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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 - Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle - -Author: Various - -Editor: Léon Curmer - -Release Date: September 23, 2019 [EBook #60347] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANCAIS PEINTS PAR EUX-MEMES, TOME 2 *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale. - - Les mots entourés de = sont en gras dans l’original, le texte - entouré de + est en lettres gothiques ou d’une autre typographie - particulière. - - La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L’orthographe a été conservée, mais les erreurs typographiques - évidentes ont été tacitement corrigées. - - - - - LES FRANÇAIS - - PEINTS PAR EUX-MÊMES, - - ENCYCLOPÉDIE MORALE - - DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. - - - TOME SECOND. - - - [Logo de l'éditeur: LC] - - - PARIS, - - L. CURMER, ÉDITEUR, - 49, RUE DE RICHELIEU, - AU PREMIER. - - M DCCC XLIII. - - - - - A - - MESDAMES ANNA MARIE, LOUISE COLET, VIRGINIE DE LONGUEVILLE; - - MESSIEURS - - H. AUGER, DE BALZAC, E. DE LA BÉDOLLIERRE, BILLIOUX, - P. BOREL, BRISSET, R. BRUCKER, - F. COQUILLE, CORDELLIER DE LANOUE, L. COUAILHAC, - S. DAVID, A. DELACROIX, T. DELORD, - A. DUBUISSON, DUFOUR, B. DURAND, A. DURANTIN, - M. DE FLASSAN, FORGUES, C. FRIÈS, E. GUINOT, HILPERT, - J. JANIN, JOUSSERANDOT, A. DE LACROIX, J. LADIMIR, - LORENTZ, OURLIAC, - Vicomte RODOLPHE D’ORNANO, E. REGNAULT, - A. RICARD, H. ROLLAND, L. ROUX, F. SOULIÉ, TISSOT, - E. DE VALBEZEN, - - L’ÉDITEUR RECONNAISSANT. - - - - -[Illustration] - -[Tête de page] - -INTRODUCTION. - -LA JEUNESSE DEPUIS CINQUANTE ANS. - - -DANS tous les temps de ma vie, la jeunesse a été pour moi un objet -d’études; je l’observais déjà même alors que je figurais dans ses -rangs, et que je me livrais, avec mes émules, aux distractions et aux -plaisirs de notre âge. Je me rappellerai toujours ma surprise en voyant -des pères de famille envoyer chaque année leurs fils dans cette grande -capitale où souvent ils se trouvaient abandonnés à eux-mêmes sans -appui, sans conseil et sans guide: les fâcheuses conséquences de cet -isolement de la jeunesse m’affligeaient à vingt ans; depuis l’époque de -cette première disposition de mon esprit et de mon cœur, la sympathie -n’a point cessé de s’accroître entre moi et les générations successives -de la jeunesse de nos jours; j’ai eu de fréquents rapports avec elle, -de nombreuses occasions de la connaître; je vais essayer de la peindre -telle que je l’ai vue avant, depuis et après la révolution. - -Les enfants du peuple poussaient le défaut d’instruction jusqu’à -ignorer souvent les éléments de la lecture et de l’écriture; ils -conservaient les idées religieuses qui leur avaient été inculquées -par leurs mères dès le berceau, ou par les frères de la Doctrine -chrétienne, chargés de l’explication du catéchisme. Une partie de -cette jeunesse, livrée à elle-même ou rebelle à l’autorité paternelle, -tombait dans de graves désordres, conséquence inévitable de la paresse -et de l’oisiveté, et allait peupler les prisons. On voyait cependant -parmi ces mauvais sujets des fils qui aimaient et respectaient la femme -qui leur avait donné le jour. Les autres individus de cet âge, sachant -lire, écrire et même un peu compter, formés au travail par l’exemple, -embrassaient de bonne heure une profession qu’ils ne quittaient guère, -devenaient de bons ouvriers; ils épousaient les intérêts de leurs -maîtres, pratiquaient certains devoirs religieux, et se montraient -soumis à leurs parents. Malheureusement la passion du vin, même sans -être portée à l’excès, les entraînait à des dépenses qui, continuées -pendant l’âge mûr, détruisaient toute espérance de ces précieuses -économies, la richesse des classes pauvres. - -Dans les enfants de la classe moyenne, vous trouviez une éducation -incomplète, mais saine; des croyances religieuses, mais sans -l’instruction qui produisait des convictions fortes et durables au -temps de Louis XIV. Cette classe offrait encore à l’observateur -attentif de bonnes traditions, l’amour du travail contracté dans -les colléges, des principes d’ordre et d’économie que les passions -ébranlaient pendant la première ivresse du plaisir. Les jeunes gens -adoptaient un état dans lequel on ne les voyait pas toujours persister, -parce qu’il avait été choisi parfois au hasard, et sans que les pères -eussent eu les moyens de reconnaître la véritable vocation de leurs -fils. Les pères étaient les maîtres et les oracles de la famille, mais -leur ascendant commençait à décliner par différentes causes, entre -lesquelles il faut compter la familiarité introduite entre les pères et -les enfants par les préceptes de Jean-Jacques Rousseau mal compris, ou -exagérés dans l’application. - -[Illustration] - -La légèreté, la dissipation, la recherche de la parure, et une certaine -fatuité assez répandue, étaient les défauts de cet âge. Les femmes -occupaient une grande place dans la vie du jeune homme. Assidu, -empressé, galant auprès d’elles, il leur témoignait beaucoup d’égards; -mais il était enclin à se vanter de ses conquêtes, quoiqu’elles -ne fussent pas toujours propres à donner de l’orgueil. Malheur à -ceux qui choisissaient mal les objets de leur passion ou de leur -fantaisie: ils contractaient, dans un commerce avec des êtres sans -élévation et sans politesse de mœurs, quelque chose de commun qui -restait attaché comme une espèce de rouille au talent lui-même, et -trahissait toute la vie les mauvaises habitudes de la jeunesse. Les -spectacles, l’acteur célèbre, l’actrice à la mode, les bals et les -femmes qui en avaient fait l’ornement, quelquefois des discussions sur -le mérite des écrivains du jour qui venaient d’apparaître avec éclat, -tels que Colin d’Harleville, Fabre d’Eglantine, Peyre, l’auteur de -l’_École des pères_, formaient le fond des conversations; on louait -ou on critiquait, suivant son opinion, les candidats de la renommée, -mais personne n’était jaloux de leur célébrité naissante. Quant aux -écrivains en possession de la gloire, la jeunesse en général leur -offrait le culte d’une admiration passionnée. - -Je ne sais par quel hasard presque tous les jeunes favoris des muses, -à cette époque, avaient fait ou faisaient leurs premières armes dans -l’étude enfumée d’un procureur; aussi ne cessait-on d’y mêler les -discussions attrayantes de la littérature aux travaux fastidieux de -la procédure. On ne trouvait pas ce mélange d’occupations de l’esprit -avec les travaux arides de la profession chez les notaires, où tous les -livres, autres que ceux du droit, étaient mis à l’index et proscrits -sans pitié. Plus de liberté produisait plus d’esprit chez les clercs de -procureur. Amis des lettres, ils se croyaient d’Athènes, et accusaient -les clercs de notaire d’appartenir un peu à la Béotie. Ceux-ci, de -leur côté, regardaient les élèves de la chicane comme entachés d’une -espèce de roture et nourris à une mauvaise école. Ce dernier reproche -ne manquait pas de vérité. En effet, les jeunes gens, endoctrinés -par les successeurs de Rolet, avaient sous les yeux des exemples -d’improbité dont leurs patrons se faisaient trop souvent un jeu. Je me -rappellerai toujours ce mot d’un cynisme extraordinaire qui sortit de -la bouche d’un certain coryphée de la compagnie. Un jour, devant ce -fanfaron d’improbité, ardemment occupé du soin de bâtir une fortune -scandaleuse, on parlait d’une grande affaire confiée à un pauvre diable -de procureur. «Un tel, s’écria-t-il avec une rare effronterie, fripon -subalterne: qu’on donne cent louis à ce faquin, et qu’on lui retire -l’affaire, elle n’est pas faite pour lui.» L’avis ou l’ordre fut -exécuté, et le fripon du grand air parvint à s’emparer de presque tous -les biens d’un héritage immense; il se fit héritier unique ou légataire -universel. - -Cet important se montrait fort recherché dans son extérieur; on ne -lui voyait jamais que des habits du plus beau drap de Louviers; un -jabot, aussi blanc et aussi bien plissé que ses longues manchettes, -sortait de sa veste entr’ouverte et laissait voir une chemise de toile -de Hollande. En parlant, il jouait négligemment avec les breloques -sonores de sa montre à répétition. La tête haute, l’abord froid et -impérieux, la parole brève, il devenait poli, insinuant, mielleux -avec les clients qu’il voulait acquérir ou tromper; mais, du moment -où il craignait de se voir déçu dans ce calcul d’avidité, il éclatait -avec violence, et ses procédés achevaient de révéler un caractère -affreux. On s’instruisait chez lui parce que son étude avait la vogue -et une fort belle clientèle; mais ses clercs le méprisaient au fond -du cœur. A la même époque, j’ai rencontré, dans la même profession, -un autre type original, digne du pinceau de Regnier ou de Molière. Ce -noir suppôt de Thémis avait choisi son repaire dans une assez vilaine -rue; sa maison délabrée était de la plus chétive apparence, et n’avait -qu’une porte bâtarde. Quand vous l’aviez franchie, un corridor assez -obscur vous conduisait à une étude enfumée, dont les clercs assez âgés -ressemblaient à des recors. En entrant dans un cabinet encore plus -obscur que l’étude, je n’aperçus pas sans quelque émoi un spectre d’une -stature colossale et d’une vieillesse ferme et vigoureuse. Il avait un -bonnet de laine rouge dressé sur sa tête; une redingote d’un gros drap -gris, salie par le tabac, le couvrait tout entier. Des mains fortes, -mais sèches et osseuses, garnies d’ongles noirs, longs et recourbés -comme des serres d’oiseau de proie, sortaient de ses manches avec -une partie de l’avant-bras. Ses yeux, enfoncés dans leurs orbites, -jetaient un feu sombre sous d’épais sourcils, dont quelques poils -hérissés se relevaient vers un front plissé de rides. Du fond de sa -vaste poitrine sortait une voix forte et menaçante qui devenait aiguë -et criarde dans les fréquents accès d’une colère prompte à s’allumer. -Cet individu, rongé d’avarice, dévoré d’amour de l’argent, plein de -fourberie, semblait être le monstre de la chicane personnifiée. A son -aspect, je tremblais sur le seuil de son cabinet, je tremblais en -l’approchant, et à peine si je parvins à balbutier quelques mots de -l’affaire pour laquelle on m’avait envoyé vers lui. Mon procureur, -au contraire, était un beau fils, il avait des prétentions à passer -pour un homme du monde; à mon retour, je me trouvais en verve, et -je l’amusai beaucoup en lui improvisant le portrait de son odieux -confrère. Au reste, il ne faudrait pas juger la compagnie sur ces deux -modèles: en effet, quoique un peu décriée, elle renfermait un assez -grand nombre d’honnêtes gens; et tel procureur de l’époque était un -véritable juge de paix avant que la loi eût institué ces magistrats de -la conciliation. Quant aux notaires, leur compagnie jouissait encore de -l’estime et de la confiance générales, malgré quelques échecs causés -par la manie des affaires, qui commençait à s’introduire dans leur -cabinet. Les jeunes gens qui aspiraient au notariat contractaient de -bonne heure des habitudes d’ordre, de régularité, de probité sévère; -mais on s’apercevait déjà qu’il manquait beaucoup de choses à leur -instruction, comme à celle de leurs patrons; elle ne suffisait plus -aux besoins de la société et à la variété des transactions. Il y avait -une ligne de démarcation entre les clercs de notaire et les clercs de -procureur, et on les distinguait sans peine au premier coup d’œil, -quoiqu’ils suivissent également la mode à laquelle ils n’étaient pas -moins soumis que les femmes. - -Les cheveux d’un jeune homme du temps, relevés à racines droites sur -son front, couronnaient sa tête par un toupet crêpé, pommadé, poudré -à frimas, et accompagné de deux rangs de boucles circulaires qui -rejoignaient la queue enfermée dans un ruban de soie noire. Cette mode -exigeait des papillotes deux fois par semaine avec frisure complète, -opération fort longue, pendant laquelle jeunes et vieux, grands et -petits, prenaient un singulier plaisir à écouter les nouvelles dont les -artistes en perruques étaient toujours abondamment pourvus. Suivant la -tradition, le pompeux Buffon cessait chaque matin de donner audience à -son esprit, afin de prêter une oreille complaisante à la chronique du -jour, racontée d’une manière originale et familière par son barbier en -titre. - -Pour qu’un jeune homme fût à la mode, il lui fallait un habit de drap -fin ou de soie, suivant la saison, qui serrât exactement la taille et -les bras, car on avait la prétention de paraître mince; l’embonpoint -sentait la roture, et le ventre était à l’index, comme chose prohibée. -L’élégant petit-maître sortait encore un gilet d’une étoffe chinée ou -d’un drap chamois, des culottes de sénardine couleur jaune pâle ou gris -de lin, des bas de soie à raies longitudinales et variées, des souliers -étroits et lustrés à la cire luisante, des boucles d’argent taillées à -facettes comme le diamant. L’été, on lui voyait un léger bambou à la -main; l’hiver, il jetait sous son bras gauche un énorme manchon à longs -poils soyeux, dans lequel il se serait bien gardé de cacher ses mains -quand il se promenait aux Tuileries ou au Palais-Royal. N’oublions pas -le chapeau de castor, qui, pendant un ou deux ans, fut d’une hauteur -démesurée. Paris l’avait emprunté aux Hollandais. Je pourrais bien -retracer ici ce qu’on appelait le négligé pour une certaine classe de -jeunes fashionables du haut parage, auxquels on pouvait appliquer ce -trait de Gilbert: - - En habit du matin, - Monsieur promène à pied son ennui libertin. - -Je me contente de dire que ces dandys portaient alors des pantalons de -peau de daim très-fine qui étaient si étroits, qu’on ne pouvait les -mettre la première fois qu’avec le secours de deux personnes. De là, -un mot plaisant du comte d’Artois, qui, jeune, évaporé, se montrait -fort attentif à suivre la mode. Son valet de chambre lui présentant un -pantalon de cette espèce: «Si j’y entre, dit-il, je ne le prends pas.» - -A côté des deux professions dont nous avons parlé plus haut, florissait -un jeune barreau qui, s’appliquant ce mot de Cicéron: «L’orateur est un -homme probe, habile à bien dire,» conservait l’honneur héréditaire du -corps, et aspirait aux palmes de l’éloquence. Le plaidoyer de Dupaty -pour trois hommes injustement condamnés au supplice de la roue, la -chaleur entraînante de Bergasse défendant la sainteté du nœud conjugal -dans l’affaire du banquier Cornemann, le polémique de ce Linguet dont -Voltaire avait dit: «Il brûle, mais il éclaire,» les réquisitoires du -vertueux Servan, les brillantes inspirations de Gerbier, qui avait reçu -de la nature tous les dons de l’orateur, les discours de l’illustre -Séguier, l’adversaire officiel des philosophes du dix-huitième siècle, -qu’il estimait en secret, le retentissement de la parole foudroyante -de Mirabeau dans ses débats au parlement d’Aix avec le célèbre -Portalis, qu’il fallut emporter presque mourant après sa lutte avec -un si terrible jouteur, excitaient l’ardeur et formaient le talent de -leurs rivaux futurs, qui voyaient aussi grandir devant eux de jeunes -magistrats du parquet déjà connus de l’opinion. Mais à côté de ces -beaux exemples, une partie des avocats en donnait de dangereux. Ils -défiguraient la langue dans une espèce de jargon du palais, qui était -insupportable; tantôt communs, tantôt boursouflés, ils noyaient la -question dans un déluge de paroles; quelques-uns, armés de poumons -de fer et pourvus d’une voix de stentor, plaidaient avec une espèce -de fureur pendant trois ou quatre heures; la sueur ruisselait de -leur front, et par moments ils semblaient écumer. Du reste, le corps -jouissait d’une haute estime, et la méritait. Les procès en séparation -entraînaient bien quelques-uns des défenseurs des femmes à des liaisons -licencieuses avec leurs clientes; il y avait bien encore quelques -scandales particuliers; mais, en général, les mœurs du barreau étaient -pures, et la probité, unie à une scrupuleuse délicatesse, régnait dans -cette belle profession qui touchait, sans le savoir, au moment de -parvenir à tout par la puissance de la parole. - -Nos jeunes patriciens recevaient à peu près la même éducation que celle -des enfants de la classe moyenne; mais ils travaillaient beaucoup -moins, parce qu’ils ne sentaient pas le besoin de travailler. Au -sortir du collége ou de l’école militaire, ceux-ci se rendaient aux -écoles d’application où ils acquéraient des connaissances spéciales -et positives; ceux-là entraient dans un régiment, et menaient la vie -de garnison, vie pleine d’oisiveté, de dissipation, et très-peu propre -à former des esprits supérieurs. Les autres, livrés à eux-mêmes au -milieu des piéges et des séductions de la capitales, lâchaient la -bride à leurs passions. Les enfants des grandes et riches maisons, -dès qu’ils se trouvaient émancipés par l’âge ou mariés, tombaient -dans les plus folles prodigalités. Une classe de courtisanes trop -célèbres alors, connue sous le nom de femmes entretenues, et qui -scandalisaient Paris par l’excès de leurs dépenses et l’insolence -de leur luxe, s’appliquaient à dévorer le patrimoine de ces jeunes -patriciens, entretenaient leurs penchants à la frivolité, énervaient -les tempéraments, amollissaient les âmes sans altérer toutefois -ce courage d’instinct et de réflexion qui est une vertu de notre -caractère, et pour ainsi dire un fruit du sol français. On était bien -sûr de voir ces étourdis, ces dissipateurs, ces enfants de la mollesse -et de la volupté, courir à un duel ou à un combat comme les favoris de -Henri III à la journée de Coutras; mais il ne se formait à cette école -de plaisirs et de vices, tenue par les Lays modernes, ni de ces grands -caractères ni de ces grands talents si communs en France au temps de -Louis XIV. On sentait au contraire une espèce d’abâtardissement dans -la noblesse dont Louis XV, qui oubliait tous ses devoirs de roi, avait -négligé de surveiller l’éducation. Aussi quand son successeur, aux -prises avec une révolution, eut besoin de secours et fit le signal de -détresse, il ne trouva ni un général ni un ministre capable de sauver -l’État et le prince. La marine seule comptait des hommes d’une haute -capacité, mais qui, n’ayant pas été initiés aux affaires, ne pouvaient -avoir appris à gouverner L’État comme leurs vaisseaux au milieu des -tempêtes. - -Cependant les questions financières commençaient à remuer les esprits; -le compte rendu de Necker, véritable signal d’une révolution prochaine, -puisqu’un ministre du roi donnait l’exemple de révéler au peuple des -choses qui sont des mystères dans un gouvernement absolu, s’était -répandu partout comme un livre d’imagination ou un roman du plus -grand intérêt. Tout ce qui lisait alors avait lu le compte rendu. La -jeunesse elle-même, commençant à devenir sérieuse, avait pris part aux -discussions entre le banquier de Genève, qui ne voulait plus de secrets -en finances, et le brillant Calonne, qui le combattait par ordre de la -cour, si intéressée à cacher ses dilapidations. La guerre d’Amérique, -les secours portés par un successeur de Louis XIV à un peuple armé pour -reconquérir son indépendance, l’enthousiasme excité par les triomphes -des Suffren, des Lamotte-Piquet, des Destaing sur nos plus anciens -ennemis, vinrent réveiller des sentiments de gloire, et mêler des idées -de liberté aux autres idées graves qui s’étaient emparées des esprits. -Le retour de la colonie de jeunes officiers qui avaient été servir, -avec La Fayette, sous le drapeau de Washington, féconda les germes -d’indépendance cachés dans le cœur de tous les hommes. D’un autre -côté, les doctrines philosophiques comptaient, depuis un demi-siècle, -un grand nombre de disciples de toutes les classes. Voltaire avait -une brillante école, Rousseau beaucoup d’enthousiastes, surtout parmi -les femmes et les jeunes gens. En 1787, à l’âge de dix-neuf ans, nous -commencions à lire le _Contrat social_ et les _Conseils à la Pologne_; -les plus hardis d’entre nous abordaient l’_Esprit des Lois_ et les -_Discours_ de Machiavel _sur Tite-Live_. Encore légers par les goûts -de notre âge, nous sentions le besoin de donner des aliments forts et -substantiels à notre esprit; nous étions d’ailleurs préoccupés des -discussions de la cour avec les parlements, et de l’émotion générale -causée par les révélations sur l’état des finances, sur le produit -des impôts, sur le déficit du trésor. Enfin la révolution éclata et -vint fermer à jamais le passé auquel nous avions appartenu. L’heureux -temps que celui de notre première jeunesse! jetons-y un dernier regard -comme sur une époque qui ne peut plus renaître ni pour nous ni pour -aucune des générations nouvelles qui nous succéderont. Nous étions -tout à fait de notre âge, adonnés à nos plaisirs et à la profession -que nous voulions suivre, exempts des passions politiques qui dévorent -l’existence, en général étrangers aux affaires du gouvernement, -assez modérés dans nos désirs, renfermés dans de certaines limites -très-difficiles à franchir, ne pouvant pas même avoir le plus léger -soupçon de ce que nous voyons aujourd’hui: la témérité des vœux, -l’audace des espérances, et l’insatiable désir d’obtenir tous -les avantages de la société avant d’avoir été marqué du sceau de -l’expérience et de la maturité. - -[Illustration] - -En 1789, plus d’observations particulières sur l’esprit et les mœurs -de la jeunesse. La révolution, en apparaissant au milieu de nous, vint -imprimer à tous les cœurs l’amour de la patrie et l’enthousiasme de la -liberté. Ces deux sentiments que nos pères avaient développés avec tant -d’énergie au temps de César, et qui plus tard avaient saisi d’autres -occasions de se manifester, ressuscitèrent chez un vieux peuple avec -toute l’énergie et toute la pureté qu’ils avaient au temps de la vertu -romaine. Plus rien de frivole en France, pas même la jeunesse qui -parut tout à coup passer à l’âge mûr. Il ne lui resta de traits qui la -fissent reconnaître que cette candeur d’intentions, ce désintéressement -absolu, et l’éclat du courage, ses anciens attributs. Dans les cités -comme dans les camps, la jeunesse prit pour elle tous les périls du -dedans et du dehors. Ils appartenaient à la jeunesse les ardents -défenseurs de la cause publique, dans le forum ou dans le sénat; ils -appartenaient aussi à la jeunesse les héros qui nous firent triompher -de l’Europe. Sous le rapport de l’abnégation de ses intérêts, du -dévouement sans bornes, et des prodiges opérés pour l’affranchissement -et le salut de la France, il y eut là quelques années qui feront un -éternel honneur à la nation. On put croire, à cette époque, que nous -allions remonter, par les lois, par les opinions et par la guerre, à la -pureté républicaine, sans perdre l’élégance de nos mœurs et de notre -politesse. Mais bientôt, en outrant tout, en voulant nous transformer -tout à coup, et imposer le régime de Sparte et de Rome à une nation -civilisée qui aime les arts, les jouissances de l’esprit, les plaisirs -du goût et l’urbanité, on s’exposa nécessairement à nous rejeter vers -le passé dont on aurait voulu abolir jusqu’à la mémoire. Cette violence -contribua, encore plus peut-être que les excès de la terreur, à la -réaction qui éclata aussitôt après le 9 thermidor, réaction qui fut si -sanglante en invoquant le saint nom de l’humanité. Je ne peindrai pas -la jeunesse de cette époque de transition. Égarée par des sentiments -légitimes dans le principe, excitée par des imprudents qui, encore -tout tremblants de la peur qu’ils avaient ressentie eux-mêmes au -moment où ils faisaient tant de peur à tout le monde, agitée par des -passions politiques qu’un parti puissant attisait pour les exploiter -au profit de l’ancien régime qu’il espérait ressusciter, enflammée par -vingt journaux qui mettaient chaque jour le feu à toutes les têtes -incandescentes, une partie de cette jeunesse tomba dans les plus -déplorables égarements, ainsi que tous les hommes engagés dans la lutte -entre la république, blessée à mort quoiqu’elle parût encore pleine de -vie, et la royauté qui aspirait à renaître. On se rappelle avec effroi -les compagnons de Jésus et du Soleil, et leurs sanglantes expéditions -dans le midi. Les fils des meilleures familles devinrent des assassins -et des brigands non-seulement tolérés, mais encore encouragés, et que -la tardive sévérité des lois eut la plus grande peine à réprimer. - -[Illustration] - -Les armées se préservèrent de toute cette contagion, et, comme -elles n’avaient eu aucune part aux excès de l’action, elles furent -étrangères aux emportements de la réaction; elles furent aussi -préservées d’une singulière métamorphose qui se fit remarquer dans la -cité. Sur la frontière, nos braves soldats, en présence de l’ennemi, -et déjà négligés par une administration faible et désunie qui avait -succédé à l’administration vigoureuse et compacte du comité de salut -public, supportaient, pendant un hiver des plus rigoureux, toutes -les privations, bravaient en plein air toutes les intempéries, et -ne songeaient qu’à vaincre ou à mourir. A la même époque, dans une -partie de la France, et surtout à Paris, une folle ivresse de plaisirs -emporta tout à coup la société. Tous les âges se précipitèrent avec une -sorte de fureur dans toutes les jouissances dont on les avait sevrés. -C’étaient des festins de Lucullus, c’étaient des bals aussi brillants -que ceux de Marie-Antoinette à sa villa du petit Trianon; c’était une -répétition journalière des saturnales de la régence, au moment où la -cour se hâta de déposer le rôle d’hypocrisie que lui avaient imposé -la tristesse et la dévotion du grand roi. Étrange contradiction du -cœur humain! Les héros de ces fêtes étaient des hommes et des femmes -qui pleuraient, disaient ils, leurs parents immolés à une espèce de -divinité inexorable comme la Fatalité des anciens, et pourtant ils -dansaient et se réjouissaient au milieu de leurs transports de haine -pour la république, et des projets de vengeance qu’ils exécutaient ou -méditaient contre les terribles adversaires dont l’aspect les faisait -trembler encore. Voici maintenant une autre anomalie, mais d’un -caractère moins sérieux, et qu’il faut néanmoins citer comme un trait -de la physionomie du parti qui donnait un aussi étrange spectacle. -Tandis que les femmes, interrogeant les statues antiques, adoptant le -cothurne, la coiffure, la tunique des femmes d’Athènes et de Rome, -brillaient de la plus rare élégance sous de légers vêtements qui nous -les montraient presque sans voile, comme Aspasie ou Phryné apparaissant -aux regards d’un peuple enthousiaste de la beauté, les jeunes gens, -qui avaient taxé de simplicité grossière le costume des républicains -du temps, se présentaient sous un aspect rebutant et ridicule. On -les rencontrait partout avec ce qu’ils appelaient des cadenettes, -c’est-à-dire avec leurs cheveux nattés et relevés derrière la tête -comme ceux des soldats suisses de la garde royale; sur les deux côtés -de leur figure descendaient des touffes de cheveux qui représentaient -des oreilles de chien; leurs cols étaient emprisonnés dans une cravate -énorme qui, enveloppant le bas du visage et le menton, semblait cacher -un goître; ajoutez à ce bizarre déguisement une espèce de sarreau de -drap qui descendait le long du corps sans marquer la taille, et dont -les larges manches permettaient à peine la vue de l’extrémité des -doigts. Ces mêmes coryphées de la mode portaient à la main un bâton -noueux et tortu, pour attaquer leurs adversaires lorsqu’ils croiraient -l’occasion favorable. Tels étaient les chevaliers des plus brillantes -femmes des salons de Paris. Telle était la milice volontaire qu’on -appelait la jeunesse dorée de Fréron, et qui faisait avec un zèle -gratuit et une vigilance passionnée la police de la capitale dans les -spectacles, dans les jardins publics, sur les boulevards, contre les -révolutionnaires désignés sous le nom de terroristes. Paris laissait -faire; mais il marquait déjà le moment où il mettrait un terme à ces -levées de boucliers qui portaient le trouble au lieu de rétablir -l’ordre. - -[Illustration] - -Cette époque de vertige et de déclin pour une partie de la société, -semblable à l’écume qui bouillonne sur une mer longtemps agitée, -ne pouvait durer. Les études recommençaient dans les institutions -particulières et dans les écoles centrales; la jeunesse studieuse y -accourait avec une envie extrême de profiter d’une instruction solide -et variée; elle reprenait des mœurs plus douces et des habitudes plus -paisibles. En même temps, et sans que la contagion du dehors eût pu les -atteindre, les élèves de la première école polytechnique formaient, -sous les auspices de Monge, de Berthollet, de Fourrier, de Prieur de -la Côte-d’Or, cette pépinière d’hommes distingués qui sont devenus -l’une des gloires de la France, en lui rendant d’immenses services. On -ne conçoit pas tant d’application, tant de travail, de si profondes -études, de si grands progrès, à côté de tant de légèreté, de folie, -d’emportement de plaisir et de dangereuse exaltation dans une autre -partie de la population. Qu’elle était belle à voir cette jeunesse -d’une stature élevée, d’une force de corps remarquable, d’un air calme, -initiée aux mystères de la science, et toujours prête à offrir ses -connaissances, son bras, son zèle et son épée au premier signal de la -patrie, qui pouvait les réclamer à tout moment! Que de beaux noms cette -école a semés dans toute l’Europe et gravés en traces ineffaçables dans -nos annales civiles et militaires! - -Deux belles années du gouvernement directorial, illustrées par les -triomphes inouïs de Bonaparte en Italie, avaient rendu la société -plus calme et plus sage; mais bientôt les revers et la faiblesse d’un -gouvernement sur son déclin laissèrent renaître les traces de troubles, -et la jeunesse allait encore s’égarer en usurpant une dangereuse -influence. Mais Bonaparte revint d’Orient, environné d’une nouvelle -auréole de gloire; la société se reconstitua sous le consulat, qui -rétablit l’ordre dans l’état, la sécurité dans les villes, la paix -entre les citoyens, la décence dans les mœurs, et toutes les bonnes -habitudes de la civilisation. Sous l’impulsion puissante et régulière -du grand homme, la jeunesse reprit goût à toutes les choses sérieuses. -On la vit embrasser avec ardeur les études littéraires, cultiver le -domaine des sciences, s’associer aux découvertes de l’industrie, -peupler les manufactures, hâter les progrès de son instruction pour ne -pas être surprise sans un fond de connaissance par le signal du départ -pour les armées. Au dedans comme au dehors, et sur tous les champs -de bataille, théâtres de ses triomphes, elle se montra pénétrée d’un -dévouement sublime, saisie d’un enthousiasme extraordinaire pour la -gloire, et capable d’obtenir l’admiration même du premier capitaine du -siècle. Cette jeunesse vraiment digne de lui, l’empereur l’employait -partout, dans ses conseils, dans l’administration générale, dans des -négociations hérissées de périls ou pleines de difficultés, dans le -gouvernement des pays conquis; et partout elle répondait à son attente. -Les jeunes gens étaient encore pour lui les _Missi dominici_ avec -lesquels Charlemagne visitait les différentes parties de son vaste -empire. Que d’hommes aurait produit cette école féconde, si celui qui -l’avait créée avait pu rester sur le trône et appliquer son génie aux -conquêtes de la paix, comme il l’avait appliqué à l’art d’obtenir et -de fixer la victoire! Par la générosité des sentiments, par la probité -sévère, par le singulier privilége de ne rien croire d’impossible -quand l’intérêt du pays et un homme tel que Napoléon commandent, -cette jeunesse mérita les honneurs du parallèle avec les volontaires -de la levée de septembre 1792, quittant leur charrue ou leur atelier -pour arracher la France à l’insulte et au fléau d’une invasion des -étrangers, qui, à cette époque, méditaient de nous partager avec -l’épée comme la malheureuse Pologne. En payant un tribut à cette élite -du peuple français, on ne peut s’empêcher de répandre des larmes sur -les flots de sang que la jeunesse tout entière a versé pour nous, de -sentir de mortels regrets à la pensée de la perte de tant d’hommes qui -seraient aujourd’hui la force, le rempart et l’honneur de la France. -Adressons-leur un souvenir dans quelque partie de la terre où repose -leur dépouille sacrée, et disons-leur, comme s’ils pouvaient nous -entendre dans leurs tombeaux inconnus: «Généreux enfants de la patrie, -que la France serait grande si elle pouvait ranimer d’un souffle vos -ossements, et vous présenter en phalanges guerrières à l’Europe que -vous avez tant de fois vaincue!» - -Pendant l’immortelle campagne de 1814, où le génie d’un homme fit -tête à l’Europe conjurée, la jeunesse française se montra digne de ce -qu’elle avait été pendant le règne de Napoléon. A ces deux époques elle -n’eut que de grandes pensées; et je ne sais quel reproche pourrait leur -adresser le plus sévère des peintres de mœurs. Sans doute l’ambition -régnait dans les cœurs, mais cette ambition était noble et pure des -misérables intrigues et des capitulations de conscience qui déshonorent -souvent une passion si peu sévère sur le choix des moyens d’arriver -à son but. C’est au prix de son sang offert tous les jours que l’on -voulait obtenir les récompenses promises par le juge suprême des -travaux de chacun; c’est par des services multipliés que l’on espérait -attirer les regards d’un prince attentif et juste, qui ne laissait -aucun sacrifice sans salaire. Quel homme sage aurait voulu tarir la -source de tant de dévouement, et refouler dans les cœurs la passion de -la gloire? - -La chute de Napoléon laissa un vide immense; la jeunesse, décimée tous -les ans par la guerre, donna les plus vifs regrets au prince qui levait -sur elle le terrible impôt du sang au nom de la gloire et du salut -de tous. Destituée en quelque sorte avec lui du commandement suprême -de l’Europe, la jeunesse se sentit d’abord accablée de ce revers, et -conserva au fond du cœur le désir de le réparer. Le retour de l’île -d’Elbe, après de magnifiques promesses, renversa les ambitieuses -espérances que les amis de Napoléon avaient conçues pour leur pays. -Heureusement les idées de liberté firent diversion à cette douleur. -Toujours fidèle à ses glorieux souvenirs, la jeunesse embrassa la -Charte comme une victoire remportée sur la dynastie revenue avec -les étrangers, et contrainte de rendre hommage aux principes de la -révolution. - -Alors se révéla un homme connu seulement par quelques chansons, entre -lesquelles tout Paris avait répété _le Roi d’Yvetot_, satire naïve à -la manière de La Fontaine. Tout à coup l’auteur de cette malicieuse -allusion au règne du conquérant, devient un grand poëte. Il prend -la lyre au lieu du galoubet, et consacre ses odes ou ses hymnes à -consoler la France, en célébrant ses vingt années de triomphes. Grâce -à lui, nos héros, leurs exploits, leurs prodiges, reviennent à la -mémoire de tous, et retentissent dans les palais, dans les ateliers, -dans les chaumières. Les étrangers eux-mêmes, encore présents et sous -les armes au milieu de nous, entendent les femmes, les vieillards, -la jeunesse, célébrer les batailles de Jemmapes et de Fleurus, de -Rivoli et d’Arcole, des Pyramides et du Mont-Thabor, d’Austerlitz et -de Friedland; ils ne peuvent s’empêcher d’admirer à la fois et tant de -faits immenses et la noble attitude du peuple qui les chante devant -eux ainsi qu’en face de la dynastie assise sur le trône, offensée de -n’avoir aucune place parmi tant de gloire, mais secrètement intéressée -à ne pas arrêter cet élan des âmes, qui pouvait devenir un élément de -force si les alliés voulaient abuser de la victoire en prolongeant leur -séjour parmi nous. - -Une singulière anomalie se présente ici à la pensée. Béranger, en -rallumant l’enthousiasme pour Napoléon, réveillait aussi l’amour de -la patrie et de la liberté; il fut ainsi pour sa part l’instituteur -politique de la jeunesse en général. Il produisit sur elle, comme sur -le peuple lui-même, une impression qui ressemblait en quelque chose à -celle de la révolution de 1789; il en ranima les sentiments, et jeta -dans les cœurs le germe des dispositions nécessaires au succès de la -révolution nouvelle, qu’il prévoyait dans un avenir plus ou moins -éloigné. Les jeunes gens de la classe moyenne, et même un certain -nombre de ceux qui appartenaient aux anciennes familles, non moins -fières de leur naissance que connues par leur haine pour la révolution, -prirent aussi leurs inspirations dans Béranger, et adoptèrent la -cause constitutionnelle. Ils formaient, sous la conduite des chefs -de l’opposition, une société qui se consacrait avec eux aux travaux -de la résistance légale et organisée, pour arrêter les empiétements -d’une autorité trop justement suspecte de projets hostiles à la -liberté. Les événements de chaque jour, les discussions de la tribune, -les journaux, les nombreuses publications de la presse, avancèrent -singulièrement l’éducation politique de ces auditeurs d’une nouvelle -espèce placés auprès des deux chambres, et partout où il s’agissait -de défendre les principes de la révolution de 1789. En même temps il -s’élevait dans cette même classe une coalition de quelques belles -intelligences qui, formées, échauffées par l’enseignement de l’école -normale, où brillaient les Laromiguière, les Royer-Collard et leurs -élèves d’élite, entreprirent de combattre le dix-huitième siècle, -particulièrement Voltaire, et de rétablir l’union entre la philosophie -et le principe religieux, qu’elle regardait avec raison comme immuable -dans le cœur des hommes. Cette coalition avait pour son interprète le -journal _le Globe_. Sans doute elle fut injuste envers le dix-huitième -siècle, elle méconnut des services immenses et dont nous recueillons -encore tous les fruits chaque jour; sans doute encore on peut lui -reprocher des hérésies littéraires; mais elle répandit des lumières -en soumettant tout à une analyse sévère, et offrit l’exemple d’une -pureté, d’un désintéressement, d’une droiture d’intentions qu’on ne -saurait oublier. C’est du _Globe_ que sont sortis les Saint-Simoniens, -les Fouriéristes et tous ces jeunes écrivains qui ont fouillé au fond -des principes de la société, et tenté de la réformer tout entière pour -réparer, disaient-ils, de grandes injustices, donner à chacun la place -que lui méritaient ses talents et ses vertus, améliorer la condition -du peuple et répartir plus également les avantages que les hommes -peuvent obtenir de leur réunion en corps de nation. Sans le savoir, -peut-être, ces jeunes enthousiastes reprenaient l’œuvre démocratique -de 1793 et les doctrines de Babeuf, immolé sous le directoire pour -l’émission de principes semblables aux leurs. Ils avaient aussi dans -leur enseignement religieux des affinités avec la théophilanthropie que -voulut mettre en honneur La Réveillère-Lépeaux, membre du directoire, -et que le ridicule fit tomber, de même qu’il a porté depuis un coup -mortel à la prédication publique de quelques Saint-Simoniens. On sait -que quelques coryphées de cette secte allèrent jusqu’à enseigner la -liberté absolue et même la communauté des femmes. Ce sont là des -excès comme il s’en rencontre dans toutes les sectes nouvelles, mais -l’école de Saint-Simon et de Fourier n’en laissera pas moins des traces -profondes; plusieurs de ses principes pénétreront dans les lois ainsi -que dans les institutions, et apporteront avec le temps de notables -changements dans la constitution du corps social. De pareils efforts, -de pareils projets, des vues si sérieuses, de pareilles études dans -la jeunesse, sont un spectacle nouveau pour la France et même pour le -monde. - -Cependant l’opposition ne tarda point à se partager en deux fractions: -l’une, c’était la plus nombreuse, voulait tout obtenir par la force -de la loi, en retenant le gouvernement dans les limites de la Charte; -l’autre, ayant perdu toute confiance dans la dynastie, se précipita -dans la route périlleuse des conspirations. Elles avortèrent toutes, -et coûtèrent la vie à des hommes ardents et sincères, mais sans -prudence, à de jeunes séides dont quelques-uns, comme les quatre -sergents, montrèrent le plus noble caractère devant la justice, et une -âme héroïque en face de la mort. Plein d’affection pour la jeunesse -en général, consacré au devoir de l’instruire et d’éclairer sa route, -témoin de plusieurs de ces tentatives téméraires dont j’ai toujours -prédit la malheureuse issue à leurs auteurs, j’ai plaint du fond du -cœur Bories et ses compagnons, ainsi que toutes les autres victimes -d’entreprises téméraires et inopportunes qui ne pouvaient réussir. -En révolution surtout, tout ce qui est prématuré avorte, tout ce qui -va trop vite fait reculer. Les révolutions ne triomphent que lorsque -l’opinion publique est prête à les accepter. - -Il y avait alors dans les esprits un mouvement extraordinaire. Il donna -naissance à la tentative, formée par quelques jeunes gens, de faire, -avec un plan raisonné, suivi avec constance, ce que la révolution avait -essayé par suite de son penchant à l’innovation en toutes choses, -mais avec des efforts partiels sans direction et sans puissance, je -veux dire une réforme littéraire appliquée au théâtre, à l’histoire, -au roman, à la prose, à la poésie, à la langue même; les beaux-arts, -surtout la peinture, devaient aussi subir une métamorphose complète. -Il se trouvait des vues justes, des observations vraies, des vérités -senties dans le plan des jeunes Luthers de cette réforme. Mais que -de génie et de bon sens, quelle habileté dans l’art de composer et -d’écrire, quelle connaissance du goût des Français ne supposait-elle -pas! L’audace des réformateurs fut grande, elle produisit des poëtes -ainsi que des prosateurs; elle enfanta quelques œuvres marquées au -coin du talent, mais qui toutefois ne donnaient à personne le droit -d’affecter de superbes mépris pour nos grands écrivains, à l’exemple -de cet original de Mercier qui voulut détrôner en même temps Racine -et Newton. Le public se laissa entraîner, et sans déserter les objets -de son culte proscrit par le fanatisme littéraire du moment, il les -négligea pour accepter, avec une certaine faveur, des ouvrages qu’il -n’aurait pas voulu souffrir dix ans auparavant. Le théâtre, envahi -par eux, vit triompher la nouvelle école, quelques succès légitimes, -et d’autres qui étaient des scandales pour la raison et des outrages -pour le goût, ainsi que des atteintes graves au caractère de notre -langue. La déception fut entretenue avec une habileté remarquable, avec -une persévérance extrême, avec un concert inouï d’éloges mutuels par -les chefs de la conjuration, et par leurs admirateurs passionnés, qui -s’emportèrent ensuite jusqu’à faire une sorte de violence à l’opinion. -Pour être vrai, il faut avouer que la tourmente littéraire a vu -éclore, dans plus d’un genre, et spécialement dans la poésie lyrique -et le roman, des talents et des travaux qui ont justement conquis -leur célébrité. Je les nommerais si la nature même de cette esquisse -générale me permettait d’entrer dans les détails. De même, je me -contenterai d’indiquer que le public est maintenant en pleine réaction, -surtout au théâtre, contre la nouvelle école, parce qu’elle n’a point -tenu ses promesses de recréer l’art, et qu’en imitant jusqu’aux défauts -qu’elle reprochait aux maîtres, elle n’a montré ni leur génie, ni leur -raison, ni leur talent de peindre les passions et de remuer les cœurs. - -[Illustration] - -Les projets de la réforme littéraire appartenaient, par leur nature -même et par des liens assez étroits, à la révolution politique qui -marchait toujours, et ne pouvaient plus être arrêtés que par la -défaite des amis de la liberté, ou par la chute de la dynastie. Les -trois journées survinrent et firent sortir du sein du peuple une race -nouvelle de révolutionnaires, jusqu’alors inconnue en France. Quel -étonnement pour nous, lorsque nous vîmes des adolescents, des enfants -même, saisis tout à coup d’un instinct de courage et d’une fièvre -belliqueuse, poussés et conduits par eux-mêmes, attaquer des soldats -armés, braver la mitraille, recevoir et surtout donner la mort avec une -audace et une témérité sans exemple, s’abstenir de toute cruauté dans -le combat, de tout excès après la victoire! La prise de la Bastille -elle-même, qui causa une si profonde émotion dans Paris, n’avait -rien produit de pareil. Le gamin, puisqu’il faut l’appeler par son -nom, n’était point apparu dans les journées les plus orageuses de la -révolution. D’où sortait cette race nouvelle tout à coup intervenue, -sans ordre et sans appel, dans la bataille qui a renversé un trône et -dépossédé une dynastie? je l’ignore. Que deviendra cette race si elle -se perpétue? qu’en faut-il attendre ou espérer? C’est là une grave -question qui mérite d’être méditée profondément par le législateur. -Un autre exemple du même genre, mais moins étonnant quoiqu’il soit -aussi nouveau dans nos annales, appartient à mon sujet. Ce ne sont pas -des hommes faits, des généraux couverts de gloire, ce ne sont pas des -chefs révolutionnaires et connus de la foule, ce sont des jeunes gens -de nos écoles de médecine, des élèves en droit, des élèves de l’École -Polytechnique qui, l’épée à la main, ont conduit le peuple à l’attaque -du château, ce sont eux qui ont servi de guide à la victoire populaire. -Ici point de Camille Desmoulins qui, montrant un pistolet, distribue -des feuilles d’arbre comme des signes de ralliement, et crie au peuple -qu’il entraîne: «Marchons.» Ici rien en paroles et tout en actions. -Le peuple s’émeut de lui-même et trouve sur sa route des guides qu’il -accepte sans les connaître, parce qu’ils viennent adopter ses périls. - -Il existait dans le sein de la jeunesse des ambitions ardentes. Frappés -du souvenir de changements inouïs que nous avons vus, plusieurs -se disaient: Puisque des soldats _sont passés rois_, puisqu’un -lieutenant d’artillerie a pu devenir le maître de l’Europe, pourquoi -ne deviendrais-je pas général, ministre ou consul! Une partie de -la jeunesse mit à profit ces réflexions après les trois journées, -et s’éleva aux emplois les plus éminents; l’autre fut négligée par -une faute grave de la politique, et devint hostile au pouvoir par -mécontentement d’abord, ensuite par système. De là, au milieu de la -société, une espèce de volcan souterrain dont nous avons vu à plusieurs -reprises les redoutables explosions. En même temps la presse, investie -d’une puissance nouvelle, réveilla dans les esprits toutes les idées -d’amélioration politique et d’égalité; la république apparut comme -le gage d’un avenir brillant et prospère, où chacun trouverait sa -place, et tout le monde le bonheur tant cherché depuis des siècles. -Tandis que les écrivains entretenaient ces espérances, il se préparait -dans l’ombre une chose que nous n’avions pas vue encore, une vaste -conjuration, étendue comme un réseau sur toute la France, nouée avec -force, enveloppée d’un profond mystère, et investie d’une redoutable -puissance par des jeunes gens seuls, sans le secours des hommes qui -avaient formé les sociétés secrètes sous les Bourbons renversés par la -révolution de 1830. - -Peintre de mœurs, je ne dois pas omettre ici un singulier contraste: à -côté de cette jeunesse que nous appelons la jeunesse politique, nous -voyons un certain nombre de jeunes fashionables avides de tous les -genres de jouissances, épuisant jusqu’à la lie la coupe des plaisirs, -abandonnés à tous les excès, et courant à leur ruine avec une sorte de -délire qui rappelle des temps et des mœurs que l’on croyait à jamais -oubliés. Effaçons ces tristes images par une idée consolante et prise -dans l’observation même de ce qui se passe sous nos yeux. La patrie -voit croître dans son sein une nombreuse partie de la jeunesse qui vit -de peu, modère ses désirs, travaille beaucoup, étudie les questions de -cette économie politique qui porte tout l’avenir de la France, se livre -au génie des découvertes, demande aux sciences les moyens de les rendre -utiles au plus grand nombre, d’achever, par une révolution innocente, -paisible et progressive, l’ouvrage de la révolution de 1789, en -répandant de nouveaux bienfaits sur le peuple, qu’il faut rendre plus -heureux et plus éclairé pour le rendre vraiment libre. Bénissons cette -modeste et laborieuse jeunesse, souhaitons qu’elle fasse de nombreux -imitateurs, et attendons, avec une vive espérance, les succès de la -belle entreprise qu’elle poursuit sous les regards des hommes éminents -qui lui servent de guides et de flambeaux. - - P.-F. TISSOT, - de l’Académie française. - - - - -[Illustration: LE MODÈLE] - -[Tête de page] - -LE MODÈLE. - - -VOULEZ-VOUS un Spartacus, un César, un Cicéron, un saint Étienne, un -Clovis, un Molière, etc.? Souhaitez-vous faire revivre sur la toile -une notabilité quelconque de l’antiquité ou des temps modernes? -Vous faut-il un baron féodal ou un serf, un Européen ou un sauvage, -un martyr ou un Jupiter Olympien, un discobole ou un soldat de la -république française? Allez vous-en dans une de ces rues sales et -tortueuses dont fourmille notre belle capitale; montez un escalier -qui tient le milieu entre une échelle et un mât de cocagne, et là, au -fond de quelque grenier, vous trouverez la notabilité demandée, le -saint, l’empereur, le roi, le poëte, le guerrier, _ad libitum_, dans la -personne du modèle. - -«Vil métier!» disent les misanthropes. Non pas, messieurs, s’il vous -plaît. N’exige-t-il pas un concours de qualités physiques que la -nature accorde rarement à un seul et même individu? celui qui l’exerce -n’a-t-il pas plus de droits matériels à notre admiration sous la blouse -qui cache ses formes herculéennes, que ces élégants rabougris dont les -charmes sont dus principalement à l’habileté d’un tailleur? Le modèle -ne fait-il point partie intégrante de la matière première mise en œuvre -par le peintre ou le sculpteur? ne coopère-t-il pas essentiellement -à la création des tableaux qui tapissent les murs de nos musées, des -statues qui se mirent dans les bassins de nos jardins publics? Vil -métier! allons donc! si je n’étais homme de lettres, je voudrais être -modèle. - -A vrai dire, si l’on estimait une profession d’après ce qu’elle -rapporte, celle de modèle serait des plus secondaires. C’est moyennant -trois francs par séance qu’il endosse ou quitte toute espèce de -costume, tient la tête haute ou les yeux baissés, prend l’air doux ou -terrible, avec une infatigable docilité. - -Autrefois on accordait au modèle le déjeuner, en sus du prix convenu. -Attablé sur le poêle, à côté de l’artiste, il absorbait du vin et des -vivres à discrétion, ou plutôt sans discrétion, et c’est pourquoi l’on -a fini par lui supprimer totalement le repas du matin, comme abusif et -frustratoire. - -L’artiste était en tenue de travail; il avait sa blouse multicolore, -son bonnet rouge, sa palette à la main et sa pipe à la bouche. -Le modèle, après avoir déjeuné le plus copieusement possible, se -déshabillait lentement, et commençait ses exercices. - -«Allons, disait l’artiste, donnez-moi l’expression: le cou renversé, -les mains étendues, les yeux au plafond; n’oubliez pas que vous tombez -mortellement blessé.» - -Le modèle obéissait; mais, au bout d’un instant, sa tête retombait -sur sa poitrine, son corps s’affaissait, et ses yeux se fermaient -involontairement. - -«Posez donc! posez donc!» criait l’artiste. - -Le modèle se réveillait en sursaut, et balbutiait quelques mots -d’excuse sur la difficulté de sa digestion, dont il ne tardait pas à -donner une nouvelle preuve en se rendormant. - -«Posez donc! sacrestie! posez donc!... Bien, c’est cela, nous y sommes.» - -Le modèle n’y était déjà plus, et le peintre jurait, tempêtait, jetait -de fureur sa palette et ses pinceaux. - -«Dam! lui disait le coupable, croyez-vous que ce soit divertissant de -tomber mortellement blessé pendant trois heures de suite?» - -C’est donc pour éviter une somnolence importune qu’on n’octroie plus au -modèle que ses trois francs, nourriture non comprise. La modicité de -cette rétribution ne lui permet pas de n’avoir qu’une seule corde à son -arc. Il est obligé de faire comme les abbés de la régence, qui dînaient -de l’autel et soupaient du théâtre, ou comme les négociants cumulards -des petites villes, qui sont à la fois perruquiers, aubergistes, -épiciers, marchands de vin, de son, d’avoine et de sabots. Il pourrait -jouer dans chaque atelier la scène de maître Jacques et de l’Avare. - -«Pardon, monsieur, est-ce au colporteur ou au modèle que vous vous -adressez? - ---Au colporteur. - ---En ce cas, voici de la parfumerie de premier choix, du savon de -Windsor, des foulards de l’Inde, des cuirs à rasoir, des gravures -de Rembrandt, des moulages d’après Clodion; puis, ajoute-t-il -mystérieusement, des cigares de la Havane, mais des vrais, ma parole -d’honneur, et du tabac de Maryland, qui m’arrive de Belgique à -l’instant même. Voyons, achetez-moi quelque chose; je suis accommodant, -et, si vous n’avez pas d’argent, vous me donnerez vos vieilles bottes.» - -Quand vous ne faites pas d’affaires commerciales avec lui, le modèle -se débarrasse de son éventaire, rengaîne le mélange de sciure de bois -et de copeaux qu’il débite en guise de tabac de contrebande, et vous -demande à poser pour la tête ou pour l’ensemble, suivant sa spécialité. - -Quelques modèles sont cordonniers dans leurs moments de loisir; -d’autres coupent les cheveux; d’autres encore quittent Paris le -dimanche, et vont dans les fêtes de village jongler en qualité -d’Alcides du Nord, ou dévorer des volailles crues à titre de -Nouveaux-Zélandais. On en voit encore, couverts d’un maillot couleur de -chair et dûment empanachés, faire gémir la peau de vingt tambours et -les oreilles de leur auditoire, sous le prétexte spécieux qu’ils sont -sauvages. Que la civilisation nous en délivre! - -Les jeunes modèles chantent, jouent la comédie bourgeoise, se disent -entretenus par des femmes de députés, et sont toujours sur le -point d’être reçus à l’Opéra-Comique. Les modèles à barbe font des -commissions et cirent les bottes; ce sont souvent d’anciens militaires, -qui racontent la bataille de Champaubert, et crient: «Vive l’empereur!» -quand ils ont bu. - -Il y a des modèles de toutes les nations, des Français, des Italiens, -des Savoyards, des Nègres, et surtout des Juifs. Les Juifs pullulent -depuis quelques années dans les ateliers. Ils ne voulaient jadis poser -que pour la tête, mais cette pruderie n’a pas tardé à s’apprivoiser. Le -peuple qui possède, non moins que les Gascons, la faculté de pousser -partout menace de monopoliser un métier qu’il avait dédaigné longtemps. -Tant pis pour les beaux-arts! - -Car la race hébraïque est naturellement mercantile, et, pour être -bon modèle, il ne suffirait pas de n’avoir en vue qu’un faible -salaire et de mettre son corps en location; il faudrait donner preuve -d’intelligence et de sentiment, comprendre la pensée de l’artiste, -s’inspirer du but qu’il veut atteindre, se faire acteur mimique dans -le drame qu’il va retracer avec les pinceaux ou l’ébauchoir, évoquer -devant lui par le geste, par le jeu de la physionomie, par l’attitude, -le personnage qu’il a rêvé, et contribuer à la perfection de l’œuvre -en en facilitant l’exécution. Voilà ce que devrait faire le modèle; -mais une pareille tâche est généralement au dessus de ses forces. Il -se contente de prêter à celui qui l’emploie une forme extérieure, et -semble se croire dispensé de qualités intellectuelles. Il cherche -autant que possible à s’identifier avec un mannequin ou une statue; -il est ennuyeux et ennuyé. Il fait son métier comme un écolier fait -ses pensums: celui-ci a des plumes à six becs, celui-là se sert de -_ficelles_, c’est-à-dire, en langue vulgaire, de divers procédés -imaginés pour escamoter une partie de la séance, pour tromper l’ennui -de l’immobilité, pour en varier la monotonie. - -Ainsi le modèle en arrivant tire sa montre quand elle n’est point -remplacée par une reconnaissance du Mont-de-Piété, et vous fait voir -pendant dix minutes qu’il est onze heures précises. Ficelle! - -Il admire longuement votre esquisse, prétend que votre tableau produira -le plus grand effet au salon, et vous prophétise un avenir magnifique. -Ficelle! - -Il se déshabille avec autant de peine et d’efforts qu’il en faudrait si -son pantalon possédait le nombre de boutons nécessaire pour le fixer -solidement. Ficelle! - -S’il pose assis, il se trouve mal à l’aise sur son fauteuil, et fait -de son coussin le sujet d’une enquête _de commodo et incommodo_; si -son bras est soutenu en l’air par une corde qu’un anneau retient au -plancher, il se plaint qu’elle lui meurtrit outrageusement le poignet; -si l’on a placé sous son pied une bûche appelée _talonnière_ pour lui -tenir la jambe en raccourci, il gémit du contact de l’écorce raboteuse -avec son orteil. Ficelles! - -Il dérange les draperies dont on l’affuble, afin d’avoir le plaisir -de les replacer; il a trop chaud ou trop froid; il est enrhumé du -cerveau, et se mouche continuellement. Ficelles! - -Un certain Bréchon, mort depuis quelques années, avait inventé une -_ficelle_ pour laquelle il eût certainement mérité un brevet. Il savait -éviter la gêne qu’aurait pu lui causer la présence de l’artiste, et -quand celui-ci ne se trouvait pas à son atelier au jour et à l’heure -indiqués, Bréchon, ne voulant pas perdre sa séance, se déshabillait sur -la porte et posait sur l’escalier! - -«Que vois-je! s’écriait une élégante qui montait paisiblement sans -songer au spectacle inconvenant qui l’attendait au passage. - ---Ne faites pas attention, madame; c’est Ajax foudroyé. - ---Quelle horreur! disait la vieille fille du quatrième en rentrant chez -elle. - ---Eh bien! qu’est-ce que vous me voulez? Quand je vous dis que ceci -vous représente Ajax foudroyé. - ---C’est affreux! répliquait la vieille fille: est-ce que vous prenez -notre escalier pour l’école de natation! Nous allons voir!...» - -Il fallait la puissante intervention du portier pour contraindre -Bréchon à quitter la place; mais le lendemain il ne manquait jamais de -réclamer le prix de sa séance _extra portas_. Cette anecdote paraît -invraisemblable; mais pour la faire comprendre, il importe de dire que -Bréchon était un peu fou. - -Plus le modèle est vieux, plus il a de _ficelles_ à son service, elles -se multiplient en même temps que ses rhumatismes; l’âge le rend encore -bavard et prodigue de conseils. Tableaux et sculptures, il examine tout -d’un œil connaisseur, décide du mérite d’une ébauche, et s’étaie de -l’autorité des grands maîtres pour lesquels il a travaillé. - -«Ah! monsieur, dit-il, l’art a bien dégénéré! Il fallait le voir du -temps de Napoléon! je posais pour M. David, pour M. Guérin, pour M. -Girodet-Trioson; c’étaient là de fameux peintres! comme ils soignaient -la ligne et les contours! comme ils calculaient les proportions! ils -ne faisaient rien de _chique_ ou d’après le mannequin; ils prenaient -toujours le modèle; ils le copiaient, ils l’étudiaient du matin au -soir; aussi leur peinture était-elle _fameusement blaireautée_, unie -comme une glace. Dans ce temps-là, nous ne pouvions fournir aux -demandes des artistes; mais aujourd’hui, le métier ne va plus; tout est -perdu!» - -C’est surtout avec les élèves en loges, qui concourent pour le -grand prix de Rome, que le modèle tranche du professeur. Telle est -sa pénétration, qu’il signale dans un dessin non-seulement les -imperfections qu’on peut y trouver, mais encore celles qui n’y sont -pas. Il prévient l’erreur par un avis officieux: la tête est mal -emmanchée; les bras sont trop longs; le torse est écrasé; les muscles -ne s’attachent pas bien. Il est plus classique qu’un vieillard de -l’Institut, plus rigoureux qu’un membre du jury d’admission, plus -exigeant qu’un bourgeois qui, faisant faire son portrait, trouve les -ombres trop fortes, et affirme qu’il n’a jamais eu autant de noir sur -la figure. - -«Monsieur, vous m’avez mis sous le nez une grosse tache; je vous -_observerai_ que je ne prends jamais de tabac.» - -Dans les académies, le modèle se présente sous un aspect tout -différent. Une académie de dessin est un lieu où les aspirants-Raphaël, -les candidats à la succession du Puget, viennent, moyennant une -rétribution légère, dessiner, peindre ou modeler d’après nature. Leur -salle de réunion est une vaste pièce carrée garnie de gradins en -amphithéâtre; au centre s’élève un piédestal en bois blanc, au dessus -duquel une lampe est suspendue: c’est sur ce tréteau que s’installe le -modèle, exposant ses muscles aux regards, à l’étude et à l’admiration -des rapins. - -Tous les lundis se débat une question importante: il s’agit de -décider quelle sera la pose du modèle durant le cours de la semaine. -Le torse sera-t-il en saillie ou masqué; courbera-t-on les jambes ou -les développera-t-on? l’attitude sera-t-elle simple ou maniérée? La -discussion s’échauffe, les essais se succèdent; les plus criards, et -quelquefois les plus habiles finissent par l’emporter. Dès que la pose -est arrêtée, le tumulte cesse, on s’installe, on taille les crayons, on -prépare les palettes, on masse l’argile ou la cire. Chacun jouissant à -tour de rôle du droit de choisir sa place, ceux qui ont les derniers -numéros se résignent à copier le dos ou le profil du poseur. Le silence -se rétablit, pour être interrompu bientôt par des chansons répétées en -chœur, par des plaisanteries plus ou moins spirituelles, plus ou moins -grossières. Le modèle y prend part: il risque un calembour, il débite -des gaudrioles dignes d’un vaudevilliste du Palais-Royal, il emprunte -des facéties au catéchisme poissard; si les cris de _Posez donc!_ ne -viennent pas l’interrompre, il provoque une immense hilarité. Aussi, -durant le quart d’heure par heure qui lui est accordé pour se reposer, -reçoit-il de la reconnaissance publique un tribut de cidre, de bière et -d’eau-de-vie. On épuise la buvette pour assouvir sa soif inextinguible, -car le modèle partage avec les musiciens, les pompiers et les cochers -de fiacre, le privilége d’avoir le gosier toujours sec et l’estomac -élastique. - -La plus célèbre académie est celle de Suisse, située sur le quai des -Orfèvres, au bout du pont Saint-Michel. Ex-modèle retiré du service, -Suisse est aujourd’hui peintre en miniature et professeur de dessin. -Son humeur joviale égaie ses élèves; quand il remarque parmi eux un -grand nombre de nouveaux, il affuble son menton imberbe d’une barbe -blanche postiche, frappe humblement à sa porte, et en entrant dit d’une -voix cassée: «Pardon, messieurs, auriez-vous besoin d’un modèle à -barbe?» - -Cette _charge_ obtient toujours un grand succès. - -C’est dans les académies qu’on peut passer en revue les modèles qui, -s’élevant au dessus de la foule de leurs collègues, se sont acquis -une réputation fructueuse: célébrités que personne ne connaît, -illustrations qui naissent et meurent dans l’obscurité, dont les noms, -fameux dans les ateliers, sont complètement ignorés du public. Là, vous -voyez en première ligne l’Italien Cadamuro, dont la carte de visite -porte: - - CADAMOUR, - _roi des modèles_, - -et auquel personne ne dispute cette honorable souveraineté. C’est le -vétéran du métier; et, bien qu’il ait eu quarante-cinq ans jusqu’en -1836, les ravages du temps l’obligent à se déclarer sexagénaire. -Remarquez qu’il ressemble à Henri IV, et que, pour compléter l’illusion -en joignant l’analogie de la coiffure à celle du visage, il relève le -bord antérieur de son chapeau. Cadamour pose pour la tête d’expression, -les muscles, les veines et les _altères_. Quand M. Gerdy, ou tout autre -professeur d’anatomie, a besoin d’un _écorché vivant_, c’est Cadamour -qui remplit cette fonction, et il vous dira qu’il s’en acquitte de -manière à laisser de profonds souvenirs dans l’esprit des étudiants en -médecine. Cadamour posera jusqu’à sa dernière heure: un même instant -interrompra pour lui le cours d’une séance et celui de la vie; il -mourra à son poste, et passera brusquement de la table de l’académie -sur celle de l’amphithéâtre, ce Père-Lachaise des pauvres, afin de -rendre service à la science après sa mort comme de son vivant. Il ne -restera pour perpétuer son souvenir qu’une interminable chanson qui -commence ainsi: - - AIR: _O pescator dell’onda_. - - Le plus beau des modèles, - Cadamour, - Qui pose avec ficelles, - Cadamour, etc., etc., etc. - -Malgré son grand âge, Cadamour est recherché par tous les artistes. -Invitez-le à se rendre chez vous, il vous répondra par une lettre -semblable à la suivante: - - Monsieur, - - Je suist bien fachez de vous re fuser mais tout le moit dedés - senbre est prie et la motiez du moi de jenviez jeus quau 21 - sisa peut vous con venire daprest cetent la vous pouvez chisire - car dieut mersi je ne suis pas sent ou vrage lon masomme de - pordelettre et je ne peut pas contentez tout mon monde jait - loneur de vous salue - - CADAMOUR - - frende por sil - vous plait - -Après Cadamour, le doyen des modèles est Brzozomwsky, qu’on appelle -vulgairement Polonais, parce qu’aucun gosier français n’a jamais pu -parvenir à prononcer son nom. Il est perruquier, rue Coquillière, n. -21, vend des pommades, et possède d’inappréciables recettes contre les -maux d’yeux et les durillons, ce qui ne l’empêche pas d’avoir les pieds -déformés par de nombreux tubercules. Heureux homme! Sa boutique est son -Hôtel des Invalides: il se console en rasant les artistes de ne plus -poser que très-rarement devant eux! L’embonpoint a gâté ses contours, -mais il lui reste une main preste et légère qui manie le rasoir et le -peigne avec une égale dextérité. Ce n’est plus Hercule, mais c’est -Figaro. - -Quant à Dubosc, qui pose depuis l’âge de cinq ans, il n’a rien perdu -de ses facultés physiques. Modèle de formes irréprochables, il a été -complice de presque tous les replâtrages mythologiques de l’ancienne -école, et de presque toutes les productions bitumineuses de la -nouvelle. Vertueux fils; sous l’Empire il figura l’Amour pour soutenir -ses parents, et son carquois était pour eux la corne d’abondance. Homme -rangé, il est parvenu à s’amasser dix-huit cents francs de rente: on -assure qu’il plaçait à la caisse d’épargnes bien avant l’invention de -cette institution philanthropique, qu’il n’a jamais passé le pont des -Arts, qu’il met de côté les pièces de cinq francs dont on le gratifie, -sans jamais en changer une seule, qu’il ne dîne point à défaut de -monnaie, et paie son tailleur en gros sous. - -L’économie est une qualité si rare chez les modèles, que ces assertions -nous semblent difficiles à croire. La plupart n’ont pour banquiers que -les marchands de vins des barrières, et déposent dans les guinguettes -les fonds qu’ils ont gagnés durant la semaine. On cite toutefois un -autre exemple d’ordre et de vie régulière: c’est Céveau, surnommé _le -beau dentelé_, maître scieur de long, homme fort et carré, qui enlève -des poids de cinquante, tient des tabourets en équilibre sur un petit -doigt, et parie qu’il terrasserait un ours, pour peu qu’on mît des -gants et une muselière à l’animal. Céveau était le favori de M. Ingres, -avant que le chef de l’école du dessin se fût volontairement exilé à -Rome. - -A ce propos nous dirons que tous les peintres ont leur modèle de -prédilection, qu’ils reproduisent incessamment dans leurs tableaux. -Qu’un artiste rencontre dans la rue un homme aux traits mâles et -fortement accentués, à la physionomie expressive, à la tournure -athlétique, fût-ce sous les haillons d’un chiffonnier, l’artiste -l’endoctrinera et l’aura bientôt fait passer de l’échoppe à l’atelier. -C’est ainsi que Géricault recruta parmi les acteurs de madame Saqui le -nègre Joseph, qui, venu de Saint-Domingue à Marseille, et de Marseille -à Paris, avait été engagé dans la troupe acrobate pour jouer les -Africains. Le _Naufrage de la Méduse_ amena une nombreuse clientèle à -Joseph, et ses épaules larges et son torse effilé la lui ont conservée, -malgré ses impardonnables distractions. Car pensez-vous que l’Haïtien, -brûlé par le soleil des tropiques, va demeurer tranquille dans sa pose -comme Napoléon sur la Colonne? Non: vous voyez tout-à-coup sa figure -s’épanouir, ses grosses lèvres s’ouvrir, ses dents blanches étinceler; -il se parle à lui-même, il se conte des histoires, il rit à gorge -déployée; il songe à son pays natal; réchauffé par la chaleur du poêle, -il rêve le climat des Antilles; au milieu des émanations de la tôle -rougie et de la couleur à l’huile, il respire le parfum des orangers. O -illusions! - -Parlerons-nous de la femme modèle? Jules Janin vous a poétiquement -retracé l’histoire authentique d’une poseuse devenue grande dame, -d’une poseuse chaste et pure, dont la vie, pareille à un conte de -fée, prouve, comme un conte de fée, que la vertu trouve tôt ou tard -sa récompense. Faut-il opposer la règle générale à cette charmante -exception? Faut-il chercher la femme-modèle dans son galetas orné -d’un lit de sangle, d’une commode de sapin, d’une cuvette fêlée et -d’une paire de bottes? La suivrons-nous dans ses transformations -somptuaires, tantôt déguenillée, tantôt portant manchon et cachemire -français, et se promenant aux Tuileries, où les _fashionables_ la -prennent pour une comtesse? Ce sujet serait plus abordable, si la -femme-modèle l’était moins. D’ailleurs, comment la reconnaître? Elle -ne convient jamais de sa profession, elle l’exerce avec hypocrisie; -elle est lingère, brodeuse, demoiselle de boutique, jamais modèle. -Allez frapper à sa porte, elle vous crie par le trou de la serrure: -«Pour qui me prenez-vous, monsieur? je ne pose pas.» Et pourtant vous -la voyez accourir le lendemain, elle vient chez vous s’installer, -bâiller, babiller, croquer des pastilles de menthe et vous expliquer -les raisons cachées de sa réponse de la veille: elle vous étale des -trésors qu’eussent enviés toutes les déesses de l’antiquité... O jeune -artiste, regardez-les froidement; ne voyez dans votre modèle qu’une -gracieuse statue; n’essayez pas de devenir le Pygmalion de cette -blanche Galathée, et méditez ce vers proverbial: - - Quidquid id est, timeo Danaos et dona ferentes. - -Gens du monde, ne méprisez point les modèles, ce serait mépriser la -force et la beauté physiques. Hélas! ces deux qualités, si estimées -jadis, ne mènent plus aujourd’hui celui qui les possède qu’à épouser -une veuve _un peu mûre_ (_elle ne tient pas à la fortune_), à être -tambour-major, clown au Cirque Olympique, ou modèle. Nos gouvernants -ne sont plus des guerriers de six pieds, portant de lourdes épées; des -hommes grêles et chétifs régissent l’univers du fond de leur cabinet. -La pensée a remplacé l’action, l’intelligence a tué la matière; ce -n’est plus Goliath qui règne, c’est David. - - =E. DE LA BÉDOLLIERRE.= - -[Cul-de-lampe] - - - - -[Illustration: LA LIONNE.] - -[Tête de page] - -LA LIONNE. - - -MADEMOISELLE de Verneuil avait dix-huit ans, et son entrée dans le -monde datait déjà de deux années, lorsqu’un beau jour son père lui dit: - ---Ma chère Alix, il est temps que tu te maries; je n’ai rien négligé -pour ton éducation; tu as eu les meilleurs maîtres de Paris, et voilà -deux ans que je te mène dans le monde, où je n’étais guère allé depuis -mon veuvage. J’ai rempli avec exactitude tous les devoirs d’un bon -père, et je veux couronner l’œuvre en t’établissant convenablement. -Tu es jolie, tu as des talents, je te donne cent mille écus de dot et -je t’en laisserai le double, le plus tard possible, il est vrai; mais -enfin tu es ma fille unique, et tu auras toute ma fortune. Avec cela tu -peux choisir, et je ne prétends gêner ni ton goût ni ton inclination. -Dans quelques jours nous reprendrons cet entretien, et je te demanderai -si tu as distingué quelqu’un. - -Alix, qui était d’un caractère franc, ouvert et décidé, répondit -aussitôt: - ---Pourquoi remettre ce qui peut se dire tout de suite? J’ai déjà -distingué un jeune homme, M. Armand Dureynel. - ---Fort bien! ce choix me plaît, et il réunit, je crois, toutes les -convenances. Dureynel est bien né, aimable et riche; son père est -mon ami; il m’a gagné vingt louis hier soir à l’écarté; j’irai le -voir aujourd’hui même, et l’affaire ne souffrira sans doute aucune -difficulté. - -Un mois après, le mariage eut lieu; le jour des noces, les deux -nouveaux époux partirent pour la Suisse, à l’improviste, et sans même -avertir les grands parents. Ces sortes d’enlèvements légitimes étaient -alors une mode récemment empruntée à l’aristocratie anglaise. M. -Armand Dureynel, qui se piquait de suivre exactement les lois du bon -genre, aurait renoncé à la moitié de la dot de sa femme, plutôt qu’à ce -voyage sentimental qui donne à la lune de miel un reflet d’élégance et -de haute distinction. Alix ne fit pas la moindre résistance. On venait -de lui dire qu’une femme doit suivre son mari; elle avait juré de se -conformer aux commandements de la charte matrimoniale, et ce n’est pas -dès le premier jour qu’elle aurait commencé à enfreindre ses devoirs -d’épouse obéissante. Elle monta donc gaiement en chaise de poste, et, -recevant à la fois une double initiation, elle entra en même temps et -au grand galop dans le charmant exercice de la vie conjugale et de la -vie fashionable. - -Dix ans se sont écoulés depuis ce pèlerinage. Lancée par l’hymen -dans une carrière brillante, madame Dureynel fut bientôt citée parmi -les divinités de la mode parisienne, et aujourd’hui elle figure avec -avantage dans cette élite de merveilleuses que l’on rencontre à toutes -les solennités élégantes; infatigables amazones, dédaignant les -paisibles récréations de leur sexe, et abdiquant le doux empire des -grâces discrètes pour suivre nos dandys à la course et se mêler aux -grandes et aux petites manœuvres du Jockey’s-Club; reines du monde -cavalier, que l’on a surnommées _les Lionnes_, pour rendre hommage à -la force, à l’intrépidité et à l’inépuisable ardeur dont elles donnent -chaque jour tant de preuves. - -La femme libre réclame tous les droits et priviléges que les lois et -les mœurs ont réservés à l’homme; elle veut être admise au partage -de la puissance dans tous ses degrés, du gouvernement dans tous ses -emplois, de l’œuvre sociale dans toutes ses fonctions;--la lionne est -moins ambitieuse: elle enferme son émancipation dans des bornes plus -étroites, et, laissant au sexe le plus fort le poids des affaires et -le maniement d’une autorité banale, elle ne demande, ou plutôt elle -ne prend que la facile liberté de partager les plaisirs, les usages, -les façons, les fatigues, les allures, les travers, les ridicules et -les grâces de l’homme élégant. Pour tout le reste, elle ne demande pas -mieux que de demeurer femme. Dans les pratiques de la vie fashionable -seulement il lui faut des franchises illimitées. - -Mais ici, l’analyse est insuffisante si l’on veut que le portrait -soit complet. Êtes-vous curieux de connaître la lionne dans toutes -les nuances de son caractère, dans tous les détails de son existence -publique et privée? passez une journée avec madame Dureynel. - -Entrons donc dans ce petit hôtel nouvellement bâti à l’extrémité de la -Chaussée d’Antin. Voyez, quelle charmante habitation! N’admirez-vous -pas l’élégance de ce perron, la noblesse de ce péristyle, le choix -de ces fleurs, la verdure de ces arbustes exotiques, la grâce de ces -statues? Peu de lionnes sans doute ont une cage aussi belle. -Mais, hâtez-vous, il est déjà huit heures, et les lionnes sont -diligentes.--Madame Dureynel vient de se réveiller; elle sonne sa femme -de chambre, qui l’aide dans sa première toilette du matin; ces soins ne -prennent qu’un quart d’heure; puis la lionne congédie sa camériste, en -lui disant: - ---Allez, mademoiselle, et faites venir Job. - -L’appartement de madame Dureynel mérite les honneurs d’une description. -Il se compose de quatre pièces décorées dans le style du moyen âge. -La chambre à coucher est tendue en damas bleu, et meublée d’un lit -à baldaquin, d’un prie-dieu, de six fauteuils et de deux magnifiques -bahuts, le tout en bois d’ébène admirablement sculpté; des glaces de -Venise, un lustre et des candélabres en cuivre doré, des vases et -des coupes d’argent ciselés avec un art infini, et deux tableaux, -une Judith de Paul Véronèse, et une Diane chasseresse d’André del -Sarto, complètent l’ameublement de cette pièce. Le salon est surchargé -d’ornements, de meubles, de peintures, de curiosités de toutes sortes; -on dirait une riche boutique de bric-à-brac; ce que l’on remarque -surtout dans cet amas d’objets divers, ce sont les armes qui tapissent -les murs: des lances, des épées, des poignards, des gantelets, des -casques, des haches, des morions, des cottes de mailles, tout un -attirail de guerre, l’équipement complet de dix chevaliers. Le boudoir -et la salle de bains ont la même physionomie gothique, sévère et -martiale. Rien n’est plus étrange que le désordre d’une jolie femme -au milieu de ces insignes guerriers et de ces formidables reliques du -temps passé:--une écharpe de dentelle suspendue à un fer de lance,--un -frais chapeau de satin rose accroché à un pommeau de rapière,--une -ombrelle jetée sur un bouclier,--des souliers mignons bâillant sur les -cuissards énormes d’un capitaine de lansquenets. - -A voir la lionne dans son négligé du matin, on pourrait aisément -commettre une grave erreur, et la prendre pour un joli jeune homme de -dix-sept ans, tout aussi bien que pour une femme de vingt-huit. Le -costume est d’une ambiguïté complète. Madame Dureynel porte une robe de -chambre de cachemire vert, doublée de soie rouge, large, flottante, et -tombant jusqu’à ses pieds chaussés de vastes pantoufles turques; une -cravate de foulard entoure son cou; un bonnet de velours noir couvre -sa tête et ne laisse échapper de chaque côté qu’une seule boucle de -cheveux. Ainsi vêtue, elle passe dans son boudoir; et elle se livre -d’abord à la lecture des journaux,--non pas ces feuilles légères et -frivoles consacrées à la mode, à la littérature et aux théâtres,--mais -le _Journal des Haras_, le _Journal des Chasseurs_, et deux ou trois -journaux politiques très sérieux, très graves, qu’elle parcourt d’un -bout à l’autre afin d’être au courant de toutes choses. - -Madame Dureynel est interrompue dans cette lecture intéressante par -Job, qui se rend à ses ordres. Job est le groom de la lionne. - ---Comment _Pembrocke_ se porte-t-il ce matin? demande madame Dureynel. -Je compte le monter aujourd’hui; tenez-le prêt; vous me suivrez sur -_Fenella_... Maintenant, voici une lettre et un rouleau de vingt-cinq -louis qu’il faut porter tout de suite chez M. Arthur de Sareuil; vous -lui remettrez cela à lui-même, entendez-vous, Job? - ---Faudra-t-il demander un reçu? - ---Quelle sottise!... Vous passerez ensuite chez mon chapelier, et vous -lui direz qu’il faut absolument que j’aie à midi mon chapeau de castor -gris. Dépêchez-vous. - ---Madame n’a-t-elle pas d’ordres à donner pour l’antichambre? Madame -recevra-t-elle ce matin? - ---Quelqu’un s’est-il déjà présenté? - ---Le sellier de madame attend qu’elle soit visible. - ---Pour son mémoire? Ces gens-là sont tous les mêmes: toujours pressés -d’argent! Après lui, ce seront les autres!... Vous direz à Joseph que -je n’y suis pas ce matin pour les gens d’affaires; j’attends du monde à -déjeuner, et je ne veux pas être dérangée. - -Job se retire, et la lionne, restée seule, se livre à quelques -réflexions sérieuses. - -Il faut pourtant, se dit-elle, que je me débarrasse de mes créanciers. -Autrefois, quand ces gens-là se permettaient d’être indiscrets, on -les faisait jeter à la porte, et quelquefois même par la fenêtre. -C’était un bon temps pour les personnes de qualité! Aujourd’hui, c’est -différent: payer est le seul moyen de ne pas être importuné, et comme -on est toujours obligé d’en finir par là, le mieux est de s’acquitter -le plus tôt possible... Voyons: ce que je dois à Crémieux, à Verdier, à -ma marchande de modes, au tailleur, au sellier, à ma lingère et à mon -armurier, s’élève à 20,000 fr. environ. Je comptais sur la chance des -courses pour m’aider à combler cet arriéré; mais, au contraire, j’ai -été d’un malheur inouï dans tous mes paris. Maintenant, il n’y a plus -que deux partis à prendre: faire des économies, et ce serait bien long -et bien difficile; ou vendre un coupon de rentes, ce qui est plus sûr -et plus expéditif. - -Dix heures sonnent sur ces entrefaites, et Joseph, le valet de chambre, -vient annoncer à madame Dureynel que son maître d’armes est là, et -demande si elle prendra leçon ce matin. - -L’escrime a été recommandée à madame Dureynel par son médecin, -excellent docteur de lionnes, habile à ne conseiller que ce qui peut -plaire, et à régler ses ordonnances sur le caractère, les habitudes, -les goûts et les passions de ses clients:--système médical qui fait -fortune dans le beau monde. Les lionnes se plaisent à tous les -exercices masculins; l’escrime d’ailleurs est un passe-temps salutaire -à la santé, favorable à la grâce des mouvements et au développement -de la beauté. Madame Dureynel, qui a déjà quatre ans de salle, ne se -servira sans doute jamais de son talent pour se battre en duel avec une -rivale ou une ennemie, comme l’ont fait, dit-on, de grandes dames et de -célèbres comédiennes de l’ancien régime, mais elle se trouve fort bien -d’une gymnastique qui lui a ôté ses migraines, ses vapeurs, et autres -incommodités frivoles qu’une bonne lionne laisse aux femmelettes et aux -mijaurées. - ---Non, répond madame Dureynel, je ne prendrai pas ma leçon aujourd’hui; -d’autant mieux que voici mes convives. Faites servir le déjeuner. - -Les convives de madame Dureynel sont deux lionnes, ses plus intimes -amies, ou plutôt, comme elle les appelle, ses plus chères camarades. -Madame de Tressy et madame Primeville donnent une franche poignée de -mains à la maîtresse de maison, qui leur dit: - ---Je vous ai averties que ce serait sans façon: un véritable déjeuner -de garçons, rien de plus: des huîtres, un pâté de foie gras, et -quelques bagatelles; par exemple, j’espère que l’on n’aura pas oublié -le vin de Champagne frappé de glace. - -On se met à table, une large brèche est faite au pâté; les bagatelles -se présentent sous la forme copieuse et solide d’un chapon truffé et -de divers autres plats de même importance. Les trois lionnes mangent -de tout, de manière à soutenir l’honneur de leur nom, c’est-à-dire -avec un appétit vraiment léonin. N’est-il pas bien naturel qu’elles -aient besoin de prendre des forces pour résister au train d’une vie -pleine d’activité, de mouvement et d’exercice? Tout en faisant honneur -au repas, elles causent gaiement, vivement, et même parfois toutes -ensemble, comme des femmes vulgaires; car pour être lionne, il n’est -pas dit que l’on doive renoncer à tous les priviléges et à toutes les -faiblesses d’un sexe qui sait nous charmer par ses qualités, et plus -encore par ses adorables défauts. On a beau vouloir chasser le naturel, -il se réfugie toujours quelque part et se révèle de quelque côté.--La -lionne a beau se métamorphoser dans l’action, elle reste femme par -l’abondance de la parole. - -Entre les trois amies, la conversation roule nécessairement sur les -choses à la mode, et la médisance n’est pas plus exclue de l’entretien -qu’elle ne le serait chez des dévotes ou chez des _bas-bleus_. - ---Que dit-on de nouveau? demande madame Dureynel.--Vraiment, les -propos varient peu depuis quelque temps; nous ne sommes pourtant pas -dans la morte-saison du scandale!--Avez-vous lu le dernier roman de -Balzac?--Je ne lis jamais de romans.--Ni moi.--Ni moi.--Le vicomte -de L..... a donc vendu son cheval gris?--Non, il l’a perdu à la -bouillotte, et c’est là le plus grand bonheur qui lui soit arrivé au -jeu!--Comment! perdre un cheval qui lui avait coûté 10,000 francs, tu -appelles cela du bonheur?--Dix mille francs, dis-tu? Il lui en coûtait -plus de cent mille, et voilà bien ce qui fait qu’il a joué à qui perd -gagne, M. de L..... était pour son cheval d’un amour-propre excessif -et ridiculement opiniâtre; il acceptait et il provoquait sans cesse -des paris énormes; le cheval était toujours vaincu, mais ses défaites -n’altéraient en rien la bonne opinion que le vicomte avait conçue de -cette malheureuse bête, si bien que cet aveuglement lui a enlevé quatre -ou cinq mille louis en moins d’un an.--Je ne le croyais pas assez riche -pour soutenir une aussi mauvaise chance.--Avez-vous entendu Mario -lundi dernier? Il a chanté comme un ange.--Et le ballet nouveau?--Il -serait parfait si nous avions des danseurs; car de beaux danseurs -sont indispensables dans un ballet, quoi qu’en disent nos amis du -Jockey’s-Club, qui ne voudraient voir que des femmes à l’Opéra.--Madame -B..... a-t-elle reparu?--Non, c’est un désespoir tenace. Elle regrette -le temps où les femmes abandonnées allaient pleurer aux Carmélites; -mais nous n’avons plus de couvents à cet usage, et c’est fâcheux, -car rien n’est plus embarrassant qu’une douleur qu’il faut garder à -domicile.--Pourquoi n’imite-t-elle pas madame d’A..., qui ne porte -jamais que pendant trois jours le deuil d’une trahison?--L’habitude -est si féconde en consolations!--A propos de madame d’A..., on assure -que le petit Roland est complètement ruiné.--Que va-t-il devenir?--Il -se fera maquignon.--Non, il va entreprendre un voyage scientifique en -Californie; il a un oncle académicien qui lui a promis de le faire -recevoir savant et de lui ouvrir les portes de l’Institut.--C’est -dommage! il excellait au _steeple-chase_.--N’a-t-il pas eu un cheval -tué sous lui?--Oui, _Mustapha_, au capitaine Kernok, mort d’une attaque -d’apoplexie foudroyante en traversant la Bièvre dans une course au -clocher.--Il y eut même un procès à ce sujet; le capitaine prétendait -retirer son enjeu, et tous les _gentlemen riders_ engagés pour Mustapha -soutenaient que les paris devaient être annulés.--Cela me paraît juste: -l’apoplexie est un empêchement de force majeure.--Cependant le comité -a décidé le contraire.--En es-tu bien sûre, ma chère Primeville?--A -telles enseignes que j’ai perdu cinquante louis dans cette affaire. -J’avais parié pour _Mustapha_ contre _miss Annette_.--A jeu égal?--Non, -simple contre triple.--C’était bien la proportion.--Tu n’es pas -toujours aussi malheureuse. Combien as-tu gagné à Chantilly?--Trois -cents louis; c’est Alfred qui avait arrangé mes paris.--Il s’y entend -bien!--C’est le plus admirable spéculateur du _turf_.--Et toi, -Dureynel, comment te traitent les chances du _sport_?--Mal. Je tenais -note de mes pertes, mais cela devenait si effrayant que j’ai déchiré -la feuille. Hier encore, à la petite course de la Porte-Maillot, -j’ai perdu vingt-cinq louis contre M. de Sareuil, et je viens de les -lui envoyer. Si cela dure, je n’y pourrai plus tenir. La semaine -dernière j’ai été obligée d’emprunter mille écus à Armand.--Ton mari? -comment se porte-t-il? le verrons-nous aujourd’hui?--Je ne sais; il -y a vingt-quatre heures que nous ne nous sommes rencontrés, et je -ne suis pas allée chez lui ce matin par discrétion. Armand est mon -meilleur ami, un garçon charmant que j’aime de toute mon âme, et que -pour rien au monde je ne voudrais contrarier; mais enfin je suis sa -femme, et dans ma position il est des choses que je ne puis pas savoir -officiellement.--Tu as raison; l’amitié conjugale a ses délicatesses, -et tu les comprends à merveille.--Oui, ma chère belle, tes sentiments -sont irréprochables, et tes déjeuners sont comme tes sentiments. -Qu’allons-nous faire a présent?--Si vous voulez, nous irons au tir aux -pigeons à Tivoli, puis au Bois; il y a une course particulière, vous le -savez, entre _Mariette_ et _Léporello_.--Oui, nos chevaux de selle nous -attendent à la porte d’Auteuil; nous irons les prendre en calèche. - -Il est une heure; les lionnes se rendent à Tivoli. Toutes les -notabilités de la fashion sont réunies au tir; le plus habile de la -bande abat vingt-cinq pigeons sur trente coups. Des paris considérables -sont engagés. Madame Dureynel, dont l’adresse est connue, se met de la -partie; elle prend la carabine d’une main sûre, elle ajuste le but avec -une rare aisance, le coup part, et le pigeon tombe. On applaudit, et la -lionne est plus fière de cette prouesse qu’elle ne le serait de la plus -brillante conquête. - ---Au bois maintenant!--La calèche vole; à la porte d’Auteuil, les -trois amies montent à cheval et arrivent au galop sur le terrain de -la course. Lionnes et dandys s’abordent en se serrant cordialement la -main, à la manière anglaise. - ---Voulez-vous votre revanche? demande M. de Sareuil à madame Dureynel. - ---Volontiers. Pour qui pariez-vous? - ---Pour _Mariette_. Trente louis contre vingt-cinq. - ---Vous n’êtes pas maladroit! Changeons: vous, _Léporello_ à vingt-cinq, -et moi _Mariette_ à trente?... Si vous tenez à _Mariette_, mettez -quarante louis contre mes vingt-cinq. Je viens de voir les paris de ces -messieurs, ils sont engagés sur ce pied. - ---Pas tous; il y en a même qui se sont faits au pair; mais enfin, je -veux vous prouver que je suis beau joueur. Va pour quarante! - -Le signal est donné, les deux chevaux partent, Léporello arrive le -premier au but, mais une difficulté s’élève sur un accident de la -course. Les parieurs soutiennent chaudement leurs intérêts: M. de -Sareuil est sans ménagement dans la discussion, et madame Dureynel -se défend comme une lionne; de part et d’autre on échange de vives -paroles; et jusqu’à ce que le jugement soit prononcé, les cavaliers -ne veulent rien céder aux dames, car ici il s’agit d’argent et non de -compliments. Si quelque merveilleux de l’ancien temps, étranger aux -mœurs de la haute fashion moderne, assistait à ce singulier débat, il -ne manquerait pas de s’écrier:--Vieille chevalerie française! Aimable -retenue du beau sexe! qu’êtes-vous devenues? - -Cependant les arbitres se prononcent en faveur de _Léporello_, et -madame Dureynel se retire, furieuse et maudissant ses juges en style -cavalier. Les trois lionnes ont décidé qu’elles ne se quitteraient pas -de la journée.--Où aller? se demandent-elles en sortant du bois de -Boulogne.--A l’école de natation. - -Nous avons aujourd’hui et depuis peu, à Paris, des établissements -nautiques consacrés aux dames: les mœurs de l’époque exigeaient cette -innovation. Les lionnes nagent comme des carpes. Voyez madame Dureynel, -vêtue de son costume marin; ses pieds nus foulent vaillamment les -planches raboteuses et les nattes grossières du bateau; elle monte -lestement au sommet d’une échelle en disant: «Je vais _donner une -tête!_» On fait cercle, et la lionne s’élance dans l’eau la tête -la première, avec une vigueur et une adresse qui provoquent les -applaudissements des spectatrices: pendant une heure entière elle fait -la _coupe_, la _planche_ et le plongeon, tantôt suivant le fil de -l’eau, et tantôt remontant le courant, sans que ce pénible exercice -épuise ses forces. - -Après le bain, madame Dureynel et ses amies vont dîner; puis elles -se rendent à l’Opéra dans tout le luxe d’une toilette brillante et -excentrique; les lionnes tiennent surtout à ne pas être vêtues comme -les autres merveilleuses; elles recherchent les étoffes bizarres -et les formes étranges; leur audace naturelle se montre dans leurs -ajustements; elles ont le mérite d’inventer sans cesse et de beaucoup -oser, et par ce moyen elles sont sûres de se faire toujours remarquer. - -Pendant un entr’acte de _Robert-le-Diable_, Jules de Rouvray, jeune -dandy de dix-huit ans, cousin de madame Dureynel, vient saluer les -lionnes dans leur loge. Jules est doué d’une figure fort intéressante, -et il regarde sa cousine d’un air tendre et langoureux. Au lever du -rideau, il sort de la loge, et madame de Primeville se met à plaisanter -agréablement sur sa timidité et sa gaucherie. - ---Pas si timide! dit madame Dureynel en riant. Tenez, voici un billet -qu’il m’a glissé, fort adroitement, ma foi! Une déclaration, rien que -cela! Lisez! Comment trouvez-vous le style? Pauvre garçon! que veut-il -que je fasse de sa passion? Il s’adresse bien mal! - -Jules en effet ne connaît pas le cœur des lionnes; il ne sait pas -qu’elles font peu de cas de l’amour, et qu’il est bien difficile de -leur plaire, à moins d’être prince ou d’avoir les plus beaux chevaux de -Paris. - -Avant la fin du spectacle les trois lionnes quittent l’Opéra et vont -achever la soirée chez la baronne de B.... qui reçoit le mercredi. -Madame Dureynel, qui aime tous les jeux, entre à la bouillotte, et -engage son argent avec une rare intrépidité; la fortune favorise -d’abord son audace; puis, par un revers subit, la lionne est décavée -d’un seul coup. - -Au moment où madame Dureynel subissait cette injure du hasard, son mari -se présente devant elle. - ---Ah! vous voilà, dit gaiement la lionne; j’étais bien sûre de vous -rencontrer ici, mon cher, et j’en suis charmée, car j’ai à vous parler. - ---Je vous écoute. Mais d’abord dites-moi, ma chère amie, si vous -vous êtes bien divertie aujourd’hui? Je comptais vous voir au Bois: -il m’a été impossible d’y aller... Une maudite affaire de Bourse!... -Figurez-vous que les chemins de fer ont encore baissé ce soir. -Étiez-vous à l’Opéra? - ---Oui, et j’y ai reçu cette lettre. - -M. Dureynel prend la lettre de Jules, la lit et la rend à sa femme avec -le plus beau sang-froid du monde en lui disant: - ---Eh bien! que voulez-vous que j’y fasse? ce sont là des détails qui -vous regardent et dont je n’ai pas coutume de me mêler. - ---Vous avez raison, et je suis bien assez forte pour me défendre toute -seule; aussi ne vous ai-je jamais beaucoup importuné de ces sortes -d’aventures; mais cette fois il s’agit d’un cas particulier: Jules est -mon cousin, et je ne voudrais pas le désespérer entièrement. - ---Je ne comprends pas. - ---Parlons raison. Je ne suis pas la première passion de Jules; je -sais que l’année dernière, en sortant du collége, il était fort -épris d’une danseuse, mademoiselle Irma, à qui vous vous intéressez, -dit-on, beaucoup. Le cousin, vous le voyez, abuse de son titre; il -vous attaque de droite et de gauche, et n’ayant pu réussir à séduire -votre maîtresse, il veut gagner le cœur de votre femme.... L’ennemi -est dangereux; il faut composer avec lui. Je ne vous parle pas ici en -femme jalouse; vous me connaissez trop bien pour avoir cette idée; mon -langage est celui d’une amitié prudente et dévouée. On prétend que vous -vous ruinez pour cette Irma; vous avez tort. Voulez-vous suivre un -bon conseil? Quittez-la; faites mieux, cédez-la au petit cousin. Vous -agirez ainsi en homme sage et en bon parent. - ---Vraiment, si cela vous fait plaisir, je ne demande pas mieux; aussi -bien je commençais à être las de la danseuse. Demain je mènerai Jules -déjeuner chez elle. - ---C’est bien, mon ami, je suis contente de vous. - -Et madame Dureynel se remet à la bouillotte, où elle reste jusqu’à deux -heures du matin. Un jour suffit pour connaître sa vie tout entière. Le -lendemain elle recommence à peu près le même train, qui dure jusqu’à -ce que le temps ou la fortune vienne l’arrêter. A quarante ans, madame -Dureynel se retirera de ce monde brillant et agité. Que fera-t-elle -alors? quel est le sort de la lionne devenue vieille?--Ce serait là un -beau sujet de fable pour un autre La Fontaine. - - =Eugène GUINOT.= - - - - -[Illustration: L'HUMANITAIRE] - -[Tête de page] - -L’HUMANITAIRE. - - -L’HUMANITAIRE est le zélateur d’une secte récente, née du dégoût -de nos troubles politiques, et qui n’a de barbare que le nom; mais -les noms inusités blessent le tympan du vulgaire et sont frappés -d’anathème, car l’inusité fait peur aux enfants. Or, les peuples -sont des enfants irascibles et de piètre tolérance, témoin Socrate, -empoisonné légalement pour avoir eu l’audace de faire planer un seul -Dieu, l’éternel géomètre, sur la cohue lascive et déréglée des dieux de -l’Olympe; témoins les adeptes du Christ livrés aux jeux du Cirque. - -L’humanitaire nous vient en droite ligne de Socrate; il est parent, ou -peu s’en faut, des premiers martyrs; il en descend par la métempsycose, -et ne voudrait pas y remonter par le Calvaire. Nous souhaitons à -l’humanitaire le triomphe des martyrs, moins leur persécution; et, -pour lui donner un coup de main amical dans ce défilé périlleux, -nous essaierons de déblayer au profit de sa mission bruyante et -conciliatrice les préjugés accumulés pour le moment sur sa route. - -On prétend, à la vérité, que nous sommes un peuple léger et doux, -désabusé de la guillotine, très ricaneur à l’endroit des paradoxes -pour en avoir essayé de tous les genres, et qui procède au rebours des -Anitus et des Domitien. Chez nous, dit-on, la caricature a remplacé la -ciguë et le cirque. L’humanitaire acceptera volontiers son Panthéon des -mains de la caricature. Gavarni et Daumier lui doivent sa canonisation. -Que la lithographie lui soit légère!!!... - -Au grand scandale du socialiste proprement dit, variété de -l’économiste, et dont les vues se renferment timidement dans la -limite actuelle des circonscriptions nationales, l’humanitaire a la -prétention de formuler un programme cosmopolite. Petites ou grandes, -à ses yeux toutes les réformes se tiennent; l’une entraîne l’autre; -et, d’après la loi de proportion qu’il ne perd jamais de vue, le plus -modeste changement dans le cours des habitudes agissant de proche en -proche, soit par compression, soit par expansion, sur tous les membres -d’une constitution sociale (ce que constate la science physiologique -dans la croissance comme dans le dépérissement des individus), -métamorphoser un village ou la surface entière du globe, c’est tout -un pour l’humanitaire. L’humanitaire est la racine même des radicaux; -c’est le radical par excellence. Il sourit dédaigneusement quand on -lui parle des chemins de fer qu’on lance à grand’peine dans quelques -localités, fantaisies de luxe, à son avis, exubérance de vanité -coquette chez des peuples qui n’ont pas encore généralisé dans leurs -villages le luxe municipal de leurs métropoles. La caisse d’épargnes, -avec ses 4 pour 100 d’intérêts, ne lui semble également qu’une -gimblette philanthropique, qu’un avortement de notre génie financier. -Ne parlez pas de la réduction des rentes à l’homme qui tient le secret -de quadrupler les revenus du monde. Et quant à la réforme électorale, -isolée de ses bases primordiales dont il se fait fort de détailler -le plan au premier venu, il ne la considère que comme un élément de -complication dont il doit résulter d’incalculables catastrophes; en -quoi je suis tout-à-fait de son avis. - -Du socialiste à l’humanitaire, la distance est donc bien tranchée; -c’est la distance qui sépare le législateur du prophète. Le législateur -parle un style à ras de terre; il voit les choses d’en bas, et sent -quelque peu son athée. Le prophète chante au nom du ciel; il a grimpé -le Sinaï; son regard embrasse le monde, et Dieu lui parle. - -Je n’ai pas à donner la série des idées de l’humanitaire, mais -seulement le galbe de sa silhouette, sans personnalité, au point de vue -général. - -L’humanitaire en est à ses débuts en matière de propagation; sa forme -a quelque chose de coriace et de belligérant. C’est sur l’épiderme -de tous les partis qu’il travaille tour à tour à donner le fil de -la politesse au tranchant de son rasoir. Il réconcilie les opinions -rivales quand elles se mordent, à la manière des Turcs qui distribuent -de droite à gauche des coups de bâton, lorsque les Juifs et les -Arméniens se prennent à la barbe dans les rues de Constantinople. Les -Juifs font le plongeon sous la bastonnade; les Arméniens remontent -d’un cran dans leur gravité; ces fiers rivaux continuent de vendre des -pastilles et des lorgnettes, et personne ne souffle mot contre les -Turcs; analogie de la conspiration du silence qui règne autour des -humanitaires; mais les Turcs s’en accommodent, et les humanitaires en -sont au désespoir. - -Les journaux des divers partis, piqués au vif et vindicatifs comme des -femmes, semblent avoir juré qu’ils ne souffleraient mot à l’égard des -humanitaires. On leur a coupé le foin de l’annonce sous le pied. Ne pas -faire parler de soi, ce n’est pas vivre. - -Inquiets de ce serment tacite, quelques humanitaires font leur _meâ -culpâ_, et proposent à leurs condisciples de tourner l’obstacle en -devenant polis; proposition qui va déterminer une crise. La secte -hésite: il n’a pas encore été pris de décision à cet égard. - -D’habitude, l’humanitaire est ce que l’on appelle un apostat, un -homme sorti des rangs de tel et tel parti, mais pour n’en adopter -aucun autre. Je parle au point de vue de la règle! Il faudrait -expliquer le mystère de certaines exceptions, et c’est leur secret; -comme ce secret est la transparence même, ce serait commettre une -indiscrétion. L’amertume actuelle de leur prédication ne rend que -plus saillante l’accusation d’apostasie qui leur est jetée à la face -par les soldats des rangs dont ils sortent. Toute méfiance préalable -rend certains rapprochements fort délicats. L’humanitaire est en état -de suspicion devant ses anciens amis politiques, et toute suspicion -porte un caractère réquisitorial. On le présume idolâtre ou gagiste -du gouvernement, parce que, de même que tel chanteur dont la voix a -peu d’étendue et qui tient à ce que l’on ait égard à cette infirmité, -l’humanitaire n’aime pas plus le retentissement des coups de feu dans -les bocages légitimistes de la Vendée, que le tonnerre des barricades -dans les carrefours républicains de la métropole. Les distractions -nationales de la guerre civile enlèvent périodiquement à l’humanitaire -un auditoire qu’il a bien de la peine à manier; l’humanitaire en a pour -un mois à reprendre le fil de ce que l’auditoire a perdu. A quelque -chose malheur est bon: la propagande a ses fatigues, et ces temps de -halte lui sauvent des phthisies laryngées. - -Entre eux (quand ils se tolèrent entre eux, chose rare!), les -humanitaires, calomniés par les partis, ignorent, la plupart du temps, -à quelles opinions _fragmentaires_ ils ont eu réciproquement le malheur -originel d’appartenir. On en cite un exemple. Deux humanitaires -travaillaient matin et soir ensemble depuis dix mois. Au milieu d’un -parterre, l’un d’eux s’arrêta devant une pervenche.--Tu songes à -Jean-Jacques!--Non! Cette fleur me rappelle le jardin du château de la -Pénissière.--Ah, bah! connaîtrais-tu cet endroit?--Si je le connais! je -l’ai vu brûler. J’étais au nombre de ses défenseurs; ne le savais-tu -pas?--Mon Dieu, non! je figurais parmi les assiégeants, et je te -donnais la chasse!--Tiens! tiens! tiens! je te croyais royaliste!--Ce -que c’est que l’idée! je te trouvais une tournure de républicain. - -L’anecdote est vraie, mais elle est invraisemblable; et madame de -Genlis, par la fidélité de ses citations, a tué la valeur du mot -historique. - -Revenons sur le mot _fragmentaire_ souligné plus haut, adjectif de -création humanitaire, dirigé contre les opinions qui s’excluent tour -à tour. Pour l’humanitaire, le légitimiste, le juste-milieu et le -républicain, fractions indispensables d’un seul et même tout, ils -sont nécessités par la force des choses à vivre dans la réciprocité -des coups de poing, ou dans la solidarité des satisfactions. Ils -ont le choix; l’Unité qui régit le monde ne leur permet que ces -deux alternatives. L’humanitaire, qui pourrait s’appeler aussi le -trinitaire, démontre que toute mécanique marche par la juxta-position -de trois ressorts essentiels dont nos divers partis ne sont à leur insu -que les analogues; il couronne son idée par cette métaphore que l’arbre -de l’humanité doit porter toutes ses branches, les branches aînées -comme les branches cadettes, expression large qui doit satisfaire à -la fois Goritz, Sainte-Hélène et le Carrousel, quand le Carrousel, -Sainte-Hélène et Goritz y mettront de la bonne grâce. - -J’ai qualifié de rare la tolérance des humanitaires entre eux. Je n’en -démordrai pas, quoi qu’il m’en coûte. Ils restent à l’égard les uns des -autres dans le morcellement dont ils font la critique, et n’essaient -nullement de se conformer aux conseils de ralliement qu’ils professent. -Ils sont voués à l’inanition, au vagabondage et au suicide. L’apostasie -les décime à leur tour. Pas de capitaine qui prévienne leur déroute!... -L’état de maraude dans lequel persistent leurs groupes incohérents -ne laisse pas que de rendre prodigieusement suspecte aux yeux de la -plupart cette science merveilleuse de la mise en participation des -intérêts, des esprits et des âmes, que les humanitaires se targuent de -posséder à fond. - -A ce reproche, d’aucuns répondent que leurs groupes s’entendront de -reste quand l’un d’eux aura puissance de réaliser le projet commun; -pétition de principe, cercle vicieux, réponse des moins madrés, -c’est-à-dire du plus grand nombre. Les plus habiles, qui sont aussi -les moins nombreux (comme partout), démontrent péremptoirement à ceux -qui voient plus ou moins clair dans les nuages de ces théories qu’il -y a temps pour tout; que la gestation d’un avenir a ses crises; que -les préludes n’ont jamais la correction du concert; que l’harmonie -doit en naître un jour ou l’autre; qu’il faut d’abord (arbitrairement -peut-être) organiser le milieu communal où les affinités de caractères -seront appelées à se grouper dans les différents travaux, en vertu -des sympathies industrielles, et que, jusque-là, grâce à la fougue -apostolique, les humanitaires seront plus énergiquement entraînés que -beaucoup d’autres dans le torrent des sottises de la vie commune. - -Cette excuse a son côté plausible. Dès son début aussi, le catholicisme -a manifesté ses querelles et rencontré ses hérésies. Le propre des -méthodes au progrès, des _criterium_ (comme on dit), ou mécanismes -d’enseignements faits sur le moule de celui qui permet à ces messieurs -de discourir et de trancher sur tout, est de fourvoyer à l’excès les -imaginations qui s’égarent, en manifestant des fous comme on n’en a -jamais vu, des imbéciles miraculeux et des niais d’une force de cent -chevaux. - -Sans compter que l’harmonie, dont les humanitaires nous font la -promesse, ne sera pas taillée sur le patron fade et langoureux des -idylles de Gessner!... Le maître l’a dit. Le trombone cabalistique et -le tam-tam passionnel y joueront leur partie; ceux qui n’aiment pas le -vacarme s’engageront parmi les prudes et les indolents; à moins qu’il -ne soit dans leur goût de servir de victimes. Il y aura de la place -pour tout le monde. Ainsi soit-il!... - -Pour caractériser les diverses catégories d’humanitaires, il y aurait -un dénombrement à tenter à la façon de l’Iliade. Mais Homère y -renoncerait, et je ne m’en sens pas le courage. On a parlé récemment -de l’indifférence en matière de religion! c’était jouer de malheur -et parler trop vite. Le siècle tourne à l’eau bénite; les religions -pullulent; il en pousse à tous les coins de rue; elles obsèdent la -circulation. Vous ne cracheriez pas par la fenêtre sans noyer un -révélateur. Les sergents de ville ne suffisent plus à l’arrestation des -messies. - -Pour être juste, ces messies ne sont pas tous nés d’une vierge; on ne -dit pas non plus qu’ils fassent de miracles; et, depuis tout-à-l’heure -vingt ans qu’ils parlent au nom de leur foi, les géographes ne se -sont point encore plaints de la transposition des montagnes. Ils se -contentent de posséder la lumière et de la couvrir de leur style, comme -d’un boisseau. Quand on ne les comprend pas, on reste abasourdi de leur -faconde; et, sitôt que l’on en a fait le tour, on demande quelque chose -de mieux. Il faut peu de temps pour en faire le tour; l’humanitaire -est sujet à se répéter. C’est inouï ce que ces prophètes colportent de -vérités inédites; vérités qu’on retrouve tout-à-coup en feuilletant -l’Évangile et la Genèse, mais que les humanitaires sont bien résolus -de ne pas y voir, parce que les choses ne se reproduisent pas -tout-à-fait avec les mêmes mots. A les en croire, leurs vérités sont -des vérités toutes neuves, des inventions récentes, frappées d’hier, -qui ne viennent de rien, qui n’ont pas de racines dans les antécédents -historiques. Eh, mes bons amis! puisqu’elles n’ont pas de racines, -elles ne donneront pas de bourgeons; un apprenti pépiniériste vous -en remontrerait en analogie. Quand on se croit original, on se vexe -d’être traité de copie. Si les vérités qu’on ressuscite aujourd’hui -procédaient d’au-delà de Voltaire; si, par exemple, il devenait évident -que le catholicisme en était l’instaurateur bien avant l’apparition -des humanitaires; et si l’Église se mettait en position de leur -démontrer qu’elle a cent fois mieux dans la cervelle, nos humanitaires -y perdraient la leur, car bien qu’ils fassent profession de n’être -d’aucun parti du jour, ils n’en sont pas moins sur ce chapitre du -parti de leur siècle contre les siècles précédents. Qu’un bon chien -chasse de race, on le conçoit; mais chasser sa race, ah! c’est trop -fort! N’objectez donc pas aux humanitaires que leur premier mot d’ordre -est de respecter toutes les puissances! Le catholicisme n’est pas -une puissance; il est mort, on ne le respecte pas!... Ces étourdis, -qui n’ont pas reçu le baptême, affirment que le catholicisme a reçu -l’extrême-onction!... - -Il faut pardonner quelque chose à la jeunesse!... - -A ce tic près, à part sa jalousie de métier contre le lion du -catholicisme, lion malade, contre lequel il détache en manière de -ruades des brochures à six ou huit douzaines d’exemplaires, qui -jouissent d’une très grande réputation dans leur coin, l’humanitaire -est le meilleur homme que l’on sache, et le mieux disposé pour le -prochain. Il ferait quelque chose de Néron; il utiliserait les manies -d’Érostrate; il se porterait fort de trouver, en s’y prenant comme il -faut, un diamant d’une eau superbe sous l’écorce un peu brutale de -Papavoine. Avec un avocat humanitaire, la magistrature tremblerait pour -ses appointements. Tout rentre en grâce devant lui. Les originalités de -mauvais goût, les caprices fourvoyés de notre nature, il n’exclut et ne -méconnaît rien, pourvu qu’il n’y ait pas de catholicisme sous roche. A -l’oreille de notre monde, plus délicat des lèvres que du cœur et plus -décent que vertueux, on insinuerait difficilement jusqu’à quel point -l’humanitaire pousse l’indulgence, et combien, dans ses institutions, -sa mansuétude aurait de charité. Les journaux de la secte humanitaire -(les humanitaires ont des journaux), gourmés et prudents comme s’ils -avaient des abonnés, en disent infiniment moins sur tout ceci que -certains adeptes, édificateurs obligés de deux ou trois salons dont ils -font aujourd’hui les délices. Le pli est pris; l’humanitaire a fait -son lit dans nos mœurs. Au bas de l’invitation qui vous appelle en -soirée, après le thé d’usage et le piano de rigueur, on vous promet un -humanitaire. Une soirée sans humanitaire serait un scandale. Dès qu’on -en trouve un qui porte un cachet à part, et d’une forme _caractérielle_ -qui n’est à nul autre, on le garde avec soin; on ne le prête qu’à -ses amis. Tout salon qui sait vivre a son humanitaire; dès que la -conversation baisse, la maîtresse de la maison le lance dans l’arène -par une malice détournée ou par une interpellation à brûle-pourpoint. -Interlocuteur de ressource, l’humanitaire a toujours son thème fait et -sa réplique prête; il marche armé de pied en cap; il tue l’objection -au vol; on n’a pas encore parlé qu’il a déjà répondu. Aussi, lorsque je -me permets de dire qu’il est interlocuteur, c’est comme si j’appelais -un accapareur un marchand. - -Dans cette analyse de la secte humanitaire, si, comme cela se doit, -nous mettons les théories à part, avec le seul but de saisir ce qu’il -y a de grotesque dans les individualités qu’elles enrégimentent, -n’oublions pas un pronostic favorable à ces théories. Les dogmes -que les humanitaires regardent assez naïvement comme leur propriété -personnelle circulent en ce moment partout, s’ils ne se produisent pas -encore au grand jour; semblables à ces vieilles forêts que l’incendie -peut raser à la surface du sol, mais dont les racines, en se faisant -jour de nouveau parmi les décombres, poussent de plus belle des -rejetons vigoureux. C’est de Dieu qu’en vient la semaille; d’habiles -moissonneurs en feront prochainement la récolte; les humanitaires -en seront cette fois encore le fumier; leur dévouement les féconde. -Indépendamment de ce qu’ils ont de naïf, on aime à reconnaître de -l’honorable et du bon dans le fanatisme des propagateurs de ces dogmes, -infatigables régénérateurs d’une foule de maximes que l’on croyait à -jamais ensevelies sous les grêlons de la secte encyclopédique. Après -les avoir écoutés, Paul-Louis, cet homme qui possédait autant d’esprit -que de bon sens, mais qui, dupe des petites animosités de nos mauvaises -circonstances, mit son instrument sublime au ton d’un déplorable -charivari politique, Paul-Louis rougirait d’avoir été l’apologiste du -morcellement. Au lieu d’insinuer en villageois mécontent qu’il serait -bon qu’on dépeçât Chambord, le vigneron de la Chavonnière réclamerait -le maintien intégral de cette royale résidence pour l’installation -du village modèle; il protesterait contre le vandalisme de la bande -noire, à l’effet d’universaliser des chefs-d’œuvre d’architecture au -bénéfice des peuples. Il soutiendrait que l’humanité vaut bien que -l’on la traite en roi. Je vais plus loin! Si quelque jour, certains -enthousiastes se prennent à penser tout-à-coup que les rois, bien -que rois, sont cependant des hommes (proposition hardie!), et que la -révolution, après tout, doit avoir aboli des milliers de priviléges, -entre autres ceux de l’injure et de la guillotine, ces dignes -enthousiastes le devront aux humanitaires, qui se montrent aussi ferrés -dans l’argumentation que feu M. de La Palisse, de logique mémoire. - -Pour nous, la race humanitaire n’est (à son insu) que la réminiscence -et l’écho--disons mieux, la métempsycose--de ces populations extatiques -et méditatives qui se réfugiaient jadis dans les calmes et riches -corridors de nos anciens monastères; populations désormais orphelines, -réclamant à grands cris leur belle institution perdue, tombées avec -nous dans les tourments d’un siècle misérablement déshérité par sa -faute; d’un siècle qui ne leur offre nulle part ces sortes de terrains -neutres et d’ambulances mystérieuses que le génie de la religion -ouvrait si libéralement au repentir, à la misère, au désespoir, au -génie même, à toutes les âmes enfin frappées de l’ulcère et du venin -secret, qui, suivant Montesquieu, ronge au cœur les civilisations -modernes. Je vois dans les humanitaires des catholiques exilés de -la tutelle harmonieuse des sept Sacrements, cette charte de l’Unité -dont le Christ fut l’incarnation; je les signale pour des Dominicains -dont le couvent gît sous la poussière, et que préoccupe le cercle -vicieux où nos générations rampent en se dévorant dans les décombres. -Un passé divin, dont les traditions revivent au fond de leur âme à -l’état de progrès, s’élance du sépulcre aux yeux des humanitaires; ils -sont obsédés par une palingénésie fantastique, et le seul antagonisme -des mots les abuse sur l’identité des choses; travers habituel aux -Français!... Les Français, par exemple, ne veulent plus de rois, -mais ils accepteront volontiers un empereur: c’est bien différent. -La religion les excède: qu’on la leur glisse à la sourdine en -théorie sociale, vous serez dans leurs petits papiers! Ils bafouent -les _momeries_ du culte, et ne badinent pas sur les _fictions_ du -représentatif. La moquerie recommence de toutes les façons, et réussit -toujours. Cosmopolites des lèvres, les humanitaires sont Français -par routine. Entre l’association et la communauté, vous verrez nos -logiciens nier le moindre rapport. Ils se fâcheront tout rouge, si -vous les appelez dupes de l’apparence, si vous leur dites à l’oreille -que l’apparence est la réalité du vulgaire. Quand ils en feront l’aveu -publiquement, il sortira du Vatican un éclat de rire homérique, vu -que ces candides adversaires sont des auxiliaires ardents, qui, sous -une forme dont l’incrédulité ne se méfie pas font revivre tous les -dogmes que l’on a bafoués étourdiment en Europe. Étrange obstination -de l’esprit d’unité contre lequel rien ne saurait prévaloir, car il ne -désespère jamais; car il bénit jusqu’au blasphème, étonné de s’être -agenouillé devant lui, furieux d’avoir baisé ses reliques. - -Que font, en effet, les humanitaires? - -Ils redemandent l’indivision territoriale de la communauté, mais -sur une plus grande échelle. Ils veulent que la cellule agrandie -puisse abriter désormais le ménage dans le monastère transfiguré. Ils -désirent que les corporations industrielles, réunies dans un échange de -fonctions diverses, facilitent à nos enfants l’occasion de développer -richement l’essor naïf de leurs vocations et de leurs facultés-mères; -ils prétendent que l’on peut, que l’on doit enfin soulager les -travailleurs, abattus aujourd’hui dans un travail monotone, en -se servant des alternats en travaux pratiqués autrefois dans les -monastères. Ils procèdent enfin à ce que le dogme de l’Eucharistie, -sans sortir pour cela de la lettre, réalise matériellement et -spirituellement sur le globe entier la communion fraternelle des -intérêts, des plaisirs, des repas et des occupations collectives; -idée qui possède le monde depuis 1800 ans et qui ne le lâchera pas. -Les humanitaires ont cru faire une découverte, ils n’ont fait qu’une -addition; la série des temps chronologiques s’est récapitulée pour eux -dans une seule et même image. L’Esprit enfin les a fécondés sans qu’ils -aient l’orgueil de le prétendre, et, quand ils s’écoutent (c’est leur -habitude), ils ne croient pas aux visites spéciales de Paraclet. Erreur -n’est pas compte! Ils entreront dans le royaume des cieux malgré cela; -l’Évangile le leur a formellement promis. Tout humanitaire, à la forme -près, n’est donc rien autre chose qu’un chrétien déguisé, qui n’en -sait rien lui-même, et qui n’en est que plus apte pour le rôle auquel -Dieu le destine; croyant qui vole à la recherche d’un culte perdu; -marionnette d’un événement plus spirituel que lui; fascine du fossé -révolutionnaire par lequel le clergé romain va remonter de plus belle -à la brèche et reprendre tout le terrain qu’il a perdu depuis Luther. -L’humanitaire, par sa candeur, mérite le prix Monthyon. Son dévouement -est une affaire d’instinct: il n’en a même pas l’intelligence. Il agit -pour le compte des gens auxquels il fait la guerre. Ainsi l’ascète -du moyen âge, anneau d’une chaîne dont il ne voyait pas les deux -bouts, moyen individuel d’un but dont il n’apercevait pas l’ensemble, -et soumis à la discipline tout en croyant ne s’occuper que de son -propre salut, travaillait ingénument à développer sur la terre les -magnificences du matérialisme chrétien, vaste filet d’architecture -sacrée, de communes religieuses et de caravanes missionnaires dans -lequel Rome a pêché le monde. - -Il reste certain par la même occasion que, pris de toutes parts entre -les divers engrenages du siècle, mis au ban des suspects par ses -anciens amis politiques, jouet des curieux qui l’étudient comme un -livre dont ils copieront les feuillets tôt ou tard, et (surtout il a -du talent, ce qui ne se pardonne pas) tenu sous les scellés par les -importants de sa bande, car ces derniers se gardent bien de partager -avec lui comme on faisait dans les agapes, l’humanitaire qui n’aura -d’autre patrimoine que l’apostolat doit, après avoir vécu plus ou moins -mal de fanatisme, d’emprunt, de privations réelles et de visions en -l’air, être broyé par les meules dont son isolement et sa faiblesse -ne lui permettent pas de changer la direction. Son Calvaire, c’est la -faim; s’il a de la famille, il aura faim dans ces petits estomacs qu’il -ne lui sera pas donné de remplir en se déchirant lui-même. Nous en -citerions qui portent cette croix. De notre temps, on ne tue pas, on -laisse mourir. La civilisation excelle dans ces tours de passe-passe, -et les apparences de l’assassinat sont sauvées. Mais l’humanitaire, -mourant, aura la consolation d’Hégésippe Moreau, ce poëte mort l’autre -semaine, mort comme meurent les poëtes, ces missionnaires de l’avenir, -mort à l’hôpital. D’éloquents orateurs, héritiers de la défroque de -Mirabeau, se répandront en injures contre le pays, sur sa tombe, et -termineront le panégyrique du défunt chez le traiteur. Le pays a bon -dos; tous les citoyens lui font des reproches quand il arrive quelque -chose de pareil; et puis, à la manière de Pilate, ils s’en lavent les -mains. - -Il n’est guère permis de douter que la fermentation intellectuelle qui -travaille notre époque ne produise tôt ou tard, si l’on peut s’exprimer -ainsi, le vin généreux qui fortifiera l’humanité future. Des moqueurs -nous disent en souriant qu’à travers tous ces breuvages on nous offre -souvent de la piquette. Piquette, soit! et pourquoi ne l’avouerait-on -pas? En comparaison de l’eau claire, la piquette est encore un progrès. -Que serait-ce si nous voulions parler de l’eau trouble! Mais la -politique n’est pas de notre cadre, Dieu merci! Nous sera-t-il permis -d’ajouter, pour la gouverne particulière des faiseurs d’épigrammes, -que Chaptal, chimiste savant, ne connaissait pas de piquette, et qu’il -avait l’art de transfigurer le vin de Surêne en vin de Johannisberg? -Qui donc empêcherait les railleurs, juges un peu légers des choses -qui demandent un profond examen, d’être les Chaptals de la piquette -humanitaire?... - -S’il se rencontre dans cette silhouette un ou deux traits acerbes -par leur expression, on voudra bien nous le pardonner. Les coupables -ont le droit de se prendre pour bourreau; nous usions d’un droit en -nous montrant sévère et moqueur. Le catholicisme recommande surtout à -ses adeptes récents des récapitulations de conscience et des amendes -honorables; pénitences bénignes pour des blasphèmes dont on a honte et -dont on lui demande l’absolution. Résignation, et _meâ culpâ_, ceci -n’est qu’un portrait pris au miroir. - - =Raymond BRUCKER.= - - - - -[Illustration: LA LOUEUSE DE CHAISES.] - -[Tête de page] - -LA LOUEUSE DE CHAISES. - - -A ne considérer une église que sous le point de vue _terrestre et -temporel_ (notre profond respect nous commande d’écarter l’autre avec -soin), on pourrait la désigner ainsi:--un édifice orné d’une _loueuse -de chaises_. - -Aujourd’hui que la forme d’architecture ne dit plus rien, ce signe -est fidèle et sûr. Voyez nos modernes basiliques: elles veulent, les -orgueilleuses, se passer de cloches et de clocher, cette enseigne -longtemps proverbiale; mais aucune ne prétend se passer de loueuse de -chaises. C’est l’être nécessaire sans lequel une église ne se conçoit -pas, qui la distingue des autres monuments, qui lui donne le mouvement -et la vie, en un mot, qui la fait église. - -Quand la nuit a rempli de ses ombres la nef immense, l’édifice tout -entier dort enseveli dans un profond repos. Par intervalle, quelque -bruit du dehors, que l’écho répète sourdement, expire et s’éteint dans -un long murmure. Le jour va poindre: la cité s’éveille, et la cloche -annonce l’_Angelus_. Le sacristain est à son poste. Le donneur d’eau -bénite arrive en grelottant, et avec cette mine gelée qui est un de ses -attributs. La vendeuse de cierges prépare une illumination complète; de -pauvres femmes prient, agenouillées, en attendant la première messe. -Cependant l’église sommeille encore.--Tel un homme s’agite et respire -avec effort longtemps avant son réveil. - -Enfin la _loueuse_ paraît à son tour: aussitôt l’édifice, qui semblait -l’attendre, s’anime et prend un nouvel aspect. La voilà qui commence -par visiter son domaine en tous sens. Les dalles retentissent du bruit -des chaises qu’elle range avec symétrie, ou qu’elle amoncelle en piles -élevées. Il en est, dans le nombre, qui ne portent point sa marque, et -dont le brillant acajou tranche sur le blanc uniforme des autres. La -paille en est plus fine et plus serré, la forme plus gracieuse, le dos -plus élevé, et surmonté d’une espèce de pupitre où les bras viennent -s’appuyer commodément. Ces chaises aristocratiques sont, en outre, -garnies d’un coussinet épais qui appelle les genoux, et fait trouver -du plaisir à prier Dieu. La loueuse n’a garde de les remuer d’une main -irrévérentieuse et brutale. Elle les soulève, les pose avec précaution, -et calcule en les rangeant les bénéfices qu’elles lui valent:--tant -pour le droit d’avoir un siége particulier;--tant, chaque dimanche, -pour le plaisir de trouver sa chaise à la même place;--tant aux -étrennes et à la fête de la paroisse;--sans compter les petits profits. - -En femme qui sait le prix du temps, elle vaque à plusieurs choses à -la fois, et trouve, en passant, l’occasion de saluer le bedeau et le -sacristain, et de recevoir les civilités de la vendeuse de cierges. -Tous ces habitants de l’église ont entre eux des affinités de mœurs, -de langage, de manières et d’intérêts. On les voit le matin, dans -le coin d’une chapelle, qui se communiquent les intrigues de la -sacristie et les rivalités du chœur, et qui sautent, par de hardies -transitions, de l’histoire sacrée à l’histoire profane, souvent même -à de très profanes histoires. Le bedeau, justement scandalisé, fait -signe aux interrupteurs. Il affecte de passer et de repasser à côté -d’eux. Mais, oh! fragilité humaine! ce pesant personnage, après avoir -essayé vainement d’attraper quelques mots de la conversation en prêtant -l’oreille et en allongeant le cou, finit par _grossir_ le petit groupe; -et, comme il parle rarement, et qu’il n’est pas habitué à régler la -_tempête_ de sa voix, il fait lui-même plus de bruit que tous les -autres. - -La _loueuse_ ne se laisse pas retenir longtemps dans ces conférences. -Alors même qu’elle raconte ou qu’elle écoute, elle conserve son air -affairé, et paraît toujours sur le qui-vive. Sa main s’agite avec -impatience dans la poche vide de son tablier. Enfin l’officiant monte à -l’autel, et la voilà qui s’éloigne et retourne à ses chaises. - -Tandis qu’elle poursuit sa ronde, disons quelques mots de ses fonctions -et de ses priviléges. - -Nos lecteurs seront sans doute édifiés d’apprendre que la location des -chaises, dans les églises de Paris, rapporte à la _fabrique_ des sommes -considérables, et qu’il y a telle paroisse où cette location ne s’élève -pas à moins de 25,000 francs par année. Ce n’est pas ici le lieu de -discuter les avantages ou les inconvénients de cette espèce d’impôt -levé sur la piété des fidèles. Nous espérons que le temps viendra où il -sera permis de s’asseoir _gratis_ dans la maison de Dieu. - -En attendant, ce bail est l’objet des plus ardentes convoitises, des -brigues les plus fortes. MM. les marguilliers n’en dorment pas de -quinze jours. A voir les efforts des compétiteurs, on dirait qu’il -s’agit d’emporter une de nos sinécures les plus largement rétribuées. -Ce n’est pas une sinécure pourtant. Ce fonds ressemble à tous les -autres, et veut être travaillé sans relâche. Aussi le fermier qui -en obtient l’exploitation, ne le quitte-t-il pas du matin au soir. -Incessamment il le remue, il ne lui donne ni repos ni trève. Mais les -autres fonds se fatiguent et s’épuisent; celui-ci ne se lasse pas de -produire,--champ merveilleux qu’on ne sème jamais, et qu’on moissonne -toujours! - -Le plus souvent ce précieux privilége est accordé à une femme. Pour -l’emporter sur ses rivaux, que de titres ne lui a-t-il pas fallu -réunir! elle n’est rien moins que la veuve d’un sacristain mort en -odeur de sainteté, la filleule d’un marguillier, ou la nièce d’un -grand-vicaire. Un prédicateur en renom, un banquier fameux l’a soutenue -de son patronage et de son crédit. M. le curé a été chaudement -sollicité en sa faveur. Les puissances de la terre et du ciel lui sont -venues en aide. Son talent pour l’intrigue et ses ruses diplomatiques -ont fait le reste. La voilà donc investie de ce titre glorieux qui va -devenir son seul nom. Ses voisines, ses parents l’appellent peut-être -encore madame veuve Groslichard, ou madame Piedfort; mais les habitués -de l’église diront désormais en parlant d’elle: _la loueuse de chaises_! - -Madame veuve Groslichard a passé la trentaine. De combien d’années?... -Peu vous importe. C’est un mystère dont elle garde pour elle -seule le secret, et, sur ce point délicat, elle mentirait à Dieu -lui-même,--nous ne disons rien de son confesseur, le moins favorisé de -ses confidents.--On n’a jamais, répète-t-elle, que l’âge qu’on paraît -avoir; et elle s’efforce d’être le plus jeune possible. C’est une femme -petite, potelée, fleurie, d’une minutieuse propreté, vive, remuante et -bien conservée. On assure que la chronique s’est longtemps égayée sur -son compte. La haute position que madame Groslichard s’est faite ne -contredit aucunement la chronique,--au contraire. - -Gardez-vous bien de la juger d’après cette toilette simple qu’elle a -faite à la hâte, pour ne pas _perdre_ la première messe (il ne s’agit -ici que du produit monétaire de la messe). Elle sait tout ce qu’une -femme peut devoir à la parure;--non pas cette parure mondaine qui -scandalise au lieu de plaire, qui effarouche les regards au lieu de les -attirer et de les retenir. Il est un art savant dans sa simplicité, -discret dans ses licences mêmes, qui se cache et se montre à propos: -c’est cette fine coquetterie des gens d’église, qui laisse bien loin -derrière elle la coquetterie des gens du monde. Madame Groslichard -participe du caméléon. Elle change de visage suivant les messes et -les offices. On dirait même qu’elle a un visage différent pour chaque -personne. Elle ne prend pas les _sous_ des pauvres femmes du même -air qu’elle reçoit ceux des riches dévotes. Il y a, dans ses façons -avec les premières, quelque chose de dur et d’impérieux. Sa voix, -qu’elle sait si bien assouplir, est sèche et vibrante. Ses yeux, qui -deviennent si doux et si patelins dans l’occasion, sont menaçants, -et de la manière dont elle dit: «_Vos chaises, s’il vous plaît_,» ce -_s’il vous plaît_ est plus exigeant qu’un _je le veux_. Ses doigts -crochus s’allongent incessamment vers vous. N’espérez pas échapper à -cette distraction; vous ne voyez et vous n’entendez que la loueuse qui -s’approche peu à peu, qui vous enveloppe dans ses longs circuits, et -qui viendra, qui viendra certainement dans une minute, dans une seconde -peut-être...--Machinalement vous interrogez vos poches, et malheur à -vous si elles sont vides! La loueuse _n’est pas prêteuse, c’est là son -moindre défaut_. Voilà ce que vous vous dites en vous-même, et, en -attendant, plus de méditation, plus de recueillement, plus de prières! -Vainement vous cherchez à lui échapper en vous réfugiant dans une -chapelle obscure: elle vous guette, elle vous suit, elle est derrière -vous, et vous n’êtes pas encore assis que vous tressaillez d’effroi au -fatal--_Votre chaise, s’il vous plaît_. - -Voyez comme, dans une position pareille, les dames les plus élégantes -lui demandent, d’une voix humble et douce, crédit jusqu’au prochain -dimanche. Presque toujours, madame Groslichard se résigne, et consent à -cet emprunt forcé. Elle tâche même de grimacer un sourire, bien qu’au -fond du cœur elle déteste celles qui oublient leur bourse pour venir -prier Dieu. Elle se console par le beau côté de son rôle; elle se drape -dans sa confiante magnanimité. Toutefois elle ne néglige pas de prendre -le signalement exact des emprunteuses, et, en les quittant d’un air -protecteur, elle semble se dire: «Telle dame, de tel âge, de telle -figure, de telle toilette... me doit _deux sous_.» - -Derrière elle, à une distance convenable, s’avance d’un pas de -procession le grave bedeau ou le suisse majestueux. Il annonce sa -venue en frappant à coups de hallebarde les dalles sonores, et en -criant d’une voix flûtée: «_Pour les pauvres, s’il vous plaît_;» et -plus souvent encore: «_Pour les frais de l’église!_» A ce sujet, nous -relèverons une particularité essentielle. Bien des gens s’imaginent -qu’il y a rivalité et lutte de vitesse entre les quêteurs et la -loueuse. C’est une erreur qu’il importe de détruire. L’ordre dans -lequel ils se suivent a été savamment calculé. Comme le tribut levé par -celle-ci est forcé, et que l’autre est volontaire, les fidèles, perdus -dans leurs dévotions, ne tireraient point leur bourse pour les pauvres, -encore moins pour les frais de l’église; mais ils sont tenus de la -tirer pour payer leur chaise, et, pendant qu’ils ont encore l’argent à -la main, le quêteur survient à propos sur les pas de la loueuse, qui -joue ainsi le rôle du _pilote_ devant le _requin_. Elle n’y perd pas, -et les pauvres y gagnent,--sans compter la _fabrique_. - -Autrefois, cependant, Jésus-Christ avait chassé du _temple_ les -_vendeurs_ qui s’y étaient établis... - -A l’aisance de sa démarche, à son allure libre et dégagée, on comprend -tout d’abord que madame Groslichard est chez elle. Les soins d’un -ménage lui sont inconnus: elle vit de l’église et dans l’église. C’est -à peine si elle mange ou si elle couche ailleurs, et elle se ferait -volontiers écrire à l’adresse suivante: Madame, madame Groslichard, à -l’église de Saint-... Elle a la conscience de sa dignité, et porte haut -la tête. Elle affronte le vicaire dans ses humeurs, et le curé dans ses -caprices. Ces grands dignitaires ont toujours pour elle un regard et un -sourire. Faut-il l’avouer? madame Groslichard ne se confond pas assez -dans les sentiments de respect et de vénération qui leur sont dus. Elle -vit trop près du sanctuaire. _Nul n’est prophète en son pays_, a dit la -sagesse des nations. Nous hasarderons ici cette variété du proverbe: -«Nul n’est saint dans la sacristie de son église.» - -Certes, madame Groslichard, élevée à ce comble d’honneur et à ce haut -crédit, partageant l’encens du prêtre et les bénéfices de la fabrique, -est bien excusable de ne pas daigner apercevoir l’humble donneur d’eau -bénite, et de traiter sans façon l’important sacristain, les chantres -enroués qui la complimentent d’une voix de _plain-chant_, et le -_serpent_ lui-même, qu’on s’étonne d’entendre parler comme les autres -hommes. Ce sont autant d’aspirants à sa main ou à ses bonnes grâces. -Avec eux elle fait sa coquette, elle minaude, et les tient en haleine -par ses promesses et ses refus. Elle accorde seulement au frais enfant -de chœur une tape sur ses joues roses et potelées, et au _suisse_ -superbe un coup d’œil en tapinois.--Les _suisses_ auront à répondre de -bien des choses! - -Quoi qu’on ait pu dire autrefois, madame Groslichard jouit d’une -réputation de vertu: elle a des mœurs,--c’est une des conditions de son -bail;--et, en femme qui a vécu longtemps et beaucoup, elle sacrifierait -ses passions à son intérêt. Heureusement le sacrifice n’est pas -toujours nécessaire; et puis, écoutez sa maxime favorite (la maxime -fait les femmes supérieures!): «On n’a jamais, disait-elle tantôt, que -l’âge qu’on paraît avoir.» Elle ajoute encore: «On n’est jamais que ce -qu’on paraît être.» - -Avec elle, il ne faut donc pas trop approfondir les choses. Par -exemple, elle affecte les dehors convenables de la piété. Jamais -elle n’oublie, en passant devant l’autel, de le saluer d’une humble -révérence. Vous la voyez, au commencement des offices, saintement -agenouillée et plongée dans un dévot recueillement; mais remarquez -comme, de la place qu’elle a choisie, elle domine toute l’église. -Suivez ses yeux sans cesse en mouvement, ses yeux perçants et -inquisiteurs qui prennent note du nombre, de la figure et de la -position relative des assistants. Vous ne l’entendrez pas unir sa voix -à celle de l’auditoire pour célébrer les louanges de Dieu. Si elle -chante, c’est en elle-même, quand la messe a été _bonne_, quand la -collecte a été abondante, et que, dans sa grande poche de toile, les -pièces d’argent se mêlent joyeusement aux pièces de cuivre. - -Elle voit passer toutes les pompes humaines; elle assiste aux -différents spectacles qui marquent la destinée de l’homme. Le sonneur, -qui, du haut de sa tour, annonce stupidement les décès et les baptêmes, -ressemble à l’employé des télégraphes, qui ne comprend rien aux -nouvelles qu’il transmet. La loueuse joue un rôle intelligent dans ces -diverses cérémonies, et elle apporte à chacune d’elles un extérieur -d’à-propos. Comme elle s’empresse autour de ce nouveau-né! que -d’attentions elle prodigue au parrain et à la marraine! A la joie pure -et bien sentie qui rayonne dans ses yeux, à son air maternel, on dirait -une respectable tante, une grand’maman, ou, tout au moins, une dame de -la parenté. Ces démonstrations font partie de l’appareil déployé par -l’église. Tout cela est coté d’avance, et sera payé au prix du tarif. - -La scène change brusquement. La nef s’est tendue de noir. Une famille, -des amis prient et pleurent autour d’un cercueil. La loueuse prend son -visage le plus affligé: elle a les yeux rouges; elle marche d’un pas -silencieux, et semble dire à chacun: «Quel malheur!... Votre chaise, -s’il vous plaît.» - -Mais tandis qu’un de ses yeux pleure encore avec les amis du défunt, -l’autre sourit déjà à la noce qui s’avance. C’est une noce brillante. -La _mariée_ est jolie: le _marié_, dans son bonheur, sera sans doute -généreux. Madame Groslichard se multiplie: elle est radieuse; elle a un -petit air fin qui dit bien des choses. Sans elle la cérémonie serait -pleine d’embarras et de dangers. Qui viendrait au secours de la mariée? -qui la recevrait défaillante dans ses bras? qui rendrait mille petits -offices dont une mère troublée est incapable, que les messieurs ne -doivent pas connaître, et auxquels le nouvel époux ne saurait encore -prendre part. Il suffira qu’il les paie. Dans ces occasions difficiles, -la loueuse est une mère _donnée_, ou plutôt _vendue_ par la sacristie. - -Madame Groslichard ne comprend ni l’amour du pays, ni la vanité -nationale. Mais elle est fière de son église. Parlez-lui d’un chantre -à la voix tonnante, d’un maître-autel richement décoré, d’un orgue -merveilleux, d’un saint en réputation. Ce chantre, cet autel, cet -orgue, ce saint lui-même seront moins bruyant, moins riche, moins -sonore et moins fécond en miracles que les _siens_. L’église lui -appartient: tout ce qui s’y fait se fait pour elle. C’est pour elle que -la messe se dit, que l’autel se pare et s’illumine, que les cloches -sonnent à grandes volées, que les chantres s’égosillent, et que l’orgue -éclate en concerts harmonieux. C’est pour elle aussi que l’on naît et -que l’on meurt; et ces prédicateurs en vogue, qui réunissent au pied de -leur chaire un auditoire nombreux, qui tonnent et fulminent contre les -vices, qui s’emportent avec véhémence contre l’intérêt et la cupidité, -travaillent sans doute à féconder le champ du ciel, mais avant tout -ils fécondent le champ de la loueuse. Elle a une manière infaillible -d’apprécier les orateurs sacrés, et ne se fait jamais illusion sur -leur mérite. Elle ne les estime pas sur ce qu’ils disent, mais sur ce -qu’ils rapportent. Elle pèse leur réputation: elle la suppute en pièces -sonnantes. Que des auditeurs légers oublient les pieuses paroles qu’ils -viennent d’entendre, la loueuse emporte et serre soigneusement le -_fruit_ qu’elle en a retiré. - -Il faut voir madame Groslichard aux grandes fêtes, dans ces jours -solennels qui rappellent la naissance, la mort et la résurrection de -Jésus-Christ, où l’église fait éclater ses joies et ses douleurs,--et -où le prix des chaises est doublé! Époques véritablement importantes; -fêtes à bon droit _réservées_, si seulement elles étaient plus -nombreuses! Pour madame Groslichard ce sont les plus beaux jours -de l’année. Elle les attend avec impatience. Elle calcule d’avance -l’argent qu’ils lui promettent. Elle espère que la paroisse montrera -un pieux empressement, et qu’une foule de curieux, attirés par la -pompe des cérémonies, viendront grossir l’assemblée et la recette. Dès -le matin elle apparaît dans une toilette éblouissante. Elle a amené, -comme un auxiliaire indispensable, comme un lieutenant fidèle, sa fille -ou sa nièce, qui rougit de pudeur et d’embarras. Elle commence par -assigner aux loueuses en sous-ordre les postes les moins importants. -La nef, entourée d’une balustrade en bois, ressemble à une citadelle. -Tout au fond, sous l’orgue mugissant, un étroit passage est ménagé -aux élus de ce monde qui seront aussi les élus et les bien-aimés de -l’ouvreuse. C’est là qu’elle établit sa fille. Elle reste quelques -instants à ses côtés pour l’aider de ses avis et de son exemple; puis, -comme un général habile, elle court visiter les différents postes et -se réserve le plus difficile de tous. Elle exploite les _bas-côtés_ -et les _contre-allées_. Elle circule à travers ce public mouvant qui -se renouvelle sans cesse. Les masses les plus compactes ne sauraient -lui faire obstacle. Elle est partout: faut-il placer un vieillard -goutteux, une vénérable matrone qu’intimide une telle affluence, elle -les conduit, elle les fait passer au milieu de la foule, elle les porte -et les pose comme par enchantement à l’endroit le plus commode. Les -petits scrupules de femme, elle les foule aux pieds. Sa riche toilette, -elle n’y pense plus. Toute cette élégance, cette recherche de parure, -elle la sacrifie. Qu’elle-même soit heurtée, froissée dans ces groupes -épais, où elle se jette hardiment, peu lui importe. Ce n’est plus -le moment d’être prude et vaine, et de s’arrêter aux misères de la -modestie.--Ce temps précieux veut être mieux employé. - -Voyez-la, quand l’office touche à sa fin, et que sa moisson n’est -qu’à moitié achevée: quelle inquiétude! quelle agitation! ses yeux -surveillent à la fois ceux qui restent, ceux qui partent, et ceux qui -menacent de partir. Elle ne marche pas, elle glisse légèrement. Ne la -retenez point par le change d’une pièce d’argent, ou craignez qu’elle -ne vous rende autant de malédictions que de sous... Mais le dernier son -de l’orgue vient d’expirer. Madame Groslichard, épuisée de fatigue, -abandonne enfin quelques femmes qui s’échappent sans payer, et elle -demeure haletante sur le champ de bataille. Bientôt elle disparaît avec -sa recette, et les pauvres, qui dressent l’oreille au bruit métallique -de ses poches, la poursuivent longtemps de leurs supplications, et -reviennent sans avoir rien obtenu, qu’une pièce de _cinq centimes_ -qu’on lui a frauduleusement glissée, et qu’elle soupçonne d’être un -_sou de Monaco_.--Le monde est si méchant! - -Cependant elle amasse des rentes, elle établit solidement sa fille, -et lui donne pour cadeau de noces le privilége du bail qu’elle-même -exploita si longtemps. Elle quitte l’église pour le monde; et, plus -elle vieillit, plus elle se montre coquette, friande de douceurs, -amoureuse de parure, de petites médisances et d’anecdotes scandaleuses. - -Seulement elle déteste qu’on la dérange à l’église pour lui demander -le prix de sa chaise, et elle ne peut souffrir qu’aux grandes fêtes le -tarif soit doublé. - -On prétend que, par un mélange coupable du sacré et du profane, -la loueuse de chaises de nos églises exploite aussi le jardin des -Tuileries, les Champs-Élysées et les boulevards. Nous refusons de -le croire: passer de l’ombre et du frais à la poussière et au grand -soleil, craindre pour sa recette les caprices de la mode et les -caprices du temps, ce serait au dessous de sa dignité, et puis--ce ne -serait pas si profitable. - -Cependant, si la loueuse de chaises qui fait l’_ornement_ des -promenades publiques n’appartient pas à l’église, plusieurs indices -sembleraient établir qu’elle y a jadis appartenu. La fuite d’un notaire -ou d’un banquier, une spéculation malheureuse sur les rentes d’Espagne, -sur les bitumes ou les chemins de fer, lui aura enlevé ce qu’elle avait -amassé sou par sou; et elle se sera vue réduite, sur ses vieux jours, à -reprendre sa grande poche de toile et ses allures d’autrefois. - -Mais elle a le sentiment de sa dégradation. Elle ne sympathise pas -avec cette foule rieuse au milieu de laquelle elle passe et repasse. -Vieille et ridée, le spectacle de la jeunesse et de la beauté offusque -ses regards. Ces brillantes toilettes, ces groupes animés, le murmure -confus de cent conversations différentes, les divers accidents d’ombre -et de lumière que produit le feuillage mouvant des arbres, les riches -lueurs d’un beau soleil couchant: toute cette gaieté de la terre et du -ciel l’attriste et l’importune. Elle trouve un plaisir cruel à troubler -les plus douces rêveries, et à se jeter au milieu des tête-à-tête les -plus intimes et les plus tendres. Elle apparaît soudainement, et se -tient devant vous comme un reproche vivant, droite, immobile, avec sa -mine sévère et renfrognée. A son approche, on se tait: les figures -s’assombrissent, le rire expire sur les lèvres. On croit devoir -respecter la présence d’une femme _qui a éprouvé des malheurs_. - -Triste retour des choses humaines! elle était mondaine dans l’église: -la voilà rigoriste dans le monde. Les messages galants dont elle se -chargeait si volontiers et par charité, elles les accepte encore, mais -par intérêt. De cet extérieur si leste et si pimpant d’autrefois, elle -n’a gardé que son nez rouge et ses doigts crochus: on dirait qu’ils -deviennent plus longs chaque année. - -C’est une manière de Juif errant. Rien ne l’arrête, rien ne la -distrait de sa tâche. Elle va étudiant les physionomies et prenant le -signalement des promeneurs. Elle les compte, et distingue aussitôt les -nouveau-venus. Quant à ceux qui s’établissent sur _ses_ chaises pendant -des heures entières, et qui menacent de les occuper tout le jour, elle -leur jette en passant des regards d’indignation, et semble toujours -tentée de leur faire payer deux fois leur place. Vous arrive-t-il de -vous oublier dans une conversation intéressante, ouvrez les yeux et -revenez à vous. La loueuse est là qui vous observe. Vous croyez qu’elle -cherche à saisir ce que vous dites: point; elle se demande: «M’ont-ils -payée?» - -Ces promeneurs inconstants qui changent vingt fois de place dans -une heure, et que la loueuse retrouve au milieu et aux deux bouts -d’une allée, la jettent dans une pénible perplexité. Vous avez payé, -dites-vous. Elle vous croit, et pourtant elle ne saurait retirer sa -main tendue, et réclame son dû, même en s’excusant. - -L’année n’a qu’une saison pour elle, saison bien courte, et que les -jours de pluie et de brouillard diminuent encore de moitié. Quand les -arbres jaunissent, et que leurs feuilles, en tombant, couvrent ces -allées naguère si fréquentées et si productives, la loueuse disparaît -de nos promenades. On ne la voit plus que le dimanche au jardin des -Tuileries. Elle y erre tristement comme une âme en peine. Rentrée à -sa mansarde, les pieds placés sur sa chaufferette, elle se console en -rêvant au retour de l’été, de l’été qu’elle ne reverra peut-être plus; -car, semblable aux malades attaqués de la poitrine, elle meurt presque -toujours--à la chute des feuilles;--cette date lui est funeste jusqu’au -dernier moment. - -Mentionnons encore, pour que cette galerie soit complète, les -industriels qui colportent leur mobilier aux courses de chevaux et aux -revues du Champ-de-Mars, aux feux d’artifice du quai d’Orsay et de la -barrière du Trône. Bancs chancelants, tables vermoulues, chaises à -moitié dépaillées, vingt fois exposés à la même épreuve, et que tant -de _service_ n’a pas rendus plus solides! _place à vingt sous! place -à dix sous!_ arrivez, messieurs et mesdames. Voici l’instant, on va -commencer. En effet le _bouquet_ éclate, le cheval touche au but, le -général paraît. On se lève sur la pointe des pieds: on allonge le cou, -on se foule, on se presse. La loueuse de chaises elle-même tâche de -prendre une petite part du spectacle... Malheur! un craquement se fait -entendre; les tables et les bancs s’affaissent, et les spectateurs -tombent pêle-mêle, dans un désordre qui n’est pas celui de l’art. -Mille réclamations s’élèvent. On parle de faire rendre l’argent. Mais, -à ce mot, les propriétaires du mobilier s’esquivent avec la recette, -abandonnant des débris que l’on n’emportera pas: les blessés ont -bien assez de se porter eux-mêmes. Homme vraiment industrieux! femme -étonnante! ils trouvent le secret de changer leur vieux mobilier contre -un neuf,--encore ont-ils du retour. - - =Fr. COQUILLE.= - - - - -[Illustration: L’AGENT DE CHANGE.] - -[Tête de page] - -L’AGENT DE CHANGE. - - Les paris qui auront été faits sur la hausse ou la baisse des - effets publics seront punis des peines portées par l’art. 419. - - (Code pénal, art. 421.) - - .......... Seront punis d’un emprisonnement d’un mois au moins, - d’un an au plus, et d’une amende de cinq cents francs à dix mille - francs. - - (Code pénal, art. 419.) - - Les agents de change et courtiers qui auront fait faillite seront - punis de la peine des travaux forcés à temps; - - S’ils sont convaincus de banqueroute frauduleuse, la peine sera - des travaux forcés à perpétuité. - - (Code pénal, art. 404.) - - -VOICI un de ces types de notre époque qui préparent de bien belles -phrases déclamatoires aux libéraux à venir, contre le désordre et la -barbarie de notre siècle. Un homme viendra, quelque Alexis Monteil, -ou quelque Dupin, ou quelque Isambert du vingt-sixième siècle, qui -fouillera dans les annales vermoulues de nos tribunaux et dans nos -livres dont deux ou trois exemplaires auront échappé au pilon et non -pas à l’oubli, et il y recherchera les lois qui nous régissaient et -l’existence sociale qu’elles avaient organisée. - -Après la description de tous les métiers utiles, après avoir -approfondi en quoi consistait l’industrie des fruitiers, des fripiers, -des feuilletonnistes, des charcutiers, etc., etc., il arrivera -nécessairement à l’agent de change, et au moyen de quelques articles de -la loi qui définissent ses attributions et en marquent sévèrement les -limites, il croira d’abord savoir quelle était cette espèce de crieur -public des dettes de l’État et de notaire _ad hoc_ pour la vente et -l’achat de cette dette. - -Il supposera que, quelques joueurs acharnés ayant pris cette dette -pour tapis vert de leurs paris, on avait voulu que ces hommes, connus -sous le nom d’agent de change, investis par ordonnance royale de la -confiance publique, ne pussent pas tenir les cartes d’une pareille -partie, et il applaudira à la sage mesure qui leur interdit, sous des -peines assez sévères, d’être les agents intermédiaires de marchés qui -ne reposent pas sur une vente ou un achat réels. Cela lui expliquera -en même temps la rigueur de cet article du Code, qui considère comme -banqueroutier frauduleux tout agent de change qui fait faillite, -attendu que l’agent de change qui fait seulement le métier pour lequel -il est institué ne peut faillir. En effet, il reçoit un capital pour -acheter une inscription de rente, ou toute autre valeur publique, il -paie avec les fonds qui lui sont confiés, livre le titre et perçoit un -droit sur le montant de son opération. Voilà l’état légal de l’agent de -change, il n’en a pas d’autre, et l’on conçoit que cet état ne puisse -pas mener à la faillite, attendu qu’il n’y a pour l’agent intermédiaire -aucun risque à courir et que ce ne peut être que par des opérations -étrangères à son état, ou défendues par la loi, qu’il y peut arriver. - -Cependant, à force de rechercher dans les vieux livres et même dans les -archives des tribunaux, notre _compulsateur_ trouvera de nombreuses -faillites d’agents de change, et verra que, malgré la loi, elles se -sont arrangées comme celle du premier commerçant venu. De là nouvelles -recherches de la part de l’antiquaire, et découverte enfin d’une chose -qui lui paraîtra bien exorbitante: c’est qu’en présence de cette loi -écrite, l’existence de l’agent de change n’a été autre chose qu’un -démenti perpétuel donné à la loi, que le but pour lequel il a été -institué n’était que l’accessoire fort minime de l’ensemble de ses -opérations, et que, s’il voulait bien faire quelquefois ce qui lui -était permis, il faisait surtout ce qui lui était défendu. - -Vous ne savez pas ce que c’est que l’infatigable ardeur d’un -déterreur de livres morts et d’archives, lorsqu’il est à la piste -d’un fait extraordinaire? Arrivé à ce point de la découverte, le -résurrectionniste littéraire ou légiste cherchera de nouveaux -renseignements sur une révolte si ouverte de toute une classe contre la -loi dominante. Il compulsera les archives des tribunaux et des cours -royales, pour y découvrir les nombreux procès et les condamnations qui -auront été prononcées; il y passera les jours, les nuits, et enfin il -finira par découvrir une petite affaire où un agent de change a été -condamné à payer le montant du pari dont il avait engagé les enjeux -et que le perdant refusait de solder, mais cela sans que le coupable -fût puni, ni de prison, ni d’amende, ni de révocation. Il trouvera -peut-être quelques sévères paroles prononcées par M. le premier -président Séguier contre la funeste manie du jeu de la bourse, et -l’insolent mépris de toute une compagnie pour la loi qui la régit. - -De ceci il résultera plusieurs choses fort originales: la première, -que ce bon bénédictin des temps futurs prenant la chose au sérieux, -il n’est pas douteux qu’il ne fasse de ce fameux premier président un -très grand homme de robe, un de ces illustres magistrats sévères et -clairvoyants qui ont résisté de tout leur pouvoir à la corruption de -leur époque et au désordre qui s’était introduit dans l’état social. -M. Séguier sera proclamé un grand homme. Une autre chose non moins -originale, c’est qu’on se figurera que cette terrible compagnie des -agents de change n’avait pu acquérir une aussi insultante impunité -qu’en achetant par des monceaux d’or le silence des magistrats et des -ministres; et il sera établi pour les temps futurs que cette formidable -association de brigands tenait la loi captive dans ses coffres, grâce à -la vénalité des magistrats. - -Cela arrivera absolument comme je vous le dis; je puis vous le -certifier, moi qui ai eu quelquefois à vérifier et à contrôler les -recherches de nos antiquaires et qui sais comment ils raisonnent. -L’histoire de M. Dulaure, ce mauvais livre et cette mauvaise action, -n’est pas faite autrement. - -On ne s’imaginera pas que cela ait pu être ainsi tout simplement, par -le seul fait que cela était; non qu’il ne demeure très extraordinaire -qu’une classe de citoyens, à une époque quelconque, ait vécu en -opposition formelle avec la loi, mais en ce sens qu’il n’y aura eu ni -brigands dorés ligués contre elle, ni ministres, ni magistrats vendus -à cette ligue d’or: ce sera tout bonnement un petit mal qui a commencé -par presque rien, et qui a gagné sans que personne y prît garde, sans -qu’il fût besoin que les coupables fussent déterminés comme des Rinaldo -Rinaldini, ou que les magistrats fussent lâches ou vendus comme des -sbires napolitains ou des soldats du pape. - -Non, quoi que doive en penser l’avenir, l’agent de change n’est pas un -de ces héros malfaisants qui dominent la société par la puissance de -leur criminelle audace: il est comme il est parce qu’on ne l’inquiète -pas, et surtout parce qu’il est l’agent actif de la passion qui nous -domine, le jeu. Voilà tout. - -A cela près, l’agent de change est un homme comme tous les autres, -quant à ses qualités morales ou immorales: bon père, bon époux, bon -citoyen, il achète un remplaçant à son fils quand il est atteint -par la conscription, il donne une loge aux Italiens à sa femme, et -fait très cavalièrement son service d’officier d’état-major de la -garde nationale. A ces qualités il en joint d’autres qui le mettent -tout-à-fait au niveau des honnêtes gens: il entretient volontiers -quelque fille de l’Opéra, joue gros jeu, s’imagine qu’il a de beaux -chevaux, mène bien un tilbury et méprise souverainement les gens de -lettres. Somme toute, c’est un très excellent homme, qui n’est pas plus -méchant, pas plus vicieux que vous, que moi, que tout le monde. - -Cependant, au milieu de tout ce monde dont il fait partie, il a ses -nuances qui le distinguent, qui le personnalisent et qui en font le -type particulier que nous voulons tâcher de vous faire connaître. - -Si vous entrez dans un salon où vous savez qu’il y a des agents de -change, et que vous remarquiez un homme de mine simple, qui s’écarte -pour vous laisser passer, qui se tient paisiblement dans un coin, qui -cause bas, et qui écoute avec plaisir un violon qui joue ou une femme -qui chante, un homme modeste enfin, passez, ce n’est pas un agent -de change. Si vous voyez plus loin, quelque figure à la physionomie -expressive, à l’allure un peu débraillée, qui parle avec facilité et -action, qui se démène plus qu’il ne faut pour persuader ses auditeurs, -et dont la pensée rayonne dans la parole et dans le regard, un homme -chaud et éloquent, passez, ce n’est pas un agent de change. Si vous -trouvez dans un angle obscur de quelque salon retiré, un personnage au -maintien railleur, entouré de quelques femmes sur le retour ou laides, -qui devisent avec lui, un homme qui sème la conversation de mots fins, -de plaisanteries élégantes, de réticences spirituelles, passez, ce -n’est pas un agent de change. Cet homme qui ne dit rien, ce n’est pas -un agent de change; celui qui vous répond complaisamment quand vous -l’interrogez, ce n’est point un agent de change; cet homme qui joue et -qui gagne sans dédain, ou qui perd sans faste, ce n’est pas un agent de -change. - -Mais si, en passant par une porte, vous avez trouvé un homme raide, -empesé, planté là comme une borne, et qui vous a fait obstacle durant -dix minutes sans daigner s’apercevoir qu’il vous gêne; si vous avez -aperçu un homme à mine assurée, qui parle haut pendant qu’on fait de la -musique; si vous voyez qu’il toise avec pitié quelque amateur passionné -qui lui adresse un chut modeste; si vous apercevez un homme portant -beau dans sa cravate, comme un cheval normand, un homme qui laisse -tomber dans une discussion cinq ou six mots qui lui semblent un arrêt -sans appel; si vous remarquez un dandy déjà ventru, le dos appuyé à -la cheminée du grand salon, et parlant bas et de haut à la plus jolie -femme de la soirée, pour lui dire des riens très lourds sur sa robe et -son bouquet, comme s’il laissait tomber une à une les perles d’or d’un -esprit charmant; si vous vous asseyez à la table de jeu où un joueur -fait bruit de l’or qu’il remue, soit qu’il le gagne ou qu’il le perde; -si enfin vous êtes poursuivi par un fashionable de jeunesse passée, qui -s’empare le plus qu’il peut de toutes les places, de tous les salons, -de tout l’air, de toute la lumière, voilà ce que vous cherchez: c’est -votre homme, c’est un agent de change. - -Ce n’est pas cependant, il faut bien le dire, un gros bélître, -malotru, comme vous pourriez vous l’imaginer; mais c’est quelque -chose d’infiniment important, d’infiniment content de sa personne, -d’infiniment sûr de son esprit. Cet homme, quoi qu’on en dise, n’a -qu’un chagrin: c’est celui d’être agent de change. - -Et pourquoi cela? - -Le voici: - -En général cet homme est beau, encore jeune; il a reçu une assez -bonne éducation, il n’est ni absolument sot, ni absolument ignorant; -quelquefois il est riche, et doit toujours le paraître; mais il a pris -le haut du pavé dans le monde et il s’est créé, peut-être sans s’en -douter, l’aristocrate du jour. Eh bien! tout cela l’embarrasse; il est -si près de son origine qu’il se sent parvenu. Hier il était commis, -hier il gagnait mille écus dans les bureaux dont il est le maître -aujourd’hui; hier il riait comme un bon jeune homme de l’importance de -son patron, qui devait sa charge et qui faisait le millionnaire; hier -il dansait, il s’amusait, il allait au parterre de l’Opéra, il jouait -et était fâché de perdre et ravi de gagner; hier il avait une jolie -petite maîtresse qui l’aimait et qui lui demandait, tout au plus le -dimanche, de la mener aux avant-scènes de l’Ambigu et de la Gaieté, et -là il pleurait et riait à la volonté du drame et du vaudeville; hier il -était un homme, aujourd’hui il est agent de change: titre terrible qui -pèse sur toutes les heures de sa vie et qui en fait pour lui et pour -les autres une comédie assommante. - -La gaieté légère et facile peut-elle convenir à un homme dont la -fortune est toujours en jeu; l’insouciance et l’étourderie, à celui qui -tient dans ses mains les capitaux de tant de clients; l’abandon du -cœur et de l’esprit, au spéculateur qui vit d’une industrie dévorante; -les pensées légères, à celui qui doit observer et connaître mieux que -personne la marche des événements politiques auxquels son existence est -attachée. Que si avec de pareilles préoccupations, l’agent de change -était un homme de cabinet, tout entier à son état et faisant sa société -de sa caisse et de ses livres, cela lui serait facile à supporter; -mais, depuis la révolution de 1830, il s’est posé partout en homme -du monde; il l’est et veut l’être, c’est un état que le hasard lui a -fait et dans lequel il s’obstine: alors il arrive surplombé du poids -de ses lourdes affaires, et c’est ce qui lui donne cette tournure de -papillon à ailes de plomb que nous avons essayé de vous montrer. Il -veut allier toute la solennité de son état avec toute la désinvolture -de la fashion, il faut qu’il soit tout à la fois splendide comme un -fermier-général, et qu’il garde le décorum d’un agent comptable qui -calcule toutes ses dépenses. C’est un homme qui marche dans un pays -avec une corde qui tient à un anneau fiché dans une autre contrée; -c’est l’âne qui se fait lion, comme on appelle nos dandys, mais le bout -de l’oreille perce toujours; c’est enfin une existence qui ment à son -principe; c’est un travailleur dont le cœur, l’esprit, la parole se -sont endurcis et racornis à la triture des affaires, qui veut singer -l’allure de l’homme de loisir dont la pensée et l’âme s’aiguisent à -rêver dans une élégante nonchalance. - -Voilà pourquoi tel de ces individus, qui eût été peut-être un homme -distingué s’il n’avait été rien, ou qui eût été assurément un homme -convenable s’il s’était fait marchand de nouveautés ou de bas de coton, -est un être gauche, empesé, maladroit, important, parce qu’étant de -nature crasse et financière, il faut qu’il se tienne en marquis et vive -en gentilhomme. - -Cependant, ce contraste qui vous frappe au premier abord, dans l’agent -de change hors de chez lui, vous sauterait bien plus aux yeux si vous -étiez introduit dans sa maison. - -Comme il s’est posé un des rois du monde et de la mode, il faut qu’il -joue son rôle partout; aussi son intérieur est-il un sanctuaire élégant -des plus jolies fantaisies, des plus coûteuses bagatelles; il y en a -dans ses salons, dans le boudoir de sa femme, dans sa salle à manger -et dans son antichambre: mobilier gothique, renaissance ou Louis XV, -il y a de tout et du meilleur goût, tout neuf, parfaitement imité; -albums précieux, reliures élégantes, statuettes adorables sont à leur -place. Mais tout cela n’est à lui que parce qu’il l’a payé; il ne le -possède pas de son cœur, de son amour, il n’en jouit que par l’envie -qu’en peut recevoir un confrère. Ce n’est pas pour lui un bonheur -interne, secret, personnel, c’est une preuve de la puissance de sa -fortune. Il ne se sert point de tout cela comme d’une chose qui lui va; -il le possède comme une inutilité qu’il faut avoir pour être comme les -autres. Son véritable appartement à lui, c’est un cabinet avec casiers -droits, cartons nombreux, fauteuil de maroquin et papier-registre à -compartiments tracés à l’encre rouge. S’il lui faut écrire un billet -sur papier satiné, il le ferme au besoin de cire odorante avec cachet à -devise anglaise; mais cela le gêne, l’ennuie, et sa plume ne court vite -et à son aise que lorsqu’il écrit sur papier carré, à tête imprimée, et -qu’il soumet sa correspondance au timbre à vis de pression qui porte -son nom. - -Sa vie, sa véritable existence est là, et quoi qu’il fasse, tout le -reste n’est pas à lui, il s’y sent étranger et joue péniblement un rôle -qui ment à ses goûts. - -Le femme de l’agent de change seule est à son aise dans ce luxe de -frivolité et de loisir. A son aise, en ce sens, que n’ayant apporté -dans les affaires de son mari que la dot pour laquelle il l’a épousée, -elle reste tout-à-fait en dehors de ses affaires, et a tout le temps -d’être femme du monde ou de le devenir; car beaucoup ne le sont -devenues qu’à la longue, et n’y étaient pas destinées. Telle qui -était fille d’un sabotier enrichi et qui, en se mariant, ne savait -ni s’habiller, ni marcher, ni s’asseoir, ni parler; telle qui vient -d’un comptoir de province où elle avait appris, chez le vieux banquier -dont elle est la fille, à compter les feuilles qu’une laitue doit -rendre au saladier et à mettre de côté les pièces de trois livres bien -conservées qui peuvent se vendre cinquante-six sous au fondeur, se sont -transformées en brillantes dominatrices de la mode. - -Mais, comme on sait, la femme se façonne mieux que l’homme à la vie -où on la jette, et presque toujours la femme d’agent de change est, -au bout de quelque temps, la patronne en crédit des plus élégantes -couturières, des marchandes de modes les plus flambantes. Elle se -ramasse et se ploie aussi gracieusement que la plus belle marquise -dans l’angle d’une calèche qui va au Bois; elle regarde tout aussi -finement, sans se remuer, le beau cavalier qui passe et à qui un -signe imperceptible a dit bonjour. Elle a deviné dix solécismes dans -la toilette d’une de ses bonnes amies, qu’elle a détaillée des pieds -jusqu’à la tête, sans avoir eu l’air de l’apercevoir et sans être -forcée de la saluer. Dans le monde elle sait tout ce qui fait d’une -femme une femme à la mode; elle est capricieuse, intelligente des -moindres choses, despote, protectrice, impertinente. Chez elle, elle -sait accueillir et recevoir, ce qui est bien différent; tout ce luxe -futile qui gêne son mari est pour elle d’usage facile, elle s’entend -à remuer tout cela, à en user; elle le comprend, elle l’aime, elle y -attache un sens, elle est dans son atmosphère. - -Aussi l’agent de change est-il le mari le plus en danger de la terre; -car si tout le monde ne voit pas combien il est étranger à la vie dont -il vit, il ne peut le cacher à l’œil clairvoyant de sa femme, d’autant -que vis-à-vis d’elle il ne se croit pas obligé à la comédie qu’il -joue envers les autres: il jette la brutalité de ses chiffres dans le -chiffonnage de rien de cette vie inoccupée; il pose son livre de caisse -sur le pupitre de velours et d’ébène où elle griffonne des billets -imperceptibles, et le gros livre brise le joli meuble; il parle bourse -quand elle rêve poésie; il additionne quand elle poursuit une mélodie -italienne; il est l’homme d’affaire, enfin, quand elle est la femme du -monde. - -De cet état de choses il résulte deux malheurs immanquables pour le -mari. - -Ou la femme est assez spirituelle pour deviner que son époux est pour -elle ce qu’il est véritablement, et que pour les autres il se gourme, -il se pince, il se fausse; et alors elle en conclut que leurs natures -sont antipathiques, que jamais elle ne sera comprise, elle légère -et aimante, par cet esprit froid et calculateur; et, comme elle ne -peut vivre ainsi isolée, elle prend un amant. C’est la chance la plus -heureuse pour l’agent de change. - -Ou bien elle croit à la comédie qu’il joue, et alors ne le trouvant -plus pour elle ce qu’il est pour les autres, elle devient jalouse, -exigeante, furieuse; elle se croit dédaignée, outragée, trompée, et -voilà les querelles qui viennent, les tristesses, les attaques de -nerfs, les reproches, les menaces, tout cet enfer du mariage auprès -duquel l’état de mari trompé est un paradis. - -Alors l’agent de change, qui a bien assez de faire l’homme du monde en -représentation, cherche un moyen de calmer sa femme, et comme tous les -hommes il prend le premier qui lui tombe sous la main; et pour lui, ce -moyen facile, c’est l’argent: il en donne à sa femme pour sa toilette, -pour ses voitures, pour sa maison, pour une terre, pour des fêtes, -pour des bals. Et voilà ce qui produit ces femmes d’agents de change -étalant, les larmes aux yeux, le luxe le plus effréné, courant tous -les plaisirs avec fureur, et y portant un visage malheureux et ennuyé. -Voilà ce qui souvent amène la faillite du mari, qui n’en a pas été plus -heureux, et qui se trouve ruiné. - -Si nous ne nous trompons point, tel est l’état actuel de l’agent de -change. - -Quant à l’espèce d’influence politique qu’il a eue il y a sept ou huit -ans, après la révolution de juillet, elle tend à s’effacer tous les -jours. - -En effet, comme les agents de change furent des premiers à faire cour à -la nouvelle royauté, elle les accueillit, les festoya, leur donna des -épaulettes de colonel dans la garde nationale. Mais à mesure que cette -royauté s’avance, elle se fait une aristocratie propre à elle-même, et -qui pousse dehors l’agent de change. Ce sont les aides-de-camp du roi -des Français, les pairs qu’on crée, les hommes politiques qui se font -petit à petit, les grands administrateurs qui s’élèvent, les vieux noms -qui se rallient; encore quelques années, et l’agent de change sera -retourné où il était il y a dix ans, et où il aurait dû rester. - -Ceci tient à une cause particulière qu’il n’est pas inutile de -signaler. La compagnie des agents de change, en sa qualité de -compagnie, serait un corps redoutable si elle pouvait avoir une -influence politique; mais heureusement pour l’État, les nécessités de -l’existence de l’agent de change lui interdisent cette influence en ce -qu’elle a de plus puissant et de plus direct. Car, dans un pays où le -crédit public est considéré comme une des forces vitales de l’État, -c’est toujours un corps redoutable qu’une association d’hommes qui peut -l’altérer, sinon l’affermir, et jeter dans la bourse des capitalistes -des paniques désastreuses. Mais l’agent de change n’est homme politique -qu’en ce qu’il est nécessairement du parti de tout gouvernement -existant, attendu qu’il bâtit sa fortune sur le sable mouvant des -fonds publics, que la plus petite crue des idées révolutionnaires -peut entraîner et déplacer. Toutefois, si l’agent de change pouvait -facilement devenir homme politique, il est à craindre que, sans égard -pour sa fortune, il eût la prétention d’avoir une opinion à lui, ou -l’espérance de devenir ministre. Eh bien! il suffirait de quelques -agents de change déterminés dans la chambre des députés pour mettre -en péril tous les matins l’existence de la monarchie. Mais voici qui -les tient en bride: ils ne peuvent pas être députés. Pourquoi? la loi -le leur défend-elle? Non, assurément; seulement ils obéissent à une -nécessité qui semblerait devoir en frapper bien d’autres. L’agent de -change a seul le droit de faire ses affaires: il faut qu’il soit de -sa personne au parquet de la Bourse, précisément à l’heure où les -faiseurs de lois se rient au nez, font des quolibets, et parlent comme -s’ils croyaient ce qu’ils disent. Un procureur-général peut plaider par -substitut; un conseiller, juger par suppléant; un général, commander -par aide-de-camp: mais il faut qu’un agent de change gagne lui-même -son argent, voilà pourquoi il ne peut pas être de cette chambre des -représentants. Aussi M. Dupin a-t-il toute latitude de les appeler -loups-cerviers, sans qu’aucun d’eux lui réponde en l’appelant _avocat_. - -Du reste, l’agent de change, après s’être effacé politiquement, tend à -dominer aussi d’importance, financièrement parlant. Il s’est créé, sous -le nom de _coulisse_, une contrebande de sa contrebande qui lui fait -le plus grand tort. Le marron dévore l’agent de change, et celui-ci ne -peut guère se défendre, car on peut bien agir contre la loi, quoique -institué par elle; mais il est difficile de demander à cette loi la -punition de ceux qui commettent le même crime que vous, et qui du moins -peuvent dire qu’il ne leur a pas été formellement interdit. - -En outre de ces raisons, l’agent de change s’est déconsidéré depuis -quelque temps par sa participation à cette émission frénétique -d’actions industrieusement industrielles, colossales pasquinades, où il -a joué le rôle du buraliste qui fait la recette à la porte. Maintenant -que la farce est jouée, si on ne l’accuse pas d’avoir mis les recettes -dans sa poche, toujours est-il qu’on le soupçonne d’y avoir participé. - -Ainsi, d’une part, l’agent de change est annihilé comme puissance -politique, la députation lui étant interdite; de l’autre, il se ruine -comme puissance financière; le jeu dont il vit tombant aux mains des -marrons, il ne lui reste plus, pour être encore important, que la -conversion des rentes, qui lui fera passer assez de millions par les -mains pour qu’il lui en reste quelque chose. - -Je me trompe, cela n’arriverait pas, que l’agent de change serait -toujours _important_. - -Peut-être que cette épithète n’est pas assez personnelle pour être un -trait particulier à l’agent de change. En effet, dans notre époque, -l’importance importante appartient à tout ce qui a de l’argent, ou -à tout ce qui est censé en avoir. Ainsi le banquier, le notaire, le -receveur-général, ont ce ridicule, par le fait de leur état: ce n’est -pas une affaire d’homme, c’est une affaire de caisse. Ce ridicule -marche toujours à la suite des écus comme les petits chiens après les -vieilles femmes. Il gagne même tous les états dont quelques individus -se trouvent par hasard être des capitalistes. Il y a des libraires -importants (très peu, important voulant dire riche); il y a des -chiffonniers importants; il y a des marchands de sabots importants; -il y a des voleurs importants, mais j’avoue que, quoiqu’il y ait des -hommes de lettres vaniteux, gonflés d’eux-mêmes, insolents si vous -voulez, je n’en connais pas d’importants, comme l’agent de change est -important. Dieu, en leur donnant bien des défauts, les a sauvés de ce -ridicule doré. Je vous l’atteste, moi qui signe cet article. - - =Frédéric SOULIÉ.= - - - - -[Illustration: LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE] - -[Tête de page] - -LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE. - - -EN parcourant de bas en haut la série des existences déplacées, depuis -la portière incomprise «qui n’a pas toujours tiré le cordon,» jusqu’à -la sous-maîtresse de pensionnat, qui aurait pu épouser le fils d’un -pair de France, on trouve la femme de charge, type grave et majestueux -qui ne rit pas ou qui ne rit guère, et auquel il faut nécessairement -associer la gouvernante, autre physionomie que Collin d’Harleville a -si parfaitement saisie et résumée dans le personnage de madame Evrard. -Au dessus de madame Evrard, mais bien au dessus, dans un monde tout -autre, dans des régions toutes nouvelles, loin du contact épais des -grands cousins venus d’Auvergne et des plaintes asthmatiques de ce bon -M. Dubriage, nous trouvons la demoiselle de compagnie, qui est à la -femme de charge ce que celle-ci est à la simple bonne d’enfants, ce -que l’intendant est au secrétaire, et le secrétaire au palefrenier; la -demoiselle de compagnie, objet de luxe, fantaisie de bon goût, réservée -exclusivement aux gens riches, et que la moyenne propriété ne connaît -que par ouï-dire; à peu près comme les services complets en vieux -Sèvres, les chevaux pur sang, les eaux de Bade, les migraines et les -vapeurs. - -Une femme qui a des vapeurs ne saurait se passer d’une demoiselle de -compagnie. - -A la cour, il y a les dames d’honneur et les dames _pour accompagner_, -et cela se conçoit. Toute reine, toute princesse a ses femmes, qui lui -servent de ministres, et portent au besoin la queue de sa robe. Voyez -l’ancienne tragédie: la femme suivante, _la confidente_, y est de -rigueur: Cléone pour Hermione, Céphise pour Andromaque, Fatime pour -Zaïre, Fulvie pour Émilie. Or, que sont ces dames, Fulvie, Fatime, -Cléone, Céphise et tant d’autres que nous pourrions citer, si ce ne -sont d’honnêtes et antiques demoiselles de compagnie? Mais aujourd’hui -les princesses et les reines marchent moins solennellement qu’au temps -de l’ancienne Rome; elles portent des robes plus courtes, elles ont -moins souvent occasion de s’évanouir. Elles ont aussi moins de secrets -à confier, ou, si elles en ont, elles les placent mieux, dans l’oreille -de leur mari, par exemple, ou de leurs cousins, ou de leurs oncles; -car aujourd’hui les souveraines ont de la famille comme de simples -bourgeoises. Les mœurs se sont ainsi graduellement modifiées. Les -confidentes de tragédie ont disparu comme les soubrettes de comédie. -Œnone a suivi la disgrâce de Marton. L’emploi de dame d’honneur, de -dame pour accompagner, de demoiselle de compagnie, est devenu, comme -vous le voyez, une véritable sinécure. Chacun se tient volontiers -compagnie à soi-même. - -Et cependant l’emploi subsiste, comme chose de montre et d’apparat. -Bien des jours s’écouleront encore avant que nous voyions disparaître -l’écuyer cavalcadour, le héraut d’armes, la dame d’honneur, ces trois -non-sens! La demoiselle de compagnie surtout a de longues années -à vivre. A quoi sert-elle pour le moment? c’est ce qu’il convient -d’examiner. - -Et d’abord que signifie le mot en lui-même? peut-on tenir éternellement -compagnie à quelqu’un? et si charmante, si spirituelle qu’on soit, -quelque grâce imprévue et toujours nouvelle qu’on puisse jeter dans -le discours, ne risque-t-on pas d’ennuyer à la longue et de laisser -soupçonner le fond du sac? on se lie d’une affection réciproque, on -finit par s’aimer, par se reconnaître indispensables l’un à l’autre, -et alors ce qu’on dit est toujours bien, le silence même a son charme. -Soit. Avouez pourtant que c’est un assez médiocre divertissement à -loger chez soi qu’une demoiselle de compagnie silencieuse. Les bouffons -autrefois devaient faire rire, sous peine du fouet. Une demoiselle de -compagnie n’est pas payée pour être taciturne. - -Il faut donc qu’une demoiselle de compagnie, digne de ce nom, parle -et se taise, se montre et s’absente à propos. Ceci constitue tout -bonnement la plus complète, la plus sensible, la plus humiliante de -toutes les servitudes. Lorsque autrefois la dame suivante ramassait -l’éventail ou portait la queue de sa maîtresse, la tâche était toute -simple; elle savait à quoi s’en tenir. Mais maintenant que ses -attributions ont cessé d’être définies, la dame suivante, chargée -de quoi? de tenir compagnie à madame, ne sait plus où commence, -où s’arrête son emploi. Elle doit craindre d’aller trop loin et -de fatiguer, de trop demeurer et d’alanguir. Trop ou trop peu de -discrétion, double écueil! il faut beaucoup d’étude, beaucoup de sens, -beaucoup de sagacité pour tenir constamment le haut du pavé dans cette -route chanceuse. La moindre gaucherie, le moindre oubli, la plus petite -négligence suffit pour vous jeter, confuse et humiliée, aux fossés du -chemin. - -Et voilà précisément pourquoi nulle position dans le monde n’est plus -gauche, plus fausse, plus gênante que celle-là. Une demoiselle de -compagnie appartient toujours par son esprit, par ses manières, par -son éducation, quelquefois même par sa naissance, à ce monde où elle -n’est admise, quoi qu’elle fasse, que sur un pied de dépendance et, -tranchons le mot, de domesticité. Que d’amertumes pour elle! que de -déboires secrets! que de fiertés blessées! que de combats au fond -du cœur! que de rougeurs bien ou mal dissimulées! On dit en parlant -d’elle: «C’est la demoiselle de compagnie!» ou bien: «Adressez-vous -à ma demoiselle de compagnie!» ou bien encore: «Je n’ai trouvé que -la demoiselle de compagnie!» Dirait-on avec plus de dédain: «C’est -ma femme de chambre... Adressez-vous à ma femme de chambre?» La -demoiselle de compagnie, par cela même qu’elle est payée, accepte -tacitement l’obligation d’endurer quelquefois les caprices de madame, -les maussades humeurs de madame, les emportements de madame. Une parole -fière, un geste superbe, équivaudraient à une démission, et nous -supposons que la demoiselle de compagnie a besoin de sa place. - -Il n’est pas rare de rencontrer dans les _Petites-Affiches_, à -l’article _Demandes et offres_, entre un cheval à vendre et une -cuisinière à louer, l’avis suivant, précédé d’une main dont l’index est -allongé: - -«On désire une demoiselle de compagnie d’une naissance distinguée, d’un -physique agréable, d’une instruction soignée, sachant la musique et -l’italien, pour voyager avec une famille anglaise. S’adresser franco à -M. R***, à Paris, poste restante.» - -Victorine Dujarrier lut un jour cette annonce banale, et se prit à -réfléchir sérieusement que sa famille était pauvre, quoique honnête, -et que l’éducation qu’on lui avait donnée pouvait recevoir utilement -son emploi. En outre Victorine était jolie, elle était musicienne, elle -savait l’italien. Elle réunissait donc toutes les conditions requises. -Elle s’adressa à M. R***, poste restante, à Paris, et ne tarda pas à -recevoir une réponse ainsi conçue: - -«Mademoiselle Dujarrier est priée de vouloir bien passer de midi à deux -heures, rue du Helder, n°...» - -Que de pensées diverses, que d’émotions assiégeaient le cœur de la -jeune fille tandis qu’elle se rendait au lieu indiqué! C’était une -grande, une solennelle démarche que celle-là! Victorine hasardait -seule son premier pas dans le monde. Qui donc l’eût accompagnée? Son -père était malade et tombé presque en enfance. Sa mère? Elle n’avait -plus de mère. C’était une marâtre qui maintenant commandait au logis, -et Victorine n’avait ni appui, ni affection à attendre de ce côté-là. -Victorine était isolée, sans guide et sans conseil, portant à elle -seule la terrible responsabilité de son avenir. - -Arrivée rue du Helder, elle s’informa. La maison de M. R***, un peu -triste au premier abord, comme sont la plupart des modernes hôtels de -la Chaussée d’Antin, étalait une belle façade sur la rue. La porte -cochère, exactement fermée, ressemblait à la porte d’un riche sépulcre, -tel qu’il s’en élève dans les quartiers aristocratiques du cimetière -de l’Est. Victorine frappa discrètement; un des battants s’ouvrit et -laissa voir une cour extrêmement triste aussi, formée de grands murs -peints à l’huile et figurant une tenture de coutil; à droite, deux -ou trois lucarnes, en forme de losanges, indiquaient la remise et -l’écurie. Un domestique à veste rouge nettoyait des harnais sous une -espèce de hangar, tandis que le concierge, également vêtu de rouge -et coiffé d’une casquette de livrée, jetait force seaux d’eau sur -les dalles du vestibule pour en faire disparaître quelques taches mal -séantes. Bref, l’aspect de cette maison annonçait la fortune et ce -que les Anglais appellent le _comfort_. Et cependant je ne sais quoi -de terne et de morose assombrissait cette demeure et faisait asseoir -l’ennui sur la première marche de l’escalier. - -Quand Victorine entra dans le salon, M. R***, qui était profondément -abîmé dans une bergère et dans la lecture d’un journal, se leva, et -fit en souriant trois pas vers la jolie visiteuse. Elle tremblait, il -l’encouragea, lui offrit la main, la fit asseoir, et engagea avec elle -une conversation de lieux communs, dont je vous fais grâce pour venir -directement au fait, comme y arriva finalement M. R***, après une foule -de banalités et de politesses. - -«Mademoiselle, lui dit-il, je passe ordinairement six mois de l’année -en province, dans un château assez maussade que je possède aux environs -de Valence. Ce n’est pas là le séjour que je vous proposerais. Ma femme -l’habite en ce moment; nous ne ferions que l’y aller rejoindre, et de -là nous partirions pour l’Italie. Madame R*** sera ravie de vous voir, -de vous connaître. Il y a longtemps qu’elle me demande une demoiselle -de compagnie, et ce sera pour elle une joie de saluer en vous une amie, -une amie si charmante et si spirituelle. - ---Monsieur... interrompit timidement Victorine en baissant les yeux. - ---Non, ce que je vous dis là est l’expression sincère de ma pensée. -Vous me plaisez, mademoiselle, vous me plaisez beaucoup, et je serais -enchanté de pouvoir faire quelque chose pour votre bonheur...» - -L’accent avec lequel ces derniers mots furent prononcés parut étrange à -Victorine. Elle regarda pour la première fois M. R***, et lui demanda -si son intention était de rester longtemps en Italie. - -«Fort longtemps, répondit-il d’abord. Puis baissant la voix: aussi -longtemps que vous voudrez.» - -Victorine recula doucement son fauteuil, car M. R*** s’était -singulièrement rapproché d’elle, tout en parlant. - -L’entretien fut dès lors animé et véhément du côté de M. R***, qui -s’était pris d’un réel enthousiasme pour les beaux yeux de la jeune -fille. Il prodigua les flatteries, les offres de services, les -promesses. Il fit briller les reflets chatoyants de sa fortune, le -luxe de sa livrée, il fit enfin tout ce que fait un homme riche, -médiocrement spirituel, qui veut subjuguer le cœur d’une jeune fille en -s’adressant à sa vanité. - -Mais Victorine ne comprit rien à cette habile stratégie du Lovelace: -elle ne comprit pas pourquoi cet homme étalait ainsi à ses yeux son -faste et son opulence; novice qu’elle était, elle s’étonna d’être -l’objet d’un tel empressement. Elle était venue tremblante, tout -émue de sa démarche, agitée par la crainte d’un refus; et elle se -voyait accueillie, elle se voyait fêtée, flattée, comblée d’éloges et -d’adulations par un homme riche, qui ne la connaissait pas, et qui -aurait pu prendre vis-à-vis d’elle les airs superbes d’un protecteur. -D’abord la façon tout affable dont M. R*** venait au-devant d’elle -enchanta Victorine: mais bientôt la singularité même de cet accueil -excessif donna à penser à la pauvre enfant, qui commença à s’inquiéter -de sa situation. Dès ce moment ses paroles devinrent plus rares, ses -questions plus brèves, elle ne songea plus qu’aux moyens d’effectuer -sa retraite le plus discrètement, le plus promptement possible. R*** -s’aperçut du peu de succès de ses séductions et pensa qu’il ne s’était -pas fait suffisamment comprendre. Il résolut de s’expliquer mieux, et -changeant brusquement de ton: - -«Mademoiselle, dit-il à la jeune fille étonnée, à quoi servent les -détours? Vous êtes venue ici persuadée sans doute que vous y trouveriez -une femme, et vous m’y trouvez, moi; vous m’y trouvez seul, et vous -n’en paraissez pas extrêmement surprise. Ne voyez-vous pas bien quelle -est notre position réciproque, et que tout ce que je vous ai dit -jusqu’ici de ma femme, et de mon château, et du dessein où j’étais de -vous présenter comme demoiselle de compagnie à madame R***... - ---Eh bien, monsieur?... - ---Que tout cela est mensonge, invention, chimère, et que madame R*** -n’a jamais existé, et que je suis garçon, et que je n’ai pas de château -aux environs de Valence, et que je m’ennuie de ma solitude, et que je -cherche une demoiselle de compagnie _pour moi_, et que...» - -Victorine était levée dès le premier mot. - -«Permettez que je me retire, monsieur, interrompit-elle froidement. - ---Mais, mademoiselle, observa doucement M. R***, pourquoi donc -êtes-vous venue?» - -Ainsi se termina l’entrevue. Victorine fit une profonde révérence à M. -R*** et sortit de cette maison pour n’y plus rentrer. - -Quelques traits de cette aventure se retrouvent dans l’histoire de -certaines demoiselles de compagnie, que leur vocation prédestine à -peupler la solitude des célibataires. M. R*** pouvait fort bien y -être trompé, et l’on ne doit pas s’étonner de cette question toute -simple _Pourquoi donc êtes-vous venue?_ C’est qu’en effet, puisque -Victorine était venue, elle était censée savoir de quoi il s’agissait. -Si elle eût eu quelque expérience, elle ne se fut pas prise, comme -une innocente, au piége décevant de l’annonce, et M. R*** n’eût pas -reçu sa visite. Tenir compagnie à un homme seul, cela est délicat et -chanceux, et prête fort à dire aux langues médisantes. Il est juste -d’ajouter aussi que rarement une demoiselle de compagnie exerce de -semblables fonctions. C’est ordinairement auprès des femmes, et plus -particulièrement auprès des demoiselles que leur office les retient. -Expliquons-nous. - -On sait que ce qui séduit le plus une jeune fille dans la perspective -du mariage, c’est la liberté dont jouit une femme mariée. La liberté! -mot magique et vibrant! Dans un mari, ce qu’on aime le plus, ce n’est -pas toujours le mari, mais bien le droit d’être appelée _madame_, de -porter un cachemire et des diamants. Nous parlons là des premières -ambitions d’un cœur ignorant de soi-même, que rien n’a encore ému, et -dont chaque battement correspond à une pensée de coquetterie et de -frivolité. Mais après ces premiers désirs de pensionnaire émancipée, -viennent quelquefois des velléités plus sérieuses, des concupiscences -réelles. On en vient à réfléchir que la vie est bien triste, le -tête-à-tête bien monotone; que monsieur nous fait vivre trop retirée, -et après tout on n’est plus un enfant; que nous sommes _mariée_, -c’est-à-dire _libre_, et que nous pouvons recevoir qui bon nous semble -et aller où il nous plaît, sans difficulté. A quoi bon, en effet, être -mariée, si l’on ne jouit pas de la clef des champs? Le libre arbitre -est une des immunités conjugales. Un mari, c’est un passeport. - -Mais pour celles qui n’ont point de mari, pour ces pauvres incomprises -qui n’ont pu se procurer de passe-port, et de qui la vie inquiète se -passe dans la crainte de se voir arrêtées à la douane de l’opinion, -pour celles-là surtout, notre civilisation charitable a inventé la -demoiselle de compagnie. Bienheureuse invention! la demoiselle de -compagnie est un porte-respect contre lequel vient se briser la -rage impuissante du _Qu’en dira-t-on_. Le moyen de médire de madame -_une telle_ qui a une demoiselle de compagnie? n’est-ce pas là un -bouclier, un rempart suffisant? La demoiselle de compagnie remplace -avantageusement le mari absent. Elle est attentive, complaisante, elle -sait se retirer à propos, ce que ne ferait peut-être pas toujours le -mari, fût-ce même l’époux débonnaire de la chanson du _Sénateur_. - -Ce n’est pas tout. Dans certaines circonstances difficiles, la -demoiselle de compagnie pousse le dévouement jusqu’à prendre pour -son compte les amants de madame. Elle devient l’éditeur responsable -des aventures galantes: c’est elle qui reçoit les messages pour les -transmettre à qui de droit, c’est elle qui fait les réponses. C’est -elle que la malignité du monde accable de sarcasmes. La médisance, mise -en défaut par elle, s’attaque à elle seule. La demoiselle de compagnie -accepte le côté pénible du rôle dont madame a tout l’agrément. Ainsi se -trouve appliqué le fameux _sic vos non vobis_. - -Mais toute médaille a son revers. Après avoir analysé quelques-uns -des avantages de la demoiselle de compagnie, il est juste de faire -connaître ses inconvénients. - -Ainsi, contrairement à l’exemple qui vient d’être cité, il arrive -souvent que la réputation de madame sert de plastron à la demoiselle de -compagnie. Les comédies sont pleines de quiproquos semblables, lesquels -se renouvellent journellement dans le monde. Les aventures de la dame -suivante sont fréquemment attribuées à sa maîtresse, qui devient ainsi -responsable des billets doux, des escalades nocturnes, des mauvais -propos et des coups d’épée qui se commettent dans les environs, et dont -une autre a le profit. Que de vertus intactes et jusque-là respectées, -compromises tout-à-coup par le voisinage dangereux d’une demoiselle -de compagnie, sauvegarde trompeuse, préservatif impuissant, arme qui -devrait protéger et qui tue! On a vu l’autre nuit un homme rôder sous -les fenêtres de l’hôtel. Évidemment, c’était pour madame. On remarque -que le jeune comte Horace de *** prolonge fort tard les visites qu’il -fait chez madame la vicomtesse. On ne s’informe pas si ces visites sont -des tête-à-tête, ou si (ce qui est vrai) la présence de la demoiselle -de compagnie est le véritable attrait qui retient le jeune comte. On -se hâte de prononcer, en ricanant, que la jolie vicomtesse a le cœur -pris, et voilà une réputation de femme jetée au vent des causeries -parisiennes. Alors, que faire? à quel parti s’arrêter? garder la -demoiselle de compagnie? c’est réchauffer un serpent; la congédier? -c’est donner gain de cause aux propos de la malignité, qui ne manquera -pas de dire que l’on s’est débarrassé d’un témoin incommode. Égale -perplexité des deux parts! Plaignons la femme qui se trouve réduite à -choisir entre ces deux fâcheuses extrémités. - -Pour prévenir un malheur semblable, la plupart des femmes qui se -donnent le luxe d’une demoiselle de compagnie, se la donnent laide ou -à peu près: imitant en cela la tactique généralement suivie à l’égard -des femmes de chambre, autre espèce dangereuse! Mais quand soi-même on -est laide, la grande difficulté est de trouver plus laide que soi. Au -besoin, on choisit plus vieille, et le même but est rempli. Il y a en -ce genre des assortiments très curieux. - -Les attributions de la demoiselle de compagnie consistent -principalement à suppléer la maîtresse de la maison, lorsque celle-ci -est indisposée ou absente, _à faire les honneurs_ à sa place, à -recevoir pour elle les visites, à éconduire doucement les importuns, -ceux qu’on ne veut pas voir. Cet emploi demande beaucoup de tenue et -de sagacité. Certaines demoiselles de compagnie finissent par être -plus réellement maîtresses que la maîtresse elle-même. Celle-ci, à la -longue, se trouve occuper la seconde place et jouer le second rôle. -C’est une véritable abdication. - -La demoiselle de compagnie exerce en outre quelquefois les fonctions de -_lectrice_. C’est une variété du genre. La lectrice est ordinairement -une grande sérieuse personne entre deux âges, qui a eu de la fortune, -des aventures et des malheurs. Écoutez-la: sa vie est une interminable -odyssée qu’il vous faudra ouïr du premier chant jusqu’au dernier, ou -plutôt jusqu’à l’avant-dernier, car la pauvre femme souffre encore -et souffrira longtemps. Sa spécialité est de souffrir. Elle a des -sympathies littéraires, des velléités de _bas-bleus_. Elle écrit un -roman pendant ses loisirs, un roman dont elle est l’héroïne, et où l’on -verra combien il est pénible de ne plus être ce qu’on a été, et combien -de dégoûts naissent d’une fausse position, et que la résignation est -une vertu sublime, et qu’autrefois Apollon garda les troupeaux chez -Admète, et mille autres choses tout aussi consolantes et aussi neuves. -Pour faire diversion aux chagrinantes réminiscences qui viennent -l’assiéger parfois, la lectrice soupire de temps en temps des vers, des -vers d’amour, gothiques et romantiques, des vers qu’elle écrit «avec -son cœur...» sans prétention, sans arrière-pensée, car elle n’aspire -pas, la pauvre colombe blessée, à acquérir ce que nous autres nous -appelons gloire... Eh, de quoi lui servirait la gloire, à elle qui a -manqué sa vocation ici-bas! La vocation de la lectrice, sachez-le bien, -c’était d’être grande dame, d’être riche, titrée, d’avoir un opulent -blason sur les panneaux de ses équipages, et cinquante bonnes mille -livres de rente, en terres, forêts et châteaux. A quoi, bon Dieu! -a-t-il tenu qu’elle possédât tout cela! un étranger, beau comme les -amours, possesseur d’une belle âme et de nombreux millions, est venu, -il y a peu d’années, et a demandé sa main. Le père de la lectrice -vivait alors, père intraitable et violent s’il en fut. Ce père féroce -ne crut pas à la sincérité du noble étranger qui offrait son opulence. -Il pensa que l’Américain ourdissait le plan d’une infâme séduction. -En vain celui-ci offrit-il d’aller réaliser sa fortune outremer, en -vain demanda-t-il trois mois pour ce voyage, trois mois? qu’était-ce -que cela! l’inflexible père refusa. Et l’étranger partit la mort dans -l’âme: et, depuis ce jour, on n’a plus reçu de ses nouvelles, et -maintenant la lectrice est seule au monde, car son entêté de père est -mort en lui laissant sa bénédiction--et des dettes. Chaque jour la -lectrice s’attend à voir revenir l’étranger, mais l’étranger ne revient -pas. Il s’est marié devers les bords de l’Orénoque, avec la fille d’un -riche planteur de la Guyane, qui lui a apporté en dot cent cinquante -nègres et mille arpents de rocou et de tabac. - -Il n’est pas rare que la lectrice, à force de faire de l’élégie, à -force de regretter et de se lamenter, parvienne à intéresser à son sort -quelque général goutteux, quelque noble reste de l’Empire, pensionné et -décoré, dont la vieillesse a besoin de soins et d’affection. Et voilà -notre héroïne mariée; la voilà, elle aussi, riche. Hélas! ce dénouement -n’est pas tout-à-fait celui du roman qu’elle avait échafaudé. Le -général est vieux, exigeant, malingre, un peu bourru, très bourru; -et il parle bien souvent de l’empereur. Et voilà notre Indiana toute -trouvée. Quelle différence c’eût été, si notre lectrice eût épousé le -jeune et opulent Américain! - -Heureusement il y a toujours quelque part un neveu, mauvaise tête et -joli garçon, qui arrive à point nommé de sa garnison pour offrir des -consolations à la femme de son oncle. Règle générale: les fils de -famille et les neveux sont un terrible voisinage pour les demoiselles -de compagnie. - -On pourrait renverser la proposition et dire, avec plus de justesse -encore, que les demoiselles de compagnie sont un voisinage des plus -dangereux pour les neveux et les fils de famille. - -Nous nous proposions de clore ici cette étude; mais nous nous -apercevons à temps qu’une dernière variété manque à la présente -monographie, variété importante et sans laquelle notre travail -demeurerait incomplet. Descendons rapidement les échelons sociaux, et -nous rencontrerons quelque part la demoiselle de compagnie _associée_, -type exceptionnel, sorte de Bertrand femelle placé là comme le -complément indispensable d’un luxe menteur: la demoiselle de compagnie, -meuble de prix, meuble d’emprunt, qui impose aux badauds comme les -somptueuses devantures de nos marchands et leurs précieux comptoirs -d’acajou. Toute maîtresse de tripot a sa _demoiselle de compagnie_, qui -l’aide à faire aux provinciaux les honneurs du lieu; c’est l’éternelle -association de Macaire et de son ami Bertrand retournée au féminin. - -La demoiselle de compagnie qu’on vient de voir n’est pas exempte -d’ambition. Elle rêve aussi, elle, un avenir brillant, des titres, -un carrosse, une loge à l’Opéra! Elle attend chaque jour l’Américain -souhaité. Mais, hélas! moins heureuse que la lectrice dont nous -parlions tout-à-l’heure, en fait de colonel de l’ex-garde, notre -_associée_ n’a sous la main que le baron de Wormspire; elle aime mieux -se faire veuve, et, avec des protections, elle arrivera, n’en doutons -pas, à se créer un sort quelconque, une _position sociale_: quelque -jour nous la verrons ouvreuse de loge, par exemple, ou revendeuse à la -toilette, ou maîtresse de table d’hôte, ou chercheuse de remplaçants; -à moins que d’ici là la sixième chambre ne s’en mêle, auquel cas la -présente biographie ne suffirait plus à nos lecteurs, et nous serions -obligés de les renvoyer de la collection des _Français_ à celle de la -_Gazette des Tribunaux_. - - =CORDELLIER DELANOUE.= - - - - -[Illustration: LE GENDARME] - -[Tête de page] - -LE GENDARME. - - -IL y a des gens qui méprisent encore les gendarmes. Méfions-nous en -général de ces gens-là, ils doivent priser les voleurs: le vol est trop -commun pour être piquant, le gendarme arrête trop de voleurs pour être -ridicule. Il vaut mieux prendre un filou qu’un mouchoir. A trompeur, -trompeur et demi. Nous ne ramasserons pas, quant à nous, des quolibets -qui siéraient, après tout, à Cartouche et à Lacenaire. - -C’est donc là qu’on en est venu! Nous avons abattu l’édifice et nous -ne voulons pas que cette pierre reste debout. Nous n’avons laissé que -ruines, ces ruines nous portent ombrage. Dieu nous semblait trop grand, -nous avons nié Dieu; les rois paraissaient trop hauts, nous les avons -détrônés; la noblesse nous dépassait de la tête, nous la lui avons -coupée; le confessionnal nous faisait honte, nous l’avons profané; le -gibet nous faisait peur, nous l’allons renverser; il ne restait plus -qu’un homme pour guider, punir, protéger, nous avons déshonoré cet -homme; il restait--le gendarme:--nous avons ri du gendarme. - -Effet petit qui remonte à une grande cause! Le gendarme n’est pas -seulement le soldat des pouvoirs qui passent, il est celui de la -justice qui reste. C’est la dernière limite qui nous sépare du -désordre, l’esprit de révolte ne s’y est pas arrêté; c’est la dernière -digue qui retient le crime, l’esprit de révolte l’a voulu rompre; il -a confondu la loi et la tyrannie, la morale et la politique: il se -rencontre ici avec les criminels. En voyant où il va, nous voyons d’où -il vient. L’autorité veut le bien dans la société, la révolte ne le -veut pas; l’autorité se sert du gendarme, la révolte s’en prend au -gendarme: ce long différend est jugé. - -Mais cet homme mort, insensés, que vous restera-t-il, que va-t-il -arriver? Vous ne savez donc pas le rôle important qu’il joue dans -votre société qui n’est plus qu’une comédie? Plus vous avez sapé, plus -il étaie; plus vous l’humiliez, plus il s’élève. Toutes ces majestés -que vous avez détruites, il les représente aujourd’hui. Il est le -roi, le prêtre, le magistrat. Il porte votre monde à lui seul comme -Hercule. Le gendarme à présent, c’est l’honneur, la vertu, la religion; -la probité du pauvre, la paix du riche, l’espoir du juste, l’effroi -du méchant; c’est la providence à cheval, le remords en uniforme, la -justice oubliée qui court la grand’route son glaive au poing. Qui -pourrait donc nous dire comment du voleur et de cet homme, c’est cet -homme que nous avons choisi pour en rire? comment du gendarme et du -malfaiteur, c’est le gendarme qui est devenu un objet de raillerie et -de crainte? Les honnêtes gens ne craignent que les voleurs: pour qui -nous prenons-nous? - -Eh! quoi de plus rassurant que ces cavaliers qui accourent dans la -poudre du grand chemin au secours du faible et de l’opprimé, comme -les mousquetaires du conte de fées? Quoi de plus vénérable que ces -derniers débris de la chevalerie errante, déshonorés du chapeau à -cornes et du collet écarlate? Quoi de plus réel que ces redresseurs de -torts? Quoi de doux et de consolant comme ces bons et honnêtes chevaux -remorquant bel et bien ces garnements qui vous attendaient à dix pas -d’ici dans l’ombre, un pistolet de chaque main? Quel est le signe de -salut de vos pays policés, quel est le phare de vos solitudes, quelle -est l’enseigne et la garantie de cette civilisation tant vantée, si ce -n’est ce chapeau bordé que vous avez parodié au théâtre, qui vous dit -de loin que cette terre est hospitalière, qu’on y songe à votre sûreté, -et que vous pouvez avancer et circuler librement, pourvu que vous ayez -dans votre poche ce chiffon de papier plié en quatre qu’on appelle un -passe-port? - -Il vous sied bien d’outrager un tel homme remplissant de telles -fonctions. Imprudents! il tient le verrou des prisons, il garde la -chaîne du bagne. Que cette porte s’abatte, l’horrible ménagerie se -déchaîne dans la ville; que ces menottes se relâchent, les mille mains -du vol et du meurtre vont s’agiter partout; que cette digue se rompe, -nous sommes tous submergés; que cet homme se pique un jour de vos -railleries, qu’il se lasse de vos haines d’écoliers turbulents, qu’il -remette son sabre au fourreau, son cheval à l’écurie, qu’il accroche -cet uniforme qui vous déplaît, qu’il s’endorme pour une nuit, vous -êtes perdus, vous êtes morts! On vous arrache d’un coup ce que vous -avez maintenant de plus cher au monde, la bourse et la vie. Sans lui, -qui vous entendrait, qui vous défendrait, qui vous vengerait? quel -est votre cri dans le péril? qui invoquez-vous, pleurants et battus, -enfants que vous êtes? qui réclamez-vous comme un père protecteur? et -qui donc venez-vous réveiller pour lui demander justice et pitié, si ce -n’est ce gendarme que vous abreuvez de tant de dédains? - -Mais comment se fait-il qu’on ait choisi pour le couvrir de honte le -plus admirable des dévouements, le plus pénible des états? Le gendarme -est un vétéran des armées, et quand les vétérans se reposent, le -gendarme est encore soldat. Seulement c’est un soldat qui, au lieu -d’égorger à tort ou à raison d’innocents ennemis sur la frontière, -s’est mis à combattre jour et nuit, sur le seuil sacré du foyer, ces -ennemis plus terribles qui pillent et tuent à coup sûr. C’est un soldat -qui a pris racine dans le sol, qui a son champ parmi nos champs, qui -défend sa maison parmi les nôtres: seulement cette maison est une -tente, il campe sous le chaume, la consigne l’y poursuit, il doit -jeter sa bêche au son de la trompette. C’est un soldat citoyen, époux, -père de famille; seulement, citoyen à nos heures, époux quand nous le -voulons bien, père quand on n’a plus besoin de lui. Et n’admirez-vous -pas cet homme qui n’est pas chargé seulement de son bien et de sa -famille, mais de nos familles et de nos biens à nous tous; qui laisse -là ses champs altérés pour que les nôtres soient plus florissants; qui -oublie sa moisson pour veiller à la nôtre; qui quitte son lit et sa -table pour courir à toute heure par la neige et la pluie, par monts et -par vaux, et qui n’a de sommeil et de trève qu’alors que nous dormons -tous et que nous pouvons dormir tranquilles! - -Voyez-le donc quand il est rentré, quand il a fini ces travaux -militaires qui s’ajoutent aux soins domestiques; quand il a pansé -son cheval, blanchi son buffle, fourbi son sabre et qu’il arrose son -jardin, qu’il sarcle sa vigne, qu’il fume sa pipe devant sa porte -en bonnet de police et les bras nus: le voisin l’arrête à causer, -le paysan le salue, les petits enfants jouent avec sa dragonne, la -jeune fille rit en passant. Cet homme si farouche est un bon voisin, -ce soldat est un bon paysan, et les bonnes gens ne le craignent pas. -Le délit lui-même s’est apprivoisé. Ce gendarme si décrié, c’est le -soliveau de la fable; la contravention lui grimpe sur l’épaule, le -délinquant lui frappe dans la main. Jean le plaisante au cabaret, -et Jean braconnera ce soir dans le parc; Pierre l’invite à boire, -et Pierre tout-à-l’heure fraudera l’octroi. Le gendarme le sait, et -sourit, et trinque bravement avec eux; il n’a rien à dire, il est sans -ressentiment et sans vanité. Ce soir et toujours il sera à son poste, -mais ce n’est plus lui, c’est la loi que rencontreront alors Pierre et -Jean. - -Au surplus, dans ce cabaret comme dans ce bal villageois où tout le -monde s’amuse, où chacun se repose et se réjouit, il ne s’amuse pas, -lui, il ne se repose jamais. C’est un plaisir pour les autres, pour -lui c’est un devoir. Il est là pour veiller à la joie d’autrui, pour -qu’aucun accident ne la trouble, pour qu’elle soit bien complète et -bien pure, cette joie dont il ne goûte pas. Tout-à-l’heure il va -séparer ces hommes qui sont ivres et qui se battent. Il pénétrera le -premier dans la mêlée à ses périls et risques, il recevra ces coups -qui ne lui sont pas adressés, il sera blessé peut-être et peut-être -grièvement, dans cette querelle qui ne le regardait point; trop heureux -encore s’il l’apaise, s’il en arrête les suites plus graves, s’il lui -épargne le tribunal et la force armée, s’il parvient à réconcilier deux -voisins, deux amis un peu échauffés de mauvais propos et de mauvais vin! - -Maintenant, tandis qu’il se promène paisiblement dans la rue, si vous -êtes étranger, si vous ne savez plus votre chemin, si vous avez besoin -de renseignements, le gendarme est le plus instruit du village et -peut-être le plus poli. C’est lui qui raisonne le mieux du département -et de la commune. Adressez-vous à lui, vous verrez quel zèle, quelle -obligeance, et comme il vous remettra exactement et cordialement sur -la voie. Le malheureux vous est encore redevable, il se croit votre -obligé, il pense avoir à vaincre vos préventions, il tient à cœur de -vous donner meilleure opinion de lui, il se défie de lui-même, il se -défie de ses bons services, pauvre homme! on l’a si mal habitué, si -souvent humilié! il croit avoir à se faire pardonner d’être _gendarme_, -c’est-à-dire de vous sauver la vie et la fortune tant que vont durer -vos voyages. - -S’il vous demande votre passe-port, c’est entre les dents; humblement, -la main au chapeau. C’est son devoir. Pure formalité. Du reste, il y -jette à peine les yeux, il se fie à vous, il vous le rend aussitôt, ce -passe-port, lui qui en a tant vu de faux, lui qui a tant vu tromper, -mentir, voler, et qui pourrait être si méfiant; il vous le rend -avec les mêmes égards, il vous salue, il vous honore, c’est lui qui -vous remercie de lui laisser faire son devoir. S’il se montre plus -difficile, s’il vous semble sévère, minutieux, c’est pour votre bien, -il y va de vos intérêts; il a ses raisons, la route est menacée; -quelque vaurien vous suit ou vous précède, qui vous détrousserait -infailliblement: vous serez bien aise qu’il en agisse de même avec ce -vaurien. - -A cette heure, voici qu’il part pour une de ces rondes sans but, -pour ces courses vagues à travers champs que lui seul est capable -d’entreprendre, car tout est de son ressort dans le pays, les prés, les -bois, la route, le hameau, la voiture, la mairie, l’église, l’octroi; -il répond de tout, il a tout à voir et à surveiller. L’arrondissement -entier s’endort sous sa garde. - -Il va donc voir le long de l’eau, si quelque ligne en contravention -n’y plonge pas à la dérobée; dans les taillis, cet homme qui dort à -l’affût, un fusil enjoué: dans les vergers, si les maraudeurs tentent -l’escalade à la tombée de la nuit; partout, ces vagabonds sans aveu qui -cherchent l’ombre et qui ont leurs raisons. Autant vaudrait épier au -hasard le héron qui pêche, le lièvre qui broute, l’araignée qui file. -S’il ne voulait pourtant que surprendre et punir, s’il avait soif de -proie et d’amendes, s’il mettait sa gloire à la confusion du coupable -qui le brave, il ne tient qu’à lui. Qu’il cache son uniforme, qu’il -prenne cet habit couleur de muraille, qu’il devienne un bourgeois dont -nul ne se méfie: il tombe en plein et sans coup férir sur le flagrant -délit. Mais ce moyen lui répugne, il n’en use qu’à l’extrémité, quand -il s’agit de la vie de ses concitoyens, non plus de la sienne. Alors -c’est encore un sacrifice à son devoir. Car encore une fois il n’est -pas un mouchard, il est un soldat: il combat face à face, il porte -fièrement sa cocarde, et son harnais éclatant montre au loin sa -poitrine aux coups du plus lâche assassin. - -Il garde donc cet uniforme qui avertit les délinquants, qui leur -fait peur et qu’ils maudissent, et qui recouvre tant de mesure et -de miséricorde. Il leur laisse le temps de s’enfuir; il s’émeut en -lui-même, il prend pitié de ce père de famille qu’un goujon ruinerait -en amendes, de cet étourdi qui nourrit sa mère et qu’un lapin va jeter -en prison; il s’effraie d’un long procès pour ces misérables, il résout -ces calculs qu’ils ne savent pas faire; il tire ces conséquences qu’ils -n’ont pas voulu voir; il pèse, réfléchit, examine pour eux. Il ne veut -point dépouiller la chaumière, mais non plus le château; il respecte -le riche, mais aussi le pauvre: il n’a pas tant à punir celui-ci qu’à -protéger celui-là. C’est d’ailleurs, disent ces braves gens, l’ordre -et l’esprit de l’institution:--La gendarmerie ne doit pas seulement -poursuivre le crime, mais surtout le prévenir. - -En effet, ces faisceaux de la loi promenés dans les campagnes -préservent et gardent; bien des consciences se sont raffermies, bien -des pécheurs sont rentrés en eux-mêmes rencontrant le châtiment face à -face. Ce sabre nu a fait rengainer bien des couteaux, ces revers d’un -rouge sang ont épouvanté bien des assassins, ces menottes ont arrêté -bien des bras furieux et affamés que rien n’arrêtait plus. - -C’était un de ces vieux soldats qui nous donnait un jour ces détails -dans une voiture publique. Il raisonnait de son état d’un ton simple -et mélancolique, sans se plaindre, sans se vanter. Il ne semblait pas -se douter qu’on pût l’admirer ou le honnir. Ses vertus, pour lui, -tenaient à l’état; cet état, pour lui, était ordinaire. Il parlait du -dévouement comme d’une consigne. Quant à nous, nous regardions de tous -nos yeux cet uniforme poudreux, ces traits sillonnés, cet œil pur et -doux, ce visage guerrier sans moustaches, ce courage sans rudesse. Nous -arrivâmes. C’était dans la Bourgogne. Il descendit et nous salua; il -n’était pas de service, il n’avait pas songé à voir nos papiers; il -nous salua donc, nous tenant pour honnêtes. Une jolie enfant de cinq -ans l’attendait un panier à la main. Il lui sourit de loin, il courut à -elle, il l’enleva à trois reprises dans ses bras: c’était sa fille. Ils -s’en allèrent, l’enfant bondissait à pas inégaux, le père ralentissant -sa marche, le petit panier d’une main, le petit enfant de l’autre, et -se penchant de temps en temps pour l’écouter et l’embrasser encore. -Nous les suivions cependant du regard et de la pensée, et songeant aux -terribles fonctions de cet homme, et voyant ces baudriers et cette -lourde épée s’abaisser ainsi devant cette enfant, nous ne saurions dire -à présent ce qu’avait de triste et de touchant cette scène: ce père qui -était gendarme, ce gendarme qui était père. - -Mais qu’est-ce donc qui distrait le gendarme de ses durs labeurs? et -pourquoi le vient-on chercher chez lui, parmi les siens, au milieu -de la nuit? Un homme est condamné à mort, l’échafaud est dressé, la -foule afflue dans la place, les honnêtes gens ferment leurs fenêtres -et se cachent dans leurs maisons. Le cortége va sortir de la geôle. -Qui voudrait pénétrer dans cette prison, auprès de cet homme qui va -mourir? qui voudrait assister à cette agonie du supplice, entre le -criminel et le bourreau? qui prêterait la main à ces horribles apprêts -que ne soutiendrait pas elle-même la foule féroce qui hurle dehors? -qui accompagnerait ce cadavre jusqu’au pied de l’échafaud? qui oserait -demeurer la garde et le serviteur de la loi quand elle accomplit des -choses si terribles? qui oserait passer aux yeux de ce peuple pour -le satellite du meurtre, pour l’homme inexorable qui le veut, qui -l’appuie, qui le protège? qui pourrait-on forcer à regarder de plus -près, au premier rang, d’un œil sec, d’un front calme, cette hache qui -tombe, cette tête tranchée, ce cadavre qui se tord, ces flots de sang -sur ces planches infâmes; et qui donc cependant garderait un visage -ferme en se sentant défaillir? - -Le gendarme s’avance au pas militaire, écarte doucement la foule, -soutient le condamné s’il chancelle, lui répond s’il parle, s’arrête -l’arme au bras et attend immobile.--La tête roule, le sang jaillit -jusqu’à lui.--Il s’essuie le visage, puis il s’en retourne grave et -pensif. Il embrasse sa femme en silence, il serre ses enfants contre -sa poitrine, il caresse ces têtes blondes et il frémit de ce qui s’est -passé. Ce vieux brave a eu peur, ce vétéran de tant de batailles a -horreur du sang ainsi répandu, il n’est plus qu’un bourgeois vieilli -dans ses foyers, des visions sanglantes l’y poursuivent, des rêves -hideux vont troubler son sommeil. - -A quelle fête encore le voyons-nous paraître? La procession du village -va passer. De même qu’il n’y a personne pour suivre le condamné qui -monte à l’échafaud, il n’y a plus personne pour escorter Dieu qui sort -de son temple. Ce triomphe misérable ressemble à la marche au calvaire, -tant la honte et le respect humain serrent tous les cœurs. L’hostie -sainte n’a plus de gardes pour ses cérémonies ni même pour sa défense. -Le curé gémissant s’épuiserait en vain à traîner le Saint-Sacrement -dans les rues; quelques faibles femmes, Madeleines désolées, -l’entourent à peine. Le paysan ne croit plus en Dieu, c’est à peine -s’il ôte son chapeau à son vieux curé, à peine s’il quitte un moment -ses travaux pour voir passer ce triste appareil au bord de la route. - -Le gendarme met son plus bel habit, se poste au coin du dais et suit -de son pas grave, s’agenouillant quand l’hostie s’élève, présentant -son arme à son Dieu. Hélas! le gendarme, peut-être, est de peu de foi -comme le paysan, mais tel est son devoir, il a l’habitude du respect -et de l’autorité, il est doux et humble de cœur, à demi chrétien par -ces vertus chrétiennes, et dans ce moment encore il est le représentant -suprême de ce grand spectacle des temps passés: le soldat au pied de -l’autel, l’épée sous la croix. - -Aujourd’hui voici qu’un grand malheur est arrivé. Un homme est là -gisant sur le chemin auprès d’une mare de sang, percé de coups, la -tête fracassée. La terre fume encore de ce meurtre. La trace des -assassins est toute fraîche sur l’herbe. Qui ne se détournera de ce -lieu d’horreur? qui voudra s’approcher de ce corps, qui le secourra -s’il respire, qui comptera ses plaies livides, qui baissera les yeux -sur cet affreux visage? Le cheval du gendarme se cabre en avançant. Le -cavalier met pied à terre. C’est lui dont le cœur n’est ni trop dur, -ni trop faible pour de telles œuvres. C’est lui qui met la main sur ce -cœur tiède encore, c’est lui qui étanche ce sang, c’est lui, le bon -Samaritain, qui panse le premier ces blessures; il y verse l’huile et -le vin, il les serre de son linge, et, s’il en est besoin, il emportera -la victime dans sa propre maison, cette victime devant qui toutes -portes se ferment. - -C’est à lui que sont d’abord réservées ces affreuses surprises. Tous -les crimes, tous les malheurs l’ont pour premier témoin. Il met son -doigt dans toutes les plaies, il pose la main sur tous les meurtriers -et sur tous les cadavres. Vous, les gens paisibles qui lui devez votre -paix, quand ces malheurs arrivent, vous n’avez qu’à vous enfermer pour -les ignorer, vous n’avez qu’à les ignorer pour croire à la vertu, au -bonheur, à l’honnêteté, pour être heureux, honnêtes, vertueux; mais -lui, honnête comme vous, timide comme vous, sa vie est forcément -empoisonnée par tout ce qui se passe d’horrible, sa raison est sans -cesse ébranlée par tout ce qui se commet d’infâme. Au bas de ce théâtre -toujours tragique de la société, il ressemble à ces vierges chrétiennes -enchaînées durant les supplices, et sur qui dégouttait le sang des -échafauds. - -On le dérange à toute heure: qu’il se lève! il s’agit de terreurs, -de forfaits, il en est sûr; qu’il n’hésite pas cependant, qu’il se -lève et qu’il marche! C’est lui qui pénétrera le premier dans cette -maison silencieuse, fermée depuis trois jours, où vivait un homme au -désespoir, où l’on va voir une scène effrayante, cet homme qui s’est -pendu. C’est lui qui forcera cette porte barricadée d’où partent ces -coups de feu; on s’égorge entre ces murailles, il y a péril de la vie, -ils sont dix, ils sont vingt, n’importe, il entre, il est entré!--Un -bruit sinistre circule, l’effroi se répand, la consternation est -partout, la foule s’écarte, et c’est le gendarme qui s’avance dans -cette chambre où une mère vient d’égorger son enfant! c’est lui qui -se risque résolument dans ce bouge où s’agite un fou furieux, un -forcené qu’on n’ose approcher, qu’on n’ose lier, et qui va tuer le -premier venu. C’est toujours lui qui se dévoue, et toujours froidement, -humblement, modérément, la prière et la paix à la bouche plutôt que -la menace, sans songer à se défendre, bien moins à attaquer, décidé -à tout hors à se servir de ses armes, ne le pouvant d’ailleurs qu’à -toute extrémité, s’il est blessé déjà, et hors d’état peut-être de -s’en servir. Mais que dis-je? comme il poursuit tous les crimes, il -secourt toutes les misères. On le trouve partout au devant du génie du -mal. C’est lui qui relève sur le chemin le piéton épuisé, c’est lui -qui encourage le bûcheron ployé sous le faix, c’est lui qui ranime ce -vieillard expirant sous la neige; il trouve pour celui-ci un asile, -pour celui-là un conseil, pour tous une bonne parole dans son cœur, -un peu d’eau-de-vie dans sa gourde, quelque chose pour l’âme, quelque -chose pour le corps; c’est lui, juste Dieu, qui découvre dans le fossé -ce nouveau-né qui grelotte et vagit! C’est lui, c’est le gendarme, qui -prend dans ses bras meurtris cet innocent qui n’a point de mère, c’est -lui qui le couvre de son manteau, qui le réchauffe contre sa poitrine, -et ce n’est que des mains de ce vieux militaire qu’il passe dans le -sein des sœurs de charité. - -Et quelles déshonorantes commissions ne lui donne-t-on pas! Il escorte -le forçat dans sa chaîne, il coudoie l’insigne fripon dans une voiture, -il prête son bras sur les routes à la fille de joie, la honte du pays. -Cet honnête homme passe la moitié de sa vie avec des voleurs. Il -chemine pas à pas avec cette voiture grillée d’où partent des chants -obscènes; il y a des prisonniers dedans, il est prisonnier dehors. Il -traîne ces bandits à la queue de son cheval, comme ils vont traîner -le boulet au pied. Ces misérables s’entretiennent librement devant -lui, il les entend contre son gré; s’ils lui parlent, il leur répond, -il s’arrête s’ils sont fatigués, il sourit s’ils plaisantent; il -écoute leur argot, leurs refrains, leurs récits de vols et de fuite; -il est sans colère et sans orgueil, il n’approuve pas comme aussi il -ne les accable pas de ses mépris, lui qui en aurait le droit, lui -le champion de la justice, le vengeur de la bonne foi et des bonnes -mœurs outragées. Car, remarquez-le bien, il ne s’est pas corrompu en -pareilles compagnies, de pareils discours ne l’ont pas troublé un -moment. Sa conscience est impénétrable comme sa poitrine bardée de -cuir. Ces spectacles et ces propos glissent sur son cœur comme cette -pluie d’orage sur le fourreau de son sabre. Il connaît toutes les -chances du crime, il n’ignore ni ses ressources ni ses bénéfices; il -sait comment on est aisément riche, comment, avec un peu d’audace, des -scélérats vivent dans les délices de l’oisiveté et de la débauche; il -les a entendus conter leurs prouesses, il leur a vu vider des poches -pleines d’or. Ceci ne l’a jamais ému, il ne songe pas à ses travaux -incomparables, il ne songe pas à sa paie quotidienne de _trente sous!_ -il demeure inébranlable et indifférent. Bien plus, il n’a qu’à vouloir, -il n’a qu’un mot à dire, qu’une chaîne à lâcher, qu’à fermer les yeux -un instant: tout cet or est à lui, sans effort, sans travail. On le -tente à toute heure, on l’éprouve de toutes façons; on l’a ébloui de -sommes énormes en sa vie, et cette pensée ne lui est jamais venue de -faillir un moment à ses redoutables devoirs. - -Que vous dirai-je encore? Voulez-vous compter ses services, comptez -les fléaux; comptons-nous ses bienfaits, comptons les malheurs. -L’incendie s’allume dans la campagne, le feu dévore une grange, il -se jette le premier dans les flammes. Une bête féroce ravage les -environs, il guidera les battues. Des brigands infestent les bois, -il attaquera les brigands. Et dans ces périls renaissants, dans ces -courses aventureuses, dans cette misérable guerre sans gloire, qu’on -l’entoure dix contre un, qu’on lui crie de se rendre, qu’il soit sûr de -mourir, il n’hésitera point, il ne recule jamais: la loi meurt et ne se -rend pas, il faut que force reste à la loi; et s’il tombe alors, s’il -est vaincu, s’il expire criblé de coups, ce sang, dites-moi, ce sang -répandu obscurément, dans un champ, au coin d’un bois, sur le seuil de -notre foyer, s’en est-il versé de plus pur à Fontenoy ou à Waterloo? - -Mais enfin, quelle récompense pourra payer de si longs et si rudes -services? quelle couronne civique gardons-nous à notre infatigable -défenseur? quel est le prix, pour la société, de cette vie et de cette -mort du gendarme? Les Invalides s’il vieillit, l’hôpital s’il est -malade, un coin de terre s’il meurt. Tant qu’il exerce son dur métier, -tant qu’il nous garde, tant qu’il se dévoue, _trente sous par jour_, je -l’ai dit! _trente sous_ et le mépris de ses concitoyens, la rancune des -fripons, la raillerie des sots, les haines d’une politique imbécile, -les malédictions de la foule, les huées des enfants, le pilori du -théâtre et les bons mots des plus méchants farceurs qui ne lui font pas -de trève et qui frappent à cet endroit sans relâche, tant ils savent -que là est la patience, le parfait courage et la parfaite résignation. - -Si bien qu’ils l’ont à peu près tué, cet excellent et utile gendarme. -Les brocards l’ont entamé, les pavés ont fait le reste: ces choses se -valent en France. Il s’éteint donc tous les jours, et en lui va périr -ce mot qui restait dans la langue d’un fier et noble état d’autrefois: -je veux dire le beau nom qu’il portait, _gens d’armes_, _hommes -d’armes_. En effet, ce gendarme était, dans nos fastes, le reflet d’une -grande gloire, le dernier neveu, non indigne, des gens d’armes de -Bayard et du roi Henri. - -Car, avant de finir, admirons ceci. Le gendarme n’a eu qu’à changer de -nom et d’habit pour se faire aimer de ce peuple qui le maudissait. Il -s’appelle _garde municipal_ à Paris. On l’exécrait en revers rouge, on -le supporte en revers jaune. C’est le même homme, le même gendarme. Il -y a la différence d’un galon. Et puis qu’on prenne en souci les colères -et les fantaisies de cette folle nation que nous sommes! - - Édouard OURLIAC. - - - - -[Illustration: LE FACTEUR DE LA POSTE AUX LETTRES] - -[Tête de page] - -LE FACTEUR DE LA POSTE AUX LETTRES. - - -VOUS avez passé la nuit au bal.--Il est midi.--Vous vous levez, l’œil -encore appesanti par le sommeil. On sonne à votre porte. - -«Qui est-ce qui est là?--Le facteur qui demande à parler à -monsieur.--Le diable t’emporte!» Et tout en murmurant ces paroles d’un -fatal augure pour le visiteur, vous ouvrez. - -«Monsieur, c’est votre facteur qui prend la liberté de vous souhaiter -la bonne année et de vous offrir un almanach.» - -A l’audition de cette formule, prononcée le plus souvent d’un air -riant par un homme d’une quarantaine d’années, à la taille moyenne, -aux formes nerveuses et ramassées; à la vue de cette main qui, parmi -plusieurs douzaines de cartons, choisit avec un tact tout particulier -celui qui convient le mieux à vos goûts ou à votre condition, un -frisson involontaire vous saisit. Ces trois mots--_la bonne année_--ont -suffi pour faire dérouler devant votre esprit un cercle infini d’idées -pauvres et maussades. Vous avez reconnu tout d’abord l’approche du 1er -janvier, jour néfaste pour qui n’est plus un enfant, époque fatale où, -de peur de manquer à des usages généralement reçus, on doit tout à la -fois se faire banquier et comédien. - -Au facteur appartient de temps immémorial le soin de nous avertir -chaque année du moment où nous allons être appelés à jouer l’un et -l’autre de ces rôles; et comme aujourd’hui vous n’en êtes pas à votre -coup d’essai, vous reconnaissez cette attention prévenante par le don -de quelques pièces de monnaie proportionné à l’étage que vous habitez -et à votre générosité. Par forme de conversation même, et quoique -dans toute l’année vous ne receviez peut-être pas dix lettres à votre -adresse, vous avez recommandé pour l’avenir le plus grand soin dans -leur remise; ce qui, soit dit entre nous, produira autant d’effet que -cette suscription, _très pressée_, par laquelle de fort honnêtes gens -croient encore de nos jours imprimer à leur correspondance une célérité -extraordinaire. - -Votre facteur a promis, et, modifiant son salut suivant l’importance -de l’_étrenne_, il s’est retiré en toute hâte, car à cette époque les -instants lui sont chers. De votre côté, regrettant presque le petit -présent que vous n’avez pas osé lui refuser, et comparant d’un coup -d’œil les recettes multipliées qu’il va faire, avec les dépenses -excessives dont sa présence vous a annoncé le retour, vous vous -surprenez à dire avec un gros soupir: «C’est un bon métier que celui de -facteur!» - -Le connaissez-vous, ce métier, pour en parler ainsi?--Non, sans doute; -et cependant vous ne pouvez faire un pas, à quelque heure, dans -quelque quartier que ce soit, sans rencontrer une des quatre cent six -individualités de ce corps utile, qui chaque jour parcourt nos rues en -tous sens. - -Permettez-moi donc de vous apprendre ce qu’il est, et, comme le froid -pique, fermons bien les portes, jetons une bûche dans le foyer, -asseyons-nous et écoutez-moi. - -Autrefois, ou plutôt avant la Restauration,--je me dispenserai, avec -votre permission, de remonter à des temps plus éloignés,--les facteurs -étaient choisis dans l’armée. Quiconque avait eu le bonheur de rentrer -en France muni des trois membres nécessaires, c’est-à-dire de deux -jambes et d’un bras, fût-ce le droit, fût-ce le gauche, était apte -à remplir ces fonctions; et en ce moment même il existe encore tel -échantillon mutilé de ces _temps de gloire et de victoire_, qui, après -avoir perdu une partie de lui-même à Leipsick, se sert habilement de -celles qui lui restent pour donner à ses confrères _tout entiers_ les -meilleurs exemples de zèle et d’activité. - -Aujourd’hui ce mode de recrutement n’existe plus, et le civil seul -est appelé à remplir les vacances. Les élus sont presque tous des -jeunes gens de dix-huit à vingt ans. Ils exerçaient un état; le manque -d’ouvrage, la maladie, les ont engagés à y renoncer; mais, à moins -qu’ils ne fussent fils de facteurs,--et dans ce cas même il est à -remarquer qu’ils ne se décideront jamais à suivre la condition de leur -père qu’après avoir tâté d’une autre profession,--il leur a fallu, pour -réussir, autant de protections au moins que s’il se fût agi d’obtenir -une place de préfet ou de conseiller-maître à la cour des comptes. Des -certificats de toute nature, l’appui des cinq ou six députés de leur -département, des apostilles de ministres, voire même de princes, n’ont -été que suffisants pour faire sortir leurs noms des cartons poudreux -du personnel où ils gisaient en compagnie de quelques centaines de -demandes condamnées la plupart à une réclusion perpétuelle. - -Une fois admis, le _Leveur de boîtes_, tel est son titre pendant les -premiers pas de la nouvelle carrière qu’il va parcourir, reçoit de -l’administration un double habillement complet. Chacun d’eux consiste, -comme on sait, dans un habit bleu de roi, à parements et collet rouges, -dans une double paire de pantalons, les uns de drap gris mêlé, les -autres de coutil, suivant la saison; le tout rehaussé d’un petit -collet de drap marengo pompeusement qualifié du nom de manteau et dont -l’usage ne doit pas être moindre de quatre ans et demi, aux risques et -périls de l’_homme_ qu’il est destiné à protéger contre toutes les -intempéries; ajoutez à cela un chapeau rond de cuir verni, coiffure -brûlante en été, glaciale en hiver, dont, en cas d’averse, les bords -étroits remplissent merveilleusement l’office de gouttière au détriment -de celui qui la porte, et vous aurez une juste idée de la tenue de nos -facteurs parisiens. - -Tenue est le mot; car ils sont soumis à une organisation toute -militaire. - -Divisés en dix-huit _brigades_ dont le service alterne de -_distribution_ en _distribution_, subdivisés par quartiers, ils doivent -une obéissance passive au facteur chef, espèce de sous-officier préposé -à la conduite de chaque brigade et qui, à ce titre, reçoit une broderie -d’or au collet, cent écus de haute paie annuelle, et l’espoir vraiment -ambitieux de passer un jour employé à quinze cents francs. - -Un habit mal boutonné, des guêtres, un col différant quelque peu du -modèle d’uniforme, sont autant de sujets de punition. - -Le réglement des facteurs n’a pas moins de cent vingt-deux paragraphes, -et tout en reconnaissant combien sont sages et nécessaires les -dispositions pénales qu’il renferme, appliquées aux cas, heureusement -si rares, de violation de cachet, de suppression de lettre, de -malversation, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que plusieurs -de ces articles sont d’une sévérité extraordinaire. Nous aurons bientôt -occasion d’en parler. Revenons à notre leveur de boîtes. - -Attaché à l’un des neuf bureaux d’arrondissement qui, désignés chacun -par une des lettres de l’alphabet, depuis A jusqu’à I, se partagent, à -l’aide de deux cent vingt-cinq petites succursales, le soin de subvenir -aux besoins épistolaires de la capitale, il est spécialement chargé de -faire sept fois par jour, aux heures dites, la levée des boîtes situées -dans les limites de son _chef-lieu_; à son activité se recommandent -encore, dans l’intervalle des tournées, le _tri_ et le _timbre_ des -lettres, et, à tour de rôle, l’ouverture, le nettoiement et la garde du -bureau; puis, pour rémunération de ces travaux continuels, il reçoit, -après deux mois, le premier étant retenu au profit de la caisse des -pensions, 47 francs 50 centimes, modique somme destinée pendant deux ou -trois ans à être le seul salaire mensuel auquel il aura droit. A moins -d’être rentier, on ne peut se permettre un tel désintéressement. - -Ce premier temps écoulé, la position du néophyte subit un immense -changement. Il était _surnuméraire facteur_, il devient _facteur -surnuméraire_. Cette seconde période est loin d’améliorer sa position, -car ses appointements demeurent les mêmes; et si d’abord il ne lui -fallait que des jambes, maintenant il est indispensable qu’il ait en -outre de la tête et de la mémoire. - -Appelé sans cesse en effet à partager les fonctions du facteur en pied -qu’une indisposition ou toute autre cause éloigne de son service, il -subit les chances d’une grave responsabilité et n’a d’autre avantage, -aux termes du réglement, que l’allocation d’une indemnité journalière -de 75 centimes due par le facteur absent. L’usage, plus généreux, -veut, il est vrai, que ce chiffre soit doublé, et le remplaçant reçoit -dix sous par tournée en temps ordinaire et un franc dans les mois -d’étrennes, c’est-à-dire en décembre et janvier. - -Hier à Chaillot, aujourd’hui à la Chaussée d’Antin, demain au faubourg -Saint-Antoine, le surnuméraire, s’il se mêlait d’écrire, pourrait mieux -que personne donner une description exacte des différents quartiers de -Paris, des mœurs et des usages sociaux de leurs habitants. Il les a vus -le matin, le soir, à toute heure. Il a surpris la joie du riche rompant -un cachet de deuil; il a compati à la douleur du pauvre pleurant -à la nouvelle d’une perte qui met un terme à sa misère. Confident -involontaire de bien des peines, de bien des joies, sa discrétion est -à l’épreuve. Ces lettres que, chaque jour, il manie par milliers, du -contenu desquelles dépendent peut-être la vie, l’honneur, la fortune de -vingt familles, il en est venu, à force d’habitude, à les regarder avec -une égale indifférence. Le chiffre de la taxe est la seule chose qui le -préoccupe. Tous les événements qui se partagent la destinée de l’homme, -toutes les passions qui fermentent au fond de notre cœur, se réduisent -à ses yeux aux proportions d’une inscription banale, telle que: _parti -sans laisser d’adresse_, ou _mort; héritiers inconnus_. - -Et ne vous étonnez pas d’une telle insensibilité! La poste de Paris ne -manipule pas moins de cinquante-quatre mille lettres par jour, et, un -chiffre aussi élevé une fois atteint, qu’il s’agisse d’hommes ou de -feuilles de papier, tout devient marchandise. Demandez à l’histoire -quel cas Alexandre et Napoléon faisaient de leurs semblables? - -D’ailleurs notre surnuméraire a déjà 6 ou 7 ans de service. Il vient de -passer en pied. - -Que si jamais, dans une nuit d’hiver bien noire, par une pluie -battante, vous parcouriez nos rues à quatre heures du matin, vous -y rencontreriez incontestablement trois espèces d’êtres animés: le -voleur rentrant après avoir _travaillé_, le chien caniche sans asile -et l’employé des postes ou le facteur.--Nous ne nous occupons en ce -moment que de celui-ci--se rendant au _centre_, c’est-à-dire rue J.-J. -Rousseau. L’eau tombe à torrents; le vent redouble de furie. Que feront -nos trois compagnons de route? Le voleur entrera au premier cabaret -ouvert,--il y en a à toute heure;--le chien se mettra à l’abri; le -malheureux _postier_ seul continuera sa route, car l’instant fatal -approche, et une minute de retard suffirait pour lui mériter la -première fois cinq, la seconde fois quinze jours de suspension, en -d’autres termes, pour le priver du sixième ou de la moitié de ses -faibles appointements. - -Il arrive enfin à l’administration, essoufflé, trempé; mais au lieu de -prendre quelques moments d’un repos nécessaire, au lieu de réchauffer -ses membres transpercés, il n’a que le temps de répondre à l’appel, et -se rangeant à l’alignement de sa brigade, qu’il reconnaît au numéro -brodé sur le collet des camarades qui la composent, il entre, au pas -ordinaire, sous la conduite du chef facteur, dans la salle destinée aux -travaux préparatoires à la distribution. - -Suivons-le dans ce sanctuaire interdit aux profanes et assez vaste pour -renfermer tout à la fois une _tribune_ élevée, du haut de laquelle -préside le chef du service de Paris; un bureau destiné aux commis -chargés du _contrôle des produits_, et neuf tables dont la dimension -permet à seize hommes de prendre rang à l’entour de chacune.--Les -absents ont été pointés, remplacés.--On s’est assis.--Silence général -et attention!--Au coup de sonnette qui répond au dessus de leur table, -les chefs facteurs se rendent au bureau pour y reconnaître le compte -de la taxe des lettres destinées à leur arrondissement.--Apportées -par quinze malles qui, parties des diverses extrémités de la France, -arrivent toujours à Paris de trois à cinq heures,--à moins qu’elles -ne soient du nouveau modèle,--ces lettres ont été, ce matin même, -par les soins des employés de la division du départ et de l’arrivée, -extraites des 3,700 dépêches qui les renfermaient. Constater leur -montant, reconnaître les _chargements_, les _lettres recommandées_, -celles _affranchies_ et en _passe_, les journaux ou imprimés de toute -nature qui les accompagnaient, les diviser à l’aide de grands casiers -dont chaque compartiment représente un arrondissement, établir autant -de décomptes séparés, former de nouveaux paquets immédiatement apportés -au contrôle des produits, tout cela a été l’affaire de trois quarts -d’heure, d’une heure au plus. - -Le chef facteur a terminé sa vérification. Le voilà responsable des -lettres qu’il a _prises_ en _charge_ et qu’à l’instant il jette au -milieu de sa table. Commence alors un travail vraiment extraordinaire. -Toutes les mains se mettent en mouvement, les lettres volent d’un -homme à l’autre, se croisent, s’entre-choquent avec une rapidité -inexprimable. On cherche encore à deviner comment chacun peut se -reconnaître dans cette mêlée générale, et déjà le _tri par quartier_ -est terminé. - -C’est alors que le facteur doit être tout œil, tout chiffre. Devenu -comptable à son tour des lettres amassées devant lui et qu’il dispose -suivant son itinéraire, il ne peut, sans s’exposer à une nouvelle -suspension, toujours de cinq à quinze jours, faire une erreur, fût-elle -même de 50 centimes, dans le total qu’il annonce, et dont le montant, -combiné avec les additions réunies de ses collègues, doit représenter -la somme primitivement reconnue par son chef de brigade. - -Le premier travail de la journée est terminé. Le facteur a fidèlement -exécuté les diverses manœuvres qui lui sont imposées. Tantôt, à -l’appel des adresses incomplètes, il a, comme l’écolier en classe, -silencieusement porté la main droite au dessus de sa tête, pour -annoncer que la lettre était distribuable dans son quartier; tantôt -il s’est levé _de sa personne_, et prenant la position du soldat sans -armes, a fait face de la manière la plus immobile à la tribune du -moniteur... je veux dire du chef du service de Paris. Un nouveau coup -de sonnette, signal du départ, a répondu à ce dernier exercice. - -Chaque brigade se retire en bon ordre pour rejoindre son omnibus, qui -l’attend dans la cour du Méridien. Vingt fois déjà vous avez rencontré -ces longues voitures, à la couleur brune, aux panneaux décorés, je ne -sais trop pourquoi, des armes d’Angleterre, aux rideaux de coutil, -ce qui ne laisse pas que d’être très sain pour des gens mouillés -d’abord jusqu’aux os, et exposés ensuite, pendant une heure ou deux, -à la chaleur combinée du gaz et d’un foyer ardent. Peut-être même -vous êtes-vous demandé comment dans une ville comme la nôtre, où déjà -tant de véhicules embarrassent les rues et compromettent la vie des -passants, le moyen évidemment adopté pour donner plus de célérité à la -distribution des lettres était précisément celui qui, à la première -vue, semblait le plus propre à la retarder en augmentant ces mêmes -embarras et accroissant les dangers des piétons!--Question vraiment -fort raisonnable, mais à laquelle, pour mon compte, je ne saurais -répondre, puisque, depuis cette innovation, les sept distributions de -lettres qui existaient dans Paris ont été réduites à six, le tout à -l’avantage du public, qui, grâce à l’apposition d’un nouveau timbre -constatant l’heure de la levée, a du moins en recevant ses lettres -le lendemain, l’intime satisfaction de savoir qu’elles auraient -facilement pu lui être remises la veille. - -Quoi qu’il en soit, notre facteur, portant, en sa qualité de nouveau, -le n° 16 gravé sur l’écusson qui brille à la gauche de sa poitrine, -est descendu le dernier de sa voiture. Malheur à lui s’il a oublié -d’en relever le marche-pied! _trois jours de suspension_ suffiront à -peine à l’expiation d’une faute aussi préjudiciable aux intérêts de -l’État.--Tout ceci vous paraît bien sévère, bien minutieux; mais c’est -le revers de la médaille. Regardez le beau côté. - -Notre homme est enfin facteur en titre. Il a ses 800 francs -d’appointements, à la retenue près. Le voilà avec une boîte, un -quartier, pouvant dire avec une certaine suffisance: Mes pratiques, mes -portières.... - -La portière joue un grand rôle dans l’existence du facteur. Elle est -à son égard ce que, suivant les naturalistes, sont au corps humain -ces insectes agiles dont la morsure active la circulation du sang et -réveille les natures endormies. Aussi portières et facteurs sont-ils -en hostilités perpétuelles, et si jamais le paradis tardait à s’ouvrir -devant un de ces derniers, c’est qu’à coup sûr on aurait omis, en -pesant ses mérites, de mettre dans la balance les actes innombrables -de patience et de longanimité pratiqués, sa vie durant, à l’égard des -_dames du cordon_. - -Suivons le nouvel élu dans sa première tournée. Qu’il fasse la rue en -_tricotant_, c’est-à-dire en allant successivement des numéros pairs -aux numéros impairs, ou qu’il la desserve en _impasse_, ce qui s’entend -d’une distribution commencée par un côté et terminée par l’autre, il ne -peut tarder à trouver un obstacle. A sept heures du matin, en hiver, -peu de gens sont levés et beaucoup de portes sont fermées. - -Il saisit un marteau et frappe un premier coup;--rien.--Même manége une -deuxième, une troisième fois;--silence complet.--Impatienté d’attendre, -car ses minutes sont comptées, il fait vibrer le fer avec violence.--Le -cordon est tiré. «Que diantre! madame Bertrand, ouvrez donc plus -vite.--Vous v’là bien gâté, répond la portière en se levant à moitié -de son lit; comme si j’avais besoin de vot’ visite si matin!--Trois -lettres, 36 sous.--Je m’endormais à peine; le locataire du second -qu’est rentré qu’à cinq heures; si ce n’était le moment des étrennes, -je l’aurais joliment laissé dehors.--Vite, mon argent!» Mais déjà -madame Bertrand s’est retournée du côté de la ruelle et a recommencé -à dormir. Pour rattraper le temps perdu, le facteur dépose les trois -missives sur la commode:--les prenne qui voudra!--et sort à la hâte, -après avoir marqué le _crédit_ sur son _carnet_. Trop heureux bourgeois -de Paris, quel avantage immense ne retirez-vous pas de la première -distribution! - -La seconde maison est ouverte. «Une lettre, 4 francs 10 sous.--J’ai pas -d’monnaie.--J’vous changerai.--Pus souvent que j’entamerai une pièce -pour ça, j’vous paierai tantôt.--C’est ennuyeux, madame Poquet, vous me -dites tous les jours la même chose.--A-vous pas peur que j’déménage?... -Vous n’êtes pas si aimable que vot’ camarade.» Le facteur hausse les -épaules, et, de peur d’un nouveau retard, _se sauve_ en inscrivant les -4 francs 10 sous dus par madame Poquet, heureux si, dans les autres -tournées, une nouvelle lettre le ramène pour relever ce crédit. - -Cinquante accidents semblables l’attendent dans cette première course. -La portière du n° 8 refuse une lettre à l’adresse de mademoiselle -Adèle, qui lui en doit déjà trois de _la même écriture_, et si elle -se décide enfin à la prendre, c’est à la seule condition de n’en payer -le port qu’après l’avoir reçu elle-même de sa locataire. Sa collègue -du n° 13, mécontente d’être réveillée en sursaut au moment où elle -rêvait d’un chat blanc, ce qui annonce incontestablement les succès au -théâtre de sa fille Paméla, ferme impitoyablement son carreau au nez du -malencontreux visiteur.--Ici on veut le forcer à reprendre une lettre -décachetée; là on profite d’un instant de distraction pour ne pas lui -rendre son compte, ou pour lui _couler_ une pièce fausse. - -Il est neuf heures et demie.--La deuxième tournée commence.--Après -avoir retrouvé les lettres de la première distribution sur la commode -de madame Bertrand sérieusement occupée en ce moment à épeler, de -concert avec la laitière, le journal du premier, le second facteur -du quartier arrive à la loge de madame Poquet: «T’nez v’là la lettre -que vot’ camarade a apportée z’à ce matin; j’ly disais bien qu’elle -n’serait pas reçue sans être affranchie: 4 francs 10 sous,... -rendez-moi mon surplus.--Ça ne me regarde pas, vous savez bien que ce -n’est pas moi qui vous l’ai remise.--Eh bien, v’là qu’est gentil; j’vas -en être pour mon pauvre argent.--Vous avez donc eu de la monnaie ce -matin par extraordinaire?--Qu’est-ce que ça vous fait, malhonnête?... -Vous n’êtes pas si aimable que vot’ camarade!...--Il paraît que madame -Poquet tient essentiellement à cette phrase.--C’est bon, c’est bon, -donnez-moi mon compte.» La portière se répand en invectives; le facteur -tient bon. Enfin elle se décide à payer, mais non sans avoir lancé à la -face de son interlocuteur cette brillante péroraison: «Vous êtes tous -un tas d’brigands dans c’te scélérate d’administration!» - -L’heure s’avance, les difficultés s’aplanissent et la tournée -s’achèvera paisiblement, à moins qu’une maison sans portier ne vienne -de nouveau en retarder le cours. Là, le facteur, après avoir frappé -cinq coups, signe indicateur de l’étage occupé par le _destinataire_, -se retire jusqu’au mur opposé et appelle de toute la force de ses -poumons: «Madame Pauvrelet, 5 sous!» Le bruit des voitures couvre -sa voix. Il refrappe, il recrie... Enfin la fenêtre du quatrième -s’entr’ouvre: «5 sous!» Bientôt une figure humaine paraît à la porte -de l’allée, le facteur s’avance: «Madame Pauvrelet, 5 sous.--Mais je -ne m’appelle pas ainsi; je suis mademoiselle Amanda de Saint-Trillet, -ex-choriste au grand Opéra.--Eh bien, madame Amanda, ayez la -complaisance de remettre cette lettre à votre voisine.--Pus souvent! -une langue de vipère, qu’est toujours sur le carré à voir ce qui entre -et ce qui sort; avec ça qu’elle a des enfants en servage, qu’elle les -laisse manquer de tout, pauvres agneaux!... que c’est une infection -dans le colidor!» - -Habitué à ces sortes de colloques, le facteur a retraversé la rue dès -les premiers mots, et, après avoir frappé et appelé de nouveau, il -s’éloigne en écrivant sur le dos de la lettre: _absente_. - -A la quatrième tournée, cette même lettre sera représentée. Cette fois -madame Pauvrelet a entendu, elle descend, et, après avoir lu «Tiens, -j’n’ai pas ma bourse! mon petit, je vous paierai ça demain.--Ça peut -s’oublier.--Si vous avez peur de le perdre, venez le chercher, votre -port.» Et le facteur se résigne à monter cinq étages. L’escalier devint -de plus en plus clair. Madame Pauvrelet s’aperçoit que le billet est -daté de la veille: «Pourquoi donc que vous me l’apportez si tard, c’te -lettre d’hier?--Vous étiez sortie ce matin.--J’ai pas bougé.--Demandez -à madame Saint-Trillet.--Belle linotte, ma foi, pour se mêler de mes -affaires;... qu’elle m’empêche de dormir toutes les nuits avec ses -chansons... que ça vous reçoit une société qui n’est ni d’Ève ni -d’Adam... Quarante-cinq ans, mon cher, et ça dit que c’est pour faire -des répétitions de chœurs!--Dépêchons, s’il vous plaît.--Eh bien, les -voilà vos 5 sous, mal obligeant, et venez me demander des étrennes!» - -Le facteur n’ira pas, car il se respecte et ne _fait_ pas la -_mansarde_; mais plaignez-le si madame Pauvrelet a quelques relations, -tant éloignées soient-elles, avec un chef de l’administration des -postes; il y aura rapport et punition pour le pauvre subalterne. - -Telles sont les tribulations auxquelles le facteur est continuellement -exposé, et qu’a-t-il pour l’indemniser de tant de fatigues, de tant -de dégoûts, pour le récompenser de sa probité à toute épreuve?--un -avancement qui, après vingt-cinq années de service, élèvera son -traitement à 1,200 fr., un médecin et des drogues gratis en cas de -maladie; une pension de 600 fr. quand il ne pourra plus marcher;--puis, -s’il est bien protégé, l’espoir d’être sur ses vieux jours attaché -au service d’un ministère, ou nommé _facteur de la cour_, ce qui lui -donnera le droit de porter tricorne et habit galonné, et l’exposera, -grâce à son portefeuille, à recevoir les hommages militaires du -conscrit en faction. - ---Mais les étrennes? - -Elles varient de 6 à 1200 fr. par quartier; c’est pour chaque facteur -un supplément de revenu de 5 à 600 fr. sur lequel il prélève le -_chapeau_, gratification qu’à son tour il compte au surnuméraire, son -remplaçant au moment de la _récolte_. - -Dites, à présent, si vous regrettez encore les modestes étrennes que -vous donnez chaque année à votre facteur! - - J. HILPERT. - -[Cul-de-lampe] - - - - -[Illustration: L’AVOCAT] - -[Tête de page] - -L’AVOCAT. - - Omnis jurista, aut nequista, aut ignorista. - - MARTIN LUTHER. - - Nutricula causidicorum Gallia. - - JUVÉNAL. - - -LES anciens méprisaient souverainement la profession d’avocat. - -Un jeune historien de mes amis (si docte que jamais il n’a pu se -résoudre à subir sa thèse de licencié en droit) résume ainsi dans -quelques lignes les témoignages de leur opinion à cet égard: - -«Cicéron, dit-il, appelle les avocats _chiens enragés_, _crieurs -d’actions_, _chantres de formules_, _oiseleurs de syllabes_....» - -Ceci, je l’avoue, m’étonne de la part de Cicéron. - -«... Sénèque, après avoir sans aucun doute perdu quelque ruineux -procès, les traite de _chiens affamés_; Salluste, d’_aboyeurs_; -Aulugelle, de _têtes viles_, _pécores du Forum_, _vautours en robes_. -Pétrone nous montre un homme qui ne sait s’il fera de son fils un -crieur public, un avocat ou un barbier, etc., etc., etc.» - -Luther (voyez l’épigraphe placée en tête de ce chapitre), Luther -partagea l’opinion des anciens. - -Et aussi les parlements du moyen âge: témoin ces mémorables paroles de -je ne sais quel président au Patru de son époque: «Maître ***, vous en -avez assez dict pour gaigner vostre aveine.» - -Et Napoléon encore, dont la pensée secrète fut naïvement traduite par -Augereau lorsque ce dernier, galopant, au 18 brumaire, sur la route de -Saint-Cloud, criait en brandissant son grand sabre: «Jetons les avocats -à la rivière.» - -Il est vrai de dire, par compensation, que mon tailleur professe la -plus haute estime pour tout personnage appartenant au barreau, de -près ou de loin. Il se complaît, tant il aime l’avocat, aux pénibles -fonctions de juré; il révère la robe noire, il salue le dossier et la -cravate blanche qui passent réunis devant son magasin; il adore jusque -dans l’huissier le reflet du jurisconsulte. - -L’époque actuelle semble vouloir donner tort à Napoléon, aux -parlements, à Luther et aux anciens philosophes. On peut le -redouter, du moins, en voyant le crédit toujours croissant que nous -laissons gagner à la gent porte-loge. C’est chez nous maintenant un -envahissement complet des choses par les mots, et comme une nuée de -phrases qui s’abat sur la riche moisson des faits contemporains. Sevrés -de ces bruits de guerre que nous aimions tant,--le bruit des clairons -et des fanfares vibrantes,--nous voici épris d’un autre bruit, celui -que jette au tympan calleux du juge l’organe enroué d’un enfant de -la Basoche. Musique pour musique, préjugé pour préjugé, j’aimerais -encore mieux l’ancienne prévention et l’ancienne harmonie. Le progrès -dilettante et le progrès intellectuel me semblent aussi peu démontrés -l’un que l’autre par cette succession d’enthousiasmes. - -J’ai vu cependant un grand nombre d’honnêtes gens applaudir à ce -symptôme. Ils y voient, symboliquement parlant, le triomphe de -l’intelligence sur la Matière, l’Idée dominant la Force, le Droit -vainqueur du Fait. Prendre l’avocat pour le représentant du Droit, de -l’Idée et de l’Intelligence, quelle harmonie! Autant croire aux progrès -de l’humanité, à la pondération des trois pouvoirs, à la haute raison -du peuple; autant croire aux affirmations de l’avocat lui-même. - -L’avocat ne représente, au vrai, que la Résistance légale; c’est-à-dire -un simulacre d’opposition minutieuse, étroite, étourdissante et -chimérique, dont la cravache de Louis XIV, les hallebardiers de -Cromwell et les baïonnettes de Napoléon suffisent à démontrer le -néant; sons impuissants, vapeur vaine, mauvais nuage d’opéra-comique, -dans lequel l’avocat s’est envolé vers les hauts lieux, grâce aux -escarmouches judiciaires de la Restauration. - -Sa grande popularité date de cette époque. L’avocat fut pour les -doctrines du libéralisme un digne interprète, pour les jésuites un -intrépide ennemi; car enfin,--pourquoi lui refuser une justice due -à son courage, jusque là peu en évidence?--dans cette lutte engagée -contre un pouvoir désarmé, contre un ordre proscrit, l’avocat risqua -bravement, sans sourciller, d’être excommunié par le pape. Ce fut -là pour lui une glorieuse époque: la restauration du barreau bien -plus que de la monarchie. J’en appelle au souvenir de ces mémorables -plaidoyers dont les cent mille exemplaires allaient chercher dans tous -les coins de la France les souscripteurs du Voltaire-Touquet, les -acheteurs de Tabatières-Chartes, les abonnés de la _Minerve française_ -ou du _Nain jaune_, brûlants manifestes que la presse choyait avec -un amour vraiment maternel; improvisations foudroyantes qu’on eût -pu lire, trois mois à l’avance, dans tous les écrits polémiques du -temps. Aujourd’hui l’avocat et le journaliste ne s’aiment guère; mais -alors ils combattaient ensemble, et Dieu seul pourrait dire tout ce -que le dernier fit pour son frères d’armes; quelle part il eut à la -confection de ses discours, et quelle part à leur renommée. Depuis, le -journaliste, dans ses plus mauvais accès de rancune, n’a jamais réclamé -que cette dernière moitié de sa besogne. Il est, en vérité, de bien -perfides abnégations. - -L’avocat se vengea comme il le devait des bons offices du journaliste. -Lorsque, du feu de juillet, les marrons furent retirés par le Raton -que vous savez, et convenablement refroidis, Bertrand se dédoubla -pour se les disputer à lui-même. Dans cette scission de la Résistance -écrite et de la Résistance parlée, dans ce combat du lendemain entre -les alliés de la veille, la plume fut vaincue par la parole, la main -droite de Bertrand par sa main gauche. La parole avait retenti, s’était -pavanée au grand jour, criant ses noms et prénoms à tous venants. La -plume était restée ce qu’elle est encore: anonyme, dédaigneuse de -l’effet qu’elle produit, enfouie, ténébreuse, préparant chaque nuit -l’ovation du jour qui va suivre, et ne la décernant jamais à ses -adeptes. On lui jeta quelques préfectures. La tribune, l’influence, -le pouvoir, demeurèrent à l’opposition de police correctionnelle et -de cour d’assises, à l’opposition déclamée, aux _verum enim vero_ des -poitrines robustes, aux poings meurtris sur la barre sonore. Après un -résultat acoustique aussi remarquable et qui donne si bien la mesure de -l’intelligence nationale, contestez donc l’ampleur de ses oreilles au -_peuple le plus spiri...._ Vous savez. - -Cet accroissement subit de valeur et d’importance a profondément -modifié l’existence de l’avocat, et vous chercheriez vainement au -Palais un de ces hommes d’autrefois, un Loysel, un Claude Érard, un -Cochin, esclave d’un travail solennel comme l’étaient ces illustres -devanciers, comme eux vivant modestement d’une cause par mois, et -léguant au respect sur parole d’une insouciante postérité le recueil -complet des plaidoyers écrits par lui. Tout cela est changé, détruit, -anéanti sans retour: le patronage aristocratique, qui régularisait -l’aisance de l’ancien avocat, et en même temps limitait sa carrière, -ce patronage n’existe plus; les grandes causes se sont morcelées en -_procillons_, comme les grands domaines en petites propriétés. Force -est donc à nos Hortensius modernes de se rattraper sur le nombre. Aucun -d’eux, d’ailleurs, ne prétend mourir dans sa robe noire, et chacun -fouillant les plis de cette robe y cherche un portefeuille de ministre. -Tant d’exemples fameux leur montrent, franchie en quelques années, la -très courte distance qui sépare le Palais-de-Justice d’un ministère -quelconque, en passant par le Palais-Bourbon! - -A ce séduisant voyage il n’est qu’un obstacle, le manque de fortune. -Il faut donc, adversaire décidé de la loi Cincia[1], faire rendre le -plus possible à son talent, mettre ses labeurs et sa renommée en coupes -extraordinaires, afin de réaliser à temps cette richesse qui n’est plus -le but, mais un des moyens de l’ambition. - - [1] Qui défendait aux avocats de se faire payer. Voyez les - _Annales_ de Tacite, livre XI. - -Pour savoir à quel prix on l’acquiert, suivons quelques instants Mᵉ -Ovide Robinet, l’un des principaux tenants du champ clos judiciaire. -Futur bâtonnier, futur député, futur ministre, désigné d’avance -à toutes les faveurs de l’avenir, il est jeune, actif, tenace, -infatigable, et ses poumons d’airain s’accommodent à merveille d’un -régime que Lablache ne supporterait pas huit jours. Aussi, bon an, mal -an, le cher homme prélève-t-il sur la folie, l’entêtement et l’avidité -de ses concitoyens, un petit revenu net d’environ 100,000 francs. - -En revanche, à sept heures, chaque matin, il est debout, ses dossiers -rangés devant lui, et sa tête fermente déjà sous l’influence des -luttes prévues. A neuf, il est au Palais, courant de chambre en -chambre, de la cour royale au tribunal civil, de là aux assises, des -assises à la police correctionnelle, et souvent enfin au tribunal -consulaire de la Bourse, les jours de grand rôle. Aucune cause ne le -rebute, aucune juridiction n’est indigne de lui. Que les intérêts d’une -riche industrie viennent à l’exiger, et demain Robinet plaidera devant -le juge de paix. Vous le faut-il en province? chiffrez et payez ses -heures, il est à vos ordres. Mais restons à Paris. - -Trois heures sonnent, il quitte le Palais. Si par hasard notre homme -est libre, si aucune des nombreuses administrations qui l’ont pour -conseil ne réclame ses services, il rentre chez lui en nage, épuisé, -la voix éteinte. Dans son salon (spectacle consolant) Robinet voit -rassemblés dix, douze, quinze, vingt clients qui ont pris leur rang -comme à la porte d’un spectacle, et qui l’attendent depuis deux heures. -Tour à tour ils sont admis dans son cabinet, et là, sous peine de -les renvoyer mécontents, il doit non-seulement connaître à fond les -affaires dont ils viennent l’entretenir,--ceci ne serait rien,--mais -encore souffrir qu’ils les lui apprennent;--et voilà un cruel supplice! - -Enfin l’heure du dîner chasse les clients; l’heure de _leur_ dîner, -entendons-nous. Robinet se hâte alors d’avaler le sien, puis, s’il -n’a pas quelque occupation _extraordinaire_, un arbitrage, un -rendez-vous, une consultation, il s’enferme pour préparer la besogne du -lendemain. Le dimanche est réservé aux conférences trop longues et trop -importantes pour trouver place dans les jours occupés. - -Voilà sans exagération la vie de Robinet,--j’entends sa vie -d’avocat,--pendant dix mois de l’année. Sachez bien pourtant qu’en -dépit de ses exigences exclusives, mille préoccupations étrangères se -le disputent encore. - -Ainsi, Robinet prétend aux succès de l’écrivain. Dieu vous garde de -lire dans les recueils de jurisprudence les articles signés de lui et -dont il n’a pas même revu la rédaction, confiée à quelque apprenti -jurisconsulte! - -Robinet touche à la politique par ses menées électorales et par ses -fonctions de capitaine-rapporteur dans la garde civique. Il emploie de -bonne heure sa double influence à se préparer un avenir d’éligible. - -Robinet, le soir, dépouille parfois sa larve et devient, autant que -possible, homme du monde. Méfiez-vous dans un salon de sa conversation -écoutée, pédante, à la fois longue et sèche, sans abandon et sans -charme. Il est vrai que la bouillotte, adorée de l’avocat, vous -soustraira bientôt aux flots abondants de ses monotones amplifications. - -Robinet ne veut point qu’on le croie étranger aux lettres, et cherche -volontiers l’occasion de faire acte d’universalité en tirant d’un -méchant feuilleton une plaidoirie à grand effet. Le succès lui manque -rarement lorsque son impitoyable critique flatte l’aversion instinctive -qu’inspire aux magistrats tout homme qui fait œuvre de génie, voire -même œuvre d’esprit. - -Joueur excellent, habile à exploiter le régime politique, médiocre dans -la causerie, écrivain de pacotille et littérateur pitoyable, Robinet -contribuera-t-il à augmenter ou à débrouiller cette masse informe de -connaissances hétérogènes qu’on est convenu d’appeler la _science_ du -droit? Non, vraiment; il n’a ni l’isolement, ni le repos nécessaires -pour acquérir une profonde érudition théorique, ni surtout le goût -et le désir de savoir autre chose que ce dont, au fur et à mesure -de ses nécessités quotidiennes, il peut faire immédiatement emploi. -Aussi a-t-il le plus profond mépris pour l’École et ses subtilités de -doctrine; trouvant ce double avantage à se parer de son ignorance, que -les vrais savants la lui contestent par politesse, les bonnes gens par -ingénuité. C’est ainsi que, de ses nombreuses prétentions, la mieux -justifiée se trouve, fort heureusement pour lui, la moins admise. - -Par compensation, Ovide n’est pas éloquent: il a même en aversion -l’éloquence proprement dite; et il a raison. Ajoutée à ses autres -fatigues, l’inspiration de l’orateur le mettrait en huit jours -au cercueil. L’orateur, en effet, n’aborde la parole qu’avec un -tremblement intime, car il sait qu’il va terriblement souffrir: qu’un -tourment semblable à celui de l’antique pythonisse va crisper ses nerfs -et faire bouillonner dans ses artères un sang enflammé, qu’une lutte -acharnée entre la Pensée et le Verbe va se livrer dans sa poitrine -grosse d’orages. Robinet n’a rien à redouter de tout cela. Ses armes -ordinaires sont moins périlleuses à manier. Il se borne à revêtir d’une -expression nette et concise le tissu pressé d’une logique impénétrable. -Sa phrase est incorrecte mais sobre, inégale mais limpide. Il choisit -avec une rare adresse le terrain sur lequel il veut placer la question. -Il le sème de piéges habilement masqués: à force d’imperceptibles -déviations, il en évite toutes les cavités, tous les plis. Puis il -ne s’anime jamais que dans une juste mesure. L’indignation lui vient -à propos, et entre deux pauses également ménagées. Cette colère qui -l’agite, il en avait besoin pour assurer sur ses jambes quelque -dilemme boiteux. Il s’attendrit..... vous pouvez hardiment jurer qu’il -voit sa cause perdue en droit. Dans les rares occasions où il exhume -ainsi les anciennes ressources de la comédie oratoire, ne vous prenez -pas, de grâce, aux chevrotements de cette voix émue, à ces lèvres -qui tremblent, à ces accents si profonds: ne donnez pas dans tout ce -désordre dont chaque effet est calculé d’avance. Dût-il pleurer, dût-il -s’évanouir, gardez à d’autres qu’à Robinet l’aumône de votre compassion -et les sympathies de votre sensibilité crédule. La buvette guérit -chaque jour une demi-douzaine de pamoisons semblables; et quant aux -larmes, elles sèchent plus vite sur la joue de l’avocat que sur celles -d’une jeune veuve, ou dans le mouchoir d’un héritier collatéral. - -Tel est aujourd’hui Mᵉ Robinet; _l’honorable_ Robinet sera demain un -tout autre personnage. - -Devenu législateur, notre homme, s’il n’abandonne pas entièrement le -Palais, y paraît du moins à de beaucoup plus rares intervalles. Il -donne, on le voit, à sa parole un prix plus haut, et ne la prodigue -plus aux difficultés procédurières de la saisie, aux contestations -assises sur l’étroit chaperon d’un mur mitoyen. Des intérêts majeurs, -un scandale extraordinaire ou un procès de presse l’arrachent seuls à -la majesté de son repos: dans le premier cas, soigneux de sa fortune; -dans le second, de sa renommée; dans le troisième, de sa position -politique. - -Cette position est superbe; soit qu’il se drape d’abord dans la toge -sombre du tribun incorruptible; soit qu’il endosse sans _conversion_ -préalable le frac doré du courtisan; soit qu’il revête alternativement -ces deux costumes ou même les unisse en quelque amalgame imprévu. Sa -domination ne tient pas tant à la couleur ou à la solidité de ses -opinions, qu’à cette merveilleuse faculté dont la nature et l’habitude -l’ont doué, de développer en périodes suffisamment allongées et -décentes un raisonnement bon ou mauvais. - -On n’a pas encore apprécié convenablement le pouvoir que cette faculté, -toute de forme et qui n’est l’indice d’aucune supériorité réelle, -confère à l’heureux improvisateur. Le diplomate le plus consommé, -l’homme d’affaire le plus retors, le militaire le plus expérimenté, -l’industriel aux conceptions les plus vastes, sont écrasés net, s’ils -ne la possèdent point, par le premier Démosthène gascon que le coche -de Toulouse ou de Bordeaux vomit sur la tribune. Ce nouveau-venu le -front haut, sans pudeur ni vergogne,--esprit d’autant plus apte à -recevoir qu’il est plus parfaitement vide,--soutire bientôt aux uns et -aux autres le plus clair de leurs pensées et de leur savoir acquis; -supérieur à chacun par l’éclat qu’il vole à tous; riche du savoir et -des convictions qui lui manquent; universel en vertu de sa nullité -encyclopédique. D’elle en effet lui vient son infatigable souplesse; -et, grâce à cette dernière, toujours apte à subir sans résistance les -idées d’autrui, l’avocat peut produire ensuite, comme lui appartenant, -celles qu’il a seulement serties dans le ductile métal de sa parole -complaisante:--franchement, lorsqu’il revendique ainsi une paternité -impossible, cet eunuque de l’intelligence devrait-il aussi souvent être -pris au sérieux? - -Il l’est néanmoins, et la loi se fait d’ordinaire sous l’influence de -ces hommes chez qui toute droiture de sens, toute sûreté de dialectique -est détruite par la discussion mesquine du prétoire et par l’habitude -de ses ergotages déloyaux. Elle se fait au hasard de la parole, et -tel bill désastreux, dont les effets pèseront vingt ans encore sur la -patrie, n’a d’autre origine qu’une rivalité de barreau transportée à -la tribune nationale. C’est donc une lacune à combler dans plus d’un -_Exposé de Motifs_, que d’y ajouter, comme à un arrêt de cour royale, -le nom des avocats plaidants; on saurait du moins, ce point éclairci, à -quoi s’en tenir sur le mérite de la décision parlementaire. - -Cette première inconséquence des mœurs modernes conduit à une autre non -moins grave, non moins bouffonne, voulais-je dire. Après avoir laissé -l’avocat s’ériger en législateur, on lui a livré sa part du pouvoir -exécutif. Comme vont les choses, une ordonnance royale peut, d’ici -à quelques années, transformer notre héros en secrétaire d’état. O -Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert, Louvois, Lyonne, saluez alors votre -successeur Robinet! Demandez-lui compte de son éducation diplomatique -commencée à l’âge où l’on n’apprend plus; qu’il vous dise où il a pu -s’instruire dans l’art de la stratégie par protocoles, devenue science -entre vos mains. Votre naissance ou du moins les hasards de votre vie -vous avaient formés pour le rôle que vous avez rempli. Une ambition -vulgaire, des considérations d’un ordre inférieur ne vous l’avaient pas -fait briguer tout-à-coup. Aussi, préparés de longue main, versés dans -les traditions d’une autorité régulière, vous connaissiez les habiles -nuances d’une promesse indirecte, les menaces équivoques d’un froid -silence; vous saviez comment on s’oublie en épanchements utiles, et -comment on profite d’une réserve indiscrète; toutes les réticences, -en un mot, et tous les mystères des hautes transactions confiées à -vos soins. L’histoire vous avait livré ses trésors. L’étiquette, -profondément étudiée, vous prêtait ses ressources immenses cachées sous -quelques formes puériles. Complément de la science du droit des gens, -symbole des rapports inter-nationaux, en vous donnant mille excellents -moyens d’apprécier le tact et la valeur des hommes, elle facilitait -les négociations délicates dont vous étiez chargés. Combien dignement -vous voilà remplacés par ce parvenu bavard qui canonise Louis XII aux -dépens de Louis IX, présente sans façons le calembour aux réceptions -royales, et sollicite en vain, dans un excès de familiarité maladroite, -le tutoiement d’un grand d’Espagne ou la poignée de main qu’un lord -sourcilleux garde à ses pairs. - -Sous le portefeuille que je lui ai ainsi accordé par anticipation, -Robinet doit à coup sûr fléchir et succomber. Un an, six mois, trois -jours peut-être suffiront pour user jusqu’à la corde de son parlage -chargé d’oripeaux, et pour mettre à nu l’ambitieuse pauvreté de cette -organisation toute d’apparat. La haute magistrature presse alors ses -rangs et donne dans ses caveaux funèbres un suprême asile à cette momie -du pouvoir. Miséricordieux pour son dernier sommeil, n’invoquons pas -la loi du talion contre Robinet, maintenant réduit à écouter. Que la -plaidoirie des autres lui soit légère! - -On peut, eu égard aux dimensions du cadre qui m’est accordé, se -plaindre que j’aie donné trop de place à une figure isolée, et -pris comme type d’une profession l’existence la plus en dehors de -ses conditions ordinaires. J’ai eu pour cela mes raisons; elles -paraîtraient sans réplique à Robinet s’il était chargé de les faire -valoir, mais ma bonne foi ne me permet pas de les invoquer ici. - -L’_avocat industriel_, auquel le prêt de quelques milliers de francs -inféode un avoué pressé de payer son étude, aurait dû passer sous mes -crayons. Occupé moyennant finance, cet homme arrache à la confiance -forcée des clients l’intérêt au denier cinq des capitaux employés dans -cette opération purement commerciale. Ne doit-il pas se moquer _in -petto_ des usuriers pour lesquels il lui arrive de plaider, usurier -lui-même, et cent fois plus habile? - -L’_avocat spécial_ a composé des commentaires en vingt volumes sur le -titre III du Code civil. Ce titre compte dix articles. L’avocat spécial -tire du peu qu’il sait trop le droit d’ignorer parfaitement tout le -reste. A quarante ans, il est décoré. - -L’_avocat officiel_ l’est beaucoup plus tôt. Député tout d’abord -incommode et hargneux, il vote aujourd’hui le budget avec une activité -silencieuse, plaide en bloc les procès d’une administration publique, -perd ses causes au Palais, et gagne à la chambre les honoraires -politiques qui lui arrivent sous forme de traitement. - -L’_avocat républicain_ fraternise avec tous ses clients, qui le -tutoient et qu’il ne peut discipliner. On le rétribue d’ordinaire en -accolades furibondes, en _réclames_ de journaux. Expliquez maintenant -les récriminations ingrates de quelques galériens politiques. Ils -prétendent, sous le bâton des argousins, qu’il en coûte cher d’avoir -pour défenseur ce citoyen magnanime. - -L’_avocat légitimiste_ est rubicond et gouailleur, galant et spirituel -_quand même_. Il plaide peu, et du bout des doigts, défend les -gazettes pures et les complots bien nés à coups de petites épigrammes -charmantes; il fait rire aux larmes les bons jurés, et reçoit -d’eux, en échange des douces heures qu’ils lui doivent, un verdict -infailliblement conçu en ces termes: OUI, _l’accusé est coupable_. - -Il faut bien que tout le monde s’amuse, et le ministère public à son -tour. - -L’_avocat sténographe_, serf laborieux d’un journal judiciaire, -déjeune de quelque petit scandale, dîne d’un gros meurtre, et, par un -cumul harmonieux d’industries respectées, soupe (quand il soupe) de -vaudevilles ou de mimodrames. Il nage en perfection; les bals masqués -n’ont pas de plus impétueux galopeur; et les bayadères du Mont-Parnasse -ou de l’allée des Veuves, qu’une pantomime extra-légale a brouillées -avec les sergents de ville, trouvent en lui un protecteur zélé. - -Que si nos griffes avaient pénétré plus avant, elles eussent rencontré -l’_avocat local_, dont la renommée sans ailes remplit la maison -qu’il habite, mais n’en dépasse jamais le seuil. Lorsqu’il a soulevé -les passions chicanières de ce monde étroit, bouleversé la loge du -portier, mis le premier étage en révolte contre son bail, le second -en hostilité avec le troisième, et porté jusque dans la mansarde où -perche la grisette je ne sais quelle fureur d’_exploits_ non amoureux, -l’avocat local déménage. Un savant calcul d’économie et de statistique -lui a révélé qu’un éleveur de procès doit, pour éviter l’hôpital et -les coups de bâton,--dans l’intérêt de sa bourse et dans celui de ses -os,--changer tous les trois mois de domicile, d’horizon et de clients. - -Plus avant encore, nous arrivions à l’_avocat de prisons_, dont le -cabinet a des succursales chez tous les taverniers de la Cité, chargés -de rabattre pour cet homme le gibier qu’il dispute aux bagnes. Une -spéculation ténébreuse lui livre en outre, pieds et poings liés, les -criminels fameux dont le geôlier dispose: marché bizarre qui rappelle -les ventes de _bois d’ébène_ conclues dans l’île de Gorée ou sur les -côtes de Loango. C’est aussi la vie, la chair, la liberté des hommes -dont trafique l’avocat de prisons. Le négrier et lui ont d’ailleurs une -manière commune d’apprécier leur horrible marchandise. Plus elle est -noire, mieux ils la paient. - -Enfin, j’aurais pu ajouter à ceux-ci une foule d’autres _chiquanous_ -subalternes, parmi lesquels il faut bien nous garder d’oublier l’avocat -que sa profession a repoussé; pauvre diable tué par la concurrence, -et qui, après avoir sans succès étalé dans le bazar des Pas-Perdus -sa loquèle au rabais, tombe, de chute en chute, jusque dans l’humble -poussière de quelque greffe, ou bien sous l’échoppe de l’écrivain -public,--à moins toutefois que le patronage administratif ne s’empare -de cette incapacité si bien éprouvée. Presque toujours il en est ainsi. -Pour un protecteur, en effet, quelle étoffe serait aussi facile à -tailler? L’avocat manqué, c’est le papier complaisant qui, sous les -doigts de l’escamoteur, devient tour à tour carafe, bonnet carré, -vaisseau de ligne, moulin à vent, arc de triomphe ou cage à poules; on -en fait, avec un égal succès, un commissaire royal, un sous-préfet, un -inspecteur des haras, un employé des postes, un directeur d’hôpital, un -entreposeur des tabacs, un maître des requêtes, un magistrat de police. -L’avocat manqué n’est bon à rien; c’est dire assez qu’il est de nos -jours propre à tout. - - =OLD NICK.= - - - - -[Illustration: L’INSTITUTRICE] - -[Tête de page] - -L’INSTITUTRICE. - - -DANS l’institutrice nous ne comprendrons pas la maîtresse de pension, -type fort distinct de celui que nous allons analyser. La maîtresse -de pension a presque toujours de quarante à soixante ans: elle est -plutôt l’administrateur que le professeur de l’établissement qu’elle -dirige. Elle en soigne les revenus mieux que les études; et il est plus -utile et plus productif pour elle d’être une bonne ménagère qu’une -femme instruite. Pour la surveillance des leçons, elle s’en repose sur -les sous-maîtresses à ses gages; pour les leçons, sur les maîtres du -dehors. L’instruction, les talents d’agrément, seraient donc pour la -maîtresse de pension des superfluités véritables; souvent même elle se -dispense de mettre l’orthographe. Comme il est parfaitement inutile -qu’un directeur de théâtre soit un auteur dramatique, il n’est pas -nécessaire qu’une maîtresse de pension soit une femme savante ou une -femme d’esprit. Les exemples en font foi. Mais passons à l’institutrice -spécialement consacrée à faire l’éducation des jeunes filles qui ne -quittent pas leur famille. - -Pour nous garder d’être systématique, soit dans nos critiques, -soit dans nos éloges, nous diviserons en trois fractions ce type -d’institutrice qui, examiné d’une manière absolue, nous porterait -à de fausses appréciations. Il y a, selon nous, l’_institutrice -de vocation_, l’_institutrice ambitieuse_, et l’_institutrice par -dévouement_. Toutes les institutrices du monde ont de vingt-cinq à -trente-cinq ans: jamais moins, rarement plus. - -Jusqu’à vingt-cinq ans, l’institutrice de vocation est sous-maîtresse -dans la pension où elle a été élevée. Presque toujours c’est la -fille de ces petits marchands ou de ces minces bourgeois parisiens -qui disent à leurs enfants, lorsqu’ils ont atteint l’âge de -raison: «Travaillez comme nous avons travaillé nous-mêmes.» Alors -l’institutrice de vocation se consacre à l’enseignement, comme elle se -ferait lingère, modiste, ou demoiselle de comptoir. - -Elle est dans la nécessité de se choisir un état, et son instinct la -pousse à devenir institutrice. Elle sait juste assez de grammaire, -de géographie, d’histoire, de piano, de dessin, de mots estropiés -d’anglais et d’italien pour se présenter avec assurance aux mères -insouciantes qui confient aveuglément à une étrangère la direction de -l’esprit et du cœur de leurs filles. Avec ces teintures superficielles -de toutes choses, l’institutrice de vocation se dit en état de faire -une éducation complète. Convaincue naïvement de tout ce qu’elle vaut, -sans orgueil comme sans modestie, elle étale hardiment son savoir -universel; on y croit; on en essaie, bientôt on en doute: l’élève -n’apprend rien, mais l’institutrice de vocation se retranche sur le peu -d’aptitude ou d’application de son écolière; elle propose des maîtres -étrangers pour stimuler l’élève indolente ou étourdie. D’abord deux -leçons par semaine, et seulement pour les arts d’agrément, suffiront, -dit-elle. Mais bientôt la mère, enchantée des progrès inattendus de -sa fille, accorde des maîtres tous les jours, non-seulement pour les -arts d’agrément, mais encore pour les langues, pour l’histoire, pour -tout ce que l’institutrice proteste toujours connaître à fond. Dès lors -elle n’est plus qu’une surveillante en réalité fort inutile, mais dont -on ne pourrait se passer, car l’institutrice de vocation se prête à -tout; elle excelle dans les ouvrages à l’aiguille, fait des bourses et -des bonnets grecs pour monsieur, des collerettes et des chiffons pour -madame, ajuste les robes de bal pour mademoiselle, la coiffe au besoin, -brode à la veillée un meuble de tapisserie pour le salon, fait la -lecture, écrit les billets d’invitation, règle les comptes, surveille -les domestiques, se multiplie, devient une espèce de factotum, et n’a -plus que le titre d’institutrice. - -En général, l’institutrice de vocation se place dans les familles à -fortune aisée, mais peu brillante; elle coopère aux calmes distractions -de ces intérieurs placides rarement troublés par les passions, où règne -l’ordre, la propreté, la parcimonie, où l’on reçoit régulièrement -à dîner les vieux parents et les vieux amis une fois par semaine, -aréopage appelé à juger hebdomadairement les succès de l’élève, que -l’institutrice fait valoir avec une minutieuse complaisance. Dans ces -réunions intimes, l’institutrice est un personnage important: elle -accompagne la romance, joue par monts et par vaux la contredanse, -organise les charades, sert le thé et coupe la brioche. - -Dans ses heures de solitude, l’institutrice de vocation relit -scrupuleusement quelque traité d’éducation; elle s’en acquitte par -routine comme un prêtre lit son bréviaire; elle se tient ainsi en -haleine dans l’exercice de ses devoirs, et remplit son esprit de -sentences de pédagogues, semences fort stériles qui ne font germer que -l’ennui dans les jeunes têtes où elle les jette à tout propos. - -En somme, c’est une assez bonne créature que l’institutrice de -vocation. Elle est sans esprit, sans imagination, mais possède -une certaine rectitude de jugement, qui la fait assez adroitement -naviguer dans les flots de familles diverses parmi lesquelles elle -passe d’année en année. Elle suit son _petit bon homme_ de sillon -sans broncher aux écueils. Elle a une sorte de droiture de cœur qui -n’est pas exempte de finesse, mais où la probité domine; un peu par -calcul peut-être, car l’institutrice de vocation, ayant embrassé -l’enseignement comme un état, se conduit avec régularité pour ne pas -manquer de place. - -L’institutrice de vocation a des mœurs; elle ne se compromet jamais -avec les fils de la maison, les frères ou les cousins de son élève; -mais elle accepte de préférence les bonnes grâces des vieux oncles -célibataires. Alors elle rêve modestement un mariage raisonnable; mais -elle le rêve honnêtement, sans intrigues préalablement coupables. - -L’institutrice de vocation est en général petite, d’un demi-embonpoint, -d’une figure sans distinction, fraîche et avenante. Elle a dans sa mise -plus de propreté que d’élégance; elle affectionne la couleur marron -pour l’hiver, le rose pour l’été; elle n’achète jamais plus de deux -robes et de deux chapeaux par an; elle a un esprit parfait d’économie, -même un peu d’avarice, passion innée qui grandit à mesure qu’elle -vieillit. Elle place à la caisse d’épargne tous ses émoluments, et ne -donne à ses parents que les rognures des cadeaux qu’elle reçoit pour sa -fête et au premier de l’an. - -Après trente-cinq ans, l’institutrice de vocation qui a fait son petit -pécule se marie avec quelque employé des postes ou d’un ministère. -Elle devient alors une docte ménagère, une mère pédante et rigide, si -elle a des enfants. Ou quand elle a pris son parti de rester vieille -fille, elle achète un fonds de pensionnat, comme on achète une étude -de notaire avec une clientèle toute faite, et s’y prélasse le reste -de ses jours. Alors son plaisir est de faire bonne chère, d’avoir un -caniche et un perroquet, de tourmenter ses pensionnaires, de torturer -ses sous-maîtresses, s’exerçant à infliger à son tour ces milliers -d’infimes persécutions dont elle a été longtemps victime. - -Avez-vous vu dans quelque élégante pension à la mode, ou dans une des -royales maisons de la Légion-d’Honneur, à Saint-Denis, par exemple; -avez-vous vu une de ces _pâles demoiselles_, rêveuses, ennuyées, -dégoûtées de la vie à vingt ans, se promenant seule dans une sombre -allée de ces jardins où près d’elle d’autres allées sont si bruyantes -et si animées par les jeux de ses heureuses compagnes? Cette grande -demoiselle pâle et triste, triste de dépit et non de douleur, c’est le -type naissant de l’institutrice ambitieuse. - -Fille de quelque général, ou de quelque fournisseur de l’Empire ruiné -par la Restauration; parfois enfant mystérieux d’un haut personnage et -d’une grande dame, elle n’a pu donner à son père que le titre d’oncle, -à sa mère que celui de tante. Elle a vu son enfance entourée d’un luxe -imprudent. Pour elle, toutes les prodigalités du grand monde ont été -introduites dans l’enceinte d’une pension. En naissant elle a eu des -parures et des bijoux, une femme de chambre, esclave soumise à tous -ses caprices les plus tyranniques. Enfin elle a été nourrie de bonbons -et de confitures, selon son vouloir; on altérait ainsi sa santé avant -qu’elle fût fortifiée. Plus tard, même régime pour son esprit: au lieu -des livres de saine poésie, de pure morale, les romans à passions -factices sont venus fausser son cœur avant qu’il ne se fût éveillé. - -Ainsi a grandi l’enfant loin de toute famille, gâtée, empoisonnée par -le luxe, qui corrompt tout, même l’âme virginale d’une jeune fille; -par le luxe qui lui a donné inconsidérément de l’or pour enchaîner à -ses fantaisies des subalternes complaisants. Et, lorsqu’à dix-huit -ans, la pauvre fille déjà blasée sur ces jouissances de toilettes, de -fêtes, de distractions mondaines, que ses compagnes ne voient qu’en -rêve; lorsqu’à dix-huit ans elle croit toucher enfin à cet empire -d’élégance et de domination frivole que tout lui a fait présager, -visites mystérieuses de parents millionnaires qui viennent chaque mois -la demander au parloir, chuchoteries des autres pensionnaires sur -les grands événements qui la concernent; eh bien! lorsqu’elle attend -que ce monde où son esprit romanesque lui assigne une si haute place -s’ouvre pour elle, un jour la pauvre fille est sèchement appelée par la -maîtresse de pension, qui jusqu’alors l’avait traitée avec des égards -obséquieux: on lui annonce tout-à-coup, durement, sans préparation, -que ceux qui payaient sa pension sont morts ou ruinés, et qu’elle doit -songer à se pourvoir d’un état dans le monde; on ajoute, en forme de -consolation, que ses talents lui seront une ressource qu’elle ne doit -pas négliger. - -A ce coup inattendu, à ce congé cruel, la jeune fille pâle pâlit plus -encore; mais elle se souvient de situations semblables à la sienne -dans les romans qu’elle a lus; elle se pose en héroïne, elle se roidit -contre le malheur et s’éloigne d’un œil sec; sans donner un regret à -cet asile de l’insouciance et de la jeunesse, où elle n’a pas vécu en -paix, elle qui n’a pas eu d’enfance, pas de rêves de jeunes filles, pas -de fraîches espérances; mais des vanités, des ambitions dévorantes qui -se voient tout-à-coup si misérablement avortées. - -Le monde s’ouvre à elle, elle l’embrasse avidement; elle est seule, -sans fortune, sans protection: mais elle est libre, elle a un esprit -aventureux que rien n’effraie, elle a des grâces affectées qui -séduisent toujours dans un monde de suprême affectation, elle a cette -beauté maladive qui va à sa destinée, qui doit l’aider à en triompher, -pense-t-elle, en lui attirant cet intérêt qu’inspirent les airs de -langueur indéfinissables. - -Dans cette société brillante et pervertie, où hier encore elle se -disait: «Je serai reine!» elle connaît les plus riches et les plus -puissants: longtemps elle a été leur égale, elle n’ira pas aujourd’hui -mendier leur aumône; mais elle se présentera à eux comme une sœur -dépouillée qu’ils ne doivent pas laisser voir dans son dénûment à -ceux qui ne sont pas des leurs. Elle est accueillie, recherchée, on -s’arrache la victime, jeune, belle, mystérieuse; c’est bientôt un -être exceptionnel: elle est fière, elle n’accepte rien comme don, -mais comme échange. Elle devient demoiselle de compagnie dans quelque -grande maison, mais sur un pied d’égalité. C’est un être pétri -d’élégance, d’idées creuses, de dehors gracieux, de câlineries de -chatte, un mélange de hauteur et de souplesse, une petite créature qui -fait parfois fureur, qui devient par aventure une femme à la mode, -une _chose_ dont, comme un meuble nouveau, une maîtresse de maison -pare son salon avec vanité. Elle chante brillamment avec des airs -de tête passionnés, un peu en actrice; elle en a tous les instincts -vaniteux, désordonnés; mais elle les musèle hypocritement, elle doit -tenir son rang dans le monde, et voilà ce qui l’empêche de se livrer -au théâtre, vocation bien décidée de cette nature maniérée. Elle parle -à tous une poésie mystique admirablement fastidieuse; elle cite Byron -en anglais, Klopstock en allemand; elle se pose devant tous comme -vivant d’_idéalités_; tandis que son esprit, ulcéré par les mécomptes, -recherche avec ardeur le _positif_ du luxe, le réel des jouissances -mondaines. - -Habile par intuition, elle dirige ses plans d’attaque contre les -natures malléables, les héritiers présomptifs d’un grand nom et d’une -grande fortune, écoliers encore imberbes, que la demoiselle pâle -enlace de ses séductions de couleuvre; ou bien elle s’attaque à ces -connaisseurs émérites en beauté qui ont traversé l’Empire en aimant par -convention deux ou trois femmes alors citées, ces admirateurs consacrés -du beau sexe, qui font des folies de sang-froid, avec préméditation, -pour faire croire à un reste de jeunesse. Mais lorsqu’elle échoue dans -ce noviciat d’intrigues, comprenant à vingt-cinq ans qu’elle a perdu la -magie de son prisme de victime, de demoiselle de compagnie romanesque -et brillante, elle se transforme en institutrice ambitieuse. - -Il lui faut alors une grande maison, d’où l’esprit de famille soit -exclu, où le monde ait fait invasion complète, où les enfants soient -gardés près de leurs parents, non pour qu’on y développe avec plus de -sollicitude leur esprit et leur cœur, mais pour qu’on les dresse en -naissant à ces airs stéréotypés, à ces manières conventionnelles que la -nature n’indique pas et dont on fait le suprême bon ton. - -L’institutrice ambitieuse cherche de préférence un élève qui n’ait -plus sa mère, et qu’elle puisse former sans autre contrôle que la -surveillance paternelle, qu’elle métamorphose en attentions qui lui -sont personnelles. Chez un père veuf, l’institutrice ambitieuse trône -en souveraine, devient maîtresse de maison, en usurpe l’autorité, en -dépasse les tyrannies, et finit parfois par en acquérir la consécration. - -L’institutrice ambitieuse est trop occupée d’elle-même pour s’occuper -sérieusement de son élève: tout ce qu’elle exige d’elle, ce sont -des dehors séduisants, un maintien qui lui fasse honneur dans un -salon. Si l’écolière est docile, l’institutrice récompense ces grâces -naissantes qui découlent d’elle par des complaisances qui annulent -l’autorité paternelle et qui plus tard annuleront l’autorité conjugale. -Ainsi posée, elle a une extrême recherche dans sa mise, et veut être -citée comme un modèle de goût, comme un résumé d’élégance. Elle est -prodigue; car son ambition lui fait voir toujours une fortune assurée -en perspective. A quoi lui serviraient ses épargnes? l’intrigue y -suppléera. - -Mais lorsque passé trente-cinq ans elle n’a pu s’enrichir par quelque -riche mariage habilement et forcément amené, en désespoir de cause elle -se décide à se faire chanoinesse; chaperonnée du titre de _madame_, -elle devient une de ces intrigantes problématiques que le beau monde -accueille, qu’il protège, et dont il se sert comme auxiliaire dans -l’exploitation de tous les vices occultes et masqués, dont l’expérience -lui donne si bien l’entendement; c’est alors que l’institutrice -ambitieuse devient joueuse forcenée. - -L’examen de la nature humaine nous offre toujours un côté ridicule ou -odieux, mais aussi un côté touchant dont la consolante analyse adoucit -l’amertume du moraliste et fait succéder à des peintures railleuses -ou mordantes le tableau réel de nobles et pures vérités. Ainsi nous -arrivons avec bonheur à l’institutrice par dévouement, jeune martyre, -vertu sublime et cachée, que les ridicules de l’institutrice de -vocation et l’esprit d’intrigue de l’institutrice ambitieuse font trop -souvent méconnaître. - -L’institutrice par dévouement est souvent une jeune fille insouciante -et heureuse au sein de sa famille, ignorante de ses talents et de -son esprit, et qui ne pense pas qu’ils pourront lui aider un jour à -combattre la mauvaise fortune. Ame pure et tendre, toute prête à se -dévouer au premier appel, et à sauver par son sacrifice ceux qu’elle -aime de la misère et du malheur; elle, si bien faite pour goûter les -joies de la famille, pour les faire naître par sa présence, elle -quitte courageusement le toit paternel où elle a été si naturellement -heureuse, si doucement aimée; elle pressent tout ce qu’elle souffrira -dans une maison étrangère; elle répète tout bas ces vers du Dante: - - Tu proverai siccome sa di sale - Lo pane altrui, e com’è duro calle - Lo scendere e ’l salir per l’altrui scale[2]. - - [2] Tu sauras combien le pain d’autrui a d’amertume, et combien - il est dur de monter et de descendre l’escalier étranger. - -Mais elle se résigne. Être utile, voilà sa destinée, destinée sévère, -où l’imagination doit s’éteindre, où le cœur doit être étouffé, mais où -la conscience puise de saintes consolations dans la certitude d’avoir -bien fait. - -On choisit toujours pour l’institutrice par dévouement, ou elle -cherche elle-même avec soin, une famille honorablement placée dans le -monde et rigoureusement honnête, imposant par ses bonnes mœurs, par -la considération de la fortune et du rang, par tous les dehors qui -donnent ou attirent l’estime; mais la position ne change point les -individus, et souvent dans ces familles si bien famées il se rencontre -des natures difficiles, des âmes froides ou irritables, dont le contact -est une souffrance de chaque jour pour l’institutrice par dévouement. -En général les grandes et nobles familles où elle est admise ont -l’esprit de régularité et d’orgueil de leur _caste_; elles offrent une -hospitalité polie, mais glaciale, à cette pauvre enfant qui aurait -besoin de retrouver une seconde famille dans cette famille étrangère, -et d’être consolée par une bienveillante affection de la perte de -toutes ces tendresses qui entourèrent son enfance. Dans le nouvel -état que le malheur lui a fait, elle est traitée avec considération, -elle s’attire le respect par le soin scrupuleux qu’elle met à remplir -tous ses devoirs; on lui adresse régulièrement des éloges, on lui -donne, à des époques fixes de l’année, des cadeaux élégants, preuves -d’une satisfaction réelle; mais est-ce tout pour cette âme si noble, -si aimante et si jeune encore, quoique le malheur l’ait vieillie -prématurément? Est-ce tout qu’une position honorablement acquise par -son travail et qui lui permet de secourir sa famille indigente? A -ces avantages positifs ne devrait-il pas se joindre, pour ce cœur si -tristement éprouvé, quelque consolante amitié qui l’empêchât de se -souvenir qu’elle n’est qu’une étrangère dans cette riche famille à -laquelle elle a voué sa jeunesse, son esprit, ses talents, souvent même -son cœur, et qui ne lui donne en échange de tous ces jeunes trésors -qu’une existence comfortable, mais décolorée, que de l’or et pas une -heure de douce intimité. - -L’institutrice par dévouement accepte son sort tel que la Providence -le lui a fait: elle a la résignation des âmes sensibles et fières qui -pouvaient espérer beaucoup de la vie et qui, n’y trouvant que des -déceptions, se résignent sans se plaindre. Son cœur ne se dessèche -pas, son imagination ne s’éteint point; mais elle refoule en elle-même -tous ses désirs sans espoir, toutes ses illusions qui tombent et -meurent une à une dans la sphère où elle vit. Elle est belle, aimante, -enthousiaste, pleine de cœur et d’intelligence; elle aurait aimé, elle -se serait attiré l’amour au sein de sa famille; mais dans cette famille -étrangère où le malheur l’a jetée, qui l’aimera, qui se dévouera à -l’aimer d’amour? Est-ce le frère de son élève? ce jeune homme ardent, -passionné, qui commence la vie et qui éprouve, comme à son insu, pour -la jeune et belle institutrice un intérêt tout-puissant. Mon Dieu! elle -a bien compris à son regard, à sa parole, à ses douces et involontaires -attentions pour elle, que lui du moins ne la traitait pas comme un être -inférieur, comme une étrangère qu’on emploie et qu’on paie. Mais la -pauvre enfant n’ose se livrer à cette pensée, à cet espoir; elle a trop -d’orgueil pour vouloir d’un amour qui ne serait qu’un mystère, qu’une -intrigue cachée; elle sent qu’elle est digne d’être aimée avec bonheur -et courageusement, et cet amour tremblant de jeune homme qu’un regard -de sa mère fait pâlir, qui s’épouvante d’une réprimande, qui cède à -de vaniteuses réflexions de rang et de fortune, souvent faites avec -cruauté devant elle, et dont elle saisit tristement le sens; cet amour -qui d’abord fut, pour sa vie monotone et grave, une suave espérance, -devient une sorte d’humiliation dont son âme est froissée. - -Que de luttes dans cette pauvre âme sans appui, qui s’effraie de ses -rêves, qui les combat et qui ne parvient à les vaincre qu’à force de -souffrance et de dévouement! Que de fois, sa tâche lui paraissant -trop rude, elle fut tentée de fuir cette maison où elle est utile, où -ses talents sont appréciés, mais où l’on ne donnerait pas une larme à -son absence! Que de fois se souvenant des baisers de sa mère, de la -tendresse de son père, elle a pensé à revenir vers eux, en s’écriant: -«Vivons, aimons et souffrons en famille; l’isolement de la jeunesse est -impossible à mon cœur!» Mais la même voix qui lui dicta son sacrifice -a étouffé ce cri de l’âme; elle s’est souvenue de l’indigence qu’elle -avait adoucie, du bien-être qu’elle répandait chaque jour sur les -siens, en travaillant, en s’immolant sans relâche, et, fortifiée par la -lutte, elle la continue malgré ses blessures. - ---Est-il rien de plus douloureux, de plus saint que le spectacle de -cette jeune femme? Elle perd sa beauté dans les veilles laborieuses de -l’étude, dans des douleurs muettes et souvent raillées par ceux qui -les causent. Elle plie son esprit, vif, élevé, profond, aux étroites -règles d’un enseignement formulé; elle fait descendre son imagination -poétique et hardie, à l’intelligence naissante d’un enfant; sa -passion pour les arts n’est plus qu’une science utile dont elle doit -enseigner les éléments, mais oublier les inspirations; enfin cette âme -passionnée et tendre qui rêva tous les sentiments, qui les eût tous -ressentis si elle avait pu s’ouvrir au monde, heureuse et confiante; -cette âme fermée à toute jouissance par une main de fer, par celle de -la nécessité, s’isole, s’assombrit et finit par perdre sa foi dans le -bonheur dont elle était digne et qu’elle n’a pas trouvé. - -Lorsque l’institutrice par dévouement ne meurt pas à la peine après -dix ans de labeurs, de souffrance et de résignation; après les dix -plus belles années de sa vie, si tristement dépouillées des joies de -famille, des illusions du cœur, de l’amour, de l’enthousiasme, de -toutes ces brûlantes visions si hâtivement dissipées pour elle; après -ces dix années de jeunesse fanée dans l’isolement de l’âme le plus -cruel de tous, si l’institutrice par dévouement a encore quelques -débris de sa famille, elle revient auprès d’un vieux père dont elle -est l’honneur, ou d’une mère infirme qu’elle console par sa tendresse, -qu’elle distrait par son esprit, ou bien encore auprès d’une jeune -sœur mariée dont elle soigne et élève les enfants avec amour. Goûtant -ainsi en se dévouant encore un simulacre de ces joies maternelles dont -la réalité lui fut refusée, elle ne rougit point d’être vieille fille, -car elle a su aimer, et sans son dévouement, la plus céleste des vertus -humaines, elle serait épouse et mère: le ridicule n’atteint pas les -vies qui sont sublimes par leurs actes. - -Aussi, loin de chercher à se marier à quarante ans, sachant ce qu’elle -a valu, ce qu’elle aurait mérité, elle ne songe pas à arranger sa vie -selon le monde; elle la laisse couler au gré de la Providence, et -souvent la Providence lui envoie des joies compensatrices pour les -joies de sa jeunesse perdue. - -Nous avons dessiné les portraits des divers caractères d’institutrice; -en terminant cet article nous éloignons notre pensée de l’institutrice -peu digne de ces nobles fonctions. Mais nous voulons rappeler à -l’estime et à l’admiration publique ce modèle de l’institutrice -parfaite, cette femme rare et par l’esprit et par le cœur, qui vient -de retracer dans un livre échappé, ce semble, à l’âme et à la plume de -Fénelon, tous les devoirs, toutes les qualités dont elle-même avait été -le touchant exemple. Mademoiselle Sauvan est l’auteur de ce livre que -l’Académie française a couronné et qui a une sorte de fraternité de -grâce et de sagesse éclairée avec l’_Éducation des Filles_;--une femme -seule pouvait deviner toutes ces qualités exquises qui sont nécessaires -dans l’institutrice pour agir sur ces jeunes âmes confiées à ses soins. -Il y a dans notre article assez de critiques, assez de traits qui -paraîtront frondeurs, pour qu’on nous pardonne de le terminer par un -éloge. - - Madame Louise COLET. - - - - -[Illustration: LE POËTE.] - -[Tête de page] - -LE POËTE. - - Que les gens d’esprit sont bêtes! - - BEAUMARCHAIS. - - Nescio quid nugarum meditans - Totus in illis. - - HORAT. - - -SI l’on entend par poëtes les grands écrivains qui habillent des -pensées profondes d’une forme mélodieuse et pittoresque, on en -signalera peu dans le passé et encore moins dans le présent. Mais, si -l’on comprend sous ce nom ceux qui se croient en droit de le porter, -ceux qu’une prédisposition native excite à cadencer des alexandrins; -enfin les métromanes susceptibles de rimer, et convaincus d’être -coutumiers du fait, on trouvera une classe assez nombreuse ayant une -physionomie et des allures particulières, et appréciable sans loupe à -l’œil de l’observation. - -Peindrons-nous les habitudes de cette classe bizarre et peu connue? -L’auteur de la Métromanie l’a fait avant nous, et sa monographie -subsiste. Un intervalle d’un siècle a modifié le costume, sans altérer -l’individu. Le poëte est toujours le même personnage inégal et -fantasque, distrait et rêveur. Il a échangé contre un frac l’habit à -galons d’or et à boutons historiés, mais il est toujours plus soigneux -de son style que de sa toilette, quand il ne néglige pas l’un et -l’autre, quand il n’existe pas une parfaite harmonie de désordre entre -ses vêtements et ses pensées. La poudre n’enfarine plus sa chevelure, -mais les mêmes idées excentriques germent dans sa cervelle à l’ombre -d’une coiffure à la Titus. Une épée inoffensive ne ballotte plus à son -côté, mais sa démarche n’en est pas moins embarrassée, irrégulière, -rapide comme une locomotive, ou lente comme un roulage accéléré. -Un jabot moucheté de tabac ne s’arrondit plus en nageoire de perche -à l’avant de sa poitrine; mais cette poitrine, palpitante de feu du -génie, est encore aujourd’hui gonflée d’orgueil et de vanité. - -La vanité! voilà le péché favori du poëte! Sitôt qu’un écolier a -griffonné quatre sixains pour la fête de son professeur, il croit avoir -dans son écritoire une source de gloire et de fortune, court lire ses -vers à ceux qui ont le malheur d’être ses amis, et devient le héros -de diverses soirées où l’on sert des poëtes après le café, en guise -de rafraîchissements. Certaines familles se plaisent à grouper autour -d’elles des rimeurs, qui deviennent partie intégrante du logis, et -sont immeubles par destination. Chacun d’eux à tour de rôle s’avance -au milieu du salon, où les dames l’examinent avec l’attention qu’on -prête à une bête curieuse, et après quelques instants d’une résistance -honorable, il _donne aux oreilles son friand repas_. Rien n’est changé -depuis le siècle de Molière dans l’agencement des réunions littéraires, -ni les exclamations des Philaminte et des Bélise, ni les prétentions -des Trissotin et des Vadius. Cependant ils sont de nos jours plus -policés que leurs devanciers, leur jalousie se dissimule sous les -dehors d’un enthousiasme réciproque. Ils peuvent songer secrètement -à déprécier leurs confrères, mais ils arrivent plus sûrement à leurs -fins; ils ne se querellent plus, ils se louent. - -Bien qu’il y soit inondé de compliments et d’eau sucrée, le poëte -fréquente peu cette collection de zéros qu’on appelle le monde. Pour -s’y présenter, il faut s’habiller, et s’habiller est une occupation si -triviale, si pénible, si intolérable! S’interrompre dans la fabrication -d’une stance pour chercher une cravate et un gilet; descendre des -hauteurs du Parnasse pour fouiller dans un tiroir; troquer sa plume -contre un peigne, contre une brosse, contre un rasoir; employer à -changer de linge, à attacher des sous-pieds, à mettre des gants, un -temps qu’on voudrait consacrer tout entier à un travail spirituel, -quel supplice! Et à quoi bon le subir? pour aller faire des révérences -dans un salon, conter des fadeurs à des femmes raides et minaudières, -soulever les plus hautes questions de la société avec des clercs de -notaire, jouer au boston, demander une _indépendance en carreau_, -déguster des verres d’orgeat que la maîtresse de la maison suit de -l’œil en notant les gastronomes indiscrets, entendre les sons saccadés -d’un piano ou la voix criarde d’une _prima donna_ parisienne... c’est -amusant et varié comme un jet d’eau. - -Le poëte reste donc chez lui, s’y livrant doucement à son indolence -naturelle, et attendant l’inspiration avec l’immobilité d’un fakir. -A l’inverse de Sénèque, qui écrivait sur une table d’or un traité de -la pauvreté, il vante dans une mansarde les douceurs de l’opulence. -Et comment les connaîtrait-il! la poésie est si mal rétribuée! -Dernièrement un écrivain justement estimé, un homme de cœur et de -talent, demandait un à-compte de 5 francs sur une pièce de vers qui -devait paraître le jour suivant dans un journal; il avait besoin de ce -subside pour dîner... On le pria de repasser le lendemain. - -On conçoit qu’il répugne au poëte d’attacher une femme et des enfants -à sa triste destinée. Il est au reste trop amoureux de toutes les -femmes pour en préférer une seule. Promener de beautés en beautés -ses vagues tendresses, s’éprendre vite, oublier plus vite encore, -rêver aux blonds cheveux de l’une, aux yeux noirs de l’autre, à la -mélancolie touchante d’une troisième; bâtir un roman sur la grisette -qu’il coudoie, sur la paysanne qui passe dans un champ, sur la comtesse -qu’une calèche emporte loin de lui; voilà sa joie, voilà ses plaisirs: -plaisirs innocents, dégagés de toute pensée de possession, incapables -de troubler le repos d’une famille ou d’une union quelconque; plaisirs -plus doux que la réalité, car il se crée à son gré de charmantes -maîtresses, sveltes, gracieuses, aériennes, belles comme des houris, -pures comme des madones; et s’il prenait sa lanterne pour en chercher -de semblables à travers le monde, il mourrait peut-être avant de -l’avoir éteinte. - -L’humeur indépendante du poëte se plierait difficilement au joug -matrimonial: il lui faut une liberté d’esprit et de mouvements qui -s’accorde mal avec les tracas du ménage. Il peut lui prendre envie à -deux heures du matin de sortir pour admirer la campagne que la lune -éclaire, et de quitter sa femme pour courir dans les bois. Tient-il -une rime qu’il a longtemps poursuivie, fût-ce au milieu de la nuit, -il se lève et s’écrie: «Je l’ai trouvée!» avec non moins de joie -qu’Archimède. Quelle femme s’accoutumerait à ces poétiques escapades? -quelle femme, en pareil cas, se refuserait la satisfaction de se draper -en épouse incomprise, de proclamer à la face de l’univers que son mari -est un monstre, et de le traiter comme tel? - -La turbulence des enfants suffirait pour rendre le ménage intolérable -au poëte, car il a horreur de tout ce qui trouble ses méditations, d’un -chien qui jappe, d’un fouet qui claque, d’un pétard qui éclate, d’une -grenouille qui saute, d’un lézard qui fuit. Quand il se perd dans les -espaces, dans l’infini, dans l’éternité, s’il est rappelé brusquement -à son être si chétif, à sa vie si courte, à son horizon si borné, il -souffre, il soupire, il est malheureux, le pauvre ange déchu, le pauvre -roi découronné, le pauvre martyr livré aux bêtes! - -Tels sont, nous le croyons, les traits caractéristiques des individus -voués au culte de la rime; mais le genre qu’ils adoptent les -diversifie, et si, après les avoir observés dans leurs personnes, on -les étudie dans leurs œuvres, on verra le type général se modifier, -s’effacer même complétement, selon qu’ils sont: - -1º Élégiaques,--2º Sacrés,--3º Classiques,--4º Auteurs de poésies -légères,--5º Nébuleux,--6º Intimes,--7º Auteurs de romances,--8º -Chansonniers. - -[Illustration] - -Le poëte élégiaque débute par un recueil de vers longs ou courts, -d’une harmonie plus ou moins douteuse, d’une correction plus ou moins -grammaticale, mais invariablement affublé d’un titre prétentieux: -_Premiers Soupirs_, _Chants d’Amour_, _Rêveries_, _Lamentations_, -_Méditations_, _Élévations_, _Contemplations_, _Amertumes_, -_Aspirations_, _Premières Larmes_, _Pensées du Ciel_, etc., etc. -Une fois baptisé, l’ouvrage est tiré à trois cents exemplaires; sur -ce nombre, une centaine est offerte par l’auteur avec des dédicaces -autographes également flatteuses pour les donataires et pour le -donateur; et le libraire en vend une vingtaine, à grand renfort de -réclames où l’on démontre comme quoi depuis longtemps le besoin d’un -volume de vers intitulé _Crépuscules_ se faisait généralement sentir. - -[Illustration] - -Les stances du poëte élégiaque sont destinées à entretenir le lecteur -de ses rêves, de ses émotions et de son imminente fluxion de poitrine. -Ses lectrices s’écrient: «Le pauvre jeune homme, qu’il doit être pâle -et étiolé! qu’il aurait besoin de consolations, et qu’il serait doux -de lui en prodiguer!» Eh! mesdames, ce moribond se porte à merveilles; -cet infortuné jouit largement de tous les plaisirs de la vie; ce -songe-creux sublime sort parfois du café dans un état d’ivresse qui -n’a rien de poétique; et cependant, si vous réclamiez de lui quelques -strophes, il ne manquerait pas de vous adresser une langoureuse et -lamentable épître; - - Vous demandez des vers à ma voix affaiblie; - J’obéis: il me faut céder à vos désirs; - Mais ma muse est plaintive, et sa mélancolie - Pourra faire ombre à vos plaisirs. - - Ah! laissez-moi rêver, pensif et solitaire! - Pourquoi vouloir mêler mes cyprès à vos fleurs, - Votre gaîté sans fiel à ma tristesse amère, - Votre doux sourire à mes pleurs? - - Qu’importe le vain bruit d’une lyre sonore - Qui s’enfuit emporté sur l’aile des autans! - Faible arbuste, mes fruits ne sont pas mûrs encore, - Je suis à peine en mon printemps. - - Ah! laissez-moi rêver, pensif et solitaire, - Rassembler quelques fleurs pour en tirer le miel, - Méditer en silence, et chercher sur la terre - Quelque rayon tombé du ciel. - - Jamais, pour m’inspirer, les passions rapides - N’ont versé dans mon cœur leurs orageux torrents. - Attendez que mon front soit sillonné de rides - Par la douleur ou par les ans. - -Mais cet émule de Millevoie, si triste, si tendre, si sympathique, -est sans doute le plus compatissant de tous les êtres? sans doute il -pense avec Saint-Just que les malheureux sont les puissances de la -terre? Erreur! il plaint des misères humaines imaginaires, sans jamais -soulager les misères en chair et en os qui gémissent autour de lui; -sa compassion _in partibus_ s’exerce sur des chimères et néglige les -réalités; il a de la sensiblerie et point de sensibilité, de l’esprit -et point de cœur, des larmes pour les vagues souffrances et point de -pitié pour les douleurs véritables. - -[Illustration] - -Le même contraste existe souvent entre la conduite et les œuvres du -poëte sacré. Celui-ci est un personnage tout biblique, repu de la -lecture du Pentateuque et des Prophètes; oriental et bondissant dans -ses images, apocalyptique dans ses lyriques emportements. Il erre sans -cesse sur les bords du Kédron ou sur la cime du Golgotha. A genoux, la -tête rase et couverte de cendres, il invoque Jéhovah, supplie Élohim, -le dieu des armées, déplore la ruine de l’arche sainte et de la maison -d’Israël, et paraphrase les quarante-deux chapitres de Job avec une -constance digne de leur auteur: - - O cité de Sion! Jérusalem céleste, - Quand pourrai-je en ton sein contempler Jéhova? - S’il faut verser des pleurs, c’est sur l’homme qui reste, - Et non sur l’homme qui s’en va... - - Car, si du tentateur les promesses trompeuses - Ne l’ont point détourné du service de Dieu, - Entre les chérubins et les âmes heureuses - Il aura sa place au saint lieu. - - Car, ayant secoué la terrestre poussière, - Il verra de son Dieu l’éternelle beauté; - Esprit pur, il prendra des ailes de lumière - Pour voler dans l’immensité. - - A ses yeux éblouis apparaîtront sans voile - Et l’orchestre infini que dirige Uriel, - Et les anges assis, chacun sur une étoile, - Dans l’amphithéâtre du ciel. - -Mais sachez que ce christianisme, ou plutôt ce judaïsme, est simplement -une affaire de forme. Le poëte sacré est chrétien à l’épiderme, et -nullement _intus et in cute_. Bien qu’il entonne les louanges d’Adonaï -sur le _kinnor_ et le _hasor_, ou en s’accompagnant du _nebel_, il -se trouverait fort embarrassé s’il était mis en demeure de réciter -le _Confiteor_ ou le _Credo_. C’est un ermite mondain, un apôtre de -boudoir, qu’on rencontre plus souvent à l’opéra qu’à la messe. Il -compose pendant un entr’acte une ode sur le jugement dernier, et je ne -serais pas étonné qu’il fût athée comme Hébert, et matérialiste comme -un chirurgien. - -[Illustration] - -Parlez-moi de ce petit vieillard aux cheveux poudrés, à la figure -effilée, aux manières affables et mielleuses, qui a conservé presque en -entier le costume des anciens jours, gilet à fleurs, culotte courte, -bas de soie, souliers à boucles, et qu’on voit parfois rôder aux -alentours du pont des Arts: voilà un catholique fervent. Il ne manque -pas un office; son bonnet de soie noire se distingue au milieu des -têtes nues inclinées à l’instant de l’Élévation; il se glorifie du -titre de marguillier, et veille assidûment aux intérêts de la fabrique. -Eh bien! ce dévot si zélé ne jure que par Jupiter, il ne connaît -d’autres divinités que celles de l’Olympe, d’autre paradis que les -Champs-Élysiens. Si vous lui parlez Satan, il vous répondra Pluton... -C’est un poëte classique. - -Ombres de Roucher, de Delille, de Rosset, de Fontanes, d’Esménard, -de Saint-Lambert, de Dumolard, vous devez tressaillir de joie en -contemplant ce dernier rejeton de la littérature impériale. Lui seul -élabore des poëmes didactiques, lui seul confectionne des idylles -et des églogues; et appelle ses personnages Acis, Thémire, Almédon, -Philis, Dolon, Zénis, Phylamandre, Amarylle et Myras; lui seul ose -invoquer les Muses et Apollon, et employer le langage des dieux, -c’est-à-dire un pathos incompréhensible aux simples mortels. Il -faudrait un dictionnaire spécial pour servir à l’intelligence de sa -poésie. Sous sa plume, - - Le télescope devient _de Cassini le tube observateur_; - la trompette, _le belliqueux airain_; - la flûte, _l’harmonieux roseau_; - le caféier, _de Moka le timide arbrisseau_; - le soc, _le fer agriculteur_; - le mûrier, _l’arbre de Thisbé_; - un médecin, _l’enfant de Chiron_; - un fusil, _un tube enflammé_; - une baïonnette, _le glaive de Bayonne_; - un tambour, _une caisse d’airain couverte d’une peau - d’onagre_; - la mer, _l’humide Nérée_; - un hippopotame, _des rivages du Nil le coursier amphibie_, - etc., etc. - -Ses vers sont autant d’énigmes et de logogryphes destinés à exercer la -patience de ses lecteurs, heureusement peu nombreux. Il a horreur de -la trivialité et revêt toutes choses d’un style noble et emphatique. -S’il avait à rendre le mot populaire de Henri IV (je veux que le paysan -mette la poule au pot tous les dimanches), il écrirait: - - . . . . Je veux que l’humble laboureur - Célèbre avec gaîté le saint jour du Seigneur; - Je veux voir sa misère un instant consolée, - Et qu’à son appétit la géline immolée, - Déposant tous ses sucs dans un vase fumant, - Fasse d’un doux banquet le plus bel ornement. - -Le poëte classique est venu au monde deux mille ans trop tard. Il est -vrai qu’il ignore parfaitement le grec, attendu qu’on ne l’apprenait -guère au temps du Directoire exécutif. Cependant parlez-lui de -Lamartine, il vous citera une ode de Pindare en l’honneur des jeux -olympiques; chantez-lui _les Hirondelles_, de Béranger, il vous -ripostera par _l’Hirondelle_ d’Anacréon. Admirez devant lui les -tableaux de Decamps, il vous racontera comment Dibutade inventa le -dessin. Les travaux astronomiques d’Arago lui sont peu familiers, -mais en revanche il vante Hipparque, Pithéas, Aratus et Tymocharis. -En géographie, il préfère à l’étude de Maltebrun celle de Strabon et -de Pomponius Méla. Il dit l’Occitanie pour le Languedoc, la Pannonie -pour la Hongrie, l’Ibérie pour l’Espagne, l’Ausonie pour l’Italie, -Parthénope pour Naples, et Lutèce pour Paris; il passe insouciant -devant les grandes œuvres de Robert de Luzarches, de Jean de Chelles, -et autres architectes catholiques; mais il se pâme d’aise à l’aspect -d’un fronton soutenu par une monotone rangée de colonnes corinthiennes. - -[Illustration] - -Comme corollaire du poëte classique se présente l’auteur de poésies -légères. C’est un homme de loisir, c’est-à-dire un être dont le métier -consiste à ne rien faire, à recevoir et à rendre des visites, et à -consommer à la ville ce que produisent les habitants des campagnes. -«S’il voulait s’en donner la peine, assure-t-il, il éclipserait Victor -Hugo; mais provisoirement il se contente de se délasser d études plus -sérieuses, au moyen de la poésie.» Il daigne rimer, le gentilhomme! -Il polit de petits vers de société, de petits compliments, de petites -fables, de petites épîtres, des bouquets à Chloris, l’épitaphe d’un -épagneul chéri, des charades, et des acrostiches. Il cultive notamment -le madrigal. - - A UNE DAME[3] QUI M’AVAIT INVITÉ A ME RENDRE A SA MAISON DE - CAMPAGNE, ET A LAQUELLE J’AVAIS RÉPONDU QUE JE NE POUVAIS Y - ALLER, PARCE QUE J’ÉTAIS RETENU A PARIS PAR UNE INTRIGUE D’AMOUR. - - [3] Tout le monde devinera sous cette simple désignation la - belle baronne de ***, née comtesse de ***, dont les charmes - embellissent les cercles les plus distingués de la capitale. - (_Note de l’auteur du madrigal._) - - Iris, charmant objet que l’enfant de Cythère - Dans les bois de Paphos aurait pris pour sa mère, - En votre heureux séjour[4], ah! ne m’attirez pas; - Je suis, vous le savez, épris d’une autre belle[5]. - En voyant vos divins appas, - Je craindrais trop d’être infidèle. - - [4] Allusion à la ravissante maison de campagne que possède - madame la baronne de ***, née comtesse de ***, au riant village - de ***, sur le penchant du coteau de ***, si renommé par - l’excellence de ses carrières à plâtre. (_Id._) - - [5] Autre allusion à la charmante marquise ***, maintenant madame - de ***, dont j’enlevai le cœur au chevalier de ***, ancien écuyer - cavalcadour de feu sa Majesté Charles X. (_Id._) - -[Illustration] - -Il y a quelques années, il s’est opéré une réaction contre le genre -classique; et, comme toutes les réactions, elle a été trop loin. Il -s’est créé une secte de rimeurs qu’on peut désigner sous le nom de -poëtes nébuleux, et qui, en haine des Grecs et des Romains, se sont -évertués à imiter les Anglais et les Allemands, à singer lord Byron, -Schiller, Gœthe et Hoffmann, à mettre la ballade et le fantastique à -l’ordre du jour. - -[Illustration] - -Le poëte nébuleux amalgame tout ce que la nature et l’esprit ont pu -créer de plus laid: - - Souvent sans y penser un écrivain qui s’aime... - -Il groupe toutes les monstruosités imaginables du monde réel et -métaphysique. - - O sorcières, à vos balais!!! - Des coteaux larves et follets - Descendent; - Voici tous les spectres des nuits, - Dans les cimetières des bruits - S’entendent: - - Des bruits qui viennent de l’enfer. - De fer heurté contre le fer, - Étranges, - Et qui, montant jusques aux cieux, - Vont faire dresser les cheveux - Aux anges. - - Les ondins planent sur les eaux; - Les vents à travers les bouleaux - Gémissent. - Dans la couche des nouveaux-nés - Des reptiles empoisonnés - Se glissent!!! - - La belle nuit pour les sabbats! - Allons, quittez de vos grabats - La paille!!! - Le maître infernal vous attend; - Accourez faire avec Satan - Ripaille!!! - - Infatigables fossoyeurs, - Vampires, soyez pourvoyeurs - Du diable; - Lutins, à nous plaire empressés, - Auprès de ces gibets dressez - La table. - - Jusqu’aux premiers feux du matin, - Que tout mon peuple à ce festin - S’assemble!!! - Nécromanciens et démons, - Rions, chantons et blasphémons - Ensemble!!! - - Ainsi Belzébuth dans les bois - Appelle la foule à ses lois - Sujette; - Et sur de fantasques coursiers - L’armée entière des sorciers - Se jette. - - Et voyant leurs noirs tourbillons - Tracer par les airs des sillons - De flamme, - Le passant, saisi de terreur, - Prie, et recommande au Seigneur - Son âme. - -[Illustration] - -Ces vers, et autres non moins rocailleux, sont escortés d’une multitude -d’épigraphes. Le poëte nébuleux les prodigue, les sème à pleines mains, -en met dix pour une ode. Elles sont, la plupart, tirées d’écrivains -étrangers, et s’il y admet des auteurs français, c’est pour la plus -grande gloire de ses amis et connaissances, dont les poésies inédites -lui fournissent un beau choix de citations. - - =Hélas! hélas!= - - (SHAKSPERE, traduction de Letourneur.) - - C’est un spectacle étrange, et qui mérite certes - Qu’on tienne pour le voir les fenêtres ouvertes. - - (ARISTIPPE GRELUCHARD, _Saynètes_.) - - Qu’elle était belle! - - (LORD BYRON, traduction nouvelle et inédite.) - - . . . . . . Oh! la société Use bien promptement le cœur qu’elle a - frotté! - - (Le comte ALFRED DE BALANGY, _Desperatio_.) - - =O sublimes transports!= - - (GABRIEL ROMANOVICH DERZHAWIN, _Ode à Dieu_.) - - Je vais mettre le nez à la fenêtre ronde - Où l’on passe le cou pour voir dans l’autre monde. - - (SYLVESTRE DE LA MORANDIERE, _Dernier Jour d’un Condamné_.) - - +Qui aime sans tricherie - Ne pense, n’a trois, n’a doz, - D’une seule est désiros, - Cil que loyax amors lie.+ - - (JEHAN MONIOT, _Poésies du treizième siècle_.) - - +SON VISAGE ÉTAIT PALE.+ - - (KOTZEBUE, _Adélaïde de Wolfingen_, acte II, scène VII.) - -Parfois, pour se donner à peu de frais un vernis d’érudition, le poëte -nébuleux pille çà et là, dans les grammaires et les Guides de la -conversation, des épigraphes en anglais, en allemand, en espagnol, en -turc, en russe, en chinois, et autres langues dont il ne possède pas -la moindre teinture. Il affecte aussi les tours de force en fait de -versification, et danse sans balancier sur la corde rhythmique. - - Quand la guerre, sur la plaine - Pleine - De bataillons, où la mort - Mord, - Dans le sang et le carnage - Nage, - Jetant les rois des combats - Bas; - - Dans les enfers tout rougeoie, - Joie, - Orgie et repas sans fin, - Fin; - Car maint pécheur qui trépasse - Passe - Par la porte du manoir - Noir. - -Comme le poëte nébuleux, le poëte intime est une création moderne: c’est -un intrépide flâneur qui passe ses jours à regarder par sa fenêtre, à -courir les rues et les champs, à suivre de l’œil le vol des mouches -et des papillons: passe temps fort inoffensif s’il ne tenait en prose -rimée un journal de ses faits et gestes. - -[Illustration] - - Hier par un beau temps je quittai ma demeure - Pour m’aller promener: il pouvait être une heure. - Je m’en fus à Montmartre; or c’est un bel endroit - Où l’air que l’on respire est pur, et d’où l’on voit - Se dérouler Paris, le vieux géant de pierre, - Noyé dans un brouillard de poudreuse lumière. - Des torrents de soleil inondaient le vallon; - L’oiseau chantait en l’air, dans l’herbe le grillon, - Et sous le berceau vert l’ouvrier en goguette. - Tout était gai, le ciel, les champs et la guinguette; - Moi-même je sentais mon cœur libre et joyeux... - Mais tout à coup des pleurs obscurcirent mes yeux; - Un songe de néant pesa sur ma poitrine, - Car je venais de voir, au pied de la colline, - A l’ombre de cyprès par le vent balancés, - Des flocons de tombeaux blanchâtres et pressés! - -Le poëte intime affectionne le sonnet. Il combine deux quatrains -et deux tercets en l’honneur de qui que ce soit, et pour exprimer -n’importe quelle idée. - - Floréal est venu; le mois des giboulées - Cesse de détremper les flancs de nos côteaux, - Voici des jours de flamme et des nuits étoilées, - Un soleil radieux se mire dans les eaux. - - Et déjà l’amandier, sans craindre les gelées, - D’une blanche dentelle argente ses rameaux; - L’on entend gazouiller sous les vertes feuillées - Un chœur harmonieux d’insectes et d’oiseaux. - - N’est-ce pas? il est doux d’errer dans la contrée, - Qui s’égaie au soleil, de mille fleurs parée - Allons ensemble, ami; viens, donne-moi la main. - - Loin d’un monde brillant quand le bonheur s’exile, - Pour le suivre à la trace abandonnons la ville, - Et puissions-nous bientôt le trouver en chemin! - -[Illustration] - -Le fabricant de romances réunit en lui le poëte élégiaque, le poëte -nébuleux et le poëte intime. Il est auteur du _Chant du pâtre_, de _Ma -Chaumière_, du _Chasseur tyrolien_, de la _Fleur des champs_, de la -_Brise du soir_, de _Toujours toi_, de _C’est toi que j’ai rêvée_, et -d’une foule de barcarolles sur les gondoles et les farandoles. Bien -qu’il soit obligé de se plier au caprice du musicien, il s’attribue -exclusivement le succès de leur œuvre commune. - -«Connaissez-vous ma dernière romance? - ---Je l’ai entendu chanter; l’air est délicieux. - ---L’air n’est rien; ce sont les paroles qui lui donnent un certain -relief: je m’adresserai désormais à un autre compositeur.» - -Le musicien parle différemment. - -«Connaissez-vous ma dernière romance? - ---Elle est charmante. - ---Vous me flattez; il est vrai qu’elle a réussi, malgré des paroles -détestables. Dorénavant j’aurai soin de me pourvoir d’un autre poëte.» - -[Illustration] - -Quelle différence entre le faiseur de romances et son collègue le -chansonnier, débris de l’ancien Caveau et du Caveau moderne, président -de goguette, membre de la société du Gymnase Lyrique, conservateur des -_la faridondaine_, des _lon lan la landerirette_, et autres vieilleries -du théâtre de la Foire. Le chansonnier descend le fleuve de la vie en -l’égayant par des flonflons. Le chant est sa langue naturelle, et, -quand il parle comme tout le monde, il déroge à ses habitudes. Sa -présence anime les banquets; il accompagne chaque service d’un refrain, -et bénit l’ingénieux faïencier qui imagina le premier de graver des -couplets sur les assiettes. - -«Silence, mesdames et messieurs! je vais vous chanter l’éloge du -champagne; ayez la bonté de m’accorder un moment d’attention! Je -porterai un _toast_ à la fin de chaque couplet, et honnis soient les -retardataires qui ne me feraient pas raison. Premier couplet!... - - AIR de _la Révérence_. - - Au champagne il faut consacrer - Une chansonnette légère, - Je consens à le célébrer, - Mais d’abord emplissez mon verre. - De ce vin l’enivrant bouquet - Mettra mon esprit en campagne, - Et c’est rempli de mon sujet - Que j’aime à chanter le Champagne (_bis_). - Le Champagne! - -A la mémoire de Désaugiers!... Vidons la coupe en trois temps!... -Attention, mesdames et messieurs, voici le couplet politique; on le -chante à voix basse. Regardez, je vous prie, si les portes sont bien -fermées, et s’il n’y a pas de sergents de ville dans l’honorable -société... Deuxième couplet!... - - Du gouvernement d’aujourd’hui - Le Champagne est l’auxiliaire; - Que de voix conquises par lui - Dans les banquets du ministère! - On connaît plus d’un député, - Jadis siégeant sur la Montagne, - Dont la conscience a sauté - Avec le bouchon du Champagne (_bis_). - Du Champagne! - -A la révolution de juillet!... Voici maintenant le couplet immoral, -qu’il faut chanter encore deux fois plus bas que le précédent. Prenez -vos éventails, mesdames. si vous en avez... Troisième couplet! - - Ce vin sert les projets d’amour; - Il captive la plus rebelle; - Au souper servi chez Véfour - D’abord on invite la belle; - Elle résiste peu d’instants, - Car bientôt l’ivresse la gagne... - Sa vertu dure moins longtemps - Que la bouteille de Champagne (_bis_), - De Champagne! - -Au sexe qui fait le charme et le tourment de notre existence, aux -femmes!..... Vient ensuite le couplet patriotique. Vous êtes priés, -mesdames et messieurs, de déployer le plus vif enthousiasme... -Quatrième et dernier couplet! - - Quand, pour nous imposer des lois, - Les Prussiens marchaient sur nos villes, - Au sein du pays champenois - Ils trouvèrent des Thermopyles. - Si des ennemis orgueilleux - Osaient se remettre en campagne, - Ils auraient encor devant eux - Les paysans de la Champagne (_bis_), - De la Champagne! - -A la France!... - -On se lève, on applaudit, on crie, on tend les verres, on les choque -avec fracas, le chansonnier triomphe... Et pourquoi? parce qu’il a -réveillé des sentiments nationaux qui couvent sans être éteints, parce -que, tout en rimaillant, tout en fredonnant, il a remué des idées -populaires. On peut lui reprocher de répéter régulièrement aux noces -auxquelles on le convie un épithalame _omnibus_ qui s’accommode à tous -les mariages comme la botte du Petit-Poucet à toutes les jambes. - - . . . . . . . . . - Mais à former des nœuds si doux - C’est l’amour seul qui vous engage; - Vous serez heureux en ménage, - O mes amis, mariez-vous! (_Bis._) - -On l’accusera de ne jamais prendre une demi-tasse sans mentionner une -chanson qu’il a faite sur le café. - - . . . . . . . . . - Des traits de la maligne envie - Par lui Voltaire a triomphé; - Il puisa plus d’une saillie - Dans une tasse de café. (_Bis._) - -On dira qu’il improvise annuellement depuis vingt-cinq ans la même -chanson en l’honneur de l’éphémère monarchie de la fève. - - . . . . . . . . . - Sans intérêt l’on va chanter; - Point de louange mercenaire; - On le louera sans le flatter: - C’est un roi comme on n’en voit guère. (_Bis._) - -Et pourtant, malgré ses travers, malgré ses rimes hasardées et ses vers -parfois boiteux, le chansonnier est peut-être de toute la corporation -des rimeurs celui qui, s’adressant aux masses par la forme et par le -fond, a le plus de chances d’être lu et d’être compris. - -«Mais d’où vient le peu de succès des poëtes en général, demandais-je -à un vieillard dont l’âge n’a point détruit la verdeur; est-ce que -la forme de leurs poésies est défectueuse? est-ce qu’elles ne sont -pas assez riches de mélodie, assez enjolivées de métaphores, assez -festonnées d’expressions pittoresques? L’amateur économe hésite-t-il -à payer 7 fr. 50 cent. quelques rimes qui courent les unes après les -autres dans un vaste désert de papier blanc? Il est vrai que c’est cher -comme un gouvernement à bon marché. - ---Dans ma jeunesse, me répondit mon interlocuteur, j’ai vu commencer un -mouvement qui se continue encore: il s’opère dans les masses un travail -qui est à la fois une négation du passé et une préparation de l’avenir; -chacun cherche l’X d’un problème inconnu, et entrevoit sur le corps -social des écrouelles que les rois mêmes n’ont plus la puissance de -guérir. Au milieu de l’agitation générale, quel intérêt voulez-vous que -l’on prenne à des aligneurs de mots vides et sonores, à des mécaniques -organisées comme des serinettes pour rendre certains accords, et qui, -en tout temps, en tout lieu, en toute saison, dans le calme ou dans -la tempête, psalmodient leur insipide et monotone symphonie? N’est-on -pas en droit de leur dire: «O versificateurs, Platon vous bannissait -de sa république; mais si vous êtes dignes d’être chassés de toute -société bien constituée, à plus forte raison doit-on vous mettre à la -porte d’un état travaillé d’un besoin de réformes, et qui veut des -hommes habiles et dévoués pour les accomplir! Êtes-vous les artisans -du progrès? poussez-vous la roue dans un chemin meilleur? Non. Quand -on vous demande une œuvre grande et utile, vous répondez par un feu -roulant de rimes croisées sur une banalité quelconque: méprisés des -gens sérieux, vous n’êtes pas même des bouffons, car les bouffons -amusaient, et vous ennuyez; car les bouffons faisaient rire de leur -maître, et si vous faites rire de quelque chose, c’est de vous.» - -Cet arrêt de mon vieillard quinteux est loin d’être sans appel; mais -que de poëtes semblent prendre à tâche de le justifier! - - =E. DE LA BÉDOLLIÈRE.= - -[Cul-de-lampe] - - - - -[Illustration: LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE] - -[Tête de page] - -LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE. - - -CONDAMNÉS à la rude épreuve de donner chaque jour du nouveau, encore -du nouveau, n’en fût-il plus au monde, la presse et le théâtre vont -demandant des sujets à toutes les classes de la société. Boudoir et -mansarde, palais et guinguette, il n’est aucun lieu, si haut placé -qu’il soit, si intime qu’il puisse être, où leur pied hardi ne se -pose, aucune variété de l’espèce humaine qu’ils n’analysent dans ses -moindres détails: une seule jusqu’ici semble avoir échappé à leur œil -scrutateur. Est-ce dédain, est-ce oubli? je n’ose me prononcer entre -cette alternative, et cependant le fait est vrai, le malheureux inédit -existe, il est là près de moi, réduit à réclamer par ma voix sa place -au soleil de la publicité... PAUVRE CONDUCTEUR!!! - -C’est à toi cependant qu’auteurs et vaudevillistes doivent la primeur -des productions étrangères, source inconnue de bien des œuvres! à toi -le doux cigare - - Dont la blanche fumée - Fait naître la pensée. - -Par toi, dans leurs réunions bachiques, Strasbourg et Toulouse, Ostende -et Périgueux viennent à l’envi se placer sur leurs tables! par toi, -l’hiver voit renaître les richesses de l’été! par toi, le printemps -devient automne! Et lorsque le festin s’avance, lorsqu’impatiente de -bondir, la parole frémit aux lèvres des convives, qui donne l’essor à -cette noble aventurière? qui couronne la bacchante de ses grappes les -plus vermeilles? n’est-ce pas toi, avec la précieuse liqueur que tu -apportas des coteaux de la Champagne? Sans toi, plus de _Caveau_, plus -de _Rocher_; sans toi, plus d’esprit, plus d’amours! - -Et cet ami qu’ils attendent, cette femme qu’ils brûlent de presser -sur leur cœur, qui donc les leur rendra? Aux mains de qui, pendant -des jours, des nuits entières, la vie de ce qu’ils ont de plus cher -est-elle aveuglément confiée? aux tiennes, aux tiennes seules, -conducteur, et ils te méconnaissent, ils te préfèrent le postillon, -ce ministre aveugle de tes volontés! Ils le promènent en triomphe sur -la scène, ils lui réservent les parfums les plus suaves, les roulades -les plus flexibles. Ils ne refusent aucun laurier à sa gloire, et font -chanter ses louanges aux harmonieux accords de l’orgue de Barbarie. Ils -ont tout dit sur lui, tout... excepté ce qui est. - -Là commence ta vengeance!... Ton fidèle portrait va faire justice de -leurs dédains. - -Le conducteur est au civil ce que le hussard est au militaire: -même conscience de sa supériorité, même esprit de corps et -d’insubordination, même coquetterie dans la tenue; il n’est pas un -jeune gars dont le village soit traversé par une route royale plus ou -moins bien entretenue, pas une fille de ferme ou d’auberge au cœur plus -ou moins susceptible d’impression, qui puissent résister au pouvoir -d’attraction dont le conducteur, comme le hussard, semble avoir été -doué par la nature. Où chercher la cause de cette vertu puissante? -Réside-t-elle dans cette veste dont la coupe élégante et dégagée laisse -chez tous les deux deviner les formes du modèle, dans ces riches -brandebourgs dont les fils artistement tressés en spirales semblent -autant de liens indissolubles, dans ce _charivari_ enfin dont un cuir -élégamment ciré protége les parties inférieures? - -Tous deux, il est vrai, sont soumis à une discipline sévère, à une -subordination passive à l’égard des chefs, depuis le colonel jusqu’au -brigadier, depuis l’administrateur jusqu’au contrôleur de bureau. -Au hussard, l’entretien pénible du fourniment; au conducteur, le -soin de sa ferrière[6]; au premier, l’inflexible théorie; au second, -l’inexorable règlement; au troupier, les corvées, la consigne et la -salle de police; au bourgeois, la mise à pied, la responsabilité la -plus étendue et les amendes qui, partant du chiffre 5, attribué aux -dernières peccadilles, suivent arithmétiquement la progression du délit -et s’élèvent, sans grand effort, jusqu’à 500 francs, punition ordinaire -de la fraude avec récidive. - - [6] On appelle ainsi la réunion des divers outils, tels que cric, - hache, ciseau, etc, dont le conducteur doit toujours être muni, - afin de parer en route aux accidents les plus ordinaires. - -Ce sont là de rudes épines, mais on ne les connaît qu’à la pratique, et -les fleurs du métier jettent à l’extérieur un si vif éclat! - -Est-il rien de plus séduisant en effet que la moustache retroussée, -le riche dolman, le colback bleu de ciel du hussard; rien de plus -entraînant que la casquette à la forme inclinée et gracieuse, que le -collet brodé, où l’or, l’argent et la soie se disputent coquettement -le soin de rendre le conducteur plus beau, la gloire de le faire plus -brillant? puis la sacoche de ce dernier renferme de nombreux écus dont -quelques-uns demeurent à chaque voyage, sa propriété. Décidément -l’avantage lui reste sur son concurrent... - -Pour le conducteur, le langage des emblèmes n’a point vieilli; nouveau -chevalier toujours errant, sa dame est l’administration qu’il sert; on -la reconnaît à la couleur et à l’écusson qu’elle lui permet de porter. - -Voyez celui-ci: le cornet d’or du paladin Roland brille à son cou, sa -belle est la _Royale_, et ce talisman, source de tant de merveilles, -explique les prodiges de richesse dont elle se glorifie encore sous nos -yeux. - -Celui-là se pare du caducée d’argent: la _Générale_ est sa maîtresse; -en se plaçant sous l’aile de Mercure, elle invoque tout à la fois le -dieu des messagers et celui des commerçants, symbole ingénieux du -secours réciproque que doivent se porter ces deux industries. - -Ce troisième enfin obéit aux lois de la _Française_; nouvellement -descendu dans la lice, il étale avec orgueil l’or et l’argent de sa -double branche de chêne. Puisse-t-elle être pour lui le rameau d’or! -«L’union fait la force:» telle est sa devise. Que Dieu et sa dame lui -soient en aide! - -Combien d’emblèmes encore faut-il renoncer à décrire! ici la corne -d’abondance, là le rameau d’olivier, plus loin le chiffre entrelacé; -partout de l’éclat, de la dorure partout. - -Arrière, arrière, vous autres tous qui usurpez ce nom, conducteurs de -coucous, de wagons, d’omnibus..., arrière! Parcourir, à l’aide d’une -mauvaise carriole, un chemin de quelques heures à peine; regarder sans -fatigue la vapeur dérouler ses mille anneaux de fumée; compter, le -jour entier, les pavés boueux de notre Lutèce; Est-ce là les fonctions -d’un véritable conducteur? Comme lui une fois assis sur votre siége, -avez-vous à votre tour des voyageurs à commander, des relayeurs à -menacer, des postillons à punir! _Grand roi_ sur votre voiture, -pouvez-vous comme lui vous exclamer: _L’administration, c’est moi!...._ -Celui que vous parodiez se repose-t-il chaque soir dans un lit bien -chaud? trouve-t-il, à l’heure dite, son repas qui l’attend? n’a-t-il -à redouter comme vous ni le soleil brûlant des Landes, ni les glaces -du Jura? Non sans doute; privations de tout genre, dangers de toute -espèce, accidents de toute nature, voilà sa vie, sa vie de toutes les -heures, de tous les instants. - -Place, place au vrai conducteur! - -Il existe dans cette nombreuse famille vouée au culte des grandes -routes, différents genres bien tranchés, tous également faciles à -reconnaître. Nous citerons les principaux; ce sont: _la Jambe de -laine_, _le Fashion_, _la Bamboche_, _le Potin_, _le Flambant_, et -enfin _le Pur sang_. - -_La Jambe de laine_ se reconnaît à son air gauche, à sa marche pesante, -à sa tenue sans goût, rehaussée, en dépit de l’uniforme, d’un col de -chemise d’une hauteur démesurée. Son accent est auvergnat ou flamand; -à ses oreilles se balancent agréablement deux grandes boucles d’or; -incapable, au moral comme au physique, de surveiller toutes les parties -de son chargement, chaque voyage est pour lui le sujet d’une perte -nouvelle. En route, le moindre accident apporte un retard considérable -à sa marche; sans autorité sur les postillons qui rient de sa -maladresse à escalader l’impériale, sans influence sur l’aubergiste -qui, lorsque son jour est venu, fort de son impéritie à manier la plume -et la parole, réchauffe à loisir et sans crainte de rapport, le dîner -de la veille; chevaux, repas, rien n’est prêt, rien n’obéit à sa voix. - -La jambe de laine peut à elle seule désorganiser le service le mieux -monté, et, cependant, c’est un homme honnête, doux, économe, incapable -de s’approprier un centime mal acquis. Aussi se plaint-il pour la -première fois, lorsqu’enfin, dans son propre intérêt, on le force à -se retirer, et n’est-ce le plus souvent qu’après avoir absorbé les 4 -ou 5,000 fr. de cautionnement déposés par lui suivant l’usage, qu’il -consent à retourner aux mottes et au charbon dont il n’aurait jamais dû -se séparer. - -_Le Fashion_ est le Dandy, le Lion de la partie. - -Jeune homme bien élevé, il s’est assis autrefois dans l’étude de -l’avoué ou dans le comptoir du marchand de nouveautés. Quelques -fredaines, le désir de voir le pays l’ont amené à changer d’état; -mais il ne peut entièrement perdre ses premières habitudes. Son linge -est toujours blanc, son uniforme du drap le plus fin, ses ongles -soigneusement conservés. Le cambouis, l’huile de pied de bœuf sont pour -lui des objets d’aversion. Sa parole est légèrement affectée; il aime à -étaler son savoir aux yeux des voyageurs fatigués de sa familiarité; sa -suffisance le fait haïr des directeurs de route et punir de ses chefs. - -«_Il fait le monsieur._» Une fois prononcé par les camarades, ce mot -fatal vole rapidement sur la ligne que le fashion doit parcourir; il le -précède au relais, à l’auberge, dans les bureaux, partout... et, soit -envie, soit esprit de vengeance de la part de ceux qu’il y rencontre, -le service n’est jamais plus mal fait qu’en sa présence. Car avant -tout, dans notre métier de _Messagiste_, il faut prêcher d’exemple. - -On a remarqué qu’aucun fashion n’avait encore pu blanchir sous la veste -du conducteur. Six mois, un an au plus, suffisent pour le guérir de ses -caprices voyageurs. - -La jambe de laine et le fashion sont les deux plaies de toute -entreprise de diligences. - -Également riches en défauts et en qualités, la _Bamboche_ et le _Potin_ -forment deux variétés du genre, d’une nature tout à fait opposée. - -L’un est la gaieté personnifiée; l’autre, la tristesse incarnée. Que -Démocrite et Héraclite reviennent en ce monde pour endosser la veste à -brandebourgs, et le premier sera bamboche, le second potin. - -La bamboche rit de tout, plaisante sans cesse. Actif et intelligent, il -obtient par ses lazzis ce que le potin doit à son ton hargneux, à son -air renfrogné. Idole des postillons qui l’on surnommé le _bon enfant_, -il les grise à force de leur payer à boire et manque de verser, en -_blaguant_ sans relâche avec eux. - -Son opposé ne dit mot et n’échappe que par miracle au même accident, -le postillon, ayant, au risque de se casser le cou à lui-même, tourné -court dans une descente, pour se venger d’un _pourboire_ retenu à la -course précédente. - -L’un et l’autre manient bien la courroie et les guides; le métier leur -est familier; le détail d’une voiture, parfaitement connu. Ils seraient -sans reproche, si toujours disposé à se plaindre de tout et de tous, le -potin ne soufflait parfois la cabale et si la bamboche ne le secondait -par cela seul qu’il se promet de trouver du plaisir dans les troubles -intérieurs qui en seront la suite; et puis, l’un est maussade avec les -voyageurs; l’autre, trop jovial. C’est le potin qui, pour ne pas perdre -la place qu’il s’est ménagée sur le _pavillon_, afin de dormir plus à -l’aise, refuse, malgré les plus vives prières, de charger la boîte où -repose le chapeau destiné à orner le front d’une jolie voyageuse; c’est -la bamboche qui, bravant le règlement, s’assied avec hardiesse dans le -coupé, sollicite et obtient parfois de la belle qui l’occupe seule, des -arrhes que cette fois il négligera de porter sur _feuille_. - -Tous deux sont également bien avec les employés du fisc et les agents -de l’ordre public; celui-ci excite leur hilarité, et chacun sait que -faire rire un gendarme, c’est le désarmer; celui-là, grâce à ses formes -âpres, grâce à son extérieur de grognard, n’est pas même soupçonné; -aussi avec eux rien de plus rare que les procès-verbaux, ou les -_amendes_. L’état deviendrait pauvre, je vous assure, si le potin et la -bamboche trônaient exclusivement sur le siége des voitures publiques. - -Mais heureusement pour lui, le _Flambant_ existe. Cette espèce, -toujours en guerre avec les droits réunis dont, par instinct, elle -réussit souvent à tromper les agents, est l’objet d’une surveillance -particulière de leur part. Semblables à l’épervier qui mire -l’hirondelle en planant sur sa tête, ils s’attachent à ses pas. ils -épient ses moindres mouvements, mesurent sa marche des yeux et quand -ils peuvent la saisir, comme ils l’étreignent avec joie, comme ils lui -vendent cher sa liberté, cette liberté dont elle est si jalouse! - -Le flambant se reconnaît à cent signes divers; sa tenue plus riche, -plus soignée, dépasse toujours l’ordonnance; de quelque sévérité qu’on -use à son égard, on le rendrait plutôt muet que de l’empêcher de -porter un galon plus large, une tresse plus fournie; tantôt il pare -sa casquette d’un gland d’officier; tantôt, au jour du départ il se -ceint le corps d’une large écharpe rouge. La chaîne en cheveux, la -montre d’or, le jabot complètent sa toilette fanfaronne. Son front est -empreint d’une mâle hardiesse, à laquelle se mêle une teinte prononcée -d’insolence; une large mouche décore son menton; les mains dans les -poches, les jambes écartées, il aime à se _poser_; quoique soumis à -une certaine oscillation volontaire, sa démarche est aisée, gracieuse -même; aussi pas une Charlotte de taverne, pas une Paméla d’hôtel ne -peut lui résister. Il serait plus facile de nombrer les innombrables -petits verres dont chaque jour il abreuve son gosier, que de compter -les succès qui l’attendent sur sa route. - -Le flambant s’estime égal à tous, et bien supérieur aux simples -employés pour lesquels il ne consent qu’à grand renfort d’amendes à -porter le bout des doigts à l’extrême bord de sa coiffure. Généreux -du reste, sa bourse s’ouvre d’elle-même à la première pensée d’une -action charitable; ses camarades le trouvent toujours prêt à -l’occasion; néanmoins, ils ne l’aiment pas; jaloux de ses promptes -arrivées, de sa témérité, de son talent à sonneries fanfares, que -sais-je? ils lui prodiguent en arrière les noms d’_avale-tout_, de -_gâte-métier_, et cependant ils s’efforcent à l’imiter et y réussissent -merveilleusement... quant aux défauts. - -Malheur à qui oserait médire devant lui de l’administration qu’il -représente! La concurrence est son rêve, sa félicité, son dieu. Rude -jouteur, il met hors de combat les champions et les chevaux qui luttent -avec lui, et ne craint pas, pour _brûler_ un rival, de descendre la -côte au triple galop, imprudence extrême que couronne le plus souvent, -il faut le dire, un extrême bonheur. - -C’est lui qui dans sa verve distribue les _noms de guerre_; c’est -lui qui enrichit le dictionnaire messagiste de quelque mot nouveau; -dans sa bouche, la voiture devient _une bagnole_ ou _une ferrayeuse_, -l’inspecteur de route _un christ_, le renvoi de l’administration, un -_balancement_, etc., etc. - -Rempli d’effroi pour le mariage, les médisants prétendent qu’il ne -craint pas la bigamie. Quoi qu’il en soit, il respecte les convenances, -et la femme de Lyon ne connaît jamais celle de Paris. - -Son jeu favori est le billard où il excelle; le piquet et les dominos -reçoivent parfois ses hommages. - -J’aurais un faible pour le _Fringant_, si la fraude et quelque peu -de contrebande ne venaient de temps à autre ternir sa gloire; mais -son imagination ne peut demeurer inactive; il faut un but à ses -inventions toujours neuves, souvent ingénieuses, et, par malheur, -c’est le commerce qu’il choisit pour objet de leur application: non -pas ce négoce honnête qui, soumis aux lois, paie bourgeoisement tout -ce qu’on lui demande, mais cette industrie coupable qui ne connaît ni -frontières, ni règlements, ni tarifs. Étrange anomalie des sentiments -qui fermentent dans le cœur humain! Ce même homme que l’idée du -moindre larcin ferait rougir, vole sans honte les revenus publics, et -sa probité, à l’épreuve en tout autre cas, ne sent aucun remords des -recettes fraudées à ses patrons. Cette action l’ennoblit à ses yeux, et -rien ne lui semble plus digne de pitié qu’un confrère qui ne sait pas -_travailler_. - -Préférable aux autres genres, le fringant à son tour ne peut entrer -en parallèle avec le conducteur _Pur sang_; celui-là est vraiment le -modèle des conducteurs. Pourquoi faut-il que l’espèce en soit si rare! - -Le conducteur _pur sang_ n’est plus de la première jeunesse; vert -encore, ses cheveux rares et grisonnants annoncent de longs et -honorables services; son embonpoint prononcé, partage ordinaire des -hommes de cheval et de voiture, loin de nuire à son extérieur, lui -donne un certain aplomb qui lui sied à ravir. Joignez à cela l’accent -allemand, la pipe d’écume ou de buis, complément indispensable de -la tenue, d’ailleurs strictement conforme à l’ordonnance, et vous -reconnaîtrez dans cet ensemble le _chique_ du métier auquel, parmi tant -d’aspirants, si peu d’élus peuvent atteindre. - -Trois objets se partagent presque également le cœur du vrai conducteur: -sa voiture, sa femme et son chien. - -Il m’en coûte de mettre l’_épouse_ en seconde ligne, mais avant tout un -historien doit être vrai, et si un doute peut être admis dans l’ordre -de ses affections, je suis forcé d’avouer que ce n’est réellement -qu’entre les deux dernières. - -Le chien est si fidèle! Compagnon inséparable de son maître, il lui -fait oublier les ennuis de la route, veille à la sûreté de son coffre, -quand il descend; s’assied éveillé près de lui lorsqu’il dort, le -flatte à son réveil. - -D’un autre côté, bonne ménagère et nourrie dans les vieilles -traditions, la femme, pendant l’absence du mari, fait prospérer le -commerce de comestibles qu’il alimente à son retour; restée en dehors -du tourbillon de luxe qui entraîne aujourd’hui toutes les classes -de la société, elle a conservé son allure plébéienne, et ne cherche -à s’élever que par ses enfants, en leur donnant une éducation plus -soignée que celle de leur père. - -Néanmoins parvenus à l’âge voulu, ceux-ci s’élancent, pour la plupart, -sur l’impériale, habitués qu’ils sont dès leur premier âge à la -regarder comme leur patrie, et continuent noblement la carrière ouverte -devant eux. C’est ainsi que de nos jours le pur sang se perpétue: -puisse-t-il ne rien perdre de sa verdeur en coulant dans des veines -plus jeunes, de son éclat, en vivifiant des tiges cultivées à plus -grands frais! - -Rien n’égale l’amour du conducteur pour sa voiture: c’est la tendresse -d’une mère pour son nouveau-né, la première passion d’un cœur de seize -ans; il la contemple avec délices, et, dans le voyage, le moindre choc -vient-il à l’atteindre, comme son œil inquiet cherche à sonder la -plaie, comme sa main habile trouve dans sa ferrière le remède propre à -guérir la blessure! - -Chéri de tous, une nombreuse clientèle attend _son tour_ pour partir; -ce jour venu, il reconnaît lui-même à l’avance chacun des articles qui -lui sont confiés, indique aux chargeurs les colis dont se composera -le _talon_[7], visite les _agrès_[8], la _bâche_, et, son inspection -terminée, lorsque les chevaux hennissent, impatients de franchir la -barrière, lorsque l’heure du départ commence à vibrer, regardez-le -donner le signal, et, le portefeuille dans les dents, s’élançant d’un -seul bond au sommet de son siége, ne quitter la courroie que pour -entonner la fanfare d’adieu. - - [7] Le talon est la partie du chargement placée à l’extrémité du - pavillon. Sa hauteur combinée avec celle de la voiture ne doit - pas, suivant les règlements de police, dépasser 3 mètres à partir - du sol. - - [8] Le sabot, la mécanique, etc. - -La voiture roule; dès lors ce n’est plus un simple mortel, c’est -un demi-dieu sur son char de triomphe; à lui les vertes campagnes, -les coteaux dorés, les riants vallons qu’il va parcourir; à lui les -meilleurs postillons, les chevaux les plus frais, les mets les plus -succulents! - -Le pauvre villageois, auquel un jour il épargna la fatigue de -quelques lieues, en le recevant gratis dans sa voiture, s’incline à -son approche; la jeune fille lui sourit, car c’est avec lui que son -prétendu partit l’an dernier pour la grande ville, c’est lui qui doit -bientôt, elle l’espère du moins, le ramener toujours tendre, toujours -fidèle... L’enfant lui-même l’accompagne de ses cris joyeux, sûr de -recevoir quelque douceur, prix accoutumé de son innocente flatterie. - -Tel est le père François; le récit d’un fait vrai achèvera de le -peindre. - -C’était un soir de l’été dernier, le soleil avait projeté ses derniers -rayons de feu et un ciel pur annonçait une de ces belles nuits si -désirables, à cette époque de l’année, pour le repos du voyageur. - -Soudain l’air fraîchit; un point gris paraît à l’horizon, grandit, -s’approche... A de larges gouttes succèdent des torrents de pluie sous -lesquels la route disparaît, labourée en tous sens. La faible lumière -de la lanterne s’est éteinte aux premiers souffles de l’ouragan; -l’obscurité serait complète, si de fréquents éclairs ne permettaient -encore de se conduire. - -Le père François calme l’effroi des voyageurs, soutient l’énergie du -postillon dont il suit tous les mouvements. Seul, il semble lutter -contre les éléments réunis. - -Mais bientôt la tempête redouble de fureur; effrayés des éclats répétés -du tonnerre, excités par les cris de terreur qui partent de la voiture, -les chevaux n’obéissent plus à la main mal assurée qui les guide. Ils -se jettent dans le débord... Une seconde encore, et la diligence va -disparaître entraînée dans le ravin... Déjà elle balance incertaine -au bord de l’abîme... La stupeur a rendu les bouches muettes, silence -solennel qu’interrompt aussitôt une chute pesante, répétée par la -montagne avec fracas... -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -Les voyageurs sont sauvés... grâce au sang-froid et à l’intrépidité du -père François, dont l’œil exercé avait à l’avance mesuré le danger. -Sauter à terre au moment le plus périlleux, couper les traits d’une -main ferme et adroite avait été pour lui l’affaire d’un instant, et les -chevaux seuls roulaient dans le précipice...... -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -L’orage une fois calmé, les voyageurs gagnent à pied le bourg voisin et -y réclament les secours nécessaires. - -Quant au père François, une seule pensée le préoccupe, son regard -inquiet interroge toutes les parties de sa voiture, et lorsque cette -visite lui a appris qu’elle n’a rien souffert, lorsqu’un nouveau relais -l’a mis à même de continuer sa route, il rejoint sa petite caravane. - -On l’entoure, on le félicite; alors seulement on s’aperçoit qu’un -mouchoir plein de sang soutient son bras.... Il a été blessé. Les -éloges redoublent, on lui offre des soins pour le présent, de l’argent -pour l’avenir. - -Insensible à tout, sauf aux attraits d’un verre de cognac: _C’est le -métier_, dit-il, _j’ai vu mieux que ça.--En voiture, messieurs._ - -Puis s’adressant au postillon et levant le coude à la hauteur du -menton, de manière à lui faire comprendre la récompense qui l’attend: -«_Toi, Propre à rien, rattrape le temps perdu... sauvons-nous!_» - -Le père François n’est pas le seul qui eût agi ainsi. - -Des circonstances analogues ne se présentent que trop souvent dans la -vie aventureuse du conducteur, et son dévouement est d’autant plus -grand qu’il est moins connu, son courage d’autant plus vrai qu’il ne -lui procure aucune gloire. - -Honneur donc, trois fois honneur au conducteur pur sang, AU VRAI -CONDUCTEUR! - - =J. HILPERT.= - - - - -[Illustration: LE NOTAIRE] - -[Tête de page] - -LE NOTAIRE. - - -VOUS voyez un homme gros et court, bien portant, vêtu de noir, sûr de -lui, presque toujours empesé, doctoral, important surtout! Son masque -bouffi d’une niaiserie papelarde, qui d’abord jouée a fini par rentrer -sous l’épiderme, offre l’immobilité du diplomate, mais sans la finesse, -et vous allez savoir pourquoi. Vous admirez surtout un certain crâne -couleur beurre frais qui accuse de longs travaux, de l’ennui, des -débats intérieurs, les orages de la jeunesse et l’absence de toute -passion. Vous dites: Ce monsieur ressemble extraordinairement à un -notaire. Le notaire long et sec est une exception. Physiologiquement -parlant, le notariat est absolument contraire à certains tempéraments. -Ce n’est pas sans raison que Sterne, ce grand et fin observateur, -a dit: _le petit notaire_! Un caractère irritable et nerveux, qui -peut encore être celui de l’avoué, serait funeste à un notaire: -il faut trop de patience, tout homme n’est pas apte à se rendre -insignifiant, à subir les interminables confidences des clients, qui -tous s’imaginent que leur affaire est la seule affaire; ceux de l’avoué -sont des gens passionnés, ils tentent une lutte, ils se préparent à -une défense. L’avoué, c’est le parrain judiciaire; mais le notaire -est le souffre-douleur des mille combinaisons de l’intérêt, étalé -sous toutes les formes sociales. Oh! ce que souffrent les notaires -ne peut s’expliquer que par ce que souffrent les femmes et le papier -blanc, les deux choses les moins réfractaires en apparence: le notaire -résiste énormément, mais il y perd ses angles. En étudiant cette figure -effacée, vous entendez des phrases mécaniques de toute longueur, et, -disons-le, plusieurs lieux communs! L’artiste recule épouvanté. Chacun -se dit affirmativement: Ce monsieur est notaire. Il est perdu, celui -qui donne lieu à ces étranges soupçons, car le notaire a créé _l’air -notaire_, expression devenue proverbiale. Eh bien! cet homme est une -victime. Cet homme épais et lourd fut espiègle et léger, il a pu avoir -beaucoup d’esprit, il a peut-être aimé. Arcane incompris, vrai martyr, -mais volontairement martyr! être mystérieux, aussi digne de pitié -quand tu aimes ton état que quand tu le hais, je t’expliquerai, je -te le dois! Bon homme et malicieux, tu es un Sphinx et un Œdipe tout -à la fois; tu as la phraséologie obscure de l’un et la pénétration -de l’autre. Tu es incompréhensible pour beaucoup, mais tu n’es pas -indéfinissable. Te définir, ce sera peut-être trahir bien des secrets -que, selon Bridoison, l’on ne se dit qu’à soi-même. - -Le notaire offre l’étrange phénomène des trois incarnations de -l’insecte, mais au rebours: il a commencé par être un brillant -papillon, il finit par être une larve enveloppée de son suaire et -qui, par malheur, a de la mémoire. Cette horrible transformation d’un -clerc joyeux, gabeur, rusé, fin, spirituel, goguenard, en notaire, la -société l’accomplit lentement; mais, bon gré, mal gré, elle fait le -notaire ce qu’il est. Oui, le type effacé de leur physionomie est celui -de la masse: les notaires ne représentent-ils pas votre terme moyen, -honorables médiocrités que 1830 a intronisées? Ce qu’ils entendent, -ce qu’ils voient, ce qu’ils sont forcés de penser, d’accepter, outre -leurs honoraires; les comédies, les tragédies qui se jouent pour eux -seuls devraient les rendre spirituels, moqueurs, défiants; mais à eux -seuls il est interdit de rire, de se moquer et d’être spirituels: -l’esprit chez un notaire effaroucherait le client. Muet quand il parle, -effrayant quand il ne dit rien, le notaire est contraint d’enfermer -ses pensées et son esprit, comme on cache une maladie secrète. Un -notaire ostensiblement fin, perspicace, capricieux, un notaire qui ne -serait pas rangé comme une vieille fille, épilogueur comme un vieux -sous-chef, perdrait sa clientèle. Le client domine sa vie. Le notaire -est constamment couvert d’un masque, il le quitte à peine au sein -de ses joies domestiques; il est toujours obligé de jouer un rôle, -d’être grave avec ses clients, grave avec ses clercs, et il a bien -des raisons d’être grave avec sa femme! il doit ignorer ce qu’il a -bien compris et comprendre ce qu’on ne veut pas lui trop expliquer. -Il accouche les cœurs! Quand il en a fait sortir des monstres que le -grand Geoffroy Saint-Hilaire ne saurait mettre en bocal, il est forcé -de se récrier:--Non, monsieur, vous ne ferez pas cet acte, il est -indigne de vous. Vous vous abusez sur l’étendue de vos droits (phrase -honnête au fond de laquelle il y a, vous êtes un fripon). Vous ignorez -le vrai sens de la loi, _ce qui peut arriver au plus honnête homme du -monde_; mais, monsieur, etc.... Ou bien:--Non, madame; si j’approuve -le sentiment naturel, et jusqu’à un certain point honorable qui vous -anime, je ne vous permettrai pas de prendre ce parti. Paraissez -toujours honnête femme, même après votre mort. Quand la nomenclature -des vertus et des impossibilités est épuisée, quand le client ou la -cliente sont ébranlés, le notaire ajoute:--Non, vous ne le ferez pas; -et moi, d’ailleurs, je vous refuserais mon ministère! Ce qui est la -plus grande parole que puisse lâcher un officier ministériel. - -Les notaires sont effectivement des officiers: peut-être leur vie -est-elle un long combat? Obligés de dissimuler sous cette gravité de -costume leurs idées drolatiques, et ils en ont! leur scepticisme, et -ils doutent de tout! leur bonté, les clients en abuseraient! forcés -d’être tristes avec des héritiers qui souvent crèveraient de rire s’ils -étaient seuls, de raisonner des veuves qui deviennent folles de joie, -de parler mort et enfants à de rieuses jeunes filles, de consoler les -fils par des totaux d’inventaire, de répéter les mêmes paroles et les -mêmes raisonnements à des gens de tout âge et de tout étage, de tout -voir sans regarder, de regarder sans voir, de se mettre fictivement -en colère, de rire sans raison, de raisonner sans rire, de faire de -la morale comme les cuisiniers font de la sauce, les notaires sont -hébétés, par la même raison qu’un artilleur est sourd. Il y a plus de -sots que de gens d’esprit, autrement le sot serait l’être rare, et -le notaire, obligé de se mettre au niveau de son client, se trouve -constamment à dix degrés au dessous de zéro: chacun connaît la force -de l’habitude, ce rôle devient une seconde nature. Les notaires se -matérialisent donc l’esprit, hélas! sans se spiritualiser le corps. -Sans autre caractère que leur caractère public, ils deviennent ennuyeux -à force d’être ennuyés. Perdus par l’usage des lieux communs dans -leur cabinet, ils les importent dans le monde. Ils ne s’intéressent à -rien à force de s’intéresser à tout, ils arrivent à la plus parfaite -indifférence en trouvant l’ingratitude au bout de tous les services -rendus, et deviennent enfin cette création pleine de contradictions -cachées sous une couche de graisse et de bien-être, ce petit homme -arrondi, doux et raisonneur, phraseur et parfois concis, sceptique -et crédule, pessimiste et optimiste, très bon et sans cœur, pervers -ou perverti, mais nécessairement hypocrite, qui tient du prêtre, du -magistrat, du bureaucrate, de l’avocat, et dont l’analyse exacte -défierait La Bruyère s’il vivait encore. Eh bien! cet homme a ses -grandeurs, mais ce qui rend le notaire grand est précisément ce qui -le fait si petit: témoin de tant de perversités, non pas spectateur, -mais directeur du théâtre de l’intérêt, il doit demeurer probe; il voit -creuser le lac Asphaltite où s’engloutiront les fortunes, sans pouvoir -y pêcher; il minute l’acte aux commandites, et doit se tenir sur le -seuil de la gérance comme un marchand de piéges qui ne s’intéresse ni à -la proie ni au chasseur. Mais aussi quelles incarnations différentes, -quel travail! Jamais essieu ne fut mieux battu, ni plus essayé. Admirez -ses transitions, et voyez si la nature, qui met tant de temps et de -soins à faire quelque magnifique coquille, n’est pas surpassée ici par -la civilisation dans ce produit crustacé nommé le notaire? - -Tout notaire a été deux fois clerc, il a pratiqué plus ou moins -longtemps la procédure: pour savoir prévenir les procès, ne faut-il pas -les avoir vu naître. Après deux ans de cléricature chez un avoué, ceux -qui conservent des illusions sur la nature humaine ne seront jamais ni -magistrats, ni notaires, ni avoués: ils deviennent actionnaires. De -l’étude d’un avoué le clerc s’élance dans une étude de notaire. Après -avoir observé la manière dont on se joue des contrats, il va étudier la -manière dont on les fait. S’il ne procède pas ainsi, le futur notaire -a pris l’état par ses commencements, il s’est engagé petit clerc comme -on s’engage soldat pour devenir général: plus d’un notaire de Paris fut -saute-ruisseau. Après cinq ans de stage dans une ou plusieurs études -de notaires, il est difficile d’être un jeune homme pur: on a vu les -rouages huileux de toute fortune, les hideuses disputes des héritiers -sur les cadavres encore chauds. Enfin, on a vu le cœur humain aux -prises avec le Code. Les clients d’une étude exercent une horrible et -active corruption sur la cléricature. Le fils s’y plaint du père, la -fille de ses parents. Une étude est un confessionnal où les passions -viennent vider le sac de leurs mauvaises idées, consulter sur leurs -cas de conscience en cherchant des moyens d’exécution. Y a-t-il rien -au monde de plus dissolvant que les inventaires après décès? Une mère -meurt entourée des respects et de la tendresse de sa famille. Quant, -en fermant les yeux, le rideau tombe sur la farce jouée, le notaire et -son clerc trouvent les preuves d’une vie intime épouvantable, il les -brûlent; puis ils écoutent le panégyrique le plus touchant de la sainte -créature ensevelie depuis quelques jours, ils sont forcés de laisser à -cette famille ses illusions, ils se taisent par un sublime mensonge; -mais quels rires, quels sourires, quels regards, le patron et son -clerc n’échangent-ils pas en sortant? Pour eux, le politique immense -qui trompait l’Europe était trompé comme un enfant par une femme: sa -confiance avait le ridicule de celle du malade imaginaire avec Beline. -Ils cherchent quelques papiers utiles chez un homme dit vertueux et -bienfaisant, sur la tombe duquel on a brûlé l’encens de l’éloge et fait -partir les décharges les plus honorables de l’artillerie des regrets; -mais ce magistrat, ce vénérable vieillard était un débauché. Le clerc -emporte une horrible bibliothèque qui se partage dans l’étude. Par un -usage et par un calembour immémorial, les clercs s’emparent de tout ce -qui peut offenser la morale publique ou religieuse et qui déshonorerait -le mort. Ces choses infâmes constituent la _cote_ G. Personne n’ignore -que les notaires cotent par les lettres de l’alphabet les papiers, les -documents et les titres. La cote G (j’ai) contient tout ce que prennent -les clercs.--_Y a-t-il de la cote_ G? est le cri de l’étude quand le -second clerc revient d’un inventaire. - -Le partage fini, le diable inspire les commentaires qui se font entre -la poire cuite du troisième clerc, le fromage du second et la tasse -de chocolat du principal. Croyez-vous que sept ou huit gaillards, -dans la force de l’âge et de l’esprit, ennnuyés du travail le plus -ennuyeux, aplatis sur des pupitres à copier des actes, à étudier des -liquidations, échangent des maximes de Fénelon et de Massillon au -moment où, le patron sorti, restés seuls, ils prennent une petite -récréation? L’esprit français, comprimé par les cartons poudreux du -minutier, éclate en saillies et recule les limites du drolatique. La -langue de Rabelais y a le pas sur celle de Florian. On y devine les -intentions des clients, on commente leurs friponneries, on les bafoue. -Si les clercs ne bafouaient pas les clients, ils seraient des monstres: -ils seraient notaires avant le temps. Ces débuts de la pensée dans -la froide carrière du calcul ou du libertinage sont terminés par le -grand mot du principal: «Allons, messieurs, on ne fait rien ici!» Ce -qui certes est vrai. Le clerc parle beaucoup, il conçoit tout et reste -vertueux comme un as de pique, faute d’argent. La grande plaisanterie -des études à l’égard des nouveau-venus est de leur présenter comme -existants de chimériques, de monstrueux usages: quand le clerc y croit, -le tour est fait. On rit. - -Ces plaisants concertos ont lieu devant un petit garçon de dix à douze -ans, l’espoir de sa famille, à tête blonde ou noire, à l’œil vif, le -petit clerc! cet empereur des gamins de Paris qui joue le rôle de fifre -dans cet orchestre où chantent les désirs et les intentions, où tout -se dit, où rien ne s’exécute. Il sort des mots profonds de cette petite -bouche parée de perles, de ces lèvres roses qui se flétriront si vite. -Le petit clerc joute de corruption avec les clercs, sans connaître la -portée de sa parole. Une observation expliquera le petit clerc. Tous -les matins au bureau de la légalisation des signatures notariales, il -y a une assemblée de petits clercs qui frétillent comme des poissons -rouges dans un bocal, et qui font tellement enrager le personnage vieux -et soucieux chargé de ce service, qu’il est à peine à l’abri de ces -jeunes tigres derrière son grillage. Cet employé (il a failli perdre -l’esprit) aurait besoin d’un ou deux sergents de ville dans son bureau. -On y a songé. Le préfet de police a craint pour ses sergents. Ce que -disent ces petits clercs ferait dresser les cheveux à un argousin, et -ce qu’ils font attristerait Satan. Ils se moquent de tout, savent tout -et disent tout, ne pouvant encore rien faire. Ils composent à eux tous -une espèce de télégraphe singulier qui transmet dans les études et au -même moment toutes les nouvelles du notariat. La femme d’un notaire -a-t-elle mis un de ses bas à l’envers, a-t-elle trop toussé la nuit, -a-t-elle eu des querelles avec son mari, le bas, le haut, le milieu, -tout se sait par les cent petits clercs du notariat parisien, en -rapport au Palais avec les cent petits clercs des avoués. - -Jusqu’au grade de troisième clerc, les jeunes gens qui se destinent -au notariat ressemblent assez à des jeunes gens. Un troisième clerc a -déjà vingt ans: il commence a pâlir devant les contrats de vente, il -étudie les liquidations, il pioche son droit s’il ne l’a pas pratiqué -chez un avoué, il porte les sommes importantes à l’enregistrement, il -va recevoir sur les contrats de mariage les signatures des personnages -éminents, il aperçoit dans la discrétion et la probité l’élément de -son état. Déjà le jeune homme prend l’habitude de ne pas tout dire, il -perd cette gracieuse spontanéité de mouvement et de langage qui mérite -ce reproche: Vous êtes un enfant! à quiconque la garde, à l’artiste, -au savant, à l’écrivain. Ne pas être discret, ne pas être probe, -pour un troisième clerc, c’est renoncer au notariat. Chose étrange! -les deux éminentes vertus de l’état préexistent dans l’atmosphère -des études. Peu de clercs ont subi deux remontrances à ce sujet. A -la seconde, d’ailleurs, ils seraient renvoyés et déclarés incapables -d’être dans les affaires. Au second clerc commence la responsabilité. -Caissier de l’étude, il tient le répertoire, il est chargé du scel, -de la signature, de l’enregistrement en temps utile, de la collation -des actes. Le troisième clerc rit déjà moins que les autres, mais le -second clerc ne rit plus: il met plus ou moins de gaieté dans ses -mercuriales, il est plus ou moins sardonique; mais il sent déjà sur -ses épaules le petit manteau officiel. Cependant il est plus d’un -second clerc qui se mêle encore à la vie des clercs, il fait encore -quelques parties de campagne, il se risque à la Chaumière: mais alors -il n’a pas vingt-cinq ans: à cet âge tout second clerc pense à traiter -de quelque charge en province, effrayé du prix des études à Paris, -lassé de la vie parisienne, content d’une destinée modeste, pressé -d’être, selon la plaisanterie consacrée, son propre patron, et de se -marier. Les piocheurs de la confrérie des clercs ont un divertissement -particulier appelé _conférence_. L’esprit de la conférence consiste à -se réunir dans un local quelconque pour y agiter les questions ardues -de la jurisprudence; mais ces assemblées aboutissent toujours à des -déjeuners dominicaux, payés par les amendes encourues. On y parle -beaucoup, chacun en sort persistant dans son opinion, absolument comme -à la Chambre, mais il y a le vote de moins. - -Là se termine la première incarnation. Le jeune homme s’est façonné -lentement, il a eu peu de jouissance: les clercs sortent tous de -familles plus ou moins laborieuses, où leur enfance a été sans cesse -rebattue de ce mot: Fais fortune! Ils ont travaillé du matin au soir -sans quitter l’étude. Les clercs ne peuvent se livrer à aucune passion; -leurs passions polissent l’asphalte des boulevards, elles doivent se -dénouer aussi promptement qu’elles se nouent, et tout clerc ambitieux -se garde bien de perdre son temps en aventures romanesques; il a -enterré ses fantasques idées dans ses inventaires, il a dessiné ses -désirs en figures bizarres sur son garde-main, il ignore entièrement -la galanterie, il tient à honneur de prendre cet air indéfinissable -qui participe à la fois de la rondeur des commerçants et du bourru -des militaires, que souvent les gens d’affaires outrent pour se faire -valoir ou pour élever par leurs manières des chevaux de frise entre eux -et les exigences des clients ou des amis. - -Enfin, tous ces clercs rieurs, gabeurs, spirituels, profonds, incisifs, -perspicaces, arrivés au principalat, sont à demi notaires. La grande -affaire du maître clerc est de donner à penser que sans lui le patron -ferait de fameuses boulettes. Il tyrannise quelquefois son patron, il -entre dans son cabinet pour lui soumettre des observations, il en sort -mécontent. Il est beaucoup d’actes sur lesquels il a droit de vie et -de mort, mais il est des affaires que le patron seul peut nouer et -conduire; généralement, il est à la porte de toute les confidences -sérieuses. Dans beaucoup d’études, le premier clerc a un cabinet -qui précède celui du patron. Ces premiers clercs ont alors un degré -d’importance de plus. Les premiers clercs, qui signent _pp{al}_ et -s’appellent entre eux _mon cher maître_, se connaissent, se voient et -se festoient sans admettre d’autres clercs. Il est un moment où le -premier clerc ne pense qu’à traiter, il se faufile alors partout où -il peut soupçonner l’existence d’une dot. Il devient sobre, il dîne à -deux francs quand il n’est pas nourri chez le patron, il affecte un -air posé, réfléchi. Quelques-uns empruntent de belles manières et se -donnent des lunettes afin d’augmenter leur importance, ils deviennent -alors très visiteurs, et dans les ménages riches, ils lâchent des -phrases dans le genre de celle-ci: «J’ai appris par le beau-frère -de monsieur votre gendre que madame votre fille est rétablie de son -indisposition.» Le maître clerc connaît les alliances bourgeoises, -comme un ministre français auprès d’une petite cour allemande connaît -celle de tous les principicules. Ces sortes de premiers clercs -professent des principes conservateurs et paraissent extrêmement -moraux; ils se gardent bien de jouer publiquement à la bouillotte; mais -ils prennent leur revanche dans leurs réunions entre maîtres clercs, -qui se terminent par des soupers bien supérieurs à ceux des dandies, -et dont le dénouement leur évite de jamais faire aucune sottise -sentimentale: un premier clerc amoureux est plus qu’une monstruosité, -c’est un être incapable. Depuis environ une douzaine d’années, sur -cent premiers clercs il en est une trentaine emportés par le désir -d’arriver qui abandonnent l’étude, se font commanditaires d’entreprises -industrielles, directeurs d’assurances, hommes d’affaires; ils -cherchent une charge sans finance, et peuvent ainsi conserver une -physionomie: ils restent à peu près ce que la nature les a faits. -Après sept ou huit ans d’exercice, vers trente-deux à trente-six ans, -le principal est pendant quelques jours visiblement perturbé: il est -atteint par une charge au cœur. Mais dans aucune partie, ni dans -l’église, ni dans le militaire, ni à la cour, ni sur le théâtre même, -il n’y a de changement analogue à celui qui se fait chez cet homme, -en un moment, du jour au lendemain. Dès qu’il est reçu notaire, il -prend ce visage de bois qui le rend plus notaire qu’il ne l’est avec -son petit manteau officiel. Il a les façons les plus solennelles, les -plus graves, avec les premiers clercs ses amis, qui cessent aussitôt -d’être ses amis. Il est entièrement dissemblable de l’homme qu’il était -la veille; le phénomène de sa troisième incarnation entomologique est -accompli: il est notaire. - -Frappés des désavantages de leur position au centre d’une ville pleine -de jouissances, qui tend sa robe à tout venant, qui la relève d’une -façon si séduisante à l’Opéra, les notaires au désespoir d’être, dans -leur vêtement moral, comme des bouteilles de vin de Champagne dans -la glace, froids et pétillants, comprimés et animés: sous l’Empire, -les notaires avaient établi, disait-on, à mots couverts dans les -études, une société de riches notaires, laquelle était au notariat ce -qu’une soupape est dans une machine à vapeur. Secrètes étaient les -assemblées, secrets étaient les intermèdes, étrangement drolatique -était le nom de cette société, où le grand commanditaire était le -plaisir, où Paphos, Cythère et même Lesbos étaient membres du conseil -de discipline, où l’argent, principal nerf de cette association -mystérieuse et joyeuse, abondait. Que ne disait pas l’histoire? On y -mangeait beaucoup d’enfants, on déjeunait de petites filles, on soupait -de mères, on ne s’apercevait plus ni de l’âge ni du sexe, ni de la -couleur des grand’mères sur le matin, après des bouillottes échevelées. -Héliogabale et les empereurs n’étaient que des petits clercs auprès -de ces grands et gros notaires impériaux, dont le moins intrépide, le -lendemain, apparaissait grave et froid comme si son orgie n’avait été -qu’un rêve. Aussi, grâce à cette institution où le notaire déversait -les inspirations du malin esprit, le notariat parisien eut-il alors -moins de faillites à compter que sous la Restauration. Peut-être cette -histoire est-elle un conte. Aujourd’hui les notaires parisiens ne -sont plus autant liés qu’autrefois, ils se connaissent moins, leur -solidarité s’est dénouée avec les transmissions trop répétées des -offices. Au lieu d’être notaire quelque trente ans, la moyenne de -l’exercice est de dix ans au plus. Un notaire ne pense qu’à se retirer: -ce n’est plus le magistrat des intérêts, le conseil des familles; il a -tourné trop au spéculateur. - -Le notaire a deux manières d’être: attendre les affaires ou les aller -chercher. Le notaire qui attend est le notaire marié, digne; il est le -notaire patient, écouteur, qui discute et tâche d’éclairer ses clients. -Il est susceptible de voir tomber son étude. Ce notaire a trois saints -différents: il se tortille en s’inclinant devant le grand seigneur; il -salue en balançant la tête le client riche, donne un petit coup de tête -aux clients dont la fortune se dérange, et ouvre sa porte sans saluer -aux prolétaires. Le notaire qui cherche les affaires est le petit -notaire à marier: il est encore maigre, il va dans les bals et les -fêtes, il court le monde, il y prend des airs penchés, il s’y insinue, -il transporte l’étude dans les nouveaux quartiers, et ne nuance pas ses -saluts: il saluerait la colonne de la place Vendôme. On dit du mal -de lui, mais il se venge par ses succès. Le vieux notaire complaisant -et bourru est une figure presque disparue. Le notaire, maire de -son arrondissement, président de sa chambre, chevalier d’un ordre -quelconque, honoré par le notariat entier, et dont le portrait décorait -tous les cabinets de notaire, qui respirait enfin l’air parlementaire -des conseillers d’avant la révolution, est le phénix de l’espèce: il ne -se retrouvera plus. - -Le notaire pourrait se consoler des affaires par l’amour conjugal, -mais pour lui le mariage est plus pesant que pour tout autre homme. -Il a ce point de ressemblance avec les rois, qu’il se marie pour son -état et non pour lui-même. Le beau-père voit également en lui moins -l’homme que la charge. Une héritière en bas bleus, la fille née avec -les bénéfices d’une moutarde quelconque, ou de quelque bol salutaire, -du cirage ou des briquets, il épouse tout, même une femme comme il -faut. Si quelque chose est plus original que la plate-bande des -notaires, peut-être est-ce celle des notaresses. Aussi les notaresses -se jugent-elles sévèrement: elles craignent avec de justes raisons -d’être deux ensemble, elles s’évitent et ne se connaissent point entre -elles. De quelque boutique qu’elle procède, la femme du notaire veut -devenir une grande dame, elle tombe dans le luxe: il y en a qui ont -voiture, elles vont alors à l’Opéra-Comique. Quand elles se produisent -aux Italiens, elles y font une si grande sensation, que toute la -haute compagnie se demande: Que peut être cette femme? Généralement -dénuées d’esprit, très rarement passionnées, se sachant épousées pour -leurs écus, sûres d’obtenir une tranquillité précieuse, grâce aux -occupations de leurs maris, elles se composent une petite existence -égoïste très enviable; aussi presque toutes engraissent-elles à ravir -un Turc. Il est néanmoins possible de trouver des femmes charmantes -parmi les notaresses. A Paris le hasard se surpasse lui-même: les -hommes de génie y trouvent à dîner, il n’y a pas trop de gens écrasés -le soir, et l’observateur qui rencontre une femme comme il faut peut -apprendre qu’elle est notaresse. Une séparation complète entre la -femme du notaire et l’étude a lieu maintenant chez presque tous les -notaires de Paris. Il n’est pas une notaresse qui ne se vante de ne -pas savoir le nom des clercs et d’ignorer leurs personnes. Autrefois, -clercs et notaire, femme et enfants dînaient ensemble patriarcalement. -Aujourd’hui ces vieux usages ont péri dans le torrent des idées -nouvelles tombées des Alpes révolutionnaires. Aujourd’hui, le premier -clerc seul, dans beaucoup d’études, est logé sous le toit authentique, -et vit à sa guise, transaction qui arrange mieux le patron. - -Quand un notaire n’a pas la figure immobile et doucement arrondie que -vous savez, s’il n’offre pas à la société la garantie immense de sa -médiocrité, s’il n’est pas le rouage d’acier poli qu’il doit être; s’il -est resté dans son cœur quoi que ce soit d’artiste, de capricieux, de -passionné, d’aimant, il est perdu: tôt ou tard, il dévie de son rail, -il arrive à la faillite et à la chaise de poste belge, le corbillard du -notaire. Il emporte alors les regrets de quelques amis, l’argent de ses -clients, et laisse sa femme libre. - - =DE BALZAC.= - - - - -[Illustration: LE PÊCHEUR.] - -[Tête de page] - -LE PÊCHEUR DES BORDS DE LA SEINE. - - -MÉDISE de la pêche qui voudra! Nomme qui voudra la ligne: Une perche -ayant un animal d’un côté et un imbécile de l’autre,--je m’inscris -contre les détracteurs de cet innocent plaisir. - -_Stultum me fateor_, comme dit Horace. J’avoue que j’ai été quelquefois -l’un de ces imbéciles, et qu’il m’est resté mille charmants souvenirs -de ces heures passées, le bras tendu, l’œil fixé sur le bouchon fuyant -d’un air affairé dans le courant qui l’emporte, ou stationnant, pour -ainsi dire endormi sur la surface d’une eau tranquille, comme le chat -patelin dont l’œil, mi-fermé par un sommeil trompeur, ne regarde que de -coin les petits oiseaux qu’il guette. - -Et, dites-moi, quel passe-temps, quel plaisir eut jamais un cadre plus -riant et plus gracieux? Ce ne sont plus les arides guérets, les bords -pierreux des luzernes ou les lisières des taillis hérissées de ronces, -que le chasseur arpente et côtoie sous le soleil d’automne. Au pêcheur -les frais gazons, les repos sous la saulée, les harmonies fluviales, -les contrastes de la lumière glissant en rayons d’argent sur l’onde -immobile, et se brisant, s’éparpillant plus loin en sautillements -joyeux, à la suite des flots qui moutonnent sur un fond de cailloux, ou -ruissellent amoureusement sur un lit de sable fin. - -Le bord de l’eau est le séjour de la rêverie; les eaux tiennent -toujours une grande place dans l’œuvre des poëtes rêveurs: les -Israélites pleurent sous les saules de l’Euphrate; Ossian chante sur -le rocher contre lequel se brise l’écume du torrent. L’eau donne une -âme, une pensée au paysage; c’est un souvenir, une image de la fuite -du temps, de la rapidité de la vie; c’est aussi la partie mystérieuse -que doit contenir toute chose pour agir complètement sur l’esprit de -l’homme. D’où vient-elle, où va-t-elle, cette onde qui fuit sans jamais -s’arrêter? Par delà ces prés, quels sites va-t-elle embellir, quelle -contrée va-t-elle fertiliser? Doit-elle voyager long-temps encore entre -ces saules et ces peupliers avant de trouver le fleuve, le lac, où elle -se perdra avec le souvenir du bien qu’elle a fait? - -Ainsi la rêverie et l’imagination se plaisent également au bord des -eaux. Et n’allez pas croire que l’imagination ne joue pas aussi un -grand rôle dans ces plaisirs du pêcheur, que j’essaie de réhabiliter -à vos yeux. Qui a plus de puissance sur elle que l’inconnu? Un voile -qu’elle cherche à soulever, sous lequel elle rêve un ange ou un -spectre, un brouillard qui lui fait deviner le paysage et lui permet de -changer la ferme en palais, le colombier du village en château féodal, -voilà ce qui lui convient par-dessus tout, car elle n’est jamais -mieux que sur les limites qui séparent le monde positif du monde des -conjectures. - -C’est justement la position de la plume qui flotte sur l’onde et que -suit le regard du pêcheur. Que se passe-t-il sous le voile vert des -eaux dont son œil ne peut sonder la profondeur? S’il est poëte le -moins du monde, il devine dans ces longues herbes qui ondulent au fil -du courant la verte chevelure de quelque ondine endormie sur son lit -d’algues et de mousses: c’est tout un pays de féerie que parcourt en -ce moment son imagination, suspendue comme l’hameçon au fil de crin ou -de soie. Les gobelins moqueurs suivent la ligne, la retiennent avec -leurs pattes d’écrevisse, ou l’accrochent en riant aux racines du saule -de la rive; et quand le pêcheur, trompé par la brusque disparition du -liége flottant, tire à lui, croyant ramener quelque superbe proie, -si l’acier recourbé cède et reste engagé dans l’obstacle, alors les -lutins font entendre un rire qui ressemble, à s’y méprendre, au cri du -martin-pêcheur et au frôlement des roseaux et des saules courbés tous à -la fois par une brise de rivière. - -Et pourtant, croyez-le bien, il n’est pas nécessaire d’avoir aucune -de ces extravagantes idées pour s’amuser à suivre le trajet d’une -ligne bien amorcée, convenablement plombée et attachée selon toutes -les règles de l’art à la baleine, qui plie et donne en se relevant ce -coup de maître auquel le poisson ne peut échapper. Sans avoir recours -aux inventions, aux suppositions de la poésie, c’est bien assez, pour -tenir l’attention éveillée et l’esprit en haleine, de penser à la -proie qui suit peut-être en ce moment même l’appât qu’on lui a préparé -avec tant de soin. D’ailleurs, le milieu où elle se joue n’est pas si -inaccessible au regard, que de temps en temps l’on n’aperçoive quelque -ombre qui passe à peu de distance de la surface des eaux, comme un -nuage sur le ciel: c’est la carpe paresseuse, c’est le brochet qui -chasse, c’est le chevenne attendant que le vent lui fasse tomber de la -rive quelque sauterelle ou quelque hanneton; c’est la bande errante des -gardons se promenant avec l’air du plus profond dédain pour le pêcheur -et ses appâts. A cet aspect, l’espérance se ranime, la ligne paraît -moins lourde au bras fatigué par une tension prolongée; ainsi, à la fin -d’une longue route, s’il aperçoit de loin dans la plaine la vedette de -l’ennemi, le soldat se redresse et trouve léger comme une plume son -fusil tout-à-l’heure si lourd. Qu’est-ce donc quand la plume ou le -bouchon, véritable vedette chargée de vous transmettre la nouvelle de -l’agression de l’invisible ennemi que vous guettez, vient tout-à-coup, -par un hochement timide d’abord ou brusquement décisif, vous apprendre -qu’un habitant des eaux s’est laissé tenter par votre amorce, et qu’il -la déguste en gourmet, ou l’attaque en poisson vorace? - -Alors commencent les angoisses, les battements de cœur, les émotions -du drame le plus saisissant. Le terrible _Rien ne va plus!_ de la -roulette, quand elle se met en marche pour accomplir son fatal trajet, -les trois coups annonçant le dernier acte du mélodrame le plus -intéressant, ne produisent pas sur le joueur et sur le spectateur un -effet pareil à ce qu’éprouve le pêcheur quand il se dit tout bas: _Ça -mord!_ - -Comprenez-vous? _ça mord!_ la nature du plaisir de la pêche est tout -entière dans cette expression. Le ça, pronom mystérieux, laisse à -l’imagination ses coudées franches... Toutes les espérances, toutes les -illusions du pêcheur sont dans ces mots: _Ça mord!_ ils prouvent que -la pêche est un plaisir dont l’imagination seule fait les frais, un -plaisir interdit, par conséquent, aux esprits froids et positifs. - -C’est un de ces instincts primitifs de l’homme, un de ces instincts -antérieurs à la civilisation, qui n’a pu les étouffer; par une force -de réaction, ils se font sentir au centre même de son empire plus -puissamment que partout ailleurs. L’homme sauvage, chassé de toutes les -savanes, de toutes les forêts vierges du Nouveau-Monde, se retrouvera -peut-être dans la rue Saint-Martin à Paris ou dans Oxford-street à -Londres. - -En attendant, ne vous étonnez point si, dans la belle saison, les bords -de la Seine sont couverts depuis le matin jusqu’au soir de pêcheurs -de tout âge, de toute taille, de tout habit. Or, parmi ces individus, -les uns debout sur les trains de bois épargnés par les débardeurs, les -autres, plus à l’aise sur la rive; ceux-ci, assis, jambes pendantes sur -le parapet du quai, ceux-là dans les bateaux amarrés au milieu de la -rivière, tous ne sont pas pêcheurs au même degré, au même titre, tous -ne peuvent être compris dans la même classe. C’est le cas d’établir -des divisions et des subdivisions: nous agirons donc avec le pêcheur -à la ligne comme le naturaliste avec les plantes, d’autres diraient -les _simples_, et nous grouperons en trois grandes familles tous les -individus de cette généralité aquatique. - -Nous aurons donc: 1º le pêcheur par nécessité; 2º le pêcheur par -désœuvrement; 3º le pêcheur par inspiration... nous pourrions dire -simplement le pêcheur, car à celui-là seul appartient ce nom dans toute -sa pureté: les autres ne sont que des anomalies, des dégénérescences, -des branches cadettes, si vous l’aimez mieux. - -Le pêcheur par nécessité est celui qui fait métier et marchandise -de son art; c’est le positif, c’est le chiffre mis à la place des -illusions et des espérances, c’est l’attente du gain, la soif du lucre -faisant fuir bien loin la poésie et matérialisant tout ce qu’il y a -d’idéal et de rêveur dans ce _far niente_ si bien occupé du pêcheur. - -Le fisc ayant écrit dans ses lois: _la pêche sera exercée au profit de -l’État_, la pêche est exploitée, soit après adjudication publique aux -enchères et à l’extinction des feux, soit par concession de licence à -prix d’argent. (Titre III de la loi relative à la pêche fluviale.) - -C’est le budget se faisant poisson, poisson du genre de la baleine -et nageant entre deux eaux malgré sa pesanteur. _Desinit in piscem_, -comme dit encore Horace, et ceux qui se sont rendus adjudicataires, -aux termes de la loi que nous venons de citer, cherchent à faire valoir -leur argent le mieux qu’ils peuvent. A ceux-là les moyens qui font -de la pêche une addition et ne sont bons qu’autant que le total est -satisfaisant! A ceux-là le brutal emploi du filet. Le filet est la -prose de la pêche, comme la ligne en est la poésie; le filet est le -canon de la rivière, il remplace un tournoi où l’adresse, l’expérience, -l’habileté, la ruse doivent seules triompher, par une véritable tuerie, -par une ignoble _main-basse_ sur tout ce qui a vie au fond des eaux. -Le poisson n’est plus l’_inconnu_ que l’esprit méditatif et patient du -véritable pêcheur cherche à dégager dans cet intéressant problème qui -le retient au bord des eaux, ce n’est que de la _chair à filet_ dont la -livre vaut tant et qui doit figurer à la poissonnerie et sur la table -d’une cuisine. - -A d’autres que nous la tâche de peindre les très peu poétiques -pourvoyeurs de fritures et matelottes de la barrière de _la Cunette_ -et des cabarets de Bercy! Nous ne sommes point dans les dispositions -d’esprit que la justice exige du juge, et sans lesquelles son arrêt -n’est pas valable. Trop de haine sépare le pêcheur à brevet du pêcheur -toléré, pour que le portrait de l’un puisse être fait par l’autre sans -prévention et sans passion. - -Hélas! il nous reste dans la mémoire trop de lignes dérangées, trop de -belles chances interrompues par les avirons ou l’étourdissant épervier -de ces honorables industriels du Gros-Caillou ou de la Râpée, nous -avons été trop souvent salués par leurs piquantes apostrophes sur la -forme de notre nez, l’effet de nos lunettes et la couleur de notre -chapeau, pour que nous puissions _aborder_ et traiter un pareil sujet -sans prévention. Je me récuse donc moi-même et je passe à la seconde -catégorie: le pêcheur par désœuvrement. - -Une remarque, pourtant, avant que nous arrivions à cette nouvelle -espèce. Le grand défaut des classifications vient de ce que, dans la -société ainsi que dans la nature, il n’existe guère de choses qui -aient des limites assez tranchées, des contours assez arrêtés pour -qu’on puisse dire: Telle classe finit là, et telle autre y commence. -Il y a partout des nuances intermédiaires et des individus si bien à -califourchon sur le point de démarcation, qu’on ne sait s’ils sont -réellement d’un côté ou de l’autre. Par exemple, de la classe du -pêcheur par nécessité déborde dans celle du pêcheur par désœuvrement, -l’individu enchanté de trouver dans la pêche, qu’il nomme sa passion -indomptable, un prétexte pour fuir une société disgracieuse et -s’esquiver d’un intérieur désagréable... - -Celui-là pêche pour ne pas _pécher_ en maudissant l’humeur acariâtre, -boudeuse ou taquine de sa femme. Il est du petit nombre de ceux qui -bénissent l’institution de la garde nationale et du juri, accueillent -le billet de garde comme un bon au porteur, et sautent de joie en -lisant le matin dans un journal leur nom sur la liste des prochains -jurés. Heureuses inventions qui donnent à ses souffrances un moment -de relâche, délicieux rafraîchissement apporté par le législateur au -milieu de l’enfer où il vit! - -Sa patience a été si bien exercée par le lien conjugal, qu’elle se -complaît et se délasse dans les épreuves que la pêche lui impose. C’est -entre le bras inflexiblement tendu de cet honnête esclave rendu à la -liberté, et le revers de son habit-veste, que l’araignée de mon ami -Henri Monnier a le temps de jeter les fils de sa toile et de chasser -tandis qu’il pêche[9]. Pour celui-là, du reste, la pêche est plutôt -l’absence d’un mal que la présence d’un plaisir; il ne songe guère -au poisson à prendre, il pense que sa femme n’est pas là. Il savoure -cet instant de repos, il hume la tranquillité par tous les pores, il -s’attriste quand le brouillard s’élève sur la rivière, quand le dernier -rayon de soleil glisse sur sa surface et dore les légers sillons qu’y -trace le vent du soir... Voici la nuit, c’est l’heure de la retraite, -il faut reprendre le joug du domicile conjugal. Le pêcheur fait -lentement alors ses préparatifs de départ; avec la soie ou le crin qui -diminue sur le plioir humide, il voit peu à peu disparaître ce fil d’or -que la liberté a mêlé par hasard à la trame de ses tristes journées... - - [9] Caricatures d’Henri Monnier: _le Pêcheur_. - -Le pêcheur par désœuvrement est une variété du flâneur. Le flâneur, las -de flâner, pêche; la pêche est le repos, ou, si vous l’aimez mieux, -les invalides du flâneur. Rester sur les quais à regarder couler l’eau -ou bien à y cracher, comme le vicomte de madame de Sévigné, c’est se -borner au rôle passif de spectateur dans un théâtre, quand on a sous la -main tout ce qu’il faut pour y jouer un rôle. - -A l’angle que forme le parapet du quai en s’ouvrant sur quelque -descente qui conduit au bord de l’eau, ou bien encore à l’approche -d’un pont, se tient au grand air et au grand soleil la boutique où se -débitent les armes et munitions qui changent tout-à-coup le flâneur -en pêcheur. Cet établissement se compose d’une petite table avec son -étalage de lignes vertes et blanches, ses paquets d’hameçons ou de -hains empilés sur crin, sur boyaux de vers à soie. On trouve là, et -des boîtes pour contenir les amorces, et des flottes, et des bouchons -de diverses grosseurs, et des plumes coloriées pour servir de coulant, -et des poches en filet pour conserver le poisson vivant. Le tout est -dominé, comme dans un trophée de guerre, par des cannes en roseau, en -bambou et par quelques épuisettes, dont le filet agité par le vent -figure assez bien les drapeaux et les bannières à côté des lances. - -Voilà pour les armes: les munitions sont près de là, en réserve dans -quelque baquet, dans quelque pot soigneusement recouvert, ou dans -des sacs hermétiquement fermés. C’est la partie basse et cachée de -l’établissement, quoiqu’elle en soit le mouvement et la vie... Que dire -de plus? Il n’y a plus là de comparaison chevaleresque, de périphrase -poétique qui puisse farder la vérité; on ne pêche pas avec des gants, -et celui qui veut être vrai en écrivant sur ce sujet, comment fera-t-il -pour ne pas quitter les siens en ce moment? Quand on s’occupe du -jardinage, après avoir admiré ces belles roses fraîches, accortes, si -coquettement serrées dans leur vert et rose bouton, si amoureusement, -si franchement belles dans cet épanouissement appétissant d’une beauté -complète, il faut bien en venir à parler du fumier qu’on a mis à leur -pied pour les rendre ainsi gracieuses et parfumées!... Hélas! hélas! -pourquoi n’amorce-t-on pas une ligne avec des feuilles de roses! je -n’aurais pas alors à vous entretenir de l’ignoble asticot, produit -grouillant de la putréfaction, qui s’agite au milieu de sa fétide -odeur, cherchant dans son fourmillement incessant l’immonde milieu des -voiries d’où l’exile la dégoûtante industrie de l’équarisseur. - -Une vieille femme maigre et jaune, sous son grossier chapeau de paille, -préside d’ordinaire aux destins de cet établissement fluvial. En vous -débitant sa marchandise, après vous avoir fait remarquer qu’elle vous -donne bonne mesure, elle vous entretient des hauts et des bas qu’elle -a éprouvés dans ce qu’elle nomme son commerce: telle année l’asticot, -malgré toutes les prévisions, tomba au dessous du cours ordinaire; -telle autre année, il ne pouvait se conserver plus de deux jours, -malgré le son et la sciure de bois. «Jugez de la perte, ajoute-t-elle -avec un gros soupir, moi qui avais fait des _provisions_!» - -Le gamin, que l’on pourrait nommer par transition l’asticot des rues de -Paris, est en majorité dans le nombre des pêcheurs par désœuvrement. En -bourgeron bleu, en casquette, et souvent même sans casquette, perché -sur un train de bois, ou dans l’eau jusqu’à mi-jambe, il pêche assez -ordinairement à la ligne à fouetter. Ce mouvement continuel qu’il -faut donner à la ligne amorcée, comme chacun sait, de quatre ou cinq -hameçons sans plomb, convient mieux à sa pétulance; malgré cela, il ne -reste pas longtemps à la même place, et joint bientôt un autre plaisir -à ce passe-temps trop tranquille pour lui. Heureux mille fois, s’il -se trouve près de là quelque bateau de blanchisseuses, il a bientôt -engagé avec les nymphes lavandières une polémique où se déploie toute -sa faconde insolente et criarde. Abandonnant son bout de fil à tous -les hasards d’une véritable ligne de fond, il lance sur la rivière -l’ardoise qui, comme l’hirondelle, glisse, touche en passant la surface -de l’eau, et repoussée par son élasticité, se soulève et va, après -maint ricochet, s’enfoncer bien loin des bords. - -Quelquefois aussi, bravant les pudiques ordonnances du préfet de -police, cédant au besoin d’un rafraîchissement économique, et oubliant -plus que jamais sa ligne et les poissons qu’elle doit prendre, il -se dépouille de cette apparence de veste, de pantalon et de bas qui -couvraient son maigre individu. Le voilà dans l’eau faisant _crânement_ -sa coupe, comme il le dit lui-même. Si, hardi plongeur, il rapporte -comme trophée de son excursion sous-marine quelque savate racornie, -malheur au pêcheur qui, cédant à la chaleur du jour, s’est endormi non -loin de là, l’œil fixé sur les liéges de ses lignes de fond! il risque -bien, à son réveil, de tirer de l’eau l’ignoble semelle attachée à son -hameçon, et d’entendre le gamin lui crier de loin: «En v’là un fameux -de poisson; il faut le manger au bleu, c’est meilleur qu’en friture!» - -Après ces grotesques ébauches jetées en courant, le crayon a besoin -de s’arrêter à un trait plus vigoureux et plus correct; il s’agit -d’esquisser le type du pêcheur par inspiration. - -Il a quarante ans. C’est l’âge où la patience qui s’allie à un sang -encore actif peut compter pour une véritable vertu; c’est l’âge où -cette qualité n’exclut pas la force, la vivacité et l’adresse du corps. -Il a été soldat, apprentissage admirable des premières conditions du -pêcheur: l’attente, la résignation et le silence. On devine qu’il a -porté le mousquet, à le voir s’avancer au pas accéléré sur la berge du -fleuve, pas trop près du bord, pour ne point effaroucher le poisson, -pas trop loin, afin de pouvoir, d’un coup d’œil, choisir le théâtre -de ses exploits. Le hasard ou le caprice n’ont pas seuls présidé à la -coupe, à la couleur de ses vêtements. La veste ou la blouse courte -et droite, sans plis qui puissent aller au-devant de l’hameçon et -l’accrocher au passage quand il lance la ligne ou qu’il la ramène -pour renouveler les amorces, point de couleur trop voyante, mais un -vert tendre qui se perde parmi les herbes et les aubiers de la rive, -un chapeau de paille, dont les larges bords le préservent contre le -soleil: voilà l’ordonnance de son accoutrement. Tout son luxe est dans -ce faisceau, artistement noué, de cannes à la fois solides, légères et -flexibles, avec leurs scions ou baguettes de rechange; tout son luxe -est caché dans ce sac de cuir noir, en forme de valise qu’il porte -allègrement sur son dos. Rien ne manque à cet arsenal du pêcheur, ni -la sonde en plomb qui doit l’aider à connaître la profondeur de l’eau, -ni les aiguilles à amorcer pour pêcher le brochet ou la truite, ni le -grappin pour décrocher les lignes, ni le dégorgeoir, ni les moulinets -pour la ligne courante, ni le portefeuille de mouches artificielles, ni -la boîte garnie d’hameçons. - -Priez-le d’ouvrir devant vous ce véritable carquois, si vous voulez -connaître l’importance qu’il a mise au choix de cette arme décisive! -Voyez comme ses hameçons, piquants produits de l’Irlande ou de -l’Angleterre, sont larges et solides dans leur aplatissement, cambrés -gracieusement sur le côté; voyez comme le dard est petit, comme la -languette est incisive! La bonté de l’hameçon est pour le pêcheur ce -qu’est la justesse du fusil pour le chasseur. Ni l’une ni l’autre ne -donnent l’adresse, mais elles la servent si admirablement, qu’à mérite -égal l’homme bien outillé ou convenablement armé l’emporte sur celui -qui ne l’est pas, au même degré que l’habile et l’expérimenté sur le -maladroit et le novice. - -Les connaissances du pêcheur ne se bornent pas au choix des ustensiles -qui doivent aider à sa passion, il sait quel appât convient le mieux -au poisson qu’il poursuit, il sait quels endroits ce poisson fréquente -le plus volontiers, quelle époque est la plus favorable à sa capture; -il a calculé la pesanteur et les forces de la proie, afin de leur -proportionner les moyens d’en triompher. - -Les chances de la pêche varient selon l’état des lieux et du temps. Le -pêcheur fait son étude constante de ces modifications et de leur cause. -Le pêcheur a son calendrier, il a aussi son horloge. Ses prévisions -atmosphériques sont l’une des bases les plus certaines de ses succès. -Il tire parti de l’orage, il se fait un aide du vent, et rend la pluie -elle-même complice de ses victoires. Il ne fait pas un mouvement, un -pas, qui n’ait son calcul, sa portée, son étude. - -Flâneur indifférent, vous l’examinez en passant et vous dites, en -haussant les épaules: «Ce n’est qu’un pêcheur à la ligne!» Profane! cet -homme que vous regardez du haut de votre orgueilleuse nullité, c’est -un naturaliste, car il connaît aussi bien que Lacépède les mœurs, les -développements, la demeure habituelle, les appétits des poissons qui -hantent le lit de nos rivières; c’est un météorologiste expérimenté, -aussi au courant qu’on peut l’être à l’Observatoire de la hauteur de -l’eau, des changements atmosphériques et des signes qui les annoncent; -c’est un mécanicien adroit connaissant mieux que personne les lois de -la pesanteur, la différence des milieux, la puissance des leviers. -Dans le simple choix de cette place où vous le voyez, il a mis plus de -précautions, de connaissances, d’habileté que vous n’en mettez dans les -actions les plus sérieuses de votre vie! - -Mal jugé, le pêcheur a bien raison de fuir la foule, et de répéter avec -le poëte latin: - - Odi profanum vulgus, et arceo. - -Il ne s’ensuit pas que le pêcheur soit insociable, bien au contraire, -et je ne suis pas le seul, sans doute, qui ait remarqué cette sympathie -si promptement établie au bord de l’eau entre deux pêcheurs qui se -rencontrent: sympathie réelle, reste précieux de cet élan primitif qui -entraînait l’homme vers l’homme quand la défiance ou l’expérience, -qu’on peut nommer l’étude du mal, professée par la civilisation, -ne venait pas glacer et retenir cette bienveillance native. En se -rapprochant de la nature par ses plaisirs, on se rapproche de ses -douces et généreuses inspirations. - -Ainsi que le poëte, le pêcheur est oublieux des choses de ce monde. -Perdu dans l’ombre qui règne sous les voûtes de ces ponts magnifiques, -abrité le long des pierres de ces quais que le géant de notre époque -a élevés et alignés de sa main triomphale entre deux victoires, le -pêcheur des rives de la Seine s’inquiète peu des révolutions qui -passent et bourdonnent sur sa tête. Il écoute le bruit que fait -le moindre poisson en s’élançant hors de l’eau à la poursuite de -l’_éphémère_, et il n’entend pas les cris de l’émeute, les clameurs -et les retentissements des luttes populaires. Un trône s’est écroulé -à deux pas de lui sans qu’il détournât la tête pour savoir ce qui se -faisait là. - -C’est du sage ou du pêcheur qu’Horace a dit: _Impavidum ferient ruinæ_. -Faut-il citer pour preuve de cette indifférence philosophique, ou, -disons mieux, de ce stoïcisme qui distingue le chevalier de l’hameçon, -la rencontre, sous un pont de Paris, de deux pêcheurs célèbres, tandis -qu’au dessus des voûtes retentissaient, en défilant dans une marche -fatalement triomphale, les caissons et les canons des étrangers prenant -possession de la capitale. - -En s’aperçevant, l’un et l’autre s’arrêtent et s’étonnent; puis, après -un instant de silence: - -«Monsieur, vous êtes M. D...? - ---Monsieur, vous êtes M. Coupigny? - ---En nous rencontrant nous nous sommes reconnus. - ---Nous seuls, monsieur, étions capables de pêcher aujourd’hui!» - -Et, sans plus s’occuper de l’événement qui tenait en suspens l’Europe -entière, ils continuent à pêcher de compagnie, parlant beaucoup plus de -leurs hameçons que de la lance des cosaques, et de leurs succès que du -triomphe des souverains alliés. - -Une friture, appétissante conquête de cette _double_ alliance des rois -de la pêche, termina une si mémorable rencontre: c’était autant de pris -sur l’ennemi! - - =M. J. BRISSET.= - - - - -[Illustration: LE CROQUE-MORT.] - -[Tête de page] - -LE CROQUE-MORT. - - C’est ainsi qu’on descend gaîment - Le fleuve de la vie! - - -SI c’était au Jardin des Plantes ou sous les voûtes de la Sorbonne que -j’eusse à parler de notre héros, je le scinderais dans tous les sens, -je le ramifierais à l’infini, j’en formerais mille combinaisons des -plus ingénieuses; mais ici, où nous ne recevons pas d’appointements -royaux pour troubler la limpidité de notre sujet, je dirai simplement -qu’il n’y a que trois espèces de croque-morts réellement distinctes, à -savoir: le croque-mort de la mairie, le croque-mort suppléant, et le -croque-mort de raccroc. - -Le croque-mort de la mairie (on en compte quarante-huit de cette -première espèce, c’est-à-dire quatre par arrondissement), bien que -rangé sous l’étendard de l’autorité municipale, est entretenu par la -ferme des Pompes et Services funèbres, ou si vous l’aimez mieux, et -pour me servir d’un quolibet populaire, _il adore le gouvernement aux -frais de la princesse_. Ses honoraires sont environ de mille francs -par an.--Mille francs, me dira-t-on, c’est bien peu! c’est bientôt -bu!--Cela, hélas! n’est que trop vrai, mais le champ le plus ingrat, -quand on sait y pratiquer habilement des rigoles, devient bien vite -une terre féconde; et le croque-mort a tant d’adresse pour appeler -sur son front la douce rosée du pot-au-vin et du pour-boire, que -d’une pierre-ponce il ferait une éponge, que du tonneau de Diogène il -tirerait du malvoisie. - -Quant au croque-mort suppléant (douze ou quinze individus composent -cette deuxième espèce), il ne relève que de l’entreprise des -Pompes, et ne diffère sérieusement de son camarade de la mairie -que par quelques traits. Esclave également de ses devoirs comme -buveur, il se place sur le même rang pour l’absorption des liquides. -Un esprit chagrin se hasarde-t-il à le moraliser sur l’excès de -ses consommations, avec l’air malin et l’œil entr’ouvert d’un -Silène, bégayant plus encore des jambes que des lèvres, il répond -jovialement:--Puisque nous sommes aux Pompes, comment voulez-vous que -nous ne _pompions_ pas?--L’emploi de celui-ci est assez mince et sa -position fort précaire; cependant n’allez pas croire que cet aimable -fonctionnaire passe toujours aussi rapidement que la beauté ou la rose. -Beaucoup blanchissent sous le harnais. L’un d’entre eux compte à cette -heure vingt-sept ans de services; et nous calculions l’autre jour que -quarante-neuf mille hommes environ lui avaient déjà passé par les mains! - -_Aussitôt que la lumière vient éclairer nos coteaux_, le croque-mort -salue gaiement l’aurore, crie trois fois gloire à Bacchus, et après -de nombreuses salves d’eau-de-vie et maintes libations le long de -sa route, pénètre bientôt dans le sein de quelque famille dans -l’affliction, où, avec la componction d’un bourrelier qui taille des -croupières sur un âne, il mesure non pas l’étendue de la perte que la -patrie vient de faire, mais la longueur et l’épaisseur du défunt.--Une -jeune fille, belle et rêveuse, ornée des plus doux charmes, Ophélia, -si vous voulez, morte en cueillant des fleurs, n’est pour lui, tout -bien compté, qu’_un cinq pieds sur quinze pouces_. Dans la courtisane -adipeuse, engraissée dans la fainéantise, dans l’homme sur le retour, -dont le ventre a fait boule de neige, dans le financier bourré comme -ses sacs, il ne voit pour tout potage, qu’_un mètre cube, huit -pans_.--Huit pans! c’est-à-dire que pour loger les gens obèses, on -ajoute par surcroît quatre lés de sapin; et qu’au lieu de leur faire un -habit de quatre planches comme à M. de la Palisse, on leur en fait un -octogone. - -Le croque-mort croit peu au chagrin et moins encore au deuil, mais il -flatte l’un et l’autre; il se méfie volontiers des regrets, mais il -les courtise. Il sait trop combien il est lucratif de sacrifier aux -faux dieux pour ne pas souscrire à la mélancolie des héritiers.--Un peu -d’égard double sa gratification.--Mon Dieu! il a tant de complaisance -dans l’âme que, pour peu que vous le voulussiez, il verserait des -larmes, que pour dix sous de plus il aurait de la douleur!--Comme -une maîtresse dont la fête approche, comme un portier au mois de -décembre, il est d’un gracieux charmant, d’un amabilité ravissante!--Il -faut le voir, comme il tire la sonnette avec modestie,--comme il -parle à demi-voix,--comme il fait mine de supposer une grande -désolation,--comme il traverse l’appartement avec mystère, c’est à -peine si l’on entend ses souliers massifs;--comme il s’efforce par -euphémisme de dissimuler sous le petit pan de son habit l’énorme bière -qu’il apporte!--Puis, lorsqu’il a glissé mollement le trépassé dans -le fourreau, il faut le voir, si le sujet est jeune, s’asseoir, le -placer amoureusement sur ses genoux; s’il est âgé, demander à le poser -sur l’ottomane,--«Sur le plancher, dit-il, cela ferait un bruit trop -sonore.» Et tirant ensuite de sa poche un marteau rembourré, pour ainsi -dire, et des clous de coton, passez-moi l’hyperbole, fixer doucement le -couvercle sans qu’un seul coup résonne et aille retentir dans le cœur -des parents, qui est censé en train de saigner dans une pièce voisine. - -Bacchus est un dieu plein de tyrannie! il confisque à son profit l’âme -et l’esprit de ceux qui se font ses serviteurs; de sorte que leur -pauvre bête, selon l’expression charmante de M. Xavier de Maistre, -privée de ses guides, livrée à elle-même, va comme elle peut et -souvent de travers. Aussi le croque-mort, plongé sans cesse dans -les digestions les plus profondes, est-il loin d’avoir toujours les -jambes et la mémoire présentes. Comme l’astrologue de la fable, il ne -voit pas toujours les puits qui naissent sous ses pas; il est sujet -à bien des coq-à-l’âne.--Vous êtes à fumer gaiement avec des amis, -et vous attendez quelques rafraîchissements.--Pan, pan! on cogne à -votre porte.--Qui est là?--C’est moi, monsieur, qui vous apporte la -bière.--Est-elle blanche?--Oui, monsieur.--Bien: déposez-la dans -l’antichambre, et revenez chercher les bouteilles demain.--L’homme -obéit et se retire. Mais quelle est votre surprise quand, accourant sur -ses pas, vous vous trouvez nez à nez avec une horrible boîte! - -Ceci rappelle un peu l’anecdote de cet Anglais qui confondant -homonymes et synonymes, et voulant se rafraîchir, criait dans un -café:--_Célibataire_, apportez-moi une bouteille de _cercueil_. - -De même qu’il se trompe de porte, le croque-mort se trompera de -mesure. Il portera la bière de Philippe-le-Long à Pépin-le-Bref, -celle de Kléber au Petit-Poucet.--Un pan de son habit se prendra -sous le couvercle et il le clouera avec le mort, et lorsqu’il voudra -s’éloigner, le mort le tirera par sa basque.--Quelquefois l’intimé -lui échappera comme un clavecin échappe à des porteurs maladroits, -lui passera sur le corps et s’en ira rouler de marche en marche par -l’escalier jusqu’à la porte de la cave.--Au cimetière, il sera dans une -telle émotion que le pied lui manquera, que son arrière-train emportera -la tête et qu’il tombera au fond de la fosse avec le cercueil;--telle -on voit au Malabar une veuve se précipiter sur le bûcher de son -époux!--et il faudra que des ingénieurs viennent le repêcher comme -Dufavel. - -Les pauvres petits enfants qui succombent sur le seuil de la vie, que -Dieu, dans sa miséricorde, rappelle à lui avant qu’ils aient trempé -dans la fange et dans la boue de ce monde, n’ont pas comme nous autres -adultes le brillant avantage de s’en aller en corbillard. C’est -simplement sous le couvert d’un modeste palanquin qu’ils traversent -à pied la ville et regagnent les pourpris célestes. Mais comme il -est assez rare que quelqu’un accompagne ces chers petits élus, rien -ne presse les croque-morts qui les portent, et ils peuvent se livrer -sans réserve à toute l’effervescence de leur soif. A chaque bouchon, -à chaque taverne on fait halte. Il faut bien se rafraîchir, la route -est si longue, l’ouvrage est si _fastidieuse_! et les poses deviennent -si fréquentes que nos pèlerins se laissent surprendre par la nuit au -milieu de leurs courses; ou bien une autre fois l’on rencontrera des -amis et l’on s’oubliera dans leur sein, dans le sein de l’amitié!--et -le lendemain ou le surlendemain, quand la pauvre mère viendra pour -jeter une couronne sur la tombe de son enfant, elle trouvera la fosse -encore vide!--Sèche tes pleurs, pauvre femme! va, l’objet chéri de ta -douleur n’est pas perdu, mère adorée! il est chez le marchand de vin du -coin, dans l’arrière-boutique!!! - -Non content d’être nécrophore et grand-prêtre du fils de Sémélé, comme -un mercier de campagne qui vend des sabots, des cantiques spirituels -et de l’avoine, le croque-mort se livre assez volontiers au cumul, et -cela par délassement, car, ne le perdons pas de vue un seul instant, -sa seule profession officielle est de boire. Souvent donc on le -voit, tranchant du gentilhomme, habiter non pas une maison, mais une -boutique de plaisance où, à ses heures perdues, il vient s’abandonner -aux plaisirs du négoce, je veux dire à l’aimable fantaisie d’échanger -contre l’argent de ses pratiques des chaussons aux pommes ou de -Strasbourg, du jus de réglisse ou du jus de la treille. Souvent aussi -_Madame_ cultive en son particulier quelque art d’agrément, et selon -que son penchant l’entraîne, elle fait des eunuques sur le pont de la -Tournelle, ou va cueillir dans la verte prairie du mouron pour les -petits oiseaux.--J’ai dit madame, parce que le croque-mort ressent -de très bonne heure le besoin d’avoir une duègne au logis pour le -déshabiller et le mettre au lit quand il rentre. - -Ce n’est pas, si nous en voulons croire l’indiscrétion d’une ravissante -chansonnette de Béranger, mon bon ami et mon doux maître, qu’il lui -soit toujours très facile de s’engager dans les rets de l’hymen. Hélas! -la nef de ses amours échoua plus d’une fois sur la rive de Cythère! Ce -qui après tout n’est peut-être que justice, car imprégné sans cesse de -miasmes putrides et d’effluves alcooliques, notre galant a vraiment -contre lui deux senteurs bien pernicieuses au nez d’une belle. - -Comme les fonctions du croque-mort de la mairie sont héréditaires et -aliénables, il peut choisir son successeur et nommer son survivancier. -S’il meurt intestat, son épouse afferme ou donne sa place vide à qui -bon lui semble. Quelquefois alors, préférant le tribut en nature à la -redevance en espèces, elle jette un regard favorable sur l’objet de -ses affections extra-conjugales (l’honneur de la maison du croque-mort -n’est pas toujours des mieux gardés), et le sigisbé, endossant tout à -la fois et la livrée funèbre et la veuve éplorée, passe d’un seul bond -dans l’alcôve adultère et dans la charge. - -Peut-être, ô mon Dieu! n’ai-je pas assez mis de plâtre à mon héros, -n’ai-je pas assez déguisé ses faiblesses! mais il est si bon, mais -il est d’une nature si humaine, que comme Jean-Jacques, malgré ses -défauts, peut-être pour ses défauts mêmes, on ne saurait se défendre -de l’aimer. Eh! mon Dieu! le soleil lui-même n’est-il pas sujet aux -éclipses et n’a-t-il pas des taches! Lequel d’entre nous n’a pas ses -heures de tendresse et d’égarement? De plus grands personnages ont été -subjugués par la bouteille! Le sultan Mahmoud, qui vient de descendre -ces jours-ci dans la tombe, n’a-t-il pas gouverné longtemps et -glorieusement la Turquie plein des vues les plus sages et de liqueurs -fortes! Bassompierre buvait jusque dans ses bottes!--Et Lucius Piso qui -conquit la Thrace, et Cossus, le conseiller de Tibère, étaient l’un et -l’autre si sujets au vin, que souvent il fallut les emporter du sénat. - -Vous vous attendiez sans doute à quelque peinture sombre et farouche, -et point du tout, c’est un pastel rose et frais que je vous trace! Vous -comptiez sur des larmes, et partout sur vos pas vous ne rencontrez -que de l’ivresse! cela vous étonne, et cependant, si l’on y songe un -peu, cela est tout simple. La contemplation du néant des grandeurs -et des choses humaines porte immanquablement à l’insouciance et à -la frivolité.--Quand on commerce chaque jour de la mort et de son -appareil, on prend bien vite les hommes et la terre en pitié.--On sent -que la vie est courte, on veut la remplir.--Avant d’être mangé, on -veut se repaître.--Avant d’être bu, on veut boire.--Et l’on devient -nécessairement anacréontique et libertin.--Bayard n’eût pas été quinze -jours aux Pompes sans devenir un freluquet; et si Napoléon lui-même -avait été seulement trois jours croque-mort, il n’eût pas porté le -sceptre du monde, mais la batte d’Arlequin.--Toute plaisanterie, toute -antithèse à part, si l’ancienne gaieté française avec sa grosse bedaine -et ses petits mirlitons, fleurit vraiment encore dans quelque coin -du globe, croyez-le bien, je vous le dis en vérité, c’est aux Pompes -funèbres assurément.--C’est là que les tréteaux de Tabarin sont encore -en fourrière.--Il n’y a plus que là que Momus agite ses grelots.--Ainsi -messieurs les fermiers de l’entreprise (car depuis le décret de l’an -XII, les morts ont été mis en ferme comme les tabacs), que vous vous -représentiez noyés dans la tristesse et bourrés d’épitaphes, sur Dieu -et l’honneur! sont au contraire de bons et joyeux drilles, de francs -lurons, prenant tout au monde par le bon bout et menant crânement la -vie! ce sont tous plus ou moins d’aimables chansonniers, ce sont tous -ou à peu près d’adorables vaudevillistes! Ayant ainsi tout à la fois -le double monopole du boulevard, du Palais-Royal, de la foire et des -catacombes.--Et quand le soir, ils nous ont fait mourir de rire, le -lendemain ils nous font enterrer! - -A gauche en entrant dans la cour, non loin des bâtiments de -l’administration, il existe, comme dans un roman de madame Radcliffe, -une chambre vaste et mystérieuse, fermée à tout profane, et qui se -nomme, je crois, la salle du conseil. C’est là, dans ce secret refuge, -que messieurs les fermiers se rassemblent joyeusement chaque jeudi, je -ne sais sous quel vain prétexte, et que, tout en fumant le Havane, ils -se plaisent à composer, dans l’abandon le plus voluptueux, à travers -un feu roulant de lazzis et de pointes, leurs agréables ouvrages, -leurs piquants refrains et leurs doux pipeaux.--Depuis dix ans Bobèche -n’a pas dit un mot, Turlupin n’a pas joué une parade, qui ne soient -partis de ce dernier asile de la muse de Piis et de Barré, de Panard -et de Sedaine.--C’est là la source unique où la scène aujourd’hui -s’abreuve et s’alimente.--C’est là, dirait Odry, _l’embouchure de la -scène_.--Flonflons et fredaines, tout se fait là. - -Aussi les jours de première représentation, passé cinq heures, n’y -a-t-il plus un chat aux Pompes, n’y a-t-il plus âme qui vive aux -cimetières. Vous seriez Jupiter en personne, ou M. de Montalivet, -que vous ne pourriez vous faire inhumer.--Tous, fossoyeurs, cochers, -croque-morts; tous, depuis le dernier palefrenier jusqu’au chef des -équipages, depuis la concierge jusqu’au garde-magasin, tous en grande -tenue sont réunis sous le lustre avec les _romains_ du parterre.--Et -Dieu sait l’enthousiasme qui les possède et les palmes immortelles -qu’ils assurent à leurs patrons!!! - -Ceci vous semble peut-être exorbitant, pyramidal, colossal, -éléphantiaque! que sais-je! Et vous ne pouvez sans doute vous résoudre -à croire que le vaudeville et les pompes funèbres soient deux choses -si parfaitement liées, qu’elles boivent au même pot et mangent dans la -même écuelle. Vous en faut-il des preuves? - -Un de mes bons amis, qui fait merveille dans le drame, avait mis il y -a quelque temps un jeune enfant en nourrice dans le faubourg. Chaque -fois que ce fortuné jeune homme allait visiter son rejeton, jamais le -père nourricier ne manquait de lui dire (j’espère que ceci est clair -et positif): «Monsieur, vous qui êtes _du théâtre_ et qui connaissez -_ces messieurs_, parlez-leuz-y donc pour que je passe en pied.» Ne -prêtant que peu d’attention à ce que le bonhomme marmottait, et -d’ailleurs ignorant quelle était sa profession, mon ami ne comprenait -goutte à cette demande. Enfin, un jour que ce plaisant solliciteur -recommençait son éternelle pétition: («C’est que, voyez-vous, monsieur, -quand on n’est pas titulaire, sauf le respect que je vous dois, on -n’a que les mauvais morts. Quand y meurt un bon mort, c’est pas pour -vous, ça vous passe devant le nez!...»)--Impatienté d’une pareille -obsession, «Qu’êtes-vous donc?» lui dit-il brusquement, «vous êtes donc -croque-mort?»--En effet, c’était bien là le métier du bonhomme; mon ami -avait frappé juste, mais que l’autre était cruellement offensé! «Moi, -croque-mort!» répétait-il; «non, monsieur, je ne suis pas croque-mort. -Depuis l’an XII, monsieur, il n’y a plus de ces horreurs-là! Je suis, -monsieur, porteur funèbre de défunts à l’entreprise générale.»--Ceci -nous montre, cher lecteur, combien il est dangereux de confondre la -branche aînée avec la branche cadette, et surtout d’appeler gendarmes -les gardes municipaux. - -Pour se délivrer de ce trop susceptible importun, notre jeune -dramaturge écrivit sur-le-champ à la commission des auteurs; et dès le -lendemain il eut la satisfaction d’apprendre que son protégé venait, à -sa recommandation honorable, de recevoir sa nomination, et de passer -_ex-abrupto_ croque-mort en pied et en titre. - -Le bonhomme avait raison de s’insurger: croque-mort n’est vraiment plus -qu’un nom de guerre; et si jamais vous avez quelque chose à démêler -avec les Pompes, gardez-vous bien d’employer ce vilain terme, vous vous -attireriez quelque affaire d’honneur sur les bras. - -Un jour que je demandais à un croque-mort pourquoi on leur avait donné -cet étrange surnom, ce sobriquet, «C’est,» me dit-il avec un sourire de -satisfaction (le croque-mort est très facétieux de sa nature), «parce -que la populace prétend que nous faisons des repas de corps.» - -Ainsi que pour le croque-mort, comme nous venons de le voir, il y a -pour l’administration de bons et de mauvais morts, de bons temps et des -mortes-saisons. Les mortes-saisons toutefois ne sont pas celles où l’on -meurt, mais bien celles où l’on ne meurt pas, ou du moins où l’on ne -meurt guère. Un bon temps, c’est quand le mort donne; cependant, pas -à l’excès. Quand le mort donne avec trop d’enthousiasme, cela devient -désastreux. Le choléra fut une époque déplorable; il y avait trop -d’ouvrage pour _la_ bien faire: chaque grappe ne pouvait aller sous le -pressoir; on enterrait à la hâte et sans luxe; l’entreprise manquait -de tentures et de chars; on empilait les morts sur des haquets, on -les emportait à pleins tombereaux comme des gravois.--Mais la grippe -d’il y a deux ans, à la bonne heure, ce fut un âge d’or!... Aussi le -croque-mort n’en parle-t-il jamais sans une larme d’attendrissement. - -Dès qu’une aimable recrudescence se fait sentir, dès que le ciel, dans -sa bienveillance, envoie la plus légère mortalité, les employés et -les quatre-vingts chevaux de service ordinaire deviennent bien vite -insuffisants; il faut alors avoir recours à des hommes et à des bêtes -de louage, et c’est alors que le croque-mort et le cocher de raccroc -apparaissent sur l’horizon. - -Le croque-mort de raccroc se fait avec tous les portiers d’alentour -et les décrotteurs qui se trouvent sous la main. Mais quelquefois la -pénurie est si grande (Dieu vous garde en cette occurrence de passer -dans le faubourg!), qu’on vous arrête au passage. «Voulez-vous gagner -trente sous?» vous dit-on, et sans en attendre davantage on vous -entraîne, et, bon gré, mal gré, l’on vous force, comme on force dans -un incendie à faire la chaîne, à endosser le frac funéraire. Chaque -cortége alors forme une délicieuse mascarade! C’est à pouffer de rire, -c’est à éclater dans sa peau! On prend dans les magasins les premiers -haillons venus. Un pantalon, qui lui entrera jusqu’aux épaules, et une -houppelande gigantesque tomberont en partage à un petit homme racorni, -tandis qu’un portefaix herculéen aura un habit que vous prendriez -pour sa cravate.--On raconte que M. Bulwer fut ainsi raccroché un -jour (s’imaginant obéir à la loi du pays, l’honorable _touriste_ se -laissa faire), et que miss Trollope l’ayant par hasard aperçu derrière -un corbillard, dans un accoutrement des plus grotesques, le trouva -si bouffon, si _comical_, si _whimsical_, qu’elle se pâma d’aise, -l’aimable aventurière, et tomba de sa Hauteur à la renverse.--Avec -chaque attelage supplémentaire, le loueur de chevaux fournit aussi un -homme d’écurie; celui-ci, on l’affuble en cocher, et je vous prie de -croire que ce n’est pas le moins récréatif! Vous imaginez-vous l’allure -dégagée de ces Bas-Normands fourrés dans de hautes bottes à manchettes, -dans d’énormes casaques à la française, et vous figurez-vous leur gros -museau de polichinelle coiffé d’un chapeau aquilin, à l’angle duquel -pendent tristement en manière de crêpe les derniers vestiges d’une -loque. - -[Illustration] - -Les cochers de corbillard titulaires sont en général d’une essence plus -éthérée que les croque-morts, quoique pour la boisson ils soient leurs -pairs, et qu’ils aient comme eux leur double odeur, non pas cette fois -le cadavre et l’alcool, mais le vin et la litière.--L’histoire de ces -bonnes gens, c’est l’histoire de bien d’autres, c’est l’histoire du -cheval de fiacre.--Ce sont d’anciens serviteurs de grandes maisons, -de maisons royales même, qui, après avoir été ravagés par l’âge et -le malheur, après avoir perdu cheveux et chevance, de condition en -condition arrivent enfin à cette dernière. Leur Westminster, à eux, -c’est Bicêtre! c’est Bicêtre le gracieux Panthéon où, quand ils sont -tout-à-fait hors d’usage, la patrie reconnaissante les envoie se -coucher! Mais ce cas est bien rare; frappés d’un coup de sang ou d’un -coup de vin, ces braves s’éteignent plus communément sous les drapeaux. - -Le cocher de tenture, qui, tout bien considéré, n’est qu’une variété -assez insignifiante du croque-mort proprement dit, a pour mission -spéciale de prêter la main aux tapissiers, et de transporter les objets -qui servent à décorer la porte de la maison mortuaire. C’est du reste -un fort mauvais farceur que rien ne recommande, et qui pratique une -supercherie dont vous me voyez encore tout scandalisé. - -Quand sa besogne est achevée, il monte chez le trépassé, et d’un -air sentimental, tout en glissant adroitement la demande de son -pour-boire, il prie la famille de lui donner n’importe quoi pour aller -chercher l’eau bénite nécessaire; mais, au lieu d’aller à la paroisse, -l’effronté s’en va tout simplement se rafraîchir chez un marchand de -vin, où, tandis qu’il s’ingurgite un demi-setier, il remplit le vase à -la fontaine. «Eau filtrée ou eau bénite, se dit-il, qu’est-ce que cela -fiche?... les morts ne se plaignent point!» Cela est très vrai, mon -garçon, mais ils n’en sont pas moins _floués_. - -[Illustration] - -Ce personnage qui marche en arbalète devant le char, et qui porte une -écharpe en ceinture, un chapeau à cornes, le frac noir, les petits ou -les gros souliers (autrefois les bottes en cœur), le fin ou le gros -pantalon (parfois le parapluie), c’est le commissaire des morts, ou -plutôt M. l’ordonnateur!!! Comme il s’imagine représenter M. le maire, -qui n’a pas le temps de venir, et doubler M. l’ordonnateur général, le -drôle n’est pas sans quelque penchant à la suffisance et ne serait pas -éloigné de prendre sa canne ornée d’une urne cinéraire pour un sceptre, -et de se prendre lui-même pour une majesté. Quelques-uns cependant -ont des mœurs plus terrestres, et, sans grand souci pour leur blason, -trinquent avec les officiers de l’église ou les cochers, et _lichent_ -très volontiers le canon sur le comptoir.--Pour faire un ordonnateur ou -commissaire des morts, la préfecture, car c’est elle qui les fournit, -prend d’ordinaire son candidat parmi les journalistes incorruptibles ou -les préfets tombés en _deliquium_. - -Quand survient un mort de première classe, ou du moins de bonne -qualité, messieurs les hauts employés des bureaux quittent brusquement -la plume pour l’épée, l’habit râpé du commis pour le pourpoint et -le mantelet, le chapeau rond pour les panaches, et se transforment -tout-à-coup en ce noble et imposant personnage, dont voici un crayon -délicieux et fidèle de notre cher Henri Monnier. - -Ainsi travesti, ce majestueux mercenaire prend le titre fastueux de -maître des cérémonies. En effet, c’est lui qui dirige le cérémonial -voulu, l’ordre et la marche, qui indique aux gens du convoi la manière -de s’en servir. - -[Illustration] - -C’est une espèce de garçon d’honneur donnant le branle et menant la -mariée. - -Comme il porte le haut-de-chausses, ses gras de jambes jouent chez lui -un très grand rôle et sont dans son affaire de première importance. - -Un maître des cérémonies complet coûte dix francs; mais on peut en -avoir un sans mollets pour huit.--Un cagneux ne vaut que sept; et pour -trois livres dix sous, autrefois, il y en avait à jambes torses. - -Mais, hélas! l’entreprise des pompes a fait aussi sa révolution, et -chaque jour, ainsi, des détériorations physiques et morales y sont -apportées. La décence et le luxe y remplacent de plus en plus et d’une -façon désespérante l’antique et primitive simplicité. On y pousse -aujourd’hui la folie jusqu’à tresser la crinière et la queue des -chevaux comme la blonde chevelure de nos maîtresses, jusqu’à parer -leur front d’une cocarde, jusqu’à vernir leurs sabots. En un mot, les -morts trouvent maintenant aux Pompes, à toute heure, un excellent -comfortable,--les vivants, les attentions les plus délicates et jusqu’à -des habits de deuil tout faits et à louer; il y a même pour les envois -en province des berlines ravissantes, éblouissantes, où le trépassé -pourrait au besoin se mirer. La case dans laquelle le défunt se loge -est si heureusement dissimulée que j’ai vu plus d’une fois à Longchamps -figurer incognito ces élégants équipages. Quand un cocher part pour -un transport, soit pour mener ou ramener feu M. de Carabas dans ses -terres, soit pour conduire outre-mer quelque baronnet venu chez nous -pour apprendre les belles manières, mais mort à la peine, il emporte -d’ordinaire avec lui une grande provision de poudre et d’arquebuses, et -tout le long de son chemin il fait une guerre terrible. Chaque pièce -qui tombe sous ses coups est cachée adroitement dans les profondeurs de -là berline, et c’est une chose assez plaisante, au retour du voyage, -que de voir déballer cette espèce de bourriche et débarquer, en -compagnie de saucissons passés en fraude, une myriade d’écureuils, de -bécassines ou de lapins. Mais, comme il en coûte 10 francs par poste -pour faire voyager ainsi les os de ses pères, bien des gens d’ordre -et d’économie les mettent tout bonnement au roulage.--Un jour que -je me trouvais chez un jeune député de ma connaissance, j’entendis -tout-à-coup s’arrêter un camion à la porte. On sonne, j’ouvre, et l’on -me remet un papier. «Qu’est-ce?» s’écrie notre célèbre représentant. -Je dépliai alors le billet et je lus: «La Bastide et Simon frères, -commissionnaires-chargeurs à Marseille.--A la garde de Dieu et sous -la conduite de Jean-Pierre, voiturier, nous avons l’honneur de vous -faire passer la dépouille mortelle de M. le comte de ***, à raison -de 5 francs les cent kilogrammes, prix convenu.»--«Ah! je sais,» fit -alors mon noble ami, c’est feu mon respectable père qu’on me renvoie.» -Puis, se tournant de mon côté: «Tu es bien heureux, mon cher, d’être -orphelin,» me dit-il avec un sourire aimable, «ces gueux de parents, ça -vous ruine! ça n’en finit pas!...»--Au Père La Chaise, sur la simple -présentation d’une lettre de voiture, ou l’estampille de la douane, le -conservateur reçoit les morts à bras ouverts; mais si par hasard leurs -papiers ne sont pas en règle, s’ils ont perdu leur passe-port, on les -traite de vagabonds et de républicains, et ils courent grand risque de -coucher au corps-de-garde. - -Rue Saint-Marc-Feydeau, 18, il existe aussi depuis quelques années, -sous le titre de Compagnie des Sépultures, une magnifique succursale -de la grande entreprise du faubourg Saint-Denis. Cet établissement est -vraiment si rempli de commodités, que nous ne saurions le passer sous -silence sans une criante injustice. Avez-vous fait une perte, allez là: -moyennant une faible reconnaissance, on s’y charge de tout régler et de -tout ordonner, depuis A jusqu’à Z, avec l’église comme avec les Pompes, -y compris les distributions de vos aumônes; si bien qu’une fois votre -commande faite vous n’avez plus à vous occuper du défunt, pas plus que -s’il n’existait pas, et vous pouvez partir tranquillement pour les -courses de Chantilly ou pour le couronnement de la reine d’Angleterre -ou de la rosière de Bercy.--Joint à cet établissement, ajoutez, s’il -vous plaît, qu’il y a, pour le plus grand agrément du visiteur, une -exposition perpétuelle de petits sépulcres, de petits jardins funèbres, -de tombeaux grands comme la main, d’urnes imperceptibles, de cercueils -portatifs, le tout à prix fixe et dans le dernier goût. C’est à vous -de choisir parmi tous ces ravissants échantillons. Voudriez-vous -par hasard faire embaumer l’objet de vos regrets éternels? On vous -présentera une jeune fille, un canard et un poulet injectés depuis -trois ans par M. Gannal, encore aussi frais et aussi appétissants que -s’ils sortaient de chez le marchand de comestibles. - -Cette compagnie, ainsi que MM. les marbriers et tous les ouvriers des -cimetières, nourrit au dehors une multitude de courtiers et de drogmans -(le nombre en est, dit-on, formidable), qui, toujours à la piste des -moribonds, des valétudinaires et des morts, aussitôt que vous êtes -enrhumé, ou que vous avez rendu l’âme, se précipitent à votre porte, -où par jalousie de métier souvent ils se livrent de sanglants combats -et périssent.--Quelquefois ces industriels poussent l’adresse et la -sollicitude jusqu’à graisser la patte du portier pour qu’il les vienne -avertir dès que le malade aura tourné de l’œil, et qu’il favorise -leur introduction, à l’exclusion de tout autre.--«Madame, un monsieur -tout en noir, et qui paraît prendre une part bien vive à votre deuil, -demande à être conduit près de vous.»--L’inconnu entre d’un air pénétré -et le mouchoir à la main.--La dame s’incline et fait signe à l’homme -attendri de s’asseoir.--«Vous avez fait une grande perte, madame.--Oui, -monsieur, bien grande.--Bien douloureuse.--Oui, bien douloureuse, et -dont je ne saurai jamais me consoler.--Madame, que souvent le destin -est cruel!-Vous êtes bien bon, monsieur, de m’apporter quelques douces -paroles: mais je crois n’avoir pas l’honneur de vous connaître, que -me voulez-vous?--Je sais, madame, qu’il n’est rien qu’une mère ne -fasse pour la mémoire d’une fille chérie... Hélas! que ce monde est -plein de tristesse!... Je suis, madame, courtier près la compagnie des -sépultures (ou courtier particulier de M. de La Fosse, fabricant de -sarcophages), et je venais voir, madame, si par hasard vous n’auriez -pas besoin d’un tombeau; nous en avons de neufs et d’occasion, et -dans le dernier genre....» A ces mots notre homme essuie une bordée -terrible; mais il est à l’épreuve du feu.--«Comment, monsieur, vous -n’avez donc ni cœur ni âme pour venir troubler ainsi une pauvre femme -dans sa solitude et son désespoir! C’est une abomination, c’est une -honte, le métier que vous faites!....» Et là-dessus on le jette à -la porte, mais il revient le lendemain; car rien ne saura l’arrêter -jusqu’à ce qu’il vous ait extorqué quelques ordres.--Il n’y aurait -qu’un moyen de se défaire d’un pareil misérable, ce serait de le tuer; -mais la loi jusqu’à ce jour n’y autorise que faiblement. - -C’est au faubourg du Roule, chez un illustre ébéniste, nommé on ne peut -plus heureusement M. Homo, que se fabriquent les cercueils de chêne et -de palissandre, les cercueils marquetés, guillochés, damasquinés, à -compartiments, à secrets ou à musique; mais la grande manufacture des -bières à l’usage de la canaille, c’est-à-dire des bières de bois blanc, -est établie au village de la Gare. L’ouvrier qui en a l’entreprise -est tenu dans l’obligation d’en avoir toujours au moins six mille -de faites, et dans chaque mairie, une bonne collection. Ce tailleur -suprême, qui enfonce Zang, Staub et Dussautoy, fait à ce métier sa -fortune, tout comme MM. les vaudevillistes des Pompes de leur côté font -la leur. C’est une chose bien curieuse que l’énorme quantité de vivants -qui vivent à Paris de la mort! Sans la population souterraine un tiers -de la garde nationale serait sans ouvrage et sans pain!--Au carrosse -de luxe, il faut un attelage de luxe. Il faut des fleurs à la beauté, -_il faut des perles au poignard_. Aussi n’est-ce point notre héros, ce -mince et chétif personnage qui jouit de la douce faveur d’ensevelir -les heureux du jour et de les mettre dans leurs cercueils _Boule_ ou -_Charles_ Ier Non, mon cher marquis, il y a un gros garçon tout exprès -pour cela: fleuri, potelé, presqu’un amour. Ce beau mignon, vous -l’avez vu sans doute, il est très reconnaissable; il porte toujours -sur l’épaule un sac énorme en guise de carquois; car il faut vous dire -que pour épargner aux cadavres super-fins toute émotion et tout cahot -désagréable, bien que leurs cercueils soient matelassés et garnis -d’oreillers comme un boudoir, on les enterre à bouche que veux-tu? dans -le son. - -Tout le monde connaît la triste, et philosophique et populaire -composition de Vigneron, cet honnête et modeste peintre; je veux dire -le Convoi du Pauvre. Dans le char de l’indigence un homme obscur gagne -silencieusement son dernier asile. Sans cortége et sans apparat, il -passe comme il a vécu. Trahi par la fortune, abandonné des siens, -un seul ami lui reste et le suit; et cet ami, c’est son chien! un -pauvre barbet, portant la tête basse et enfouie sous les soies longues -et crottées de sa toison inculte.--Ce tableau simple et déchirant, -Vigneron l’a fait!... A Biard il en reste un autre moins sombre et que -son pinceau railleur reproduirait merveilleusement!--Celui-là, je l’ai -vu, de mes propres yeux vu!--C’était un homme, ô sublime philosophie! -qui seul derrière un corbillard suivait les restes de sa défunte -_adorée_ et fumait tranquillement sa pipe. - -Il va sans dire que ce sont les croque-morts de la métropole que -nous avons pris pour type et archétype. Ceux des provinces varient à -l’infini, mais au demeurant, ils ne sont toujours que des provinciaux. -J’en ai rencontré dans quelques villes qui ressemblent assez par le -costume à des marchands arméniens d’Archangel, et d’autres qui m’ont -paru un assez heureux mélange du charbonnier et du rabbin.--L’usage des -chars, qui fait dire au peuple de Paris: «En tous cas, nous sommes sûrs -de ne pas nous en aller à pied;» ou «Viendra un jour où, ventrebleu! à -notre tour aussi nous éclabousserons!...» n’est pas généralement adopté -et ne le sera pas de sitôt sans doute. Beaucoup de villes regardent -encore ce mode de transport funèbre comme un véritable sacrilége, et -il n’y a pas fort longtemps même qu’à Moulins la populace a jeté dans -l’Allier un malencontreux corbillard qui avait osé se montrer par la -ville. - -La gaieté qui règne chez nos aimables vaudevillistes du faubourg, -tout héliogabalique, tout sardanapalesque, tout exorbitante qu’elle a -pu vous sembler, est bien déchue cependant de son antique splendeur. -Hélas! ce n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il fallait voir avec -quelle magnificence inouïe se célébrait autrefois le jour des Morts. -Le jour des Morts, c’est la fête des Pompes, c’est le carnaval du -croque-mort! Qu’il semblait court ce lendemain de la Toussaint, -mais qu’il était brillant!... Dès le matin toute la corporation -se réunissait en habit neuf, et tandis que MM. les fermiers, dans -le deuil le plus galant, avec leur crispin jeté négligemment sur -l’épaule, répandaient leurs libéralités, les verres et les brocs -circulant, on vidait sur le pouce une feuillette. Puis un héraut -ayant sonné le boute-selle, on se précipitait dans les équipages, -on partait ventre à terre, au triple galop, et l’on gagnait bientôt -le _Feu d’Enfer_, guinguette en grande renommée dans le bon temps. -Là, dans un jardin solitaire, sous un magnifique catafalque, une -table immense se trouvait dressée (la nappe était noire et semée de -larmes d’argent et d’ossements brodés en sautoir), et chacun aussitôt -prenait place.--On servait la soupe dans un cénotaphe,--la salade -dans un sarcophage,--les anchois dans des cercueils!--On se couchait -sur des tombes,--on s’asseyait sur des cippes;--les coupes étaient -des urnes,--on buvait des bières de toutes sortes;--on mangeait des -crêpes, et sous le nom de gélatines moulées sur nature, d’embryons à -la béchamelle, de capilotades d’orphelins, de civets de vieillards, -de suprêmes de cuirassiers, on avalait les mets les plus délicats et -les plus somptueux.--Tout était à profusion et en diffusion!--Tout -était servi par montagnes!--Au prix de cela les noces de Gamache ne -furent que du carême, et la kermesse de Rubens n’est qu’une scène -désolée.--Les esprits s’animant et s’exaltant de plus en plus, et -du choc jaillissant mille étincelles, les plaisanteries débordaient -enfin de toutes parts,--les bons mots pleuvaient à verse,--les -vaudevilles s’enfantaient par ventrée.--On chantait, on criait, on -portait des santés aux défunts, des toasts à la mort, et bientôt se -déchaînait l’orgie la plus ébouriffante, l’orgie la plus échevelée. -Tout était culbuté! tout était saccagé! tout était ravagé! tout était -pêle-mêle! On eût dit une fosse commune réveillée en sursaut par -les trompettes du jugement dernier.--Puis lorsque ce premier tumulte -était un peu calmé, on allumait le punch, et à sa lueur infernale, -quelques croque-morts avant tendu des cordes à boyau sur des cercueils -vides, ayant fait des archets avec des chevelures, et avec des tibias -des flûtes tibicines, un effroyable orchestre s’improvisait, et, la -multitude se disciplinant, une immense ronde s’organisait et tournait -sans cesse sur elle-même en jetant des clameurs terribles, comme une -ronde de damnés. - -Le punch et la valse achevés, on remontait gaiement dans les chars, -on regagnait promptement la ville, et l’on venait souper en masse -au café Anglais.--C’était alors un bien étrange spectacle que cette -longue enfilade de voitures de deuil et de corbillards, stationnant -sur le boulevard de la fashion à la porte d’un cabaret de bon ton, -d’une popine, d’un _calix thermarum_, comme eût dit Juvénal; et dans -l’intérieur, ce n’est pas, je vous prie, un spectacle moins bizarre, -que cette bande joyeuse de farceurs en costume funèbre attablés avec -des _lions_ et des filles, sablant le madère et le _sherry_, en -chantant le _God save the king_ sur l’air de la mère Godichon! - -Mais, hélas! que les temps sont changés! Aujourd’hui cette brillante -fête, à peu près abolie, ne se signale plus au croque-mort -consterné que par une misérable gratification de trois livres, et -pas _sterling_.--Trois francs! trois misérables francs! avec cela -que voulez-vous qu’on fasse? On ne peut ni acheter un clyso-pompe, -ni coucher en ville, ni suborner la reine de Prusse, et encore -moins souscrire aux _Français peints par eux-mêmes_ ou aux -_Anglais_.--Cependant gardez-vous de croire que toute tradition de -ces réjouissances soit à jamais perdue, et qu’elles n’aient laissé -dans les mœurs aucune trace. Un riche et copieux banquet, mêlé de -farces et d’intermèdes, a été donné il n’y a pas fort longtemps même -par le menuisier qui façonne les boîtes de luxe, dont je vous parlais -tout-à-l’heure, et il se passe rarement plus d’une année sans que -les Pompes ne soient le théâtre de quelque nouvelle et délicieuse -bouffonnerie. - - -P. S.--Si pour quelques légères railleries échappées à ma plume -indiscrète, on allait se fâcher sérieusement contre notre héros et -lui faire un crime irrémissible de la fragilité de ses mœurs _un peu -régence_, je serais vraiment bien désolé. Mon Dieu! je l’ai dit, c’est -la profession qui veut ça. Sauf Tobie et Joseph d’Arimathie, depuis la -création du monde, tous les ensevelisseurs ont toujours été des drôles! -il ne faut pas leur en vouloir; et d’ailleurs, auprès des libitinaires -antiques, des nécrophores et des _sandapilarii_, nos croque-morts sont -des vestales, qui méritent le prix Monthyon. - - =Pétrus BOREL.= - - - - -[Tête de page] - -L’ÉCOLIER. - - -L’écolier n’est pas seulement un type, c’est un principe. L’école, -c’est le creuset où s’élabore l’avenir d’une génération, où fermentent -toutes les imaginations que la science éclaire de sa flamme vive, et -dont elle fait ou un métal commun qu’on rejette, ou un joyau précieux -qui éblouit. Par le mot ÉCOLIER nous entendons tout ce qui reçoit un -enseignement, depuis le bambin déguenillé qui épèle l’alphabet sous le -doigt d’un frère _ignorantin_, jusqu’au dandy de philosophie, qui, sur -les gradins d’un cours public, écoute avec une complaisance nonchalante -les dissertations filandreuses du professeur sur Locke, Hobbes ou -Spinosa. - -Il nous suffit d’avoir indiqué seulement les disciples des frères et -de l’enseignement mutuel; leur carrière scolastique n’est pas assez -étendue pour trouver une longue place ici. Après quelques éléments -plus ou moins incomplets de lecture, d’écriture et d’arithmétique, ils -revêtent, pour la plupart, le tablier de cuir ou de serge, attribut -des apprentis. Nous nous occuperons spécialement de cette jeunesse -d’élite qui consacre ses plus belles années aux études sérieuses, et -qui fournit des écrivains, des médecins, des légistes à la société, des -orateurs à la tribune, des hommes de talent et de savoir à la nation. - -[Illustration] - -Le collége autrefois était un bâtiment triste et sombre, avec des murs -épais et des fenêtres hérissées de barreaux. Au dedans, un silence -de cloître, de vastes solitudes, des grilles au lieu de portes, des -guichets derrière lesquels un œil sournois observait, des corridors -ténébreux où l’on voyait des ombres noires aux visages renfrognés -se glisser le long des murailles. Puis, c’étaient des châtiments -terribles, une concurrence de sévérité qui fait hésiter les -vieillards entre les Oratoriens et les Bénédictins, mais dont les -Joséphistes emportent le prix. Maintenant la physionomie du collége -est moins austère; c’est une maison blanche et riante, que les rayons -du soleil inondent à pleines croisées; ce sont des salles aérées, un -jardin dont les arbres touffus tendent au-delà des murs leurs rameaux, -comme des bras, au père de famille. Le correcteur, bourreau grotesque, -acteur nécessaire du système pénitentiaire vieilli, a disparu. Ce n’est -plus le régent en habit noir, aux sourcils froncés, à la physionomie -d’inquisiteur; c’est un directeur aimable, empressé, quasi-galant, -mielleux comme un prospectus, qui promet bien-être, soins paternels, -nourriture saine et abondante. Certes, il y a progrès du passé au -présent, mais trop souvent cet extérieur séduisant n’est qu’un appât de -plus: à l’intérieur la spéculation siége; la parcimonie ou l’incurie -arrêtent la réalisation de réformes utiles. - -Dans les colléges comme dans les institutions particulières, il y -a deux sortes d’écoliers: le pensionnaire et l’externe. L’externe, -c’est l’être envié, l’être heureux qui a un pied dans ce monde du -dehors que le pensionnaire ne fait qu’entrevoir. A celui-là la liberté -d’action, les dissipations, la vie extérieure, les plaisirs de la -ville, l’intimité de la famille, les soins affectueux; à l’autre, la -dépendance complète, l’uniformité monotone des devoirs journaliers, la -limite d’horizon, l’isolement. Aussi le pensionnaire livré à lui-même, -malpropre, chagrin par la répercussion de son malaise physique sur son -malaise moral, ressemble aussi peu à l’externe, enfant gai, allègre, -coquettement vêtu, que ces chiens mal soignés, de mauvaise humeur, -assis tristement près du foyer, à la levrette fringante, folâtre, qui -bondit sur ses souples jarrets. L’externe devient un lien qui rattache -le pensionnaire au monde dont on l’isole: c’est lui qui importe les -balles, les toupies, les jouets de toutes sortes, et surtout les -provisions qui changent en régal le sobre ordinaire des colléges à deux -repas du jour. C’est lui aussi qui introduit ces délicieuses brochures -que l’on dévore à l’ombre d’un dictionnaire, tandis qu’un livre est -hypocritement ouvert au sommet d’un pupitre, et que la main semble -tracer des caractères sur le papier. - -Cette distinction des élèves en pensionnaires et externes est une -distinction de fait, de laquelle résultent deux nuances bien tranchées. -Les professeurs établissent encore deux catégories, celle des élèves -forts dans leurs classes, des travailleurs, et celles des faibles, -qu’on flétrit du nom de paresseux (en style technique, les _piocheurs_ -et les _cancres_); car la faiblesse est toujours considérée comme -provenant de la paresse et non de l’incapacité, vu que le directeur -déclare indistinctement à chaque parent que _l’enfant a des moyens_. -Mais l’écolier n’admet pas cette classification: la paresse est un -fruit savoureux dont il se gorge avec trop de délices pour en faire une -cause de dégradation. Il établit la supériorité de la force brutale, -de la force matérielle, de la loi du coup de poing, sur la force -intellectuelle qu’il méprise, le plus souvent par impuissance. Cette -aristocratie est encore assez bien entendue, en ce que le partage -de la force appartient ordinairement aux plus avancés en âge, et -partant en études, de sorte que la considération croît en proportion -de l’élévation des classes. Au reste, si l’insolence envers la roture -peut être admise comme preuve de noblesse, cette aristocratie en est -possédée au plus haut degré, et l’égalité tant vantée du collége -n’existe pas réellement. Ces patriciens superbes comprennent toute la -plèbe qui les entoure sous la dénomination injurieuse de _moutards_ ou -de _mômes_, et se livrent à leur égard à des extorsions et à des abus -de pouvoir qui caractérisent un despotisme effréné. - -Sous le rapport physique, généraliser la physionomie de l’écolier -est difficile; néanmoins, suivant le point de vue ordinaire, nous -lui accorderons une expression espiègle, des yeux hardis, un sourire -perpétuel sur les lèvres, un nez retroussé à la Roxelane, indice de -la malice et de l’effronterie; des joues roses, des cheveux autrefois -en vergette, mais qu’on a soin maintenant de laisser croître, depuis -qu’une ordonnance ministérielle a précisément ordonné le contraire. -Les vêtements sont une partie trop intégrante de l’écolier pour que -nous n’en fassions pas mention. On comprend que nous allons parler de -l’interne de pensionnat, et non de l’interne du lycée, où la coupe de -l’habit est invariable. - -[Illustration] - -L’écolier a d’abord la tête ombragée d’une casquette, laquelle est -ornée d’une visière démesurée que le possesseur taille en dentelle à sa -fantaisie avec un eustache, pendant ses heures de loisir. La visière -n’est perceptible que pendant les premiers jours de la possession -de la casquette: un prompt divorce fait justice de cet accessoire -incommode. Un col de chemise chiffonné s’échappe inégalement de la -cravate noire qui est jetée négligemment autour du cou, et dont les -bouts, après un nœud préalable, retombent sur la poitrine. La blouse -est l’habillement le plus ordinaire de l’écolier pendant les premières -années des classes, mais ce costume enfantin est bientôt remplacé par -un de ces habits ambigus qui participent à la fois de la veste et de -l’habit. Les manches en sont courtes, étriquées: l’étoffe, usée jusqu’à -la trame, se contracte entre les coutures: elle est mouchetée de -taches monstrueuses: le collet est fripé, les parements sont graisseux -(quelques-uns enserrent précieusement leurs avant-bras dans des manches -de percaline, mais on les flétrit du nom d’épiciers). A la boutonnière -pend une ficelle élégante qui soutient la clef du pupitre ou de la -_baraque_. Vient ensuite le gilet, trop court, demi-attaché, faute -de boutons, qui semble se séparer avec horreur du pantalon, tant est -grande la distance qui laisse entrevoir des bretelles de lisière, et -donne à la chemise un interstice favorable pour se produire: le gilet -est un vêtement de passage; il disparaît avec les premières chaleurs de -l’été. Le pantalon témoigne de la croissance de son maître; il laisse -à découvert des bas indigo qui se perdent dans des souliers informes, -au cuir inflexible, aux semelles épaisses, aux clous acérés. Des livres -maculés, déchirés, sont artistement ficelés et pendent sur l’épaule. -Quelquefois on leur substitue un vaste carton vert bourré de livres, -maintenu par une corde en bandoulière sur la poitrine. Il est inutile -d’ajouter que les gants sont proscrits. Un écolier qui s’aviserait d’en -mettre serait appelé fat pour ce raffinement de coquetterie. - -[Illustration: LE COLLÉGIEN.] - -Un des mérites les plus saillants de l’écolier, c’est l’effronterie: au -moyen de cette précieuse qualité il dément sans rougir une accusation, -lors même qu’il est _collé_ en flagrant délit: «Vous causez, monsieur!» -Il interrompt la phrase commencée avec un voisin, et répond avec -énergie un _Non_ où l’expression d’un étonnement hypocrite se mêle à -l’accent de l’innocence injustement soupçonnée. Pour s’excuser d’une -infraction à la règle disciplinaire, il sait aussi construire avec -promptitude une _gausse_ dont un expert chercherait en vain le côté -faible. Il est donc essentiellement menteur, et à tel point que la -franchise est considérée comme une preuve d’idiotisme, et le mensonge -comme un accessoire nécessaire, dont le succès a le double avantage de -détourner une punition et de duper un _pion_. - -Car l’écolier se fait gloire de combattre le maître d’études. On -respecte celui-ci dans les colléges, où c’est presque un fonctionnaire -public, où il s’étaie du formidable proviseur, qui n’hésiterait pas à -renvoyer un élève indocile; mais dans les pensions, l’exil du coupable -diminuerait d’autant le revenu du directeur; aussi l’écolier, fort -de cette considération, entretient soigneusement une lutte avec le -pouvoir, lutte aussi haineuse, aussi acharnée que celle de Guelfes -et des Gibelins, lutte qui se poursuit de génération en génération, -et fait couler des flots d’encre. L’élève y met son indocilité, ses -dispositions hargneuses, ses moqueries tracassières, son opposition -d’inertie; le maître y pèse de toute l’autorité qui lui est dévolue, -et de sa prodigalité dans la répartition aveugle des _pensums_, des -_retenues_ et des _mauvais points_. Ce dernier est d’ordinaire un -fils d’artisan, qui sort du collége avec des connaissances à peine -ébauchées, et un profond dédain pour les travaux manuels de son père. -Avec cet immense orgueil qui est le privilége de l’ignorance, il -s’assied au faîte par la pensée; mais vient le jour où son incapacité -se révèle, jour de déchéance où, simple soldat, il revêt les épaulettes -de laine dans la milice de l’instruction publique: il devient _pion_. - -Sa position varie suivant son caractère. S’il est ce qu’on appelle un -_pion bon enfant_, il est traité comme le soliveau de Phèdre, ce roi -inerte que les grenouilles, ses sujettes, couvrent de boue et de fange: -on le raille, on le berne, on le trompe, on le hue, on l’insulte; il -n’est aucun excès qu’on ne se croie permis dès qu’il y a indulgence -plénière et impunité. La classe alors est un foyer de désordre; -des causeries actives, des dérangements continuels, des querelles -commencées avec la langue, terminées avec le poing, viennent y jeter le -trouble. Les avertissements bienveillants du maître sont accueillis -par des huées. L’écolier ne sait pas user, il ne sait qu’abuser: aussi -il arrive ordinairement que le pion aigri fait succéder une rigueur -inusitée à son humeur débonnaire: il devient _chien_. - -Se montrer impertinent et raisonneur envers le maître, lui jeter -au visage des épithètes injurieuses, avoir avec lui une _affaire_, -c’est un titre d’honneur pour un écolier. Celui qui ose affronter la -_tyrannie_ est généralement estimé de ses condisciples, il est de -toutes les parties, de tous les jeux, il a de nombreux _copains_. Être -copain, c’est se joindre par une union fraternelle avec un camarade, et -mettre en commun jouets, _semaines_, confidences, tribulations; c’est -une amitié naïve et vraie, sans arrière-pensée d’égoïsme ou d’intérêt, -qu’on ne trouve guère qu’au collége. - -Les autres défauts capitaux de l’écolier sont la paresse et une -intempérance fabuleuse de langue; il n’est pas de lazzarone qui se -livre avec plus de délices aux charmes du _dolce far niente_; il n’est -pas de nonne ou de perroquet disert, instruit par une vieille femme, -qui ait un pareil épanchement de paroles; ce sont deux hydres aux cent -têtes que les _pensums_ et les _retenues_ terrassent vainement. Ce -n’est pas seulement la paresse qui trouve l’oubli des devoirs dans des -distractions frivoles; c’est la paresse inerte, brutale, la paresse qui -fait de la machine humaine une horloge arrêtée, la paresse du sauvage -qui tient dans une léthargie absolue les ressorts de la pensée et de -l’action. Cet amour du babil, que nous signalons, est un trop-plein qui -déborde, ou plutôt une inondation immense devant laquelle il faut se -résigner et croiser les bras; c’est comme les économies d’un muet qui a -recouvré la parole. - -Les dispositions querelleuses que l’écolier témoigne envers ses -supérieurs se retrouvent dans leurs relations mutuelles. On sait qu’il -n’est pas de plus grand plaisir que celui de _houspiller un nouveau_, -pauvre provincial engourdi que chacun s’empresse de tourmenter. La -taquinerie est l’arme du faible qui, par ses provocations, blesse -des susceptibilités: _indè iræ!_ de là des combats grotesques. Dès -que deux combattants se prennent au collet, on accourt, un cercle se -forme, cercle animé d’où partent des interpellations.--Tape dessus, -va!--soigne-le;--des huées ou des applaudissements, suivant qu’un -_pochon_ bien appliqué vient nuancer un œil ou foudroyer un nez. Le -pion joue ici le rôle des dieux d’Homère, il intervient, et envoie -vainqueur et vaincu expier en pénitence victoire ou défaite. - -La gourmandise a aussi une place d’honneur dans le cœur de l’écolier; -mais comme c’est un vice réclamé par les _moutards_, la honte de -paraître _gueulard_ comme eux en arrête la manifestation parmi -l’aristocratie. Elle consiste chez les petits à faire entre eux un -échange de provisions, à _chipper_ quelques friandises, et à faire une -consommation fanatique de croquets et de sucre d’orge, dits _suçons_. -Ces derniers sont d’un puissant secours contre la longueur des soirées -d’études. Plus tard, les instincts gastronomiques se modifient et -viennent comparaître devant Félix, le dimanche, jour de sortie. - -A tout ce que nous venons de dire, qu’on ajoute un grand amour pour -le jeu, l’étourderie ordinaire de la jeunesse, un fonds de malice -nationale, et l’on aura le caractère de l’écolier, chez qui, comme -l’on voit, les défauts l’emportent singulièrement sur les qualités; -mais du moins ils n’excluent pas la bonté du cœur, l’amour du bien au -fond de l’âme, et, combattus incessamment par les soins de la famille, -ils disparaissent avec l’âge et les progrès du discernement. - -[Illustration] - -Il est une manie que je n’oublierai pas de mentionner en parlant de -l’écolier, c’est celle d’élever des animaux. Quand la règle n’est -pas trop sévère, on tient en cage quelques pierrots, quelques pies; -dans le cas contraire, on cloître des vers à soie dans sa baraque, et -ce n’est pas une tâche facile que de leur procurer des feuilles de -mûrier, et de les empêcher d’être confisqués par les pions; mais si le -bienheureux écolier s’épanouit sous la domination bénigne d’un pion -_bon enfant_, une paire de souris blanches trouve un asile hospitalier -dans son pupitre. Il faut voir alors avec quel soin, avec quel amour il -choie ses jeunes élèves; quelle jolie petite calèche il sait façonner -avec les couvertures de ses grammaires, pour y atteler son couple -chéri; comme les bandelettes de cuir de sa casquette se transforment -en harnais élégants, et avec quels yeux d’envie ses camarades dévorent -son triomphe! Si ces béatitudes lui sont interdites, l’écolier se -console avec les hannetons, les biches, les cerfs volants et autres -lamellicornes. C’est alors qu’il déploie avec un rare bonheur ses -heureuses dispositions pour le dessin et l’histoire naturelle; soit -qu’il transforme ces malheureux coléoptères en prédicateurs dans leur -chaire, ou bien encore en combattants bariolés de diverses couleurs -et armés d’allumettes, soit qu’il leur applique sur le dos un morceau -de carton figurant quelque larve satanique: quelle est sa joie, -quand le pion stupéfait recule devant ce promeneur qui prélasse son -travestissement au beau milieu de l’étude, et procure d’ordinaire à -toute la classe la faveur d’une retenue générale! - -L’écolier est un sujet d’études curieuses: ses sentiments, ses -passions n’ont pas encore appris à se cacher sous un masque, elles se -dissimulent mal sur ce visage inhabile. Vous voyez à nu toutes ces -dispositions de jalousie, d’envie, de sot amour-propre que l’homme du -monde ne laisse pas transpirer au dehors. L’émulation tant vantée de -l’instruction commune sert admirablement à développer ces instincts -honteux. Dans une lutte d’intelligences rivales, le vainqueur a en -partage un orgueil misérable, le vaincu une basse envie qui cherche -à rabaisser le talent de l’adversaire, ou à attaquer comme entaché de -partialité l’arrêt du juge. Ce sont ces considérations qui font du -piocheur un être peu aimé. On rit de ses angoisses dans l’incertitude -d’une lutte, de son dépit après la défaite, de sa méfiance comique -qui guette les regards plagiaires des voisins; on est enchanté qu’il -soit vexé et qu’il _bisque_. On trouve odieux son égoïsme; et pour ne -pas avouer une infériorité humiliante, on convient entre soi «que les -succès du collége sont loin d’être décisifs pour évaluer la portée -intellectuelle; que tel ou tel est très fort en thème et n’est qu’un -sot, et qu’en définitive ces météores éclatants qui ont brillé dans -l’enceinte du lycée vont s’éteindre dans quelque petite ville de -province, où ils déposent leur auréole lumineuse pour prendre en main -l’aune héréditaire.» - -Je ne terminerai pas ce portrait général de l’écolier sans signaler la -position précaire des _boursiers_, pauvres diables auxquels le pion se -croit en droit de demander un travail plus soutenu, une conduite plus -régulière que celle des autres, pour mériter la faveur dont ils sont -gratifiés. En pension, les boursiers n’existent pas, mais, par une -manœuvre intéressée, les directeurs donnent une éducation gratuite à -des enfants sans fortune; bien entendu que ces actes de bienfaisance -sont étalés avec ostentation et répétés cruellement aux oreilles de -ceux qui en sont l’objet, s’ils ne la récompensent pas par des succès -aux cours publics. - -L’écolier se lève à cinq heures en été, à cinq heures un quart en -hiver; la cloche l’arrache au sommeil, aux songes où il rêvait de -la famille; aussi la cloche est peu populaire. Après la révolution -de juillet une réaction militaire s’opéra dans les colléges, la -proscription de la cloche fut obtenue, et le tambour l’a remplacée, -mais non dans les pensions, ni dans les pensionnats de demoiselles. -L’écolier reste couché, en la maudissant, jusqu’à ce que les vibrations -en soient éteintes; alors il se lève les paupières gonflées, bâillant -et se tirant les bras; il s’habille à la hâte, et pour gagner les -_quartiers_ traverse demi-vêtu des corridors où un vent glacial -circule. Après la prière on procède à des mesures hygiéniques de -propreté, dont l’écolier use avec modération, surtout en hiver où l’eau -des ablutions est glacée. Après le laps de temps accordé, chacun prend -place devant son pupitre, et en exhume les livres nécessaires; le -pion s’asseoit magistralement dans sa chaire, qui domine les tables, -et d’où il peut surveiller les élèves. Le matin est ordinairement -consacré aux leçons; chacun tour à tour, après un travail de mémoire -plus ou moins long, vient les réciter au maître sur un ton monotone -et chantant, avec des hésitations, des répétitions, des ânonnements -entre-mêlés d’un _euh! euh!_ fort divertissant pour le patient qui suit -sur le livre. Qu’on juge de la position d’un homme contraint d’écouter -pendant plusieurs heures des lambeaux de latin ou de grec, épiant -chaque élève pour ne pas se laisser tromper par les ruses usitées en -pareil cas, telles que, lire sur son voisin, coller la page sur la -chaire ou dans une casquette, se faire aider d’un souffleur, écrire -la leçon sur ses ongles et ses doigts; et qui, la tête alourdie, ne -quitte cette tâche que pour retomber dans une récréation bruyante où -il doit jouer le rôle de surveillant. A cette récréation le déjeuner -vient faire une agréable diversion. Chacun est mis en possession d’un -énorme morceau de pain (heureux celui que le hasard gratifie du -croûton, morceau par excellence, pétitionné par tous les gourmets)! Les -élèves dont la baraque est approvisionnée creusent dans leur portion un -sépulcre énorme où s’ensevelissent les confitures ou le beurre salé; -puis tous se divertissent en hâte comme des gens pressés de jouir. De -nouvelles heures de travail succèdent à un court moment de plaisir, -et se prolongent jusqu’au dîner, qui a lieu au milieu de la journée. -Nous ne parlerons pas de la parcimonie, de la négligence qui président -ordinairement à la partie culinaire dans une pension, chacun peut -consulter ses souvenirs et se rappeler l’_abondance_, eau rougie dans -sa plus simple expression et dont le nom est la critique amère; les -potages lymphatiques, les haricots nageant dans une sauce limpide: - - Apparent rari nantes in gurgite vasto; - -et toutes les plaisanteries sur les divers plats du réfectoire; mais -nous dirons en passant combien nous semblent odieuses ces spéculations -qui attaquent le bien le plus précieux, la santé, et combien seraient -nécessaires des mesures qui garantiraient aux internes une nourriture -simple, mais saine. On nous dira que l’Université envoie un inspecteur -dans les établissements pour juger du personnel, de l’ordre intérieur, -du bien-être matériel, de même qu’elle envoie un examinateur pour -s’assurer du progrès intellectuel et des avantages du mode adopté -d’enseignement; mais à cela nous répondrons que l’on donne au dernier -des machines dressées par demandes et par réponses; qu’au premier on -fait goûter le bouillon de madame, et boire le vin des demi-bouteilles -accordées journalièrement aux maîtres, que devant tous deux on joue une -comédie. - -Après le dîner, un intervalle d’étude sépare du repas de quatre heures, -fidèle reproduction de celui du matin: du pain, de l’eau; et la cloche -rappelle de la récréation au travail, jusqu’à la fin de la journée. -L’approche de la nuit fait allumer des quinquets, dont je ne saurais -peindre la malpropreté, la piètre et fumeuse lueur. C’est le moment -où les poëtes de collége trouvent leurs inspirations, car le soir, le -silence du dehors et du dedans, la fatigue du jour qui concentre la -pensée, ont le singulier privilége de donner une certaine exaltation -aux idées. Vient enfin l’heure du sommeil, heure favorite où, après un -souper indigeste, l’écolier reprend la possession de lui-même. Tapi -sous les draps, on trouve une chaleur bienfaisante, que l’on ne peut -se procurer dans la journée avec un poêle de fonte aux flancs vastes -comme ceux du cheval de Troie, où quelques bûchettes noircissent sans -se brûler à la flamme. On peut penser, s’absorber dans ses rêves et -ses souvenirs, sans qu’un pion crie à l’inaction, et le sommeil vient -continuer en songe ces douces pensées. - -Les jours se suivent ainsi avec une régularité désespérante, mais le -dimanche ouvre miséricordieusement les portes aux captifs que des -pensums ou des retenues n’ont pas atteints. Le cœur tressaille lorsque -l’_exeat_ contresigné dit, _Sésame, ouvre-toi_, et que, debout sur le -seuil, on met le pied dans cette rue animée où tout un monde bourdonne, -où l’on va se mêler à la foule pendant quelques heures de liberté. -Aussi la _retenue_ est une grande puissance du maître: c’est un frein -à l’indocilité, un aiguillon à la paresse; aussi pour conquérir cette -précieuse _sortie_ on subit toutes les exigences, et pourtant elle -entraîne une triste, mais naturelle conséquence: _la rentrée_. - -Le jeudi est au dimanche ce que le reflet est à la lumière, car la pâle -liberté qu’il donne est illusoire. Elle consiste à circuler dans les -promenades publiques, en rang, deux à deux, captifs au milieu de ces -gens libres. Des marchands de gâteaux, de massepains, de fruits, les -escortent avec les prières les plus pressantes, les insinuations les -plus adroites; mais la règle défend d’acheter, et le pion fixe sur tous -son œil d’Argus comme un douanier vigilant: personnification humaine du -châtiment qui attend la chute. - -Outre ces jours réservés et les fêtes religieuses, les écoliers ont -encore leurs fêtes particulières. La Saint-Charlemagne, qui convie à un -banquet annuel l’élite des lycées; la distribution des prix, épilogue -de l’année scolaire, préface des vacances, et à ce double titre -accueillie avec transport. On a trop souvent tourné en ridicule le -pédantisme des maîtres, la partialité qui s’y déploie, l’improvisation -méditée à l’avance, la solennité de la cérémonie, l’inévitable comédie -de Ducerceau, l’orgueil des parents et des lauréats, le désespoir -et la morne attitude des vaincus, pour que nous voulions nous y -appesantir; nous dirons seulement qu’on avait voulu en faire un moyen -d’émulation, et que les directeurs en ont fait une _réclame_ pour leurs -établissements. - -Nous avons décrit la physionomie ordinaire de l’écolier, nous -avons fait l’historique de sa journée, mais l’on doit comprendre -que son caractère et ses habitudes, à une époque de progrès et de -développement, doivent se modifier et s’altérer à mesure que son -accession au monde devient plus immédiate. Ce sera donc compléter -le tableau, que de suivre année par année ces modifications, ces -changements dont nous avons été obligés de confondre les nuances dans -un portrait général. - -En _neuvième_ et _huitième_, c’est le bambin en blouse qui le matin -traverse la rue avec un panier d’osier, dans lequel reposent deux -tartines tendrement accolées, et dont le couvercle béant donne -passage au goulot d’une bouteille d’eau, ou d’eau rougie. Je signale -le panier d’osier au premier chef, parce qu’il joue un grand rôle -dans ces premières années. Il est l’agent nécessaire des _dînettes_, -le thermomètre des amitiés de cet âge. Dans ces classes, le maître -est despote avec impunité, il impose par le regard, par la voix, il -fait trembler toutes ces petites créatures; la férule (que quelques -vieillards regrettent à tort) se retrouve pour meurtrir ces mains -délicates. Mais quand vient le soir, pénitences et bonnets d’âne, -Chapsal et Lhomond, Epitomé et Selectæ, tout est oublié, les élèves -sortent en essaims bourdonnants, font en passant _la nique_ à -l’épicier, lui volent ses pruneaux et crachent dans ses barils de -sardines. Ils rapportent à leurs familles des billets de contentement, -et quelquefois (_ô decus_) la médaille. - -La _septième_ est la porte par où l’on entre au collége; les septièmes -sont les plébéiens du lycée; ce sont eux que l’on voit à la tête des -phalanges, salis, déchirés, crottés, noircis d’encre, pliant sous -le faix de livres innombrables. Le septième est le bouc émissaire -d’Israël; les élèves le traitent avec une dédaigneuse pitié, les -_pions_ le rudoient, les professeurs le criblent de pensums et de -devoirs; car, par la manœuvre la plus intelligente, les devoirs -s’éclaircissent en proportion des progrès et de l’avancement. Les -connaissances littéraires du septième se bornent à Berquin et à -Robinson Crusoé, et il reçoit en prix _Numa Pompilius_ ou _les -Aventures de Télémaque_. - -S’il est quelqu’un de plus orgueilleux que le premier, c’est certes -l’avant-dernier. Le _sixième_ en est la preuve. Nous parlions -tout-à-l’heure du dédain des grands envers les septièmes: de sa part -il y a mépris, il y a l’arrogance ridicule d’un subalterne envers -le nombre restreint de ses inférieurs. Pourtant le sixième diffère -à peine du septième, comme lui il manipule des boulettes, il édifie -des cocottes, et couvre ses cahiers de _bons-hommes_; comme lui il -accueille avec transport les livres neufs, proscrit la blouse, mais -reste fidèle à la collerette, partage les amours de Némorin pour la -gracieuse Estelle, et les terreurs de Robinson dans son île. - -La première communion est ordinairement du domaine de la _cinquième_ -et répand sur cette année un parfum de béatitude. On s’isole des -conversations profanes, on se montre au doigt comme un phénomène -étrange l’écolier de philosophie que le bruit public accuse d’une -maîtresse; on rougit, on balbutie quand sous le doigt, en expliquant -Quinte-Curce, se rencontre un mot tel que _pellex_ ou _scortum_. Le -Mois de Marie, le Pensez-y bien, les Histoires édifiantes ajournent les -romans et les pièces de théâtre. - -En _quatrième_, le voile officieux que la religion avait jeté sur les -yeux est soulevé peu à peu: l’oreille s’habitue aux propos obscènes, -la pensée s’enhardit au désir. Ceux qui ne suivent pas ce progrès sont -qualifiés d’innocents, et il n’est pas de mauvaise plaisanterie qu’on -épargne à leur naïve simplicité. C’est l’âge des amours pour de jolies -cousines, ou pour les femmes de trente ans; amours bucoliques, s’il en -fut, semés de soupirs et d’extases. La poésie vient prêter ses ailes -à ces inspirations platoniques. Les satires contre les pions, écrites -avec les secours de toutes les divinités mythologiques, font place à -des strophes mystiques, à des stances élégiatiques: - - Oh! c’est toi, toi sylphe, ange avec un nom de femme, - (Que sur mon chemin comme un joyau j’ai trouvé), - Étoile dans ma nuit! que reflète mon âme..... - Oh! c’est toi que j’avais rêvé!... - -Vers que l’on cache aussi bien aux camarades qu’aux maîtres, car la -littérature latine a seule droit de cité au collége. - -En _troisième_, ces passions douces tournent au brutal. Pigault-Lebrun -et Paul de Kock sont feuilletés avec transport, les passages équivoques -sont disséqués jusqu’à l’os, les réticences sont complétées avec une -prodigieuse fécondité d’imagination. Quelques tentatives sont faites -pour fumer des feuilles de tabac roulées dans le papier-chandelle -distribué au collége, et je ne dirai pas où on le fume pour absorber -l’odeur par un système homéopatique (_similia similibus_). Précaution -inutile du reste! car de funestes résultats décèlent infailliblement le -coupable. - -Le _seconde_ est petit-maître, il se fait friser le dimanche quand il -sort et met des gants. Faublas et Casanova courent sous son chevet; -ces lectures dangereuses troublent son imagination et brûlent ses -sens, aussi il en est dont on peut dire comme de Jehan de Frollo: «Ses -débordements, horreur dans un enfant de seize ans! allaient souventes -fois jusqu’à la rue de Glatigny.» Une dame galante, quand les doguins -ou les perruches ne sont pas à la mode, se charge quelquefois de -son éducation, ou bien quelque grisette découplée à qui il promet -sérieusement mariage pour sa majorité. C’est alors qu’on voit éclore -des satires mordantes sur la fragilité des femmes. C’est aussi à -cette époque qu’indigné de voir la France indigente de poème épique, -l’écolier se met résolument à l’œuvre pour en doter la nation. - -La _rhétorique_ est divisée en deux sections: les _vétérans_ et -les _nouveaux_. Les vétérans sont sordides et négligés comme des -savants; ce sont des élèves consciencieux, mais routiniers; pauvres -diables confinés dans les colléges; à qui le monde n’a pas envoyé ses -rayonnements; qui ont pour maîtresse Didon et Lavinie, lisent La Harpe -et les modèles de littérature, écrivent sur leur bannière: Racine, et -rompent des lances contre Victor Hugo. Entre eux et les nouveaux il -y a schisme. Ceux-ci poursuivent de leurs huées le pédantisme de ces -embryons de savants et leur zèle courtisan. Le nouveau a des principes -de moustache, des gants blancs, des éperons, un cigare qu’il jette sur -le seuil du collége. An lieu de lire Horace et Virgile et de s’occuper -de discours latins, il se forme le style dans la lecture des romans, et -apprend l’éloquence dans les journaux qui rapportent les séances de la -chambre. Les moins hardis font des vaudevilles. - -Le _philosophe_ ne s’avoue membre du collége qu’en rougissant; il s’y -rend en amateur, et change les classes en promenades par un beau jour -de printemps ou d’automne. Il a deux routes à suivre: ou bien, fils de -famille, dandy, il siége aux stalles de l’Opéra et chevauche au bois -de Boulogne: ou bien il prélude à la vie d’étudiant en copiant ses -allures négligées, sa pipe chargée de _caporal_, et ses assiduités à -la Chaumière. Il est libre et flâneur émérite, mais l’examen jette de -l’ombre sur ses joies: son admission au baccalauréat clôt son existence -d’écolier et notre sujet, et nous ne le prolongerons pas jusqu’à -la biographie de l’étudiant, car ce serait de la témérité après le -portrait minutieux qu’une plume exercée a peint, comme chacun sait, -avec un rare bonheur et une merveilleuse fidélité dans les pages de ce -recueil. - -Voilà quelles sont les différentes physionomies de l’enfant et du jeune -homme dans nos écoles et nos lycées, mélange de vices et de qualités, -et comme la statue du Scythe Babouc, formé de pierres précieuses et -d’argile. Nous l’avons dépeint d’après des souvenirs récents, et si la -critique vient mettre en pièces le moule de notre pensée, en accuser -les formes irrégulières et nous crier: - - Tu chantes faux à rendre envieuse une orfraie, - -nous lui répondrons comme le Gracieux à Laffemas: - - Maître, le chant est faux, mais la chanson est vraie. - - =Henri ROLLAND.= - - - - -[Illustration] - -[Tête de page] - -LE COCHER DE COUCOU. - - -DE tous les véhicules de l’Époque-Rococo, il ne reste que le cocher -de Paris et la vinaigrette de Lille: le coucou, humble boîte à -compartiments que traîne un cheval poussif, la vinaigrette qui tient le -juste-milieu entre la chaise à porteur et la brouette. - -C’est la vieillesse qui a conservé la vinaigrette, c’est la jeunesse -qui fait vivre le coucou! C’est une si charmante voiture! On y est si -bien pressé, si bien serré, si bien étouffé! Elle rappelle si bien -l’époque où les Desgrieux des gardes françaises et de la basoche -allaient manger une matelotte à la Râpée avec les Manon Lescaut des -piliers des halles! Comme tout ce bon attirail de cheval et de voiture -unis ensemble respire le parfum de la galanterie joyeuse, vive et folle -du bon temps, du temps où les grisettes portaient les jupes courtes, -faisaient gaiement claquer leurs galoches sur le pavé, se décolletaient -comme des marquises et se moquaient de tout avec Madelon Friquet! Oh, -la charmante voiture! comme le coude touche le coude, comme le genou -presse le genou, comme la taille des jeunes filles est abandonnée sans -défense aux entreprises des audacieux! - -Nos pères étaient plus mauvais sujets que nous, le coucou est là pour -le prouver. Nous avons beau nous moquer de leurs culottes courtes et -de leurs perruques, ils étaient plus avancés que leurs fils dans la -science des folles joies. Ils connaissaient tous les raffinements, -toutes les délicatesses, toutes les petites choses de la passion. -Certes il ne leur serait jamais venu en tête d’inventer l’omnibus des -environs de Paris, où huit imbéciles assis de chaque côté se regardent -curieusement, où chaque couple est sous la surveillance immédiate de -quatorze argus qui épient tout ses mouvements. Jamais ils n’auraient -même eu l’idée, pour aller à Saint-Cloud ou au moulin de Javelle, de -prendre un fiacre à six et de mettre ainsi les ébats de l’amour en -contact avec les regards jaloux ou méchants des cousins, des oncles, -des tuteurs... Non... Mais ils ont inventé le coucou! honneur à eux! - -Vous êtes-vous jamais, par un beau soleil de juillet, promené le -dimanche matin du côté de la place de la Bastille? Avez-vous vu le -départ du coucou pour Saint-Mandé, pour Fontenay-sous-Bois, pour -Nogent, pour Neuilly-sur-Marne, pour Noisy-le-Sec, tous ces délicieux -petits villages jetés sur la lisière d’un grand bois, ou sur les bords -de la plus jolie rivière du monde? Avez-vous vu arriver par essaims -les grisettes du quartier Saint-Denis et les étudiants du quartier -latin?... Eh bien! vous avez dû le remarquer: les couples les plus -gais, les plus amoureux, les plus beaux, les plus jeunes n’hésitent pas -un seul instant. Ils ne s’arrêtent pas devant le cabriolet solitaire, -ils ne débattent pas de prix avec le triste carrosse numéroté, asile -ordinaire des familles bourgeoises chargées de provisions diverses -pour le dîner sur l’herbe. Ils ne s’emprisonnent pas dans les lourdes -diligences de l’entreprise Touchard, où l’on se trouve entre un -voyageur pour l’article _vins_, et un lieutenant d’infanterie de la -garnison de Corbeil, tout comme si on allait faire une excursion de -cent lieues. Une diligence au long cours comme au cabotage serait -incomplète, si elle ne recélait pas dans ses flancs un lieutenant -d’infanterie et un voyageur pour l’article _vins_. - -Ils s’élancent tout d’abord, nos couples les plus gais, les plus -amoureux, les plus beaux, les plus jeunes, ils s’élancent dans les -coucous! Appelez cela de l’intelligence, appelez cela du caprice, -appelez cela de la reconnaissance: peu m’importe... Il n’en est -pas moins vrai que, tandis que les autres voitures n’ouvrent leurs -portières qu’à toutes les infirmités morales et physiques de la race -parisienne, les coucous sont aussitôt chargés d’une verte et rayonnante -jeunesse. - -Et fouette cocher! - -Si le coucou est une institution, le cocher de coucou est un type. -L’institution s’en va, hélas! tous les jours; le type s’efface! -Hâtons-nous de lui donner place dans notre galerie. - -Jacques, notre cocher de coucou, n’est plus jeune. Il a pris les -guides des mains de son père vers l’année 1790. Son coucou est un -coucou héréditaire; plus heureux que maint fils de roi, plus heureux -par exemple que ce pauvre enfant royal, dont nous avons vu tant -de mauvaises contrefaçons dans ces derniers temps, Jacques a pu -tranquillement s’asseoir après son père sur le trône, je me trompe, -sur le siége de ses aïeux. Il regarde son coucou comme son patrimoine, -comme son berceau: il a pour lui le respect qu’avait autrefois le -jeune noble pour le vieux manoir féodal, archives de pierres de sa -famille; il a pour lui l’amour du propriétaire parisien pour sa maison, -de l’usurier pour son gros sac de louis neufs, de l’enfant pour son -premier jouet. Il n’est heureux que lorsqu’il roule dans sa voiture, le -fouet en main et la tête haute, entre deux belles allées de peupliers, -sur une route plate et unie, loin de la grande ville, de son fracas, de -ses inspecteurs, de ses calèches bourgeoises et de ses cochers anglais -à perruque de laine. - -Jacques n’a rien de la passion ordinaire des cochers pour leurs -chevaux. Il ne voit, il n’aime que son coucou. Ses chevaux ne lui -semblent bons et utiles que parce qu’ils sont attelés à son coucou; -il les traite comme _un roi constitutionnel traite ses ministres_. -Lorsqu’ils sont fourbus et éreintés, il les met à la retraite. Il veut -que son coucou soit bien traîné. Un roi constitutionnel a quelquefois -le tort de laisser trop longtemps attachés au char de l’État des -coursiers qui ne peuvent plus marcher droit, malgré les fréquents et -sonores encouragements que leur applique le fouet de l’opinion. Jacques -ne commet jamais cette faute. Pour que son char roule gentiment, il -n’hésite pas à changer souvent de ministres. - -Le cocher de coucou a vu les dernières fêtes de l’ancien régime, les -cérémonies patriotiques de la révolution, les orgies du Directoire, -les victoires de l’Empire, les processions de la Restauration et le -triomphe populaire de juillet. Sa chevelure tire sur le blanc de neige, -mais sa mine est toujours fraîche et réjouie. Et quand, par une belle -journée, il a son chapeau sur le coin de l’oreille et une rose à sa -boutonnière, il est encore digne de mener aux lilas la plus jolie paire -d’amoureux qu’on ait vue depuis Héloïse et Abeilard, ou, si vous aimez -mieux, depuis Héro et Léandre. - -Son costume porte le cachet de toutes les époques qu’il a traversées; -1790 lui a légué le tricorne et la queue; de l’Empire il a conservé le -pantalon charivari qui flattait infiniment les vieux grognards de la -garde impériale; 1818 a chargé ses épaules d’un carrik café au lait. -Ainsi affublé, notre homme est un monument historique qui mériterait de -prendre place dans un musée. - -Jacques est un véritable Automédon des anciens jours. Il regrette -le temps où c’était la voiture qui faisait la loi au voyageur et -non pas le voyageur à la voiture. Tout lui semble perdu depuis que -l’on a établi des départs à heure fixe, depuis que le conducteur -et le postillon ne sont plus, entre les mains du commis de bureau, -que des machines réglées comme des montres de Bréguet. Quelle belle -époque que celle où un voiturier ne partait qu’à sa guise, lorsque sa -cargaison était complète, lorsqu’il avait bien digéré, lorsqu’il avait -suffisamment embrassé sa femme et ses enfants, lorsqu’il avait le -cœur content, lorsqu’il voyait le ciel pur et sans nuages, lorsqu’il -daignait dire au voyageur comme le capitaine du brick marchand au -passager: «Allons, le vent est favorable!»--Aux yeux de Jacques, le -coche était le beau idéal de l’art des transports... le coche, qui -marchait deux heures dans la soirée pour éviter la grande chaleur -du jour, qui s’arrêtait complaisamment aux fêtes de village et aux -réjouissances religieuses des cités, et qui, sur la demande d’une -nourrice inquiète, attendait pour se remettre en route que l’enfant eût -achevé de faire sa première dent. Quelle différence avec le régime des -malles-postes, qui partent et arrivent à une minute près, et ne donnent -pas aux Ulysses contemporains le temps de demander un bouillon par la -portière.--Jacques n’a pas voulu se soumettre au joug du départ à heure -fixe. Il a conservé toute son indépendance, et c’est en lettres d’une -couleur fort vive et d’une taille démesurée qu’il a fait écrire sur son -coucou ces mots si fiers: «VOITURE A VOLONTÉ;» ce qui ne veut pas dire -que la voiture soit à la volonté des voyageurs... au contraire... mais -bien que les voyageurs et la voiture sont à la volonté du cocher... -Voilà en quoi la devise de Jacques rappelle le beau serment des -Arragonais: «Sinon, non.» Jacques est si jaloux de son libre arbitre, -il craint si fort de ressembler à ceux qu’il appelle les esclaves de -l’heure fixe, qu’il ne néglige aucune occasion de bien constater son -indépendance. Par exemple, lorsqu’un bourgeois le fait demander pour -neuf heures du matin, il a soin de n’arriver qu’à dix, et encore, en -se présentant devant la pratique, ne manque-t-il pas de jeter sur elle -un regard de défi. Autre exemple: lorsque les voyageurs ont pris place -dans sa machine roulante, il les fait fort longtemps attendre sous -un prétexte ou sous un autre, avant de donner le signal du départ, -et cela pour prouver d’une manière victorieuse que son coucou n’est -pas une diligence. Dernier exemple: si pendant la route quelqu’un de -la compagnie l’engage à prendre un sentier qui tourne à gauche, il -s’empresse de lancer son cheval au grand galop dans le sentier qui -tourne à droite.--C’est à l’aide de ces protestations continuelles -contre l’état de choses actuel, que Jacques parvient à satisfaire sa -rancune et à soutenir son courage. - -Le cocher de coucou est le meilleur guide que l’on puisse choisir pour -parcourir les environs de Paris. Ce n’est point un savant, ce n’est -point un ami des arts et de la belle nature, il ne vous indiquera pas -les magnifiques points de vue, les ruines historiques, les monuments -célèbres; mais il vous conduira chez les restaurateurs en renom, il -vous enseignera les cuisines les mieux famées et les retraites les plus -mystérieuses.--C’est bien quelque chose.--Lorsqu’on sort des barrières -de la grand’ville, ce n’est guère pour faire de l’archéologie. Où -trouverait-on matière pour de telles études? La bande noire y a mis -bon ordre. Excepté Saint-Denis et ses tombeaux regrattés, Versailles -et son palais, vous ne verrez plus autour de Paris que des gargottes -dans lesquelles on vend du vin à tout prix, des canards aux navets et -d’excellent lapin sauté. Que faut-il de plus au bourgeois qui veut se -distraire et qui d’ailleurs n’a jamais lu l’histoire que dans M. Le -Ragois? Quant aux points de vue, vous savez si on les a gâtés à plaisir -depuis quelques années. Partout les arbres et les buissons touffus -font place à de petites maisons blanches qui portent écriteau tous -les six mois, qui ont cave, grenier, cinq pièces et jardin d’un quart -d’arpent, et dans lesquelles le boutiquier du quartier des Bourdonnais -et du Palais-Royal vient oublier le dimanche ses additions et ses -soustractions de toute la semaine. Pour trouver la véritable campagne, -il faut aller maintenant à trente lieues de Paris. Aussi Jacques, qui -reste toujours dans un rayon plus modeste, a-t-il bien raison de n’être -ni un savant, ni un ami de la belle nature, et de se contenter du rôle -d’intelligent auxiliaire des gastronomes en voyage. Lorsqu’il entend -quelque bon rentier du Marais dire à sa femme au moment du départ: -«Allons, bobonne, nous allons prendre le grand air et respirer sous -l’ombrage», il ne peut s’empêcher de sourire, lui qui sait qu’aux -environs de Paris il n’y a pas grand air, et qu’on y trouve encore -moins d’ombrage que dans la ville, où du moins les grands murs et les -hauts édifices vous protègent quelquefois contre les ardeurs du soleil. - -Si notre Jacques rend des services réels à tous les Vatels de la -banlieue, ceux-ci ne sont pas ingrats. Il y a toujours pour lui une -place au feu et à la table: à lui les meilleurs morceaux, à lui les -sourires et les compliments. Dès que la maîtresse de la maison voit se -dessiner dans le lointain, au milieu de la poussière de la route, le -cheval étique et le coucou séculaire, vite on ajoute un couvert, et si -le père Jacques, comme on l’appelle, ne veut pas s’arrêter et descendre -de son siége, la servante de la maison lui apporte sur une assiette -bien blanche un verre de petit vin du crû. Tout en buvant, Jacques, qui -a toujours été gaillard, jette un regard en coulisse à la Maritorne, -puis il lui prend le menton, et lui souhaite en guise de remerciement -un bon mari pour l’année prochaine. - -Quelquefois il ne montre pas tant d’égards pour ses voyageurs: il -n’a pas encore déjeuné, il est travaillé par le plus robuste des -appétits; il met pied à terre, et accepte l’invitation qu’on lui -fait de manger un morceau sur le pouce. Mais il n’est encore qu’à -Sèvres, et sa destination est pour Versailles. Que lui importe? Sa -conduite dans cette circonstance ne rentre-t-elle pas dans le grand -système d’indépendance absolue qu’il a adopté vis-à-vis du public? Les -voyageurs ont beau tempêter et maugréer, il met de temps en temps le -nez à la fenêtre, les regarde d’un air narquois, et continue à déguster -la portion de succulent ragoût aux pommes de terre que l’on a placée -devant lui. - -«Mais, cocher, dit une petite dame aux yeux brillants, cocher, partons -donc... Mon cousin m’attend à onze heures dans le parc, et voilà qu’il -est bientôt onze heures et quart. - ---Cocher, mon cher cocher, reprend un vieux monsieur qui a des ailes -de pigeon et dont la boutonnière est ornée d’une décoration de -Saint-Louis, mettez-vous donc en route... Mon ami le chevalier de -Vorbel m’attend pour déjeuner, et en qualité d’ancien marin il est -d’une exactitude désespérante.» - -Rien ne peut émouvoir le père Jacques: il continue d’un air impassible -à faire honneur au festin. Mais, s’il est sourd, il n’est pas muet; il -jette une gaudriole au milieu des verres, et désopile la rate de ses -excellents hôtes. - -«Ah! c’est vraiment insupportable, s’écrie tout-à-coup une espèce de -Prud’homme qui sue à grosses gouttes au fond de la voiture, où il est -pressé entre une dame de la halle et un carabinier superbe... c’est -insupportable, cocher, je me plaindrai à votre inspecteur.» - -Jacques rit beaucoup de cette saillie, lui qui ne connaît ni lois ni -maître, et qui a l’habitude de se servir d’inspecteur à lui-même. - -Enfin un jeune homme, qui paraît plus pressé que les autres, se jette à -bas du coucou et se met à courir du côté de Versailles à toutes jambes -et à travers champs. C’est un amoureux. Cette fugue jette peu de souci -dans l’âme du père Jacques. Ses places sont payées d’avance. Et puis le -jeune homme était un _lapin_, c’est-à-dire qu’il avait une place sur -le devant, à côté du cocher. Son absence mettra le père Jacques plus à -l’aise, ou du moins lui permettra de prendre à la sortie de Sèvres un -nouveau _lapin_ de douze sous pour Versailles. - -Enfin il a humé le café, le pousse-café; il a cajolé la maîtresse et la -servante, il a caressé le chien de la maison, il a vidé sa pipe et l’a -remise dans son étui... il se décide à reprendre le fouet et les rênes. -Les imprécations et les injures pleuvent sur sa tête: son sang-froid -ne l’abandonne pas un seul instant: il fredonne l’air de _la colonne_, -fait la conversation avec Cocotte ou crie d’une voix de Stentor: «Un -lapin pour Versailles! un lapin pour Versailles!» Il a trouvé son -lapin: il s’arrête encore quelques minutes, et ne se remet en route -qu’après avoir bu la goutte avec la nouvelle pratique que le ciel lui -envoie. - -A midi, il fait son entrée triomphale dans Versailles, et en débarquant -ses voyageurs sur la place d’Armes, il ne craint pas de leur dire: -«Partis de Paris à huit heures et trois quarts... N’est-ce pas, mes -petits amours, que c’est bien marcher!» - -Jacques ne redoute pas les rancunes et les colères du public; il y a -trop longtemps qu’il roule sur le pavé des routes royales et sur le -caillou des chemins de traverse pour ne pas savoir que, par un beau -temps, cent mille Parisiens s’élanceront toujours hors de la ville et -se disputeront aux barrières tous les véhicules en disponibilité. Il a -confiance dans le soleil et dans la pluie. - -Quoique menant la vie nomade de l’Arabe, Jacques ne s’est point -soustrait aux obligations que la société impose. Il a une femme et -des enfants; mais il se livre peu aux épanchements de famille. C’est -à peine si deux ou trois fois par semaine il vient reposer sa tête -sous le toit conjugal. Il ne respire pas à son aise dans l’enceinte -qu’embrasse la vaste ceinture des boulevards extérieurs. Souvent, -plutôt que de rentrer en ville, il s’arrête à mi-chemin, et après avoir -dételé Cocotte, il passe la nuit sur les coussins assez peu moelleux de -sa voiture. Il est bien rare que le lendemain matin il ne trouve pas -quelque couple attardé qui lui paie au poids de l’or toutes ses places. -Le couple se blottit sur la dernière banquette, Jacques fait semblant -de dormir, et Cocotte, fière de la confiance de son maître, ne s’arrête -qu’au milieu de Paris, après avoir évité tous les accidents, tous les -chocs, toutes les mauvaises rencontres. - -Vous ne sauriez trouver pour la banlieue de Paris un guide -administratif plus complet et plus détaillé que notre brave père -Jacques. Il connaît les noms de tous les maires, de tous les adjoints, -de tous les gardes-champêtres, des quatre-vingt-quatre communes. -Grâce à lui, vous saurez que Fontenay-sous-Bois est gouverné par un -boulanger, Fontenay-aux-Bois par un laboureur, Saint-Maur par un -rentier. Il vous racontera, jour par jour, heure par heure, les faits -et gestes de M. le sous-préfet de Sceaux et de M. le sous-préfet de -Saint-Denis. Il vous dira tous les cancans de localité, toutes les -histoires de veillée. C’est un impitoyable chroniqueur. - -Père Jacques est aussi un excellent calendrier. Il sait la date et -le programme de toutes les fêtes de villages qui peuvent attirer le -Parisien.--Nogent-sur-Marne, 15 août, feu d’artifice, course de bagues, -danses sous l’ormeau, un adjoint décoré de son écharpe tricolore, -trois gendarmes, dont un brigadier en grande tenue, des grisettes et -plusieurs commis-marchands.--Montmorency, 1er mai, feu d’artifice, -courses de bagues, danses sous l’ormeau, un adjoint décoré de son -écharpe tricolore, trois gendarmes, dont un brigadier, en grande tenue, -des grisettes et plusieurs commis-marchands.--Charenton, 5 juillet, -feu d’artifice, courses de bagues, danses sous l’ormeau, un adjoint -décoré de son écharpe tricolore, trois gendarmes, dont un brigadier, -en grande tenue, des grisettes et plusieurs commis-marchands.--S’il -est vrai que les plaisirs valent quelque chose par la variété, on -devrait considérablement s’ennuyer aux fêtes des environs de Paris. -Et cependant on s’y amuse! car il est toujours divertissant de voir -de grosses et fraîches paysannes se trémousser au son d’un orchestre -criard, de voir monsieur le maire donner des accolades au jeune garçon -qui est arrivé le plus vite au but, et madame la mairesse frapper trois -coups dans sa main pour faire partir les six fusées et le maigre soleil -du feu d’artifice champêtre! voilà qui sera éternellement gai. - -Faut-il maintenant vous peindre le père Jacques comme parfait -physionomiste? Un jeune dandy et une figurante de l’Opéra montent en -riant dans son sapin; il les conduit au Ranelagh. Deux jeunes époux à -l’œil tendre le prennent sur le boulevard Saint-Denis; il les mène tout -droit à l’Ile-d’Amour! les vieux soldats au Gros-Caillou, les marchands -de vin à Bercy, les modistes à l’île Saint-Denis, les poëtes râpés à -Montmartre, les peintres barbus à Versailles, les actionnaires des -sociétés en commandite à Charenton. Jamais il ne se trompe. - -Le père Jacques est aussi un Mathieu Laënsberg de premier ordre. Il -prophétise le beau temps, il sent l’orage un mois d’avance. Lorsque -vous le voyez passant l’éponge sur la caisse de sa vieille voiture pour -en raviver les couleurs, lorsqu’il tire de sa boîte le pinceau et le -pot au noir pour donner une teinte plus coquette aux harnais de son -cheval, soyez convaincu que le baromètre est pour longtemps au beau -fixe. Mais lorsqu’il contemple d’un œil indifférent les nombreuses -injures qui ont rejailli du ruisseau bourbeux sur la robe de son coucou -bien-aimé, c’est que l’horizon est gros de nuages encore invisibles. -Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas. Père Jacques est un -véritable nautonnier sur terre ferme. Tenez... nous sommes au dimanche -matin... le ciel est pur et le soleil fait des nids d’azur et d’or dans -l’épais feuillage des arbres... Les Parisiens remplissent à l’envi les -fiacres, les coucous, les tapissières, les cabriolets de toute forme... -Cet empressement fait sourire le père Jacques, car il a ouvert ses -larges narines et il a aspiré la pluie... Aussi tout en faisant monter -les voyageurs dans sa machine, dit-il à voix basse à un camarade qui se -trouve près de lui: «Hé donc... compère Landry... en voilà joliment des -canards pour ce soir!» - -On a beaucoup vanté le sang-froid du conducteur de diligence au -milieu des périls de la route; on a célébré son courage en prose -quasi-poétique; on a fait passer sa présence d’esprit en proverbe: -voilà bien les hommes! Toujours les flatteries ont été pour les grands, -et l’on n’a jamais couronné que les têtes élevées. Du sang-froid! -mais si le cocher de coucou n’en avait pas dans les artères et dans -les veines, est-ce qu’il pourrait consacrer sa vie à faire tous les -jours le même voyage dans un espace de temps chaque fois plus long, -et cela malgré les bruyantes réclamations dont il est continuellement -assailli?--Du courage! Ne s’est-il pas battu cent fois avec le -militaire aviné, avec l’ouvrier tapageur qui, pour avoir trop bu, -lui refusaient insolemment le pour-boire auquel il croyait avoir -droit.--De la présence d’esprit! Mais il ne se passe pas un seul jour -de printemps, de cette époque irrésistible des parties d’amour et de -campagne, que Jacques ne prévienne par un cahot prémédité deux jeunes -amants qui vont se presser la main au moment où le papa tourne la tête -de leur côté. Après cela le cocher de coucou n’a pas de vanité! Exaltez -à ses dépens d’autres héros plus heureux ou plus haut placés que lui; -seulement payez votre place quelques sous de plus, et il vous tiendra -quitte de vos éloges. - -Jacques est bon homme et son cœur est sans fiel. Cependant il a une -antipathie qu’il ne sait pas dissimuler. Il déteste les commis de -l’octroi, qu’il appelle des gabelous et des rats de cave. La vue de -leur uniforme vert le fait toujours tressaillir. On dirait que dans -son idée la visite qu’il est obligé de subir de leur part souille sa -chère voiture, et pendant tout le temps qu’elle dure, il marmotte entre -ses dents mille imprécations cabalistiques, comme s’il exorcisait le -diable. Mais il ne se risque plus à l’exorciser trop haut, depuis que, -certain jour, un employé de mauvaise humeur lui a déclaré procès-verbal -en injures, et lui a fait dépenser pour amende tout son gain d’une -quinzaine. Aux yeux du père Jacques, le siége de la véritable tyrannie -est dans l’administration des octrois de Paris; les oppresseurs du -peuple, ce sont les commis. Et, sans respect pour la rime, il serait -assez disposé à entonner une Parisienne qui se terminerait ainsi: - - En avant! marchons - Contre leurs bureaux, - A travers, etc., etc. - -Père Jacques est l’irréconciliable ennemi des chemins de fer. Le -jour où l’on a inauguré celui de Versailles, il a mis un crêpe à -son chapeau. C’est avec une tristesse bien sentie qu’il parle du -tort que lui fait cette détestable invention. Vingt fois par jour il -envoie James Watt et M. Pereyre à tous les diables. Depuis deux ans, -il n’a pas vu Saint-Germain; il ne verra plus Versailles: il fuit -devant la fumée des locomotives comme devant la peste, et il craint -que l’œuvre du démon ne vienne étreindre de ses bras gigantesques -les lieux mêmes qu’il a choisis aujourd’hui pour retraite. Quand il -a lu dans un journal que l’on songeait à faire un chemin de fer de -Paris à Saint-Maur, en passant par Vincennes, il a versé des larmes -amères. Où le coucou se réfugiera-t-il, si on lui enlève la partie -la plus riche de son empire, le diamant le plus beau de son écrin? -Comment! il ne transporterait plus les couturières qui vont danser -au bal du Corybante avec les sous-officiers d’artillerie; les amants -qui vont rêver sous les frais ombrages au Fond de Beauté tout plein -de doux souvenirs d’Agnès Sorel; les Anglais qui vont voir l’arbre de -Papavoine; les bourgeois qui vont manger une friture sous le pont de -Joinville, au beau milieu de cette jolie rivière de Marne, si folle et -si rieuse? Que deviendrait donc alors le coucou? Il serait réduit à -porter des légumes au marché, ou à prêter sa caisse pour qu’on en fît -un wagon. Abomination! Je partage sincèrement les douleurs du coucou; -le chemin de fer peut être utile au négociant qui est pressé de faire -ses affaires, ou au porteur des dépêches du gouvernement. Mais, pour -certains voyageurs, sa ligne droite vaudra-t-elle jamais les charmantes -erreurs du coucou et de la diligence? J’en appelle à tous les poëtes, -chevelus ou non chevelus! - -Les années commencent à peser sur la tête du père Jacques. Sa main -tremble et sa vue baisse. Bientôt il cédera son numéro à Jacquot, son -aîné, qu’il a élevé dans les bons principes; et, quant à lui, il se -réfugiera sur le sommet de la butte Montmartre, loin des chemins de -fer, des voitures partant à heure fixe et des conducteurs d’omnibus. -Fasse Dieu qu’il n’ait pas la douleur de survivre à la ruine totale des -coucous! - - =L. COUAILHAC.= - - - - -[Illustration] - -[Tête de page] - -LE MAITRE DE PENSION. - - -LA fille aînée des rois a subi bien des assauts, souffert bien -des humiliations, dévoré bien des outrages, et pourtant, debout -encore, l’Université gouverne toujours notre enfance, et préside aux -destinées de l’avenir. C’est que, malgré tous ses défauts, le système -universitaire a été sauvé par les défauts plus grands des systèmes -qui ont prétendu lui faire concurrence. La vérité sur l’intérieur des -colléges n’est pas très belle à voir; la vérité sur l’intérieur des -pensions est effrayante. Le collége est le principe de plus d’un vice, -la pension en est le développement. - -Au reste, hâtons-nous de le dire, ce n’est pas sur les maîtres que doit -retomber le blâme, mais sur les familles qui font les maîtres ce qu’ils -sont. - -Une pension est un asile ouvert à la faiblesse des parents qui -redoutent pour leurs fils la discipline des colléges, à la faiblesse -des enfants que les complaisances maternelles ont de bonne heure -corrompus, à la faiblesse des intelligences rachitiques qui ont épuisé -sans fruit toutes les formules universitaires. C’est l’hospice des -infirmités intellectuelles et morales de toute une famille. Or ces -infirmités sont incurables, et pour des plaies incurables un médecin -est inutile. De pareils malades veulent un charlatan; le maître de -pension doit l’être en dépit de sa conscience. On lui amène un enfant -à redresser, et on plie l’enfant en sens contraire; on lui demande des -conseils, et on lui impose une opinion; on exige de lui la vérité, et -l’on s’offense de tout ce qui n’est pas mensonge. Pour le maître de -pension, tromper, c’est vivre; ne pas tromper, c’est mourir. Dans ce -cruel dilemme entre la vie et la mort, le choix est obligé; et c’est -ainsi que les mêmes faiblesses qui ont rendu nécessaires les pensions -rendent nécessaires les vices des pensions. - -L’éducation est un fait social tellement sérieux, qu’on ne saurait -assez déplorer de voir l’avenir des générations abandonné comme -un jouet aux caprices d’une faible femme. La plupart des mères -s’accoutument à considérer leurs enfants comme une propriété: c’est -même celle dont elles se montrent le plus jalouses; car, pour gouverner -cette propriété, il n’est pas besoin de la signature du mari. Aussi -ne se font-elles pas faute, selon la définition romaine, d’user et -d’abuser. Un enfant est un meuble qu’elles parent, qu’elles arrangent, -qu’elles décorent pour s’admirer dans leurs œuvres; c’est tantôt une -idole, tantôt un esclave: elles croient encore jouer à la poupée. -On comprend qu’avec ces manies qu’elles appellent des principes, -elles n’envoient pas leurs fils au collége; mais on comprend aussi -quelle suite de dégoûts elles préparent au maître de pension. Que de -restrictions elles lui imposent en lui confiant leur propriété! Que de -précautions elles accumulent! Elles font leurs réserves; elles prennent -leurs garanties: chacune de leurs conditions renferme une clause -résolutoire; chacune de leurs recommandations est un _sine quâ non_; -enfin, elles tracent autour du maître un cercle d’entraves tellement -resserré, que dès le premier jour son autorité se trouve compromise et -son influence perdue. - -Il y a bien des hommes qui sont femmes sous ce rapport. «Je suis le -meilleur juge, s’écrie-t-on, de l’éducation qui convient à mon fils.» -Eh! c’est là précisément ce que je vous conteste. Vous n’avez rien de -ce qui convient à un juge. Un juge doit être impartial, et vous êtes -passionné; un juge doit être fort, et vous êtes faible; un juge doit -être clairvoyant, et vous êtes aveugle. Adorez vos enfants, puisque -telle est votre fantaisie; vouez-leur un culte fanatique, encensez-vous -dans votre image; mais n’entrez pas dans le temple de l’éducation, -vous n’y commettriez que des sacriléges, vous n’y proféreriez que des -blasphèmes. - -Quelques naïfs provinciaux, quelques bourgeois de la rue Saint-Denis -choisissent aussi la pension par des motifs d’économie. Ils -s’imaginent, les bonnes gens, qu’ils n’auront à payer que le prix brut -de la pension. Mais il y a dans ces budgets de famille, ainsi que -dans les budgets de l’État, le chapitre des dépenses extraordinaires, -supplémentaires et complémentaires; et la pension à bon marché rentre -dans la classe des mêmes illusions que le gouvernement à bon marché. - -Il y a dans la vie du maître de pension un moment bien doux: c’est -lorsqu’il voit entrer dans son salon un étranger conduisant par la main -un petit garçon de dix à douze ans. Et pourtant, avant de posséder ce -nouveau commensal, avant d’ajouter une tête à son troupeau, combien de -sots commentaires et d’impertinentes dissertations il est contraint de -subir! Aujourd’hui que la grande voix de la réforme s’attaque à tous -les anachronismes de nos vieilles institutions, il n’est certes pas -étonnant que l’esprit novateur veuille s’introduire dans l’éducation, -c’est même par là que toute bonne réforme doit commencer. Mais ce qu’il -y a d’étrange, c’est que très souvent des partisans acharnés du _statu -quo_ politique se donnent des airs de rénovateurs dans les détails -de la vie domestique. Le défenseur immobile du juste-milieu dans la -grande famille sociale se fait révolutionnaire dans sa petite famille, -d’autant plus opiniâtre dans ses réformes qu’il y a apporte moins de -logique. - -Ces réformateurs sans principes sont pour le maître de pension les -clients les plus désespérants. On les rencontre surtout parmi les -médecins et les avocats; leur rhétorique fougueuse attaque sans pitié -les plus graves questions. «Monsieur, s’écrie l’un d’eux, l’éducation -universitaire est un contre-sens dans notre siècle. A quoi servent, je -vous le demande, le grec et le latin, triste héritage des jésuites? -Les sciences naturelles, Monsieur, les sciences naturelles doivent -former la base de toute bonne éducation.» Cette apostrophe est suivie -d’une longue harangue physiologique, que l’instituteur se garde bien -d’interrompre; car une des vertus de sa profession est de ne jamais -avoir d’esprit mal à propos. Le père continue: «Surtout, Monsieur, -point de bigoterie, point de ces préceptes étroits qui obscurcissent -l’esprit d’un enfant. D’abord, je n’entends pas que mon fils aille à -confesse: ce n’est pas la peine qu’il revienne sur ses sottises, et je -m’en rapporte à vous pour lui infliger des pénitences.» - -A peine débarrassé de cet esprit fort, le maître de pension reçoit -la visite d’une pieuse mère, qui vient s’adresser à lui parce que -les colléges lui paraissent des antres d’irréligion; elle espère -rencontrer dans une institution particulière les saintes traditions -qui s’effacent, et quelques rayons de la foi exilée des établissements -royaux. Voilà donc le maître de pension obligé d’afficher autant de -dévotion qu’il avait tout à l’heure montré d’indifférence. Il trouve -des paroles onctueuses, cite à propos quelque texte de l’Évangile, -déplore la corruption du siècle, et gagne un pensionnaire de plus. - -Ainsi se passe sa vie, tiraillée en sens contraires, heurtée par les -idées les plus opposées, et les acceptant toutes, pour n’en faire -triompher aucune. Tous les préjugés s’adressent à lui, et il les -caresse; toutes les vanités lui imposent leurs lois, et il s’humilie -devant elles; toutes les faiblesses l’invoquent, et il leur promet -son appui: ne l’accusez point d’hypocrisie: c’est la condition de son -existence, c’est la loi de son être; c’est le chemin de sa vie, dont -il ne peut s’écarter sans tomber dans un précipice. Que parlez-vous de -vérité? Pour lui, la vérité serait un suicide. - -Plus il compte d’élèves, plus il a de transactions à subir, de caprices -à ménager, de passions à caresser. Son abnégation morale doit être -en raison directe de sa recette, sa recette en raison inverse de sa -probité. - -On comprend aisément qu’au milieu de toutes les exigences qui -l’oppriment, il ne peut y avoir dans les études ni ordre ni unité. -Comme la pension a été préférée pour ne pas subir les lois du collége, -chacun apporte à la pension sa loi particulière. Il y a des élèves -qui sortent tous les quinze jours, d’autres toutes les semaines; l’un -sort le samedi soir, l’autre le dimanche matin, l’un avant la messe, -l’autre après la messe. L’un apprend le grec et le latin, l’autre le -latin sans le grec; l’un n’étudie que les langues vivantes, l’autre -que les sciences naturelles; l’un suit la méthode Jacotot, l’autre -la méthode Robertson, un troisième ne suit aucune méthode; c’est son -père qui l’entend ainsi. L’anarchie est imposée au maître, et le -maître accepte l’anarchie et s’en désole; et les élèves acceptent -l’anarchie et s’en amusent. Anarchie dans les études, anarchie dans la -discipline, anarchie dans les mœurs. Ceux qui veulent lutter contre ces -nécessités entrent dans une voie terrible de fatigues et de combats. -Beaucoup y succombent: quelques-uns, et ce sont de rares exceptions, en -triomphent; le plus grand nombre accepte le joug, et s’en trouve bien. -Mais nul n’a mieux profité de son inaltérable dévouement aux pères de -famille, que l’honnête M. Moisson. - -M. Moisson est un homme de cinquante ans, gros et rabougri, vif -et sémillant malgré sa rotondité, remuant et loquace malgré ses -prétentions à la dignité. Ses petits yeux brillants roulent sans cesse -dans leur orbite, comme s’il était toujours en présence d’une bande -d’écoliers indisciplinés. On voit qu’il est accoutumé à multiplier -ses regards. Dans toute son allure, il y a un mélange de hauteur et -de servilité, d’humilité et d’orgueil, qui témoigne que sa vie est -un composé de ces deux éléments. Mais ils sont distribués à doses si -égales, qu’on ne saurait dire si c’est en obéissant qu’il apprit à -commander, ou en commandant qu’il apprit à obéir. - -A côté de lui fleurit, dans toute la béatitude d’une union bien -assortie, madame Moisson, gardienne jalouse des clefs de la cave, -dragon vigilant qui protège les farineux classiques contre les -déprédations des domestiques et des écoliers. C’est elle qui manipule -l’abondance, distribue les rations de pain, et découpe les viandes en -surfaces égales, mais non sans se rappeler la définition géométrique de -la surface: «C’est ce qui a longueur sans épaisseur.» - -Madame Moisson paraît rarement au salon: c’est le garde-manger qui est -son temple, la cuisine son sanctuaire. C’est là qu’elle reçoit les -hommages des mères prévoyantes qui veulent étudier l’hygiène culinaire -de la pension. Elle leur montre avec orgueil le bouillon surchargé de -caramel, et se vante de n’y pas mettre d’oignon brûlé. Elle surveille -avec une inquiète sévérité tous les mouvements des domestiques, -leur dispute un moment de loisir, met la main à tout, tire profit -de tout, et se glorifie, non sans raison, d’être la clef de voûte -de l’établissement. Pour qu’un maître de pension réussisse, il faut -qu’il se pourvoie d’une femme qui ne craigne ni l’odeur du charbon ni -les taches de graisse. Celui qui préfère les qualités aimables d’une -compagne aux rustiques habitudes d’une servante ne fera jamais fortune; -il n’aura même jamais la croix. - -Madame Moisson se réserve aussi la direction de la lingerie. Son -orgueil de ménagère se complaît à étaler, dans leurs compartiments -de sapin, les trousseaux numérotés. Pour lui rendre justice, la -blancheur du linge n’a rien d’équivoque, et les reprises ne sont pas -trop apparentes. Mais nous sommes obligés de convenir que dans chaque -trousseau il manque régulièrement deux ou trois serviettes. Comme les -parents ne peuvent constater le déficit qu’à la sortie de l’élève, il -est facile de le mettre sur le compte de l’étourderie naturelle au -jeune âge, ou bien de l’imputer aux ravages du temps, plus destructeur -encore qu’un écolier. - -Il entre ainsi dans la discipline de la maison de prélever -officiellement sur chaque trousseau, lors du départ d’un élève, une -paire de draps pour le service de l’infirmerie. Or cette infirmerie -est toute nominale; car dans le cas de maladie grave, la maman reprend -toujours son enfant chez elle, et pour les indispositions légères, -l’écolier reste toujours à la lingerie, où on l’abreuve d’une tisane -de bourrache et de chiendent, qui lui fait bien vite regretter le -réfectoire. - -Il n’y a pas de réclamation à élever contre cette contribution -indirecte qui pèse sur les draps; c’est une condition énoncée dans le -prospectus, et les prospectus sont comme les lois: tout le monde est -censé les connaître. - -Quoi qu’il en soit, cet article est d’un très beau rapport pour madame -Moisson. Fille de fermier, elle a conservé pour les amas de linge le -goût fanatique des paysannes; aussi en a-t-elle pour le service de -plusieurs générations: c’est un genre d’avarice rustique et primitif. -Au lieu de cassette, on a une armoire. Cette passion pour le tissu de -lin donne à madame Moisson un stoïcisme superbe, lorsqu’on vient lui -annoncer le départ imprévu d’un élève. Aux regrets de son mari, elle -oppose cette puissante consolation: «Mon ami, c’est une paire de draps -de plus.» - -Le prospectus de M. Moisson contient quelques phrases ampoulées sur -la nourriture du corps et de l’esprit. Mais dans sa maison le corps -est mal nourri, l’esprit plus mal encore; et cependant ses classes -sont pleines, ses dortoirs encombrés: c’est qu’il a fait une longue -étude des caprices et des fantaisies maternels, qu’il exploite avec -une rare habileté. Nul ne connaît avec plus de précision le degré de -complaisance et de flatterie qu’il faut toujours témoigner à l’enfant -qu’on amène; nul ne sait plus adroitement rendre compte de la conduite -d’un élève dont un autre ne saurait que faire: s’il est étourdi, cela -tient à sa vivacité; s’il est capricieux, cela tient à sa santé; s’il -est paresseux, cela tient à sa croissance. M. Moisson couvre les -fautes graves d’un voile complaisant, tonne avec sévérité contre les -peccadilles, met en saillie les heureuses dispositions, fait sortir en -relief les qualités qu’affectionne la mère; et celle-ci se retire fière -d’avoir un tel fils, fière d’avoir pour lui un tel mentor. - -Quant à l’instruction de ses élèves, c’est ce dont M. Moisson s’occupe -le moins. Il a un moyen sûr d’obtenir les succès classiques, qui -font de si nombreuses dupes dans les quatre-vingt-six départements. -Consultant chaque année la liste des lauréats au concours général, il -prend des renseignements sur la position sociale des parents: ceux -dont la fortune est humble sont aussitôt visités par lui; il leur -propose de recueillir leur fils _gratuitement_ dans sa maison. «C’est -une règle, dit-il, qu’il s’est faite, de pourvoir à l’éducation des -enfants pauvres et méritants.» Il voile ainsi sa spéculation sous le -désintéressement. Il est rare que cette offre soit rejetée; car les -parents eux-mêmes, mentant à leur conscience, se persuadent qu’ils -obéissent à l’impulsion généreuse du maître, tandis qu’à vrai dire -ils font marchandise de leur enfant. C’est une nouvelle espèce de -traite, où se vendent de jeunes âmes, où tout ce qu’il y a de pur -dans l’intelligence est livré en échange d’une maigre pitance et de -soins équivoques. Ainsi l’innocente gloire des concours académiques -devient une chaîne pour le jeune triomphateur: on exploite ses succès, -on escompte ses veilles; et, comme l’esclave romain, il livre à son -maître tous les fruits matériels de ses travaux. Grâce à ce trafic -bien dirigé, l’institution Moisson figure avec éclat dans les luttes -universitaires. Aussi l’habile négociant ne manque jamais de parcourir -tous les ans le marché, et de renouveler les provisions intellectuelles -qui sont pour lui une double source de profits. Les enfants laborieux -du pauvre travaillent à sa réputation; les enfants dissipés du riche -assurent sa fortune. - -Il est su de tout le monde que dans une pension la distribution des -prix n’est qu’un partage à peu près égal de couronnes qui tombent sur -tous les fronts. M. Moisson connaît trop bien son métier pour ne pas -se conduire _selon l’usage antique et solennel_. Depuis le philosophe -émérite jusqu’à l’enfant qui bégaie les premières lettres, tous -sont appelés, tous sont élus. Cette flatterie est si grossière, ce -mensonge si patent, qu’on s’étonne qu’ils puissent, sans éclairer les -plus aveugles, se renouveler avec cette opiniâtreté périodique. Eh -bien! l’on a tort de s’étonner, on a tort surtout d’en faire un crime -au maître de pension. C’est encore là pour lui une nécessité fatale. -Il n’y a pas de mère, que dis-je? il n’y a pas de père qui n’impute -au maître le défaut de succès de son fils: il faut donc lui créer un -succès. Il n’y a pas de père qui voie une faveur dans le triomphe de -son fils: il pourra bien se plaindre de la multiplicité des prix, mais -ceux qui tombent dans sa famille lui semblent tous honnêtement gagnés. -C’est ainsi que les décorés du ruban rouge ne cessent de gémir sur la -prostitution de la croix, jetée au hasard sur des gens sans mérite, et -il ne leur vient jamais en pensée que le reproche puisse retomber sur -eux-mêmes. - -M. Moisson sait tout cela, et M. Moisson se garderait bien de perdre -un élève par pur dévouement pour la vérité. Il n’aime pas les -abstractions: cela ne rapporte rien; s’il n’aime pas les faiblesses, il -les accepte et en profite: cela rapporte beaucoup. - -Du reste, il s’efforce de mettre dans cette cérémonie une gravité -consciencieuse, qui ajoute aux illusions maternelles. Il y apporte -aussi une certaine pompe destinée à rehausser l’éclat des triomphes. -Les couvrepieds rouges des lits se déroulent en tentures improvisées, -dans le réfectoire débarrassé de ses tables. Des guirlandes de lierre -retombent en festons sur les murs, dont la couleur douteuse et les -taches mal effacées sont dissimulées à peine par des dessins des -artistes les plus éminents de la pension et les pages d’écriture des -plus habiles calligraphes. Un tapis antique recouvre des gradins -échafaudés à la hâte, au haut desquels se dresse une longue table, -surchargée de livres et de couronnes. Au centre, sont rangés trois -fauteuils en velours d’Utrecht: l’un est destiné au mentor qui va -distribuer les faveurs, les deux autres au curé de la paroisse et au -maire de l’arrondissement. M. Moisson a pour principe d’être toujours -dans de bons rapports avec les autorités spirituelle et temporelle. - -C’est donc accompagné du représentant de l’église et du fonctionnaire -municipal, appuyé sur l’autel et le trône, que M. Moisson fait son -entrée. Son pas est grave, sa figure radieuse, son regard illuminé: -on dirait qu’il y a dans cette tête un monde de pensées. Il monte -lentement les gradins, offre d’un air modeste le fauteuil à ses deux -augustes hôtes, et se pose d’un air méditatif, le jarret tendu, le -ventre proéminent, la tête haute. Silence! il va parler. «Jeunes -élèves! (_ici, première pause solennelle, qui tient en émoi tout -l’auditoire._) Il a donc enfin lui ce beau jour qui doit servir de -terme et de récompense à vos travaux (_deuxième pause solennelle_). -Qu’il m’est doux de proclamer ici les noms glorieux des jeunes -lauréats que mes leçons ont appelés à la victoire! Triomphes -touchants, luttes pacifiques, où les rivaux sont des frères, où -vainqueurs et vaincus se confondent dans une mutuelle affection!» -(_troisième pause solennelle_.) Nous ne pouvons suivre M. Moisson -dans tous les développements de sa rhétorique. Mais si son discours -n’est pas une œuvre littéraire d’un grand mérite, c’est du moins une -œuvre industrielle très remarquable. Toutes les tendres allocutions -qui doivent agir sur les fibres maternelles, toutes les pompeuses -apostrophes qui doivent chatouiller les vanités paternelles, sont par -lui tour à tour habilement employées. Sa voix se plie aux modulations -les plus diverses, tantôt douce et chantante lorsqu’il célèbre les -joies de sa famille, tantôt vibrant comme les éclats d’une trompette, -lorsqu’il proclame la gloire des lauréats. Enfin, après avoir rapporté -le fameux mot du maréchal de Villars, il termine par ces paroles, -péroraison stéréotypée de toutes ses harangues officielles: «Accourez -donc, jeunes athlètes, aimables champions de la science; venez recevoir -le prix de vos généreux efforts. Il vous est permis sans doute de vous -enorgueillir de vos précoces victoires; mais parmi les vainqueurs, nul -n’aura de plus justes sujets d’orgueil que celui qui va les couronner.» - -A ces mots un tonnerre d’applaudissements part de tous les coins de -la salle; les mamans agitent leurs mouchoirs, et le bruit ne cesse -que pour recommencer après chaque nom proclamé, jusqu’à ce que tous -aient été proclamés, et tous applaudis. Alors M. Moisson se dérobe -avec modestie aux empressements de toutes ces dupes volontaires, qui -s’extasient sur les mérites d’une pension où tous les écoliers sont des -écoliers d’élite. - -Il y a dans les années de M. Moisson un autre jour d’éloquence et de -somptuosité: c’est le jour de sa fête. Son patron est celui de la -grande majorité de la classe moyenne, saint Jean, le saint le plus -fêté, sans conteste, de tout le Paradis. - -Quelques semaines avant le bienheureux anniversaire, le principal -maître d’études, que l’on décore du titre d’inspecteur, fait écrire aux -élèves une circulaire, qui commence toujours à peu près en ces termes: - -«Ma chère maman, - -«Comme nous voulons ménager une surprise à notre bon maître, etc.» - -La lettre est écrite de préférence aux mères, parce qu’elles se -laissent plus facilement toucher par ces amabilités de commande qui -simulent la reconnaissance. Le père de son côté tient à honneur de ne -pas donner moins qu’un autre; de sorte que la fausse sensibilité des -femmes, combinée avec la vanité puérile des maris, élève rapidement la -somme qui doit formuler la reconnaissance. - -Comme c’est l’inspecteur qui est le confident de la surprise, c’est -lui qui est le percepteur de la contribution; c’est lui aussi qui se -charge de choisir le cadeau destiné à représenter les sentiments réunis -des élèves. Mais, comme on le pense bien, il a soin de consulter M. -Moisson. Or, M. Moisson a les goûts solides, et d’habitude il désigne -quelque pièce d’argenterie, qui n’ôte que peu de chose à la valeur du -capital monétaire. C’est ainsi que par une longue suite de surprises -habilement combinées, l’industriel de l’enseignement s’est acquis, sans -bourse délier, une riche vaisselle qui aurait fait envie à plus d’un -grand seigneur, lorsqu’il y en avait. Mais en homme modeste, M. Moisson -ne met au jour ces trésors que dans les cérémonies d’apparat, lorsqu’il -convie à un dîner solennel le proviseur du collége et autres officiers -universitaires, dont il a besoin pour appuyer ses succès. - -Le jour de l’offrande venu, les écoliers, qui savent qu’on leur réserve -aussi la surprise d’un congé, endossent dès le matin leurs vêtements -du dimanche, et immédiatement après le déjeuner, rangés en bataille, -l’inspecteur en tête, ils entrent au pas de charge dans le salon de -leur directeur, qui, par un singulier hasard, s’y trouve en grande -tenue. M. Moisson prend son air d’étonnement annuel et de bonhomie -périodique. Enfin, quand toute la troupe est rangée en cercle, la -pièce d’argenterie est déposée sur le guéridon, et le plus habile -des rhétoriciens débite une pièce de vers latins à l’usage des bons -maîtres. A mesure que se prolonge la harangue virgilienne, l’émotion du -mentor redouble; sa poitrine se gonfle; il promène des yeux attendris -sur les élèves et la vaisselle plate. «Mes amis, s’écrie-t-il après que -l’orateur a fait silence, mes chers amis, mon cœur est trop plein pour -que je puisse répondre dignement à cette attention délicate, si peu -attendue et si peu méritée. Je regrette que vous ayez cru nécessaire -de me témoigner votre affection par une aussi somptueuse offrande. -Une fleur, une simple fleur m’eût suffi comme souvenir, si une fleur -pouvait durer autant que mes sentiments pour vous.» Puis, en forme de -péroraison, il les invite à venir dîner avec lui sur le gazon champêtre -du bois de Boulogne. - -Il ne faut pas croire pourtant que pour ce repas de corps M. Moisson -ait recours aux dispendieux services d’un restaurateur: ce serait payer -trop cher le cadeau du matin. Dès la veille, les gigots froids ont été -préparés, la charcuterie a fourni ses nombreux saucissons, et quelques -poulets étiques complètent le festin. - -Bientôt on se met en route, chacun portant sa charge, qui les -assiettes, qui la viande, qui le pain; quant au vin, M. Moisson -l’achète sur les lieux: hors barrière, c’est tout profit. - -Il faut assurément avoir le cœur ouvert à toutes les joies faciles de -l’enfance, pour trouver quelque charme à un dîner sur l’herbe. Mal -assis, mal servi, mal abreuvé, on passe son temps à faire la guerre aux -insectes, et à disputer sa ration aux coléoptères. C’est vraiment par -trop patriarcal. Mais pour les écoliers tout changement est un bonheur. -Toujours condamnés au silence pendant leurs repas, ils se sentent -libres en vociférant, et se croient puissants à force de bruit. Les -élèves de M. Moisson usent largement de ces jouissances inaccoutumées, -et s’enivrent de paroles. - -Au dessert, M. Moisson leur adresse une nouvelle allocution; après -s’être applaudi sur toutes les félicités du jour, il s’excuse -modestement sur la simplicité du repas. «Toutefois, ajoute-t-il, -lorsque je contemple toutes ces figures heureuses qu’animent les joies -pures de cette fête de famille, il m’est permis de répéter avec le -poète: - - «Forsan et hæc olim meminisse juvabit.» - -Depuis longtemps M. Moisson a recueilli le fruit de ses patientes -déceptions. Propriétaire de plusieurs immeubles, il est devenu -successivement électeur et éligible. Il se promet bien, quand il -prendra sa retraite, de se faire nommer député, et de diriger les -destins de la France, lorsqu’il sera trop vieux pour diriger sa -pension. Alors il se réserve de demander hautement la liberté de -l’enseignement, la clôture des petits séminaires, et de faire entendre -aux ministres son QUOUSQUE TANDEM sur la tyrannie de la rétribution -universitaire. - - =Élias REGNAULT.= - - - - -[Illustration] - -[Tête de page] - -LE GAMIN DE PARIS. - - -IL est le frère de la grisette: frère légitime ou illégitime, -qu’importe? il est enfant de bonne race: car, à coup sûr, son grand -père était à la prise de la Bastille; à la révolution de juillet, son -père est entré le premier aux Tuileries, et il s’est assis sur le -trône du roi; c’est une race de gentilshommes dont les titres se sont -perdus. Mais cependant suivez le gamin de Paris dans la rue: cet œil -fier, cette démarche hardie, ce sourire moqueur, ces petites mains, -ces petits pieds, cette tête bouclée, ne retrouvez-vous pas tous les -souvenirs de cette nation à part dans la nation française, qui depuis -le commencement de la monarchie a joué le rôle principal dans tous les -mouvements qui ont changé la face du monde; c’est surtout le gamin -de Paris qui pourrait dire comme Figaro: _Si le ciel l’eût voulu, je -serais fils d’un prince_. Mais le ciel ne l’a pas voulu; notre héros -est bien mieux que le fils d’un prince, il est gamin de Paris. - -D’où il vient? quelle est son origine? où il va? Eh! dites-moi d’où -viennent ces moineaux francs qui ont usurpé sans façon les plus belles -places et les plus beaux jardins de la ville; aimables, effrontés -coquins, ils sont les maîtres du Palais-Royal, dont ils animent encore -le mouvement; les maîtres du Luxembourg, dont ils animent le silence. -Au jardin des Plantes, ils prélèvent une large dîme sur la part des -lions et des tigres; aux Tuileries, ils vivent des miettes tombées de -la table du roi, sans demander quel est celui qui règne; ils n’ont pour -eux ni le plumage, ni la grâce, ni la beauté, ni aucune des qualités -des oiseaux chanteurs; ils ont la vivacité, l’esprit, le coup d’œil; -ils sont mieux que hardis, ils sont familiers. Véritablement je ne -serais pas étonné que le gamin de Paris et le moineau franc ne fussent -les enfants de la même nichée. Mais que la ville serait triste si elle -était privée de ces piauleurs! - -A peine réveillé, le gamin de Paris devient la proie des deux passions -qui font sa vie, la faim et la liberté. Il faut qu’il mange, il faut -qu’il sorte. Donnez-lui tout de suite un morceau de pain et le grand -air. Il est bien vite habillé, une blouse en fait l’affaire. Quand il a -plongé ses mains et sa tête dans l’eau froide comme un joyeux caniche, -sa toilette est faite pour tout le jour. Son père ne s’en inquiète -guère, car le père a été jadis un gamin de Paris, et il sait comment -cela s’élève: mais sa mère, en sa qualité de Parisienne et de mère, -est jalouse de la beauté de son fils; elle a toujours pour lui une -chemise blanche, un coup de peigne, un baiser, quelque menue monnaie; -et puis, adieu, mon fils, te voilà lâché; empare-toi de la ville, tu -es le maître, tu es le roi de Paris, la ville est faite pour toi, elle -doit t’obéir; malheur au provincial, malheur au bourgeois, malheur au -mal-appris qui ne voudrait pas reconnaître, dans cet enfant qui passe, -le souverain de cette grande ville! Lui cependant, une fois lâché, il -regarde d’où vient le vent, et il obéit à son seul maître, au vent -qui souffle. Entendez-vous déjà son joyeux petit cri qui se mêle aux -cris de l’hirondelle matinale! «O eh! o eh!» Et à ce cri vainqueur -soudain tous les échos répètent: O eh! o eh! Car c’est là l’instinct -du gamin de se réunir, de se reconnaître, de marcher en troupe serrée. -C’est écrit dans la Bible: «Il n’est pas bon que le gamin soit seul.» -Quand il est seul, le gamin s’ennuie, l’appétit lui manque, ses mains -sont oisives, ses pieds légers sont de plomb; mais dès que la bande -joyeuse s’est formée, la main est alerte, le pied est léger, le regard -est rapide, la poitrine se dilate, tous les instincts guerriers de ce -petit peuple se réveillent à la fois. Tenez, voilà le gamin qui marche -au pas; il a entendu le tambour, et il obéit au son du tambour; le -caporal lui sourit, l’officier lui donne une petite tape sur la joue. -Chemin faisant, et pour peu qu’il soit bien disposé, rien n’empêche que -le gamin n’entre dans une école, chez _les frères_, _à la mutuelle_, -que lui importe? il n’a pas de préjugés. La leçon est commencée, le -maître est entré en explication; mais déjà le gamin a tout compris; -c’est la plus vive, la plus rapide et la plus sincère intelligence -de ce monde; c’est un esprit qui va sans cesse en avant, net et vif -comme l’éclair. Rien ne l’étonne; il apprend si vite qu’il a l’air -de se souvenir. Dans leur argot, ils ont un mot qui résume pour eux -toutes les sciences, science politique, scientifique et littéraire; -quand ils ont dit: _Connu, connu!_ ils ont tout dit. Vous leur parlez -de Dieu le Père et de Dieu le Fils: _Connu, connu!_ Vous leur parlez -de Charlemagne et de Louis XIV: _Connu, connu!_ Vous leur expliquez -comment deux et deux font quatre: _Connu, connu!_ comment c’est la -terre qui tourne et non pas le soleil: _Connu, connu!_ Mais cependant -prononcez devant eux seulement ce seul nom de Napoléon Bonaparte, et -soudain vous verrez ces jeunes têtes se découvrir, ces malins sourires -devenir sérieux; ils ne diront plus comme tout à l’heure: _Connu, -connu!_ mais au contraire ils écouteront avec une attention infinie -les moindres détails de cette espèce d’évangile des temps modernes. En -effet, le gamin de Paris se souvient confusément de ces temps de gloire -où il était un personnage si important; alors on l’envoyait pieds nus -jusqu’à la frontière; armé d’un méchant fusil, il faisait, sans s’en -douter, la conquête du monde: à seize ans il était un héros sans le -savoir; son havresac était vide, il est vrai, mais cependant il était -bien convaincu que ce havresac vide contenait le bâton de maréchal de -France. Une fois à l’armée, le gamin de Paris s’y distinguait autant -par la vivacité de son esprit que par son courage; il était le bon -mot de la bataille, la joie du bivouac, l’amour des cantinières, il -riait et il faisait rire; c’est lui qui était chargé de tous les bons -mots de l’armée; il trouvait à lui tout seul ces fines saillies, ces -reparties plaisantes, ces improvisations hardies qui charmaient si fort -l’empereur. «Je vois ce que c’est, disait-il à l’empereur, tu veux de -la gloire, eh bien! l’on t’en f...» Il n’y a qu’un gamin de Paris pour -avoir rencontré ce mot-là. Aussi l’empereur le savait bien, et comme -aucun détail ne lui échappait, il savait toujours dans quel régiment -il y avait un bon tambour, une bonne musique et un gamin de Paris. -Seulement alors le gamin de Paris changeait de nom, il s’appelait _le -Parisien_. Il en est du Parisien comme du vin de Champagne, vous en -rencontrez sous toutes les longitudes et toutes les latitudes, sur la -terre, sous la terre, sur la mer. Du Parisien viennent tous les récits, -tous les contes, toutes les merveilles. Rien qu’à l’entendre parler et -à le voir sourire, l’équipage oublie la faim, la soif et les brûlantes -ardeurs de la canicule. C’est toujours de la façon la plus gracieuse -que le Parisien vous jette son bon mot et son coup de sabre; c’est -lui qui rime les chansons, qui écrit les billets doux du régiment, -qui porte la parole au capitaine. Il est maître d’armes, il a inventé -certaines bottes secrètes, qu’il enseigne à tout le monde; il joue du -flageolet, de la trompette à l’oignon et de la guimbarde; il imite à -s’y méprendre le chien, le chat, la puce enragée et autres animaux -domestiques. Dans ses voyages sur les bords du Meschacébé, M. de -Chateaubriand a rencontré un gamin de Paris qui enseignait les belles -manières de la cour de Louis XV à messieurs les sauvages et à mesdames -les sauvagesses. Il vit dans tous les climats, il s’accommode de toutes -les nourritures et de toutes les fortunes; il est courageux, il est -vaniteux, il est conteur, il est faquin, il est hardi et insolent comme -un page; son éloquence est infatigable, inépuisable; un grand fond de -philosophie, une patience à toute épreuve, une imprévoyance complète -de toutes les choses humaines, un certain sentiment de la probité et -du devoir, qui ne l’abandonne jamais, tel est le fond du caractère de -ce singulier personnage, auquel on ne saurait rien comparer dans les -autres pays de l’Europe. - -Mais nous voilà déjà bien loin de notre enfant de tout à l’heure, que -nous avons laissé à l’école, étudiant en toute hâte les premières -notions des sciences qu’il est appelé à deviner. A peine la leçon -est-elle faite, et quand il a reçu sur ses petits doigts nerveux -les cinq ou six coups de férule qui lui reviennent, jusqu’à ce que -la férule ait volé en éclats par un coup de Jarnac qui n’appartient -qu’au gamin, il s’écrie que l’heure de la récréation est arrivée; il -remet son livre dans sa poche, s’il a un livre, et le voilà qui s’en -va tout courant dans une de ses places favorites, au Château-d’Eau, -par exemple, le plus bel endroit de la ville. Là, pendant que l’eau -retombe en murmurant dans son bassin de pierre, à l’ombre des arbres -du boulevard, à l’odorante fumée des cuisines en plein vent, notre -héros s’apprête à jouer sur un bouchon toute sa fortune de la journée. -Faites-lui place, ne le dérangez pas, n’allez pas vous mettre devant -son soleil, car il vous dirait comme Diogène à Alexandre: «Ote-toi -de mon soleil.» Seulement vous êtes bien le maître de le regarder; le -gamin de Paris n’est pas fâché qu’on le regarde: il sait très bien, -dans sa justice, que ce n’est là qu’un prêté pour un rendu. Ainsi il -joue, et vous ne sauriez croire comme sa main est légère; aussi, par je -ne sais quelle fatalité inexplicable, le gamin de Paris gagne toujours: -c’est là un des mystères dont ce singulier personnage est entouré. -Quand il a gagné, il achète un cornet de pommes de terre frites, et -d’un air narquois il les mange à la barbe des passants. Ceci fait, s’il -a le temps, il se met à lire couramment l’enveloppe de son déjeuner, -quelque vieux fragment du _Constitutionnel_ de la veille, dans lequel -il puise la haine des tyrans et l’amour du peuple. Il a soif alors, il -se penche en arrière contre la cascade, et dans sa gueule entr’ouverte -et garnie de dents blanches comme celle d’un jeune chien, il reçoit -goutte à goutte l’ondée bienfaisante. Ceci fait, notre homme se -souvient qu’il a un maître quelque part, un bourgeois, un patron, et -qu’il a enfin un emploi à exercer. Aussitôt le voilà qui prend sa -course à perdre haleine, non pas qu’il ait peur d’être battu ou chassé, -on ne bat pas le gamin, on ne le chasse pas; bien au contraire, un -certain instinct le pousse à aimer son maître; mais seulement il l’aime -à sa façon et quand il a le temps. - -[Illustration] - -Vous me demandez quel est l’emploi du gamin? Eh! mon Dieu, dites-moi -plutôt quel n’est pas son emploi, et ce qu’il ne sait pas faire, et ce -qu’il ne fait pas dans la vie; ne savez-vous pas qu’il a la science -infuse? Il peut tout, il sait tout, il ne sait que cela, mais il le -sait bien: il est forgeron, c’est lui qui fait aller le soufflet; il -est peintre, c’est lui qui broie les couleurs; il est architecte, -c’est lui qui gâche le plâtre; il est cordonnier, c’est lui qui passe -le fil à la poix; il est imprimeur, c’est lui qui lave les formes; il -est notaire royal, car c’est lui qui est la cheville ouvrière des plus -grandes affaires. Il porte d’une étude à l’autre ces contrats dans -lesquels les plus grandes propriétés changent de maîtres, ces traités -d’alliance entre les plus grandes familles; tel _saute-ruisseau_ qui -passe en vous éclaboussant est souvent chargé d’une fortune entière et -n’en est pas moins léger: de tous les métiers qu’il exerce en haut ou -en bas de l’échelle sociale, celui pour lequel le gamin de Paris a le -plus grand penchant, c’est le métier d’homme de lettres. Voyez-le, en -effet, fièrement coiffé du tricorne en papier, transporter sous son -bras, dans ses poches, les histoires sérieuses, les romans futiles, les -drames en prose, les tragédies en vers; il est le facteur intelligent -et dévoué de la petite poste littéraire, il est le courrier du drame, -le messager de la poésie; les prémices de toute pensée vieille ou -nouvelle lui sont réservées; il a su le premier que Niéburth avait -retranché les sept premiers rois de Rome; qu’Augustin Thierry avait -trouvé plusieurs rois qui s’appelaient Clovis; il a su le premier -que M. de Salvandy écrivait la vie de Napoléon, et il a trouvé que -l’histoire était trop bien écrite. Un soir, rentré chez lui, il -récitait au caniche de son père les beaux vers encore inédits que M. -de Lamartine adresse, dans son _Jocelin_, à son joli chien Fido. Que -de fois il a porté dans la même poche deux articles politiques pour et -contre le même ministre! et lui, par la seule force de son bon sens, il -restait inébranlable entre ces deux exclamations également furibondes. -Avec un tact exquis, notre jeune confrère en littérature donne à -chacun la place qui lui convient, plus juste en ceci que tous les -journalistes du monde. Un jour, chez M. de Chateaubriand, il arrive -tout essoufflé, dans son empressement de voir de près ce grand homme -populaire, qui a prédit le premier _cet aigle de 1814 volant de tour -en tour jusqu’aux tours de Notre-Dame_: le jeune homme avait franchi -d’un bond cette longue rue, au sommet de cette haute montagne où se -tenait alors le grand poëte; il arrive, il se trouve en présence de M. -de Chateaubriand, il est ébloui comme s’il eût vu l’empereur Napoléon -en personne: il se trouble tout-à-fait, lui qui ne se trouble de rien. -«Monsieur, dit-il, c’est une épreuve que je vous apporte.» En même -temps il cherche son épreuve: dans ses poches de derrière étaient -contenus des articles de revues et des romans de M. Paul de Kock; dans -ses poches de côté gémissait une tragédie classique; sous ses deux -bras était empilé un drame romantique à côté d’un vaudeville de M. -Scribe; sa casquette même était remplie de prose et de vers: mais là, -dans ce pêle-mêle médiocre des écrits de chaque jour, la prose de M. -de Chateaubriand ne se trouvait pas, l’enfant était désolé, et sur son -beau visage se peignait le chagrin le plus profond. «Allons, allons! -lui dit M. de Chateaubriand, c’est un petit malheur, tu l’auras perdue -en chemin.» A ces mots toute la présence d’esprit revint au gamin. «La -voilà! la voilà! monseigneur, s’écria-t-il.» En même temps il retirait -la bonne feuille qu’il avait placée sur son cœur, pour qu’elle ne -fût pas confondue, même un instant, avec cette prose et ces vers de -pacotille. M. de Chateaubriand fut plus touché de ce naïf et sincère -hommage qu’il ne l’a jamais été de toutes les louanges que lui adresse -l’Europe. Il tendit sa main à l’enfant, qui la baisa. Que voulez-vous? -le gamin de Paris est habitué depuis longtemps à toucher de près cette -gloire populaire. Le dernier jour de la révolution de juillet, quand -le gamin de Paris revenait du Louvre, sans avoir touché aux richesses -entassées là, ce fut lui qui découvrit, parmi les pavés soulevés comme -le peuple, ce grand poëte royaliste et chrétien qui allait savoir des -nouvelles de son roi; aussitôt le gamin cria: _Vivat!_ il emporta en -triomphe ce noble vaincu. On crut, à ces cris inattendus, que c’était -le roi de la révolution de juillet qui passait: c’était encore mieux -que cela. - -C’est surtout dans ces jours de révolution, où toutes choses sont -bouleversées, que le gamin de Paris se montre tout grouillant, tout -animé, tout enflammé par la révolte; alors il ne connaît plus ni frein, -ni Dieu, ni lois, ni maître, ni père, ni mère; le vieux levain de la -Ligue, des Barricades, de 89, de 1814, de 1830, se révèle si fort, -qu’on dirait que c’est toujours le même gamin qui agite la ville depuis -le roi Pharamond. L’odeur de la poudre enivre cet enfant, et il devient -fou de joie rien qu’à entendre le canon bondir. Il est naturellement du -parti le plus faible contre le plus fort, du parti sans armes contre le -parti qui est armé. A des coups de fusil il répond bravement par des -coups de pierre; il affronte la mitraille tout comme un vieux soldat. -Qu’il vienne à perdre sa casquette dans la mêlée, il ira rechercher -sa casquette sous le galop des chevaux, tant il a peur d’être grondé -par sa mère! C’est un indomptable et un indompté petit drôle qui opère -des prodiges; il se glisse à travers les bataillons armés, il monte -en croupe derrière les cavaliers au galop; comme un démon invisible, -il est à cheval sur les canons qui roulent d’une façon lugubre; il -devine le feu et se jette ventre à terre; les balles le reconnaissent, -et elles passent plus loin; pas un soldat qui ose le toucher de sa -baïonnette, car il semblerait à ce soldat qu’il va assassiner son -frère ou son enfant. Et notez bien que dans ces horribles mêlées, où -il y va de la destinée des empires, le gamin de Paris ne voit qu’une -chose, un bon prétexte pour quitter l’atelier, pour déserter l’école, -une espèce de jeu à son usage. Dans ce bouleversement général, ce -singulier héros ne songera pas à dérober une pomme ou un sucre d’orge; -il respectera les boutiques les mieux garnies des confiseurs et des -pâtissiers. Une fois dans l’émeute, il n’a plus qu’un désir, qu’une -envie: c’est de forcer le palais du roi et de s’asseoir sur le trône du -roi; c’est de briser les portes de l’église et de s’asseoir sur l’autel -de Dieu; c’est de défier en ricanant toutes les forces que les hommes -respectent: il se figure que les révolutions ne sont faites que pour -le faire rire, et son rire est tout voltairien. Mais cependant, que -dans la mêlée un de ses ennemis tombe frappé à mort, aussitôt le gamin -s’arrête, et il pansera le blessé de ses mains; mais, se fût-il assis -sur le trône du roi, eût-il monté sur l’autel, eût-il démoli, comme -cela s’est vu, en moins de trois heures, l’archevêché tout entier, s’il -plaît à sa mère de le gronder, de lui demander son mouchoir de poche, -où donc il a déchiré sa blouse, et pourquoi il est rentré si tard, -aussitôt notre héros de tout à l’heure, notre roi tombé de son trône, -notre Dieu sorti de son temple, le voilà, notre démolisseur, qui se -laisse battre par sa mère, et qui l’embrasse comme un enfant. - -Aimable enfant! oui, je le préfère et de beaucoup, dans sa vérité -sauvage et déguenillée, à ces beaux petits messieurs de Paris que leurs -bonnes promènent aux Tuileries en si grande cérémonie. Il apporte -en naissant tous les nobles instincts, le courage, la franchise, -l’indépendance, l’art de vivre de peu, cette grande science de la -vie heureuse et sage; il accepte, et comme une aubaine à son usage, -même les orages et les tempêtes, même les famines et les pestes: il -assiste sans le savoir à l’enfantement de toutes les grandes idées, -à la lutte incessante de toutes ces forces rivales; et pour la part -qu’il y prend, pour le sang qu’il y verse, pour l’intelligence qu’il -y apporte, il ne demande rien que la permission de voir passer sur -le Pont-Neuf le nouveau roi qu’il a créé. Issu d’une longue suite -d’aïeux dont la noblesse se perd dans la nuit des temps, et jeté par -le bonheur de sa naissance dans cette grande ville qui est la tête du -monde, il met à profit tous les hasards, tous les bonheurs, tous les -accidents de sa ville natale, comme fait le jeune pâtre de la Suisse -pour ses montagnes, comme fait le Normand pour ses campagnes, comme -fait l’Allemand pour les bords du Rhin, son fleuve bien-aimé. Le gamin -de Paris sait toute sa ville par cœur, il en connaît toutes les rues, -tous les passages; il a étudié avec le plus grand soin les faubourgs, -les rues, les quais, les carrefours; il est monté dix fois au sommet -de la Colonne, il a pensé se perdre dans les Catacombes, il a passé -bien des revues au Champ-de-Mars. Que de belles promenades il a faites -au parc de Saint-Cloud! Il sait très bien que Voltaire est logé au -Panthéon, que l’abbé de l’Épée est l’instituteur des Sourds-Muets, que -saint Vincent de Paule est l’_inventeur_ des Enfants-Trouvés. Il va -parfois se promener dans la galerie du Louvre, et là, parmi tous ces -chefs-d’œuvre entassés uniquement pour son plaisir, le drôle, qui s’y -connaît, s’arrête avec orgueil devant le petit pouilleux de Murillo, -le chef-d’œuvre du Louvre; et vous pensez si le gamin de Paris doit -être fier quand il se dit que ni les vierges, ni les têtes de Raphaël, -ni les Vénus du Titien, ni les gentilshommes de Van Dyck, dans toute -leur magnificence, ne sont comparables au gamin de Murillo. C’est -encore et toujours l’histoire des lys de Salomon. - -Mais, de toutes les parties de la ville, celle, je crois, que le gamin -de Paris connaît le mieux, ce sont les bords de la rivière. Sur les -bords de la Seine, le gamin est heureux comme le poisson dans l’eau: -il vous dira les fonds et les bas-fonds; en tel endroit on a pied, -plus loin il y a un creux, un peu plus loin c’est du sable. Il monte -effrontément dans tous les bateaux de blanchisseuses, sans peur du -battoir; il est de toutes les parties de pêche, et il ne se prend pas -un goujon sans sa permission immédiate. Quand vient l’été, le gendarme -a beau menacer le gamin de prendre ses habits pour le forcer à être -vêtu plus décemment quand il nage, le gamin de Paris fait la nique au -gendarme; et d’ailleurs ils sont bien ensemble, ils se comprennent, -ils s’aiment. Et puis comment prendre les habits du gamin? il n’en a -pas! Il s’en va donc tout nu, et les mains derrière le dos, à la façon -de l’empereur, sur toutes les îles de la Seine. Quand la rivière est -gelée, le gamin glisse sur ces mêmes eaux dans lesquelles il nageait. -Quelquefois il veut savoir ce qu’il y a là-bas, au bout de toute cette -eau, et dans le premier bateau qui passe il grimpe. Il va ainsi jusqu’à -Rouen, jusqu’au Havre, jusqu’à la mer. Une fois à la mer, il se fait -matelot, et le voilà qui part pour les Grandes-Indes. Bon voyage! -Cependant dans son quartier on l’appelle pendant huit jours, sa mère le -pleure, puis elle se console en faisant un autre gamin de Paris. - -J’ai dit plus haut que le gamin de Paris avait le visage et la tournure -d’un gentilhomme, quelquefois aussi il en a les manières; car enfin il -est élevé en compagnie avec la grisette, cette grande dame perdue au -milieu du peuple parisien. Avec les façons d’un gentilhomme, il en a -souvent les goûts élevés: il aime les chevaux, les belles voitures, la -musique, les spectacles, les promenades, les belles livrées; il aime -tant la livrée qu’il ne la portera jamais. Appelez-le polisson, il ne -se fâchera pas; appelez-le laquais, il vous recevra à grands coups de -poing. - -Les jours de fêtes publiques étaient autrefois ses grands jours. A -chaque victoire nouvelle on lui jetait des dragées par la tête, on -l’accablait de cervelas à l’ail et de pains de quatre livres; pour lui, -en guise d’eau, les fontaines vomissaient des flots de vin; pour lui -seul brillaient ces feux d’artifice dans les airs; il était, même avant -la grande armée, le roi de ces fêtes consacrées par l’histoire. Et en -effet, avec quoi se composait la garde impériale, sinon de gamins de -Paris? - -Hélas! aujourd’hui notre pauvre héros a perdu une grande partie de -ses joies. Sous le vain prétexte d’une bienfaisance mieux entendue, -on a supprimé les dragées, le vin des fontaines, les pains de quatre -livres et les saucissons à l’ail. Oh! douleur! on a même supprimé les -représentations gratis, et notre gamin ne peut plus aller aux premières -loges, et ne peut plus siffler, selon son bon plaisir, mademoiselle -Mars et M. Talma. Grande imprudence que la révolution a commise! elle -a oublié les services du gamin de Paris dans les trois jours, et le -gamin, qui est rancuneux, se souviendra de cet oubli. - -A défaut du Théâtre-Français et de l’Opéra, le gamin de Paris possède -en propre plusieurs théâtres: le théâtre de la Porte-Saint-Martin, -celui de la Gaieté, de l’Ambigu-Comique, des Funambules, le salon de -Curtius. A la Porte-Saint-Martin, il a approuvé les débuts dramatiques -de M. Victor Hugo, mais il a trouvé qu’il y avait trop de cercueils -et de poison dans _Lucrèce Borgia_; au théâtre de la Gaieté, il -s’est abandonné sans réserve à M. de Pixérécourt, le Corneille des -boulevards. Quand est mort Victor Ducange, le gamin de Paris a pleuré, -car Victor Ducange avait obtenu et mérité toutes ses sympathies. C’est -lui qui a fait la fortune de Debureau. Pour lui plaire, madame Saqui -a manqué mille fois de se casser les reins; le Cirque-Olympique a -essoufflé tous ses chevaux: il a évoqué les mânes de l’empereur et de -la grande armée, que nous avons vue défiler au bruit des trompettes et -des fanfares sur ce champ de bataille de deux cents pieds carrés. Parmi -les choses qu’il aime le plus après les pommes de terre frites et le -jeu de bouchon, il faut placer encore le coco, les marchands d’oiseaux, -l’orgue de Barbarie et les chanteurs en plein vent. - -Un autre de ses grands plaisirs, c’est d’aller, quand se rencontre -une de ces affaires bien sanglantes, un de ces crimes tout remplis -de mystères, prendre sa part d’émotions dans le parterre de la cour -d’assises; il a un instinct merveilleux, un coup d’œil rapide, qui lui -font deviner tout d’abord le fort et le faible de l’accusation et de -la défense. Regardez-le, prêtant une oreille attentive au réquisitoire -du procureur du roi, aux réponses des accusés, aux plaidoiries des -avocats: ce n’est pas la même figure de tout à l’heure, quand le gamin -était lâché par la ville; ce n’est plus le turbulent spectateur qui -remplissait de bruit et de désordre le _poulailler_ de l’Ambigu-Comique -ou de la Porte-Saint-Martin; c’est un spectateur grave et ému de -pitié, c’est un juge austère qui dit dans son âme et conscience: «Oui, -l’accusé est coupable. Non, l’accusé n’est pas coupable.» Un jury ainsi -composé de ces jurés de la borne et du carrefour porterait à coup sûr -des jugements souvent irréprochables. Cet enfant, si futile et si -léger en apparence, qui a fait une guerre acharnée, impitoyable aux -marchandes de pommes, aux marchands de marrons, il a cependant le crime -en horreur; un assassin l’épouvante, le vol avec effraction lui paraît -contre toutes les règles de la chiperie. Aussi est-il impitoyable dans -l’arrêt qu’il a porté: il suit son condamné jusqu’à la prison, jusqu’au -poteau infamant; bien plus, il le suit jusqu’à l’échafaud, il appelle -cela son exemple. «Gendarme, laissez-moi voir mon exemple.» Ainsi -parle-t-il; et, chose horrible, c’est que le gamin soutient cet affreux -spectacle avec le plus grand sang-froid; il joue avec la mort comme -s’il jouait au bouchon; il se repaît de cet affreux spectacle. C’est -là qu’il apprend à envisager sans pâlir tous les horribles accidents -des révolutions. Singulier enfant qui rit de tout, qui plaisante le -condamné qui passe, qui tutoie le bourreau comme un sien camarade, -qui monterait sur l’échafaud pour y danser, si on le laissait faire; -singulier enfant qui chante ses plus gais refrains en allant à la -Morgue, et qui chante encore à la Morgue, même en présence de quelque -pauvre petit gamin comme lui, écrasé le matin même par quelque voiture -au galop! Alors savez-vous ce qui arrive? il sort de la Morgue, et -pour ne pas être écrasé par la première voiture qui passe, il monte -derrière cette voiture, et une fois là, rien ne peut l’en faire -déguerpir, ni les coups, ni les menaces. Cette voiture est à lui, ces -chevaux sont à lui; il les excite de la voix et du geste; seulement il -trouve qu’ils ne vont pas assez vite, et il se promet bien de ne pas -garder longtemps son cocher. - -Telle est cette vie, ou plutôt tel est cet admirable vagabondage d’un -enfant de douze ans à travers la vie parisienne. Comme vous le voyez, -c’est là le plus singulier mélange de vices et de vertus, de qualités -et de défauts, d’insouciance et de courage, de ruse et de naïveté, -de toutes les vertus opposées et de tous les vices contraires qui -se puissent rencontrer sous le soleil. Cet enfant, ou si vous aimez -mieux, cet homme ainsi fait, résume en entier ce qu’on appelle l’esprit -français: indépendance indomptée, noble cœur, mauvaise tête, gai -visage, malice sans fiel, jeunesse éblouissante et ébouriffée; tous -les instincts généreux, l’intelligence la plus hardie, le regard le -plus fin, la vanité la plus charmante: tel est le gamin de Paris. Il -n’est pas le produit des siècles, comme aussi il n’est pas le produit -de l’éducation; il est né avant les siècles, il est né de lui-même -et par lui-même; il ne procède que de lui seul, et l’histoire dont -il a fait partie a passé sur sa jeune tête sans la toucher, sans la -courber. Tel il est aujourd’hui, et tel il était au commencement de la -monarchie française. C’est surtout de cet enfant qu’on pourrait dire -ce que Napoléon disait des vieux Bourbons: «Il n’a rien appris, il n’a -rien oublié; il a passé, sans rien prendre et sans rien laisser de -sa toison, à travers toutes les révolutions et toutes les tempêtes.» -Gamin sous l’empereur Charlemagne, gamin sous le roi Louis XI, gamin -sous François Ier, sous Louis XIV, sous Louis XV, sous Louis XVI, -il ne s’est jamais inquiété ni des rois qui commandaient, ni des -lois auxquelles il fallait obéir, ni des gloires qu’on voulait lui -imposer; il n’a jamais été ni catholique, ni protestant, ni jésuite, ni -janséniste; il a toujours été révolutionnaire, révolutionnaire non par -principes, mais par sentiment; non pas pour son ambition personnelle, -mais pour son plaisir, et parce que cela l’amuse de bouleverser ainsi -toute chose autour de soi. Il n’a jamais flatté aucun pouvoir, il n’a -jamais obéi à personne; avec lui on ne peut compter sur rien, pas même -sur l’enthousiasme. De la rancune, il n’en a pas; de la reconnaissance, -il n’en a pas non plus. Donnez-lui un écu, il vous fait la grimace; -refusez-lui cinq centimes, il vous fera la grimace. Jamais personne, et -même les plus grands politiques, n’ont pu trouver un moyen de dompter, -de dominer, de réfréner cet indomptable petit bonhomme: la force ne -lui fait rien, ni la peur; la gloire seulement y fait quelque chose, -mais encore faut-il bien que ce soit quelques-unes de ces gloires -sans conteste et comme il en apparaît rarement dans le monde; ainsi -est-il fait. Les politiques, non plus que les prêtres, non plus que les -soldats, non plus que les orateurs, le préfet de police lui-même n’y -peut rien; je crois même que le bon Dieu, oui, le bon Dieu lui-même, -s’il voulait s’en donner la peine, ne pourrait pas extirper ce lichen! - -On prétend que le monde aura une fin, et il faut bien le croire, ne -fût-ce que pour rassurer la Bibliothèque royale, qui s’encombre chaque -jour. Quand ce dernier jour du monde arrivera, le chaos s’abattra sur -la nature entière et reprendra son bien en disant: «Ceci est à moi.» -Seulement, de toutes ces villes renversées, de toutes ces capitales -détrônées, de tous ces royaumes confondus dans le même limon, il n’y a -qu’une chose que le néant est condamné à respecter, c’est la colonne de -la place Vendôme, et, au-dessus de la colonne, la statue de l’empereur -Napoléon. Eh bien! je vous fais un pari: moins que rien, dix contre -un, la France contre L’Angleterre, qu’au sommet de la colonne, sous le -petit chapeau de l’empereur, et comme la seule vermine qui soit digne -de sa tête impériale, cherchez bien, vous rencontrerez à coup sûr une -grisette et un gamin de Paris, qui se seront réfugiés là uniquement -pour donner un démenti au néant, pour prolonger dans les siècles -nouveaux le nom de l’empereur Napoléon. Et voilà comment, malgré tous -ses efforts, le bon Dieu ne pourra jamais arriver à trouver la fin du -monde, grâce à la grisette et au gamin de Paris! - - =J. JANIN.= - -[Cul-de-lampe] - - - - -[Illustration] - -[Tête de page] - -LA DEMOISELLE A MARIER. - - -DANS un vaste et bel hôtel du faubourg Saint-Germain, au fond d’une -chambre élégante et blanche de jeune fille, toute parfumée d’un frais -parfum, et tout ornée de mille petits riens charmants, mademoiselle -Marguerite de Bussy était assise devant une table en bois de -palissandre chargée d’une écritoire d’écaille incrustée d’or, avec tous -ses accessoires de papier armorié, de cire odorante et de cachets aux -fines et délicates devises. - -Elle écrivait depuis un moment, et sa plume courut d’abord avec une -grande rapidité, mais tout-à-coup elle s’arrêta. La jeune fille parut -rêver, voulut recommencer à écrire; mais, soit qu’il y eût dans la -lettre dont elle s’occupait quelque pensée difficile à exprimer, soit -qu’elle songeât à trop de choses ensemble, les mots ne coulaient plus, -elle s’arrêta tout à fait et resta pensive. - -Mademoiselle de Bussy était une jolie personne assez grande, un peu -pâle, frêle, délicate, blonde, avec des mains et des pieds d’enfant, -un air de distinction et d’élégance exquises, une physionomie fine, -mobile, un peu moqueuse, et cette assurance spirituelle que possèdent -toutes les jeunes personnes élevées au milieu du grand monde; elle ne -marchait, ni ne s’asseyait, ni ne parlait, ni ne se taisait, sans qu’on -comprit qu’elle était née dans un noble hôtel du noble faubourg, tant -elle était belle et grande dame depuis les pieds jusqu’à la tête. - -Elle avait donc interrompu sa lettre, et rêvait avec un air assez -triste quand un coup très léger se fit entendre à sa porte, et une -jeune femme entra dans sa chambre sans s’être fait annoncer. - -«Comment! c’est vous, chère Diana! quel bonheur inespéré de vous voir! -s’écria Marguerite. Je vous croyais à Londres, et, tenez, je vous -écrivais. - ---Chut! dit la jeune femme en mettant deux doigts sur sa bouche en -signe de mystère; ne me nommez pas, chère Marguerite; je ne fais que -traverser Paris, et je tiens beaucoup à ce que mon passage n’y soit pas -connu. Vous n’en parlerez pas même à votre mère. Je sais qu’elle est -sortie; je m’en suis assurée avant d’entrer chez vous. - ---Pourquoi tout ce mystère, chère lady L...? dit Marguerite. - ---Oh! pour rien, je vous conterai cela plus tard, répondit la jeune -femme avec un léger accent anglais, plein de grâce dans une jolie -bouche. Un voyage, une partie, un coup de tête; une misère enfin, -ajoute-t-elle d’un ton qu’elle cherchait à rendre léger, mais où -perçait cependant quelque embarras. Je ne verrai personne à Paris. - ---Comment! pas même ma mère, qui aurait été si aise de vous voir? - ---Non, personne... On ne voulait pas non plus que je vous visse; mais -je n’ai pas voulu traverser Paris sans embrasser ma chère Marguerite.» - -Et la belle et jeune femme jeta ses bras autour de la taille de son -amie avec ce mélange de gaucherie et de grâce dont l’une appartient à -la nature anglaise, et dont l’autre est inséparable de la jeunesse et -de la beauté. - -Marguerite lui rendit ses caresses et lui témoigna la joie que lui -causait son arrivée inattendue. - -«J’ai tant de choses à vous dire, continua mademoiselle de Bussy quand -elles se furent toutes deux assises sur une petite causeuse où elles se -tinrent quelque temps embrassées. Mais avant tout parlez-moi de lord -L... Il est ici, sans doute? - ---Non, répondit-elle avec un peu d’embarras. Et, voyant l’étonnement -de son amie, elle se hâta d’ajouter, en rougissant comme un enfant qui -ment: «Il doit me rejoindre dans peu... Et ses chevaux, ses chiens... -Il aime énormément ses chevaux et ses chiens, et ne pouvait pas les -quitter si vite! - ---C’est donc avec votre mère que vous voyagez? - ---Pas davantage; mais de grâce ne mettez pas votre esprit à la torture -pour deviner les circonstances de mon voyage; je vous conterai cela -plus tard, et parlons de toutes ces choses que vous aviez à me dire; -j’ai très peu de temps à vous donner, et je veux savoir tout ce qui -vous touche. Nous avons été si séparées depuis deux ans... et Dieu sait -quand nous nous reverrons! murmura-t-elle, mais si bas que Marguerite -n’entendit pas ces derniers mots. - ---Ah! oui, nous avons été bien séparées, chère Diana. Heureusement vous -arrivez au moment où j’ai le plus besoin de vos conseils et de votre -amitié, non pour me décider, car je le suis, mais pour m’aider à suivre -vaillamment mes résolutions. - ---Mon amitié est tout à vous, chère petite, vous le savez bien; quant -à mes conseils, ils ne passent pas pour très bons, je vous en avertis. -En disant ces mots, Diana s’était levée comme pour arranger ses boucles -brunes et soyeuses que le vent avait un peu dérangées, et la glace -refléta l’un de ces visages qu’on ne trouve que dans les rêves, ou en -Angleterre. - ---Mais avant tout, continua Diana, faites bien défendre votre porte, -pour qu’on ne puisse nous interrompre ni me voir chez vous, et vous ne -parlerez de ma visite à personne, entendez-vous bien... - ---Mon Dieu! ma chère Diana, je vous trouve un air distrait et agité qui -m’alarme; que vous est-il donc arrivé? - ---Rien... il ne m’est rien arrivé, je vous assure... C’est sans doute -la joie de vous revoir qui me donne cet air préoccupé... Ah! chère -Marguerite, votre vue me rappelle de si doux souvenirs! quel temps -plein de charme il retrace à ma mémoire! - ---Celui de votre mariage, n’est-ce pas, où je vous vis si heureuse, si -éperdument éprise du beau Jemmy? - ---Oh! non, en vérité, ce n’est pas à ce temps-là que je pensais, mais -au contraire à celui où j’étais encore une heureuse fille insouciante, -ayant tout l’avenir, l’espace, le monde à moi, et portant mes rêveries -sur les grèves enchantées qui bordent la mer; mes espérances étaient -grandes comme elle alors. - ---Oh! plaignez-vous, belle songeuse, d’avoir échangé de vagues -illusions contre un mariage d’amour... Et que diriez-vous donc, ma -pauvre Diana, si vous aviez échangé tous les trésors, toutes les joies -de ce ciel étoilé que chaque jeune fille porte en elle-même, contre les -froides et lourdes chaînes d’un mariage semblable à celui que je vais -faire? - ---Vous allez vous marier, chère Marguerite; oh! j’en suis bien aise; -contez-moi tout cela.» - -Dans la manière dont ces derniers mots étaient dits par lady L..., -peut-être aurait-on pu voir percer, à travers l’intérêt que lui causait -cette nouvelle, un certain soulagement d’échapper aux investigations de -son amie, en portant toute l’attention de Marguerite sur elle-même. - -«Oh! vous allez vous marier? reprit-elle, en voyant que mademoiselle de -Bussy ne disait plus rien. - ---Oui, mais il n’y a rien là de très gai, je vous assure.» Elle essaya -de sourire tandis que dans ses yeux brillaient deux larmes qu’elle -essuya furtivement avec l’un de ses doigts et reprit: «Pour moi ce -ne sont pas, comme pour ma belle Diana, toutes les joies d’un amour -partagé; ce ne sont pas des promenades infinies au clair de la lune; -ce ne sont ni des soupirs, ni des extases de bonheur à faire rêver -longtemps une pauvre fille élevée comme moi à la française, et destinée -à se marier à la française, c’est-à-dire de la plus sotte façon du -monde; ô ma Diana, que je vous ai enviée alors! - ---Quel mariage faites-vous donc? interrompit lady L... avec un sourire -indéfinissable, où paraissait percer une sorte d’impatience irritée. - ---Quel mariage je fais? Ah, mon Dieu! je fais un mariage à peu près -comme tous ceux que je vois faire autour de moi, un mariage à pleurer -d’ennui en attendant qu’on y pleure de tristesse, et qu’on y meure de -consomption. - ---Et pourquoi le faire? - ---Pourquoi? mais, mon Dieu, parce qu’il faut bien en finir. - ---Bonne raison! dit Diana éclatant de rire involontairement, malgré la -gêne et la contrainte qui avaient paru la dominer depuis un moment. - ---Mais oui, pour en finir, reprit mademoiselle de Bussy; vous ne me -comprenez pas, je le vois bien, parce que vous ne savez point ce -que c’est en France que d’être cette chose insipide, ennuyeuse et -embarrassante qu’on appelle une fille à marier. - ---Que ne suis-je encore cette chose-là! dit Diana en étouffant un -soupir. - ---Vraiment, reprit mademoiselle de Bussy, je ne suis pas surprise de -votre étonnement. En Angleterre, l’état de jeune fille est une royauté -charmante; une jeune fille règne sur tout ce qui l’entoure; toutes les -fêtes, tous les plaisirs sont pour elle: son printemps est plus riant -et plus beau que celui de l’année. Tant qu’une Anglaise n’a point subi -le joug quelquefois un peu rude du mariage, c’est une reine, c’est une -fée autour de laquelle tout est sourire et bonheur; elle est libre, -elle est fière et dicte des lois à tout ce qui l’approche. Il y a -longtemps qu’on l’a dit, il faudrait être jeune fille en Angleterre et -femme en France. - ---J’aurais assez aimé à cumuler ces deux libertés, dit Diana moitié -gaie, moitié triste. - ---Il ne tient qu’à vous, chère Diana, venez passer l’hiver prochain à -Paris. - ---Je ne sais point ce que je ferai l’hiver prochain, je vis au jour le -jour, n’aimant pas à songer au lendemain: mais dites-moi quelle est -l’existence des jeunes filles en France; vous ne m’en avez jamais parlé? - ---Je ne m’en rendais pas encore bien compte dans ce temps-là: mais -deux ans apportent bien des changements. A notre âge, qui est celui de -toutes les curiosités, on regarde et on apprend mille choses auxquelles -on ne faisait point attention; eh bien! voici notre vie: les jeunes -personnes, comme on nous appelle, eussions-nous trente-six ans, si nous -sommes encore à marier, les jeunes personnes ne comptent pour rien dans -notre faubourg Saint-Germain: tout se fait _pour elles_, dit-on, mais -rien _par elles_. - ---C’est là une maxime que les gouvernements voudraient bien adopter -pour les peuples. - ---Oui, mais les peuples se révoltent; et nous, dont l’état est d’être -agneaux ou colombes, nous subissons la loi commune, et on en abuse, du -moins dans les familles qui n’ont point encore adopté la nouvelle mode, -et où l’on ne nous contraint pas à faire des mariages d’inclination. - ---Contraindre à faire des mariages d’inclination! allons, vous vous -raillez de moi, pauvre étrangère. - ---Non, je ne me raille point, c’est une nouvelle mode; mais il faut -être énormément riche pour la suivre; il faut avoir cent mille livres -de rente, une mère dont l’amie intime a un fils qui n’en a que -cinquante tout au plus, mais en revanche un titre ou un très beau nom, -de ces noms qui sont à eux seuls une dignité; alors les mères arrêtent -le mariage de leurs enfants dans un jour d’expansion sentimentale -auquel on a pensé depuis dix ans. Cependant on décide qu’on ne doit -unir les jeunes gens que quand ils s’aimeront, et on débite là-dessus -de charmantes maximes, car nos mères aiment toutes à parler d’amour. -A dater de ce moment, le jeune homme reçoit l’autorisation de chercher -à se faire aimer, et comme les cent mille livres de rente lui plaisent -prodigieusement, il se promet bien de réussir; il abandonne le -Jockey’s-Club et les parties ruineuses qui pourraient lui faire du -tort si on les savait, il vient au bal et ne fait danser que sa future -fortune; il vient caracoler au bois autour de la calèche où elle est -promenée par sa mère. Si elle aime les chiens, il se met à aimer les -chiens; si elle est musicienne, il aime la musique; si elle est gaie, -il est gai; si son humeur est mélancolique, il est mélancolique et ne -lit que Byron et nos poëtes ténébreux; enfin, pendant six mois, il -est aussi parfaitement hypocrite qu’on nous force à l’être du berceau -jusqu’à notre contrat de mariage. - ---Mais les parents, les amis, ne disent-ils rien? - ---Non: les parents, les amis sont dans le secret, et chacun dit: - -«Comme monsieur tel est bien! qu’il est agréable! comme il monte bien à -cheval! comme il a bon air! etc., etc. La mère dit à sa fille:--Comme -il aime sa mère! qu’il est bon, distingué, spirituel! il sera pair -un jour, et certainement il se fera remarquer à la chambre;» car si -beau que soit un nom, voyez-vous, maintenant on sent bien qu’il faut -retremper ses titres dans un peu de mérite personnel. - ---Et que dit la jeune fille à cela? - ---La jeune fille rougit un peu, elle se rappelle un soupir qu’il a -fait semblant d’étouffer en apprenant qu’elle part pour la campagne; -et pourtant c’est à la campagne que se frapperont les grands coups, -d’autant qu’on a remarqué qu’à force d’entendre vanter les mariages -d’inclination, la pauvre fille a pris la chose au sérieux, et semble -accorder quelque préférence à... son cousin; car les cousins, on dit -que c’est la peste des familles, et peut-être on a raison. - ---Et vous, Marguerite n’avez-vous pas un cousin? - ---Oui, le prince de M..., dit Marguerite en rougissant un peu; mais ce -n’est pas de moi que je vous parle, laissez-moi vous achever le mariage -d’inclination. - -On part pour la campagne; huit jours après, le jeune homme arrive -avec sa mère, le temps presse, on craint le cousin, qui doit venir à -l’automne. Alors il tombe éperdument amoureux; on le laisse gémir et -soupirer pendant trois mois, plus ou moins; mais au bout de ce temps il -faudrait avoir bien du malheur ou de la maladresse pour qu’une jeune -fille ne finît pas par se croire un peu éprise. - ---Marguerite, je vous trouve bien savante, vous m’étonnez! Où donc -avez-vous appris tout cela? - ---J’ai appris tout cela d’une de mes amies, laquelle a été ainsi -conduite à épouser un homme qu’elle ne pouvait pas souffrir, et avec -qui elle est fort malheureuse, parce qu’il aimait passionnément sa -fortune et qu’il se souciait fort peu d’elle. - ---Vos mariages d’inclination sont très plaisants! - ---Pas trop, je vous l’assure. - ---Alors ce n’est pas un mariage d’inclination que vous faites? - ---Non, non! je ne suis pas assez riche et je ne dois m’éprendre de -personne. On répète très souvent devant moi qu’une fille bien née ne -doit avoir aucune préférence dans le cœur. Seulement, si un grand -seigneur très riche voulait bien devenir follement amoureux de moi, -ma mère serait la plus heureuse et la plus triomphante des mères. -Pauvre femme! elle attendra longtemps. Les jeunes gens ont trop -bien appris l’arithmétique depuis un certain temps pour songer à -moi. L’arithmétique est l’ennemie jurée des jeunes filles; c’est un -préservatif assuré contre l’amour qu’elles pourraient inspirer. - ---Cependant vous êtes riche, je crois? - ---Non, pas du tout. Ma mère a un très beau douaire, et paraît riche; -mais j’ai des frères et des sœurs tous mariés et en possession de -légitimes héritiers. J’ai dix mille livres de rente, pas davantage: -donc je ne puis plaire qu’à ceux qui n’ont rien. - ---Et pourquoi cela? Je ne comprends pas la logique de ce raisonnement. - ---Parce que ceux qui possèdent, ne fut-ce que six mille livres de -rente, sont infiniment plus riches vivant garçons qu’ils ne le seraient -avec seize mille livres de rente et une femme à loger, vêtir et -nourrir. Ma mère sait merveilleusement cela; aussi elle a placé ses -espérances ailleurs; et pour essayer de l’effet de mes charmes, elle me -mène depuis deux ans à toutes les ambassades afin d’y rencontrer des -étrangers. - ---Pourquoi des étrangers? - ---Parce qu’ils passent pour plus riches et moins bons calculateurs que -les Français. - ---On pourrait bien se tromper. - ---Peut-être. Et d’ailleurs que voulez-vous? je ne sais pas être aimable -pour tous les vieux princes russes, allemands, goths, visigoths ou -ostrogoths à col tordu, borgnes, bossus, boiteux ou manchots, que nos -mères se sont mises à cajoler pour nous. Aussi la mienne dit-elle en -riant, mais avec un grand fond de tristesse, que je suis d’une très -difficile défaite. - ---Eh bien, pourquoi veut-elle donc se défaire de vous? - ---Parce qu’il faut bien marier sa fille. - ---Mais quelle nécessité? - ---C’est l’usage, et une mère ne passe pour avoir bien rempli son devoir -maternel que quand, vaille que vaille, elle a marié tous ses enfants. - ---Votre société française est singulière, en vérité! Donc, pour vous -conformer à l’usage, vous, ma chère Marguerite, à qui j’ai vu de tout -autres idées, vous vous mariez seulement pour en finir, ainsi que vous -disiez tout à l’heure. Et quel homme est celui que vous devez épouser? - ---Je ne sais trop, répondit nonchalamment Marguerite. - ---Est-il beau? - ---Voilà bien une question d’Anglaise. Non, il n’est ni beau ni laid. - ---Est-il jeune? - ---Ni vieux ni jeune, trente-trois ans à peu près. - ---Est-il riche? - ---Non, je dirai qu’il n’est ni riche ni pauvre, si ce n’est qu’il -n’est vraiment pas assez riche à beaucoup près pour vivre dans la -haute société, dans laquelle son mariage va le placer, et qu’il faudra -nécessairement que nous passions ensemble beaucoup de temps à la -campagne, non pour y avoir une belle et large existence comme on la -mène en Angleterre, mais pour y vivre mesquinement pendant huit mois, -afin d’en passer quatre à Paris convenablement. - ---A-t-il de l’esprit pour défrayer tout ce long temps que vous passerez -ensemble éloignés du monde? - ---Eh non! il n’est point sot, mais il n’a point d’esprit; il n’est pas -bon, du moins de cette bonté forte et généreuse qui n’appartient qu’aux -gens d’élite, mais on dit aussi qu’il n’est pas méchant; il n’est pas -grand, il n’est pas petit; il n’a pas l’air extrêmement provincial -quoiqu’il vienne, comme Petit-Jean, _d’Amiens pour être suisse_; il n’a -pas un grand nom, il n’en a pas un trop obscur; il est dans le medium -de tout; et jusqu’à sa voix (car il chante) a subi cette loi fatale de -juste milieu dans lequel il semble avoir été pétri de toute éternité: -c’est un baryton, la seule voix pour laquelle je me sente une aversion -prononcée. - ---Mais, ma pauvre enfant, vous qui n’aimez que les extrêmes et à qui le -médiocre a toujours été odieux, comment allez-vous faire? - ---Je n’en sais rien. - ---Je ne vous donne pas deux ans pour mourir de dégoût et d’ennui. - ---Je le crois.» - -Et mademoiselle de Bussy, la tête appuyée sur sa main, faisait danser -un de ses petits pieds dans une cadence rapide, ainsi qu’il arrive -quand on veut paraître calme au dehors et que cependant on éprouve une -grande agitation intérieure. - -«Quelle folie! reprit Diana; en vérité, Marguerite, je ne vous -comprends pas. On voit bien que vous ne savez guère encore ce que c’est -que le mariage, ses difficultés, ses exigences, son despotisme. Vous -ne comprenez pas à quel point il faudrait profondément se convenir -pour s’y trouver longtemps heureux. Ce n’est pas même toujours assez -de l’amour pour opérer une complète fusion de deux êtres; il peut -s’éteindre, ajouta-t-elle d’une voix profondément triste, et montrer -qu’on s’est étrangement mépris quand on s’est cru faits l’un pour -l’autre: voyez-vous, Marguerite, il faut être de la même sphère, du -même pays moral, pour ainsi dire; autrement on souffre chacun toutes -les peines des exilés qui n’entendent plus jamais parler le langage -de la patrie. Et encore, si c’était là tout! mais, mon enfant, dans -l’angoisse qu’on éprouve d’une telle torture, on peut perdre la raison, -on peut écouter des accents qui répondent à toutes les pensées de votre -cœur, se laisser fasciner, séduire, succomber sous le charme, et ne -comprendre le danger que quand il n’est plus temps de le fuir, car on -est devenue coupable...» - -Marguerite leva les yeux sur lady L... et vit qu’elle pleurait. - -Diana baissa ses regards sous ceux de son amie; sa poitrine se -soulevait oppressée de sanglots, mais elle reprit brusquement: - -«Il faut rompre ce mariage, il le faut!» - -Marguerite essuya ses yeux; en voyant pleurer Diana, dont elle croyait -que les larmes coulaient pour elle, la jeune fille avait perdu quelque -peu de sa fermeté. - -«Non, répondit-elle, il est arrêté, et le contrat doit se signer ce -soir: ce serait un esclandre; d’ailleurs, que gagnerais-je à attendre? -ce mariage est encore un des meilleurs de ceux qu’on me propose depuis -longtemps; tout est dit, il en sera ce qu’il pourra. - ---Mais, mon enfant, expliquez-moi ce qui a pu vous conduire, vous que -j’ai vue décidée dans un temps à faire, comme nous autres Anglaises, un -mariage d’amour, à faire aujourd’hui la sotte affaire que vous êtes sur -le point de conclure? y a-t-il de votre part inclination contrariée, -dépit, désespoir? En vérité, je ne comprends rien à cette décision. - ---Il n’y a rien au monde que l’ennui d’être ce qu’on appelle une -fille à marier: je me marie pour être mariée et qu’il n’en soit plus -question; pour ne pas être, par exemple, un jour comme ma tante -Éléonore: pauvre créature, elle a vieilli sous le harnais d’une fille -à marier, et je la vois encore, malgré ses quarante-cinq ans, se -redresser et faire la charmante quand un célibataire passe auprès -d’elle: elle me rappelle toujours le cheval du grand Frédéric, qui -dressait l’oreille et piaffait encore dans sa vieillesse quand il -entendait sonner de la trompette. - ---Si vous riez, Marguerite, nous voilà perdues; c’est un indice certain -que vous allez vous affermir dans votre folie. - ---Folie! folie! demandez à ma mère si je ne fais pas une action très -raisonnable. Écoutez, je veux bien vous le dire en confidence; malgré -l’air de jeunesse que me donnent mes cheveux blonds et une certaine -délicatesse répandue dans toute ma personne, j’ai vingt-quatre ans -passés. Quand les vingt-cinq auront sonné, j’aurai perdu toutes les -chances de me marier en jeune fille, on ne pensera plus pour moi qu’aux -hommes de quarante ans au moins; puis, si j’ai le malheur d’arriver -à trente, il ne tiendra qu’à moi de croire qu’il n’y a plus au monde -que des hommes de cinquante ans (bien conservés, à la vérité); ensuite -chaque année comptera quadruple, et en peu de temps je deviendrai -une _fille de mérite_, et je ne devrai plus aspirer qu’aux veufs de -soixante ans, goutteux, asthmatiques ou sourds, qui penseront à moi -pour _mes vertus_, parce qu’ils auront besoin de cataplasmes, de -tisanes et de soins dans leurs vieux jours. Hélas! hélas! c’est ma -dernière année de jeunesse comme fille à marier, et j’en veux profiter. - ---Pour faire une belle fin, vraiment! - ---Que voulez-vous, Diana, les choses sont arrangées en France de façon -que je n’ai point de chance de mieux faire, puisque je suis arrivée -jusqu’ici sans changer d’état. - ---Pourquoi aussi ne vous êtes-vous pas mariée plus tôt? - ---Oh! pourquoi, répondit Marguerite en soupirant, parce que j’avais -un brin de roman dans le cœur, et que ma mère avait dans la tête dix -grains d’ambition; à mon entrée dans le monde on me trouva jolie. - ---Je vous trouve encore plus charmante cette année. - ---C’est possible, mais il y a huit ans qu’on me voit, et cela me fait -perdre infiniment de valeur; enfin, n’importe! aux premiers moments de -mon apparition j’eus, comme dirait ma mère, le bonheur de plaire au -jeune prince héréditaire de N... - ---Le prince Frédéric de N...! répéta Diana d’un ton assez singulier. -Une rougeur rapide passa sur son visage et la laissa très pâle. - ---Lui-même; ses assiduités furent assez marquées pendant tout l’hiver. - ---Et vous plaisaient-elles? reprit Diana du même ton...., il passe -pour.... très agréable. - ---Elles ne me déplaisaient pas, parce qu’elles me mettaient à la mode. - ---Seulement pour cela? - ---Oui, car il est très blond, et je n’aime point un homme blond. - ---Allons, allons, c’est une bonne raison, dit Diana en riant à demi. - ---Quant à ma mère, elle était d’une joie contenue, digne et pleine de -convenance dans le monde, mais qui éclatait parfois dans l’intérieur. - ---Eh bien, il me semble que tout allait fort bien, reprit Diana d’une -voix un peu amère. - ---Oui, mon histoire aurait pu devenir un roman et finir de bonne heure; -mais le vieux prince de N... n’était pas si joyeux, et un beau matin il -emmena son fils en Allemagne; depuis, ma mère m’a dit (pour se consoler -elle-même) qu’il avait assez mal tourné, et qu’il avait fait beaucoup -parler de ses aventures galantes en Allemagne et aussi en Angleterre.» - -Lady L.... ne répondit rien, mais elle parut oppressée et souffrante: -cependant elle se contint et dit: - -«Eh bien, après celui-là ne vint-il pas quelque noble et beau -prétendant? - ---On m’a proposé pendant deux ans d’excellents partis: je disais non, -parce qu’aucun n’était l’idéal que mon imagination avait forgé: et ma -mère disait aussi non, parce qu’aucun n’était ni duc ni prince, et que -le prince Frédéric avait élevé très haut le diapason des espérances -de ma mère; je ne pouvais point, à son avis, être moins que duchesse; -les pauvres mères s’abusent souvent beaucoup: de refus en refus, -je gagnai vingt-un ans. Cette année-là fut bien terrible, j’allais -être _majeure_; majeure, c’est la un mot épouvantable pour une jeune -personne. Et pour éviter d’être publiée _fille majeure_, je crois que -nous aurions renoncé, moi à mes rêves, et ma mère à me voir titrée. -C’était une véritable désolation: mais que faire? il faut s’accoutumer -à tout, même à vieillir, reprit Marguerite avec une moue charmante; -et jetant un coup d’œil à la glace de sa toilette placée vis-à-vis -de la causeuse, elle ne put s’empêcher de sourire, car la figure -qu’elle y vit n’était rien moins que vieille assurément. Cependant, -continua-t-elle, après le jour irrévocable qui m’enrôlait dans les -filles majeures, après avoir évoqué tous les exemples des temps passés -et présents qui pouvaient nous rassurer, nous avons repris peu à peu -chacune nos espérances et nos illusions. - ---Et comment n’avez-vous pas rencontré, chemin faisant, votre idéal? -cela se rencontre toujours, reprit Diana en rougissant. - ---Que sais-je? ceux-ci ne me plaisaient pas, je ne plaisais point à -ceux-là. En France, les jeunes gens font la cour aux femmes et non pas -aux jeunes personnes, attendu que les usages nous enjoignent de ne -parler de rien _par innocence_. - ---Pourtant j’ai ouï dire qu’à Paris la conversation était souvent -très libre, et je pense que vous devez parfois entendre des choses -singulières. - ---Oui, on parle de tout devant nous, d’histoires galantes, d’anecdotes -passablement scandaleuses, de bons mots qui ne sont pas toujours -très châtiés; mais malheur à nous si nous comprenions le langage le -plus clair! nous ne devons ni sourire ni rougir, sous peine de passer -pour savoir plus de choses qu’il ne convient à notre état de jeunes -personnes. - ---Et êtes-vous en effet si ignorantes? - ---Oh! je crois, dit Marguerite en riant dans sa jolie figure fine, -que nous sommes un peu comme les enfants muets dont les nourrices se -vantent avec orgueil: «Il ne parle pas encore, disent-elles, mais il -n’ignore de rien.» - ---Vous vous vantez, ma chère enfant, reprit Diana avec une certaine -pédanterie de femme mariée.» - -Marguerite rougit et craignit d’avoir outre-passé sa pensée, mais -elle continua: «Vous voyez qu’avec ce système qui nous rend stupides -à plaisir devant les hommes, il est très difficile à une jeune fille -de faire sortir son roman de l’état d’abstraction. J’ai donc ainsi -gagné vingt-quatre ans, autre année fatale! depuis près de dix mois que -j’y suis entrée, ma mère a quitté toutes ses espérances, et un désir -effréné, une impatience sans espoir s’est emparé d’elle; elle en parle -le jour, elle y rêve la nuit; tous ses amis sont en campagne, et nous -ne passons jamais une semaine sans faire au moins une entrevue. - ---Qu’est ce qu’une entrevue? dit lady L.... - ---O bienheureuse Anglaise! qui ne sait pas ce que c’est qu’une -entrevue, s’écria Marguerite avec une emphase plaisante: une entrevue -est une invention assommante et saugrenue de notre civilisation -matrimoniale; c’est une rencontre fortuite où l’on fait trouver -ensemble une jeune personne qui _ne se doute de rien_ et un homme à -marier. Avez-vous jamais vu vendre un cheval? - ---J’en ai du moins vu beaucoup acheter. - ---Vous avez alors vu comme on le fait marcher au pas, au trot, au -galop; on montre ses pieds, ses dents, on dit s’il a de bons poumons, -s’il est bon coureur, s’il est facile à ferrer, s’il se nourrit -bien; que sais-je encore? Eh bien! cette exhibition de toutes les -qualités chevalines n’est rien auprès de celle d’une créature soumise -à l’entrevue: on la pare des pieds à la tête de tout ce qui peut -l’embellir, on la place sous son meilleur jour; si le bal lui va bien, -c’est au bal qu’on la montre; si elle chante, c’est au concert; si elle -n’est point trop sotte, c’est à un dîner, où chacun l’interroge, qui -sur ses talents, qui sur ses goûts; l’un lui parle musique, l’autre -dessin, un autre lui demande qui elle admire le plus, de Victor Hugo -ou de M. de Lamartine, le tout pour la faire briller. Pour moi, j’en -ai fait partout, et je les avais prises dans une telle horreur que -je les manquais toutes! Au bal, quand j’avais soupçonné l’entrevue, -j’étais mal coiffée et je me sentais gauche, ce qui est le meilleur -moyen pour l’être en effet: tout me mettait à la gêne sous des regards -inquisiteurs; au concert je chantais faux, et j’étranglais toutes mes -roulades. - ---Mais aux dîners, du moins, vous n’étiez point sotte, j’imagine? - ---Eh bien! vous vous trompez, ma chère; je trouvais presque toujours à -soutenir, je ne sais par quelle fatalité, quelque thèse odieuse à tous -les maris. Un jour entre autres (je n’étais pas, il est vrai, dans la -confidence de l’entrevue), je voulus prouver de la meilleure foi du -monde et sans songer à mal, je vous l’assure, que les seules femmes -heureuses que je connusse étaient toutes de jeunes veuves; ma mère -toussa: je la pris à témoin; elle toussa plus fort, mais j’étais en -verve de gaieté, j’allai mon train, accumulant les exemples, et je ne -m’arrêtai que quand le monsieur de l’entrevue me dit d’un air gonflé -de colère: «Mademoiselle, si l’état de veuve est celui qui vous paraît -déjà le plus désirable, je pense que peu de gens seront ambitieux de -vous offrir les moyens d’y arriver.» Je le regardai très surprise, et -je lui vis un air de dignité blessée, si sotte et si plaisante, que je -fus prise d’un fou-rire inextinguible. - ---Oh! le triste animal que celui qui ne sait pas rire d’une -plaisanterie! - ---D’autres fois je disais que j’aimais le monde devant un homme qui -n’aimait que la campagne, ou que j’avais une santé délicate devant -un jeune homme qui avait horreur d’une femme malade. On a dit qu’un -courtisan ne doit avoir ni humeur, ni honneur; eh bien! ma chère -enfant, une fille à marier ne doit avoir ni cœur, ni foie, ni poumons, -ni goûts, ni opinions, ni esprit, ni yeux, ni oreille, de peur que -si elle vient à montrer une de ces choses, ce ne soit pas celle qui -cadre avec les idées hétéroclites du seigneur et maître qui vient -l’observer dans une entrevue. J’ai connu deux mères qui portaient si -loin les précautions, qu’elles n’avaient fait embrasser à leur fille -aucune religion, afin qu’elles pussent épouser, selon l’occurrence, -un catholique ou un protestant; mais ces choses sont rares, parce que -tous les hommes, quelles que soient d’ailleurs leurs idées religieuses, -aiment à trouver une femme pieuse. - ---S’ils ne sont pas dévots, que leur importe? - ---Ils disent que c’est une garantie. - -«On pourrait faire un livre de toutes mes entrevues; je n’y plaisais -guère à personne, et personne ne m’y plaisait. Il faut dire aussi -que l’homme du monde le plus séduisant devient intolérable dans une -entrevue, et qu’une femme y est affreuse, et guindée et stupide. -Voyez-vous bien, c’est une galère, et depuis que ces malheureux -vingt-quatre ans sont venus mettre ma mère en émoi, je fais -perpétuellement de ces malheureuses rencontres; et, je dois dire avec -tristesse que tous les jours les qualités du prétendant diminuent; nous -écoutons maintenant des propositions qu’on n’eût jamais osé nous faire -il y a quelques années; c’est triste, voyez-vous, d’être au rabais, -et à moins de quelque bonne succession qui relève nos actions, on ne -sait où cela peut s’arrêter. La fable de La Fontaine prend une réalité -désespérante, et voilà ce qui fait qu’en un mot j’en veux finir. - ---Mais ce cousin dont vous ne voulez point que je vous parle, je l’ai -vu dans un temps avoir pour vous une de ces tendres affections qui -naissent dans l’enfance et peuvent durer toute la vie. - -Marguerite rougit beaucoup, mais elle reprit avec impatience: «Roger a -cinquante mille livres de rente, sa mère lui a défendu de songer à moi; -quoiqu’il prétende vouloir attendre qu’il l’ait fléchie, je ne veux -pas être une pierre d’achoppement entre ma tante et lui, et, quoique -j’aie pour lui, non de l’amour, mais une bonne et sincère affection, je -n’attendrai point l’incertaine bonne volonté de la princesse de M..., -ni qu’il soit revenu d’un long voyage qu’elle lui a fait entreprendre: -en un mot, j’en veux finir. - ---Quel refrain! et ne vaudrait-il pas cent fois mieux rester fille -toute sa vie, que de finir par une détestable union. - ---Ah, fi! rester fille comme ma tante Éléonore, j’aimerais autant -être enterrée vive; j’aime assez le monde, et une vieille fille y -joue un rôle insupportable; elle y devient ridicule; elle y vit sans -considération, sans appui; de plus, elle y vit sans fortune; il n’y a -point d’âge où des parents consentent à donner à leur fille ce qu’ils -donneraient à leur gendre: on est en tutelle tant qu’on a le bonheur -de conserver son père ou sa mère. On est à peine logée; vous voyez, -j’habite le cabinet de toilette de ma mère, sans qu’elle trouve qu’il -soit nécessaire de me donner un appartement plus agréable et plus -commode: je vais me marier, dit-elle toujours. On me pare pour me -montrer, mais je manque de beaucoup de choses nécessaires. A quoi bon -faire ceci et cela, ne vais-je pas avoir un superbe trousseau! pourquoi -le moindre bijou, ne vais-je pas avoir une ravissante corbeille! Gêne -et ennui, voilà pour l’intérieur; position fausse et désagréable, voilà -pour l’extérieur. Il résulte de tout cela, ma belle Diana, qu’au lieu -d’avoir pu faire comme vous un choix qui assure un bonheur romanesque -à la vie entière, je vais m’ensevelir dans le plus triste de tous les -tombeaux, un mariage de convenance qui ne me convient pas. Mais, paix! -voilà la voiture de ma mère.» - -Diana se leva précipitamment en s’écriant: - -«Mon Dieu, comment faire? il ne faut pas absolument qu’elle me voie -ici.» - -Marguerite réfléchit un instant, et, se levant à son tour, elle dit: -«Venez vite; on ne sort de ma chambre qu’en passant par celle de ma -mère, mais vous pourrez la traverser avant qu’elle y soit arrivée.» - -En disant ces mots, elle conduisit lady L... toute tremblante à travers -l’appartement de madame de Bussy, et, lui ouvrant la porte d’un très -petit cabinet et d’une chambre de la femme de chambre, où venait -aboutir un escalier dérobé, elle lui indiqua les moyens de regagner la -voiture qui l’attendait à quelque distance: mais prête à la quitter, -Marguerite lui dit: - -«Chère Diana, pourquoi ce trouble et cette fuite précipitée? pourquoi -me quitter sitôt? Tout votre air m’inquiète. - ---Il le faut, il le faut! vous saurez tout, je vous écrirai.... -aimez-moi toujours. Hélas! bientôt peut-être vous serez la seule au -monde! Et la belle jeune femme se jeta en sanglotant dans les bras de -la jeune fille alarmée; puis, ayant entendu quelque bruit, elle s’en -arracha et se hâta de descendre le petit escalier... Après en avoir -franchi quelques marches, elle se retourna et dit à Marguerite: - -«Mon enfant, je vous en supplie, promettez-moi de ne pas vous marier -ainsi... ni par amour, c’est le malheur de la vie.» Et elle disparut au -tournant de l’escalier. - -«Voilà qui est inexplicable: «ni ainsi, ni par amour,» Mon Dieu! -qu’a-t-elle? Serait-elle malheureuse?» - -Marguerite retourna pensive dans sa chambre; madame de Bussy y entra un -instant après: elle paraissait agitée, mais singulièrement heureuse. - -«Marguerite, chère enfant, lui dit-elle en la baisant au front, et -s’asseyant tout émue à la place que lady L... venait de quitter, je -t’apporte de grandes nouvelles. Tout va bien pour toi, et, Dieu merci! -je l’ai su à temps! Oh! que je suis heureuse! notre vieux cousin le -marquis de Bussy est mort. - ---Oh! j’en suis bien fâchée, dit Marguerite; il était si bon pour moi! - ---Sans doute, sans doute; je le regrette aussi beaucoup, mais en -mourant il s’est souvenu qu’il t’avait tenu sur les fonts de baptême, -et au lieu de disséminer sa fortune entre ses vingt neveux, il te -laisse cinquante-cinq mille livres de rente, sans compter un très bel -hôtel à Paris. Te voilà un des bons partis de la société, et déjà -le duc de C..., le parent du marquis de Bussy, en me mandant cette -nouvelle, te demande en mariage, pour resserrer, ajoute-t-il, de plus -en plus les liens d’amitié qui l’unissent à ma famille. - ---Et mon beau fiancé de ce soir, dit Marguerite avec sa jolie -physionomie moqueuse, qu’allez-vous en faire?. - ---Ce matin même, de chez mon notaire, où je viens d’apprendre ton -changement de situation, je lui ai écrit, avant que la nouvelle fût -ébruitée, pour lui dire que des réflexions sur la différence de vos -goûts et de vos caractères me faisaient renoncer à l’honneur de son -alliance. - ---Vraiment, reprit Marguerite, je n’en suis assurément pas fâchée; -pourtant, s’il faut le dire, ce procédé me semble un peu dur. Le -trouver bon pour dix mille livres de rente, et le rejeter quand on en a -cinquante; comment pourra-t-on traduire cela dans le monde? - ---C’est mon devoir de mère de bien établir mes enfants, et personne -ne saurait me blâmer de le remplir, répondit madame de Bussy d’un air -digne mais positif; à présent tu peux aspirer à tout, et j’espère te -faire faire un magnifique mariage. - ---Allons, me voilà fille à marier comme devant; mais, ma bonne mère, -maintenant que je suis riche, pourquoi n’essaierais-je pas un mariage -d’inclination, non pas à la française, mais à l’anglaise, comme lady -L...? Vous en souvenez-vous? quand nous étions en Angleterre, c’était -bien beau, bien séduisant! O maman, la fortune doit servir, ce me -semble, à tout autre chose qu’à chercher la fortune; ne le pensez-vous -pas? - ---Un mariage d’amour comme lady L..., c’est en effet une belle chose; -attendez. Madame de Bussy sonna sa femme de chambre, et lui dit de lui -apporter un journal anglais resté sur sa toilette; elle y lut ce qui -suit: - -«Lady Diana L..., une belle et charmante personne de la haute société -anglaise, à la suite de vifs chagrins intérieurs, est partie de son -hôtel, dans Portland-Place, avec le prince Frédéric de N..., connu en -Angleterre par des succès de plus d’un genre; les fugitifs se rendent, -dit-on, en Italie en passant par la France.» - -Marguerite restait confondue. Madame de Bussy, très fière de son -argument, encore que ce fût la fille d’une amie qui le lui fournît, -ajouta en regardant Marguerite: - ---Voilà ce que sont tous les mariages d’amour. - ---Je n’en reviens pas, répondit la jeune fille: c’est là l’explication -de... Mais craignant de trahir le secret de la visite du matin, elle -s’arrêta; un moment après elle reprit: En vérité, je ne comprends pas -comment il faut se marier, si les mariages de seule convenance et les -mariages d’amour sont tous également redoutables.» - - -Elle y pensa quelques mois encore, non plus avec les idées que le monde -lui avait faites, mais avec des idées sérieuses et vraies que lui -suggérèrent le malheur de lady L... mariée par amour, et celui de la -plupart des femmes qui l’entouraient, mariées par convenance de nom, -de fortune et de position. Madame de Bussy, pendant ce temps, nouait, -dénouait, renouait un nombre infini de négociations auxquelles sa fille -donnait peu d’attention. - -A cette époque, Roger de M..., son cousin, revint de ses voyages. -C’était un homme sérieux; le temps ne l’avait point détaché de ses -souvenirs et de ses affections d’enfance. Son esprit s’était développé, -son cœur s’était mûri. Il rapportait un livre dont il avait connu -l’auteur en parcourant l’Allemagne et la Prusse, où il était voyageur -comme lui. Ce livre avait beaucoup servi à donner une direction élevée -aux pensées de son cœur; il voulut le faire connaître à Marguerite, -et tous deux le lurent plusieurs fois ensemble. Roger n’avait plus de -mère, et d’ailleurs Marguerite était devenue riche; ils se convenaient -donc par tous les rapports extérieurs, et de doux souvenirs d’enfance, -des rapports vrais, des convenances d’âge, d’esprit, de goût et de cœur -les unissaient. Voici les pensées qu’ils méditèrent en peu de temps: - -«Pense et prie avant de choisir, choisis avant d’aimer, et ne confie le -secret de ton cœur qu’après en avoir longtemps causé avec Dieu et avec -ceux qui t’aiment. - -«Et si Dieu et ceux qui t’aiment approuvent ton amour, noue-le par le -lien de la promesse au cœur de ta fiancée, de peur qu’il ne tombe de ta -main comme les choses qui ne tiennent pas. - -«Et quand tu lui auras donné ta foi et que tu auras reçu la sienne, ne -ferme point tes lèvres aux pensées de ton cœur, et laisse ta fiancée -appuyer sa vie sur ton bras et ses espérances sur ton cœur. - -«Et le ciel, où l’on aime sans fin ni mesure, s’inclinera vers vous, -et les anges prendront vos cœurs dans leurs mains et les aideront à -s’aimer[10].» - - [10] LIVRE DES PEUPLES ET DES ROIS, chap. _aux Jeunes Gens_. - -Beaucoup d’autres maximes étaient dans ce livre, et leur firent -comprendre à tous deux le mariage sous un jour sérieux et vrai; ils -s’aimèrent, et Marguerite se maria, mais pour devenir bonne et tendre -épouse, et non plus comme elle l’avait longtemps voulu, seulement pour -ne plus être cette chose à ressort, cette chose inerte, qui n’ose ni -penser, ni agir; cette chose artificielle, sans réalité, sans couleur, -sans saveur, sans personnalité propre; cette chose insaisissable, -inexplicable, qui n’est rien, ne sait rien, ne veut rien; qui voudrait -être seulement ce qui doit plaire à tous, et qu’on appelle _une -demoiselle à marier_. - - =ANNA MARIE.= - - - - -[Illustration: LE PRÉCEPTEUR] - -[Tête de page] - -LE PRÉCEPTEUR. - - -OUI, n’en déplaise à l’Université, le précepteur est de fait un -membre du grand corps enseignant. Il n’a point pris ses grades dans -la chancellerie des salons ministériels, ses capacités n’ont subi -aucun contrôle. Sans titres, sans bonnet, sans hermine, il ignore -jusqu’au chemin de la Sorbonne, et ne s’en donne pas moins pour maître -ès-lettres et ès-sciences. Dix ans et plus d’apprentissage!... tels -sont ses droits. Jeté par sa position dans les premiers rangs de la -société, à lui appartient plus spécialement de former cette jeunesse -d’élite qui doit un jour commander, donner l’exemple et exercer une -haute influence. Le précepteur a pénétré jusque dans la maison des -rois. Il s’assied à leur table, participe à leurs honneurs, se mêle à -leurs conseils, fait leur _premier Paris_, et rédige les ordonnances. -Là il est tout-puissant, décoré, riche et grand seigneur. Le précepteur -royal fait exception à la règle, et se tient à une longue distance du -commun des précepteurs: c’est une variété de l’espèce. Pour bien le -juger et saisir ses proportions, il faudrait l’avoir vu de près; or, -ces gens-là sont toujours dans des buissons ardents: à ceux qui peuvent -les approcher, de les peindre; nous ne les connaissons que de nom, -et nous préférons, pour type, le professeur plébéien, qui se laisse -toucher par tout le monde; sa nature doit être plus prononcée, ses -allures plus franches. - -Ordinairement le précepteur est quelque séminariste défroqué; jeune -homme sans vocation pour la prêtrise, il abandonne le cloître, et se -trouve, dépourvu de toute pensée d’avenir, à l’entrée d’une infinité de -carrières. Il saisit la plus facile, celle qui n’en est pas une, mais -qui a l’avantage incontestable de lui offrir des ressources immédiates. -Il devient précepteur. - -Rien au monde ne peut égaler sa bonne volonté: c’est un ouvrier -consciencieux jusqu’au scrupule, il fait assurément tout ce qu’il -peut. Malheureusement son bagage scientifique n’est pas très lourd: -de grâce, ne lui en voulez pas; il est parfaitement innocent. Il sait -ce qu’on lui a appris: du latin et un peu de grec, un peu de grec -et du latin. Le français, c’est à peine s’il le parle. Il ignore -absolument l’histoire, ne connaît la géographie que de nom, et croit -que les mathématiques sont des sciences creuses et superflues. Il avait -jusque-là regardé la chimie comme l’art des sortiléges, et la physique -comme le gagne-pain des escamoteurs, ventriloques, saltimbanques, et de -tous autres Bohémiens et faiseurs de tours. Et cependant, savez-vous ce -qu’on attend du précepteur? connaissez-vous sa tâche? Elle est grande, -elle est immense! le plus rude académicien reculerait devant une -pareille besogne. Il n’y a que le précepteur qui, dans sa simplicité, -puisse l’envisager de sang-froid. Je dis _simplicité_: oui, le -précepteur est simple et très simple; il en sait tout juste assez pour -s’apercevoir qu’il ne sait rien, il tâchera de suppléer à son ignorance -par un travail opiniâtre. - -On demande en lui un professeur de langues anciennes et vivantes, de -musique, de botanique, de dessin, d’histoire naturelle. On veut qu’il -remplace tous les donneurs de leçons au cachet, excepté le maître -de danse: celui-là est inimitable. La danse a fait de tout temps le -désespoir des précepteurs. Que fera-t-il? La nécessité, dit-on, est -la mère de l’industrie, mais d’une industrie honnête, s’entend; les -circonstances enfantent les hommes capables. Il se met donc franchement -à l’étude, déchiffre la musique, analyse les fleurs, parcourt Buffon, -dévore Rollin, lit et relit l’arithmétique de Bezout; bref il défriche -les éléments de toutes les sciences, et le voilà universel. Il enseigne -à mesure qu’il apprend. Excellent moyen suivant les plus grands -maîtres, qui conviennent que la meilleure manière de s’instruire -est d’instruire les autres. Le précepteur ne tarde pas à en sentir -l’efficacité, à en recueillir les fruits; et, par son louable artifice, -il se fait un petit fonds de connaissances qui lui permettent de -devancer son élève de quelques pas. - -Ce qui fait du précepteur débutant un être à part, une existence -infiniment et douloureusement excentrique, c’est la vie dont il doit -vivre, c’est l’atmosphère qu’il est obligé de respirer. Sans aucune -idée des convenances, ce pauvre précepteur se trouve tout-à-coup -précipité au milieu d’un monde dont il ignore jusqu’aux moindres -manières. C’étaient choses niaises et frivoles aux yeux de ceux qui -l’ont _éduqué_. Il a bien lu, si vous voulez, la _Civilité puérile et -honnête_; mais, qu’est-ce qu’un livre pour apprendre à devenir aimable, -poli, courtois, complaisant avec délicatesse, sociable sans afféterie, -gai sans exagération? Aussi le précepteur au début n’a-t-il d’autre -ressource, pour se tirer d’embarras, que de pivoter sur ce qu’il nomme, -dans son langage ascétique, _humilité_. Baisser les yeux et écouter -sans rien dire, deux qualités indispensables chez les reclus de la -Grande-Chartreuse, telle sera sa tactique. Humilité incarnée, espèce -d’_ecce homo_, il se tient à table et au salon comme le dieu Terme sur -une grande route. - -Avez-vous un ami grand seigneur, ou épicier châtelain, partisan déclaré -de l’éducation privée, pour obéir à une conviction, ou seulement pour -ne pas déroger aux us et coutumes de ses aïeux, il prétend à tort ou à -raison que son fils soit, comme lui, élevé au foyer paternel. Il s’est -muni d’un précepteur fraîchement débarqué du séminaire et portant des -certificats de bonne conduite. Madame l’a examiné des pieds jusqu’à -la tête; s’est informée de son âge, de ses goûts; son extérieur est -passable, et plus heureux que La Mennais, si outrageusement rebuté par -la fière _Tory_, en pareille circonstance, notre homme de lettres est -retenu au grand rabais. Car, hâtons-nous de le dire à la louange du -précepteur, ses intérêts pécuniaires le touchent peu; l’avarice est -assurément son moindre défaut. «Ce qu’il vous plaira, et votre amitié, -dont je me trouverai toujours trop honoré.» Peut-on demander de plus -modestes appointements. Partant, le contrat est bientôt passé, tout se -fait verbalement: le précepteur est engagé, c’est une affaire convenue. -Pour les habitants du château, il y a un tout petit événement dans -l’apparition d’un précepteur; mais pour lui commence une torture qui -doit durer plusieurs semaines. C’est le premier quart d’heure d’un -drame héroï-comique. - -Vous venez passer six mois à la campagne de votre ami, et vous arrivez -justement quelques jours après l’installation du précepteur. C’est -l’heure du dîner, la cloche a sonné, tout le monde est à table, excepté -le précepteur et son élève. Averti de la présence d’un étranger, -il a vite cessé sa classe, dépouillé ses bras des fausses manches -qui garantissent son unique redingote, et ouvert sa _Civilité_. La -_Civilité_!... Oh! oui, c’est son étude de chaque jour; c’est son code, -sa règle de conduite, son magasin de belles choses. Il réfléchit à la -manière de se présenter; il s’étudie, combine mille positions, mille -tours de phrases. Il retarde autant qu’il peut le moment de paraître, -car il redoute singulièrement les figures nouvelles. Cependant son -élève l’attend, le presse; le laquais, de sa voix la plus grosse, lui -fait entendre le redoutable _c’est servi!_ Il faut partir. Il arrive -à la salle à manger, son sang se fige dans ses veines: il ouvre enfin -par un mouvement convulsif, et pousse son élève en avant. Il paraît -ensuite, encore pâle et tout tremblant, fait, dès la porte, un premier -salut jusqu’à terre, un second de même nature vers le milieu de sa -route, et puis un autre, appuyé sur le dossier de sa chaise: trois -temps bien accentués, selon la règle; il s’avance vers vous, vous -souhaite le bonjour, et vous demande comment vous vous portez; il -croit que c’est d’urgence. Faites-lui la grâce de ne pas lui rire au -nez. Vous accueillez l’élève comme une nouveauté; vous l’embrassez, -vous le caressez, vous le complimentez sur sa bonne mine: bref, vous -n’oubliez aucun des petits riens d’usage en pareille occasion. Pour -le précepteur, il a perdu son temps et sa peine; vous n’avez point -répondu à ses saluts de cérémonie; vous êtes resté indifférent et muet -à ses questions de santé, c’est tout naturel, le bon ton l’exige: un -précepteur! c’est-à-dire un intrus, dans le palais du seigneur votre -ami. Fi des manants! - -La dame de la maison, désireuse de faire remarquer le précepteur de son -fils, et pour le forcer à produire un échantillon de son esprit, lui -adresse des reproches aimables sur son retard. Le précepteur rougit -pour toute réponse; s’il lui arrive de hasarder une phrase, il a besoin -de tout son savoir, il appelle à lui toute son énergie pour l’achever. -Ne lui faites pas de questions, vous le mettrez en peine, et votre -curiosité ne sera payée que d’un _oui_ ou d’un _non_ prononcé bien bas. - - -La seule chose qui absorbe alors ses facultés, le seul objet sur -lequel il concentre son attention, c’est la civilité. Il tâche de s’y -conformer en tous points. Par exemple, il attache avec une épingle sa -serviette à son estomac (vieux style), tient rigoureusement sa cuillère -et sa fourchette de la main droite; mange sans bruit, condamne ses -yeux à rester collés sur son assiette, et ne se moucherait pas pour -un empire. Vous vous apercevez que le précepteur a bon appétit. Vous -l’avez peut-être déjà accusé du plus vilain des sept péchés capitaux; -parce qu’il mange de tout, vous vous êtes dit: C’est un glouton! Infâme -calomnie! En effet, ce que vous prenez pour un acte de sensualité -n’est rien autre chose qu’un poignant martyre; et ne voyez-vous pas -qu’il n’ose rien refuser, le malheureux! C’est dans ses principes une -malhonnêteté à faire. Après le repas, il passe au salon pêle-mêle avec -les dames, sans offrir son bras à aucune d’elles. Le jour où il se -permettra une pareille galanterie, il se croira le plus audacieux des -Don Juan. Il prend place sur le canapé pour ne pas priver le _sexe_ -des chaises et des fauteuils. Quelquefois, pour se débarrasser de -lui-même, il se plante en contemplation devant un tableau, ou regarde -à la fenêtre par manière de rêverie. La gazette est une de ses grandes -ressources; il feuillète aussi volontiers les cahiers de musique. En -homme discret et qui sait vivre, il ne se mêle point aux différents -cercles, ne prend jamais part à la conversation, et s’esquive à petit -bruit, le plus tôt qu’il peut. Il regarde comme la dernière des -incongruités de se chauffer le dos tourné à la cheminée en relevant les -pans de son habit. Se croiser les jambes et s’étendre insouciamment au -fond d’une bergère est une indécence qu’il ne pardonne pas, et blâme -hautement comme un des plus insignes abus du siècle des lumières. Pour -joindre la pratique à la théorie, quand il est assis, il se tient raide -et tout d’une pièce sur le bord de sa chaise. Vous le verrez donner -encore dans mille autres travers. Le chapitre de ses gaucheries vous -prêtera à rire plus d’une fois sans doute. Il vous amusera longtemps -de ses bévues, et cela sans mauvaise intention, sans malice aucune, le -pauvre garçon! Encore une fois, ne lui en voulez pas! - -A côté de ces défauts brillent de précieuses qualités. Le précepteur -est d’une douceur angélique et d’une rare bonhomie. Figurez-vous -que son élève lui fait impression. Aussi l’appelle-t-il M. Eugène, -M. Arthur ou M. Raoul. Il l’amadoue, le cajole, le trouve charmant, -enfin le gâte jusqu’à la moelle des os; le tout par respect pour sa -naissance. C’est vraiment une bonne fortune pour un fils de haute -lignée qu’un précepteur. Il est toujours dans les meilleurs termes avec -lui. Des congés autant que d’heures par jour! Jamais de punitions! -Le système d’un précepteur ne les comporte pas. C’est au cœur que le -précepteur s’adresse; il veut tout obtenir par la voie des sentiments. -Je vous défie de lui arracher un renseignement au désavantage de -M. Arthur. M. Arthur est un terrain précieux à cultiver; c’est un -enfant d’une espérance gigantesque; il promet à la patrie un citoyen -distingué. M. Arthur s’acquitte de ses devoirs dans la perfection. Il -sait très bien ses leçons, explique très bien son latin, dessine très -bien, chante très bien, botanise très bien, est très honnête, très -gentil: rien que des superlatifs! Réservé à l’élève de les démentir -quelquefois. - -Ainsi par un beau jour il vous prend fantaisie de sonder le terrain. -Vous pénétrez dans le sanctuaire, c’est-à-dire dans la chambre à -coucher du précepteur: c’est là qu’il fait ses études et ses classes. -Vous trouvez le maître et l’écolier engagés dans la plus vive -discussion: les conversations sont la condition _sine quâ non_ de -succès pour le précepteur. Le préceptorat peut se traduire par des -causeries perpétuelles. On y instruit en riant, et quelquefois aussi -en dormant. Et ne vous scandalisez pas trop si vous surprenez les -deux champions ronflant à qui mieux mieux. Éveillez-les doucement et -interrogez. Gardez après cela le résultat de vos investigations pour -vous; surtout n’en dites rien à la mère. Madame n’entend pas que son -fils soit brusqué. Son précepteur est plein de mansuétude; il lui -convient à ravir. - -«Mes enfants ont beaucoup perdu en perdant ce bon M. Morin, me disait -un jour madame la baronne de ***. C’était un jeune homme soumis, doux -et facile à vivre, toujours content, toujours de votre avis. Il avait -pour eux tous les égards et les ménagements possibles. Et puis de la -méthode... ah!... il suivait exactement mes principes, ne faisait rien -sans me demander conseil; enfin, c’était un homme tout à fait à sa -place. Quel excellent caractère!» - -C’est bien là en effet le précepteur débutant, le précepteur encore -enfant. Les grands airs lui font peur; timide jusqu’à ramper, il n’a -de volonté que celle des autres, et se laisse mener à la lisière au -lieu de régenter comme il en aurait le droit. Mais il grandira, et en -devenant homme il s’émancipera, il se mettra à l’aise. - -Peu à peu le précepteur s’enhardit et dépouille ses langes de -pusillanimité. Voilà quelques mois seulement qu’il foule les tapis -d’Aubusson, assiste à de brillantes soirées, fait de grands dîners, -et déjà il n’est plus reconnaissable. On s’accoutume si vite à ces -choses-là! il prend goût aux concerts, aime l’éclat des bougies, ose -danser le galop, et conduit son élève en visite particulière. - -Je vous l’avais dit: il est philosophe, et en a pris son parti; il -domine maintenant les hommes et les choses; il va se venger des -désagréments qu’il a essuyés, par la vie de château arrangée à sa -manière et appropriée à sa nature. - -Ne pourra-t-il donc pas aussi, lui, remplacer sa classique redingote -par un habit noir? jusqu’ici il avait eu une chaussure neutre; ce -n’était ni des escarpins, ni des souliers proprement dits; c’était -quelque chose qui n’a pas encore de nom dans le manuel du savetier; lui -défendrez-vous de se commander une paire de bottes? sera-t-il condamné, -par un stupide préjugé, à ne jamais porter de canne, de lorgnon et de -pantalon collant? Pourquoi, comme les hommes de la _bonne société_, -ne causerait-il pas de tout, ne trancherait-il pas sur tout? il est -homme, morbleu! et dorénavant il aura une petite canne noire en bois -peint, il portera des conserves d’un bleu tendre, jouera de la flûte, -touchera le piano, parlera spectacles, littérature, fleurs, chasse, -chantera et dansera à rendre jaloux le coryphée des dandys. Le voilà -qui devient plus jaloux de sa personne. Il se fait la barbe trois -fois par semaine, tourmente ses cheveux, se savonne les mains, et se -tient devant sa glace pour faire réciter les leçons. Que sais-je, moi! -l’homme est singe de sa nature, il fait ce qu’il voit faire. Et notre -pauvre précepteur pourrait bien tout à l’heure tomber dans l’excès -contraire à celui qui affligeait son noviciat. Mais non, il ne dépasse -guère certaines limites, sa raison sévère repousse l’excentricité, il -ne s’habille jamais à la dernière mode, rejette les bottes vernies -et les gants jaunes. Les barbes d’Aaron éveillent en lui des idées de -républicanisme et de sans-culottisme qui le font frémir. Ses cheveux -resteront éternellement à la _Titus_. Il a les coiffures du moyen-âge -en horreur, attendu que cette mode sent trop pour lui le séminaire. -Il n’est ni pimpant, ni pincé, ni musqué; avenant sans être diaphane -ou aériforme, sa démarche n’est point sautillante; ses manières sont -aisées et ses gestes faciles. A force de se frotter avec les gens du -monde, il se polit et se redresse. - -Je ne vous dissimulerai pas même qu’en y réfléchissant à plusieurs -reprises, il sent pointer en lui un petit germe de vanité. Et qu’on -ne vienne pas, dans ces moments-là, lui faire la loi ou lui tracer -la marche à suivre, il a sa réplique toute prête: «Monsieur, ou plus -souvent encore, madame, sachez que je suis ici précepteur et non -valet! Je n’ai d’ordres à recevoir de qui que ce soit. En me confiant -l’éducation de votre fils, vous m’avez sans doute jugé capable de la -diriger, laissez-moi donc agir à ma guise.» - -Après ce coup d’éclat, qui peut être regardé comme le dénoûment -du drame, le précepteur est chez lui, il se considère comme de la -famille, il fait les honneurs du salon, reçoit ses amis à l’office, -donne ses ordres aux domestiques, et commande les chevaux et les -voitures. Son chemin commence à se border de roses, il lui est enfin -donné de savourer les joies de l’existence. On l’écrasait quand il se -faisait petit; on le respecte quand il se fait grand. On avait poussé -l’impudence jusqu’à le reléguer dans sa chambre les jours de nombreuses -réunions; sous prétexte que l’enfant ne devait pas paraître dans ces -solennités, on les éloignait tous deux, l’un comme un obstacle, l’autre -comme une honte. Désormais il aura sa revanche. L’élève, dit-il, doit -prendre de l’exercice; il ne doit rien ignorer des usages du monde; il -faut le mettre le plus souvent possible en contact avec ces usages; -d’un autre côté, l’œil de son précepteur ne doit jamais le quitter. -Donc nous serons de toutes les parties; et l’élève, en compagnie du -précepteur, se promène, voit tout, s’amuse bien; il subit même, en -public, des examens où son maître cite du latin à faire pâlir dix -émigrés. Aux soirées, le précepteur joue au furet ou au colin-maillard -avec les demoiselles, il fait aussi de la tapisserie. Oui, vraiment, de -la tapisserie! Tenir une aiguille et tisser sur la toile le renard de -La Fontaine et ses raisins trop verts, ou bien encore quelque sujet des -églogues de Virgile, ne sied pas mal au précepteur. Ces délassements -ne sortent pas de son caractère. Quelquefois il occupe ses loisirs à -cultiver un petit carré de jardin. Il aligne ses plates-bandes; il sème -des fleurs, plante des arbres à fruits, les arrose et met son plaisir à -les voir venir. C’est pour lui un champ fertile où il recueille maintes -comparaisons qui stimulent son élève et provoquent souvent une noble -émulation. - -La politique, comme on sait, trouve ses dévots les plus ardents au fond -des châteaux. Le précepteur ne se mêle pas volontiers à ces sortes de -querelles. L’économie sociale n’est point sa spécialité; il n’a jamais -rêvé d’utopie, et les grands mots de _liberté_, d’_ordre public_, de -_progrès_, le trouvent froid comme un marbre: il est généralement -légitimiste, cela va sans dire: il est ce qu’on l’a fait, ce que sa -position veut qu’il soit. Ses opinions en littérature sont autrement -retrempées. Le précepteur essentiellement classique, et classique -enragé, c’est le mot, défend à outrance les patriarches de la logique -et du bon sens, comme il les appelle. Il est aux anges quand il peut -trouver l’occasion de rompre une lance avec un partisan de la nouvelle -école. Pour le coup, vous ne le démonterez pas; il déploiera toutes ses -ressources pour tomber à bras raccourci sur le romantisme. Dans quel -enthousiasme il s’écrie qu’il n’a jamais pu comprendre Victor Hugo, que -Janin n’est qu’un beau diseur, Alexandre Dumas un libertin littéraire, -et Lamartine un farceur! Avec quel air béat il jette de la boue à -pleines mains au visage de leurs adeptes. Le nom de George Sand ne sort -de sa bouche qu’avec des flots d’imprécations; La Mennais est à ses -yeux un véritable antéchrist, un homme envoyé pour bouleverser le monde. - -Depuis que les commis et les clercs de notaires peuvent acheter des -diplômes, le précepteur n’en veut plus: son antipathie et sa répugnance -pour la feuille de parchemin à 82 francs sont bien formelles. Il -a déclaré une guerre à mort aux professeurs _diplômés_, patentés, -licenciés; il a voué toute sa haine à leurs institutions, et dirige -ses efforts vers leur ruine. Il vit et meurt indépendant de toutes les -académies. - -Ne l’admirez-vous pas se promenant dans les rues avec son élève au -bras, pour faire croire que c’est son neveu, son cousin, ou quelqu’un -des siens? Vient-il à voir défiler une bande de collégiens, son cœur se -gonfle; il se dresse de toute sa hauteur et a l’air de dire: Pauvres -pédagogues, que vous me faites pitié! et vous, jeunes gens, victimes -malheureuses d’une funeste éducation, que votre sort est à plaindre! -Vous grandissez comme des esclaves ou des prisonniers parqués entre -quatre murs, au milieu d’une effrayante démoralisation! Son élève, au -contraire, les dévore de l’œil, lui, ces charmants écoliers, avec leur -air lutin, leur habit uniforme, ces palmes, ces lyres et ces boutons -emblématiques. - -Vous dirai-je les amours du précepteur?... Décidément ce malheureux -est né sous une mauvaise étoile, et vous conviendrez avec moi que -celui de qui relèvent les destinées humaines aurait dû rayer de ses -largesses, à l’égard du précepteur, le don fatal d’aimer. Mais, hélas! -il en a ordonné autrement. Sous cet extérieur raboteux se cache un cœur -sensible et tendre; sous cette enveloppe de candeur et d’innocence -brûle un feu dévorant. Longtemps sevré des séductions et des plaisirs -du monde, l’ex-séminariste s’élance avec impétuosité dans les sentiers -attrayants de l’amour. - -Cependant où va-t-il? vers qui montent ses aspirations? quelle est donc -la dame de ces pensées? Ici, pleurons sur son sort, un dieu l’a voué -à la plus aveugle fatalité... c’est le comble de la dérision!... une -atroce parodie du supplice de Tantale! - -L’objet des amours du précepteur est toujours une blonde et jolie -châtelaine de quinze à seize ans, à qui il donne des leçons de -botanique et d’histoire. Il ne lui a jamais fait de déclaration, il -se contente d’aimer, sans savoir s’il est payé de retour. Ses amours, -du reste, sont excessivement platoniques: en adorant la beauté, c’est -à la vertu qu’il rend ses hommages. A l’époque de ses folles amours, -époque qui n’est pas la moins critique de sa vie, le précepteur devient -sombre et mélancolique. Il met alors toute sa joie et sa félicité à -aller mystérieusement, le soir, soupirer sous les fenêtres de sa Julie; -il s’adonne à la chasse, n’aime plus que les bois et les bruyères. -Au lever du soleil, on l’entend pleurer sous le feuillage, avec le -rossignol. On trouve sous son chevet, dans ses poches et sur la table, -les lettres d’Héloïse et d’Abeilard, ou la Jérusalem délivrée. Il ne se -nourrit plus que de romans; aussi dépérit-il à vue d’œil. La poésie -occupe la plus large place dans ses loisirs, il fait des vers sur -l’inconstance, sur l’absence, sur l’indifférence, sur un ban de gazon -où _elle_ s’est assise, sur _ses_ cheveux, sur l’anniversaire de _sa_ -naissance. - -Dans les familles où les mœurs patriarcales se sont conservées, on -observe, avec le culte religieux dû à la tradition, les fêtes des -parents et des grands parents. Les attributions du précepteur lui font -un devoir de diriger ces cérémonies de circonstance. Deux ou trois mois -à l’avance, il met sa verve en campagne à la recherche de tous les -lieux communs dits et lus jusqu’à lui. Il fait des compliments à tous -et pour tous. Grande dépense de style et d’esprit! C’est une espèce -d’oracle qu’on croit devoir indispensablement consulter; il prête à -qui les demande des vœux et des souhaits. La fête de la demoiselle -a son tour: c’est pour celle-là qu’il s’est préparé! c’est cette -fête qu’il veut présider à lui seul. Ce jour-là le précepteur est au -troisième ciel: il met dans la bouche de son élève un compliment!... -son chef-d’œuvre!... l’expression de ces sentiments. Comme les autres -il offre son bouquet, au milieu duquel s’épanouissent plusieurs -myosotis; comme les autres aussi il peut donner son baisemain. Trop -courts instants! sensations délicieuses, mais trop fugitives! La -fête ne reviendra qu’après douze mois révolus, et, en attendant, -le dard s’enfonce plus acéré dans la plaie. Ce sont des tourments -insupportables. Le délire s’empare du précepteur, qui s’avoue vaincu -et demande à mourir.--Dieu est bon, il veut la conversion du pécheur, -et non sa mort!--Le ciel prend pitié de sa victime, une inévitable -péripétie est imminente. - -Le cercle des humanités est parcouru: l’élève sait même empailler les -oiseaux et jouer la comédie en petit comité. Arrivent la philosophie et -les voyages, complément obligé de toute éducation tant soit peu comme -il faut. C’est l’âge d’or du précepteur: le voilà complètement émancipé -et hors de toute tutelle. Il prend son passeport, s’intitule HOMME DE -LETTRES, et voyage à petites journées, comme un secrétaire d’ambassade. -En visitant les capitales de l’Europe, il séjourne de préférence à -Rome, à Naples ou à Venise, et oublie, l’ingrat! en voyant les belles -filles de l’Italie, celle qui n’a jamais songé à lui. - -Après avoir parcouru une bonne partie du globe avec le dépôt confié à -sa garde, il revient radicalement guéri de l’amour pour les dames et -les demoiselles du grand monde. - -Sa mission est accomplie. Il peut être fier des talents et des vertus, -fruit de son enseignement. Il a payé son tribut à la régénération -sociale. - -Autrefois, quand il avait perfectionné trois ou quatre éducations, de -père en fils, sous le même toit, le précepteur émérite achevait ses -jours au milieu de la famille, entouré de respects et d’égards. C’était -le temps de la reconnaissance. Aujourd’hui, les choses ont changé. -Quelque institutrice, sa voisine, rompue comme lui aux habitudes de la -vie du château, comme lui chargée de gloire et de mérites encore plus -que d’écus, lui offre sa main. Elle est musicienne et parle anglais. -Son âge est incertain, n’importe! elle a de l’esprit. Le précepteur -se hâte d’accepter, se marie en habit bleu de ciel, et poursuit son -existence dans une heureuse médiocrité. - - =Stanislas DAVID.= - - - - -[Illustration: LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE.] - -[Tête de page] - -LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE. - - -M. ARISTIDE a longtemps tenu le haut emploi de tragédie et comédie -dans diverses troupes d’arrondissement: Angers, Dunkerque, Bayonne, -Saint-Flour, Limoges, Tours et Brives-la-Gaillarde lui ont tour à -tour tressé des couronnes et adressé de petits vers tout parfumés -d’esprit provincial. Cela se passait sous l’empire, et les triomphes -de M. Aristide coïncidaient de façon merveilleuse avec ceux du plus -grand capitaine des temps modernes. Au même moment où Vienne et -Berlin ouvraient leurs portes à Napoléon, Quimper-Corentin et Pézénas -recevaient dans leurs murs Titus et Hippolyte. - -Mais bientôt le répertoire de MM. Scribe, Auber, Planard, Mélesville, -etc., vint remplacer en province le vénérable répertoire classique; les -concetti et les flonflons succédèrent aux longues tirades. - -Les directeurs furent obligés d’aller demander aux correspondants -dramatiques des Gavaudan, des Elleviou, des Gonthier et des Léontine -Fay, au lieu de se fournir chez eux de soubrettes, de confidents et de -grandes livrées. - -La tragédie et la comédie éplorées se réfugièrent dans trois ou -quatre grandes villes, Lyon, Bordeaux, Marseille, Rouen. Là seulement -Terpsichore et Euterpe voulurent bien céder un petit coin à Melpomène. -Racine, Corneille et Molière obtinrent deux ou trois fois par semaine -les honneurs peu enviés du lever du rideau. - -Mais, hélas! le répertoire classique ne devait pas même jouir longtemps -de cette triste tolérance... Son destin le condamnait à être chassé de -ces derniers asiles où il avait trouvé à reposer sa tête couronnée de -lauriers flétris. Les dures épreuves de la chlamyde, du cothurne et de -l’habit brodé n’étaient point encore arrivées à leur terme! - -Le drame vint... le drame avec sa bonne dague de Tolède, ses moustaches -retroussées, sa chevelure pendante, son chaperon posé sur le coin de -l’oreille, ses jurements de par Dieu et maître Satanas. Il s’empara -brutalement et victorieusement du terrain qu’on avait abandonné par -pitié à la tragédie et à la comédie. A la vue de ce croquemitaine -littéraire, les deux chastes sœurs s’enfuirent vers la capitale, où -elles entrèrent par la barrière des Martyrs. - -Quant à Aristide, sa douleur fut sans égale. Il versa des larmes -amères, se couvrit la tête de cendres, et résolut de quitter la scène -plutôt que d’accepter un rôle moyen-âge. «Moi!... échanger le casque de -Pyrrhus contre le castor d’Antony, et la toge d’Horace contre l’ignoble -jaquette de Buridan... Non... jamais! jamais!» - -Après ce court et chaleureux monologue, Aristide tourna à son tour les -yeux vers Paris. - -A Paris, rue Richelieu, tout près du Palais-Royal, se trouvait un grand -établissement dramatique, appelé la _Comédie-Française_. Là, grâce à -une subvention du pouvoir, la tragédie se jouait encore; je me hâte -d’ajouter que ce n’était que pour la forme. Vous vous souvenez tous de -ces déplorables soirées, dans lesquelles les grands maîtres de notre -scène étaient périodiquement immolés sur l’autel de la médiocrité; -vous vous souvenez de ces héros à la voix chevrotante et aux gestes -compassés, de ces amoureux de quarante ans qui débutaient sans cesse, -de ces décors fanés et percés à jour, de ces huit gardes aux pantalons -de tricot blanc et aux hallebardes rouillées, de ce public enfin -composé de trois vieux habitués qui venaient faire un petit somme dans -leur stalle, et de la famille des ouvreuses de loges, des machinistes -et des pompiers. Ce serait une bien curieuse et bien grotesque histoire -à écrire que celle de la tragédie à cette époque, de la tragédie si -heureusement ressuscitée aujourd’hui. L’énergique et spirituel crayon -de Daumier a déjà esquissé quelques traits de ce tableau. On ne saurait -rien voir de plus épouvantablement vrai que les physionomies de ceux -qui s’intitulaient, il y a quelques années, les interprètes de Racine -et de Corneille, les héritiers de Lekain et de Talma. Daumier les a -toutes saisies sur la scène, c’est-à-dire au moment du flagrant délit. -C’est bien la décrépitude prise sur le fait, c’est bien l’école de -déclamation traduite au tribunal de la charge, c’est bien la médiocrité -conventionnelle mise au pilori.--Ce monument restera; c’est l’histoire. - -Certes, nous venons d’apprécier à sa juste valeur, peut-être -même un peu durement, l’hospitalité donnée par messieurs de la -Comédie-Française à la tragédie après sa fuite devant l’épée -flamboyante et les grandes phrases du drame moderne. Mais quelle -qu’elle fût, cette hospitalité exerçait bien des séductions sur -l’esprit d’Aristide, ce Français qui ne savait pas trop s’il était plus -Grec que Romain. Il fallait absolument qu’il pénétrât, lui aussi, dans -le sanctuaire de la rue Richelieu. - -Il fit tant et si bien que, grâce à la protection d’un sociétaire -émérite qu’il avait souvent servi dans ses représentations de tournée -en jouant à côté de lui, tout chef d’emploi qu’il était, mais dans une -pensée d’avenir, les rôles les plus humbles du _grand trottoir_[11], -il fut admis comme pensionnaire dans la troupe des comédiens ordinaires -de Sa Majesté. Vous comprenez sa joie. Mais il visait plus haut -encore.--Jamais la comédie n’eut de pensionnaire plus dévoué et plus -utile: toujours chapeau bas devant monsieur le commissaire royal, -devant messieurs les sociétaires et mesdames les sociétaires, il -ne refusait aucune corvée, se résignait même quelquefois à remplir -l’emploi subalterne et quasi muet, qui est si naïvement et si -admirablement défini par ces deux vers: - - Monsieur, c’est une lettre, - Qu’entre vos propres mains on m’a dit de remettre. - - [11] Terme d’argot comique; _grand trottoir_ veut dire _haut - répertoire_. - -Enfin après trois ans de Narcisse, de Phorbas, d’Alain, de Diafoirus -père et autres déboires, notre homme parvint à faire mettre sur le -tapis la question de son admission parmi les sociétaires. Il rendait -de si bons services, il avait tant d’expérience et de _traditions_, -il était en de si excellents termes avec tout le monde, que le comité -le reçut d’emblée. De ce moment M. Aristide, qui était connu pour -avoir l’épine dorsale très flexible, et pour balayer avec son front -la poussière des coulisses du théâtre et du parquet des antichambres -de toutes les influences du lieu, se releva comme Sixte-Quint, porta -la tête haute, fit la roue, prit des airs de grand seigneur et de -puissance, et se montra enfin tel qu’il est aujourd’hui. - -Voyez-vous ce monsieur au toupet blond ébouriffé, au jarret -péniblement tendu, au visage plissé, mais soigneusement enduit de -pâtes conservatrices, à la poitrine portée en avant, au ventre chargé -de breloques, à la démarche prétentieuse, qui s’avance sous le -péristyle du Théâtre-Français: c’est l’illustre Aristide. Il ne faut -pas l’examiner longtemps pour reconnaître que c’est un _roquentin_ qui -cherche à se donner des allures jeunes, non point dans des pensées de -galanterie, mais dans un intérêt d’ambition et d’amour-propre. Depuis -que M. Aristide a sa part d’influence dans les conseils de la Comédie, -il s’est adjugé un emploi important; il a prétendu aux jeunes premiers -rôles en chef et sans partage, et malgré son âge, malgré son talent -négatif, malgré les ridicules de son débit et de sa tournure, il n’a -pas rencontré d’obstacle, car bien d’autres ont fait planche pour lui, -et presque tous ces messieurs et ces dames de la société sont dans une -situation identique. - -Suivez-le bien des yeux... il distribue de petits coups de tête -protecteurs à tous les feudataires du théâtre, à la bouquetière, au -marchand de brochures, au décrotteur, au limonadier du coin, qui -s’inclinent devant lui comme devant la plus parfaite image de l’art -dramatique sur la terre. Il sort du comité de lecture et paraît -radieux. C’est qu’il vient de se donner une petite revanche à lui-même. -Hier il avait été obligé de recevoir une pièce en cinq actes dans -laquelle on ne lui avait point fait de rôle, mais qui était très -spécialement recommandée par le cabinet du ministre de l’intérieur. -Aujourd’hui il a refusé une comédie en trois actes d’un écrivain -débutant, qui avait commis la double maladresse de ne point lui -destiner une création et d’oublier de se faire recommander par le -ministère. Oser se présenter devant un comité avec le seul appui de -son talent. Vraiment la jeunesse est aujourd’hui d’une audace! Encore -si ce petit jeune homme avait été protégé par quelque sociétaire! -Ces messieurs et ces dames du comité ont l’habitude de se rendre de -petits services de ce genre. Passez-moi le drame de mon cousin, je vous -passerai la comédie de votre frère, ou de l’ami de votre famille. Mais -quant on fait le premier pas dans la carrière, et qu’on n’est pas le -favori du pouvoir, ou le cousin de l’une de ces dames, ou le parent de -l’un de ces messieurs, ou qu’on n’a point écrit des rôles d’un effet -égal pour _tous_ les membres de la société, c’est avoir perdu la tête -que de venir solliciter le vote du comique aréopage. - -En attendant l’heure du dîner, Aristide se rend, suivant la saison, -au café Minerve, ou sous les ombrages poudreux du Palais-Royal. -Là, entouré de quelques comédiens de province que les destins -contraires ont jetés sur le pavé de Paris, ou de cinq ou six vieux -rentiers littéraires qui n’ont rien de mieux à faire pour le moment, -il pose en maître de l’art, il dit les préceptes, enseigne la -pratique, et développe un vaste plan de réforme dramatique qui doit -incontestablement sauver le théâtre en France. Ce plan a déjà plusieurs -fois été soumis au gouvernement, et en 1814, si l’empereur Napoléon -n’avait pas été aussi occupé de sa lutte désespérée contre l’étranger, -il aurait certainement fait une application gigantesque des idées -d’Aristide. Il le lui a fait dire par l’un de ses valets de chambre. - -Il n’est sans doute pas besoin de vous apprendre que M. Aristide -est un détestable acteur. Né en Gascogne, cette terre des esprits -aventureux et des audaces heureuses, ce pays qui nous envoie tant de -garçons coiffeurs, d’hommes d’état et de barytons d’opéra-comique, il -s’élança d’un atelier de frisure sur les planches de certain théâtre -bourgeois de Bordeaux. Il _patoisait_ effroyablement, il avait beaucoup -de chaleur méridionale, il criait à faire plaisir à un sourd, il -gesticulait à démonter les coulisses, enfin il avait quelque chose -du tragédien Lafond, qui était aussi un produit du sol, et dont le -succès à Paris était pyramidal dans ce moment-là; il se vit applaudi à -outrance, et dès lors sa vocation fut décidée. - -Et ici, permettez-moi une réflexion. L’une des plaies actuelles du -théâtre, plaie qui heureusement commence à se cicatriser, c’est que -trop longtemps, vers l’aurore de ce bienheureux dix-neuvième siècle, -il a recruté son personnel dans une classe fort estimable sans doute, -mais où n’avaient encore pénétré ni l’instruction, ni l’habitude des -manières sinon élégantes, du moins convenables. Avant notre grande -et mémorable révolution de 89, de quels éléments se composaient les -troupes dramatiques?--D’abord d’anciens enfants de la balle, ainsi -qu’on disait alors, c’est-à-dire de fils d’acteurs qui avaient été -élevés, comme Fleury, sur les genoux des reines et avaient pris, -au contact de la belle et folle société d’alors, un vernis de -gentilhommerie et de grandes façons qui leur allait à ravir à la scène -et hors la scène; puis, de quelques jeunes gens de famille ruinés par -les cartes, le vin et les femmes, qui se jetaient au théâtre pour faire -oublier, sous un nom supposé et dans une profession nouvelle, certaines -habiletés de main ou quelques longues et sanglantes batailles de nuit -avec le guet, et qui portaient sur les planches les allures noblement -dégagées et la tenue de bon goût auxquelles ils étaient faits de longue -main. C’était là sans contredit une société un peu mêlée, mais où l’on -trouvait avec une facilité merveilleuse des chevaliers de Dancourt, des -marquis de Marivaux et des Don Juan de Molière. - -La révolution vint porter une rude atteinte à tous les préjugés, sans -oublier celui qui défendait l’abord de la scène aux gens du grand -monde, par respect pour eux-mêmes, aux petites gens, par habitude -et par superstition. Mais au premier moment ce préjugé-là ne perdit -guère de sa force que dans la classe infime; les autres étaient trop -occupées ailleurs. La noblesse émigrait et vivait à l’étranger, et la -bourgeoisie avait assez à faire de prendre dans le gouvernement, dans -la politique, dans la diplomatie, dans les finances, dans l’armée, les -positions qu’on lui abandonnait. - -Alors le théâtre fut envahi par beaucoup d’aventuriers de bas étage, -sans tenue, sans éducation, sans avenir, qui se firent comédiens faute -de pouvoir trouver mieux. Ils étaient admirablement propres à jouer les -rapsodies républicaines dont s’appauvrissait alors notre répertoire; -mais il ne fallait pas leur demander autre chose. La scène française -a été pendant vingt ans la proie de ces _galvaudeurs_ dramatiques et -de leurs imitateurs; on en trouve encore quelques-uns (Aristide en -fait foi) qui sont debout pour la perte et le déshonneur de l’art, et -qui déparent les meilleures combinaisons comiques. Heureusement que -ces taches s’effacent tous les jours de plus en plus. Depuis quelques -années le préjugé anti-dramatique a perdu toute sa force, même dans les -hautes régions de la société. Nous avons vu dans ces derniers temps, -des jeunes gens de cœur et d’avenir, des esprits ornés, des manières -nobles et distinguées se produire à la scène aux applaudissements de -tous. Un début au théâtre n’est plus regardé comme une prise de métier, -mais comme une affaire d’art.--Cependant le mieux ne doit point faire -oublier le mal: c’est pourquoi nous allons continuer la flagellation de -M. Aristide. - -Le prétendu talent de M. Aristide se compose de beaucoup d’ignorance, -d’imitations nombreuses, d’une certaine pratique de la scène et de -quelques habitudes des théâtres de province. Avec ce mince bagage, M. -Aristide est pourvu d’un immense amour-propre. Il se croit le seul -comédien de l’époque; selon lui, Talma n’aurait pas obtenu le titre -de _Roscius français_, il n’aurait point atteint le haut degré de -réputation auquel il est parvenu, si Aristide avait mis un peu plus -tôt le pied sur une scène de la capitale. Il ne peut pas se dissimuler -que, lorsqu’il joue, la salle est vide et que les buralistes n’ont pas -la moindre besogne; mais le goût du public ne saurait être égaré pour -longtemps, et bientôt il reviendra au seul et vrai beau! le beau, c’est -un Aristide, c’est la tragédie classique jouée par M. Aristide! - -M. Aristide n’est-il pas le seul homme en France qui possède les -_traditions_? Les traditions! voilà son grand cheval de bataille! Il -n’admet ni les études personnelles, ni les inspirations en scène, ni -le génie, ni le progrès. Les traditions! les traditions! là est la -perfection, là est le _criterium_ du talent, là sont les colonnes -d’Hercule de l’art dramatique! Il faut porter son chapeau comme Baron, -mettre son épée comme Lagrange, s’asseoir comme Molé, marcher comme -Damas, se moucher comme Préville, parler comme Bellerose. Aristide -vous apprendra au juste avec quelle inflexion de voix Lekain disait -le _qu’il mourût_! et combien la Clairon mettait d’intervalle de -respiration entre ces deux hémistiches: - - O haine de Vénus!------ô fatale colère! - -Si vous lui demandez par quelle voie ces traditions sont arrivées -jusqu’à lui, il se contentera de hausser les épaules et de vous lancer -ce mot: _traditions_! Si vous lui faites observer que les saines -doctrines se sont peut-être corrompues par une transmission infidèle, -que telle ou telle inflexion de voix, qui était aiguë en 1720, a bien -pu, après avoir passé de bouche en bouche, devenir grave et même très -grave en 1840: il vous jettera toujours dédaigneusement la même réponse. - -Vous voyez bien que M. Aristide, l’homme aux traditions et aux saines -doctrines, est très apte à devenir professeur de déclamation; aussi -ne s’en fait-il faute. En attendant que le gouvernement songe enfin à -lui donner une classe au Conservatoire et à lui faire confectionner -des automates aux frais du budget, il tient école chez lui; il a des -élèves des deux sexes. De petits Mithridates, des Monimes en herbe, des -Assuérus en première fleur, poussent pêle-mêle dans sa serre chaude -dramatique. Toutes les prétentions théâtrales qui grouillent sur le -pavé de Paris et des quatre-vingt-six départements trouvent asile chez -lui. Étudiants en droit de dixième année, fleuristes et chamarreuses -pleines d’ambition, jeunes artisans sans ouvrage ou plutôt sans -courage, femmes de loisir équivoque qui veulent mettre leur beauté en -étalage sur la scène, s’y donnent fraternellement la main.--Aristide -est magnifique dans l’exercice de ses fonctions d’instituteur; il -prend une contenance plus superbe que jamais, se drape dans sa robe -de chambre à ramages et, la brochure à la main, arpente d’un pas -majestueux sa longue salle d’exercice. Prêtez bien l’oreille à ses -observations: - ---Monsieur Alfred, c’est ici que feu Dazincourt levait la jambe droite -et pirouettait sur lui-même! Diable! n’y manquons pas. - ---Allons donc... mademoiselle Herminie... mettez-moi là les deux -soupirs d’une seconde chacun que se permettait la Dumesnil...; ça -repose... - ---Ah! monsieur Polydor, ce n’est pas dans cette posture que Brizard -recevait les coups de bâton de Scapin... Il faisait dos rond... On les -reçoit mieux de cette façon et la situation est plus comique... Vous, -vous rentrez en vous-même comme si vous aviez peur... Ce n’est pas -ainsi qu’on joue la comédie, mon cher monsieur... - -Aristide fait tous les six mois au moins débuter un de ses élèves, -mais jamais dans son emploi; ils obtiennent tous le même succès, -c’est-à-dire qu’ils sont engagés... à retourner dans le sein de leurs -familles dont ils sont appelés à faire l’ornement. Ces échecs fréquents -et successifs ne découragent pas M. Aristide; il se contente de dire -qu’il n’a pas la main heureuse. Et voici de quelle façon il console, -après leur disgrâce, ses élèves des deux sexes: - ---Jeune homme ou jeune fille, vous n’avez rien à vous reprocher... -vous étiez initié par moi aux plus secrets mystères de l’art; mais la -nature n’a rien fait pour vous... Allez! - -A l’époque où il fut reçu sociétaire, M. Aristide, tout fier de sa -position nouvelle, voulut imiter quelques-uns de ses camarades et aller -donner des représentations en province. - -C’est une existence si belle que celle de l’acteur de Paris qui voyage! -Quand il doit honorer une localité de sa présence, il est annoncé deux -mois d’avance par la gazette... Le jour de son arrivée est pour la -ville un jour de fête... Les camarades et les jeunes gens du pays vont -à deux lieues au-devant de lui... Il entre dans la cité entouré d’une -brillante cavalcade, comme un souverain en voyage, et toutes les dames -de la ville, dès qu’elles entendent le roulement de sa chaise de poste, -se mettent au balcon dans leurs plus beaux atours et lui jettent au -nez les bouquets les plus odoriférants! Il y avait là de quoi séduire -une tête plus forte que celle de M. Aristide! Et ses rêves, à lui, -était encore plus magnifiques que la réalité... Il se voyait porté en -triomphe par la population empressée... On lui décernait des statues... -On donnait son nom à des quais et à des places publiques... Il revenait -à Paris chargé de couronnes de laurier et le portefeuille garni d’un -nombre infini de billets de banque... La fortune et la gloire!--Hélas! -que le réveil fut triste! - -M. Aristide alla à Rouen. Le premier jour, il fut _siffloté_ dans -le rôle de _Néron_, et le lendemain il fit 59 francs 25 centimes de -recette. - -L’année suivante, M. Aristide alla à Amiens. Le premier jour, il fut -siffloté dans le rôle de _Néron_, et le lendemain il fit 29 francs 15 -centimes de recette. - -L’année suivante, M. Aristide alla à Villers-Cotterets. Le premier -jour, il fut siffloté dans le rôle de _Néron_, et le lendemain il fit 7 -francs 09 centimes de recette. - -Après ces malheureuses tentatives M. Aristide, gémissant sur la -dépravation de l’intelligence publique, fut obligé de renoncer aux -tournées départementales: ce qui ne l’empêche pas de se proclamer -le premier tragédien de France et de Navarre. Si vous le rencontrez -dans quelque théâtre secondaire, où souvent il y a des talents fort -naturels, fort estimables, fort supérieurs aux talents de convention -et de routine, vous le verrez hausser les épaules de pitié et donner -des marques du plus profond dédain: «Ces gens-là ne savent pas marcher, -s’écriera-t-il tout haut. Ces gens-là ne savent pas dire deux mots de -suite!» Le public applaudit; Aristide se déchaîne contre le public. -Il n’y aura véritablement de théâtre en France que lorsque tous les -acteurs seront du genre Aristide, que lorsque le parterre ne sera -composé que de spectateurs capables de comprendre et d’approuver -l’Aristide. - -Lorsque M. Aristide doit jouer dans la pièce d’un auteur commençant, -il le désespère aux répétitions par ses observations continuelles, il -le met au supplice par ses critiques maladroites, il l’aveugle des -bouffées de son amour-propre; mais il est toujours d’une docilité et -d’une soumission parfaites devant les poëtes d’administration, devant -les Térence des bureaux ministériels. - -La principale occupation de M. Aristide consiste à éloigner du théâtre -les jeunes acteurs qui donnent des espérances et surtout ceux qui -auraient la prétention de débuter dans son emploi. Il ne permet l’accès -qu’à la médiocrité, qui ne saurait lui causer d’ombrage. Du reste il y -a sur ce chapitre, entre ces messieurs et ces dames de la Comédie, une -société d’assurance mutuelle. Le vieux comique prête volontiers secours -au vieil amoureux contre l’invasion d’un talent frais et jeune, à -condition que le même service lui sera rendu demain. Jamais M. Aristide -n’a donné sa voix pour l’admission d’un aspirant qui aurait pu rendre -ses beaux jours à la Comédie. Ah! monsieur Aristide, si le public avait -comme vous voix au comité, ne crierait-il pas de toute la force de ses -convictions et de ses goûts: «Je suis fatigué de voir des bouches sans -dents, des têtes sans cheveux, des bras décharnés, de vieux mollets -qui font grimacer l’étoffe... Je suis fatigué d’entendre de beaux vers -chantés sur la mesure d’une sempiternelle mélodie, et je ne veux plus -des restes réchauffés de Lekain et de Dugazon!... Arrière les Achille -qui portent perruque, et les Iphigénie à la voix chevrotante! - -Mais malheureusement le public ne peut protester que par son absence, -et M. Aristide et ses camarades se consolent de la faiblesse des -recettes par les satisfactions données à leur vanité. Ils bannissent -impitoyablement du théâtre tout ce qui n’a pas passé la quarantaine: -la verdeur est un titre d’exil. La Comédie n’est plus qu’un hôtel des -Invalides. On cite un figurant de cinquante ans qui a été chassé comme -dangereux, parce qu’il ne toussait pas au mois de janvier. - -Si quelque débutant, grâce à une haute protection ou aux suffrages -de la foule, parvient à prendre pied en dépit d’eux, ils lui font -subir tant de disgrâces, ils lui imposent tant de rôles qui sont des -repoussoirs ou des écueils, ils l’étouffent si bel et si bien, que le -pauvre néophyte est bientôt réduit à aller chercher des cieux plus -cléments. Il n’est arrivé que dans ces derniers temps, et une seule -fois encore, qu’une actrice de vingt ans saluée par les acclamations -unanimes de la foule et soutenue par quelques écrivains de goût, ait -pu s’asseoir triomphalement sur le siége tragique de Clairon et de -Duchesnois, malgré l’opposition des anciennes reines du métier et des -médiocrités en place. Croyez-vous que dans l’intérêt de l’art et de la -caisse on s’en soit réjoui au sein des conciliabules de la Comédie? -Non... Prêtez l’oreille aux causeries de coulisse et de foyer... Vous -entendrez des doléances sur les erreurs du vulgaire et des malédictions -contre l’influence pernicieuse de la presse. - -M. Aristide se retirera le plus tard qu’il le pourra; mais enfin il -se retirera, nous l’espérons bien. On donnera une représentation à -son bénéfice, après je ne sais combien d’années _de bons et loyaux -services_; on jouera _le Malade imaginaire_, il y aura une cérémonie -dans laquelle paraîtront tous les sujets de la troupe: Aristide fera -ses adieux au public dans le costume du rôle qu’il a joué _avec le plus -d’agrément_; il versera des larmes d’attendrissement et s’évanouira -entre les bras d’Argan et d’Agrippine. C’est là le programme ordinaire. -Puis il ira manger sa pension, rue de l’Ancienne-Comédie, en face de -l’ancien Théâtre-Français, au-dessus du café Procope, au troisième -étage. Et comme un vieux comédien aime toujours à sentir l’huile des -quinquets et à voir les banquettes de parterre, il enrôlera de jeunes -ouvriers et des grisettes, montera des parties dramatiques pour les -environs de Paris, promènera l’_Étourdi et Manlius_ de Choisy-le-Roi -à Pontoise, et de Saint-Germain à Saint-Maur, et cabotinera comme un -héros de roman comique, jusqu’à la dernière heure de sa vie. - - =L. COUAILHAC.= - - - - -[Illustration] - -[Tête de page] - -LA CANTATRICE DE SALON. - - Il y en a même qui regarderaient la musique à Paris - comme une affaire d’état. - - J.-J. ROUSSEAU. - - -Paris est la patrie des cantatrices de salon; il n’y a que là qu’elles -existent dans toute leur splendeur.--Il n’y a que là qu’une femme fasse -de son salon un théâtre, et d’elle-même une comédienne. Les femmes du -monde, à Paris, ont soif de représentation et de notoriété publique; -et foulant aux pieds la couronne impériale de leur modeste dignité -féminine, elles courent toutes blanches, toutes fraîches et toutes -parées, avec leurs bras nus et leurs poitrines découvertes, leurs -guirlandes de fleurs et leurs ceintures d’or, leurs robes de dentelle -et leurs écharpes de gaze, se livrer au public dans l’arène, et lutter -avec cette bête sauvage, la critique, devant trois mille spectateurs. - -Dans ce siècle où tout le monde a une mission, où le poëte est -persécuté, le génie méconnu, la femme incomprise, ces dames ont la -mission de chanter. A la femme qui aime et à la femme qui souffre -(canonisées par tous nos poëtes depuis fort longtemps, et surtout -depuis 1830) vient se joindre, pour compléter la trinité, la femme qui -chante: - - La femme qui chante est sacrée, - . . . . . . . . . . . . - La femme qui chante est bénie! - -Et ces dames ont l’air de croire que beaucoup de péchés leur seront -remis parce qu’elles ont beaucoup chanté. - -Le chant est leur baume de fier-à-bras; elles s’imaginent y avoir -découvert un spécifique infaillible contre tous les maux, et appliquent -un concert, comme remède universel, à toutes les plaies saignantes de -la malheureuse humanité. - -Le chant et la charité ballottent entre eux ces dames. La charité -les pousse au chant, le chant les pousse à la charité. Rien n’est -charitable comme la femme chantante, et personne ne chante tant que la -femme charitable. - -Un malheureux qui manque de tout, dont la femme est mourante et les -enfants affamés, et qui a entendu célébrer la bonté divine de ces sœurs -de charité chantante, s’adresse à une d’elles: elle l’écoute avec -une affabilité vraiment touchante, et puis, au lieu de lui donner de -l’argent, d’envoyer un médecin à sa femme et du pain à ses enfants, -elle lui répond: «Je parlerai à madame de B..., et nous donnerons un -concert pour vous.» Le pauvre misérable s’en va, accablé de douleur, -mourant de faim et de froid. La cantatrice, lorsqu’elle raconte -l’histoire à ses amis, le soir, a une attaque de nerfs; ce qui fait -dire à toute la société: «Quelle âme divine et quel cœur d’ange!» -à quoi elle répond: «Il est vrai, je suis trop sensible!» Et puis, -dirigeant un regard humide et languissant vers un grand et mélancolique -jeune homme à moustaches noires, avec lequel elle chante ordinairement -le duo des _Huguenots_, elle ajoute en soupirant: «Vous ne savez pas -comme je sens vivement! la sensibilité me tue!» Six semaines après, la -cantatrice, resplendissante de toilette, fraîche à force de blanc et de -rouge, brillante à force de bijoux, applaudie à force de dîners, chante -deux cavatines, deux duos, deux finales, et des romances sans nombre -devant six cents personnes, et se trouve mal à la fin. - -Son concert fait fureur, et quand elle se prépare à donner quelques -secours à l’infortuné qui, sans le vouloir l’a aidée à écorcher -les oreilles à la moitié du monde élégant de Paris, elle est tout -étonnée d’apprendre que sa femme est morte depuis trois semaines, que -lui-même s’est brûlé la cervelle, et qu’on ignore ce que sont devenus -ses enfants. Elle lève ses yeux vers le ciel et dit avec un air de -résignation chrétienne: «Il y a dans ce monde des gens bien ingrats!» -Ses amis lèvent les yeux vers le ciel et disent: «Quelle femme sublime! -elle ne pense qu’aux autres!» Lorsqu’elle a secouru tous les pauvres -de son arrondissement, et tous les ouvriers malheureux des provinces, -que, grâce à elle, il n’y a dans son quartier plus de pauvres, et -dans les provinces plus d’ouvriers malheureux, sa charité inépuisable -prend son essor, traverse les mers, franchit tous les obstacles, ne -se laisse arrêter par rien, et finit par découvrir quelque village -africain ou américain dont les habitants _souffrent_ (c’est le mot), -quelques victimes du feu ou d’un tremblement de terre, d’une rivière -débordée, ou d’une révolution, d’une avalanche ou d’un volcan. Les -victimes nécessaires une fois trouvées, elle organise tout de suite un -concert, écrit des lettres humanitaires (car la femme chantante a aussi -parfois des prétentions littéraires), qu’elle termine d’ordinaire en -vous engageant à aller chez elle le lendemain à deux heures pour une -répétition. - -Ceux qui n’y ont jamais assisté ne peuvent se faire une idée de ce que -c’est qu’une de ces répétitions où on exécute toutes sortes de chœurs -et de finales. Pendant un mois, la cantatrice qui doit organiser ce -concert-monstre en miniature demande des voix à tous ses amis, et -ferait au besoin chanter sa femme de chambre ou son portier. Quand tout -est arrangé, elle enferme soixante-dix individus mâles et femelles dans -son salon, et préside elle-même au charivari le plus épouvantable qu’il -soit possible de concevoir. - - +«Sie toben wie vom bösen Geist getrieben, - «Und nennen’s freude, nennen’s Gesang.»+ - -On souffre la chaleur et la soif sans jamais se procurer de l’eau -ou de l’air, et on tombe de sommeil sans pouvoir s’endormir, car -l’orchestre et les voix grondent et mugissent comme une tempête, avec -cette différence que, dans l’orage véritable, le tonnerre ne tonne pas -toujours, tandis que dans ces ouragans improvisés, il ne cesse jamais -pendant au moins quatre heures. - -Cet ange de charité à roulades fait prendre des billets en masse à -tous les jeunes gens qui ont le malheur d’être protégés par elle, -chante elle-même tous les plus beaux morceaux, et fait chanter à ses -amis tous ceux qui ne leur conviennent pas; puis, à la fin de cette -œuvre de bienfaisance mise en musique, «chose la plus lugubre, la -plus assommante que j’aie entendue de ma vie, et que je n’ai jamais -pu supporter une demi-heure sans gagner un violent mal de tête[12],» -les incendiés et les banqueroutiers, les estropiés, les sourds-muets -et les aveugles, les ouvriers de Lyon et les blessés de juillet, les -veuves des soldats tués à Constantine et les orphelins des curieux -écrasés dans les émeutes, les émigrés italiens et les exilés polonais, -les vieillards paralytiques et les enfants trouvés, enfin toutes les -_victimes_ possibles ou imaginables, crient _Gloria in excelsis_ autour -de la cantatrice de salon, et chacun d’eux lui dit: - - [12] Rousseau, _la Nouvelle Héloïse_, lett. XXIII. - - .... La voix qui me dit pleure, - Est celle qui vous dit chantez. - -On a sa cantatrice à Paris comme on y a sa couturière; chaque quartier, -chaque société, chaque famille a la sienne. Il y a la cantatrice des -deux nobles faubourgs et de la Chaussée-d’Antin; celle-ci est la -cantatrice _grandiflora_ de l’espèce. Elle est pour le moins comtesse, -marquise ou princesse, et appartient de droit aux ambassadeurs, aux -ministres, aux banquiers et aux Anglais. Après cela, il y a les petites -cantatrices multiflores, qui poussent partout comme de mauvaises -herbes. Chez les femmes de notaires, d’avocats, de médecins, de -capitaines d’état-major et de journalistes, chez les vieilles comtesses -ruinées demeurant au quatrième, et chez les épiciers-propriétaires -demeurant à l’entresol; enfin chez tous les gens qui, lorsqu’ils -reçoivent, vous donnent du sirop de groseilles, et qui font des -parties pour aller à Saint-Germain par le chemin de fer, on est sûr de -rencontrer au moins une, et bien souvent plus, de ces petites filles -qui ne savent qu’une chose, le moyen de rendre plus insipides et plus -insupportables encore, par leur manière de les chanter, les romances -de mademoiselle Puget et de M. Grisar, qui pourraient bien, à cet -égard-là, se passer de leurs efforts. - -On peut diviser toutes les cantatrices de salon en deux classes: celles -qui ne chantent qu’un morceau, et celles qui chantent _tout_. Il y en -a beaucoup parmi ces dames qui sont connues par un morceau qu’elles -répètent constamment: madame de C. ne peut chanter que le finale -d’_Anna Bolena_; mademoiselle de J. affectionne l’air de la _Norma_; -madame N. chante toujours la cavatine de la _Sonnambula_; madame R. la -Polacca des _Puritani_. Il serait plus court, ce me semble, d’appeler -ces dames par le nom de leur morceau favori; on dirait Anna Bolena, -Norma, la Sonnambula, la Polacca, etc., et l’on saurait tout de suite à -quoi s’en tenir avec elles. Quant aux cantatrices qui chantent _tout_, -elles sont bien plus nombreuses (non que je veuille dire que celles qui -ne peuvent chanter qu’un morceau soient rares), et plus dangereuses -que les autres: car au moins, avec la cantatrice à un seul ressort, on -est sûr que, une fois l’air de prédilection fini, elle n’ouvrira plus -la bouche de la soirée; tandis que les universalistes ne vous laissent -pas un instant de paix. Elles furetent partout afin de trouver des -morceaux qu’elles ont étudiés fort longtemps, et qu’elles chantent en -vous jurant qu’elles les voient pour la première fois. Quand elles -ne trouvent rien, elles se rappellent toutes sortes d’andantes et de -caballètes dépareillés par cœur, et si une fois elles se mettent en -train de faire cette mosaïque musicale, elles n’en finissent plus, -surtout si vous ne les avez pas priées de chanter. Il est à remarquer -que la cantatrice de salon ne chante jamais quand on l’y engage, -et ne cesse jamais quand on ne l’y engage pas, et les chanteurs et -cantatrices de nos jours sont ce qu’ils étaient du temps des Césars. Ce -qu’il y a de bien plus terrible encore chez la cantatrice qui chante -_tout_, c’est la manie de déchiffrer: ceci est un horrible guet-apens, -et, à juger d’après les apparences, doit être aussi ennuyeux pour la -cantatrice elle-même que pour ceux qui écoutent. Dès que la cantatrice -de salon commence à déchiffrer, elle devient myope, et tousse comme une -poitrinaire dans tous les endroits difficiles. Elle a beau se coller le -nez sur la partition, plus elle avance, moins elle voit; elle a beau -avaler de l’eau sucrée, la toux continue avec la même opiniâtreté, et -ne cesse que lorsque dans sa partie il se trouve une note à l’unisson -avec les autres voix, et qu’alors, comme preuve de bonne volonté, elle -se fait un devoir de chanter avec une force assourdissante. - -Il est évident que le chant est très préjudiciable à la santé; car, -de toutes ces belles et brillantes cantatrices que nous couronnons -dans nos salons (et dont quelques-unes ont l’air de se porter même -_trop_ bien, si on ose s’exprimer ainsi), il n’y en a pas une qui n’ait -ses attaques de nerfs, ses palpitations de cœur, ses évanouissements -fréquents; il n’y en a pas une enfin qui ne soit _souffrante_, et -dont les souffrances ne proviennent de l’excès de sensibilité et -d’impressionnabilité nerveuse qu’a développé chez elle l’étude de la -musique vocale. - -Savez-vous ce que c’est qu’une cantatrice de salon, vous qui vous -enivrez chaque soir des accents mélodieux qui sortent de ces bouches -divines? vous qui, pour leur exprimer votre admiration, vous -transformez en de véritables encensoirs ambulants? Insouciants! -ingrats! je le répète, savez-vous ce que c’est qu’une cantatrice de -salon? On vous a demandé si vous saviez ce que c’était que le cœur -d’une femme, que la tête d’un homme, que la vertu, que le vice, que le -conseil des Dix, qu’un galérien; on vous a fait subir un interrogatoire -d’inquisition sur tout ce que vous saviez ou ne saviez pas: mais jamais -ni M. Hugo, ni M. Dumas, ni M. de Musset, ne se sont avisés de vous -demander si vous saviez ce que c’était qu’une cantatrice de salon: -c’est une pendule à cavatines dont tout le monde a la clef et dont -personne ne peut arrêter le mouvement. - -Vous vous êtes imaginé, peut-être parce que vous voyiez ces dames -s’empresser de courir de soirée en soirée, et de concert en concert, -parce que vous les voyiez négliger leurs devoirs de fille, d’épouse et -de mère (tous leurs devoirs sociaux enfin), que c’était le plaisir qui -les entraînait: vile pensée! pas du tout; elles remplissent une mission -sainte et sacrée; leur vie est une vie de fatigue, de privation et de -mortification. Elles sont poursuivies par l’envie, l’injustice et la -haine, et, pour comble de malheur, elles sont _incomprises_. Une de ces -dignes créatures, une de ces nobles femmes, me disait l’hiver passé: -«Je me lève bien souvent avant le jour, parce qu’il faut travailler ma -voix; je passe ma journée entière dans les répétitions, et je rentre à -deux heures du matin, accablée, brisée... je sens que cette vie-là me -tue; mais il faut se dévouer pour les autres.» - -On pourrait faire deux questions à ces dames: qu’est-ce qui les force à -ce dévouement héroïque? et pour _qui_ se dévouent-elles? Des âmes bien -méchantes ont répondu à la première question: la vanité et le désir de -la publicité; ces dames disent: la charité et l’amour du prochain. La -seconde question est plus difficile; car, quand on voit d’innombrables -_dévouées_, on n’a pas encore découvert un seul individu qui ait -profité par ce beau dévouement. Ce monde pour lequel elles chantent, -et pour lequel elles souffrent, ignore quelle reconnaissance infinie -il leur doit, et se figure qu’elles s’amusent pour le moins autant que -lui; il apprécie le bienfait aussi peu que l’enfant auquel on inflige -une punition en lui disant que c’est pour son bien. - -Après cela, ce n’est pas seulement la santé qu’on dépense à être -cantatrice de salon. Les succès coûtent autant dans les beaux hôtels de -ces dames qu’à l’Académie royale de musique; et les chefs de la claque -aristocratique exigent bien plus des comédiennes de salon, que ne font -ceux de la claque théâtrale des comédiennes de profession. Comment -peut-on ne pas applaudir une femme charmante qui vous bourre de dîners, -qui vous fait souper chez elle en petit comité jusqu’à cinq heures du -matin, et qui... mais la liste des bontés de ces dames serait trop -longue: parlons plutôt des attributs qui les distinguent du commun des -mortels. - -Un de leurs principaux charmes est de ne vieillir jamais. Si, comme -le dit madame de Staël, le génie n’a pas de sexe, il est également -certain que la femme chantante n’a pas d’âge: - - She is not of an age, but for all time. - -Nous avons vu des exemples très remarquables de cantatrices de salon -qui n’avaient que trente-six ans, et dont les filles aînées en avaient -vingt-quatre. - -La cantatrice de salon n’est jamais dans son _beau jour_; plus elle est -applaudie, plus elle a de succès, moins elle se porte bien; et quand -on lui fait des compliments, elle répond avec un soupir: «Ah! je ne -suis pas dans mon beau jour aujourd’hui!» Je défie qui que ce soit de -prouver qu’il ait jamais entendu une de ces dames admettre qu’elle fût -dans les conditions requises pour bien chanter; il n’y a qu’un moyen -possible de le lui faire dire: c’est lorsqu’elle a plus mal chanté -qu’à l’ordinaire, et que vous êtes assez son ami pour lui en faire la -remarque: il est sûr que dans ce cas-là elle vous dira avec un sourire -où, à la colère pour votre maladresse se mêle le mépris pour votre -jugement: «Je vous demande pardon, mais vous vous trompez complètement, -car je n’ai jamais été mieux en voix, et je n’ai jamais chanté mieux -que ce soir.» Ce qui est fort souvent d’une vérité incontestable. - -La cantatrice de salon ne prend des _leçons_ de personne. Si vous lui -demandez le nom de son maître, elle vous répondra froidement qu’elle -_travaille_ avec M. Bordogni ou M. Géraldy, M. Banderali ou M. Carulli; -absolument comme les journaux disent que le roi a travaillé avec -messieurs les ministres de la guerre, de la justice et de l’instruction -publique. - -Elle chante dans toutes les langues. Elle passe de l’air italien à la -romance française, de la romance française au _lied_ allemand, de là -encore au boléro espagnol, à la ballade écossaise, et, si besoin en -est, à des airs russes, grecs, islandais, indiens, lapons, esquimaux, -chinois ou turcs. Plus la chose est bizarre, plus elle est applaudie. -La cantatrice ne comprend pas un mot de ce qu’elle chante, mais si par -hasard il y a beaucoup de roulades dans le morceau, l’auditoire ne -manque jamais de s’écrier: «Quelle expression dramatique!» - -Personne n’a moins peur que la cantatrice de salon, et personne -ne prétend en avoir autant. A l’entendre, elle est l’être le plus -timide qui existe; elle a peur de tout, peur de la moquerie, peur -des applaudissements, peur de ses rivales, peur de son maître, peur -d’elle-même et de ses émotions, peur de nous et de nos compliments; en -vérité, elle a tellement peur qu’on ne conçoit pas comment elle fait -pour chanter avec un aplomb si incroyable devant un public si nombreux. - -On dit que rien n’est perfide comme la femme qui chante, que c’est -la nature la plus féline qui existe; qu’elle vous attire pour vous -égratigner, vous protège pour vous perdre; mais j’aime à croire le -contraire, car j’en ai vu protéger des jeunes personnes qui n’avaient -réellement pas le moindre talent: les méchants disaient que leur -manque de talent était précisément leur meilleur titre à la protection -de ces dames, c’est possible: mais aussi je les ai vues protéger de -jeunes filles pleines de moyens et qui avaient de magnifiques voix, -les pousser, les prôner, les mener partout, les faire chanter chez -elles enfin, les aider de tout leur pouvoir: et on vient me dire que -ces femmes sont envieuses, sont jalouses! Il est vrai que lorsque les -_protégées_ avaient des voix de contralto, elles étaient forcées de -chanter _la Reine de la Nuit_; tandis qu’au contraire, lorsqu’elles -avaient des voix de soprano, c’était le rôle d’_Arsace_ qui leur était -réservé; mais ces dames donnent pour cela une excellente raison: elles -disent qu’elles font monter le contralto jusqu’au _mi_ et descendre le -soprano jusqu’au _fa_, parce que chez le premier les notes hautes sont -aiguës, tandis que chez le second les notes basses sont faibles, et je -les crois. - -Méfiez-vous de la femme chantante qui, lorsque vous l’invitez à une -soirée, et que vous lui demandez le nom de son accompagnateur, vous -répond avec un sourire charmant et une affectation de la plus parfaite -indifférence: «Que cela ne vous inquiète pas, je prendrai celui que -je trouverai chez vous: mon Dieu! je suis _si_ facile à accompagner.» -Soyez sûr qu’elle chantera on ne peut plus mal, et qu’elle vous dira -avec une colère sourde et à peine dissimulée: «En vérité, ce monsieur -ne se doute pas de l’accompagnement le plus simple; il ne peut pas -jouer en mesure.» (Pauvres accompagnateurs! ils jouent rarement en -mesure, selon ces dames.) - -Le mari de la cantatrice de salon joue en amateur le rôle ridicule du -mari de la véritable _prima donna_, et, comme tous les amateurs, rend -son rôle plus ridicule encore que ne fait celui dont c’est le métier. -Il sert à aller chercher sa femme lors des répétitions le matin, et -à rassembler sa musique à la fin d’une soirée, fait la guerre aux -courants d’air, et parle des simples maux de gorge, des esquinancies -et des maladies du larynx; entortille le cou précieux de madame -d’innombrables châles, foulards et boas; l’empêche de manger trop -de glaces, ferme les fenêtres sur son passage, et pleure quand elle -chante: _Je te prends sans dot_, ou, _les hommes ne comprennent rien!_ - -Lorsque la cantatrice de salon est demoiselle, elle jouit ordinairement -d’une mère qui nourrit une haine profonde contre toutes les femmes qui -chantent, et qui répète tous les jours à sa fille qu’elle surpasse -madame Malibran. La mère éprouve un plaisir inouï à vous dire que -sa fille n’étudie jamais, que tout lui vient par intuition et par -inspiration; on a beau la gronder, elle n’étudie pas, et malgré cela... -La mère de la cantatrice de salon, sous ce point de vue, ressemble à -Arnal jouant le rôle d’un marchand d’allumettes, dans je ne sais plus -quelle pièce du Vaudeville: pour montrer au public l’excellence de -ses allumettes, il plonge l’une d’elles dans la petite bouteille de -phosphore, mais la retire sans qu’elle se soit allumée; il en essaie -une autre, même résultat, et ainsi de suite avec cinq ou six; puis -avec un aplomb imperturbable et un air de triomphe impayable, dit au -parterre: «Vous voyez! eh bien, elle sont toutes de même!» Il en est -ainsi avec la mère de la cantatrice: lorsque mademoiselle, en chantant, -a témoigné le dédain le plus superbe pour les entraves de la mesure -et de l’intonation, qu’elle a manqué ses traits, et exécuté un point -d’orgue qui fait terminer son morceau en _si bémol_, tandis qu’il eût -dû finir en _fa majeur_, l’heureuse mère se retourne, rayonnante et -glorieuse, et vous dit: «Vous l’entendez, monsieur, eh bien! elle fait -toute chose de la même manière.» - -La musique sert de manteau aux cantatrices de salon, elles jouent -le Tartufe à leur façon, et la musique n’est qu’un instrument pour -atteindre le but que leur vanité se propose. - -La musique, qui veut être plutôt sentie qu’étudiée, plutôt aimée que -comprise: la musique qui doit être l’expression de la sensation, -comme la parole est celle de la pensée, n’est pour la cantatrice de -salon qu’un moyen de faire parler d’elle. Elle la traite en véritable -Cendrillon, se moque d’elle en secret sans la comprendre, la défigure, -la dédaigne, et en même temps lui dit: «Aide-moi à me parer: fais-moi -belle pour que je puisse briller.» - -Belles Polymnies de nos salons parisiens, vous faites des fioritures -à merveille (quelquefois), vous avez surtout de bien beaux yeux, et -des regards à troubler les méditations d’un saint. Vous le dirai-je? -vous ne sentez pas la vraie beauté de la musique; vous ne savez rien -de sa pureté, ni de sa poésie: vous ne savez pas que la musique est -une divinité à la fois timide et fière, qu’elle veut qu’on ait de -l’amour pour elle et de la foi en elle; qu’il faut être initié à ses -mystères pour qu’elle vous accorde sa confiance, ou qu’elle vous dise -le plus petit de ses secrets; et que c’est parce que vous ne saviez -pas un mot de la langue qu’il fallait lui parler, qu’elle ne vous -a jamais rien dit. Irritées de son inflexible silence, vous vous -êtes précipitées dans les plus profonds réduits de son temple, vous -l’avez arrachée à sa retraite mystérieuse, et après l’avoir dévoilée, -déchirée, défigurée de vos mains sacriléges, vous l’avez trouvée pâle, -décolorée et sans expression: c’est que vous possédez d’elle ce qu’à la -fin Méphistophélès possède de Faust, le cadavre de son corps, tandis -que son âme s’est envolée vers des régions où certainement vous n’avez -nulle chance de la suivre. - -La musique est la plus sublime expression de l’amour et de la douleur: -et si vous avez tant de passion et tant de pleurs pour cinq cents -individus que vous connaissez à peine, dites-moi quel plaisir peut -éprouver celui que vous aimez, si, lorsque vous chantez le soir pour -lui tout seul, il aperçoit de la tendresse dans vos yeux et des larmes -dans votre voix? - -Vraiment, mesdames, vous vous y êtes prises d’une singulière façon: -depuis que vous cultivez tant la musique, et que vous professez pour -elle un culte si effréné, elle a perdu la moitié de sa valeur. A force -de la faire sentir à tout le monde, elle n’a plus de parfum; à force -de la traîner partout, elle n’a plus de fraîcheur. Vous avez changé sa -nature: au lieu d’une petite violette qui demandait qu’on prît la peine -de l’aller chercher aux blancs rayons de la lune, dans sa couchette de -mousse verte et humide, vous en avez fait un grand tournesol bourgeois -qui se pavane en plein midi au bord de la grande route. Vous avez agi -avec elle, comme l’enfant avec le papillon: à force de le froisser, ses -couleurs sont fanées, et ses ailes ont perdu leur éclat. - - =Maurice DE FLASSAN.= - - - - -[Illustration] - -[Tête de page] - -LE GARÇON DE BUREAU. - - -ON est destiné par son aptitude ou sa vocation à prendre place dans la -société soit comme magistrat, prêtre, soldat, industriel ou artisan: -mais je ne sache pas qu’un jeune homme ait jamais été élevé dans -la vue d’en faire un employé ou garçon de bureau, deux états sans -apprentissage que l’on n’embrasse, d’ordinaire, qu’après avoir manqué -ou usé plusieurs carrières, et parce que pour vivre il faut bien qu’on -fasse quelque chose. Emparons-nous du garçon de bureau. - -Sous l’empire, cette grande époque des longues et glorieuses guerres et -des mutilations sans nombre, le type des hommes destinés à cet emploi -était bien moins varié qu’aujourd’hui. Napoléon avait voulu qu’on -réservât aux soldats qui lui étaient devenus inutiles le privilége -de ces places très subalternes, il est vrai, mais non entachées de -domesticité, puisqu’elles comportent uniquement un service rendu à -l’état, et payé par l’état. Dans ce temps, disons-nous, les bureaux -pouvaient être regardés comme une troisième succursale de l’hôtel -des Invalides. Mais depuis que le rétablissement du gouvernement -constitutionnel est venu rendre à nos chambres une si grande -prépondérance dans le règlement des affaires du pays; depuis que les -ministères ont été mis en coupe réglée, et pour ainsi dire annuelle, -depuis enfin qu’une infinité de législateurs ont admis, en principe, -que le complément de la confection des lois était l’obtention de toutes -les places pour des protégés ou des parents, la cause des vieux soldats -s’est amoindrie; leurs intérêts ont été négligés, et, qu’on me passe la -trivialité de l’expression, le troupier a été vaincu par le valet de -chambre. - -Quoi! pour des places infimes de garçon de bureau?... Cela vous -étonne, n’est-ce pas? Eh bien, moi, je vous le déclare, et j’appelle -en témoignage tous les hauts barons de l’administration, il est moins -difficile d’enlever une sous-préfecture qu’une place de garçon de -bureau, et voici pourquoi. - -D’abord, répondez-moi, jeunes lauréats aux couronnes déjà effeuillées, -jeunes avocats sans causes, vous tous solliciteurs aux démarches -instantes et multipliées, qu’avez-vous obtenu des protecteurs puissants -qui vous avaient promis tant et de si belles choses? De simples -apostilles sur vos placets, apostilles banales et décolorées, qui -bientôt ont été rejoindre leurs cent mille sœurs dans les cartons -hécatombes des ministères. Mais pour un vieux domestique, un fidèle -Caleb qui a rendu à l’homme qui navigue dans les eaux du pouvoir de -ces services de tous les instants, de ces services dont on aperçoit le -terme et qu’il faudrait récompenser d’une pension alimentaire, qu’il -est si commode et si doux de mettre à la charge de l’état; oh! pour ce -vieux serviteur-là, c’est différent, on ne se borne pas à apostiller -ses pétitions, on se dérange, on marche, on court, on vient voir le -ministère, on y retourne, on revient dix fois, cent fois, on importune -et on obtient. - -Et puis les ministres eux-mêmes, qui ont passé plus ou moins rapidement -aux affaires, n’ont-ils pas eu à récompenser les gens de leurs maisons -privées et les dévouements intimes qu’ils ont eu l’occasion de mettre -à l’épreuve? A cet égard, Dieu sait s’ils s’en sont fait faute! à -ce point, que si quelque historien avait besoin de recourir à la -chronologie ministérielle de ces vingt-cinq dernières années, je lui -conseillerais d’entrer dans le premier ministère qui se trouverait sur -sa route, de demander qu’on en fit ranger tous les garçons de bureau -par ordre d’ancienneté, puis de leur faire nommer le bienveillant -patron qui les a pourvus de leur charge individuelle. A part plusieurs -doubles emplois, mon historien aurait sa chronologie avec la plus rare -exactitude. - -Vous comprenez que cette diversité de provenances a causé celle des -types: aussi de nos jours le garçon de bureau se présente-t-il sous des -faces bien diverses et avec le caractère, les qualités et les défauts -qui sont le décalque des précédents de sa vie. - -Voulez-vous me suivre un instant? venez avec moi dans un hôtel -ministériel dont je connais les détours: placez-vous derrière cette -porte vitrée, d’où vous pourrez tout voir et tout entendre; ils sont là -dans cette pièce (il n’y a plus d’antichambre), six garçons de bureau, -dont on peut dire ce qu’on dit des moines: ils sont entrés sans se -connaître; ils vivent ensemble sans s’aimer; ils se quitteront sans se -regretter. - -Examinez d’abord le seul qui soit debout et toujours debout: quel -aplomb, quelle assurance, quel contentement de lui-même! c’est le -mouvement perpétuel, c’est la mouche du coche, c’est l’audiencier -général. Il s’occupe de tout, répond à tout, excepté pourtant à la -sonnette des chefs de bureau, dont il a délégué le service à ceux -que nous appelons ses camarades, et qui pour lui ne sont que des -inférieurs. Remarquez encore, je vous prie, comme cette plume mouillée -d’encre est fichée avec art le long de sa tempe droite, et comme elle -fait valoir le brillant de ces lunettes en chrysocale qui se meuvent -du front au nez, et _vice versa_, selon la gravité de l’interlocution. -Dans ce moment, il éconduit deux solliciteurs de province qui ont -la complaisance de s’incliner devant sa grandeur, et dont les têtes -respectueusement découvertes semblent en se baissant porter sur un -ressort qui fait relever d’autant celle du garçon de bureau. Retenez -bien la formule du refus d’entrée qu’il répète dix fois sans y rien -changer: «Non, messieurs, vous n’irez pas plus loin; j’ai mes ordres, -et je ne puis rien y _subroger_.» - -Cet homme a nom André Pellerin. Il a servi pendant vingt-cinq années -en qualité de maître d’hôtel au Rocher de Cancale: il a assisté à bien -des repas politiques de diverses nuances; il a pu voir _inter pocula_ -bien des séductions de tous genres; il a vu des hommes réputés bien -forts devenir subitement bien faibles. Enfin André Pellerin, en servant -le monde, l’a étudié avec assez d’intelligence pour remplir avec la -dignité que vous lui connaissez une place de garçon de bureau que lui a -fait obtenir, en souvenance d’une longue suite d’attentions prévoyantes -et confortables, un vieux conseiller gourmet, frère d’une de nos -excellences passées. - -Ainsi, par ses précédents, Pellerin a de la tenue et de l’aplomb: il -est beau parleur par habitude, actif par devoir, adroit quand son -intérêt l’exige. Toutes ces qualités résumées font de lui un homme -important. - -Un garçon de bureau important! Cela vous étonne? Ce n’est pas lui qui -s’est fait ainsi, c’est sa position, ce sont nos lois, c’est la société -dans laquelle il vit. Il est important! j’en connais dix qui le sont à -moins de frais que lui. - -Sachez donc qu’en cumulant vingt-cinq ans de grasses économies -culinaires, André Pellerin s’est fait propriétaire dans la banlieue, -qu’il a pignon sur rue, qu’il dit Ma maison et Mes locataires; sachez -encore qu’il est électeur, et qu’a ce titre il a été visité, sollicité -par les plus notables champions du combat électoral. Il vous fera lire, -pour peu que vous le désiriez, trente lettres où l’on invoque ses -hautes capacités intellectuelles et ses lumières patriotiques. On vous -dira qu’un jour, ayant une discussion avec un employé, il la rompit -par ces paroles qu’il jeta avec majesté: Sachez, monsieur, que vous ne -faites que des lettres, et que moi je fais des députés! - -J’ignore le nom de celui qui est assis devant ce bureau où sont -déposés des dossiers sur lesquels André Pellerin n’a pas encore jeté -son coup d’œil investigateur; mais ce que ce garçon de bureau fait en -ce moment, il le fait tant que la journée dure, il mange. C’est un -fricoteur perpétuel, et l’on a peine à comprendre que dents et estomac -d’homme puissent suffire à une telle mastication. Ce gaillard-là use -à se faire des cure-dents plus de paquets de plumes que l’écrivain le -plus laborieux. Ses approvisionnements de bouche, toujours copieux -et souvent très-recherchés, lui viennent de l’office ministériel, -qu’il dessert en extra les jours de grand gala. Il fournit au chef de -cuisine du papier pour ses enfants qui vont à l’école, et celui-ci, -par réciprocité de bons procédés, lui repasse les débris opulents -qui occupent son appétit dévorant. Regardez la table de ce garçon de -bureau, il en a fait un petit buffet à compartiments. Rien n’y manque, -pas même un fourneau économique sur lequel on réchauffe les salmis et -les émincés: et quand parfois on lui demande d’où peut provenir l’odeur -extra-bureaucratique qu’exhale cette cuisine privée, il ne manque pas -de répondre avec audace et malignité: «Ça vient de chez le ministre!» -Il ne ment pas. - -Voici venir maître Colin, qui résume en lui la malpropreté, le -bavardage, la curiosité. Il a débuté dans le monde par l’état de -perruquier-coiffeur. Dans sa jeunesse, il obtint le service du théâtre -de sa petite ville; et, comme des coulisses à la scène, il n’y a qu’un -pas, et que d’ailleurs le terrain est glissant, Colin, quittant la -savonnette et la houppe, se lança dans l’emploi des amoureux de son -nom, chanta l’opéra-comique de l’époque, et se fit surtout applaudir -dans _Blaise et Babet_. - -Le Colin que vous voyez est tant soit peu déformé; cependant il reste -encore vestige de comédien sur cette face légèrement ridée et sur -cette antique perruque à frisure hebdomadaire: mais avez-vous rien vu -de pareil à la saleté de son accoutrement? Ce malheureux porte depuis -quinze ans au moins le même habit. Toutes les fournitures qu’on lui -fait, toutes ses économies sont employées au soutien d’une moderne -_Babet_, qu’il idolâtre en souvenir de ses anciens succès. Aussi -l’habit de ce malheureux n’est que pièces, et quand il est obligé d’en -remplacer une, il coud en chantant avec un long soupir l’air de Dezède: - - C’est pour toi que je les arrange! - -Si Colin n’était malpropre que sur lui et seulement au profit de sa -passion artistique, il n’y aurait pas trop à se récrier, car enfin -il est célibataire et libre dans ses affections; mais ce qui est -plus grave et ce qui lui attire des réprimandes fréquentes, c’est -son indifférence complète pour le soin de ses bureaux; un balai lui -dure encore plus qu’un habit, et on n’a jamais eu à lui reprocher -la dégradation d’aucun meuble. Un jour, l’un de ses chefs, fatigué -d’une telle nonchalance, écrivit avec le doigt sur la glace du bureau -couverte d’une couche épaisse de poussière, ces mots, qu’un moment de -légitime colère peut bien faire excuser: - -«Vous êtes un cochon!» - -Vous pensez peut-être qu’après avoir lu ce reproche, Colin va se -l’adresser à lui-même; pas du tout: il le laisse subsister, et le -lendemain il attend l’arrivée du chef pour lui dire en confidence: -«Monsieur, je ne sais quel est l’employé qui a été assez osé pour vous -écrire de pareilles injures: ce qu’il y a de certain, c’est qu’hier -soir j’ai bien fermé les portes sans toucher à rien.--Je le crois -facilement, répliqua le chef, qui, pour dissiper tous les doutes de son -garçon de bureau, ajouta le soir au haut de la même glace: - -«Monsieur Colin, vous êtes un cochon!» - -Notre ci-devant Biaise fut très-piqué de ce reproche, car il était -devenu sale comme Sedaine a prouvé qu’on peut être philosophe, -c’est-à-dire sans le savoir. Sa mauvaise humeur éclata dans un propos -qui aurait pu lui coûter sa place avec un chef moins paternel: «Eh -bien, monsieur, s’écria-t-il, puisque vous êtes si ridicule, je veux -dire si exigeant,--demandez donc pour le service une fontaine filtrée -comme on en donne partout. Il n’y a plus que dans votre bureau qu’on -voit des cruches!» - -Colin est encore plus curieux que malpropre; il passe à lire les -pancartes des employés le temps qu’il devrait mettre à les ranger et à -les nettoyer; et à cet égard sa naïveté et son imperturbable assurance -vont jusqu’à lui faire dire à ses supérieurs l’objet des lettres -cachetées qu’il leur remet. «Monsieur, voilà de bonnes nouvelles;» ou -bien: «_C’est des invitations pour dîner._» - -Si Colin n’avait pas conservé les goûts de son ancien emploi théâtral, -s’il n’était pas toujours amoureux, il n’aurait pas cherché à suppléer -par une certaine adresse à l’insuffisance des ressources de son -médiocre état, qui ne rapporte plus ce qu’il produisait autrefois. - -Depuis que le système des adjudications publiques a prévalu sur celui -des marchés de gré à gré, les petits bénéfices des garçons de bureau -ont considérablement diminué. Lorsqu’un traitant sortait du cabinet -directorial ou ministériel, avec la concession d’une vaste entreprise -dont les résultats avantageux étaient certains, puisque les prix n’en -avaient été que faiblement discutés, sa générosité allait au-devant de -toutes les exigences de la servitude bureaucratique. Mais à présent -que les opérations de cette nature se font à la clarté du jour et au -milieu d’une lutte acharnée, l’adjudicataire qui en sort vainqueur, -mais vainqueur épuisé, ne se croit obligé à aucune rémunération -gracieuse, qui deviendrait un surcroît de pertes et de sacrifices. -Il est bien vrai que tous les abus de l’ancien système ne sont pas -encore entièrement déracinés, et que, de temps à autre, on entend -encore parler de pots-de-vin. Sans nier le fait, nous affirmons que les -garçons de bureau ont cessé d’y avoir part. - -Colin, pressé par les besoins de sa position, a jugé les funestes -effets de cette révolution administrative, et il s’est appliqué à les -conjurer. Tout aussi au fait de la correspondance que le ministre -qui la signe, il en prend soigneuse note; et le soir, en faisant son -courrier, il abandonne aux facteurs les lettres insignifiantes ou de -reproches; mais il se réserve les dépêches qu’il juge _agréables_, et -avant tout celles de ces dépêches qui annoncent aux fournisseurs ou -aux banquiers de prochaines remises de fonds. Il les porte lui-même -pour ne les rendre, autant que possible, qu’en mains propres, et se -fait annoncer en qualité d’employé (les garçons de bureau n’en prennent -jamais d’autres). Ces démarches porteront leurs fruits à l’époque des -étrennes, et Babet aura son tartan, peut-être un cachemire Ternaux: -Colin croit à la puissance des écus et aux profits de ceux qui en -annoncent la venue. Il est vrai que, dans son bon temps, on ne chantait -pas comme dans les opéras de nos jours: - - L’or n’est qu’une chimère! - -Le gros Auguste, qui arrive tout essouflé avec sa serviette sous le -bras, comme un garçon de restaurant, est aussi propre, aussi soigneux -que son collègue est négligé. Essuyer ce qui se trouve sous sa main est -pour lui l’occupation de tous les instants. Ce n’est point un travail, -c’est une habitude. Cet homme a toute sa vie été valet de chambre, -et dans l’administration il est resté valet de chambre. Comme ces -personnes qui, en causant avec vous, ont la manie de vous défaire les -boutons de votre gilet, lui, s’il a à donner quelques renseignements, -il utilise envers son interlocuteur la serviette qui ne le quitte -jamais, et tout en parlant lui essuie ses boutons, son habit, voire -même ses souliers. Auguste n’est pas du reste sans intelligence et sans -malice, vous allez en juger. - -«Je désirerais parler à monsieur le directeur, lui dit un jeune -solliciteur fort empressé.--Monsieur le directeur n’est pas visible les -jours d’audience publique. Écrivez pour demander un rendez-vous.--Mais -je repars demain! (Auguste lui a pris son chapeau et l’essuie avec sa -serviette.)--Qu’y puis-je faire?--Quel contretemps! moi, le fils d’un -de ses meilleurs amis!--Cependant..., reprend Auguste, je vais voir si -monsieur le directeur consent.» - -Entre l’assertion je suis le fils d’un ancien ami et le _cependant_ -d’Auguste, il s’est opéré une manœuvre habile, une démonstration -efficace, qui n’ont point échappé à l’œil exercé du garçon de bureau: -la clef du cabinet directorial a passé de la poche du jeune solliciteur -dans la main d’Auguste, qui va s’en servir. - -«Monsieur le directeur!--Eh bien, qu’est-ce?--Le fils d’un ancien -ami.--Auguste, vous m’obsédez!--Monsieur, le fils d’un ancien.... Jeune -homme, donnez-vous la peine d’entrer.» La place est emportée d’assaut; -mais il faut croire qu’on ne put s’entendre sur les articles de la -capitulation, car le solliciteur sortit avec l’air du mécontentement; -et quand il fut parti, la bruyante sonnette rappela Auguste, qui reçut -l’ordre très-sévère de ne plus désormais introduire son protégé, ce qui -le fit s’exclamer: «Le fils d’un ancien ami consigné! je parie qu’il -lui aura demandé quelque chose!» - -Auguste a pour collègue un pauvre diable, espèce d’hébété, dont -l’infirmité est d’écorcher tous les noms propres qu’il est chargé -d’annoncer. Pas un n’est épargné. Je crois qu’il estropie même celui -de Napoléon. Je ne lui connais de comparable que l’huissier de la -direction des postes qui a transformé M. Pozzo di Borgo, en _M. de la -poste de Bordeaux_, et M. Dédelay d’Agier, en _M. le dey d’Alger_. Il y -a peu de jours, M. Marec, un des plus habiles et des plus consciencieux -travailleurs du conseil d’état (je lui demande pardon de me servir de -son honorable nom), ayant à conférer avec le président de sa section, -dut s’adresser, pour être introduit, au garçon de bureau dont il est -question. Celui-ci rapporte immédiatement du cabinet de M. de H*** -cette inconcevable réponse qu’il brode à sa façon: «Mon brave homme, -vous pouvez vous retirer, monsieur le comte ne fera pas danser cet -hiver.--Comment, danser?--Fichtre...» Enfin tout s’explique: notre -impitoyable écorcheur, au lieu de M. Marec, maître des requêtes, avait -annoncé _M. Marc, maître d’orchestre_. - -Cet autre est une victime des besoins de son incommensurable nez; il -est devenu chipeur pour satisfaire aux menues dépenses de son tabac, -dont il fait un usage presque immodéré; il récolte tous les vieux -papiers, et chaque soir s’en fait une cuirasse qui sert à dissimuler -son innocent larcin: je dis innocent, car pour beaucoup d’individus -ce n’est pas voler que voler le gouvernement; ce qui fait que notre -garçon de bureau se permet parfois d’entasser pêle-mêle les morts -et les vivants, et de jeter au vieux papier des pièces que leur -importance devrait préserver d’un trépas aussi prématuré: par bonheur, -les élucubrations ministérielles ne sont pas comme les fleuves qui -ne remontent jamais à leur source: elles y reviennent, flétries il -est vrai, mais elles y reviennent par l’entremise d’un charcutier qui -en a enveloppé des saucisses; la fruitière, du beurre; l’épicier, du -fromage; vaisselle plate des malheureux commis qui font à leur bureau -le modeste repas du matin. - -Il y a des gens qui deviennent fous de leur propre fortune, celui-là -est devenu grotesquement orgueilleux de celle des autres. En effet, -tant qu’il n’a été attaché qu’à un simple chef de bureau, il était -d’une fréquentation facile; mais depuis que ce chef est devenu -conseiller d’état et député, B... s’est fait une dignité parallèle à -celle de son supérieur, et il se croit obligé de passer la durée des -sessions législatives dans la salle des conférences. - -N’êtes-vous pas encore assez édifié? suivez-moi: tenez, regardez dans -ce corridor ce grand gaillard qui vient à nous; s’il y avait place -dans son cœur pour les remords, il serait accablé du poids de ceux qui -le rongeraient: il a fait, dans son temps, une horrible consommation -d’employés; il a desséché plus de poitrines que tous les plus habiles -médecins de France n’en ont guéri: et si la Providence est juste, il -sera condamné au feu éternel. - -Cet homme aurait brûlé le ministère pour faire de la cendre à l’époque -où la cendre des foyers était l’immunité des garçons de bureau. Les -feux des cuisines de Corcelet, de Véfour et du Café de Paris ne sont -rien en comparaison de ceux qu’il préparait et entretenait pour ses -profits cinéraires; on eût dit qu’il avait pris à tâche de réaliser -de nos jours cette prédiction un peu hasardée de Sully, que la France -périrait par les bois. - -Peu lui importait, à cet infernal rôtisseur d’employés, que les -thermomètres indiquassent que le degré de la chaleur de ses bureaux -dépassait celui qui est nécessaire pour faire éclore les vers à soie, -le feu ne cessait d’augmenter d’intensité, malgré les réclamations et -les plaintes des commis à moitié consumés, et qui, de guerre lasse, se -seraient vus forcés de se faire assurer si l’on n’eût mis ordre à une -telle dilapidation des bûches de l’état. - -Depuis que les cendres administratives sont devenues la propriété du -domaine qui les vend pour le compte du trésor public, notre impitoyable -chauffeur s’est mis à combattre les spéculations du fisc et fait -maintenant de la braise au profit du fourneau de sa ménagère; pour se -procurer cette braise le moins ostensiblement possible, il faut la -retirer des feux allumés en dernier lieu, et alors, contrairement au -passé, les foyers restent dans un abandon presque complet durant toute -la séance, et ne sont alimentés qu’une demi-heure avant la clôture des -bureaux. Puis, lorsque les employés sont tous partis, on retire la -braise, on la met en cornets dans son chapeau, dans ses poches, pour se -soustraire à la surveillance du portier; quelquefois aussi le transport -s’en effectue dans un immense portefeuille qui est censé contenir le -travail du soir de messieurs les supérieurs. - -Mais ce genre de larcin n’est pas sans danger, et il advint un jour -que notre chauffeur faillit subir la peine du talion. La braise -entassée dans ses poches avait été mal étouffée, et, à peine arrivé -sous le péristyle, une fumée noirâtre sortait des basques de son habit -enflammées déjà dans l’intérieur. A cette vue, le factionnaire, donnant -une interprétation générale à sa consigne, se met à crier: Au feu! au -feu! _Hors la garde!_ Le délinquant, qui ne voit et ne sent encore la -cause de cette clameur, tourne plusieurs fois sur lui-même en regardant -le haut des cheminées, et se prend aussi à crier: Au feu! au feu! -lorsqu’enfin deux sceaux d’eau bien mesurés et lancés en nappes sur -son individu lui indiquent qu’il porte avec lui le foyer d’un mobile -incendie. - -Tenez, avant de nous quitter, contemplez ce vieillard dont la tête est -encore si belle et si martiale. Saluons-le; car s’il nous eût aperçus -le premier, il se serait levé de son siége et nous eût fait le salut -militaire: c’est un hommage qu’il ne refuse à personne, pas même aux -employés. Cet homme est un des rares débris de la glorieuse armée -d’Égypte: c’est dans l’administration le dernier survivant des protégés -de l’empereur. Il est décoré de longue date; mais il ne porte sa croix -que le dimanche sur ses habits de fête et en famille. On doit dire, -à la louange de ses chefs, que, par suite de la considération qu’ils -lui portent, son travail est à peu près volontaire. Mais voyez comme -on n’est jamais parfaitement heureux: le sort a donné pour collègue à -notre vieux soldat un ancien valet de chambre, que les événements de -la révolution ont jeté à la suite de l’émigration, et qui, plus tard, -a pris du service dans les troupes autrichiennes. Tant qu’il n’est pas -question du passé, les deux garçons de bureau vivent pacifiquement -ensemble: mais une fois que le mot de _dragon_ de la Tour est lâché, le -vieil Égyptien rugit comme un lion, s’empare des bâtons ou des règles -qu’il trouve sous sa main, et se met en devoir de charger, comme s’il -était encore en Italie ou à Wagram. - -En dehors de ces différents types, il ne nous reste que la classe -insignifiante des garçons de bureau hommes d’état. Entendons-nous: -_hommes d’état_, c’est-à-dire exerçant, durant les repos que laissent -les sonnettes, des professions manuelles, telles que brossiers, -cartonniers, tresseurs de chaussons, etc. Parfois aussi les -antichambres des ministères sont transformées en ateliers de peinture -dont les artistes ont exposé au salon, ce qui ne prouve pas qu’ils -puissent renoncer au trop modique traitement qui leur est attribué. - -Pris en masse et dans leurs habitudes générales, les garçons de bureau -sont, comme les employés, jaloux et défiants l’un de l’autre, égoïstes -par-dessus tout. Une bonne aubaine en réunit parfois quelques-uns à la -buvette clandestine contre laquelle sont déchaînés tous les marchands -de vin patentés du quartier. Mais ces réunions ne survivent pas aux -circonstances éventuelles qui les font naître. Ainsi point d’esprit ni -d’amitié de corporation et de position identique. Et puis la politique -est un obstacle à ce que ces hommes puissent s’accorder. Notez que -chacun d’eux représente un système qu’il défend avec acharnement, parce -que c’était celui du ministre qui l’a fait placer. Or, comptez combien -depuis vingt-cinq ans nous avons eu de systèmes et de ministres. C’est -à ne pas s’y reconnaître; c’est à se jeter les bouteilles par la tête. -Il faudrait que les maîtres pussent enfin s’entendre pour amener la -réconciliation des valets. A ce compte il est fort à craindre que la -désunion des garçons de bureau ne dure encore longtemps. - - =J. V. Billioux.= - - - - -[Illustration: L’INVALIDE] - -[Tête de page] - -L’INVALIDE. - - -JE montai il y a quelques jours en voiture, à trois heures et demie, -pour aller visiter l’Hôtel-des-Invalides; j’ignorais que les portes de -cet établissement fussent fermées aux curieux à quatre heures précises. -Honteux d’avoir fait inutilement le voyage du Gros-Caillou, j’entrai -dans un des cafés de l’Esplanade pour y attendre l’arrivée d’un fiacre -qui me reconduisît à mes pénates. J’avais trouvé, au premier, une -petite salle isolée ayant vue sur l’Hôtel; on venait de me servir une -limonade gazeuse, quand j’entendis, à travers la cloison de mon cabinet -particulier, une conversation qui m’intéressa vivement. Les voix -parlaient du grand salon, et je ne tardai pas à quitter ma solitude -pour aller m’installer indiscrètement auprès de deux ouvriers assis -face à face, et ayant devant eux une bouteille de vin et une livraison -des _Français_. Ce dernier fait acheva d’exciter ma curiosité, et je -prêtai attentivement l’oreille aux paroles suivantes: - -«Pourquoi es-tu venu si tard? Je ne peux plus te faire entrer aux -Invalides; la consigne est donnée: on ne passe plus. Il n’y a pas à -dire: Mon bel ami... Faut y renoncer pour aujourd’hui. C’est dommage; -car je peux me vanter que pas un cadet de Paris et de la banlieue ne -connaît son hôtel comme ton serviteur Colopeau. Garçon! une dame-jeanne -imbute de vignoble pour _Reims et Sedan_... Ah! ah! ah! ce serin de -garçon ne comprend nullement. Allons, vivement! du blanc à 1 franc. - ---Comme tu te lances! - ---Non pas, non pas... tu paieras celle-ci; je paierai la subséquente, -s’il y a lieu. Trinquons à Nini, à la Nini de mon cœur. Es-tu un bon, -toi? - ---Oui, je suis un bon. - ---Un _chouette_, là, un vrai? - ---Certainement. - ---Touche là. Je te confie mes projets. Tu sais que ton ami est -président de la société lyrique des amis des Trois-Couleurs, chantante -et dansante, les dimanches et les lundis, au père Gigot, marchand de -vins traiteur, au Grand-Vainqueur, barrière Mont-Parnasse, boulevard -extérieur; gaieté, franchise, honneur aux visiteurs, hommages aux -dames... Tout ça rédigé par moi... Alors que je suis son plus soigné -d’auteur à la société, et que je lui colloque des romances un peu -_chicardes_... Eh bien, mon ami, puisque tu es un bon, je vais te -confier mes œuvres posthumes avant la fin de mes jours... et que tu -auras le droit de les imprimer dans tes moments perdus... - ---Oui, mais je ne suis pas compositeur, je ne suis qu’imprimeur. - ---Moi, je suis compositeur, et pas du tout imprimeur. Voilà pourquoi -je ne fais pas connaître mes _exproductions_ lyriques; sans cela, je -ferais en ce moment une drôle de niche à la publication des _Français -peints par eux-mêmes_; que mon amour national de citoyen et de tambour -m’ont dicté de prendre un abonnement... Je te lui en flanquerais de -ces types à ton M. Curmer, qui ne fait que des types de comme il -faut, qui n’ont jamais pu d’exister... Je lui ferais le soûlard, le -braillard, l’argotier, le décrotteur, l’équarrisseur, le tripier, -le récureur d’égouts, le Limousin, ou l’étudiant de la Grève, le -limonadier à deux liards le verre, le marchand de pommes de terre -frites dans l’eau, la Compagnie-Hollandaise avec son bouillon de vieux -os, l’allumeur de réverbères, le jeune premier des Funambules, le ténor -de Lazari, le traître de madame Saqui, la souricière de la Halle, le -mouchard, le forçat délibéré, le filou _imperméable_, le carottier, -le tambour, l’invalide... et puis une masse d’autres, quoi!... Mais -c’est çà des types, et des _rupins_... C’est pas comme l’étudiant en -droit. Vlà-t-y pas... c’est-y malin l’étudiant en droit! ça demeure -faubourg Saint-Germain, voilà!... La grisette, c’est connu comme _chou -blanc_. Qu’ils y viennent donc un peu ces malins-là, Henri Monnier, -J. Janin, Gavarni!... Oh donc! je vas vous tambouriner le cuir un -petit peu, moi fanfan La Blague, le roi, le triomphateur des chanteurs -et des _gobichoneurs_... Si je le connaissais seulement de le voir, -ton Curmer, j’irais le lui donner tout cela, moi; et je lui dirais: -Voilà... je ne vous demande rien... Je fais la réputation de votre -livre; c’est bien... Je vous oblige; vous m’avez de la reconnaissance: -descendons prendre une bouteille, payez... et quand vous en voudrez -de l’écriture, venez me trouver... D’ailleurs, tu vas juger de la -façon dont je suis susceptible de te faire le portrait écrit du -premier venu... Et je te vas faire voir l’invalide, que je t’avais -apporté exprès pour te le lire après notre visite, et rédigé par ton -serviteur Colopeau, peintre en bâtiments de son état, et lyrique dans -ses loisirs. Voilà. Fais monter une bouteille, et je te promène sans -nous déranger par tous les Invalides, que tu as venu trop tard pour les -visiter. Holà! garçon, du même!» - -La bouteille venue, le peintre en avala une rasade, se passa et repassa -la langue sur les gencives, fit diamant sur l’ongle, s’essuya les -lèvres, et entra corps et âme dans le rôle d’orateur. L’auditeur était -haletant d’amitié, de joie et d’intérêt. - -«D’abord, sais-tu de quand que les Invalides sont inventés? Non... tu -ne le sais pas... Eh bien, c’est d’après les Enfants-Trouvés, deux -_chouettes_ inventions qui sont _contemporaires_... Et l’on peut dire -_métaphosphoriquement_ que le grand Louis XIV est le saint Vincent de -Paule des vieux troubadours de l’armée française: holà, et d’un!... -Pourtant qu’il faut être juste, et que Henri IV (qui n’était pas -manchot) en a eu la première idée; et de deux!... Et je connais un peu -tout ce que je dis... je suis le fils d’une jambe de bois... Dans ce -temps, Louis XIV dit à un nommé _Libéral Bruant_, un _architèque_: «Tu -vas me faire un plan soigné et bien entendu, pour faire demeurer tous -les estropiés militaires de mon armée... Mais je veux quelque chose de -bien; je ne regarderai pas à quelques pièces de cent sous de plus ou de -moins: tu sais que je ne suis pas un vieux ladre.--Connu...» lui répond -l’_architèque_; et de suite il lui flanque c’te maison que tu vois là -par la fenêtre... _Pige_-moi ça: regarde-moi un peu ce _chique_ que ça -a... On en fait plus des bâtiments comme ça; le moule est cassé!... - -«Après, Louis XIV dit à un autre arrangeur de pierres: «Tu vas avoir -l’amitié de me faire une église avec un dôme tout en or.--Bon, que -répond le nommé Mansard, je vas vous exécuter une métropole un peu -_tapée dans le nœud_.» Et voilà ce chef-d’œuvre que tu le peux -voir encore par cette fenêtre... Alors tous les _esculpteurs_ et -les peintres en bâtiments et autres du temps sont venus y faire -un ouvrage d’enragé... Après cela, le conquérant d’amour et de -gloire, Louis XIV, roi de France et de Navarre, fit un testament, -au moment de passer l’arme à gauche... Attends... attends... que je -m’en rappelle de ces paroles mémorables... que je les ai apprises -étant jeune à l’école des Invalides... où que j’ai été tambour. Ah! -voilà... «Outre les différents établissements que nous avons faits -durant la longueur de notre règne, il ne c’en s’est pas de plus utile -à l’état que l’Esplanade des Invalides. Il est bien juste que les -soldats qui sont tués à la guerre aient la récompense de leurs longs -services afin qu’ils soient hors d’état de travailler et de gagner -leur vie... Les caporaux et les sous-officiers y trouvent une table -un peu _flambarde_... Et nous prions un peu le dauphin d’observer -qu’il faut avoir soin de l’établissement ainsi que nos successeurs. -Nous sommes persuadés d’avance qu’ils seront enchantés de nous être -agréables[13]...» - - [13] Nous croyons devoir rétablir le véritable texte du - testament, légèrement altéré par notre ami Colopeau. - - «Entre les différents établissements que nous avons faits pendant - le cours de notre règne, il n’y en a point qui soit plus utile - à l’état que celui de l’hôtel royal des Invalides. Il est bien - juste que les soldats qui, par les blessures qu’ils ont reçues - à la guerre, ou par leurs longs services et leur âge, sont hors - d’état de travailler et de gagner leur vie, aient une subsistance - assurée pour le reste de leurs jours. Plusieurs officiers qui - sont dénués des biens de la fortune y trouveront aussi une - retraite honorable. Toutes sortes de motifs doivent engager le - Dauphin et tous nos successeurs à soutenir cet établissement et - à lui accorder une protection particulière. Nous les y exhortons - autant qu’il est en notre pouvoir.» - -«Plus tard régna le Louis XV, surnommé le Bien-Aimé, un petit-fils de -Louis XIV, un grand feignant qui dépensait toute l’argent du pauvre -peuple avec des drôlesses excessivement saint-simoniennes. Ce grand -escogriffe se fichait pas mal des extrêmes paroles de son grand papa... -Il oublia les services de ses vieux braves pour récompenser les -services de ses _ouris_... Mais, que tôt ou tard le crime est bien -puni, Pierroux, vois-tu... et la révolution est venue détruire Louis -XVI, pour la peine que son précédent s’était conduit comme un habitant -de la mer, que la politesse m’évite de nommer... Enfin, mon ami, ce -grand _noceur_ de Louis XV avait eu la vilainie de faire badigeonner en -jaune le dôme tout éblouissant que tu as là sous tes simples yeux... A -c’tépoque-là la maison était tenue comme quatre sous... Heureusement -la 93 est arrivée!... Mais on était trop occupé dans ce moment-là pour -penser aux Invalides... Il se démolissait plus d’hommes à la frontière -et à l’étranger que je n’ai de cheveux sur la tête... A cause de -quoi que le père l’Empereur sortit de son consulat pour entrer dans -l’_impérialisation_. Alors le grand petit homme rendit aux Invalides -son éclat créatif..... Il a fait redorer le dôme, et puis (ça, c’était -son état) il a fait cribler l’église des drapeaux pris à l’ennemi par -la valeur de son Ex.... et en même temps il envoya au bâtiment de -l’Esplanade le trop-plein de la chaudière de la colonne Vendôme... Bon, -voilà les Invalides un peu militairement et sanitairement installés... -Le plat d’argent circule dans l’hôpital comme sur la table de Napoléon -lui-même... Les cuisines ont des batteries chargées à mitraille, -qui vomissent tous les jours un tas de projectiles légumineux, -_viandineux_, farineux, savoureux, etc., etc., et une multitude de -douceurs... L’invalide peut, en vivant avec sa moitié, se consoler de -celle de son corps qu’il a perdue... On met les enfants en pension aux -frais du gouvernement... et tout va pour le mieux, à la condition que -l’on monte sa garde chacun son tour, et que l’on aime et respecte son -commandant de place, qui est tant soit peu maréchal de France... Et -puis tous les agréments possibles, jeu de quilles, jeu de boules, jeu -de Siam, jeu de tonneau, tous les jeux, quoi? Et de plus, une soignée -bibliothèque, et dedans le portrait de Napoléon Bonaparte... que ça me -rappelle une chose qu’elle m’a fait joliment pleurer... T’aurais vu ça -que t’aurais pleuré aussi... En vlà des hommes, et des vrais, ceux-là! -C’est ça des dévoués et des dans qui on peut se fier... Un vieux -là, un bon vieux, un vieux vieux, un vénérable, des cheveux blancs, -presque plus.... pas de souffle, les yeux en l’air pour regarder le -ciel où y doit être... A peine s’y peut parler... On s’empresse, -on fait silence... y va mourir... Mais avant y veut un bonheur, ce -pauvre soldat, y veut voir son empereur... C’est pas commode, il est à -Sainte-Hélène... C’est loin, et c’est expressément défendu d’y aller... -D’ailleurs l’vieux n’a pas le temps, y va passer tout à l’heure... Oh! -là, c’est lui qu’a l’idée.... lui qu’est malade... les bien portants -ne pensent à rien... «Devant le portrait de mon Empereur...» on le -porte... ah! ça me fend le cœur, quoi? ce pauvre brave homme... y -sourit... y pleure... y suffoque... tout le monde gémit... Il est -un peu plus tranquille, ses yeux sont séchés... y n’y avait plus ni -larmes ni huile dans la lampe..... Éteint! Dieu de Dieu, j’en pleure -encore et toi aussi... Allons, trinquons à sa mémoire... A la santé -des amis fidèles... Ah! ça me remet... J’aime décidément mieux arroser -mon estomac que mes joues... (Et il s’essuya l’œil.) Encore un petit -coup.... La bouteille est à sec... Garçon, du même!...» - -L’ouvrier tira de sa poche des petits bons hommes dessinés sur carton, -et découpés; alors je m’avançai et demandai au peintre vitrier la -permission de me mêler à sa conversation, en lui expliquant le but -de ma présence dans le quartier du Gros-Caillou. Il parut flatté de -l’empressement que je portais à être son auditeur, et il commença ainsi: - - La valeur n’attend pas le nombre des années... - Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux... - Le premier qui fut roi fut un soldat heureux... - A vaincre sans péril on triomphe sans gloire... - -«_La valeur_, etc.... Voilà quelque chose qui est un peu vrai de par -rapport à ces vieux _bibards_ d’invalides qu’il a bien fallu qu’il -n’ait pas d’attendu le nombre des années pour venir glorieusement être -chauffés, nourris, logés aux frais du gouvernement. - -«_Qui sert_, etc... Qu’il n’a pas de besoin d’aïeux que celle-ci de -_verse_ est encore fort juste... On n’a pas besoin d’aïeux pour être -invalide... On est assez âgé pour être son aïeul à soi-même... - -«_Le premier qui_... Ceci est de plus en plus juste, car on voit -parfaitement que les invalides ne sont pas rois des Français. Ce qui -s’explique aisément par la chose que le premier roi a été un premier -soldat, mais que depuis ce temps y ayant eu pas mal de soldats et très -peu de rois, il n’est pas étonnant que l’invalide ne soit pas roi -de _France_. Ce qui ne prive pourtant pas l’invalide d’avoir été un -soldat parfaitement _heureux_, et d’avoir cuit dans son jus sous le -beau soleil de l’Égypte, pour après venir s’affranchir, dans la Russie, -d’une foule de glaces mieux faites, mais moins bonnes qu’au café des -Aveugles.... - -«_A vaincre_, etc... Voilà ce qui fait que nos vieux écloppés, -_torgnolés_, _esquintés_, échignés de grognards, se sont couverts et -se recouvreront perpétuellement de gloire sur toute la ligne, car leur -triomphe a toujours été accompagné de grands périls. Et là-dessus... -j’estime et j’honore le celui que je ne connais pas, mais qui est -un peu _mousseux_ dans sa façon de penser les _verses_ à l’égard -du militaire.... et que moi aussi j’en ferai des _verses_ sur le -militaire, que la première sera sur l’invalide, mais que il faut le -connaître comme je le connais pour lui en parler...» Alors je le priai -de commencer... Il calma un peu son enthousiasme, reprit haleine, et me -fit voir ses bons hommes. - -[Illustration] - ---«Voilà, monsieur, ce qui vous représente un petit garçon qui a un -tambour que il le tambourine.... Il a une uniforme qui est celle des -_tapins_ des invalides... C’est les enfants des estropiés de l’endroit -qui font partie du petit état-major de l’hôtel... Je vous en parle -savamment puisque j’ai un peu roulé la diane dans le bâtiment de Louis -XIV. - ---«Ce que vous voyez après, les jambes crochues et le dos rond, en -uniforme et en bonnet de coton, c’est le caporal d’inspection qui se -rend à ses fonctions. - -[Illustration] - ---«Quel est de ce remue-ménage? quel est de ce tapage? Ah! c’est -l’heure du déjeuner... _Méli-méla_ général des vieilles machines -humaines qui marchent aussi bravement à la table qu’autrefois elles -marchaient au feu... - -[Illustration] - ---«Qu’est-ce que je vois là-bas, dans une brouette à perfection? Ah! -c’est un glorieux débris de l’Ex...! qui a perdu les deux jambes et les -deux bras... Il jouit parfaitement de son tronçon... Qu’apercevois-je -à ses côtés? Une jolie petite demoiselle qu’elle a l’œil doux comme -un velours et les manières d’une perruche... Ah! elle le vient de le -faire boire, le tronçon... Y a des _cancannants_ qui disent que c’est -sa fille. C’est vrai, enfoncée l’autre de l’ancienne qui nourrissait de -son sein son papa comme un moutard. Notre petite invalide est bien plus -forte, elle nourrit son papa de vin, son innocence ne lui permettant -pas de l’allaiter. - -[Illustration] - ---«Que revois-je, grand Dieu! qu’_apercevois-je_... le triomphe de -la chirurgie.... l’invalide à la tête d’argent! c’est le fameux -grenadier qui venait d’avoir la tête emportée par un boulet de canon, -au moment où il remerciait son empereur qui lui donnait la croix de la -Légion-d’Honneur, pour un trait de courage et de valeur. On a fait une -quête en sa faveur au bénéfice des Polonais, et voilà pourquoi que ses -moyens lui permettent de se caler sur les épaules une tête d’argent si -horriblement cher... - -[Illustration] - ---«Qu’est-ce qu’il a donc celui-ci qui court comme un _ahuri_ de -Chaillot... Où allez-vous, monsieur l’abbé, vous allez vous casser le -nez... Quelle bêtise! ce guerrier n’en a plus de nez.... Il vient se -cacher dans sa chambre pour se dérober à l’inspection (prétexte de -maladie). Il tremble pour les informations à l’égard de son nez, il -vient de le mettre au Mont-de-Piété. - ---«Ah! mon Dieu! séparez-les, séparez-les... ils se sont battus à -mort... ils viennent de se disputer, ils ont raison tous les deux... -C’est celui qui n’a pas de bras qui a donné un soufflet à l’autre qui -n’a pas de jambe, parce que celui-ci y avait donné un grand coup de -botte dans un des endroits du premier invalide qui n’était pas en -argent... - -[Illustration] - ---«Ah! voici la sentinelle qui a une lance à la main... Non pas! non -pas!... la lance est tenue par un crochet de fer qui lui tient lieu de -toutes les phalanges de l’humanité... - ---«Attention! un nouveau tableau: en voici quoique sans bras qui ne -sont pas manchots pour ce qui est de se bourrer la pipe à eux-mêmes. -Y a un bras qui tient le briquet, et l’autre du voisin qui tient la -pierre... - -[Illustration] - ---«Ah! en voici un qui est bien embarrassé; il pêchait à la ligne au -bord de l’eau, et il avait retiré ses jambes de bois qui s’en vont -sur la rivière comme de jolis petits bateaux... Heureusement voici un -camarade qui vient de laver son mouchoir à tabac sans en perdre... -et qui rattrape les jambes de son ami avec sa canne, d’autant plus -aisément qu’il s’était établi blanchisseuse dans une vieille toue à -écorcher... - -[Illustration] - ---Par où donc que vont ceux-là, avec leurs manchettes d’écrivains -publics... pour pas se salir... comme y sont en bon ordre! Ah! y -vont tirer les beaux canons qui sont dessus les bords des fossés de -l’Hôtel... C’est fête... fête militaire. Si vous saviez comme y sont -joyeux d’entendre les bruits de cette canonnade! On voit sur leur -physionomie les souvenirs belliqueux des tremblements de l’empire... -Derrière les _calonniers_, il y a d’autres invalides qui font tout -plein de ronds sur le sable avec leur canne... - -[Illustration] - ---«On a fini de tirer le canon... on fait la fine partie de boules -et de quilles... Ah! mon Dieu, de Dieu, de Dieu!... en v’là un sur -l’dos... tiens, y rit comme un bossu... quoi qu’y dit?... C’est la -boule qui s’est trompée de quille.... ah! ah! ah!.... y rit toujours. - -[Illustration] - ---«La nuit, en v’là un qui va se coucher... Il met sur son nez une -chenue paire de lunettes à un seul verre... Ah! il relit les Moniteurs -de la Grande Armée. Il paraît qu’il aurait une superbe envie de dormir: -il bâille et se détire les bras et les jambes comme si qu’il en -avait... Il pose la tête de dessus son traversin... Tiens, il oublie -d’éteindre sa lumière... Qu’est-ce qu’il fait là, il se gratte le -nez... Non, y retire ses lunettes. Oh! en v’là _une soignée_!... il -vient de mettre son nez sur la chandelle,... une éteignoire d’argent: -plus que ça de genre!... V’là qui dort!... Bonsoir... - -[Illustration] - ---«Allons, en v’là encore un sans bras qu’a la manie de se les croiser -sur la poitrine pour ressembler à son empereur. - ---«Et celui-là, où qui va donc? Ah! il est aveugle et y marche comme -un éclairé. Ce que c’est que l’habitude! y régale les camarades... Il -est donc plus riche qu’eux... Eh! oui, puisqu’il n’a pas besoin de sa -ration de chandelles, il la fond en petits verres... - -[Illustration] - ---«De quoi, de quoi? qu’est-ce que c’est? où qui va avec son briquet ce -manchot-là? Tiens, y sort de l’Hôtel.... Ah! il est de garde au coin -du feu dans une guérite de parterre.... En v’là pour sa nuit dans les -démolitions: y s’y connaît un peu à cet état-là, lui qu’a été démoli -toute sa vie..... Tiens, y vient de rencontrer un autre manchot, son -ami intime, son bras droit.... qui lui est toujours d’un fameux conseil -pour la consomption de l’omelette.... mais les conseilleurs sont pas -les _peillieurs_.... Y s’disent adieu, qué chance! A eux deux y z’ont -juste ce qui leur faut de bras pour se serrer la main... Où qui va, -celui-ci? Ah! y va inspecter l’impôt des sous du pont de l’Université... - -[Illustration] - ---«Ah! v’là le père la joie: y joue à la marelle avec des moutards, -il est à cloche-pied, sa jambe de bois sous la moitié du bras qui lui -reste.... - -[Illustration] - -En v’là, j’espère, des soignés d’abîmés, qui ne sont pas si feignants -que des tous entiers!..... Honneur au courage malheureux, respect aux -braves..... J’vas battre aux champs pour les vieux restes de l’armée -française. Oh! là NI ni, c’est fini. Passe-moi ma recette, une goutte -et une croûte.... Salut la société!.... Merci du pourboire...» - -[Illustration] - -Les images et les explications de Colopeau lui valurent les chaleureux -applaudissements de son compagnon, et j’y joignis volontiers les -miens. Cet échantillon populaire de style descriptif m’avait vivement -intéressé, et avait redoublé le désir que j’éprouvais de voir de -près les invalides et leur demeure. Mais des circonstances imprévues -m’ayant éloigné de Paris peu de jours après, j’adressai à mon ami E. -de la Bédollierre un compte rendu de ma promenade, en lui recommandant -de me communiquer les détails qu’il pourrait réunir sur l’objet qui -m’occupait; il me répondit en ces termes: - - Mon cher Lorentz, - -J’ai visité plusieurs fois l’hôtel dont vous n’avez pu franchir le -seuil, et je vous envoie le résultat de mes investigations. Que ne -puis-je, en vous le présentant, emprunter à votre peintre en bâtiments -sa verve et sa gaieté! Mais, comme tous les artistes ne voient et -ne reproduisent pas la nature sous les mêmes couleurs, tous les -observateurs n’envisagent pas les objets d’une manière identique. En -saisissant le côté plaisant du sujet, vous ne m’avez guère laissé que -le rôle d’Héraclite; c’est triste. - -Vous connaissez l’extérieur de l’Hôtel des Invalides, et il est inutile -de vous le décrire. Vous avez été frappé sans doute de la majesté de -cet édifice, qui renferme une population égale à celle de la majorité -de nos petites villes. Ce n’est qu’en le parcourant en tous sens, en -errant de cour en cour et de jardin en jardin, en montant d’étage en -étage, qu’on peut se former une idée exacte de ce bâtiment colossal. -Il ressemble aux palais créés par le pinceau de Martin, et dont les -profils immenses se perdent dans un immense horizon. - -Les nombreux visiteurs des Invalides n’emportent de leur excursion que -des notions vagues et confuses. Un guide les reçoit à la grille; après -avoir admiré sur le bord des fossés les pièces de canon conquises par -nos armées, ils entrent dans la cour royale, grand carré environné de -deux étages de galeries. Ils sont introduits dans les cuisines, où on -leur montre des marmites géantes, dont les deux principales contiennent -chacune six cents kilogrammes de bœuf. Puis ils examinent l’église avec -sa nef étriquée, son dôme imité de celui de Saint-Pierre de Rome, et -surtout ses voûtes frangées de drapeaux enlevés à toutes les nations. -En sortant, ils n’ont rien vu. Ils connaissent le corps et non l’âme -qui le vivifie; ils ont parcouru la maison sans être au fait des mœurs -et usages des locataires; on leur a montré une carapace, en leur -disant: «Ceci est une tortue.» - -J’ai procédé autrement: est-ce avec succès? vous en jugerez. L’on -m’avait adressé à M. Teller, vénérable invalide de 81 ans, dont Henri -Monnier a si fidèlement reproduit les traits. En arrivant dans la cour -de l’Hôtel, je vis se découper sur le mur un vieillard courbé, assez -semblable de loin à une virgule peinte en bleu sur une enseigne. Je -l’abordai, le chapeau à la main, et lui demandai s’il connaissait M. -Teller. - -«Plaît-il, monsieur? - ---M. Teller, ex-trompette-major du régiment des dragons Dauphin. - ---Je ne vous entends pas, monsieur.» - -Je répétai ma phrase en grossissant ma voix. - -«Je ne vous entends pas, monsieur.» - -En effet, je m’étais adressé à un interlocuteur incapable de me -répondre. Une blessure l’avait privé de ce sens dont certains -orateurs nous font si cruellement expier la possession. Il m’expliqua -comment, depuis la bataille de Friedland, il avait l’oreille _un peu -dure_, façon euphémique d’établir qu’il était parfaitement sourd. -Je m’éloignai donc, et pénétrai dans un labyrinthe de corridors, -remarquant chemin faisant que tous portaient des noms de villes, et -lisant sur des murs en lettres majuscules: CORRIDOR DU HAVRE, CORRIDOR -DE PERPIGNAN, CORRIDOR DE HONFLEUR, etc. Sans chercher à me rendre -compte de ces dénominations géographiques, je poursuivis ma course -aventureuse, et parvins à un chauffoir, où j’entrai sans façon. Le -lieu était sombre, l’atmosphère chaude, l’air peu embaumé. Au bruit -qui se faisait, je compris qu’on parlait bataille et qu’on visait à -l’onomatopée. Je m’approchai d’une table, autour de laquelle plusieurs -invalides jouaient aux dominos. - -«Monsieur, dis-je à l’un des joueurs, pourriez-vous m’indiquer M. -Teller, ex-trompette-major du régiment des dragons Dauphin? - ---Plaît-il, monsieur?» - -Je réitérai ma question, et cette fois je fus entendu. - -«Je ne le connais pas, monsieur. Il faut vous adresser au bureau du -mouvement! - ---Auriez-vous la bonté de m’y conduire? - -Le joueur de dominos leva vers moi la tête avec surprise; il était -aveugle. J’étais au milieu d’aveugles qui, remplaçant par le toucher -l’organe absent, faisaient des parties de dominos, et même de cartes, -avec une inconcevable dextérité. - -Je me retirai à la hâte, passai la journée à chercher mon futur -_cicerone_, et le découvris enfin. Je lui exposai le motif de ma -visite, et, comme je ne me pique nullement de manières aristocratiques, -je lui proposai de faire connaissance le verre à la main. Nous allâmes -à la cantine, espèce de boutique de marchand de vin à laquelle on ne -pouvait reprocher d’être mal décorée, car elle ne l’était pas du tout. -Je demandai des gâteaux et du chablis, j’allumai ma pipe, et, avisant -dans un coin un escabeau, je m’assis avant d’entamer la conversation. - -«Monsieur, me dit civilement le cantinier, il est permis de fumer, mais -vous ne pouvez vous asseoir; c’est la consigne. Emportez du vin dans -votre chambre ou au chauffoir, si vous le voulez, mais il est défendu -de s’asseoir à la cantine.» - -Fâcheux contretemps! être obligé de boire et de causer debout! la -position n’était pas tenable, et je remis l’entretien à un autre -jour. Je revins le lendemain à midi. La garde montante défilait dans -la grande cour sous les yeux d’un adjudant-major. Il y avait là une -centaine d’amputés à figure martiale, qu’on semblait avoir choisis -parmi les plus mutilés. La plupart étaient dans l’impossibilité absolue -d’obéir au commandement d’_arme-bras_ ou de _partir du pied gauche_ ou -du _pied droit_, et le _tapin_ qui tambourinait en tête de l’escouade -était seul intact et complet. Au milieu du groupe se trouvait celui que -je cherchais. - -[Illustration] - -J’allai le prendre au corps de garde. «Impossible, me dit-il, de vous -parler aujourd’hui, mais j’ai songé à vous, et cette note contient tous -les renseignements que vous désirez.» - -Sur ce, il me glissa dans la main un papier que je me hâtai de déplier. -Il portait: - - RELEVÉ DES SERVICES ET CAMPAGNES DE JEAN-CHRISTOPHE TELLER, NÉ A - STRASBOURG, EN JUIN 1758. - - _Entré au service en 1777, au régiment de Dauphin (dragons) - actuellement 7e._ - - A fait les campagnes de 1792 à l’armée du Nord, sous Lafayette; - celles de la Champagne, sous Dumouriez. Il était à Valmy, à - Fleurus, à Maëstricht, etc., etc., etc. - - A reçu, sous Véronne, dans le col, une balle qui est restée, et - un coup de sabre sur la tête, près Maubeuge. - - A été retraité en 1813. - -Le digne homme! en ayant l’idée que ses exploits étaient l’unique -objet de mes perquisitions, il m’avait révélé un trait distinctif -du caractère de l’invalide; mais cette note était peu instructive -relativement aux invalides en général. Je fus donc contraint à de -nouvelles courses, à de nouveaux interrogatoires, à de nouvelles -séances dans les chauffoirs et aux cantines, j’allai de table en table -dans les réfectoires, de lit en lit dans l’infirmerie, et finis par -recueillir les documents suivants, qui ne valent peut-être pas la peine -qu’ils m’ont coûté. - -La condition première d’admission aux Invalides est une retraite -accordée comme indemnité: 1º de la perte d’un ou de deux membres, 2º de -blessures graves équivalant à la perte d’un ou de deux membres, 3º de -soixante ans d’âge et de trente ans de service. Le pensionné échange -sa modique annuité contre un asile dans l’Hôtel; les plus maltraités -sont les plus admissibles, les plus infortunés sont les plus heureux. -Eussiez-vous vingt blessures, si elles ne présentent pas le degré de -gravité requis, vous êtes exclu sans pitié. Vous étalez inutilement vos -vingt cicatrices; c’est beaucoup trop, mais ce n’est pas assez. - -Les soldats invalides habitant l’Hôtel sont au nombre de trois mille -répartis en quatorze divisions, soldats de tous les corps, de tous les -régiments, assemblage d’éléments hétérogènes unis par une communauté -de vieillesse et d’infirmités. Chaque bataille a ses représentants. -L’un a perdu le bras à Aboukir, l’autre a eu l’épaule entamée à Hanau -par un hussard bavarois. Celui-ci a laissé un œil en Autriche, et une -jambe en Espagne; celui-là est demeuré sanglant et mutilé sur le champ -de bataille d’Iéna. Ce mulâtre au teint jaune était de la compagnie -des guides du général Moreau. Cet Arabe à face basanée, partisan -semi-volontaire des nouveaux maîtres de l’Algérie, a contribué à la -prise de Constantine. Tous ces braves gens sont autant de feuillets -vivants de notre histoire nationale, autant de médailles humaines où -sont gravées nos triomphes; ce sont les _victoires et conquêtes_ en -chair et en os. - -Tous les gouvernements ont fourni leur contingent d’invalides. De là, -plusieurs physionomies distinctes, aussi tranchées que les systèmes -politiques dont elles sont une incarnation partielle. Un rien vous les -signalera, un coup d’œil, un geste, un détail de costume, une parole, -un refrain surtout. Chez les Français, peuple chanteur, la chanson est -la pierre de touche des caractères. On peut juger des hommes par les -couplets qu’ils affectionnent, et les invalides ne font pas exception à -la règle. Ainsi vous reconnaîtrez dans: - - Les dragons Dauphin - Aiment le bon vin - Et la compagnie (_bis_); - Ils donnent le matin - A ce jus si divin, - Et la nuit à Sylvie. - -l’invalide de Louis XVI; dans: - - Plutôt la mort que l’esclavage, - C’est la devise des Français. - -l’invalide de la république; dans: - - Ah! qu’on est fier d’être Français - Quand on regarde la colonne! - -le grognard de la vieille garde. - - -Procédons par ordre chronologique dans la peinture de ces trois -personnages. - -[Illustration] - -L’invalide de Louis XVI a fait la guerre de Hanovre, avant 1783; mais, -depuis cette époque, il a servi la Convention, le Consulat, l’Empire, -la Restauration, avec la même indifférence et la même fidélité passive. -Tant de révolutions se sont succédées sous ses yeux, qu’il n’a plus -de foi qu’en lui-même; cette croyance est celle de bien d’autres. On -assure qu’un noble sang coule dans ses veines; car il est convenu que -le même sang ne coule pas dans les veines de tous les hommes. C’est, -dit-on, son père, grand seigneur jouissant d’un revenu de cent mille -livres, qui a daigné lui laisser une rente de 650 francs 75 centimes. -Quoi qu’il en soit, il a tous les défauts et toutes les qualités d’un -gentilhomme. Il est poli avec prétention, galant avec afféterie, -coquet avec recherche. Il montre une mansuétude qui n’est point de la -bonté, une bonté qui n’est point de la bienveillance. Son embonpoint -et sa fraîcheur d’octogénaire témoignent des bons effets de la cuisine -de l’Hôtel, à laquelle sa gastronomie ajoute, de temps à autre, une -truite, un homard ou des truffes. Il s’est longtemps enorgueilli d’une -croix de Saint-Louis, dont Louis XVIII l’avait décoré; mais, depuis -1830, il met à la dissimuler autant de soin qu’il en mettait jadis à la -faire voir. - -Sans lui tenir compte de cette renonciation volontaire, le troupier de -la république lui adapte l’épithète d’aristocrate. Celui-ci assistait -au siége de Bréda, et faisait partie du détachement de cavalerie qui, -en l’an III, s’empara de la flotte hollandaise retenue dans le Texel -par les glaces. Il a été réformé dès 1804, mais sa dernière blessure -date de 1814; il l’a reçue au siége de Paris. Il a horreur des prêtres, -et ne voit pas sa sœur, sa seule parente, gouvernante à la Visitation, -parce que, dit-il, elle est _de la calotte_. Son puritanisme n’a jamais -pu s’accoutumer à accoler au nom des rues la qualification de saints; -il dit la rue Dominique, le faubourg Honoré, et même la rue Roch, ce -qui n’est guère euphonique. Il regrette Hoche et Kléber, et persiste à -désigner Napoléon sous le titre de général Buonaparte. - -«Buonaparte! s’écrie à ce sujet l’invalide de la vieille garde, -Buonaparte! dites donc Napoléon, s’il vous plaît, autrement nous -serions forcés de nous rafraîchir d’un coup de sabre, et ça deviendrait -désagréable. Tonnerre! c’était ça un homme! tous vos généraux à -cadenettes ne sont pas dignes de lui cirer ses bottes. Et dire que les -Anglais!... mais, non, allez, il n’est pas mort! ceux qui soutiennent -qu’il est mort ne le connaissent pas; il en est incapable. Dieu de -Dieu! s’il revenait... quel tremblement!...» - -Ces paroles émanent d’un individu porteur d’une face balafrée, d’une -pipe culottée, d’un pantalon bleu et de guêtres blanches; on est en -décembre. Ce soldat modèle, plié à toutes les exigences du service, à -la discipline, aux fatigues, aux privations, est entré dans la garde à -la formation, et en est sorti au licenciement. Son existence a commencé -à Austerlitz et fini au Mont-Saint-Jean. La charge, la fusillade, -l’empereur galopant au milieu d’un nuage de poussière et de fumée, -voilà toute sa vie; avant et après, il n’y a rien. Il se croit encore -de la vieille garde; le ruban de sa croix est plié comme celui des -soldats de la vieille garde, et il a soin de faire retaper ses chapeaux -neufs dans le style vieille garde, par un de ses anciens camarades. En -s’appuyant sur une pièce de canon aux armes d’Autriche, il s’imagine -toujours être à Vienne. Le gouvernement de Napoléon est à ses yeux le -seul grand, le seul légitime, le seul logique. Si vous causez avec -lui du ministère: «Ne me parlez pas des ministres, dit-il; c’est des -_clampins_ qui _caponnent_ devant les puissances étrangères; l’empereur -se comportait autrement avec elles: votre coq ne vaut pas notre aigle. - ---Ah! ils sont rudement travaillés par l’opposition... - ---Ne me parlez pas de l’opposition, c’est un tas de criailleurs, qui ne -savent ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils veulent. - ---Les journaux... - ---Ne me parlez pas des journaux; l’empereur savait bien leur couper le -sifflet, à tous ces merles de journalistes. - ---La chambre... - ---Ne me parlez pas de la chambre; les députés sont tous des bavards, -l’empereur les jetait par la fenêtre; ils ne sont bons qu’à ça. - ---Et de qui diable voulez-vous qu’on vous parle? - ---De l’empereur.» - -Ce fanatisme pour l’empereur est partagé par presque tous les -invalides. Les ornements de l’Hôtel ne consacrent guère que des faits -antérieurs à la révolution. Louis XIV y est partout; sa statue -équestre surmonte le portail principal; les quatre nations vaincues -par ses généraux se tordent aux angles de la façade; les fresques des -quatre réfectoires représentent les batailles gagnées par ses armées. -Napoléon n’a pour lui qu’une épreuve en plâtre de la statue de la place -Vendôme, et une peinture d’Ingres placée dans la bibliothèque. Mais si -la mémoire de l’empereur n’est point conservée en ces lieux par des -monuments, elle est dans tous les cœurs, et cela vaut mieux. - -Il est vrai que les invalides doivent beaucoup à Napoléon, le plus -grand fabricateur d’estropiés des temps modernes. Depuis son règne, -ils sont traités comme des princes, et plus heureux que des princes, -car ils sont à l’abri des révolutions. La dotation de 1,800,000 francs -qu’il leur avait constituée a cessé de leur appartenir, mais ils ont -leur quote part du budget. Le grand conseil administratif et leur -état-major se composent de personnes honorées et dignes de l’être. Il -leur est alloué une paie de trois francs par mois (les anciens disent -trois livres), à la charge de donner un sou par barbe au perruquier qui -les rase. Leurs tables sont garnies deux fois par jour, à dix heures -et à quatre heures, de soupes succulentes et de ragoûts habilement -assaisonnés. L’ordinaire est de deux plats pour les soldats, de trois -pour les officiers. Le maigre exclusif est inconnu dans l’Hôtel, même -le vendredi saint. Le menu de chaque mois, dressé par l’état-major, -signé par le maréchal gouverneur, est affiché dans les réfectoires et -soumis à la censure des intéressés. Sitôt que le tambour a donné le -signal du repas, un cliquetis de casseroles ébranle les cuisines; de -grandes flammes s’élancent des fourneaux, et projettent de rougeâtres -clartés sur le cuivre des chaudières. L’argenterie des officiers, -présent de l’impératrice Marie-Louise, sort propre et luisante de son -armoire. Des légions de cuisiniers, de marmitons, de garçons de table, -entassent les mets sur des brancards, sur des camions, et les portent -ou les voiturent jusqu’à la salle du festin. - -Exercent-ils des métiers hors de l’Hôtel, sont-ils concierges par -eux-mêmes ou par leurs femmes, les invalides, pourvu que leur conduite -soit régulière, obtiennent aisément la faculté d’emporter leurs rations -quotidiennes, et de les partager avec leurs familles. La discipline à -laquelle ils obéissent est d’une élasticité commode. Être présents à -l’appel à neuf heures du soir, quand ils n’ont pas l’autorisation de -découcher, assister en bonne tenue à l’inspection mensuelle, s’armer -de leurs sabres quand ils sont de service, voilà à peu près tout ce -qu’on exige d’eux. Ils se lèvent, rentrent, sortent, vont et viennent -à volonté. On en rencontre dans tous les coins de Paris, appuyés sur -leurs cannes, ou la portant suspendue à la boutonnière, sans compter -ceux qu’on emploie à surveiller les plâtras et à garder les pavés: -faibles défenseurs plus imposants par ce qu’ils furent que par ce -qu’ils sont. - -Dulaure a prétendu que l’architecte de Louis XIV avait réservé de -vastes salles à l’état-major, et logé les invalides dans les combles; -mais Dulaure n’était point tenu d’être impartial à l’endroit des œuvres -de la monarchie absolue. Que les chambres d’invalides ne soient ni -lambrissées, ni tapissées, ni plafonnées, qu’elles ressemblent à celles -des auberges de village, _concedo_; mais la plus grande propreté y -règne; l’air et la lumière y circulent librement; les murs sont peints -en jaune à la colle et mouchetés de portraits de Napoléon; chaque lit -a pour annexe une armoire, et est au besoin entaillé au chevet d’une -échancrure où s’adapte la jambe de bois du dormeur. Si les dortoirs -ne sont point chauffés, du moins le nombre des couvertures accordé à -chaque pensionnaire est porté d’une à trois en raison de la rigueur du -froid, et, pendant les journées d’hiver, de spacieux chauffoirs sont -le point de ralliement de nombreux amateurs du piquet et des dominos. -Tout est si bien combiné pour le _comfortable_ des vieux serviteurs du -pays, qu’il y a des chauffoirs exclusivement réservés aux fumeurs, et -d’autres où la pipe est interdite. - -La sollicitude dont on entoure les invalides redouble en proportion de -leurs infirmités. Le service de santé, organisé avec la régularité la -plus scrupuleuse, est divisé en deux sections, celle des affections -aiguës et celle des affections chroniques. La dernière comprend -des valétudinaires, soumis plutôt à un régime hygiénique qu’à un -traitement médical, et dont l’âge, compliqué par des rhumatismes, est -la principale maladie. La plupart s’accommodent difficilement de la -diète et de la tisane gommée, et, si le médecin en chef leur accorde la -permission de sortir, ils figurent souvent sur le rapport du lendemain -avec une note comme celle-ci: - - «Nº 15. Rentré dans un état d’ivresse.» - -L’infirmier ajoute sur la dictée du docteur: - - «Lui supprimer le vin; ne lui laisser mettre que la capote de - l’infirmerie.» - -Ceux dont les vieilles blessures ne se sont jamais complètement -fermées, se présentent tous les matins au bureau des pansements, où on -leur administre les secours que leur état nécessite. Les dimanches, les -officiers de santé s’assemblent en conseil, et reçoivent solennellement -les pétitions orales des invalides; il faut aux uns des gilets de -flanelle, aux autres des lunettes, des bandages herniaires, etc. La -concurrence est active, les réclamations sont nombreuses; ce que l’on -a accordé à Pierre, Paul veut l’obtenir, et les membres du conseil, -compatissants pour les faiblesses morales et physiques, mettent tout le -monde d’accord par une répartition presque égale de leurs bienfaits. - -Les invalides sont-ils assez vieux pour avoir besoin des soins -accordés à l’enfance, assez près de la mort pour être nourris comme -des nouveau-nés, des mains officieuses les servent avec empressement. -On appelle ces quasi-centenaires les moines lais, nom donné jadis aux -soldats estropiés que le roi plaçait dans les abbayes de sa nomination. -Les plus décrépits sont relégués à l’infirmerie, et notamment dans _la -salle de la Victoire_, réceptacle des misères humaines affublé comme -par ironie d’une fastueuse dénomination, espèce d’antichambre de la -tombe, où chacun attend son tour avec une apathique philosophie. - -«Eh bien, que faites-vous, _Bouffi_? dit le docteur, s’adressant à une -figure en lame de couteau, occupée à presser un bâton de sucre d’orge -entre ses mâchoires dégarnies. - ---Dame! je reste ici: où voulez-vous que j’aille? - ---Qu’est-ce que vous avez aujourd’hui? - ---J’ai, que je suis mort à moitié. - -[Illustration: L’INVALIDE.] - ---Dans dix ans, reprend le bienveillant docteur, vous serez mort aux -trois quarts. - ---Laissez donc; au fait, je ne sais pas pourquoi je ne veux pas en -finir... la paresse de me faire enterrer.» - -Quelques-uns sont en proie à de continuelles hallucinations. - -«Bonjour, camarade, demande le docteur, vos ennemis vous ont-ils -tourmenté cette nuit? - ---Monsieur, c’est les courriers de la malle; impossible de m’en -dépêtrer; ils sont toujours après moi; il y a aussi les courriers de la -diligence qui me causent bien du _tintouin_.» - -D’autres, cités jadis pour leur intelligence et même leur savoir, n’ont -pu, depuis de longues années, parvenir à combiner une seule phrase. - -«Comment ça va-t-il, père Thomas? - ---Oui, oui, oui. - ---Voyons, contez-moi donc quelque chose. - ---Oui, oui, oui.» - -Et le vieil homme, qui penche comme une tour en ruines, tourne le dos à -l’interrogateur importun. - -Pauvres hères! c’était bien la peine de n’être tués qu’à demi, pour -mener cette existence de bivalve! Souvent, dans leurs intervalles -lucides, ils se prennent à regretter de n’être pas restés sur le champ -de bataille, quand la mort leur apparaissait glorieuse, presque digne -d’envie, et le front ceint d’une radieuse auréole; mais, grâce au ciel, -leur étape en ce monde ne tarde pas à s’achever. En vain, chapelains, -chirurgiens, pharmaciens, leur prodiguent les secours spirituels et -temporels. Exhortations et médecines ne font que préparer au moment -suprême l’âme et le corps de ces moribonds, et leurs yeux sont fermés -par les sœurs de charité de Saint-Vincent-de-Paule, anges de paix qui -veillent au lit de mort des hommes de guerre. - -Pourquoi la prévoyance du pouvoir ne s’est-elle pas étendue jusque -sur leurs cendres? Pourquoi n’a-t-on pas mis à exécution le projet de -Napoléon, qui songeait à convertir l’Esplanade en Élysée militaire? On -jette les soldats qui meurent à l’Hôtel dans un coin du cimetière du -Mont-Parnasse; leurs noms sont oubliés; quelques coups de fusil sont -toute leur apothéose, et la noire croix de bois qui s’élève un moment -sur leurs tombes se confond bientôt avec la poussière du dernier séjour. - -Leurs enfants s’élèvent et grandissent pour les remplacer un jour -dans les cadres de l’armée et sur les rôles de l’Hôtel. Ils débutent, -et leurs pères finissent; ils montent et leurs pères descendent; ils -seront, et leurs pères ont été. Voués au service, et provisoirement -destinés à régulariser au son du tambour l’emploi de la journée, ces -apprentis-soldats ont déjà une allure militaire, voire même des mœurs -de garnison. «Ohé! criait l’un d’eux à un camarade, viens-tu jouer à -la pigoche?--J’peux pas, j’vas promener avec ma _femme_.» Celui qui -répondait ainsi était âgé de treize ans, et sa _femme_ était la fille -très-mineure d’une marchande de pommes du quinconce. Triste précocité! - -[Illustration] - -A la tête des jeunes _tapins_ se pavane, droit comme la canne qu’il -fait tournoyer, un élégant tambour-major. A sa tournure martiale, aux -cicatrices qui ennoblissent et détériorent sa physionomie, on voit -qu’il n’a pas toujours eu des enfants à conduire, et qu’il se rappelle -encore le temps où, placé en tête de son régiment, il était le premier -à offrir aux balles ennemies sa poitrine d’athlète. Ce beau cavalier -est un favori des dames, que son excellente tenue, la propreté de sa -mise, la grâce de ses entrechats, la galanterie de ses discours, font -rechercher dans les guinguettes des barrières voisines. Les conscrits -prétendent qu’il est _torrible avec les fommes_. Il prime au _Salon de -Mars_ et au _Grand Vainqueur_, où, tous les jours de fêtes, il consomme -un nombre incalculable de contredanses à dix centimes la pièce. Il n’a -d’autres rivaux qu’un sien collègue, amputé des deux jambes, instruit -jadis dans l’art de la danse par les jeunes filles d’outre-Rhin. -L’agilité de ce dernier est vraiment phénoménale. Les violons le -suivent à peine; la galerie le contemple avec admiration. Comme il -saute, comme il gambade, comme il pirouette, comme il tournoie, plus -solide sur ses jarrets de chêne qu’un habitant des Landes sur ses -échasses! C’est un zéphir en uniforme d’invalide; c’est Vestris en -jambes de bois. - -[Illustration] - -Les guinguettes où brillent le dimanche des danseurs plus ou moins -ingambes, sont journellement le rendez-vous d’un grand nombre -d’invalides. Le litre quotidien ne suffit pas à ces vieillards altérés. -Parfois même leur goût blasé dédaigne le vin comme un liquide trop -fade et trop insipide, et ils vendent leur ration pour se procurer du -_schnick_, boisson plus militaire, dont ils ont contracté l’habitude -dans les bivouacs. - -Deux camarades de chambrée se rencontrent rarement sans être affectés -d’une soif contagieuse. «Est-ce que nous ne buvons pas une chopine?» -dit l’un; «Est-ce que nous _n’écrasons pas n’un grain_?» dit l’autre -avec plus d’emphase. Ils vont s’attabler dans un cabaret, dissertent -sur l’empire et sur l’empereur, et réunissent autour d’eux des groupes -d’auditeurs attentifs. Parfois la conversation s’échauffe; les convives -ne sont pas d’accord. Cette manœuvre a-t-elle été utile ou funeste? Ce -fait d’armes a-t-il eu lieu en Prusse ou en Champagne? Cette charge -a-t-elle été exécutée par les hussards ou par les dragons? «Je te dis -que c’est par le 7e dragons. - ---Je te dis que c’est par le 3e hussards. - ---Je te dis que si. - ---Je te dis que non.» - -[Illustration] - -La querelle s’engage; les gros mots s’échangent, puis les coups -de poing. Les verres roulent, et les buveurs aussi; la discussion -commencée sur la table se termine dessous. C’est là d’ordinaire, au -milieu des verres cassés, que s’opère le raccommodement. On se relève -en s’embrassant; on s’essuie, on s’examine; personne n’est blessé; il -n’y a d’ouvrage que pour le tourneur, et l’un des antagonistes s’écrie -avec effusion: - -«Garçon! du même, et qu’il soit meilleur; c’est moi qui régale. - ---Ne l’écoute pas, garçon; la dépense est pour moi. - ---Laisse-moi donc, laisse-moi donc. - ---Non, je n’entends pas ça.» - -De nouvelles disputes vont suivre cet assaut de générosité, mais -le premier interlocuteur a déposé son écot sur le comptoir, et son -camarade cède en disant: «Allons, puisque tu y tiens....» - -[Illustration] - -Bientôt le vin renverse ces inébranlables soldats; ils trouvent en lui -un ennemi plus perfide que l’Anglais, plus formidable que L’Autrichien. -Eux qui n’ont jamais bronché devant l’artillerie, rentrent en -chancelant à l’Hôtel, où les recevra la salle de police, où la capote -de punition remplacera leur uniforme souillé. Grâce pour les coupables! -ils ont parlé de leurs campagnes, et la gloire entre pour beaucoup dans -leur ivresse. - -[Illustration] - -L’absorption des spiritueux n’est pas le seul plaisir des invalides. Il -en est qui ont conservé pour le sexe (nous mentirions en disant pour -le beau sexe) un irrésistible penchant. Une jambe, un bras de moins, -n’empêchent point leur cœur d’être intact, et, pour être refroidies, -leurs ardeurs ne sont pas éteintes. Ils ne peuvent guère payer de leur -personne, mais ils sont dignes encore de celles qu’ils courtisent, -et dont ils charment les oreilles par des chansons grivoises et de -graveleux calembours. Leur galanterie a tourné à l’aigre, leurs défauts -sont devenus des vices. Il se passe dans les fossés du Champ-de-Mars -des scènes qu’heureusement la nuit dissimule: faisons comme la nuit; ne -dévoilons pas des passions sexagénaires, qu’irrite la comparaison du -présent avec le passé. Quand on a été l’amant heureux d’une infinité de -Flamandes, de Hollandaises, d’Italiennes, d’Espagnoles, de Viennoises, -de Berlinoises, voire même de Mauresques et d’Égyptiennes, il est -pénible d’en être réduit aux vénales beautés du Gros-Caillou... Mais -qu’y faire? à défaut de roses, les soucis. - -[Illustration] - -Cette comparaison botanique me rappelle qu’aux extrémités latérales -de l’Hôtel s’étend une file de petits jardins. Chaque invalide a dû -primitivement avoir le sien; mais la guerre a démesurément augmenté la -population de ces lieux; et, aujourd’hui, les jardinets sont accordés -par faveur spéciale après le décès des usufruitiers. L’invalide -horticulteur s’attache à la glèbe de son enclos, s’immobilise au -milieu de ses plantes chéries, se dessèche avec elles en hiver, et -renaît avec les premiers bourgeons. Sa vigne, arrondie en berceau, est -ornée d’une statue en plâtre de l’empereur, qu’on rentre avant les -gelées; c’est l’idole de l’horticulteur. Il la couronne, la couvre de -bouquets, l’embellit de drapeaux tricolores, la regarde avec adoration, -sans s’apercevoir que le contenu de son arrosoir s’épand en ruisseau -sur les objets voisins. La contemplation de son fétiche est seule -capable de détourner passagèrement l’infatigable jardinier de la -culture de ses dahlias, qui lui ont valu une mention honorable de la -Société d’encouragement. Malheur à qui chercherait à s’introduire dans -ce temple en plein vent élevé à Napoléon! Le vieux soldat a failli -assommer un _tapin_ que la curiosité avait amené aux pieds de la -statue, et il a laissé pour mort un chien qui en avait immodestement -sali le piédestal. C’est du reste un excellent homme. - -L’invalide pécheur demande aux eaux des plaisirs non moins doux et -non moins tranquilles que ceux dont l’horticulteur est redevable à -la terre. Ce bipède amphibie, muni d’une boîte d’asticots et d’une -canne à ligne, s’établit dès le matin sur un train de bois, près de -l’embouchure d’un égout; situation peu _odoriférante_, mais propice -aux captures. Là, il attend patiemment que _ça morde_. _Ça_ désigne -un poisson quelconque, que le vieux Triton voit déjà sauter du -fleuve natale dans l’huile de la friture; mais le bateau à vapeur -de Saint-Cloud vient à passer, les roues géantes soulèvent d’énormes -flaques d’eau, et la proie espérée s’enfuit: - -[Illustration] - -«Au diable la vapeur! murmure l’invalide; pas moyen de pêcher une -ablette! Du temps de l’empereur, on ne tolérait pas toutes ces -saloperies, qui ôtent les bras du pauvre peuple.» Et rengaînant sa -ligne, il s’éloigne en accablant de malédictions la vapeur et ses -bateaux. - -Il y a parmi les invalides une race d’élite, qui dédaigne également -le cabaret, les femmes, la culture et la pêche. Les membres de cette -société choisie se reconnaissent à leur physionomie distinguée, à -leur front chauve et lisse, coiffé d’une calotte de soie noire; -ils se rassemblent à la bibliothèque, promènent sur les journaux -leurs yeux armés de lunettes, et dévorent les nombreux mémoires de -l’époque impériale. Souvent aussi ils se groupent sous les portiques, -et discutent entre eux des points de tactique, comme des avocats -discuteraient des points de droit. Ils tracent des plans de bataille -avec leurs cannes, représentent les fleuves en abrégé, au moyen du -fluide que sécrètent leurs glandes salivaires, et marquent, par des -pincées de tabac, la place des batteries. Ils jugent les généraux et -font des parallèles à la manière de Plutarque. Vous sauriez, en les -écoutant, à qui est dû réellement le gain de telle ou telle bataille; -vous connaîtriez la cause de l’inaction de Bernadotte à Averstaedt, -et de tel autre général en Espagne; ils vous répéteraient le mot -énergique que prononça Cambronne à Waterloo. Passant de Hondschoote à -Weissembourg, de Borodino à la Bérésina, d’Iéna à Leipsig, ils donnent -un sourire de joie à tous les triomphes, une larme à tous les revers. -Grâce à Dieu, ils ont peu de larmes à verser! - -En décrivant les Invalides de Paris, j’ai fait le tableau moral de -ceux d’Avignon, où est établie une succursale depuis l’expédition -d’Égypte. Ce sont les mêmes habitudes, modifiées par le calme de -l’existence départementale, et par une surveillance plus facile, en ce -qu’elle ne s’exerce que sur cinq cents hommes. L’état sanitaire est -plus satisfaisant, et la longévité plus grande sur les bords du Rhône -que sur les rives de la Seine. Quant aux bâtiments de la succursale -avignonnaise, ils se composent de deux maisons conventuelles, dont -l’ancienne distribution a été presque entièrement conservée. Au milieu -de la cour principale est une fontaine avec une inscription qui serait -peu goûtée des buveurs, s’ils entendaient le latin: - - NAÏAS - HOSPITA - MARTIS. - -Le parc de la succursale, planté d’ormeaux et de platanes, est divisé -en larges allées qui portent les noms d’Iéna, d’Austerlitz, de Wagram, -etc. Les murs qui l’environnent présentent un résumé de l’histoire -militaire de France depuis 1791 jusqu’à nos jours; des tableaux -graphiques y rappellent les principales batailles, leurs dates, les -noms de ceux qui s’y distinguèrent, leurs belles actions, leurs paroles -mémorables; c’est un Panthéon en plein vent. - -Que de souvenirs se rattachent aux vétérans qui, dans ces deux -hospices, préludent au repos du tombeau par le repos de la vieillesse. -Que cette réunion d’hommes échappés au carnage est, malgré les -imperfections individuelles, imposante dans son ensemble! En -l’étudiant, mon cher Lorentz, je me suis senti pénétré de vénération. -Lors de ma dernière visite aux Invalides, j’étais allé dîner au café où -vous eûtes le bonheur de rencontrer Colopeau. Le crépuscule tombait; -l’obscurité naissante augmentait les gigantesques proportions de -l’Hôtel. Je songeai aux brillantes visions qui devaient à cette heure -planer sur cette enceinte, et dans une boutade poétique, j’écrivis les -vers par lesquels je clos ma trop longue épître. - - La nuit, quand tout se tait et dort sur l’Esplanade, - A l’horizon lointain mugit la canonade; - Des rêves glorieux ont visité l’Hôtel. - Soudain, chaque bataille, au renom immortel, - Fille du peuple libre ou fille de l’empire, - Prend un corps, et, vivante, elle marche et respire. - Fleurus, demi-vêtue et le sein palpitant, - Croise la baïonnette, et triomphe en chantant. - Embabeh, refoulant les Arabes timides, - Contemple l’Orient du haut des Pyramides. - Vengeant de tristes jours de défaite et d’affront, - Marengo pleure un brave; Austerlitz à son front - Porte des rayons d’or éclatants comme un phare, - Et sur des lacs de glace entonne sa fanfare. - Voici venir Wagram et la sanglante Eylau; - Pâle de désespoir, voyez-vous Waterlo, - Au milieu des moissons que la guerre a foulées, - Disputer aux Anglais ses aigles mutilées? - Entendez-vous encor, par la paix endormis, - S’éveiller en grondant les canons ennemis? - Entendez-vous frémir comme au gré de la bise - Les drapeaux suspendus aux voûtes de l’église, - Et que peut contempler l’invalide joyeux, - Quand il élève au ciel sa prière et ses yeux? - - Alors les vieux guerriers se raniment; leur bouche - A retrouvé des dents pour mordre la cartouche; - Feuillage printanier des arbres rajeunis, - Les cheveux ont couvert leurs crânes dégarnis. - Comme un fleuve ses bords, le sang bat leurs artères; - Ils renaissent au jour des fastes militaires, - Et leur jeunesse ardente, avide d’un grand nom, - Est digne qu’on la risque en face du canon. - Ils se lèvent; pour eux la lutte recommence; - Ils reprennent un rang dans la colonne immense. - Soldats de vingt pays, esclaves de vingt rois, - Anglais, Autrichiens, Prussiens, Bavarois, - Opposent à leurs coups une épaisse muraille, - Que perce et démolit l’incessante mitraille. - Mille ennemis sont là; mais eux, vaillants et forts, - Rompent des bataillons, escaladent des forts; - Et si, dans la mêlée, un boulet les emporte, - Si la balle en passant les renverse, qu’importe? - Car, pour les voir tomber et mourir sans terreur, - Ils ont deux grands témoins, la France et l’empereur. - - Hélas! bientôt la nuit, la mère des mensonges, - Dans les plis de sa robe emporte tous les songes! - Le matin reparaît, mais il ne reste plus - Que de pauvres soldats, éclopés et perclus, - Débris de corps humains, vieilles lames rouillées, - Par l’âge et les combats moitiés dépareillées. - Ils accueillent souvent par un juron brutal - La goutte qui les tient sur un lit d’hôpital; - Mais leur caducité s’entoure de trophées; - Au feu des souvenirs leurs âmes réchauffées - Vers un passé sublime ont repris leur essor; - Ils ont rêvé de gloire!... ils sont heureux encor. - - =E. DE LA BÉDOLLIERRE.= - - Pour copie conforme: - - =A. LORENTZ.= - - - - -[Illustration: LE RHÉTORICIEN.] - -[Tête de page] - -LE RHÉTORICIEN. - - Il est assez bien conneu que l’on doibt appliquer le nom de - rhétorique à l’art de plaire et de persuader, soit en parlant, - soit en écrivant. - - VAUGELAS. - - -A DIX-HUIT ou dix-neuf ans, quand un jeune homme entre dans le monde, -après avoir fait parler correctement et convenablement tous les plus -grands hommes des temps antiques et des temps modernes en français, -en latin, en prose et en vers, on pense bien qu’il doit avoir acquis -une assez bonne opinion de lui-même. Après avoir débité sous le nom -de Cicéron les amplifications les plus brillantes et les maximes les -plus conservatrices; après avoir vitupéré si justement Philippe de -Macédoine et la tyrannie, au nom de Démosthènes, un écrivain qui a -su dépeindre avec tant de solennité, de nerf et d’éclat, le sort des -malheureux chrétiens d’Orient, d’après saint Bernard; un adolescent qui -a si bien rendu l’_amoureuse félicité du soupir_ dans sa correspondance -de Pétrarque avec Laure de Noves, pourrait-il avoir un doute à l’égard -de son mérite, une inquiétude à l’égard de son avenir? Pourra-t-il -hésiter à porter et à formuler un jugement absolu toutes les fois qu’il -est question d’ordre public, de liberté, de christianisme, et surtout -lorsqu’il est question de l’_amour_?--Voilà ce que nous soumettons à -tous les psychéistes, et notamment aux phalanstériens, à qui nous -recommandons avec sollicitude un enfant du progrès, un poëte juvénile, -un lauréat universitaire. Nous espérons qu’on voudra bien excuser -son aplomb, sa disgrâce et sa pédanterie, par la bonne raison que la -loquacité redondante et l’intarissable diffusion signalent toujours un -écolier qui vient de quitter les bancs. - -La bibliothèque du rhétoricien se compose infailliblement des livres -qui suivent: - - Six volumes de dictionnaires, y compris le DICTIONNAIRE - PHILOSOPHIQUE de Voltaire, édition Touquet; - - Un volume dépareillé du MONITEUR UNIVERSEL (année 93); - - L’ORIGINE DES CULTES, par le citoyen Dupuis, édition de 1829 avec - la date de 1797, an VII de la république française; - - LES RUINES (de Volney), 20e édition compacte; - - La GUERRE DES DIEUX, par Évariste Parny, de l’Institut national; - - Quatre volumes dépareillés du CHEVALIER DE FAUBLAS et du COMPÈRE - MATHIEU; - - BIOGRAPHIE DES CONTEMPORAINS, par MM. Jay, Jouy, Arnault, - Norvins, etc., etc., excellents biographes, dont chaque article a - donné sujet à réclamations; - - LA CHEMISE SANGLANTE, par Barginet (de Grenoble), et la COTTE - ROUGE, du même auteur; - - LELIA, INDIANA, LA SALAMANDRE, et autres romans _intimes_ ou - _maritimes_; - - LA CHUTE D’UN ANGE, avec l’estampille d’un cabinet de lecture du - faubourg Saint-Jacques, et des notes au crayon sur toutes les - marges. - -Le rhétoricien a presque toujours des yeux immenses, le visage innocent -et l’air doctoral; il est généralement grand et fluet; il porte, le -dimanche, avec un air de satisfaction, des éperons novices et des -cheveux excessivement pommadés. Il use de la pommade avec une profusion -qui participe de l’extravagance. C’est toujours un rhétoricien qui -fait l’exhibition du premier pantalon blanc qu’on voit éclater à Paris -sur l’horizon printanier. Il est toujours _flânant_ dans les passages -et sur les promenades publiques, la bouche armée d’un cigare; car il -est bon de vous dire qu’il fume, le rhétoricien; il fume en dépit de -son aversion naturelle, et il s’en acquitte même avec une résolution -courageuse, une ténacité méritoire. Il a quelquefois le propos absurde, -mais il a toujours le verbe haut, suffisant, tranchant et didactique. -L’histoire des coulisses de Paris lui est connue tout entière, et -la chronique des Variétés n’a pas de secrets pour lui. Il pourrait -nommer tous les amants de toutes les actrices du boulevard; mais ce -qu’il sait encore mieux que tout le reste, c’est l’histoire de tous -les duels qui ont eu lieu depuis la révolution de juillet. Il disserte -assez judicieusement sur les chevaux de course, il raisonne assez -pertinemment sur les filles de théâtre; mais le plus souvent possible -il fait intervenir dans la conversation le nom d’un célèbre dandy du -jockey-club, qui est son ami le plus intime et qu’il n’a pourtant -jamais vu qu’à l’Opéra, c’est-à-dire du parterre aux balcons du même -théâtre, et de bas en haut, conséquemment. Il arrive au sommet de la -perfection lorsqu’il a lieu de se persuader qu’il a été _floué_ par des -courtisanes, qu’il a fait une orgie satanique avec des _viveurs_, et -qu’il pourrait avoir obtenu quelques bonnes fortunes dans _la haute_ -(style de roué vulgaire).--Il n’a seulement pas daigné prendre garde à -cette grande dame...--Apprenez qu’il est également supérieur à la bonne -fortune et à la mauvaise fortune... - -On concevra bien aisément qu’un jouvenceau qui fait parade de certains -défauts ou de certaines qualités en opposition directe avec son âge -et ses habitudes, ne saurait agir d’après son impulsion naturelle. -Des lectures aussi mal choisies que mal comprises ont halluciné ce -pauvre étudiant. Il a pris au réel, au positif, au sérieux, certains -caractères imaginés par un poëte en colère et des romanciers en délire, -ou des dramaturges en frénésie. Il est devenu lycanthrope, faustique et -byronien, mais byronien progressif et perfectible, entendons-nous. Il -admet les intuitions féroces et les monomanies régicides; mais c’est -en les combinant avec les assentiments forcenés, les attractions en -cour d’assises et les sympathies george-sandiques. Il a cru aux enfants -désillusionnés, à la prédilection pour les forçats, de la part des -femmes supérieures; il a cru par-dessus tout à cette espèce d’auréole -et d’éclat prestigieux qui reluit autour du crime, et qui doit fasciner -les âmes fortement trempées, les âmes solitaires au désert du monde!... -En revanche, il ne conçoit pas du tout quelle sorte d’agrément telle ou -telle femme _sérieuse_ a pu trouver dans l’intimité d’un joli garçon -bien tourné, bien fait et bien mis! Vous pouvez bien supposer qu’il -ne veut jamais admettre aucune obligation de costume, de convenance -ou de politesse, il appelle tout cela des _banalités vassales_ et des -_vulgarités surannées_. Il croit au génie tudesque, aux incantations, -au Fatum, à l’orgueil Lucifernal, à l’Égoïsme, surtout! et même à -celui des Sœurs de la Charité. Il a toujours l’accusation, le reproche -et le mot d’_Égoïsme_ à la bouche. Le collégien progressif se fait -un bouclier impénétrable et tire un immense parti de son _abnégation -personnelle_, en conversation. Il n’a jamais vu femme qui vive avec une -intimité soutenue, ou même avec une familiarité prolongée, si ce n’est -sa mère, sa grand’mère et la portière de son école; mais il n’en pense -pas moins que toutes les femmes au-dessus de huit à dix ans sont des -créatures vénales et dépravées, dévastées, échevelées, avilies, etc. En -concurrence avec ce touriste anglais qui avait écrit sur son calepin: -_Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres_, il vous -soutiendra, quand vous voudrez, que les Parisiennes sont naturellement -stériles, arides et livides (à moins qu’elles ne soient fardées). Quand -vous en trouvez qui ne sont pas chauves, et qui ne sont pas ternes et -blafardes comme des navets, vous pouvez bien compter que c’est parce -qu’elles ont mis des cheveux de paysannes et du vinaigre d’Acloque. Il -n’y a que les épiciers, les moutards et les Berrichons qui se laissent -attraper à ces choses-là! Cet homme d’expérience est pleinement -convaincu que la majorité des femmes est profondément adultère et -plus ou moins infanticide; voilà ce qu’il a trouvé dans une satire de -lord Byron, où l’on voit également que toutes les _empoisonneuses_ -sont des _femmes_. Mais vraiment, on pourrait dire aussi que tous -les _empoisonneurs_ sont des _hommes_, ce qui serait un théorème -indubitable et fournirait un prolégomène incontesté. - -Notre byronien se maintiendra résolument dans la même opinion jusqu’à -l’heureuse époque où, dompté par une _affinité élective_, à la manière -de Gottorp-Ephraïm Lessing, il ira déposer ses tristes croyances -aux pieds d’une adorable ouvrière à laquelle il aura conçu, mais -fugitivement, à la vérité, la généreuse et belle pensée _d’offrir, avec -son nom, son cœur et sa main_, comme dit toujours M. Planard[14]. - - [14] Auteur de JULIETTE BINARD ou _le Mariage de la Brodeuse_, - opéra-comique en trois actes, et qu’on joue fréquemment dans la - banlieue de Paris. - -Mais pendant qu’il est encore dominé par des théories si desséchantes, -et pendant qu’il met tous les sentiments humains et sociaux, honnêtes -et vrais, au-dessous de rien, il étale inconséquemment les idées les -plus débonnaires en philanthropie. Il ne trouve jamais assez d’air -et de force, assez d’oxygène et d’organisme dans ses poumons, pour -crier contre le monopole du tabac, contre l’imposition du sel, et -surtout contre le régime colonial; contre cet esclavage affreux que -nous laissons peser sur nos frères du Sénégal et de la Gambie, sur les -Chicaras, les Jaloffs, et les infortunés concitoyens du roi de Congo, -qui sont habituellement égorgés ou pendus quand ils ne sont pas vendus -à des Brésiliens, des Havanais ou des Bordelais. Il vous suffira de ne -pas désapprouver assez fortement le tarif des octrois et le timbre sur -les cartes à jouer, pour qu’il vous appelle sarcophage et monolithe -arriéré, cruche pétrifiée, borne milliaire et vertèbre de mastodonte, -ou fossile antédiluvien! ce qui est une invective abominable -aujourd’hui. Il est assez connu que M. Geoffroy-Saint-Hilaire a voulu -faire un procès au jeune Gay-Lussac qui l’avait appelé _vieux Ibis_ -et _momie rétrospective_; mais cet élève du Jardin des Plantes a été -libéré d’accusation pour avoir agi sans discernement, parce qu’il -n’avait pas quinze ans révolus.--Si nous étions en Chine au lieu d’être -à Paris, disait M. Geoffroy, je le ferais condamner à porter _la -cangue_ toute sa vie!--Mais pour en revenir à notre publiciste imberbe, -il est bon d’avertir les souverains étrangers que toute espèce de tête -plus ou moins couronnée n’est jamais à ses yeux qu’un chef salique, -un tyran féodal, un despote ombrageux qui brandit continuellement la -lame d’un grand sabre, afin d’écharper ses malheureux sujets prosternés -devant lui.--Les sujets de ce temps-ci sont toujours agenouillés -ou prosternés, comme chacun sait.--Le roi des Français est le seul -potentat qu’il n’ose pas accuser de se livrer continuellement à cette -occupation monarchique. Si vous avez la patience et la bonté de lui -laisser dérouler ses plans humanitaires et sociaux, vous verrez -qu’après vous avoir débité toutes sortes d’élucubrations qu’il a -puisées dans l’ancienne _Minerve_ et le vieux _Constitutionnel_, il -conclura par une macédoine en prosopopée, dans laquelle il évoquera les -mânes de Lafayette et des saint-simoniens, de Paul Courier, de Charles -Fourier, et autres génies du progrès auxquels il a consacré tous les -sentiments de confiance et de vénération dont il est capable. Mais -comme le désenchantement de son cœur n’a pu résister aux minauderies -d’une petite lingère, il arrivera que ses grands plans de réforme -sociale iront sombrer lourdement devant ce qu’on appelle aujourd’hui -_les agaceries du pouvoir_, c’est-à-dire devant l’espérance d’être -employé comme surnuméraire à la direction des douanes. - -Nous allons mettre sous les yeux du lecteur une anecdote que nous -tenons pour véritable, attendu que le grand écolier qui nous l’a contée -ne pouvait y trouver aucune satisfaction pour sa vanité. Laissons -parler ce rhéteur ingénu. - ---J’avais passé dix-huit ans, et j’étais encore parfaitement novice -et candide, quoique j’affectasse un air expérimenté, et quelquefois -même un peu blasé.--Pauvre don Juan que j’étais! innocent blondin, -qui m’occupais en cachette à composer des madrigaux anthologiques et -des sonnets italiens en l’honneur de Léontine Fay, qui n’en a jamais -rien su, parce que je n’étais jamais assez content de la beauté de mon -écriture et de l’élégance de mon papier à vignettes dorées. - -J’étais allé passer mes dernières vacances au château d’Échenilles, -chez M. Jean Gouin, mon parent. C’était un homme habituellement brusque -et peu souvent aimable; abusant étrangement de son titre d’ancien -colonel de la grande armée pour être à sa volonté loquace ou taciturne, -impérieux et taquin. Voilà ce qu’il était avec tout le monde, excepté -sa charmante femme; mais il faut vous dire comment cette prédilection -se trouvait justifiée par le caractère et les agréments de ma cousine -Gouin. Figurez-vous une belle et jolie femme de vingt-quatre ans, -avec de grands yeux bleus, des dents du plus pur émail; bien prise -de taille, quoiqu’un peu rondelette, et d’ailleurs alerte et rieuse. -Elle était mère de deux gros garçons qui ressemblaient fort peu -(très-heureusement) à M. le colonel, auteur de leurs jours. A peine -eus-je passé deux heures au château d’Échenilles, que tout ce que -j’avais lu dans la littérature moderne, sur les relations habituelles -entre les cousins et les cousines, et que tout ce que j’avais appris -au Gymnase sur les désastres matrimoniaux des anciens militaires, me -revint à l’esprit. Je compris que le sort ne m’avait amené dans cette -maison que pour remplir une place vacante, ou du moins inoccupée; en -conséquence de quoi ma résolution fut bientôt prise. Je commençai dès -le lendemain à dresser mes batteries en roué consommé, en vrai Faublas, -à ce qu’il me sembla. - -Pendant huit jours, je fis de magnifiques dépenses en cosmétiques, -en pommade et en eau de Cologne, ce qui constitue la perfection de -l’élégance ou de la fashion pour un lycéen défroqué. Je donnai force -pastilles de toutes couleurs à mes petits cousins; je les versai cinq -ou six fois de suite en les traînant dans leur petit chariot, et je -m’arrogeai le droit de présenter journellement à ma cousine un bouquet -symbolique.... Enfin, je m’ingéniai d’aller battre la mesure auprès -d’elle, à son piano, quand elle nous jouait la marche des Puritains, -que mon parent affectionnait beaucoup et qu’il demandait régulièrement -à sa femme après son café. Si je battais la mesure à contre-temps, ce -n’était pas ma faute et ce n’était pas sans raison, car je n’ai jamais -eu l’oreille musicale; mais ma jolie cousine ne s’en formalisait et ne -s’en plaignait en aucune façon. - -En voyant son indulgence, et d’après un si tendre encouragement, je ne -doutai plus de mon succès auprès d’elle et je pris la résolution d’_en -finir_. A cet effet, j’écrivis, en cursive anglaise assez passable, -une déclaration qui était un véritable chef-d’œuvre de rhétorique, et -je puis ajouter de dialectique, car toutes les parties du discours, -depuis l’exorde jusqu’à la péroraison, s’y trouvaient enchaînées et -déduites avec une méthode irréprochable, une logique parfaite!--Ensuite -et malgré la satisfaction que j’en éprouvais, ne me sentant pas la -témérité de remettre moi-même une pareille épître, j’eus recours à un -stratagème de comédie: je chargeai mon bouquet d’être mon messager; je -savais que ma cousine, toute campagnarde d’habitude, en détacherait -la gerbe elle-même, afin d’en garnir deux vases qu’elle avait sur la -cheminée de son cabinet. - -Fort de ma résolution, je montai tout de suite après dîner pour -aller chercher mon buisson de roses et d’œillets, et je redescendis -l’escalier en conservant un aplomb stoïque; seulement, à la porte du -salon, je sentis battre mon cœur et j’hésitai: mais ce ne fut que -l’affaire d’un instant. - ---Vous arrivez trop tard, monsieur de l’ancien régime, me dit le -colonel:--les oiseaux sont envolés: Constance a mal à la tête, et la -voilà qui vient d’aller se mettre au lit pour y boire de l’eau de -tilleul, à ce qu’elle a dit. - -Ma figure exprimait un tel désappointement, que mon cousin ne put -s’empêcher d’en rire. - ---Donnez-vous donc du mal pour les femmes, continua-t-il en -goguenardant; fatiguez-vous donc à composer des pyramides de fleurs: -une migraine, un enfant malade, et voilà que votre travail est à -vau-l’eau...... Sapristie! quel parfum! Passe-moi donc un peu cet -odorant tribut de ton amitié pour ma femme. - -A cette demande inattendue, mon sang reflua vers ma tête, et je devins -couleur de pourpre.... - -Je restais cloué à ma place, et le colonel me toisa de la tête aux -pieds; ensuite il plissa son front, ouvrit de grands yeux, serra les -lèvres, et fit entendre un appel de langue qui pouvait signifier:--Ah! -vous aviez une intention de galanterie! on ne se doutait pas de ça. - -Revenu de ma première stupeur, je crus qu’il fallait payer d’audace, et -je présentai le bouquet à mon cousin, mais ce fut avec les yeux baissés -et les joues fortement colorées encore. Il regarda le bouquet fort -attentivement, mais sa figure demeura tout à fait impassible; il en -respira l’odeur, et puis, le posant sur un guéridon qui se trouvait à -portée de son bras, il se renverse dans son fauteuil, en s’abandonnant -à une espèce de rêverie léthargique. - -A peine revenu de ma frayeur, je commençais à me reprocher mes -idées de séduction: mais notre tête à tête muet fut interrompu au -bout de quelques minutes par la visite du procureur du roi de -l’arrondissement, honnête magistrat, qui avait fini par vaincre -l’antipathie de mon cousin pour les hommes de robe, en subissant -l’histoire de ses campagnes avec une longanimité tout à fait judiciaire. - -La conversation roula d’abord sur les affaires et les caquets de la -petite ville; et puis M. le procureur du roi, qui tenait peut-être à -s’attirer une invitation pour le grand dîner du lendemain, pria mon -cousin de nous raconter une de ces histoires qu’il narrait toujours -avec un intérêt si rempli de charme. - -[Illustration] - -«Avec plaisir, dit le colonel qui accordait toujours ces sortes de -demandes avec empressement. Je vais vous en dire une.... Ici le colonel -se mit à cligner de l’œil avec un air narquois.... C’est un peu -vert, mais bah! vous avez été jeune tout comme un autre, monsieur le -magistrat, et Charles n’est plus un enfant.--N’est-ce pas que tu n’es -plus un enfant?» - -Je répondis à cette moquerie du grognard par un coup d’œil assez -dédaigneux: le calme et la confiance étaient complètement rétablis dans -mon esprit. - -«C’était en Espagne, au mois de septembre 1811, nous dit-il ensuite; -j’avais alors vingt-quatre ans; le 8e régiment de chasseurs, dans -lequel je servais comme lieutenant, tenait garnison à Orihuella, -fameuse garnison, où nous ne buvions que du vin de Xérès, et ne fumions -que de véritables cigares de Cuba: et quelles femmes, grands dieux! -des femmes avec des yeux de feu, des corps de fer, maniant le poignard -avec autant de facilité que les castagnettes. J’aurais pu tout comme -un autre courir les bonnes fortunes, mais j’étais trop amoureux d’une -petite fille appelée Geniola.» - -Ici mon cousin fit une pause comme pour recueillir ses souvenirs. -Moi, la tête dans les deux mains, ayant l’air de prêter une attention -profonde au narrateur, je ne quittais pas des yeux mon fatal bouquet, -frémissant de tout mon corps à chaque mouvement de mon cousin, car ils -n’étaient séparés que par la largeur de cette petite table. - -«La manière dont je fis connaissance avec Geniola, poursuivit le -colonel, est assez singulière pour mériter de vous être rapportée. -Dans une expédition pour venger la mort de quelques-uns de nos soldats -assassinés pendant la nuit dans un village andalous, je fus chargé, à -la fin de l’affaire, de mettre la dernière main à l’œuvre, en allant -sabrer tout ce qui restait d’habitants. J’entrai au galop dans le -village à la tête de mon peloton. Au milieu de la rue, restait seule et -debout, une belle jeune fille: je la vois encore, l’œil étincelant, le -visage enflammé, les cheveux épars: le cadavre d’un homme était à ses -pieds.--A toi, Français du diable! me cria-t-elle en m’ajustant, quand -je ne fus plus qu’à dix pas d’elle. Le coup partit, et mon schako en -tomba par terre: mon cheval était si fortement lancé, que ma farouche -ennemie n’avait pas eu le temps de s’enfuir: heurtée à l’épaule elle -alla rouler à quelques pas de là. L’expression de la haine était si -fortement empreinte sur les traits de cette jeune femme, tant de désir -de vengeance brillait dans ses yeux, c’était une beauté si fière et si -sauvage, que j’en fus enthousiasmé subitement et que je résolus de la -sauver. Arrêtant mon cheval, je retournai sur mes pas, je la chargeai -sur ma selle et la ramenai à San-Lucar-de-Barameda. Huit jours après -nous vivions maritalement ensemble, et j’étais fou de Geniola.» - -Mon cousin s’arrêta quelques instants; mais je n’osais plus respirer, -et je puis dire que je ne vivais plus, car mon regard vif et pénétrant -avait découvert qu’entre deux roses de Provins, du plus gros rouge, mon -triste message amoureux poussait une pointe blanche, aiguë, luisante -et tout à fait hétérogène. Je ne pouvais plus y tenir et je me levai -pour aller reprendre mon bouquet; mais le colonel me prévint, et saisit -le bouquet en me disant: laissez-le-moi donc sentir à mon aise, il -m’_embaume_. Je revins m’asseoir à ma place, et j’étais plus mort que -vif. - -«Depuis deux mois, poursuivit le colonel, je goûtais un bonheur -surhumain, quand il nous tomba des nues un officier général, que je fus -désigné pour accompagner jusqu’à Madrid; c’était une absence qui devait -durer pendant quinze jours au moins. Je crus que j’en deviendrais -fou: j’eus la tentation de déserter, de fuir au bout du monde avec ma -Geniola. Heureusement que j’avais alors un intime ami, nommé Lambert, -qui sut me parler raison bien à propos, et qui me détermina, non sans -peine, à remplir ce qu’il appelait un _devoir sacré_. Je partis après -avoir reçu de mon ami Lambert une _promesse sacrée_, celle de veiller -sur ma Geniola avec toute la sollicitude d’un frère ombrageux, ou d’une -duègne de Caldéron. Quel voyage! il me fut impossible de desserrer les -dents avant d’arriver à Madrid, et ce fut pour demander au général s’il -n’avait plus besoin de mes services.» - -«Hé mon Dieu! Charles, qu’as-tu donc? dit le colonel avec un air -d’intérêt, en dirigeant vers moi le bouquet. Au même instant, je fermai -les yeux avec une terreur indicible, car le mot _adultère_ flamboyait -à ma vue sous la forme de mon épître que le colonel mettait de plus en -plus en évidence, en balançant dans sa main mon bouquet malencontreux. - -[Illustration] - ---Je n’ai rien du tout, lui dis-je avec une voix sourde et comme -étranglée.» - -«Aussitôt que je fus libéré, reprit le colonel Gouin, je me remis en -selle, et j’arrivai à Orihuella-de-los-Montès onze jours après en être -parti. C’était un voyage d’une rapidité inouïe, et j’avais crevé trois -chevaux de poste afin d’arriver sitôt. La nuit était assez avancée, -et je n’en volai pas moins chez ma Geniola. J’entrai dans la maison -à l’aide d’une clef qui ne m’avait pas quitté, j’arrivai jusqu’à sa -chambre palpitant d’émotion, d’espoir et de bonheur; je n’avançais qu’à -pas comptés pour que Geniola ne se réveillât que dans mes bras; enfin -j’arrivai tout auprès de son lit, et l’émotion qui s’ensuivit me força -de m’appuyer contre un meuble... C’est la seule fois de ma vie où j’ai -compris qu’on peut tomber en défaillance et se trouver mal.» La diction -de mon parent Gouin devint ici tellement brève et saccadée, que tout -ce qu’il y avait d’âpreté farouche et d’énergie dans son caractère -se manifesta subitement à moi, pauvre séducteur d’une autre Geniola! -J’étais comme un condamné qui attend son arrêt, et qui prévoit un arrêt -de mort. - -[Illustration] - -Le colonel Gouin poursuivit après une pause effrayante. «Ma Geniola -dormait aux bras de mon ami Lambert! Leur sommeil avait l’air calme et -paisible, une veilleuse jetait sa douce clarté sur eux. La première -émotion que j’éprouvai fut tellement violente, que, comme je vous l’ai -dit, je fus obligé de m’appuyer le dos contre une armoire, afin de ne -pas tomber de ma hauteur; mais cet affaissement de corps et d’esprit -ne dura qu’un moment. La soif de la vengeance avait remplacé dans -mon cœur cet amour exalté qui le dévorait. Je la résolus prompte et -complète, ma vengeance; je m’avançai au bord du lit d’un pas lourd et -pesant à dessein de les réveiller. Mon sabre traînait avec fracas à -mes côtés... Geniola et Lambert ouvrirent les yeux. Je restai devant -eux debout, froid et immobile: nous nous regardâmes tous les trois -dans un terrible silence. Je le rompis en leur disant:--Geniola, vous -êtes une infâme! et toi, Lambert, un misérable!--Assassine-moi, dit -Lambert, qui lisait sur mes traits une résolution sanguinaire.--Je ne -t’assassinerai pas, dis-je à Lambert, parce que je ne suis pas un lâche -comme toi: c’est un duel, mais un duel à mort qu’il me faut! Allons, -dépêche-toi: voici des pistolets chargés, poursuivis-je en l’arrachant -du lit et lui montrant les armes que j’avais à la ceinture. Je lui -présentai en même temps ma main gauche fortement serrée, en lui disant: -Pair ou non?--Pair, balbutia Lambert.--Nous comptâmes cinq pièces -d’or.--Ta vie m’appartient! m’écriai-je avec une joie féroce.--Mais -Geniola, qui jusqu’alors était restée muette et immobile, se précipita -à mes pieds.--Grâce! grâce pour lui! dit-elle avec une voix déchirante, -c’est moi qui suis la cause..., je suis la seule coupable!...--Je la -repoussai brusquement en lui disant: Arrière!--Écoute, me dit-elle -avec l’accent du désespoir, écoute-moi bien: si tu l’assassines je me -tuerai.--A ton aise, et comme tu voudras! Geniola s’avança vers la -fenêtre, l’ouvrit, pencha tout son corps en dehors du balcon, puis me -cria:--Meurtrier, que Dieu te maudisse!--Je lui répondis: Bon voyage! -et je déchargeai mon pistolet dans la poitrine de Lambert.» - -«Es-tu bête, Charlot! dit le colonel en interrompant son récit, -crois-tu donc que je veux te massacrer parce que tu destines tes -premiers autographes à la collection de madame Gouin?» - -Je venais de tomber à la renverse dans mon fauteuil à la vue de mon -billet doux que mon damné cousin avait fait sortir de sa cachette, -attendu que pendant la dernière partie de son histoire, il avait fait -des gestes désordonnés. - -[Illustration] - -Voilà tout ce qu’il en fut pour ce jour-là. J’allai me coucher avec -l’intention de m’enfuir au plus vite, et le lendemain matin, pendant -que j’étais à plier bagage, mon hôtesse entra dans ma petite chambre -avec son fils aîné qu’elle tenait par la main. Elle me dit tout -uniment, avec douceur, mais avec un air de franchise et de fermeté -déterminée:--«Je viens pour vous restituer je ne sais quel papier qui -est dans cette enveloppe où vous n’aviez pas mis d’adresse, et dont -nous ignorons le contenu. Vous voyez que le cachet en est resté bien -intact? Mais comme vous n’avez et n’aurez jamais aucune raison pour -nous écrire ici, mystérieusement, d’une chambre à l’autre, reprenez -votre lettre, mon bon Charles, et ne pensez pas à nous quitter avant la -fin des vacances.--Mais, voilà déjà huit heures et demie, dépêchez-vous -donc, et n’oubliez pas que votre cousin vous attend pour aller chasser -sous bois.--N’allez pas oublier non plus de m’apporter des pervenches -et des germandrées pour votre bouquet du soir..., après la marche des -_Puritains_, mon ami..., comme à l’ordinaire....» Elle me souriait, -cette belle Constance et cette excellente femme! elle me souriait avec -une sérénité charmante, une simplicité naïve: et, comme je connais ton -bon cœur et ton indulgence pour moi, je t’avouerai que j’en avais les -larmes aux yeux.... - ---Cela m’a fait penser, me dit encore le rhétoricien, cela m’a -fait observer que, pour être mis au fait des mœurs françaises au -dix-neuvième siècle, il est bon de ne pas s’en rapporter aveuglément -aux comédies de M. Scribe et de M. Duport. - - =Eugène DE VALBEZEN.= - - - - -[Illustration: L’HERBORISTE.] - -[Tête de page] - -L’HERBORISTE. - - -HOMME ou plante, moitié commerçant, moitié végétal, sublime échantillon -de la nature morte, branche parasite, qui croît et se multiplie dans -le sens inverse de son importance, l’herboriste est le gui, sacré -jadis, aujourd’hui profane, qui résiste à la serpe de la Faculté, et -parviendra bientôt à étouffer l’arbre de la science qui l’abrite, le -soutient et lui délivre un diplôme de végétation. Trop, ou trop peu; -plus que l’épicier, pas autant que le pharmacien, la nature lui a créé -une position mixte entre les deux règnes: la société, un sanctuaire à -égale distance de la boutique et de la pharmacie. - -D’autres ont le droit de vivre, l’herboriste végète! il séjourne -éternellement parmi les plantes, mais il n’herborise jamais. - -Amoureux du sol comme un frêle arbuste, il verdoie, fleurit, se -dessèche et s’effeuille selon la saison; il est hygrométrique; il -s’accommode au tempérament des plantes; il connaît leur naturel, leur -hygiène, les lois qui président à leur conservation: la sienne ne vient -qu’après; sa vie se passe à dessécher, contuser, épister, concasser -et tamiser le détritus de tous les végétaux du globe; il sait tout ce -qu’on peut savoir en fait de drogues simples, et on prétend que son -imagination ne va pas au delà. Ange conservateur de la bourrache et du -romarin, de la guimauve et des quatre fleurs, à lui la casse, le séné, -la rhubarbe et le jalap, le bouillon-blanc et la rose de Provins, le -mouron d’oiseau et la graine de moutarde... noire. Son existence est -problématique, il le sait; contestée comme celle de la licorne, il la -prend pour enseigne. On ne croit plus à ses infusions, mais elles ont -cours; on croit à tant de choses qui n’en ont aucune dans le monde! -L’herboriste est croyant, le pharmacien est sceptique: bienheureux les -pauvres d’esprit, la médecine leur appartient! Le pharmacien, analyste -profond, a tout passé au creuset de son savoir: sa dignité se refuse à -vendre du tilleul; l’herboriste ne sait rien, n’approfondit rien, mais -il vend de tout: il professe une foi aveugle à tous les remèdes; il -en crée quelquefois, tant il lui répugne d’anéantir sa profession. Il -est persuadé que la consoude consolide les pluies; que la pulmonaire -cicatrise le _poumon_, et qu’on guérit de tout en usant de racine de -patience. - -Voyez sa maison, c’est un système, une page écrite par M. de Jussieu, -des rayons étiquetés au hasard et d’après Linnée; il est philosophe -sans le savoir, botaniste par intuition, naturaliste par état; il est -décorateur par instinct: la gaude jaune ou violette associée à la sèche -forme ses armoiries; sa devanture est comme la préface des richesses -naturelles que recèle son intérieur. Sterne se serait arrêté à son -étalage pour y observer les progrès de la végétation. L’herboriste est -la nature elle-même pour les trois quarts de Paris. Corniche, plafond, -banquettes, siéges, comptoir, galeries, tout dans son répertoire se -rattache plus ou moins à la famille des graminées, tout est chez lui -matière médicale, jusqu’à sa figure, qui est purgative au suprême -degré. Sa collection contient, outre les fleurs de la création, celles -que la botanique a inventées. Le pavot y domine comme dans les romans -nouveaux. Parmi ces végétaux que l’art a décimés sans mesure et sans -choix, peut-être trouverait-on encore - - De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet. - -C’est une exception. L’herboriste est galant, bon père, bon époux; -mais ses tendresses conjugales par excellence se traduisent en livres -de chocolat: il cède la _treizième_ à sa moitié; il donne un oreiller -de fougère à son premier né. Son intérieur est un musée botanique dont -il est la première plante. Pour être moins répandu que l’épicier, -l’herboriste est-il moins encyclopédique? A-t-il moins pourvu aux -besoins de l’espèce? moins étudié la physiologie de cet être maladif, -doublé d’infirmités originelles, de l’homme enfin? Inféodé aux -migraines, aux catarrhes chroniques, aux pleurésies, à cette succession -de phlegmasies aiguës, qui, puissamment secondées par la médecine, -finissent par dépeupler un quartier, l’herboriste possède encore un -arsenal contre les maux passagers, qui sans compromettre l’existence, -la condamnent à tant de prosaïques nécessités. - -Voyez-le se mouvoir dans son intérieur, voué aux soins exclusifs de -sa profession, animé de cet amour de l’art qui rend honorables tous -les emplois, de cette dignité personnelle qui recommande les plus -modestes travailleurs; on peut être ministre et n’être pas aussi occupé -que lui. Règle générale: le commerce, qui n’a aucune espèce d’égards -pour ce vassal de la vente en gros, lui jette ses produits bruts, ses -marchandises crasseuses, son gramen chevelu, ses racines immondes, ses -tiges souillées d’alluvions; l’herboriste en est le purificateur et le -grand-prêtre: la guimauve sort de ses mains blanche comme l’ivoire, la -gomme arabique taillée à mille facettes, transparente comme le succin: -une duchesse s’en accommoderait pour peu qu’elle fût enrhumée. Force -de s’approvisionner chez le droguiste dont l’aveugle incurie mêle, -confond, altère tous les produits, l’herboristerie émonde et purifie -tout ce qu’il en reçoit, sans toutefois pouvoir émonder le droguiste -lui-même. - -Grâce à un soin religieux, à une propreté méticuleuse, ennemie -d’un simple atome, à des précautions hyperboliques, à une dévotion -d’artiste, il parvient à loger dans une officine parfaitement nette des -plantes encore plus nettes; il met son amour-propre à leur conserver -l’arome, la couleur, le port, l’allure coquette qu’elles tiennent de -la nature. Il n’ajoute rien d’extra-légal à une infusion, il peut être -considéré comme un correctif puissant de la médecine. Pharmacien au -petit pied, médecin _in partibus_, il est tout ce qu’il peut être. Il -ouvre sa porte aux schismatiques, aux mécréants, à ceux qui ont perdu -leurs illusions en médecine et qui ne croient plus qu’à l’herboristerie. - -L’herboriste n’aime pas le pharmacien. La confraternité suppose -toujours l’égalité. Mais ils s’entendent dans des vues également -honnêtes et philanthropiques. Passez-moi la casse, je vous passerai -le séné (il y a vraiment des herboristes qui ressemblent à des -gens d’esprit); envoyez-moi la grande clientèle, je vous céderai -la petite. L’herboriste, qui veut bien vivre avec son voisin, lui -adresse tout ce qu’il n’oserait exécuter de son chef, d’ordonnances -par trop hermétiques. L’autre met à sa disposition tout le menu fretin -de clients qui pourraient le déranger sans l’enrichir. Fiez-vous -à lui, dit l’herboriste, c’est le premier homme du monde pour les -juleps.--Croyez aveuglément en ses végétaux, dit le pharmacien, sa -mauve ne saurait être surpassée. L’un, en effet, ne peut loger tout -son savoir dans son officine, l’autre, toute sa profession dans son -cerveau. Ils forment une ligue offensive et défensive avec prime de -part et d’autre; et, toutes tricheries à part, ils vivent cordialement -et purgent à frais communs. - -Mais, en présence du jury de la Faculté, que de ruses, que de -perfidies, que de fraudes permises, que de remèdes inavoués, que de -conserves inédites, que d’arcanes et de talent agréablement dissimulés! -L’école de pharmacie interdit absolument le savoir à ce commerçant; -elle inventorie son répertoire thérapeutique. Elle dit à l’herboriste: -Tu n’iras pas plus loin!... Patenté pour le débit des plantes usuelles, -il ne peut pas plus se permettre la thériaque, qu’un théâtre de -vaudeville le grand opéra, un bizet les épaulettes de colonel, un -pauvre une voiture à quatre chevaux. Soupçonné, _proh pudor!_ de vendre -des remèdes officinaux, cette victime des règlements qui régissent -la matière va au-devant de la prévention par l’étalage fantastique -de tous ses attributs botaniques. Un flair particulier l’avertit de -l’approche du jury. Il se pavoise ce jour-là de plantes trop fraîches -pour appartenir à un pharmacien. Devenu liane flexible, il enlace les -inspecteurs, et ouvre ses tiroirs dans le but de jeter de la poudre -aux yeux de la Faculté.--Moi pharmacien! voyez ma bourrache et mon -chiendent, ces véroniques en pleine fleur, ces rouges centaurées les -trouveriez-vous aussi belles ailleurs que chez moi? Pharmacien! j’en -suis incapable! pharmacien, non, jamais!... Le délinquant se fait -herboriste autant que possible; il entrerait volontiers dans un bocal. -La venette passée, il reprend son diplôme et ses airs avantageux; à -l’entendre, il est passé maître en toutes sortes de sciences, et a -tous les droits possibles pour voir l’humanité sous sa vilaine face au -moins. - -Ainsi l’herboriste est tour à tour, comme Sganarelle, savant ou homme -primitif, herboriste seulement, ou praticien consommé, c’est selon ce -qu’on lui veut. Il passe pour un Salomon aux yeux de _la pratique_, -pour un crétin en présence de la Faculté: il y a sans doute exagération -de part et d’autre, mais il trouve également son compte à ses deux -emplois. Bonhomme au demeurant, il possède un faux savoir, une fausse -ignorance, un faux orgueil, une fausse modestie, de faux tiroirs, une -fausse enseigne et un faux toupet. Il fait de la pharmacie sans avoir -l’air d’y toucher, et se place parmi les industriels qui ont un métier -qu’ils avouent, pour en cacher un autre qu’ils n’avouent pas. Il germe -à Paris, il germe en province. Homme de prétention modeste et d’un -sans-gêne universel avec le client, il ne s’enveloppe point de mystères -et d’hiéroglyphes; il est populaire, et à la portée de tous. - -Bien convaincu de son infériorité relative et de son pouvoir absolu, -l’herboriste ne heurte jamais de front les grands dogmes médicaux: mais -il a une thérapeutique à son usage, qu’il adapte _in extenso_ à tous -ceux qui lui dispensent un brevet de capacité. Il mine sourdement la -puissance du médecin par des cures miraculeuses. C’est l’abbé Châtel de -l’art de guérir. Le diplôme de l’herboriste se compose de tout ce que -le médecin est obligé d’ignorer, sous peine de passer pour incapable. - -D’où vient cette affluence dans son herboristerie, à l’approche du -moindre fléau, de la plus légère épidémie? De ce qu’il ne surfait -jamais une indisposition, et qu’il guérit au prix coûtant. Il est né de -ce besoin qu’éprouve le vulgaire d’être malade à peu de frais. Remèdes, -tant indigènes qu’exotiques, sont par lui livrés sans bénéfice; il se -rattrape sur la quantité. On n’a pas à craindre de mémoire de sa part; -il fait crédit de la main à la main. Or, le mémoire est une invention -diabolique; le mémoire a tué le pharmacien en abolissant le client; -le mémoire a eu le grand malheur de passer en proverbe; le mémoire -d’apothicaire est resté ce qu’il y a au monde de plus suspect et de -plus diffus, après plusieurs autres mémoires contemporains. - -Un homme dont le savoir n’a presque rien d’_officiel_, ne doit compter -que peu de grandes maisons dans sa clientèle: les hautes classes ont -leurs invincibles répugnances; elles traitent les maladies par actes -authentiques et notariés. La religion du cachet, le sceau à la cire -rouge, qui font article de foi chez le pharmacien, n’ont rien de commun -avec le débit élémentaire de quelques plantes sans importance et -surtout sans danger. Un pharmacien doit signer ses médicaments; on se -défie moins de l’herboriste, il peut garder l’anonyme. - -On dit que l’herboriste flatte les préjugés, qu’il popularise des -croyances absurdes. En peut-il être autrement, puisqu’il les partage -(tant d’autres en propagent sans les partager!); puisqu’il n’a pas -encore fabriqué de casier pour les nomenclatures chimiques; puisque son -cerveau se montre réfractaire à toutes les découvertes de l’Académie; -puisque l’eau continue de lui apparaître comme un élément, la terre -comme un corps plus ou moins opaque qui salit les plantes; puisqu’enfin -il porte des bas chinés, une redingote noisette comme par le passé; -puisqu’il possède des simples de père en fils, et qu’il y a toujours eu -des simples dans sa famille? En revanche, on lui doit la conservation -de l’_eau des Carmes_ et de tant de précieuses recettes qui seraient -perdues sans lui, et contre lesquelles la médecine a peut-être trop -réagi. On réforme les abus, on abuse des réformes; si l’on supprime -l’herboriste, pourquoi ne pas supprimer la végétation? Un secret que -l’herboriste a conservé, c’est celui des grosses recettes nées de -petits profits, de ces millions de riens qui font un total effrayant au -bout de la journée. - -L’herboriste n’est jamais très-vieux; en revanche, il est toujours -assez riche. Sa fille, délicate sensitive, effeuille ses plus beaux -jours à l’ombre des mélisses paternelles; elle en est encore aux romans -de Victor Ducange; elle fleurit longtemps pour s’épanouir enfin au -comptoir d’une véritable pharmacie; elle rêve qu’elle épouse un diplôme -comme une grisette ambitieuse rêve qu’elle ne se marie point à un -prince russe. - -L’herboriste envoie également son fils à l’école de pharmacie, pour -narguer ses autocrates; il en veut faire un maréchal de France de son -ordre, c’est-à-dire un pharmacien. - -Un chanoine, homme d’esprit, peu fier, se rendait fréquemment chez un -herboriste, homme déchu peut-être, mais qui avait eu son blason, sa -noblesse. Le chapitre à douze quartiers au moins de son très-noble -visiteur donnait de l’ombrage à l’herboriste. «Savez-vous, dit-il -un jour à son ami le chanoine, en lui détaillant ses titres, que je -pourrais entrer dans votre chapitre?--Vous y entreriez, c’est possible, -reprit le chanoine, mais par la porte de derrière.» - -Soumis à toutes les influences atmosphériques dans la personne de -ses végétaux, martyr de tous les accidents qui leur surviennent, se -décolorant avec la mauve, la violette, la bourrache, vieillissant sous -l’écorce du quinquina, troublé dans son repos par les sages-femmes et -les gardes-malades, attaché au chiendent comme celui-ci l’est à la -glèbe, en proie aux charençons et aux vaudevilles, l’herboriste n’en -demeure pas moins voué à sa profession, qu’il festonne chaque jour de -quelque plante nouvelle. - -A Paris, où chaque chose possède un autel, l’or, la beauté, la -religion, l’intrigue, le vice, la flatterie, l’intérêt, tout enfin, -excepté peut-être l’esprit et le talent, l’herboristerie a son temple -comme les vieux habits. Il a des magasins, des rues, des quartiers, -des arrondissements qui ne sont que bourrache d’un bout à l’autre, des -édifices surtout où la joubarbe s’épanouit sur les toits, le colchique -dans les caves, la pariétaire sur les fenêtres; où la primevère -se dessèche à côté du tilleul, où le bouillon-blanc des vallées -françaises heurte de front le rhododendron des Alpes: des maisons qui -correspondent avec tous les végétaux de l’univers. La rue des Lombards, -herbière s’il en fut jamais, cultive l’herboristerie depuis un temps -immémorial. Elle s’épanouit au printemps avec les violettes des champs, -et fabrique de l’eau de fleur d’oranger de Grasse dans toutes les -saisons. Rue incomprise, providence de l’herborisation, résumé du règne -végétal, elle réunit tout ce qui s’infuse par ordonnance du médecin. -Toutes ces substances ont leur histoire depuis l’ipécacuanha qui créa -la famille des Helvétius, jusqu’à la pervenche dont Jean-Jacques -Rousseau a fait une plante célèbre. La rue des Lombards vous vendra un -paquet de chiendent ou cent quintaux de salsepareille, au choix, sans -morgue et sans vanité aristocratique, sans préjudice de son sucre et -de ses pralines, de son moka et de ses thés plus ou moins chinois. -C’est la fourmilière où l’herboriste en chair et en os vient picorer le -chèvrefeuille et la scabieuse. Réunissant la double individualité du -pharmacien et de l’herboriste, le marchand qui a posé là ses pénates -suspend à ses plafonds des tortues numides, des crocodiles d’Égypte, -des cachalots macrocéphales; un filon aurifère, une mine d’asphalte non -vitrifiée, ou des serpents à sonnettes, pour fasciner l’herboriste et -pour étonner cet amateur des produits bruts de la création. Exposition -perpétuelle de produits chimiques, la rue des Lombards popularise par -le commerce les découvertes de la science et de l’industrie, le sulfate -de quinine lui doit sa renommée, je dirais presque ses vertus, elle -met à contribution les cinq parties du monde. Les îles, les continents -remplissent ses magasins de ces productions bizarres qui épuiseraient -la science du pittoresque inépuisable chez M. de Balzac, et en font la -rue la plus complète de l’univers. - -L’herboriste ne tire aucune vanité de sa profession, mais il en tire de -grands profits. Son industrie est sans contredit la plus florissante -de toutes les industries. Dire jusqu’à quel point l’herboristerie est -la botanique, c’est l’affaire des savants, mais on ne peut parler de -l’herboriste sans proclamer ses droits à être lui-même un savant. -Si l’espèce est sarmenteuse, l’individu peut s’élever à de grandes -hauteurs. Cette profession a son gazon et ses chênes robustes. Les -philosophes se font-ils jamais faute de partir d’un grain de sable -pour s’élever aux plus hautes considérations sociales? et s’il est -vrai que tout est dans tout, l’herboriste ne doit-il pas être dans -quelque chose? Le règne végétal, domaine exclusif de l’herboriste, -n’embrasse-t-il pas les prairies artificielles et tous les systèmes -progressifs modernes d’agronomie? L’herboristerie a produit de grands -hommes. O vaudevillistes! espèce goguenarde et incapable, race -essentiellement improductive, le genre humain, réduit à vos maigres -couplets, périrait infailliblement d’inanition ou d’un rhume négligé. -L’herboristerie a pourvu plus d’une fois à l’alimentation des peuples. -Parmentier, un herboriste, avec son précieux tubercule, a plus fait -pour l’humanité qu’une foule d’autres, dont les cendres sont censées -reposer au Panthéon. Quelle vie fut plus active, plus dévouée, plus -éminemment utile et féconde en résultats commerciaux que celle de -Poivre, à qui la France doit la plus grande partie de ses richesses -coloniales. Fils d’un négociant de Lyon, ce philosophe ne se révéla -jamais que par ses œuvres; ce fut un de ces ressorts utiles et précieux -dont la Providence se sert à l’insu de la société pour lui créer un -bien-être. Aujourd’hui quel ami de la science et de la nature ignore -les travaux de physiologie végétale de M. Raspail? L’herboriste -relève plus ou moins de ces belles expériences. Si donc le rôle de -l’herboriste nous paraît vulgaire, c’est que nous n’en voyons que le -côté trivial. Il en est de cette profession autrement que d’une foule -d’autres qui, dissimulant leurs coulisses avec habileté, nous imposent -à toute heure le mensonge de leur génie et l’éclatant programme d’une -problématique supériorité. Nul doute que l’herboriste ne contienne les -germes les plus puissants de civilisation. Ayez seulement un rhume ou -une fluxion, et vous proclamerez l’herboriste l’homme le plus utile de -la société. - - =L. Roux.= - - - - -[Illustration: L’HOMME A TOUT FAIRE.] - -[Tête de page] - -L’HOMME A TOUT FAIRE. - - -Si la société s’encombre chaque jour un peu plus de travailleurs sans -travaux, d’employés sans emplois, à qui donc faut-il s’en prendre? -Nous voyons apparaître chaque jour des spécialités nouvelles, et les -occupations les plus infimes monter au rang de profession! - -Cependant les besoins, et ce qui est plus impérieux, les caprices d’une -civilisation comme la nôtre, ne seraient pas encore tous satisfaits, si -de précieux individus ne se dévouaient à remplir, çà et là, les lacunes -que laissent apercevoir et sentir les professions, les spécialités -entre elles. - -L’homme dont l’état consiste dans une disponibilité indéfinie, se -rencontre donc aux différentes hauteurs de l’échelle sociale; il se -place entre les échelons. C’est lui qui les rapproche quand ils sont -trop espacés, et qui les remplace lorsqu’ils se rompent. Mais la tête -nous tournerait, le pied nous manquerait à le poursuivre jusqu’au -sommet de cette échelle tremblante; saisissons-le sur les degrés -inférieurs:--nous en serons moins exposés aux erreurs de perspective. - -Et maintenant voulez-vous un individu qui soit généralement prêt à tout -et exclusivement propre à rien?--Prenez,--je vous livre l’_homme à tout -faire_. - -Demandez-vous un fiacre?--Voilà!--Faut-il vous retirer vivant ou -mort, à votre choix, de la Seine ou du canal?--Voilà!--Avez-vous une -récompense honnête à donner pour l’objet que vous avez perdu, cet objet -fût-il un amant, une maîtresse, un perroquet?--Voilà!--Faut-il vous -porter ça, bourgeois?--Voilà! - -L’homme à tout faire constitue une spécialité d’autant plus digne -d’intérêt, qu’elle n’est pas brevetée et que ses produits restent -modestement à la portée du palais (quand il y en a un) de notre -industrie nationale. Là, il ouvre les voitures et les parapluies, -garde les chiens et les chevaux des visiteurs, et vend en contrebande -des billets de faveur pour les jours réservés. C’est lui qui infuse -ainsi mille _premiers venus_ dans la société choisie que l’autorité -avait projeté de réunir à certains moments. Cette intervention a ses -inconvénients, ses périls, mais qu’importe? Il est toujours beau de -combattre et d’extirper le privilége; les principes d’abord! nos poches -ensuite.--Remercions donc l’homme à tout faire et donnons-lui deux sous -avant qu’on ne nous ait volé notre bourse. - -L’homme à tout faire _offre_ de vingt-cinq à cinquante ans; il a reçu -en baptême plusieurs noms qui ne lui suffisent pas, et il a pris de -lui-même un sobriquet: Joseph, Napoléon, Ricard, dit l’_homnibus_. Il -est grand, fort; il a été joli garçon, puis bel homme. La courbure -concave de son nez indique à l’œil physiologiste, et surtout à l’œil -qui ne l’est pas, une aptitude sans bornes, et la ligne de son front à -l’oreille droite, un défaut d’application sans limites. Il a un poil -dans la main, ce qui est le signe infaillible de la méditation et de la -mélancolie. Il se met bien, sans affecter de changer souvent son linge; -il a eu de bonnes fortunes, mais c’est la meilleure qu’il poursuit. - -A ces mots, n’allez pas vous imaginer qu’il soit ambitieux; il fait -de tout sans doute, mais par horreur du travail régulier, assidu; il -tient plus à varier son désœuvrement que ses bénéfices. Notre héros -serait peut-être désintéressé, si le marchand de vin et le charcutier -n’existaient pas; il est vrai que, s’ils n’existaient pas, l’homme -à tout faire serait de force à les inventer. Il y a une foule de -destinées qui tournent ainsi dans un cercle vicieux. - -Si l’on nous permettait de plaisanter avec notre sujet, nous dirions -qu’il représente un véritable exemplaire vivant et relié en veau du -_Conducteur Parisien_, et du _Guide de l’étranger à Paris_. Sans parler -spécialement aucune langue, il possède comme une sorte d’intelligence -de tous les idiomes, et il indique du doigt, avec beaucoup de -perspicacité, aux Anglais, l’hôtel de Windsor, aux Allemands, l’hôtel -du Rhin, aux princes russes, les Champs-Élysées et le faubourg -Saint-Honoré. Il apprend aux provinciaux à ne pas confondre le Panthéon -avec les Invalides; le Garde-Meuble de la couronne avec la Chambre des -Députés. - -Il aime à cultiver le Jardin des Plantes. Là il exerce une domination -_cartérienne_ sur plusieurs animaux. Donnez-lui quelques sous, et il -fera monter l’ours _Martin_ à l’arbre;--pour deux liards de plus, -il fera faire la roue aux paons. Il vous montrera aussi l’éléphant -adressant sa prière au soleil... c’est-à-dire qu’il vous fera voir -séparément l’adorateur et le dieu; quant au moment de la prière, il est -difficile à saisir, et vous serez probablement arrivé beaucoup plus -tard... à moins que vous ne soyez venu de trop bonne heure. - -L’homme à tout faire se charge de retenir des places sur le devant, -pour les jours de revue, de cortége, d’enterrements solennels. Comme il -ne pourrait pas suffire à la besogne, il loue des enfants aux femmes de -sa connaissance intime, et recommande la veille de les lui envoyer le -lendemain, _franco_, et à domicile... chez le marchand de liqueurs. - -Le grand jour a lui; la peau d’âne résonne dans tous les quartiers -de la ville, et donne le signal militaire aux peaux de buffle et aux -oursons (style d’état-major); autrement dit, le rappel bat. L’homme -à tout faire a déjà donné l’ordre à ses jeunes recrues de s’emparer -de toutes les hauteurs du terrain que le cortége doit parcourir.--Il -viendra lui-même les relever de la consigne. - -Il vient en effet, quelques minutes avant l’heure officielle fixée -pour le défilé par troupes, et il amène avec lui un curieux, ou pour -mieux dire un badaud qu’il a racolé et auquel il a promis, moyennant -vingt sous, de le loger au-dessus même du premier rang; le gamin -s’empresse de quitter la place qu’il a échauffée ou salie depuis le -matin; le badaud débourse et travaille ensuite à se tenir en équilibre, -sans balancier, sur la borne qu’il a payée, jusqu’à ce qu’un agent -de police accoure lui interdire, au nom de l’autorité, cet exercice -périlleux;--l’homme à tout faire a depuis longtemps disparu avec sa -recette. Le badaud, tout honteux, rentre dans la foule, où il est -bafoué, bousculé, honni comme il arrive à tous les gens qui ont voulu -s’élever au-dessus des autres et qui sont tombés. - -Notre homme est de toutes les fêtes. On vous défie de donner un bal, -fût-ce au cinquième étage, sans qu’il en soit informé. Comptez sur lui. -Il profitera seulement de ce qu’on ne l’a pas invité pour agir sans -façon; il se présentera en veste, en casquette et sans gants: c’est lui -qui saluera le premier les danseuses, et qui leur offrira le premier la -main... Oui, la main droite, tandis que de la gauche il étalera sur la -roue de leur voiture, afin de préserver les falbalas et les écharpes, -une guenille plus sale que la boue même. Il devance en ces occasions et -chasseurs et valets de pied. Il est plus hardi qu’un amant; entreprenez -donc, après cela, de le renvoyer. Si vous ne le souffrez pas à la -porte, il entrera dans le salon. Choisissez. - -La Providence, que vous n’attendiez pas là sans doute, mais qui -est partout et qui nous aime encore plus que nous ne nous aimons -nous-mêmes, ne manque pas pourtant de nous gratifier d’une foule -de désagréments subits, vulgairement appelés _tuiles_. L’homme à -tout faire s’applique à redresser les torts de la Providence, sans -présomption et pour un fort modique intérêt, exemple: - -C’était par un de ces beaux jours d’été, comme il n’y en a plus, etc., -etc., etc.: le soleil, etc., etc., etc.; la nature entière, etc., -etc., etc. En quelques mots, vous étiez sorti le matin sans parapluie. -Tout à coup, et le plus arbitrairement du monde, les nuages sont -accourus des quatre points cardinaux et vous ont composé un horizon -effroyable. Le baromètre est modestement descendu à la tempête, et -déjà quelques grêlons, de la grosseur d’un très-petit œuf, confirment -le présage.--Vous êtes pris au dépourvu, mais Paris est la ville des -ressources, vous vous enfoncez donc sous une porte cochère, et vous -laissez passer l’orage. (Les orages prennent une heure; c’est le -terme moyen de leur durée depuis qu’ils sont devenus si fréquents.) -Enfin le ciel s’éclaircit et vous vous croyez libre, mais voici bien -un autre oubli de votre part: les petits ruisseaux ont formé (afin -que le proverbe soit accompli) de grandes rivières! Essaierez-vous -de vous jeter à la nage? mais vos sous-pieds! Sauterez-vous? hélas! -vous ne sautez plus, vous avez du ventre. Attendrez-vous sur le bord -du fleuve qu’il soit écoulé ou qu’il ait tari..... mais on va dîner. -Attendrez-vous..... non, non! Voici venir l’homme à tout faire; il -pousse devant lui une longue planche, dont les extrémités sont garnies, -exhaussées de roulettes; il improvise, il jette un pont, et le torrent -est franchi. - -_Passez, payez._ - -Dans votre reconnaissance, vous voulez tirer cinq centimes de votre -poche, c’est une pièce de cinq sous qui en sort; vous en demandez la -monnaie à votre libérateur; mais il n’est point agent de change, et -plutôt que de prendre un escompte, il préfère garder le tout. Vous vous -y prêtez de bonne grâce; vous faites une bonne action et lui une bonne -journée. Votre sort est encore le plus beau. - -Notre homme excelle à retrouver les chiens perdus. On dit, mais nous ne -l’affirmons pas, qu’au besoin il pourrait vous prévenir, la veille, de -l’heure à laquelle Azor, Braque, Bichon doivent exécuter le lendemain -leur fuite ingrate. Il a l’instinct des disparitions d’animaux. Il est, -particulièrement à l’égard des chiens de Terre-Neuve, ce que les chiens -du mont Saint-Bernard sont par rapport aux voyageurs des Alpes. Tel -est le nombre des récompenses _honnêtes_ qu’il a obtenues pour faits -de ce genre, qu’on n’ose plus donner la même épithète aux moyens qu’il -emploie afin de s’en rendre digne. Voyez la noirceur et la malignité -des hommes! Heureusement les animaux ont plus de reconnaissance et -ils se laissent bien _retrouver_ plusieurs fois, quand ils ont été -satisfaits de la première épreuve. L’homme à tout faire ramène aussi -les enfants égarés par leurs bonnes. Mais vu la délicatesse des soins -qu’exige l’humanité en bas âge, et la fréquente intervention du -commissaire de police dans ces sortes de services rendus à la société, -il ne s’y livre qu’avec discrétion et seulement lorsque ses devoirs -l’appellent à traverser les Tuileries, le Luxembourg ou la place du -Château-d’eau. Et puis il a remarqué que les animaux rapportaient -davantage. A quoi cela tiendrait-il? - -[Illustration] - -La sollicitude de l’homme à tout faire ne se borne pas à une seule -espèce du genre animal. Au printemps il va dénicher des merles, il -élève des hannetons dans des chaussettes, pour les vendre quand ils -seront en âge aux enfants et aux écoliers. Il teint en jaune des -moineaux francs et les travestit en serins, à l’usage des vieilles -propriétaires et des grisettes. Lorsque le canari frauduleux a -entrepris de se soustraire, par la fuite, aux chagrins domestiques -dont il est ordinairement abreuvé par le matou, l’homme à tout faire -rapporte le _voleur_ à sa maîtresse, et reçoit en échange... toutes -sortes de bénédictions. Il en use peu; mais on ne sait pas ce qu’on -peut devenir et voilà pourquoi il daigne accepter le suffrage des -propriétaires, pour le cas invraisemblable, mais possible, où il -serait contraint à élire un domicile. La prévoyance est au moins une -demi-vertu! - -Allez-vous me demander où il couche, l’homme qui n’a pas de domicile? -Il couche où Dieu le mène, et le gîte ne lui manque pas plus que la -pâture aux petits oiseaux. Un trottoir lui sert souvent d’oreiller, un -parapet de canapé; il change de draps avec le printemps, car alors -il va coucher sur le gazon ou dans les champs; et à la suite de ces -dépenses-là, il n’a jamais de compte à régler qu’avec la préfecture. - -Vous remarquerez, je vous en prie, par combien de points l’homme à -tout faire est exposé à se voir confondu avec le commissionnaire du -coin de la rue, et combien pourtant il s’en sépare et s’en distingue. -L’homme à tout faire ne stationne jamais; il va au-devant des besoins -de ses semblables; il met sa dignité à ne pas attendre. Lorsque le -commissionnaire s’assujettit à l’exactitude et aux antiques traditions -de la probité professionnelle, l’homme à tout faire n’est fidèle qu’à -lui-même, et ne relève que de cette conscience avec laquelle il est -de si nombreux accommodements. Le commissionnaire appartient à sa -clientèle; l’homme à tout faire est à tout le monde. Voilà bien la -vraie liberté. - -Sans doute, en passant par l’indépendance, il arrive moins vite à la -considération; mais la considération n’est pas ce qu’il préfère: chacun -son goût. - -On a bien raison de dire qu’il n’y a pas de sots métiers! Si vous -saviez quelle étonnante perspicacité il a acquise ainsi. Voulez-vous -la mettre à l’épreuve? Voyez: écoutez; on se presse, on crie, on -jure, on s’indigne et l’on rit dans la rue. Qu’est-il arrivé? A vous -qui connaissez Paris, je le donne en cent à deviner. Eh bien lui, -il reconnaît tout de suite la nature d’un rassemblement populaire, -il distingue au premier coup d’œil s’il s’agit de changer la forme -du gouvernement ou de conspuer un ivrogne. Les agents de l’autorité -en sont encore à s’enquérir des motifs de l’émeute, quand il est à -l’ouvrage, lui. Il a déjà aidé à renverser un omnibus, ou relevé trois -fois son semblable. Quelle est dans le premier cas son ambition? -L’espoir d’une petite récompense nationale. Cela vous indigne, et j’en -suis bien aise; pourquoi ignorez-vous encore la théorie des barricades. -Vous ne savez pas que, dans certains moments, rien ne ressemble tant -à l’action de faire cesser le désordre que l’action de le commettre; -l’homme à tout faire s’utilise: voilà son opinion. Quand les insurgés -s’emparent d’un coin de rue, il démolit, dépave et crie: vive la -ligne! Lorsque l’armée triomphe, il démolit encore... les démolitions -précédentes, il repave et crie: vive le roi! Il a vaincu, notre héros, -lorsqu’il a attrapé une entorse, une égratignure au service de ses -principes, une blessure enfin qu’il pourra montrer également aux amis -et aux ennemis et qui lui fera obtenir, en retour, une pension ou -un secours tout au moins. Ce dernier emploi de l’homme à tout faire -est, après ceux de se faire écraser, et de recevoir sur son dos les -malheureux qui se laissent tomber d’un ou de plusieurs étages, le plus -périlleux de son répertoire. Il y succombe quelquefois, mais cela ne -compte pas et il a toujours un successeur. - -Il figure volontiers en qualité de témoin à charge, dans les procès -politiques et autres. Ce n’est pas qu’il soit méchant, mais une bonne -déposition pose bien un homme.--La police et lui ne se voient pas -toujours d’un mauvais œil. - -Les révolutions de la terre ne suffisent pas à l’industrie de -l’individu qui nous occupe. Il se tient au courant des mouvements -célestes. L’Observatoire prédit l’éclipse, notre héros l’exploite; -il montre la conjonction du soleil et de la lune dans un seau d’eau -fraîche; il vend aussi des verres noircis à la fumée de la chandelle et -qui permettent aux yeux du dernier des mortels de contempler à leur -aise les deux premiers astres du firmament. - -Lorsqu’un pays renferme un grand nombre d’hommes nécessairement -disponibles, et toujours prêts à mille petits dévouements, en vue d’un -salaire, il est bien difficile que le sacrifice y conserve tout son -prestige, et ne souffre pas des plates contrefaçons des _Curtius_ au -rabais. Les Antony, cette race autrefois magnifique et peu nombreuse -d’individus à passions fortes, les Antony se trouvent maintenant -partout où il y a une grande dame pour s’évanouir, et des chevaux pour -prendre le mors aux dents; ces héros pullulent dans la grande allée des -Champs-Élysées, au bois qu’ils profanent; ils sauvent régulièrement la -vie à deux ou trois héroïnes par semaine, et ce n’est pas à l’honneur -de ces femmes qu’ils en veulent, les monstres! c’est à la simple -générosité du père ou du mari. Malédiction sur ces infâmes! Malgré ce -nouveau travestissement, nous venons de reconnaître l’homme à tout -faire. Le malheureux ne nous laissera rien. Rends-nous de grâce nos -Antony; ménage au moins la poésie du bras en écharpe. - -L’homme à tout faire sert parfois de sanction aux succès et aux -réputations dramatiques. Il envahit dès l’aurore le péristyle des -théâtres qui rêvent la vogue; c’est lui qui simule avant l’heure cette -chose si agréable, si nécessaire aux entreprises, la file, la queue. -Les jours de première représentation, il vous vendra un prix fou, -lorsque les bureaux ne sont pas ouverts, le droit d’entrer à sa place -dans la barrière, et d’aller vous faire dire au contrôle qu’il n’y a -plus de billets à distribuer; il est sous-entendu que l’auteur a retenu -depuis un mois, et pour huit jours, la salle entière.--Vous ne voyez -pas la pièce, mais vous avez cru un moment que vous la verriez. Votre -argent n’est pas tout à fait perdu. - -L’homme à tout faire ne mériterait pas son nom, s’il était totalement -étranger à la littérature; il n’en fait pas encore, mais il l’inspire. -C’est lui qui donne au critique, au poëte descriptif l’idée de rendre -compte d’un fronton, d’une colonne, d’une fontaine; l’homme à tout -faire publie ensuite l’œuvre dont il a fourni le sujet: et voilà, -pour deux sous, après avoir lu, la description exacte et détaillée de -la superbe place Louis XV, le nom et la demeure des ornements et le -détail des artistes qui la décorent. Demandez la colonne de juillet, la -colonne Vendôme, avec le signalement des inventeurs; faites-vous servir. - -Il édite les discours du roi, sur papier gris, et fait la réclame en -criant de toutes ses forces: voilà le superbe discours en faveur du -peuple français. Quel puff! - -Lorsque l’imagination lui manque absolument, il se jette dans quelque -métier connu: il se fait gérant, ou bien il s’enrôle parmi les -balayeurs. La pelle sur l’épaule en manière de carquois; le bonnet -abaissé sur les yeux, en guise de bandeau, il se transforme en Cupidon -de la petite voirie. - -On l’a vu se vendre... c’est bien commun, mais lui du moins il -n’aliénait que sa propre indépendance; son rang, sa vie, tout était -compris dans le marché: il était devenu remplaçant militaire. - -Comme on ne sait pas ce qui peut arriver, l’homme à tout faire a grand -soin de se munir en naissant d’une constitution athlétique. Pour ne -pas laisser dépérir entre ses mains ce premier bienfait de la nature, -il prend à douze ans des leçons de savate et de bâton; à trente ans -c’est un querelleur formidable, et un rival toujours vainqueur; il a -pris l’habitude _de triompher sur toute la ligne_. Mais ses principes -d’obligeance reparaissent encore chez lui dans ces moments-là, et -avant de _démolir_ un homme (comme il dit), notre héros le prévient -charitablement _de numéroter ses membres_. - -Il sait par cœur le tarif des coups et blessures; il est de force à -vous assommer sans vous réduire pour cela à une incapacité de travail -de plus de vingt jours: voilà un véritable avantage pour vous... et -pour lui que le tribunal de police correctionnelle ne peut condamner -qu’au _minimum_ de la peine. Il se contente de peu. Mais il y revient -souvent. - -Si nous en restions sur ces derniers renseignements, vous auriez peur -désormais de vous trouver face à face avec l’homme à tout faire, et -nous aurions, sans le vouloir, causé préjudice à son commerce. Or, -il faut que tout le monde vive; écoutez donc le récit impartial et -officiel de la dernière rencontre que nous fîmes de notre héros. -C’était par une belle matinée du mois de juin. Le soleil était levé -depuis longtemps, mais les concierges des jardins royaux dormaient -encore; faute de jardin (même sur notre fenêtre) nous nous promenions -sur le quai aux Fleurs; ce joli parterre situé entre la Conciergerie -et la Morgue. Là, nous aspirions _gratis_ mille parfums naturels, -lorsqu’une femme mollement appuyée au bras d’un jeune homme nous -apparut au milieu des fleurs: ils semblaient si heureux, elle et lui, -qu’ils faisaient vraiment envie. - -Nous sommes faible; nous les suivîmes. La femme parla d’abord: -«N’est-ce pas, dit-elle, mon Paul, n’est-ce pas qu’un beau jour et le -contentement donnent un bon cœur? Ce matin, je voudrais être riche et -faire un heureux.» Paul, égoïste comme le sont tous les hommes, allait -réclamer pour lui seul le bénéfice de cette disposition adorable. - -L’homme à tout faire passa. Il venait exaucer ses vœux à elle, et Dieu -apparemment le lui envoyait. Il portait une cage remplie d’hirondelles. -Vous figurez-vous l’hirondelle captive, l’hirondelle des airs dans -une cage d’osier?.... Comme elles étaient tristes les pauvres petites -bêtes, et comme elles exprimaient noblement leur malheur par leur -silence! L’hirondelle captive, ô mon Dieu! l’oiseau dont tous les -chansonniers du monde ont célébré la liberté en prenant le pseudonyme -du pauvre prisonnier (air tout fait). Ah! c’était un spectacle à fendre -le cœur. Jugez si elle en fut émue, la noble femme. Déjà une larme -tentait de s’échapper de ses jolis yeux, lorsque l’homme à tout faire -s’approcha d’elle et lui dit: «Voulez-vous rendre une hirondelle à la -liberté pour 2 sous?» - -Comprenez-vous, une bonne œuvre pour deux sous! un élan du cœur pour 2 -sous! une douce satisfaction pour 2 sous! un acte royal, une amnistie -pour deux sous! - -«Tenez, s’écria-t-elle avec joie, voilà cinq francs, et vos hirondelles -sont à moi. A moi, non pas, mais au ciel et à la liberté.» Elle avait -dit cela comme autrefois on devait entonner _la Marseillaise_. - -Les oiseaux s’envolèrent à tire d’aile sans remercier leur libératrice; -mais elle pouvait bien se passer de leur reconnaissance; son ami, son -Paul venait de lui dire, de sa voix la plus douce, la plus persuasive, -peut-être même la plus vraie: Je t’aime. - -[Illustration] - -_P. S._ Nous avons le regret de vous apprendre que les oiseaux étaient -apprivoisés, et qu’ils sont tous rentrés en cage. - - =BERNARD.= - - - - -[Illustration: LE COMPOSITEUR TYPOGRAPHE.] - -[Tête de page] - -LE COMPOSITEUR TYPOGRAPHE. - - -AVANT Guttemberg, la reproduction des œuvres littéraires se faisait, -de temps immémorial, par des copistes à la main. A Rome, ces copistes -étaient partagés en deux classes: ceux qui transcrivaient les livres -et que l’on appelait _librarii_; ceux qui, au moyen d’un système -d’abréviations, recueillaient les discours, les plaidoyers, en prenant -des notes: ils avaient le nom de _notarii_. Pendant le moyen âge, il -y eut des artistes qui savaient enjoliver les manuscrits d’ornements -rouges, verts, bleus, rehaussés d’or; qui non-seulement encadraient -ainsi le texte avec une patience infinie, mais coloriaient encore des -missels, représentant ainsi les merveilleuses histoires de la Bible; -grands peintres dont le nom même est encore ignoré. On pense bien -que des livres, fruits d’un labeur aussi opiniâtre, devaient être -fort rares et fort chers. Aussi voyons-nous plusieurs de nos rois -léguer à leur fils, comme un brillant héritage, leur bibliothèque, -composée de huit à dix volumes. Enfermés ainsi que des chrysalides -dans leur cellule sanctifiée par le jeûne et la prière, les copistes, -ces patients et modestes travailleurs, ne révélaient leur existence -que par l’œuvre d’or qui sortait de leurs mains amaigries pour passer -dans les petites mains roses et potelées des gentes damoiselles et -des majestueuses châtelaines. La découverte de l’imprimerie, en tuant -ces humbles héros de la foi, fit éclore à leur place une race toute -différente de mœurs et de caractère: c’est d’elle que nous allons nous -occuper. - -Il y a des ignorants qui confondent le compositeur avec l’imprimeur. -Gardez-vous-en bien! Cela est erroné et peu charitable. L’imprimeur -proprement dit, le _pressier_, est un être brut, grossier, un _ours_, -ainsi que le nomment les compositeurs. Entre les deux espèces, la -démarcation est vive et tranchée, quoiqu’elles habitent ensemble -cette sorte de ruche ou de polypier qui porte le nom d’imprimerie. La -blouse et le bonnet de papier ont souvent ensemble maille à partir; -et pourtant ils ne peuvent exister l’un sans l’autre: le compositeur -est la cause, l’imprimeur est l’effet. La blouse professe un mépris -injurieux pour ce collaborateur obligé qu’elle foule sous ses pieds, -car les imprimeurs, avec leurs lourdes presses, sont relégués à l’étage -inférieur. Mais le bonnet de papier, dont les gains sont souvent plus -forts et plus réguliers que ceux de son antagoniste, s’en venge en lui -infligeant l’épithète de _singe_, soit à cause des gestes drolatiques -que fait en besognant le compositeur, soit parce que son occupation -consiste à reproduire l’œuvre d’autrui. - -Ainsi que la ville de Romulus, la cité des typographes est une -hôtellerie, un caravansérail, un lieu plein d’exilés, un asile. Là -se réfugient les vocations avortées, les destinations manquées, les -positions renversées, les espérances déçues, tout ce qui a perdu pied -dans la marche, tout ce que le torrent des choses a jeté au dehors. -Vous y rencontrerez des séminaristes défroqués, d’anciens professeurs, -des marchands ruinés, des employés que la griffe de fer des révolutions -a enlevés de leur fauteuil de cuir, des étudiants pauvres à qui les -loisirs et la liberté dont on jouit dans cette profession permettent -de suivre les cours, tout en gagnant de quoi suffire à leurs premiers -besoins. Le plus petit nombre se recrute de fils de compositeurs -ou d’imprimeurs. Ceux-là sont moins doctes, moins spirituels que -les autres, mais en revanche plus habiles sous le rapport matériel, -parce qu’ils ont la main faite par un long apprentissage. Dans cette -classe si mélangée, si bigarrée, composée d’une multitude de pièces -qui se touchent par un point et diffèrent par mille autres; dans ce -pandémonium, cette Babel, ce Capharnaüm, il y a peu d’individus qui ne -soient capables de faire quelque chose de mieux, et qui ne gardent une -dent contre la société. Avant d’aller au delà, faisons bien remarquer -que nous ne nous occupons que des généralités. Il est certains de -ces messieurs auxquels notre esquisse ne ressemblerait pas plus que -bien des portraits ne ressemblent à leurs modèles; mais ce sont des -exceptions: _Exceptio firmat regulam_. - -Suivez-moi. Nous voici dans une salle assez vaste, coupée -longitudinalement par plusieurs rangs de tables en dos d’âne. Sur ces -tables, de chaque côté, sont auprès l’une de l’autre des boîtes en -bois que l’on nomme des _casses_, lesquelles casses sont divisées en -un certain nombre de compartiments appelés _cassetins_. Chacun desdits -cassetins renferme un des caractères de l’alphabet, ou un signe de -ponctuation. Devant chaque casse, debout, se trouve une des blouses -précédemment mentionnées, laquelle saisit adroitement un à un les -caractères, et les pose délicatement dans un instrument en fer, dit -_composteur_, de manière à en former des mots, puis des lignes, puis -des pages, puis des feuilles. Nécessairement, lorsqu’on se trouve -vis-à-vis l’un de l’autre toute une sainte journée, à moins d’être -Anglais ou affecté de laryngite, il est impossible de ne pas desserrer -les lèvres. Aussi, en mettant le pied dans la salle ou _galerie_, -avons-nous entendu un bourdonnement, un dissonnant assemblage de voix -dans tous les tons, depuis le fausset aigu des apprentis jusqu’à la -basse-taille des doyens, qui grommellent sans cesse comme de vieux -bisons en ruminant leur ouvrage. Donnons-nous la mine d’un auteur, et -prenons un air sans façon, car ces messieurs n’aiment pas les étrangers -qui viennent, avec un lorgnon enchâssé dans l’arcade sourcilière, les -regarder travailler, comme on regarde les singes ou les ours monter à -l’arbre et faire leurs exercices. Souvent ils se donnent le mot pour -se livrer alors aux contorsions les plus bizarres, de sorte que le -visiteur se croit traîtreusement amené dans une salle de maniaques ou -d’épileptiques. Mais, grâce à notre visage _bon enfant_, on ne pense -pas à nous. Nous ne sommes pas ici à la composition des journaux, où -la nature du travail commande la célérité et le silence. Écoutons. -Les intelligences, frottées incessamment l’une par l’autre, dégagent -un feu roulant de saillies, de bons mots, de pointes, de sarcasmes, -de calembours, de coq-à-l’âne à désespérer Odry. A l’atelier, on ne -respecte rien, ni les hommes de lettres, ni les hommes d’état, ni les -artistes, ni le talent, ni la richesse, ni même la sottise. Renvoyée -d’un bout de la galerie à l’autre, l’épigramme rebondit, redouble de -verve et de sel. _Vires acquirit eundo._ Les ridicules sont découverts -avec une sagacité merveilleuse, mis à nu et fouettés sans miséricorde. -C’est une première vengeance contre la société. Cela ne sert à rien, -mais cela soulage. Parfois les compositeurs tournent contre leurs -propres confrères cette rage de l’ironie, cette monomanie homicide de -la satire. A-t-on surpris dans la galerie quelque figure frappée à -un certain coin, quelque angle facial trop aigu, un crâne sur lequel -la sottise en relief eût épouvanté Gall; une physionomie condamnée à -l’avance par Lavater, un de ces tristes hères dont l’extérieur effacé, -craintif, porte l’empreinte d’une création manquée, et qui occupent -parmi les hommes la même place que l’unau et l’aï chez les animaux? -Malheur! il sera comme un piton qui fait crever la nue et descendre la -foudre. Sur lui les cataractes sont ouvertes; elles l’engloutiront, -à moins que, comme cela arrive, il ne préfère abandonner la place -et l’atelier; ou bien encore qu’il emploie sa force physique pour -faire respecter sa faiblesse intellectuelle. Dans ce cas, on se met -en quête d’un autre bouc émissaire, d’une nouvelle victime qu’on ne -tarde pas à trouver et à immoler comme la première. Si le compositeur -n’est pas en train de jaser, il rêve. Sa plus grande jouissance est -de _câler_, c’est-à-dire de ne rien faire: _Nunc libris, nunc somno_. -Il y a en lui beaucoup de l’organisation du chat pour la volupté, la -gourmandise et surtout la paresse. Vous le verrez les deux coudes -appuyés sur la casse, tenant à la main dans son composteur une -ligne inachevée. Les yeux à demi fermés, la prunelle engourdie dans -une molle torpeur, il suit les nuages qui défilent en haut dans le -bleu, et sur leurs masses mouvantes son imagination bâtit un château -plus prestigieux, plus féerique que celui d’Aladin. Là sont des -divans somptueux, des bains parfumés, des chibouques, des oukas, des -narguilés que lui allume un petit esclave noir. Là se trouvent des -femmes telles qu’on en voit dans les illustrations de Shakspeare et -de Byron, des houris demi-nues qui le servent, le sybarite! qui lui -versent du vin de Schiraz dans des coupes couronnées de roses. A -cette dernière et brillante transformation de son idée, le rêveur n’y -tient plus, il fait un mouvement comme pour prendre la coupe, et dans -ce mouvement, sa composition, retenue par une simple ficelle, tombe -avec bruit et se _met en pâte_, c’est-à-dire que toutes les lettres -sont éparpillées, mêlées, amalgamées, répandues dans une confusion -horrible. Adieu le travail de la matinée! il faut recommencer sur de -nouveaux frais, et auparavant rétablir le _pâté_. On appelle cela une -_danse de caractères_. Lorsqu’on est las de railler, de mystifier le -malheureux, on vient à son aide, et l’accident se répare bien vite. -Ces innocentes distractions sont cause que l’on oublie, en composant, -des mots, des lignes, même des phrases. Ces omissions portent le nom -de _bourdons_. Lesdits bourdons exigent un grand travail pour être -replacés, lorsque la feuille est _imposée_, ou serrée avec des coins -de bois dans un cadre de fer. Lorsque le correcteur apporte l’épreuve, -on se précipite pour voir celui qui a des bourdons, et on l’assourdit -d’un bruit continuel imitant les cloches: _din, din, baoum! din, din, -baoum!_ D’autres fois on fait descendre un camarade sous prétexte qu’il -est demandé dehors. A son retour il est accueilli par une _roulance_ -générale, ce qui signifie que chaque ouvrier frappe en mesure de -son composteur sur sa casse, à peu près comme les représentants -d’une petite partie de la nation frappent leurs pupitres de leurs -couteaux à papier, quand certains orateurs du centre jugent à propos -de donner un échantillon de leur éloquence. Il faut que le confrère -mystifié essuie la fusillade avant de retourner à sa place. Par une -étrange contradiction, cet homme contre lequel on vient d’épuiser le -carquois de la raillerie, cet homme a-t-il besoin du moindre service, -il n’a qu’à choisir: tout est à lui, on se dispute pour l’obliger. -Presque partout le compositeur a, comme on dit, le cœur sur la main. -Arrive-t-il à un confrère de faire une longue maladie? Lui a-t-on, -pendant son absence, emprunté son mobilier? Est-ce un étranger qui -débarque sans ressources, ou qui, faute d’ouvrage, veut retourner chez -lui, ou bien un enfant pâle qui s’étiole et meurt de nostalgie pour -avoir entendu la chanson de Béranger? Aussitôt une circulaire court -les imprimeries, une liste de souscription se forme, s’allonge, se -remplit, se gonfle, et se résout en une somme assez ronde qui tombe -inopinément dans la main du pauvre diable. Cela se fait avec beaucoup -de délicatesse, souvent même la charité porte les typographes à venir -au secours d’individus qui ne sont pas de leur profession. - -Avec les auteurs, le compositeur est presque sur le pied de l’égalité. -Il les voit face à face. Par lui, ils descendent de leurs piédestaux et -se montrent avec leurs faiblesses. Le masque tombe, l’homme reste... -et souvent le génie disparaît. Les dieux perdent leur auréole quand -on est trop près de l’autel. Bien des secrets d’étude, de cabinet, -de politique même, sont dévoilés au compositeur. Il se prend à rire -en voyant le bon public accueillir sérieusement telle nouvelle de -journal à la fabrication de laquelle il a pris part. Il a vu la -filière, les creusets, les laminoirs par où passe la pensée de M. de -Balzac, avant de revêtir cette forme éblouissante que chacun admire et -envie. Il sait à quoi s’en tenir sur l’allégation du plus fécond de -nos romanciers, lequel, dans la préface d’un de ses beaux ouvrages, -prétend ne boire jamais que de l’eau. Il possède le nombre précis des -collaborateurs secrets de bien d’autres. Devant lui tombent les voiles -de l’anonyme et du pseudonyme. Ces mémoires attribués à de grands -personnages défunts, c’est un auteur industriel qui les a inventés. -Ces anecdotes du temps de l’empire n’ont jamais eu de fondement que -dans une imagination féconde. Ce roman signé d’un nom de femme sort -de la plume courtoise d’un homme de lettres. Que de petitesses, -que de choses honteuses on découvre avec tristesse chez ceux qui -prétendent guider la nation, et qui ne font, la plupart du temps, que -la fourvoyer dans une vie mauvaise! Le compositeur connaît d’avance -toutes les nouvelles. Il a lu hier le manuscrit de ce superbe discours -que tel orateur vient d’improviser à la tribune. Aussi, fier de ses -connaissances, s’établit-il juge souverain, arbitre suprême du bon et -du mauvais en matière de littérature. A propos des écrivains et des -artistes, il affecte un ton cavalier et supprime le substantif poli. -Il dira: Chateaubriand, Balzac, Sand, Ingres, Delacroix, Scheffer; la -Mars, la George, la Dorval. Notre homme a pris une teinture _de omni -re scibili_. Il a travaillé pour M. Thénard, et s’est fait à moitié -chimiste. Cuvier l’a rendu naturaliste; Biot, physicien; Poisson, -mathématicien; Arago, astronome; Dalloz, jurisconsulte; M. Viennet, -diplomate. Victor Hugo et Alexandre Dumas se sont frottés contre -lui: le voilà poëte et dramaturge. Lorsqu’un auteur agit bien avec -le compositeur, lorsqu’il se met à son niveau, lorsque sa _copie_, -c’est-à-dire son manuscrit, est lisible, l’ouvrage sera soigné, le -texte ne sera pas déparé par des contre-sens, des lettres retournées, -des fautes de français, des mots tantôt trop écartés tantôt trop -rapprochés l’un de l’autre. Le compositeur fera même disparaître des -erreurs qu’il est capable d’apercevoir et de corriger. Mais si vous -affectez de la morgue à son égard, si vous le traitez du haut de -votre grandeur, si votre copie n’est pas mieux écrite que celle de M. -Alphonse Karr (qui semble se servir de son _terreneuvien_ en guise -de secrétaire), si votre manuscrit est couvert de ratures, surchargé -d’ajoutés, le compositeur se dégoûte et prend à tâche de mal faire. -Quelquefois involontairement, souvent à dessein, il vous fera dire des -choses ridicules. Rapporte-t-on que pendant un discours brillant de M. -Viennet, l’émotion de M. Fulchiron était _visible_, le compositeur se -trompe, et on lit _risible_. Un journal parle-t-il des services que tel -honorable peu honoré _rend_ au gouvernement, il mettra _vend_. Si M. -Charles Dupin, après une grande dépense d’attendrissement, s’inscrit -pour _deux francs_ dans une souscription en faveur des ouvriers sans -travail, souscription dont, par parenthèse, jamais aucun ouvrier ne -voit un centime, l’artiste rancunier composera _deux sous_. Lors de -la déplorable affaire d’Armand Carrel, une feuille disait: La balle -traversa le _péritoine_. Un compositeur ignorant met le _père Antoine_. -Le soir, grande rumeur au café. Ce diable de père Antoine montait -toutes les imaginations. Beaucoup soutenaient qu’il y avait erreur: -«Le père Antoine! s’écria un important, je le connais; c’est un de mes -amis, un excellent homme; très-certainement il se trouvait là.» La -discussion s’échauffa, et peu s’en fallut qu’un nouveau duel ne vînt -s’ajouter à l’horreur du premier. - -Les inattentions du compositeur n’amènent pas toujours des résultats -aussi désagréables. C’est à une faute typographique que l’on doit -le plus beau vers de Malherbe. Dans son ode sur la mort de Rosette -Duperrier, le poëte avait mis: - - Et Rosette a vécu ce que vivent les roses, etc. - -Il oublia de barrer les _t_, le compositeur les prit pour des _l_ -et écrivit _Roselle_. A la réception de l’épreuve, au passage en -question, un éclair subit traversa la tête de Malherbe. Il fit de -_Roselle_ deux mots séparés, remplaça l’_r_ capitale par un _r_ bas de -casse, et l’on mit en deux admirables vers: - - Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses, - L’espace d’un matin. - -Il y a une grande irrégularité dans la distribution des compositeurs -sur le sol de Paris. Du côté de la rive droite de la Seine se font -tous les journaux et les forts ouvrages. Les imprimeries sont -nombreuses et les compositeurs florissants. Les _journalistes_ (non -les rédacteurs, mais les compositeurs d’un journal), dont le gain est -fixe et assez considérable, prennent vis-à-vis de leurs confrères de -la rive gauche, tristes _labeuriers_ dont l’existence est précaire -et le dîner problématique, cet air d’insolente compassion avec -lequel le chêne parlait au roseau. Généralement, comme profession -libérale, la typographie est tombée tout à fait. Le temps est loin -où des chefs-d’œuvre immaculés sortaient des presses des Aldes, des -Estiennes, des Elzevirs! on ne voit plus les maîtres imprimeurs, armés -d’une loupe, vérifier lettre à lettre la correction des épreuves. -Comme toutes les autres branches de l’art, comme la littérature même, -aujourd’hui la typographie est un métier, et rien de plus. - -Le compositeur est pour le progrès en tout et partout. Il a été de -chacune des religions nouvelles qui ont essayé de reconquérir notre -foi lasse de tout, même de sa pauvre sœur l’Espérance. On l’a vu -successivement saint-simonien, fouriériste, châteliste, etc. Un certain -nombre se traîne pourtant encore dans l’ornière usée de l’école -voltairienne, et s’attaque, en don Quichottes, à des choses qui -n’existent plus. Pour la science, le typographe est de force à vous -démontrer avec un grand renfort d’arguments que l’obscurité provient -principalement de l’absence de la lumière. En politique, il marche -avec l’extrême gauche et la dépasse trop souvent. M. de Cormenin, -M. Mauguin, M. de Lamennais, voilà ses apôtres. Lui qui assiste et -coopère à la fabrication des journaux de toute couleur, lui qui a -observé des manœuvres de corruption, qui a vu des transfuges et des -renégats de tout parti, il doit apprécier un peu la moralité des gens -du pouvoir. Il sait ce que valent ces personnages tarés, ces hommes -chiffres, ces valets titrés, ces incorruptibles consciences dont -quelque part il existe un tableau synoptique avec les prix courants -en regard. Un tel spectacle l’irrite, et nous avons dit que déjà il -croyait avoir à se plaindre de la société. Sa tête se monte. Comme -il est de nature très-expansif, très-liant, très-porté à se réunir à -des camarades, il se trouve faire partie des sociétés plus ou moins -bachiques, plus ou moins lyriques ostensiblement, et secrètement -plus ou moins révolutionnaires. Fêté d’abord en qualité d’_aimable -visiteur_, il ne tarde pas à devenir membre influent. Là les opinions -fermentent d’autant plus qu’elles sont plus comprimées. Les chants -et le vin chargé de litharge montent au cerveau; l’orgueil que donne -au compositeur sa demi-érudition, sa supériorité intellectuelle, la -fascination d’une autorité quelconque dont on l’éblouit, achèvent de -lui renverser les idées, et malheureusement on le retrouve parfois -jouant à l’émeute devant les boutiques fermées, donnant un spectacle -aux oisifs, occasionnant d’interminables corvées au malheureux -tourlourou, seule véritable victime; tandis que l’arbitraire se frotte -les mains et se met à table en pensant à tout ce que cela va lui -rapporter. - -Lorsqu’ils ont secoué la poussière de l’atelier, certains compositeurs -s’habillent assez bien; il y en a même qui affichent des prétentions -à la fashion. Mais vous les reconnaîtrez sûrement à la liberté de -leurs manières, de leur démarche, de leur langage. Quelque soignée que -soit la mise du compositeur, il y a toujours un petit bout d’oreille -qui passe, quelque chose qui cloche, qui jure, qui grimace, qui -rompt l’harmonie, qui écorche le regard, qui fait deviner l’ouvrier -sous les habits du _lion_: par exemple, un mauvais chapeau sur une -chevelure bien frisée, un jabot et une cravate sale, des bottes -luisantes au bout d’un pantalon crotté, un lorgnon et pas de gants, -un luxe enfin qui vous rappelle malgré vous celui de Robert Macaire. -Il néglige quelquefois de se laver les mains: alors des mots entiers -qui s’y trouvent imprimés le trahissent. Sa conversation se débarrasse -difficilement de certaines expressions suspectes, ayant une mauvaise -odeur d’argot. Son allure retient toujours un peu de ce dandinement, de -ce frétillement, de ce jeu des hanches qui caractérisent l’espèce de -pyrrhique appelé _cancan_. Observez les passants dans une rue: ceux-ci -ont les yeux à terre, ils songent au passé; ces autres regardent devant -eux, ils s’occupent du présent; quelques-uns ont la prunelle tournée en -haut, ils rêvent de l’avenir. Le compositeur est parmi ces derniers. -Son pied ne se détache pas franchement de la terre: ses mouvements -de locomotion s’exécutent en zigzag. Il décrit des _méandres_ plus -compliqués que ceux de M. Léon Gozlan. Il semble ne pas connaître -cet axiome, que la ligne droite est le plus court chemin d’un point -à un autre. Dans sa route il s’arrête aussi souvent qu’un omnibus, -ou que le cabriolet d’un éligible qui va solliciter des votes. Vous -le surprendrez à causer avec des amis, vous le verrez flâner devant -les choses d’art, devant Susse et Giroux, à l’étalage d’Aubert et des -marchands de gravures du boulevard. Un de ses plus doux plaisirs est -de parcourir les quais en examinant la science et la littérature qui -se hérissent, en forme de bouquins, sur les parapets. Le grand nombre -quitte rarement la blouse, et le bonnet ou la toque, toujours d’une -forme peu usitée. Joignez à cela des cheveux longs, ébouriffés, une -barbe moyen âge, de formidables moustaches, une pipe de terre bien -culottée, et vous aurez le véritable costume du typographe. - -Le vice qu’on reproche le plus au compositeur, c’est sa soif toujours -ardente et presque inextinguible. Un calculateur patient a trouvé -que la main d’un compositeur, en portant les lettres de sa casse à -son composteur, faisait, pendant une année, un chemin équivalant à -je ne sais combien de fois le tour du monde. Là-dessus de mauvais -plaisants ont posé ce problème. Combien de fois la main du compositeur, -en portant la coupe (mot que l’on emploie dans les goguettes pour -désigner un verre rayé) à ses lèvres, fait-elle dans une année le -tour du monde? Au nom de mon client, je dédaigne de répondre à de -si plates insinuations. Certes, je n’essaierai pas de le disculper -entièrement du défaut précité. Je ne serais pas cru si je disais qu’il -fait partie de quelque société de tempérance et de sobriété. Je sais -qu’il est de ceux qui disent:--Deux mauvais dîners tiennent bien dans -le même ventre. Assez jeûne qui mal dîne, et--Vin maudit vaut mieux -qu’eau bénite. Néanmoins, je réclame pour lui l’indulgence. Ce défaut -est une conséquence de son caractère expansif, de son cœur débordant -d’affection. L’avez-vous vu seul à une table d’estaminet ou devant un -comptoir de marchand de vin? S’il quitte fréquemment son ouvrage, c’est -pour régaler un ami; s’il passe des journées entières entre les cartes -et la bouteille, c’est pour ne pas se séparer des amis; s’il met toute -son attention à diriger une queue de billard, c’est pour _enfoncer_ un -ami. Vous l’accusez de rechercher avec avidité toutes les occasions -possibles de dérangement? Mais s’il consulte l’almanach, c’est pour -trouver le jour de la fête d’un ami, afin de la lui souhaiter. N’est-il -pas naturel que celui-ci fasse preuve alors de savoir-vivre? Chaque -fois qu’il achète quelque chose de nouveau, une blouse neuve: «C’est -bien sec, disent en chœur les amis, il faut arroser cela!» Résiste-t-on -à de telles paroles? Il a institué dans l’année une multitude de jours -de chômage, c’est vrai. La Saint-Jean d’hiver, la Saint-Jean d’été, la -Saint-Jean-Porte-Latine, le moment qui commence les veillées, celui -qui les voit finir, sont autant d’époques où il est indispensable de -_prendre la barbe_, c’est-à-dire de s’enivrer... c’est vrai, et je -m’en tiens à ce que j’ai dit, c’est pour le plaisir d’être en société. -Mais, nous répétera-t-on encore, il fait des libations jusque sur la -tombe de ses amis! Un convoi auquel il assiste ne se termine pas sans -une débauche! Quel scandale!... Aimez-vous donc mieux qu’il allonge -une mine hypocrite? Et puis, est-il bien prouvé que le jour où l’homme -meurt ne soit pas son jour le plus heureux? D’ailleurs les anciens ne -célébraient-il pas le trépas de ceux qui leur étaient chers par des -festins et des divertissements? Brillat-Savarin a dit depuis longtemps: -«Les animaux se repaissent; l’homme mange; l’homme d’esprit seul sait -manger.» On pourrait dire que, parmi les ouvriers, le compositeur -seul sait boire. L’imprimeur s’administre solidairement des doses -effrayantes d’un liquide frelaté; mais la quantité pour lui, c’est -tout. Le compositeur se connaît en crûs; autant que ses finances le lui -permettent, ce sont les qualités supérieures qu’il choisit. D’ailleurs, -lui qui a éprouvé tant de mécomptes, il faut bien qu’il noie ses -réflexions, qu’il tue sous des sensations grossières certains souvenirs -douloureux, qu’il cherche à étouffer des facultés vivaces et créatrices -dont il lui est à tout jamais interdit de tirer emploi. Le cabaret, -mais c’est son athénée, son théâtre, son salon. S’il le fréquente, -c’est que les jouissances plus nobles lui sont prohibées, et que, à -défaut d’autres poésies, il accepte celle de l’ivresse! - -Une autre accusation, dont cette fois je crains que tout mon zèle ne -soit impuissant à sauver mon client, c’est celle d’être parfois en -retard pour payer ses dettes. Malheureusement cette imputation est -motivée. Le compositeur ne compte pas toujours; ce n’est pas un homme à -ranger sa vie en tiroirs, à étiqueter ses actions, à tenir de son temps -un journal minutieux comme un étudiant de Leipsick ou de Goëttingue. -Son bon cœur, son besoin d’amitié, l’emportent; et quand vient le -jour de la _banque_, c’est-à-dire le jour où il reçoit le salaire -de la quinzaine, il se trouve que le doit dépasse l’avoir, que la -recette est plus qu’absorbée par la dépense. Cela se conçoit, si l’on -réfléchit que le compositeur est _aux pièces_, qu’il n’est rétribué -qu’en proportion de sa tâche, et que son gain dépend de son assiduité. -Ordinairement, lorsqu’il a des dettes, il travaille quelque temps avec -ardeur et sans se déranger; c’est ce qu’il appelle _être dans son dur_. -Mais, par guignon, il arrive souvent que, narguant sa bonne intention, -l’ouvrage manque tout à coup. Le samedi de banque donc, à la porte -de l’imprimerie sont embusqués des individus prêts à se jeter sur le -passage de l’imprévoyant débiteur. C’est le tailleur, le chapelier, -le bottier, le gargotier. Ils sont désignés sous la dénomination -pittoresque de _loups_. Alors on entend crier de toutes parts: _gare -aux loups!_ Une fois son argent reçu, le compositeur paie les dettes -qui lui semblent les plus essentielles: c’est le marchand de vin et le -gargotier où il pourra retrouver de l’_œil_, c’est-à-dire du crédit. -Il ne lui reste que quelques pièces de monnaie, et il les consacre -exclusivement à _faire la noce_. Il n’est pas thésauriseur, lui, la -monnaie ne s’oxide pas dans sa poche; le chemin du mont-de-piété lui -est plus familier que celui de la rue de la Vrillière. Le tailleur et -les autres fournisseurs d’habillements deviennent presque toujours ses -victimes. Les sommes qu’on leur doit sont trop fortes, il n’y a pas -moyen de solder tout. Alors, plutôt que de donner un faible à-compte, -ne vaut-il pas mieux faire le dimanche une petite partie qui aide à -dissiper l’ennui de la semaine? - -Hâtons-nous de le rappeler, ce que nous venons de dire n’est pas -d’application absolue. Beaucoup de typographes ne fréquentent ni les -tripots, ni les marchands de vin, et paient exactement leur tailleur. -Ils se rappellent que jadis leurs devanciers portaient l’épée, ils ont -à cœur de ne pas déroger. Nous en connaissons qui suivent assidûment -les cours publics, prennent des notes, et, dans leurs moments de -loisir, s’adonnent à la littérature. Quelques-uns font de la musique et -excellent sur divers instruments. Il en est qui sont poëtes et poëtes -de talent. _Quid tibi cum lyra?_ Le Gilbert du dix-neuvième siècle, -Hégésippe Moreau, mort récemment à la Charité, était un compositeur. -Pauvre enfant qui n’avait pas de mère à chérir, et que la société -abandonna. Malheureux! qui n’eut de sympathie que pour le malheur! -Poëte qui n’a chanté que le peuple. - -C’est ici le lieu de parler de la plus vive, de la plus -caractéristique, de la plus persistante passion du compositeur. Une -chose existe qui fait le sujet de ses rêves du jour et de ses songes -de la nuit; qui flotte incessamment devant sa pensée comme un monde de -lumières et de parfums; qui, chaque fois qu’il l’aperçoit, fait vibrer -ses nerfs et battre ses artères. Cette chose tient plus de place dans -sa vie que l’amour, que la politique, que la bouteille même: c’est le -but de ses projets, le point de mire de ses espérances. Devinez-vous? -Non. Vous avez vu derrière nos théâtres une petite porte mystérieuse, -par laquelle entrent les acteurs, les figurants, les machinistes, les -auteurs et les personnes privilégiées. Vous y voilà. Il est incroyable -combien cette petite porte fait pousser de soupirs au typographe. Il -jette un œil d’envie sur tous ceux à qui elle livre passage. Parfois -son regard foudroyant tombe sur la portière qui lui fait l’effet du -dragon des Hespérides. Que de tentatives n’a-t-il pas commises pour -franchir ce seuil redoutable? Combien de fois n’a-t-il pas monté sur -des théâtres de société! Qui comptera ses débuts et ses chutes chez -les frères Seveste, à Montmartre et à Montparnasse! Que de courses -il a faites pour porter des pièces à M. Harel, à M. Dormeuil, à M. -Cormon, à M. Poirson, pièces qu’il s’étonne toujours de voir revenir -avec un refus plus ou moins direct! Un jeune homme avait fait remettre -un manuscrit à Voltaire en lui demandant ses avis. Le grand écrivain -effaça seulement la dernière lettre du mot Fin et renvoya l’ouvrage -ainsi modifié à son auteur. Messieurs les directeurs, plus concis -encore, négligent de donner un motif, et souvent pour cause. Alors, -dans son désespoir, le féroce dramaturge s’est rabattu sur le théâtre -forain du Luxembourg; il a fait frissonner aux sanglantes péripéties -de son drame l’élite des _moutards_ du voisinage; il a fait couler les -larmes des jolies brocheuses, des sensibles blanchisseuses. Il connaît -les secrets de coulisse, la vie privée et scandaleuse des actrices -et des acteurs, tout le monde étrange et bigarré d’outre-toile. Les -émotions de la scène, il les achèterait au prix de son sang. Romain, -il eût crié plus haut que tous les autres: _panem et circenses!_ En -attendant, il se mêle parfois à ces autres _romains_, qui manifestent -pour l’art un enthousiasme peu désintéressé. Gall et Spurzheim ont-ils -créé une bosse pour la manie du théâtre? Je l’ignore; mais si la -phrénologie est une vérité, cette bosse doit toujours se trouver chez -le compositeur. Il a ordinairement pour ami un acteur qu’il tutoie -devant le monde. Rarement les billets de faveur lui manquent, et, -lorsqu’il est parvenu à avoir ses entrées, son bonheur est au comble. -Dans ce cas il s’attache à une figurante ou à une actrice qui partage -avec lui sa gloire, ses 800 francs d’appointements, et son amour. - -Nous venons de prononcer un mot qui nous appelle sur un terrain délicat -et scabreux. Comment le compositeur traverse-t-il le désert de la vie? -En d’autres termes, quelles sont ses relations avec le beau sexe? Pour -l’amour, le compositeur est le rival de l’étudiant. Il partage avec lui -les faveurs de cette adorable grisette qu’on trompe toujours et qui -pardonne toujours. Mais il y a cette différence que l’étudiant est un -despote orgueilleux et brutal, tandis que le compositeur est un amant -tendre et dévoué. Quoiqu’il s’astreigne rarement aux formalités d’un -mariage en règle, il est prodigue de sentiment et sait être fidèle. -On en a vu conserver la même passion des mois entiers! Le dimanche, -vous le trouverez sous les voluptueux ombrages de la Chaumière ou -dans les autres guinguettes de la barrière. Mais ce sont ces derniers -endroits que le compositeur affectionne. Là les frais sont modiques et -ne dépassent pas ses moyens. Là il se dilate, il trône, il est chez -lui. Il écrase de son luxe, de son élégance, de sa prodigalité les -ouvriers endimanchés. L’indifférence, la cruauté fondent à l’éclat de -sa toilette comme la neige devant le soleil. Heures bénies, heures -exaltées et fiévreuses où l’on oublie tout, travaux, chagrins, -esclavage, misère! où l’on vit en une minute des jours, des mois, des -années, tout ensemble et tout à la fois! On se croit riche et on l’est, -car on n’a rien à envier aux riches. Des lustres? En voici. De belles -femmes? Regardez. Dans vos salons aristocratiques en trouverez-vous -facilement d’aussi suaves, d’aussi naturellement jolies? De la musique? -Écoutez. Cet orchestre n’est-il pas joyeux comme celui de Musard, -et cette fanfare du piston ne semble-t-elle pas un incessant appel -d’amour, un signal de délire et de transport? - -Il est une variété de compositeurs dont les mœurs sont tout à fait -différentes: immobiles comme des termes devant leurs casses, ils -éloignent jusqu’à l’ombre de la dissipation; ils vivent de peu; et -leur ardeur pour la besogne leur a fait donner le nom d’_ogres_ par -leurs confrères, qui les méprisent. Ils font en sorte d’obtenir des -places avantageuses, telles que celles de metteurs en page, hommes de -conscience, correcteurs, protes, etc. Au bout d’un certain temps, si à -leurs épargnes ils peuvent ajouter quelque petit héritage, ils achètent -un brevet, deviennent maîtres imprimeurs, et prennent un ton arrogant -vis-à-vis de leurs anciens camarades. Ceux qui n’ont pas de quoi -acheter un brevet, organisent un atelier de composition et se couvrent -du nom d’un imprimeur breveté. On les appelle _imprimeurs-marrons_. Ils -font le plus grand tort à la profession, parce que, pour attirer à eux -les éditeurs et les ouvrages, ils travaillent à bien meilleur compte, -et en conséquence sont obligés de réduire les salaires, spéculant -ainsi, par une espèce de pacte de famine, sur la misère de l’ouvrier, -qu’ils mettent dans l’alternative de manquer de besogne ou de -travailler à vil prix. C’est de leurs officines que sortent, à la honte -générale, ces éditions où les fautes pullulent et grouillent comme une -vermine, ces textes hideux et mutilés qui dégoûtent le lecteur, et qui -mécontentent l’œil même de leur père. - -La variété ci-dessus ne compte qu’une très-petite fraction d’individus; -les autres compositeurs se fourvoient dans des voies diverses. La -typographie est l’antichambre de la littérature. A force de reproduire -les ouvrages d’autrui, quelques-uns s’avisent d’en composer eux-mêmes -de semblables et d’enjamber la barrière qui les sépare des auteurs. -C’est en copiant de la musique que Jean-Jacques devint musicien; c’est -en transcrivant des pièces de théâtre que M. Alexandre Dumas s’est -fait dramaturge, et s’est mis dans le cas de ne plus exercer son -premier métier qu’en faveur des princes et des princesses. Si beaucoup -de compositeurs font des articles pour de petits journaux qui ne les -paient pas, si d’autres ne parviennent à débuter ou à se faire jouer -qu’à Bobino et au théâtre Lazary, s’ils encombrent de leur suffisante -et prétentieuse médiocrité les avenues inférieures de la littérature, -quelques-uns, véritables hommes de talent, parviennent au travers de -mille obstacles à conquérir une réputation méritée. Sans remonter aux -époques antérieures qui nous offriraient des exemples honorables, -un grand nombre de nos illustrations artistiques et littéraires -appartiennent aux compositeurs. C’est de leur sein qu’est sorti le roi -de la chanson, le divin Béranger. Le compositeur use sa vie à espérer; -il est toujours à la veille d’échanger sa poétique misère contre une -position éclatante; cependant ses habits l’abandonnent à la longue -comme des amis infidèles, et ses bottes finissent par se crever. Ceux -qui n’ont pas l’esprit ou la chance d’arriver à quelque chose perdent -leur fol espoir, s’encroûtent, se pétrifient, roulent d’imprimerie -en imprimerie, et vivent misérables, jusqu’à ce qu’ils entrent tout -courbés sous la porte hospitalière de Bicêtre, asile des vieillards -indigents. - -Le rideau vient de tomber, notre héros a quitté la scène. Il s’est -bravement montré dans les divers rôles du drame ou plutôt de la comédie -qu’il joue en ce monde. On l’a vu sous toutes les faces: tantôt -_blaguant_ à son atelier, frondant les choses et les hommes du jour, -tantôt nageant dans la joie et le vin; d’autres fois triste, morose, -poursuivi par des loups sous la forme de créanciers. Ces alternatives -sont fréquentes à cause de l’instabilité du travail. Pour donner -un bon coup d’épaule à la composition, il ne faudrait rien moins -qu’un incendie des principales bibliothèques de Paris, mais loin de -là! Non content du tort que font à cette profession le clichage et -le polytipage, on invente encore de détestables machines qui vont -reproduire sans caractères et sans compositeurs les ouvrages des -quinzième et seizième siècles, les éditions Wendelines, Manutiennes, -Elzeviriennes, etc. Le compositeur regarde avec terreur la librairie -qui agonise... La littérature menace de s’absorber dans le journalisme -qui envahit tout pour tout étouffer. Déjà les nouvelles remplacent -les romans; le drame lui-même a quitté ses larges proportions pour se -réduire en un acte. Notre génération pressée de jouir fatigue la terre -de l’intelligence et s’inquiète peu de ce qu’elle laissera après elle. -Plus d’in-folio, plus de longs ouvrages, plus d’éditions monumentales: -des analyses, des résumés, des éditions-diamants. On concentre dans un -flacon imperceptible le parfum de mille roses; on réduit des livres -d’amandes amères en deux ou trois gouttes d’acide hydrocyanique. Il -n’est pas d’entreprises qu’on n’ait tentées pour rogner les profits -déjà si exigus des compositeurs. D’ingénieux industriels n’ont-ils -pas essayé de faire faire la composition par de jeunes enfants et par -des femmes, réduisant ainsi le travail typographique à une opération -purement manuelle et mécanique. - -Enfant d’une race malheureuse et sacrifiée, poëte de la borne, -tribun du carrefour, obscur dispensateur de la lumière, esclave de -la pensée des autres, va, montre encore sur le pavé de nos rues ta -blouse emblématique! Étale ta misère comme un reproche à la face du -siècle! Aplatis-toi sur les œuvres parfumées ou nauséabondes de tes -pachas littéraires! Allons, fils de Guttemberg, lève la tête et prends -courage. Voici, voici le règne des capacités et de l’intelligence! -_Euge! macte animo!_ L’or va descendre dans ton creuset! La roue qui -tourne sans cesse va te prendre et t’enlever! Demain on va ouvrir une -issue à ton eau qui se putréfie! Demain tu marcheras libre et fier. -En attendant, continue à lever des lettres, à manipuler la pensée -des autres en comprimant la tienne, à boire du vin blanc, à faire -des dettes, à danser aux barrières, et tâche de goûter au sein de ta -philosophique incurie le repos et la tranquillité que je te souhaite! - - =Jules LADIMIR.= - -[Cul-de-lampe] - - - - -[Illustration: LE SPORTSMAN.] - -[Tête de page] - -LE SPORTSMAN PARISIEN. - - -ON disait autrefois: Le Français né malin créa le vaudeville; je -propose de reformer cet adage en disant: le Français né Français créa -l’anglomanie: si cette vérité notoire et ce fait patent pouvaient -être mis en discussion, le titre seul de cet article en serait la -démonstration la plus convaincante? Nous voudrions esquisser un -type, l’analyser, le nuancer même; il est destiné à une collection -_éminemment_ française, et sous quel titre le présentons-nous à nos -lecteurs français; sous un titre tellement anglais qu’il est composé -d’un adjectif welsche et d’un substantif d’origine saxonne, sorte de -contraction grammaticale ou _logomachie_ qui ne saurait appartenir -qu’à la langue de Shakespeare et de Milton. Et pourtant quel lecteur -ne devinera pas la chose dont nous allons parler et que nous voulons -peindre? Qui demandera si le sportsman est une profession inconnue -que le livre de M. Curmer va nous révéler: on aurait de la peine à -trouver un Français assez béotien pour demander si notre héros est un -surveillant aux écorces d’orange des Funambules ou une nouvelle édition -du fabricant de cigarettes en papier de réglisse. - -La France est certainement le pays du patriotisme, mais ce patriotisme -nous permet de ne jamais rester français: sous la république et le -directoire, nous étions Grecs et Romains; les femmes portaient des -chlamydes à méandres, et nous avions des courses olympiques; toutes -les proclamations unissaient par des prosopopées en l’honneur de -Léonidas ou de Phylopœmen; et dans les fêtes publiques on nous montrait -des vieillards couronnés de feuilles de chêne, et chantant en chœur -des odes d’Horace bien ou mal traduites. Sous la restauration nous -sommes devenus néo-Grecs. Jamais héros français a-t-il fait battre -les cœurs de nos femmes à l’égal du brave Canaris? La bataille -de Waterloo nous a-t-elle fait répandre autant de larmes que les -désastres de Missolonghi? Je le demande et j’en réfère à la notoriété -publique. Toutes ces belles générosités nous ont coûté l’entretien -d’une expédition de vingt-quatre mille hommes, grâce à laquelle nous -jouissons du privilége d’être rançonnés avec prédilection quand -nous visitons les champs de Sparte ou les vestiges d’Argos. Depuis -1830, nous avons prodigué les trésors de nos sympathies, aux Belges, -Polonais, Italiens, Lusitaniens, Espagnols, Mexicains et Canadiens, -et il est certain que pendant ces neuf dernières années, nous n’avons -pas été plus Français que sous la république ou sous l’empire et la -restauration. Mais de toutes nos sympathies exotiques, une seule est -durable et profondément enracinée parmi nous: c’est l’_anglomanie_. -Nous pouvons voir de nos jours que le style antique est descendu dans -la tombe avec M. David: être philhellène n’est plus une profession -libérale, et sympathiser avec la Belgique et le Canada, n’est déjà plus -de si bon goût. - -J’arrive à la monographie du sportsman; mais avant de porter la main -sur cette arche sainte, il est bon de s’arrêter un instant. Le cadre -dans lequel on m’a circonscrit est bien étroit, mais le beau titre de -_sportsman_ n’en est pas moins un symbole de l’infini: le sportsman -n’est-il pas de tous les âges, de tous les sexes et de toutes les -conditions? N’offre-t-il pas autant de variétés que la race des -quadrumanes depuis les orangs jusqu’aux ouistitis? N’avons-nous pas -le sportsman à cheval, le sportsman à pied, le sportsman riche, le -sportsman ruiné et même le sportsman qui n’a jamais eu rien à perdre? -Qu’est-ce que le jeune duc et pair qui possède un haras et l’attelage -le plus irréprochable de Paris? Un sportsman. La fraction d’un agent de -change qui va se promener au bois sur une haridelle qui a traîné son -cabriolet pendant toute la semaine, le clerc du notaire, et le commis -marchand qui vont équiter à Romainville ou à Montmorency, ne sont-ils -pas des sportsmen? La jeune vicomtesse tout exquise et dont la tenue -à cheval est d’une si délicieuse hardiesse est encore un sportsman -femelle. Sportsman est aussi la demoiselle entretenue qui galope à tort -et à travers sur un locatis; et que l’on n’aille pas croire que cette -énumération contienne le sommaire de l’innombrable tribu des sportsmen: -nous les retrouvons jusqu’au tir aux pigeons, et même en deux classes, -savoir: le sportsman qui tire et le sportsman qui regarde tirer. Nous -rencontrons les sportsmen à l’école de natation, dans les salles -d’armes, au tir du pistolet, à la joute des coqs chez M. Tourel, et -jusqu’à la petite Villette où l’on fait militer des cochons d’Inde. - -Mais comme un traité complet et raisonné de toutes les variétés de -l’espèce nous conduirait à composer un ouvrage aussi volumineux que -l’Histoire naturelle de M. de Buffon, on va se borner à la monographie -du sportsman original et complet, qu’on pourra considérer comme -l’archétype de l’espèce. - -Le sportsman ne s’embarrasse pas d’être _gentilhomme_, il est -_gentleman_, et c’est beaucoup plus dire, à son avis. Il a hérité -de M. son père, ancien négociant, d’une trentaine de mille livres -de rente qu’il mange honorablement en avoine, en paille, en éponges -et en étrilles. Il a changé son nom de Corniquet ou de Grosbedon, -pour un nom de terre; mais, par un sentiment de saine philosophie, -de simplicité modeste et d’équité qui fait beaucoup d’honneur à -son caractère, il s’est abstenu de prendre le titre et d’arborer la -couronne de comte. Son abord est froid et cérémonieux, quoique assez -poli: par une faiblesse qu’on rencontre assez généralement chez les -grands hommes et qui lui est commune avec Louis XIV et Napoléon, il -cherche à produire une impression profonde sur les gens qu’il voit pour -la première fois. Le grand roi et l’empereur arrivaient à leur but, -l’un en déployant une majesté toute royale, l’autre en affectant une -brusquerie qui n’était pas toujours dépourvue de grâce et d’aménité. -Le sportsman atteint le sien par une simplicité charmante. Ainsi donc -à votre première entrevue, vous lui demandez des nouvelles de son ami, -ce pauvre M. Fleury d’Arbois qui vient de se casser les deux jambes en -tombant de cheval.--_Ce n’est rien pour l’homme_, répond le sportsman -de sa voix lente et anglaisée, _j’ai eu la cuisse droite et la jambe -gauche toutes brisées dans une chasse du Leiceister-Shire_.--Mais vous -conviendrez, monsieur, que s’il a, comme on dit, deux énormes trous -à la tête, il peut y avoir du danger.--_Cela peut être dangereux: en -tombant avec Little-Boby dans une chasse du duc de Buccleugh, nous nous -sommes ouvert le crâne, tous les deux, et me voilà! mais ce pauvre -Boby en est mort!!!_ Si vous n’êtes pas frappé d’admiration pour un si -beau stoïcisme, c’est que vous n’avez pas en vous le moindre germe du -_sporting-character_. - -[Illustration: LE SPORTSMAN] - -Le sportsman en question n’est plus de la première jeunesse; sa -mise est simple et pourtant de la plus grande recherche. Son linge -est toujours d’une aussi _entière blancheur_ que les organdis de M. -Planard. Ses bottes sont toujours satinées et lustrées par un vernis -fulgurant. Jamais il n’a adopté les cravates longues ni quitté les -cols de chemise; ses pantalons, scrupuleusement collants, annoncent -une jambe sensiblement arquée, et semblent accuser une longue habitude -du cheval. Il est revêtu d’un _newmarket_ vert foncé, lequel est d’une -coupe irréprochable, et lequel est illustré par des boutons au timbre -du jockey-club. Il porte, suspendue à une énorme chaîne d’acier, une -montre, véritable chronomètre à seconde indépendante, qui lui permet -d’apprécier avec une rigueur astronomique la vitesse des chevaux de -course, et d’apporter la ponctualité la plus minutieuse dans toutes -les prescriptions de l’hippiatrique. C’est que le sportsman est -essentiellement un homme d’ordre et d’économie; sa frugalité est -aussi supérieure à celle des anciens Lacédémoniens que notre grand -Paris est au-dessus de la ville de Lycurgue (c’est bien entendu, sous -le rapport de l’étendue superficielle et de la subtilité dans les -larcins). Ainsi, vous le voyez, pour se faire maigrir de quelques -livres, avaler avec une résignation surhumaine les aposèmes les plus -acerbes et les préparations les plus révoltantes. Pour soulager son -individu d’un abdomen un peu trop saillant, ou d’une cuisse un peu -trop charnue, vous le verrez pendant quinze jours ne manger que de la -salade, ne boire que de l’infusion de bourrache, et faire deux fois -par jour la route de Paris à Saint-Cloud, couvert de flanelle, et -par un dévorant soleil d’août. Qu’on n’aille pas croire qu’il soit -insensible aux plaisirs gastronomiques, aux doux charmes d’un vin de -bon crû; invitez-le après une chasse, à un repas de gentleman; vous -le verrez manger avec un appétit féroce, en buvant comme un Silènes; -et puis il quittera la table d’un pied ferme, y laissant _au-dessous -de lui_ tous ses compagnons endormis. C’est qu’il s’est imposé la -loi de ne jamais sortir du flegme qui lui a fait improviser cette -réponse en style laconien. Une belle dame lui demandait, au retour -d’un _steeple-chase_, si l’un des _gentlemen-riders_, mortellement -blessé dans une chute, était déjà mort: «No,» répondit-il. C’est cet -air de sang-froid permanent qui lui donne l’apparence de l’égoïsme, -et qui marque la supériorité du sportsman pur insulaire; c’est à -cette inaltérable sérénité qu’il doit de n’engager son argent dans -les paris qu’avec une parfaite connaissance de cause, et de rendre -cinq _yards_ au chasseur le plus consommé pour le tir aux pigeons; -ce dont il augmente infailliblement son revenu de cinq à six cents -louis par an. Le sportsman, comme tout homme spécial, est d’une -conversation très-monotone (lorsqu’il consent à parler toutefois). Je -ne sais quel auteur anglais a dit qu’il ne connaissait rien de plus -ennuyeux qu’un sportsman, à moins que ce ne fussent deux sportsmen. -Mortellement taciturne lorsqu’il se trouve dans une société étrangère -aux _améliorations_ de la race chevaline, le sportsman devient d’une -intarissable loquacité lorsqu’il rencontre un autre homme aussi spécial -que lui: leur conversation roule exclusivement sur les favoris du Darby -et surtout sur le _stud book_. C’est que la superstition du pur sang -est pour lui plus qu’un axiome, un théorème incontestable: c’est une -religion, un fanatisme, un fétichisme! Il la proclame, il la soutient -avec une égale énergie pour ses chevaux, ses bull-dogs, ses coqs de -combat, ses lévriers et ses pigeons pattus. Il en soutiendrait la -suprématie, fût-il en rivalité avec une altesse royale, fût-il dans -la boîte à clous de Régulus, ou sur le gril de Guatimozin! Ne croyez -pas que nous nous présentions ici comme adversaires des chevaux de -pur sang, et que nous ayons intention de proposer, comme je ne sais -quel grand journal, de remplacer les courses de chevaux par des -courses d’ânes, ces dernières devant fournir des résultats beaucoup -plus philanthropiques et plus avantageux à l’industrie de notre -pays; tout ce que nous voulons établir, c’est que la question de la -prééminence du pur sang est la seule chose sur laquelle un sportsman -ne puisse raisonner avec son calme habituel. Il vous permettra d’être -républicain, saint-simonien, fouriériste: de mépriser la charte -constitutionnelle, de traiter Louis XIV de charlatan, et Racine de -polisson; il vous passera de regarder l’obélisque de Luxor ou Louqsor, -si vous l’aimez mieux, comme un tuyau de machine à vapeur; et même -il vous laissera dire que les pavés d’asphalte sont une sottise un -peu trop dispendieuse pour être excusable; mais de grâce, n’allez -pas lui parler d’un cheval sans généalogie, et ne lui dites pas -qu’il pourrait offrir les mêmes qualités qu’une bête pur sang, un -descendant d’_Arabian Godolphin_: vous le verrez s’emporter, rugir, -écumer: et personne n’ignore combien est terrible la colère des gens -habituellement placides. J’oublie de citer un autre sujet sur lequel -un sportsman ne souffre jamais la discussion: c’est la supériorité de -l’école anglaise sur l’école française. Il affecte le plus profond -mépris pour tout ce qui est écuyer, exercices de manège, et prétend -que, sauf M. le marquis Ou....., il aimerait mieux confier un cheval -au dernier courtaud de boutique qu’au premier écuyer de la France -et de la Navarre, en y joignant la Corse et l’Algérie par-dessus le -marché. Sur tout autre sujet, le sportsman est de la plus parfaite -indifférence, je pourrais dire de la nullité la plus complète: et -je n’en serais pas démenti. En littérature, il croit encore aux -classiques et aux romantiques; la musique lui est ce qu’il appelle -_insipide_, et quant à ce qui regarde la politique, ses idées, fort -peu distinctes d’ailleurs, ont une légère tendance aristocratique, -attendu qu’il a visité l’Angleterre, et que les meilleurs chevaux -qu’il ait jamais connus étaient possédés par des _noblemen_, ou -tout au moins des _gentlemen_: c’est la seule observation qu’il ait -rapportée de ce pays-là. Il n’a jamais pardonné au général Lafayette -sa préférence exclusive ou son engouement pour les chevaux blancs; -il pencherait assez volontiers du côté d’une forme de gouvernement -despotique qui supprimerait la garde nationale, parce qu’un de ses -chevaux a reçu une atteinte dans les rangs de la milice citoyenne; mais -il n’en accorde pas moins l’honneur de son estime à M. le duc d’.... -depuis qu’il en a reçu une garniture de boutons de chasse en bronze -argenté. Pour compléter cette esquisse morale du sportsman français, -nous dirons aussi qu’avec toutes les apparences de l’égoïsme, il est -au fond très-humain, serviable, assez reconnaissant des services qu’on -lui a rendus, et très-susceptible d’attachement pour les hommes, et -principalement pour les bêtes. Il a nourri dans la plus molle oisiveté -jusqu’à la fin de ses jours _Counter-Port_, son premier cheval, mort -à l’âge de vingt-quatre ans, de vétusté non moins que de vieillesse. -Nous voici parvenus aux linéaments les plus délicats de notre portrait, -et les détails vont manquer à l’historien. Vu l’insuffisance des -documents, il va présenter sous la forme du doute ce qu’il a cru voir -des rapports du sportsman avec la plus aimable partie du genre humain. -Jamais le sportsman, homme de continence et de convenance, ne s’est -affiché avec des femmes suspectes ou décriées; jamais aussi il n’a -couru les salons et _la haute_, comme on dit au club. Tout tendrait -donc à nous faire croire que le sportsman est destiné à mourir dans -le même état de pureté que le chevalier Newton, seule analogie qui -doive jamais exister entre lui et l’illustre auteur du binôme. Il y a -pourtant des gens bien informés qui soutiennent que, depuis la première -jeunesse de cet homme impassible, il entretient la même passion pour -une femme de condition mitoyenne avec laquelle il a l’air de se -conduire à peu près maritalement, sans qu’il existe aucun dérivé connu -de cette conjugaison. Ce qui peut faire admettre cette supposition -téméraire, c’est que tous les jours, et très-exactement, il quitte le -club après son dîner vers sept heures et demie, pour n’y revenir que -vers onze heures du soir, et que pendant tout cet intervalle on n’a -pu l’apercevoir en aucun lieu de la ville de Paris où l’on rencontre -infailliblement tous ceux qui se promènent incognito. Ces gens bien -informés ne manquent pas de citer à son sujet une historiette assez -_excentrique_; mais c’est l’unique velléité de galanterie qu’ils aient -à lui reprocher. Il paraît qu’il s’était épris de passion pour une -de ces charmantes femmes qui fourmillent dans tout Paris, laquelle -personne était ou se faisait passer pour Espagnole. On entendait -continuellement notre ami chanter avec frénésie, et à l’éternelle -gloire de M. de Musset, cette romance alors en vogue: - - Avez-vous vu dans Barcelone - Une Andalouse au sein bruni? - -Malgré cette touchante application, l’Andalouse lui tenait, comme on -dit vulgairement, _la dragée haute_; mais elle finit par lui avouer -qu’elle mourait d’envie d’avoir une parure de tourmalines qui se -trouvait chez Meller, et qu’elle lui désigna de manière à ce qu’il ne -pût s’y tromper. Or, la parure devait coûter dix mille francs, et il -avait sur-le-champ besoin de cette somme pour faire venir de Londres -le fameux _Saturnus_, la perle des écuries de _Tatersall_. En outre, -il fallait se hâter, car ledit _Saturnus_ pouvait lui être enlevé par -lord S..., ou par tout autre riche amateur. Grande était sa perplexité! -Il fallait, ou retourner chez l’Andalouse avec l’écrin, ou n’y pas -retourner du tout. C’est le parti qu’il prit, et le jour suivant, il -donna l’ordre d’acheter Saturnus, qu’on peut voir encore aujourd’hui -dans son écurie modèle. Pour ce qui regarde les habitudes et la vie -matérielle du sportsman, il habite une rue voisine des Champs-Élysées, -prétendant avec raison que la _traversée de Paris_ abîme les chevaux -de selle: il se lève tous les jours à huit heures, il se couche entre -une et deux heures du matin; jamais il ne fréquente les bals masqués, -il ne va presque jamais au spectacle; vous le trouverez quotidiennement -au bois de Boulogne entre deux et cinq heures, quand il n’est pas aux -chasses de l’union ou de M. le duc d’.... Là, il fatigue d’ordinaire -deux chevaux (qui l’attendent à la porte Dauphine) en leur faisant -faire à chacun un tour de bois, et les lançant par-dessus tous les -obstacles de la porte d’Auteuil, le chenil, c’est-à-dire le double -fossé et la double barre (excepté toutefois _la barre Potocki_, bien -entendu). - -Pour qu’on ne puisse pas nous accuser d’avoir peint les sportsmen à -leur désavantage, nous allons montrer celui-ci dans toute sa gloire, -c’est-à-dire dans son écurie. C’est là qu’il triomphe! Il est dans -son écurie complétement beau, royal, épique! Figurez-vous une petite -maison en briques, bien exposée au plein midi, à l’extrémité d’une -cour vaste, aérée et soigneusement sablée, où une demi-douzaine de -chiens, tant lévriers que danois, griffons, bulls-dogs et terriers, ont -l’air de traîner une existence assez inutile. On vous ouvre une porte -ornée d’un bouton de cuivre éclatant, et vous êtes dans le tabernacle -hippiatrique. C’est là que le sportsman passe toutes ses matinées; -aussi reconnaît-on partout l’œil du maître: les litières sont fraîches -et soigneusement renouvelées, les stalles d’un bois de chêne bien poli; -une paille blonde et consistante est suspendue dans les râteliers, une -avoine sèche et farineuse circule dans les mangeoires. Voyez donc comme -ils sont heureux et gracieux, les habitants de ce splendide logis! -comme ils ont l’œil vif et brillant! voyez comme leur poil est fin, -souple et poli! Peut-on blâmer un sportsman de passer une partie de -son temps dans _such a stall_? Que l’on ne me parle plus de mameluck -pleurant sur son coursier, comme du type de l’affection qui peut unir -l’homme à la bête: l’amour du sportsman pour ses chevaux me semble -aussi supérieur à celui de l’Arabe que l’attachement du pélican blanc -pour ses petits qu’il nourrit de sa chair, l’est à celui du sarigue -qui se contente de porter les siens dans sa poche velue. Le mameluck -aurait-il inventé, comme l’a fait le sportsman, de faire conduire -un cheval de course en voiture au lieu du rendez-vous, et de faire -voyager avec lui un tonneau rempli de la même eau qu’il a coutume de -boire? Mais continuons de visiter les écuries dont le maître fait les -honneurs avec une prévenance si jubilatoire et si courtoise. Nous -pouvons remarquer ses _boxes_ garnis de bouches de chaleur moyennant -lesquelles on peut procurer à des chevaux _en condition_ la température -la plus convenable; la sellerie, véritable musée équestre; les remises, -immenses magasins où se trouvent réunis tous les chefs-d’œuvre de -la carrosserie britannique. Pour tout cela, le sportsman éprouve un -sentiment vif et profond qui participe de l’amour qu’un jeune homme -ressent pour sa première maîtresse, et de la passion qui pousse un -avare à mourir de faim sur un monceau d’or. - -Terminons ce tableau de genre par une anecdote dans laquelle nous avons -joué un certain rôle, et qui nous semble vérifier ce que nous avons -avancé de l’attachement que le sportsman a pour ses chevaux. - -Il y a un an à peu près je suivis une chasse assez brillante. Le -cerf, lancé dans les bois de Versailles, alla se faire prendre auprès -de Rambouillet; nous eûmes sept heures de chasse, et je revins de -l’hallali avec notre sportsman, lui à pied, tenant son cheval par -la bride, moi monté; car ayant un cheval de louage, et je le dis -modestement, je me sentais fort peu disposé à épargner la fatigue de -mon poids à cette vénale créature. Après une heure de marche, par -une pluie battante, nous arrivâmes à la porte d’une auberge où je -laissai mon cheval entre les mains d’un garçon d’écurie; et comme -nous mourions de faim, je me chargeai de commander le dîner qui fut -servi au bout d’une demi-heure. J’envoyai prévenir mon compagnon, que -j’avais laissé pâle, exténué, harassé, bouchonnant son cheval avec un -air de sollicitude exquise et d’agitation fébrile ou frénétique. Comme -après un quart d’heure d’attente mon compagnon n’arrivait pas, et que -je le savais d’ailleurs fort absolu dans ses résolutions, je me mis à -table, je dînai bravement, et après un dessert un peu moins que modeste -je m’endormis dans mon fauteuil. J’ignore combien de temps dura mon -sommeil; mais il dut être assez long, car la chandelle qui m’éclairait -était réduite au tiers de sa longueur primitive quand je fus réveillé -par mon ami, qui entrait avec fracas dans la chambre. Sa marche était -alerte, sa figure était rayonnante de satisfaction; il me prit les -mains avec un air d’expansion surprenante en me disant: «Mon ami, mon -bon ami!... (j’étais encore hébété par le sommeil et stupéfait par cet -accès inaccoutumé d’affection cordiale) _Coroner a mangé l’avoine_,» -dit-il avec une voix chevrotante et en me regardant d’un œil humide. - -A présent nous devons à nos lecteurs le portrait d’un de ces -innombrables satellites qui gravitent autour de notre planète, en -s’efforçant de mériter et d’obtenir le titre brillant de sportsman. -Quel abîme entre les copies et le modèle! La lumière de Phébus diffère -encore moins de celle de la pâle Phœbé, comme disaient les poëtes -de l’empire. Quoi qu’il en soit, et malgré les scrupules de notre -conscience, nous allons esquisser notre héros secondaire, à qui nous -appliquerons ce que Voltaire disait des traductions qu’il appelait des -_revers de tapisseries_. Le sportsman amateur est presque toujours -pourvu de soixante à quatre-vingt mille livres de rentes; il est de -noble famille; vous l’avez vu passer, et vous avez pu remarquer la -considération, l’estime et la haute approbation dont il a l’air pénétré -pour toute sa personne. Jusqu’à vingt-deux ans, il a vécu avec un -cabriolet des plus simples et un cheval de selle, mangeant niaisement -son pécule avec des actrices; mais, le beau jour où il a acquis une -preuve irrécusable de l’infidélité de son infante, il s’est fait à -peu près les réflexions suivantes: «Depuis deux ans je vis comme un -bourgeois, un croquant; je ne fréquente que des femmes indignes de moi -(traduisez: qui se moquent de moi); décidément je me réforme. Je veux -me voir cité dans tout Paris de la manière la plus honorable: aimer les -chevaux est tout à fait une passion de grand seigneur, et j’ai toujours -senti que j’étais né pour être sportsman.» - -Huit jours après avoir fait ces réflexions, notre jeune homme a pris -un maître d’anglais, et il s’est formé une sorte de dialecte à lui, -une langue tout à fait hippiatrique; il applique à toutes les petites -femmes le nom de _ponette_; il parle du _poitrail_ de madame Z, et -de la _crinière_ de mademoiselle R, tout comme s’il parlait de _Miss -Annette_. Ce peu de temps lui a suffi pour s’impatroniser chez les -marchands de chevaux, et de plus il est devenu un adepte forcené de la -religion du pur sang. Il trône en potentat dans les écuries de Crémieux -ou de Bénédict: là, il adopte, il accueille, il accepte sérieusement -les éloges que lui adressent les maquignons sur ses connaissances -hippiatriques. Il pense souvent à la reconnaissance que doit lui -inspirer la manière dont il encourage et fait prospérer le commerce -des chevaux. C’est lui qui a répondu à un de ses amis, qui lui faisait -remarquer combien son dernier cheval était poussif: _Ceci n’est pas -possible, ***[15] a trop de considération pour moi_. Le voilà donc -improvisé connaisseur; et mettant tout son plaisir à vendre, acheter et -brocanter; à ne conserver jamais pendant plus d’un mois le même cheval, -parvenant toujours à faire reprendre pour vingt-cinq louis l’excellent -coursier qui lui a coûté 3,000 francs. Malgré toutes ses mésaventures, -il n’en dit pas moins incessamment qu’il est en possession du _premier -trotteur de Paris_; il vous dira que c’est un cheval de chasse qui -peut sauter six pieds.... De la figure un peu chevaleresque du vrai -sportsman il a fait un je ne sais quoi de burlesque et d’exhilarant -qui révèle toute l’impuissance de l’homme à changer sa nature et à -masquer son caractère. Ainsi, qu’on lui propose un pari _sortable_, -vous le verrez réfléchir avec une profondeur digne de Descartes et de -Galilée, refuser décidément, et pour accepter ensuite les chances d’une -autre gageure extravagante. C’est ainsi qu’il parodie cette sagacité -instinctive qui distingue le véritable sportsman. Autre travers: frappé -du stoïcisme avec lequel celui-ci raconte ses désastres, frappé surtout -de la profonde impression qu’il produit sur ses auditeurs, il cherche à -rivaliser de catastrophes et d’impassibilité laconique avec son modèle -et son rival. Il ne vous parlera jamais d’une chasse ou d’une course -dans laquelle il n’ait pas éprouvé plusieurs malencontres, et tout son -corps devrait en être couvert de cicatrices. Mais à force de malheurs -il a rendu la compassion tout à fait impossible, et ses amis lui disent -alors: «Allons donc, marquis, allons donc!...» Il a vidé jusqu’à la lie -la coupe de l’infortune, car au jockey-club la mauvaise réputation de -son écurie est tellement établie qu’aucun homme expérimenté ne voudrait -parier pour un des chevaux du marquis, sans exiger 10 contre 1; il n’a -jamais gagné qu’une seule course, et c’était un jour où son cheval se -trouvait sans concurrents. Tout le monde sait l’unique encouragement -qu’il ait reçu dans un _gentlemen riders_ dont il s’était ingénié -de faire partie. Il était rayonnant, sublime, au départ; jamais -pareil jockey n’avait relui sous le soleil; à la fin du premier tour, -en repassant devant les tribunes, un honnête spectateur le voyant -_distancé_, et se trouvant saisi de compassion pour son pauvre cheval -qu’il _roulait_ avec rage, lui cria en manière d’applaudissement: «Ne -vous pressez donc pas, monsieur, vous avez bien le temps.» Comme on -peut le présumer, notre sportsman arriva le dernier, quoique son cheval -fût _un des premiers coureurs des trois royaumes_. - - [15] Nous prions le lecteur de suppléer à notre réticence en - remplaçant nos trois étoiles par le nom du dernier maquignon qui - l’aura ce qui s’appelle _enrossé_. Il n’aura que l’embarras du - choix. - -Personne n’ignore la manière dont il a perdu son petit jockey Bill; -mais ayant été témoin de l’événement, on trouvera bon que je le raconte -avec plus de véracité que ne l’ont fait les journaux du palais et -le _Moniteur des Halles_. J’étais allé par un beau matin printanier -chez le marquis de C. Je le trouvai en proie au plus furieux accès de -misanthropie. Je m’informai avec anxiété de la cause de cette affection -mélancolique. Tu sais bien, me dit-il, _Atar-Gull_, ce superbe cheval -bai-brun que tout le monde m’envie, et que j’avais engagé pour courir -demain au Champ-de-Mars; tu sais bien aussi avec quel soin je le -faisais _entraîner_ et comme il est admirablement _in condition_? eh -bien, mon cher, je suis obligé de renoncer au prix, mon jockey vient de -crever comme un mousquet! Comme je tenais à Bill, le roi des jockeys, -suivant moi, et que je conservais l’espérance de faire diminuer son -excédant de poids qui n’était que de dix livres et demie, j’ai d’abord -commencé par le faire purger trois ou quatre jours de suite, et puis -je l’ai tenu pendant trois semaines emmaillotté dans sept ou huit -couvertures de laine, en lui faisant boire une demi-pinte d’eau-de-vie -par jour; j’employai tous les sudorifiques connus, et je crois que j’en -inventai même; Bill, qui jusqu’ici avait supporté merveilleusement -bien toutes ces choses-là, n’a pu résister pour cette fois-ci........ -Notre héros se leva brusquement, et se promenant à grands pas dans -sa chambre gothique (la chambre à coucher d’un élégant sportsman est -toujours du style le plus gothique), il reprit bientôt: Je n’avais -pourtant rien négligé, pour qu’il ne diminuât que d’une demi-livre -par jour, ce qui faisait mon affaire et n’était pas trop exiger; car -enfin j’avais expérimenté la prodigieuse bonté de sa constitution et je -ne craignais pas que ce régime le rendit malade; mais il faut que le -drôle ait avalé la tranche de mouton rôti qu’on lui présentait chaque -matin, et dont il ne devait que sucer le jus, suivant nos conventions: -c’est sa gloutonnerie qui l’aura tué, et toujours est-il qu’il est mort -d’indigestion, à ce que je suppose.--Je ne pus m’empêcher d’excuser ce -malheureux garçon.--Voilà bien ta philanthropie malentendue, reprit le -marquis, périssent mille fois tous les Bills, tous les jockeys français -et anglais, pourvu qu’ils fassent gagner nos chevaux, à nous autres -vrais sportsmen! nous ferons des pensions à leurs familles, s’ils en -ont? Notre héros était beau d’exaltation en ce moment; il avait grandi -de six pieds! Bill était mort et notre sportsman avait constitué une -pension de 700 francs à sa grand’mère, à qui l’on eut de la peine -à faire comprendre que Bill était son petit-fils, car elle ne le -connaissait que sous le nom de François Guillard. - -Une autre fois je le trouvai qui lisait une gazette anglaise et qui -ruminait sur la nouvelle suivante: «Un vicaire du comté de Sussex avait -égorgé le curé de sa paroisse avec le sang-froid le plus barbare. Ce -jeune ecclésiastique passait pour aimer passionnément les chevaux, et -l’on a découvert par les débats qu’il avait commis ce crime atroce -uniquement pour se procurer l’argent nécessaire à l’achat d’un ouvrage -en trois volumes in-folio, dont voici le titre: - -_Histoire de tous les chevaux qui ont remporté des prix aux courses en -Angleterre, depuis leur établissement jusqu’à la présente année, avec -leurs généalogies très-équitables et leurs portraits; on y a joint les -noms des particuliers qui les montaient avec ceux des gentlemen à qui -ils ont appartenu, et pour l’agrément et l’instruction des lecteurs, on -y rend un compte exact de tous les paris pour ou contre._ - -«Sir John Bailey, juge of King’s bench et président des assises, a -fait remarquer dans ses conclusions que la passion du clergé anglican -pour l’hippiatrique avait été la source de soixante-sept condamnations -infamantes pendant l’espace de sept ans.» - ---Qu’est-ce que tu penses de ceci? demandai-je à notre -anglomane.--_Shocking_, me répondit-il, _my dear, very shocking, -dreadfully shocking!_ et voilà tout ce qu’il en résulta dans son -jugement. - -On peut supposer aisément que la fatalité qui conduit le marquis à des -résultats si déplorables ne manque pas de peser sur lui dans les autres -exercices qui forment la base du _sporting character_. Ainsi donc il -est subitement épris de passion pour la chasse, il improvise une meute -dans une de ses terres, devient la terreur de ses voisins, et le fléau -de ses métayers; il fait élever des renards pour se permettre le _fox -hunting_; il nourrit des sangliers dans une de ses écuries. - -Voici du reste une ou deux aventures de sa vénerie dont nous avons été -les acteurs et les témoins. Je me trouvais à la campagne en automne et -dans le voisinage de son château, il m’invita pour courir un renard: -l’animal apporté sur une petite voiture, fut placé dans un fourré dont -les chiens se rendirent bientôt les maîtres en _violonnant_ comme des -forcenés. Durant trois heures environ, nous galopâmes à leur suite -et ils nous ramenèrent à l’endroit même d’où nous étions partis: là -ils nous annoncèrent par le redoublement de leurs cris que l’hallali -s’approchait. Le piqueur s’élance pour s’emparer de l’animal, mais -le pauvre renard était déjà roide mort et froid comme une pierre, -attendu que la frayeur ou la contrariété l’avaient fait succomber à -une de ces attaques morbides appelées vulgairement _paralysies_. Il -n’avait pas bougé de dessus la motte de terre où il avait été posé, et -nous, nous avions suivi au galop une belette, une fouine, un blaireau, -que sais-je? Un autre jour on avait lâché pour nous complaire un de -ces sangliers si soigneusement élevés pour nos plaisirs. Les chiens -accoutumés à son fumet et à la placidité de son caractère, ne se -décidèrent à le chasser que lorsqu’ils en furent sommés à grands coups -de fouet: la chasse s’entama enfin, mais ce fut tant bien que mal: il -faisait le même jour une chaleur dévorante, et nous suivîmes pendant -une heure à peu près, la voix de la meute. Tout à coup un silence -profond et solennel succéda aux cris des chiens: meute et sanglier, -tout était disparu, tout semblait tomber dans un abîme, et l’on aurait -dit que la terre avait englouti les chiens et le gibier: après une -recherche scrupuleuse nous trouvâmes le mot de cette énigme; les -chiens et le sanglier buvaient amicalement à la même mare, et la plus -parfaite intimité régnait entre eux. Le sanglier domestique fut ramené -dans ses lares, et puis on l’égorgea comme un vil pourceau qu’il était; -on rossa vigoureusement les chiens et ils ne dînèrent que le lendemain: -voilà la moralité de l’anecdote. On peut juger par ces deux aventures -combien notre ami et sa meute sont dignes de figurer en première ligne -dans l’institution des louvetiers; société établie, comme chacun sait, -pour la conservation, si ce n’est pour l’amélioration de la race des -loups, à qui des louvetiers de notre connaissance font tous les ans -le sacrifice de quelques vieilles vaches et de plusieurs ânes, afin -qu’ils ne soient pas tentés d’abandonner l’arrondissement. Notre héros -continue jusqu’à vingt-cinq ans le cours de ses désastres; à cette -époque-là, sa fortune se trouvant dérangée par ses prodigalités, -il se marie, réforme ses écuries, se prend de belle passion pour -l’agriculture ou la musique, et finit à trente ans par être député de -son département. Nous ne le suivrons pas dans sa carrière politique, -nous nous contenterons de lui souhaiter plus de succès à la chambre -qu’au Champ-de-Mars (deux arènes entre lesquelles nous n’avons -l’intention d’établir aucune sorte de parité). - -Les dernières courses de Paris nous ayant mis à portée d’observer -certaines variétés du genre sportsman, nous croyons devoir en -rendre compte aux souscripteurs de M. Curmer: la scène se passe au -Champ-de-Mars et dans la tribune à droite. - -Première variété du genre.--Le _sportsman à pied_. Il est représenté -par un tout petit jeune homme ayant une cravache et des éperons. -Il fume avec un aplomb soldatesque, et s’adressant indistinctement -et familièrement à tous ses voisins:--Il est inouï, dit-il, il est -inouï, ma parole, il est inouï qu’on se permette de faire attendre le -public de cette manière-là. Ces messieurs du club (prononcez claoub) -se croient tout permis, et encore pour nous faire voir des courses -qui font pitié quand on a assisté à celles d’Epsom, de New-Market et -d’Ascott... Enfin la cloche sonne et les membres du jockey-club se -dirigent vers leur tribune. Le petit monsieur reprend en s’adressant -avec confiance à son voisin qu’il ennuie profondément:--Regardez -donc, je vous en prie, voyez donc la conformation de Margarita, comme -elle s’embarque au galop; quelle bête! que de race, que de sang elle -a! Le signal du départ est donné, le jockey du duc d’O..... reste -en arrière; le jeune homme après un instant de silence répond à -une dame qui s’étonne et s’afflige de ce que la casaque rouge est -dépassée.....--C’est une tactique, madame, une tactique, une pure -tactique; et si vous aviez vu autant de courses que moi, vous sauriez -que rien n’est jamais décidé avant le dernier tournant. Regardez comme -Margarita allonge, voilà qu’elle les rattrape, elle a la corde, elle a -la corde! (avec la dernière suffisance.) Tout est fini maintenant, et -les autres sont distancés; je l’avais bien dit. - -Deuxième variété du genre.--_Sportsman stupide._ Un provincial en -paletot noir avec des gants bleu de ciel. Il s’écrie au départ:--Oh! -ah! oh! ah! au passage du premier tour, avec joie:--Mon Dieu, monsieur, -que je voudrais bien savoir qui est-ce qui va gagner?.... A l’arrivée -des coursiers, avec un air d’ivresse:--J’en suis bien content, et -c’est bien joli des courses de chevaux dont tous les journaux de Paris -parlent tant!!! - -Troisième variété du genre.--Le _sportsman politique_. Un monsieur -entre deux âges, habit vert, canne à pomme d’or et cachet armorié. -Il se parle à lui-même en finissant de lire son programme:--Casaque -rouge, toque bleue, Arabella, au duc d’O....., c’est-à-dire au duc -de Ch...--Quelle rosse!... A la fin du premier tour Arabella tenant -la tête, il murmure:--C’est probablement une jument qu’il aura -fait venir d’Angleterre? Ces gens-là sont capables de tout!... A -l’arrivée, Arabella étant ce qui s’appelle _distancée_, il s’écrie -avec explosion:--Enfoncée, Arabella! enfoncée! Je l’aurais parié dès -avant la course, et je ne donnerais pas cette satisfaction-là pour dix -louis!... Le sportsman politique s’éloigne en se frottant les mains. - -On trouverait peut-être que j’ai fait beaucoup d’honneur à ces trois -variétés en les décorant du nom de _sportsman_; mais j’ai voulu prouver -que le _sporting character_ a gagné toutes les classes de la société -française, ce qui ne laisse pas que d’être un sujet d’amour-propre et -de satisfaction pour mes amis et pour moi. - - =Rodolphe D’ORNANO=, - membre du jockey-club. - -[Cul-de-lampe] - - - - -[Illustration: LE JOUEUR DE BOULES.] - -[Tête de page] - -LE JOUEUR DE BOULES. - - -PEUT-ÊTRE avez-vous remarqué quelquefois, sous les ombrages soi-disant -frais des Champs-Élysées, au milieu des solitudes de l’Observatoire ou -de la barrière du Trône, deux lignes parallèles de spectateurs, lignes -mouvantes qui s’allongent dans toutes les directions, qui serpentent -dans la plaine, qui s’écartent et se rapprochent, qui se dissipent et -se reforment incessamment, et au-dessus desquelles on voit s’élever, -par intervalles, de petits globes noirs pareils à des bombes, mais à -des bombes qui n’éclatent jamais; tandis que, à travers les pieds des -spectateurs, d’autres globes semblables roulent, se précipitent, et -jettent partout le désordre et la confusion. - -Approchez-vous avec précaution et mesure. La précaution n’est pas -pour vous: elle est pour ces globes vagabonds. Qu’il vous arrive d’en -heurter quelqu’un au grand détriment de vos jambes! vous recueillerez, -pour excuses et pour marques de compassion, mille reproches, mille -malédictions, mille injures. Oserez-vous bien vous plaindre du coup que -vous avez reçu? Votre coup! eh, malheureux! il ne s’agit que de celui -que vous avez fait manquer. - -En manière de dédommagement et de consolation, étudiez le tableau que -vous avez sous les yeux. Les bonnes figures! les honnêtes et placides -physionomies de rentiers! Car il n’est pas permis de s’y tromper: ce -sont, pour la plupart, d’anciens négociants qui ont passé par toutes -les tribulations des _fins de mois_, et qui, retirés dans leur revenu, -comme le rat dans son fromage, n’ont d’autre souci que les prédictions -du baromètre et le cours de la rente. Les voilà, le corps penché en -avant, le cou tendu. Le soleil brûle leurs têtes. Le froid rougit leur -nez et bleuit leur visage; ils s’inquiètent bien du froid ou du soleil! -_Trop long!_ disent-ils gravement. _Trop court!_ disent-ils encore -d’un ton doctorat, et ils resteront là, se passionnant pour telle ou -telle boule, et suivant d’un œil exercé les diverses chances du jeu, -jusqu’à ce que le jour baisse, et que l’heure du dîner approche. Alors -vous verrez le cercle se dissiper avec regret: ces braves citadins s’en -retourneront lentement à leur faubourg, emportant des émotions, des -souvenirs, un fonds inépuisable de conversation et un violent appétit. -Voilà une journée bien employée! - -Les joueurs sont dignes des spectateurs. Examinez celui que Charlet -a placé sous nos yeux. Vous le voyez: le joueur de boules doit avoir -de quarante-cinq à cinquante ans; c’est pour lui la belle saison de -la vie, l’âge de la perfection; il a conservé la force qui exécute, -il a acquis l’expérience qui dirige. Car, ne vous y trompez pas, -vingt ans d’études et d’exercices assidus ne suffisent pas toujours -pour former un joueur de boules de quelque distinction. Regardez bien -celui-ci: vous lirez sur son visage, dans son attitude même, toutes les -tribulations auxquelles son âme est en proie; il est sous l’influence -simultanée des deux plus puissants mobiles du cœur humain: la crainte -et l’espérance. Il vient de lancer sa dernière boule: elle roule devant -lui, et vous pouvez en suivre le mouvement sur sa physionomie; il la -couve, il la protège du regard; il la conseille, il voudrait la voir -obéissante à sa voix; il en hâte ou bien il en ralentit la marche selon -qu’une ravine ou un monticule l’arrête au passage, ou la précipite à -une descente; il l’encourage du geste, il la pousse de l’épaule, il la -tempère de la main; suspendu sur la pointe du pied, le bras tendu, le -visage animé par une foule d’émotions diverses, il imprime à son corps -les ondulations les plus bizarres. On dirait que son âme a passé dans -sa boule. - -Si l’importance d’un jeu se mesurait au degré d’intérêt qu’on y -apporte, le premier de tous, sans contredit, serait le noble jeu -de boules. Chez ceux qui se livrent à cet amusement, ce n’est pas -seulement un goût prononcé, c’est une passion véritable, c’est une -sorte de fanatisme. Si le fameux maître à danser Marcel a pu s’écrier: -Que de choses dans un menuet! que n’eût-il point dit, s’il eût -parlé d’une partie de boules? Toutefois il convient, ce me semble, -de s’occuper de l’arme avant d’arriver au guerrier, et de faire -connaissance avec la théorie avant d’en suivre l’application sur le -terrain. - -Sans retracer ici l’histoire de la boule, qu’il me soit permis de -faire observer qu’elle joue un rôle important dans la composition -de cet univers, et sur cette terre en particulier. Les arts et les -métiers ont leur boule spéciale; les architectes connaissent la _boule_ -d’amortissement; les chaudronniers donnent le nom de _boule_ à une -enclume ronde; le fourbisseur à un instrument en bois de ce nom; la -maréchalerie cite ses _boules_ de licou, et l’art du metteur en œuvre -ses _boules_ à sertir: enfin il n’est pas de chasseur un peu exercé qui -ne sache ce que c’est que la _boule_ du chamois. - -La balle et la bille, si chères aux écoliers, ne sont que des -diminutifs de la boule, dont le ballon est une ampliation. Si -la boule ne règne pas seule dans le jeu de quilles, elle en est -incontestablement l’âme. Que feriez-vous de vos quilles, symétriquement -plantées, sans la boule indispensable à les abattre? qui sait si -dans une pareille extrémité, les joueurs de quilles ne se verraient -pas réduits à implorer l’assistance d’un chien, malgré leur inimitié -proverbiale pour cet intéressant animal? L’antique jeu du mail, qui -a donné son nom à une rue de Paris et à tant de promenades dans nos -provinces, consistait en une boule d’un bois très-dur qu’on lançait -à l’aide du mail ou maillet; il en est ainsi du jeu de la paume, -qui tombe chaque jour en désuétude, et du jeu de billard, auquel nos -écoles de droit et de médecine ont fait faire, dans ces dernières -années, de si prodigieux progrès. Entrez dans un café; le billard -est inoccupé, les queues sont à l’abandon. Où sont les billes? le -maître de l’établissement les a dans sa poche, et, avec elles, tout -le jeu de billard. Si, vous associant aux jeux de vos enfants, vous -leur permettez de gonfler une gouttelette d’eau savonneuse suspendue -à l’extrémité d’un chalumeau, c’est une boule qu’ils produisent -infailliblement; savant enfantillage auquel se livrait Newton quand il -étudiait la théorie de la lumière! - -De tout temps la boule a joué un rôle fort important dans la politique; -elle a donné son nom aux bulles des papes, en prêtant sa forme aux -sceaux qui y étaient attachés; il en fut de même de la bulle d’or, -sur laquelle s’appuya si longtemps le droit public en Allemagne. La -première boule d’or dont l’histoire ait consacré le souvenir est celle -que Tarquin l’Ancien donna comme insigne à son fils, et que celui-ci -portait à son cou. Aujourd’hui ce sont les boules qui gouvernent dans -les états constitutionnels; elles y décident de l’adoption ou du rejet -des lois; elles consolident ou renversent un ministère, et c’est une -assez belle gloire! Le mot de boule a conquis en outre un sens moral, -et vous l’entendez chaque jour au figuré. Dans le langage populaire on -honore du nom de boule la tête d’un homme. Le vaste cerveau de Cuvier, -où toutes les connaissances humaines avaient leur compartiment, leur -casier, comme dans une vaste bibliothèque distribuée par ordre de -matières, qu’était-ce autre chose qu’_une fameuse boule_? - -Tout cela est bien évidemment à l’avantage du jeu de boules; on -voit combien il peut prêter aux autres, sans avoir besoin d’en rien -emprunter. Son importance a été si bien reconnue par les savants -auteurs du Dictionnaire encyclopédique, qu’ils n’ont point dédaigné de -lui consacrer un chapitre. - -Écoutez; je cite textuellement: - -«On joue le jeu de boules à un, deux, trois contre trois, ou même plus, -avec chacun deux boules pour l’ordinaire. Les joueurs fixent le nombre -de points à prendre dans la partie, à leur choix. C’est toujours ceux -qui approchent le plus près des buts qui comptent autant de points -qu’ils y ont de boules. Ces buts sont placés aux deux bouts d’une -espèce d’allée très-unie, rebordée d’une petite berge de chaque côté, -et terminée à chacune de ses extrémités par un petit fossé que l’on -appelle _noyon_. Quand on joue, si quelque joueur arrête la boule, on -recommence. Il n’est pas permis de taper des pieds pour faire rouler la -boule davantage, ni de la pousser en aucune façon, sous peine de perdre -la partie. Une boule qui est entrée dans le noyon et a encore assez de -force pour revenir au but ne compte point; un joueur qui joue avant -son tour recommence, si l’on s’en aperçoit; celui qui a passé son tour -perd son coup. Il est libre de changer de rang dans la partie, à moins -qu’il ne soit convenu autrement. Qui change de boule n’est obligé qu’à -reprendre la sienne et à jouer son coup si personne n’a encore joué -après lui; mais si quelqu’un a joué, il remet la boule à la place de -celle qu’il a jouée, si l’autre veut jouer avec sa boule.» - -Quelques-unes de ces règles sont encore en vigueur, mais le jeu de -boules, lui aussi, a proclamé son indépendance; il s’est affranchi -des terrains préparés exprès, comme on en voyait encore quelques-uns, -il y a trente ans, le long de la partie droite des Champs-Élysées, où -s’élève aujourd’hui le quartier Beaujon; le noyon a totalement disparu, -et c’est tout au plus s’il existe encore dans la mémoire des doyens des -joueurs de boules; la nouvelle génération ne le connaît pas. Autrefois -le jeu de boules s’appelait aussi _cochonnet_. Cette dénomination, -dont l’étymologie m’est inconnue, n’appartient plus maintenant qu’à -la petite boule qui sert à marquer le but; encore n’est-elle usitée -que sur la rive droite de la Seine: sur la rive gauche, le cochonnet -s’appelle le petit, peut-être dans le but louable de ne point -effaroucher la délicatesse du faubourg Saint-Germain, par un diminutif -qui rappelle un animal immonde. Dans ces derniers temps, quelques -joueurs de boules, séduits sans doute par la manie des innovations, ont -essayé de substituer aux deux dénominations consacrées par l’usage, -celle de _bouchon_; mais leur tentative a été repoussée, et ils n’ont -point fait école. Les amateurs du noble jeu de boules ont compris -qu’ils ne devaient pas admettre dans leur vocabulaire un terme emprunté -à un jeu que pratiquaient jadis les laquais dans les châteaux, et qui -ne sert plus guère aujourd’hui de délassement qu’aux gamins de Paris du -premier âge; car ils attaquent de front le jeu du tonneau dès qu’ils -atteignent l’âge d’émeute. - -Quoique les conditions pour la fixation du nombre des points soient -les mêmes qu’autrefois, une partie de boules se joue ordinairement en -onze points. Celui des joueurs qui dans un coup gagne un ou plusieurs -points, acquiert le droit de lancer le cochonnet, et par conséquent -de déterminer le but. L’avantage qui en résulte est si important, que -cette question ne doit pas être traitée légèrement. - -D’abord il faut savoir qu’un joueur de boules se livre à une foule -d’études préparatoires dont la principale a pour objet la connaissance -exacte du terrain. Il en est qui connaissent, aux Champs-Élysées, -l’assiette des lieux et jusqu’aux moindres sinuosités du sol, aussi -bien que Napoléon connaissait sa carte d’Europe. - -Ils y vont souvent le matin, en cachette les uns des autres; ils -suivent les déviations de leurs boules, étudient l’effet des pentes, -calculent quelle ressource offrira un ricochet savamment combiné. Munis -de ces instructions géographiques, sans affectation, sans avoir l’air -d’être déterminés autrement que par le hasard, maîtres du cochonnet, -ils le dirigent vers un but dont les approches leur sont familières. Il -faut donc être quelque peu versé dans la diplomatie pour conserver tous -ses avantages à un combat de boules. Ce n’est pas tout: le joueur de -boules qui dispose du cochonnet, est le souverain le plus absolu qui se -puisse imaginer; le moment où il élucubre dans sa pensée la direction -qu’il lui donnera est peut-être le moment où il est le plus beau. -Son visage est impassible comme l’était celui de M. de Talleyrand: -vainement on cherche à deviner son dessein; vainement les spectateurs -veulent s’orienter sur sa physionomie afin de se bien placer; quand ils -attendent le cochonnet dans une direction, ils le voient rouler dans -une autre, et tous, sans le plus léger murmure, sans se permettre la -moindre observation, se rangent en une double haie, où le despotisme -du joueur a voulu qu’ils vinssent se ranger. Quel souverain oserait se -flatter d’obtenir de ses sujets une telle obéissance! - -Les joueurs de boules ne fabriquent pas leurs armes; mais ils ne -confient à nul autre qu’à eux-mêmes le soin de leur donner la plus -grande perfection possible. Les novices, les commençants se servent -encore de boules en bois sans aucune autre préparation; il arrive même -quelquefois que des amateurs tièdes, n’ayant point de boules à eux, en -louent à l’espèce de cabaret-masure qui sert aujourd’hui de rendez-vous -aux joueurs. Mais un véritable joueur de boules a ses boules à lui, -comme un guerrier son épée; ses boules sont soigneusement piquées de -clous, de telle sorte qu’elles conservent la même pesanteur avec une -dimension moins grande, et présentent ainsi moins de prise au choc des -boules ennemies. Par ce moyen on donne à toutes les sections de la -circonférence une puissance égale, qualité essentielle pour calculer -les effets d’un projectile. Mais la bonté des armes n’est rien sans la -manière de s’en servir. - -On divise les joueurs de boules en deux classes distinctes: les -_pointeurs_ et les _tireurs_; non pas que je veuille prétendre que -le même joueur ne puisse réunir les qualités du tireur à celles du -pointeur, mais il aura toujours une prédilection marquée pour l’un -de ces deux procédés. On appelle pointeurs ceux des joueurs qui -s’appliquent à gagner des points en plaçant leurs boules le plus -près du but, tandis que l’on entend par tireurs ceux qui lancent -vigoureusement leur boule sur celles de leur adversaire mieux placées, -ou même sur le cochonnet, afin de changer, par son déplacement, les -chances présumées des boules éparses sur le terrain. Les joueurs ne -connaissent ainsi leurs avantages ou leurs pertes que quand le nombre -des boules restées au quartier est entièrement épuisé. - -L’office des tireurs, quoique plus brillant en apparence, offre -peut-être moins de difficultés que celui de pointeur; leur action est -toujours à peu près la même, tandis que les pointeurs ont tant de -manières différentes de lancer leur boule, qu’un observateur attentif -pourrait y reconnaître le caractère de chaque joueur. L’homme modeste -fait rouler sa boule terre à terre vers le but; celui que domine la -manie de briller lance la sienne en lui faisant décrire une parabole -semblable à celle que décrit une bombe; le grand art consiste, dans -ce cas, à lui imprimer, en même temps qu’une force d’impulsion, une -puissance de rotation contraire qui l’empêche de rouler trop loin du -but. - -On a comparé, non sans raison, le jeu de boules, proprement dit, à -cet autre jeu de boules que l’on appelle la guerre. Toutes les armes -dont se compose une armée y sont en effet représentées. On a vu tout à -l’heure le bombardier; le tireur, c’est l’artilleur, chargé d’enfoncer -de loin les rangs ennemis, tandis que la boule du pointeur est l’image -de l’infanterie, dont la part est toujours si grande dans le gain d’une -bataille. Les balles et les boulets, que sont-ils sinon des boules? -Les opérations du génie ne s’exécutent pas plus scrupuleusement sur le -champ de bataille que sur un champ de boules; j’en atteste ces joueurs -qui mettent un soin rigoureux à enlever une pierre malencontreuse, à -faire disparaître une touffe d’herbe, enfin à aplanir les obstacles -comme le font les sapeurs mineurs. De cette similitude provient -probablement le goût des anciens militaires pour le jeu de boules, -dernière passion de nos bons vieux invalides. Parmi eux on compte des -joueurs très-habiles; on en cite un entre autres qui est manchot. -Mais, qu’est cela, quand on songe que la cécité même n’empêche pas ceux -qui en sont atteints de se livrer à leur jeu favori. - -Dans l’intérieur de l’hôtel des Invalides, sur une espèce -d’esplanade plantée, en suite des dernières cours du côté de -l’avenue Lamothe-Piquet, est situé le jeu des aveugles. C’est un -bien attendrissant spectacle que de les voir lutter ensemble par des -combinaisons presque exclusivement intellectuelles. Tous les dimanches, -et quelquefois dans la semaine, ils font leur partie; des invalides -voyants leur servent de guide, leur font toucher le but, et quand ils -ont marqué par un certain nombre de pas la distance qui les en sépare, -on est tout étonné de les en voir approcher beaucoup mieux que ne le -font un grand nombre de joueurs jouissant de leurs deux yeux. Il serait -superflu d’ajouter que les invalides aveugles pointent, mais ne tirent -pas. - -Les joueurs de boules se font en général remarquer par l’aménité de -leurs mœurs; absorbés qu’ils sont par leur passion dominante, on -n’en trouverait probablement aucun sur les registres de la police -correctionnelle, aucun au greffe de la cour d’assises. Plus que qui que -ce soit, les joueurs de boules mènent une vie en dehors; aussi sont-ils -essentiellement bons maris et bons pères. Bons maris, en ce sens du -moins, que n’étant presque jamais chez eux, ils ne tourmentent point -leurs femmes; bons pères, parce qu’ils sont incapables de donner de -mauvais conseils à leurs enfants, ne s’en occupant guère que pour en -faire des _louveteaux_, c’est-à-dire pour enseigner de bonne heure les -premiers éléments de la boule. - -Le jeu de boules présente une particularité qu’il est impossible -d’omettre. Si l’on excepte la pêche à la ligne, c’est peut-être le seul -exercice auquel on n’ait vu aucune femme se livrer, de sorte qu’en -altérant légèrement un vers de Molière, on pourrait dire: - - Du côté de la _boule_ est la toute-puissance. - -Une autre remarque a été faite a l’endroit des joueurs de boules. De -toutes les provinces de France, la Provence est celle qui en fournit -le plus à Paris; l’accent provençal et aussi l’accent auvergnat -dominent, non-seulement parmi les joueurs, mais aussi dans les rangs -des spectateurs. On a observé en outre que la classe de citoyens qui -compte le plus d’amateurs distingués, c’est la classe des cuisiniers. -Or n’est-il pas extraordinaire que le plus habile joueur de boules -dont s’enorgueillissent les Champs-Élysées depuis plus de quarante -ans, cumule les deux qualités de Provençal et de cuisinier? C’est M. -Maneille, l’Antelle des joueurs de boules et le fondateur du fameux -établissement des _Frères Provençaux_, dont la renommée est devenue -européenne. - -M. Méry s’est étendu naguère sur le mérite du roi des échecs, M. de -Labourdonnais; personne ne devra s’étonner que je fasse connaître au -monde le roi du jeu de boules. - -M. Maneille est, dit-on, âgé de soixante-douze ans; malgré son âge, -non-seulement il _pointe_, mais il _tire_ avec une verdeur exemplaire. -Est-ce le soleil du midi, est-ce le feu des fourneaux qui a bruni son -teint, peu importe; seul parmi les joueurs de boules, M. Maneille se -revêt d’un habit de combat. Ce costume se compose d’une veste grise, -d’un pantalon blanc et de sandales, qui laissent aux mouvements des -pieds toute leur souplesse. Sa tête est recouverte d’une casquette; -quoi de plus facile que d’y substituer la couronne du roi d’Yvetot? - -Roi du jeu de boules! quelle gloire quand on y pense! Il ne faut pas -croire qu’elle ait été abandonnée à M. Maneille, sans combat; outre -la foule de ceux qui le suivent, _longo proximi intervallo_, il a un -rival à peu près de son âge, et dont la renommée balance la sienne, M. -Vilaret. - -J’ai eu la bonne fortune d’assister à une partie d’honneur entre ces -deux célèbres athlètes. Vous dirai-je comment la fortune penchait -tour à tour pour chacun des deux côtés, et par quelle suite de coups -heureux l’équilibre détruit se rétablissait aussitôt? Que d’adresse -et de précision de part et d’autre! que de savants calculs! quelles -évolutions stratégiques, quelles péripéties inattendues! Enfin... -mais vous ne saurez pas quel fut celui des deux rivaux qui succomba: -le plaisir de célébrer le vainqueur, dans ce magnifique tournoi, cède -à la crainte d’affliger le vaincu. Qu’ils gardent leur renommée tout -entière, et que la palme soit partagée entre eux, puisqu’ils l’ont si -bien méritée! - -Nous voulons trop de bien au gouvernement pour ne pas l’avertir que les -joueurs de boules croient avoir à se plaindre de lui. C’est une race -éminemment pacifique et débonnaire qui jamais n’a dépavé les rues et -qui a horreur des barricades. On a remarqué, à la louange éternelle -des amateurs de pêche, que le 30 juillet 1830 deux d’entre eux étaient -tranquillement occupés sous les arches du Pont-Marie, tandis que la -mitraille pleuvait dans Paris, et qu’une dynastie tombait du trône. Si -ce jour-là les joueurs de boules ont déserté les Champs-Élysées, c’est -que la garde royale s’y était établie. Sans cela... mais enfin, si -paisibles qu’ils soient, ils ont aussi leur susceptibilité: l’insecte -sur lequel on met le pied se relève et cherche à se défendre. Eh -bien! les joueurs de boules accusent le gouvernement de manquer aux -égards qui leur sont dus, et de n’avoir aucun souci de leurs plaisirs -et de leurs priviléges. Le gouvernement se montre partial en faveur -des bitumes; il abandonne les quais, les boulevards et toutes les -promenades à une foule d’asphaltes, piéges doublement dangereux tendus -aux pieds des promeneurs et à la bourse des petits rentiers. Encore -s’il ne s’agissait que de la bourse! mais, grâce à eux, le jeu de -boules sera bientôt proscrit de Paris. On le chasse, on le poursuit, -on lui fait une guerre à mort. Dès qu’il a choisi un emplacement -favorable, et étudié les divers accidents du terrain, arrive le bitume -maudit qui s’en empare, qui étend sur lui sa double couche de plâtre et -de sable, qui allume ses fourneaux et infecte l’air à une lieue à la -ronde: et adieu les profonds calculs, et les heureuses combinaisons! -Sur cette surface partout unie la boule roulerait sans intelligence et -sans art; elle ne saurait ni s’arrêter, ni décrire une courbe savante; -elle irait stupidement devant elle, comme s’il ne s’agissait que de -rouler le plus loin possible. - -Les Champs-Élysées restaient du moins pour consoler les joueurs de tant -d’envahissements; mais en quel état? Bouleversés par les constructions -nouvelles, couverts de planches et de gravois, labourés de fossés, -impraticables enfin, et tout à fait déchus de leur titre mythologique! -A toute force, les joueurs s’en seraient contentés; ils auraient compté -pour niveler le terrain, sur les pieds des passants, sur le beau temps -et la pluie, et aussi, car on se flatte toujours, sur les soins de la -municipalité. Et voilà qu’une nouvelle effrayante retentit à leurs -oreilles comme un coup de tonnerre! Les Champs-Élysées seront couverts -de bitume! c’en est trop: la patience des joueurs de boules est lassée; -ils se révoltent, ils s’insurgent; et, que le gouvernement y prenne -garde et réfléchisse mûrement s’il ne doit pas plus d’égards à des -citoyens inoffensifs qui paient leur terme et leurs impositions, qui -sont intéressés à le soutenir, et qui, dans un jour d’émeute, peuvent -convertir leurs instruments de jeu en une arme de bataille, et lancer -aux jambes de l’ordre public des boules qu’ils avaient cependant -façonnées pour un meilleur usage. - - =B. DURAND.= - -[Cul-de-lampe] - - - - -[Illustration] - -[Tête de page] - -LE CORRESPONDANT DRAMATIQUE. - - - COMMERCE D’ACTEURS EN GROS ET EN DÉTAIL. ON SE CHARGE AUSSI DE - PROCURER LES DÉCORS, LA MUSIQUE, ET EN GÉNÉRAL TOUT CE QUI EST - NÉCESSAIRE A LA REPRÉSENTATION D’UNE PIÈCE: LE TOUT AU PLUS JUSTE - PRIX. ON FAIT DES ENVOIS DANS LES DÉPARTEMENTS ET A L’ÉTRANGER. - -Voilà ce que le correspondant dramatique, à l’instar de l’épicier, du -bonnetier et autres industriels, ferait écrire sur sa porte en grosses -lettres, si nous étions encore au temps où les choses s’appelaient -par leur nom. Mais il n’en est pas ainsi: le correspondant n’a rien -sur sa porte qui puisse le faire deviner, il se donne les airs d’un -sous-préfet et se carre majestueusement dans son fauteuil à la -Voltaire, depuis dix heures du matin jusqu’à quatre heures du soir, -heure à laquelle ses bureaux sont régulièrement fermés. - -L’idée de créer un bureau spécial de placement pour cette grande -famille des artistes dramatiques remonte à une quarantaine d’années. -Elle est due à un comédien de province, qui vint à Paris dans l’espoir -d’y trouver un engagement. Après avoir en vain frappé à toutes les -portes, à commencer par celle du Théâtre-Français, jusqu’à celle des -Funambules, le pauvre diable se trouva, en s’éveillant un beau matin, -dans la position critique d’un homme qui n’a plus ni argent ni crédit. -Gagner le pont le plus voisin et se précipiter par-dessus le parapet, -tel était à peu près le seul parti qu’il eut à prendre; il sut pourtant -trouver un moyen de sortir d’embarras. Il s’imagina qu’en s’établissant -comme tiers entre les directeurs et les artistes, il pourrait faciliter -à ceux-ci les moyens de se placer, et s’assurer par là une existence. -Car enfin, se dit-il, on se charge de procurer des cochers, des -cuisinières, des commis, etc.; mais lorsqu’un théâtre a besoin de -sujets, je ne vois personne à qui ils puissent s’adresser: il reste une -lacune à combler. A moi donc les acteurs, à moi les directeurs, à moi -la tragédie, à moi la comédie, à moi la danse, à moi le chant! A moi -tout ce peuple qui parle, chante, pleure, grimace, sourit, gesticule -pour amuser le public! Et comme il faut que chacun vive, tout artiste -placé me paiera la bagatelle de deux et demi pour cent. J’attendrai -même, s’il le faut, pour être payé, qu’il ait touché ses premiers -appointements. Oui, messieurs, la simple et faible rétribution de deux -et demi pour cent. Entrez! entrez! Suivez le monde! - -Mon individu ouvrit donc son bureau, se mit en correspondance avec -les acteurs et les directeurs, et prit naturellement le titre que -vous savez. On l’a gratifié depuis du sobriquet de marchand de chair -humaine. Le premier commerçant de ce genre fit si bien ses affaires, -qu’au bout de quelques années il se retirait avec 15,000 livres de -rente. Paris compte en ce moment huit correspondants. Les plus en -faveur sont MM. D*** et C***. Ce dernier reçut dernièrement un fort -joli cadeau de l’empereur de Russie. L’autocrate, transporté d’aise à -la vue des entrechats et des ronds de jambe de mademoiselle Taglioni, -envoya tout de suite à M. C***, qui est spécialement chargé des -engagements pour Saint-Pétersbourg, une lettre des plus flatteuses, -accompagnée d’une tabatière en or enrichie de pierreries. - -Le correspondant fait peu d’affaires avec les théâtres de Paris, et -cela par une raison toute simple: nos directeurs n’engagent guère un -artiste que de la main à la main et sur une réputation à peu près -établie. Cependant il obtient parfois sur une de nos scènes le début -de quelque célébrité de province. Il se charge, lorsqu’un acteur doit -partir en congé, de traiter en son nom avec les villes qui veulent le -posséder. Si Paris n’est pas approvisionné par lui, en revanche le -reste de la France, la Belgique, la Prusse, l’Allemagne, l’Angleterre; -la Russie et jusqu’aux États-Unis et à la Turquie sont inondés de ses -envois. Il n’est pas sur la surface du globe, de ville, de bourg, de -village, n’importe le degré de latitude, pourvu qu’il y ait une salle -de spectacle, qui ne soient parfaitement connus de lui. - -O philanthropes! vous frémiriez d’indignation s’il vous tombait entre -les mains une lettre d’un directeur au marchand de chair humaine! Pour -ces deux hommes, l’acteur est une marchandise, un bétail dont ils -trafiquent absolument comme on le fait des nègres dans les colonies! -Nul doute qu’ils n’en viennent bientôt, les infâmes, à visiter la -mâchoire de l’artiste afin de savoir au juste le nombre des molaires, -des canines ou des incisives qui en ont été extraites: chaque dent -de moins fera diminuer le prix des appointements en raison de son -importance. Il n’est pas superflu de donner ici un échantillon du style -du directeur. - - «Mon cher, - - «Aucun des trois amoureux successivement expédiés par vous n’a - réussi. Le premier avait les jambes cagneuses, le second le - ventre trop gros et le dernier un nez d’un camard ridicule. On - aime chez nous les jambes à peu près droites, les nez idem et - les ventres raisonnables. Guidez-vous là-dessus, et tâchez de - nous envoyer quelque chose de bien. Que diable! nous y mettons le - prix, il nous est donc permis d’être difficiles. - - - «N.B. Nous tenons aussi à une belle garde-robe: celle de votre - dernier était beaucoup trop maigre.» - - -Une garde-robe bien montée est le complément obligé de tout comédien de -province. Sans elle, point de salut possible pour lui! C’est surtout au -théâtre qu’on peut souvent dire avec raison: «O mon habit, que je vous -remercie!» Mille acteurs ne doivent qu’à cela de se faire supporter du -public! - -Le correspondant n’a jamais à craindre de se trouver à court de -marchandises. Oh! mon Dieu, les artistes viennent à lui sans qu’il -ait besoin de les chercher: à la nouvelle d’une place vacante, on les -voit fourmiller par douzaines dans son antichambre. Aussi n’a-t-il -que l’embarras du choix et la peine d’éconduire ceux qu’il ne peut -pas ou qu’il ne veut pas placer: car il a ses protégés, ses clients -d’affection, et il cherche naturellement à les pousser de préférence -aux autres. Du reste, il se fait peu d’ennemis, grâce à l’adresse -merveilleuse avec laquelle il sait dorer la pilule aux mécontents. Il -dira à l’un: «Je ne t’ai pas envoyé là parce que tu y serais _tombé_, -le public y est détestable, tous ceux qui y vont sont sifflés;» à un -autre: «Ce n’est pas ton affaire, j’ai en vue quelque chose de mieux -pour toi.» Enfin, à force de diplomatie il parvient à contenter à -peu près tout le monde. Le parent du correspondant, s’il s’avise de -suivre la carrière dramatique, est un véritable fléau pour le théâtre. -Oh! alors, bon ou mauvais, il faut qu’on l’accepte. Est-il sifflé en -_comique_? on le voit reparaître en _premier rôle_. Tombe-t-il en -premier rôle? il se relève en _amoureux_; tout lui est indifférent. A -la fin, fatigué de le huer, le public n’y fait plus attention et le -laisse gagner en paix ses quinze ou dix-huit cents francs. - -Nous avons dit plus haut qu’il n’y avait jamais disette de comédiens -pour le correspondant. Reçoit-il une demande? il ne lui reste plus -qu’à faire signer un engagement double à l’objet de son choix et -à l’expédier, orné de sa garde-robe, par la voie des messageries -Laffite-Caillard ou de tout autre véhicule. On lui accuse réception -comme s’il s’agissait d’une balle de coton ou d’un tonneau de -cassonnade, et tout est dit: ses fonctions s’arrêtent là. Que l’acteur -réussisse ou non, cela ne le regarde plus. - -Nous devons même dire que ses meilleures pratiques, c’est-à-dire celles -qui lui rapportent non pas le plus de gloire, mais le plus de profit, -sont les acteurs qu’on a baptisés du nom de _tombeurs_. Trop mauvais -pour être supportés nulle part, leur métier consiste à aller débuter -dans une ville, à s’y faire siffler, puis à gagner un autre gîte après -avoir palpé les appointements d’un mois, indemnité d’usage en pareil -cas. Il est donc très-avantageux pour le correspondant de traiter avec -des _galettes_[16] semblables, qui, sans cesse à l’affût de nouveaux -engagements, sont obligées d’avoir recours à son entremise. - - [16] Galette, mauvais acteur. - -Cependant il vient un moment où l’acteur de l’espèce de ces derniers -ne peut plus continuer son système d’opérations, lequel consiste, -comme vous savez, à voler toujours à de nouvelles _chutes_. Lorsqu’il -ne reste plus un seul endroit où il n’ait été sifflé, hué, conspué; -lorsqu’après avoir changé cent fois de nom, il est sûr d’être reconnu, -quel que soit le pseudonyme dont il s’affuble; en un mot, et suivant -l’expression consacrée, lorsqu’il est complétement _brûlé_ auprès des -directeurs et des correspondants, alors le _tombeur_, ne pouvant plus -_tomber_ nulle part, se voit forcé de renoncer aux voyages, et s’estime -trop heureux de trouver dans un petit théâtre une place de souffleur ou -de figurant. Quelquefois il embauche un certain nombre d’artistes d’un -talent égal au sien, et va donner des représentations dans les environs -de Paris. Il lui arrive aussi de porter dans les ateliers de peinture, -d’architecture.... des lettres ainsi conçues: - - «Messieurs - - «Comme artiste dramatique arrivant de province et me trouvant - sans engagement, il m’est bien doux d’espérer que vous - m’accorderez une séance d’une demi-heure pour vous réciter mes - tirades d’Orosmane, Tancrède, Buridan, Oreste, Néron ou de tout - autre rôle. - - «Étant assez sûr de mes moyens pour avoir la persuasion de vous - plaire, j’ose me flatter que vous voudrez bien m’entendre avec - l’agrément de vos chers professeurs. - - ... - «Ex-artiste du théâtre impérial de Saint-Pétersbourg et du - Conservatoire en 18.., et élève de feu M. Talma.» - -Le tombeur finit ordinairement sans mentir à sa vie: il se jette du -haut des tours Notre-Dame ou de la colonne Vendôme. C’est la dernière -et la plus complète de ses chutes. - -Dans la journée, le correspondant est assailli par des visiteurs qui -ne sont pas toujours très-divertissants. En voici un qui se présente: -c’est un grand jeune homme assez joli garçon et dont la mise ne manque -pas d’une certaine élégance. Seulement son linge accuse un blanchissage -peu récent. - ---Est-ce à M. ***, correspondant dramatique, que j’ai l’honneur de -parler? - ---Oui, monsieur. Qu’y a-t-il pour votre service? - ---Monsieur, je joue les ténors et je désirerais trouver un engagement. - ---Fort bien, monsieur. A quel théâtre avez-vous appartenu? - ---Oh! ma foi, à aucun. Je n’ai même jamais joué. Mais possédant une -fort jolie voix.... ici le jeune homme pose subitement son chapeau sur -une chaise et se met à entonner d’une voix de Stentor: «_O Mathilde..._» - ---Pardon, je ne doute pas de la beauté de votre voix; mais pour chanter -les ténors, encore faut-il quelques notions de l’art dramatique. - ---Oui, c’est ce qu’on m’a dit. Pourtant ça ne m’inquiète pas: j’espère -bien, une fois engagé, perfectionner mon jeu. Souffrez que je continue: -«_O Mathilde, idole..._» - ---Je suis désolé de vous interrompre, mais il m’est impossible de vous -juger de cette manière: il faudrait vous voir jouer une scène entière -pour comprendre ce que vous savez faire. Tâchez de trouver quelqu’un -qui puisse vous donner une réplique, et alors j’irai vous entendre. Je -m’en ferai un grand plaisir. - ---Comment! c’est aussi difficile que ça? Je croyais que vous alliez -m’engager immédiatement. S’il en est ainsi, j’attendrai... je verrai... -C’est étonnant tout de même quand on donne le si d’en haut! Tenez, -monsieur, _si, si_... J’ai l’honneur de vous saluer. «_O Mathilde, -idole de mon âme!..._» - -A cet original succède un individu qu’on reconnaît tout de suite pour -un comédien de province. Sa redingote, ornée de larges revers et -d’une foule de brandebourgs, offre un contraste assez plaisant avec -un pantalon jadis blanc et un vieux feutre gris qui paraît être en -équilibre perpétuel sur le chef de son propriétaire. - -«Bonjour, monsieur ***. - ---Bonjour, mon fils. - ---Vous n’avez rien de nouveau pour moi? - ---Non, mon garçon, non. Si tu chantais, avec l’habitude de la scène que -tu as, parbleu! il y a longtemps que je t’aurais casé. - ---Que voulez-vous! chacun son genre. Dire que j’ai joué les premiers -rôles à Strasbourg!... (_soupirant_) Ah! j’ai eu bien de l’agrément -dans cette ville! - ---Je te l’ai déjà dit, la comédie ne va pas du tout maintenant: je ne -_fais_ que de l’opéra et de l’opéra-comique. Du chant. du chant, et -toujours du chant! voilà le cri des directeurs. Le public ne veut pas -autre chose. C’est une rage, une fureur! Mais ça ne peut pas durer -éternellement: on se fatiguera de musique et on reviendra au drame et à -la comédie. Alors je penserai à toi. - ---Sapristi! vous me ferez bien plaisir, je n’oublierai jamais qu’à -Strasbourg... - ---Et ton petit bonhomme, comment va-t-il? - ---Il se porte comme un roi. A propos, savez-vous que ma femme est -accouchée de son deuxième? Ces enfants, ça vient, ça vient au moment où -l’on est déjà assez embarrassé pour soi. Dites donc, c’est ma femme qui -a été joliment _goûtée_ à Strasbourg!... Mais nous voilà tous les deux -sur le pavé! C’est assommant, ma parole d’honneur! Tâchez donc de nous -trouver quelque chose: je ne demande pas mille écus par mois: tenez, -pourvu que nous ayons de quoi _boulotter_ tout doucement, je serai -content. J’aurais pourtant le droit d’être plus exigeant. Quand on a -joué les premiers rôles à Strasbourg... - ---Parbleu! je le sais fort bien que tu as joué les premiers rôles -à Strasbourg, puisque ton engagement a été fait par moi. Mais sois -tranquille, je te soignerai.... tu peux en être sûr. - ---Allons, au revoir, je compte sur vous.» - -L’artiste est déjà sur l’escalier qu’on entend encore murmurer: «Dire -que j’ai joué les premiers rôles à Strasbourg!... Gueux de directeurs! -chiens de directeurs!» En sortant de chez le correspondant, le premier -rôle de Strasbourg va retrouver quelques compagnons d’infortune dans -le jardin du Palais-Royal, rendez-vous de prédilection des artistes -sans engagement. C’est là qu’ils se consolent de la rigueur du sort en -maudissant de concert les directeurs et le public. Mais, remarquez-le -bien, jamais ils ne se permettent la moindre excursion dans les cafés -d’alentour: ils se contentent du rafraîchissement naturel que leur -fournit l’ombrage des tilleuls. Hélas! le pont des _Arts_, ce pont qui -par sa dénomination même devrait leur être ouvert n’est pour beaucoup -d’entre eux qu’un affreux sarcasme. Heureusement qu’on peut vivre -d’espoir: tous rêvent un brillant engagement et une large moisson de -couronnes: - - Sans l’espérance, point d’avenir; - «Sans l’espérance, mieux vaut mourir.» - -La chanson dit vrai. - -Revenons au correspondant. Il est plus difficile de savoir ce qui se -passe dans son cabinet, lorsque c’est une actrice qui va solliciter. -Nous ne voudrions rien affirmer de crainte d’éveiller quelques -susceptibilités; mais nous pensons que les honoraires de deux et demi -pour cent ne sont pas les seuls bénéfices auxquels il puisse prétendre. -Le soir, il fréquente assidûment les théâtres et ne manque jamais -une première représentation. La porte des acteurs lui est ouverte -comme celle du public. Dans la salle, on le voit à l’orchestre causer -familièrement avec un journaliste; derrière le rideau, on l’aperçoit -adossé contre un portant[17], plonger sans façon ses doigts dans les -tabatières des artistes, qu’il tutoie presque tous, depuis le plus -ignoré jusqu’au plus connu. Et ceci n’a rien de surprenant, car ces -gens qui sont aujourd’hui l’idole chérie du public et des directeurs -ont autrefois passé par ses mains, pauvres et sans réputation. C’est -lui qui les a poussés dans la route, qui leur a fait gagner leurs -éperons. Personne ne pourrait publier des mémoires plus curieux: il -sait tous les bons mots des acteurs en vogue, la chronique scandaleuse -de tous les théâtres, le nombre des amants de mademoiselle _une telle_, -le chiffre exact des dettes de telle autre. - - [17] Portant, pièce de bois destinée à soutenir les décors. - -Il n’est pas de gazetier mieux à portée que lui de recueillir ces -bruits de coulisses, ces anecdotes de foyers et en général ces mille -riens dont le public parisien est si friand. Nombre d’artistes fameux -ne dédaignent pas de le consulter sur un effet à obtenir, sur la -manière de terminer une tirade. Quelquefois il est ou il a été lui-même -un acteur de plus ou moins de talent. Nous avons maintenant une -célébrité d’un de nos théâtres secondaires, qui est en même temps un -marchand de chair humaine assez famé. - -D’ordinaire il est bon enfant dans toute l’acception du mot, et mérite -à bon droit le nom d’ami des artistes. Il a constamment à leur service -quelques-unes de ces bonnes paroles parties du cœur, et, ce qui est -plus positif, quelques pièces de cent sous à leur _prêter_ dans les cas -pressants. Ils devraient donc lui garder de la reconnaissance, mais -il n’en est pas toujours ainsi. Il faut entendre certains comédiens -(tristes victimes de _l’injustice_ du public) déblatérer sur le compte -de ce pauvre correspondant! Comme ils l’habillent, grand Dieu! A les -en croire, il n’est pas de juif, d’usurier qui soit plus rapaces que -lui! La chute d’un homme de talent, le succès d’un _croûton_[18], ils -lui mettent tout sur le dos! Et puis ces messieurs se plaignent d’avoir -du bonheur devant la rampe et du malheur devant le correspondant: -c’est-à-dire que, par une fatalité inconcevable, chaque fois qu’il est -venu les voir jouer, ils n’ont pas eu leur succès accoutumé, ils n’ont -pas brillé de tout leur éclat: ce qui fait qu’ils ont été estimés moins -qu’ils ne valaient réellement, etc., etc. - - [18] Croûton, synonyme de galette. - -Le correspondant tient de l’acteur par sa prédilection pour les étages -élevés: il se loge d’habitude au troisième ou au quatrième au-dessus -de l’entre-sol. La grandeur de son appartement varie suivant le nombre -des personnes qui composent sa famille, mais les deux plus belles -pièces sont toujours consacrées aux besoins de sa profession. L’une -(celle qui est la plus vaste) lui sert de salon d’attente, et l’autre -de cabinet de travail. Celle-ci est meublée comme le sont les cabinets -de rédacteurs, d’agents d’affaires; seulement, on est sûr d’y trouver -quelque scène de drame reproduite par le crayon ou le pinceau, quelque -portrait d’artiste célèbre, _donné à son ami *** correspondant, comme -souvenir d’amitié_. Assez souvent il occupe un commis à douze cents -francs qui fait les écritures et le représente en son absence. - -A l’époque du renouvellement de l’année théâtrale, c’est-à-dire à -l’approche de Pâques, le salon d’attente du correspondant présente à -l’observateur un coup d’œil assez piquant. On a peine à trouver place -sur les chaises disposées le long des murs, tant est grande l’affluence -de comédiens des deux sexes. La première chose qui saute aux yeux -tout d’abord, c’est que les visages de la partie mâle de la société -sont tous rasés avec le plus grand soin: on n’aperçoit pas la moindre -apparence de barbe, le plus petit vestige de moustache ou de favoris. -Mais ceci est une des nécessités de l’état, et les disciples de Thalie -et de Melpomène doivent déposer en offrande sur l’autel respectif de -ces déesses jusqu’au dernier poil de leurs barbes. L’encre de la Chine -et la sépia leur offrent d’ailleurs une utile ressource. - -Nous remarquerons ensuite qu’avec un peu de tact il est facile -d’assigner à chacun l’emploi qu’il occupe au théâtre. Le jeune premier -se distingue par son habit à la française, ses gants beurre-frais et sa -frisure anacréontique; le premier rôle se promène d’un air fier, drapé -majestueusement dans son manteau (le premier rôle a un faible pour le -manteau); le comique, continuant à la ville le caractère qu’il a devant -la rampe, cherche par ses _lazzi_ à provoquer le rire de l’assemblée; -le ténor léger, pirouettant lourdement sur lui-même, se décèle par sa -rotondité et le nombre de bagues qui ornent ses doigts bouffis; la -prima donna roucoule d’une manière plus ou moins juste. Dans cette -salle, c’est un bruit, un bourdonnement continuel, qui rappelle assez -bien la confusion des langues. Portons nos regards sur les murailles -du salon: on a peine à démêler la couleur du papier qui les recouvre, -tant il est surchargé d’affiches et d’annonces de toutes sortes, le -plus souvent écrites à la main. On lit d’un côté: «Bonne table d’hôte -à 22 sous: on a potage, trois plats au choix, dessert, carafon de vin -et pain à discrétion;» plus loin: «Rouge végétal et blanc de baleine -superfin à vendre, s’adresser au bureau.» D’un autre côté: «Belle -garde-robe de premier comique à céder: on accordera des facilités pour -le paiement, etc., etc.» - -A l’arrivée du correspondant, toutes les conversations cessent: on -l’entoure, on se presse autour de lui. Il faut le voir distribuer -des poignées de main à droite et à gauche; à celui-ci c’est un mot -flatteur sur le succès qu’il a obtenu, à celui-là c’est une parole de -consolation pour son peu de bonheur. - -«Eh! bien, Casimir, dit-il en s’adressant à un premier rôle, j’espère -que tu n’as pas été maltraité à Lyon. Peste! quel succès! - ---Mais, oui, mais, oui, reprend celui-ci en se rengorgeant, ça n’a pas -été trop mal. Aussi on ne m’aura pas cette année à moins de six mille -et un bénéfice: c’est à prendre ou à laisser. - ---Et toi, mon pauvre Saulieu, tu as donc eu du _désagrément_ à Rouen? - ---Ne m’en parlez pas! Je débute avec ma femme dans la même pièce: ma -femme obtient un succès colossal, et moi je suis _empoigné_ depuis -ma première scène jusqu’à la dernière: aussitôt que j’ouvrais la -bouche, c’était des cris, un tapage à faire crouler la salle. Tout le -monde se fait _attraper_ dans cette chienne de ville-là!... Adolphe, -vous savez cette belle fourchette..., ce farceur qui a toujours la -fringale, a débuté le lendemain dans un rôle charmant, un véritable -_emporte-pièce_: eh bien! ça ne l’a pas empêché d’être _égayé_[19], -et pourtant il n’est pas _maladroit_. Ce qui me contrariait, c’était -de me séparer de ma femme, car il m’a bien fallu trouver ailleurs un -engagement.» - - [19] Égayer tient le milieu entre siffler et huer. - -Laissons le marchand de chair humaine en compagnie de ses marchandises -bonnes ou mauvaises, saines ou avariées, et terminons en deux mots ce -qui nous reste à dire. - -La fin de cet industriel n’offre rien de remarquable: elle est celle de -tout honnête négociant qui a su gagner par son travail de quoi vivre -tranquillement. Seulement, par une de ces bizarreries si communes à -notre espèce, on observe qu’après avoir acquis sa fortune à trafiquer -de son semblable comme d’un bétail, il n’est pas rare de le voir -devenir sur ses vieux jours philanthrope et pointilleux à l’excès sur -tout ce qui regarde la dignité de l’homme. Nous connaissons un ancien -correspondant qui est un des partisans les plus zélés de l’émancipation -des nègres. O mystères du cœur humain! S’avouer négrophile, quand on a -fait la traite... des blancs!!! - - =Charles FRIÈS.= - - - - -[Illustration: LE GARÇON DE CAFÉ.] - -[Tête de page] - -LE GARÇON DE CAFÉ. - - -UN homme porte des chemises en toile de Hollande, des bas de Paris; ses -souliers vernis ont été faits sur les dessins d’un bottier de la rue -Vivienne; il n’emploie, pour sa barbe, que du savon onctueux, pour ses -mains que de la pâte d’amandes douces; ses dents sont entretenues par -Desirabode, sa chevelure par Michalon; il a appris l’art du sourire -perpétuel dans la classe d’un vieux mime de l’Opéra; il est patient, -poli, aimable..... - -Vous croyez qu’il est question d’un grand écuyer de prince, d’un -diplomate, d’un chanteur de romances? - -Du tout: il s’agit d’un garçon de café. - -On est assez généralement garçon de café de père en fils. Tel homme -qui sert des glaces au _Café de Foi_, ou des cerises à l’eau-de-vie -chez _la mère Saguet_, à la barrière du Maine, avait un trisaïeul dans -_la carrière_ qu’il exploite, comme aujourd’hui, un Séguier, un Molé, -un Crillon, dans l’armée ou dans la magistrature. L’art de verser le -café, la liqueur, de marcher au pas de charge, à travers des allées de -tables et de tabourets, en portant dans la main droite des buissons -de sorbets, un thé complet, ou une phalange de carafes d’orgeat, cet -art-là demande une grande habitude. Pour faire un bon garçon de café, -il faut avoir été pris tout petit, il faut avoir commencé ses exercices -sous les yeux d’un père. - -Cependant il est quelques exceptions à cette règle: on rencontre, dans -l’intéressante classe qui nous occupe aujourd’hui, plus d’un praticien -qui n’a pas été bercé avec les traditions de café, et qui, à l’âge de -quinze ans, n’eût pas su laver une tasse sans en faire des morceaux. -C’est une variété de l’espèce, chez laquelle le génie a lui tout d’un -coup. Les antécédents de ceux qui la composent se perdent dans les -brouillards d’un passé orageux, dans la fumée de cent estaminets, dans -la chronique de la _Chaumière_ et de la _Courtille_. Ces garçons de -café-là ont, pour la plupart, hérité jadis d’un parent de la Normandie, -ou du Perche. Alors ils ont roulé dans les cabriolets de _régie_ -pendant les jours gras de telle année; ils ont joué du cor chez tous -les marchands de vin de la rue Montorgueil; ils ont fatigué le sol -historique du bois de Romainville avec leur danse passionnée, puis, un -beau jour, ils ont porté leur dernier écu au _bureau de placement_. Ils -sont devenus garçons de café. - -Ceux-là ne sont pas les moins habiles. Leur vieille expérience en fait -d’excellents arbitres dans une discussion de billard, de dames ou de -dominos; ils savent, de longue date, ce qui plaît aux _viveurs_ sortant -d’un bon repas, et ils n’ont pas peur des ivrognes. - -Quels que soient d’ailleurs ses précédents, le garçon de café typique -est toujours un homme probe et bien portant: la vigueur de constitution -et l’honnêteté d’âme sont deux qualités sans lesquelles il ne saurait -être. L’œil du maître, on le comprend, ne peut toujours planer sur les -flacons, les carafes, les tasses et les cafetières du laboratoire. -Rien de facile comme de détourner, au milieu de la consommation -gigantesque de certains établissements, quelques gouttes de cet océan -de rafraîchissements et de liqueurs, quelques fractions de ce total -que le patron compte tous les soirs, à la grande mortification du -mauvais sujet retardataire échangeant sa dernière pièce de dix sous, à -minuit, contre une bouteille de bière blanche. Le garçon est donc, et -de toute nécessité, un honnête homme. Depuis le lever du soleil jusqu’à -l’extinction du gaz, il manipule le numéraire de son prochain: c’est un -serviteur de confiance, c’est un garçon de recettes à domicile. - -Vigueur de constitution: vous allez voir qu’elle est indispensable -au garçon de café. Le jour paraît; le garçon de café qui, la veille, -a dû se coucher tard, doit se lever de bonne heure. Il n’y a guère -d’éveillés à Paris que les fruitières, les balayeurs et les porteurs -d’eau; eh bien! lui, homme élégant, lui qui passe son temps au milieu -d’épicuriens, lui qui fait incontestablement partie de la civilisation -avancée, de la vie de luxe, il faut qu’il s’arrache aux douceurs du -repos. Tous les jours le bien-vivre l’entoure de ses séductions, de -ses parfums, de ses joies, et lui, il doit vivre de la vie rude de -l’ouvrier; son maître veut qu’il ait, à la fois, l’élégance coquette -d’une jolie perruche et la vigilance pénible du coq. Il s’éveille donc, -il étend les bras, et ses doigts allongés vont frapper les pieds des -tables entre lesquelles il a jeté son matelas la veille, ou bien ils -labourent le sable que l’on sème tous les jours dans la _grande salle_. -Car, voyez-vous bien, il est condamné à se nourrir, à se reposer dans -cet espace où il fait son état; comme le soldat en campagne, il couche -sur le champ de bataille. Mais, en vérité, mieux vaut souvent le -bivouac, sur lequel la neige et la pluie ne tombent pas toujours, quoi -qu’en disent les _Victoires et Conquêtes_ et les vaudevilles militaires. - -Au bivouac, l’air pur du matin, les feux du soleil levant, le chant -des oiseaux du ciel raniment le guerrier. Le garçon de café, à son -grand lever, ne trouve qu’une atmosphère lourde et tout imprégnée des -émanations trop connues du gaz, auxquelles se mêlent les odeurs, -hermétiquement renfermées par les volets de l’établissement, du -punch, du vin chaud et du haricot de mouton, que le propriétaire du -lieu a partagé à minuit avec tout son monde, sur la table numéro 1, -c’est-à-dire celle la plus rapprochée du comptoir. La seule clarté -qui vienne égayer le garçon de café à son réveil, est celle du -quinquet inextinguible qui veille toujours dans le laboratoire avec -l’obstination du feu de Vesta. Quant à ces harmonies matinales, qui -signalent le retour de la lumière, le garçon de café est tout à fait -libre de prendre pour telles les cris du chat, ou les sifflements -aigus des serins de madame qui pressentent le passage prochain de la -marchande de mouron. - -Mais le piétinement du maître qui, à l’entre-sol, cherche ses bretelles -et sa cravate, fait trembler le plafond. En un clin d’œil les matelas -de tous les garçons sont enlevés. Ce travail demande peu de force, -car ces petits meubles qui tiennent beaucoup du silex pour la dureté, -participent encore plus de la plume pour la légèreté du poids. Tout -cela est jeté, pêle-mêle, derrière une vieille cloison, avec des -queues de billard au rebut, les arrosoirs d’été, des damiers cassés -et l’antique comptoir que le patron a jadis acheté avec le fonds. Les -volets sont détachés, la laitière arrive, le chef descend de sa chambre -avec un sac de monnaie sous le bras, madame songe à sa toilette, les -pains de beurre s’éparpillent dans des soucoupes, le garçon de fourneau -allume son feu, toutes les abeilles de cette ruche sont en mouvement, -l’heure du travail a sonné. Après ce premier coup de collier, le garçon -de café jouit, dans presque tous les quartiers de Paris, de quelques -instants de repos; en attendant la pratique, il arrache la bande des -journaux et il étudie la situation des choses dans le grand format, la -littérature dans le petit. Assez généralement le garçon de café marche -avec le gouvernement et la garde nationale en politique; en littérature -il est d’une force gigantesque sur la charade et le cours de la Bourse. - -De huit heures à dix, _les cafés au lait_ occupent entièrement le -garçon. Cette première vente apporte peu de monnaie dans le tronc -bronze et or du comptoir. Les _déjeuneurs_ au café se composent en -général d’employés, de vieux garçons et de provinciaux logés dans les -petits hôtels du voisinage. Ces trois espèces d’individus ont une foule -de raisons toujours prêtes pour prouver l’utilité de l’économie. Le -garçon de café tient à ces clients-là comme à un casuel certain, mais -il est avec eux d’une politesse froide; il leur dit toujours que le -_Corsaire_ et le _Charivari_ sont en main, et, lorsqu’ils prennent -place devant la table de marbre, il n’a à leur service qu’un très-léger -coup de serviette. Il en donne deux pour le café avec _un_ beurre, -trois pour un café complet. C’est le tarif. - -Mais, de midi à deux heures, le café noir, l’eau-de-vie, le rhum et -le kirsch absorbent toute son attention, toute sa politesse. Les -consommateurs de cette seconde période de la journée sont doucement -échauffés par le Chablis et le Grave que le restaurateur du quartier -leur a servis. Ce sont des citoyens dont l’unique métier est de -joyeusement vivre, ou bien des militaires qui se sont liés de cœur -et d’âme au camp de Compiègne, des commis voyageurs qui ont fait -avantageusement l’article à Reims ou à Sedan, des jeunes gens de -famille qui se sont battus le matin, et à trente-cinq pas, avec des -pistolets de poche. De pareils personnages paient sans compter, parce -qu’ils sont heureux; ils appellent le garçon «mon cher», ils lui -demandent du tabac et l’analyse de l’analyse de la pièce nouvelle dont -les journaux ont dû rendre compte. Quand ils quittent le café, ils -se tiennent immobiles une seule minute et, dans ce court espace, le -garçon les habille de leur paletot, manteau ou redingote, il les coiffe -de leur chapeau, il leur met gants et canne à la main et il termine -par une de ces révérences qu’on ne saurait rencontrer autre part -qu’à Paris. Ajoutez un peu plus de générosité d’un côté, un peu plus -d’empressement de l’autre et vous aurez une idée exacte des rapports du -garçon avec les consommateurs du café à l’eau après dîner. - -Les mœurs, les habitudes, la toilette du garçon de café varient selon -le quartier où il travaille. Au Palais-Royal, sur les boulevards, -depuis la Madeleine jusqu’au faubourg du Temple, dans une partie -du faubourg Saint-Germain, le garçon de café est élégant, aimable, -attentif; la chemise de toile de Hollande ne lui suffit plus; il y -fait adapter une chemisette en batiste; il change de tabliers comme -on change de ministres; de ses cheveux, toujours taillés à la mode -qui vient de naître, s’exhalent les odeurs les plus douces et, par -conséquent, du meilleur goût; sa veste se venge de n’être qu’une -veste par la finesse de son tissu, par la grâce exquise de sa coupe; -ses mains sont fines, délicates; il a du ventre le moins possible. -Ce garçon de café-là n’emploie que des expressions choisies; il lit -dans de jolis in-18 dorés sur tranches et reliés en maroquin; quand -on se plaint à lui du café qu’il a servi, il lève les yeux au ciel, -il soupire, il vous donne une autre tasse et vous apporte la même -cafetière en disant:--Cette fois, monsieur sera content!--Si un -habitué entre en bâillant ou en accusant une migraine ou des douleurs -rhumatismales, le garçon de café réplique avec consternation:--Que -voulez-vous? nous avons une si odieuse température! Monsieur prend-il -du rhum?... Doué d’une imagination vive, d’un vaste amour-propre, -de maux de nerfs, d’une grande flexibilité d’esprit, de tout ce qui -constitue, enfin, l’homme infiniment civilisé, il prend les locutions, -les manières, l’humeur des individus qu’il sert habituellement. Le -garçon de café du boulevard Saint-Martin, un peu égrillard, parce que -la Courtille n’est pas loin, affecte, cependant, des airs d’homme -confortable. Il est extrêmement littéraire, parce qu’il apporte tous -les jours des rognons à la brochette aux fournisseurs ordinaires de -l’Ambigu, de la Gaieté et de la Porte-Saint-Martin. Il sait sur le bout -du doigt le nombre des représentations de _Gaspardo_ et du _Sonneur de -Saint-Paul_; il a l’honneur d’être tutoyé par quelques dramaturges, -il vous dira tous les bons mots de M. Harel, il a parlé deux fois à -mademoiselle Georges, et il prête souvent sa tabatière à Bocage. Le -garçon de café du boulevard Saint-Martin est, surtout, policé depuis -que les marchands de chevaux de la rue de Lancry sont allés faire leurs -élèves aux Champs-Élysées. - -Au café de Paris le garçon connaît tous les détails, toute la mise en -scène d’une course au clocher; il accable de son mépris un pantalon -sans sous-pieds, un chapeau de soie; il exècre le bœuf bouilli; Duprez -commence à ne plus lui plaire, il dit: aller en véhicule, au lieu de: -aller en cabriolet et, dans ses jours de sortie, il ne fume que des -cigares à quatre sous. - -Jadis, le garçon du café Desmares était prodigieusement militaire. Il -connaissait tous les officiers supérieurs de la garde royale, tous -les on dit de la caserne d’Orsay et de Belle-Chasse. Il a perdu -cette couleur martiale, mais il est resté aristocrate. Il soupire, il -s’ennuie. Comme le faubourg Saint-Germain, il attend. - -Les garçons de café du quartier Latin ont aussi leur physionomie à -part. Les écoles, la science, la chambre des pairs ont depuis longtemps -façonné leur intelligence et leurs goûts. Ils sont de première force -aux dominos. - -Le café de Foy est l’établissement où le garçon fait le plus vite -fortune; c’est du moins, ce que l’on dit partout. Quoi qu’il en soit, -il faut convenir que nulle part l’éducation de l’homme au tablier -blanc n’est aussi parfaite. Le garçon du café de Foy, empressé comme -celui du café Lemblin, coquet comme celui des boulevards, a, de plus -qu’eux tous, un certain air de dignité, de politesse diplomatique qui -annonce un contact plus fréquent avec la vraie bonne compagnie. Le -garçon du café de Foy ne ressemble pas aux autres: il est tout à fait -lui. Vous remarquerez, en entrant dans l’enceinte où il fonctionne, -que toujours il est d’une taille élevée. On dit dans l’arrondissement -du Palais-Royal: «Grand comme un garçon du café de Foy.» Militairement -parlant, on pourrait établir que les garçons de salle de Paris forment -un bataillon dont la compagnie de grenadiers est au café de Foy. Rien -de plus modeste, d’ailleurs, que les lambris sous lesquels il sert les -amateurs de café. Les dorures, les peintures, les glaces immenses, ne -scintillent pas autour de lui; le luxe ne peut pas lui monter à la -tête. Il va et vient dans une salle mesquinement décorée, soutenue par -de tristes piliers et chauffée par un poêle qui n’a rien de remarquable -que son ampleur. Sous le rapport de la décoration, le café de Foy vit -tranquillement, depuis des années, sur la renommée d’une caille, peinte -autrefois par Carle Vernet, au plafond sur lequel elle vole encore -à l’heure qu’il est. C’est une vieille maison de la bonne roche, où -le garçon est toujours un homme choisi. Il vient là tout jeune, il -y grandit, il y blanchit. Il met toute sa vie entre ces vingt pieds -carrés dans lesquels un public d’élite s’assied tous les jours. Ne pas -confondre avec les fumeurs de cigares qui, pendant l’été, entourent les -tables du jardin: nous parlons de l’intérieur, et il est bien convenu -que, nous autres amateurs du tabac de la Havane, nous sommes des gens -mal élevés. - -Il y avait une fois un baron. Pauvre gentilhomme! il était bien à -plaindre. Son vieux castel de Bretagne avait été vendu comme propriété -nationale; ses bons chevaux de bataille avaient été tués dans les -guerres de l’émigration; il avait mis ses diamants en gage chez un -juif allemand, pour prêter de l’argent à un prince français qui ne le -lui avait pas rendu, selon l’usage. Il ne restait au baron de K...... -qu’une rente de 1,200 livres et la liberté de vivre, que Bonaparte, -premier consul, lui avait fait expédier par la poste, dans un moment -de bonne humeur. De retour à Paris, M. de K...... avait sagement -arrêté avec lui-même qu’il n’irait plus à l’Opéra, qu’il ne jouerait -plus au pharaon, qu’il achèterait un parapluie et qu’il mangerait chez -un gargotier. Mais quoi! le bon compatriote de Bertrand du Guesclin -n’avait pu renoncer à son cher café à l’eau après le dîner: il y tenait -comme à sa croix de Saint-Louis, comme à son opinion politique. Brossé, -ciré, propre comme un vieux soldat, il venait tous les soirs au café de -Foy prendre sa demi-tasse; c’était sa seule joie au milieu des grandes -joies de cette époque, où la France fêtait Marengo et le repos de -la guillotine. Il avait adopté une table devant laquelle il prenait -place toujours. Par suite, il était toujours servi par le même garçon, -chacun des servants d’un café ayant une ligne de tables à surveiller. -M. de K......, élevé au sein de l’opulence, avait contracté l’usage -de l’or depuis ses dents de sept ans. Il était habitué à payer, et à -payer richement. Entraîné par cette douce routine, il entra un soir -au café de Foy sans un sou dans sa poche, et il prit son café comme à -l’ordinaire; puis, quand il voulut partir, il tira sa bourse! Le garçon -vit tout de suite, dans les traits consternés de l’émigré, le funeste -état des choses, et, en desservant sa pratique, il dit à voix basse: -«C’est payé!» En effet, il paya la demi-tasse. Oh! il faudrait un litre -d’encre, un paquet de plumes et deux rames de papier pour peindre les -combats que se livra M. de K...... le lendemain quand l’heure du café -sonna au cadran de ses habitudes, car le lendemain, comme la veille, le -pauvre soldat de Condé était, comme on dit, à sec. Que vous dirai-je? -il entra, possédé par ce besoin aussi terrible que la faim peut-être, -ou du moins qui est une faim d’un autre genre. Son café fut payé encore -par le garçon. Il le fut pendant plusieurs années, et le comptoir -ignora toujours ce détail de la grande salle. Seulement, le maître du -lieu ne cessait de s’extasier sur l’exquise politesse du _ci-devant_, -qui n’entrait, ne sortait jamais sans lui faire deux révérences -d’ancienne cour. Hélas! le vieux gentilhomme croyait saluer son -créancier, et son vrai créancier c’était le garçon, dont la discrète -bonté ne se démentit jamais, qui supportait patiemment les rebuffades -du baron quand le café était moins chaud que de coutume, et qui portait -tous les soirs à la dame du comptoir l’argent de la demi-tasse comme -s’il venait de le recevoir. - -On sait que les émigrés furent indemnisés, un peu chèrement même! Un -jour celui dont il est question arriva au café de Foy avec une énorme -cocarde blanche et un portefeuille garni de billets de banque. Il -demanda son compte, et on lui dit qu’il ne devait rien. Étonnement, -stupéfaction. Le garçon fut appelé. - -Le brave homme avoua, en rougissant, que, depuis des années, il payait -sans rien dire le café du baron, et le baron pleura, et il embrassa -devant tout le monde le garçon de café en disant: «Et toi aussi, mon -enfant, tu étais un courtisan du malheur!» - -M. le baron de K...... a dépouillé le garçon de café de la serviette et -de la veste, et il lui a donné les fonds nécessaires pour acheter un -établissement. - -_N. B._ Ce garçon de café-là était bonapartiste. - -Les physionomies du garçon de fourneau et du garçon de billard forment -deux types à part et qui n’ont rien de commun avec celle du garçon de -salle. Ce dernier, serviteur de tout le monde, est connu de tout le -monde; les deux autres sont cloués à une place unique: l’un devant le -feu où il prépare le café, le chocolat, etc.; l’autre à un billard, -qu’il prend comme fermier au maître de la maison, et avec lequel il -spécule sur les passions des habitués de la poule. La physiologie -de ces deux individus ne peut être traitée que par un alchimiste et -un joueur de billard consommé. Or, je ne saurais mettre de l’eau en -ébullition sans me brûler les doigts, et je n’ai jamais fait au billard -qu’un _doublé_, encore était-ce un raccroc. _Non sum dignus._ - -Le garçon de café--genre moderne--ne s’embarrasse pas sitôt d’une -famille. Comme il est, de toute rigueur, bien fait et bien élevé, -il vit en sultan au milieu d’un nombre imposant de demoiselles de -comptoir. Il n’a, l’heureux homme, qu’à leur jeter le mouchoir,--je -veux dire la serviette.--Ce sont elles qui font plisser ses chemises, -qui harcellent la blanchisseuse pour que celle-ci tienne toujours le -linge d’Oscar ou de Frédéric dans un état de blancheur _entière_. -Confiant dans leur zèle, dans leur économie, le garçon de café leur -abandonne souvent même le soin de payer les mémoires. Quand cet -Alcibiade en tablier a trente ans, il songe à l’avenir. Il achète un -habit noir pour les jours de sortie, il mange de la pâte de Regnault -et place ses économies. L’ambition éclôt dans son cœur, il destitue -les inspectrices de sa lingerie, et, dans son sommeil tourmenté, il -ne rêve plus qu’établissement à son nom, que grande salle toute d’or, -comme les palais des _Mille et une Nuits_, avec un comptoir de bois -en citronnier, des torrents de gaz et des peintures de Cicéri. Dès ce -moment le garçon de café se fait inscrire dans une compagnie de la -garde nationale; il cherche une femme et une maison neuve formant coin -de rue. Quand il a trouvé l’une et l’autre, il s’entoure des artistes -les plus distingués, comme les vieux Médicis quand ils faisaient -construire leurs palais; et il fait travailler peintres, doreurs et -mouleurs dans le rez-de-chaussée qu’il a loué à raison de 20,000 francs -chaque année, sans compter le pot-de-vin. Les pots-de-vin se fourrent -partout aujourd’hui. A sa voix la palette de vingt Raphaëls s’épuise; -ces murailles nues, que les lourds Limousins construisaient encore -il y a trois mois, se chargent de fresques étincelantes. A la place -des Napoléons à petit chapeau et des inscriptions érotiques tracées -naguère au charbon par les gâcheurs, vous voyez de riches et beaux -Indiens,--des Indiens d’opéra,--poursuivre le tigre royal sur leurs -chevaux de race; vous voyez un tournoi où messire Bertrand du Guesclin -emporte le prix devant toute la noblesse de Bretagne; vous voyez des -nymphes nues, une Psyché qui s’envole, un Mercure qui porte dans les -airs les ordres de son patron; vous voyez des oiseaux de toutes les -nuances, des fruits de toutes les couleurs. - -Le comptoir, chef-d’œuvre de l’ébénisterie moderne, se dresse dans -une niche dorée. Il est orné déjà de coupes en vermeil que Benvenuto -Cellini n’eût pas désavouées, et une beauté de choix a été retenue -d’avance pour occuper chaque jour, à raison de 100 francs par mois, -ce trône magnifique. Le garçon de café, devenu maître à son tour, a -obtenu un crédit chez les négociants qui vendent en gros les objets -de consommation qu’il va donner en détail au public. Une douzaine de -réclames, dans lesquelles les courtiers d’annonces citent, à leur -manière, les palais d’Armide et de Cléopâtre, sont lancées dans les -journaux. Le jour de l’ouverture arrive enfin. - -L’établissement nouveau fait 6,000 francs de recettes. Le propriétaire -fait mettre des jabots à toutes ses chemises, il marchande un -tilbury et il se demande déjà s’il achètera un château en Beauce ou -en Normandie. Il jure sur son fourniment de garde national qu’il ne -céderait pas son fonds à moins de 600,000 francs, et il dit à tout -propos cette phrase qu’il s’est fait faire par un homme de lettres de -ses amis: Le bouge qui s’appelle le café de Foy! - -Mais un autre fou ouvre dans le voisinage un café plus riche encore. -Il y a jeté 100,000 francs de dorures, de peintures et de glaces. Le -public qui aime à rire va s’engouffrer tous les soirs dans ce nouveau -palais de fée, et l’autre palais, comme celui d’un ministre disgracié, -devient une solitude. - -Le maître du lieu, alors, est entièrement libre de déposer son bilan et -de donner trois pour cent à ses créanciers. Il met à couvert le plus -de fonds possible, et quand il a satisfait aux exigences de la loi qui -régit les faillites, il va vivre de son revenu au pays natal. Mais il -n’est qu’un petit rentier, il n’a qu’une maison chétive, deux carrés -de choux, une mare pour ses canards de Barbarie. La maladie des rois -détrônés le saisit un jour, et il meurt d’ennui au milieu d’une famille -inconsolable. - -Le garçon de café rococo,--celui que ses camarades intitulent -dédaigneusement perruque,--a presque toujours une femme légitime et des -enfants en chambre dans le voisinage. La femme fait ordinairement des -gilets ou des pelotes médicamenteuses pour messieurs les chirurgiens -herniaires. Chaque tête de cette famille-là possède à son nom un livret -à la caisse d’épargne. Le chef met patiemment sou sur sou pendant des -années, et il crie toujours misère, puis un beau matin il prend aussi -un établissement. Mais il ne perd ni son temps ni son argent à créer -un palais de merveilles. A l’affût des faillites, il en trouve une sur -son chemin, qui lui donne, à un rabais fabuleux, pour 80,000 francs de -glaces, de peintures, avec un fonds bien commencé et un matériel tout -neuf. Assis sur les ruines des autres, le garçon de café achalande tout -doucement la maison dont il est devenu maître. En quatre ans il arrive -au chiffre de fortune qu’il a toujours ambitionné. Joueur prudent, il -cesse alors de tenter le destin, et il vend fort cher ce qu’il a acheté -presque pour rien. Vous le voyez ensuite faire l’usure dans une petite -maison isolée, dont la porte est garnie de ferrures, et la cour ornée -d’un chien de montagne toujours de mauvaise humeur. - -Parvenu a cet apogée, il est facile à reconnaître: dans les cafés, il -paie toujours sa demi-tasse sans rien donner au garçon; il loge au -Marais, ou rue de Charonne, et aux Batignolles surtout; il a un col de -chemise très-haut, l’accent de la basse Normandie et un regard à quinze -pour cent. - -Tolérant, laborieux, fidèle, de bonne compagnie, le garçon de café -supporte, sans hausser les épaules, les façons départementales de -certains consommateurs qui lui demandent effrontément _le bain de -pied_ et boivent dans leur soucoupe; il est debout du matin au soir -et souvent, par sa manière de servir, il achalande la maison pendant -que le maître joue aux dominos, ou à la hausse et à la baisse; témoin, -instrument des bénéfices énormes de ce patron, il amasse sans envie -des pièces de deux sous à côté de ce tas d’argent qui grossit tous -les jours; il oublie, il ignore que le tronc touche à la caisse; il -peut, dans l’occasion, répondre convenablement à l’homme du monde -qui est venu seul au café, et qui aime mieux la conversation que la -liqueur. Concluons donc, en présence de tant de qualités et de vertus, -qu’une foule d’hommes considérables dans l’armée, la magistrature, -la littérature, l’administration... dans l’instruction publique, -surtout... ne seraient pas dignes de porter le tablier blanc. - - =Auguste RICARD.= - - - - -[Illustration] - -[Tête de page] - -LE MAQUIGNON. - - -Bien que notre époque ait donné naissance à une effrayante quantité -de _floueurs_ de toute espèce, et qu’elle ne paraisse pas s’arrêter -dans cette voie éminemment progressive, elle ne peut cependant usurper -la gloire d’avoir enfanté le maquignon. Le maquignon est né depuis -longtemps et a eu l’avantage très-mérité de servir de modèle aux plus -fins exploiteurs de la crédulité française et surtout parisienne. -Mais quoiqu’il ne sorte pas du grand moule des Roberts-Macaires du -dix-neuvième siècle, ce n’est pas à dire pour cela qu’il prétende leur -être inférieur. Il les vaut tous; il sourit de pitié en songeant aux -roueries à lui connues qu’on donne pour invention récente, et vient -merveilleusement confirmer cet adage, qu’il n’y a rien de nouveau -sous le soleil, et que la moitié de la société a été de tout temps -destinée à être dupée par l’autre. Le maquignon s’acquitte de cette -dernière tâche avec infiniment d’esprit et d’agrément. C’est lui qui a -employé le premier tous ces artifices ingénieux avec lesquels il est -d’usage, j’allais dire de bon ton, de berner, dans toutes les classes -et dans tous les états, la bonhomie du peuple le plus spirituel de -l’univers. Il est adroit, insinuant, grand parleur, d’un aplomb, d’une -assurance imperturbables: vous vous défiez de lui, vous vous tenez sur -la réserve, car vous connaissez ses ruses, et cependant il vous prend -toujours au même piége, sans cesse employé et sans cesse avec succès, -il fait de vous ce qu’il veut: involontairement, vous écoutez ses -paroles, vous subissez son influence. Ce n’est pas à vos yeux que vous -devez vous fier, mais à lui seul: il le dit hautement, et il appuie -ce raisonnement logique de tant de preuves excellentes; il parvient -à donner tant de légèreté et de grâce à ce cheval lourd et massif, -tant de finesse à ces jambes carrées, tant de vigueur et de feu à -cette tête molle et inerte, que vous finissez, bon gré, mal gré, par -être ébloui, enchanté, et que vous payez à beaux deniers comptants le -descendant presque certain d’Eclipse et de miss Annette. Inutile de -dire que l’illustre rejeton est souvent bon tout au plus à conduire des -choux au marché des Innocents. - -Il y a deux classes de maquignons qui ne se ressemblent nullement, -excepté par ce point commun, à savoir l’adresse inappréciable de faire -voir à tout le monde qu’un cheval bai est gris-pommelé, et que des -chevaux flamands sont des pur-sang anglais. C’est d’abord le _maquignon -marchand de chevaux_, c’est-à-dire tenant manufacture et entrepôt -de coursiers plus ou moins de selle et de trait, puis le _maquignon -brocanteur_. - -Le marchand de chevaux est facile à reconnaître. C’est un type tout à -fait tranché et sortant des types vulgaires. Le plus souvent il possède -un riche embonpoint, une large figure rubiconde légèrement rembrunie à -l’extrémité du nez, ce qui laisserait supposer qu’il ne se sert guère -d’eau que pour se faire la barbe, une figure ouverte et bonhomme, -des manières brusques et cavalières, mais des yeux d’une obliquité -perfide et d’une finesse interrogatrice dont il faut profondément se -défier. Il porte invariablement une redingote de couleur claire qui -produit sur ses quadrupèdes le même effet magnétique que la redingote -grise du grand homme sur les vieux grognards: sa tête est surmontée -d’un chapeau très-râpé et d’une forme antédiluvienne qui lui sert à -la fois de préservatif contre les injures de l’air, et de tambour -pour exciter ses chevaux. Il est en outre orné en toute occasion d’un -fouet formidable, sceptre respecté avec lequel il gouverne son empire -piaffant et hennissant. Ce meuble indispensable ne le quitte jamais: -il mange, il boit, il se promène, il s’assied, il dort, son fouet à la -main: il y a entre son fouet et lui une adhérence que rien ne saurait -briser. Otez-lui son fouet, et il perdra tous ses avantages. Son -langage manquera de l’accompagnement le plus nécessaire; ses chevaux -ne marcheront plus, ne caracoleront plus, ne feront plus toutes ces -petites gentillesses qui vous séduisent; c’est un homme démoralisé, -ruiné, son état est perdu; il n’a plus qu’à mener ses bêtes au marché. -Quand il entre dans l’écurie, un petit sifflement annonce sa présence, -et alors il se fait un mouvement général et précis comme sur la ligne -d’un bataillon. Toutes les croupes se rangent, s’alignent, les têtes se -lèvent, les oreilles se dressent, les chevaux sont magnifiques. Vous -admirez, et vous ne savez que choisir. Le marchand de chevaux le sait -mieux que vous; il fait sortir un cheval dont il vous a montré la belle -tenue, et pendant qu’il vous entretient de l’utilité que vous pouvez -en tirer, de sa docilité, de sa force, de son ardeur, de ses qualités -universelles, on le brosse, on le peigne, on le lisse, on lui introduit -sous la queue une certaine quantité de gingembre, ce qui le jette -dans une inquiétude continuelle, et lui donne une apparence de feu et -d’impatience. C’est alors qu’on va le faire trotter: ceci est un des -grands arts du maquignon, car à cette allure se révèlent ordinairement -les défauts d’un cheval. Un gaillard élancé, et taillé hardiment, prend -la bête par la bride et la tient serrée sous la mâchoire, le maître -fait claquer son fouet et lui pince fortement les flancs. Le cheval -comprimé par une main ferme qui lui lève la tête, et pressé par la -lanière qui lui caresse désagréablement les jambes, sautille, gambade, -se cabre: sa peur, son étonnement, changent son allure, le cambrent, -lui donnent de la souplesse et du jarret. Vous êtes ravi, émerveillé, -vous achetez l’animal, et vous vous frottez les mains de joie d’avoir -fait un aussi magnifique marché; de son côté, le marchand n’est pas -fâché de s’être débarrassé d’une bête dont il ne pouvait se défaire, -et tout le monde est content. Le marchand de chevaux a un talent -particulier pour rendre un cheval beau à voir, pour lui arrondir comme -par enchantement le ventre et la croupe, il le nourrit de pommes de -terre, de son, de carottes, que sais-je? N’étant pas maquignon, je ne -puis vous le dire, et je le serais, que je vous le dirais encore moins. -Mais au bout de huit jours cet embonpoint factice tombe, le cheval vous -apparaît tel qu’il sera toujours entre vos mains, côtes saillantes, -ventre flasque, croupe anguleuse. Il est ce qu’on appelle _débourré_. -Le maquignon trouve toujours moyen de vous vendre son cheval le prix -qu’il en veut. Si cet honnête industriel est de bonne humeur, et il -l’est toujours avec ceux que son coup d’œil exercé lui révèle comme -des acheteurs généreux, il fermera la bouche à toutes vos observations -par sa plaisanterie insinuante. Habile à caresser vos faiblesses, il -piquera votre amour-propre par sa brusque flatterie, ou fera sourire -votre ennui par ses calembours d’écurie et son rire aussi bruyant que -le claquement de son fouet. Il réfutera d’autant plus victorieusement -toutes vos allégations, qu’il n’ignore rien de vos intentions cachées. -Il sait si vous avez envie de son cheval, si vous en avez vu d’autres, -où vous êtes allé, si vous avez un vétérinaire, et quel il est; il a -des affidés, des espions, une haute police partout: il met en œuvre un -machiavélisme inouï de combinaisons. Si vous venez visiter ses chevaux -comme simple flâneur ou comme mandataire d’un ami, il ne sera plus le -même; il vous toisera de la tête aux pieds comme pour vous dire que -vous n’avez pas l’étoffe et l’allure d’un acheteur de chevaux; il ne -se donnera pas la peine de vous montrer lui-même sa marchandise, et -vous laissera errer seul dans ses écuries. Heureux si votre curiosité -ne vous vaut pas quelque morsure ou quelque ruade! Dans la vie privée, -le marchand de chevaux n’a plus cette douceur, ce mielleux de langage -et de manières qu’il prodigue aux amateurs. Alors il est bourru, haut -de verbe, grand jureur, mari brutal: il se croit toujours à l’écurie -derrière ses chevaux, gourmandant, criant, fouettant. S’il a des -enfants, il les traite absolument comme des poulains, les tient serrés, -les fait manœuvrer avec la chambrière, et ne les laisse pas faire une -gambade sans sa permission. Il se refuse en général toute espèce de -plaisir extraordinaire; il est bien dans son écurie; il y reste: c’est -là son atmosphère de prédilection, le milieu dans lequel il est le plus -à l’aise; il a garde de s’en séparer. Il est certain que dès qu’il en -sort, ce n’est plus le même homme; il est emprunté, lourd, épais. Il -n’a plus la _désinvolture_ qu’on remarque en lui quand il se tient -fièrement devant un cheval, le fouet à la main. Il ne sait pas donner -le bras à son épouse: dans sa distraction, il irait presque jusqu’à -la saisir par le cou ou les épaules: il ne comprend rien à ce qui -l’entoure; il est dépaysé, désorienté: tout pour lui n’a qu’une odeur, -celle du fumier; tout se résume en un seul objet, un cheval. On conçoit -qu’avec cette idée fixe et tenace, les choses extérieures doivent -avoir pour lui fort peu de charme et d’intérêt. Aussi ne quitte-t-il -guère ses pénates, c’est-à-dire ses coursiers, que pour aller à la -recherche de nouveaux élèves. Alors il parcourt les provinces, assiste -aux foires, et s’approvisionne de chevaux qu’il baptise des noms qui -lui paraissent se rapporter le mieux à leurs formes. Le Limousin lui -fournira le cheval anglais, ou même arabe (pourquoi pas?); l’Alsace, la -Flandre, la Normandie le mettront à même de satisfaire aux nombreuses -demandes qu’on lui fait de chevaux hanovriens et mecklembourgeois; -enfin, il trouvera aisément toutes les races de chevaux européens, sans -sortir de France. Et, au fait, nous autres Parisiens, nous sommes si -bons enfants, quand il s’agit de chevaux, qu’il y a plaisir et profit -à nous duper; c’est une bénédiction. Pour peu qu’un cheval ait l’œil -vif, la tête gracieusement pliée, et de l’entrain dans le jarret, nous -le proclamons tout de suite de sang arabe; pour peu qu’un autre ait les -jambes fines, la tête mince, le corps svelte et allongé, nous crions -au cheval anglais. Le marchand de chevaux nous en donne comme nous en -voulons; nous n’avons pas le droit de nous plaindre. - -Quelquefois le marchand de chevaux, quand il est riche et en -réputation, se permet des promenades aux Champs-Élysées, dans une -voiture plus ou moins bizarre, attelée de deux ou même de quatre -chevaux. Mais il a beau étaler des harnais splendides, et se faire -accompagner de laquais en livrée, on le reconnaît sur son siége élevé -comme un second étage, à sa figure enluminée, à sa forte membrure, -à ses façons d’homme du métier. C’est bien pis encore, quand sa -femme et une ou deux amies forment la délicieuse partie de se faire -voiturer ensemble. Leur morgue vulgaire et boursouflée, qui ne doit -durer qu’un jour, leurs manières triviales, leur costume grotesque -et mesquin, tout cela présente un contraste bouffon avec le luxe de -bon goût et la riche simplicité des équipages qui les entourent, et -égaie prodigieusement le beau monde heureux de trouver l’occasion de -persifler quelqu’un et de railler quelque chose. Le cœur du marchand de -chevaux est le moins sensible de tous les cœurs: en fait d’émotions, -il est inexpugnable. La douleur physique, pour lui aussi bien que pour -les autres, n’est rien; il ne conçoit pas qu’on puisse avoir l’épiderme -plus délicat que celui des chevaux; et, pour son propre compte, il en -est convaincu; car il n’en juge que d’après la rudesse coriace de sa -peau. Aussi rit-il d’un rire superbe, en voyant notre douillette et -dolente humanité donner le nom de maux horribles à ce qu’il ne regarde -pas même comme des contrariétés. Jamais on n’a surpris une larme dans -son œil; et, en effet, les chevaux ne pleurent pas: s’il a de la -douleur, il la concentre si bien, que personne ne s’en aperçoit, ou -plutôt je crois qu’elle n’a pas prise sur lui. De là vient aussi son -besoin de domination. Le marchand de chevaux est plus autocrate dans -l’empire de son écurie que Nicolas dans toutes les Russies, sa mine -haute impose à tous. Il veut une soumission passive. Palefreniers, -grooms, enfants, femme, cochers, chevaux, tout est mis sur la même -ligne, et doit obéir sans plus d’observations et de raisonnements. Il -ne fait que deux distinctions, ne voit chez lui comme partout que deux -classes bien tranchées, ceux qui commandent et ceux qui obéissent. -Parlez-lui d’indépendance, de nationalité, de réforme électorale, il -vous rira au nez, et vous répliquera victorieusement qu’on aura beau -faire, retourner le monde en cent façons comme un gant usé, changer -tous les dix ans de gouvernement, on ne sortira jamais de ces deux -classes, la classe dominante et la classe obéissante. Et il n’a pas -si grand tort, ma foi! Au reste, en politique, il est excessivement -arriéré: il ne lit ni le _National_ ni le _Charivari_; il est abonné -aux _Petites-Affiches_, feuille peu incendiaire. Sa politique est la -politique du _statu quo_; que ce statu quo soit bon ou mauvais; peu -lui importe, il n’y regarde pas de si près. S’il tient des rênes, ce -ne sont pas celles du gouvernement, et il n’est nullement chargé de -faire marcher le char de l’état. Et d’ailleurs, si par un hasard fort -rare, il vient à parler politique, c’est pour se mettre en colère, et -déclamer contre la trop grande douceur des formes représentatives. -C’est un homme d’intimidation. Règle générale: un gouvernement qui aime -bien, châtie bien: à ce compte-là, on peut dire sans flatterie que -presque tous les gouvernements adorent leurs gouvernés. Il voudrait -qu’on menât les peuples la bride haute et avec un _mors Secundo_. -Selon lui, c’est le vrai moyen de les rendre doux et d’humeur point -révolutionnaire. Avec un système aussi excentrique, il risquerait fort -de se prendre aux cheveux avec les hommes les moins passionnés en -politique, pour peu qu’il mît souvent ses opinions sur le tapis; mais -c’est là le plus mince sujet de ses préoccupations: il n’a garde de -lancer son esprit dans des régions aussi éloignées. En général, il ne -se soucie que fort peu de ce qui s’adresse à l’intelligence humaine. En -littérature, il ne sait pas à coup sûr ce que c’est que Victor Hugo, -et il mettra le _Contrat social_ sur le compte de Chateaubriand. Sa -bibliothèque se compose du livre de poste, de quelques bouquins sur -l’art d’élever et de dresser les chevaux, et d’une riche collection de -Mathieu Laensberg. Ne lui demandez rien de plus. De religion, il s’en -occupe encore moins que de tout le reste. Il a tout matérialisé, tout -réduit à un positif désespérant. - -Mais le maquignon que nous avons peint jusqu’à présent, c’est l’homme -domicilié, patenté, payant contribution, et tenant sa place dans la -société autrement que par le volume de son ventre. Il y a une autre -espèce de maquignon, le maquignon véritable et primitif, le _maquignon -brocanteur_; celui qui n’a pas de domicile connu, mais que l’on trouve -partout où il y a un cheval à acheter. Celui-là n’est plus comme le -marchand de chevaux une espèce de _poussah_ aux jambes courtes, aux -joues tombantes, à la face écarlate, marchant carrément et plein d’une -haute opinion de sa personne; c’est au contraire un homme fluet, sec, -maigre, toujours courant, toujours trottant, ce qui nuit à l’embonpoint -qu’il pourrait retirer d’une digestion plus tranquille, et le rend -efflanqué comme un lévrier de petite-maîtresse. Et en effet, il n’est -pas de cheval d’Omnibus qui fasse plus de chemin, parcoure plus de -rues, de quartiers que le _maquignon brocanteur_. Toute sa vie n’est -qu’une course sans fin. Chaque matin, son occupation première est de -consulter les _Petites-Affiches_: une fois ses renseignements pris -sur les chevaux à vendre et à acquérir, il se met en route et va -faire ses visites quotidiennes aux écuries indiquées: il examine le -cheval avec confiance, lui ouvre la bouche pour savoir son âge, lui -palpe les jambes pour vérifier s’il n’est pas affligé d’engorgements -ou de crevasses, le fait tousser pour s’assurer qu’il n’est pas -poussif ou fourbu; et il répète la même opération à chaque nouvel -examen. Il s’introduit chez les personnes qui vendent leurs chevaux, -leur offre ses services, son expérience (et il s’y connaît beaucoup -trop quelquefois); pour elles, il n’hésitera pas à faire toutes les -recherches nécessaires par pure complaisance. Il ne leur conseillera -pas d’acheter des chevaux neufs, car alors on n’a plus qu’à s’adresser -à Crémieux ou à Aron, et son ministère devient inutile: il vous en -détaillera les inconvénients: «Il est bien plus sage, dit-il, moins -cher en même temps, de chercher des chevaux tout faits, tout dressés, -qui sont pliés, assouplis, habitués à la main de l’homme, pleins d’une -grâce acquise et d’une vigueur éprouvée.» Vous, bonhomme, qui souvent -n’aimez que votre repos, et ne vous occupez guère de vos chevaux que -pour vous dorloter dans votre chaude et commode berline, vous vous -laissez facilement séduire par ces arguments sophistiques. Mais comme -toujours celui qui se défait de ses chevaux a pour cela une raison -capitale, il s’ensuit que vous êtes trop heureux de les revendre à -moitié prix au bout de trois semaines, grâce aux bons offices du -maquignon. - -Le maquignon est l’homme de Paris qui connaît le plus de monde: il -donne des poignées de mains à un nombre incommensurable de cochers, -de palefreniers, de valets d’écurie, de valets de pied; il a des -ramifications, des accointances partout: il ne s’est jamais connu -d’ennemis. A la différence du marchand de chevaux, il est poli -et souriant avec tout le monde; car il voit dans chacun la cause -cachée de quelque affaire brillante. Il ne brusque et ne méprise -personne: il n’est groom si imberbe auquel il ne fasse des cajoleries -intéressées; il sème des amitiés partout, à tout hasard, bien certain -d’en recueillir tôt ou tard les fruits. Maîtres et valets ont une -part presque égale dans ses prévenances; car si les maîtres achètent, -les valets font vendre. Il se ménage des entrées en tout lieu: les -antichambres, les écuries lui sont toujours ouvertes et n’ont pas de -secret pour lui. Il connaît non-seulement les personnes qui ont mis -leurs chevaux en vente, ou qui ont été en visiter, mais encore ceux -qui ont l’intention, le caprice fugitif de faire quelque trafic de ce -genre. Il n’attend pas l’occasion, il la provoque et lui force la main: -c’est l’intrigant le plus hardi qu’on puisse voir. Vous ne pouvez pas -vous surprendre une pensée qui ait rapport plus ou moins directement à -un cheval, sans que le maquignon ne devine cette pensée. Il a un tact -d’observation raffiné, un talent de seconde vue qui vous déroute et que -vous ne pouvez concevoir. - -Je suppose que, par hasard, après une promenade pédestre au bois de -Boulogne, vous revenez à votre domicile un peu fatigué, et que le soir, -seul dans votre chambre à coucher, tout en nouant autour de votre tête -parfaitement frisée un véritable foulard des Indes, vous voyez défiler -fantastiquement sous vos yeux cette suite brillante d’équipages, -et surtout ce délicieux alezan qui dévorait l’espace avec tant de -vitesse et de feu. Alors vous vous dites follement en vous-même:.... -«Tiens, une idée lumineuse!... Si je prenais un cheval... alezan, et -un tilbury?... au fait, pourquoi pas?...» sans songer que vous n’avez -juste que ce qu’il vous faut pour subvenir à votre existence d’homme, -sans aller encore vous charger de la nourriture d’un quadrupède aussi -incommode et dispendieux à entretenir qu’agréable à voir. Et vous -vous couchez avec cette idée qui, au premier abord, n’est pas tout -à fait dépourvue de charmes; votre cheval vous galope sans cesse -dans la cervelle, vous entassez les unes sur les autres des visions -absurdes, et le lendemain, à votre réveil, vous haussez les épaules -en songeant à toutes les billevesées que cette idée saugrenue a fait -éclore dans votre imagination. Cependant, au point du jour, vous -êtes prodigieusement étonné de recevoir la visite d’un individu de -mise équivoque et d’aspect hétéroclite, qui s’avance vers vous après -avoir décrit un certain nombre de courbes, et après s’être acquitté -consciencieusement de plusieurs salutations d’une politesse inconnue -de nos jours. Vous faites asseoir l’aimable étranger qui, après -un préambule captieux sur les inappréciables qualités de la race -chevaline, finit par vous offrir un très-beau cheval de sang anglais -qui a paru aux dernières courses, et a été acheté 5,000 francs; il -vous le laissera, mais pour vous seul, au prix de 600 francs. Vous -commencez par tomber des nues, et vous vous demandez comment cet homme, -ange ou démon, a pu avoir connaissance d’une idée vague que vous-même -maintenant n’êtes pas bien sûr d’avoir eue. Êtes-vous somnambule, et -avez-vous été crier sur les toits que vous vouliez un cheval pur sang -anglais? Ou bien, ce farfadet, invisible à l’œil nu, s’est-il glissé à -travers les fissures de votre porte, pour écouter quoi...? vos pensées: -vous l’ignorez, et vous l’ignorerez probablement toute votre vie. Quoi -qu’il en soit, vous éconduisez aussi adroitement que possible votre -visiteur inattendu, et vous l’accompagnez jusqu’au seuil de la porte -de votre appartement, autant par politesse que pour bien vous assurer -qu’il ne vous emporte par distraction ni une montre, ni un couvert -d’argent. Et c’est par des soupçons aussi injurieux que vous savez -reconnaître sa prévenance désintéressée! - -Si le maquignon brocanteur connaît certains marchands de chevaux, et se -trouve lié d’intérêts avec eux, alors sa clientèle s’étend et devient -de plus en plus profitable pour lui. Le marchand de chevaux qui ne peut -venir à bout de se défaire d’un cheval s’entend avec le maquignon, -et alors quel atroce guet-apens pour les malheureux acheteurs ne -résulte-t-il pas de cette conspiration à huis-clos, entre ces deux -Machiavels d’écurie? Le cheval invendable est mis en maison bourgeoise -(terme usité en pareil cas), dans une écurie louée à cet effet. Il -est annoncé sur les affiches comme appartenant soit à un gentilhomme -étranger sur le point de partir pour l’Orient, soit à un agent de -change obligé de s’enfuir en Belgique, etc. Le thème varie suivant -l’imagination du maquignon, et il en a toujours infiniment. Pendant -ce temps, celui-ci fait mousser l’animal qui ne tarde pas à trouver -un maître. C’est ordinairement quelque commerçant en détail, retiré -des affaires, qui s’abandonne aux voluptés d’une demi-fortune, et veut -avoir le noble coursier au rabais, tout comme un mouchoir de poche et -un bonnet de coton. - -Tous ceux qui ont ou font semblant d’avoir la passion des chevaux, -passion aussi innocente que ruineuse, subissent directement ou -indirectement l’importante entremise du maquignon. Le dandy improvisé -sur lequel vient de tomber un gros héritage, et qui, dans le premier -vertige de la fortune, veut avoir le plus beau cheval de Paris, jette -l’or au maquignon, qui se baisse très-lestement pour le ramasser, -et lui procure bientôt ce qu’il demande; un animal d’une apparence -superbe, au poil brillant, à la robe bizarre, à la tête raide et toute -d’une pièce, dressé parfaitement à se tenir cambré comme ces chevaux de -carton qui servent de montre chez les selliers. Peu importe le reste, -c’est à-dire justement le plus essentiel. L’agent de change qui use un -cheval en six mois s’adresse, lui aussi, au maquignon: celui-ci, dans -le louable but de ne pas sacrifier une nouvelle bête, la lui donne -tout usée. La vieille comtesse ou baronne qui renouvelle ses équipages -est trop heureuse de trouver le maquignon qui, sous prétexte de lui -donner des chevaux normands, et de ne pas l’exposer à des dangers, -lui fabrique tout exprès un attelage de ces gros chevaux à queue rase -et à lourde tête qui ne vont jamais plus vite que le pas, et ne se -souviennent d’avoir pris le trot que le jour où on les essaya pour -la première fois. Que d’infortunés en outre qui n’ont pas assez de -temps, assez de patience, assez d’habitude pour chercher eux-mêmes des -chevaux, et remettent leur destinée entre les mains du maquignon, et -combien celui-ci se fait peu scrupule de leur faire casser le cou avec -un cheval vieux ou rétif, ou de les laisser en route avec des rosses -poussives et boiteuses! - -Le maquignon a toujours en ville une ou deux écuries, où il place -incognito les objets de son trafic. C’est dans ces lieux qu’il -transforme un cheval usé, étique, amaigri, en une bête superbe, -pleine de bonne mine et de vigueur. C’est là qu’il restaure et remet -à neuf les rosses éreintées qu’il obtient à vil prix dans les ventes -après décès ou même au marché; là, qu’il les façonne à son gré, les -gonfle comme une bulle de savon, leur donne un poil lisse et uni; -là, qu’il leur coupe et leur rajuste les oreilles, si elles sont -longues et disgracieuses, qu’il leur met une fausse queue, si la -queue primitive est dénudée; là, qu’il fait disparaître pour quelques -jours les engorgements qu’ils ont aux jambes, qu’il leur peint les -sourcils pour dissimuler leur âge, etc. Malheur à vous si, attiré par -l’odeur du fumier, vous entrez dans ce laboratoire du maquignon, où il -escamote les défauts d’un cheval, et lui fait subir des métamorphoses -fabuleuses, vous n’en sortirez qu’avec une rosse de plus, et quelques -cinq cents francs de moins! - -D’après ce tableau effrayant, on pourrait croire qu’il n’y a -possibilité d’avoir de bons chevaux qu’en les allant chercher soi-même -dans la Grande-Bretagne ou en Afrique. Ceci serait vrai, si ces pays -étaient encore primitifs et vierges; mais la civilisation y a fait -pousser le maquignon d’une façon toute _champignonne_, il y a des -maquignons anglais, et des maquignons bédouins; et ces derniers, soit -dit en passant, sont pour le moins aussi arabes que leurs chevaux. Or -donc, quoi que vous fassiez, vous qui avez le malheur d’être assez -riche pour nourrir des chevaux, il faut vous résigner à être dupé. Si -vous êtes assez novice pour vous adresser à un maquignon brocanteur, -vous méritez votre déconfiture, et je ne vous plains pas. Si vous -mettez aveuglément votre confiance en un marchand de chevaux, vous -êtes une excellente nature, digne sans doute d’un autre âge et d’un -meilleur sort; mais enfin à qui la faute? D’un autre côté, si vous -avez des prétentions à être connaisseur en fait de chevaux, il n’y a -pas d’artifice et de ruse qu’on ne mette en œuvre pour avoir raison -de votre prétendue habileté; et vous risquez fort de retomber dans la -catégorie générale. Que faire alors, dira-t-on, à moins de se résigner -à végéter toute sa vie en Omnibus de peur d’acheter des chevaux -poussifs et gras-fondus? Ma foi, je n’en sais rien, mais toujours -est-il que j’aimerais mieux acheter trois maisons qu’un seul cheval. - - =Albert DUBUISSON.= - - - - -[Illustration] - -[Tête de page] - -L’AGENT DE LA RUE DE JÉRUSALEM. - - -LE monde est un théâtre, a dit certain philosophe dans je ne sais quel -livre; la vie une comédie, souvent un drame; les hommes, des comédiens -plus ou moins habiles, sifflés ou applaudis. Rien n’est plus vrai. Tout -ici-bas joue son petit rôlet avec plus ou moins de talent, plus ou -moins d’aplomb et d’assurance. - -La véritable comédie, c’est celle qui se passe dans la vie réelle; -dans ces situations périlleuses où chacun dispute avec adresse le -terrain à son adversaire, où l’on sent qu’il s’agit, non point d’une -fiction comme à la scène, mais d’un intérêt positif: dans ces crises -de la vie intime où chaque spectateur devient acteur, acteur d’autant -plus énergique et passionné qu’il y va quelquefois de la liberté, de -l’existence, de l’honneur. Aussi y a-t-il dans le monde beaucoup de -comédie, mais bien peu de comédiens. Entre la femme qui joue avec tant -de finesse son rôle près de l’époux trompé, et le génie si flexible de -l’habitué des cours, se place naturellement une classe d’hommes dont -le nom est bien connu du public, mais dont les mœurs, les habitudes, -l’adresse diplomatique, se dérobent à l’observation. C’est un type dans -notre société, mais un type qui varie à l’infini: c’est l’agent de -police. - -Assurément il n’est personne qui ne connaisse de nom les agents de la -rue de Jérusalem; mais peu d’hommes ont étudié leur position. Je ne -veux parler ni de la garde municipale, c’est un corps de troupes; ni -des sergents de ville, protecteurs zélés de la morale publique, et qui -ne craindraient pas d’arrêter Fanny Elssler elle-même, si elle venait, -par une belle soirée d’été, hasarder la voluptueuse cachucha sous les -ombrages de la Chaumière, ou dans le cercle galant de Tivoli. Mais il -est une sorte d’agents qui échappent à tous les regards, à toutes les -études, à tous les calculs. Ce sont les agents secrets, soit de la -politique, soit de la sûreté publique. - -En vérité, ce sont de singulières idées que celles du public sur -l’organisation de la police. A entendre un bon bourgeois, il ne serait -point de rues, de passages, de promenades publiques, de musées, qui ne -fussent encombrés d’une foule d’agents secrets et de voleurs non moins -nombreux. Pour les voleurs, je ne dis pas non; mais pour les agents, -ils sont en assez petit nombre; seulement ils savent se multiplier avec -tant d’adresse, qu’un seul suffirait à la rigueur pour garder Paris. - -La direction de la police est divisée en deux branches principales: -_la police administrative_ et _la police judiciaire_. Chargée du -maintien habituel de l’ordre public, la première doit surtout prévenir -les crimes et délits; c’est peut-être à cause de cela que nous avons -des émeutes, et que les citoyens courent chaque soir le danger d’être -assassinés en rentrant dans leur domicile plus ou moins conjugal. La -seconde a pour objet spécial de réprimer les délits quand ils sont -commis, et de frapper les criminels lorsqu’il n’est plus temps. La -police administrative se subdivise en _police générale_ et _police -municipale_. Les bureaux de celle-ci ont dans leurs attributions la -sûreté et la liberté publiques, les incendies, la bourse, les patentes, -la surveillance des lieux publics, des théâtres. Quant à la police -générale, elle reçoit et délivre les passe-ports pour l’étranger, -s’occupe du vagabondage, de la mendicité, des musiciens ambulants, -sauteurs de corde et autres baladins, hors ceux de la cour; elle est -en outre chargée de l’examen des prisons, et ce qui n’est pas moins -répugnant, des maisons de tolérance; enfin la haute police rentre dans -ses attributions. - -Le préfet de police a sous ses ordres les commissaires de police, les -officiers de paix, qui, en l’an IV de la république, portaient un petit -bâton blanc à la main avec ces mots gravés, _force à la loi_. Sur le -pommeau de cette baguette de _constable_ était peint un œil, symbole de -la surveillance. Plus tard, le 19 nivôse an X, leur costume changea. -L’habit bleu, avec collet et parements écarlates, gilet rouge, culotte -également rouge, remplaça l’habit à la Robespierre. Sur le collet et -les parements seulement était attaché un galon d’argent de neuf lignes -de large; puis un chapeau à la française, avec ganse d’argent, bouton -uni portant en exergue, _la paix_, et un sabre suspendu en bandoulière, -complétaient cet uniforme qui de nos jours ferait courir les petits -enfants, comme au joyeux temps du carnaval. Hélas! combien ne sont-ils -pas déchus! L’ignoble redingote, couleur quelconque, a remplacé -l’élégant uniforme, une seule ceinture bleue leur est encore permise. - -Sous les ordres du préfet se trouvent immédiatement les commissaires -de police de la Bourse, le commissaire de la petite voirie, les -commissaires et inspecteurs des halles et marchés, et les inspecteurs -des ports. De plus toute force armée, la garde municipale, les trois -brigades de sergents de ville, sont à sa disposition. A l’intérieur, la -police se trouve partagée en trois divisions, trois bureaux principaux, -la sûreté et la liberté publiques, les mœurs et la police secrète -politique. - -C’est une croyance profondément enracinée chez nous que, pour être -agent de police, il faut avoir été voleur. Quelle erreur, grand Dieu! -Il y a six années environ cela se passait encore ainsi; mais depuis, -la police a bien changé, le noir est devenu blanc, on a badigeonné -toutes ses faces. Aujourd’hui l’on est plus difficile pour admettre -un employé que pour choisir un préfet de police; du moins, faut-il -être plus habile et plus honnête homme. Le candidat à cette déplorable -position est scrupuleusement examiné dans sa vie passée et présente, -dans son intérieur, dans les actes les plus minutieux de sa pénible -existence; s’il a commis quelque délit, il est refusé; s’il en commet -durant l’exercice de ses fonctions, il est expulsé, chassé, honni. -Dites donc encore après cela que le service de sûreté est fait -seulement par des coquins! - -Au temps de Vidocq, il est vrai, d’anciens voleurs étaient chargés de -se glisser parmi leurs compagnons, de les surveiller, les exciter même -et les dénoncer ensuite. Maintenant rien de semblable. Trente-deux -agents seulement sont préposés à la surveillance, à la sûreté -publique. Ces hommes sont en général choisis parmi ces malheureux -qui, n’ayant aucunes ressources, aucuns moyens d’existence, se voient -dans la nécessité d’accepter une position plus qu’équivoque et dont -ils rougissent presque tous. C’est une amélioration sans doute dans -l’état moral de la police, mais c’est peut-être un mal; car ces hommes -qui n’ont point les habitudes du métier, qui ne connaissent pas les -roueries du voleur, qui ne peuvent le fréquenter, laissent plus -facilement échapper les crimes que si, comme autrefois, ils savaient -par leurs relations se mettre en rapport avec ces misérables, les -suivre dans leurs exploits nocturnes, s’introduire dans le sein de -leurs sociétés, les espionner et les faire saisir avant la consommation -du forfait. Du reste, la police a bien compris l’impuissance de ces -agents; aussi emploie-t-elle une autre sorte d’hommes qui ne lui sont -point attachés à proprement parler, mais qui remplissent les fonctions -des anciens compagnons de Vidocq. Cette classe de mouches, composée -de repris de justice, de voleurs connus, se met en rapport avec les -agents de la police, et, bien qu’exerçant aussi pour son compte, -donne en sous-main des avis qui mènent souvent à la découverte des -coupables. Ces hommes, on les appelle les _coqueurs_; leur nombre est -illimité; c’est en général chez des marchands de vins connus, dans les -_Romamichels_ (maisons de voleurs, terme d’argot), que se donnent leurs -rendez-vous, et ils placent toujours en avant une sentinelle qu’ils -appellent _l’indicateur_ ou _le gaffe_. - -Les agents se répandent dès le matin dans Paris. Les uns sont chargés, -comme le célèbre Gody, d’inspecter les _tire-bogues_ (les voleurs -de montres dans les goussets), et les _écumeurs de boucards_ (les -enfonceurs de boutique); pour cette surveillance difficile l’agent _se -camoufle_ (se déguise), tantôt en blouse d’ouvrier, tantôt sous le -frac du dandy. Les traits de cette classe de voleurs lui sont connus, -et il n’est point de jour où il n’y en ait quelqu’un de _pommé marron_ -(de pris en flagrant délit), malgré leurs travestissements. D’autres -sont chargés, sous la conduite du chef de sûreté, M. Allard, de la -surveillance des crimes et de l’arrestation, toujours si dangereuse, -de ceux qui ont fait _la grande soulasse_ (tué pour voler). Lorsqu’un -homme est désigné par les coqueurs pour avoir _fait suer le chêne sur -le grand trimard_ (assassiné un homme sur le grand chemin), le chef -de la brigade de sûreté donne des ordres aux seize agents chargés -de surveiller les garnis, et ceux-ci s’informent de la conduite des -suspects. On suit leurs pas, on cherche à savoir où ils ont passé la -nuit du crime, et si les présomptions prennent de la consistance, on -les arrête aussitôt et on les conduit, comme ils le disent en argot, -auprès du _comte de garuche_ (le geôlier). - -Les agents reçoivent huit francs par arrestation; mais sur ces huit -francs, ils sont forcés de payer les _coqueurs_, et les _moutons_ -(les mouchards de prisons), qui leur ont _mangé le morceau_ (dénoncé -le crime). Puis les employés de haut grade perçoivent à leur tour une -rétribution, un impôt sur cette somme, si bien qu’à chaque arrestation, -c’est tout au plus s’il reste trois ou quatre sous au pauvre diable. -Cependant, comme on le sait, la police se fait activement; elle ne peut -prévenir tous les crimes, mais ils restent rarement impunis. Malgré -cela le nombre des agents est trop restreint. On en emploie un grand -nombre à la politique, et ceux-là restent ensevelis dans le secret avec -les fonds destinés à leur usage; mais la police de sûreté est trop -faible. Lorsqu’on vient à penser que, de quatre à six heures du soir, -il n’y a pas un seul agent de sûreté pour surveiller Paris, cela fait -pitié. Il est sans doute nécessaire qu’ils aient des rendez-vous, des -heures de réunions, qu’ils boivent et mangent, mais il faudrait aussi -que la moitié au moins continuât sa surveillance. - -Chaque nuit la brigade de sûreté fournit à la Préfecture son contingent -pour surveiller les rues. Vous les voyez, après minuit, se glisser -dans les ténèbres, marchant à pas de loup, sans bruit, comme des -démons, enveloppés dans une redingote grise, jamais plus de six, sous -les ordres d’un chef, et se précipitant au moindre cri pour protéger -les citoyens. A ceux-là je vote des remercîments, ils ont empêché -que, par une vilaine nuit de cet hiver, _des orphelins_ (une bande de -voleurs) ne me fissent _suer le colas_ (ne m’égorgeassent) en dépit -_d’un crucifix à ressort_ (d’un pistolet) que j’avais tiré sur eux; par -bonheur, _la rousse_ (la police) arriva, et mes gars se _poussèrent -de l’air_. Il y a quelques années ces rondes de nuit, la bande grise, -étaient armées de couteaux poignards; on les a supprimés depuis, et -leur principale besogne est de sauver la vie à plus de trente ivrognes -par nuit en les retirant du ruisseau, que les voitures, le froid et -l’alcool changeraient bientôt en tombeau. - -Viennent ensuite les agents chargés des maisons de tolérance, sous la -direction du bureau des mœurs. Ceux-là sont principalement occupés -à conduire les filles insoumises au dispensaire, et il y aurait -encore d’utiles réformes à introduire dans cette administration, si -les abus n’étaient plus forts que la voix des écrivains qui, comme -Parent-Duchâtelet, ont apporté toutes leurs lumières et tout leur -courage à l’amélioration des maisons de tolérance. - -Il est inutile de dire que le despotisme est à peu près la seule -loi qui gouverne cette classe, proclamée nécessaire par de grands -publicistes. Cependant l’arbitraire doit avoir des limites. Si ces -femmes numérotées, que la police nomme _filles soumises_, trouvaient de -l’écho près des chefs, elles diraient au préfet entre leurs sourires -du jour et leurs larmes du lendemain:--«Oui, nous sommes des parias, -nos fenêtres sont cadenassées et nous ne pouvons respirer l’air, ni -sentir les rayons du soleil qu’à travers une persienne condamnée par -vos règlements; mais que direz-vous cependant à l’employé supérieur -qui, établissant sa femme marchande de bonnets, nous imposerait pour -prix de concession, d’achalander la boutique conjugale, et prêterait -une main complaisante aux abus en fermant les yeux sur un trafic qui -change les boutiques en magasins, et les loyers d’un simple employé -en maison de campagne?... Mais que sert de nous plaindre; avant de -parvenir aux oreilles du chef, notre voix n’est-elle pas étouffée par -ses subordonnés?» - -Dans son intérieur, la vie de l’agent de police est pénible, sa -position au milieu de la société aussi humiliante et aussi méprisée -que le crime même. Rentré dans une étroite cellule, nommée à bon droit -_tabatière_, l’agent, séparé du monde par une barrière insurmontable, -repoussé de tous avec dégoût comme un espion, isolé par sa position -tout exceptionnelle, se trouve seul, sans famille souvent, sans amis, -sans lien social, sans estime pour lui-même, et toujours écrasé par -le souvenir de la place qu’il occupe vis-à-vis du public. La honte et -l’infamie l’enserrent de toutes parts, la société le chasse de son -sein, l’isole comme un paria, lui crache son mépris avec sa paye, sans -remords, sans regrets, sans pitié: c’est un agent de police, c’est un -mouchard, tout est dit avec ce seul mot, et la carte de police qu’il -porte dans sa poche est encore un brevet d’ignominie. Chacun se croit -en droit de lui jeter de la boue au visage. Le monde est pour lui un -pilori vivant où le public le crucifie à toute heure. Il n’est pas même -jusqu’aux voleurs qui n’aient honte de cet homme et ne se trouvent -aussi le droit d’avoir pour lui des paroles de malédiction et de haine; -n’est-ce pas le comble de l’abjection? - -Aussi, que de douleurs, que de honte, que d’angoisses dans la vie -de cet homme, lorsque, libre de son service, il redevient à son -tour citoyen de sa ville, de sa ville qu’il protége, qu’il veille, -qu’il garantit des brigandages, et qui cependant le hait de toutes -ses haines, le méprise de tous ses mépris! Que de larmes amères et -brûlantes il doit verser sur son grabat, s’il songe à l’opprobre où -la misère l’a poussé, à l’infamie dont il a revêtu la livrée, et qui, -semblable à la tunique de Nessus, souillera sa dernière pensée et son -dernier soupir! Heureusement de semblables retours sur lui-même sont -fort peu dans ses mœurs. - -L’agent de police n’a pas toujours grand usage du monde. En voici -un exemple assez piquant. Un chef de division recevait à sa -table plusieurs personnages marquants: un agent, utile pour des -renseignements, se trouva invité. Notre homme, placé en si bonne -compagnie, se trouvant fort mal à l’aise, dissimulait tant bien que -mal son embarras, lorsqu’il eut besoin de prendre du sel. Il remarqua -avec inquiétude que sur chaque salière se trouvait une petite cuiller -en argent. Ne pouvant deviner à quel usage était destiné un instrument -qui lui semblait de toute inutilité, notre pauvre convive se décida -enfin à se servir, et, pour cela, enlevant d’une main la cuiller, -plonge philosophiquement ses deux doigts dans le sel, où il laisse une -déplorable trace de son passage. Puis il remet soigneusement à sa place -le petit instrument mystérieux. Cependant le maître de la maison s’est -aperçu que plusieurs convives ont souri, et, se tournant vers l’agent, -lui rappelle son adresse pour la capture des voleurs. Celui-ci, flatté, -raconte ses prouesses et ajoute qu’aucun voleur ne peut lui échapper. - -«Mais, dit le chef, sauriez-vous les suivre à la trace? - ---Certes, répond l’agent, comme un braconnier suit le gibier. - ---Eh bien! reprit le chef, en lui montrant la salière où se trouvaient -imprimés les deux doigts, pourriez-vous me dire quel est le nom de -l’animal qui a passé par là?» - -L’agent de police est instruit cependant: ne connaît-il pas toutes -les langues, ce damné polyglotte qui, selon les circonstances, peut -vous arrêter en français, en anglais, en italien, en allemand; il -saurait demain le chinois, s’il devait capturer un mandarin. C’est un -caméléon qui sait à propos changer de couleur, de ton, de manières. -L’univers est le lieu de sa naissance; il ne connaît ni parents ni -amis, il s’arrêterait lui-même au besoin. Sept villes attestaient -qu’Homère était né dans leurs murs, il y en aurait au moins autant qui -se soulèveraient pour réclamer si l’agent de police leur donnait la -préférence en les choisissant pour berceau. Aussi est-il cosmopolite en -diable. Il a tous les âges et n’en a point, tous les noms et ne porte -jamais le même, de la richesse aujourd’hui, des honneurs, un titre, -un ruban à la boutonnière, demain une blouse et une pipe chargée de -_caporal_. Il sait tout, voit tout, entend tout, est partout, dans -le même temps, à la même heure. D’une oreille il écoute les ordres -de son chef à la rue de Jérusalem, et de l’autre entend un complot -qui bruit dans quelque faubourg abject. Sous la république, il se -pavanait dans les clubs avec une large écharpe rouge en collier; sous -le directoire, jouait gros jeu dans les salons du noble faubourg; vint -l’empire, et, la carte de sûreté en poche, il espionna royalistes et -républicains: les affaires changèrent, l’agent resta; il reçut ses -ordres des suspects de la veille. Chargé de décorations, dont il usait -à volonté, de titres fastueux, il se mit à espionner les bonapartistes -qui ne payaient plus son zèle. Plus tard il se glissa parmi les plus -acharnés clubistes après les trois journées des pavés, et donna le -premier signal dans les émeutes. J’en ai vu un devant la cour d’assises -répondre avec impudence au président, qui ignorait sa position, et -chercher avec audace le scandale, sachant qu’il serait soutenu: il -était plus bonnet rouge que les malheureux qui l’entouraient et qu’il -avait dénoncés. - -Il y a les dandys du métier chargés des hautes opérations, des -arrestations qui demandent plus d’intelligence, d’adresse, que de -force et d’énergie. Il n’est point de jours où vous n’en coudoyiez -quelques-uns sur le trottoir; et souvent, au théâtre, ce voisin si -aimable, si obligeant, causant avec tant de finesse des nouveautés du -jour, n’est qu’un agent de la rue de Jérusalem qui vient explorer les -consciences politiques, ou surveiller un _grinche de la haute pègre_ -(un voleur distingué). - -Cette facilité de métamorphose qu’ont les agents de police, cette -aisance de manières que prennent des gens qui tout à l’heure encore -nous paraissaient rustres et grossiers, me rappellent une scène fort -bizarre qui se passa sous mes yeux dans un hôtel aux eaux de Cauterêts, -et dans laquelle je fus dupe le mieux du monde d’un de ces messieurs de -la rue de Jérusalem. - -«Ce jour-là, je dînais à table d’hôte et j’avais à mes côtés une -charmante voyageuse parisienne. Par manière de passe-temps j’examinai -les convives: un gros papa s’empressait de serrer une serviette autour -du cou de son poupard, tandis que sa femme se perdait dans les replis -osseux d’une carcasse de canard que lui avait passée le jeune homme -qui s’était chargé de découper. Naturellement mes regards se portèrent -sur cet individu. Dans une table d’hôte, le découpeur est un homme -trop important pour qu’il soit négligé; aussi fixai-je sur lui une -minutieuse attention. - -«C’était un assez joli garçon, de vingt-cinq ans environ; d’épais -cheveux noirs se frisaient en demi-couronne derrière sa tête; une -petite moustache, une barbe jeune-France, donnaient du charme à sa -physionomie, on se sentait prévenu en sa faveur. - -«Je sus le lendemain que notre voyageuse avait visité les eaux, et que, -n’osant s’aventurer seule au milieu de la campagne, elle avait accepté -le bras du jeune dandy. - -«Quelque temps ils marchèrent en silence, au milieu des longues avenues -bordées avec coquetterie d’une double rangée d’ormes, et se dirigeaient -vers un village voisin, lorsqu’une calèche, attelée de chevaux de -poste, s’avançant rapidement vers eux, s’arrêta sur un signe du jeune -homme. - ---Qu’est-ce donc? fit la charmante voyageuse. - ---Une surprise que je vous ménage, répondit en riant celui-ci. Veuillez -monter, la route est fatigante, et ce sera pour moi le plus délicieux -voyage. - ---C’est trop de galanterie. - ---Pas assez pour une femme aussi aimable, reprit aussitôt son compagnon -en portant à ses lèvres une petite main qui ne s’éloigna pas. - ---Allons! s’écria-t-elle en riant aux éclats, je m’abandonne à vous, -à la grâce de Dieu! Monsieur, ajouta-t-elle d’un air affectueux, que -serais-je devenue aux eaux si je ne vous avais rencontré? je serais -morte d’ennui. Vous êtes vraiment mon bon génie. - -«Le jeune homme sourit, mais cette fois ne répondit rien. - -«La chaise de poste continuait rapidement sa course, et une -conversation fort animée s’établit entre les voyageurs. - ---Où allons-nous donc? dit-elle; c’est la grande route que nous -suivons... Postillon!... postillon!... - -«Le jeune homme ne répondit point; déjà il ne souriait plus. - ---Mais c’est infâme! monsieur, s’écria-t-elle d’une voix pleine de -terreur et d’angoisses; où allons-nous? où me menez-vous? - ---A Paris, chère amie. - ---Que dites-vous? - ---Que, loin d’être votre bon génie, je suis au contraire chargé de vous -conduire, d’abord rue de Jérusalem, à la Préfecture de police, puis à -la Conciergerie. - ---Mais c’est une erreur. - ---Oh! non, non, je ne me trompe jamais; vous êtes bien Emma Popply, et -du reste, ajouta-t-il, nous sommes d’anciennes connaissances. Voyez, je -suis Rigody. - -«Et en achevant ces paroles, le beau jeune homme retira lentement sa -perruque d’un noir de jais qui cachait des cheveux couleur chrysocale, -puis il décrocha sa petite barbe noire, et, mettant d’un air de -satisfaction ses moustaches fausses dans la poche de son gilet, tira -son briquet à pierre et une ignoble pipe de terre, un vrai Waterloo. -Sans sourciller, et tout en fredonnant stoïquement une petite valse à -la Faust, le _scélérat_ battit le fer contre la pierre, en fit jaillir -une étincelle sur l’amadou, et quelques minutes s’étaient à peine -écoulées que, sans respect pour les nerfs olfactifs de sa compagne, il -lâchait de grosses bouffées, comme un musulman près du tuyau de son -tchibouk. - -«Cependant la calèche roulait avec rapidité, et la voyageuse se -désespérait. Après avoir tenté les larmes, les menaces, elle en était -venue aux cajoleries, puis elle avait eu recours aux attaques de -nerfs; mais rien ne troublait l’implacable insouciance de l’agent, -qui aspirait tranquillement la fumée du tabac, et la chassait loin de -lui par petites bouffées voluptueuses dans lesquelles il semblait se -complaire. - ---Mais, monsieur, dit Emma Popply en éclatant encore avec rage, c’est -infâme de se faire ainsi le mouchard et le geôlier d’une pauvre femme! - ---Vous êtes charmante! dit celui-ci en lui baisant ironiquement la main. - ---Insolent! Et un soufflet lancé avec dépit fit rougir la figure -jusqu’alors impassible de l’agent de police. - ---Ah! vous étiez plus aimable tout à l’heure, dit celui-ci. - ---Laissez-moi fuir, reprit-elle après un moment d’hésitation, je vous -promets... - ---Achevez. - ---Tout ce que vous voudrez. - ---Parlez. - ---Une partie de mes bijoux, de mon or, de mes billets de banque. - ---Non pas; impossible. - ---Je consens même à être à vous!... - ---Ah! fit celui-ci en l’examinant froidement, vous venez de me proposer -mieux. - ---Misérable! s’écria-t-elle. - -«Et la route se continua silencieuse comme un tombeau. - -«On descendit enfin devant l’hôtel de la rue de Jérusalem; une escouade -de sergents entraîna l’infortunée voyageuse, et de lourdes grilles de -fer se refermèrent derrière elle avec le triste accompagnement des -verrous. - -«Quelques mois après j’étais de retour à Paris, j’avais oublié mes deux -voyageurs de Cauterêts, lorsque dernièrement je rencontrai dans un de -nos salons les plus brillants le jeune homme aux moustaches noires. - ---Pardieu! dis-je en le saluant, vous allez me donner des nouvelles de -votre bonne fortune? - ---Laquelle? demanda-t-il, attendez... oui, je me souviens... une jeune -fille... - ---Précisément! vous l’avez enlevée, heureux séducteur? - ---Enlevée! répéta-t-il froidement, non, je l’ai conduite à la -Préfecture; et si vous allez consulter les registres de ce jour-là, -vous trouverez, mon cher, écrit en belle et bonne encre: «Emma Popply, -âgée de vingt-deux ans, accusée de vol de diamants et cachemires, -écrouée le 5 juin 1832, à cinq heures du soir. - ---Bah! m’écriai-je stupéfait. Mais qui êtes-vous donc?... - -Au moment où je posais cette question, un vieillard s’arrêta devant -nous et fixa notre dandy. Celui-ci pâlit, recula, et, au lieu de -répondre, disparut à mes regards étonnés. - ---Quel est donc cet homme? m’écriai-je en me retournant vers le nouveau -venu. - ---Un agent de police. Je fus jadis sa dupe dans une affaire politique -où il jouait le rôle d’agent provocateur, et, chaque fois que -j’apparais devant lui, le misérable se dérobe à mon mépris. Si vous -rencontrez jamais cet homme, ajouta-t-il d’une voix animée, ne craignez -pas de le démasquer aux yeux de tous, comme je viens de le faire avec -vous.» - - =Armand DURANTIN.= - - - - -[Illustration: L’AUTEUR DRAMATIQUE] - -[Tête de page] - -L’AUTEUR DRAMATIQUE. - - -JE serais moins embarrassé de vous apprendre quel fut le premier des -auteurs dramatiques connus, le premier en date s’entend, que de vous -dire le nom du dernier éclos dans la couvée que Paris, cette grande -pondeuse de célébrités, tient toujours en réserve sous son aile. Hier, -c’était M. Alfred, qui ne connaît pas l’illustre M. Alfred! ce soir ce -sera probablement M. Félix, ce jeune homme plein d’espérances, vous -savez bien; et demain nous entendrons proclamer le nom de M. Charles, -la gloire future de la scène française. Au train dont nous marchons, -il est bon d’être en avance d’un jour, et comme il faut voir ce qu’on -peint et savoir ce qu’on voit, nous prendrons M. Charles, si ça vous -est égal, pour souder le cercle dans lequel il faut toujours prudemment -se renfermer. - -M. Charles doit donc être auteur dramatique, demain, à sept heures du -soir; son vaudeville sera représenté devant un parterre composé en -grande partie de ses créanciers, gens intéressés à l’art, comme on le -pense bien: grand succès! lisez les journaux, trois couplets ont eu -les honneurs du _bis_. Tout a été réglé à la répétition générale. Le -directeur compte sur la pièce, l’auteur compte sur les acteurs, les -créanciers comptent sur la recette, et le public... le public compte -bien n’y plus revenir... Mais le public voit cent fois de suite les -pièces qu’il siffle, le public n’a pas plus de caractère!... je vous en -fais juge: le vaudeville de M. Charles est exactement le vaudeville de -M. Félix, qu’on applaudit en ce moment; lequel vaudeville n’était autre -que le vaudeville de M. Alfred, qu’on avait sifflé; et le vaudeville -sifflé de M. Alfred, était la reproduction exacte du vaudeville -applaudi de M..... Est-ce qu’il y a deux vaudevilles?... Et c’est -heureux vraiment pour M. Charles! aussi quittera-t-il l’étude de son -avoué, où il occupe la troisième place, pour prendre le n° 5978 dans -l’association des auteurs dramatiques, avec le droit de recevoir les -circulaires de convocation à l’assemblée générale et d’invitation au -banquet fraternel où, moyennant dix francs, il aura l’honneur de dire à -M. Scribe, de l’académie française et de l’académie royale de musique, -ou à M. Victor Hugo, à son choix: _mon cher confrère!_--Comment veut-on -que la tête ne tourne pas à tous les jeunes gens qui savent lire, -écrire et compter! des honneurs et des richesses! être affiché dans -tous les carrefours, crier la clôture dans une assemblée! boire du -vin de Champagne à côté de M. Alexandre Dumas, en face de M. Viennet, -sous les regards de M. Casimir Delavigne, non loin de M. Dupaty! il -faudrait n’être pas... comment dirai-je?... il faudrait ne pas être -Français, ne pas vivre dans l’étude d’un avoué, pour résister à la -douce pensée de se savoir auteur dramatique, pour ne pas rêver sur son -grabat un succès semblable à celui du SONNEUR DE SAINT-PAUL: deux cents -représentations, six cent mille francs de recette!--Le banquet annuel -et le souvenir du _Sonneur de Saint-Paul_, voilà de quoi fertiliser le -génie des clercs de la nouvelle basoche et des modernes enfants sans -souci; de quoi répondre à toutes les vanités, de quoi fournir à tous -les rêves, de quoi justifier toutes les intrépidités, de quoi expliquer -toutes ces existences inexplicables: car pour être auteur dramatique, -il suffit de vouloir l’être, et la volonté, c’est la seule foi de notre -époque. D’ailleurs, quand on ne se croit pas à la rigueur la force de -se faire auteur tout à fait, ce qui est un cas excessivement rare, ou -quand, par modestie, on ne veut pas l’être en entier, on le devient -pour une moitié, pour un tiers, pour un quart; mais comme quatre quarts -de pièce font toujours un auteur complet, la postérité n’y perd rien et -la gloire du nombre s’en augmente. On est auteur dramatique pour tant -de choses différentes! pour le titre, pour l’idée, pour le scénario, -pour le dialogue, pour les couplets, pour le choix des airs, pour faire -recevoir la pièce, pour discuter avec la censure, pour surveiller -les répétitions, pour prêter son nom à l’auteur endetté, enfin, pour -quelques écus et quelquefois pour rien du tout. - -On devient plus facilement auteur dramatique qu’épicier:--n’est -pas épicier qui veut! Et n’était la crainte d’offenser l’utile -corporation si admirablement réhabilitée par M. de Balzac, auteur -non dramatique,--le peintre en miniature badigeonne mal les -décorations,--je dirais que l’auteur dramatique est l’épicier -littéraire de notre époque. Mais repoussons une comparaison peu -favorable à l’épicier, quelque droguiste qu’il soit. S’il le veut, lui, -il peut être modeste: ses balances lui rappellent sans cesse l’égalité -native des hommes; il n’a pas deux poids et deux mesures; et s’il le -veut, il peut être probe. Demandez donc de la modestie à l’auteur d’un -mélodrame, et de la probité au vaudevilliste! il n’y a pas de plagiat -dans l’épicerie: _gloire et patrie_ à l’épicier! - -Cependant nous ne saurions le taire, l’auteur dramatique est boutiquier -manipulateur: il broie son cacao sur un dictionnaire, il distille -son huile de roses dans un encrier, il mesure ses vers à l’aune, il -pèse ses ingrédients d’après la recette classique ou romantique, puis -il coule ses actes dans le moule à chandelles, où tous les auteurs -dramatiques, ses confrères, coulent les leurs, cinq à la livre, plus -ou moins. C’est ainsi qu’on éclaire la France, c’est ainsi que le -suif littéraire lutte avec le gaz de l’industrie, et que notre lustre -national projette ses rayons jusqu’à St-Pétersbourg! L’adepte qui -dans l’étude de son avoué rêvait la gloire littéraire, devient donc, -sans y songer, un misérable canut, un filateur de scènes, un tisseur -de péripéties, un tailleur dramatique, flairant la mode, guettant les -circonstances, interrogeant le caprice d’un public blasé, retournant -les vieux habits pour les vendre comme des neufs, s’ingéniant à mettre -le commencement à la fin, à changer les époques et les noms, à profiter -de l’esprit des autres;... mais cent mauvaises pièces rapportent plus -qu’une bonne: à ce compte on se fait un nom, une fortune, sans se -faire d’ennemis. La baguette de Tarquin ne frappait que les pavots -de qualité: le poëte habile ne doit jamais dépasser le niveau de ses -confrères. - -Je sais bien que le public est parfois singulier, qu’il prend mal -certaines choses, qu’il a ses mauvais jours, qu’il rudoie _Caligula_... -mais il caresse _Mademoiselle de Belle-Isle_, et tout se compense. -C’est surtout dans la vie de l’auteur dramatique, que le système de -M. Azaïs reçoit son application la plus étendue: des sifflets, mais -aussi des bravos; les critiques du feuilleton, mais le bulletin du -caissier; l’exigence des acteurs, mais la vie qu’ils donnent à de pâles -et frêles traits de plume. On tombe, soit, mais on trône. D’ailleurs, -n’est-ce rien que d’être l’âme de cet univers de carton dont on fait -mouvoir toutes les machines, que d’être l’ordonnateur de ce pêle-mêle -de palais et de chaumières, que de commander aux orages? L’auteur -dramatique sur les planches d’un théâtre est le _fiat lux_ au sein -du chaos, c’est le ciel et l’enfer, l’objet des bénédictions et des -imprécations d’un monde de coquettes et de pères-nobles, de rois et -de niais, de figurantes et de figurants. Aussi, voyez-le, providence, -espoir ou terreur, arriver les mains dans ses poches, et le manuscrit -sous le bras, le jour d’une distribution de rôles. Il lit, on écoute; -les vanités sont en ébullition, personne n’est content de son lot, -tous envient celui des autres: l’ingénue veut un peu plus de candeur; -l’amoureux demande une autre déclaration; Araminthe exige une grande -tirade. Mais tout s’apaise aux promesses d’un nouvel ouvrage. Avant la -lecture d’une pièce, l’auteur est une puissance, on le courtise, il -fait ses conditions, il obtient ce qu’il veut; les rigueurs expirent, -les intimités commencent, les haines s’oublient; l’actrice, l’acteur -et l’auteur se confondent dans une même espérance, jusqu’au jour du -désenchantement, jusqu’à cette première représentation où la vérité se -fait entendre de part et d’autre, après le jugement du public.--«Mon -rôle est mauvais.--Dites que vous le jouez en dépit du bon sens.» Les -récriminations durent vingt-quatre heures; et la prochaine nouveauté -change tout sans rien changer. - -Je voudrais bien vous peindre l’auteur dramatique dans un entr’acte -de la première représentation de l’un de ses ouvrages: l’anxiété ou -la satisfaction avec laquelle il regarde le public par le trou du -rideau, prouvent moins pour la pièce qu’elles n’indiquent le trait -caractéristique du patient.--Il y a l’auteur dramatique qui doute de -tout, et celui qui ne doute de rien.--Le premier haletant, suant à -grosses gouttes, le col tendu, n’entend que des murmures d’improbation; -la moindre toux l’effraie: son cœur suspend ses battements, il sourit, -il pleure... Tantôt c’est le public qu’il accuse de ne pas écouter; -tantôt c’est l’acteur qui va trop vite ou trop lentement; tantôt ce -sont les machinistes qui se font attendre: ses jambes fléchissent -sous lui, et il ne peut rester en place. Il marche, il s’arrête; les -exclamations qui sortent involontairement de sa poitrine trahissent -ses tourments.--«Eh! ce n’est pas cela, malheureuse!--Arrête-toi -donc, bourreau!--Ris donc, butor!--Baisse donc les yeux, coquine!» -Siffle-t-on:--«J’étais sûr qu’on les travaillerait à ce passage, ils -ne l’ont jamais compris.» Applaudit-on:--«Ah! on se décide, c’est bien -heureux, vraiment!» Mais à côté de lui, une actrice jalouse donne à -ces applaudissements un motif étranger à la pièce: «Il paraît que nous -avons nos amis dans la salle.» Puis il lui faut subir les reproches -ou les félicitations du directeur et _tutti quanti_; puis enfin il se -retire seul, harassé de son succès ou de sa chute, interprétant pour ou -contre lui tous les mots que le hasard lui apporte sur son passage; et, -en attendant les feuilletons qu’il se promet de ne pas lire, et qu’il -lira tous, il va expier sa gloire ou préparer sa vengeance sur son lit -de Procuste. C’est là qu’il trouvera, trop tard, les situations fortes, -les scènes intéressantes, les mots piquants qui auraient pu faire une -bonne pièce de l’œuvre représentée. - -Quant à l’autre, au second auteur, à l’imperturbable, on le rencontre -partout, dans la salle, au fond d’une loge, à l’entrée d’une galerie; -il se promène dans les couloirs, il traverse furtivement le foyer, il -est content du public, il exalte les acteurs, il encourage tout le -monde; à son oreille tous les murmures sont flatteurs; il n’aperçoit -que des marques de joie. On rit à l’endroit le plus pathétique:--«Bon! -on le prend en gaieté, ça m’est égal.» On s’indigne:--«Bien! la -situation fait son effet.» On siffle à outrance:--«C’est un pari! -C’est un tour de Fanny! C’est l’administration pour ne pas me payer ma -prime!» On redouble, on fait baisser le rideau:--«La pièce ira cent -fois, je leur prouverai que j’ai plus de talent qu’eux.» Et après avoir -été promener son intrépidité sur le théâtre où il rassure chacun, où -on lui demande des changements, des coupures:--«Non, rien, dit-il, je -n’ôterai pas un mot. C’est un coup monté, je le savais... La pièce a -très-bien marché.» Puis il va rejoindre ses amis les feuilletonnistes -qui l’attendent à table où l’on sable les droits d’auteur. Léontine -l’agaçante et la mélancolique Adèle, viennent réconforter un -amour-propre qui ne s’est pas un instant démenti; _les belles petites -qui ont joué comme des anges_ sollicitent _leur amour d’auteur_ pour -de nouveaux rôles: le pacte est conclu, signé, scellé. C’est une -jubilation diabolique, un concert d’éloges étourdissant et réciproque. -On le voit donc, il ne s’agit que de savoir bien prendre les choses. - -L’honneur d’être l’idole des actrices, l’objet de la contemplation -extatique des claqueurs et l’espoir des marchands de billets est -immense sans doute; mais d’autres immunités plus réelles attendent -l’auteur dramatique dans la vie sociale: il ne paie pas plus de patente -qu’un pair de France, car il offre à l’état toutes les garanties -morales d’un homme bien pensant. Aussi reçoit-il la croix d’honneur, -à titre d’encouragement. Tous les auteurs dramatiques méritent la -croix d’honneur. C’est le prix de sagesse, c’est le prix de bonne -conduite, comme le fauteuil académique est le prix d’orthographe ou le -prix d’amplification. Un auteur dramatique, marqué d’un ruban rouge, -membre de l’Académie, doit prétendre à tout, doit aller à la chambre -haute,--lisez la loi,--et à la chambre des députés, aussi facilement -qu’il a le droit d’entrée gratuite dans les vingt-six théâtres de -Paris. Je dis _aller_ pour _devenir membre_. Corbleu! croit-on qu’il se -borne à rester spectateur de la moindre comédie quelconque? il mange au -râtelier du budget le foin des subventions théâtrales, quelquefois même -l’avoine des fonds secrets. Le vaisseau de l’état a des rameurs de tous -les rangs; la chiourme est composée de gens habiles; ne craignez rien -pour eux: _la Méduse_ chavire, mais l’auteur dramatique, s’il n’est pas -placé sur le radeau, surnage comme ces bouteilles vides et bouchées que -les marins jettent à la mer pour laisser une trace de leur passage. -Le vaudeville bouton de rose qui fit les délices du consulat n’est-il -pas toujours à flot dans le calme plat de l’académie? il donne des -prix de vertu, lui qui fut si digne de les recevoir! Le titre d’auteur -dramatique est d’ailleurs un brevet de longévité; on se survit toujours -quand on le porte; il préserve de tous les miasmes méphitiques qui -causent tant de ravages dans la population des grandes cités; il a les -propriétés du vétiver et du chlore: pas un auteur dramatique n’est mort -du choléra! car Moreau, feu Moreau, cet auteur de tant de vaudevilles -oubliés, il n’est tombé victime du fléau que comme conseiller d’état; -oui, feu Moreau, que la révolution de 1830 avait arraché aux flonflons, -mort, à la fleur de son âge, conseiller d’état, vivrait encore s’il -eût résisté aux embûches du pouvoir. Eût-il été dévoré des hannetons, -jusqu’à sa croix d’honneur, dans sa tournée administrative, le grand, -l’aimable, l’enjoué Romieu, s’il fût resté auteur de son unique -vaudeville? mais les insectes des départements sont très-friands de -la chair des préfets, et je tremble pour M. Mazères! A propos de -départements, l’auteur dramatique veut-il aller promener sa gloire, -lui faire changer d’air, ça ne peut pas nuire; voyez le commissaire de -police sourire bénévolement à cette réponse: auteur dramatique.--Il -s’agit d’un passe-port.--La profession d’homme de lettres lui eût -valu quelques rebutades, quelques signes invisibles de suspicion pour -le faire arrêter au prochain village. L’homme de lettres est sujet -à caution; mais la censure est la protectrice naturelle de l’auteur -dramatique; grâce à elle n’est-il pas l’écrivain le plus politiquement -orthodoxe de tous les écrivains, l’amuseur le plus croustilleux de -tous les amuseurs publics? Mais le pauvre homme ne s’appartient plus, -il fait partie du domaine public: on vend son portrait, son buste, sa -charge, il est à la foule, aux journalistes; il n’a plus de refuge, et -quand il passe, il se trouve quelque badaud tout vain de le connaître, -qui le signale à l’admiration publique. Mon Dieu! que j’étais heureux -et fier le jour où M. Paul Foucher, me prenant pour un autre, daigna -me dire: _Avez-vous vu mon beau-frère?_ et ce beau-frère, savez-vous -quel il est? ce beau-frère, c’est Victor Hugo, l’_ex-enfant sublime_, -l’auteur de _Ruy-Blas_! rien que cela! Moi qui vous parle et qui n’ai -pas l’honneur d’être membre de l’association des auteurs dramatiques, -j’ai parlé à M. Paul Foucher, le bel-oncle de tant de chefs-d’œuvre! Je -pourrais même vous le montrer au besoin. Je pourrais vous nommer les -auteurs-acteurs, les auteurs-directeurs, qui se lisent leurs pièces à -eux-mêmes, _qui se les reçoivent, qui se les jouent_. Je pourrais aussi -vous dire de quelle jambe boitent nos académiciens. Je pourrais encore -vous peindre emblématiquement MM. Théaulon, Mélesville, Guilbert de -Pixérécourt, Ancelot, de Planard, d’Epagny et Bayard, chevalier sans -peur. Mais il ne faut pas dire tout en un jour. - -L’auteur dramatique du boulevard du Temple est toujours un grand -gaillard, bien nourri, bien rubicond, qui porte son chapeau sur -l’oreille, qui boit de la bière à la porte d’un café, près du théâtre, -en fumant son cigare. On dit même qu’il fume deux cigares à la fois -le soir de ses premières représentations. C’est le plus intrépide -admirateur de lui-même qui soit sous le dôme d’un théâtre; il ne voit -jouer que ses pièces, il ne comprend qu’elles, il en parle ingénument: -_elles ne sont pas mal venues_. Quant à son collaborateur, il n’y a -jamais rien fait. Cet auteur-là est ce qu’on appelle au théâtre le -charpentier. Il dédaigne d’écrire, mais il corrige; il a son français -particulier, son style à part; il fait toujours relier la collection -de ses drames pour l’ornement de sa bibliothèque et pour l’instruction -de ses enfants. C’est le type sauvage de l’auteur dramatique, c’est le -dramaturge à l’état d’anthropophage, il digère la viande crue, il avale -des cailloux, enfin il croit à lui-même avec l’aplomb d’un maître en -fait d’armes et la simplicité d’un enfant. - -Auprès de lui, c’est un être bien débile que l’auteur dramatique de -la rue de Richelieu, _le fils des dieux, le successeur d’Alcide_, -continuateur de Corneille et de Molière, bonhomme à la voix flûtée, -frêle colosse qui parle bas pour qu’on l’écoute. A l’entendre, il ne -prétend à rien, il veut tout ce que l’on veut, il ne gêne personne, -pourvu que son nom soit sur l’affiche. Ses sollicitations sont des -ordres, et ses amis sont si puissants, qu’on tremble à ses moindres -soupirs. Ses ouvrages sont d’ordinaire appris, répétés, mis en scène -avant que l’administration ne se doute du titre; quel que soit leur -mérite, ils doivent, quand même, faire des recettes forcées, sous peine -de perdre de hautes faveurs, qui sait? peut-être la subvention. C’est -le type civilisé de l’auteur dramatique: celui-là, il loue tout le -monde pour qu’on loue les loges, et le _primo mihi_ rime dans ses vers -avec dévouement, avec bien général, avec charité, avec sens commun et -même avec popularité. - -J’ai dit qu’on était auteur dramatique pour peu qu’on voulût le -devenir; il y a cependant des gens qui ne peuvent jamais parvenir à -l’être. L’exception, on le sait, prouve la règle, et comme l’intention -est réputée pour le fait, accordons-leur le titre honoraire, s’il ne -dépend pas de nous de leur donner les profits. D’ailleurs ces gens-là -tiennent peu à l’argent: ce sont des imbéciles qui gâteraient bien -vite le métier si on les laissait faire! Et d’abord ne veulent-ils pas -que leurs drames aient un but; ne tendent-ils pas à impressionner les -masses dans une direction sociale; n’ont-ils pas égard à la vérité -historique, à la vérité des caractères, à la vérité d’observation! -avec eux pas d’invraisemblance, pas de ces coups de théâtre imprévus -qui vous tiennent constamment les yeux ouverts, pas de ces péripéties -laborieusement amenées; leur art est un art froid, raisonnable, -fatigant, qui blesse les spectateurs dans les replis les plus cachés -du cœur. Et que deviendrait le théâtre, bon Dieu! si l’on y faisait la -guerre aux vices! Aussi l’auteur dramatique _non représenté_ est-il -éconduit partout où le pousse sa mauvaise étoile; son signalement est -donné, il n’y a pas pour lui de pseudonymes possibles; tout le trahit, -il n’écrit pas _la scène se passe à tel endroit_ comme les autres; sa -conscience se manifeste si minutieusement par l’orthographe, par la -ponctuation, par la simplicité et le naturel des moyens d’exposition du -sujet, et de développement, et de dénoûment, qu’il est toujours facile -à reconnaître et à renvoyer. - -«Monsieur, lui répondent tous les directeurs, l’ouvrage que vous avez -bien voulu nous communiquer révèle une profonde connaissance des -hommes, le sujet est neuf et intéressant, le dialogue facile et vrai, -les caractères sont bien tracés et naturels; on y distingue un esprit -d’observation devenu bien rare: malheureusement il ne convient pas -à notre théâtre de représenter une œuvre si remarquable, etc.» Cet -homme-là ne peut jamais arriver jusqu’au public, il meurt inconnu, avec -le chagrin d’emporter ses idées, son originalité, sa forme, son génie -en un mot. C’est le type artistique du dramaturge; il sert à justifier -cette vérité devenue banale, que pour être auteur dramatique il faut -surtout, et avant toute chose, ne pas avoir de génie. - -Il y a encore une autre exception à la règle générale, une autre -espèce d’homme qui veut à toute force se faire auteur dramatique sans -pouvoir l’être jamais, même au théâtre Castellane; c’est l’auteur qui -a eu le génie de naître tout grand et tout riche, l’auteur titré, -l’auteur qui donne à dîner, le véritable amphitryon: sa pièce a cinq -actes, les vers ont le nombre de syllabes voulu, il consent à payer -tous les frais, à faire exécuter les décorations et les costumes, à -louer la salle entière; il comble de cadeaux la principale actrice, il -offre sa bourse au grand comédien, il prodigue l’or et les caresses -aux figurants, même au pompier: les journaux ont eu leur part dans -ses largesses, cent mille francs jetés ainsi garantissent le mérite -littéraire de l’auteur dramatique. Eh bien, la magnifique tragédie est -sifflée impitoyablement, les acteurs ne veulent plus y reparaître, -les feuilletons s’en amusent, les amis s’en moquent, et le public à -son tour, le public payant ne peut être admis à rire aussi, lui, du -passe-temps aristocratique du grand seigneur. Il faut en convenir, le -public payant n’est pas heureux. - -Il y a encore l’auteur dramatique en jupons, la femme-homme de -lettres, type diaphane derrière lequel on aperçoit la figure étonnée -du bourgeois de Molière. Mais l’auteur dramatique modèle, le grand -auteur dramatique, celui qui résume en lui tous les auteurs dramatiques -passés, présents et futurs, l’auteur multiple, c’est la table de -Pythagore incarnée. Il pourrait dire à la rigueur ce que chaque trait -de plume lui rapporte bon an, mal an. Il vend en gros et en détail; -il fait généralement tout ce qui concerne son métier: des couplets, -des drames, des comédies et des vaudevilles dans tous les genres, -pour tous les goûts, à tous les prix. C’est le fournisseur breveté de -toutes les entreprises; il a le monopole des théâtres royaux; ce qui -sort de sa boutique porte son cachet; la province et l’étranger vivent -de ses produits; enfin il est plus riche que ne le furent Voltaire et -Beaumarchais à eux deux, tout millionnaires qu’ils fussent: maisons -de ville, maisons de plaisance, châteaux crénelés, prairies, vignes, -labourages, hautes futaies, il a trouvé tout cela sur du papier blanc -avec de l’encre de la petite vertu, bien et dûment, sans prendre -dans la poche ni dans le secrétaire de personne, au contraire, mais -en pillant tout le monde, en chassant tous ses concurrents ou pour -mieux dire en les faisant tous concourir à sa fortune princière. Qui -voudrait ne pas lui ressembler! entendons-nous cependant, il a le -front bas et fuyant, les oreilles longues et écartées, les sourcils -épais, le teint rouge, un habit cannelle et la démarche pataude... -mais l’esprit est léger, fin, délicat et gracieux comme les chiffres -arabes: avec lui deux et deux font vingt-deux, parce qu’il sait placer -convenablement les choses. C’est l’agent de change le plus ingénieux! -c’est l’alchimiste le plus sûr de son fait! _dans ses heureuses mains -le cuivre devient or_, et comme l’_or est une chimère_, il le transmute -en propriétés foncières, pour confirmer cette grande vérité génésiaque -de notre origine, si trivialement exprimée par le proverbe: _ce qui -vient de la flûte retourne au tambour_. Voilà la science hermétique de -notre époque, et c’est ainsi qu’on n’invente pas la poudre. - -Cependant ne croyez pas qu’il soit heureux sous le soleil de son -illustration, sur la litière de ses lauriers, l’auteur dramatique -universel. Sa vie est un bagne, il est condamné aux travaux forcés -à perpétuité; le fer rouge de la renommée l’a marqué au cœur. Quand -nous sommes mollement bercés dans nos travers aux sons de son -galoubet, il veille lui pour nos plaisirs; les vers que nous chantons -si gaiement, il les a comptés sur ses doigts; et le trait final du -couplet, cette fleur de l’inspiration, elle lui a demandé sept branches -parasites, sans lesquelles il n’y aurait pas eu de bouquet. Il n’a ni -jours ni nuits. Il va du travail de l’enfantement au travail de la -représentation: il faut lire aux acteurs, il faut faire répéter, et -comment être à la même heure en vingt théâtres différents? ces vingt -jeunes femmes que la foule idolâtre, envie, elles sont toutes à lui, -mais a-t-il le temps d’être à aucune d’elles? Quand une affaire se -termine là, une autre ici commence. C’est Tantale au milieu des eaux, -Prométhée sur son rocher, Ixion sur sa roue. A l’Académie il se doit à -lui-même de ne pas dormir, d’avoir l’air d’écouter, d’avoir l’air de -penser. Sa réputation le suit partout, le tient sur le qui vive. Il -ne cause pas, il ne saurait dépenser inutilement un trait d’esprit, -mais il écoute et il retient. D’ailleurs, c’est à qui lui donnera -une idée, un avis, un bon mot; on est pour lui d’une indulgence qui -tient de l’abus; la présomption favorable va jusqu’à lui supposer des -intentions qu’il n’a jamais eues, jusqu’à transformer ses pléonasmes -en beautés; a-t-il écrit par hasard: _certains indices m’indiquaient_, -tout le monde se récrie: _comme c’est bien!_ il n’y a que lui en effet -pour trouver de ces finesses-là. Son cerveau est un ana méthodique, -un casier alphabétique, et sa plume puise à différents encriers le -sentiment, la joie, la douleur, en phrases toutes faites; il a son -magasin de péripéties et de dénoûments, son tiroir aux moyens: toute -chose lui sert pourvu qu’elle ne soit ni neuve, ni morale, ni hardie: -il faut plaire et ne rien hasarder. De tout temps les idées nouvelles -ont compromis les réputations: notre grand auteur dramatique ne veut -pas boire la ciguë. Boire! hélas, il n’a plus d’estomac! Mais c’est -son hospitalité qui surtout décèle une noble existence de dévouement -et d’abnégation: chez lui, en ville, à la campagne, chacun travaille -comme lui. Il a ses éplucheuses et ses dégrossisseurs. Au son de la -cloche tout le monde s’éveille et se met à l’œuvre: au déjeuner on rend -compte de la besogne, puis on y retourne. Il n’y a pas de ruche plus -industriellement combinée, toutes les abeilles distillent; les romans -nouveaux y sont pressurés, on en extrait le suc, et c’est ainsi que se -prépare ce régal de miel et de lait qui, chaque soir, comme une manne -abondante tombe en légers flocons sur un peuple affamé, pour la grande -gloire de la France et pour maintenir son poids dans la balance des -nations. - - =Hippolyte AUGER.= - - - - -[Illustration: LA VIEILLE FILLE.] - -[Tête de page] - -LA VIEILLE FILLE. - - La continence et la pureté ont leur usage, même pour la - population; il est toujours beau de se commander à soi-même, et - l’état de virginité est par ces raisons très-digne d’estime; - mais il ne s’ensuit pas qu’il soit beau, ni bon, ni louable, de - persévérer toute sa vie dans cet état, en offensant la nature et - en trompant sa destination. L’on a plus de respect pour une jeune - vierge nubile que pour une jeune femme; mais on en a plus pour - une mère de famille que pour une vieille fille, et cela me paraît - très-sensé. - - J.-J. ROUSSEAU. - - -SI nous avions mission de faire une histoire complète de la vieille -fille, dans tous les temps et chez tous les peuples; si nous devions la -prendre à son premier berceau, la suivre dans tous ses développements, -sous toutes ses formes, il nous faudrait, le flambeau de l’analyse -philosophique à la main, remonter la route obscure du passé jusqu’à -l’origine des antiques civilisations, secouer la poussière amoncelée -sur leurs débris, évoquer leur esprit, ranimer l’Inde, l’Égypte, la -Grèce et Rome, et redescendre par le christianisme à travers toutes -les misères du moyen âge. Un tel travail nous entraînerait sur un -terrain immense, il toucherait à toutes les hautes questions sociales, -politiques et religieuses. Il nécessiterait une analyse rationnelle de -la nature humaine; il ajouterait à la longue litanie des douleurs de -l’humanité. - -Mais notre tâche se borne à la peinture de la vieille fille actuelle, -française et parisienne surtout, car Paris, cet assemblage de tous les -contraires, ce temple du goût et de la grâce, cet enfer et ce paradis -des femmes, ce minotaure qui chaque jour dévore des milliers de jeunes -et généreuses existences, voit naître rapidement un grand nombre de -vieilles filles. Autrefois les murs des cloîtres les cachaient presque -entièrement; aujourd’hui elles se montrent partout. Autrefois l’orgueil -du blason et la cupidité titrée se développaient prodigieusement -dans la première classe de la société; aujourd’hui un autre orgueil, -une autre cupidité, donnent aux classes moyennes l’honneur de les -multiplier le plus. Autrefois c’était le défaut absolu de culture -intellectuelle, aujourd’hui c’est une instruction, des talents en -désaccord avec certaines nécessités sociales qui condamnent les femmes -au célibat. La vieille fille encombre les institutions, emplit de son -nom les Petites-Affiches aux articles gouvernantes, demoiselles de -compagnie, leçons de langues, de musique, de peinture, etc., etc. On la -voit dans nos athénées, nos cours publics et particuliers, cherchant -sans doute à se tresser, avec quelques fleurs cueillies dans le champ -de la science ou de l’art, une guirlande qui la console de celle que -l’hymen n’a pu poser sur son front virginal. - -La plus féconde des diverses causes auxquelles on doit attribuer sa -multiplication actuelle, est incontestablement l’adoration croissante -du veau d’or, unique dispensateur des délices d’un luxe arrivé à -l’état de nécessité presque universelle. Tout pour l’argent et par -l’argent; sans lui, rien. Base de l’échafaudage de notre système -politique et sa première loi morale, il est naturellement aussi la -première, la plus puissante passion d’une époque où la soif du pouvoir -est devenue une sorte d’épidémie générale. Vouloir que les hommes, -enfoncés dans le gouffre d’une sordide industrie, ne se transforment -plus en marchandise, qu’ils cessent de se tarifer en sens inverse de -leur réelle valeur et renoncent à ne faire du lien conjugal qu’un -vil trafic, c’est leur demander l’impossible. D’ailleurs, il faut le -reconnaître, le grand nombre a besoin du pavois de la fortune pour être -remarqué, d’une forte dot pour venir en aide à sa boiteuse ambition! -le plus maltraité par la nature se croit sans prix, s’il a publié -quelque mauvais livre, ou s’il a un diplôme d’avocat. Citez une jeune -personne charmante, dites: «Elle unit les qualités de l’âme à celles -de l’esprit,» et l’on vous interrompra en s’écriant: «Au fait, combien -vaut-elle? sont-ce des écus comptants?» - -Donc peu ou point de mariage possible pour la Parisienne pauvre. -Quelque honorable que puisse être ou le nom qu’elle porte, ou le sang -dont elle est sortie, elle n’en devra pas moins, paria de la fortune, -vivre le plus souvent triste et solitaire en ce bas monde, si elle ne -veut voir ses ailes d’ange exposées aux souillures de la corruption. -Non, presque jamais pour elle de couronne nuptiale, de chastes et -légitimes amours! Paris ne lui jettera que les fleurs de la séduction, -il ne lui prodiguera que de trompeurs hommages et de mortelles -caresses, véritables étreintes de vautour. - -Le développement de la vieille fille peut se scinder en trois époques -distinctes: la dernière commence à quarante-cinq ans, la seconde à -trente-cinq, et la première à vingt-cinq; car, hâtif dans toutes ses -créations, Paris n’attend pas le déclin des roses de la beauté, la -chute de leurs dernières pétales, préludes et signes d’une cruelle -transformation, pour appliquer à une femme l’épithète de _vieille -fille_. Est-il une qualification plus désespérante par le ridicule -qu’elle imprime, les froissantes préventions qu’elle inspire et -l’étendue du sens que le monde y attache? Dans son langage, vieille -fille signifie toujours tout ce qu’il y a de plus ennuyeux, de plus -aigre, de plus triste, des ruines... Aussi n’est-il guère d’hommes en -quête de l’ambroisie matrimoniale, à moins que l’or irrésistible ne se -trouve là pour les attirer, qui ne fuient à ce mot de vieille fille, -comme si un plomb meurtrier menaçait de les atteindre; et n’est-il -pas non plus beaucoup de mères qui ne souffrent toutes les douleurs -à l’approche des vingt-cinq ans de leur fille, et n’imaginent mille -innocents stratagèmes pour en cacher le plus longtemps possible la -fatale connaissance au monde. - -C’est à sa seconde époque que la vieille fille doit être observée. Plus -tôt, le temps a manqué à la double action du célibat et du monde pour -mûrir ce fruit social, lui donner toute l’âcre saveur que sa nature lui -permet d’acquérir. Plus tard, beaucoup d’oppositions de couleurs se -sont affaiblies et fondues sous un glacis général, ordinairement terne, -froid, gris; beaucoup de différences se sont effacées: la vieille -fille, en quelque sorte, est arrivée à l’état d’une médaille dont -le frottement des siècles aurait usé les principaux traits. Souvent -alors la pétrification du cœur s’est tellement complétée, qu’il est -difficile de reconnaître la malheureuse créature qui ne s’usa que par -le sentiment, d’avec celle qui n’aima jamais rien, ou ne but qu’à la -coupe du plaisir. - -A la troisième époque, la vieille fille considérée dans sa généralité, -se ressemble partout. Deux ou trois coups de crayon et quelques teintes -suffisent pour la reproduire à peu près complète. - -A Vienne comme à Londres, à Paris comme en province, ce sont les mêmes -ridicules et les mêmes défauts. Chez la majorité des vieilles filles -de cinquante ans, mêmes prétentions plus grotesques les unes que les -autres, mêmes minauderies sentimentales, mêmes poses de beauté de -seize ans, même maintien de précieuse au regard louche, mêmes façons -d’intolérante bigote, cachant sous un air hébété, ou de chat qui fait -patte de velours, l’humeur la plus méchante, une passion aussi forte -pour le sensualisme de la médisance que pour celui de la bonne chère. -Ses bichons et ses perroquets ont ordinairement seuls la puissance de -raviver une sensibilité qui paraît complétement éteinte. Acceptée comme -un fléau, reçue comme une caricature, supportée comme une pénitence, -elle provoque l’effroi, excite le rire, détermine l’ennui, et, dans sa -forme de bigote surtout, se montre en toute circonstance une des plus -favorites incarnations de l’égoïsme. - -Variant selon son tempérament, son caractère, son éducation et les -diverses causes de son célibat, la vieille fille offre à ses deux -premières époques les plus grandes oppositions. Vue d’une certaine -façon, on la proclamera un des symboles du progrès; prise d’un autre -côté, elle apparaîtra comme un des fantômes du passé. Sur tel terrain, -elle formera une corporation stupide; sur tel autre, une phalange -intelligente. Dans le coloris de certains portraits on retrouvera -quelques nuances rappelant cette célèbre _hétaïre_ dont Aspasie en -Grèce et Ninon chez nous furent les plus parfaits modèles. Au bas -d’une esquisse représentant la vieille fille vouée au célibat, au -travail et aux privations de toutes sortes pour soutenir une famille -ruinée, une mère infirme, on écrira le cœur plein d’admiration -«Nouvelle Antigone». Sur d’autres tableaux, reproduisant les -tourments de son âme, retraçant ses traits prématurément flétris, -disant le découragement de toute sa personne, se lira le poëme entier -des douleurs de l’amour. Un teint bruni, une lèvre surmontée d’un -duvet aussi noir que l’œil, des mouvements heurtés, l’humeur la -plus orageuse, révéleront souvent la martyre d’une organisation que -l’hygiène du célibat conduira à la catalepsie ou à la démence. Ici sa -devise sera le plaisir, là l’étude. On la trouvera tantôt pyrrhonienne, -tantôt crédule, matérialiste, spiritualiste, coquette, sentimentale; -souvent à la fois l’une et l’autre, et, par exception, sans feu au -cœur, sans électricité dans la tête, être anormal, nature fossile, -elle échappera à toute classification. Dévote, elle se différenciera -sur chacune des rives de la Seine, et sera beaucoup plus craintive au -Marais qu’au faubourg Saint-Germain. Dans le quartier aristocratique, -elle s’appuie sur ses titres héraldiques, titres quasi divins; c’est -une alliée naturelle de l’Église, qui lui doit à perpétuité ses -indulgences plénières et les honneurs célestes. La vieille fille, -à sa dernière heure, peut répéter avec le même ton d’autorité, la -recommandation que faisait en mourant une des filles de Louis XIV, la -princesse Louise, religieuse au Temple: - -«Vite, vite, qu’on me mène en paradis au grand galop.» - -Sous d’autres aspects, elle n’apparaît pas non plus la même à la -Chaussée-d’Antin qu’au faubourg Saint-Germain. Pauvre fille de la -noblesse, elle est bien moins froissée dans son amour-propre de -femme, bien moins triste à voir que pauvre fille de la finance, de -ce monde de patentés millionnaires, à l’âme de granit, au cœur de -métal, qui n’ont de regards que pour la fortune, et donnent à son -célibat tous les caractères d’un ostracisme aussi humiliant que cruel. -Grande demoiselle, elle est moins sombre, ou moins abattue: au-dessus -du dédain par son beau nom, elle le défie, ou le rend avec usure. -L’Allemagne est toujours prête à lui envoyer un brevet de pureté, à -la décorer d’une croix de chanoinesse: hochet dont tout le monde peut -rire, mais qui parmi les siens lui donne avec l’indépendance d’allures -d’une femme veuve le titre flatteur de _madame_. Loin de la faire -repousser, sa pauvreté ajoute souvent au contraire à la considération -dont l’entoure sa caste. Pour être proclamée admirable, elle n’a -qu’à se poser en martyre de ses parchemins. Toujours alors, ce qui -parfois est vrai, quelque riche parvenu aura osé prétendre à sa main! -aura osé espérer greffer la plus roturière postérité sur un arbre -généalogique dont les racines s’enlacent et se perdent dans le berceau -de la monarchie légitime. En redisant avec quelle indignation elle le -repoussa, non-seulement elle se console et caresse même son orgueil -féminin, mais elle s’assure, au besoin, toutes les immunités de son -noble faubourg, trop au-dessus du vulgaire, trop rempli encore de ses -traditions de Versailles, pour avoir jamais, dans aucun cas, le mauvais -goût de lui demander plus qu’une vertu de surface. - -Laissons aux amateurs du _jadis_, qui, comme certains damnés de -l’enfer du Dante, ont le visage éternellement tourné à contre-sens, le -privilége exclusif d’admirer la vieille fille de l’espèce séculaire. -Paris ne la produit plus qu’en vertu de l’universelle loi, qui demande -toujours au temps présent un peu de celui qui le précéda, au fils un -peu du père, pour empêcher qu’il y ait jamais nulle part solution -de continuité. Œuvre d’une éducation complétement fausse, absurde, -atrophiante, cette nature de vieille fille, espèce de végétation -blafarde, ressemble à ces mousses poussées loin des rayons du soleil, -entre les fentes d’un sépulcre, au milieu d’un amas de ruines, et -sentant le moisi d’une lieue; elle s’épanouit encore dans la plus -grande partie des départements, mais elle ne se voit plus guère -dans notre capitale, qu’aux environs de la place Royale, parmi les -rares familles de bonne bourgeoisie, ou de petite noblesse, restées -religieusement attachées à leurs traditionnelles façons d’être et de -penser d’avant mil sept cent quatre-vingt-dix. - -Entraînée dans la chute d’un édifice social vermoulu, hors de mesure -avec le présent, l’Église croule de toutes parts sous les coups -redoublés du tonnerre des révolutions prédestinées à accélérer sa -chute: qui la soutient encore, qui en est à juste titre l’espoir et la -consolation? C’est la vieille fille, façonnée plutôt pour la vie du -cloître que pour celle du monde, à peu près unique et dernier jet des -antiques croyances de ses pères. - -Les mille manies dont cette vieille fille fut toujours riche, -suppléèrent, dès son plus bas âge, avec tant d’avantage aux ravages du -temps, aux stigmates de la goutte, de la paralysie, qu’elle parut aussi -respectable à vingt ans qu’elle le sera à soixante. - -Esclave née de certaines lois gothiques, ressuscitées pour elle -seule, elle ne pourrait songer à les enfreindre sans compromettre à -l’instant sa réputation. Ses sentiments, ses pensées, ses paroles, ses -actions, ses gestes, sa pose, son costume sont, depuis sa naissance -jusqu’à sa mort, invariablement réglés et stéréotypés à l’avance. -Elle doit interdire à sa scrupuleuse virginité, telle coupe de robe, -telle étoffe, tel pompon. Comme un enfant à la lisière, elle n’entrera -dans un salon que suspendue aux côtés de ses parents. Mise en modeste -première communiante, elle semble oser à peine lever les yeux, ne parle -qu’en Agnès et n’agit qu’en automate. Plus délicate que la sensitive, -elle se replie sur elle-même, au moindre mot, avant qu’on l’approche. -Mélange de superstitions de toute nature, elle a peur du vendredi et du -diable, craint les revenants, consulte les cartes, et regarde Voltaire -et Rousseau, dont elle ne lut jamais une ligne, comme la _désolation -de l’abomination_. En rapport avec son esprit resté en friche, ses -talents brillent des délicatesses qui la caractérisent. Nul profane ne -la verra se mettre au piano, et ne l’entendra jouer sans redire avec -plus d’effroi que jamais le mot de Fontenelle: «Sonate, que veux-tu de -moi!!» Ses intonations dans la romance, son triomphe! où elle distille -le mieux tout l’opium de sa voix, suffiraient, si l’on ne connaissait -les incohérences, les bizarreries et les infinies contradictions -de notre double nature, pour faire juger qu’elle fut, est, et sera -toujours la plus blanche des colombes, comme l’appelle son vénérable -directeur. - -L’histoire de son péché, quand péché il y eut, et que le secret en -échappe on ne sait comment, se raconte en deux mots: ce fut une -surprise du démon, surprise dans laquelle l’âme loin de faillir, -demeura toujours complétement pure du sentiment qui, vingt ans après -son malheur, derrière les murs du Paraclet et sous le cilice, régnait -encore en maître sur le cœur d’Héloïse prosternée aux pieds des autels. - -Sujet plaisant ou triste selon que l’observation est frivole ou -sérieuse, cette espèce de vieille fille est étrangère à tout ce que -l’univers matériel et immatériel, le monde de la pensée et celui du -sentiment offrent de véritablement noble et sublime; elle prouve la -déplorable puissance de certains principes, et montre à quel point ils -peuvent enrayer l’intelligence et dessécher l’âme. - -Il n’y a pas deux mois, qu’une de ces saintes créatures, l’orgueil -du Marais, la plus infatigable fondatrice de chapelles, la meilleure -pratique de la loueuse de chaises et la plus vigilante conservatrice -des fines aubes de monsieur le curé, la plus assidue néophyte des -retraites et des stations, en fournissait un nouvel exemple. Saisie -tout à coup de la crainte de manquer son salut, elle s’enfuyait -mystérieusement de la maison paternelle, ne laissant pour adieu que ce -billet au vieux père dont elle était l’unique enfant, la seule joie, et -qui l’avait mille fois conjurée de ne jamais l’abandonner, si elle ne -voulait le tuer à l’instant: - - «Mon père, - - «Sous peine de perdre mon âme, je ne devais plus tarder davantage - à obéir à notre Seigneur Jésus qui, vous le savez, m’appelait - depuis longtemps au glorieux titre de son épouse. Pardonnez donc - à votre respectueuse fille, bénissez-la toujours, et croyez - qu’elle ne cessera de prier pour vous dans ce monde et dans - l’autre.» - -Depuis six semaines ce père infortuné ne souffre plus, il est mort!... -mort dans les convulsions d’une cruelle agonie! mort en redemandant -vainement à la revoir, à l’embrasser encore une fois; mort en faisant -entendre avec son dernier soupir le dernier cri de sa tendresse, une -dernière bénédiction pour l’enfant que son regard cherchait toujours. - -Le type de vieille fille que le progrès burine le mieux, dont il -est devenu la religion, qui le suit jusque dans ses voies les plus -avancées, n’appartient pas communément aux natures qui se résignent, -mais à celles qui se décident, à ces organisations fortes, pour -lesquelles une détermination prise est un arrêt dont elles ont calculé -et savent subir toutes les conséquences, qui de bonne heure virent, -jugèrent le monde, se connurent, apprécièrent leur position et -sentirent qu’afin de ne pas toujours marcher de douloureuses déceptions -en douloureuses déceptions, elles ne devaient demander qu’à l’étude -et aux arts, l’emploi de leur belles facultés, et ne donner qu’aux -affections de famille, à la sainte amitié, tous les trésors de leur -âme. Trop éclairées, trop justes pour ne pas faire une part convenable -aux faiblesses et aux nécessités de positions, elles sont indulgentes -et bonnes avec les femmes; sans fiel et sans haine avec les hommes. -Vivant de préférence dans l’atmosphère élevée de l’art et de la -liberté, enthousiastes du grand, du beau, du bon, comprenant tous les -dévouements, elles fournissent des modèles d’amitiés parfaites. - -Entrées courageusement à visage découvert dans leur vie de vieille -fille, elles se consolent des vides du pâle et froid célibat par le -sentiment de leur fière personnalité qu’auraient souvent blessée, dans -une alliance de pure convenance, les vices de la constitution actuelle -du mariage. Dès leur première époque, elles vont, viennent partout, -appuyées sur leur seule force. Toujours naturelles, franches, au-dessus -des sots préjugés, elles savent, dans l’occasion, se prêter aux plus -folles allures d’une causerie de salon, sans cesser jamais de faire -respecter avec un tact exquis les diverses délicatesses de leur nature, -aussi éloignée de la pruderie qui caractérise la fausse vertu, que de -l’effronterie qui signale le vice éhonté. - -Production essentiellement parisienne, cette espèce de vieille fille, -qui enrichit par ses plus hautes individualités nos musées de peinture -et de sculpture, place son nom à côté de ceux des meilleurs rédacteurs -de nos revues scientifiques et littéraires, fournit à l’enseignement -les plus précieuses institutrices et aux enfants des riches de tous -les pays les plus parfaites gouvernantes. En quelque lieu qu’elle -soit appelée pour enseigner notre langue, notre littérature et nos -arts, sur les rives de la Néva, aux bords de l’Adriatique, à Berlin, à -Philadelphie, toujours digne fille de cette terre de France, que marque -un sceau providentiel, partout elle sait accomplir sa tâche dans la -mission nationale, élargir avec autant de zèle que d’intelligence les -plus nobles voies du progrès. - -Observée dans sa vie la plus intime, de vingt-cinq à trente-cinq ans, -la vieille fille fournira sous sa forme sentimentale le sujet des plus -touchantes élégies, et de nombreux drames dans lesquels les hommes -auront toujours joué les rôles honteux. Sous cette forme, aimante -comme la Julie de Saint-Preux, aussi dévouée, aussi faible, elle paya -quelquefois une ombre de bonheur rapidement évanoui, avec les larmes -et le désespoir de la fille déshonorée, de l’amante trahie, de la mère -d’un enfant sans nom. Sous cette forme, elle est toujours la plus -malheureuse des créatures, et le vide du cœur lui est aussi mortel que -les perfidies de l’amour. Le dégoût, la consomption dévorent sa vie -et parfois dénaturent si rapidement son caractère, que de sa première -à sa seconde époque, il devient entièrement méconnaissable. A la foi -vive a succédé le plus glacial scepticisme; le monde n’est plus à ses -yeux que la plus monstrueuse réunion de tous les vices. Désolante à -entendre, elle fait mal à voir. Sa mise négligée, son regard morne, ses -traits altérés, son teint pâle, sa démarche dédaigneuse, le timbre sec -de sa voix, indiquent le bouleversement de ses sentiments, l’agonie -d’une tendre nature qui cependant résiste quelquefois aux coups du -sort. Souvent alors, modèle de courage et de saint dévouement, âme -incomprise, ou cœur blessé, elle vient sous l’habit d’une sœur de -l’ordre de Saint-Vincent-de-Paule, vouée au service des pauvres et des -infirmes d’une société qui la méconnut ou la martyrisa, lui rendre -autant de bien qu’elle en reçut de mal. - -La sentimentale de vingt ans, qu’une affreuse trahison devait -prématurément désillusionner, fut quelquefois la douce chrysalide de -la coquette de vingt-cinq. Celle-ci, insensible et rusée tacticienne, -créée pour appliquer la loi du talion, rendre tromperie pour tromperie, -tendre piége contre piége, vulnérable seulement dans sa vanité, ne -souffre bien cruellement qu’aux approches de sa seconde époque. Elle -est forte, fait la difficile, tant que les manœuvres de sa stratégie -lui valent une apparence de succès, tant qu’elle croit fermement -parvenir à prendre enfin un mari dans ses lacs, et arriver par lui à -la haute position qui fut quelquefois le rêve de sa jeunesse et la -cause de son célibat. Mais quand le marteau du temps sonne le glas -funèbre de ses dernières espérances, ainsi qu’un chasseur acharné à la -poursuite d’une proie qu’il voit sur le point de lui échapper, elle -rappelle sa première vigueur, se donne mille fatigues, fait entendre -tous les langages pour saisir celle qu’elle convoite. Poussant les plus -gros soupirs, elle imite la colombe, feint l’innocente, ne parle plus -de fortune, de rang, ne demande plus qu’un cœur et une chaumière, et -promet tous les bonheurs, tous les dévouements au mortel quel qu’il -soit, employé à 1,500 fr. ou Quasimodo, qui viendra poser sur son front -jauni la symbolique fleur d’oranger. - -Toujours parée, et souvent au prix de mille secrètes privations, -surchargée de gaze, de fleurs, de panaches, de rubans aux couleurs -les plus éclatantes, avide de soirées, de fêtes, elle reste sur la -brèche tant qu’elle imagine faire encore illusion sur l’âge de ses -attraits délabrés; mais un jour arrive, hélas! où le mari ne peut plus -se prendre à la glu de grâces décrépites, songeant à s’envelopper de -flanelle, à se mettre du coton dans les oreilles et des lunettes sur -le nez. Dès lors la vieille fille offre le phénomène d’une soudaine -et complète révolution. Du jour au lendemain, transformée en dévote, -elle devient un dragon de vertu, se serrant la gorge à s’étrangler dans -le fichu que la veille voyait encore entr’ouvert, et ne prêchant plus -que le renoncement aux sataniques pompes du monde. Métamorphose qui -devrait étonner, si l’on ne savait ce que la femme de quarante-cinq ans -peut retrouver sur le terrain du confessionnal, au milieu d’un nuage -d’encens et dans un favorable clair obscur. - -La vieille fille de la plus abondante variété, celle que la conquête du -jour consola toujours de la perte de la veille, parut souvent pendant -sa première époque une énigme sans mot. Nature mixte en oscillation -perpétuelle, elle dut en bien des circonstances dérouter l’observateur -et mettre le jugement en défaut. Moitié coquette et moitié -sentimentale, moitié calcul et moitié dévouement, moitié mensonge -et moitié vérité, moitié trompeuse et moitié trompée, elle commença -quelquefois par le scepticisme et finit toujours par la crédulité. - -Plus elle s’éloigne de l’âge de plaire, plus son cœur et sa vanité -semblent s’entendre pour s’aveugler mutuellement. La regarder fixement -sans rire, l’écouter longtemps sans bâiller, sont deux choses à -peu près également impossibles. Passionnée pour la littérature -_sentimentale_, un volume de roman à dévorer le soir avant de -s’endormir, lui est aussi indispensable que sa tasse de café au lait le -matin en s’éveillant. Dix fois, au besoin, elle relira le même ouvrage, -sauf cependant Lélia, qui, selon elle, n’est que l’œuvre indigeste et -mortelle d’une imagination en délire. - -Les tristes passions que les outrages du célibat ont fait germer en -elle, grandissent surtout d’une manière effrayante à l’arrivée de ses -trente-cinq ans, vieillesse de sa vie; car, stérile branche de l’arbre -humain, la vieille fille se trouve fatalement privée de cette sorte de -seconde jeunesse, dont la nature ne gratifie que la femme ayant rempli -sa destinée. - -Rongée d’envie comme la coquette, Caligula féminin, tourmentée du -regret de ne pouvoir d’un seul coup remplir de défauts, enlaidir, -vieillir toutes celles qu’elle sait jeunes, belles, spirituelles, -aimées, elle éprouve presque des convulsions d’épileptique à la vue de -nouveaux et heureux époux. Jeunes filles, redoutez-la, car ses paroles -sont horriblement corrosives, craignez surtout de lui faire connaître -l’objet aimé, non qu’elle puisse réussir à vous enlever son cœur, mais -parce que son langage au moins perfide, s’il n’est calomnieux, mettra -cruellement en relief vos petits défauts. - -Elle est de toutes les femmes celle qui, généralement, s’identifie le -mieux avec son âge de convention. Surprenez-la dans le plus disgracieux -négligé: le matin, au moment où, venant d’achever la toilette de son -chat, elle prépare la sienne, et vous en aurez une idée. Oubliant -qu’elle pose devant vous presque _in naturalibus_, que sa cornette ou -son foulard cachent mal des tempes creusées et rayées par les années, -fille de quarante-cinq ans, elle vous dira encore du ton le plus -convaincu, en vous lançant un regard bien sentimental: «Figurez-vous -que j’en ai déjà vingt-huit.» Presque sexagénaire, elle s’écriera: «Je -ne suis pas précisément vieille, cependant à trente-neuf ans on n’a -plus de prétentions.» - -Aussi ardente à la poursuite d’un mari, aussi alerte à tendre ses -piéges matrimoniaux, mais, par suite de sa double cécité, bien moins -adroite que la pure coquette, elle est exposée à de beaucoup plus -lourdes chutes. Une banalité jetée encore par pitié à son oreille et -qui vantera sa fraîcheur de feuille morte, peut lui donner le vertige. -Un dérisoire serrement de main peut la convaincre que l’amour, en style -d’épithalame, lui amène enfin l’hymen. Une épître bien remplie de -points d’exclamation, qu’un dernier venu sans consistance aura mise à -son adresse dans un moment de désœuvrement, suffira pour paralyser tous -ses principes de prudence et de sagesse, tous ses scrupules de dévote -et toutes ses craintes de l’enfer... Dans ce dernier cas, le jour du -rapide abandon arrivé, si elle n’imagine devoir faire honneur de son -célibat à une fidélité promise, à la froide cendre d’un cœur dont elle -affirmerait avoir été l’unique passion, elle se pose en intéressante -victime de l’inconstance. Clarisse de trente-cinq ans, elle arrange -l’histoire de la séduction d’un Lovelace de vingt-quatre, de façon à y -trouver un petit triomphe pour son amour-propre de coquette. Aux amies -qui malheureusement en connurent toutes les péripéties, et sourient en -l’écoutant, elle dit et redit d’une voix vibrante de vanité, aux jeunes -et jolies surtout: - -«Que mon exemple vous apprenne à vous défier des serments d’amour, car -jamais femme n’en reçut de plus brûlants, jamais peut-être autant de -témoignages d’idolâtrie ne furent prodigués à la plus belle, jamais -séduction plus savante, plus irrésistible!...» - -Après ce dernier et cruel épisode de sa vie d’espérance, la nouvelle -Clarisse se voit presque toujours obligée d’aller passer quelques -mois à la campagne pour y retrouver une santé momentanément perdue -par le chagrin. Au retour, on ne la croirait plus la même personne. -Devenue humble et doucereuse, elle se met dans l’ombre, et n’attaque -plus qu’avec le ton de l’indulgence les réputations qu’elle veut -ternir. Mais peu à peu les tristes souvenirs s’effacent et le naturel -de la vieille fille reparaît modifié cependant par l’exercice de la -charité. Alors on la voit supporter avec une angélique patience tous -les méchants caprices d’un pauvre orphelin qu’elle dit avoir juré sur -le lit d’une mourante de ne jamais abandonner, et qui lui ressemble -tellement qu’on l’en croirait la grand’mère. - -Égarée par une imagination de feu, entraînée par son cœur, enveloppée -dans les réseaux d’une irrésistible séduction, poussée par les rigueurs -du sort, stimulée par des instincts de coquetterie, des besoins de -locomotion, la vieille fille du dernier type dont l’esquisse puisse -entrer dans notre cadre, et que nous appellerons _demi-hétaïre_, sortie -en grande partie de la province, est venue jeune à Paris. Rarement -elle y apporta la première fleur de sa couronne de vierge; souvent -elle n’y fut amenée que pour cacher sa première souillure, pleurer son -premier abandon, trouver sa première consolation, saisir les moyens de -rentrer dans sa ville natale, heureuse, triomphante et purifiée par le -mariage. Le premier acte du drame de sa vie d’amour finit fréquemment -à dix-huit ans par un enlèvement, et son dénoûment à quarante-cinq par -une déclaration de principes, aussi peu charitables que rigides. Nature -généralement malléable, elle prit vite les principales empreintes du -monde parisien, appartenant à tous les rangs, réunissant tous les -caractères, superstitieuse comme la vieille fille du passé, intrépide -comme celle du progrès, dévouée comme la sentimentale, flottante comme -la demi-coquette, savante comme la coquette. - -Quelquefois, dès son sixième lustre, elle s’est jetée avec sincérité -dans le mysticisme; souvent, à son neuvième, elle se montre encore -véritable épicurienne. Toujours convive exacte au banquet offert à -la jeunesse, à la beauté, par la nature et le monde, jamais elle ne -le quitte avant d’avoir bien savouré tous les plaisirs, toutes les -extases de la passion. Néanmoins elle tient autant que possible à -sauver les apparences, ses manières réservées sont, même dans certains -cas, entachées de pruderie. Au besoin, elle se dit veuve; le mari dut -être alors quelque brave capitaine tué à Constantine; d’autres fois -il n’a pas cessé de vivre, joueur incorrigible, après avoir perdu la -plus belle fortune, il s’est enfui on ne sait où: en Égypte, à Lahore. -Le séducteur ou l’amant demeurent toujours cachés sous un nom d’oncle -ou de cousin. Parfois l’éclat forcé et le nombre de ses amours, loin -de l’empêcher de sortir jamais de sa corporation, semblent lui avoir -procuré les moyens de finir par un meilleur mariage, qui seul peut lui -obtenir cette estime d’un monde dont la morale ne se calque guère sur -les principes de l’éternelle justice. - -Maintenant un dernier regard sur la vieille fille accablée d’années, -mourant, comme elle a dû vivre, dans le plus cruel isolement, -descendant tout entière dans la tombe, ou ne laissant qu’un souvenir -de honte. Quel spectacle! Ici plus de côté plaisant, plus d’ironie -possible, plus de reproche permis, mais de tristes réflexions, qui font -saigner le cœur et nous ramènent à dire en terminant cet article, que -quelle qu’ait été sa jeunesse, à quelque catégorie qu’elle appartienne, -indulgence et pitié sont dues à celle qui, avec tant et de si justes -raisons, pourrait récriminer contre la société qui la créa et n’a pas -su faire une loi pour la protéger. - - =Marie D’ESPILLY.= - - - - -[Illustration] - -[Tête de page] - -LE DÉFENSEUR OFFICIEUX EN JUSTICE DE PAIX. - - -PARIS est une vaste ruche dans laquelle d’infatigables abeilles -travaillent jour et nuit à entasser des richesses, dont une grande -partie nourrit un essaim nombreux de guêpes voraces et paresseuses. Si -les rapines de ces dernières s’exécutent facilement, c’est qu’entre les -abeilles et les guêpes parisiennes il n’existe pas la même différence -qu’entre celles des champs. - -Combien y a-t-il en effet à Paris de ces individus, dont l’existence -est un problème pour tous, qui aux yeux de la foule sachant se -revêtir d’un caractère honorable, allant et venant sans cesse d’un -air affairé, semblent travailler, mais ne travaillent réellement qu’à -tirer bon parti de la gaucherie ou de la crédulité de leurs concitoyens -laborieux. Du reste leurs menées plus ou moins adroites ne sauraient -échapper à l’œil de l’observateur: à ce dernier donc appartient le soin -de les signaler. - -Tous ces hardis parasites n’exploitent pas le même côté de la confiance -publique. Il en est une classe remarquable par ses mœurs, sa vie -nomade et son adresse, qui ne doit son existence qu’à l’ignorance des -débiteurs et des créanciers, ou à la mauvaise foi des chicaneurs: nous -voulons parler de ces avocats de justice de paix, connus sous le nom de -défenseurs officieux. - -Le nombre de ces hommes d’affaires, extrêmement minime il y a dix ans, -s’est augmenté graduellement avec la langueur du commerce. Le soleil de -juillet, dont les rayons régénérateurs devaient produire de si heureux -effets, n’a servi qu’à faire éclore une nouvelle couvée de ces obscurs -oiseaux de proie. - -Désespérant d’être officier ministériel, enhardi par les succès de -quelques-uns de ses confrères, un jour un clerc d’huissier adresse -à son patron et à son étude un adieu forcé ou volontaire. Il loue à -Paris, ou dans un des villages circonvoisins, un logement au plus bas -prix possible, garnit une pièce d’une table noire et de trois chaises, -fait barbouiller sur sa porte ce mot: _Étude_, se donne dans ses -lettres et sur ses cartes de visite le titre pompeux de jurisconsulte, -et le voilà défenseur officieux en espérance. - -Dès lors il passe dans les justices de paix le temps entier des -audiences, s’immisce dans toutes les discussions particulières des -plaideurs qui attendent l’appel de leur affaire, donne son avis, -propose ses services; enfin remue ciel et terre pour trouver une cause -à défendre. - -Le défenseur officieux est facile à reconnaître à sa voix mielleuse -et insinuante, à son chef toujours couvert d’un chapeau qu’il a payé -5 francs. Il porte un habit dont la couleur échappe à l’œil, mais qui -le plus souvent a dû être noir, et sa main, garnie d’un gant gris ou -de filoselle brune, caresse amoureusement un jabot fané et parsemé -d’étoiles jaunâtres qui attestent de la part de son propriétaire un -fréquent usage de tabac en poudre. - -Son bras est en tous temps et en tous lieux chargé d’une énorme liasse -de pièces de procédure, flanquée d’un gros _Neuf Codes_ in-octavo. Ce -sont ordinairement les seuls papiers qui garnissent ses cartons et le -seul livre dont se compose sa bibliothèque. Il marche toujours vite -et d’un air fort occupé. A le voir aussi sérieux au milieu du fracas -perpétuel de Paris, vous le prendriez pour un homme accablé d’affaires. -Point du tout. Il est chargé de faire condamner un débiteur qui ne -conteste pas la demande que lui intente son créancier. Il prépare à cet -effet un superbe plaidoyer dont il ne se souviendra plus à l’audience, -fait la recherche des articles de la loi sur lesquels il doit se -fonder, et pose ses conclusions d’un air victorieux. Puis, quand il -est arrivé à l’éternel: _en conséquence requérons que le sieur... soit -condamné..._ etc., il passe sur son front un foulard à 24 sous, promène -fièrement sa vue sur les passants, et se récompense de ses efforts -d’imagination en logeant dans ses parois nasales une large pincée de -tabac. - -Si les caprices atmosphériques, la chaleur et la longueur de la -marche ne vous rebutent pas, suivez-le, je vous prie, jusqu’au -prétoire qui doit retentir des foudres de son éloquence, et là, vous -pourrez bâiller à loisir, si, toutefois, vous ne haussez les épaules -devant les petitesses et le dégoûtant égoïsme dont le tableau se -déroule à vos yeux; car vous serez initié aux mystères d’une foule de -misérables affaires dont il est déplorable de voir s’occuper des gens -raisonnables. Puis vous entendrez le défenseur officieux donner les -preuves de la plus brillante faconde pendant au moins cinq minutes sans -reprendre haleine et sans avaler la moindre cuillerée d’eau sucrée. - -Il exerce habituellement son talent oratoire dans les salles -d’audience des douze arrondissements de la capitale, ou dans celles -des chefs-lieux de canton de la banlieue; il préfère cependant ces -dernières, où la simplicité des plaideurs offre à ses spéculations un -appât plus facile et plus certain. - -Dans le voisinage des tribunaux de paix se trouvent plusieurs cabarets; -c’est là que les jours d’audience, une grande partie des plaideurs -vient attendre l’arrivée du juge. Suivons-y le défenseur officieux; car -c’est dans une de ces buvettes qu’il entre d’abord. Prenez un tabouret, -accoudez-vous avec indifférence sur une table et examinez. - -[Illustration] - -Déjà plusieurs défenseurs sont arrivés. En voici deux entre lesquels -s’agite une question de droit. Ils gesticulent, feuillettent leur code, -crient, se rient réciproquement au nez, et finissent par se tourner le -dos. Un autre parcourt gravement des pièces que vient de lui confier -un plaideur. Un troisième est entouré d’un groupe de personnes qui -l’écoutent respectueusement pérorer. Si quelqu’un arrive et demande -son nom; un des auditeurs se penche à l’oreille du nouveau venu, qui -écarquille les yeux, et fait un léger hochement de tête admiratif. Ce -défenseur est ordinairement le plus bavard et le moins instruit, et -pourtant c’est celui qui jouit de la plus grande réputation. Celui -que nous avons suivi entre en saluant humblement, car le défenseur -officieux est d’une grande politesse avec tout le monde (politesse -qu’il porte au plus haut point avec les gendarmes et le commissaire de -police du quartier) et d’une excessive aménité avec ses confrères qu’il -n’interpelle jamais sans précéder leur nom du terme: _maître_, consacré -au barreau. Voyez avec quelle affabilité il presse la main de chacun -d’eux, avec quelle touchante sollicitude il s’informe de leur santé; -puis tout à coup sa physionomie riante devient sérieuse, il parle d’une -affaire importante dont on lui a confié la gestion, d’un rendez-vous -qu’il a eu avec un avocat distingué (que, par parenthèse, il n’a jamais -vu), de la certitude de son succès, des honoraires immenses dont il -sera gratifié, et de l’honneur qui rejaillira sur son nom. Cependant -un homme se lève, s’approche de lui, et demande bas, bien bas, s’il -serait possible de lui dire _deux mots_. Le défenseur officieux, voyant -que l’interlocuteur a besoin de lui, se rengorge, tousse, caresse son -menton, et entraîne sa pratique dans un angle de la pièce. Le nouveau -client expose le motif de sa demande d’un air piteux et en tournant -entre ses doigts ce qui lui sert de coiffure. C’est un débiteur -malheureux cité pour l’audience du jour et qui voudrait obtenir un -délai quelconque. Le défenseur l’écoute d’un air capable, lui promet, -avec l’assurance d’un oracle, de lui faire accorder ce qu’il désire, -et se fait préalablement consigner ses honoraires. Le malheureux, -rassuré sur son avenir, les donne sans hésiter, et offre à son avocat -un verre de vin. Celui-ci rejette la proposition sous prétexte qu’il -n’a pas déjeuné. On comprend fort bien où veut en venir notre homme. -Son client se laisse prendre au piége; il ajoute à l’offre du liquide -celle d’une côtelette que le défenseur refuse d’abord avec dignité, -mais se détermine enfin à accepter. On dresse la table. Il faut boire -en mangeant: on sert une bouteille de vin, puis une autre. Un seul plat -ne suffit pas; le défenseur en demande un second et du dessert, car il -est comme les amoureux de quinze ans: il mange vite et longtemps. Le -client, que son affamé défenseur ne cesse de louer sur la validité des -raisons qui le mettent dans la nécessité de demander terme et délai, -parle avec chaleur et oublie de prendre la moitié du repas; distraction -dont profite admirablement son commensal. - -Puis quand l’heure annonce que l’audience va commencer, chacun se lève, -et, semblable à Gil Blas, le pauvre plaideur paie largement un déjeuner -qui certes ne lui donnera pas d’indigestion. Mais il ne murmure pas; -car il n’est point de sacrifice qu’il ne fasse pour obtenir le délai -qu’il désire. Il s’avance donc à la barre l’estomac léger, mais le cœur -plein d’espoir, et, malgré les supplications du défenseur qui l’assiste -et qui expose, avec une somme de chaleur égale à celle du vin qu’il a -bu, la position malheureuse de son client, il entend, avec douleur, -rejeter sa demande que ne motive rien de juste aux yeux du juge. - -S’agit-il d’une affaire plus importante, le défenseur officieux, au -milieu du silence de l’auditoire, fait sortir de sa bouche un torrent -de phrases incohérentes parsemées de grands mots et festonnées d’arrêts -de la cour de cassation. Il invoque Pothier, Sirey, Delvincourt, qu’il -n’a jamais lus, combine au hasard tel article de la loi avec tel autre; -puis il gesticule, frappe sur la barre, et quand il a formulé ses -conclusions, il toise avec assurance son confrère adversaire qui l’a -écouté avec un air de supériorité dédaigneuse et s’est posé devant lui -comme un Spartiate aux Thermopyles. - -L’audience terminée, l’agent d’affaires retourne à sa buvette qui lui -sert de cabinet de consultation. Il dit hautement beaucoup de bien -de lui-même et beaucoup de mal de ses confrères absents. Il passe en -revue les principales questions qui ont été agitées à l’audience, les -commente et les discute avec emphase. S’il a triomphé dans une affaire, -il loue la justice de l’arrêt; s’il a succombé, ses poumons n’ont pas -assez de force pour proclamer l’ignorance et l’iniquité du juge. Il -met facilement un de ses clients à contribution d’un dîner, pendant -lequel sa conversation n’est qu’une longue protestation d’amitié au -milieu de laquelle il brode son histoire le plus habilement possible. -A l’entendre, il a été avoué ou huissier en province; mais sa femme -infidèle l’a abandonné, nantie de l’avoir commun; ou un clerc, abusant -de sa confiance, a disparu en lui emportant des sommes immenses; -ou bien encore il était avocat, et la jalousie de ses confrères ou -l’injustice du conseil de discipline de l’ordre l’a fait rayer du -tableau. Puis, versant des larmes sur ses prétendus malheurs passés, -d’une main il essuie ses yeux, et de l’autre tend son verre au client. -A chaque minute il consulte l’horloge et prétexte un rendez-vous qu’il -ne peut manquer; ce qui ne l’empêche pas de rester quelques heures de -plus. - -Il est quelquefois accompagné d’un homme qu’il nomme son maître -clerc; véritable Bertrand au fond et dans la forme, qui le suit pas -à pas, porte ses dossiers, vit des débris de ses repas et hérite de -ses vieilles hardes. Espèce d’être inorganique sans cesse attaché au -défenseur officieux et qui n’existe que par juxta-position. - -Le défenseur officieux est rarement marié, mais il possède presque -toujours une femme. C’est assez ordinairement une cliente malheureuse, -qui ne peut payer les services que lui a rendus le défenseur officieux, -qu’en se constituant son esclave la plus humble et la plus soumise. -Elle est chargée de cirer les chaussures de son seigneur et maître, de -consigner sur un calepin, en son absence, les noms des rares visiteurs, -et de procéder à l’achat et à la préparation des denrées journalières. -C’est toujours en son nom que, par mesure de sûreté, le défenseur -officieux loue son logement, en paie le loyer et fait ses marchés les -plus importants. Pour prix de son dévouement, il l’expulse au bout de -plusieurs mois, et la remplace par une autre qui plus tard, à son tour, -éprouvera le même sort. - -Le défenseur officieux ne s’occupe pas seulement de représenter ses -clients devant messieurs les juges de paix; il débat les intérêts des -créanciers dans les faillites, ceux du failli lui-même; il rédige des -baux, des actes de société, de vente ou d’achat de fonds de commerce, -et formule des exploits de procédure qu’il donne à signer à un -huissier qui lui fait une forte remise. Il se charge aussi d’amener à -réconciliation des époux en désaccord ou un père et un fils brouillés. -Enfin il est tout à la fois avocat, notaire, huissier et juge de paix. - -Si, à l’aide d’économies, il parvient à garnir sa caisse de quelques -centaines de francs, il connaît fort bien les moyens d’utiliser son -argent de la manière la plus productive: il achète de bonnes créances -à bas prix, escompte des valeurs à un taux fort élevé, prête à usure, -spécule sur la détresse d’un héritier présomptif. Il décuple ainsi en -fort peu de temps son avoir. - -Il descend un étage à mesure qu’il s’élève dans le sentier de la -fortune. C’est alors que notre homme commence à occuper une position -dans le monde; il étend le cercle de ses connaissances, fréquente -les spectacles à l’aide de billets que lui donnent ses clients, se -fait incorporer dans une compagnie de la garde nationale, et s’abonne -au _Gratis_, à l’_Estafette_ ou à la _Presse_. Puis son intérieur -change d’aspect. Les lambris de son cabinet, jadis nus, se couvrent -de gravures encadrées; il a une bibliothèque, un tableau horloge, des -bronzes, des lampes Carcel, un encrier-pompe Boquet; que sais-je? -enfin, tout ce qui peut faire supposer au public la présence de -l’aveugle déité. Il devient alors agent d’affaires. - -Il ne fréquente plus, que pour les procès importants, les tribunaux de -paix, théâtres de ses premiers succès, où il envoie pour les affaires -ordinaires un de ses clercs faire son stage de défenseur officieux. - -Le défenseur officieux, surtout quand il est arrivé à cet état -prospère, qu’il ne doit le plus souvent qu’à l’emploi de moyens -peu délicats, est l’objet de l’aversion d’une foule de malheureux -débiteurs confiants, sur lesquels il s’est attaché comme une sangsue et -dont il n’a fait qu’augmenter l’embarras. Il est en général mal vu des -officiers ministériels, et particulièrement haï des huissiers auxquels -il fait une guerre incessante et qui, pour cela même, se croient dans -la nécessité de le ménager. - -Deux ou trois sur cent parviennent ainsi parfois à amasser quelques -mille livres de rentes; ils vendent alors leur clientèle, louent -un appartement à Paris et un pied à terre à la campagne, et n’en -continuent pas moins à faire des affaires. La chicane est leur vie, -leur bonheur; ils mourraient le lendemain du jour où ils cesseraient -de barbouiller du papier timbré et de déchiffrer les hiéroglyphes des -pièces de procédure. - -Tous les autres végètent pendant un temps plus ou moins long, alimentés -par le gain que leur procure leur intervention dans une foule de petits -procès qu’ils ont intérêt à prolonger. Ils changent tous les six mois -de domicile, ne paient point de contributions et n’endossent jamais -l’uniforme civique. Souvent ils disparaissent du monde pendant quelque -temps, soit qu’ils aient eu des démêlés avec la justice, soit que la -main vengeresse d’une de leurs victimes les ait envoyés à l’hôpital; -puis ils reparaissent et disparaissent encore. Enfin, leur nom, leur -personne et leur domicile tombent tout à fait dans le domaine de -l’inconnu. - -Riche ou pauvre, le défenseur officieux, dont la vie n’a été qu’un long -procès avec ses débiteurs et ses créanciers, avec les débiteurs et les -créanciers de ses clients, avec son propriétaire, avec les huissiers et -les gendarmes, est enfin cité, un beau matin, à comparaître devant le -tribunal de la justice divine, où ses malheureux clients n’auront plus -besoin, Dieu merci, de son ministère! - - =Émile DUFOUR.= - -[Cul-de-lampe] - - - - -[Illustration: L’USURIER.] - -[Tête de page] - -L’USURIER. - - -L’ARGENT est-il une marchandise ordinaire, ou doit-il être soumis à un -tarif comme les choses les plus indispensables de la vie? C’est là une -question trop grave pour que je ne laisse pas à d’autres le soin de la -résoudre; mon but est seulement de peindre le caractère, les habitudes, -les ruses de cette classe d’hommes qu’on nomme usuriers; espèce de -vampires sans cesse en arrêt sur nos fredaines, et toujours prêts à -sucer notre bourse, en nous étourdissant par le bruit des plaisirs, -comme la terrible chauve-souris d’Amérique suce le sang du voyageur -assoupi en l’endormant avec le frémissement de ses ailes. A vingt ans, -nous assistons à la vie comme à un somptueux banquet dont le roi est -le plaisir; et nous ne voyons pas les laquais qui nous servent, rire -tout bas de nos folies et compter d’avance le profit qu’ils retireront -de notre ruine..... L’usurier est notre intendant à cet âge; c’est lui -que nous chargeons de nos affaires: à lui le soin de nous fournir des -fonds; à lui la corvée de répondre à nos créanciers, et nous allons de -la sorte sans regarder en arrière, jusqu’au moment où il demande à nous -rendre ses comptes. Alors, malheur à nous! s’il nous abandonne, c’est -qu’il ne nous reste plus rien qui puisse tenter sa cupidité. - -Il y a une grande différence entre l’usurier de Paris et l’usurier -de province, quoiqu’ils emploient à peu près les mêmes moyens pour -arriver au même but. L’usurier de province est presque toujours un -vieux bonhomme retiré des affaires, qui, après avoir passé trente ou -quarante années de sa vie à ramasser une cinquantaine de mille francs, -vit tranquillement avec son petit pécule qu’il sait faire fructifier, -et qui lui rapporte 5 ou 6,000 livres de rente, quelquefois plus. Ce -bon rentier est surtout un des habitués du café le plus suivi de la -ville, car c’est au café qu’il établit presque toujours le siége de ses -exploits. Dans les villes de province, où l’existence est si monotone, -le café est en effet le seul refuge contre l’ennui; c’est un lieu de -rendez-vous, c’est là qu’on vient chercher les nouvelles du jour.--Les -fils de famille, qui pour la plupart n’ont rien à faire, y passent la -plus grande partie de leur journée à fumer, à boire; on y joue des -objets de consommation, puis de l’argent, et, lorsque les pièces de -cent sous tarissent, on a recours d’abord au maître de l’établissement, -ensuite aux amis, et enfin à des gens d’un âge respectable, à ces -vieux habitués qui ne jouent pas, mais qui regardent jouer, et donnent -souvent leur avis... Lorsqu’un jeune homme se trouve pressé par le -besoin d’argent, qu’il crie misère, le vieillard RESPECTABLE, autrement -dit, l’usurier, s’empresse de le consoler. - -«Vous devez, lui dit-il, cent écus au limonadier, et 200 francs à vos -amis; que cela ne vous tourmente pas; je sais ce que c’est, j’ai été -jeune aussi; venez demain matin chez moi...» - -Le lendemain vous courez au rendez-vous; au lieu de 500 francs dont -vous avez besoin, on vous en donne 600, pour que vous ayez 100 francs -d’avance, vous faites un simple billet, avec intérêt à cinq pour cent -par an; et vous rentrez chez vous tout émerveillé d’une probité si -grande, et prêt à chercher querelle à quiconque vous dirait qu’il -existe des fripons... C’est qu’en effet, sauf le billet et l’intérêt -qui est on ne peut plus légal, un père ne ferait pas mieux les -choses... Insensé! vous ne voyez que l’amorce, et vous ne prenez pas -garde à la pointe d’acier qu’elle recouvre. - -Content, joyeux, comme au jour où vous êtes sorti du collége pour n’y -rentrer jamais, vous marchez sans crainte, sans regret; les dépenses -succèdent aux dépenses, les folies aux folies; les finances deviennent -rares, les amis sont aussi gênés que vous; mais qu’importe, pourquoi -s’alarmer, l’honnête homme n’est-il pas là? sa bourse vous est ouverte. -Depuis six mois vos dépenses ont augmenté à cause de la facilité -que vous avez à vous procurer de l’argent, vous allez trouver votre -PROVIDENCE. - -«Mon brave monsieur, lui dites-vous, je suis dans une position -très-embarrassante, et j’ai recours à votre bonté pour me tirer -d’affaire. - ---Et de quoi s’agit-il? vous répond-il bonnement. - ---J’ai besoin d’un billet de 1,000 francs. - ---Diable, diable, mon jeune ami, prenez garde, vous allez bien vite, -vous dit-il avec un air d’intérêt. - ---Ah bah! mon père est riche... répondez-vous... voyons... rendez-moi -ce service. - ---Vous faites de moi tout ce que vous voulez.» - -Votre providence vous fait alors signer l’arrangement que voici: vous -devez déjà 630 francs; car on ne revient pas sur le premier billet, -quoiqu’il ne date que de six mois, et que les intérêts aient été -stipulés pour un an; les 1,000 francs que vous recevez, auxquels on -ajoute le montant du billet, plus 100 francs qu’on vous donne pour que -vous soyez un peu en avance, tout cela fait bien 1,730 francs. Mais -comme les fractions sont ennuyeuses dans le calcul, et que d’ailleurs -il y a des intérêts, on vous propose d’arrondir la somme, et vous -signez bravement un billet à ordre de 2,000 francs. Jusqu’ici vous -pouviez encore vous sauver en avouant à votre famille des fautes -qu’elle pardonne toujours, et c’est ce que l’usurier craignait, c’est -pour cela qu’il a gardé des mesures avec vous; mais quand vous aurez -de nouveau recours à lui, ce ne sera plus pour une petite dette de -500 francs, qu’un ami, un parent pourrait vous prêter; mais pour des -sommes de 4, 5, 6,000 francs, et jamais vous n’oserez en faire l’aveu -à votre père. Alors l’usurier vous tient dans ses griffes: à chaque -nouveau prêt, ce sont des renouvellements, et à chaque renouvellement -faute de paiement, ce sont des intérêts énormes; et puis les lettres -de change ont succédé aux simples billets, et aux billets à ordre, la -dette grandit d’une manière effrayante, et si vous vous permettez des -observations, on vous dit d’un grand sang-froid: - -«Payez, si vous n’êtes pas content?» - -Que répondre à un tel argument? L’usurier sait trop bien que, lorsqu’un -jeune homme en est arrivé là, il ne peut pas rembourser, et qu’à -l’avenir il sera toujours forcé de se soumettre à ses exigences. Aussi -au bout de huit ou dix ans, le malheureux doit 40 ou 50,000 francs à -un homme qui ne lui en a réellement prêté que 10 ou 12,000; et lorsque -ses parents viennent à mourir, il est forcé de vendre leurs biens, -ou l’usurier les fait vendre par autorité de justice.--Et voilà de -ces plaies que rien ne peut guérir; nos lois sont impuissantes contre -l’adresse de ces misérables. - -L’usurier qui spécule sur le plaisir, qui ruine des jeunes gens -riches, est certainement bien coupable; mais ces loups dévorants qui -profitent de la misère pour s’enrichir, oh! ceux-là sont hideux; car -ils sont plus cruels que les sauvages qui vivent au désert, eux qui -sont sans pitié, et qui vivent dans un monde civilisé... Combien ne -voit-on pas dans nos provinces, de ces gros paysans, un bâton noueux -à la main, la taille serrée dans une ceinture de cuir remplie d’or, -courir les foires, les marchés, pour faire leur offre de services; et -quels services, grand Dieu! Un pauvre cultivateur regarde-t-il d’un œil -d’envie deux belles têtes de bétail: - -«Voilà de la belle marchandise, mon brave homme, lui dit l’officieux. - ---Oh! oui, monsieur, répond le confiant cultivateur, et ça me -conviendrait assez, à moi qui ai perdu tous les miens par la maladie. - ---Pourquoi ne les achetez-vous pas? - ---C’est l’argent qui manque, dit le pauvre laboureur en baissant les -yeux. - ---Mais vous ne pourrez pas labourer, reprend l’autre. Tenez, moi, j’ai -pitié de votre peine, et si vous voulez...» - -Et l’usurier profite de la nécessité où se trouve ce malheureux pour -lui prêter 20 ou 25 louis, à la condition qu’il lui en rendra 25 ou 30 -après la moisson... Lorsqu’à l’échéance on ne paie pas, l’infâme arrive -la lettre de change à la main, et menace de faire tout saisir; si le -malheureux a un champ ou une vigne, le champ ou la vigne devient la -proie de l’usurier; et s’il n’a que ses instruments de labour, ils sont -vendus sans pitié, et le fermier est réduit à la misère. - -L’usure est encore chez nous un mal qu’il sera bien difficile de -guérir, en province surtout, où tout se passe dans l’ombre, le -mystère, où l’usurier est sinon l’ami, du moins presque toujours -la connaissance intime de celui qu’il dépouille; et il ne fait pas -d’étalage, il se plaint sans cesse, accuse la misère du temps, et -paraît de plus en plus pauvre, à mesure qu’il s’enrichit... En un mot, -l’usurier de province est honteux... Mais à Paris, quelle différence! - -Ici ce n’est pas l’aspect d’une fortune médiocre, ni une basse -hypocrisie, qui sont la règle de conduite de l’usurier, c’est par le -luxe, l’audace, l’aplomb, l’insolence, qu’il mène sa barque. Chaque -jour on peut voir au bois de Boulogne un délicieux tilbury traîné par -un grand cheval cendré, que conduit un homme encore jeune, quoique -déjà sur le retour, perché sur trois coussins, à côté d’un groom -imperceptible; eh bien! cet homme qui manie avec tant d’élégance un -fouet en corne de rhinocéros, qui jette au vent la fumée de son cigare -avec tant de poésie, qui est toujours monté sur vernis, ne porte que -des gants jaunes et des chapeaux Gibus; eh bien! la fortune de cet -homme, qu’on croirait millionnaire, ne va pas au delà de 400,000 -francs; et pourtant il a les bonnes grâces d’une dame de l’Opéra qui -lui en coûte 20,000; il ne dîne qu’au café Anglais, ou au café de -Paris; il a un appartement somptueux dans la rue Saint-Lazare, et..... - -«Mais, dira-t-on, cet homme est sorcier. - ---Non, mais il fait l’usure.» - -Oh! qu’est devenu le bon temps où l’on faisait traiter ces sortes -d’affaires par des laquais, où l’on faisait bâtonner un usurier -insolent? Aujourd’hui, c’est la tête découverte et le sourire sur les -lèvres qu’il faut aborder ces messieurs, et bien heureux nous sommes -quand ils daignent nous rendre notre salut. Voilà les bénéfices de -l’égalité... Mais revenons à notre _lion_... je dis lion, car l’usurier -de Paris est presque toujours un lion des plus féroces, un merveilleux -plus orgueilleux qu’un marquis ruiné, et plus fat qu’un parvenu. Les -lions de nos jours sont pour la plupart des braves garçons qui ont -le tort de vouloir faire constamment de l’effet; ils s’admirent, ils -se trouvent beaux, eh bien! c’est un travers qu’on peut facilement -leur pardonner; qui de nous n’a pas son travers? Et puis, ce sont -ordinairement des jeunes gens riches qui savent la vie, la mènent -voluptueuse et brillante, et finissent par devenir d’excellents maris. -Mais l’usurier grand seigneur est l’être le plus insolent que je -connaisse, surtout envers les gens qui sont forcés de recourir à son -industrie. Une chose digne de remarque, c’est que, lorsqu’un jeune -homme s’adresse pour un emprunt à un de ces hommes d’une probité plus -ou moins suspecte, il n’arrive jamais à lui avec l’assurance que donne -la conscience d’une bonne action; c’est presque en tremblant qu’il lui -parle, il a l’air d’implorer sa pitié; et c’est là sans doute ce qui a -donné à l’usurier de haut étage un air d’impertinence et de protection -qui ne le quitte jamais. Tant il est vrai que, lorsque le besoin nous -presse, nous nous faisons les très-humbles serviteurs de celui, de -qui nous attendons du secours, quelque mépris que nous ayons pour sa -personne ou son caractère. Du reste, l’usurier dont je parle ici a -toujours soin de chercher à faire oublier la profession qu’il exerce, -et pour cela il n’agit jamais par lui-même; il est toujours le prétendu -agent d’un tiers, et jamais son nom ne paraît dans les billets. Quand -on va lui proposer un emprunt, voici presque toujours comme il se -conduit: d’abord il n’a pas d’argent; il ne peut pas en avoir. Le train -qu’il mène, le luxe qu’il déploie, ne lui permettent pas de faire assez -d’économies pour obliger des amis; il a même des dettes. Cependant il -tâchera de tirer d’embarras la personne qui s’adresse à lui; parmi ses -nombreuses connaissances, il espère trouver quelqu’un qui pourra prêter -la somme dont on a besoin; quant à lui, c’est une chose certaine, il -n’a pas d’argent; et, malgré sa fortune, il ne pourrait pas vivre, s’il -n’était dans les affaires; mais il les fait en grand, et ne se mêle pas -de semblables bagatelles. - -Tel est le raisonnement par lequel l’usurier cherche à prouver que -c’est un service qu’il veut rendre, et non une affaire d’intérêt qu’il -veut conclure; puis il congédie son monde en disant: - -«Revenez dans quelques jours, j’espère vous donner de bonnes nouvelles.» - -Deux ou trois jours après, le client retourne chez l’usurier, et dès -que celui-ci l’aperçoit: - -«J’ai votre affaire, lui dit-il, mais ça n’a pas été sans peine... - ---Oh! monsieur, que de remercîments. - ---Vous ne m’en devez pas, car ce n’est pas moi qui vous oblige; voici -la chose. Je connais un _monsieur_, un mien ami, qui doit toucher ces -jours-ci un millier d’écus; je les lui ai demandés pour vous, et il me -les a promis. - ---A quelles conditions? - ---Ah! il ne m’en a pas parlé.» - -Et alors il demande au client quelles sont les siennes; celui-ci -offre dix ou douze pour cent avec une année de date; et se retire en -annonçant une visite prochaine pour savoir si ce _monsieur_ aura touché -ses mille écus. C’est ici que va commencer pour l’emprunteur une suite -continuelle de promenades à la demeure de l’usurier: vingt fois il se -présentera chez ce dernier, et toujours il lui répondra... - -«Il n’y a pas de ma faute; que voulez-vous? ce _monsieur_, mon ami, -n’a pas touché son argent; le billet est échu, on n’a pas payé, et -l’affaire est au tribunal de commerce.» - -On insiste alors, on le supplie de s’adresser à un autre, lui qui -connaît tant de monde; on a grand besoin d’argent; à tout prix, il -en faut. C’est là ce que voulait savoir cet estimable industriel; il -ne vous a fait aller si souvent chez lui que pour vous fatiguer; il -sait que l’attente excite les désirs, et il compte bien que plus vous -attendrez, plus il lui sera facile de vous faire consentir à tout ce -qu’il voudra. C’est ce qui arrive... Quand vous retournez chez lui, -il vous offre, toujours de la part du tiers, 1,000 écus, avec quinze -pour cent d’intérêt pour six mois... Vous vous récriez; jamais vous -n’accepterez des conditions aussi pénibles, et vous le quittez sans -rien conclure... Mais la réflexion arrive, vous avez besoin d’argent; à -qui vous adresser? Vous allez le voir le lendemain, et vous lui dites: - -«J’accepte... - ---Il est trop tard, vous répond-il, ce _monsieur_ a placé ses fonds...» - -Alors, vous le priez de nouveau, il vous fait attendre encore quinze -jours pour vous prouver combien il est difficile de se procurer de -l’argent, et vous finissez par signer une acceptation de 5,000 francs -à six mois de date, contre laquelle vous recevez 2,550 francs. - -Si je ne parle ici que de l’usurier grand seigneur, c’est que l’usurier -bourgeois est à Paris ce qu’est à peu près l’usurier des villes de -province; seulement, il est moins dangereux, en ce sens qu’on n’a pas -avec lui des rapports journaliers... Presque toujours, en province, -le prêteur d’argent va au devant de l’emprunteur, tandis qu’à Paris -c’est le contraire; car il est difficile, dans cette grande Babylone -qui change de face à toute heure du jour, de suivre en tous points la -conduite d’un homme, et d’être là sans cesse pour le pousser dans une -voie plutôt que dans une autre. Aussi, celui qui spécule sur les petits -bourgeois ou sur leurs enfants, c’est en général un bon homme qui vit -tranquille, fait chaque jour la sieste, paie bien son terme, et monte -régulièrement sa garde. - -Mais il y a dans la conduite du grand usurier, surtout à Paris, des -variantes très-curieuses, et l’on doit s’estimer bien heureux lorsqu’on -reçoit de l’argent monnayé, même avec l’intérêt le plus fort. Vous -lui confiez, par exemple, une acceptation de 6,000 francs, pour qu’il -la fasse escompter; il y met du temps, beaucoup de temps. Vous allez -chaque jour chez lui, et, comme vous êtes très-gêné, il vous avance de -petites sommes; ces petites sommes finissent par en faire une assez -ronde, et lorsque sur 6,000 francs vous en avez reçu à peu près 5,000, -qui sont déjà dépensés, il s’arrête. - -«J’ai trouvé, vous dit-il, à placer votre lettre de change; mais la -personne qui veut bien l’escompter exige des arrangements particuliers; -elle vous donnera 5,000 francs d’argent, que je garderai pour rentrer -dans les fonds que je vous ai avancés, et pour les trois autres mille -francs, vous recevrez des marchandises, dont il vous sera, au surplus, -facile de vous défaire...» - -Vous avez beau crier que c’est un tour infâme, un guet-apens, l’usurier -vous ferme la bouche en vous disant de lui rendre l’argent qu’il vous -a avancé, et, comme vous ne le pouvez pas, il faut bien en passer par -où il veut. Ces marchandises sont ordinairement des foulards, des -tabatières, des pipes, quelquefois même des objets plus difficiles à -placer.--J’ai connu un jeune homme à qui l’on avait donné en paiement -des pierres à paver, des moellons; ces pierres étaient déposées dans -un chantier... et, le lendemain, le propriétaire du chantier fit dire -à ce jeune homme que, son terrain étant loué, il eût à le débarrasser -le plus tôt possible; force lui fut bien de vendre ses moellons à vil -prix, et de perdre au moins soixante pour cent.--Un autre fut contraint -d’accepter un fonds de café, un troisième un fonds de marchande de -modes.--Enfin un dandy qui a joué, il y a quelques années, un grand -rôle dans le monde fashionable, vit arriver un matin dans la cour de -son hôtel une ménagerie complète: c’étaient des ours, des chameaux, des -singes, plus, deux voitures de souricières; et tout cela en paiement -d’une lettre de change... Jugez de l’effet... Le malheureux ne savait -à quel saint se vouer, dans l’impossibilité où il était de trouver -un acquéreur qui voulût le débarrasser de ces valeurs d’une nouvelle -espèce; il se vit contraint de faire construire sur le boulevard du -Temple une baraque pour y loger ses animaux, et de louer des gens -chargés de les montrer au public, moyennant la modique rétribution de -5 sous par personne... Le dandy était devenu saltimbanque... quelle -chute!...--Je ne m’arrêterais pas si je voulais citer tous les moyens -qu’emploie l’usurier pour écorcher sa victime; sans compter la prison -de Clichy, qui est toujours prête à vous ouvrir ses portes, en cas de -non-paiement à l’échéance. - -A propos de Clichy, il est arrivé il y a quelques jours une aventure -plaisante qui trouve naturellement sa place dans ces pages, puisque -c’est un usurier qui y joue le principal rôle. - -Donc, mon usurier, auquel je donnerai le premier nom de vaudeville -venu, M. Blainval, par exemple, est un dandy de premier genre, un -lion pur sang, qui, avec 20,000 livres de rente, trouve le moyen -d’en dépenser 50,000 par an sans se ruiner. M. Blainval, malgré ses -quarante-cinq ans, est un abonné de l’Opéra, et comme il jette de temps -en temps son dévolu sur une des nymphes de ce paradis, à l’époque dont -je parle il possédait les bonnes grâces d’une mignonne jeune fille que -j’appellerai Juliette, et il avait la faiblesse de s’en croire aimé, -avec tout l’aplomb que donnent une jolie fortune et les débris d’une -jeunesse orageuse... Hélas! la pauvre petite était loin de partager -les idées de son maître; longtemps elle avait résisté, refusé des -offres brillantes, car elle n’avait que dix-sept ans; mais Blainval, -impatienté, finit par passer des prières aux menaces, il la mit dans -la cruelle alternative de céder ou de se voir chaque jour chutée et -sifflée, et pourtant la pauvre enfant avait du talent. C’est ainsi que -les choses se passent à l’Opéra... Messieurs les abonnés y ont une -puissance illimitée, je ne sais trop à quel titre; ce sont de petits -sultans qui ont transformé ce théâtre en un sérail, où ils jettent -à leur gré le mouchoir; et Juliette fut bien obligée de le ramasser -comme tant d’autres. Mais un jour vint, où elle rencontra sur ses pas -un jeune homme que je nommerai Charles; c’était un beau garçon, à -l’œil vif, à la voix sonore, et lorsqu’elle le compara à l’autre... -Malheureux Blainval, tu avais quarante-cinq ans et un faux toupet... -Cette intrigue durait depuis trois mois, et rien n’était venu troubler -la sécurité des deux amants, lorsqu’un jour la femme de chambre de -Juliette, pour se venger d’avoir été grondée par sa maîtresse, alla -tout dévoiler à Blainval... Il entra dans une colère furieuse, il -voulait aller tout briser chez sa belle, puis peu à peu le calme -succéda à la tempête, et il se mit à réfléchir. - -«Si je fais du scandale, se dit-il, le ridicule en retombera sur moi; -je ne puis pas rompre avec Juliette sans motif, et encore moins dire -qu’elle m’a trompé, je serais perdu de réputation... Attendons, avant -de la quitter je veux au moins me venger de l’un et de l’autre.» - -Et sans lui faire le moindre reproche, il continua de la voir comme par -le passé; car pour ces messieurs, les relations de ce genre sont bien -plus une question d’amour-propre qu’une affaire de cœur. - -A cette époque, Charles avait besoin d’argent, il en cherchait partout, -et commençait à se désespérer, lorsque quelqu’un l’adressa à Blainval. -Malheureusement, il ne connaissait pas ce dernier, ou du moins il -ignorait les relations qui existaient entre lui et Juliette, aussi -alla-t-il donner tête baissée dans les griffes de l’usurier. - -Ce fut le lendemain de la trahison de la soubrette que Charles se -présenta chez Blainval... Jugez de la joie de ce dernier. Charles -voulait emprunter mille écus, et Blainval se conduisit d’un façon -héroïque, il prêta la somme entière pour un mois, à cinq pour cent -d’intérêt; et pour toute garantie, il demande d’abord une acceptation, -et ensuite, comme les lettres de change entraînent toujours la -contrainte par corps, il exigea que, pour éviter des frais et des -pertes de temps, Charles lui signât d’avance un acquiescement au -jugement qui le condamnerait par corps, en cas de non-paiement. Rien -n’était plus raisonnable, et le malheureux consentit à tout. Un mois -après, lorsque l’échéance arriva, Charles n’avait pas d’argent; il -avait compté sur des rentrées de fonds, et les rentrées ne s’étaient -pas faites, la lettre de change fut protestée... Pourtant, il était -tranquille. - -«Je serai assigné au tribunal de commerce, pensait-il; là, je -demanderai des délais pour payer, et comme Blainval est connu pour un -usurier, on me donnera gain de cause.» - -Certes, ce raisonnement ne manquait pas de sens, mais Charles luttait -avec un homme adroit qui voulait une vengeance. Un usurier a toujours -pour suivre ses affaires un huissier qui lui est d’autant plus dévoué -qu’il lui donne une part dans ses bénéfices; aussi Blainval mit le -sien au courant, et lui recommanda de SOUFFLER l’assignation. Pour les -personnes qui ne sont pas au courant des termes du palais, ce mot exige -une explication; SOUFFLER une assignation, c’est ne pas la remettre, ou -faire en sorte qu’elle ne parvienne pas à la personne; or, l’huissier, -pour se tenir à couvert, va rôder autour de la maison du débiteur, et -prend note d’une heure à laquelle le portier est seul dans sa loge, de -sorte que si plus tard il y a réclamation, l’huissier peut jurer sans -crainte qu’il a remis l’assignation au portier, qui, sans doute l’aura -perdue, car il n’y a pas de témoins pour prouver le contraire... Cette -machination fut ourdie avec le plus grand succès contre Charles: le -pauvre garçon, qui n’avait pas été prévenu, fut condamné par défaut, et -comme il avait signé d’avance un acquiescement à ce jugement, il fut un -beau matin pris au saut du lit, et conduit à Clichy. - -Depuis une heure il était là, dans sa cellule, la tête baissée, -réfléchissant aux moyens de se tirer d’un aussi mauvais pas, lorsque le -gardien vint lui annoncer qu’il était libre... - -Par quel miracle!... Blainval était-il radouci?.... Non, mais Juliette -avait mis ses diamants en gage. - -Plus tard, Charles fut à même de lui prouver sa reconnaissance pour -le service qu’elle lui avait rendu; à quelque temps de là il eut le -malheur de perdre une de ses tantes qui lui laissa en mourant 50,000 -livres de rente. Mais il n’a pas oublié Blainval. - -«Depuis cette affaire, répète-t-il sans cesse, j’ai eu souvent besoin -d’argent, mais je n’ai jamais voulu signer de lettres de change.» - -Et pourtant, si on abolissait la lettre de change, que deviendrait -l’usurier! - - =L. JOUSSERANDOT=. - - - - -[Illustration: CHICARD.] - -[Tête de page] - -LE CHICARD. - - -TOUTES les époques ont dansé: l’ère hébraïque, l’ère romaine, l’ère -française; David, Néron, Louis XIV. Après les rois, les peuples; -quel peuple, quel pôle civilisé n’a pas sa danse individuelle et -caractéristique, sa bourrée, sa tarantelle, sa gigue ou son fandango? -Paris seul, jusqu’à présent était sans type de danse, sans chorégraphie -inter-nationale, et prime-sautière. Paris ne dansait pas, il bâillait; -témoin les raouts de l’hiver dernier, et probablement ceux de l’hiver -futur.--C’est au point que les invitations pour une contredanse se -formulaient ainsi: «Madame me fera-t-elle l’honneur de marcher avec -moi?» Heureusement «un homme s’est rencontré, d’une profondeur de -génie incroyable,» comme aurait pu dire Bossuet. Ce génie profond, ce -pseudonyme incomparable, est aujourd’hui essentiellement populaire et -trop haut monté dans l’opinion publique et les bals masqués, pour que -nous ne lui ouvrions pas à deux battants la case la plus exceptionnelle -de notre musée. _Chicard_ est Français de cœur, sinon de grammaire, et -bien qu’il ne soit pas encore du dictionnaire de l’Académie; mais il en -sera, pour peu que la prochaine édition ait lieu dans le carnaval. En -attendant, célébrons-le, comme le plus divertissant, le plus comique et -le plus populaire barbarisme de l’époque. - -Après tout, que faut-il à l’homme de génie? un moule. Bonaparte a -eu pour moule la colonne, l’Anglais Brummel les cravates les plus -empesées du siècle, M. Van Amburgh la gueule de son lion. _Chicard_, -lui, s’est coulé et infusé tout entier dans le moule-carnaval. Là où -tant d’autres, des profanes, des plagiaires, n’avaient vu que matière à -entrechats et à police correctionnelle, il voit, lui, foudre de danse, -regard d’aigle, matière à ovation, royauté vivante à improviser et à -conquérir. Honneur à lui! il a créé une dynastie, il a sa phalange, -ses affidés, ses chicards présomptifs, bande joyeuse, carnaval effréné -qui ne fait qu’un pas depuis le premier entrechat masqué, jusqu’à la -dernière saint-simonienne de la mi-carême. - -Le chicard est donc bien plus qu’un masque, c’est un type, un -caractère, une personnalité. Ce n’est que pendant le carnaval qu’on -peut observer le chicard; le reste de l’année, il rentre plus ou moins -dans la catégorie du viveur. Selon son rang, son état ou sa fortune, -il fréquente la Chaumière, le Ranelagh ou le Chalet; il est étudiant, -dandy ou clerc de notaire; commis, ou négociant de peaux de lapins. -C’est un homme qui ressemble à tous les autres hommes: n’allez pas -cependant le confondre avec le commis voyageur. Le vrai chicard ne -vit que trois jours chaque année; c’est une chrysalide qui brise son -écorce. C’est un papillon qui meurt pour s’être trop approché des -lustres du bal masqué. - -Mais certaines personnes, qui ne connaissent le carnaval que par le -stationnaire domino, seraient peut-être en droit de nous dire:--Après -tout, qu’est-ce que le roi de tout ce peuple, qu’est-ce que la racine -de tous ces adjectifs, expliquez-nous chicard, où est chicard? Quel est -ce mythe, ce symbole, cette allégorie, ce miracle? Chicard, est-ce un -être fictif comme Bouginier, ou comme Credeville? est-ce un évangile -comme l’abbé Châtel? est-ce un obélisque comme M. Lebas? est-ce un -tilbury comme M. Duponchel? Arrêtez, allez au bal, j’entends le bal -où l’on ne danse pas, mais où l’on roule et tourbillonne; là vous -le verrez, ou plutôt vous ne le verrez pas; mais vous le devinerez; -on vous en montrera dix, et ce ne sera pas lui; enfin, au milieu -d’un cercle de curieux, d’une avalanche de pierrots, de débardeurs, -de corsaires, vous découvrirez une pantomime sublime, des poses -merveilleuses, irréprochables au point de vue de la grâce, des mœurs -et du garde municipal. Callot et Hoffmann, Hogarth et Breughel, tous -les fous célèbres réunis ensemble, des prunelles dévorantes, une force -comique incalculable, Sathaniel en habit de masque, un costume ou -une furie qui résume les physionomies dansantes de tous les peuples, -le _punch_ des Anglais, le _pulcinella_ napolitain, le _gracioso_ -espagnol, l’_almée_ des Orientaux; et nous Français, nous seuls -manquions jusqu’à ce jour d’un mérite de ce genre: mais aujourd’hui -cette lacune est comblée; Chicard existe, c’est un _primitif_, c’est -une _racine_, c’est un règne. Chicard a créé _chicandard_, _chicarder_, -_chicander_; l’étymologie est complète. - -Il est donc certain que sous cette reliure bouffonne, et ce diadème de -grelots, la nature a caché un des génies les plus complets et les plus -profonds de l’époque. Assurément on ne mérite pas d’être modelé toutes -les minutes, d’avoir à chaque pose, à chaque évolution vertébrale et -chorégraphique, le sort de l’Apollon du Belvédère, sans avoir en soi -une puissance qui, pour se révéler par des allégories d’attitude, n’en -suppose pas moins une organisation phrénologique supérieure. On ne -révolutionne pas les cinq unités de la danse, on ne suspend pas tout -un bal masqué à son geste, avec des facultés roturières et normales. -On vante beaucoup Napoléon pour avoir détruit le vieux système de -circonvallation de l’archiduc Charles; l’homme de génie qui s’est fait -appeler Chicard, a modifié complétement la chorégraphie française; il -a dénaturé les pastourelles, métamorphosé les poules, septembrisé les -trénis, ou, pour mieux dire, il a repétri ces antiques figures à son -image, il a créé sa contredanse-chicard, cette danse modèle tour à tour -anacréontique, macaronique ou macabre; ce n’est ni Marcel, ni Vestris, -ni Mazurier, tout chez lui est renouvelé et entièrement renaissance; -balancés, en avant deux, queues du chat, tours de main, c’est chicard! -les entrechats de Paul lui-même, ce zéphire qui montait si haut dans -les frises de l’Opéra, s’agenouilleraient devant lui. - -Cependant ce serait une grave hérésie de chercher Chicard et ses -compagnons dans les bals vulgaires, sans physionomie, sans hardiesse, -ou mieux dans ces raouts purement cyniques et grossiers où l’on devine -l’Arétin vulgaire du Saumon ou du Prado. Tel n’est pas Chicard. Il est -trop dieu pour se commettre dans de pareils enfers. Il y a d’ailleurs -des cadres où sa physionomie ne serait pas appréciée: tout ce qu’il y -a de magique et de sublime dans sa danse ne peut s’adresser à la fibre -prosaïque. Therpsichore Faubourienne ne saurait le revendiquer; et s’il -est vrai qu’il ait dénaturé les menuets et les gavotes du grand monde, -il a également renversé dans l’ornière du rétrospectif les fricassées -de la barrière. Le bal masqué que Chicard privilégie de sa présence est -donc véritablement consacré, c’est une vogue assurée, la foule sera là, -foule artistique et costumée qui cache souvent un blason et plusieurs -quartiers de noblesse sous la veste du malin ou le paletot du pêcheur. -Partout Chicard est en chef, son panache surnage, sa tête est une -oriflamme, comme celle de Henri IV. Il varie d’ailleurs dans le choix -des bals, tantôt Musard, tantôt Valentino: l’année dernière c’était la -Renaissance; il y faisait littéralement fureur, c’est là qu’il a été -lithographié; il méritait des statues, mais nous plaçons si mal notre -marbre dans ce siècle d’ingratitude! Vous verrez que ce seront nos -petits-neveux costumés, nos arlequins de petits-fils qui décréteront -une colonne à Chicard. - -Mais, comme tous les grands hommes qui jettent au vent leur verve et -leur génie, Chicard a compris la nécessité de se concentrer lui-même -dans une institution digne de lui, il a voulu créer un modèle, un -spécimen qui pût lui servir de piédestal, et réfuter ainsi à l’avance -les jaloux ou les ingrats qui seraient tentés de vous dire:--Qu’a -fait Chicard?--Ce qu’il a fait? C’est son bal, l’un des plus beaux -monuments épiques qu’on ait mis en action, ce bal dont un seul -quadrille suffirait pour faire la réputation d’un homme, ce temple -destiné à protéger éternellement le carnaval français, comme le -Panthéon ne protége pas la mémoire des grands hommes. - -Beaucoup de personnes parlent donc du bal Chicard, mais seulement -par ouï dire, sans impression oculaire. C’est tout simple, n’est pas -admis qui veut dans ce bal qui a son genre d’aristocratie, ou de -franc-maçonnerie, si l’on aime mieux. Le bal Chicard a ses rites, ses -règlements, ses préceptes qu’il faut connaître d’avance, sous peine de -se voir excommunié et voué à Musard. C’est une cérémonie religieuse, -un culte, une adoration. D’ailleurs une invitation est de toute -nécessité, et c’est Chicard qui se charge lui-même d’en rédiger les -termes. Feuilletonnistes, vaudevillistes, caricaturistes littéraires, -vous parlez de style, de verve, d’entrechat la plume à la main, lisez -les lettres Chicard, et dites si tout l’esprit qui s’imprime n’est pas -vaincu par ce style, par cette verve, par cet entrechat?--Dites, si -de pareils paragraphes ne méritent pas toutes les reliures, dorures, -ciselures et illustrations de notre éditeur. Chicard n’écrit pas, -il danse; vous le voyez s’élancer, bondir à travers ses phrases. -Heureux les gens qu’il honore de ses invitations, et surtout de ses -épîtres, c’est à les boire comme de l’aï frappé, tant elles moussent -et pétillent. Quand vous avez une pareille lettre qui vous valse dans -la poche, restez chez vous si vous pouvez, le jour anniversaire du bal -_Chicard_. - -C’est dans le plus vaste salon des _Vendanges de Bourgogne_ qu’a -lieu ce bal véritablement cyclopéen. Le choix le plus sévère préside -aux oripeaux et à l’extérieur des invités. Toute personne qui se -présenterait sous un costume déclaré banal ou épicier, tel que Jean -de Paris, turc, arbalétrier du temps de Henri III, jardinier rococo, -ou Zampa, serait sévèrement éconduite comme funambule. C’est tout au -plus si le Robert-Macaire pur et simple est admis. Les gants jaunes -sont tolérés, mais sont généralement mal vus. Du reste, les lettres que -Chicard vous adresse vous mettent en quelques calembours, que la saison -nous permettrait à peine de rapporter, parfaitement au courant de vos -devoirs. - -On rencontre à ce bal le plus curieux pêle-mêle de nuances sociales, -de contrastes déguisés, les têtes les plus graves de publicistes, -enchevêtrées avec ce que la littérature et les ateliers produisent -de plus échevelé. Là, plus de numéro d’ordre, plus de catégories, -de conditions; tout est nivelé, fondu dans l’immense tourbillon des -costumes et des quadrilles. Sans nommer aucun masque, qu’il nous -suffise de dire que les gens les mieux posés assistent régulièrement -aux bals Chicard; c’est chez eux une tradition, un article de foi, un -pèlerinage irrésistible, tant on y trouve chaque année de nouvelles -créations, d’imbroglios imprévus, de physionomies inédites. - -Mais comment décrire l’ensemble de cette réunion vraiment unique qui -ferait pâlir les nuits les plus vénitiennes, les orgies les plus -seizième siècle. Imaginez des myriades de voix, de cris, de chants; -des épithètes qui volent comme des traits d’un bout de la salle à -l’autre, des ovations, des trépignements, un pandémonium continu de -figures tour à tour rouges, violettes, blanches, jaunes, tatouées; et -les quadrilles où l’on ne distingue qu’un seul costume, une flamme -qui s’élance, tournoie et voltige; une folie, un éclat de rire qui -dure une nuit, une réunion que Milton aurait assurément annexée à son -enfer, quelque chose de surhumain, de démoniaque, dont aucune phrase ne -saurait donner une idée, un tableau qu’il faut renoncer à peindre, car -la parole ne reproduit ni le reflet volcanique du vin de Champagne, ni -les rayons d’or et d’azur du punch enflammé: une ronde du sabbat, voilà -le bal Chicard. - -Mais les grands personnages, les publicistes, les rapins échevelés, les -littérateurs, les commis, les clercs de notaire, tout cela ne forme -que la moitié d’un bal, l’autre moitié, et la plus belle, où Chicard -va-t-il la prendre, quelles sont les femmes assez grecques, assez -Pompadour, assez humanitaires, pour être constamment à la hauteur de -cette chorégraphie, de cette passion, de cette littérature? Ces femmes -ne sont ni des bacchantes de la Thrace, ni des marquises des petits -soupers, ni des sectatrices métaphysiques de l’attraction passionnée; -elles n’ont jamais entendu parler des bacchanales, et ne lisent jamais -ni Crébillon fils, ni madame Gatti de Gamond. Vous demandez dans quel -lieu Chicard prend ses danseuses: partout et nulle part. Il les choisit -tantôt dans les magasins de la lingère, tantôt au comptoir des cafés, -tantôt dans les boudoirs d’une foule de rues que nous pourrions citer, -tantôt dans la rue elle-même, tantôt dans ces salons où, au lieu de -faire de l’esprit, on fait de l’amour; partout enfin où l’on choisit -ses passions d’un mois, ses maîtresses d’un jour, ses plaisirs d’un -moment. Ces éléments si divergents en apparence, cette foule bariolée, -s’organise, se groupe, se pare, et lorsque la nuit solennelle est -arrivée, il sort de toute cette confusion la plus irrésistible de -toutes les aristocraties, celle de la beauté. - -Quelques jours avant la fête, Jupiter-Chicard fait sa tournée avec -Mercure. Il ne se déguise ni en cygne, ni en taureau, ni en pluie d’or; -il porte un paletot comme tous les mortels, et il pénètre dans les -mansardes, dans les magasins, dans les boudoirs, dans les ateliers, -partout où il croit trouver une jolie femme. Là il se livre à un examen -approfondi, nous croyons même qu’il prend des notes, et si le résultat -de ses observations est favorable, il inscrit un nom de plus sur son -carnet d’invitations. C’est Mercure qui sert de secrétaire. Il ne -suffit pas d’avoir été admise une fois à ce bal pour en faire toujours -partie: malheur à celles dont l’œil aura perdu son éclat depuis l’année -dernière, dont la taille sera moins svelte, le pied moins léger, les -lèvres moins souriantes; elles disparaîtront immédiatement de la liste -des élues. Jupiter n’entend pas raillerie là-dessus; soyez toujours -belles, et il vous invitera toujours. Dans un certain monde, une -invitation au bal Chicard est considérée comme un brevet, on s’en sert -comme d’un diplôme de jolie femme. Au carnaval dernier, quatre femmes -s’asphyxièrent de douleur de n’avoir pas été jugées dignes de pénétrer -dans le sanctuaire. - -Assez de généralités! maintenant pénétrons dans les détails, et voyons -ce qu’il y a au fond de toutes ces joies. La gloire de Chicard est -incontestable. Étudions les bases sur lesquelles repose sa puissance. -Il est temps de nous rapprocher du monarque. Avançons sans crainte, -et tâchons de ne pas être éblouis par les rayons de l’auréole divine. -_Incessu patuit Deus._ Chicard marche comme un dieu. - -Il s’avance la tête recouverte d’un casque de carton vert-bronze -surmonté d’un plumet rouge,--l’antiquité, et la garde -nationale.--Comment laisserions-nous passer ce casque sans nous arrêter -un moment devant lui: est-il dans tous les musées d’artillerie, -dans toutes les collections Dusommerard, chez tous les marchands de -bric-à-brac, un monument plus saint, une relique plus auguste? Lors -même qu’on nous montrerait ce casque qu’Énée tient si délicatement sur -ses genoux lorsqu’il raconte ses infortunes à Didon, nous ne serions -pas saisis d’une vénération plus grande. Savez-vous ce que c’est que -le casque en carton de Chicard? C’est un des plus grands succès de -l’époque, une des plus grandes popularités de la littérature, c’est -l’aurore du romantisme, le casque enfin avec lequel M. Marty jouait -_le Solitaire_! Cette plume qui flotte au milieu du bal s’est courbée -sous les tempêtes du Mont-Sauvage, elle s’est inclinée tremblante -devant la vierge du monastère, elle a frissonné quand les échos de la -chapelle répétèrent: Anathème! Anathème! Ce casque a eu trois cents -représentations; et maintenant, tout bosselé qu’il a été dans vingt -Pavies carnavalesques, il ombrage encore glorieusement le front d’un -héros. Quand Chicard sera mort, son casque sera acheté par un Anglais, -plus cher que le petit chapeau du grand homme. Maintenant passons au -reste du costume de Chicard. Pour justaucorps, il a le vaste gilet des -financiers de Molière, cette partie de son costume représente la haute -comédie; ses pantalons sont de larges brayes à la Louis XIII, hommage -indirect rendu à la mémoire de Marion Delorme; un tricot révèle ses -formes, et témoigne de la nudité indispensable à un dieu, ses pieds -se cachent dans des bottes à revers, tristes débris du directoire et -de l’empire. Pour honorer la mémoire de l’ancien Opéra-Comique, il -porte une cravate à la Colin et des gants de chevalier comme Jean -de Paris. Ce costume, c’est un résumé historique, une épopée, une -Iliade; vous sentez que vous êtes en présence du dieu le plus fêté de -notre époque. Ce casque, cette corde à puits en guise de ceinturon, -ces épaulettes de garde national, cette écaille d’huître, décoration -emblématique dont le ruban rouge est une patte d’écrevisse, tous ces -oripeaux sont une dérision, un coup de pied donné au passé; il y en a -pour toutes les époques, pour tous les goûts, pour toutes les gloires. -La tête de Chicard est une satire de l’ancienne tragédie, peut-être -une personnalité contre mademoiselle Rachel, et contre les classiques; -ses jambes insultent au moyen âge, ses pieds foulent les gloires -républicaines et impériales ressemelées. Saluez donc cet amalgame -philosophique, ces guenilles qui écrivent l’histoire, cette défroque -qui renferme toute la morale de nos jours; inclinez-vous devant notre -maître à tous, devant le dieu de la parodie! - -[Illustration] - -Voilà Jupiter. Cherchons à présent son épouse, la blonde Junon; -peut-être est-elle occupée à gémir derrière quelque nuage des -innombrables infidélités de son époux! La voici: au lieu de pleurer, -elle danse; quels pas! quels gestes, quelle tournure! Junon a l’air -d’une revendeuse à la toilette; nous parlons de revendeuse pour être -polis, car vraiment c’est à toute autre chose qu’elle ressemble. Voyez -cette robe fanée qui n’a pas été faite pour elle, ces faux cheveux qui -pendent sur ses épaules, ces airs de jeune fille à la fois pudibonde -et subjuguée, ce sourire qui provoque un accord satanique. N’avez-vous -pas entendu quelquefois une femme pareille, vieille et parée d’un luxe -douteux, chuchoter à votre oreille des paroles incompréhensibles, le -soir? D’où vient que le dieu habituellement si difficile sur la beauté -a choisi une épouse aussi laide? Rassurez-vous, ceci est encore un -symbole, un mythe, une allégorie; c’est un homme déguisé qui remplit le -rôle de la femme de Jupiter. Ceci est du haut Aristophane. - -[Illustration] - -Nous avons vu Jupiter dansant, face à face; maintenant passons l’Olympe -en revue. De nos jours, les dieux sont devenus plus accessibles, et -les déesses aussi. Le premier qui s’offre à nous, c’est Mercure; -l’infortuné! comme il a vieilli depuis la guerre de Troie. Les ailes -de ses pieds et de ses mains sont tombées, son teint s’est aviné, -son ventre a grossi; il porte un petit chapeau à la Napoléon, des -manchettes en dentelles, comme les maltotiers de la régence, une -chemise en batiste, dérobée à quelqu’une des plus illustres spécialités -du genre; son habit à la Robespierre est rapiécé d’un côté par des -assignats, de l’autre par d’innombrables promesses d’actions. Mercure -attire les chalands d’une voix chevrotante: Qui veut des mines -de houille, des mines d’or, des mines d’argent, à l’épreuve des -inondations et de la police correctionnelle? Pauvre Mercure, quel -changement! tu as bien fait de quitter ton nom et de t’appeler le -_banquier Floumann_. Toi aussi, comme Jupiter, tu es une parodie! - -Dans cette singulière mythologie, Mercure cumule ses fonctions avec -celles d’Apollon; quand tous les dieux sont réunis, c’est lui qui -charme leurs loisirs en chantant gaiement la Barcarolle; pendant -qu’ils sablent l’ambroisie d’Épernay, ou le nectar de Cognac, Floumann -improvise; il apprend aux hommes à célébrer le vin qu’il nomme _picton_ -et les belles qu’il appelle tout simplement _femmes_. Il exalte en -hexamètres plus ou moins harmonieux, les charmes de la Vénus chicarde, -sortie un jour de l’écume du vin de Champagne; il dit les douleurs d’un -débardeur poursuivant une bergère; il enseigne comment on triomphe d’un -domino rebelle, sans le changer en laurier. Mercure, Apollon, Floumann -connaît tous les beaux-arts, s’il n’apprend plus des pas nouveaux aux -nymphes de la Thessalie, c’est lui qui rédige les danses de Chicard, il -est chorégraphe comme Coraly ou Mazillier, et ses pas, au lieu de faire -bâiller l’Opéra, courent le monde sur les ailes du carnaval. Avant un -an tous les premiers sujets de M. Duponchel en viendront de cachuchas -en cachuchas, à demander des pas nouveaux au seul maître de ballets -de notre époque de sauteurs. Quelquefois Apollon consent à livrer ses -inspirations aux simples mortels: Achard, Chaudes-Aigues, Levassor, -ont souvent chanté ses vers populaires au milieu des éclats de rire de -toute une salle. Le cœur du titi n’a pour lui aucun secret, Floumann -pourrait aborder le Vaudeville; il serait au moins un frère Cogniard -s’il n’était Dieu. - -[Illustration] - -O Muse, qui me guide dans ce labyrinthe olympien, l’ai-je bien entendu? -cet homme revêtu d’un justaucorps et d’une culotte courte de paillasse, -avec une pudique ceinture de duvet d’oie, c’est le vainqueur du monstre -de Némée et de plusieurs hydres célèbres; Hercule en gants jaunes, -coiffé du chapeau d’Arlequin, et portant sur un diadème en carton, -hérissé de viles plumes d’oie, cette inscription: _Çovage sivilizé_, -c’est vraiment à ne pas y croire, malgré ses sandales romaines, malgré -sa peau de tigre en guise de dépouille de lion. Hercule, qu’as-tu fait -de ta massue? Passons, me dit la Muse, c’est encore une parodie. - -[Illustration: LA LOGE.] - -Il y a peut-être dans le _Çovage_ une attaque indirecte contre la -colonisation d’Alger; c’est une épigramme contre la fusion de l’Orient -et de l’Occident, un coup de boutoir donné au saint-simonisme. - -[Illustration] - -Hercule traîne après lui un gros homme vêtu d’un simple maillot -couleur de chair, la face rubiconde, les yeux éteints, la démarche -vacillante. Cet homme ou plutôt ce ventre, c’est Silène. Bacchus en -effet ne pouvait pas faire partie de cette mythologie; Bacchus est un -dieu trop prude, trop gentilhomme, trop feuille de vigne pour présider -les modernes bacchanales. Bacchus, c’est l’ivresse généreuse qui fait -naître les ardents désirs, les vives reparties, les sentimentales -ardeurs; Silène, c’est l’étourdissement qui rend le corps paresseux, -les lèvres bégayantes, l’esprit pantagruélique; l’un est le nectar -qui transporte aux cieux; l’autre est le vin qui attache à la terre. -Bacchus, accablé de lassitude, s’endort sous quelque bosquet fleuri où -les nymphes émues viennent le contempler; Silène trébuche au coin d’une -borne, ou s’endort entre deux brocs qu’il a vidés. Don Juan, Richelieu, -Casanova, tous ceux qui ont vécu pour jouir, invoquaient Bacchus; -aujourd’hui le Pégase de la gaieté française est l’âne de Silène. - -[Illustration] - -Voici enfin _Balochard_ et _Pétrin_, le Comus et le Momus de cette -mythologie. Balochard a été déjà déifié au Palais-Royal, il a reçu -l’apothéose du vaudeville, il porte un bourgeron et des pantalons -de grosse cavalerie, ses reins sont entourés d’une ceinture rouge, -et sa tête est surmontée d’un feutre gris qui trahit les nombreuses -mésaventures bachiques de son propriétaire. Il participe à la fois -du Lepeintre aîné et du corsaire romantique, il fait le calembour de -l’empire et chante les vers échevelés de la restauration. Il réunit -en lui la gaieté de deux époques; il se moque de toutes les deux à la -fois: c’est une double parodie! - -Balochard représente surtout la gaieté du peuple; c’est l’ouvrier -spirituel, insouciant, tapageur, qui trône à la barrière. C’est la -racine cubique du gamin, et l’idéal du Titi. Il fait de l’esprit -comme on tire la savate. Il se moque de tout, et principalement de -ce qui est au-dessus de lui; c’est un des plus illustres trognons de -pomme de l’Ambigu, une des plus célèbres reparties des bals masqués. -Balochard aime la dive bouteille; mais à la manière de Rabelais, plutôt -pour se mettre en joie que pour se _soûler_. Balochard est aussi une -racine; on dit _balocher_, comme on dit _chicarder_; _balocher_ a une -signification très-étendue; c’est un verbe qui s’applique à la vie -en général, c’est quelque chose de plus que flâner, c’est l’activité -de la paresse, l’insouciance avec un petit verre dans la tête. Henri -IV touche par certains côtés au Balochard, et le roi Réné le résume -dans son acception la plus élevée. Sous la restauration, le Balochard -n’existait pas, on ne connaissait que des troubadours; il a fallu une -révolution pour le produire. Balochard est né le 30 juillet 1830, en -même temps que le saint-simonisme et la _chahut_. - -Quant à _Pétrin_, nous avons eu tort de dire qu’il était dieu, c’est -un symbole, il résume tout, absorbe tout, matérialise tout: c’est la -confusion qui a pris une forme, c’est le présent fait masque! - -[Illustration] - -Ainsi donc, vous le voyez, tout s’enchaîne et se lie, le sentiment -moral d’un siècle se reflète partout. Chaque chose qui émane de la -masse a sa signification. Presque toujours ses divertissements cachent -une satire, ses chants, une leçon, ses sympathies, un enseignement. -Dans toutes ces personnifications burlesques que nous venons de -décrire, ne voyez-vous pas tracée tout au long l’histoire de notre -scepticisme. Le carnaval de nos jours n’est plus un délassement -ordinaire, c’est une espèce de comédie aristophanique que le peuple, -ce grand comique, se joue à lui-même, et à laquelle tout le monde se -mêle sans en comprendre la portée. - -Mais nous voici arrivés au moment le plus intéressant de cette -solennité carnavalesque. L’orchestre a donné le signal, et quel -orchestre! dix pistolets solo, quatre grosses caisses, trois cymbales, -douze cornets à piston, six violons et une cloche. Au premier coup de -ce carillon, de ce branle-bas, de ce tocsin, la foule s’est élancée; -que fait-elle au milieu du tourbillon de poussière que soulèvent ses -pas? quelle danse exécute-t-elle? Est-ce la sarabande, la pavane, -la gavotte, la farandole, la porcheronne de nos pères? Est-ce le -poëme épique auquel les bayadères ont donné le nom de pas? Est-ce la -cachucha, cette espèce d’ode à Priape, que l’on danse en Espagne, au -lieu de la chanter? - -Ce n’est point une danse, c’est encore une parodie; parodie de l’amour, -de la grâce, de l’ancienne politesse française, et, admirez jusqu’où -peut aller chez nous l’ardeur de la dérision! parodie de la volupté; -tout est réuni dans cette comédie licencieuse qu’on nomme la _chahut_. -Ici les figures sont remplacées par des scènes; on ne danse pas, on -agit; le drame de l’amour est représenté dans toutes ses péripéties; -tout ce qui peut contribuer à en faire deviner le dénoûment est mis -en œuvre; pour aider à la vérité de sa pantomime, le danseur, ou -plutôt l’acteur, appelle ses muscles à son secours; il s’agite, il se -disloque, il trépigne, tous ses mouvements ont un sens, toutes ses -contorsions sont des emblèmes; ce que les bras ont indiqué, les yeux -achèvent de le dire; les hanches et les reins ont aussi leurs figures -de rhétorique, leur éloquence. Effrayant assemblage de cris stridents, -de rires convulsifs, de dissonances gutturales, d’inimaginables -contorsions. Danse bruyante, effrénée, satanique, avec ses battements -de mains, ses évolutions de bras, ses frémissements de hanches, ses -tressaillements de reins, ses trépignements de pieds, ses attaques du -geste et de la voix; elle saute, glisse, se plie, se courbe, se cabre; -dévergondée, furieuse, la sueur au front, l’œil en feu, le délire -au visage. Telle est cette danse que nous venons d’indiquer, mais -dont nulle plume ne peut retracer l’insolence lascive, la brutalité -poétique, le dévergondage spirituel; le vers de Pétrone ne serait pas -assez large pour la contenir; elle effraierait même la verve de Piron. - -Autour des danseurs circule la foule de ceux qui n’ont pu prendre -place aux quadrilles, foule animée qui parle de tout et surtout -d’amour; les protestations et les railleries s’entre-choquent, un -calembour coupe court à une déclaration, un serment se déguise sous un -coq-à-l’âne.--Donnez-moi votre adresse.--Je suis retenue jusqu’à la -douzième.--Je vous prendrai à la sortie du bal.--Va pour le petit verre. - -Et toutes ces femmes dont nous parlions tout à l’heure, comme elles -sont vives, folles, charmantes, pleines de laisser-aller; comme elles -sont heureuses, les unes de pouvoir être canailles à leur aise, -les autres de cesser de l’être un moment. Qu’importe d’ailleurs le -caractère de leur gaieté, pourvu qu’elles soient belles et gracieuses. -La grâce et la beauté, voilà tout l’esprit des femmes. - -Mais voici que toute cette passion gesticulée, toute cette ardeur -aphrodisiaque, ont besoin de repos. Il faut qu’un plaisir soulage d’un -autre plaisir. Le moment de se mettre à table est arrivé: hommes et -femmes viennent prendre place autour du festin. Ce n’est point le -souper de la régence, ce n’est pas non plus tout à fait l’orgie du -Bas-Empire; le geste se modère, l’allure des convives devient plus -décente; les fleurs, les lustres, les mets, les vins, les femmes, -tout cela c’est de la poésie, et tout cela est répandu à foison dans -la galerie du festin. La galanterie française, l’antique verve qui -commence à Rabelais et qui finit à Béranger, reprennent le dessus. Tout -le monde sent le besoin de devenir spirituel; on oublie le dévergondage -du bal; le champagne arrive, ce vin national par excellence, ce nectar -de la saillie, cette ambroisie du calembour, cet hypocrène du propos -grivois. L’effervescence passée fait place à une effervescence plus -douce, et le Français se retrouve tout entier devant une chanson! - -Il y a des gens qui disent que la France est une citadelle, nous -soutenons que la France est un vaste caveau moderne. Dans cet heureux -pays, tout le monde naît chansonnier, le chicard plus que tout autre; -de même que la danse, il a révolutionné le couplet; son lyrisme ne -ressemble ni à celui d’Anacréon, ni à celui de Parny, ni à celui de -Piron, encore moins à celui de Désaugiers; son couplet est vif sans -cependant tomber dans la barcarolle, il est mélancolique sans empiéter -sur la ballade, il peut se chanter à deux ou à trois voix, avec ou sans -accompagnement de guitare, et cependant ce n’est point un nocturne. -La chanson du Chicard est tour à tour triste, gaie, sentimentale, -graveleuse, c’est une espèce de _chahut_ chantée, une parodie de toutes -les poésies et de tous les états de l’âme, un cantique dérisoire en -l’honneur de l’amour. Nous connaissons de ces chansons qui commencent -comme un _lied_ de Schubert, et qui finissent par la rifla, fla, fla. -Le Chicard improvise toujours et n’écrit jamais ce qu’il improvise; -voilà pourquoi tout le monde ne connaît sa verve que par fragments; -on retient les vers, et on oublie la chanson. Les imprimeries les -plus clandestines d’Avignon n’ont point encore pu imprimer le recueil -des _Vendanges de Bourgogne_: voilà cependant comment se perdent les -monuments les plus importants de la littérature nationale. - -Le Chicard vient de livrer son dernier couplet aux convives. Ce refrain -a électrisé toutes les têtes; le champagne a déposé son volcan dans -chaque cerveau; tous ces vésuves demandent une issue. Ici nous rentrons -complétement dans le Bas-Empire. On se cherche, on se fuit; comme -dans Virgile chaque homme est un berger qui court après une Galatée; -Aglaé, Amanda, mesdames de Saint-Victor, de Laurencey, de Walmont, -mademoiselle Lise, madame Vautrin, filles, femmes galantes, grisettes, -dames de comptoir, tout cela est mêlé, confondu, démocratisé par le -délire. C’est le moment où les bacchantes de Thrace coupaient des -hommes en morceaux. Malheur à l’Orphée de l’orchestre; si on le porte -en triomphe, il est perdu. Mais l’Orphée a conservé son sang-froid, -les sons deviennent plus lents; on supprime la cloche, on renonce à la -poudre fulminante. Le bal tout entier reprend haleine. Alors surgit un -autre danger; le chef d’orchestre est en sûreté, mais la morale est en -péril: d’illicites ardeurs sont nées au contact de tous ces épidermes, -quelques bergères faciles ont toléré des familiarités indiscrètes, -quelques couples hardis prennent des poses excessivement mythologiques, -d’autres sont sur le point de faire tableau. Une voix a crié -d’éteindre les lustres; il ne nous resterait plus qu’à nous esquiver -si à un coup d’œil de Chicard la musique n’éclatait de nouveau. Le -_fa_ des pistolets se mêle à l’_ut_ des capsules, la cloche sonne, -les violons crient, les cornets éclatent comme un feu d’artifice. Le -démon de la danse reprend tout à coup le dessus, les mains cherchent -les mains, soudain la danse recommence, mais ce n’est plus une danse, -c’est une éruption; on se mêle, on se heurte, on tourbillonne; les uns -valsent, les autres galopent, les autres font tout cela à la fois. Les -chapeaux volent en l’air, les cheveux flottent, les ceintures tombent, -c’est une mer en démence, un océan d’oripeaux, c’est une saturnale -antique, une mystérieuse orgie de Templiers. L’orchestre roule comme le -tonnerre sur ces flots soulevés, et à chaque éclat de foudre musicale, -la tempête recommence plus ardente, plus furieuse, plus échevelée, -jusqu’à ce que la voix de Dieu se fasse entendre par l’intermédiaire du -cadran, et dise à ces vagues indomptées: Vous n’irez pas plus loin. - -Quelquefois au milieu de cette frénésie, les fichus s’en vont, -les corsages craquent, les jupons se déchirent, malheur à celle -qui voudrait s’arrêter en chemin pour réparer le désastre de sa -toilette, l’impitoyable galop passerait sur elle comme une trombe, -et la foulerait aux pieds. Qui songe d’ailleurs à sa toilette dans -un pareil moment. Qu’importe ce que les périls de la danse pourront -livrer aux regards, d’appas inattendus, de trésors cachés; un peu -plus ou un peu moins de nudité ne fait rien à l’affaire; d’ailleurs -tous ces danseurs sont trop artistes pour s’en apercevoir, il n’y a -guère que les gardes municipaux sur qui ces sortes de choses fassent -encore quelqu’impression, et tout garde municipal qui se présenterait -aux _Vendanges de Bourgogne_ serait immédiatement conduit au violon. -Laissez donc passer ces tailles que le lacet ne retient plus, ces -bras dont nulle gaze ne cache les contours, on ne songe plus à toutes -ces bagatelles; demain seulement, toutes ces femmes si belles, si -fraîches la veille, se demanderont d’où vient la pâleur de leur teint, -la maigreur de leurs bras; elle chercheront à savoir ce qui a pu les -vieillir ainsi en un instant, sans songer qu’elles se sont livrées -pendant toute une nuit à ce minotaure moderne qui s’appelle le galop -chicard. - -Il faut un but à tous ces enthousiasmes, il faut une direction à toutes -ces ardeurs. Ce but, cette direction? c’est l’apothéose de Chicard. -Mille voix répètent à l’envi cette proposition de la reconnaissance. Le -moment est venu de sacrifier véritablement à la religion du plaisir, -_nobis deus hæc otia fecit_. C’est un dieu qui leur a procuré ces doux -loisirs, et ils savent que ce dieu s’appelle Chicard. On se querelle, -on se bat, on se renverse, c’est à qui aura l’honneur de contribuer -au triomphe de la divinité. Les femmes baisent le bout de sa tunique, -d’autres cherchent à arracher une mèche de sa perruque, en voici -qui jettent des fleurs devant ses pas comme aux panathénées de la -Grèce. Le cortége est formé, bientôt il se déroule comme un serpent. -Postillons de Lonjumeau, Alsaciennes, débardeurs, marquises plus ou -moins Pompadour, bergères, gardes françaises, croque-morts, Andalouses, -défilent devant le dieu au bruit d’un orchestre qui ne compte plus -que des cuivres et des tambours. Toutes les poitrines hurlent le -même refrain. Jupiter seul est impassible. L’orgie a passé sur lui -sans l’atteindre, car il est le carnaval personnifié, drapé dans ses -guenilles divines, il reçoit l’encens sans en être enivré; quelquefois -même il daigne se manifester aux simples mortels; il fait une gambade, -et c’est pour enrichir sa danse favorite d’une nouvelle figure; il -parle, et le vocabulaire rabelaisien compte un bon mot de plus. - -[Illustration] - -Mais avant que Jupiter ait disparu, laisserons-nous passer sans le -saluer encore une fois ce casque si attendrissant, si élégiaque, de -Marty? L’homme qui portait cette coiffure existe encore. Parfois on -le voit errer comme l’ombre du malheur dans les corridors les plus -élevés du théâtre de la Gaîté ou de l’Ambigu. Des hautes régions -du poulailler, il jette un coup d’œil dédaigneux sur les folles -contorsions du drame moderne, qui arrachent à peine çà et là quelques -larmes furtives à l’auditoire; il se rappelle ces temps glorieux du -_Solitaire_, pendant lesquels les queues n’étaient pas inventées, -mais où l’on refusait beaucoup de billets au bureau. Alors brune -était encore sa chevelure, et lançaient des éclairs ses yeux; comme -un tonnerre retentissait sa voix, comme une avalanche résonnaient ses -pas sous les voûtes du monastère. Hélas! comment ont fini ces beaux -jours, Élodie la vierge du couvent, Élodie la colombe des ruines, -Élodie l’ange d’Unterwald est devenue portière, et le casque de son -amant ombrage le front de Chicard? Cependant Marty est fier, et il a -raison de l’être, car jamais gloire ne fut plus pure que la sienne. -Aujourd’hui l’on dit Talma, Frédéric, Bocage, mais on dit toujours -monsieur Marty, tant est grande la vénération que ce nom inspire. -Ce que c’est que d’avoir été toute sa vie innocent, malheureux, -chevaleresque et persécuté! Marty sera le seul _Monsieur_ admis par la -postérité. - -Ces morceaux de carton qui furent une visière, M. Guilbert de -Pixérécourt s’inclina devant eux après la première représentation du -_Solitaire_, et leur dit «Soldats, je suis content de vous.» Ces débris -augustes, Chicard les porte sans orgueil, comme il porterait le chapeau -à plumes qu’avait Louis XIV le jour où, sur les bords du Rhin, il se -plaignait tant de sa grandeur qui l’attachait au rivage. Du reste, ce -casque est nécessaire au costume du Dieu, il est le digne pendant de -son habit gorge de pigeon. Cet habit n’est point celui avec lequel -Chicard a fait sa première communion, comme on pourrait le croire à -voir ses revers devenus trop courts comme ses manches; c’est le frac -avec lequel Jupiter, jeune encore, jouait _le Ci-devant jeune Homme_ -chez Doyen. Comme tous les grands hommes, Chicard a commencé par jouer -la comédie bourgeoise. Il y avait chez lui l’étoffe d’un grand acteur. -Si l’on n’eût pas contrarié sa vocation, peut-être fût-il devenu un -Rachel! - -Saluons, nous aussi, le Dieu qui passe; c’est peut-être pour la -dernière fois que nous l’apercevons dans toute sa gloire. Chicard -est arrivé à ce haut sommet où les plus fortes natures ne peuvent -se défendre du vertige. Il se croit assez puissant pour méconnaître -son origine populaire; il tourne depuis quelque temps d’une façon -déplorable à l’aristocratie; il fait l’homme célèbre, l’artiste, -le lion. On le voit en gants jaunes à toutes les premières -représentations, et l’on nous a assuré qu’il s’était montré en simple -habit noir au bal de la Renaissance. Ceci ressemble furieusement à -Napoléon répudiant Joséphine. Chicard sans son costume n’est pas de -taille à résister aux ambitions qui fermentent autour de lui; ses -maréchaux conspirent, ils sont las de la gloire de leur chef; si -l’empereur du carnaval n’y prend garde, l’année prochaine il sera -détrôné; la restauration des Turcs de la branche aînée est imminente. -Talleyrand-Balochard aspire à la régence; en ce moment encore Chicard -règne dans ses Tuileries; dans un an il aura peut-être la chaumière -pour Sainte-Hélène! Chicard s’en va! - -Mais n’attristons pas la fête des pasteurs, comme dit Duprez dans -_Guillaume Tell_. Le cortége continue sa marche; on dirait une de -ces processions fantastiques inventées par le roi Réné, le premier -chorégraphe de son siècle; ce sont bien là les groupes chimériques, les -costumes fallacieux, les silhouettes bizarres dessinés par ce pitoyable -souverain, qui eût fait de nos jours un si grand directeur de l’Opéra. -Floumann vocifère quelques-uns des refrains qu’il vient d’improviser, -et que nous serons vraisemblablement obligés de subir plus tard, -chantés par Levassor dans les entr’actes de quelque représentation à -bénéfice; Balochard appelle la pantomime la plus incongrue au secours -de ses lazzi; Silène bat joyeusement la mesure sur son ventre; autour -du pavois le Çovage et Pétrin remplissent l’emploi de corybantes. Une -partie de l’immortalité de Chicard semble être descendue sur leur -front; ils marchent eux aussi ceints d’une auréole, jusqu’à ce que le -jour qui commence à paraître vienne les arracher à leurs rêves, et leur -faire expier leur déité d’un moment. Ainsi que Prométhée, ils ont -voulu ravir la flamme céleste, et ils expient leur tentative insensée, -comme celui qu’ils ont imité. Leur Caucase, c’est un comptoir, une -étude de notaire, ou un bureau des contributions indirectes. Quant aux -femmes qui font l’ornement de ces orgies, comment vous dire ce qu’elles -deviennent? il faudrait pour cela vous conduire dans trop d’endroits où -vous n’allez pas sans doute, ni nous non plus. - -Une chose très-importante, selon nous, dont il faut en finissant -féliciter Chicard c’est d’avoir tué pour jamais _la descente de la -Courtille_. Si quelque chose sentait le vulgaire, l’épicier, le -rétrospectif, c’est sans contredit cette solennité, qui n’était en -définitive qu’une débauche de Debureau, une orgie de farine. C’est -en vain que l’aristocratie moderne a voulu ressusciter cette triste -cérémonie: Chicard a refusé de la prendre sous sa protection. La -descente de la Courtille était ainsi nommée parce qu’il fallait, pour -en faire partie, gravir une des plus rudes montées qui soient au monde. -Les provinciaux et les étrangers tenaient cette solennité dans la plus -grande vénération. C’était un article de foi dans les départements, -de croire qu’il s’y passait des choses monstrueuses, excentriques, -impossibles, babyloniennes. Dans l’imagination des oncles, la descente -de la Courtille faisait le digne pendant des mystères d’Isis. Beaucoup -de Parisiens, les Russes surtout qui venaient visiter la capitale, -partageaient cette erreur déplorable. Le Russe de distinction qui vient -à Paris pour s’amuser croit que les choses se passent toujours comme -du temps de Cotillon III; il lui semble que tous les savants français -correspondent encore avec l’ombre de la reine Catherine, et que les -grands seigneurs vont danser à la barrière le mardi gras. Les boyards -n’ont rien de plus pressé que de se rendre à la Courtille le mercredi -des cendres; ils prennent la file comme s’ils allaient à l’Opéra; -ils voient de tous côtés une foule d’ouvriers qui se rendent à leur -travail; ils veulent leur jeter de la farine, on leur riposte par des -pierres, et la Russie rentre grièvement blessée à son hôtel. Quand les -choses ne se passent pas ainsi, on voit trente fiacres à la suite les -uns des autres qui montent péniblement une côte escarpée. Peut-être -sous Louis XV cela n’était-il pas ainsi; mais de nos jours il faut -convenir que c’est l’exacte et fort consolante vérité. Depuis deux ans -on ne descend plus la Courtille, il faut espérer que bientôt on n’ira -plus à Longchamp. En sortant du bal Chicard on ne peut aller nulle -part, pas même dans son lit. - -Vous venez d’assister à la solennité la plus importante du carnaval -actuel, le bal Chicard; vous savez maintenant à quoi vous en tenir sur -cette célébrité récente, et vous savez aussi ce que la gaieté française -est devenue. La décadence est dans tout, même dans le plaisir. Ces -délassements bruyants n’engendrent que la mélancolie. Pour nous, il ne -nous est jamais arrivé de sortir au crépuscule d’une de ces réunions, -sans regarder avec attendrissement, au haut de quelque quatrième étage, -la lampe de la jeune fille prudente qui se lève avant l’aube, pour que -sa mère trouve tout prêt autour d’elle à son réveil; ou la lumière -vacillante que le jeune homme va éteindre, après avoir travaillé -toute la nuit. On a beau faire et beau dire, ce n’est point la gaieté -véritable qui laisse après elle un regret! - - =Taxile DELORD.= - - - - -[Illustration: TABLEAU DES ILLUSTRATIONS] - - - Dessinateurs. Graveurs. Pages. - MM. MM. - - =LA JEUNESSE DEPUIS CINQUANTE - ANS=, par M. TISSOT. II - - Type. GAVARNI. STYPULKOWSKI. ib. - Tête de page. ÉMY. id. ib. - Lettre. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. - 1780. GAGNIET. MONTIGNEUL. ib. - 1789. id. id. VIII - 1794. id. id. X - Jeunesse dorée. id. BRÉVAL. XI - Juillet 1830. id. BELHATTE. XVII - - =LE MODÈLE=, par M. E. - DE LA BÉDOLLIERRE. 1 - - Type. GAVARNI. PORRET. ib. - Tête de page. PAUQUET. VERDEIL. ib. - Lettre. id. id. ib. - Cul-de-lampe. MEISSONIER. SOYER. 8 - - =LA LIONNE=, par - M. E. GUINOT. 9 - - Type. GAVARNI. J. BARAT. ib. - Tête de page. PAUQUET. PIBARAUD. ib. - Lettre. id. id. ib. - - =L’HUMANITAIRE,= par M. RAYMOND - BRUCKER. 17 - - Type. GAVARNI. FAGNON. ib. - Tête de page. ÉMY. ODIARDI. ib. - Lettre. id. BRÉVAL. ib. - - =LA LOUEUSE DE CHAISES=, - par M. F. COQUILLE. 25 - - Type. GAVARNI. BRÉVAL. ib. - Tête de page. ÉMY. LOUIS. ib. - Lettre. GAGNIET. GUILBAUT. ib. - - =L’AGENT DE CHANGE=, - par M. FRÉD. SOULIÉ. 33 - - Type. GAVARNI. GUILBAUT. ib. - Tête de page. MEISSONIER. VERDEIL. ib. - Lettre. id. LOUIS. ib. - - =LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE=, - par M. CORDELLIER DELANOUE. 41 - - Type. GÉNIOLE. LOISEAU jeune ib. - Tête de page. id. LAVIEILLE. ib. - Lettre. id. id. ib. - - =LE GENDARME=, - par M. OURLIAC. 49 - - Type. H. MONNIER. A. CZECHOHICZ. ib. - Tête de page. ÉMY. id. ib. - Lettre. id. id. ib. - - =LE FACTEUR DE LA POSTE AUX - LETTRES=, par M. HILPERT. 57 - - Type. H. MONNIER. J. BARAT. ib. - Tête de page. PAUQUET. PORRET. ib. - Lettre. id. id. ib. - Cul-de-lampe. id. MARCHION. 64 - - =L’AVOCAT=, par - M. OLD NICK. 65 - - Type. GAVARNI. STYPULKOWSKI. ib. - Tête de page. GAGNIET. BRÉVAL. ib. - Lettre. GAVARNI. id. ib. - - =L’INSTITUTRICE=, - par madame LOUISE COLET. 73 - - Type. GAGNIET. J. BARAT. ib. - Tête de page. TRIMOLET. ODIARDI. ib. - Lettre. id. id. ib. - - =LE POËTE=, par - M. E. DE LA BÉDOLLIERRE. 81 - - Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. - Tête de page. id. LOUIS. ib. - Lettre. MEISSONIER. GÉRARD. ib. - Le romantique. LORENTZ. GUILBAUT. 83 - L’élégiaque. GAVARNI. STYPULKOWSKI. 84 - Le biblique. id. id. 85 - Le classique. id. GÉRARD. 86 - Le faiseur de petits vers. id. id. 87 - Le nébuleux. id. GUILLAUMOT. 88 - Type. id. GÉRARD. 89 - L’endormi. LORENTZ. GUILBAUT. 90 - L’intime. GAVARNI. GÉRARD. 92 - Le faiseur de romances. id. LOUIS. 93 - Le chansonnier. id. id. ib. - Cul-de-lampe. TRAVIÈS. GÉRARD. 96 - - =LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE=, - par M. HILPERT. 97 - - Type. H. MONNIER. LAVIEILLE. ib. - Tête de page. id. GÉRARD. ib. - Lettre. id. PERVILLÉ. ib. - - =LE NOTAIRE=, - par M. DE BALZAC. 103 - - Type. GAVARNI. STYPULKOWSKI. ib. - Tête de page. GAGNIET. BIROUSTE. ib. - Lettre. id. id. ib. - - =LE PÊCHEUR A LA LIGNE=, - par M. BRISSET. 113 - - Type. H. MONNIER. LAVIEILLE. ib. - Tête de page. MEISSONIER. id. ib. - Lettre. GAGNIET. id. ib. - - =LE CROQUE-MORT=, - par M. PÉTRUS BOREL. 121 - - Type. H. MONNIER. LOUIS. ib. - Tête de page. id. GÉRARD. ib. - Lettre. PAUQUET. STYPULKOWSKI. ib. - Le cocher. H. MONNIER. BIROUSTE. 127 - Le maître de cérémonies. id. id. 128 - L’ordonnateur. id id. 129 - - =L’ÉCOLIER=, - par M. HENRI ROLLAND. 134 - - Type. CHARLET. GUILBAUT. ib. - Tête de page. GAGNIET. LAVIEILLE. ib. - Lettre. id. GUILBAUT. ib. - Écolier. COUSIN. PORRET. 136 - Type. GAVARNI. PERVILLÉ. 138 - Souris. id. LOUIS. 139 - - =LE COCHER DE COUCOU=, - par M. L. COUAILHAC. 145 - - Type. H. MONNIER. J. BARAT. ib. - Tête de page. ÉMY. GÉRARD. ib. - Lettre. id. id. ib. - - =LE MAITRE DE PENSION=, - par M. ÉLIAS REGNAULT. 153 - - Type. GAVARNI. GUILLAUMOT. ib. - Tête de page. PAUQUET. LAVIEILLE. ib. - Lettre. id. LAVIEILLE. ib. - - =LE GAMIN DE PARIS=, - par M. JULES JANIN. 161 - - Type. GAVARNI. SOYER. ib. - - Tête de page. TRIMOLET. LAVIEILLE. ib. - Lettre. id. id. ib. - Deuxième type. CHARLET. PORRET. ib. - Cul-de-lampe. GAVARNI. BRÉVAL. 170 - - =LA DEMOISELLE A MARIER=, - par madame ANNA MARIE. 171 - - Type. GAVARNI. GÉRARD. ib. - Tête de page. PAUQUET. STYPULKOWSKI. ib. - Lettre. GAVARNI. GÉRARD. ib. - - =LE PRÉCEPTEUR=, par M. - STANISLAS DAVID. 183 - - Type. GAVARNI. STYPULKOWSKI. ib. - Tête de page. PAUQUET. PORRET. ib. - Lettre. GAGNIET. GUILBAUT. ib. - - =LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE - FRANÇAISE=, par M. L. COUAILHAC. 193 - - Type. H. MONNIER. J. BARAT. ib. - Tête de page. id. GÉRARD. ib. - Lettre. ÉMY. id. ib. - - =LA CANTATRICE DE SALON=, par - M. MAURICE DE FLASSAN. 201 - - Type. GÉNIOLE. STYPULKOWSKI. ib. - Tête de page. PAUQUET. VIEN. ib. - Lettre. GÉNIOLE. STYPULKOWSKI. ib. - - =LE GARÇON DE BUREAU=, par M. - BILLIOUX. 209 - - Type. CHARLET. GUILBAUT. ib. - Tête de page. id. id. ib. - Lettre. id. id. ib. - - =L’INVALIDE=, par MM. LORENTZ - ET DE LA BÉDOLLIERRE. 217 - - Type. LORENTZ. GUILBAUT. ib. - Tête de page. GAGNIET. ODIARDI. ib. - Lettre. LORENTZ. PERVILLÉ. ib. - Le tambour. id. GUILBAUT. 221 - Douze petits dessins. id. id. 222 à 224 - Deuxième type. H. MONNIER. GÉRARD. ib. - La garde montante. CHARLET. BIROUSTE. 227 - L’officier des guerres id. PORRET. 229 - de Hanovre. - Troisième type. id. id. 233 - Tambour-major. id. id. 234 - Le danseur. id. LOUIS. ib. - La bataille. id. BIROUSTE. 235 - Les buveurs. id. GUILBAUT. 236 - L’égrillard. id. id. ib. - Le jardinier. id. PORRET. 237 - Le pêcheur. id. GUILBAUT. 238 - - =LE RHÉTORICIEN=, par M. - EUGÈNE DE VALBEZEN. 241 - - Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. - Tête de page. TRIMOLET. LAISNÉ. ib. - Lettre. id. BRÉVAL. ib. - M. le procureur du roi. id. GUILLAUMOT. 247 - Le colonel. TRIMOLET. VERDEIL. 248 - La mort de Lambert. id. GUILLAUMOT. 249 - La jeune mère. id. VERDEIL. 250 - - L’HERBORISTE, par M. L. ROUX. 251 - - Type. GAVARNI. BIROUSTE. ib. - Tête de page. ÉMY. BRÉVAL. ib. - Lettre. id. id. ib. - - =L’HOMME A TOUT FAIRE=, - par M. P. BERNARD. 257 - - Type. GAVARNI. PORRET. ib. - - Tête de page. PAUQUET. BRÉVAL. ib. - Lettre. id. POTTIN. ib. - Le marchand de hannetons. DAUMIER. LOISEAU. 260 - Cul-de-lampe. GAVARNI. STYPULKOWSKI. 264 - - =LE COMPOSITEUR TYPOGRAPHE=, - par M. JULES LADIMIR. 265 - - Type. H. MONNIER. FONTAINE. ib. - Tête de page. ÉMY. CHERRIER. ib. - Lettre. GAGNIET. LOISEAU. ib. - - =LE SPORTSMAN PARISIEN=, - par M. le comte RODOLPHE - D’ORNANO. 277 - - Type. GAVARNI. LOUIS. ib. - Tête de page. MEISSONIER. GUILLAUMOT. ib. - Lettre. id. LOISEAU. ib. - Deuxième type. GAVARNI. MONTIGNEUL. 281 - Cul-de-lampe. PAUQUET. PORRET. 288 - - =LE JOUEUR DE BOULES=, - par M. B. DURAND. 289 - - Type. CHARLET. LOUIS. ib. - Tête de page. id. id. ib. - Lettre. id. PERVILLÉ. ib. - Cul-de-lampe. id. GUILBAUT. 296 - - =LE CORRESPONDANT DRAMATIQUE=, - par M. CHARLES FRIÈS. 297 - - Type. H. MONNIER. LOISEAU. ib. - Tête de page. VALÉRIO. LAVIEILLE. ib. - Lettre. id. id. ib. - - =LE GARÇON DE CAFÉ=, - par M. RICARD. 305 - - Type. H. MONNIER. J. BARAT. ib. - Tête de page. GAGNIET. LAISNÉ. ib. - Lettre id. id. ib. - - =LE MAQUIGNON=, - par M. A. DUBUISSON. 313 - - Type. H. MONNIER. LOUIS. ib. - Tête de page. ÉMY. BIROUSTE. ib. - Lettre. id. id. ib. - - =L’AGENT DE LA RUE DE JÉRUSALEM=, - par M. A. DURANTIN. 321 - - Type. GAVARNI. GÉRARD. ib. - Tête de page. TRIMOLET. VERDEIL. ib. - Lettre. id. STYPULKOWSKI. ib. - - =L’AUTEUR DRAMATIQUE=, par - M. HIPPOLYTE AUGER. 329 - - Type. GAVARNI. GAGNON. ib. - Tête de page. PAUQUET. STYPULKOWSKI. ib. - Lettre. id. H. POTTIN. ib. - - =LA VIEILLE FILLE=, par - madame MARIE D’ESPILLY. 337 - - Type. GÉNIOLE. VERDEIL. ib. - Tête de page. PAUQUET. LAVIEILLE. ib. - Lettre. GÉNIOLE. PORRET. ib. - - =LE DÉFENSEUR OFFICIEUX=, par - M. ÉMILE DUFOUR. 347 - - Type. DAUMIER. BIROUSTE. ib. - Tête de page. id. DEGHOUY. ib. - Lettre. id. LOISEAU jeune. ib. - Consultation. id. id. 349 - Cul-de-lampe. id. id. 352 - - =L’USURIER=, - par M. L. JOUSSERANDOT. 353 - - Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. - Tête de page. PAUQUET. BRÉVAL. ib. - Lettre. id. id. ib. - - =LE CHICARD=, par M. - TAXILE DELORD. 361 - - Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib. - Tête de page. id. LOUIS. ib. - Lettre. id. GÉRARD. ib. - Madame Chicard. id. LAVIEILLE. 367 - Floumann. id. id. ib. - Sauvage civilisé. id. id. 368 - La loge. id. id. 369 - Silène. id. id. ib. - Balochard. id. id. ib. - Pétrin. id id. 370 - Le galop. id. LOUIS. 374 - -[Cul-de-lampe] - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les Français peints par eux-même -, tome 2, by Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANCAIS PEINTS PAR EUX-MEMES, TOME 2 *** - -***** This file should be named 60347-0.txt or 60347-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/3/4/60347/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 - Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle - -Author: Various - -Editor: Léon Curmer - -Release Date: September 23, 2019 [EBook #60347] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANCAIS PEINTS PAR EUX-MEMES, TOME 2 *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<div class="page"> - -<hr class="full" /> - -<p class="left ssrf"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p class="left ssrf"><a href="#toc">Table</a></p> - -<h1><span class="title1">LES</span><br /> -<span class="title2">FRANÇAIS.</span></h1> - -<p class="center">——</p> - -<p class="center">TOME SECOND.</p> - -</div> - -<div class="figcenter4 screenonly" style="width: 500px; border: solid 2px #999;"> -<img src="images/titre.jpg" alt="" title="" width="500" height="759" /> -</div> - -<hr class="tiny" /> - -<div class="page"> - -<p class="center lh2"><span class="smcap2">A<br /> -Mesdames<br /> -Anna Marie, Louise Colet, Virginie de Longueville;</span></p> - -<p class="center lh2"><span class="smcap2">Messieurs<br /> -H. Auger, de Balzac, E. de la Bédollierre, Billioux,<br /> -P. Borel, Brisset, R. Brucker,<br /> -F. Coquille, Cordellier de Lanoue, L. Couailhac,<br /> -S. David, A. Delacroix, T. Delord,<br /> -A. Dubuisson, Dufour, B. Durand, A. Durantin,<br /> -M. de Flassan, Forgues, C. Friès, E. Guinot, Hilpert,<br /> -J. Janin, Jousserandot, A. de Lacroix, J. Ladimir,<br /> -Lorentz, Ourliac,</span><br /> -Vicomte <span class="smcap2">Rodolphe d’Ornano, E. Regnault,<br /> -A. Ricard, H. Rolland, L. Roux, F. Soulié, Tissot,<br /> -E. de Valbezen</span>,</p> - -<p class="right1">L'ÉDITEUR RECONNAISSANT.</p> - -<hr class="tiny" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 460px;" id="im-0"> - <img class="bord" src="images/im-0000bis.jpg" width="450" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LA JEUNESSE DEPUIS CINQUANTE ANS</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-0000bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-0001a"> - <span class="pagenum3" id="Page_I">I</span> - <img src="images/im-0001a.jpg" width="600" height="224" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-0001a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">INTRODUCTION.<br /> -<em>LA JEUNESSE DEPUIS CINQUANTE ANS.</em></h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 140px;" id="im-0001b"> -<img src="images/im-0001b.jpg" alt="D" title="" width="140" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-0001b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">D</span><span class="smcap3">ans</span> tous les temps de ma vie, la jeunesse a été pour moi -un objet d’études; je l’observais déjà même alors que je -figurais dans ses rangs, et que je me livrais, avec mes -émules, aux distractions et aux plaisirs de notre âge. Je -me rappellerai toujours ma surprise en voyant des pères -de famille envoyer chaque année leurs fils dans cette grande -capitale où souvent ils se trouvaient abandonnés à eux-mêmes -sans appui, sans conseil et sans guide: les fâcheuses conséquences -de cet isolement de la jeunesse m’affligeaient à vingt ans; depuis l’époque -de cette première disposition de mon esprit et de mon cœur, la sympathie -n’a point cessé de s’accroître entre moi et les générations successives de -la jeunesse de nos jours; j’ai eu de fréquents rapports avec elle, de nombreuses -occasions de la connaître; je vais essayer de la peindre telle que -je l’ai vue avant, depuis et après la révolution.</p> - -<p>Les enfants du peuple poussaient le défaut d’instruction jusqu’à ignorer -souvent les éléments de la lecture et de l’écriture; ils conservaient les idées -religieuses qui leur avaient été inculquées par leurs mères dès le berceau, -ou par les frères de la Doctrine chrétienne, chargés de l’explication du catéchisme. -Une partie de cette jeunesse, livrée à elle-même ou rebelle à l’autorité -paternelle, tombait dans de graves désordres, conséquence inévitable de la -<span class="pagenum3" id="Page_II">II</span> -paresse et de l’oisiveté, et allait peupler les prisons. On voyait cependant parmi -ces mauvais sujets des fils qui aimaient et respectaient la femme qui leur -avait donné le jour. Les autres individus de cet âge, sachant lire, écrire et -même un peu compter, formés au travail par l’exemple, embrassaient de -bonne heure une profession qu’ils ne quittaient guère, devenaient de bons -ouvriers; ils épousaient les intérêts de leurs maîtres, pratiquaient certains -devoirs religieux, et se montraient soumis à leurs parents. Malheureusement -la passion du vin, même sans être portée à l’excès, les entraînait à -des dépenses qui, continuées pendant l’âge mûr, détruisaient toute espérance -de ces précieuses économies, la richesse des classes pauvres.</p> - -<p>Dans les enfants de la classe moyenne, vous trouviez une éducation incomplète, -mais saine; des croyances religieuses, mais sans l’instruction qui -produisait des convictions fortes et durables au temps de Louis XIV. Cette -classe offrait encore à l’observateur attentif de bonnes traditions, l’amour -du travail contracté dans les colléges, des principes d’ordre et d’économie -que les passions ébranlaient pendant la première ivresse du plaisir. Les jeunes -gens adoptaient un état dans lequel on ne les voyait pas toujours persister, -parce qu’il avait été choisi parfois au hasard, et sans que les pères eussent -eu les moyens de reconnaître la véritable vocation de leurs fils. Les pères -étaient les maîtres et les oracles de la famille, mais leur ascendant commençait -à décliner par différentes causes, entre lesquelles il faut compter la -familiarité introduite entre les pères et les enfants par les préceptes de -Jean-Jacques Rousseau mal compris, ou exagérés dans l’application.</p> - -<div class="floatl" style="width: 240px;" id="im-0002a"> -<img src="images/im-0002a.jpg" alt="1780" title="1780" width="230" height="300" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-0002a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>La légèreté, la dissipation, la recherche de la parure, et une certaine fatuité -assez répandue, étaient les défauts de cet âge. -Les femmes occupaient une grande place dans -la vie du jeune homme. Assidu, empressé, galant -auprès d’elles, il leur témoignait beaucoup -d’égards; mais il était enclin à se vanter de ses -conquêtes, quoiqu’elles ne fussent pas toujours -propres à donner de l’orgueil. Malheur à ceux -qui choisissaient mal les objets de leur passion -ou de leur fantaisie: ils contractaient, dans -un commerce avec des êtres sans élévation et -sans politesse de mœurs, quelque chose de -commun qui restait attaché comme une espèce -de rouille au talent lui-même, et -<span class="pagenum3" id="Page_III">III</span> -trahissait toute la vie les mauvaises habitudes de la jeunesse. Les spectacles, l’acteur -célèbre, l’actrice à la mode, les bals et les femmes qui en avaient fait -l’ornement, quelquefois des discussions sur le mérite des écrivains du jour -qui venaient d’apparaître avec éclat, tels que Colin d’Harleville, Fabre d’Eglantine, -Peyre, l’auteur de l’<i>École des pères</i>, formaient le fond des conversations; -on louait ou on critiquait, suivant son opinion, les candidats de la -renommée, mais personne n’était jaloux de leur célébrité naissante. Quant -aux écrivains en possession de la gloire, la jeunesse en général leur offrait le -culte d’une admiration passionnée.</p> - -<p>Je ne sais par quel hasard presque tous les jeunes favoris des muses, à -cette époque, avaient fait ou faisaient leurs premières armes dans l’étude -enfumée d’un procureur; aussi ne cessait-on d’y mêler les discussions attrayantes -de la littérature aux travaux fastidieux de la procédure. On ne -trouvait pas ce mélange d’occupations de l’esprit avec les travaux arides de -la profession chez les notaires, où tous les livres, autres que ceux du droit, -étaient mis à l’index et proscrits sans pitié. Plus de liberté produisait plus -d’esprit chez les clercs de procureur. Amis des lettres, ils se croyaient -d’Athènes, et accusaient les clercs de notaire d’appartenir un peu à la Béotie. -Ceux-ci, de leur côté, regardaient les élèves de la chicane comme entachés -d’une espèce de roture et nourris à une mauvaise école. Ce dernier -reproche ne manquait pas de vérité. En effet, les jeunes gens, endoctrinés par -les successeurs de Rolet, avaient sous les yeux des exemples d’improbité dont -leurs patrons se faisaient trop souvent un jeu. Je me rappellerai toujours ce -mot d’un cynisme extraordinaire qui sortit de la bouche d’un certain coryphée -de la compagnie. Un jour, devant ce fanfaron d’improbité, ardemment -occupé du soin de bâtir une fortune scandaleuse, on parlait d’une grande affaire -confiée à un pauvre diable de procureur. «Un tel, s’écria-t-il avec une rare -effronterie, fripon subalterne: qu’on donne cent louis à ce faquin, et qu’on -lui retire l’affaire, elle n’est pas faite pour lui.» L’avis ou l’ordre fut exécuté, -et le fripon du grand air parvint à s’emparer de presque tous les biens d’un -héritage immense; il se fit héritier unique ou légataire universel.</p> - -<p>Cet important se montrait fort recherché dans son extérieur; on ne lui -voyait jamais que des habits du plus beau drap de Louviers; un jabot, aussi -blanc et aussi bien plissé que ses longues manchettes, sortait de sa veste -entr’ouverte et laissait voir une chemise de toile de Hollande. En parlant, il -jouait négligemment avec les breloques sonores de sa montre à répétition. La -tête haute, l’abord froid et impérieux, la parole brève, il devenait poli, -<span class="pagenum3" id="Page_IV">IV</span> -insinuant, mielleux avec les clients qu’il voulait acquérir ou tromper; mais, -du moment où il craignait de se voir déçu dans ce calcul d’avidité, il éclatait -avec violence, et ses procédés achevaient de révéler un caractère affreux. -On s’instruisait chez lui parce que son étude avait la vogue et une fort belle -clientèle; mais ses clercs le méprisaient au fond du cœur. A la même -époque, j’ai rencontré, dans la même profession, un autre type original, -digne du pinceau de Regnier ou de Molière. Ce noir suppôt de Thémis avait -choisi son repaire dans une assez vilaine rue; sa maison délabrée était de la -plus chétive apparence, et n’avait qu’une porte bâtarde. Quand vous l’aviez -franchie, un corridor assez obscur vous conduisait à une étude enfumée, -dont les clercs assez âgés ressemblaient à des recors. En entrant dans un -cabinet encore plus obscur que l’étude, je n’aperçus pas sans quelque émoi -un spectre d’une stature colossale et d’une vieillesse ferme et vigoureuse. Il -avait un bonnet de laine rouge dressé sur sa tête; une redingote d’un gros -drap gris, salie par le tabac, le couvrait tout entier. Des mains fortes, mais -sèches et osseuses, garnies d’ongles noirs, longs et recourbés comme des -serres d’oiseau de proie, sortaient de ses manches avec une partie de l’avant-bras. -Ses yeux, enfoncés dans leurs orbites, jetaient un feu sombre sous -d’épais sourcils, dont quelques poils hérissés se relevaient vers un front -plissé de rides. Du fond de sa vaste poitrine sortait une voix forte et menaçante -qui devenait aiguë et criarde dans les fréquents accès d’une colère -prompte à s’allumer. Cet individu, rongé d’avarice, dévoré d’amour de l’argent, -plein de fourberie, semblait être le monstre de la chicane personnifiée. -A son aspect, je tremblais sur le seuil de son cabinet, je tremblais en l’approchant, -et à peine si je parvins à balbutier quelques mots de l’affaire pour -laquelle on m’avait envoyé vers lui. Mon procureur, au contraire, était un -beau fils, il avait des prétentions à passer pour un homme du monde; à mon -retour, je me trouvais en verve, et je l’amusai beaucoup en lui improvisant -le portrait de son odieux confrère. Au reste, il ne faudrait pas juger la -compagnie sur ces deux modèles: en effet, quoique un peu décriée, elle -renfermait un assez grand nombre d’honnêtes gens; et tel procureur de -l’époque était un véritable juge de paix avant que la loi eût institué ces magistrats -de la conciliation. Quant aux notaires, leur compagnie jouissait encore -de l’estime et de la confiance générales, malgré quelques échecs causés -par la manie des affaires, qui commençait à s’introduire dans leur cabinet. -Les jeunes gens qui aspiraient au notariat contractaient de bonne heure des -habitudes d’ordre, de régularité, de probité sévère; mais on s’apercevait -<span class="pagenum3" id="Page_V">V</span> -déjà qu’il manquait beaucoup de choses à leur instruction, comme à celle -de leurs patrons; elle ne suffisait plus aux besoins de la société et à la variété -des transactions. Il y avait une ligne de démarcation entre les clercs -de notaire et les clercs de procureur, et on les distinguait sans peine au -premier coup d’œil, quoiqu’ils suivissent également la mode à laquelle ils -n’étaient pas moins soumis que les femmes.</p> - -<p>Les cheveux d’un jeune homme du temps, relevés à racines droites sur -son front, couronnaient sa tête par un toupet crêpé, pommadé, poudré à -frimas, et accompagné de deux rangs de boucles circulaires qui rejoignaient -la queue enfermée dans un ruban de soie noire. Cette mode exigeait des -papillotes deux fois par semaine avec frisure complète, opération fort longue, -pendant laquelle jeunes et vieux, grands et petits, prenaient un singulier -plaisir à écouter les nouvelles dont les artistes en perruques étaient -toujours abondamment pourvus. Suivant la tradition, le pompeux Buffon -cessait chaque matin de donner audience à son esprit, afin de prêter une -oreille complaisante à la chronique du jour, racontée d’une manière originale -et familière par son barbier en titre.</p> - -<p>Pour qu’un jeune homme fût à la mode, il lui fallait un habit de drap fin -ou de soie, suivant la saison, qui serrât exactement la taille et les bras, car -on avait la prétention de paraître mince; l’embonpoint sentait la roture, et -le ventre était à l’index, comme chose prohibée. L’élégant petit-maître sortait -encore un gilet d’une étoffe chinée ou d’un drap chamois, des culottes -de sénardine couleur jaune pâle ou gris de lin, des bas de soie à raies longitudinales -et variées, des souliers étroits et lustrés à la cire luisante, des -boucles d’argent taillées à facettes comme le diamant. L’été, on lui voyait un -léger bambou à la main; l’hiver, il jetait sous son bras gauche un énorme -manchon à longs poils soyeux, dans lequel il se serait bien gardé de cacher -ses mains quand il se promenait aux Tuileries ou au Palais-Royal. N’oublions -pas le chapeau de castor, qui, pendant un ou deux ans, fut d’une hauteur -démesurée. Paris l’avait emprunté aux Hollandais. Je pourrais bien retracer -ici ce qu’on appelait le négligé pour une certaine classe de jeunes fashionables -du haut parage, auxquels on pouvait appliquer ce trait de Gilbert:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i8">En habit du matin,</span><br /> - <span class="i0">Monsieur promène à pied son ennui libertin.</span> -</div> - -<p class="noindent">Je me contente de dire que ces dandys portaient alors des pantalons de peau -<span class="pagenum3" id="Page_VI">VI</span> -de daim très-fine qui étaient si étroits, qu’on ne pouvait les mettre la première -fois qu’avec le secours de deux personnes. De là, un mot plaisant du -comte d’Artois, qui, jeune, évaporé, se montrait fort attentif à suivre la -mode. Son valet de chambre lui présentant un pantalon de cette espèce: -«Si j’y entre, dit-il, je ne le prends pas.»</p> - -<p>A côté des deux professions dont nous avons parlé plus haut, florissait un -jeune barreau qui, s’appliquant ce mot de Cicéron: «L’orateur est un homme -probe, habile à bien dire,» conservait l’honneur héréditaire du corps, et -aspirait aux palmes de l’éloquence. Le plaidoyer de Dupaty pour trois hommes -injustement condamnés au supplice de la roue, la chaleur entraînante de -Bergasse défendant la sainteté du nœud conjugal dans l’affaire du banquier -Cornemann, le polémique de ce Linguet dont Voltaire avait dit: «Il brûle, -mais il éclaire,» les réquisitoires du vertueux Servan, les brillantes inspirations -de Gerbier, qui avait reçu de la nature tous les dons de l’orateur, les -discours de l’illustre Séguier, l’adversaire officiel des philosophes du dix-huitième -siècle, qu’il estimait en secret, le retentissement de la parole foudroyante -de Mirabeau dans ses débats au parlement d’Aix avec le célèbre -Portalis, qu’il fallut emporter presque mourant après sa lutte avec un si terrible -jouteur, excitaient l’ardeur et formaient le talent de leurs rivaux futurs, -qui voyaient aussi grandir devant eux de jeunes magistrats du parquet déjà -connus de l’opinion. Mais à côté de ces beaux exemples, une partie des avocats -en donnait de dangereux. Ils défiguraient la langue dans une espèce de jargon -du palais, qui était insupportable; tantôt communs, tantôt boursouflés, ils -noyaient la question dans un déluge de paroles; quelques-uns, armés de poumons -de fer et pourvus d’une voix de stentor, plaidaient avec une espèce de -fureur pendant trois ou quatre heures; la sueur ruisselait de leur front, et -par moments ils semblaient écumer. Du reste, le corps jouissait d’une haute -estime, et la méritait. Les procès en séparation entraînaient bien quelques-uns -des défenseurs des femmes à des liaisons licencieuses avec leurs clientes; -il y avait bien encore quelques scandales particuliers; mais, en <ins id="cor_1" title="géné-néral">général</ins>, -les mœurs du barreau étaient pures, et la probité, unie à une -scrupuleuse délicatesse, régnait dans cette belle profession qui touchait, -sans le savoir, au moment de parvenir à tout par la puissance de la parole.</p> - -<p>Nos jeunes patriciens recevaient à peu près la même éducation que celle -des enfants de la classe moyenne; mais ils travaillaient beaucoup moins, parce -qu’ils ne sentaient pas le besoin de travailler. Au sortir du collége ou de -l’école militaire, ceux-ci se rendaient aux écoles d’application où ils acquéraient -<span class="pagenum3" id="Page_VII">VII</span> -des connaissances spéciales et positives; ceux-là entraient dans un -régiment, et menaient la vie de garnison, vie pleine d’oisiveté, de dissipation, -et très-peu propre à former des esprits supérieurs. Les autres, livrés -à eux-mêmes au milieu des piéges et des séductions de la capitales, lâchaient -la bride à leurs passions. Les enfants des grandes et riches maisons, dès qu’ils -se trouvaient émancipés par l’âge ou mariés, tombaient dans les plus folles -prodigalités. Une classe de courtisanes trop célèbres alors, connue sous le -nom de femmes entretenues, et qui scandalisaient Paris par l’excès de leurs -dépenses et l’insolence de leur luxe, s’appliquaient à dévorer le patrimoine de -ces jeunes patriciens, entretenaient leurs penchants à la frivolité, énervaient -les tempéraments, amollissaient les âmes sans altérer toutefois ce courage -d’instinct et de réflexion qui est une vertu de notre caractère, et pour ainsi -dire un fruit du sol français. On était bien sûr de voir ces étourdis, ces dissipateurs, -ces enfants de la mollesse et de la volupté, courir à un duel ou à un -combat comme les favoris de Henri III à la journée de Coutras; mais il ne -se formait à cette école de plaisirs et de vices, tenue par les Lays modernes, -ni de ces grands caractères ni de ces grands talents si communs en France -au temps de Louis XIV. On sentait au contraire une espèce d’abâtardissement -dans la noblesse dont Louis XV, qui oubliait tous ses devoirs de roi, -avait négligé de surveiller l’éducation. Aussi quand son successeur, aux -prises avec une révolution, eut besoin de secours et fit le signal de détresse, -il ne trouva ni un général ni un ministre capable de sauver l’État et le prince. -La marine seule comptait des hommes d’une haute capacité, mais qui, -n’ayant pas été initiés aux affaires, ne pouvaient avoir appris à gouverner -L’État comme leurs vaisseaux au milieu des tempêtes.</p> - -<p>Cependant les questions financières commençaient à remuer les esprits; le -compte rendu de Necker, véritable signal d’une révolution prochaine, puisqu’un -ministre du roi donnait l’exemple de révéler au peuple des choses qui -sont des mystères dans un gouvernement absolu, s’était répandu partout -comme un livre d’imagination ou un roman du plus grand intérêt. Tout ce -qui lisait alors avait lu le compte rendu. La jeunesse elle-même, commençant -à devenir sérieuse, avait pris part aux discussions entre le banquier de Genève, -qui ne voulait plus de secrets en finances, et le brillant Calonne, qui le -combattait par ordre de la cour, si intéressée à cacher ses dilapidations. La -guerre d’Amérique, les secours portés par un successeur de Louis XIV à un -peuple armé pour reconquérir son indépendance, l’enthousiasme excité par -les triomphes des Suffren, des Lamotte-Piquet, des Destaing sur nos plus -<span class="pagenum3" id="Page_VIII">VIII</span> -anciens ennemis, vinrent réveiller des sentiments de gloire, et mêler des idées -de liberté aux autres idées graves qui s’étaient emparées des esprits. Le retour -de la colonie de jeunes officiers qui avaient été servir, avec La Fayette, sous le -drapeau de Washington, féconda les germes d’indépendance cachés dans le -cœur de tous les hommes. D’un autre côté, les doctrines philosophiques comptaient, -depuis un demi-siècle, un grand nombre de disciples de toutes les -classes. Voltaire avait une brillante école, Rousseau beaucoup d’enthousiastes, -surtout parmi les femmes et les jeunes gens. En 1787, à l’âge de dix-neuf ans, -nous commencions à lire le <i>Contrat social</i> et les <i>Conseils à la Pologne</i>; les plus -hardis d’entre nous abordaient l’<i>Esprit des Lois</i> et les <i>Discours</i> de Machiavel -<i>sur Tite-Live</i>. Encore légers par les goûts de notre âge, nous sentions le -besoin de donner des aliments forts et substantiels à notre esprit; nous étions -d’ailleurs préoccupés des discussions de la cour avec les parlements, et de -l’émotion générale causée par les révélations sur l’état des finances, sur le -produit des impôts, sur le déficit du trésor. Enfin la révolution éclata et vint -fermer à jamais le passé auquel nous avions appartenu. L’heureux temps que -celui de notre première jeunesse! jetons-y un dernier regard comme sur une -époque qui ne peut plus renaître ni pour nous ni pour aucune des générations -nouvelles qui nous succéderont. Nous étions tout à fait de notre âge, adonnés -à nos plaisirs et à la profession que nous voulions suivre, exempts des passions -politiques qui dévorent l’existence, en général étrangers aux affaires du gouvernement, -assez modérés dans nos désirs, renfermés dans de certaines limites -très-difficiles à franchir, ne pouvant pas même avoir le plus léger soupçon -de ce que nous voyons aujourd’hui: la témérité des vœux, l’audace des -espérances, et l’insatiable désir d’obtenir tous les avantages de la société avant -d’avoir été marqué du sceau de l’expérience -et de la maturité.</p> - -<div class="floatl" style="width: 242px;" id="im-0008a"> -<img src="images/im-0008a.jpg" alt="1789" title="1789" width="242" height="300" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-0008a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>En 1789, plus d’observations particulières -sur l’esprit et les mœurs de la jeunesse. La révolution, -en apparaissant au milieu de nous, -vint imprimer à tous les cœurs l’amour de la -patrie et l’enthousiasme de la liberté. Ces deux -sentiments que nos pères avaient développés -avec tant d’énergie au temps de César, et qui -plus tard avaient saisi d’autres occasions de se -manifester, ressuscitèrent chez un vieux peuple -avec toute l’énergie et toute la pureté qu’ils -<span class="pagenum3" id="Page_IX">IX</span> -avaient au temps de la vertu romaine. Plus rien de frivole en France, pas même -la jeunesse qui parut tout à coup passer à l’âge mûr. Il ne lui resta de traits qui -la fissent reconnaître que cette candeur d’intentions, ce désintéressement -absolu, et l’éclat du courage, ses anciens attributs. Dans les cités comme -dans les camps, la jeunesse prit pour elle tous les périls du dedans et du -dehors. Ils appartenaient à la jeunesse les ardents défenseurs de la cause publique, -dans le forum ou dans le sénat; ils appartenaient aussi à la jeunesse -les héros qui nous firent triompher de l’Europe. Sous le rapport de l’abnégation -de ses intérêts, du dévouement sans bornes, et des prodiges opérés -pour l’affranchissement et le salut de la France, il y eut là quelques années -qui feront un éternel honneur à la nation. On put croire, à cette époque, -que nous allions remonter, par les lois, par les opinions et par la guerre, à -la pureté républicaine, sans perdre l’élégance de nos mœurs et de notre -politesse. Mais bientôt, en outrant tout, en voulant nous transformer tout à -coup, et imposer le régime de Sparte et de Rome à une nation civilisée qui -aime les arts, les jouissances de l’esprit, les plaisirs du goût et l’urbanité, -on s’exposa nécessairement à nous rejeter vers le passé dont on aurait -voulu abolir jusqu’à la mémoire. Cette violence contribua, encore plus peut-être -que les excès de la terreur, à la réaction qui éclata aussitôt après le -9 thermidor, réaction qui fut si sanglante en invoquant le saint nom de -l’humanité. Je ne peindrai pas la jeunesse de cette époque de transition. -Égarée par des sentiments légitimes dans le principe, excitée par des imprudents -qui, encore tout tremblants de la peur qu’ils avaient ressentie eux-mêmes -au moment où ils faisaient tant de peur à tout le monde, agitée par -des passions politiques qu’un parti puissant attisait pour les exploiter au -profit de l’ancien régime qu’il espérait ressusciter, enflammée par vingt -journaux qui mettaient chaque jour le feu à toutes les têtes incandescentes, -une partie de cette jeunesse tomba dans les plus déplorables égarements, -ainsi que tous les hommes engagés dans la lutte entre la république, blessée -à mort quoiqu’elle parût encore pleine de vie, et la royauté qui aspirait à -renaître. On se rappelle avec effroi les compagnons de Jésus et du Soleil, et -leurs sanglantes expéditions dans le midi. Les fils des meilleures familles devinrent -des assassins et des brigands non-seulement tolérés, mais encore encouragés, -et que la tardive sévérité des lois eut la plus grande peine à réprimer.</p> - -<div class="floatl" style="width: 236px;" id="im-0010a"> -<img src="images/im-0010a.jpg" alt="1794" title="1794" width="236" height="300" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-0010a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Les armées se préservèrent de toute cette contagion, et, comme elles -n’avaient eu aucune part aux excès de l’action, elles furent étrangères aux -emportements de la réaction; elles furent aussi préservées d’une singulière -métamorphose qui se fit remarquer dans la cité. Sur la frontière, nos braves -<span class="pagenum3" id="Page_X">X</span> -soldats, en présence de l’ennemi, et déjà négligés par une administration -faible et désunie qui avait succédé à l’administration vigoureuse et compacte -du comité de salut public, supportaient, pendant un hiver des plus rigoureux, -toutes les privations, bravaient en plein air toutes les intempéries, et ne songeaient -qu’à vaincre ou à mourir. A la même époque, dans une partie de la -France, et surtout à Paris, une folle ivresse de plaisirs emporta tout à coup la -société. Tous les âges se précipitèrent avec une sorte de fureur dans toutes les -jouissances dont on les avait sevrés. C’étaient des festins de Lucullus, c’étaient -des bals aussi brillants que ceux de Marie-Antoinette à sa villa du petit Trianon; -c’était une répétition journalière des saturnales de la régence, au moment -où la cour se hâta de déposer le rôle d’hypocrisie que lui avaient imposé -la tristesse et la dévotion du grand roi. Étrange contradiction du cœur -humain! Les héros de ces fêtes étaient des hommes et des femmes qui pleuraient, -disaient ils, leurs parents immolés à une espèce de divinité inexorable -comme la Fatalité des anciens, et pourtant ils dansaient et se réjouissaient -au milieu de leurs transports de haine pour la république, et des projets -de vengeance qu’ils exécutaient ou méditaient contre les terribles adversaires -dont l’aspect les faisait trembler encore. Voici maintenant une autre -anomalie, mais d’un caractère moins sérieux, et qu’il faut néanmoins citer -comme un trait de la physionomie du parti qui donnait un aussi étrange -spectacle. Tandis que les femmes, interrogeant les statues antiques, adoptant -le cothurne, la coiffure, la tunique des femmes d’Athènes et de Rome, brillaient -de la plus rare élégance sous de légers vêtements qui nous les montraient -presque sans voile, comme Aspasie ou Phryné apparaissant aux regards -d’un peuple enthousiaste de la beauté, les -jeunes gens, qui avaient taxé de simplicité -grossière le costume des républicains -du temps, se présentaient sous un aspect -rebutant et ridicule. On les rencontrait -partout avec ce qu’ils appelaient des cadenettes, -c’est-à-dire avec leurs cheveux -nattés et relevés derrière la tête comme -ceux des soldats suisses de la garde royale; -sur les deux côtés de leur figure descendaient -des touffes de cheveux qui représentaient -des oreilles de chien; leurs cols -étaient emprisonnés dans une cravate énorme qui, enveloppant le bas du visage -<span class="pagenum3" id="Page_XI">XI</span> -et le menton, semblait cacher un goître; ajoutez à ce bizarre déguisement -une espèce de sarreau de drap qui descendait le long du corps sans marquer -la taille, et dont les larges manches permettaient à peine la vue de l’extrémité -des doigts. Ces mêmes coryphées de la -mode portaient à la main un bâton noueux -et tortu, pour attaquer leurs adversaires -lorsqu’ils croiraient l’occasion favorable. -Tels étaient les chevaliers des plus brillantes -femmes des salons de Paris. Telle était la -milice volontaire qu’on appelait la jeunesse -dorée de Fréron, et qui faisait avec un zèle -gratuit et une vigilance passionnée la police -de la capitale dans les spectacles, dans -les jardins publics, sur les boulevards, -contre les révolutionnaires désignés sous le -nom de terroristes. Paris laissait faire; mais -il marquait déjà le moment où il mettrait -un terme à ces levées de boucliers qui portaient -le trouble au lieu de rétablir l’ordre.</p> - -<div class="floatr" style="width: 216px;" id="im-0011a"> -<img src="images/im-0011a.jpg" alt="Jeunesse dorée" title="Jeunesse dorée" -width="216" height="300" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-0011a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Cette époque de vertige et de déclin pour une partie de la société, semblable -à l’écume qui bouillonne sur une mer longtemps agitée, ne pouvait durer. -Les études recommençaient dans les institutions particulières et dans les -écoles centrales; la jeunesse studieuse y accourait avec une envie extrême -de profiter d’une instruction solide et variée; elle reprenait des mœurs plus -douces et des habitudes plus paisibles. En même temps, et sans que la contagion -du dehors eût pu les atteindre, les élèves de la première école polytechnique formaient, -sous les auspices de Monge, de Berthollet, de Fourrier, de Prieur de la -Côte-d’Or, cette pépinière d’hommes distingués qui sont devenus l’une des -gloires de la France, en lui rendant d’immenses services. On ne conçoit pas tant -d’application, tant de travail, de si profondes études, de si grands progrès, -à côté de tant de légèreté, de folie, d’emportement de plaisir et de dangereuse -exaltation dans une autre partie de la population. Qu’elle était belle à voir cette -jeunesse d’une stature élevée, d’une force de corps remarquable, d’un air -calme, initiée aux mystères de la science, et toujours prête à offrir ses connaissances, -son bras, son zèle et son épée au premier signal de la patrie, qui pouvait -les réclamer à tout moment! Que de beaux noms cette école a semés dans toute -l’Europe et gravés en traces ineffaçables dans nos annales civiles et militaires!</p> - -<p><span class="pagenum3" id="Page_XII">XII</span> -Deux belles années du gouvernement directorial, illustrées par les triomphes -inouïs de Bonaparte en Italie, avaient rendu la société plus calme et -plus sage; mais bientôt les revers et la faiblesse d’un gouvernement sur son -déclin laissèrent renaître les traces de troubles, et la jeunesse allait encore -s’égarer en usurpant une dangereuse influence. Mais Bonaparte revint d’Orient, -environné d’une nouvelle auréole de gloire; la société se reconstitua -sous le consulat, qui rétablit l’ordre dans l’état, la sécurité dans les villes, la -paix entre les citoyens, la décence dans les mœurs, et toutes les bonnes habitudes -de la civilisation. Sous l’impulsion puissante et régulière du grand -homme, la jeunesse reprit goût à toutes les choses sérieuses. On la vit embrasser -avec ardeur les études littéraires, cultiver le domaine des sciences, s’associer -aux découvertes de l’industrie, peupler les manufactures, hâter les -progrès de son instruction pour ne pas être surprise sans un fond de connaissance -par le signal du départ pour les armées. Au dedans comme au dehors, et -sur tous les champs de bataille, théâtres de ses triomphes, elle se montra pénétrée -d’un dévouement sublime, saisie d’un enthousiasme extraordinaire -pour la gloire, et capable d’obtenir l’admiration même du premier capitaine du -siècle. Cette jeunesse vraiment digne de lui, l’empereur l’employait partout, dans -ses conseils, dans l’administration générale, dans des négociations hérissées de -périls ou pleines de difficultés, dans le gouvernement des pays conquis; et partout -elle répondait à son attente. Les jeunes gens étaient encore pour lui les <i>Missi -dominici</i> avec lesquels Charlemagne visitait les différentes parties de son vaste -empire. Que d’hommes aurait produit cette école féconde, si celui qui l’avait -créée avait pu rester sur le trône et appliquer son génie aux conquêtes de la -paix, comme il l’avait appliqué à l’art d’obtenir et de fixer la victoire! Par la -générosité des sentiments, par la probité sévère, par le singulier privilége de -ne rien croire d’impossible quand l’intérêt du pays et un homme tel que Napoléon -commandent, cette jeunesse mérita les honneurs du parallèle avec les -volontaires de la levée de septembre 1792, quittant leur charrue ou leur atelier -pour arracher la France à l’insulte et au fléau d’une invasion des étrangers, -qui, à cette époque, méditaient de nous partager avec l’épée comme la malheureuse -Pologne. En payant un tribut à cette élite du peuple français, on ne peut -s’empêcher de répandre des larmes sur les flots de sang que la jeunesse tout -entière a versé pour nous, de sentir de mortels regrets à la pensée de la perte -de tant d’hommes qui seraient aujourd’hui la force, le rempart et l’honneur de -la France. Adressons-leur un souvenir dans quelque partie de la terre où -repose leur dépouille sacrée, et disons-leur, comme s’ils pouvaient nous -<span class="pagenum3" id="Page_XIII">XIII</span> -entendre dans leurs tombeaux inconnus: «Généreux enfants de la patrie, -que la France serait grande si elle pouvait ranimer d’un souffle vos ossements, -et vous présenter en phalanges guerrières à l’Europe que vous avez tant de -fois vaincue!»</p> - -<p>Pendant l’immortelle campagne de 1814, où le génie d’un homme fit tête -à l’Europe conjurée, la jeunesse française se montra digne de ce qu’elle avait -été pendant le règne de Napoléon. A ces deux époques elle n’eut que de -grandes pensées; et je ne sais quel reproche pourrait leur adresser le plus -sévère des peintres de mœurs. Sans doute l’ambition régnait dans les cœurs, -mais cette ambition était noble et pure des misérables intrigues et des capitulations -de conscience qui déshonorent souvent une passion si peu sévère sur le -choix des moyens d’arriver à son but. C’est au prix de son sang offert tous les -jours que l’on voulait obtenir les récompenses promises par le juge suprême -des travaux de chacun; c’est par des services multipliés que l’on espérait attirer -les regards d’un prince attentif et juste, qui ne laissait aucun sacrifice sans -salaire. Quel homme sage aurait voulu tarir la source de tant de dévouement, -et refouler dans les cœurs la passion de la gloire?</p> - -<p>La chute de Napoléon laissa un vide immense; la jeunesse, décimée tous -les ans par la guerre, donna les plus vifs regrets au prince qui levait sur elle -le terrible impôt du sang au nom de la gloire et du salut de tous. Destituée en -quelque sorte avec lui du commandement suprême de l’Europe, la jeunesse -se sentit d’abord accablée de ce revers, et conserva au fond du cœur le désir -de le réparer. Le retour de l’île d’Elbe, après de magnifiques promesses, renversa -les ambitieuses espérances que les amis de Napoléon avaient conçues -pour leur pays. Heureusement les idées de liberté firent diversion à cette -douleur. Toujours fidèle à ses glorieux souvenirs, la jeunesse embrassa la -Charte comme une victoire remportée sur la dynastie revenue avec les étrangers, -et contrainte de rendre hommage aux principes de la révolution.</p> - -<p>Alors se révéla un homme connu seulement par quelques chansons, entre -lesquelles tout Paris avait répété <i>le Roi d’Yvetot</i>, satire naïve à la manière -de La Fontaine. Tout à coup l’auteur de cette malicieuse allusion au règne du -conquérant, devient un grand poëte. Il prend la lyre au lieu du galoubet, -et consacre ses odes ou ses hymnes à consoler la France, en célébrant -ses vingt années de triomphes. Grâce à lui, nos héros, leurs exploits, -leurs prodiges, reviennent à la mémoire de tous, et retentissent dans les -palais, dans les ateliers, dans les chaumières. Les étrangers eux-mêmes, -encore présents et sous les armes au milieu de nous, entendent les femmes, -<span class="pagenum3" id="Page_XIV">XIV</span> -les vieillards, la jeunesse, célébrer les batailles de Jemmapes et de Fleurus, -de Rivoli et d’Arcole, des Pyramides et du Mont-Thabor, d’Austerlitz et de -Friedland; ils ne peuvent s’empêcher d’admirer à la fois et tant de faits -immenses et la noble attitude du peuple qui les chante devant eux ainsi qu’en -face de la dynastie assise sur le trône, offensée de n’avoir aucune place parmi -tant de gloire, mais secrètement intéressée à ne pas arrêter cet élan des âmes, -qui pouvait devenir un élément de force si les alliés voulaient abuser de la -victoire en prolongeant leur séjour parmi nous.</p> - -<p>Une singulière anomalie se présente ici à la pensée. Béranger, en rallumant -l’enthousiasme pour Napoléon, réveillait aussi l’amour de la patrie et de la -liberté; il fut ainsi pour sa part l’instituteur politique de la jeunesse en général. -Il produisit sur elle, comme sur le peuple lui-même, une impression qui -ressemblait en quelque chose à celle de la révolution de 1789; il en ranima les -sentiments, et jeta dans les cœurs le germe des dispositions nécessaires au -succès de la révolution nouvelle, qu’il prévoyait dans un avenir plus ou moins -éloigné. Les jeunes gens de la classe moyenne, et même un certain nombre -de ceux qui appartenaient aux anciennes familles, non moins fières de leur -naissance que connues par leur haine pour la révolution, prirent aussi leurs -inspirations dans Béranger, et adoptèrent la cause constitutionnelle. Ils formaient, -sous la conduite des chefs de l’opposition, une société qui se consacrait -avec eux aux travaux de la résistance légale et organisée, pour arrêter les -empiétements d’une autorité trop justement suspecte de projets hostiles à la -liberté. Les événements de chaque jour, les discussions de la tribune, les -journaux, les nombreuses publications de la presse, avancèrent singulièrement -l’éducation politique de ces auditeurs d’une nouvelle espèce placés auprès des -deux chambres, et partout où il s’agissait de défendre les principes de la révolution -de 1789. En même temps il s’élevait dans cette même classe une coalition -de quelques belles intelligences qui, formées, échauffées par l’enseignement -de l’école normale, où brillaient les Laromiguière, les Royer-Collard -et leurs élèves d’élite, entreprirent de combattre le dix-huitième siècle, particulièrement -Voltaire, et de rétablir l’union entre la philosophie et le principe -religieux, qu’elle regardait avec raison comme immuable dans le cœur des -hommes. Cette coalition avait pour son interprète le journal <i>le Globe</i>. Sans -doute elle fut injuste envers le dix-huitième siècle, elle méconnut des services -immenses et dont nous recueillons encore tous les fruits chaque jour; sans -doute encore on peut lui reprocher des hérésies littéraires; mais elle répandit -des lumières en soumettant tout à une analyse sévère, et offrit l’exemple d’une -<span class="pagenum3" id="Page_XV">XV</span> -pureté, d’un désintéressement, d’une droiture d’intentions qu’on ne saurait -oublier. C’est du <i>Globe</i> que sont sortis les Saint-Simoniens, les Fouriéristes et -tous ces jeunes écrivains qui ont fouillé au fond des principes de la société, et -tenté de la réformer tout entière pour réparer, disaient-ils, de grandes injustices, -donner à chacun la place que lui méritaient ses talents et ses vertus, -améliorer la condition du peuple et répartir plus également les avantages que -les hommes peuvent obtenir de leur réunion en corps de nation. Sans le -savoir, peut-être, ces jeunes enthousiastes reprenaient l’œuvre démocratique -de 1793 et les doctrines de Babeuf, immolé sous le directoire pour l’émission -de principes semblables aux leurs. Ils avaient aussi dans leur enseignement -religieux des affinités avec la théophilanthropie que voulut mettre en honneur -La Réveillère-Lépeaux, membre du directoire, et que le ridicule fit tomber, de -même qu’il a porté depuis un coup mortel à la prédication publique de quelques -Saint-Simoniens. On sait que quelques coryphées de cette secte allèrent jusqu’à -enseigner la liberté absolue et même la communauté des femmes. Ce sont là -des excès comme il s’en rencontre dans toutes les sectes nouvelles, mais l’école -de Saint-Simon et de Fourier n’en laissera pas moins des traces profondes; -plusieurs de ses principes pénétreront dans les lois ainsi que dans les institutions, -et apporteront avec le temps de notables changements dans la constitution -du corps social. De pareils efforts, de pareils projets, des vues si sérieuses, -de pareilles études dans la jeunesse, sont un spectacle nouveau pour -la France et même pour le monde.</p> - -<p>Cependant l’opposition ne tarda point à se partager en deux fractions: l’une, -c’était la plus nombreuse, voulait tout obtenir par la force de la loi, en -retenant le gouvernement dans les limites de la Charte; l’autre, ayant perdu -toute confiance dans la dynastie, se précipita dans la route périlleuse des -conspirations. Elles avortèrent toutes, et coûtèrent la vie à des hommes ardents -et sincères, mais sans prudence, à de jeunes séides dont quelques-uns, comme -les quatre sergents, montrèrent le plus noble caractère devant la justice, et -une âme héroïque en face de la mort. Plein d’affection pour la jeunesse en -général, consacré au devoir de l’instruire et d’éclairer sa route, témoin de -plusieurs de ces tentatives téméraires dont j’ai toujours prédit la malheureuse -issue à leurs auteurs, j’ai plaint du fond du cœur Bories et ses compagnons, ainsi -que toutes les autres victimes d’entreprises téméraires et inopportunes qui ne -pouvaient réussir. En révolution surtout, tout ce qui est prématuré avorte, -tout ce qui va trop vite fait reculer. Les révolutions ne triomphent que lorsque -l’opinion publique est prête à les accepter.</p> - -<p><span class="pagenum3" id="Page_XVI">XVI</span> -Il y avait alors dans les esprits un mouvement extraordinaire. Il donna -naissance à la tentative, formée par quelques jeunes gens, de faire, avec -un plan raisonné, suivi avec constance, ce que la <ins id="cor_2" title="révoluion">révolution</ins> avait essayé -par suite de son penchant à l’innovation en toutes choses, mais avec des -efforts partiels sans direction et sans puissance, je veux dire une réforme -littéraire appliquée au théâtre, à l’histoire, au roman, à la prose, à la poésie, -à la langue même; les beaux-arts, surtout la peinture, devaient aussi -subir une métamorphose complète. Il se trouvait des vues justes, des observations -vraies, des vérités senties dans le plan des jeunes Luthers de cette réforme. -Mais que de génie et de bon sens, quelle habileté dans l’art de composer -et d’écrire, quelle connaissance du goût des Français ne supposait-elle pas! -L’audace des réformateurs fut grande, elle produisit des poëtes ainsi que des -prosateurs; elle enfanta quelques œuvres marquées au coin du talent, mais -qui toutefois ne donnaient à personne le droit d’affecter de superbes mépris -pour nos grands écrivains, à l’exemple de cet original de Mercier qui voulut détrôner -en même temps Racine et Newton. Le public se laissa entraîner, et sans -déserter les objets de son culte proscrit par le fanatisme littéraire du moment, -il les négligea pour accepter, avec une certaine faveur, des ouvrages qu’il n’aurait -pas voulu souffrir dix ans auparavant. Le théâtre, envahi par eux, vit -triompher la nouvelle école, quelques succès légitimes, et d’autres qui étaient -des scandales pour la raison et des outrages pour le goût, ainsi que des atteintes -graves au caractère de notre langue. La déception fut entretenue avec une habileté -remarquable, avec une persévérance extrême, avec un concert inouï d’éloges -mutuels par les chefs de la conjuration, et par leurs admirateurs passionnés, -qui s’emportèrent ensuite jusqu’à faire une sorte de violence à l’opinion. Pour -être vrai, il faut avouer que la tourmente littéraire a vu éclore, dans plus d’un -genre, et spécialement dans la poésie lyrique et le roman, des talents et des -travaux qui ont justement conquis leur célébrité. Je les nommerais si la nature -même de cette esquisse générale me permettait d’entrer dans les détails. -De même, je me contenterai d’indiquer que le public est maintenant en pleine -réaction, surtout au théâtre, contre la nouvelle école, parce qu’elle n’a point -tenu ses promesses de recréer l’art, et qu’en imitant jusqu’aux défauts qu’elle -reprochait aux maîtres, elle n’a montré ni leur génie, ni leur raison, ni leur -talent de peindre les passions et de remuer les cœurs.</p> - -<div class="floatl" style="width: 214px;" id="im-0017a"> -<img src="images/im-0017a.jpg" alt="Juillet 1830" title="Juillet 1830" -width="214" height="300" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-0017a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Les projets de la réforme littéraire appartenaient, par leur nature même et -par des liens assez étroits, à la révolution politique qui marchait toujours, et ne -pouvaient plus être arrêtés que par la défaite des amis de la liberté, ou par la -<span class="pagenum3" id="Page_XVII">XVII</span> -chute de la dynastie. Les trois journées survinrent et firent sortir du sein du peuple -une race nouvelle de révolutionnaires, jusqu’alors inconnue en France. Quel -étonnement pour nous, lorsque nous vîmes des adolescents, des enfants même, -saisis tout à coup d’un instinct de courage et d’une fièvre belliqueuse, poussés et -conduits par eux-mêmes, attaquer des soldats armés, braver la mitraille, recevoir -et surtout donner la mort avec une -audace et une témérité sans exemple, s’abstenir -de toute cruauté dans le combat, de tout -excès après la victoire! La prise de la Bastille -elle-même, qui causa une si profonde émotion -dans Paris, n’avait rien produit de pareil. -Le gamin, puisqu’il faut l’appeler par son -nom, n’était point apparu dans les journées -les plus orageuses de la révolution. D’où -sortait cette race nouvelle tout à coup intervenue, -sans ordre et sans appel, dans la bataille -qui a renversé un trône et dépossédé -une dynastie? je l’ignore. Que deviendra -cette race si elle se perpétue? qu’en faut-il -attendre ou espérer? C’est là une grave -question qui mérite d’être méditée profondément par le législateur. Un -autre exemple du même genre, mais moins étonnant quoiqu’il soit aussi -nouveau dans nos annales, appartient à mon sujet. Ce ne sont pas des -hommes faits, des généraux couverts de gloire, ce ne sont pas des chefs -révolutionnaires et connus de la foule, ce sont des jeunes gens de nos écoles -de médecine, des élèves en droit, des élèves de l’École Polytechnique qui, -l’épée à la main, ont conduit le peuple à l’attaque du château, ce sont eux -qui ont servi de guide à la victoire populaire. Ici point de Camille Desmoulins -qui, montrant un pistolet, distribue des feuilles d’arbre comme des signes de -ralliement, et crie au peuple qu’il entraîne: «Marchons.» Ici rien en paroles et -tout en actions. Le peuple s’émeut de lui-même et trouve sur sa route des -guides qu’il accepte sans les connaître, parce qu’ils viennent adopter ses périls.</p> - -<p>Il existait dans le sein de la jeunesse des ambitions ardentes. Frappés du -souvenir de changements inouïs que nous avons vus, plusieurs se disaient: -Puisque des soldats <i>sont passés rois</i>, puisqu’un lieutenant d’artillerie a pu devenir -le maître de l’Europe, pourquoi ne deviendrais-je pas général, ministre -ou consul! Une partie de la jeunesse mit à profit ces réflexions après les trois -<span class="pagenum3" id="Page_XVIII">XVIII</span> -journées, et s’éleva aux emplois les plus éminents; l’autre fut négligée par une -faute grave de la politique, et devint hostile au pouvoir par mécontentement -d’abord, ensuite par système. De là, au milieu de la société, une espèce de -volcan souterrain dont nous avons vu à plusieurs reprises les redoutables explosions. -En même temps la presse, investie d’une puissance nouvelle, réveilla -dans les esprits toutes les idées d’amélioration politique et d’égalité; la république -apparut comme le gage d’un avenir brillant et prospère, où chacun -trouverait sa place, et tout le monde le bonheur tant cherché depuis des siècles. -Tandis que les écrivains entretenaient ces espérances, il se préparait dans -l’ombre une chose que nous n’avions pas vue encore, une vaste conjuration, -étendue comme un réseau sur toute la France, nouée avec force, enveloppée -d’un profond mystère, et investie d’une redoutable puissance par des jeunes -gens seuls, sans le secours des hommes qui avaient formé les sociétés secrètes -sous les Bourbons renversés par la révolution de 1830.</p> - -<p>Peintre de mœurs, je ne dois pas omettre ici un singulier contraste: à côté -de cette jeunesse que nous appelons la jeunesse politique, nous voyons un certain -nombre de jeunes fashionables avides de tous les genres de jouissances, -épuisant jusqu’à la lie la coupe des plaisirs, abandonnés à tous les excès, et -courant à leur ruine avec une sorte de délire qui rappelle des temps et des mœurs -que l’on croyait à jamais oubliés. Effaçons ces tristes images par une idée consolante -et prise dans l’observation même de ce qui se passe sous nos yeux. La -patrie voit croître dans son sein une nombreuse partie de la jeunesse qui vit -de peu, modère ses désirs, travaille beaucoup, étudie les questions de cette -économie politique qui porte tout l’avenir de la France, se livre au génie des -découvertes, demande aux sciences les moyens de les rendre utiles au plus -grand nombre, d’achever, par une révolution innocente, paisible et progressive, -l’ouvrage de la révolution de 1789, en répandant de nouveaux bienfaits -sur le peuple, qu’il faut rendre plus heureux et plus éclairé pour le rendre -vraiment libre. Bénissons cette modeste et laborieuse jeunesse, souhaitons -qu’elle fasse de nombreux imitateurs, et attendons, avec une vive espérance, -les succès de la belle entreprise qu’elle poursuit sous les regards des hommes -éminents qui lui servent de guides et de flambeaux.</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">P.-F. Tissot</span>,<br /> -<span style="font-size: x-small">de l’Académie française</span>.</p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 413px;" id="im-000bis"> - <img class="bord" src="images/im-000bis.jpg" width="403" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE MODÈLE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-000bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-001a"> - <span class="pagenum" id="Page_1"> </span> - <img src="images/im-001a.jpg" width="600" height="237" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-001a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE MODÈLE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 183px;" id="im-001b"> -<img src="images/im-001b.jpg" alt="V" title="" width="183" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-001b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">V</span><span class="smcap3">oulez-vous</span> -un Spartacus, un César, un Cicéron, un -saint Étienne, un Clovis, un Molière, etc.? Souhaitez-vous -faire revivre sur la toile une notabilité quelconque -de l’antiquité ou des temps modernes? Vous faut-il -un baron féodal ou un serf, un Européen ou un sauvage, -un martyr ou un Jupiter Olympien, un discobole -ou un soldat de la république française? Allez vous-en -dans une de ces rues sales et tortueuses dont fourmille -notre belle capitale; montez un escalier qui tient le -milieu entre une échelle et un mât de cocagne, et là, -au fond de quelque grenier, vous trouverez la notabilité demandée, le saint, l’empereur, -le roi, le poëte, le guerrier, <i lang="la" xml:lang="la">ad libitum</i>, dans la personne du modèle.</p> - -<p>«Vil métier!» disent les misanthropes. Non pas, messieurs, s’il vous plaît. -N’exige-t-il pas un concours de qualités physiques que la nature accorde rarement -à un seul et même individu? celui qui l’exerce n’a-t-il pas plus de droits matériels -à notre admiration sous la blouse qui cache ses formes herculéennes, que ces élégants -rabougris dont les charmes sont dus principalement à l’habileté d’un tailleur? Le -modèle ne fait-il point partie intégrante de la matière première mise en œuvre par -le peintre ou le sculpteur? ne coopère-t-il pas essentiellement à la création des tableaux -qui tapissent les murs de nos musées, des statues qui se mirent dans les bassins -de nos jardins publics? Vil métier! allons donc! si je n’étais homme de lettres, je -voudrais être modèle.</p> - -<p>A vrai dire, si l’on estimait une profession d’après ce qu’elle rapporte, celle de -modèle serait des plus secondaires. C’est moyennant trois francs par séance qu’il endosse -ou quitte toute espèce de costume, tient la tête haute ou les yeux baissés, prend -l’air doux ou terrible, avec une infatigable docilité.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_2">2</span> -Autrefois on accordait au modèle le déjeuner, en sus du prix convenu. Attablé sur -le poêle, à côté de l’artiste, il absorbait du vin et des vivres à discrétion, ou plutôt sans -discrétion, et c’est pourquoi l’on a fini par lui supprimer totalement le repas du matin, -comme abusif et frustratoire.</p> - -<p>L’artiste était en tenue de travail; il avait sa blouse multicolore, son bonnet rouge, -sa palette à la main et sa pipe à la bouche. Le modèle, après avoir déjeuné le plus -copieusement possible, se déshabillait lentement, et commençait ses exercices.</p> - -<p>«Allons, disait l’artiste, donnez-moi l’expression: le cou renversé, les mains étendues, -les yeux au plafond; n’oubliez pas que vous tombez mortellement blessé.»</p> - -<p>Le modèle obéissait; mais, au bout d’un instant, sa tête retombait sur sa poitrine, -son corps s’affaissait, et ses yeux se fermaient involontairement.</p> - -<p>«Posez donc! posez donc!» criait l’artiste.</p> - -<p>Le modèle se réveillait en sursaut, et balbutiait quelques mots d’excuse sur la difficulté -de sa digestion, dont il ne tardait pas à donner une nouvelle preuve en se -rendormant.</p> - -<p>«Posez donc! sacrestie! posez donc!... Bien, c’est cela, nous y sommes.»</p> - -<p>Le modèle n’y était déjà plus, et le peintre jurait, tempêtait, jetait de fureur sa -palette et ses pinceaux.</p> - -<p>«Dam! lui disait le coupable, croyez-vous que ce soit divertissant de tomber -mortellement blessé pendant trois heures de suite?»</p> - -<p>C’est donc pour éviter une somnolence importune qu’on n’octroie plus au modèle -que ses trois francs, nourriture non comprise. La modicité de cette rétribution ne -lui permet pas de n’avoir qu’une seule corde à son arc. Il est obligé de faire comme -les abbés de la régence, qui dînaient de l’autel et soupaient du théâtre, ou comme les -négociants cumulards des petites villes, qui sont à la fois perruquiers, aubergistes, -épiciers, marchands de vin, de son, d’avoine et de sabots. Il pourrait jouer dans -chaque atelier la scène de maître Jacques et de l’Avare.</p> - -<p>«Pardon, monsieur, est-ce au colporteur ou au modèle que vous vous adressez?</p> - -<p>—Au colporteur.</p> - -<p>—En ce cas, voici de la parfumerie de premier choix, du savon de Windsor, des -foulards de l’Inde, des cuirs à rasoir, des gravures de <ins id="cor_3" title="Rambrandt">Rembrandt</ins>, des moulages -d’après Clodion; puis, ajoute-t-il mystérieusement, des cigares de la Havane, mais -des vrais, ma parole d’honneur, et du tabac de Maryland, qui m’arrive de Belgique -à l’instant même. Voyons, achetez-moi quelque chose; je suis accommodant, et, si -vous n’avez pas d’argent, vous me donnerez vos vieilles bottes.»</p> - -<p>Quand vous ne faites pas d’affaires commerciales avec lui, le modèle se débarrasse -de son éventaire, rengaîne le mélange de sciure de bois et de copeaux qu’il débite en -guise de tabac de contrebande, et vous demande à poser pour la tête ou pour l’ensemble, -suivant sa spécialité.</p> - -<p>Quelques modèles sont cordonniers dans leurs moments de loisir; d’autres coupent -les cheveux; d’autres encore quittent Paris le dimanche, et vont dans les fêtes de -village jongler en qualité d’Alcides du Nord, ou dévorer des volailles crues à titre de -Nouveaux-Zélandais. On en voit encore, couverts d’un maillot couleur de chair et -<span class="pagenum" id="Page_3">3</span> -dûment empanachés, faire gémir la peau de vingt tambours et les oreilles de leur -auditoire, sous le prétexte spécieux qu’ils sont sauvages. Que la civilisation nous en -délivre!</p> - -<p>Les jeunes modèles chantent, jouent la comédie bourgeoise, se disent entretenus -par des femmes de députés, et sont toujours sur le point d’être reçus à l’Opéra-Comique. -Les modèles à barbe font des commissions et cirent les bottes; ce sont souvent -d’anciens militaires, qui racontent la bataille de Champaubert, et crient: «Vive -l’empereur!» quand ils ont bu.</p> - -<p>Il y a des modèles de toutes les nations, des Français, des Italiens, des Savoyards, -des Nègres, et surtout des Juifs. Les Juifs pullulent depuis quelques années dans les -ateliers. Ils ne voulaient jadis poser que pour la tête, mais cette pruderie n’a pas -tardé à s’apprivoiser. Le peuple qui possède, non moins que les Gascons, la faculté -de pousser partout menace de monopoliser un métier qu’il avait dédaigné longtemps. -Tant pis pour les beaux-arts!</p> - -<p>Car la race hébraïque est naturellement mercantile, et, pour être bon modèle, il -ne suffirait pas de n’avoir en vue qu’un faible salaire et de mettre son corps en location; -il faudrait donner preuve d’intelligence et de sentiment, comprendre la pensée -de l’artiste, s’inspirer du but qu’il veut atteindre, se faire acteur mimique dans le -drame qu’il va retracer avec les pinceaux ou l’ébauchoir, évoquer devant lui par le -geste, par le jeu de la physionomie, par l’attitude, le personnage qu’il a rêvé, et -contribuer à la perfection de l’œuvre en en facilitant l’exécution. Voilà ce que devrait -faire le modèle; mais une pareille tâche est généralement au dessus de ses forces. Il -se contente de prêter à celui qui l’emploie une forme extérieure, et semble se croire -dispensé de qualités intellectuelles. Il cherche autant que possible à s’identifier -avec un mannequin ou une statue; il est ennuyeux et ennuyé. Il fait son métier -comme un écolier fait ses pensums: celui-ci a des plumes à six becs, celui-là se sert -de <i>ficelles</i>, c’est-à-dire, en langue vulgaire, de divers procédés imaginés pour escamoter -une partie de la séance, pour tromper l’ennui de l’immobilité, pour en varier -la monotonie.</p> - -<p>Ainsi le modèle en arrivant tire sa montre quand elle n’est point remplacée par -une reconnaissance du Mont-de-Piété, et vous fait voir pendant dix minutes qu’il -est onze heures précises. Ficelle!</p> - -<p>Il admire longuement votre esquisse, prétend que votre tableau produira le plus -grand effet au salon, et vous prophétise un avenir magnifique. Ficelle!</p> - -<p>Il se déshabille avec autant de peine et d’efforts qu’il en faudrait si son pantalon -possédait le nombre de boutons nécessaire pour le fixer solidement. Ficelle!</p> - -<p>S’il pose assis, il se trouve mal à l’aise sur son fauteuil, et fait de son coussin le -sujet d’une enquête <i lang="la" xml:lang="la">de commodo et incommodo</i>; si son bras est soutenu en l’air par -une corde qu’un anneau retient au plancher, il se plaint qu’elle lui meurtrit outrageusement -le poignet; si l’on a placé sous son pied une bûche appelée <i>talonnière</i> pour -lui tenir la jambe en raccourci, il gémit du contact de l’écorce raboteuse avec son -orteil. Ficelles!</p> - -<p>Il dérange les draperies dont on l’affuble, afin d’avoir le plaisir de les replacer; il -<span class="pagenum" id="Page_4">4</span> -a trop chaud ou trop froid; il est enrhumé du cerveau, et se mouche continuellement. -Ficelles!</p> - -<p>Un certain Bréchon, mort depuis quelques années, avait inventé une <i>ficelle</i> pour -laquelle il eût certainement mérité un brevet. Il savait éviter la gêne qu’aurait pu -lui causer la présence de l’artiste, et quand celui-ci ne se trouvait pas à son atelier au -jour et à l’heure indiqués, Bréchon, ne voulant pas perdre sa séance, se déshabillait -sur la porte et posait sur l’escalier!</p> - -<p>«Que vois-je! s’écriait une élégante qui montait paisiblement sans songer au -spectacle inconvenant qui l’attendait au passage.</p> - -<p>—Ne faites pas attention, madame; c’est Ajax foudroyé.</p> - -<p>—Quelle horreur! disait la vieille fille du quatrième en rentrant chez elle.</p> - -<p>—Eh bien! qu’est-ce que vous me voulez? Quand je vous dis que ceci vous représente -Ajax foudroyé.</p> - -<p>—C’est affreux! répliquait la vieille fille: est-ce que vous prenez notre escalier -pour l’école de natation! Nous allons voir!...»</p> - -<p>Il fallait la puissante intervention du portier pour contraindre Bréchon à quitter -la place; mais le lendemain il ne manquait jamais de réclamer le prix de sa séance -<i lang="la" xml:lang="la">extra portas</i>. Cette anecdote paraît invraisemblable; mais pour la faire comprendre, -il importe de dire que Bréchon était un peu fou.</p> - -<p>Plus le modèle est vieux, plus il a de <i>ficelles</i> à son service, elles se multiplient -en même temps que ses rhumatismes; l’âge le rend encore bavard et prodigue de -conseils. Tableaux et sculptures, il examine tout d’un œil connaisseur, décide du -mérite d’une ébauche, et s’étaie de l’autorité des grands maîtres pour lesquels il a -travaillé.</p> - -<p>«Ah! monsieur, dit-il, l’art a bien dégénéré! Il fallait le voir du temps de Napoléon! -je posais pour M. David, pour M. Guérin, pour M. Girodet-Trioson; c’étaient -là de fameux peintres! comme ils soignaient la ligne et les contours! comme ils -calculaient les proportions! ils ne faisaient rien de <i>chique</i> ou d’après le mannequin; -ils prenaient toujours le modèle; ils le copiaient, ils l’étudiaient du matin au soir; -aussi leur peinture était-elle <i>fameusement blaireautée</i>, unie comme une glace. Dans -ce temps-là, nous ne pouvions fournir aux demandes des artistes; mais aujourd’hui, -le métier ne va plus; tout est perdu!»</p> - -<p>C’est surtout avec les élèves en loges, qui concourent pour le grand prix de Rome, -que le modèle tranche du professeur. Telle est sa pénétration, qu’il signale dans un -dessin non-seulement les imperfections qu’on peut y trouver, mais encore celles -qui n’y sont pas. Il prévient l’erreur par un avis officieux: la tête est mal emmanchée; -les bras sont trop longs; le torse est écrasé; les muscles ne s’attachent pas -bien. Il est plus classique qu’un vieillard de l’Institut, plus rigoureux qu’un membre -du jury d’admission, plus exigeant qu’un bourgeois qui, faisant faire son portrait, -trouve les ombres trop fortes, et affirme qu’il n’a jamais eu autant de noir sur la -figure.</p> - -<p>«Monsieur, vous m’avez mis sous le nez une grosse tache; je vous <i>observerai</i> que -je ne prends jamais de tabac.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span> -Dans les académies, le modèle se présente sous un aspect tout différent. Une académie -de dessin est un lieu où les aspirants-Raphaël, les candidats à la succession -du Puget, viennent, moyennant une rétribution légère, dessiner, peindre ou modeler -d’après nature. Leur salle de réunion est une vaste pièce carrée garnie de gradins -en amphithéâtre; au centre s’élève un piédestal en bois blanc, au dessus duquel -une lampe est suspendue: c’est sur ce tréteau que s’installe le modèle, exposant ses -muscles aux regards, à l’étude et à l’admiration des rapins.</p> - -<p>Tous les lundis se débat une question importante: il s’agit de décider quelle sera -la pose du modèle durant le cours de la semaine. Le torse sera-t-il en saillie ou masqué; -courbera-t-on les jambes ou les développera-t-on? l’attitude sera-t-elle simple -ou maniérée? La discussion s’échauffe, les essais se succèdent; les plus criards, et -quelquefois les plus habiles finissent par l’emporter. Dès que la pose est arrêtée, le -tumulte cesse, on s’installe, on taille les crayons, on prépare les palettes, on masse -l’argile ou la cire. Chacun jouissant à tour de rôle du droit de choisir sa place, ceux -qui ont les derniers numéros se résignent à copier le dos ou le profil du poseur. Le -silence se rétablit, pour être interrompu bientôt par des chansons répétées en chœur, -par des plaisanteries plus ou moins spirituelles, plus ou moins grossières. Le modèle -y prend part: il risque un <ins id="cor_4" title="calembourg">calembour</ins>, il débite des gaudrioles dignes d’un vaudevilliste -du Palais-Royal, il emprunte des facéties au catéchisme poissard; si les cris de -<i>Posez donc!</i> ne viennent pas l’interrompre, il provoque une immense hilarité. Aussi, -durant le quart d’heure par heure qui lui est accordé pour se reposer, reçoit-il de la -reconnaissance publique un tribut de cidre, de bière et d’eau-de-vie. On épuise la -buvette pour assouvir sa soif inextinguible, car le modèle partage avec les musiciens, -les pompiers et les cochers de fiacre, le privilége d’avoir le gosier toujours sec et l’estomac -élastique.</p> - -<p>La plus célèbre académie est celle de Suisse, située sur le quai des Orfèvres, au -bout du pont Saint-Michel. Ex-modèle retiré du service, Suisse est aujourd’hui peintre -en miniature et professeur de dessin. Son humeur joviale égaie ses élèves; quand -il remarque parmi eux un grand nombre de nouveaux, il affuble son menton imberbe -d’une barbe blanche postiche, frappe humblement à sa porte, et en entrant dit d’une -voix cassée: «Pardon, messieurs, auriez-vous besoin d’un modèle à barbe?»</p> - -<p>Cette <i>charge</i> obtient toujours un grand succès.</p> - -<p>C’est dans les académies qu’on peut passer en revue les modèles qui, s’élevant au -dessus de la foule de leurs collègues, se sont acquis une réputation fructueuse: célébrités -que personne ne connaît, illustrations qui naissent et meurent dans l’obscurité, -dont les noms, fameux dans les ateliers, sont complètement ignorés du public. -Là, vous voyez en première ligne l’Italien Cadamuro, dont la carte de visite porte:</p> - -<p class="center"><span class="smcap3">Cadamour</span>,<br /> -<i>roi des modèles</i>.</p> - -<p class="noindent">et auquel personne ne dispute cette honorable souveraineté. C’est le vétéran du métier; -et, bien qu’il ait eu quarante-cinq ans jusqu’en 1836, les ravages du temps -<span class="pagenum" id="Page_6">6</span> -l’obligent à se déclarer sexagénaire. Remarquez qu’il ressemble à Henri IV, et que, -pour compléter l’illusion en joignant l’analogie de la coiffure à celle du visage, il -relève le bord antérieur de son chapeau. Cadamour pose pour la tête d’expression, -les muscles, les veines et les <i>altères</i>. Quand M. Gerdy, ou tout autre professeur d’anatomie, -a besoin d’un <i>écorché vivant</i>, c’est Cadamour qui remplit cette fonction, et -il vous dira qu’il s’en acquitte de manière à laisser de profonds souvenirs dans l’esprit -des étudiants en médecine. Cadamour posera jusqu’à sa dernière heure: un -même instant interrompra pour lui le cours d’une séance et celui de la vie; il mourra -à son poste, et passera brusquement de la table de l’académie sur celle de l’amphithéâtre, -ce Père-Lachaise des pauvres, afin de rendre service à la science après sa -mort comme de son vivant. Il ne restera pour perpétuer son souvenir qu’une interminable -chanson qui commence ainsi:</p> - -<div class="poem"> - <p class="i0"><span class="smcap3">Air</span>: <i lang="it" xml:lang="it">O pescator dell’onda</i>.</p> - <span class="i0">Le plus beau des modèles,</span><br /> - <span class="i5">Cadamour,</span><br /> - <span class="i0">Qui pose avec ficelles,</span><br /> - <span class="i5">Cadamour, etc., etc., etc.</span><br /> -</div> - -<p>Malgré son grand âge, Cadamour est recherché par tous les artistes. Invitez-le à -se rendre chez vous, il vous répondra par une lettre semblable à la suivante:</p> - -<div class="blockquote"> - <p class="left3">Monsieur,</p> - -<p>Je suist bien fachez de vous re fuser mais tout le moit dedés senbre est prie et la -motiez du moi de jenviez jeus quau 21 sisa peut vous con venire daprest cetent la vous -pouvez chisire car dieut mersi je ne suis pas sent ou vrage lon masomme de pordelettre -et je ne peut pas contentez tout mon monde jait loneur de vous salue</p> - -<p class="right"><span class="smcap3">Cadamour</span></p> - -<p class="left3">frende por sil<br /> -vous plait</p> -</div> - -<p>Après Cadamour, le doyen des modèles est Brzozomwsky, qu’on appelle vulgairement -Polonais, parce qu’aucun gosier français n’a jamais pu parvenir à prononcer -son nom. Il est perruquier, rue Coquillière, n. 21, vend des pommades, et possède -d’inappréciables recettes contre les maux d’yeux et les durillons, ce qui ne l’empêche -pas d’avoir les pieds déformés par de nombreux tubercules. Heureux homme! -Sa boutique est son Hôtel des Invalides: il se console en rasant les artistes de ne plus -poser que très-rarement devant eux! L’embonpoint a gâté ses contours, mais il lui -reste une main preste et légère qui manie le rasoir et le peigne avec une égale -dextérité. Ce n’est plus Hercule, mais c’est Figaro.</p> - -<p>Quant à Dubosc, qui pose depuis l’âge de cinq ans, il n’a rien perdu de ses facultés -physiques. Modèle de formes irréprochables, il a été complice de presque tous -les replâtrages mythologiques de l’ancienne école, et de presque toutes les productions -bitumineuses de la nouvelle. Vertueux fils; sous l’Empire il figura l’Amour -<span class="pagenum" id="Page_7">7</span> -pour soutenir ses parents, et son carquois était pour eux la corne d’abondance. -Homme rangé, il est parvenu à s’amasser dix-huit cents francs de rente: on assure -qu’il plaçait à la caisse d’épargnes bien avant l’invention de cette institution philanthropique, -qu’il n’a jamais passé le pont des Arts, qu’il met de côté les pièces de cinq -francs dont on le gratifie, sans jamais en changer une seule, qu’il ne dîne point à défaut -de monnaie, et paie son tailleur en gros sous.</p> - -<p>L’économie est une qualité si rare chez les modèles, que ces assertions nous semblent -difficiles à croire. La plupart n’ont pour banquiers que les marchands de vins -des barrières, et déposent dans les guinguettes les fonds qu’ils ont gagnés durant la -semaine. On cite toutefois un autre exemple d’ordre et de vie régulière: c’est Céveau, -surnommé <i>le beau dentelé</i>, maître scieur de long, homme fort et carré, qui enlève -des poids de cinquante, tient des tabourets en équilibre sur un petit doigt, et parie -qu’il terrasserait un ours, pour peu qu’on mît des gants et une muselière à l’animal. -Céveau était le favori de M. Ingres, avant que le chef de l’école du dessin se fût volontairement -exilé à Rome.</p> - -<p>A ce propos nous dirons que tous les peintres ont leur modèle de prédilection, -qu’ils reproduisent incessamment dans leurs tableaux. Qu’un artiste rencontre dans -la rue un homme aux traits mâles et fortement accentués, à la physionomie expressive, -à la tournure athlétique, fût-ce sous les haillons d’un chiffonnier, l’artiste -l’endoctrinera et l’aura bientôt fait passer de l’échoppe à l’atelier. C’est ainsi que -Géricault recruta parmi les acteurs de madame Saqui le nègre Joseph, qui, venu de -Saint-Domingue à Marseille, et de Marseille à Paris, avait été engagé dans la troupe -acrobate pour jouer les Africains. Le <i>Naufrage de la Méduse</i> amena une nombreuse -clientèle à Joseph, et ses épaules larges et son torse effilé la lui ont conservée, malgré -ses impardonnables distractions. Car pensez-vous que l’Haïtien, brûlé par le soleil -des tropiques, va demeurer tranquille dans sa pose comme Napoléon sur la Colonne? -Non: vous voyez tout-à-coup sa figure s’épanouir, ses grosses lèvres s’ouvrir, ses -dents blanches étinceler; il se parle à lui-même, il se conte des histoires, il rit à -gorge déployée; il songe à son pays natal; réchauffé par la chaleur du poêle, il rêve -le climat des Antilles; au milieu des émanations de la tôle rougie et de la couleur à -l’huile, il respire le parfum des orangers. O illusions!</p> - -<p>Parlerons-nous de la femme modèle? Jules Janin vous a poétiquement retracé l’histoire -authentique d’une poseuse devenue grande dame, d’une poseuse chaste et pure, -dont la vie, pareille à un conte de fée, prouve, comme un conte de fée, que la vertu -trouve tôt ou tard sa récompense. Faut-il opposer la règle générale à cette charmante -exception? Faut-il chercher la femme-modèle dans son galetas orné d’un lit de sangle, -d’une commode de sapin, d’une cuvette fêlée et d’une paire de bottes? La suivrons-nous -dans ses transformations somptuaires, tantôt déguenillée, tantôt portant manchon -et cachemire français, et se promenant aux Tuileries, où les <i>fashionables</i> la -prennent pour une comtesse? Ce sujet serait plus abordable, si la femme-modèle -l’était moins. D’ailleurs, comment la reconnaître? Elle ne convient jamais de sa profession, -elle l’exerce avec hypocrisie; elle est lingère, brodeuse, demoiselle de boutique, -jamais modèle. Allez frapper à sa porte, elle vous crie par le trou de la serrure: -<span class="pagenum" id="Page_8">8</span> -«Pour qui me prenez-vous, monsieur? je ne pose pas.» Et pourtant vous la voyez -accourir le lendemain, elle vient chez vous s’installer, bâiller, babiller, croquer des -pastilles de menthe et vous expliquer les raisons cachées de sa réponse de la veille: -elle vous étale des trésors qu’eussent enviés toutes les déesses de l’antiquité... O -jeune artiste, regardez-les froidement; ne voyez dans votre modèle qu’une gracieuse -statue; n’essayez pas de devenir le Pygmalion de cette blanche Galathée, et méditez -ce vers proverbial:</p> - -<div class="poem" lang="la" xml:lang="la"> - <span class="i0">Quidquid id est, timeo <ins id="cor_5" title="Danaas">Danaos</ins> et dona ferentes.</span> -</div> - -<p>Gens du monde, ne méprisez point les modèles, ce serait mépriser la force et la -beauté physiques. Hélas! ces deux qualités, si estimées jadis, ne mènent plus aujourd’hui -celui qui les possède qu’à épouser une veuve <i>un peu mûre</i> (<i>elle ne tient -pas à la fortune</i>), à être tambour-major, clown au Cirque Olympique, ou modèle. -Nos gouvernants ne sont plus des guerriers de six pieds, portant de lourdes épées; -des hommes grêles et chétifs régissent l’univers du fond de leur cabinet. La pensée -a remplacé l’action, l’intelligence a tué la matière; ce n’est plus Goliath qui règne, -c’est David.</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">E. de la Bédollierre.</span></p> - -<div class="figcenter3" style="width: 450px;" id="im-008a"> -<img src="images/im-008a.jpg" alt="" title="" width="450" height="548" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-008a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 461px;" id="im-008bis"> - <img class="bord" src="images/im-008bis.jpg" width="451" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LA LIONNE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-008bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-009a"> - <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> - <img src="images/im-009a.jpg" width="600" height="245" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-009a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LA LIONNE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 196px;" id="im-009b"> -<img src="images/im-009b.jpg" alt="M" title="" width="196" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-009b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">M</span><span class="smcap3">ademoiselle</span> -de Verneuil avait dix-huit ans, et son -entrée dans le monde datait déjà de deux années, -lorsqu’un beau jour son père lui dit:</p> - -<p>—Ma chère Alix, il est temps que tu te maries; -je n’ai rien négligé pour ton éducation; tu as eu les -meilleurs maîtres de Paris, et voilà deux ans que je te -mène dans le monde, où je n’étais guère allé depuis -mon veuvage. J’ai rempli avec exactitude tous les devoirs -d’un bon père, et je veux couronner l’œuvre -en t’établissant convenablement. Tu es jolie, tu as -des talents, je te donne cent mille écus de dot et je t’en laisserai le double, le plus -tard possible, il est vrai; mais enfin tu es ma fille unique, et tu auras toute ma fortune. -Avec cela tu peux choisir, et je ne prétends gêner ni ton goût ni ton inclination. -Dans quelques jours nous reprendrons cet entretien, et je te demanderai si tu as distingué -quelqu’un.</p> - -<p>Alix, qui était d’un caractère franc, ouvert et décidé, répondit aussitôt:</p> - -<p>—Pourquoi remettre ce qui peut se dire tout de suite? J’ai déjà distingué un -jeune homme, M. Armand Dureynel.</p> - -<p>—Fort bien! ce choix me plaît, et il réunit, je crois, toutes les convenances. Dureynel -est bien né, aimable et riche; son père est mon ami; il m’a gagné vingt louis -hier soir à l’écarté; j’irai le voir aujourd’hui même, et l’affaire ne souffrira sans -doute aucune difficulté.</p> - -<p>Un mois après, le mariage eut lieu; le jour des noces, les deux nouveaux époux -partirent pour la Suisse, à l’improviste, et sans même avertir les grands parents. -Ces sortes d’enlèvements légitimes étaient alors une mode récemment empruntée à -<span class="pagenum" id="Page_10">10</span> -l’aristocratie anglaise. M. Armand Dureynel, qui se piquait de suivre exactement les -lois du bon genre, aurait renoncé à la moitié de la dot de sa femme, plutôt qu’à ce -voyage sentimental qui donne à la lune de miel un reflet d’élégance et de haute distinction. -Alix ne fit pas la moindre résistance. On venait de lui dire qu’une femme -doit suivre son mari; elle avait juré de se conformer aux commandements de la -charte matrimoniale, et ce n’est pas dès le premier jour qu’elle aurait commencé à -enfreindre ses devoirs d’épouse obéissante. Elle monta donc gaiement en chaise de -poste, et, recevant à la fois une double initiation, elle entra en même temps et au -grand galop dans le charmant exercice de la vie conjugale et de la vie fashionable.</p> - -<p>Dix ans se sont écoulés depuis ce pèlerinage. Lancée par l’hymen dans une carrière -brillante, madame Dureynel fut bientôt citée parmi les divinités de la mode parisienne, -et aujourd’hui elle figure avec avantage dans cette élite de merveilleuses -que l’on rencontre à toutes les solennités élégantes; infatigables amazones, dédaignant -les paisibles récréations de leur sexe, et abdiquant le doux empire des grâces discrètes -pour suivre nos dandys à la course et se mêler aux grandes et aux petites manœuvres -du Jockey’s-Club; reines du monde cavalier, que l’on a surnommées <i>les -Lionnes</i>, pour rendre hommage à la force, à l’intrépidité et à l’inépuisable ardeur -dont elles donnent chaque jour tant de preuves.</p> - -<p>La femme libre réclame tous les droits et priviléges que les lois et les mœurs ont -réservés à l’homme; elle veut être admise au partage de la puissance dans tous ses -degrés, du gouvernement dans tous ses emplois, de l’œuvre sociale dans toutes ses -fonctions;—la lionne est moins ambitieuse: elle enferme son émancipation dans -des bornes plus étroites, et, laissant au sexe le plus fort le poids des affaires et -le maniement d’une autorité banale, elle ne demande, ou plutôt elle ne prend que la -facile liberté de partager les plaisirs, les usages, les façons, les fatigues, les allures, -les travers, les ridicules et les grâces de l’homme élégant. Pour tout le reste, elle ne -demande pas mieux que de demeurer femme. Dans les pratiques de la vie fashionable -seulement il lui faut des franchises illimitées.</p> - -<p>Mais ici, l’analyse est insuffisante si l’on veut que le portrait soit complet. Êtes-vous -curieux de connaître la lionne dans toutes les nuances de son caractère, dans -tous les détails de son existence publique et privée? passez une journée avec madame -Dureynel.</p> - -<p>Entrons donc dans ce petit hôtel nouvellement bâti à l’extrémité de la Chaussée -d’Antin. Voyez, quelle charmante habitation! N’admirez-vous pas l’élégance de ce -perron, la noblesse de ce péristyle, le choix de ces fleurs, la verdure de ces arbustes -exotiques, la grâce de ces statues? Peu de lionnes sans doute ont une cage -aussi belle. Mais, hâtez-vous, il est déjà huit heures, et les lionnes sont -diligentes.—Madame Dureynel vient de se réveiller; elle sonne sa femme de chambre, qui -l’aide dans sa première toilette du matin; ces soins ne prennent qu’un quart d’heure; -puis la lionne congédie sa camériste, en lui disant:</p> - -<p>—Allez, mademoiselle, et faites venir Job.</p> - -<p>L’appartement de madame Dureynel mérite les honneurs d’une description. Il -se compose de quatre pièces décorées dans le style du moyen âge. La chambre à -<span class="pagenum" id="Page_11">11</span> -coucher est tendue en damas bleu, et meublée d’un lit à baldaquin, d’un prie-dieu, -de six fauteuils et de deux magnifiques bahuts, le tout en bois d’ébène admirablement -sculpté; des glaces de Venise, un lustre et des candélabres en cuivre doré, -des vases et des coupes d’argent ciselés avec un art infini, et deux tableaux, une -Judith de Paul Véronèse, et une Diane chasseresse d’André del Sarto, complètent -l’ameublement de cette pièce. Le salon est surchargé d’ornements, de meubles, de -peintures, de curiosités de toutes sortes; on dirait une riche boutique de bric-à-brac; -ce que l’on remarque surtout dans cet amas d’objets divers, ce sont les armes qui -tapissent les murs: des lances, des épées, des poignards, des gantelets, des casques, -des haches, des morions, des cottes de mailles, tout un attirail de guerre, -l’équipement complet de dix chevaliers. Le boudoir et la salle de bains ont la même -physionomie gothique, sévère et martiale. Rien n’est plus étrange que le désordre -d’une jolie femme au milieu de ces insignes guerriers et de ces formidables reliques -du temps passé:—une écharpe de dentelle suspendue à un fer de lance,—un frais -chapeau de satin rose accroché à un pommeau de rapière,—une ombrelle jetée sur -un bouclier,—des souliers mignons bâillant sur les <ins id="cor_6" title="cuissarts">cuissards</ins> énormes d’un capitaine -de lansquenets.</p> - -<p>A voir la lionne dans son négligé du matin, on pourrait aisément commettre une -grave erreur, et la prendre pour un joli jeune homme de dix-sept ans, tout aussi -bien que pour une femme de vingt-huit. Le costume est d’une ambiguïté complète. -Madame Dureynel porte une robe de chambre de cachemire vert, doublée de soie -rouge, large, flottante, et tombant jusqu’à ses pieds chaussés de vastes pantoufles -turques; une cravate de foulard entoure son cou; un bonnet de velours noir couvre -sa tête et ne laisse échapper de chaque côté qu’une seule boucle de cheveux. Ainsi -vêtue, elle passe dans son boudoir; et elle se livre d’abord à la lecture des journaux,—non -pas ces feuilles légères et frivoles consacrées à la mode, à la littérature -et aux théâtres,—mais le <i>Journal des Haras</i>, le <i>Journal des Chasseurs</i>, et deux -ou trois journaux politiques très sérieux, très graves, qu’elle parcourt d’un bout à -l’autre afin d’être au courant de toutes choses.</p> - -<p>Madame Dureynel est interrompue dans cette lecture intéressante par Job, qui se -rend à ses ordres. Job est le groom de la lionne.</p> - -<p>—Comment <i>Pembrocke</i> se porte-t-il ce matin? demande madame Dureynel. Je -compte le monter aujourd’hui; tenez-le prêt; vous me suivrez sur <i>Fenella</i>... Maintenant, -voici une lettre et un rouleau de vingt-cinq louis qu’il faut porter tout de suite -chez M. Arthur de Sareuil; vous lui remettrez cela à lui-même, entendez-vous, Job?</p> - -<p>—Faudra-t-il demander un reçu?</p> - -<p>—Quelle sottise!... Vous passerez ensuite chez mon chapelier, et vous lui direz -qu’il faut absolument que j’aie à midi mon chapeau de castor gris. Dépêchez-vous.</p> - -<p>—Madame n’a-t-elle pas d’ordres à donner pour l’antichambre? Madame recevra-t-elle -ce matin?</p> - -<p>—Quelqu’un s’est-il déjà présenté?</p> - -<p>—Le sellier de madame attend qu’elle soit visible.</p> - -<p>—Pour son mémoire? Ces gens-là sont tous les mêmes: toujours pressés d’argent! -<span class="pagenum" id="Page_12">12</span> -Après lui, ce seront les autres!... Vous direz à Joseph que je n’y suis pas ce matin -pour les gens d’affaires; j’attends du monde à déjeuner, et je ne veux pas être dérangée.</p> - -<p>Job se retire, et la lionne, restée seule, se livre à quelques réflexions sérieuses.</p> - -<p>Il faut pourtant, se dit-elle, que je me débarrasse de mes créanciers. Autrefois, -quand ces gens-là se permettaient d’être indiscrets, on les faisait jeter à la porte, et -quelquefois même par la fenêtre. C’était un bon temps pour les personnes de qualité! -Aujourd’hui, c’est différent: payer est le seul moyen de ne pas être importuné, -et comme on est toujours obligé d’en finir par là, le mieux est de s’acquitter le plus -tôt possible... Voyons: ce que je dois à Crémieux, à Verdier, à ma marchande de -modes, au tailleur, au sellier, à ma lingère et à mon armurier, s’élève à 20,000 fr. -environ. Je comptais sur la chance des courses pour m’aider à combler cet arriéré; -mais, au contraire, j’ai été d’un malheur inouï dans tous mes paris. Maintenant, il -n’y a plus que deux partis à prendre: faire des économies, et ce serait bien long et -bien difficile; ou vendre un coupon de rentes, ce qui est plus sûr et plus expéditif.</p> - -<p>Dix heures sonnent sur ces entrefaites, et Joseph, le valet de chambre, vient annoncer -à madame Dureynel que son maître d’armes est là, et demande si elle prendra -leçon ce matin.</p> - -<p>L’escrime a été recommandée à madame Dureynel par son médecin, excellent -docteur de lionnes, habile à ne conseiller que ce qui peut plaire, et à régler ses ordonnances -sur le caractère, les habitudes, les goûts et les passions de ses clients:—système -médical qui fait fortune dans le beau monde. Les lionnes se plaisent à -tous les exercices masculins; l’escrime d’ailleurs est un passe-temps salutaire à -la santé, favorable à la grâce des mouvements et au développement de la beauté. -Madame Dureynel, qui a déjà quatre ans de salle, ne se servira sans doute jamais -de son talent pour se battre en duel avec une rivale ou une ennemie, comme l’ont -fait, dit-on, de grandes dames et de célèbres comédiennes de l’ancien régime, mais -elle se trouve fort bien d’une gymnastique qui lui a ôté ses migraines, ses vapeurs, -et autres incommodités frivoles qu’une bonne lionne laisse aux femmelettes et aux -mijaurées.</p> - -<p>—Non, répond madame Dureynel, je ne prendrai pas ma leçon aujourd’hui; -d’autant mieux que voici mes convives. Faites servir le déjeuner.</p> - -<p>Les convives de madame Dureynel sont deux lionnes, ses plus intimes amies, ou -plutôt, comme elle les appelle, ses plus chères camarades. Madame de Tressy et madame -Primeville donnent une franche poignée de mains à la maîtresse de maison, qui -leur dit:</p> - -<p>—Je vous ai averties que ce serait sans façon: un véritable déjeuner de garçons, -rien de plus: des huîtres, un pâté de foie gras, et quelques bagatelles; par exemple, -j’espère que l’on n’aura pas oublié le vin de Champagne frappé de glace.</p> - -<p>On se met à table, une large brèche est faite au pâté; les bagatelles se présentent -sous la forme copieuse et solide d’un chapon truffé et de divers autres plats de même -importance. Les trois lionnes mangent de tout, de manière à soutenir l’honneur de -leur nom, c’est-à-dire avec un appétit vraiment léonin. N’est-il pas bien naturel -<span class="pagenum" id="Page_13">13</span> -qu’elles aient besoin de prendre des forces pour résister au train d’une vie pleine -d’activité, de mouvement et d’exercice? Tout en faisant honneur au repas, elles -causent gaiement, vivement, et même parfois toutes ensemble, comme des femmes -vulgaires; car pour être lionne, il n’est pas dit que l’on doive renoncer à tous les priviléges -et à toutes les faiblesses d’un sexe qui sait nous charmer par ses qualités, et -plus encore par ses adorables défauts. On a beau vouloir chasser le naturel, il se réfugie -toujours quelque part et se révèle de quelque côté.—La lionne a beau se métamorphoser -dans l’action, elle reste femme par l’abondance de la parole.</p> - -<p>Entre les trois amies, la conversation roule nécessairement sur les choses à la -mode, et la médisance n’est pas plus exclue de l’entretien qu’elle ne le serait chez -des dévotes ou chez des <i>bas-bleus</i>.</p> - -<p>—Que dit-on de nouveau? demande madame Dureynel.—Vraiment, les propos -varient peu depuis quelque temps; nous ne sommes pourtant pas dans la morte-saison -du scandale!—Avez-vous lu le dernier roman de Balzac?—Je ne lis jamais -de romans.—Ni moi.—Ni moi.—Le vicomte de L..... a donc vendu son cheval -gris?—Non, il l’a perdu à la bouillotte, et c’est là le plus grand bonheur qui lui -soit arrivé au jeu!—Comment! perdre un cheval qui lui avait coûté 10,000 francs, -tu appelles cela du bonheur?—Dix mille francs, dis-tu? Il lui en coûtait plus de -cent mille, et voilà bien ce qui fait qu’il a joué à qui perd gagne, M. de L..... était -pour son cheval d’un amour-propre excessif et ridiculement opiniâtre; il acceptait -et il provoquait sans cesse des paris énormes; le cheval était toujours vaincu, mais -ses défaites n’altéraient en rien la bonne opinion que le vicomte avait conçue de -cette malheureuse bête, si bien que cet aveuglement lui a enlevé quatre ou cinq -mille louis en moins d’un an.—Je ne le croyais pas assez riche pour soutenir une -aussi mauvaise chance.—Avez-vous entendu Mario lundi dernier? Il a chanté -comme un ange.—Et le ballet nouveau?—Il serait parfait si nous avions des danseurs; -car de beaux danseurs sont indispensables dans un ballet, quoi qu’en disent -nos amis du Jockey’s-Club, qui ne voudraient voir que des femmes à l’Opéra.—Madame -B..... a-t-elle reparu?—Non, c’est un désespoir tenace. Elle regrette le temps -où les femmes abandonnées allaient pleurer aux Carmélites; mais nous n’avons plus -de couvents à cet usage, et c’est fâcheux, car rien n’est plus embarrassant qu’une -douleur qu’il faut garder à domicile.—Pourquoi n’imite-t-elle pas madame d’A..., -qui ne porte jamais que pendant trois jours le deuil d’une trahison?—L’habitude -est si féconde en consolations!—A propos de madame d’A..., on assure que le petit -Roland est complètement ruiné.—Que va-t-il devenir?—Il se fera maquignon.—Non, -il va entreprendre un voyage scientifique en Californie; il a un oncle académicien -qui lui a promis de le faire recevoir savant et de lui ouvrir les portes de -l’Institut.—C’est dommage! il excellait au <i lang="en" xml:lang="en">steeple-chase</i>.—N’a-t-il pas eu un cheval -tué sous lui?—Oui, <i>Mustapha</i>, au capitaine Kernok, mort d’une attaque d’apoplexie -foudroyante en traversant la Bièvre dans une course au clocher.—Il y eut -même un procès à ce sujet; le capitaine prétendait retirer son enjeu, et tous les -<i lang="en" xml:lang="en">gentlemen riders</i> engagés pour Mustapha soutenaient que les paris devaient être annulés.—Cela -me paraît juste: l’apoplexie est un empêchement de force majeure.—Cependant -<span class="pagenum" id="Page_14">14</span> -le comité a décidé le contraire.—En es-tu bien sûre, ma chère Primeville?—A -telles enseignes que j’ai perdu cinquante louis dans cette affaire. J’avais -parié pour <i>Mustapha</i> contre <i>miss Annette</i>.—A jeu égal?—Non, simple contre -triple.—C’était bien la proportion.—Tu n’es pas toujours aussi malheureuse. Combien -as-tu gagné à Chantilly?—Trois cents louis; c’est Alfred qui avait arrangé mes -paris.—Il s’y entend bien!—C’est le plus admirable spéculateur du <i>turf</i>.—Et -toi, Dureynel, comment te traitent les chances du <i>sport</i>?—Mal. Je tenais note de -mes pertes, mais cela devenait si effrayant que j’ai déchiré la feuille. Hier encore, -à la petite course de la Porte-Maillot, j’ai perdu vingt-cinq louis contre M. de Sareuil, -et je viens de les lui envoyer. Si cela dure, je n’y pourrai plus tenir. La semaine -dernière j’ai été obligée d’emprunter mille écus à Armand.—Ton mari? -comment se porte-t-il? le verrons-nous aujourd’hui?—Je ne sais; il y a vingt-quatre -heures que nous ne nous sommes rencontrés, et je ne suis pas allée chez lui -ce matin par discrétion. Armand est mon meilleur ami, un garçon charmant que -j’aime de toute mon âme, et que pour rien au monde je ne voudrais contrarier; -mais enfin je suis sa femme, et dans ma position il est des choses que je ne puis pas -savoir officiellement.—Tu as raison; l’amitié conjugale a ses délicatesses, et tu les -comprends à merveille.—Oui, ma chère belle, tes sentiments sont irréprochables, -et tes déjeuners sont comme tes sentiments. Qu’allons-nous faire a présent?—Si -vous voulez, nous irons au tir aux pigeons à Tivoli, puis au Bois; il y a une course -particulière, vous le savez, entre <i>Mariette</i> et <i>Léporello</i>.—Oui, nos chevaux de -selle nous attendent à la porte d’Auteuil; nous irons les prendre en calèche.</p> - -<p>Il est une heure; les lionnes se rendent à Tivoli. Toutes les notabilités de la -fashion sont réunies au tir; le plus habile de la bande abat vingt-cinq pigeons sur -trente coups. Des paris considérables sont engagés. Madame Dureynel, dont l’adresse -est connue, se met de la partie; elle prend la carabine d’une main sûre, elle ajuste -le but avec une rare aisance, le coup part, et le pigeon tombe. On applaudit, et -la lionne est plus fière de cette prouesse qu’elle ne le serait de la plus brillante conquête.</p> - -<p>—Au bois maintenant!—La calèche vole; à la porte d’Auteuil, les trois amies -montent à cheval et arrivent au galop sur le terrain de la course. Lionnes et dandys -s’abordent en se serrant cordialement la main, à la manière anglaise.</p> - -<p>—Voulez-vous votre revanche? demande M. de Sareuil à madame Dureynel.</p> - -<p>—Volontiers. Pour qui pariez-vous?</p> - -<p>—Pour <i>Mariette</i>. Trente louis contre vingt-cinq.</p> - -<p>—Vous n’êtes pas maladroit! Changeons: vous, <i>Léporello</i> à vingt-cinq, et moi -<i>Mariette</i> à trente?... Si vous tenez à <i>Mariette</i>, mettez quarante louis contre mes -vingt-cinq. Je viens de voir les paris de ces messieurs, ils sont engagés sur ce pied.</p> - -<p>—Pas tous; il y en a même qui se sont faits au pair; mais enfin, je veux vous -prouver que je suis beau joueur. Va pour quarante!</p> - -<p>Le signal est donné, les deux chevaux partent, Léporello arrive le premier au -but, mais une difficulté s’élève sur un accident de la course. Les parieurs soutiennent -chaudement leurs intérêts: M. de Sareuil est sans ménagement dans la discussion, -<span class="pagenum" id="Page_15">15</span> -et madame Dureynel se défend comme une lionne; de part et d’autre on -échange de vives paroles; et jusqu’à ce que le jugement soit prononcé, les cavaliers -ne veulent rien céder aux dames, car ici il s’agit d’argent et non de compliments. -Si quelque merveilleux de l’ancien temps, étranger aux mœurs de la haute fashion -moderne, assistait à ce singulier débat, il ne manquerait pas de s’écrier:—Vieille -chevalerie française! Aimable retenue du beau sexe! qu’êtes-vous devenues?</p> - -<p>Cependant les arbitres se prononcent en faveur de <i>Léporello</i>, et madame Dureynel -se retire, furieuse et maudissant ses juges en style cavalier. Les trois lionnes ont -décidé qu’elles ne se quitteraient pas de la journée.—Où aller? se demandent-elles -en sortant du bois de Boulogne.—A l’école de natation.</p> - -<p>Nous avons aujourd’hui et depuis peu, à Paris, des établissements nautiques -consacrés aux dames: les mœurs de l’époque exigeaient cette innovation. Les lionnes -nagent comme des carpes. Voyez madame Dureynel, vêtue de son costume marin; -ses pieds nus foulent vaillamment les planches raboteuses et les nattes grossières du -bateau; elle monte lestement au sommet d’une échelle en disant: «Je vais <i>donner -une tête!</i>» On fait cercle, et la lionne s’élance dans l’eau la tête la première, avec -une vigueur et une adresse qui provoquent les applaudissements des spectatrices: -pendant une heure entière elle fait la <i>coupe</i>, la <i>planche</i> et le plongeon, tantôt suivant -le fil de l’eau, et tantôt remontant le courant, sans que ce pénible exercice -épuise ses forces.</p> - -<p>Après le bain, madame Dureynel et ses amies vont dîner; puis elles se rendent à -l’Opéra dans tout le luxe d’une toilette brillante et excentrique; les lionnes tiennent -surtout à ne pas être vêtues comme les autres merveilleuses; elles recherchent les -étoffes bizarres et les formes étranges; leur audace naturelle se montre dans leurs -ajustements; elles ont le mérite d’inventer sans cesse et de beaucoup oser, et par ce -moyen elles sont sûres de se faire toujours remarquer.</p> - -<p>Pendant un entr’acte de <i>Robert-le-Diable</i>, Jules de Rouvray, jeune dandy de dix-huit -ans, cousin de madame Dureynel, vient saluer les lionnes dans leur loge. Jules -est doué d’une figure fort intéressante, et il regarde sa cousine d’un air tendre et -langoureux. Au lever du rideau, il sort de la loge, et madame de Primeville se met à -plaisanter agréablement sur sa timidité et sa gaucherie.</p> - -<p>—Pas si timide! dit madame Dureynel en riant. Tenez, voici un billet qu’il m’a -glissé, fort adroitement, ma foi! Une déclaration, rien que cela! Lisez! Comment -trouvez-vous le style? Pauvre garçon! que veut-il que je fasse de sa passion? Il s’adresse -bien mal!</p> - -<p>Jules en effet ne connaît pas le cœur des lionnes; il ne sait pas qu’elles font peu -de cas de l’amour, et qu’il est bien difficile de leur plaire, à moins d’être prince ou -d’avoir les plus beaux chevaux de Paris.</p> - -<p>Avant la fin du spectacle les trois lionnes quittent l’Opéra et vont achever la soirée -chez la baronne de B.... qui reçoit le mercredi. Madame Dureynel, qui aime tous les -jeux, entre à la bouillotte, et engage son argent avec une rare intrépidité; la fortune -favorise d’abord son audace; puis, par un revers subit, la lionne est décavée d’un -seul coup.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_16">16</span> -Au moment où madame Dureynel subissait cette injure du hasard, son mari se -présente devant elle.</p> - -<p>—Ah! vous voilà, dit gaiement la lionne; j’étais bien sûre de vous rencontrer -ici, mon cher, et j’en suis charmée, car j’ai à vous parler.</p> - -<p>—Je vous écoute. Mais d’abord dites-moi, ma chère amie, si vous vous êtes bien -divertie aujourd’hui? Je comptais vous voir au Bois: il m’a été impossible d’y aller... -Une maudite affaire de Bourse!... Figurez-vous que les chemins de fer ont encore -baissé ce soir. Étiez-vous à l’Opéra?</p> - -<p>—Oui, et j’y ai reçu cette lettre.</p> - -<p>M. Dureynel prend la lettre de Jules, la lit et la rend à sa femme avec le plus -beau sang-froid du monde en lui disant:</p> - -<p>—Eh bien! que voulez-vous que j’y fasse? ce sont là des détails qui vous regardent -et dont je n’ai pas coutume de me mêler.</p> - -<p>—Vous avez raison, et je suis bien assez forte pour me défendre toute seule; -aussi ne vous ai-je jamais beaucoup importuné de ces sortes d’aventures; mais cette -fois il s’agit d’un cas particulier: Jules est mon cousin, et je ne voudrais pas le désespérer -entièrement.</p> - -<p>—Je ne comprends pas.</p> - -<p>—Parlons raison. Je ne suis pas la première passion de Jules; je sais que l’année -dernière, en sortant du collége, il était fort épris d’une danseuse, mademoiselle -Irma, à qui vous vous intéressez, dit-on, beaucoup. Le cousin, vous le voyez, abuse -de son titre; il vous attaque de droite et de gauche, et n’ayant pu réussir à séduire -votre maîtresse, il veut gagner le cœur de votre femme.... L’ennemi est dangereux; -il faut composer avec lui. Je ne vous parle pas ici en femme jalouse; vous me connaissez -trop bien pour avoir cette idée; mon langage est celui d’une amitié prudente -et dévouée. On prétend que vous vous ruinez pour cette Irma; vous avez tort. Voulez-vous -suivre un bon conseil? Quittez-la; faites mieux, cédez-la au petit cousin. Vous -agirez ainsi en homme sage et en bon parent.</p> - -<p>—Vraiment, si cela vous fait plaisir, je ne demande pas mieux; aussi bien je -commençais à être las de la danseuse. Demain je mènerai Jules déjeuner chez elle.</p> - -<p>—C’est bien, mon ami, je suis contente de vous.</p> - -<p>Et madame Dureynel se remet à la bouillotte, où elle reste jusqu’à deux heures -du matin. Un jour suffit pour connaître sa vie tout entière. Le lendemain elle recommence -à peu près le même train, qui dure jusqu’à ce que le temps ou la fortune -vienne l’arrêter. A quarante ans, madame Dureynel se retirera de ce monde -brillant et agité. Que fera-t-elle alors? quel est le sort de la lionne devenue vieille?—Ce -serait là un beau sujet de fable pour un autre La Fontaine.</p> - -<p class="right1">Eugène <span class="smcap3">Guinot.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 506px;" id="im-016bis"> - <img class="bord" src="images/im-016bis.jpg" width="496" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>L’HUMANITAIRE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-016bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-017a"> - <span class="pagenum" id="Page_17">17</span> - <img src="images/im-017a.jpg" width="600" height="273" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-017a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">L’HUMANITAIRE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 201px;" id="im-017b"> -<img src="images/im-017b.jpg" alt="L" title="" width="201" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-017b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">L</span><span class="smcap3">’humanitaire</span> -est le zélateur d’une secte récente, -née du <ins id="cor_7" title="égoût">dégoût</ins> de nos troubles politiques, et qui n’a de -barbare que le nom; mais les noms inusités blessent -le tympan du vulgaire et sont frappés d’anathème, car -l’inusité fait peur aux enfants. Or, les peuples sont -des enfants irascibles et de piètre tolérance, témoin -Socrate, empoisonné légalement pour avoir eu l’audace -de faire planer un seul Dieu, l’éternel géomètre, -sur la cohue lascive et déréglée des dieux de l’Olympe; -témoins les adeptes du Christ livrés aux jeux du Cirque.</p> - -<p>L’humanitaire nous vient en droite ligne de Socrate; il est parent, ou peu s’en -faut, des premiers martyrs; il en descend par la métempsycose, et ne voudrait pas y -remonter par le Calvaire. Nous souhaitons à l’humanitaire le triomphe des martyrs, -moins leur persécution; et, pour lui donner un coup de main amical dans ce défilé -périlleux, nous essaierons de déblayer au profit de sa mission bruyante et conciliatrice -les préjugés accumulés pour le moment sur sa route.</p> - -<p>On prétend, à la vérité, que nous sommes un peuple léger et doux, désabusé de -la guillotine, très ricaneur à l’endroit des paradoxes pour en avoir essayé de tous -les genres, et qui procède au rebours des Anitus et des Domitien. Chez nous, dit-on, -la caricature a remplacé la ciguë et le cirque. L’humanitaire acceptera volontiers son -Panthéon des mains de la caricature. Gavarni et Daumier lui doivent sa canonisation. -Que la lithographie lui soit légère!!!...</p> - -<p>Au grand scandale du socialiste proprement dit, variété de l’économiste, et dont -les vues se renferment timidement dans la limite actuelle des circonscriptions nationales, -l’humanitaire a la prétention de formuler un programme cosmopolite. Petites -<span class="pagenum" id="Page_18">18</span> -ou grandes, à ses yeux toutes les réformes se tiennent; l’une entraîne l’autre; et, -d’après la loi de proportion qu’il ne perd jamais de vue, le plus modeste changement -dans le cours des habitudes agissant de proche en proche, soit par compression, -soit par expansion, sur tous les membres d’une constitution sociale (ce que constate -la science physiologique dans la croissance comme dans le dépérissement des individus), -métamorphoser un village ou la surface entière du globe, c’est tout un pour -l’humanitaire. L’humanitaire est la racine même des radicaux; c’est le radical par -excellence. Il sourit dédaigneusement quand on lui parle des chemins de fer qu’on -lance à grand’peine dans quelques localités, fantaisies de luxe, à son avis, exubérance -de vanité coquette chez des peuples qui n’ont pas encore généralisé dans leurs -villages le luxe municipal de leurs métropoles. La caisse d’épargnes, avec ses 4 pour 100 -d’intérêts, ne lui semble également qu’une gimblette philanthropique, qu’un avortement -de notre génie financier. Ne parlez pas de la réduction des rentes à l’homme qui -tient le secret de quadrupler les revenus du monde. Et quant à la réforme électorale, -isolée de ses bases primordiales dont il se fait fort de détailler le plan au premier -venu, il ne la considère que comme un élément de complication dont il doit -résulter d’incalculables catastrophes; en quoi je suis tout-à-fait de son avis.</p> - -<p>Du socialiste à l’humanitaire, la distance est donc bien tranchée; c’est la distance -qui sépare le législateur du prophète. Le législateur parle un style à ras de terre; il -voit les choses d’en bas, et sent quelque peu son athée. Le prophète chante au nom -du ciel; il a grimpé le Sinaï; son regard embrasse le monde, et Dieu lui parle.</p> - -<p>Je n’ai pas à donner la série des idées de l’humanitaire, mais seulement le galbe -de sa silhouette, sans personnalité, au point de vue général.</p> - -<p>L’humanitaire en est à ses débuts en matière de propagation; sa forme a quelque -chose de coriace et de belligérant. C’est sur l’épiderme de tous les partis qu’il travaille -tour à tour à donner le fil de la politesse au tranchant de son rasoir. Il réconcilie -les opinions rivales quand elles se mordent, à la manière des Turcs qui distribuent -de droite à gauche des coups de bâton, lorsque les Juifs et les Arméniens se prennent -à la barbe dans les rues de Constantinople. Les Juifs font le plongeon sous la bastonnade; -les Arméniens remontent d’un cran dans leur gravité; ces fiers rivaux continuent -de vendre des pastilles et des lorgnettes, et personne ne souffle mot contre les -Turcs; analogie de la conspiration du silence qui règne autour des humanitaires; -mais les Turcs s’en accommodent, et les humanitaires en sont au désespoir.</p> - -<p>Les journaux des divers partis, piqués au vif et vindicatifs comme des femmes, -semblent avoir juré qu’ils ne souffleraient mot à l’égard des humanitaires. On leur a -coupé le foin de l’annonce sous le pied. Ne pas faire parler de soi, ce n’est pas vivre.</p> - -<p>Inquiets de ce serment tacite, quelques humanitaires font leur <i>meâ culpâ</i>, et proposent -à leurs condisciples de tourner l’obstacle en devenant polis; proposition qui -va déterminer une crise. La secte hésite: il n’a pas encore été pris de décision à cet -égard.</p> - -<p>D’habitude, l’humanitaire est ce que l’on appelle un apostat, un homme sorti des -rangs de tel et tel parti, mais pour n’en adopter aucun autre. Je parle au point de -vue de la règle! Il faudrait expliquer le mystère de certaines exceptions, et c’est -<span class="pagenum" id="Page_19">19</span> -leur secret; comme ce secret est la transparence même, ce serait commettre une -indiscrétion. L’amertume actuelle de leur prédication ne rend que plus saillante -l’accusation d’apostasie qui leur est jetée à la face par les soldats des rangs dont ils -sortent. Toute méfiance préalable rend certains rapprochements fort délicats. L’humanitaire -est en état de suspicion devant ses anciens amis politiques, et toute suspicion -porte un caractère réquisitorial. On le présume idolâtre ou gagiste du gouvernement, -parce que, de même que tel chanteur dont la voix a peu d’étendue et qui -tient à ce que l’on ait égard à cette infirmité, l’humanitaire n’aime pas plus le retentissement -des coups de feu dans les bocages légitimistes de la Vendée, que le tonnerre -des barricades dans les carrefours républicains de la métropole. Les distractions -nationales de la guerre civile enlèvent périodiquement à l’humanitaire un auditoire -qu’il a bien de la peine à manier; l’humanitaire en a pour un mois à reprendre le -fil de ce que l’auditoire a perdu. A quelque chose malheur est bon: la propagande a -ses fatigues, et ces temps de halte lui sauvent des phthisies laryngées.</p> - -<p>Entre eux (quand ils se tolèrent entre eux, chose rare!), les humanitaires, calomniés -par les partis, ignorent, la plupart du temps, à quelles opinions <i>fragmentaires</i> -ils ont eu réciproquement le malheur originel d’appartenir. On en cite un -exemple. Deux humanitaires travaillaient matin et soir ensemble depuis dix mois. -Au milieu d’un parterre, l’un d’eux s’arrêta devant une pervenche.—Tu songes à -Jean-Jacques!—Non! Cette fleur me rappelle le jardin du château de la Pénissière.—Ah, -bah! connaîtrais-tu cet endroit?—Si je le connais! je l’ai vu brûler. J’étais -au nombre de ses défenseurs; ne le savais-tu pas?—Mon Dieu, non! je figurais -parmi les assiégeants, et je te donnais la chasse!—Tiens! tiens! tiens! je te croyais -royaliste!—Ce que c’est que l’idée! je te trouvais une tournure de républicain.</p> - -<p>L’anecdote est vraie, mais elle est invraisemblable; et madame de Genlis, par la -fidélité de ses citations, a tué la valeur du mot historique.</p> - -<p>Revenons sur le mot <i>fragmentaire</i> souligné plus haut, adjectif de création humanitaire, -dirigé contre les opinions qui s’excluent tour à tour. Pour l’humanitaire, le -légitimiste, le juste-milieu et le républicain, fractions indispensables d’un seul et même -tout, ils sont nécessités par la force des choses à vivre dans la réciprocité des coups -de poing, ou dans la solidarité des satisfactions. Ils ont le choix; l’Unité qui régit le -monde ne leur permet que ces deux alternatives. L’humanitaire, qui pourrait s’appeler -aussi le trinitaire, démontre que toute mécanique marche par la juxta-position -de trois ressorts essentiels dont nos divers partis ne sont à leur insu que les analogues; -il couronne son idée par cette métaphore que l’arbre de l’humanité doit porter -toutes ses branches, les branches aînées comme les branches cadettes, expression -large qui doit satisfaire à la fois Goritz, <ins id="cor_8" title="Saint-Hélène">Sainte-Hélène</ins> et le Carrousel, quand le Carrousel, -Sainte-Hélène et Goritz y mettront de la bonne grâce.</p> - -<p>J’ai qualifié de rare la tolérance des humanitaires entre eux. Je n’en démordrai pas, -quoi qu’il m’en coûte. Ils restent à l’égard les uns des autres dans le morcellement -dont ils font la critique, et n’essaient nullement de se conformer aux conseils de ralliement -qu’ils professent. Ils sont voués à l’inanition, au vagabondage et au suicide. -L’apostasie les décime à leur tour. Pas de capitaine qui prévienne leur déroute!... -<span class="pagenum" id="Page_20">20</span> -L’état de maraude dans lequel persistent leurs groupes incohérents ne laisse pas -que de rendre prodigieusement suspecte aux yeux de la plupart cette science merveilleuse -de la mise en participation des intérêts, des esprits et des âmes, que les -humanitaires se targuent de posséder à fond.</p> - -<p>A ce reproche, d’aucuns répondent que leurs groupes s’entendront de reste quand -l’un d’eux aura puissance de réaliser le projet commun; pétition de principe, cercle -vicieux, réponse des moins madrés, c’est-à-dire du plus grand nombre. Les plus habiles, -qui sont aussi les moins nombreux (comme partout), démontrent péremptoirement -à ceux qui voient plus ou moins clair dans les nuages de ces théories qu’il -y a temps pour tout; que la gestation d’un avenir a ses crises; que les préludes n’ont -jamais la correction du concert; que l’harmonie doit en naître un jour ou l’autre; -qu’il faut d’abord (arbitrairement peut-être) organiser le milieu communal où les -affinités de caractères seront appelées à se grouper dans les différents travaux, en -vertu des sympathies industrielles, et que, jusque-là, grâce à la fougue apostolique, -les humanitaires seront plus énergiquement entraînés que beaucoup d’autres dans -le torrent des sottises de la vie commune.</p> - -<p>Cette excuse a son côté plausible. Dès son début aussi, le catholicisme a manifesté -ses querelles et rencontré ses hérésies. Le propre des méthodes au progrès, des <i>criterium</i> -(comme on dit), ou mécanismes d’enseignements faits sur le moule de celui -qui permet à ces messieurs de discourir et de trancher sur tout, est de fourvoyer à -l’excès les imaginations qui s’égarent, en manifestant des fous comme on n’en a -jamais vu, des imbéciles miraculeux et des niais d’une force de cent chevaux.</p> - -<p>Sans compter que l’harmonie, dont les humanitaires nous font la promesse, ne -sera pas taillée sur le patron fade et langoureux des idylles de Gessner!... Le maître -l’a dit. Le <ins id="cor_9" title="trombonne">trombone</ins> cabalistique et le tam-tam passionnel y joueront leur partie; -ceux qui n’aiment pas le vacarme s’engageront parmi les prudes et les indolents; à -moins qu’il ne soit dans leur goût de servir de victimes. Il y aura de la place pour -tout le monde. Ainsi soit-il!...</p> - -<p>Pour caractériser les diverses catégories d’humanitaires, il y aurait un dénombrement -à tenter à la façon de l’Iliade. Mais Homère y renoncerait, et je ne m’en -sens pas le courage. On a parlé récemment de l’indifférence en matière de religion! -c’était jouer de malheur et parler trop vite. Le siècle tourne à l’eau bénite; les religions -pullulent; il en pousse à tous les coins de rue; elles obsèdent la circulation. -Vous ne cracheriez pas par la fenêtre sans noyer un révélateur. Les sergents de ville -ne suffisent plus à l’arrestation des messies.</p> - -<p>Pour être juste, ces messies ne sont pas tous nés d’une vierge; on ne dit pas non -plus qu’ils fassent de miracles; et, depuis tout-à-l’heure vingt ans qu’ils parlent au -nom de leur foi, les géographes ne se sont point encore plaints de la transposition des -montagnes. Ils se contentent de posséder la lumière et de la couvrir de leur style, -comme d’un boisseau. Quand on ne les comprend pas, on reste abasourdi de leur -faconde; et, sitôt que l’on en a fait le tour, on demande quelque chose de mieux. Il -faut peu de temps pour en faire le tour; l’humanitaire est sujet à se répéter. C’est inouï -ce que ces prophètes colportent de vérités inédites; vérités qu’on retrouve tout-à-coup -<span class="pagenum" id="Page_21">21</span> -en feuilletant l’Évangile et la Genèse, mais que les humanitaires sont bien résolus de -ne pas y voir, parce que les choses ne se reproduisent pas tout-à-fait avec les mêmes -mots. A les en croire, leurs vérités sont des vérités toutes neuves, des inventions récentes, -frappées d’hier, qui ne viennent de rien, qui n’ont pas de racines dans les -antécédents historiques. Eh, mes bons amis! puisqu’elles n’ont pas de racines, elles -ne donneront pas de bourgeons; un apprenti pépiniériste vous en remontrerait en -analogie. Quand on se croit original, on se vexe d’être traité de copie. Si les vérités -qu’on ressuscite aujourd’hui procédaient d’au-delà de Voltaire; si, par exemple, il -devenait évident que le catholicisme en était l’instaurateur bien avant l’apparition -des humanitaires; et si l’Église se mettait en position de leur démontrer qu’elle a -cent fois mieux dans la cervelle, nos humanitaires y perdraient la leur, car bien -qu’ils fassent profession de n’être d’aucun parti du jour, ils n’en sont pas moins sur -ce chapitre du parti de leur siècle contre les siècles précédents. Qu’un bon chien -chasse de race, on le conçoit; mais chasser sa race, ah! c’est trop fort! N’objectez -donc pas aux humanitaires que leur premier mot d’ordre est de respecter toutes les -puissances! Le catholicisme n’est pas une puissance; il est mort, on ne le respecte -pas!... Ces étourdis, qui n’ont pas reçu le baptême, affirment que le catholicisme a -reçu l’extrême-onction!...</p> - -<p>Il faut pardonner quelque chose à la jeunesse!...</p> - -<p>A ce tic près, à part sa jalousie de métier contre le lion du catholicisme, lion malade, -contre lequel il détache en manière de ruades des brochures à six ou huit douzaines -d’exemplaires, qui jouissent d’une très grande réputation dans leur coin, -l’humanitaire est le meilleur homme que l’on sache, et le mieux disposé pour le prochain. -Il ferait quelque chose de Néron; il utiliserait les manies d’Érostrate; il se -porterait fort de trouver, en s’y prenant comme il faut, un diamant d’une eau superbe -sous l’écorce un peu brutale de Papavoine. Avec un avocat humanitaire, la magistrature -tremblerait pour ses appointements. Tout rentre en grâce devant lui. Les -originalités de mauvais goût, les caprices fourvoyés de notre nature, il n’exclut -et ne méconnaît rien, pourvu qu’il n’y ait pas de catholicisme sous roche. A l’oreille -de notre monde, plus délicat des lèvres que du cœur et plus décent que vertueux, -on insinuerait difficilement jusqu’à quel point l’humanitaire pousse l’indulgence, et -combien, dans ses institutions, sa mansuétude aurait de charité. Les journaux de la -secte humanitaire (les humanitaires ont des journaux), gourmés et prudents comme -s’ils avaient des abonnés, en disent infiniment moins sur tout ceci que certains adeptes, -édificateurs obligés de deux ou trois salons dont ils font aujourd’hui les délices. -Le pli est pris; l’humanitaire a fait son lit dans nos mœurs. Au bas de l’invitation qui -vous appelle en soirée, après le thé d’usage et le piano de rigueur, on vous promet -un humanitaire. Une soirée sans humanitaire serait un scandale. Dès qu’on en trouve -un qui porte un cachet à part, et d’une forme <i>caractérielle</i> qui n’est à nul autre, -on le garde avec soin; on ne le prête qu’à ses amis. Tout salon qui sait vivre a son -humanitaire; dès que la conversation baisse, la maîtresse de la maison le lance dans -l’arène par une malice détournée ou par une interpellation à brûle-pourpoint. Interlocuteur -de ressource, l’humanitaire a toujours son thème fait et sa réplique -<span class="pagenum" id="Page_22">22</span> -prête; il marche armé de pied en cap; il tue l’objection au vol; on n’a pas encore -parlé qu’il a déjà répondu. Aussi, lorsque je me permets de dire qu’il est interlocuteur, -c’est comme si j’appelais un accapareur un marchand.</p> - -<p>Dans cette analyse de la secte humanitaire, si, comme cela se doit, nous mettons -les théories à part, avec le seul but de saisir ce qu’il y a de grotesque dans les individualités -qu’elles enrégimentent, n’oublions pas un pronostic favorable à ces théories. -Les dogmes que les humanitaires regardent assez naïvement comme leur propriété personnelle -circulent en ce moment partout, s’ils ne se produisent pas encore au grand -jour; semblables à ces vieilles forêts que l’incendie peut raser à la surface du sol, -mais dont les racines, en se faisant jour de nouveau parmi les décombres, poussent -de plus belle des rejetons vigoureux. C’est de Dieu qu’en vient la semaille; d’habiles -moissonneurs en feront prochainement la récolte; les humanitaires en seront cette -fois encore le fumier; leur dévouement les féconde. Indépendamment de ce qu’ils -ont de naïf, on aime à reconnaître de l’honorable et du bon dans le fanatisme des -propagateurs de ces dogmes, infatigables régénérateurs d’une foule de maximes que -l’on croyait à jamais ensevelies sous les grêlons de la secte encyclopédique. Après -les avoir écoutés, Paul-Louis, cet homme qui possédait autant d’esprit que de bon -sens, mais qui, dupe des petites animosités de nos mauvaises circonstances, mit son -instrument sublime au ton d’un déplorable charivari politique, Paul-Louis rougirait -d’avoir été l’apologiste du morcellement. Au lieu d’insinuer en villageois mécontent -qu’il serait bon qu’on dépeçât Chambord, le vigneron de la Chavonnière réclamerait -le maintien intégral de cette royale résidence pour l’installation du village modèle; -il protesterait contre le vandalisme de la bande noire, à l’effet d’universaliser des -chefs-d’œuvre d’architecture au bénéfice des peuples. Il soutiendrait que l’humanité -vaut bien que l’on la traite en roi. Je vais plus loin! Si quelque jour, certains enthousiastes -se prennent à penser tout-à-coup que les rois, bien que rois, sont cependant -des hommes (proposition hardie!), et que la révolution, après tout, doit avoir -aboli des milliers de priviléges, entre autres ceux de l’injure et de la guillotine, ces -dignes enthousiastes le devront aux humanitaires, qui se montrent aussi ferrés dans -l’argumentation que feu M. de La Palisse, de logique mémoire.</p> - -<p>Pour nous, la race humanitaire n’est (à son insu) que la réminiscence et l’écho—disons -mieux, la métempsycose—de ces populations extatiques et méditatives qui -se réfugiaient jadis dans les calmes et riches corridors de nos anciens monastères; -populations désormais orphelines, réclamant à grands cris leur belle institution perdue, -tombées avec nous dans les tourments d’un siècle misérablement déshérité par -sa faute; d’un siècle qui ne leur offre nulle part ces sortes de terrains neutres et d’ambulances -mystérieuses que le génie de la religion ouvrait si libéralement au repentir, -à la misère, au désespoir, au génie même, à toutes les âmes enfin frappées de l’ulcère -et du venin secret, qui, suivant Montesquieu, ronge au cœur les civilisations modernes. -Je vois dans les humanitaires des catholiques exilés de la tutelle harmonieuse -des sept Sacrements, cette charte de l’Unité dont le Christ fut l’incarnation; je les signale -pour des Dominicains dont le couvent gît sous la poussière, et que préoccupe le -cercle vicieux où nos générations rampent en se dévorant dans les décombres. Un -<span class="pagenum" id="Page_23">23</span> -passé divin, dont les traditions revivent au fond de leur âme à l’état de progrès, s’élance -du sépulcre aux yeux des humanitaires; ils sont obsédés par une palingénésie -fantastique, et le seul antagonisme des mots les abuse sur l’identité des choses; travers -habituel aux Français!... Les Français, par exemple, ne veulent plus de rois, mais -ils accepteront volontiers un empereur: c’est bien différent. La religion les excède: -qu’on la leur glisse à la sourdine en théorie sociale, vous serez dans leurs petits -papiers! Ils bafouent les <i>momeries</i> du culte, et ne badinent pas sur les <i>fictions</i> du représentatif. -La moquerie recommence de toutes les façons, et réussit toujours. Cosmopolites -des lèvres, les humanitaires sont Français par routine. Entre l’association -et la communauté, vous verrez nos logiciens nier le moindre rapport. Ils se fâcheront -tout rouge, si vous les appelez dupes de l’apparence, si vous leur dites à l’oreille -que l’apparence est la réalité du vulgaire. Quand ils en feront l’aveu publiquement, -il sortira du Vatican un éclat de rire homérique, vu que ces candides adversaires -sont des auxiliaires ardents, qui, sous une forme dont l’incrédulité ne se méfie pas -font revivre tous les dogmes que l’on a bafoués étourdiment en Europe. Étrange -obstination de l’esprit d’unité contre lequel rien ne saurait prévaloir, car il ne désespère -jamais; car il bénit jusqu’au blasphème, étonné de s’être agenouillé devant -lui, furieux d’avoir baisé ses reliques.</p> - -<p>Que font, en effet, les humanitaires?</p> - -<p>Ils redemandent l’indivision territoriale de la communauté, mais sur une plus -grande échelle. Ils veulent que la cellule agrandie puisse abriter désormais le ménage -dans le monastère transfiguré. Ils désirent que les corporations industrielles, réunies -dans un échange de fonctions diverses, facilitent à nos enfants l’occasion de développer -richement l’essor naïf de leurs vocations et de leurs facultés-mères; ils prétendent -que l’on peut, que l’on doit enfin soulager les travailleurs, abattus aujourd’hui -dans un travail monotone, en se servant des alternats en travaux pratiqués -autrefois dans les monastères. Ils procèdent enfin à ce que le dogme de l’Eucharistie, -sans sortir pour cela de la lettre, réalise matériellement et spirituellement sur le -globe entier la communion fraternelle des intérêts, des plaisirs, des repas et des occupations -collectives; idée qui possède le monde depuis 1800 ans et qui ne le lâchera -pas. Les humanitaires ont cru faire une découverte, ils n’ont fait qu’une addition; -la série des temps chronologiques s’est récapitulée pour eux dans une seule et -même image. L’Esprit enfin les a fécondés sans qu’ils aient l’orgueil de le prétendre, -et, quand ils s’écoutent (c’est leur habitude), ils ne croient pas aux visites spéciales -de Paraclet. Erreur n’est pas compte! Ils entreront dans le royaume des cieux -malgré cela; l’Évangile le leur a formellement promis. Tout humanitaire, à la forme -près, n’est donc rien autre chose qu’un chrétien déguisé, qui n’en sait rien lui-même, -et qui n’en est que plus apte pour le rôle auquel Dieu le destine; croyant qui vole à -la recherche d’un culte perdu; marionnette d’un événement plus spirituel que lui; -fascine du fossé révolutionnaire par lequel le clergé romain va remonter de plus -belle à la brèche et reprendre tout le terrain qu’il a perdu depuis Luther. L’humanitaire, -par sa candeur, mérite le prix Monthyon. Son dévouement est une affaire -d’instinct: il n’en a même pas l’intelligence. Il agit pour le compte des gens auxquels -<span class="pagenum" id="Page_24">24</span> -il fait la guerre. Ainsi l’ascète du moyen âge, anneau d’une chaîne dont il ne voyait -pas les deux bouts, moyen individuel d’un but dont il n’apercevait pas l’ensemble, -et soumis à la discipline tout en croyant ne s’occuper que de son propre salut, travaillait -<ins id="cor_10" title="ingénuement">ingénument</ins> à développer sur la terre les magnificences du matérialisme -chrétien, vaste filet d’architecture sacrée, de communes religieuses et de caravanes -missionnaires dans lequel Rome a pêché le monde.</p> - -<p>Il reste certain par la même occasion que, pris de toutes parts entre les divers engrenages -du siècle, mis au ban des suspects par ses anciens amis politiques, jouet des -curieux qui l’étudient comme un livre dont ils copieront les feuillets tôt ou tard, -et (surtout il a du talent, ce qui ne se pardonne pas) tenu sous les scellés par les -importants de sa bande, car ces derniers se gardent bien de partager avec lui comme -on faisait dans les agapes, l’humanitaire qui n’aura d’autre patrimoine que l’apostolat -doit, après avoir vécu plus ou moins mal de fanatisme, d’emprunt, de privations -réelles et de visions en l’air, être broyé par les meules dont son isolement et sa faiblesse -ne lui permettent pas de changer la direction. Son Calvaire, c’est la faim; s’il -a de la famille, il aura faim dans ces petits estomacs qu’il ne lui sera pas donné de -remplir en se déchirant lui-même. Nous en citerions qui portent cette croix. De -notre temps, on ne tue pas, on laisse mourir. La civilisation excelle dans ces tours -de passe-passe, et les apparences de l’assassinat sont sauvées. Mais l’humanitaire, -mourant, aura la consolation d’Hégésippe Moreau, ce poëte mort l’autre semaine, -mort comme meurent les poëtes, ces missionnaires de l’avenir, mort à l’hôpital. D’éloquents -orateurs, héritiers de la défroque de Mirabeau, se répandront en injures -contre le pays, sur sa tombe, et termineront le panégyrique du défunt chez le traiteur. -Le pays a bon dos; tous les citoyens lui font des reproches quand il arrive -quelque chose de pareil; et puis, à la manière de Pilate, ils s’en lavent les mains.</p> - -<p>Il n’est guère permis de douter que la fermentation intellectuelle qui travaille -notre époque ne produise tôt ou tard, si l’on peut s’exprimer ainsi, le vin généreux -qui fortifiera l’humanité future. Des moqueurs nous disent en souriant qu’à travers -tous ces breuvages on nous offre souvent de la piquette. Piquette, soit! et pourquoi -ne l’avouerait-on pas? En comparaison de l’eau claire, la piquette est encore un -progrès. Que serait-ce si nous voulions parler de l’eau trouble! Mais la politique n’est -pas de notre cadre, Dieu merci! Nous sera-t-il permis d’ajouter, pour la gouverne -particulière des faiseurs d’épigrammes, que Chaptal, chimiste savant, ne connaissait -pas de piquette, et qu’il avait l’art de transfigurer le vin de Surêne en vin de Johannisberg? -Qui donc empêcherait les railleurs, juges un peu légers des choses qui demandent -un profond examen, d’être les Chaptals de la piquette humanitaire?...</p> - -<p>S’il se rencontre dans cette silhouette un ou deux traits acerbes par leur expression, -on voudra bien nous le pardonner. Les coupables ont le droit de se prendre pour -bourreau; nous usions d’un droit en nous montrant sévère et moqueur. Le catholicisme -recommande surtout à ses adeptes récents des récapitulations de conscience -et des amendes honorables; pénitences bénignes pour des blasphèmes dont on a honte -et dont on lui demande l’absolution. Résignation, et <i>meâ culpâ</i>, ceci n’est qu’un -portrait pris au miroir.</p> - -<p class="right1">Raymond <span class="smcap3">Brucker</span>.</p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 404px;" id="im-024bis"> - <img class="bord" src="images/im-024bis.jpg" width="394" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LA LOUEUSE DE CHAISES</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-024bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-025a"> - <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> - <img src="images/im-025a.jpg" width="600" height="240" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-025a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LA LOUEUSE DE CHAISES.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 196px;" id="im-025b"> -<img src="images/im-025b.jpg" alt="A" title="" width="196" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-025b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">A</span> -ne considérer une église que sous le point de vue -<i>terrestre et temporel</i> (notre profond respect nous -commande d’écarter l’autre avec soin), on pourrait -la désigner ainsi:—un édifice orné d’une -<i>loueuse de chaises</i>.</p> - -<p>Aujourd’hui que la forme d’architecture ne dit -plus rien, ce signe est fidèle et sûr. Voyez nos modernes -basiliques: elles veulent, les orgueilleuses, -se passer de cloches et de clocher, cette enseigne -longtemps proverbiale; mais aucune ne prétend se -passer de loueuse de chaises. C’est l’être nécessaire sans lequel une église ne se conçoit -pas, qui la distingue des autres monuments, qui lui donne le mouvement et la -vie, en un mot, qui la fait église.</p> - -<p>Quand la nuit a rempli de ses ombres la nef immense, l’édifice tout entier dort -enseveli dans un profond repos. Par intervalle, quelque bruit du dehors, que l’écho -répète sourdement, expire et s’éteint dans un long murmure. Le jour va poindre: -la cité s’éveille, et la cloche annonce l’<i>Angelus</i>. Le sacristain est à son poste. Le -donneur d’eau bénite arrive en grelottant, et avec cette mine gelée qui est un de -ses attributs. La vendeuse de cierges prépare une illumination complète; de pauvres -femmes prient, agenouillées, en attendant la première messe. Cependant l’église -sommeille encore.—Tel un homme s’agite et respire avec effort longtemps avant -son réveil.</p> - -<p>Enfin la <i>loueuse</i> paraît à son tour: aussitôt l’édifice, qui semblait l’attendre, s’anime -et prend un nouvel aspect. La voilà qui commence par visiter son domaine en -tous sens. Les dalles retentissent du bruit des chaises qu’elle range avec symétrie, ou -<span class="pagenum" id="Page_26">26</span> -qu’elle <ins id="cor_11" title="amoncèle">amoncelle</ins> en piles élevées. Il en est, dans le nombre, qui ne portent point -sa marque, et dont le brillant acajou tranche sur le blanc uniforme des autres. La -paille en est plus fine et plus serré, la forme plus gracieuse, le dos plus élevé, et -surmonté d’une espèce de pupitre où les bras viennent s’appuyer commodément. Ces -chaises aristocratiques sont, en outre, garnies d’un coussinet épais qui appelle les -genoux, et fait trouver du plaisir à prier Dieu. La loueuse n’a garde de les remuer -d’une main irrévérentieuse et brutale. Elle les soulève, les pose avec précaution, et -calcule en les rangeant les bénéfices qu’elles lui valent:—tant pour le droit d’avoir -un siége particulier;—tant, chaque dimanche, pour le plaisir de trouver sa chaise -à la même place;—tant aux étrennes et à la fête de la paroisse;—sans compter les -petits profits.</p> - -<p>En femme qui sait le prix du temps, elle vaque à plusieurs choses à la fois, et -trouve, en passant, l’occasion de saluer le bedeau et le sacristain, et de recevoir les -civilités de la vendeuse de cierges. Tous ces habitants de l’église ont entre eux des affinités -de mœurs, de langage, de manières et d’intérêts. On les voit le matin, dans le -coin d’une chapelle, qui se communiquent les intrigues de la sacristie et les rivalités -du chœur, et qui sautent, par de hardies transitions, de l’histoire sacrée à l’histoire -profane, souvent même à de très profanes histoires. Le bedeau, justement -scandalisé, fait signe aux interrupteurs. Il affecte de passer et de repasser à côté -d’eux. Mais, oh! fragilité humaine! ce pesant personnage, après avoir essayé vainement -d’attraper quelques mots de la conversation en prêtant l’oreille et en allongeant -le cou, finit par <i>grossir</i> le petit groupe; et, comme il parle rarement, et qu’il -n’est pas habitué à régler la <i>tempête</i> de sa voix, il fait lui-même plus de bruit que -tous les autres.</p> - -<p>La <i>loueuse</i> ne se laisse pas retenir longtemps dans ces conférences. Alors même -qu’elle raconte ou qu’elle écoute, elle conserve son air affairé, et paraît toujours sur -le qui-vive. Sa main s’agite avec impatience dans la poche vide de son tablier. Enfin -l’officiant monte à l’autel, et la voilà qui s’éloigne et retourne à ses chaises.</p> - -<p>Tandis qu’elle poursuit sa ronde, disons quelques mots de ses fonctions et de ses -priviléges.</p> - -<p>Nos lecteurs seront sans doute édifiés d’apprendre que la location des chaises, dans -les églises de Paris, rapporte à la <i>fabrique</i> des sommes considérables, et qu’il y a -telle paroisse où cette location ne s’élève pas à moins de 25,000 francs par année. -Ce n’est pas ici le lieu de discuter les avantages ou les inconvénients de cette espèce -d’impôt levé sur la piété des fidèles. Nous espérons que le temps viendra où il sera -permis de s’asseoir <i>gratis</i> dans la maison de Dieu.</p> - -<p>En attendant, ce bail est l’objet des plus ardentes convoitises, des brigues les plus -fortes. MM. les marguilliers n’en dorment pas de quinze jours. A voir les efforts des -compétiteurs, on dirait qu’il s’agit d’emporter une de nos sinécures les plus largement -rétribuées. Ce n’est pas une sinécure pourtant. Ce fonds ressemble à tous les -autres, et veut être travaillé sans relâche. Aussi le fermier qui en obtient l’exploitation, -ne le quitte-t-il pas du matin au soir. Incessamment il le remue, il ne lui -donne ni repos ni trève. Mais les autres fonds se fatiguent et s’épuisent; celui-ci ne -<span class="pagenum" id="Page_27">27</span> -se lasse pas de produire,—champ merveilleux qu’on ne sème jamais, et qu’on moissonne -toujours!</p> - -<p>Le plus souvent ce précieux privilége est accordé à une femme. Pour l’emporter -sur ses rivaux, que de titres ne lui a-t-il pas fallu réunir! elle n’est rien moins que -la veuve d’un sacristain mort en odeur de sainteté, la filleule d’un marguillier, ou -la nièce d’un grand-vicaire. Un prédicateur en renom, un banquier fameux l’a soutenue -de son patronage et de son crédit. M. le curé a été chaudement sollicité en sa -faveur. Les puissances de la terre et du ciel lui sont venues en aide. Son talent pour -l’intrigue et ses ruses diplomatiques ont fait le reste. La voilà donc investie de ce -titre glorieux qui va devenir son seul nom. Ses voisines, ses parents l’appellent -peut-être encore madame veuve Groslichard, ou madame Piedfort; mais les habitués -de l’église diront désormais en parlant d’elle: <i>la loueuse de chaises</i>!</p> - -<p>Madame veuve Groslichard a passé la trentaine. De combien d’années?... Peu vous -importe. C’est un mystère dont elle garde pour elle seule le secret, et, sur ce point -délicat, elle mentirait à Dieu lui-même,—nous ne disons rien de son confesseur, le -moins favorisé de ses confidents.—On n’a jamais, répète-t-elle, que l’âge qu’on paraît -avoir; et elle s’efforce d’être le plus jeune possible. C’est une femme petite, potelée, -fleurie, d’une minutieuse propreté, vive, remuante et bien conservée. On assure que -la chronique s’est longtemps égayée sur son compte. La haute position que madame -Groslichard s’est faite ne contredit aucunement la chronique,—au contraire.</p> - -<p>Gardez-vous bien de la juger d’après cette toilette simple qu’elle a faite à la hâte, -pour ne pas <i>perdre</i> la première messe (il ne s’agit ici que du produit monétaire de la -messe). Elle sait tout ce qu’une femme peut devoir à la parure;—non pas cette parure -mondaine qui scandalise au lieu de plaire, qui effarouche les regards au lieu -de les attirer et de les retenir. Il est un art savant dans sa simplicité, discret dans -ses licences mêmes, qui se cache et se montre à propos: c’est cette fine coquetterie -des gens d’église, qui laisse bien loin derrière elle la coquetterie des gens du monde. -Madame Groslichard participe du caméléon. Elle change de visage suivant les messes -et les offices. On dirait même qu’elle a un visage différent pour chaque personne. -Elle ne prend pas les <i>sous</i> des pauvres femmes du même air qu’elle reçoit ceux des -riches dévotes. Il y a, dans ses façons avec les premières, quelque chose de dur et -d’impérieux. Sa voix, qu’elle sait si bien assouplir, est sèche et vibrante. Ses yeux, -qui deviennent si doux et si patelins dans l’occasion, sont menaçants, et de la manière -dont elle dit: «<i>Vos chaises, s’il vous plaît</i>,» ce <i>s’il vous plaît</i> est plus exigeant -qu’un <i>je le veux</i>. Ses doigts crochus s’allongent incessamment vers vous. N’espérez -pas échapper à cette distraction; vous ne voyez et vous n’entendez que la loueuse -qui s’approche peu à peu, qui vous enveloppe dans ses longs circuits, et qui viendra, -qui viendra certainement dans une minute, dans une seconde peut-être...—Machinalement -vous interrogez vos poches, et malheur à vous si elles sont vides! La loueuse -<i>n’est pas prêteuse, c’est là son moindre défaut</i>. Voilà ce que vous vous dites en -vous-même, et, en attendant, plus de méditation, plus de recueillement, plus de -prières! Vainement vous cherchez à lui échapper en vous réfugiant dans une chapelle -obscure: elle vous guette, elle vous suit, elle est derrière vous, et vous n’êtes pas -<span class="pagenum" id="Page_28">28</span> -encore assis que vous tressaillez d’effroi au fatal—<i>Votre chaise, s’il vous plaît</i>.</p> - -<p>Voyez comme, dans une position pareille, les dames les plus élégantes lui demandent, -d’une voix humble et douce, crédit jusqu’au prochain dimanche. Presque toujours, -madame Groslichard se résigne, et consent à cet emprunt forcé. Elle tâche -même de grimacer un sourire, bien qu’au fond du cœur elle déteste celles qui oublient -leur bourse pour venir prier Dieu. Elle se console par le beau côté de son rôle; -elle se drape dans sa confiante magnanimité. Toutefois elle ne néglige pas de prendre -le signalement exact des emprunteuses, et, en les quittant d’un air protecteur, elle -semble se dire: «Telle dame, de tel âge, de telle figure, de telle toilette... me doit -<i>deux sous</i>.»</p> - -<p>Derrière elle, à une distance convenable, s’avance d’un pas de procession le grave -bedeau ou le suisse majestueux. Il annonce sa venue en frappant à coups de hallebarde -les dalles sonores, et en criant d’une voix flûtée: «<i>Pour les pauvres, s’il vous -plaît</i>;» et plus souvent encore: «<i>Pour les frais de l’église!</i>» A ce sujet, nous relèverons -une particularité essentielle. Bien des gens s’imaginent qu’il y a rivalité et -lutte de vitesse entre les quêteurs et la loueuse. C’est une erreur qu’il importe de -détruire. L’ordre dans lequel ils se suivent a été savamment calculé. Comme le tribut -levé par celle-ci est forcé, et que l’autre est volontaire, les fidèles, perdus dans leurs -dévotions, ne tireraient point leur bourse pour les pauvres, encore moins pour les -frais de l’église; mais ils sont tenus de la tirer pour payer leur chaise, et, pendant -qu’ils ont encore l’argent à la main, le quêteur survient à propos sur les pas de la -loueuse, qui joue ainsi le rôle du <i>pilote</i> devant le <i>requin</i>. Elle n’y perd pas, et les -pauvres y gagnent,—sans compter la <i>fabrique</i>.</p> - -<p>Autrefois, cependant, Jésus-Christ avait chassé du <i>temple</i> les <i>vendeurs</i> qui s’y -étaient établis...</p> - -<p>A l’aisance de sa démarche, à son allure libre et dégagée, on comprend tout d’abord -que madame Groslichard est chez elle. Les soins d’un ménage lui sont inconnus: -elle vit de l’église et dans l’église. C’est à peine si elle mange ou si elle couche ailleurs, -et elle se ferait volontiers écrire à l’adresse suivante: Madame, madame Groslichard, -à l’église de Saint-... Elle a la conscience de sa dignité, et porte haut la tête. -Elle affronte le vicaire dans ses humeurs, et le curé dans ses caprices. Ces grands dignitaires -ont toujours pour elle un regard et un sourire. Faut-il l’avouer? madame -Groslichard ne se confond pas assez dans les sentiments de respect et de vénération -qui leur sont dus. Elle vit trop près du sanctuaire. <i>Nul n’est prophète en son pays</i>, -a dit la sagesse des nations. Nous hasarderons ici cette variété du proverbe: «Nul -n’est saint dans la sacristie de son église.»</p> - -<p>Certes, madame Groslichard, élevée à ce comble d’honneur et à ce haut crédit, -partageant l’encens du prêtre et les bénéfices de la fabrique, est bien excusable de -ne pas daigner apercevoir l’humble donneur d’eau bénite, et de traiter sans façon -l’important sacristain, les chantres enroués qui la complimentent d’une voix de -<i>plain-chant</i>, et le <i>serpent</i> lui-même, qu’on s’étonne d’entendre parler comme les -autres hommes. Ce sont autant d’aspirants à sa main ou à ses bonnes grâces. Avec -eux elle fait sa coquette, elle minaude, et les tient en haleine par ses promesses et -<span class="pagenum" id="Page_29">29</span> -ses refus. Elle accorde seulement au frais enfant de chœur une tape sur ses joues -roses et potelées, et au <i>suisse</i> superbe un coup d’œil en tapinois.—Les <i>suisses</i> auront -à répondre de bien des choses!</p> - -<p>Quoi qu’on ait pu dire autrefois, madame Groslichard jouit d’une réputation de -vertu: elle a des mœurs,—c’est une des conditions de son bail;—et, en femme qui -a vécu longtemps et beaucoup, elle sacrifierait ses passions à son intérêt. Heureusement -le sacrifice n’est pas toujours nécessaire; et puis, écoutez sa maxime favorite -(la maxime fait les femmes supérieures!): «On n’a jamais, disait-elle tantôt, que l’âge -qu’on paraît avoir.» Elle ajoute encore: «On n’est jamais que ce qu’on paraît être.»</p> - -<p>Avec elle, il ne faut donc pas trop approfondir les choses. Par exemple, elle affecte -les dehors convenables de la piété. Jamais elle n’oublie, en passant devant l’autel, -de le saluer d’une humble révérence. Vous la voyez, au commencement des offices, -saintement agenouillée et plongée dans un dévot recueillement; mais remarquez -comme, de la place qu’elle a choisie, elle domine toute l’église. Suivez ses yeux sans -cesse en mouvement, ses yeux perçants et inquisiteurs qui prennent note du nombre, -de la figure et de la position relative des assistants. Vous ne l’entendrez pas unir sa -voix à celle de l’auditoire pour célébrer les louanges de Dieu. Si elle chante, c’est en -elle-même, quand la messe a été <i>bonne</i>, quand la collecte a été abondante, et que, dans -sa grande poche de toile, les pièces d’argent se mêlent joyeusement aux pièces de cuivre.</p> - -<p>Elle voit passer toutes les pompes humaines; elle assiste aux différents spectacles -qui marquent la destinée de l’homme. Le sonneur, qui, du haut de sa tour, annonce -stupidement les décès et les baptêmes, ressemble à l’employé des télégraphes, qui ne -comprend rien aux nouvelles qu’il transmet. La loueuse joue un rôle intelligent dans -ces diverses cérémonies, et elle apporte à chacune d’elles un extérieur d’à-propos. -Comme elle s’empresse autour de ce nouveau-né! que d’attentions elle prodigue au -parrain et à la marraine! A la joie pure et bien sentie qui rayonne dans ses yeux, à -son air maternel, on dirait une respectable tante, une grand’maman, ou, tout au -moins, une dame de la parenté. Ces démonstrations font partie de l’appareil déployé -par l’église. Tout cela est coté d’avance, et sera payé au prix du tarif.</p> - -<p>La scène change brusquement. La nef s’est tendue de noir. Une famille, des amis -prient et pleurent autour d’un cercueil. La loueuse prend son visage le plus affligé: -elle a les yeux rouges; elle marche d’un pas silencieux, et semble dire à chacun: -«Quel malheur!... Votre chaise, s’il vous plaît.»</p> - -<p>Mais tandis qu’un de ses yeux pleure encore avec les amis du défunt, l’autre sourit -déjà à la noce qui s’avance. C’est une noce brillante. La <i>mariée</i> est jolie: le <i>marié</i>, -dans son bonheur, sera sans doute généreux. Madame Groslichard se multiplie: elle -est radieuse; elle a un petit air fin qui dit bien des choses. Sans elle la cérémonie serait -pleine d’embarras et de dangers. Qui viendrait au secours de la mariée? qui la -recevrait défaillante dans ses bras? qui rendrait mille petits offices dont une mère -troublée est incapable, que les messieurs ne doivent pas connaître, et auxquels le -nouvel époux ne saurait encore prendre part. Il suffira qu’il les paie. Dans ces occasions -difficiles, la loueuse est une mère <i>donnée</i>, ou plutôt <i>vendue</i> par la sacristie.</p> - -<p>Madame Groslichard ne comprend ni l’amour du pays, ni la vanité nationale. Mais -<span class="pagenum" id="Page_30">30</span> -elle est fière de son église. Parlez-lui d’un chantre à la voix tonnante, d’un maître-autel -richement décoré, d’un orgue merveilleux, d’un saint en réputation. Ce chantre, -cet autel, cet orgue, ce saint lui-même seront moins bruyant, moins riche, -moins sonore et moins fécond en miracles que les <i>siens</i>. L’église lui appartient: tout -ce qui s’y fait se fait pour elle. C’est pour elle que la messe se dit, que l’autel se pare -et s’illumine, que les cloches sonnent à grandes volées, que les chantres s’égosillent, -et que l’orgue éclate en concerts harmonieux. C’est pour elle aussi que l’on naît et -que l’on meurt; et ces prédicateurs en vogue, qui réunissent au pied de leur chaire -un auditoire nombreux, qui tonnent et fulminent contre les vices, qui s’emportent -avec véhémence contre l’intérêt et la cupidité, travaillent sans doute à féconder le -champ du ciel, mais avant tout ils fécondent le champ de la loueuse. Elle a une manière -infaillible d’apprécier les orateurs sacrés, et ne se fait jamais illusion sur leur -mérite. Elle ne les estime pas sur ce qu’ils disent, mais sur ce qu’ils rapportent. Elle -pèse leur réputation: elle la suppute en pièces sonnantes. Que des auditeurs légers -oublient les pieuses paroles qu’ils viennent d’entendre, la loueuse emporte et serre -soigneusement le <i>fruit</i> qu’elle en a retiré.</p> - -<p>Il faut voir madame Groslichard aux grandes fêtes, dans ces jours solennels qui -rappellent la naissance, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, où l’église fait -éclater ses joies et ses douleurs,—et où le prix des chaises est doublé! Époques véritablement -importantes; fêtes à bon droit <i>réservées</i>, si seulement elles étaient plus -nombreuses! Pour madame Groslichard ce sont les plus beaux jours de l’année. Elle -les attend avec impatience. Elle calcule d’avance l’argent qu’ils lui promettent. Elle -espère que la paroisse montrera un pieux empressement, et qu’une foule de curieux, -attirés par la pompe des cérémonies, viendront grossir l’assemblée et la recette. Dès -le matin elle apparaît dans une toilette éblouissante. Elle a amené, comme un auxiliaire -indispensable, comme un lieutenant fidèle, sa fille ou sa nièce, qui rougit de -pudeur et d’embarras. Elle commence par assigner aux loueuses en sous-ordre les -postes les moins importants. La nef, entourée d’une balustrade en bois, ressemble à -une citadelle. Tout au fond, sous l’orgue mugissant, un étroit passage est ménagé -aux élus de ce monde qui seront aussi les élus et les bien-aimés de l’ouvreuse. C’est -là qu’elle établit sa fille. Elle reste quelques instants à ses côtés pour l’aider de ses -avis et de son exemple; puis, comme un général habile, elle court visiter les différents -postes et se réserve le plus difficile de tous. Elle exploite les <i>bas-côtés</i> et les <i>contre-allées</i>. -Elle circule à travers ce public mouvant qui se renouvelle sans cesse. Les -masses les plus compactes ne sauraient lui faire obstacle. Elle est partout: faut-il -placer un vieillard goutteux, une vénérable matrone qu’intimide une telle affluence, -elle les conduit, elle les fait passer au milieu de la foule, elle les porte et les pose -comme par enchantement à l’endroit le plus commode. Les petits scrupules de femme, -elle les foule aux pieds. Sa riche toilette, elle n’y pense plus. Toute cette élégance, -cette recherche de parure, elle la sacrifie. Qu’elle-même soit heurtée, froissée -dans ces groupes épais, où elle se jette hardiment, peu lui importe. Ce n’est plus -le moment d’être prude et vaine, et de s’arrêter aux misères de la modestie.—Ce -temps précieux veut être mieux employé.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_31">31</span> -Voyez-la, quand l’office touche à sa fin, et que sa moisson n’est qu’à moitié -achevée: quelle inquiétude! quelle agitation! ses yeux surveillent à la fois ceux qui -restent, ceux qui partent, et ceux qui menacent de partir. Elle ne marche pas, elle -glisse légèrement. Ne la retenez point par le change d’une pièce d’argent, ou craignez -qu’elle ne vous rende autant de malédictions que de sous... Mais le dernier son -de l’orgue vient d’expirer. Madame Groslichard, épuisée de fatigue, abandonne -enfin quelques femmes qui s’échappent sans payer, et elle demeure haletante sur le -champ de bataille. Bientôt elle disparaît avec sa recette, et les pauvres, qui dressent -l’oreille au bruit métallique de ses poches, la poursuivent longtemps de leurs supplications, -et reviennent sans avoir rien obtenu, qu’une pièce de <i>cinq centimes</i> qu’on -lui a frauduleusement glissée, et qu’elle soupçonne d’être un <i>sou de Monaco</i>.—Le -monde est si méchant!</p> - -<p>Cependant elle amasse des rentes, elle établit solidement sa fille, et lui donne -pour cadeau de noces le privilége du bail qu’elle-même exploita si longtemps. Elle -quitte l’église pour le monde; et, plus elle vieillit, plus elle se montre coquette, -friande de douceurs, amoureuse de parure, de petites médisances et d’anecdotes -scandaleuses.</p> - -<p>Seulement elle déteste qu’on la dérange à l’église pour lui demander le prix de sa -chaise, et elle ne peut souffrir qu’aux grandes fêtes le tarif soit doublé.</p> - -<p>On prétend que, par un mélange coupable du sacré et du profane, la loueuse de -chaises de nos églises exploite aussi le jardin des Tuileries, les Champs-Élysées et les -boulevards. Nous refusons de le croire: passer de l’ombre et du frais à la poussière -et au grand soleil, craindre pour sa recette les caprices de la mode et les caprices du -temps, ce serait au dessous de sa dignité, et puis—ce ne serait pas si profitable.</p> - -<p>Cependant, si la loueuse de chaises qui fait l’<i>ornement</i> des promenades publiques -n’appartient pas à l’église, plusieurs indices sembleraient établir qu’elle y a jadis appartenu. -La fuite d’un notaire ou d’un banquier, une spéculation malheureuse sur -les rentes d’Espagne, sur les bitumes ou les chemins de fer, lui aura enlevé ce qu’elle -avait amassé sou par sou; et elle se sera vue réduite, sur ses vieux jours, à reprendre -sa grande poche de toile et ses allures d’autrefois.</p> - -<p>Mais elle a le sentiment de sa dégradation. Elle ne sympathise pas avec cette foule -rieuse au milieu de laquelle elle passe et repasse. Vieille et ridée, le spectacle de la -jeunesse et de la beauté offusque ses regards. Ces brillantes toilettes, ces groupes -animés, le murmure confus de cent conversations différentes, les divers accidents -d’ombre et de lumière que produit le feuillage mouvant des arbres, les riches lueurs -d’un beau soleil couchant: toute cette gaieté de la terre et du ciel l’attriste et l’importune. -Elle trouve un plaisir cruel à troubler les plus douces rêveries, et à se jeter -au milieu des tête-à-tête les plus intimes et les plus tendres. Elle apparaît soudainement, -et se tient devant vous comme un reproche vivant, droite, immobile, avec sa -mine sévère et renfrognée. A son approche, on se tait: les figures s’assombrissent, -le rire expire sur les lèvres. On croit devoir respecter la présence d’une femme <i>qui -a éprouvé des malheurs</i>.</p> - -<p>Triste retour des choses humaines! elle était mondaine dans l’église: la voilà rigoriste -<span class="pagenum" id="Page_32">32</span> -dans le monde. Les messages galants dont elle se chargeait si volontiers et par -charité, elles les accepte encore, mais par intérêt. De cet extérieur si leste et si pimpant -d’autrefois, elle n’a gardé que son nez rouge et ses doigts crochus: on dirait -qu’ils deviennent plus longs chaque année.</p> - -<p>C’est une manière de Juif errant. Rien ne l’arrête, rien ne la distrait de sa tâche. -Elle va étudiant les physionomies et prenant le signalement des promeneurs. Elle les -compte, et distingue aussitôt les nouveau-venus. Quant à ceux qui s’établissent sur -<i>ses</i> chaises pendant des heures entières, et qui menacent de les occuper tout le jour, -elle leur jette en passant des regards d’indignation, et semble toujours tentée de -leur faire payer deux fois leur place. Vous arrive-t-il de vous oublier dans une conversation -intéressante, ouvrez les yeux et revenez à vous. La loueuse est là qui vous -observe. Vous croyez qu’elle cherche à saisir ce que vous dites: point; elle se demande: -«M’ont-ils payée?»</p> - -<p>Ces promeneurs inconstants qui changent vingt fois de place dans une heure, et -que la loueuse retrouve au milieu et aux deux bouts d’une allée, la jettent dans une -pénible perplexité. Vous avez payé, dites-vous. Elle vous croit, et pourtant elle ne -saurait retirer sa main tendue, et réclame son dû, même en s’excusant.</p> - -<p>L’année n’a qu’une saison pour elle, saison bien courte, et que les jours de pluie -et de brouillard diminuent encore de moitié. Quand les arbres jaunissent, et que leurs -feuilles, en tombant, couvrent ces allées naguère si fréquentées et si productives, la -loueuse disparaît de nos promenades. On ne la voit plus que le dimanche au jardin -des Tuileries. Elle y erre tristement comme une âme en peine. Rentrée à sa mansarde, -les pieds placés sur sa chaufferette, elle se console en rêvant au retour de l’été, -de l’été qu’elle ne reverra peut-être plus; car, semblable aux malades attaqués de la -poitrine, elle meurt presque toujours—à la chute des feuilles;—cette date lui est -funeste jusqu’au dernier moment.</p> - -<p>Mentionnons encore, pour que cette galerie soit complète, les industriels qui colportent -leur mobilier aux courses de chevaux et aux revues du Champ-de-Mars, aux -feux d’artifice du quai d’Orsay et de la barrière du Trône. Bancs chancelants, tables -vermoulues, chaises à moitié dépaillées, vingt fois exposés à la même épreuve, et que -tant de <i>service</i> n’a pas rendus plus solides! <i>place à vingt sous! place à dix sous!</i> -arrivez, messieurs et mesdames. Voici l’instant, on va commencer. En effet le <i>bouquet</i> -éclate, le cheval touche au but, le général paraît. On se lève sur la pointe des -pieds: on allonge le cou, on se foule, on se presse. La loueuse de chaises elle-même -tâche de prendre une petite part du spectacle... Malheur! un craquement se fait entendre; -les tables et les bancs s’affaissent, et les spectateurs tombent pêle-mêle, -dans un désordre qui n’est pas celui de l’art. Mille réclamations s’élèvent. On parle -de faire rendre l’argent. Mais, à ce mot, les propriétaires du mobilier s’esquivent -avec la recette, abandonnant des débris que l’on n’emportera pas: les blessés ont -bien assez de se porter eux-mêmes. Homme vraiment industrieux! femme étonnante! -ils trouvent le secret de changer leur vieux mobilier contre un neuf,—encore ont-ils -du retour.</p> - -<p class="right1">Fr. <span class="smcap3">Coquille</span>.</p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 445px;" id="im-032bis"> - <img class="bord" src="images/im-032bis.jpg" width="435" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>L’AGENT DE CHANGE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-032bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-033a"> - <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> - <img src="images/im-033a.jpg" width="600" height="229" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-033a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">L’AGENT DE CHANGE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="introduction3"> -<p>Les paris qui auront été faits sur la hausse ou la baisse des effets -publics seront punis des peines portées par l’art. 419.</p> - -<p class="right3">(Code pénal, art. 421.)</p> - -<p>.......... Seront punis d’un emprisonnement d’un mois au moins, -d’un an au plus, et d’une amende de cinq cents francs à dix mille -francs.</p> - -<p class="right3">(Code pénal, art. 419.)</p> - -<p>Les agents de change et courtiers qui auront fait faillite seront -punis de la peine des travaux forcés à temps;</p> - -<p>S’ils sont convaincus de banqueroute frauduleuse, la peine sera -des travaux forcés à perpétuité.</p> - -<p class="right3">(Code pénal, art. 404.)</p> -</div> - -<div class="floatl" style="width: 186px;" id="im-033b"> -<img src="images/im-033b.jpg" alt="V" title="" width="186" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-033b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">V</span><span class="smcap3">oici</span> -un de ces types de notre époque qui préparent de -bien belles phrases déclamatoires aux libéraux à venir, -contre le désordre et la barbarie de notre siècle. Un -homme viendra, quelque Alexis Monteil, ou quelque -Dupin, ou quelque Isambert du vingt-sixième siècle, -qui fouillera dans les annales vermoulues de nos tribunaux -et dans nos livres dont deux ou trois exemplaires -auront échappé au pilon et non pas à l’oubli, et il y recherchera -les lois qui nous régissaient et l’existence sociale -qu’elles avaient organisée.</p> - -<p>Après la description de tous les métiers utiles, après avoir approfondi en quoi -consistait l’industrie des fruitiers, des fripiers, des feuilletonnistes, des charcutiers, -etc., etc., il arrivera nécessairement à l’agent de change, et au moyen de quelques -articles de la loi qui définissent ses attributions et en marquent sévèrement les -limites, il croira d’abord savoir quelle était cette espèce de crieur public des dettes -de l’État et de notaire <i>ad hoc</i> pour la vente et l’achat de cette dette.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span> -Il supposera que, quelques joueurs acharnés ayant pris cette dette pour tapis vert -de leurs paris, on avait voulu que ces hommes, connus sous le nom d’agent de change, -investis par ordonnance royale de la confiance publique, ne pussent pas tenir les -cartes d’une pareille partie, et il applaudira à la sage mesure qui leur interdit, sous -des peines assez sévères, d’être les agents intermédiaires de marchés qui ne reposent -pas sur une vente ou un achat réels. Cela lui expliquera en même temps la rigueur -de cet article du Code, qui considère comme banqueroutier frauduleux tout agent de -change qui fait faillite, attendu que l’agent de change qui fait seulement le métier -pour lequel il est institué ne peut faillir. En effet, il reçoit un capital pour acheter une -inscription de rente, ou toute autre valeur publique, il paie avec les fonds qui lui -sont confiés, livre le titre et perçoit un droit sur le montant de son opération. Voilà -l’état légal de l’agent de change, il n’en a pas d’autre, et l’on conçoit que cet état ne -puisse pas mener à la faillite, attendu qu’il n’y a pour l’agent intermédiaire aucun -risque à courir et que ce ne peut être que par des opérations étrangères à son état, -ou défendues par la loi, qu’il y peut arriver.</p> - -<p>Cependant, à force de rechercher dans les vieux livres et même dans les archives -des tribunaux, notre <i>compulsateur</i> trouvera de nombreuses faillites d’agents de -change, et verra que, malgré la loi, elles se sont arrangées comme celle du premier -commerçant venu. De là nouvelles recherches de la part de l’antiquaire, et découverte -enfin d’une chose qui lui paraîtra bien exorbitante: c’est qu’en présence de -cette loi écrite, l’existence de l’agent de change n’a été autre chose qu’un démenti -perpétuel donné à la loi, que le but pour lequel il a été institué n’était que l’accessoire -fort minime de l’ensemble de ses opérations, et que, s’il voulait bien faire -quelquefois ce qui lui était permis, il faisait surtout ce qui lui était défendu.</p> - -<p>Vous ne savez pas ce que c’est que l’infatigable ardeur d’un déterreur de livres -morts et d’archives, lorsqu’il est à la piste d’un fait extraordinaire? Arrivé à ce point -de la découverte, le résurrectionniste littéraire ou légiste cherchera de nouveaux -renseignements sur une révolte si ouverte de toute une classe contre la loi dominante. -Il compulsera les archives des tribunaux et des cours royales, pour y découvrir -les nombreux procès et les condamnations qui auront été prononcées; il y -passera les jours, les nuits, et enfin il finira par découvrir une petite affaire où un -agent de change a été condamné à payer le montant du pari dont il avait engagé les -enjeux et que le perdant refusait de solder, mais cela sans que le coupable fût puni, -ni de prison, ni d’amende, ni de révocation. Il trouvera peut-être quelques sévères -paroles prononcées par M. le premier président Séguier contre la funeste manie du -jeu de la bourse, et l’insolent mépris de toute une compagnie pour la loi qui la régit.</p> - -<p>De ceci il résultera plusieurs choses fort originales: la première, que ce bon bénédictin -des temps futurs prenant la chose au sérieux, il n’est pas douteux qu’il ne -fasse de ce fameux premier président un très grand homme de robe, un de ces -illustres magistrats sévères et clairvoyants qui ont résisté de tout leur pouvoir à la -corruption de leur époque et au désordre qui s’était introduit dans l’état social. -M. Séguier sera proclamé un grand homme. Une autre chose non moins originale, -c’est qu’on se figurera que cette terrible compagnie des agents de change n’avait pu -<span class="pagenum" id="Page_35">35</span> -acquérir une aussi insultante impunité qu’en achetant par des monceaux d’or le silence -des magistrats et des ministres; et il sera établi pour les temps futurs que -cette formidable association de brigands tenait la loi captive dans ses coffres, grâce à -la vénalité des magistrats.</p> - -<p>Cela arrivera absolument comme je vous le dis; je puis vous le certifier, moi qui -ai eu quelquefois à vérifier et à contrôler les recherches de nos antiquaires et qui -sais comment ils raisonnent. L’histoire de M. Dulaure, ce mauvais livre et cette mauvaise -action, n’est pas faite autrement.</p> - -<p>On ne s’imaginera pas que cela ait pu être ainsi tout simplement, par le seul fait -que cela était; non qu’il ne demeure très extraordinaire qu’une classe de citoyens, à -une époque quelconque, ait vécu en opposition formelle avec la loi, mais en ce sens -qu’il n’y aura eu ni brigands dorés ligués contre elle, ni ministres, ni magistrats -vendus à cette ligue d’or: ce sera tout bonnement un petit mal qui a commencé par -presque rien, et qui a gagné sans que personne y prît garde, sans qu’il fût besoin -que les coupables fussent déterminés comme des Rinaldo Rinaldini, ou que les magistrats -fussent lâches ou vendus comme des sbires napolitains ou des soldats du -pape.</p> - -<p>Non, quoi que doive en penser l’avenir, l’agent de change n’est pas un de ces -héros malfaisants qui dominent la société par la puissance de leur criminelle audace: -il est comme il est parce qu’on ne l’inquiète pas, et surtout parce qu’il est l’agent -actif de la passion qui nous domine, le jeu. Voilà tout.</p> - -<p>A cela près, l’agent de change est un homme comme tous les autres, quant à ses -qualités morales ou immorales: bon père, bon époux, bon citoyen, il achète un remplaçant -à son fils quand il est atteint par la conscription, il donne une loge aux Italiens -à sa femme, et fait très cavalièrement son service d’officier d’état-major de la -garde nationale. A ces qualités il en joint d’autres qui le mettent tout-à-fait au niveau -des honnêtes gens: il entretient volontiers quelque fille de l’Opéra, joue gros -jeu, s’imagine qu’il a de beaux chevaux, mène bien un tilbury et méprise souverainement -les gens de lettres. Somme toute, c’est un très excellent homme, qui n’est pas -plus méchant, pas plus vicieux que vous, que moi, que tout le monde.</p> - -<p>Cependant, au milieu de tout ce monde dont il fait partie, il a ses nuances qui le -distinguent, qui le personnalisent et qui en font le type particulier que nous voulons -tâcher de vous faire connaître.</p> - -<p>Si vous entrez dans un salon où vous savez qu’il y a des agents de change, et que -vous remarquiez un homme de mine simple, qui s’écarte pour vous laisser passer, -qui se tient paisiblement dans un coin, qui cause bas, et qui écoute avec plaisir un -violon qui joue ou une femme qui chante, un homme modeste enfin, passez, ce n’est -pas un agent de change. Si vous voyez plus loin, quelque figure à la physionomie -expressive, à l’allure un peu débraillée, qui parle avec facilité et action, qui se -démène plus qu’il ne faut pour persuader ses auditeurs, et dont la pensée rayonne -dans la parole et dans le regard, un homme chaud et éloquent, passez, ce n’est pas -un agent de change. Si vous trouvez dans un angle obscur de quelque salon retiré, -un personnage au maintien railleur, entouré de quelques femmes sur le retour ou -<span class="pagenum" id="Page_36">36</span> -laides, qui devisent avec lui, un homme qui sème la conversation de mots fins, de -plaisanteries élégantes, de réticences spirituelles, passez, ce n’est pas un agent de -change. Cet homme qui ne dit rien, ce n’est pas un agent de change; celui qui vous -répond complaisamment quand vous l’interrogez, ce n’est point un agent de change; -cet homme qui joue et qui gagne sans dédain, ou qui perd sans faste, ce n’est pas un -agent de change.</p> - -<p>Mais si, en passant par une porte, vous avez trouvé un homme raide, empesé, -planté là comme une borne, et qui vous a fait obstacle durant dix minutes sans daigner -s’apercevoir qu’il vous gêne; si vous avez aperçu <ins id="cor_12" title="une">un</ins> homme à mine assurée, qui -parle haut pendant qu’on fait de la musique; si vous voyez qu’il toise avec pitié quelque -amateur passionné qui lui adresse un chut modeste; si vous apercevez un homme -portant beau dans sa cravate, comme un cheval normand, un homme qui laisse -tomber dans une discussion cinq ou six mots qui lui semblent un arrêt sans appel; -si vous remarquez un dandy déjà ventru, le dos appuyé à la cheminée du grand -salon, et parlant bas et de haut à la plus jolie femme de la soirée, pour lui dire des -riens très lourds sur sa robe et son bouquet, comme s’il laissait tomber une à une -les perles d’or d’un esprit charmant; si vous vous asseyez à la table de jeu où un -joueur fait bruit de l’or qu’il remue, soit qu’il le gagne ou qu’il le perde; si enfin -vous êtes poursuivi par un fashionable de jeunesse passée, qui s’empare le plus qu’il -peut de toutes les places, de tous les salons, de tout l’air, de toute la lumière, voilà -ce que vous cherchez: c’est votre homme, c’est un agent de change.</p> - -<p>Ce n’est pas cependant, il faut bien le dire, un gros bélître, malotru, comme vous -pourriez vous l’imaginer; mais c’est quelque chose d’infiniment important, d’infiniment -content de sa personne, d’infiniment sûr de son esprit. Cet homme, quoi qu’on -en dise, n’a qu’un chagrin: c’est celui d’être agent de change.</p> - -<p>Et pourquoi cela?</p> - -<p>Le voici:</p> - -<p>En général cet homme est beau, encore jeune; il a reçu une assez bonne éducation, -il n’est ni absolument sot, ni absolument ignorant; quelquefois il est riche, et doit toujours -le paraître; mais il a pris le haut du pavé dans le monde et il s’est créé, peut-être -sans s’en douter, l’aristocrate du jour. Eh bien! tout cela l’embarrasse; il est si près -de son origine qu’il se sent parvenu. Hier il était commis, hier il gagnait mille écus -dans les bureaux dont il est le maître aujourd’hui; hier il riait comme un bon jeune -homme de l’importance de son patron, qui devait sa charge et qui faisait le millionnaire; -hier il dansait, il s’amusait, il allait au parterre de l’Opéra, il jouait et était -fâché de perdre et ravi de gagner; hier il avait une jolie petite maîtresse qui l’aimait -et qui lui demandait, tout au plus le dimanche, de la mener aux avant-scènes de -l’Ambigu et de la Gaieté, et là il pleurait et riait à la volonté du drame et du vaudeville; -hier il était un homme, aujourd’hui il est agent de change: titre terrible qui -pèse sur toutes les heures de sa vie et qui en fait pour lui et pour les autres une comédie -assommante.</p> - -<p>La gaieté légère et facile peut-elle convenir à un homme dont la fortune est toujours -en jeu; l’insouciance et l’étourderie, à celui qui tient dans ses mains les capitaux -<span class="pagenum" id="Page_37">37</span> -de tant de clients; l’abandon du cœur et de l’esprit, au spéculateur qui vit d’une industrie -dévorante; les pensées légères, à celui qui doit observer et connaître mieux -que personne la marche des événements politiques auxquels son existence est attachée. -Que si avec de pareilles préoccupations, l’agent de change était un homme de cabinet, -tout entier à son état et faisant sa société de sa caisse et de ses livres, cela lui serait -facile à supporter; mais, depuis la révolution de 1830, il s’est posé partout en homme -du monde; il l’est et veut l’être, c’est un état que le hasard lui a fait et dans lequel -il s’obstine: alors il arrive surplombé du poids de ses lourdes affaires, et c’est ce qui -lui donne cette tournure de papillon à ailes de plomb que nous avons essayé de vous -montrer. Il veut allier toute la solennité de son état avec toute la désinvolture de la -fashion, il faut qu’il soit tout à la fois splendide comme un fermier-général, et qu’il -garde le décorum d’un agent comptable qui calcule toutes ses dépenses. C’est un -homme qui marche dans un pays avec une corde qui tient à un anneau fiché dans une -autre contrée; c’est l’âne qui se fait lion, comme on appelle nos dandys, mais le bout -de l’oreille perce toujours; c’est enfin une existence qui ment à son principe; c’est -un travailleur dont le cœur, l’esprit, la parole se sont endurcis et racornis à la triture -des affaires, qui veut singer l’allure de l’homme de loisir dont la pensée et l’âme -s’aiguisent à rêver dans une élégante nonchalance.</p> - -<p>Voilà pourquoi tel de ces individus, qui eût été peut-être un homme distingué s’il -n’avait été rien, ou qui eût été assurément un homme convenable s’il s’était fait -marchand de nouveautés ou de bas de coton, est un être gauche, empesé, maladroit, -important, parce qu’étant de nature crasse et financière, il faut qu’il se tienne en -marquis et vive en gentilhomme.</p> - -<p>Cependant, ce contraste qui vous frappe au premier abord, dans l’agent de change -hors de chez lui, vous sauterait bien plus aux yeux si vous étiez introduit dans sa -maison.</p> - -<p>Comme il s’est posé un des rois du monde et de la mode, il faut qu’il joue son rôle -partout; aussi son intérieur est-il un sanctuaire élégant des plus jolies fantaisies, des -plus coûteuses bagatelles; il y en a dans ses salons, dans le boudoir de sa femme, -dans sa salle à manger et dans son antichambre: mobilier gothique, renaissance ou -Louis XV, il y a de tout et du meilleur goût, tout neuf, parfaitement imité; albums -précieux, reliures élégantes, statuettes adorables sont à leur place. Mais tout cela -n’est à lui que parce qu’il l’a payé; il ne le possède pas de son cœur, de son amour, -il n’en jouit que par l’envie qu’en peut recevoir un confrère. Ce n’est pas pour lui -un bonheur interne, secret, personnel, c’est une preuve de la puissance de sa fortune. -Il ne se sert point de tout cela comme d’une chose qui lui va; il le possède comme -une inutilité qu’il faut avoir pour être comme les autres. Son véritable appartement -à lui, c’est un cabinet avec casiers droits, cartons nombreux, fauteuil de maroquin -et papier-registre à compartiments tracés à l’encre rouge. S’il lui faut écrire un billet -sur papier satiné, il le ferme au besoin de cire odorante avec cachet à devise anglaise; -mais cela le gêne, l’ennuie, et sa plume ne court vite et à son aise que lorsqu’il écrit -sur papier carré, à tête imprimée, et qu’il soumet sa correspondance au timbre à vis -de pression qui porte son nom.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span> -Sa vie, sa véritable existence est là, et quoi qu’il fasse, tout le reste n’est pas à lui, -il s’y sent étranger et joue péniblement un rôle qui ment à ses goûts.</p> - -<p>Le femme de l’agent de change seule est à son aise dans ce luxe de frivolité et de -loisir. A son aise, en ce sens, que n’ayant apporté dans les affaires de son mari que -la dot pour laquelle il l’a épousée, elle reste tout-à-fait en dehors de ses affaires, et a -tout le temps d’être femme du monde ou de le devenir; car beaucoup ne le sont devenues -qu’à la longue, et n’y étaient pas destinées. Telle qui était fille d’un sabotier -enrichi et qui, en se mariant, ne savait ni s’habiller, ni marcher, ni s’asseoir, ni parler; -telle qui vient d’un comptoir de province où elle avait appris, chez le vieux banquier -dont elle est la fille, à compter les feuilles qu’une laitue doit rendre au saladier -et à mettre de côté les pièces de trois livres bien conservées qui peuvent se vendre cinquante-six -sous au fondeur, se sont transformées en brillantes dominatrices de la mode.</p> - -<p>Mais, comme on sait, la femme se façonne mieux que l’homme à la vie où on la -jette, et presque toujours la femme d’agent de change est, au bout de quelque temps, -la patronne en crédit des plus élégantes couturières, des marchandes de modes les -plus flambantes. Elle se ramasse et se ploie aussi gracieusement que la plus belle marquise -dans l’angle d’une calèche qui va au Bois; elle regarde tout aussi finement, -sans se remuer, le beau cavalier qui passe et à qui un signe imperceptible a dit bonjour. -Elle a deviné dix solécismes dans la toilette d’une de ses bonnes amies, qu’elle -a détaillée des pieds jusqu’à la tête, sans avoir eu l’air de l’apercevoir et sans être -forcée de la saluer. Dans le monde elle sait tout ce qui fait d’une femme une femme -à la mode; elle est capricieuse, intelligente des moindres choses, despote, protectrice, -impertinente. Chez elle, elle sait accueillir et recevoir, ce qui est bien différent; tout -ce luxe futile qui gêne son mari est pour elle d’usage facile, elle s’entend à remuer -tout cela, à en user; elle le comprend, elle l’aime, elle y attache un sens, elle est dans -son atmosphère.</p> - -<p>Aussi l’agent de change est-il le mari le plus en danger de la terre; car si tout le -monde ne voit pas combien il est étranger à la vie dont il vit, il ne peut le cacher à -l’œil clairvoyant de sa femme, d’autant que vis-à-vis d’elle il ne se croit pas obligé -à la comédie qu’il joue envers les autres: il jette la brutalité de ses chiffres dans le -chiffonnage de rien de cette vie inoccupée; il pose son livre de caisse sur le pupitre -de velours et d’ébène où elle griffonne des billets imperceptibles, et le gros livre brise -le joli meuble; il parle bourse quand elle rêve poésie; il additionne quand elle poursuit -une mélodie italienne; il est l’homme d’affaire, enfin, quand elle est la femme -du monde.</p> - -<p>De cet état de choses il résulte deux malheurs immanquables pour le mari.</p> - -<p>Ou la femme est assez spirituelle pour deviner que son époux est pour elle ce qu’il -est véritablement, et que pour les autres il se gourme, il se pince, il se fausse; et -alors elle en conclut que leurs natures sont antipathiques, que jamais elle ne sera -comprise, elle légère et aimante, par cet esprit froid et calculateur; et, comme elle -ne peut vivre ainsi isolée, elle prend un amant. C’est la chance la plus heureuse -pour l’agent de change.</p> - -<p>Ou bien elle croit à la comédie qu’il joue, et alors ne le trouvant plus pour elle -<span class="pagenum" id="Page_39">39</span> -ce qu’il est pour les autres, elle devient jalouse, exigeante, furieuse; elle se croit -dédaignée, outragée, trompée, et voilà les querelles qui viennent, les tristesses, les -attaques de nerfs, les reproches, les menaces, tout cet enfer du mariage auprès duquel -l’état de mari trompé est un paradis.</p> - -<p>Alors l’agent de change, qui a bien assez de faire l’homme du monde en représentation, -cherche un moyen de calmer sa femme, et comme tous les hommes il prend -le premier qui lui tombe sous la main; et pour lui, ce moyen facile, c’est l’argent: -il en donne à sa femme pour sa toilette, pour ses voitures, pour sa maison, pour -une terre, pour des fêtes, pour des bals. Et voilà ce qui produit ces femmes d’agents -de change étalant, les larmes aux yeux, le luxe le plus effréné, courant tous -les plaisirs avec fureur, et y portant un visage malheureux et ennuyé. Voilà ce qui -souvent amène la faillite du mari, qui n’en a pas été plus heureux, et qui se trouve -ruiné.</p> - -<p>Si nous ne nous trompons point, tel est l’état actuel de l’agent de change.</p> - -<p>Quant à l’espèce d’influence politique qu’il a eue il y a sept ou huit ans, après la -révolution de juillet, elle tend à s’effacer tous les jours.</p> - -<p>En effet, comme les agents de change furent des premiers à faire cour à la nouvelle -royauté, elle les accueillit, les festoya, leur donna des épaulettes de colonel -dans la garde nationale. Mais à mesure que cette royauté s’avance, elle se fait une -aristocratie propre à elle-même, et qui pousse dehors l’agent de change. Ce sont les -aides-de-camp du roi des Français, les pairs qu’on crée, les hommes politiques qui se -font petit à petit, les grands administrateurs qui s’élèvent, les vieux noms qui se -rallient; encore quelques années, et l’agent de change sera retourné où il était il y -a dix ans, et où il aurait dû rester.</p> - -<p>Ceci tient à une cause particulière qu’il n’est pas inutile de signaler. La compagnie -des agents de change, en sa qualité de compagnie, serait un corps redoutable si elle -pouvait avoir une influence politique; mais heureusement pour l’État, les nécessités -de l’existence de l’agent de change lui interdisent cette influence en ce qu’elle -a de plus puissant et de plus direct. Car, dans un pays où le crédit public est considéré -comme une des forces vitales de l’État, c’est toujours un corps redoutable qu’une -association d’hommes qui peut l’altérer, sinon l’affermir, et jeter dans la bourse des -capitalistes des paniques désastreuses. Mais l’agent de change n’est homme politique -qu’en ce qu’il est nécessairement du parti de tout gouvernement existant, attendu -qu’il bâtit sa fortune sur le sable mouvant des fonds publics, que la plus petite -crue des idées révolutionnaires peut entraîner et déplacer. Toutefois, si l’agent de -change pouvait facilement devenir homme politique, il est à craindre que, sans -égard pour sa fortune, il eût la prétention d’avoir une opinion à lui, ou l’espérance -de devenir ministre. Eh bien! il suffirait de quelques agents de change déterminés -dans la chambre des députés pour mettre en péril tous les matins l’existence -de la monarchie. Mais voici qui les tient en bride: ils ne peuvent pas être députés. -Pourquoi? la loi le leur défend-elle? Non, assurément; seulement ils obéissent -à une nécessité qui semblerait devoir en frapper bien d’autres. L’agent de change a -seul le droit de faire ses affaires: il faut qu’il soit de sa personne au parquet de la -<span class="pagenum" id="Page_40">40</span> -Bourse, précisément à l’heure où les faiseurs de lois se rient au nez, font des quolibets, -et parlent comme s’ils croyaient ce qu’ils disent. Un procureur-général peut -plaider par substitut; un conseiller, juger par suppléant; un général, commander -par aide-de-camp: mais il faut qu’un agent de change gagne lui-même son argent, -voilà pourquoi il ne peut pas être de cette chambre des représentants. Aussi M. Dupin -a-t-il toute latitude de les appeler loups-cerviers, sans qu’aucun d’eux lui réponde -en l’appelant <i>avocat</i>.</p> - -<p>Du reste, l’agent de change, après s’être effacé politiquement, tend à dominer -aussi d’importance, financièrement parlant. Il s’est créé, sous le nom de <i>coulisse</i>, une -contrebande de sa contrebande qui lui fait le plus grand tort. Le marron dévore -l’agent de change, et celui-ci ne peut guère se défendre, car on peut bien agir contre -la loi, quoique institué par elle; mais il est difficile de demander à cette loi la punition -de ceux qui commettent le même crime que vous, et qui du moins peuvent dire -qu’il ne leur a pas été formellement interdit.</p> - -<p>En outre de ces raisons, l’agent de change s’est déconsidéré depuis quelque temps -par sa participation à cette émission frénétique d’actions industrieusement industrielles, -colossales pasquinades, où il a joué le rôle du buraliste qui fait la recette à la -porte. Maintenant que la farce est jouée, si on ne l’accuse pas d’avoir mis les recettes -dans sa poche, toujours est-il qu’on le soupçonne d’y avoir participé.</p> - -<p>Ainsi, d’une part, l’agent de change est annihilé comme puissance politique, la députation -lui étant interdite; de l’autre, il se ruine comme puissance financière; le jeu -dont il vit tombant aux mains des marrons, il ne lui reste plus, pour être encore important, -que la conversion des rentes, qui lui fera passer assez de millions par les -mains pour qu’il lui en reste quelque chose.</p> - -<p>Je me trompe, cela n’arriverait pas, que l’agent de change serait toujours <i>important</i>.</p> - -<p>Peut-être que cette épithète n’est pas assez personnelle pour être un trait particulier -à l’agent de change. En effet, dans notre époque, l’importance importante -appartient à tout ce qui a de l’argent, ou à tout ce qui est censé en avoir. Ainsi le -banquier, le notaire, le receveur-général, ont ce ridicule, par le fait de leur état: -ce n’est pas une affaire d’homme, c’est une affaire de caisse. Ce ridicule marche -toujours à la suite des écus comme les petits chiens après les vieilles femmes. Il gagne -même tous les états dont quelques individus se trouvent par hasard être des capitalistes. -Il y a des libraires importants (très peu, important voulant dire riche); il y -a des chiffonniers importants; il y a des marchands de sabots importants; il y a des -voleurs importants, mais j’avoue que, quoiqu’il y ait des hommes de lettres vaniteux, -gonflés d’eux-mêmes, insolents si vous voulez, je n’en connais pas d’importants, -comme l’agent de change est important. Dieu, en leur donnant bien des défauts, les a -sauvés de ce ridicule doré. Je vous l’atteste, moi qui signe cet article.</p> - -<p class="right1">Frédéric <span class="smcap3">Soulié.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 493px;" id="im-040bis"> - <img class="bord" src="images/im-040bis.jpg" width="483" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-040bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-041a"> - <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> - <img src="images/im-041a.jpg" width="600" height="293" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-041a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 193px;" id="im-041b"> -<img src="images/im-041b.jpg" alt="E" title="" width="193" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-041b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">E</span><span class="smcap3">n</span> -parcourant de bas en haut la série des existences -déplacées, depuis la portière incomprise «qui n’a pas -toujours tiré le cordon,» jusqu’à la sous-maîtresse de -pensionnat, qui aurait pu épouser le fils d’un pair de -France, on trouve la femme de charge, type grave et -majestueux qui ne rit pas ou qui ne rit guère, et auquel -il faut nécessairement associer la gouvernante, -autre physionomie que Collin d’Harleville a si parfaitement -saisie et résumée dans le personnage de madame -Evrard. Au dessus de madame Evrard, mais -bien au dessus, dans un monde tout autre, dans des régions toutes nouvelles, loin -du contact épais des grands cousins venus d’Auvergne et des plaintes asthmatiques -de ce bon M. Dubriage, nous trouvons la demoiselle de compagnie, qui est à la -femme de charge ce que celle-ci est à la simple bonne d’enfants, ce que l’intendant -est au secrétaire, et le secrétaire au palefrenier; la demoiselle de compagnie, objet -de luxe, fantaisie de bon goût, réservée exclusivement aux gens riches, et que la -moyenne propriété ne connaît que par ouï-dire; à peu près comme les services complets -en vieux Sèvres, les chevaux pur sang, les eaux de Bade, les migraines et les -vapeurs.</p> - -<p>Une femme qui a des vapeurs ne saurait se passer d’une demoiselle de compagnie.</p> - -<p>A la cour, il y a les dames d’honneur et les dames <i>pour accompagner</i>, et cela se -conçoit. Toute reine, toute princesse a ses femmes, qui lui servent de ministres, et -portent au besoin la queue de sa robe. Voyez l’ancienne tragédie: la femme suivante, -<i>la confidente</i>, y est de rigueur: Cléone pour Hermione, Céphise pour Andromaque, -<span class="pagenum" id="Page_42">42</span> -Fatime pour Zaïre, Fulvie pour Émilie. Or, que sont ces dames, Fulvie, -Fatime, Cléone, Céphise et tant d’autres que nous pourrions citer, si ce ne sont -d’honnêtes et antiques demoiselles de compagnie? Mais aujourd’hui les princesses et -les reines marchent moins solennellement qu’au temps de l’ancienne Rome; elles -portent des robes plus courtes, elles ont moins souvent occasion de s’évanouir. Elles -ont aussi moins de secrets à confier, ou, si elles en ont, elles les placent mieux, dans -l’oreille de leur mari, par exemple, ou de leurs cousins, ou de leurs oncles; car -aujourd’hui les souveraines ont de la famille comme de simples bourgeoises. Les -mœurs se sont ainsi graduellement modifiées. Les confidentes de tragédie ont disparu -comme les soubrettes de comédie. Œnone a suivi la disgrâce de Marton. L’emploi -de dame d’honneur, de dame pour accompagner, de demoiselle de compagnie, est -devenu, comme vous le voyez, une véritable sinécure. Chacun se tient volontiers -compagnie à soi-même.</p> - -<p>Et cependant l’emploi subsiste, comme chose de montre et d’apparat. Bien des -jours s’écouleront encore avant que nous voyions disparaître l’écuyer cavalcadour, le -héraut d’armes, la dame d’honneur, ces trois non-sens! La demoiselle de compagnie -surtout a de longues années à vivre. A quoi sert-elle pour le moment? c’est ce qu’il -convient d’examiner.</p> - -<p>Et d’abord que signifie le mot en lui-même? peut-on tenir éternellement compagnie -à quelqu’un? et si charmante, si spirituelle qu’on soit, quelque grâce imprévue -et toujours nouvelle qu’on puisse jeter dans le discours, ne risque-t-on pas d’ennuyer -à la longue et de laisser soupçonner le fond du sac? on se lie d’une affection -réciproque, on finit par s’aimer, par se reconnaître indispensables l’un à l’autre, et -alors ce qu’on dit est toujours bien, le silence même a son charme. Soit. Avouez -pourtant que c’est un assez médiocre divertissement à loger chez soi qu’une demoiselle -de compagnie silencieuse. Les bouffons autrefois devaient faire rire, sous -peine du fouet. Une demoiselle de compagnie n’est pas payée pour être taciturne.</p> - -<p>Il faut donc qu’une demoiselle de compagnie, digne de ce nom, parle et se taise, -se montre et s’absente à propos. Ceci constitue tout bonnement la plus complète, -la plus sensible, la plus humiliante de toutes les servitudes. Lorsque autrefois la dame -suivante ramassait l’éventail ou portait la queue de sa maîtresse, la tâche était toute -simple; elle savait à quoi s’en tenir. Mais maintenant que ses attributions ont cessé -d’être définies, la dame suivante, chargée de quoi? de tenir compagnie à madame, -ne sait plus où commence, où s’arrête son emploi. Elle doit craindre d’aller trop -loin et de fatiguer, de trop demeurer et d’alanguir. Trop ou trop peu de discrétion, -double écueil! il faut beaucoup d’étude, beaucoup de sens, beaucoup de sagacité -pour tenir constamment le haut du pavé dans cette route chanceuse. La moindre -gaucherie, le moindre oubli, la plus petite négligence suffit pour vous jeter, confuse -et humiliée, aux fossés du chemin.</p> - -<p>Et voilà précisément pourquoi nulle position dans le monde n’est plus gauche, plus -fausse, plus gênante que celle-là. Une demoiselle de compagnie appartient toujours -par son esprit, par ses manières, par son éducation, quelquefois même par sa naissance, -à ce monde où elle n’est admise, quoi qu’elle fasse, que sur un pied de dépendance -<span class="pagenum" id="Page_43">43</span> -et, tranchons le mot, de domesticité. Que d’amertumes pour elle! que de déboires -secrets! que de fiertés blessées! que de combats au fond du cœur! que de -rougeurs bien ou mal dissimulées! On dit en parlant d’elle: «C’est la demoiselle de -compagnie!» ou bien: «Adressez-vous à ma demoiselle de compagnie!» ou bien -encore: «Je n’ai trouvé que la demoiselle de compagnie!» Dirait-on avec plus de -dédain: «C’est ma femme de chambre... Adressez-vous à ma femme de chambre?» -La demoiselle de compagnie, par cela même qu’elle est payée, accepte tacitement -l’obligation d’endurer quelquefois les caprices de madame, les maussades humeurs -de madame, les emportements de madame. Une parole fière, un geste superbe, équivaudraient -à une démission, et nous supposons que la demoiselle de compagnie a -besoin de sa place.</p> - -<p>Il n’est pas rare de rencontrer dans les <i>Petites-Affiches</i>, à l’article <i>Demandes et -offres</i>, entre un cheval à vendre et une cuisinière à louer, l’avis suivant, précédé -d’une main dont l’index est allongé:</p> - -<div class="quote"> -<p>«On désire une demoiselle de compagnie d’une naissance distinguée, d’un physique -agréable, d’une instruction soignée, sachant la musique et l’italien, pour -voyager avec une famille anglaise. S’adresser franco à M. R***, à Paris, poste -restante.»</p> -</div> - -<p>Victorine Dujarrier lut un jour cette annonce banale, et se prit à réfléchir sérieusement -que sa famille était pauvre, quoique honnête, et que l’éducation qu’on lui -avait donnée pouvait recevoir utilement son emploi. En outre Victorine était jolie, -elle était musicienne, elle savait l’italien. Elle réunissait donc toutes les conditions -requises. Elle s’adressa à M. R***, poste restante, à Paris, et ne tarda pas à recevoir -une réponse ainsi conçue:</p> - -<div class="quote"> -<p>«Mademoiselle Dujarrier est priée de vouloir bien passer de midi à deux heures, -rue du Helder, n<sup>o</sup>...»</p> -</div> - -<p>Que de pensées diverses, que d’émotions assiégeaient le cœur de la jeune fille -tandis qu’elle se rendait au lieu indiqué! C’était une grande, une solennelle démarche -que celle-là! Victorine hasardait seule son premier pas dans le monde. Qui donc -l’eût accompagnée? Son père était malade et tombé presque en enfance. Sa mère? -Elle n’avait plus de mère. C’était une marâtre qui maintenant commandait au logis, -et Victorine n’avait ni appui, ni affection à attendre de ce côté-là. Victorine était -isolée, sans guide et sans conseil, portant à elle seule la terrible responsabilité de son -avenir.</p> - -<p>Arrivée rue du Helder, elle s’informa. La maison de M. R***, un peu triste au -premier abord, comme sont la plupart des modernes hôtels de la Chaussée d’Antin, -étalait une belle façade sur la rue. La porte cochère, exactement fermée, ressemblait -à la porte d’un riche sépulcre, tel qu’il s’en élève dans les quartiers aristocratiques du -cimetière de l’Est. Victorine frappa discrètement; un des battants s’ouvrit et laissa -voir une cour extrêmement triste aussi, formée de grands murs peints à l’huile et -figurant une tenture de coutil; à droite, deux ou trois lucarnes, en forme de losanges, -indiquaient la remise et l’écurie. Un domestique à veste rouge nettoyait des harnais -sous une espèce de hangar, tandis que le concierge, également vêtu de rouge et coiffé -<span class="pagenum" id="Page_44">44</span> -d’une casquette de livrée, jetait force seaux d’eau sur les dalles du vestibule pour en -faire disparaître quelques taches mal séantes. Bref, l’aspect de cette maison annonçait -la fortune et ce que les Anglais appellent le <i lang="en" xml:lang="en">comfort</i>. Et cependant je ne sais quoi de -terne et de morose assombrissait cette demeure et faisait asseoir l’ennui sur la -première marche de l’escalier.</p> - -<p>Quand Victorine entra dans le salon, M. R***, qui était profondément abîmé dans -une bergère et dans la lecture d’un journal, se leva, et fit en souriant trois pas vers -la jolie visiteuse. Elle tremblait, il l’encouragea, lui offrit la main, la fit asseoir, et -engagea avec elle une conversation de lieux communs, dont je vous fais grâce pour -venir directement au fait, comme y arriva finalement M. R***, après une foule de -banalités et de politesses.</p> - -<p>«Mademoiselle, lui dit-il, je passe ordinairement six mois de l’année en province, -dans un château assez maussade que je possède aux environs de Valence. Ce n’est pas -là le séjour que je vous proposerais. Ma femme l’habite en ce moment; nous ne -ferions que l’y aller rejoindre, et de là nous partirions pour l’Italie. Madame R*** sera -ravie de vous voir, de vous connaître. Il y a longtemps qu’elle me demande une -demoiselle de compagnie, et ce sera pour elle une joie de saluer en vous une amie, -une amie si charmante et si spirituelle.</p> - -<p>—Monsieur... interrompit timidement Victorine en baissant les yeux.</p> - -<p>—Non, ce que je vous dis là est l’expression sincère de ma pensée. Vous me -plaisez, mademoiselle, vous me plaisez beaucoup, et je serais enchanté de pouvoir -faire quelque chose pour votre bonheur...»</p> - -<p>L’accent avec lequel ces derniers mots furent prononcés parut étrange à Victorine. -Elle regarda pour la première fois M. R***, et lui demanda si son intention était de -rester longtemps en Italie.</p> - -<p>«Fort longtemps, répondit-il d’abord. Puis baissant la voix: aussi longtemps que -vous voudrez.»</p> - -<p>Victorine recula doucement son fauteuil, car M. R*** s’était singulièrement rapproché -d’elle, tout en parlant.</p> - -<p>L’entretien fut dès lors animé et véhément du côté de M. R***, qui s’était pris -d’un réel enthousiasme pour les beaux yeux de la jeune fille. Il prodigua les flatteries, -les offres de services, les promesses. Il fit briller les reflets chatoyants de sa -fortune, le luxe de sa livrée, il fit enfin tout ce que fait un homme riche, médiocrement -spirituel, qui veut subjuguer le cœur d’une jeune fille en s’adressant à sa -vanité.</p> - -<p>Mais Victorine ne comprit rien à cette habile stratégie du Lovelace: elle ne comprit -pas pourquoi cet homme étalait ainsi à ses yeux son faste et son opulence; -novice qu’elle était, elle s’étonna d’être l’objet d’un tel empressement. Elle était venue -tremblante, tout émue de sa démarche, agitée par la crainte d’un refus; et elle -se voyait accueillie, elle se voyait fêtée, flattée, comblée d’éloges et d’adulations -par un homme riche, qui ne la connaissait pas, et qui aurait pu prendre vis-à-vis -d’elle les airs superbes d’un protecteur. D’abord la façon tout affable dont M. R*** -venait au-devant d’elle enchanta Victorine: mais bientôt la singularité même de cet -<span class="pagenum" id="Page_45">45</span> -accueil excessif donna à penser à la pauvre enfant, qui commença à s’inquiéter de sa -situation. Dès ce moment ses paroles devinrent plus rares, ses questions plus brèves, -elle ne songea plus qu’aux moyens d’effectuer sa retraite le plus discrètement, le plus -promptement possible. R*** s’aperçut du peu de succès de ses séductions et pensa -qu’il ne s’était pas fait suffisamment comprendre. Il résolut de s’expliquer mieux, et -changeant brusquement de ton:</p> - -<p>«Mademoiselle, dit-il à la jeune fille étonnée, à quoi servent les détours? Vous -êtes venue ici persuadée sans doute que vous y trouveriez une femme, et vous m’y -trouvez, moi; vous m’y trouvez seul, et vous n’en paraissez pas extrêmement surprise. -Ne voyez-vous pas bien quelle est notre position réciproque, et que tout ce que -je vous ai dit jusqu’ici de ma femme, et de mon château, et du dessein où j’étais de -vous présenter comme demoiselle de compagnie à madame R***...</p> - -<p>—Eh bien, monsieur?...</p> - -<p>—Que tout cela est mensonge, invention, chimère, et que madame R*** n’a jamais -existé, et que je suis garçon, et que je n’ai pas de château aux environs de Valence, -et que je m’ennuie de ma solitude, et que je cherche une demoiselle de compagnie -<i>pour moi</i>, et que...»</p> - -<p>Victorine était levée dès le premier mot.</p> - -<p>«Permettez que je me retire, monsieur, interrompit-elle froidement.</p> - -<p>—Mais, mademoiselle, observa doucement M. R***, pourquoi donc êtes-vous -venue?»</p> - -<p>Ainsi se termina l’entrevue. Victorine fit une profonde révérence à M. R*** et -sortit de cette maison pour n’y plus rentrer.</p> - -<p>Quelques traits de cette aventure se retrouvent dans l’histoire de certaines demoiselles -de compagnie, que leur vocation prédestine à peupler la solitude des célibataires. -M. R*** pouvait fort bien y être trompé, et l’on ne doit pas s’étonner de cette -question toute simple <i>Pourquoi donc êtes-vous venue?</i> C’est qu’en effet, puisque -Victorine était venue, elle était censée savoir de quoi il s’agissait. Si elle eût eu quelque -expérience, elle ne se fut pas prise, comme une innocente, au piége décevant de -l’annonce, et M. R*** n’eût pas reçu sa visite. Tenir compagnie à un homme seul, -cela est délicat et chanceux, et prête fort à dire aux langues médisantes. Il est juste -d’ajouter aussi que rarement une demoiselle de compagnie exerce de semblables -fonctions. C’est ordinairement auprès des femmes, et plus particulièrement auprès -des demoiselles que leur office les retient. Expliquons-nous.</p> - -<p>On sait que ce qui séduit le plus une jeune fille dans la perspective du mariage, -c’est la liberté dont jouit une femme mariée. La liberté! mot magique et vibrant! -Dans un mari, ce qu’on aime le plus, ce n’est pas toujours le mari, mais bien le -droit d’être appelée <i>madame</i>, de porter un cachemire et des diamants. Nous parlons -là des premières ambitions d’un cœur ignorant de soi-même, que rien n’a encore -ému, et dont chaque battement correspond à une pensée de coquetterie et de -frivolité. Mais après ces premiers désirs de pensionnaire émancipée, viennent quelquefois -des velléités plus sérieuses, des concupiscences réelles. On en vient à réfléchir -que la vie est bien triste, le tête-à-tête bien monotone; que monsieur nous fait -<span class="pagenum" id="Page_46">46</span> -vivre trop retirée, et après tout on n’est plus un enfant; que nous sommes <i>mariée</i>, -c’est-à-dire <i>libre</i>, et que nous pouvons recevoir qui bon nous semble et aller où il -nous plaît, sans difficulté. A quoi bon, en effet, être mariée, si l’on ne jouit pas de la -clef des champs? Le libre arbitre est une des immunités conjugales. Un mari, c’est un -passeport.</p> - -<p>Mais pour celles qui n’ont point de mari, pour ces pauvres incomprises qui n’ont -pu se procurer de passe-port, et de qui la vie inquiète se passe dans la crainte de se -voir arrêtées à la douane de l’opinion, pour celles-là surtout, notre civilisation charitable -a inventé la demoiselle de compagnie. Bienheureuse invention! la demoiselle -de compagnie est un porte-respect contre lequel vient se briser la rage impuissante du -<i>Qu’en dira-t-on</i>. Le moyen de médire de madame <i>une telle</i> qui a une demoiselle de -compagnie? n’est-ce pas là un bouclier, un rempart suffisant? La demoiselle de compagnie -remplace avantageusement le mari absent. Elle est attentive, complaisante, -elle sait se retirer à propos, ce que ne ferait peut-être pas toujours le mari, fût-ce -même l’époux débonnaire de la chanson du <i>Sénateur</i>.</p> - -<p>Ce n’est pas tout. Dans certaines circonstances difficiles, la demoiselle de compagnie -pousse le dévouement jusqu’à prendre pour son compte les amants de madame. -Elle devient l’éditeur responsable des aventures galantes: c’est elle qui reçoit les -messages pour les transmettre à qui de droit, c’est elle qui fait les réponses. C’est elle -que la malignité du monde accable de sarcasmes. La médisance, mise en défaut par -elle, s’attaque à elle seule. La demoiselle de compagnie accepte le côté pénible du -rôle dont madame a tout l’agrément. Ainsi se trouve appliqué le fameux <i lang="la" xml:lang="la">sic vos -non vobis</i>.</p> - -<p>Mais toute médaille a son revers. Après avoir analysé quelques-uns des avantages -de la demoiselle de compagnie, il est juste de faire connaître ses inconvénients.</p> - -<p>Ainsi, contrairement à l’exemple qui vient d’être cité, il arrive souvent que la -réputation de madame sert de plastron à la demoiselle de compagnie. Les comédies -sont pleines de quiproquos semblables, lesquels se renouvellent journellement -dans le monde. Les aventures de la dame suivante sont fréquemment attribuées à -sa maîtresse, qui devient ainsi responsable des billets doux, des escalades nocturnes, -des mauvais propos et des coups d’épée qui se commettent dans les environs, -et dont une autre a le profit. Que de vertus intactes et jusque-là respectées, compromises -tout-à-coup par le voisinage dangereux d’une demoiselle de compagnie, -sauvegarde trompeuse, préservatif impuissant, arme qui devrait protéger et qui -tue! On a vu l’autre nuit un homme rôder sous les fenêtres de l’hôtel. Évidemment, -c’était pour madame. On remarque que le jeune comte Horace de*** prolonge -fort tard les visites qu’il fait chez madame la vicomtesse. On ne s’informe pas si ces -visites sont des tête-à-tête, ou si (ce qui est vrai) la présence de la demoiselle de -compagnie est le véritable attrait qui retient le jeune comte. On se hâte de prononcer, -en ricanant, que la jolie vicomtesse a le cœur pris, et voilà une réputation -de femme jetée au vent des causeries parisiennes. Alors, que faire? à quel parti -s’arrêter? garder la demoiselle de compagnie? c’est réchauffer un serpent; la congédier? -c’est donner gain de cause aux propos de la malignité, qui ne manquera pas -<span class="pagenum" id="Page_47">47</span> -de dire que l’on s’est débarrassé d’un témoin incommode. Égale perplexité des deux -parts! Plaignons la femme qui se trouve réduite à choisir entre ces deux fâcheuses -extrémités.</p> - -<p>Pour prévenir un malheur semblable, la plupart des femmes qui se donnent le -luxe d’une demoiselle de compagnie, se la donnent laide ou à peu près: imitant en -cela la tactique généralement suivie à l’égard des femmes de chambre, autre espèce -dangereuse! Mais quand soi-même on est laide, la grande difficulté est de trouver -plus laide que soi. Au besoin, on choisit plus vieille, et le même but est rempli. Il -y a en ce genre des assortiments très curieux.</p> - -<p>Les attributions de la demoiselle de compagnie consistent principalement à suppléer -la maîtresse de la maison, lorsque celle-ci est indisposée ou absente, <i>à faire les -honneurs</i> à sa place, à recevoir pour elle les visites, à éconduire doucement les importuns, -ceux qu’on ne veut pas voir. Cet emploi demande beaucoup de tenue et de -sagacité. Certaines demoiselles de compagnie finissent par être plus réellement maîtresses -que la maîtresse elle-même. Celle-ci, à la longue, se trouve occuper la seconde -place et jouer le second rôle. C’est une véritable abdication.</p> - -<p>La demoiselle de compagnie exerce en outre quelquefois les fonctions de <i>lectrice</i>. -C’est une variété du genre. La lectrice est ordinairement une grande sérieuse -personne entre deux âges, qui a eu de la fortune, des aventures et des malheurs. -Écoutez-la: sa vie est une interminable odyssée qu’il vous faudra ouïr du premier chant -jusqu’au dernier, ou plutôt jusqu’à l’avant-dernier, car la pauvre femme souffre -encore et souffrira longtemps. Sa spécialité est de souffrir. Elle a des sympathies littéraires, -des velléités de <i>bas-bleus</i>. Elle écrit un roman pendant ses loisirs, un -roman dont elle est l’héroïne, et où l’on verra combien il est pénible de ne plus être -ce qu’on a été, et combien de dégoûts naissent d’une fausse position, et que la résignation -est une vertu sublime, et qu’autrefois Apollon garda les troupeaux chez -Admète, et mille autres choses tout aussi consolantes et aussi neuves. Pour faire diversion -aux chagrinantes réminiscences qui viennent l’assiéger parfois, la lectrice -soupire de temps en temps des vers, des vers d’amour, gothiques et romantiques, -des vers qu’elle écrit «avec son cœur...» sans prétention, sans arrière-pensée, car -elle n’aspire pas, la pauvre colombe blessée, à acquérir ce que nous autres nous appelons -gloire... Eh, de quoi lui servirait la gloire, à elle qui a manqué sa vocation -ici-bas! La vocation de la lectrice, sachez-le bien, c’était d’être grande dame, d’être -riche, titrée, d’avoir un opulent blason sur les panneaux de ses équipages, et cinquante -bonnes mille livres de rente, en terres, forêts et châteaux. A quoi, bon Dieu! -a-t-il tenu qu’elle possédât tout cela! un étranger, beau comme les amours, possesseur -d’une belle âme et de nombreux millions, est venu, il y a peu d’années, et a -demandé sa main. Le père de la lectrice vivait alors, père intraitable et violent s’il en -fut. Ce père féroce ne crut pas à la sincérité du noble étranger qui offrait son opulence. -Il pensa que l’Américain ourdissait le plan d’une infâme séduction. En vain -celui-ci offrit-il d’aller réaliser sa fortune outremer, en vain demanda-t-il trois mois -pour ce voyage, trois mois? qu’était-ce que cela! l’inflexible père refusa. Et l’étranger -partit la mort dans l’âme: et, depuis ce jour, on n’a plus reçu de ses nouvelles, et -<span class="pagenum" id="Page_48">48</span> -maintenant la lectrice est seule au monde, car son entêté de père est mort en lui laissant -sa bénédiction—et des dettes. Chaque jour la lectrice s’attend à voir revenir -l’étranger, mais l’étranger ne revient pas. Il s’est marié devers les bords de l’Orénoque, -avec la fille d’un riche planteur de la Guyane, qui lui a apporté en dot cent -cinquante nègres et mille arpents de rocou et de tabac.</p> - -<p>Il n’est pas rare que la lectrice, à force de faire de l’élégie, à force de regretter et -de se lamenter, parvienne à intéresser à son sort quelque général goutteux, quelque -noble reste de l’Empire, pensionné et décoré, dont la vieillesse a besoin de soins et -d’affection. Et voilà notre héroïne mariée; la voilà, elle aussi, riche. Hélas! ce -dénouement n’est pas tout-à-fait celui du roman qu’elle avait échafaudé. Le général est -vieux, exigeant, malingre, un peu bourru, très bourru; et il parle bien souvent de -l’empereur. Et voilà notre Indiana toute trouvée. Quelle différence c’eût été, si notre -lectrice eût épousé le jeune et opulent Américain!</p> - -<p>Heureusement il y a toujours quelque part un neveu, mauvaise tête et joli garçon, -qui arrive à point nommé de sa garnison pour offrir des consolations à la femme de -son oncle. Règle générale: les fils de famille et les neveux sont un terrible voisinage -pour les demoiselles de compagnie.</p> - -<p>On pourrait renverser la proposition et dire, avec plus de justesse encore, que les -demoiselles de compagnie sont un voisinage des plus dangereux pour les neveux et les -fils de famille.</p> - -<p>Nous nous proposions de clore ici cette étude; mais nous nous apercevons à temps -qu’une dernière variété manque à la présente monographie, variété importante et -sans laquelle notre travail demeurerait incomplet. Descendons rapidement les échelons -sociaux, et nous rencontrerons quelque part la demoiselle de compagnie <i>associée</i>, -type exceptionnel, sorte de Bertrand femelle placé là comme le complément indispensable -d’un luxe menteur: la demoiselle de compagnie, meuble de prix, meuble -d’emprunt, qui impose aux badauds comme les somptueuses devantures de nos marchands -et leurs précieux comptoirs d’acajou. Toute maîtresse de tripot a sa <i>demoiselle -de compagnie</i>, qui l’aide à faire aux provinciaux les honneurs du lieu; c’est l’éternelle -association de Macaire et de son ami Bertrand retournée au féminin.</p> - -<p>La demoiselle de compagnie qu’on vient de voir n’est pas exempte d’ambition. Elle -rêve aussi, elle, un avenir brillant, des titres, un carrosse, une loge à l’Opéra! Elle -attend chaque jour l’Américain souhaité. Mais, hélas! moins heureuse que la lectrice -dont nous parlions tout-à-l’heure, en fait de colonel de l’ex-garde, notre <i>associée</i> n’a -sous la main que le baron de Wormspire; elle aime mieux se faire veuve, et, avec -des protections, elle arrivera, n’en doutons pas, à se créer un sort quelconque, une -<i>position sociale</i>: quelque jour nous la verrons ouvreuse de loge, par exemple, ou -revendeuse à la toilette, ou maîtresse de table d’hôte, ou chercheuse de remplaçants; -à moins que d’ici là la sixième chambre ne s’en mêle, auquel cas la présente biographie -ne suffirait plus à nos lecteurs, et nous serions obligés de les renvoyer de la collection -des <i>Français</i> à celle de la <i>Gazette des Tribunaux</i>.</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">Cordellier Delanoue.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 415px;" id="im-048bis"> - <img class="bord" src="images/im-048bis.jpg" width="405" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE GENDARME</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-048bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-049a"> - <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> - <img src="images/im-049a.jpg" width="600" height="284" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-049a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE GENDARME.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 192px;" id="im-049b"> -<img src="images/im-049b.jpg" alt="I" title="" width="192" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-049b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">I</span><span class="smcap3">l</span> -y a des gens qui méprisent encore les gendarmes. -Méfions-nous en général de ces gens-là, ils doivent -priser les voleurs: le vol est trop commun pour être -piquant, le gendarme arrête trop de voleurs pour être -ridicule. Il vaut mieux prendre un filou qu’un mouchoir. -A trompeur, trompeur et demi. Nous ne ramasserons -pas, quant à nous, des quolibets qui siéraient, -après tout, à Cartouche et à Lacenaire.</p> - -<p>C’est donc là qu’on en est venu! Nous avons -abattu l’édifice et nous ne voulons pas que cette pierre -reste debout. Nous n’avons laissé que ruines, ces ruines nous portent ombrage. Dieu -nous semblait trop grand, nous avons nié Dieu; les rois paraissaient trop hauts, nous -les avons détrônés; la noblesse nous dépassait de la tête, nous la lui avons coupée; le -confessionnal nous faisait honte, nous l’avons profané; le gibet nous faisait peur, nous -l’allons renverser; il ne restait plus qu’un homme pour guider, punir, protéger, nous -avons déshonoré cet homme; il restait—le gendarme:—nous avons ri du gendarme.</p> - -<p>Effet petit qui remonte à une grande cause! Le gendarme n’est pas seulement le -soldat des pouvoirs qui passent, il est celui de la justice qui reste. C’est la dernière -limite qui nous sépare du désordre, l’esprit de révolte ne s’y est pas arrêté; c’est la -dernière digue qui retient le crime, l’esprit de révolte l’a voulu rompre; il a confondu -la loi et la tyrannie, la morale et la politique: il se rencontre ici avec les criminels. -En voyant où il va, nous voyons d’où il vient. L’autorité veut le bien dans la -société, la révolte ne le veut pas; l’autorité se sert du gendarme, la révolte s’en -prend au gendarme: ce long différend est jugé.</p> - -<p>Mais cet homme mort, insensés, que vous restera-t-il, que va-t-il arriver? Vous -<span class="pagenum" id="Page_50">50</span> -ne savez donc pas le rôle important qu’il joue dans votre société qui n’est plus qu’une -comédie? Plus vous avez sapé, plus il étaie; plus vous l’humiliez, plus il s’élève. -Toutes ces majestés que vous avez détruites, il les représente aujourd’hui. Il est le -roi, le prêtre, le magistrat. Il porte votre monde à lui seul comme Hercule. Le gendarme -à présent, c’est l’honneur, la vertu, la religion; la probité du pauvre, la paix -du riche, l’espoir du juste, l’effroi du méchant; c’est la providence à cheval, le remords -en uniforme, la justice oubliée qui court la grand’route son glaive au poing. -Qui pourrait donc nous dire comment du voleur et de cet homme, c’est cet homme -que nous avons choisi pour en rire? comment du gendarme et du malfaiteur, c’est -le gendarme qui est devenu un objet de raillerie et de crainte? Les honnêtes gens ne -craignent que les voleurs: pour qui nous prenons-nous?</p> - -<p>Eh! quoi de plus rassurant que ces cavaliers qui accourent dans la poudre du -grand chemin au secours du faible et de l’opprimé, comme les mousquetaires du -conte de fées? Quoi de plus vénérable que ces derniers débris de la chevalerie errante, -déshonorés du chapeau à cornes et du collet écarlate? Quoi de plus réel que -ces redresseurs de torts? Quoi de doux et de consolant comme ces bons et honnêtes -chevaux remorquant bel et bien ces garnements qui vous attendaient à dix pas d’ici -dans l’ombre, un pistolet de chaque main? Quel est le signe de salut de vos pays policés, -quel est le phare de vos solitudes, quelle est l’enseigne et la garantie de cette -civilisation tant vantée, si ce n’est ce chapeau bordé que vous avez parodié au théâtre, -qui vous dit de loin que cette terre est hospitalière, qu’on y songe à votre sûreté, et -que vous pouvez avancer et circuler librement, pourvu que vous ayez dans votre -poche ce chiffon de papier plié en quatre qu’on appelle un passe-port?</p> - -<p>Il vous sied bien d’outrager un tel homme remplissant de telles fonctions. Imprudents! -il tient le verrou des prisons, il garde la chaîne du bagne. Que cette porte s’abatte, -l’horrible ménagerie se déchaîne dans la ville; que ces menottes se relâchent, -les mille mains du vol et du meurtre vont s’agiter partout; que cette digue se rompe, -nous sommes tous submergés; que cet homme se pique un jour de vos railleries, qu’il -se lasse de vos haines d’écoliers turbulents, qu’il remette son sabre au fourreau, son -cheval à l’écurie, qu’il accroche cet uniforme qui vous déplaît, qu’il s’endorme -pour une nuit, vous êtes perdus, vous êtes morts! On vous arrache d’un coup ce que -vous avez maintenant de plus cher au monde, la bourse et la vie. Sans lui, qui vous -entendrait, qui vous défendrait, qui vous vengerait? quel est votre cri dans le péril? -qui invoquez-vous, pleurants et battus, enfants que vous êtes? qui réclamez-vous -comme un père protecteur? et qui donc venez-vous réveiller pour lui demander justice -et pitié, si ce n’est ce gendarme que vous abreuvez de tant de dédains?</p> - -<p>Mais comment se fait-il qu’on ait choisi pour le couvrir de honte le plus admirable -des dévouements, le plus pénible des états? Le gendarme est un vétéran des armées, -et quand les vétérans se reposent, le gendarme est encore soldat. Seulement -c’est un soldat qui, au lieu d’égorger à tort ou à raison d’innocents ennemis sur -la frontière, s’est mis à combattre jour et nuit, sur le seuil sacré du foyer, ces ennemis -plus terribles qui pillent et tuent à coup sûr. C’est un soldat qui a pris racine -dans le sol, qui a son champ parmi nos champs, qui défend sa maison parmi -<span class="pagenum" id="Page_51">51</span> -les nôtres: seulement cette maison est une tente, il campe sous le chaume, la consigne -l’y poursuit, il doit jeter sa bêche au son de la trompette. C’est un soldat citoyen, -époux, père de famille; seulement, citoyen à nos heures, époux quand nous -le voulons bien, père quand on n’a plus besoin de lui. Et n’admirez-vous pas cet -homme qui n’est pas chargé seulement de son bien et de sa famille, mais de nos -familles et de nos biens à nous tous; qui laisse là ses champs altérés pour que les -nôtres soient plus florissants; qui oublie sa moisson pour veiller à la nôtre; qui -quitte son lit et sa table pour courir à toute heure par la neige et la pluie, par monts -et par vaux, et qui n’a de sommeil et de trève qu’alors que nous dormons tous et -que nous pouvons dormir tranquilles!</p> - -<p>Voyez-le donc quand il est rentré, quand il a fini ces travaux militaires qui s’ajoutent -aux soins domestiques; quand il a pansé son cheval, blanchi son buffle, fourbi -son sabre et qu’il arrose son jardin, qu’il sarcle sa vigne, qu’il fume sa pipe devant -sa porte en bonnet de police et les bras nus: le voisin l’arrête à causer, le paysan le -salue, les petits enfants jouent avec sa dragonne, la jeune fille rit en passant. Cet -homme si farouche est un bon voisin, ce soldat est un bon paysan, et les bonnes gens -ne le craignent pas. Le délit lui-même s’est apprivoisé. Ce gendarme si décrié, c’est -le soliveau de la fable; la contravention lui grimpe sur l’épaule, le délinquant lui -frappe dans la main. Jean le plaisante au cabaret, et Jean braconnera ce soir dans le -parc; Pierre l’invite à boire, et Pierre tout-à-l’heure fraudera l’octroi. Le gendarme -le sait, et sourit, et trinque bravement avec eux; il n’a rien à dire, il est sans ressentiment -et sans vanité. Ce soir et toujours il sera à son poste, mais ce n’est plus lui, c’est -la loi que rencontreront alors Pierre et Jean.</p> - -<p>Au surplus, dans ce cabaret comme dans ce bal villageois où tout le monde s’amuse, -où chacun se repose et se réjouit, il ne s’amuse pas, lui, il ne se repose jamais. -C’est un plaisir pour les autres, pour lui c’est un devoir. Il est là pour veiller -à la joie d’autrui, pour qu’aucun accident ne la trouble, pour qu’elle soit bien complète -et bien pure, cette joie dont il ne goûte pas. Tout-à-l’heure il va séparer ces -hommes qui sont ivres et qui se battent. Il pénétrera le premier dans la mêlée à ses -périls et risques, il recevra ces coups qui ne lui sont pas adressés, il sera blessé peut-être -et peut-être grièvement, dans cette querelle qui ne le regardait point; trop heureux -encore s’il l’apaise, s’il en arrête les suites plus graves, s’il lui épargne le tribunal -et la force armée, s’il parvient à réconcilier deux voisins, deux amis un peu -échauffés de mauvais propos et de mauvais vin!</p> - -<p>Maintenant, tandis qu’il se promène paisiblement dans la rue, si vous êtes étranger, -si vous ne savez plus votre chemin, si vous avez besoin de renseignements, le gendarme -est le plus instruit du village et peut-être le plus poli. C’est lui qui raisonne -le mieux du département et de la commune. Adressez-vous à lui, vous verrez quel -zèle, quelle obligeance, et comme il vous remettra exactement et cordialement sur la -voie. Le malheureux vous est encore redevable, il se croit votre obligé, il pense -avoir à vaincre vos préventions, il tient à cœur de vous donner meilleure opinion -de lui, il se défie de lui-même, il se défie de ses bons services, pauvre homme! on -l’a si mal habitué, si souvent humilié! il croit avoir à se faire pardonner d’être <i>gendarme</i>, -<span class="pagenum" id="Page_52">52</span> -c’est-à-dire de vous sauver la vie et la fortune tant que vont durer vos -voyages.</p> - -<p>S’il vous demande votre passe-port, c’est entre les dents; humblement, la main -au chapeau. C’est son devoir. Pure formalité. Du reste, il y jette à peine les yeux, il -se fie à vous, il vous le rend aussitôt, ce passe-port, lui qui en a tant vu de faux, lui -qui a tant vu tromper, mentir, voler, et qui pourrait être si méfiant; il vous le rend -avec les mêmes égards, il vous salue, il vous honore, c’est lui qui vous remercie de -lui laisser faire son devoir. S’il se montre plus difficile, s’il vous semble sévère, minutieux, -c’est pour votre bien, il y va de vos intérêts; il a ses raisons, la route est -menacée; quelque vaurien vous suit ou vous précède, qui vous détrousserait infailliblement: -vous serez bien aise qu’il en agisse de même avec ce vaurien.</p> - -<p>A cette heure, voici qu’il part pour une de ces rondes sans but, pour ces courses -vagues à travers champs que lui seul est capable d’entreprendre, car tout est de son -ressort dans le pays, les prés, les bois, la route, le hameau, la voiture, la mairie, -l’église, l’octroi; il répond de tout, il a tout à voir et à surveiller. L’arrondissement -entier s’endort sous sa garde.</p> - -<p>Il va donc voir le long de l’eau, si quelque ligne en contravention n’y plonge pas à -la dérobée; dans les taillis, cet homme qui dort à l’affût, un fusil enjoué: dans les -vergers, si les maraudeurs tentent l’escalade à la tombée de la nuit; partout, ces -vagabonds sans aveu qui cherchent l’ombre et qui ont leurs raisons. Autant vaudrait -épier au hasard le héron qui pêche, le lièvre qui broute, l’araignée qui file. S’il ne -voulait pourtant que surprendre et punir, s’il avait soif de proie et d’amendes, s’il -mettait sa gloire à la confusion du coupable qui le brave, il ne tient qu’à lui. Qu’il -cache son uniforme, qu’il prenne cet habit couleur de muraille, qu’il devienne un -bourgeois dont nul ne se méfie: il tombe en plein et sans coup férir sur le flagrant -délit. Mais ce moyen lui répugne, il n’en use qu’à l’extrémité, quand il s’agit de la -vie de ses concitoyens, non plus de la sienne. Alors c’est encore un sacrifice à son -devoir. Car encore une fois il n’est pas un mouchard, il est un soldat: il combat face -à face, il porte fièrement sa cocarde, et son harnais éclatant montre au loin sa poitrine -aux coups du plus lâche assassin.</p> - -<p>Il garde donc cet uniforme qui avertit les délinquants, qui leur fait peur et qu’ils -maudissent, et qui recouvre tant de mesure et de miséricorde. Il leur laisse le -temps de s’enfuir; il s’émeut en lui-même, il prend pitié de ce père de famille qu’un -goujon ruinerait en amendes, de cet étourdi qui nourrit sa mère et qu’un lapin va -jeter en prison; il s’effraie d’un long procès pour ces misérables, il résout ces calculs -qu’ils ne savent pas faire; il tire ces conséquences qu’ils n’ont pas voulu voir; il pèse, -réfléchit, examine pour eux. Il ne veut point dépouiller la chaumière, mais non plus -le château; il respecte le riche, mais aussi le pauvre: il n’a pas tant à punir celui-ci -qu’à protéger celui-là. C’est d’ailleurs, disent ces braves gens, l’ordre et l’esprit de -l’institution:—La gendarmerie ne doit pas seulement poursuivre le crime, mais surtout -le prévenir.</p> - -<p>En effet, ces faisceaux de la loi promenés dans les campagnes préservent et gardent; -bien des consciences se sont raffermies, bien des pécheurs sont rentrés en -<span class="pagenum" id="Page_53">53</span> -eux-mêmes rencontrant le châtiment face à face. Ce sabre nu a fait rengainer bien -des couteaux, ces revers d’un rouge sang ont épouvanté bien des assassins, ces menottes -ont arrêté bien des bras furieux et affamés que rien n’arrêtait plus.</p> - -<p>C’était un de ces vieux soldats qui nous donnait un jour ces détails dans une voiture -publique. Il raisonnait de son état d’un ton simple et mélancolique, sans se plaindre, -sans se vanter. Il ne semblait pas se douter qu’on pût l’admirer ou le honnir. Ses -vertus, pour lui, tenaient à l’état; cet état, pour lui, était ordinaire. Il parlait du dévouement -comme d’une consigne. Quant à nous, nous regardions de tous nos yeux -cet uniforme poudreux, ces traits sillonnés, cet œil pur et doux, ce visage guerrier -sans moustaches, ce courage sans rudesse. Nous arrivâmes. C’était dans la Bourgogne. -Il descendit et nous salua; il n’était pas de service, il n’avait pas songé à voir nos -papiers; il nous salua donc, nous tenant pour honnêtes. Une jolie enfant de cinq ans -l’attendait un panier à la main. Il lui sourit de loin, il courut à elle, il l’enleva à -trois reprises dans ses bras: c’était sa fille. Ils s’en allèrent, l’enfant bondissait à pas -inégaux, le père ralentissant sa marche, le petit panier d’une main, le petit enfant -de l’autre, et se penchant de temps en temps pour l’écouter et l’embrasser encore. -Nous les suivions cependant du regard et de la pensée, et songeant aux terribles -fonctions de cet homme, et voyant ces baudriers et cette lourde épée s’abaisser ainsi -devant cette enfant, nous ne saurions dire à présent ce qu’avait de triste et de touchant -cette scène: ce père qui était gendarme, ce gendarme qui était père.</p> - -<p>Mais qu’est-ce donc qui distrait le gendarme de ses durs labeurs? et pourquoi le -vient-on chercher chez lui, parmi les siens, au milieu de la nuit? Un homme est condamné -à mort, l’échafaud est dressé, la foule afflue dans la place, les honnêtes gens -ferment leurs fenêtres et se cachent dans leurs maisons. Le cortége va sortir de la -geôle. Qui voudrait pénétrer dans cette prison, auprès de cet homme qui va mourir? -qui voudrait assister à cette agonie du supplice, entre le criminel et le bourreau? qui -prêterait la main à ces horribles apprêts que ne soutiendrait pas elle-même la foule -féroce qui hurle dehors? qui accompagnerait ce cadavre jusqu’au pied de l’échafaud? -qui oserait demeurer la garde et le serviteur de la loi quand elle accomplit des choses -si terribles? qui oserait passer aux yeux de ce peuple pour le satellite du meurtre, -pour l’homme inexorable qui le veut, qui l’appuie, qui le protège? qui pourrait-on -forcer à regarder de plus près, au premier rang, d’un œil sec, d’un front calme, cette -hache qui tombe, cette tête tranchée, ce cadavre qui se tord, ces flots de sang sur -ces planches infâmes; et qui donc cependant garderait un visage ferme en se sentant -défaillir?</p> - -<p>Le gendarme s’avance au pas militaire, écarte doucement la foule, soutient le -condamné s’il chancelle, lui répond s’il parle, s’arrête l’arme au bras et attend immobile.—La -tête roule, le sang jaillit jusqu’à lui.—Il s’essuie le visage, puis il -s’en retourne grave et pensif. Il embrasse sa femme en silence, il serre ses enfants -contre sa poitrine, il caresse ces têtes blondes et il frémit de ce qui s’est passé. Ce -vieux brave a eu peur, ce vétéran de tant de batailles a horreur du sang ainsi répandu, -il n’est plus qu’un bourgeois vieilli dans ses foyers, des visions sanglantes l’y poursuivent, -des rêves hideux vont troubler son sommeil.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_54">54</span> -A quelle fête encore le voyons-nous paraître? La procession du village va passer. -De même qu’il n’y a personne pour suivre le condamné qui monte à l’échafaud, il -n’y a plus personne pour escorter Dieu qui sort de son temple. Ce triomphe misérable -ressemble à la marche au calvaire, tant la honte et le respect humain serrent -tous les cœurs. L’hostie sainte n’a plus de gardes pour ses cérémonies ni même pour -sa défense. Le curé gémissant s’épuiserait en vain à traîner le Saint-Sacrement dans -les rues; quelques faibles femmes, Madeleines désolées, l’entourent à peine. Le -paysan ne croit plus en Dieu, c’est à peine s’il ôte son chapeau à son vieux curé, -à peine s’il quitte un moment ses travaux pour voir passer ce triste appareil au bord -de la route.</p> - -<p>Le gendarme met son plus bel habit, se poste au coin du dais et suit de son pas -grave, s’agenouillant quand l’hostie s’élève, présentant son arme à son Dieu. Hélas! -le gendarme, peut-être, est de peu de foi comme le paysan, mais tel est son devoir, -il a l’habitude du respect et de l’autorité, il est doux et humble de cœur, à demi -chrétien par ces vertus chrétiennes, et dans ce moment encore il est le représentant -suprême de ce grand spectacle des temps passés: le soldat au pied de l’autel, l’épée -sous la croix.</p> - -<p>Aujourd’hui voici qu’un grand malheur est arrivé. Un homme est là gisant sur le -chemin auprès d’une mare de sang, percé de coups, la tête fracassée. La terre fume -encore de ce meurtre. La trace des assassins est toute fraîche sur l’herbe. Qui ne se -détournera de ce lieu d’horreur? qui voudra s’approcher de ce corps, qui le secourra -s’il respire, qui comptera ses plaies livides, qui baissera les yeux sur cet affreux visage? -Le cheval du gendarme se cabre en avançant. Le cavalier met pied à terre. C’est lui -dont le cœur n’est ni trop dur, ni trop faible pour de telles œuvres. C’est lui qui met la -main sur ce cœur tiède encore, c’est lui qui étanche ce sang, c’est lui, le bon Samaritain, -qui panse le premier ces blessures; il y verse l’huile et le vin, il les serre de -son linge, et, s’il en est besoin, il emportera la victime dans sa propre maison, cette -victime devant qui toutes portes se ferment.</p> - -<p>C’est à lui que sont d’abord réservées ces affreuses surprises. Tous les crimes, -tous les malheurs l’ont pour premier témoin. Il met son doigt dans toutes les plaies, -il pose la main sur tous les meurtriers et sur tous les cadavres. Vous, les gens paisibles -qui lui devez votre paix, quand ces malheurs arrivent, vous n’avez qu’à vous -enfermer pour les ignorer, vous n’avez qu’à les ignorer pour croire à la vertu, au -bonheur, à l’honnêteté, pour être heureux, honnêtes, vertueux; mais lui, honnête -comme vous, timide comme vous, sa vie est forcément empoisonnée par tout ce qui -se passe d’horrible, sa raison est sans cesse ébranlée par tout ce qui se commet d’infâme. -Au bas de ce théâtre toujours tragique de la société, il ressemble à ces vierges -chrétiennes enchaînées durant les supplices, et sur qui dégouttait le sang des échafauds.</p> - -<p>On le dérange à toute heure: qu’il se lève! il s’agit de terreurs, de forfaits, -il en est sûr; qu’il n’hésite pas cependant, qu’il se lève et qu’il marche! C’est -lui qui pénétrera le premier dans cette maison silencieuse, fermée depuis trois -jours, où vivait un homme au désespoir, où l’on va voir une scène effrayante, cet -<span class="pagenum" id="Page_55">55</span> -homme qui s’est pendu. C’est lui qui forcera cette porte barricadée d’où partent ces -coups de feu; on s’égorge entre ces murailles, il y a péril de la vie, ils sont dix, ils -sont vingt, n’importe, il entre, il est entré!—Un bruit sinistre circule, l’effroi se -répand, la consternation est partout, la foule s’écarte, et c’est le gendarme qui s’avance -dans cette chambre où une mère vient d’égorger son enfant! c’est lui qui se -risque résolument dans ce bouge où s’agite un fou furieux, un forcené qu’on n’ose approcher, -qu’on n’ose lier, et qui va tuer le premier venu. C’est toujours lui qui se dévoue, -et toujours froidement, humblement, modérément, la prière et la paix à la -bouche plutôt que la menace, sans songer à se défendre, bien moins à attaquer, décidé -à tout hors à se servir de ses armes, ne le pouvant d’ailleurs qu’à toute extrémité, -s’il est blessé déjà, et hors d’état peut-être de s’en servir. Mais que dis-je? comme il -poursuit tous les crimes, il secourt toutes les misères. On le trouve partout au devant -du génie du mal. C’est lui qui relève sur le chemin le piéton épuisé, c’est lui -qui encourage le bûcheron ployé sous le faix, c’est lui qui ranime ce vieillard expirant -sous la neige; il trouve pour celui-ci un asile, pour celui-là un conseil, pour -tous une bonne parole dans son cœur, un peu d’eau-de-vie dans sa gourde, quelque -chose pour l’âme, quelque chose pour le corps; c’est lui, juste Dieu, qui découvre -dans le fossé ce nouveau-né qui grelotte et vagit! C’est lui, c’est le gendarme, qui -prend dans ses bras meurtris cet innocent qui n’a point de mère, c’est lui qui le couvre -de son manteau, qui le réchauffe contre sa poitrine, et ce n’est que des mains de ce -vieux militaire qu’il passe dans le sein des sœurs de charité.</p> - -<p>Et quelles déshonorantes commissions ne lui donne-t-on pas! Il escorte le forçat -dans sa chaîne, il coudoie l’insigne fripon dans une voiture, il prête son bras sur les -routes à la fille de joie, la honte du pays. Cet honnête homme passe la moitié de sa -vie avec des voleurs. Il chemine pas à pas avec cette voiture grillée d’où partent -des chants obscènes; il y a des prisonniers dedans, il est prisonnier dehors. Il -traîne ces bandits à la queue de son cheval, comme ils vont traîner le boulet au -pied. Ces misérables s’entretiennent librement devant lui, il les entend contre son -gré; s’ils lui parlent, il leur répond, il s’arrête s’ils sont fatigués, il sourit s’ils -plaisantent; il écoute leur argot, leurs refrains, leurs récits de vols et de fuite; il -est sans colère et sans orgueil, il n’approuve pas comme aussi il ne les accable pas -de ses mépris, lui qui en aurait le droit, lui le champion de la justice, le vengeur -de la bonne foi et des bonnes mœurs outragées. Car, remarquez-le bien, il ne s’est -pas corrompu en pareilles compagnies, de pareils discours ne l’ont pas troublé un -moment. Sa conscience est impénétrable comme sa poitrine bardée de cuir. Ces spectacles -et ces propos glissent sur son cœur comme cette pluie d’orage sur le fourreau -de son sabre. Il connaît toutes les chances du crime, il n’ignore ni ses ressources ni -ses bénéfices; il sait comment on est aisément riche, comment, avec un peu d’audace, -des scélérats vivent dans les délices de l’oisiveté et de la débauche; il les a -entendus conter leurs prouesses, il leur a vu vider des poches pleines d’or. Ceci ne -l’a jamais ému, il ne songe pas à ses travaux incomparables, il ne songe pas à sa -paie quotidienne de <i>trente sous!</i> il demeure inébranlable et indifférent. Bien plus, il -n’a qu’à vouloir, il n’a qu’un mot à dire, qu’une chaîne à lâcher, qu’à fermer les -<span class="pagenum" id="Page_56">56</span> -yeux un instant: tout cet or est à lui, sans effort, sans travail. On le tente à toute -heure, on l’éprouve de toutes façons; on l’a ébloui de sommes énormes en sa vie, et -cette pensée ne lui est jamais venue de faillir un moment à ses redoutables devoirs.</p> - -<p>Que vous dirai-je encore? Voulez-vous compter ses services, comptez les fléaux; -comptons-nous ses bienfaits, comptons les malheurs. L’incendie s’allume dans la -campagne, le feu dévore une grange, il se jette le premier dans les flammes. Une -bête féroce ravage les environs, il guidera les battues. Des brigands infestent les bois, -il attaquera les brigands. Et dans ces périls renaissants, dans ces courses aventureuses, -dans cette misérable guerre sans gloire, qu’on l’entoure dix contre un, -qu’on lui crie de se rendre, qu’il soit sûr de mourir, il n’hésitera point, il ne recule -jamais: la loi meurt et ne se rend pas, il faut que force reste à la loi; et s’il tombe -alors, s’il est vaincu, s’il expire criblé de coups, ce sang, dites-moi, ce sang répandu -obscurément, dans un champ, au coin d’un bois, sur le seuil de notre foyer, s’en -est-il versé de plus pur à Fontenoy ou à Waterloo?</p> - -<p>Mais enfin, quelle récompense pourra payer de si longs et si rudes services? quelle -couronne civique gardons-nous à notre infatigable défenseur? quel est le prix, pour -la société, de cette vie et de cette mort du gendarme? Les Invalides s’il vieillit, l’hôpital -s’il est malade, un coin de terre s’il meurt. Tant qu’il exerce son dur métier, -tant qu’il nous garde, tant qu’il se dévoue, <i>trente sous par jour</i>, je l’ai dit! <i>trente -sous</i> et le mépris de ses concitoyens, la rancune des fripons, la raillerie des sots, -les haines d’une politique imbécile, les malédictions de la foule, les huées des enfants, -le pilori du théâtre et les bons mots des plus méchants farceurs qui ne lui -font pas de trève et qui frappent à cet endroit sans relâche, tant ils savent que là est -la patience, le parfait courage et la parfaite résignation.</p> - -<p>Si bien qu’ils l’ont à peu près tué, cet excellent et utile gendarme. Les brocards -l’ont entamé, les pavés ont fait le reste: ces choses se valent en France. Il s’éteint -donc tous les jours, et en lui va périr ce mot qui restait dans la langue d’un fier et -noble état d’autrefois: je veux dire le beau nom qu’il portait, <i>gens d’armes</i>, <i>hommes -d’armes</i>. En effet, ce gendarme était, dans nos fastes, le reflet d’une grande gloire, le -dernier neveu, non indigne, des gens d’armes de Bayard et du roi Henri.</p> - -<p>Car, avant de finir, admirons ceci. Le gendarme n’a eu qu’à changer de nom et -d’habit pour se faire aimer de ce peuple qui le maudissait. Il s’appelle <i>garde municipal</i> -à Paris. On l’exécrait en revers rouge, on le supporte en revers jaune. C’est le -même homme, le même gendarme. Il y a la différence d’un galon. Et puis qu’on -prenne en souci les colères et les fantaisies de cette folle nation que nous sommes!</p> - -<p class="right1">Édouard <span class="smcap3">Ourliac.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 381px;" id="im-056bis"> - <img class="bord" src="images/im-056bis.jpg" width="371" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE FACTEUR DE LA POSTE AUX LETTRES</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-056bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-057a"> - <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> - <img src="images/im-057a.jpg" width="600" height="249" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-057a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE FACTEUR DE LA POSTE AUX LETTRES.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 188px;" id="im-057b"> -<img src="images/im-057b.jpg" alt="V" title="" width="188" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-057b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">V</span><span class="smcap3">ous</span> -avez passé la nuit au bal.—Il est midi.—Vous -vous levez, l’œil encore appesanti par le sommeil. On -sonne à votre porte.</p> - -<p>«Qui est-ce qui est là?—Le facteur qui demande -à parler à monsieur.—Le diable t’emporte!» Et -tout en murmurant ces paroles d’un fatal augure -pour le visiteur, vous ouvrez.</p> - -<p>«Monsieur, c’est votre facteur qui prend la liberté -de vous souhaiter la bonne année et de vous offrir un -almanach.»</p> - -<p>A l’audition de cette formule, prononcée le plus souvent d’un air riant par un -homme d’une quarantaine d’années, à la taille moyenne, aux formes nerveuses et -ramassées; à la vue de cette main qui, parmi plusieurs douzaines de cartons, choisit -avec un tact tout particulier celui qui convient le mieux à vos goûts ou à votre -condition, un frisson involontaire vous saisit. Ces trois mots—<i>la bonne année</i>—ont -suffi pour faire dérouler devant votre esprit un cercle infini d’idées pauvres et maussades. -Vous avez reconnu tout d’abord l’approche du 1<sup>er</sup> janvier, jour néfaste pour -qui n’est plus un enfant, époque fatale où, de peur de manquer à des usages généralement -reçus, <ins id="cor_13" title="ont">on</ins> doit tout à la fois se faire banquier et comédien.</p> - -<p>Au facteur appartient <ins id="cor_14" title="le">de</ins> temps immémorial le soin de nous avertir chaque année -du moment où nous allons être appelés à jouer l’un et l’autre de ces rôles; et comme -aujourd’hui vous n’en êtes pas à votre coup d’essai, vous reconnaissez cette attention -prévenante par le don de quelques pièces de monnaie proportionné à l’étage -que vous habitez et à votre générosité. Par forme de conversation même, et quoique -dans toute l’année vous ne receviez peut-être pas dix lettres à votre adresse, vous -<span class="pagenum" id="Page_58">58</span> -avez recommandé pour l’avenir le plus grand soin dans leur remise; ce qui, soit dit -entre nous, produira autant d’effet que cette suscription, <i>très pressée</i>, par laquelle -de fort honnêtes gens croient encore de nos jours imprimer à leur correspondance -une célérité extraordinaire.</p> - -<p>Votre facteur a promis, et, modifiant son salut suivant l’importance de l’<i>étrenne</i>, -il s’est retiré en toute hâte, car à cette époque les instants lui sont chers. De votre -côté, regrettant presque le petit présent que vous n’avez pas osé lui refuser, et comparant -d’un coup d’œil les recettes multipliées qu’il va faire, avec les dépenses excessives -dont sa présence vous a annoncé le retour, vous vous surprenez à dire avec un -gros soupir: «C’est un bon métier que celui de facteur!»</p> - -<p>Le connaissez-vous, ce métier, pour en parler ainsi?—Non, sans doute; et cependant -vous ne pouvez faire un pas, à quelque heure, dans quelque quartier que -ce soit, sans rencontrer une des quatre cent six individualités de ce corps utile, qui -chaque jour parcourt nos rues en tous sens.</p> - -<p>Permettez-moi donc de vous apprendre ce qu’il est, et, comme le froid pique, fermons -bien les portes, jetons une bûche dans le foyer, asseyons-nous et écoutez-moi.</p> - -<p>Autrefois, ou plutôt avant la Restauration,—je me dispenserai, avec votre permission, -de remonter à des temps plus éloignés,—les facteurs étaient choisis dans -l’armée. Quiconque avait eu le bonheur de rentrer en France muni des trois membres -nécessaires, c’est-à-dire de deux jambes et d’un bras, fût-ce le droit, fût-ce le -gauche, était apte à remplir ces fonctions; et en ce moment même il existe encore -tel échantillon mutilé de ces <i>temps de gloire et de victoire</i>, qui, après avoir perdu une -partie de lui-même à Leipsick, se sert habilement de celles qui lui restent pour donner -à ses confrères <i>tout entiers</i> les meilleurs exemples de zèle et d’activité.</p> - -<p>Aujourd’hui ce mode de recrutement n’existe plus, et le civil seul est appelé à -remplir les vacances. Les élus sont presque tous des jeunes gens de dix-huit à vingt -ans. Ils exerçaient un état; le manque d’ouvrage, la maladie, les ont engagés à y -renoncer; mais, à moins qu’ils ne fussent fils de facteurs,—et dans ce cas même il est -à remarquer qu’ils ne se décideront jamais à suivre la condition de leur père qu’après -avoir tâté d’une autre profession,—il leur a fallu, pour réussir, autant de protections -au moins que s’il se fût agi d’obtenir une place de préfet ou de conseiller-maître -à la cour des comptes. Des certificats de toute nature, l’appui des cinq ou six députés -de leur département, des apostilles de ministres, voire même de princes, n’ont -été que suffisants pour faire sortir leurs noms des cartons poudreux du personnel -où ils gisaient en compagnie de quelques centaines de demandes condamnées la plupart -à une réclusion perpétuelle.</p> - -<p>Une fois admis, le <i>Leveur de boîtes</i>, tel est son titre pendant les premiers pas de la -nouvelle carrière qu’il va parcourir, reçoit de l’administration un double habillement -complet. Chacun d’eux consiste, comme on sait, dans un habit bleu de roi, à parements -et collet rouges, dans une double paire de pantalons, les uns de drap gris mêlé, -les autres de coutil, suivant la saison; le tout rehaussé d’un petit collet de drap marengo -pompeusement qualifié du nom de manteau et dont l’usage ne doit pas être -moindre de quatre ans et demi, aux risques et périls de l’<i>homme</i> qu’il est destiné à -<span class="pagenum" id="Page_59">59</span> -protéger contre toutes les intempéries; ajoutez à cela un chapeau rond de cuir verni, -coiffure brûlante en été, glaciale en hiver, dont, en cas d’averse, les bords étroits -remplissent merveilleusement l’office de gouttière au détriment de celui qui la porte, -et vous aurez une juste idée de la tenue de nos facteurs parisiens.</p> - -<p>Tenue est le mot; car ils sont soumis à une organisation toute militaire.</p> - -<p>Divisés en dix-huit <i>brigades</i> dont le service alterne de <i>distribution</i> en <i>distribution</i>, -subdivisés par quartiers, ils doivent une obéissance passive au facteur chef, espèce de -sous-officier préposé à la conduite de chaque brigade et qui, à ce titre, reçoit une -broderie d’or au collet, cent écus de haute paie annuelle, et l’espoir vraiment ambitieux -de passer un jour employé à quinze cents francs.</p> - -<p>Un habit mal boutonné, des guêtres, un col différant quelque peu du modèle -d’uniforme, sont autant de sujets de punition.</p> - -<p>Le réglement des facteurs n’a pas moins de cent vingt-deux paragraphes, et tout -en reconnaissant combien sont sages et nécessaires les dispositions pénales qu’il renferme, -appliquées aux cas, heureusement si rares, de violation de cachet, de suppression -de lettre, de malversation, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer -que plusieurs de ces articles sont d’une sévérité extraordinaire. Nous aurons bientôt -occasion d’en parler. Revenons à notre leveur de boîtes.</p> - -<p>Attaché à l’un des neuf bureaux d’arrondissement qui, désignés chacun par une -des lettres de l’alphabet, depuis A jusqu’à I, se partagent, à l’aide de deux cent vingt-cinq -petites succursales, le soin de subvenir aux besoins épistolaires de la capitale, il -est spécialement chargé de faire sept fois par jour, aux heures dites, la levée des -boîtes situées dans les limites de son <i>chef-lieu</i>; à son activité se recommandent encore, -dans l’intervalle des tournées, le <i>tri</i> et le <i>timbre</i> des lettres, et, à tour de rôle, -l’ouverture, le nettoiement et la garde du bureau; puis, pour rémunération de ces -travaux continuels, il reçoit, après deux mois, le premier étant retenu au profit de la -caisse des pensions, 47 francs 50 centimes, modique somme destinée pendant deux -ou trois ans à être le seul salaire mensuel auquel il aura droit. A moins d’être rentier, -on ne peut se permettre un tel désintéressement.</p> - -<p>Ce premier temps écoulé, la position du néophyte subit un immense changement. -Il était <i>surnuméraire facteur</i>, il devient <i>facteur surnuméraire</i>. Cette seconde période -est loin d’améliorer sa position, car ses appointements demeurent les mêmes; et si -d’abord il ne lui fallait que des jambes, maintenant il est indispensable qu’il ait en -outre de la tête et de la mémoire.</p> - -<p>Appelé sans cesse en effet à partager les fonctions du facteur en pied qu’une indisposition -ou toute autre cause éloigne de son service, il subit les chances d’une grave -responsabilité et n’a d’autre avantage, aux termes du réglement, que l’allocation -d’une indemnité journalière de 75 centimes due par le facteur absent. L’usage, plus -généreux, veut, il est vrai, que ce chiffre soit doublé, et le remplaçant reçoit dix sous -par tournée en temps ordinaire et un franc dans les mois d’étrennes, c’est-à-dire en -décembre et janvier.</p> - -<p>Hier à Chaillot, aujourd’hui à la Chaussée d’Antin, demain au faubourg Saint-Antoine, -le surnuméraire, s’il se mêlait d’écrire, pourrait mieux que personne donner -<span class="pagenum" id="Page_60">60</span> -une description exacte des différents quartiers de Paris, des mœurs et des usages -sociaux de leurs habitants. Il les a vus le matin, le soir, à toute heure. Il a surpris -la joie du riche rompant un cachet de deuil; il a compati à la douleur du pauvre -pleurant à la nouvelle d’une perte qui met un terme à sa misère. Confident involontaire -de bien des peines, de bien des joies, sa discrétion est à l’épreuve. Ces lettres -que, chaque jour, il manie par milliers, du contenu desquelles dépendent peut-être -la vie, l’honneur, la fortune de vingt familles, il en est venu, à force d’habitude, -à les regarder avec une égale indifférence. Le chiffre de la taxe est la seule chose qui -le préoccupe. Tous les événements qui se partagent la destinée de l’homme, toutes -les passions qui fermentent au fond de notre cœur, se réduisent à ses yeux aux proportions -d’une inscription banale, telle que: <i>parti sans laisser d’adresse</i>, ou <i>mort; -héritiers inconnus</i>.</p> - -<p>Et ne vous étonnez pas d’une telle insensibilité! La poste de Paris ne manipule pas -moins de cinquante-quatre mille lettres par jour, et, un chiffre aussi élevé une fois -atteint, qu’il s’agisse d’hommes ou de feuilles de papier, tout devient marchandise. -Demandez à l’histoire quel cas Alexandre et Napoléon faisaient de leurs semblables?</p> - -<p>D’ailleurs notre surnuméraire a déjà 6 ou 7 ans de service. Il vient de passer en pied.</p> - -<p>Que si jamais, dans une nuit d’hiver bien noire, par une pluie battante, vous -parcouriez nos rues à quatre heures du matin, vous y rencontreriez incontestablement -trois espèces d’êtres animés: le voleur rentrant après avoir <i>travaillé</i>, le chien -caniche sans asile et l’employé des postes ou le facteur.—Nous ne nous occupons en -ce moment que de celui-ci—se rendant au <i>centre</i>, c’est-à-dire rue J.-J. Rousseau. -L’eau tombe à torrents; le vent redouble de furie. Que feront nos trois compagnons -de route? Le voleur entrera au premier cabaret ouvert,—il y en a à toute heure;—le -chien se mettra à l’abri; le malheureux <i>postier</i> seul continuera sa route, car -l’instant fatal approche, et une minute de retard suffirait pour lui mériter la première -fois cinq, la seconde fois quinze jours de suspension, en d’autres termes, pour -<ins id="cor_15" title="le le">le</ins> priver du sixième ou de la moitié de ses faibles appointements.</p> - -<p>Il arrive enfin à l’administration, essoufflé, trempé; mais au lieu de prendre -quelques moments d’un repos nécessaire, <ins id="cor_16" title="ou">au</ins> lieu de réchauffer ses membres transpercés, -il n’a que le temps de répondre à l’appel, et se rangeant à l’alignement de -<ins id="cor_17" title="sa sa">sa</ins> brigade, qu’il reconnaît au numéro brodé sur le collet des camarades qui la composent, -il entre, au pas ordinaire, sous la conduite du chef facteur, dans la salle -destinée aux travaux préparatoires à la distribution.</p> - -<p>Suivons-le dans ce sanctuaire interdit aux profanes et assez vaste pour renfermer -tout à la fois une <i>tribune</i> élevée, du haut de laquelle préside le chef du service de -Paris; un bureau destiné aux commis chargés du <i>contrôle des produits</i>, et neuf -tables dont la dimension permet à seize hommes de prendre rang à l’entour de chacune.—Les -absents ont été pointés, remplacés.—On s’est assis.—Silence général -et attention!—Au coup de sonnette qui répond au dessus de leur table, les chefs -facteurs se rendent au bureau pour y reconnaître le compte de la taxe des lettres -destinées à leur arrondissement.—Apportées par quinze malles qui, parties des diverses -extrémités de la France, arrivent toujours à Paris de trois à cinq heures,—à -<span class="pagenum" id="Page_61">61</span> -moins qu’elles ne soient du nouveau modèle,—ces lettres ont été, ce matin même, -par les soins des employés de la division du départ et de l’arrivée, extraites des 3,700 -dépêches qui les renfermaient. Constater leur montant, reconnaître les <i>chargements</i>, -les <i>lettres recommandées</i>, celles <i>affranchies</i> et en <i>passe</i>, les journaux ou imprimés -de toute nature qui les accompagnaient, les diviser à l’aide de grands casiers -dont chaque compartiment représente un arrondissement, établir autant de décomptes -séparés, former de nouveaux paquets immédiatement apportés au contrôle des produits, -tout cela a été l’affaire de trois quarts d’heure, d’une heure au plus.</p> - -<p>Le chef facteur a terminé sa vérification. Le voilà responsable des lettres qu’il a -<i>prises</i> en <i>charge</i> et qu’à l’instant il jette au milieu de sa table. Commence alors un -travail vraiment extraordinaire. Toutes les mains se mettent en mouvement, les -lettres volent d’un homme à l’autre, se croisent, s’entre-choquent avec une rapidité -inexprimable. On cherche encore à deviner comment chacun peut se reconnaître dans -cette mêlée générale, et déjà le <i>tri par quartier</i> est terminé.</p> - -<p>C’est alors que le facteur doit être tout œil, tout chiffre. Devenu comptable à -son tour des lettres amassées devant lui et qu’il dispose suivant son itinéraire, il ne -peut, sans s’exposer à une nouvelle suspension, toujours de cinq à quinze jours, -faire une erreur, fût-elle même de 50 centimes, dans le total qu’il annonce, et dont -le montant, combiné avec les additions réunies de ses collègues, doit représenter la -somme primitivement reconnue par son chef de brigade.</p> - -<p>Le premier travail de la journée est terminé. Le facteur a fidèlement exécuté les -diverses manœuvres qui lui sont imposées. Tantôt, à l’appel des adresses incomplètes, -il a, comme l’écolier en classe, silencieusement porté la main droite au dessus -de sa tête, pour annoncer que la lettre était distribuable dans son quartier; tantôt -il s’est levé <i>de sa personne</i>, et prenant la position du soldat sans armes, a fait face de la -manière la plus immobile à la tribune du moniteur... je veux dire du chef du service -de Paris. Un nouveau coup de sonnette, signal du départ, a répondu à ce dernier -exercice.</p> - -<p>Chaque brigade se retire en bon ordre pour rejoindre son omnibus, qui l’attend -dans la cour du Méridien. Vingt fois déjà vous avez rencontré ces longues voitures, -à la couleur brune, aux panneaux décorés, je ne sais trop pourquoi, des armes d’Angleterre, -aux rideaux de coutil, ce qui ne laisse pas que d’être très sain pour des -gens mouillés d’abord jusqu’aux os, et exposés ensuite, pendant une heure ou deux, -à la chaleur combinée du gaz et d’un foyer ardent. Peut-être même vous êtes-vous demandé -comment dans une ville comme la nôtre, où déjà tant de véhicules embarrassent -les rues et compromettent la vie des passants, le moyen évidemment adopté -pour donner plus de célérité à la distribution des lettres était précisément celui qui, -à la première vue, semblait le plus propre à la retarder en augmentant ces mêmes -embarras et accroissant les dangers des piétons!—Question vraiment fort raisonnable, -mais à laquelle, pour mon compte, je ne saurais répondre, puisque, depuis cette innovation, -les sept distributions de lettres qui existaient dans Paris ont été réduites à six, -le tout à l’avantage du public, qui, grâce à l’apposition d’un nouveau timbre constatant -l’heure de la levée, a du moins en recevant ses lettres le lendemain, l’intime -<span class="pagenum" id="Page_62">62</span> -satisfaction de savoir qu’elles auraient facilement pu lui être remises la veille.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, notre facteur, portant, en sa qualité de nouveau, le n<sup>o</sup> 16 gravé -sur l’écusson qui brille à la gauche de sa poitrine, est descendu le dernier de sa -voiture. Malheur à lui s’il a oublié d’en relever le marche-pied! <i>trois jours de suspension</i> -suffiront à peine à l’expiation d’une faute aussi préjudiciable aux intérêts de -l’État.—Tout ceci vous paraît bien sévère, bien minutieux; mais c’est le revers de la -médaille. Regardez le beau côté.</p> - -<p>Notre homme est enfin facteur en titre. Il a ses 800 francs d’appointements, -à la retenue près. Le voilà avec une boîte, un quartier, pouvant dire avec une certaine -suffisance: Mes pratiques, mes portières....</p> - -<p>La portière joue un grand rôle dans l’existence du facteur. Elle est à son égard ce -que, suivant les naturalistes, sont au corps humain ces insectes agiles dont la morsure -active la circulation du sang et réveille les natures endormies. Aussi portières et -facteurs sont-ils en hostilités perpétuelles, et si jamais le paradis tardait à s’ouvrir -devant un de ces derniers, c’est qu’à coup sûr on aurait omis, en pesant ses mérites, -de mettre dans la balance les actes innombrables de patience et de longanimité pratiqués, -sa vie durant, à l’égard des <i>dames du cordon</i>.</p> - -<p>Suivons le nouvel élu dans sa première tournée. Qu’il fasse la rue en <i>tricotant</i>, -c’est-à-dire en allant successivement des numéros pairs aux numéros impairs, ou -qu’il la desserve en <i>impasse</i>, ce qui s’entend d’une distribution commencée par un -côté et terminée par l’autre, il ne peut tarder à trouver un obstacle. A sept heures du -matin, en hiver, peu de gens sont levés et beaucoup de portes sont fermées.</p> - -<p>Il saisit un marteau et frappe un premier coup;—rien.—Même manége une -deuxième, une troisième fois;—silence complet.—Impatienté d’attendre, car ses -minutes sont comptées, il fait vibrer le fer avec violence.—Le cordon est tiré. -«Que diantre! madame Bertrand, ouvrez donc plus vite.—Vous v’là bien gâté, répond -la portière en se levant à moitié de son lit; comme si j’avais besoin de vot’ -visite si matin!—Trois lettres, 36 sous.—Je m’endormais à peine; le locataire du -second qu’est rentré qu’à cinq heures; si ce n’était le moment des étrennes, je l’aurais -joliment laissé dehors.—Vite, mon argent!» Mais déjà madame Bertrand s’est -retournée du côté de la ruelle et a recommencé à dormir. Pour <ins id="cor_18" title="rattrapper">rattraper</ins> le temps -perdu, le facteur dépose les trois missives sur la commode:—les prenne qui voudra!—et -sort à la hâte, après avoir marqué le <i>crédit</i> sur son <i>carnet</i>. Trop heureux bourgeois -de Paris, quel avantage immense ne retirez-vous pas de la première distribution!</p> - -<p>La seconde maison est ouverte. «Une lettre, 4 francs 10 sous.—J’ai pas d’monnaie.—J’vous -changerai.—Pus souvent que j’entamerai une pièce pour ça, j’vous -paierai tantôt.—C’est ennuyeux, madame Poquet, vous me dites tous les jours la -même chose.—A-vous pas peur que j’déménage?... Vous n’êtes pas si aimable que -vot’ camarade.» Le facteur hausse les épaules, et, de peur d’un nouveau retard, <i>se -sauve</i> en inscrivant les 4 francs 10 sous dus par madame Poquet, heureux si, dans -les autres tournées, une nouvelle lettre le ramène pour relever ce crédit.</p> - -<p>Cinquante accidents semblables l’attendent dans cette première course. La portière -du n<sup>o</sup> 8 refuse une lettre à l’adresse de mademoiselle Adèle, qui lui en doit -<span class="pagenum" id="Page_63">63</span> -déjà trois de <i>la même écriture</i>, et si elle se décide enfin à la prendre, c’est à la seule -condition de n’en payer le port qu’après l’avoir reçu elle-même de sa locataire. Sa -collègue du n<sup>o</sup> 13, mécontente d’être réveillée en sursaut au moment où elle rêvait -d’un chat blanc, ce qui annonce incontestablement les succès au théâtre de sa fille -Paméla, ferme impitoyablement son carreau au nez du malencontreux visiteur.—Ici -on veut le forcer à reprendre une lettre décachetée; là on profite d’un instant de -distraction pour ne pas lui rendre son compte, ou pour lui <i>couler</i> une pièce fausse.</p> - -<p>Il est neuf heures et demie.—La deuxième tournée commence.—Après avoir -retrouvé les lettres de la première distribution sur la commode de madame Bertrand -sérieusement occupée en ce moment à épeler, de concert avec la laitière, le journal -du premier, le second facteur du quartier arrive à la loge de madame Poquet: -«T’nez v’là la lettre que vot’ camarade a apportée z’à ce matin; j’ly disais bien -qu’elle n’serait pas reçue sans être affranchie: 4 francs 10 sous,... rendez-moi mon -surplus.—Ça ne me regarde pas, vous savez bien que ce n’est pas moi qui vous l’ai -remise.—Eh bien, v’là qu’est gentil; j’vas en être pour mon pauvre argent.—Vous -avez donc eu de la monnaie ce matin par extraordinaire?—Qu’est-ce que ça vous -fait, malhonnête?... Vous n’êtes pas si aimable que vot’ camarade!...—Il paraît que -madame Poquet tient essentiellement à cette phrase.—C’est bon, c’est bon, donnez-moi -mon compte.» La portière se répand en invectives; le facteur tient bon. Enfin -elle se décide à payer, mais non sans avoir lancé à la face de son interlocuteur cette -brillante péroraison: «Vous êtes tous un tas d’brigands dans c’te scélérate d’administration!»</p> - -<p>L’heure s’avance, les difficultés s’aplanissent et la tournée s’achèvera paisiblement, -à moins qu’une maison sans portier ne vienne de nouveau en retarder le cours. -Là, le facteur, après avoir frappé cinq coups, signe indicateur de l’étage occupé -par le <i>destinataire</i>, se retire jusqu’au mur opposé et appelle de toute la force de ses -poumons: «Madame Pauvrelet, 5 sous!» Le bruit des voitures couvre sa voix. Il -refrappe, il recrie... Enfin la fenêtre du quatrième s’entr’ouvre: «5 sous!» Bientôt -une figure humaine paraît à la porte de l’allée, le facteur s’avance: «Madame -Pauvrelet, 5 sous.—Mais je ne m’appelle pas ainsi; je suis mademoiselle Amanda de -Saint-Trillet, ex-choriste au grand Opéra.—Eh bien, madame Amanda, ayez la -complaisance de remettre cette lettre à votre voisine.—Pus souvent! une langue de -vipère, qu’est toujours sur le carré à voir ce qui entre et ce qui sort; avec ça qu’elle -a des enfants en servage, qu’elle les laisse manquer de tout, pauvres agneaux!... -que c’est une infection dans le colidor!»</p> - -<p>Habitué à ces sortes de colloques, le facteur a retraversé la rue dès les premiers -mots, et, après avoir frappé et appelé de nouveau, il s’éloigne en écrivant sur le dos -de la lettre: <i>absente</i>.</p> - -<p>A la quatrième tournée, cette même lettre sera représentée. Cette fois madame -Pauvrelet a entendu, elle descend, et, après avoir lu «Tiens, j’n’ai pas ma -bourse! mon petit, je vous paierai ça demain.—Ça peut s’oublier.—Si vous -avez peur de le perdre, venez le chercher, votre port.» Et le facteur se résigne à -monter cinq étages. L’escalier devint de plus en plus clair. Madame Pauvrelet -<span class="pagenum" id="Page_64">64</span> -s’aperçoit que le billet est daté de la veille: «Pourquoi donc que vous me l’apportez -si tard, c’te lettre d’hier?—Vous étiez sortie ce matin.—J’ai pas bougé.—Demandez -à madame Saint-Trillet.—Belle linotte, ma foi, pour se mêler de mes affaires;... -qu’elle m’empêche de dormir toutes les nuits avec ses chansons... que ça -vous reçoit une société qui n’est ni d’Ève ni d’Adam... Quarante-cinq ans, mon cher, -et ça dit que c’est pour faire des répétitions de chœurs!—Dépêchons, s’il vous plaît.—Eh -bien, les voilà vos 5 sous, mal obligeant, et venez me demander des étrennes!»</p> - -<p>Le facteur n’ira pas, car il se respecte et ne <i>fait</i> pas la <i>mansarde</i>; mais plaignez-le -si madame Pauvrelet a quelques relations, tant éloignées soient-elles, avec un chef de -l’administration des postes; il y aura rapport et punition pour le pauvre subalterne.</p> - -<p>Telles sont les tribulations auxquelles le facteur est continuellement exposé, et -qu’a-t-il pour l’indemniser de tant de fatigues, de tant de dégoûts, pour le récompenser -de sa probité à toute épreuve?—un avancement qui, après vingt-cinq années -de service, élèvera son traitement à 1,200 fr., un médecin et des drogues gratis -en cas de maladie; une pension de 600 fr. quand il ne pourra plus marcher;—puis, -s’il est bien protégé, l’espoir d’être sur ses vieux jours attaché au service d’un -ministère, ou nommé <i>facteur de la cour</i>, ce qui lui donnera le droit de porter tricorne -et habit galonné, et l’exposera, grâce à son portefeuille, à recevoir les hommages -militaires du conscrit en faction.</p> - -<p>—Mais les étrennes?</p> - -<p>Elles varient de 6 à 1200 fr. par quartier; c’est pour chaque facteur un supplément -de revenu de 5 à 600 fr. sur lequel il prélève le <i>chapeau</i>, gratification qu’à son -tour il compte au surnuméraire, son remplaçant au moment de la <i>récolte</i>.</p> - -<p>Dites, à présent, si vous regrettez encore les modestes étrennes que vous donnez -chaque année à votre facteur!</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">J. Hilpert.</span></p> - -</div> - -<div class="figcenter3" style="width: 500px;" id="im-064a"> - <img src="images/im-064a.jpg" width="500" height="330" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-064a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<hr class="small" /> - -<div class="figcenter4" style="width: 507px;" id="im-064bis"> - <img class="bord" src="images/im-064bis.jpg" width="497" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>L’AVOCAT</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-064bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-065a"> - <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> - <img src="images/im-065a.jpg" width="600" height="230" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-065a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">L’AVOCAT.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="introduction3"> -<p lang="la" xml:lang="la">Omnis jurista, aut nequista, aut ignorista.</p> - -<p class="right3"><span class="smcap3">Martin Luther.</span></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">Nutricula causidicorum Gallia.</p> - -<p class="right3"><span class="smcap3">Juvénal.</span></p> -</div> - -<div class="floatl" style="width: 226px;" id="im-065b"> -<img src="images/im-065b.jpg" alt="L" title="" width="226" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-065b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">L</span><span class="smcap3">es</span> -anciens méprisaient souverainement la profession d’avocat.</p> - -<p>Un jeune historien de mes amis (si docte que jamais -il n’a pu se résoudre à subir sa thèse de licencié en -droit) résume ainsi dans quelques lignes les témoignages -de leur opinion à cet égard:</p> - -<p>«Cicéron, dit-il, appelle les avocats <i>chiens enragés</i>, -<i>crieurs d’actions</i>, <i>chantres de formules</i>, <i>oiseleurs -de syllabes</i>....»</p> - -<p>Ceci, je l’avoue, m’étonne de la part de Cicéron.</p> - -<p>«... Sénèque, après avoir sans aucun doute perdu quelque ruineux procès, les -traite de <i>chiens affamés</i>; Salluste, d’<i>aboyeurs</i>; Aulugelle, de <i>têtes viles</i>, <i>pécores -du Forum</i>, <i>vautours en robes</i>. Pétrone nous montre un homme qui ne sait s’il -fera de son fils un crieur public, un avocat ou un barbier, etc., etc., etc.»</p> - -<p>Luther (voyez l’épigraphe placée en tête de ce chapitre), Luther partagea l’opinion -des anciens.</p> - -<p>Et aussi les parlements du moyen âge: témoin ces mémorables paroles de je ne -sais quel président au Patru de son époque: «Maître ***, vous en avez assez dict -pour gaigner vostre aveine.»</p> - -<p>Et Napoléon encore, dont la pensée secrète fut naïvement traduite par Augereau -lorsque ce dernier, galopant, au 18 brumaire, sur la route de Saint-Cloud, criait en -brandissant son grand sabre: «Jetons les avocats à la rivière.»</p> - -<p>Il est vrai de dire, par compensation, que mon tailleur professe la plus haute estime -pour tout personnage appartenant au barreau, de près ou de loin. Il se complaît, -<span class="pagenum" id="Page_66">66</span> -tant il aime l’avocat, aux pénibles fonctions de juré; il révère la robe noire, il -salue le dossier et la cravate blanche qui passent réunis devant son magasin; il -adore jusque dans l’huissier le reflet du jurisconsulte.</p> - -<p>L’époque actuelle semble vouloir donner tort à Napoléon, aux parlements, à -Luther et aux anciens philosophes. On peut le redouter, du moins, en voyant le crédit -toujours croissant que nous laissons gagner à la gent porte-loge. C’est chez nous -maintenant un envahissement complet des choses par les mots, et comme une nuée -de phrases qui s’abat sur la riche moisson des faits contemporains. Sevrés de ces bruits -de guerre que nous aimions tant,—le bruit des clairons et des fanfares vibrantes,—nous -voici épris d’un autre bruit, celui que jette au tympan calleux du juge l’organe -enroué d’un enfant de la Basoche. Musique pour musique, préjugé pour préjugé, -j’aimerais encore mieux l’ancienne prévention et l’ancienne harmonie. Le progrès -dilettante et le progrès intellectuel me semblent aussi peu démontrés l’un que l’autre -par cette succession d’enthousiasmes.</p> - -<p>J’ai vu cependant un grand nombre d’honnêtes gens applaudir à ce symptôme. Ils -y voient, symboliquement parlant, le triomphe de l’intelligence sur la Matière, l’Idée -dominant la Force, le Droit vainqueur du Fait. Prendre l’avocat pour le représentant -du Droit, de l’Idée et de l’Intelligence, quelle harmonie! Autant croire aux progrès -de l’humanité, à la pondération des trois pouvoirs, à la haute raison du peuple; -autant croire aux affirmations de l’avocat lui-même.</p> - -<p>L’avocat ne représente, au vrai, que la Résistance légale; c’est-à-dire un simulacre -d’opposition minutieuse, étroite, étourdissante et chimérique, dont la cravache -de Louis XIV, les hallebardiers de Cromwell et les baïonnettes de Napoléon suffisent -à démontrer le néant; sons impuissants, vapeur vaine, mauvais nuage d’opéra-comique, -dans lequel l’avocat s’est envolé vers les hauts lieux, grâce aux escarmouches -judiciaires de la Restauration.</p> - -<p>Sa grande popularité date de cette époque. L’avocat fut pour les doctrines du libéralisme -un digne interprète, pour les jésuites un intrépide ennemi; car enfin,—pourquoi -lui refuser une justice due à son courage, jusque là peu en évidence?—dans -cette lutte engagée contre un pouvoir désarmé, contre un ordre proscrit, l’avocat -risqua bravement, sans sourciller, d’être excommunié par le pape. Ce fut là pour lui -une glorieuse époque: la restauration du barreau bien plus que de la monarchie. J’en -appelle au souvenir de ces mémorables plaidoyers dont les cent mille exemplaires -allaient chercher dans tous les coins de la France les souscripteurs du Voltaire-Touquet, -les acheteurs de Tabatières-Chartes, les abonnés de la <i>Minerve française</i> ou -du <i>Nain jaune</i>, brûlants manifestes que la presse choyait avec un amour vraiment -maternel; improvisations foudroyantes qu’on eût pu lire, trois mois à l’avance, dans -tous les écrits polémiques du temps. Aujourd’hui l’avocat et le journaliste ne s’aiment -guère; mais alors ils combattaient ensemble, et Dieu seul pourrait dire tout ce -que le dernier fit pour son frères d’armes; quelle part il eut à la confection de ses -discours, et quelle part à leur renommée. Depuis, le journaliste, dans ses plus mauvais -accès de rancune, n’a jamais réclamé que cette dernière moitié de sa besogne. Il -est, en vérité, de bien perfides abnégations.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_67">67</span> -L’avocat se vengea comme il le devait des bons offices du journaliste. Lorsque, du -feu de juillet, les marrons furent retirés par le Raton que vous savez, et convenablement -refroidis, Bertrand se dédoubla pour se les disputer à lui-même. Dans cette -scission de la Résistance écrite et de la Résistance parlée, dans ce combat du lendemain -entre les alliés de la veille, la plume fut vaincue par la parole, la main droite -de Bertrand par sa main gauche. La parole avait retenti, s’était pavanée au grand -jour, criant ses noms et prénoms à tous venants. La plume était restée ce qu’elle est -encore: anonyme, dédaigneuse de l’effet qu’elle produit, enfouie, ténébreuse, préparant -chaque nuit l’ovation du jour qui va suivre, et ne la décernant jamais à ses -adeptes. On lui jeta quelques préfectures. La tribune, l’influence, le pouvoir, demeurèrent -à l’opposition de police correctionnelle et de cour d’assises, à l’opposition déclamée, -aux <i lang="la" xml:lang="la">verum enim vero</i> des poitrines robustes, aux poings meurtris sur la barre -sonore. Après un résultat acoustique aussi remarquable et qui donne si bien la mesure -de l’intelligence nationale, contestez donc l’ampleur de ses oreilles au <i>peuple le -plus spiri....</i> Vous savez.</p> - -<p>Cet accroissement subit de valeur et d’importance a profondément modifié l’existence -de l’avocat, et vous chercheriez vainement au Palais un de ces hommes d’autrefois, -un Loysel, un Claude Érard, un Cochin, esclave d’un travail solennel comme -l’étaient ces illustres devanciers, comme eux vivant modestement d’une cause par -mois, et léguant au respect sur parole d’une insouciante postérité le recueil complet -des plaidoyers écrits par lui. Tout cela est changé, détruit, anéanti sans retour: le -patronage aristocratique, qui régularisait l’aisance de l’ancien avocat, et en même -temps limitait sa carrière, ce patronage n’existe plus; les grandes causes se sont -morcelées en <i>procillons</i>, comme les grands domaines en petites propriétés. Force est -donc à nos Hortensius modernes de se rattraper sur le nombre. Aucun d’eux, d’ailleurs, -ne prétend mourir dans sa robe noire, et chacun fouillant les plis de cette robe -y cherche un portefeuille de ministre. Tant d’exemples fameux leur montrent, franchie -en quelques années, la très courte distance qui sépare le Palais-de-Justice d’un -ministère quelconque, en passant par le Palais-Bourbon!</p> - -<p>A ce séduisant voyage il n’est qu’un obstacle, le manque de fortune. Il faut donc, -adversaire décidé de la loi Cincia<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, faire rendre le plus possible à son talent, mettre -ses labeurs et sa renommée en coupes extraordinaires, afin de réaliser à temps cette -richesse qui n’est plus le but, mais un des moyens de l’ambition.</p> - -<p>Pour savoir à quel prix on l’acquiert, suivons quelques instants M<sup>e</sup> Ovide Robinet, -l’un des principaux tenants du champ clos judiciaire. Futur bâtonnier, futur député, -futur ministre, désigné d’avance à toutes les faveurs de l’avenir, il est jeune, actif, -tenace, infatigable, et ses poumons d’airain s’accommodent à merveille d’un régime -que Lablache ne supporterait pas huit jours. Aussi, bon an, mal an, le cher homme -prélève-t-il sur la folie, l’entêtement et l’avidité de ses concitoyens, un petit revenu -net d’environ 100,000 francs.</p> - -<p>En revanche, à sept heures, chaque matin, il est debout, ses dossiers rangés -<span class="pagenum" id="Page_68">68</span> -devant lui, et sa tête fermente déjà sous l’influence des luttes prévues. A neuf, il est au -Palais, courant de chambre en chambre, de la cour royale au tribunal civil, de là -aux assises, des assises à la police correctionnelle, et souvent enfin au tribunal consulaire -de la Bourse, les jours de grand rôle. Aucune cause ne le rebute, aucune -juridiction n’est indigne de lui. Que les intérêts d’une riche industrie viennent à -l’exiger, et demain Robinet plaidera devant le juge de paix. Vous le faut-il en province? -chiffrez et payez ses heures, il est à vos ordres. Mais restons à Paris.</p> - -<p>Trois heures sonnent, il quitte le Palais. Si par hasard notre homme est libre, si -aucune des nombreuses administrations qui l’ont pour conseil ne réclame ses services, -il rentre chez lui en nage, épuisé, la voix éteinte. Dans son salon (spectacle -consolant) Robinet voit rassemblés dix, douze, quinze, vingt clients qui ont pris -leur rang comme à la porte d’un spectacle, et qui l’attendent depuis deux heures. -Tour à tour ils sont admis dans son cabinet, et là, sous peine de les renvoyer mécontents, -il doit non-seulement connaître à fond les affaires dont ils viennent l’entretenir,—ceci -ne serait rien,—mais encore souffrir qu’ils les lui apprennent;—et voilà -un cruel supplice!</p> - -<p>Enfin l’heure du dîner chasse les clients; l’heure de <i>leur</i> dîner, entendons-nous. -Robinet se hâte alors d’avaler le sien, puis, s’il n’a pas quelque occupation <i>extraordinaire</i>, -un arbitrage, un rendez-vous, une consultation, il s’enferme pour préparer -la besogne du lendemain. Le dimanche est réservé aux conférences trop longues et -trop importantes pour trouver place dans les jours occupés.</p> - -<p>Voilà sans exagération la vie de Robinet,—j’entends sa vie d’avocat,—pendant -dix mois de l’année. Sachez bien pourtant qu’en dépit de ses exigences exclusives, -mille préoccupations étrangères se le disputent encore.</p> - -<p>Ainsi, Robinet prétend aux succès de l’écrivain. Dieu vous garde de lire dans les -recueils de jurisprudence les articles signés de lui et dont il n’a pas même revu la -rédaction, confiée à quelque apprenti jurisconsulte!</p> - -<p>Robinet touche à la politique par ses menées électorales et par ses fonctions de -capitaine-rapporteur dans la garde civique. Il emploie de bonne heure sa double influence -à se préparer un avenir d’éligible.</p> - -<p>Robinet, le soir, dépouille parfois sa larve et devient, autant que possible, homme -du monde. Méfiez-vous dans un salon de sa <ins id="cor_19" title="conservation">conversation</ins> écoutée, pédante, à la fois -longue et sèche, sans abandon et sans charme. Il est vrai que la bouillotte, adorée -de l’avocat, vous soustraira bientôt aux flots abondants de ses monotones amplifications.</p> - -<p>Robinet ne veut point qu’on le croie étranger aux lettres, et cherche volontiers -l’occasion de faire acte d’universalité en tirant d’un méchant feuilleton une plaidoirie -à grand effet. Le succès lui manque rarement lorsque son impitoyable critique -flatte l’aversion instinctive qu’inspire aux magistrats tout homme qui fait œuvre de -génie, voire même œuvre d’esprit.</p> - -<p>Joueur excellent, habile à exploiter le régime politique, médiocre dans la causerie, -écrivain de pacotille et littérateur pitoyable, Robinet contribuera-t-il à augmenter -ou à débrouiller cette masse informe de connaissances hétérogènes qu’on est -<span class="pagenum" id="Page_69">69</span> -convenu d’appeler la <i>science</i> du droit? Non, vraiment; il n’a ni l’isolement, ni le -repos nécessaires pour acquérir une profonde érudition théorique, ni surtout le goût -et le désir de savoir autre chose que ce dont, au fur et à mesure de ses nécessités -quotidiennes, il peut faire immédiatement emploi. Aussi a-t-il le plus profond mépris -pour l’École et ses subtilités de doctrine; trouvant ce double avantage à se parer de -son ignorance, que les vrais savants la lui contestent par politesse, les bonnes gens -par ingénuité. C’est ainsi que, de ses nombreuses prétentions, la mieux justifiée se -trouve, fort heureusement pour lui, la moins admise.</p> - -<p>Par compensation, Ovide n’est pas éloquent: il a même en aversion l’éloquence -proprement dite; et il a raison. Ajoutée à ses autres fatigues, l’inspiration de l’orateur -le mettrait en huit jours au cercueil. L’orateur, en effet, n’aborde la parole -qu’avec un tremblement intime, car il sait qu’il va terriblement souffrir: qu’un tourment -semblable à celui de l’antique pythonisse va crisper ses nerfs et faire bouillonner -dans ses artères un sang enflammé, qu’une lutte acharnée entre la Pensée et le Verbe -va se livrer dans sa poitrine grosse d’orages. Robinet n’a rien à redouter de tout -cela. Ses armes ordinaires sont moins périlleuses à manier. Il se borne à revêtir d’une -expression nette et concise le tissu pressé d’une logique impénétrable. Sa phrase est -incorrecte mais sobre, inégale mais limpide. Il choisit avec une rare adresse le -terrain sur lequel il veut placer la question. Il le sème de piéges habilement masqués: -à force d’imperceptibles déviations, il en évite toutes les cavités, tous les plis. Puis -il ne s’anime jamais que dans une juste mesure. L’indignation lui vient à propos, et -entre deux pauses également ménagées. Cette colère qui l’agite, il en avait besoin -pour assurer sur ses jambes quelque dilemme boiteux. Il s’attendrit..... vous pouvez -hardiment jurer qu’il voit sa cause perdue en droit. Dans les rares occasions où il -exhume ainsi les anciennes ressources de la comédie oratoire, ne vous prenez pas, de -grâce, aux <ins id="cor_20" title="chevrottements">chevrotements</ins> de cette voix émue, à ces lèvres qui tremblent, à ces -accents si profonds: ne donnez pas dans tout ce désordre dont chaque effet est calculé -d’avance. Dût-il pleurer, dût-il s’évanouir, gardez à d’autres qu’à Robinet l’aumône -de votre compassion et les sympathies de votre sensibilité crédule. La buvette guérit -chaque jour une demi-douzaine de pamoisons semblables; et quant aux larmes, elles -sèchent plus vite sur la joue de l’avocat que sur celles d’une jeune veuve, ou dans le -mouchoir d’un héritier collatéral.</p> - -<p>Tel est aujourd’hui M<sup>e</sup> Robinet; <i>l’honorable</i> Robinet sera demain un tout autre -personnage.</p> - -<p>Devenu législateur, notre homme, s’il n’abandonne pas entièrement le Palais, -y paraît du moins à de beaucoup plus rares intervalles. Il donne, on le voit, à sa -parole un prix plus haut, et ne la prodigue plus aux difficultés procédurières de la -saisie, aux contestations assises sur l’étroit chaperon d’un mur mitoyen. Des intérêts -majeurs, un scandale extraordinaire ou un procès de presse l’arrachent seuls à la -majesté de son repos: dans le premier cas, soigneux de sa fortune; dans le second, -de sa renommée; dans le troisième, de sa position politique.</p> - -<p>Cette position est superbe; soit qu’il se drape d’abord dans la toge sombre du tribun -incorruptible; soit qu’il endosse sans <i>conversion</i> préalable le frac doré du courtisan; -<span class="pagenum" id="Page_70">70</span> -soit qu’il revête alternativement ces deux costumes ou même les unisse en quelque -amalgame imprévu. Sa domination ne tient pas tant à la couleur ou à la solidité de -ses opinions, qu’à cette merveilleuse faculté dont la nature et l’habitude l’ont doué, -de développer en périodes suffisamment allongées et décentes un raisonnement bon -ou mauvais.</p> - -<p>On n’a pas encore apprécié convenablement le pouvoir que cette faculté, toute -de forme et qui n’est l’indice d’aucune supériorité réelle, confère à l’heureux improvisateur. -Le diplomate le plus consommé, l’homme d’affaire le plus retors, le -militaire le plus expérimenté, l’industriel aux conceptions les plus vastes, sont -écrasés net, s’ils ne la possèdent point, par le premier Démosthène gascon que le -coche de Toulouse ou de Bordeaux vomit sur la tribune. Ce nouveau-venu le front -haut, sans pudeur ni vergogne,—esprit d’autant plus apte à recevoir qu’il est -plus parfaitement vide,—soutire bientôt aux uns et aux autres le plus clair de -leurs pensées et de leur savoir acquis; supérieur à chacun par l’éclat qu’il vole à -tous; riche du savoir et des convictions qui lui manquent; universel en vertu de sa -nullité encyclopédique. D’elle en effet lui vient son infatigable souplesse; et, grâce -à cette dernière, toujours apte à subir sans résistance les idées d’autrui, l’avocat peut -produire ensuite, comme lui appartenant, celles qu’il a seulement serties dans le -ductile métal de sa parole complaisante:—franchement, lorsqu’il revendique ainsi -une paternité impossible, cet eunuque de l’intelligence devrait-il aussi souvent être -pris au sérieux?</p> - -<p>Il l’est néanmoins, et la loi se fait d’ordinaire sous l’influence de ces hommes -chez qui toute droiture de sens, toute sûreté de dialectique est détruite par la discussion -mesquine du prétoire et par l’habitude de ses ergotages déloyaux. Elle se fait -au hasard de la parole, et tel bill désastreux, dont les effets pèseront vingt ans encore -sur la patrie, n’a d’autre origine qu’une rivalité de barreau transportée à la tribune -nationale. C’est donc une lacune à combler dans plus d’un <i>Exposé de Motifs</i>, que d’y -ajouter, comme à un arrêt de cour royale, le nom des avocats plaidants; on saurait -du moins, ce point éclairci, à quoi s’en tenir sur le mérite de la décision parlementaire.</p> - -<p>Cette première inconséquence des mœurs modernes conduit à une autre non -moins grave, non moins bouffonne, voulais-je dire. Après avoir laissé l’avocat s’ériger -en législateur, on lui a livré sa part du pouvoir exécutif. Comme vont les choses, une -ordonnance royale peut, d’ici à quelques années, transformer notre héros en secrétaire -d’état. O Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert, Louvois, Lyonne, saluez alors -votre successeur Robinet! Demandez-lui compte de son éducation diplomatique -commencée à l’âge où l’on n’apprend plus; qu’il vous dise où il a pu s’instruire -dans l’art de la stratégie par protocoles, devenue science entre vos mains. Votre naissance -ou du moins les hasards de votre vie vous avaient formés pour le rôle que -vous avez rempli. Une ambition vulgaire, des considérations d’un ordre inférieur -ne vous l’avaient pas fait briguer tout-à-coup. Aussi, préparés de longue main, -versés dans les traditions d’une autorité régulière, vous connaissiez les habiles -nuances d’une promesse indirecte, les menaces équivoques d’un froid silence; vous -<span class="pagenum" id="Page_71">71</span> -saviez comment on s’oublie en épanchements utiles, et comment on profite d’une -réserve indiscrète; toutes les réticences, en un mot, et tous les mystères des hautes -transactions confiées à vos soins. L’histoire vous avait livré ses trésors. L’étiquette, -profondément étudiée, vous prêtait ses ressources immenses cachées sous quelques -formes puériles. Complément de la science du droit des gens, symbole des rapports -inter-nationaux, en vous donnant mille excellents moyens d’apprécier le tact et la -valeur des hommes, elle facilitait les négociations délicates dont vous étiez chargés. -Combien dignement vous voilà remplacés par ce parvenu bavard qui canonise Louis XII -aux dépens de Louis IX, présente sans façons le calembour aux réceptions royales, -et sollicite en vain, dans un excès de familiarité maladroite, le tutoiement d’un -grand d’Espagne ou la poignée de main qu’un lord sourcilleux garde à ses pairs.</p> - -<p>Sous le portefeuille que je lui ai ainsi accordé par anticipation, Robinet doit à coup -sûr fléchir et succomber. Un an, six mois, trois jours peut-être suffiront pour user -jusqu’à la corde de son parlage chargé d’oripeaux, et pour mettre à nu l’ambitieuse -pauvreté de cette organisation toute d’apparat. La haute magistrature presse alors -ses rangs et donne dans ses caveaux funèbres un suprême asile à cette momie du -pouvoir. Miséricordieux pour son dernier sommeil, n’invoquons pas la loi du talion -contre Robinet, maintenant réduit à écouter. Que la plaidoirie des autres lui soit -légère!</p> - -<p>On peut, eu égard aux dimensions du cadre qui m’est accordé, se plaindre que j’aie -donné trop de place à une figure isolée, et pris comme type d’une profession l’existence -la plus en dehors de ses conditions ordinaires. J’ai eu pour cela mes raisons; -elles paraîtraient sans réplique à Robinet s’il était chargé de les faire valoir, mais -ma bonne foi ne me permet pas de les invoquer ici.</p> - -<p>L’<i>avocat industriel</i>, auquel le prêt de quelques milliers de francs inféode un avoué -pressé de payer son étude, aurait dû passer sous mes crayons. Occupé moyennant -finance, cet homme arrache à la confiance forcée des clients l’intérêt au denier cinq -des capitaux employés dans cette opération purement commerciale. Ne doit-il pas -se moquer <i>in petto</i> des usuriers pour lesquels il lui arrive de plaider, usurier lui-même, -et cent fois plus habile?</p> - -<p>L’<i>avocat spécial</i> a composé des commentaires en vingt volumes sur le titre III du -Code civil. Ce titre compte dix articles. L’avocat spécial tire du peu qu’il sait trop le -droit d’ignorer parfaitement tout le reste. A quarante ans, il est décoré.</p> - -<p>L’<i>avocat officiel</i> l’est beaucoup plus tôt. Député tout d’abord incommode et hargneux, -il vote aujourd’hui le budget avec une activité silencieuse, plaide en bloc les -procès d’une administration publique, perd ses causes au Palais, et gagne à la chambre -les honoraires politiques qui lui arrivent sous forme de traitement.</p> - -<p>L’<i>avocat républicain</i> fraternise avec tous ses clients, qui le tutoient et qu’il ne -peut discipliner. On le rétribue d’ordinaire en accolades furibondes, en <i>réclames</i> de -journaux. Expliquez maintenant les récriminations ingrates de quelques galériens -politiques. Ils prétendent, sous le bâton des argousins, qu’il en coûte cher d’avoir -pour défenseur ce citoyen magnanime.</p> - -<p>L’<i>avocat légitimiste</i> est rubicond et gouailleur, galant et spirituel <i>quand même</i>. Il -<span class="pagenum" id="Page_72">72</span> -plaide peu, et du bout des doigts, défend les gazettes pures et les complots bien nés -à coups de petites épigrammes charmantes; il fait rire aux larmes les bons jurés, et -reçoit d’eux, en échange des douces heures qu’ils lui doivent, un verdict infailliblement -conçu en ces termes: <span class="smcap3">Oui</span>, <i>l’accusé est coupable</i>.</p> - -<p>Il faut bien que tout le monde s’amuse, et le ministère public à son tour.</p> - -<p>L’<i>avocat sténographe</i>, serf laborieux d’un journal judiciaire, déjeune de quelque -petit scandale, dîne d’un gros meurtre, et, par un cumul harmonieux d’industries -respectées, soupe (quand il soupe) de vaudevilles ou de mimodrames. Il nage en -perfection; les bals masqués n’ont pas de plus impétueux galopeur; et les bayadères -du Mont-Parnasse ou de l’allée des Veuves, qu’une pantomime extra-légale a brouillées -avec les sergents de ville, trouvent en lui un protecteur zélé.</p> - -<p>Que si nos griffes avaient pénétré plus avant, elles eussent rencontré l’<i>avocat -local</i>, dont la renommée sans ailes remplit la maison qu’il habite, mais n’en dépasse -jamais le seuil. Lorsqu’il a soulevé les passions chicanières de ce monde étroit, bouleversé -la loge du portier, mis le premier étage en révolte contre son bail, le second -en hostilité avec le troisième, et porté jusque dans la mansarde où perche la grisette -je ne sais quelle fureur d’<i>exploits</i> non amoureux, l’avocat local déménage. Un savant -calcul d’économie et de statistique lui a révélé qu’un éleveur de procès doit, pour -éviter l’hôpital et les coups de bâton,—dans l’intérêt de sa bourse et dans celui de -ses os,—changer tous les trois mois de domicile, d’horizon et de clients.</p> - -<p>Plus avant encore, nous arrivions à l’<i>avocat de prisons</i>, dont le cabinet a des succursales -chez tous les taverniers de la Cité, chargés de rabattre pour cet homme le -gibier qu’il dispute aux bagnes. Une spéculation ténébreuse lui livre en outre, pieds -et poings liés, les criminels fameux dont le geôlier dispose: marché bizarre qui rappelle -les ventes de <i>bois d’ébène</i> conclues dans l’île de Gorée ou sur les côtes de -Loango. C’est aussi la vie, la chair, la liberté des hommes dont trafique l’avocat de -prisons. Le négrier et lui ont d’ailleurs une manière commune d’apprécier leur -horrible marchandise. Plus elle est noire, mieux ils la paient.</p> - -<p>Enfin, j’aurais pu ajouter à ceux-ci une foule d’autres <i>chiquanous</i> subalternes, -parmi lesquels il faut bien nous garder d’oublier l’avocat que sa profession a repoussé; -pauvre diable tué par la concurrence, et qui, après avoir sans succès étalé -dans le bazar des Pas-Perdus sa loquèle au rabais, tombe, de chute en chute, jusque -dans l’humble poussière de quelque greffe, ou bien sous l’échoppe de l’écrivain public,—à -moins toutefois que le patronage administratif ne s’empare de cette incapacité -si bien éprouvée. Presque toujours il en est ainsi. Pour un protecteur, en effet, -quelle étoffe serait aussi facile à tailler? L’avocat manqué, c’est le papier complaisant -qui, sous les doigts de l’escamoteur, devient tour à tour carafe, bonnet carré, vaisseau -de ligne, moulin à vent, arc de triomphe ou cage à poules; on en fait, avec un -égal succès, un commissaire royal, un sous-préfet, un inspecteur des haras, un employé -des postes, un directeur d’hôpital, un entreposeur des tabacs, un maître des -requêtes, un magistrat de police. L’avocat manqué n’est bon à rien; c’est dire assez -qu’il est de nos jours propre à tout.</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3" lang="en" xml:lang="en">Old Nick.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 445px;" id="im-072bis"> - <img class="bord" src="images/im-072bis.jpg" width="435" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>L’INSTITUTRICE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-072bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-073a"> - <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> - <img src="images/im-073a.jpg" width="600" height="235" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-073a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">L’INSTITUTRICE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 188px;" id="im-073b"> -<img src="images/im-073b.jpg" alt="D" title="" width="188" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-073b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">D</span><span class="smcap3">ans</span> -l’institutrice nous ne comprendrons pas la maîtresse -de pension, type fort distinct de celui que -nous allons analyser. La maîtresse de pension a presque -toujours de quarante à soixante ans: elle est -plutôt l’administrateur que le professeur de l’établissement -qu’elle dirige. Elle en soigne les revenus -mieux que les études; et il est plus utile et plus -productif pour elle d’être une bonne ménagère qu’une -femme instruite. Pour la surveillance des leçons, elle -s’en repose sur les sous-maîtresses à ses gages; pour -les leçons, sur les maîtres du dehors. L’instruction, les talents d’agrément, seraient -donc pour la maîtresse de pension des superfluités véritables; souvent même elle se -dispense de mettre l’orthographe. Comme il est parfaitement inutile qu’un directeur -de théâtre soit un auteur dramatique, il n’est pas nécessaire qu’une maîtresse de -pension soit une femme savante ou une femme d’esprit. Les exemples en font foi. -Mais passons à l’institutrice spécialement consacrée à faire l’éducation des jeunes -filles qui ne quittent pas leur famille.</p> - -<p>Pour nous garder d’être systématique, soit dans nos critiques, soit dans nos éloges, -nous diviserons en trois fractions ce type d’institutrice qui, examiné d’une manière -absolue, nous porterait à de fausses appréciations. Il y a, selon nous, l’<i>institutrice -de vocation</i>, l’<i>institutrice ambitieuse</i>, et l’<i>institutrice par dévouement</i>. -Toutes les institutrices du monde ont de vingt-cinq à trente-cinq ans: jamais moins, -rarement plus.</p> - -<p>Jusqu’à vingt-cinq ans, l’institutrice de vocation est sous-maîtresse dans la pension -où elle a été élevée. Presque toujours c’est la fille de ces petits marchands ou -<span class="pagenum" id="Page_74">74</span> -de ces minces bourgeois parisiens qui disent à leurs enfants, lorsqu’ils ont atteint -l’âge de raison: «Travaillez comme nous avons travaillé nous-mêmes.» Alors l’institutrice -de vocation se consacre à l’enseignement, comme elle se ferait lingère, -modiste, ou demoiselle de comptoir.</p> - -<p>Elle est dans la nécessité de se choisir un état, et son instinct la pousse à devenir -institutrice. Elle sait juste assez de grammaire, de géographie, d’histoire, -de piano, de dessin, de mots estropiés d’anglais et d’italien pour se présenter avec -assurance aux mères insouciantes qui confient aveuglément à une étrangère la direction -de l’esprit et du cœur de leurs filles. Avec ces teintures superficielles de -toutes choses, l’institutrice de vocation se dit en état de faire une éducation complète. -Convaincue naïvement de tout ce qu’elle vaut, sans orgueil comme sans modestie, -elle étale hardiment son savoir universel; on y croit; on en essaie, bientôt -on en doute: l’élève n’apprend rien, mais l’institutrice de vocation se retranche -sur le peu d’aptitude ou d’application de son écolière; elle propose des maîtres -étrangers pour stimuler l’élève indolente ou étourdie. D’abord deux leçons par -semaine, et seulement pour les arts d’agrément, suffiront, dit-elle. Mais bientôt -la mère, enchantée des progrès inattendus de sa fille, accorde des maîtres tous -les jours, non-seulement pour les arts d’agrément, mais encore pour les langues, -pour l’histoire, pour tout ce que l’institutrice proteste toujours connaître à fond. -Dès lors elle n’est plus qu’une surveillante en réalité fort inutile, mais dont on ne -pourrait se passer, car l’institutrice de vocation se prête à tout; elle excelle dans les -ouvrages à l’aiguille, fait des bourses et des bonnets grecs pour monsieur, des collerettes -et des chiffons pour madame, ajuste les robes de bal pour mademoiselle, la -coiffe au besoin, brode à la veillée un meuble de tapisserie pour le salon, fait la -lecture, écrit les billets d’invitation, règle les comptes, surveille les domestiques, -se multiplie, devient une espèce de factotum, et n’a plus que le titre d’institutrice.</p> - -<p>En général, l’institutrice de vocation se place dans les familles à fortune aisée, -mais peu brillante; elle coopère aux calmes distractions de ces intérieurs placides -rarement troublés par les passions, où règne l’ordre, la propreté, la parcimonie, où -l’on reçoit régulièrement à dîner les vieux parents et les vieux amis une fois par -semaine, aréopage appelé à juger hebdomadairement les succès de l’élève, que l’institutrice -fait valoir avec une minutieuse complaisance. Dans ces réunions intimes, -l’institutrice est un personnage important: elle accompagne la romance, joue par -monts et par vaux la contredanse, organise les charades, sert le thé et coupe la -brioche.</p> - -<p>Dans ses heures de solitude, l’institutrice de vocation relit scrupuleusement quelque -traité d’éducation; elle s’en acquitte par routine comme un prêtre lit son bréviaire; -elle se tient ainsi en haleine dans l’exercice de ses devoirs, et remplit son esprit -de sentences de pédagogues, semences fort stériles qui ne font germer que l’ennui -dans les jeunes têtes où elle les jette à tout propos.</p> - -<p>En somme, c’est une assez bonne créature que l’institutrice de vocation. Elle est -sans esprit, sans imagination, mais possède une certaine rectitude de jugement, qui -la fait assez adroitement naviguer dans les flots de familles diverses parmi lesquelles -<span class="pagenum" id="Page_75">75</span> -elle passe d’année en année. Elle suit son <i>petit bon homme</i> de sillon sans broncher -aux écueils. Elle a une sorte de droiture de cœur qui n’est pas exempte de finesse, -mais où la probité domine; un peu par calcul peut-être, car l’institutrice de vocation, -ayant embrassé l’enseignement comme un état, se conduit avec régularité pour ne -pas manquer de place.</p> - -<p>L’institutrice de vocation a des mœurs; elle ne se compromet jamais avec les fils -de la maison, les frères ou les cousins de son élève; mais elle accepte de préférence -les bonnes grâces des vieux oncles célibataires. Alors elle rêve modestement un mariage -raisonnable; mais elle le rêve honnêtement, sans intrigues préalablement -coupables.</p> - -<p>L’institutrice de vocation est en général petite, d’un demi-embonpoint, d’une -figure sans distinction, fraîche et avenante. Elle a dans sa mise plus de propreté -que d’élégance; elle affectionne la couleur marron pour l’hiver, le rose pour -l’été; elle n’achète jamais plus de deux robes et de deux chapeaux par an; elle a un -esprit parfait d’économie, même un peu d’avarice, passion innée qui grandit à mesure -qu’elle vieillit. Elle place à la caisse d’épargne tous ses émoluments, et ne donne à -ses parents que les rognures des cadeaux qu’elle reçoit pour sa fête et au premier -de l’an.</p> - -<p>Après trente-cinq ans, l’institutrice de vocation qui a fait son petit pécule se -marie avec quelque employé des postes ou d’un ministère. Elle devient alors une -docte ménagère, une mère pédante et rigide, si elle a des enfants. Ou quand elle a -pris son parti de rester vieille fille, elle achète un fonds de pensionnat, comme on -achète une étude de notaire avec une clientèle toute faite, et s’y prélasse le reste de -ses jours. Alors son plaisir est de faire bonne chère, d’avoir un caniche et un perroquet, -de tourmenter ses pensionnaires, de torturer ses sous-maîtresses, s’exerçant -à infliger à son tour ces milliers d’infimes persécutions dont elle a été longtemps -victime.</p> - -<p>Avez-vous vu dans quelque élégante pension à la mode, ou dans une des royales -maisons de la Légion-d’Honneur, à Saint-Denis, par exemple; avez-vous vu une de -ces <i>pâles demoiselles</i>, rêveuses, ennuyées, dégoûtées de la vie à vingt ans, se promenant -seule dans une sombre allée de ces jardins où près d’elle d’autres allées sont -si bruyantes et si animées par les jeux de ses heureuses compagnes? Cette grande -demoiselle pâle et triste, triste de dépit et non de douleur, c’est le type naissant de -l’institutrice ambitieuse.</p> - -<p>Fille de quelque général, ou de quelque fournisseur de l’Empire ruiné par la -Restauration; parfois enfant mystérieux d’un haut personnage et d’une grande dame, -elle n’a pu donner à son père que le titre d’oncle, à sa mère que celui de tante. -Elle a vu son enfance entourée d’un luxe imprudent. Pour elle, toutes les prodigalités -du grand monde ont été introduites dans l’enceinte d’une pension. En naissant -elle a eu des parures et des bijoux, une femme de chambre, esclave soumise -à tous ses caprices les plus tyranniques. Enfin elle a été nourrie de bonbons et de -confitures, selon son vouloir; on altérait ainsi sa santé avant qu’elle fût fortifiée. -Plus tard, même régime pour son esprit: au lieu des livres de saine poésie, de -<span class="pagenum" id="Page_76">76</span> -pure morale, les romans à passions factices sont venus fausser son cœur avant qu’il -ne se fût éveillé.</p> - -<p>Ainsi a grandi l’enfant loin de toute famille, gâtée, empoisonnée par le luxe, -qui corrompt tout, même l’âme virginale d’une jeune fille; par le luxe qui lui a -donné inconsidérément de l’or pour enchaîner à ses fantaisies des subalternes complaisants. -Et, lorsqu’à dix-huit ans, la pauvre fille déjà blasée sur ces jouissances -de toilettes, de fêtes, de distractions mondaines, que ses compagnes ne voient -qu’en rêve; lorsqu’à dix-huit ans elle croit toucher enfin à cet empire d’élégance -et de domination frivole que tout lui a fait présager, visites mystérieuses de parents -millionnaires qui viennent chaque mois la demander au parloir, chuchoteries des -autres pensionnaires sur les grands événements qui la concernent; eh bien! lorsqu’elle -attend que ce monde où son esprit romanesque lui assigne une si haute place -s’ouvre pour elle, un jour la pauvre fille est sèchement appelée par la maîtresse de -pension, qui jusqu’alors l’avait traitée avec des égards obséquieux: on lui annonce -tout-à-coup, durement, sans préparation, que ceux qui payaient sa pension sont -morts ou ruinés, et qu’elle doit songer à se pourvoir d’un état dans le monde; on -ajoute, en forme de consolation, que ses talents lui seront une ressource qu’elle ne -doit pas négliger.</p> - -<p>A ce coup inattendu, à ce congé cruel, la jeune fille pâle pâlit plus encore; mais -elle se souvient de situations semblables à la sienne dans les romans qu’elle a lus; -elle se pose en héroïne, elle se roidit contre le malheur et s’éloigne d’un œil sec; -sans donner un regret à cet asile de l’insouciance et de la jeunesse, où elle n’a pas -vécu en paix, elle qui n’a pas eu d’enfance, pas de rêves de jeunes filles, pas de -fraîches espérances; mais des vanités, des ambitions dévorantes qui se voient tout-à-coup -si misérablement avortées.</p> - -<p>Le monde s’ouvre à elle, elle l’embrasse avidement; elle est seule, sans fortune, -sans protection: mais elle est libre, elle a un esprit aventureux que rien n’effraie, -elle a des grâces affectées qui séduisent toujours dans un monde de suprême affectation, -elle a cette beauté maladive qui va à sa destinée, qui doit l’aider à en triompher, -pense-t-elle, en lui attirant cet intérêt qu’inspirent les airs de langueur indéfinissables.</p> - -<p>Dans cette société brillante et pervertie, où hier encore elle se disait: «Je serai -reine!» elle connaît les plus riches et les plus puissants: longtemps elle a été leur -égale, elle n’ira pas aujourd’hui mendier leur aumône; mais elle se présentera à -eux comme une sœur dépouillée qu’ils ne doivent pas laisser voir dans son dénûment -à ceux qui ne sont pas des leurs. Elle est accueillie, recherchée, on s’arrache -la victime, jeune, belle, mystérieuse; c’est bientôt un être exceptionnel: elle est -fière, elle n’accepte rien comme don, mais comme échange. Elle devient demoiselle -de compagnie dans quelque grande maison, mais sur un pied d’égalité. C’est un être -pétri d’élégance, d’idées creuses, de dehors gracieux, de câlineries de chatte, un -mélange de hauteur et de souplesse, une petite créature qui fait parfois fureur, qui -devient par aventure une femme à la mode, une <i>chose</i> dont, comme un meuble -nouveau, une maîtresse de maison pare son salon avec vanité. Elle chante brillamment -<span class="pagenum" id="Page_77">77</span> -avec des airs de tête passionnés, un peu en actrice; elle en a tous les instincts -vaniteux, désordonnés; mais elle les musèle hypocritement, elle doit tenir son rang -dans le monde, et voilà ce qui l’empêche de se livrer au théâtre, vocation bien décidée -de cette nature maniérée. Elle parle à tous une poésie mystique admirablement -fastidieuse; elle cite Byron en anglais, <ins id="cor_21" title="il convient de lire «Klopstock»">Kloopstok</ins> en allemand; elle se pose devant -tous comme vivant d’<i>idéalités</i>; tandis que son esprit, ulcéré par les mécomptes, recherche -avec ardeur le <i>positif</i> du luxe, le réel des jouissances mondaines.</p> - -<p>Habile par intuition, elle dirige ses plans d’attaque contre les natures malléables, -les héritiers présomptifs d’un grand nom et d’une grande fortune, écoliers -encore imberbes, que la demoiselle pâle enlace de ses séductions de couleuvre; ou -bien elle s’attaque à ces connaisseurs émérites en beauté qui ont traversé l’Empire en -aimant par convention deux ou trois femmes alors citées, ces admirateurs consacrés -du beau sexe, qui font des folies de sang-froid, avec préméditation, pour faire -croire à un reste de jeunesse. Mais lorsqu’elle échoue dans ce noviciat d’intrigues, -comprenant à vingt-cinq ans qu’elle a perdu la magie de son prisme de victime, de -demoiselle de compagnie romanesque et brillante, elle se transforme en institutrice -ambitieuse.</p> - -<p>Il lui faut alors une grande maison, d’où l’esprit de famille soit exclu, où le -monde ait fait invasion complète, où les enfants soient gardés près de leurs parents, -non pour qu’on y développe avec plus de sollicitude leur esprit et leur cœur, mais -pour qu’on les dresse en naissant à ces airs stéréotypés, à ces manières conventionnelles -que la nature n’indique pas et dont on fait le suprême bon ton.</p> - -<p>L’institutrice ambitieuse cherche de préférence un élève qui n’ait plus sa mère, -et qu’elle puisse former sans autre contrôle que la surveillance paternelle, qu’elle -métamorphose en attentions qui lui sont personnelles. Chez un père veuf, l’institutrice -ambitieuse trône en souveraine, devient maîtresse de maison, en usurpe l’autorité, -en dépasse les tyrannies, et finit parfois par en acquérir la consécration.</p> - -<p>L’institutrice ambitieuse est trop occupée d’elle-même pour s’occuper sérieusement -de son élève: tout ce qu’elle exige d’elle, ce sont des dehors séduisants, un maintien -qui lui fasse honneur dans un salon. Si l’écolière est docile, l’institutrice récompense -ces grâces naissantes qui découlent d’elle par des complaisances qui annulent l’autorité -paternelle et qui plus tard annuleront l’autorité conjugale. Ainsi posée, elle a -une extrême recherche dans sa mise, et veut être citée comme un modèle de goût, -comme un résumé d’élégance. Elle est prodigue; car son ambition lui fait voir toujours -une fortune assurée en perspective. A quoi lui serviraient ses épargnes? l’intrigue -y suppléera.</p> - -<p>Mais lorsque passé trente-cinq ans elle n’a pu s’enrichir par quelque riche mariage -habilement et forcément amené, en désespoir de cause elle se décide à se faire chanoinesse; -chaperonnée du titre de <i>madame</i>, elle devient une de ces intrigantes problématiques -que le beau monde accueille, qu’il protège, et dont il se sert comme -auxiliaire dans l’exploitation de tous les vices occultes et masqués, dont l’expérience -lui donne si bien l’entendement; c’est alors que l’institutrice ambitieuse devient -joueuse forcenée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_78">78</span> -L’examen de la nature humaine nous offre toujours un côté ridicule ou odieux, -mais aussi un côté touchant dont la consolante analyse adoucit l’amertume du moraliste -et fait succéder à des peintures railleuses ou mordantes le tableau réel de -nobles et pures vérités. Ainsi nous arrivons avec bonheur à l’institutrice par dévouement, -jeune martyre, vertu sublime et cachée, que les ridicules de l’institutrice -de vocation et l’esprit d’intrigue de l’institutrice ambitieuse font trop souvent méconnaître.</p> - -<p>L’institutrice par dévouement est souvent une jeune fille insouciante et heureuse -au sein de sa famille, ignorante de ses talents et de son esprit, et qui ne pense pas -qu’ils pourront lui aider un jour à combattre la mauvaise fortune. Ame pure et tendre, -toute prête à se dévouer au premier appel, et à sauver par son sacrifice ceux -qu’elle aime de la misère et du malheur; elle, si bien faite pour goûter les joies -de la famille, pour les faire naître par sa présence, elle quitte courageusement le -toit paternel où elle a été si naturellement heureuse, si doucement aimée; elle -pressent tout ce qu’elle souffrira dans une maison étrangère; elle répète tout bas -ces vers du Dante:</p> - -<div class="poem" lang="it" xml:lang="it"> - <span class="i0">Tu proverai siccome sa di sale</span><br /> - <span class="i0">Lo pane altrui, e com’è duro calle</span><br /> - <span class="i0">Lo scendere e ’l salir per l’altrui scale<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</span> -</div> - -<p>Mais elle se résigne. Être utile, voilà sa destinée, destinée sévère, où l’imagination -doit s’éteindre, où le cœur doit être étouffé, mais où la conscience puise de -saintes consolations dans la certitude d’avoir bien fait.</p> - -<p>On choisit toujours pour l’institutrice par dévouement, ou elle cherche elle-même -avec soin, une famille honorablement placée dans le monde et rigoureusement honnête, -imposant par ses bonnes mœurs, par la considération de la fortune et du -rang, par tous les dehors qui donnent ou attirent l’estime; mais la position ne change -point les individus, et souvent dans ces familles si bien famées il se rencontre des -natures difficiles, des âmes froides ou irritables, dont le contact est une souffrance -de chaque jour pour l’institutrice par dévouement. En général les grandes et nobles -familles où elle est admise ont l’esprit de régularité et d’orgueil de leur <i>caste</i>; elles -offrent une hospitalité polie, mais glaciale, à cette pauvre enfant qui aurait besoin de -retrouver une seconde famille dans cette famille étrangère, et d’être consolée par une -bienveillante affection de la perte de toutes ces tendresses qui entourèrent son enfance. -Dans le nouvel état que le malheur lui a fait, elle est traitée avec considération, elle -s’attire le respect par le soin scrupuleux qu’elle met à remplir tous ses devoirs; on -lui adresse régulièrement des éloges, on lui donne, à des époques fixes de l’année, -<span class="pagenum" id="Page_79">79</span> -des cadeaux élégants, preuves d’une satisfaction réelle; mais est-ce tout pour cette -âme si noble, si aimante et si jeune encore, quoique le malheur l’ait vieillie prématurément? -Est-ce tout qu’une position honorablement acquise par son travail et qui lui -permet de secourir sa famille indigente? A ces avantages positifs ne devrait-il pas se -joindre, pour ce cœur si tristement éprouvé, quelque consolante amitié qui l’empêchât -de se souvenir qu’elle n’est qu’une étrangère dans cette riche famille à laquelle elle -a voué sa jeunesse, son esprit, ses talents, souvent même son cœur, et qui ne lui -donne en échange de tous ces jeunes trésors qu’une existence comfortable, mais décolorée, -que de l’or et pas une heure de douce intimité.</p> - -<p>L’institutrice par dévouement accepte son sort tel que la Providence le lui a fait: -elle a la résignation des âmes sensibles et fières qui pouvaient espérer beaucoup de -la vie et qui, n’y trouvant que des déceptions, se résignent sans se plaindre. Son -cœur ne se dessèche pas, son imagination ne s’éteint point; mais elle refoule en -elle-même tous ses désirs sans espoir, toutes ses illusions qui tombent et meurent -une à une dans la sphère où elle vit. Elle est belle, aimante, enthousiaste, pleine -de cœur et d’intelligence; elle aurait aimé, elle se serait attiré l’amour au sein de -sa famille; mais dans cette famille étrangère où le malheur l’a jetée, qui l’aimera, -qui se dévouera à l’aimer d’amour? Est-ce le frère de son élève? ce jeune homme -ardent, passionné, qui commence la vie et qui éprouve, comme à son insu, pour la -jeune et belle institutrice un intérêt tout-puissant. Mon Dieu! elle a bien compris à -son regard, à sa parole, à ses douces et involontaires attentions pour elle, que lui -du moins ne la traitait pas comme un être inférieur, comme une étrangère qu’on -emploie et qu’on paie. Mais la pauvre enfant n’ose se livrer à cette pensée, à cet espoir; -elle a trop d’orgueil pour vouloir d’un amour qui ne serait qu’un mystère, -qu’une intrigue cachée; elle sent qu’elle est digne d’être aimée avec bonheur et courageusement, -et cet amour tremblant de jeune homme qu’un regard de sa mère fait -pâlir, qui s’épouvante d’une réprimande, qui cède à de vaniteuses réflexions de rang -et de fortune, souvent faites avec cruauté devant elle, et dont elle saisit tristement -le sens; cet amour qui d’abord fut, pour sa vie monotone et grave, une suave espérance, -devient une sorte d’humiliation dont son âme est froissée.</p> - -<p>Que de luttes dans cette pauvre âme sans appui, qui s’effraie de ses rêves, qui les -combat et qui ne parvient à les vaincre qu’à force de souffrance et de dévouement! -Que de fois, sa tâche lui paraissant trop rude, elle fut tentée de fuir cette maison où -elle est utile, où ses talents sont appréciés, mais où l’on ne donnerait pas une larme -à son absence! Que de fois se souvenant des baisers de sa mère, de la tendresse de -son père, elle a pensé à revenir vers eux, en s’écriant: «Vivons, aimons et souffrons -en famille; l’isolement de la jeunesse est impossible à mon cœur!» Mais la même -voix qui lui dicta son sacrifice a étouffé ce cri de l’âme; elle s’est souvenue de l’indigence -qu’elle avait adoucie, du bien-être qu’elle répandait chaque jour sur les siens, -en travaillant, en s’immolant sans relâche, et, fortifiée par la lutte, elle la continue -malgré ses blessures.</p> - -<p>—Est-il rien de plus douloureux, de plus saint que le spectacle de cette jeune -femme? Elle perd sa beauté dans les veilles laborieuses de l’étude, dans des douleurs -<span class="pagenum" id="Page_80">80</span> -muettes et souvent raillées par ceux qui les causent. Elle plie son esprit, vif, élevé, -profond, aux étroites règles d’un enseignement formulé; elle fait descendre son imagination -poétique et hardie, à l’intelligence naissante d’un enfant; sa passion pour -les arts n’est plus qu’une science utile dont elle doit enseigner les éléments, mais oublier -les inspirations; enfin cette âme passionnée et tendre qui rêva tous les sentiments, -qui les eût tous ressentis si elle avait pu s’ouvrir au monde, heureuse et confiante; -cette âme fermée à toute jouissance par une main de fer, par celle de la -nécessité, s’isole, s’assombrit et finit par perdre sa foi dans le bonheur dont elle était -digne et qu’elle n’a pas trouvé.</p> - -<p>Lorsque l’institutrice par dévouement ne meurt pas à la peine après dix ans de -labeurs, de souffrance et de résignation; après les dix plus belles années de sa vie, -si tristement dépouillées des joies de famille, des illusions du cœur, de l’amour, de -l’enthousiasme, de toutes ces brûlantes visions si hâtivement dissipées pour elle; après -ces dix années de jeunesse fanée dans l’isolement de l’âme le plus cruel de tous, si l’institutrice -par dévouement a encore quelques débris de sa famille, elle revient auprès -d’un vieux père dont elle est l’honneur, ou d’une mère infirme qu’elle console par -sa tendresse, qu’elle distrait par son esprit, ou bien encore auprès d’une jeune sœur -mariée dont elle soigne et élève les enfants avec amour. Goûtant ainsi en se dévouant -encore un simulacre de ces joies maternelles dont la réalité lui fut refusée, elle ne -rougit point d’être vieille fille, car elle a su aimer, et sans son dévouement, la plus -céleste des vertus humaines, elle serait épouse et mère: le ridicule n’atteint pas les -vies qui sont sublimes par leurs actes.</p> - -<p>Aussi, loin de chercher à se marier à quarante ans, sachant ce qu’elle a valu, ce -qu’elle aurait mérité, elle ne songe pas à arranger sa vie selon le monde; elle la laisse -couler au gré de la Providence, et souvent la Providence lui envoie des joies compensatrices -pour les joies de sa jeunesse perdue.</p> - -<p>Nous avons dessiné les portraits des divers caractères d’institutrice; en terminant -cet article nous éloignons notre pensée de l’institutrice peu digne de ces nobles fonctions. -Mais nous voulons rappeler à l’estime et à l’admiration publique ce modèle de -l’institutrice parfaite, cette femme rare et par l’esprit et par le cœur, qui vient de -retracer dans un livre échappé, ce semble, à l’âme et à la plume de Fénelon, tous les -devoirs, toutes les qualités dont elle-même avait été le touchant exemple. Mademoiselle -Sauvan est l’auteur de ce livre que l’Académie française a couronné et qui a une -sorte de fraternité de grâce et de sagesse éclairée avec l’<i>Éducation des Filles</i>;—une -femme seule pouvait deviner toutes ces qualités exquises qui sont nécessaires dans -l’institutrice pour agir sur ces jeunes âmes confiées à ses soins. Il y a dans notre article -assez de critiques, assez de traits qui paraîtront frondeurs, pour qu’on nous -pardonne de le terminer par un éloge.</p> - -<p class="right1">Madame Louise <span class="smcap3">Colet</span>.</p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 492px;" id="im-080bis"> - <img class="bord" src="images/im-080bis.jpg" width="482" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE POËTE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-080bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-081a"> - <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> - <img src="images/im-081a.jpg" width="600" height="266" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-081a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE POËTE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="introduction4"> -<p>Que les gens d’esprit sont bêtes!</p> - -<p class="right3"><span class="smcap3">Beaumarchais.</span></p> - -<p class="hang" lang="la" xml:lang="la">Nescio quid nugarum meditans<br /> -Totus in illis.</p> - -<p class="right3"><span class="smcap3">Horat.</span></p> -</div> - -<div class="floatl" style="width: 192px;" id="im-081b"> -<img src="images/im-081b.jpg" alt="S" title="" width="192" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-081b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">S</span><span class="smcap3">i</span> -l’on entend par poëtes les grands écrivains qui habillent -des pensées profondes d’une forme mélodieuse et -pittoresque, on en signalera peu dans le passé et encore -moins dans le présent. Mais, si l’on comprend sous -ce nom ceux qui se croient en droit de le porter, ceux -qu’une prédisposition native excite à cadencer des alexandrins; -enfin les métromanes susceptibles de rimer, et -convaincus d’être coutumiers du fait, on trouvera une -classe assez nombreuse ayant une physionomie et des -allures particulières, et appréciable sans loupe à l’œil de l’observation.</p> - -<p>Peindrons-nous les habitudes de cette classe bizarre et peu connue? L’auteur de la -Métromanie l’a fait avant nous, et sa monographie subsiste. Un intervalle d’un siècle -a modifié le costume, sans altérer l’individu. Le poëte est toujours le même personnage -inégal et fantasque, distrait et rêveur. Il a échangé contre un frac l’habit à galons -d’or et à boutons historiés, mais il est toujours plus soigneux de son style que de sa -toilette, quand il ne néglige pas l’un et l’autre, quand il n’existe pas une parfaite -harmonie de désordre entre ses vêtements et ses pensées. La poudre n’enfarine plus -sa chevelure, mais les mêmes idées excentriques germent dans sa cervelle à l’ombre -d’une coiffure à la Titus. Une épée inoffensive ne ballotte plus à son côté, mais sa -démarche n’en est pas moins embarrassée, irrégulière, rapide comme une locomotive, -<span class="pagenum" id="Page_82">82</span> -ou lente comme un roulage accéléré. Un jabot moucheté de tabac ne s’arrondit -plus en nageoire de perche à l’avant de sa poitrine; mais cette poitrine, palpitante de -feu du génie, est encore aujourd’hui gonflée d’orgueil et de vanité.</p> - -<p>La vanité! voilà le péché favori du poëte! Sitôt qu’un écolier a griffonné quatre -sixains pour la fête de son professeur, il croit avoir dans son écritoire une source de -gloire et de fortune, court lire ses vers à ceux qui ont le malheur d’être ses amis, -et devient le héros de diverses soirées où l’on sert des poëtes après le café, en guise -de rafraîchissements. Certaines familles se plaisent à grouper autour d’elles des rimeurs, -qui deviennent partie intégrante du logis, et sont immeubles par destination. -Chacun d’eux à tour de rôle s’avance au milieu du salon, où les dames l’examinent -avec l’attention qu’on prête à une bête curieuse, et après quelques instants -d’une résistance honorable, il <i>donne aux oreilles son friand repas</i>. Rien n’est changé -depuis le siècle de Molière dans l’agencement des réunions littéraires, ni les exclamations -des Philaminte et des Bélise, ni les prétentions des Trissotin et des Vadius. Cependant -ils sont de nos jours plus policés que leurs devanciers, leur jalousie se dissimule -sous les dehors d’un enthousiasme réciproque. Ils peuvent songer secrètement -à déprécier leurs confrères, mais ils arrivent plus sûrement à leurs fins; ils ne se -querellent plus, ils se louent.</p> - -<p>Bien qu’il y soit inondé de compliments et d’eau sucrée, le poëte fréquente peu cette -collection de zéros qu’on appelle le monde. Pour s’y présenter, il faut s’habiller, et -s’habiller est une occupation si triviale, si pénible, si intolérable! S’interrompre -dans la fabrication d’une stance pour chercher une cravate et un gilet; descendre des -hauteurs du Parnasse pour fouiller dans un tiroir; troquer sa plume contre un peigne, -contre une brosse, contre un rasoir; employer à changer de linge, à attacher des -sous-pieds, à mettre des gants, un temps qu’on voudrait consacrer tout entier à un -travail spirituel, quel supplice! Et à quoi bon le subir? pour aller faire des révérences -dans un salon, conter des fadeurs à des femmes raides et minaudières, soulever -les plus hautes questions de la société avec des clercs de notaire, jouer au boston, -demander une <i>indépendance en carreau</i>, déguster des verres d’orgeat que la -maîtresse de la maison suit de l’œil en notant les gastronomes indiscrets, entendre -les sons saccadés d’un piano ou la voix criarde d’une <i>prima donna</i> parisienne... c’est -amusant et varié comme un jet d’eau.</p> - -<p>Le poëte reste donc chez lui, s’y livrant doucement à son indolence naturelle, et -attendant l’inspiration avec l’immobilité d’un fakir. A l’inverse de Sénèque, qui écrivait -sur une table d’or un traité de la pauvreté, il vante dans une mansarde les douceurs -de l’opulence. Et comment les connaîtrait-il! la poésie est si mal rétribuée! Dernièrement -un écrivain justement estimé, un homme de cœur et de talent, demandait -un à-compte de 5 francs sur une pièce de vers qui devait paraître le jour suivant -dans un journal; il avait besoin de ce subside pour dîner... On le pria de repasser -le lendemain.</p> - -<p>On conçoit qu’il répugne au poëte d’attacher une femme et des enfants à sa triste -destinée. Il est au reste trop amoureux de toutes les femmes pour en préférer une -seule. Promener de beautés en beautés ses vagues tendresses, s’éprendre vite, oublier -<span class="pagenum" id="Page_83">83</span> -plus vite encore, rêver aux blonds cheveux de l’une, aux yeux noirs de l’autre, à la -mélancolie touchante d’une troisième; bâtir un roman sur la grisette qu’il coudoie, -sur la paysanne qui passe dans un champ, sur la comtesse qu’une calèche emporte -loin de lui; voilà sa joie, voilà ses plaisirs: plaisirs innocents, dégagés de toute -pensée de possession, incapables de troubler le repos d’une famille ou d’une union -quelconque; plaisirs plus doux que la réalité, car il se crée à son gré de charmantes -maîtresses, sveltes, gracieuses, aériennes, belles comme des houris, pures comme -des madones; et s’il prenait sa lanterne pour en chercher de semblables à travers le -monde, il mourrait peut-être avant de l’avoir éteinte.</p> - -<p>L’humeur indépendante du poëte se plierait difficilement au joug matrimonial: il -lui faut une liberté d’esprit et de mouvements qui s’accorde mal avec les tracas du -ménage. Il peut lui prendre envie à deux heures du matin de sortir pour admirer la -campagne que la lune éclaire, et de quitter sa femme pour courir dans les bois. -Tient-il une rime qu’il a longtemps poursuivie, fût-ce au milieu de la nuit, il se lève -et s’écrie: «Je l’ai trouvée!» avec non moins de joie qu’Archimède. Quelle femme -s’accoutumerait à ces poétiques escapades? quelle femme, en pareil cas, se refuserait -la satisfaction de se draper en épouse incomprise, de proclamer à la face de l’univers -que son mari est un monstre, et de le traiter comme tel?</p> - -<p>La turbulence des enfants suffirait pour rendre le ménage intolérable au poëte, car -il a horreur de tout ce qui trouble ses méditations, d’un chien qui jappe, d’un fouet -qui claque, d’un pétard qui éclate, d’une grenouille qui saute, d’un lézard qui fuit. -Quand il se perd dans les espaces, dans l’infini, dans l’éternité, s’il est rappelé brusquement -à son être si chétif, à sa vie si courte, à son horizon si borné, il souffre, il -soupire, il est malheureux, le pauvre ange déchu, le pauvre roi découronné, le -pauvre martyr livré aux bêtes!</p> - -<p>Tels sont, nous le croyons, les traits caractéristiques des individus voués au culte -de la rime; mais le genre qu’ils adoptent les diversifie, et si, après les avoir observés -dans leurs personnes, on les étudie dans leurs œuvres, on verra le type général se -modifier, s’effacer même complétement, selon qu’ils sont:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Élégiaques,—2<sup>o</sup> Sacrés,—3<sup>o</sup> Classiques,—4<sup>o</sup> Auteurs de poésies légères,—5<sup>o</sup> -Nébuleux,—6<sup>o</sup> Intimes,—7<sup>o</sup> Auteurs de romances,—8<sup>o</sup> Chansonniers.</p> - -<div class="floatl" style="width: 240px;" id="im-083a"> - <img src="images/im-083a.jpg" width="240" height="230" alt="Le romantique" title="Le romantique" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-083a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p>Le poëte élégiaque débute par un recueil de -vers longs ou courts, d’une harmonie plus ou -moins douteuse, d’une correction plus ou moins -grammaticale, mais invariablement affublé d’un -titre prétentieux: <i>Premiers Soupirs</i>, <i>Chants -d’Amour</i>, <i>Rêveries</i>, <i>Lamentations</i>, <i>Méditations</i>, -<i>Élévations</i>, <i>Contemplations</i>, <i>Amertumes</i>, -<i>Aspirations</i>, <i>Premières Larmes</i>, <i>Pensées du -Ciel</i>, etc., etc. Une fois baptisé, l’ouvrage est tiré -à trois cents exemplaires; sur ce nombre, une -centaine est offerte par l’auteur avec des dédicaces -autographes également flatteuses pour les -<span class="pagenum" id="Page_84">84</span> -donataires et pour le donateur; et le libraire en vend une vingtaine, à grand renfort de -réclames où l’on démontre comme quoi depuis longtemps le besoin d’un volume de -vers intitulé <i>Crépuscules</i> se faisait généralement sentir.</p> - -<div class="floatr" style="width: 265px; margin-bottom: 1em;" id="im-084a"> - <img src="images/im-084a.jpg" width="265" height="300" alt="L'élégiaque" title="L'élégiaque" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-084a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p>Les stances du poëte élégiaque sont destinées -à entretenir le lecteur de ses rêves, de ses -émotions et de son imminente fluxion de poitrine. -Ses lectrices s’écrient: «Le pauvre jeune -homme, qu’il doit être pâle et étiolé! qu’il -aurait besoin de consolations, et qu’il serait -doux de lui en prodiguer!» Eh! mesdames, ce -moribond se porte à merveilles; cet infortuné -jouit largement de tous les plaisirs de la vie; -ce songe-creux sublime sort parfois du café dans -un état d’ivresse qui n’a rien de poétique; et -cependant, si vous réclamiez de lui quelques -strophes, il ne manquerait pas de vous adresser -une langoureuse et lamentable épître:</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Vous demandez des vers à ma voix affaiblie;</span><br /> - <span class="i0">J’obéis: il me faut céder à vos désirs;</span><br /> - <span class="i0">Mais ma muse est plaintive, et sa mélancolie</span><br /> - <span class="i5">Pourra faire ombre à vos plaisirs.</span><br /> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Ah! laissez-moi rêver, pensif et solitaire!</span><br /> - <span class="i0">Pourquoi vouloir mêler mes cyprès à vos fleurs,</span><br /> - <span class="i0">Votre gaîté sans fiel à ma tristesse amère,</span><br /> - <span class="i5">Votre doux sourire à mes pleurs?</span><br /> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Qu’importe le vain bruit d’une lyre sonore</span><br /> - <span class="i0">Qui s’enfuit emporté sur l’aile des autans!</span><br /> - <span class="i0">Faible arbuste, mes fruits ne sont pas mûrs encore,</span><br /> - <span class="i5">Je suis à peine en mon printemps.</span><br /> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Ah! laissez-moi rêver, pensif et solitaire,</span><br /> - <span class="i0">Rassembler quelques fleurs pour en tirer le miel,</span><br /> - <span class="i0">Méditer en silence, et chercher sur la terre</span><br /> - <span class="i5">Quelque rayon tombé du ciel.</span><br /> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Jamais, pour m’inspirer, les passions rapides</span><br /> - <span class="i0">N’ont versé dans mon cœur leurs orageux torrents.</span><br /> - <span class="i0">Attendez que mon front soit sillonné de rides</span><br /> - <span class="i5">Par la douleur ou par les ans.</span><br /> - </div> -</div> - -<p>Mais cet émule de Millevoie, si triste, si tendre, si sympathique, est sans doute -le plus compatissant de tous les êtres? sans doute il pense avec Saint-Just que les -<span class="pagenum" id="Page_85">85</span> -malheureux sont les puissances de la terre? Erreur! il plaint des misères humaines -imaginaires, sans jamais soulager les misères en chair et en os qui gémissent autour -de lui; sa compassion <i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i> s’exerce sur des chimères et néglige les réalités; -il a de la sensiblerie et point de sensibilité, de l’esprit et point de cœur, des larmes -pour les vagues souffrances et point de pitié -pour les douleurs véritables.</p> - -<div class="floatr" style="width: 235px; margin-bottom: 1em;" id="im-085a"> - <img src="images/im-085a.jpg" width="235" height="300" alt="Le biblique" title="Le biblique" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-085a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p>Le même contraste existe souvent entre la -conduite et les œuvres du poëte sacré. Celui-ci -est un personnage tout biblique, repu -de la lecture du Pentateuque et des Prophètes; -oriental et bondissant dans ses images, -apocalyptique dans ses lyriques emportements. -Il erre sans cesse sur les bords -du Kédron ou sur la cime du Golgotha. A -genoux, la tête rase et couverte de cendres, -il invoque Jéhovah, supplie Élohim, le dieu -des armées, déplore la ruine de l’arche -sainte et de la maison d’Israël, et paraphrase -les quarante-deux chapitres de Job avec une -constance digne de leur auteur:</p> - -<div style="margin: 1em auto 0 10%;"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">O cité de Sion! Jérusalem céleste,</span><br /> - <span class="i0">Quand pourrai-je en ton sein contempler Jéhova?</span><br /> - <span class="i0">S’il faut verser des pleurs, c’est sur l’homme qui reste,</span><br /> - <span class="i5">Et non sur l’homme qui s’en va...</span><br /> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Car, si du tentateur les promesses trompeuses</span><br /> - <span class="i0">Ne l’ont point détourné du service de Dieu,</span><br /> - <span class="i0">Entre les chérubins et les âmes heureuses</span><br /> - <span class="i5">Il aura sa place au saint lieu.</span><br /> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Car, ayant secoué la terrestre poussière,</span><br /> - <span class="i0">Il verra de son Dieu l’éternelle beauté;</span><br /> - <span class="i0">Esprit pur, il prendra des ailes de lumière</span><br /> - <span class="i5">Pour voler dans l’immensité.</span><br /> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i0">A ses yeux éblouis apparaîtront sans voile</span><br /> - <span class="i0">Et l’orchestre infini que dirige Uriel,</span><br /> - <span class="i0">Et les anges assis, chacun sur une étoile,</span><br /> - <span class="i5">Dans l’amphithéâtre du ciel.</span><br /> - </div> -</div> - -<p>Mais sachez que ce christianisme, ou plutôt ce judaïsme, est simplement une -<span class="pagenum" id="Page_86">86</span> -affaire de forme. Le poëte sacré est chrétien à l’épiderme, et nullement <i lang="la" xml:lang="la">intus et in -cute</i>. Bien qu’il entonne les louanges d’Adonaï sur le <i>kinnor</i> et le <i>hasor</i>, ou en s’accompagnant -du <i>nebel</i>, il se trouverait fort embarrassé s’il était mis en demeure de -réciter le <i>Confiteor</i> ou le <i>Credo</i>. C’est un ermite mondain, un apôtre de boudoir, -qu’on rencontre plus souvent à l’opéra qu’à la messe. Il compose pendant un entr’acte -une ode sur le jugement dernier, et je ne serais pas étonné qu’il fût athée comme -Hébert, et matérialiste comme un chirurgien.</p> - -<div class="floatl" style="width: 193px;" id="im-086a"> - <img src="images/im-086a.jpg" width="193" height="300" alt="Le classique" title="Le classique" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-086a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p>Parlez-moi de ce petit vieillard aux cheveux poudrés, à la figure effilée, aux manières -affables et mielleuses, qui a conservé -presque en entier le costume des anciens jours, -gilet à fleurs, culotte courte, bas de soie, souliers -à boucles, et qu’on voit parfois rôder aux -alentours du pont des Arts: voilà un catholique -fervent. Il ne manque pas un office; son bonnet -de soie noire se distingue au milieu des têtes -nues inclinées à l’instant de l’Élévation; il se -glorifie du titre de marguillier, et veille assidûment -aux intérêts de la fabrique. Eh bien! -ce dévot si zélé ne jure que par Jupiter, il ne -connaît d’autres divinités que celles de l’Olympe, -d’autre paradis que les Champs-Élysiens. -Si vous lui parlez Satan, il vous répondra Pluton... -C’est un poëte classique.</p> - -<p>Ombres de Roucher, de Delille, de Rosset, -de Fontanes, d’Esménard, de Saint-Lambert, -de Dumolard, vous devez tressaillir de joie en -contemplant ce dernier rejeton de la littérature -impériale. Lui seul élabore des poëmes didactiques, -lui seul confectionne des idylles et des églogues; et appelle ses personnages -Acis, Thémire, Almédon, Philis, Dolon, Zénis, Phylamandre, Amarylle et Myras; -lui seul ose invoquer les Muses et Apollon, et employer le langage des dieux, c’est-à-dire -un pathos incompréhensible aux simples mortels. Il faudrait un dictionnaire -spécial pour servir à l’intelligence de sa poésie. Sous sa plume,</p> - -<table summary="Métaphores" style="margin: 1em auto 1em 2em;"> - <tr> - <td class="tdl">Le télescope devient</td> - <td class="tdlbottom"><i>de Cassini le tube observateur</i>;</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">la trompette,</td> - <td class="tdlbottom"><i>le belliqueux airain</i>;</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">la flûte,</td> - <td class="tdlbottom"><i>l’harmonieux roseau</i>;</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">le caféier,</td> - <td class="tdlbottom"><i>de Moka le timide arbrisseau</i>;</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">le soc,</td> - <td class="tdlbottom"><i>le fer agriculteur</i>;</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">le mûrier,</td> - <td class="tdlbottom"><i>l’arbre de Thisbé</i>;</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">un médecin,</td> - <td class="tdlbottom"><i>l’enfant de Chiron</i>;</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">un fusil,</td> - <td class="tdlbottom"><i>un tube enflammé</i>;</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">une baïonnette,</td> - <td class="tdlbottom"><i>le glaive de Bayonne</i>;</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_87">87</span> - un tambour,</td> - <td class="tdlbottom"><i>une caisse d’airain couverte d’une peau d’onagre</i>;</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">la mer,</td> - <td class="tdlbottom"><i>l’humide Nérée</i>;</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">un hippopotame,</td> - <td class="tdlbottom"><i>des rivages du Nil le coursier amphibie</i>, etc., etc.</td> </tr> -</table> - -<p>Ses vers sont autant d’énigmes et de logogryphes destinés à exercer la patience de -ses lecteurs, heureusement peu nombreux. Il a horreur de la trivialité et revêt toutes -choses d’un style noble et emphatique. S’il avait à rendre le mot populaire de -Henri IV (je veux que le paysan mette la poule au pot tous les dimanches), il écrirait:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">. . . . Je veux que l’humble laboureur</span><br /> - <span class="i0">Célèbre avec gaîté le saint jour du Seigneur;</span><br /> - <span class="i0">Je veux voir sa misère un instant consolée,</span><br /> - <span class="i0">Et qu’à son appétit la géline immolée,</span><br /> - <span class="i0">Déposant tous ses sucs dans un vase fumant,</span><br /> - <span class="i0">Fasse d’un doux banquet le plus bel ornement.</span> -</div> - -<p>Le poëte classique est venu au monde deux mille ans trop tard. Il est vrai qu’il -ignore parfaitement le grec, attendu qu’on ne l’apprenait guère au temps du Directoire -exécutif. Cependant parlez-lui de Lamartine, il vous citera une ode de Pindare -en l’honneur des jeux olympiques; chantez-lui <i>les Hirondelles</i>, de Béranger, il vous -ripostera par <i>l’Hirondelle</i> d’Anacréon. Admirez devant lui les tableaux de Decamps, -il vous racontera comment Dibutade inventa le dessin. Les travaux astronomiques -d’Arago lui sont peu familiers, mais en revanche il vante Hipparque, Pithéas, Aratus -et Tymocharis. En géographie, il préfère à l’étude de Maltebrun celle de Strabon et -de Pomponius Méla. Il dit l’Occitanie pour le Languedoc, la Pannonie pour la Hongrie, -l’Ibérie pour l’Espagne, l’Ausonie pour l’Italie, -Parthénope pour Naples, et Lutèce pour Paris; -il passe insouciant devant les grandes œuvres -de Robert de Luzarches, de Jean de Chelles, -et autres architectes catholiques; mais il se pâme -d’aise à l’aspect d’un fronton soutenu par une -monotone rangée de colonnes corinthiennes.</p> - -<div class="floatr" style="width: 195px; margin-bottom: 1em;" id="im-087a"> - <img src="images/im-087a.jpg" width="195" height="300" - alt="Le faiseur de petits vers" title="Le faiseur de petits vers" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-087a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p>Comme corollaire du poëte classique se présente -l’auteur de poésies légères. C’est un homme -de loisir, c’est-à-dire un être dont le métier consiste -à ne rien faire, à recevoir et à rendre des -visites, et à consommer à la ville ce que produisent -les habitants des campagnes. «S’il voulait -s’en donner la peine, assure-t-il, il éclipserait -Victor Hugo; mais provisoirement il se contente -de se délasser d études plus sérieuses, au moyen -de la poésie.» Il daigne rimer, le gentilhomme! -<span class="pagenum" id="Page_88">88</span> -Il polit de petits vers de société, de petits compliments, de petites fables, de petites -épîtres, des bouquets à Chloris, l’épitaphe d’un épagneul chéri, des charades, et des -acrostiches. Il cultive notamment le madrigal.</p> - -<p class="hang"><em>A UNE DAME<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> QUI M’AVAIT INVITÉ A ME RENDRE A SA MAISON DE CAMPAGNE, ET A -LAQUELLE J’AVAIS RÉPONDU QUE JE NE POUVAIS Y ALLER, PARCE QUE J’ÉTAIS -RETENU A PARIS PAR UNE INTRIGUE D’AMOUR.</em></p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Iris, charmant objet que l’enfant de Cythère</span><br /> - <span class="i0">Dans les bois de Paphos aurait pris pour sa mère,</span><br /> - <span class="i0">En votre heureux séjour<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, ah! ne m’attirez pas;</span><br /> - <span class="i0">Je suis, vous le savez, épris d’une autre belle<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</span><br /> - <span class="i5">En voyant vos divins appas,</span><br /> - <span class="i5">Je craindrais trop d’être infidèle.</span> -</div> - -<div class="figcenter2" style="width: 500px;" id="im-088a"> - <img src="images/im-088a.jpg" width="500" height="302" alt="Le nébuleux" title="Le nébuleux" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-088a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p>Il y a quelques années, il s’est opéré une réaction contre le genre classique; et, -comme toutes les réactions, elle a été trop loin. Il s’est créé une secte de rimeurs -qu’on peut désigner sous le nom de poëtes nébuleux, et qui, en haine des Grecs -<span class="pagenum" id="Page_89">89</span> -<ins id="cor_22" title="inséré «et»">et</ins> des Romains, se sont évertués à imiter les Anglais et les Allemands, à singer lord -Byron, Schiller, Gœthe et Hoffmann, à mettre la ballade et le fantastique à l’ordre -du jour.</p> - -<div class="figcenter2" style="width: 489px;" id="im-088bis"> - <img class="bord" src="images/im-088bis.jpg" width="479" height="600" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-088bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p>Le poëte nébuleux amalgame tout ce que la nature et l’esprit ont pu créer de plus -laid:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Souvent sans y penser un écrivain qui s’aime...</span> -</div> - -<p>Il groupe toutes les monstruosités imaginables du monde réel et métaphysique.</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i8">O sorcières, à vos balais!!!</span><br /> - <span class="i8">Des coteaux larves et follets</span><br /> - <span class="i10">Descendent;</span><br /> - <span class="i8">Voici tous les spectres des nuits,</span><br /> - <span class="i8">Dans les cimetières des bruits</span><br /> - <span class="i10">S’entendent:</span> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i8">Des bruits qui viennent de l’enfer.</span><br /> - <span class="i8">De fer heurté contre le fer,</span><br /> - <span class="i10">Étranges,</span><br /> - <span class="i8">Et qui, montant jusques aux cieux,</span><br /> - <span class="i8">Vont faire dresser les cheveux</span><br /> - <span class="i10">Aux anges.</span> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i8">Les ondins planent sur les eaux;</span><br /> - <span class="i8">Les vents à travers les bouleaux</span><br /> - <span class="i10">Gémissent.</span><br /> - <span class="i8">Dans la couche des nouveaux-nés</span><br /> - <span class="i8">Des reptiles empoisonnés</span><br /> - <span class="i10">Se glissent!!!</span> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i8">La belle nuit pour les sabbats!</span><br /> - <span class="i8">Allons, quittez de vos grabats</span><br /> - <span class="i10">La paille!!!</span><br /> - <span class="i8">Le maître infernal vous attend;</span><br /> - <span class="i8">Accourez faire avec Satan</span><br /> - <span class="i10">Ripaille!!!</span> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i8">Infatigables fossoyeurs,</span><br /> - <span class="i8">Vampires, soyez pourvoyeurs</span><br /> - <span class="i10">Du diable;</span><br /> - <span class="i8">Lutins, à nous plaire empressés,</span><br /> - <span class="i8">Auprès de ces gibets dressez</span><br /> - <span class="i10">La table.</span> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> - <span class="i8">Jusqu’aux premiers feux du matin,</span><br /> - <span class="i8">Que tout mon peuple à ce festin</span><br /> - <span class="i10">S’assemble!!!</span><br /> - <span class="i8">Nécromanciens et démons,</span><br /> - <span class="i8">Rions, chantons et blasphémons</span><br /> - <span class="i10">Ensemble!!!</span> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i8">Ainsi Belzébuth dans les bois</span><br /> - <span class="i8">Appelle la foule à ses lois</span><br /> - <span class="i10">Sujette;</span><br /> - <span class="i8">Et sur de fantasques coursiers</span><br /> - <span class="i8">L’armée entière des sorciers</span><br /> - <span class="i10">Se jette.</span> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i8">Et voyant leurs noirs tourbillons</span><br /> - <span class="i8">Tracer par les airs des sillons</span><br /> - <span class="i10">De flamme,</span><br /> - <span class="i8">Le passant, saisi de terreur,</span><br /> - <span class="i8">Prie, et recommande au Seigneur</span><br /> - <span class="i10">Son âme.</span> - </div> -</div> - -<div class="floatr" style="width: 300px; margin-bottom: 1em;" id="im-090a"> -<img src="images/im-090a.jpg" alt="L’endormi" title="L’endormi" width="300" height="213" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-090a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Ces vers, et autres non moins rocailleux, -sont escortés d’une multitude -d’épigraphes. Le poëte nébuleux -les prodigue, les sème à pleines mains, -en met dix pour une ode. Elles sont, -la plupart, tirées d’écrivains étrangers, -et s’il y admet des auteurs français, -c’est pour la plus grande gloire -de ses amis et connaissances, dont les -poésies inédites lui fournissent un -beau choix de citations.</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0"><b>Hélas! hélas!</b></span> -</div> - -<div class="attrib">(<span class="smcap3">Shakspere</span>, traduction de Letourneur.)</div> - -<div class="poem"> - <span class="i0">C’est un spectacle étrange, et qui mérite certes</span><br /> - <span class="i0">Qu’on tienne pour le voir les fenêtres ouvertes.</span> -</div> - -<div class="attrib">(<span class="smcap3">Aristippe Greluchard</span>, <i>Saynètes</i>.)</div> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Qu’elle était belle!</span> -</div> - -<div class="attrib">(<span class="smcap3">Lord Byron</span>, traduction nouvelle et inédite.)</div> - -<div class="poem"> - <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> - <span class="i0">. . . . . . Oh! la société</span><br /> - <span class="i0">Use bien promptement le cœur qu’elle a frotté!</span> -</div> - -<div class="attrib">(Le comte <span class="smcap3">Alfred de Balangy</span>, <i lang="la" xml:lang="la">Desperatio</i>.)</div> - -<div class="poem"> - <span class="i0"><b>O sublimes transports!</b></span> -</div> - -<div class="attrib">(<span class="smcap3">Gabriel Romanovich Derzhawin</span>, <i>Ode à Dieu</i>.)</div> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Je vais mettre le nez à la fenêtre ronde</span><br /> - <span class="i0">Où l’on passe le cou pour voir dans l’autre monde.</span> -</div> - -<div class="attrib">(<span class="smcap3">Sylvestre de la Morandiere</span>, <i>Dernier Jour d’un Condamné</i>.)</div> - -<div class="floatr" style="width: 220px;" id="im-091a"> -<img src="images/im-091a.jpg" alt="" title="" width="200" height="91" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-091a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<div style="margin: 1em auto 0 10%;"> - <b><span class="i0">Qui aime sans tricherie</span><br /> - <span class="i0">Ne pense, n’a trois, n’a doz,</span><br /> - <span class="i0">D’une seule est désiros,</span><br /> - <span class="i0">Cil que loyax amors lie.</span></b> -</div> - -<div class="attrib">(<span class="smcap3">Jehan Moniot</span>, <i>Poésies du treizième siècle</i>.)</div> - -<div style="margin: 1em auto 0 10%;"> - <span class="i0"><i>SON VISAGE ÉTAIT PALE.</i></span> -</div> - -<div class="attrib">(<span class="smcap3">Kotzebue</span>, <i>Adélaïde de Wolfingen</i>, acte II, scène <em>VII</em>.)</div> - -<p>Parfois, pour se donner à peu de frais un vernis d’érudition, le poëte nébuleux -pille çà et là, dans les grammaires et les Guides de la conversation, des épigraphes en -anglais, en allemand, en espagnol, en turc, en russe, en chinois, et autres langues -dont il ne possède pas la moindre teinture. Il affecte aussi les tours de force en -fait de versification, et danse sans balancier sur la corde rhythmique.</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Quand la guerre, sur la plaine</span><br /> - <span class="i8">Pleine</span><br /> - <span class="i0">De bataillons, où la mort</span><br /> - <span class="i8">Mord,</span><br /> - <span class="i0">Dans le sang et le carnage</span><br /> - <span class="i8">Nage,</span><br /> - <span class="i0">Jetant les rois des combats</span><br /> - <span class="i8">Bas;</span> - </div> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Dans les enfers tout rougeoie,</span><br /> - <span class="i8">Joie,</span><br /> - <span class="i0">Orgie et repas sans fin,</span><br /> - <span class="i8">Fin;</span><br /> - <span class="i0">Car maint pécheur qui trépasse</span><br /> - <span class="i8">Passe</span><br /> - <span class="i0">Par la porte du manoir</span><br /> - <span class="i8">Noir.</span> - </div> -</div> - -<div class="floatr" style="width: 250px;" id="im-092a"> -<span class="pagenum" id="Page_92">92</span> -<img src="images/im-092a.jpg" alt="L'intime" title="L'intime" width="250" height="326" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-092a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Comme le poëte nébuleux, le poëte intime est une création moderne: c’est un -intrépide flâneur qui passe ses jours à regarder par sa fenêtre, à courir les rues et -les champs, à suivre de l’œil le vol des mouches et des papillons: passe temps fort -inoffensif s’il ne tenait en prose rimée un journal de ses faits et gestes.</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Hier par un beau temps je quittai ma demeure</span><br /> - <span class="i0">Pour m’aller promener: il pouvait être une heure.</span><br /> - <span class="i0">Je m’en fus à Montmartre; or c’est un bel endroit</span><br /> - <span class="i0">Où l’air que l’on respire est pur, et d’où l’on voit</span><br /> - <span class="i0">Se dérouler Paris, le vieux géant de pierre,</span><br /> - <span class="i0">Noyé dans un brouillard de poudreuse lumière.</span><br /> - <span class="i0">Des torrents de soleil inondaient le vallon;</span><br /> - <span class="i0">L’oiseau chantait en l’air, dans l’herbe le grillon,</span><br /> - <span class="i0">Et sous le berceau vert l’ouvrier en goguette.</span><br /> - <span class="i0">Tout était gai, le ciel, les champs et la guinguette;</span><br /> - <span class="i0">Moi-même je sentais mon cœur libre et joyeux...</span><br /> - <span class="i0">Mais tout à coup des pleurs obscurcirent mes yeux;</span><br /> - <span class="i0">Un songe de néant pesa sur ma poitrine,</span><br /> - <span class="i0">Car je venais de voir, au pied de la colline,</span><br /> - <span class="i0">A l’ombre de cyprès par le vent balancés,</span><br /> - <span class="i0">Des flocons de tombeaux blanchâtres et pressés!</span> -</div> - -<p>Le poëte intime affectionne le sonnet. Il combine deux quatrains et deux tercets -en l’honneur de qui que ce soit, et pour exprimer n’importe quelle idée.</p> - -<div class="poem"> - <div class="stanza"> - <span class="i0">Floréal est venu; le mois des giboulées</span><br /> - <span class="i0">Cesse de détremper les flancs de nos côteaux,</span><br /> - <span class="i0">Voici des jours de flamme et des nuits étoilées,</span><br /> - <span class="i0">Un soleil radieux se mire dans les eaux.</span> - <div class="stanza"> - </div> - <span class="i0">Et déjà l’amandier, sans craindre les gelées,</span><br /> - <span class="i0">D’une blanche dentelle argente ses rameaux;</span><br /> - <span class="i0">L’on entend gazouiller sous les vertes feuillées</span><br /> - <span class="i0">Un chœur harmonieux d’insectes et d’oiseaux.</span> - <div class="stanza"> - </div> - <span class="i0">N’est-ce pas? il est doux d’errer dans la contrée,</span><br /> - <span class="i0">Qui s’égaie au soleil, de mille fleurs parée</span><br /> - <span class="i0">Allons ensemble, ami; viens, donne-moi la main.</span> - <div class="stanza"> - </div> - <span class="i0">Loin d’un monde brillant quand le bonheur s’exile,</span><br /> - <span class="i0">Pour le suivre à la trace abandonnons la ville,</span><br /> - <span class="i0">Et puissions-nous bientôt le trouver en chemin!</span> - </div> -</div> - -<div class="floatl" style="width: 195px;" id="im-093a"> - <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> - <img src="images/im-093a.jpg" alt="Le faiseur de romances" title="Le faiseur de romances" - width="195" height="300" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-093a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Le fabricant de romances réunit en lui le poëte -élégiaque, le poëte nébuleux et le poëte intime. -Il est auteur du <i>Chant du pâtre</i>, de <i>Ma Chaumière</i>, -du <i>Chasseur tyrolien</i>, de la <i>Fleur des -champs</i>, de la <i>Brise du soir</i>, de <i>Toujours toi</i>, -de <i>C’est toi que j’ai rêvée</i>, et d’une foule de barcarolles -sur les gondoles et les farandoles. Bien -qu’il soit obligé de se plier au caprice du musicien, -il s’attribue exclusivement le succès de leur -œuvre commune.</p> - -<p>«Connaissez-vous ma dernière romance?</p> - -<p>—Je l’ai entendu chanter; l’air est délicieux.</p> - -<p>—L’air n’est rien; ce sont les paroles qui lui -donnent un certain relief: je m’adresserai désormais -à un autre compositeur.»</p> - -<p>Le musicien parle différemment.</p> - -<p>«Connaissez-vous ma dernière romance?</p> - -<p>—Elle est charmante.</p> - -<p>—Vous me flattez; il est vrai qu’elle a réussi, malgré des paroles détestables. -Dorénavant j’aurai soin de me pourvoir d’un autre poëte.»</p> - -<div class="floatr" style="width: 258px;" id="im-093b"> -<img src="images/im-093b.jpg" alt="Le chansonnier" title="Le chansonnier" width="258" height="300" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-093b.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Quelle différence entre le faiseur de romances et son collègue le chansonnier, -débris de l’ancien Caveau et du Caveau moderne, président de goguette, membre -de la société du Gymnase Lyrique, conservateur -des <i>la faridondaine</i>, des <i>lon lan la landerirette</i>, -et autres vieilleries du théâtre de la Foire. Le -chansonnier descend le fleuve de la vie en l’égayant -par des flonflons. Le chant est sa langue -naturelle, et, quand il parle comme tout le monde, -il déroge à ses habitudes. Sa présence anime les -banquets; il accompagne chaque service d’un refrain, -et bénit l’ingénieux faïencier qui imagina -le premier de graver des couplets sur les assiettes.</p> - -<p>«Silence, mesdames et messieurs! je vais vous -chanter l’éloge du champagne; ayez la bonté de -m’accorder un moment d’attention! Je porterai -un <i>toast</i> à la fin de chaque couplet, et honnis soient les retardataires qui ne me -feraient pas raison. Premier couplet!...</p> - - -<p><span class="smcap3">Air</span> de <i>la Révérence</i>.</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Au champagne il faut consacrer</span><br /> - <span class="i0">Une chansonnette légère,</span><br /> - <span class="i0">Je consens à le célébrer,</span><br /> - <span class="i0">Mais d’abord emplissez mon verre.</span><br /> - <span class="i0"><span class="pagenum" id="Page_94">94</span> - De ce vin l’enivrant bouquet</span><br /> - <span class="i0">Mettra mon esprit en campagne,</span><br /> - <span class="i0">Et c’est rempli de mon sujet</span><br /> - <span class="i0">Que j’aime à chanter le Champagne (<i>bis</i>).</span><br /> - <span class="i8">Le Champagne!</span> -</div> - -<p>A la mémoire de Désaugiers!... Vidons la coupe en trois temps!... Attention, -mesdames et messieurs, voici le couplet politique; on le chante à voix basse. -Regardez, je vous prie, si les portes sont bien fermées, et s’il n’y a pas de sergents -de ville dans l’honorable société... Deuxième couplet!...</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Du gouvernement d’aujourd’hui</span><br /> - <span class="i0">Le Champagne est l’auxiliaire;</span><br /> - <span class="i0">Que de voix conquises par lui</span><br /> - <span class="i0">Dans les banquets du ministère!</span><br /> - <span class="i0">On connaît plus d’un député,</span><br /> - <span class="i0">Jadis siégeant sur la Montagne,</span><br /> - <span class="i0">Dont la conscience a sauté</span><br /> - <span class="i0">Avec le bouchon du Champagne (<i>bis</i>).</span><br /> - <span class="i8">Du Champagne!</span> -</div> - -<p>A la révolution de juillet!... Voici maintenant le couplet immoral, qu’il faut -chanter encore deux fois plus bas que le précédent. Prenez vos éventails, mesdames. -si vous en avez... Troisième couplet!</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Ce vin sert les projets d’amour;</span><br /> - <span class="i0">Il captive la plus rebelle;</span><br /> - <span class="i0">Au souper servi chez Véfour</span><br /> - <span class="i0">D’abord on invite la belle;</span><br /> - <span class="i0">Elle résiste peu d’instants,</span><br /> - <span class="i0">Car bientôt l’ivresse la gagne...</span><br /> - <span class="i0">Sa vertu dure moins longtemps</span><br /> - <span class="i0">Que la bouteille de Champagne (<i>bis</i>),</span><br /> - <span class="i8">De Champagne!</span> -</div> - -<p>Au sexe qui fait le charme et le tourment de notre existence, aux femmes!..... -Vient ensuite le couplet patriotique. Vous êtes priés, mesdames et messieurs, de déployer -le plus vif enthousiasme... Quatrième et dernier couplet!</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Quand, pour nous imposer des lois,</span><br /> - <span class="i0">Les Prussiens marchaient sur nos villes,</span><br /> - <span class="i0">Au sein du pays champenois</span><br /> - <span class="i0">Ils trouvèrent des Thermopyles.</span><br /> - <span class="i0">Si des ennemis orgueilleux</span><br /> - <span class="i0">Osaient se remettre en campagne,</span><br /> - <span class="i0">Ils auraient encor devant eux</span><br /> - <span class="i0">Les paysans de la Champagne (<i>bis</i>),</span><br /> - <span class="i8">De la Champagne!</span> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_95">95</span> -A la France!...</p> - -<p>On se lève, on applaudit, on crie, on tend les verres, on les choque avec fracas, -le chansonnier triomphe... Et pourquoi? parce qu’il a réveillé des sentiments nationaux -qui couvent sans être éteints, parce que, tout en rimaillant, tout en fredonnant, -il a remué des idées populaires. On peut lui reprocher de répéter régulièrement -aux noces auxquelles on le convie un épithalame <i>omnibus</i> qui s’accommode -à tous les mariages comme la botte du Petit-Poucet à toutes les jambes.</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">. . . . . . . . .</span><br /> - <span class="i0">Mais à former des nœuds si doux</span><br /> - <span class="i0">C’est l’amour seul qui vous engage;</span><br /> - <span class="i0">Vous serez heureux en ménage,</span><br /> - <span class="i0">O mes amis, mariez-vous! (<i>Bis.</i>)</span> -</div> - -<p>On l’accusera de ne jamais prendre une demi-tasse sans mentionner une chanson -qu’il a faite sur le café.</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">. . . . . . . . .</span><br /> - <span class="i0">Des traits de la maligne envie</span><br /> - <span class="i0">Par lui Voltaire a triomphé;</span><br /> - <span class="i0">Il puisa plus d’une saillie</span><br /> - <span class="i0">Dans une tasse de café. (<i>Bis.</i>)</span> -</div> - -<p>On dira qu’il improvise annuellement depuis vingt-cinq ans la même chanson en -l’honneur de l’éphémère monarchie de la fève.</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">. . . . . . . . .</span><br /> - <span class="i0">Sans intérêt l’on va chanter;</span><br /> - <span class="i0">Point de louange mercenaire;</span><br /> - <span class="i0">On le louera sans le flatter:</span><br /> - <span class="i0">C’est un roi comme on n’en voit guère. (<i>Bis.</i>)</span> -</div> - -<p>Et pourtant, malgré ses travers, malgré ses rimes hasardées et ses vers parfois -boiteux, le chansonnier est peut-être de toute la corporation des rimeurs celui qui, -s’adressant aux masses par la forme et par le fond, a le plus de chances d’être lu -et d’être compris.</p> - -<p>«Mais d’où vient le peu de succès des poëtes en général, demandais-je à un vieillard -dont l’âge n’a point détruit la verdeur; est-ce que la forme de leurs poésies est -défectueuse? est-ce qu’elles ne sont pas assez riches de mélodie, assez enjolivées de -métaphores, assez festonnées d’expressions pittoresques? L’amateur économe hésite-t-il -à payer 7 fr. 50 cent. quelques rimes qui courent les unes après les autres -dans un vaste désert de papier blanc? Il est vrai que c’est cher comme un gouvernement -à bon marché.</p> - -<p>—Dans ma jeunesse, me répondit mon interlocuteur, j’ai vu commencer un -mouvement qui se continue encore: il s’opère dans les masses un travail qui est à la -fois une négation du passé et une préparation de l’avenir; chacun cherche l’X d’un -problème inconnu, et entrevoit sur le corps social des écrouelles que les rois mêmes -<span class="pagenum" id="Page_96">96</span> -n’ont plus la puissance de guérir. Au milieu de l’agitation générale, quel intérêt voulez-vous -que l’on prenne à des aligneurs de mots vides et sonores, à des mécaniques -organisées comme des serinettes pour rendre certains accords, et qui, en tout temps, -en tout lieu, en toute saison, dans le calme ou dans <ins id="cor_23" title="le">la</ins> tempête, psalmodient leur -insipide et monotone symphonie? N’est-on pas en droit de leur dire: «O versificateurs, -Platon vous bannissait de sa république; mais si vous êtes dignes d’être chassés -de toute société bien constituée, à plus forte raison doit-on vous mettre à la porte -d’un état travaillé d’un besoin de réformes, et qui veut des hommes habiles et dévoués -pour les accomplir! Êtes-vous les artisans du progrès? poussez-vous la roue -dans un chemin meilleur? Non. Quand on vous demande une œuvre grande et utile, -vous répondez par un feu roulant de rimes croisées sur une banalité quelconque: -méprisés des gens sérieux, vous n’êtes pas même des bouffons, car les bouffons -amusaient, et vous ennuyez; car les bouffons faisaient rire de leur maître, et si -vous faites rire de quelque chose, c’est de vous.»</p> - -<p>Cet arrêt de mon vieillard quinteux est loin d’être sans appel; mais que de poëtes -semblent prendre à tâche de le justifier!</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">E. de la Bédollierre.</span></p> - -</div> - -<div class="figcenter3" style="width: 600px;" id="im-096a"> - <img src="images/im-096a.jpg" width="600" height="489" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-096a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<hr class="small" /> - -<div class="figcenter4" style="width: 414px;" id="im-096bis"> - <img class="bord" src="images/im-096bis.jpg" width="404" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-096bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-097a"> - <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> - <img src="images/im-097a.jpg" width="600" height="243" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-097a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 184px;" id="im-097b"> -<img src="images/im-097b.jpg" alt="C" title="" width="184" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-097b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">C</span><span class="smcap3">ondamnés</span> -à la rude épreuve de donner chaque jour du -nouveau, encore du nouveau, n’en fût-il plus au monde, -la presse et le théâtre vont demandant des sujets à -toutes les classes de la société. Boudoir et mansarde, -palais et guinguette, il n’est aucun lieu, si haut placé -qu’il soit, si intime qu’il puisse être, où leur pied hardi -ne se pose, aucune variété de l’espèce humaine qu’ils -n’analysent dans ses moindres détails: une seule jusqu’ici -semble avoir échappé à leur œil scrutateur. Est-ce -dédain, est-ce oubli? je n’ose me prononcer entre -cette alternative, et cependant le fait est vrai, le malheureux inédit existe, il est -là près de moi, réduit à réclamer par ma voix sa place au soleil de la publicité... -<span class="smcap3">Pauvre Conducteur</span>!!!</p> - -<p>C’est à toi cependant qu’auteurs et vaudevillistes doivent la primeur des productions -étrangères, source inconnue de bien des œuvres! à toi le doux cigare</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Dont la blanche fumée</span><br /> - <span class="i0">Fait naître la pensée.</span> -</div> - -<p class="noindent">Par toi, dans leurs réunions bachiques, Strasbourg et Toulouse, Ostende et Périgueux -viennent à l’envi se placer sur leurs tables! par toi, l’hiver voit renaître les richesses -de l’été! par toi, le printemps devient automne! Et lorsque le festin s’avance, lorsqu’impatiente -de bondir, la parole frémit aux lèvres des convives, qui donne l’essor -à cette noble aventurière? qui couronne la bacchante de ses grappes les plus -<span class="pagenum" id="Page_98">98</span> -vermeilles? n’est-ce pas toi, avec la précieuse liqueur que tu apportas des coteaux de la -Champagne? Sans toi, plus de <i>Caveau</i>, plus de <i>Rocher</i>; sans toi, plus d’esprit, plus -d’amours!</p> - -<p>Et cet ami qu’ils attendent, cette femme qu’ils brûlent de presser sur leur cœur, -qui donc les leur rendra? Aux mains de qui, pendant des jours, des nuits entières, -la vie de ce qu’ils ont de plus cher est-elle aveuglément confiée? aux tiennes, aux -tiennes seules, conducteur, et ils te méconnaissent, ils te préfèrent le postillon, ce -ministre aveugle de tes volontés! Ils le promènent en triomphe sur la scène, ils lui -réservent les parfums les plus suaves, les roulades les plus flexibles. Ils ne refusent -aucun laurier à sa gloire, et font chanter ses louanges aux harmonieux accords de -l’orgue de Barbarie. Ils ont tout dit sur lui, tout... excepté ce qui est.</p> - -<p>Là commence ta vengeance!... Ton fidèle portrait va faire justice de leurs -dédains.</p> - -<p>Le conducteur est au civil ce que le hussard est au militaire: même conscience de -sa supériorité, même esprit de corps et d’insubordination, même coquetterie dans -la tenue; il n’est pas un jeune gars dont le village soit traversé par une route royale -plus ou moins bien entretenue, pas une fille de ferme ou d’auberge au cœur plus ou -moins susceptible d’impression, qui puissent résister au pouvoir d’attraction dont le -conducteur, comme le hussard, semble avoir été doué par la nature. Où chercher la -cause de cette vertu puissante? Réside-t-elle dans cette veste dont la coupe élégante -et dégagée laisse chez tous les deux deviner les formes du modèle, dans ces riches -brandebourgs dont les fils artistement tressés en spirales semblent autant de liens -indissolubles, dans ce <i>charivari</i> enfin dont un cuir élégamment ciré protége les parties -inférieures?</p> - -<p>Tous deux, il est vrai, sont soumis à une discipline sévère, à une subordination -passive à l’égard des chefs, depuis le colonel jusqu’au brigadier, depuis l’administrateur -jusqu’au contrôleur de bureau. Au hussard, l’entretien pénible du fourniment; -au conducteur, le soin de sa ferrière<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>; au premier, l’inflexible théorie; au second, -l’inexorable règlement; au troupier, les corvées, la consigne et la salle de police; au -bourgeois, la mise à pied, la responsabilité la plus étendue et les amendes qui, partant -du chiffre 5, attribué aux dernières peccadilles, suivent arithmétiquement la -progression du délit et s’élèvent, sans grand effort, jusqu’à 500 francs, punition ordinaire -de la fraude avec récidive.</p> - -<p>Ce sont là de rudes épines, mais on ne les connaît qu’à la pratique, et les fleurs du -métier jettent à l’extérieur un si vif éclat!</p> - -<p>Est-il rien de plus séduisant en effet que la moustache retroussée, le riche dolman, -le colback bleu de ciel du hussard; rien de plus entraînant que la casquette à la forme -inclinée et gracieuse, que le collet brodé, où l’or, l’argent et la soie se disputent -coquettement le soin de rendre le conducteur plus beau, la gloire de le faire plus brillant? -puis la sacoche de ce dernier renferme de nombreux écus dont quelques-uns -<span class="pagenum" id="Page_99">99</span> -demeurent à chaque voyage, sa propriété. Décidément l’avantage lui reste sur -son concurrent...</p> - -<p>Pour le conducteur, le langage des emblèmes n’a point vieilli; nouveau chevalier -toujours errant, sa dame est l’administration qu’il sert; on la reconnaît à la couleur -et à l’écusson qu’elle lui permet de porter.</p> - -<p>Voyez celui-ci: le cornet d’or du paladin Roland brille à son cou, sa belle est la -<i>Royale</i>, et ce talisman, source de tant de merveilles, explique les prodiges de richesse -dont elle se glorifie encore sous nos yeux.</p> - -<p>Celui-là se pare du caducée d’argent: la <i>Générale</i> est sa maîtresse; en se plaçant -sous l’aile de Mercure, elle invoque tout à la fois le dieu des messagers et celui des -commerçants, symbole ingénieux du secours réciproque que doivent se porter ces -deux industries.</p> - -<p>Ce troisième enfin obéit aux lois de la <i>Française</i>; nouvellement descendu dans la -lice, il étale avec orgueil l’or et l’argent de sa double branche de chêne. Puisse-t-elle -être pour lui le rameau d’or! «L’union fait la force:» telle est sa devise. Que Dieu -et sa dame lui soient en aide!</p> - -<p>Combien d’emblèmes encore faut-il renoncer à décrire! ici la corne d’abondance, -là le rameau d’olivier, plus loin le chiffre entrelacé; partout de l’éclat, de la dorure -partout.</p> - -<p>Arrière, arrière, vous autres tous qui usurpez ce nom, conducteurs de coucous, -de wagons, d’omnibus..., arrière! Parcourir, à l’aide d’une mauvaise carriole, -un chemin de quelques heures à peine; regarder sans fatigue la vapeur dérouler ses -mille anneaux de fumée; compter, le jour entier, les pavés boueux de notre Lutèce; -Est-ce là les fonctions d’un véritable conducteur? Comme lui une fois assis sur votre -siége, avez-vous à votre tour des voyageurs à commander, des relayeurs à menacer, -des postillons à punir! <i>Grand roi</i> sur votre voiture, pouvez-vous comme lui vous -exclamer: <i>L’administration, c’est moi!....</i> Celui que vous parodiez se repose-t-il -chaque soir dans un lit bien chaud? trouve-t-il, à l’heure dite, son repas qui l’attend? -n’a-t-il à redouter comme vous ni le soleil brûlant des Landes, ni les glaces du -Jura? Non sans doute; privations de tout genre, dangers de toute espèce, accidents -de toute nature, voilà sa vie, sa vie de toutes les heures, de tous les instants.</p> - -<p>Place, place au vrai conducteur!</p> - -<p>Il existe dans cette nombreuse famille vouée au culte des grandes routes, différents -genres bien tranchés, tous également faciles à reconnaître. Nous citerons les principaux; -ce sont: <i>la Jambe de laine</i>, <i>le Fashion</i>, <i>la Bamboche</i>, <i>le Potin</i>, <i>le Flambant</i>, -et enfin <i>le Pur sang</i>.</p> - -<p><i>La Jambe de laine</i> se reconnaît à son air gauche, à sa marche pesante, à sa tenue -sans goût, rehaussée, en dépit de l’uniforme, d’un col de chemise d’une hauteur -démesurée. Son accent est auvergnat ou flamand; à ses oreilles se balancent agréablement -deux grandes boucles d’or; incapable, au moral comme au physique, de -surveiller toutes les parties de son chargement, chaque voyage est pour lui le sujet -d’une perte nouvelle. En route, le moindre accident apporte un retard considérable -à sa marche; sans autorité sur les postillons qui rient de sa maladresse à escalader -<span class="pagenum" id="Page_100">100</span> -l’impériale, sans influence sur l’aubergiste qui, lorsque son jour est venu, fort de -son impéritie à manier la plume et la parole, réchauffe à loisir et sans crainte de -rapport, le dîner de la veille; chevaux, repas, rien n’est prêt, rien n’obéit à sa -voix.</p> - -<p>La jambe de laine peut à elle seule désorganiser le service le mieux monté, et, cependant, -c’est un homme honnête, doux, économe, incapable de s’approprier un -centime mal acquis. Aussi se plaint-il pour la première fois, lorsqu’enfin, dans son -propre intérêt, on le force à se retirer, et n’est-ce le plus souvent qu’après avoir -absorbé les 4 ou 5,000 fr. de cautionnement déposés par lui suivant l’usage, qu’il -consent à retourner aux mottes et au charbon dont il n’aurait jamais dû se -séparer.</p> - -<p><i>Le Fashion</i> est le Dandy, le Lion de la partie.</p> - -<p>Jeune homme bien élevé, il s’est assis autrefois dans l’étude de l’avoué ou dans le -comptoir du marchand de nouveautés. Quelques fredaines, le désir de voir le pays -l’ont amené à changer d’état; mais il ne peut entièrement perdre ses premières habitudes. -Son linge est toujours blanc, son uniforme du drap le plus fin, ses ongles soigneusement -conservés. Le cambouis, l’huile de pied de bœuf sont pour lui des objets -d’aversion. Sa parole est légèrement affectée; il aime à étaler son savoir aux yeux des -voyageurs fatigués de sa familiarité; sa suffisance le fait haïr des directeurs de route -et punir de ses chefs.</p> - -<p>«<i>Il fait le monsieur.</i>» Une fois prononcé par les camarades, ce mot fatal -vole rapidement sur la ligne que le fashion doit parcourir; il le précède au relais, -à l’auberge, dans les bureaux, partout... et, soit envie, soit esprit de vengeance -de la part de ceux qu’il y rencontre, le service n’est jamais plus mal fait -qu’en sa présence. Car avant tout, dans notre métier de <i>Messagiste</i>, il faut prêcher -d’exemple.</p> - -<p>On a remarqué qu’aucun fashion n’avait encore pu blanchir sous la veste du conducteur. -Six mois, un an au plus, suffisent pour le guérir de ses caprices voyageurs.</p> - -<p>La jambe de laine et le fashion sont les deux plaies de toute entreprise de diligences.</p> - -<p>Également riches en défauts et en qualités, la <i>Bamboche</i> et le <i>Potin</i> forment deux -variétés du genre, d’une nature tout à fait opposée.</p> - -<p>L’un est la gaieté personnifiée; l’autre, la tristesse incarnée. Que Démocrite et Héraclite -reviennent en ce monde pour endosser la veste à brandebourgs, et le premier -sera bamboche, le second potin.</p> - -<p>La bamboche rit de tout, plaisante sans cesse. Actif et intelligent, il obtient par -ses lazzis ce que le potin doit à son ton hargneux, à son air renfrogné. Idole des postillons -qui l’on surnommé le <i>bon enfant</i>, il les grise à force de leur payer à boire et -manque de verser, en <i>blaguant</i> sans relâche avec eux.</p> - -<p>Son opposé ne dit mot et n’échappe que par miracle au même accident, le postillon, -ayant, au risque de se casser le cou à lui-même, tourné court dans une descente, -pour se venger d’un <i>pourboire</i> retenu à la course précédente.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span> -L’un et l’autre manient bien la courroie et les guides; le métier leur est familier; -le détail d’une voiture, parfaitement connu. Ils seraient sans reproche, si toujours -disposé à se plaindre de tout et de tous, le potin ne soufflait parfois la cabale et si la -bamboche ne le secondait par cela seul qu’il se promet de trouver du plaisir dans -les troubles intérieurs qui en seront la suite; et puis, l’un est maussade avec les -voyageurs; l’autre, trop jovial. C’est le potin qui, pour ne pas perdre la place qu’il -s’est ménagée sur le <i>pavillon</i>, afin de dormir plus à l’aise, refuse, malgré les plus -vives prières, de charger la boîte où repose le chapeau destiné à orner le front -d’une jolie voyageuse; c’est la bamboche qui, bravant le règlement, s’assied avec -hardiesse dans le coupé, sollicite et obtient parfois de la belle qui l’occupe seule, des -arrhes que cette fois il négligera de porter sur <i>feuille</i>.</p> - -<p>Tous deux sont également bien avec les employés du fisc et les agents de l’ordre -public; celui-ci excite leur hilarité, et chacun sait que faire rire un gendarme, c’est -le désarmer; celui-là, grâce à ses formes âpres, grâce à son extérieur de grognard, n’est -pas même soupçonné; aussi avec eux rien de plus rare que les procès-verbaux, ou -les <i>amendes</i>. L’état deviendrait pauvre, je vous assure, si le potin et la bamboche trônaient -exclusivement sur le siége des voitures publiques.</p> - -<p>Mais heureusement pour lui, le <i>Flambant</i> existe. Cette espèce, toujours en -guerre avec les droits réunis dont, par instinct, elle réussit souvent à tromper -les agents, est l’objet d’une surveillance particulière de leur part. Semblables à l’épervier -qui mire l’hirondelle en planant sur sa tête, ils s’attachent à ses pas. ils -épient ses moindres mouvements, mesurent sa marche des yeux et quand ils peuvent -la saisir, comme ils l’étreignent avec joie, comme ils lui vendent cher sa liberté, -cette liberté dont elle est si jalouse!</p> - -<p>Le flambant se reconnaît à cent signes divers; sa tenue plus riche, plus soignée, -dépasse toujours l’ordonnance; de quelque sévérité qu’on use à son égard, on le rendrait -plutôt muet que de l’empêcher de porter un galon plus large, une tresse plus -fournie; tantôt il pare sa casquette d’un gland d’officier; tantôt, au jour du départ -il se ceint le corps d’une large écharpe rouge. La chaîne en cheveux, la montre -d’or, le jabot complètent sa toilette fanfaronne. Son front est empreint d’une mâle -hardiesse, à laquelle se mêle une teinte prononcée d’insolence; une large mouche -décore son menton; les mains dans les poches, les jambes écartées, il aime à se <i>poser</i>; -quoique soumis à une certaine oscillation volontaire, sa démarche est aisée, gracieuse -même; aussi pas une Charlotte de taverne, pas une Paméla d’hôtel ne peut -lui résister. Il serait plus facile de nombrer les innombrables petits verres dont chaque -jour il abreuve son gosier, que de compter les succès qui l’attendent sur sa -route.</p> - -<p>Le flambant s’estime égal à tous, et bien supérieur aux simples employés pour -lesquels il ne consent qu’à grand renfort d’amendes à porter le bout des doigts à -l’extrême bord de sa coiffure. Généreux du reste, sa bourse s’ouvre d’elle-même à la -première pensée d’une action charitable; ses camarades le trouvent toujours prêt à -l’occasion; néanmoins, ils ne l’aiment pas; jaloux de ses promptes arrivées, de sa témérité, -de son talent à sonneries fanfares, que sais-je? ils lui prodiguent en arrière -<span class="pagenum" id="Page_102">102</span> -les noms d’<i>avale-tout</i>, de <i>gâte-métier</i>, et cependant ils s’efforcent à l’imiter et y -réussissent merveilleusement... quant aux défauts.</p> - -<p>Malheur à qui oserait médire devant lui de l’administration qu’il représente! La -concurrence est son rêve, sa félicité, son dieu. Rude jouteur, il met hors de combat -les champions et les chevaux qui luttent avec lui, et ne craint pas, pour <i>brûler</i> un -rival, de descendre la côte au triple galop, imprudence extrême que couronne le -plus souvent, il faut le dire, un extrême bonheur.</p> - -<p>C’est lui qui dans sa verve distribue les <i>noms de guerre</i>; c’est lui qui enrichit le -dictionnaire messagiste de quelque mot nouveau; dans sa bouche, la voiture devient -<i>une <ins id="cor_25" title="bagnolle">bagnole</ins></i> ou <i>une ferrayeuse</i>, l’inspecteur de route <i>un christ</i>, le renvoi de l’administration, -un <i>balancement</i>, etc., etc.</p> - -<p>Rempli d’effroi pour le mariage, les médisants prétendent qu’il ne craint pas la -bigamie. Quoi qu’il en soit, il respecte les convenances, et la femme de Lyon ne -connaît jamais celle de Paris.</p> - -<p>Son jeu favori est le billard où il excelle; le piquet et les dominos reçoivent parfois -ses hommages.</p> - -<p>J’aurais un faible pour le <i>Fringant</i>, si la fraude et quelque peu de contrebande ne -venaient de temps à autre ternir sa gloire; mais son imagination ne peut demeurer -inactive; il faut un but à ses inventions toujours neuves, souvent ingénieuses, et, par -malheur, c’est le commerce qu’il choisit pour objet de leur application: non pas ce -négoce honnête qui, soumis aux lois, paie bourgeoisement tout ce qu’on lui demande, -mais cette industrie coupable qui ne connaît ni frontières, ni règlements, ni tarifs. -Étrange anomalie des sentiments qui fermentent dans le cœur humain! Ce même -homme que l’idée du moindre larcin ferait rougir, vole sans honte les revenus -publics, et sa probité, à l’épreuve en tout autre cas, ne sent aucun remords des -recettes fraudées à ses patrons. Cette action l’ennoblit à ses yeux, et rien ne lui -semble plus digne de pitié qu’un confrère qui ne sait pas <i>travailler</i>.</p> - -<p>Préférable aux autres genres, le fringant à son tour ne peut entrer en parallèle -avec le conducteur <i>Pur sang</i>; celui-là est vraiment le modèle des conducteurs. -Pourquoi faut-il que l’espèce en soit si rare!</p> - -<p>Le conducteur <i>pur sang</i> n’est plus de la première jeunesse; vert encore, ses -cheveux rares et grisonnants annoncent de longs et honorables services; son embonpoint -prononcé, partage ordinaire des hommes de cheval et de voiture, loin de nuire -à son extérieur, lui donne un certain aplomb qui lui sied à ravir. Joignez à cela -l’accent allemand, la pipe d’écume ou de buis, complément indispensable de la tenue, -d’ailleurs strictement conforme à l’ordonnance, et vous reconnaîtrez dans cet ensemble -le <i>chique</i> du métier auquel, parmi tant d’aspirants, si peu d’élus peuvent -atteindre.</p> - -<p>Trois objets se partagent presque également le cœur du vrai conducteur: sa voiture, -sa femme et son chien.</p> - -<p>Il m’en coûte de mettre l’<i>épouse</i> en seconde ligne, mais avant tout un historien -doit être vrai, et si un doute peut être admis dans l’ordre de ses affections, je suis -forcé d’avouer que ce n’est réellement qu’entre les deux dernières.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_103">103</span> -Le chien est si fidèle! Compagnon inséparable de son maître, il lui fait oublier les -ennuis de la route, veille à la sûreté de son coffre, quand il descend; s’assied éveillé -près de lui lorsqu’il dort, le flatte à son réveil.</p> - -<p>D’un autre côté, bonne ménagère et nourrie dans les vieilles traditions, la femme, -pendant l’absence du mari, fait prospérer le commerce de comestibles qu’il alimente -à son retour; restée en dehors du tourbillon de luxe qui entraîne aujourd’hui toutes -les classes de la société, elle a conservé son allure plébéienne, et ne cherche à s’élever -que par ses enfants, en leur donnant une éducation plus soignée que celle de leur -père.</p> - -<p>Néanmoins parvenus à l’âge voulu, ceux-ci s’élancent, pour la plupart, sur l’impériale, -habitués qu’ils sont dès leur premier âge à la regarder comme leur patrie, et -continuent noblement la carrière ouverte devant eux. C’est ainsi que de nos jours -le pur sang se perpétue: puisse-t-il ne rien perdre de sa verdeur en coulant dans des -veines plus jeunes, de son éclat, en vivifiant des tiges cultivées à plus grands frais!</p> - -<p>Rien n’égale l’amour du conducteur pour sa voiture: c’est la tendresse d’une mère -pour son nouveau-né, la première passion d’un cœur de seize ans; il la contemple -avec délices, et, dans le voyage, le moindre choc vient-il à l’atteindre, comme son -œil inquiet cherche à sonder la plaie, comme sa main habile trouve dans sa ferrière -le remède propre à guérir la blessure!</p> - -<p>Chéri de tous, une nombreuse clientèle attend <i>son tour</i> pour partir; ce jour venu, -il reconnaît lui-même à l’avance chacun des articles qui lui sont confiés, indique aux -chargeurs les colis dont se composera le <i>talon</i><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, visite les <i>agrès</i><a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, la <i>bâche</i>, et, son -inspection terminée, lorsque les chevaux hennissent, impatients de franchir la barrière, -lorsque l’heure du départ commence à vibrer, regardez-le donner le signal, et, -le portefeuille dans les dents, s’élançant d’un seul bond au sommet de son siége, ne -quitter la courroie que pour entonner la fanfare d’adieu.</p> - -<p>La voiture roule; dès lors ce n’est plus un simple mortel, c’est un demi-dieu sur -son char de triomphe; à lui les vertes campagnes, les coteaux dorés, les riants vallons -qu’il va parcourir; à lui les meilleurs postillons, les chevaux les plus frais, les mets -les plus succulents!</p> - -<p>Le pauvre villageois, auquel un jour il épargna la fatigue de quelques lieues, en -le recevant gratis dans sa voiture, s’incline à son approche; la jeune fille lui sourit, -car c’est avec lui que son prétendu partit l’an dernier pour la grande ville, c’est lui -qui doit bientôt, elle l’espère du moins, le ramener toujours tendre, toujours fidèle... -L’enfant lui-même l’accompagne de ses cris joyeux, sûr de recevoir quelque -douceur, prix accoutumé de son innocente flatterie.</p> - -<p>Tel est le père François; le récit d’un fait vrai achèvera de le peindre.</p> - -<p>C’était un soir de l’été dernier, le soleil avait projeté ses derniers rayons de feu et -<span class="pagenum" id="Page_104">104</span> -un ciel pur annonçait une de ces belles nuits si désirables, à cette époque de l’année, -pour le repos du voyageur.</p> - -<p>Soudain l’air fraîchit; un point gris paraît à l’horizon, grandit, s’approche... A de -larges gouttes succèdent des torrents de pluie sous lesquels la route disparaît, labourée -en tous sens. La faible lumière de la lanterne s’est éteinte aux premiers souffles -de l’ouragan; l’obscurité serait complète, si de fréquents éclairs ne permettaient encore -de se conduire.</p> - -<p>Le père François calme l’effroi des voyageurs, soutient l’énergie du postillon dont -il suit tous les mouvements. Seul, il semble lutter contre les éléments réunis.</p> - -<p>Mais bientôt la tempête redouble de fureur; effrayés des éclats répétés du tonnerre, -excités par les cris de terreur qui partent de la voiture, les chevaux n’obéissent plus -à la main mal assurée qui les guide. Ils se jettent dans le débord... Une seconde encore, -et la diligence va disparaître entraînée dans le ravin... Déjà elle balance incertaine -au bord de l’abîme... La stupeur a rendu les bouches muettes, silence solennel -qu’interrompt aussitôt une chute pesante, répétée par la montagne avec fracas...</p> - -<hr class="dots" /> - -<hr class="dots" /> - -<p>Les voyageurs sont sauvés... grâce au sang-froid et à l’intrépidité du père François, -dont l’œil exercé avait à l’avance mesuré le danger. Sauter à terre au moment -le plus périlleux, couper les traits d’une main ferme et adroite avait été pour lui l’affaire -d’un instant, et les chevaux seuls roulaient dans le précipice......</p> - -<hr class="dots" /> - -<p>L’orage une fois calmé, les voyageurs gagnent à pied le bourg voisin et y réclament -les secours nécessaires.</p> - -<p>Quant au père François, une seule pensée le préoccupe, son regard inquiet interroge -toutes les parties de sa voiture, et lorsque cette visite lui a appris qu’elle n’a -rien souffert, lorsqu’un nouveau relais l’a mis à même de continuer sa route, il rejoint -sa petite caravane.</p> - -<p>On l’entoure, on le félicite; alors seulement on s’aperçoit qu’un mouchoir plein -de sang soutient son bras.... Il a été blessé. Les éloges redoublent, on lui offre des -soins pour le présent, de l’argent pour l’avenir.</p> - -<p>Insensible à tout, sauf aux attraits d’un verre de cognac: <i>C’est le métier</i>, dit-il, -<i>j’ai vu mieux que ça.—En voiture, messieurs.</i></p> - -<p>Puis s’adressant au postillon et levant le coude à la hauteur du menton, de manière -à lui faire comprendre la récompense qui l’attend: «<i>Toi, Propre à rien, -rattrape le temps perdu... sauvons-nous!</i>»</p> - -<p>Le père François n’est pas le seul qui eût agi ainsi.</p> - -<p>Des circonstances analogues ne se présentent que trop souvent dans la vie aventureuse -du conducteur, et son dévouement est d’autant plus grand qu’il est moins -connu, son courage d’autant plus vrai qu’il ne lui procure aucune gloire.</p> - -<p>Honneur donc, trois fois honneur au conducteur pur sang, <em>AU VRAI CONDUCTEUR</em>!</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">J. Hilpert.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 488px;" id="im-104bis"> - <img class="bord" src="images/im-104bis.jpg" width="478" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE NOTAIRE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-104bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-105a"> - <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> - <img src="images/im-105a.jpg" width="600" height="227" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-105a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE NOTAIRE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 189px;" id="im-105b"> -<img src="images/im-105b.jpg" alt="V" title="" width="189" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-105b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">V</span><span class="smcap3">ous</span> -voyez un homme gros et court, bien portant, -vêtu de noir, sûr de lui, presque toujours empesé, -doctoral, important surtout! Son masque bouffi d’une -niaiserie papelarde, qui d’abord jouée a fini par rentrer -sous l’épiderme, offre l’immobilité du diplomate, -mais sans la finesse, et vous allez savoir pourquoi. -Vous admirez surtout un certain crâne couleur beurre -frais qui accuse de longs travaux, de l’ennui, des débats -intérieurs, les orages de la jeunesse et l’absence -de toute passion. Vous dites: Ce monsieur ressemble -extraordinairement à un notaire. Le notaire long et sec est une exception. Physiologiquement -parlant, le notariat est absolument contraire à certains tempéraments. -Ce n’est pas sans raison que Sterne, ce grand et fin observateur, a dit: <i>le petit notaire</i>! -Un caractère irritable et nerveux, qui peut encore être celui de l’avoué, serait -funeste à un notaire: il faut trop de patience, tout homme n’est pas apte à se rendre -insignifiant, à subir les interminables confidences des clients, qui tous s’imaginent -que leur affaire est la seule affaire; ceux de l’avoué sont des gens passionnés, ils tentent -une lutte, ils se préparent à une défense. L’avoué, c’est le parrain judiciaire; -mais le notaire est le souffre-douleur des mille combinaisons de l’intérêt, étalé sous -toutes les formes sociales. Oh! ce que souffrent les notaires ne peut s’expliquer que -par ce que souffrent les femmes et le papier blanc, les deux choses les moins réfractaires -en apparence: le notaire résiste énormément, mais il y perd ses angles. En -étudiant cette figure effacée, vous entendez des phrases mécaniques de toute longueur, -et, disons-le, plusieurs lieux communs! L’artiste recule épouvanté. Chacun -se dit affirmativement: Ce monsieur est notaire. Il est perdu, celui qui donne lieu à -<span class="pagenum" id="Page_106">106</span> -ces étranges soupçons, car le notaire a créé <i>l’air notaire</i>, expression devenue proverbiale. -Eh bien! cet homme est une victime. Cet homme épais et lourd fut espiègle -et léger, il a pu avoir beaucoup d’esprit, il a peut-être aimé. Arcane incompris, vrai -martyr, mais volontairement martyr! être mystérieux, aussi digne de pitié quand tu -aimes ton état que quand tu le hais, je t’expliquerai, je te le dois! Bon homme et -malicieux, tu es un Sphinx et un Œdipe tout à la fois; tu as la phraséologie obscure -de l’un et la pénétration de l’autre. Tu es incompréhensible pour beaucoup, mais -tu n’es pas indéfinissable. Te définir, ce sera peut-être trahir bien des secrets que, -selon Bridoison, l’on ne se dit qu’à soi-même.</p> - -<p>Le notaire offre l’étrange phénomène des trois incarnations de l’insecte, mais au -rebours: il a commencé par être un brillant papillon, il finit par être une larve enveloppée -de son suaire et qui, par malheur, a de la mémoire. Cette horrible transformation -d’un clerc joyeux, gabeur, rusé, fin, spirituel, goguenard, en notaire, la -société l’accomplit lentement; mais, bon gré, mal gré, elle fait le notaire ce qu’il -est. Oui, le type effacé de leur physionomie est celui de la masse: les notaires ne représentent-ils -pas votre terme moyen, honorables médiocrités que 1830 a intronisées? -Ce qu’ils entendent, ce qu’ils voient, ce qu’ils sont forcés de penser, d’accepter, -outre leurs honoraires; les comédies, les tragédies qui se jouent pour eux seuls -devraient les rendre spirituels, moqueurs, défiants; mais à eux seuls il est interdit -de rire, de se moquer et d’être spirituels: l’esprit chez un notaire effaroucherait -le client. Muet quand il parle, effrayant quand il ne dit rien, le notaire est contraint -d’enfermer ses pensées et son esprit, comme on cache une maladie secrète. Un -notaire ostensiblement fin, perspicace, capricieux, un notaire qui ne serait pas -rangé comme une vieille fille, épilogueur comme un vieux sous-chef, perdrait sa -clientèle. Le client domine sa vie. Le notaire est constamment couvert d’un masque, -il le quitte à peine au sein de ses joies domestiques; il est toujours obligé de jouer -un rôle, d’être grave avec ses clients, grave avec ses clercs, et il a bien des raisons -d’être grave avec sa femme! il doit ignorer ce qu’il a bien compris et comprendre -ce qu’on ne veut pas lui trop expliquer. Il accouche les cœurs! Quand il en a fait -sortir des monstres que le grand Geoffroy Saint-Hilaire ne saurait mettre en bocal, -il est forcé de se récrier:—Non, monsieur, vous ne ferez pas cet acte, il est -indigne de vous. Vous vous abusez sur l’étendue de vos droits (phrase honnête au -fond de laquelle il y a, vous êtes un fripon). Vous ignorez le vrai sens de la loi, <i>ce -qui peut arriver au plus honnête homme du monde</i>; mais, monsieur, etc.... Ou bien:—Non, -madame; si j’approuve le sentiment naturel, et jusqu’à un certain point -honorable qui vous anime, je ne vous permettrai pas de prendre ce parti. Paraissez -toujours honnête femme, même après votre mort. Quand la nomenclature des -vertus et des impossibilités est épuisée, quand le client ou la cliente sont ébranlés, -le notaire ajoute:—Non, vous ne le ferez pas; et moi, d’ailleurs, je vous refuserais -mon ministère! Ce qui est la plus grande parole que puisse lâcher un officier -ministériel.</p> - -<p>Les notaires sont effectivement <ins id="cor_26" title="de">des</ins> officiers: peut-être leur vie est-elle un long -combat? Obligés de dissimuler sous cette gravité de costume leurs idées drolatiques, -<span class="pagenum" id="Page_107">107</span> -et ils en ont! leur scepticisme, et ils doutent de tout! leur bonté, les clients en -abuseraient! forcés d’être tristes avec des héritiers qui souvent crèveraient de rire -s’ils étaient seuls, de raisonner des veuves qui deviennent folles de joie, de parler -mort et enfants à de rieuses jeunes filles, de consoler les fils par des totaux d’inventaire, -de répéter les mêmes paroles et les mêmes raisonnements à des gens de -tout âge et de tout étage, de tout voir sans regarder, de regarder sans voir, de se -mettre fictivement en colère, de rire sans raison, de raisonner sans rire, de faire de la -morale comme les cuisiniers font de la sauce, les notaires sont hébétés, par la même -raison qu’un artilleur est sourd. Il y a plus de sots que de gens d’esprit, autrement -le sot serait l’être rare, et le notaire, obligé de se mettre au niveau de son client, se -trouve constamment à dix degrés au dessous de zéro: chacun connaît la force de -l’habitude, ce rôle devient une seconde nature. Les notaires se matérialisent donc -l’esprit, hélas! sans se spiritualiser le corps. Sans autre caractère que leur caractère -public, ils deviennent ennuyeux à force d’être ennuyés. Perdus par l’usage des lieux -communs dans leur cabinet, ils les importent dans le monde. Ils ne s’intéressent -à rien à force de s’intéresser à tout, ils arrivent à la plus parfaite indifférence -en trouvant l’ingratitude au bout de tous les services rendus, et deviennent enfin cette -création pleine de contradictions cachées sous une couche de graisse et de bien-être, -ce petit homme arrondi, doux et raisonneur, phraseur et parfois concis, sceptique -et crédule, pessimiste et optimiste, très bon et sans cœur, pervers ou perverti, mais -nécessairement hypocrite, qui tient du prêtre, du magistrat, du bureaucrate, de -l’avocat, et dont l’analyse exacte défierait La Bruyère s’il vivait encore. Eh bien! cet -homme a ses grandeurs, mais ce qui rend le notaire grand est précisément ce -qui le fait si petit: témoin de tant de perversités, non pas spectateur, mais directeur -du théâtre de l’intérêt, il doit demeurer probe; il voit creuser le lac Asphaltite -où s’engloutiront les fortunes, sans pouvoir y pêcher; il minute l’acte aux commandites, -et doit se tenir sur le seuil de la gérance comme un marchand de piéges qui -ne s’intéresse ni à la proie ni au chasseur. Mais aussi quelles incarnations différentes, -quel travail! Jamais essieu ne fut mieux battu, ni plus essayé. Admirez ses transitions, -et voyez si la nature, qui met tant de temps et de soins à faire quelque magnifique -coquille, n’est pas surpassée ici par la civilisation dans ce produit crustacé -nommé le notaire?</p> - -<p>Tout notaire a été deux fois clerc, il a pratiqué plus ou moins longtemps la procédure: -pour savoir prévenir les procès, ne faut-il pas les avoir vu naître. Après deux -ans de cléricature chez un avoué, ceux qui conservent des illusions sur la nature humaine -ne seront jamais ni magistrats, ni notaires, ni avoués: ils deviennent actionnaires. -De l’étude d’un avoué le clerc s’élance dans une étude de notaire. Après -avoir observé la manière dont on se joue des contrats, il va étudier la manière dont -on les fait. S’il ne procède pas ainsi, le futur notaire a pris l’état par ses commencements, -il s’est engagé petit clerc comme on s’engage soldat pour devenir général: -plus d’un notaire de Paris fut saute-ruisseau. Après cinq ans de stage dans une ou -plusieurs études de notaires, il est difficile d’être un jeune homme pur: on a vu les -rouages huileux de toute fortune, les hideuses disputes des héritiers sur les cadavres -<span class="pagenum" id="Page_108">108</span> -encore chauds. Enfin, on a vu le cœur humain aux prises avec le Code. Les clients -d’une étude exercent une horrible et active corruption sur la cléricature. Le fils s’y -plaint du père, la fille de ses parents. Une étude est un confessionnal où les passions -viennent vider le sac de leurs mauvaises idées, consulter sur leurs cas de conscience -en cherchant des moyens d’exécution. Y a-t-il rien au monde de plus dissolvant que -les inventaires après décès? Une mère meurt entourée des respects et de la tendresse -de sa famille. Quant, en fermant les yeux, le rideau tombe sur la farce jouée, le -notaire et son clerc trouvent les preuves d’une vie intime épouvantable, il les brûlent; -puis ils écoutent le panégyrique le plus touchant de la sainte créature ensevelie depuis -quelques jours, ils sont forcés de laisser à cette famille ses illusions, ils se taisent -par un sublime mensonge; mais quels rires, quels sourires, quels regards, le patron -et son clerc n’échangent-ils pas en sortant? Pour eux, le politique immense qui -trompait l’Europe était trompé comme un enfant par une femme: sa confiance avait -le ridicule de celle du malade imaginaire avec Beline. Ils cherchent quelques papiers -utiles chez un homme dit vertueux et bienfaisant, sur la tombe duquel on a brûlé -l’encens de l’éloge et fait partir les décharges les plus honorables de l’artillerie des -regrets; mais ce magistrat, ce vénérable vieillard était un débauché. Le clerc emporte -une horrible bibliothèque qui se partage dans l’étude. Par un usage et par un -calembour immémorial, les clercs s’emparent de tout ce qui peut offenser la morale -publique ou religieuse et qui déshonorerait le mort. Ces choses infâmes constituent la -<i>cote</i> G. Personne n’ignore que les notaires cotent par les lettres de l’alphabet les papiers, -les documents et les titres. La cote G (j’ai) contient tout ce que prennent les -clercs.—<i>Y a-t-il de la cote</i> G? est le cri de l’étude quand le second clerc revient d’un -inventaire.</p> - -<p>Le partage fini, le diable inspire les commentaires qui se font entre la poire cuite -du troisième clerc, le fromage du second et la tasse de chocolat du principal. Croyez-vous -que sept ou huit gaillards, dans la force de l’âge et de l’esprit, ennnuyés du travail -le plus ennuyeux, aplatis sur des pupitres à copier des actes, à étudier des liquidations, -échangent des maximes de Fénelon et de Massillon au moment où, le patron -sorti, restés seuls, ils prennent une petite récréation? L’esprit français, comprimé par -les cartons poudreux du minutier, éclate en saillies et recule les limites du drolatique. -La langue de Rabelais y a le pas sur celle de Florian. On y devine les intentions -des clients, on commente leurs friponneries, on les bafoue. Si les clercs ne bafouaient -pas les clients, ils seraient des monstres: ils seraient notaires avant le temps. Ces -débuts de la pensée dans la froide carrière du calcul ou du libertinage sont terminés -par le grand mot du principal: «Allons, messieurs, on ne fait rien ici!» Ce qui certes -est vrai. Le clerc parle beaucoup, il conçoit tout et reste vertueux comme un as de -pique, faute d’argent. La grande plaisanterie des études à l’égard des nouveau-venus -est de leur présenter comme existants de chimériques, de monstrueux usages: -quand le clerc y croit, le tour est fait. On rit.</p> - -<p>Ces plaisants concertos ont lieu devant un petit garçon de dix à douze ans, -l’espoir de sa famille, à tête blonde ou noire, à l’œil vif, le petit clerc! cet empereur -des gamins de Paris qui joue le rôle de fifre dans cet orchestre où chantent -<span class="pagenum" id="Page_109">109</span> -les désirs et les intentions, où tout se dit, où rien ne s’exécute. Il sort des mots -profonds de cette petite bouche parée de perles, de ces lèvres roses qui se flétriront -si vite. Le petit clerc joute de corruption avec les clercs, sans connaître la portée de -sa parole. Une observation expliquera le petit clerc. Tous les matins au bureau de -la légalisation des signatures notariales, il y a une assemblée de petits clercs qui frétillent -comme des poissons rouges dans un bocal, et qui font tellement enrager le -personnage vieux et soucieux chargé de ce service, qu’il est à peine à l’abri de ces -jeunes tigres derrière son grillage. Cet employé (il a failli perdre l’esprit) aurait besoin -d’un ou deux sergents de ville dans son bureau. On y a songé. Le préfet de police -a craint pour ses sergents. Ce que disent ces petits clercs ferait dresser les cheveux -à un argousin, et ce qu’ils font attristerait Satan. Ils se moquent de tout, savent -tout et disent tout, ne pouvant encore rien faire. Ils composent à eux tous une espèce -de télégraphe singulier qui transmet dans les études et au même moment toutes les -nouvelles du notariat. La femme d’un notaire a-t-elle mis un de ses bas à l’envers, -a-t-elle trop toussé la nuit, a-t-elle eu des querelles avec son mari, le bas, le haut, le -milieu, tout se sait par les cent petits clercs du notariat parisien, en rapport au Palais -avec les cent petits clercs des avoués.</p> - -<p>Jusqu’au grade de troisième clerc, les jeunes gens qui se destinent au notariat -ressemblent assez à des jeunes gens. Un troisième clerc a déjà vingt ans: il commence -a pâlir devant les contrats de vente, il étudie les liquidations, il pioche son -droit s’il ne l’a pas pratiqué chez un avoué, il porte les sommes importantes à -l’enregistrement, il va recevoir sur les contrats de mariage les signatures des -personnages éminents, il aperçoit dans la discrétion et la probité l’élément de son -état. Déjà le jeune homme prend l’habitude de ne pas tout dire, il perd cette gracieuse -spontanéité de mouvement et de langage qui mérite ce reproche: Vous -êtes un enfant! à quiconque la garde, à l’artiste, au savant, à l’écrivain. Ne pas -être discret, ne pas être probe, pour un troisième clerc, c’est renoncer au notariat. -Chose étrange! les deux éminentes vertus de l’état préexistent dans l’atmosphère -des études. Peu de clercs ont subi deux remontrances à ce sujet. A la seconde, -d’ailleurs, ils seraient renvoyés et déclarés incapables d’être dans les affaires. -Au second clerc commence la responsabilité. Caissier de l’étude, il tient le répertoire, -il est chargé du scel, de la signature, de l’enregistrement en temps utile, de -la collation des actes. Le troisième clerc rit déjà moins que les autres, mais le -second clerc ne rit plus: il met plus ou moins de gaieté dans ses mercuriales, -il est plus ou moins sardonique; mais il sent déjà sur ses épaules le petit manteau -officiel. Cependant il est plus d’un second clerc qui se mêle encore à la vie des -clercs, il fait encore quelques parties de campagne, il se risque à la Chaumière: -mais alors il n’a pas vingt-cinq ans: à cet âge tout second clerc pense à traiter -de quelque charge en province, effrayé du prix des études à Paris, lassé de la vie -parisienne, content d’une destinée modeste, pressé d’être, selon la plaisanterie consacrée, -son propre patron, et de se marier. Les piocheurs de la confrérie des clercs -ont un divertissement particulier appelé <i>conférence</i>. L’esprit de la conférence consiste -à se réunir dans un local quelconque pour y agiter les questions ardues de la -<span class="pagenum" id="Page_110">110</span> -jurisprudence; mais ces assemblées aboutissent toujours à des déjeuners dominicaux, payés -par les amendes encourues. On y parle beaucoup, chacun en sort persistant dans son -opinion, absolument comme à la Chambre, mais il y a le vote de moins.</p> - -<p>Là se termine la première incarnation. Le jeune homme s’est façonné lentement, il -a eu peu de jouissance: les clercs sortent tous de familles plus ou moins laborieuses, -où leur enfance a été sans cesse rebattue de ce mot: Fais fortune! Ils ont travaillé -du matin au soir sans quitter l’étude. Les clercs ne peuvent se livrer à aucune passion; -leurs passions polissent l’asphalte des boulevards, elles doivent se dénouer -aussi promptement qu’elles se nouent, et tout clerc ambitieux se garde bien de perdre -son temps en aventures romanesques; il a enterré ses fantasques idées dans ses inventaires, -il a dessiné ses désirs en figures bizarres sur son garde-main, il ignore -entièrement la galanterie, il tient à honneur de prendre cet air indéfinissable qui -participe à la fois de la rondeur des commerçants et du bourru des militaires, que -souvent les gens d’affaires outrent pour se faire valoir ou pour élever par leurs manières -des chevaux de frise entre eux et les exigences des clients ou des amis.</p> - -<p>Enfin, tous ces clercs rieurs, gabeurs, spirituels, profonds, incisifs, perspicaces, -arrivés au principalat, sont à demi notaires. La grande affaire du maître clerc est -de donner à penser que sans lui le patron ferait de fameuses boulettes. Il tyrannise -quelquefois son patron, il entre dans son cabinet pour lui soumettre des -observations, il en sort mécontent. Il est beaucoup d’actes sur lesquels il a droit de -vie et de mort, mais il est des affaires que le patron seul peut nouer et conduire; généralement, -il est à la porte de toute les confidences sérieuses. Dans beaucoup d’études, -le premier clerc a un cabinet qui précède celui du patron. Ces premiers clercs -ont alors un degré d’importance de plus. Les premiers clercs, qui signent <i>pp<sup>al</sup></i> et -s’appellent entre eux <i>mon cher maître</i>, se connaissent, se voient et se festoient -sans admettre d’autres clercs. Il est un moment où le premier clerc ne pense qu’à -traiter, il se faufile alors partout où il peut soupçonner l’existence d’une dot. Il -devient sobre, il dîne à deux francs quand il n’est pas nourri chez le patron, il -affecte un air posé, réfléchi. Quelques-uns empruntent de belles manières et se donnent -des lunettes afin d’augmenter leur importance, ils deviennent alors très visiteurs, -et dans les ménages riches, ils lâchent des phrases dans le genre de celle-ci: -«J’ai appris par le beau-frère de monsieur votre gendre que madame votre fille -est rétablie de son indisposition.» Le maître clerc connaît les alliances bourgeoises, -comme un ministre français auprès d’une petite cour allemande connaît celle de tous -les principicules. Ces sortes de premiers clercs professent des principes conservateurs -et paraissent extrêmement moraux; ils se gardent bien de jouer publiquement à la -bouillotte; mais ils prennent leur revanche dans leurs réunions entre maîtres clercs, -qui se terminent par des soupers bien supérieurs à ceux des dandies, et dont le dénouement -leur évite de jamais faire aucune sottise sentimentale: un premier clerc -amoureux est plus qu’une monstruosité, c’est un être incapable. Depuis environ une -douzaine d’années, sur cent premiers clercs il en est une trentaine emportés par le -désir d’arriver qui abandonnent l’étude, se font commanditaires d’entreprises industrielles, -directeurs d’assurances, hommes d’affaires; ils cherchent une charge sans -<span class="pagenum" id="Page_111">111</span> -finance, et peuvent ainsi conserver une physionomie: ils restent à peu près ce que la -nature les a faits. Après sept ou huit ans d’exercice, vers trente-deux à trente-six ans, -le principal est pendant quelques jours visiblement perturbé: il est atteint par une -charge au cœur. Mais dans aucune partie, ni dans l’église, ni dans le militaire, ni à -la cour, ni sur le théâtre même, il n’y a de changement analogue à celui qui se fait -chez cet homme, en un moment, du jour au lendemain. Dès qu’il est reçu notaire, il -prend ce visage de bois qui le rend plus notaire qu’il ne l’est avec son petit manteau -officiel. Il a les façons les plus <ins id="cor_27" title="sollennelles">solennelles</ins>, les plus graves, avec les premiers clercs -ses amis, qui cessent aussitôt d’être ses amis. Il est entièrement dissemblable de -l’homme qu’il était la veille; le phénomène de sa troisième incarnation entomologique -est accompli: il est notaire.</p> - -<p>Frappés des désavantages de leur position au centre d’une ville pleine de jouissances, -qui tend sa robe à tout venant, qui la relève d’une façon si séduisante à -l’Opéra, les notaires au désespoir d’être, dans leur vêtement moral, comme des bouteilles -de vin de Champagne dans la glace, froids et pétillants, comprimés et animés: -sous l’Empire, les notaires avaient établi, disait-on, à mots couverts dans les études, -une société de riches notaires, laquelle était au notariat ce qu’une soupape est dans -une machine à vapeur. Secrètes étaient les assemblées, secrets étaient les intermèdes, -étrangement drolatique était le nom de cette société, où le grand commanditaire -était le plaisir, où Paphos, Cythère et même Lesbos étaient membres du conseil de -discipline, où l’argent, principal nerf de cette association mystérieuse et joyeuse, -abondait. Que ne disait pas l’histoire? On y mangeait beaucoup d’enfants, on déjeunait -de petites filles, on soupait de mères, on ne s’apercevait plus ni de l’âge ni du -sexe, ni de la couleur des grand’mères sur le matin, après des <ins id="cor_28" title="bouillotes">bouillottes</ins> échevelées. -Héliogabale et les empereurs n’étaient que des petits clercs auprès de ces grands et gros -notaires impériaux, dont le moins intrépide, le lendemain, apparaissait grave et -froid comme si son orgie n’avait été qu’un rêve. Aussi, grâce à cette institution où le -notaire déversait les inspirations du malin esprit, le notariat parisien eut-il alors moins -de faillites à compter que sous la Restauration. Peut-être <ins id="cor_29" title="cet">cette</ins> histoire est-elle un conte. -Aujourd’hui les notaires parisiens ne sont plus autant liés qu’autrefois, ils se connaissent -moins, leur solidarité s’est dénouée avec les transmissions trop répétées des -offices. Au lieu d’être notaire quelque trente ans, la moyenne de l’exercice est de dix ans -au plus. Un notaire ne pense qu’à se retirer: ce n’est plus le magistrat des intérêts, -le conseil des familles; il a tourné trop au spéculateur.</p> - -<p>Le notaire a deux manières d’être: attendre les affaires ou les aller chercher. Le -notaire qui attend est le notaire marié, digne; il est le notaire patient, écouteur, -qui discute et tâche d’éclairer ses clients. Il est susceptible de voir tomber son étude. -Ce notaire a trois saints différents: il se tortille en s’inclinant devant le grand seigneur; -il salue en balançant la tête le client riche, donne un petit coup de tête aux -clients dont la fortune se dérange, et ouvre sa porte sans saluer aux prolétaires. -Le notaire qui cherche les affaires est le petit notaire à marier: il est encore maigre, -il va dans les bals et les fêtes, il court le monde, il y prend des airs penchés, il s’y insinue, -il transporte l’étude dans les nouveaux quartiers, et ne nuance pas ses saluts: -<span class="pagenum" id="Page_112">112</span> -il saluerait la colonne de la place Vendôme. On dit du mal de lui, mais il se venge -par ses succès. Le vieux notaire complaisant et bourru est une figure presque disparue. -Le notaire, maire de son arrondissement, président de sa chambre, chevalier -d’un ordre quelconque, honoré par le notariat entier, et dont le portrait décorait tous -les cabinets de notaire, qui respirait enfin l’air parlementaire des conseillers d’avant -la révolution, est le phénix de l’espèce: il ne se retrouvera plus.</p> - -<p>Le notaire pourrait se consoler des affaires par l’amour conjugal, mais pour lui -le mariage est plus pesant que pour tout autre homme. Il a ce point de ressemblance -avec les rois, qu’il se marie pour son état et non pour lui-même. Le beau-père -voit également en lui moins l’homme que la charge. Une héritière en bas bleus, -la fille née avec les bénéfices d’une moutarde quelconque, ou de quelque bol salutaire, -du cirage ou des briquets, il épouse tout, même une femme comme il -faut. Si quelque chose est plus original que la plate-bande des notaires, peut-être -est-ce celle des notaresses. Aussi les notaresses se jugent-elles sévèrement: elles craignent -avec de justes raisons d’être deux ensemble, elles s’évitent et ne se connaissent -point entre elles. De quelque boutique qu’elle procède, la femme du notaire -veut devenir une grande dame, elle tombe dans le luxe: il y en a qui ont voiture, -elles vont alors à l’Opéra-Comique. Quand elles se produisent aux Italiens, -elles y font une si grande sensation, que toute la haute compagnie se demande: Que -peut être cette femme? Généralement dénuées d’esprit, très rarement passionnées, -se sachant épousées pour leurs écus, sûres d’obtenir une tranquillité précieuse, -grâce aux occupations de leurs maris, elles se composent une petite existence égoïste -très enviable; aussi presque toutes engraissent-elles à ravir un Turc. Il est néanmoins -possible de trouver des femmes charmantes parmi les notaresses. A Paris le -hasard se surpasse lui-même: les hommes de génie y trouvent à dîner, il n’y a pas -trop de gens écrasés le soir, et l’observateur qui rencontre une femme comme il faut -peut apprendre qu’elle est notaresse. Une séparation complète entre la femme du notaire -et l’étude a lieu maintenant chez presque tous les notaires de Paris. Il n’est pas -une notaresse qui ne se vante de ne pas savoir le nom des clercs et d’ignorer leurs personnes. -Autrefois, clercs et notaire, femme et enfants dînaient ensemble patriarcalement. -Aujourd’hui ces vieux usages ont péri dans le torrent des idées nouvelles -tombées des Alpes révolutionnaires. Aujourd’hui, le premier clerc seul, dans beaucoup -d’études, est logé sous le toit authentique, et vit à sa guise, transaction qui arrange -mieux le patron.</p> - -<p>Quand un notaire n’a pas la figure immobile et doucement arrondie que vous -savez, s’il n’offre pas à la société la garantie immense de sa médiocrité, s’il n’est pas -le rouage d’acier poli qu’il doit être; s’il est resté dans son cœur quoi que ce soit -d’artiste, de capricieux, de passionné, d’aimant, il est perdu: tôt ou tard, il dévie -de son rail, il arrive à la faillite et à la chaise de poste belge, le corbillard du notaire. -Il emporte alors les regrets de quelques amis, l’argent de ses clients, et laisse sa -femme libre.</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">De Balzac.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 399px;" id="im-112bis"> - <img class="bord" src="images/im-112bis.jpg" width="389" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE PÊCHEUR DES BORDS DE LA SEINE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-112bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-113a"> - <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> - <img src="images/im-113a.jpg" width="600" height="241" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-113a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE PÊCHEUR DES BORDS DE LA SEINE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 189px;" id="im-113b"> -<img src="images/im-113b.jpg" alt="M" title="" width="189" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-113b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">M</span><span class="smcap3">édise</span> -de la pêche qui voudra! Nomme qui voudra la -ligne: Une perche ayant un animal d’un côté et un -imbécile de l’autre,—je m’inscris contre les détracteurs -de cet innocent plaisir.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Stultum me fateor</i>, comme dit Horace. J’avoue -que j’ai été quelquefois l’un de ces imbéciles, et qu’il -m’est resté mille charmants souvenirs de ces heures -passées, le bras tendu, l’œil fixé sur le bouchon -fuyant d’un air affairé dans le courant qui l’emporte, -ou stationnant, pour ainsi dire endormi sur -la surface d’une eau tranquille, comme le chat patelin dont l’œil, mi-fermé par un -sommeil trompeur, ne regarde que de coin les petits oiseaux qu’il guette.</p> - -<p>Et, dites-moi, quel passe-temps, quel plaisir eut jamais un cadre plus riant et -plus gracieux? Ce ne sont plus les arides guérets, les bords pierreux des luzernes ou -les lisières des taillis hérissées de ronces, que le chasseur arpente et côtoie sous le -soleil d’automne. Au pêcheur les frais gazons, les repos sous la saulée, les harmonies -fluviales, les contrastes de la lumière glissant en rayons d’argent sur l’onde immobile, -et se brisant, s’éparpillant plus loin en sautillements joyeux, à la suite des -flots qui <ins id="cor_30" title="montonnent">moutonnent</ins> sur un fond de cailloux, ou ruissellent amoureusement sur un -lit de sable fin.</p> - -<p>Le bord de l’eau est le séjour de la rêverie; les eaux tiennent toujours une grande -place dans l’œuvre des poëtes rêveurs: les Israélites pleurent sous les saules de l’Euphrate; -Ossian chante sur le rocher contre lequel se brise l’écume du torrent. L’eau -donne une âme, une pensée au paysage; c’est un souvenir, une image de la fuite du -temps, de la rapidité de la vie; c’est aussi la partie mystérieuse que doit contenir -<span class="pagenum" id="Page_114">114</span> -toute chose pour agir complètement sur l’esprit de l’homme. D’où vient-elle, où -va-t-elle, cette onde qui fuit sans jamais s’arrêter? Par delà ces prés, quels sites -va-t-elle embellir, quelle contrée va-t-elle fertiliser? Doit-elle voyager long-temps encore -entre ces saules et ces peupliers avant de trouver le fleuve, le lac, où elle se -perdra avec le souvenir du bien qu’elle a fait?</p> - -<p>Ainsi la rêverie et l’imagination se plaisent également au bord des eaux. Et n’allez -pas croire que l’imagination ne joue pas aussi un grand rôle dans ces plaisirs du pêcheur, -que j’essaie de réhabiliter à vos yeux. Qui a plus de puissance sur elle que l’inconnu? -Un voile qu’elle cherche à soulever, sous lequel elle rêve un ange ou un -spectre, un brouillard qui lui fait deviner le paysage et lui permet de changer la -ferme en palais, le colombier du village en château féodal, voilà ce qui lui convient -par-dessus tout, car elle n’est jamais mieux que sur les limites qui séparent le monde -positif du monde des conjectures.</p> - -<p>C’est justement la position de la plume qui flotte sur l’onde et que suit le regard du -pêcheur. Que se passe-t-il sous le voile vert des eaux dont son œil ne peut sonder la -profondeur? S’il est poëte le moins du monde, il devine dans ces longues herbes qui -ondulent au fil du courant la verte chevelure de quelque ondine endormie sur son -lit d’algues et de mousses: c’est tout un pays de féerie que parcourt en ce moment -son imagination, suspendue comme l’hameçon au fil de crin ou de soie. Les gobelins -moqueurs suivent la ligne, la retiennent avec leurs pattes d’écrevisse, ou l’accrochent -en riant aux racines du saule de la rive; et quand le pêcheur, trompé par la -brusque disparition du liége flottant, tire à lui, croyant ramener quelque superbe -proie, si l’acier recourbé cède et reste engagé dans l’obstacle, alors les lutins font -entendre un rire qui ressemble, à s’y méprendre, au cri du martin-pêcheur et au -frôlement des roseaux et des saules courbés tous à la fois par une brise de rivière.</p> - -<p>Et pourtant, croyez-le bien, il n’est pas nécessaire d’avoir aucune de ces extravagantes -idées pour s’amuser à suivre le trajet d’une ligne bien amorcée, convenablement -plombée et attachée selon toutes les règles de l’art à la baleine, qui plie et -donne en se relevant ce coup de maître auquel le poisson ne peut échapper. Sans -avoir recours aux inventions, aux suppositions de la poésie, c’est bien assez, pour -tenir l’attention éveillée et l’esprit en haleine, de penser à la proie qui suit peut-être -en ce moment même l’appât qu’on lui a préparé avec tant de soin. D’ailleurs, le -milieu où elle se joue n’est pas si inaccessible au regard, que de temps en temps l’on -n’aperçoive quelque ombre qui passe à peu de distance de la surface des eaux, -comme un nuage sur le ciel: c’est la carpe paresseuse, c’est le brochet qui chasse, -c’est le chevenne attendant que le vent lui fasse tomber de la rive quelque sauterelle -ou quelque hanneton; c’est la bande errante des gardons se promenant avec -l’air du plus profond dédain pour le pêcheur et ses appâts. A cet aspect, l’espérance -se ranime, la ligne paraît moins lourde au bras fatigué par une tension prolongée; -ainsi, à la fin d’une longue route, s’il aperçoit de loin dans la plaine la vedette de -l’ennemi, le soldat se redresse et trouve léger comme une plume son fusil tout-à-l’heure -si lourd. Qu’est-ce donc quand la plume ou le bouchon, véritable vedette -chargée de vous transmettre la nouvelle de l’agression de l’invisible ennemi que vous -<span class="pagenum" id="Page_115">115</span> -guettez, vient tout-à-coup, par un hochement timide d’abord ou brusquement décisif, -vous apprendre qu’un habitant des eaux s’est laissé tenter par votre amorce, et qu’il -la déguste en gourmet, ou l’attaque en poisson vorace?</p> - -<p>Alors commencent les angoisses, les battements de cœur, les émotions du drame -le plus saisissant. Le terrible <i>Rien ne va plus!</i> de la roulette, quand elle se met en -marche pour accomplir son fatal trajet, les trois coups annonçant le dernier acte du -mélodrame le plus intéressant, ne produisent pas sur le joueur et sur le spectateur -un effet pareil à ce qu’éprouve le pêcheur quand il se dit tout bas: <i>Ça mord!</i></p> - -<p>Comprenez-vous? <i>ça mord!</i> la nature du plaisir de la pêche est tout entière dans -cette expression. Le ça, pronom mystérieux, laisse à l’imagination ses coudées franches... -Toutes les espérances, toutes les illusions du pêcheur sont dans ces mots: <i>Ça -mord!</i> ils prouvent que la pêche est un plaisir dont l’imagination seule fait les frais, -un plaisir interdit, par conséquent, aux esprits froids et positifs.</p> - -<p>C’est un de ces instincts primitifs de l’homme, un de ces instincts antérieurs -à la civilisation, qui n’a pu les étouffer; par une force de réaction, ils se font sentir -au centre même de son empire plus puissamment que partout ailleurs. L’homme -sauvage, chassé de toutes les savanes, de toutes les forêts vierges du Nouveau-Monde, -se retrouvera peut-être dans la rue Saint-Martin à Paris ou dans Oxford-street -à Londres.</p> - -<p>En attendant, ne vous étonnez point si, dans la belle saison, les bords de la Seine -sont couverts depuis le matin jusqu’au soir de pêcheurs de tout âge, de toute taille, -de tout habit. Or, parmi ces individus, les uns debout sur les trains de bois épargnés -par les débardeurs, les autres, plus à l’aise sur la rive; ceux-ci, assis, jambes pendantes -sur le parapet du quai, ceux-là dans les bateaux amarrés au milieu de la -rivière, tous ne sont pas pêcheurs au même degré, au même titre, tous ne peuvent -être compris dans la même classe. C’est le cas d’établir des divisions et des subdivisions: -nous agirons donc avec le pêcheur à la ligne comme le naturaliste avec les -plantes, d’autres diraient les <i>simples</i>, et nous grouperons en trois grandes familles -tous les individus de cette généralité aquatique.</p> - -<p>Nous aurons donc: 1<sup>o</sup> le pêcheur par nécessité; 2<sup>o</sup> le pêcheur par désœuvrement; -3<sup>o</sup> le pêcheur par inspiration... nous pourrions dire simplement le pêcheur, car à -celui-là seul appartient ce nom dans toute sa pureté: les autres ne sont que des -anomalies, des dégénérescences, des branches cadettes, si vous l’aimez mieux.</p> - -<p>Le pêcheur par nécessité est celui qui fait métier et marchandise de son art; c’est -le positif, c’est le chiffre mis à la place des illusions et des espérances, c’est l’attente -du gain, la soif du lucre faisant fuir bien loin la poésie et matérialisant tout ce qu’il -y a d’idéal et de rêveur dans ce <i lang="it" xml:lang="it">far niente</i> si bien occupé du pêcheur.</p> - -<p>Le fisc ayant écrit dans ses lois: <i>la pêche sera exercée au profit de l’État</i>, la pêche -est exploitée, soit après adjudication publique aux enchères et à l’extinction des feux, -soit par concession de licence à prix d’argent. (Titre III de la loi relative à la pêche -fluviale.)</p> - -<p>C’est le budget se faisant poisson, poisson du genre de la baleine et nageant entre -deux eaux malgré sa pesanteur. <i lang="la" xml:lang="la">Desinit in piscem</i>, comme dit encore Horace, et -<span class="pagenum" id="Page_116">116</span> -ceux qui se sont rendus adjudicataires, aux termes de la loi que nous venons de -citer, cherchent à faire valoir leur argent le mieux qu’ils peuvent. A ceux-là les -moyens qui font de la pêche une addition et ne sont bons qu’autant que le total est -satisfaisant! A ceux-là le brutal emploi du filet. Le filet est la prose de la pêche, -comme la ligne en est la poésie; le filet est le canon de la rivière, il remplace un -tournoi où l’adresse, l’expérience, l’habileté, la ruse doivent seules triompher, par -une véritable tuerie, par une ignoble <i>main-basse</i> sur tout ce qui a vie au fond des -eaux. Le poisson n’est plus l’<i>inconnu</i> que l’esprit méditatif et patient du véritable -pêcheur cherche à dégager dans cet intéressant problème qui le retient au bord des -eaux, ce n’est que de la <i>chair à filet</i> dont la livre vaut tant et qui doit figurer à la -poissonnerie et sur la table d’une cuisine.</p> - -<p>A d’autres que nous la tâche de peindre les très peu poétiques pourvoyeurs de -fritures et matelottes de la barrière de <i>la Cunette</i> et des cabarets de Bercy! Nous -ne sommes point dans les dispositions d’esprit que la justice exige du juge, et sans -lesquelles son arrêt n’est pas valable. Trop de haine sépare le pêcheur à brevet du -pêcheur toléré, pour que le portrait de l’un puisse être fait par l’autre sans prévention -et sans passion.</p> - -<p>Hélas! il nous reste dans la mémoire trop de lignes dérangées, trop de belles -chances interrompues par les avirons ou l’étourdissant épervier de ces honorables -industriels du Gros-Caillou ou de la Râpée, nous avons été trop souvent salués par -leurs piquantes apostrophes sur la forme de notre nez, l’effet de nos lunettes et la -couleur de notre chapeau, pour que nous puissions <i>aborder</i> et traiter un pareil sujet -sans prévention. Je me récuse donc moi-même et je passe à la seconde catégorie: le -pêcheur par désœuvrement.</p> - -<p>Une remarque, pourtant, avant que nous arrivions à cette nouvelle espèce. Le -grand défaut des classifications vient de ce que, dans la société ainsi que dans la nature, -il n’existe guère de choses qui aient des limites assez tranchées, des contours -assez arrêtés pour qu’on puisse dire: Telle classe finit là, et telle autre y commence. -Il y a partout des nuances intermédiaires et des individus si bien à califourchon sur -le point de démarcation, qu’on ne sait s’ils sont réellement d’un côté ou de l’autre. -Par exemple, de la classe du pêcheur par nécessité déborde dans celle du pêcheur par -désœuvrement, l’individu enchanté de trouver dans la pêche, qu’il nomme sa passion -indomptable, un prétexte pour fuir une société disgracieuse et s’esquiver d’un -intérieur désagréable...</p> - -<p>Celui-là pêche pour ne pas <i>pécher</i> en maudissant l’humeur acariâtre, boudeuse ou -taquine de sa femme. Il est du petit nombre de ceux qui bénissent l’institution de la -garde nationale et du juri, accueillent le billet de garde comme un bon au porteur, -et sautent de joie en lisant le matin dans un journal leur nom sur la liste des -prochains jurés. Heureuses inventions qui donnent à ses souffrances un moment de -relâche, délicieux rafraîchissement apporté par le législateur au milieu de l’enfer -où il vit!</p> - -<p>Sa patience a été si bien exercée par le lien conjugal, qu’elle se complaît -et se délasse dans les épreuves que la pêche lui impose. C’est entre le bras -<span class="pagenum" id="Page_117">117</span> -inflexiblement tendu de cet honnête esclave rendu à la liberté, et le revers de son -habit-veste, que l’araignée de mon ami Henri Monnier a le temps de jeter les fils -de sa toile et de chasser tandis qu’il pêche<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Pour celui-là, du reste, la pêche est -plutôt l’absence d’un mal que la présence d’un plaisir; il ne songe guère au poisson -à prendre, il pense que sa femme n’est pas là. Il savoure cet instant de repos, il -hume la tranquillité par tous les pores, il s’attriste quand le brouillard s’élève sur la -rivière, quand le dernier rayon de soleil glisse sur sa surface et dore les légers sillons -qu’y trace le vent du soir... Voici la nuit, c’est l’heure de la retraite, il faut reprendre -le joug du domicile conjugal. Le pêcheur fait lentement alors ses préparatifs -de départ; avec la soie ou le crin qui diminue sur le plioir humide, il voit peu à -peu disparaître ce fil d’or que la liberté a mêlé par hasard à la trame de ses tristes -journées...</p> - -<p>Le pêcheur par désœuvrement est une variété du flâneur. Le flâneur, las de flâner, -pêche; la pêche est le repos, ou, si vous l’aimez mieux, les invalides du flâneur. Rester -sur les quais à regarder couler l’eau ou bien à y cracher, comme le vicomte de -madame de Sévigné, c’est se borner au rôle passif de spectateur dans un théâtre, quand -on a sous la main tout ce qu’il faut pour y jouer un rôle.</p> - -<p>A l’angle que forme le parapet du quai en s’ouvrant sur quelque descente qui conduit -au bord de l’eau, ou bien encore à l’approche d’un pont, se tient au grand air et -au grand soleil la boutique où se débitent les armes et munitions qui changent tout-à-coup -le flâneur en pêcheur. Cet établissement se compose d’une petite table avec son -étalage de lignes vertes et blanches, ses paquets d’hameçons ou de hains empilés sur -crin, sur boyaux de vers à soie. On trouve là, et des boîtes pour contenir les amorces, -et des flottes, et des bouchons de diverses grosseurs, et des plumes coloriées pour -servir de coulant, et des poches en filet pour conserver le poisson vivant. Le tout est -dominé, comme dans un trophée de guerre, par des cannes en roseau, en bambou -et par quelques épuisettes, dont le filet agité par le vent figure assez bien les drapeaux -et les bannières à côté des lances.</p> - -<p>Voilà pour les armes: les munitions sont près de là, en réserve dans quelque baquet, -dans quelque pot soigneusement recouvert, ou dans des sacs hermétiquement fermés. -C’est la partie basse et cachée de l’établissement, quoiqu’elle en soit le mouvement -et la vie... Que dire de plus? Il n’y a plus là de comparaison chevaleresque, -de périphrase poétique qui puisse farder la vérité; on ne pêche pas avec des gants, -et celui qui veut être vrai en écrivant sur ce sujet, comment fera-t-il pour ne pas -quitter les siens en ce moment? Quand on s’occupe du jardinage, après avoir admiré -ces belles roses fraîches, accortes, si coquettement serrées dans leur vert et rose -bouton, si amoureusement, si franchement belles dans cet épanouissement appétissant -d’une beauté complète, il faut bien en venir à parler du fumier qu’on a mis à -leur pied pour les rendre ainsi gracieuses et parfumées!... Hélas! hélas! pourquoi -<span class="pagenum" id="Page_118">118</span> -n’amorce-t-on pas une ligne avec des feuilles de roses! je n’aurais pas alors à vous -entretenir de l’ignoble asticot, produit grouillant de la putréfaction, qui s’agite au -milieu de sa fétide odeur, cherchant dans son fourmillement incessant l’immonde -milieu des voiries d’où l’exile la dégoûtante industrie de l’équarisseur.</p> - -<p>Une vieille femme maigre et jaune, sous son grossier chapeau de paille, préside -d’ordinaire aux destins de cet établissement fluvial. En vous débitant sa marchandise, -après vous avoir fait remarquer qu’elle vous donne bonne mesure, elle vous entretient -des hauts et des bas qu’elle a éprouvés dans ce qu’elle nomme son commerce: -telle année l’asticot, malgré toutes les prévisions, tomba au dessous du cours ordinaire; -telle autre année, il ne pouvait se conserver plus de deux jours, malgré le son -et la sciure de bois. «Jugez de la perte, ajoute-t-elle avec un gros soupir, moi qui -avais fait des <i>provisions</i>!»</p> - -<p>Le gamin, que l’on pourrait nommer par transition l’asticot des rues de Paris, est -en majorité dans le nombre des pêcheurs par désœuvrement. En bourgeron bleu, -en casquette, et souvent même sans casquette, perché sur un train de bois, ou dans -l’eau jusqu’à mi-jambe, il pêche assez ordinairement à la ligne à fouetter. Ce mouvement -continuel qu’il faut donner à la ligne amorcée, comme chacun sait, de quatre ou -cinq hameçons sans plomb, convient mieux à sa pétulance; malgré cela, il ne reste -pas longtemps à la même place, et joint bientôt un autre plaisir à ce passe-temps -trop tranquille pour lui. Heureux mille fois, s’il se trouve près de là quelque bateau -de blanchisseuses, il a bientôt engagé avec les nymphes lavandières une polémique où -se déploie toute sa faconde insolente et criarde. Abandonnant son bout de fil à tous les -hasards d’une véritable ligne de fond, il lance sur la rivière l’ardoise qui, comme l’hirondelle, -glisse, touche en passant la surface de l’eau, et repoussée par son élasticité, -se soulève et va, après maint ricochet, s’enfoncer bien loin des bords.</p> - -<p>Quelquefois aussi, bravant les pudiques ordonnances du préfet de police, cédant -au besoin d’un rafraîchissement économique, et oubliant plus que jamais sa ligne -et les poissons qu’elle doit prendre, il se dépouille de cette apparence de veste, de -pantalon et de bas qui couvraient son maigre individu. Le voilà dans l’eau faisant -<i>crânement</i> sa coupe, comme il le dit lui-même. Si, hardi plongeur, il rapporte comme -trophée de son excursion sous-marine quelque <ins id="cor_31" title="savatte">savate</ins> <ins id="cor_32" title="raccornie">racornie</ins>, malheur au pêcheur -qui, cédant à la chaleur du jour, s’est endormi non loin de là, l’œil fixé sur les liéges -de ses lignes de fond! il risque bien, à son réveil, de tirer de l’eau l’ignoble semelle -attachée à son hameçon, et d’entendre le gamin lui crier de loin: «En v’là un fameux -de poisson; il faut le manger au bleu, c’est meilleur qu’en friture!»</p> - -<p>Après ces grotesques ébauches jetées en courant, le crayon a besoin de s’arrêter à -un trait plus vigoureux et plus correct; il s’agit d’esquisser le type du pêcheur par -inspiration.</p> - -<p>Il a quarante ans. C’est l’âge où la patience qui s’allie à un sang encore actif peut -compter pour une véritable vertu; c’est l’âge où cette qualité n’exclut pas la force, la -vivacité et l’adresse du corps. Il a été soldat, apprentissage admirable des premières -conditions du pêcheur: l’attente, la résignation et le silence. On devine qu’il a porté -le mousquet, à le voir s’avancer au pas accéléré sur la berge du fleuve, pas trop près -<span class="pagenum" id="Page_119">119</span> -du bord, pour ne point effaroucher le poisson, pas trop loin, afin de pouvoir, d’un -coup d’œil, choisir le théâtre de ses exploits. Le hasard ou le caprice n’ont pas seuls -présidé à la coupe, à la couleur de ses vêtements. La veste ou la blouse courte et -droite, sans plis qui puissent aller au-devant de l’hameçon et l’accrocher au passage -quand il lance la ligne ou qu’il la ramène pour renouveler les amorces, point de -couleur trop voyante, mais un vert tendre qui se perde parmi les herbes et les aubiers -de la rive, un chapeau de paille, dont les larges bords le préservent contre le -soleil: voilà l’ordonnance de son accoutrement. Tout son luxe est dans ce faisceau, artistement -noué, de cannes à la fois solides, légères et flexibles, avec leurs scions ou -baguettes de rechange; tout son luxe est caché dans ce sac de cuir noir, en forme -de valise qu’il porte <ins id="cor_33" title="alègrement">allègrement</ins> sur son dos. Rien ne manque à cet arsenal du pêcheur, -ni la sonde en plomb qui doit l’aider à connaître la profondeur de l’eau, ni -les aiguilles à amorcer pour pêcher le brochet ou la truite, ni le <ins id="cor_34" title="grapin">grappin</ins> pour décrocher -les lignes, ni le dégorgeoir, ni les moulinets pour la ligne courante, ni le portefeuille -de mouches artificielles, ni la boîte garnie d’hameçons.</p> - -<p>Priez-le d’ouvrir devant vous ce véritable carquois, si vous voulez connaître l’importance -qu’il a mise au choix de cette arme décisive! Voyez comme ses hameçons, -piquants produits de l’Irlande ou de l’Angleterre, sont larges et solides dans leur -aplatissement, cambrés gracieusement sur le côté; voyez comme le dard est petit, -comme la languette est incisive! La bonté de l’hameçon est pour le pêcheur ce qu’est -la justesse du fusil pour le chasseur. Ni l’une ni l’autre ne donnent l’adresse, mais -elles la servent si admirablement, qu’à mérite égal l’homme bien outillé ou convenablement -armé l’emporte sur celui qui ne l’est pas, au même degré que l’habile et -l’expérimenté sur le maladroit et le novice.</p> - -<p>Les connaissances du pêcheur ne se bornent pas au choix des ustensiles qui doivent -aider à sa passion, il sait quel appât convient le mieux au poisson qu’il poursuit, il -sait quels endroits ce poisson fréquente le plus volontiers, quelle époque est la plus -favorable à sa capture; il a calculé la pesanteur et les forces de la proie, afin de leur -proportionner les moyens d’en triompher.</p> - -<p>Les chances de la pêche varient selon l’état des lieux et du temps. Le pêcheur fait -son étude constante de ces modifications et de leur cause. Le pêcheur a son calendrier, -il a aussi son horloge. Ses prévisions atmosphériques sont l’une des bases les -plus certaines de ses succès. Il tire parti de l’orage, il se fait un aide du vent, et rend -la pluie elle-même complice de ses victoires. Il ne fait pas un mouvement, un pas, -qui n’ait son calcul, sa portée, son étude.</p> - -<p>Flâneur indifférent, vous l’examinez en passant et vous dites, en haussant les épaules: -«Ce n’est qu’un pêcheur à la ligne!» Profane! cet homme que vous regardez du -haut de votre orgueilleuse nullité, c’est un naturaliste, car il connaît aussi bien que -Lacépède les mœurs, les développements, la demeure habituelle, les appétits des -poissons qui hantent le lit de nos rivières; c’est un météorologiste expérimenté, aussi -au courant qu’on peut l’être à l’Observatoire de la hauteur de l’eau, des changements -atmosphériques et des signes qui les annoncent; c’est un mécanicien adroit connaissant -mieux que personne les lois de la pesanteur, la différence des milieux, la puissance -<span class="pagenum" id="Page_120">120</span> -des leviers. Dans le simple choix de cette place où vous le voyez, il a mis plus -de précautions, de connaissances, d’habileté que vous n’en mettez dans les actions -les plus sérieuses de votre vie!</p> - -<p>Mal jugé, le pêcheur a bien raison de fuir la foule, et de répéter avec le poëte -latin:</p> - -<div class="poem" lang="la" xml:lang="la"> - <span class="i0">Odi profanum vulgus, et arceo.</span> -</div> - -<p>Il ne s’ensuit pas que le pêcheur soit insociable, bien au contraire, et je ne suis -pas le seul, sans doute, qui ait remarqué cette sympathie si promptement établie au -bord de l’eau entre deux pêcheurs qui se rencontrent: sympathie réelle, reste précieux -de cet élan primitif qui entraînait l’homme vers l’homme quand la défiance ou -l’expérience, qu’on peut nommer l’étude du mal, professée par la civilisation, ne venait -pas glacer et retenir cette bienveillance native. En se rapprochant de la nature -par ses plaisirs, on se rapproche de ses douces et généreuses inspirations.</p> - -<p>Ainsi que le poëte, le pêcheur est oublieux des choses de ce monde. Perdu dans -l’ombre qui règne sous les voûtes de ces ponts magnifiques, abrité le long des pierres -de ces quais que le géant de notre époque a élevés et alignés de sa main triomphale -entre deux victoires, le pêcheur des rives de la Seine s’inquiète peu des révolutions -qui passent et bourdonnent sur sa tête. Il écoute le bruit que fait le moindre poisson -en s’élançant hors de l’eau à la poursuite de l’<i>éphémère</i>, et il n’entend pas les cris -de l’émeute, les clameurs et les retentissements des luttes populaires. Un trône s’est -écroulé à deux pas de lui sans qu’il détournât la tête pour savoir ce qui se faisait là.</p> - -<p>C’est du sage ou du pêcheur qu’Horace a dit: <i lang="la" xml:lang="la">Impavidum ferient ruinæ</i>. Faut-il -citer pour preuve de cette indifférence philosophique, ou, disons mieux, de ce stoïcisme -qui distingue le chevalier de l’hameçon, la rencontre, sous un pont de Paris, -de deux pêcheurs célèbres, tandis qu’au dessus des voûtes retentissaient, en -défilant dans une marche fatalement triomphale, les caissons et les canons des étrangers -prenant possession de la capitale.</p> - -<p>En s’aperçevant, l’un et l’autre s’arrêtent et s’étonnent; puis, après un instant de -silence:</p> - -<p>«Monsieur, vous êtes M. D...?</p> - -<p>—Monsieur, vous êtes M. Coupigny?</p> - -<p>—En nous rencontrant nous nous sommes reconnus.</p> - -<p>—Nous seuls, monsieur, étions capables de pêcher aujourd’hui!»</p> - -<p>Et, sans plus s’occuper de l’événement qui tenait en suspens l’Europe entière, ils -continuent à pêcher de compagnie, parlant beaucoup plus de leurs hameçons que de -la lance des cosaques, et de leurs succès que du triomphe des souverains alliés.</p> - -<p>Une friture, appétissante conquête de cette <i>double</i> alliance des rois de la pêche, -termina une si mémorable rencontre: c’était autant de pris sur l’ennemi!</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">M. J. Brisset.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 397px;" id="im-120bis"> - <img class="bord" src="images/im-120bis.jpg" width="387" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE CROQUE-MORT</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-120bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-121a"> - <span class="pagenum" id="Page_121">121</span> - <img src="images/im-121a.jpg" width="600" height="235" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-121a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE CROQUE-MORT.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="introduction3"> - <div class="center">C’est ainsi qu’on descend gaîment<br /> - Le fleuve de la vie!</div> -</div> - -<div class="floatl" style="width: 195px;" id="im-121b"> -<img src="images/im-121b.jpg" alt="S" title="" width="195" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-121b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">S</span><span class="smcap3">i</span> -c’était au Jardin des Plantes ou sous les voûtes de la -Sorbonne que j’eusse à parler de notre héros, je le -scinderais dans tous les sens, je le ramifierais à l’infini, -j’en formerais mille combinaisons des plus ingénieuses; -mais ici, où nous ne recevons pas d’appointements -royaux pour troubler la limpidité de notre -sujet, je dirai simplement qu’il n’y a que trois espèces -de croque-morts réellement distinctes, à savoir: le -croque-mort de la mairie, le croque-mort suppléant, -et le croque-mort de raccroc.</p> - -<p>Le croque-mort de la mairie (on en compte quarante-huit de cette première espèce, -c’est-à-dire quatre par arrondissement), bien que rangé sous l’étendard de l’autorité -municipale, est entretenu par la ferme des Pompes et Services funèbres, ou -si vous l’aimez mieux, et pour me servir d’un quolibet populaire, <i>il adore le gouvernement -aux frais de la princesse</i>. Ses honoraires sont environ de mille francs par -an.—Mille francs, me dira-t-on, c’est bien peu! c’est bientôt bu!—Cela, hélas! -n’est que trop vrai, mais le champ le plus ingrat, quand on sait y pratiquer habilement -des rigoles, devient bien vite une terre féconde; et le croque-mort a tant -d’adresse pour appeler sur son front la douce rosée du pot-au-vin et du pour-boire, -que d’une pierre-ponce il ferait une éponge, que du tonneau de Diogène il tirerait du -malvoisie.</p> - -<p>Quant au croque-mort suppléant (douze ou quinze individus composent cette -<span class="pagenum" id="Page_122">122</span> -deuxième espèce), il ne relève que de l’entreprise des Pompes, et ne diffère sérieusement -de son camarade de la mairie que par quelques traits. Esclave également de -ses devoirs comme buveur, il se place sur le même rang pour l’absorption des liquides. -Un esprit chagrin se hasarde-t-il à le moraliser sur l’excès de ses consommations, avec -l’air malin et l’œil entr’ouvert d’un Silène, bégayant plus encore des jambes que des -lèvres, il répond jovialement:—Puisque nous sommes aux Pompes, comment voulez-vous -que nous ne <i>pompions</i> pas?—L’emploi de celui-ci est assez mince et sa -position fort précaire; cependant n’allez pas croire que cet aimable fonctionnaire -passe toujours aussi rapidement que la beauté ou la rose. Beaucoup blanchissent sous -le harnais. L’un d’entre eux compte à cette heure vingt-sept ans de services; et nous -calculions l’autre jour que quarante-neuf mille hommes environ lui avaient déjà -passé par les mains!</p> - -<p><i>Aussitôt que la lumière vient éclairer nos coteaux</i>, le croque-mort salue gaiement -l’aurore, crie trois fois gloire à Bacchus, et après de nombreuses salves d’eau-de-vie -et maintes libations le long de sa route, pénètre bientôt dans le sein de quelque famille -dans l’affliction, où, avec la componction d’un <ins id="cor_35" title="bourlier">bourrelier</ins> qui taille des croupières -sur un âne, il mesure non pas l’étendue de la perte que la patrie vient de -faire, mais la longueur et l’épaisseur du défunt.—Une jeune fille, belle et rêveuse, -ornée des plus doux charmes, Ophélia, si vous voulez, morte en cueillant des fleurs, -n’est pour lui, tout bien compté, qu’<i>un cinq pieds sur quinze pouces</i>. Dans la -courtisane adipeuse, engraissée dans la fainéantise, dans l’homme sur le retour, dont -le ventre a fait boule de neige, dans le financier bourré comme ses sacs, il ne voit -pour tout potage, qu’<i>un mètre cube, huit pans</i>.—Huit pans! c’est-à-dire que pour -loger les gens obèses, on ajoute par surcroît quatre lés de sapin; et qu’au lieu de -leur faire un habit de quatre planches comme à M. de la Palisse, on leur en fait un -octogone.</p> - -<p>Le croque-mort croit peu au chagrin et moins encore au deuil, mais il flatte l’un -et l’autre; il se méfie volontiers des regrets, mais il les courtise. Il sait trop combien -il est lucratif de sacrifier aux faux dieux pour ne pas souscrire à la mélancolie des -héritiers.—Un peu d’égard double sa gratification.—Mon Dieu! il a tant de complaisance -dans l’âme que, pour peu que vous le voulussiez, il verserait des larmes, -que pour dix sous de plus il aurait de la douleur!—Comme une maîtresse dont la -fête approche, comme un portier au mois de décembre, il est d’un gracieux charmant, -d’un amabilité ravissante!—Il faut le voir, comme il tire la sonnette avec -modestie,—comme il parle à demi-voix,—comme il fait mine de supposer une -grande désolation,—comme il traverse l’appartement avec mystère, c’est à peine -si l’on entend ses souliers massifs;—comme il s’efforce par euphémisme de dissimuler -sous le petit pan de son habit l’énorme bière qu’il apporte!—Puis, lorsqu’il -a glissé mollement le trépassé dans le fourreau, il faut le voir, si le sujet est jeune, -s’asseoir, le placer amoureusement sur ses genoux; s’il est âgé, demander à le poser -sur l’ottomane,—«Sur le plancher, dit-il, cela ferait un bruit trop sonore.» Et -tirant ensuite de sa poche un marteau rembourré, pour ainsi dire, et des clous de -coton, passez-moi l’hyperbole, fixer doucement le couvercle sans qu’un seul coup -<span class="pagenum" id="Page_123">123</span> -résonne et aille retentir dans le cœur des parents, qui est censé en train de saigner -dans une pièce voisine.</p> - -<p>Bacchus est un dieu plein de tyrannie! il confisque à son profit l’âme et l’esprit de -ceux qui se font ses serviteurs; de sorte que leur pauvre bête, selon l’expression -charmante de M. Xavier de Maistre, privée de ses guides, livrée à elle-même, va -comme elle peut et souvent de travers. Aussi le croque-mort, plongé sans cesse dans -les digestions les plus profondes, est-il loin d’avoir toujours les jambes et la mémoire -présentes. Comme l’astrologue de la fable, il ne voit pas toujours les puits qui naissent -sous ses pas; il est sujet à bien des coq-à-l’âne.—Vous êtes à fumer gaiement -avec des amis, et vous attendez quelques rafraîchissements.—Pan, pan! on cogne -à votre porte.—Qui est là?—C’est moi, monsieur, qui vous apporte la bière.—Est-elle -blanche?—Oui, monsieur.—Bien: déposez-la dans l’antichambre, et revenez -chercher les bouteilles demain.—L’homme obéit et se retire. Mais quelle est -votre surprise quand, accourant sur ses pas, vous vous trouvez nez à nez avec une -horrible boîte!</p> - -<p>Ceci rappelle un peu l’anecdote de cet Anglais qui confondant homonymes et synonymes, -et voulant se rafraîchir, criait dans un café:—<i>Célibataire</i>, apportez-moi -une bouteille de <i>cercueil</i>.</p> - -<p>De même qu’il se trompe de porte, le croque-mort se trompera de mesure. Il portera -la bière de Philippe-le-Long à Pépin-le-Bref, celle de Kléber au Petit-Poucet.—Un -pan de son habit se prendra sous le couvercle et il le clouera avec le mort, et lorsqu’il -voudra s’éloigner, le mort le tirera par sa basque.—Quelquefois l’intimé lui échappera -comme un clavecin échappe à des porteurs maladroits, lui passera sur le corps -et s’en ira rouler de marche en marche par l’escalier jusqu’à la porte de la cave.—Au -cimetière, il sera dans une telle émotion que le pied lui manquera, que son arrière-train -emportera la tête et qu’il tombera au fond de la fosse avec le cercueil;—telle -on voit au Malabar une veuve se précipiter sur le bûcher de son époux!—et -il faudra que des ingénieurs viennent le repêcher comme Dufavel.</p> - -<p>Les pauvres petits enfants qui succombent sur le seuil de la vie, que Dieu, dans -sa miséricorde, rappelle à lui avant qu’ils aient trempé dans la fange et dans la boue -de ce monde, n’ont pas comme nous autres adultes le brillant avantage de s’en aller -en corbillard. C’est simplement sous le couvert d’un modeste palanquin qu’ils traversent -à pied la ville et regagnent les pourpris célestes. Mais comme il est assez -rare que quelqu’un accompagne ces chers petits élus, rien ne presse les croque-morts -qui les portent, et ils peuvent se livrer sans réserve à toute l’effervescence de leur -soif. A chaque bouchon, à chaque taverne on fait halte. Il faut bien se rafraîchir, la -route est si longue, l’ouvrage est si <i>fastidieuse</i>! et les poses deviennent si fréquentes -que nos pèlerins se laissent surprendre par la nuit au milieu de leurs courses; ou bien -une autre fois l’on rencontrera des amis et l’on s’oubliera dans leur sein, dans le -sein de l’amitié!—et le lendemain ou le surlendemain, quand la pauvre mère viendra -pour jeter une couronne sur la tombe de son enfant, elle trouvera la fosse encore -vide!—Sèche tes pleurs, pauvre femme! va, l’objet chéri de ta douleur n’est pas -perdu, mère adorée! il est chez le marchand de vin du coin, dans l’arrière-boutique!!!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_124">124</span> -Non content d’être nécrophore et grand-prêtre du fils de Sémélé, comme un mercier -de campagne qui vend des sabots, des cantiques spirituels et de l’avoine, le -croque-mort se livre assez volontiers au cumul, et cela par délassement, car, ne le -perdons pas de vue un seul instant, sa seule profession officielle est de boire. Souvent -donc on le voit, tranchant du gentilhomme, habiter non pas une maison, mais -une boutique de plaisance où, à ses heures perdues, il vient s’abandonner aux plaisirs -du négoce, je veux dire à l’aimable fantaisie d’échanger contre l’argent de ses pratiques -des chaussons aux pommes ou de Strasbourg, du jus de réglisse ou du jus -de la treille. Souvent aussi <i>Madame</i> cultive en son particulier quelque art d’agrément, -et selon que son penchant l’entraîne, elle fait des eunuques sur le pont de la -Tournelle, ou va cueillir dans la verte prairie du mouron pour les petits oiseaux.—J’ai -dit madame, parce que le croque-mort ressent de très bonne heure le -besoin d’avoir une duègne au logis pour le déshabiller et le mettre au lit quand il -rentre.</p> - -<p>Ce n’est pas, si nous en voulons croire l’indiscrétion d’une ravissante chansonnette -de Béranger, mon bon ami et mon doux maître, qu’il lui soit toujours très facile de -s’engager dans les rets de l’hymen. Hélas! la nef de ses amours échoua plus d’une fois -sur la rive de Cythère! Ce qui après tout n’est peut-être que justice, car imprégné -sans cesse de miasmes putrides et d’effluves alcooliques, notre galant a vraiment contre -lui deux senteurs bien pernicieuses au nez d’une belle.</p> - -<p>Comme les fonctions du croque-mort de la mairie sont héréditaires et aliénables, -il peut choisir son successeur et nommer son survivancier. S’il meurt intestat, son -épouse afferme ou donne sa place vide à qui bon lui semble. Quelquefois alors, préférant -le tribut en nature à la redevance en espèces, elle jette un regard favorable -sur l’objet de ses affections extra-conjugales (l’honneur de la maison du croque-mort -n’est pas toujours des mieux gardés), et le sigisbé, endossant tout à la fois et -la livrée funèbre et la veuve éplorée, passe d’un seul bond dans l’alcôve adultère et -dans la charge.</p> - -<p>Peut-être, ô mon Dieu! n’ai-je pas assez mis de plâtre à mon héros, n’ai-je pas -assez déguisé ses faiblesses! mais il est si bon, mais il est d’une nature si humaine, -que comme Jean-Jacques, malgré ses défauts, peut-être pour ses défauts mêmes, on -ne saurait se défendre de l’aimer. Eh! mon Dieu! le soleil lui-même n’est-il pas sujet -aux éclipses et n’a-t-il pas des taches! Lequel d’entre nous n’a pas ses heures de tendresse -et d’égarement? De plus grands personnages ont été subjugués par la bouteille! -Le sultan Mahmoud, qui vient de descendre ces jours-ci dans la tombe, n’a-t-il pas -gouverné longtemps et glorieusement la Turquie plein des vues les plus sages et de -liqueurs fortes! Bassompierre buvait jusque dans ses bottes!—Et Lucius Piso qui -conquit la Thrace, et Cossus, le conseiller de Tibère, étaient l’un et l’autre si sujets -au vin, que souvent il fallut les emporter du sénat.</p> - -<p>Vous vous attendiez sans doute à quelque peinture sombre et farouche, et point -du tout, c’est un pastel rose et frais que je vous trace! Vous comptiez sur des larmes, -et partout sur vos pas vous ne rencontrez que de l’ivresse! cela vous étonne, -et cependant, si l’on y songe un peu, cela est tout simple. La contemplation du -<span class="pagenum" id="Page_125">125</span> -néant des grandeurs et des choses humaines porte immanquablement à l’insouciance -et à la frivolité.—Quand on commerce chaque jour de la mort et de son appareil, -on prend bien vite les hommes et la terre en pitié.—On sent que la vie est courte, -on veut la remplir.—Avant d’être mangé, on veut se repaître.—Avant d’être bu, -on veut boire.—Et l’on devient nécessairement anacréontique et libertin.—Bayard -n’eût pas été quinze jours aux Pompes sans devenir un freluquet; et si Napoléon -lui-même avait été seulement trois jours croque-mort, il n’eût pas porté le sceptre -du monde, mais la batte d’Arlequin.—Toute plaisanterie, toute antithèse à part, -si l’ancienne gaieté française avec sa grosse bedaine et ses petits mirlitons, fleurit vraiment -encore dans quelque coin du globe, croyez-le bien, je vous le dis en vérité, -c’est aux Pompes funèbres assurément.—C’est là que les tréteaux de Tabarin sont -encore en fourrière.—Il n’y a plus que là que Momus agite ses grelots.—Ainsi -messieurs les fermiers de l’entreprise (car depuis le décret de l’an XII, les morts -ont été mis en ferme comme les tabacs), que vous vous représentiez noyés dans la -tristesse et bourrés d’épitaphes, sur Dieu et l’honneur! sont au contraire de bons et -joyeux drilles, de francs lurons, prenant tout au monde par le bon bout et menant -crânement la vie! ce sont tous plus ou moins d’aimables chansonniers, ce sont tous -ou à peu près d’adorables vaudevillistes! Ayant ainsi tout à la fois le double monopole -du boulevard, du Palais-Royal, de la foire et des catacombes.—Et quand le -soir, ils nous ont fait mourir de rire, le lendemain ils nous font enterrer!</p> - -<p>A gauche en entrant dans la cour, non loin des bâtiments de l’administration, il -existe, comme dans un roman de madame Radcliffe, une chambre vaste et mystérieuse, -fermée à tout profane, et qui se nomme, je crois, la salle du conseil. C’est là, dans ce -secret refuge, que messieurs les fermiers se rassemblent joyeusement chaque jeudi, -je ne sais sous quel vain prétexte, et que, tout en fumant le Havane, ils se plaisent à -composer, dans l’abandon le plus voluptueux, à travers un feu roulant de lazzis et de -pointes, leurs agréables ouvrages, leurs piquants refrains et leurs doux pipeaux.—Depuis -dix ans Bobèche n’a pas dit un mot, Turlupin n’a pas joué une parade, qui -ne soient partis de ce dernier asile de la muse de Piis et de Barré, de Panard et de -Sedaine.—C’est là la source unique où la scène aujourd’hui s’abreuve et s’alimente.—C’est -là, dirait Odry, <i>l’embouchure de la scène</i>.—Flonflons et fredaines, tout se -fait là.</p> - -<p>Aussi les jours de première représentation, passé cinq heures, n’y a-t-il plus un -chat aux Pompes, n’y a-t-il plus âme qui vive aux cimetières. Vous seriez Jupiter en -personne, ou M. de Montalivet, que vous ne pourriez vous faire inhumer.—Tous, -fossoyeurs, cochers, croque-morts; tous, depuis le dernier palefrenier jusqu’au chef -des équipages, depuis la concierge jusqu’au garde-magasin, tous en grande tenue -sont réunis sous le lustre avec les <i>romains</i> du parterre.—Et Dieu sait l’enthousiasme -qui les possède et les palmes immortelles qu’ils assurent à leurs patrons!!!</p> - -<p>Ceci vous semble peut-être exorbitant, pyramidal, colossal, éléphantiaque! que -sais-je! Et vous ne pouvez sans doute vous résoudre à croire que le vaudeville et les -pompes funèbres soient deux choses si parfaitement liées, qu’elles boivent au même -pot et mangent dans la même écuelle. Vous en faut-il des preuves?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span> -Un <ins id="cor_36" title="des">de</ins> mes bons amis, qui fait merveille dans le drame, avait mis il y a quelque -temps un jeune enfant en nourrice dans le faubourg. Chaque fois que ce fortuné jeune -homme allait visiter son rejeton, jamais le père nourricier ne manquait de lui dire -(j’espère que ceci est clair et positif): «Monsieur, vous qui êtes <i>du théâtre</i> et qui -connaissez <i>ces messieurs</i>, parlez-leuz-y donc pour que je passe en pied.» Ne prêtant -que peu d’attention à ce que le bonhomme marmottait, et d’ailleurs ignorant quelle -était sa profession, mon ami ne comprenait goutte à cette demande. Enfin, un jour -que ce plaisant solliciteur recommençait son éternelle pétition: («C’est que, voyez-vous, -monsieur, quand on n’est pas titulaire, sauf le respect que je vous dois, on n’a -que les mauvais morts. Quand y meurt un bon mort, c’est pas pour vous, ça vous -passe devant le nez!...»)—Impatienté d’une pareille obsession, «Qu’êtes-vous -donc?» lui dit-il brusquement, «vous êtes donc croque-mort?»—En effet, c’était -bien là le métier du bonhomme; mon ami avait frappé juste, mais que l’autre était -cruellement offensé! «Moi, croque-mort!» répétait-il; «non, monsieur, je ne suis -pas croque-mort. Depuis l’an XII, monsieur, il n’y a plus de ces horreurs-là! Je suis, -monsieur, porteur funèbre de défunts à l’entreprise générale.»—Ceci nous montre, -cher lecteur, combien il est dangereux de confondre la branche aînée avec la branche -cadette, et surtout d’appeler gendarmes les gardes municipaux.</p> - -<p>Pour se délivrer de ce trop susceptible importun, notre jeune dramaturge écrivit -sur-le-champ à la commission des auteurs; et dès le lendemain il eut la satisfaction -d’apprendre que son protégé venait, à sa recommandation honorable, de recevoir sa -nomination, et de passer <i>ex-abrupto</i> croque-mort en pied et en titre.</p> - -<p>Le bonhomme avait raison de s’insurger: croque-mort n’est vraiment plus qu’un -nom de guerre; et si jamais vous avez quelque chose à démêler avec les Pompes, -gardez-vous bien d’employer ce vilain terme, vous vous attireriez quelque affaire -d’honneur sur les bras.</p> - -<p>Un jour que je demandais à un croque-mort pourquoi on leur avait donné cet -étrange surnom, ce sobriquet, «C’est,» me dit-il avec un sourire de satisfaction (le -croque-mort est très facétieux de sa nature), «parce que la populace prétend que -nous faisons des repas de corps.»</p> - -<p>Ainsi que pour le croque-mort, comme nous venons de le voir, il y a pour l’administration -de bons et de mauvais morts, de bons temps et des mortes-saisons. Les -mortes-saisons toutefois ne sont pas celles où l’on meurt, mais bien celles où l’on ne -meurt pas, ou du moins où l’on ne meurt guère. Un bon temps, c’est quand le mort -donne; cependant, pas à l’excès. Quand le mort donne avec trop d’enthousiasme, cela -devient désastreux. Le choléra fut une époque déplorable; il y avait trop d’ouvrage -pour <i>la</i> bien faire: chaque grappe ne pouvait aller sous le pressoir; on enterrait à la -hâte et sans luxe; l’entreprise manquait de tentures et de chars; on empilait les morts -sur des haquets, on les emportait à pleins tombereaux comme des gravois.—Mais -la grippe d’il y a deux ans, à la bonne heure, ce fut un âge d’or!... Aussi le croque-mort -n’en parle-t-il jamais sans une larme d’attendrissement.</p> - -<p>Dès qu’une aimable recrudescence se fait sentir, dès que le ciel, dans sa bienveillance, -envoie la plus légère mortalité, les employés et les quatre-vingts chevaux de service -<span class="pagenum" id="Page_127">127</span> -ordinaire deviennent bien vite insuffisants; il faut alors avoir recours à des -hommes et à des bêtes de louage, et c’est alors que le croque-mort et le cocher de -raccroc apparaissent sur l’horizon.</p> - -<p>Le croque-mort de raccroc se fait avec tous les portiers d’alentour et les décrotteurs -qui se trouvent sous la main. Mais quelquefois la pénurie est si grande (Dieu vous -garde en cette occurrence de passer dans le faubourg!), qu’on vous arrête au passage. -«Voulez-vous gagner trente sous?» vous dit-on, et sans en attendre davantage on -vous entraîne, et, bon gré, mal gré, l’on vous force, comme on force dans un incendie -à faire la chaîne, à endosser le frac funéraire. Chaque cortége alors forme une délicieuse -mascarade! C’est à pouffer de rire, c’est à éclater dans sa peau! On prend -dans les magasins les premiers haillons venus. Un pantalon, qui lui entrera jusqu’aux -épaules, et une <ins id="cor_37" title="houpelande">houppelande</ins> gigantesque tomberont en partage à un petit homme <ins id="cor_38" title="raccorni">racorni</ins>, -tandis qu’un portefaix herculéen aura un habit que vous prendriez pour -sa cravate.—On raconte que M. Bulwer fut ainsi raccroché un jour (s’imaginant -obéir à la loi du pays, l’honorable <i>touriste</i> se laissa faire), et que miss Trollope -l’ayant par hasard aperçu derrière un corbillard, dans un accoutrement des plus -grotesques, le trouva si bouffon, si <i lang="en" xml:lang="en">comical</i>, si <i lang="en" xml:lang="en">whimsical</i>, qu’elle se pâma d’aise, -l’aimable aventurière, et tomba de sa Hauteur à la renverse.—Avec chaque attelage -supplémentaire, le loueur de chevaux fournit -aussi un homme d’écurie; celui-ci, on l’affuble -en cocher, et je vous prie de croire que ce n’est -pas le moins récréatif! Vous imaginez-vous l’allure -dégagée de ces Bas-Normands fourrés dans de -hautes bottes à manchettes, dans d’énormes casaques -à la française, et vous figurez-vous leur gros -museau de polichinelle coiffé d’un chapeau aquilin, -à l’angle duquel pendent tristement en manière de -crêpe les derniers vestiges d’une loque.</p> - -<div class="floatl" style="width: 224px;" id="im-127a"> -<img src="images/im-127a.jpg" alt="Le cocher" title="Le cocher" width="224" height="500" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-127a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Les cochers de corbillard titulaires sont en général -d’une essence plus éthérée que les croque-morts, -quoique pour la boisson ils soient leurs -pairs, et qu’ils aient comme eux leur double -odeur, non pas cette fois le cadavre et l’alcool, -mais le vin et la litière.—L’histoire de ces bonnes -gens, c’est l’histoire de bien d’autres, c’est l’histoire -du cheval de fiacre.—Ce sont d’anciens serviteurs -de grandes maisons, de maisons royales -même, qui, après avoir été ravagés par l’âge et le -malheur, après avoir perdu cheveux et chevance, -de condition en condition arrivent enfin à cette -dernière. Leur Westminster, à eux, c’est Bicêtre! -c’est Bicêtre le gracieux Panthéon où, quand ils -sont tout-à-fait hors d’usage, la patrie reconnaissante les envoie se coucher! Mais ce -<span class="pagenum" id="Page_128">128</span> -cas est bien rare; frappés d’un coup de sang ou d’un coup de vin, ces braves s’éteignent -plus communément sous les drapeaux.</p> - -<p>Le cocher de tenture, qui, tout bien considéré, n’est qu’une variété assez insignifiante -du croque-mort proprement dit, a pour mission spéciale de prêter la main -aux tapissiers, et de transporter les objets qui servent à décorer la porte de la -maison mortuaire. C’est du reste un fort mauvais farceur que rien ne recommande, -et qui pratique une supercherie dont vous me voyez encore tout scandalisé.</p> - -<p>Quand sa besogne est achevée, il monte chez le trépassé, et d’un air sentimental, -tout en glissant adroitement la demande de son pour-boire, il prie la famille de -lui donner n’importe quoi pour aller chercher l’eau bénite nécessaire; mais, au lieu -d’aller à la paroisse, l’effronté s’en va tout simplement se rafraîchir chez un marchand -de vin, où, tandis qu’il s’ingurgite un demi-setier, il remplit le vase à la fontaine. -«Eau filtrée ou eau bénite, se dit-il, qu’est-ce que cela fiche?... les morts ne -se plaignent point!» Cela est très vrai, mon garçon, mais ils n’en sont pas moins -<i>floués</i>.</p> - -<div class="floatr" style="width: 233px;" id="im-128a"> -<img src="images/im-128a.jpg" alt="Le maître de cérémonies" title="Le maître de cérémonies" - width="233" height="500" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-128a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Ce personnage qui marche en arbalète devant le char, et qui porte une écharpe -en ceinture, un chapeau à cornes, le frac noir, les petits ou les gros souliers (autrefois -les bottes en cœur), le fin ou le gros -pantalon (parfois le parapluie), c’est le commissaire -des morts, ou plutôt M. l’ordonnateur!!! -Comme il s’imagine représenter -M. le maire, qui n’a pas le temps de venir, -et doubler M. l’ordonnateur général, le drôle -n’est pas sans quelque penchant à la suffisance -et ne serait pas éloigné de prendre sa canne -ornée d’une urne cinéraire pour un sceptre, -et de se prendre lui-même pour une majesté. -Quelques-uns cependant ont des mœurs plus -terrestres, et, sans grand souci pour leur blason, -trinquent avec les officiers de l’église ou -les cochers, et <i>lichent</i> très volontiers le canon -sur le comptoir.—Pour faire un ordonnateur -ou commissaire des morts, la préfecture, car -c’est elle qui les fournit, prend d’ordinaire -son candidat parmi les journalistes incorruptibles -ou les préfets tombés en <i lang="la" xml:lang="la">deliquium</i>.</p> - -<p>Quand survient un mort de première classe, -ou du moins de bonne qualité, messieurs les -hauts employés des bureaux quittent brusquement -la plume pour l’épée, l’habit râpé du -commis pour le pourpoint et le mantelet, le -chapeau rond pour les panaches, et se transforment tout-à-coup en ce noble et imposant -personnage, dont voici un crayon délicieux et fidèle de notre cher Henri Monnier.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_129">129</span> -Ainsi travesti, ce majestueux mercenaire prend le titre fastueux de maître des cérémonies. -En effet, c’est lui qui dirige le cérémonial voulu, l’ordre et la marche, -qui indique aux gens du convoi la manière de s’en -servir.</p> - -<div class="floatr" style="width: 218px;" id="im-129a"> -<img src="images/im-129a.jpg" alt="L’ordonnateur" title="L’ordonnateur" width="218" height="400" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-129a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>C’est une espèce de garçon d’honneur donnant le -branle et menant la mariée.</p> - -<p>Comme il porte le haut-de-chausses, ses gras de -jambes jouent chez lui un très grand rôle et sont -dans son affaire de première importance.</p> - -<p>Un maître des cérémonies complet coûte dix -francs; mais on peut en avoir un sans mollets pour -huit.—Un cagneux ne vaut que sept; et pour trois -livres dix sous, autrefois, il y en avait à jambes -torses.</p> - -<p>Mais, hélas! l’entreprise des pompes a fait aussi -sa révolution, et chaque jour, ainsi, des détériorations -physiques et morales y sont apportées. La décence -et le luxe y remplacent de plus en plus et d’une -façon désespérante l’antique et primitive simplicité. -On y pousse aujourd’hui la folie jusqu’à tresser la -crinière et la queue des chevaux comme la blonde -chevelure de nos maîtresses, jusqu’à parer leur -front d’une cocarde, jusqu’à vernir leurs sabots. -En un mot, les morts trouvent maintenant aux Pompes, à toute heure, un excellent -comfortable,—les vivants, les attentions les plus délicates et jusqu’à des habits -de deuil tout faits et à louer; il y a même pour les envois en province des berlines -ravissantes, éblouissantes, où le trépassé pourrait au besoin se mirer. La case dans -laquelle le défunt se loge est si heureusement dissimulée que j’ai vu plus d’une fois à -Longchamps figurer incognito ces élégants équipages. Quand un cocher part pour -un transport, soit pour mener ou ramener feu M. de Carabas dans ses terres, soit -pour conduire outre-mer quelque baronnet venu chez nous pour apprendre les belles -manières, mais mort à la peine, il emporte d’ordinaire avec lui une grande provision -de poudre et d’arquebuses, et tout le long de son chemin il fait une guerre terrible. -Chaque pièce qui tombe sous ses coups est cachée adroitement dans les profondeurs -de là berline, et c’est une chose assez plaisante, au retour du voyage, que de voir -déballer cette espèce de bourriche et débarquer, en compagnie de saucissons passés -en fraude, une myriade d’écureuils, de bécassines ou de lapins. Mais, comme il en -coûte 10 francs par poste pour faire voyager ainsi les os de ses pères, bien des gens -d’ordre et d’économie les mettent tout bonnement au roulage.—Un jour que je me -trouvais chez un jeune député de ma connaissance, j’entendis tout-à-coup s’arrêter -un camion à la porte. On sonne, j’ouvre, et l’on me remet un papier. «Qu’est-ce?» -s’écrie notre célèbre représentant. Je dépliai alors le billet et je lus: «La Bastide et -Simon frères, commissionnaires-chargeurs à Marseille.—A la garde de Dieu et sous -<span class="pagenum" id="Page_130">130</span> -la conduite de Jean-Pierre, voiturier, nous avons l’honneur de vous faire passer -la dépouille mortelle de M. le comte de ***, à raison de 5 francs les cent kilogrammes, -prix convenu.»—«Ah! je sais,» fit alors mon noble ami, c’est feu -mon respectable père qu’on me renvoie.» Puis, se tournant de mon côté: «Tu es -bien heureux, mon cher, d’être orphelin,» me dit-il avec un sourire aimable, «ces -gueux de parents, ça vous ruine! ça n’en finit pas!...»—Au Père La Chaise, sur -la simple présentation d’une lettre de voiture, ou l’estampille de la douane, le conservateur -reçoit les morts à bras ouverts; mais si par hasard leurs papiers ne sont pas -en règle, s’ils ont perdu leur passe-port, on les traite de vagabonds et de républicains, -et ils courent grand risque de coucher au corps-de-garde.</p> - -<p>Rue Saint-Marc-Feydeau, 18, il existe aussi depuis quelques années, sous le titre -de Compagnie des Sépultures, une magnifique succursale de la <ins id="cor_39" title="grand">grande</ins> entreprise du -faubourg Saint-Denis. Cet établissement est vraiment si rempli de commodités, que -nous ne saurions le passer sous silence sans une criante injustice. Avez-vous fait une -perte, allez là: moyennant une faible reconnaissance, on s’y charge de tout régler -et de tout ordonner, depuis A jusqu’à Z, avec l’église comme avec les Pompes, y -compris les distributions de vos aumônes; si bien qu’une fois votre commande faite -vous n’avez plus à vous occuper du défunt, pas plus que s’il n’existait pas, et vous -pouvez partir tranquillement pour les courses de Chantilly ou pour le couronnement -de la reine d’Angleterre ou de la rosière de Bercy.—Joint à cet établissement, ajoutez, -s’il vous plaît, qu’il y a, pour le plus grand agrément du visiteur, une exposition -perpétuelle de petits sépulcres, de petits jardins funèbres, de tombeaux grands comme -la main, d’urnes imperceptibles, de cercueils portatifs, le tout à prix fixe et dans le -dernier goût. C’est à vous de choisir parmi tous ces ravissants échantillons. Voudriez-vous -par hasard faire embaumer l’objet de vos regrets éternels? On vous présentera -une jeune fille, un canard et un poulet injectés depuis trois ans par M. Gannal, -encore aussi frais et aussi appétissants que s’ils sortaient de chez le marchand de -comestibles.</p> - -<p>Cette compagnie, ainsi que MM. les marbriers et tous les ouvriers des cimetières, -nourrit au dehors une multitude de courtiers et de drogmans (le nombre en est, -dit-on, formidable), qui, toujours à la piste des moribonds, des valétudinaires et -des morts, aussitôt que vous êtes enrhumé, ou que vous avez rendu l’âme, se précipitent -à votre porte, où par jalousie de métier souvent ils se livrent de sanglants -combats et périssent.—Quelquefois ces industriels poussent l’adresse et -la sollicitude jusqu’à graisser la patte du portier pour qu’il les vienne avertir dès -que le malade aura tourné de l’œil, et qu’il favorise leur introduction, à l’exclusion de -tout autre.—«Madame, un monsieur tout en noir, et qui paraît prendre une part -bien vive à votre deuil, demande à être conduit près de vous.»—L’inconnu entre -d’un air pénétré et le mouchoir à la main.—La dame s’incline et fait signe à l’homme -attendri de s’asseoir.—«Vous avez fait une grande perte, madame.—Oui, monsieur, -bien grande.—Bien douloureuse.—Oui, bien douloureuse, et dont je ne -saurai jamais me consoler.—Madame, que souvent le destin est cruel!-Vous êtes -bien bon, monsieur, de m’apporter quelques douces paroles: mais je crois n’avoir -<span class="pagenum" id="Page_131">131</span> -pas l’honneur de vous connaître, que me voulez-vous?—Je sais, madame, qu’il n’est -rien qu’une mère ne fasse pour la mémoire d’une fille chérie... Hélas! que ce monde -est plein de tristesse!... Je suis, madame, courtier près la compagnie des sépultures -(ou courtier particulier de M. de La Fosse, fabricant de sarcophages), et je venais -voir, madame, si par hasard vous n’auriez pas besoin d’un tombeau; nous en avons -de neufs et d’occasion, et dans le dernier genre....» A ces mots notre homme essuie -une bordée terrible; mais il est à l’épreuve du feu.—«Comment, monsieur, vous -n’avez donc ni cœur ni âme pour venir troubler ainsi une pauvre femme dans sa solitude -et son désespoir! C’est une abomination, c’est une honte, le métier que vous -faites!....» Et là-dessus on le jette à la porte, mais il revient le lendemain; car rien -ne saura l’arrêter jusqu’à ce qu’il vous ait extorqué quelques ordres.—Il n’y aurait -qu’un moyen de se défaire d’un pareil misérable, ce serait de le tuer; mais la loi -jusqu’à ce jour n’y autorise que faiblement.</p> - -<p>C’est au faubourg du Roule, chez un illustre ébéniste, nommé on ne peut plus -heureusement M. Homo, que se fabriquent les cercueils de chêne et de palissandre, -les cercueils marquetés, guillochés, damasquinés, à compartiments, à secrets ou à -musique; mais la grande manufacture des bières à l’usage de la canaille, c’est-à-dire -des bières de bois blanc, est établie au village de la Gare. L’ouvrier qui en a l’entreprise -est tenu dans l’obligation d’en avoir toujours au moins six mille de faites, et -dans chaque mairie, une bonne collection. Ce tailleur suprême, qui enfonce Zang, -Staub et Dussautoy, fait à ce métier sa fortune, tout comme MM. les vaudevillistes -des Pompes de leur côté font la leur. C’est une chose bien curieuse que l’énorme -quantité de vivants qui vivent à Paris de la mort! Sans la population souterraine -un tiers de la garde nationale serait sans ouvrage et sans pain!—Au carrosse de -luxe, il faut un attelage de luxe. Il faut des fleurs à la beauté, <i>il faut des perles au -poignard</i>. Aussi n’est-ce point notre héros, ce mince et chétif personnage qui jouit -de la douce faveur d’ensevelir les heureux du jour et de les mettre dans leurs cercueils -<i>Boule</i> ou <i>Charles</i> I<sup>er</sup> Non, mon cher marquis, il y a un gros garçon tout -exprès pour cela: fleuri, potelé, presqu’un amour. Ce beau mignon, vous l’avez vu -sans doute, il est très reconnaissable; il porte toujours sur l’épaule un sac énorme -en guise de carquois; car il faut vous dire que pour épargner aux cadavres super-fins -toute émotion et tout cahot désagréable, bien que leurs cercueils soient matelassés -et garnis d’oreillers comme un boudoir, on les enterre à bouche que veux-tu? -dans le son.</p> - -<p>Tout le monde connaît la triste, et philosophique et populaire composition de Vigneron, -cet honnête et modeste peintre; je veux dire le Convoi du Pauvre. Dans le -char de l’indigence un homme obscur gagne silencieusement son dernier asile. Sans -cortége et sans apparat, il passe comme il a vécu. Trahi par la fortune, abandonné -des siens, un seul ami lui reste et le suit; et cet ami, c’est son chien! un pauvre -barbet, portant la tête basse et enfouie sous les soies longues et crottées de sa toison -inculte.—Ce tableau simple et déchirant, Vigneron l’a fait!... A Biard il en reste -un autre moins sombre et que son pinceau railleur reproduirait merveilleusement!—Celui-là, -je l’ai vu, de mes propres yeux vu!—C’était un homme, ô sublime -<span class="pagenum" id="Page_132">132</span> -philosophie! qui seul derrière un corbillard suivait les restes de sa défunte <i>adorée</i> et -fumait tranquillement sa pipe.</p> - -<p>Il va sans dire que ce sont les croque-morts de la métropole que nous avons pris -pour type et archétype. Ceux des provinces varient à l’infini, mais au demeurant, ils -ne sont toujours que des provinciaux. J’en ai rencontré dans quelques villes qui ressemblent -assez par le costume à des marchands arméniens d’Archangel, et d’autres -qui m’ont paru un assez heureux mélange du charbonnier et du rabbin.—L’usage -des chars, qui fait dire au peuple de Paris: «En tous cas, nous sommes sûrs de ne -pas nous en aller à pied;» ou «Viendra un jour où, ventrebleu! à notre tour aussi -nous éclabousserons!...» n’est pas généralement adopté et ne le sera pas de sitôt sans -doute. Beaucoup de villes regardent encore ce mode de transport funèbre comme un -véritable sacrilége, et il n’y a pas fort longtemps même qu’à Moulins la populace -a jeté dans l’Allier un malencontreux corbillard qui avait osé se montrer par la -ville.</p> - -<p>La gaieté qui règne chez nos aimables vaudevillistes du faubourg, tout héliogabalique, -<ins id="cor_40" title="toute">tout</ins> sardanapalesque, tout exorbitante qu’elle a pu vous sembler, est -bien déchue cependant de son antique splendeur. Hélas! ce n’est plus que l’ombre -d’elle-même. Il fallait voir avec quelle magnificence inouïe se célébrait autrefois le -jour des Morts. Le jour des Morts, c’est la fête des Pompes, c’est le carnaval du -croque-mort! Qu’il semblait court ce lendemain de la Toussaint, mais qu’il était -brillant!... Dès le matin toute la corporation se réunissait en habit neuf, et tandis que -MM. les fermiers, dans le deuil le plus galant, avec leur crispin jeté négligemment -sur l’épaule, répandaient leurs libéralités, les verres et les brocs circulant, on vidait -sur le pouce une feuillette. Puis un héraut ayant sonné le boute-selle, on se précipitait -dans les équipages, on partait ventre à terre, au triple galop, et l’on -gagnait bientôt le <i>Feu d’Enfer</i>, guinguette en grande renommée dans le bon temps. -Là, dans un jardin solitaire, sous un magnifique catafalque, une table immense -se trouvait dressée (la nappe était noire et semée de larmes d’argent et d’ossements -brodés en sautoir), et chacun aussitôt prenait place.—On servait la soupe -dans un cénotaphe,—la salade dans un sarcophage,—les anchois dans des cercueils!—On -se couchait sur des tombes,—on s’asseyait sur des cippes;—les -coupes étaient des urnes,—on buvait des bières de toutes sortes;—on mangeait -des crêpes, et sous le nom de gélatines moulées sur nature, d’embryons à la béchamelle, -de capilotades d’orphelins, de civets de vieillards, de suprêmes de cuirassiers, -on avalait les mets les plus délicats et les plus somptueux.—Tout était -à profusion et en diffusion!—Tout était servi par montagnes!—Au prix de cela les -noces de Gamache ne furent que du carême, et la kermesse de Rubens n’est qu’une -scène désolée.—Les esprits s’animant et s’exaltant de plus en plus, et du choc jaillissant -mille étincelles, les plaisanteries débordaient enfin de toutes parts,—les -bons mots pleuvaient à verse,—les vaudevilles s’enfantaient par ventrée.—On -chantait, on criait, on portait des santés aux défunts, des toasts à la mort, et bientôt -se déchaînait l’orgie la plus ébouriffante, l’orgie la plus échevelée. Tout était -culbuté! tout était saccagé! tout était ravagé! tout était pêle-mêle! On eût dit une -<span class="pagenum" id="Page_133">133</span> -fosse commune réveillée en sursaut par les trompettes du jugement dernier.—Puis -lorsque ce premier tumulte était un peu calmé, on allumait le punch, et à sa lueur -infernale, quelques croque-morts avant tendu des cordes à boyau sur des cercueils -vides, ayant fait des archets avec des chevelures, et avec des tibias des flûtes tibicines, -un effroyable orchestre s’improvisait, et, la multitude se disciplinant, une immense -ronde s’organisait et tournait sans cesse sur elle-même en jetant des clameurs terribles, -comme une ronde de damnés.</p> - -<p>Le punch et la valse achevés, on remontait gaiement dans les chars, on regagnait -promptement la ville, et l’on venait souper en masse au café Anglais.—C’était -alors un bien étrange spectacle que cette longue enfilade de voitures de deuil et de -corbillards, stationnant sur le boulevard de la fashion à la porte d’un cabaret de bon -ton, d’une popine, d’un <i lang="la" xml:lang="la">calix thermarum</i>, comme eût dit Juvénal; et dans l’intérieur, -ce n’est pas, je vous prie, un spectacle moins bizarre, que cette bande -joyeuse de farceurs en costume funèbre attablés avec des <i>lions</i> et des filles, sablant -le madère et le <i>sherry</i>, en chantant le <i lang="en" xml:lang="en">God save the king</i> sur l’air de la mère -Godichon!</p> - -<p>Mais, hélas! que les temps sont changés! Aujourd’hui cette brillante fête, à peu -près abolie, ne se signale plus au croque-mort consterné que par une misérable -gratification de trois livres, et pas <i>sterling</i>.—Trois francs! trois misérables francs! -avec cela que voulez-vous qu’on fasse? On ne peut ni acheter un clyso-pompe, ni -coucher en ville, ni suborner la reine de Prusse, et encore moins souscrire aux -<i>Français peints par eux-mêmes</i> ou aux <i>Anglais</i>.—Cependant gardez-vous de croire -que toute tradition de ces réjouissances soit à jamais perdue, et qu’elles n’aient -laissé dans les mœurs aucune trace. Un riche et copieux banquet, mêlé de farces et -d’intermèdes, a été donné il n’y a pas fort longtemps même par le menuisier qui -façonne les boîtes de luxe, dont je vous parlais tout-à-l’heure, et il se passe rarement -plus d’une année sans que les Pompes ne soient le théâtre de quelque nouvelle et -délicieuse bouffonnerie.</p> - -<p class="sep2"><i>P. S.</i>—Si pour quelques légères railleries échappées à ma plume indiscrète, on -allait se fâcher sérieusement contre notre héros et lui faire un crime irrémissible de -la fragilité de ses mœurs <i>un peu régence</i>, je serais vraiment bien désolé. Mon Dieu! -je l’ai dit, c’est la profession qui veut ça. Sauf Tobie et Joseph d’Arimathie, depuis la -création du monde, tous les ensevelisseurs ont toujours été des drôles! il ne faut pas -leur en vouloir; et d’ailleurs, auprès des libitinaires antiques, des nécrophores et -des <i lang="la" xml:lang="la">sandapilarii</i>, nos croque-morts sont des vestales, qui méritent le prix Monthyon.</p> - -<p class="right1">Pétrus <span class="smcap3">Borel.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 416px;" id="im-133bis"> - <img class="bord" src="images/im-133bis.jpg" width="416" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>L’ÉCOLIER</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-133bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-134a"> - <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> - <img src="images/im-134a.jpg" width="600" height="232" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-134a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">L’ÉCOLIER.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 192px;" id="im-134b"> -<img src="images/im-134b.jpg" alt="L" title="" width="192" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-134b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">L</span><span class="smcap3">’écolier</span> -n’est pas seulement un type, c’est un principe. -L’école, c’est le creuset où s’élabore l’avenir -d’une génération, où fermentent toutes les imaginations -que la science éclaire de sa flamme vive, et dont -elle fait ou un métal commun qu’on rejette, ou un -joyau précieux qui éblouit. Par le mot <em>ÉCOLIER</em> nous -entendons tout ce qui reçoit un enseignement, depuis -le bambin déguenillé qui épèle l’alphabet sous le doigt -d’un frère <i>ignorantin</i>, jusqu’au dandy de philosophie, -qui, sur les gradins d’un cours public, écoute avec une -complaisance nonchalante les dissertations filandreuses du professeur sur Locke, -Hobbes ou Spinosa.</p> - -<p>Il nous suffit d’avoir indiqué seulement les disciples des frères et de l’enseignement -mutuel; leur carrière scolastique n’est pas assez étendue pour trouver une longue -place ici. Après quelques éléments plus ou moins incomplets de lecture, d’écriture et -d’arithmétique, ils revêtent, pour la plupart, le tablier de cuir ou de serge, attribut -des apprentis. Nous nous occuperons spécialement de cette jeunesse d’élite qui consacre -ses plus belles années aux études sérieuses, et qui fournit des écrivains, des -médecins, des légistes à la société, des orateurs à la tribune, des hommes de talent -et de savoir à la nation.</p> - -<p>Le collége autrefois était un bâtiment triste et sombre, avec des murs épais et des -fenêtres hérissées de barreaux. Au dedans, un silence de cloître, de vastes solitudes, -des grilles au lieu de portes, des guichets derrière lesquels un œil sournois observait, -des corridors ténébreux où l’on voyait des ombres noires aux visages renfrognés se -glisser le long des murailles. Puis, c’étaient des châtiments terribles, une concurrence -<span class="pagenum" id="Page_135">135</span> -de sévérité qui fait hésiter les vieillards entre les Oratoriens et les Bénédictins, -mais dont les Joséphistes emportent le prix. Maintenant la physionomie du collége -est moins austère; c’est une maison blanche et riante, que les rayons du soleil inondent -à pleines croisées; ce sont des salles aérées, un jardin dont les arbres touffus -tendent au-delà des murs leurs rameaux, comme des bras, au père de famille. Le correcteur, -bourreau grotesque, acteur nécessaire du système pénitentiaire vieilli, a disparu. -Ce n’est plus le régent en habit noir, aux sourcils froncés, à la physionomie -d’inquisiteur; c’est un directeur aimable, empressé, quasi-galant, <ins id="cor_41" title="mieilleux">mielleux</ins> comme -un prospectus, qui promet bien-être, soins paternels, nourriture saine et abondante. -Certes, il y a progrès du passé au présent, mais trop souvent cet extérieur séduisant -n’est qu’un appât de plus: à l’intérieur la spéculation siége; la parcimonie ou l’incurie -arrêtent la réalisation de réformes utiles.</p> - -<p>Dans les colléges comme dans les institutions particulières, il y a deux sortes d’écoliers: -le pensionnaire et l’externe. L’externe, c’est l’être envié, l’être heureux qui -a un pied dans ce monde du dehors que le pensionnaire ne fait qu’entrevoir. A celui-là -la liberté d’action, les dissipations, la vie extérieure, les plaisirs de la ville, l’intimité -de la famille, les soins affectueux; à l’autre, la dépendance complète, l’uniformité -monotone des devoirs journaliers, la limite d’horizon, l’isolement. Aussi le -pensionnaire livré à lui-même, malpropre, chagrin par la répercussion de son malaise -physique sur son malaise moral, ressemble aussi peu à l’externe, enfant gai, -allègre, coquettement vêtu, que ces chiens mal soignés, de mauvaise humeur, assis -tristement près du foyer, à la levrette fringante, folâtre, qui bondit sur ses souples -jarrets. L’externe devient un lien qui rattache le pensionnaire au monde dont on -l’isole: c’est lui qui importe les balles, les toupies, les jouets de toutes sortes, et -surtout les provisions qui changent en régal le sobre ordinaire des colléges à deux -repas du jour. C’est lui aussi qui introduit ces délicieuses brochures que l’on dévore -à l’ombre d’un dictionnaire, tandis qu’un livre est hypocritement ouvert au sommet -d’un pupitre, et que la main semble tracer des caractères sur le papier.</p> - -<p>Cette distinction des élèves en pensionnaires et externes est une distinction de -fait, de laquelle résultent deux nuances bien tranchées. Les professeurs établissent -encore deux catégories, celle des élèves forts dans leurs classes, des travailleurs, et celles -des faibles, qu’on flétrit du nom de paresseux (en style technique, les <i>piocheurs</i> et -les <i>cancres</i>); car la faiblesse est toujours considérée comme provenant de la paresse -et non de l’incapacité, vu que le directeur déclare indistinctement à chaque parent -que <i>l’enfant a des moyens</i>. Mais l’écolier n’admet pas cette classification: la paresse -est un fruit savoureux dont il se gorge avec trop de délices pour en faire une cause -de dégradation. Il établit la supériorité de la force brutale, de la force matérielle, de -la loi du coup de poing, sur la force intellectuelle qu’il méprise, le plus souvent par -impuissance. Cette aristocratie est encore assez bien entendue, en ce que le partage -de la force appartient ordinairement aux plus avancés en âge, et partant en études, -de sorte que la considération croît en proportion de l’élévation des classes. Au reste, -si l’insolence envers la roture peut être admise comme preuve de noblesse, cette -aristocratie en est possédée au plus haut degré, et l’égalité tant vantée du collége -<span class="pagenum" id="Page_136">136</span> -n’existe pas réellement. Ces patriciens superbes comprennent toute la plèbe qui les -entoure sous la dénomination injurieuse de <i>moutards</i> ou de <i>mômes</i>, et se livrent à -leur égard à des extorsions et à des abus de pouvoir qui caractérisent un despotisme -effréné.</p> - -<p>Sous le rapport physique, généraliser la physionomie de l’écolier est difficile; -néanmoins, suivant le point de vue ordinaire, nous lui accorderons une expression -espiègle, des yeux hardis, un sourire perpétuel sur les lèvres, un nez retroussé à la -Roxelane, indice de la malice et de l’effronterie; des joues roses, des cheveux autrefois -en vergette, mais qu’on a soin maintenant de laisser croître, depuis qu’une ordonnance -ministérielle a précisément ordonné le contraire. Les vêtements sont une -partie trop intégrante de l’écolier pour que nous n’en fassions pas mention. On comprend -que nous allons parler de l’interne de pensionnat, et non de l’interne du lycée, -où la coupe de l’habit est invariable.</p> - -<div class="floatl" style="width: 326px;" id="im-136a"> -<img src="images/im-136a.jpg" alt="Écolier" title="Écolier" width="326" height="500" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-136a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>L’écolier a d’abord la tête ombragée d’une casquette, laquelle est ornée d’une -visière démesurée que le possesseur -taille en dentelle à sa fantaisie -avec un eustache, pendant -ses heures de loisir. La visière -n’est perceptible que pendant les -premiers jours de la possession -de la casquette: un prompt divorce -fait justice de cet accessoire -incommode. Un col de chemise -chiffonné s’échappe inégalement -de la cravate noire qui est -jetée négligemment autour du -cou, et dont les bouts, après un -nœud préalable, retombent sur -la poitrine. La blouse est l’habillement -le plus ordinaire de l’écolier -pendant les premières années -des classes, mais ce costume -enfantin est bientôt remplacé par -un de ces habits ambigus qui -participent à la fois de la veste -et de l’habit. Les manches en -sont courtes, étriquées: l’étoffe, -usée jusqu’à la trame, se contracte -entre les coutures: elle est -mouchetée de taches monstrueuses: le collet est fripé, les parements sont graisseux -(quelques-uns enserrent précieusement leurs avant-bras dans des manches de percaline, -mais on les flétrit du nom d’épiciers). A la boutonnière pend <ins id="cor_42" title="un">une</ins> ficelle élégante -qui soutient la clef du pupitre ou de la <i>baraque</i>. Vient ensuite le gilet, trop -<span class="pagenum" id="Page_137">137</span> -court, demi-attaché, faute de boutons, qui semble se séparer avec horreur du pantalon, -tant est grande la distance qui laisse entrevoir des bretelles de lisière, et -donne à la chemise un <ins id="cor_43" title="instertice">interstice</ins> favorable pour se produire: le gilet est un vêtement -de passage; il disparaît avec les premières chaleurs de l’été. Le pantalon témoigne -de la croissance de son maître; il laisse à découvert des bas indigo qui se perdent -dans des souliers informes, au cuir inflexible, aux semelles épaisses, aux clous acérés. -Des livres maculés, déchirés, sont artistement ficelés et pendent sur l’épaule. -Quelquefois on leur substitue un vaste carton vert bourré de livres, maintenu par -une corde en bandoulière sur la poitrine. Il est inutile d’ajouter que les gants sont -proscrits. Un écolier qui s’aviserait d’en mettre serait appelé fat pour ce raffinement -de coquetterie.</p> - -<div class="figcenter2" style="width: 487px;" id="im-136bis"> - <img class="bord" src="images/im-136bis.jpg" alt="" title="" width="477" height="600" /> - <div class="cptn"><b>LE COLLÉGIEN</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-136bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p>Un des mérites les plus saillants de l’écolier, c’est l’effronterie: au moyen de cette -précieuse qualité il dément sans rougir une accusation, lors même qu’il est <i>collé</i> en -flagrant délit: «Vous causez, monsieur!» Il interrompt la phrase commencée avec -un voisin, et répond avec énergie un <i>Non</i> où l’expression d’un étonnement hypocrite -se mêle à l’accent de l’innocence injustement soupçonnée. Pour s’excuser d’une infraction -à la règle disciplinaire, il sait aussi construire avec promptitude une <i>gausse</i> -dont un expert chercherait en vain le côté faible. Il est donc essentiellement menteur, -et à tel point que la franchise est considérée comme une preuve d’idiotisme, et le -mensonge comme un accessoire nécessaire, dont le succès a le double avantage de -détourner une punition et de duper un <i>pion</i>.</p> - -<p>Car l’écolier se fait gloire de combattre le maître d’études. On respecte celui-ci dans -les colléges, où c’est presque un fonctionnaire public, où il s’étaie du formidable proviseur, -qui n’hésiterait pas à renvoyer un élève indocile; mais dans les pensions, l’exil -du coupable diminuerait d’autant le revenu du directeur; aussi l’écolier, fort de -cette considération, entretient soigneusement une lutte avec le pouvoir, lutte aussi -haineuse, aussi acharnée que celle de Guelfes et des Gibelins, lutte qui se poursuit de -génération en génération, et fait couler des flots d’encre. L’élève y met son indocilité, -ses dispositions hargneuses, ses moqueries tracassières, son opposition d’inertie; le -maître y pèse de toute l’autorité qui lui est dévolue, et de sa prodigalité dans la répartition -aveugle des <i>pensums</i>, des <i>retenues</i> et des <i>mauvais points</i>. Ce dernier est -d’ordinaire un fils d’artisan, qui sort du collége avec des connaissances à peine ébauchées, -et un profond dédain pour les travaux manuels de son père. Avec cet immense -orgueil qui est le privilége de l’ignorance, il s’assied au faîte par la pensée; mais -vient le jour où son incapacité se révèle, jour de déchéance où, simple soldat, il revêt -les épaulettes de laine dans la milice de l’instruction publique: il devient <i>pion</i>.</p> - -<p>Sa position varie suivant son caractère. S’il est ce qu’on appelle un <i>pion bon enfant</i>, -il est traité comme le soliveau de Phèdre, ce roi inerte que les grenouilles, ses sujettes, -couvrent de boue et de fange: on le raille, on le berne, on le trompe, on le -hue, on l’insulte; il n’est aucun excès qu’on ne se croie permis dès qu’il y a indulgence -plénière et impunité. La classe alors est un foyer de désordre; des causeries -actives, des dérangements continuels, des querelles commencées avec la langue, terminées -avec le poing, viennent y jeter le trouble. Les avertissements bienveillants du -<span class="pagenum" id="Page_138">138</span> -maître sont accueillis par des huées. L’écolier ne sait pas user, il ne sait qu’abuser: -aussi il arrive ordinairement que le pion aigri fait succéder une rigueur inusitée -à son humeur débonnaire: il devient <i>chien</i>.</p> - -<p>Se montrer impertinent et raisonneur envers le maître, lui jeter au visage des -épithètes injurieuses, avoir avec lui une <i>affaire</i>, c’est un titre d’honneur pour un -écolier. Celui qui ose affronter la <i>tyrannie</i> est généralement estimé de ses condisciples, -il est de toutes les parties, de tous les jeux, il a de nombreux <i>copains</i>. Être -copain, c’est se joindre par une union fraternelle avec un camarade, et mettre en -commun jouets, <i>semaines</i>, confidences, tribulations; c’est une amitié naïve et -vraie, sans arrière-pensée d’égoïsme ou d’intérêt, qu’on ne trouve guère qu’au -collége.</p> - -<p>Les autres défauts capitaux de l’écolier sont la paresse et une intempérance fabuleuse -de langue; il n’est pas de lazzarone qui se livre avec plus de délices aux -charmes du <i lang="it" xml:lang="it">dolce far niente</i>; il n’est pas de nonne ou de perroquet disert, instruit -par une vieille femme, qui ait un pareil épanchement de paroles; ce sont deux -hydres aux cent têtes que les <i>pensums</i> et les <i>retenues</i> terrassent vainement. Ce n’est -pas seulement la paresse qui trouve l’oubli des devoirs dans des distractions frivoles; -c’est la paresse inerte, brutale, la paresse qui fait de la machine humaine une horloge -arrêtée, la paresse du sauvage qui tient dans une léthargie absolue les ressorts -de la pensée et de l’action. Cet amour du babil, que nous signalons, est un trop-plein -qui déborde, ou plutôt une inondation immense devant laquelle il faut se -résigner et croiser les bras; c’est comme les économies d’un muet qui a recouvré la -parole.</p> - -<p>Les dispositions querelleuses que l’écolier témoigne envers ses supérieurs se retrouvent -dans leurs relations mutuelles. On sait qu’il n’est pas de plus grand plaisir -que celui de <i>houspiller un nouveau</i>, pauvre provincial engourdi que chacun s’empresse -de tourmenter. La taquinerie est l’arme du faible qui, par ses provocations, -blesse des susceptibilités: <i lang="la" xml:lang="la">indè iræ!</i> de là des combats grotesques. Dès que deux combattants -se prennent au collet, on accourt, un cercle se forme, cercle animé d’où -partent des interpellations.—Tape dessus, va!—soigne-le;—des huées ou des -applaudissements, suivant qu’un <i>pochon</i> bien appliqué vient nuancer un œil ou foudroyer -un nez. Le pion joue ici le rôle des dieux d’Homère, il intervient, et envoie -vainqueur et vaincu expier en pénitence victoire ou défaite.</p> - -<p>La gourmandise a aussi une place d’honneur dans le cœur de l’écolier; mais -comme c’est un vice réclamé par les <i>moutards</i>, la honte de paraître <i>gueulard</i> comme -eux en arrête la manifestation parmi l’aristocratie. Elle consiste chez les petits à faire -entre eux un échange de provisions, à <i><ins id="cor_44" title="chipper">chiper</ins></i> quelques friandises, et à faire une consommation -fanatique de croquets et de sucre d’orge, dits <i>suçons</i>. Ces derniers sont -d’un puissant secours contre la longueur des soirées d’études. Plus tard, les instincts -gastronomiques se modifient et viennent comparaître devant Félix, le dimanche, jour -de sortie.</p> - -<p>A tout ce que nous venons de dire, qu’on ajoute un grand amour pour le jeu, -l’étourderie ordinaire de la jeunesse, un fonds de malice nationale, et l’on aura le -<span class="pagenum" id="Page_139">139</span> -caractère de l’écolier, chez qui, comme l’on voit, les défauts l’emportent singulièrement -sur les qualités; mais du moins ils n’excluent pas la bonté du cœur, l’amour -du bien au fond de l’âme, et, combattus incessamment par les soins de la famille, -ils disparaissent avec l’âge et les progrès du discernement.</p> - -</div> - -<div class="figcenter2" style="width: 600px;" id="im-139a"> -<img src="images/im-139a.jpg" alt="Souris" title="Souris" width="600" height="241" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-139a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<div class="page"> - -<p>Il est une manie que je n’oublierai pas de mentionner en parlant de l’écolier, -c’est celle d’élever des animaux. Quand la règle n’est pas trop sévère, on tient en cage -quelques pierrots, quelques pies; dans le cas contraire, on cloître des vers à soie -dans sa baraque, et ce n’est pas une tâche facile que de leur procurer des feuilles de -mûrier, et de les empêcher d’être confisqués par les pions; mais si le bienheureux -écolier s’épanouit sous la domination bénigne d’un pion <i>bon enfant</i>, une paire de -souris blanches trouve un asile hospitalier dans son pupitre. Il faut voir alors avec -quel soin, avec quel amour il choie ses jeunes élèves; quelle jolie petite calèche il sait -façonner avec les couvertures de ses grammaires, pour y atteler son couple chéri; -comme les bandelettes de cuir de sa casquette se transforment en harnais élégants, -et avec quels yeux d’envie ses camarades dévorent son triomphe! Si ces béatitudes -lui sont interdites, l’écolier se console avec les hannetons, les biches, les cerfs -volants et autres lamellicornes. C’est alors qu’il déploie avec un rare bonheur ses -heureuses dispositions pour le dessin et l’histoire naturelle; soit qu’il transforme ces -malheureux coléoptères en prédicateurs dans leur chaire, ou bien encore en combattants -bariolés de diverses couleurs et armés d’allumettes, soit qu’il leur applique -sur le dos un morceau de carton figurant quelque larve satanique: quelle est sa joie, -quand le pion stupéfait recule devant ce promeneur qui prélasse son travestissement -au beau milieu de l’étude, et procure d’ordinaire à toute la classe la faveur d’une -retenue générale!</p> - -<p>L’écolier est un sujet d’études curieuses: ses sentiments, ses passions n’ont pas encore -appris à se cacher sous un masque, elles se dissimulent mal sur ce visage inhabile. -Vous voyez à nu toutes ces dispositions de jalousie, d’envie, de sot amour-propre -que l’homme du monde ne laisse pas transpirer au dehors. L’émulation tant -vantée de l’instruction commune sert admirablement à développer ces instincts -honteux. Dans une lutte d’intelligences rivales, le vainqueur a en partage un orgueil -<span class="pagenum" id="Page_140">140</span> -misérable, le vaincu une basse envie qui cherche à rabaisser le talent de l’adversaire, -ou à attaquer comme entaché de partialité l’arrêt du juge. Ce sont ces considérations -qui font du piocheur un être peu aimé. On rit de ses angoisses dans l’incertitude -d’une lutte, de son dépit après la défaite, de sa méfiance comique qui -guette les regards plagiaires des voisins; on est enchanté qu’il soit vexé et qu’il -<i>bisque</i>. On trouve odieux son égoïsme; et pour ne pas avouer une infériorité humiliante, -on convient entre soi «que les succès du collége sont loin d’être décisifs pour -évaluer la portée intellectuelle; que tel ou tel est très fort en thème et n’est qu’un -sot, et qu’en définitive ces météores éclatants qui ont brillé dans l’enceinte du lycée -vont s’éteindre dans quelque petite ville de province, où ils déposent leur auréole lumineuse -pour prendre en main l’aune héréditaire.»</p> - -<p>Je ne terminerai pas ce portrait général de l’écolier sans signaler la position précaire -des <i>boursiers</i>, pauvres diables auxquels le pion se croit en droit de demander -un travail plus soutenu, une conduite plus régulière que celle des autres, pour mériter -la faveur dont ils sont gratifiés. En pension, les boursiers n’existent pas, mais, -par une manœuvre intéressée, les directeurs donnent une éducation gratuite à des -enfants sans fortune; bien entendu que ces actes de bienfaisance sont étalés avec -ostentation et répétés cruellement aux oreilles de ceux qui en sont l’objet, s’ils ne -la récompensent pas par des succès aux cours publics.</p> - -<p>L’écolier se lève à cinq heures en été, à cinq heures un quart en hiver; la cloche -l’arrache au sommeil, aux songes où il rêvait de la famille; aussi la cloche est peu -populaire. Après la révolution de juillet une réaction militaire s’opéra dans les colléges, -la proscription de la cloche fut obtenue, et le tambour l’a remplacée, mais -non dans les pensions, ni dans les pensionnats de demoiselles. L’écolier reste couché, -en la maudissant, jusqu’à ce que les vibrations en soient éteintes; alors il se lève -les paupières gonflées, bâillant et se tirant les bras; il s’habille à la hâte, et pour -gagner les <i>quartiers</i> traverse demi-vêtu des corridors où un vent glacial circule. Après -la prière on procède à des mesures hygiéniques de propreté, dont l’écolier use avec -modération, surtout en hiver où l’eau des ablutions est glacée. Après le laps de temps -accordé, chacun prend place devant son pupitre, et en exhume les livres nécessaires; -le pion s’asseoit magistralement dans sa chaire, qui domine les tables, et -d’où il peut surveiller les élèves. Le matin est ordinairement consacré aux leçons; -chacun tour à tour, après un travail de mémoire plus ou moins long, vient les réciter -au maître sur un ton monotone et chantant, avec des hésitations, des répétitions, -des ânonnements entre-mêlés d’un <i>euh! euh!</i> fort divertissant pour le patient qui suit -sur le livre. Qu’on juge de la position d’un homme contraint d’écouter pendant -plusieurs heures des lambeaux de latin ou de grec, épiant chaque élève pour ne pas -se laisser tromper par les ruses usitées en pareil cas, telles que, lire sur son voisin, -coller la page sur la chaire ou dans une casquette, se faire aider d’un souffleur, -écrire la leçon sur ses ongles et ses doigts; et qui, la tête alourdie, ne quitte cette -tâche que pour retomber dans une récréation bruyante où il doit jouer le rôle de -surveillant. A cette récréation le déjeuner vient faire une agréable diversion. Chacun -est mis en possession d’un énorme morceau de pain (heureux celui que le hasard -<span class="pagenum" id="Page_141">141</span> -gratifie du croûton, morceau par excellence, pétitionné par tous les gourmets)! Les -élèves dont la <ins id="cor_45" title="barraque">baraque</ins> est approvisionnée creusent dans leur portion un sépulcre -énorme où s’ensevelissent les confitures ou le beurre salé; puis tous se divertissent -en hâte comme des gens pressés de jouir. De nouvelles heures de travail succèdent à -un court moment de plaisir, et se prolongent jusqu’au dîner, qui a lieu au milieu de -la journée. Nous ne parlerons pas de la parcimonie, de la négligence qui président -ordinairement à la partie culinaire dans une pension, chacun peut consulter ses souvenirs -et se rappeler l’<i>abondance</i>, eau rougie dans sa plus simple expression et dont -le nom est la critique amère; les potages lymphatiques, les haricots nageant dans -une sauce limpide:</p> - -<div class="poem" lang="la" xml:lang="la"> - <span class="i0">Apparent rari nantes in gurgite vasto;</span> -</div> - -<p class="noindent">et toutes les plaisanteries sur les divers plats du réfectoire; mais nous dirons en -passant combien nous semblent odieuses ces spéculations qui attaquent le bien le -plus précieux, la santé, et combien seraient nécessaires des mesures qui garantiraient -aux internes une nourriture simple, mais saine. On nous dira que l’Université envoie -un inspecteur dans les établissements pour juger du personnel, de l’ordre intérieur, -du bien-être matériel, de même qu’elle envoie un examinateur pour s’assurer du -progrès intellectuel et des avantages du mode adopté d’enseignement; mais à cela -nous répondrons que l’on donne au dernier des machines dressées par demandes et -par réponses; qu’au premier on fait goûter le bouillon de madame, et boire le vin -des demi-bouteilles accordées journalièrement aux maîtres, que devant tous deux on -joue une comédie.</p> - -<p>Après le dîner, un intervalle d’étude sépare du repas de quatre heures, fidèle reproduction -de celui du matin: du pain, de l’eau; et la cloche rappelle de la récréation -au travail, jusqu’à la fin de la journée. L’approche de la nuit fait allumer des -quinquets, dont je ne saurais peindre la malpropreté, la piètre et fumeuse lueur. -C’est le moment où les poëtes de collége trouvent leurs inspirations, car le soir, le -silence du dehors et du dedans, la fatigue du jour qui concentre la pensée, ont le -singulier privilége de donner une certaine exaltation aux idées. Vient enfin l’heure -du sommeil, heure favorite où, après un souper indigeste, l’écolier reprend la possession -de lui-même. Tapi sous les draps, on trouve une chaleur bienfaisante, que l’on -ne peut se procurer dans la journée avec un poêle de fonte aux flancs vastes comme -ceux du cheval de Troie, où quelques bûchettes noircissent sans se brûler à la flamme. -On peut penser, s’absorber dans ses rêves et ses souvenirs, sans qu’un pion crie à -l’inaction, et le sommeil vient continuer en songe ces douces pensées.</p> - -<p>Les jours se suivent ainsi avec une régularité désespérante, mais le dimanche ouvre -miséricordieusement les portes aux captifs que des pensums ou des retenues n’ont -pas atteints. Le cœur tressaille lorsque l’<i>exeat</i> contresigné dit, <i>Sésame, ouvre-toi</i>, et -que, debout sur le seuil, on met le pied dans cette rue animée où tout un monde -bourdonne, où l’on va se mêler à la foule pendant quelques heures de liberté. Aussi -la <i>retenue</i> est une grande puissance du maître: c’est un frein à l’indocilité, un -<span class="pagenum" id="Page_142">142</span> -aiguillon à la paresse; aussi pour conquérir cette précieuse <i>sortie</i> on subit toutes les -exigences, et pourtant elle entraîne une triste, mais naturelle conséquence: <i>la -rentrée</i>.</p> - -<p>Le jeudi est au dimanche ce que le reflet est à la lumière, car la pâle liberté qu’il -donne est illusoire. Elle consiste à circuler dans les promenades publiques, en -rang, deux à deux, captifs au milieu de ces gens libres. Des marchands de gâteaux, -de massepains, de fruits, les escortent avec les prières les plus pressantes, les insinuations -les plus adroites; mais la règle défend d’acheter, et le pion fixe sur tous -son œil d’Argus comme un douanier vigilant: personnification humaine du châtiment -qui attend la chute.</p> - -<p>Outre ces jours réservés et les fêtes religieuses, les écoliers ont encore leurs fêtes -particulières. La Saint-Charlemagne, qui convie à un banquet annuel l’élite des lycées; -la distribution des prix, épilogue de l’année scolaire, préface des vacances, et -à ce double titre accueillie avec transport. On a trop souvent tourné en ridicule le pédantisme -des maîtres, la partialité qui s’y déploie, l’improvisation méditée à l’avance, -la solennité de la cérémonie, l’inévitable comédie de Ducerceau, l’orgueil des parents -et des lauréats, le désespoir et la morne attitude des vaincus, pour que nous -voulions nous y appesantir; nous dirons seulement qu’on avait voulu en faire un -moyen d’émulation, et que les directeurs en ont fait une <i>réclame</i> pour leurs établissements.</p> - -<p>Nous avons décrit la physionomie ordinaire de l’écolier, nous avons fait l’historique -de sa journée, mais l’on doit comprendre que son caractère et ses habitudes, à une -époque de progrès et de développement, doivent se modifier et s’altérer à mesure -que son accession au monde devient plus immédiate. Ce sera donc compléter le tableau, -que de suivre année par année ces modifications, ces changements dont nous -avons été obligés de confondre les nuances dans un portrait général.</p> - -<p>En <i>neuvième</i> et <i>huitième</i>, c’est le bambin en blouse qui le matin traverse la rue -avec un panier d’osier, dans lequel reposent deux tartines tendrement accolées, et -dont le couvercle béant donne passage au goulot d’une bouteille d’eau, ou d’eau -rougie. Je signale le panier d’osier au premier chef, parce qu’il joue un grand rôle -dans ces premières années. Il est l’agent nécessaire des <i>dînettes</i>, le thermomètre des -amitiés de cet âge. Dans ces classes, le maître est despote avec impunité, il impose -par le regard, par la voix, il fait trembler toutes ces petites créatures; la férule (que -quelques vieillards regrettent à tort) se retrouve pour meurtrir ces mains délicates. -Mais quand vient le soir, pénitences et bonnets d’âne, Chapsal et Lhomond, Epitomé -et Selectæ, tout est oublié, les élèves sortent en essaims bourdonnants, font en passant -<i>la nique</i> à l’épicier, lui volent ses pruneaux et crachent dans ses barils de sardines. -Ils rapportent à leurs familles des billets de contentement, et quelquefois (<i lang="la" xml:lang="la">ô decus></i>) -la médaille.</p> - -<p>La <i>septième</i> est la porte par où l’on entre au collége; les septièmes sont les plébéiens -du lycée; ce sont eux que l’on voit à la tête des phalanges, salis, déchirés, -crottés, noircis d’encre, pliant sous le faix de livres innombrables. Le septième est -le bouc émissaire d’Israël; les élèves le traitent avec une dédaigneuse pitié, les <i>pions</i> -<span class="pagenum" id="Page_143">143</span> -le rudoient, les professeurs le criblent de pensums et de devoirs; car, par la manœuvre -la plus intelligente, les devoirs s’éclaircissent en proportion des progrès et -de l’avancement. Les connaissances littéraires du septième se bornent à Berquin et -à Robinson Crusoé, et il reçoit en prix <i lang="la" xml:lang="la">Numa Pompilius</i> ou <i>les Aventures de Télémaque</i>.</p> - -<p>S’il est quelqu’un de plus orgueilleux que le premier, c’est certes l’avant-dernier. -Le <i>sixième</i> en est la preuve. Nous parlions tout-à-l’heure du dédain des grands envers -les septièmes: de sa part il y a mépris, il y a l’arrogance ridicule d’un subalterne -envers le nombre restreint de ses inférieurs. Pourtant le sixième diffère à peine du -septième, comme lui il manipule des boulettes, il édifie des <ins id="cor_46" title="cocotes">cocottes</ins>, et couvre ses -cahiers de <i>bons-hommes</i>; comme lui il accueille avec transport les livres neufs, proscrit -la blouse, mais reste fidèle à la collerette, partage les amours de Némorin pour -la gracieuse Estelle, et les terreurs de Robinson dans son île.</p> - -<p>La première communion est ordinairement du domaine de la <i>cinquième</i> et répand -sur cette année un parfum de béatitude. On s’isole des conversations profanes, on se -montre au doigt comme un phénomène étrange l’écolier de philosophie que le bruit -public accuse d’une maîtresse; on rougit, on balbutie quand sous le doigt, en expliquant -Quinte-Curce, se rencontre un mot tel que <i lang="la" xml:lang="la">pellex</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">scortum</i>. Le Mois de -Marie, le Pensez-y bien, les Histoires édifiantes ajournent les romans et les pièces -de théâtre.</p> - -<p>En <i>quatrième</i>, le voile officieux que la religion avait jeté sur les yeux est soulevé -peu à peu: l’oreille s’habitue aux propos obscènes, la pensée s’enhardit au désir. -Ceux qui ne suivent pas ce progrès sont qualifiés d’innocents, et il n’est pas de mauvaise -plaisanterie qu’on épargne à leur naïve simplicité. C’est l’âge des amours pour -de jolies cousines, ou pour les femmes de trente ans; amours bucoliques, s’il en -fut, semés de soupirs et d’extases. La poésie vient prêter ses ailes à ces inspirations -platoniques. Les satires contre les pions, écrites avec les secours de toutes les divinités -mythologiques, font place à des strophes mystiques, à des stances élégiatiques:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Oh! c’est toi, toi sylphe, ange avec un nom de femme,</span><br /> - <span class="i0">(Que sur mon chemin comme un joyau j’ai trouvé),</span><br /> - <span class="i0">Étoile dans ma nuit! que reflète mon âme.....</span><br /> - <span class="i8">Oh! c’est toi que j’avais rêvé!...</span> -</div> - -<p>Vers que l’on cache aussi bien aux camarades qu’aux maîtres, car la littérature -latine a seule droit de cité au collége.</p> - -<p>En <i>troisième</i>, ces passions douces tournent au brutal. Pigault-Lebrun et Paul de -Kock sont feuilletés avec transport, les passages équivoques sont disséqués jusqu’à -l’os, les réticences sont complétées avec une prodigieuse fécondité d’imagination. -Quelques tentatives sont faites pour fumer des feuilles de tabac roulées dans le papier-chandelle -distribué au collége, et je ne dirai pas où on le fume pour absorber l’odeur -par un système homéopatique (<i lang="la" xml:lang="la">similia similibus</i>). Précaution inutile du reste! car -de funestes résultats décèlent infailliblement le coupable.</p> - -<p>Le <i>seconde</i> est petit-maître, il se fait friser le dimanche quand il sort et met des -<span class="pagenum" id="Page_144">144</span> -gants. Faublas et Casanova courent sous son chevet; ces lectures dangereuses troublent -son imagination et brûlent ses sens, aussi il en est dont on peut dire comme de -Jehan de Frollo: «Ses débordements, horreur dans un enfant de seize ans! allaient -souventes fois jusqu’à la rue de Glatigny.» Une dame galante, quand les doguins -ou les perruches ne sont pas à la mode, se charge quelquefois de son éducation, ou -bien quelque grisette découplée à qui il promet sérieusement mariage pour sa majorité. -C’est alors qu’on voit éclore des satires mordantes sur la fragilité des femmes. -C’est aussi à cette époque qu’indigné de voir la France indigente de poème épique, -l’écolier se met résolument à l’œuvre pour en doter la nation.</p> - -<p>La <i>rhétorique</i> est divisée en deux sections: les <i>vétérans</i> et les <i>nouveaux</i>. Les vétérans -sont sordides et négligés comme des savants; ce sont des élèves consciencieux, -mais routiniers; pauvres diables confinés dans les colléges; à qui le monde n’a pas -envoyé ses rayonnements; qui ont pour maîtresse Didon et Lavinie, lisent La Harpe -et les modèles de littérature, écrivent sur leur bannière: Racine, et rompent des -lances contre Victor Hugo. Entre eux et les nouveaux il y a schisme. Ceux-ci poursuivent -de leurs huées le pédantisme de ces embryons de savants et leur zèle courtisan. -Le nouveau a des principes de moustache, des gants blancs, des éperons, un -cigare qu’il jette sur le seuil du collége. An lieu de lire Horace et Virgile et de s’occuper -de discours latins, il se forme le style dans la lecture des romans, et apprend -l’éloquence dans les journaux qui rapportent les séances de la chambre. Les moins -hardis font des vaudevilles.</p> - -<p>Le <i>philosophe</i> ne s’avoue membre du collége qu’en rougissant; il s’y rend en amateur, -et change les classes en promenades par un beau jour de printemps ou d’automne. -Il a deux routes à suivre: ou bien, fils de famille, dandy, il siége aux stalles -de l’Opéra et chevauche au bois de Boulogne: ou bien il prélude à la vie d’étudiant -en copiant ses allures négligées, sa pipe chargée de <i>caporal</i>, et ses assiduités à la -Chaumière. Il est libre et flâneur émérite, mais l’examen jette de l’ombre sur ses joies: -son admission au baccalauréat clôt son existence d’écolier et notre sujet, et nous ne -le prolongerons pas jusqu’à la biographie de l’étudiant, car ce serait de la témérité -après le portrait minutieux qu’une plume exercée a peint, comme chacun sait, avec -un rare bonheur et une merveilleuse fidélité dans les pages de ce recueil.</p> - -<p>Voilà quelles sont les différentes physionomies de l’enfant et du jeune homme dans -nos écoles et nos lycées, mélange de vices et de qualités, et comme la statue du Scythe -Babouc, formé de pierres précieuses et d’argile. Nous l’avons dépeint d’après des -souvenirs récents, et si la critique vient mettre en pièces le moule de notre pensée, -en accuser les formes irrégulières et nous crier:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Tu chantes faux à rendre envieuse une orfraie,</span> -</div> - -<p class="noindent">nous lui répondrons comme le Gracieux à Laffemas:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Maître, le chant est faux, mais la chanson est vraie.</span> -</div> - -<p class="right1">Henri <span class="smcap3">Rolland</span>.</p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 518px;" id="im-144bis"> - <img class="bord" src="images/im-144bis.jpg" width="508" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE COCHER DE COUCOU</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-144bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-145a"> - <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> - <img src="images/im-145a.jpg" width="600" height="286" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-145a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE COCHER DE COUCOU.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 193px;" id="im-145b"> -<img src="images/im-145b.jpg" alt="D" title="" width="193" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-145b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">D</span><span class="smcap3">e</span> -tous les véhicules de l’Époque-Rococo, il ne reste -que le cocher de Paris et la vinaigrette de Lille: le -coucou, humble boîte à compartiments que traîne -un cheval poussif, la vinaigrette qui tient le juste-milieu -entre la chaise à porteur et la brouette.</p> - -<p>C’est la vieillesse qui a conservé la vinaigrette, -c’est la jeunesse qui fait vivre le coucou! C’est une -si charmante voiture! On y est si bien pressé, si bien -serré, si bien étouffé! Elle rappelle si bien l’époque -où les Desgrieux des gardes françaises et de la basoche -allaient manger une matelotte à la Râpée avec les Manon Lescaut des piliers des -halles! Comme tout ce bon attirail de cheval et de voiture unis ensemble respire le -parfum de la galanterie joyeuse, vive et folle du bon temps, du temps où les grisettes -portaient les jupes courtes, faisaient gaiement claquer leurs galoches sur le pavé, se -décolletaient comme des marquises et se moquaient de tout avec Madelon Friquet! -Oh, la charmante voiture! comme le coude touche le coude, comme le genou presse -le genou, comme la taille des jeunes filles est abandonnée sans défense aux entreprises -des audacieux!</p> - -<p>Nos pères étaient plus mauvais sujets que nous, le coucou est là pour le prouver. -Nous avons beau nous moquer de leurs culottes courtes et de leurs perruques, ils -étaient plus avancés que leurs fils dans la science des folles joies. Ils connaissaient -tous les raffinements, toutes les délicatesses, toutes les petites choses de la passion. -Certes il ne leur serait jamais venu en tête d’inventer l’omnibus des environs de Paris, -où huit <ins id="cor_47" title="imbécilles">imbéciles</ins> assis de chaque côté se regardent curieusement, où chaque couple -est sous la surveillance immédiate de quatorze argus qui épient tout ses mouvements. -<span class="pagenum" id="Page_146">146</span> -Jamais ils n’auraient même eu l’idée, pour aller à Saint-Cloud ou au moulin de Javelle, -de prendre un fiacre à six et de mettre ainsi les ébats de l’amour en contact avec les -regards jaloux ou méchants des cousins, des oncles, des tuteurs... Non... Mais ils -ont inventé le coucou! honneur à eux!</p> - -<p>Vous êtes-vous jamais, par un beau soleil de juillet, promené le dimanche matin du -côté de la place de la Bastille? Avez-vous vu le départ du coucou pour Saint-Mandé, -pour Fontenay-sous-Bois, pour Nogent, pour Neuilly-sur-Marne, pour Noisy-le-Sec, -tous ces délicieux petits villages jetés sur la lisière d’un grand bois, ou sur les bords -de la plus jolie rivière du monde? Avez-vous vu arriver par essaims les grisettes du -quartier Saint-Denis et les étudiants du quartier latin?... Eh bien! vous avez dû -le remarquer: les couples les plus gais, les plus amoureux, les plus beaux, les plus -jeunes n’hésitent pas un seul instant. Ils ne s’arrêtent pas devant le cabriolet solitaire, -ils ne débattent pas de prix avec le triste carrosse numéroté, asile ordinaire des familles -bourgeoises chargées de provisions diverses pour le dîner sur l’herbe. Ils ne s’emprisonnent -pas dans les lourdes diligences de l’entreprise Touchard, où l’on se trouve -entre un voyageur pour l’article <i>vins</i>, et un lieutenant d’infanterie de la garnison de -Corbeil, tout comme si on allait faire une excursion de cent lieues. Une diligence au -long cours comme au cabotage serait incomplète, si elle ne recélait pas dans ses flancs -un lieutenant d’infanterie et un voyageur pour l’article <i>vins</i>.</p> - -<p>Ils s’élancent tout d’abord, nos couples les plus gais, les plus amoureux, les plus -beaux, les plus jeunes, ils s’élancent dans les coucous! Appelez cela de l’intelligence, -appelez cela du caprice, appelez cela de la reconnaissance: peu m’importe... Il n’en -est pas moins vrai que, tandis que les autres voitures n’ouvrent leurs portières qu’à -toutes les infirmités morales et physiques de la race parisienne, les coucous sont -aussitôt chargés d’une verte et rayonnante jeunesse.</p> - -<p>Et fouette cocher!</p> - -<p>Si le coucou est une institution, le cocher de coucou est un type. L’institution s’en -va, hélas! tous les jours; le type s’efface! Hâtons-nous de lui donner place dans notre -galerie.</p> - -<p>Jacques, notre cocher de coucou, n’est plus jeune. Il a pris les guides des mains de -son père vers l’année 1790. Son coucou est un coucou héréditaire; plus heureux que -maint fils de roi, plus heureux par exemple que ce pauvre enfant royal, dont nous -avons vu tant de mauvaises contrefaçons dans ces derniers temps, Jacques a pu tranquillement -s’asseoir après son père sur le trône, je me trompe, sur le siége de ses -aïeux. Il regarde son <ins id="cor_48" title="concou">coucou</ins> comme son patrimoine, comme son berceau: il a pour lui -le respect qu’avait autrefois le jeune noble pour le vieux manoir féodal, archives de -pierres de sa famille; il a pour lui l’amour du propriétaire parisien pour sa maison, -de l’usurier pour son gros sac de louis neufs, de l’enfant pour son premier jouet. Il -n’est heureux que <ins id="cor_49" title="lorqu’il">lorsqu’il</ins> roule dans sa voiture, le fouet en main et la tête haute, -entre deux belles allées de peupliers, sur une route plate et unie, loin de la grande -ville, de son fracas, de ses inspecteurs, de ses calèches bourgeoises et de ses cochers -anglais à perruque de laine.</p> - -<p>Jacques n’a rien de la passion ordinaire des cochers pour leurs chevaux. Il ne -<span class="pagenum" id="Page_147">147</span> -voit, il n’aime que son coucou. Ses chevaux ne lui semblent bons et utiles que -parce qu’ils sont attelés à son coucou; il les traite comme <i>un roi constitutionnel -traite ses ministres</i>. Lorsqu’ils sont fourbus et éreintés, il les met à la retraite. Il -veut que son coucou soit bien traîné. Un roi constitutionnel a quelquefois le tort -de laisser trop longtemps attachés au char de l’État des coursiers qui ne peuvent -plus marcher droit, malgré les fréquents et sonores encouragements que leur applique -le fouet de l’opinion. Jacques ne commet jamais cette faute. Pour que son char -roule gentiment, il n’hésite pas à changer souvent de ministres.</p> - -<p>Le cocher de coucou a vu les dernières fêtes de l’ancien régime, les cérémonies patriotiques -de la révolution, les orgies du Directoire, les victoires de l’Empire, les processions -de la Restauration et le triomphe populaire de juillet. Sa chevelure tire sur le -blanc de neige, mais sa mine est toujours fraîche et réjouie. Et quand, par une belle -journée, il a son chapeau sur le coin de l’oreille et une rose à sa boutonnière, il -est encore digne de mener aux lilas la plus jolie paire d’amoureux qu’on ait vue depuis -Héloïse et Abeilard, ou, si vous aimez mieux, depuis Héro et Léandre.</p> - -<p>Son costume porte le cachet de toutes les époques qu’il a traversées; 1790 lui -a légué le tricorne et la queue; de l’Empire il a conservé le pantalon charivari qui -flattait infiniment les vieux grognards de la garde impériale; 1818 a chargé ses -épaules d’un carrik café au lait. Ainsi affublé, notre homme est un monument -historique qui mériterait de prendre place dans un musée.</p> - -<p>Jacques est un véritable Automédon des anciens jours. Il regrette le temps où -c’était la voiture qui faisait la loi au voyageur et non pas le voyageur à la voiture. -Tout lui semble perdu depuis que l’on a établi des départs à heure fixe, depuis -que le conducteur et le postillon ne sont plus, entre les mains du commis de bureau, -que des machines réglées comme des montres de Bréguet. Quelle belle époque -que celle où un voiturier ne partait qu’à sa guise, lorsque sa cargaison était complète, -lorsqu’il avait bien digéré, lorsqu’il avait suffisamment embrassé sa femme -et ses enfants, lorsqu’il avait le cœur content, lorsqu’il voyait le ciel pur et sans -nuages, lorsqu’il daignait dire au voyageur comme le capitaine du brick marchand -au passager: «Allons, le vent est favorable!»—Aux yeux de Jacques, le coche -était le beau idéal de l’art des transports... le coche, qui marchait deux heures dans -la soirée pour éviter la grande chaleur du jour, qui s’arrêtait complaisamment aux -fêtes de village et aux réjouissances religieuses des cités, et qui, sur la demande -d’une nourrice inquiète, attendait pour se remettre en route que l’enfant eût achevé -de faire sa première dent. Quelle différence avec le régime des malles-postes, qui -partent et arrivent à une minute près, et ne donnent pas aux Ulysses contemporains -le temps de demander un bouillon par la portière.—Jacques n’a pas voulu se soumettre -au joug du départ à heure fixe. Il a conservé toute son indépendance, et c’est -en lettres d’une couleur fort vive et d’une taille démesurée qu’il a fait écrire sur son -coucou ces mots si fiers: «<span class="smcap3">Voiture a volonté</span>;» ce qui ne veut pas dire que la voiture -soit à la volonté des voyageurs... au contraire... mais bien que les voyageurs et la -voiture sont à la volonté du cocher... Voilà en quoi la devise de Jacques rappelle le -beau serment des Arragonais: «Sinon, non.» Jacques est si jaloux de son libre -<span class="pagenum" id="Page_148">148</span> -arbitre, il craint si fort de ressembler à ceux qu’il appelle les esclaves de l’heure -fixe, qu’il ne néglige aucune occasion de bien constater son indépendance. Par -exemple, lorsqu’un bourgeois le fait demander pour neuf heures du matin, il a -soin de n’<ins id="cor_50" title="arirver">arriver</ins> qu’à dix, et encore, en se présentant devant la pratique, ne -manque-t-il pas de jeter sur elle un regard de défi. Autre exemple: lorsque les -voyageurs ont pris place dans sa machine roulante, il les fait fort longtemps attendre -sous un prétexte ou sous un autre, avant de donner le signal du départ, et cela pour -prouver d’une manière victorieuse que son coucou n’est pas une diligence. Dernier -exemple: si pendant la route quelqu’un de la compagnie l’engage à prendre un -sentier qui tourne à gauche, il s’empresse de lancer son cheval au grand galop dans -le sentier qui tourne à droite.—C’est à l’aide de ces protestations continuelles contre -l’état de choses actuel, que Jacques parvient à satisfaire sa rancune et à soutenir son -courage.</p> - -<p>Le cocher de coucou est le meilleur guide que l’on puisse choisir pour parcourir -les environs de Paris. Ce n’est point un savant, ce n’est point un ami des arts et de -la belle nature, il ne vous indiquera pas les magnifiques points de vue, les ruines -historiques, les monuments célèbres; mais il vous conduira chez les restaurateurs en -renom, il vous enseignera les cuisines les mieux famées et les retraites les plus -mystérieuses.—C’est bien quelque chose.—Lorsqu’on sort des barrières de la -grand’ville, ce n’est guère pour faire de l’archéologie. Où trouverait-on matière -pour de telles études? La bande noire y a mis bon ordre. Excepté Saint-Denis -et ses tombeaux regrattés, Versailles et son palais, vous ne verrez plus autour -de Paris que des gargottes dans lesquelles on vend du vin à tout prix, des canards -aux navets et d’excellent lapin sauté. Que faut-il de plus au bourgeois qui veut -se distraire et qui d’ailleurs n’a jamais lu l’histoire que dans M. Le Ragois? Quant -aux points de vue, vous savez si on les a gâtés à plaisir depuis quelques années. -Partout les arbres et les buissons touffus font place à de petites maisons blanches -qui portent écriteau tous les six mois, qui ont cave, grenier, cinq pièces et jardin -d’un quart d’arpent, et dans lesquelles le boutiquier du quartier des Bourdonnais -et du Palais-Royal vient oublier le dimanche ses additions et ses soustractions de -toute la semaine. Pour trouver la véritable campagne, il faut aller maintenant à -trente lieues de Paris. Aussi Jacques, qui reste toujours dans un rayon plus modeste, -a-t-il bien raison de n’être ni un savant, ni un ami de la belle nature, et de se -contenter du rôle d’intelligent auxiliaire des gastronomes en voyage. Lorsqu’il entend -quelque bon rentier du Marais dire à sa femme au moment du départ: «Allons, -bobonne, nous allons prendre le grand air et respirer sous l’ombrage», il ne peut -s’empêcher de sourire, lui qui sait qu’aux environs de Paris il n’y a pas grand air, -et qu’on y trouve encore moins d’ombrage que dans la ville, où du moins les grands -murs et les hauts édifices vous protègent quelquefois contre les ardeurs du soleil.</p> - -<p>Si notre Jacques rend des services réels à tous les Vatels de la banlieue, ceux-ci -ne sont pas ingrats. Il y a toujours pour lui une place au feu et à la table: à lui -les meilleurs morceaux, à lui les sourires et les compliments. Dès que la maîtresse de -la maison voit se dessiner dans le lointain, au milieu de la poussière de la route, le -<span class="pagenum" id="Page_149">149</span> -cheval étique et le coucou séculaire, vite on ajoute un couvert, et si le père Jacques, -comme on l’appelle, ne veut pas s’arrêter et descendre de son siége, la servante de la -maison lui apporte sur une assiette bien blanche un verre de petit vin du crû. Tout -en buvant, Jacques, qui a toujours été gaillard, jette un regard en coulisse à la Maritorne, -puis il lui prend le menton, et lui souhaite en guise de remerciement un -bon mari pour l’année prochaine.</p> - -<p>Quelquefois il ne montre pas tant d’égards pour ses voyageurs: il n’a pas encore -déjeuné, il est travaillé par le plus robuste des appétits; il met pied à terre, et accepte -l’invitation qu’on lui fait de manger un morceau sur le pouce. Mais il n’est -encore qu’à Sèvres, et sa destination est pour Versailles. Que lui importe? Sa conduite -dans cette circonstance ne rentre-t-elle pas dans le grand système d’indépendance -absolue qu’il a adopté vis-à-vis du public? Les voyageurs ont beau tempêter -et maugréer, il met de temps en temps le nez à la fenêtre, les regarde d’un air narquois, -et continue à déguster la portion de succulent ragoût aux pommes de terre -que l’on a placée devant lui.</p> - -<p>«Mais, cocher, dit une petite dame aux yeux brillants, cocher, partons donc... -Mon cousin m’attend à onze heures dans le parc, et voilà qu’il est bientôt onze heures -et quart.</p> - -<p>—Cocher, mon cher cocher, reprend un vieux monsieur qui a des ailes de pigeon -et dont la boutonnière est ornée d’une décoration de Saint-Louis, mettez-<ins id="cor_51" title="vouz">vous</ins> donc -en route... Mon ami le chevalier de Vorbel m’attend pour déjeuner, et en qualité -d’ancien marin il est d’une exactitude désespérante.»</p> - -<p>Rien ne peut émouvoir le père Jacques: il continue d’un air impassible à faire -honneur au festin. Mais, s’il est sourd, il n’est pas muet; il jette une gaudriole au -milieu des verres, et désopile la rate de ses excellents hôtes.</p> - -<p>«Ah! c’est vraiment insupportable, s’écrie tout-à-coup une espèce de Prud’homme -qui sue à grosses gouttes au fond de la voiture, où il est pressé entre une dame de la -halle et un carabinier superbe... c’est insupportable, cocher, je me plaindrai à votre -inspecteur.»</p> - -<p>Jacques rit beaucoup de cette saillie, lui qui ne connaît ni lois ni maître, et qui a -l’habitude de se servir d’inspecteur à lui-même.</p> - -<p>Enfin un jeune homme, qui paraît plus pressé que les autres, se jette à bas du coucou -et se met à courir du côté de Versailles à toutes jambes et à travers champs. C’est -un amoureux. Cette fugue jette peu de souci dans l’âme du père Jacques. Ses places -sont payées d’avance. Et puis le jeune homme était un <i>lapin</i>, c’est-à-dire qu’il avait -une place sur le devant, à côté du cocher. Son absence mettra le père Jacques plus à -l’aise, ou du moins lui permettra de prendre à la sortie de Sèvres un nouveau <i>lapin</i> -de douze sous pour Versailles.</p> - -<p>Enfin il a humé le café, le pousse-café; il a cajolé la maîtresse et la servante, il a -caressé le chien de la maison, il a vidé sa pipe et l’a remise dans son étui... il se décide -à reprendre le fouet et les rênes. Les imprécations et les injures pleuvent sur sa tête: -son sang-froid ne l’abandonne pas un seul instant: il fredonne l’air de <i>la colonne</i>, -fait la conversation avec Cocotte ou crie d’une voix de Stentor: «Un lapin pour -<span class="pagenum" id="Page_150">150</span> -Versailles! un lapin pour Versailles!» Il a trouvé son lapin: il s’arrête encore quelques -minutes, et ne se remet en route qu’après avoir bu la goutte avec la nouvelle pratique -que le ciel lui envoie.</p> - -<p>A midi, il fait son entrée triomphale dans Versailles, et en débarquant ses voyageurs -sur la place d’Armes, il ne craint pas de leur dire: «Partis de Paris à huit -heures et trois quarts... N’est-ce pas, mes petits amours, que c’est bien marcher!»</p> - -<p>Jacques ne redoute pas les rancunes et les colères du public; il y a trop longtemps -qu’il roule sur le pavé des routes royales et sur le caillou des chemins de traverse -pour ne pas savoir que, par un beau temps, cent mille Parisiens s’élanceront toujours -hors de la ville et se disputeront aux barrières tous les véhicules en disponibilité. -Il a confiance dans le soleil et dans la pluie.</p> - -<p>Quoique menant la vie nomade de l’Arabe, Jacques ne s’est point soustrait aux -obligations que la société impose. Il a une femme et des enfants; mais il se livre peu -aux épanchements de famille. C’est à peine si deux ou trois fois par semaine il vient -reposer sa tête sous le toit conjugal. Il ne respire pas à son aise dans l’enceinte qu’embrasse -la vaste ceinture des boulevards extérieurs. Souvent, plutôt que de rentrer -en ville, il s’arrête à mi-chemin, et après avoir dételé Cocotte, il passe la nuit sur les -coussins assez peu moelleux de sa voiture. Il est bien rare que le lendemain matin il -ne trouve pas quelque couple attardé qui lui paie au poids de l’or toutes ses places. -Le couple se blottit sur la dernière banquette, Jacques fait semblant de dormir, et -Cocotte, fière de la confiance de son maître, ne s’arrête qu’au milieu de Paris, après -avoir évité tous les accidents, tous les chocs, toutes les mauvaises rencontres.</p> - -<p>Vous ne sauriez trouver pour la banlieue de Paris un guide administratif plus complet -et plus détaillé que notre brave père Jacques. Il connaît les noms de tous les -maires, de tous les adjoints, de tous les gardes-champêtres, des quatre-vingt-quatre -communes. Grâce à lui, vous saurez que Fontenay-sous-Bois est gouverné par un -boulanger, Fontenay-aux-Bois par un laboureur, Saint-Maur par un rentier. Il vous -racontera, jour par jour, heure par heure, les faits et gestes de M. le sous-préfet de -Sceaux et de M. le sous-préfet de Saint-Denis. Il vous dira tous les cancans de localité, -toutes les histoires de veillée. C’est un impitoyable chroniqueur.</p> - -<p>Père Jacques est aussi un excellent calendrier. Il sait la date et le programme de -toutes les fêtes de villages qui peuvent attirer le Parisien.—Nogent-sur-Marne, 15 août, -feu d’artifice, course de bagues, danses sous l’ormeau, un adjoint décoré de son écharpe -tricolore, trois gendarmes, dont un brigadier en grande tenue, des grisettes et plusieurs -commis-marchands.—Montmorency, 1<sup>er</sup> mai, feu d’artifice, courses de bagues, -danses sous l’ormeau, un adjoint décoré de son écharpe tricolore, trois gendarmes, -dont un brigadier, en grande tenue, des grisettes et plusieurs commis-marchands.—Charenton, -5 juillet, feu d’artifice, courses de bagues, danses sous l’ormeau, un adjoint -décoré de son écharpe tricolore, trois gendarmes, dont un brigadier, en grande -tenue, des grisettes et plusieurs commis-marchands.—S’il est vrai que les plaisirs -valent quelque chose par la variété, on devrait considérablement s’ennuyer aux fêtes -des environs de Paris. Et cependant on s’y amuse! car il est toujours divertissant de -voir de grosses et fraîches paysannes se trémousser au son d’un orchestre criard, de -<span class="pagenum" id="Page_151">151</span> -voir monsieur le maire donner des accolades au jeune garçon qui est arrivé le plus -vite au but, et madame la mairesse frapper trois coups dans sa main pour faire partir -les six fusées et le maigre soleil du feu d’artifice champêtre! voilà qui sera éternellement -gai.</p> - -<p>Faut-il maintenant vous peindre le père Jacques comme parfait physionomiste? Un -jeune dandy et une figurante de l’Opéra montent en riant dans son sapin; il les conduit -au Ranelagh. Deux jeunes époux à l’œil tendre le prennent sur le boulevard -Saint-Denis; il les mène tout droit à l’Ile-d’Amour! les vieux soldats au Gros-Caillou, -les marchands de vin à Bercy, les modistes à l’île Saint-Denis, les poëtes râpés à -Montmartre, les peintres barbus à Versailles, les actionnaires des sociétés en commandite -à Charenton. Jamais il ne se trompe.</p> - -<p>Le père Jacques est aussi un Mathieu Laënsberg de premier ordre. Il prophétise le -beau temps, il sent l’orage un mois d’avance. Lorsque vous le voyez passant l’éponge -sur la caisse de sa vieille voiture pour en raviver les couleurs, lorsqu’il tire de sa boîte -le pinceau et le pot au noir pour donner une teinte plus coquette aux harnais de son -cheval, soyez convaincu que le baromètre est pour longtemps au beau fixe. Mais lorsqu’il -contemple d’un œil indifférent les nombreuses injures qui ont rejailli du ruisseau -bourbeux sur la robe de son coucou bien-aimé, c’est que l’horizon est gros de -nuages encore invisibles. Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas. Père Jacques est -un véritable nautonnier sur terre ferme. Tenez... nous sommes au dimanche matin... -le ciel est pur et le soleil fait des nids d’azur et d’or dans l’épais feuillage des arbres... -Les Parisiens remplissent à l’envi les fiacres, les coucous, les tapissières, les cabriolets -de toute forme... Cet empressement fait sourire le père Jacques, car il a ouvert ses -larges narines et il a aspiré la pluie... Aussi tout en faisant monter les voyageurs -dans sa machine, dit-il à voix basse à un camarade qui se trouve près de lui: «Hé -donc... compère Landry... en voilà joliment des canards pour ce soir!»</p> - -<p>On a beaucoup vanté le sang-froid du conducteur de diligence au milieu des périls -de la route; on a célébré son courage en prose quasi-poétique; on a fait passer sa -présence d’esprit en proverbe: voilà bien les hommes! Toujours les flatteries ont été -pour les grands, et l’on n’a jamais couronné que les têtes élevées. Du sang-froid! -mais si le cocher de coucou n’en avait pas dans les artères et dans les veines, est-ce -qu’il pourrait consacrer sa vie à faire tous les jours le même voyage dans un espace -de temps chaque fois plus long, et cela malgré les bruyantes réclamations dont il est -continuellement assailli?—Du courage! Ne s’est-il pas battu cent fois avec le militaire -aviné, avec l’ouvrier tapageur qui, pour avoir trop bu, lui refusaient insolemment -le pour-boire auquel il croyait avoir droit.—De la présence d’esprit! Mais il -ne se passe pas un seul jour de printemps, de cette époque irrésistible des parties -d’amour et de campagne, que Jacques ne prévienne par un cahot prémédité deux -jeunes amants qui vont se presser la main au moment où le papa tourne la tête de -leur côté. Après cela le cocher de coucou n’a pas de vanité! Exaltez à ses dépens -d’autres héros plus heureux ou plus haut placés que lui; seulement payez votre place -quelques sous de plus, et il vous tiendra quitte de vos éloges.</p> - -<p>Jacques est bon homme et son cœur est sans fiel. Cependant il a une antipathie qu’il -<span class="pagenum" id="Page_152">152</span> -ne sait pas dissimuler. Il déteste les commis de l’octroi, qu’il appelle des gabelous et -des rats de cave. La vue de leur uniforme vert le fait toujours tressaillir. On dirait -que dans son idée la visite qu’il est obligé de subir de leur part souille sa chère voiture, -et pendant tout le temps qu’elle dure, il marmotte entre ses dents mille imprécations -cabalistiques, comme s’il exorcisait le diable. Mais il ne se risque plus à -l’exorciser trop haut, depuis que, certain jour, un employé de mauvaise humeur lui -a déclaré procès-verbal en injures, et lui a fait dépenser pour amende tout son gain -d’une quinzaine. Aux yeux du père Jacques, le siége de la véritable tyrannie est dans -l’administration des octrois de Paris; les oppresseurs du peuple, ce sont les commis. -Et, sans respect pour la rime, il serait assez disposé à entonner une Parisienne qui -se terminerait ainsi:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">En avant! marchons</span><br /> - <span class="i0">Contre leurs bureaux,</span><br /> - <span class="i0">A travers, etc., etc.</span> -</div> - -<p>Père Jacques est l’irréconciliable ennemi des chemins de fer. Le jour où l’on a -inauguré celui de Versailles, il a mis un crêpe à son chapeau. C’est avec une tristesse -bien sentie qu’il parle du tort que lui fait cette détestable invention. Vingt fois par -jour il envoie James Watt et M. Pereyre à tous les diables. Depuis deux ans, il n’a pas -vu Saint-Germain; il ne verra plus Versailles: il fuit devant la fumée des locomotives -comme devant la peste, et il craint que l’œuvre du démon ne vienne étreindre de ses -bras gigantesques les lieux mêmes qu’il a choisis aujourd’hui pour retraite. Quand il -a lu dans un journal que l’on songeait à faire un chemin de fer de Paris à Saint-Maur, -en passant par Vincennes, il a versé des larmes amères. Où le coucou se réfugiera-t-il, -si on lui enlève la partie la plus riche de son empire, le diamant le plus beau de son -écrin? Comment! il ne transporterait plus les couturières qui vont danser au bal du -Corybante avec les sous-officiers d’artillerie; les amants qui vont rêver sous les frais -ombrages au Fond de Beauté tout plein de doux souvenirs d’Agnès Sorel; les Anglais -qui vont voir l’arbre de Papavoine; les bourgeois qui vont manger une friture sous -le pont de Joinville, au beau milieu de cette jolie rivière de Marne, si folle et si rieuse? -Que deviendrait donc alors le coucou? Il serait réduit à porter des légumes au marché, -ou à prêter sa caisse pour qu’on en fît un wagon. Abomination! Je partage sincèrement -les douleurs du coucou; le chemin de fer peut être utile au négociant qui -est pressé de faire ses affaires, ou au porteur des dépêches du gouvernement. Mais, -pour certains voyageurs, sa ligne droite vaudra-t-elle jamais les charmantes erreurs -du coucou et de la diligence? J’en appelle à tous les poëtes, chevelus ou non chevelus!</p> - -<p>Les années commencent à peser sur la tête du père Jacques. Sa main tremble et -sa vue baisse. Bientôt il cédera son numéro à Jacquot, son aîné, qu’il a élevé dans -les bons principes; et, quant à lui, il se réfugiera sur le sommet de la butte Montmartre, -loin des chemins de fer, des voitures partant à heure fixe et des conducteurs -d’omnibus. Fasse Dieu qu’il n’ait pas la douleur de survivre à la ruine totale des -coucous!</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">L. Couailhac.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 485px;" id="im-152bis"> - <img class="bord" src="images/im-152bis.jpg" width="475" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE MAITRE DE PENSION</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-152bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-153a"> - <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> - <img src="images/im-153a.jpg" width="600" height="259" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-153a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE MAITRE DE PENSION.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 181px;" id="im-153b"> -<img src="images/im-153b.jpg" alt="L" title="" width="181" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-153b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">L</span><span class="smcap3">a</span> -fille aînée des rois a subi bien des assauts, souffert -bien des humiliations, dévoré bien des outrages, et -pourtant, debout encore, l’Université gouverne toujours -notre enfance, et préside aux destinées de l’avenir. -C’est que, malgré tous ses défauts, le système -universitaire a été sauvé par les défauts plus grands -des systèmes qui ont prétendu lui faire concurrence. -La vérité sur l’intérieur des colléges n’est pas très -belle à voir; la vérité sur l’intérieur des pensions est -effrayante. Le collége est le principe de plus d’un vice, -la pension en est le développement.</p> - -<p>Au reste, hâtons-nous de le dire, ce n’est pas sur les maîtres que doit retomber le -blâme, mais sur les familles qui font les maîtres ce qu’ils sont.</p> - -<p>Une pension est un asile ouvert à la faiblesse des parents qui redoutent pour leurs -fils la discipline des colléges, à la faiblesse des enfants que les complaisances maternelles -ont de bonne heure corrompus, à la faiblesse des intelligences rachitiques qui -ont épuisé sans fruit toutes les formules universitaires. C’est l’hospice des infirmités -intellectuelles et morales de toute une famille. Or ces infirmités sont incurables, -et pour des plaies incurables un médecin est inutile. De pareils malades veulent un -charlatan; le maître de pension doit l’être en dépit de sa conscience. On lui amène -un enfant à redresser, et on plie l’enfant en sens contraire; on lui demande des conseils, -et on lui impose une opinion; on exige de lui la vérité, et l’on s’offense de tout -ce qui n’est pas mensonge. Pour le maître de pension, tromper, c’est vivre; ne pas -tromper, c’est mourir. Dans ce cruel dilemme entre la vie et la mort, le choix est -obligé; et c’est ainsi que les mêmes faiblesses qui ont rendu nécessaires les pensions -rendent nécessaires les vices des pensions.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_154">154</span> -L’éducation est un fait social tellement sérieux, qu’on ne saurait assez déplorer de -voir l’avenir des générations abandonné comme un jouet aux caprices d’une faible -femme. La plupart des mères s’accoutument à considérer leurs enfants comme une -propriété: c’est même celle dont elles se montrent le plus jalouses; car, pour gouverner -cette propriété, il n’est pas besoin de la signature du mari. Aussi ne se font-elles -pas faute, selon la définition romaine, d’user et d’abuser. Un enfant est un meuble -qu’elles parent, qu’elles arrangent, qu’elles décorent pour s’admirer dans leurs œuvres; -c’est tantôt une idole, tantôt un esclave: elles croient encore jouer à la poupée. -On comprend qu’avec ces manies qu’elles appellent des principes, elles n’envoient -pas leurs fils au collége; mais on comprend aussi quelle suite de dégoûts elles -préparent au maître de pension. Que de restrictions elles lui imposent en lui confiant -leur propriété! Que de précautions elles accumulent! Elles font leurs réserves; elles -prennent leurs garanties: chacune de leurs conditions renferme une clause résolutoire; -chacune de leurs recommandations est un <i lang="la" xml:lang="la">sine quâ non</i>; enfin, elles tracent -autour du maître un cercle d’entraves tellement resserré, que dès le premier jour -son autorité se trouve compromise et son influence perdue.</p> - -<p>Il y a bien des hommes qui sont femmes sous ce rapport. «Je suis le meilleur juge, -s’écrie-t-on, de l’éducation qui convient à mon fils.» Eh! c’est là précisément ce que -je vous conteste. Vous n’avez rien de ce qui convient à un juge. Un juge doit être -impartial, et vous êtes passionné; un juge doit être fort, et vous êtes faible; un juge -doit être clairvoyant, et vous êtes aveugle. Adorez vos enfants, puisque telle est -votre fantaisie; vouez-leur un culte fanatique, encensez-vous dans votre image; -mais n’entrez pas dans le temple de l’éducation, vous n’y commettriez que des sacriléges, -vous n’y proféreriez que des blasphèmes.</p> - -<p>Quelques naïfs provinciaux, quelques bourgeois de la rue Saint-Denis choisissent -aussi la pension par des motifs d’économie. Ils s’imaginent, les bonnes gens, qu’ils -n’auront à payer que le prix brut de la pension. Mais il y a dans ces budgets de famille, -ainsi que dans les budgets de l’État, le chapitre des dépenses extraordinaires, -supplémentaires et complémentaires; et la pension à bon marché rentre dans la -classe des mêmes illusions que le gouvernement à bon marché.</p> - -<p>Il y a dans la vie du maître de pension un moment bien doux: c’est lorsqu’il voit -entrer dans son salon un étranger conduisant par la main un petit garçon de dix à -douze ans. Et pourtant, avant de posséder ce nouveau commensal, avant d’ajouter -une tête à son troupeau, combien de sots commentaires et d’impertinentes dissertations -il est contraint de subir! Aujourd’hui que la grande voix de la réforme s’attaque à -tous les anachronismes de nos vieilles institutions, il n’est certes pas étonnant que -l’esprit novateur veuille s’introduire dans l’éducation, c’est même par là que toute -bonne réforme doit commencer. Mais ce qu’il y a d’étrange, c’est que très souvent -des partisans acharnés du <i>statu quo</i> politique se donnent des airs de rénovateurs -dans les détails de la vie domestique. Le défenseur immobile du juste-milieu dans -la grande famille sociale se fait révolutionnaire dans sa petite <ins id="cor_52" title="feuille">famille</ins>, d’autant -plus opiniâtre dans ses réformes qu’il y a apporte moins de logique.</p> - -<p>Ces réformateurs sans principes sont pour le maître de pension les clients les plus -<span class="pagenum" id="Page_155">155</span> -désespérants. On les rencontre surtout parmi les médecins et les avocats; leur rhétorique -fougueuse attaque sans pitié les plus graves questions. «Monsieur, s’écrie l’un -d’eux, l’éducation universitaire est un contre-sens dans notre siècle. A quoi servent, -je vous le demande, le grec et le latin, triste héritage des jésuites? Les sciences naturelles, -Monsieur, les sciences naturelles doivent former la base de toute bonne éducation.» -Cette apostrophe est suivie d’une longue harangue physiologique, que l’instituteur -se garde bien d’interrompre; car une des vertus de sa profession est de -ne jamais avoir d’esprit mal à propos. Le père continue: «Surtout, Monsieur, -point de bigoterie, point de ces préceptes étroits qui obscurcissent l’esprit d’un enfant. -D’abord, je n’entends pas que mon fils aille à confesse: ce n’est pas la peine -qu’il revienne sur ses sottises, et je m’en rapporte à vous pour lui infliger des pénitences.»</p> - -<p>A peine débarrassé de cet esprit fort, le maître de pension reçoit la visite d’une -pieuse mère, qui vient s’adresser à lui parce que les colléges lui paraissent des antres -d’irréligion; elle espère rencontrer dans une institution particulière les saintes traditions -qui s’effacent, et quelques rayons de la foi exilée des établissements royaux. -Voilà donc le maître de pension obligé d’afficher autant de dévotion qu’il avait tout à -l’heure montré d’indifférence. Il trouve des paroles onctueuses, cite à propos quelque -texte de l’Évangile, déplore la corruption du siècle, et gagne un pensionnaire de plus.</p> - -<p>Ainsi se passe sa vie, tiraillée en sens contraires, heurtée par les idées les plus opposées, -et les acceptant toutes, pour n’en faire triompher aucune. Tous les préjugés -s’adressent à lui, et il les caresse; toutes les vanités lui imposent leurs lois, et il -s’humilie devant elles; toutes les faiblesses l’invoquent, et il leur promet son appui: -ne l’accusez point d’hypocrisie: c’est la condition de son existence, c’est la loi de son -être; c’est le chemin de sa vie, dont il ne peut s’écarter sans tomber dans un précipice. -Que parlez-vous de vérité? Pour lui, la vérité serait un suicide.</p> - -<p>Plus il compte d’élèves, plus il a de transactions à subir, de caprices à ménager, -de passions à caresser. Son abnégation morale doit être en raison directe de sa recette, -sa recette en raison inverse de sa probité.</p> - -<p>On comprend aisément qu’au milieu de toutes les exigences qui l’oppriment, il ne -peut y avoir dans les études ni ordre ni unité. Comme la pension a été préférée pour -ne pas subir les lois du collége, chacun apporte à la pension sa loi particulière. Il y a -des élèves qui sortent tous les quinze jours, d’autres toutes les semaines; l’un sort le -samedi soir, l’autre le dimanche matin, l’un avant la messe, l’autre après la messe. -L’un apprend le grec et le latin, l’autre le latin sans le grec; l’un n’étudie que les -langues vivantes, l’autre que les sciences naturelles; l’un suit la méthode Jacotot, -l’autre la méthode Robertson, un troisième ne suit aucune méthode; c’est son père -qui l’entend ainsi. L’anarchie est imposée au maître, et le maître accepte l’anarchie -et s’en désole; et les élèves acceptent l’anarchie et s’en amusent. Anarchie dans les -études, anarchie dans la discipline, anarchie dans les mœurs. Ceux qui veulent lutter -contre ces nécessités entrent dans une voie terrible de fatigues et de combats. Beaucoup -y succombent: quelques-uns, et ce sont de rares exceptions, en triomphent; le -plus grand nombre accepte le joug, et s’en trouve bien. Mais nul n’a mieux profité -<span class="pagenum" id="Page_156">156</span> -de son inaltérable dévouement aux pères de famille, que l’honnête M. Moisson.</p> - -<p>M. Moisson est un homme de cinquante ans, gros et rabougri, vif et sémillant -malgré sa rotondité, remuant et loquace malgré ses prétentions à la dignité. Ses petits -yeux brillants roulent sans cesse dans leur orbite, comme s’il était toujours en présence -d’une bande d’écoliers indisciplinés. On voit qu’il est accoutumé à multiplier -ses regards. Dans toute son allure, il y a un mélange de hauteur et de servilité, d’humilité -et d’orgueil, qui témoigne que sa vie est un composé de ces deux éléments. -Mais ils sont distribués à doses si égales, qu’on ne saurait dire si c’est en obéissant -qu’il apprit à commander, ou en commandant qu’il apprit à obéir.</p> - -<p>A côté de lui fleurit, dans toute la béatitude d’une union bien assortie, madame -Moisson, gardienne jalouse des clefs de la cave, dragon vigilant qui protège les farineux -classiques contre les déprédations des domestiques et des écoliers. C’est elle qui -manipule l’abondance, distribue les rations de pain, et découpe les viandes en surfaces -égales, mais non sans se rappeler la définition géométrique de la surface: -«C’est ce qui a longueur sans épaisseur.»</p> - -<p>Madame Moisson paraît rarement au salon: c’est le garde-manger qui est son temple, -la cuisine son sanctuaire. C’est là qu’elle reçoit les hommages des mères prévoyantes -qui veulent étudier l’hygiène culinaire de la pension. Elle leur montre avec -orgueil le bouillon surchargé de caramel, et se vante de n’y pas mettre d’oignon -brûlé. Elle surveille avec une inquiète sévérité tous les mouvements des domestiques, -leur dispute un moment de loisir, met la main à tout, tire profit de tout, et -se glorifie, non sans raison, d’être la clef de voûte de l’établissement. Pour qu’un -maître de pension réussisse, il faut qu’il se pourvoie d’une femme qui ne craigne -ni l’odeur du charbon ni les taches de graisse. Celui qui préfère les qualités aimables -d’une compagne aux rustiques habitudes d’une servante ne fera jamais fortune; il -n’aura même jamais la croix.</p> - -<p>Madame Moisson se réserve aussi la direction de la lingerie. Son orgueil de ménagère -se complaît à étaler, dans leurs compartiments de sapin, les trousseaux numérotés. -Pour lui rendre justice, la blancheur du linge n’a rien d’équivoque, et les -reprises ne sont pas trop apparentes. Mais nous sommes obligés de convenir que dans -chaque trousseau il manque régulièrement deux ou trois serviettes. Comme les -parents ne peuvent constater le déficit qu’à la sortie de l’élève, il est facile de le -mettre sur le compte de l’étourderie naturelle au jeune âge, ou bien de l’imputer aux -ravages du temps, plus destructeur encore qu’un écolier.</p> - -<p>Il entre ainsi dans la discipline de la maison de prélever officiellement sur chaque -trousseau, lors du départ d’un élève, une paire de draps pour le service de l’infirmerie. -Or cette infirmerie est toute nominale; car dans le cas de maladie grave, la -maman reprend toujours son enfant chez elle, et pour les indispositions légères, l’écolier -reste toujours à la lingerie, où on l’abreuve d’une tisane de bourrache et de -chiendent, qui lui fait bien vite regretter le réfectoire.</p> - -<p>Il n’y a pas de réclamation à élever contre cette contribution indirecte qui pèse sur -les draps; c’est une condition énoncée dans le prospectus, et les prospectus sont -comme les lois: tout le monde est censé les connaître.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_157">157</span> -Quoi qu’il en soit, cet article est d’un très beau rapport pour madame Moisson. -Fille de fermier, elle a conservé pour les amas de linge le goût fanatique des paysannes; -aussi en a-t-elle pour le service de plusieurs générations: c’est un genre d’avarice -rustique et primitif. Au lieu de cassette, on a une armoire. Cette passion pour -le tissu de lin donne à madame Moisson un stoïcisme superbe, lorsqu’on vient lui -annoncer le départ imprévu d’un élève. Aux regrets de son mari, elle oppose cette -puissante consolation: «Mon ami, c’est une paire de draps de plus.»</p> - -<p>Le prospectus de M. Moisson contient quelques phrases ampoulées sur la nourriture -du corps et de l’esprit. Mais dans sa maison le corps est mal nourri, l’esprit plus -mal encore; et cependant ses classes sont pleines, ses dortoirs encombrés: c’est qu’il -a fait une longue étude des caprices et des fantaisies maternels, qu’il exploite avec -une rare habileté. Nul ne connaît avec plus de précision le degré de complaisance et -de flatterie qu’il faut toujours témoigner à l’enfant qu’on amène; nul ne sait plus -adroitement rendre compte de la conduite d’un élève dont un autre ne saurait que -faire: s’il est étourdi, cela tient à sa vivacité; s’il est capricieux, cela tient à sa santé; -s’il est paresseux, cela tient à sa croissance. M. Moisson couvre les fautes graves d’un -voile complaisant, tonne avec sévérité contre les peccadilles, met en saillie les heureuses -dispositions, fait sortir en relief les qualités qu’affectionne la mère; et celle-ci -se retire fière d’avoir un tel fils, fière d’avoir pour lui un tel mentor.</p> - -<p>Quant à l’instruction de ses élèves, c’est ce dont M. Moisson s’occupe le moins. Il -a un moyen sûr d’obtenir les succès classiques, qui font de si nombreuses dupes dans -les quatre-vingt-six départements. Consultant chaque année la liste des lauréats au -concours général, il prend des renseignements sur la position sociale des parents: -ceux dont la fortune est humble sont aussitôt visités par lui; il leur propose de recueillir -leur fils <i>gratuitement</i> dans sa maison. «C’est une règle, dit-il, qu’il s’est -faite, de pourvoir à l’éducation des enfants pauvres et méritants.» Il voile ainsi sa -spéculation sous le désintéressement. Il est rare que cette offre soit rejetée; car les -parents eux-mêmes, mentant à leur conscience, se persuadent qu’ils obéissent à l’impulsion -généreuse du maître, tandis qu’à vrai dire ils font marchandise de leur enfant. -C’est une nouvelle espèce de traite, où se vendent de jeunes âmes, où tout ce -qu’il y a de pur dans l’intelligence est livré en échange d’une maigre pitance et de -soins équivoques. Ainsi l’innocente gloire des concours académiques devient une -chaîne pour le jeune triomphateur: on exploite ses succès, on escompte ses veilles; -et, comme l’esclave romain, il livre à son maître tous les fruits matériels de ses travaux. -Grâce à ce trafic bien dirigé, l’institution Moisson figure avec éclat dans les -luttes universitaires. Aussi l’habile négociant ne manque jamais de parcourir tous -les ans le marché, et de renouveler les provisions intellectuelles qui sont pour lui -une double source de profits. Les enfants laborieux du pauvre travaillent à sa réputation; -les enfants dissipés du riche assurent sa fortune.</p> - -<p>Il est su de tout le monde que dans une pension la distribution des prix n’est -qu’un partage à peu près égal de couronnes qui tombent sur tous les fronts. M. Moisson -connaît trop bien son métier pour ne pas se conduire <i>selon l’usage antique et -solennel</i>. Depuis le philosophe émérite jusqu’à l’enfant qui bégaie les premières -<span class="pagenum" id="Page_158">158</span> -lettres, tous sont appelés, tous sont élus. Cette flatterie est si grossière, ce mensonge -si patent, qu’on s’étonne qu’ils puissent, sans éclairer les plus aveugles, se renouveler -avec cette opiniâtreté périodique. Eh bien! l’on a tort de s’étonner, on a tort -surtout d’en faire un crime au maître de pension. C’est encore là pour lui une nécessité -fatale. Il n’y a pas de mère, que dis-je? il n’y a pas de père qui n’impute au -maître le défaut de succès de son fils: il faut donc lui créer un succès. Il n’y a pas -de père qui voie une faveur dans le triomphe de son fils: il pourra bien se plaindre -de la multiplicité des prix, mais ceux qui tombent dans sa famille lui semblent tous -honnêtement gagnés. C’est ainsi que les décorés du ruban rouge ne cessent de gémir -sur la prostitution de la croix, jetée au hasard sur des gens sans mérite, et il ne leur -vient jamais en pensée que le reproche puisse retomber sur eux-mêmes.</p> - -<p>M. Moisson sait tout cela, et M. Moisson se garderait bien de perdre un élève par -pur dévouement pour la vérité. Il n’aime pas les abstractions: cela ne rapporte rien; -s’il n’aime pas les faiblesses, il les accepte et en profite: cela rapporte beaucoup.</p> - -<p>Du reste, il s’efforce de mettre dans cette cérémonie une gravité consciencieuse, -qui ajoute aux illusions maternelles. Il y apporte aussi une certaine pompe destinée -à rehausser l’éclat des triomphes. Les couvrepieds rouges des lits se déroulent en -tentures improvisées, dans le réfectoire débarrassé de ses tables. Des guirlandes de -lierre retombent en festons sur les murs, dont la couleur douteuse et les taches mal -effacées sont dissimulées à peine par des dessins des artistes les plus éminents de la -pension et les pages d’écriture des plus habiles calligraphes. Un tapis antique recouvre -des gradins échafaudés à la hâte, au haut desquels se dresse une longue table, -surchargée de livres et de couronnes. Au centre, sont rangés trois fauteuils en velours -d’Utrecht: l’un est destiné au mentor qui va distribuer les faveurs, les deux autres -au curé de la paroisse et au maire de l’arrondissement. M. Moisson a pour principe -d’être toujours dans de bons rapports avec les autorités spirituelle et temporelle.</p> - -<p>C’est donc accompagné du représentant de l’église et du fonctionnaire municipal, -appuyé sur l’autel et le trône, que M. Moisson fait son entrée. Son pas est grave, sa -figure radieuse, son regard illuminé: on dirait qu’il y a dans cette tête un monde de -pensées. Il monte lentement les gradins, offre d’un air modeste le fauteuil à ses deux -augustes hôtes, et se pose d’un air méditatif, le jarret tendu, le ventre proéminent, -la tête haute. Silence! il va parler. «Jeunes élèves! (<i>ici, première pause solennelle, -qui tient en émoi tout l’auditoire.</i>) Il a donc enfin lui ce beau jour qui doit servir -de terme et de récompense à vos travaux (<i>deuxième pause solennelle</i>). Qu’il m’est -doux de proclamer ici les noms glorieux des jeunes lauréats que mes leçons ont -appelés à la victoire! Triomphes touchants, luttes pacifiques, où les rivaux sont -des frères, où vainqueurs et vaincus se confondent dans une mutuelle affection!» -(<i>troisième pause solennelle</i>.) Nous ne pouvons suivre M. Moisson dans tous les -développements de sa rhétorique. Mais si son discours n’est pas une œuvre littéraire -d’un grand mérite, c’est du moins une œuvre industrielle très remarquable. -Toutes les tendres allocutions qui doivent agir sur les fibres maternelles, toutes les -pompeuses apostrophes qui doivent chatouiller les vanités paternelles, sont par lui -tour à tour habilement employées. Sa voix se plie aux modulations les plus diverses, -<span class="pagenum" id="Page_159">159</span> -tantôt douce et chantante lorsqu’il célèbre les joies de sa famille, tantôt vibrant -comme les éclats d’une trompette, lorsqu’il proclame la gloire des lauréats. Enfin, -après avoir rapporté le fameux mot du maréchal de Villars, il termine par ces -paroles, péroraison stéréotypée de toutes ses harangues officielles: «Accourez donc, -jeunes athlètes, aimables champions de la science; venez recevoir le prix de vos -généreux efforts. Il vous est permis sans doute de vous enorgueillir de vos précoces -victoires; mais parmi les vainqueurs, nul n’aura de plus justes sujets d’orgueil -que celui qui va les couronner.»</p> - -<p>A ces mots un tonnerre d’applaudissements part de tous les coins de la salle; les -mamans agitent leurs mouchoirs, et le bruit ne cesse que pour recommencer après -chaque nom proclamé, jusqu’à ce que tous aient été proclamés, et tous applaudis. -Alors M. Moisson se dérobe avec modestie aux empressements de toutes ces dupes -volontaires, qui s’extasient sur les mérites d’une pension où tous les écoliers sont -des écoliers d’élite.</p> - -<p>Il y a dans les années de M. Moisson un autre jour d’éloquence et de somptuosité: -c’est le jour de sa fête. Son patron est celui de la grande majorité de la classe moyenne, -saint Jean, le saint le plus fêté, sans conteste, de tout le Paradis.</p> - -<p>Quelques semaines avant le bienheureux anniversaire, le principal maître d’études, -que l’on décore du titre d’inspecteur, fait écrire aux élèves une circulaire, qui commence -toujours à peu près en ces termes:</p> - -<p>«Ma chère maman,</p> - -<p>«Comme nous voulons ménager une surprise à notre bon maître, etc.»</p> - -<p>La lettre est écrite de préférence aux mères, parce qu’elles se laissent plus facilement -toucher par ces amabilités de commande qui simulent la reconnaissance. Le père -de son côté tient à honneur de ne pas donner moins qu’un autre; de sorte que la -fausse sensibilité des femmes, combinée avec la vanité puérile des maris, élève rapidement -la somme qui doit formuler la reconnaissance.</p> - -<p>Comme c’est l’inspecteur qui est le confident de la surprise, c’est lui qui est le percepteur -de la contribution; c’est lui aussi qui se charge de choisir le cadeau destiné à -représenter les sentiments réunis des élèves. Mais, comme on le pense bien, il a soin -de consulter M. Moisson. Or, M. Moisson a les goûts solides, et d’habitude il désigne -quelque pièce d’argenterie, qui n’ôte que peu de chose à la valeur du capital monétaire. -C’est ainsi que par une longue suite de surprises habilement combinées, l’industriel -de l’enseignement s’est acquis, sans bourse délier, une riche vaisselle qui -aurait fait envie à plus d’un grand seigneur, lorsqu’il y en avait. Mais en homme -modeste, M. Moisson ne met au jour ces trésors que dans les cérémonies d’apparat, -lorsqu’il convie à un dîner solennel le proviseur du collége et autres officiers universitaires, -dont il a besoin pour appuyer ses succès.</p> - -<p>Le jour de l’offrande venu, les écoliers, qui savent qu’on leur réserve aussi la surprise -d’un congé, endossent dès le matin leurs vêtements du dimanche, et immédiatement -après le déjeuner, rangés en bataille, l’inspecteur en tête, ils entrent au -pas de charge dans le salon de leur directeur, qui, par un singulier hasard, s’y -trouve en grande tenue. M. Moisson prend son air d’étonnement annuel et de -<span class="pagenum" id="Page_160">160</span> -bonhomie périodique. Enfin, quand toute la troupe est rangée en cercle, la pièce -d’argenterie est déposée sur le guéridon, et le plus habile des rhétoriciens débite -une pièce de vers latins à l’usage des bons maîtres. A mesure que se prolonge -la harangue virgilienne, l’émotion du mentor redouble; sa poitrine se gonfle; il -promène des yeux attendris sur les élèves et la vaisselle plate. «Mes amis, s’écrie-t-il -après que l’orateur a fait silence, mes chers amis, mon cœur est trop plein -pour que je puisse répondre dignement à cette attention délicate, si peu attendue -et si peu méritée. Je regrette que vous ayez cru nécessaire de me témoigner votre -affection par une aussi somptueuse offrande. Une fleur, une simple fleur m’eût suffi -comme souvenir, si une fleur pouvait durer autant que mes sentiments pour vous.» -Puis, en forme de péroraison, il les invite à venir dîner avec lui sur le gazon champêtre -du bois de Boulogne.</p> - -<p>Il ne faut pas croire pourtant que pour ce repas de corps M. Moisson ait recours -aux dispendieux services d’un restaurateur: ce serait payer trop cher le cadeau du -matin. Dès la veille, les gigots froids ont été préparés, la charcuterie a fourni ses -nombreux saucissons, et quelques poulets étiques complètent le festin.</p> - -<p>Bientôt on se met en route, chacun portant sa charge, qui les assiettes, qui la -viande, qui le pain; quant au vin, M. Moisson l’achète sur les lieux: hors barrière, -c’est tout profit.</p> - -<p>Il faut assurément avoir le cœur ouvert à toutes les joies faciles de l’enfance, pour -trouver quelque charme à un dîner sur l’herbe. Mal assis, mal servi, mal abreuvé, on -passe son temps à faire la guerre aux insectes, et à disputer sa ration aux coléoptères. -C’est vraiment par trop patriarcal. Mais pour les écoliers tout changement est un -bonheur. Toujours condamnés au silence pendant leurs repas, ils se sentent libres en -vociférant, et se croient puissants à force de bruit. Les élèves de M. Moisson usent -largement de ces jouissances inaccoutumées, et s’enivrent de paroles.</p> - -<p>Au dessert, M. Moisson leur adresse une nouvelle allocution; après s’être applaudi -sur toutes les félicités du jour, il s’excuse modestement sur la simplicité du repas. -«Toutefois, ajoute-t-il, lorsque je contemple toutes ces figures heureuses qu’animent -les joies pures de cette fête de famille, il m’est permis de répéter avec le -poète:</p> - -<div class="poem" lang="la" xml:lang="la"> - <span class="i0">«Forsan et hæc olim meminisse juvabit.»</span> -</div> - -<p>Depuis longtemps M. Moisson a recueilli le fruit de ses patientes déceptions. <ins id="cor_53" title="Propriétaires">Propriétaire</ins> -de plusieurs immeubles, il est devenu successivement électeur et éligible. -Il se promet bien, quand il prendra sa retraite, de se faire nommer député, et de -diriger les destins de la France, lorsqu’il sera trop vieux pour diriger sa pension. Alors -il se réserve de demander hautement la liberté de l’enseignement, la clôture des -petits séminaires, et de faire entendre aux ministres son <span class="smcap3" lang="la" xml:lang="la">Quousque tandem</span> sur la -tyrannie de la rétribution universitaire.</p> - -<p class="right1">Élias <span class="smcap3">Regnault.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 461px;" id="im-160bis"> - <img class="bord" src="images/im-160bis.jpg" width="451" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE GAMIN DE PARIS</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-160bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-161a"> - <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> - <img src="images/im-161a.jpg" width="600" height="224" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-161a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE GAMIN DE PARIS.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 187px;" id="im-161b"> -<img src="images/im-161b.jpg" alt="I" title="" width="187" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-161b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">I</span><span class="smcap3">l</span> -est le frère de la grisette: frère légitime ou illégitime, -qu’importe? il est enfant de bonne race: car, à coup -sûr, son grand père était à la prise de la Bastille; à la -révolution de juillet, son père est entré le premier aux -Tuileries, et il s’est assis sur le trône du roi; c’est une -race de gentilshommes dont les titres se sont perdus. -Mais cependant suivez le gamin de Paris dans la rue: -cet œil fier, cette démarche hardie, ce sourire moqueur, -ces petites mains, ces petits pieds, cette tête bouclée, -ne retrouvez-vous pas tous les souvenirs de cette nation à part dans la nation française, -qui depuis le commencement de la monarchie a joué le rôle principal dans -tous les mouvements qui ont changé la face du monde; c’est surtout le gamin de Paris -qui pourrait dire comme Figaro: <i>Si le ciel l’eût voulu, je serais fils d’un prince</i>. -Mais le ciel ne l’a pas voulu; notre héros est bien mieux que le fils d’un prince, il -est gamin de Paris.</p> - -<p>D’où il vient? quelle est son origine? où il va? Eh! dites-moi d’où viennent ces -moineaux francs qui ont usurpé sans façon les plus belles places et les plus beaux -jardins de la ville; aimables, effrontés coquins, ils sont les maîtres du Palais-Royal, -dont ils animent encore le mouvement; les maîtres du Luxembourg, dont ils animent -le silence. Au jardin des Plantes, ils prélèvent une large dîme sur la part des lions -et des tigres; aux Tuileries, ils vivent des miettes tombées de la table du roi, sans -demander quel est celui qui règne; ils n’ont pour eux ni le plumage, ni la grâce, -ni la beauté, ni aucune des qualités des oiseaux chanteurs; ils ont la vivacité, l’esprit, -le coup d’œil; ils sont mieux que hardis, ils sont familiers. Véritablement je ne -serais pas étonné que le gamin de Paris et le moineau franc ne fussent les enfants -<span class="pagenum" id="Page_162">162</span> -de la même nichée. Mais que la ville serait triste si elle était privée de ces piauleurs!</p> - -<p>A peine réveillé, le gamin de Paris devient la proie des deux passions qui font sa -vie, la faim et la liberté. Il faut qu’il mange, il faut qu’il sorte. Donnez-lui tout de -suite un morceau de pain et le grand air. Il est bien vite habillé, une blouse en fait -l’affaire. Quand il a plongé ses mains et sa tête dans l’eau froide comme un joyeux -caniche, sa toilette est faite pour tout le jour. Son père ne s’en inquiète guère, car -le père a été jadis un gamin de Paris, et il sait comment cela s’élève: mais sa -mère, en sa qualité de Parisienne et de mère, est jalouse de la beauté de son fils; -elle a toujours pour lui une chemise blanche, un coup de peigne, un baiser, quelque -menue monnaie; et puis, adieu, mon fils, te voilà lâché; empare-toi de la ville, -tu es le maître, tu es le roi de Paris, la ville est faite pour toi, elle doit t’obéir; -malheur au provincial, malheur au bourgeois, malheur au mal-appris qui ne voudrait -pas reconnaître, dans cet enfant qui passe, le souverain de cette grande ville! -Lui cependant, une fois lâché, il regarde d’où vient le vent, et il obéit à son seul -maître, au vent qui souffle. Entendez-vous déjà son joyeux petit cri qui se mêle aux -cris de l’hirondelle matinale! «O eh! o eh!» Et à ce cri vainqueur soudain tous les -échos répètent: O eh! o eh! Car c’est là l’instinct du gamin de se réunir, de se reconnaître, -de marcher en troupe serrée. C’est écrit dans la Bible: «Il n’est pas bon -que le gamin soit seul.» Quand il est seul, le gamin s’ennuie, l’appétit lui manque, -ses mains sont oisives, ses pieds légers sont de plomb; mais dès que la bande joyeuse -s’est formée, la main est alerte, le pied est léger, le regard est rapide, la poitrine -se dilate, tous les instincts guerriers de ce petit peuple se réveillent à la fois. Tenez, -voilà le gamin qui marche au pas; il a entendu le tambour, et il obéit au son du -tambour; le caporal lui sourit, l’officier lui donne une petite tape sur la joue. -Chemin faisant, et pour peu qu’il soit bien disposé, rien n’empêche que le gamin -n’entre dans une école, chez <i>les frères</i>, <i>à la mutuelle</i>, que lui importe? il n’a pas -de préjugés. La leçon est commencée, le maître est entré en explication; mais déjà -le gamin a tout compris; c’est la plus vive, la plus rapide et la plus sincère intelligence -de ce monde; c’est un esprit qui va sans cesse en avant, net et vif comme -l’éclair. Rien ne l’étonne; il apprend si vite qu’il a l’air de se souvenir. Dans leur -argot, ils ont un mot qui résume pour eux toutes les sciences, science politique, -scientifique et littéraire; quand ils ont dit: <i>Connu, connu!</i> ils ont tout dit. Vous -leur parlez de Dieu le Père et de Dieu le Fils: <i>Connu, connu!</i> Vous leur parlez de -Charlemagne et de Louis XIV: <i>Connu, connu!</i> Vous leur expliquez comment deux -et deux font quatre: <i>Connu, connu!</i> comment c’est la terre qui tourne et non pas le -soleil: <i>Connu, connu!</i> Mais cependant prononcez devant eux seulement ce seul -nom de Napoléon Bonaparte, et soudain vous verrez ces jeunes têtes se découvrir, -ces malins sourires devenir sérieux; ils ne diront plus comme tout à l’heure: <i>Connu, -connu!</i> mais au contraire ils écouteront avec une attention infinie les moindres -détails de cette espèce d’évangile des temps modernes. En effet, le gamin de Paris se -souvient confusément de ces temps de gloire où il était un personnage si important; -alors on l’envoyait pieds nus jusqu’à la frontière; armé d’un méchant fusil, il faisait, -sans s’en douter, la conquête du monde: à seize ans il était un héros sans le -<span class="pagenum" id="Page_163">163</span> -savoir; son havresac était vide, il est vrai, mais cependant il était bien convaincu que -ce havresac vide contenait le bâton de maréchal de France. Une fois à l’armée, le -gamin de Paris s’y distinguait autant par la vivacité de son esprit que par son courage; -il était le bon mot de la bataille, la joie du bivouac, l’amour des cantinières, -il riait et il faisait rire; c’est lui qui était chargé de tous les bons mots de l’armée; -il trouvait à lui tout seul ces fines saillies, ces reparties plaisantes, ces improvisations -hardies qui charmaient si fort l’empereur. «Je vois ce que c’est, disait-il à l’empereur, -tu veux de la gloire, eh bien! l’on t’en f...» Il n’y a qu’un gamin de Paris pour -avoir rencontré ce mot-là. Aussi l’empereur le savait bien, et comme aucun détail ne -lui échappait, il savait toujours dans quel régiment il y avait un bon tambour, une -bonne musique et un gamin de Paris. Seulement alors le gamin de Paris changeait -de nom, il s’appelait <i>le Parisien</i>. Il en est du Parisien comme du vin de Champagne, -vous en rencontrez sous toutes les longitudes et toutes les latitudes, sur la terre, -sous la terre, sur la mer. Du Parisien viennent tous les récits, tous les contes, toutes -les merveilles. Rien qu’à l’entendre parler et à le voir sourire, l’équipage oublie la -faim, la soif et les brûlantes ardeurs de la canicule. C’est toujours de la façon la plus -gracieuse que le Parisien vous jette son bon mot et son coup de sabre; c’est lui qui -rime les chansons, qui écrit les billets doux du régiment, qui porte la parole au capitaine. -Il est maître d’armes, il a inventé certaines bottes secrètes, qu’il enseigne à tout -le monde; il joue du flageolet, de la trompette à l’oignon et de la guimbarde; il imite -à s’y méprendre le chien, le chat, la puce enragée et autres animaux domestiques. -Dans ses voyages sur les bords du Meschacébé, M. de Chateaubriand a rencontré -un gamin de Paris qui enseignait les belles manières de la cour de Louis XV à messieurs -les sauvages et à mesdames les sauvagesses. Il vit dans tous les climats, il s’accommode -de toutes les nourritures et de toutes les fortunes; il est courageux, il est -vaniteux, il est conteur, il est faquin, il est hardi et insolent comme un page; son -éloquence est infatigable, inépuisable; un grand fond de philosophie, une patience -à toute épreuve, une imprévoyance complète de toutes les choses humaines, un certain -sentiment de la probité et du devoir, qui ne l’abandonne jamais, tel est le fond -du caractère de ce singulier personnage, auquel on ne saurait rien comparer dans -les autres pays de l’Europe.</p> - -<p>Mais nous voilà déjà bien loin de notre enfant de tout à l’heure, que nous avons -laissé à l’école, étudiant en toute hâte les premières notions des sciences qu’il est -appelé à deviner. A peine la leçon est-elle faite, et quand il a reçu sur ses petits -doigts nerveux les cinq ou six coups de férule qui lui reviennent, jusqu’à ce que la -férule ait volé en éclats par un coup de Jarnac qui n’appartient qu’au gamin, il s’écrie -que l’heure de la récréation est arrivée; il remet son livre dans sa poche, s’il a -un livre, et le voilà qui s’en va tout courant dans une de ses places favorites, au -Château-d’Eau, par exemple, le plus bel endroit de la ville. Là, pendant que l’eau -retombe en murmurant dans son bassin de pierre, à l’ombre des arbres du boulevard, -à l’odorante fumée des cuisines en plein vent, notre héros s’apprête à jouer -sur un bouchon toute sa fortune de la journée. Faites-lui place, ne le dérangez pas, -n’allez pas vous mettre devant son soleil, car il vous dirait comme Diogène à Alexandre: -<span class="pagenum" id="Page_164">164</span> -«Ote-toi de mon soleil.» Seulement vous êtes bien le maître de le regarder; le -gamin de Paris n’est pas fâché qu’on le regarde: il sait très bien, dans sa justice, que -ce n’est là qu’un prêté pour un rendu. Ainsi il joue, et vous ne sauriez croire comme -sa main est légère; aussi, par je ne sais quelle fatalité inexplicable, le gamin de -Paris gagne toujours: c’est là un des mystères dont ce singulier personnage est entouré. -Quand il a gagné, il achète un cornet de pommes de terre frites, et d’un air -narquois il les mange à la barbe des passants. Ceci fait, s’il a le temps, il se met à -lire couramment l’enveloppe de son déjeuner, quelque vieux fragment du <i>Constitutionnel</i> -de la veille, dans lequel il puise la haine des tyrans et l’amour du peuple. -Il a soif alors, il se penche en arrière contre la cascade, et dans sa gueule entr’ouverte -et garnie de dents blanches comme celle d’un jeune chien, il reçoit goutte à -goutte l’ondée bienfaisante. Ceci fait, notre homme se souvient qu’il a un maître -quelque part, un bourgeois, un patron, et qu’il a enfin un emploi à exercer. Aussitôt -le voilà qui prend sa course à perdre haleine, non pas qu’il ait peur d’être battu -ou chassé, on ne bat pas le gamin, on ne le chasse pas; bien au contraire, un certain -instinct le pousse à aimer son maître; mais seulement il l’aime à sa façon et -quand il a le temps.</p> - -</div> - -<div class="figcenter2" style="width: 457px;" id="im-164bis"> -<img class="bord" src="images/im-164bis.jpg" alt="" title="" width="447" height="600" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-164bis.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<div class="page"> - -<p>Vous me demandez quel est l’emploi du gamin? Eh! mon Dieu, dites-moi plutôt -quel n’est pas son emploi, et ce qu’il ne sait pas faire, et ce qu’il ne fait pas dans la -vie; ne savez-vous pas qu’il a la science infuse? Il peut tout, il sait tout, il ne sait -que cela, mais il le sait bien: il est forgeron, c’est lui qui fait aller le soufflet; il est -peintre, c’est lui qui broie les couleurs; il est architecte, c’est lui qui gâche le plâtre; -il est cordonnier, c’est lui qui passe le fil à la poix; il est imprimeur, c’est lui -qui lave les formes; il est notaire royal, car c’est lui qui est la cheville ouvrière -des plus grandes affaires. Il porte d’une étude à l’autre ces contrats dans lesquels -les plus grandes propriétés changent de maîtres, ces traités d’alliance entre les -plus grandes familles; tel <i>saute-ruisseau</i> qui passe en vous éclaboussant est souvent -chargé d’une fortune entière et n’en est pas moins léger: de tous les métiers -qu’il exerce en haut ou en bas de l’échelle sociale, celui pour lequel le gamin de -Paris a le plus grand penchant, c’est le métier d’homme de lettres. Voyez-le, en -effet, fièrement coiffé du tricorne en papier, transporter sous son bras, dans ses poches, -les histoires sérieuses, les romans futiles, les drames en prose, les tragédies -en vers; il est le facteur intelligent et dévoué de la petite poste littéraire, il est le -courrier du drame, le messager de la poésie; les prémices de toute pensée vieille -ou nouvelle lui sont réservées; il a su le premier que Niéburth avait retranché -les sept premiers rois de Rome; qu’Augustin Thierry avait trouvé plusieurs rois -qui s’appelaient Clovis; il a su le premier que M. de Salvandy écrivait la vie de -Napoléon, et il a trouvé que l’histoire était trop bien écrite. Un soir, rentré -chez lui, il récitait au caniche de son père les beaux vers encore inédits que -M. de Lamartine adresse, dans son <i>Jocelin</i>, à son joli chien Fido. Que de -fois il a porté dans la même poche deux articles politiques pour et contre le -même ministre! et lui, par la seule force de son bon sens, il restait inébranlable -entre ces deux exclamations également furibondes. Avec un tact exquis, -<span class="pagenum" id="Page_165">165</span> -notre jeune confrère en littérature donne à chacun la place qui lui convient, plus -juste en ceci que tous les journalistes du monde. Un jour, chez M. de Chateaubriand, -il arrive tout essoufflé, dans son empressement de voir de près ce grand homme populaire, -qui a prédit le premier <i>cet aigle de 1814 volant de tour en tour jusqu’aux -tours de Notre-Dame</i>: le jeune homme avait franchi d’un bond cette longue rue, -au sommet de cette haute montagne où se tenait alors le grand poëte; il arrive, il -se trouve en présence de M. de Chateaubriand, il est ébloui comme s’il eût vu l’empereur -Napoléon en personne: il se trouble tout-à-fait, lui qui ne se trouble de rien. -«Monsieur, dit-il, c’est une épreuve que je vous apporte.» En même temps il -cherche son épreuve: dans ses poches de derrière étaient contenus des articles de -revues et des romans de M. Paul de Kock; dans ses poches de côté gémissait une -tragédie classique; sous ses deux bras était empilé un drame romantique à côté d’un -vaudeville de M. Scribe; sa casquette même était remplie de prose et de vers: mais -là, dans ce pêle-mêle médiocre des écrits de chaque jour, la prose de M. de Chateaubriand -ne se trouvait pas, l’enfant était désolé, et sur son beau visage se peignait le -chagrin le plus profond. «Allons, allons! lui dit M. de Chateaubriand, c’est un petit -malheur, tu l’auras perdue en chemin.» A ces mots toute la présence d’esprit revint -au gamin. «La voilà! la voilà! monseigneur, s’écria-t-il.» En même temps il retirait -la bonne feuille qu’il avait placée sur son cœur, pour qu’elle ne fût pas confondue, -même un instant, avec cette prose et ces vers de pacotille. M. de Chateaubriand -fut plus touché de ce naïf et sincère hommage qu’il ne l’a jamais été de toutes les -louanges que lui adresse l’Europe. Il tendit sa main à l’enfant, qui la baisa. Que voulez-vous? -le gamin de Paris est habitué depuis longtemps à toucher de près cette -gloire populaire. Le dernier jour de la révolution de juillet, quand le gamin de Paris -revenait du Louvre, sans avoir touché aux richesses entassées là, ce fut lui qui découvrit, -parmi les pavés soulevés comme le peuple, ce grand poëte royaliste et chrétien -qui allait savoir des nouvelles de son roi; aussitôt le gamin cria: <i>Vivat!</i> il emporta -en triomphe ce noble vaincu. On crut, à ces cris inattendus, que c’était le roi -de la révolution de juillet qui passait: c’était encore mieux que cela.</p> - -<p>C’est surtout dans ces jours de révolution, où toutes choses sont bouleversées, que -le gamin de Paris se montre tout grouillant, tout animé, tout enflammé par la révolte; -alors il ne connaît plus ni frein, ni Dieu, ni lois, ni maître, ni père, ni mère; le -vieux levain de la Ligue, des Barricades, de 89, de 1814, de 1830, se révèle si fort, -qu’on dirait que c’est toujours le même gamin qui agite la ville depuis le roi Pharamond. -L’odeur de la poudre enivre cet enfant, et il devient fou de joie rien qu’à -entendre le canon bondir. Il est naturellement du parti le plus faible contre le plus -fort, du parti sans armes contre le parti qui est armé. A des coups de fusil il répond -bravement par des coups de pierre; il affronte la mitraille tout comme un vieux -soldat. Qu’il vienne à perdre sa casquette dans la mêlée, il ira rechercher sa casquette -sous le galop des chevaux, tant il a peur d’être grondé par sa mère! C’est un -indomptable et un indompté petit drôle qui opère des prodiges; il se glisse à travers -les bataillons armés, il monte en croupe derrière les cavaliers au galop; comme un -démon invisible, il est à cheval sur les canons qui roulent d’une façon lugubre; il -<span class="pagenum" id="Page_166">166</span> -devine le feu et se jette ventre à terre; les balles le reconnaissent, et elles passent -plus loin; pas un soldat qui ose le toucher de sa baïonnette, car il semblerait à ce -soldat qu’il va assassiner son frère ou son enfant. Et notez bien que dans ces horribles -mêlées, où il y va de la destinée des empires, le gamin de Paris ne voit qu’une -chose, un bon prétexte pour quitter l’atelier, pour déserter l’école, une espèce de jeu -à son usage. Dans ce bouleversement général, ce singulier héros ne songera pas à dérober -une pomme ou un sucre d’orge; il respectera les boutiques les mieux garnies -des confiseurs et des pâtissiers. Une fois dans l’émeute, il n’a plus qu’un désir, -qu’une envie: c’est de forcer le palais du roi et de s’asseoir sur le trône du roi; c’est -de briser les portes de l’église et de s’asseoir sur l’autel de Dieu; c’est de défier en -ricanant toutes les forces que les hommes respectent: il se figure que les révolutions -ne sont faites que pour le faire rire, et son rire est tout voltairien. Mais cependant, -que dans la mêlée un de ses ennemis tombe frappé à mort, aussitôt le gamin s’arrête, -et il pansera le blessé de ses mains; mais, se fût-il assis sur le trône du roi, eût-il -monté sur l’autel, eût-il démoli, comme cela s’est vu, en moins de trois heures, -l’archevêché tout entier, s’il plaît à sa mère de le gronder, de lui demander son -mouchoir de poche, où donc il a déchiré sa blouse, et pourquoi il est rentré si tard, -aussitôt notre héros de tout à l’heure, notre roi tombé de son trône, notre Dieu sorti -de son temple, le voilà, notre démolisseur, qui se laisse battre par sa mère, et qui -l’embrasse comme un enfant.</p> - -<p>Aimable enfant! oui, je le préfère et de beaucoup, dans sa vérité sauvage et déguenillée, -à ces beaux petits messieurs de Paris que leurs bonnes promènent aux -Tuileries en si grande cérémonie. Il apporte en naissant tous les nobles instincts, le -courage, la franchise, l’indépendance, l’art de vivre de peu, cette grande science de la -vie heureuse et sage; il accepte, et comme une aubaine à son usage, même les orages et -les tempêtes, même les famines et les pestes: il assiste sans le savoir à l’enfantement -de toutes les grandes idées, à la lutte incessante de toutes ces forces rivales; et pour -la part qu’il y prend, pour le sang qu’il y verse, pour l’intelligence qu’il y apporte, -il ne demande rien que la permission de voir passer sur le Pont-Neuf le nouveau roi -qu’il a créé. Issu d’une longue suite d’aïeux dont la noblesse se perd dans la nuit des -temps, et jeté par le bonheur de sa naissance dans cette grande ville qui est la tête -du monde, il met à profit tous les hasards, tous les bonheurs, tous les accidents de -sa ville natale, comme fait le jeune pâtre de la Suisse pour ses montagnes, comme -fait le Normand pour ses campagnes, comme fait l’Allemand pour les bords du Rhin, -son fleuve bien-aimé. Le gamin de Paris sait toute sa ville par cœur, il en connaît -toutes les rues, tous les passages; il a étudié avec le plus grand soin les faubourgs, -les rues, les quais, les carrefours; il est monté dix fois au sommet de la Colonne, il -a pensé se perdre dans les Catacombes, il a passé bien des revues au Champ-de-Mars. -Que de belles promenades il a faites au parc de Saint-Cloud! Il sait très bien que -Voltaire est logé au Panthéon, que l’abbé de l’Épée est l’instituteur des Sourds-Muets, -que saint Vincent de Paule est l’<i>inventeur</i> des Enfants-Trouvés. Il va parfois -se promener dans la galerie du Louvre, et là, parmi tous ces chefs-d’œuvre entassés -uniquement pour son plaisir, le drôle, qui s’y connaît, s’arrête avec orgueil -<span class="pagenum" id="Page_167">167</span> -devant le petit pouilleux de Murillo, le chef-d’œuvre du Louvre; et vous pensez si le -gamin de Paris doit être fier quand il se dit que ni les vierges, ni les têtes de Raphaël, -ni les Vénus du Titien, ni les gentilshommes de <ins id="cor_54" title="Wan Dyck">Van Dyck</ins>, dans toute leur -magnificence, ne sont comparables au gamin de Murillo. C’est encore et toujours -l’histoire des lys de Salomon.</p> - -<p>Mais, de toutes les parties de la ville, celle, je crois, que le gamin de Paris connaît -le mieux, ce sont les bords de la rivière. Sur les bords de la Seine, le gamin est -heureux comme le poisson dans l’eau: il vous dira les fonds et les bas-fonds; en tel -endroit on a pied, plus loin il y a un creux, un peu plus loin c’est du sable. Il monte -effrontément dans tous les bateaux de blanchisseuses, sans peur du battoir; il est de -toutes les parties de pêche, et il ne se prend pas un goujon sans sa permission immédiate. -Quand vient l’été, le gendarme a beau menacer le gamin de prendre ses habits -pour le forcer à être vêtu plus décemment quand il nage, le gamin de Paris fait la -nique au gendarme; et d’ailleurs ils sont bien ensemble, ils se comprennent, ils s’aiment. -Et puis comment prendre les habits du gamin? il n’en a pas! Il s’en va donc -tout nu, et les mains derrière le dos, à la façon de l’empereur, sur toutes les îles de la -Seine. Quand la rivière est gelée, le gamin glisse sur ces mêmes eaux dans lesquelles -il nageait. Quelquefois il veut savoir ce qu’il y a là-bas, au bout de toute cette eau, et -dans le premier bateau qui passe il grimpe. Il va ainsi jusqu’à Rouen, jusqu’au Havre, -jusqu’à la mer. Une fois à la mer, il se fait matelot, et le voilà qui part pour les -Grandes-Indes. Bon voyage! Cependant dans son quartier on l’appelle pendant huit -jours, sa mère le pleure, puis elle se console en faisant un autre gamin de Paris.</p> - -<p>J’ai dit plus haut que le gamin de Paris avait le visage et la tournure d’un gentilhomme, -quelquefois aussi il en a les manières; car enfin il est élevé en compagnie -avec la grisette, cette grande dame perdue au milieu du peuple parisien. Avec les -façons d’un gentilhomme, il en a souvent les goûts élevés: il aime les chevaux, les -belles voitures, la musique, les spectacles, les promenades, les belles livrées; il aime -tant la livrée qu’il ne la portera jamais. Appelez-le polisson, il ne se fâchera pas; appelez-le -laquais, il vous recevra à grands coups de poing.</p> - -<p>Les jours de fêtes publiques étaient autrefois ses grands jours. A chaque victoire -nouvelle on lui jetait des dragées par la tête, on l’accablait de cervelas à l’ail et de -pains de quatre livres; pour lui, en guise d’eau, les fontaines vomissaient des flots -de vin; pour lui seul brillaient ces feux d’artifice dans les airs; il était, même avant -la grande armée, le roi de ces fêtes consacrées par l’histoire. Et en effet, avec quoi se -composait la garde impériale, sinon de gamins de Paris?</p> - -<p>Hélas! aujourd’hui notre pauvre héros a perdu une grande partie de ses joies. -Sous le vain prétexte d’une bienfaisance mieux entendue, on a supprimé les dragées, -le vin des fontaines, les pains de quatre livres et les saucissons à l’ail. Oh! douleur! -on a même supprimé les représentations gratis, et notre gamin ne peut plus -aller aux premières loges, et ne peut plus siffler, selon son bon plaisir, mademoiselle -Mars et M. Talma. Grande imprudence que la révolution a commise! elle a oublié les -services du gamin de Paris dans les trois jours, et le gamin, qui est rancuneux, se -souviendra de cet oubli.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_168">168</span> -A défaut du Théâtre-Français et de l’Opéra, le gamin de Paris possède en propre -plusieurs théâtres: le théâtre de la Porte-Saint-Martin, celui de la Gaieté, de l’Ambigu-Comique, -des Funambules, le salon de Curtius. A la Porte-Saint-Martin, il a -approuvé les débuts dramatiques de M. Victor Hugo, mais il a trouvé qu’il y avait -trop de cercueils et de poison dans <i>Lucrèce Borgia</i>; au théâtre de la Gaieté, il s’est -abandonné sans réserve à M. de Pixérécourt, le Corneille des boulevards. Quand est -mort Victor Ducange, le gamin de Paris a pleuré, car Victor Ducange avait obtenu -et mérité toutes ses sympathies. C’est lui qui a fait la fortune de Debureau. Pour lui -plaire, madame Saqui a manqué mille fois de se casser les reins; le Cirque-Olympique -a essoufflé tous ses chevaux: il a évoqué les mânes de l’empereur et de la grande -armée, que nous avons vue défiler au bruit des trompettes et des fanfares sur ce -champ de bataille de deux cents pieds carrés. Parmi les choses qu’il aime le plus -après les pommes de terre frites et le jeu de bouchon, il faut placer encore le -coco, les marchands d’oiseaux, l’orgue de Barbarie et les chanteurs en plein -vent.</p> - -<p>Un autre de ses grands plaisirs, c’est d’aller, quand se rencontre une de ces affaires -bien sanglantes, un de ces crimes tout remplis de mystères, prendre sa part -d’émotions dans le parterre de la cour d’assises; il a un instinct merveilleux, un -coup d’œil rapide, qui lui font deviner tout d’abord le fort et le faible de l’accusation -et de la défense. Regardez-le, prêtant une oreille attentive au réquisitoire -du procureur du roi, aux réponses des accusés, aux plaidoiries des avocats: ce -n’est pas la même figure de tout à l’heure, quand le gamin était lâché par la ville; -ce n’est plus le turbulent spectateur qui remplissait de bruit et de désordre le <i>poulailler</i> -de l’Ambigu-Comique ou de la Porte-Saint-Martin; c’est un spectateur grave -et ému de pitié, c’est un juge austère qui dit dans son âme et conscience: «Oui, -l’accusé est coupable. Non, l’accusé n’est pas coupable.» Un jury ainsi composé de -ces jurés de la borne et du carrefour porterait à coup sûr des jugements souvent -irréprochables. Cet enfant, si futile et si léger en apparence, qui a fait une guerre -acharnée, impitoyable aux marchandes de pommes, aux marchands de marrons, il -a cependant le crime en horreur; un assassin l’épouvante, le vol avec effraction lui -paraît contre toutes les règles de la chiperie. Aussi est-il impitoyable dans l’<ins id="cor_55" title="arrrêt">arrêt</ins> -qu’il a porté: il suit son condamné jusqu’à la prison, jusqu’au poteau infamant; -bien plus, il le suit jusqu’à l’échafaud, il appelle cela son exemple. «Gendarme, -laissez-moi voir mon exemple.» Ainsi parle-t-il; et, chose horrible, c’est que le gamin -soutient cet affreux spectacle avec le plus grand sang-froid; il joue avec la mort -comme s’il jouait au bouchon; il se repaît de cet affreux spectacle. C’est là qu’il -apprend à envisager sans pâlir tous les horribles accidents des révolutions. Singulier -enfant qui rit de tout, qui plaisante le condamné qui passe, qui tutoie le -bourreau comme un sien camarade, qui monterait sur l’échafaud pour y danser, -si on le laissait faire; singulier enfant qui chante ses plus gais refrains en allant -à la Morgue, et qui chante encore à la Morgue, même en présence de quelque pauvre -petit gamin comme lui, écrasé le matin même par quelque voiture au galop! -Alors savez-vous ce qui arrive? il sort de la Morgue, et pour ne pas être écrasé par -<span class="pagenum" id="Page_169">169</span> -la première voiture qui passe, il monte derrière cette voiture, et une fois là, rien ne -peut l’en faire déguerpir, ni les coups, ni les menaces. Cette voiture est à lui, ces -chevaux sont à lui; il les excite de la voix et du geste; seulement il trouve qu’ils ne -vont pas assez vite, et il se promet bien de ne pas garder longtemps son cocher.</p> - -<p>Telle est cette vie, ou plutôt tel est cet admirable vagabondage d’un enfant de -douze ans à travers la vie parisienne. Comme vous le voyez, c’est là le plus singulier -mélange de vices et de vertus, de qualités et de défauts, d’insouciance et de -courage, de ruse et de naïveté, de toutes les vertus opposées et de tous les vices -contraires qui se puissent rencontrer sous le soleil. Cet enfant, ou si vous aimez -mieux, cet homme ainsi fait, résume en entier ce qu’on appelle l’esprit français: indépendance -indomptée, noble cœur, mauvaise tête, gai visage, malice sans fiel, -jeunesse éblouissante et ébouriffée; tous les instincts généreux, l’intelligence la plus -hardie, le regard le plus fin, la vanité la plus charmante: tel est le gamin de Paris. -Il n’est pas le produit des siècles, comme aussi il n’est pas le produit de l’éducation; -il est né avant les siècles, il est né de lui-même et par lui-même; il ne procède que -de lui seul, et l’histoire dont il a fait partie a passé sur sa jeune tête sans la toucher, -sans la courber. Tel il est aujourd’hui, et tel il était au commencement de la -monarchie française. C’est surtout de cet enfant qu’on pourrait dire ce que Napoléon -disait des vieux Bourbons: «Il n’a rien appris, il n’a rien oublié; il a passé, sans rien -prendre et sans rien laisser de sa toison, à travers toutes les révolutions et toutes -les tempêtes.» Gamin sous l’empereur Charlemagne, gamin sous le roi Louis XI, -gamin sous François I<sup>er</sup>, sous Louis XIV, sous Louis XV, sous Louis XVI, il ne s’est -jamais inquiété ni des rois qui commandaient, ni des lois auxquelles il fallait obéir, -ni des gloires qu’on voulait lui imposer; il n’a jamais été ni catholique, ni protestant, -ni jésuite, ni janséniste; il a toujours été révolutionnaire, révolutionnaire non -par principes, mais par sentiment; non pas pour son ambition personnelle, mais -pour son plaisir, et parce que cela l’amuse de bouleverser ainsi toute chose autour -de soi. Il n’a jamais flatté aucun pouvoir, il n’a jamais obéi à personne; avec lui on -ne peut compter sur rien, pas même sur l’enthousiasme. De la rancune, il n’en a pas; -de la reconnaissance, il n’en a pas non plus. Donnez-lui un écu, il vous fait la grimace; -refusez-lui cinq centimes, il vous fera la grimace. Jamais personne, et même -les plus grands politiques, n’ont pu trouver un moyen de dompter, de dominer, de -réfréner cet indomptable petit bonhomme: la force ne lui fait rien, ni la peur; la -gloire seulement y fait quelque chose, mais encore faut-il bien que ce soit quelques-unes -de ces gloires sans conteste et comme il en apparaît rarement dans le monde; -ainsi est-il fait. Les politiques, non plus que les prêtres, non plus que les soldats, non -plus que les orateurs, le préfet de police lui-même n’y peut rien; je crois même que -le bon Dieu, oui, le bon Dieu lui-même, s’il voulait s’en donner la peine, ne pourrait -pas extirper ce lichen!</p> - -<p>On prétend que le monde aura une fin, et il faut bien le croire, ne fût-ce que -pour rassurer la Bibliothèque royale, qui s’encombre chaque jour. Quand ce dernier -jour du monde arrivera, le chaos s’abattra sur la nature entière et reprendra son -bien en disant: «Ceci est à moi.» Seulement, de toutes ces villes renversées, de -<span class="pagenum" id="Page_170">170</span> -toutes ces capitales détrônées, de tous ces royaumes confondus dans le même limon, -il n’y a qu’une chose que le néant est condamné à respecter, c’est la colonne de la -place Vendôme, et, au-dessus de la colonne, la statue de l’empereur Napoléon. Eh -bien! je vous fais un pari: moins que rien, dix contre un, la France contre L’Angleterre, -qu’au sommet de la colonne, sous le petit chapeau de l’empereur, et comme -la seule vermine qui soit digne de sa tête impériale, cherchez bien, vous rencontrerez -à coup sûr une grisette et un gamin de Paris, qui se seront réfugiés là uniquement -pour donner un démenti au néant, pour prolonger dans les siècles nouveaux -le nom de l’empereur Napoléon. Et voilà comment, malgré tous ses efforts, le bon -Dieu ne pourra jamais arriver à trouver la fin du monde, grâce à la grisette et au -gamin de Paris!</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">J. Janin.</span></p> - -<div class="figcenter3" style="width: 300px;" id="im-170a"> - <img src="images/im-170a.jpg" width="300" height="260" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-170a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 477px;" id="im-170bis"> - <img class="bord" src="images/im-170bis.jpg" width="467" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LA DEMOISELLE A MARIER</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-170bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-171a"> - <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> - <img src="images/im-171a.jpg" width="600" height="241" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-171a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LA DEMOISELLE A MARIER.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 190px;" id="im-171b"> -<img src="images/im-171b.jpg" alt="D" title="" width="190" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-171b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">D</span><span class="smcap3">ans</span> -un vaste et bel hôtel du faubourg Saint-Germain, -au fond d’une chambre élégante et blanche de jeune -fille, toute parfumée d’un frais parfum, et tout ornée -de mille petits riens charmants, mademoiselle -Marguerite de Bussy était assise devant une table en -bois de palissandre chargée d’une écritoire d’écaille -incrustée d’or, avec tous ses accessoires de papier -armorié, de cire odorante et de cachets aux fines et -délicates devises.</p> - -<p>Elle écrivait depuis un moment, et sa plume courut -d’abord avec une grande rapidité, mais tout-à-coup elle s’arrêta. La jeune fille -parut rêver, voulut recommencer à écrire; mais, soit qu’il y eût dans la lettre dont -elle s’occupait quelque pensée difficile à exprimer, soit qu’elle songeât à trop de -choses ensemble, les mots ne coulaient plus, elle s’arrêta tout à fait et resta pensive.</p> - -<p>Mademoiselle de Bussy était une jolie personne assez grande, un peu pâle, frêle, -délicate, blonde, avec des mains et des pieds d’enfant, un air de distinction et d’élégance -exquises, une physionomie fine, mobile, un peu moqueuse, et cette assurance -spirituelle que possèdent toutes les jeunes personnes élevées au milieu du grand -monde; elle ne marchait, ni ne s’asseyait, ni ne parlait, ni ne se taisait, sans qu’on -comprit qu’elle était née dans un noble hôtel du noble faubourg, tant elle était belle -et grande dame depuis les pieds jusqu’à la tête.</p> - -<p>Elle avait donc interrompu sa lettre, et rêvait avec un air assez triste quand un -coup très léger se fit entendre à sa porte, et une jeune femme entra dans sa chambre -sans s’être fait annoncer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_172">172</span> -«Comment! c’est vous, chère Diana! quel bonheur inespéré de vous voir! s’écria -Marguerite. Je vous croyais à Londres, et, tenez, je vous écrivais.</p> - -<p>—Chut! dit la jeune femme en mettant deux doigts sur sa bouche en signe de -mystère; ne me nommez pas, chère Marguerite; je ne fais que traverser Paris, et je -tiens beaucoup à ce que mon passage n’y soit pas connu. Vous n’en parlerez pas même -à votre mère. Je sais qu’elle est sortie; je m’en suis assurée avant d’entrer chez -vous.</p> - -<p>—Pourquoi tout ce mystère, chère lady L...? dit Marguerite.</p> - -<p>—Oh! pour rien, je vous conterai cela plus tard, répondit la jeune femme avec -un léger accent anglais, plein de grâce dans une jolie bouche. Un voyage, une partie, -un coup de tête; une misère enfin, ajoute-t-elle d’un ton qu’elle cherchait à rendre -léger, mais où perçait cependant quelque embarras. Je ne verrai personne à -Paris.</p> - -<p>—Comment! pas même ma mère, qui aurait été si aise de vous voir?</p> - -<p>—Non, personne... On ne voulait pas non plus que je vous visse; mais je n’ai pas -voulu traverser Paris sans embrasser ma chère Marguerite.»</p> - -<p>Et la belle et jeune femme jeta ses bras autour de la taille de son amie avec ce mélange -de gaucherie et de grâce dont l’une appartient à la nature anglaise, et dont -l’autre est inséparable de la jeunesse et de la beauté.</p> - -<p>Marguerite lui rendit ses caresses et lui témoigna la joie que lui causait son arrivée -inattendue.</p> - -<p>«J’ai tant de choses à vous dire, continua mademoiselle de Bussy quand elles se -furent toutes deux assises sur une petite causeuse où elles se tinrent quelque temps -embrassées. Mais avant tout parlez-moi de lord L... Il est ici, sans doute?</p> - -<p>—Non, répondit-elle avec un peu d’embarras. Et, voyant l’étonnement de son -amie, elle se hâta d’ajouter, en rougissant comme un enfant qui ment: «Il doit me -rejoindre dans peu... Et ses chevaux, ses chiens... Il aime énormément ses chevaux -et ses chiens, et ne pouvait pas les quitter si vite!</p> - -<p>—C’est donc avec votre mère que vous voyagez?</p> - -<p>—Pas davantage; mais de grâce ne mettez pas votre esprit à la torture pour deviner -les circonstances de mon voyage; je vous conterai cela plus tard, et parlons de -toutes ces choses que vous aviez à me dire; j’ai très peu de temps à vous donner, et -je veux savoir tout ce qui vous touche. Nous avons été si séparées depuis deux ans... -et Dieu sait quand nous nous reverrons! murmura-t-elle, mais si bas que Marguerite -n’entendit pas ces derniers mots.</p> - -<p>—Ah! oui, nous avons été bien séparées, chère Diana. Heureusement vous arrivez -au moment où j’ai le plus besoin de vos conseils et de votre amitié, non pour -me décider, car je le suis, mais pour m’aider à suivre vaillamment mes résolutions.</p> - -<p>—Mon amitié est tout à vous, chère petite, vous le savez bien; quant à mes conseils, -ils ne passent pas pour très bons, je vous en avertis. En disant ces mots, Diana -s’était levée comme pour arranger ses boucles brunes et soyeuses que le vent avait un -peu dérangées, et la glace refléta l’un de ces visages qu’on ne trouve que dans les -rêves, ou en Angleterre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span> -—Mais avant tout, continua Diana, faites bien défendre votre porte, pour qu’on -ne puisse nous interrompre ni me voir chez vous, et vous ne parlerez de ma visite à -personne, entendez-vous bien...</p> - -<p>—Mon Dieu! ma chère Diana, je vous trouve un air distrait et agité qui m’alarme; -que vous est-il donc arrivé?</p> - -<p>—Rien... il ne m’est rien arrivé, je vous assure... C’est sans doute la joie de -vous revoir qui me donne cet air préoccupé... Ah! chère Marguerite, votre vue -me rappelle de si doux souvenirs! quel temps plein de charme il retrace à ma mémoire!</p> - -<p>—Celui de votre mariage, n’est-ce pas, où je vous vis si heureuse, si éperdument -éprise du beau Jemmy?</p> - -<p>—Oh! non, en vérité, ce n’est pas à ce temps-là que je pensais, mais au contraire -à celui où j’étais encore une heureuse fille insouciante, ayant tout l’avenir, l’espace, -le monde à moi, et portant mes rêveries sur les grèves enchantées qui bordent la -mer; mes espérances étaient grandes comme elle alors.</p> - -<p>—Oh! plaignez-vous, belle songeuse, d’avoir échangé de vagues illusions contre -un mariage d’amour... Et que diriez-vous donc, ma pauvre Diana, si vous aviez -échangé tous les trésors, toutes les joies de ce ciel étoilé que chaque jeune fille porte -en elle-même, contre les froides et lourdes chaînes d’un mariage semblable à celui -que je vais faire?</p> - -<p>—Vous allez vous marier, chère Marguerite; oh! j’en suis bien aise; contez-moi -tout cela.»</p> - -<p>Dans la manière dont ces derniers mots étaient dits par lady L..., peut-être aurait-on -pu voir percer, à travers l’intérêt que lui causait cette nouvelle, un certain -soulagement d’échapper aux investigations de son amie, en portant toute l’attention -de Marguerite sur elle-même.</p> - -<p>«Oh! vous allez vous marier? reprit-elle, en voyant que mademoiselle de Bussy ne -disait plus rien.</p> - -<p>—Oui, mais il n’y a rien là de très gai, je vous assure.» Elle essaya de sourire -tandis que dans ses yeux brillaient deux larmes qu’elle essuya furtivement avec l’un -de ses doigts et reprit: «Pour moi ce ne sont pas, comme pour ma belle Diana, toutes -les joies d’un amour partagé; ce ne sont pas des promenades infinies au clair de la -lune; ce ne sont ni des soupirs, ni des extases de bonheur à faire rêver longtemps -une pauvre fille élevée comme moi à la française, et destinée à se marier à la française, -c’est-à-dire de la plus sotte façon du monde; ô ma Diana, que je vous ai enviée -alors!</p> - -<p>—Quel mariage faites-vous donc? interrompit lady L... avec un sourire indéfinissable, -où paraissait percer une sorte d’impatience irritée.</p> - -<p>—Quel mariage je fais? Ah, mon Dieu! je fais un mariage à peu près comme tous -ceux que je vois faire autour de moi, un mariage à pleurer d’ennui en attendant qu’on -y pleure de tristesse, et qu’on y meure de consomption.</p> - -<p>—Et pourquoi le faire?</p> - -<p>—Pourquoi? mais, mon Dieu, parce qu’il faut bien en finir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_174">174</span> -—Bonne raison! dit Diana éclatant de rire involontairement, malgré la gêne et la -contrainte qui avaient paru la dominer depuis un moment.</p> - -<p>—Mais oui, pour en finir, reprit mademoiselle de Bussy; vous ne me comprenez -pas, je le vois bien, parce que vous ne savez point ce que c’est en France que -d’être cette chose insipide, ennuyeuse et embarrassante qu’on appelle une fille à -marier.</p> - -<p>—Que ne suis-je encore cette chose-là! dit Diana en étouffant un soupir.</p> - -<p>—Vraiment, reprit mademoiselle de Bussy, je ne suis pas surprise de votre étonnement. -En Angleterre, l’état de jeune fille est une royauté charmante; une jeune -fille règne sur tout ce qui l’entoure; toutes les fêtes, tous les plaisirs sont pour elle: -son printemps est plus riant et plus beau que celui de l’année. Tant qu’une Anglaise -n’a point subi le joug quelquefois un peu rude du mariage, c’est une reine, c’est une -fée autour de laquelle tout est sourire et bonheur; elle est libre, elle est fière et dicte -des lois à tout ce qui l’approche. Il y a longtemps qu’on l’a dit, il faudrait être -jeune fille en Angleterre et femme en France.</p> - -<p>—J’aurais assez aimé à cumuler ces deux libertés, dit Diana moitié gaie, moitié -triste.</p> - -<p>—Il ne tient qu’à vous, chère Diana, venez passer l’hiver prochain à Paris.</p> - -<p>—Je ne sais point ce que je ferai l’hiver prochain, je vis au jour le jour, n’aimant -pas à songer au lendemain: mais dites-moi quelle est l’existence des jeunes filles en -France; vous ne m’en avez jamais parlé?</p> - -<p>—Je ne m’en rendais pas encore bien compte dans ce temps-là: mais deux ans apportent -bien des changements. A notre âge, qui est celui de toutes les curiosités, on -regarde et on apprend mille choses auxquelles on ne faisait point attention; eh bien! -voici notre vie: les jeunes personnes, comme on nous appelle, eussions-nous trente-six -ans, si nous sommes encore à marier, les jeunes personnes ne comptent pour -rien dans notre faubourg Saint-Germain: tout se fait <i>pour elles</i>, dit-on, mais rien -<i>par elles</i>.</p> - -<p>—C’est là une maxime que les gouvernements voudraient bien adopter pour les -peuples.</p> - -<p>—Oui, mais les peuples se révoltent; et nous, dont l’état est d’être agneaux ou -colombes, nous subissons la loi commune, et on en abuse, du moins dans les familles -qui n’ont point encore adopté la nouvelle mode, et où l’on ne nous contraint pas à -faire des mariages d’inclination.</p> - -<p>—Contraindre à faire des mariages d’inclination! allons, vous vous raillez de moi, -pauvre étrangère.</p> - -<p>—Non, je ne me raille point, c’est une nouvelle mode; mais il faut être énormément -riche pour la suivre; il faut avoir cent mille livres de rente, une mère dont -l’amie intime a un fils qui n’en a que cinquante tout au plus, mais en revanche un -titre ou un très beau nom, de ces noms qui sont à eux seuls une dignité; alors les -mères arrêtent le mariage de leurs enfants dans un jour d’expansion sentimentale -auquel on a pensé depuis dix ans. Cependant on décide qu’on ne doit unir les jeunes -gens que quand ils s’aimeront, et on débite là-dessus de charmantes maximes, car -<span class="pagenum" id="Page_175">175</span> -nos mères aiment toutes à parler d’amour. A dater de ce moment, le jeune homme -reçoit l’autorisation de chercher à se faire aimer, et comme les cent mille livres de -rente lui plaisent prodigieusement, il se promet bien de réussir; il abandonne le -Jockey’s-Club et les parties ruineuses qui pourraient lui faire du tort si on les savait, -il vient au bal et ne fait danser que sa future fortune; il vient caracoler au bois -autour de la calèche où elle est promenée par sa mère. Si elle aime les chiens, il se -met à aimer les chiens; si elle est musicienne, il aime la musique; si elle est gaie, il -est gai; si son humeur est mélancolique, il est mélancolique et ne lit que Byron et -nos poëtes ténébreux; enfin, pendant six mois, il est aussi parfaitement hypocrite -qu’on nous force à l’être du berceau jusqu’à notre contrat de mariage.</p> - -<p>—Mais les parents, les amis, ne disent-ils rien?</p> - -<p>—Non: les parents, les amis sont dans le secret, et chacun dit:</p> - -<p>«Comme monsieur tel est bien! qu’il est agréable! comme il monte bien à cheval! -comme il a bon air! etc., etc. La mère dit à sa fille:—Comme il aime sa mère! qu’il -est bon, distingué, spirituel! il sera pair un jour, et certainement il se fera remarquer -à la chambre;» car si beau que soit un nom, voyez-vous, maintenant on sent -bien qu’il faut retremper ses titres dans un peu de mérite personnel.</p> - -<p>—Et que dit la jeune fille à cela?</p> - -<p>—La jeune fille rougit un peu, elle se rappelle un soupir qu’il a fait semblant -d’étouffer en apprenant qu’elle part pour la campagne; et pourtant c’est à la campagne -que se frapperont les grands coups, d’autant qu’on a remarqué qu’à force -d’entendre vanter les mariages d’inclination, la pauvre fille a pris la chose au sérieux, -et semble accorder quelque préférence à... son cousin; car les cousins, on dit -que c’est la peste des familles, et peut-être on a raison.</p> - -<p>—Et vous, Marguerite n’avez-vous pas un cousin?</p> - -<p>—Oui, le prince de M..., dit Marguerite en rougissant un peu; mais ce n’est pas -de moi que je vous parle, laissez-moi vous achever le mariage d’inclination.</p> - -<p>On part pour la campagne; huit jours après, le jeune homme arrive avec sa mère, -le temps presse, on craint le cousin, qui doit venir à l’automne. Alors il tombe éperdument -amoureux; on le laisse gémir et soupirer pendant trois mois, plus ou moins; -mais au bout de ce temps il faudrait avoir bien du malheur ou de la maladresse pour -qu’une jeune fille ne finît pas par se croire un peu éprise.</p> - -<p>—Marguerite, je vous trouve bien savante, vous m’étonnez! Où donc avez-vous -appris tout cela?</p> - -<p>—J’ai appris tout cela d’une de mes amies, laquelle a été ainsi conduite à épouser -un homme qu’elle ne pouvait pas souffrir, et avec qui elle est fort malheureuse, -parce qu’il aimait passionnément sa fortune et qu’il se souciait fort peu d’elle.</p> - -<p>—Vos mariages d’inclination sont très plaisants!</p> - -<p>—Pas trop, je vous l’assure.</p> - -<p>—Alors ce n’est pas un mariage d’inclination que vous faites?</p> - -<p>—Non, non! je ne suis pas assez riche et je ne dois m’éprendre de personne. On -répète très souvent devant moi qu’une fille bien née ne doit avoir aucune préférence -dans le cœur. Seulement, si un grand seigneur très riche voulait bien devenir follement -<span class="pagenum" id="Page_176">176</span> -amoureux de moi, ma mère serait la plus heureuse et la plus triomphante des -mères. Pauvre femme! elle attendra longtemps. Les jeunes gens ont trop bien appris -l’arithmétique depuis un certain temps pour songer à moi. L’arithmétique est l’ennemie -jurée des jeunes filles; c’est un préservatif assuré contre l’amour qu’elles -pourraient inspirer.</p> - -<p>—Cependant vous êtes riche, je crois?</p> - -<p>—Non, pas du tout. Ma mère a un très beau douaire, et paraît riche; mais j’ai -des frères et des sœurs tous mariés et en possession de légitimes héritiers. J’ai dix -mille livres de rente, pas davantage: donc je ne puis plaire qu’à ceux qui n’ont rien.</p> - -<p>—Et pourquoi cela? Je ne comprends pas la logique de ce raisonnement.</p> - -<p>—Parce que ceux qui possèdent, ne fut-ce que six mille livres de rente, sont -infiniment plus riches vivant garçons qu’ils ne le seraient avec seize mille livres de -rente et une femme à loger, vêtir et nourrir. Ma mère sait merveilleusement cela; -aussi elle a placé ses espérances ailleurs; et pour essayer de l’effet de mes charmes, -elle me mène depuis deux ans à toutes les ambassades afin d’y rencontrer des étrangers.</p> - -<p>—Pourquoi des étrangers?</p> - -<p>—Parce qu’ils passent pour plus riches et moins bons calculateurs que les Français.</p> - -<p>—On pourrait bien se tromper.</p> - -<p>—Peut-être. Et d’ailleurs que voulez-vous? je ne sais pas être aimable pour tous -les vieux princes russes, allemands, goths, visigoths ou ostrogoths à col tordu, borgnes, -bossus, boiteux ou manchots, que nos mères se sont mises à cajoler pour nous. -Aussi la mienne dit-elle en riant, mais avec un grand fond de tristesse, que je suis -d’une très difficile défaite.</p> - -<p>—Eh bien, pourquoi veut-elle donc se défaire de vous?</p> - -<p>—Parce qu’il faut bien marier sa fille.</p> - -<p>—Mais quelle nécessité?</p> - -<p>—C’est l’usage, et une mère ne passe pour avoir bien rempli son devoir maternel -que quand, vaille que vaille, elle a marié tous ses enfants.</p> - -<p>—Votre société française est singulière, en vérité! Donc, pour vous conformer à -l’usage, vous, ma chère Marguerite, à qui j’ai vu de tout autres idées, vous vous -mariez seulement pour en finir, ainsi que vous disiez tout à l’heure. Et quel homme -est celui que vous devez épouser?</p> - -<p>—Je ne sais trop, répondit nonchalamment Marguerite.</p> - -<p>—Est-il beau?</p> - -<p>—Voilà bien une question d’Anglaise. Non, il n’est ni beau ni laid.</p> - -<p>—Est-il jeune?</p> - -<p>—Ni vieux ni jeune, trente-trois ans à peu près.</p> - -<p>—Est-il riche?</p> - -<p>—Non, je dirai qu’il n’est ni riche ni pauvre, si ce n’est qu’il n’est vraiment pas -assez riche à beaucoup près pour vivre dans la haute société, dans laquelle son -mariage va le placer, et qu’il faudra nécessairement que nous passions ensemble -<span class="pagenum" id="Page_177">177</span> -beaucoup de temps à la campagne, non pour y avoir une belle et large existence -comme on la mène en Angleterre, mais pour y vivre mesquinement pendant huit -mois, afin d’en passer quatre à Paris convenablement.</p> - -<p>—A-t-il de l’esprit pour défrayer tout ce long temps que vous passerez ensemble -éloignés du monde?</p> - -<p>—Eh non! il n’est point sot, mais il n’a point d’esprit; il n’est pas bon, du moins -de cette bonté forte et généreuse qui n’appartient qu’aux gens d’élite, mais on dit -aussi qu’il n’est pas méchant; il n’est pas grand, il n’est pas petit; il n’a pas l’air -extrêmement provincial quoiqu’il vienne, comme Petit-Jean, <i>d’Amiens pour être -suisse</i>; il n’a pas un grand nom, il n’en a pas un trop obscur; il est dans le medium -de tout; et jusqu’à sa voix (car il chante) a subi cette loi fatale de juste milieu dans -lequel il semble avoir été pétri de toute éternité: c’est un baryton, la seule voix -pour laquelle je me sente une aversion prononcée.</p> - -<p>—Mais, ma pauvre enfant, vous qui n’aimez que les extrêmes et à qui le médiocre -a toujours été odieux, comment allez-vous faire?</p> - -<p>—Je n’en sais rien.</p> - -<p>—Je ne vous donne pas deux ans pour mourir de dégoût et d’ennui.</p> - -<p>—Je le crois.»</p> - -<p>Et mademoiselle de Bussy, la tête appuyée sur sa main, faisait danser un de ses -petits pieds dans une cadence rapide, ainsi qu’il arrive quand on veut paraître calme -au dehors et que cependant on éprouve une grande agitation intérieure.</p> - -<p>«Quelle folie! reprit Diana; en vérité, Marguerite, je ne vous comprends pas. On -voit bien que vous ne savez guère encore ce que c’est que le mariage, ses difficultés, -ses exigences, son despotisme. Vous ne comprenez pas à quel point il faudrait profondément -se convenir pour s’y trouver longtemps heureux. Ce n’est pas même toujours -assez de l’amour pour opérer une complète fusion de deux êtres; il peut s’éteindre, -ajouta-t-elle d’une voix profondément triste, et montrer qu’on s’est étrangement -mépris quand on s’est cru faits l’un pour l’autre: voyez-vous, Marguerite, il -faut être de la même sphère, du même pays moral, pour ainsi dire; autrement on -souffre chacun toutes les peines des exilés qui n’entendent plus jamais parler le langage -de la patrie. Et encore, si c’était là tout! mais, mon enfant, dans l’angoisse qu’on -éprouve d’une telle torture, on peut perdre la raison, on peut écouter des accents -qui répondent à toutes les pensées de votre cœur, se laisser fasciner, séduire, succomber -sous le charme, et ne comprendre le danger que quand il n’est plus temps -de le fuir, car on est devenue coupable...»</p> - -<p>Marguerite leva les yeux sur lady L... et vit qu’elle pleurait.</p> - -<p>Diana baissa ses regards sous ceux de son amie; sa poitrine se soulevait oppressée -de sanglots, mais elle reprit brusquement:</p> - -<p>«Il faut rompre ce mariage, il le faut!»</p> - -<p>Marguerite essuya ses yeux; en voyant pleurer Diana, dont elle croyait que les -larmes coulaient pour elle, la jeune fille avait perdu quelque peu de sa fermeté.</p> - -<p>«Non, répondit-elle, il est arrêté, et le contrat doit se signer ce soir: ce serait -<ins id="cor_56" title="une">un</ins> esclandre; d’ailleurs, que gagnerais-je à attendre? ce mariage est encore un des -<span class="pagenum" id="Page_178">178</span> -meilleurs de ceux qu’on me propose depuis longtemps; tout est dit, il en sera ce -qu’il pourra.</p> - -<p>—Mais, mon enfant, expliquez-moi ce qui a pu vous conduire, vous que j’ai vue -décidée dans un temps à faire, comme nous autres Anglaises, un mariage d’amour, -à faire aujourd’hui la sotte affaire que vous êtes sur le point de conclure? y a-t-il de -votre part inclination contrariée, dépit, désespoir? En vérité, je ne comprends rien -à cette décision.</p> - -<p>—Il n’y a rien au monde que l’ennui d’être ce qu’on appelle une fille à marier: -je me marie pour être mariée et qu’il n’en soit plus question; pour ne pas être, par -exemple, un jour comme ma tante Éléonore: pauvre créature, elle a vieilli sous le -harnais d’une fille à marier, et je la vois encore, malgré ses quarante-cinq ans, se -redresser et faire la charmante quand un célibataire passe auprès d’elle: elle me -rappelle toujours le cheval du grand Frédéric, qui dressait l’oreille et piaffait encore -dans sa vieillesse quand il entendait sonner de la trompette.</p> - -<p>—Si vous riez, Marguerite, nous voilà perdues; c’est un indice certain que vous -allez vous affermir dans votre folie.</p> - -<p>—Folie! folie! demandez à ma mère si je ne fais pas une action très raisonnable. -Écoutez, je veux bien vous le dire en confidence; malgré l’air de jeunesse que me -donnent mes cheveux blonds et une certaine délicatesse répandue dans toute ma -personne, j’ai vingt-quatre ans passés. Quand les vingt-cinq auront sonné, j’aurai -perdu toutes les chances de me marier en jeune fille, on ne pensera plus pour moi -qu’aux hommes de quarante ans au moins; puis, si j’ai le malheur d’arriver à trente, -il ne tiendra qu’à moi de croire qu’il n’y a plus au monde que des hommes de cinquante -ans (bien conservés, à la vérité); ensuite chaque année comptera quadruple, -et en peu de temps je deviendrai une <i>fille de mérite</i>, et je ne devrai plus aspirer -qu’aux veufs de soixante ans, goutteux, asthmatiques ou sourds, qui penseront à moi -pour <i>mes vertus</i>, parce qu’ils auront besoin de cataplasmes, de tisanes et de soins -dans leurs vieux jours. Hélas! hélas! c’est ma dernière année de jeunesse comme -fille à marier, et j’en veux profiter.</p> - -<p>—Pour faire une belle fin, vraiment!</p> - -<p>—Que voulez-vous, Diana, les choses sont arrangées en France de façon que je -n’ai point de chance de mieux faire, puisque je suis arrivée jusqu’ici sans changer -d’état.</p> - -<p>—Pourquoi aussi ne vous êtes-vous pas mariée plus tôt?</p> - -<p>—Oh! pourquoi, répondit Marguerite en soupirant, parce que j’avais un brin de -roman dans le cœur, et que ma mère avait dans la tête dix grains d’ambition; à -mon entrée dans le monde on me trouva jolie.</p> - -<p>—Je vous trouve encore plus charmante cette année.</p> - -<p>—C’est possible, mais il y a huit ans qu’on me voit, et cela me fait perdre infiniment -de valeur; enfin, n’importe! aux premiers moments de mon apparition j’eus, -comme dirait ma mère, le bonheur de plaire au jeune prince héréditaire de N...</p> - -<p>—Le prince Frédéric de N...! répéta Diana d’un ton assez singulier. Une rougeur -rapide passa sur son visage et la laissa très pâle.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_179">179</span> -—Lui-même; ses assiduités furent assez marquées pendant tout l’hiver.</p> - -<p>—Et vous plaisaient-elles? reprit Diana du même ton...., il passe pour.... très -agréable.</p> - -<p>—Elles ne me déplaisaient pas, parce qu’elles me mettaient à la mode.</p> - -<p>—Seulement pour cela?</p> - -<p>—Oui, car il est très blond, et je n’aime point un homme blond.</p> - -<p>—Allons, allons, c’est une bonne raison, dit Diana en riant à demi.</p> - -<p>—Quant à ma mère, elle était d’une joie contenue, digne et pleine de convenance -dans le monde, mais qui éclatait parfois dans l’intérieur.</p> - -<p>—Eh bien, il me semble que tout allait fort bien, reprit Diana d’une voix un peu -amère.</p> - -<p>—Oui, mon histoire aurait pu devenir un roman et finir de bonne heure; mais -le vieux prince de N... n’était pas si joyeux, et un beau matin il emmena son fils en -Allemagne; depuis, ma mère m’a dit (pour se consoler elle-même) qu’il avait assez -mal tourné, et qu’il avait fait beaucoup parler de ses aventures galantes en Allemagne -et aussi en Angleterre.»</p> - -<p>Lady L.... ne répondit rien, mais elle parut oppressée et souffrante: cependant -elle se contint et dit:</p> - -<p>«Eh bien, après celui-là ne vint-il pas quelque noble et beau prétendant?</p> - -<p>—On m’a proposé pendant deux ans d’excellents partis: je disais non, parce -qu’aucun n’était l’idéal que mon imagination avait forgé: et ma mère disait aussi non, -parce qu’aucun n’était ni duc ni prince, et que le prince Frédéric avait élevé très -haut le diapason des espérances de ma mère; je ne pouvais point, à son avis, être -moins que duchesse; les pauvres mères s’abusent souvent beaucoup: de refus en -refus, je gagnai vingt-un ans. Cette année-là fut bien terrible, j’allais être <i>majeure</i>; -majeure, c’est la un mot épouvantable pour une jeune personne. Et pour éviter -d’être publiée <i>fille majeure</i>, je crois que nous aurions renoncé, moi à mes rêves, -et ma mère à me voir titrée. C’était une véritable désolation: mais que faire? il faut -s’accoutumer à tout, même à vieillir, reprit Marguerite avec une moue charmante; -et jetant un coup d’œil à la glace de sa toilette placée vis-à-vis de la causeuse, elle ne -put s’empêcher de sourire, car la figure qu’elle y vit n’était rien moins que vieille -assurément. Cependant, continua-t-elle, après le jour irrévocable qui m’enrôlait -dans les filles majeures, après avoir évoqué tous les exemples des temps passés et -présents qui pouvaient nous rassurer, nous avons repris peu à peu chacune nos espérances -et nos illusions.</p> - -<p>—Et comment n’avez-vous pas rencontré, chemin faisant, votre idéal? cela se -rencontre toujours, reprit Diana en rougissant.</p> - -<p>—Que sais-je? ceux-ci ne me plaisaient pas, je ne plaisais point à ceux-là. En -France, les jeunes gens font la cour aux femmes et non pas aux jeunes personnes, -attendu que les usages nous enjoignent de ne parler de rien <i>par innocence</i>.</p> - -<p>—Pourtant j’ai ouï dire qu’à Paris la conversation était souvent très libre, et je -pense que vous devez parfois entendre des choses singulières.</p> - -<p>—Oui, on parle de tout devant nous, d’histoires galantes, d’anecdotes passablement -<span class="pagenum" id="Page_180">180</span> -scandaleuses, de bons mots qui ne sont pas toujours très châtiés; mais malheur -à nous si nous comprenions le langage le plus clair! nous ne devons ni sourire -ni rougir, sous peine de passer pour savoir plus de choses qu’il ne convient à notre -état de jeunes personnes.</p> - -<p>—Et êtes-vous en effet si ignorantes?</p> - -<p>—Oh! je crois, dit Marguerite en riant dans sa jolie figure fine, que nous sommes -un peu comme les enfants muets dont les nourrices se vantent avec orgueil: «Il -ne parle pas encore, disent-elles, mais il n’ignore de rien.»</p> - -<p>—Vous vous vantez, ma chère enfant, reprit Diana avec une certaine pédanterie -de femme mariée.»</p> - -<p>Marguerite rougit et craignit d’avoir outre-passé sa pensée, mais elle continua: -«Vous voyez qu’avec ce système qui nous rend stupides à plaisir devant les hommes, -il est très difficile à une jeune fille de faire sortir son roman de l’état d’abstraction. -J’ai donc ainsi gagné vingt-quatre ans, autre année fatale! depuis près de dix -mois que j’y suis entrée, ma mère a quitté toutes ses espérances, et un désir effréné, -une impatience sans espoir s’est emparé d’elle; elle en parle le jour, elle y rêve la -nuit; tous ses amis sont en campagne, et nous ne passons jamais une semaine sans -faire au moins une entrevue.</p> - -<p>—Qu’est ce qu’une entrevue? dit lady L....</p> - -<p>—O bienheureuse Anglaise! qui ne sait pas ce que c’est qu’une entrevue, s’écria -Marguerite avec une emphase plaisante: une entrevue est une invention assommante -et saugrenue de notre civilisation matrimoniale; c’est une rencontre fortuite -où l’on fait trouver ensemble une jeune personne qui <i>ne se doute de rien</i> et un -homme à marier. Avez-vous jamais vu vendre un cheval?</p> - -<p>—J’en ai du moins vu beaucoup acheter.</p> - -<p>—Vous avez alors vu comme on le fait marcher au pas, au trot, au galop; on -montre ses pieds, ses dents, on dit s’il a de bons poumons, s’il est bon coureur, s’il -est facile à ferrer, s’il se nourrit bien; que sais-je encore? Eh bien! cette exhibition -de toutes les qualités chevalines n’est rien auprès de celle d’une créature soumise à -l’entrevue: on la pare des pieds à la tête de tout ce qui peut l’embellir, on la place -sous son meilleur jour; si le bal lui va bien, c’est au bal qu’on la montre; si elle -chante, c’est au concert; si elle n’est point trop sotte, c’est à un dîner, où chacun -l’interroge, qui sur ses talents, qui sur ses goûts; l’un lui parle musique, l’autre -dessin, un autre lui demande qui elle admire le plus, de Victor Hugo ou de M. de -Lamartine, le tout pour la faire briller. Pour moi, j’en ai fait partout, et je les -avais prises dans une telle horreur que je les manquais toutes! Au bal, quand j’avais -soupçonné l’entrevue, j’étais mal coiffée et je me sentais gauche, ce qui est le meilleur -moyen pour l’être en effet: tout me mettait à la gêne sous des regards inquisiteurs; -au concert je chantais faux, et j’étranglais toutes mes roulades.</p> - -<p>—Mais aux dîners, du moins, vous n’étiez point sotte, j’imagine?</p> - -<p>—Eh bien! vous vous trompez, ma chère; je trouvais presque toujours à soutenir, -je ne sais par quelle fatalité, quelque thèse odieuse à tous les maris. Un jour entre -autres (je n’étais pas, il est vrai, dans la confidence de l’entrevue), je voulus prouver -<span class="pagenum" id="Page_181">181</span> -de la meilleure foi du monde et sans songer à mal, je vous l’assure, que les seules femmes -heureuses que je connusse étaient toutes de jeunes veuves; ma mère toussa: je -la pris à témoin; elle toussa plus fort, mais j’étais en verve de gaieté, j’allai mon -train, accumulant les exemples, et je ne m’arrêtai que quand le monsieur de l’entrevue -me dit d’un air gonflé de colère: «Mademoiselle, si l’état de veuve est celui -qui vous paraît déjà le plus désirable, je pense que peu de gens seront ambitieux de -vous offrir les moyens d’y arriver.» Je le regardai très surprise, et je lui vis un air -de dignité blessée, si sotte et si plaisante, que je fus prise d’un fou-rire inextinguible.</p> - -<p>—Oh! le triste animal que celui qui ne sait pas rire d’une plaisanterie!</p> - -<p>—D’autres fois je disais que j’aimais le monde devant un homme qui n’aimait que -la campagne, ou que j’avais une santé délicate devant un jeune homme qui avait -horreur d’une femme malade. On a dit qu’un courtisan ne doit avoir ni humeur, ni -honneur; eh bien! ma chère enfant, une fille à marier ne doit avoir ni cœur, ni -foie, ni poumons, ni goûts, ni opinions, ni esprit, ni yeux, ni oreille, de peur que si -elle vient à montrer une de ces choses, ce ne soit pas celle qui cadre avec les idées -hétéroclites du seigneur et maître qui vient l’observer dans une entrevue. J’ai connu -deux mères qui portaient si loin les précautions, qu’elles n’avaient fait embrasser à -leur fille aucune religion, afin qu’elles pussent épouser, selon l’occurrence, un catholique -ou un protestant; mais ces choses sont rares, parce que tous les hommes, -quelles que soient d’ailleurs leurs idées religieuses, aiment à trouver une femme -pieuse.</p> - -<p>—S’ils ne sont pas dévots, que leur importe?</p> - -<p>—Ils disent que c’est une garantie.</p> - -<p>«On pourrait faire un livre de toutes mes entrevues; je n’y plaisais guère à personne, -et personne ne m’y plaisait. Il faut dire aussi que l’homme du monde le plus -séduisant devient intolérable dans une entrevue, et qu’une femme y est affreuse, et -guindée et stupide. Voyez-vous bien, c’est une galère, et depuis que ces malheureux -vingt-quatre ans sont venus mettre ma mère en émoi, je fais perpétuellement de ces -malheureuses rencontres; et, je dois dire avec tristesse que tous les jours les qualités -du prétendant diminuent; nous écoutons maintenant des propositions qu’on n’eût -jamais osé nous faire il y a quelques années; c’est triste, voyez-vous, d’être au rabais, -et à moins de quelque bonne succession qui relève nos actions, on ne sait où -cela peut s’arrêter. La fable de La Fontaine prend une réalité désespérante, et voilà -ce qui fait qu’en un mot j’en veux finir.</p> - -<p>—Mais ce cousin dont vous ne voulez point que je vous parle, je l’ai vu dans un -temps avoir pour vous une de ces tendres affections qui naissent dans l’enfance et -peuvent durer toute la vie.</p> - -<p>Marguerite rougit beaucoup, mais elle reprit avec impatience: «Roger a cinquante -mille livres de rente, sa mère lui a défendu de songer à moi; quoiqu’il -prétende vouloir attendre qu’il l’ait fléchie, je ne veux pas être une pierre d’achoppement -entre ma tante et lui, et, quoique j’aie pour lui, non de l’amour, mais une -bonne et sincère affection, je n’attendrai point l’incertaine bonne volonté de la princesse -<span class="pagenum" id="Page_182">182</span> -de M..., ni qu’il soit revenu d’un long voyage qu’elle lui a fait entreprendre: -en un mot, j’en veux finir.</p> - -<p>—Quel refrain! et ne vaudrait-il pas cent fois mieux rester fille toute sa vie, que -de finir par une détestable union.</p> - -<p>—Ah, fi! rester fille comme ma tante Éléonore, j’aimerais autant être enterrée -vive; j’aime assez le monde, et une vieille fille y joue un rôle insupportable; elle y -devient ridicule; elle y vit sans considération, sans appui; de plus, elle y vit sans -fortune; il n’y a point d’âge où des parents consentent à donner à leur fille ce qu’ils -donneraient à leur gendre: on est en tutelle tant qu’on a le bonheur de conserver -son père ou sa mère. On est à peine logée; vous voyez, j’habite le cabinet de toilette -de ma mère, sans qu’elle trouve qu’il soit nécessaire de me donner un appartement -plus agréable et plus commode: je vais me marier, dit-elle toujours. On me pare -pour me montrer, mais je manque de beaucoup de choses nécessaires. A quoi bon -faire ceci et cela, ne vais-je pas avoir un superbe trousseau! pourquoi le moindre -bijou, ne vais-je pas avoir une ravissante corbeille! Gêne et ennui, voilà pour l’intérieur; -position fausse et désagréable, voilà pour l’extérieur. Il résulte de tout cela, -ma belle Diana, qu’au lieu d’avoir pu faire comme vous un choix qui assure un bonheur -romanesque à la vie entière, je vais m’ensevelir dans le plus triste de tous les -tombeaux, un mariage de convenance qui ne me convient pas. Mais, paix! voilà la -voiture de ma mère.»</p> - -<p>Diana se leva précipitamment en s’écriant:</p> - -<p>«Mon Dieu, comment faire? il ne faut pas absolument qu’elle me voie ici.»</p> - -<p>Marguerite réfléchit un instant, et, se levant à son tour, elle dit: «Venez vite; on -ne sort de ma chambre qu’en passant par celle de ma mère, mais vous pourrez la -traverser avant qu’elle y soit arrivée.»</p> - -<p>En disant ces mots, elle conduisit lady L... toute tremblante à travers l’appartement -de madame de Bussy, et, lui ouvrant la porte d’un très petit cabinet et d’une chambre -de la femme de chambre, où venait aboutir un escalier dérobé, elle lui indiqua -les moyens de regagner la voiture qui l’attendait à quelque distance: mais prête à -la quitter, Marguerite lui dit:</p> - -<p>«Chère Diana, pourquoi ce trouble et cette fuite précipitée? pourquoi me quitter -sitôt? Tout votre air m’inquiète.</p> - -<p>—Il le faut, il le faut! vous saurez tout, je vous écrirai.... aimez-moi toujours. -Hélas! bientôt peut-être vous serez la seule au monde! Et la belle jeune femme se -jeta en <ins id="cor_57" title="sanglottant">sanglotant</ins> dans les bras de la jeune fille alarmée; puis, ayant entendu quelque -bruit, elle s’en arracha et se hâta de descendre le petit escalier... Après en avoir -franchi quelques marches, elle se retourna et dit à Marguerite:</p> - -<p>«Mon enfant, je vous en supplie, promettez-moi de ne pas vous marier ainsi... -ni par amour, c’est le malheur de la vie.» Et elle disparut au tournant de l’escalier.</p> - -<p>«Voilà qui est inexplicable: «ni ainsi, ni par amour,» Mon Dieu! qu’a-t-elle? -Serait-elle malheureuse?»</p> - -<p>Marguerite retourna pensive dans sa chambre; madame de Bussy y entra un instant -après: elle paraissait agitée, mais singulièrement heureuse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_183">183</span> -«Marguerite, chère enfant, lui dit-elle en la baisant au front, et s’asseyant tout -émue à la place que lady L... venait de quitter, je t’apporte de grandes nouvelles. -Tout va bien pour toi, et, Dieu merci! je l’ai su à temps! Oh! que je suis heureuse! -notre vieux cousin le marquis de Bussy est mort.</p> - -<p>—Oh! j’en suis bien fâchée, dit Marguerite; il était si bon pour moi!</p> - -<p>—Sans doute, sans doute; je le regrette aussi beaucoup, mais en mourant il s’est -souvenu qu’il t’avait tenu sur les fonts de baptême, et au lieu de disséminer sa fortune -entre ses vingt neveux, il te laisse cinquante-cinq mille livres de rente, sans -compter un très bel hôtel à Paris. Te voilà un des bons partis de la société, et déjà le -duc de C..., le parent du marquis de Bussy, en me mandant cette nouvelle, te demande -en mariage, pour resserrer, ajoute-t-il, de plus en plus les liens d’amitié qui -l’unissent à ma famille.</p> - -<p>—Et mon beau fiancé de ce soir, dit Marguerite avec sa jolie physionomie moqueuse, -qu’allez-vous en faire?.</p> - -<p>—Ce matin même, de chez mon notaire, où je viens d’apprendre ton changement -de situation, je lui ai écrit, avant que la nouvelle fût ébruitée, pour lui dire que des -réflexions sur la différence de vos goûts et de vos caractères me faisaient renoncer à -l’honneur de son alliance.</p> - -<p>—Vraiment, reprit Marguerite, je n’en suis assurément pas fâchée; pourtant, s’il -faut le dire, ce procédé me semble un peu dur. Le trouver bon pour dix mille livres -de rente, et le rejeter quand on en a cinquante; comment pourra-t-on traduire cela -dans le monde?</p> - -<p>—C’est mon devoir de mère de bien établir mes enfants, et personne ne saurait -me blâmer de le remplir, répondit madame de Bussy d’un air digne mais positif; -à présent tu peux aspirer à tout, et j’espère te faire faire un magnifique mariage.</p> - -<p>—Allons, me voilà fille à marier comme devant; mais, ma bonne mère, maintenant -que je suis riche, pourquoi n’essaierais-je pas un mariage d’inclination, non -pas à la française, mais à l’anglaise, comme lady L...? Vous en souvenez-vous? quand -nous étions en Angleterre, c’était bien beau, bien séduisant! O maman, la fortune -doit servir, ce me semble, à tout autre chose qu’à chercher la fortune; ne le pensez-vous -pas?</p> - -<p>—Un mariage d’amour comme lady L..., c’est en effet une belle chose; attendez. -Madame de Bussy sonna sa femme de chambre, et lui dit de lui apporter un journal -anglais resté sur sa toilette; elle y lut ce qui suit:</p> - -<p>«Lady Diana L..., une belle et charmante personne de la haute société anglaise, -à la suite de vifs chagrins intérieurs, est partie de son hôtel, dans Portland-Place, -avec le prince Frédéric de N..., connu en Angleterre par des succès de plus d’un -genre; les fugitifs se rendent, dit-on, en Italie en passant par la France.»</p> - -<p>Marguerite restait confondue. Madame de Bussy, très fière de son argument, -encore que ce fût la fille d’une amie qui le lui fournît, ajouta en regardant Marguerite:</p> - -<p>—Voilà ce que sont tous les mariages d’amour.</p> - -<p>—Je n’en reviens pas, répondit la jeune fille: c’est là l’explication de... Mais -<span class="pagenum" id="Page_184">184</span> -craignant de trahir le secret de la visite du matin, elle s’arrêta; un moment après -elle reprit: En vérité, je ne comprends pas comment il faut se marier, si les mariages -de seule convenance et les mariages d’amour sont tous également redoutables.»</p> - -<p class="sep2">Elle y pensa quelques mois encore, non plus avec les idées que le monde lui avait -faites, mais avec des idées sérieuses et vraies que lui suggérèrent le malheur de -lady L... mariée par amour, et celui de la plupart des femmes qui l’entouraient, -mariées par convenance de nom, de fortune et de position. Madame de Bussy, pendant -ce temps, nouait, dénouait, renouait un nombre infini de négociations -auxquelles sa fille donnait peu d’attention.</p> - -<p>A cette époque, Roger de M..., son cousin, revint de ses voyages. C’était un homme -sérieux; le temps ne l’avait point détaché de ses souvenirs et de ses affections d’enfance. -Son esprit s’était développé, son cœur s’était mûri. Il rapportait un livre dont -il avait connu l’auteur en parcourant l’Allemagne et la Prusse, où il était voyageur -comme lui. Ce livre avait beaucoup servi à donner une direction élevée aux pensées -de son cœur; il voulut le faire connaître à Marguerite, et tous deux le lurent plusieurs -fois ensemble. Roger n’avait plus de mère, et d’ailleurs Marguerite était devenue -riche; ils se convenaient donc par tous les rapports extérieurs, et de doux -souvenirs d’enfance, des rapports vrais, des convenances d’âge, d’esprit, de goût et -de cœur les unissaient. Voici les pensées qu’ils méditèrent en peu de temps:</p> - -<p>«Pense et prie avant de choisir, choisis avant d’aimer, et ne confie le secret de -ton cœur qu’après en avoir longtemps causé avec Dieu et avec ceux qui t’aiment.</p> - -<p>«Et si Dieu et ceux qui t’aiment approuvent ton amour, noue-le par le lien de la -promesse au cœur de ta fiancée, de peur qu’il ne tombe de ta main comme les -choses qui ne tiennent pas.</p> - -<p>«Et quand tu lui auras donné ta foi et que tu auras reçu la sienne, ne ferme -point tes lèvres aux pensées de ton cœur, et laisse ta fiancée appuyer sa vie sur -ton bras et ses espérances sur ton cœur.</p> - -<p>«Et le ciel, où l’on aime sans fin ni mesure, s’inclinera vers vous, et les anges -prendront vos cœurs dans leurs mains et les aideront à s’aimer<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.»</p> - -<p>Beaucoup d’autres maximes étaient dans ce livre, et leur firent comprendre à tous -deux le mariage sous un jour sérieux et vrai; ils s’aimèrent, et Marguerite se maria, -mais pour devenir bonne et tendre épouse, et non plus comme elle l’avait longtemps -voulu, seulement pour ne plus être cette chose à ressort, cette chose inerte, qui -n’ose ni penser, ni agir; cette chose artificielle, sans réalité, sans couleur, sans saveur, -sans personnalité propre; cette chose insaisissable, inexplicable, qui n’est -rien, ne sait rien, ne veut rien; qui voudrait être seulement ce qui doit plaire à tous, -et qu’on appelle <i>une demoiselle à marier</i>.</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">Anna Marie.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 405px;" id="im-184bis"> - <img class="bord" src="images/im-184bis.jpg" width="395" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE PRÉCEPTEUR</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-184bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-185a"> - <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> - <img src="images/im-185a.jpg" width="600" height="244" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-185a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE PRÉCEPTEUR.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 200px;" id="im-185b"> -<img src="images/im-185b.jpg" alt="O" title="" width="200" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-185b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">O</span><span class="smcap3">ui</span>, -n’en déplaise à l’Université, le précepteur est de -fait un membre du grand corps enseignant. Il n’a point -pris ses grades dans la chancellerie des salons ministériels, -ses capacités n’ont subi aucun contrôle. Sans -titres, sans bonnet, sans hermine, il ignore jusqu’au -chemin de la Sorbonne, et ne s’en donne pas moins -pour maître ès-lettres et ès-sciences. Dix ans et plus -d’apprentissage!... tels sont ses droits. Jeté par sa position -dans les premiers rangs de la société, à lui appartient -plus spécialement de former cette jeunesse -d’élite qui doit un jour commander, donner l’exemple et exercer une haute influence. -Le précepteur a pénétré jusque dans la maison des rois. Il s’assied à leur table, -participe à leurs honneurs, se mêle à leurs conseils, fait leur <i>premier Paris</i>, et rédige -les ordonnances. Là il est tout-puissant, décoré, riche et grand seigneur. Le précepteur -royal fait exception à la règle, et se tient à une longue distance du commun -des précepteurs: c’est une variété de l’espèce. Pour bien le juger et saisir ses proportions, -il faudrait l’avoir vu de près; or, ces gens-là sont toujours dans des buissons -ardents: à ceux qui peuvent les approcher, de les peindre; nous ne les connaissons -que de nom, et nous préférons, pour type, le professeur plébéien, qui se laisse toucher -par tout le monde; sa nature doit être plus prononcée, ses allures plus -franches.</p> - -<p>Ordinairement le précepteur est quelque séminariste défroqué; jeune homme sans -vocation pour la prêtrise, il abandonne le cloître, et se trouve, dépourvu de toute -pensée d’avenir, à l’entrée d’une infinité de carrières. Il saisit la plus facile, celle qui -n’en est pas une, mais qui a l’avantage incontestable de lui offrir des ressources immédiates. -Il devient précepteur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span> -Rien au monde ne peut égaler sa bonne volonté: c’est un ouvrier consciencieux -jusqu’au scrupule, il fait assurément tout ce qu’il peut. Malheureusement son bagage -scientifique n’est pas très lourd: de grâce, ne lui en voulez pas; il est parfaitement -innocent. Il sait ce qu’on lui a appris: du latin et un peu de grec, un peu de grec -et du latin. Le français, c’est à peine s’il le parle. Il ignore absolument l’histoire, -ne connaît la géographie que de nom, et croit que les mathématiques sont des sciences -creuses et superflues. Il avait jusque-là regardé la chimie comme l’art des sortiléges, -et la physique comme le gagne-pain des escamoteurs, ventriloques, saltimbanques, -et de tous autres Bohémiens et faiseurs de tours. Et cependant, savez-vous ce qu’on -attend du précepteur? connaissez-vous sa tâche? Elle est grande, elle est immense! -le plus rude académicien reculerait devant une pareille besogne. Il n’y a que le précepteur -qui, dans sa simplicité, puisse l’envisager de sang-froid. Je dis <i>simplicité</i>: -oui, le précepteur est simple et très simple; il en sait tout juste assez pour s’apercevoir -qu’il ne sait rien, il tâchera de suppléer à son ignorance par un travail opiniâtre.</p> - -<p>On demande en lui un professeur de langues anciennes et vivantes, de musique, -de botanique, de dessin, d’histoire naturelle. On veut qu’il remplace tous les donneurs -de leçons au cachet, excepté le maître de danse: celui-là est inimitable. La -danse a fait de tout temps le désespoir des précepteurs. Que fera-t-il? La nécessité, -dit-on, est la mère de l’industrie, mais d’une industrie honnête, s’entend; les circonstances -enfantent les hommes capables. Il se met donc franchement à l’étude, -déchiffre la musique, analyse les fleurs, parcourt Buffon, dévore Rollin, lit et relit -l’arithmétique de Bezout; bref il défriche les éléments de toutes les sciences, et le -voilà universel. Il enseigne à mesure qu’il apprend. Excellent moyen suivant les plus -grands maîtres, qui conviennent que la meilleure manière de s’instruire est d’instruire -les autres. Le précepteur ne tarde pas à en sentir l’efficacité, à en recueillir -les fruits; et, par son louable artifice, il se fait un petit fonds de connaissances qui -lui permettent de devancer son élève de quelques pas.</p> - -<p>Ce qui fait du précepteur débutant un être à part, une existence infiniment et -douloureusement excentrique, c’est la vie dont il doit vivre, c’est l’atmosphère qu’il -est obligé de respirer. Sans aucune idée des convenances, ce pauvre précepteur se -trouve tout-à-coup précipité au milieu d’un monde dont il ignore jusqu’aux moindres -manières. C’étaient choses niaises et frivoles aux yeux de ceux qui l’ont <i>éduqué</i>. -Il a bien lu, si vous voulez, la <i>Civilité puérile et honnête</i>; mais, qu’est-ce qu’un livre -pour apprendre à devenir aimable, poli, courtois, complaisant avec délicatesse, sociable -sans afféterie, gai sans exagération? Aussi le précepteur au début n’a-t-il -d’autre ressource, pour se tirer d’embarras, que de pivoter sur ce qu’il nomme, dans -son langage ascétique, <i>humilité</i>. Baisser les yeux et écouter sans rien dire, deux -qualités indispensables chez les reclus de la Grande-Chartreuse, telle sera sa tactique. -Humilité incarnée, espèce d’<i>ecce homo</i>, il se tient à table et au salon comme le dieu -Terme sur une grande route.</p> - -<p>Avez-vous un ami grand seigneur, ou épicier châtelain, partisan déclaré de l’éducation -privée, pour obéir à une conviction, ou seulement pour ne pas déroger aux -<span class="pagenum" id="Page_187">187</span> -us et coutumes de ses aïeux, il prétend à tort ou à raison que son fils soit, comme -lui, élevé au foyer paternel. Il s’est muni d’un précepteur fraîchement débarqué du -séminaire et portant des certificats de bonne conduite. Madame l’a examiné des pieds -jusqu’à la tête; s’est informée de son âge, de ses goûts; son extérieur est passable, -et plus heureux que La Mennais, si outrageusement rebuté par la fière <i>Tory</i>, en pareille -circonstance, notre homme de lettres est retenu au grand rabais. Car, hâtons-nous -de le dire à la louange du précepteur, ses intérêts pécuniaires le touchent peu; -l’avarice est assurément son moindre défaut. «Ce qu’il vous plaira, et votre amitié, -dont je me trouverai toujours trop honoré.» Peut-on demander de plus modestes -appointements. Partant, le contrat est bientôt passé, tout se fait verbalement: le -précepteur est engagé, c’est une affaire convenue. Pour les habitants du château, il -y a un tout petit événement dans l’apparition d’un précepteur; mais pour lui commence -une torture qui doit durer plusieurs semaines. C’est le premier quart d’heure -d’un drame héroï-comique.</p> - -<p>Vous venez passer six mois à la campagne de votre ami, et vous arrivez justement -quelques jours après l’installation du précepteur. C’est l’heure du dîner, la cloche a -sonné, tout le monde est à table, excepté le précepteur et son élève. Averti de la -présence d’un étranger, il a vite cessé sa classe, dépouillé ses bras des fausses manches -qui garantissent son unique redingote, et ouvert sa <i>Civilité</i>. La <i>Civilité</i>!... Oh! -oui, c’est son étude de chaque jour; c’est son code, sa règle de conduite, son magasin -de belles choses. Il réfléchit à la manière de se présenter; il s’étudie, combine -mille positions, mille tours de phrases. Il retarde autant qu’il peut le moment de -paraître, car il redoute singulièrement les figures nouvelles. Cependant son élève -l’attend, le presse; le laquais, de sa voix la plus grosse, lui fait entendre le redoutable -<i>c’est servi!</i> Il faut partir. Il arrive à la salle à manger, son sang se fige dans -ses veines: il ouvre enfin par un mouvement convulsif, et pousse son élève en avant. -Il paraît ensuite, encore pâle et tout tremblant, fait, dès la porte, un premier salut -jusqu’à terre, un second de même nature vers le milieu de sa route, et puis un autre, -appuyé sur le dossier de sa chaise: trois temps bien accentués, selon la règle; il s’avance -vers vous, vous souhaite le bonjour, et vous demande comment vous vous -portez; il croit que c’est d’urgence. Faites-lui la grâce de ne pas lui rire au nez. Vous -accueillez l’élève comme une nouveauté; vous l’embrassez, vous le caressez, vous -le complimentez sur sa bonne mine: bref, vous n’oubliez aucun des <ins id="cor_58" title="petit">petits</ins> riens -d’usage en pareille occasion. Pour le précepteur, il a perdu son temps et sa peine; vous -n’avez point répondu à ses saluts de cérémonie; vous êtes resté indifférent et muet -à ses questions de santé, c’est tout naturel, le bon ton l’exige: un précepteur! c’est-à-dire -un intrus, dans le palais du seigneur votre ami. Fi des manants!</p> - -<p>La dame de la maison, désireuse de faire remarquer le précepteur de son fils, et -pour le forcer à produire un échantillon de son esprit, lui adresse des reproches aimables -sur son retard. Le précepteur rougit pour toute réponse; s’il lui arrive de -hasarder une phrase, il a besoin de tout son savoir, il appelle à lui toute son énergie -pour l’achever. Ne lui faites pas de questions, vous le mettrez en peine, et votre curiosité -ne sera payée que d’un <i>oui</i> ou d’un <i>non</i> prononcé bien bas.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_188">188</span> -La seule chose qui absorbe alors ses facultés, le seul objet sur lequel il concentre -son attention, c’est la civilité. Il tâche de s’y conformer en tous points. Par exemple, -il attache avec une épingle sa serviette à son estomac (vieux style), tient rigoureusement -sa cuillère et sa fourchette de la main droite; mange sans bruit, condamne -ses yeux à rester collés sur son assiette, et ne se moucherait pas pour un empire. -Vous vous apercevez que le précepteur a bon appétit. Vous l’avez peut-être déjà -accusé du plus vilain des sept péchés capitaux; parce qu’il mange de tout, vous vous -êtes dit: C’est un glouton! Infâme calomnie! En effet, ce que vous prenez pour un -acte de sensualité n’est rien autre chose qu’un poignant martyre; et ne voyez-vous -pas qu’il n’ose rien refuser, le malheureux! C’est dans ses principes une malhonnêteté -à faire. Après le repas, il passe au salon pêle-mêle avec les dames, sans -offrir son bras à aucune d’elles. Le jour où il se permettra une pareille galanterie, -il se croira le plus audacieux des Don Juan. Il prend place sur le canapé pour ne -pas priver le <i>sexe</i> des chaises et des fauteuils. Quelquefois, pour se débarrasser de -lui-même, il se plante en contemplation devant un tableau, ou regarde à la fenêtre -par manière de rêverie. La gazette est une de ses grandes ressources; il feuillète -aussi volontiers les cahiers de musique. En homme discret et qui sait vivre, il ne -se mêle point aux différents cercles, ne prend jamais part à la conversation, et s’esquive -à petit bruit, le plus tôt qu’il peut. Il regarde comme la dernière des incongruités -de se chauffer le dos tourné à la cheminée en relevant les pans de son habit. -Se croiser les jambes et s’étendre insouciamment au fond d’une bergère est une -indécence qu’il ne pardonne pas, et blâme hautement comme un des plus insignes -abus du siècle des lumières. Pour joindre la pratique à la théorie, quand il est assis, -il se tient raide et tout d’une pièce sur le bord de sa chaise. Vous le verrez donner -encore dans mille autres travers. Le chapitre de ses gaucheries vous prêtera à rire -plus d’une fois sans doute. Il vous amusera longtemps de ses bévues, et cela sans -mauvaise intention, sans malice aucune, le pauvre garçon! Encore une fois, ne lui -en voulez pas!</p> - -<p>A côté de ces défauts brillent de précieuses qualités. Le précepteur est d’une douceur -angélique et d’une rare bonhomie. Figurez-vous que son élève lui fait impression. -Aussi l’appelle-t-il M. Eugène, M. Arthur ou M. Raoul. Il l’amadoue, le cajole, -le trouve charmant, enfin le gâte jusqu’à la moelle des os; le tout par respect pour -sa naissance. C’est vraiment une bonne fortune pour un fils de haute lignée qu’un -précepteur. Il est toujours dans les meilleurs termes avec lui. Des congés autant que -d’heures par jour! Jamais de punitions! Le système d’un précepteur ne les comporte -pas. C’est au cœur que le précepteur s’adresse; il veut tout obtenir par la voie des -sentiments. Je vous défie de lui arracher un renseignement au désavantage de M. Arthur. -M. Arthur est un terrain précieux à cultiver; c’est un enfant d’une espérance -gigantesque; il promet à la patrie un citoyen distingué. M. Arthur s’acquitte de ses -devoirs dans la perfection. Il sait très bien ses leçons, explique très bien son latin, -dessine très bien, chante très bien, botanise très bien, est très honnête, très gentil: -rien que des superlatifs! Réservé à l’élève de les démentir quelquefois.</p> - -<p>Ainsi par un beau jour il vous prend fantaisie de sonder le terrain. Vous pénétrez -<span class="pagenum" id="Page_189">189</span> -dans le sanctuaire, c’est-à-dire dans la chambre à coucher du précepteur: c’est là -qu’il fait ses études et ses classes. Vous trouvez le maître et l’écolier engagés dans la -plus vive discussion: les conversations sont la condition <i lang="la" xml:lang="la">sine quâ non</i> de succès pour -le précepteur. Le préceptorat peut se traduire par des causeries perpétuelles. On y -instruit en riant, et quelquefois aussi en dormant. Et ne vous scandalisez pas trop si -vous surprenez les deux champions ronflant à qui mieux mieux. Éveillez-les doucement -et interrogez. Gardez après cela le résultat de vos investigations pour vous; -surtout n’en dites rien à la mère. Madame n’entend pas que son fils soit brusqué. -Son précepteur est plein de mansuétude; il lui convient à ravir.</p> - -<p>«Mes enfants ont beaucoup perdu en perdant ce bon M. Morin, me disait un jour -madame la baronne de ***. C’était un jeune homme soumis, doux et facile à vivre, -toujours content, toujours de votre avis. Il avait pour eux tous les égards et les ménagements -possibles. Et puis de la méthode... ah!... il suivait exactement mes principes, -ne faisait rien sans me demander conseil; enfin, c’était un homme tout à fait -à sa place. Quel excellent caractère!»</p> - -<p>C’est bien là en effet le précepteur débutant, le précepteur encore enfant. Les -grands airs lui font peur; timide jusqu’à ramper, il n’a de volonté que celle des -autres, et se laisse mener à la lisière au lieu de régenter comme il en aurait le droit. -Mais il grandira, et en devenant homme il s’émancipera, il se mettra à l’aise.</p> - -<p>Peu à peu le précepteur s’enhardit et dépouille ses langes de pusillanimité. Voilà -quelques mois seulement qu’il foule les tapis d’Aubusson, assiste à de brillantes soirées, -fait de grands dîners, et déjà il n’est plus reconnaissable. On s’accoutume si vite -à ces choses-là! il prend goût aux concerts, aime l’éclat des bougies, ose danser le -galop, et conduit son élève en visite particulière.</p> - -<p>Je vous l’avais dit: il est philosophe, et en a pris son parti; il domine maintenant -les hommes et les choses; il va se venger des désagréments qu’il a essuyés, par la vie -de château arrangée à sa manière et appropriée à sa nature.</p> - -<p>Ne pourra-t-il donc pas aussi, lui, remplacer sa classique redingote par un habit -noir? jusqu’ici il avait eu une chaussure neutre; ce n’était ni des escarpins, ni des -souliers proprement dits; c’était quelque chose qui n’a pas encore de nom dans le -manuel du savetier; lui défendrez-vous de se commander une paire de bottes? sera-t-il -condamné, par un stupide préjugé, à ne jamais porter de canne, de lorgnon et de -pantalon collant? Pourquoi, comme les hommes de la <i>bonne société</i>, ne causerait-il -pas de tout, ne trancherait-il pas sur tout? il est homme, morbleu! et dorénavant -il aura une petite canne noire en bois peint, il portera des conserves d’un bleu tendre, -jouera de la flûte, touchera le piano, parlera spectacles, littérature, fleurs, -chasse, chantera et dansera à rendre jaloux le coryphée des dandys. Le voilà qui devient -plus jaloux de sa personne. Il se fait la barbe trois fois par semaine, tourmente -ses cheveux, se savonne les mains, et se tient devant sa glace pour faire réciter les leçons. -Que sais-je, moi! l’homme est singe de sa nature, il fait ce qu’il voit faire. Et -notre pauvre précepteur pourrait bien tout à l’heure tomber dans l’excès contraire à -celui qui affligeait son noviciat. Mais non, il ne dépasse guère certaines limites, sa -raison sévère repousse l’excentricité, il ne s’habille jamais à la dernière mode, rejette -<span class="pagenum" id="Page_190">190</span> -les bottes vernies et les gants jaunes. Les barbes d’Aaron éveillent en lui des idées de républicanisme -et de sans-culottisme qui le font frémir. Ses cheveux resteront éternellement -à la <i>Titus</i>. Il a les coiffures du moyen-âge en horreur, attendu que cette mode sent -trop pour lui le séminaire. Il n’est ni pimpant, ni pincé, ni musqué; avenant sans être -diaphane ou aériforme, sa démarche n’est point sautillante; ses manières sont aisées et -ses gestes faciles. A force de se frotter avec les gens du monde, il se polit et se redresse.</p> - -<p>Je ne vous dissimulerai pas même qu’en y réfléchissant à plusieurs reprises, il -sent pointer en lui un petit germe de vanité. Et qu’on ne vienne pas, dans ces moments-là, -lui faire la loi ou lui tracer la marche à suivre, il a sa réplique toute prête: -«Monsieur, ou plus souvent encore, madame, sachez que je suis ici précepteur et -non valet! Je n’ai d’ordres à recevoir de qui que ce soit. En me confiant l’éducation -de votre fils, vous m’avez sans doute jugé capable de la diriger, laissez-moi donc agir -à ma guise.»</p> - -<p>Après ce coup d’éclat, qui peut être regardé comme le dénoûment du drame, le précepteur -est chez lui, il se considère comme de la famille, il fait les honneurs du salon, -reçoit ses amis à l’office, donne ses ordres aux domestiques, et commande les chevaux -et les voitures. Son chemin commence à se border de roses, il lui est enfin donné de savourer -les joies de l’existence. On l’écrasait quand il se faisait petit; on le respecte quand -il se fait grand. On avait poussé l’impudence jusqu’à le reléguer dans sa chambre les -jours de nombreuses réunions; sous prétexte que l’enfant ne devait pas paraître dans -ces solennités, on les éloignait tous deux, l’un comme un obstacle, l’autre comme une -honte. Désormais il aura sa revanche. L’élève, dit-il, doit prendre de l’exercice; il -ne doit rien ignorer des usages du monde; il faut le mettre le plus souvent possible -en contact avec ces usages; d’un autre côté, l’œil de son précepteur ne doit jamais le -quitter. Donc nous serons de toutes les parties; et l’élève, en compagnie du précepteur, -se promène, voit tout, s’amuse bien; il subit même, en public, des examens où -son maître cite du latin à faire pâlir dix émigrés. Aux soirées, le précepteur joue au -furet ou au colin-maillard avec les demoiselles, il fait aussi de la tapisserie. Oui, vraiment, -de la tapisserie! Tenir une aiguille et tisser sur la toile le renard de La Fontaine -et ses raisins trop verts, ou bien encore quelque sujet des églogues de Virgile, ne sied -pas mal au précepteur. Ces délassements ne sortent pas de son caractère. Quelquefois -il occupe ses loisirs à cultiver un petit carré de jardin. Il aligne ses plates-bandes; -il sème des fleurs, plante des arbres à fruits, les arrose et met son plaisir à les voir -venir. C’est pour lui un champ fertile où il recueille maintes comparaisons qui stimulent -son élève et provoquent souvent une noble émulation.</p> - -<p>La politique, comme on sait, trouve ses dévots les plus ardents au fond des châteaux. -Le précepteur ne se mêle pas volontiers à ces sortes de querelles. L’économie -sociale n’est point sa spécialité; il n’a jamais rêvé d’utopie, et les grands mots de -<i>liberté</i>, d’<i>ordre public</i>, de <i>progrès</i>, le trouvent froid comme un marbre: il est généralement -légitimiste, cela va sans dire: il est ce qu’on l’a fait, ce que sa position -veut qu’il soit. Ses opinions en littérature sont autrement retrempées. Le précepteur -essentiellement classique, et classique enragé, c’est le mot, défend à outrance -les patriarches de la logique et du bon sens, comme il les appelle. Il est aux -<span class="pagenum" id="Page_191">191</span> -anges quand il peut trouver l’occasion de rompre une lance avec un partisan de la nouvelle -école. Pour le coup, vous ne le démonterez pas; il déploiera toutes ses ressources -pour tomber à bras raccourci sur le romantisme. Dans quel enthousiasme il s’écrie -qu’il n’a jamais pu comprendre Victor Hugo, que Janin n’est qu’un beau diseur, -Alexandre Dumas un libertin littéraire, et Lamartine un farceur! Avec quel air béat -il jette de la boue à pleines mains au visage de leurs adeptes. Le nom de <ins id="cor_59" title="Georges">George</ins> -Sand ne sort de sa bouche qu’avec des flots d’imprécations; La Mennais est à ses yeux -un véritable antéchrist, un homme envoyé pour bouleverser le monde.</p> - -<p>Depuis que les commis et les clercs de notaires peuvent acheter des diplômes, le -précepteur n’en veut plus: son antipathie et sa répugnance pour la feuille de parchemin -à 82 francs sont bien formelles. Il a déclaré une guerre à mort aux professeurs -<i>diplômés</i>, patentés, licenciés; il a voué toute sa haine à leurs institutions, et dirige -ses efforts vers leur ruine. Il vit et meurt indépendant de toutes les académies.</p> - -<p>Ne l’admirez-vous pas se promenant dans les rues avec son élève au bras, pour -faire croire que c’est son neveu, son cousin, ou quelqu’un des siens? Vient-il à voir -défiler une bande de collégiens, son cœur se gonfle; il se dresse de toute sa hauteur -et a l’air de dire: Pauvres pédagogues, que vous me faites pitié! et vous, jeunes gens, -victimes malheureuses d’une funeste éducation, que votre sort est à plaindre! Vous -grandissez comme des esclaves ou des prisonniers parqués entre quatre murs, au -milieu d’une effrayante démoralisation! Son élève, au contraire, les dévore de l’œil, -lui, ces charmants écoliers, avec leur air lutin, leur habit uniforme, ces palmes, ces -lyres et ces boutons emblématiques.</p> - -<p>Vous dirai-je les amours du précepteur?... Décidément ce malheureux est né sous -une mauvaise étoile, et vous conviendrez avec moi que celui de qui relèvent les destinées -humaines aurait dû rayer de ses largesses, à l’égard du précepteur, le don -fatal d’aimer. Mais, hélas! il en a ordonné autrement. Sous cet extérieur raboteux se -cache un cœur sensible et tendre; sous cette enveloppe de candeur et d’innocence -brûle un feu dévorant. Longtemps sevré des séductions et des plaisirs du monde, l’ex-séminariste -s’élance avec impétuosité dans les sentiers attrayants de l’amour.</p> - -<p>Cependant où va-t-il? vers qui montent ses aspirations? quelle est donc la dame -de ces pensées? Ici, pleurons sur son sort, un dieu l’a voué à la plus aveugle fatalité... -c’est le comble de la dérision!... une atroce parodie du supplice de Tantale!</p> - -<p>L’objet des amours du précepteur est toujours une blonde et jolie châtelaine de -quinze à seize ans, à qui il donne des leçons de botanique et d’histoire. Il ne lui a -jamais fait de déclaration, il se contente d’aimer, sans savoir s’il est payé de retour. -Ses amours, du reste, sont excessivement platoniques: en adorant la beauté, c’est -à la vertu qu’il rend ses hommages. A l’époque de ses folles amours, époque qui -n’est pas la moins critique de sa vie, le précepteur devient sombre et mélancolique. -Il met alors toute sa joie et sa félicité à aller mystérieusement, le soir, soupirer sous -les fenêtres de sa Julie; il s’adonne à la chasse, n’aime plus que les bois et les -bruyères. Au lever du soleil, on l’entend pleurer sous le feuillage, avec le rossignol. -On trouve sous son chevet, dans ses poches et sur la table, les lettres d’Héloïse et -d’Abeilard, ou la Jérusalem délivrée. Il ne se nourrit plus que de romans; aussi -<span class="pagenum" id="Page_192">192</span> -dépérit-il à vue d’œil. La poésie occupe la plus large place dans ses loisirs, il fait des -vers sur l’inconstance, sur l’absence, sur l’indifférence, sur un ban de gazon où <i>elle</i> -s’est assise, sur <i>ses</i> cheveux, sur l’anniversaire de <i>sa</i> naissance.</p> - -<p>Dans les familles où les mœurs patriarcales se sont conservées, on observe, avec -le culte religieux dû à la tradition, les fêtes des parents et des grands parents. Les attributions -du précepteur lui font un devoir de diriger ces cérémonies de circonstance. -Deux ou trois mois à l’avance, il met sa verve en campagne à la recherche de tous les -lieux communs dits et lus jusqu’à lui. Il fait des compliments à tous et pour tous. -Grande dépense de style et d’esprit! C’est une espèce d’oracle qu’on croit devoir -indispensablement consulter; il prête à qui les demande des vœux et des souhaits. -La fête de la demoiselle a son tour: c’est pour celle-là qu’il s’est préparé! c’est cette -fête qu’il veut présider à lui seul. Ce jour-là le précepteur est au troisième ciel: il -met dans la bouche de son élève un compliment!... son chef-d’œuvre!... l’expression -de ces sentiments. Comme les autres il offre son bouquet, au milieu duquel -s’épanouissent plusieurs myosotis; comme les autres aussi il peut donner son baisemain. -Trop courts instants! sensations délicieuses, mais trop fugitives! La fête ne -reviendra qu’après douze mois révolus, et, en attendant, le dard s’enfonce plus acéré -dans la plaie. Ce sont des tourments insupportables. Le délire s’empare du précepteur, -qui s’avoue vaincu et demande à mourir.—Dieu est bon, il veut la conversion -du pécheur, et non sa mort!—Le ciel prend pitié de sa victime, une inévitable péripétie -est imminente.</p> - -<p>Le cercle des humanités est parcouru: l’élève sait même empailler les oiseaux et -jouer la comédie en petit comité. Arrivent la philosophie et les voyages, complément -obligé de toute éducation tant soit peu comme il faut. C’est l’âge d’or du précepteur: -le voilà complètement émancipé et hors de toute tutelle. Il prend son passeport, -s’intitule <em>HOMME DE LETTRES</em>, et voyage à petites journées, comme un secrétaire -d’ambassade. En visitant les capitales de l’Europe, il séjourne de préférence à Rome, -à Naples ou à Venise, et oublie, l’ingrat! en voyant les belles filles de l’Italie, celle -qui n’a jamais songé à lui.</p> - -<p>Après avoir parcouru une bonne partie du globe avec le dépôt confié à sa garde, -il revient radicalement guéri de l’amour pour les dames et les demoiselles du grand -monde.</p> - -<p>Sa mission est accomplie. Il peut être fier des talents et des vertus, fruit de son -enseignement. Il a payé son tribut à la régénération sociale.</p> - -<p>Autrefois, quand il avait perfectionné trois ou quatre éducations, de père en fils, -sous le même toit, le précepteur émérite achevait ses jours au milieu de la famille, -entouré de respects et d’égards. C’était le temps de la reconnaissance. Aujourd’hui, -les choses ont changé. Quelque institutrice, sa voisine, rompue comme lui aux habitudes -de la vie du château, comme lui <ins id="cor_60" title="chargé">chargée</ins> de gloire et de mérites encore plus -que d’écus, lui offre sa main. Elle est musicienne et parle anglais. Son âge est incertain, -n’importe! elle a de l’esprit. Le précepteur se hâte d’accepter, se marie en habit -bleu de ciel, et poursuit son existence dans une heureuse médiocrité.</p> - -<p class="right1">Stanislas <span class="smcap3">David</span>.</p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 501px;" id="im-192bis"> - <img class="bord" src="images/im-192bis.jpg" width="491" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-192bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-193a"> - <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> - <img src="images/im-193a.jpg" width="600" height="241" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-193a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE FRANÇAISE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 192px;" id="im-193b"> -<img src="images/im-193b.jpg" alt="" title="" width="192" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-193b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="smcap3">M. Aristide</span> a longtemps tenu le haut emploi de -tragédie et comédie dans diverses troupes d’arrondissement: -Angers, Dunkerque, Bayonne, Saint-Flour, -Limoges, Tours et Brives-la-Gaillarde lui ont -tour à tour tressé des couronnes et adressé de petits -vers tout parfumés d’esprit provincial. Cela se passait -sous l’empire, et les triomphes de M. Aristide coïncidaient -de façon merveilleuse avec ceux du plus -grand capitaine des temps modernes. Au même moment -où Vienne et Berlin ouvraient leurs portes à -Napoléon, Quimper-Corentin et Pézénas recevaient dans leurs murs Titus et Hippolyte.</p> - -<p>Mais bientôt le répertoire de MM. Scribe, Auber, Planard, Mélesville, etc., vint -remplacer en province le vénérable répertoire classique; les concetti et les flonflons -succédèrent aux longues tirades.</p> - -<p>Les directeurs furent obligés d’aller demander aux correspondants dramatiques -des Gavaudan, des Elleviou, des Gonthier et des Léontine Fay, au lieu de se fournir -chez eux de soubrettes, de confidents et de grandes livrées.</p> - -<p>La tragédie et la comédie éplorées se réfugièrent dans trois ou quatre grandes -villes, Lyon, Bordeaux, Marseille, Rouen. Là seulement Terpsichore et Euterpe -voulurent bien céder un petit coin à Melpomène. Racine, Corneille et Molière obtinrent -deux ou trois fois par semaine les honneurs peu enviés du lever du rideau.</p> - -<p>Mais, hélas! le répertoire classique ne devait pas même jouir longtemps de cette -triste tolérance... Son destin le condamnait à être chassé de ces derniers asiles où il -avait trouvé à reposer sa tête couronnée de lauriers flétris. Les dures épreuves de la -<span class="pagenum" id="Page_194">194</span> -chlamyde, du cothurne et de l’habit brodé n’étaient point encore arrivées à leur -terme!</p> - -<p>Le drame vint... le drame avec sa bonne dague de Tolède, ses moustaches retroussées, -sa chevelure pendante, son chaperon posé sur le coin de l’oreille, ses jurements -de par Dieu et maître Satanas. Il s’empara brutalement et victorieusement du terrain -qu’on avait abandonné par pitié à la tragédie et à la comédie. A la vue de ce croquemitaine -littéraire, les deux chastes sœurs s’enfuirent vers la capitale, où elles -entrèrent par la barrière des Martyrs.</p> - -<p>Quant à Aristide, sa douleur fut sans égale. Il versa des larmes amères, se couvrit -la tête de cendres, et résolut de quitter la scène plutôt que d’accepter un rôle moyen-âge. -«Moi!... échanger le casque de Pyrrhus contre le castor d’Antony, et la toge -d’Horace contre l’ignoble jaquette de Buridan... Non... jamais! jamais!»</p> - -<p>Après ce court et chaleureux monologue, Aristide tourna à son tour les yeux vers -Paris.</p> - -<p>A Paris, rue Richelieu, tout près du Palais-Royal, se trouvait un grand établissement -dramatique, appelé la <i>Comédie-Française</i>. Là, grâce à une subvention du -pouvoir, la tragédie se jouait encore; je me hâte d’ajouter que ce n’était que pour la -forme. Vous vous souvenez tous de ces déplorables soirées, dans lesquelles les grands -maîtres de notre scène étaient périodiquement immolés sur l’autel de la médiocrité; -vous vous souvenez de ces héros à la voix <ins id="cor_61" title="chevrottante">chevrotante</ins> et aux gestes compassés, de -ces amoureux de quarante ans qui débutaient sans cesse, de ces décors fanés et -percés à jour, de ces huit gardes aux pantalons de tricot blanc et aux hallebardes -rouillées, de ce public enfin composé de trois vieux habitués qui venaient faire un -petit somme dans leur stalle, et de la famille des ouvreuses de loges, des machinistes -et des pompiers. Ce serait une bien curieuse et bien grotesque histoire à écrire que -celle de la tragédie à cette époque, de la tragédie si heureusement ressuscitée aujourd’hui. -L’énergique et spirituel crayon de Daumier a déjà esquissé quelques traits -de ce tableau. On ne saurait rien voir de plus épouvantablement vrai que les physionomies -de ceux qui s’intitulaient, il y a quelques années, les interprètes de Racine -et de Corneille, les héritiers de Lekain et de Talma. Daumier les a toutes saisies sur -la scène, c’est-à-dire au moment du flagrant délit. C’est bien la décrépitude prise -sur le fait, c’est bien l’école de déclamation traduite au tribunal de la charge, c’est -bien la médiocrité conventionnelle mise au pilori.—Ce monument restera; c’est -l’histoire.</p> - -<p>Certes, nous venons d’apprécier à sa juste valeur, peut-être même un peu durement, -l’hospitalité donnée par messieurs de la Comédie-Française à la tragédie après -sa fuite devant l’épée flamboyante et les grandes phrases du drame moderne. Mais -quelle qu’elle fût, cette hospitalité exerçait bien des séductions sur l’esprit d’Aristide, -ce Français qui ne savait pas trop s’il était plus Grec que Romain. Il fallait absolument -qu’il pénétrât, lui aussi, dans le sanctuaire de la rue Richelieu.</p> - -<p>Il fit tant et si bien que, grâce à la protection d’un sociétaire émérite qu’il -avait souvent servi dans ses représentations de tournée en jouant à côté de lui, -tout chef d’emploi qu’il était, mais dans une pensée d’avenir, les rôles les plus -<span class="pagenum" id="Page_195">195</span> -humbles du <i>grand trottoir</i><a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>, il fut admis comme pensionnaire dans la troupe des -comédiens ordinaires de Sa Majesté. Vous comprenez sa joie. Mais il visait plus haut -encore.—Jamais la comédie n’eut de pensionnaire plus dévoué et plus utile: toujours -chapeau bas devant monsieur le commissaire royal, devant messieurs les -sociétaires et mesdames les sociétaires, il ne refusait aucune corvée, se résignait -même quelquefois à remplir l’emploi subalterne et quasi muet, qui est si naïvement -et si admirablement défini par ces deux vers:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i8">Monsieur, c’est une lettre,</span><br /> - <span class="i0">Qu’entre vos propres mains on m’a dit de remettre.</span> -</div> - -<p>Enfin après trois ans de Narcisse, de Phorbas, d’Alain, de Diafoirus père et autres -déboires, notre homme parvint à faire mettre sur le tapis la question de son admission -parmi les sociétaires. Il rendait de si bons services, il avait tant d’expérience et de -<i>traditions</i>, il était en de si excellents termes avec tout le monde, que le comité le -reçut d’emblée. De ce moment M. Aristide, qui était connu pour avoir l’épine dorsale -très flexible, et pour balayer avec son front la poussière des coulisses du théâtre et -du parquet des antichambres de toutes les influences du lieu, se releva comme Sixte-Quint, -porta la tête haute, fit la roue, prit des airs de grand seigneur et de puissance, -et se montra enfin tel qu’il est aujourd’hui.</p> - -<p>Voyez-vous ce monsieur au toupet blond ébouriffé, au jarret péniblement tendu, -au visage plissé, mais soigneusement enduit de pâtes conservatrices, à la poitrine -portée en avant, au ventre chargé de breloques, à la démarche prétentieuse, qui -s’avance sous le péristyle du Théâtre-Français: c’est l’illustre Aristide. Il ne faut pas -l’examiner longtemps pour reconnaître que c’est un <i>roquentin</i> qui cherche à se -donner des allures jeunes, non point dans des pensées de galanterie, mais dans un -intérêt d’ambition et d’amour-propre. Depuis que M. Aristide a sa part d’influence -dans les conseils de la Comédie, il s’est adjugé un emploi important; il a prétendu -aux jeunes premiers rôles en chef et sans partage, et malgré son âge, malgré son -talent négatif, malgré les ridicules de son débit et de sa tournure, il n’a pas rencontré -d’<ins id="cor_62" title="obtacle">obstacle</ins>, car bien d’autres ont fait planche pour lui, et presque tous ces -messieurs et ces dames de la société sont dans une situation identique.</p> - -<p>Suivez-le bien des yeux... il distribue de petits coups de tête protecteurs à tous -les feudataires du théâtre, à la bouquetière, au marchand de brochures, au décrotteur, -au limonadier du coin, qui s’inclinent devant lui comme devant la plus parfaite -image de l’art dramatique sur la terre. Il sort du comité de lecture et paraît -radieux. C’est qu’il vient de se donner une petite revanche à lui-même. Hier -il avait été obligé de recevoir une pièce en cinq actes dans laquelle on ne lui -avait point fait de rôle, mais qui était très spécialement recommandée par le cabinet -du ministre de l’intérieur. Aujourd’hui il a refusé une comédie en trois actes -<span class="pagenum" id="Page_196">196</span> -d’un écrivain débutant, qui avait commis la double maladresse de ne point lui -destiner une création et d’oublier de se faire recommander par le ministère. Oser se -présenter devant un comité avec le seul appui de son talent. Vraiment la jeunesse est -aujourd’hui d’une audace! Encore si ce petit jeune homme avait été protégé par -quelque sociétaire! Ces messieurs et ces dames du comité ont l’habitude de se rendre -de petits services de ce genre. Passez-moi le drame de mon cousin, je vous passerai -la comédie de votre frère, ou de l’ami de votre famille. Mais quant on fait le premier -pas dans la carrière, et qu’on n’est pas le favori du pouvoir, ou le cousin de -l’une de ces dames, ou le parent de l’un de ces messieurs, ou qu’on n’a point écrit -des rôles d’un effet égal pour <i>tous</i> les membres de la société, c’est avoir perdu la -tête que de venir solliciter le vote du comique aréopage.</p> - -<p>En attendant l’heure du dîner, Aristide se rend, suivant la saison, au café Minerve, -ou sous les ombrages poudreux du Palais-Royal. Là, entouré de quelques comédiens -de province que les destins contraires ont jetés sur le pavé de Paris, ou de -cinq ou six vieux rentiers littéraires qui n’ont rien de mieux à faire pour le moment, -il pose en maître de l’art, il dit les préceptes, enseigne la pratique, et développe un -vaste plan de réforme dramatique qui doit incontestablement sauver le théâtre en -France. Ce plan a déjà plusieurs fois été soumis au gouvernement, et en 1814, si -l’empereur Napoléon n’avait pas été aussi occupé de sa lutte désespérée contre -l’étranger, il aurait certainement fait une application gigantesque des idées d’Aristide. -Il le lui a fait dire par l’un de ses valets de chambre.</p> - -<p>Il n’est sans doute pas besoin de vous apprendre que M. Aristide est un détestable -acteur. Né en Gascogne, cette terre des esprits aventureux et des audaces heureuses, -ce pays qui nous envoie tant de garçons coiffeurs, d’hommes d’état et de barytons -d’opéra-comique, il s’élança d’un atelier de frisure sur les planches de certain -théâtre bourgeois de Bordeaux. Il <i>patoisait</i> effroyablement, il avait beaucoup de -chaleur méridionale, il criait à faire plaisir à un sourd, il gesticulait à démonter les -coulisses, enfin il avait quelque chose du tragédien Lafond, qui était aussi un produit -du sol, et dont le succès à Paris était pyramidal dans ce moment-là; il se vit applaudi -à outrance, et dès lors sa vocation fut décidée.</p> - -<p>Et ici, permettez-moi une réflexion. L’une des plaies actuelles du théâtre, plaie qui -heureusement commence à se cicatriser, c’est que trop longtemps, vers l’aurore de -ce bienheureux dix-neuvième siècle, il a recruté son personnel dans une classe fort -estimable sans doute, mais où n’avaient encore pénétré ni l’instruction, ni l’habitude -des manières sinon élégantes, du moins convenables. Avant notre grande et -mémorable révolution de 89, de quels éléments se composaient les troupes dramatiques?—D’abord -d’anciens enfants de la balle, ainsi qu’on disait alors, c’est-à-dire -de fils d’acteurs qui avaient été élevés, comme Fleury, sur les genoux des -reines et avaient pris, au contact de la belle et folle société d’alors, un vernis de -gentilhommerie et de grandes façons qui leur allait à ravir à la scène et hors la -scène; puis, de quelques jeunes gens de famille ruinés par les cartes, le vin et les -femmes, qui se jetaient au théâtre pour faire oublier, sous un nom supposé et -dans une profession nouvelle, certaines habiletés de main ou quelques longues et -<span class="pagenum" id="Page_197">197</span> -sanglantes batailles de nuit avec le guet, et qui portaient sur les planches les allures -noblement dégagées et la tenue de bon goût auxquelles ils étaient faits de -longue main. C’était là sans contredit une société un peu mêlée, mais où l’on trouvait -avec une facilité merveilleuse des chevaliers de Dancourt, des marquis de Marivaux -et des Don Juan de Molière.</p> - -<p>La révolution vint porter une rude atteinte à tous les préjugés, sans oublier -celui qui défendait l’abord de la scène aux gens du grand monde, par respect pour -eux-mêmes, aux petites gens, par habitude et par superstition. Mais au premier moment -ce préjugé-là ne perdit guère de sa force que dans la classe infime; les -autres étaient trop occupées ailleurs. La noblesse émigrait et vivait à l’étranger, -et la bourgeoisie avait assez à faire de prendre dans le gouvernement, dans la politique, -dans la diplomatie, dans les finances, dans l’armée, les positions qu’on -lui abandonnait.</p> - -<p>Alors le théâtre fut envahi par beaucoup d’aventuriers de bas étage, sans tenue, -sans éducation, sans avenir, qui se firent comédiens faute de pouvoir trouver -mieux. Ils étaient admirablement propres à jouer les rapsodies républicaines dont -s’appauvrissait alors notre répertoire; mais il ne fallait pas leur demander autre -chose. La scène française a été pendant vingt ans la proie de ces <i>galvaudeurs</i> dramatiques -et de leurs imitateurs; on en trouve encore quelques-uns (Aristide en -fait foi) qui sont debout pour la perte et le déshonneur de l’art, et qui déparent -les meilleures combinaisons comiques. Heureusement que ces taches s’effacent tous -les jours de plus en plus. Depuis quelques années le préjugé anti-dramatique a -perdu toute sa force, même dans les hautes régions de la société. Nous avons vu -dans ces derniers temps, des jeunes gens de cœur et d’avenir, des esprits ornés, des -manières nobles et distinguées se produire à la scène aux applaudissements de tous. -Un début au théâtre n’est plus regardé comme une prise de métier, mais comme une -affaire d’art.—Cependant le mieux ne doit point faire oublier le mal: c’est pourquoi -nous allons continuer la flagellation de M. Aristide.</p> - -<p>Le prétendu talent de M. Aristide se compose de beaucoup d’ignorance, d’imitations -nombreuses, d’une certaine pratique de la scène et de quelques habitudes des -théâtres de province. Avec ce mince bagage, M. Aristide est pourvu d’un immense -amour-propre. Il se croit le seul comédien de l’époque; selon lui, Talma n’aurait -pas obtenu le titre de <i>Roscius français</i>, il n’aurait point atteint le haut degré de réputation -auquel il est parvenu, si Aristide avait mis un peu plus tôt le pied sur une -scène de la capitale. Il ne peut pas se dissimuler que, lorsqu’il joue, la salle est vide -et que les buralistes n’ont pas la moindre besogne; mais le goût du public ne saurait -être égaré pour longtemps, et bientôt il reviendra au seul et vrai beau! le beau, -c’est un Aristide, c’est la tragédie classique jouée par M. Aristide!</p> - -<p>M. Aristide n’est-il pas le seul homme en France qui possède les <i>traditions</i>? Les -traditions! voilà son grand cheval de bataille! Il n’admet ni les études personnelles, -ni les inspirations en scène, ni le génie, ni le progrès. Les traditions! -les traditions! là est la perfection, là est le <i>criterium</i> du talent, là sont les colonnes -d’Hercule de l’art dramatique! Il faut porter son chapeau comme Baron, mettre -<span class="pagenum" id="Page_198">198</span> -son épée comme Lagrange, s’asseoir comme Molé, marcher comme Damas, se moucher -comme Préville, parler comme Bellerose. Aristide vous apprendra au juste avec -quelle inflexion de voix Lekain disait le <i>qu’il mourût</i>! et combien la Clairon mettait -d’intervalle de respiration entre ces deux hémistiches:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">O haine de Vénus!———ô fatale colère!</span> -</div> - -<p>Si vous lui demandez par quelle voie ces traditions sont arrivées jusqu’à lui, -il se contentera de hausser les épaules et de vous lancer ce mot: <i>traditions</i>! Si -vous lui faites observer que les saines doctrines se sont peut-être corrompues par -une transmission infidèle, que telle ou telle inflexion de voix, qui était aiguë en 1720, -a bien pu, après avoir passé de bouche en bouche, devenir grave et même très grave -en 1840: il vous jettera toujours dédaigneusement la même réponse.</p> - -<p>Vous voyez bien que M. Aristide, l’homme aux traditions et aux saines doctrines, -est très apte à devenir professeur de déclamation; aussi ne s’en fait-il faute. En attendant -que le gouvernement songe enfin à lui donner une classe au Conservatoire et -à lui faire confectionner des automates aux frais du budget, il tient école chez lui; -il a des élèves des deux sexes. De petits Mithridates, des Monimes en herbe, des Assuérus -en première fleur, poussent pêle-mêle dans sa serre chaude dramatique. Toutes -les prétentions théâtrales qui grouillent sur le pavé de Paris et des quatre-vingt-six -départements trouvent asile chez lui. Étudiants en droit de dixième année, fleuristes -et chamarreuses pleines d’ambition, jeunes artisans sans ouvrage ou plutôt sans -courage, femmes de loisir équivoque qui veulent mettre leur beauté en étalage sur la -scène, s’y donnent fraternellement la main.—Aristide est magnifique dans l’exercice de -ses fonctions d’instituteur; il prend une contenance plus superbe que jamais, -se drape dans sa robe de chambre à ramages et, la brochure à la main, arpente -d’un pas majestueux sa longue salle d’exercice. Prêtez bien l’oreille à ses observations:</p> - -<p>—Monsieur Alfred, c’est ici que feu Dazincourt levait la jambe droite et pirouettait -sur lui-même! Diable! n’y manquons pas.</p> - -<p>—Allons donc... mademoiselle Herminie... mettez-moi là les deux soupirs d’une -seconde chacun que se permettait la Dumesnil...; ça repose...</p> - -<p>—Ah! monsieur Polydor, ce n’est pas dans cette posture que Brizard recevait les -coups de bâton de Scapin... Il faisait dos rond... On les reçoit mieux de cette façon -et la situation est plus comique... Vous, vous rentrez en vous-même comme si vous -aviez peur... Ce n’est pas ainsi qu’on joue la comédie, mon cher monsieur...</p> - -<p>Aristide fait tous les six mois au moins débuter un de ses élèves, mais jamais -dans son emploi; ils obtiennent tous le même succès, c’est-à-dire qu’ils sont engagés... -à retourner dans le sein de leurs familles dont ils sont appelés à faire l’ornement. -Ces échecs fréquents et successifs ne découragent pas M. Aristide; il se contente -de dire qu’il n’a pas la main heureuse. Et voici de quelle façon il console, après leur -disgrâce, ses élèves des deux sexes:</p> - -<p>—Jeune homme ou jeune fille, vous n’avez rien à vous reprocher... vous étiez initié -<span class="pagenum" id="Page_199">199</span> -par moi aux plus secrets mystères de l’art; mais la nature n’a rien fait pour vous... -Allez!</p> - -<p>A l’époque où il fut reçu sociétaire, M. Aristide, tout fier de sa position nouvelle, -voulut imiter quelques-uns de ses camarades et aller donner des représentations en -province.</p> - -<p>C’est une existence si belle que celle de l’acteur de Paris qui voyage! Quand il doit -honorer une localité de sa présence, il est annoncé deux mois d’avance par la gazette... -Le jour de son arrivée est pour la ville un jour de fête... Les camarades et les -jeunes gens du pays vont à deux lieues au-devant de lui... Il entre dans la cité entouré -d’une brillante cavalcade, comme un souverain en voyage, et toutes les dames de la -ville, dès qu’elles entendent le roulement de sa chaise de poste, se mettent au balcon -dans leurs plus beaux atours et lui jettent au nez les bouquets les plus odoriférants! Il -y avait là de quoi séduire une tête plus forte que celle de M. Aristide! Et ses rêves, à -lui, était encore plus magnifiques que la réalité... Il se voyait porté en triomphe -par la population empressée... On lui décernait des statues... On donnait son nom à -des quais et à des places publiques... Il revenait à Paris chargé de couronnes de laurier -et le portefeuille garni d’un nombre infini de billets de banque... La fortune et la -gloire!—Hélas! que le réveil fut triste!</p> - -<p>M. Aristide alla à Rouen. Le premier jour, il fut <i>siffloté</i> dans le rôle de <i>Néron</i>, et -le lendemain il fit 59 francs 25 centimes de recette.</p> - -<p>L’année suivante, M. Aristide alla à Amiens. Le premier jour, il fut siffloté dans le -rôle de <i>Néron</i>, et le lendemain il fit 29 francs 15 centimes de recette.</p> - -<p>L’année suivante, M. Aristide alla à Villers-Cotterets. Le premier jour, il fut siffloté -dans le rôle de <i>Néron</i>, et le lendemain il fit 7 francs 09 centimes de recette.</p> - -<p>Après ces malheureuses tentatives M. Aristide, gémissant sur la dépravation de l’intelligence -publique, fut obligé de renoncer aux tournées départementales: ce qui ne -l’empêche pas de se proclamer le premier tragédien de France et de Navarre. Si vous -le rencontrez dans quelque théâtre secondaire, où souvent il y a des talents fort naturels, -fort estimables, fort supérieurs aux talents de convention et de routine, vous le -verrez hausser les épaules de pitié et donner des marques du plus profond dédain: -«Ces gens-là ne savent pas marcher, s’écriera-t-il tout haut. Ces gens-là ne savent -pas dire deux mots de suite!» Le public applaudit; Aristide se déchaîne contre le public. -Il n’y aura véritablement de théâtre en France que lorsque tous les acteurs seront -du genre Aristide, que <ins id="cor_63" title="lorque">lorsque</ins> le parterre ne sera composé que de spectateurs capables -de comprendre et d’approuver l’Aristide.</p> - -<p>Lorsque M. Aristide doit jouer dans la pièce d’un auteur commençant, il le désespère -aux répétitions par ses observations continuelles, il le met au supplice par ses -critiques maladroites, il l’aveugle des bouffées de son amour-propre; mais il est toujours -d’une docilité et d’une soumission parfaites devant les poëtes d’administration, -devant les Térence des bureaux ministériels.</p> - -<p>La principale occupation de M. Aristide consiste à éloigner du théâtre les jeunes -acteurs qui donnent des espérances et surtout ceux qui auraient la prétention de débuter -dans son emploi. Il ne permet l’accès qu’à la médiocrité, qui ne saurait lui causer -<span class="pagenum" id="Page_200">200</span> -d’ombrage. Du reste il y a sur ce chapitre, entre ces messieurs et ces dames de la Comédie, -une société d’assurance mutuelle. Le vieux comique prête volontiers secours au -vieil amoureux contre l’invasion d’un talent frais et jeune, à condition que le même -service lui sera rendu demain. Jamais M. Aristide n’a donné sa voix pour l’admission -d’un aspirant qui aurait pu rendre ses beaux jours à la Comédie. Ah! monsieur Aristide, -si le public avait comme vous voix au comité, ne crierait-il pas de toute la force -de ses convictions et de ses goûts: «Je suis fatigué de voir des bouches sans dents, -des têtes sans cheveux, des bras décharnés, de vieux mollets qui font grimacer l’étoffe... -Je suis fatigué d’entendre de beaux vers chantés sur la mesure d’une sempiternelle -mélodie, et je ne veux plus des restes réchauffés de Lekain et de Dugazon!... -Arrière les Achille qui portent perruque, et les Iphigénie à la voix <ins id="cor_64" title="chevrottante">chevrotante</ins>!</p> - -<p>Mais malheureusement le public ne peut protester que par son absence, et M. Aristide -et ses camarades se consolent de la faiblesse des recettes par les satisfactions -données à leur vanité. Ils bannissent impitoyablement du théâtre tout ce qui n’a pas -passé la quarantaine: la verdeur est un titre d’exil. La Comédie n’est plus qu’un hôtel -des Invalides. On cite un figurant de cinquante ans qui a été chassé comme dangereux, -parce qu’il ne toussait pas au mois de janvier.</p> - -<p>Si quelque débutant, grâce à une haute protection ou aux suffrages de la foule, -parvient à prendre pied en dépit d’eux, ils lui font subir tant de disgrâces, ils lui -imposent tant de rôles qui sont des repoussoirs ou des écueils, ils l’étouffent si bel -et si bien, que le pauvre néophyte est bientôt réduit à aller chercher des cieux plus cléments. -Il n’est arrivé que dans ces derniers temps, et une seule fois encore, qu’une -actrice de vingt ans saluée par les acclamations unanimes de la foule et soutenue par -quelques écrivains de goût, ait pu s’asseoir triomphalement sur le siége tragique -de Clairon et de Duchesnois, malgré l’opposition des anciennes reines du métier et -des médiocrités en place. Croyez-vous que dans l’intérêt de l’art et de la caisse on s’en -soit réjoui au sein des conciliabules de la Comédie? Non... Prêtez l’oreille aux causeries -de coulisse et de foyer... Vous entendrez des doléances sur les erreurs du -vulgaire et des malédictions contre l’influence pernicieuse de la presse.</p> - -<p>M. Aristide se retirera le plus tard qu’il le pourra; mais enfin il se retirera, nous -l’espérons bien. On donnera une représentation à son bénéfice, après je ne sais -combien d’années <i>de bons et loyaux services</i>; on jouera <i>le Malade imaginaire</i>, il y -aura une cérémonie dans laquelle paraîtront tous les sujets de la troupe: Aristide fera -ses adieux au public dans le costume du rôle qu’il a joué <i>avec le plus d’agrément</i>; il -versera des larmes d’attendrissement et s’évanouira entre les bras d’Argan et d’Agrippine. -C’est là le programme ordinaire. Puis il ira manger sa pension, rue de l’Ancienne-Comédie, -en face de l’ancien Théâtre-Français, au-dessus du café Procope, au -troisième étage. Et comme un vieux comédien aime toujours à sentir l’huile des -quinquets et à voir les banquettes de parterre, il enrôlera de jeunes ouvriers et des -grisettes, montera des parties dramatiques pour les environs de Paris, promènera -l’<i>Étourdi et Manlius</i> de Choisy-le-Roi à Pontoise, et de Saint-Germain à Saint-Maur, -et cabotinera comme un héros de roman comique, jusqu’à la dernière heure de sa vie.</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">L. Couailhac.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 476px;" id="im-200bis"> - <img class="bord" src="images/im-200bis.jpg" width="466" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LA CANTATRICE DE SALON</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-200bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-201a"> - <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> - <img src="images/im-201a.jpg" width="600" height="239" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-201a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LA CANTATRICE DE SALON.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="introduction3"> -<p>Il y en a même qui regarderaient la musique à Paris -comme une affaire d’état.</p> - -<p class="right3"><span class="smcap3">J.-J. Rousseau.</span></p> -</div> - -<div class="floatl" style="width: 192px;" id="im-201b"> -<img src="images/im-201b.jpg" alt="P" title="" width="192" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-201b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">P</span><span class="smcap3">aris</span> -est la patrie des cantatrices de salon; il n’y a -que là qu’elles existent dans toute leur splendeur.—Il -n’y a que là qu’une femme fasse de son salon -un théâtre, et d’elle-même une comédienne. Les -femmes du monde, à Paris, ont soif de représentation -et de notoriété publique; et foulant aux pieds la -couronne impériale de leur modeste dignité féminine, -elles courent toutes blanches, toutes fraîches -et toutes parées, avec leurs bras nus et leurs poitrines -découvertes, leurs guirlandes de fleurs et -leurs ceintures d’or, leurs robes de dentelle et leurs écharpes de gaze, se livrer au -public dans l’arène, et lutter avec cette bête sauvage, la critique, devant trois mille -spectateurs.</p> - -<p>Dans ce siècle où tout le monde a une mission, où le poëte est persécuté, le génie -méconnu, la femme incomprise, ces dames ont la mission de chanter. A la femme qui -aime et à la femme qui souffre (canonisées par tous nos poëtes depuis fort longtemps, -et surtout depuis 1830) vient se joindre, pour compléter la trinité, la femme qui -chante:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">La femme qui chante est sacrée,</span><br /> - <span class="i0">. . . . . . . . . . . .</span><br /> - <span class="i0">La femme qui chante est bénie!</span> -</div> - -<p class="noindent"><span class="pagenum" id="Page_202">202</span> -Et ces dames ont l’air de croire que beaucoup de péchés leur seront remis parce -qu’elles ont beaucoup chanté.</p> - -<p>Le chant est leur baume de fier-à-bras; elles s’imaginent y avoir découvert un -spécifique infaillible contre tous les maux, et appliquent un concert, comme remède -universel, à toutes les plaies saignantes de la malheureuse humanité.</p> - -<p>Le chant et la charité ballottent entre eux ces dames. La charité les pousse au chant, -le chant les pousse à la charité. Rien n’est charitable comme la femme chantante, et -personne ne chante tant que la femme charitable.</p> - -<p>Un malheureux qui manque de tout, dont la femme est mourante et les enfants -affamés, et qui a entendu célébrer la bonté divine de ces sœurs de charité chantante, -s’adresse à une d’elles: elle l’écoute avec une affabilité vraiment touchante, -et puis, au lieu de lui donner de l’argent, d’envoyer un médecin à sa femme -et du pain à ses enfants, elle lui répond: «Je parlerai à madame de B..., et nous -donnerons un concert pour vous.» Le pauvre misérable s’en va, accablé de douleur, -mourant de faim et de froid. La cantatrice, lorsqu’elle raconte l’histoire -à ses amis, le soir, a une attaque de nerfs; ce qui fait dire à toute la société: -«Quelle âme divine et quel cœur d’ange!» à quoi elle répond: «Il est vrai, je -suis trop sensible!» Et puis, dirigeant un regard humide et languissant vers un -grand et mélancolique jeune homme à moustaches noires, avec lequel elle chante -ordinairement le duo des <i>Huguenots</i>, elle ajoute en soupirant: «Vous ne savez -pas comme je sens vivement! la sensibilité me tue!» Six semaines après, la cantatrice, -resplendissante de toilette, fraîche à force de blanc et de rouge, brillante -à force de bijoux, applaudie à force de dîners, chante deux cavatines, deux duos, -deux finales, et des romances sans nombre devant six cents personnes, et se trouve -mal à la fin.</p> - -<p>Son concert fait fureur, et quand elle se prépare à donner quelques secours à -l’infortuné qui, sans le vouloir l’a aidée à écorcher les oreilles à la moitié du monde -élégant de Paris, elle est tout étonnée d’apprendre que sa femme est morte depuis -trois semaines, que lui-même s’est brûlé la cervelle, et qu’on ignore ce que sont -devenus ses enfants. Elle lève ses yeux vers le ciel et dit avec un air de résignation -chrétienne: «Il y a dans ce monde des gens bien ingrats!» Ses amis lèvent -les yeux vers le ciel et disent: «Quelle femme sublime! elle ne pense qu’aux -autres!» Lorsqu’elle a secouru tous les pauvres de son arrondissement, et -tous les ouvriers malheureux des provinces, que, grâce à elle, il n’y a dans -son quartier plus de pauvres, et dans les provinces plus d’ouvriers malheureux, -sa charité inépuisable prend son essor, traverse les mers, franchit tous les obstacles, -ne se laisse arrêter par rien, et finit par découvrir quelque village africain -ou américain dont les habitants <i>souffrent</i> (c’est le mot), quelques victimes du -feu ou d’un tremblement de terre, d’une rivière débordée, ou d’une révolution, -d’une avalanche ou d’un volcan. Les victimes nécessaires une fois trouvées, elle -organise tout de suite un concert, écrit des lettres humanitaires (car la femme -chantante a aussi parfois des prétentions littéraires), qu’elle termine d’ordinaire -en vous engageant à aller chez elle le lendemain à deux heures pour une répétition.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_203">203</span> -Ceux qui n’y ont jamais assisté ne peuvent se faire une idée de ce que c’est qu’une -de ces répétitions où on exécute toutes sortes de chœurs et de finales. Pendant un -mois, la cantatrice qui doit organiser ce concert-monstre en miniature demande des -voix à tous ses amis, et ferait au besoin chanter sa femme de chambre ou son portier. -Quand tout est arrangé, elle enferme soixante-dix individus mâles et femelles -dans son salon, et préside elle-même au charivari le plus épouvantable qu’il soit -possible de concevoir.</p> - -<div class="poem" style="font-family: Fraktur, Gothic, Canterbury, Blackletter, serif;" lang="de" xml:lang="de"> - <span class="i0">«Sie toben wie <ins id="cor_65" title="inséré «vom»">vom</ins> bösen Geist getrieben,</span><br /> - <span class="i0">«Und <ins id="cor_66" title="nenneu">nennen</ins>’s freude, <ins id="cor_67" title="nenneu">nennen</ins>’s Gesang.»</span> -</div> - -<p>On souffre la chaleur et la soif sans jamais se procurer de l’eau ou de l’air, et on -tombe de sommeil sans pouvoir s’endormir, car l’orchestre et les voix grondent et -mugissent comme une tempête, avec cette différence que, dans l’orage véritable, le -tonnerre ne tonne pas toujours, tandis que dans ces ouragans improvisés, il ne cesse -jamais pendant au moins quatre heures.</p> - -<p>Cet ange de charité à roulades fait prendre des billets en masse à tous les jeunes -gens qui ont le malheur d’être protégés par elle, chante elle-même tous les plus beaux -morceaux, et fait chanter à ses amis tous ceux qui ne leur conviennent pas; puis, -à la fin de cette œuvre de bienfaisance mise en musique, «chose la plus lugubre, -la plus assommante que j’aie entendue de ma vie, et que je n’ai jamais pu supporter -une demi-heure sans gagner un violent mal de tête<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>,» les incendiés et les banqueroutiers, -les estropiés, les sourds-muets et les aveugles, les ouvriers de Lyon et les -blessés de juillet, les veuves des soldats tués à Constantine et les orphelins des -curieux écrasés dans les émeutes, les émigrés italiens et les exilés polonais, les -vieillards paralytiques et les enfants trouvés, enfin toutes les <i>victimes</i> possibles ou -imaginables, crient <i lang="la" xml:lang="la">Gloria in excelsis</i> autour de la cantatrice de salon, et chacun -d’eux lui dit:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">. . . . La voix qui me dit pleure,</span><br /> - <span class="i0">Est celle qui vous dit chantez.</span> -</div> - -<p>On a sa cantatrice à Paris comme on y a sa couturière; chaque quartier, chaque -société, chaque famille a la sienne. Il y a la cantatrice des deux nobles faubourgs -et de la Chaussée-d’Antin; celle-ci est la cantatrice <i>grandiflora</i> de l’espèce. Elle est -pour le moins comtesse, marquise ou princesse, et appartient de droit aux ambassadeurs, -aux ministres, aux banquiers et aux Anglais. Après cela, il y a les petites -cantatrices multiflores, qui poussent partout comme de mauvaises herbes. Chez -<span class="pagenum" id="Page_204">204</span> -les femmes de notaires, d’avocats, de médecins, de capitaines d’état-major et de journalistes, -chez les vieilles comtesses ruinées demeurant au quatrième, et chez les -épiciers-propriétaires demeurant à l’entresol; enfin chez tous les gens qui, lorsqu’ils -reçoivent, vous donnent du sirop de groseilles, et qui font des parties pour aller à -Saint-Germain par le chemin de fer, on est sûr de rencontrer au moins une, et bien -souvent plus, de ces petites filles qui ne savent qu’une chose, le moyen de rendre -plus insipides et plus insupportables encore, par leur manière de les chanter, les romances -de mademoiselle Puget et de M. Grisar, qui pourraient bien, à cet égard-là, -se passer de leurs efforts.</p> - -<p>On peut diviser toutes les cantatrices de salon en deux classes: celles qui ne chantent -qu’un morceau, et celles qui chantent <i>tout</i>. Il y en a beaucoup parmi ces dames -qui sont connues par un morceau qu’elles répètent constamment: madame de C. ne -peut chanter que le finale d’<i>Anna Bolena</i>; mademoiselle de J. affectionne l’air de la -<i>Norma</i>; madame N. chante toujours la cavatine de la <i>Sonnambula</i>; madame R. la -Polacca des <i>Puritani</i>. Il serait plus court, ce me semble, d’appeler ces dames par le -nom de leur morceau favori; on dirait Anna Bolena, Norma, la Sonnambula, la -Polacca, etc., et l’on saurait tout de suite à quoi s’en tenir avec elles. Quant aux cantatrices -qui chantent <i>tout</i>, elles sont bien plus nombreuses (non que je veuille dire -que celles qui ne peuvent chanter qu’un morceau soient rares), et plus dangereuses -que les autres: car au moins, avec la cantatrice à un seul ressort, on est sûr que, une -fois l’air de prédilection fini, elle n’ouvrira plus la bouche de la soirée; tandis que les -universalistes ne vous laissent pas un instant de paix. Elles furetent partout afin de -trouver des morceaux qu’elles ont étudiés fort longtemps, et qu’elles chantent en vous -jurant qu’elles les voient pour la première fois. Quand elles ne trouvent rien, elles se -rappellent toutes sortes d’andantes et de caballètes dépareillés par cœur, et si une fois -elles se mettent en train de faire cette mosaïque musicale, elles n’en finissent plus, -surtout si vous ne les avez pas priées de chanter. Il est à remarquer que la cantatrice -de salon ne chante jamais quand on l’y engage, et ne cesse jamais quand on ne -l’y engage pas, et les chanteurs et cantatrices de nos jours sont ce qu’ils étaient du -temps des Césars. Ce qu’il y a de bien plus terrible encore chez la cantatrice qui chante -<i>tout</i>, c’est la manie de déchiffrer: ceci est un horrible guet-apens, et, à juger d’après -les apparences, doit être aussi ennuyeux pour la cantatrice elle-même que pour ceux -qui écoutent. Dès que la cantatrice de salon commence à déchiffrer, elle devient -myope, et tousse comme une poitrinaire dans tous les endroits difficiles. Elle a -beau se coller le nez sur la partition, plus elle avance, moins elle voit; elle a beau -avaler de l’eau sucrée, la toux continue avec la même opiniâtreté, et ne cesse que -lorsque dans sa partie il se trouve une note à l’unisson avec les autres voix, et qu’alors, -comme preuve de bonne volonté, elle se fait un devoir de chanter avec une force -assourdissante.</p> - -<p>Il est évident que le chant est très préjudiciable à la santé; car, de toutes ces belles -et brillantes cantatrices que nous couronnons dans nos salons (et dont quelques-unes -ont l’air de se porter même <i>trop</i> bien, si on ose s’exprimer ainsi), il n’y en a pas une -qui n’ait ses attaques de nerfs, ses palpitations de cœur, ses évanouissements -<span class="pagenum" id="Page_205">205</span> -fréquents; il n’y en a pas une enfin qui ne soit <i>souffrante</i>, et dont les souffrances ne -proviennent de l’excès de sensibilité et d’impressionnabilité nerveuse qu’a développé -chez elle l’étude de la musique vocale.</p> - -<p>Savez-vous ce que c’est qu’une cantatrice de salon, vous qui vous enivrez chaque -soir des accents mélodieux qui sortent de ces bouches divines? vous qui, pour leur -exprimer votre admiration, vous transformez en de véritables encensoirs ambulants? -Insouciants! ingrats! je le répète, savez-vous ce que c’est qu’une cantatrice de salon? -On vous a demandé si vous saviez ce que c’était que le cœur d’une femme, que la -tête d’un homme, que la vertu, que le vice, que le conseil des Dix, qu’un galérien; -on vous a fait subir un interrogatoire d’inquisition sur tout ce que vous saviez ou ne -saviez pas: mais jamais ni M. Hugo, ni M. Dumas, ni M. de Musset, ne se sont avisés -de vous demander si vous saviez ce que c’était qu’une cantatrice de salon: c’est une -pendule à cavatines dont tout le monde a la clef et dont personne ne peut arrêter le -mouvement.</p> - -<p>Vous vous êtes imaginé, peut-être parce que vous voyiez ces dames s’empresser de -courir de soirée en soirée, et de concert en concert, parce que vous les voyiez négliger -leurs devoirs de fille, d’épouse et de mère (tous leurs devoirs sociaux enfin), que -c’était le plaisir qui les entraînait: vile pensée! pas du tout; elles remplissent une -mission sainte et sacrée; leur vie est une vie de fatigue, de privation et de mortification. -Elles sont poursuivies par l’envie, l’injustice et la haine, et, pour comble de -malheur, elles sont <i>incomprises</i>. Une de ces dignes créatures, une de ces nobles -femmes, me disait l’hiver passé: «Je me lève bien souvent avant le jour, parce qu’il -faut travailler ma voix; je passe ma journée entière dans les répétitions, et je rentre -à deux heures du matin, accablée, brisée... je sens que cette vie-là me tue; mais il -faut se dévouer pour les autres.»</p> - -<p>On pourrait faire deux questions à ces dames: qu’est-ce qui les force à ce dévouement -héroïque? et pour <i>qui</i> se dévouent-elles? Des âmes bien méchantes ont répondu -à la première question: la vanité et le désir de la publicité; ces dames disent: la -charité et l’amour du prochain. La seconde question est plus difficile; car, quand on -voit d’innombrables <i>dévouées</i>, on n’a pas encore découvert un seul individu qui ait -profité par ce beau dévouement. Ce monde pour lequel elles chantent, et pour lequel -elles souffrent, ignore quelle reconnaissance infinie il leur doit, et se figure qu’elles -s’amusent pour le moins autant que lui; il apprécie le bienfait aussi peu que l’enfant -auquel on inflige une punition en lui disant que c’est pour son bien.</p> - -<p>Après cela, ce n’est pas seulement la santé qu’on dépense à être cantatrice de salon. -Les succès coûtent autant dans les beaux hôtels de ces dames qu’à l’Académie royale -de musique; et les chefs de la claque aristocratique exigent bien plus des comédiennes -de salon, que ne font ceux de la claque théâtrale des comédiennes de profession. -Comment peut-on ne pas applaudir une femme charmante qui vous bourre -de dîners, qui vous fait souper chez elle en petit comité jusqu’à cinq heures du -matin, et qui... mais la liste des bontés de ces dames serait trop longue: parlons -plutôt des attributs qui les distinguent du commun des mortels.</p> - -<p>Un de leurs principaux charmes est de ne vieillir jamais. Si, comme le dit madame -<span class="pagenum" id="Page_206">206</span> -de Staël, le génie n’a pas de sexe, il est également certain que la femme chantante -n’a pas d’âge:</p> - -<div class="poem" lang="en" xml:lang="en"> - <span class="i0">She is not of an age, but for all time.</span> -</div> - -<p>Nous avons vu des exemples très remarquables de cantatrices de salon qui n’avaient -que trente-six ans, et dont les filles aînées en avaient vingt-quatre.</p> - -<p>La cantatrice de salon n’est jamais dans son <i>beau jour</i>; plus elle est applaudie, -plus elle a de succès, moins elle se porte bien; et quand on lui fait des compliments, -elle répond avec un soupir: «Ah! je ne suis pas dans mon beau jour aujourd’hui!» -Je défie qui que ce soit de prouver qu’il ait jamais entendu une de -ces dames admettre qu’elle fût dans les conditions requises pour bien chanter; il -n’y a qu’un moyen possible de le lui faire dire: c’est lorsqu’elle a plus mal chanté -qu’à l’ordinaire, et que vous êtes assez son ami pour lui en faire la remarque: il -est sûr que dans ce cas-là elle vous dira avec un sourire où, à la colère pour votre -maladresse se mêle le mépris pour votre jugement: «Je vous demande pardon, -mais vous vous trompez complètement, car je n’ai jamais été mieux en voix, et -je n’ai jamais chanté mieux que ce soir.» Ce qui est fort souvent d’une vérité -incontestable.</p> - -<p>La cantatrice de salon ne prend des <i>leçons</i> de personne. Si vous lui demandez le -nom de son maître, elle vous répondra froidement qu’elle <i>travaille</i> avec M. Bordogni -ou M. Géraldy, M. Banderali ou M. Carulli; absolument comme les journaux -disent que le roi a travaillé avec messieurs les ministres de la guerre, de la justice et -de l’instruction publique.</p> - -<p>Elle chante dans toutes les langues. Elle passe de l’air italien à la romance française, -de la romance française au <i>lied</i> allemand, de là encore au boléro espagnol, à -la ballade écossaise, et, si besoin en est, à des airs russes, grecs, islandais, indiens, -lapons, esquimaux, chinois ou turcs. Plus la chose est bizarre, plus elle est applaudie. -La cantatrice ne comprend pas un mot de ce qu’elle chante, mais si par hasard -il y a beaucoup de roulades dans le morceau, l’auditoire ne manque jamais de s’écrier: -«Quelle expression dramatique!»</p> - -<p>Personne n’a moins peur que la cantatrice de salon, et personne ne prétend en -avoir autant. A l’entendre, elle est l’être le plus timide qui existe; elle a peur de -tout, peur de la moquerie, peur des applaudissements, peur de ses rivales, peur -de son maître, peur d’elle-même et de ses émotions, peur de nous et de nos compliments; -en vérité, elle a tellement peur qu’on ne conçoit pas comment elle fait pour -chanter avec un aplomb si incroyable devant un public si nombreux.</p> - -<p>On dit que rien n’est perfide comme la femme qui chante, que c’est la nature -la plus féline qui existe; qu’elle vous attire pour vous égratigner, vous protège pour -vous perdre; mais j’aime à croire le contraire, car j’en ai vu protéger des jeunes -personnes qui n’avaient réellement pas le moindre talent: les méchants disaient -que leur manque de talent était précisément leur meilleur titre à la protection de -ces dames, c’est possible: mais aussi je les ai vues protéger de jeunes filles -<span class="pagenum" id="Page_207">207</span> -pleines de moyens et qui avaient de magnifiques voix, les pousser, les prôner, -les mener partout, les faire chanter chez elles enfin, les aider de tout leur pouvoir: -et on vient me dire que ces femmes sont envieuses, sont jalouses! Il est -vrai que lorsque les <i>protégées</i> avaient des voix de contralto, elles étaient forcées -de chanter <i>la Reine de la Nuit</i>; tandis qu’au contraire, lorsqu’elles avaient des -voix de soprano, c’était le rôle d’<i>Arsace</i> qui leur était réservé; mais ces dames -donnent pour cela une excellente raison: elles disent qu’elles font monter le contralto -jusqu’au <i>mi</i> et descendre le soprano jusqu’au <i>fa</i>, parce que chez le premier -les notes hautes sont aiguës, tandis que chez le second les notes basses sont faibles, et -je les crois.</p> - -<p>Méfiez-vous de la femme chantante qui, lorsque vous l’invitez à une soirée, et que -vous lui demandez le nom de son accompagnateur, vous répond avec un sourire -charmant et une affectation de la plus parfaite indifférence: «Que cela ne vous inquiète -pas, je prendrai celui que je trouverai chez vous: mon Dieu! je suis <i>si</i> facile -à accompagner.» Soyez sûr qu’elle chantera on ne peut plus mal, et qu’elle vous dira -avec une colère sourde et à peine dissimulée: «En vérité, ce monsieur ne se doute -pas de l’accompagnement le plus simple; il ne peut pas jouer en mesure.» (Pauvres -accompagnateurs! ils jouent rarement en mesure, selon ces dames.)</p> - -<p>Le mari de la cantatrice de salon joue en amateur le rôle ridicule du mari de la véritable -<i>prima donna</i>, et, comme tous les amateurs, rend son rôle plus ridicule encore que -ne fait celui dont c’est le métier. Il sert à aller chercher sa femme lors des répétitions -le matin, et à rassembler sa musique à la fin d’une soirée, fait la guerre aux -courants d’air, et parle des simples maux de gorge, des esquinancies et des maladies -du larynx; entortille le cou précieux de madame d’innombrables châles, foulards -et boas; l’empêche de manger trop de glaces, ferme les fenêtres sur son passage, et -pleure quand elle chante: <i>Je te prends sans dot</i>, ou, <i>les hommes ne comprennent -rien!</i></p> - -<p>Lorsque la cantatrice de salon est demoiselle, elle jouit ordinairement d’une mère -qui nourrit une haine profonde contre toutes les femmes qui chantent, et qui répète -tous les jours à sa fille qu’elle surpasse madame Malibran. La mère éprouve un plaisir -inouï à vous dire que sa fille n’étudie jamais, que tout lui vient par intuition et par -inspiration; on a beau la gronder, elle n’étudie pas, et malgré cela... La mère de -la cantatrice de salon, sous ce point de vue, ressemble à Arnal jouant le rôle d’un -marchand d’allumettes, dans je ne sais plus quelle pièce du Vaudeville: pour montrer -au public l’excellence de ses allumettes, il plonge l’une d’elles dans la petite -bouteille de phosphore, mais la retire sans qu’elle se soit allumée; il en essaie une -autre, même résultat, et ainsi de suite avec cinq ou six; puis avec un aplomb imperturbable -et un air de triomphe impayable, dit au parterre: «Vous voyez! eh -bien, elle sont toutes de même!» Il en est ainsi avec la mère de la cantatrice: -lorsque mademoiselle, en chantant, a témoigné le dédain le plus superbe pour les -entraves de la mesure et de l’intonation, qu’elle a manqué ses traits, et exécuté -un point d’orgue qui fait terminer son morceau en <i>si bémol</i>, tandis qu’il eût dû finir -en <i>fa majeur</i>, l’heureuse mère se retourne, rayonnante et glorieuse, et vous dit: -<span class="pagenum" id="Page_208">208</span> -«Vous l’entendez, monsieur, eh bien! elle fait toute chose de la même manière.»</p> - -<p>La musique sert de manteau aux cantatrices de salon, elles jouent le Tartufe à -leur façon, et la musique n’est qu’un instrument pour atteindre le but que leur vanité -se propose.</p> - -<p>La musique, qui veut être plutôt sentie qu’étudiée, plutôt aimée que comprise: -la musique qui doit être l’expression de la sensation, comme la parole est celle de -la pensée, n’est pour la cantatrice de salon qu’un moyen de faire parler d’elle. Elle -la traite en véritable Cendrillon, se moque d’elle en secret sans la comprendre, la défigure, -la dédaigne, et en même temps lui dit: «Aide-moi à me parer: fais-moi belle -pour que je puisse briller.»</p> - -<p>Belles Polymnies de nos salons parisiens, vous faites des fioritures à merveille -(quelquefois), vous avez surtout de bien beaux yeux, et des regards à troubler les -méditations d’un saint. Vous le dirai-je? vous ne sentez pas la vraie beauté de la -musique; vous ne savez rien de sa pureté, ni de sa poésie: vous ne savez pas que la -musique est une divinité à la fois timide et fière, qu’elle veut qu’on ait de l’amour -pour elle et de la foi en elle; qu’il faut être initié à ses mystères pour qu’elle vous -accorde sa confiance, ou qu’elle vous dise le plus petit de ses secrets; et que c’est -parce que vous ne saviez pas un mot de la langue qu’il fallait lui parler, qu’elle -ne vous a jamais rien dit. Irritées de son inflexible silence, vous vous êtes précipitées -dans les plus profonds réduits de son temple, vous l’avez arrachée à sa retraite -mystérieuse, et après l’avoir dévoilée, déchirée, défigurée de vos mains sacriléges, -vous l’avez trouvée pâle, décolorée et sans expression: c’est que vous possédez d’elle -ce qu’à la fin Méphistophélès possède de Faust, le cadavre de son corps, tandis que -son âme s’est envolée vers des régions où certainement vous n’avez nulle chance de -la suivre.</p> - -<p>La musique est la plus sublime expression de l’amour et de la douleur: et si vous -avez tant de passion et tant de pleurs pour cinq cents individus que vous connaissez -à peine, dites-moi quel plaisir peut éprouver celui que vous aimez, si, lorsque vous -chantez le soir pour lui tout seul, il aperçoit de la tendresse dans vos yeux et des -larmes dans votre voix?</p> - -<p>Vraiment, mesdames, vous vous y êtes prises d’une singulière façon: depuis que -vous cultivez tant la musique, et que vous professez pour elle un culte si effréné, elle a -perdu la moitié de sa valeur. A force de la faire sentir à tout le monde, elle n’a -plus de parfum; à force de la traîner partout, elle n’a plus de fraîcheur. Vous avez -changé sa nature: au lieu d’une petite violette qui demandait qu’on prît la peine -de l’aller chercher aux blancs rayons de la lune, dans sa couchette de mousse verte -et humide, vous en avez fait un grand tournesol bourgeois qui se pavane en plein -midi au bord de la grande route. Vous avez agi avec elle, comme l’enfant avec le papillon: -à force de le froisser, ses couleurs sont fanées, et ses ailes ont perdu leur -éclat.</p> - -<p class="right1">Maurice <span class="smcap3">de Flassan.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 484px;" id="im-208bis"> - <img class="bord" src="images/im-208bis.jpg" width="474" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE GARÇON DE BUREAU</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-208bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-209a"> - <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> - <img src="images/im-209a.jpg" width="600" height="270" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-209a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE GARÇON DE BUREAU.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 163px;" id="im-209b"> -<img src="images/im-209b.jpg" alt="O" title="" width="163" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-209b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">O</span><span class="smcap3">n</span> -est destiné par son aptitude ou sa vocation à prendre place -dans la société soit comme magistrat, prêtre, soldat, industriel -ou artisan: mais je ne sache pas qu’un jeune homme ait -jamais été élevé dans la vue d’en faire un employé ou garçon -de bureau, deux états sans apprentissage que l’on n’embrasse, -d’ordinaire, qu’après avoir manqué ou usé plusieurs carrières, -et parce que pour vivre il faut bien qu’on fasse quelque -chose. Emparons-nous du garçon de bureau.</p> - -<p>Sous l’empire, cette grande époque des longues et glorieuses guerres et des mutilations -sans nombre, le type des hommes destinés à cet emploi était bien moins varié -qu’aujourd’hui. Napoléon avait voulu qu’on réservât aux soldats qui lui étaient -devenus inutiles le privilége de ces places très subalternes, il est vrai, mais non entachées -de domesticité, puisqu’elles comportent uniquement un service rendu à l’état, -et payé par l’état. Dans ce temps, disons-nous, les bureaux pouvaient être regardés -comme une troisième succursale de l’hôtel des Invalides. Mais depuis que le rétablissement -du gouvernement constitutionnel est venu rendre à nos chambres une si grande -prépondérance dans le règlement des affaires du pays; depuis que les ministères -ont été mis en coupe réglée, et pour ainsi dire annuelle, depuis enfin qu’une infinité -de législateurs ont admis, en principe, que le complément de la confection des lois -était l’obtention de toutes les places pour des protégés ou des parents, la cause des -vieux soldats s’est amoindrie; leurs intérêts ont été négligés, et, qu’on me passe la -trivialité de l’expression, le troupier a été vaincu par le valet de chambre.</p> - -<p>Quoi! pour des places infimes de garçon de bureau?... Cela vous étonne, n’est-ce -pas? Eh bien, moi, je vous le déclare, et j’appelle en témoignage tous les hauts -<span class="pagenum" id="Page_210">210</span> -barons de l’administration, il est moins difficile d’enlever une sous-préfecture qu’une -place de garçon de bureau, et voici pourquoi.</p> - -<p>D’abord, répondez-moi, jeunes lauréats aux couronnes déjà effeuillées, jeunes -avocats sans causes, vous tous solliciteurs aux démarches instantes et multipliées, -qu’avez-vous obtenu des protecteurs puissants qui vous avaient promis tant et de si -belles choses? De simples apostilles sur vos placets, apostilles banales et décolorées, -qui bientôt ont été rejoindre leurs cent mille sœurs dans les cartons hécatombes des -ministères. Mais pour un vieux domestique, un fidèle Caleb qui a rendu à l’homme -qui navigue dans les eaux du pouvoir de ces services de tous les instants, de ces -services dont on aperçoit le terme et qu’il faudrait récompenser d’une pension alimentaire, -qu’il est si commode et si doux de mettre à la charge de l’état; oh! pour -ce vieux serviteur-là, c’est différent, on ne se borne pas à apostiller ses pétitions, on -se dérange, on marche, on court, on vient voir le ministère, on y retourne, on revient -dix fois, cent fois, on importune et on obtient.</p> - -<p>Et puis les ministres eux-mêmes, qui ont passé plus ou moins rapidement aux -affaires, n’ont-ils pas eu à récompenser les gens de leurs maisons privées et les dévouements -intimes qu’ils ont eu l’occasion de mettre à l’épreuve? A cet égard, Dieu -sait s’ils s’en sont fait faute! à ce point, que si quelque historien avait besoin de -recourir à la chronologie ministérielle de ces vingt-cinq dernières années, je lui -conseillerais d’entrer dans le premier ministère qui se trouverait sur sa route, de -demander qu’on en fit ranger tous les garçons de bureau par ordre d’ancienneté, -puis de leur faire nommer le bienveillant patron qui les a pourvus de leur charge -individuelle. A part plusieurs doubles emplois, mon historien aurait sa chronologie -avec la plus rare exactitude.</p> - -<p>Vous comprenez que cette diversité de provenances a causé celle des types: aussi -de nos jours le garçon de bureau se présente-t-il sous des faces bien diverses et avec -le caractère, les qualités et les défauts qui sont le décalque des précédents de sa vie.</p> - -<p>Voulez-vous me suivre un instant? venez avec moi dans un hôtel ministériel dont -je connais les détours: placez-vous derrière cette porte vitrée, d’où vous pourrez -tout voir et tout entendre; ils sont là dans cette pièce (il n’y a plus d’antichambre), -six garçons de bureau, dont on peut dire ce qu’on dit des moines: ils sont entrés -sans se connaître; ils vivent ensemble sans s’aimer; ils se quitteront sans se regretter.</p> - -<p>Examinez d’abord le seul qui soit debout et toujours debout: quel aplomb, quelle -assurance, quel contentement de lui-même! c’est le mouvement perpétuel, c’est la -mouche du coche, c’est l’audiencier général. Il s’occupe de tout, répond à tout, excepté -pourtant à la sonnette des chefs de bureau, dont il a délégué le service à ceux -que nous appelons ses camarades, et qui pour lui ne sont que des inférieurs. Remarquez -encore, je vous prie, comme cette plume mouillée d’encre est fichée avec art le -long de sa tempe droite, et comme elle fait valoir le brillant de ces lunettes en chrysocale -qui se meuvent du front au nez, et <i>vice versa</i>, selon la gravité de l’interlocution. -Dans ce moment, il éconduit deux solliciteurs de province qui ont la complaisance -de s’incliner devant sa grandeur, et dont les têtes respectueusement découvertes -<span class="pagenum" id="Page_211">211</span> -semblent en se baissant porter sur un ressort qui fait relever d’autant celle du garçon -de bureau. Retenez bien la formule du refus d’entrée qu’il répète dix fois sans -y rien changer: «Non, messieurs, vous n’irez pas plus loin; j’ai mes ordres, et je -ne puis rien y <i>subroger</i>.»</p> - -<p>Cet homme a nom André Pellerin. Il a servi pendant vingt-cinq années en qualité -de maître d’hôtel au Rocher de Cancale: il a assisté à bien des repas politiques de -diverses nuances; il a pu voir <i lang="la" xml:lang="la">inter pocula</i> bien des séductions de tous genres; il a -vu des hommes réputés bien forts devenir subitement bien faibles. Enfin André -Pellerin, en servant le monde, l’a étudié avec assez d’intelligence pour remplir -avec la dignité que vous lui connaissez une place de garçon de bureau que lui a fait -obtenir, en souvenance d’une longue suite d’attentions prévoyantes et confortables, -un vieux conseiller gourmet, frère d’une de nos excellences passées.</p> - -<p>Ainsi, par ses précédents, Pellerin a de la tenue et de l’aplomb: il est beau parleur -par habitude, actif par devoir, adroit quand son intérêt l’exige. Toutes ces qualités -résumées font de lui un homme important.</p> - -<p>Un garçon de bureau important! Cela vous étonne? Ce n’est pas lui qui s’est fait -ainsi, c’est sa position, ce sont nos lois, c’est la société dans laquelle il vit. Il est -important! j’en connais dix qui le sont à moins de frais que lui.</p> - -<p>Sachez donc qu’en cumulant vingt-cinq ans de grasses économies culinaires, -André Pellerin s’est fait propriétaire dans la banlieue, qu’il a pignon sur rue, qu’il -dit Ma maison et Mes locataires; sachez encore qu’il est électeur, et qu’a ce titre il a -été visité, sollicité par les plus notables champions du combat électoral. Il vous -fera lire, pour peu que vous le désiriez, trente lettres où l’on invoque ses hautes capacités -intellectuelles et ses lumières patriotiques. On vous dira qu’un jour, ayant -une discussion avec un employé, il la rompit par ces paroles qu’il jeta avec majesté: -Sachez, monsieur, que vous ne faites que des lettres, et que moi je fais des députés!</p> - -<p>J’ignore le nom de celui qui est assis devant ce bureau où sont déposés des dossiers -sur lesquels André Pellerin n’a pas encore jeté son coup d’œil investigateur; -mais ce que ce garçon de bureau fait en ce moment, il le fait tant que la journée -dure, il mange. C’est un fricoteur perpétuel, et l’on a peine à comprendre que dents -et estomac d’homme puissent suffire à une telle mastication. Ce gaillard-là use à se -faire des cure-dents plus de paquets de plumes que l’écrivain le plus laborieux. Ses -approvisionnements de bouche, toujours copieux et souvent très-recherchés, lui -viennent de l’office ministériel, qu’il dessert en extra les jours de grand gala. Il -fournit au chef de cuisine du papier pour ses enfants qui vont à l’école, et celui-ci, -par réciprocité de bons procédés, lui repasse les débris opulents qui occupent son -appétit dévorant. Regardez la table de ce garçon de bureau, il en a fait un petit -buffet à compartiments. Rien n’y manque, pas même un fourneau économique sur -lequel on réchauffe les salmis et les émincés: et quand parfois on lui demande d’où -peut provenir l’odeur extra-bureaucratique qu’exhale cette cuisine privée, il ne -manque pas de répondre avec audace et malignité: «Ça vient de chez le ministre!» -Il ne ment pas.</p> - -<p>Voici venir maître Colin, qui résume en lui la malpropreté, le bavardage, la -<span class="pagenum" id="Page_212">212</span> -curiosité. Il a débuté dans le monde par l’état de perruquier-coiffeur. Dans sa jeunesse, -il obtint le service du théâtre de sa petite ville; et, comme des coulisses à la -scène, il n’y a qu’un pas, et que d’ailleurs le terrain est glissant, Colin, quittant la -savonnette et la houppe, se lança dans l’emploi des amoureux de son nom, chanta -l’opéra-comique de l’époque, et se fit surtout applaudir dans <i>Blaise et Babet</i>.</p> - -<p>Le Colin que vous voyez est tant soit peu déformé; cependant il reste encore vestige -de comédien sur cette face légèrement ridée et sur cette antique perruque à frisure -hebdomadaire: mais avez-vous rien vu de pareil à la saleté de son accoutrement? -Ce malheureux porte depuis quinze ans au moins le même habit. Toutes les -fournitures qu’on lui fait, toutes ses économies sont employées au soutien d’une -moderne <i>Babet</i>, qu’il idolâtre en souvenir de ses anciens succès. Aussi l’habit de ce -malheureux n’est que pièces, et quand il est obligé d’en remplacer une, il coud en -chantant avec un long soupir l’air de Dezède:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">C’est pour toi que je les arrange!</span> -</div> - -<p>Si Colin n’était malpropre que sur lui et seulement au profit de sa passion artistique, -il n’y aurait pas trop à se récrier, car enfin il est célibataire et libre dans ses -affections; mais ce qui est plus grave et ce qui lui attire des réprimandes fréquentes, -c’est son indifférence complète pour le soin de ses bureaux; un balai lui dure encore -plus qu’un habit, et on n’a jamais eu à lui reprocher la dégradation d’aucun meuble. -Un jour, l’un de ses chefs, fatigué d’une telle nonchalance, écrivit avec le doigt sur -la glace du bureau couverte d’une couche épaisse de poussière, ces mots, qu’un moment -de légitime colère peut bien faire excuser:</p> - -<p>«Vous êtes un cochon!»</p> - -<p>Vous pensez peut-être qu’après avoir lu ce reproche, Colin va se l’adresser à lui-même; -pas du tout: il le laisse subsister, et le lendemain il attend l’arrivée du chef -pour lui dire en confidence: «Monsieur, je ne sais quel est l’employé qui a été assez -osé pour vous écrire de pareilles injures: ce qu’il y a de certain, c’est qu’hier soir -j’ai bien fermé les portes sans toucher à rien.—Je le crois facilement, répliqua le -chef, qui, pour dissiper tous les doutes de son garçon de bureau, ajouta le soir au -haut de la même glace:</p> - -<p>«Monsieur Colin, vous êtes un cochon!»</p> - -<p>Notre ci-devant Biaise fut très-piqué de ce reproche, car il était devenu sale -comme Sedaine a prouvé qu’on peut être philosophe, c’est-à-dire sans le savoir. Sa -mauvaise humeur éclata dans un propos qui aurait pu lui coûter sa place avec un -chef moins paternel: «Eh bien, monsieur, s’écria-t-il, puisque vous êtes si ridicule, -je veux dire si exigeant,—demandez donc pour le service une fontaine filtrée -comme on en donne partout. Il n’y a plus que dans votre bureau qu’on voit des -cruches!»</p> - -<p>Colin est encore plus curieux que malpropre; il passe à lire les pancartes des employés -le temps qu’il devrait mettre à les ranger et à les nettoyer; et à cet égard sa -naïveté et son imperturbable assurance vont jusqu’à lui faire dire à ses supérieurs -<span class="pagenum" id="Page_213">213</span> -l’objet des lettres cachetées qu’il leur remet. «Monsieur, voilà de bonnes nouvelles;» -ou bien: «<i>C’est des invitations pour dîner.</i>»</p> - -<p>Si Colin n’avait pas conservé les goûts de son ancien emploi théâtral, s’il n’était -pas toujours amoureux, il n’aurait pas cherché à suppléer par une certaine adresse -à l’insuffisance des ressources de son médiocre état, qui ne rapporte plus ce qu’il -produisait autrefois.</p> - -<p>Depuis que le système des adjudications publiques a prévalu sur celui des marchés -de gré à gré, les petits bénéfices des garçons de bureau ont considérablement diminué. -Lorsqu’un traitant sortait du cabinet directorial ou ministériel, avec la concession -d’une vaste entreprise dont les résultats avantageux étaient certains, puisque -les prix n’en avaient été que faiblement discutés, sa générosité allait au-devant de -toutes les exigences de la servitude bureaucratique. Mais à présent que les opérations -de cette nature se font à la clarté du jour et au milieu d’une lutte acharnée, l’adjudicataire -qui en sort vainqueur, mais vainqueur épuisé, ne se croit obligé à aucune -rémunération gracieuse, qui deviendrait un surcroît de pertes et de sacrifices. Il est -bien vrai que tous les abus de l’ancien système ne sont pas encore entièrement déracinés, -et que, de temps à autre, on entend encore parler de pots-de-vin. Sans nier le -fait, nous affirmons que les garçons de bureau ont cessé d’y avoir part.</p> - -<p>Colin, pressé par les besoins de sa position, a jugé les funestes effets de cette révolution -administrative, et il s’est appliqué à les conjurer. Tout aussi au fait de la -correspondance que le ministre qui la signe, il en prend soigneuse note; et le soir, -en faisant son courrier, il abandonne aux facteurs les lettres insignifiantes ou de reproches; -mais il se réserve les dépêches qu’il juge <i>agréables</i>, et avant tout celles de -ces dépêches qui annoncent aux fournisseurs ou aux banquiers de prochaines remises -de fonds. Il les porte lui-même pour ne les rendre, autant que possible, qu’en mains -propres, et se fait annoncer en qualité d’employé (les garçons de bureau n’en prennent -jamais d’autres). Ces démarches porteront leurs fruits à l’époque des étrennes, -et Babet aura son tartan, peut-être un cachemire Ternaux: Colin croit à la puissance -des écus et aux profits de ceux qui en annoncent la venue. Il est vrai que, -dans son bon temps, on ne chantait pas comme dans les opéras de nos jours:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">L’or n’est qu’une chimère!</span> -</div> - -<p>Le gros Auguste, qui arrive tout essouflé avec sa serviette sous le bras, comme un -garçon de restaurant, est aussi propre, aussi soigneux que son collègue est négligé. -Essuyer ce qui se trouve sous sa main est pour lui l’occupation de tous les instants. -Ce n’est point un travail, c’est une habitude. Cet homme a toute sa vie été valet de -chambre, et dans l’administration il est resté valet de chambre. Comme ces personnes -qui, en causant avec vous, ont la manie de vous défaire les boutons de votre gilet, -lui, s’il a à donner quelques renseignements, il utilise envers son interlocuteur la -serviette qui ne le quitte jamais, et tout en parlant lui essuie ses boutons, son habit, -voire même ses souliers. Auguste n’est pas du reste sans intelligence et sans malice, -vous allez en juger.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_214">214</span> -«Je désirerais parler à monsieur le directeur, lui dit un jeune solliciteur fort empressé.—Monsieur -le directeur n’est pas visible les jours d’audience publique. -Écrivez pour demander un rendez-vous.—Mais je repars demain! (Auguste lui a -pris son chapeau et l’essuie avec sa serviette.)—Qu’y puis-je faire?—Quel contretemps! -moi, le fils d’un de ses meilleurs amis!—Cependant..., reprend Auguste, -je vais voir si monsieur le directeur consent.»</p> - -<p>Entre l’assertion je suis le fils d’un ancien ami et le <i>cependant</i> d’Auguste, il s’est -opéré une manœuvre habile, une démonstration efficace, qui n’ont point échappé à -l’œil exercé du garçon de bureau: la clef du cabinet directorial a passé de la poche -du jeune solliciteur dans la main d’Auguste, qui va s’en servir.</p> - -<p>«Monsieur le directeur!—Eh bien, qu’est-ce?—Le fils d’un ancien ami.—Auguste, -vous m’obsédez!—Monsieur, le fils d’un ancien.... Jeune homme, donnez-vous -la peine d’entrer.» La place est emportée d’assaut; mais il faut croire -qu’on ne put s’entendre sur les articles de la capitulation, car le solliciteur sortit -avec l’air du mécontentement; et quand il fut parti, la bruyante sonnette rappela -Auguste, qui reçut l’ordre très-sévère de ne plus désormais introduire son protégé, -ce qui le fit s’exclamer: «Le fils d’un ancien ami consigné! je parie qu’il lui aura -demandé quelque chose!»</p> - -<p>Auguste a pour collègue un pauvre diable, espèce d’hébété, dont l’infirmité est d’écorcher -tous les noms propres qu’il est chargé d’annoncer. Pas un n’est épargné. Je -crois qu’il estropie même celui de Napoléon. Je ne lui connais de comparable que -l’huissier de la direction des postes qui a transformé M. Pozzo di Borgo, en <i>M. de la -poste de Bordeaux</i>, et M. Dédelay d’Agier, en <i>M. le dey d’Alger</i>. Il y a peu de jours, -M. Marec, un des plus habiles et des plus consciencieux travailleurs du conseil -d’état (je lui demande pardon de me servir de son honorable nom), ayant à conférer avec -le président de sa section, dut s’adresser, pour être introduit, au garçon de bureau -dont il est question. Celui-ci rapporte immédiatement du cabinet de M. de H<sup>***</sup> cette -inconcevable réponse qu’il brode à sa façon: «Mon brave homme, vous pouvez vous -retirer, monsieur le comte ne fera pas danser cet hiver.—Comment, danser?—Fichtre...» -Enfin tout s’explique: notre impitoyable écorcheur, au lieu de M. Marec, -maître des requêtes, avait annoncé <i>M. Marc, maître d’orchestre</i>.</p> - -<p>Cet autre est une victime des besoins de son incommensurable nez; il est devenu -chipeur pour satisfaire aux menues dépenses de son tabac, dont il fait un usage presque -immodéré; il récolte tous les vieux papiers, et chaque soir s’en fait une cuirasse -qui sert à dissimuler son innocent larcin: je dis innocent, car pour beaucoup d’individus -ce n’est pas voler que voler le gouvernement; ce qui fait que notre garçon de -bureau se permet parfois d’entasser pêle-mêle les morts et les vivants, et de jeter au -vieux papier des pièces que leur importance devrait préserver d’un trépas aussi prématuré: -par bonheur, les élucubrations ministérielles ne sont pas comme les fleuves -qui ne remontent jamais à leur source: elles y reviennent, flétries il est vrai, mais -elles y reviennent par l’entremise d’un charcutier qui en a enveloppé des saucisses; la -fruitière, du beurre; l’épicier, du fromage; vaisselle plate des malheureux commis -qui font à leur bureau le modeste repas du matin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_215">215</span> -Il y a des gens qui deviennent fous de leur propre fortune, celui-là est devenu grotesquement -orgueilleux de celle des autres. En effet, tant qu’il n’a été attaché qu’à -un simple chef de bureau, il était d’une fréquentation facile; mais depuis que ce -chef est devenu conseiller d’état et député, B... s’est fait une dignité parallèle à celle -de son supérieur, et il se croit obligé de passer la durée des sessions législatives dans -la salle des conférences.</p> - -<p>N’êtes-vous pas encore assez édifié? suivez-moi: tenez, regardez dans ce corridor -ce grand gaillard qui vient à nous; s’il y avait place dans son cœur pour les remords, -il serait accablé du poids de ceux qui le rongeraient: il a fait, dans son temps, une -horrible consommation d’employés; il a desséché plus de poitrines que tous les plus -habiles médecins de France n’en ont guéri: et si la Providence est juste, il sera condamné -au feu éternel.</p> - -<p>Cet homme aurait brûlé le ministère pour faire de la cendre à l’époque où la cendre -des foyers était l’immunité des garçons de bureau. Les feux des cuisines de Corcelet, -de Véfour et du Café de Paris ne sont rien en comparaison de ceux qu’il préparait -et entretenait pour ses profits cinéraires; on eût dit qu’il avait pris à tâche -de réaliser de nos jours cette prédiction un peu hasardée de Sully, que la France périrait -par les bois.</p> - -<p>Peu lui importait, à cet infernal rôtisseur d’employés, que les thermomètres indiquassent -que le degré de la chaleur de ses bureaux dépassait celui qui est nécessaire -pour faire éclore les vers à soie, le feu ne cessait d’augmenter d’intensité, malgré -les réclamations et les plaintes des commis à moitié consumés, et qui, de guerre -lasse, se seraient vus forcés de se faire assurer si l’on n’eût mis ordre à une telle -dilapidation des bûches de l’état.</p> - -<p>Depuis que les cendres administratives sont devenues la propriété du domaine qui -les vend pour le compte du trésor public, notre impitoyable chauffeur s’est mis à -combattre les spéculations du fisc et fait maintenant de la braise au profit du fourneau -de sa ménagère; pour se procurer cette braise le moins ostensiblement possible, -il faut la retirer des feux allumés en dernier lieu, et alors, contrairement au passé, -les foyers restent dans un abandon presque complet durant toute la séance, et ne -sont alimentés qu’une demi-heure avant la clôture des bureaux. Puis, lorsque les employés -sont tous partis, on retire la braise, on la met en cornets dans son chapeau, -dans ses poches, pour se soustraire à la surveillance du portier; quelquefois aussi -le transport s’en effectue dans un immense portefeuille qui est censé contenir le travail -du soir de messieurs les supérieurs.</p> - -<p>Mais ce genre de larcin n’est pas sans danger, et il advint un jour que notre chauffeur -faillit subir la peine du talion. La braise entassée dans ses poches avait été mal -étouffée, et, à peine arrivé sous le péristyle, une fumée noirâtre sortait des basques -de son habit enflammées déjà dans l’intérieur. A cette vue, le factionnaire, donnant -une interprétation générale à sa consigne, se met à crier: Au feu! au feu! <i>Hors la -garde!</i> Le délinquant, qui ne voit et ne sent encore la cause de cette clameur, tourne -plusieurs fois sur lui-même en regardant le haut des cheminées, et se prend aussi à -crier: Au feu! au feu! lorsqu’enfin deux sceaux d’eau bien mesurés et lancés en -<span class="pagenum" id="Page_216">216</span> -nappes sur son individu lui indiquent qu’il porte avec lui le foyer d’un mobile incendie.</p> - -<p>Tenez, avant de nous quitter, contemplez ce vieillard dont la tête est encore si belle -et si martiale. Saluons-le; car s’il nous eût aperçus le premier, il se serait levé de son -siége et nous eût fait le salut militaire: c’est un hommage qu’il ne refuse à personne, -pas même aux employés. Cet homme est un des rares débris de la glorieuse armée -d’Égypte: c’est dans l’administration le dernier survivant des protégés de l’empereur. -Il est décoré de longue date; mais il ne porte sa croix que le dimanche sur ses -habits de fête et en famille. On doit dire, à la louange de ses chefs, que, par suite -de la considération qu’ils lui portent, son travail est à peu près volontaire. Mais -voyez comme on n’est jamais parfaitement heureux: le sort a donné pour collègue à -notre vieux soldat un ancien valet de chambre, que les événements de la révolution -ont jeté à la suite de l’émigration, et qui, plus tard, a pris du service dans les troupes -autrichiennes. Tant qu’il n’est pas question du passé, les deux garçons de bureau -vivent pacifiquement ensemble: mais une fois que le mot de <i>dragon</i> de la Tour est -lâché, le vieil Égyptien rugit comme un lion, s’empare des bâtons ou des règles qu’il -trouve sous sa main, et se met en devoir de charger, comme s’il était encore en Italie -ou à Wagram.</p> - -<p>En dehors de ces différents types, il ne nous reste que la classe insignifiante des -garçons de bureau hommes d’état. Entendons-nous: <i>hommes d’état</i>, c’est-à-dire -exerçant, durant les repos que laissent les sonnettes, des professions manuelles, telles -que brossiers, cartonniers, tresseurs de chaussons, etc. Parfois aussi les antichambres -des ministères sont transformées en ateliers de peinture dont les artistes ont exposé -au salon, ce qui ne prouve pas qu’ils puissent renoncer au trop modique traitement -qui leur est attribué.</p> - -<p>Pris en masse et dans leurs habitudes générales, les garçons de bureau sont, -comme les employés, jaloux et défiants l’un de l’autre, égoïstes par-dessus tout. Une -bonne aubaine en réunit parfois quelques-uns à la buvette clandestine contre laquelle -sont déchaînés tous les marchands de vin patentés du quartier. Mais ces réunions -ne survivent pas aux circonstances éventuelles qui les font naître. Ainsi point -d’esprit ni d’amitié de corporation et de position identique. Et puis la politique est -un obstacle à ce que ces hommes puissent s’accorder. Notez que chacun d’eux représente -un système qu’il défend avec acharnement, parce que c’était celui du ministre -qui l’a fait placer. Or, comptez combien depuis vingt-cinq ans nous avons eu de -systèmes et de ministres. C’est à ne pas s’y reconnaître; c’est à se jeter les bouteilles -par la tête. Il faudrait que les maîtres pussent enfin s’entendre pour amener la réconciliation -des valets. A ce compte il est fort à craindre que la désunion des garçons de -bureau ne dure encore longtemps.</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">J. V. Billioux.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 410px;" id="im-216bis"> - <img class="bord" src="images/im-216bis.jpg" width="400" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>L’INVALIDE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-216bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-217a"> - <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> - <img src="images/im-217a.jpg" width="600" height="216" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-217a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">L’INVALIDE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 191px" id="im-217b"> -<img src="images/im-217b.jpg" alt="J" title="" width="191" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-217b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">J</span><span class="smcap3">e</span> -montai il y a quelques jours en voiture, à trois heures -et demie, pour aller visiter l’Hôtel-des-Invalides; j’ignorais -que les portes de cet établissement fussent fermées -aux curieux à quatre heures précises. Honteux d’avoir -fait inutilement le voyage du Gros-Caillou, j’entrai dans -un des cafés de l’Esplanade pour y attendre l’arrivée d’un -fiacre qui me reconduisît à mes pénates. J’avais trouvé, -au premier, une petite salle isolée ayant vue sur l’Hôtel; -on venait de me servir une limonade gazeuse, quand j’entendis, -à travers la cloison de mon cabinet particulier, une conversation qui m’intéressa -vivement. Les voix parlaient du grand salon, et je ne tardai pas à quitter ma -solitude pour aller m’installer indiscrètement auprès de deux ouvriers assis face à -face, et ayant devant eux une bouteille de vin et une livraison des <i>Français</i>. Ce dernier -fait acheva d’exciter ma curiosité, et je prêtai attentivement l’oreille aux paroles -suivantes:</p> - -<p>«Pourquoi es-tu venu si tard? Je ne peux plus te faire entrer aux Invalides; la -consigne est donnée: on ne passe plus. Il n’y a pas à dire: Mon bel ami... Faut y -renoncer pour aujourd’hui. C’est dommage; car je peux me vanter que pas un cadet -de Paris et de la banlieue ne connaît son hôtel comme ton serviteur Colopeau. Garçon! -une dame-jeanne imbute de vignoble pour <i>Reims et Sedan</i>... Ah! ah! ah! ce -serin de garçon ne comprend nullement. Allons, vivement! du blanc à 1 franc.</p> - -<p>—Comme tu te lances!</p> - -<p>—Non pas, non pas... tu paieras celle-ci; je paierai la subséquente, s’il y a lieu. -Trinquons à Nini, à la Nini de mon cœur. Es-tu un bon, toi?</p> - -<p>—Oui, je suis un bon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_218">218</span> -—Un <i>chouette</i>, là, un vrai?</p> - -<p>—Certainement.</p> - -<p>—Touche là. Je te confie mes projets. Tu sais que ton ami est président de la -société lyrique des amis des Trois-Couleurs, chantante et dansante, les dimanches -et les lundis, au père Gigot, marchand de vins traiteur, au Grand-Vainqueur, barrière -Mont-Parnasse, boulevard extérieur; gaieté, franchise, honneur aux visiteurs, -hommages aux dames... Tout ça rédigé par moi... Alors que je suis son plus soigné -d’auteur à la société, et que je lui colloque des romances un peu <i>chicardes</i>... Eh -bien, mon ami, puisque tu es un bon, je vais te confier mes œuvres posthumes avant -la fin de mes jours... et que tu auras le droit de les imprimer dans tes moments -perdus...</p> - -<p>—Oui, mais je ne suis pas compositeur, je ne suis qu’imprimeur.</p> - -<p>—Moi, je suis compositeur, et pas du tout imprimeur. Voilà pourquoi je ne fais -pas connaître mes <i>exproductions</i> lyriques; sans cela, je ferais en ce moment une -drôle de niche à la publication des <i>Français peints par eux-mêmes</i>; que mon amour -national de citoyen et de tambour m’ont dicté de prendre un abonnement... Je te -lui en flanquerais de ces types à ton M. Curmer, qui ne fait que des types de comme -il faut, qui n’ont jamais pu d’exister... Je lui ferais le soûlard, le braillard, l’argotier, -le décrotteur, l’équarrisseur, le tripier, le récureur d’égouts, le Limousin, ou l’étudiant -de la Grève, le limonadier à deux liards le verre, le marchand de pommes -de terre frites dans l’eau, la Compagnie-Hollandaise avec son bouillon de vieux os, -l’allumeur de réverbères, le jeune premier des Funambules, le ténor de Lazari, le -traître de madame Saqui, la souricière de la Halle, le mouchard, le forçat délibéré, -le filou <i>imperméable</i>, le carottier, le tambour, l’invalide... et puis une masse d’autres, -quoi!... Mais c’est çà des types, et des <i>rupins</i>... C’est pas comme l’étudiant en -droit. Vlà-t-y pas... c’est-y malin l’étudiant en droit! ça demeure faubourg Saint-Germain, -voilà!... La grisette, c’est connu comme <i>chou blanc</i>. Qu’ils y viennent -donc un peu ces malins-là, Henri Monnier, J. Janin, Gavarni!... Oh donc! je vas -vous tambouriner le cuir un petit peu, moi fanfan La Blague, le roi, le triomphateur -des chanteurs et des <i>gobichoneurs</i>... Si je le connaissais seulement de le voir, -ton Curmer, j’irais le lui donner tout cela, moi; et je lui dirais: Voilà... je ne vous -demande rien... Je fais la réputation de votre livre; c’est bien... Je vous oblige; -vous m’avez de la reconnaissance: descendons prendre une bouteille, payez... et -quand vous en voudrez de l’écriture, venez me trouver... D’ailleurs, tu vas juger -de la façon dont je suis susceptible de te faire le portrait écrit du premier venu... -Et je te vas faire voir l’invalide, que je t’avais apporté exprès pour te le lire après -notre visite, et rédigé par ton serviteur Colopeau, peintre en bâtiments de son état, -et lyrique dans ses loisirs. Voilà. Fais monter une bouteille, et je te promène sans -nous déranger par tous les Invalides, que tu as venu trop tard pour les visiter. Holà! -garçon, du même!»</p> - -<p>La bouteille venue, le peintre en avala une rasade, se passa et repassa la langue -sur les gencives, fit diamant sur l’ongle, s’essuya les lèvres, et entra corps et âme -dans le rôle d’orateur. L’auditeur était haletant d’amitié, de joie et d’intérêt.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_219">219</span> -«D’abord, sais-tu de quand que les Invalides sont inventés? Non... tu ne le sais -pas... Eh bien, c’est d’après les Enfants-Trouvés, deux <i>chouettes</i> inventions qui -sont <i>contemporaires</i>... Et l’on peut dire <i>métaphosphoriquement</i> que le grand -Louis XIV est le saint Vincent de Paule des vieux troubadours de l’armée française: -holà, et d’un!... Pourtant qu’il faut être juste, et que Henri IV (qui n’était pas -manchot) en a eu la première idée; et de deux!... Et je connais un peu tout ce que -je dis... je suis le fils d’une jambe de bois... Dans ce temps, Louis XIV dit à un nommé -<i>Libéral Bruant</i>, un <i>architèque</i>: «Tu vas me faire un plan soigné et bien entendu, -pour faire demeurer tous les estropiés militaires de mon armée... Mais je veux quelque -chose de bien; je ne regarderai pas à quelques pièces de cent sous de plus ou -de moins: tu sais que je ne suis pas un vieux ladre.—Connu...» lui répond l’<i>architèque</i>; -et de suite il lui flanque c’te maison que tu vois là par la fenêtre... <i>Pige</i>-moi -ça: regarde-moi un peu ce <i>chique</i> que ça a... On en fait plus des bâtiments -comme ça; le moule est cassé!...</p> - -<p>«Après, Louis XIV dit à un autre arrangeur de pierres: «Tu vas avoir l’amitié de -me faire une église avec un dôme tout en or.—Bon, que répond le nommé Mansard, je -vas vous exécuter une métropole un peu <i>tapée dans le nœud</i>.» Et voilà ce chef-d’œuvre -que tu le peux voir encore par cette fenêtre... Alors tous les <i>esculpteurs</i> et les peintres -en bâtiments et autres du temps sont venus y faire un ouvrage d’enragé... Après cela, -le conquérant d’amour et de gloire, Louis XIV, roi de France et de Navarre, fit un -testament, au moment de passer l’arme à gauche... Attends... attends... que je m’en -rappelle de ces paroles mémorables... que je les ai apprises étant jeune à l’école des -Invalides... où que j’ai été tambour. Ah! voilà... «Outre les différents établissements -que nous avons faits durant la longueur de notre règne, il ne c’en s’est pas de plus -utile à l’état que l’Esplanade des Invalides. Il est bien juste que les soldats qui sont -tués à la guerre aient la récompense de leurs longs services afin qu’ils soient hors -d’état de travailler et de gagner leur vie... Les caporaux et les sous-officiers y trouvent -une table un peu <i>flambarde</i>... Et nous prions un peu le dauphin d’observer -qu’il faut avoir soin de l’établissement ainsi que nos successeurs. Nous sommes persuadés -d’avance qu’ils seront enchantés de nous être agréables<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>...»</p> - -<p>«Plus tard régna le Louis XV, surnommé le Bien-Aimé, un petit-fils de Louis XIV, -un grand feignant qui dépensait toute l’argent du pauvre peuple avec des drôlesses -excessivement saint-simoniennes. Ce grand escogriffe se fichait pas mal des extrêmes -paroles de son grand papa... Il oublia les services de ses vieux braves pour <ins id="cor_68" title="récom-ser">récompenser</ins> -<span class="pagenum" id="Page_220">220</span> -les services de ses <i>ouris</i>... Mais, que tôt ou tard le crime est bien puni, Pierroux, -vois-tu... et la révolution est venue détruire Louis XVI, pour la peine que son précédent -s’était conduit comme un habitant de la mer, que la politesse m’évite de nommer... Enfin, -mon ami, ce grand <i>noceur</i> de Louis XV avait eu la vilainie de faire badigeonner en -jaune le dôme tout éblouissant que tu as là sous tes simples yeux... A c’tépoque-là la -maison était tenue comme quatre sous... Heureusement la 93 est arrivée!... Mais -on était trop occupé dans ce moment-là pour penser aux Invalides... Il se démolissait -plus d’hommes à la frontière et à l’étranger que je n’ai de cheveux sur la tête... -A cause de quoi que le père l’Empereur sortit de son consulat pour entrer dans l’<i>impérialisation</i>. -Alors le grand petit homme rendit aux Invalides son éclat créatif..... Il a -fait redorer le dôme, et puis (ça, c’était son état) il a fait cribler l’église des drapeaux -pris à l’ennemi par la valeur de son Ex.... et en même temps il envoya au bâtiment -de l’Esplanade le trop-plein de la chaudière de la colonne Vendôme... Bon, -voilà les Invalides un peu militairement et sanitairement installés... Le plat d’argent -circule dans l’hôpital comme sur la table de Napoléon lui-même... Les cuisines ont des -batteries chargées à mitraille, qui vomissent tous les jours un tas de projectiles légumineux, -<i>viandineux</i>, farineux, savoureux, etc., etc., et une multitude de douceurs... -L’invalide peut, en vivant avec sa moitié, se consoler de celle de son corps qu’il a -perdue... On met les enfants en pension aux frais du gouvernement... et tout va pour -le mieux, à la condition que l’on monte sa garde chacun son tour, et que l’on aime et -respecte son commandant de place, qui est tant soit peu maréchal de France... Et -puis tous les agréments possibles, jeu de quilles, jeu de boules, jeu de Siam, jeu de -tonneau, tous les jeux, quoi? Et de plus, une soignée bibliothèque, et dedans le -portrait de Napoléon Bonaparte... que ça me rappelle une chose qu’elle m’a fait joliment -pleurer... T’aurais vu ça que t’aurais pleuré aussi... En vlà des hommes, et -des vrais, ceux-là! C’est ça des dévoués et des dans qui on peut se fier... Un vieux là, -un bon vieux, un vieux vieux, un vénérable, des cheveux blancs, presque plus.... -pas de souffle, les yeux en l’air pour regarder le ciel où y doit être... A peine s’y -peut parler... On s’empresse, on fait silence... y va mourir... Mais avant y veut un -bonheur, ce pauvre soldat, y veut voir son empereur... C’est pas commode, il est à -Sainte-Hélène... C’est loin, et c’est expressément défendu d’y aller... D’ailleurs -l’vieux n’a pas le temps, y va passer tout à l’heure... Oh! là, c’est lui qu’a l’idée.... -lui qu’est malade... les bien portants ne pensent à rien... «Devant le portrait de mon -Empereur...» on le porte... ah! ça me fend le cœur, quoi? ce pauvre brave homme... -y sourit... y pleure... y suffoque... tout le monde gémit... Il est un peu plus tranquille, -ses yeux sont séchés... y n’y avait plus ni larmes ni huile dans la lampe..... -Éteint! Dieu de Dieu, j’en pleure encore et toi aussi... Allons, trinquons à sa mémoire... -A la santé des amis fidèles... Ah! ça me remet... J’aime décidément mieux -arroser mon estomac que mes joues... (Et il s’essuya l’œil.) Encore un petit coup.... -La bouteille est à sec... Garçon, du même!...»</p> - -<p>L’ouvrier tira de sa poche des petits bons hommes dessinés sur carton, et découpés; -alors je m’avançai et demandai au peintre vitrier la permission de me mêler à -sa conversation, en lui expliquant le but de ma présence dans le quartier du -<span class="pagenum" id="Page_221">221</span> -Gros-Caillou. Il parut flatté de l’empressement que je portais à être son auditeur, et il -commença ainsi:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">La valeur n’attend pas le nombre des années...</span><br /> - <span class="i0">Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux...</span><br /> - <span class="i0">Le premier qui fut roi fut un soldat heureux...</span><br /> - <span class="i0">A vaincre sans péril on triomphe sans gloire...</span> -</div> - -<p>«<i>La valeur</i>, etc.... Voilà quelque chose qui est un peu vrai de par rapport à ces -vieux <i>bibards</i> d’invalides qu’il a bien fallu qu’il n’ait pas d’attendu le nombre des -années pour venir glorieusement être chauffés, nourris, logés aux frais du gouvernement.</p> - -<p>«<i>Qui sert</i>, etc... Qu’il n’a pas de besoin d’aïeux que celle-ci de <i>verse</i> est encore -fort juste... On n’a pas besoin d’aïeux pour être invalide... On est assez âgé pour être -son aïeul à soi-même...</p> - -<p>«<i>Le premier qui</i>... Ceci est de plus en plus juste, car on voit parfaitement que les -invalides ne sont pas rois des Français. Ce qui s’explique aisément par la chose que -le premier roi a été un premier soldat, mais que depuis ce temps y ayant eu pas mal -de soldats et très peu de rois, il n’est pas étonnant que l’invalide ne soit pas roi de -<i>France</i>. Ce qui ne prive pourtant pas l’invalide d’avoir été un soldat parfaitement -<i>heureux</i>, et d’avoir cuit dans son jus sous le beau soleil de l’Égypte, pour après venir -s’affranchir, dans la Russie, d’une foule de glaces mieux faites, mais moins bonnes -qu’au café des Aveugles....</p> - -<p>«<i>A vaincre</i>, etc... Voilà ce qui fait que nos vieux écloppés, <i>torgnolés</i>, <i>esquintés</i>, -échignés de grognards, se sont couverts et se recouvreront perpétuellement de gloire -sur toute la ligne, car leur triomphe a toujours été accompagné de grands périls. Et -là-dessus... j’estime et j’honore le celui que je ne connais pas, mais qui est un -peu <i>mousseux</i> dans sa façon de penser les <i>verses</i> à l’égard du militaire.... et -que moi aussi j’en ferai des <i>verses</i> sur le militaire, que la première sera sur -l’invalide, mais que il faut le connaître comme je le connais -pour lui en parler...» Alors je le priai de commencer... Il -calma un peu son enthousiasme, reprit haleine, et me fit -voir ses bons hommes.</p> - -<div class="floatr" style="width: 136px;" id="im-221a"> -<img src="images/im-221a.jpg" alt="Le tambour" title="Le tambour" width="136" height="240" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-221a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—«Voilà, monsieur, ce qui vous représente un petit -garçon qui a un tambour que il le tambourine.... Il a une -uniforme qui est celle des <i>tapins</i> des invalides... C’est les -enfants des estropiés de l’endroit qui font partie du petit -état-major de l’hôtel... Je vous en parle savamment puisque -j’ai un peu roulé la diane dans le bâtiment de -Louis XIV.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span> -—«Ce que vous voyez après, les jambes crochues et -le dos rond, en uniforme et en bonnet de coton, c’est le -caporal d’inspection qui se rend à ses fonctions.</p> - -<div class="floatr" style="width: 187px;" id="im-222a"> -<img src="images/im-222a.jpg" alt="" title="" width="187" height="240" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-222a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—«Quel est de ce remue-ménage? quel est de ce tapage? -Ah! c’est l’heure du déjeuner... <i>Méli-méla</i> général -des vieilles machines humaines qui marchent aussi -bravement à la table qu’autrefois elles marchaient au -feu...</p> - -<div class="floatl" style="width: 283px;" id="im-222b"> -<img src="images/im-222b.jpg" alt="" title="" width="283" height="240" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-222b.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—«Qu’est-ce que je vois là-bas, dans une brouette à -perfection? Ah! c’est un glorieux débris de l’Ex...! qui -a perdu les deux jambes et les deux bras... Il jouit parfaitement -de son tronçon... Qu’apercevois-je à ses -côtés? Une jolie petite demoiselle qu’elle a l’œil -doux comme un velours et les manières d’une -perruche... Ah! elle le vient de le faire boire, le -tronçon... Y a des <i>cancannants</i> qui disent que -c’est sa fille. C’est vrai, enfoncée l’autre de l’ancienne -qui nourrissait de son sein son papa -comme un moutard. Notre petite invalide est -bien plus forte, elle nourrit son papa de vin, son -innocence ne lui permettant pas de l’allaiter.</p> - -<div class="floatr" style="width: 230px;" id="im-222c"> -<img src="images/im-222c.jpg" alt="" title="" width="230" height="200" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-222c.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—«Que revois-je, grand Dieu! qu’<i>apercevois-je</i>... le triomphe de la chirurgie.... -l’invalide à la tête d’argent! c’est le fameux grenadier -qui venait d’avoir la tête emportée par un boulet de -canon, au moment où il remerciait son empereur -qui lui donnait la croix de la Légion-d’Honneur, -pour un trait de courage et de valeur. On a fait -une quête en sa faveur au bénéfice des Polonais, et -voilà pourquoi que ses moyens lui permettent de -se caler sur les épaules une tête d’argent si horriblement -cher...</p> - -<div class="floatl" style="width: 188px;" id="im-222d"> -<img src="images/im-222d.jpg" alt="" title="" width="188" height="240" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-222d.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—«Qu’est-ce qu’il a donc celui-ci qui court comme un <i>ahuri</i> de Chaillot... Où -allez-vous, monsieur l’abbé, vous allez vous casser le -nez... Quelle bêtise! ce guerrier n’en a plus de nez.... -Il vient se cacher dans sa chambre pour se dérober à -l’inspection (prétexte de maladie). Il tremble pour les -informations à l’égard de son nez, il vient de le mettre -au Mont-de-Piété.</p> - -<p>—«Ah! mon Dieu! séparez-les, séparez-les... ils se -sont battus à mort... ils viennent de se disputer, ils ont -raison tous les deux... C’est celui qui n’a pas de bras -qui a donné un soufflet à l’autre qui n’a pas de jambe, -parce que celui-ci y avait donné un grand coup de -<span class="pagenum" id="Page_223">223</span> -botte dans un des endroits du premier invalide qui n’était pas -en argent...</p> - -<div class="floatr" style="width: 121px;" id="im-223a"> -<img src="images/im-223a.jpg" alt="" title="" width="121" height="240" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-223a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—«Ah! voici la sentinelle qui a une lance à la main... Non -pas! non pas!... la lance est tenue par un crochet de fer -qui lui tient lieu de toutes les phalanges de l’humanité...</p> - -<p>—«Attention! un nouveau tableau: en voici quoique sans -bras qui ne sont pas manchots pour ce qui est de se bourrer la -pipe à eux-mêmes. Y a un bras qui tient le briquet, et l’autre -du voisin qui tient la pierre...</p> - -<div class="figcenter2" style="width: 600px;" id="im-223b"> -<img src="images/im-223b.jpg" alt="" title="" width="600" height="248" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-223b.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—«Ah! en voici un qui est bien embarrassé; il pêchait à -la ligne au bord de l’eau, et il avait retiré ses jambes de bois qui s’en vont sur la rivière -comme de jolis petits bateaux... Heureusement voici un camarade qui vient de -laver son mouchoir à tabac sans en perdre... et qui rattrape les jambes de son ami -avec sa canne, d’autant plus aisément qu’il s’était établi blanchisseuse dans une -vieille toue à écorcher...</p> - -<p>—Par où donc que vont ceux-là, avec leurs manchettes d’écrivains publics... pour -pas se salir... comme y sont en bon ordre! Ah! y vont tirer les beaux canons qui -sont dessus les bords des fossés de l’Hôtel... C’est fête... fête militaire. Si vous saviez -comme y sont joyeux d’entendre les bruits de cette canonnade! On voit sur leur -physionomie les souvenirs belliqueux des tremblements -de l’empire... Derrière les <i>calonniers</i>, il y a -d’autres invalides qui font tout plein de ronds sur -le sable avec leur canne...</p> - -<div class="floatr" style="width: 213px;" id="im-223c"> -<img src="images/im-223c.jpg" alt="" title="" width="213" height="200" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-223c.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—«On a fini de tirer le canon... on fait la fine -partie de boules et de quilles... Ah! mon Dieu, de -Dieu, de Dieu!... en v’là un sur l’dos... tiens, y -rit comme un bossu... quoi qu’y dit?... C’est la -boule qui s’est trompée de quille.... ah! ah! ah!.... -y rit toujours.</p> - -<div class="floatl" style="width: 140px;" id="im-224a"> -<span class="pagenum" id="Page_224">224</span> -<img src="images/im-224a.jpg" alt="" title="" width="140" height="200" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-224a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—«La nuit, en v’là un qui va se coucher... Il met sur son nez une chenue paire -de lunettes à un seul verre... Ah! il relit les Moniteurs de la -Grande Armée. Il paraît qu’il aurait une superbe envie de dormir: -il bâille et se détire les bras et les jambes comme si qu’il en -avait... Il pose la tête de dessus son traversin... Tiens, il oublie -d’éteindre sa lumière... Qu’est-ce qu’il fait là, il -se gratte le nez... Non, y retire ses lunettes. Oh! -en v’là <i>une soignée</i>!... il vient de mettre son nez -sur la chandelle,... une éteignoire d’argent: plus -que ça de genre!... V’là qui dort!... Bonsoir...</p> - -<div class="floatr" style="width: 118px;" id="im-224b"> -<img src="images/im-224b.jpg" alt="" title="" width="118" height="240" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-224b.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—«Allons, en v’là encore un sans bras qu’a la manie de se les -croiser sur la poitrine pour ressembler à son empereur.</p> - -<p>—«Et celui-là, où qui va donc? Ah! il est aveugle et y marche -comme un éclairé. Ce que c’est que l’habitude! y régale les -camarades... Il est donc plus riche qu’eux... Eh! oui, puisqu’il -n’a pas besoin de sa ration de chandelles, il la fond en petits -verres...</p> - -<div class="floatr" style="width: 174px;" id="im-224c"> -<img src="images/im-224c.jpg" alt="" title="" width="174" height="240" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-224c.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—«De quoi, de quoi? qu’est-ce que c’est? où qui -va avec son briquet ce manchot-là? Tiens, y sort de -l’Hôtel.... Ah! il est de garde au coin du feu dans -une guérite de parterre.... En v’là pour sa nuit dans -les démolitions: y s’y connaît un peu à cet état-là, -lui qu’a été démoli toute sa vie..... Tiens, y vient de -rencontrer un autre manchot, son ami intime, son -bras droit.... qui lui est toujours d’un fameux conseil -pour la consomption de l’omelette.... mais les conseilleurs -sont pas les <i>peillieurs</i>.... Y s’disent adieu, -qué chance! A eux deux y z’ont juste ce qui leur -faut de bras pour se serrer la main... Où qui va, -celui-ci? Ah! y va inspecter l’impôt des sous du pont de -l’Université...</p> - -<div class="floatr" style="width: 161px;" id="im-224d"> -<img src="images/im-224d.jpg" alt="" title="" width="161" height="240" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-224d.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—«Ah! v’là le père la joie: y joue à la marelle avec -des moutards, il est à cloche-pied, sa jambe de bois -sous la moitié du bras qui lui reste....</p> - -<p>En v’là, j’espère, des soignés d’abîmés, qui ne -sont pas si feignants que des tous entiers!..... Honneur -au courage malheureux, respect aux braves..... -J’vas battre aux champs pour les vieux restes de l’armée -française. Oh! là NI ni, c’est fini. Passe-moi ma recette, -une goutte et une croûte.... Salut la société!.... Merci -du pourboire...»</p> - -<div class="figcenter2" style="width: 385px;" id="im-224bis"> - <img class="bord" src="images/im-224bis.jpg" width="375" height="600" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-224bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_225">225</span> -Les images et les explications de Colopeau lui valurent les chaleureux applaudissements -de son compagnon, et j’y joignis volontiers les miens. Cet échantillon populaire -de style descriptif m’avait vivement intéressé, et avait redoublé le désir que -j’éprouvais de voir de près les invalides et leur demeure. Mais des circonstances -imprévues m’ayant éloigné de Paris peu de jours après, j’adressai à mon ami E. de -la Bédollierre un compte rendu de ma promenade, en lui recommandant de me -communiquer les détails qu’il pourrait réunir sur l’objet qui m’occupait; il me -répondit en ces termes:</p> - -<p class="sep2 left3">Mon cher Lorentz,</p> - -<p>J’ai visité plusieurs fois l’hôtel dont vous n’avez pu franchir le seuil, et je vous -envoie le résultat de mes investigations. Que ne puis-je, en vous le présentant, emprunter -à votre peintre en bâtiments sa verve et sa gaieté! Mais, comme tous les -artistes ne voient et ne reproduisent pas la nature sous les mêmes couleurs, tous les -observateurs n’envisagent pas les objets d’une manière identique. En saisissant le -côté plaisant du sujet, vous ne m’avez guère laissé que le rôle d’Héraclite; c’est -triste.</p> - -<p>Vous connaissez l’extérieur de l’Hôtel des Invalides, et il est inutile de vous le décrire. -Vous avez été frappé sans doute de la majesté de cet édifice, qui renferme une -population égale à celle de la majorité de nos petites villes. Ce n’est qu’en le parcourant -en tous sens, en errant de cour en cour et de jardin en jardin, en montant -d’étage en étage, qu’on peut se former une idée exacte de ce bâtiment colossal. Il -ressemble aux palais créés par le pinceau de Martin, et dont les profils immenses se -perdent dans un immense horizon.</p> - -<p>Les nombreux visiteurs des Invalides n’emportent de leur excursion que des notions -vagues et confuses. Un guide les reçoit à la grille; après avoir admiré sur le -bord des fossés les pièces de canon conquises par nos armées, ils entrent dans la cour -royale, grand carré environné de deux étages de galeries. Ils sont introduits dans les -cuisines, où on leur montre des marmites géantes, dont les deux principales contiennent -chacune six cents kilogrammes de bœuf. Puis ils examinent l’église avec sa -nef étriquée, son dôme imité de celui de Saint-Pierre de Rome, et surtout ses voûtes -frangées de drapeaux enlevés à toutes les nations. En sortant, ils n’ont rien vu. Ils -connaissent le corps et non l’âme qui le vivifie; ils ont parcouru la maison sans être -au fait des mœurs et usages des locataires; on leur a montré une carapace, en leur -disant: «Ceci est une tortue.»</p> - -<p>J’ai procédé autrement: est-ce avec succès? vous en jugerez. L’on m’avait adressé -à M. Teller, vénérable invalide de 81 ans, dont Henri Monnier a si fidèlement reproduit -les traits. En arrivant dans la cour de l’Hôtel, je vis se découper sur le mur -un vieillard courbé, assez semblable de loin à une virgule peinte en bleu sur -<span class="pagenum" id="Page_226">226</span> -une enseigne. Je l’abordai, le chapeau à la main, et lui demandai s’il connaissait -M. Teller.</p> - -<p>«Plaît-il, monsieur?</p> - -<p>—M. Teller, ex-trompette-major du régiment des dragons Dauphin.</p> - -<p>—Je ne vous entends pas, monsieur.»</p> - -<p>Je répétai ma phrase en grossissant ma voix.</p> - -<p>«Je ne vous entends pas, monsieur.»</p> - -<p>En effet, je m’étais adressé à un interlocuteur incapable de me répondre. Une -blessure l’avait privé de ce sens dont certains orateurs nous font si cruellement -expier la possession. Il m’expliqua comment, depuis la bataille de Friedland, il -avait l’oreille <i>un peu dure</i>, façon euphémique d’établir qu’il était parfaitement -sourd. Je m’éloignai donc, et pénétrai dans un labyrinthe de corridors, remarquant -chemin faisant que tous portaient des noms de villes, et lisant sur des murs en -lettres majuscules: <span class="smcap3">corridor du Havre, corridor de Perpignan, corridor de -Honfleur</span>, etc. Sans chercher à me rendre compte de ces dénominations géographiques, -je poursuivis ma course aventureuse, et parvins à un chauffoir, où j’entrai -sans façon. Le lieu était sombre, l’atmosphère chaude, l’air peu embaumé. Au -bruit qui se faisait, je compris qu’on parlait bataille et qu’on visait à l’onomatopée. -Je m’approchai d’une table, autour de laquelle plusieurs invalides jouaient aux -dominos.</p> - -<p>«Monsieur, dis-je à l’un des joueurs, pourriez-vous m’indiquer M. Teller, ex-trompette-major -du régiment des dragons Dauphin?</p> - -<p>—Plaît-il, monsieur?»</p> - -<p>Je réitérai ma question, et cette fois je fus entendu.</p> - -<p>«Je ne le connais pas, monsieur. Il faut vous adresser au bureau du mouvement!</p> - -<p>—Auriez-vous la bonté de m’y conduire?</p> - -<p>Le joueur de dominos leva vers moi la tête avec surprise; il était aveugle. J’étais -au milieu d’aveugles qui, remplaçant par le toucher l’organe absent, faisaient des -parties de dominos, et même de cartes, avec une inconcevable dextérité.</p> - -<p>Je me retirai à la hâte, passai la journée à chercher mon futur <i>cicerone</i>, et le découvris -enfin. Je lui exposai le motif de ma visite, et, comme je ne me pique nullement -de manières aristocratiques, je lui proposai de faire connaissance le verre à la -main. Nous allâmes à la cantine, espèce de boutique de marchand de vin à laquelle -on ne pouvait reprocher d’être mal décorée, car elle ne l’était pas du tout. Je demandai -des gâteaux et du chablis, j’allumai ma pipe, et, avisant dans un coin un -escabeau, je m’assis avant d’entamer la conversation.</p> - -<p>«Monsieur, me dit civilement le cantinier, il est permis de fumer, mais vous -ne pouvez vous asseoir; c’est la consigne. Emportez du vin dans votre chambre -ou au chauffoir, si vous le voulez, mais il est défendu de s’asseoir à la cantine.»</p> - -<p>Fâcheux contretemps! être obligé de boire et de causer debout! la position -n’était pas tenable, et je remis l’entretien à un autre jour. Je revins le lendemain à midi. -La garde montante défilait dans la grande cour sous les yeux d’un adjudant-major. -<span class="pagenum" id="Page_227">227</span> -Il y avait là une centaine d’amputés -à figure martiale, qu’on semblait -avoir choisis parmi les plus -mutilés. La plupart étaient dans -l’impossibilité absolue d’obéir au -commandement d’<i>arme-bras</i> ou -de <i>partir du pied gauche</i> ou du -<i>pied droit</i>, et le <i>tapin</i> qui tambourinait -en tête de l’escouade -était seul intact et complet. Au -milieu du groupe se trouvait celui -que je cherchais.</p> - -<div class="floatr" style="width: 380px;" id="im-227a"> - <img src="images/im-227a.jpg" width="380" height="500" - alt="La garde montante" title="La garde montante" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-227a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>J’allai le prendre au corps de -garde. «Impossible, me dit-il, -de vous parler aujourd’hui, mais -j’ai songé à vous, et cette note -contient tous les renseignements -que vous désirez.»</p> - -<p>Sur ce, il me glissa dans la -main un papier que je me hâtai -de déplier. Il portait:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="center spaced">RELEVÉ DES SERVICES ET CAMPAGNES DE JEAN-CHRISTOPHE TELLER, -NÉ A STRASBOURG, EN JUIN 1758.</p> - -<p><i>Entré au service en 1777, au régiment de Dauphin (dragons) actuellement 7<sup>e</sup>.</i></p> - -<p>A fait les campagnes de 1792 à l’armée du Nord, sous Lafayette; celles de la -Champagne, sous Dumouriez. Il était à Valmy, à Fleurus, à Maëstricht, etc., -etc., etc.</p> - -<p>A reçu, sous Véronne, dans le col, une balle qui est restée, et un coup de sabre -sur la tête, près Maubeuge.</p> - -<p>A été retraité en 1813.</p> -</div> - -<p class="sep2">Le digne homme! en ayant l’idée que ses exploits étaient l’unique objet de mes -perquisitions, il m’avait révélé un trait distinctif du caractère de l’invalide; mais cette -note était peu instructive relativement aux invalides en général. Je fus donc contraint -à de nouvelles courses, à de nouveaux interrogatoires, à de nouvelles séances dans les -chauffoirs et aux cantines, j’allai de table en table dans les réfectoires, de lit en lit -<span class="pagenum" id="Page_228">228</span> -dans l’infirmerie, et finis par recueillir les documents suivants, qui ne valent peut-être -pas la peine qu’ils m’ont coûté.</p> - -<p>La condition première d’admission aux Invalides est une retraite accordée comme -indemnité: 1<sup>o</sup> de la perte d’un ou de deux membres, 2<sup>o</sup> de blessures graves équivalant -à la perte d’un ou de deux membres, 3<sup>o</sup> de soixante ans d’âge et de trente ans de -service. Le pensionné échange sa modique annuité contre un asile dans l’Hôtel; les -plus maltraités sont les plus admissibles, les plus infortunés sont les plus heureux. -Eussiez-vous vingt blessures, si elles ne présentent pas le degré de gravité requis, -vous êtes exclu sans pitié. Vous étalez inutilement vos vingt cicatrices; c’est beaucoup -trop, mais ce n’est pas assez.</p> - -<p>Les soldats invalides habitant l’Hôtel sont au nombre de trois mille répartis en -quatorze divisions, soldats de tous les corps, de tous les régiments, assemblage -d’éléments hétérogènes unis par une communauté de vieillesse et d’infirmités. -Chaque bataille a ses représentants. L’un a perdu le bras à Aboukir, l’autre a eu -l’épaule entamée à Hanau par un hussard bavarois. Celui-ci a laissé un œil en Autriche, -et une jambe en Espagne; celui-là est demeuré sanglant et mutilé sur le -champ de bataille d’Iéna. Ce mulâtre au teint jaune était de la compagnie des guides -du général Moreau. Cet Arabe à face basanée, partisan semi-volontaire des nouveaux -maîtres de l’Algérie, a contribué à la prise de Constantine. Tous ces braves -gens sont autant de feuillets vivants de notre histoire nationale, autant de médailles -humaines où sont gravées nos triomphes; ce sont les <i>victoires et conquêtes</i> en chair -et en os.</p> - -<p>Tous les gouvernements ont fourni leur contingent d’invalides. De là, plusieurs -physionomies distinctes, aussi tranchées que les systèmes politiques dont elles sont -une incarnation partielle. Un rien vous les signalera, un coup d’œil, un geste, un -détail de costume, une parole, un refrain surtout. Chez les Français, peuple chanteur, -la chanson est la pierre de touche des caractères. On peut juger des hommes par -les couplets qu’ils affectionnent, et les invalides ne font pas exception à la règle. Ainsi -vous reconnaîtrez</p> - -<p class="noindent">dans:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Les dragons Dauphin</span><br /> - <span class="i0">Aiment le bon vin</span><br /> - <span class="i0">Et la compagnie (<i>bis</i>);</span><br /> - <span class="i0">Ils donnent le matin</span><br /> - <span class="i0">A ce jus si divin,</span><br /> - <span class="i0">Et la nuit à Sylvie.</span> -</div> - -<p class="noindent">l’invalide de Louis XVI;</p> - -<p class="noindent">dans:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Plutôt la mort que l’esclavage,</span><br /> - <span class="i0">C’est la devise des Français.</span><br /> -</div> - -<p class="noindent">l’invalide de la république;</p> - -<p class="noindent"><span class="pagenum" id="Page_229">229</span> -dans:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Ah! qu’on est fier d’être Français</span><br /> - <span class="i0">Quand on regarde la colonne!</span> -</div> - -<p class="noindent">le grognard de la vieille garde.</p> - -<p class="sep2">Procédons par ordre chronologique dans la peinture de ces trois personnages.</p> - -<div class="floatr" style="width: 307px;" id="im-229a"> -<img src="images/im-229a.jpg" alt="L’officier des guerres de Hanovre" title="L’officier des guerres de Hanovre" - width="307" height="450" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-229a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>L’invalide de Louis XVI a fait la -guerre de Hanovre, avant 1783; -mais, depuis cette époque, il a -servi la Convention, le Consulat, -l’Empire, la Restauration, avec -la même indifférence et la même -fidélité passive. Tant de révolutions -se sont <ins id="cor_70" title="succédé">succédées</ins> sous ses -yeux, qu’il n’a plus de foi qu’en -lui-même; cette croyance est -celle de bien d’autres. On assure -qu’un noble sang coule dans ses -veines; car il est convenu que le -même sang ne coule pas dans les -veines de tous les hommes. C’est, -dit-on, son père, grand seigneur -jouissant d’un revenu de cent -mille livres, qui a daigné lui -laisser une rente de 650 francs -75 centimes. Quoi qu’il en soit, -il a tous les défauts et toutes les -qualités d’un gentilhomme. Il est -poli avec prétention, galant avec -afféterie, coquet avec recherche. -Il montre une mansuétude -qui n’est point de la bonté, une bonté qui n’est point de la bienveillance. Son embonpoint -et sa fraîcheur d’octogénaire témoignent des bons effets de la cuisine de -l’Hôtel, à laquelle sa gastronomie ajoute, de temps à autre, une truite, un homard -ou des truffes. Il s’est longtemps enorgueilli d’une croix de Saint-Louis, dont -Louis XVIII l’avait décoré; mais, depuis 1830, il met à la dissimuler autant de soin -qu’il en mettait jadis à la faire voir.</p> - -<p>Sans lui tenir compte de cette renonciation volontaire, le troupier de la république -lui adapte l’épithète d’aristocrate. Celui-ci assistait au siége de Bréda, et -faisait partie du détachement de cavalerie qui, en l’an III, s’empara de la flotte -<span class="pagenum" id="Page_230">230</span> -hollandaise retenue dans le Texel par les glaces. Il a été réformé dès 1804, mais sa -dernière blessure date de 1814; il l’a reçue au siége de Paris. Il a horreur des -prêtres, et ne voit pas sa sœur, sa seule parente, gouvernante à la Visitation, -parce que, dit-il, elle est <i>de la calotte</i>. Son puritanisme n’a jamais pu s’accoutumer -à accoler au nom des rues la qualification de saints; il dit la rue Dominique, -le faubourg Honoré, et même la rue Roch, ce qui n’est guère euphonique. -Il regrette Hoche et Kléber, et persiste à désigner Napoléon sous le titre de général -Buonaparte.</p> - -<p>«Buonaparte! s’écrie à ce sujet l’invalide de la vieille garde, Buonaparte! dites -donc Napoléon, s’il vous plaît, autrement nous serions forcés de nous rafraîchir d’un -coup de sabre, et ça deviendrait désagréable. Tonnerre! c’était ça un homme! -tous vos généraux à cadenettes ne sont pas dignes de lui cirer ses bottes. Et dire que -les Anglais!... mais, non, allez, il n’est pas mort! ceux qui soutiennent qu’il est -mort ne le connaissent pas; il en est incapable. Dieu de Dieu! s’il revenait... quel -tremblement!...»</p> - -<p>Ces paroles émanent d’un individu porteur d’une face balafrée, d’une pipe culottée, -d’un pantalon bleu et de guêtres blanches; on est en décembre. Ce soldat -modèle, plié à toutes les exigences du service, à la discipline, aux fatigues, aux -privations, est entré dans la garde à la formation, et en est sorti au licenciement. -Son existence a commencé à Austerlitz et fini au Mont-Saint-Jean. La charge, la -fusillade, l’empereur galopant au milieu d’un nuage de poussière et de fumée, voilà -toute sa vie; avant et après, il n’y a rien. Il se croit encore de la vieille garde; le -ruban de sa croix est plié comme celui des soldats de la vieille garde, et il a soin -de faire retaper ses chapeaux neufs dans le style vieille garde, par un de ses anciens -camarades. En s’appuyant sur une pièce de canon aux armes d’Autriche, il s’imagine -toujours être à Vienne. Le gouvernement de Napoléon est à ses yeux le seul -grand, le seul légitime, le seul logique. Si vous causez avec lui du ministère: -«Ne me parlez pas des ministres, dit-il; c’est des <i>clampins</i> qui <i>caponnent</i> devant les -puissances étrangères; l’empereur se comportait autrement avec elles: votre coq ne -vaut pas notre aigle.</p> - -<p>—Ah! ils sont rudement travaillés par l’opposition...</p> - -<p>—Ne me parlez pas de l’opposition, c’est un tas de criailleurs, qui ne savent ni -ce qu’ils disent, ni ce qu’ils veulent.</p> - -<p>—Les journaux...</p> - -<p>—Ne me parlez pas des journaux; l’empereur savait bien leur couper le sifflet, à -tous ces merles de journalistes.</p> - -<p>—La chambre...</p> - -<p>—Ne me parlez pas de la chambre; les députés sont tous des bavards, l’empereur -les jetait par la fenêtre; ils ne sont bons qu’à ça.</p> - -<p>—Et de qui diable voulez-vous qu’on vous parle?</p> - -<p>—De l’empereur.»</p> - -<p>Ce fanatisme pour l’empereur est partagé par presque tous les invalides. Les ornements -de l’Hôtel ne consacrent guère que des faits antérieurs à la révolution. -<span class="pagenum" id="Page_231">231</span> -Louis XIV y est partout; sa statue équestre surmonte le portail principal; les quatre -nations vaincues par ses généraux se tordent aux angles de la façade; les fresques des -quatre réfectoires représentent les batailles gagnées par ses armées. Napoléon n’a -pour lui qu’une épreuve en plâtre de la statue de la place Vendôme, et une peinture -d’Ingres placée dans la bibliothèque. Mais si la mémoire de l’empereur n’est point -conservée en ces lieux par des monuments, elle est dans tous les cœurs, et cela vaut -mieux.</p> - -<p>Il est vrai que les invalides doivent beaucoup à Napoléon, le plus grand fabricateur -d’estropiés des temps modernes. Depuis son règne, ils sont traités comme des -princes, et plus heureux que des princes, car ils sont à l’abri des révolutions. La dotation -de 1,800,000 francs qu’il leur avait constituée a cessé de leur appartenir, -mais ils ont leur quote part du budget. Le grand conseil administratif et leur état-major -se composent de personnes honorées et dignes de l’être. Il leur est alloué une -paie de trois francs par mois (les anciens disent trois livres), à la charge de donner -un sou par barbe au perruquier qui les rase. Leurs tables sont garnies deux fois -par jour, à dix heures et à quatre heures, de soupes succulentes et de ragoûts habilement -assaisonnés. L’ordinaire est de deux plats pour les soldats, de trois pour les -officiers. Le maigre exclusif est inconnu dans l’Hôtel, même le vendredi saint. Le -menu de chaque mois, dressé par l’état-major, signé par le maréchal gouverneur, -est affiché dans les réfectoires et soumis à la censure des intéressés. Sitôt que le tambour -a donné le signal du repas, un cliquetis de casseroles ébranle les cuisines; de -grandes flammes s’élancent des fourneaux, et projettent de rougeâtres clartés sur le -cuivre des chaudières. L’argenterie des officiers, présent de l’impératrice Marie-Louise, -sort propre et luisante de son armoire. Des légions de cuisiniers, de marmitons, -de garçons de table, entassent les mets sur des brancards, sur des camions, et -les portent ou les voiturent jusqu’à la salle du festin.</p> - -<p>Exercent-ils des métiers hors de l’Hôtel, sont-ils concierges par eux-mêmes ou par -leurs femmes, les invalides, pourvu que leur conduite soit régulière, obtiennent aisément -la faculté d’emporter leurs rations quotidiennes, et de les partager avec leurs -familles. La discipline à laquelle ils obéissent est d’une élasticité commode. Être présents -à l’appel à neuf heures du soir, quand ils n’ont pas l’autorisation de découcher, -assister en bonne tenue à l’inspection mensuelle, s’armer de leurs sabres quand ils -sont de service, voilà à peu près tout ce qu’on exige d’eux. Ils se lèvent, rentrent, -sortent, vont et viennent à volonté. On en rencontre dans tous les coins de Paris, appuyés -sur leurs cannes, ou la portant suspendue à la boutonnière, sans compter -ceux qu’on emploie à surveiller les plâtras et à garder les pavés: faibles défenseurs -plus imposants par ce qu’ils furent que par ce qu’ils sont.</p> - -<p>Dulaure a prétendu que l’architecte de Louis XIV avait réservé de vastes salles -à l’état-major, et logé les invalides dans les combles; mais Dulaure n’était point tenu -d’être impartial à l’endroit des œuvres de la monarchie absolue. Que les chambres -d’invalides ne soient ni lambrissées, ni tapissées, ni plafonnées, qu’elles ressemblent -à celles des auberges de village, <i>concedo</i>; mais la plus grande propreté y règne; -l’air et la lumière y circulent librement; les murs sont peints en jaune à la colle et -<span class="pagenum" id="Page_232">232</span> -mouchetés de portraits de Napoléon; chaque lit a pour annexe une armoire, et est -au besoin entaillé au chevet d’une échancrure où s’adapte la jambe de bois du dormeur. -Si les dortoirs ne sont point chauffés, du moins le nombre des couvertures -accordé à chaque pensionnaire est porté d’une à trois en raison de la rigueur du -froid, et, pendant les journées d’hiver, de spacieux chauffoirs sont le point de ralliement -de nombreux amateurs du piquet et des dominos. Tout est si bien combiné -pour le <i>comfortable</i> des vieux serviteurs du pays, qu’il y a des chauffoirs exclusivement -réservés aux fumeurs, et d’autres où la pipe est interdite.</p> - -<p>La sollicitude dont on entoure les invalides redouble en proportion de leurs infirmités. -Le service de santé, organisé avec la régularité la plus scrupuleuse, <ins id="cor_71" title="et">est</ins> divisé en -deux sections, celle des affections aiguës et celle des affections chroniques. La dernière -comprend des valétudinaires, soumis plutôt à un régime hygiénique qu’à un traitement -médical, et dont l’âge, compliqué par des rhumatismes, est la principale maladie. -La plupart s’accommodent difficilement de la diète et de la tisane gommée, et, si -le médecin en chef leur accorde la permission de sortir, ils figurent souvent sur le -rapport du lendemain avec une note comme celle-ci:</p> - -<p class="left3">«N<sup>o</sup> 15. Rentré dans un état d’ivresse.»</p> - -<p>L’infirmier ajoute sur la dictée du docteur:</p> - -<p class="left3">«Lui supprimer le vin; ne lui laisser mettre que la capote de l’infirmerie.»</p> - -<p>Ceux dont les vieilles blessures ne se sont jamais complètement fermées, se présentent -tous les matins au bureau des pansements, où on leur administre les secours -que leur état nécessite. Les dimanches, les officiers de santé s’assemblent en conseil, -et reçoivent solennellement les pétitions orales des invalides; il faut aux uns des gilets -de flanelle, aux autres des lunettes, des bandages herniaires, etc. La concurrence -est active, les réclamations sont nombreuses; ce que l’on a accordé à Pierre, -Paul veut l’obtenir, et les membres du conseil, compatissants pour les faiblesses -morales et physiques, mettent tout le monde d’accord par une répartition presque -égale de leurs bienfaits.</p> - -<p>Les invalides sont-ils assez vieux pour avoir besoin des soins accordés à l’enfance, -assez près de la mort pour être nourris comme des nouveau-nés, des mains officieuses -les servent avec empressement. On appelle ces quasi-centenaires les moines -lais, nom donné jadis aux soldats estropiés que le roi plaçait dans les abbayes de sa -nomination. Les plus décrépits sont relégués à l’infirmerie, et notamment dans <i>la -salle de la Victoire</i>, réceptacle des misères humaines affublé comme par ironie -d’une fastueuse dénomination, espèce d’antichambre de la tombe, où chacun attend -son tour avec une apathique philosophie.</p> - -<p>«Eh bien, que faites-vous, <i>Bouffi</i>? dit le docteur, s’adressant à une figure en -lame de couteau, occupée à presser un bâton de sucre d’orge entre ses mâchoires dégarnies.</p> - -<p>—Dame! je reste ici: où voulez-vous que j’aille?</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous avez aujourd’hui?</p> - -<p>—J’ai, que je suis mort à moitié.</p> - -<div class="figcenter1" style="width: 457px;" id="im-232bis"> - <img class="bord" src="images/im-232bis.jpg" alt="" title="" width="447" height="600" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-232bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_233">233</span> -—Dans dix ans, reprend le bienveillant docteur, vous serez mort aux trois -quarts.</p> - -<p>—Laissez donc; au fait, je ne sais pas pourquoi je ne veux pas en finir... la paresse -de me faire enterrer.»</p> - -<p>Quelques-uns sont en proie à de continuelles hallucinations.</p> - -<p>«Bonjour, camarade, demande le docteur, vos ennemis vous ont-ils tourmenté -cette nuit?</p> - -<p>—Monsieur, c’est les courriers de la malle; impossible de m’en dépêtrer; ils sont -toujours après moi; il y a aussi les courriers de la diligence qui me causent bien du -<i>tintouin</i>.»</p> - -<p>D’autres, cités jadis pour leur intelligence et même leur savoir, n’ont pu, depuis <ins id="cor_72" title="inséré «de»">de</ins> -longues années, parvenir à combiner une seule phrase.</p> - -<p>«Comment ça va-t-il, père Thomas?</p> - -<p>—Oui, oui, oui.</p> - -<p>—Voyons, contez-moi donc quelque chose.</p> - -<p>—Oui, oui, oui.»</p> - -<p>Et le vieil homme, qui penche comme une tour en ruines, tourne le dos à l’interrogateur -importun.</p> - -<p>Pauvres hères! c’était bien la peine de n’être tués qu’à demi, pour mener cette existence -de bivalve! Souvent, dans leurs intervalles lucides, ils se prennent à regretter de -n’être pas restés sur le champ de bataille, quand la mort leur apparaissait glorieuse, -presque digne d’envie, et le front ceint d’une radieuse auréole; mais, grâce au -ciel, leur étape en ce monde ne tarde pas à s’achever. En vain, chapelains, chirurgiens, -pharmaciens, leur prodiguent les secours spirituels et temporels. Exhortations -et médecines ne font que préparer au moment suprême l’âme et le corps -de ces moribonds, et leurs yeux sont fermés par les sœurs de charité de Saint-Vincent-de-Paule, -anges de paix qui veillent au lit de mort des hommes de guerre.</p> - -<p>Pourquoi la prévoyance du pouvoir ne s’est-elle pas étendue jusque sur leurs -cendres? Pourquoi n’a-t-on pas mis à exécution le projet de Napoléon, qui songeait -à convertir l’Esplanade en Élysée militaire? On jette les soldats qui meurent -à l’Hôtel dans un coin du cimetière du Mont-Parnasse; leurs noms sont oubliés; -quelques coups de fusil sont toute leur apothéose, et la noire croix de bois -qui s’élève un moment sur leurs tombes se confond bientôt avec la poussière du dernier -séjour.</p> - -<p>Leurs enfants s’élèvent et grandissent pour les remplacer un jour dans les cadres -de l’armée et sur les rôles de l’Hôtel. Ils débutent, et leurs pères finissent; ils montent -et leurs pères descendent; ils seront, et leurs pères ont été. Voués au service, -et provisoirement destinés à régulariser au son du tambour l’emploi de la journée, -ces apprentis-soldats ont déjà une allure militaire, voire même des mœurs de garnison. -«Ohé! criait l’un d’eux à un camarade, viens-tu jouer à la pigoche?—J’peux -pas, j’vas promener avec ma <i>femme</i>.» Celui qui répondait ainsi était âgé de treize -ans, et sa <i>femme</i> était la fille très-mineure d’une marchande de pommes du quinconce. -Triste précocité!</p> - -<div class="floatl" style="width: 396px;" id="im-234a"> -<span class="pagenum" id="Page_234">234</span> -<img src="images/im-234a.jpg" alt="Tambour-major" title="Tambour-major" width="396" height="500" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-234a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>A la tête des jeunes <i>tapins</i> se pavane, -droit comme la canne qu’il -fait tournoyer, un élégant tambour-major. -A sa tournure martiale, -aux cicatrices qui ennoblissent -et détériorent sa physionomie, -on voit qu’il n’a pas toujours -eu des enfants à conduire, et qu’il -se rappelle encore le temps où, -placé en tête de son régiment, il -était le premier à offrir aux balles -ennemies sa poitrine d’athlète. -Ce beau cavalier est un favori -des dames, que son excellente -tenue, la propreté de sa mise, -la grâce de ses entrechats, la galanterie -de ses discours, font rechercher -dans les guinguettes des -barrières voisines. Les conscrits -prétendent qu’il est <i>torrible -avec les fommes</i>. Il prime au -<i>Salon de Mars</i> et au <i>Grand Vainqueur</i>, où, tous les jours de fêtes, il consomme un -nombre incalculable de contredanses -à dix centimes la pièce. -Il n’a d’autres rivaux qu’un sien -collègue, amputé des deux jambes, -instruit jadis dans l’art de la -danse par les jeunes filles d’outre-Rhin. -L’agilité de ce dernier -est vraiment phénoménale. Les -violons le suivent à peine; la -galerie le contemple avec admiration. -Comme il saute, comme -il gambade, comme il pirouette, -comme il tournoie, plus solide -sur ses jarrets de chêne qu’un -habitant des Landes sur ses -échasses! C’est un zéphir en uniforme -d’invalide; c’est Vestris -en jambes de bois.</p> - -<div class="floatr" style="width: 394px;" id="im-234b"> -<img src="images/im-234b.jpg" alt="Le danseur" title="Le danseur" width="394" height="500" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-234b.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Les guinguettes où brillent le -dimanche des danseurs plus ou -moins ingambes, sont journellement -<span class="pagenum" id="Page_235">235</span> -le rendez-vous d’un grand nombre d’invalides. Le litre quotidien ne suffit pas -à ces vieillards altérés. Parfois même leur goût blasé dédaigne le vin comme un -liquide trop fade et trop insipide, et ils vendent leur ration pour se procurer du -<i>schnick</i>, boisson plus militaire, dont ils ont contracté l’habitude dans les bivouacs.</p> - -<p>Deux camarades de chambrée se rencontrent rarement sans être affectés d’une -soif contagieuse. «Est-ce que nous ne buvons pas une chopine?» dit l’un; «Est-ce que -nous <i>n’écrasons pas n’un grain</i>?» dit l’autre avec plus d’emphase. Ils vont s’attabler -dans un cabaret, dissertent sur l’empire et sur l’empereur, et réunissent autour d’eux -des groupes d’auditeurs attentifs. Parfois la conversation s’échauffe; les convives ne -sont pas d’accord. Cette manœuvre a-t-elle été utile ou funeste? Ce fait d’armes a-t-il -eu lieu en Prusse ou en Champagne? Cette charge a-t-elle été exécutée par les hussards -ou par les dragons? «Je te dis que c’est par le 7<sup>e</sup> dragons.</p> - -<p>—Je te dis que c’est par le 3<sup>e</sup> hussards.</p> - -<p>—Je te dis que si.</p> - -<p>—Je te dis que non.»</p> - -<div class="figcenter1" style="width: 500px;" id="im-235a"> - <img src="images/im-235a.jpg" width="500" height="350" alt="La bataille" title="La bataille" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-235a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p>La querelle s’engage; les gros mots s’échangent, puis les coups de poing. Les verres -roulent, et les buveurs aussi; la discussion commencée sur la table se termine dessous. -C’est là d’ordinaire, au milieu des verres cassés, que s’opère le raccommodement. -On se relève en s’embrassant; on s’essuie, on s’examine; personne n’est blessé; il -n’y a d’ouvrage que pour le tourneur, et l’un des antagonistes s’écrie avec effusion:</p> - -<p>«Garçon! du même, et qu’il soit meilleur; c’est moi qui régale.</p> - -<p>—Ne l’écoute pas, garçon; la dépense est pour moi.</p> - -<p>—Laisse-moi donc, laisse-moi donc.</p> - -<p>—Non, je n’entends pas ça.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_236">236</span> -De nouvelles disputes vont -suivre cet assaut de générosité, -mais le premier interlocuteur a -déposé son écot sur le comptoir, -et son camarade cède en -disant: «Allons, puisque tu y -tiens....»</p> - -<div class="floatr" style="width: 374px;" id="im-236a"> -<img src="images/im-236a.jpg" alt="Les buveurs" title="Les buveurs" width="374" height="500" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-236a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Bientôt le vin renverse ces -inébranlables soldats; ils trouvent -en lui un ennemi plus perfide -que l’Anglais, plus formidable -que L’Autrichien. Eux qui -n’ont jamais bronché devant l’artillerie, -rentrent en chancelant -à l’Hôtel, où les recevra la salle -de police, où la capote de punition -remplacera leur uniforme -souillé. Grâce pour les coupables! -ils ont parlé de leurs campagnes, -et la gloire entre pour -beaucoup dans leur ivresse.</p> - -<div class="floatl" style="width: 366px;" id="im-236b"> -<img src="images/im-236b.jpg" alt="L’égrillard" title="L’égrillard" width="366" height="500" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-236b.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>L’absorption des spiritueux n’est pas le seul plaisir des invalides. Il en est qui ont -conservé pour le sexe (nous mentirions -en disant pour le beau -sexe) un irrésistible penchant. -Une jambe, un bras de moins, -n’empêchent point leur cœur d’être -intact, et, pour être refroidies, -leurs ardeurs ne sont pas -éteintes. Ils ne peuvent guère -payer de leur personne, mais ils -sont dignes encore de celles qu’ils -courtisent, et dont ils charment -les oreilles par des chansons grivoises -et de graveleux <ins id="cor_73" title="calembourgs">calembours</ins>. -Leur <ins id="cor_74" title="galenterie">galanterie</ins> a tourné à -l’aigre, leurs défauts sont devenus -des vices. Il se passe dans les fossés -du Champ-de-Mars des scènes -qu’heureusement la nuit dissimule: -faisons comme la nuit; -ne dévoilons pas des passions -sexagénaires, qu’irrite la comparaison -<span class="pagenum" id="Page_237">237</span> -du présent avec le passé. Quand on a été l’amant heureux d’une infinité de -Flamandes, de Hollandaises, d’Italiennes, d’Espagnoles, de Viennoises, de Berlinoises, -voire même de Mauresques et d’Égyptiennes, il est pénible d’en être réduit -aux vénales beautés du Gros-Caillou... Mais qu’y faire? à défaut de roses, les -soucis.</p> - -<div class="floatr" style="width: 381px;" id="im-237a"> -<img src="images/im-237a.jpg" alt="Le jardinier" title="Le jardinier" width="381" height="500" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-237a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Cette comparaison botanique -me rappelle qu’aux extrémités -latérales de l’Hôtel s’étend une -file de petits jardins. Chaque invalide -a dû primitivement avoir -le sien; mais la guerre a démesurément -augmenté la population -de ces lieux; et, aujourd’hui, -les jardinets sont accordés par faveur -spéciale après le décès des -usufruitiers. L’invalide horticulteur -s’attache à la glèbe de son -enclos, s’immobilise au milieu de -ses plantes chéries, se dessèche -avec elles en hiver, et <ins id="cor_75" title="renaî">renaît</ins> -avec les premiers bourgeons. Sa -vigne, arrondie en berceau, est -ornée d’une statue en plâtre de -l’empereur, qu’on rentre avant -les gelées; c’est l’idole de l’horticulteur. -Il la couronne, la couvre -de bouquets, l’embellit de -drapeaux tricolores, la regarde -avec adoration, sans s’apercevoir -que le contenu de son arrosoir s’épand en ruisseau sur les objets voisins. La -contemplation de son fétiche est seule capable de détourner passagèrement l’infatigable -jardinier de la culture de ses dahlias, qui lui ont valu une mention honorable -de la Société d’encouragement. Malheur à qui chercherait à s’introduire dans ce -temple en plein vent élevé à Napoléon! Le vieux soldat a failli assommer un -<i>tapin</i> que la curiosité avait amené aux pieds de la statue, et il a laissé pour mort -un chien qui en avait immodestement sali le piédestal. C’est du reste un excellent -homme.</p> - -<p>L’invalide pécheur demande aux eaux des plaisirs non moins doux et non -moins tranquilles que ceux dont l’horticulteur est redevable à la terre. Ce bipède -amphibie, muni d’une boîte d’asticots et d’une canne à ligne, s’établit dès le matin -sur un train de bois, près de l’embouchure d’un égout; situation peu <i>odoriférante</i>, -mais propice aux captures. Là, il attend patiemment que <i>ça morde</i>. <i>Ça</i> -désigne un poisson quelconque, que le vieux Triton voit déjà sauter du fleuve -<span class="pagenum" id="Page_238">238</span> -natale dans l’huile de la friture; -mais le bateau à vapeur de Saint-Cloud -vient à passer, les roues -géantes soulèvent d’énormes flaques -d’eau, et la proie espérée -s’enfuit:</p> - -<div class="floatr" style="width: 351px;" id="im-238a"> -<img src="images/im-238a.jpg" alt="Le pêcheur" title="Le pêcheur" width="351" height="500" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-238a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>«Au diable la vapeur! murmure -l’invalide; pas moyen de -pêcher une ablette! Du temps de -l’empereur, on ne tolérait pas -toutes ces saloperies, qui ôtent -les bras du pauvre peuple.» Et -rengaînant sa ligne, il s’éloigne -en accablant de malédictions la -vapeur et ses bateaux.</p> - -<p>Il y a parmi les invalides une -race d’élite, qui dédaigne également -le cabaret, les femmes, la -culture et la pêche. Les membres -de cette société choisie se reconnaissent -à leur physionomie distinguée, -à leur front chauve et -lisse, coiffé d’une calotte de soie -noire; ils se rassemblent à la -bibliothèque, promènent sur les -journaux leurs yeux armés de lunettes, et dévorent les nombreux mémoires de -l’époque impériale. Souvent aussi ils se groupent sous les portiques, et discutent -entre eux des points de tactique, comme des avocats discuteraient des points de -droit. Ils tracent des plans de bataille avec leurs cannes, représentent les fleuves en -abrégé, au moyen du fluide que sécrètent leurs glandes salivaires, et marquent, par -des pincées de tabac, la place des batteries. Ils jugent les généraux et font des parallèles -à la manière de Plutarque. Vous sauriez, en les écoutant, à qui est dû réellement -le gain de telle ou telle bataille; vous connaîtriez la cause de l’inaction de Bernadotte -à Averstaedt, et de tel autre général en Espagne; ils vous répéteraient le mot -énergique que prononça Cambronne à Waterloo. Passant de Hondschoote à Weissembourg, -de Borodino à la Bérésina, d’Iéna à Leipsig, ils donnent un sourire de -joie à tous les triomphes, une larme à tous les revers. Grâce à Dieu, ils ont peu de -larmes à verser!</p> - -<p>En décrivant les Invalides de Paris, j’ai fait le tableau moral de ceux d’Avignon, -où est établie une succursale depuis l’expédition d’Égypte. Ce sont les mêmes -habitudes, modifiées par le calme de l’existence départementale, et par une surveillance -plus facile, en ce qu’elle ne s’exerce que sur cinq cents hommes. L’état -sanitaire est plus satisfaisant, et la longévité plus grande sur les bords du Rhône -<span class="pagenum" id="Page_239">239</span> -que sur les rives de la Seine. Quant aux bâtiments de la succursale avignonnaise, ils -se composent de deux maisons conventuelles, dont l’ancienne distribution a été -presque entièrement conservée. Au milieu de la cour principale est une fontaine -avec une inscription qui serait peu goûtée des buveurs, s’ils entendaient le latin:</p> - -<div class="poem" lang="la" xml:lang="la"> - <span class="i8 smcap">Naïas</span><br /> - <span class="i8 smcap">Hospita</span><br /> - <span class="i8 smcap">Martis.</span> -</div> - -<p>Le parc de la succursale, planté d’ormeaux et de platanes, est divisé en larges -allées qui portent les noms d’Iéna, d’Austerlitz, de Wagram, etc. Les murs qui l’environnent -présentent un résumé de l’histoire militaire de France depuis 1791 jusqu’à -nos jours; des tableaux graphiques y rappellent les principales batailles, leurs -dates, les noms de ceux qui s’y distinguèrent, leurs belles actions, leurs paroles -mémorables; c’est un Panthéon en plein vent.</p> - -<p>Que de souvenirs se rattachent aux vétérans qui, dans ces deux hospices, préludent -au repos du tombeau par le repos de la vieillesse. Que cette réunion d’hommes -échappés au carnage est, malgré les imperfections individuelles, imposante dans son -ensemble! En l’étudiant, mon cher Lorentz, je me suis senti pénétré de vénération. -Lors de ma dernière visite aux Invalides, j’étais allé dîner au café où vous eûtes le -bonheur de rencontrer Colopeau. Le crépuscule tombait; l’obscurité naissante augmentait -les gigantesques proportions de l’Hôtel. Je songeai aux brillantes visions qui -devaient à cette heure planer sur cette enceinte, et dans une boutade poétique, j’écrivis -les vers par lesquels je clos ma trop longue épître.</p> - -<div class="poem"> -<div class="stanza"> - <span class="i0">La nuit, quand tout se tait et dort sur l’Esplanade,</span><br /> - <span class="i0">A l’horizon lointain mugit la canonade;</span><br /> - <span class="i0">Des rêves glorieux ont visité l’Hôtel.</span><br /> - <span class="i0">Soudain, chaque bataille, au renom immortel,</span><br /> - <span class="i0">Fille du peuple libre ou fille de l’empire,</span><br /> - <span class="i0">Prend un corps, et, vivante, elle marche et respire.</span><br /> - <span class="i0">Fleurus, demi-vêtue et le sein palpitant,</span><br /> - <span class="i0">Croise la baïonnette, et triomphe en chantant.</span><br /> - <span class="i0">Embabeh, refoulant les Arabes timides,</span><br /> - <span class="i0">Contemple l’Orient du haut des Pyramides.</span><br /> - <span class="i0">Vengeant de tristes jours de défaite et d’affront,</span><br /> - <span class="i0">Marengo pleure un brave; Austerlitz à son front</span><br /> - <span class="i0">Porte des rayons d’or éclatants comme un phare,</span><br /> - <span class="i0">Et sur des lacs de glace entonne sa fanfare.</span><br /> - <span class="i0">Voici venir Wagram et la sanglante Eylau;</span><br /> - <span class="i0">Pâle de désespoir, voyez-vous Waterlo,</span><br /> - <span class="i0">Au milieu des moissons que la guerre a foulées,</span><br /> - <span class="i0">Disputer aux Anglais ses aigles mutilées?</span><br /> - <span class="i0"><span class="pagenum" id="Page_240">240</span> - Entendez-vous encor, par la paix endormis,</span><br /> - <span class="i0">S’éveiller en grondant les canons ennemis?</span><br /> - <span class="i0">Entendez-vous frémir comme au gré de la bise</span><br /> - <span class="i0">Les drapeaux suspendus aux voûtes de l’église,</span><br /> - <span class="i0">Et que peut contempler l’invalide joyeux,</span><br /> - <span class="i0">Quand il élève au ciel sa prière et ses yeux?</span> -</div> -<div class="stanza"> - <span class="i0">Alors les vieux guerriers se raniment; leur bouche</span><br /> - <span class="i0">A retrouvé des dent pour mordre la cartouche;</span><br /> - <span class="i0">Feuillage printanier des arbres rajeunis,</span><br /> - <span class="i0">Les cheveux ont couvert leurs crânes dégarnis.</span><br /> - <span class="i0">Comme un fleuve ses bords, le sang bat leurs artères;</span><br /> - <span class="i0">Ils renaissent au jour des fastes militaires,</span><br /> - <span class="i0">Et leur jeunesse ardente, avide d’un grand nom,</span><br /> - <span class="i0">Est digne qu’on la risque en face du canon.</span><br /> - <span class="i0">Ils se lèvent; pour eux la lutte recommence;</span><br /> - <span class="i0">Ils reprennent un rang dans la colonne immense.</span><br /> - <span class="i0">Soldats de vingt pays, esclaves de vingt rois,</span><br /> - <span class="i0">Anglais, Autrichiens, Prussiens, Bavarois,</span><br /> - <span class="i0">Opposent à leurs coups une épaisse muraille,</span><br /> - <span class="i0">Que perce et démolit l’incessante mitraille.</span><br /> - <span class="i0">Mille ennemis sont là; mais eux, vaillants et forts,</span><br /> - <span class="i0">Rompent des bataillons, escaladent des forts;</span><br /> - <span class="i0">Et si, dans la mêlée, un boulet les emporte,</span><br /> - <span class="i0">Si la balle en passant les renverse, qu’importe?</span><br /> - <span class="i0">Car, pour les voir tomber et mourir sans terreur,</span><br /> - <span class="i0">Ils ont deux grands témoins, la France et l’empereur.</span> -</div> -<div class="stanza"> - <span class="i0">Hélas! bientôt la nuit, la mère des mensonges,</span><br /> - <span class="i0">Dans les plis de sa robe emporte tous les songes!</span><br /> - <span class="i0">Le matin reparaît, mais il ne reste plus</span><br /> - <span class="i0">Que de pauvres soldats, éclopés et perclus,</span><br /> - <span class="i0">Débris de corps humains, vieilles lames rouillées,</span><br /> - <span class="i0">Par l’âge et les combats moitiés dépareillées.</span><br /> - <span class="i0">Ils accueillent souvent par un juron brutal</span><br /> - <span class="i0">La goutte qui les tient sur un lit d’hôpital;</span><br /> - <span class="i0">Mais leur caducité s’entoure de trophées;</span><br /> - <span class="i0">Au feu des souvenirs leurs âmes réchauffées</span><br /> - <span class="i0">Vers un passé sublime ont repris leur essor;</span><br /> - <span class="i0">Ils ont rêvé de gloire!... ils sont heureux encor.</span> -</div></div> - -<p class="right1"><span class="smcap3">E. de la Bédollierre.</span></p> - -<p class="center">Pour copie conforme:</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">A. Lorentz.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 400px;" id="im-240bis"> - <img class="bord" src="images/im-240bis.jpg" width="390" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE RHÉTORICIEN</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-240bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-241a"> - <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> - <img src="images/im-241a.jpg" width="600" height="233" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-241a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE RHÉTORICIEN.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="introduction3"> -<p>Il est assez bien conneu que l’on doibt appliquer le nom de -rhétorique à l’art de plaire et de persuader, soit en parlant, -soit en écrivant.</p> - -<p class="right3"><span class="smcap3">Vaugelas.</span></p> -</div> - -<div class="floatl" style="width: 175px;" id="im-241b"> -<img src="images/im-241b.jpg" alt="A" title="" width="175" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-241b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">A</span><span class="smcap3">dix-huit</span> -ou dix-neuf ans, quand un jeune homme -entre dans le monde, après avoir fait parler correctement -et convenablement tous les plus grands -hommes des temps antiques et des temps modernes -en français, en latin, en prose et en vers, on -pense bien qu’il doit avoir acquis une assez bonne -opinion de lui-même. Après avoir débité sous -le nom de Cicéron les amplifications les plus -brillantes et les maximes les plus conservatrices; -après avoir vitupéré si justement Philippe de -Macédoine et la tyrannie, au nom de Démosthènes, -un écrivain qui a su dépeindre avec tant de solennité, -de nerf et d’éclat, le sort des malheureux chrétiens d’Orient, d’après saint -Bernard; un adolescent qui a si bien rendu l’<i>amoureuse félicité du soupir</i> dans -sa correspondance de Pétrarque avec Laure de Noves, pourrait-il avoir un doute à -l’égard de son mérite, une inquiétude à l’égard de son avenir? Pourra-t-il hésiter -à porter et à formuler un jugement absolu toutes les fois qu’il est question d’ordre -public, de liberté, de christianisme, et surtout lorsqu’il est question de l’<i>amour</i>?—Voilà -ce que nous soumettons à tous les psychéistes, et notamment aux phalanstériens, -<span class="pagenum" id="Page_242">242</span> -à qui nous recommandons avec sollicitude un enfant du progrès, un poëte -juvénile, un lauréat universitaire. Nous espérons qu’on voudra bien excuser son -aplomb, sa disgrâce et sa pédanterie, par la bonne raison que la loquacité redondante -et l’intarissable diffusion signalent toujours un écolier qui vient de quitter -les bancs.</p> - -<p>La bibliothèque du rhétoricien se compose infailliblement des livres qui suivent:</p> - -<ul class="lsoff"> - <li>Six volumes de dictionnaires, y compris le <span class="smcap3">Dictionnaire philosophique</span> de Voltaire, - édition Touquet;</li> - - <li>Un volume dépareillé du <span class="smcap3">Moniteur Universel</span> (année 93);</li> - - <li><span class="smcap3">L’Origine des Cultes</span>, par le citoyen Dupuis, édition de 1829 avec la date de - 1797, an VII de la république française;</li> - - <li><span class="smcap3">Les Ruines</span> (de Volney), 20<sup>e</sup> édition compacte;</li> - - <li>La <span class="smcap3">Guerre des Dieux</span>, par Évariste Parny, de l’Institut national;</li> - - <li>Quatre volumes dépareillés du <span class="smcap3">Chevalier de Faublas</span> et du <span class="smcap3">Compère Mathieu</span>;</li> - - <li><span class="smcap3">Biographie des Contemporains</span>, par MM. Jay, Jouy, Arnault, Norvins, etc., etc., - excellents biographes, dont chaque article a donné sujet à réclamations;</li> - - <li><span class="smcap3">La Chemise sanglante</span>, par Barginet (de Grenoble), et la <span class="smcap3">Cotte rouge</span>, du même - auteur;</li> - - <li><span class="smcap3">Lelia, Indiana, la Salamandre</span>, et autres romans <i>intimes</i> ou <i>maritimes</i>;</li> - - <li><span class="smcap3">La Chute d’un Ange</span>, avec l’estampille d’un cabinet de lecture du faubourg Saint-Jacques, - et des notes au crayon sur toutes les marges.</li> -</ul> - -<p>Le rhétoricien a presque toujours des yeux immenses, le visage innocent et l’air -doctoral; il est généralement grand et fluet; il porte, le dimanche, avec un air de -satisfaction, des éperons novices et des cheveux excessivement pommadés. Il use de -la pommade avec une profusion qui participe de l’extravagance. C’est toujours un rhétoricien -qui fait l’exhibition du premier pantalon blanc qu’on voit éclater à Paris sur -l’horizon printanier. Il est toujours <i>flânant</i> dans les passages et sur les promenades -publiques, la bouche armée d’un cigare; car il est bon de vous dire qu’il fume, le -rhétoricien; il fume en dépit de son aversion naturelle, et il s’en acquitte même -avec une résolution courageuse, une ténacité méritoire. Il a quelquefois le propos -absurde, mais il a toujours le verbe haut, suffisant, tranchant et didactique. -L’histoire des coulisses de Paris lui est connue tout entière, et la chronique des -<span class="pagenum" id="Page_243">243</span> -Variétés n’a pas de secrets pour lui. Il pourrait nommer tous les amants de toutes -les actrices du boulevard; mais ce qu’il sait encore mieux que tout le reste, c’est -l’histoire de tous les duels qui ont eu lieu depuis la révolution de juillet. Il disserte -assez judicieusement sur les chevaux de course, il raisonne assez pertinemment sur -les filles de théâtre; mais le plus souvent possible il fait intervenir dans la conversation -le nom d’un célèbre dandy du jockey-club, qui est son ami le plus intime et qu’il -n’a pourtant jamais vu qu’à l’Opéra, c’est-à-dire du parterre aux balcons du même -théâtre, et de bas en haut, conséquemment. Il arrive au sommet de la perfection -lorsqu’il a lieu de se persuader qu’il a été <i>floué</i> par des courtisanes, qu’il a fait une -orgie satanique avec des <i>viveurs</i>, et qu’il pourrait avoir obtenu quelques bonnes fortunes -dans <i>la haute</i> (style de roué vulgaire).—Il n’a seulement pas daigné prendre -garde à cette grande dame...—Apprenez qu’il est également supérieur à la bonne -fortune et à la mauvaise fortune...</p> - -<p>On concevra bien aisément qu’un jouvenceau qui fait parade de certains défauts -ou de certaines qualités en opposition directe avec son âge et ses habitudes, ne saurait -agir d’après son impulsion naturelle. Des lectures aussi mal choisies que mal -comprises ont halluciné ce pauvre étudiant. Il a pris au réel, au positif, au sérieux, -certains caractères imaginés par un poëte en colère et des romanciers en délire, ou -des dramaturges en frénésie. Il est devenu lycanthrope, faustique et byronien, mais -byronien progressif et perfectible, entendons-nous. Il admet les intuitions féroces et -les monomanies régicides; mais c’est en les combinant avec les assentiments forcenés, -les attractions en cour d’assises et les sympathies george-sandiques. Il a cru aux -enfants désillusionnés, à la prédilection pour les forçats, de la part des femmes supérieures; -il a cru par-dessus tout à cette espèce d’auréole et d’éclat prestigieux qui -reluit autour du crime, et qui doit fasciner les âmes fortement trempées, les âmes -solitaires au désert du monde!... En revanche, il ne conçoit pas du tout quelle sorte -d’agrément telle ou telle femme <i>sérieuse</i> a pu trouver dans l’intimité d’un joli garçon -bien tourné, bien fait et bien mis! Vous pouvez bien supposer qu’il ne veut jamais -admettre aucune obligation de costume, de convenance ou de politesse, il appelle -tout cela des <i><ins id="cor_76" title="bannalités">banalités</ins> vassales</i> et des <i>vulgarités surannées</i>. Il croit au génie tudesque, -aux incantations, au Fatum, à l’orgueil Lucifernal, à l’Égoïsme, surtout! et -même à celui des Sœurs de la Charité. Il a toujours l’accusation, le reproche et le -mot d’<i>Égoïsme</i> à la bouche. Le collégien progressif se fait un bouclier impénétrable -et tire un immense parti de son <i>abnégation personnelle</i>, en conversation. Il n’a jamais -vu femme qui vive avec une intimité soutenue, ou même avec une familiarité -prolongée, si ce n’est sa mère, sa grand’mère et la portière de son école; mais il n’en -pense pas moins que toutes les femmes au-dessus de huit à dix ans sont des créatures -vénales et dépravées, dévastées, échevelées, avilies, etc. En concurrence avec ce -touriste anglais qui avait écrit sur son calepin: <i>Toutes les femmes de Blois sont -rousses et acariâtres</i>, il vous soutiendra, quand vous voudrez, que les Parisiennes -sont naturellement stériles, arides et livides (à moins qu’elles ne soient fardées). -Quand vous en trouvez qui ne sont pas chauves, et qui ne sont pas ternes et blafardes -comme des navets, vous pouvez bien compter que c’est parce qu’elles ont mis des -<span class="pagenum" id="Page_244">244</span> -cheveux de paysannes et du vinaigre d’Acloque. Il n’y a que les épiciers, les moutards -et les Berrichons qui se laissent attraper à ces choses-là! Cet homme d’expérience est -pleinement convaincu que la majorité des femmes est profondément adultère et plus -ou moins infanticide; voilà ce qu’il a trouvé dans une satire de lord Byron, où l’on -voit également que toutes les <i>empoisonneuses</i> sont des <i>femmes</i>. Mais vraiment, on -pourrait dire aussi que tous les <i>empoisonneurs</i> sont des <i>hommes</i>, ce qui serait un -théorème indubitable et fournirait un prolégomène incontesté.</p> - -<p>Notre byronien se maintiendra résolument dans la même opinion jusqu’à l’heureuse -époque où, dompté par une <i>affinité élective</i>, à la manière de Gottorp-Ephraïm -Lessing, il ira déposer ses tristes croyances aux pieds d’une adorable ouvrière à -laquelle il aura conçu, mais fugitivement, à la vérité, la généreuse et belle -pensée <i>d’offrir, avec son nom, son cœur et sa main</i>, comme dit toujours M. Planard<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> - -<p>Mais pendant qu’il est encore dominé par des théories si desséchantes, et pendant -qu’il met tous les sentiments humains et sociaux, honnêtes et vrais, au-dessous de -rien, il étale inconséquemment les idées les plus débonnaires en philanthropie. Il ne -trouve jamais assez d’air et de force, assez d’oxygène et d’organisme dans ses poumons, -pour crier contre le monopole du tabac, contre l’imposition du sel, et surtout -contre le régime colonial; contre cet esclavage affreux que nous laissons peser -sur nos frères du Sénégal et de la Gambie, sur les Chicaras, les Jaloffs, et les infortunés -concitoyens du roi de Congo, qui sont habituellement égorgés ou pendus quand -ils ne sont pas vendus à des Brésiliens, des Havanais ou des Bordelais. Il vous suffira -de ne pas désapprouver assez fortement le tarif des octrois et le timbre sur les -cartes à jouer, pour qu’il vous appelle sarcophage et monolithe arriéré, cruche pétrifiée, -borne milliaire et vertèbre de mastodonte, ou fossile antédiluvien! ce qui -est une invective abominable aujourd’hui. Il est assez connu que M. Geoffroy-Saint-Hilaire -a voulu faire un procès au jeune Gay-Lussac qui l’avait appelé <i>vieux -Ibis</i> et <i>momie rétrospective</i>; mais cet élève du Jardin des Plantes a été libéré d’accusation -pour avoir agi sans discernement, parce qu’il n’avait pas quinze ans révolus.—Si -nous étions en Chine au lieu d’être à Paris, disait M. Geoffroy, je le ferais -condamner à porter <i>la cangue</i> toute sa vie!—Mais pour en revenir à notre publiciste -imberbe, il est bon d’avertir les souverains étrangers que toute espèce de tête -plus ou moins couronnée n’est jamais à ses yeux qu’un chef salique, un tyran -féodal, un despote ombrageux qui brandit continuellement la lame d’un grand -sabre, afin d’écharper ses malheureux sujets prosternés devant lui.—Les sujets de -ce temps-ci sont toujours agenouillés ou prosternés, comme chacun sait.—Le roi -des Français est le seul potentat qu’il n’ose pas accuser de se livrer continuellement -à cette occupation monarchique. Si vous avez la patience et la bonté de lui -laisser dérouler ses plans humanitaires et sociaux, vous verrez qu’après vous avoir -<span class="pagenum" id="Page_245">245</span> -débité toutes sortes d’élucubrations qu’il a puisées dans l’ancienne <i>Minerve</i> et le -vieux <i>Constitutionnel</i>, il conclura par une macédoine en prosopopée, dans laquelle -il évoquera les mânes de Lafayette et des saint-simoniens, de Paul Courier, -de Charles <ins id="cor_77" title="Fourrier">Fourier</ins>, et autres génies du progrès auxquels il a consacré tous les -sentiments de confiance et de vénération dont il est capable. Mais comme le désenchantement -de son cœur n’a pu résister aux minauderies d’une petite lingère, il -arrivera que ses grands plans de réforme sociale iront sombrer lourdement devant -ce qu’on appelle aujourd’hui <i>les agaceries du pouvoir</i>, c’est-à-dire devant l’espérance -d’être employé comme surnuméraire à la direction des douanes.</p> - -<p>Nous allons mettre sous les yeux du lecteur une anecdote que nous tenons pour -véritable, attendu que le grand écolier qui nous l’a contée ne pouvait y trouver aucune -satisfaction pour sa vanité. Laissons parler ce rhéteur ingénu.</p> - -<p>—J’avais passé dix-huit ans, et j’étais encore parfaitement novice et candide, -quoique j’affectasse un air expérimenté, et quelquefois même un peu blasé.—Pauvre -don Juan que j’étais! innocent blondin, qui m’occupais en cachette à composer -des madrigaux anthologiques et des sonnets italiens en l’honneur de Léontine -Fay, qui n’en a jamais rien su, parce que je n’étais jamais assez content de la beauté -de mon écriture et de l’élégance de mon papier à vignettes dorées.</p> - -<p>J’étais allé passer mes dernières vacances au château d’Échenilles, chez M. Jean -Gouin, mon parent. C’était un homme habituellement brusque et peu souvent -aimable; abusant étrangement de son titre d’ancien colonel de la grande armée pour -être à sa volonté loquace ou taciturne, impérieux et taquin. Voilà ce qu’il était avec tout -le monde, excepté sa charmante femme; mais il faut vous dire comment cette prédilection -se trouvait justifiée par le caractère et les agréments de ma cousine Gouin. -Figurez-vous une belle et jolie femme de vingt-quatre ans, avec de grands yeux -bleus, des dents du plus pur émail; bien prise de taille, quoiqu’un peu rondelette, -et d’ailleurs alerte et rieuse. Elle était mère de deux gros garçons qui ressemblaient -fort peu (très-heureusement) à M. le colonel, auteur de leurs jours. A peine eus-je -passé deux heures au château d’Échenilles, que tout ce que j’avais lu dans la <ins id="cor_78" title="littéra-rature">littérature</ins> -moderne, sur les relations habituelles entre les cousins et les cousines, et -que tout ce que j’avais appris au Gymnase sur les désastres matrimoniaux des anciens -militaires, me revint à l’esprit. Je compris que le sort ne m’avait amené dans -cette maison que pour remplir une place vacante, ou du moins inoccupée; en -conséquence de quoi ma résolution fut bientôt prise. Je commençai dès le lendemain -à dresser mes batteries en roué consommé, en vrai Faublas, à ce qu’il me -sembla.</p> - -<p>Pendant huit jours, je fis de magnifiques dépenses en cosmétiques, en pommade -et en eau de Cologne, ce qui constitue la perfection de l’élégance ou de la fashion -pour un lycéen défroqué. Je donnai force pastilles de toutes couleurs à mes petits -cousins; je les versai cinq ou six fois de suite en les traînant dans leur petit chariot, -et je m’arrogeai le droit de présenter journellement à ma cousine un bouquet -symbolique.... Enfin, je m’ingéniai d’aller battre la mesure auprès d’elle, -à son piano, quand elle nous jouait la marche des Puritains, que mon parent affectionnait -<span class="pagenum" id="Page_246">246</span> -beaucoup et qu’il demandait régulièrement à sa femme après son café. Si -je battais la mesure à contre-temps, ce n’était pas ma faute et ce n’était pas sans -raison, car je n’ai jamais eu l’oreille musicale; mais ma jolie cousine ne s’en formalisait -et ne s’en plaignait en aucune façon.</p> - -<p>En voyant son indulgence, et d’après un si tendre encouragement, je ne doutai -plus de mon succès auprès d’elle et je pris la résolution d’<i>en finir</i>. A cet effet, j’écrivis, -en cursive anglaise assez passable, une déclaration qui était un véritable chef-d’œuvre -de rhétorique, et je puis ajouter de dialectique, car toutes les parties du -discours, depuis l’exorde jusqu’à la péroraison, s’y trouvaient enchaînées et déduites -avec une méthode irréprochable, une logique parfaite!—Ensuite et malgré la satisfaction -que j’en éprouvais, ne me sentant pas la témérité de remettre moi-même -une pareille épître, j’eus recours à un stratagème de comédie: je chargeai mon -bouquet d’être mon messager; je savais que ma cousine, toute campagnarde d’habitude, -en détacherait la gerbe elle-même, afin d’en garnir deux vases qu’elle avait -sur la cheminée de son cabinet.</p> - -<p>Fort de ma résolution, je montai tout de suite après dîner pour aller chercher mon -buisson de roses et d’œillets, et je redescendis l’escalier en conservant un aplomb -stoïque; seulement, à la porte du salon, je sentis battre mon cœur et j’hésitai: mais -ce ne fut que l’affaire d’un instant.</p> - -<p>—Vous arrivez trop tard, monsieur de l’ancien régime, me dit le colonel:—les -oiseaux sont envolés: Constance a mal à la tête, et la voilà qui vient d’aller se mettre -au lit pour y boire de l’eau de tilleul, à ce qu’elle a dit.</p> - -<p>Ma figure exprimait un tel désappointement, que mon cousin ne put s’empêcher -d’en rire.</p> - -<p>—Donnez-vous donc du mal pour les femmes, continua-t-il en goguenardant; -fatiguez-vous donc à composer des pyramides de fleurs: une migraine, -un enfant malade, et voilà que votre travail est à vau-l’eau...... Sapristie! -quel parfum! Passe-moi donc un peu cet odorant tribut de ton amitié pour ma -femme.</p> - -<p>A cette demande inattendue, mon sang reflua vers ma tête, et je devins couleur -de pourpre....</p> - -<p>Je restais cloué à ma place, et le colonel me toisa de la tête aux pieds; ensuite il -plissa son front, ouvrit de grands yeux, serra les lèvres, et fit entendre un appel de -langue qui pouvait signifier:—Ah! vous aviez une intention de galanterie! on -ne se doutait pas de ça.</p> - -<p>Revenu de ma première stupeur, je crus qu’il fallait payer d’audace, et je présentai -le bouquet à mon cousin, mais ce fut avec les yeux baissés et les joues fortement -colorées encore. Il regarda le bouquet fort attentivement, mais sa figure demeura -tout à fait impassible; il en respira l’odeur, et puis, le posant sur un guéridon -qui se trouvait à portée de son bras, il se renverse dans son fauteuil, en s’abandonnant -à une espèce de rêverie léthargique.</p> - -<p>A peine revenu de ma frayeur, je commençais à me reprocher mes idées de séduction: -mais notre tête à tête muet fut interrompu au bout de quelques minutes -<span class="pagenum" id="Page_247">247</span> -par la visite du procureur du roi de l’arrondissement, honnête magistrat, qui avait -fini par vaincre l’antipathie de mon cousin pour les hommes de robe, en subissant -l’histoire de ses campagnes avec une longanimité tout à fait judiciaire.</p> - -<p>La conversation roula d’abord sur les affaires et les caquets de la petite ville; -et puis M. le procureur du roi, qui tenait -peut-être à s’attirer une invitation pour le -grand dîner du lendemain, pria mon cousin -de nous raconter une de ces histoires qu’il -narrait toujours avec un intérêt si rempli -de charme.</p> - -<div class="floatr" style="width: 199px;" id="im-247a"> -<img src="images/im-247a.jpg" alt="M. le procureur du roi" title="M. le procureur du roi" - width="199" height="240" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-247a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>«Avec plaisir, dit le colonel qui accordait -toujours ces sortes de demandes avec empressement. -Je vais vous en dire une.... Ici le -colonel se mit à cligner de l’œil avec un air -narquois.... C’est un peu vert, mais bah! -vous avez été jeune tout comme un autre, -monsieur le magistrat, et Charles n’est plus -un enfant.—N’est-ce pas que tu n’es plus -un enfant?»</p> - -<p>Je répondis à cette moquerie du grognard -par un coup d’œil assez dédaigneux: le calme et la confiance étaient complètement -rétablis dans mon esprit.</p> - -<p>«C’était en Espagne, au mois de septembre 1811, nous dit-il ensuite; j’avais -alors vingt-quatre ans; le 8<sup>e</sup> régiment de chasseurs, dans lequel je servais comme -lieutenant, tenait garnison à Orihuella, fameuse garnison, où nous ne buvions -que du vin de Xérès, et ne fumions que de véritables cigares de Cuba: et quelles -femmes, grands dieux! des femmes avec des yeux de feu, des corps de fer, maniant -le poignard avec autant de facilité que les castagnettes. J’aurais pu tout comme un -autre courir les bonnes fortunes, mais j’étais trop amoureux d’une petite fille appelée -Geniola.»</p> - -<p>Ici mon cousin fit une pause comme pour recueillir ses souvenirs. Moi, la tête -dans les deux mains, ayant l’air de prêter une attention profonde au narrateur, je ne -quittais pas des yeux mon fatal bouquet, frémissant de tout mon corps à chaque -mouvement de mon cousin, car ils n’étaient séparés que par la largeur de cette -petite table.</p> - -<p>«La manière dont je fis connaissance avec Geniola, poursuivit le colonel, est assez -singulière pour mériter de vous être rapportée. Dans une expédition pour venger la -mort de quelques-uns de nos soldats assassinés pendant la nuit dans un village andalous, -je fus chargé, à la fin de l’affaire, de mettre la dernière main à l’œuvre, en allant -sabrer tout ce qui restait d’habitants. J’entrai au galop dans le village à la tête de mon -peloton. Au milieu de la rue, restait seule et debout, une belle jeune fille: je la vois -encore, l’œil étincelant, le visage enflammé, les cheveux épars: le cadavre d’un homme -était à ses pieds.—A toi, Français du diable! me cria-t-elle en m’ajustant, quand -<span class="pagenum" id="Page_248">248</span> -je ne fus plus qu’à dix pas d’elle. Le coup partit, et mon schako en tomba par terre: -mon cheval était si fortement lancé, que ma farouche ennemie n’avait pas eu le -temps de s’enfuir: heurtée à l’épaule elle alla rouler à quelques pas de là. L’expression -de la haine était si fortement empreinte sur les traits de cette jeune femme, tant -de désir de vengeance brillait dans ses yeux, c’était une beauté si fière et si sauvage, -que j’en fus enthousiasmé subitement et que je résolus de la sauver. Arrêtant mon -cheval, je retournai sur mes pas, je la chargeai sur ma selle et la ramenai à San-Lucar-de-Barameda. -Huit jours après nous vivions maritalement ensemble, et j’étais -fou de Geniola.»</p> - -<p>Mon cousin s’arrêta quelques instants; mais je n’osais plus respirer, et je puis dire -que je ne vivais plus, car mon regard vif et pénétrant avait découvert qu’entre deux -roses de Provins, du plus gros rouge, mon triste message amoureux poussait une -pointe blanche, aiguë, luisante et tout à fait hétérogène. Je ne pouvais plus y tenir -et je me levai pour aller reprendre mon bouquet; mais le colonel me prévint, et -saisit le bouquet en me disant: laissez-le-moi donc sentir à mon aise, il m’<i>embaume</i>. -Je revins m’asseoir à ma place, et j’étais plus mort que vif.</p> - -<p>«Depuis deux mois, poursuivit le colonel, je goûtais un bonheur surhumain, quand -il nous tomba des nues un officier général, que je fus désigné pour accompagner jusqu’à -Madrid; c’était une absence qui devait durer pendant quinze jours au moins. -Je crus que j’en deviendrais fou: j’eus la tentation de déserter, de fuir au bout du -monde avec ma Geniola. Heureusement que j’avais alors un intime ami, nommé -Lambert, qui sut me parler raison bien à propos, et qui me détermina, non sans -peine, à remplir ce qu’il appelait un <i>devoir sacré</i>. Je partis après avoir reçu de mon -ami Lambert une <i>promesse sacrée</i>, celle de veiller sur ma Geniola avec toute la sollicitude -d’un frère ombrageux, ou d’une duègne de Caldéron. Quel voyage! il me -fut impossible de desserrer les dents avant d’arriver à Madrid, et ce fut pour demander -au général s’il n’avait plus besoin de mes services.»</p> - -<p>«Hé mon Dieu! Charles, qu’as-tu donc? dit le colonel avec un air d’intérêt, en -dirigeant vers moi le bouquet. Au même instant, -je fermai les yeux avec une terreur -indicible, car le mot <i>adultère</i> flamboyait à -ma vue sous la forme de mon épître que le -colonel mettait de plus en plus en évidence, -en balançant dans sa main mon bouquet malencontreux.</p> - -<div class="floatr" style="width: 205px;" id="im-248a"> -<img src="images/im-248a.jpg" alt="Le colonel" title="Le colonel" width="205" height="240" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-248a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>—Je n’ai rien du tout, lui dis-je avec une -voix sourde et comme étranglée.»</p> - -<p>«Aussitôt que je fus libéré, reprit le colonel -Gouin, je me remis en selle, et j’arrivai -à Orihuella-de-los-Montès onze jours -après en être parti. C’était un voyage d’une -rapidité inouïe, et j’avais crevé trois chevaux -de poste afin d’arriver sitôt. La nuit était assez -<span class="pagenum" id="Page_249">249</span> -avancée, et je n’en volai pas moins chez ma Geniola. J’entrai dans la maison à l’aide -d’une clef qui ne m’avait pas quitté, j’arrivai jusqu’à sa chambre palpitant d’émotion, -d’espoir et de bonheur; je n’avançais qu’à pas comptés pour que Geniola ne se réveillât -que dans mes bras; enfin j’arrivai tout auprès de son lit, et l’émotion qui s’ensuivit -me força de m’appuyer contre un meuble... C’est la seule fois de ma vie où -j’ai compris qu’on peut tomber en défaillance et se trouver mal.» La diction de mon -parent Gouin devint ici tellement brève et saccadée, que tout ce qu’il y avait -d’âpreté farouche et d’énergie dans son caractère se manifesta subitement à moi, -pauvre séducteur d’une autre Geniola! J’étais comme un condamné qui attend son -arrêt, et qui prévoit un arrêt de mort.</p> - -<div class="floatr" style="width: 237px;" id="im-249a"> -<img src="images/im-249a.jpg" alt="La mort de Lambert" title="La mort de Lambert" - width="237" height="300" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-249a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Le colonel Gouin poursuivit après une pause effrayante. «Ma Geniola dormait -aux bras de mon ami Lambert! Leur sommeil -avait l’air calme et paisible, une veilleuse -jetait sa douce clarté sur eux. La première -émotion que j’éprouvai fut tellement -violente, que, comme je vous l’ai dit, je fus -obligé de m’appuyer le dos contre une armoire, -afin de ne pas tomber de ma hauteur; -mais cet affaissement de corps et d’esprit -ne dura qu’un moment. La soif de la vengeance -avait remplacé dans mon cœur cet -amour exalté qui le dévorait. Je la résolus -prompte et complète, ma vengeance; je m’avançai -au bord du lit d’un pas lourd et pesant -à dessein de les réveiller. Mon sabre traînait -avec fracas à mes côtés... Geniola et Lambert -ouvrirent les yeux. Je restai devant eux -debout, froid et immobile: nous nous regardâmes -tous les trois dans un terrible silence. Je le rompis en leur disant:—Geniola, -vous êtes une infâme! et toi, Lambert, un misérable!—Assassine-moi, dit -Lambert, qui lisait sur mes traits une résolution sanguinaire.—Je ne t’assassinerai -pas, dis-je à Lambert, parce que je ne suis pas un lâche comme toi: c’est un duel, -mais un duel à mort qu’il me faut! Allons, dépêche-toi: voici des pistolets chargés, -poursuivis-je en l’arrachant du lit et lui montrant les armes que j’avais à la ceinture. -Je lui présentai en même temps ma main gauche fortement serrée, en lui disant: -Pair ou non?—Pair, balbutia Lambert.—Nous comptâmes cinq pièces d’or.—Ta -vie m’appartient! m’écriai-je avec une joie féroce.—Mais Geniola, qui jusqu’alors -était restée muette et immobile, se précipita à mes pieds.—Grâce! grâce pour lui! -dit-elle avec une voix déchirante, c’est moi qui suis la cause..., je suis la seule -coupable!...—Je la repoussai brusquement en lui disant: Arrière!—Écoute, me -dit-elle avec l’accent du désespoir, écoute-moi bien: si tu l’assassines je me tuerai.—A -ton aise, et comme tu voudras! Geniola s’avança vers la fenêtre, l’ouvrit, pencha -tout son corps en dehors du balcon, puis me cria:—Meurtrier, que Dieu te -<span class="pagenum" id="Page_250">250</span> -maudisse!—Je lui répondis: Bon voyage! et je déchargeai mon pistolet dans la poitrine -de Lambert.»</p> - -<p>«Es-tu bête, Charlot! dit le colonel en interrompant son récit, crois-tu donc que -je veux te massacrer parce que tu destines tes premiers autographes à la collection -de madame Gouin?»</p> - -<p>Je venais de tomber à la renverse dans mon fauteuil à la vue de mon billet doux -que mon damné cousin avait fait sortir de sa cachette, attendu que pendant la dernière -partie de son histoire, il avait fait des gestes désordonnés.</p> - -<div class="floatr" style="width: 243px;" id="im-250a"> -<img src="images/im-250a.jpg" alt="La jeune mère" title="La jeune mère" width="243" height="300" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-250a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Voilà tout ce qu’il en fut pour ce jour-là. J’allai me coucher avec l’intention de -m’enfuir au plus vite, et le lendemain matin, pendant que j’étais à plier bagage, mon -hôtesse entra dans ma petite chambre avec son fils aîné qu’elle tenait par la main. -Elle me dit tout uniment, avec douceur, mais avec un air de franchise et de fermeté -déterminée:—«Je viens pour vous restituer je ne sais quel papier qui est dans cette -enveloppe où vous n’aviez pas mis d’adresse, -et dont nous ignorons le contenu. Vous voyez -que le cachet en est resté bien intact? Mais -comme vous n’avez et n’aurez jamais aucune -raison pour nous écrire ici, mystérieusement, -d’une chambre à l’autre, reprenez votre lettre, -mon bon Charles, et ne pensez pas à nous -quitter avant la fin des vacances.—Mais, -voilà déjà huit heures et demie, dépêchez-vous -donc, et n’oubliez pas que votre cousin vous -attend pour aller chasser sous bois.—N’allez -pas oublier non plus de m’apporter des pervenches -et des germandrées pour votre bouquet -du soir..., après la marche des <i>Puritains</i>, -mon ami..., comme à l’ordinaire....» -Elle me souriait, cette belle Constance et cette -excellente femme! elle me souriait avec une -sérénité charmante, une simplicité naïve: et, -comme je connais ton bon cœur et ton indulgence pour moi, je t’avouerai que j’en -avais les larmes aux yeux....</p> - -<p>—Cela m’a fait penser, me dit encore le rhétoricien, cela m’a fait observer -que, pour être mis au fait des mœurs françaises au dix-neuvième siècle, il est -bon de ne pas s’en rapporter aveuglément aux comédies de M. Scribe et de -M. Duport.</p> - -<p class="right1">Eugène <span class="smcap3">de <ins id="cor_79" title="Valbesen">Valbezen</ins></span>.</p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 518px;" id="im-250bis"> - <img class="bord" src="images/im-250bis.jpg" width="508" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>L’HERBORISTE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-250bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-251a"> - <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> - <img src="images/im-251a.jpg" width="600" height="281" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-251a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">L’HERBORISTE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 189px" id="im-251b"> -<img src="images/im-251b.jpg" alt="H" title="" width="189" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-251b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">H</span><span class="smcap3">omme</span> -ou plante, moitié commerçant, moitié végétal, -sublime échantillon de la nature morte, branche parasite, -qui croît et se multiplie dans le sens inverse -de son importance, l’herboriste est le gui, sacré jadis, -aujourd’hui profane, qui résiste à la serpe de la -Faculté, et parviendra bientôt à étouffer l’arbre de la -science qui l’abrite, le soutient et lui délivre un diplôme -de végétation. Trop, ou trop peu; plus que -l’épicier, pas autant que le pharmacien, la nature -lui a créé une position mixte entre les deux règnes: -la société, un sanctuaire à égale distance de la boutique et de la pharmacie.</p> - -<p>D’autres ont le droit de vivre, l’herboriste végète! il séjourne éternellement parmi -les plantes, mais il n’herborise jamais.</p> - -<p>Amoureux du sol comme un frêle arbuste, il verdoie, fleurit, se dessèche et s’effeuille -selon la saison; il est hygrométrique; il s’accommode au tempérament des -plantes; il connaît leur naturel, leur hygiène, les lois qui président à leur conservation: -la sienne ne vient qu’après; sa vie se passe à dessécher, contuser, épister, -concasser et tamiser le détritus de tous les végétaux du globe; il sait tout ce qu’on -peut savoir en fait de drogues simples, et on prétend que son imagination ne va pas -au delà. Ange conservateur de la bourrache et du romarin, de la guimauve et des -quatre fleurs, à lui la casse, le séné, la rhubarbe et le jalap, le bouillon-blanc et la -rose de Provins, le mouron d’oiseau et la graine de moutarde... noire. Son existence -est problématique, il le sait; contestée comme celle de la licorne, il la prend pour -enseigne. On ne croit plus à ses infusions, mais elles ont cours; on croit à tant de -choses qui n’en ont aucune dans le monde! L’herboriste est croyant, le pharmacien -<span class="pagenum" id="Page_252">252</span> -est sceptique: bienheureux les pauvres d’esprit, la médecine leur appartient! Le -pharmacien, analyste profond, a tout passé au creuset de son savoir: sa dignité se -refuse à vendre du tilleul; l’herboriste ne sait rien, n’approfondit rien, mais il vend -de tout: il professe une foi aveugle à tous les remèdes; il en crée quelquefois, tant -il lui répugne d’anéantir sa profession. Il est persuadé que la consoude consolide -les pluies; que la pulmonaire cicatrise le <i>poumon</i>, et qu’on guérit de tout en usant -de racine de patience.</p> - -<p>Voyez sa maison, c’est un système, une page écrite par M. de Jussieu, des rayons -étiquetés au hasard et d’après Linnée; il est philosophe sans le savoir, botaniste par -intuition, naturaliste par état; il est décorateur par instinct: la gaude jaune ou -violette associée à la sèche forme ses armoiries; sa devanture est comme la préface -des richesses naturelles que recèle son intérieur. Sterne se serait arrêté à son étalage -pour y observer les progrès de la végétation. L’herboriste est la nature elle-même -pour les trois quarts de Paris. Corniche, plafond, banquettes, siéges, comptoir, galeries, -tout dans son répertoire se rattache plus ou moins à la famille des graminées, -tout est chez lui matière médicale, jusqu’à sa figure, qui est purgative au suprême -degré. Sa collection contient, outre les fleurs de la création, celles que la botanique -a inventées. Le pavot y domine comme dans les romans nouveaux. Parmi ces végétaux -que l’art a décimés sans mesure et sans choix, peut-être trouverait-on encore</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet.</span> -</div> - -<p class="noindent">C’est une exception. L’herboriste est galant, bon père, bon époux; mais ses tendresses -conjugales par excellence se traduisent en livres de chocolat: il cède la -<i>treizième</i> à sa moitié; il donne un oreiller de fougère à son premier né. Son intérieur -est un musée botanique dont il est la première plante. Pour être moins répandu que -l’épicier, l’herboriste est-il moins encyclopédique? A-t-il moins pourvu aux besoins -de l’espèce? moins étudié la physiologie de cet être maladif, doublé d’infirmités originelles, -de l’homme enfin? Inféodé aux migraines, aux catarrhes chroniques, aux -pleurésies, à cette succession de phlegmasies aiguës, qui, puissamment secondées -par la médecine, finissent par dépeupler un quartier, l’herboriste possède encore un -arsenal contre les maux passagers, qui sans compromettre l’existence, la condamnent -à tant de prosaïques nécessités.</p> - -<p>Voyez-le se mouvoir dans son intérieur, voué aux soins exclusifs de sa profession, -animé de cet amour de l’art qui rend honorables tous les emplois, de cette dignité -personnelle qui recommande les plus modestes travailleurs; on peut être ministre et -n’être pas aussi occupé que lui. Règle générale: le commerce, qui n’a aucune espèce -d’égards pour ce vassal de la vente en gros, lui jette ses produits bruts, ses marchandises -crasseuses, son gramen chevelu, ses racines immondes, ses tiges souillées d’alluvions; -l’herboriste en est le purificateur et le grand-prêtre: la guimauve sort de ses mains -blanche comme l’ivoire, la gomme arabique taillée à mille facettes, transparente -comme le succin: une duchesse s’en accommoderait pour peu qu’elle fût enrhumée. -Force de s’approvisionner chez le droguiste dont l’aveugle incurie mêle, confond, -<span class="pagenum" id="Page_253">253</span> -altère tous les produits, l’herboristerie émonde et purifie tout ce qu’il en reçoit, sans -toutefois pouvoir émonder le droguiste lui-même.</p> - -<p>Grâce à un soin religieux, à une propreté méticuleuse, ennemie d’un simple -atome, à des précautions hyperboliques, à une dévotion d’artiste, il parvient à loger -dans une officine parfaitement nette des plantes encore plus nettes; il met son amour-propre -à leur conserver l’arome, la couleur, le port, l’allure coquette qu’elles tiennent -de la nature. Il n’ajoute rien d’extra-légal à une infusion, il peut être considéré -comme un correctif puissant de la médecine. Pharmacien au petit pied, médecin -<i lang="la" xml:lang="la">in partibus</i>, il est tout ce qu’il peut être. Il ouvre sa porte aux schismatiques, aux -mécréants, à ceux qui ont perdu leurs illusions en médecine et qui ne croient plus -qu’à l’herboristerie.</p> - -<p>L’herboriste n’aime pas le pharmacien. La confraternité suppose toujours l’égalité. -Mais ils s’entendent dans des vues également honnêtes et philanthropiques. Passez-moi -la casse, je vous passerai le séné (il y a vraiment des herboristes qui ressemblent à des -gens d’esprit); envoyez-moi la grande clientèle, je vous céderai la petite. L’herboriste, -qui veut bien vivre avec son voisin, lui adresse tout ce qu’il n’oserait -exécuter de son chef, d’ordonnances par trop hermétiques. L’autre met à sa disposition -tout le menu fretin de clients qui pourraient le déranger sans l’enrichir. Fiez-vous -à lui, dit l’herboriste, c’est le premier homme du monde pour les juleps.—Croyez -aveuglément en ses végétaux, dit le pharmacien, sa mauve ne saurait être -surpassée. L’un, en effet, ne peut loger tout son savoir dans son officine, l’autre, -toute sa profession dans son cerveau. Ils forment une ligue offensive et défensive -avec prime de part et d’autre; et, toutes tricheries à part, ils vivent cordialement -et purgent à frais communs.</p> - -<p>Mais, en présence du jury de la Faculté, que de ruses, que de perfidies, que de -fraudes permises, que de remèdes inavoués, que de conserves inédites, que d’arcanes -et de talent agréablement dissimulés! L’école de pharmacie interdit absolument -le savoir à ce commerçant; elle inventorie son répertoire thérapeutique. Elle -dit à l’herboriste: Tu n’iras pas plus loin!... Patenté pour le débit des plantes -usuelles, il ne peut pas plus se permettre la thériaque, qu’un théâtre de vaudeville -le grand opéra, un bizet les épaulettes de colonel, un pauvre une voiture à quatre -chevaux. Soupçonné, <i lang="la" xml:lang="la">proh pudor!</i> de vendre des remèdes officinaux, cette victime -des règlements qui régissent la matière va au-devant de la prévention par l’étalage -fantastique de tous ses attributs botaniques. Un flair particulier l’avertit de l’approche -du jury. Il se pavoise ce jour-là de plantes trop fraîches pour appartenir -à un pharmacien. Devenu liane flexible, il enlace les inspecteurs, et ouvre ses tiroirs -dans le but de jeter de la poudre aux yeux de la Faculté.—Moi pharmacien! voyez -ma bourrache et mon chiendent, ces véroniques en pleine fleur, ces rouges centaurées -les trouveriez-vous aussi belles ailleurs que chez moi? Pharmacien! <ins id="cor_80" title="j’eu">j’en</ins> suis incapable! -pharmacien, non, jamais!... Le délinquant se fait herboriste autant que possible; -il entrerait volontiers dans un bocal. La venette passée, il reprend son diplôme -et ses airs avantageux; à l’entendre, il est passé maître en toutes sortes de sciences, -et a tous les droits possibles pour voir l’humanité sous sa vilaine face au moins.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span> -Ainsi l’herboriste est tour à tour, comme Sganarelle, savant ou homme primitif, -herboriste seulement, ou praticien consommé, c’est selon ce qu’on lui veut. Il passe -pour un Salomon aux yeux de <i>la pratique</i>, pour un crétin en présence de la Faculté: -il y a sans doute exagération de part et d’autre, mais il trouve également -son compte à ses deux emplois. Bonhomme au demeurant, il possède un faux savoir, -une fausse ignorance, un faux orgueil, une fausse modestie, de faux tiroirs, une -fausse enseigne et un faux toupet. Il fait de la pharmacie sans avoir l’air d’y toucher, -et se place parmi les industriels qui ont un métier qu’ils avouent, pour en cacher un -autre qu’ils n’avouent pas. Il germe à Paris, il germe en province. Homme de prétention -modeste et d’un sans-gêne universel avec le client, il ne s’enveloppe point -de mystères et d’hiéroglyphes; il est populaire, et à la portée de tous.</p> - -<p>Bien convaincu de son infériorité relative et de son pouvoir absolu, l’herboriste ne -heurte jamais de front les grands dogmes médicaux: mais il a une thérapeutique à -son usage, qu’il adapte <i>in extenso</i> à tous ceux qui lui dispensent un brevet de -capacité. Il mine sourdement la puissance du médecin par des cures miraculeuses. -C’est l’abbé Châtel de l’art de guérir. Le diplôme de l’herboriste se compose de tout -ce que le médecin est obligé d’ignorer, sous peine de passer pour incapable.</p> - -<p>D’où vient cette affluence dans son herboristerie, à l’approche du moindre fléau, -de la plus légère épidémie? De ce qu’il ne surfait jamais une indisposition, et qu’il -guérit au prix coûtant. Il est né de ce besoin qu’éprouve le vulgaire d’être malade -à peu de frais. Remèdes, tant indigènes qu’exotiques, sont par lui livrés sans -bénéfice; il se rattrape sur la quantité. On n’a pas à craindre de mémoire de sa -part; il fait crédit de la main à la main. Or, le mémoire est une invention diabolique; -le mémoire a tué le pharmacien en abolissant le client; le mémoire a eu le -grand malheur de passer en proverbe; le mémoire d’apothicaire est resté ce qu’il y a -au monde de plus suspect et de plus diffus, après plusieurs autres mémoires contemporains.</p> - -<p>Un homme dont le savoir n’a presque rien d’<i>officiel</i>, ne doit compter que peu de -grandes maisons dans sa clientèle: les hautes classes ont leurs invincibles répugnances; -elles traitent les maladies par actes authentiques et notariés. La religion -du cachet, le sceau à la cire rouge, qui font article de foi chez le pharmacien, n’ont -rien de commun avec le débit élémentaire de quelques plantes sans importance -et surtout sans danger. Un pharmacien doit signer ses médicaments; on se défie moins -de l’herboriste, il peut garder l’anonyme.</p> - -<p>On dit que l’herboriste flatte les préjugés, qu’il popularise des croyances absurdes. -En peut-il être autrement, puisqu’il les partage (tant d’autres en propagent sans -les partager!); puisqu’il n’a pas encore fabriqué de casier pour les <ins id="cor_81" title="nemenclatures">nomenclatures</ins> -chimiques; puisque son cerveau se montre réfractaire à toutes les découvertes de -l’Académie; puisque l’eau continue de lui apparaître comme un élément, la terre -comme un corps plus ou moins opaque qui salit les plantes; puisqu’enfin il porte -des bas chinés, une redingote noisette comme par le passé; puisqu’il possède des -simples de père en fils, et qu’il y a toujours eu des simples dans sa famille? En revanche, -on lui doit la conservation de l’<i>eau des Carmes</i> et de tant de précieuses -<span class="pagenum" id="Page_255">255</span> -recettes qui seraient perdues sans lui, et contre lesquelles la médecine a peut-être trop -réagi. On réforme les abus, on abuse des réformes; si l’on supprime l’herboriste, -pourquoi ne pas supprimer la végétation? Un secret que l’herboriste a conservé, c’est -celui des grosses recettes nées de petits profits, de ces millions de riens qui font un -total effrayant au bout de la journée.</p> - -<p>L’herboriste n’est jamais très-vieux; en revanche, il est toujours assez riche. Sa -fille, délicate sensitive, effeuille ses plus beaux jours à l’ombre des mélisses paternelles; -elle en est encore aux romans de Victor Ducange; elle fleurit longtemps pour -s’épanouir enfin au comptoir d’une véritable pharmacie; elle rêve qu’elle épouse un -diplôme comme une grisette ambitieuse rêve qu’elle ne se marie point à un prince -russe.</p> - -<p>L’herboriste envoie également son fils à l’école de pharmacie, pour narguer ses -autocrates; il en veut faire un maréchal de France de son ordre, c’est-à-dire un -pharmacien.</p> - -<p>Un chanoine, homme d’esprit, peu fier, se rendait fréquemment chez un herboriste, -homme déchu peut-être, mais qui avait eu son blason, sa noblesse. Le chapitre -à douze quartiers au moins de son très-noble visiteur donnait de l’ombrage à l’herboriste. -«Savez-vous, dit-il un jour à son ami le chanoine, en lui détaillant ses -titres, que je pourrais entrer dans votre chapitre?—Vous y entreriez, c’est possible, -reprit le chanoine, mais par la porte de derrière.»</p> - -<p>Soumis à toutes les influences atmosphériques dans la personne de ses végétaux, -martyr de tous les accidents qui leur surviennent, se décolorant avec la mauve, la -violette, la bourrache, vieillissant sous l’écorce du quinquina, troublé dans son -repos par les sages-femmes et les gardes-malades, attaché au chiendent comme celui-ci -l’est à la glèbe, en proie aux charençons et aux vaudevilles, l’herboriste n’en demeure -pas moins voué à sa profession, qu’il festonne chaque jour de quelque plante -nouvelle.</p> - -<p>A Paris, où chaque chose possède un autel, l’or, la beauté, la religion, l’intrigue, -le vice, la flatterie, l’intérêt, tout enfin, excepté peut-être l’esprit et le talent, l’herboristerie -a son temple comme les vieux habits. Il a des magasins, des rues, des -quartiers, des arrondissements qui ne sont que bourrache d’un bout à l’autre, des -édifices surtout où la joubarbe s’épanouit sur les toits, le colchique dans les caves, -la pariétaire sur les fenêtres; où la primevère se dessèche à côté du tilleul, où le -bouillon-blanc des vallées françaises heurte de front le rhododendron des Alpes: des -maisons qui correspondent avec tous les végétaux de l’univers. La rue des Lombards, -herbière s’il en fut jamais, cultive l’herboristerie depuis un temps immémorial. -Elle s’épanouit au printemps avec les violettes des champs, et fabrique de l’eau de -fleur d’oranger de Grasse dans toutes les saisons. Rue incomprise, providence de -l’herborisation, résumé du règne végétal, elle réunit tout ce qui s’infuse par ordonnance -du médecin. Toutes ces substances ont leur histoire depuis l’ipécacuanha -qui créa la famille des Helvétius, jusqu’à la pervenche dont Jean-Jacques -Rousseau a fait une plante célèbre. La rue des Lombards vous vendra un paquet de -chiendent ou cent quintaux de salsepareille, au choix, sans morgue <ins id="cor_82" title="st">et</ins> sans vanité -<span class="pagenum" id="Page_256">256</span> -aristocratique, sans préjudice de son sucre et de ses pralines, de son moka et de ses -thés plus ou moins chinois. C’est la fourmilière où l’herboriste en chair et en os vient -picorer le chèvrefeuille et la scabieuse. Réunissant la double individualité du pharmacien -et de l’herboriste, le marchand qui a posé là ses pénates suspend à ses plafonds -des tortues numides, des crocodiles d’Égypte, des cachalots macrocéphales; -un filon aurifère, une mine d’asphalte non vitrifiée, ou des serpents à sonnettes, -pour fasciner l’herboriste et pour étonner cet amateur des produits bruts de la création. -Exposition perpétuelle de produits chimiques, la rue des Lombards popularise -par le commerce les découvertes de la science et de l’industrie, le sulfate de quinine -lui doit sa renommée, je dirais presque ses vertus, elle met à contribution les -cinq parties du monde. Les îles, les continents remplissent ses magasins de ces productions -bizarres qui épuiseraient la science du pittoresque inépuisable chez M. de -Balzac, et en font la rue la plus complète de l’univers.</p> - -<p>L’herboriste ne tire aucune vanité de sa profession, mais il en tire de grands profits. -Son industrie est sans contredit la plus florissante de toutes les industries. Dire jusqu’à -quel point l’herboristerie est la botanique, c’est l’affaire des savants, mais on ne peut -parler de l’herboriste sans proclamer ses droits à être lui-même un savant. Si l’espèce -est sarmenteuse, l’individu peut s’élever à de grandes hauteurs. Cette profession -a son gazon et ses chênes robustes. Les philosophes se font-ils jamais faute de partir -d’un grain de sable pour s’élever aux plus hautes considérations sociales? et s’il est -vrai que tout est dans tout, l’herboriste ne doit-il pas être dans quelque chose? Le -règne végétal, domaine exclusif de l’herboriste, n’embrasse-t-il pas les prairies artificielles -et tous les systèmes progressifs modernes d’agronomie? L’herboristerie a -produit de grands hommes. O vaudevillistes! espèce goguenarde et incapable, race -essentiellement improductive, le genre humain, réduit à vos maigres couplets, périrait -infailliblement d’inanition ou d’un rhume négligé. L’herboristerie a pourvu plus -d’une fois à l’alimentation des peuples. Parmentier, un herboriste, avec son précieux -tubercule, a plus fait pour l’humanité qu’une foule d’autres, dont les cendres sont -censées reposer au Panthéon. Quelle vie fut plus active, plus dévouée, plus éminemment -utile et féconde en résultats commerciaux que celle de Poivre, à qui la France -doit la plus grande partie de ses richesses coloniales. Fils d’un négociant de Lyon, ce -philosophe ne se révéla jamais que par ses œuvres; ce fut un de ces ressorts utiles et -précieux dont la Providence se sert à l’insu de la société pour lui créer un bien-être. -Aujourd’hui quel ami de la science et de la nature ignore les travaux de physiologie -végétale de M. Raspail? L’herboriste relève plus ou moins de ces belles expériences. -Si donc le rôle de l’herboriste nous paraît vulgaire, c’est que nous n’en voyons que -le côté trivial. Il en est de cette profession autrement que d’une foule d’autres qui, -dissimulant leurs coulisses avec habileté, nous imposent à toute heure le mensonge -de leur génie et l’éclatant programme d’une problématique supériorité. Nul doute que -l’herboriste ne contienne les germes les plus puissants de civilisation. Ayez seulement -un rhume ou une fluxion, et vous proclamerez l’herboriste l’homme le plus utile de -la société.</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">L. Roux.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 430px;" id="im-256bis"> - <img class="bord" src="images/im-256bis.jpg" width="420" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>L’HOMME A TOUT FAIRE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-256bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-257a"> - <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> - <img src="images/im-257a.jpg" width="600" height="240" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-257a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">L’HOMME A TOUT FAIRE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 196px" id="im-257b"> -<img src="images/im-257b.jpg" alt="S" title="" width="196" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-257b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">S</span><span class="smcap3">i</span> -la société s’encombre chaque jour un peu plus de -travailleurs sans travaux, d’employés sans emplois, -à qui donc faut-il s’en prendre? Nous voyons apparaître -chaque jour des spécialités nouvelles, et les -occupations les plus infimes monter au rang de profession!</p> - -<p>Cependant les besoins, et ce qui est plus impérieux, -les caprices d’une civilisation comme la nôtre, -ne seraient pas encore tous satisfaits, si de précieux -individus ne se dévouaient à remplir, çà et là, les lacunes -que laissent apercevoir et sentir les professions, les spécialités entre elles.</p> - -<p>L’homme dont l’état consiste dans une disponibilité indéfinie, se rencontre donc -aux différentes hauteurs de l’échelle sociale; il se place entre les échelons. C’est lui -qui les rapproche quand ils sont trop espacés, et qui les remplace lorsqu’ils se -rompent. Mais la tête nous tournerait, le pied nous manquerait à le poursuivre jusqu’au -sommet de cette échelle tremblante; saisissons-le sur les degrés inférieurs:—nous -en serons moins exposés aux erreurs de perspective.</p> - -<p>Et maintenant voulez-vous un individu qui soit généralement prêt à tout et exclusivement -propre à rien?—Prenez,—je vous livre l’<i>homme à tout faire</i>.</p> - -<p>Demandez-vous un fiacre?—Voilà!—Faut-il vous retirer vivant ou mort, à votre -choix, de la Seine ou du canal?—Voilà!—Avez-vous une récompense honnête à -donner pour l’objet que vous avez perdu, cet objet fût-il un amant, une maîtresse, -un perroquet?—Voilà!—Faut-il vous porter ça, bourgeois?—Voilà!</p> - -<p>L’homme à tout faire constitue une spécialité d’autant plus digne d’intérêt, qu’elle -n’est pas brevetée et que ses produits restent modestement à la portée du palais (quand -<span class="pagenum" id="Page_258">258</span> -il y en a un) de notre industrie nationale. Là, il ouvre les voitures et les parapluies, -garde les chiens et les chevaux des visiteurs, et vend en contrebande des billets de -faveur pour les jours réservés. C’est lui qui infuse ainsi mille <i>premiers venus</i> dans la -société choisie que l’autorité avait projeté de réunir à certains moments. Cette intervention -a ses inconvénients, ses périls, mais qu’importe? Il est toujours beau de combattre -et d’extirper le privilége; les principes d’abord! nos poches ensuite.—Remercions -donc l’homme à tout faire et donnons-lui deux sous avant qu’on ne nous ait volé -notre bourse.</p> - -<p>L’homme à tout faire <i>offre</i> de vingt-cinq à cinquante ans; il a reçu en baptême -plusieurs noms qui ne lui suffisent pas, et il a pris de lui-même un sobriquet: Joseph, -Napoléon, Ricard, dit l’<i>homnibus</i>. Il est grand, fort; il a été joli garçon, puis bel -homme. La courbure concave de son nez indique à l’œil physiologiste, et surtout à l’œil -qui ne l’est pas, une aptitude sans bornes, et la ligne de son front à l’oreille droite, -un défaut d’application sans limites. Il a un poil dans la main, ce qui est le signe -infaillible de la méditation et de la mélancolie. Il se met bien, sans affecter de -changer souvent son linge; il a eu de bonnes fortunes, mais c’est la meilleure qu’il -poursuit.</p> - -<p>A ces mots, n’allez pas vous imaginer qu’il soit ambitieux; il fait de tout sans doute, -mais par horreur du travail régulier, assidu; il tient plus à varier son désœuvrement -que ses bénéfices. Notre héros serait peut-être désintéressé, si le marchand de vin et -le charcutier n’existaient pas; il est vrai que, s’ils n’existaient pas, l’homme à tout -faire serait de force à les inventer. Il y a une foule de destinées qui tournent ainsi -dans un cercle vicieux.</p> - -<p>Si l’on nous permettait de plaisanter avec notre sujet, nous dirions qu’il représente -un véritable exemplaire vivant et relié en veau du <i>Conducteur Parisien</i>, et du -<i>Guide de l’étranger à Paris</i>. Sans parler spécialement aucune langue, il possède -comme une sorte d’intelligence de tous les idiomes, et il indique du doigt, avec -beaucoup de perspicacité, aux Anglais, l’hôtel de Windsor, aux Allemands, l’hôtel du -Rhin, aux princes russes, les Champs-Élysées et le faubourg Saint-Honoré. Il apprend -aux provinciaux à ne pas confondre le Panthéon avec les Invalides; le Garde-Meuble -de la couronne avec la Chambre des Députés.</p> - -<p>Il aime à cultiver le Jardin des Plantes. Là il exerce une domination <i>cartérienne</i> -sur plusieurs animaux. Donnez-lui quelques sous, et il fera monter l’ours <i>Martin</i> à -l’arbre;—pour deux liards de plus, il fera faire la roue aux paons. Il vous montrera -aussi l’éléphant adressant sa prière au soleil... c’est-à-dire qu’il vous fera voir séparément -l’adorateur et le dieu; quant au moment de la prière, il est difficile à saisir, et -vous serez probablement arrivé beaucoup plus tard... à moins que vous ne soyez -venu de trop bonne heure.</p> - -<p>L’homme à tout faire se charge de retenir des places sur le devant, pour les jours -de revue, de cortége, d’enterrements solennels. Comme il ne pourrait pas suffire à la -besogne, il loue des enfants aux femmes de sa connaissance intime, et recommande -la veille de les lui envoyer le lendemain, <i>franco</i>, et à domicile... chez le marchand -de liqueurs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_259">259</span> -Le grand jour a lui; la peau d’âne résonne dans tous les quartiers de la ville, -et donne le signal militaire aux peaux de buffle et aux oursons (style d’état-major); -autrement dit, le rappel bat. L’homme à tout faire a déjà donné l’ordre à ses jeunes -recrues de s’emparer de toutes les hauteurs du terrain que le cortége doit parcourir.—Il -viendra lui-même les relever de la consigne.</p> - -<p>Il vient en effet, quelques minutes avant l’heure officielle fixée pour le défilé par -troupes, et il amène avec lui un curieux, ou pour mieux dire un badaud qu’il a racolé -et auquel il a promis, moyennant vingt sous, de le loger au-dessus même du -premier rang; le gamin s’empresse de quitter la place qu’il a échauffée ou salie -depuis le matin; le badaud débourse et travaille ensuite à se tenir en équilibre, sans -balancier, sur la borne qu’il a payée, jusqu’à ce qu’un agent de police accoure lui -interdire, au nom de l’autorité, cet exercice périlleux;—l’homme à tout faire a -depuis longtemps disparu avec sa recette. Le badaud, tout honteux, rentre dans la -foule, où il est <ins id="cor_83" title="baffoué">bafoué</ins>, bousculé, honni comme il arrive à tous les gens qui ont voulu -s’élever au-dessus des autres et qui sont tombés.</p> - -<p>Notre homme est de toutes les fêtes. On vous défie de donner un bal, fût-ce au cinquième -étage, sans qu’il en soit informé. Comptez sur lui. Il profitera seulement de -ce qu’on ne l’a pas invité pour agir sans façon; il se présentera en veste, en casquette -et sans gants: c’est lui qui saluera le premier les danseuses, et qui leur offrira le premier -la main... Oui, la main droite, tandis que de la gauche il étalera sur la roue de -leur voiture, afin de préserver les falbalas et les écharpes, une guenille plus sale que -la boue même. Il devance en ces occasions et chasseurs et valets de pied. Il est plus -hardi qu’un amant; entreprenez donc, après cela, de le renvoyer. Si vous ne le -souffrez pas à la porte, il entrera dans le salon. Choisissez.</p> - -<p>La Providence, que vous n’attendiez pas là sans doute, mais qui est partout et qui -nous aime encore plus que nous ne nous aimons nous-mêmes, ne manque pas pourtant -de nous gratifier d’une foule de désagréments subits, vulgairement appelés -<i>tuiles</i>. L’homme à tout faire s’applique à redresser les torts de la Providence, sans -présomption et pour un fort modique intérêt, exemple:</p> - -<p>C’était par un de ces beaux jours d’été, comme il n’y en a plus, etc., etc., etc.: -le soleil, etc., etc., etc.; la nature entière, etc., etc., etc. En quelques mots, vous -étiez sorti le matin sans parapluie. Tout à coup, et le plus arbitrairement du monde, -les nuages sont accourus des quatre points cardinaux et vous ont composé un -horizon effroyable. Le baromètre est modestement descendu à la tempête, et déjà -quelques grêlons, de la grosseur d’un très-petit œuf, confirment le présage.—Vous -êtes pris au dépourvu, mais Paris est la ville des ressources, vous vous enfoncez -donc sous une porte cochère, et vous laissez passer l’orage. (Les orages prennent -une heure; c’est le terme moyen de leur durée depuis qu’ils sont devenus si fréquents.) -Enfin le ciel s’éclaircit et vous vous croyez libre, mais voici bien un autre -oubli de votre part: les petits ruisseaux ont formé (afin que le proverbe soit accompli) -de grandes rivières! Essaierez-vous de vous jeter à la nage? mais vos sous-pieds! -Sauterez-vous? hélas! vous ne sautez plus, vous avez du ventre. Attendrez-vous sur -le bord du fleuve qu’il soit écoulé ou qu’il ait tari..... mais on va dîner. -<span class="pagenum" id="Page_260">260</span> -Attendrez-vous..... non, non! Voici venir l’homme à tout faire; il pousse devant lui une -longue planche, dont les extrémités sont garnies, exhaussées de roulettes; il improvise, -il jette un pont, et le torrent est franchi.</p> - -<p><i>Passez, payez.</i></p> - -<p>Dans votre reconnaissance, vous voulez tirer cinq centimes de votre poche, c’est -une pièce de cinq sous qui en sort; vous en demandez la monnaie à votre libérateur; -mais il n’est point agent de change, et plutôt que de prendre un escompte, il préfère -garder le tout. Vous vous y prêtez de bonne grâce; vous faites une bonne action et -lui une bonne journée. Votre sort est encore le plus beau.</p> - -<p>Notre homme excelle à retrouver les chiens perdus. On dit, mais nous ne l’affirmons -pas, qu’au besoin il pourrait vous prévenir, la veille, de l’heure à laquelle -Azor, Braque, Bichon doivent exécuter le lendemain leur fuite ingrate. Il a l’instinct -des disparitions d’animaux. Il est, particulièrement à l’égard des chiens de Terre-Neuve, -ce que les chiens du mont Saint-Bernard sont par rapport aux voyageurs -des Alpes. Tel est le nombre des récompenses <i>honnêtes</i> qu’il a <ins id="cor_84" title="obtenus">obtenues</ins> pour faits de -ce genre, qu’on n’ose plus donner la même épithète aux moyens qu’il emploie afin -de s’en rendre digne. Voyez la noirceur et la malignité des hommes! Heureusement -les animaux ont plus de reconnaissance et ils se laissent bien <i>retrouver</i> plusieurs -fois, quand ils ont été satisfaits de la première épreuve. L’homme à tout faire -ramène aussi les enfants égarés par leurs bonnes. Mais vu la délicatesse des soins -qu’exige l’humanité en bas âge, et la fréquente intervention du commissaire de -police dans ces sortes de services rendus à la société, il ne s’y livre qu’avec discrétion -et seulement lorsque ses devoirs l’appellent à traverser les Tuileries, le Luxembourg -ou la place du Château-d’eau. Et puis il a remarqué que les animaux rapportaient -davantage. A quoi cela tiendrait-il?</p> - -<div class="floatl" style="width: 250px;" id="im-260a"> -<img src="images/im-260a.jpg" alt="Le marchand de hannetons" title="Le marchand de hannetons" - width="250" height="300" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-260a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>La sollicitude de l’homme à tout faire ne se borne pas à une seule espèce du genre -animal. Au printemps il va dénicher des merles, il élève des hannetons dans des chaussettes, -pour les vendre quand ils seront en âge aux enfants et aux écoliers. Il teint en -jaune des moineaux francs et les travestit en serins, -à l’usage des vieilles propriétaires et des grisettes. -Lorsque le canari frauduleux a entrepris de se soustraire, -par la fuite, aux chagrins domestiques dont il -est ordinairement abreuvé par le matou, l’homme à -tout faire rapporte le <i>voleur</i> à sa maîtresse, et reçoit -en échange... toutes sortes de bénédictions. Il en -use peu; mais on ne sait pas ce qu’on peut devenir -et voilà pourquoi il daigne accepter le suffrage des -propriétaires, pour le cas invraisemblable, mais possible, -où il serait contraint à élire un domicile. La -prévoyance est au moins une demi-vertu!</p> - -<p>Allez-vous me demander où il couche, l’homme -qui n’a pas de domicile? Il couche où Dieu le mène, et le gîte ne lui manque pas plus -que la pâture aux petits oiseaux. Un trottoir lui sert souvent d’oreiller, un parapet -<span class="pagenum" id="Page_261">261</span> -de canapé; il change de draps avec le printemps, car alors il va coucher sur le gazon -ou dans les champs; et à la suite de ces dépenses-là, il n’a jamais de compte à -régler qu’avec la préfecture.</p> - -<p>Vous remarquerez, je vous en prie, par combien de points l’homme à tout faire est -exposé à se voir confondu avec le commissionnaire du coin de la rue, et combien -pourtant il s’en sépare et s’en distingue. L’homme à tout faire ne stationne jamais; il -va au-devant des besoins de ses semblables; il met sa dignité à ne pas attendre. -Lorsque le commissionnaire s’assujettit à l’exactitude et aux antiques traditions de -la probité professionnelle, l’homme à tout faire n’est fidèle qu’à lui-même, et ne relève -que de cette conscience avec laquelle il est de si nombreux accommodements. Le -commissionnaire appartient à sa clientèle; l’homme à tout faire est à tout le monde. -Voilà bien la vraie liberté.</p> - -<p>Sans doute, en passant par l’indépendance, il arrive moins vite à la considération; -mais la considération n’est pas ce qu’il préfère: chacun son goût.</p> - -<p>On a bien raison de dire qu’il n’y a pas de sots métiers! Si vous saviez quelle -étonnante perspicacité il a acquise ainsi. Voulez-vous la mettre à l’épreuve? Voyez: -écoutez; on se presse, on crie, on jure, on s’indigne et l’on rit dans la rue. Qu’est-il -arrivé? A vous qui connaissez Paris, je le donne en cent à deviner. Eh bien lui, il reconnaît -tout de suite la nature d’un rassemblement populaire, il distingue au premier -coup d’œil s’il s’agit de changer la forme du gouvernement ou de conspuer un ivrogne. -Les agents de l’autorité en sont encore à s’enquérir des motifs de l’émeute, quand il -est à l’ouvrage, lui. Il a déjà aidé à renverser un omnibus, ou relevé trois fois son -semblable. Quelle est dans le premier cas son ambition? L’espoir d’une petite récompense -nationale. Cela vous indigne, et j’en suis bien aise; pourquoi ignorez-vous -encore la théorie des barricades. Vous ne savez pas que, dans certains moments, -rien ne ressemble tant à l’action de faire cesser le désordre que l’action de le commettre; -l’homme à tout faire s’utilise: voilà son opinion. Quand les insurgés s’emparent -d’un coin de rue, il démolit, dépave et crie: vive la ligne! Lorsque l’armée -triomphe, il démolit encore... les démolitions précédentes, il repave et crie: vive -le roi! Il a vaincu, notre héros, lorsqu’il a attrapé une entorse, une égratignure au -service de ses principes, une blessure enfin qu’il pourra montrer également aux -amis et aux ennemis et qui lui fera obtenir, en retour, une pension ou un secours -tout au moins. Ce dernier emploi de l’homme à tout faire est, après ceux de se faire -écraser, et de recevoir sur son dos les malheureux qui se laissent tomber d’un ou de -plusieurs étages, le plus périlleux de son répertoire. Il y succombe quelquefois, mais -cela ne compte pas et il a toujours un successeur.</p> - -<p>Il figure volontiers en qualité de témoin à charge, dans les procès politiques et -autres. Ce n’est pas qu’il soit méchant, mais une bonne déposition pose bien un -homme.—La police et lui ne se voient pas toujours d’un mauvais œil.</p> - -<p>Les révolutions de la terre ne suffisent pas à l’industrie de l’individu qui nous -occupe. Il se tient au courant des mouvements célestes. L’Observatoire prédit l’éclipse, -notre héros l’exploite; il montre la conjonction du soleil et de la lune dans un -seau d’eau fraîche; il vend aussi des verres noircis à la fumée de la chandelle et qui -<span class="pagenum" id="Page_262">262</span> -permettent aux yeux du dernier des mortels de contempler à leur aise les deux premiers -astres du firmament.</p> - -<p>Lorsqu’un pays renferme un grand nombre d’hommes nécessairement disponibles, -et toujours prêts à mille petits dévouements, en vue d’un salaire, il est bien difficile -que le sacrifice y conserve tout son prestige, et ne souffre pas des plates contrefaçons -des <i>Curtius</i> au rabais. Les Antony, cette race autrefois magnifique et peu nombreuse -d’individus à passions fortes, les Antony se trouvent maintenant partout où il -y a une grande dame pour s’évanouir, et des chevaux pour prendre le mors aux -dents; ces héros pullulent dans la grande allée des Champs-Élysées, au bois qu’ils -profanent; ils sauvent régulièrement la vie à deux ou trois héroïnes par semaine, et -ce n’est pas à l’honneur de ces femmes qu’ils en veulent, les monstres! c’est à la -simple générosité du père ou du mari. Malédiction sur ces infâmes! Malgré ce nouveau -travestissement, nous venons de reconnaître l’homme à tout faire. Le malheureux -ne nous laissera rien. Rends-nous de grâce nos Antony; ménage au moins la -poésie du bras en écharpe.</p> - -<p>L’homme à tout faire sert parfois de sanction aux succès et aux réputations dramatiques. -Il envahit dès l’aurore le <ins id="cor_85" title="pérystile">péristyle</ins> des théâtres qui rêvent la vogue; c’est -lui qui simule avant l’heure cette chose si agréable, si nécessaire aux entreprises, -la file, la queue. Les jours de première représentation, il vous vendra un prix fou, -lorsque les bureaux ne sont pas ouverts, le droit d’entrer à sa place dans la barrière, -et d’aller vous faire dire au contrôle qu’il n’y a plus de billets à distribuer; il est -sous-entendu que l’auteur a retenu depuis un mois, et pour huit jours, la salle entière.—Vous -ne voyez pas la pièce, mais vous avez cru un moment que vous la verriez. -Votre argent n’est pas tout à fait perdu.</p> - -<p>L’homme à tout faire ne mériterait pas son nom, s’il était totalement étranger à la -littérature; il n’en fait pas encore, mais il l’inspire. C’est lui qui donne au critique, -au poëte descriptif l’idée de rendre compte d’un fronton, d’une colonne, d’une fontaine; -l’homme à tout faire publie ensuite l’œuvre dont il a fourni le sujet: et voilà, -pour deux sous, après avoir lu, la description exacte et détaillée de la superbe place -Louis XV, le nom et la demeure des ornements et le détail des artistes qui la décorent. -Demandez la colonne de juillet, la colonne Vendôme, avec le signalement des inventeurs; -faites-vous servir.</p> - -<p>Il édite les discours du roi, sur papier gris, et fait la réclame en criant de toutes -ses forces: voilà le superbe discours en faveur du peuple français. Quel puff!</p> - -<p>Lorsque l’imagination lui manque absolument, il se jette dans quelque métier -connu: il se fait gérant, ou bien il s’enrôle parmi les balayeurs. La pelle sur l’épaule -en manière de carquois; le bonnet abaissé sur les yeux, en guise de bandeau, il se -transforme en Cupidon de la petite voirie.</p> - -<p>On l’a vu se vendre... c’est bien commun, mais lui du moins il n’aliénait que sa -propre indépendance; son rang, sa vie, tout était compris dans le marché: il était -devenu remplaçant militaire.</p> - -<p>Comme on ne sait pas ce qui peut arriver, l’homme à tout faire a grand soin de -se munir en naissant d’une constitution athlétique. Pour ne pas laisser dépérir entre -<span class="pagenum" id="Page_263">263</span> -ses mains ce premier bienfait de la nature, il prend à douze ans des leçons de savate -et de bâton; à trente ans c’est un querelleur formidable, et un rival toujours -vainqueur; il a pris l’habitude <i>de triompher sur toute la ligne</i>. Mais ses principes -d’obligeance reparaissent encore chez lui dans ces moments-là, et avant de <i>démolir</i> -un homme (comme il dit), notre héros le prévient charitablement <i>de numéroter ses -membres</i>.</p> - -<p>Il sait par cœur le tarif des coups et blessures; il est de force à vous assommer -sans vous réduire pour cela à une incapacité de travail de plus de vingt jours: -voilà un véritable avantage pour vous... et pour lui que le tribunal de police correctionnelle -ne peut condamner qu’au <i>minimum</i> de la peine. Il se contente de peu. Mais -il y revient souvent.</p> - -<p>Si nous en restions sur ces derniers renseignements, vous auriez peur désormais -de vous trouver face à face avec l’homme à tout faire, et nous aurions, sans le vouloir, -causé préjudice à son commerce. Or, il faut que tout le monde vive; écoutez -donc le récit impartial et officiel de la dernière rencontre que nous fîmes de notre -héros. C’était par une belle matinée du mois de juin. Le soleil était levé depuis longtemps, -mais les concierges des jardins royaux dormaient encore; faute de jardin -(même sur notre fenêtre) nous nous promenions sur le quai aux Fleurs; ce joli parterre -situé entre la Conciergerie et la Morgue. Là, nous aspirions <i>gratis</i> mille parfums -naturels, lorsqu’une femme mollement appuyée au bras d’un jeune homme -nous apparut au milieu des fleurs: ils semblaient si heureux, elle et lui, qu’ils faisaient -vraiment envie.</p> - -<p>Nous sommes faible; nous les suivîmes. La femme parla d’abord: «N’est-ce pas, -dit-elle, mon Paul, n’est-ce pas qu’un beau jour et le contentement donnent un bon -cœur? Ce matin, je voudrais être riche et faire un heureux.» Paul, égoïste comme -le sont tous les hommes, allait réclamer pour lui seul le bénéfice de cette disposition -adorable.</p> - -<p>L’homme à tout faire passa. Il venait exaucer ses vœux à elle, et Dieu apparemment -le lui envoyait. Il portait une cage remplie d’hirondelles. Vous figurez-vous -l’hirondelle captive, l’hirondelle des airs dans une cage d’osier?.... Comme elles -étaient tristes les pauvres petites bêtes, et comme elles exprimaient noblement leur -malheur par leur silence! L’hirondelle captive, ô mon Dieu! l’oiseau dont tous les -chansonniers du monde ont célébré la liberté en prenant le pseudonyme du pauvre -prisonnier (air tout fait). Ah! c’était un spectacle à fendre le cœur. Jugez si elle en -fut émue, la noble femme. Déjà une larme tentait de s’échapper de ses jolis yeux, -lorsque l’homme à tout faire s’approcha d’elle et lui dit: «Voulez-vous rendre une -hirondelle à la liberté pour 2 sous?»</p> - -<p>Comprenez-vous, une bonne œuvre pour deux sous! un élan du cœur pour 2 sous! -une douce satisfaction pour 2 sous! un acte royal, une amnistie pour deux sous!</p> - -<p>«Tenez, s’écria-t-elle avec joie, voilà cinq francs, et vos hirondelles sont à moi. A -moi, non pas, mais au ciel et à la liberté.» Elle avait dit cela comme autrefois on -devait entonner <i>la Marseillaise</i>.</p> - -<p>Les oiseaux s’envolèrent à tire d’aile sans remercier leur libératrice; mais elle -<span class="pagenum" id="Page_264">264</span> -pouvait bien se passer de leur reconnaissance; son ami, son Paul venait de lui -dire, de sa voix la plus douce, la plus persuasive, peut-être même la plus vraie: Je -t’aime.</p> - -<p><i>P. S.</i> Nous avons le regret de vous apprendre que les oiseaux étaient apprivoisés, -et qu’ils sont tous rentrés en cage.</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">Bernard.</span></p> - -<div class="figcenter3" style="width: 500px;" id="im-264a"> - <img src="images/im-264a.jpg" width="500" height="428" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-264a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 503px;" id="im-264bis"> - <img class="bord" src="images/im-264bis.jpg" width="493" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE COMPOSITEUR TYPOGRAPHE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-264bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-265a"> - <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> - <img src="images/im-265a.jpg" width="600" height="224" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-265a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE COMPOSITEUR TYPOGRAPHE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 185px" id="im-265b"> -<img src="images/im-265b.jpg" alt="A" title="" width="185" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-265b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">A</span><span class="smcap3">vant</span> -Guttemberg, la reproduction des œuvres littéraires -se faisait, de temps immémorial, par des -copistes à la main. A Rome, ces copistes étaient partagés -en deux classes: ceux qui transcrivaient les -livres et que l’on appelait <i lang="la" xml:lang="la">librarii</i>; ceux qui, au -moyen d’un système d’abréviations, recueillaient -les discours, les plaidoyers, en prenant des notes: -ils avaient le nom de <i lang="la" xml:lang="la">notarii</i>. Pendant le moyen -âge, il y eut des artistes qui savaient enjoliver les -manuscrits d’ornements rouges, verts, bleus, rehaussés -d’or; qui non-seulement encadraient ainsi le texte avec une patience infinie, -mais coloriaient encore des missels, représentant ainsi les merveilleuses histoires -de la Bible; grands peintres dont le nom même est encore ignoré. On pense bien -que des livres, fruits d’un labeur aussi opiniâtre, devaient être fort rares et fort -chers. Aussi voyons-nous plusieurs de nos rois léguer à leur fils, comme un brillant -héritage, leur bibliothèque, composée de huit à dix volumes. Enfermés ainsi que -des chrysalides dans leur cellule sanctifiée par le jeûne et la prière, les copistes, ces -patients et modestes travailleurs, ne révélaient leur existence que par l’œuvre d’or -qui sortait de leurs mains amaigries pour passer dans les petites mains roses et potelées -des gentes damoiselles et des majestueuses châtelaines. La découverte de l’imprimerie, -en tuant ces humbles héros de la foi, fit éclore à leur place une race toute -différente de mœurs et de caractère: c’est d’elle que nous allons nous occuper.</p> - -<p>Il y a des ignorants qui confondent le compositeur avec l’imprimeur. Gardez-vous-en -bien! Cela est erroné et peu charitable. L’imprimeur proprement dit, le <i>pressier</i>, -est un être brut, grossier, un <i>ours</i>, ainsi que le nomment les compositeurs. Entre les -<span class="pagenum" id="Page_266">266</span> -deux espèces, la démarcation est vive et tranchée, quoiqu’elles habitent ensemble -cette sorte de ruche ou de polypier qui porte le nom d’imprimerie. La blouse et le -bonnet de papier ont souvent ensemble maille à partir; et pourtant ils ne peuvent -exister l’un sans l’autre: le compositeur est la cause, l’imprimeur est l’effet. La -blouse professe un mépris injurieux pour ce collaborateur obligé qu’elle foule sous -ses pieds, car les imprimeurs, avec leurs lourdes presses, sont relégués à l’étage inférieur. -Mais le bonnet de papier, dont les gains sont souvent plus forts et plus réguliers -que ceux de son antagoniste, s’en venge en lui infligeant l’épithète de <i>singe</i>, -soit à cause des gestes drolatiques que fait en besognant le compositeur, soit parce -que son occupation consiste à reproduire l’œuvre d’autrui.</p> - -<p>Ainsi que la ville de Romulus, la cité des typographes est une hôtellerie, un caravansérail, -un lieu plein d’exilés, un asile. Là se réfugient les vocations avortées, les -destinations manquées, les positions renversées, les espérances déçues, tout ce qui a -perdu pied dans la marche, tout ce que le torrent des choses a jeté au dehors. Vous y -rencontrerez des séminaristes défroqués, d’anciens professeurs, des marchands ruinés, -des employés que la griffe de fer des révolutions a enlevés de leur fauteuil de cuir, des -étudiants pauvres à qui les loisirs et la liberté dont on jouit dans cette profession permettent -de suivre les cours, tout en gagnant de quoi suffire à leurs premiers besoins. -Le plus petit nombre se recrute de fils de compositeurs ou d’imprimeurs. Ceux-là sont -moins doctes, moins spirituels que les autres, mais en revanche plus habiles sous -le rapport matériel, parce qu’ils ont la main faite par un long apprentissage. Dans -cette classe si mélangée, si bigarrée, composée d’une multitude de pièces qui se -touchent par un point et diffèrent par mille autres; dans ce pandémonium, cette -Babel, ce Capharnaüm, il y a peu d’individus qui ne soient capables de faire quelque -chose de mieux, et qui ne gardent une dent contre la société. Avant d’aller au delà, -faisons bien remarquer que nous ne nous occupons que des généralités. Il est certains -de ces messieurs auxquels notre esquisse ne ressemblerait pas plus que bien -des portraits ne ressemblent à leurs modèles; mais ce sont des exceptions: <i lang="la" xml:lang="la">Exceptio -firmat regulam</i>.</p> - -<p>Suivez-moi. Nous voici dans une salle assez vaste, coupée longitudinalement par -plusieurs rangs de tables en dos d’âne. Sur ces tables, de chaque côté, sont auprès -l’une de l’autre des boîtes en bois que l’on nomme des <i>casses</i>, lesquelles casses sont -divisées en un certain nombre de compartiments appelés <i>cassetins</i>. Chacun desdits -cassetins renferme un des caractères de l’alphabet, ou un signe de ponctuation. Devant -chaque casse, debout, se trouve une des blouses précédemment mentionnées, -laquelle saisit adroitement un à un les caractères, et les pose délicatement dans un -instrument en fer, dit <i>composteur</i>, de manière à en former des mots, puis des lignes, -puis des pages, puis des feuilles. Nécessairement, lorsqu’on se trouve vis-à-vis l’un -de l’autre toute une sainte journée, à moins d’être Anglais ou affecté de laryngite, il est -impossible de ne pas desserrer les lèvres. Aussi, en mettant le pied dans la salle ou <i>galerie</i>, -avons-nous entendu un bourdonnement, un dissonnant assemblage de voix dans -tous les tons, depuis le fausset aigu des apprentis jusqu’à la basse-taille des doyens, qui -grommellent sans cesse comme de vieux bisons en ruminant leur ouvrage. Donnons-nous -<span class="pagenum" id="Page_267">267</span> -la mine d’un auteur, et prenons un air sans façon, car ces messieurs n’aiment -pas les étrangers qui viennent, avec un lorgnon enchâssé dans l’arcade sourcilière, -les regarder travailler, comme on regarde les singes ou les ours monter à l’arbre et -faire leurs exercices. Souvent ils se donnent le mot pour se livrer alors aux contorsions -les plus bizarres, de sorte que le visiteur se croit traîtreusement amené dans -une salle de maniaques ou d’épileptiques. Mais, grâce à notre visage <i>bon enfant</i>, on -ne pense pas à nous. Nous ne sommes pas ici à la composition des journaux, où la -nature du travail commande la célérité et le silence. Écoutons. Les intelligences, frottées -incessamment l’une par l’autre, dégagent un feu roulant de saillies, de bons -mots, de pointes, de sarcasmes, de <ins id="cor_86" title="calembourgs">calembours</ins>, de coq-à-l’âne à désespérer Odry. A -l’atelier, on ne respecte rien, ni les hommes de lettres, ni les hommes d’état, ni les artistes, -ni le talent, ni la richesse, ni même la sottise. Renvoyée d’un bout de la galerie -à l’autre, l’épigramme rebondit, redouble de verve et de sel. <i lang="la" xml:lang="la">Vires acquirit eundo.</i> Les -ridicules sont découverts avec une sagacité merveilleuse, mis à nu et fouettés sans -miséricorde. C’est une première vengeance contre la société. Cela ne sert à rien, mais -cela soulage. Parfois les compositeurs tournent contre leurs propres confrères cette -rage de l’ironie, cette monomanie homicide de la satire. A-t-on surpris dans la galerie -quelque figure frappée à un certain coin, quelque angle <ins id="cor_87" title="faciale">facial</ins> trop aigu, un -crâne sur lequel la sottise en relief eût épouvanté Gall; une physionomie condamnée -à l’avance par Lavater, un de ces tristes hères dont l’extérieur effacé, craintif, porte -l’empreinte d’une création manquée, et qui occupent parmi les hommes la même -place que l’unau et l’aï chez les animaux? Malheur! il sera comme un piton qui fait -crever la nue et descendre la foudre. Sur lui les cataractes sont ouvertes; elles l’engloutiront, -à moins que, comme cela arrive, il ne préfère abandonner la place et -l’atelier; ou bien encore qu’il emploie sa force physique pour faire respecter sa faiblesse -intellectuelle. Dans ce cas, on se met en quête d’un autre bouc émissaire, d’une -nouvelle victime qu’on ne tarde pas à trouver et à immoler comme la première. Si le -compositeur n’est pas en train de jaser, il rêve. Sa plus grande jouissance est de <i>câler</i>, -c’est-à-dire de ne rien faire: <i lang="la" xml:lang="la">Nunc libris, nunc somno</i>. Il y a en lui beaucoup de l’organisation -du chat pour la volupté, la gourmandise et surtout la paresse. Vous le -verrez les deux coudes appuyés sur la casse, tenant à la main dans son composteur -une ligne inachevée. Les yeux à demi fermés, la prunelle engourdie dans une molle -torpeur, il suit les nuages qui défilent en haut dans le bleu, et sur leurs masses -mouvantes son imagination bâtit un château plus prestigieux, plus féerique que celui -d’Aladin. Là sont des divans somptueux, des bains parfumés, des chibouques, des -oukas, des narguilés que lui allume un petit esclave noir. Là se trouvent des femmes -telles qu’on en voit dans les illustrations de Shakspeare et de Byron, des houris demi-nues -qui le servent, le sybarite! qui lui versent du vin de Schiraz dans des coupes -couronnées de roses. A cette dernière et brillante transformation de son idée, le rêveur -n’y tient plus, il fait un mouvement comme pour prendre la coupe, et dans ce -mouvement, sa composition, retenue par une simple ficelle, tombe avec bruit et se -<i>met en pâte</i>, c’est-à-dire que toutes les lettres sont éparpillées, mêlées, amalgamées, -répandues dans une confusion horrible. Adieu le travail de la matinée! il faut -<span class="pagenum" id="Page_268">268</span> -recommencer sur de nouveaux frais, et auparavant rétablir le <i>pâté</i>. On appelle cela -une <i>danse de caractères</i>. Lorsqu’on est las de railler, de mystifier le malheureux, -on vient à son aide, et l’accident se répare bien vite. Ces innocentes distractions sont -cause que l’on oublie, en composant, des mots, des lignes, même des phrases. Ces -omissions portent le <ins id="cor_88" title="non">nom</ins> de <i>bourdons</i>. Lesdits bourdons exigent un grand travail -pour être replacés, lorsque la feuille est <i>imposée</i>, ou serrée avec des coins de bois -dans un cadre de fer. Lorsque le correcteur apporte l’épreuve, on se précipite pour -voir celui qui a des bourdons, et on l’assourdit d’un bruit continuel imitant les cloches: -<i>din, din, baoum! din, din, baoum!</i> D’autres fois on fait descendre un camarade sous -prétexte qu’il est demandé dehors. A son retour il est accueilli par une <i>roulance</i> générale, -ce qui signifie que chaque ouvrier frappe en mesure de son composteur sur -sa casse, à peu près comme les représentants d’une petite partie de la nation frappent -leurs pupitres de leurs couteaux à papier, quand certains orateurs du centre jugent -à propos de donner un échantillon de leur éloquence. Il faut que le confrère mystifié -essuie la fusillade avant de retourner à sa place. Par une étrange contradiction, -cet homme contre lequel on vient d’épuiser le carquois de la raillerie, cet homme -a-t-il besoin du moindre service, il n’a qu’à choisir: tout est à lui, on se dispute -pour l’obliger. Presque partout le compositeur a, comme on dit, le cœur sur la main. -Arrive-t-il à un confrère de faire une longue maladie? Lui a-t-on, pendant son absence, -emprunté son mobilier? Est-ce un étranger qui débarque sans ressources, ou -qui, faute d’ouvrage, veut retourner chez lui, ou bien un enfant pâle qui s’étiole et -meurt de nostalgie pour avoir entendu la chanson de Béranger? Aussitôt une circulaire -court les imprimeries, une liste de souscription se forme, s’allonge, se remplit, -se gonfle, et se résout en une somme assez ronde qui tombe inopinément dans la -main du pauvre diable. Cela se fait avec beaucoup de délicatesse, souvent même la -charité porte les typographes à venir au secours d’individus qui ne sont pas de leur -profession.</p> - -<p>Avec les auteurs, le compositeur est presque sur le pied de l’égalité. Il les voit face -à face. Par lui, ils descendent de leurs piédestaux et se montrent avec leurs faiblesses. -Le masque tombe, l’homme reste... et souvent le génie disparaît. Les dieux -perdent leur auréole quand on est trop près de l’autel. Bien des secrets d’étude, de -cabinet, de politique même, sont dévoilés au compositeur. Il se prend à rire en -voyant le bon public accueillir sérieusement telle nouvelle de journal à la fabrication -de laquelle il a pris part. Il a vu la filière, les creusets, les laminoirs par où passe la -pensée de M. de Balzac, avant de revêtir cette forme éblouissante que chacun admire -et envie. Il sait à quoi s’en tenir sur l’allégation du plus fécond de nos romanciers, -lequel, dans la préface d’un de ses beaux ouvrages, prétend ne boire jamais -que de l’eau. Il possède le nombre précis des collaborateurs secrets de bien d’autres. -Devant lui tombent les voiles de l’anonyme et du pseudonyme. Ces mémoires -attribués à de grands personnages défunts, c’est un auteur industriel qui les a inventés. -Ces anecdotes du temps de l’empire n’ont jamais eu de fondement que dans -une imagination féconde. Ce roman signé d’un nom de femme sort de la plume -courtoise d’un homme de lettres. Que de petitesses, que de choses honteuses on -<span class="pagenum" id="Page_269">269</span> -découvre avec tristesse chez ceux qui prétendent guider la nation, et qui ne font, la -plupart du temps, que la fourvoyer dans une vie mauvaise! Le compositeur connaît -d’avance toutes les nouvelles. Il a lu hier le manuscrit de ce superbe discours -que tel orateur vient d’improviser à la tribune. Aussi, fier de ses connaissances, -s’établit-il juge souverain, arbitre suprême du bon et du mauvais en matière de littérature. -A propos des écrivains et des artistes, il affecte un ton cavalier et supprime le -substantif poli. Il dira: Chateaubriand, Balzac, Sand, Ingres, Delacroix, Scheffer; -la Mars, la George, la Dorval. Notre homme a pris une teinture <i lang="la" xml:lang="la">de omni re scibili</i>. -Il a travaillé pour M. Thénard, et s’est fait à moitié chimiste. Cuvier l’a rendu naturaliste; -Biot, physicien; Poisson, mathématicien; Arago, astronome; Dalloz, jurisconsulte; -M. Viennet, diplomate. Victor Hugo et Alexandre Dumas se sont frottés -contre lui: le voilà poëte et dramaturge. Lorsqu’un auteur agit bien avec le compositeur, -lorsqu’il se met à son niveau, lorsque sa <i>copie</i>, c’est-à-dire son manuscrit, -est lisible, l’ouvrage sera soigné, le texte ne sera pas déparé par des contre-sens, -des lettres retournées, des fautes de français, des mots tantôt trop écartés tantôt -trop rapprochés l’un de l’autre. Le compositeur fera même disparaître des erreurs -qu’il est capable d’apercevoir et de corriger. Mais si vous affectez de la morgue à -son égard, si vous le traitez du haut de votre grandeur, si votre copie n’est pas -mieux écrite que celle de M. Alphonse Karr (qui semble se servir de son <i>terreneuvien</i> -en guise de secrétaire), si votre manuscrit est couvert de ratures, surchargé d’ajoutés, -le compositeur se dégoûte et prend à tâche de mal faire. Quelquefois involontairement, -souvent à dessein, il vous fera dire des choses ridicules. Rapporte-t-on que -pendant un discours brillant de M. Viennet, l’émotion de M. Fulchiron était <i>visible</i>, -le compositeur se trompe, et on lit <i>risible</i>. Un journal parle-t-il des services que -tel honorable peu honoré <i>rend</i> au gouvernement, il mettra <i>vend</i>. Si M. Charles Dupin, -après une grande dépense d’attendrissement, s’inscrit pour <i>deux francs</i> dans -une souscription en faveur des ouvriers sans travail, souscription dont, par parenthèse, -jamais aucun ouvrier ne voit un centime, l’artiste rancunier composera <i>deux -sous</i>. Lors de la déplorable affaire d’Armand Carrel, une feuille disait: La balle traversa -le <i>péritoine</i>. Un compositeur ignorant met le <i>père Antoine</i>. Le soir, grande rumeur -au café. Ce diable de père Antoine montait toutes les imaginations. Beaucoup -soutenaient qu’il y avait erreur: «Le père Antoine! s’écria un important, je le connais; -c’est un de mes amis, un excellent homme; très-certainement il se trouvait -là.» La discussion s’échauffa, et peu s’en fallut qu’un nouveau duel ne vînt s’ajouter -à l’horreur du premier.</p> - -<p>Les inattentions du compositeur n’amènent pas toujours des résultats aussi -désagréables. C’est à une faute typographique que l’on doit le plus beau vers de -Malherbe. Dans son ode sur la mort de Rosette Duperrier, le poëte avait mis:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Et Rosette a vécu ce que vivent les roses, etc.</span> -</div> - -<p>Il oublia de barrer les <i>t</i>, le compositeur les prit pour des <i>l</i> et écrivit <i>Roselle</i>. A la -<span class="pagenum" id="Page_270">270</span> -réception de l’épreuve, au passage en question, un éclair subit traversa la tête de -Malherbe. Il fit de <i>Roselle</i> deux mots séparés, remplaça l’<i>r</i> capitale par un <i>r</i> bas de -casse, et l’on mit en deux admirables vers:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,</span><br /> - <span class="i8">L’espace d’un matin.</span> -</div> - -<p>Il y a une grande irrégularité dans la distribution des compositeurs sur le sol de -Paris. Du côté de la rive droite de la Seine se font tous les journaux et les forts ouvrages. -Les imprimeries sont nombreuses et les compositeurs florissants. Les <i>journalistes</i> -(non les rédacteurs, mais les compositeurs d’un journal), dont le gain est -fixe et assez considérable, prennent vis-à-vis de leurs confrères de la rive gauche, -tristes <i>labeuriers</i> dont l’existence est précaire et le dîner problématique, cet air -d’insolente compassion avec lequel le chêne parlait au roseau. Généralement, -comme profession libérale, la typographie est tombée tout à fait. Le temps est loin -où des chefs-d’œuvre immaculés sortaient des presses des Aldes, des Estiennes, des -Elzevirs! on ne voit plus les maîtres imprimeurs, armés d’une loupe, vérifier -lettre à lettre la correction des épreuves. Comme toutes les autres branches de l’art, -comme la littérature même, aujourd’hui la typographie est un métier, et rien de -plus.</p> - -<p>Le compositeur est pour le progrès en tout et partout. Il a été de chacune des religions -nouvelles qui ont essayé de reconquérir notre foi lasse de tout, même de sa -pauvre sœur l’Espérance. On l’a vu successivement saint-simonien, fouriériste, châteliste, -etc. Un certain nombre se traîne pourtant encore dans l’ornière usée de -l’école voltairienne, et s’attaque, en don Quichottes, à des choses qui n’existent plus. -Pour la science, le typographe est de force à vous démontrer avec un grand renfort -d’arguments que l’obscurité provient principalement de l’absence de la lumière. En -politique, il marche avec l’extrême gauche et la dépasse trop souvent. M. de Cormenin, -M. Mauguin, M. de Lamennais, voilà ses apôtres. Lui qui assiste et coopère -à la fabrication des journaux de toute couleur, lui qui a observé des manœuvres de -corruption, qui a vu des transfuges et des renégats de tout parti, il doit apprécier -un peu la moralité des gens du pouvoir. Il sait ce que valent ces personnages tarés, -ces hommes chiffres, ces valets titrés, ces incorruptibles consciences dont quelque -part il existe un tableau synoptique avec les prix courants en regard. Un tel spectacle -l’irrite, et nous avons dit que déjà il croyait avoir à se plaindre de la société. Sa -tête se monte. Comme il est de nature très-expansif, très-liant, très-porté à se réunir -à des camarades, il se trouve faire partie des sociétés plus ou moins bachiques, plus -ou moins lyriques ostensiblement, et secrètement plus ou moins révolutionnaires. -Fêté d’abord en qualité d’<i>aimable visiteur</i>, il ne tarde pas à devenir membre influent. -Là les opinions fermentent d’autant plus qu’elles sont plus comprimées. Les -chants et le vin chargé de litharge montent au cerveau; l’orgueil que donne au -compositeur sa demi-érudition, sa supériorité intellectuelle, la fascination d’une -<span class="pagenum" id="Page_271">271</span> -autorité quelconque dont on l’éblouit, achèvent de lui renverser les idées, et malheureusement -on le retrouve parfois jouant à l’émeute devant les boutiques fermées, -donnant un spectacle aux oisifs, occasionnant d’interminables corvées au malheureux -tourlourou, seule véritable victime; tandis que l’arbitraire se frotte les mains et se -met à table en pensant à tout ce que cela va lui rapporter.</p> - -<p>Lorsqu’ils ont secoué la poussière de l’atelier, certains compositeurs s’habillent -assez bien; il y en a même qui affichent des prétentions à la fashion. Mais vous -les reconnaîtrez sûrement à la liberté de leurs manières, de leur démarche, de -leur langage. Quelque soignée que soit la mise du compositeur, il y a toujours -un petit bout d’oreille qui passe, quelque chose qui cloche, qui jure, qui grimace, -qui rompt l’harmonie, qui écorche le regard, qui fait deviner l’ouvrier sous -les habits du <i>lion</i>: par exemple, un mauvais chapeau sur une chevelure bien frisée, -un jabot et une cravate sale, des bottes luisantes au bout d’un pantalon crotté, un -lorgnon et pas de gants, un luxe enfin qui vous rappelle malgré vous celui de -Robert Macaire. Il néglige quelquefois de se laver les mains: alors des mots -entiers qui s’y trouvent imprimés le trahissent. Sa conversation se débarrasse difficilement -de certaines expressions suspectes, ayant une mauvaise odeur d’argot. Son -allure retient toujours un peu de ce dandinement, de ce frétillement, de ce -jeu des hanches qui caractérisent l’espèce de pyrrhique appelé <i>cancan</i>. Observez -les passants dans une rue: ceux-ci ont les yeux à terre, ils songent au passé; -ces autres regardent devant eux, ils s’occupent du présent; quelques-uns ont la prunelle -tournée en haut, ils rêvent de l’avenir. Le compositeur est parmi ces derniers. -Son pied ne se détache pas franchement de la terre: ses mouvements de locomotion -s’exécutent en zigzag. Il décrit des <i>méandres</i> plus compliqués que ceux de M. Léon -Gozlan. Il semble ne pas connaître cet axiome, que la ligne droite est le plus -court chemin d’un point à un autre. Dans sa route il s’arrête aussi souvent qu’un -omnibus, ou que le cabriolet d’un éligible qui va solliciter des votes. Vous le surprendrez -à causer avec des amis, vous le verrez flâner devant les choses d’art, devant -Susse et Giroux, à l’étalage d’Aubert et des marchands de gravures du boulevard. -Un de ses plus doux plaisirs est de parcourir les quais en examinant la science -et la littérature qui se hérissent, en forme de bouquins, sur les parapets. Le grand -nombre quitte rarement la blouse, et le bonnet ou la toque, toujours d’une forme -peu usitée. Joignez à cela des cheveux longs, ébouriffés, une barbe moyen âge, de -formidables moustaches, une pipe de terre bien culottée, et vous aurez le véritable -costume du typographe.</p> - -<p>Le vice qu’on reproche le plus au compositeur, c’est sa soif toujours ardente et -presque inextinguible. Un calculateur patient a trouvé que la main d’un compositeur, -en portant les lettres de sa casse à son composteur, faisait, pendant une année, -un chemin équivalant à je ne sais combien de fois le tour du monde. Là-dessus de -mauvais plaisants ont posé ce problème. Combien de fois la main du compositeur, -en portant la coupe (mot que l’on emploie dans les goguettes pour désigner un verre -rayé) à ses lèvres, fait-elle dans une année le tour du monde? Au nom de mon client, -je dédaigne de répondre à de si plates insinuations. Certes, je n’essaierai pas de le -<span class="pagenum" id="Page_272">272</span> -disculper entièrement du défaut précité. Je ne serais pas cru si je disais qu’il fait -partie de quelque société de tempérance et de sobriété. Je sais qu’il est de ceux qui -disent:—Deux mauvais dîners tiennent bien dans le même ventre. Assez jeûne qui -mal dîne, et—Vin maudit vaut mieux qu’eau bénite. Néanmoins, je réclame pour -lui l’indulgence. Ce défaut est une conséquence de son caractère expansif, de son -cœur débordant d’affection. L’avez-vous vu seul à une table d’estaminet ou devant -un comptoir de marchand de vin? S’il quitte fréquemment son ouvrage, c’est pour -régaler un ami; s’il passe des journées entières entre les cartes et la bouteille, c’est -pour ne pas se séparer des amis; s’il met toute son attention à diriger une queue -de billard, c’est pour <i>enfoncer</i> un ami. Vous l’accusez de rechercher avec avidité -toutes les occasions possibles de dérangement? Mais s’il consulte l’almanach, c’est -pour trouver le jour de la fête d’un ami, afin de la lui souhaiter. N’est-il pas naturel -que celui-ci fasse preuve alors de savoir-vivre? Chaque fois qu’il achète quelque -chose de nouveau, une blouse neuve: «C’est bien sec, disent en chœur les amis, -il faut arroser cela!» Résiste-t-on à de telles paroles? Il a institué dans l’année une -multitude de jours de chômage, c’est vrai. La Saint-Jean d’hiver, la Saint-Jean d’été, -la Saint-Jean-Porte-Latine, le moment qui commence les veillées, celui qui les voit -finir, sont autant d’époques où il est indispensable de <i>prendre la barbe</i>, c’est-à-dire -de s’enivrer... c’est vrai, et je m’en tiens à ce que j’ai dit, c’est pour le plaisir d’être -en société. Mais, nous répétera-t-on encore, il fait des libations jusque sur la tombe -de ses amis! Un convoi auquel il assiste ne se termine pas sans une débauche! -Quel scandale!... Aimez-vous donc mieux qu’il allonge une mine hypocrite? Et puis, -est-il bien prouvé que le jour où l’homme meurt ne soit pas son jour le plus heureux? -D’ailleurs les anciens ne célébraient-il pas le trépas de ceux qui leur étaient -chers par des festins et des divertissements? Brillat-Savarin a dit depuis longtemps: -«Les animaux se repaissent; l’homme mange; l’homme d’esprit seul sait manger.» -On pourrait dire que, parmi les ouvriers, le compositeur seul sait boire. L’imprimeur -s’administre solidairement des doses effrayantes d’un liquide frelaté; mais -la quantité pour lui, c’est tout. Le compositeur se connaît en crûs; autant que ses -finances le lui permettent, ce sont les qualités supérieures qu’il choisit. D’ailleurs, -lui qui a éprouvé tant de mécomptes, il faut bien qu’il noie ses réflexions, qu’il tue -sous des sensations grossières certains souvenirs douloureux, qu’il cherche à étouffer -des facultés vivaces et créatrices dont il lui est à tout jamais interdit de tirer -emploi. Le cabaret, mais c’est son athénée, son théâtre, son salon. S’il le fréquente, -c’est que les jouissances plus nobles lui sont prohibées, et que, à défaut d’autres -poésies, il accepte celle de l’ivresse!</p> - -<p>Une autre accusation, dont cette fois je crains que tout mon zèle ne soit impuissant -à sauver mon client, c’est celle d’être parfois en retard pour payer ses dettes. Malheureusement -cette imputation est motivée. Le compositeur ne compte pas toujours; -ce n’est pas un homme à ranger sa vie en tiroirs, à étiqueter ses actions, à tenir de -son temps un journal minutieux comme un étudiant de Leipsick ou de Goëttingue. -Son bon cœur, son besoin d’amitié, l’emportent; et quand vient le jour de la <i>banque</i>, -c’est-à-dire le jour où il reçoit le salaire de la quinzaine, il se trouve <ins id="cor_89" title="il faut peut-être lire «que»">qu’il</ins> le doit -<span class="pagenum" id="Page_273">273</span> -dépasse l’avoir, que la recette est plus qu’absorbée par la dépense. Cela se conçoit, si -l’on réfléchit que le compositeur est <i>aux pièces</i>, qu’il n’est rétribué qu’en proportion -de sa tâche, et que son gain dépend de son assiduité. Ordinairement, lorsqu’il -a des dettes, il travaille quelque temps avec ardeur et sans se déranger; c’est ce qu’il -appelle <i>être dans son dur</i>. Mais, par guignon, il arrive souvent que, narguant -sa bonne intention, l’ouvrage manque tout à coup. Le samedi de banque donc, -à la porte de l’imprimerie sont embusqués des individus prêts à se jeter sur le -passage de l’imprévoyant débiteur. C’est le tailleur, le chapelier, le bottier, le -gargotier. Ils sont désignés sous la dénomination pittoresque de <i>loups</i>. Alors on -entend crier de toutes parts: <i>gare aux loups!</i> Une fois son argent reçu, le -compositeur paie les dettes qui lui semblent les plus essentielles: c’est le marchand -de vin et le gargotier où il pourra retrouver de l’<i>œil</i>, c’est-à-dire du -crédit. Il ne lui reste que quelques pièces de monnaie, et il les consacre exclusivement -à <i>faire la noce</i>. Il n’est pas thésauriseur, lui, la monnaie ne s’oxide pas -dans sa poche; le chemin du mont-de-piété lui est plus familier que celui -de la rue de la Vrillière. Le tailleur et les autres fournisseurs d’habillements deviennent -presque toujours ses victimes. Les sommes qu’on leur doit sont trop fortes, -il n’y a pas moyen de solder tout. Alors, plutôt que de donner un faible à-compte, -ne vaut-il pas mieux faire le dimanche une petite partie qui aide à dissiper l’ennui -de la semaine?</p> - -<p>Hâtons-nous de le rappeler, ce que nous venons de dire n’est pas d’application absolue. -Beaucoup de typographes ne fréquentent ni les tripots, ni les marchands de -vin, et paient exactement leur tailleur. Ils se rappellent que jadis leurs devanciers -portaient l’épée, ils ont à cœur de ne pas déroger. Nous en connaissons qui suivent -assidûment les cours publics, prennent des notes, et, dans leurs moments de loisir, -s’adonnent à la littérature. Quelques-uns font de la musique et excellent sur divers -instruments. Il en est qui sont poëtes et poëtes de talent. <i lang="la" xml:lang="la">Quid tibi cum lyra?</i> Le -Gilbert du dix-neuvième siècle, Hégésippe Moreau, mort récemment à la Charité, -était un compositeur. Pauvre enfant qui n’avait pas de mère à chérir, et que la -société abandonna. Malheureux! qui n’eut de sympathie que pour le malheur! Poëte -qui n’a chanté que le peuple.</p> - -<p>C’est ici le lieu de parler de la plus vive, de la plus caractéristique, de la plus -persistante passion du compositeur. Une chose existe qui fait le sujet de ses rêves du -jour et de ses songes de la nuit; qui flotte incessamment devant sa pensée comme un -monde de lumières et de parfums; qui, chaque fois qu’il l’aperçoit, fait vibrer ses -nerfs et battre ses artères. Cette chose tient plus de place dans sa vie que l’amour, -que la politique, que la bouteille même: c’est le but de ses projets, le point de mire -de ses espérances. Devinez-vous? Non. Vous avez vu derrière nos théâtres une petite -porte mystérieuse, par laquelle entrent les acteurs, les figurants, les machinistes, -les auteurs et les personnes privilégiées. Vous y voilà. Il est incroyable combien -cette petite porte fait pousser de soupirs au typographe. Il jette un œil d’envie sur tous -ceux à qui elle livre passage. Parfois son regard foudroyant tombe sur la portière qui -lui fait l’effet du dragon des Hespérides. Que de tentatives n’a-t-il pas commises pour -<span class="pagenum" id="Page_274">274</span> -franchir ce seuil redoutable? Combien de fois n’a-t-il pas monté sur des théâtres -de société! Qui comptera ses débuts et ses chutes chez les frères Seveste, à Montmartre -et à Montparnasse! Que de courses il a faites pour porter des pièces à -M. Harel, à M. Dormeuil, à M. Cormon, à M. Poirson, pièces qu’il s’étonne toujours -de voir revenir avec un refus plus ou moins direct! Un jeune homme avait -fait remettre un manuscrit à Voltaire en lui demandant ses avis. Le grand écrivain -effaça seulement la dernière lettre du mot Fin et renvoya l’ouvrage ainsi modifié -à son auteur. Messieurs les directeurs, plus concis encore, négligent de donner -un motif, et souvent pour cause. Alors, dans son désespoir, le féroce dramaturge -s’est rabattu sur le théâtre forain du Luxembourg; il a fait frissonner aux sanglantes -péripéties de son drame l’élite des <i>moutards</i> du voisinage; il a fait couler les -larmes des jolies brocheuses, des sensibles blanchisseuses. Il connaît les secrets -de coulisse, la vie privée et scandaleuse des actrices et des acteurs, tout le monde -étrange et bigarré d’outre-toile. Les émotions de la scène, il les achèterait au prix de -son sang. Romain, il eût crié plus haut que tous les autres: <i lang="la" xml:lang="la">panem et circenses!</i> En -attendant, il se mêle parfois à ces autres <i>romains</i>, qui manifestent pour l’art un -enthousiasme peu désintéressé. Gall et Spurzheim ont-ils créé une bosse pour la -manie du théâtre? Je l’ignore; mais si la phrénologie est une vérité, cette bosse doit -toujours se trouver chez le compositeur. Il a ordinairement pour ami un acteur qu’il -tutoie devant le monde. Rarement les billets de faveur lui manquent, et, lorsqu’il -est parvenu à avoir ses entrées, son bonheur est au comble. Dans ce cas il s’attache -à une figurante ou à une actrice qui partage avec lui sa gloire, ses 800 francs d’appointements, -et son amour.</p> - -<p>Nous venons de prononcer un mot qui nous appelle sur un terrain délicat et scabreux. -Comment le compositeur traverse-t-il le désert de la vie? En d’autres termes, -quelles sont ses relations avec le beau sexe? Pour l’amour, le compositeur est le rival -de l’étudiant. Il partage avec lui les faveurs de cette adorable grisette qu’on trompe -toujours et qui pardonne toujours. Mais il y a cette différence que l’étudiant est un -despote orgueilleux et brutal, tandis que le compositeur est un amant tendre et -dévoué. Quoiqu’il s’astreigne rarement aux formalités d’un mariage en règle, il est -prodigue de sentiment et sait être fidèle. On en a vu conserver la même passion des -mois entiers! Le dimanche, vous le trouverez sous les voluptueux ombrages de la -Chaumière ou dans les autres guinguettes de la barrière. Mais ce sont ces derniers -endroits que le compositeur affectionne. Là les frais sont modiques et ne dépassent -pas ses moyens. Là il se dilate, il trône, il est chez lui. Il écrase de son luxe, de son -élégance, de sa prodigalité les ouvriers endimanchés. L’indifférence, la cruauté -fondent à l’éclat de sa toilette comme la neige devant le soleil. Heures bénies, heures -exaltées et fiévreuses où l’on oublie tout, travaux, chagrins, esclavage, misère! -où l’on vit en une minute des jours, des mois, des années, tout ensemble et tout -à la fois! On se croit riche et on l’est, car on n’a rien à envier aux riches. Des -lustres? En voici. De belles femmes? Regardez. Dans vos salons aristocratiques en -trouverez-vous facilement d’aussi suaves, d’aussi naturellement jolies? De la musique? -Écoutez. Cet orchestre n’est-il pas joyeux comme celui de Musard, et cette -<span class="pagenum" id="Page_275">275</span> -fanfare du piston ne semble-t-elle pas un incessant appel d’amour, un signal de -délire et de transport?</p> - -<p>Il est une variété de compositeurs dont les mœurs sont tout à fait différentes: -immobiles comme des termes devant leurs casses, ils éloignent jusqu’à l’ombre de la -dissipation; ils vivent de peu; et leur ardeur pour la besogne leur a fait donner le -nom d’<i>ogres</i> par leurs confrères, qui les méprisent. Ils font en sorte d’obtenir des -places avantageuses, telles que celles de metteurs en page, hommes de conscience, -correcteurs, protes, etc. Au bout d’un certain temps, si à leurs épargnes ils peuvent -ajouter quelque petit héritage, ils achètent un brevet, deviennent maîtres imprimeurs, -et prennent un ton arrogant vis-à-vis de leurs anciens camarades. Ceux qui -n’ont pas de quoi acheter un brevet, organisent un atelier de composition et se couvrent -du nom d’un imprimeur breveté. On les appelle <i>imprimeurs-marrons</i>. Ils -font le plus grand tort à la profession, parce que, pour attirer à eux les éditeurs et -les ouvrages, ils travaillent à bien meilleur compte, et en conséquence sont obligés -de réduire les salaires, spéculant ainsi, par une espèce de pacte de famine, sur la -misère de l’ouvrier, qu’ils mettent dans l’alternative de manquer de besogne ou de -travailler à vil prix. C’est de leurs officines que sortent, à la honte générale, ces -éditions où les fautes pullulent et grouillent comme une vermine, ces textes hideux -et mutilés qui dégoûtent le lecteur, et qui mécontentent l’œil même de leur père.</p> - -<p>La variété ci-dessus ne compte qu’une très-petite fraction d’individus; les autres -compositeurs se fourvoient dans des voies diverses. La typographie est l’antichambre -de la littérature. A force de reproduire les ouvrages d’autrui, quelques-uns s’avisent -d’en composer eux-mêmes de semblables et d’enjamber la barrière qui les sépare des -auteurs. C’est en copiant de la musique que Jean-Jacques devint musicien; c’est en -transcrivant des pièces de théâtre que M. Alexandre Dumas s’est fait dramaturge, -et s’est mis dans le cas de ne plus exercer son premier métier qu’en faveur des princes -et des princesses. Si beaucoup de compositeurs font des articles pour de petits journaux -qui ne les paient pas, si d’autres ne parviennent à débuter ou à se faire jouer -qu’à Bobino et au théâtre Lazary, s’ils encombrent de leur suffisante et prétentieuse -médiocrité les avenues inférieures de la littérature, quelques-uns, véritables hommes -de talent, parviennent au travers de mille obstacles à conquérir une réputation méritée. -Sans remonter aux époques antérieures qui nous offriraient des exemples -honorables, un grand nombre de nos illustrations artistiques et littéraires appartiennent -aux compositeurs. C’est de leur sein qu’est sorti le roi de la chanson, le -divin Béranger. Le compositeur use sa vie à espérer; il est toujours à la veille -d’échanger sa poétique misère contre une position éclatante; cependant ses habits -l’abandonnent à la longue comme des amis infidèles, et ses bottes finissent par se -crever. Ceux qui n’ont pas l’esprit ou la chance d’arriver à quelque chose perdent leur -fol espoir, s’encroûtent, se pétrifient, roulent d’imprimerie en imprimerie, et -vivent misérables, jusqu’à ce qu’ils entrent tout courbés sous la porte hospitalière -de Bicêtre, asile des vieillards indigents.</p> - -<p>Le rideau vient de tomber, notre héros a quitté la scène. Il s’est bravement montré -dans les divers rôles du drame ou plutôt de la comédie qu’il joue en ce monde. -<span class="pagenum" id="Page_276">276</span> -On l’a vu sous toutes les faces: tantôt <i>blaguant</i> à son atelier, frondant les choses et -les hommes du jour, tantôt nageant dans la joie et le vin; d’autres fois triste, morose, -poursuivi par des loups sous la forme de créanciers. Ces alternatives sont fréquentes -à cause de l’instabilité du travail. Pour donner un bon coup d’épaule à la composition, -il ne faudrait rien moins qu’un incendie des principales bibliothèques de Paris, -mais loin de là! Non content du tort que font à cette profession le clichage et le polytipage, -on invente encore de détestables machines qui vont reproduire sans caractères -et sans compositeurs les ouvrages des quinzième et seizième siècles, les éditions -Wendelines, Manutiennes, Elzeviriennes, etc. Le compositeur regarde avec terreur la -librairie qui agonise... La littérature menace de s’absorber dans le journalisme qui -envahit tout pour tout étouffer. Déjà les nouvelles remplacent les romans; le drame -lui-même a quitté ses larges proportions pour se réduire en un acte. Notre génération -pressée de jouir fatigue la terre de l’intelligence et s’inquiète peu de ce qu’elle -laissera après elle. Plus d’in-folio, plus de longs ouvrages, plus d’éditions monumentales: -des analyses, des résumés, des éditions-diamants. On concentre dans un -flacon imperceptible le parfum de mille roses; on réduit des livres d’amandes amères -en deux ou trois gouttes d’acide hydrocyanique. Il n’est pas d’entreprises qu’on -n’ait tentées pour rogner les profits déjà si exigus des compositeurs. D’ingénieux -industriels n’ont-ils pas essayé de faire faire la composition par de jeunes enfants et -par des femmes, réduisant ainsi le travail typographique à une opération purement -manuelle et mécanique.</p> - -<p>Enfant d’une race malheureuse et sacrifiée, poëte de la borne, tribun du carrefour, -obscur dispensateur de la lumière, esclave de la pensée des autres, va, montre -encore sur le pavé de nos rues ta blouse emblématique! Étale ta misère comme un -reproche à la face du siècle! <ins id="cor_90" title="Applatis-toi">Aplatis-toi</ins> sur les œuvres parfumées ou nauséabondes -de tes pachas littéraires! Allons, fils de Guttemberg, lève la tête et prends courage. -Voici, voici le règne des capacités et de l’intelligence! <i lang="la" xml:lang="la">Euge! macte animo!</i> L’or va -descendre dans ton creuset! La roue qui tourne sans cesse va te prendre et t’enlever! -Demain on va ouvrir une issue à ton eau qui se putréfie! Demain tu marcheras libre -et fier. En attendant, continue à lever des lettres, à manipuler la pensée des autres -en comprimant la tienne, à boire du vin blanc, à faire des dettes, à danser aux barrières, -et tâche de goûter au sein de ta philosophique incurie le repos et la tranquillité -que je te souhaite!</p> - -<p class="right1">Jules <span class="smcap3">Ladimir.</span></p> - -<div class="figcenter3" style="width: 350px;" id="im-276a"> - <img src="images/im-276a.jpg" alt="" title="" width="350" height="144" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-276a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 475px;" id="im-276bis"> - <img class="bord" src="images/im-276bis.jpg" width="465" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE SPORTSMAN PARISIEN</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-276bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-277a"> - <span class="pagenum" id="Page_277">277</span> - <img src="images/im-277a.jpg" width="600" height="230" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-277a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE SPORTSMAN PARISIEN.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 187px" id="im-277b"> -<img src="images/im-277b.jpg" alt="O" title="" width="187" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-277b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">O</span><span class="smcap3">n</span> -disait autrefois: Le Français né malin créa le vaudeville; -je propose de reformer cet adage en disant: -le Français né Français créa l’anglomanie: si cette vérité -notoire et ce fait patent pouvaient être mis en discussion, -le titre seul de cet article en serait la démonstration -la plus convaincante? Nous voudrions esquisser -un type, l’analyser, le nuancer même; il est destiné -à une collection <i>éminemment</i> française, et sous quel -titre le présentons-nous à nos lecteurs français; sous -un titre tellement anglais qu’il est composé d’un adjectif welsche et d’un substantif -d’origine saxonne, sorte de contraction grammaticale ou <i>logomachie</i> qui ne saurait -appartenir qu’à la langue de Shakespeare et de Milton. Et pourtant quel lecteur ne -devinera pas la chose dont nous allons parler et que nous voulons peindre? Qui demandera -si le sportsman est une profession inconnue que le livre de M. Curmer va -nous révéler: on aurait de la peine à trouver un Français assez béotien pour demander -si notre héros est un surveillant aux écorces d’orange des Funambules ou -une nouvelle édition du fabricant de cigarettes en papier de réglisse.</p> - -<p>La France est certainement le pays du patriotisme, mais ce patriotisme nous -permet de ne jamais rester français: sous la république et le directoire, nous étions -Grecs et Romains; les femmes portaient des chlamydes à méandres, et nous avions -des courses olympiques; toutes les proclamations unissaient par des prosopopées -en l’honneur de Léonidas ou de Phylopœmen; et dans les fêtes publiques on nous -montrait des vieillards couronnés de feuilles de chêne, et chantant en chœur des -odes d’Horace bien ou mal traduites. Sous la restauration nous sommes devenus -néo-Grecs. Jamais héros français a-t-il fait battre les cœurs de nos femmes à l’égal du -<span class="pagenum" id="Page_278">278</span> -brave Canaris? La bataille de Waterloo nous a-t-elle fait répandre autant de larmes -que les désastres de Missolonghi? Je le demande et j’en réfère à la notoriété publique. -Toutes ces belles générosités nous ont coûté l’entretien d’une expédition de vingt-quatre -mille hommes, grâce à laquelle nous jouissons du privilége d’être rançonnés -avec prédilection quand nous visitons les champs de Sparte ou les vestiges d’Argos. -Depuis 1830, nous avons prodigué les trésors de nos sympathies, aux Belges, Polonais, -Italiens, Lusitaniens, Espagnols, Mexicains et Canadiens, et il est certain -que pendant ces neuf dernières années, nous n’avons pas été plus Français que sous -la république ou sous l’empire et la restauration. Mais de toutes nos sympathies -exotiques, une seule est durable et profondément enracinée parmi nous: c’est l’<i>anglomanie</i>. -Nous pouvons voir de nos jours que le style antique est descendu dans la -tombe avec M. David: être philhellène n’est plus une profession libérale, et sympathiser -avec la Belgique et le Canada, n’est déjà plus de si bon goût.</p> - -<p>J’arrive à la monographie du sportsman; mais avant de porter la main sur -cette arche sainte, il est bon de s’arrêter un instant. Le cadre dans lequel on -m’a circonscrit est bien étroit, mais le beau titre de <i>sportsman</i> n’en est pas moins -un symbole de l’infini: le sportsman n’est-il pas de tous les âges, de tous les sexes -et de toutes les conditions? N’offre-t-il pas autant de variétés que la race des quadrumanes -depuis les orangs jusqu’aux ouistitis? N’avons-nous pas le sportsman -à cheval, le sportsman à pied, le sportsman riche, le sportsman ruiné et même -le sportsman qui n’a jamais eu rien à perdre? Qu’est-ce que le jeune duc et pair -qui possède un haras et l’attelage le plus irréprochable de Paris? Un sportsman. -La fraction d’un agent de change qui va se promener au bois sur une haridelle -qui a traîné son cabriolet pendant toute la semaine, le clerc du notaire, et le commis -marchand qui vont équiter à Romainville ou à Montmorency, ne sont-ils pas -des sportsmen? La jeune vicomtesse tout exquise et dont la tenue à cheval est -d’une si délicieuse hardiesse est encore un sportsman femelle. Sportsman est aussi -la demoiselle entretenue qui galope à tort et à travers sur un locatis; et que l’on -n’aille pas croire que cette énumération contienne le sommaire de l’innombrable -tribu des sportsmen: nous les retrouvons jusqu’au tir aux pigeons, et même en -deux classes, savoir: le sportsman qui tire et le sportsman qui regarde tirer. Nous -rencontrons les sportsmen à l’école de natation, dans les salles d’armes, au tir du -pistolet, à la joute des coqs chez M. Tourel, et jusqu’à la petite Villette où l’on fait -militer des cochons d’Inde.</p> - -<p>Mais comme un traité complet et raisonné de toutes les variétés de l’espèce nous -conduirait à composer un ouvrage aussi volumineux que l’Histoire naturelle de -M. de Buffon, on va se borner à la monographie du sportsman original et complet, -qu’on pourra considérer comme l’archétype de l’espèce.</p> - -<p>Le sportsman ne s’embarrasse pas d’être <i>gentilhomme</i>, il est <i>gentleman</i>, et -c’est beaucoup plus dire, à son avis. Il a hérité de M. son père, ancien négociant, -d’une trentaine de mille livres de rente qu’il mange honorablement en avoine, en -paille, en éponges et en étrilles. Il a changé son nom de Corniquet ou de Grosbedon, -pour un nom de terre; mais, par un sentiment de saine philosophie, de simplicité -<span class="pagenum" id="Page_279">279</span> -modeste et d’équité qui fait beaucoup d’honneur à son caractère, il s’est abstenu -de prendre le titre et d’arborer la couronne de comte. Son abord est froid et cérémonieux, -quoique assez poli: par une faiblesse qu’on rencontre assez généralement -chez les grands hommes et qui lui est commune avec Louis XIV et Napoléon, il cherche -à produire une impression profonde sur les gens qu’il voit pour la première -fois. Le grand roi et l’empereur arrivaient à leur but, l’un en déployant une majesté -toute royale, l’autre en affectant une brusquerie qui n’était pas toujours dépourvue -de grâce et d’aménité. Le sportsman atteint le sien par une simplicité charmante. -Ainsi donc à votre première entrevue, vous lui demandez des nouvelles de son ami, -ce pauvre M. Fleury d’Arbois qui vient de se casser les deux jambes en tombant de -cheval.—<i>Ce n’est rien pour l’homme</i>, répond le sportsman de sa voix lente et anglaisée, -<i>j’ai eu la cuisse droite et la jambe gauche toutes brisées dans une chasse du Leiceister-Shire</i>.—Mais -vous conviendrez, monsieur, que s’il a, comme on dit, deux -énormes trous à la tête, il peut y avoir du danger.—<i>Cela peut être dangereux: en -tombant avec Little-Boby dans une chasse du duc de Buccleugh, nous nous sommes -ouvert le crâne, tous les deux, et me voilà! mais ce pauvre Boby en est mort!!!</i> Si vous -n’êtes pas frappé d’admiration pour un si beau stoïcisme, c’est que vous n’avez pas -en vous le moindre germe du <i lang="en" xml:lang="en">sporting-character</i>.</p> - -<div class="figcenter2" style="width: 345px;" id="im-280bis"> -<img class="bord" src="images/im-280bis.jpg" alt="" title="" width="335" height="600" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-280bis.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Le sportsman en question n’est plus de la première jeunesse; sa mise est simple -et pourtant de la plus grande recherche. Son linge est toujours d’une aussi <i>entière -blancheur</i> que les organdis de M. Planard. Ses bottes sont toujours satinées et lustrées -par un vernis fulgurant. Jamais il n’a adopté les cravates longues ni quitté les cols de -chemise; ses pantalons, scrupuleusement collants, annoncent une jambe sensiblement -arquée, et semblent accuser une longue habitude du cheval. Il est revêtu d’un -<i lang="en" xml:lang="en">newmarket</i> vert foncé, lequel est d’une coupe irréprochable, et lequel est illustré par -des boutons au timbre du jockey-club. Il porte, suspendue à une énorme chaîne d’acier, -une montre, véritable chronomètre à seconde indépendante, qui lui permet d’apprécier -avec une rigueur astronomique la vitesse des chevaux de course, et d’apporter -la ponctualité la plus minutieuse dans toutes les prescriptions de l’hippiatrique. C’est -que le sportsman est essentiellement un homme d’ordre et d’économie; sa frugalité -est aussi supérieure à celle des anciens <ins id="cor_91" title="Lacédomoniens">Lacédémoniens</ins> que notre grand Paris est -au-dessus de la ville de Lycurgue (c’est bien entendu, sous le rapport de l’étendue -superficielle et de la subtilité dans les larcins). Ainsi, vous le voyez, pour se faire -maigrir de quelques livres, avaler avec une résignation surhumaine les aposèmes les -plus acerbes et les préparations les plus révoltantes. Pour soulager son individu d’un -abdomen un peu trop saillant, ou d’une cuisse un peu trop charnue, vous le verrez -pendant quinze jours ne manger que de la salade, ne boire que de l’infusion de bourrache, -et faire deux fois par jour la route de Paris à Saint-Cloud, couvert de flanelle, -et par un dévorant soleil d’août. Qu’on n’aille pas croire qu’il soit insensible aux -plaisirs gastronomiques, aux doux charmes d’un vin de bon crû; invitez-le après -une chasse, à un repas de gentleman; vous le verrez manger avec un appétit féroce, -en buvant comme un Silènes; et puis il quittera la table d’un pied ferme, y -laissant <i>au-dessous de lui</i> tous ses compagnons endormis. C’est qu’il s’est imposé la -<span class="pagenum" id="Page_280">280</span> -loi de ne jamais sortir du flegme qui lui a fait improviser cette réponse en style <ins id="cor_92" title="laco-conien">laconien</ins>. -Une belle dame lui demandait, au retour d’un <i lang="en" xml:lang="en">steeple-chase</i>, si l’un des -<i lang="en" xml:lang="en">gentlemen-riders</i>, mortellement blessé dans une chute, était déjà mort: «No,» -répondit-il. C’est cet air de sang-froid permanent qui lui donne l’apparence de -l’égoïsme, et qui marque la supériorité du sportsman pur insulaire; c’est à cette -inaltérable sérénité qu’il doit de n’engager son argent dans les paris qu’avec une parfaite -connaissance de cause, et de rendre cinq <i lang="en" xml:lang="en">yards</i> au chasseur le plus consommé -pour le tir aux pigeons; ce dont il augmente infailliblement son revenu de cinq à six -cents louis par an. Le sportsman, comme tout homme spécial, est d’une conversation -très-monotone (lorsqu’il consent à parler toutefois). Je ne sais quel auteur anglais a -dit qu’il ne connaissait rien de plus ennuyeux qu’un sportsman, à moins que ce ne -fussent deux sportsmen. Mortellement taciturne lorsqu’il se trouve dans une société -étrangère aux <i>améliorations</i> de la race chevaline, le sportsman devient d’une intarissable -loquacité lorsqu’il rencontre un autre homme aussi spécial que lui: leur -conversation roule exclusivement sur les favoris du Darby et surtout sur le <i lang="en" xml:lang="en">stud book</i>. -C’est que la superstition du pur sang est pour lui plus qu’un axiome, un théorème -incontestable: c’est une religion, un fanatisme, un fétichisme! Il la proclame, il la -soutient avec une égale énergie pour ses chevaux, ses bull-dogs, ses coqs de combat, -ses lévriers et ses pigeons pattus. Il en soutiendrait la suprématie, fût-il en rivalité -avec une altesse royale, fût-il dans la boîte à clous de Régulus, ou sur le gril de -Guatimozin! Ne croyez pas que nous nous présentions ici comme adversaires des -chevaux de pur sang, et que nous ayons intention de proposer, comme je ne sais -quel grand journal, de remplacer les courses de chevaux par des courses d’ânes, -ces dernières devant fournir des résultats beaucoup plus philanthropiques et plus -avantageux à l’industrie de notre pays; tout ce que nous voulons établir, c’est -que la question de la prééminence du pur sang est la seule chose sur laquelle un -sportsman ne puisse raisonner avec son calme habituel. Il vous permettra d’être -républicain, saint-simonien, fouriériste: de mépriser la charte constitutionnelle, -de traiter Louis XIV de charlatan, et Racine de polisson; il vous passera de regarder -l’obélisque de Luxor ou Louqsor, si vous l’aimez mieux, comme un tuyau -de machine à vapeur; et même il vous laissera dire que les pavés d’asphalte sont -une sottise un peu trop dispendieuse pour être excusable; mais de grâce, n’allez -pas lui parler d’un cheval sans généalogie, et ne lui dites pas qu’il pourrait offrir -les mêmes qualités qu’une bête pur sang, un descendant d’<i lang="en" xml:lang="en">Arabian Godolphin</i>: -vous le verrez s’emporter, rugir, écumer: et personne n’ignore combien est terrible -la colère des gens habituellement placides. J’oublie de citer un autre sujet -sur lequel un sportsman ne souffre jamais la discussion: c’est la supériorité de l’école -anglaise sur l’école française. Il affecte le plus profond mépris pour tout ce qui -est écuyer, exercices de manège, et prétend que, sauf M. le marquis Ou....., il aimerait -mieux confier un cheval au dernier courtaud de boutique qu’au premier écuyer -de la France et de la Navarre, en y joignant la Corse et l’Algérie par-dessus le marché. -Sur tout autre sujet, le sportsman est de la plus parfaite indifférence, je pourrais -dire de la nullité la plus complète: et je n’en serais pas démenti. En littérature, -<span class="pagenum" id="Page_281">281</span> -il croit encore aux classiques et aux romantiques; la musique lui est ce qu’il appelle -<i>insipide</i>, et quant à ce qui regarde la politique, ses idées, fort peu distinctes -d’ailleurs, ont une légère tendance aristocratique, attendu qu’il a visité l’Angleterre, -et que les meilleurs chevaux qu’il ait jamais connus étaient possédés par des <i lang="en" xml:lang="en">noblemen</i>, -ou tout au moins des <i lang="en" xml:lang="en">gentlemen</i>: c’est la seule observation qu’il ait rapportée -de ce pays-là. Il n’a jamais pardonné au général Lafayette sa préférence exclusive -ou son engouement pour les chevaux blancs; il pencherait assez volontiers du -côté d’une forme de gouvernement despotique qui supprimerait la garde nationale, -parce qu’un de ses chevaux a reçu une atteinte dans les rangs de la milice citoyenne; -mais il n’en accorde pas moins l’honneur de son estime à M. le duc d’.... depuis -qu’il en a reçu une garniture de boutons de chasse en bronze argenté. Pour -compléter cette <ins id="cor_93" title="exquisse">esquisse</ins> morale du sportsman français, nous dirons aussi qu’avec -toutes les apparences de l’égoïsme, il est au fond très-humain, serviable, assez -reconnaissant des services qu’on lui a rendus, et très-susceptible d’attachement pour -les hommes, et principalement pour les bêtes. Il a nourri dans la plus molle oisiveté -jusqu’à la fin de ses jours <i lang="en" xml:lang="en">Counter-Port</i>, son premier cheval, mort à l’âge de vingt-quatre -ans, de vétusté non moins que de vieillesse. Nous voici parvenus aux linéaments -les plus délicats de notre portrait, et les détails vont manquer à l’historien. -Vu l’insuffisance des documents, il va présenter sous la forme du doute ce qu’il a -cru voir des rapports du sportsman avec la plus aimable partie du genre humain. -Jamais le sportsman, homme de continence et de convenance, ne s’est affiché avec -des femmes suspectes ou décriées; jamais aussi il n’a couru les salons et <i>la haute</i>, -comme on dit au club. Tout tendrait donc à nous faire croire que le sportsman est -destiné à mourir dans le même état de pureté que le chevalier Newton, seule analogie -qui doive jamais exister entre lui et l’illustre auteur du binôme. Il y a pourtant -des gens bien informés qui soutiennent que, depuis la première jeunesse de cet -homme impassible, il entretient la même passion pour une femme de condition -mitoyenne avec laquelle il a l’air de se conduire à peu près maritalement, sans -qu’il existe aucun dérivé connu de cette conjugaison. Ce qui peut faire admettre -cette supposition téméraire, c’est que tous les jours, et très-exactement, il quitte -le club après son dîner vers sept heures et demie, pour n’y revenir que vers onze -heures du soir, et que pendant tout cet intervalle on n’a pu l’apercevoir en aucun -lieu de la ville de Paris où l’on rencontre infailliblement tous ceux qui se promènent -incognito. Ces gens bien informés ne manquent pas de citer à son sujet une historiette -assez <i>excentrique</i>; mais c’est l’unique velléité de galanterie qu’ils aient à lui reprocher. -Il paraît qu’il s’était épris de passion pour une de ces charmantes femmes -qui fourmillent dans tout Paris, laquelle personne était ou se faisait passer pour -Espagnole. On entendait continuellement notre ami chanter avec frénésie, et à l’éternelle -gloire de M. de Musset, cette romance alors en vogue:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Avez-vous vu dans Barcelone</span><br /> - <span class="i0">Une Andalouse au sein bruni?</span> -</div> - -<p class="noindent">Malgré cette touchante application, l’Andalouse lui tenait, comme on dit vulgairement, -<span class="pagenum" id="Page_282">282</span> -<i>la dragée haute</i>; mais elle finit par lui avouer qu’elle mourait d’envie d’avoir -une parure de tourmalines qui se trouvait chez Meller, et qu’elle lui désigna -de manière à ce qu’il ne pût s’y tromper. Or, la parure devait coûter dix mille francs, -et il avait sur-le-champ besoin de cette somme pour faire venir de Londres le fameux -<i>Saturnus</i>, la perle des écuries de <i>Tatersall</i>. En outre, il fallait se hâter, car ledit -<i>Saturnus</i> pouvait lui être enlevé par lord S..., ou par tout autre riche amateur. -Grande était sa perplexité! Il fallait, ou retourner chez l’Andalouse avec l’écrin, -ou n’y pas retourner du tout. C’est le parti qu’il prit, et le jour suivant, il donna -l’ordre d’acheter Saturnus, qu’on peut voir encore aujourd’hui dans son écurie -modèle. Pour ce qui regarde les habitudes et la vie matérielle du sportsman, il -habite une rue voisine des Champs-Élysées, prétendant avec raison que la <i>traversée -de Paris</i> abîme les chevaux de selle: il se lève tous les jours à huit heures, il se -couche entre une et deux heures du matin; jamais il ne fréquente les bals masqués, -il ne va presque jamais au spectacle; vous le trouverez quotidiennement au bois de -Boulogne entre deux et cinq heures, quand il n’est pas aux chasses de l’union ou -de M. le duc d’.... Là, il fatigue d’ordinaire deux chevaux (qui l’attendent à la -porte Dauphine) en leur faisant faire à chacun un tour de bois, et les lançant par-dessus -tous les obstacles de la porte d’Auteuil, le chenil, c’est-à-dire le double fossé -et la double barre (excepté toutefois <i>la barre Potocki</i>, bien entendu).</p> - -<p>Pour qu’on ne puisse pas nous accuser d’avoir peint les sportsmen à leur désavantage, -nous allons montrer celui-ci dans toute sa gloire, c’est-à-dire dans son écurie. -C’est là qu’il triomphe! Il est dans son écurie complétement beau, royal, -épique! Figurez-vous une petite maison en briques, bien exposée au plein midi, à -l’extrémité d’une cour vaste, aérée et soigneusement sablée, où une demi-douzaine -de chiens, tant lévriers que danois, griffons, bulls-dogs et terriers, ont l’air de traîner -une existence assez inutile. On vous ouvre une porte ornée d’un bouton de -cuivre éclatant, et vous êtes dans le tabernacle hippiatrique. C’est là que le sportsman -passe toutes ses matinées; aussi reconnaît-on partout l’œil du maître: les -litières sont fraîches et soigneusement renouvelées, les stalles d’un bois de chêne -bien poli; une paille blonde et consistante est suspendue dans les râteliers, une -avoine sèche et farineuse circule dans les mangeoires. Voyez donc comme ils sont -heureux et gracieux, les habitants de ce splendide logis! comme ils ont l’œil vif et -brillant! voyez comme leur poil est fin, souple et poli! Peut-on blâmer un sportsman -de passer une partie de son temps dans <i lang="en" xml:lang="en">such a stall</i>? Que l’on ne me parle -plus de mameluck pleurant sur son coursier, comme du type de l’affection qui peut -unir l’homme à la bête: l’amour du sportsman pour ses chevaux me semble aussi -supérieur à celui de l’Arabe que l’attachement du pélican blanc pour ses petits qu’il -nourrit de sa chair, l’est à celui du sarigue qui se contente de porter les siens dans -sa poche velue. Le mameluck aurait-il inventé, comme l’a fait le sportsman, de faire -conduire un cheval de course en voiture au lieu du rendez-vous, et de faire voyager -avec lui un tonneau rempli de la même eau qu’il a coutume de boire? Mais continuons -de visiter les écuries dont le maître fait les honneurs avec une prévenance -si jubilatoire et si courtoise. Nous pouvons remarquer ses <i>boxes</i> garnis de bouches -<span class="pagenum" id="Page_283">283</span> -de chaleur moyennant lesquelles on peut procurer à des chevaux <i>en condition</i> la -température la plus convenable; la sellerie, véritable musée équestre; les remises, -immenses magasins où se trouvent réunis tous les chefs-d’œuvre de la carrosserie -britannique. Pour tout cela, le sportsman éprouve un sentiment vif et profond qui -participe de l’amour qu’un jeune homme ressent pour sa première maîtresse, et de -la passion qui pousse un avare à mourir de faim sur un monceau d’or.</p> - -<p>Terminons ce tableau de genre par une anecdote dans laquelle nous avons joué un -certain rôle, et qui nous semble vérifier ce que nous avons avancé de l’attachement -que le sportsman a pour ses chevaux.</p> - -<p>Il y a un an à peu près je suivis une chasse assez brillante. Le cerf, lancé dans les -bois de Versailles, alla se faire prendre auprès de Rambouillet; nous eûmes sept heures -de chasse, et je revins de l’hallali avec notre sportsman, lui à pied, tenant son cheval -par la bride, moi monté; car ayant un cheval de louage, et je le dis modestement, je -me sentais fort peu disposé à épargner la fatigue de mon poids à cette vénale créature. -Après une heure de marche, par une pluie battante, nous arrivâmes à la porte -d’une auberge où je laissai mon cheval entre les mains d’un garçon d’écurie; et -comme nous mourions de faim, je me chargeai de commander le dîner qui fut servi -au bout d’une demi-heure. J’envoyai prévenir mon compagnon, que j’avais laissé -pâle, exténué, <ins id="cor_94" title="harrassé">harassé</ins>, bouchonnant son cheval avec un air de sollicitude exquise -et d’agitation fébrile ou frénétique. Comme après un quart d’heure d’attente mon -compagnon n’arrivait pas, et que je le savais d’ailleurs fort absolu dans ses résolutions, -je me mis à table, je dînai bravement, et après un dessert un peu moins que -modeste je m’endormis dans mon fauteuil. J’ignore combien de temps dura mon -sommeil; mais il dut être assez long, car la chandelle qui m’éclairait était réduite -au tiers de sa longueur primitive quand je fus réveillé par mon ami, qui entrait avec -fracas dans la chambre. Sa marche était alerte, sa figure était rayonnante de satisfaction; -il me prit les mains avec un air d’expansion surprenante en me disant: «Mon -ami, mon bon ami!... (j’étais encore hébété par le sommeil et stupéfait par cet accès -inaccoutumé d’affection cordiale) <i>Coroner a mangé l’avoine</i>,» dit-il avec une voix -chevrotante et en me regardant d’un œil humide.</p> - -<p>A présent nous devons à nos lecteurs le portrait d’un de ces innombrables satellites -qui gravitent autour de notre planète, en s’efforçant de mériter et d’obtenir le -titre brillant de sportsman. Quel abîme entre les copies et le modèle! La lumière de -Phébus diffère encore moins de celle de la pâle Phœbé, comme disaient les poëtes de -l’empire. Quoi qu’il en soit, et malgré les scrupules de notre conscience, nous allons -esquisser notre héros secondaire, à qui nous appliquerons ce que Voltaire disait des -traductions qu’il appelait des <i>revers de tapisseries</i>. Le sportsman amateur est presque -toujours pourvu de soixante à quatre-vingt mille livres de rentes; il est de noble -famille; vous l’avez vu passer, et vous avez pu remarquer la considération, l’estime -et la haute approbation dont il a l’air pénétré pour toute sa personne. Jusqu’à vingt-deux -ans, il a vécu avec un cabriolet des plus simples et un cheval de selle, mangeant -niaisement son pécule avec des actrices; mais, le beau jour où il a acquis une -preuve irrécusable de l’infidélité de son infante, il s’est fait à peu près les réflexions -<span class="pagenum" id="Page_284">284</span> -suivantes: «Depuis deux ans je vis comme un bourgeois, un croquant; je ne fréquente -que des femmes indignes de moi (traduisez: qui se moquent de moi); décidément -je me réforme. Je veux me voir cité dans tout Paris de la manière la plus -honorable: aimer les chevaux est tout à fait une passion de grand seigneur, et j’ai -toujours senti que j’étais né pour être sportsman.»</p> - -<p>Huit jours après avoir fait ces réflexions, notre jeune homme a pris un maître -d’anglais, et il s’est formé une sorte de dialecte à lui, une langue tout à fait hippiatrique; -il applique à toutes les petites femmes le nom de <i>ponette</i>; il parle du <i>poitrail</i> -de madame Z, et de la <i>crinière</i> de mademoiselle R, tout comme s’il parlait de <i>Miss -Annette</i>. Ce peu de temps lui a suffi pour s’impatroniser chez les marchands de -chevaux, et de plus il est devenu un adepte forcené de la religion du pur sang. -Il trône en potentat dans les écuries de Crémieux ou de Bénédict: là, il adopte, -il accueille, il accepte sérieusement les éloges que lui adressent les maquignons -sur ses connaissances hippiatriques. Il pense souvent à la reconnaissance que -doit lui inspirer la manière dont il encourage et fait prospérer le commerce -des chevaux. C’est lui qui a répondu à un de ses amis, qui lui faisait remarquer -combien son dernier cheval était poussif: <i>Ceci n’est pas possible, ***<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> a trop -de considération pour moi</i>. Le voilà donc improvisé connaisseur; et mettant tout -son plaisir à vendre, acheter et brocanter; à ne conserver jamais pendant plus d’un -mois le même cheval, parvenant toujours à faire reprendre pour vingt-cinq louis -l’excellent coursier qui lui a coûté 3,000 francs. Malgré toutes ses mésaventures, -il n’en dit pas moins incessamment qu’il est en possession du <i>premier trotteur de -Paris</i>; il vous dira que c’est un cheval de chasse qui peut sauter six pieds.... De la -figure un peu chevaleresque du vrai sportsman il a fait un je ne sais quoi de burlesque -et d’exhilarant qui révèle toute l’impuissance de l’homme à changer sa nature -et à masquer son caractère. Ainsi, qu’on lui propose un pari <i>sortable</i>, vous le verrez -réfléchir avec une profondeur digne de Descartes et de Galilée, refuser décidément, -et pour accepter ensuite les chances d’une autre gageure extravagante. C’est ainsi qu’il -parodie cette sagacité instinctive qui distingue le véritable sportsman. Autre travers: -frappé du stoïcisme avec lequel celui-ci raconte ses désastres, frappé surtout -de la profonde impression qu’il produit sur ses auditeurs, il cherche à rivaliser de -catastrophes et d’impassibilité laconique avec son modèle et son rival. Il ne vous -parlera jamais d’une chasse ou d’une course dans laquelle il n’ait pas éprouvé plusieurs -malencontres, et tout son corps devrait en être couvert de cicatrices. Mais à force -de malheurs il a rendu la compassion tout à fait impossible, et ses amis lui disent alors: -«Allons donc, marquis, allons donc!...» Il a vidé jusqu’à la lie la coupe de l’infortune, -car au jockey-club la mauvaise réputation de son écurie est tellement établie -qu’aucun homme expérimenté ne voudrait parier pour un des chevaux du marquis, -sans exiger 10 contre 1; il n’a jamais gagné qu’une seule course, et c’était un jour où -son cheval se trouvait sans concurrents. Tout le monde sait l’unique encouragement -<span class="pagenum" id="Page_285">285</span> -qu’il ait reçu dans un <i>gentlemen riders</i> dont il s’était ingénié de faire partie. Il était -rayonnant, sublime, au départ; jamais pareil jockey n’avait relui sous le soleil; à -la fin du premier tour, en repassant devant les tribunes, un honnête spectateur le -voyant <i>distancé</i>, et se trouvant saisi de compassion pour son pauvre cheval qu’il -<i>roulait</i> avec rage, lui cria en manière d’applaudissement: «Ne vous pressez donc -pas, monsieur, vous avez bien le temps.» Comme on peut le présumer, notre -sportsman arriva le dernier, quoique son cheval fût <i>un des premiers coureurs des -trois royaumes</i>.</p> - -<p>Personne n’ignore la manière dont il a perdu son petit jockey Bill; mais ayant été -témoin de l’événement, on trouvera bon que je le raconte avec plus de véracité que -ne l’ont fait les journaux du palais et le <i>Moniteur des Halles</i>. J’étais allé par un beau -matin printanier chez le marquis de C. Je le trouvai en proie au plus furieux accès -de misanthropie. Je m’informai avec anxiété de la cause de cette affection mélancolique. -Tu sais bien, me dit-il, <i>Atar-Gull</i>, ce superbe cheval bai-brun que tout le -monde m’envie, et que j’avais engagé pour courir demain au Champ-de-Mars; tu sais -bien aussi avec quel soin je le faisais <i>entraîner</i> et comme il est admirablement <i lang="en" xml:lang="en">in -condition</i>? eh bien, mon cher, je suis obligé de renoncer au prix, mon jockey vient -de crever comme un mousquet! Comme je tenais à Bill, le roi des jockeys, suivant -moi, et que je conservais l’espérance de faire diminuer son excédant de poids qui -n’était que de dix livres et demie, j’ai d’abord commencé par le faire purger trois ou -quatre jours de suite, et puis je l’ai tenu pendant trois semaines emmaillotté dans -sept ou huit couvertures de laine, en lui faisant boire une demi-pinte d’eau-de-vie -par jour; j’employai tous les sudorifiques connus, et je crois que j’en inventai -même; Bill, qui jusqu’ici avait supporté merveilleusement bien toutes ces choses-là, -n’a pu résister pour cette fois-ci........ Notre héros se leva brusquement, et se promenant -à grands pas dans sa chambre gothique (la chambre à coucher d’un élégant -sportsman est toujours du style le plus gothique), il reprit bientôt: Je n’avais pourtant -rien négligé, pour qu’il ne diminuât que d’une demi-livre par jour, ce qui -faisait mon affaire et n’était pas trop exiger; car enfin j’avais expérimenté la -prodigieuse bonté de sa constitution et je ne craignais pas que ce régime le rendit -malade; mais il faut que le drôle ait avalé la tranche de mouton rôti qu’on lui présentait -chaque matin, et dont il ne devait que sucer le jus, suivant nos conventions: -c’est sa gloutonnerie qui l’aura tué, et toujours est-il qu’il est mort d’indigestion, à -ce que je suppose.—Je ne pus m’empêcher d’excuser ce malheureux garçon.—Voilà -bien ta philanthropie malentendue, reprit le marquis, périssent mille fois tous -les Bills, tous les jockeys français et anglais, pourvu qu’ils fassent gagner nos -chevaux, à nous autres vrais sportsmen! nous ferons des pensions à leurs familles, -s’ils en ont? Notre héros était beau d’exaltation en ce moment; il avait grandi de six -pieds! Bill était mort et notre sportsman avait constitué une pension de 700 francs -à sa grand’mère, à qui l’on eut de la peine à faire comprendre que Bill était son petit-fils, -car elle ne le connaissait que sous le nom de François Guillard.</p> - -<p>Une autre fois je le trouvai qui lisait une gazette anglaise et qui ruminait sur la -nouvelle suivante: «Un vicaire du comté de Sussex avait égorgé le curé de sa -<span class="pagenum" id="Page_286">286</span> -paroisse avec le sang-froid le plus barbare. Ce jeune ecclésiastique passait pour -aimer passionnément les chevaux, et l’on a découvert par les débats qu’il avait -commis ce crime atroce uniquement pour se procurer l’argent nécessaire à l’achat -d’un ouvrage en trois volumes in-folio, dont voici le titre:</p> - -<p><i>Histoire de tous les chevaux qui ont remporté des prix aux courses en Angleterre, -depuis leur établissement jusqu’à la présente année, avec leurs généalogies -très-équitables et leurs portraits; on y a joint les noms des particuliers qui -les montaient avec ceux des gentlemen à qui ils ont appartenu, et pour l’agrément et -l’instruction des lecteurs, on y rend un compte exact de tous les paris pour ou -contre.</i></p> - -<p>«<span lang="en" xml:lang="en">Sir John Bailey, juge of King’s bench</span> et président des assises, a fait remarquer -dans ses conclusions que la passion du clergé anglican pour l’hippiatrique avait -été la source de soixante-sept condamnations infamantes pendant l’espace de -sept ans.»</p> - -<p>—Qu’est-ce que tu penses de ceci? demandai-je à notre anglomane.—<i lang="en" xml:lang="en">Shocking</i>, -me répondit-il, <i lang="en" xml:lang="en">my dear, very shocking, dreadfully shocking!</i> et voilà tout ce -qu’il en résulta dans son jugement.</p> - -<p>On peut supposer aisément que la fatalité qui conduit le marquis à des résultats -si déplorables ne manque pas de peser sur lui dans les autres exercices qui forment -la base du <i lang="en" xml:lang="en">sporting character</i>. Ainsi donc il est subitement épris de passion pour -la chasse, il improvise une meute dans une de ses terres, devient la terreur de ses -voisins, et le fléau de ses métayers; il fait élever des renards pour se permettre le -<i lang="en" xml:lang="en">fox hunting</i>; il nourrit des sangliers dans une de ses écuries.</p> - -<p>Voici du reste une ou deux aventures de sa vénerie dont nous avons été les -acteurs et les témoins. Je me trouvais à la campagne en automne et dans le voisinage -de son château, il m’invita pour courir un renard: l’animal apporté sur une -petite voiture, fut placé dans un fourré dont les chiens se rendirent bientôt les -maîtres en <i>violonnant</i> comme des forcenés. Durant trois heures environ, nous galopâmes -à leur suite et ils nous ramenèrent à l’endroit même d’où nous étions partis: -là ils nous annoncèrent par le redoublement de leurs cris que l’hallali s’approchait. -Le piqueur s’élance pour s’emparer de l’animal, mais le pauvre renard était déjà roide -mort et froid comme une pierre, attendu que la frayeur ou la contrariété l’avaient -fait succomber à une de ces attaques morbides appelées vulgairement <i>paralysies</i>. Il -n’avait pas bougé de dessus la motte de terre où il avait été posé, et nous, nous avions -suivi au galop une belette, une fouine, un blaireau, que sais-je? Un autre jour on -avait lâché pour nous complaire un de ces sangliers si soigneusement élevés pour -nos plaisirs. Les chiens accoutumés à son fumet et à la placidité de son caractère, ne -se décidèrent à le chasser que lorsqu’ils en furent sommés à grands coups de fouet: -la chasse s’entama enfin, mais ce fut tant bien que mal: il faisait le même jour une -chaleur dévorante, et nous suivîmes pendant une heure à peu près, la voix de la -meute. Tout à coup un silence profond et solennel succéda aux cris des chiens: -meute et sanglier, tout était disparu, tout semblait tomber dans un abîme, et l’on -aurait dit que la terre avait englouti les chiens et le gibier: après une recherche -<span class="pagenum" id="Page_287">287</span> -scrupuleuse nous trouvâmes le mot de cette énigme; les chiens et le sanglier buvaient -amicalement à la même mare, et la plus parfaite intimité régnait entre eux. Le -sanglier domestique fut ramené dans ses lares, et puis on l’égorgea comme un vil -pourceau qu’il était; on rossa vigoureusement les chiens et ils ne dînèrent que le -lendemain: voilà la moralité de l’anecdote. On peut juger par ces deux aventures -combien notre ami et sa meute sont dignes de figurer en première ligne dans l’institution -des louvetiers; société établie, comme chacun sait, pour la conservation, si -ce n’est pour l’amélioration de la race des loups, à qui des louvetiers de notre -connaissance font tous les ans le sacrifice de quelques vieilles vaches et de plusieurs -ânes, afin qu’ils ne soient pas tentés d’abandonner l’arrondissement. Notre héros -continue jusqu’à vingt-cinq ans le cours de ses désastres; à cette époque-là, sa fortune -se trouvant dérangée par ses prodigalités, il se marie, réforme ses écuries, se -prend de belle passion pour l’agriculture ou la musique, et finit à trente ans par -être député de son département. Nous ne le suivrons pas dans sa carrière politique, -nous nous contenterons de lui souhaiter plus de succès à la chambre qu’au Champ-de-Mars -(deux arènes entre lesquelles nous n’avons l’intention d’établir aucune -sorte de parité).</p> - -<p>Les dernières courses de Paris nous ayant mis à portée d’observer certaines variétés -du genre sportsman, nous croyons devoir en rendre compte aux souscripteurs -de M. Curmer: la scène se passe au Champ-de-Mars et dans la tribune à droite.</p> - -<p>Première variété du genre.—Le <i>sportsman à pied</i>. Il est représenté par un tout -petit jeune homme ayant une cravache et des éperons. Il fume avec un aplomb -soldatesque, et s’adressant indistinctement et familièrement à tous ses voisins:—Il -est inouï, dit-il, il est inouï, ma parole, il est inouï qu’on se permette -de faire attendre le public de cette manière-là. Ces messieurs du club (prononcez -claoub) se croient tout permis, et encore pour nous faire voir des courses qui -font pitié quand on a assisté à celles d’Epsom, de New-Market et d’Ascott... Enfin -la cloche sonne et les membres du jockey-club se dirigent vers leur tribune. Le -petit monsieur reprend en s’adressant avec confiance à son voisin qu’il ennuie -profondément:—Regardez donc, je vous en prie, voyez donc la conformation -de Margarita, comme elle s’embarque au galop; quelle bête! que de race, que -de sang elle a! Le signal du départ est donné, le jockey du duc d’O..... reste en -arrière; le jeune homme après un instant de silence répond à une dame qui s’étonne -et s’afflige de ce que la casaque rouge est dépassée.....—C’est une tactique, -madame, une tactique, une pure tactique; et si vous aviez vu autant de courses -que moi, vous sauriez que rien n’est jamais décidé avant le dernier tournant. Regardez -comme Margarita allonge, voilà qu’elle les rattrape, elle a la corde, elle a -la corde! (avec la dernière suffisance.) Tout est fini maintenant, et les autres sont -distancés; je l’avais bien dit.</p> - -<p>Deuxième variété du genre.—<i>Sportsman stupide.</i> Un provincial en paletot -noir avec des gants bleu de ciel. Il s’écrie au départ:—Oh! ah! oh! ah! au -passage du premier tour, avec joie:—Mon Dieu, monsieur, que je voudrais -bien savoir qui est-ce qui va gagner?.... A l’arrivée des coursiers, avec un air -<span class="pagenum" id="Page_288">288</span> -d’ivresse:—J’en suis bien content, et c’est bien joli des courses de chevaux -dont tous les journaux de Paris parlent tant!!!</p> - -<p>Troisième variété du genre.—Le <i>sportsman politique</i>. Un monsieur entre deux -âges, habit vert, canne à pomme d’or et cachet armorié. Il se parle à lui-même en -finissant de lire son programme:—Casaque rouge, toque bleue, Arabella, au duc -d’O....., c’est-à-dire au duc de Ch...—Quelle rosse!... A la fin du premier tour -Arabella tenant la tête, il murmure:—C’est probablement une jument qu’il aura -fait venir d’Angleterre? Ces gens-là sont capables de tout!... A l’arrivée, Arabella -étant ce qui s’appelle <i>distancée</i>, il s’écrie avec explosion:—Enfoncée, Arabella! -enfoncée! Je l’aurais parié dès avant la course, et je ne donnerais pas cette satisfaction-là -pour dix louis!... Le sportsman politique s’éloigne en se frottant les mains.</p> - -<p>On trouverait peut-être que j’ai fait beaucoup d’honneur à ces trois variétés en -les décorant du nom de <i>sportsman</i>; mais j’ai voulu prouver que le <i>sporting character</i> -a gagné toutes les classes de la société française, ce qui ne laisse pas que -d’être un sujet d’amour-propre et de satisfaction pour mes amis et pour moi.</p> - -<p class="right1">Rodolphe <span class="smcap3">d’Ornano</span>,<br /> -<span style="font-size: small">membre du jockey-club</span>.</p> - -<div class="figcenter3" style="width: 500px;" id="im-288a"> - <img src="images/im-288a.jpg" alt="" title="" width="500" height="350" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-288a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 443px;" id="im-288bis"> - <img class="bord" src="images/im-288bis.jpg" width="433" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE JOUEUR DE BOULES</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-288bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-289a"> - <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> - <img src="images/im-289a.jpg" width="600" height="239" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-289a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE JOUEUR DE BOULES.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 131px" id="im-289b"> -<img src="images/im-289b.jpg" alt="P" title="" width="124" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-289b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">P</span><span class="smcap3">eut-être</span> -avez-vous remarqué quelquefois, sous les ombrages soi-disant -frais des Champs-Élysées, au milieu des solitudes de l’Observatoire -ou de la barrière du Trône, deux lignes parallèles de spectateurs, -lignes mouvantes qui s’allongent dans toutes les directions, -qui serpentent dans la plaine, qui s’écartent et se rapprochent, qui -se dissipent et se reforment incessamment, et au-dessus desquelles -on voit s’élever, par intervalles, de petits globes noirs pareils à des -bombes, mais à des bombes qui n’éclatent jamais; tandis que, à travers -les pieds des spectateurs, d’autres globes semblables roulent, -se précipitent, et jettent partout le désordre et la confusion.</p> - -<p>Approchez-vous avec précaution et mesure. La précaution n’est pas pour vous: -elle est pour ces globes vagabonds. Qu’il vous arrive d’en heurter quelqu’un au -grand détriment de vos jambes! vous recueillerez, pour excuses et pour marques de -compassion, mille reproches, mille malédictions, mille injures. Oserez-vous bien -vous plaindre du coup que vous avez reçu? Votre coup! eh, malheureux! il ne s’agit -que de celui que vous avez fait manquer.</p> - -<p>En manière de dédommagement et de consolation, étudiez le tableau que vous avez -sous les yeux. Les bonnes figures! les honnêtes et placides physionomies de rentiers! -Car il n’est pas permis de s’y tromper: ce sont, pour la plupart, d’anciens négociants -qui ont passé par toutes les tribulations des <i>fins de mois</i>, et qui, retirés dans leur -revenu, comme le rat dans son fromage, n’ont d’autre souci que les prédictions du -baromètre et le cours de la rente. Les voilà, le corps penché en avant, le cou tendu. -Le soleil brûle leurs têtes. Le froid rougit leur nez et bleuit leur visage; ils s’inquiètent -bien du froid ou du soleil! <i>Trop long!</i> disent-ils gravement. <i>Trop court!</i> -disent-ils encore d’un ton doctorat, et ils resteront là, se passionnant pour telle ou -<span class="pagenum" id="Page_290">290</span> -telle boule, et suivant d’un œil exercé les diverses chances du jeu, jusqu’à ce que le -jour baisse, et que l’heure du dîner approche. Alors vous verrez le cercle se dissiper -avec regret: ces braves citadins s’en retourneront lentement à leur faubourg, emportant -des émotions, des souvenirs, un fonds inépuisable de conversation et un -violent appétit. Voilà une journée bien employée!</p> - -<p>Les joueurs sont dignes des spectateurs. Examinez celui que Charlet a placé sous -nos yeux. Vous le voyez: le joueur de boules doit avoir de quarante-cinq à cinquante -ans; c’est pour lui la belle saison de la vie, l’âge de la perfection; il a conservé la -force qui exécute, il a acquis l’expérience qui dirige. Car, ne vous y trompez pas, vingt -ans d’études et d’exercices assidus ne suffisent pas toujours pour former un joueur -de boules de quelque distinction. Regardez bien celui-ci: vous lirez sur son visage, -dans son attitude même, toutes les tribulations auxquelles son âme est en proie; il -est sous l’influence simultanée des deux plus puissants mobiles du cœur humain: la -crainte et l’espérance. Il vient de lancer sa dernière boule: elle roule devant lui, et -vous pouvez en suivre le mouvement sur sa physionomie; il la couve, il la protège -du regard; il la conseille, il voudrait la voir obéissante à sa voix; il en hâte ou bien -il en ralentit la marche selon qu’une ravine ou un monticule l’arrête au passage, ou -la précipite à une descente; il l’encourage du geste, il la pousse de l’épaule, il la -tempère de la main; suspendu sur la pointe du pied, le bras tendu, le visage animé -par une foule d’émotions diverses, il imprime à son corps les ondulations les plus -bizarres. On dirait que son âme a passé dans sa boule.</p> - -<p>Si l’importance d’un jeu se mesurait au degré d’intérêt qu’on y apporte, le premier -de tous, sans contredit, serait le noble jeu de boules. Chez ceux qui se livrent à cet -amusement, ce n’est pas seulement un goût prononcé, c’est une passion véritable, c’est -une sorte de fanatisme. Si le fameux maître à danser Marcel a pu s’écrier: Que de -choses dans un menuet! que n’eût-il point dit, s’il eût parlé d’une partie de boules? -Toutefois il convient, ce me semble, de s’occuper de l’arme avant d’arriver au guerrier, -et de faire connaissance avec la théorie avant d’en suivre l’application sur le terrain.</p> - -<p>Sans retracer ici l’histoire de la boule, qu’il me soit permis de faire observer -qu’elle joue un rôle important dans la composition de cet univers, et sur cette terre -en particulier. Les arts et les métiers ont leur boule spéciale; les architectes connaissent -la <i>boule</i> d’amortissement; les chaudronniers donnent le nom de <i>boule</i> à une -enclume ronde; le fourbisseur à un instrument en bois de ce nom; la maréchalerie -cite ses <i>boules</i> de licou, et l’art du metteur en œuvre ses <i>boules</i> à sertir: enfin il -n’est pas de chasseur un peu exercé qui ne sache ce que c’est que la <i>boule</i> du chamois.</p> - -<p>La balle et la bille, si chères aux écoliers, ne sont que des diminutifs de la boule, -dont le ballon est une ampliation. Si la boule ne règne pas seule dans le jeu de -quilles, elle en est incontestablement l’âme. Que feriez-vous de vos quilles, symétriquement -plantées, sans la boule indispensable à les abattre? qui sait si dans une -pareille extrémité, les joueurs de quilles ne se verraient pas réduits à implorer l’assistance -d’un chien, malgré leur inimitié proverbiale pour cet intéressant animal? -L’antique jeu du mail, qui a donné son nom à une rue de Paris et à tant de promenades -dans nos provinces, consistait en une boule d’un bois très-dur qu’on lançait à -<span class="pagenum" id="Page_291">291</span> -l’aide du mail ou maillet; il en est ainsi du jeu de la paume, qui tombe chaque jour -en désuétude, et du jeu de billard, auquel nos écoles de droit et de médecine ont -fait faire, dans ces dernières années, de si prodigieux progrès. Entrez dans un café; -le billard est inoccupé, les queues sont à l’abandon. Où sont les billes? le maître de -l’établissement les a dans sa poche, et, avec elles, tout le jeu de billard. Si, vous associant -aux jeux de vos enfants, vous leur permettez de gonfler une gouttelette d’eau -savonneuse suspendue à l’extrémité d’un chalumeau, c’est une boule qu’ils produisent -infailliblement; savant enfantillage auquel se livrait Newton quand il étudiait -la théorie de la lumière!</p> - -<p>De tout temps la boule a joué un rôle fort important dans la politique; elle a donné -son nom aux bulles des papes, en prêtant sa forme aux sceaux qui y étaient attachés; -il en fut de même de la bulle d’or, sur laquelle s’appuya si longtemps le droit public -en Allemagne. La première boule d’or dont l’histoire ait consacré le souvenir est celle -que Tarquin l’Ancien donna comme insigne à son fils, et que celui-ci portait à son -cou. Aujourd’hui ce sont les boules qui gouvernent dans les états constitutionnels; -elles y décident de l’adoption ou du rejet des lois; elles consolident ou renversent un -ministère, et c’est une assez belle gloire! Le mot de boule a conquis en outre un -sens moral, et vous l’entendez chaque jour au figuré. Dans le langage populaire on -honore du nom de boule la tête d’un homme. Le vaste cerveau de Cuvier, où toutes -les connaissances humaines avaient leur compartiment, leur casier, comme dans -une vaste bibliothèque distribuée par ordre de matières, qu’était-ce autre chose -qu’<i>une fameuse boule</i>?</p> - -<p>Tout cela est bien évidemment à l’avantage du jeu de boules; on voit combien il -peut prêter aux autres, sans avoir besoin d’en rien emprunter. Son importance a -été si bien reconnue par les savants auteurs du Dictionnaire encyclopédique, qu’ils -n’ont point dédaigné de lui consacrer un chapitre.</p> - -<p>Écoutez; je cite textuellement:</p> - -<p>«On joue le jeu de boules à un, deux, trois contre trois, ou même plus, avec chacun -deux boules pour l’ordinaire. Les joueurs fixent le nombre de points à prendre -dans la partie, à leur choix. C’est toujours ceux qui approchent le plus près des buts -qui comptent autant de points qu’ils y ont de boules. Ces buts sont placés aux deux -bouts d’une espèce d’allée très-unie, rebordée d’une petite berge de chaque côté, et -terminée à chacune de ses extrémités par un petit fossé que l’on appelle <i>noyon</i>. Quand -on joue, si quelque joueur arrête la boule, on recommence. Il n’est pas permis de -taper des pieds pour faire rouler la boule davantage, ni de la pousser en aucune -façon, sous peine de perdre la partie. Une boule qui est entrée dans le noyon et a -encore assez de force pour revenir au but ne compte point; un joueur qui joue avant -son tour recommence, si l’on s’en aperçoit; celui qui a passé son tour perd son -coup. Il est libre de changer de rang dans la partie, à moins qu’il ne soit convenu -autrement. Qui change de boule n’est obligé qu’à reprendre la sienne et à jouer son -coup si personne n’a encore joué après lui; mais si quelqu’un a joué, il remet la -boule à la place de celle qu’il a jouée, si l’autre veut jouer avec sa boule.»</p> - -<p>Quelques-unes de ces règles sont encore en vigueur, mais le jeu de boules, lui -<span class="pagenum" id="Page_292">292</span> -aussi, a proclamé son indépendance; il s’est affranchi des terrains préparés exprès, -comme on en voyait encore quelques-uns, il y a trente ans, le long de la partie droite -des Champs-Élysées, où s’élève aujourd’hui le quartier Beaujon; le noyon a totalement -disparu, et c’est tout au plus s’il existe encore dans la mémoire des doyens -des joueurs de boules; la nouvelle génération ne le connaît pas. Autrefois le jeu de -boules s’appelait aussi <i>cochonnet</i>. Cette dénomination, dont l’étymologie m’est inconnue, -n’appartient plus maintenant qu’à la petite boule qui sert à marquer le but; -encore n’est-elle usitée que sur la rive droite de la Seine: sur la rive gauche, le cochonnet -s’appelle le petit, peut-être dans le but louable de ne point effaroucher la -délicatesse du faubourg Saint-Germain, par un diminutif qui rappelle un animal -immonde. Dans ces derniers temps, quelques joueurs de boules, séduits sans doute -par la manie des innovations, ont essayé de substituer aux deux dénominations -consacrées par l’usage, celle de <i>bouchon</i>; mais leur tentative a été repoussée, et ils -n’ont point fait école. Les amateurs du noble jeu de boules ont compris qu’ils ne devaient -pas admettre dans leur vocabulaire un terme emprunté à un jeu que pratiquaient -jadis les laquais dans les châteaux, et qui ne sert plus guère aujourd’hui -de délassement qu’aux gamins de Paris du premier âge; car ils attaquent de front le -jeu du tonneau dès qu’ils atteignent l’âge d’émeute.</p> - -<p>Quoique les conditions pour la fixation du nombre des points soient les mêmes -qu’autrefois, une partie de boules se joue ordinairement en onze points. Celui des -joueurs qui dans un coup gagne un ou plusieurs points, acquiert le droit de lancer -le cochonnet, et par conséquent de déterminer le but. L’avantage qui en résulte est -si important, que cette question ne doit pas être traitée légèrement.</p> - -<p>D’abord il faut savoir qu’un joueur de boules se livre à une foule d’études préparatoires -dont la principale a pour objet la connaissance exacte du terrain. Il en -est qui connaissent, aux Champs-Élysées, l’assiette des lieux et jusqu’aux moindres -sinuosités du sol, aussi bien que Napoléon connaissait sa carte d’Europe.</p> - -<p>Ils y vont souvent le matin, en cachette les uns des autres; ils suivent les déviations -de leurs boules, étudient l’effet des pentes, calculent quelle ressource offrira un -ricochet savamment combiné. Munis de ces instructions géographiques, sans affectation, -sans avoir l’air d’être déterminés autrement que par le hasard, maîtres du -cochonnet, ils le dirigent vers un but dont les approches leur sont familières. Il faut -donc être quelque peu versé dans la diplomatie pour conserver tous ses avantages à -un combat de boules. Ce n’est pas tout: le joueur de boules qui dispose du cochonnet, -est le souverain le plus absolu qui se puisse imaginer; le moment où il -élucubre dans sa pensée la direction qu’il lui donnera est peut-être le moment où il -est le plus beau. Son visage est impassible comme l’était celui de M. de Talleyrand: -vainement on cherche à deviner son dessein; vainement les spectateurs veulent s’orienter -sur sa physionomie afin de se bien placer; quand ils attendent le cochonnet -dans une direction, ils le voient rouler dans une autre, et tous, sans le plus léger -murmure, sans se permettre la moindre observation, se rangent en une double haie, -où le despotisme du joueur a voulu qu’ils vinssent se ranger. Quel souverain oserait -se flatter d’obtenir de ses sujets une telle obéissance!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_293">293</span> -Les joueurs de boules ne fabriquent pas leurs armes; mais ils ne confient à nul -autre qu’à eux-mêmes le soin de leur donner la plus grande perfection possible. -Les novices, les commençants se servent encore de boules en bois sans aucune autre -préparation; il arrive même quelquefois que des amateurs tièdes, n’ayant point de -boules à eux, en louent à l’espèce de cabaret-masure qui sert aujourd’hui de rendez-vous -aux joueurs. Mais un véritable joueur de boules a ses boules à lui, comme -un guerrier son épée; ses boules sont soigneusement piquées de clous, de telle sorte -qu’elles conservent la même pesanteur avec une dimension moins grande, et présentent -ainsi moins de prise au choc des boules ennemies. Par ce moyen on donne à -toutes les sections de la circonférence une puissance égale, qualité essentielle pour -calculer les effets d’un projectile. Mais la bonté des armes n’est rien sans la manière -de s’en servir.</p> - -<p>On divise les joueurs de boules en deux classes distinctes: les <i>pointeurs</i> et les <i>tireurs</i>; -non pas que je veuille prétendre que le même joueur ne puisse réunir les -qualités du tireur à celles du pointeur, mais il aura toujours une prédilection marquée -pour l’un de ces deux procédés. On appelle pointeurs ceux des joueurs qui -s’appliquent à gagner des points en plaçant leurs boules le plus près du but, tandis -que l’on entend par tireurs ceux qui lancent vigoureusement leur boule sur celles -de leur adversaire mieux placées, ou même sur le cochonnet, afin de changer, par -son déplacement, les chances présumées des boules éparses sur le terrain. Les -joueurs ne connaissent ainsi leurs avantages ou leurs pertes que quand le nombre -des boules restées au quartier est entièrement épuisé.</p> - -<p>L’office des tireurs, quoique plus brillant en apparence, offre peut-être moins de -difficultés que celui de pointeur; leur action est toujours à peu près la même, tandis -que les pointeurs ont tant de manières différentes de lancer leur boule, qu’un observateur -attentif pourrait y reconnaître le caractère de chaque joueur. L’homme modeste -fait rouler sa boule terre à terre vers le but; celui que domine la manie de -briller lance la sienne en lui faisant décrire une parabole semblable à celle que -décrit une bombe; le grand art consiste, dans ce cas, à lui imprimer, en même -temps qu’une force d’impulsion, une puissance de rotation contraire qui l’empêche -de rouler trop loin du but.</p> - -<p>On a comparé, non sans raison, le jeu de boules, proprement dit, à cet autre jeu -de boules que l’on appelle la guerre. Toutes les armes dont se compose une armée y -sont en effet représentées. On a vu tout à l’heure le bombardier; le tireur, c’est l’artilleur, -chargé d’enfoncer de loin les rangs ennemis, tandis que la boule du pointeur -est l’image de l’infanterie, dont la part est toujours si grande dans le gain d’une -bataille. Les balles et les boulets, que sont-ils sinon des boules? Les opérations du -génie ne s’exécutent pas plus scrupuleusement sur le champ de bataille que sur un -champ de boules; j’en atteste ces joueurs qui mettent un soin rigoureux à enlever -une pierre malencontreuse, à faire disparaître une touffe d’herbe, enfin à aplanir les -obstacles comme le font les sapeurs mineurs. De cette similitude provient probablement -le goût des anciens militaires pour le jeu de boules, dernière passion de nos -bons vieux invalides. Parmi eux on compte des joueurs très-habiles; on en cite un -<span class="pagenum" id="Page_294">294</span> -entre autres qui est manchot. Mais, qu’est cela, quand on songe que la cécité même -n’empêche pas ceux qui en sont atteints de se livrer à leur jeu favori.</p> - -<p>Dans l’intérieur de l’hôtel des Invalides, sur une espèce d’esplanade plantée, en -suite des dernières cours du côté de l’avenue Lamothe-Piquet, est situé le jeu des -aveugles. C’est un bien attendrissant spectacle que de les voir lutter ensemble par -des combinaisons presque exclusivement intellectuelles. Tous les dimanches, et quelquefois -dans la semaine, ils font leur partie; des invalides voyants leur servent de -guide, leur font toucher le but, et quand ils ont marqué par un certain nombre de -pas la distance qui les en sépare, on est tout étonné de les en voir approcher -beaucoup mieux que ne le font un grand nombre de joueurs jouissant de leurs deux -yeux. Il serait superflu d’ajouter que les invalides aveugles pointent, mais ne -tirent pas.</p> - -<p>Les joueurs de boules se font en général remarquer par l’aménité de leurs mœurs; -absorbés qu’ils sont par leur passion dominante, on n’en trouverait probablement -aucun sur les registres de la police correctionnelle, aucun au greffe de la cour d’assises. -Plus que qui que ce soit, les joueurs de boules mènent une vie en dehors; aussi -sont-ils essentiellement bons maris et bons pères. Bons maris, en ce sens du moins, -que n’étant presque jamais chez eux, ils ne tourmentent point leurs femmes; bons -pères, parce qu’ils sont incapables de donner de mauvais conseils à leurs enfants, -ne s’en occupant guère que pour en faire des <i>louveteaux</i>, c’est-à-dire pour enseigner -de bonne heure les premiers éléments de la boule.</p> - -<p>Le jeu de boules présente une particularité qu’il est impossible d’omettre. Si l’on -excepte la pêche à la ligne, c’est peut-être le seul exercice auquel on n’ait vu aucune -femme se livrer, de sorte qu’en altérant légèrement un vers de Molière, on pourrait -dire:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Du côté de la <i>boule</i> est la toute-puissance.</span> -</div> - -<p>Une autre remarque a été faite a l’endroit des joueurs de boules. De toutes les provinces -de France, la Provence est celle qui en fournit le plus à Paris; l’accent provençal -et aussi l’accent auvergnat dominent, non-seulement parmi les joueurs, mais -aussi dans les rangs des spectateurs. On a observé en outre que la classe de citoyens -qui compte le plus d’amateurs distingués, c’est la classe des cuisiniers. Or n’est-il -pas extraordinaire que le plus habile joueur de boules dont s’enorgueillissent les -Champs-Élysées depuis plus de quarante ans, cumule les deux qualités de Provençal -et de cuisinier? C’est M. Maneille, l’Antelle des joueurs de boules et le fondateur du -fameux établissement des <i>Frères Provençaux</i>, dont la renommée est devenue européenne.</p> - -<p>M. Méry s’est étendu naguère sur le mérite du roi des échecs, M. de Labourdonnais; -personne ne devra s’étonner que je fasse connaître au monde le roi du jeu de -boules.</p> - -<p>M. Maneille est, dit-on, âgé de soixante-douze ans; malgré son âge, non-seulement -il <i>pointe</i>, mais il <i>tire</i> avec une verdeur exemplaire. Est-ce le soleil du midi, -est-ce le feu des fourneaux qui a bruni son teint, peu importe; seul parmi les joueurs -<span class="pagenum" id="Page_295">295</span> -de boules, M. Maneille se revêt d’un habit de combat. Ce costume se compose d’une -veste grise, d’un pantalon blanc et de sandales, qui laissent aux mouvements des -pieds toute leur souplesse. Sa tête est recouverte d’une casquette; quoi de plus facile -que d’y substituer la couronne du roi d’Yvetot?</p> - -<p>Roi du jeu de boules! quelle gloire quand on y pense! Il ne faut pas croire qu’elle -ait été abandonnée à M. Maneille, sans combat; outre la foule de ceux qui le suivent, -<i lang="la" xml:lang="la">longo proximi intervallo</i>, il a un rival à peu près de son âge, et dont la renommée -balance la sienne, M. Vilaret.</p> - -<p>J’ai eu la bonne fortune d’assister à une partie d’honneur entre ces deux célèbres -athlètes. Vous dirai-je comment la fortune penchait tour à tour pour chacun des deux -côtés, et par quelle suite de coups heureux l’équilibre détruit se rétablissait aussitôt? -Que d’adresse et de précision de part et d’autre! que de savants calculs! quelles -évolutions stratégiques, quelles péripéties inattendues! Enfin... mais vous ne saurez -pas quel fut celui des deux rivaux qui succomba: le plaisir de célébrer le vainqueur, -dans ce magnifique tournoi, cède à la crainte d’affliger le vaincu. Qu’ils -gardent leur renommée tout entière, et que la palme soit partagée entre eux, puisqu’ils -l’ont si bien méritée!</p> - -<p>Nous voulons trop de bien au gouvernement pour ne pas l’avertir que les joueurs -de boules croient avoir à se plaindre de lui. C’est une race éminemment pacifique -et débonnaire qui jamais n’a dépavé les rues et qui a horreur des barricades. On a -remarqué, à la louange éternelle des amateurs de pêche, que le 30 juillet 1830 deux -d’entre eux étaient tranquillement occupés sous les arches du Pont-Marie, tandis -que la mitraille pleuvait dans Paris, et qu’une dynastie tombait du trône. Si ce jour-là -les joueurs de boules ont déserté les Champs-Élysées, c’est que la garde royale -s’y était établie. Sans cela... mais enfin, si paisibles qu’ils soient, ils ont aussi leur -susceptibilité: l’insecte sur lequel on met le pied se relève et cherche à se défendre. -Eh bien! les joueurs de boules accusent le gouvernement de manquer aux égards -qui leur sont dus, et de n’avoir aucun souci de leurs plaisirs et de leurs priviléges. -Le gouvernement se montre partial en faveur des bitumes; il abandonne les quais, -les boulevards et toutes les promenades à une foule d’asphaltes, piéges doublement -dangereux tendus aux pieds des promeneurs et à la bourse des petits rentiers. -Encore s’il ne s’agissait que de la bourse! mais, grâce à eux, le jeu de boules sera -bientôt proscrit de Paris. On le chasse, on le poursuit, on lui fait une guerre à -mort. Dès qu’il a choisi un emplacement favorable, et étudié les divers accidents -du terrain, arrive le bitume maudit qui s’en empare, qui étend sur lui sa double -couche de plâtre et de sable, qui allume ses fourneaux et infecte l’air à une lieue à -la ronde: et adieu les profonds calculs, et les heureuses combinaisons! Sur cette -surface partout unie la boule roulerait sans intelligence et sans art; elle ne saurait -ni s’arrêter, ni décrire une courbe savante; elle irait stupidement devant elle, -comme s’il ne s’agissait que de rouler le plus loin possible.</p> - -<p>Les Champs-Élysées restaient du moins pour consoler les joueurs de tant d’envahissements; -mais en quel état? Bouleversés par les constructions nouvelles, couverts -de planches et de gravois, labourés de fossés, impraticables enfin, et tout à fait -<span class="pagenum" id="Page_296">296</span> -déchus de leur titre mythologique! A toute force, les joueurs s’en seraient contentés; ils -auraient compté pour niveler le terrain, sur les pieds des passants, sur le beau temps -et la pluie, et aussi, car on se flatte toujours, sur les soins de la municipalité. Et voilà -qu’une nouvelle effrayante retentit à leurs oreilles comme un coup de tonnerre! Les -Champs-Élysées seront couverts de bitume! c’en est trop: la patience des joueurs de -boules est lassée; ils se révoltent, ils s’insurgent; et, que le gouvernement y prenne -garde et réfléchisse mûrement s’il ne doit pas plus d’égards à des citoyens inoffensifs -qui paient leur terme et leurs impositions, qui sont intéressés à le soutenir, et -qui, dans un jour d’émeute, peuvent convertir leurs instruments de jeu en une arme -de bataille, et lancer aux jambes de l’ordre public des boules qu’ils avaient cependant -façonnées pour un meilleur usage.</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">B. Durand.</span></p> - -<div class="figcenter3" style="width: 400px;" id="im-296a"> - <img class="bord" src="images/im-296a.jpg" width="400" height="419" -alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-296a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 464px;" id="im-296bis"> - <img class="bord" src="images/im-296bis.jpg" width="454" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE CORRESPONDANT DRAMATIQUE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-296bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-297a"> - <span class="pagenum" id="Page_297">297</span> - <img src="images/im-297a.jpg" width="600" height="300" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-297a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE CORRESPONDANT DRAMATIQUE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 182px" id="im-297b"> -<img src="images/im-297b.jpg" alt="C" title="" width="182" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-297b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><em><span class="invis">C</span>OMMERCE -D’ACTEURS EN GROS ET EN DÉTAIL. ON SE -CHARGE AUSSI DE PROCURER LES DÉCORS, LA MUSIQUE, -ET EN GÉNÉRAL TOUT CE QUI EST NÉCESSAIRE A LA REPRÉSENTATION -D’UNE PIÈCE: LE TOUT AU PLUS JUSTE -PRIX. ON FAIT DES ENVOIS DANS LES DÉPARTEMENTS ET -A L’ÉTRANGER.</em></p> - -<p class="sep2">Voilà ce que le correspondant dramatique, à l’instar -de l’épicier, du bonnetier et autres industriels, -ferait écrire sur sa porte en grosses lettres, si nous -étions encore au temps où les choses s’appelaient par leur nom. Mais il n’en est -pas ainsi: le correspondant n’a rien sur sa porte qui puisse le faire deviner, il se -donne les airs d’un sous-préfet et se carre majestueusement dans son fauteuil à la -Voltaire, depuis dix heures du matin jusqu’à quatre heures du soir, heure à laquelle -ses bureaux sont régulièrement fermés.</p> - -<p>L’idée de créer un bureau spécial de placement pour cette grande famille des -artistes dramatiques remonte à une quarantaine d’années. Elle est due à un comédien -de province, qui vint à Paris dans l’espoir d’y trouver un engagement. -Après avoir en vain frappé à toutes les portes, à commencer par celle du Théâtre-Français, -jusqu’à celle des Funambules, le pauvre diable se trouva, en s’éveillant -un beau matin, dans la position critique d’un homme qui n’a plus ni argent ni -crédit. Gagner le pont le plus voisin et se précipiter par-dessus le parapet, tel était -à peu près le seul parti qu’il eut à prendre; il sut pourtant trouver un moyen de -sortir d’embarras. Il s’imagina qu’en s’établissant comme tiers entre les directeurs -et les artistes, il pourrait faciliter à ceux-ci les moyens de se placer, et s’assurer -<span class="pagenum" id="Page_298">298</span> -par là une existence. Car enfin, se dit-il, on se charge de procurer des cochers, des -cuisinières, des commis, etc.; mais lorsqu’un théâtre a besoin de sujets, je ne vois -personne à qui ils puissent s’adresser: il reste une lacune à combler. A moi donc -les acteurs, à moi les directeurs, à moi la tragédie, à moi la comédie, à moi la -danse, à moi le chant! A moi tout ce peuple qui parle, chante, pleure, grimace, -sourit, gesticule pour amuser le public! Et comme il faut que chacun vive, tout -artiste placé me paiera la bagatelle de deux et demi pour cent. J’attendrai même, -s’il le faut, pour être payé, qu’il ait touché ses premiers appointements. Oui, -messieurs, la simple et faible rétribution de deux et demi pour cent. Entrez! entrez! -Suivez le monde!</p> - -<p>Mon individu ouvrit donc son bureau, se mit en correspondance avec les acteurs -et les directeurs, et prit naturellement le titre que vous savez. On l’a gratifié depuis -du sobriquet de marchand de chair humaine. Le premier commerçant de ce genre -fit si bien ses affaires, qu’au bout de quelques années il se retirait avec 15,000 -livres de rente. Paris compte en ce moment huit correspondants. Les plus en faveur -sont MM. D*** et C***. Ce dernier reçut dernièrement un fort joli cadeau de l’empereur -de Russie. L’autocrate, transporté d’aise à la vue des entrechats et des ronds -de jambe de mademoiselle Taglioni, envoya tout de suite à M. C***, qui est spécialement -chargé des engagements pour Saint-Pétersbourg, une lettre des plus flatteuses, -accompagnée d’une tabatière en or enrichie de pierreries.</p> - -<p>Le correspondant fait peu d’affaires avec les théâtres de Paris, et cela par une -raison toute simple: nos directeurs n’engagent guère un artiste que de la main à la -main et sur une réputation à peu près établie. Cependant il obtient parfois sur une -de nos scènes le début de quelque célébrité de province. Il se charge, lorsqu’un acteur -doit partir en congé, de traiter en son nom avec les villes qui veulent le posséder. -Si Paris n’est pas approvisionné par lui, en revanche le reste de la France, la -Belgique, la Prusse, l’Allemagne, l’Angleterre; la Russie et jusqu’aux États-Unis et -à la Turquie sont inondés de ses envois. Il n’est pas sur la surface du globe, de ville, -de bourg, de village, n’importe le degré de latitude, pourvu qu’il y ait une salle de -spectacle, qui ne soient parfaitement connus de lui.</p> - -<p>O philanthropes! vous frémiriez d’indignation s’il vous tombait entre les mains une -lettre d’un directeur au marchand de chair humaine! Pour ces deux hommes, l’acteur -est une marchandise, un bétail dont ils trafiquent absolument comme on le fait des -nègres dans les colonies! Nul doute qu’ils n’en viennent bientôt, les infâmes, à visiter -la mâchoire de l’artiste afin de savoir au juste le nombre des molaires, des canines -ou des incisives qui en ont été extraites: chaque dent de moins fera diminuer le prix -des appointements en raison de son importance. Il n’est pas superflu de donner ici -un échantillon du style du directeur.</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="left3">«Mon cher,</p> - -<p>«Aucun des trois amoureux successivement expédiés par vous n’a réussi. Le -premier avait les jambes cagneuses, le second le ventre trop gros et le dernier un -<span class="pagenum" id="Page_299">299</span> -nez d’un camard ridicule. On aime chez nous les jambes à peu près droites, les -nez idem et les ventres raisonnables. Guidez-vous là-dessus, et tâchez de nous envoyer -quelque chose de bien. Que diable! nous y mettons le prix, il nous est donc permis -d’être difficiles.</p> - -<p class="sep2">«N.B. Nous tenons aussi à une belle garde-robe: celle de votre dernier était beaucoup -trop maigre.»</p> -</div> - -<p>Une garde-robe bien montée est le complément obligé de tout comédien de province. -Sans elle, point de salut possible pour lui! C’est surtout au théâtre qu’on peut souvent -dire avec raison: «O mon habit, que je vous remercie!» Mille acteurs ne doivent -qu’à cela de se faire supporter du public!</p> - -<p>Le correspondant n’a jamais à craindre de se trouver à court de marchandises. -Oh! mon Dieu, les artistes viennent à lui sans qu’il ait besoin de les chercher: à -la nouvelle d’une place vacante, on les voit fourmiller par douzaines dans son antichambre. -Aussi n’a-t-il que l’embarras du choix et la peine d’éconduire ceux qu’il ne -peut pas ou qu’il ne veut pas placer: car il a ses protégés, ses clients d’affection, et -il cherche naturellement à les pousser de préférence aux autres. Du reste, il se fait -peu d’ennemis, grâce à l’adresse merveilleuse avec laquelle il sait dorer la pilule aux -mécontents. Il dira à l’un: «Je ne t’ai pas envoyé là parce que tu y serais <i>tombé</i>, le -public y est détestable, tous ceux qui y vont sont sifflés;» à un autre: «Ce n’est pas -ton affaire, j’ai en vue quelque chose de mieux pour toi.» Enfin, à force de diplomatie -il parvient à contenter à peu près tout le monde. Le parent du correspondant, s’il -s’avise de suivre la carrière dramatique, est un véritable fléau pour le théâtre. Oh! -alors, bon ou mauvais, il faut qu’on l’accepte. Est-il sifflé en <i>comique</i>? on le voit -reparaître en <i>premier rôle</i>. Tombe-t-il en premier rôle? il se relève en <i>amoureux</i>; -tout lui est indifférent. A la fin, fatigué de le huer, le public n’y fait plus attention et -le laisse gagner en paix ses quinze ou dix-huit cents francs.</p> - -<p>Nous avons dit plus haut qu’il n’y avait jamais disette de comédiens pour le correspondant. -Reçoit-il une demande? il ne lui reste plus qu’à faire signer un engagement -double à l’objet de son choix et à l’expédier, orné de sa garde-robe, par la -voie des messageries Laffite-Caillard ou de tout autre véhicule. On lui accuse réception -comme s’il s’agissait d’une balle de coton ou d’un tonneau de cassonnade, et tout est -dit: ses fonctions s’arrêtent là. Que l’acteur réussisse ou non, cela ne le regarde -plus.</p> - -<p>Nous devons même dire que ses meilleures pratiques, c’est-à-dire celles qui lui -rapportent non pas le plus de gloire, mais le plus de profit, sont les acteurs qu’on a -baptisés du nom de <i>tombeurs</i>. Trop mauvais pour être supportés nulle part, leur -métier consiste à aller débuter dans une ville, à s’y faire siffler, puis à gagner un autre -gîte après avoir palpé les appointements d’un mois, indemnité d’usage en pareil cas. -<span class="pagenum" id="Page_300">300</span> -Il est donc très-avantageux pour le correspondant de traiter avec des <i>galettes</i><a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> semblables, -qui, sans cesse à l’affût de nouveaux engagements, sont obligées d’avoir recours à -son entremise.</p> - -<p>Cependant il vient un moment où l’acteur de l’espèce de ces derniers ne peut plus -continuer son système d’opérations, lequel consiste, comme vous savez, à voler toujours -à de nouvelles <i>chutes</i>. Lorsqu’il ne reste plus un seul endroit où il n’ait été sifflé, -hué, conspué; lorsqu’après avoir changé cent fois de nom, il est sûr d’être reconnu, -quel que soit le pseudonyme dont il s’affuble; en un mot, et suivant l’expression consacrée, -lorsqu’il est complétement <i>brûlé</i> auprès des directeurs et des correspondants, -alors le <i>tombeur</i>, ne pouvant plus <i>tomber</i> nulle part, se voit forcé de renoncer aux -voyages, et s’estime trop heureux de trouver dans un petit théâtre une place de souffleur -ou de figurant. Quelquefois il embauche un certain nombre d’artistes d’un talent -égal au sien, et va donner des représentations dans les environs de Paris. Il lui arrive -aussi de porter dans les ateliers de peinture, d’architecture.... des lettres ainsi conçues:</p> - -<div class="blockquote"> -<p class="left3">«Messieurs</p> - -<p>«Comme artiste dramatique arrivant de province et me trouvant sans engagement, -il m’est bien doux d’espérer que vous m’accorderez une séance d’une demi-heure pour -vous réciter mes tirades d’Orosmane, Tancrède, Buridan, Oreste, Néron ou de tout -autre rôle.</p> - -<p>«Étant assez sûr de mes moyens pour avoir la persuasion de vous plaire, j’ose me -flatter que vous voudrez bien m’entendre avec l’agrément de vos chers professeurs.</p> - -<p class="right5">«Ex-artiste du théâtre impérial de Saint-Pétersbourg et du -Conservatoire en 18.., et élève de feu M. Talma.»</p> -</div> - -<p>Le tombeur finit ordinairement sans mentir à sa vie: il se jette du haut des tours -Notre-Dame <ins id="cor_95" title="on">ou</ins> de la colonne Vendôme. C’est la dernière et la plus complète de ses -chutes.</p> - -<p>Dans la journée, le correspondant est assailli par des visiteurs qui ne sont pas toujours -très-divertissants. En voici un qui se présente: c’est un grand jeune homme assez -joli garçon et dont la mise ne manque pas d’une certaine élégance. Seulement son -linge accuse un blanchissage peu récent.</p> - -<p>—Est-ce à M.***, correspondant dramatique, que j’ai l’honneur de parler?</p> - -<p>—Oui, monsieur. Qu’y a-t-il pour votre service?</p> - -<p>—Monsieur, je joue les ténors et je désirerais trouver un engagement.</p> - -<p>—Fort bien, monsieur. A quel théâtre avez-vous appartenu?</p> - -<p>—Oh! ma foi, à aucun. Je n’ai même jamais joué. Mais possédant une fort jolie -<span class="pagenum" id="Page_301">301</span> -voix.... ici le jeune homme pose subitement son chapeau sur une chaise et se met à -entonner d’une voix de Stentor: «<i>O Mathilde...</i>»</p> - -<p>—Pardon, je ne doute pas de la beauté de votre voix; mais pour chanter les ténors, -encore faut-il quelques notions de l’art dramatique.</p> - -<p>—Oui, c’est ce qu’on m’a dit. Pourtant ça ne m’inquiète pas: j’espère bien, une -fois engagé, perfectionner mon jeu. Souffrez que je continue: «<i>O Mathilde, idole...</i>»</p> - -<p>—Je suis désolé de vous interrompre, mais il m’est impossible de vous juger de -cette manière: il faudrait vous voir jouer une scène entière pour comprendre ce que -vous savez faire. Tâchez de trouver quelqu’un qui puisse vous donner une réplique, -et alors j’irai vous entendre. Je m’en ferai un grand plaisir.</p> - -<p>—Comment! c’est aussi difficile que ça? Je croyais que vous alliez m’engager immédiatement. -S’il en est ainsi, j’attendrai... je verrai... C’est étonnant tout de même -quand on donne le si d’en haut! Tenez, monsieur, <i>si, si</i>... J’ai l’honneur de vous saluer. -«<i>O Mathilde, idole de mon âme!...</i>»</p> - -<p>A cet original succède un individu qu’on reconnaît tout de suite pour un comédien -de province. Sa redingote, ornée de larges revers et d’une foule de brandebourgs, -offre un contraste assez plaisant avec un pantalon jadis blanc et un vieux feutre gris -qui paraît être en équilibre perpétuel sur le chef de son propriétaire.</p> - -<p>«Bonjour, monsieur***.</p> - -<p>—Bonjour, mon fils.</p> - -<p>—Vous n’avez rien de nouveau pour moi?</p> - -<p>—Non, mon garçon, non. Si tu chantais, avec l’habitude de la scène que tu as, -parbleu! il y a longtemps que je t’aurais casé.</p> - -<p>—Que voulez-vous! chacun son genre. Dire que j’ai joué les premiers rôles à Strasbourg!... -(<i>soupirant</i>) Ah! j’ai eu bien de l’agrément dans cette ville!</p> - -<p>—Je te l’ai déjà dit, la comédie ne va pas du tout maintenant: je ne <i>fais</i> que de -l’opéra et de l’opéra-comique. Du chant. du chant, et toujours du chant! voilà le cri -des directeurs. Le public ne veut pas autre chose. C’est une rage, une fureur! Mais -ça ne peut pas durer éternellement: on se fatiguera de musique et on reviendra au -drame et à la comédie. Alors je penserai à toi.</p> - -<p>—Sapristi! vous me ferez bien plaisir, je n’oublierai jamais qu’à Strasbourg...</p> - -<p>—Et ton petit bonhomme, comment va-t-il?</p> - -<p>—Il se porte comme un roi. A propos, savez-vous que ma femme est accouchée de -son deuxième? Ces enfants, ça vient, ça vient au moment où l’on est déjà assez embarrassé -pour soi. Dites donc, c’est ma femme qui a été joliment <i>goûtée</i> à Strasbourg!... -Mais nous voilà tous les deux sur le pavé! C’est assommant, ma parole -d’honneur! Tâchez donc de nous trouver quelque chose: je ne demande pas mille -écus par mois: tenez, pourvu que nous ayons de quoi <i>boulotter</i> tout doucement, je -serai content. J’aurais pourtant le droit d’être plus exigeant. Quand on a joué les premiers -rôles à Strasbourg...</p> - -<p>—Parbleu! je le sais fort bien que tu as joué les premiers rôles à Strasbourg, -puisque ton engagement a été fait par moi. Mais sois tranquille, je te soignerai.... -tu peux en être sûr.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_302">302</span> -—Allons, au revoir, je compte sur vous.»</p> - -<p>L’artiste est déjà sur l’escalier qu’on entend encore murmurer: «Dire que j’ai -joué les premiers rôles à Strasbourg!... Gueux de directeurs! chiens de directeurs!» -En sortant de chez le correspondant, le premier rôle de Strasbourg va retrouver quelques -compagnons d’infortune dans le jardin du Palais-Royal, rendez-vous de prédilection -des artistes sans engagement. C’est là qu’ils se consolent de la rigueur du sort -en maudissant de concert les directeurs et le public. Mais, remarquez-le bien, jamais -ils ne se permettent la moindre excursion dans les cafés d’alentour: ils se contentent -du rafraîchissement naturel que leur fournit l’ombrage des tilleuls. Hélas! -le pont des <i>Arts</i>, ce pont qui par sa dénomination même devrait leur être ouvert -n’est pour beaucoup d’entre eux qu’un affreux sarcasme. Heureusement qu’on -peut vivre d’espoir: tous rêvent un brillant engagement et une large moisson de -couronnes:</p> - -<div class="poem"> - <span class="i0">Sans l’espérance, point d’avenir;</span><br /> - <span class="i0">«Sans l’espérance, mieux vaut mourir.»</span> -</div> - -<p class="noindent">La chanson dit vrai.</p> - -<p>Revenons au correspondant. Il est plus difficile de savoir ce qui se passe dans son -cabinet, lorsque c’est une actrice qui va solliciter. Nous ne voudrions rien affirmer -de crainte d’éveiller quelques susceptibilités; mais nous pensons que les honoraires de -deux et demi pour cent ne sont pas les seuls bénéfices auxquels il puisse prétendre. -Le soir, il fréquente assidûment les théâtres et ne manque jamais une première -représentation. La porte des acteurs lui est ouverte comme celle du public. Dans -la salle, on le voit à l’orchestre causer familièrement avec un journaliste; derrière -le rideau, on l’aperçoit adossé contre un portant<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, plonger sans façon ses doigts -dans les tabatières des artistes, qu’il tutoie presque tous, depuis le plus ignoré -jusqu’au plus connu. Et ceci n’a rien de surprenant, car ces gens qui sont aujourd’hui -l’idole chérie du public et des directeurs ont autrefois passé par ses mains, -pauvres et sans réputation. C’est lui qui les a poussés dans la route, qui leur a fait -gagner leurs éperons. Personne ne pourrait publier des mémoires plus curieux: -il sait tous les bons mots des acteurs en vogue, la chronique scandaleuse de tous les -théâtres, le nombre des amants de mademoiselle <i>une telle</i>, le chiffre exact des dettes -de telle autre.</p> - -<p>Il n’est pas de gazetier mieux à portée que lui de recueillir ces bruits de coulisses, -ces anecdotes de foyers et en général ces mille riens dont le public parisien est si -friand. Nombre d’artistes fameux ne dédaignent pas de le consulter sur un effet à -obtenir, sur la manière de terminer une tirade. Quelquefois il est ou il a été lui-même -un acteur de plus ou moins de talent. Nous avons maintenant une célébrité d’un de -nos théâtres secondaires, qui est en même temps un marchand de chair humaine -assez famé.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_303">303</span> -D’ordinaire il est bon enfant dans toute l’acception du mot, et mérite à bon droit -le nom d’ami des artistes. Il a constamment à leur service quelques-unes de ces bonnes -paroles parties du cœur, et, ce qui est plus positif, quelques pièces de cent sous à -leur <i>prêter</i> dans les cas pressants. Ils devraient donc lui garder de la reconnaissance, -mais il n’en est pas toujours ainsi. Il faut entendre certains comédiens (tristes victimes -de <i>l’injustice</i> du public) déblatérer sur le compte de ce pauvre correspondant! Comme -ils l’habillent, grand Dieu! A les en croire, il n’est pas de juif, d’usurier qui soit -plus rapaces que lui! La chute d’un homme de talent, le succès d’un <i>croûton</i><a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, ils -lui mettent tout sur le dos! Et puis ces messieurs se plaignent d’avoir du bonheur -devant la rampe et du malheur devant le correspondant: c’est-à-dire que, par une -fatalité inconcevable, chaque fois qu’il est venu les voir jouer, ils n’ont pas eu leur -succès accoutumé, ils n’ont pas brillé de tout leur éclat: ce qui fait qu’ils ont été -estimés moins qu’ils ne valaient réellement, etc., etc.</p> - -<p>Le correspondant tient de l’acteur par sa prédilection pour les étages élevés: il se -loge d’habitude au troisième ou au quatrième au-dessus de l’entre-sol. La grandeur -de son appartement varie suivant le nombre des personnes qui composent sa famille, -mais les deux plus belles pièces sont toujours consacrées aux besoins de sa profession. -L’une (celle qui est la plus vaste) lui sert de salon d’attente, et l’autre de cabinet de -travail. Celle-ci est meublée comme le sont les cabinets de rédacteurs, d’agents d’affaires; -seulement, on est sûr d’y trouver quelque scène de drame reproduite par le -crayon ou le pinceau, quelque portrait d’artiste célèbre, <i>donné à son ami *** correspondant, -comme souvenir d’amitié</i>. Assez souvent il occupe un commis à douze -cents francs qui fait les écritures et le représente en son absence.</p> - -<p>A l’époque du renouvellement de l’année théâtrale, c’est-à-dire à l’approche de -Pâques, le salon d’attente du correspondant présente à l’observateur un coup d’œil -assez piquant. On a peine à trouver place sur les chaises disposées le long des murs, -tant est grande l’affluence de comédiens des deux sexes. La première chose qui saute -aux yeux tout d’abord, c’est que les visages de la partie mâle de la société sont tous -rasés avec le plus grand soin: on n’aperçoit pas la moindre apparence de barbe, le -plus petit vestige de moustache ou de favoris. Mais ceci est une des nécessités de l’état, -et les disciples de Thalie et de Melpomène doivent déposer en offrande sur l’autel -respectif de ces déesses jusqu’au dernier poil de leurs barbes. L’encre de la Chine -et la sépia leur offrent d’ailleurs une utile ressource.</p> - -<p>Nous remarquerons ensuite qu’avec un peu de tact il est facile d’assigner à chacun -l’emploi qu’il occupe au théâtre. Le jeune premier se distingue par son habit à la -française, ses gants beurre-frais et sa frisure anacréontique; le premier rôle se promène -d’un air fier, drapé majestueusement dans son manteau (le premier rôle a un -faible pour le manteau); le comique, continuant à la ville le caractère qu’il a devant -la rampe, cherche par ses <i>lazzi</i> à provoquer le rire de l’assemblée; le ténor léger, -pirouettant lourdement sur lui-même, se décèle par sa rotondité et le nombre de -bagues qui ornent ses doigts bouffis; la prima donna roucoule d’une manière plus ou -<span class="pagenum" id="Page_304">304</span> -moins juste. Dans cette salle, c’est un bruit, un bourdonnement continuel, qui -rappelle assez bien la confusion des langues. Portons nos regards sur les murailles -du salon: on a peine à démêler la couleur du papier qui les recouvre, tant il est -surchargé d’affiches et d’annonces de toutes sortes, le plus souvent écrites à la main. -On lit d’un côté: «Bonne table d’hôte à 22 sous: on a potage, trois plats au choix, -dessert, carafon de vin et pain à discrétion;» plus loin: «Rouge végétal et blanc -de baleine superfin à vendre, s’adresser au bureau.» D’un autre côté: «Belle -garde-robe de premier comique à céder: on accordera des facilités pour le paiement, -etc., etc.»</p> - -<p>A l’arrivée du correspondant, toutes les conversations cessent: on l’entoure, on -se presse autour de lui. Il faut le voir distribuer des poignées de main à droite et à -gauche; à celui-ci c’est un mot flatteur sur le succès qu’il a obtenu, à celui-là c’est -une parole de consolation pour son peu de bonheur.</p> - -<p>«Eh! bien, Casimir, dit-il en s’adressant à un premier rôle, j’espère que tu n’as -pas été maltraité à Lyon. Peste! quel succès!</p> - -<p>—Mais, oui, mais, oui, reprend celui-ci en se rengorgeant, ça n’a pas été trop -mal. Aussi on ne m’aura pas cette année à moins de six mille et un bénéfice: c’est à -prendre ou à laisser.</p> - -<p>—Et toi, mon pauvre Saulieu, tu as donc eu du <i>désagrément</i> à Rouen?</p> - -<p>—Ne m’en parlez pas! Je débute avec ma femme dans la même pièce: ma femme -obtient un succès colossal, et moi je suis <i>empoigné</i> depuis ma première scène jusqu’à -la dernière: aussitôt que j’ouvrais la bouche, c’était des cris, un tapage à faire -crouler la salle. Tout le monde se fait <i>attraper</i> dans cette chienne de ville-là!... Adolphe, -vous savez cette belle fourchette..., ce farceur qui a toujours la fringale, a débuté le -lendemain dans un rôle charmant, un véritable <i>emporte-pièce</i>: eh bien! ça ne l’a pas -empêché d’être <i>égayé</i><a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, et pourtant il n’est pas <i>maladroit</i>. Ce qui me contrariait, -c’était de me séparer de ma femme, car il m’a bien fallu trouver ailleurs un engagement.»</p> - -<p>Laissons le marchand de chair humaine en compagnie de ses marchandises bonnes -ou mauvaises, saines ou avariées, et terminons en deux mots ce qui nous reste à dire.</p> - -<p>La fin de cet industriel n’offre rien de remarquable: elle est celle de tout honnête -négociant qui a su gagner par son travail de quoi vivre tranquillement. Seulement, -par une de ces bizarreries si communes à notre espèce, on observe qu’après avoir acquis -sa fortune à trafiquer de son semblable comme d’un bétail, il n’est pas rare de le -voir devenir sur ses vieux jours philanthrope et pointilleux à l’excès sur tout ce qui -regarde la dignité de l’homme. Nous connaissons un ancien correspondant qui est -un des partisans les plus zélés de l’émancipation des nègres. O mystères du cœur humain! -S’avouer négrophile, quand on a fait la traite... des blancs!!!</p> - -<p class="right1">Charles <span class="smcap3">Friès.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 429px;" id="im-304bis"> - <img class="bord" src="images/im-304bis.jpg" width="429" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE GARÇON DE CAFÉ</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-304bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-305a"> - <span class="pagenum" id="Page_305">305</span> - <img src="images/im-305a.jpg" width="600" height="279" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-305a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE GARÇON DE CAFÉ.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 194px" id="im-305b"> -<img src="images/im-305b.jpg" alt="U" title="" width="194" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-305b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">U</span><span class="smcap3">n</span> -homme porte des chemises en toile de Hollande, -des bas de Paris; ses souliers vernis ont été faits sur -les dessins d’un bottier de la rue Vivienne; il n’emploie, -pour sa barbe, que du savon onctueux, pour -ses mains que de la pâte d’amandes douces; ses dents -sont entretenues par Desirabode, sa chevelure par -Michalon; il a appris l’art du sourire perpétuel dans -la classe d’un vieux mime de l’Opéra; il est patient, -poli, aimable.....</p> - -<p>Vous croyez qu’il est question d’un grand écuyer -de prince, d’un diplomate, d’un chanteur de romances?</p> - -<p>Du tout: il s’agit d’un garçon de café.</p> - -<p>On est assez généralement garçon de café de père en fils. Tel homme qui sert des -glaces au <i>Café de Foi</i>, ou des cerises à l’eau-de-vie chez <i>la mère Saguet</i>, à la barrière -du Maine, avait un trisaïeul dans <i>la carrière</i> qu’il exploite, comme aujourd’hui, -un Séguier, un Molé, un Crillon, dans l’armée ou dans la magistrature. L’art de -verser le café, la liqueur, de marcher au pas de charge, à travers des allées de tables -et de tabourets, en portant dans la main droite des buissons de sorbets, un thé complet, -ou une phalange de carafes d’orgeat, cet art-là demande une grande habitude. -Pour faire un bon garçon de café, il faut avoir été pris tout petit, il faut avoir commencé -ses exercices sous les yeux d’un père.</p> - -<p>Cependant il est quelques exceptions à cette règle: on rencontre, dans l’intéressante -classe qui nous occupe aujourd’hui, plus d’un praticien qui n’a pas été bercé -avec les traditions de café, et qui, à l’âge de quinze ans, n’eût pas su laver une tasse -sans en faire des morceaux. C’est une variété de l’espèce, chez laquelle le génie a lui -<span class="pagenum" id="Page_306">306</span> -tout d’un coup. Les antécédents de ceux qui la composent se perdent dans les brouillards -d’un passé orageux, dans la fumée de cent estaminets, dans la chronique de la -<i>Chaumière</i> et de la <i>Courtille</i>. Ces garçons de café-là ont, pour la plupart, hérité jadis -d’un parent de la Normandie, ou du Perche. Alors ils ont roulé dans les cabriolets de -<i>régie</i> pendant les jours gras de telle année; ils ont joué du cor chez tous les marchands -de vin de la rue Montorgueil; ils ont fatigué le sol historique du bois de Romainville -avec leur danse passionnée, puis, un beau jour, ils ont porté leur dernier écu au -<i>bureau de placement</i>. Ils sont devenus garçons de café.</p> - -<p>Ceux-là ne sont pas les moins habiles. Leur vieille expérience en fait d’excellents -arbitres dans une discussion de billard, de dames ou de dominos; ils savent, de -longue date, ce qui plaît aux <i>viveurs</i> sortant d’un bon repas, et ils n’ont pas peur -des ivrognes.</p> - -<p>Quels que soient d’ailleurs ses précédents, le garçon de café typique est toujours -un homme probe et bien portant: la vigueur de constitution et l’honnêteté d’âme sont -deux qualités sans lesquelles il ne saurait être. L’œil du maître, on le comprend, -ne peut toujours planer sur les flacons, les carafes, les tasses et les cafetières du -laboratoire. Rien de facile comme de détourner, au milieu de la consommation -gigantesque de certains établissements, quelques gouttes de cet océan de rafraîchissements -et de liqueurs, quelques fractions de ce total que le patron compte tous -les soirs, à la grande mortification du mauvais sujet retardataire échangeant sa -dernière pièce de dix sous, à minuit, contre une bouteille de bière blanche. Le -garçon est donc, et de toute nécessité, un honnête homme. Depuis le lever du soleil -jusqu’à l’extinction du gaz, il manipule le numéraire de son prochain: c’est un -serviteur de confiance, c’est un garçon de recettes à domicile.</p> - -<p>Vigueur de constitution: vous allez voir qu’elle est indispensable au garçon de -café. Le jour paraît; le garçon de café qui, la veille, a dû se coucher tard, doit se -lever de bonne heure. Il n’y a guère d’éveillés à Paris que les fruitières, les balayeurs -et les porteurs d’eau; eh bien! lui, homme élégant, lui qui passe son temps au -milieu d’épicuriens, lui qui fait incontestablement partie de la civilisation avancée, -de la vie de luxe, il faut qu’il s’arrache aux douceurs du repos. Tous les jours le -bien-vivre l’entoure de ses séductions, de ses parfums, de ses joies, et lui, il doit -vivre de la vie rude de l’ouvrier; son maître veut qu’il ait, à la fois, l’élégance -coquette d’une jolie perruche et la vigilance pénible du coq. Il s’éveille donc, il -étend les bras, et ses doigts allongés vont frapper les pieds des tables entre lesquelles -il a jeté son matelas la veille, ou bien ils labourent le sable que l’on sème tous les -jours dans la <i>grande salle</i>. Car, voyez-vous bien, il est condamné à se nourrir, à -se reposer dans cet espace où il fait son état; comme le soldat en campagne, il couche -sur le champ de bataille. Mais, en vérité, mieux vaut souvent le bivouac, sur lequel -la neige et la pluie ne tombent pas toujours, quoi qu’en disent les <i>Victoires et -Conquêtes</i> et les vaudevilles militaires.</p> - -<p>Au bivouac, l’air pur du matin, les feux du soleil levant, le chant des oiseaux du -ciel raniment le guerrier. Le garçon de café, à son grand lever, ne trouve qu’une -atmosphère lourde et tout imprégnée des émanations trop connues du gaz, -<span class="pagenum" id="Page_307">307</span> -auxquelles se mêlent les odeurs, hermétiquement renfermées par les volets de l’établissement, -du punch, du vin chaud et du haricot de mouton, que le propriétaire du lieu -a partagé à minuit avec tout son monde, sur la table numéro 1, c’est-à-dire celle -la plus rapprochée du comptoir. La seule clarté qui vienne égayer le garçon de café -à son réveil, est celle du quinquet inextinguible qui veille toujours dans le laboratoire -avec l’obstination du feu de Vesta. Quant à ces harmonies matinales, qui -signalent le retour de la lumière, le garçon de café est tout à fait libre de prendre -pour telles les cris du chat, ou les sifflements aigus des serins de madame qui pressentent -le passage prochain de la marchande de mouron.</p> - -<p>Mais le piétinement du maître qui, à l’entre-sol, cherche ses bretelles et sa cravate, -fait trembler le plafond. En un clin d’œil les matelas de tous les garçons sont enlevés. -Ce travail demande peu de force, car ces petits meubles qui tiennent beaucoup -du silex pour la dureté, participent encore plus de la plume pour la légèreté du poids. -Tout cela est jeté, pêle-mêle, derrière une vieille cloison, avec des queues de -billard au rebut, les arrosoirs d’été, des damiers cassés et l’antique comptoir que -le patron a jadis acheté avec le fonds. Les volets sont détachés, la laitière arrive, le -chef descend de sa chambre avec un sac de monnaie sous le bras, madame songe à sa -toilette, les pains de beurre s’éparpillent dans des soucoupes, le garçon de fourneau -allume son feu, toutes les abeilles de cette ruche sont en mouvement, l’heure du -travail a sonné. Après ce premier coup de collier, le garçon de café jouit, dans -presque tous les quartiers de Paris, de quelques instants de repos; en attendant la -pratique, il arrache la bande des journaux et il étudie la situation des choses dans -le grand format, la littérature dans le petit. Assez généralement le garçon de café -marche avec le gouvernement et la garde nationale en politique; en littérature il est -d’une force gigantesque sur la charade et le cours de la Bourse.</p> - -<p>De huit heures à dix, <i>les cafés au lait</i> occupent entièrement le garçon. Cette première -vente apporte peu de monnaie dans le tronc bronze et or du comptoir. Les <i>déjeuneurs</i> -au café se composent en général d’employés, de vieux garçons et de provinciaux -logés dans les petits hôtels du voisinage. Ces trois espèces d’individus ont -une foule de raisons toujours prêtes pour prouver l’utilité de l’économie. Le garçon -de café tient à ces clients-là comme à un casuel certain, mais il est avec eux d’une -politesse froide; il leur dit toujours que le <i>Corsaire</i> et le <i>Charivari</i> sont en main, -et, lorsqu’ils prennent place devant la table de marbre, il n’a à leur service qu’un -très-léger coup de serviette. Il en donne deux pour le café avec <i>un</i> beurre, trois pour -un café complet. C’est le tarif.</p> - -<p>Mais, de midi à deux heures, le café noir, l’eau-de-vie, le rhum et le kirsch absorbent -toute son attention, toute sa politesse. Les consommateurs de cette seconde -période de la journée sont doucement échauffés par le Chablis et le Grave que le restaurateur -du quartier leur a servis. Ce sont des citoyens dont l’unique métier est de -joyeusement vivre, ou bien des militaires qui se sont liés de cœur et d’âme au camp -de Compiègne, des commis voyageurs qui ont fait avantageusement l’article à Reims -ou à Sedan, des jeunes gens de famille qui se sont battus le matin, et à trente-cinq pas, -avec des pistolets de poche. De pareils personnages paient sans compter, parce qu’ils -<span class="pagenum" id="Page_308">308</span> -sont heureux; ils appellent le garçon «mon cher», ils lui demandent du tabac et l’analyse -de l’analyse de la pièce nouvelle dont les journaux ont dû rendre compte. Quand -ils quittent le café, ils se tiennent immobiles une seule minute et, dans ce court espace, -le garçon les habille de leur paletot, manteau ou redingote, il les coiffe de leur chapeau, -il leur met gants et canne à la main et il termine par une de ces révérences qu’on -ne saurait rencontrer autre part qu’à Paris. Ajoutez un peu plus de générosité d’un -côté, un peu plus d’empressement de l’autre et vous aurez une idée exacte des rapports -du garçon avec les consommateurs du café à l’eau après dîner.</p> - -<p>Les mœurs, les habitudes, la toilette du garçon de café varient selon le quartier -où il travaille. Au Palais-Royal, sur les boulevards, depuis la Madeleine jusqu’au -faubourg du Temple, dans une partie du faubourg Saint-Germain, le garçon de café -est élégant, aimable, attentif; la chemise de toile de Hollande ne lui suffit plus; il -y fait adapter une chemisette en batiste; il change de tabliers comme on change -de ministres; de ses cheveux, toujours taillés à la mode qui vient de naître, s’exhalent -les odeurs les plus douces et, par conséquent, du meilleur goût; sa veste se -venge de n’être qu’une veste par la finesse de son tissu, par la grâce exquise de sa -coupe; ses mains sont fines, délicates; il a du ventre le moins possible. Ce garçon -de café-là n’emploie que des expressions choisies; il lit dans de jolis in-18 dorés sur -tranches et reliés en maroquin; quand on se plaint à lui du café qu’il a servi, il -lève les yeux au ciel, il soupire, il vous donne une autre tasse et vous apporte la -même cafetière en disant:—Cette fois, monsieur sera content!—Si un habitué -entre en bâillant ou en accusant une migraine ou des douleurs rhumatismales, le -garçon de café réplique avec consternation:—Que voulez-vous? nous avons une si -odieuse température! Monsieur prend-il du rhum?... Doué d’une imagination vive, -d’un vaste amour-propre, de maux de nerfs, d’une grande flexibilité d’esprit, de -tout ce qui constitue, enfin, l’homme infiniment civilisé, il prend les locutions, -les manières, l’humeur des individus qu’il sert habituellement. Le garçon de café du -boulevard Saint-Martin, un peu égrillard, parce que la Courtille n’est pas loin, affecte, -cependant, des airs d’homme confortable. Il est extrêmement littéraire, parce qu’il apporte -tous les jours des rognons à la brochette aux fournisseurs ordinaires de l’Ambigu, -de la Gaieté et de la Porte-Saint-Martin. Il sait sur le bout du doigt le nombre des représentations -de <i>Gaspardo</i> et du <i>Sonneur de Saint-Paul</i>; il a l’honneur d’être tutoyé -par quelques dramaturges, il vous dira tous les bons mots de M. Harel, il a parlé -deux fois à mademoiselle Georges, et il prête souvent sa tabatière à Bocage. Le garçon -de café du boulevard Saint-Martin est, surtout, policé depuis que les marchands de -chevaux de la rue de Lancry sont allés faire leurs élèves aux Champs-Élysées.</p> - -<p>Au café de Paris le garçon connaît tous les détails, toute la mise en scène d’une -course au clocher; il accable de son mépris un pantalon sans sous-pieds, un chapeau -de soie; il exècre le bœuf bouilli; Duprez commence à ne plus lui plaire, il -dit: aller en véhicule, au lieu de: aller en cabriolet et, dans ses jours de sortie, il ne -fume que des cigares à quatre sous.</p> - -<p>Jadis, le garçon du café Desmares était prodigieusement militaire. Il connaissait -tous les officiers supérieurs de la garde royale, tous les on dit de la caserne d’Orsay et -<span class="pagenum" id="Page_309">309</span> -de Belle-Chasse. Il a perdu cette couleur martiale, mais il est resté aristocrate. Il soupire, -il s’ennuie. Comme le faubourg Saint-Germain, il attend.</p> - -<p>Les garçons de café du quartier Latin ont aussi leur physionomie à part. Les écoles, -la science, la chambre des pairs ont depuis longtemps façonné leur intelligence et -leurs goûts. Ils sont de première force aux dominos.</p> - -<p>Le café de <ins id="cor_96" title="Foi">Foy</ins> est l’établissement où le garçon fait le plus vite fortune; c’est -du moins, ce que l’on dit partout. Quoi qu’il en soit, il faut convenir que nulle part -l’éducation de l’homme au tablier blanc n’est aussi parfaite. Le garçon du café de -Foy, empressé comme celui du café Lemblin, coquet comme celui des boulevards, a, -de plus qu’eux tous, un certain air de dignité, de politesse diplomatique qui annonce -un contact plus fréquent avec la vraie bonne compagnie. Le garçon du café de Foy ne -ressemble pas aux autres: il est tout à fait lui. Vous remarquerez, en entrant dans -l’enceinte où il fonctionne, que toujours il est d’une taille élevée. On dit dans l’arrondissement -du Palais-Royal: «Grand comme un garçon du café de <ins id="cor_97" title="Foi">Foy</ins>.» Militairement -parlant, on pourrait établir que les garçons de salle de Paris forment un bataillon -dont la compagnie de grenadiers est au café de Foy. Rien de plus modeste, d’ailleurs, -que les lambris sous lesquels il sert les amateurs de café. Les dorures, les peintures, -les glaces immenses, ne scintillent pas autour de lui; le luxe ne peut pas lui monter -à la tête. Il va et vient dans une salle mesquinement décorée, soutenue par de -tristes piliers et chauffée par un poêle qui n’a rien de remarquable que son ampleur. -Sous le rapport de la décoration, le café de Foy vit tranquillement, depuis des années, -sur la renommée d’une caille, peinte autrefois par Carle Vernet, au plafond -sur lequel elle vole encore à l’heure qu’il est. C’est une vieille maison de la bonne -roche, où le garçon est toujours un homme choisi. Il vient là tout jeune, il y grandit, -il y blanchit. Il met toute sa vie entre ces vingt pieds carrés dans lesquels un -public d’élite s’assied tous les jours. Ne pas confondre avec les fumeurs de cigares -qui, pendant l’été, entourent les tables du jardin: nous parlons de l’intérieur, et il -est bien convenu que, nous autres amateurs du tabac de la Havane, nous sommes des -gens mal élevés.</p> - -<p>Il y avait une fois un baron. Pauvre gentilhomme! il était bien à plaindre. Son -vieux castel de Bretagne avait été vendu comme propriété nationale; ses bons chevaux -de bataille avaient été tués dans les guerres de l’émigration; il avait mis ses -diamants en gage chez un juif allemand, pour prêter de l’argent à un prince français -qui ne le lui avait pas rendu, selon l’usage. Il ne restait au baron de K...... qu’une -rente de 1,200 livres et la liberté de vivre, que Bonaparte, premier consul, lui avait -fait expédier par la poste, dans un moment de bonne humeur. De retour à Paris, -M. de K...... avait sagement arrêté avec lui-même qu’il n’irait plus à l’Opéra, qu’il -ne jouerait plus au pharaon, qu’il achèterait un parapluie et qu’il mangerait chez un -gargotier. Mais quoi! le bon compatriote de Bertrand du Guesclin n’avait pu renoncer -à son cher café à l’eau après le dîner: il y tenait comme à sa croix de Saint-Louis, -comme à son opinion politique. Brossé, ciré, propre comme un vieux soldat, il venait -tous les soirs au café de Foy prendre sa demi-tasse; c’était sa seule joie au -milieu des grandes joies de cette époque, où la France fêtait Marengo et le repos de -<span class="pagenum" id="Page_310">310</span> -la guillotine. Il avait adopté une table devant laquelle il prenait place toujours. Par -suite, il était toujours servi par le même garçon, chacun des servants d’un café -ayant une ligne de tables à surveiller. M. de K......, élevé au sein de l’opulence, -avait contracté l’usage de l’or depuis ses dents de sept ans. Il était habitué à payer, -et à payer richement. Entraîné par cette douce routine, il entra un soir au café de -Foy sans un sou dans sa poche, et il prit son café comme à l’ordinaire; puis, quand -il voulut partir, il tira sa bourse! Le garçon vit tout de suite, dans les traits consternés -de l’émigré, le funeste état des choses, et, en desservant sa pratique, il dit à voix -basse: «C’est payé!» En effet, il paya la demi-tasse. Oh! il faudrait un litre d’encre, -un paquet de plumes et deux rames de papier pour peindre les combats que se livra -M. de K...... le lendemain quand l’heure du café sonna au cadran de ses habitudes, -car le lendemain, comme la veille, le pauvre soldat de Condé était, comme on dit, à -sec. Que vous dirai-je? il entra, possédé par ce besoin aussi terrible que la faim peut-être, -ou du moins qui est une faim d’un autre genre. Son café fut payé encore par le -garçon. Il le fut pendant plusieurs années, et le comptoir ignora toujours ce détail de -la grande salle. Seulement, le maître du lieu ne cessait de s’extasier sur l’exquise politesse -du <i>ci-devant</i>, qui n’entrait, ne sortait jamais sans lui faire deux révérences -d’ancienne cour. Hélas! le vieux gentilhomme croyait saluer son créancier, et son -vrai créancier c’était le garçon, dont la discrète bonté ne se démentit jamais, qui -supportait patiemment les rebuffades du baron quand le café était moins chaud que -de coutume, et qui portait tous les soirs à la dame du comptoir l’argent de la demi-tasse -comme s’il venait de le recevoir.</p> - -<p>On sait que les émigrés furent indemnisés, un peu chèrement même! Un jour celui -dont il est question arriva au café de Foy avec une énorme cocarde blanche et un -portefeuille garni de billets de banque. Il demanda son compte, et on lui dit qu’il -ne devait rien. Étonnement, stupéfaction. Le garçon fut appelé.</p> - -<p>Le brave homme avoua, en rougissant, que, depuis des années, il payait sans rien -dire le café du baron, et le baron pleura, et il embrassa devant tout le monde le garçon -de café en disant: «Et toi aussi, mon enfant, tu étais un courtisan du malheur!»</p> - -<p>M. le baron de K...... a dépouillé le garçon de café de la serviette et de la veste, -et il lui a donné les fonds nécessaires pour acheter un établissement.</p> - -<p><i>N. B.</i> Ce garçon de café-là était bonapartiste.</p> - -<p>Les physionomies du garçon de fourneau et du garçon de billard forment deux -types à part et qui n’ont rien de commun avec celle du garçon de salle. Ce dernier, -serviteur de tout le monde, est connu de tout le monde; les deux autres sont cloués -à une place unique: l’un devant le feu où il prépare le café, le chocolat, etc.; -l’autre à un billard, qu’il prend comme fermier au maître de la maison, et avec -lequel il spécule sur les passions des habitués de la poule. La physiologie de ces deux -individus ne peut être traitée que par un alchimiste et un joueur de billard consommé. -Or, je ne saurais mettre de l’eau en ébullition sans me brûler les doigts, et -je n’ai jamais fait au billard qu’un <i>doublé</i>, encore était-ce un raccroc. <i lang="la" xml:lang="la">Non sum -dignus.</i></p> - -<p>Le garçon de café—genre moderne—ne s’embarrasse pas sitôt d’une famille. -<span class="pagenum" id="Page_311">311</span> -Comme il est, de toute rigueur, bien fait et bien élevé, il vit en sultan au milieu d’un -nombre imposant de demoiselles de comptoir. Il n’a, l’heureux homme, qu’à leur -jeter le mouchoir,—je veux dire la serviette.—Ce sont elles qui font plisser ses -chemises, qui harcellent la blanchisseuse pour que celle-ci tienne toujours le linge -d’Oscar ou de Frédéric dans un état de blancheur <i>entière</i>. Confiant dans leur zèle, -dans leur économie, le garçon de café leur abandonne souvent même le soin de -payer les mémoires. Quand cet Alcibiade en tablier a trente ans, il songe à l’avenir. -Il achète un habit noir pour les jours de sortie, il mange de la pâte de Regnault et -place ses économies. L’ambition éclôt dans son cœur, il destitue les inspectrices de -sa lingerie, et, dans son sommeil tourmenté, il ne rêve plus qu’établissement à son -nom, que grande salle toute d’or, comme les palais des <i>Mille et une Nuits</i>, avec un -comptoir de bois en <ins id="cor_98" title="citronier">citronnier</ins>, des torrents de gaz et des peintures de Cicéri. Dès -ce moment le garçon de café se fait inscrire dans une compagnie de la garde nationale; -il cherche une femme et une maison neuve formant coin de rue. Quand il a -trouvé l’une et l’autre, il s’entoure des artistes les plus distingués, comme les vieux -Médicis quand ils faisaient construire leurs palais; et il fait travailler peintres, doreurs -et mouleurs dans le rez-de-chaussée qu’il a loué à raison de 20,000 francs -chaque année, sans compter le pot-de-vin. Les pots-de-vin se fourrent partout aujourd’hui. -A sa voix la palette de vingt Raphaëls s’épuise; ces murailles nues, que les -lourds Limousins construisaient encore il y a trois mois, se chargent de fresques -étincelantes. A la place des Napoléons à petit chapeau et des inscriptions érotiques -tracées naguère au charbon par les gâcheurs, vous voyez de riches et beaux Indiens,—des -Indiens d’opéra,—poursuivre le tigre royal sur leurs chevaux de race; vous -voyez un tournoi où messire Bertrand du Guesclin emporte le prix devant toute la -noblesse de Bretagne; vous voyez des nymphes nues, une Psyché qui s’envole, un -Mercure qui porte dans les airs les ordres de son patron; vous voyez des oiseaux de -toutes les nuances, des fruits de toutes les couleurs.</p> - -<p>Le comptoir, chef-d’œuvre de l’ébénisterie moderne, se dresse dans une niche dorée. -Il est orné déjà de coupes en vermeil que Benvenuto Cellini n’eût pas désavouées, -et une beauté de choix a été retenue d’avance pour occuper chaque jour, à raison -de 100 francs par mois, ce trône magnifique. Le garçon de café, devenu maître à son -tour, a obtenu un crédit chez les négociants qui vendent en gros les objets de consommation -qu’il va donner en détail au public. Une douzaine de réclames, dans lesquelles -les courtiers d’annonces citent, à leur manière, les palais d’Armide et de Cléopâtre, -sont lancées dans les journaux. Le jour de l’ouverture arrive enfin.</p> - -<p>L’établissement nouveau fait 6,000 francs de recettes. Le propriétaire fait mettre -des jabots à toutes ses chemises, il marchande un tilbury et il se demande déjà s’il -achètera un château en Beauce ou en Normandie. Il jure sur son fourniment de garde -national qu’il ne céderait pas son fonds à moins de 600,000 francs, et il dit à tout -propos cette phrase qu’il s’est fait faire par un homme de lettres de ses amis: Le -bouge qui s’appelle le café de Foy!</p> - -<p>Mais un autre fou ouvre dans le voisinage un café plus riche encore. Il y a jeté -100,000 francs de dorures, de peintures et de glaces. Le public qui aime à rire va -<span class="pagenum" id="Page_312">312</span> -s’engouffrer tous les soirs dans ce nouveau palais de fée, et l’autre palais, comme -celui d’un ministre disgracié, devient une solitude.</p> - -<p>Le maître du lieu, alors, est entièrement libre de déposer son bilan et de donner -trois pour cent à ses créanciers. Il met à couvert le plus de fonds possible, et quand -il a satisfait aux exigences de la loi qui régit les faillites, il va vivre de son revenu au -pays natal. Mais il n’est qu’un petit rentier, il n’a qu’une maison chétive, deux carrés -de choux, une mare pour ses canards de Barbarie. La maladie des rois détrônés le -saisit un jour, et il meurt d’ennui au milieu d’une famille inconsolable.</p> - -<p>Le garçon de café rococo,—celui que ses camarades intitulent dédaigneusement -perruque,—a presque toujours une femme légitime et des enfants en chambre dans -le voisinage. La femme fait ordinairement des gilets ou des <ins id="cor_99" title="pelottes">pelotes</ins> médicamenteuses -pour messieurs les chirurgiens herniaires. Chaque tête de cette famille-là possède à -son nom un livret à la caisse d’épargne. Le chef met patiemment sou sur sou pendant -des années, et il crie toujours misère, puis un beau matin il prend aussi un établissement. -Mais il ne perd ni son temps ni son argent à créer un palais de merveilles. -A l’affût des faillites, il en trouve une sur son chemin, qui lui donne, à un rabais -fabuleux, pour 80,000 francs de glaces, de peintures, avec un fonds bien commencé -et un matériel tout neuf. Assis sur les ruines des autres, le garçon de café achalande -tout doucement la maison dont il est devenu maître. En quatre ans il arrive au chiffre -de fortune qu’il a toujours ambitionné. Joueur prudent, il cesse alors de tenter le -destin, et il vend fort cher ce qu’il a acheté presque pour rien. Vous le voyez ensuite -faire l’usure dans une petite maison isolée, dont la porte est garnie de ferrures, et la -cour ornée d’un chien de montagne toujours de mauvaise humeur.</p> - -<p>Parvenu a cet apogée, il est facile à reconnaître: dans les cafés, il paie toujours -sa demi-tasse sans rien donner au garçon; il loge au Marais, ou rue de Charonne, et -aux Batignolles surtout; il a un col de chemise très-haut, l’accent de la basse Normandie -et un regard à quinze pour cent.</p> - -<p>Tolérant, laborieux, fidèle, de bonne compagnie, le garçon de café supporte, sans -hausser les épaules, les façons départementales de certains consommateurs qui lui -demandent effrontément <i>le bain de pied</i> et boivent dans leur soucoupe; il est debout -du matin au soir et souvent, par sa manière de servir, il achalande la maison pendant -que le maître joue aux dominos, ou à la hausse et à la baisse; témoin, instrument -des bénéfices énormes de ce patron, il amasse sans envie des pièces de deux -sous à côté de ce tas d’argent qui grossit tous les jours; il oublie, il ignore que le tronc -touche à la caisse; il peut, dans l’occasion, répondre convenablement à l’homme du -monde qui est venu seul au café, et qui aime mieux la conversation que la liqueur. -Concluons donc, en présence de tant de qualités et de vertus, qu’une foule d’hommes -considérables dans l’armée, la magistrature, la littérature, l’administration... dans -l’instruction publique, surtout... ne seraient pas dignes de porter le tablier blanc.</p> - -<p class="right1">Auguste <span class="smcap3">Ricard.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 388px;" id="im-312bis"> - <img class="bord" src="images/im-312bis.jpg" width="378" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE MAQUIGNON</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-312bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-313a"> - <span class="pagenum" id="Page_313">313</span> - <img src="images/im-313a.jpg" width="600" height="275" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-313a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE MAQUIGNON.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 200px" id="im-313b"> -<img src="images/im-313b.jpg" alt="B" title="" width="200" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-313b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">B</span><span class="smcap3">ien</span> -que notre époque ait donné naissance à une effrayante -quantité de <i>floueurs</i> de toute espèce, et qu’elle -ne paraisse pas s’arrêter dans cette voie éminemment -progressive, elle ne peut cependant usurper la gloire -d’avoir enfanté le maquignon. Le maquignon est né -depuis longtemps et a eu l’avantage très-mérité de -servir de modèle aux plus fins exploiteurs de la crédulité -française et surtout parisienne. Mais quoiqu’il -ne sorte pas du grand moule des Roberts-Macaires du -dix-neuvième siècle, ce n’est pas à dire pour cela qu’il -prétende leur être inférieur. Il les vaut tous; il sourit de pitié en songeant aux roueries -à lui connues qu’on donne pour invention récente, et vient merveilleusement -confirmer cet adage, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et que la moitié de la -société a été de tout temps destinée à être dupée par l’autre. Le maquignon s’acquitte -de cette dernière tâche avec infiniment d’esprit et d’agrément. C’est lui qui a employé -le premier tous ces artifices ingénieux avec lesquels il est d’usage, j’allais dire de bon -ton, de berner, dans toutes les classes et dans tous les états, la bonhomie du peuple le -plus spirituel de l’univers. Il est adroit, insinuant, grand parleur, d’un aplomb, -d’une assurance imperturbables: vous vous défiez de lui, vous vous tenez sur la réserve, -car vous connaissez ses ruses, et cependant il vous prend toujours au même -piége, sans cesse employé et sans cesse avec succès, il fait de vous ce qu’il veut: involontairement, -vous écoutez ses paroles, vous subissez son influence. Ce n’est pas à vos -yeux que vous devez vous fier, mais à lui seul: il le dit hautement, et il appuie ce -raisonnement logique de tant de preuves excellentes; il parvient à donner tant de légèreté -et de grâce à ce cheval lourd et massif, tant de finesse à ces jambes carrées, -<span class="pagenum" id="Page_314">314</span> -tant de vigueur et de feu à cette tête molle et inerte, que vous finissez, bon gré, mal -gré, par être ébloui, enchanté, et que vous payez à beaux deniers comptants le descendant -presque certain d’Eclipse et de miss Annette. Inutile de dire que l’illustre -rejeton est souvent bon tout au plus à conduire des choux au marché des Innocents.</p> - -<p>Il y a deux classes de maquignons qui ne se ressemblent nullement, excepté par -ce point commun, à savoir l’adresse inappréciable de faire voir à tout le monde -qu’un cheval bai est gris-pommelé, et que des chevaux flamands sont des pur-sang -anglais. C’est d’abord le <i>maquignon marchand de chevaux</i>, c’est-à-dire tenant manufacture -et entrepôt de coursiers plus ou moins de selle et de trait, puis le <i>maquignon -brocanteur</i>.</p> - -<p>Le marchand de chevaux est facile à reconnaître. C’est un type tout à fait tranché -et sortant des types vulgaires. Le plus souvent il possède un riche embonpoint, une -large figure rubiconde légèrement rembrunie à l’extrémité du nez, ce qui laisserait -supposer qu’il ne se sert guère d’eau que pour se faire la barbe, une figure ouverte et -bonhomme, des manières brusques et cavalières, mais des yeux d’une obliquité perfide -et d’une finesse interrogatrice dont il faut profondément se défier. Il porte invariablement -une redingote de couleur claire qui produit sur ses quadrupèdes le -même effet magnétique que la redingote grise du grand homme sur les vieux grognards: -sa tête est surmontée d’un chapeau très-râpé et d’une forme antédiluvienne -qui lui sert à la fois de préservatif contre les injures de l’air, et de tambour pour -exciter ses chevaux. Il est en outre orné en toute occasion d’un fouet formidable, -sceptre respecté avec lequel il gouverne son empire piaffant et hennissant. Ce meuble -indispensable ne le quitte jamais: il mange, il boit, il se promène, il s’assied, il dort, -son fouet à la main: il y a entre son fouet et lui une adhérence que rien ne saurait -briser. Otez-lui son fouet, et il perdra tous ses avantages. Son langage manquera de -l’accompagnement le plus nécessaire; ses chevaux ne marcheront plus, ne caracoleront -plus, ne feront plus toutes ces petites gentillesses qui vous séduisent; c’est un homme -démoralisé, ruiné, son état est perdu; il n’a plus qu’à mener ses bêtes au marché. -Quand il entre dans l’écurie, un petit sifflement annonce sa présence, et alors il se -fait un mouvement général et précis comme sur la ligne d’un bataillon. Toutes les -croupes se rangent, s’alignent, les têtes se lèvent, les oreilles se dressent, les chevaux -sont magnifiques. Vous admirez, et vous ne savez que choisir. Le marchand de -chevaux le sait mieux que vous; il fait sortir un cheval dont il vous a montré la belle -tenue, et pendant qu’il vous entretient de l’utilité que vous pouvez en tirer, de sa -docilité, de sa force, de son ardeur, de ses qualités universelles, on le brosse, on le -peigne, on le lisse, on lui introduit sous la queue une certaine quantité de gingembre, -ce qui le jette dans une inquiétude continuelle, et lui donne une apparence de feu -et d’impatience. C’est alors qu’on va le faire trotter: ceci est un des grands arts du -maquignon, car à cette allure se révèlent ordinairement les défauts d’un cheval. -Un gaillard élancé, et taillé hardiment, prend la bête par la bride et la tient serrée -sous la mâchoire, le maître fait claquer son fouet et lui pince fortement les flancs. -Le cheval comprimé par une main ferme qui lui lève la tête, et pressé par la lanière -qui lui caresse désagréablement les jambes, sautille, gambade, se cabre: sa peur, -<span class="pagenum" id="Page_315">315</span> -son étonnement, changent son allure, le cambrent, lui donnent de la souplesse et -du jarret. Vous êtes ravi, émerveillé, vous achetez l’animal, et vous vous frottez les -mains de joie d’avoir fait un aussi magnifique marché; de son côté, le marchand -n’est pas fâché de s’être débarrassé d’une bête dont il ne pouvait se défaire, et tout -le monde est content. Le marchand de chevaux a un talent particulier pour rendre -un cheval beau à voir, pour lui arrondir comme par enchantement le ventre et la -croupe, il le nourrit de pommes de terre, de son, de carottes, que sais-je? N’étant -pas maquignon, je ne puis vous le dire, et je le serais, que je vous le dirais encore -moins. Mais au bout de huit jours cet embonpoint factice tombe, le cheval vous -apparaît tel qu’il sera toujours entre vos mains, côtes saillantes, ventre flasque, -croupe anguleuse. Il est ce qu’on appelle <i>débourré</i>. Le maquignon trouve toujours -moyen de vous vendre son cheval le prix qu’il en veut. Si cet honnête industriel est -de bonne humeur, et il l’est toujours avec ceux que son coup d’œil exercé lui révèle -comme des acheteurs généreux, il fermera la bouche à toutes vos observations par -sa plaisanterie insinuante. Habile à caresser vos faiblesses, il piquera votre amour-propre -par sa brusque flatterie, ou fera sourire votre ennui par ses calembours d’écurie -et son rire aussi bruyant que le claquement de son fouet. Il réfutera d’autant -plus victorieusement toutes vos allégations, qu’il n’ignore rien de vos intentions cachées. -Il sait si vous avez envie de son cheval, si vous en avez vu d’autres, où vous -êtes allé, si vous avez un vétérinaire, et quel il est; il a des affidés, des espions, une -haute police partout: il met en œuvre un machiavélisme inouï de combinaisons. Si -vous venez visiter ses chevaux comme simple flâneur ou comme mandataire d’un ami, -il ne sera plus le même; il vous toisera de la tête aux pieds comme pour vous dire que -vous n’avez pas l’étoffe et l’allure d’un acheteur de chevaux; il ne se donnera pas la -peine de vous montrer lui-même sa marchandise, et vous laissera errer seul dans ses -écuries. Heureux si votre curiosité ne vous vaut pas quelque morsure ou quelque -ruade! Dans la vie privée, le marchand de chevaux n’a plus cette douceur, ce mielleux -de langage et de manières qu’il prodigue aux amateurs. Alors il est bourru, haut de -verbe, grand jureur, mari brutal: il se croit toujours à l’écurie derrière ses chevaux, -gourmandant, criant, fouettant. S’il a des enfants, il les traite absolument -comme des poulains, les tient serrés, les fait manœuvrer avec la chambrière, et ne -les laisse pas faire une gambade sans sa permission. Il se refuse en général toute espèce -de plaisir extraordinaire; il est bien dans son écurie; il y reste: c’est là son -atmosphère de prédilection, le milieu dans lequel il est le plus à l’aise; il a garde de -s’en séparer. Il est certain que dès qu’il en sort, ce n’est plus le même homme; il est -emprunté, lourd, épais. Il n’a plus la <i>désinvolture</i> qu’on remarque en lui quand il -se tient fièrement devant un cheval, le fouet à la main. Il ne sait pas donner le bras -à son épouse: dans sa distraction, il irait presque jusqu’à la saisir par le cou ou les -épaules: il ne comprend rien à ce qui l’entoure; il est dépaysé, désorienté: tout -pour lui n’a qu’une odeur, celle du fumier; tout se résume en un seul objet, un -cheval. On conçoit qu’avec cette idée fixe et tenace, les choses extérieures doivent -avoir pour lui fort peu de charme et d’intérêt. Aussi ne quitte-t-il guère ses pénates, -c’est-à-dire ses coursiers, que pour aller à la recherche de nouveaux élèves. -<span class="pagenum" id="Page_316">316</span> -Alors il parcourt les provinces, assiste aux foires, et s’approvisionne de chevaux qu’il -baptise des noms qui lui paraissent se rapporter le mieux à leurs formes. Le Limousin -lui fournira le cheval anglais, ou même arabe (pourquoi pas?); l’Alsace, la -Flandre, la Normandie le mettront à même de satisfaire aux nombreuses demandes -qu’on lui fait de chevaux hanovriens et mecklembourgeois; enfin, il trouvera aisément -toutes les races de chevaux européens, sans sortir de France. Et, au fait, nous -autres Parisiens, nous sommes si bons enfants, quand il s’agit de chevaux, qu’il y a -plaisir et profit à nous duper; c’est une bénédiction. Pour peu qu’un cheval ait l’œil -vif, la tête gracieusement pliée, et de l’entrain dans le jarret, nous le proclamons tout -de suite de sang arabe; pour peu qu’un autre ait les jambes fines, la tête mince, le -corps svelte et allongé, nous crions au cheval anglais. Le marchand de chevaux nous -en donne comme nous en voulons; nous n’avons pas le droit de nous plaindre.</p> - -<p>Quelquefois le marchand de chevaux, quand il est riche et en réputation, se permet -des promenades aux Champs-Élysées, dans une voiture plus ou moins bizarre, -attelée de deux ou même de quatre chevaux. Mais il a beau étaler des harnais splendides, -et se faire accompagner de laquais en livrée, on le reconnaît sur son siége -élevé comme un second étage, à sa figure enluminée, à sa forte membrure, à ses -façons d’homme du métier. C’est bien pis encore, quand sa femme et une ou deux -amies forment la délicieuse partie de se faire voiturer ensemble. Leur morgue vulgaire -et boursouflée, qui ne doit durer qu’un jour, leurs manières triviales, leur -costume grotesque et mesquin, tout cela présente un contraste bouffon avec le luxe -de bon goût et la riche simplicité des équipages qui les entourent, et égaie prodigieusement -le beau monde heureux de trouver l’occasion de persifler quelqu’un et -de railler quelque chose. Le cœur du marchand de chevaux est le moins sensible de -tous les cœurs: en fait d’émotions, il est inexpugnable. La douleur physique, pour lui -aussi bien que pour les autres, n’est rien; il ne conçoit pas qu’on puisse avoir l’épiderme -plus délicat que celui des chevaux; et, pour son propre compte, il en est convaincu; -car il n’en juge que d’après la rudesse coriace de sa peau. Aussi rit-il d’un -rire superbe, en voyant notre douillette et dolente humanité donner le nom de maux -horribles à ce qu’il ne regarde pas même comme des contrariétés. Jamais on n’a surpris -une larme dans son œil; et, en effet, les chevaux ne pleurent pas: s’il a de la -douleur, il la concentre si bien, que personne ne s’en aperçoit, ou plutôt je crois -qu’elle n’a pas prise sur lui. De là vient aussi son besoin de domination. Le marchand -de chevaux est plus autocrate dans l’empire de son écurie que Nicolas dans toutes les -Russies, sa mine haute impose à tous. Il veut une soumission passive. Palefreniers, -grooms, enfants, femme, cochers, chevaux, tout est mis sur la même ligne, et doit -obéir sans plus d’observations et de raisonnements. Il ne fait que deux distinctions, -ne voit chez lui comme partout que deux classes bien tranchées, ceux qui commandent -et ceux qui obéissent. Parlez-lui d’indépendance, de nationalité, de réforme -électorale, il vous rira au nez, et vous répliquera victorieusement qu’on aura beau -faire, retourner le monde en cent façons comme un gant usé, changer tous les dix -ans de gouvernement, on ne sortira jamais de ces deux classes, la classe dominante -et la classe obéissante. Et il n’a pas si grand tort, ma foi! Au reste, en politique, il -<span class="pagenum" id="Page_317">317</span> -est excessivement arriéré: il ne lit ni le <i>National</i> ni le <i>Charivari</i>; il est abonné -aux <i>Petites-Affiches</i>, feuille peu incendiaire. Sa politique est la politique du <i>statu -quo</i>; que ce statu quo soit bon ou mauvais; peu lui importe, il n’y regarde pas de si -près. S’il tient des rênes, ce ne sont pas celles du gouvernement, et il n’est nullement -chargé de faire marcher le char de l’état. Et d’ailleurs, si par un hasard fort -rare, il vient à parler politique, c’est pour se mettre en colère, et déclamer contre -la trop grande douceur des formes représentatives. C’est un homme d’intimidation. -Règle générale: un gouvernement qui aime bien, châtie bien: à ce compte-là, -on peut dire sans flatterie que presque tous les gouvernements adorent leurs gouvernés. -Il voudrait qu’on menât les peuples la bride haute et avec un <i lang="la" xml:lang="la">mors Secundo</i>. -Selon lui, c’est le vrai moyen de les rendre doux et d’humeur point révolutionnaire. -Avec un système aussi excentrique, il risquerait fort de se prendre aux cheveux -avec les hommes les moins passionnés en politique, pour peu qu’il mît souvent ses -opinions sur le tapis; mais c’est là le plus mince sujet de ses préoccupations: il n’a -garde de lancer son esprit dans des régions aussi éloignées. En général, il ne se -soucie que fort peu de ce qui s’adresse à l’intelligence humaine. En littérature, -il ne sait pas à coup sûr ce que c’est que Victor Hugo, et il mettra le <i>Contrat social</i> -sur le compte de Chateaubriand. Sa bibliothèque se compose du livre de poste, de -quelques bouquins sur l’art d’élever et de dresser les chevaux, et d’une riche -collection de Mathieu Laensberg. Ne lui demandez rien de plus. De religion, il s’en -occupe encore moins que de tout le reste. Il a tout matérialisé, tout réduit à un positif -désespérant.</p> - -<p>Mais le maquignon que nous avons peint jusqu’à présent, c’est l’homme domicilié, -patenté, payant contribution, et tenant sa place dans la société autrement que -par le volume de son ventre. Il y a une autre espèce de maquignon, le maquignon -véritable et primitif, le <i>maquignon brocanteur</i>; celui qui n’a pas de domicile -connu, mais que l’on trouve partout où il y a un cheval à acheter. Celui-là -n’est plus comme le marchand de chevaux une espèce de <i>poussah</i> aux jambes -courtes, aux joues tombantes, à la face écarlate, marchant carrément et plein -d’une haute opinion de sa personne; c’est au contraire un homme fluet, sec, -maigre, toujours courant, toujours trottant, ce qui nuit à l’embonpoint qu’il pourrait -retirer d’une digestion plus tranquille, et le rend efflanqué comme un lévrier -de petite-maîtresse. Et en effet, il n’est pas de cheval d’Omnibus qui fasse plus de -chemin, parcoure plus de rues, de quartiers que le <i>maquignon brocanteur</i>. Toute -sa vie n’est qu’une course sans fin. Chaque matin, son occupation première est de -consulter les <i>Petites-Affiches</i>: une fois ses renseignements pris sur les chevaux à -vendre et à acquérir, il se met en route et va faire ses visites quotidiennes aux écuries -indiquées: il examine le cheval avec confiance, lui ouvre la bouche pour savoir -son âge, lui palpe les jambes pour vérifier s’il n’est pas affligé d’engorgements ou de -crevasses, le fait tousser pour s’assurer qu’il n’est pas poussif ou fourbu; et il répète -la même opération à chaque nouvel examen. Il s’introduit chez les personnes qui -vendent leurs chevaux, leur offre ses services, son expérience (et il s’y connaît beaucoup -trop quelquefois); pour elles, il n’hésitera pas à faire toutes les recherches -<span class="pagenum" id="Page_318">318</span> -nécessaires par pure complaisance. Il ne leur conseillera pas d’acheter des chevaux -neufs, car alors on n’a plus qu’à s’adresser à Crémieux ou à Aron, et son ministère -devient inutile: il vous en détaillera les inconvénients: «Il est bien plus sage, dit-il, -moins cher en même temps, de chercher des chevaux tout faits, tout dressés, qui -sont pliés, assouplis, habitués à la main de l’homme, pleins d’une grâce acquise et -d’une vigueur éprouvée.» Vous, bonhomme, qui souvent n’aimez que votre repos, -et ne vous occupez guère de vos chevaux que pour vous dorloter dans votre chaude -et commode berline, vous vous laissez facilement séduire par ces arguments sophistiques. -Mais comme toujours celui qui se défait de ses chevaux a pour cela une raison -capitale, il s’ensuit que vous êtes trop heureux de les revendre à moitié prix au -bout de trois semaines, grâce aux bons offices du maquignon.</p> - -<p>Le maquignon est l’homme de Paris qui connaît le plus de monde: il donne des -poignées de mains à un nombre incommensurable de cochers, de palefreniers, de -valets d’écurie, de valets de pied; il a des ramifications, des accointances partout: -il ne s’est jamais connu d’ennemis. A la différence du marchand de chevaux, il est -poli et souriant avec tout le monde; car il voit dans chacun la cause cachée de quelque -affaire brillante. Il ne brusque et ne méprise personne: il n’est groom si imberbe -auquel il ne fasse des cajoleries intéressées; il sème des amitiés partout, à -tout hasard, bien certain d’en recueillir tôt ou tard les fruits. Maîtres et valets ont -une part presque égale dans ses prévenances; car si les maîtres achètent, les valets -font vendre. Il se ménage des entrées en tout lieu: les antichambres, les écuries lui -sont toujours ouvertes et n’ont pas de secret pour lui. Il connaît non-seulement les -personnes qui ont mis leurs chevaux en vente, ou qui ont été en visiter, mais encore -ceux qui ont l’intention, le caprice fugitif de faire quelque trafic de ce genre. Il n’attend -pas l’occasion, il la provoque et lui force la main: c’est l’intrigant le plus hardi -qu’on puisse voir. Vous ne pouvez pas vous surprendre une pensée qui ait rapport -plus ou moins directement à un cheval, sans que le maquignon ne devine cette pensée. -Il a un tact d’observation raffiné, un talent de seconde vue qui vous déroute et -que vous ne pouvez concevoir.</p> - -<p>Je suppose que, par hasard, après une promenade pédestre au bois de Boulogne, -vous revenez à votre domicile un peu fatigué, et que le soir, seul dans votre chambre -à coucher, tout en nouant autour de votre tête parfaitement frisée un véritable foulard -des Indes, vous voyez défiler fantastiquement sous vos yeux cette suite brillante -d’équipages, et surtout ce délicieux alezan qui dévorait l’espace avec tant de vitesse -et de feu. Alors vous vous dites follement en vous-même:.... «Tiens, une idée lumineuse!... -Si je prenais un cheval... alezan, et un tilbury?... au fait, pourquoi -pas?...» sans songer que vous n’avez juste que ce qu’il vous faut pour subvenir à votre -existence d’homme, sans aller encore vous charger de la nourriture d’un quadrupède -aussi incommode et dispendieux à entretenir qu’agréable à voir. Et vous vous couchez -avec cette idée qui, au premier abord, n’est pas tout à fait dépourvue de charmes; -votre cheval vous galope sans cesse dans la cervelle, vous entassez les unes sur les -autres des visions absurdes, et le lendemain, à votre réveil, vous haussez les épaules -en songeant à toutes les billevesées que cette idée saugrenue a fait éclore dans votre -<span class="pagenum" id="Page_319">319</span> -imagination. Cependant, au point du jour, vous êtes prodigieusement étonné de recevoir -la visite d’un individu de mise équivoque et d’aspect hétéroclite, qui s’avance -vers vous après <ins id="cor_100" title="voir">avoir</ins> décrit un certain nombre de courbes, et après s’être acquitté -consciencieusement de plusieurs salutations d’une politesse inconnue de nos jours. -Vous faites asseoir l’aimable étranger qui, après un préambule captieux sur les inappréciables -qualités de la race chevaline, finit par vous offrir un très-beau cheval de -sang anglais qui a paru aux dernières courses, et a été acheté 5,000 francs; il vous le -laissera, mais pour vous seul, au prix de 600 francs. Vous commencez par tomber -des nues, et vous vous demandez comment cet homme, ange ou démon, a pu avoir -connaissance d’une idée vague que vous-même maintenant n’êtes pas bien sûr d’avoir -eue. Êtes-vous somnambule, et avez-vous été crier sur les toits que vous vouliez -un cheval pur sang anglais? Ou bien, ce farfadet, invisible à l’œil nu, s’est-il glissé à -travers les fissures de votre porte, pour écouter quoi...? vos pensées: vous l’ignorez, -et vous l’ignorerez probablement toute votre vie. Quoi qu’il en soit, vous éconduisez -aussi adroitement que possible votre visiteur inattendu, et vous l’accompagnez jusqu’au -seuil de la porte de votre appartement, autant par politesse que pour bien -vous assurer qu’il ne vous emporte par distraction ni une montre, ni un couvert -d’argent. Et c’est par des soupçons aussi injurieux que vous savez reconnaître sa prévenance -désintéressée!</p> - -<p>Si le maquignon brocanteur connaît certains marchands de chevaux, et se trouve -lié d’intérêts avec eux, alors sa clientèle s’étend et devient de plus en plus profitable -pour lui. Le marchand de chevaux qui ne peut venir à bout de se défaire d’un cheval -s’entend avec le maquignon, et alors quel atroce guet-apens pour les malheureux -acheteurs ne résulte-t-il pas de cette conspiration à huis-clos, entre ces deux Machiavels -d’écurie? Le cheval invendable est mis en maison bourgeoise (terme usité en -pareil cas), dans une écurie louée à cet effet. Il est annoncé sur les affiches comme -appartenant soit à un gentilhomme étranger sur le point de partir pour l’Orient, soit -à un agent de change obligé de s’enfuir en Belgique, etc. Le thème varie suivant -l’imagination du maquignon, et il en a toujours infiniment. Pendant ce temps, celui-ci -fait mousser l’animal qui ne tarde pas à trouver un maître. C’est ordinairement -quelque commerçant en détail, retiré des affaires, qui s’abandonne aux voluptés -d’une demi-fortune, et veut avoir le noble coursier au rabais, tout comme -un mouchoir de poche et un bonnet de coton.</p> - -<p>Tous ceux qui ont ou font semblant d’avoir la passion des chevaux, passion aussi -innocente que ruineuse, subissent directement ou indirectement l’importante entremise -du maquignon. Le dandy improvisé sur lequel vient de tomber un gros héritage, -et qui, dans le premier vertige de la fortune, veut avoir le plus beau cheval -de Paris, jette l’or au maquignon, qui se baisse très-lestement pour le ramasser, et -lui procure bientôt ce qu’il demande; un animal d’une apparence superbe, au poil -brillant, à la robe bizarre, à la tête raide et toute d’une pièce, dressé parfaitement à -se tenir cambré comme ces chevaux de carton qui servent de montre chez les selliers. -Peu importe le reste, c’est à-dire justement le plus essentiel. L’agent de change -qui use un cheval en six mois s’adresse, lui aussi, au maquignon: celui-ci, dans le -<span class="pagenum" id="Page_320">320</span> -louable but de ne pas sacrifier une nouvelle bête, la lui donne tout usée. La vieille -comtesse ou baronne qui renouvelle ses équipages est trop heureuse de trouver -le maquignon qui, sous prétexte de lui donner des chevaux normands, et de ne -pas l’exposer à des dangers, lui fabrique tout exprès un attelage de ces gros chevaux -à queue rase et à lourde tête qui ne vont jamais plus vite que le pas, et ne se souviennent -d’avoir pris le trot que le jour où on les essaya pour la première fois. Que -d’infortunés en outre qui n’ont pas assez de temps, assez de patience, assez d’habitude -pour chercher eux-mêmes des chevaux, et remettent leur destinée entre les -mains du maquignon, et combien celui-ci se fait peu scrupule de leur faire casser le -cou avec un cheval vieux ou rétif, ou de les laisser en route avec des rosses poussives -et boiteuses!</p> - -<p>Le maquignon a toujours en ville une ou deux écuries, où il place incognito les -objets de son trafic. C’est dans ces lieux qu’il transforme un cheval usé, étique, -amaigri, en une bête superbe, pleine de bonne mine et de vigueur. C’est là qu’il -restaure et remet à neuf les rosses éreintées qu’il obtient à vil prix dans les ventes -après décès ou même au marché; là, qu’il les façonne à son gré, les gonfle comme -une bulle de savon, leur donne un poil lisse et uni; là, qu’il leur coupe et leur rajuste -les oreilles, si elles sont longues et disgracieuses, qu’il leur met une fausse queue, -si la queue primitive est dénudée; là, qu’il fait disparaître pour quelques jours les -engorgements qu’ils ont aux jambes, qu’il leur peint les sourcils pour dissimuler leur -âge, etc. Malheur à vous si, attiré par l’odeur du fumier, vous entrez dans ce laboratoire -du maquignon, où il escamote les défauts d’un cheval, et lui fait subir des -métamorphoses fabuleuses, vous n’en sortirez qu’avec une rosse de plus, et quelques -cinq cents francs de moins!</p> - -<p>D’après ce tableau effrayant, on pourrait croire qu’il n’y a possibilité d’avoir de bons -chevaux qu’en les allant chercher soi-même dans la Grande-Bretagne ou en Afrique. -Ceci serait vrai, si ces pays étaient encore primitifs et vierges; mais la civilisation y a -fait pousser le maquignon d’une façon toute <i>champignonne</i>, il y a des maquignons -anglais, et des maquignons bédouins; et ces derniers, soit dit en passant, sont pour -le moins aussi arabes que leurs chevaux. Or donc, quoi que vous fassiez, vous qui -avez le malheur d’être assez riche pour nourrir des chevaux, il faut vous résigner à -être dupé. Si vous êtes assez novice pour vous adresser à un maquignon brocanteur, -vous méritez votre déconfiture, et je ne vous plains pas. Si vous mettez aveuglément -votre confiance en un marchand de chevaux, vous êtes une excellente nature, digne -sans doute d’un autre âge et d’un meilleur sort; mais enfin à qui la faute? D’un autre -côté, si vous avez des prétentions à être connaisseur en fait de chevaux, il n’y a pas -d’artifice et de ruse qu’on ne mette en œuvre pour avoir raison de votre prétendue -habileté; et vous risquez fort de retomber dans la catégorie générale. Que faire alors, -dira-t-on, à moins de se résigner à végéter toute sa vie en Omnibus de peur d’acheter -des chevaux poussifs et gras-fondus? Ma foi, je n’en sais rien, mais toujours est-il -que j’aimerais mieux acheter trois maisons qu’un seul cheval.</p> - -<p class="right1">Albert <span class="smcap3">Dubuisson.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 398px;" id="im-320bis"> - <img class="bord" src="images/im-320bis.jpg" width="388" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>L’AGENT DE LA RUE DE JÉRUSALEM</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-320bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-321a"> - <span class="pagenum" id="Page_321">321</span> - <img src="images/im-321a.jpg" width="600" height="226" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-321a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">L’AGENT DE LA RUE DE JÉRUSALEM.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 194px" id="im-321b"> -<img src="images/im-321b.jpg" alt="" title="" width="194" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-321b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><img class="let1" src="images/im-321c.jpg" alt="L" title="" /><span class="invis">L</span><span class="smcap3">e</span> -monde est un théâtre, a dit certain philosophe dans -je ne sais quel livre; la vie une comédie, souvent un -drame; les hommes, des comédiens plus ou moins habiles, -sifflés ou applaudis. Rien n’est plus vrai. Tout -ici-bas joue son petit rôlet avec plus ou moins de talent, -plus ou moins d’aplomb et d’assurance.</p> - -<p>La véritable comédie, c’est celle qui se passe dans la -vie réelle; dans ces situations périlleuses où chacun dispute -avec adresse le terrain à son adversaire, où l’on -sent qu’il s’agit, non point d’une fiction comme à la -scène, mais d’un intérêt positif: dans ces crises de la vie intime où chaque spectateur -devient acteur, acteur d’autant plus énergique et passionné qu’il y va quelquefois -de la liberté, de l’existence, de l’honneur. Aussi y a-t-il dans le monde beaucoup de -comédie, mais bien peu de comédiens. Entre la femme qui joue avec tant de finesse -son rôle près de l’époux trompé, et le génie si flexible de l’habitué des cours, se place -naturellement une classe d’hommes dont le nom est bien connu du public, mais dont -les mœurs, les habitudes, l’adresse diplomatique, se dérobent à l’observation. C’est -un type dans notre société, mais un type qui varie à l’infini: c’est l’agent de police.</p> - -<p>Assurément il n’est personne qui ne connaisse de nom les agents de la rue de Jérusalem; -mais peu d’hommes ont étudié leur position. Je ne veux parler ni de la -garde municipale, c’est un corps de troupes; ni des sergents de ville, protecteurs -zélés de la morale publique, et qui ne craindraient pas d’arrêter Fanny Elssler elle-même, -si elle venait, par une belle soirée d’été, hasarder la voluptueuse cachucha -sous les ombrages de la Chaumière, ou dans le cercle galant de Tivoli. Mais il est -une sorte d’agents qui échappent à tous les regards, à toutes les études, à tous les -<span class="pagenum" id="Page_322">322</span> -calculs. Ce sont les agents secrets, soit de la politique, soit de la sûreté publique.</p> - -<p>En vérité, ce sont de singulières idées que celles du public sur l’organisation de -la police. A entendre un bon bourgeois, il ne serait point de rues, de passages, de -promenades publiques, de musées, qui ne fussent encombrés d’une foule d’agents -secrets et de voleurs non moins nombreux. Pour les voleurs, je ne dis pas non; -mais pour les agents, ils sont en assez petit nombre; seulement ils savent se multiplier -avec tant d’adresse, qu’un seul suffirait à la rigueur pour garder Paris.</p> - -<p>La direction de la police est divisée en deux branches principales: <i>la police administrative</i> -et <i>la police judiciaire</i>. Chargée du maintien habituel de l’ordre public, la -première doit surtout prévenir les crimes et délits; c’est peut-être à cause de cela -que nous avons des émeutes, et que les citoyens courent chaque soir le danger d’être -assassinés en rentrant dans leur domicile plus ou moins conjugal. La seconde a pour -objet spécial de réprimer les délits quand ils sont commis, et de frapper les criminels -lorsqu’il n’est plus temps. La police administrative se subdivise en <i>police générale</i> -et <i>police municipale</i>. Les bureaux de celle-ci ont dans leurs attributions la -sûreté et la liberté publiques, les incendies, la bourse, les patentes, la surveillance -des lieux publics, des théâtres. Quant à la police générale, elle reçoit et délivre les -passe-ports pour l’étranger, s’occupe du vagabondage, de la mendicité, des musiciens -ambulants, sauteurs de corde et autres baladins, hors ceux de la cour; elle est -en outre chargée de l’examen des prisons, et ce qui n’est pas moins répugnant, des -maisons de tolérance; enfin la haute police rentre dans ses attributions.</p> - -<p>Le préfet de police a sous ses ordres les commissaires de police, les officiers de -paix, qui, en l’an IV de la république, portaient un petit bâton blanc à la main avec -ces mots gravés, <i>force à la loi</i>. Sur le pommeau de cette baguette de <i>constable</i> était -peint un œil, symbole de la surveillance. Plus tard, le 19 nivôse an X, leur costume -changea. L’habit bleu, avec collet et parements écarlates, gilet rouge, culotte également -rouge, remplaça l’habit à la Robespierre. Sur le collet et les parements -seulement était attaché un galon d’argent de neuf lignes de large; puis un chapeau -à la française, avec ganse d’argent, bouton uni portant en exergue, <i>la paix</i>, et un -sabre suspendu en bandoulière, complétaient cet uniforme qui de nos jours ferait -courir les petits enfants, comme au joyeux temps du carnaval. Hélas! combien ne -sont-ils pas déchus! L’ignoble redingote, couleur quelconque, a remplacé l’élégant -uniforme, une seule ceinture bleue leur est encore permise.</p> - -<p>Sous les ordres du préfet se trouvent immédiatement les commissaires de police -de la Bourse, le commissaire de la petite voirie, les commissaires et inspecteurs des -halles et marchés, et les inspecteurs des ports. De plus toute force armée, la garde -municipale, les trois brigades de sergents de ville, sont à sa disposition. A l’intérieur, -la police se trouve partagée en trois divisions, trois bureaux principaux, la -sûreté et la liberté publiques, les mœurs et la police secrète politique.</p> - -<p>C’est une croyance profondément enracinée chez nous que, pour être agent de -police, il faut avoir été voleur. Quelle erreur, grand Dieu! Il y a six années environ -cela se passait encore ainsi; mais depuis, la police a bien changé, le noir est -devenu blanc, on a badigeonné toutes ses faces. Aujourd’hui l’on est plus difficile -<span class="pagenum" id="Page_323">323</span> -pour admettre un employé que pour choisir un préfet de police; du moins, faut-il -être plus habile et plus honnête homme. Le candidat à cette déplorable position est -scrupuleusement examiné dans sa vie passée et présente, dans son intérieur, dans -les actes les plus minutieux de sa pénible existence; s’il a commis quelque délit, il -est refusé; s’il en commet durant l’exercice de ses fonctions, il est expulsé, chassé, -honni. Dites donc encore après cela que le service de sûreté est fait seulement par -des coquins!</p> - -<p>Au temps de Vidocq, il est vrai, d’anciens voleurs étaient chargés de se glisser -parmi leurs compagnons, de les surveiller, les exciter même et les dénoncer ensuite. -Maintenant rien de semblable. Trente-deux agents seulement sont préposés à la surveillance, -à la sûreté publique. Ces hommes sont en général choisis parmi ces malheureux -qui, n’ayant aucunes ressources, aucuns moyens d’existence, se voient dans -la nécessité d’accepter une position plus qu’équivoque et dont ils rougissent presque -tous. C’est une amélioration sans doute dans l’état moral de la police, mais c’est -peut-être un mal; car ces hommes qui n’ont point les habitudes du métier, qui ne -connaissent pas les roueries du voleur, qui ne peuvent le fréquenter, laissent plus -facilement échapper les crimes que si, comme autrefois, ils savaient par leurs relations -se mettre en rapport avec ces misérables, les suivre dans leurs exploits nocturnes, -s’introduire dans le sein de leurs sociétés, les espionner et les faire saisir -avant la consommation du forfait. Du reste, la police a bien compris l’impuissance -de ces agents; aussi emploie-t-elle une autre sorte d’hommes qui ne lui sont point -attachés à proprement parler, mais qui remplissent les fonctions des anciens compagnons -de Vidocq. Cette classe de mouches, composée de repris de justice, de voleurs -connus, se met en rapport avec les agents de la police, et, bien qu’exerçant aussi -pour son compte, donne en sous-main des avis qui mènent souvent à la découverte -des coupables. Ces hommes, on les appelle les <i>coqueurs</i>; leur nombre est illimité; -c’est en général chez des marchands de vins connus, dans les <i>Romamichels</i> (maisons -de voleurs, terme d’argot), que se donnent leurs rendez-vous, et ils placent -toujours en avant une sentinelle qu’ils appellent <i>l’indicateur</i> ou <i>le gaffe</i>.</p> - -<p>Les agents se répandent dès le matin dans Paris. Les uns sont chargés, comme le -célèbre Gody, d’inspecter les <i>tire-bogues</i> (les voleurs de montres dans les goussets), -et les <i>écumeurs de boucards</i> (les enfonceurs de boutique); pour cette surveillance -difficile l’agent <i>se camoufle</i> (se déguise), tantôt en blouse d’ouvrier, tantôt sous le -frac du dandy. Les traits de cette classe de voleurs lui sont connus, et il n’est point -de jour où il n’y en ait quelqu’un de <i>pommé marron</i> (de pris en flagrant délit), -malgré leurs travestissements. D’autres sont chargés, sous la conduite du chef de sûreté, -M. Allard, de la surveillance des crimes et de l’arrestation, toujours si dangereuse, -de ceux qui ont fait <i>la grande soulasse</i> (tué pour voler). Lorsqu’un homme -est désigné par les coqueurs pour avoir <i>fait suer le chêne sur le grand trimard</i> (assassiné -un homme sur le grand chemin), le chef de la brigade de sûreté donne des -ordres aux seize agents chargés de surveiller les garnis, et ceux-ci s’informent de la -conduite des suspects. On suit leurs pas, on cherche à savoir où ils ont passé la nuit -du crime, et si les présomptions prennent de la consistance, on les arrête aussitôt et -<span class="pagenum" id="Page_324">324</span> -on les conduit, comme ils le disent en argot, auprès du <i>comte de garuche</i> (le geôlier).</p> - -<p>Les agents reçoivent huit francs par arrestation; mais sur ces huit francs, ils sont -forcés de payer les <i>coqueurs</i>, et les <i>moutons</i> (les mouchards de prisons), qui leur -ont <i>mangé le morceau</i> (dénoncé le crime). Puis les employés de haut grade perçoivent -à leur tour une rétribution, un impôt sur cette somme, si bien qu’à chaque -arrestation, c’est tout au plus s’il reste trois ou quatre sous au pauvre diable. Cependant, -comme on le sait, la police se fait activement; elle ne peut prévenir tous les -crimes, mais ils restent rarement impunis. Malgré cela le nombre des agents est -trop restreint. On en emploie un grand nombre à la politique, et ceux-là restent -ensevelis dans le secret avec les fonds destinés à leur usage; mais la police de sûreté -est trop faible. Lorsqu’on vient à penser que, de quatre à six heures du soir, il -n’y a pas un seul agent de sûreté pour surveiller Paris, cela fait pitié. Il est sans -doute nécessaire qu’ils aient des rendez-vous, des heures de réunions, qu’ils boivent -et mangent, mais il faudrait aussi que la moitié au moins continuât sa surveillance.</p> - -<p>Chaque nuit la brigade de sûreté fournit à la Préfecture son contingent pour surveiller -les rues. Vous les voyez, après minuit, se glisser dans les ténèbres, marchant -à pas de loup, sans bruit, comme des démons, enveloppés dans une redingote grise, -jamais plus de six, sous les ordres d’un chef, et se précipitant au moindre cri pour -protéger les citoyens. A ceux-là je vote des remercîments, ils ont empêché que, par -une vilaine nuit de cet hiver, <i>des orphelins</i> (une bande de voleurs) ne me fissent -<i>suer le colas</i> (ne m’égorgeassent) en dépit <i>d’un crucifix à ressort</i> (d’un pistolet) que -j’avais tiré sur eux; par bonheur, <i>la rousse</i> (la police) arriva, et mes gars se <i>poussèrent -de l’air</i>. Il y a quelques années ces rondes de nuit, la bande grise, étaient -armées de couteaux poignards; on les a supprimés depuis, et leur principale besogne -est de sauver la vie à plus de trente ivrognes par nuit en les retirant du ruisseau, -que les voitures, le froid et l’alcool changeraient bientôt en tombeau.</p> - -<p>Viennent ensuite les agents chargés des maisons de tolérance, sous la direction -du bureau des mœurs. Ceux-là sont principalement occupés à conduire les filles insoumises -au dispensaire, et il y aurait encore d’utiles réformes à introduire dans -cette administration, si les abus n’étaient plus forts que la voix des écrivains qui, -comme Parent-Duchâtelet, ont apporté toutes leurs lumières et tout leur courage à -l’amélioration des maisons de tolérance.</p> - -<p>Il est inutile de dire que le despotisme est à peu près la seule loi qui gouverne -cette classe, proclamée nécessaire par de grands publicistes. Cependant l’arbitraire -doit avoir des limites. Si ces femmes numérotées, que la police nomme <i>filles soumises</i>, -trouvaient de l’écho près des chefs, elles diraient au préfet entre leurs sourires -du jour et leurs larmes du lendemain:—«Oui, nous sommes des parias, nos -fenêtres sont cadenassées et nous ne pouvons respirer l’air, ni sentir les rayons du -soleil qu’à travers une persienne condamnée par vos règlements; mais que direz-vous -cependant à l’employé supérieur qui, établissant sa femme marchande de bonnets, -nous imposerait pour prix de concession, d’achalander la boutique conjugale, -et prêterait une main complaisante aux abus en fermant les yeux sur un trafic qui -change les boutiques en magasins, et les loyers d’un simple employé en maison de -<span class="pagenum" id="Page_325">325</span> -campagne?... Mais que sert de nous plaindre; avant de parvenir aux oreilles du -chef, notre voix n’est-elle pas étouffée par ses subordonnés?»</p> - -<p>Dans son intérieur, la vie de l’agent de police est pénible, sa position au milieu -de la société aussi humiliante et aussi méprisée que le crime même. Rentré dans -une étroite cellule, nommée à bon droit <i>tabatière</i>, l’agent, séparé du monde par -une barrière insurmontable, repoussé de tous avec dégoût comme un espion, isolé -par sa position tout exceptionnelle, se trouve seul, sans famille souvent, sans amis, -sans lien social, sans estime pour lui-même, et toujours écrasé par le souvenir de -la place qu’il occupe vis-à-vis du public. La honte et l’infamie l’enserrent de toutes -parts, la société le chasse de son sein, l’isole comme un paria, lui crache son mépris -avec sa paye, sans remords, sans regrets, sans pitié: c’est un agent de police, c’est -un mouchard, tout est dit avec ce seul mot, et la carte de police qu’il porte dans sa -poche est encore un brevet d’ignominie. Chacun se croit en droit de lui jeter de la -boue au visage. Le monde est pour lui un pilori vivant où le public le crucifie à -toute heure. Il n’est pas même jusqu’aux voleurs qui n’aient honte de cet homme -et ne se trouvent aussi le droit d’avoir pour lui des paroles de malédiction et de -haine; n’est-ce pas le comble de l’abjection?</p> - -<p>Aussi, que de douleurs, que de honte, que d’angoisses dans la vie de cet homme, -lorsque, libre de son service, il redevient à son tour citoyen de sa ville, de sa ville -qu’il protége, qu’il veille, qu’il garantit des brigandages, et qui cependant le hait -de toutes ses haines, le méprise de tous ses mépris! Que de larmes amères et brûlantes -il doit verser sur son grabat, s’il songe à l’opprobre où la misère l’a poussé, -à l’infamie dont il a revêtu la livrée, et qui, semblable à la tunique de Nessus, -souillera sa dernière pensée et son dernier soupir! Heureusement de semblables -retours sur lui-même sont fort peu dans ses mœurs.</p> - -<p>L’agent de police n’a pas toujours grand usage du monde. En voici un exemple -assez piquant. Un chef de division recevait à sa table plusieurs personnages marquants: -un agent, utile pour des renseignements, se trouva invité. Notre homme, -placé en si bonne compagnie, se trouvant fort mal à l’aise, dissimulait tant bien -que mal son embarras, lorsqu’il eut besoin de prendre du sel. Il remarqua avec inquiétude -que sur chaque salière se trouvait une petite cuiller en argent. Ne pouvant -deviner à quel usage était destiné un instrument qui lui semblait de toute -inutilité, notre pauvre convive se décida enfin à se servir, et, pour cela, enlevant -d’une main la cuiller, plonge philosophiquement ses deux doigts dans le sel, où il -laisse une déplorable trace de son passage. Puis il remet soigneusement à sa place -le petit instrument mystérieux. Cependant le maître de la maison s’est aperçu que -plusieurs convives ont souri, et, se tournant vers l’agent, lui rappelle son adresse -pour la capture des voleurs. Celui-ci, flatté, raconte ses prouesses et ajoute qu’aucun -voleur ne peut lui échapper.</p> - -<p>«Mais, dit le chef, sauriez-vous les suivre à la trace?</p> - -<p>—Certes, répond l’agent, comme un braconnier suit le gibier.</p> - -<p>—Eh bien! reprit le chef, en lui montrant la salière où se trouvaient imprimés les -deux doigts, pourriez-vous me dire quel est le nom de l’animal qui a passé par là?»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_326">326</span> -L’agent de police est instruit cependant: ne connaît-il pas toutes les langues, ce -damné polyglotte qui, selon les circonstances, peut vous arrêter en français, en anglais, -en italien, en allemand; il saurait demain le chinois, s’il devait capturer un -mandarin. C’est un caméléon qui sait à propos changer de couleur, de ton, de manières. -L’univers est le lieu de sa naissance; il ne connaît ni parents ni amis, il -s’arrêterait lui-même au besoin. Sept villes attestaient qu’Homère était né dans -leurs murs, il y en aurait au moins autant qui se soulèveraient pour réclamer si l’agent -de police leur donnait la préférence en les choisissant pour berceau. Aussi -est-il cosmopolite en diable. Il a tous les âges et n’en a point, tous les noms et ne -porte jamais le même, de la richesse aujourd’hui, des honneurs, un titre, un ruban -à la boutonnière, demain une blouse et une pipe chargée de <i>caporal</i>. Il sait tout, -voit tout, entend tout, est partout, dans le même temps, à la même heure. D’une -oreille il écoute les ordres de son chef à la rue de Jérusalem, et de l’autre entend un -complot qui bruit dans quelque faubourg abject. Sous la république, il se pavanait -dans les clubs avec une large écharpe rouge en collier; sous le directoire, jouait -gros jeu dans les salons du noble faubourg; vint l’empire, et, la carte de sûreté en -poche, il espionna royalistes et républicains: les affaires changèrent, l’agent resta; -il reçut ses ordres des suspects de la veille. Chargé de décorations, dont il usait à -volonté, de titres fastueux, il se mit à espionner les bonapartistes qui ne payaient -plus son zèle. Plus tard il se glissa parmi les plus acharnés clubistes après les trois -journées des pavés, et donna le premier signal dans les émeutes. J’en ai vu un devant -la cour d’assises répondre avec impudence au président, qui ignorait sa position, -et chercher avec audace le scandale, sachant qu’il serait soutenu: il était plus -bonnet rouge que les malheureux qui l’entouraient et qu’il avait dénoncés.</p> - -<p>Il y a les dandys du métier chargés des hautes opérations, des arrestations qui -demandent plus d’intelligence, d’adresse, que de force et d’énergie. Il n’est point de -jours où vous n’en coudoyiez quelques-uns sur le trottoir; et souvent, au théâtre, -ce voisin si aimable, si obligeant, causant avec tant de finesse des nouveautés du -jour, n’est qu’un agent de la rue de Jérusalem qui vient explorer les consciences -politiques, ou surveiller un <i>grinche de la haute pègre</i> (un voleur distingué).</p> - -<p>Cette facilité de métamorphose qu’ont les agents de police, cette aisance de manières -que prennent des gens qui tout à l’heure encore nous paraissaient rustres et -grossiers, me rappellent une scène fort bizarre qui se passa sous mes yeux dans un -hôtel aux eaux de Cauterêts, et dans laquelle je fus dupe le mieux du monde d’un -de ces messieurs de la rue de Jérusalem.</p> - -<p>«Ce jour-là, je dînais à table d’hôte et j’avais à mes côtés une charmante voyageuse -parisienne. Par manière de passe-temps j’examinai les convives: un gros papa s’empressait -de serrer une serviette autour du cou de son poupard, tandis que sa femme se -perdait dans les replis osseux d’une carcasse de canard que lui avait passée le jeune -homme qui s’était chargé de découper. Naturellement mes regards se portèrent sur -cet individu. Dans une table d’hôte, le découpeur est un homme trop important pour -qu’il soit négligé; aussi fixai-je sur lui une minutieuse attention.</p> - -<p>«C’était un assez joli garçon, de vingt-cinq ans environ; d’épais cheveux noirs se -<span class="pagenum" id="Page_327">327</span> -frisaient en demi-couronne derrière sa tête; une petite moustache, une barbe jeune-France, -donnaient du charme à sa physionomie, on se sentait prévenu en sa faveur.</p> - -<p>«Je sus le lendemain que notre voyageuse avait visité les eaux, et que, n’osant s’aventurer -seule au milieu de la campagne, elle avait accepté le bras du jeune dandy.</p> - -<p>«Quelque temps ils marchèrent en silence, au milieu des longues avenues bordées -avec coquetterie d’une double rangée d’ormes, et se dirigeaient vers un village -voisin, lorsqu’une calèche, attelée de chevaux de poste, s’avançant rapidement -vers eux, s’arrêta sur un signe du jeune homme.</p> - -<p>—Qu’est-ce donc? fit la charmante voyageuse.</p> - -<p>—Une surprise que je vous ménage, répondit en riant celui-ci. Veuillez monter, -la route est fatigante, et ce sera pour moi le plus délicieux voyage.</p> - -<p>—C’est trop de galanterie.</p> - -<p>—Pas assez pour une femme aussi aimable, reprit aussitôt son compagnon en -portant à ses lèvres une petite main qui ne s’éloigna pas.</p> - -<p>—Allons! s’écria-t-elle en riant aux éclats, je m’abandonne à vous, à la grâce de -Dieu! Monsieur, ajouta-t-elle d’un air affectueux, que serais-je devenue aux eaux si -je ne vous avais rencontré? je serais morte d’ennui. Vous êtes vraiment mon bon génie.</p> - -<p>«Le jeune homme sourit, mais cette fois ne répondit rien.</p> - -<p>«La chaise de poste continuait rapidement sa course, et une conversation fort -animée s’établit entre les voyageurs.</p> - -<p>—Où allons-nous donc? dit-elle; c’est la grande route que nous suivons... Postillon!... -postillon!...</p> - -<p>«Le jeune homme ne répondit point; déjà il ne souriait plus.</p> - -<p>—Mais c’est infâme! monsieur, s’écria-t-elle d’une voix pleine de terreur et -d’angoisses; où allons-nous? où me menez-vous?</p> - -<p>—A Paris, chère amie.</p> - -<p>—Que dites-vous?</p> - -<p>—Que, loin d’être votre bon génie, je suis au contraire chargé de vous conduire, -d’abord rue de Jérusalem, à la Préfecture de police, puis à la Conciergerie.</p> - -<p>—Mais c’est une erreur.</p> - -<p>—Oh! non, non, je ne me trompe jamais; vous êtes bien Emma Popply, et du -reste, ajouta-t-il, nous sommes d’anciennes connaissances. Voyez, je suis Rigody.</p> - -<p>«Et en achevant ces paroles, le beau jeune homme retira lentement sa perruque -d’un noir de jais qui cachait des cheveux couleur chrysocale, puis il décrocha sa petite -barbe noire, et, mettant d’un air de satisfaction ses moustaches fausses dans la -poche de son gilet, tira son briquet à pierre et une ignoble pipe de terre, un vrai -Waterloo. Sans sourciller, et tout en fredonnant stoïquement une petite valse à la -Faust, le <i>scélérat</i> battit le fer contre la pierre, en fit jaillir une étincelle sur l’amadou, -et quelques minutes s’étaient à peine écoulées que, sans respect pour les nerfs -olfactifs de sa compagne, il lâchait de grosses bouffées, comme un musulman près -du tuyau de son tchibouk.</p> - -<p>«Cependant la calèche roulait avec rapidité, et la voyageuse se désespérait. Après -avoir tenté les larmes, les menaces, elle en était venue aux cajoleries, puis elle avait -<span class="pagenum" id="Page_328">328</span> -eu recours aux attaques de nerfs; mais rien ne troublait l’implacable insouciance de -l’agent, qui aspirait tranquillement la fumée du tabac, et la chassait loin de lui par -petites bouffées voluptueuses dans lesquelles il semblait se complaire.</p> - -<p>—Mais, monsieur, dit Emma Popply en éclatant encore avec rage, c’est infâme -de se faire ainsi le mouchard et le geôlier d’une pauvre femme!</p> - -<p>—Vous êtes charmante! dit celui-ci en lui baisant ironiquement la main.</p> - -<p>—Insolent! Et un soufflet lancé avec dépit fit rougir la figure jusqu’alors impassible -de l’agent de police.</p> - -<p>—Ah! vous étiez plus aimable tout à l’heure, dit celui-ci.</p> - -<p>—Laissez-moi fuir, reprit-elle après un moment d’hésitation, je vous promets...</p> - -<p>—Achevez.</p> - -<p>—Tout ce que vous voudrez.</p> - -<p>—Parlez.</p> - -<p>—Une partie de mes bijoux, de mon or, de mes billets de banque.</p> - -<p>—Non pas; impossible.</p> - -<p>—Je consens même à être à vous!...</p> - -<p>—Ah! fit celui-ci en l’examinant froidement, vous venez de me proposer mieux.</p> - -<p>—Misérable! s’écria-t-elle.</p> - -<p>«Et la route se continua silencieuse comme un tombeau.</p> - -<p>«On descendit enfin devant l’hôtel de la rue de Jérusalem; une escouade de -sergents entraîna l’infortunée voyageuse, et de lourdes grilles de fer se refermèrent -derrière elle avec le triste accompagnement des verrous.</p> - -<p>«Quelques mois après j’étais de retour à Paris, j’avais oublié mes deux voyageurs -de Cauterêts, lorsque dernièrement je rencontrai dans un de nos salons les plus -brillants le jeune homme aux moustaches noires.</p> - -<p>—Pardieu! dis-je en le saluant, vous allez me donner des nouvelles de votre -bonne fortune?</p> - -<p>—Laquelle? demanda-t-il, attendez... oui, je me souviens... une jeune fille...</p> - -<p>—Précisément! vous l’avez enlevée, heureux séducteur?</p> - -<p>—Enlevée! répéta-t-il froidement, non, je l’ai conduite à la Préfecture; et si -vous allez consulter les registres de ce jour-là, vous trouverez, mon cher, écrit en -belle et bonne encre: «Emma Popply, âgée de vingt-deux ans, accusée de vol de -diamants et cachemires, écrouée le 5 juin 1832, à cinq heures du soir.</p> - -<p>—Bah! m’écriai-je stupéfait. Mais qui êtes-vous donc?...</p> - -<p>Au moment où je posais cette question, un vieillard s’arrêta devant nous et fixa notre -dandy. Celui-ci pâlit, recula, et, au lieu de répondre, disparut à mes regards étonnés.</p> - -<p>—Quel est donc cet homme? m’écriai-je en me retournant vers le nouveau venu.</p> - -<p>—Un agent de police. Je fus jadis sa dupe dans une affaire politique où il jouait -le rôle d’agent provocateur, et, chaque fois que j’apparais devant lui, le misérable -se dérobe à mon mépris. Si vous rencontrez jamais cet homme, ajouta-t-il d’une -voix animée, ne craignez pas de le démasquer aux yeux de tous, comme je viens de -le faire avec vous.»</p> - -<p class="right1">Armand <span class="smcap3">Durantin</span>.</p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 392px;" id="im-328bis"> - <img class="bord" src="images/im-328bis.jpg" width="382" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>L’AUTEUR DRAMATIQUE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-328bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-329a"> - <span class="pagenum" id="Page_329">329</span> - <img src="images/im-329a.jpg" width="600" height="243" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-329a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">L’AUTEUR DRAMATIQUE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 191px" id="im-329b"> -<img src="images/im-329b.jpg" alt="J" title="" width="191" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-329b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">J</span><span class="smcap3">e</span> -serais moins embarrassé de vous apprendre quel fut -le premier des auteurs dramatiques connus, le premier -en date s’entend, que de vous dire le nom du -dernier éclos dans la couvée que Paris, cette grande -pondeuse de célébrités, tient toujours en réserve sous -son aile. Hier, c’était M. Alfred, qui ne connaît pas l’illustre -M. Alfred! ce soir ce sera probablement M. Félix, -ce jeune homme plein d’espérances, vous savez -bien; et demain nous entendrons proclamer le nom -de M. Charles, la gloire future de la scène française. Au -train dont nous marchons, il est bon d’être en avance d’un jour, et comme il faut voir -ce qu’on peint et savoir ce qu’on voit, nous prendrons M. Charles, si ça vous est -égal, pour souder le cercle dans lequel il faut toujours prudemment se renfermer.</p> - -<p>M. Charles doit donc être auteur dramatique, demain, à sept heures du soir; son -vaudeville sera représenté devant un parterre composé en grande partie de ses créanciers, -gens intéressés à l’art, comme on le pense bien: grand succès! lisez les journaux, -trois couplets ont eu les honneurs du <i>bis</i>. Tout a été réglé à la répétition -générale. Le directeur compte sur la pièce, l’auteur compte sur les acteurs, les -créanciers comptent sur la recette, et le public... le public compte bien n’y plus -revenir... Mais le public voit cent fois de suite les pièces qu’il siffle, le public n’a -pas plus de caractère!... je vous en fais juge: le vaudeville de M. Charles est exactement -le vaudeville de M. Félix, qu’on applaudit en ce moment; lequel vaudeville -n’était autre que le vaudeville de M. Alfred, qu’on avait sifflé; et le vaudeville sifflé -de M. Alfred, était la reproduction exacte du vaudeville applaudi de M..... Est-ce -qu’il y a deux vaudevilles?... Et c’est heureux vraiment pour M. Charles! aussi -<span class="pagenum" id="Page_330">330</span> -quittera-t-il l’étude de son avoué, où il occupe la troisième place, pour prendre le -n<sup>o</sup> 5978 dans l’association des auteurs dramatiques, avec le droit de recevoir les circulaires -de convocation à l’assemblée générale et d’invitation au banquet fraternel -où, moyennant dix francs, il aura l’honneur de dire à M. Scribe, de l’académie française -et de l’académie royale de musique, ou à M. Victor Hugo, à son choix: <i>mon -cher confrère!</i>—Comment veut-on que la tête ne tourne pas à tous les jeunes gens qui -savent lire, écrire et compter! des honneurs et des richesses! être affiché dans tous -les carrefours, crier la clôture dans une assemblée! boire du vin de Champagne à -côté de M. Alexandre Dumas, en face de M. Viennet, sous les regards de M. Casimir -Delavigne, non loin de M. Dupaty! il faudrait n’être pas... comment dirai-je?... il -faudrait ne pas être Français, ne pas vivre dans l’étude d’un avoué, pour résister à -la douce pensée de se savoir auteur dramatique, pour ne pas rêver sur son grabat -un succès semblable à celui du <span class="smcap3">Sonneur de Saint-Paul</span>: deux cents représentations, -six cent mille francs de recette!—Le banquet annuel et le souvenir du -<i>Sonneur de Saint-Paul</i>, voilà de quoi fertiliser le génie des clercs de la nouvelle -basoche et des modernes enfants sans souci; de quoi répondre à toutes les -vanités, de quoi fournir à tous les rêves, de quoi justifier toutes les intrépidités, de -quoi expliquer toutes ces existences inexplicables: car pour être auteur dramatique, -il suffit de vouloir l’être, et la volonté, c’est la seule foi de notre époque. D’ailleurs, -quand on ne se croit pas à la rigueur la force de se faire auteur tout à fait, ce qui est -un cas excessivement rare, ou quand, par modestie, on ne veut pas l’être en entier, -on le devient pour une moitié, pour un tiers, pour un quart; mais comme quatre -quarts de pièce font toujours un auteur complet, la postérité n’y perd rien et la -gloire du nombre s’en augmente. On est auteur dramatique pour tant de choses -différentes! pour le titre, pour l’idée, pour le scénario, pour le dialogue, pour les -couplets, pour le choix des airs, pour faire recevoir la pièce, pour discuter avec la -censure, pour surveiller les répétitions, pour prêter son nom à l’auteur endetté, -enfin, pour quelques écus et quelquefois pour rien du tout.</p> - -<p>On devient plus facilement auteur dramatique qu’épicier:—n’est pas épicier qui -veut! Et n’était la crainte d’offenser l’utile corporation si admirablement réhabilitée -par M. de Balzac, auteur non dramatique,—le peintre en miniature badigeonne -mal les décorations,—je dirais que l’auteur dramatique est l’épicier littéraire -de notre époque. Mais repoussons une comparaison peu favorable à l’épicier, -quelque droguiste qu’il soit. S’il le veut, lui, il peut être modeste: ses balances lui -rappellent sans cesse l’égalité native des hommes; il n’a pas deux poids et deux -mesures; et s’il le veut, il peut être probe. Demandez donc de la modestie à l’auteur -d’un mélodrame, et de la probité au vaudevilliste! il n’y a pas de plagiat dans l’épicerie: -<i>gloire et patrie</i> à l’épicier!</p> - -<p>Cependant nous ne saurions le taire, l’auteur dramatique est boutiquier manipulateur: -il broie son cacao sur un dictionnaire, il distille son huile de roses dans -un encrier, il mesure ses vers à l’aune, il pèse ses ingrédients d’après la recette classique -ou romantique, puis il coule ses actes dans le moule à chandelles, où tous les -auteurs dramatiques, ses confrères, coulent les leurs, cinq à la livre, plus ou moins. -<span class="pagenum" id="Page_331">331</span> -C’est ainsi qu’on éclaire la France, c’est ainsi que le suif littéraire lutte avec le gaz -de l’industrie, et que notre lustre national projette ses rayons jusqu’à St-Pétersbourg! -L’adepte qui dans l’étude de son avoué rêvait la gloire littéraire, devient donc, sans -y songer, un misérable canut, un filateur de scènes, un tisseur de péripéties, un -tailleur dramatique, flairant la mode, guettant les circonstances, interrogeant le -caprice d’un public blasé, retournant les vieux habits pour les vendre comme des -neufs, s’ingéniant à mettre le commencement à la fin, à changer les époques et les -noms, à profiter de l’esprit des autres;... mais cent mauvaises pièces rapportent -plus qu’une bonne: à ce compte on se fait un nom, une fortune, sans se faire -d’ennemis. La baguette de Tarquin ne frappait que les pavots de qualité: le poëte -habile ne doit jamais dépasser le niveau de ses confrères.</p> - -<p>Je sais bien que le public est parfois singulier, qu’il prend mal certaines choses, -qu’il a ses mauvais jours, qu’il rudoie <i>Caligula</i>... mais il caresse <i>Mademoiselle de -Belle-Isle</i>, et tout se compense. C’est surtout dans la vie de l’auteur dramatique, que -le système de M. Azaïs reçoit son application la plus étendue: des sifflets, mais aussi -des bravos; les critiques du feuilleton, mais le bulletin du caissier; l’exigence des -acteurs, mais la vie qu’ils donnent à de pâles et frêles traits de plume. On tombe, -soit, mais on trône. D’ailleurs, n’est-ce rien que d’être l’âme de cet univers de carton -dont on fait mouvoir toutes les machines, que d’être l’ordonnateur de ce pêle-mêle -de palais et de chaumières, que de commander aux orages? L’auteur dramatique sur -les planches d’un théâtre est le <i lang="la" xml:lang="la">fiat lux</i> au sein du chaos, c’est le ciel et l’enfer, l’objet -des bénédictions et des imprécations d’un monde de coquettes et de pères-nobles, -de rois et de niais, de figurantes et de figurants. Aussi, voyez-le, providence, espoir -ou terreur, arriver les mains dans ses poches, et le manuscrit sous le bras, le jour -d’une distribution de rôles. Il lit, on écoute; les vanités sont en ébullition, personne -n’est content de son lot, tous envient celui des autres: l’ingénue veut un peu plus de -candeur; l’amoureux demande une autre déclaration; Araminthe exige une grande -tirade. Mais tout s’apaise aux promesses d’un nouvel ouvrage. Avant la lecture d’une -pièce, l’auteur est une puissance, on le courtise, il fait ses conditions, il obtient ce -qu’il veut; les rigueurs expirent, les intimités commencent, les haines s’oublient; -l’actrice, l’acteur et l’auteur se confondent dans une même espérance, jusqu’au jour -du désenchantement, jusqu’à cette première représentation où la vérité se fait entendre -de part et d’autre, après le jugement du public.—«Mon rôle est mauvais.—Dites -que vous le jouez en dépit du bon sens.» Les récriminations durent vingt-quatre -heures; et la prochaine nouveauté change tout sans rien changer.</p> - -<p>Je voudrais bien vous peindre l’auteur dramatique dans un entr’acte de la première -représentation de l’un de ses ouvrages: l’anxiété ou la satisfaction avec laquelle -il regarde le public par le trou du rideau, prouvent moins pour la pièce qu’elles -n’indiquent le trait caractéristique du patient.—Il y a l’auteur dramatique qui doute -de tout, et celui qui ne doute de rien.—Le premier haletant, suant à grosses gouttes, -le col tendu, n’entend que des murmures d’improbation; la moindre toux l’effraie: -son cœur suspend ses battements, il sourit, il pleure... Tantôt c’est le public -qu’il accuse de ne pas écouter; tantôt c’est l’acteur qui va trop vite ou trop lentement; -<span class="pagenum" id="Page_332">332</span> -tantôt ce sont les machinistes qui se font attendre: ses jambes fléchissent sous -lui, et il ne peut rester en place. Il marche, il s’arrête; les exclamations qui sortent -involontairement de sa poitrine trahissent ses tourments.—«Eh! ce n’est pas cela, -malheureuse!—Arrête-toi donc, bourreau!—Ris donc, butor!—Baisse donc les -yeux, coquine!» Siffle-t-on:—«J’étais sûr qu’on les travaillerait à ce passage, ils -ne l’ont jamais compris.» Applaudit-on:—«Ah! on se décide, c’est bien heureux, -vraiment!» Mais à côté de lui, une actrice jalouse donne à ces applaudissements un -motif étranger à la pièce: «Il paraît que nous avons nos amis dans la salle.» Puis il -lui faut subir les reproches ou les félicitations du directeur et <i>tutti quanti</i>; puis enfin -il se retire seul, harassé de son succès ou de sa chute, interprétant pour ou contre -lui tous les mots que le hasard lui apporte sur son passage; et, en attendant les feuilletons -qu’il se promet de ne pas lire, et qu’il lira tous, il va expier sa gloire ou préparer -sa vengeance sur son lit de Procuste. C’est là qu’il trouvera, trop tard, les -situations fortes, les scènes intéressantes, les mots piquants qui auraient pu faire -une bonne pièce de l’œuvre représentée.</p> - -<p>Quant à l’autre, au second auteur, à l’imperturbable, on le rencontre partout, dans -la salle, au fond d’une loge, à l’entrée d’une galerie; il se promène dans les couloirs, il -traverse furtivement le foyer, il est content du public, il exalte les acteurs, il encourage -tout le monde; à son oreille tous les murmures sont flatteurs; il n’aperçoit -que des marques de joie. On rit à l’endroit le plus pathétique:—«Bon! on le prend -en gaieté, ça m’est égal.» On s’indigne:—«Bien! la situation fait son effet.» On -siffle à outrance:—«C’est un pari! C’est un tour de Fanny! C’est l’administration -pour ne pas me payer ma prime!» On redouble, on fait baisser le rideau:—«La -pièce ira cent fois, je leur prouverai que j’ai plus de talent qu’eux.» Et après avoir -été promener son intrépidité sur le théâtre où il rassure chacun, où on lui demande -des changements, des coupures:—«Non, rien, dit-il, je n’ôterai pas un mot. C’est un -coup monté, je le savais... La pièce a très-bien marché.» Puis il va rejoindre ses -amis les feuilletonnistes qui l’attendent à table où l’on sable les droits d’auteur. Léontine -l’agaçante et la mélancolique Adèle, viennent réconforter un amour-propre qui ne -s’est pas un instant démenti; <i>les belles petites qui ont joué comme des anges</i> sollicitent -<i>leur amour d’auteur</i> pour de nouveaux rôles: le pacte est conclu, signé, scellé. -C’est une jubilation diabolique, un concert d’éloges étourdissant et réciproque. On -le voit donc, il ne s’agit que de savoir bien prendre les choses.</p> - -<p>L’honneur d’être l’idole des actrices, l’objet de la contemplation extatique des claqueurs -et l’espoir des marchands de billets est immense sans doute; mais d’autres -immunités plus réelles attendent l’auteur dramatique dans la vie sociale: il ne paie -pas plus de patente qu’un pair de France, car il offre à l’état toutes les garanties -morales d’un homme bien pensant. Aussi reçoit-il la croix d’honneur, à titre d’encouragement. -Tous les auteurs dramatiques méritent la croix d’honneur. C’est le -prix de sagesse, c’est le prix de bonne conduite, comme le fauteuil académique est -le prix d’orthographe ou le prix d’amplification. Un auteur dramatique, marqué d’un -ruban rouge, membre de l’Académie, doit prétendre à tout, doit aller à la chambre -haute,—lisez la loi,—et à la chambre des députés, aussi facilement qu’il a le droit -<span class="pagenum" id="Page_333">333</span> -d’entrée gratuite dans les vingt-six théâtres de Paris. Je dis <i>aller</i> pour <i>devenir membre</i>. -Corbleu! croit-on qu’il se borne à rester spectateur de la moindre comédie quelconque? -il mange au râtelier du budget le foin des subventions théâtrales, quelquefois -même l’avoine des fonds secrets. Le vaisseau de l’état a des rameurs de tous les rangs; -la chiourme est composée de gens habiles; ne craignez rien pour eux: <i>la Méduse</i> -chavire, mais l’auteur dramatique, s’il n’est pas placé sur le radeau, surnage comme -ces bouteilles vides et bouchées que les marins jettent à la mer pour laisser une trace -de leur passage. Le vaudeville bouton de rose qui fit les délices du consulat n’est-il -pas toujours à flot dans le calme plat de l’académie? il donne des prix de vertu, lui -qui fut si digne de les recevoir! Le titre d’auteur dramatique est d’ailleurs un brevet -de longévité; on se survit toujours quand on le porte; il préserve de tous les miasmes -méphitiques qui causent tant de ravages dans la population des grandes cités; il a -les propriétés du <ins id="cor_101" title="vitiver">vétiver</ins> et du chlore: pas un auteur dramatique n’est mort du -choléra! car Moreau, feu Moreau, cet auteur de tant de vaudevilles oubliés, il n’est -tombé victime du fléau que comme conseiller d’état; oui, feu Moreau, que la révolution -de 1830 avait arraché aux flonflons, mort, à la fleur de son âge, conseiller -d’état, vivrait encore s’il eût résisté aux embûches du pouvoir. Eût-il été dévoré des -hannetons, jusqu’à sa croix d’honneur, dans sa tournée administrative, le grand, -l’aimable, l’enjoué Romieu, s’il fût resté auteur de son unique vaudeville? mais -les insectes des départements sont très-friands de la chair des préfets, et je tremble -pour M. Mazères! A propos de départements, l’auteur dramatique veut-il aller promener -sa gloire, lui faire changer d’air, ça ne peut pas nuire; voyez le commissaire -de police sourire bénévolement à cette réponse: auteur dramatique.—Il s’agit d’un -passe-port.—La profession d’homme de lettres lui eût valu quelques rebutades, -quelques signes invisibles de suspicion pour le faire arrêter au prochain village. -L’homme de lettres est sujet à caution; mais la censure est la protectrice naturelle de -l’auteur dramatique; grâce à elle n’est-il pas l’écrivain le plus politiquement orthodoxe -de tous les écrivains, l’amuseur le plus croustilleux de tous les amuseurs publics? -Mais le pauvre homme ne s’appartient plus, il fait partie du domaine public: on -vend son portrait, son buste, sa charge, il est à la foule, aux journalistes; il n’a -plus de refuge, et quand il passe, il se trouve quelque badaud tout vain de le connaître, -qui le signale à l’admiration publique. Mon Dieu! que j’étais heureux et -fier le jour où M. Paul Foucher, me prenant pour un autre, daigna me dire: <i>Avez-vous -vu mon beau-frère?</i> et ce beau-frère, savez-vous quel il est? ce beau-frère, -c’est Victor Hugo, l’<i>ex-enfant sublime</i>, l’auteur de <i>Ruy-Blas</i>! rien que cela! Moi -qui vous parle et qui n’ai pas l’honneur d’être membre de l’association des auteurs -dramatiques, j’ai parlé à M. Paul Foucher, le bel-oncle de tant de chefs-d’œuvre! Je -pourrais même vous le montrer au besoin. Je pourrais vous nommer les auteurs-acteurs, -les auteurs-directeurs, qui se lisent leurs pièces à eux-mêmes, <i>qui se les reçoivent, -qui se les jouent</i>. Je pourrais aussi vous dire de quelle jambe boitent nos -académiciens. Je pourrais encore vous peindre emblématiquement MM. Théaulon, -Mélesville, Guilbert de Pixérécourt, Ancelot, de Planard, d’Epagny et Bayard, -chevalier sans peur. Mais il ne faut pas dire tout en un jour.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_334">334</span> -L’auteur dramatique du boulevard du Temple est toujours un grand gaillard, -bien nourri, bien rubicond, qui porte son chapeau sur l’oreille, qui boit de la bière -à la porte d’un café, près du théâtre, en fumant son cigare. On dit même qu’il fume -deux cigares à la fois le soir de ses premières représentations. C’est le plus intrépide -admirateur de lui-même qui soit sous le dôme d’un théâtre; il ne voit jouer que ses -pièces, il ne comprend qu’elles, il en parle ingénument: <i>elles ne sont pas mal venues</i>. -Quant à son collaborateur, il n’y a jamais rien fait. Cet auteur-là est ce qu’on -appelle au théâtre le charpentier. Il dédaigne d’écrire, mais il corrige; il a son -français particulier, son style à part; il fait toujours relier la collection de ses -drames pour l’ornement de sa bibliothèque et pour l’instruction de ses enfants. -C’est le type sauvage de l’auteur dramatique, c’est le dramaturge à l’état d’anthropophage, -il digère la viande crue, il avale des cailloux, enfin il croit à lui-même avec -l’aplomb d’un maître en fait d’armes et la simplicité d’un enfant.</p> - -<p>Auprès de lui, c’est un être bien débile que l’auteur dramatique de la rue de -Richelieu, <i>le fils des dieux, le successeur d’Alcide</i>, continuateur de Corneille et -de Molière, bonhomme à la voix flûtée, frêle colosse qui parle bas pour qu’on l’écoute. -A l’entendre, il ne prétend à rien, il veut tout ce que l’on veut, il ne gêne -personne, pourvu que son nom soit sur l’affiche. Ses sollicitations sont des ordres, -et ses amis sont si puissants, qu’on tremble à ses moindres soupirs. Ses ouvrages sont -d’ordinaire appris, répétés, mis en scène avant que l’administration ne se doute du -titre; quel que soit leur mérite, ils doivent, quand même, faire des recettes forcées, -sous peine de perdre de hautes faveurs, qui sait? peut-être la subvention. C’est le -type civilisé de l’auteur dramatique: celui-là, il loue tout le monde pour qu’on loue -les loges, et le <i>primo mihi</i> rime dans ses vers avec dévouement, avec bien général, -avec charité, avec sens commun et même avec popularité.</p> - -<p>J’ai dit qu’on était auteur dramatique pour peu qu’on voulût le devenir; il y a -cependant des gens qui ne peuvent jamais parvenir à l’être. L’exception, on le sait, -prouve la règle, et comme l’intention est réputée pour le fait, accordons-leur le titre -honoraire, s’il ne dépend pas de nous de leur donner les profits. D’ailleurs ces gens-là -tiennent peu à l’argent: ce sont des imbéciles qui gâteraient bien vite le métier si -on les laissait faire! Et d’abord ne veulent-ils pas que leurs drames aient un but; ne -tendent-ils pas à impressionner les masses dans une direction sociale; n’ont-ils pas -égard à la vérité historique, à la vérité des caractères, à la vérité d’observation! avec -eux pas d’invraisemblance, pas de ces coups de théâtre imprévus qui vous tiennent -constamment les yeux ouverts, pas de ces péripéties laborieusement amenées; leur art -est un art froid, raisonnable, fatigant, qui blesse les spectateurs dans les replis les -plus cachés du cœur. Et que deviendrait le théâtre, bon Dieu! si l’on y faisait la guerre -aux vices! Aussi l’auteur dramatique <i>non représenté</i> est-il éconduit partout où le -pousse sa mauvaise étoile; son signalement est donné, il n’y a pas pour lui de pseudonymes -possibles; tout le trahit, il n’écrit pas <i>la scène se passe à tel endroit</i> comme les -autres; sa conscience se manifeste si minutieusement par l’orthographe, par la ponctuation, -par la simplicité et le naturel des moyens d’exposition du sujet, et de développement, -et de dénoûment, qu’il est toujours facile à reconnaître et à renvoyer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_335">335</span> -«Monsieur, lui répondent tous les directeurs, l’ouvrage que vous avez bien voulu -nous communiquer révèle une profonde connaissance des hommes, le sujet est neuf et -intéressant, le dialogue facile et vrai, les caractères sont bien tracés et naturels; on y -distingue un esprit d’observation devenu bien rare: malheureusement il ne convient -pas à notre théâtre de représenter une œuvre si remarquable, etc.» Cet homme-là -ne peut jamais arriver jusqu’au public, il meurt inconnu, avec le chagrin d’emporter -ses idées, son originalité, sa forme, son génie en un mot. C’est le type artistique du -dramaturge; il sert à justifier cette vérité devenue banale, que pour être auteur -dramatique il faut surtout, et avant toute chose, ne pas avoir de génie.</p> - -<p>Il y a encore une autre exception à la règle générale, une autre espèce d’homme -qui veut à toute force se faire auteur dramatique sans pouvoir l’être jamais, même au -théâtre Castellane; c’est l’auteur qui a eu le génie de naître tout grand et tout riche, -l’auteur titré, l’auteur qui donne à dîner, le véritable amphitryon: sa pièce a cinq -actes, les vers ont le nombre de syllabes voulu, il consent à payer tous les frais, à -faire exécuter les décorations et les costumes, à louer la salle entière; il comble de -cadeaux la principale actrice, il offre sa bourse au grand comédien, il prodigue l’or -et les caresses aux figurants, même au pompier: les journaux ont eu leur part dans -ses largesses, cent mille francs jetés ainsi garantissent le mérite littéraire de l’auteur -dramatique. Eh bien, la magnifique tragédie est sifflée impitoyablement, les acteurs -ne veulent plus y reparaître, les feuilletons s’en amusent, les amis s’en moquent, et -le public à son tour, le public payant ne peut être admis à rire aussi, lui, du passe-temps -aristocratique du grand seigneur. Il faut en convenir, le public payant n’est -pas heureux.</p> - -<p>Il y a encore l’auteur dramatique en jupons, la femme-homme de lettres, type -diaphane derrière lequel on aperçoit la figure étonnée du bourgeois de Molière. Mais -l’auteur dramatique modèle, le grand auteur dramatique, celui qui résume en lui tous -les auteurs dramatiques passés, présents et futurs, l’auteur multiple, c’est la table de -Pythagore incarnée. Il pourrait dire à la rigueur ce que chaque trait de plume lui -rapporte bon an, mal an. Il vend en gros et en détail; il fait généralement tout ce -qui concerne son métier: des couplets, des drames, des comédies et des vaudevilles -dans tous les genres, pour tous les goûts, à tous les prix. C’est le fournisseur breveté -de toutes les entreprises; il a le monopole des théâtres royaux; ce qui sort de sa -boutique porte son cachet; la province et l’étranger vivent de ses produits; enfin il est -plus riche que ne le furent Voltaire et Beaumarchais à eux deux, tout millionnaires -qu’ils fussent: maisons de ville, maisons de plaisance, châteaux crénelés, prairies, -vignes, labourages, hautes futaies, il a trouvé tout cela sur du papier blanc avec de -l’encre de la petite vertu, bien et dûment, sans prendre dans la poche ni dans le -secrétaire de personne, au contraire, mais en pillant tout le monde, en chassant tous -ses concurrents ou pour mieux dire en les faisant tous concourir à sa fortune princière. -Qui voudrait ne pas lui ressembler! entendons-nous cependant, il a le front bas et -fuyant, les oreilles longues et écartées, les sourcils épais, le teint rouge, un habit -cannelle et la démarche pataude... mais l’esprit est léger, fin, délicat et gracieux -comme les chiffres arabes: avec lui deux et deux font vingt-deux, parce qu’il sait -<span class="pagenum" id="Page_336">336</span> -placer convenablement les choses. C’est l’agent de change le plus ingénieux! c’est -l’alchimiste le plus sûr de son fait! <i>dans ses heureuses mains le cuivre devient or</i>, -et comme l’<i>or est une chimère</i>, il le transmute en propriétés foncières, pour confirmer -cette grande vérité génésiaque de notre origine, si trivialement exprimée par -le proverbe: <i>ce qui vient de la flûte retourne au tambour</i>. Voilà la science hermétique -de notre époque, et c’est ainsi qu’on n’invente pas la poudre.</p> - -<p>Cependant ne croyez pas qu’il soit heureux sous le soleil de son illustration, sur -la litière de ses lauriers, l’auteur dramatique universel. Sa vie est un bagne, il est -condamné aux travaux forcés à perpétuité; le fer rouge de la renommée l’a marqué -au cœur. Quand nous sommes mollement bercés dans nos travers aux sons de son -galoubet, il veille lui pour nos plaisirs; les vers que nous chantons si gaiement, il les -a comptés sur ses doigts; et le trait final du couplet, cette fleur de l’inspiration, elle -lui a demandé sept branches parasites, sans lesquelles il n’y aurait pas eu de bouquet. -Il n’a ni jours ni nuits. Il va du travail de l’enfantement au travail de la représentation: -il faut lire aux acteurs, il faut faire répéter, et comment être à la même heure -en vingt théâtres différents? ces vingt jeunes femmes que la foule idolâtre, envie, -elles sont toutes à lui, mais a-t-il le temps d’être à aucune d’elles? Quand une affaire -se termine là, une autre ici commence. C’est Tantale au milieu des eaux, Prométhée -sur son rocher, Ixion sur sa roue. A l’Académie il se doit à lui-même de ne pas -dormir, d’avoir l’air d’écouter, d’avoir l’air de penser. Sa réputation le suit partout, -le tient sur le qui vive. Il ne cause pas, il ne saurait dépenser inutilement un trait d’esprit, -mais il écoute et il retient. D’ailleurs, c’est à qui lui donnera une idée, un avis, un -bon mot; on est pour lui d’une indulgence qui tient de l’abus; la présomption favorable -va jusqu’à lui supposer des intentions qu’il n’a jamais eues, jusqu’à transformer -ses pléonasmes en beautés; a-t-il écrit par hasard: <i>certains indices m’indiquaient</i>, -tout le monde se récrie: <i>comme c’est bien!</i> il n’y a que lui en effet pour trouver de -ces finesses-là. Son cerveau est un ana méthodique, un casier alphabétique, et sa plume -puise à différents encriers le sentiment, la joie, la douleur, en phrases toutes faites; -il a son magasin de péripéties et de dénoûments, son tiroir aux moyens: toute chose -lui sert pourvu qu’elle ne soit ni neuve, ni morale, ni hardie: il faut plaire et ne rien -hasarder. De tout temps les idées nouvelles ont compromis les réputations: notre -grand auteur dramatique ne veut pas boire la ciguë. Boire! hélas, il n’a plus d’estomac! -Mais c’est son hospitalité qui surtout décèle une noble existence de dévouement -et d’abnégation: chez lui, en ville, à la campagne, chacun travaille -comme lui. Il a ses éplucheuses et ses dégrossisseurs. Au son de la cloche tout le -monde s’éveille et se met à l’œuvre: au déjeuner on rend compte de la besogne, -puis on y retourne. Il n’y a pas de ruche plus industriellement combinée, toutes les -abeilles distillent; les romans nouveaux y sont pressurés, on en extrait le suc, et c’est -ainsi que se prépare ce régal de miel et de lait qui, chaque soir, comme une manne -abondante tombe en légers flocons sur un peuple affamé, pour la grande gloire de la -France et pour maintenir son poids dans la balance des nations.</p> - -<p class="right1">Hippolyte <span class="smcap3">Auger.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 474px;" id="im-336bis"> - <img class="bord" src="images/im-336bis.jpg" width="464" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LA VIEILLE FILLE</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-336bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-337a"> - <span class="pagenum" id="Page_337">337</span> - <img src="images/im-337a.jpg" width="600" height="235" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-337a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LA VIEILLE FILLE.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="introduction3"> -<p>La continence et la pureté ont leur usage, même pour la population; -il est toujours beau de se commander à soi-même, -et l’état de virginité est par ces raisons très-digne d’estime; -mais il ne s’ensuit pas qu’il soit beau, ni bon, ni louable, de -persévérer toute sa vie dans cet état, en offensant la nature et -en trompant sa destination. L’on a plus de respect pour une -jeune vierge nubile que pour une jeune femme; mais on en a -plus pour une mère de famille que pour une vieille fille, et cela -me paraît très-sensé.</p> - -<p class="right3"><span class="smcap3">J.-J. Rousseau.</span></p> -</div> - -<div class="floatl" style="width: 192px" id="im-337b"> -<img src="images/im-337b.jpg" alt="S" title="" width="192" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-337b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">S</span><span class="smcap3">i</span> -nous avions mission de faire une histoire complète -de la vieille fille, dans tous les temps et chez tous -les peuples; si nous devions la prendre à son premier -berceau, la suivre dans tous ses développements, -sous toutes ses formes, il nous faudrait, le -flambeau de l’analyse philosophique à la main, remonter -la route obscure du passé jusqu’à l’origine -des antiques civilisations, secouer la poussière amoncelée -sur leurs débris, évoquer leur esprit, ranimer -l’Inde, l’Égypte, la Grèce et Rome, et redescendre -par le christianisme à travers toutes les misères du moyen âge. Un tel travail nous entraînerait -sur un terrain immense, il toucherait à toutes les hautes questions sociales, -politiques et religieuses. Il nécessiterait une analyse rationnelle de la nature humaine; -il ajouterait à la longue litanie des douleurs de l’humanité.</p> - -<p>Mais notre tâche se borne à la peinture de la vieille fille actuelle, française et parisienne -surtout, car Paris, cet assemblage de tous les contraires, ce temple du goût -<span class="pagenum" id="Page_338">338</span> -et de la grâce, cet enfer et ce paradis des femmes, ce minotaure qui chaque jour -dévore des milliers de jeunes et généreuses existences, voit naître rapidement un -grand nombre de vieilles filles. Autrefois les murs des cloîtres les cachaient presque -entièrement; aujourd’hui elles se montrent partout. Autrefois l’orgueil du blason et -la cupidité titrée se développaient prodigieusement dans la première classe de la société; -aujourd’hui un autre orgueil, une autre cupidité, donnent aux classes -moyennes l’honneur de les multiplier le plus. Autrefois c’était le défaut absolu de -culture intellectuelle, aujourd’hui c’est une instruction, des talents en désaccord -avec certaines nécessités sociales qui condamnent les femmes au célibat. La vieille -fille encombre les institutions, emplit de son nom les Petites-Affiches aux articles -gouvernantes, demoiselles de compagnie, leçons de langues, de musique, de peinture, -etc., etc. On la voit dans nos athénées, nos cours publics et particuliers, cherchant -sans doute à se tresser, avec quelques fleurs cueillies dans le champ de la -science ou de l’art, une guirlande qui la console de celle que l’hymen n’a pu poser -sur son front virginal.</p> - -<p>La plus féconde des diverses causes auxquelles on doit attribuer sa multiplication -actuelle, est incontestablement l’adoration croissante du veau d’or, unique dispensateur -des délices d’un luxe arrivé à l’état de nécessité presque universelle. Tout pour -l’argent et par l’argent; sans lui, rien. Base de l’échafaudage de notre système politique -et sa première loi morale, il est naturellement aussi la première, la plus puissante -passion d’une époque où la soif du pouvoir est devenue une sorte d’épidémie générale. -Vouloir que les hommes, enfoncés dans le gouffre d’une sordide industrie, ne se -transforment plus en marchandise, qu’ils cessent de se tarifer en sens inverse de leur -réelle valeur et renoncent à ne faire du lien conjugal qu’un vil trafic, c’est leur demander -l’impossible. D’ailleurs, il faut le reconnaître, le grand nombre a besoin du -pavois de la fortune pour être remarqué, d’une forte dot pour venir en aide à sa boiteuse -ambition! le plus maltraité par la nature se croit sans prix, s’il a publié quelque -mauvais livre, ou s’il a un diplôme d’avocat. Citez une jeune personne charmante, -dites: «Elle unit les qualités de l’âme à celles de l’esprit,» et l’on vous interrompra -en s’écriant: «Au fait, combien vaut-elle? sont-ce des écus comptants?»</p> - -<p>Donc peu ou point de mariage possible pour la Parisienne pauvre. Quelque honorable -que puisse être ou le nom qu’elle porte, ou le sang dont elle est sortie, elle n’en -devra pas moins, paria de la fortune, vivre le plus souvent triste et solitaire en -ce bas monde, si elle ne veut voir ses ailes d’ange exposées aux souillures de la -corruption. Non, presque jamais pour elle de couronne nuptiale, de chastes et -légitimes amours! Paris ne lui jettera que les fleurs de la séduction, il ne lui prodiguera -que de trompeurs hommages et de mortelles caresses, véritables étreintes de -vautour.</p> - -<p>Le développement de la vieille fille peut se scinder en trois époques distinctes: -la dernière commence à quarante-cinq ans, la seconde à trente-cinq, et la première -à vingt-cinq; car, hâtif dans toutes ses créations, Paris n’attend pas le déclin des roses -de la beauté, la chute de leurs dernières pétales, préludes et signes d’une cruelle -transformation, pour appliquer à une femme l’épithète de <i>vieille fille</i>. Est-il une -<span class="pagenum" id="Page_339">339</span> -qualification plus désespérante par le ridicule qu’elle imprime, les froissantes préventions -qu’elle inspire et l’étendue du sens que le monde y attache? Dans son langage, -vieille fille signifie toujours tout ce qu’il y a de plus ennuyeux, de plus aigre, de plus -triste, des ruines... Aussi n’est-il guère d’hommes en quête de l’ambroisie matrimoniale, -à moins que l’or irrésistible ne se trouve là pour les attirer, qui ne fuient à ce -mot de vieille fille, comme si un plomb meurtrier menaçait de les atteindre; et -n’est-il pas non plus beaucoup de mères qui ne souffrent toutes les douleurs à l’approche -des vingt-cinq ans de leur fille, et n’imaginent mille innocents stratagèmes -pour en cacher le plus longtemps possible la fatale connaissance au monde.</p> - -<p>C’est à sa seconde époque que la vieille fille doit être observée. Plus tôt, le temps a -manqué à la double action du célibat et du monde pour mûrir ce fruit social, lui -donner toute l’âcre saveur que sa nature lui permet d’acquérir. Plus tard, beaucoup -d’oppositions de couleurs se sont affaiblies et fondues sous un glacis général, ordinairement -terne, froid, gris; beaucoup de différences se sont effacées: la vieille fille, -en quelque sorte, est arrivée à l’état d’une médaille dont le frottement des siècles -aurait usé les principaux traits. Souvent alors la pétrification du cœur s’est tellement -complétée, qu’il est difficile de reconnaître la malheureuse créature qui ne s’usa que -par le sentiment, d’avec celle qui n’aima jamais rien, ou ne but qu’à la coupe du -plaisir.</p> - -<p>A la troisième époque, la vieille fille considérée dans sa généralité, se ressemble -partout. Deux ou trois coups de crayon et quelques teintes suffisent pour la reproduire -à peu près complète.</p> - -<p>A Vienne comme à Londres, à Paris comme en province, ce sont les mêmes ridicules -et les mêmes défauts. Chez la majorité des vieilles filles de cinquante ans, mêmes -prétentions plus grotesques les unes que les autres, mêmes minauderies sentimentales, -mêmes poses de beauté de seize ans, même maintien de précieuse au regard -louche, mêmes façons d’intolérante bigote, cachant sous un air hébété, ou de chat -qui fait patte de velours, l’humeur la plus méchante, une passion aussi forte pour le -sensualisme de la médisance que pour celui de la bonne chère. Ses bichons et ses perroquets -ont ordinairement seuls la puissance de raviver une sensibilité qui paraît -complétement éteinte. Acceptée comme un fléau, reçue comme une caricature, supportée -comme une pénitence, elle provoque l’effroi, excite le rire, détermine l’ennui, -et, dans sa forme de bigote surtout, se montre en toute circonstance une des plus -favorites incarnations de l’égoïsme.</p> - -<p>Variant selon son tempérament, son caractère, son éducation et les diverses -causes de son célibat, la vieille fille offre à ses deux premières époques les plus -grandes oppositions. Vue d’une certaine façon, on la proclamera un des symboles du -progrès; prise d’un autre côté, elle apparaîtra comme un des fantômes du passé. Sur -tel terrain, elle formera une corporation stupide; sur tel autre, une phalange intelligente. -Dans le coloris de certains portraits on retrouvera quelques nuances rappelant -cette célèbre <i><ins id="cor_102" title="étaïre">hétaïre</ins></i> dont Aspasie en Grèce et Ninon chez nous furent les plus parfaits -modèles. Au bas d’une esquisse représentant la vieille fille vouée au célibat, au travail -et aux privations de toutes sortes pour soutenir une famille ruinée, une mère infirme, -<span class="pagenum" id="Page_340">340</span> -on écrira le cœur plein d’admiration «Nouvelle Antigone». Sur d’autres tableaux, -reproduisant les tourments de son âme, retraçant ses traits prématurément flétris, -disant le découragement de toute sa personne, se lira le poëme entier des douleurs -de l’amour. Un teint bruni, une lèvre surmontée d’un duvet aussi noir que l’œil, -des mouvements heurtés, l’humeur la plus orageuse, révéleront souvent la martyre -d’une organisation que l’hygiène du célibat conduira à la catalepsie ou à la démence. -Ici sa devise sera le plaisir, là l’étude. On la trouvera tantôt pyrrhonienne, tantôt -crédule, matérialiste, spiritualiste, coquette, sentimentale; souvent à la fois l’une -et l’autre, et, par exception, sans feu au cœur, sans électricité dans la tête, être -anormal, nature fossile, elle échappera à toute classification. Dévote, elle se différenciera -sur chacune des rives de la Seine, et sera beaucoup plus craintive au -Marais qu’au faubourg Saint-Germain. Dans le quartier aristocratique, elle s’appuie -sur ses titres héraldiques, titres quasi divins; c’est une alliée naturelle de l’Église, -qui lui doit à perpétuité ses indulgences plénières et les honneurs célestes. La vieille -fille, à sa dernière heure, peut répéter avec le même ton d’autorité, la recommandation -que faisait en mourant une des filles de Louis XIV, la princesse Louise, religieuse -au Temple:</p> - -<p>«Vite, vite, qu’on me mène en paradis au grand galop.»</p> - -<p>Sous d’autres aspects, elle n’apparaît pas non plus la même à la Chaussée-d’Antin -qu’au faubourg Saint-Germain. Pauvre fille de la noblesse, elle est bien moins froissée -dans son amour-propre de femme, bien moins triste à voir que pauvre fille de la -finance, de ce monde de patentés millionnaires, à l’âme de granit, au cœur de métal, qui -n’ont de regards que pour la fortune, et donnent à son célibat tous les caractères d’un -ostracisme aussi humiliant que cruel. Grande demoiselle, elle est moins sombre, ou -moins abattue: au-dessus du dédain par son beau nom, elle le défie, ou le rend avec -usure. L’Allemagne est toujours prête à lui envoyer un brevet de pureté, à la décorer -d’une croix de chanoinesse: hochet dont tout le monde peut rire, mais qui parmi les -siens lui donne avec l’indépendance d’allures d’une femme veuve le titre flatteur de -<i>madame</i>. Loin de la faire repousser, sa pauvreté ajoute souvent au contraire à la -considération dont l’entoure sa caste. Pour être proclamée admirable, elle n’a qu’à -se poser en martyre de ses parchemins. Toujours alors, ce qui parfois est vrai, quelque -riche parvenu aura osé prétendre à sa main! aura osé espérer greffer la plus roturière -postérité sur un arbre généalogique dont les racines s’enlacent et se perdent -dans le berceau de la monarchie légitime. En redisant avec quelle indignation elle le -repoussa, non-seulement elle se console et caresse même son orgueil féminin, mais -elle s’assure, au besoin, toutes les immunités de son noble faubourg, trop au-dessus du -vulgaire, trop rempli encore de ses traditions de Versailles, pour avoir jamais, dans -aucun cas, le mauvais goût de lui demander plus qu’une vertu de surface.</p> - -<p>Laissons aux amateurs du <i>jadis</i>, qui, comme certains damnés de l’enfer du Dante, -ont le visage éternellement tourné à contre-sens, le privilége exclusif d’admirer la -vieille fille de l’espèce séculaire. Paris ne la produit plus qu’en vertu de l’universelle -loi, qui demande toujours au temps présent un peu de celui qui le précéda, au fils -un peu du père, pour empêcher qu’il y ait jamais nulle part solution de continuité. -<span class="pagenum" id="Page_341">341</span> -Œuvre d’une éducation complétement fausse, absurde, atrophiante, cette nature de -vieille fille, espèce de végétation blafarde, ressemble à ces mousses poussées loin -des rayons du soleil, entre les fentes d’un sépulcre, au milieu d’un amas de ruines, -et sentant le moisi d’une lieue; elle s’épanouit encore dans la plus grande partie des -départements, mais elle ne se voit plus guère dans notre capitale, qu’aux environs -de la place Royale, parmi les rares familles de bonne bourgeoisie, ou de petite noblesse, -restées religieusement attachées à leurs traditionnelles façons d’être et de penser -d’avant mil sept cent quatre-vingt-dix.</p> - -<p>Entraînée dans la chute d’un édifice social vermoulu, hors de mesure avec le présent, -l’Église croule de toutes parts sous les coups redoublés du tonnerre des révolutions -prédestinées à accélérer sa chute: qui la soutient encore, qui en est à juste -titre l’espoir et la consolation? C’est la vieille fille, façonnée plutôt pour la vie du -cloître que pour celle du monde, à peu près unique et dernier jet des antiques -croyances de ses pères.</p> - -<p>Les mille manies dont cette vieille fille fut toujours riche, suppléèrent, dès son -plus bas âge, avec tant d’avantage aux ravages du temps, aux stigmates de la goutte, -de la paralysie, qu’elle parut aussi respectable à vingt ans qu’elle le sera à soixante.</p> - -<p>Esclave née de certaines lois gothiques, ressuscitées pour elle seule, elle ne -pourrait songer à les enfreindre sans compromettre à l’instant sa réputation. Ses -sentiments, ses pensées, ses paroles, ses actions, ses gestes, sa pose, son costume -sont, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, invariablement réglés et stéréotypés à l’avance. -Elle doit interdire à sa scrupuleuse virginité, telle coupe de robe, telle étoffe, -tel pompon. Comme un enfant à la lisière, elle n’entrera dans un salon que suspendue -aux côtés de ses parents. Mise en modeste première communiante, elle semble -oser à peine lever les yeux, ne parle qu’en Agnès et n’agit qu’en automate. Plus délicate -que la sensitive, elle se replie sur elle-même, au moindre mot, avant qu’on l’approche. -Mélange de superstitions de toute nature, elle a peur du vendredi et du -diable, craint les revenants, consulte les cartes, et regarde Voltaire et Rousseau, -dont elle ne lut jamais une ligne, comme la <i>désolation de l’abomination</i>. En rapport -avec son esprit resté en friche, ses talents brillent des délicatesses qui la -caractérisent. Nul profane ne la verra se mettre au piano, et ne l’entendra jouer -sans redire avec plus d’effroi que jamais le mot de Fontenelle: «Sonate, que veux-tu -de moi!!» Ses intonations dans la romance, son triomphe! où elle distille le mieux -tout l’opium de sa voix, suffiraient, si l’on ne connaissait les incohérences, les bizarreries -et les infinies contradictions de notre double nature, pour faire juger qu’elle -fut, est, et sera toujours la plus blanche des colombes, comme l’appelle son vénérable -directeur.</p> - -<p>L’histoire de son péché, quand péché il y eut, et que le secret en échappe on ne -sait comment, se raconte en deux mots: ce fut une surprise du démon, surprise -dans laquelle l’âme loin de faillir, demeura toujours complétement pure du sentiment -qui, vingt ans après son malheur, derrière les murs du Paraclet et sous le cilice, -régnait encore en maître sur le cœur d’Héloïse prosternée aux pieds des autels.</p> - -<p>Sujet plaisant ou triste selon que l’observation est frivole ou sérieuse, cette -<span class="pagenum" id="Page_342">342</span> -espèce de vieille fille est étrangère à tout ce que l’univers matériel et immatériel, le -monde de la pensée et celui du sentiment offrent de véritablement noble et sublime; -elle prouve la déplorable puissance de certains principes, et montre à quel point -ils peuvent enrayer l’intelligence et dessécher l’âme.</p> - -<p>Il n’y a pas deux mois, qu’une de ces saintes créatures, l’orgueil du Marais, la -plus infatigable fondatrice de chapelles, la meilleure pratique de la loueuse de -chaises et la plus vigilante conservatrice des fines aubes de monsieur le curé, la plus -assidue néophyte des retraites et des stations, en fournissait un nouvel exemple. -Saisie tout à coup de la crainte de manquer son salut, elle s’enfuyait mystérieusement -de la maison paternelle, ne laissant pour adieu que ce billet au vieux père -dont elle était l’unique enfant, la seule joie, et qui l’avait mille fois conjurée de ne -jamais l’abandonner, si elle ne voulait le tuer à l’instant:</p> - -<div class="blockquote"> - <p class="left3">«Mon père,</p> - -<p>«Sous peine de perdre mon âme, je ne devais plus tarder davantage à obéir à notre -Seigneur Jésus qui, vous le savez, m’appelait depuis longtemps au glorieux titre de -son épouse. Pardonnez donc à votre respectueuse fille, bénissez-la toujours, et croyez -qu’elle ne cessera de prier pour vous dans ce monde et dans l’autre.»</p> -</div> - -<p>Depuis six semaines ce père infortuné ne souffre plus, il est mort!... mort dans -les convulsions d’une cruelle agonie! mort en redemandant vainement à la revoir, -à l’embrasser encore une fois; mort en faisant entendre avec son dernier soupir le -dernier cri de sa tendresse, une dernière bénédiction pour l’enfant que son regard -cherchait toujours.</p> - -<p>Le type de vieille fille que le progrès burine le mieux, dont il est devenu la religion, -qui le suit jusque dans ses voies les plus avancées, n’appartient pas communément -aux natures qui se résignent, mais à celles qui se décident, à ces organisations -fortes, pour lesquelles une détermination prise est un arrêt dont elles ont calculé -et savent subir toutes les conséquences, qui de bonne heure virent, jugèrent le monde, -se connurent, apprécièrent leur position et sentirent qu’afin de ne pas toujours -marcher de douloureuses déceptions en douloureuses déceptions, elles ne devaient -demander qu’à l’étude et aux arts, l’emploi de leur belles facultés, et ne donner -qu’aux affections de famille, à la sainte amitié, tous les trésors de leur âme. Trop -éclairées, trop justes pour ne pas faire une part convenable aux faiblesses et aux nécessités -de positions, elles sont indulgentes et bonnes avec les femmes; sans fiel et sans -haine avec les hommes. Vivant de préférence dans l’atmosphère élevée de l’art et de -la liberté, enthousiastes du grand, du beau, du bon, comprenant tous les dévouements, -elles fournissent des modèles d’amitiés parfaites.</p> - -<p>Entrées courageusement à visage découvert dans leur vie de vieille fille, elles se -consolent des vides du pâle et froid célibat par le sentiment de leur fière personnalité -qu’auraient souvent blessée, dans une alliance de pure convenance, les vices de la -constitution actuelle du mariage. Dès leur première époque, elles vont, viennent -partout, appuyées sur leur seule force. Toujours naturelles, franches, au-dessus des -<span class="pagenum" id="Page_343">343</span> -sots préjugés, elles savent, dans l’occasion, se prêter aux plus folles allures d’une -causerie de salon, sans cesser jamais de faire respecter avec un tact exquis les diverses -délicatesses de leur nature, aussi éloignée de la pruderie qui caractérise la -fausse vertu, que de l’effronterie qui signale le vice éhonté.</p> - -<p>Production essentiellement parisienne, cette espèce de vieille fille, qui enrichit par -ses plus hautes individualités nos musées de peinture et de sculpture, place son nom -à côté de ceux des meilleurs rédacteurs de nos revues scientifiques et littéraires, fournit -à l’enseignement les plus précieuses institutrices et aux enfants des riches de tous -les pays les plus parfaites gouvernantes. En quelque lieu qu’elle soit appelée pour -enseigner notre langue, notre littérature et nos arts, sur les rives de la Néva, aux bords -de l’Adriatique, à Berlin, à Philadelphie, toujours digne fille de cette terre de France, -que marque un sceau providentiel, partout elle sait accomplir sa tâche dans la mission -nationale, élargir avec autant de zèle que d’intelligence les plus nobles voies du -progrès.</p> - -<p>Observée dans sa vie la plus intime, de vingt-cinq à trente-cinq ans, la vieille fille -fournira sous sa forme sentimentale le sujet des plus touchantes élégies, et de nombreux -drames dans lesquels les hommes auront toujours joué les rôles honteux. Sous -cette forme, aimante comme la Julie de Saint-Preux, aussi dévouée, aussi faible, elle -paya quelquefois une ombre de bonheur rapidement évanoui, avec les larmes et le -désespoir de la fille déshonorée, de l’amante trahie, de la mère d’un enfant sans -nom. Sous cette forme, elle est toujours la plus malheureuse des créatures, et le vide -du cœur lui est aussi mortel que les perfidies de l’amour. Le dégoût, la consomption -dévorent sa vie et parfois dénaturent si rapidement son caractère, que de sa première -à sa seconde époque, il devient entièrement méconnaissable. A la foi vive a succédé -le plus glacial scepticisme; le monde n’est plus à ses yeux que la plus monstrueuse -réunion de tous les vices. Désolante à entendre, elle fait mal à voir. Sa mise négligée, -son regard morne, ses traits altérés, son teint pâle, sa démarche dédaigneuse, le -timbre sec de sa voix, indiquent le bouleversement de ses sentiments, l’agonie d’une -tendre nature qui cependant résiste quelquefois aux coups du sort. Souvent alors, -modèle de courage et de saint dévouement, âme incomprise, ou cœur blessé, elle -vient sous l’habit d’une sœur de l’ordre de Saint-Vincent-de-Paule, vouée au service -des pauvres et des infirmes d’une société qui la méconnut ou la martyrisa, lui rendre -autant de bien qu’elle en reçut de mal.</p> - -<p>La sentimentale de vingt ans, qu’une affreuse trahison devait prématurément désillusionner, -fut quelquefois la douce chrysalide de la coquette de vingt-cinq. Celle-ci, -insensible et rusée tacticienne, créée pour appliquer la loi du talion, rendre tromperie -pour tromperie, tendre piége contre piége, vulnérable seulement dans sa vanité, -ne souffre bien cruellement qu’aux approches de sa seconde époque. Elle est -forte, fait la difficile, tant que les manœuvres de sa stratégie lui valent une apparence -de succès, tant qu’elle croit fermement parvenir à prendre enfin un mari dans ses lacs, -et arriver par lui à la haute position qui fut quelquefois le rêve de sa jeunesse et la -cause de son célibat. Mais quand le marteau du temps sonne le glas funèbre de ses -dernières espérances, ainsi qu’un chasseur acharné à la poursuite d’une proie qu’il -<span class="pagenum" id="Page_344">344</span> -voit sur le point de lui échapper, elle rappelle sa première vigueur, se donne mille -fatigues, fait entendre tous les langages pour saisir celle qu’elle convoite. Poussant -les plus gros soupirs, elle imite la colombe, feint l’innocente, ne parle plus de fortune, -de rang, ne demande plus qu’un cœur et une chaumière, et promet tous les -bonheurs, tous les dévouements au mortel quel qu’il soit, employé à 1,500 fr. ou -Quasimodo, qui viendra poser sur son front jauni la symbolique fleur d’oranger.</p> - -<p>Toujours parée, et souvent au prix de mille secrètes privations, surchargée de -gaze, de fleurs, de panaches, de rubans aux couleurs les plus éclatantes, avide de -soirées, de fêtes, elle reste sur la brèche tant qu’elle imagine faire encore illusion -sur l’âge de ses attraits délabrés; mais un jour arrive, hélas! où le mari ne peut plus -se prendre à la glu de grâces décrépites, songeant à s’envelopper de flanelle, à se -mettre du coton dans les oreilles et des lunettes sur le nez. Dès lors la vieille fille -offre le phénomène d’une soudaine et complète révolution. Du jour au lendemain, -transformée en dévote, elle devient un dragon de vertu, se serrant la gorge à -s’étrangler dans le fichu que la veille voyait encore entr’ouvert, et ne prêchant plus -que le renoncement aux sataniques pompes du monde. Métamorphose qui devrait -étonner, si l’on ne savait ce que la femme de quarante-cinq ans peut retrouver sur le -terrain du confessionnal, au milieu d’un nuage d’encens et dans un favorable clair -obscur.</p> - -<p>La vieille fille de la plus abondante variété, celle que la conquête du jour consola -toujours de la perte de la veille, parut souvent pendant sa première époque une -énigme sans mot. Nature mixte en oscillation perpétuelle, elle dut en bien des circonstances -dérouter l’observateur et mettre le jugement en défaut. Moitié coquette et -moitié sentimentale, moitié calcul et moitié dévouement, moitié mensonge et moitié -vérité, moitié trompeuse et moitié trompée, elle commença quelquefois par le scepticisme -et finit toujours par la crédulité.</p> - -<p>Plus elle s’éloigne de l’âge de plaire, plus son cœur et sa vanité semblent s’entendre -pour s’aveugler mutuellement. La regarder fixement sans rire, l’écouter longtemps -sans bâiller, sont deux choses à peu près également impossibles. Passionnée -pour la littérature <i>sentimentale</i>, un volume de roman à dévorer le soir avant de s’endormir, -lui est aussi indispensable que sa tasse de café au lait le matin en s’éveillant. -Dix fois, au besoin, elle relira le même ouvrage, sauf cependant Lélia, qui, selon -elle, n’est que l’œuvre indigeste et mortelle d’une imagination en délire.</p> - -<p>Les tristes passions que les outrages du célibat ont fait germer en elle, grandissent -surtout d’une manière effrayante à l’arrivée de ses trente-cinq ans, vieillesse de sa -vie; car, stérile branche de l’arbre humain, la vieille fille se trouve fatalement privée -de cette sorte de seconde jeunesse, dont la nature ne gratifie que la femme ayant -rempli sa destinée.</p> - -<p>Rongée d’envie comme la coquette, Caligula féminin, tourmentée du regret de -ne pouvoir d’un seul coup remplir de défauts, enlaidir, vieillir toutes celles qu’elle -sait jeunes, belles, spirituelles, aimées, elle éprouve presque des convulsions d’épileptique -à la vue de nouveaux et heureux époux. Jeunes filles, redoutez-la, car ses -paroles sont horriblement corrosives, craignez surtout de lui faire connaître l’objet -<span class="pagenum" id="Page_345">345</span> -aimé, non qu’elle puisse réussir à vous enlever son cœur, mais parce que son langage -au moins perfide, s’il n’est calomnieux, mettra cruellement en relief vos petits défauts.</p> - -<p>Elle est de toutes les femmes celle qui, généralement, s’identifie le mieux avec son -âge de convention. Surprenez-la dans le plus disgracieux négligé: le matin, au moment -où, venant d’achever la toilette de son chat, elle prépare la sienne, et vous en -aurez une idée. Oubliant qu’elle pose devant vous presque <i>in naturalibus</i>, que sa -cornette ou son foulard cachent mal des tempes creusées et rayées par les années, -fille de quarante-cinq ans, elle vous dira encore du ton le plus convaincu, en vous -lançant un regard bien sentimental: «Figurez-vous que j’en ai déjà vingt-huit.» -Presque sexagénaire, elle s’écriera: «Je ne suis pas précisément vieille, cependant à -trente-neuf ans on n’a plus de prétentions.»</p> - -<p>Aussi ardente à la poursuite d’un mari, aussi alerte à tendre ses piéges matrimoniaux, -mais, par suite de sa double cécité, bien moins adroite que la pure coquette, -elle est exposée à de beaucoup plus lourdes chutes. Une banalité jetée encore par pitié -à son oreille et qui vantera sa fraîcheur de feuille morte, peut lui donner le vertige. -Un dérisoire serrement de main peut la convaincre que l’amour, en style d’épithalame, -lui amène enfin l’hymen. Une épître bien remplie de points d’exclamation, -qu’un dernier venu sans consistance aura mise à son adresse dans un moment -de désœuvrement, suffira pour paralyser tous ses principes de prudence et de sagesse, -tous ses scrupules de dévote et toutes ses craintes de l’enfer... Dans ce dernier -cas, le jour du rapide abandon arrivé, si elle n’imagine devoir faire honneur -de son célibat à une fidélité promise, à la froide cendre d’un cœur dont elle affirmerait -avoir été l’unique passion, elle se pose en intéressante victime de l’inconstance. -Clarisse de trente-cinq ans, elle arrange l’histoire de la séduction d’un -Lovelace de vingt-quatre, de façon à y trouver un petit triomphe pour son -amour-propre de coquette. Aux amies qui malheureusement en connurent toutes les -péripéties, et sourient en l’écoutant, elle dit et redit d’une voix vibrante de vanité, -aux jeunes et jolies surtout:</p> - -<p>«Que mon exemple vous apprenne à vous défier des serments d’amour, car jamais -femme n’en reçut de plus brûlants, jamais peut-être autant de témoignages d’idolâtrie -ne furent prodigués à la plus belle, jamais séduction plus savante, plus irrésistible!...»</p> - -<p>Après ce dernier et cruel épisode de sa vie d’espérance, la nouvelle Clarisse se voit -presque toujours obligée d’aller passer quelques mois à la campagne pour y retrouver -une santé momentanément perdue par le chagrin. Au retour, on ne la croirait plus -la même personne. Devenue humble et doucereuse, elle se met dans l’ombre, et -n’attaque plus qu’avec le ton de l’indulgence les réputations qu’elle veut ternir. Mais -peu à peu les tristes souvenirs s’effacent et le naturel de la vieille fille reparaît modifié -cependant par l’exercice de la charité. Alors on la voit supporter avec une angélique -patience tous les méchants caprices d’un pauvre orphelin qu’elle dit avoir -juré sur le lit d’une mourante de ne jamais abandonner, et qui lui ressemble tellement -qu’on l’en croirait la grand’mère.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_346">346</span> -Égarée par une imagination de feu, entraînée par son cœur, enveloppée dans les -réseaux d’une irrésistible séduction, poussée par les rigueurs du sort, stimulée par -des instincts de coquetterie, des besoins de locomotion, la vieille fille du dernier type -dont l’esquisse puisse entrer dans notre cadre, et que nous appellerons <i>demi-<ins id="cor_103" title="étaïre">hétaïre</ins></i>, -sortie en grande partie de la province, est venue jeune à Paris. Rarement elle y apporta -la première fleur de sa couronne de vierge; souvent elle n’y fut amenée que -pour cacher sa première souillure, pleurer son premier abandon, trouver sa première -consolation, saisir les moyens de rentrer dans sa ville natale, heureuse, triomphante -et purifiée par le mariage. Le premier acte du drame de sa vie d’amour finit -fréquemment à dix-huit ans par un enlèvement, et son dénoûment à quarante-cinq -par une déclaration de principes, aussi peu charitables que rigides. Nature généralement -malléable, elle prit vite les principales empreintes du monde parisien, appartenant -à tous les rangs, réunissant tous les caractères, superstitieuse comme la -vieille fille du passé, intrépide comme celle du progrès, dévouée comme la sentimentale, -flottante comme la demi-coquette, savante comme la coquette.</p> - -<p>Quelquefois, dès son sixième lustre, elle s’est jetée avec sincérité dans le mysticisme; -souvent, à son neuvième, elle se montre encore véritable épicurienne. -Toujours convive exacte au banquet offert à la jeunesse, à la beauté, par la nature -et le monde, jamais elle ne le quitte avant d’avoir bien savouré tous les plaisirs, -toutes les extases de la passion. Néanmoins elle tient autant que possible à -sauver les apparences, ses manières réservées sont, même dans certains cas, entachées -de pruderie. Au besoin, elle se dit veuve; le mari dut être alors quelque brave -capitaine tué à Constantine; d’autres fois il n’a pas cessé de vivre, joueur incorrigible, -après avoir perdu la plus belle fortune, il s’est enfui on ne sait où: en -Égypte, à Lahore. Le séducteur ou l’amant demeurent toujours cachés sous un nom -d’oncle ou de cousin. Parfois l’éclat forcé et le nombre de ses amours, loin de -l’empêcher de sortir jamais de sa corporation, semblent lui avoir procuré les moyens -de finir par un meilleur mariage, qui seul peut lui obtenir cette estime d’un -monde dont la morale ne se calque guère sur les principes de l’éternelle justice.</p> - -<p>Maintenant un dernier regard sur la vieille fille accablée d’années, mourant, comme -elle a dû vivre, dans le plus cruel isolement, descendant tout entière dans la tombe, ou -ne laissant qu’un souvenir de honte. Quel spectacle! Ici plus de côté plaisant, plus -d’ironie possible, plus de reproche permis, mais de tristes réflexions, qui font saigner -le cœur et nous ramènent à dire en terminant cet article, que quelle qu’ait été sa -jeunesse, à quelque catégorie qu’elle appartienne, indulgence et pitié sont dues à celle -qui, avec tant et de si justes raisons, pourrait récriminer contre la société qui la -créa et n’a pas su faire une loi pour la protéger.</p> - -<p class="right1">Marie <span class="smcap3">d’Espilly.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 419px;" id="im-346bis"> - <img class="bord" src="images/im-346bis.jpg" width="409" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE DÉFENSEUR OFFICIEUX</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-346bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-347a"> - <span class="pagenum" id="Page_347">347</span> - <img src="images/im-347a.jpg" width="600" height="275" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-347a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE DÉFENSEUR OFFICIEUX<br /> -<em>EN JUSTICE DE PAIX.</em></h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 193px" id="im-347b"> -<img src="images/im-347b.jpg" alt="P" title="" width="193" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-347b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">P</span><span class="smcap3">aris</span> -est une vaste ruche dans laquelle d’infatigables -abeilles travaillent jour et nuit à entasser des richesses, -dont une grande partie nourrit un essaim -nombreux de guêpes voraces et paresseuses. Si les rapines -de ces dernières s’exécutent facilement, c’est -qu’entre les abeilles et les guêpes parisiennes il n’existe -pas la même différence qu’entre celles des champs.</p> - -<p>Combien y a-t-il en effet à Paris de ces individus, -dont l’existence est un problème pour tous, qui aux -yeux de la foule sachant se revêtir d’un caractère honorable, -allant et venant sans cesse d’un air affairé, semblent travailler, mais ne travaillent -réellement qu’à tirer bon parti de la gaucherie ou de la crédulité de leurs -concitoyens laborieux. Du reste leurs menées plus ou moins adroites ne sauraient -échapper à l’œil de l’observateur: à ce dernier donc appartient le soin de les signaler.</p> - -<p>Tous ces hardis parasites n’exploitent pas le même côté de la confiance publique. -Il en est une classe remarquable par ses mœurs, sa vie nomade et son adresse, qui -ne doit son existence qu’à l’ignorance des débiteurs et des créanciers, ou à la mauvaise -foi des chicaneurs: nous voulons parler de ces avocats de justice de paix, -connus sous le nom de défenseurs officieux.</p> - -<p>Le nombre de ces hommes d’affaires, extrêmement minime il y a dix ans, s’est -augmenté graduellement avec la langueur du commerce. Le soleil de juillet, dont les -rayons régénérateurs devaient produire de si heureux effets, n’a servi qu’à faire éclore -une nouvelle couvée de ces obscurs oiseaux de proie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_348">348</span> -Désespérant d’être officier ministériel, enhardi par les succès de quelques-uns de ses -confrères, un jour un clerc d’huissier adresse à son patron et à son étude un adieu -forcé ou volontaire. Il loue à Paris, ou dans un des villages circonvoisins, un logement -au plus bas prix possible, garnit une pièce d’une table noire et de trois chaises, fait -barbouiller sur sa porte ce mot: <i>Étude</i>, se donne dans ses lettres et sur ses cartes de -visite le titre pompeux de jurisconsulte, et le voilà défenseur officieux en espérance.</p> - -<p>Dès lors il passe dans les justices de paix le temps entier des audiences, s’immisce -dans toutes les discussions particulières des plaideurs qui attendent l’appel de leur -affaire, donne son avis, propose ses services; enfin remue ciel et terre pour trouver -une cause à défendre.</p> - -<p>Le défenseur officieux est facile à reconnaître à sa voix mielleuse et insinuante, à -son chef toujours couvert d’un chapeau qu’il a payé 5 francs. Il porte un habit dont la -couleur échappe à l’œil, mais qui le plus souvent a dû être noir, et sa main, garnie -d’un gant gris ou de filoselle brune, caresse amoureusement un jabot fané et parsemé -d’étoiles jaunâtres qui attestent de la part de son propriétaire un fréquent usage de -tabac en poudre.</p> - -<p>Son bras est en tous temps et en tous lieux chargé d’une énorme liasse de pièces -de procédure, flanquée d’un gros <i>Neuf Codes</i> in-octavo. Ce sont ordinairement les -seuls papiers qui garnissent ses cartons et le seul livre dont se compose sa bibliothèque. -Il marche toujours vite et d’un air fort occupé. A le voir aussi sérieux au milieu -du fracas perpétuel de Paris, vous le prendriez pour un homme accablé d’affaires. -Point du tout. Il est chargé de faire condamner un débiteur qui ne conteste pas la -demande que lui intente son créancier. Il prépare à cet effet un superbe plaidoyer -dont il ne se souviendra plus à l’audience, fait la recherche des articles de la loi sur -lesquels il doit se fonder, et pose ses conclusions d’un air victorieux. Puis, quand il -est arrivé à l’éternel: <i>en conséquence requérons que le sieur... soit condamné...</i> etc., -il passe sur son front un foulard à 24 sous, promène fièrement sa vue sur les passants, -et se récompense de ses efforts d’imagination en logeant dans ses parois nasales -une large pincée de tabac.</p> - -<p>Si les caprices atmosphériques, la chaleur et la longueur de la marche ne vous -rebutent pas, suivez-le, je vous prie, jusqu’au prétoire qui doit retentir des foudres -de son éloquence, et là, vous pourrez bâiller à loisir, si, toutefois, vous ne haussez -les épaules devant les petitesses et le dégoûtant égoïsme dont le tableau se déroule à -vos yeux; car vous serez initié aux mystères d’une foule de misérables affaires -dont il est déplorable de voir s’occuper des gens raisonnables. Puis vous entendrez -le défenseur officieux donner les preuves de la plus brillante faconde pendant -au moins cinq minutes sans reprendre haleine et sans avaler la moindre cuillerée -d’eau sucrée.</p> - -<p>Il exerce habituellement son talent oratoire dans les salles d’audience des douze -arrondissements de la capitale, ou dans celles des chefs-lieux de canton de la banlieue; -il préfère cependant ces dernières, où la simplicité des plaideurs offre à ses spéculations -un appât plus facile et plus certain.</p> - -<p>Dans le voisinage des tribunaux de paix se trouvent plusieurs cabarets; c’est là que -<span class="pagenum" id="Page_349">349</span> -les jours d’audience, une grande partie des plaideurs vient attendre l’arrivée du juge. -Suivons-y le défenseur officieux; car c’est dans une de ces buvettes qu’il entre d’abord. -Prenez un tabouret, accoudez-vous avec indifférence sur une table et examinez.</p> - -<div class="figcenter2" style="width: 600px;" id="im-349a"> - <img src="images/im-349a.jpg" width="600" height="428" - alt="Consultation" title="Consultation" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-349a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p>Déjà plusieurs défenseurs sont arrivés. En voici deux entre lesquels s’agite une -question de droit. Ils gesticulent, feuillettent leur code, crient, se rient réciproquement -au nez, et finissent par se tourner le dos. Un autre parcourt gravement des pièces -que vient de lui confier un plaideur. Un troisième est entouré d’un groupe de personnes -qui l’écoutent respectueusement pérorer. Si quelqu’un arrive et demande son -nom; un des auditeurs se penche à l’oreille du nouveau venu, qui écarquille les yeux, -et fait un léger hochement de tête admiratif. Ce défenseur est ordinairement le plus -bavard et le moins instruit, et pourtant c’est celui qui jouit de la plus grande réputation. -Celui que nous avons suivi entre en saluant humblement, car le défenseur -officieux est d’une grande politesse avec tout le monde (politesse qu’il porte au plus -haut point avec les gendarmes et le commissaire de police du quartier) et d’une -excessive aménité avec ses confrères qu’il n’interpelle jamais sans précéder leur nom -du terme: <i>maître</i>, consacré au barreau. Voyez avec quelle affabilité il presse la main de -chacun d’eux, avec quelle touchante sollicitude il s’informe de leur santé; puis tout à -coup sa physionomie riante devient sérieuse, il parle d’une affaire importante dont on -lui a confié la gestion, d’un rendez-vous qu’il a eu avec un avocat distingué (que, par -parenthèse, il n’a jamais vu), de la certitude de son succès, des honoraires immenses -dont il sera gratifié, et de l’honneur qui rejaillira sur son nom. Cependant un homme se -lève, s’approche de lui, et demande bas, bien bas, s’il serait possible de lui dire <i>deux -mots</i>. Le défenseur officieux, voyant que l’interlocuteur a besoin de lui, se rengorge, -tousse, caresse son menton, et entraîne sa pratique dans un angle de la pièce. Le -nouveau client expose le motif de sa demande d’un air piteux et en tournant entre -<span class="pagenum" id="Page_350">350</span> -ses doigts ce qui lui sert de coiffure. C’est un débiteur malheureux cité pour l’audience -du jour et qui voudrait obtenir un délai quelconque. Le défenseur l’écoute -d’un air capable, lui promet, avec l’assurance d’un oracle, de lui faire accorder ce -qu’il désire, et se fait préalablement consigner ses honoraires. Le malheureux, rassuré -sur son avenir, les donne sans hésiter, et offre à son avocat un verre de vin. -Celui-ci rejette la proposition sous prétexte qu’il n’a pas déjeuné. On comprend -fort bien où veut en venir notre homme. Son client se laisse prendre au piége; il -ajoute à l’offre du liquide celle d’une côtelette que le défenseur refuse d’abord avec -dignité, mais se détermine enfin à accepter. On dresse la table. Il faut boire en mangeant: -on sert une bouteille de vin, puis une autre. Un seul plat ne suffit pas; le défenseur -en demande un second et du dessert, car il est comme les amoureux de quinze -ans: il mange vite et longtemps. Le client, que son affamé défenseur ne cesse de -louer sur la validité des raisons qui le mettent dans la nécessité de demander terme -et délai, parle avec chaleur et oublie de prendre la moitié du repas; distraction dont -profite admirablement son commensal.</p> - -<p>Puis quand l’heure annonce que l’audience va commencer, chacun se lève, et, -semblable à Gil Blas, le pauvre plaideur paie largement un déjeuner qui certes ne lui -donnera pas d’indigestion. Mais il ne murmure pas; car il n’est point de sacrifice -qu’il ne fasse pour obtenir le délai qu’il désire. Il s’avance donc à la barre l’estomac -léger, mais le cœur plein d’espoir, et, malgré les supplications du défenseur qui l’assiste -et qui expose, avec une somme de chaleur égale à celle du vin qu’il a bu, la position -malheureuse de son client, il entend, avec douleur, rejeter sa demande que ne motive -rien de juste aux yeux du juge.</p> - -<p>S’agit-il d’une affaire plus importante, le défenseur officieux, au milieu du silence -de l’auditoire, fait sortir de sa bouche un torrent de phrases incohérentes parsemées -de grands mots et festonnées d’arrêts de la cour de cassation. Il invoque Pothier, -Sirey, Delvincourt, qu’il n’a jamais lus, combine au hasard tel article de la loi avec -tel autre; puis il gesticule, frappe sur la barre, et quand il a formulé ses conclusions, -il toise avec assurance son confrère adversaire qui l’a écouté avec un air de supériorité -dédaigneuse et s’est posé devant lui comme un Spartiate aux Thermopyles.</p> - -<p>L’audience terminée, l’agent d’affaires retourne à sa buvette qui lui sert de cabinet -de consultation. Il dit hautement beaucoup de bien de lui-même et beaucoup de mal -de ses confrères absents. Il passe en revue les principales questions qui ont été agitées -à l’audience, les commente et les discute avec emphase. S’il a triomphé dans -une affaire, il loue la justice de l’arrêt; s’il a succombé, ses poumons n’ont pas assez -de force pour proclamer l’ignorance et l’iniquité du juge. Il met facilement un de ses -clients à contribution d’un dîner, pendant lequel sa conversation n’est qu’une longue -protestation d’amitié au milieu de laquelle il brode son histoire le plus habilement possible. -A l’entendre, il a été avoué ou huissier en province; mais sa femme infidèle l’a -abandonné, nantie de l’avoir commun; ou un clerc, abusant de sa confiance, a disparu -en lui emportant des sommes immenses; ou bien encore il était avocat, et la jalousie -de ses confrères ou l’injustice du conseil de discipline de l’ordre l’a fait rayer du tableau. -Puis, versant des larmes sur ses prétendus malheurs passés, d’une main il -<span class="pagenum" id="Page_351">351</span> -essuie ses yeux, et de l’autre tend son verre au client. A chaque minute il consulte -l’horloge et prétexte un rendez-vous qu’il ne peut manquer; ce qui ne l’empêche pas -de rester quelques heures de plus.</p> - -<p>Il est quelquefois accompagné d’un homme qu’il nomme son maître clerc; véritable -Bertrand au fond et dans la forme, qui le suit pas à pas, porte ses dossiers, -vit des débris de ses repas et hérite de ses vieilles hardes. Espèce d’être inorganique -sans cesse attaché au défenseur officieux et qui n’existe que par juxta-position.</p> - -<p>Le défenseur officieux est rarement marié, mais il possède presque toujours une -femme. C’est assez ordinairement une cliente malheureuse, qui ne peut payer les -services que lui a rendus le défenseur officieux, qu’en se constituant son esclave la -plus humble et la plus soumise. Elle est chargée de cirer les chaussures de son seigneur -et maître, de consigner sur un calepin, en son absence, les noms des rares -visiteurs, et de procéder à l’achat et à la préparation des denrées journalières. C’est -toujours en son nom que, par mesure de sûreté, le défenseur officieux loue son logement, -en paie le loyer et fait ses marchés les plus importants. Pour prix de son dévouement, -il l’expulse au bout de plusieurs mois, et la remplace par une autre -qui plus tard, à son tour, éprouvera le même sort.</p> - -<p>Le défenseur officieux ne s’occupe pas seulement de représenter ses clients devant -messieurs les juges de paix; il débat les intérêts des créanciers dans les faillites, -ceux du failli lui-même; il rédige des baux, des actes de société, de vente ou -d’achat de fonds de commerce, et formule des exploits de procédure qu’il donne à -signer à un huissier qui lui fait une forte remise. Il se charge aussi d’amener à réconciliation -des époux en désaccord ou un père et un fils brouillés. Enfin il est tout à la -fois avocat, notaire, huissier et juge de paix.</p> - -<p>Si, à l’aide d’économies, il parvient à garnir sa caisse de quelques centaines -de francs, il connaît fort bien les moyens d’utiliser son argent de la manière la plus -productive: il achète de bonnes créances à bas prix, escompte des valeurs à un -taux fort élevé, prête à usure, spécule sur la détresse d’un héritier présomptif. Il -décuple ainsi en fort peu de temps son avoir.</p> - -<p>Il descend un étage à mesure qu’il s’élève dans le sentier de la fortune. C’est -alors que notre homme commence à occuper une position dans le monde; il étend le -cercle de ses connaissances, fréquente les spectacles à l’aide de billets que lui donnent -ses clients, se fait incorporer dans une compagnie de la garde nationale, et -s’abonne au <i>Gratis</i>, à l’<i>Estafette</i> ou à la <i>Presse</i>. Puis son intérieur change d’aspect. -Les lambris de son cabinet, jadis nus, se couvrent de gravures encadrées; il a -une bibliothèque, un tableau horloge, des bronzes, des lampes Carcel, un encrier-pompe -Boquet; que sais-je? enfin, tout ce qui peut faire supposer au public la -présence de l’aveugle déité. Il devient alors agent d’affaires.</p> - -<p>Il ne fréquente plus, que pour les procès importants, les tribunaux de paix, -théâtres de ses premiers succès, où il envoie pour les affaires ordinaires un de -ses clercs faire son stage de défenseur officieux.</p> - -<p>Le défenseur officieux, surtout quand il est arrivé à cet état prospère, qu’il ne -doit le plus souvent qu’à l’emploi de moyens peu délicats, est l’objet de l’aversion -<span class="pagenum" id="Page_352">352</span> -d’une foule de malheureux débiteurs confiants, sur lesquels il s’est attaché comme -une sangsue et dont il n’a fait qu’augmenter l’embarras. Il est en général mal vu -des officiers ministériels, et particulièrement haï des huissiers auxquels il fait une -guerre incessante et qui, pour cela même, se croient dans la nécessité de le ménager.</p> - -<p>Deux ou trois sur cent parviennent ainsi parfois à amasser quelques mille livres -de rentes; ils vendent alors leur clientèle, louent un appartement à Paris et un -pied à terre à la campagne, et n’en continuent pas moins à faire des affaires. La -chicane est leur vie, leur bonheur; ils mourraient le lendemain du jour où ils -cesseraient de barbouiller du papier timbré et de déchiffrer les hiéroglyphes des -pièces de procédure.</p> - -<p>Tous les autres végètent pendant un temps plus ou moins long, alimentés par -le gain que leur procure leur intervention dans une foule de petits procès qu’ils -ont intérêt à prolonger. Ils changent tous les six mois de domicile, ne paient point -de contributions et n’endossent jamais l’uniforme civique. Souvent ils disparaissent -du monde pendant quelque temps, soit qu’ils aient eu des démêlés avec la justice, -soit que la main vengeresse d’une de leurs victimes les ait envoyés à l’hôpital; puis -ils reparaissent et disparaissent encore. Enfin, leur nom, leur personne et leur -domicile tombent tout à fait dans le domaine de l’inconnu.</p> - -<p>Riche ou pauvre, le défenseur officieux, dont la vie n’a été qu’un long procès -avec ses débiteurs et ses créanciers, avec les débiteurs et les créanciers de ses clients, -avec son propriétaire, avec les huissiers et les gendarmes, est enfin cité, un beau -matin, à comparaître devant le tribunal de la justice divine, où ses malheureux clients -n’auront plus besoin, Dieu merci, de son ministère!</p> - -<p class="right1">Émile <span class="smcap3">Dufour.</span></p> - -<div class="figcenter3" style="width: 284px" id="im-352a"> - <img src="images/im-352a.jpg" alt="" title="" width="284" height="350" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-352a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 422px;" id="im-352bis"> - <img class="bord" src="images/im-352bis.jpg" width="422" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>L’USURIER</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-352bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-353a"> - <span class="pagenum" id="Page_353">353</span> - <img src="images/im-353a.jpg" width="600" height="272" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-353a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">L’USURIER.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 185px" id="im-353b"> -<img src="images/im-353b.jpg" alt="L" title="" width="185" height="190" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-353b.jpg">Agrandir</a></span></div> -<p class="noindent"><span class="invis">L</span><span class="smcap3">’argent</span> -est-il une marchandise ordinaire, ou doit-il -être soumis à un tarif comme les choses les plus indispensables -de la vie? C’est là une question trop -grave pour que je ne laisse pas à d’autres le soin de -la résoudre; mon but est seulement de peindre le -caractère, les habitudes, les ruses de cette classe -d’hommes qu’on nomme usuriers; espèce de vampires -sans cesse en arrêt sur nos fredaines, et toujours -prêts à sucer notre bourse, en nous étourdissant par -le bruit des plaisirs, comme la terrible chauve-souris -d’Amérique suce le sang du voyageur assoupi en l’endormant avec le frémissement -de ses ailes. A vingt ans, nous assistons à la vie comme à un somptueux banquet -dont le roi est le plaisir; et nous ne voyons pas les laquais qui nous servent, rire tout -bas de nos folies et compter d’avance le profit qu’ils retireront de notre ruine..... -L’usurier est notre intendant à cet âge; c’est lui que nous chargeons de nos affaires: -à lui le soin de nous fournir des fonds; à lui la corvée de répondre à nos créanciers, -et nous allons de la sorte sans regarder en arrière, jusqu’au moment où il demande -à nous rendre ses comptes. Alors, malheur à nous! s’il nous abandonne, -c’est qu’il ne nous reste plus rien qui puisse tenter sa cupidité.</p> - -<p>Il y a une grande différence entre l’usurier de Paris et l’usurier de province, quoiqu’ils -emploient à peu près les mêmes moyens pour arriver au même but. L’usurier -de province est presque toujours un vieux bonhomme retiré des affaires, qui, après -avoir passé trente ou quarante années de sa vie à ramasser une cinquantaine de mille -francs, vit tranquillement avec son petit pécule qu’il sait faire fructifier, et qui lui -rapporte 5 ou 6,000 livres de rente, quelquefois plus. Ce bon rentier est surtout un -<span class="pagenum" id="Page_354">354</span> -des habitués du café le plus suivi de la ville, car c’est au café qu’il établit presque -toujours le siége de ses exploits. Dans les villes de province, où l’existence est si -monotone, le café est en effet le seul refuge contre l’ennui; c’est un lieu de rendez-vous, -c’est là qu’on vient chercher les nouvelles du jour.—Les fils de famille, qui -pour la plupart n’ont rien à faire, y passent la plus grande partie de leur journée à -fumer, à boire; on y joue des objets de consommation, puis de l’argent, et, lorsque -les pièces de cent sous tarissent, on a recours d’abord au maître de l’établissement, -ensuite aux amis, et enfin à des gens d’un âge respectable, à ces vieux habitués qui -ne jouent pas, mais qui regardent jouer, et donnent souvent leur avis... Lorsqu’un -jeune homme se trouve pressé par le besoin d’argent, qu’il crie misère, le vieillard -<em>RESPECTABLE</em>, autrement dit, l’usurier, s’empresse de le consoler.</p> - -<p>«Vous devez, lui dit-il, cent écus au limonadier, et 200 francs à vos amis; que -cela ne vous tourmente pas; je sais ce que c’est, j’ai été jeune aussi; venez demain -matin chez moi...»</p> - -<p>Le lendemain vous courez au rendez-vous; au lieu de 500 francs dont vous -avez besoin, on vous en donne 600, pour que vous ayez 100 francs d’avance, -vous faites un simple billet, avec intérêt à cinq pour cent par an; et vous rentrez -chez vous tout émerveillé d’une probité si grande, et prêt à chercher querelle à -quiconque vous dirait qu’il existe des fripons... C’est qu’en effet, sauf le billet et -l’intérêt qui est on ne peut plus légal, un père ne ferait pas mieux les choses... -Insensé! vous ne voyez que l’amorce, et vous ne prenez pas garde à la pointe d’acier -qu’elle recouvre.</p> - -<p>Content, joyeux, comme au jour où vous êtes sorti du collége pour n’y rentrer -jamais, vous marchez sans crainte, sans regret; les dépenses succèdent aux dépenses, -les folies aux folies; les finances deviennent rares, les amis sont aussi gênés que vous; -mais qu’importe, pourquoi s’alarmer, l’honnête homme n’est-il pas là? sa bourse -vous est ouverte. Depuis six mois vos dépenses ont augmenté à cause de la facilité -que vous avez à vous procurer de l’argent, vous allez trouver votre <em>PROVIDENCE</em>.</p> - -<p>«Mon brave monsieur, lui dites-vous, je suis dans une position très-embarrassante, -et j’ai recours à votre bonté pour me tirer d’affaire.</p> - -<p>—Et de quoi s’agit-il? vous répond-il bonnement.</p> - -<p>—J’ai besoin d’un billet de 1,000 francs.</p> - -<p>—Diable, diable, mon jeune ami, prenez garde, vous allez bien vite, vous dit-il -avec un air d’intérêt.</p> - -<p>—Ah bah! mon père est riche... répondez-vous... voyons... rendez-moi ce -service.</p> - -<p>—Vous faites de moi tout ce que vous voulez.»</p> - -<p>Votre providence vous fait alors signer l’arrangement que voici: vous devez déjà -630 francs; car on ne revient pas sur le premier billet, quoiqu’il ne date que de -six mois, et que les intérêts aient été stipulés pour un an; les 1,000 francs que -vous recevez, auxquels on ajoute le montant du billet, plus 100 francs qu’on vous -donne pour que vous soyez un peu en avance, tout cela fait bien 1,730 francs. -Mais comme les fractions sont ennuyeuses dans le calcul, et que d’ailleurs il y -<span class="pagenum" id="Page_355">355</span> -a des intérêts, on vous propose d’arrondir la somme, et vous signez bravement un -billet à ordre de 2,000 francs. Jusqu’ici vous pouviez encore vous sauver en -avouant à votre famille des fautes qu’elle pardonne toujours, et c’est ce que -l’usurier craignait, c’est pour cela qu’il a gardé des mesures avec vous; mais quand -vous aurez de nouveau recours à lui, ce ne sera plus pour une petite dette de 500 -francs, qu’un ami, un parent pourrait vous prêter; mais pour des sommes de 4, 5, -6,000 francs, et jamais vous n’oserez en faire l’aveu à votre père. Alors l’usurier -vous tient dans ses griffes: à chaque nouveau prêt, ce sont des renouvellements, et -à chaque renouvellement faute de paiement, ce sont des intérêts énormes; et puis les -lettres de change ont succédé aux simples billets, et aux billets à ordre, la dette -grandit d’une manière effrayante, et si vous vous permettez des observations, on vous -dit d’un grand sang-froid:</p> - -<p>«Payez, si vous n’êtes pas content?»</p> - -<p>Que répondre à un tel argument? L’usurier sait trop bien que, lorsqu’un jeune -homme en est arrivé là, il ne peut pas rembourser, et qu’à l’avenir il sera toujours -forcé de se soumettre à ses exigences. Aussi au bout de huit ou dix ans, le malheureux -doit 40 ou 50,000 francs à un homme qui ne lui en a réellement prêté que -10 ou 12,000; et lorsque ses parents viennent à mourir, il est forcé de vendre leurs -biens, ou l’usurier les fait vendre par autorité de justice.—Et voilà de ces plaies -que rien ne peut guérir; nos lois sont impuissantes contre l’adresse de ces misérables.</p> - -<p>L’usurier qui spécule sur le plaisir, qui ruine des jeunes gens riches, est certainement -bien coupable; mais ces loups dévorants qui profitent de la misère pour s’enrichir, -oh! ceux-là sont hideux; car ils sont plus cruels que les sauvages qui vivent au désert, -eux qui sont sans pitié, et qui vivent dans un monde civilisé... Combien ne voit-on -pas dans nos provinces, de ces gros paysans, un bâton noueux à la main, la taille -serrée dans une ceinture de cuir remplie d’or, courir les foires, les marchés, pour -faire leur offre de services; et quels services, grand Dieu! Un pauvre cultivateur regarde-t-il -d’un œil d’envie deux belles têtes de bétail:</p> - -<p>«Voilà de la belle marchandise, mon brave homme, lui dit l’officieux.</p> - -<p>—Oh! oui, monsieur, répond le confiant cultivateur, et ça me conviendrait assez, -à moi qui ai perdu tous les miens par la maladie.</p> - -<p>—Pourquoi ne les achetez-vous pas?</p> - -<p>—C’est l’argent qui manque, dit le pauvre laboureur en baissant les yeux.</p> - -<p>—Mais vous ne pourrez pas labourer, reprend l’autre. Tenez, moi, j’ai pitié de -votre peine, et si vous voulez...»</p> - -<p>Et l’usurier profite de la nécessité où se trouve ce malheureux pour lui prêter -20 ou 25 louis, à la condition qu’il lui en rendra 25 ou 30 après la moisson... Lorsqu’à -l’échéance on ne paie pas, l’infâme arrive la lettre de change à la main, et -menace de faire tout saisir; si le malheureux a un champ ou une vigne, le champ ou -la vigne devient la proie de l’usurier; et s’il n’a que ses instruments de labour, ils -sont vendus sans pitié, et le fermier est réduit à la misère.</p> - -<p>L’usure est encore chez nous un mal qu’il sera bien difficile de guérir, en -<span class="pagenum" id="Page_356">356</span> -province surtout, où tout se passe dans l’ombre, le mystère, où l’usurier est sinon -l’ami, du moins presque toujours la connaissance intime de celui qu’il dépouille; et -il ne fait pas d’étalage, il se plaint sans cesse, accuse la misère du temps, et paraît -de plus en plus pauvre, à mesure qu’il s’enrichit... En un mot, l’usurier de province -est honteux... Mais à Paris, quelle différence!</p> - -<p>Ici ce n’est pas l’aspect d’une fortune médiocre, ni une basse hypocrisie, qui sont -la règle de conduite de l’usurier, c’est par le luxe, l’audace, l’aplomb, l’insolence, -qu’il mène sa barque. Chaque jour on peut voir au bois de Boulogne un délicieux -tilbury traîné par un grand cheval cendré, que conduit un homme encore jeune, -quoique déjà sur le retour, perché sur trois coussins, à côté d’un groom imperceptible; -eh bien! cet homme qui manie avec tant d’élégance un fouet en corne de rhinocéros, -qui jette au vent la fumée de son cigare avec tant de poésie, qui est toujours -monté sur vernis, ne porte que des gants jaunes et des chapeaux Gibus; eh bien! la -fortune de cet homme, qu’on croirait millionnaire, ne va pas au delà de 400,000 -francs; et pourtant il a les bonnes grâces d’une dame de l’Opéra qui lui en coûte -20,000; il ne dîne qu’au café Anglais, ou au café de Paris; il a un appartement -somptueux dans la rue Saint-Lazare, et.....</p> - -<p>«Mais, dira-t-on, cet homme est sorcier.</p> - -<p>—Non, mais il fait l’usure.»</p> - -<p>Oh! qu’est devenu le bon temps où l’on faisait traiter ces sortes d’affaires par des -laquais, où l’on faisait bâtonner un usurier insolent? Aujourd’hui, c’est la tête découverte -et le sourire sur les lèvres qu’il faut aborder ces messieurs, et bien heureux -nous sommes quand ils daignent nous rendre notre salut. Voilà les bénéfices -de l’égalité... Mais revenons à notre <i>lion</i>... je dis lion, car l’usurier de Paris est -presque toujours un lion des plus féroces, un merveilleux plus orgueilleux qu’un -marquis ruiné, et plus fat qu’un parvenu. Les lions de nos jours sont pour la plupart -des braves garçons qui ont le tort de vouloir faire constamment de l’effet; ils -s’admirent, ils se trouvent beaux, eh bien! c’est un travers qu’on peut facilement -leur pardonner; qui de nous n’a pas son travers? Et puis, ce sont ordinairement des -jeunes gens riches qui savent la vie, la mènent voluptueuse et brillante, et finissent -par devenir d’excellents maris. Mais l’usurier grand seigneur est l’être le plus insolent -que je connaisse, surtout envers les gens qui sont forcés de recourir à son industrie. -Une chose digne de remarque, c’est que, lorsqu’un jeune homme s’adresse pour -un emprunt à un de ces hommes d’une probité plus ou moins suspecte, il n’arrive -jamais à lui avec l’assurance que donne la conscience d’une bonne action; c’est presque -en tremblant qu’il lui parle, il a l’air d’implorer sa pitié; et c’est là sans doute ce -qui a donné à l’usurier de haut étage un air d’impertinence et de protection qui ne -le quitte jamais. Tant il est vrai que, lorsque le besoin nous presse, nous nous faisons -les très-humbles serviteurs de celui, de qui nous attendons du secours, quelque mépris -que nous ayons pour sa personne ou son caractère. Du reste, l’usurier dont je parle -ici a toujours soin de chercher à faire oublier la profession qu’il exerce, et pour cela il -n’agit jamais par lui-même; il est toujours le prétendu agent d’un tiers, et jamais son -nom ne paraît dans les billets. Quand on va lui proposer un emprunt, voici presque -<span class="pagenum" id="Page_357">357</span> -toujours comme il se conduit: d’abord il n’a pas d’argent; il ne peut pas en avoir. -Le train qu’il mène, le luxe qu’il déploie, ne lui permettent pas de faire assez d’économies -pour obliger des amis; il a même des dettes. Cependant il tâchera de tirer -d’embarras la personne qui s’adresse à lui; parmi ses nombreuses connaissances, il -espère trouver quelqu’un qui pourra prêter la somme dont on a besoin; quant à -lui, c’est une chose certaine, il n’a pas d’argent; et, malgré sa fortune, il ne pourrait -pas vivre, s’il n’était dans les affaires; mais il les fait en grand, et ne se mêle pas de -semblables bagatelles.</p> - -<p>Tel est le raisonnement par lequel l’usurier cherche à prouver que c’est un service -qu’il veut rendre, et non une affaire d’intérêt qu’il veut conclure; puis il congédie -son monde en disant:</p> - -<p>«Revenez dans quelques jours, j’espère vous donner de bonnes nouvelles.»</p> - -<p>Deux ou trois jours après, le client retourne chez l’usurier, et dès que celui-ci -l’aperçoit:</p> - -<p>«J’ai votre affaire, lui dit-il, mais ça n’a pas été sans peine...</p> - -<p>—Oh! monsieur, que de remercîments.</p> - -<p>—Vous ne m’en devez pas, car ce n’est pas moi qui vous oblige; voici la chose. -Je connais un <i>monsieur</i>, un mien ami, qui doit toucher ces jours-ci un millier -d’écus; je les lui ai demandés pour vous, et il me les a promis.</p> - -<p>—A quelles conditions?</p> - -<p>—Ah! il ne m’en a pas parlé.»</p> - -<p>Et alors il demande au client quelles sont les siennes; celui-ci offre dix ou douze -pour cent avec une année de date; et se retire en annonçant une visite prochaine -pour savoir si ce <i>monsieur</i> aura touché ses mille écus. C’est ici que va commencer -pour l’emprunteur une suite continuelle de promenades à la demeure de l’usurier: -vingt fois il se présentera chez ce dernier, et toujours il lui répondra...</p> - -<p>«Il n’y a pas de ma faute; que voulez-vous? ce <i>monsieur</i>, mon ami, n’a pas -touché son argent; le billet est échu, on n’a pas payé, et l’affaire est au tribunal de -commerce.»</p> - -<p>On insiste alors, on le supplie de s’adresser à un autre, lui qui connaît tant de -monde; on a grand besoin d’argent; à tout prix, il en faut. C’est là ce que voulait -savoir cet estimable industriel; il ne vous a fait aller si souvent chez lui que pour -vous fatiguer; il sait que l’attente excite les désirs, et il compte bien que plus vous -attendrez, plus il lui sera facile de vous faire consentir à tout ce qu’il voudra. C’est -ce qui arrive... Quand vous retournez chez lui, il vous offre, toujours de la part du -tiers, 1,000 écus, avec quinze pour cent d’intérêt pour six mois... Vous vous récriez; -jamais vous n’accepterez des conditions aussi pénibles, et vous le quittez sans rien -conclure... Mais la réflexion arrive, vous avez besoin d’argent; à qui vous adresser? -Vous allez le voir le lendemain, et vous lui dites:</p> - -<p>«J’accepte...</p> - -<p>—Il est trop tard, vous répond-il, ce <i>monsieur</i> a placé ses fonds...»</p> - -<p>Alors, vous le priez de nouveau, il vous fait attendre encore quinze jours pour -vous prouver combien il est difficile de se procurer de l’argent, et vous finissez par -<span class="pagenum" id="Page_358">358</span> -signer une acceptation de 5,000 francs à six mois de date, contre laquelle vous recevez -2,550 francs.</p> - -<p>Si je ne parle ici que de l’usurier grand seigneur, c’est que l’usurier bourgeois est -à Paris ce qu’est à peu près l’usurier des villes de province; seulement, il est moins -dangereux, en ce sens qu’on n’a pas avec lui des rapports journaliers... Presque -toujours, en province, le prêteur d’argent va au devant de l’emprunteur, tandis qu’à -Paris c’est le contraire; car il est difficile, dans cette grande Babylone qui change -de face à toute heure du jour, de suivre en tous points la conduite d’un homme, -et d’être là sans cesse pour le pousser dans une voie plutôt que dans une autre. -Aussi, celui qui spécule sur les petits bourgeois ou sur leurs enfants, c’est en général -un bon homme qui vit tranquille, fait chaque jour <ins id="cor_104" title="le[">la</ins> sieste, paie bien son terme, -et monte régulièrement sa garde.</p> - -<p>Mais il y a dans la conduite du grand usurier, surtout à Paris, des variantes très-curieuses, -et l’on doit s’estimer bien heureux lorsqu’on reçoit de l’argent monnayé, -même avec l’intérêt le plus fort. Vous lui confiez, par exemple, une acceptation de -6,000 francs, pour qu’il la fasse escompter; il y met du temps, beaucoup de temps. -Vous allez chaque jour chez lui, et, comme vous êtes très-gêné, il vous avance de -petites sommes; ces petites sommes finissent par en faire une assez ronde, et lorsque -sur 6,000 francs vous en avez reçu à peu près 5,000, qui sont déjà dépensés, il -s’arrête.</p> - -<p>«J’ai trouvé, vous dit-il, à placer votre lettre de change; mais la personne qui -veut bien l’escompter exige des arrangements particuliers; elle vous donnera 5,000 -francs d’argent, que je garderai pour rentrer dans les fonds que je vous ai avancés, -et pour les trois autres mille francs, vous recevrez des marchandises, dont il vous -sera, au surplus, facile de vous défaire...»</p> - -<p>Vous avez beau crier que c’est un tour infâme, un guet-apens, l’usurier vous -ferme la bouche en vous disant de lui rendre l’argent qu’il vous a avancé, et, comme -vous ne le pouvez pas, il faut bien en passer par où il veut. Ces marchandises sont -ordinairement des foulards, des tabatières, des pipes, quelquefois même des objets -plus difficiles à placer.—J’ai connu un jeune homme à qui l’on avait donné en paiement -des pierres à paver, des moellons; ces pierres étaient déposées dans un chantier... -et, le lendemain, le propriétaire du chantier fit dire à ce jeune homme que, -son terrain étant loué, il eût à le débarrasser le plus tôt possible; force lui fut bien de -vendre ses moellons à vil prix, et de perdre au moins soixante pour cent.—Un autre -fut contraint d’accepter un fonds de café, un troisième un fonds de marchande de -modes.—Enfin un dandy qui a joué, il y a quelques années, un grand rôle dans le -monde fashionable, vit arriver un matin dans la cour de son hôtel une ménagerie -complète: c’étaient des ours, des chameaux, des singes, plus, deux voitures de souricières; -et tout cela en paiement d’une lettre de change... Jugez de l’effet... Le malheureux -ne savait à quel saint se vouer, dans l’impossibilité où il était de trouver un -acquéreur qui voulût le débarrasser de ces valeurs d’une nouvelle espèce; il se vit -contraint de faire construire sur le boulevard du Temple une <ins id="cor_105" title="barraque">baraque</ins> pour y loger -ses animaux, et de louer des gens chargés de les montrer au public, moyennant la -<span class="pagenum" id="Page_359">359</span> -modique rétribution de 5 sous par personne... Le dandy était devenu saltimbanque... -quelle chute!...—Je ne m’arrêterais pas si je voulais citer tous les moyens qu’emploie -l’usurier pour écorcher sa victime; sans compter la prison de Clichy, qui est -toujours prête à vous ouvrir ses portes, en cas de non-paiement à l’échéance.</p> - -<p>A propos de Clichy, il est arrivé il y a quelques jours une aventure plaisante qui -trouve naturellement sa place dans ces pages, puisque c’est un usurier qui y joue le -principal rôle.</p> - -<p>Donc, mon usurier, auquel je donnerai le premier nom de vaudeville venu, -M. Blainval, par exemple, est un dandy de premier genre, un lion pur sang, qui, -avec 20,000 livres de rente, trouve le moyen d’en dépenser 50,000 par an sans -se ruiner. M. Blainval, malgré ses quarante-cinq ans, est un abonné de l’Opéra, -et comme il jette de temps en temps son dévolu sur une des nymphes de ce paradis, -à l’époque dont je parle il possédait les bonnes grâces d’une mignonne jeune fille -que j’appellerai Juliette, et il avait la faiblesse de s’en croire aimé, avec tout -l’aplomb que donnent une jolie fortune et les débris d’une jeunesse orageuse... -Hélas! la pauvre petite était loin de partager les idées de son maître; longtemps -elle avait résisté, refusé des offres brillantes, car elle n’avait que dix-sept ans; mais -Blainval, impatienté, finit par passer des prières aux menaces, il la mit dans la -cruelle alternative de céder ou de se voir chaque jour chutée et sifflée, et pourtant -la pauvre enfant avait du talent. C’est ainsi que les choses se passent à l’Opéra... -Messieurs les abonnés y ont une puissance illimitée, je ne sais trop à quel titre; -ce sont de petits sultans qui ont transformé ce théâtre en un sérail, où ils jettent à -leur gré le mouchoir; et Juliette fut bien obligée de le ramasser comme tant d’autres. -Mais un jour vint, où elle rencontra sur ses pas un jeune homme que je nommerai -Charles; c’était un beau garçon, à l’œil vif, à la voix sonore, et lorsqu’elle le compara -à l’autre... Malheureux Blainval, tu avais quarante-cinq ans et un faux toupet... -Cette intrigue durait depuis trois mois, et rien n’était venu troubler la sécurité des -deux amants, lorsqu’un jour la femme de chambre de Juliette, pour se venger -d’avoir été grondée par sa maîtresse, alla tout dévoiler à Blainval... Il entra dans -une colère furieuse, il voulait aller tout briser chez sa belle, puis peu à peu le -calme succéda à la tempête, et il se mit à réfléchir.</p> - -<p>«Si je fais du scandale, se dit-il, le ridicule en retombera sur moi; je ne puis -pas rompre avec Juliette sans motif, et encore moins dire qu’elle m’a trompé, je serais -perdu de réputation... Attendons, avant de la quitter je veux au moins me -venger de l’un et de l’autre.»</p> - -<p>Et sans lui faire le moindre reproche, il continua de la voir comme par le passé; -car pour ces messieurs, les relations de ce genre sont bien plus une question d’amour-propre -qu’une affaire de cœur.</p> - -<p>A cette époque, Charles avait besoin d’argent, il en cherchait partout, et commençait -à se désespérer, lorsque quelqu’un l’adressa à Blainval. Malheureusement, il ne -connaissait pas ce dernier, ou du moins il ignorait les relations qui existaient entre -lui et Juliette, aussi alla-t-il donner tête baissée dans les griffes de l’usurier.</p> - -<p>Ce fut le lendemain de la trahison de la soubrette que Charles se présenta chez -<span class="pagenum" id="Page_360">360</span> -Blainval... Jugez de la joie de ce dernier. Charles voulait emprunter mille écus, et -Blainval se conduisit d’un façon héroïque, il prêta la somme entière pour un mois, à -cinq pour cent d’intérêt; et pour toute garantie, il demande d’abord une acceptation, -et ensuite, comme les lettres de change entraînent toujours la contrainte par corps, il -exigea que, pour éviter des frais et des pertes de temps, Charles lui signât d’avance un -acquiescement au jugement qui le condamnerait par corps, en cas de non-paiement. -Rien n’était plus raisonnable, et le malheureux consentit à tout. Un mois après, -lorsque l’échéance arriva, Charles n’avait pas d’argent; il avait compté sur des rentrées -de fonds, et les rentrées ne s’étaient pas faites, la lettre de change fut protestée... -Pourtant, il était tranquille.</p> - -<p>«Je serai assigné au tribunal de commerce, pensait-il; là, je demanderai des -délais pour payer, et comme Blainval est connu pour un usurier, on me donnera -gain de cause.»</p> - -<p>Certes, ce raisonnement ne manquait pas de sens, mais Charles luttait avec un -homme adroit qui voulait une vengeance. Un usurier a toujours pour suivre ses affaires -un huissier qui lui est d’autant plus dévoué qu’il lui donne une part dans ses -bénéfices; aussi Blainval mit le sien au courant, et lui recommanda de <em>SOUFFLER</em> -l’assignation. Pour les personnes qui ne sont pas au courant des termes du palais, ce -mot exige une explication; <em>SOUFFLER</em> une assignation, c’est ne pas la remettre, ou -faire en sorte qu’elle ne parvienne pas à la personne; or, l’huissier, pour se tenir à -couvert, va rôder autour de la maison du débiteur, et prend note d’une heure à laquelle -le portier est seul dans sa loge, de sorte que si plus tard il y a réclamation, -l’huissier peut jurer sans crainte qu’il a remis l’assignation au portier, qui, sans -doute l’aura perdue, car il n’y a pas de témoins pour prouver le contraire... Cette -machination fut ourdie avec le plus grand succès contre Charles: le pauvre garçon, -qui n’avait pas été prévenu, fut condamné par défaut, et comme il avait signé d’avance -un acquiescement à ce jugement, il fut un beau matin pris au saut du lit, et -conduit à Clichy.</p> - -<p>Depuis une heure il était là, dans sa cellule, la tête baissée, réfléchissant aux moyens -de se tirer d’un aussi mauvais pas, lorsque le gardien vint lui annoncer qu’il était -libre...</p> - -<p>Par quel miracle!... Blainval était-il radouci?.... Non, mais Juliette avait mis ses -diamants en gage.</p> - -<p>Plus tard, Charles fut à même de lui prouver sa reconnaissance pour le service -qu’elle lui avait rendu; à quelque temps de là il eut le malheur de perdre une de ses -tantes qui lui laissa en mourant 50,000 livres de rente. Mais il n’a pas oublié -Blainval.</p> - -<p>«Depuis cette affaire, répète-t-il sans cesse, j’ai eu souvent besoin d’argent, mais -je n’ai jamais voulu signer de lettres de change.»</p> - -<p>Et pourtant, si on abolissait la lettre de change, que deviendrait l’usurier!</p> - -<p class="right1"><span class="smcap3">L. Jousserandot.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter4" style="width: 460px;" id="im-360bis"> - <img class="bord" src="images/im-360bis.jpg" width="450" height="600" alt="" title="" /> - <div class="cptn"><b>LE CHICARD</b></div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-360bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<div class="page"> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="im-361a"> - <span class="pagenum" id="Page_361">361</span> - <img src="images/im-361a.jpg" width="600" height="315" alt="" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-361a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<h2 class="nbreak">LE CHICARD.</h2> - -<p class="center2">~~~~~~~~</p> - -<div class="floatl" style="width: 100%; height: 350px; text-align: left;"> - <a href="images/imx-361b.jpg"><img src="images/im-361b.jpg" id="im-361b" - alt="LE CHICARD" title="" width="600" height="491" /></a></div> - - <div class="lajust" style="width: 205px; height: 140px;"> </div> - -<p class="noindent"><span class="invis">T</span><span class="smcap3">outes</span> -les époques ont dansé: l’ère hébraïque, l’ère -romaine, l’ère française; David, Néron, Louis XIV. -Après les rois, les peuples; quel peuple, quel pôle civilisé -n’a pas sa danse individuelle et caractéristique, -sa bourrée, sa tarantelle, sa gigue ou son fandango? -Paris seul, jusqu’à présent était sans type de danse, -sans chorégraphie inter-nationale, et prime-sautière. -Paris ne dansait pas, il bâillait; témoin les raouts de l’hiver dernier, et probablement -ceux de l’hiver futur.—C’est au point que les invitations pour une -contredanse se formulaient ainsi: «Madame me fera-t-elle l’honneur de marcher -<span class="pagenum" id="Page_362">362</span> -avec moi?» Heureusement «un homme s’est rencontré, d’une profondeur de -génie incroyable,» comme aurait pu dire Bossuet. Ce génie profond, ce pseudonyme -incomparable, est aujourd’hui essentiellement populaire et trop haut monté dans l’opinion -publique et les bals masqués, pour que nous ne lui ouvrions pas à deux battants -la case la plus exceptionnelle de notre musée. <i>Chicard</i> est Français de cœur, sinon -de grammaire, et bien qu’il ne soit pas encore du dictionnaire de l’Académie; mais -il en sera, pour peu que la prochaine édition ait lieu dans le carnaval. En attendant, -célébrons-le, comme le plus divertissant, le plus comique et le plus populaire barbarisme -de l’époque.</p> - -<p>Après tout, que faut-il à l’homme de génie? un moule. Bonaparte a eu pour moule -la colonne, l’Anglais Brummel les cravates les plus empesées du siècle, M. Van Amburgh -la gueule de son lion. <i>Chicard</i>, lui, s’est coulé et infusé tout entier dans le -moule-carnaval. Là où tant d’autres, des profanes, des plagiaires, n’avaient vu que -matière à entrechats et à police correctionnelle, il voit, lui, foudre de danse, regard -d’aigle, matière à ovation, royauté vivante à improviser et à conquérir. Honneur -à lui! il a créé une dynastie, il a sa phalange, ses affidés, ses chicards présomptifs, -bande joyeuse, carnaval effréné qui ne fait qu’un pas depuis le premier -entrechat masqué, jusqu’à la dernière saint-simonienne de la mi-carême.</p> - -<p>Le chicard est donc bien plus qu’un masque, c’est un type, un caractère, une -personnalité. Ce n’est que pendant le carnaval qu’on peut observer le chicard; le -reste de l’année, il rentre plus ou moins dans la catégorie du viveur. Selon son -rang, son état ou sa fortune, il fréquente la Chaumière, le Ranelagh ou le Chalet; -il est étudiant, dandy ou clerc de notaire; commis, ou négociant de peaux de lapins. -C’est un homme qui ressemble à tous les autres hommes: n’allez pas cependant -le confondre avec le commis voyageur. Le vrai chicard ne vit que trois jours chaque -année; c’est une chrysalide qui brise son écorce. C’est un papillon qui meurt pour -s’être trop approché des lustres du bal masqué.</p> - -<p>Mais certaines personnes, qui ne connaissent le carnaval que par le stationnaire -domino, seraient peut-être en droit de nous dire:—Après tout, qu’est-ce que le -roi de tout ce peuple, qu’est-ce que la racine de tous ces adjectifs, expliquez-nous -chicard, où est chicard? Quel est ce mythe, ce symbole, cette allégorie, ce miracle? -Chicard, est-ce un être fictif comme Bouginier, ou comme Credeville? -est-ce un évangile comme l’abbé Châtel? est-ce un obélisque comme M. Lebas? est-ce -un tilbury comme M. Duponchel? Arrêtez, allez au bal, j’entends le bal où l’on -ne danse pas, mais où l’on roule et tourbillonne; là vous le verrez, ou plutôt vous -ne le verrez pas; mais vous le devinerez; on vous en montrera dix, et ce ne sera -pas lui; enfin, au milieu d’un cercle de curieux, d’une avalanche de pierrots, de -débardeurs, de corsaires, vous découvrirez une pantomime sublime, des poses merveilleuses, -irréprochables au point de vue de la grâce, des mœurs et du garde municipal. -Callot et Hoffmann, Hogarth et Breughel, tous les fous célèbres réunis -ensemble, des prunelles dévorantes, une force comique incalculable, Sathaniel en -habit de masque, un costume ou une furie qui résume les physionomies dansantes -de tous les peuples, le <i>punch</i> des Anglais, le <i lang="it" xml:lang="it">pulcinella</i> napolitain, le <i lang="es" xml:lang="es">gracioso</i> -<span class="pagenum" id="Page_363">363</span> -espagnol, l’<i>almée</i> des Orientaux; et nous Français, nous seuls manquions jusqu’à -ce jour d’un mérite de ce genre: mais aujourd’hui cette lacune est comblée; Chicard -existe, c’est un <i>primitif</i>, c’est une <i>racine</i>, c’est un règne. Chicard a créé -<i>chicandard</i>, <i>chicarder</i>, <i>chicander</i>; l’étymologie est complète.</p> - -<p>Il est donc certain que sous cette reliure bouffonne, et ce diadème de grelots, la -nature a caché un des génies les plus complets et les plus profonds de l’époque. Assurément -on ne mérite pas d’être modelé toutes les minutes, d’avoir à chaque pose, -à chaque évolution vertébrale et chorégraphique, le sort de l’Apollon du Belvédère, -sans avoir en soi une puissance qui, pour se révéler par des allégories d’attitude, -n’en suppose pas moins une organisation phrénologique supérieure. On ne révolutionne -pas les cinq unités de la danse, on ne suspend pas tout un bal masqué à son -geste, avec des facultés roturières et normales. On vante beaucoup Napoléon pour -avoir détruit le vieux système de circonvallation de l’archiduc Charles; l’homme de -génie qui s’est fait appeler Chicard, a modifié complétement la chorégraphie française; -il a dénaturé les pastourelles, métamorphosé les poules, septembrisé les -trénis, ou, pour mieux dire, il a repétri ces antiques figures à son image, il a créé -sa contredanse-chicard, cette danse modèle tour à tour anacréontique, macaronique -ou macabre; ce n’est ni Marcel, ni Vestris, ni Mazurier, tout chez lui est renouvelé -et entièrement renaissance; balancés, en avant deux, queues du chat, tours de main, -c’est chicard! les entrechats de Paul lui-même, ce zéphire qui montait si haut -dans les frises de l’Opéra, s’agenouilleraient devant lui.</p> - -<p>Cependant ce serait une grave hérésie de chercher Chicard et ses compagnons -dans les bals vulgaires, sans physionomie, sans hardiesse, ou mieux dans ces raouts -purement cyniques et grossiers où l’on devine l’Arétin vulgaire du Saumon ou du -Prado. Tel n’est pas Chicard. Il est trop dieu pour se commettre dans de pareils -enfers. Il y a d’ailleurs des cadres où sa physionomie ne serait pas appréciée: tout ce -qu’il y a de magique et de sublime dans sa danse ne peut s’adresser à la fibre prosaïque. -Therpsichore Faubourienne ne saurait le revendiquer; et s’il est vrai qu’il ait -dénaturé les menuets et les gavotes du grand monde, il a également renversé dans -l’ornière du rétrospectif les fricassées de la barrière. Le bal masqué que Chicard -privilégie de sa présence est donc véritablement consacré, c’est une vogue assurée, la -foule sera là, foule artistique et costumée qui cache souvent un blason et plusieurs -quartiers de noblesse sous la veste du malin ou le paletot du pêcheur. Partout Chicard -est en chef, son panache surnage, sa tête est une oriflamme, comme celle de -Henri IV. Il varie d’ailleurs dans le choix des bals, tantôt Musard, tantôt Valentino: -l’année dernière c’était la Renaissance; il y faisait littéralement fureur, c’est là qu’il a -été lithographié; il méritait des statues, mais nous plaçons si mal notre marbre dans -ce siècle d’ingratitude! Vous verrez que ce seront nos petits-neveux costumés, nos -arlequins de petits-fils qui décréteront une colonne à Chicard.</p> - -<p>Mais, comme tous les grands hommes qui jettent au vent leur verve et leur génie, -Chicard a compris la nécessité de se concentrer lui-même dans une institution digne -de lui, il a voulu créer un modèle, un spécimen qui pût lui servir de piédestal, et -réfuter ainsi à l’avance les jaloux ou les ingrats qui seraient tentés de vous dire: -<span class="pagenum" id="Page_364">364</span> -—Qu’a fait Chicard?—Ce qu’il a fait? C’est son bal, l’un des plus beaux monuments -épiques qu’on ait mis en action, ce bal dont un seul quadrille suffirait -pour faire la réputation d’un homme, ce temple destiné à protéger éternellement -le carnaval français, comme le Panthéon ne protége pas la mémoire des grands -hommes.</p> - -<p>Beaucoup de personnes parlent donc du bal Chicard, mais seulement par ouï -dire, sans impression oculaire. C’est tout simple, n’est pas admis qui veut dans ce -bal qui a son genre d’aristocratie, ou de franc-maçonnerie, si l’on aime mieux. Le -bal Chicard a ses rites, ses règlements, ses préceptes qu’il faut connaître d’avance, -sous peine de se voir excommunié et voué à Musard. C’est une cérémonie religieuse, -un culte, une adoration. D’ailleurs une invitation est de toute nécessité, et c’est Chicard -qui se charge lui-même d’en rédiger les termes. Feuilletonnistes, vaudevillistes, -caricaturistes littéraires, vous parlez de style, de verve, d’entrechat la plume à la -main, lisez les lettres Chicard, et dites si tout l’esprit qui s’imprime n’est pas -vaincu par ce style, par cette verve, par cet entrechat?—Dites, si de pareils paragraphes -ne méritent pas toutes les reliures, dorures, ciselures et illustrations de -notre éditeur. Chicard n’écrit pas, il danse; vous le voyez s’élancer, bondir à travers -ses phrases. Heureux les gens qu’il honore de ses invitations, et surtout de ses -épîtres, c’est à les boire comme de l’aï frappé, tant elles moussent et pétillent. -Quand vous avez une pareille lettre qui vous valse dans la poche, restez chez vous si -vous pouvez, le jour anniversaire du bal <i>Chicard</i>.</p> - -<p>C’est dans le plus vaste salon des <i>Vendanges de Bourgogne</i> qu’a lieu ce bal -véritablement cyclopéen. Le choix le plus sévère préside aux oripeaux et à -l’extérieur des invités. Toute personne qui se présenterait sous un costume déclaré -banal ou épicier, tel que Jean de Paris, turc, arbalétrier du temps de Henri III, -jardinier rococo, ou Zampa, serait sévèrement éconduite comme funambule. C’est -tout au plus si le Robert-Macaire pur et simple est admis. Les gants jaunes sont tolérés, -mais sont généralement mal vus. Du reste, les lettres que Chicard vous adresse -vous mettent en quelques calembours, que la saison nous permettrait à peine de rapporter, -parfaitement au courant de vos devoirs.</p> - -<p>On rencontre à ce bal le plus curieux pêle-mêle de nuances sociales, de contrastes -déguisés, les têtes les plus graves de publicistes, enchevêtrées avec ce que la -littérature et les ateliers produisent de plus échevelé. Là, plus de numéro d’ordre, -plus de catégories, de conditions; tout est nivelé, fondu dans l’immense tourbillon -des costumes et des quadrilles. Sans nommer aucun masque, qu’il nous suffise de -dire que les gens les mieux posés assistent régulièrement aux bals Chicard; c’est -chez eux une tradition, un article de foi, un pèlerinage irrésistible, tant on y -trouve chaque année de nouvelles créations, d’imbroglios imprévus, de physionomies -inédites.</p> - -<p>Mais comment décrire l’ensemble de cette réunion vraiment unique qui ferait -pâlir les nuits les plus vénitiennes, les orgies les plus seizième siècle. Imaginez des -myriades de voix, de cris, de chants; des épithètes qui volent comme des traits -d’un bout de la salle à l’autre, des ovations, des trépignements, un pandémonium -<span class="pagenum" id="Page_365">365</span> -continu de figures tour à tour rouges, violettes, blanches, jaunes, tatouées; et les quadrilles -où l’on ne distingue qu’un seul costume, une flamme qui s’élance, tournoie -et voltige; une folie, un éclat de rire qui dure une nuit, une réunion que -Milton aurait assurément annexée à son enfer, quelque chose de surhumain, de -démoniaque, dont aucune phrase ne saurait donner une idée, un tableau qu’il faut -renoncer à peindre, car la parole ne reproduit ni le reflet volcanique du vin de -Champagne, ni les rayons d’or et d’azur du punch enflammé: une ronde du sabbat, -voilà le bal Chicard.</p> - -<p>Mais les grands personnages, les publicistes, les rapins échevelés, les littérateurs, -les commis, les clercs de notaire, tout cela ne forme que la moitié d’un bal, l’autre -moitié, et la plus belle, où Chicard va-t-il la prendre, quelles sont les femmes assez -grecques, assez Pompadour, assez humanitaires, pour être constamment à la hauteur -de cette chorégraphie, de cette passion, de cette littérature? Ces femmes ne sont -ni des bacchantes de la Thrace, ni des marquises des petits soupers, ni des sectatrices -métaphysiques de l’attraction passionnée; elles n’ont jamais entendu parler des bacchanales, -et ne lisent jamais ni Crébillon fils, ni madame Gatti de Gamond. Vous -demandez dans quel lieu Chicard prend ses danseuses: partout et nulle part. Il les -choisit tantôt dans les magasins de la lingère, tantôt au comptoir des cafés, tantôt -dans les boudoirs d’une foule de rues que nous pourrions citer, tantôt dans la rue elle-même, -tantôt dans ces salons où, au lieu de faire de l’esprit, on fait de l’amour; -partout enfin où l’on choisit ses passions d’un mois, ses maîtresses d’un jour, ses -plaisirs d’un moment. Ces éléments si divergents en apparence, cette foule bariolée, -s’organise, se groupe, se pare, et lorsque la nuit solennelle est arrivée, il sort -de toute cette confusion la plus irrésistible de toutes les aristocraties, celle de la -beauté.</p> - -<p>Quelques jours avant la fête, Jupiter-Chicard fait sa tournée avec Mercure. Il -ne se déguise ni en cygne, ni en taureau, ni en pluie d’or; il porte un paletot comme -tous les mortels, et il pénètre dans les mansardes, dans les magasins, dans les boudoirs, -dans les ateliers, partout où il croit trouver une jolie femme. Là il se livre à -un examen approfondi, nous croyons même qu’il prend des notes, et si le résultat de -ses observations est favorable, il inscrit un nom de plus sur son carnet d’invitations. -C’est Mercure qui sert de secrétaire. Il ne suffit pas d’avoir été admise une fois à ce -bal pour en faire toujours partie: malheur à celles dont l’œil aura perdu son éclat -depuis l’année dernière, dont la taille sera moins svelte, le pied moins léger, les -lèvres moins souriantes; elles disparaîtront immédiatement de la liste des élues. -Jupiter n’entend pas raillerie là-dessus; soyez toujours belles, et il vous invitera -toujours. Dans un certain monde, une invitation au bal Chicard est considérée -comme un brevet, on s’en sert comme d’un diplôme de jolie femme. Au carnaval -dernier, quatre femmes s’asphyxièrent de douleur de n’avoir pas été jugées dignes -de pénétrer dans le sanctuaire.</p> - -<p>Assez de généralités! maintenant pénétrons dans les détails, et voyons ce qu’il y a -au fond de toutes ces joies. La gloire de Chicard est incontestable. Étudions les bases -sur lesquelles repose sa puissance. Il est temps de nous rapprocher du monarque. -<span class="pagenum" id="Page_366">366</span> -Avançons sans crainte, et tâchons de ne pas être éblouis par les rayons de l’auréole -divine. <i lang="la" xml:lang="la">Incessu patuit Deus.</i> Chicard marche comme un dieu.</p> - -<p>Il s’avance la tête recouverte d’un casque de carton vert-bronze surmonté d’un -plumet rouge,—l’antiquité, et la garde nationale.—Comment laisserions-nous -passer ce casque sans nous arrêter un moment devant lui: est-il dans tous les musées -d’artillerie, dans toutes les collections Dusommerard, chez tous les marchands -de bric-à-brac, un monument plus saint, une relique plus auguste? Lors même -qu’on nous montrerait ce casque qu’Énée tient si délicatement sur ses genoux lorsqu’il -raconte ses infortunes à Didon, nous ne serions pas saisis d’une vénération plus -grande. Savez-vous ce que c’est que le casque en carton de Chicard? C’est un des -plus grands succès de l’époque, une des plus grandes popularités de la littérature, -c’est l’aurore du romantisme, le casque enfin avec lequel M. Marty jouait -<i>le Solitaire</i>! Cette plume qui flotte au milieu du bal s’est courbée sous les tempêtes -du Mont-Sauvage, elle s’est inclinée tremblante devant la vierge du monastère, elle -a frissonné quand les échos de la chapelle répétèrent: Anathème! Anathème! Ce -casque a eu trois cents représentations; et maintenant, tout bosselé qu’il a été dans -vingt Pavies carnavalesques, il ombrage encore glorieusement le front d’un héros. -Quand Chicard sera mort, son casque sera acheté par un Anglais, plus cher que le -petit chapeau du grand homme. Maintenant passons au reste du costume de Chicard. -Pour justaucorps, il a le vaste gilet des financiers de Molière, cette partie de son -costume représente la haute comédie; ses pantalons sont de larges brayes à la -Louis XIII, hommage indirect rendu à la mémoire de Marion Delorme; un tricot révèle -ses formes, et témoigne de la nudité indispensable à un dieu, ses pieds se cachent -dans des bottes à revers, tristes débris du directoire et de l’empire. Pour honorer -la mémoire de l’ancien Opéra-Comique, il porte <ins id="cor_106" title="un">une</ins> cravate à la Colin et des gants -de chevalier comme Jean de Paris. Ce costume, c’est un résumé historique, une -épopée, une Iliade; vous sentez que vous êtes en présence du dieu le plus fêté de -notre époque. Ce casque, cette corde à puits en guise de ceinturon, ces épaulettes de -garde national, cette écaille d’huître, décoration emblématique dont le ruban rouge -est une patte d’écrevisse, tous ces oripeaux sont une dérision, un coup de pied donné -au passé; il y en a pour toutes les époques, pour tous les goûts, pour toutes les -gloires. La tête de Chicard est une satire de l’ancienne tragédie, peut-être une personnalité -contre mademoiselle Rachel, et contre les classiques; ses jambes insultent -au moyen âge, ses pieds foulent les gloires républicaines et impériales ressemelées. -Saluez donc cet amalgame philosophique, ces guenilles qui écrivent l’histoire, cette -défroque qui renferme toute la morale de nos jours; inclinez-vous devant notre -maître à tous, devant le dieu de la parodie!</p> - -<div class="floatr" style="width: 338px" id="im-367a"> -<img src="images/im-367a.jpg" alt="Madame Chicard" title="Madame Chicard" - width="338" height="400" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-367a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Voilà Jupiter. Cherchons à présent son épouse, la blonde Junon; peut-être est-elle -occupée à gémir derrière quelque nuage des innombrables infidélités de son -époux! La voici: au lieu de pleurer, elle danse; quels pas! quels gestes, quelle tournure! -Junon a l’air d’une revendeuse à la toilette; nous parlons de revendeuse -pour être polis, car vraiment c’est à toute autre chose qu’elle ressemble. Voyez cette -robe fanée qui n’a pas été faite pour elle, ces faux cheveux qui pendent sur ses épaules, -<span class="pagenum" id="Page_367">367</span> -ces airs de jeune fille à la fois -pudibonde et subjuguée, ce -sourire qui provoque un accord -satanique. N’avez-vous -pas entendu quelquefois une -femme pareille, vieille et parée -d’un luxe douteux, chuchoter -à votre oreille des paroles -incompréhensibles, le -soir? D’où vient que le dieu -habituellement si difficile sur -la beauté a choisi une épouse -aussi laide? Rassurez-vous, -ceci est encore un symbole, -un mythe, une allégorie; c’est -un homme déguisé qui remplit -le rôle de la femme de -Jupiter. Ceci est du haut Aristophane.</p> - -<div class="floatl" style="width: 279px" id="im-367b"> -<img src="images/im-367b.jpg" alt="Floumann" title="Floumann" width="279" height="400" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-367b.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Nous avons vu Jupiter dansant, -face à face; maintenant -passons l’Olympe en revue. De nos jours, les dieux sont devenus plus accessibles, et les -déesses aussi. Le premier qui -s’offre à nous, c’est Mercure; -l’infortuné! comme il a vieilli -depuis la guerre de Troie. Les -ailes de ses pieds et de ses -mains sont tombées, son teint -s’est aviné, son ventre a grossi; -il porte un petit chapeau à -la Napoléon, des manchettes en -dentelles, comme les maltotiers -de la régence, une chemise en -batiste, dérobée à quelqu’une -des plus illustres spécialités du -genre; son habit à la Robespierre -est rapiécé d’un côté -par des assignats, de l’autre -par d’innombrables promesses -d’actions. Mercure attire les -chalands d’une voix chevrotante: -Qui veut des mines de -houille, des mines d’or, des -<span class="pagenum" id="Page_368">368</span> -mines d’argent, à l’épreuve des inondations et de la police correctionnelle? Pauvre -Mercure, quel changement! tu as bien fait de quitter ton nom et de t’appeler le -<i>banquier Floumann</i>. Toi aussi, comme Jupiter, tu es une parodie!</p> - -<p>Dans cette singulière mythologie, Mercure cumule ses fonctions avec celles d’Apollon; -quand tous les dieux sont réunis, c’est lui qui charme leurs loisirs en chantant -gaiement la Barcarolle; pendant qu’ils sablent l’ambroisie d’Épernay, ou le -nectar de Cognac, Floumann improvise; il apprend aux hommes à célébrer le vin -qu’il nomme <i>picton</i> et les belles qu’il appelle tout simplement <i>femmes</i>. Il exalte en -hexamètres plus ou moins harmonieux, les charmes de la Vénus chicarde, sortie -un jour de l’écume du vin de Champagne; il dit les douleurs d’un débardeur -poursuivant une bergère; il enseigne comment on triomphe d’un domino rebelle, -sans le changer en laurier. Mercure, Apollon, Floumann connaît tous les beaux-arts, -s’il n’apprend plus des pas nouveaux aux nymphes de la Thessalie, c’est lui qui -rédige les danses de Chicard, il est chorégraphe comme Coraly ou Mazillier, et ses -pas, au lieu de faire bâiller l’Opéra, courent le monde sur les ailes du carnaval. Avant -un an tous les premiers sujets de M. Duponchel en viendront de cachuchas en cachuchas, -à demander des pas nouveaux au seul maître de ballets de notre époque de -sauteurs. Quelquefois Apollon consent à livrer ses inspirations aux simples mortels: -Achard, Chaudes-Aigues, Levassor, ont souvent chanté ses vers populaires au milieu -des éclats de rire de toute une salle. Le cœur du titi n’a pour lui aucun secret, Floumann -pourrait aborder le Vaudeville; il serait au moins un frère Cogniard s’il -n’était Dieu.</p> - -<div class="floatl" style="width: 307px; margin-bottom: 2em;" id="im-368a"> -<img src="images/im-368a.jpg" alt="Sauvage civilisé" title="Sauvage civilisé" - width="307" height="450" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-368a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>O Muse, qui me guide dans -ce labyrinthe olympien, l’ai-je -bien entendu? cet homme revêtu -d’un justaucorps et d’une -culotte courte de paillasse, -avec une pudique ceinture de -duvet d’oie, c’est le vainqueur -du monstre de Némée et de -plusieurs hydres célèbres; -Hercule en gants jaunes, coiffé -du chapeau d’Arlequin, et -portant sur un diadème en -carton, hérissé de viles plumes -d’oie, cette inscription: <i>Çovage -sivilizé</i>, c’est vraiment à ne -pas y croire, malgré ses sandales -romaines, malgré sa peau -de tigre en guise de dépouille -de lion. Hercule, qu’as-tu fait -de ta massue? Passons, me dit la -Muse, c’est encore une parodie.</p> - -<div class="figcenter2" style="width: 462px; padding-top: 2em;" id="im-368bis"> - <img class="bord" src="images/im-368bis.jpg" alt="La loge" title="La loge" width="452" height="600" /> - <div class="cptn">LA LOGE.</div> - <span class="agrt"><a href="images/imx-368bis.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_369">369</span> -Il y a peut-être dans le <i>Çovage</i> -une attaque indirecte -contre la colonisation d’Alger; -c’est une épigramme contre la -fusion de l’Orient et de l’Occident, -un coup de boutoir -donné au saint-simonisme.</p> - -<div class="floatr" style="width: 234px" id="im-369a"> -<img src="images/im-369a.jpg" alt="Silène" title="Silène" width="234" height="400" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-369a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Hercule traîne après lui un -gros homme vêtu d’un simple -maillot couleur de chair, la face -rubiconde, les yeux éteints, -la démarche vacillante. Cet -homme ou plutôt ce ventre, -c’est Silène. Bacchus en effet -ne pouvait pas faire partie de -cette mythologie; Bacchus est -un dieu trop prude, trop gentilhomme, -trop feuille de vigne -pour présider les modernes -bacchanales. Bacchus, -c’est l’ivresse généreuse qui -fait naître les ardents désirs, les vives reparties, les sentimentales ardeurs; Silène, -c’est l’étourdissement qui -rend le corps paresseux, les -lèvres bégayantes, l’esprit -pantagruélique; l’un est le -nectar qui transporte aux -cieux; l’autre est le vin qui -attache à la terre. Bacchus, -accablé de lassitude, s’endort -sous quelque bosquet -fleuri où les nymphes émues -viennent le contempler; Silène -trébuche au coin d’une -borne, ou s’endort entre deux -brocs qu’il a vidés. Don Juan, -Richelieu, Casanova, tous -ceux qui ont vécu pour jouir, -invoquaient Bacchus; aujourd’hui -le Pégase de la gaieté -française est l’âne de Silène.</p> - -<div class="floatl" style="width: 308px" id="im-369b"> -<img src="images/im-369b.jpg" alt="Balochard" title="Balochard" width="308" height="400" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-369b.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Voici enfin <i>Balochard</i> et -<i>Pétrin</i>, le Comus et le Momus -<span class="pagenum" id="Page_370">370</span> -de cette mythologie. Balochard a été déjà déifié au Palais-Royal, il a reçu l’apothéose -du vaudeville, il porte un bourgeron et des pantalons de grosse cavalerie, ses reins -sont entourés d’une ceinture rouge, et sa tête est surmontée d’un feutre gris -qui trahit les nombreuses mésaventures bachiques de son propriétaire. Il participe -à la fois du Lepeintre aîné et du corsaire romantique, il fait le calembour de -l’empire et chante les vers échevelés de la restauration. Il réunit en lui la gaieté -de deux époques; il se moque de toutes les deux à la fois: c’est une double parodie!</p> - -<p>Balochard représente surtout la gaieté du peuple; c’est l’ouvrier spirituel, insouciant, -tapageur, qui trône à la barrière. C’est la racine cubique du gamin, et l’idéal -du Titi. Il fait de l’esprit comme on tire la savate. Il se moque de tout, et principalement -de ce qui est au-dessus de lui; c’est un des plus illustres trognons de pomme -de l’Ambigu, une des plus célèbres reparties des bals masqués. Balochard aime la -dive bouteille; mais à la manière de Rabelais, plutôt pour se mettre en joie que -pour se <i>soûler</i>. Balochard est aussi une racine; on dit <i>balocher</i>, comme on dit -<i>chicarder</i>; <i>balocher</i> a une signification très-étendue; c’est un verbe qui s’applique -à la vie en général, c’est quelque chose de plus que flâner, c’est l’activité de la paresse, -l’insouciance avec un petit verre dans la tête. Henri IV touche par certains côtés au -Balochard, et le roi Réné le résume dans son acception la plus élevée. Sous la restauration, -le Balochard n’existait pas, on ne connaissait que des troubadours; il a fallu -une révolution pour le produire. Balochard est né le 30 juillet 1830, en même temps -que le saint-simonisme et la <i>chahut</i>.</p> - -<p>Quant à <i>Pétrin</i>, nous avons eu tort de dire qu’il était dieu, c’est un symbole, il -résume tout, absorbe tout, -matérialise tout: c’est la -confusion qui a pris une forme, -c’est le présent fait masque!</p> - -<div class="floatl" style="width: 311px" id="im-370a"> -<img src="images/im-370a.jpg" alt="Pétrin" title="Pétrin" width="311" height="400" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-370a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Ainsi donc, vous le voyez, -tout s’enchaîne et se lie, le -sentiment moral d’un siècle -se reflète partout. Chaque -chose qui émane de la masse -a sa signification. Presque toujours -ses divertissements cachent -une satire, ses chants, -une leçon, ses sympathies, un -enseignement. Dans toutes ces -personnifications burlesques -que nous venons de décrire, -ne voyez-vous pas tracée tout -au long l’histoire de notre scepticisme. -Le carnaval de nos -jours n’est plus un délassement -<span class="pagenum" id="Page_371">371</span> -ordinaire, c’est une espèce de comédie aristophanique que le peuple, ce -grand comique, se joue à lui-même, et à laquelle tout le monde se mêle sans en -comprendre la portée.</p> - -<p>Mais nous voici arrivés au moment le plus intéressant de cette solennité carnavalesque. -L’orchestre a donné le signal, et quel orchestre! dix pistolets solo, quatre -grosses caisses, trois cymbales, douze cornets à piston, six violons et une cloche. Au -premier coup de ce carillon, de ce branle-bas, de ce tocsin, la foule s’est élancée; -que fait-elle au milieu du tourbillon de poussière que soulèvent ses pas? quelle -danse exécute-t-elle? Est-ce la sarabande, la pavane, la gavotte, la farandole, la -porcheronne de nos pères? Est-ce le poëme épique auquel les bayadères ont donné -le nom de pas? Est-ce la cachucha, cette espèce d’ode à Priape, que l’on danse en -Espagne, au lieu de la chanter?</p> - -<p>Ce n’est point une danse, c’est encore une parodie; parodie de l’amour, de la -grâce, de l’ancienne politesse française, et, admirez jusqu’où peut aller chez nous -l’ardeur de la dérision! parodie de la volupté; tout est réuni dans cette comédie licencieuse -qu’on nomme la <i>chahut</i>. Ici les figures sont remplacées par des scènes; on -ne danse pas, on agit; le drame de l’amour est représenté dans toutes ses péripéties; -tout ce qui peut contribuer à en faire deviner le dénoûment est mis en œuvre; -pour aider à la vérité de sa pantomime, le danseur, ou plutôt l’acteur, appelle ses -muscles à son secours; il s’agite, il se disloque, il trépigne, tous ses mouvements ont -un sens, toutes ses contorsions sont des emblèmes; ce que les bras ont indiqué, -les yeux achèvent de le dire; les hanches et les reins ont aussi leurs figures de -rhétorique, leur éloquence. Effrayant assemblage de cris stridents, de rires convulsifs, -de dissonances gutturales, d’inimaginables contorsions. Danse bruyante, effrénée, -satanique, avec ses battements de mains, ses évolutions de bras, ses frémissements -de hanches, ses tressaillements de reins, ses trépignements de pieds, ses attaques du -geste et de la voix; elle saute, glisse, se plie, se courbe, se cabre; dévergondée, furieuse, -la sueur au front, l’œil en feu, le délire au visage. Telle est cette danse que -nous venons d’indiquer, mais dont nulle plume ne peut retracer l’insolence lascive, -la brutalité poétique, le dévergondage spirituel; le vers de Pétrone ne serait -pas assez large pour la contenir; elle effraierait même la verve de Piron.</p> - -<p>Autour des danseurs circule la foule de ceux qui n’ont pu prendre place aux quadrilles, -foule animée qui parle de tout et surtout d’amour; les protestations et les -railleries s’entre-choquent, un calembour coupe court à une déclaration, un serment -se déguise sous un coq-à-l’âne.—Donnez-moi votre adresse.—Je suis retenue -jusqu’à la douzième.—Je vous prendrai à la sortie du bal.—Va pour le petit verre.</p> - -<p>Et toutes ces femmes dont nous parlions tout à l’heure, comme elles sont vives, -folles, charmantes, pleines de laisser-aller; comme elles sont heureuses, les unes de -pouvoir être canailles à leur aise, les autres de cesser de l’être un moment. Qu’importe -d’ailleurs le caractère de leur gaieté, pourvu qu’elles soient belles et gracieuses. -La grâce et la beauté, voilà tout l’esprit des femmes.</p> - -<p>Mais voici que toute cette passion gesticulée, toute cette ardeur aphrodisiaque, ont -besoin de repos. Il faut qu’un plaisir soulage d’un autre plaisir. Le moment de se -<span class="pagenum" id="Page_372">372</span> -mettre à table est arrivé: hommes et femmes viennent prendre place autour du -festin. Ce n’est point le souper de la régence, ce n’est pas non plus tout à fait l’orgie -du Bas-Empire; le geste se modère, l’allure des convives devient plus décente; les -fleurs, les lustres, les mets, les vins, les femmes, tout cela c’est de la poésie, et tout -cela est répandu à foison dans la galerie du festin. La galanterie française, l’antique -verve qui commence à Rabelais et qui finit à Béranger, reprennent le dessus. Tout -le monde sent le besoin de devenir spirituel; on oublie le dévergondage du bal; le -champagne arrive, ce vin national par excellence, ce nectar de la saillie, cette -ambroisie du calembour, cet hypocrène du propos grivois. L’effervescence passée -fait place à une effervescence plus douce, et le Français se retrouve tout entier -devant une chanson!</p> - -<p>Il y a des gens qui disent que la France est une citadelle, nous soutenons que la -France est un vaste caveau moderne. Dans cet heureux pays, tout le monde naît chansonnier, -le chicard plus que tout autre; de même que la danse, il a révolutionné -le couplet; son lyrisme ne ressemble ni à celui d’Anacréon, ni à celui de Parny, ni -à celui de Piron, encore moins à celui de Désaugiers; son couplet est vif sans cependant -tomber dans la barcarolle, il est mélancolique sans empiéter sur la ballade, -il peut se chanter à deux ou à trois voix, avec ou sans accompagnement de guitare, -et cependant ce n’est point un nocturne. La chanson du Chicard est tour à tour -triste, gaie, sentimentale, graveleuse, c’est une espèce de <i>chahut</i> chantée, une parodie -de toutes les poésies et de tous les états de l’âme, un cantique dérisoire en -l’honneur de l’amour. Nous connaissons de ces chansons qui commencent comme un -<i>lied</i> de Schubert, et qui finissent par la rifla, fla, fla. Le Chicard improvise toujours -et n’écrit jamais ce qu’il improvise; voilà pourquoi tout le monde ne connaît sa -verve que par fragments; on retient les vers, et on oublie la chanson. Les imprimeries -les plus clandestines d’Avignon n’ont point encore pu imprimer le recueil des -<i>Vendanges de Bourgogne</i>: voilà cependant comment se perdent les monuments les -plus importants de la littérature nationale.</p> - -<p>Le Chicard vient de livrer son dernier couplet aux convives. Ce refrain a électrisé -toutes les têtes; le champagne a déposé son volcan dans chaque cerveau; -tous ces vésuves demandent une issue. Ici nous rentrons complétement dans -le Bas-Empire. On se cherche, on se fuit; comme dans Virgile chaque homme -est un berger qui court après une Galatée; Aglaé, Amanda, mesdames de Saint-Victor, -de Laurencey, de Walmont, mademoiselle Lise, madame Vautrin, filles, -femmes galantes, grisettes, dames de comptoir, tout cela est mêlé, confondu, démocratisé -par le délire. C’est le moment où les bacchantes de Thrace coupaient des -hommes en morceaux. Malheur à l’Orphée de l’orchestre; si on le porte en triomphe, -il est perdu. Mais l’Orphée a conservé son sang-froid, les sons deviennent plus lents; -on supprime la cloche, on renonce à la poudre fulminante. Le bal tout entier reprend -haleine. Alors surgit un autre danger; le chef d’orchestre est en sûreté, mais -la morale est en péril: d’illicites ardeurs sont nées au contact de tous ces épidermes, -quelques bergères faciles ont toléré des familiarités indiscrètes, quelques couples -hardis prennent des poses excessivement mythologiques, d’autres sont sur le point -<span class="pagenum" id="Page_373">373</span> -de faire tableau. Une voix a crié d’éteindre les lustres; il ne nous resterait plus qu’à -nous esquiver si à un coup d’œil de Chicard la musique n’éclatait de nouveau. Le -<i>fa</i> des pistolets se mêle à l’<i>ut</i> des capsules, la cloche sonne, les violons crient, les -cornets éclatent comme un feu d’artifice. Le démon de la danse reprend tout à coup -le dessus, les mains cherchent les mains, soudain la danse recommence, mais ce -n’est plus une danse, c’est une éruption; on se mêle, on se heurte, on tourbillonne; -les uns valsent, les autres galopent, les autres font tout cela à la fois. Les -chapeaux volent en l’air, les cheveux flottent, les ceintures tombent, c’est une -mer en démence, un océan d’oripeaux, c’est une saturnale antique, une mystérieuse -orgie de Templiers. L’orchestre roule comme le tonnerre sur ces flots soulevés, -et à chaque éclat de foudre musicale, la tempête recommence plus ardente, -plus furieuse, plus échevelée, jusqu’à ce que la voix de Dieu se fasse entendre par -l’intermédiaire du cadran, et dise à ces vagues indomptées: Vous n’irez pas plus -loin.</p> - -<p>Quelquefois au milieu de cette frénésie, les fichus s’en vont, les corsages craquent, -les jupons se déchirent, malheur à celle qui voudrait s’arrêter en chemin pour réparer -le désastre de sa toilette, l’impitoyable galop passerait sur elle comme une -trombe, et la foulerait aux pieds. Qui songe d’ailleurs à sa toilette dans un pareil -moment. Qu’importe ce que les périls de la danse pourront livrer aux regards, d’appas -inattendus, de trésors cachés; un peu plus ou un peu moins de nudité ne fait rien -à l’affaire; d’ailleurs tous ces danseurs sont trop artistes pour s’en apercevoir, il n’y -a guère que les gardes municipaux sur qui ces sortes de choses fassent encore quelqu’impression, -et tout garde municipal qui se présenterait aux <i>Vendanges de Bourgogne</i> -serait immédiatement conduit au violon. Laissez donc passer ces tailles que le -lacet ne retient plus, ces bras dont nulle gaze ne cache les contours, on ne songe -plus à toutes ces bagatelles; demain seulement, toutes ces femmes si belles, si -fraîches la veille, se demanderont d’où vient la pâleur de leur teint, la maigreur -de leurs bras; elle chercheront à savoir ce qui a pu les vieillir ainsi en un instant, -sans songer qu’elles se sont livrées pendant toute une nuit à ce minotaure moderne -qui s’appelle le galop chicard.</p> - -<p>Il faut un but à tous ces enthousiasmes, il faut une direction à toutes ces ardeurs. -Ce but, cette direction? c’est l’apothéose de Chicard. Mille voix répètent à -l’envi cette proposition de la reconnaissance. Le moment est venu de sacrifier -véritablement à la religion du plaisir, <i lang="la" xml:lang="la">nobis deus hæc otia fecit</i>. C’est un dieu -qui leur a procuré ces doux loisirs, et ils savent que ce dieu s’appelle Chicard. -On se querelle, on se bat, on se renverse, c’est à qui aura l’honneur de contribuer -au triomphe de la divinité. Les femmes baisent le bout de sa tunique, -d’autres cherchent à arracher une mèche de sa perruque, en voici qui jettent des -fleurs devant ses pas comme aux panathénées de la Grèce. Le cortége est formé, bientôt -il se déroule comme un serpent. Postillons de Lonjumeau, Alsaciennes, débardeurs, -marquises plus ou moins Pompadour, bergères, gardes françaises, -croque-morts, Andalouses, défilent devant le dieu au bruit d’un orchestre qui ne -compte plus que des cuivres et des tambours. Toutes les poitrines hurlent le même -<span class="pagenum" id="Page_374">374</span> -refrain. Jupiter seul est impassible. L’orgie a passé sur lui sans l’atteindre, car il est -le carnaval personnifié, drapé dans ses guenilles divines, il reçoit l’encens sans en -être enivré; quelquefois même il daigne se manifester aux simples mortels; il fait -une gambade, et c’est pour enrichir sa danse favorite d’une nouvelle figure; il parle, -et le vocabulaire rabelaisien compte un bon mot de plus.</p> - -<div class="figcenter2" style="width: 600px" id="im-374a"> -<img src="images/im-374a.jpg" alt="Le galop" title="Le galop" width="600" height="393" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-374a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<p>Mais avant que Jupiter ait disparu, laisserons-nous passer sans le saluer encore -une fois ce casque si attendrissant, si élégiaque, de Marty? L’homme qui portait -cette coiffure existe encore. Parfois on le voit errer comme l’ombre du malheur -dans les corridors les plus élevés du théâtre de la Gaîté ou de l’Ambigu. Des -hautes régions du poulailler, il jette un coup d’œil dédaigneux sur les folles contorsions -du drame moderne, qui arrachent à peine çà et là quelques larmes furtives -à l’auditoire; il se rappelle ces temps glorieux du <i>Solitaire</i>, pendant lesquels -les queues n’étaient pas inventées, mais où l’on refusait beaucoup de billets -au bureau. Alors brune était encore sa chevelure, et lançaient des éclairs ses yeux; -comme un tonnerre retentissait sa voix, comme une avalanche résonnaient ses pas -sous les voûtes du monastère. Hélas! comment ont fini ces beaux jours, Élodie la -vierge du couvent, Élodie la colombe des ruines, Élodie l’ange d’Unterwald est -devenue portière, et le casque de son amant ombrage le front de Chicard? Cependant -Marty est fier, et il a raison de l’être, car jamais gloire ne fut plus pure que -<span class="pagenum" id="Page_375">375</span> -la sienne. Aujourd’hui l’on dit Talma, Frédéric, Bocage, mais on dit toujours monsieur -Marty, tant est grande la vénération que ce nom inspire. Ce que c’est que -d’avoir été toute sa vie innocent, malheureux, chevaleresque et persécuté! Marty -sera le seul <i>Monsieur</i> admis par la postérité.</p> - -<p>Ces morceaux de carton qui furent une visière, M. Guilbert de Pixérécourt s’inclina -devant eux après la première représentation du <i>Solitaire</i>, et leur dit «Soldats, -je suis content de vous.» Ces débris augustes, Chicard les porte sans orgueil, -comme il porterait le chapeau à plumes qu’avait Louis XIV le jour où, sur les bords -du Rhin, il se plaignait tant de sa grandeur qui l’attachait au rivage. Du reste, ce -casque est nécessaire au costume du Dieu, il est le digne pendant de son habit -gorge de pigeon. Cet habit n’est point celui avec lequel Chicard a fait sa première -communion, comme on pourrait le croire à voir ses revers devenus trop courts -comme ses manches; c’est le frac avec lequel Jupiter, jeune encore, jouait <i>le Ci-devant -jeune Homme</i> chez Doyen. Comme tous les grands hommes, Chicard a commencé -par jouer la comédie bourgeoise. Il y avait chez lui l’étoffe d’un grand acteur. -Si l’on n’eût pas contrarié sa vocation, peut-être fût-il devenu un Rachel!</p> - -<p>Saluons, nous aussi, le Dieu qui passe; c’est peut-être pour la dernière fois que nous -l’apercevons dans toute sa gloire. Chicard est arrivé à ce haut sommet où les plus fortes -natures ne peuvent se défendre du vertige. Il se croit assez puissant pour méconnaître -son origine populaire; il tourne depuis quelque temps d’une façon déplorable à l’aristocratie; -il fait l’homme célèbre, l’artiste, le lion. On le voit en gants jaunes à -toutes les premières représentations, et l’on nous a assuré qu’il s’était montré en -simple habit noir au bal de la Renaissance. Ceci ressemble furieusement à Napoléon -répudiant Joséphine. Chicard sans son costume n’est pas de taille à résister aux -ambitions qui fermentent autour de lui; ses maréchaux conspirent, ils sont las de la -gloire de leur chef; si l’empereur du carnaval n’y prend garde, l’année prochaine -il sera détrôné; la restauration des Turcs de la branche aînée est imminente. Talleyrand-Balochard -aspire à la régence; en ce moment encore Chicard règne dans -ses Tuileries; dans un an il aura peut-être la chaumière pour Sainte-Hélène! Chicard -s’en va!</p> - -<p>Mais n’attristons pas la fête des pasteurs, comme dit Duprez dans <i>Guillaume -Tell</i>. Le cortége continue sa marche; on dirait une de ces processions fantastiques -inventées par le roi Réné, le premier chorégraphe de son siècle; ce sont bien là les -groupes chimériques, les costumes fallacieux, les silhouettes bizarres dessinés par -ce pitoyable souverain, qui eût fait de nos jours un si grand directeur de l’Opéra. -Floumann vocifère quelques-uns des refrains qu’il vient d’improviser, et que nous -serons vraisemblablement obligés de subir plus tard, chantés par Levassor dans les -entr’actes de quelque représentation à bénéfice; Balochard appelle la pantomime la -plus incongrue au secours de ses lazzi; Silène bat joyeusement la mesure sur son -ventre; autour du pavois le Çovage et Pétrin remplissent l’emploi de corybantes. Une -partie de l’immortalité de Chicard semble être descendue sur leur front; ils marchent -eux aussi ceints d’une auréole, jusqu’à ce que le jour qui commence à paraître -vienne les arracher à leurs rêves, et leur faire expier leur déité d’un moment. Ainsi -<span class="pagenum" id="Page_376">376</span> -que Prométhée, ils ont voulu ravir la flamme céleste, et ils expient leur tentative -insensée, comme celui qu’ils ont imité. Leur Caucase, c’est un comptoir, une étude -de notaire, ou un bureau des contributions indirectes. Quant aux femmes qui font -l’ornement de ces orgies, comment vous dire ce qu’elles deviennent? il faudrait pour -cela vous conduire dans trop d’endroits où vous n’allez pas sans doute, ni nous non -plus.</p> - -<p>Une chose très-importante, selon nous, dont il faut en finissant féliciter Chicard c’est -d’avoir tué pour jamais <i>la descente de la Courtille</i>. Si quelque chose sentait le vulgaire, -l’épicier, le rétrospectif, c’est sans contredit cette solennité, qui n’était en définitive -qu’une débauche de Debureau, une orgie de farine. C’est en vain que l’aristocratie moderne -a voulu ressusciter cette triste cérémonie: Chicard a refusé de la prendre sous sa -protection. La descente de la Courtille était ainsi nommée parce qu’il fallait, pour en -faire partie, gravir une des plus rudes montées qui soient au monde. Les provinciaux -et les étrangers tenaient cette solennité dans la plus grande vénération. C’était un article -de foi dans les départements, de croire qu’il s’y passait des choses monstrueuses, -excentriques, impossibles, babyloniennes. Dans l’imagination des oncles, la -descente de la Courtille faisait le digne pendant des mystères d’Isis. Beaucoup de -Parisiens, les Russes surtout qui venaient visiter la capitale, partageaient cette -erreur déplorable. Le Russe de distinction qui vient à Paris pour s’amuser croit que -les choses se passent toujours comme du temps de Cotillon III; il lui semble que -tous les savants français correspondent encore avec l’ombre de la reine Catherine, -et que les grands seigneurs vont danser à la barrière le mardi gras. Les boyards -n’ont rien de plus pressé que de se rendre à la Courtille le mercredi des cendres; -ils prennent la file comme s’ils allaient à l’Opéra; ils voient de tous côtés une foule -d’ouvriers qui se rendent à leur travail; ils veulent leur jeter de la farine, on leur -riposte par des pierres, et la Russie rentre grièvement blessée à son hôtel. Quand -les choses ne se passent pas ainsi, on voit trente fiacres à la suite les uns des autres -qui montent péniblement une côte escarpée. Peut-être sous Louis XV cela n’était-il -pas ainsi; mais de nos jours il faut convenir que c’est l’exacte et fort consolante vérité. -Depuis deux ans on ne descend plus la Courtille, il faut espérer que bientôt on -n’ira plus à Longchamp. En sortant du bal Chicard on ne peut aller nulle part, pas -même dans son lit.</p> - -<p>Vous venez d’assister à la solennité la plus importante du carnaval actuel, le bal -Chicard; vous savez maintenant à quoi vous en tenir sur cette célébrité récente, et -vous savez aussi ce que la gaieté française est devenue. La décadence est dans tout, -même dans le plaisir. Ces délassements bruyants n’engendrent que la mélancolie. -Pour nous, il ne nous est jamais arrivé de sortir au crépuscule d’une de ces réunions, -sans regarder avec attendrissement, au haut de quelque quatrième étage, la lampe -de la jeune fille prudente qui se lève avant l’aube, pour que sa mère trouve tout prêt -autour d’elle à son réveil; ou la lumière vacillante que le jeune homme va éteindre, -après avoir travaillé toute la nuit. On a beau faire et beau dire, ce n’est point la -gaieté véritable qui laisse après elle un regret!</p> - -<p class="right1">Taxile <span class="smcap3">Delord.</span></p> - -<hr class="small" /> - -</div> - -<div class="figcenter1" style="width: 600px;" id="toc"> - <span class="pagenum" id="Page_377">377</span> - <img src="images/im-377a.jpg" width="600" height="518" alt="Table des illustrations" title="" /> - <span class="agrt"><a href="images/imx-377a.jpg">Agrandir</a></span> -</div> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="table_des_illustrations"> - <colgroup span="5"> - <col width="100" /> - <col width="280" /> - <col width="100" /> - <col width="100" /> - <col width="20" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td rowspan="2"> </td> - <td rowspan="2"> </td> - <td class="tdcbottom">Dessinateurs.</td> - <td class="tdcbottom">Graveurs.</td> - <td class="tdcbottom">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdcbottom">MM.</td> - <td class="tdcbottom">MM.</td> - <td> </td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="9" class="tdlimg"><img src="images/toc-01.jpg" alt="" title="" width="100" height="106" /></td> - <td class="tdlbottom"><b>LA JEUNESSE DEPUIS <ins title="QUARANTE">CINQUANTE</ins> ANS</b>, par M. TISSOT.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_I"><em>I</em></a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3"><span class="smcap3">Stypulkowski.</span></span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-0">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Émy.</span></td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-0001a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-0001b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">1780.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gagniet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Montigneul.</span></td> - <td class="tdr2"><a href="#im-0002a">II</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">1789</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-0008a"><em>VIII</em></a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">1794</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-0010a"><em>X</em></a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Jeunesse dorée.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Bréval.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-0011a"><em>XI</em></a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Juillet 1830.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Belhatte.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-0017a"><em>XVII</em></a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="5" class="tdlimg"><img src="images/toc-02.jpg" alt="" title="" width="80" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE MODÈLE</b>, par M. É. <span class="smcap3">de la BÉDOLLIERRE.</span></td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_1"><em>1</em></a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Porret.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-000bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Verdeil.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-001a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-001b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Cul-de-lampe.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Meissonier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Soyer.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-008a">8</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-03.jpg" alt="" title="" width="94" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LA LIONNE</b>, par M. E. GUINOT.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_9"><em>9</em></a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">J. Barat.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-008bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pibaraud.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-009a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-009b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-04.jpg" alt="" title="" width="90" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>L’HUMANITAIRE,</b> par M. RAYMOND BRUCKER.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_17">17</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Fagnon.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-016bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Émy.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Odiardi.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-017a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Bréval</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-017b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-05.jpg" alt="" title="" width="79" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LA LOUEUSE DE CHAISES</b>, par M. F. COQUILLE.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_25">25</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Bréval.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-024bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Émy.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Louis.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-025a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gagniet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-025b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-06.jpg" alt="" title="" width="93" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>L’AGENT DE CHANGE</b>, par <span class="smcap3">M. Fréd. SOULIÉ.</span></td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_33">33</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-032bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Meissonier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Verdeil.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-033a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Louis.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-033b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-07.jpg" alt="" title="" width="89" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE</b>, - par M. CORDELLIER DELANOUE.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_41">41</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Géniole.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Loiseau</span> jeune</td> - <td class="tdr"><a href="#im-040bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-041a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-041b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-08.jpg" alt="" title="" width="60" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE GENDARME</b>, par M. OURLIAC.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_49">49</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">A. Czechohicz.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-048bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Émy.</span></td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-049a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-049b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="5" class="tdlimg"><img src="images/toc-09.jpg" alt="" title="" width="60" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE FACTEUR DE LA POSTE AUX</b> <b>LETTRES</b>, par M. HILPERT.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_57">57</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">J. Barat.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-056bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Porret.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-057a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-057b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Cul-de-lampe.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Marchion.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-064a">64</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-10.jpg" alt="" title="" width="84" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>L’AVOCAT</b>, par M. <span class="smcap3">Old NICK</span>.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Stypulkowski.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-064bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gagniet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Bréval.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-065a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-065b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-11.jpg" alt="" title="" width="100" height="114" /></td> - <td class="tdltop"><b>L’INSTITUTRICE</b>, par madame <span class="smcap3">Louise COLET</span>.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_73">73</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gagniet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">J. Barat.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-072bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Trimolet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Odiardi.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-073a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-073b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="10" class="tdlimg"><img src="images/toc-12.jpg" alt="" -title="" width="84" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE POËTE</b>, par -<span class="smcap3">M. É. de la BÉDOLLIERRE</span>.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_81">81</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-080bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Louis</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-081a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Meissonier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-081b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le romantique.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lorentz.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-083a">83</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">L’élégiaque.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Stypulkowski.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-084a">84</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le biblique.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-085a">85</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le classique.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-086a">86</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le faiseur de petits vers.</td> - <td class="tdcbottom">id</td> - <td class="tdcbottom">id</td> - <td class="tdr"><a href="#im-087a">87</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le nébuleux.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guillaumot.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-088a">88</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="6" class="tdlimg"><img src="images/toc-13.jpg" alt="" -title="" width="87" height="120" /></td> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-088bis">89</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">L’endormi.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lorentz.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-090a">90</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">L’intime.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-092a">92</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le faiseur de romances.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Louis.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-093a">93</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le chansonnier.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-093b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Cul-de-lampe.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Traviès.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-096a">96</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-14.jpg" alt="" -title="" width="86" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE</b>, -par M. HILPERT.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_97">97</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-096bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-097a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pervillé.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-097b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-15.jpg" alt="" -title="" width="73" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE NOTAIRE</b>, par M. <span class="smcap3">de BALZAC</span>.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_105">105</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Stypulkowski.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-104bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gagniet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Birouste.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-105a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-105b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-16.jpg" alt="" -title="" width="80" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE PÊCHEUR A LA LIGNE</b>, -par M. BRISSET.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_113">113</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-112bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Meissonier.</span></td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-113a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gagniet.</span></td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-113b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="7" class="tdlimg"><img src="images/toc-17.jpg" alt="" -title="" width="58" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE CROQUE-MORT</b>, par M. <span class="smcap3">Pétrus BOREL.</span></td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Louis.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-120bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-121a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Stypulkowski.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-121b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le cocher.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Birouste.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-127a">127</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le maître de cérémonies.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-128a">128</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">L’ordonnateur.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-129a">129</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdltop"> - <span class="pagenum" id="Page_380">380</span> - <img src="images/toc-18.jpg" alt="" title="" width="100" height="108" /></td> - <td class="tdltop"><b>L’ÉCOLIER</b>, par M. - <span class="smcap3">Henri</span> ROLLAND.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_134">134</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Charlet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-133bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gagniet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-134a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-134b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="3" class="tdlimg"><img src="images/toc-19.jpg" alt="" -title="" width="98" height="120" /></td> - <td class="tdlbottom2">Écolier.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Cousin.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Porret.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-136a">136</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pervillé.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-136bis">138</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Souris.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Louis.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-139a">139</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-20.jpg" alt="" -title="" width="92" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE COCHER DE COUCOU</b>, -par M. L. COUAILHAC.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_145">145</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">J. Barat.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-144bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Émy.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-145a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-145b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-21.jpg" alt="" -title="" width="92" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE MAITRE DE PENSION</b>, -par M. <span class="smcap3">Élias</span> REGNAULT.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_153">153</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guillaumot.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-152bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-153a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-153b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="3" class="tdlimg"><img src="images/toc-22.jpg" alt="" -title="" width="95" height="120" /></td> - <td class="tdlbottom"><b>LE GAMIN DE PARIS</b>, -par M. <span class="smcap3">Jules</span> JANIN.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_161">161</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Soyer.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-160bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Trimolet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-161a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="3" class="tdlimg"><img src="images/toc-23.jpg" alt="" -title="" width="92" height="120" /></td> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-161b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Deuxième type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Charlet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Porret.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-164bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Cul-de-lampe.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Bréval.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-170a">170</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-24.jpg" alt="" -title="" width="100" height="117" /></td> - <td class="tdltop"><b>LA DEMOISELLE A MARIER</b>, -par madame ANNA MARIE.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_171">171</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-170bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Stypulkowski.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-171a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-171b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-25.jpg" alt="" -title="" width="66" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE PRÉCEPTEUR</b>, par M. -<span class="smcap3">Stanislas</span> DAVID.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_185">185</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Stypulkowski.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-184bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Porret.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-185a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gagniet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-185b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdltop"> - <span class="pagenum" id="Page_381">381</span> - <img src="images/toc-26.jpg" alt="" -title="" width="88" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE -FRANÇAISE</b>, par M. L. COUAILHAC.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_193">193</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">J. Barat.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-192bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-193a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Émy.</span></td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-193b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-27.jpg" alt="" -title="" width="86" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LA CANTATRICE DE SALON</b>, par -M. <span class="smcap3">Maurice de FLASSAN</span>.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_201">201</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Géniole.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Stypulkowski.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-200bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Vien.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-201a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Géniole.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Stypulkowski.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-201b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-28.jpg" alt="" -title="" width="89" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE GARÇON DE BUREAU</b>, par M. BILLIOUX.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_209">209</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Charlet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-208bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-209a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-209b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="5" class="tdlimg"><img src="images/toc-29.jpg" alt="" -title="" width="88" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>L’INVALIDE</b>, par MM. <span class="smcap3">LORENTZ et</span> -<span class="smcap3">de la BÉDOLLIERRE</span>.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lorentz.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-216bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gagniet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Odiardi.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-217a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lorentz.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pervillé.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-217b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le tambour.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-221a">221</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="3" class="tdlimg"><img src="images/toc-30.jpg" alt="" -title="" width="81" height="120" /></td> - <td class="tdlbottom2">Douze petits dessins.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_222">222 à 224</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Deuxième type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-224bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">La garde montante.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Charlet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Birouste.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-227a">227</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="9" class="tdlimg"><img src="images/toc-31.jpg" alt="" -title="" width="91" height="120" /></td> - <td class="tdlbottom2">L’officier des guerres de Hanovre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Porret.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-229a">229</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Troisième type.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-232bis">233</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tambour-major.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-234a">234</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le danseur.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Louis.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-234b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">La bataille.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Birouste.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-235a">235</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Les buveurs.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-236a">236</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">L’égrillard.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-236b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le jardinier.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Porret.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-237a">237</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le pêcheur.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-238a">238</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="8" class="tdlimg"><img src="images/toc-32.jpg" alt="" -title="" width="72" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE RHÉTORICIEN</b>, par M. -<span class="smcap3">Eugène de VALBEZEN</span>.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_241">241</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-240bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Trimolet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Laisné.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-241a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Bréval.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-241b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">M. le procureur du roi.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guillaumot.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-247a">247</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2"><span class="pagenum" id="Page_382">382</span> - Le colonel.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Trimolet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Verdeil.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-248a">248</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">La mort de Lambert.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guillaumot.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-249a">249</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">La jeune mère.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Verdeil.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-250a">250</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-33.jpg" alt="" title="" -width="83" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>L’HERBORISTE</b>, par M. L. ROUX.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_251">251</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Birouste.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-250bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Émy.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Bréval.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-251a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-251b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="6" class="tdlimg"><img src="images/toc-34.jpg" alt="" title="" - width="85" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>L’HOMME A TOUT FAIRE</b>, par M. P. BERNARD.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_257">257</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Porret.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-256bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Bréval.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-257a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pottin.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-257b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le marchand de hannetons.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Daumier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Loiseau.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-260a">260</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Cul-de-lampe.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Stypulkowski.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-264a">264</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-35.jpg" alt="" title="" -width="89" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE COMPOSITEUR TYPOGRAPHE</b>, - par M. <span class="smcap3">Jules</span> LADIMIR.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_265">265</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Fontaine.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-264bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Émy.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Cherrier.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-265a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gagniet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Loiseau.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-265b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="3" class="tdlimg"><img src="images/toc-36.jpg" alt="" title="" -width="82" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE SPORTSMAN PARISIEN</b>, -par M. le comte <span class="smcap3">Rodolphe d’ORNANO</span>.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_277">277</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Louis.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-276bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Meissonier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guillaumot.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-277a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="3" class="tdlimg"><img src="images/toc-37.jpg" alt="" title="" -width="58" height="120" /></td> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Loiseau.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-277b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Deuxième type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Montigneul.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-280bis">281</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Cul-de-lampe.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Porret.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-288a">288</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="5" class="tdlimg"><img src="images/toc-38.jpg" alt="" title="" -width="77" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE JOUEUR DE BOULES</b>, -par M. B. DURAND.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_289">289</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Charlet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Louis.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-288bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-289a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pervillé.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-289b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Cul-de-lampe.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Guilbaut.</span></td> - <td class="tdr2"><a href="#im-296a">296</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-39.jpg" alt="" title="" -width="85" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE CORRESPONDANT DRAMATIQUE</b>, -par M. <span class="smcap3">Charles</span> FRIÈS.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_297">297</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Loiseau.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-296bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Valério.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-297a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-297b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdltop"> - <span class="pagenum" id="Page_383">383</span> - <img src="images/toc-40.jpg" alt="" title="" - width="85" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE GARÇON DE CAFÉ</b>, par M. RICARD.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_305">305</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">J. Barat.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-304bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gagniet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Laisné.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-305a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-305b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-41.jpg" alt="" title="" -width="73" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE MAQUIGNON</b>, par M. A. DUBUISSON.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_313">313</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Monnier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Louis.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-312bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Émy.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Birouste.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-313a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-313b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-42.jpg" alt="" -title="" -width="84" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>L’AGENT DE LA RUE DE JÉRUSALEM</b>, -par M. A. DURANTIN.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_321">321</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-320bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Trimolet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Verdeil.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-321a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Stypulkowski.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-321b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-43.jpg" alt="" -title="" -width="88" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>L’AUTEUR DRAMATIQUE</b>, par -M. <span class="smcap3">Hippolyte</span> AUGER.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_329">329</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gagnon.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-328bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Stypulkowski.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-329a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">H. Pottin.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-329b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-44.jpg" alt="" title="" -width="88" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LA VIEILLE FILLE</b>, par -madame <span class="smcap3">Marie d’ESPILLY</span>.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_337">337</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Géniole.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Verdeil.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-336bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-337a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Géniole.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Porret.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-337b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="6" class="tdlimg"><img src="images/toc-45.jpg" alt="" -title="" -width="100" height="119" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE DÉFENSEUR OFFICIEUX</b>, par -M. <span class="smcap3">Émile</span> DUFOUR.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_347">347</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Daumier.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Birouste.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-346bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Deghouy.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-347a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Loiseau</span> jeune.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-347b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Consultation.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-349a">349</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Cul-de-lampe.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-352a">352</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="4" class="tdlimg"><img src="images/toc-46.jpg" alt="" -title="" -width="77" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>L’USURIER</b>, -par M. L. JOUSSERANDOT.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_353">353</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-352bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Pauquet.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Bréval.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-353a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-353b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="6" class="tdltop"> - <span class="pagenum" id="Page_384">384</span> - <img src="images/toc-47.jpg" alt="" title="" width="98" height="120" /></td> - <td class="tdltop"><b>LE CHICARD</b>, par M. -<span class="smcap3">Taxile</span> DELORD.</td> - <td> </td> - <td> </td> - <td class="tdr"><a href="#Page_361">361</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Type.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gavarni.</span></td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-360bis">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Tête de page.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Louis.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-361a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Lettre.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Gérard.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-361b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Madame Chicard.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Lavieille.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-367a">367</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Floumann.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-367b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td rowspan="6" class="tdlimg"><img src="images/toc-48.jpg" alt="" title="" -width="91" height="120" /></td> - <td class="tdlbottom2">Sauvage civilisé.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-368a">368</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">La loge.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-368bis">369</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Silène.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-369a">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Balochard.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-369b">ib.</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Pétrin.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdr"><a href="#im-370a">370</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdlbottom2">Le galop.</td> - <td class="tdcbottom">id.</td> - <td class="tdcbottom"><span class="smcap3">Louis.</span></td> - <td class="tdr"><a href="#im-374a">374</a></td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="tiny" /> - -<div class="page"> - -<h3>NOTES</h3> - -<div class="footnotes"> - <div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> -Qui défendait aux avocats de se faire payer. Voyez les <i>Annales</i> de -Tacite, livre XI.</p> - -<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> -Tu sauras combien le pain d’autrui a d’amertume, et combien il est -dur de monter et de descendre l’escalier étranger.</p> - -<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> -Tout le monde devinera sous cette simple désignation la belle -baronne de ***, née comtesse de ***, dont les charmes embellissent -les cercles les plus distingués de la capitale. (<i>Note de l’auteur du -madrigal.</i>)</p> - -<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> -Allusion à la ravissante maison de campagne que possède madame la -baronne de ***, née comtesse de ***, au riant village de ***, sur le -penchant du coteau de ***, si renommé par l’excellence de ses carrières -à <span style="padding-right: 1em;">plâtre.</span> (<i>Id.</i>)</p> - -<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> -Autre allusion à la charmante marquise ***, maintenant madame -de ***, dont j’enlevai le cœur au chevalier de ***, ancien écuyer -cavalcadour de feu sa Majesté Charles <span style="padding-right: 1em;">X.</span> (<i>Id.</i>)</p> - -<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> -On appelle ainsi la réunion des divers outils, tels que cric, -hache, ciseau, etc, dont le conducteur doit toujours être muni, afin de -parer en route aux accidents les plus ordinaires.</p> - -<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> -Le talon est la partie du chargement placée à l’extrémité du -pavillon. Sa hauteur combinée avec celle de la voiture ne doit pas, -suivant les règlements de police, dépasser 3 mètres à partir du sol.</p> - -<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> -Le sabot, la mécanique, etc.</p> - -<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> -Caricatures d’Henri Monnier: <i>le Pêcheur</i>.</p> - -<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> -<span class="smcap3">Livre des Peuples et des Rois</span>, chap. <i>aux Jeunes Gens</i>.</p> - -<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> -Terme d’argot comique; <i>grand trottoir</i> veut dire <i>haut -répertoire</i>.</p> - -<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> -Rousseau, <i>la Nouvelle Héloïse</i>, lett. XXIII.</p> - -<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> -Nous croyons devoir rétablir le véritable texte du testament, -légèrement altéré par notre ami Colopeau.</p> - -<p>«Entre les différents établissements que nous avons faits pendant le -cours de notre règne, il n’y en a point qui soit plus utile à l’état -que celui de l’hôtel royal des Invalides. Il est bien juste que les -soldats qui, par les blessures qu’ils ont reçues à la guerre, ou par -leurs longs services et leur âge, sont hors d’état de travailler et de -gagner leur vie, aient une subsistance assurée pour le reste de leurs -jours. Plusieurs officiers qui sont dénués des biens de la fortune -y trouveront aussi une retraite honorable. Toutes sortes de motifs -doivent engager le Dauphin et tous nos successeurs à soutenir cet -établissement et à lui accorder une protection particulière. Nous les y -exhortons autant qu’il est en notre pouvoir.»</p> - -<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> -Auteur de <span class="smcap3">Juliette Binard</span> ou <i>le Mariage de la Brodeuse</i>, -opéra-comique en trois actes, et qu’on joue fréquemment dans la -banlieue de Paris.</p> - -<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> -Nous prions le lecteur de suppléer à notre réticence en remplaçant -nos trois étoiles par le nom du dernier maquignon qui l’aura ce qui -s’appelle <i>enrossé</i>. Il n’aura que l’embarras du choix.</p> - -<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> -Galette, mauvais acteur.</p> - -<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> -Portant, pièce de bois destinée à soutenir les décors.</p> - -<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> -Croûton, synonyme de galette.</p> - -<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> -Égayer tient le milieu entre siffler et huer.</p> - - </div> -</div> - -</div> - -<div class="figcenter2" style="width: 600px" id="im-384a"> -<img src="images/im-384a.jpg" alt="" title="" width="600" height="484" /> -<span class="agrt"><a href="images/imx-384a.jpg">Agrandir</a></span></div> - -<hr class="tiny" /> - -<div class="page"> - -<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3>Au lecteur</h3> - - <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale.</p> - - <p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures.</p> - - <p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins title="comme ceci" >souris</ins> sur - le mot pour voir le texte original.</p> - -</div> - -<hr class="full" /> - -</div> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les Français peints par eux-même -, tome 2, by Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANCAIS PEINTS PAR EUX-MEMES, TOME 2 *** - -***** This file should be named 60347-h.htm or 60347-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/3/4/60347/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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