lecteurs anglais—ceux du moins qui comprennent le français—sont -plus <i>au fait</i> de la littérature française que ne le pense M. de -Chateaubriand.</p> - -<p>L’habitude, tellement répandue parmi nous, d’apprendre la langue -française dès l’enfance, nous rend cette langue plus familière qu’on ne -le croit. M. de Chateaubriand doutait que nous pussions goûter Molière, -et il nommait La Fontaine comme étant hors de portée de la critique ou -de la jouissance de quiconque n’était pas Français jusqu’aux moelles.</p> - -<p>Je ne puis être de cet avis, bien que je ne sois pas surprise qu’une -telle idée existe. Tous les Anglais qui viennent à Paris sont obligés de -parler français, qu’ils en soient capables ou non. S’ils s’y refusent, -ils doivent perdre tout espoir de causer avec personne de quoi que ce -soit. Il suffit d’ailleurs de s’exprimer d’une manière satisfaisante, -car on ne peut réussir à parler une langue étrangère comme sa langue -nationale. Tout Français qui a coutume de rencontrer des Anglais dans la -société doit avoir les oreilles et la mémoire remplies de fausses -consonances, de faux accords, et de faux accents; faut-il s’étonner, -après cela, s’il pense que ceux qui écorchent une langue de la sorte ne -sauraient la comprendre? Toutefois pour plausible que semble cette -conclusion, elle ne me paraît pas absolument juste. Quel est celui parmi -les hellénistes les plus remarquables, qui serait capable de soutenir -une conversation familière en grec? Le cas est ici précisément le même; -car j’ai connu des personnes qui pouvaient goûter jusque dans leur -moindre finesse les beautés de la littérature française, et qui auraient -été probablement inintelligibles si elles avaient essayé de converser -dans ce langage durant cinq minutes de suite; tandis que, beaucoup -d’autres, s’ils ont eu quelque domestique ou une bonne française, -peuvent posséder une assez bonne prononciation et une grande facilité à -s’exprimer, mais seraient embarrassés de traduire avec une exactitude -scrupuleuse les passages les plus faciles de Rousseau.</p> - -<p>Une grande partie des Français instruits lit l’anglais, et semble -souvent comprendre tout à fait l’esprit de nos auteurs; mais il n’y a -pas en France une personne sur cinquante qui prononcerait un simple mot -de notre langage courant. Les Parisiens écoutent avec une gravité polie -et parfaitement imperturbable les bévues les plus comiques que -commettent les étrangers quand ils parlent français; mais ils ne -voudraient pas courir le risque d’en commettre de semblables...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span></p> - -<p>L’idée d’émettre une pensée, fût-ce la plus brillante et la plus élevée -qui se puisse former dans une tête humaine, en une langue ridiculement -incorrecte, leur inspirerait un sentiment de répugnance assez fort pour -rendre calme le plus animé, et silencieux le plus loquace de tous les -Français.</p> - -<p>Dans ce temps de relations intimes et suivies entre les deux pays, c’est -donc aux Anglais à faire abstraction de leur vanité s’ils veulent jouir -de la conversation; qu’ils s’embrouillent consciencieusement dans la -grammaire et dans l’accent pour avoir le véritable plaisir d’écouter en -retour une de ces phrases ciselées, une de ces tournures gracieuses, une -de ces épigrammes spirituelles, qui sont l’essence même du génie de la -conversation française...</p> - -<p>J’ai entendu plus d’une fois, durant les visites que je lui fis depuis, -Mᵐᵉ Récamier parler de l’amie illustre qu’elle a perdue. Rien ne m’a -jamais intéressée davantage que tout ce que cette charmante femme -racontait de Mᵐᵉ de Staël: chaque mot qu’elle prononçait semblait un -mélange de chagrin et de bonheur, d’enthousiasme et de regret. Il est -triste de songer qu’elle ne trouvera jamais une autre femme qui soit -capable de remplacer celle qui n’est plus. Elle semble le sentir, et -s’entoure de tout ce qui peut contribuer à garder présent à son souvenir -ce qui est à jamais disparu.</p> - -<div class="figright" style="width: 303px;"> -<img src="images/ill_pg_079.jpg" width="303" height="430" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>UNE SOIRÉE</p> - -<p>(Par A. Hervieu) (Extr. de <i>Paris and the Parisians</i>, by Mrs. Trollope)</p></div> -</div> - -<p>L’original du portrait posthume de Mᵐᵉ de Staël par Gérard, que les -gravures, les vases de Sèvres même et les caisses à thé ont rendu si -familier à tous; la miniature dont j’ai déjà parlé; enfin la figure -inspirée de Corinne, où Mᵐᵉ Récamier trouve une ressemblance avec son -amie<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> qui ne s’arrête pas aux traits, semblent être pour elle des objets -de vénération et d’amour...</p> - -<h2><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI</h2> - -<p class="headd">ÉMEUTE QUOTIDIENNE A LA PORTE SAINT-MARTIN.—INDULGENCE EXCESSIVE DU -GOUVERNEMENT.—COMMENT FAIRE CESSER LES DÉSORDRES.</p> - -<p>Bien que Paris soit en réalité aussi tranquille qu’une grande cité peut -l’être, on continue à nous annoncer régulièrement chaque matin <i>qu’il y -avait une émeute hier soir à la porte Saint-Martin</i>. Mais je vous assure -que ce sont là passe-temps fort innocents; et quoique l’heure -mystérieuse qui doit toujours amener une révolution s’écoule rarement -sans quelques arrestations, les individus menés au poste sont toujours -mis en liberté le lendemain matin, car on s’est aperçu que ces juvéniles -agresseurs, qui ont rarement plus de vingt ans, sont aussi inoffensifs -qu’une troupe de grenouilles coassant sur les bancs de sable de la -Wabash. Néanmoins le récit continuellement répété de ces réunions -nocturnes inspira, il y a quelques soirs, à deux de nos amis l’envie -d’aller à cette célèbre porte Saint-Martin, dans l’espoir d’être témoins -d’une de ces charmantes petites émeutes. Mais en arrivant à l’endroit -fixé, ils trouvèrent tout parfaitement tranquille et plongé dans le -silence d’une nuit tranquille et bien surveillée. Quelques militaires -toutefois allaient et venaient près de là; et ce furent eux qui -apprirent à nos amis la cause d’un calme si inusité dans ce quartier de -la ville, devenu célèbre.</p> - -<p>«<i>Mais ne voyez-vous pas que l’eau tombe, messieurs?</i> dit le garde -national qui stationnait là; <i>c’est bien assez pour refroidir le feu de -nos républicains. S’il fait beau demain soir, messieurs, nous aurons -encore notre petit spectacle.</i>»</p> - -<p>Déterminés à savoir ce qu’il y avait de vrai dans ces histoires et si le -tout n’était pas une mystification, y compris la prédiction du -<i>militaire</i>, ils tentèrent à nouveau l’aventure un autre soir, par un -temps remarquablement beau; et cette fois ils virent des choses très -différentes.</p> - -<p>Il y eut ce soir-là, d’après ce qu’ils nous dirent, une petite émeute -aussi jolie qu’on le pouvait désirer. Le rassemblement était d’au moins -quatre cents personnes; des soldats à cheval et à pied se trouvaient -parmi les manifestants; les chapeaux pointus abondaient comme les mûres -en septembre, et aussi «les bannières flottant sans un souffle de vent» -sur les épaules chancelantes de petits voyous qu’on avait loués deux -sous pour les porter.</p> - -<p>En cette soirée mémorable, dont quelques-uns des journaux républicains -font grand état ce matin, une grande partie, la plus bruyante, de -l’assemblée, fut arrêtée; mais, en somme, la force armée semble en avoir -usé très doucement, et nos amis ont souvent entendu répondre à de -violentes explosions d’éloquence qui auraient pu être considérées comme -des crimes de lèse-majesté par cette joyeuse repartie: <i>Vive le roi!</i></p> - -<p>Sur un point, cependant, il y eut lutte autour d’un jeune héros, vêtu de -pied en cap à la Robespierre, que deux gardes municipaux s’occupaient à -arrêter, tandis qu’un petit garçon de dix ans environ, qui tenait une -bannière plus lourde que lui et qui servait probablement de garde du -corps au prisonnier, se dressait à quelques mètres, rugissant: <i>Vive la -République!</i> aussi fort qu’il pouvait brailler.</p> - -<p>Un autre, qui semblait appartenir à la plus basse classe, harangua, -pendant tout le temps que le tumulte dura, ceux qui l’entouraient. Ses -bras étaient nus jusqu’aux épaules et ses gestes extrêmement violents.</p> - -<p>«<i>Nous avons des droits!</i> criait-il avec une grande véhémence, <i>nous -avons des droits!... qui est-ce qui veut les nier?... Nous ne demandons -que la Charte... Qu’ils nous donnent la Charte!...</i>»</p> - -<p>Le tumulte dura environ trois heures, après quoi la foule se dispersa -tranquillement; et il faut espérer que chacun de ceux qui y prirent part -s’occupera honnêtement à son emploi jusqu’à la prochaine belle soirée -qui le réunira de nouveau aux autres pour remplir le double rôle de -spectateur et d’acteur à ce <i>petit spectacle</i>.</p> - -<p>Le renouvellement périodique de ces émeutes semble maintenant ne plus -inquié<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span>ter personne, et si des amendes et des arrestations constantes -(quelquefois injustes d’ailleurs, et qui ne calment nullement les -audacieuses démonstrations du mécontentement de la populace et des -journaux qui la soutiennent),—si ces rigueurs ne montraient pas que -l’on apporte quelque attention à ces manifestations, on pourrait -attribuer l’indifférence du gouvernement à sa confiance dans sa propre -force et au peu de crainte que lui inspirent les conséquences possibles -de cette agitation.</p> - -<p>Et c’est bien là, je crois, le sentiment du gouvernement du roi -Philippe. Néanmoins il vaudrait beaucoup mieux pour Paris que, par un -moyen quelconque, on mît fin à ces scènes déplaisantes...</p> - -<p>Louis-Philippe n’est ni Napoléon ni Charles X. Il n’a ni les droits -inaliénables de l’un ni la gloire accablante de l’autre; mais s’il était -assez heureux pour assurer à ce beau pays, fatigué de luttes intestines, -l’ère de tranquille prospérité qui paraît commencer, il pourrait être -considéré par le peuple français comme plus grand que ces deux -souverains...</p> - -<div class="figright" style="width: 304px;"> -<img src="images/ill_pg_081.jpg" width="304" height="434" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>ÉMEUTE A LA PORTE SAINT-MARTIN</p> - -<p>(Extr. de <i>Paris and the Parisians</i>, by Mrs. Trollope)</p> -</div> -</div> - -<p>S’il voulait entreprendre une croisade pour rendre l’indépendance à -l’Italie, il convertirait chaque traître en héros. Qu’il adresse à -l’armée recrutée pour ce projet les mêmes mots inspirés dont se servait -Napoléon autrefois: <i>Soldats!... Partons!... rétablir le Capitole... -réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage... -Tel sera le fruit de vos victoires.<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> Vous rentrerez alors dans vos -foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant: Il était de l’armée -d’Italie!...</i> Qu’il institue ensuite un nouvel ordre qu’il appellera -«l’ordre impérial de la Redingote grise», ou «l’ordre indomptable des -Bras croisés»; qu’il permette à tout homme qui en sera membre de faire -broder un aigle sur le devant de son habit, à condition qu’il se soit -conduit bravement et comme un Français sur le champ de bataille: -aussitôt la porte Saint-Martin deviendra aussi paisible que le cabinet -de toilette de l’autocrate à Saint-Pétersbourg...</p> - -<h2><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII</h2> - -<p class="headd">SOIRÉE DANSANTE.—EN ANGLETERRE, LES JEUNES FILLES SONT ÉLEVÉES -LIBREMENT ET AU BAL LES JEUNES FEMMES S’EFFACENT DEVANT ELLES.—EN -FRANCE, C’EST TOUT LE CONTRAIRE.—ANECDOTE.—LE SPECTACLE DES FLEURTS, -CONSOLATION DES VIEILLES DAMES CHAPERONS.—DISCUSSION SUR LA SUPÉRIORITÉ -DE L’USAGE FRANÇAIS OU DE L’USAGE ANGLAIS.—LES JEUNES FILLES ANGLAISES -CHOISISSENT ELLES-MÊMES LEURS MARIS.</p> - -<p>L’autre soir, nous fûmes à un bal, ou, pour mieux dire, à une <i>soirée -dansante</i>; car, en cette saison, on a beau danser du soir au matin, ce -n’est pas un bal. Mais, qu’on appelle cette fête du nom qu’on voudra, -elle n’aurait pu être plus gaie et plus agréable au mois de janvier -qu’elle le fut en ce mois de mai.</p> - -<p>Plusieurs Anglais y assistaient, qui, au grand étonnement de beaucoup, -choisirent toujours leurs danseuses parmi les jeunes filles; et cela -peut nous sembler naturel, mais cela passe ici pour un procédé -extraordinaire.</p> - -<p>Le rôle des jeunes filles dans les salons d’Angleterre et de France est -fort différent, et c’est très remarquable pour qui n’est pas au fait des -usages de la société française. Chez nous, ce qui passe pour le plus -agréable à regarder, et ce que l’on invite en premier à danser, ce sont -les jeunes filles. Brillantes par l’éclat de leur jeunesse, gracieuses -et gaies comme des jeunes faons dans tous les mouvements de cet exercice -si essentiellement juvénile qu’est la danse, éclipsant l’élégance de -leur toilette par leur joliesse qui empêche nos yeux de s’arrêter sur -autre chose qu’elles-mêmes, ce sont les jeunes personnes qui, en dépit -des diamants et des dentelles, en dépit des beautés mariées et de leurs -grâces savantes, semblent les reines d’un bal. Mais, en France, on n’est -point de cet avis.</p> - -<p>Quelquefois il arrive chez nous qu’une coquette matrone valse avec plus -d’ardeur que de sagesse; mais, en le faisant, elle risque toujours -d’être <i>mal notée</i> d’une manière ou d’une autre, et plus ou moins -gravement, par les personnes présentes; en outre, je ne lui affirmerais -point que son danseur n’aimerait pas beaucoup mieux tourner en compagnie -d’une des brillantes jeunes filles, légères comme des sylphides, qu’il -voit voler autour de lui, qu’avec la femme mariée la plus fashionable de -Londres.</p> - -<p>A Paris, il en va tout au contraire; et ce qui est assez étrange, c’est -que, dans les deux pays, les raisons par lesquelles on explique cette -différence sont inspirées par le souci de la morale.</p> - -<p>En entrant dans un bal en France, au lieu de voir les plus jeunes et les -plus jolies des assistantes occuper les places en évidence, entourées -par les jeunes hommes, et habillées avec l’élégance la plus étudiée et -la plus convenable, vous les verrez se tenir tout à fait au fond, -sobrement habillées, et totalement éclipsées par les beautés épanouies -de leurs amies mariées...</p> - -<p>Le charme et la fascination par lesquels se distingue incontestablement -une Française élégante ne lui appartiennent totalement et réellement que -lorsqu’elle est mariée. Une jeune personne française <i>parfaitement bien -élevée</i> regarde tout... comme il convient à une jeune personne -<i>parfaitement bien élevée</i>; mais il faut avouer qu’aussi elle regarde -comme si sa gouvernante (et une gouvernante vigilante!) regardait en -même temps qu’elle par-dessus son épaule. Elle sera habillée, bien -entendu, avec la plus exacte précision et la plus parfaite bienséance; -son corset empêchera sa robe de faire un pli, et son <i>friseur</i> ne -permettra à aucun cheveu de s’échapper de la place qui lui est assignée. -Mais, si vous voulez<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 413px;"> -<img src="images/ill_pg_083.jpg" width="413" height="504" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LES APPRÊTS POUR LE BAL</p> - -<p>(Par Gavarni) (Extr. de <i>L’Artiste</i>)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span></p> - -<p class="nind">admirer cette perfection gracieuse de la toilette, cette inimitable -<i>agacerie</i> de costume qui distinguent une femme française de toutes les -autres dans le monde, quittez <i>mademoiselle</i> pour <i>madame</i>. Le son de la -voix même est différent. Il semble que l’âme et le cœur d’une jeune -fille française soient endormis, ou au moins assoupis, jusqu’à ce que la -cérémonie du mariage les réveille. Tant que c’est mademoiselle qui -parle, le ton, ou plutôt le son de la voix garde je ne sais quoi de -monotone, de terne, d’ennuyeux; mais quand madame s’adresse à vous, -alors tout le charme que la manière, la cadence et l’accent peuvent -ajouter à un organe apparaît.</p> - -<div class="figleft" style="width: 247px;"> -<img src="images/ill_pg_084.jpg" width="247" height="240" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>«TAPISSERIES»</p> - -<p>(Par Henri Monnier) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p>En Angleterre, au contraire, je ne connais rien de plus ravissant que le -son de voix frais, naturel, doux et joyeux d’une jeune fille. C’est -aussi délicieux que le chant de l’alouette quand il s’élève dans la -fraîcheur du matin pour saluer le soleil. Il ne s’y trouve rien de -retenu, de contraint, d’emprisonné par la peur de montrer trop tôt un -pouvoir de sirène.</p> - -<p>Jusque dans la danse, véritable arène où se déploient les grâces de la -jeunesse, la jeune fille française est vaincue, quand on compare ses pas -bien corrects aux mouvements aisés, caressants et fascinants de la femme -mariée.</p> - -<p>Dans cette naïve amabilité, qui suffirait à rendre tout à fait charmante -une jeune fille simple et d’un bon naturel, si même elle n’avait pas -d’autre séduction, il entre aussi une prudente contrainte. Une -<i>demoiselle française</i>, quand elle serait la plus gentillement tendre -créature du monde, serait empêchée par la <i>bienséance</i> de se laisser -voir ainsi.</p> - -<p>Un jeune Anglais de ma connaissance qui, bien qu’ayant beaucoup -fréquenté la société française, n’était pas initié aux mystères de -l’éducation féminine, me raconta l’autre jour une aventure qui lui -arriva et que je rapporterai parce qu’elle est typique, encore qu’elle -n’ait rien à voir avec notre bal. Ce jeune homme avait été pendant très -longtemps reçu dans une famille française; il y avait très souvent -accepté à dîner, et, en fait, il se considérait comme admis dans -l’intimité de la maison.</p> - -<p>Le seul enfant de cette famille était une fille, plutôt jolie, mais -froide, silencieuse et plutôt éloignante par ses manières, bref presque -gauche et n’inspirant aucun intérêt. Tout effort pour tirer d’elle -quelque conversation était resté sans résultat, et, bien qu’il la vît -souvent, notre Anglais croyait qu’elle le considérait à peine comme une -relation.</p> - -<p>Le jeune homme retourna en Angleterre, puis, après quelques mois, revint -à Paris. Un jour qu’il était plongé, au Louvre, dans la contemplation -d’un tableau, il fut soudainement accosté par une très jolie femme qui, -de la manière la plus aimable et la plus amicale possible, lui posa une -multitude de questions, lui fit mille demandes sur sa santé, l’invita à -venir la voir le plus tôt possible, et termina en s’écriant: «<i>Mais -c’est un siècle depuis que je vous ai vu!</i>»<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 556px;"> -<img src="images/ill_pg_085.jpg" width="556" height="365" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>«UN BAL A LA CHAUSSÉE D’ANTIN»</p> - -<p>(Par Gavarni) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span></p> - -<p>Mon ami la regardait avec autant d’admiration que de surprise. Il -commença à se rappeler qu’il l’avait vue jadis, mais où et comment, il -ne savait pas. Elle remarqua son embarras et sourit: «Vous m’avez -oubliée donc? dit-elle. <i>Je m’appelle Eglé de P... Mais je suis -mariée...</i>»</p> - -<p>Mais revenons à notre bal.</p> - -<p>Quand je vis toutes les femmes mariées invitées l’une après l’autre -jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de danseur libre, je me sentis -positivement en colère; car, malgré l’aide de mes ignorants -compatriotes, il y avait encore au moins une demi-douzaine de jeunes -filles sans cavalier.</p> - -<p>Elles ne semblaient pas, d’ailleurs, aussi tristement désappointées que -l’eussent été des jeunes filles anglaises en pareil cas. Elles étaient -habituées à cette torture, comme les hommes l’étaient eux-mêmes à la -leur faire subir, et elles battaient en cadence le parquet de leurs -jolis petits pieds, tandis qu’elles voyaient les heureuses femmes -mariées danser en couples—couples non mariés—devant leurs yeux.</p> - -<p>Quand, à la fin, toutes les dames mariées, jeunes et vieilles, furent -dûment pourvues de cavaliers, plusieurs messieurs sérieux et -respectables émergèrent des encoignures et des sofas, et invitèrent les -jeunes patientes qui les acceptèrent tranquillement et gracieusement, en -souriant, et leur permirent de les faire danser.</p> - -<p>Les vieilles dames comme moi, que le destin attache aux murs des salles -de bal, trouvent leur consolation et leur distraction à des sources -variées. D’abord, elles ont la conversation; ou, si elles restent -silencieuses, elles peuvent écouter les plus jolis airs de la saison, -merveilleusement bien joués. Puis l’arène entière, pleine de pieds -glissants, est ouverte à leurs critiques et à leur admiration. Une autre -consolation, et substantielle, se trouve dans le souper; quelquefois -même une glace prise au plateau qu’on passe devant elles sera la très -bienvenue des veilleuses fatiguées. Mais il y a d’autres sortes de -distractions, qui feraient volontiers souhaiter à la plus jeune partie -du monde civilisé que les vieilles dames portassent des lunettes et y -vissent moins clair; je parle de la paisible contemplation d’une -demi-douzaine de fleurts qui vont leur train autour d’elles,—certains -si bien conduits! d’autres si maladroitement!</p> - -<p>En pareil cas, en Angleterre, les vieilles dames s’arrangent -soigneusement pour que l’on ne s’aperçoive pas qu’elles voient ce -qu’elles voient, mais elles regardent autour d’elles sans aucun -sentiment de gêne et sans se dire qu’elles préféreraient être ailleurs -afin de ne pas assister à ce qui se passe aux environs. C’est qu’elles -éprouvent la certitude très rassurante, du moins je le crois, que la -jeune belle s’occupe non à se ruiner, mais à faire fortune. Or, ici -encore je puis répéter ce que j’ai déjà dit si souvent: en France, on -agit tout autrement, sinon mieux.</p> - -<p>En Angleterre, si l’on voit une femme faire tout l’exercice du fleurt, -depuis la première et chaleureuse phrase d’accueil: «Comment vous -portez-vous?» jusqu’à ce dernier et doux sentiment, qui fixe -immuablement les yeux sur le parquet, tandis que la tête semble -s’incliner tendrement pour permettre à l’heureuse oreille de recevoir -les enivrantes paroles du <i>parfait amour</i>,—quand on voit cela, en -Angleterre, même si la dame n’a plus depuis longtemps ses dix-huit ans, -on peut être assuré qu’elle n’est pas mariée; mais ici, je le dis sans -médisance, sans l’ombre de médisance, on peut être assuré qu’elle l’est. -Elle peut être veuve; ou bien elle peut fleurter dans l’innocence de son -cœur, parce que c’est la mode; mais elle ne peut le faire si elle n’est -pas mariée.</p> - -<p>J’étais plongée l’autre soir dans ces observations, quand une dame d’un -certain âge, qui, pour une raison ou pour une autre (et il n’est pas -facile de deviner pourquoi), ne valse jamais, traversa la pièce et vint -se placer auprès de moi. Bien qu’elle ne danse pas, c’est une charmante -personne, et comme j’ai souvent causé avec elle, je la vois toujours -s’approcher avec grand plaisir.</p> - -<p>«<i>A quoi pensez-vous, madame Trollope?</i> me dit-elle; <i>vous avez l’air de -méditer?</i>»</p> - -<p>J’hésitai un moment à lui confier exactement ce qui se passait dans mon -esprit; tout en réfléchissant je la regardais et je vis en elle quelque -chose qui me fit croire<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> que je pouvais lui livrer mes confidences sans -craindre aucune sévérité de sa part; alors je répondis très franchement:</p> - -<p>«Je médite, en effet, et c’est sur la situation faite en France aux -femmes qui ne sont pas mariées.</p> - -<div class="figleft" style="width: 74px;"> -<img src="images/ill_pg_087a.jpg" width="74" height="125" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<p>—Des femmes qui ne sont pas mariées?... Vous n’en trouverez presque -jamais en France, dit-elle.</p> - -<p>—Pourtant ces jeunes femmes qui viennent de finir leur quadrille ne -sont pas mariées?</p> - -<p>—Ah!... mais vous ne devez pas les appeler des femmes non mariées. <i>Ce -sont des demoiselles.</i></p> - -<p>—Soit! Mes méditations les concernaient.</p> - -<p>—Eh bien?...</p> - -<p>—Eh bien... il me semble que le bal n’est pas donné, que les musiciens -ne jouent pas, que les messieurs ne sont pas <i>empressés</i> pour elles.</p> - -<p>—Non, certainement. Et ce serait absolument contraire à nos idées de -convenances, s’il en était ainsi.</p> - -<p>—Chez nous, c’est différent. Ce sont toujours les jeunes filles qui -sont les héroïnes de tous les bals.</p> - -<p>—Les héroïnes visibles?» Elle appuya fortement sur l’adjectif et ajouta -avec un sourire: «Chez nous les héroïnes visibles sont les réelles -héroïnes en ces occasions.»</p> - -<p>Je m’expliquai: «J’avoue, dis-je, que les héroïnes réelles sont, en -certains cas d’ostentation et de parade, les dames qui offrent les bals.</p> - -<p>—Bien expliqué, dit-elle en riant; mais je crois que vous devez avoir -certainement une autre pensée. Vous trouvez donc, ajouta-t-elle, que nos -jeunes femmes mariées prennent trop d’importance?</p> - -<p>—Oh non! répliquai-je avec ardeur. Il est, à mon avis, impossible de -leur donner trop d’importance, car de leur influence dépend entièrement -le ton de la société.</p> - -<p>—Vous avez tout à fait raison. Ceux qui ont vécu aussi longtemps que -vous dans le monde n’en sauraient douter: et comment pourraient-elles -avoir tant d’influence si dans les réunions elles étaient négligées, et -si les jeunes filles, qui n’ont encore aucune situation dans le monde, -leur étaient préférées?</p> - -<p>—Mais assurément, être préférée pour une valse ou un quadrille, cela -n’est pas le but important que se propose l’une ou l’autre de nous?</p> - -<p>—Non, peut-être; mais c’est une conséquence nécessaire. Chez nous les -femmes se marient jeunes, aussitôt, en fait, que leur éducation est -finie, et avant qu’il leur ait été permis d’entrer dans le monde et de -prendre part à ses plaisirs. Leur destinée, au lieu d’être la plus -brillante que toute femme puisse envier, serait au contraire la plus -<i>triste</i>, si on leur défendait de profiter des plaisirs naturels à leur -âge et à leur caractère national, parce qu’elles seraient mariées.</p> - -<div class="figright" style="width: 78px;"> -<img src="images/ill_pg_087b.jpg" width="78" height="134" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<p>—Pourtant, n’est-ce pas une dange<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span>reuse coutume que celle de lancer -pour la première fois dans la société des jeunes femmes alors qu’elles -sont irrévocablement engagées, et de les exposer à l’ambiance de jeunes -hommes que leur devoir leur défend de trouver très aimables?</p> - -<p>—Oh non!... Quand une jeune femme a de bonnes intentions, ce n’est pas -un quadrille, ni une valse, qui la détournera du droit chemin. Si cela -était possible, le devoir des législateurs de toute la terre serait de -défendre à tout jamais ces exercices.</p> - -<p>—Non, non, non! dis-je vivement; je ne pense pas cela; au contraire, je -suis tellement convaincue, par mes propres souvenirs et par les -observations des autres, que la danse n’est pas une source fictive, mais -une source réelle et bien naturelle de plaisir, un penchant commun à -tous, que, au lieu de désirer qu’elle soit interdite, je voudrais, si -j’en avais le pouvoir, la rendre plus générale et plus fréquente qu’elle -n’est, et que les jeunes gens ne se réunissent jamais sans qu’ils -pussent danser à volonté.</p> - -<p>—Et de ce plaisir, que vous appelez une espèce de <i>besoin</i>, vous -excluriez toutes les jeunes femmes au-dessus de dix-sept ans, parce -qu’elles seraient mariées?... Les pauvres!... Au lieu de les trouver si -pressées d’entrer dans la vie active, nous aurions alors grand’peine à -obtenir qu’elles nous permissent de <i>monter un ménage</i> pour elles. Le -mariage, elles le prendraient en horreur, si telles étaient ses lois.</p> - -<p>—Je ne les voudrais pas telles, je vous assure», répondis-je, assez -embarrassée de m’expliquer clairement sans dire quelque chose qui puisse -paraître ou grossièrement pensé, ou un cruel soupçon contre l’innocence, -ou une attaque peu civile contre les mœurs nationales; je restai donc -silencieuse.</p> - -<p>Ma compagne semblait s’attendre à ce que je continuasse, mais, après un -court intervalle, elle reprit la conversation en disant: «Alors quel -arrangement proposez-vous pour concilier la nécessité du danger et les -convenances qui veulent, selon vous, que les femmes mariées ne soient -pas exposées au danger que vous semblez trouver qui s’en dégage?</p> - -<p>—Je serais trop chauvine en répondant qu’à mon avis notre manière -d’agir en ce cas est la meilleure.</p> - -<p>—Telle est votre opinion?</p> - -<p>—A parler sincèrement, oui.</p> - -<p>—Voudriez-vous avoir l’amabilité de m’expliquer la différence qui -existe à ce point de vue entre la France et l’Angleterre?</p> - -<p>—La seule différence entre nous, c’est que, dans mon pays, les -amusements qui réunissent les jeunes gens dans les circonstances les -plus favorables, peut-être, à faire tenir aux hommes des discours de -galanterie et d’admiration et à disposer les femmes à les écouter -gracieusement, sont regardés comme faits pour les personnes non mariées.</p> - -<p>—Chez nous, c’est exactement le contraire, répliqua-t-elle, du moins en -ce qui regarde les jeunes femmes. En adressant une frivole et -insignifiante galanterie, inspirée par la danse, à une jeune fille, nous -estimerions violer la prudente et délicate réserve dont elle a été -entourée. Une jeune personne doit être donnée à son mari avant que ses -passions aient été éveillées ou son imagination excitée par la voix de -la galanterie.</p> - -<p>—Mais pensez-vous qu’il soit plus désirable que cela ait lieu après -qu’elle a été donnée à son mari?</p> - -<p>—Certainement, ce n’est pas désirable, mais c’est infiniment moins -dangereux. Quand une jeune fille est mariée très jeune, ses sentiments, -ses pensées, son imagination sont entièrement occupés par son mari. Son -mode d’éducation l’y prépare, et ensuite c’est au mari à savoir gagner -et retenir ce jeune cœur. S’il sait s’y prendre, ce n’est pas par une -valse ou un quadrille qu’on le lui volera. Les maris n’ont en aucun pays -si peu de raison de se plaindre de leurs femmes qu’en France; car en -aucun pays la manière de vivre avec elles ne dépend autant d’eux. Chez -vous, c’est le contraire, s’il en faut croire vos romans, et même les -étranges procès rendus publics par vos journaux. Attachements -antérieurs, affections d’enfance cassées par le mariage, renouées -ensuite, ce sont les histoires que nous entendons et lisons; et elles ne -nous indui<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span>sent pas à adopter votre système pour améliorer le nôtre.</p> - -<p>—La grande notoriété des cas auxquels vous faites allusion prouve leur -rareté, répondis-je. Telles tristes histoires n’auraient que peu -d’intérêt pour le public, soit comme roman, soit comme procès, si elles -ne retraçaient pas des circonstances hors de la vie ordinaire.</p> - -<p>—Assurément, mais vous avouerez pourtant, que, s’ils sont rares en -Angleterre, ces scandales et ces hontes le sont encore plus en France.</p> - -<p>—Les événements de cette espèce n’y produisent peut-être pas autant de -sensation, dis-je.</p> - -<p>—Parce qu’ils y sont plus fréquents, voulez-vous dire? Est-ce là votre -opinion? (Et elle sourit avec reproche.)</p> - -<p>—Ce n’est certainement pas cela que je veux dire, expliquai-je; et, en -vérité, ce n’est pas une occupation gracieuse ni utile que de chercher -de quel côté de la Manche se trouve le plus de vertu. Pourtant, -peut-être serait-il bon pour chacun des deux pays de modifier ses -procédés d’éducation en y introduisant ce qu’il y a de meilleur dans -celle de l’autre.</p> - -<p>—Je n’en doute pas, dit-elle; et quand nous aurons fait ainsi -d’aimables échanges, qui sait si nous ne vivrons pas assez, vous et moi, -pour voir vos jeunes filles un peu moins libres, tandis que leurs pères -et mères leur chercheront un bon mariage, au lieu d’assumer entièrement -cette tâche elles-mêmes? Et, en retour, nos jeunes épouses laisseront -peut-être de côté leurs coquetteries et deviendront <i>mères respectables</i> -un peu plus tôt. Quoique, à dire vrai, elles le deviennent toutes à la -fin.»</p> - -<p>Comme elle finissait de parler, une nouvelle valse commença, et une -douzaine de couples, les uns mal, les autres bien assortis, glissèrent -doucement devant nous. L’un d’eux se composait d’un jeune homme très -distingué, avec des favoris et des moustaches d’un noir bleu, haut comme -une tour, et semblant, à en juger par son aspect, très content de -lui-même. Sa <i>danseuse</i> aurait incontestablement pu adresser à son mari, -qui, assis non loin de nous, retirait pour la laisser passer, ses pieds -goutteux sous sa chaise, ces touchantes paroles:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Trente fois déjà le char de Phœbus a fait le tour<br /></span> -<span class="i0">De l’élément liquide de Neptune et de l’orbe de la terre,<br /></span> -<span class="i0">Et trente fois douze lunes, avec leur éclat,<br /></span> -<span class="i0">Sur le monde ont douze fois trente nuits brillé,<br /></span> -<span class="i0">Depuis que l’amour de nos cœurs et l’Hymen ont nos mains<br /></span> -<span class="i4">Unies par les liens les plus sacrés.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Ma voisine et moi échangeâmes un regard en les voyant et nous nous mîmes -à rire.</p> - -<p>«Au moins, vous avouerez, dit-elle, que voici un cas où une dame mariée -peut satisfaire sa passion pour la danse sans craindre les conséquences?</p> - -<p>—Je n’en suis pas tout à fait sûre, répondis-je, car si elle n’est pas -trouvée coupable de péché, elle obtiendra avec peine un verdict qui -l’acquitte de folie. Mais qui peut pousser ce magnifique personnage, qui -regarde du haut de sa grandeur, à rechercher l’honneur de prendre cette -taille vénérable dans ses bras?</p> - -<div class="figright" style="width: 92px;"> -<img src="images/ill_pg_089.jpg" width="92" height="65" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<p>—Rien de plus facile à expliquer. Cette jolie jeune fille assise dans -le coin là-bas, avec ses cheveux si sévèrement tirés, est sa fille, sa -fille unique et qui aura une noble <i>dot</i>. Comprenez-vous?... Et -dites-moi, dans le cas où l’affaire n’aboutirait pas, ne vaut-il pas -mieux que ce soit cette excellente dame, valsant comme un canard, qui -reçoive sur son cœur d’acier toute l’éloquence que ce jeune homme -déploie pour se rendre aimable, plutôt que la délicate petite jeune -fille?</p> - -<p>—Est-ce sérieusement que vous nous recommandez cette façon de faire -l’amour par procuration, en substituant la maman à la jeune fille -jusqu’à ce que celle-ci ait obtenu un brevet qui lui permette d’écouter -elle-même le langage de l’amour? Si excellent que ce système puisse -être, chère madame, il est vain d’espérer que<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> nous l’introduisions -jamais parmi nous. Nos jeunes filles diraient, ce que vous opposiez tout -à l’heure à l’idée de faire accepter en France des innovations -anglaises: <i>Ce n’est pas dans nos mœurs</i>.»</p> - -<p>Je vous assure, mon amie, que je n’ai pas inventé <i>à loisir</i> cette -conversation pour votre amusement, car je me suis rapprochée le plus -possible de ce qu’on m’a dit; je ne vous ai pas tout conté, mais ma -lettre est déjà assez longue.</p> - -<h2><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII</h2> - -<p class="headd">LES TROTTOIRS NOUVELLEMENT INTRODUITS.—POURQUOI LES PARISIENS PRÉFÈRENT -LES APPARTEMENTS AUX MAISONS CONSTRUITES POUR UNE SEULE FAMILLE COMME A -LONDRES.—LE PORTIER-FACTOTUM.—LE LUXE A PARIS EST MOINS COUTEUX QU’A -LONDRES.—RICHESSE CROISSANTE DE LA FRANCE.</p> - -<p>Parmi les récentes améliorations introduites à Paris, et qui doivent -évidemment leur origine à l’Angleterre, celles qui frappent d’abord les -yeux sont l’usage presque universel des tapis dans les maisons et -l’agrément des <i>trottoirs</i> dans les rues. Dans peu d’années, à moins que -tous les pavés n’aient été arrachés par ceux qui espèrent obtenir de -l’immortalité par les barricades, il sera aussi facile de se promener à -Paris qu’à Londres. Il est vrai que les vieilles rues ne sont pas assez -larges ici pour permettre d’aussi grandes esplanades que celles qui -s’étendent de chaque côté de Regent’s Street et d’Oxford Street; -néanmoins l’espace nécessaire à la sécurité et à la commodité des -passants pourra être ménagé; et ceux qui connurent Paris il y a une -douzaine d’années, quand il y fallait sauter d’une pierre à l’autre, en -pleine canicule, dans le fol espoir de conserver ses souliers secs, non -sans craindre d’être écrasé par un chariot, un fiacre, un coucou ou une -brouette, ceux qui se souviennent de ce temps-là, béniront le cher petit -trottoir qui borde maintenant presque toutes les principales rues, à -l’exception des intervalles nécessaires pour accéder aux portes cochères -des hôtels privés et de quelques courts espaces qui semblent avoir été -oubliés.</p> - -<div class="figleft" style="width: 205px;"> -<img src="images/ill_pg_090.jpg" width="205" height="142" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>(V. Adam del.) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p>Une autre innovation anglaise, beaucoup plus importante, a été tentée -sans succès: celle des <i>maisonnettes</i>, ou petits hôtels construits pour -une seule famille. On en a bâti quelques-unes dans cette nouvelle partie -de la ville qui s’étend derrière la Madeleine; mais on n’a obtenu là -aucun bon résultat pour beaucoup de raisons que l’on aurait pu prévoir -facilement, semble-t-il, et auxquelles il me paraît très difficile -d’obvier à présent.</p> - -<p>Pour qu’ils pussent convenir aux revenus moyens des Français, il -faudrait que ces petits hôtels privés fussent construits sur une échelle -trop médiocre pour qu’ils continssent de grandes chambres; or la -vastitude des pièces d’habitation permet une espèce de parade -qu’apprécient beaucoup de ceux qui vivent dans des appartements non -meublés, qu’ils paient peut-être quinze cents et deux mille francs par -an. Une autre commodité dont il serait pénible aux familles françaises -de se passer et dont on peut jouir pour un faible prix, si l’on -s’associe à plusieurs, c’est le portier et sa loge. Et si les Parisiens -échangeaient leur système contre le nôtre, qui consiste à avoir un -domestique spécialement occupé à porter les paquets et les lettres, ou à -annoncer les visites, le nombre des serviteurs devrait être doublé dans -chaque famille.</p> - -<p>Remplir ces offices-là, ce n’est pas tout ce qu’a à faire ce domestique -de tant de maîtres qu’est le portier; je ne suis pas assez compétente -pour vous dire exactement quelles sont ses fonctions; mais il me semble -qu’on me répond généralement<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> quand je demande quelqu’un pour faire une -commission: «<i>Oui, madame, le portier</i> (ou <i>la portière</i>) <i>fera cela</i>»; -et si nous nous trouvions soudainement privés de ce factotum, je pense -que nous serions immédiatement obligés de quitter notre appartement et -de chercher un refuge dans un hôtel, car nous serions très embarrassés -de savoir trouver les «aides» qui nous permettraient de vivre sans -lui...</p> - -<div class="figcenter" style="width: 410px;"> -<img src="images/ill_pg_091.jpg" width="410" height="290" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>UN TILBURY</p> - -<p>(Par A. Giroux) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p>Les Parisiens forment une population très aimable et ils ont l’apparence -d’être très heureux; quel effet produirait sur chacun d’eux la -possession tranquille d’une maison particulière? Ce qui est agréable à -l’un et influence heureusement son caractère peut être désagréable à -l’autre; et je ne suis pas certaine que la petite maison commode, qu’on -se procurerait en payant un loyer équivalent à celui d’un joli -appartement, ne calmerait pas cette légèreté et cette vivacité grâce -auxquelles on voit des <i>locataires</i> sexagénaires gagner leur élégant -<i>premier</i> en escaladant les marches par deux à la fois. Et les pieds les -plus jolis et les mieux <i>chaussés</i> du monde, qui à présent se -trémoussent <i>sans souci</i> sur l’escalier commun, ne se traîneraient-ils -pas plus lourdement s’il leur fallait suivre un étroit corridor dont la -propreté ou la malpropreté serait devenue une question privée et -individuelle? Et le plus vif désir d’avoir dans son vestibule quelques -statues et quelques lauriers-roses ne se calmerait-il pas si l’on avait -à calculer ce qu’il en coûterait pour le satisfaire? Et quel mal de tête -en pensant à <i>ce vilain escalier à frotter</i> du haut en bas! Toutes ces -préoccupations, et beaucoup d’autres auxquelles les Parisiens échappent, -leur incomberaient s’ils échangeaient leurs appartements pour des -<i>maisonnettes</i>...<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span></p> - -<p>Rousseau dit que les paroles qui règlent tout à Paris sont: <i>cela se -fait</i> et <i>cela ne se fait pas</i>. On ne peut nier que ces mêmes mots -n’aient à Londres un pouvoir égal; et, malheureusement pour notre -indépendance individuelle, il en coûte beaucoup plus pour leur obéir de -notre côté de l’eau. Des centaines de francs sont actuellement dépensées -sur des budgets très limités, sans procurer aucune jouissance à ceux qui -les dépensent; mais on se soumet à cette nécessité parce que <i>cela se -fait</i> ou <i>cela ne se fait pas</i>. A Paris, au contraire ces phrases -impératives n’ont pas la même influence sur les dépenses, parce qu’on -n’y a pas pour but unique de paraître aussi riche que son voisin, mais -de se donner par son revenu, grand ou petit, le plus possible de -plaisirs et d’agréments dans la vie.</p> - -<p>Pour ces raisons, en cas de diminution ou d’insuffisance de fortune, il -est très agréable d’habiter Paris. Certes une famille qui viendrait ici -en pensant y trouver les choses indispensables à la vie à meilleur -compte qu’en Angleterre serait grandement désappointée: certains -articles sont moins chers, mais beaucoup sont considérablement plus -chers, et je doute vraiment qu’à l’heure actuelle les choses strictement -nécessaires à la vie ne soient à meilleur marché à Paris qu’à Londres.</p> - -<p>Ce n’est donc pas le nécessaire, mais le superflu qui est moins coûteux -ici. Le vin, l’ameublement, l’entretien des chevaux, le prix des -voitures, les entrées au théâtre, les bougies de cire, les fruits, les -livres, le loyer d’un joli appartement, les gages des domestiques, tout -est à meilleur marché, et les contributions directes moins élevées. -Encore n’est-ce pas pour cette seule raison que la résidence à Paris -sera avantageuse pour des personnes qui ont quelques prétentions à tenir -un certain rang et qui veulent un certain style à leurs maisons. La -nécessité de paraître, qui est de beaucoup la plus onéreuse de toutes -les obligations que le rang impose, peut être évitée ici en grande -partie, et sans qu’on en subisse aucune déchéance. En somme, l’avantage -économique de la vie à Paris dépend entièrement du degré de luxe que -l’on désire. Il y a certainement beaucoup de détails de délicatesse et -de raffinement dans l’existence anglaise, que je serais très peinée de -voir abandonner parce que ce sont des particularités nationales, mais je -crois que nous gagnerions énormément, à beaucoup de points de vue, si -nous pouvions apprendre à ne plus faire dépendre notre manière de vivre -de sa comparaison avec celle des autres...</p> - -<p>Je suis persuadée que, si la mode prenait chez nous d’imiter -l’indépendance des Français dans leur manière de vivre comme elle veut -maintenant qu’on imite leurs mets, leurs chapeaux, leurs moustaches et -leurs moulures dorées, nous y gagnerions beaucoup de jouissances. Si, à -l’avenir, aucune dame anglaise ne se sentait plus l’angoisse au cœur -parce qu’elle a compté dans le hall de son amie un plus grand nombre de -valets de pied que dans le sien; si aucun soupir ne s’exhalait plus dans -aucun cercle parce que le bouton de chemise du voisin est plus beau; si -aucune grosse facture ne s’élevait chez Gunter, chez Howell, ou chez -James, parce qu’il vaut mieux mourir que d’être surpassé,—nous serions -incontestablement un peuple plus heureux et plus respectable que nous ne -le sommes à présent.</p> - -<p>On reconnaît assez généralement, je crois, que les Français sont -maintenant plus avides de gagner de l’argent qu’ils ne l’étaient avant -la dernière révolution. La sécurité et le repos que la nouvelle dynastie -semble avoir amenés avec elle leur ont donné le temps et l’occasion de -multiplier leurs capitaux; et la conséquence, c’est que les aptitudes au -commerce que Napoléon nous reprochait si fort ont traversé la Manche, et -commencent à produire ici de très grands changements.</p> - -<p>Il est évident que la richesse de la bourgeoisie augmente rapidement, et -les républicains s’en effraient: ils voient devant eux un nouvel ennemi, -et commencent à parler des abominations d’une <i>bourgeoisie</i> -aristocratique.</p> - -<p>Cet accroissement des fortunes bourgeoises a plusieurs effets -remarquables, mais aucun ne l’est plus que l’augmentation rapide des -jolies demeures, lesquelles s’élèvent maintenant, aussi blanches et -bril<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span>lantes que des champignons frais, dans la partie nord-ouest de -Paris.</p> - -<p>C’est là tout à fait un nouveau monde, et cela me rappelle les premiers -jours de Russel Square et du quartier alentour. L’église de la -Madeleine, au lieu de se trouver placée, comme je me souviens qu’elle -l’était jadis, tout à l’extrémité de Paris, voit maintenant une nouvelle -ville s’étendre derrière elle; et si les constructions continuent de -s’élever à la même allure qu’elles semblent le faire en ce moment, nous, -ou du moins nos enfants, la verrons occuper une situation aussi centrale -que Saint-Martin des Champs. Un excellent marché, appelé marché de la -Madeleine, s’est déjà établi dans ce nouveau quartier, et je ne doute -pas que des églises, des théâtres, et des restaurants innombrables ne le -suivent rapidement.</p> - -<p>Il faudra placer les capitaux, qui s’accroissent avec une rapidité -américaine, et, quand cela arrivera, Paris s’étendra hors de ses limites -actuelles de la même marche tranquille que Londres avant lui: d’ici à -vingt ans, le bois de Boulogne pourra être aussi peuplé que Regent’s -Park l’est aujourd’hui.</p> - -<p>Ce soudain accroissement de la richesse est déjà cause de l’augmentation -du prix de beaucoup d’articles vendus à Paris; si l’activité du commerce -continue, il est plus que probable que les fortunes du boursier et du -marchand parisien égaleront les fortunes colossales qui existent en -Angleterre; alors les mêmes causes qui ont rendu la vie si coûteuse chez -nous la rendront chère dans la France future. Bien des particularités -dont on s’aperçoit aujourd’hui et qui forment les plus grandes -différences entre les deux pays disparaîtront alors, car la grande -richesse est tout ce qui manque à une famille française pour vivre comme -une famille anglaise. Mais quand ce temps arrivera, les Parisiens ne -perdront-ils pas plus de jouissances sans ostentation qu’ils n’en -gagneront par l’augmentation du luxe? Pour moi, je suis absolument -d’avis que Paris sera à demi gâté lorsque les ennuyeux dîners de -cérémonie remplaceront les réceptions sans pompe et les visites sans -parade; alors les Anglais pourront se décider à rester fièrement et -orgueilleusement chez eux, car, au lieu du contraste brillant et vivant -à leur manière de vivre qu’offre actuellement Paris, ils y pourront -trouver une rivalité ennuyeuse, mais en chemin de réussir.</p> - -<h2><a name="XXIV" id="XXIV"></a>XXIV</h2> - -<p class="headd">ANECDOTE.—LE ROMANTISME ET LE SUICIDE.</p> - -<p>Il n’y a pas longtemps que deux jeunes hommes—très jeunes—entraient -dans un <i>restaurant</i>, commandaient un dîner d’un luxe et d’un prix -inaccoutumés, et arrivaient à l’heure pour le déguster. Ils le firent -avec toutes les apparences d’une juvénile gaieté. Ils commandèrent des -vins de Champagne, qu’ils burent en se tenant par la main. Aucune ombre -de tristesse, de pensées ou de réflexions d’aucune sorte ne sembla se -mêler à leur joie qui fut bruyante, longue et incessante. A la fin, -vinrent le café noir, le cognac, et la note: l’un d’eux la montra à -l’autre et tous deux se mirent à rire. Ayant bu leur tasse de café -jusqu’à la lie, ils appelèrent le <i>garçon</i> et lui ordonnèrent de faire -venir le <i>restaurateur</i>. Celui-ci accourut sur-le-champ, pensant -peut-être recevoir le montant de sa note, moins quelques extra que les -joyeux mais économes jeunes gens pouvaient trouver exagérés.</p> - -<p>Au lieu de cela, l’aîné des deux amis lui déclara que le dîner avait été -excellent, ce qui était très heureux puisque ce devait être le dernier -que son ami et lui mangeraient; que, pour la note, il fallait leur faire -de nécessité excuse, attendu qu’ils ne possédaient pas un sou; que, dans -aucune autre situation, ils n’auraient ainsi violé l’usage ordinaire au -détriment de leur hôte; mais que, trouvant ce monde, ses peines et ses -chagrins indignes d’eux, ils avaient décidé de jouir au moins une fois -d’un repas que leur pauvreté les empêcherait de jamais recommencer, et -ensuite de prendre congé de l’existence pour toujours; il ajouta que la -première partie de leur résolution s’était accomplie fort noblement -grâce au cuisinier et à la cave de l’établissement; que la dernière -partie suivrait bientôt, car ils avaient mélangé au café noir et au -petit verre de l’admirable cognac tout ce<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span> qui était nécessaire pour -régler très rapidement leurs comptes.</p> - -<p>Le <i>restaurateur</i> était furieux. Il n’ajoutait aucune foi à ce qu’il -considérait comme une rodomontade n’ayant pour but que d’éviter le -paiement de la note, et il parla bruyamment, à son tour, de les remettre -dans les mains de la police. A la fin, sur leur offre de lui laisser -leur adresse, il leur permit toutefois de partir.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 419px;"> -<img src="images/ill_pg_094.jpg" width="419" height="347" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>«LA PEAU DE CHAGRIN»</p> - -<p>(Par Gavarni) (Bibl. nat.)</p> -</div> -</div> - -<p>Poussé par l’espoir d’obtenir son argent, ou peut-être craignant -vaguement que le conte insensé que les jeunes gens lui avaient fait ne -fût vrai, cet homme se rendit le jour suivant à l’adresse que lui -avaient laissée ses clients. Là, il apprit que, le matin même, les deux -malheureux jeunes gens avaient été trouvés couchés ensemble, la main -dans la main, sur un lit que l’un d’eux avait loué quelques semaines -auparavant. Quand on entra, il étaient déjà morts et tout à fait froids.</p> - -<p>Sur une petite table dans la chambre, on découvrit beaucoup de papiers -noircis d’écriture; tous exprimaient des aspirations à la splendeur -obtenue sans travail, un profond mépris pour ceux qui se contentent -d’une vie gagnée à la sueur de leur front, diverses citations de Victor -Hugo, et la requête de vouloir bien transmettre aux journaux leurs noms -et le récit de leur trépas.</p> - -<p>On cite des cas nombreux d’amis intimes qui s’encouragent mutuellement -ainsi<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> à finir leur existence, sinon aux applaudissements du public, du -moins avec un certain effet. Et bien plus souvent on trouve morts et -serrés dans les bras l’un de l’autre un jeune homme et une jeune femme; -ceux-là accomplissent à la lettre, avec le plus triste sérieux, la -destinée prédite si gaiement dans la vieille chanson:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i2"><i>Gai, gai, marions-nous,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mettons-nous dans la misère;</i><br /></span> -<span class="i2"><i>Gai, gai, marions-nous,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mettons-nous la corde au cou.</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>J’ai entendu dire par plusieurs personnes qui regardent avec philosophie -les traits caractéristiques du temps présent et de la race actuelle, ou -plutôt peut-être de cette partie de la population qui vit dans une -oisiveté dissolue, que ce qu’il y a de pis dans tout cela, c’est -l’indifférence, l’insouciance et un mépris de la mort digne des -gladiateurs antiques, que l’on enseigne, que l’on loue, que l’on exalte -comme le fondement et la perfection de toute sagesse et de tout mérite -humains.</p> - -<h2><a name="XXV" id="XXV"></a>XXV</h2> - -<p class="headd">«LE CHEVAL DE BRONZE» ET «LA MARQUISE» A L’OPÉRA-COMIQUE.—L’HEURE -TARDIVE DU DINER NUIT AUX SPECTACLES.</p> - -<p><i>Le Cheval de Bronze</i> étant le <i>spectacle par excellence</i> de -l’Opéra-Comique en ce moment, nous crûmes nécessaire de l’aller voir, et -nous avons tous trouvé que les décors et la mise en scène étaient aussi -bien que le théâtre le permettait. Nous en sortîmes très satisfaits, ce -que nous n’avouâmes qu’en petit comité, parce que cela n’était pas très -flatteur pour nos facultés intellectuelles.</p> - -<p>Je ne comprends réellement pas comment on peut rester assis pendant -trois heures entières, non seulement sans murmurer, mais encore sans -autre occupation que de regarder une collection de choses dénuées -d’intérêt autour desquelles circule sans cesse une foule de figurants. -Mais c’est ainsi, et, en voyant tel arrangement de gazes blanches et -bleues, éclairées par la lumière magique des feux de Bengale, et qui -forment décidément la plus jolie fantaisie que l’on puisse imaginer, -nous nous écriâmes: «Joli! joli!» comme l’aurait pu faire un enfant de -cinq ans en voyant pour la première fois Polichinelle.</p> - -<div class="figright" style="width: 277px;"> -<img src="images/ill_pg_095.jpg" width="277" height="188" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>L’OPÉRA-COMIQUE</p> - -<p>(Par E. Lami) (Collection J. B.)</p></div> -</div> - -<p>La musique de M. Auber comprend quelques charmants morceaux, mais il a -fait beaucoup mieux jadis; et le mauvais goût des principaux chanteurs -me ferait désirer ardemment que l’excellent orchestre fût seul à -l’interpréter.</p> - -<p>Mᵐᵉ Casimir a eu et a encore une voix riche et puissante; mais la plus -inculte petite fille d’Allemagne, qui arrange sa vigne en chantant ses -airs nationaux, pourrait lui donner une leçon de goût qui lui serait -plus profitable que tout ce que la science lui a appris...</p> - -<p>Cette brillante bagatelle était précédée d’une <i>petite comédie</i>, -appelée, <i>la Marquise</i>. Le sujet doit avoir été tiré, bien que très -modifié, d’une histoire de George Sand, et ne vaut guère qu’on en parle; -mais c’est<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> un joli spécimen d’un genre très français, une petite pièce -naturelle, facile, enjouée; en l’écoutant, vous êtes en sympathie avec -les acteurs comme avec les caractères, et vous oubliez qu’il y a dans le -monde beaucoup de tristesses et d’ennuis...</p> - -<p>Les théâtres, surtout ceux de second ordre, semblent être très suivis; -mais j’entends souvent observer, à Paris comme à Londres, que le goût du -théâtre diminue dans les hautes classes; et cela vient, je crois, des -mêmes causes dans les deux pays: d’abord, l’heure tardive du dîner, qui -fait que, pour aller au spectacle, il faut déranger ses habitudes, et -c’est là une difficulté dans la famille. L’Opéra, qui commence plus -tard, est toujours plein: et, si je ne vivais depuis assez longtemps -dans le monde pour savoir ce que la mode peut faire supporter, je serais -étonnée qu’un peuple aussi gai que celui des Français se presse chaque -soir pour assister à un spectacle aussi sérieusement ennuyeux...</p> - -<p>Peut-être en France comme en Angleterre, si un nouveau génie théâtral -«s’élevait un matin le front dans les nues», Paris et Londres se -soumettraient-ils à dîner à cinq heures pour en jouir; mais l’heure -tardive du dîner et la médiocrité des acteurs font actuellement du -théâtre un amusement populaire plutôt qu’un divertissement élégant.</p> - -<h2><a name="XXVI" id="XXVI"></a>XXVI</h2> - -<p class="headd">L’ABBÉ DE LAMENNAIS.—SON ASPECT ET SA CONVERSATION.—SON ADMIRATION ET -CELLE DES RÉPUBLICAINS FRANÇAIS POUR O’CONNELL.</p> - -<p>J’ai eu la satisfaction de rencontrer, l’autre soir, l’abbé de -Lamennais. C’était chez Mᵐᵉ Benjamin Constant, dont le salon est aussi -célèbre par la renommée de ceux qu’on y rencontre que par les talents et -le charme de la maîtresse de la maison.</p> - -<p>Extérieurement, cet homme célèbre ressemble à un dessin original de -Rousseau que je me souviens d’avoir vu. Il est bien au-dessous de la -taille ordinaire et très mince. Son aspect est très frappant et trahit -l’habitude de la méditation; mais ses yeux profonds ont quelque chose de -presque farouche, avec leurs regards rapides. Sa robe était noire et -avait plus de négligence républicaine que de dignité ecclésiastique, et -la petite cravate qu’il portait, bien serrée autour de sa gorge, lui -donnait l’apparence de quelqu’un qui ne fait guère attention à la mode -du jour ou aux coutumes des salons.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 233px;"> -<img src="images/ill_pg_096.jpg" width="233" height="281" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LAMENNAIS</p> - -<p>«Galerie de la Presse» (Bibl. nat.)</p> -</div> -</div> - -<p>Il avait dîné chez Mᵐᵉ Constant avec quatre ou cinq autres personnages -distingués, et nous le trouvâmes profondément enfoncé dans une <i>bergère</i> -qui cachait presque entièrement sa chétive personne, et<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span> entouré d’un -cercle d’hommes à qui il parlait avec animation. D’un côté était M. -Jouy, l’<i>hermite</i> bien connu de la Chaussée-d’Antin, et de l’autre un -député très apprécié sur les bancs du <i>côté gauche</i>.</p> - -<p>J’étais placée juste en face de lui et j’ai rarement observé le jeu -d’une physionomie plus animé. Dans le courant de la soirée, il me fut -présenté. Ses manières sont extrêmement distinguées; aucune raideur ni -gêne, rien de rustique ni d’ecclésiastique n’empêche sa vivacité -naturelle. Il tira immédiatement une chaise vis-à-vis du sofa où j’étais -placée et causa fort agréablement, le dos tourné au reste de la société, -jusqu’à ce que plusieurs personnes, dont beaucoup de dames, se fussent -réunies autour de lui; alors il ne lui plut pas, je suppose, de rester -assis tandis qu’elles étaient debout, et, se levant, il regagna sa -<i>bergère</i>.</p> - -<p>Il me dit qu’il ne resterait pas longtemps à Paris, où il fréquentait -trop le monde pour travailler, qu’il allait promptement retourner dans -sa profonde retraite, dans sa chère Bretagne, où il finirait l’œuvre -qu’il avait commencée. Je ne sais si cet ouvrage est la défense des -<i>Prévenus d’avril</i>, qu’il a menacé de publier contre ceux qui ont refusé -de le laisser plaider au tribunal dans cette affaire, mais on s’attend à -ce que ce document soit violent, puissant et éloquent...</p> - -<p>M. de Lamennais, ainsi que plusieurs autres personnages aux principes -républicains avec lesquels j’ai eu l’occasion de causer depuis que je -suis à Paris, a conçu l’idée que l’Angleterre est en ce moment et <i>bona -fide</i> sous la règle et le gouvernement de Mr. Daniel O’Connell. Il m’a -entretenue de ce personnage avec la plus grande admiration et le plus -profond respect: ne s’en rapporte-t-il pas aux journaux anglais pour -croire à l’amour enthousiaste et à la vénération qu’on lui témoignerait -dans la Grande-Bretagne!</p> - -<div class="figcenter" style="width: 55px;"> -<img src="images/ill_pg_097a.jpg" width="55" height="31" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<h2><a name="XXVII" id="XXVII"></a>XXVII</h2> - -<p class="headd">LES VIEILLES FILLES SONT RIDICULES EN FRANCE.—POURQUOI ELLES Y SONT -BEAUCOUP PLUS RARES QU’EN ANGLETERRE.—SUPÉRIORITÉ DE LA MANIÈRE DE -CONCLURE LES MARIAGES EN ANGLETERRE.—EN FRANCE, LES VIEILLES FILLES -S’APPLIQUENT A DISSIMULER LEUR TRISTE ÉTAT.</p> - -<p>Il y a plusieurs années que, passant quelques semaines à Paris, j’eus -une conversation avec un Français au sujet des vieilles filles, et, bien -qu’il y ait longtemps de cela, je vous la rapporterai à l’occasion d’un -fait qui vient de m’arriver.</p> - -<div class="figright" style="width: 74px;"> -<img src="images/ill_pg_097b.jpg" width="74" height="76" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<p>Nous nous promenions, je m’en souviens, dans les jardins du Luxembourg, -et, comme nous marchions de long en large dans les longues allées, la -causerie tomba sur le «misérable sort», comme l’appelait mon -interlocuteur, des femmes célibataires en Angleterre. Mon compagnon -déplorait cet état comme le résultat le plus mélancolique des mœurs -nationales qui se pût imaginer.</p> - -<p>«Je ne connais rien en Angleterre, déclarait-il avec la dernière -énergie, qui me fasse plus de peine que la vue d’un grand nombre de ces -femmes malheureuses, qui, encore que bien nées, bien élevées et -estimables, se trouvent sans position, sans un <i>état</i> et sans un nom, si -ce n’est celui dont elles désirent tant se débarrasser qu’elles -donneraient pour cela la moitié des jours qui leur restent à vivre.</p> - -<p>—Je crois que vous exagérez quelque peu le mal, répondis-je; pourtant, -même si leur position est aussi triste que vous le dites, je ne vois pas -en quoi les dames célibataires sont plus heureuses ici?</p> - -<p>—Ici! s’exclama-t-il avec indigna<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span>tion: vous n’imaginez pas réellement -qu’en France, où nous nous vantons de rendre nos femmes les plus -heureuses du monde, nous pourrions souffrir que des jeunes filles -infortunées, innocentes, sans appui, tombassent hors de la société, dans -le <i>néant</i> du célibat, comme chez vous? Dieu nous garde d’une telle -barbarie!</p> - -<p>—Mais comment pouvez-vous empêcher cela? Il est impossible que, par -suite des circonstances, beaucoup de vos hommes ne soient pas amenés à -demeurer célibataires; et si le nombre des individus des deux sexes est -égal, il s’ensuit qu’il doit y avoir aussi des femmes non mariées?</p> - -<p>—Cela peut paraître ainsi, mais la réalité est tout autre: nous n’avons -pas de femmes non mariées.</p> - -<p>—Alors, que deviennent-elles?</p> - -<p>—Je ne sais pas, mais si une Française se trouvait dans cette -situation, elle se jetterait à l’eau!</p> - -<p>—J’en connais une cependant, dit une dame qui était avec nous; Mˡˡᵉ -Isabelle B... est une vieille fille.</p> - -<p>—<i>Est-il possible?</i> s’écria notre interlocuteur d’un ton qui me fit -éclater de rire. Et quel âge a-t-elle, cette malheureuse Mˡˡᵉ Isabelle?</p> - -<p>—Je ne sais pas exactement, répondit la dame, mais je pense qu’elle -doit avoir passé trente ans depuis longtemps.</p> - -<p>—<i>C’est une horreur!</i>» s’écria-t-il encore, et il ajouta avec mystère, -dans un demi-murmure: «Croyez-moi, elle ne supportera pas cela -longtemps!»</p> - -<p>J’avais certainement oublié Mˡˡᵉ Isabelle et ce qui la concernait, quand -je rencontrai la dame qui l’avait citée comme étant la seule vieille -fille qui fût en France. Comme je causais avec elle, l’autre jour, de -tout ce que nous avions fait ensemble dans le temps passé, elle me -demanda si je me souvenais de cette conversation. Je lui assurai que je -n’en avais rien oublié.</p> - -<p>«Alors, me dit-elle, je vais vous raconter ce qui m’est arrivé trois -mois environ après qu’elle eut eu lieu. Je fus invitée avec mon mari à -aller voir une amie à la campagne, dans la même maison où j’avais -rencontré cette Mˡˡᵉ Isabelle B... que je vous ai nommée. Le soir, en -jouant à l’écarté avec notre hôte, je me rappelais notre conversation -dans les jardins du Luxembourg et je m’enquis de la demoiselle en -question:</p> - -<p>«Est-il possible que vous n’ayez pas su ce qui lui est arrivé? me -répondit-on.</p> - -<p>—Non, en vérité, je n’ai rien appris. Est-elle mariée?</p> - -<p>—Mariée?... Hélas! non, elle s’est jetée à l’eau!»</p> - -<p>Ce dénouement terrible prenait une gravité solennelle après ce qui avait -été prédit à cette jeune femme. Quoi de plus étrange que cette -coïncidence! Mon amie me dit qu’à son retour à Paris elle raconta cette -catastrophe à celui qui avait semblé la prévoir et qu’il reçut cette -nouvelle par une exclamation caractéristique: «Dieu soit loué! Elle est -maintenant hors de son malheur.»</p> - -<p>Cet incident et la conversation qui suivit me portèrent à rechercher -sérieusement ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans tout cela, et il me -semble, après enquête, qu’une femme célibataire, ayant passé trente ans, -c’est un cas fort rare en France. Procurer à leurs enfants un <i>mariage -convenable</i> passe aux yeux des parents pour un devoir aussi strict que -de les envoyer en nourrice ou à l’école. La proposition d’une alliance -vient aussi souvent des amis de la femme que de ceux de l’homme, et il -est évident que cela doit beaucoup augmenter les chances d’établissement -convenable pour les jeunes personnes; car, bien qu’il nous arrive -d’envoyer nos filles jusqu’aux Indes dans l’espoir d’obtenir ce résultat -désiré, il est peu de parents anglais qui soient allés jusqu’à proposer -à quiconque, ou au fils de quiconque, de prendre leur fille.</p> - -<p>Si nos usages étaient différents, si la demande en mariage d’une jeune -fille était préparée par les amis au lieu de dépendre de la chance ou du -hasard d’une rencontre, je ne doute pas que beaucoup de mariages heureux -n’en résulteraient; et, d’ailleurs, un arrangement semblable, qui ne -choque aucun sentiment des convenances, puisqu’il est conforme à une -coutume nationale, peut donner à penser à la jeune fille que, par un -privilège flatteur pour sa délicatesse, elle est absolument étrangère à -cette<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> affaire. Mais, nos jeunes filles anglaises consentiraient-elles, -pour ne pas courir la chance de rester vieilles filles, à abandonner ce -droit, qui leur est si précieux, de vivre dignement en célibataires -jusqu’au jour où elles auront choisi elles-mêmes un époux—au milieu du -monde,—et renonceront-elles pour cela au droit de dire oui ou non à -leur guise et selon leur fantaisie?...</p> - -<p>Le monde entier est persuadé que la France abonde en épouses aimantes, -constantes et fidèles, et en maris de même; je ne pense pas que, s’il en -est ainsi, ce soit une conséquence de la manière dont les mariages se -font ici. Le plus fort argument en faveur de l’usage français, c’est -assurément qu’un mari qui prend une jeune femme aussi neuve -d’impressions de toutes sortes que doit l’être une jeune fille française -bien élevée, ce mari-là a une meilleure chance, ou plutôt a plus le -pouvoir de conquérir le cœur de sa femme qu’un homme qui s’éprend d’une -beauté de vingt ans, laquelle a déjà entendu peut-être des aveux aussi -tendres que ceux qu’il murmure à son oreille, faits par un autre homme -qui, s’il n’avait pas le moyen d’épouser la jeune personne, avait du -moins celui de l’aimer, et une langue pour la séduire aussi bien que le -mari.</p> - -<div class="figright" style="width: 306px;"> -<img src="images/ill_pg_099.jpg" width="306" height="400" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>«LA BONNE FILLE»</p> - -<p>(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger.)</p> -</div> -</div> - -<p>En revanche, que d’arguments contraires! Quel que soit le sentiment -d’une Française pour son époux, celui-ci ne pourra jamais sentir qu’elle -l’a choisi parmi les autres; certes, il arrive parfois qu’une belle -créature soit élue par son fiancé à cause de sa beauté; mais, si la -réponse a été faite sans même qu’on la consulte, sans doute elle peut -tirer de cette demande une petite satisfaction de vanité, mais -certainement rien qui approche d’un sentiment de tendresse venant du -cœur.</p> - -<p>L’habitude est si fortement invétérée<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> qu’il est impossible à un pays de -juger impartialement l’autre sur un sujet entièrement réglé par les -coutumes. Donc, tout ce que je puis, comme Anglaise, m’aventurer à dire, -c’est que je serais bien fâchée que nous adoptassions chez nous la mode -de nos voisins français.</p> - -<div class="figleft" style="width: 176px;"> -<img src="images/ill_pg_100.jpg" width="176" height="200" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>(V. Adam del.) (Collection J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Je pense, toutefois, que mon ami du jardin du Luxembourg exagérait -beaucoup quand il m’assurait qu’il n’existait pas de femmes célibataires -en France. Il en existe certainement, bien qu’en moins grand nombre -qu’en Angleterre. D’ailleurs, il n’est pas aisé de les reconnaître. Chez -nous, il n’est pas extraordinaire que des femmes célibataires prennent -ce qu’on appelle en langage militaire un «rang de brevet». Ainsi miss -Dorothée Tomkins deviendra Mrs. Dorothée Tomkins et quelquefois même -<i>tout</i> bonnement Mrs. Tomkins, pourvu qu’il n’y ait aucune autre Mrs. -Tomkins pour lui interdire ce titre; mais je n’ai pas souvenance -qu’aucune dame dans cette situation se soit fait appeler la veuve -Tomkins ou la veuve Un Tel.</p> - -<p>Ici, on m’a assuré que le cas est différent et que les plus proches -parents et amis sont souvent seuls à savoir quelque chose. Plus d’une -<i>veuve respectable</i> n’a jamais eu de mari dans sa vie, et l’on m’a -positivement affirmé que le secret est souvent si bien gardé, que les -nièces et les neveux d’une famille ne savent pas si leurs tantes sont -veuves ou non.</p> - -<p>Cela tend à démontrer que l’on considère ici le mariage comme un état -plus honorable que le célibat, quoiqu’il ne faille pas aller jusqu’à -prétendre que les vieilles filles se jettent à l’eau...</p> - -<h2><a name="XXVIII" id="XXVIII"></a>XXVIII</h2> - -<p class="headd">L’ÉLÉGANCE INIMITABLE DES FRANÇAISES.—IMPOSSIBILITÉ A UNE ANGLAISE DE -N’ÊTRE PAS CONNUE POUR TELLE AU PREMIER REGARD.—LES MAGASINS DE -NOUVEAUTÉS ET LES BOUTIQUES.—LE GOUT DES BOUQUETIÈRES.—TOUT A PARIS -EST ARRANGÉ AVEC GOUT.—PLUS DE ROUGE NI DE FAUX CHEVEUX.</p> - -<p>Avouez, en pensant que c’est une femme qui vous écrit, que vous ne -pouvez vous plaindre d’avoir été accablé de détails sur les modes de -Paris: peut-être même vous plaindrez-vous de ce que tout ce que j’en ai -déjà dit n’ait porté que sur le costume historique et fantaisiste des -républicains. L’apparence de chacun et tout ce qui s’y rapporte a -cependant une très grande importance dans la vie quotidienne de cette -brillante ville; et bien que à ce point de vue, elle soit le modèle du -monde entier, elle a su garder pour elle seule un aspect, une manière -d’être que tout autre peuple chercherait en vain à imiter. Allez où vous -voudrez, vous verrez des modes françaises; mais il faut venir à Paris -pour voir comment on les porte.</p> - -<p>Le dôme des Invalides, les tours de Notre-Dame, la colonne de la place -Vendôme, les moulins à vent de Montmartre ne sont pas plus -caractéristiques de Paris que l’aspect des chapeaux, des bonnets, des -guimpes, des châles, des tabliers, des ceintures, des boucles, des -gants, mais surtout des bottines et des bas, quand ils sont portés par -des Parisiennes dans la ville de Paris.</p> - -<p>C’est en vain que toutes les femmes de la terre viennent en foule à ce -marché d’élégance, chacune portant assez d’argent dans sa poche pour se -vêtir de la tête aux pieds avec tout ce qui se trouvera de mieux et de -plus riche; c’est en vain que chacune<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> appelle à son aide toutes les -<i>tailleuses</i>, <i>coiffeuses</i>, <i>modistes</i>, <i>couturières</i>, <i>cordonniers</i>, -<i>lingères et friseuses</i> de la ville: quand elle aura acheté et mis comme -il convient toute chose exactement de la façon qu’on lui aura prescrite, -elle entendra, dans la première boutique où elle entrera, une grisette -murmurer à une autre derrière le comptoir: «<i>Voyez ce que désire cette -dame anglaise</i>»; et cela,—pauvre chère dame!—avant qu’elle ait pu -prononcer un seul mot capable de la trahir.</p> - -<p>Et ce ne sont pas seulement les Parisiens qui nous reconnaissent -facilement—cela pourrait être dû chez eux à quelque inexplicable -franc-maçonnerie; non, le plus fort est que nous nous reconnaissons -nous-même l’un l’autre sur-le-champ: «C’est un Anglais!» «C’est une -Anglaise!» Cela se voit plus vite qu’on ne le saurait dire.</p> - -<p>Ces manières, cette allure, cette marche, l’expression des mouvements -et, pour ainsi parler, des membres, que tout cela soit si spécial et -impossible à imiter, voilà qui est vraiment singulier. Cela n’a rien à -voir avec les différences d’yeux et de teint des deux nations, car -l’effet est peut-être senti plus fortement encore quand on suit une -personne que quand on la croise; il ressort de chaque pli comme de -chaque épingle, de toutes les attitudes et de tous les gestes.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 210px;"> -<img src="images/ill_pg_101.jpg" width="210" height="297" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>L’ANGLAISE</p> - -<p>(Par Guérin) (Coll. J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Si je pouvais vous expliquer ce qui produit cet effet j’en rendrais -peut-être l’imitation moins malaisée; mais comme, après s’y être essayé -pendant vingt ans, on a fini par regarder comme impossible de le -définir, ne comptez pas sur moi pour cela. Tout ce que je puis faire, -c’est de vous dire là-dessus ce que tout le monde sait, sans chercher à -atteindre la partie mystérieuse de ce sujet, et à analyser cet effet -magique.</p> - -<p>Pour parler en termes de marchandes de modes, les dames «s’habillent» -beaucoup moins à Paris qu’à Londres. Je ne pense pas qu’une Parisienne, -après avoir quitté son déshabillé du matin, s’astreindrait, durant «la -saison», à changer de robe quatre fois par jour, comme je l’ai vu faire -à des dames de Londres. Et je ne crois pas que les plus <i>précieuses</i> en -cette matière penseraient avoir commis une grave infraction à la bonne -éducation si elles paraissaient à dîner dans la même toilette qu’on leur -aurait vue porter trois heures auparavant.</p> - -<p>Le seul article de luxe féminin plus généralement répandu parmi elles -que parmi nous est le châle de cachemire. Le <i>trousseau</i> d’une jeune -femme compte toujours au moins un de ces précieux châles, et c’est, je -crois, de tous les <i>présents</i>, celui qui fait souvent, comme le dit Miss -Edgeworth, oublier le <i>futur</i> à la fiancée.</p> - -<p>Sous d’autres rapports, ce qui est nécessaire à la garde-robe d’une -Française élégante l’est aussi à celle d’une Anglaise. Seulement on -porte plus chez nous de bijoux et colifichets de toutes sortes que chez -eux. La robe qu’une jeune Anglaise<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> mettrait pour dîner est exactement -la même qu’une jeune Française porterait à tous les bals, sauf à un bal -costumé; au lieu que la plus élégante toilette du dîner, à Paris, ne se -porterait chez nous que pour aller à l’Opéra.</p> - -<p>Il y a beaucoup de très jolis <i>magasins de nouveautés</i> dans toutes les -parties de la ville, et le cœur d’une femme peut y trouver tout ce qu’il -désire quant à la toilette.</p> - -<div class="figleft" style="width: 276px;"> -<img src="images/ill_pg_102.jpg" width="276" height="342" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>«MARCHANDES DE MODES»</p> - -<p>(Par Gavarni) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p>Ces magasins sont des <i>modistes</i> et des <i>coiffeuses</i> excellentes, qui -savent parfaitement fabriquer et recommander tous les produits de leur -art fascinateur; mais il ne se trouve point ici de Howel et de James où -s’assemblent à point nommé toutes les jolies femmes de Paris; on ne voit -aucune assemblée de grand valets de pied attendant sur les banquettes à -l’extérieur des boutiques, et qui fassent office d’enseigne pour les -non-initiés en leur indiquant par leur présence combien d’acheteurs sont -en train de marchander les précieux objets de l’intérieur. Les boutiques -sont en général beaucoup plus petites que les nôtres, ou, quand elles -s’étendent en longueur, elles ont l’air de dépôts de marchandises. On -étale pour la montre et la décoration beaucoup moins d’objets, si ce -n’est dans les magasins de porcelaines ou de bronzes dorés, protégés par -des glaces. A vrai dire, partout où les articles peuvent être exposés -sans danger aux injures de l’air, on en étale un nombre considérable; -mais, dans l’ensemble, les boutiques n’offrent pas ici une aussi grande -apparence de capitaux employés que chez nous.</p> - -<p>Une des principales causes du gai et joli aspect des rues est la -quantité et l’élégant arrangement des fleurs exposées pour la vente. -Tout le long des boulevards, et dans chacun de ces brillants passages -qui percent maintenant Paris dans tous les sens, vous n’avez qu’à fermer -les yeux pour vous croire dans un parterre; et si, en ouvrant les yeux, -l’illusion s’envole, vous trouvez à sa place quelque chose d’aussi -charmant.</p> - -<p>Malgré les abominations multiples des rues, les serrures des portes des -salons semblables à des cadenas de prisons et l’odieux escalier commun à -tous par lequel on y accède, il y a chez ce peuple un goût et une grâce -qu’on ne trouverait certainement pas ailleurs. Et cela non seulement -dans les vastes hôtels des riches<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span> et des grands, mais dans toutes les -classes de la société, jusqu’à la plus basse.</p> - -<p>La manière dont une vieille marchande de quatre saisons noue les cerises -qu’elle vend pour quelques sous à sa clientèle de gamins, pourrait -donner une leçon au plus adroit décorateur de nos tables de soupers. Un -bouquet de violettes sauvages, dont le prix est à la portée de la -<i>soubrette</i> la moins payée de Paris, est arrangé avec une grâce qui le -rendrait digne d’une duchesse; et j’ai vu le modeste étalage d’une -fleuriste dont toute la tente se composait d’un arbre et du ciel bleu, -disposé avec un mélange de couleurs si harmonieux, que je suis restée -plus longtemps et plus agréablement à la regarder que je ne suis jamais -demeurée à contempler le palais de Flore lui-même dans le King’s Road.</p> - -<p>Après tout, je pense que ce mystérieux art de la toilette, dont j’ai -déjà parlé, vient de ce bon goût naturel, universel et inné. Il existe -un à-propos, une bienséance, une sorte d’harmonie dans les différentes -parties de la toilette féminine, que l’on constate sur les <i>toques</i> de -coton aux teintes éclatantes assorties aux mouchoirs et aux tabliers, -comme sur les chapeaux les plus élégants des Tuileries. Le mot si -expressif pour qualifier une femme bien mise: <i>faite à peindre</i>, peut -être bien souvent appliqué avec autant de justice à une paysanne qu’à -une princesse; car toutes deux ont la même délicatesse naturelle de -goût.</p> - -<p>C’est ce sentiment national qui rend tellement supérieurs, à Paris, la -mise en scène, le corps <i>de ballet</i>, et tout ce qui dans les théâtres -forme <i>tableau</i>. Là, une simple erreur dans la couleur ou l’arrangement -pourrait détruire l’harmonie entière et le charme de l’ensemble: mais -vous voyez ici de pauvres petites filles, louées à la nuit moyennant -quelques sous pour figurer des anges ou des Grâces, entrer dans la -composition de la scène avec un instinct aussi infaillible que celui qui -pousse les oies sauvages, volant à travers les airs, à se former en une -phalange triangulaire admirablement ordonnée, au lieu de se disperser -vers tous les points de la boussole, comme on le voit faire <i>par -exemple</i> à nos <i>figurantes</i> à nous lorsque le maître de ballet ne les -tient pas aussi rigoureusement en ordre qu’un bon chasseur rassemble sa -meute.</p> - -<p>C’est un soulagement pour mes yeux de constater que le fard n’est plus à -la mode. Je ne comprends pas ceux qui disent qu’un regard brillant le -devient plus encore par une légère touche de rouge habilement appliquée -en dessous. En tout cas si on en met encore, c’est si adroitement que -cela ne produit qu’un bon effet, et voilà un immense progrès sur la -mode, dont je me souviens trop bien, de farder les joues des jeunes et -des vieilles à un point réellement effrayant.</p> - -<div class="figright" style="width: 204px;"> -<img src="images/ill_pg_103.jpg" width="204" height="122" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>(E. Lami del.) (Coll. J. B.)</p> -</div> -</div> - -<p>Un autre progrès que je goûte fort, c’est que la plupart des vieilles -dames ont renoncé aux cheveux artificiels; elles arrangent maintenant -leurs propres cheveux gris avec le plus d’élégance et de soin possibles. -L’apparence générale de l’ensemble y gagne: la nature arrange les choses -pour nous beaucoup mieux que nous ne le pouvons faire; et l’aspect d’une -figure âgée entourée de boucles noires, brunes ou blondes, est -infiniment moins agréable que celui d’un vieux visage accompagné de ses -propres cheveux argentés.</p> - -<p>J’ai entendu observer, avec beaucoup de justesse, que le fard n’est -seyant qu’à celles qui n’en ont pas besoin: on peut dire la même chose -des faux cheveux. Quelques-uns des édifices en cheveux noirs et -brillants comme du jais que j’ai vus ici excédaient certainement en -quantité de cheveux ce qui peut croître sur aucune tête humaine; mais -quand cet édifice surmonte un jeune visage qui semble avoir droit à tous -les honneurs que l’art des coiffeurs peut imaginer, il n’y a rien là -d’incon<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span>gru ni de désagréable, bien qu’il soit toujours dommage de mêler -quoi que ce soit de faux à la gloire d’une jeune tête. Pour ce -sentiment-là, <i>Messieurs les Fabricants</i> de faux cheveux ne me rendront -pas grâces: après avoir interdit l’usage des fausses tresses aux -vieilles dames, voilà que je désapprouve maintenant les fausses boucles -pour les jeunes!</p> - -<div class="figleft" style="width: 277px;"> -<img src="images/ill_pg_104.jpg" width="277" height="384" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>«1835»</p> - -<p>(Par Gavarni) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p><i>Au reste</i>, tout ce que je peux vous dire quant à la toilette, c’est que -nos élégantes ne doivent plus espérer de trouver ici aucun article utile -pour leur garde-robe à meilleur marché; au contraire, tout s’y paye -beaucoup plus cher qu’à Londres; et ce qui doit également les empêcher -de faire leurs emplettes ici, c’est que les différents objets que nous -avions l’habitude de considérer comme mieux fabriqués que chez nous, -spécialement les soieries et les gants, sont maintenant, à mon avis, -décidément inférieurs aux nôtres en qualité: les articles qu’on peut -acheter au même prix qu’en Angleterre, sont moins bons à l’usage.</p> - -<p>Les seules emplettes que j’aimerais à rapporter chez moi, ce seraient -des porcelaines: mais cela, nos tarifs de douane nous le défendent, et, -sans cette protection, nos Wedgewood et nos Mortlake ne vendraient plus -que peu d’articles d’ornement, car non seulement leurs prix sont plus -élevés mais leur matière première et leur façon sont, à mon avis, -extrêmement inférieurs. Il est réellement agréable à mes sentiments -patriotiques de pouvoir constater honnêtement que, sauf ces objets et -quelques articles de luxe, comme les bronzes dorés, les pendules -d’albâtre et cætera, il n’y a rien ici que nous ne puissions trouver en -abondance dans notre pays.</p> - -<h2><a name="XXIX" id="XXIX"></a>XXIX</h2> - -<p class="headd">L’ABBÉ LACORDAIRE.—SUCCÈS DE SES SERMONS A -NOTRE-DAME.—LES MEILLEURES -PLACES RÉSERVÉES AUX HOMMES.—DIMENSIONS -<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> -DE NOTRE-DAME.—AFFLUENCE DE -<i>jeunes gens de Paris</i>.—ILS FONT ET DÉFONT LES -RÉPUTATIONS.—LACORDAIRE -EST UN PRÉDICATEUR DÉPLORABLE.</p> - -<p>La grande réputation d’un prédicateur nous décida dimanche à supporter -deux heures d’attente fastidieuse avant la messe qui précéda son sermon. -C’est de la sorte seulement qu’on peut s’assurer une chaise à Notre-Dame -quand l’abbé Lacordaire y doit monter en chaire. L’ennui est grand; mais -ayant successivement entendu dire de ce personnage célèbre qu’il était -«envoyé par le ciel pour ramener la France au catholicisme»; qu’il était -«un hypocrite laissant Tartuffe loin derrière lui»; que son «talent -dépasse celui de tout prédicateur depuis Bossuet», et que c’était «un -charlatan qui devrait prêcher de sa baignoire plutôt que de la chaire de -Notre-Dame», je me décidai à le voir et l’entendre moi-même, quoique je -sois peu capable de discerner où peut être la vérité entre les deux -partis qui sont séparés par un abîme. Quelques circonstances vinrent -d’ailleurs diminuer l’ennui de notre longue attente, et je dois avouer -que ce ne fut point là la moins profitable partie des quatre heures que -nous passâmes dans cette église.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 407px;"> -<img src="images/ill_pg_105.jpg" width="407" height="265" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>NOTRE-DAME</p> - -<p>(Coll. J. B.)</p></div> -</div> - -<p>En entrant, nous trouvâmes l’immense nef close par des barrières, comme -elle l’avait été le dimanche de Pâques pour le concert (car ainsi -pourrait-on appeler l’office de cette fête). Quand nous voulûmes -pénétrer dans cette partie réservée, on nous dit qu’aucune dame n’y -était admise, mais que les bas-côtés contenaient beaucoup de chaises et -qu’on y trouvait des places excellentes.</p> - -<p>Cet arrangement m’étonna pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est -absolument contraire aux usages nationaux, car partout, en France, les -meilleures places sont réservées aux femmes, ou du moins, en principe, -j’ai toujours trouvé qu’il en fut ainsi. Ensuite parce que, dans toutes -les églises où je suis entrée jusqu’à présent, l’assemblée, toujours -nombreuse, est invaria<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span>blement composée d’au moins douze femmes pour un -homme. Aussi lorsque, en regardant dans la partie réservée, j’y -remarquai assez de rangées de chaises pour recevoir quinze cents -personnes, je pensai qu’à moins que tous les prêtres de Paris ne -vinssent en personne faire honneur à leur éloquent confrère, il était -assez peu vraisemblable que cette mesure peu galante fût nécessaire. Je -n’eus pas le temps, au reste, de me perdre en conjectures, car la foule -se pressait déjà à toutes les portes, et nous nous dépêchâmes de nous -assurer des meilleures chaises dans les bas-côtés. Nous parvînmes à nous -placer entre les piliers, juste en face de la chaire, et nous en fûmes -satisfaits car nous ne doutâmes pas qu’une voix qui avait acquis une -telle renommée ne pût se faire entendre dans les galeries latérales de -Notre-Dame.</p> - -<p>Lorsque je me fus installée aussi confortablement que possible sur ma -chaise au dossier droit, j’eus une première consolation à ma longue -attente en songeant que du moins elle se passerait entre les murs -vénérables de Notre-Dame. C’est une glorieuse vieille église, et, bien -qu’on ne puisse la comparer à l’Abbaye de Westminster, ou à Anvers, ou à -Strasbourg, ou à Cologne, ou à beaucoup d’autres que je pourrais nommer, -elle garde assez d’intérêt pour vous occuper pendant un temps -considérable. Les trois rosaces élégantes qui jettent leur lumière -colorée au nord, à l’ouest et au sud offrent par elles-mêmes une très -jolie étude pour une demi-heure ou deux, et, d’ailleurs, elles -rappellent, malgré leur minime diamètre de quarante pieds, la magnifique -fenêtre ronde de l’ouest à la cathédrale de Strasbourg, dont le seul -souvenir suffirait à faire passer un autre long espace de temps...</p> - -<p>J’avais une autre source de distraction, et rien moins qu’insignifiante, -à observer l’affluence des assistants. L’édifice renferma bientôt autant -d’être vivants qu’il en pouvait contenir; et les places que nous jugions -quelconques quand nous les prîmes, se trouvèrent si commodément situées -que nous nous réjouîmes de les avoir choisies. Il n’y avait pas un -pilier qui ne servît d’appui à autant d’hommes qu’il en fallait pour -l’entourer, et pas un ornement en saillie, pas une balustrade des autels -latéraux, pas un point élevé, qui ne fût comme si un essaim d’abeilles -s’y était suspendu.</p> - -<p>Mais ce qui attira le plus mon attention fut ce qui se passait dans la -nef. Quand on me dit que c’était la partie de l’église réservée aux -hommes, je pensai que j’y verrais des citoyens catholiques, respectables -et d’un âge mûr, venus de tous les coins de la ville et peut-être du -pays pour entendre le célèbre prédicateur; mais, à mon grand étonnement, -je vis arriver par douzaines des jeunes gens joyeux, élégants, mis à la -dernière mode, et tels que je n’en avais encore jamais vu à d’autres -cérémonies religieuses. Parmi eux se trouvait une certaine quantité -d’hommes plus âgés; mais la grande majorité ne dépassait pas trente ans. -Je ne pouvais comprendre la raison de ce phénomène; mais tandis que je -me creusais la tête pour en trouver l’explication, le hasard vint en -aide à ma curiosité sous la forme d’un voisin communicatif.</p> - -<p>Dans aucun endroit du monde il n’est plus aisé d’entrer en conversation -avec un étranger qu’à Paris. A tous les degrés de la société il y règne -une courtoisie et une sociabilité naturelles, et celui qui le désire -peut facilement connaître l’état d’esprit de toutes les classes. Le -temps présent est très favorable à cela, car le trait le plus -remarquable des mœurs parisiennes, en ce moment, c’est une absolue -liberté d’exprimer son opinion sur toutes choses.</p> - -<p>J’ai entendu dire qu’il était difficile d’obtenir une réponse nette, -précise et courte d’un Irlandais; d’un Français, c’est impossible: quand -sa réplique à votre question équivaudrait au fond au sec anglicisme «I -don’t know» [je ne sais pas], elle serait faite d’un ton et avec une -tournure de phrase qui vous persuaderaient qu’on sera satisfait et même -extrêmement heureux de répondre à toutes les autres demandes qu’il vous -plaira de faire sur le même sujet, ou sur un autre.</p> - -<p>Pour avoir déplacé ma chaise d’un pouce et demi en vue de la commodité -d’un voisin à cheveux gris, celui-ci fut amené à prononcer: «<i>Mille -pardons, madame!</i>» avec une remarque sur la gêne qu’apportait la réserve -de toutes les meilleures places pour les messieurs. C’était tout à fait<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> -contraire, ajouta-t-il, à la coutume ordinaire des Parisiens, et de -fait, c’était pourtant la seule disposition que l’on eût trouvée pour -que les dames ne fussent pas incommodées par le flot impétueux des -<i>jeunes gens</i> qui viennent régulièrement entendre l’abbé Lacordaire.</p> - -<p>«Je ne vis jamais tant de jeunes gens dans aucune assemblée religieuse, -dis-je, espérant qu’il pourrait m’expliquer ce mystère...</p> - -<p>—La France, répondit-il avec énergie, comme vous pouvez vous en -convaincre en regardant cette multitude, n’est plus la France de 1793, -quand ses prêtres chantaient des cantiques sur l’air du <i>Ça ira</i>. La -France est heureusement redevenue profondément et sincèrement -catholique. Ses prêtres sont à nouveau ses orateurs, ses plus grands, -ses plus hauts dignitaires. Elle peut encore donner des cardinaux à -Rome, et Rome peut encore donner un ministre à la France.»</p> - -<div class="figright" style="width: 284px;"> -<img src="images/ill_pg_107.jpg" width="284" height="459" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LACORDAIRE PRÊCHANT A NOTRE-DAME</p> - -<p>(Coll. J. Boulenger)</p></div> -</div> - -<p>Je ne trouvai aucune réponse à faire; et mon silence ne sembla pas lui -plaire, car, après être resté assis quelques minutes en silence, il se -leva de la place qu’il avait obtenue à si grand’peine et, se frayant un -passage à travers la foule, il disparut derrière nous; mais je pus le -revoir, avant de quitter l’église, debout sur les marches de la -chaire... La messe terminée, je regardai la chaire; elle était encore -vide, mais, en jetant les yeux autour de moi, je vis tous les regards -tournés vers une petite porte dans le bas côté nord, presque -immédiatement derrière nous. <i>Il est entre là!</i> dit une jeune femme près -de nous, d’un ton qui semblait indiquer un sentiment plus profond que le -respect, et qui vraiment touchait à l’adora<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span>tion. Ses yeux restèrent -fixés sur la porte comme ceux de beaucoup d’autres jusqu’à ce qu’elle -s’ouvrît et qu’un jeune homme élancé, dans le costume du prêtre qui va -monter en chaire, y apparût. Un bedeau lui fraya un chemin à travers la -foule, qui, épaisse et serrée comme elle était, se reculait de chaque -côté pour le laisser approcher de la chaire, avec beaucoup plus de -docilité qu’elle ne l’eût fait poussée par une troupe de cavalerie.</p> - -<p>Le silence le plus profond accompagnait sa marche; jamais je ne vis -démonstration de respect plus frappante; et l’on prétend que les trois -quarts de Paris considèrent cet homme comme un hypocrite!</p> - -<p>Aussitôt qu’il eut atteint la chaire, tandis qu’il se préparait par une -muette prière au devoir qu’il allait accomplir, un bruit se fit entendre -dans la partie supérieure du chœur et l’archevêque, suivi de son -splendide cortège ecclésiastique, s’avança vers la partie de la nef qui -est immédiatement en face du prédicateur. En arrivant à l’endroit -réservé, chacun gagna sans bruit la place qui lui était assignée d’après -sa dignité, tandis que l’assemblée entière attendait debout -respectueusement, et semblait</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Admirer un si bel ordre et reconnaître l’église.</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Il est plus facile de vous décrire tout ce qui précéda le sermon que le -sermon lui-même. Ce fut un tel flot de paroles, un tel torrent, une -telle averse de déclamations passionnées que, même avant d’en avoir -entendu assez pour pouvoir juger du sujet, je me sentis disposée à mal -juger du prédicateur, et à soupçonner ce discours d’avoir plus de fleurs -et de fioritures de rhétorique humaine que de simple vérité divine.</p> - -<p>Ses gestes violents me déplurent aussi excessivement. Le mouvement -rapide et incessant de ses mains, quelquefois de l’une, quelquefois des -deux, ressemblait plus à celui des ailes d’un oiseau-mouche qu’à aucune -autre chose dont je puisse me souvenir; mais le bourdonnement partait de -l’assemblée en admiration. A chaque pause—il en faisait fréquemment, et -évidemment <i>exprès</i>, comme un mauvais acteur—une rumeur louangeuse -courait à travers la foule.</p> - -<p>Je me souviens d’avoir lu quelque part qu’un prêtre de naissance noble, -de peur que ses ouailles ne devinssent familières avec lui, s’adressait -à elles du haut de la chaire en ces termes: <i>Canaille chrétienne!</i> -C’était mal—très mal, certainement: mais je ne sais si le <i>Messieurs</i> -de l’abbé Lacordaire est beaucoup plus dans le ton convenable à un -pasteur chrétien. Cette apostrophe mondaine fut répétée plusieurs fois -pendant le discours, et j’ose dire contribua grandement à l’effet -désagréable que me produisit l’éloquence du prédicateur. Je ne me -rappelle pas avoir jamais entendu un prédicateur que j’aie moins aimé, -moins vénéré et moins admiré que ce nouveau saint parisien. Il fit des -allusions très acérées à la renaissance de l’Eglise catholique romaine -en Irlande et anathématisa cordialement tous ceux qui s’y opposeraient.</p> - -<p>En vous racontant le prologue de deux heures qu’avait été la messe, j’ai -oublié de vous dire que beaucoup de jeunes gens—non aux places -réservées dans la nef mais de ceux qui étaient assis près de -nous—lisaient pour échapper à l’ennui de l’attente. Quelques-uns des -volumes qu’ils tenaient avaient tout l’air de romans provenant d’un -cabinet de lecture; d’autres étaient évidemment des recueils de -cantiques, probablement moins <i>spirituels</i> que pleins d’esprit.</p> - -<p>Ce spectacle me découvrit une nouvelle page de Paris tel qu’il est, et -je ne regrette pas les quatre heures qu’il m’a coûtées; mais une fois -suffit: je ne retournerai certes pas entendre l’abbé Lacordaire.</p> - -<h2><a name="XXX" id="XXX"></a>XXX</h2> - -<p class="headd">LE PALAIS-ROYAL.—TYPES QU’ON Y RENCONTRE.—UNE FAMILLE ANGLAISE.—LES -EXCELLENTS RESTAURANTS A 40 SOUS.—LA GALERIE D’ORLÉANS.—LES -OISIFS.—LE THÉATRE DU VAUDEVILLE.</p> - -<p>Bien que vous pensiez certainement qu’en ma qualité de femme le -Palais-Royal doit m’intéresser peu, avec ses restaurants, ses boutiques -de bijouterie, de rubans, de jouets d’enfants, etc., etc., etc., et tous -les mondes de misère, de fête et de bonne<span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span> chère qui s’y superposent -d’<i>étage</i> en <i>étage</i>, je ne puis cependant passer sous silence un des -lieux de Paris dont l’aspect est le plus caractéristique et le plus -anti-anglais...</p> - -<div class="figcenter" style="width: 405px;"> -<img src="images/ill_pg_109.jpg" width="405" height="288" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LA GALERIE D’ORLÉANS AU PALAIS-ROYAL</p> - -<p>(Collection J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Tout le monde,—homme, femme ou enfant, noble ou roturier, riche ou -pauvre,—en un mot toute âme qui pénètre dans Paris demande à voir le -Palais-Royal. Mais si beaucoup d’étrangers y demeurent, hélas! trop -longtemps, il en est beaucoup aussi qui, à mon avis, ne s’y arrêtent pas -assez. Quand même, en faisant le tour de toutes les galeries, on aurait -observé attentivement, l’œil le plus rapide ne pourrait saisir tous les -types nationaux, tous les groupes pittoresques et comiques qui flottent -là pendant vingt heures au moins sur vingt-quatre. Je sais que l’étude -du Palais-Royal, dans ses recoins les plus cachés, serait à la fois -difficile, dangereuse et désagréable à poursuivre: mais je n’ai rien à -voir là; sans chercher à connaître ce que, après tout, il vaudrait mieux -ignorer que savoir, il y reste assez d’objets à contempler pour fournir -matière à observations...</p> - -<p>Comment cela se fait-il? Je n’en sais rien, mais chaque personne que -l’on rencontre là peut fournir sujet à méditation. Si c’est un élégant à -la mode, l’imagination le conduit immédiatement vers <i>un salon de jeu</i>, -et, si vous avez un bon naturel, votre cœur saignera en pensant combien -de tristesses il rapportera chez lui. Si c’est une <i>moustache</i> épaisse, -à demi distinguée, surmontée de grands, sombres et profonds yeux qui -regardent ce qui les entoure comme si leur propriétaire cherchait -quelqu’un à dévorer, vous pouvez être aussi sûre qu’elle se dirige -également vers un <i>salon</i> que vous l’êtes qu’un homme qui porte une -ligne sur son épaule va à la pêche. Cette jolie <i>soubrette</i>, avec ses -petits talons et son joli tablier de soie, qui a évidemment quelques -francs dans le coin noué du mouchoir qu’elle tient à la main,<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span> ne -savons-nous pas qu’elle cherche à travers les vitrines de chaque -bijoutier la paire de boucles d’oreilles en or assez tentante pour -qu’elle sacrifie à l’acheter un quart de ses gages?</p> - -<p>Nous ne devons pas perdre de vue—aussi bien serait-ce difficile!—cette -famille caractéristique de nos compatriotes qui vient de tourner dans la -superbe galerie d’Orléans. Père, mère et filles... qu’il est facile de -deviner leurs pensées et même leurs paroles! Le père, au noble maintien, -déclare que cette galerie ferait une Bourse magnifique: il n’a pas -encore vu la Bourse de Paris. Il examine la hauteur, marche un pas ou -deux, mesure par les yeux l’espace de tous côtés, puis s’arrête et dit -sans doute à la dame qu’il a au bras (et dont les regards, pendant ce -temps, errent parmi les châles, les gants, les bouteilles d’eau de -Cologne et les porcelaines de Sèvres, d’abord d’un côté, ensuite de -l’autre): «Ce n’est pas mal construit; c’est léger et majestueux et la -largeur est très considérable pour un toit si léger d’apparence; mais -qu’est-ce cela comparé au pont de Waterloo!»</p> - -<p>Deux jolies filles, au teint frais, aux yeux de colombe et aux cheveux -comme le blé, tombant en boucles innombrables et cachant presque leurs -regards curieux, bien que timides encore, précèdent leurs parents; en -filles bien élevées, elles s’arrêtent quand ils s’arrêtent et marchent -quand ils marchent. Mais elles osent à peine regarder rien, car, quoique -leurs yeux baissés puissent difficilement laisser deviner qu’elles les -ont aperçus, ne savent-elles pas que ces jeunes gens aux favoris, aux -impériales et aux cheveux noirs les fixent avec leurs lorgnons?</p> - -<p>Là aussi, comme aux Tuileries, de petits pavillons fournissent de quoi -désaltérer les assoiffés de politique; et là aussi, nous pouvons -distinguer le mélancolique champion de la branche aînée des Bourbons, -qui, au moins, est sûr de trouver des consolations dans sa fidèle -<i>Quotidienne</i> et de la sympathie dans <i>La France</i>. Le républicain morose -marche fièrement, comme d’habitude, pour se saisir du <i>Réformateur</i>; -tandis que le confortable doctrinaire sort du café Véry en méditant sur -le <i>Journal des Débats</i> et sur les chances de ses spéculations chez -Tortoni ou à la Bourse.</p> - -<p>Ce fut en nous promenant dans les galeries qui entourent le jardin que -nous remarquâmes les figures dont je vous parle et bien d’autres trop -nombreuses pour vous les dépeindre. Ce jour-là, nous nous étions promis, -pour satisfaire notre curiosité, de dîner, non chez Véry ou dans quelque -autre restaurant très renommé, mais <i>tout bonnement</i> à un restaurant à -<i>quarante sous par tête</i>. Ayant fait le tour des galeries, nous montâmes -donc <i>au second</i> étage du numéro..., j’oublie lequel: c’était là qu’on -nous avait recommandé tout spécialement de faire notre <i>coup d’essai</i>. -Et la scène que nous vîmes en entrant, après avoir suivi une longue file -de gens qui nous précédaient, nous amusa par sa nouveauté.</p> - -<p>Je ne dis pas que j’aimerais à dîner trois fois par semaine au -Palais-Royal pour <i>quarante sous par tête</i>, mais je dis que j’aurais été -très fâchée de ne pas l’avoir fait une fois et que, de plus, j’espère de -tout cœur que je le ferai encore.</p> - -<p>Le dîner était extrêmement bon et aussi varié que notre fantaisie le -désira, chaque personne ayant le privilège de choisir trois ou quatre -<i>plats</i> sur une carte qu’il faudrait un jour pour lire entièrement. Mais -le repas était certainement la partie la moins importante dans notre -affaire. La nouveauté du spectacle, le nombre de gens étranges, la -parfaite aménité et la bonne éducation qui semblaient régner parmi eux -tous, tout cela nous faisait regarder autour de nous avec tant d’intérêt -et de curiosité que nous oubliâmes presque la cause ostensible de notre -visite.</p> - -<p>Il y avait là beaucoup d’Anglais, principalement des hommes, et -plusieurs Allemands, avec leurs femmes et leurs filles; mais la majorité -de l’assistance était française, et, d’après plusieurs petites -discussions quant aux places réservées pour eux que l’on avait laissé -prendre, d’après différentes paroles d’intelligence qu’ils échangeaient -avec les garçons, il était clair que beaucoup d’entre eux n’étaient pas -des visiteurs de hasard, mais avaient l’habitude quotidienne de dîner -là.</p> - -<p>Quel singulier mode d’existence et<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 539px;"> -<img src="images/ill_pg_111.jpg" width="539" height="387" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>PALAIS-ROYAL. (MARCHAND AMBULANT, CARDEUSE DE MATELAS, -PORTEUR D’EAU, ETC.)</p> - -<p>(Par Schmidt) (Coll. J. B.)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> </p> - -<p class="nind">combien inconcevable à des Anglais!...</p> - -<p>Une raison, je suppose, pour laquelle Paris est tellement plus amusant à -regarder que Londres, c’est qu’il contient beaucoup plus de gens, en -proportion de sa population, qui n’ont rien à faire en ce monde que de -divertir eux-mêmes et les autres.</p> - -<p>Il y a ici beaucoup d’hommes oisifs qui se contentent pour vivre de -revenus que l’on regarderait chez nous comme à peine suffisants pour -subvenir au logement; de petits rentiers qui préfèrent vivre libres avec -peu de revenu que de travailler dur et d’être souvent <i>ennuyés</i> avec -plus d’argent.</p> - -<p>Je ne sais si cette manière de faire rend aussi heureux quand la -jeunesse est passée; tout au moins, pour beaucoup, il est probable que, -quand la force, la santé, l’intelligence s’amoindrissent, un peu plus de -confortable et de facilité de vie deviennent alors désirables, mais il -est trop tard pour les gagner; pour les autres, pour tous ceux qui -forment le cercle autour duquel l’oisif homme de plaisir voltige -légèrement, cette manière de vivre offre une ressource qui ne tarit -jamais. Que deviendraient toutes les parties de plaisir qui ont lieu à -Paris, le matin, l’après-midi et le soir, si cette race-là n’existait -plus? Qu’ils soient mariés ou célibataires, ces oisifs sont également -nécessaires, également les bienvenus partout où se divertir est -l’affaire principale. Chez nous, seulement une petite classe privilégiée -peut se permettre d’aller où le plaisir l’appelle; mais en France, -aucune dame, lorsqu’elle arrange une fête, n’a à se poser cette terrible -question: «Mais quels hommes pourrais-je avoir?»</p> - -<h2><a name="XXXI" id="XXXI"></a>XXXI</h2> - -<p class="headd">PATISSIERS ANGLAIS.—UN ANGLOPHOBE.—EXPÉRIENCE MALHEUREUSE SUR UN -«MUFFIN».—LE ROI-CITOYEN SE PROMÈNE.</p> - -<p>Nous avons été faire ce matin une tournée dans les magasins, laquelle -s’est terminée dans une pâtisserie anglaise où nous mangeâmes des buns. -Là, nous nous amusâmes à observer quelques Français qui entrèrent pour -faire un <i>goûter</i> matinal de gâteaux.</p> - -<p>Ils avaient tous l’air, plus ou moins, d’arriver sur une terre inconnue, -laissant deviner leur étonnement à la vue des compositions d’outre-mer -qui se présentaient à leurs yeux. Il y avait parmi eux un jeune homme -qui, de toute évidence, avait pris à tâche de railler toutes les -friandises étrangères que la boutique contenait, considérant -certainement que leur importation était une offense aux produits -nationaux.</p> - -<div class="figright" style="width: 206px;"> -<img src="images/ill_pg_113.jpg" width="206" height="237" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LE PATISSIER ANGLAIS</p> - -<p>(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)</p></div> -</div> - -<p>«<i>Est-il possible!</i> dit-il gravement avec un air indigné et au moment où -une des dames qu’il accompagnait parut sur le point de manger un «bun» -anglais, <i>est-il possible</i> que vous puissiez préférer à la pâtisserie -française ces <i>comestibles</i> étranges à voir?</p> - -<p>—<i>Mais goûtez-en!</i> dit la dame en lui présentant un gâteau semblable à -celui qu’elle mangeait: <i>ils sont excellents</i>.</p> - -<p>—Non, non! c’est assez de les regarder! dit son cavalier en haussant -les épaules. Il n’y a dans ces gâteaux aucune grâce, aucune élégance, -aucune légèreté.</p> - -<p>—<i>Mais goûtez quelque chose</i>, répliqua la dame en insistant.</p> - -<p>—<i>Vous le voulez absolument!</i> s’exclama le jeune homme; <i>quelle -tyrannie!</i>... et<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> quelle preuve d’obéissance je vais vous donner!... -<i>Voyons donc!</i>» continua-t-il, et il approcha de lui un plateau sur -lequel étaient empilés quelques véritables «muffins» anglais, lesquels -sont, comme vous le savez, d’une fabrication mystérieuse, et, quand on -les mange non rôtis, du même goût qu’un morceau de peau de gant. -L’infortuné connaisseur en pâtisserie prit ce il qu’il croyait être un -<i>gâteau</i>, et s’exclama d’un air théâtral:</p> - -<p>«<i>Voilà donc ce que je vais faire pour vos beaux yeux.</i>»</p> - -<div class="figleft" style="width: 302px;"> -<img src="images/ill_pg_114.jpg" width="302" height="442" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LE ROI-CITOYEN EN PROMENADE</p> - -<p>(Par A. Hervieu) (Extr. de <i>Paris and the Parisians</i>, by Mrs. Trollope)</p></div> -</div> - -<p>En parlant, il prit une de ces pâles et molles choses, et, à notre -extrême amusement, essaya de la manger. Tout le monde peut être excusé -de faire des grimaces en telle occasion, et, le privilège des Français -en ce genre est bien connu; mais ce hardi expérimentateur abusa de ce -privilège; il paraissait subir une agonie complète, et ses haut-le-cœur, -ses reproches furent si véhéments, qu’amis, étrangers, boutiquier, et -tous, jusqu’à une petite bonne qui apportait un plateau de pâtés, furent -pris d’un rire inextinguible, que l’infortuné, rendons lui cette -justice, supporta avec une extrême bonne humeur, en faisant seulement -promettre à sa jolie compatriote qu’elle n’insisterait plus jamais pour -qu’il mangeât des friandises anglaises.</p> - -<p>Si cette scène avait continué plus longtemps, j’aurais manqué un -spectacle auquel j’eusse été bien fâchée de ne point assister, mais je -n’aurais certainement pas quitté la pâtisserie avant que la torture du -jeune Français fût terminée. Heureusement, nous arrivâmes sur le -boulevard des Ita<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span>liens à temps pour voir le roi Louis-Philippe, <i>en -simple bourgeois</i>, passer à pied juste devant les Bains Chinois, mais -sur le trottoir opposé.</p> - -<p>Excepté une petite cocarde tricolore à son chapeau, il n’avait rien dans -sa tenue qui le distinguât des autres passants. C’est un homme entre -deux âges, replet, d’un bel aspect, ayant dans sa démarche une dignité -qui, malgré l’air bourgeois dont il se promenait, aurait attiré -l’attention et trahi son origine, même sans la <i>cocarde tricolore</i> -indicatrice. Deux messieurs suivaient à quelques pas derrière lui, qui -se rapprochèrent quand nous fûmes passés à ce qu’il me sembla; mais il -n’avait pas avec lui d’autres personnes qui parussent être à son -service. J’observai que beaucoup le reconnaissaient et que quelques -chapeaux se levèrent sur son passage, y compris ceux de deux ou trois -Anglais; mais sa présence excitait peu d’émotion. Je m’amusai cependant -de l’air nonchalant avec lequel un jeune homme, en grand costume à la -Robespierre, se servit de son lorgnon pour examiner la personne du -monarque aussi longtemps qu’elle resta en vue.</p> - -<p>Le dernier roi que j’avais rencontré dans les rues était Charles X. Il -revenait d’un de ses palais suburbains, escorté et accompagné d’une -manière vraiment royale. Le contraste entre les hommes et les habitudes -était frappant et bien fait pour éveiller le souvenir des événements qui -se sont passés depuis la dernière fois que j’ai regardé un souverain de -France...</p> - -<h2><a name="XXXII" id="XXXII"></a>XXXII</h2> - -<p class="headd">POLITESSE DES MARIS FRANÇAIS.</p> - -<p>Du moment où l’on est admis dans la société française, on s’aperçoit -sur-le-champ que les femmes y jouent un rôle fort important. Les femmes -anglaises en font certainement autant dans la leur; mais pourtant je ne -puis m’empêcher de penser que, sauf exception, les dames en France ont -plus de pouvoir et exercent une plus grande influence que celles -d’Angleterre...</p> - -<p>La France a été surnommée le paradis des femmes, et certes s’il suffit -de considération et de respect pour constituer un paradis, c’est avec -raison qu’elle a reçu ce nom. Je ne veux pourtant point admettre que les -Français soient de meilleurs maris que les Anglais, quoique je sois -assez portée à croire que ce sont des maris plus polis.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,<br /></span> -<span class="i0">Mais j’entends là-dessous un million de mots.<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Pour cesser toute plaisanterie, je suis d’opinion que ce ton et ces -manières respectueuses, ou par quelque autre épithète qu’on veuille les -désigner, sont loin d’être superficiels, du moins dans leurs effets. Je -serais fort surprise si j’entendais dire qu’un Français bien élevé eût -jamais parlé malhonnêtement à une femme.</p> - -<p>Rousseau, dans un moment où il voulait être ce qu’il appelle lui-même -<i>souverainement impertinent</i>, a dit <i>qu’il est connu qu’un homme ne -refusera rien à aucune femme, fût-ce même la sienne</i>. Mais ce n’est pas -seulement en ne lui refusant rien qu’un mari français montre la -supériorité que je lui attribue. Je connais bien des maris anglais qui -sont tout aussi généreux. Pourtant si je ne me trompe, la considération -générale dont jouissent les femmes françaises a son origine dans le -respect domestique qui leur est officiellement témoigné. Je n’essaierai -point de décider jusqu’à quel point peut être fondée l’idée généralement -adoptée chez nous que les femmes mariées en France sont d’une vertu -moins sévère que celles d’Angleterre; mais si j’en dois juger par le -respect que leur témoignent leurs pères, leurs maris, leurs frères et -leurs fils, je ne saurais croire, en dépit des récits des voyageurs, et -même de l’autorité des <i>contes moraux</i>, qu’il n’y ait pas beaucoup de -vertu là où il y a tant d’estime.</p> - -<p>Dans un ouvrage récemment publié sur la France, l’auteur compare le -talent des femmes anglaises et françaises pour la conversation, et il -trace un tableau si exagéré de la frivole nullité de ses belles -compatriotes que, si cet ouvrage jouissait d’un grand crédit en France, -on y serait sans doute persuadé que les femmes anglaises sont <i>tant soit -peu Agnès</i>.<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span></p> - -<p>Or, je crois ce jugement aussi peu fondé que celui de ce voyageur qui -nous accusait toutes d’aimer l’eau-de-vie. Il est possible que les -femmes avec qui cet illustre écrivain a entamé des conversations aient -été si frappées d’effroi à la pensée de son immense réputation, qu’elles -en soient restées muettes; mais dans tout autre cas, je pense que les -femmes anglaises causent aussi bien qu’en aucun pays du monde.</p> - -<div class="figleft" style="width: 317px;"> -<img src="images/ill_pg_116.jpg" width="317" height="407" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LA MAUVAISE MÈRE</p> - -<p>(Par Devéria) (Coll. J. Boulenger)</p></div> -</div> - -<p>Il est certain pourtant que chez nous les femmes, surtout celles qui -sont jeunes, se trouvent, sous ce rapport, dans une position très -désavantageuse. La plupart d’entre elles sont aussi instruites et -peut-être plus que la majorité des Françaises; mais malheureusement, il -arrive souvent qu’elles éprouvent un effroi extrême à l’idée de le -paraître. En général, elles craignent beaucoup plus de passer pour -<i>savantes</i> que d’être rangées parmi celles qui sont <i>ignorantes</i>.</p> - -<p>Heureusement pour la France, il n’y a point de marque distinctive, point -de stigmate qui s’attache aux femmes douées de talents ou d’instruction. -Toute Française montre avec autant de franchise que de grâce tout ce -qu’elle sait, tout ce qu’elle pense, tout ce qu’elle sent sur quelque -sujet que ce soit, tandis que chez nous la crainte d’être taxée de «bas -bleu» jette un voile sur plus d’un esprit supérieur; des saillies -d’imagination sont réprimées, de peur de trahir l’instruction ou le -génie de mainte jeune fille qui aime mieux qu’on la croie sotte que -savante.</p> - -<p>C’est cependant là une bien vaine crainte, et pour le démontrer il -suffirait de jeter un regard sur la société si nous n’étions pas -aveuglées par nos préventions. Il se peut que, par-ci par-là, un sourire -ou un haussement d’épaules accompagne l’épithète de bas bleu; mais ce -sourire ou ce<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 404px;"> -<img src="images/ill_pg_117.jpg" width="404" height="518" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LA CONVERSATION ANGLAISE</p> - -<p>(Par Devéria) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> </p> - -<p class="nind">haussement d’épaules étant toujours le fait de ceux dont le suffrage -n’est d’aucune importance dans la société, on aurait grand tort de -prendre, pour les éviter, un masque d’ignorance et de frivolité.</p> - -<p>C’est là, je crois, la véritable cause qui fait que la conversation des -femmes parisiennes se soutient sur un diapason plus élevé que celui -auquel les femmes anglaises osent prendre le courage de monter. La -politique elle-même, ce terrible écueil, qui engloutit une si grande -partie du temps que nous consacrons à la société, et qui partage nos -salons en des comités d’hommes et des coteries de femmes, la politique -elle-même peut être traitée par elles sans inconvénient; car elles -mêlent sans crainte à ce sujet malsonnant, tant de gai persiflage, tant -de perspicacité et un tact si sûr, que plus d’une difficulté, qui a -peut-être embarrassé de sages législateurs à la Chambre, est tranchée -par elles dans leurs salons, et devient, grâce à la légèreté de leur -esprit, parfaitement intelligible.</p> - -<p>Il suffit d’être familiarisé avec cette délicieuse partie de la -littérature française qui est formée par les recueils épistolaires et -les mémoires, ouvrages dans lesquels les mœurs et l’esprit des -personnages sont peints avec plus de vérité qu’ils ne sauraient l’être -dans aucune biographie; il suffit, dis-je, de connaître l’aspect de la -société, telle qu’elle se montre dans ces volumes, pour sentir que le -caractère français a éprouvé un grand et important changement depuis un -siècle. Il est devenu peut-être moins brillant, mais aussi moins -frivole, et si nous sommes obligés d’avouer que la constellation -littéraire, qui aujourd’hui paraît sur l’horizon, ne contient aucun -astre aussi éclatant que ceux qui étincelaient sous le règne de Louis -XIV, nous ne trouverions pas non plus à présent de ministre qui écrivît -à son ami comme le cardinal de Retz à Boisrobert: «Je me sauve à la nage -dans ma chambre, au milieu des parfums.»</p> - -<p>En attendant, si l’on peut accorder une confiance entière à ces annales -des mœurs, je dirai que le changement qui s’est opéré dans les femmes -n’a point été dans la même proportion. Il me semble retrouver en elles -le même <i>genre d’esprit</i> que Mᵐᵉ Du Deffand nous a fait si bien -connaître. Les modes doivent changer, aussi les modes ont-elles changé, -et cela non seulement quant aux habits, mais encore dans des points qui -tiennent d’une manière plus profonde aux mœurs; mais toutes les parties -essentielles sont restées les mêmes: une <i>petite-maîtresse</i> est encore -une <i>petite-maîtresse</i>, et l’esprit d’une femme française est toujours -ce qu’il était: brillant, enjoué, cependant plein de vigueur. Je ne puis -m’empêcher de croire que si Mᵐᵉ de Sévigné elle-même pouvait tout à coup -reparaître dans les lieux sur lesquels elle répandit tant d’éclat, et -qu’elle se retrouvât au sein d’une <i>soirée</i> de Paris, elle ne sentirait -aucune difficulté à prendre part à la conversation, de même qu’elle le -faisait avec Mᵐᵉ de Lafayette, Mˡˡᵉ Scudéri et tant d’autres femmes -d’esprit de son temps, pourvu toutefois que l’on ne parlât point de -politique. Sur ce sujet-là, elle et ses interlocuteurs ne s’entendraient -guère...</p> - -<h2><a name="XXXIII" id="XXXIII"></a>XXXIII</h2> - -<p class="headd">DE LA MANIÈRE DE FAIRE L’AMOUR A L’ANGLAISE.—ANECDOTE.</p> - -<p>Il arrive parfois que l’on se trouve engagée dans la conversation la -plus franche sans avoir eu la moindre intention, en commençant, de faire -ou de recevoir des confidences.</p> - -<p>Cela m’arriva ces jours derniers, en faisant une visite à une dame que -je n’avais vue que deux fois encore et avec laquelle je n’avais pas -échangé douze paroles. Mais nous nous trouvâmes à peu près en tête en -tête et nous nous lançâmes, je ne saurais dire à quel propos, dans une -causerie sans réserve sur les particularités de nos nations respectives.</p> - -<p>Mᵐᵉ B... n’est jamais allée en Angleterre, mais elle m’assura que son -désir de visiter notre pays était aussi fort que la passion de la -découverte qui fit quitter son «home» à Robinson Crusoë pour visiter -les...</p> - -<p>«Sauvages, dis-je, finissant la phrase pour elle.</p> - -<p>—Non, non, non! pour voir tout ce qu’il y a de plus curieux en ce -monde.»<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span></p> - -<p>Ces mots «plus curieux» me semblèrent bizarres et je le lui dis en lui -demandant si elle les appliquait aux musées ou aux naturels.</p> - -<div class="figleft" style="width: 203px;"> -<img src="images/ill_pg_120.jpg" width="203" height="258" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>MÉNAGE ANGLAIS</p> - -<p>(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Elle sembla hésiter un moment à répondre franchement; puis elle dit, -mais d’une manière si enjouée et si gracieuse qu’elle aurait désarmé la -colère nationale du patriote le plus susceptible:</p> - -<p>«Eh bien!... aux naturels.</p> - -<p>—Mais nous prenons grand soin, répondis-je, que vous ne manquiez pas de -spécimens de la race à examiner et il me semble difficile que vous ayez -besoin de traverser le canal pour voir des naturels. Nous nous importons -en si prodigieuse quantité que je ne conçois pas que vous puissiez -garder aucune curiosité à notre égard.</p> - -<p>—Au contraire, répondit-elle, ma curiosité ne s’en trouve que plus -piquée: j’ai vu chez nous tant d’Anglais charmants que je meurs d’envie -de les voir chez eux, au milieu de ces singulières coutumes qu’ils ne -peuvent apporter avec eux, et que nous ne connaissons que par les récits -imparfaits des voyageurs.»</p> - -<p>Il semblait, à l’entendre, qu’elle parlât du bon peuple de la crique de -Mongo ou de la baie de Karakoo; mais, étant curieuse de savoir ce -qu’elle entendait par: «Les Anglais chez eux» et par: «Leurs singulières -coutumes», je fis de mon mieux pour qu’elle me racontât ce qu’elle avait -appris là-dessus:</p> - -<p>«Je vous dirai, reprit-elle, que ce que je désire connaître avant toute -autre chose, c’est votre manière de faire l’amour <i>tout à fait à -l’anglaise</i>. Vous êtes assez polis pour respecter chez nous tous nos -usages; mais un de mes cousins, qui était, il y a quelques années, -attaché à l’ambassade française à Londres, m’a dépeint votre façon de -mener les entreprises amoureuses comme si... si romantique que cela m’a -enchantée, et je donnerais le monde pour voir <i>comment cela se fait</i>!</p> - -<p>—Dites-moi, je vous en prie, ce qu’il vous a raconté, répliquai-je, et -je vous promets de vous dire fidèlement si son récit est exact.</p> - -<p>—Oh! que c’est aimable!... Donc, continua-t-elle en rougissant un peu à -l’idée, je suppose, qu’elle allait dire des choses bien atroces, je vous -répéterai exactement ce qui lui arriva. Il avait une lettre -d’introduction pour un gentilhomme de haute situation—un membre de -votre Parlement—qui vivait avec sa famille dans un château, en -province, où mon cousin adressa sa lettre de recommandation. -Immédiatement, il reçut une réponse avec une invitation pressante à -venir au château passer un mois pendant la saison des chasses. Rien ne -pouvait lui être plus agréable que cette invitation, car elle lui -offrait l’occasion la plus parfaite qui se pût d’étudier les mœurs du -pays. Tout le monde peut traverser le détroit de Calais à Douvres et -dépenser en six semaines la moitié des revenus de son année à se -promener à pied ou en voiture dans les larges rues de Londres; mais très -peu de gens, vous le savez, obtiennent d’être reçus dans les châteaux de -la noblesse anglaise. Donc, mon cousin fut enchanté et accepta -sur-le-champ. Il arriva juste à temps pour s’habiller avant le<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> dîner, -et quand il entra dans le salon, il fut ébloui par l’extrême beauté des -trois filles de son hôte, qui étaient décolletées et aussi parées, -m’a-t-il dit, que pour un bal. Il n’y avait pourtant d’autre invité que -lui et il fut un peu étonné d’être reçu avec tant de cérémonie.</p> - -<div class="figright" style="width: 312px;"> -<img src="images/ill_pg_121.jpg" width="312" height="402" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>LA JEUNE INCONSÉQUENTE</p> - -<p>(Par Devéria) (Coll. J B)</p> -</div> -</div> - -<p>«Les jeunes filles, qui toutes jouaient du piano-forte et de la harpe, -enchantèrent mon cousin, qui est très musicien. Si son admiration -n’avait pas été si également partagée entre elles trois, il m’assura -qu’il fût sans faute tombé amoureux avant la fin de cette soirée. Le -lendemain matin, la famille entière se retrouva à déjeuner: les jeunes -personnes parurent aussi charmantes que la veille, il continuait à ne -pouvoir décider laquelle il admirait davantage. Tandis qu’il s’efforçait -d’être le plus aimable possible et de leur parler avec tout le respect -timide que les hommes français déploient vis-à-vis des jeunes filles, le -père de famille étonna et certainement alarma mon cousin en disant tout -à coup: «Nous ne pouvons chasser aujourd’hui, <i>mon ami</i>, car une affaire -me retient à la maison, mais vous monterez à cheval dans les bois avec -Elisabeth: elle vous montrera mes faisans. Allez vous apprêter, -Elisabeth, pour sortir avec monsieur!...» Mᵐᵉ B... s’arrêta court et me -regarda comme si elle pensait qu’ici j’allais faire quelque observation. -«Eh bien? demandai-je.</p> - -<p>—Eh bien! répéta-t-elle en riant; alors, réellement, vous ne trouvez -rien d’extraordinaire dans ce procédé, rien qui soit en dehors des -habitudes?</p> - -<p>—Sous quel rapport? dis-je. Que voyez-vous là qui soit en dehors des -habitudes?</p> - -<p>—Cette question, dit-elle en joignant les mains, ravie d’avoir fait une -découverte,<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span> cette question me met plus <i>au fait</i> que tout autre chose -que vous me pourriez dire. C’est la preuve la plus forte que ce qui -arriva à mon cousin n’avait rien de plus extraordinaire que ce qui se -passe chaque jour en Angleterre.</p> - -<p>—Qu’est-ce qui lui arriva donc?</p> - -<p>—N’avez-vous pas entendu?... Le père des jeunes filles qu’il admirait -tellement en choisit une et permit à mon cousin de l’accompagner dans -une excursion dans les bois. Ma chère madame, les mœurs nationales -varient si étrangement... N’allez pas supposer, je vous en supplie, que -j’imagine que tout ne puisse s’arranger ainsi excessivement bien. Mon -cousin est un jeune homme très distingué,—caractère excellent, beau -nom,—et il aura un jour la situation de son père... Seulement, les -manières sont si différentes...</p> - -<p>—Votre cousin accompagna-t-il la jeune fille? demandai-je.</p> - -<p>—Non, il ne le fit pas: il retourna à Londres sur-le-champ.»</p> - -<p>Cela fut dit si sérieusement—plus que sérieusement—avec l’air de -trouver cela si difficile à exprimer, que ma gravité et ma politesse -m’abandonnèrent à la fois et que j’éclatai de rire.</p> - -<p>Mon aimable compagne ne le prit pas mal, elle rit avec moi, et quand -nous eûmes retrouvé notre sérieux, elle dit:</p> - -<p>«Ainsi, vous trouvez mon cousin très ridicule d’avoir renoncé à cette -promenade? <i>Un peu timide peut-être?</i></p> - -<p>—Oh! non, répondis-je, seulement un peu prompt.</p> - -<p>—Prompt!... <i>Mais que voulez-vous?</i> Vous ne semblez pas comprendre son -embarras?</p> - -<p>—Peut-être pas tout à fait, mais je vous assure que son embarras aurait -cessé entièrement s’il s’était promené avec cette jeune fille, suivie de -son groom; je ne doute pas qu’elle ne l’eût conduit à travers une de ces -belles réserves de faisans qui sont si intéressantes à voir, mais elle -eût été fort étonnée et surtout embarrassée, si votre cousin avait eu -l’idée de lui parler d’amour.</p> - -<p>—Vous parlez sérieusement? dit-elle en me regardant en face avec -intérêt.</p> - -<p>—Très sérieusement, répondis-je, je suis absolument sérieuse et, bien -que je ne connaisse pas les personnes dont nous avons parlé, je puis -vous assurer positivement que c’est seulement parce qu’il ne supposait -pas qu’un gentilhomme aussi bien recommandé que votre cousin fût capable -d’abuser de la confiance qu’il lui témoignait, que ce père anglais lui -permettait d’accompagner sa fille dans sa promenade du matin.</p> - -<p>—<i>C’est donc un trait sublime!</i> s’écria-t-elle. Quelle noble confiance! -Quelle confiance dans l’honneur! Cela rappelle les <i>paladins</i> -d’autrefois.</p> - -<p>—Je crois que vous raillez notre confiante simplicité, dis-je; en tout -cas, ne me soupçonnez point, moi, de me moquer de vous; je ne vous ai -dit que la vérité pure et simple.</p> - -<p>—Je n’en doute pas le moins du monde, répondit-elle; mais vous êtes, en -vérité, comme je l’observais tout à l’heure, supérieurement -romanesques...»</p> - -<h2><a name="XXXIV" id="XXXIV"></a>XXXIV</h2> - -<p class="headd">INDULGENCE EXCESSIVE DU MONDE A PARIS.—INFLUENCE DU CLERGÉ ANGLAIS SUR -LES MŒURS MONDAINES.</p> - -<p>Quoique je demeure toujours convaincue que la véritable société -française, c’est-à-dire celle qui se compose des personnes bien élevées -des deux sexes, est la plus gracieuse, la plus animée, la plus -séduisante du monde, je pense toutefois qu’elle n’est pas aussi parfaite -qu’elle pourrait l’être, s’y l’on si montrait un peu plus difficile dans -le choix des personnes que l’on y admet.</p> - -<p>Quiconque connaît la bonne société en France doit être persuadé qu’il -s’y trouve et des hommes et des femmes qui, aux grâces les plus aimables -de la vie sociale, joignent les vertus les plus solides; mais il est -impossible de nier que, tout admirables que soient quelques individus de -ce cercle, ils exercent envers des personnes moins estimables qu’eux une -tolérance qui ne laisse pas que de choquer nos opinions, quand le hasard -nous apprend certaines anecdotes authentiques concernant ces personnes.<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span></p> - -<p>Il est heureusement impossible, et ce ne serait, en tout cas, pas très -sage, de lire dans le cœur de tous les gens reçus chez une dame de Paris -ou de Londres, afin de découvrir le mystère de ce qui s’y passe. On ne -doit pas s’attendre que les maisons qui reçoivent beaucoup de monde -puissent scruter ainsi toutes les personnes qu’elles admettent; mais -partout où la société est bien ordonnée, il me semble que l’on ne -devrait pas accueillir certains individus de l’un ou de l’autre sexe, de -qui la conduite extérieure et visible a attiré les yeux du monde et la -réprobation des gens vertueux...</p> - -<p>Une des raisons, à mon avis, pour lesquelles il y a ici moins de -sévérité dans la bonne société, c’est qu’il ne se trouve point -d’individus, ou pour mieux dire, point de classe d’individus, dans le -vaste cercle qui constitue ce que l’on appelle <i>en grand</i> la société de -Paris, qui ait le droit de prendre la parole et de dire: «Ceci ne doit -pas être.»</p> - -<p>Heureusement, chez nous, le cas est différent, du moins pour le moment. -Le clergé d’Angleterre, ses respectables épouses et ses filles si bien -élevées forment une caste distincte, à laquelle rien ne ressemble sur -tout le vaste continent de l’Europe...</p> - -<p>Quand de telles personnes fréquentent habituellement dans la société -comme elles le font en Angleterre, quand elles y amènent avec eux les -femmes qui composent leurs familles, il n’est guère à craindre que le -vice effronté ose s’y présenter aussi.</p> - -<div class="figright" style="width: 314px;"> -<img src="images/ill_pg_123.jpg" width="314" height="401" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>ÉPOUSE COUPABLE</p> - -<p>(Par Devéria) (Coll. J. B.)</p></div> -</div> - -<p>On ne saurait nier en effet que plus d’une femme de vertu douteuse, qui -n’hésiterait pas à se montrer hardiment dans la société la plus -distinguée, reculerait devant l’idée<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> d’y rencontrer les dignitaires de -l’église; et il est également certain que plus d’une donneuse de belles -soirées, indiscrète, facile et insouciante, s’est privée de la -satisfaction d’ajouter à l’éclat de son bal, en y invitant telle beauté -célèbre, parce qu’elle s’est dit: «Il est impossible d’avoir milady A., -ou mistress B., quand l’évêque et sa famille doivent venir...»</p> - -<h2><a name="XXXV" id="XXXV"></a>XXXV</h2> - -<p class="headd">LES PETITS SOUPERS D’AUTREFOIS REMPLACÉS PAR LES GRANDS -DINERS.—AGRÉMENTS DES PETITES SOIRÉES.—LES DINERS D’APPARAT.</p> - -<p>Combien je regrette les soupers de Paris et combien peu les somptueux -dîners que l’on donne aujourd’hui dédommagent de leur perte! Je n’ignore -pas qu’il y a une infinité de gens qui, à la lettre, vivent pour manger, -et je sais que pour eux le mot de <i>dîner</i> est le signal et le symbole de -la plus pure et peut-être de la plus grande félicité qu’il y ait sur la -terre; pour eux, la vapeur des mets, la longue et fatigante cérémonie -d’un dîner à quatre services n’offrent rien que joie et que bonheur. -Mais il n’en est pas de même de ceux qui ne mangent que pour vivre.</p> - -<p>Je ne connais pas de lieu où il se commette autant d’injustices et -d’actes de tyrannie qu’à table; sur vingt personnes qui se trouvent à un -grand dîner, il y en a peut-être seize qui donneraient tout au monde -pour pouvoir ne manger que tout juste ce qui leur plaît. Mais -l’amphitryon sait que, parmi ses convives, il y a quatre personnes -lourdes, dont les âmes planent sur ses ragoûts, comme les harpies sur le -festin de Phryné, et il ne faut pas les troubler, sans quoi des -critiques, en place d’admiration, seront tout le fruit qu’il retirera de -la dépense et de l’embarras que lui aura coûté le banquet...</p> - -<p>La mode qui veut que l’on rassemble de nombreuses compagnies, au lieu -d’en choisir de petites, fait le plus immense tort aux plaisirs de la -société. C’est la vanité qui l’aura d’abord introduite. De belles dames -auront désiré faire voir au monde qu’elles avaient cinq cents amis prêts -à accourir à leur premier appel. Cependant comme tout le monde trouve -cette mode insupportable, depuis Whitechapel jusqu’à Belgrave Square, et -depuis le faubourg Saint-Antoine jusqu au faubourg du Roule, il est -probable qu’elle ne tarderait pas à changer, si une économie fort -désagréable ne s’y opposait. «Une grande réunion abat, dit-on, tant -d’oiseaux d’un seul coup.» J’ai entendu un jour une de mes amies, qui -demandait à son mari la permission d’inonder d’invités, d’abord sa -table, et puis son salon, dire qu’il n’y a rien de si coûteux que -d’avoir une petite réunion. Or, cette observation est d’autant plus -terrible qu’elle est vraie. Mais du moins ceux qui sont assez heureux -pour avoir la richesse en partage pourraient, ce me semble, se donner la -satisfaction de ne recevoir autour d’eux que le nombre d’amis qui leur -convient; et, s’ils avaient l’extrême bonté de donner l’exemple, il est -bien certain que la nouvelle mode ne tarderait pas, d’une façon ou d’une -autre, à être si généralement adoptée, qu’il finirait par être du plus -mauvais ton de rassembler chez soi plus de personnes que l’on n’a de -chaises.</p> - -<p>Maintenant que les délicieux petits comités, dont Molière nous présente -le modèle dans sa <i>Critique de l’Ecole des femmes</i>, ne se rassemblent -plus à Paris, les réunions du soir les plus agréables sont celles qui -ont lieu à la suite de l’annonce faite par Mᵐᵉ <i>Une telle</i>, à un cercle -choisi, qu’elle sera chez elle tel jour de la semaine, de la quinzaine -ou du mois pendant la saison des réceptions. Cela suffit, et les jours -indiqués, des réunions peu nombreuses se forment sans cérémonie et se -séparent sans contrainte. Il ne faut pas d’autres préparatifs que -quelques bougies de plus, après quoi les albums et les portefeuilles -dans un des salons, une harpe et un piano dans un autre, prêtent leur -secours, s’il est nécessaire, à la conversation qui se poursuit dans -tous deux. On présente des glaces, de l’eau sucrée, des sirops, et des -<i>gauffres</i>: et il est rare que la réunion se prolonge plus tard que -minuit...</p> - -<p>Aux soupers que je voudrais donner, tout serait pur, rafraîchissant, -parfumé; point de foule, mais de l’aisance, de l’intimité, et tout -l’esprit que des Anglais<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 539px;"> -<img src="images/ill_pg_125.jpg" width="539" height="409" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>SOUPER</p> - -<p>(Par Devéria) (Bibl. nat.)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span>nbsp; </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> </p> - -<p class="nind">et des Anglaises y pourraient mettre.</p> - -<p>Tant que cette expérience tentée de bonne foi n’aura pas manqué, je -n’avouerai jamais que les femmes anglaises soient incapables de soutenir -une conversation. L’esprit de Mercure lui-même ne résisterait pas à -trois longs et pompeux services; et je suis convaincue que pour soutenir -les fatigantes cérémonies d’un grand dîner, il faudrait à une femme une -humeur plus gaie que celle d’une péri.</p> - -<p>A dire vrai, tout cet arrangement me paraît singulièrement fautif et mal -imaginé. Quelque résolution qu’une dame anglaise ait prise d’obéir -fidèlement à la mode, il est impossible qu’elle attende jusqu’à huit -heures du soir sans prendre une nourriture plus substantielle que celle -de son premier repas du matin: en conséquence, il est inutile d’en faire -un mystère, mais le fait est que toutes dînent de la manière la moins -équivoque vers deux ou trois heures: il y en a même plus d’une qui, -lorsqu’elle vient rejoindre ses amis affamés a déjà pris son café et son -thé. Le dîner n’est-il pas après cela une ennuyeuse et mauvaise -plaisanterie?...</p> - -<p>Si nous pouvions persuader à nos seigneurs et maîtres, au lieu de se -ruiner la santé par le long jeûne qui maintenant précède leur dîner, et -pendant lequel ils se promènent, causent, montent à cheval, conduisent -des voitures, lisent, jouent au billard, bâillent, dorment même pour -tuer le temps et pour accumuler un appétit extraordinaire: au lieu de -cela, dis-je, s’ils voulaient, pendant six mois seulement, essayer de -dîner à cinq heures, et se donner après cela un peu de peine pour être -aimables dans le salon, ils trouveraient que leurs saillies seraient -plus pétillantes que le champagne dans leurs verres, et en moins de -quinze jours ils recevraient de leurs miroirs les compliments les plus -flatteurs.</p> - -<p>Mais, hélas! ce ne sont que de vaines spéculations: je ne suis point une -grande dame, et je n’ai nul pouvoir pour changer de tristes dîners en de -gais soupers, quelque désir que j’en puisse éprouver...</p> - -<h2><a name="XXXVI" id="XXXVI"></a>XXXVI</h2> - -<p class="headd">ENCORE LE PROCÈS MONSTRE.—LA SOCIÉTÉ DES DROITS DE L’HOMME.—ANECDOTE.</p> - -<p>Depuis longtemps, je me suis permis de ne vous rien dire du grand -procès, mais ne vous imaginez pas pour cela que l’on s’en occupe moins à -Paris.</p> - -<p>Il me paraît réellement, après tout, que ce procès monstre n’est -monstrueux que parce que les accusés n’aiment pas qu’on les juge. Je ne -dis pas qu’il n’y ait eu peut-être quelques incongruités légales dans la -procédure, provenant principalement de la difficulté qu’il y a de savoir -précisément ce que dit la loi dans un pays qui a subi tant de -révolutions. J’avoue que je ne suis pas moi-même bien satisfaite sur le -point de savoir si ces messieurs ont été dès l’origine accusés de haute -trahison ou bien si toute la procédure ne repose pas sur ce que nous -appelons en Angleterre une atteinte à la paix publique (Breach of the -peace). Il est pourtant assez clair, Dieu sait, tant par les dépositions -que par les aveux des accusés eux-mêmes, que s’ils n’ont pas été accusés -de haute trahison, ils en étaient bien certainement coupables; et, -attendu qu’ils ont répété à plusieurs reprises qu’ils voulaient être -tous acquittés ou condamnés ensemble, je ne vois pas le grand mal qu’il -peut y avoir à les traiter tous comme des traîtres.</p> - -<p>Ce n’est que depuis vingt-quatre heures que j’ai appris quel était le -véritable but de leurs soulèvements simultanés du mois d’avril 1834. La -pièce que l’on vient de me montrer a paru, je crois, dans tous les -journaux, où, sans doute, je l’ai vue dans le temps, mais mon œil aura -glissé sur elle, comme il arrive si souvent, sans que la vue ait -communiqué aucune idée distincte à mon esprit. Il est probable que vous -avez été moins inattentive que moi et, en conséquence, je ne répéterai -pas ici tous les arguments que cette pièce emploie pour démontrer que la -Société des Droits de l’Homme a été le grand ressort qui a fait agir -toute l’entreprise; mais dans le cas où les noms expressifs, donnés par -le comité central de cette association à ses diverses sections, vous -auraient échappé, je vais les<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> transcrire ici, ou plutôt une partie -d’entre eux, car ils sont assez nombreux pour lasser votre patience et -la mienne si je vous les citais tous. Or, voici ceux qui m’ont frappée, -comme indiquant plus spécialement la tendance et les goûts des -différentes bandes d’employés de cette Société: <i>Section Marat</i>, -<i>section Robespierre</i>, <i>section Quatre-vingt-treize</i>, <i>section des -Jacobins</i>, <i>sections de Guerre aux châteaux</i>, <i>d’Abolition de la -propriété</i>, <i>de Mort aux tyrans</i>, <i>des Piques</i>, <i>du Canon d’alarme</i>, <i>du -Tocsin</i>, <i>de la Barricade Saint-Méri</i>, et celui-ci, quand il fut donné, -n’était que prophétique, <i>section de l’Insurrection de Lyon</i>. Voilà, je -pense, une indication assez claire de l’espèce de <i>réforme</i> que ces -hommes préparaient à la France, et il n’est guère possible de considérer -comme un acte de tyrannie ou de monstruosité de faire le procès aux -membres d’une pareille société, pris les armes en main et en état de -rébellion ouverte contre le gouvernement existant.</p> - -<p>La partie la plus monstrueuse de l’affaire est l’idée que la plupart -d’entre les accusés se sont faite que, s’ils refusaient de se défendre -ou, comme ils s’expriment, <i>de prendre</i> aucune part aux procédures, ce -devait être une raison suffisante pour faire suspendre immédiatement ces -mêmes procédures. Remarquez que ces hommes ont été pris les armes à la -main, en flagrant délit d’excitation de leurs concitoyens à la révolte, -et parce qu’il ne leur plaît pas de répondre lorsqu’on les interroge, la -cour chargée de faire leur procès est stigmatisée par eux, comme -composée de monstres et d’assassins pour ne pas les avoir renvoyés chez -eux.</p> - -<p>Si une pareille prétention pouvait réussir, nous verrions adopter -partout, avec plus de promptitude que le plus joli chapeau de Leroy, la -mode pour les assassins de refuser de se défendre, comme un moyen à la -fois sûr et facile de conserver l’impunité...</p> - -<p>A cette occasion, je vais vous raconter une petite anecdote au sujet du -procès monstre. Un Anglais de nos amis assistait l’autre jour à la -séance de la cour des pairs, quand l’accusé Lagrange devint si bruyant -et si importun que l’on fut dans la nécessité absolue de l’éloigner. Il -avait commencé à prononcer d’une voix éclatante, évidemment dans le but -d’interrompre les travaux de la cour, une harangue emportée et -inflammatoire qu’il accompagna de gestes très véhéments. Ses coaccusés -l’écoutaient et le contemplaient avec les marques les moins équivoques -d’étonnement et d’admiration, pendant que la cour s’efforçait en vain de -rétablir l’ordre et le silence:</p> - -<p>«Eloignez l’accusé Lagrange, dit à la fin le président, et les gardes -s’apprêtent à obéir. Cependant, l’orateur se débattait avec violence et -continuait toujours sa rapsodie.</p> - -<p>—Oui, s’écriait-il, oui, concitoyens! nous sommes ici en sacrifice... -Voici nos poitrines, tyrans!... Plongez dans notre cœur ces poignards -assassins! nous sommes vos victimes... Condamnez-nous tous à la mort, -nous sommes prêts; cinq cents poitrines françaises sont prêtes à...»</p> - -<p>Sur ce, il s’arrêta tout à coup et, en même temps, il cessa de lutter -contre les gendarmes, et pourquoi?... Parce qu’il avait laissé tomber sa -casquette, cette casquette qui non seulement défendait sa patriotique -tête, mais au fond de laquelle était encore cachée la copie manuscrite -de son éloquence improvisée. Ce fut en vain qu’il la chercha sous les -pieds de ses gardes. La foule l’avait déjà envoyée bien loin, et -l’orateur, réduit au silence, se laissa emmener avec la douceur d’un -agneau.</p> - -<p>La personne de qui je tiens ces détails ajouta qu’elle en avait cherché -le lendemain le récit dans plusieurs journaux et que, ne l’ayant pas -trouvé, elle avait exprimé à un de ses amis, témoin comme elle de cette -aventure, son étonnement de ce qu’aucune feuille publique n’en eût -parlé.</p> - -<h2><a name="XXXVII" id="XXXVII"></a>XXXVII</h2> - -<p class="headd">UNE LECTURE DES MÉMOIRES DE M. DE CHATEAUBRIAND A L’ABBAYE-AUX-BOIS.</p> - -<p>Lors de plusieurs visites que nous avons faites dernièrement à la -délicieuse Abbaye-aux-Bois, la question s’est élevée de savoir s’il -serait possible que j’assistasse <i>aux lectures des mémoires de M. de -Chateaubriand</i>.<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span></p> - -<div class="figright" style="width: 283px;"> -<img src="images/ill_pg_129.jpg" width="283" height="410" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p><small>UNE LECTURE DES</small> <i>Mémoires d’outre-tombe</i> <small>A -L’ABBAYE-AUX-BOIS</small></p> - -<p>(Par A. Hervieu) (Extr. de <i>Paris and the Parisians</i>, by Mrs. Trollope)</p></div> -</div> - -<p>L’appartement que ma charmante amie et compatriote, miss Clarke, occupé -dans cette même exquise abbaye, fut le théâtre de plusieurs de ces -angoissantes consultations. A l’encontre de mon désir,—car je n’étais -pas si hardie que d’avoir des espérances,—il y avait d’abord que ces -lectures si jalousement privées, bien que si célèbres dans le public, -étaient pour le moment suspendues: le lecteur lui-même n’était pas alors -à Paris. Mais que ne peut le zèle de l’amitié! Mᵐᵉ Récamier prit ma -cause en mains et un jour me fut désigné, ainsi qu’à mes filles, pour -jouir de cette grande faveur...</p> - -<p>La réunion assemblée chez Mᵐᵉ Récamier à cette occasion ne dépassait pas -dix-sept personnes, compris Mᵐᵉ Récamier et M. de Chateaubriand -eux-mêmes. Plusieurs des assistants avaient entendu les premières -lectures. Les duchesses de La Rochefoucauld et de Noailles et une ou -deux autres dames de la noblesse étaient présentes. En voyant entrer la -petite-fille du général Lafayette, qui est mariée à un gentilhomme que -l’on dit appartenir à l’<i>extrême côté gauche</i>, je compris que le génie -n’est d’aucun parti car je remarquai qu’ils écoutaient tous deux avec -autant d’intérêt que nous les détails émouvants de ce qu’on lisait. Et -qui donc aurait pu faire autrement? Cette dame était assise sur un sofa -entre Mᵐᵉ Récamier et moi; M. Ampère, le lecteur et M. de Chateaubriand -avaient pris place sur un autre sofa, faisant angle droit avec le nôtre; -de la sorte, j’eus le plaisir de contempler une des plus expressives -physionomies que j’aie jamais vue cependant que l’on nous communiquait -ce beau témoignage de sa tête et de son cœur. De l’autre côté de moi -était un homme que je fus extrêmement heureuse de rencontrer, le célèbre -Gérard, et j’eus le plaisir de causer avec lui avant que la lecture ne -commençât. Il est de ceux dont l’aspect et les paroles ne déçoivent pas, -quoi que<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width:500px;"> -<a href="images/theatre_lg.jpg"> -<img src="images/theatre.jpg" width="500" alt="[Image unavailable.]" /></a> -<div class="caption"><p>PLAN DE LA SALLE DU PROCÈS MONSTRE</p> - -<p>(Extr. du <i>Charivari</i>, 1835)</p></div> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span><span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span></p> - -<p class="nind">laisse attendre sa haute réputation. Il n’y avait pas de cercle formé; -les dames s’approchèrent du sofa placé aux pieds de Corinne et les -messieurs se groupèrent derrière elles. Le soleil pénétrait délicatement -dans la chambre à travers les rideaux de soie blanche; des fleurs -délicieuses embaumaient l’air; les tranquilles jardins de l’Abbaye -s’étendaient sous les fenêtres à une distance suffisante pour nous -éviter tout le bruit de Paris; bref, l’ensemble était parfait. -Serez-vous étonnée si je vous dis que j’ai été enchantée et si j’ai -pensé que ces heures-là resteront l’un de mes plus doux souvenirs?...</p> - -<h2><a name="XXXVIII" id="XXXVIII"></a>XXXVIII</h2> - -<div class="figleft" style="width: 321px;"> -<img src="images/ill_pg_132.jpg" width="321" height="527" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<p class="headd">UNE EXCURSION A MONTMORENCY.—LE PASSAGE DELORME.—LES CHEVAUX ET LES -ANES.—SOUVENIRS DE ROUSSEAU.—«DINER SUR L’HERBE».—ACCIDENT.</p> - -<p>Il y a plus de quinze jours, je crois, que nous fîmes, avec une très -agréable société de vingt personnes, une longue promenade en voiture -hors de Paris et un très gai <i>dîner sur l’herbe</i>. Il n’est pas aisé de -trouver un jour qui permette à vingt personnes d’être libres à la fois -et de pouvoir quitter Paris. Mais l’occasion fait surmonter bien des -obstacles! Nous avions décidé que nous irions à Montmorency et nous -sommes allés à Montmorency. Ce fut réellement une très joyeuse journée, -bien qu’elle ne se soit point passée sans mésaventures. Nous en subîmes -une au moment du départ qui pensa faire avorter notre projet tout -entier. Nous nous étions fixé la galerie Delorme comme lieu de -rendez-vous pour nous et nos paniers, et c’est là que les voitures, -commandées par celui de nous qui s’en était chargé, devaient venir nous -prendre. A dix heures précises, notre premier détachement fut déposé, -avec ses bagages, à l’extrémité sud de la galerie; d’autres, puis -d’autres suivirent, jusqu’à ce que nous nous trouvâmes tous là. Les -paniers étaient empilés les uns sur les autres et les passants lisaient -notre histoire à la fois dans ces paniers et dans nos regards, dirigés -avec anxiété vers le chemin par lequel les voitures devaient arriver.<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span></p> - -<p>Quel supplice!... Chaque minute, chaque seconde faisait retentir à nos -oreilles des roulements de voitures, mais nous étions toujours -désappointés: les roues continuaient à tourner, aucune voiture ne -s’arrêtait pour nous, et nous restions <i>in statu quo</i> à nous regarder -nous et nos paniers!...</p> - -<p>Enfin, les jeunes gens de l’assemblée, s’éveillant soudainement de leur -indifférence, déclarèrent que les <i>demoiselles</i> ne seraient pas -désappointées; et, après avoir décidé le nombre et l’espèce de véhicules -que chacun d’eux aurait la <i>consigne</i> d’aller chercher—et trouver au -risque de perdre sa réputation,—ils s’élancèrent, nous laissant -l’esprit et le cœur ranimés et capables de braver tous les regards des -curieux.</p> - -<p>Notre demi-douzaine d’<i>aides de camp</i> revint triomphalement au bout de -quelques minutes, chacun dans sa <i>delta</i> ou dans sa citadine, et bientôt -nous laissâmes la galerie Delorme loin derrière nous...</p> - -<p>Arrivés au fameux <i>Cheval blanc</i>, à Montmorency (dont l’enseigne, -rapporte l’histoire, fut peinte par la main de Gérard lui-même qui, dans -sa jeunesse, ayant fait, avec son ami Isabey, un pèlerinage à ce lieu -consacré au romanesque, se trouva sans autre moyen de payer sa dépense -que de brosser une enseigne pour son hôte), nous quittâmes nos -<i>citadines</i> fatiguées et fatigantes, et nous mîmes en devoir de choisir -parmi les nombreux chevaux et ânes qui stationnaient, sellés et bridés, -à la porte de l’auberge, vingt bonnes montures, plus une ou deux bêtes -de somme, pour porter nous et nos provisions vers la forêt.</p> - -<p>Oh! le tumulte qui accompagna ce choix! Une multitude de vieilles femmes -et de gamins nous assaillaient de tous côtés:</p> - -<p>«<i>Tenez, madame, voilà mon âne! Y a-t-il une autre bête comme la -mienne?...</i></p> - -<p>—<i>Non, non, non, belles dames! Ne le croyez pas, c’est la mienne qu’il -vous faut...</i></p> - -<p>—<i>Et vous, monsieur, c’est un cheval qui vous manque, n’est-ce pas? En -voilà un superbe...</i>»</p> - -<div class="figright" style="width: 326px;"> -<img src="images/ill_pg_133.jpg" width="326" height="230" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>L’ERMITAGE DE JEAN-JACQUES A MONTMORENCY</p> - -<p>(Par A. Pollet) (Coll. J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Les vieilles voix rauques et les aigres jeunes voix, jointes à nos -propres accents joyeux, produisirent un tapage qui attira autour de nous -la moitié de la population de Montmorency; enfin, nous nous trouvâmes -montés, et, ce qui était infiniment plus important et plus difficile, -nos paniers le furent aussi.</p> - -<p>Mais, avant de nous occuper de l’arbre vert et du gai repas qu’il devait -abriter, nous avions un pèlerinage à faire au sanctuaire qui a donné à -cette région toute sa gloire. Jusqu’ici, nous ne nous étions occu<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span>pés -que de sa beauté: qui ne connaît les vues ravissantes de Montmorency? -Même sans l’intérêt spécial que le souvenir de Rousseau donne à chaque -sentier, il y a assez de beautés dans ses collines et ses vallées, ses -forêts et ses champs, pour réjouir l’esprit et enchanter les yeux...</p> - -<p>A l’Hermitage, devant la fenêtre de cette petite chambre obscure qui -donne sur le jardin, s’élève un rosier planté de la main de Rousseau -qui, nous dit-on, a fourni une forêt de roses. La maison est aussi -sombre et triste qu’il est possible, mais le jardin est joli et arrangé -d’une manière gracieuse qui me fit penser qu’il devait être demeuré tel -que Rousseau l’avait laissé.</p> - -<div class="figleft" style="width: 314px;"> -<img src="images/ill_pg_134.jpg" width="314" height="253" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>MONTMORENCY</p> - -<p>(Par E. Lami) (Coll. J. B.)</p></div> -</div> - -<p>Les souvenirs de Grétry auraient produit plus d’effet vus ailleurs, du -moins je le pense; cependant, je croyais entendre les doux accents de: -<i>O Richard, ô mon roi!</i> résonner à mes oreilles, tandis que je -contemplais toutes ces vieilles choses et ces reliques domestiques sur -lesquelles était son nom; mais les <i>Rêveries du promeneur solitaire</i> -valent toutes les notes que Grétry ait jamais écrites.</p> - -<p>Une colonne de marbre s’élève dans un coin ombragé du jardin et porte -une inscription qui rappelle que Son Altesse Royale la duchesse de Berri -a visité l’Hermitage et pris sous son auguste protection <i>le cœur de -Grétry</i>, injustement réclamé par les Liégeois à la France, son pays -natal. Comment et où Son Altesse trouva le cœur du grand compositeur, je -n’ai pu le savoir...</p> - -<p>Nous laissâmes derrière nous l’Hermitage et toutes les émotions qu’on y -ressent, et jamais compagnie moins larmoyante n’entra dans la forêt de -Montmorency. Quand nous arrivâmes à l’endroit que nous avions choisi -d’avance pour <i>salle à manger</i>, nous descendîmes de nos diverses -<i>montures</i>, qui furent immédiatement dessellées, et se mirent à brouter, -attachées par groupes pittoresques. Aussitôt, toute notre bande -s’installa dans cet indescriptible et joyeux désordre qui ne se -rencontre que dans un pique-nique...</p> - -<p>Nous restâmes assis sur le gazon durant au moins une heure et demie, -nous souciant fort peu de ce que les sages pouvaient dire. Notre escorte -de vieilles femmes et de garçons était assise à distance convenable et -mangeait et riait d’aussi bon cœur que nous, tandis que nos animaux, que -l’on apercevait au travers des ouvertures du bosquet où on les avait -parqués, et leurs couvertures bigarrées, empilées à l’entrée, au pied -d’un vieil églantier, achevaient de donner à notre repas l’apparence -d’un festin de romanichels. Enfin, le signal du départ fut donné et la -troupe obéissante fut sur pied en un clin d’œil: les chevaux et les ânes -furent sellés sur-le-champ, cha<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span>cun reconnut le sien et se mit en selle; -un concile fut ensuite tenu afin de savoir où l’on irait. Tant de -sentiers s’étendaient sous bois dans des directions différentes, qu’on -ne savait lequel choisir: «Donnons-nous rendez-vous au <i>Cheval blanc</i> -dans deux heures», dit quelqu’un qui avait plus d’esprit que les autres. -Sur quoi, nous partîmes à notre gré, par deux et par trois, pour -employer ce moment de liberté et de plein air de la meilleure manière -possible.</p> - -<p>La vue du Rendez-vous de chasse est magnifique. Tandis que nous -l’admirions, notre vieille femme commença de nous parler politique. Elle -nous raconta qu’elle avait perdu deux fils, tous deux morts en -combattant aux côtés de <i>notre grand Empereur</i>, qui fut certainement <i>le -plus grand homme de la terre</i>; pourtant, c’était un grand bonheur pour -le pauvre peuple que d’avoir le pain à <i>onze sous</i>, et ce bonheur-là -c’était le roi Louis-Philippe qui le leur avait donné.</p> - -<p>Après notre halte, nous nous dirigeâmes vers la ville et poursuivions -paisiblement notre délicieuse promenade sous les arbres, quand un: -«Holà!» poussé derrière nous nous arrêta. C’était un des garçons de -notre escorte qui, monté sur le cheval de l’un de nous, galopait à notre -recherche. Il nous apprit une très désagréable nouvelle: un de nos -compagnons avait été jeté à bas de son cheval et on l’avait cru mort; -lui-même avait été envoyé pour nous rassembler et savoir ce qu’il -fallait faire. Le monsieur qui était avec nous partit immédiatement avec -ce garçon; mais comme le blessé m’était tout à fait étranger et qu’il -était déjà entouré par beaucoup de personnes de la compagnie, moi et mes -compagnons nous décidâmes de retourner à Montmorency et d’attendre au -<i>Cheval blanc</i> l’arrivée des autres. Un médecin avait déjà été envoyé. -Quand, à la fin, nous nous trouvâmes tous réunis, à l’exception du -malheureux jeune homme et d’un ami qui resta avec lui, nous apprîmes que -quatre d’entre nous avaient été jetés à bas de leurs chevaux ou de leurs -ânes; mais, heureusement, trois de ces accidents n’avaient eu aucun -fâcheux résultat. Le quatrième était beaucoup plus sérieux; -heureusement, le rapport du chirurgien de Montmorency, que nous eûmes -avant de quitter la ville, nous assura qu’aucun danger grave n’était à -craindre...</p> - -<p>Ainsi finit notre excursion à Montmorency qui, en dépit de nos nombreux -désastres, fut déclarée par tous une journée très réussie.</p> - -<h2><a name="XXXIX" id="XXXIX"></a>XXXIX</h2> - -<p class="headd">LA CHALEUR.—LE BOULEVARD DES ITALIENS.—TORTONI.—LA GRACE DES -FRANÇAISES.—BEAUTÉ DE LA MADELEINE AU CLAIR DE LUNE.</p> - -<p>Tout le monde se plaint de la chaleur excessive qu’il fait ici. Le -thermomètre monte jusqu’à... j’oublie, car leur échelle n’est pas la -mienne; mais je sais que le soleil n’a pas cessé de briller toute cette -dernière semaine, et que tout le monde se déclarait cuit. Or, de toutes -les villes du monde, celle où il vaut le mieux être cuit, c’est Paris. -Je lisais cette jolie histoire de George Sand, intitulée <i>Lavinia</i>, et -j’avais choisi pour salle de lecture l’ombre profonde du jardin des -Tuileries. Si nous avions pu rester assis là tout le jour, nous -n’aurions éprouvé aucun désagrément du soleil, mais, au contraire, nous -l’aurions vu d’heure en heure caressant les fleurs, et s’efforçant en -vain de faire pénétrer ses rayons dans le délicieux abri que nous avions -choisi. Malheureusement nous avions des visites à faire et des -engagements à tenir; et nous fûmes forcés de rentrer chez nous afin de -nous apprêter pour assister à une grande soirée.</p> - -<p>Nous trouvâmes plus joli que jamais le boulevard, que nous suivîmes pour -rentrer chez nous. Des éventaires de fleurs délicieuses nous y tentaient -à chaque pas: pour cinq sous, on pouvait avoir une rose et son bouton, -deux branches de réséda et un brin de myrte, le tout arrangé si -élégamment, que le petit bouquet en valait une douzaine faits avec moins -de goût. Je n’avais jamais vu autant de gens assis l’après-midi; chacun -semblait se reposer par nécessité, comme s’il s’était arrêté, trouvant -impossible d’aller plus loin. En passant devant Tortoni, un groupe nous -amusa:<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> c’était une très jolie femme et un très joli homme, assis sur -deux chaises rapprochées l’une de l’autre, qui fleuretaient apparemment -à leur grande satisfaction, tandis que la troisième figure du groupe, un -petit Savoyard, qui avait probablement commencé par demander la charité, -semblait sous le charme, et restait les yeux fixés sur le couple élégant -comme s’il étudiait une scène de cette <i>gaie science</i> dont la mandoline -qu’il portait, semblait le faire un disciple. Nous nous amusâmes de la -persévérante contemplation du petit ménestrel, comme de la complète -indifférence des objets de son admiration.</p> - -<div class="figleft" style="width: 298px;"> -<img src="images/ill_pg_136.jpg" width="298" height="443" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>(A. Hervieu del.) (Extr. de <i>Paris and the Parisians</i>, by -Mrs. Trollope)</p></div> -</div> - -<p>Quelques pas plus loin, nos yeux furent retenus à nouveau par la vue -d’un élégant qui, ayant ôté son chapeau, peignait délibérément ses -boucles noires, tout en se promenant. Il eût sans doute blâmé lui-même -tant de <i>laisser-aller</i> chez tout autre dandy, mais il le jugeait -propre, chez lui, à relever la beauté de son front et la grâce générale -de ses mouvements. Je fus contente qu’aucune fontaine ou qu’aucun lac -limpide ne s’étendît à ses pieds, car il eût inévitablement subi le sort -de Narcisse.</p> - -<p>Hier soir, nous avions l’intention de faire une visite d’adieux au -théâtre Feydeau, ou plutôt à l’Opéra-Comique, mais heureusement nous -n’avions pas retenu de loge, et nous gardions le droit de changer nos -projets, droit toujours précieux, mais inestimable par cette -température. Au lieu d’aller au théâtre, nous restâmes à la maison -jusqu’à la tombée du crépuscule, plus frais de quelques degrés, mais non -beaucoup moins étouffant. Puis, nous sortîmes pour aller prendre des -glaces à Tortoni.<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span> Tout Paris semblait s’être assemblé sur le boulevard -pour respirer: c’était comme un soir de foule au Vauxhall, et des -centaines de chaises semblaient jaillir du sol pour les besoins du -moment, car un double rang de gens assis occupait déjà chaque côté du -trottoir.</p> - -<div class="figcenter" style="width: 405px;"> -<img src="images/ill_pg_137.jpg" width="405" height="291" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>BOULEVARD DES ITALIENS</p> - -<p>(A. Provost del.) (Coll. J. Boulenger)</p></div> -</div> - -<p>Les Françaises sont si jolies dans leurs robes de promenade du soir, que -j’aime mieux les voir ainsi que très habillées. Un salon rempli de -femmes élégamment vêtues est un spectacle auquel des yeux anglais sont -accoutumés, mais la vérité m’oblige à confesser qu’il serait inutile de -chercher dans aucune promenade, à Londres, une scène semblable à celle -qu’offrait le boulevard des Italiens hier au soir. Qu’il en soit ainsi, -c’est la plus étrange chose du monde, car il est certain que ni les -chapeaux, ni les jolies figures qu’ils abritent ne sont inférieurs en -Angleterre à tout ce que l’on peut voir ailleurs; mais les Françaises -ont plus que nous l’habitude et l’art de paraître élégantes sans être en -grande toilette. Il est impossible d’expliquer cela par le détail; -peut-être une couturière ou une modiste saurait-elle le faire; et encore -la plus habile en serait probablement bien embarrassée: pour moi, je ne -puis que constater le fait qu’une promenade du soir dans Paris est plus -élégante qu’a Londres.</p> - -<p>Nous fûmes assez heureux pour prendre les places d’une nombreuse -compagnie qui, au moment où nous entrions, quittait une fenêtre du -premier étage à Tortoni. Là le spectacle est aussi totalement -anti-anglais que celui des restaurants du Palais-Royal. Les pièces, en -haut et en bas, sont remplies de gens gais, chaque groupe réuni autour -d’une petite table de marbre supportant une grande <i>carafe</i> d’eau -glacée, dont le glaçon ne fond qu’à mesure qu’on en désire et dont la -vue seule, même si l’on ne boit pas de cette masse fondante, procure -une<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span> impression de fraîcheur. Les pyramides de glaces colorées avec leur -accompagnement de gaufres, que les garçons apportent incessamment, les -brillantes lumières à l’intérieur, le murmure de la foule au dehors, la -fraîcheur du mets délicat, et la gaieté que tout le monde semble -partager à cette heure charmante d’oisiveté, tout cela est -incontestablement français, et, plus incontestablement encore, n’est pas -anglais.</p> - -<div class="figleft" style="width: 263px;"> -<img src="images/ill_pg_138.jpg" width="263" height="175" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>TORTONI</p> -<p>(Par E. Lami)</p> -</div> -</div> - -<p>Pendant que nous nous trouvions encore à notre fenêtre à nous récréer de -tout ce qui se passait dedans et dehors, quelques brillants éclairs -commencèrent à percer un épais nuage noir que j’admirais depuis quelque -temps pour le magnifique contraste qu’il formait avec le vif éclat des -lumières sur le boulevard. Comme aucune pluie ne tombait encore, je -proposai une promenade vers la Madeleine, qui, à ce que je pensais, nous -donnerait quelques beaux effets de lumière et d’ombre dans une soirée -comme celle-ci. La proposition fut acceptée d’emblée, et nous nous -éloignâmes, laissant derrière nous la foule et le gaz. Nous arrivâmes à -l’extrémité de la rue Royale, et nous dirigeâmes lentement vers -l’église. L’effet était plus beau qu’aucune chose que j’eusse jamais -vue: la lune était depuis quelques jours dans son plein; et, même quand -elle était cachée par les nuages épais qui s’amoncelaient de toutes -parts dans le ciel, elle éclairait faiblement, toutefois encore assez -pour nous permettre de discerner le vaste et superbe portique. On eut -dit du pâle spectre d’un temple grec. D’un commun accord, nous nous -arrêtâmes au point où ce spectacle était le plus beau et le plus -parfait; et je vous assure qu’avec la lourde masse de nuages noirs -devant et derrière, avec la douce lumière de «l’inconstante lune» par -moment visible, et par moment cachée derrière un nuage, qui se reflétait -sur les colonnes, c’est là le plus bel objet d’art que j’aie encore -admiré...</p> - -<h2><a name="XL" id="XL"></a>XL</h2> - -<p class="headd">UN «MOUVEMENT».—LES TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET AUX INNOCENTS.</p> - -<p>Il faut aujourd’hui que je vous rende compte des aventures qui me sont -arrivées pendant une <i>course à pied</i> que j’ai faite au marché des -Innocents. Vous saurez qu’au coin de ce marché il y a une boutique, -spécialement consacrée aux dames, où l’on débite tous ces objets -impossibles à classer sous une dénomination quelconque, et que chez nous -on appelle <i>haberdashery</i>, terme qui m’a été un jour expliqué par un -célèbre étymologiste comme venant des deux mots français <i>avoir -d’acheter</i>. Le magasin dont je parle, <i>A la Mère de famille</i>, marché des -Innocents, mérite bien son nom, car il y a peu d’objets dont une femme -puisse avoir besoin, qu’elle ne trouve à y acheter. Or je me rendais à -ce lieu, où toutes les choses utiles se trouvent rassemblées, quand -j’aperçus devant moi, et précisément sur le chemin que je devais suivre, -une foule considérable que, dans le premier moment, je pris pour une -émeute. Et, quoique plus tard ce rassemblement prit une apparence -beaucoup moins inquiétante, comme j’étais seule, je me sentis plus -disposée à retourner sur mes pas qu’à avancer. Je m’arrêtai un moment -avant de prendre une résolution, et voyant une<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> femme debout devant une -boutique, non loin du lieu du tumulte, je me risquai à lui demander la -cause qui réunissait tant de monde dans un quartier si paisible. -Malheureusement la phrase dont je me servis m’attira plus de railleries -que les étrangers n’ont coutume d’en souffrir de la part des Parisiens, -d’ordinaire si polis. Mes paroles furent, si je me les rappelle bien, -celles-ci:</p> - -<p>«<i>Pourriez-vous me dire, madame, ce que signifie tout ce monde?... -Est-ce qu ’il y a quelque mouvement?</i>»</p> - -<p>Ce malheureux mot de <i>mouvement</i> l’amusa infiniment, car c’est celui -dont on se sert en parlant des véritables émeutes politiques qui ont eu -lieu, et dans cette occasion il était tout aussi ridicule de s’en servir -que si, en voyant à Londres une cinquantaine de personnes rassemblées -autour d’un filou qu’on vient d’arrêter ou d’une voiture versée, on -allait demander s’il va y avoir une révolution.</p> - -<p>«<i>Un mouvement!</i> répéta cette femme avec un sourire très expressif. -<i>Est-ce que madame est effrayée?... Mouvement?... oui, madame, il y a -beaucoup de mouvement... mais cependant c’est sans mouvement... C’est -tout bonnement le petit serin de la marchande de modes là-bas qui vient -de s’envoler...</i></p> - -<div class="figright" style="width: 299px;"> -<img src="images/ill_pg_139.jpg" width="299" height="438" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET</p> - -<p>(Par A. Hervieu) (Extr. de <i>Paris and the Parisians</i>, by Mrs. Trollope)</p></div> -</div> - -<p><i>Je puis vous assurer de la chose</i>, ajouta-t-elle, <i>car je l’ai vu -partir</i>.</p> - -<p>—Est-ce là tout? dis-je; est-il possible qu’un oiseau qui s’envole -puisse rassembler tant de monde?</p> - -<p>—<i>Oui, madame: rien autre chose... Mais regardez: voilà des agents qui -s’approchent pour voir ce que c’est... Ils en saisissent<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> un, je -crois... Ah! ils ont une manière si étonnante de reconnaître leur -monde.</i>»</p> - -<p>Cette dernière remarque me décida à ne pas aller plus loin, et je me -retirai en remerciant l’obligeante bonnetière des renseignements qu’elle -m’avait donnés.</p> - -<p>«<i>Bonjour, madame</i>, me dit-elle avec un sourire très mystifiant, -<i>bonjour, soyez tranquille, il n’y a pas de danger d’un mouvement</i>.»</p> - -<p>Je suis bien sûre que cette femme était l’épouse d’un doctrinaire; car -il n’y a rien qui offense plus le parti tout entier, depuis le plus -grand jusqu’au plus petit, que l’expression du plus léger doute sur la -durée de sa chère tranquillité. Dans cette occasion pourtant, je n’avais -eu réellement aucune intention; toute ma faute était dans la phrase dont -je m’étais servie.</p> - -<p>Je retournai chez moi pour chercher une escorte, et quand je l’eus -trouvée, je me remis en route pour le marché des Innocents, où j’arrivai -cette fois, sans autre mésaventure que d’avoir été éclaboussée deux -fois, et trois fois à peu près renversée par des voitures. Mes emplettes -faites, je me préparais à reprendre le chemin de mon logis, quand la -personne qui m’accompagnait me proposa d’aller voir les monuments élevés -en l’honneur de dix ou douze révolutionnaires, tous enterrés non loin de -la fontaine le 29 juillet 1830...</p> - -<p>Nous arrivâmes assez près des tombeaux pour me permettre de lire leurs -épitaphes et de prendre note de l’une d’elles. La <i>victime de Juillet</i> -qui reposait sous cette tombe s’appelait <i>Hapel</i>. Elle était du -département de la Sarthe et fut tuée le 29 juillet 1830.</p> - -<p>On ne peut rien voir de plus mesquin que cet étalage de drapeaux, de -piques et de hallebardes qui ornent ces tombeaux des <i>Immortels</i>. Il y -en a encore quelques-uns du même genre dans la cour orientale du Louvre -et, à ce que je crois, dans plusieurs autres lieux encore. Il me semble -que, s’il était convenable de placer de pareils monuments dans les -carrefours d’une capitale, il aurait fallu du moins leur donner quelque -dignité, tandis qu’à présent leur aspect est tout à fait ridicule. Si -les corps des personnes tuées sont réellement déposés dans ces bizarres -enclos, on témoignerait beaucoup plus de respect pour eux et pour leur -cause, en les transportant au cimetière du Père-Lachaise, avec tous les -honneurs qu’on jugerait leur être dus, et en inscrivant sur le monument -qu’on leur consacrerait l’époque et le genre de leur mort.</p> - -<p>Il y aurait au moins en cela l’apparence d’un sentiment national et -respectable, tandis que les drapeaux et les franges qui flottent -aujourd’hui sur leurs restes ressemblent à la friperie d’une troupe de -comédiens ambulants...</p> - -<div class="figcenter" style="width: 272px;"> -<img src="images/ill_pg_140.jpg" width="272" height="140" alt="[Image unavailable.]" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span></p> - -<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIERES</h2> - -<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td> </td><td valign="top" class="hang"><span class="smcap"><a href="#INTRODUCTION">Introduction</a>.</span><a href="#INTRODUCTION">—Vie de Mrs. Trollope.—Dates de son voyage à Paris.—Comment nous avons -traduit sa correspondance.—Une Anglaise charmée par la société française.—Qui -elle a vu.—L’«odeur du continent».—La politique de Mrs. Trollope.—Le -«procès monstre».—Littérature</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_5">5</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#I">I.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#I">L’argot à la mode.—Les jeunes gens de Paris.—La jeune France.—Rococo.—Décousu</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_19">19</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#II">II.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#II">Mˡˡᵉ Mars dans Elmire de <i>Tartuffe</i>.—Eternelle jeunesse de l’artiste</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_23">23</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#III">III.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#III">Le Salon du Louvre.—Impertinence qu’il y a à recouvrir les chefs-d’œuvre anciens -par des tableaux contemporains.—Saleté du public.—L’égalité est une niaiserie</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_23">23</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#IV">IV.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#IV">La société française.—Infériorité de l’anglaise.—Simplicité charmante des réunions.—Absence -de cérémonie et de parade.—L’immoralité française est un préjugé -des Anglais</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_26">26</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#V">V.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#V">Inquiétude causée par le prochain jugement des prisonniers de Lyon.—Le «procès -monstre»</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_28">28</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#VI">VI.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#VI">Eloquence de la chaire.—L’abbé Cœur.—Sermon à Saint-Roch.—Elégance du -public.—Costume du jeune clergé</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_32">32</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#VII">VII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#VII">Longchamps</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_34">34</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#VIII">La Chambre de justice au Luxembourg.—L’Institut.—M. Mignet.—Concert -Musard</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_38">38</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#IX">IX.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#IX">Délices du jardin des Tuileries.—Le légitimiste.—Le républicain.—Le doctrinaire.—Les -enfants.—La grâce des Parisiennes.—Les moustaches, les impériales -et les cheveux noirs des dandys.—Libre entrée des jardins depuis les Trois -Glorieuses.—Anecdote</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_40">40</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#X">X.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#X">Saleté des rues.—Cardage des matelas en plein air.—Chaudronniers ambulants.—Construction -des maisons.—Pas d’égouts.—Mauvais pavé.—Réverbères à -l’huile</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_45">45</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XI">XI.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XI">La fête du roi.—Inquiétudes.—Arrivée des troupes.—Les Champs-Elysées.—Politesse -naturelle du peuple.—Concert dans le jardin des Tuileries.—La famille -royale au balcon: indifférence du populaire.—Feux d’artifice</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_49">49</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XII">XII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XII">Revue sur la place du Carrousel.—La garde municipale.—La garde nationale</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_53">53</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XIII">XIII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XIII">Soirée.—Le causeur qui fait mystère de tout</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_54">54</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XIV">XIV.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XIV">Victor Hugo</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_54">54</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XV">XV.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XV">Versailles.—Musée projeté.—Souvenirs d’un jardinier sur les Bourbons.—Les -grandes eaux à Saint-Cloud</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_59">59</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XVI">XVI.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XVI">Gens remarquables.—Gens distingués</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_61">61</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XVII">XVII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XVII">Excursion au Luxembourg.—Les femmes n’entrent pas au «procès monstre».—George -Sand en homme.—Costume républicain.—Le quai Voltaire.—Inscriptions -murales.—Comment le maréchal Lobau disperse les émeutes.—Une -manifestation</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_62">62</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XVIII">Liberté française de propos.—L’«odeur du continent».—Malpropreté et luxe.—L’eau -non installée dans les maisons.—Délicatesse anglaise.—Ses causes</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_69">69</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XIX">XIX.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XIX">Le dimanche à Paris.—Le plaisir en famille.—Gaieté naturelle.—Les polytechniciens -s’appliquent à ressembler à Napoléon.—Un dimanche aux Tuileries</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_72">72</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XX">XX.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XX">Mᵐᵉ Récamier.—Ses matinées.—Portrait de Corinne, par Gérard.—Portrait en -miniature de Mᵐᵉ de Staël.—M. de Chateaubriand.—Les étrangers peuvent-ils -comprendre toutes les finesses de la langue française?—Nécessite de parler -français</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_75">75</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXI">XXI.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXI">Emeute quotidienne à la porte Saint-Martin.—Indulgence excessive du gouvernement.—Comment -faire cesser les désordres</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_80">80</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXII">XXII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXII">Soirée dansante.—En Angleterre, les jeunes filles sont élevées librement et au bal les -jeunes femmes s’effacent devant elles.—En France, c’est tout le contraire.—Anecdote.—Le -spectacle des «fleurts», consolation des vieilles dames chaperons.—Discussion -sur la supériorité de l’usage français ou de l’usage anglais.—Les -jeunes filles anglaises choisissent elles-mêmes leurs maris</a> -<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_82">82</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXIII">XXIII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXIII">Les trottoirs nouvellement introduits.—Pourquoi les Parisiens préfèrent les appartements -aux maisons construites pour une seule famille comme à Londres.—Le portier-factotum.—Le -luxe à Paris est moins coûteux qu’à Londres.—Richesse -croissante de la France</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_90">90</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXIV">XXIV.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXIV">Le romantisme et le suicide</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_93">93</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXV">XXV.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXV"><i>Le Cheval de bronze</i> et <i>la Marquise</i> à l’Opéra-Comique.—L’heure tardive du -dîner nuit aux spectacles</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_95">95</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXVI">XXVI.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXVI">L’abbé de Lamennais.—Son aspect et sa conversation.—Son admiration et celle -des républicains français pour O’Connell</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_96">96</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXVII">XXVII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXVII">Les vieilles filles sont ridicules en France.—Pourquoi elles y sont beaucoup plus -rares qu’en Angleterre.—Supériorité de la manière de conclure les mariages en -Angleterre.—En France, les vieilles filles s’appliquent à dissimuler leur triste état.</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_97">97</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXVIII">XXVIII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXVIII">L’élégance inimitable des Françaises.—Impossibilité à une Anglaise de n’être pas -connue pour telle au premier regard.—Les magasins de nouveautés et les boutiques.—Le -goût des bouquetières.—Tout à Paris est arrangé avec goût.—Plus -de rouge ni de faux cheveux</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_100">100</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXIX">XXIX.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXIX">L’abbé Lacordaire.—Succès de ses sermons à Notre-Dame.—Les meilleures places -réservées aux hommes.—Dimensions de Notre-Dame.—Affluence de <i>jeunes gens -de Paris</i>.—Ils font et défont les réputations.—Lacordaire est un prédicateur -déplorable</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_104">104</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXX">XXX.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXX">Le Palais-Royal.—Types qu’on y rencontre.—Une famille anglaise.—Les excellents -restaurants à 40 sous.—La galerie d’Orléans.—Les oisifs.—Le théâtre -du Vaudeville</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_108">108</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXXI">XXXI.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXXI">Pâtissiers anglais.—Un anglophobe.—Expérience malheureuse sur un «muffin».—Le -roi-citoyen se promène</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_113">113</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXXII">XXXII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXXII">Politesse des maris français</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_115">115</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXXIII">XXXIII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXXIII">De la manière de faire l’amour à l’anglaise.—Anecdote</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_119">119</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXXIV">XXXIV.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXXIV">Indulgence excessive du monde à Paris.—Influence du clergé anglais sur les mœurs -mondaines</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_122">122</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXXV">XXXV.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXXV">Les petits soupers d’autrefois remplacés par les grands dîners.—Agréments des -petites soirées.—Les dîners d’apparat</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_124">124</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXXVI">XXXVI.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXXVI">Encore le «procès monstre».—La Société des Droits de l’homme.—Anecdote</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_127">127</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXXVII">XXXVII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXXVII">Une lecture des <i>Mémoires</i> de M. de Chateaubriand à l’Abbaye-aux-Bois</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_128">128</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXXVIII">XXXVIII.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXXVIII">Une excursion à Montmorency.—Le passage Delorme.—Les chevaux et les ânes.—Souvenirs -de Rousseau.—«Dîner sur l’herbe».—Accident</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_132">132</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XXXIX">XXXIX.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XXXIX">La chaleur.—Le boulevard des Italiens.—Tortoni.—La grâce des Françaises.—Beauté -de la Madeleine au clair de lune</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_135">135</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="rt"><a href="#XL">XL.</a></td><td valign="top" class="hang"><a href="#XL">Un «mouvement».—Les tombeaux des héros de Juillet aux Innocents</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_138">138</a></td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span></p> - -<div class="figcenter" style="width: 146px;"> -<img src="images/ill_pg_142.jpg" width="146" height="202" alt="[Image unavailable.]" /> -<div class="caption"><p>(E. Lami del.) (Coll. J. B.)</p> -</div> -</div> - -<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> L’ouvrage a été déjà traduit en français, assez -inexactement, sous ce titre: <i>Paris et les Parisiens en 1835</i>, publié -par Mᵐᵉ Trollope. (Paris, H. Fournier, 1836, 3 vol. in-8º.)</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> Les mots que l’on trouvera imprimés en italique sont en -français dans l’original.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Toute la phrase est en français dans l’original.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> <i>Sic</i> dans l’original.</p></div> - -</div> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/back.jpg" width="341" height="500" alt="" title="" /> -</div> -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Paris romantique, by -Frances Milton Trollope and Jacques Boulenger - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS ROMANTIQUE *** - -***** This file should be named 60594-h.htm or 60594-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/5/9/60594/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images available at The Internet Archive) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. 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If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/60594-h/images/back.jpg b/old/60594-h/images/back.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 8e4f45c..0000000 --- a/old/60594-h/images/back.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60594-h/images/cover.jpg b/old/60594-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5b0c067..0000000 --- a/old/60594-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60594-h/images/cover_lg.jpg b/old/60594-h/images/cover_lg.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 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file mode 100644 index 2e94a70..0000000 --- a/old/60594-h/images/ill_pg_066.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60594-h/images/ill_pg_068.jpg b/old/60594-h/images/ill_pg_068.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d05523b..0000000 --- a/old/60594-h/images/ill_pg_068.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60594-h/images/ill_pg_070.jpg b/old/60594-h/images/ill_pg_070.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e49de70..0000000 --- a/old/60594-h/images/ill_pg_070.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60594-h/images/ill_pg_071.jpg b/old/60594-h/images/ill_pg_071.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9575797..0000000 --- a/old/60594-h/images/ill_pg_071.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60594-h/images/ill_pg_073.jpg b/old/60594-h/images/ill_pg_073.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a8fd7cb..0000000 --- a/old/60594-h/images/ill_pg_073.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/60594-h/images/ill_pg_074.jpg b/old/60594-h/images/ill_pg_074.jpg Binary 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