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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Ovando Byron Super
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Histoire de France
- Tirée de Ducoudray
-
-Author: Ovando Byron Super
-
-Release Date: September 19, 2019 [EBook #60323]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***
-
-
-
-
-Produced by David T. Jones, Ronald Tolkien & the online
-Distributed Proofreaders Canada team at
-http://www.pgdpcanada.net
-
-
-
-
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-
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-
-
-
-
- HISTOIRE DE FRANCE
-
- TIRÉE DE DUCOUDRAY
-
- PAR
-
- O. B. SUPER
-
- PROFESSEUR AU COLLÈGE DICKINSON
-
- [Illustration: logo]
-
- NEW YORK
-
- HENRY HOLT AND COMPANY
-
- 1900
-
-[Illustration: FRANCE
-
-A series of maps to illustrate the period between A.D. 900 and A.D.
-1871.]
-
-
-
-
- Copyright, 1900
-
- BY
-
- HENRY HOLT CO.
-
-
-
-
- PRÉFACE
-
-
-Ce livre est tiré des différents cours d'histoire de Ducoudray et peut
-être considéré comme un livre de «Lectures Françaises» sur l'histoire
-de France plutôt que comme une histoire de France.
-
-Les histoires de France ne manquent pas, mais les unes sont si
-élémentaires, quelquefois les faits y sont présentés sous une
-forme si enfantine qu'elles ne peuvent guère intéresser que les
-enfants--auxquels, du reste, elles sont destinées--les autres sont
-si volumineuses que nous ne saurions nous en servir dans nos classes
-élémentaires. Aussi ai-je cherché à éviter l'un et l'autre de ces
-extrêmes et à faire, sous une forme abrégée, un livre qui réponde
-réellement à nos besoins et que nous puissions mettre entre les mains
-de nos élèves de première ou de deuxième année.
-
-Je dois des remerciments à Messieurs Fabregou et Bergeron, professeurs
-au collège de la ville de New York.
-
- O. B. S.
-
- COLLÈGE DICKINSON,
- août 1900.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- CHAPITRE I
-
- LA GAULE ET LES GAULOIS
-
- Les Gaulois et les Romains; Conquête de la Gaule par
- Jules César 1
-
-
- CHAPITRE II
-
- LES FRANCS
-
- L’Invasion barbare; Clovis et ses Fils; Décadence des
- Mérovingiens; Pépin le Bref 9
-
-
- CHAPITRE III
-
- CHARLEMAGNE
-
- Guerres en Espagne contre les Arabes; Guerres contre les
- Saxons 23
-
-
- CHAPITRE IV
-
- LOUIS LE DÉBONNAIRE ET SES FILS
-
- Traité de Verdun; Charles le Chauve; Les Normands;
- Charles le Gros; Les Ducs des Francs 32
-
-
- CHAPITRE V
-
- LA FÉODALITÉ
-
- Les Seigneurs et les Fiefs; Le Château 41
-
-
- CHAPITRE VI
-
- LES CROISADES; LA CHEVALERIE
-
- Les premiers Capétiens; Conquête de l'Angleterre par les
- Normands; La première Croisade; Philippe Auguste
- et Richard Cœur de Lion; Louis IX et la dernière
- Croisade 45
-
-
- CHAPITRE VII
-
- PHILIPPE LE BEL ET SES FILS; GUERRE DE CENT ANS
-
- Bataille de Crécy; Prise de Calais; Bertrand du Guesclin 61
-
-
- CHAPITRE VIII
-
- CHARLES VI
-
- Minorité de Charles VI; Bataille d'Azincourt 71
-
-
- CHAPITRE IX
-
- CHARLES VII; JEANNE D'ARC
-
- La France en 1429; Exploits de Jeanne d'Arc 75
-
-
- CHAPITRE X
-
- LOUIS XI 81
-
-
- CHAPITRE XI
-
- CHARLES VIII; LOUIS XII; FRANÇOIS Ier
-
- Bataille de Marignan; Bataille de Pavie; François Ier et
- Charles Quint 87
-
-
- CHAPITRE XII
-
- LES GUERRES DE RELIGION
-
- Henri II; La Réforme; Catherine de Médicis; La Sainte-Barthélemy;
- Henri III; Henri IV 99
-
-
- CHAPITRE XIII
-
- LOUIS XIII
-
- Régence de Marie de Médicis; Ministère de Richelieu 111
-
-
- CHAPITRE XIV
-
- LOUIS XIV
-
- Mazarin; Turenne; Colbert; Vauban; Guerre de la Succession
- d'Espagne 119
-
-
- CHAPITRE XV
-
- LOUIS XV
-
- La Régence; Guerre de Sept Ans; Le Canada 142
-
-
- CHAPITRE XVI
-
- LOUIS XVI; LA RÉVOLUTION
-
- Guerre d'Amérique; Les États Généraux; Prise de la Bastille;
- Fuite de Varennes 151
-
-
- CHAPITRE XVII
-
- LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
-
- La Convention; Mort de Louis XVI; La Terreur; Le
- Directoire; Le Général Bonaparte 164
-
-
- CHAPITRE XVIII
-
- LE CONSULAT
-
- Bataille de Marengo; Organisation de la Société nouvelle 174
-
-
- CHAPITRE XIX
-
- L’EMPIRE
-
- Napoléon Ier; Bataille d'Austerlitz; Campagne de Russie;
- Bataille de Waterloo; Napoléon à Sainte Hélène 178
-
-
- CHAPITRE XX
-
- LA FRANCE DEPUIS 1815
-
- La Restauration; Louis XVIII; Charles X; Louis Philippe
- Ier; République de 1848; Napoléon III; Guerre
- de 1870-71; Troisième République 194
-
-
-
-
- HISTOIRE DE FRANCE
-
-
-
-
- CHAPITRE I
-
- LES GAULOIS
-
-
-De la plus haute cime des monts d'Auvergne, au centre de la France, on
-verrait, si l'œil était assez perçant, comme limites de notre pays, au
-midi la chaîne des Pyrénées qui se dresse entre lui et l'Espagne; une
-vaste nappe d'eau, la Méditerranée qui peut nous conduire en Afrique
-et en Orient; les Alpes, les plus hautes montagnes de l'Europe, notre
-barrière contre l'Italie. A l'est, les Alpes prolongeraient leurs
-sommets couverts de neige jusqu'à une autre muraille, le Jura qui
-nous sépare de la Suisse; le large fleuve du Rhin laisserait, au delà
-de ses rives, distinguer l'Allemagne; c'est lui qui autrefois nous
-servait de limite dans tout son cours et protégeait notre pays au nord
-aussi bien qu'à l'est. A l'ouest, au delà du bras de mer qu'on appelle
-la Manche, on apercevrait, à demi-cachée dans la brume, une grande
-île, l'Angleterre; enfin, le soleil couchant offrirait un spectacle
-magnifique en éteignant ses dernières clartés dans l'océan Atlantique.
-A nos pieds nous verrions de larges fleuves quelquefois terribles,
-de nombreuses et belles rivières dont quelques-unes sont paresseuses;
-un pays âpre et montueux au centre et au midi, uni vers le nord, mais
-partout fertile, ni trop humide ni trop aride, assez bien fermé pour
-la défense, néanmoins ouvert au commerce et, à l'intérieur, plus
-ouvert encore aux échanges mutuels entre les habitants de chaque
-région.
-
-La France, dans les temps anciens, s'appelait la Gaule. Elle ne
-présentait qu'une suite de vastes forêts, entremêlées de marécages.
-Les chênes, les hêtres, les érables, les bouleaux remplissaient les
-vallées et couronnaient les montagnes. Ces arbres formaient une voûte
-de feuillage que pouvaient à peine percer les rayons du soleil.
-
-Dans ces bois presque continus abondaient les loups, les ours, les
-sangliers et des troupeaux de porcs aussi dangereux que les sangliers.
-L'aurochs, taureau sauvage, aux cornes longues et terribles, et dont
-l'espèce a presque disparu de l'Europe, était le plus fort de ces
-animaux et le roi des forêts de la Gaule.
-
-Toujours en lutte contre les bêtes féroces, les peuples primitifs
-savaient les pousser dans certaines parties des bois et les faire
-tomber dans des filets tendus aux arbres ou dans des fosses cachées
-sous le feuillage. Là, à coups de flèches et de piques, ils les
-tuaient plus aisément. Souvent aussi ils les attaquaient en face. Dans
-leurs villages, de nombreuses têtes de loups et d'aurochs suspendues
-aux portes des cabanes indiquaient la demeure des plus intrépides
-chasseurs. Ils avaient pour armes défensives des boucliers aussi
-hauts qu'un homme, et que chacun ornait à sa manière: quelques-uns
-y faisaient graver des figures d'airain en bosse et travaillées avec
-beaucoup d'art. Leurs casques d'airain avaient de grandes saillies
-et donnaient à ceux qui les portaient un aspect tout fantastique. A
-ces casques étaient fixées des cornes, des figures d'oiseaux ou de
-quadrupèdes. Ils avaient des trompettes barbares, d'une construction
-particulière, qui rendaient un son rauque et approprié au tumulte
-guerrier. Les uns portaient des cuirasses de mailles de fer, les
-autres combattaient nus; au lieu d'épées, ils avaient des espadons
-suspendus à leur flanc droit par des chaînes de fer ou d'airain.
-
-Le courage avec lequel ils se servaient de ces armes et affrontaient
-la mort sous tous ses aspects, provenait aussi bien d'un de leurs
-dogmes religieux que de leur naturel hardi. Les Gaulois possédaient
-«la croyance la plus ferme et la plus claire de l'immortalité de
-l'âme: toutes leurs coutumes étranges ou naïves, touchantes ou
-cruelles, s'expliquent par cette foi.»
-
-Une des principales fêtes de la religion gauloise était la récolte du
-gui, en l'honneur du dieu Hésus.
-
-Le gui, plante parasite qui croît sur des arbres comme le pommier,
-mais rare sur le chêne, possédait, selon la croyance des druides, la
-vertu de guérir tous les maux. Chaque année, à la fin de l'hiver,
-les druides le cherchaient. Sitôt qu'ils l'avaient trouvé, le peuple
-accourait en foule. Le chef des druides, armé d'une faucille d'or,
-s'approchait de l'arbre chéri des dieux et coupait le gui sacré. On
-immolait deux taureaux sans tache, et la fête se terminait par de
-bruyants banquets.
-
-Malheureusement, les animaux n'étaient pas toujours les seules
-victimes offertes en sacrifice. Les druides croyaient devoir, pour
-apaiser les dieux, leur immoler des hommes. Dans quelques tribus,
-dit-on, on remplissait d'hommes vivants de grands mannequins d'osier,
-on y mettait le feu, et les victimes, innocentes ou coupables,
-périssaient enveloppées par les flammes.
-
-Peu de peuples furent aussi remuants que les populations gauloises.
-Les révolutions de leur pays les rejetaient toujours sur les contrées
-voisines, et leur humeur aventureuse les entraînait plus loin. Le
-soleil et les richesses de l'Italie les attirèrent dès l'année 400
-avant Jésus-Christ. Vers l'an 390, une de leurs tribus, les Sénons,
-s'avancent jusqu'à Clusium en Étrurie; ils réclament des terres;
-une députation part de Rome pour jouer le rôle d'arbitre, mais elle
-oublie bien vite cette haute mission et combat au lieu de négocier.
-Un chef gaulois est même tué par un des députés: on demande à Rome
-réparation; le crédit dont jouit la famille du coupable empêche de
-faire droit à cette juste demande. Les Barbares marchent alors sur
-Rome et rencontrent l'armée romaine à une demi-journée de la ville,
-sur les bords de l'Allia. Frappés d'une terreur panique à la vue de
-ces sauvages ennemis, les Romains se débandent et courent se réfugier,
-partie dans la ville, partie dans les villes alliées. Bientôt les
-Gaulois arrivent: ils ne trouvent dans la cité que de vieux magistrats
-qui, ne voulant pas fuir et ne pouvant combattre, ont refusé de
-s'enfermer dans la forteresse du Capitole. Un des Barbares ayant
-touché la barbe du vieux Papirius, celui-ci le frappe de son bâton;
-le Gaulois irrité le tue, et dès lors commence le massacre; bientôt
-l'incendie le suit et dévore une cité déjà grande qui comptait plus de
-trois siècles d'existence.
-
-La citadelle, où tous les hommes qui savent tenir une épée ont accouru
-pour défendre la patrie, est assiégée; un jour même, sans le cri des
-oies consacrées à la déesse Junon, qui réveillent le brave Manlius
-et quelques amis, le Capitole était pris. Les Romains parviennent à
-repousser cette attaque, mais épuisés, sans vivres, ils se rendent.
-Pour peser la rançon de mille livres d'or, les vainqueurs apportèrent
-de faux poids, et leur chef ne répondit aux réclamations qu'en
-jetant encore dans la balance sa lourde épée, puis son baudrier, et
-en répétant le mot qui retentit souvent dans l'antiquité, où l'on
-ne connaissait guère la pitié: «Malheur aux vaincus!» (390 avant
-Jésus-Christ). Un vaillant chef, Camille, accourut de l'exil, fit
-honte aux Romains de leur lâcheté, rompit tout traité et mit en fuite
-l'armée gauloise. C'est du moins le récit de l'historien de Rome,
-Tite Live, qui a voulu, adoptant la tradition populaire, couvrir une
-défaite réelle par une victoire tardive et douteuse.
-
-Longtemps encore les Gaulois furent la terreur de Rome, et cette
-fameuse république n'acheva que deux siècles plus tard la soumission
-de ceux qui occupaient le nord de l'Italie. Les Romains passèrent
-ensuite les Alpes, formèrent d'abord une province en Gaule, et à
-partir de l'année 125, y fondèrent deux villes, Aix et Narbonne.
-
-Puis, un grand capitaine, Jules César, soumit presque tous les peuples
-gaulois, de 58 à 52 avant Jésus-Christ. Dans la dernière année
-seulement, les Gaulois comprirent la nécessité de l'union et, conduits
-par Vercingétorix, essayèrent de repousser l'ennemi commun. Mais,
-après une année de lutte, ils essuyèrent, sous les murs d'Alésia, une
-défaite irrémédiable.
-
-Les Gaulois, inférieurs aux Romains en discipline, en science
-militaire, ne surent pas en outre s'entendre pour leur résister. Jules
-César battit les différents peuples les uns après les autres, et en 53
-avait à peu près soumis la Gaule.
-
-Mais un peuple qui, de l'aveu de ses ennemis, s'était placé au-dessus
-de tous les autres par sa vertu guerrière, ne pouvait, sans une
-vive douleur, subir le joug des Romains. Au fond des bois, les plus
-importants personnages des cités se réunissent; ils jurent sur les
-enseignes militaires de combattre et de mourir plutôt que de perdre la
-gloire et la liberté qu'ils ont reçues de leurs pères. Les Carnutes
-(habitants de Chartres) doivent donner le signal, et la révolte
-éclate, à la fin de l'année 53, par le massacre des Romains établis
-dans la ville de Genabum (Gien ou Orléans), sur les bords de la Loire.
-
-En un jour la nouvelle de ce massacre arrive, transmise par des cris
-dans les campagnes, jusqu'aux monts d'Auvergne, à Gergovie (près de la
-ville actuelle de Clermont).
-
-Là vivait un jeune homme d'une noble et puissante famille,
-Vercingétorix. Son père avait tenu le premier rang dans la Gaule,
-et ses concitoyens l'avaient fait mourir parce qu'il aspirait à la
-royauté. Le fils n'en avait pas moins gardé une foule d'amis et
-de clients, qu'il enflamma de son amour de la patrie et à la tête
-desquels il se rendit maître de Gergovie. Puis il envoya des députés
-pour déterminer les peuples de la Gaule à se soulever: presque tous
-répondirent a son appel.
-
-Nommé seul chef des peuples gaulois, Vercingétorix tint tête une année
-entière aux armées romaines. César même fut battu sous les murs de la
-ville de Gergovie dont il avait essayé de s'emparer. Mais le général
-romain reprit l'avantage et força enfin Vercingétorix à se réfugier
-dans la ville d'Alésia ou Alise.
-
-Située sur une colline, la cité d'Alise ne pouvait guère être enlevée
-d'assaut. César résolut de la prendre par la famine. Les soldats
-romains, exercés aux plus durs travaux, creusèrent autour de la
-colline d'Alise des fossés et construisirent un retranchement protégé
-en avant par de grands rameaux fourchus. En outre, vingt-trois tours
-placées de distance en distance le défendaient.
-
-Vercingétorix appela à lui tous les peuples de la Gaule. Deux cent
-quarante mille guerriers accoururent pour le délivrer. Mais César
-avait prévu cette attaque. De même qu'il avait creusé des fossés
-du côté de la ville, il en avait fait creuser aussi du côté de la
-campagne et se trouvait garanti en avant et en arrière. Vainement
-les Gaulois d'Alise descendirent de leur colline pour combattre
-les Romains, tandis que l'armée gauloise du dehors les attaquait.
-Assaillis de toute part, mais bien abrités, les Romains résistèrent de
-toute part. Après une bataille qui se prolongea trois jours, la grande
-armée gauloise fut vaincue, presque anéantie.
-
-Désormais sans espoir, épuisés par la famine, les défenseurs d'Alise
-se rendirent à César. Alors un cavalier, paré comme pour la bataille,
-sortit de la ville. Il alla droit à un tertre de gazon où s'élevait le
-tribunal de César, en fit le tour, s'arrêta devant le vainqueur, jeta
-ses armes à ses pieds et garda le silence. C'était Vercingétorix, qui
-se livrait aux Romains pour qu'on épargnât la ville. Les principaux
-chefs gaulois le suivaient (52 avant Jésus-Christ). Sans se laisser
-toucher par une si grande infortune, César les fit tous enchaîner et
-jeter en prison. Il emmena plus tard à Rome Vercingétorix, le promena
-en triomphe et le fit décapiter.
-
-La résistance ayant cessé, César se montra moins rigoureux: il ménagea
-les Gaulois pour les tributs (près de 8 millions de francs seulement),
-et encore ce tribut fut déguisé sous le nom de solde militaire. Il
-engagea à tout prix leurs meilleurs guerriers dans ses légions; il en
-composa une tout entière dont les soldats portaient sur leurs casques
-une alouette, d'où son nom, légion de l'Alouette. On ne peut dire s'il
-eût mieux valu pour la Gaule garder sa propre civilisation et son
-indépendance; mais sous la domination de Rome, elle s'initia bien vite
-aux arts, à la riche culture, à l'esprit, au raffinement des Grecs et
-des Romains.
-
-Les Romains avaient, à côté des cirques, construit des écoles où les
-jeunes Gaulois se pressaient aux leçons de maîtres célèbres. Les
-Gaulois d'ailleurs rivalisèrent bientôt avec leurs maîtres dans les
-sciences et dans les arts: ils ne parlèrent plus que la langue latine,
-qui, persistant à travers les siècles, a contribué à former la langue
-française.
-
-
-
-
- CHAPITRE II
-
- LES FRANCS
-
-
-Quatre siècles après la conquête, à voir les forêts défrichées, des
-routes ouvertes, des villes opulentes, des monuments magnifiques dont
-il reste de magnifiques débris, un peuple actif, enrichi, policé,
-parlant latin et rivalisant d'esprit, comme d'élégance, avec ses
-maîtres, on n'aurait pu reconnaître la Gaule. La religion même avait
-changé; vainqueurs et vaincus se rapprochaient, pour la plupart, dans
-le culte du vrai Dieu; la foi chrétienne, grâce à l'héroïsme des
-martyrs, avait fait reculer et le culte farouche des druides et le
-culte honteux des idoles païennes. Mais l'invasion barbare ne tarda
-pas, facilitée par les divisions de l'empire et l'affaiblissement des
-populations corrompues, à replonger notre pays dans les combats, les
-souffrances, la misère et l'ignorance. Des nuées de Germains, venus
-du centre de l'Europe, envahissent la Gaule, comme les autres parties
-de l'empire, et, à plusieurs reprises, la ravagent en tous sens. Au
-cinquième siècle après Jésus-Christ, la domination romaine a presque
-disparu dans notre pays. Les Francs dominent au nord; les Burgondes à
-l'est; les Wisigoths, venus par le midi, au midi. Puis une nouvelle
-invasion, plus terrible encore, menace ces barbares qui commencent
-à se fixer, c'est celle des Huns, sortis des steppes de l'Asie. Ils
-sont conduits au pillage du monde par un chef terrible, Attila, qui
-s'intitule lui-même le _fléau de Dieu_, et foule tellement la terre,
-«que l'herbe ne croît plus où son cheval a passé.» Vingt villes de la
-Gaule sont détruites. Mais Romains, Francs, Burgondes, Wisigoths, tous
-réunis contre l'ennemi de tous, arrivent, repoussent Attila et lui
-font essuyer un sanglant désastre dans les plaines de Méry-sur-Seine
-(451).
-
-Les Huns vaincus s'enfermèrent dans leur camp derrière leurs nombreux
-chariots. Attila se tenait près d'un bûcher autour duquel les Huns
-se rangèrent, une torche à la main, prêts à mettre le feu si le camp
-était forcé. Mais les coalisés ne commencèrent point l'attaque. Attila
-partit, emmenant avec lui comme otage l'évêque de Troyes.
-
-Deux ans après, le roi des Huns mourait, et ce peuple cessa d'être
-redoutable.
-
-Parmi les peuples qui avaient combattu les Huns, on avait remarqué
-les Francs sous les ordres de Mérovée, chef de la tribu des Saliens,
-et qui seul de toute sa tribu portait une longue chevelure, signe
-distinctif de la royauté.
-
-Les guerriers francs relevaient leurs cheveux sur le sommet du front
-en forme d'aigrette; leur visage était entièrement rasé, à l'exception
-de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la
-bouche. Grands, vigoureux, serrés dans leurs habits de toile, ils
-ressemblaient par leur visage et leur caractère aux anciens Gaulois,
-surtout à ceux des pays du Nord. Ils lançaient avec adresse leur
-francisque (hache à deux tranchants) et manquaient rarement l'endroit
-qu'ils avaient mesuré de l'œil; ils se servaient aussi d'une pique,
-armée de plusieurs crochets recourbés comme des hameçons.
-
-Idolâtres comme les anciens Gaulois, les Francs se faisaient des
-images des arbres, des oiseaux, des bêtes sauvages, et les adoraient.
-Ils croyaient que les braves allaient dans les palais de leur grand
-dieu Odin goûter les joies d'un éternel banquet, et cette croyance les
-poussait à braver la mort avec une audace extraordinaire.
-
-=Clovis (481-511).=--Clovis, fils de Childéric, fut, à l'âge de quinze
-ans, promené sur un bouclier suivant la coutume des Francs et proclamé
-roi (481). Animé d'une ardeur guerrière, il entraîna son peuple à la
-conquête de la Gaule. Il attaqua les troupes romaines qui occupaient
-encore une partie de la Gaule et les défit avec leur général Syagrius,
-près de Soissons (486). Cette ville devint des lors sa capitale.
-
-Clovis n'était guère le maître de ses soldats que pendant le combat.
-Les Francs ayant pillé une église de la ville de Reims et emporté un
-vase très précieux, l'évêque Remi fit réclamer ce vase. «Suivez-moi
-jusqu'à Soissons, dit Clovis aux envoyés, parce que là sera partagé
-tout ce qui a été gagné; lorsque ce vase sera tombé dans mon lot, je
-remplirai le désir de l'évêque.»
-
-Tout le butin étant réuni, Clovis dit: «Je vous prie, mes braves
-guerriers, de ne pas me refuser ce vase en dehors de ma part.»
-
-Les soldats consentaient, lorsque l'un d'eux, plus envieux, refusa et
-frappa le vase avec sa hache en disant: «Tu n'auras rien, ô roi, que
-ce que le sort t'accordera.» Clovis garda le silence et ne manifesta
-point sa colère.
-
-L'année suivante, il passait une revue de ses guerriers et examinait
-leurs armes. Lorsqu'il arriva devant le soldat qui avait brisé le
-vase: «Nul, lui dit-il, n'a ici des armes aussi mal entretenues que
-les tiennes.» Puis, lui prenant sa hache, il la jeta par terre, et
-comme le soldat se baissait pour la ramasser, Clovis leva sa propre
-hache et lui fendit la tête, en s’écriant: «Qu'il te soit fait ainsi
-que tu as fait au vase, l'an passé, dans Soissons!» Il inspira ainsi
-une grande crainte.
-
-Clovis épousa en 493 Clotilde, nièce de Gondebaud, roi des Burgondes.
-Or Clotilde était chrétienne. Elle s'appliqua à convertir à sa
-religion son époux, encore païen.
-
-Clovis avait déjà, grâce à ce mariage, gagné plusieurs villes, entre
-autres Paris. Une victoire sur les Alamans le rendit encore plus
-docile aux exhortations de la reine et de l'évêque saint Remi. Les
-Alamans passaient le Rhin en grand nombre pour prendre aussi leur part
-de cette Gaule que les Francs semblaient vouloir s'attribuer tout
-entière. Toutes les tribus franques accoururent autour de Clovis, et
-la bataille s'engagea à Tolbiac, près de Cologne (496). Les Francs
-plient un instant. Clovis, qui avait laissé baptiser deux de ses
-enfants, invoque, dit-on, le Dieu de Clotilde et promet de se faire
-chrétien s'il est vainqueur. La victoire lui revient et les Alamans
-sont rejetés au delà du Rhin. Clovis alors se fit baptiser par saint
-Remi, avec 3000 de ses soldats.
-
-Tous les évêques de la Gaule félicitèrent le nouveau converti, et
-tout le pays entre la Seine et la Loire se soumit au prince que
-l'Église appelait déjà «sa colonne de fer.» Clovis, excité par la
-reine Clotilde, toujours préoccupée de venger sa famille détruite
-par le cruel Gondebaud, battit ce roi près de Dijon et lui imposa un
-tribut. Des lors il domina sur les bords de la Saône.
-
-Restaient les Wisigoths. Les évêques du Midi, que persécutait ce
-peuple, appelaient Clovis. Celui-ci réunit ses farouches guerriers et
-leur dit: «Je supporte avec grand chagrin que ces impies possèdent
-une partie des Gaules. Marchons avec l'aide de Dieu, et, après les
-avoir vaincus, réduisons leur pays en notre pouvoir.» Cette nouvelle
-expédition plut singulièrement aux guerriers francs: ils approuvèrent;
-on passa la Loire. Clovis avait surtout défendu de piller le
-territoire de Tours, placé sous la protection spéciale de saint
-Martin, alors vénéré comme le plus grand apôtre des Gaules. «Où sera
-l'espoir de la victoire si nous offensons saint Martin?» disait Clovis
-avec cette dévotion intéressée qui pouvait seule avoir action sur
-des barbares. Un soldat, ayant arraché une botte de foin à un pauvre
-homme, fut mis à mort. Les heureux augures, les merveilles même se
-multiplièrent, si l'on en croit la légende, sur les pas de celui qui
-se confiait en la protection de saint Martin.
-
-Pour atteindre l'armée d’Alaric, Clovis remontait la rivière de Vienne
-et cherchait un gué: «une biche d'une merveilleuse grandeur» le lui
-montre en passant elle-même la rivière. Encore aujourd'hui cet endroit
-porte le nom populaire de _Gué de la Biche_. Lorsqu'elle approcha
-de Poitiers, l'armée des Francs vit un globe de feu qui paraissait
-sortir de l'église d'un autre saint célèbre, Hilaire de Poitiers,
-«sans doute, dit le chroniqueur, afin qu'aidés par la lumière du bien
-heureux confesseur, ils assaillissent plus hardiment les bataillons de
-ces hérétiques contre lesquels le saint évêque avait souvent combattu
-pour la foi.» Alaric, roi des Wisigoths, hésitait à engager l'action
-contre les Francs; il temporisait, espérant un prompt secours d'autres
-barbares d’Italie, les Ostrogoths; mais les chefs n'étaient point
-maîtres de leurs armées: «Nous valons bien les Francs en force et en
-courage!» s'écrièrent les soldats d’Alaric, et la bataille s'engagea
-a Voulon (4 lieues de Poitiers). Alaric était prudent, mais non
-lâche; il le prouva en demeurant sur le champ de bataille même après
-que ses lignes eurent été enfoncées. Il fut tué de la main même de
-Clovis. Celui-ci toutefois courut un grand danger: deux soldats Goths
-le frappèrent ensemble de leurs lances; mais les lances ne purent
-entamer la cuirasse du chef des Francs qui fut sauvé. En quelques
-heures la victoire fut complète et le carnage affreux. «Les cadavres,
-dit le chroniqueur, étaient amoncelés en tel nombre, qu'on eût dit
-des montagnes de morts.» Tout le midi de la Gaule, avec ses opulentes
-cités, tomba au pouvoir des Francs qui, pendant plusieurs mois, ne
-cessèrent de ravager le pays.
-
-Les Francs dominèrent alors jusqu'aux Pyrénées. Cependant toutes les
-tribus franques ne reconnaissaient pas l'autorité de Clovis. Toujours
-rusé et cruel, il se délivra de leurs rois, qu'il fit tuer en secret
-les uns après les autres. Il devint ainsi le seul chef des Francs.
-
-Clovis avait fondé un État qui est le plus ancien de tous les États
-de l'Europe, et fait de la Gaule la France. Il mourut en l'année 511,
-dans la cité de Lutèce, qu'on appelait déjà Paris, et dont il avait
-fait sa capitale.
-
-=Les fils de Clovis; partage de la Gaule.=--L’égalité des partages
-entre les enfants étant la règle des successions chez les Francs,
-les quatre fils de Clovis se divisèrent toutes ses conquêtes comme
-un simple butin. Chacun eut sa part de territoire et de trésors, de
-villes et d'étoffes précieuses. Il y eut un roi de Paris, Childebert;
-un roi de Soissons, Clotaire; un roi d'Orléans, Clodomir; un roi
-de Metz, Thierry. Et, de même que Clovis, en vrai barbare, avait
-dépouillé ses parents, de même ses fils cherchèrent à se dépouiller
-les uns les autres. Les enfants de Clodomir furent massacrés par leurs
-oncles Clotaire et Childebert.
-
-Quelques années plus tard, Clotaire et Childebert reprirent contre la
-Bourgogne la guerre et soumirent ce royaume (533-534).
-
-=Clotaire I^{er} (558-561).=--Clotaire, d'abord roi de Soissons, puis
-de Paris, survécut à ses frères et se trouva en 558 seul possesseur
-des pays soumis par les Francs. Cruel, il n'hésita pas à faire périr
-son fils Chramne qui s'était révolté contre lui avec l'aide du roi
-des Bretons. Chramne, vaincu, fut brûlé dans une cabane où il s'était
-réfugié. Clotaire mourut lui-même en 561.
-
-Quatre fils lui restaient. Après sa mort il y eut encore quatre
-royaumes. Caribert eut le royaume de Paris; Sigebert, celui de Metz;
-Chilpéric, celui de Soissons; Gontran, le royaume de Bourgogne. Plus
-violents encore que les fils de Clovis, ces princes, réduits bientôt
-à trois par la mort de Caribert (567), se firent bientôt des guerres
-acharnées. Au milieu de cette confusion on distingua surtout la
-rivalité des deux royaumes de Chilpéric et de Sigebert.
-
-=La Neustrie et l'Austrasie.=--Les Francs du royaume de Chilpéric
-(Soissons) et tous ceux qui habitaient de la Somme à la Loire se
-mêlaient de plus en plus avec les populations gallo-romaines,
-prenaient leurs mœurs et leurs usages. Ils devenaient ainsi de jour en
-jour plus différents des Francs du royaume de Sigebert (Metz), de ceux
-qui habitaient les pays de l'est, les bords de la Meuse, de la Moselle
-et du Rhin. Ceux-ci furent désignés sous le nom d’Austrasiens, les
-autres sous le nom de Neustriens. L'animosité de ces deux peuples se
-manifesta d'abord par la guerre qu'excita la rivalité de deux femmes
-tristement célèbres, Brunehaut, femme de Sigebert, et Frédégonde,
-femme de Chilpéric.
-
-Brunehaut, fille d'un roi des Wisigoths et élevée en Espagne dans des
-idées toutes romaines, avait voulu imposer ces idées aux guerriers
-francs de l'Austrasie. Elle voulait faire disparaître les coutumes
-barbares, réparait les voies que les Romains avaient construites et
-qu'on laissait tomber en ruine. Mais elle était emportée, avide.
-Elle faisait mettre à mort sans jugement les _leudes_[1] dont
-elle convoitait les trésors. Elle persécutait les évêques qui lui
-reprochaient ses violences. Elle arma même l'un contre l'autre ses
-deux petits-fils, Thierry II, roi de Bourgogne, et Théodebert II, roi
-d'Austrasie. Théodebert fut saisi et peu après mis à mort. Thierry
-II régna alors avec Brunehaut sur l'Austrasie et sur la Bourgogne.
-Mais Thierry, que Brunehaut avait laissé s'énerver dans les plaisirs,
-mourut tout à coup en 613, et Brunehaut demeura seule avec quatre
-arrière-petits-enfants en bas âge. Les leudes pensèrent alors que le
-moment était venu de se venger de cette femme ambitieuse et altière.
-De son côté, le fils de la cruelle Frédégonde, Clotaire II, trouva le
-moment favorable pour attaquer Brunehaut. Celle-ci fut abandonnée par
-son armée et bientôt livrée à Clotaire II.
-
-Le roi de Neustrie se montra le digne fils de Frédégonde par le
-supplice auquel il soumit la reine vaincue. Pendant trois jours elle
-fut exposée aux insultes des soldats, promenée honteusement sur un
-chameau, puis attachée à la queue d'un cheval fougueux qui lui brisa
-le crane et traîna son cadavre mutilé sur les pierres des chemins. Ce
-fut ainsi que mourut, en 613, Brunehaut, fille de roi, épouse de roi,
-mère de roi, aïeule et bisaïeule de rois.
-
-=Clotaire II (586-628).=--Le roi de Neustrie, Clotaire II, le fils
-de Frédégonde, réunit sous son autorité les deux royaumes et régna
-jusqu'en 628, seul maître de toute la Gaule comme l'avaient été
-Clotaire I^{er} et Clovis.
-
-=Dagobert I^{er} (628-638); grandeur du royaume franc.=--Son fils,
-Dagobert I^{er}, le plus puissant des rois de la famille ou dynastie
-de Mérovée, ne fut nullement le prince débonnaire que nous représente
-la légende: il avait au contraire forcé les grands à l'obéissance et
-se montrait terrible aux méchants. A peine prenait-il le temps de
-manger et de dormir, tant le zèle de la justice l'animait. Il était
-maître d'un vaste empire qui débordait bien au delà du Rhin. Il
-recevait en effet tribut des Alamans, des Thuringiens, des Bavarois et
-porta ses armes jusque dans la vallée du Danube où il eut à soutenir
-de rudes guerres.
-
-C'était dans sa villa de Clichy, près de Paris, que Dagobert aimait
-à résider et à déployer ses richesses. Assis sur un trône d'or, la
-couronne sur la tête, il donnait audience comme un véritable empereur.
-
-=Décadence des Mérovingiens; les rois fainéants.=--A la mort de
-Dagobert les partages se renouvelèrent ainsi que les guerres civiles.
-La famille de Mérovée alla sans cesse en dégénérant, et alors commença
-la série des souverains appelés _rois fainéants_: reproche injuste,
-car beaucoup n’arrivèrent pas à l'âge d'hommes, et ceux qui y
-arrivaient étaient relégués dans quelque villa au fond des forêts. De
-loin en loin un chariot traîné par des bœufs les amenait à l'assemblée
-générale des guerriers, puis, lorsqu'on leur avait rendu de vains
-honneurs, on les renvoyait à leurs chasses et a leurs plaisirs. Les
-maires du palais gouvernaient à leur place.
-
-Les maires du palais avaient d'abord été de simples officiers du roi,
-juges des querelles qui éclataient dans les villas royales ou entre
-les compagnons du roi. Élus par les leudes qu'ils conduisaient aux
-combats, ils devinrent les tuteurs des rois enfants, puis les maîtres
-de ceux qu'ils avaient élevés. Il y avait un maire du palais dans
-chaque royaume. Et les maires combattirent entre eux comme avaient
-combattu les rois.
-
-Les maires du palais prenaient si bien la place des rois qu'il n'y
-avait même déjà plus, depuis l'année 679, de rois en Austrasie. La
-famille de Pépin de Landen, dans laquelle depuis longtemps les leudes
-choisissaient les maires du palais, commandait seule aux Austrasiens.
-Sous la conduite de guerriers remarquables sortis de cette vaillante
-famille, les Austrasiens devinrent de jour en jour plus forts. Une
-victoire décisive de leur chef Pépin d'Héristal, remportée à Testry
-(en 687), sur les Neustriens, assura aux Austrasiens la domination de
-la Gaule.
-
-Il y eut sans doute encore des fantômes de rois en Neustrie, mais de
-fait la famille de Pépin d'Héristal remplaçait déjà celle de Clovis.
-
-De cette famille, en réalité maîtresse de la Gaule, sortit le fameux
-Charles Martel, l'un des plus grands guerriers de l'époque, qui
-renouvela les exploits de Clovis et annonçait ceux de Charlemagne.
-
-Du fond de l'Arabie, péninsule qui tient à l'Asie et à l'Afrique,
-un peuple ardent se précipitait à la conquête du monde, poussé par
-le fanatisme et la volonté d'imposer partout la religion de son
-prophète Mahomet. Celui-ci avait prêché et combattu de 622 à 632;
-il avait rompu avec le culte des idoles païennes, mais ne voyait
-en Jésus-Christ qu'un grand prophète et dans les Chrétiens que des
-infidèles adorant plusieurs dieux. Avec la Bible, l’Évangile, les
-poésies arabes, ses propres maximes et des préceptes matériels dictés
-par l'intelligence du climat de l'Orient, il avait composé un livre
-pour ses disciples, le Coran, où ceux-ci lurent surtout la doctrine
-du fatalisme, c'est-à-dire la résignation complète à tout ce qui
-peut arriver. Le zèle qui leur était recommandé pour la propagation
-de la croyance au vrai Dieu et a son prophète Mahomet, transportait
-les Arabes d'un enthousiasme qui excitait encore leur nature mobile
-et impétueuse. En moins d'un siècle, ils s'étaient emparés de la
-Syrie et de la Perse en Asie; de l'Égypte, de toutes les côtes de
-l'Afrique le long de la Méditerranée, enfin de l'Espagne (711).
-Bientôt ils convoitèrent la Gaule. Déjà, en 721, ils avaient attaqué
-l'Aquitaine et assailli Toulouse. Le duc Eudes, avec les Aquitains et
-les Gascons levés en masse, avait défendu sa capitale et gagné une
-sanglante bataille. En 732, une invasion plus redoutable se prépare
-sous un chef vaillant, Abdérame. Bientôt Abdérame s'empare de Bordeaux
-qu'il saccage. Le duc Eudes, qui jusqu'alors n'avait pas voulu faire
-soumission au duc des Francs, voyant ce torrent dévastateur se
-répandre par toute l'Aquitaine, et ses sujets épouvantés en présence
-de ces cavaliers rapides qu'on trouvait partout à la fois, implora le
-secours de Charles.
-
-Charles arriva avec les Francs du nord. Les Arabes se trouvaient
-en face du dernier rempart de la chrétienté. Cette armée, qu'un
-chroniqueur appelle avec raison «l’armée des Européens,» une fois
-détruite, la religion de Mahomet (ou autrement l'islamisme), dominera
-sur la terre.
-
-=Bataille de Poitiers (732).=--Les Francs n'abordèrent pas sans
-étonnement les Arabes, ces ennemis nouveaux, au teint basané, qui,
-enveloppés dans des burnous blancs, montaient des chevaux vifs
-et ardents. Les cavaliers arabes soulevaient des tourbillons de
-poussière, paraissaient et disparaissaient, se repliaient, se
-reformaient, pour revenir, avec la rapidité de l'ouragan, frapper
-en courant avec leurs cimeterres ou sabres recourbés. Les Arabes, à
-leur tour, s'étonnèrent de voir ces hommes du Nord, blonds, grands,
-protégés par des casques et des cottes de mailles ou des casaques de
-peaux, munis de longues épées, de piques, maniant habilement la hache
-et la lançant au loin. Les Francs demeuraient unis, disciplinés,
-présentant une forêt de piques comme un mur de fer, et résistaient,
-inébranlables, à tous les assauts.
-
-Une habile diversion organisée par Charles contre le camp arabe,
-décida le succès de la journée en faveur des Chrétiens. Ne songeant
-plus qu'à leurs richesses, les Arabes quittèrent leurs rangs. La nuit
-empêcha les Francs de poursuivre leur avantage.
-
-Le lendemain matin, ceux-ci revirent à la même place les tentes
-arabes et craignaient une nouvelle bataille; mais les ennemis avaient
-disparu; les Francs purent se jeter en toute liberté sur le prodigieux
-butin que les ennemis avaient abandonné.
-
-Charles avait frappé si fort qu'il reçut le surnom de Martel
-(marteau). A son retour à Paris, il fut accueilli avec enthousiasme
-et fit une entrée vraiment triomphale. Les Francs venaient de décider
-une grande querelle: ils avaient sauvé la chrétienté et la vraie
-civilisation, bien que les vainqueurs parussent moins civilisés et
-plus grossiers que les vaincus.
-
-=Pépin le Bref (741-768).=--Charles Martel laissa deux fils, Pépin et
-Carloman, qui commandèrent d'abord ensemble aux Francs. Carloman, en
-747, se fit moine et Pépin gouverna seul. Il se trouva bientôt assez
-puissant pour écarter le fantôme de roi mérovingien que sa famille
-avait maintenu. Il fit couper la chevelure du dernier Mérovingien,
-Childéric III, qui fut tonsuré comme un clerc et relégué dans un
-monastère à Saint-Omer (752 après Jésus-Christ).
-
-Proclamé roi à Soissons, Pépin se fit sacrer par Boniface, archevêque
-de Mayence. Il se fit même couronner une seconde fois, à Saint-Denis,
-par le pape Étienne II.
-
-Or les Lombards menaçaient Rome. Pépin, reconnaissant de l'appui
-que lui avait donné le pape, marcha à son secours et triompha des
-Lombards. Il concéda au Saint-Siège la province de Ravenne, et
-le pape eut alors une puissance temporelle. Pépin ensuite soumit
-définitivement la grande province du Midi, l'Aquitaine. La Gaule
-entière obéit dès lors aux Francs.
-
-Pépin était surnommé le Bref à cause de sa petite taille. Mais il
-prouva que la force et le courage ne dépendaient pas de la taille.
-Un jour il assistait, dans un cirque, avec ses leudes à un combat
-d'animaux: un taureau se défendait contre un lion; mais le lion sauta
-au cou du taureau et allait le déchirer. Pépin demanda si quelqu'un
-oserait porter secours au taureau. Personne n'ayant répondu, Pépin
-s’élança dans l'arène et, d'un coup d’épée, abattit la tête du lion.
-Les leudes admirèrent la vigueur de leur chef, et nul ne fut mieux
-obéi, malgré sa petite taille.
-
-
-
-
- CHAPITRE III
-
- CHARLEMAGNE (768-814)
-
-
-Bien qu'il eût lui-même rétabli l'unité de commandement, Pépin le
-Bref, avant de mourir, céda encore aux coutumes des Francs, car il
-partagea la Gaule entre ses fils Charles et Carloman. Les deux frères
-ne vécurent pas en bonne intelligence, mais la mort de Carloman (771)
-permit bientôt de rétablir l'unité. Charles écarta les enfants de
-Carloman et se fit reconnaître seul chef des Francs. C'est lui qui
-devait porter au plus haut degré la gloire de sa famille et mériter
-d'être appelé le _Grand_ ou _Charlemagne_.[2]
-
-Charlemagne était né dans un des domaines de Pépin le Bref, sur les
-bords du Rhin.
-
-Il fut élevé, comme tous les rois de ce temps, non dans des palais
-(il n'y en avait plus), mais dans des fermes établies au milieu des
-forêts. Gros, robuste, d'une taille très haute, presque un géant,
-il avait dans toute sa personne un air de grandeur et de dignité.
-Intrépide et infatigable, toujours en chasse ou en guerre, il ne
-quittait presque jamais le cheval et jamais l'épée.
-
-La renommée avait tellement exalté la puissance de Charlemagne que
-son aspect seul inspirait la plus vive frayeur, si nous en croyons un
-vieux récit.
-
-Sous la conduite de Charlemagne, les Francs sortirent de la Gaule de
-tous côtés et soumirent tous les peuples qui occupaient le centre et
-le midi de l'Europe.
-
-Afin de délivrer Rome et le pape du danger qui les menaçait sans
-cesse, Charlemagne détruisit le royaume des Lombards (774-776). Il
-prit alors le titre de roi d’Italie. Il vint à Rome et confirma au
-pape Adrien la possession des vastes domaines que Pépin avait accordés
-en 756 au pape Étienne II.
-
-Le roi des Francs marchait contre Didier, roi des Lombards, qui avait
-recueilli plusieurs de ses ennemis, et parmi eux un ancien officier
-de Charles, le comte Oger. Lorsqu'on annonça l'approche des Francs,
-Didier monta, avec Oger, sur une des plus hautes tours de la ville de
-Pavie: Il aperçut d'abord les bagages et les machines et dit à Oger:
-«Est-ce que Charles est dans cette armée?--Non, répondit le comte, pas
-encore!»
-
-On vit ensuite l'armée même, la foule des peuples rassemblés des
-contrées les plus lointaines. «Vraiment, dit le roi, Charles doit
-être au milieu de ces troupes.--Mais non, répondit le comte, pas
-encore! pas encore!» Et voici, comme il parlait, qu'on aperçut ceux
-qui formaient la garde de Charles et qui ne connaissaient pas le
-repos. «Est-ce Charles? s’écrie Didier étonné.--Non, dit Oger, pas
-encore. Quand tu verras, ajouta-t-il, la moisson frémir d'horreur dans
-les champs et le fleuve refléter la couleur du fer, alors tu pourras
-croire à l'arrivée de Charles.»
-
-Il n'avait pas encore fini de parler qu'on crut apercevoir un nuage
-ténébreux. Charles approchait et de ses armés sortait un éclat
-sinistre. Il apparut enfin, couvert de fer, avec son casque de fer,
-portant de sa main gauche une lance de fer et sa main droite appuyée
-sur son invincible épée. Tous ceux qui marchaient devant lui, à ses
-côtés, derrière lui, avaient le même aspect terrible.
-
-«Le voici! le voici! celui que tu demandais!» s'écria Oger, et tous
-deux tombèrent évanouis.
-
-Charlemagne enveloppa de son armée la ville de Pavie. La famine et la
-maladie décimèrent les défenseurs de la cité, qui fut obligée de se
-rendre.
-
-Didier vint lui-même se livrer à Charlemagne, qui le fit enfermer pour
-le reste de ses jours dans un cloître, ainsi qu'Oger.
-
-=Guerres en Espagne contre les Arabes.=--Charlemagne franchit les
-Pyrénées et refoula au delà de l'Èbre les Arabes d'Espagne (778).
-Mais, au retour, son arrière-garde fut écrasée dans la vallée de
-Roncevaux par les Basques ou Vascons qui occupaient les montagnes et
-firent rouler sur les Francs d'énormes quartiers de rocs. Là périt le
-neveu de Charlemagne, Roland, que les poètes célébrèrent beaucoup et
-vantèrent comme le modèle des guerriers.
-
-Selon les légendes, un traître, Ganelon, aurait indiqué aux ennemis la
-route que le neveu de Charles devait prendre, et ceux-ci l'attaquèrent
-au passage de Roncevaux. De tous côtés les traits pleuvaient, des
-arbres entiers déracines, des quartiers de roches étaient précipités
-sur les Francs entassés dans l'étroite vallée. Roland, qui combattait
-vaillamment, sonna de son cor pour avertir Charlemagne. Le bruit en
-arriva jusqu'aux oreilles de Charles: «C'est mon neveu qui m'appelle,
-dit-il avec inquiétude.--Non, dit Ganelon qui l'accompagnait, votre
-neveu chasse à travers la montagne.» Et le roi continua sa route.
-
-Roland sonna si fort que les veines de son cou se rompirent. Sur le
-point de mourir, il ne voulait pas que sa terrible épée, sa Durandal,
-comme on l'appelait, tombât entre les mains des ennemis; il chercha un
-rocher pour la briser; ce fut, disent les poètes, l’épée qui fendit le
-rocher. Ne pouvant briser Durandal, Roland la jeta dans une fontaine
-où elle doit rester, toujours d'après la légende, jusqu'à la fin des
-temps.
-
-Charlemagne avait fini par comprendre les sons désespérés du cor de
-Roland; il était revenu en toute hâte sur ses pas, mais trop tard, et
-ne put que venger la mort de son neveu.
-
-=Guerres contre les Saxons.=--Mais la guerre la plus longue, la plus
-acharnée que Charlemagne eut à soutenir, fut la guerre contre les
-Saxons. A dix-huit reprises différentes, dans l'espace de trente-trois
-ans, il pénétra dans le pays compris entre le Rhin et l’Elbe.
-
-Charles s'appliqua surtout à convertir les Saxons à la religion
-chrétienne. Il détruisit leurs bois sacrés, renversa leurs idoles,
-entre autres l’Irminsul, tronc d'arbre énorme et sculpté en forme de
-statue.
-
-Un chef surtout avait excité les Saxons à la résistance, Witikind.
-Ardent, infatigable, habile, Witikind se dérobait à toutes les
-recherches: quand il ne pouvait plus lutter, il se retirait chez les
-Danois et reparaissait dès que Charlemagne s'éloignait.
-
-Le bruit du désastre de Roncevaux étant parvenu jusque dans la Saxe,
-Witikind souleva toute la Germanie et osa se montrer sur les bords du
-Rhin (778). Charles fut obligé de recommencer la conquête du pays.
-Il y resta trois années pour y fonder des monastères, y bâtir des
-châteaux forts, y créer des évêchés.
-
-Charles alors croit pouvoir s’éloigner. Mais Witikind reparait et
-détruit une armée franque. Charles aussitôt revient au milieu des
-Saxons en ennemi irrité et inflexible. Witikind lui échappe encore,
-mais quatre mille cinq cents prisonniers sont décapités en un seul
-jour à Verden (782).
-
-Ce terrible massacre fut le signal d'une nouvelle guerre sans merci.
-Les Saxons, épuisés, à la fin se soumirent. Witikind, ne trouvant plus
-de soldats, fatigué lui-même et apprenant que Charles lui ferait grâce
-s'il voulait se convertir, vint reconnaître l'autorité de Charlemagne
-et recevoir le baptême à la villa royale d’Attigny sur Aisne (785).
-
-La soumission de Witikind termina la grande guerre de Saxe. Plusieurs
-tribus se révoltèrent encore plus d'une fois jusqu'en l'année 804, et
-Charlemagne, las de vaincre et de punir «cette race au cœur de fer,»
-dut transplanter des milliers de familles en d'autres régions et
-changer les habitants de la Saxe. C'est ainsi que le redoutable roi
-des Francs créa le pays qu'on a depuis appelé l'Allemagne.
-
-Le roi des Francs se trouvait à Rome au moment ou l'on célébrait le
-huit centième anniversaire de la naissance du Christ, et c'était
-précisément le premier jour de l'an 800, car on comptait alors les
-années à partir de Noël. Pendant la messe, comme Charles priait
-agenouillé dans l'église de Saint-Pierre et Saint-Paul, le pape
-Léon III, tenant une couronne d'or, alla tout à coup la lui placer
-sur la tête en disant: «A Charles très pieux, auguste, couronné de
-Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire!» Les
-guerriers francs, flattés dans leur orgueil, s'unirent aux Romains
-pour répéter avec enthousiasme: «A Charles, empereur des Romains, vie
-et victoire!»
-
-Le pape se prosterna devant le nouvel empereur d'Occident, qui revêtit
-un costume magnifique: tunique ornée de broderies, manteau fleuri de
-rameaux d'or, brodequins étincelants de pierres précieuses. Et toute
-la ville de Rome fut en joie: elle se croyait rappelée à son antique
-splendeur.
-
-Cette pompe toutefois, cette magnificence plaisaient peu au redoutable
-guerrier. En dehors des cérémonies, Charles conserva ses habitudes
-simples et le grossier costume des soldats francs. Ses compagnons
-aimaient au contraire à se parer des riches vêtements qu'ils avaient
-trouvés en abondance dans les villes d'Italie.
-
-Or, un dimanche, après la messe, Charles dit à ses compagnons: «Sans
-entrer au logis, vêtus comme nous le sommes, partons pour la chasse.»
-Il tombait une pluie fine et froide. Tout le jour on courut sous la
-pluie, dans les broussailles, au milieu des bois; les vêtements fins
-et délicats furent trempés, déchirés. Charles ordonna à ses compagnons
-de reparaître le lendemain devant lui avec le même costume. Ils
-se présentèrent tout honteux de leur triste équipage, et Charles
-plaisanta ses compagnons sur leurs somptueuses guenilles.
-
-Charles n'aurait point mérité le surnom de Grand, s'il n'eût effacé la
-barbarie du conquérant par la sagesse du législateur; il s'appliqua
-à faire régner dans son vaste empire l'ordre et la justice. «Une
-chronique raconte qu'il avait fait suspendre une cloche à la porte
-de son palais; tous ceux qui voulaient former appel à sa justice,
-sonnaient cette cloche et le roi, suffisamment averti, leur donnait
-audience tous les jours. La nuit même, car il avait l'habitude de se
-lever et de s'habiller plusieurs fois durant la nuit, Charles faisait
-introduire dans sa chambre des plaideurs de toutes conditions, les
-priait d'exposer leurs griefs mutuels et se prononçait comme en plein
-tribunal sur la question en litige.»
-
-Il établit dans les provinces, des comtes, des vicaires, des juges.
-Il avait l'œil et la main partout. Des envoyés royaux devaient, à
-chaque saison de l'année, parcourir les provinces et réprimer les
-excès des officiers. Au printemps et à l'automne, à la veille ou au
-retour de ces expéditions, l'empereur tenait les assemblées ordinaires
-chez les Francs; c'est là qu'il publiait ses _capitulaires_, lois
-diverses qui réglaient la police de l'État ou l'administration de
-ses fermes. Charles n'avait d'autres revenus que ceux de ses vastes
-domaines; aussi le voit-on s'occuper, en même temps que de l'ordre de
-la société, de la vente de ses bœufs et de ses porcs, des œufs de ses
-basses-cours, des poissons de ses étangs, des foins de ses prairies,
-même du superflu des légumes de son jardin. «Un père de famille,
-a-t-on dit avec raison, pourrait apprendre dans ses lois à gouverner
-sa maison.»
-
-Ce guerrier redoutable connaissait le prix de la science. Il étudia
-sa langue maternelle, il apprit le latin; sa rude main, si habituée à
-manier l'épée, s'exerçait à conduire le stylet sur les tablettes et à
-tracer d'informes caractères. Il s'entoura de savants qui formaient
-dans son palais comme une Académie.
-
-Charlemagne avait établi une école dans son palais même pour les
-enfants de ses leudes et des serviteurs de son palais. Il la visitait
-souvent. Les enfants les plus pauvres étudiaient avec ardeur. Charles
-leur dit un jour: «Je vous loue beaucoup, mes enfants, de votre zèle à
-remplir mes intentions et à rechercher de tous vos moyens votre propre
-bien. Maintenant, efforcez-vous d'atteindre à la perfection, alors je
-vous donnerai de riches évêchés, de magnifiques abbayes.» Puis il se
-tourna vers les enfants des grands, et d'une voix terrible il s'écria:
-«Quant à vous, fils des principaux de la nation qui, vous reposant sur
-votre naissance et votre fortune, avez négligé mes ordres et le soin
-de votre propre gloire dans vos études, si vous ne vous hâtez pas de
-réparer par une constante application votre négligence passée, vous
-n'obtiendrez jamais rien de Charles!»
-
-La renommée du puissant empereur s'était répandue au loin. Le monarque
-le plus puissant de l'Asie, le chef du grand empire arabe, le calife
-Haroun-al-Raschid (Haroun le Juste), lui envoya plusieurs fois des
-ambassades et des présents d'une merveilleuse richesse. Parmi ces
-présents, ce qui étonna le plus les Francs, ce fut un éléphant, animal
-qu'ils n'avaient jamais vu, et une horloge mécanique avec des figures
-qui se mettaient en mouvement pour sonner les heures.
-
-Charles mourut en 814 à Aix-la-Chapelle, ville qu'il aimait à cause de
-ses sources d'eau chaude, et où il avait élevé une grande église. On
-déposa son corps dans la crypte de cette église et on l'enferma dans
-un caveau, assis sur un trône de marbre, la couronne d'or sur la tête,
-un sceptre d'or entre ses mains.
-
-
-
-
- CHAPITRE IV
-
- LOUIS LE PIEUX--LE TRAITÉ DE VERDUN--CHARLES LE CHAUVE--LES NORMANDS
-
-
-=Louis le Pieux ou le Débonnaire.=--La famille de Charlemagne déclina
-plus vite encore qu'elle n'avait grandi. L'empire qu'il avait formé
-était trop vaste et se démembra dès le règne même de son fils, Louis
-le Débonnaire (814-840). Louis était si faible qu'il ne sut pas même
-maintenir son autorité dans sa famille. Incapable de porter seul
-le fardeau que lui avait légué son père, il partagea tout de suite
-l'empire entre ses trois fils, Lothaire, Pépin et Louis. Un de ses
-neveux, Bernard d'Italie, protesta contre ce partage, les armes à
-la main. Vaincu, il eut les yeux crevés par ordre de l'empereur et
-succomba aux suites de cet horrible supplice (818). Pour expier cette
-cruauté, Louis se soumit à une pénitence publique à Attigny, s'humilia
-devant les évêques et commença à avilir aux yeux des peuples la
-dignité impériale.
-
-Louis le Débonnaire, ayant eu d'un second mariage un quatrième fils,
-Charles, voulut aussi lui donner un royaume. Les autres fils alors se
-révoltèrent en 830, et déposèrent l'empereur.
-
-En l'an 833, a si peu de distance de la mort de Charlemagne, l'église
-de Saint-Médard de Soissons fut le théâtre d'une cérémonie bien
-différente de celle qui avait eu lieu à Rome en l'an 800. Louis le
-Débonnaire, détrôné une première fois en 830, venait d'être renversé
-une seconde fois par ses fils. Lothaire, auquel l'empereur, abandonné
-de son armée, s'était rendu, se montra sans pitié pour son père.
-Voulant le rendre incapable de régner, il l'obligea de faire, dans
-l'église de Saint-Médard de Soissons, une confession publique de ses
-fautes. On lui enleva tous les insignes de la dignité impériale, même
-le baudrier et les armes du guerrier. Louis dut revêtir le costume de
-pénitent et demeurer dans le cloître (833).
-
-Les peuples, encore pleins du souvenir de Charlemagne, protestèrent
-contre cette humiliation infligée à l'empereur et contre cet outrage
-fait à un père par ses enfants. Louis le Germanique et Pépin
-comprirent bientôt qu'ils n'avaient travaillé que pour leur aîné et
-ne voulurent point reconnaître son autorité. Ils délivrèrent Louis le
-Débonnaire, le ramenèrent à Saint-Denis, et le revêtirent de nouveau
-des ornements impériaux (834). Cependant les guerres recommencèrent.
-L'empereur mourut en combattant son fils Louis le Germanique. «Je lui
-pardonne, disait-il tristement, mais qu'il sache qu'il me fait mourir.»
-
-=Les fils de Louis le Débonnaire (840-843).=--Des fils qui avaient
-outrage l'autorité paternelle ne pouvaient se respecter les uns les
-autres. Ils luttèrent entre eux comme ils avaient lutté contre leur
-père.
-
-Pépin était mort, mais Louis le Germanique, Charles et Lothaire se
-disputèrent les provinces de l'empire. Charles et Louis se liguèrent
-contre leur aîné, Lothaire, qui seul portait le titre d'empereur. Ils
-le battirent à la journée de Fontanet (841), près d'Auxerre. Dans
-chaque camp il y avait des hommes de même nation, et on vit ainsi
-se battre frères contre frères, Francs contre Francs, Saxons contre
-Saxons. Charles et Louis demeurèrent vainqueurs.
-
-Les deux frères resserrèrent leur union par un serment mutuel qu'ils
-prononcèrent devant leurs armées, à Strasbourg, l'un en langue
-germanique, l'autre en langue romane (ou romaine) (842). Lothaire
-consentit alors à un partage définitif, à Verdun, en 843. Louis le
-Germanique conserva tous les pays au delà du Rhin (Saxe et Bavière) et
-qui devaient former l'Allemagne.
-
-Charles garda les pays qu'il gouvernait, c'est-à-dire la Gaule, mais
-non dans toute son étendue. Lothaire conservait l’Italie et recevait,
-en outre, les pays compris entre la Meuse et le Rhin, entre la Saône
-et le Jura, entre le Rhône et les Alpes (Belgique, Lorraine, Alsace,
-comté de Bourgogne, Dauphiné et Provence).
-
-Ce partage de famille, semblable à tous ceux qui s'étaient faits
-jusqu'alors, eut cependant les plus déplorables conséquences. Les
-pays qui formaient la part de Lothaire n'étant rattachés ni à la
-Gaule, ni à la Germanie, et trop divers pour devenir eux-mêmes un
-État, devaient être la cause de guerres sans fin. La Bourgogne, le
-Dauphiné, la Provence firent plus tard retour à la Gaule comme la
-nature l'indiquait; mais le territoire entre la Meuse et le Rhin, la
-riante vallée de la Moselle, la pittoresque et riche vallée du Rhin,
-restèrent un éternel sujet de discorde entre la France qui réclame et
-l'Allemagne qui détient aujourd'hui ces pays jadis gaulois, romains et
-francs.
-
-=Charles le Chauve (843-877).=--Prince faible, Charles le Chauve, qui
-avait reçu la Gaule mutilée, ne pouvait même y exercer son autorité.
-Les ducs et les comtes établis dans les provinces s'y déclaraient
-souverains. La France allait se décomposant en petits États. Pour
-comble de malheur, arrivaient de nouveaux barbares, les Normands.
-
-=Les Normands.=--Nommés ainsi parce qu'ils venaient des pays du nord,
-de la Scandinavie, les Normands étaient d'intrépides marins, habiles
-à manier la rame et la voile. Leurs chants ordinaires suffisent à
-les peindre: «Que le pirate dorme sur son bouclier, le ciel bleu lui
-sert de tente.--Quand le vent souffle avec furie, hisse ta voile
-jusqu'au haut du mât. Les vagues bouleversées repoussent le pirate;
-laisse aller; qui amène sa voile est un lâche: mieux vaut mourir.--Si
-le marchand passe, protège son navire, mais qu'il ne refuse pas
-le tribut. Tu es le roi sur les vagues, il est l'esclave de son
-gain.--Les blessures honorent le pirate; elles parent l'homme quand
-elles se trouvent sur sa poitrine ou sur son front.»
-
-Ces rois de la mer, montés sur leurs barques grossièrement construites
-et ornées à l'avant de figures de serpents et de chevaux, arrivent à
-l'embouchure des fleuves: ils se saisissent d'un îlot ou d'un poste de
-difficile accès qui leur sert de cantonnement, de retraite en cas de
-besoin. Le jour, ils restent immobiles dans des baies solitaires ou
-cachés dans les forêts du rivage; la nuit, ils abordent, escaladent
-couvents et châteaux forts, pillent le pays, organisent une sorte de
-cavalerie avec les chevaux qu'ils rencontrent et courent en tous sens
-jusqu'à trente ou quarante lieues de leur flotille. A la vue de ces
-guerriers couverts d'un tissu de lames de fer disposées en écailles,
-armés d'une lourde hache, d'une épée à deux tranchants ou d'une longue
-lance, l'effroi des populations est indicible; les prières de l'époque
-l'attestent: «De la fureur des Normands délivrez-nous, Seigneur!»
-s'écriaient-elles dans leur terreur.
-
-Cette faiblesse les enhardissait: Paris, Orléans, Toulouse furent
-pillés; les Normands perdent même l'habitude de retourner dans leur
-pays pendant l'hiver. Une seule famille se distingue par son courage
-contre ces ravageurs, celle de Robert le Fort, comte d'Anjou. Robert
-acquit une grande renommée en repoussant les pirates, mais il périt au
-combat de Brissarthe (865) près d'Angers.
-
-=L'empereur Charles le Gros (884-888).=--Le fils de Charles le Chauve,
-Louis le Bègue, ses petits-fils Louis III et Carloman ne firent que
-passer sur le trône. La Gaule tomba sous l'autorité d'un descendant de
-Louis le Germanique, l'empereur Charles le Gros, qui reconstitua, en
-884, l'empire entier de Charlemagne. Mais ce prince qui méritait bien
-son surnom était aussi faible en Germanie qu'en Gaule.
-
-Dans l'été de 885, une nombreuse flottille normande conduite par deux
-redoutables chefs, Godefried et Siegfried, remonta le cours de la
-Seine. Elle comptait plus de trois mille barques longues et plates
-qu'ornaient de grossières figures de serpents ou de dragons. Instruits
-par les malheurs précédents, les Parisiens avaient protégé, par des
-tours, sur chaque rive du fleuve, les deux ponts qui mettaient leur
-île en communication avec le pays. Deux cents seigneurs, avec leurs
-hommes, avaient répondu à l'appel du comte de Paris Eudes, digne fils
-de Robert le Fort, et s'étaient enfermés dans la ville. Aussi le roi
-des pirates, Siegfried, essaya-t-il de négocier: il ne demandait que
-le passage pour aller en Bourgogne. Mais l'évêque de Paris, Gozlin,
-lui répondit: «L'empereur Charles nous a donné Paris à garder; si par
-hasard la défense de ses murs eût été confiée à ta foi, ferais-tu pour
-nous ce que tu demandes pour toi?--Si je le faisais, s'écria fièrement
-le barbare, ma tête devrait tomber sous la hache et être jetée aux
-chiens.» Les Normands commencèrent le siège (novembre 885).
-
-Un an entier les Parisiens repoussèrent les assauts des pirates.
-Une crue subite de la Seine emporta une partie du Petit-Pont, et
-douze guerriers restèrent isolés dans la tour construite sur la rive
-gauche: un jour entier ils tinrent tête à l'armée des barbares qui
-finirent par incendier la tour. Les douze Parisiens se retirèrent sur
-les débris du pont et continuèrent à combattre: sur la foi qu'ils
-auraient la vie sauve, ils se rendirent; mais ils furent massacrés, et
-l'un d'eux, Hérivée, qu'on voulait épargner, refusa noblement de se
-racheter par une rançon.
-
-Cependant la misère de Paris croissait, car la famine était venue,
-et la peste. L'évêque Gozlin, qui soutenait les combattants par ses
-prières et son exemple, mourut. Alors le comte Eudes s'échappa pour
-aller solliciter le secours de l'empereur Charles le Gros. Eudes
-parvint ensuite à rentrer dans la ville, malgré les Normands. Enfin,
-au mois d'octobre (886), sur les hauteurs de Montmartre, parut l'armée
-de Charles lui-même: les Parisiens s'attendaient à voir exterminer
-leurs ennemis. Charles, au lieu de combattre, acheta la retraite des
-Normands au prix de sept cents livres d'argent.
-
-Charles le Gros montrait partout la même lâcheté. Aussi les grands de
-tous les pays l'abandonnèrent et le déposèrent à la diète de Tribur en
-Allemagne (887). On ne lui nomma pas de successeur comme empereur, et
-chaque nation se choisit un chef particulier: l'empire de Charlemagne
-était à jamais détruit. La Gaule donna la couronne au vaillant
-défenseur de Paris, le duc des Francs, Eudes. L’Italie se partagea
-entre plusieurs princes. Tout le monde d'ailleurs voulait devenir
-roi: il y avait des rois de Bourgogne, de Provence, de Lorraine, de
-Navarre, etc., mais en réalité trois grandes nations sortirent seules
-de ce démembrement de l'empire carolingien: la nation française, la
-nation italienne, la nation allemande.
-
-Eudes, proclamé roi des Francs en 887, régna jusqu'en 898. Mais s'il
-commençait dans la Gaule devenue la France, une nouvelle famille
-de rois, les descendants de Charlemagne conservaient encore des
-partisans: un petit-fils de Charles le Chauve, Charles le Simple,
-succéda au roi Eudes.
-
-=Charles le Simple (898-922).=--Ce prince qui méritait bien son
-surnom, car il était naïf et simple d'esprit, mit fin pourtant, en 912
-par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, aux incursions des Normands:
-il concéda à leur chef Rollon, qui se fit baptiser et épousa la fille
-de Charles, les rives verdoyantes et fertiles de la basse Seine: ce
-pays forma dès lors le duché de Normandie.
-
-Grâce à la sévérité de Rollon, les Normands perdirent leurs habitudes
-de pillage, la sécurité revint et les anciennes populations, soumises
-à leur autorité, travaillèrent avec une telle ardeur que la Normandie
-devint rapidement une des plus riches provinces.
-
-Charles le Simple, comme ses prédécesseurs, affaiblissait par ses
-libéralités le domaine royal, sans pour cela empêcher les grands de
-se révolter contre lui. Il fut renversé du trône en 922 et mourut, au
-château de Péronne, captif d'Héribert, comte de Vermandois.
-
-=La famille d'Eudes; les ducs des Francs.=--La famille d'Eudes,
-au sein de laquelle s'était maintenu le titre de duc des Francs,
-l'emporta de nouveau jusqu'en 936 avec Robert I^{er} (922-923), Raoul
-de Bourgogne (923-936). Mais le petit-fils d'Eudes, Hugues, comte de
-Paris, duc des Francs, et connu dans l'histoire sous le nom de Hugues
-le Grand, ne jugea pas encore venu le moment de déposséder tout à fait
-la famille de Charlemagne. Il rappela lui-même d'Angleterre où on
-l'avait emmené, le jeune fils de Charles le Simple, Louis IV, surnommé
-pour cette raison d'Outre-mer (936). Toutefois il entendait bien
-gouverner comme avaient fait jadis les maires du palais.
-
-A la mort de Louis IV, Hugues ne chercha pas non plus à prendre une
-couronne qui ne pouvait tarder à échoir à sa famille; il reconnut
-Lothaire, fils de Louis. Il mourut lui-même en 956, laissant trois
-fils, dont l'aîné, Hugues Capet, recueillit, avec le comté de Paris,
-le titre de duc des Francs. Lothaire (954-986) était un prince actif
-qui ne put cependant secouer la tutelle de Hugues Capet. Il mourut en
-986.
-
-Hugues Capet fit reconnaître le jeune Louis V. Mais Louis V mourut, au
-bout d'un an, à la suite d'un accident de chasse. Les seigneurs alors,
-rejetant les prétentions de son oncle, Charles de Lorraine, élurent
-pour roi Hugues Capet comte de Paris et duc des Francs. Ce fut le chef
-d'une famille qui devait régner durant huit siècles.
-
-
-
-
- CHAPITRE V
-
- LA FÉODALITÉ
-
-
-=Les seigneurs et les fiefs.=--Hugues Capet proclamé roi, en 987,
-n'avait reçu qu'un vain titre: il n'était rien, car tous les seigneurs
-étaient rois. Les seigneurs, c'étaient les anciens compagnons, les
-anciens leudes du prince. Les rois francs avaient donné à leurs
-compagnons, pour les récompenser de leurs services, des chevaux, des
-armes, puis des terres, des forêts, de vastes domaines. Ceux qui
-étaient ainsi récompensés devaient engager leur fidélité au roi,
-leur _foi_. Les terres données ainsi s'appelèrent les _fiefs_, et du
-mot _féod_ nous avons fait féodal. La société fut appelée _société
-féodale_, et nous nommons ce régime _la féodalité_.
-
-Celui qui recevait un fief s'agenouillait devant son seigneur. Il
-jurait d'être son _homme_. Quelques-uns, trop fiers ou trop puissants,
-restaient debout en prêtant serment. Le seigneur, à son tour,
-remettait à son homme une motte de gazon, un rameau d'arbre comme
-symbole de la terre que l'autre reconnaissait devoir à sa générosité.
-S'il s'agissait d'un grand fief, duché ou comte, le symbole était un
-étendard. Le vassal était obligé de suivre son suzerain à la guerre,
-de contribuer à sa rançon s'il tombait aux mains de l'ennemi, de
-l'assister quand il rendait la justice. Le suzerain, en retour, devait
-protection à son vassal et à sa famille.
-
-=Le château.=--Les seigneurs étaient cantonnés dans des châteaux; ces
-forteresses ne furent d'abord que des palissades entourées d'un fossé
-destiné à défendre le pays contre les Normands. Aux palissades les
-seigneurs substituèrent des murs en pierre d'une épaisseur énorme. Les
-murs furent flanqués de tours crénelées, et enveloppèrent souvent une
-vaste étendue de terrain, de vastes magasins, une ferme, quelquefois
-même un bourg entier. Le seigneur se sentait fort dans son château.
-Au sommet de la plus haute tour veillait sans cesse le _guetteur_.
-Sitôt qu'il apercevait au loin une troupe suspecte, il sonnait une
-cloche. Les cors retentissants remplissaient de bruit les cours et les
-salles. Les guerriers se revêtaient de leurs lourdes armures de fer.
-Les archers se plaçaient derrière les créneaux; le pont-levis était
-relevé, la herse abaissée.
-
-Si l'ennemi n'était pas en grand nombre, le seigneur sortait à son
-tour avec ses hommes: il repoussait ceux qui venaient envahir son
-domaine et pénétrait dans celui de son ennemi, brûlant, pillant,
-rendant ravage pour ravage.
-
-L'hiver, il fallait vaincre l'ennui. C'est alors que la châtelaine
-organisait des fêtes, des jeux, appelait des musiciens, ou
-_ménestrels_. Un nain ou un être difforme, nommé le fou, avait mission
-d'exciter le rire par ses grimaces et ses bons mots. On se réjouissait
-surtout lorsque arrivait au château un de ces poètes appelés
-_trouvères_[3] qui s'en allaient chantant les exploits de Charlemagne
-et de Roland.
-
-Au pied des châteaux se groupèrent les maisons des hommes dépendant
-du seigneur et cultivant les terres. Ces maisons formèrent les bourgs
-quand elles étaient pressées les unes contre les autres et enceintes
-d'une palissade ou d'un mur, et les villages, quand elles étaient
-éparses dans la campagne.
-
-Le seigneur possédait non seulement la terre, mais les gens qui
-travaillaient la terre. Les vilains devaient moissonner ses blés,
-rentrer ses foins, bâtir sa demeure, réparer ses chemins sans la
-moindre rétribution: c'était la corvée.
-
-Seul le seigneur pouvait chasser en tout temps sans souci des
-récoltes: c'était le droit de chasse.
-
-Seul il avait le privilège d'avoir des pigeons qui vivaient aux dépens
-des champs d'alentour: c'était le droit de colombier.
-
-Dans ses voyages, il se faisait héberger ou il voulait: c'était le
-droit de gîte.
-
-Les vilains ou roturiers, en acquittant ces droits, ces corvées,
-gardaient une certaine liberté. Ils pouvaient avoir une cabane, une
-terre, s'enrichir même s'ils avaient affaire à des seigneurs doux et
-pacifiques.
-
-Au-dessous d'eux, les serfs, plus malheureux, rappelaient les esclaves
-antiques. C'étaient les descendants de prisonniers de guerre ou
-d'hommes réduits en servitude pour certains crimes, parce qu'ils
-n'avaient pu payer l'amende, ou de pauvres gens qui s'étaient livrés
-corps et biens, à cause de l'affreuse misère. D'autres, par piété ou
-par repentir, s'étaient déclarés serfs des églises, des abbayes.
-
-Le serf était comme la terre qu'il cultivait, la propriété absolue de
-son maître qui pouvait le donner, l'échanger ou le vendre, comme bon
-lui semblait. Les enfants d'un serf devenaient serfs en naissant. Si
-un homme libre épousait une femme serve, il tombait en servitude. Le
-seigneur pouvait séparer le serf de sa femme, de ses enfants, échanger
-ces malheureux comme un vil bétail.
-
-
-
-
- CHAPITRE VI
-
- LES CROISADES--LA CHEVALERIE
-
-
-=Les premiers Capétiens (987-1108).=--Les premiers Capétiens ne purent
-remédier au désordre de la société. C'est à peine s'ils étaient égaux
-aux autres seigneurs. Hugues Capet (987-996) écrivait à Adelbert,
-comte de Périgord, qui refusait d'obéir. «Qui t'a fait comte?» L'autre
-répondit insolemment «Qui t'a fait roi?»
-
-Son fils Robert eut la piété d'un moine, non la fermeté d'un roi.
-Les guerres devinrent si nombreuses, les famines si affreuses, qu'on
-crut à une prédiction qui annonçait la fin du monde pour l'an 1000.
-Cette terreur augmenta la puissance et la richesse de l'Église à
-laquelle les seigneurs, pour obtenir le pardon de leurs fautes,
-firent de grandes générosités. L’Église, du reste, chercha à remédier
-au désordre affreux de la société. Sous le règne de Henri I^{er}
-(1031-1060), elle publia la _Trêve de Dieu_ (1041). La guerre était
-interdite du mercredi soir au lundi matin de chaque semaine, durant
-le carême et l'avent. Après Henri I^{er} règne Philippe I^{er}
-(1060-1108), qui demeure presque toujours renfermé dans ses châteaux
-ou occupé à combattre les vassaux de son domaine.
-
-=Conquête de l'Angleterre par les Normands.=--Guillaume, duc
-de Normandie, était le parent d'un roi saxon qui régnait sur
-l'Angleterre: il prétendit à son héritage. En 1066 il réunit autour
-de lui ses vassaux et appela une foule d'aventuriers, leur promettant
-argent et domaines. Avec une flotte nombreuse, il traversa la Manche
-et aborda sur la côte méridionale de la grande île. Le duc ne vint à
-terre que le dernier de tous, il fit un faux pas et tomba sur la face.
-Un murmure s'éleva; des voix crièrent: «Dieu nous garde! C'est mauvais
-signe.» Mais Guillaume, se relevant, dit aussitôt: «Qu'avez-vous?
-Quelle chose vous étonne? J'ai saisi cette terre de mes mains et, par
-la splendeur de Dieu, tant qu'il y en a, elle est à vous.»
-
-Les Saxons avaient élu pour roi Harald auquel on conseillait d'éviter
-le combat et de faire retraite vers Londres en ravageant tout le pays
-pour affamer les étrangers. «Moi, répondit Harald, que je ravage le
-pays qui m'a été donné en garde! Par ma foi, ce serait trahison et je
-dois plutôt tenter les chances de la bataille avec le peu d'hommes que
-j'ai, mon courage et ma bonne cause.»
-
-L'armée de Guillaume se trouva bientôt, à Hastings, en vue du camp
-saxon qui était assis sur une longue chaîne de collines et fortifié
-par un rempart de pieux et de claies d'osier. Un Normand, appelé
-Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille et entonna
-le chant, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En
-chantant, il jouait avec son épée, la lançait en l'air avec force et
-la recevait dans sa main droite. Les Normands répétaient ses refrains
-et criaient: «Dieu aide! Dieu aide!»
-
-La bataille fut vive et acharnée, mais les Saxons, ayant commis
-l'imprudence de quitter leurs retranchements, furent vaincus. Harald
-périt au milieu de la mêlée; beaucoup de Saxons ne voulurent point
-survivre à ce désastre et se défendirent jusqu'à la mort. Guillaume,
-maître du pays, y fixa les Normands et partagea les terres entre ses
-soldats. La langue française se parla au delà de la Manche, et la
-langue anglaise en a retenu quantité de mots et d'expressions.
-
-=La première croisade (1095-1099).=--On vit bientôt des expéditions
-autrement grandes et fameuses. La Palestine avec Jérusalem était
-devenue la proie des Arabes musulmans, puis des Turcomans,[4] bien
-plus farouches.
-
-Or les chrétiens allaient en grand nombre visiter Jérusalem et les
-lieux saints. C'était le pèlerinage, comme on disait. Les chrétiens
-qui accomplissaient ce pèlerinage furent exposés à de violents
-outrages. Un pèlerin français, Pierre l'Ermite, vint raconter aux
-peuples de l'Europe ces persécutions, les excitant à la guerre
-sainte. Pierre l'Ermite s'appelait de son vrai nom Pierre d'Achères
-(des environs d'Amiens). Il avait été guerrier, puis s'était fait
-ermite, d'où son surnom de Pierre l'Ermite. Ayant fait le pèlerinage
-de la Terre Sainte, il fut vivement ému des souffrances des chrétiens
-d'Orient et vint les raconter au pape Urbain II. Encouragé par lui,
-Pierre l'Ermite traversa l’Italie, puis la France. Monté sur une
-mule, un crucifix à la main, les pieds nus, portant une pauvre
-robe attachée par une grosse corde, il prêcha la guerre contre les
-infidèles et appela les chrétiens à la délivrance du tombeau du Christ.
-
-Le pape Urbain II, Français de naissance, convoqua à Clermont en
-Auvergne un concile où, avec les prélats, affluèrent les seigneurs
-et une multitude de peuple. Pierre l'Ermite raconta de nouveau les
-malheurs des chrétiens de la Palestine. Le pape exhorta les Francs
-à cesser leurs guerres et à mettre leur bravoure au service de la
-religion. Tous répondirent par un même cri: «Dieu le veut! Dieu le
-veut!» (1095). Nobles et vilains firent vœu de partir pour la guerre
-sainte; comme signe de ce vœu, ils attachèrent à leur épaule une
-croix d'étoffe rouge: ce qui leur fit donner le nom de _Croisés_, et
-à l'expédition le nom de _Croisade_. Tout le monde voulait partir
-pour la croisade. Les pauvres gens entassaient dans des charrettes
-tout ce qu'ils avaient. Les premiers prêts, ils se mirent en route
-sous la conduite de Pierre l'Ermite et de Gauthier sans Avoir. A la
-vue de chaque ville nouvelle, les femmes et les enfants, dans leur
-simplicité, demandaient: «Est-ce donc là Jérusalem?» Cette foule
-traversa l'Allemagne en pillant pour vivre et arriva décimée en Asie,
-où elle fut exterminée.
-
-L'armée des seigneurs ne s'ébranla qu'après de longs préparatifs. Elle
-formait une masse de cent mille chevaliers, six cent mille fantassins
-(1096), et avait à sa tête des chefs expérimentés à la tête desquels
-on distinguait Godefroy de Bouillon, Raymond de Toulouse, Hugues de
-France, Étienne de Blois, le Normand Bohémond, prince de Tarente (en
-Italie) et son cousin Tancrède.
-
-Après deux batailles sanglantes, les Turcs se contentèrent de harceler
-par leur cavalerie légère les lourds chevaliers; ils laissèrent
-combattre pour eux la faim, la misère, l'intempérie des vents,
-l'ardeur brûlante du soleil. Jusqu'en Syrie, chaque pas fut marqué
-par des cadavres. Là se trouvait la puissante et riche Antioche. Les
-croisés, épuisés et quoique réduits de moitié, étaient encore au
-nombre de 300,000 hommes. Il fut impossible de nourrir ces masses
-pendant un siège qui dura sept mois: la famine était affreuse. Les
-intrigues de l'habile Normand Bohémond parvinrent cependant à rendre
-les chrétiens maîtres de la ville, où ils trouvèrent, après une
-abondance de quelques jours, la disette et l'épidémie.
-
-Pour comble de maux, arrivait une grande armée turque. Un instant le
-découragement fut extrême. Tout à coup l'enthousiasme succède à cette
-torpeur: le bruit s'est répandu qu'un prêtre de Marseille vient de
-trouver en terre la lance qui avait percé le côté du Christ; alors ces
-malheureux, qui n'attendaient plus que la mort, maintenant pleins de
-force et de courage, se précipitent sur les Turcs, qu'ils mettent en
-pleine déroute (1098).
-
-D’Antioche, l'armée s'avance lentement sur Jérusalem. Tout à coup,
-au revers d'une colline de sable rougeâtre et sans verdure, elle
-s'arrête. A quelque distance s'élevait une ligne de remparts, des
-portes, des tours, des temples, des édifices. Le même cri Jérusalem!
-sortit de toutes les bouches poussé par soixante mille personnes qui
-seules survivaient à ces trois années d'épreuves (1099). Les croisés
-ne purent maîtriser leur enthousiasme et marchèrent à l'assaut, mais
-ils furent repoussés et durent se résigner à faire un siège régulier.
-Au bout de cinq semaines ils étaient en mesure de tenter une attaque
-mieux concertée. Ils firent rouler au pied des murailles de hautes
-tours surmontées de ponts-levis qui s'abattaient sur les parapets.
-Pendant deux jours on combattit avec une égale fureur. Vers le milieu
-de la seconde journée (un vendredi, le 14 juillet 1099) les croisés
-réussirent à pénétrer dans la ville, et un horrible carnage suivit la
-victoire.
-
-Les croisés s'accordèrent à choisir, pour garder et gouverner le
-nouveau royaume chrétien, Godefroy de Bouillon, qui, loin de s'en
-montrer plus fier, n'en fut que plus humble. Il ne voulut pas prendre
-le titre de roi, mais celui de _défenseur du saint sépulcre_. Il dit:
-«qu'il ne voulait pas porter une couronne d'or là où le roi des rois
-avait porté une couronne d'épines.» Les députés d'une peuplade étant
-venus lui parler le trouvèrent assis sur un sac de paille; ils s'en
-étonnèrent. «La terre, leur dit-il, doit être le siège des hommes
-pendant leur vie, puisqu'elle leur sert de sépulture après leur mort.»
-
-=Louis VI.=--La croisade avait amené l'éloignement et la mort d'un
-grand nombre de seigneurs; les efforts des villes qui cherchaient
-à obtenir des chartes de commune, embarrassaient les autres. Cet
-affaiblissement des seigneurs profita au roi de France qui n'avait pas
-bougé de ses châteaux.
-
-Le fils de Philippe I^{er}, Louis VI (1108-1137), surnommé le Gros,
-mais plus justement appelé l’Éveillé, releva l'autorité royale. Modèle
-des chevaliers, toujours prêt à défendre le pauvre et l'orphelin, il
-fit, durant son règne de vingt-neuf ans, une guerre sans merci aux
-seigneurs pillards que les auteurs du temps comparent à des loups
-dévorants.
-
-=Louis VII (1137-1180).=--Le roi Louis VII fut un prince moins habile
-que son père. Il fit une guerre contre le comte de Champagne. Dans
-cette guerre, l'église de Vitry fut brûlée et treize cents personnes
-périrent (1142). Louis VII, alors plein de repentir, voulut diriger
-une expédition en Terre Sainte. Ce fut la deuxième croisade, que
-prêcha saint Bernard, mais elle n'eut pas de brillants résultats.
-
-Louis VII avait épousé une riche héritière, Eléonore d'Aquitaine.
-Mais, après la croisade, il la répudia. Le roi perdit ainsi la dot que
-la reine lui avait apportée, les plus belles provinces du Centre et du
-Midi, plus de treize de nos départements.
-
-Eléonore épousa Henri Plantagenet,[5] comte d'Anjou, héritier de la
-Normandie et, quelques années après, roi d'Angleterre, sous le nom de
-Henri II. Une grande partie de la France (équivalant à vingt et un de
-nos départements) appartint alors aux rois anglais.
-
-=Philippe Auguste (1180-1223).=--Le fils que Louis VII, après son
-divorce avec Eléonore, avait eu d'un autre mariage, Philippe, devait
-mériter le surnom d'Auguste. Arrivé au trône à l'âge de quinze
-ans (en 1180), il sut résister aux barons indociles comme au roi
-d'Angleterre, organiser ses domaines, et il compte parmi les plus
-grands rois. Philippe fit la guerre au roi d'Angleterre, Henri II, et
-soutint ses fils révoltés contre lui. L'un d'eux, Richard, était même
-devenu l'ami de Philippe, mangeait à sa table et combattait avec lui
-contre le roi Henri. Celui-ci étant mort en 1189, Richard lui succéda.
-D'abord rien ne parut changé. Philippe et Richard restèrent amis.
-
-Le royaume de Jérusalem venait d'être détruit. La ville sainte avait
-dû se rendre au sultan Saladin (1187). Guillaume, archevêque de Tyr,
-vint raconter en Europe les malheurs de la Palestine. Philippe Auguste
-partit pour la troisième croisade et Richard promit de le suivre
-(1190). En Palestine, les croisés assiégèrent et prirent Ptolémaïs.
-Mais les deux amis se brouillèrent. Richard, querelleur, hautain, ne
-tarda pas à blesser Philippe, plus calme, plus avisé. Philippe, en
-prince prudent, se hâta de revenir dans son royaume (1192).
-
-=Richard Cœur de Lion.=--Richard était demeuré longtemps en Asie à
-batailler contre les Sarrasins. Il revenait toujours de la mêlée
-hérissé de flèches, «semblable à une pelote couverte d'aiguilles.»
-Longtemps les musulmans parlèrent de ses exploits. Lorsqu'un cheval,
-effrayé par quelque buisson, se cabrait, son maître lui disait:
-«Crois-tu donc que ce soit l'ombre du roi Richard?» Le roi anglais
-ne put néanmoins reprendre Jérusalem. Il quitta la Terre Sainte
-après avoir conclu un traité avec Saladin. Richard, au retour de la
-Palestine, fut obligé de traverser le duché d'Autriche, dont il
-avait, à la croisade, insulté le souverain. Reconnu, arrêté, livré à
-l'empereur d'Allemagne, Henri VI, il subit quatorze mois de captivité.
-
-Selon la légende, un fidèle trouvère, Blondel, découvrit sa prison en
-chantant près de sa tour ses airs favoris. Les barons et le peuple
-anglais rachetèrent leur roi au prix de 150.000 marcs d'argent (1194).
-Devenue libre, Richard voulut se venger du roi de France. Une guerre
-de cinq ans n'aboutit qu'à d'inutiles ravages. Incapable de repos et
-toujours avide de gain, Richard courut dans le Limousin assiéger le
-château de Chalus, dont le seigneur, disait-on, cachait un trésor: il
-périt frappé d'une flèche (1199), et son frère Jean se fit reconnaître
-roi d'Angleterre.
-
-Jean, homme à la fois lâche et cruel, poignarde son neveu Arthur
-qu'on voulait lui opposer. Philippe profite de l'indignation soulevée
-par ce crime pour citer son vassal homicide devant les seigneurs de
-sa cour (1203). Jean se garde bien de paraître. La cour prononce la
-confiscation des provinces qu'il tenait, en fief, du roi de France, et
-Philippe a bientôt mis la main sur la Normandie, l'Anjou, la Touraine,
-le Poitou. Jean ne voulut pas même se déranger d'une partie d'échecs
-pour répondre aux habitants de Rouen qui venaient le prier de les
-secourir. Puis regrettant ses belles provinces, il appela l'empereur
-d'Allemagne, Otton IV, pour l'aider à reprendre les pays qu'il n'avait
-pas su défendre. Les comtes de Flandre et de Boulogne entrèrent dans
-la ligue, voulant arrêter les progrès de la royauté française qui
-cherchait à ressaisir, à réunir ses domaines épars. Mais le plus
-grand nombre des seigneurs, avec les milices communales, se réunirent
-autour de Philippe Auguste qui marcha au-devant de l'armée ennemie,
-composée de Flamands, d'Allemands et d'Anglais.
-
-=La bataille de Bouvines.=--A mi-chemin de Tournai à Lille, en
-Flandre, se trouve le village de Bouvines. La petite rivière de la
-Marque coule près de là et on la franchissait sur un pont rustique.
-Philippe faisait passer cette rivière à ses troupes; une partie des
-milices communales l'avait déjà franchie; le roi fatigué et accablé
-par la chaleur (c'était le 27 juillet 1214), se reposait sous l'ombre
-d'un frêne, près d'une chapelle, lorsque l'on annonça que l'ennemi
-approchait. Aussitôt le roi se leva, entra dans l'église et, après une
-courte prière, il se fit armer et monta à cheval d'un air tout joyeux
-comme s'il eût été convié à une noce ou à quelque fête. On criait
-de toutes parts dans la plaine: Aux armes, barons! aux armes! les
-trompettes sonnaient et les corps de bataille qui avaient déjà passé
-le pont retournaient en arrière.
-
-A midi on vit déboucher toute l'armée des coalisés. L'empereur
-Otton avec le comte de Flandre, Fernand, et le comte de Boulogne
-commandaient les principaux corps des alliés: au centre de leur armée
-on voyait un char traîné par quatre chevaux où se dressaient les armes
-impériales; «l'aigle d'or tenait dans sa serre un énorme dragon dont
-la gueule béante, tournée vers les Français, paraissait vouloir tout
-avaler,» dit un chroniqueur. Pour Philippe, il était venu se placer
-au premier rang et n'avait pas même, dans son impatience; attendu
-l'_oriflamme_, bannière que les rois de France partant en guerre
-allaient prendre à l'abbaye de Saint-Denis.
-
-Le combat fut d'abord acharné du côté des Flamands. Mais le comte
-de Flandre, Fernand, est blessé et pris; de ce côté, la victoire
-est bientôt assurée. Au centre, Philippe Auguste avait couru un
-grand danger. Les Allemands avaient pénétré jusqu'à lui et l'avaient
-renversé de cheval au moyen de leurs hallebardes. Un seigneur est
-presque seul à le protéger, frappant d'une main et élevant de l'autre
-la bannière royale en signe de détresse. Les chevaliers accourent.
-Philippe est délivré. Otton, enveloppé à son tour, faillit bien aussi
-être pris ou tué. Son cheval est blessé, se cabre, se dégage et dégage
-en même temps son maître, qui s'enfuit au plus vite hors de la mêlée.
-Le char impérial d'Otton fut brisé en mille pièces. Les Anglais furent
-les derniers rompus, mais le comte de Boulogne, qui les commandait,
-fut pris. De toutes parts la victoire était complète.
-
-Le retour de Philippe Auguste fut un vrai triomphe. A Paris, les
-bourgeois et la multitude des écoliers firent une fête sans égale;
-le jour ne suffisant pas, ils festoyèrent la nuit avec de nombreuses
-lumières. Le peuple sentait l'importance de cette victoire sur les
-étrangers: c'était la première victoire nationale.
-
-=Saint Louis.=--Philippe Auguste mourut en 1223, laissant un royaume
-agrandi et surtout bien administré, car il fut un prince législateur
-aussi bien que guerrier. Son fils Louis VIII, prince brave et surnommé
-Cœur de Lion, régna peu, mais réussit à pacifier le Midi, où les
-seigneurs du Nord avaient fait contre les Albigeois, qu'on accusait
-d'hérésie, une croisade terrible et sanglante. La royauté recueillit
-les fruits de cette sinistre expédition sans s'y compromettre, et
-le Languedoc fut dès lors rattaché aux domaines de la couronne.
-Louis VIII laissa plusieurs enfants dont l'aîné n'avait que douze
-ans (1226). La reine Blanche de Castille prit en mains la régence;
-pieuse et charitable, Blanche n'en était pas moins d'une rare fermeté;
-elle conjura tous les périls, triompha d'une ligue que les seigneurs
-avaient formée contre la royauté, et livra un pouvoir affermi à
-son fils Louis IX que ses belles leçons avaient orné de toutes les
-qualités et de toutes les vertus.
-
-Blanche de Castille avait surtout rendu le plus grand service à son
-fils en veillant avec une extrême sollicitude à son éducation. Elle
-l'élevait comme un enfant appelé à gouverner un grand royaume et le
-nourrit dans les sentiments de la plus austère piété, lui mettant
-devant les yeux bons exemples et bons enseignements. Louis rappelait
-plus tard que sa mère lui avait fait entendre qu'elle aimerait mieux
-le voir mort que le voir commettre un seul péché mortel.
-
-Même quand il allait, pour se récréer, en bois ou en rivière, il était
-toujours accompagné de son maître, qui ne cessait de l'instruire.
-Aussi devint-il un prince savant pour son temps, et, comme il
-inclinait naturellement aux vertus que sa mère s'appliquait à lui
-faire aimer, il ne cessa de les pratiquer sur le trône.
-
-=La croisade d’Égypte.=--Louis IX, en 1244, tomba gravement malade.
-Il fit vœu alors, s'il guérissait, d'aller en Terre Sainte. Ce fut
-la septième croisade. L'expédition fut dirigée contre l'Égypte, parce
-que le sultan de ce pays s'était emparé de Jérusalem. L'armée débarqua
-devant Damiette en Égypte (1249). Louis IX, impatient, se jeta, l’épée
-au poing, dans la mer pour aller attaquer les Sarrasins rangés sur le
-rivage. Les Sarrasins s'enfuirent; la ville fut prise.
-
-L'année suivante, la peste envahit l'armée, et il fallut songer à la
-retraite. Mais les musulmans enveloppèrent les Français, qui furent
-obligés de se rendre.
-
-Les malheurs de ces expéditions mirent dans tout son relief la fermeté
-et la patience de Louis IX. Malade lui-même et pouvant à peine se
-soutenir, il avait voulu néanmoins demeurer à l'arrière-garde.
-Prisonnier, il montra une sérénité inaltérable.
-
-Le sultan demanda, pour la rançon de Louis IX, Damiette et un million
-de pièces d'or. Louis répondit qu'il rendrait Damiette pour sa rançon
-et payerait pour celle de ses gens le million de pièces: car «un roi
-de France, dit-il, ne devait point se racheter à prix d'argent.» Mais
-quelques jours après, le sultan était égorgé par les émirs. Louis IX
-fut en péril. Un émir furieux se présenta à lui, tenant à la main un
-glaive ensanglanté: «Que me donneras-tu, dit-il, pour avoir tué ton
-ennemi qui t'eût fait mourir s'il eût vécu?» Louis ne répondit point.
-On dit même que les émirs, pleins d'admiration pour sa noblesse d'âme,
-songèrent un moment à le prendre pour roi. Enfin ils le délivrèrent,
-lui et l'armée. Un seigneur vint dire joyeusement qu'en pesant l'or de
-la rançon on avait fait tort aux Sarrasisn de dix mille livres. Le
-roi se fâcha et ordonna de les rendre.
-
-Louis ne veut pas encore rentrer en Europe; il va en Syrie
-fortifier les derniers boulevards des chrétiens, Césarée, Ascalon,
-Saint-Jean-d'Acre. Il y resta même près de deux ans après la mort de
-sa mère Blanche de Castille, dont l'administration vigilante avait
-conservé la paix au royaume. Un épisode du retour achève de faire
-connaître saint Louis. En vue de Chypre, son vaisseau qui a heurté un
-écueil est sur le point de sombrer; on supplie instamment le roi de
-passer sur un autre vaisseau, avec sa femme Marguerite de Provence,
-qui l'a suivi dans sa terrible expédition. «Non, dit le roi, si je
-quitte ce navire le pilote en prendra moins de soin, et cinq cents
-personnes qui aiment autant leur vie que moi la mienne, périront;
-j'aime mieux mettre mon corps, ma femme et mes enfants en la main de
-Dieu que de faire si grand dommage à tant de gens.»
-
-Louis IX était la charité même. Comme les seigneurs murmuraient de
-voir tant d'argent employé en charités, le roi dit: «J'aime mieux
-que l'excès de mes dépenses soit fait en aumônes pour l'amour de
-Dieu, qu'en luxe ou en vaine gloire de ce monde.» On le voyait réunir
-deux cents, trois cents pauvres autour de lui et leur distribuer de
-l'argent. Une fois, à l'entrée d'une ville, une pauvre vieille femme
-qui était à la porte de sa maisonnette, dit au roi en lui montrant un
-pain qu'elle tenait en sa main: «Bon roi, de ce pain qui est de ton
-aumône est soutenu mon mari qui est malade.» Alors le roi prit le pain
-en sa main, et dit: «C'est d'assez dur pain.» et il entra dans la
-maison pour visiter le malade.
-
-Un jour, on le vit, à Compiègne, servir cent trente-quatre malades
-de sa personne. Il ne craignait pas d'approcher des lépreux, et de
-les secourir, de leur donner lui-même à manger. Le pieux roi fonda
-la maison des aveugles de Paris, appelée les _Quinze-Vingts_, parce
-qu'elle était destinée à trois cents aveugles (quinze fois vingt).
-
-=La huitième croisade.=--Louis IX ne pouvait se consoler de l'issue
-malheureuse de sa première croisade. Affaibli par l'âge et les
-austérités, il voulut en entreprendre une nouvelle: ce fut la huitième
-et dernière croisade.
-
-La flotte française se dirigea du côté de l'Afrique. A peine débarqué
-sur le rivage de Tunis, près de l'ancienne Carthage, Louis IX fut
-atteint avec une grande partie de ses soldats par la peste. Il voulut,
-sentant sa dernière heure approcher, et pour donner encore un exemple
-d'humilité, qu'on le couchât sur un lit de cendres. Les dernières
-paroles qu'il adressa à son fils sont le plus beau testament royal:
-«Beau fils, dit-il, aie le cœur doux et compatissant aux pauvres:
-ne mets pas de trop grands impôts sur ton peuple, si ce n'est par
-nécessité, pour ton royaume défendre. Fais justice et droiture à
-chacun, tant au pauvre qu'au riche.»
-
-Le pieux roi montrait la plus sereine résignation au milieu de
-ses souffrances. Il rendit l'âme le 25 août 1270 au milieu de la
-désolation générale. Au même moment, on entendit le son de joyeuses
-trompettes. C'était le frère de saint Louis, Charles d'Anjou, roi de
-Naples et de Sicile, qui annonçait son arrivée. Charles ne put que
-recueillir et ramener les débris de l'armée.
-
-Aujourd'hui le drapeau français flotte sur cette plage de Tunis
-illustrée par la mort de saint Louis.
-
-=Philippe le Hardi (1270-1285).=--Le fils de saint Louis, Philippe le
-Hardi, fut un prince sage et pieux, mais ne justifia nullement durant
-son règne de quinze ans le surnom de Hardi qu'on lui avait donné sur
-la plage de Tunis. Le seul résultat important de son règne fut la
-réunion du comte de Toulouse à la couronne après la mort d'Alphonse
-de Poitiers, comte de Toulouse (1270), oncle de Philippe, qui avait
-épousé l’héritière de cette riche province. Cette réunion, accomplie
-en exécution du traité de Meaux de 1229, achevait de joindre la France
-du midi à celle du nord.
-
-Un frère de saint Louis, Charles d'Anjou, était devenu roi de Naples
-et de Sicile. Mais la tyrannie des Français amena un soulèvement
-en Sicile et un affreux massacre des Français, à Palerme, le lundi
-de Pâques 1282, à l'heure des vêpres. De là, le nom de _vêpres
-siciliennes_ donné à ce massacre que Philippe le Hardi voulut venger
-en faisant la guerre au roi d'Aragon, qui avait soutenu les Siciliens.
-Cette expédition (1248) fut stérile et Philippe mourut au retour
-(1285), à Perpignan.
-
-
-
-
- CHAPITRE VII
-
- PHILIPPE LE BEL ET SES FILS--LES VALOIS--GUERRE DE CENT ANS
-
-
-=Philippe le Bel (1285-1314).=--Philippe le Bel fut en tout l'opposé
-de son aïeul saint Louis. Autant l'un avait aimé la justice et la
-paix; autant l'autre chercha le succès par une politique déloyale et
-guerrière. Tous deux poursuivaient le même but; fortifier l'autorité
-royale. Saint Louis y réussit naturellement, par la sagesse de son
-administration et le prestige de ses vertus. Philippe le Bel se vit
-sur le point d'échouer par suite de ses violences.
-
-Philippe avait d'abord enlevé la Guyenne à Édouard I^{er}
-d'Angleterre; mais il fut forcé de la lui rendre en 1299 et crut bien
-faire en mariant sa fille Isabelle au fils d'Édouard. Ce mariage
-devait être plus tard la cause des prétentions des rois d'Angleterre à
-la couronne de France.
-
-Toujours à court d'argent, Philippe le Bel ne cessait d'en demander au
-clergé et le pape protestait. Boniface VIII, d'ailleurs, renouvelant
-les traditions de plusieurs papes célèbres, surtout de Grégoire
-VII, prétendait régenter les rois. La querelle devint si vive que
-Boniface appela le clergé français à Rome afin de travailler avec lui
-à la correction du roi et du gouvernement de la France. Philippe
-chercha contre le pape un appui dans la nation. Il convoqua, pour la
-première fois, avec les nobles et le clergé, les députés des villes
-qui formaient ainsi le troisième ordre ou tiers état. C'est ce qu'on
-appelle la réunion des _Trois États_ ou _États généraux_. La lutte
-devint si vive que le pape voulait déposer le roi. Mais Philippe
-envoya un de ses légistes en Italie, Guillaume de Nogaret, qui se
-rendit maître de la personne du pape. Boniface VIII, outragé, mourut
-de douleur (1303), et Philippe fit arriver au trône pontifical Clément
-V, qui transporta le Saint-Siège à Avignon en France.
-
-=Les fils de Philippe le Bel (1314-1328).=--Les trois fils de Philippe
-le Bel régnèrent et moururent l'un après l'autre dans l'espace de
-quatorze ans (1314-1328). Louis X le Hutin ou le Querelleur sacrifia
-d'abord aux vengeances des seigneurs un des ministres de son père,
-Enguerrand de Marigny. Puis il affranchit les serfs du domaine royal.
-Il ne laissait point de fils et, en vertu de la loi salique, Philippe,
-frère de Louis X, lui succéda. Philippe V (1316-1322) rendit de sages
-ordonnances, mais lui-même n'eut que des filles, qui furent écartées
-du trône. Le frère de Philippe, Charles IV, mourut également sans
-laisser de fils, et la ligne des Capétiens directs s'éteignit (1328).
-
-=Philippe VI de Valois (1328-1350); la guerre de Cent Ans.=--Le roi
-d'Angleterre, Édouard III, petit-fils de Philippe le Bel par sa
-mère Isabelle, réclamait la couronne de France. Mais on avait déjà
-appliqué deux fois la loi salique, et les barons français ne voulaient
-point y renoncer au moment où elle devenait une garantie pour la
-nationalité française. Ils ne voulaient point d'un roi anglais.
-Aussi choisirent-ils pour roi un prince français, Philippe de Valois,
-qui descendait de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Cette
-famille était donc une branche collatérale des Capétiens. L'avènement
-de Philippe de Valois, ravivant l'ancienne rivalité de la France et de
-l'Angleterre, fut la cause d'une guerre acharnée qui, sauf quelques
-intervalles, devait durer cent ans.
-
-=Bataille de Crécy.=--En 1346, Édouard III envahit et pilla la
-Normandie. Les barons de France accoururent en si grand nombre sous
-la bannière de Philippe, que les Anglais, forcés de se replier,
-se trouvèrent dans une situation dangereuse. Édouard III, avec le
-sang-froid qui caractérisait déjà les Anglais, s'arrêta près du
-village de Crécy, prit position sur une colline et fit faire un grand
-parc avec les charrettes de l'armée. Ses archers se placèrent, les uns
-sur les chariots, les autres dessous, cherchant à se bien couvrir.
-
-Cependant, le roi de France, parti d'Abbeville, chevauchait, bannières
-déployées, au milieu d'une foule de seigneurs montés sur de beaux
-chevaux et richement parés. Ils arrivaient confusément, pleins
-d'orgueil, se disputant à qui le premier verrait l'ennemi. Les archers
-génois placés en avant se plaignent de ne pouvoir se servir de leurs
-arcs dont les cordes sont humides; Philippe ordonne à ses gens d'armes
-de tuer cette canaille qui lui barre le chemin; le désordre se met
-dans l'armée française; les archers anglais, qui ont abrité leurs
-arcs, tirent à coup sûr dans cette mêlée.
-
-Tout à coup un bruit terrible éclate, on eût cru entendre le
-tonnerre: c’était l'artillerie, dont les Anglais se servaient pour la
-première fois dans une bataille et qui fit plus de peur que de mal.
-Édouard, du haut d'un moulin qu'on montre encore à Crécy, voyait les
-seigneurs français arriver tout désordonnés, entremêlés, s’étouffer
-les uns les autres ou périr sous les flèches de ses archers, sous les
-coups des haches et des épées de ses hommes d'armes.
-
-Plus de 30,000 soldats, 1200 chevaliers, 80 seigneurs, 11 princes et
-un roi restèrent sur le champ de bataille. C'était le vieux roi de
-Bohême Jean de Luxembourg, qui, aveugle, avait lié son cheval à celui
-de deux chevaliers et était allé périr au plus épais de la mêlée en
-donnant un dernier coup de lance. On eût pu dire que tous dans cette
-armée allaient en aveugles comme le roi Jean, liés les uns aux autres
-par un faux point d'honneur.
-
-C'était le 26 août 1346. Le soir, un petit groupe de chevaliers
-harassés se présente devant le château de Broye. Les ponts étaient
-déjà relevés, les portes fermées. «Qui êtes-vous? demanda le
-châtelain.--Ouvrez, ouvrez, répondit le chef de la troupe, c'est
-l'infortuné roi de France.» C'était Philippe, en effet, qu'on avait
-difficilement éloigné du champ de bataille; quelques seigneurs à peine
-l'accompagnaient, restes de la brillante noblesse qui l'entourait le
-matin.
-
-=Prise de Calais; dévouement d'Eustache de Saint-Pierre.=--Le
-vainqueur alla aussitôt mettre le siège devant Calais; il y fut retenu
-plus de dix mois, mais il détestait les habitants de cette ville, qui
-par leurs courses sur mer avaient causé de grands dommages au commerce
-anglais. Pour montrer sa ferme résolution de s'emparer de la place,
-il traça autour d'elle, non plus seulement un camp, mais une véritable
-ville. Philippe VI essaya en vain de secourir Calais; il ne put
-approcher, et l'héroïque gouverneur Jean de Vienne dut enfin capituler
-(1347).
-
-Édouard III voulait d'abord que la ville se rendît à discrétion; il
-exigea ensuite que six bourgeois vinssent lui apporter les clefs de
-la place. La désolation fut grande dans Calais. Alors Eustache de
-Saint-Pierre se dévoua avec cinq autres bourgeois; ils allèrent pieds
-nus, la corde au cou, présenter au roi anglais les clefs de la ville.
-Celui-ci ordonna aussitôt de faire venir le bourreau. Les seigneurs
-intercédaient inutilement en faveur de ces malheureux. Le roi n'écouta
-rien et répéta son ordre cruel. La reine alla se jeter aux pieds
-d'Édouard, le suppliant d'avoir pitié de ces hommes. Le roi attendit
-un peu, dit l'historien du temps, Froissart, et regarda la bonne dame
-sa femme qui pleurait à genoux; le cœur lui mollit et il dit: «Vous
-me priez tant que je ne vous ose refuser, et quoique je le fasse avec
-peine, je vous les donne.» La reine fit lever les six bourgeois, les
-fit revêtir et donner à dîner et reconduire dans la ville.
-
-Édouard chassa tous les habitants de Calais et repeupla la ville avec
-des familles anglaises.
-
-=Jean II le Bon (1350-1364).=--Le fils de Philippe, Jean, qui lui
-succéda en 1350, et que bien à tort on a surnommé le Bon, était
-un prince violent, téméraire et prodigue. Il recommença la guerre
-contre les Anglais et s'attira une défaite plus honteuse encore, plus
-désastreuse que la défaite de Crécy. En 1356, le prince de Galles,
-fils d'Édouard III, et surnommé le _prince Noir_, à cause de son
-armure, descendit en Guyenne, ravagea le riche Languedoc, le Limousin,
-le Berry, et s'avança sur la Loire.
-
-Le roi Jean marcha contre lui, le dépassa et lui coupa la retraite. Le
-prince de Galles se trouva presque bloqué près de Poitiers. Il s'était
-retranché, comme son père à Crécy, sur une colline; mais pressé par la
-famine, il négociait. Les chevaliers français demandèrent le combat,
-et la bataille s'engagea précipitamment. Le premier corps s'élança,
-sans être soutenu, dans un chemin creux, seule route qui menât aux
-Anglais; les archers, postés à droite et à gauche, le criblèrent de
-flèches et le mirent en déroute. Le second corps arriva trop tard et
-fut culbuté à son tour. «La bataille est à nous,» dit un des meilleurs
-capitaines anglais, Jean Chandos, au prince de Galles; et fondant à
-bride abattue, avec toutes les forces anglaises, sur le troisième
-corps français, il le dispersa.
-
-Restait la division du roi Jean. Celui-ci, croyant bien faire en
-imitant mal les Anglais, commanda à ses chevaliers de mettre pied
-à terre: autour de lui se forme un bataillon carré qui reçoit
-vigoureusement les charges de la cavalerie ennemie. Mais ces lourds
-chevaliers, revêtus d'armures de fer, n'étaient pas hommes à soutenir
-longtemps un combat à pied: l'infanterie anglaise, plus agile, arriva
-à son tour. Les Français furent rompus. Le roi Jean avait à côté
-de lui son plus jeune fils, Philippe, il veut l'éloigner. L'enfant
-obéit d'abord et monte à cheval; mais il revient presque aussitôt,
-et, ne pouvant frapper comme son père, il s'abritait derrière lui en
-criant: «Père, gardez-vous à droite! père, gardez-vous à gauche!» Ce
-combat héroïque ne pouvait durer. Jean, blessé, entouré d'un cercle
-d'ennemis, fut obligé de se rendre. Une foule de comtes et de barons
-furent, avec lui, emmenés prisonniers en Angleterre.
-
-Le roi Jean fut délivré moyennant une rançon de trois millions d'écus
-d'or qui vaudraient aujourd'hui deux cent cinquante millions de
-notre monnaie. Il donna comme otages deux de ses fils et plusieurs
-seigneurs. Un de ses fils, le duc d'Anjou, quitta Londres et refusa
-d'y retourner. Le roi Jean, qui n'avait pu encore payer sa rançon
-entière, irrité de ce manque de foi, retourna se constituer lui-même
-prisonnier et mourut à Londres en 1364.
-
-=Charles V le Sage (1364-1380).=--Le fils de Jean le Bon, Charles,
-instruit par le malheur et qui a mérité le beau nom de Sage,
-s'appliqua, par d'habiles mesures, à ramener l'ordre, la sécurité. Il
-n'aimait point les batailles, comme Jean et Philippe VI: on n'avait
-pas encore vu de prince aussi éloigné du goût des armes, aussi content
-de demeurer enfermé dans ses châteaux avec de prudents conseillers et
-de savants livres. Mais il ne cessait de veiller sur le royaume, de
-préparer les moyens de le délivrer et sut choisir un vaillant guerrier
-qui fut son bras droit, Bertrand Du Guesclin.
-
-=Bertrand Du Guesclin.=--C'était un chevalier breton né en 1321. Il
-avait conquis une grande renommée dans la guerre qui se prolongeait en
-Bretagne entre les partisans de Jean de Montfort et ceux de Charles de
-Blois.
-
-Ce qui le distinguait des anciens chevaliers, c'est qu'à la bravoure
-il unissait l'intelligence et la ruse: il s'empara du château de
-Fougeray en y arrivant avec quelques hommes déguisés en bûcherons; aux
-sièges de Rennes, de Dinan, il se fit remarquer par son habileté à
-tendre des pièges aux ennemis, à les surprendre. C'est le commencement
-de l'art de la guerre; cet art, Du Guesclin le développa de plus en
-plus quand il fut passé au service du roi de France.
-
-Le royaume regorgeait de gens de guerre qui allaient, par compagnies,
-ravageant et pillant. C'était une foule d'hommes de toutes nations,
-Allemands, Anglais, Flamands: sans patrie et sans famille, ces hommes,
-habitués à vivre de rapines, étaient devenus les maîtres du pays
-qu'ils foulaient horriblement. Bertrand offrit au roi d'emmener toutes
-ces compagnies en Espagne faire la guerre au roi don Pèdre le Cruel,
-qui venait de se souiller d'un crime abominable, le meurtre de sa
-femme, Blanche de Bourbon, sœur de la reine de France.
-
-Mais don Pèdre appela les Anglais à son secours: le prince Noir
-arriva. Les Français perdirent la bataille de Navarette, engagée
-malgré les avis de Du Guesclin, qui s'y conduisit avec son intrépidité
-habituelle et fut encore fait prisonnier. Le prince Noir le garda
-longtemps et ne consentit qu'à grand'peine à le mettre à rançon (1367).
-
-Aussitôt qu'il fut libre, Du Guesclin reparut en Espagne, battit à
-Montiel l'armée de don Pèdre que les Anglais avaient abandonné, et
-fit le prince prisonnier. Henri et don Pèdre ne se furent pas plus
-tôt aperçus qu'ils se précipitèrent l'un contre l'autre; tous deux
-roulèrent à terre. Henri parvint à égorger son frère et régna sans
-crainte comme sans remords. Henri demeura du moins un allié fidèle à
-la France (1369).
-
-Charles V, ayant remis de l'ordre dans ses finances, jugea le moment
-venu de recommencer la guerre, et provoqua le roi Édouard qui envahit
-de nouveau notre pays. Charles donna à Bertrand l'épée de _connétable_
-que celui-ci se défendait d'accepter: «Cher sire, disait-il, je suis
-pauvre chevalier d'humble origine, et l'office de connétable est si
-haut qu'il faut commander avec autorité et même plutôt aux grands
-qu'aux petits. Or, voici mes seigneurs vos frères, vos neveux, vos
-cousins: comment oserai-je leur commander?» Le roi l'y obligea,
-détruisant ses objections par ces paroles: «Messire Bertrand, je n'ai
-ni frère, ni cousin, ni comte, ni baron en mon royaume qui ne vous
-obéisse.»
-
-Les Anglais n'obtenaient plus les succès d'autrefois, Charles V
-avait adopté un nouveau système de guerre. Toutes les villes étaient
-fermées; les Anglais tenaient la campagne, ravageant, brûlant, sans
-émouvoir les Français.
-
-Du Guesclin de son côté formait des camps retranchés, simulait des
-retraites, raffermissait la discipline. Inventif en ruses de guerre,
-actif, infatigable, il portait des coups imprévus aux Anglais: à
-Pontvallain, par une nuit de tempête, il vint fondre sur une de leurs
-armées et la dispersa.
-
-Trois fois encore, en 1370, en 1373, en 1376 les Anglais
-recommencèrent leurs invasions sans plus de succès. Obligés de
-repasser dans les pays qu'ils avaient déjà ravagés, ils trouvaient
-devant eux toujours les mêmes villes bien gardées; derrière eux,
-sur leurs flancs, se tenaient les troupes de Du Guesclin, promptes à
-profiter des occasions pour frapper un bon coup et à disparaître. Les
-armées anglaises finirent par se retirer, semblables à ces inondations
-qui ravagent les campagnes, puis les rendent aux laboureurs dont le
-travail répare les pertes.
-
-Du Guesclin fut surpris par la maladie au moment où il assiégeait
-Châteauneuf-Randon. Le gouverneur avait promis de rendre la place s'il
-n'était pas secouru dans six jours. Le délai passé, le gouverneur,
-quoiqu'il eût appris le péril de Du Guesclin, n'en voulut pas moins
-faire honneur à sa parole. Il vint présenter au héros mourant les
-clefs de la place: «Voici, dit-il, les clefs de la ville dont le
-roi d'Angleterre m'a confié la défense; je les rends au plus preux
-chevalier qui ait vécu depuis cent ans passés.»
-
-Charles V voulut que Du Guesclin fût enterré à Saint-Denis, dans les
-tombeaux des rois de France où lui-même ne tarda pas à le rejoindre
-(1380).
-
-Charles V avait délivré et pacifié le royaume. Il organisa les
-finances et augmenta l'autorité du Parlement.
-
-Prince ami des livres, il fonda au Louvre la première bibliothèque
-royale, qui ne se composait que de 950 manuscrits, car l'imprimerie
-n'était pas encore inventée. Il avait aussi reculé l'enceinte de Paris
-et fait édifier la bastille Saint-Antoine, forteresse destinée à
-devenir célèbre.
-
-A cette époque vivait Froissart (1333-1410), le chroniqueur naïf et
-pittoresque qui nous a laissé des récits animés des combats de la
-guerre de Cent ans.
-
-
-
-
- CHAPITRE VIII
-
- CHARLES VI
-
-
-=Minorité de Charles VI (1380-1388).=--A un prince qui avait mérité
-le surnom de Sage, succéda un enfant de douze ans, Charles VI, qui, à
-peine arrivé à l'âge d'homme, fut atteint de folie.
-
-Les oncles du roi, les ducs d'Anjou, de Berri, de Bourgogne, se
-disputèrent la régence pendant la minorité du jeune prince, et, par
-leurs exactions, leurs pillages, soulevèrent dans les grandes villes
-des insurrections.
-
-En Flandre, les Gantois s'étaient soulevés contre leur comte et
-avaient pris pour chef Philippe Artevelde. Les oncles de Charles VI
-emmenèrent le jeune roi contre les Flamands, qui furent vaincus à la
-journée de Roosebecque. Fiers de leur victoire sur les Flamands, les
-princes se vengèrent cruellement des Parisiens qui avaient désiré le
-triomphe des Gantois.
-
-Quelques années seulement, de 1388 à 1392, le jeune roi, qui avait
-épousé une princesse allemande, Isabeau de Bavière, gouverna par
-lui-même et reprit les prudents ministres de son père.
-
-En 1392, Charles, malade de corps et déjà d'esprit, car les excès
-l'avaient usé avant l'âge, partait en guerre contre le duc de
-Bretagne. Le 5 août, par une brûlante journée on traversa la forêt du
-Mans: tout à coup, un homme, la tête nue, vêtu d'une pauvre cotte de
-bure blanc, s'élança, prit le cheval du roi par la bride et s'écria
-«Arrête, noble roi, tu es trahi!» Charles tressaillit, mais passa
-outre. On sortit des bois, on entra dans une plaine sablonneuse. Le
-soleil était beau, clair, resplendissant à grands rayons, d'une force
-dangereuse. Un des pages s'endort et laisse tomber sa lance sur le
-casque d'un autre page: à ce bruit de fer qu'il entend, le roi se
-trouble, se croit trahi, tire son épée, s'écrie: «en avant! en avant!
-sus aux traîtres!» blesse, tue plusieurs hommes de sa suite, se
-précipite même contre son frère le duc d'Orléans, s'épuise en courses
-furieuses, et, lorsqu'on parvient à le désarmer, à l'étendre sur le
-sol, il reste sans connaissance, les yeux hagards: il était fou.
-
-Le royaume fut replongé dans l'anarchie. En 1407, le frère du roi,
-le duc d'Orléans, prince aimable et spirituel mais débauché, périt
-assassiné, un soir, à Paris. C'était le duc de Bourgogne, Jean sans
-Peur, rival et cousin du duc, qui avait dressé ce guet-apens. Alors
-se forment deux partis, celui des Bourguignons, celui des Armagnacs,
-dirigé par le comte d'Armagnac, beau-père d'un fils de la victime.
-Paris que se disputent tour à tour les deux factions, est inondé de
-sang. Les Anglais profitent de ces discordes pour envahir de nouveau
-la France (1415).
-
-=La bataille d'Azincourt.=--Les chefs du parti armagnac, maîtres
-du roi et du gouvernement, s'étaient décidés à marcher contre les
-Anglais. A leur appel la noblesse accourut, mais insouciante et
-indisciplinée comme aux jours de Crécy et de Poitiers. Fiers de leur
-nombre imposant, car ils avaient réuni plus de cent mille hommes, les
-Français se croyaient certains d'écraser la petite armée des Anglais
-qui battait en retraite, cherchant à gagner Calais. Le pays que
-ceux-ci avaient à traverser se soulevait, et les Picards barrèrent
-le chemin à l'armée de Henri V près d'Azincourt. L'armée française,
-commandée par le connétable d'Albret, arriva, et le 25 octobre 1415 le
-combat s'engagea sur un terrain détrempé par les pluies d'automne.
-
-Selon leur habitude les Anglais se postèrent derrière leurs archers.
-Une nuée de flèches s'abattit sur les rangs des chevaliers français,
-obligés de baisser la tête pour que les traits n'entrassent point
-dans la visière de leurs casques. Les Français s'étaient rangés en
-escadrons si serrés qu'ils ne pouvaient lever leurs bras pour frapper
-sur leurs ennemis. Leurs lourds chevaux enfonçaient dans les terres
-fraîchement labourées, et les chevaliers ne pouvaient atteindre leurs
-ennemis avec leurs lances, qu'ils avaient coupées par le milieu afin
-de pouvoir s'approcher plus près des Anglais. L'avant-garde rompue mit
-le désordre dans le corps de bataille. Ce que voyant, les Anglais,
-jetant bas leurs arcs, prirent leurs épées, leurs haches, leurs
-maillets, se jetèrent au milieu des Français, frappant, abattant tout
-ce qui se trouvait devant eux. Beaucoup de seigneurs se rendirent.
-
-Or voici qu'une troupe française, faisant un détour, attaque les
-bagages des Anglais. Le roi Henri V effrayé ordonne de ne plus
-faire de prisonniers et de massacrer tous ceux qui s'étaient rendus.
-Lorsqu'il fut revenu de l'émotion causée par cette alerte, il commanda
-de cesser le massacre, mais une foule de seigneurs avaient péri. Sur
-le champ de bataille, le roi anglais, pour relever encore sa victoire,
-s'écria «qu'il avait été l'instrument de Dieu choisi pour punir les
-péchés des Français.»
-
-Un crime des Armagnacs vint achever le triomphe du roi anglais. Les
-Armagnacs étaient maîtres du jeune fils de Charles VI, le dauphin.
-Ils feignirent vouloir se réconcilier avec les Bourguignons, et
-attirèrent Jean sans Peur à une entrevue avec le dauphin, sur le pont
-de Montereau. Jean s'y rendit et y périt égorgé sous les yeux mêmes du
-jeune prince (1419).
-
-Ce meurtre jeta tout à fait les Bourgignons dans les bras des Anglais.
-Philippe le Bon, fils de Jean sans Peur, maître du roi Charles VI,
-et la reine Isabeau, qui renia son fils, signèrent avec Henri V le
-honteux traité de Troyes (1420). Ce traité déshéritait le dauphin
-Charles, accordait à Henri V la main de la fille de Charles VI et
-assurait la couronne de France à ses descendants. Henri V se trouvait
-maître du pays.
-
-
-
-
- CHAPITRE IX
-
- CHARLES VII--JEANNE D'ARC
-
-
-=Charles VII; la France en 1429; Jeanne d'Arc.=--En 1422, Henri V
-et Charles VI moururent tous deux à quelques mois l'un de l'autre.
-Suivant le traité de Troyes, Henri VI, fils de Catherine de France
-et de Henri V d'Angleterre, fut proclamé à Paris roi de France
-et d'Angleterre. Plusieurs seigneurs restés fidèles à l'héritier
-légitime, au représentant de la nationalité française, proclamèrent
-Charles VII. Il y eut ainsi deux rois, l'un anglais, l'autre français;
-deux Frances, la France anglaise et la vraie France. D'ailleurs
-Charles VII paraissait avoir peu de chances et même nulle volonté
-de recouvrer sa couronne; ses ennemis l'appelaient par dérision le
-_roi de Bourges_. Le découragement gagnait les meilleurs capitaines.
-Toujours battus, ils ne pouvaient arrêter les Anglais qui s'emparaient
-successivement de toutes les cités et en 1428 vinrent mettre le siège
-devant Orléans. Le pays semblait perdu quand Jeanne d'Arc parut.
-
-=Jeanne d'Arc.=--Jeanne était Lorraine. Le village de Domrémy, où elle
-est née, est situé sur la rive gauche de la Meuse et l'on y montre la
-maison où s'écoula son enfance. Son père, Jacques d'Arc, et sa mère,
-Isabelle Romée, vivaient, comme de laborieux paysans, du travail des
-champs et avaient élevé cinq enfants, trois garçons et deux filles.
-Jeanne, ou comme on disait dans le village, Jeannette, était l'aînée
-des deux filles: simple et douce, elle s'occupait des soins du ménage
-et ne savait rien de plus que ses parents et ses compagnes, dans ces
-temps de profonde ignorance. Sa piété faisait l'admiration de tous.
-Charitable envers les pauvres et les malades, Jeanne était d'ailleurs
-si bonne pour tous que tous l'aimaient.
-
-Un jour d'été, dans le jardin de son père, qui touchait à l'église,
-elle vit, à midi, ainsi qu'elle le raconta, une grande lumière; elle
-entendit une voix céleste qui lui disait de se bien conduire, d'être
-toujours douce et pieuse, et qu'elle était appelée à aller au secours
-du roi. Jusqu'à l'âge de dix-sept ans, Jeanne ne cessa d'avoir des
-visions et de s'entretenir avec ses voix qui la guidaient et lui
-racontaient «la grande pitié du royaume de France.»
-
-Elle la connaissait bien d'ailleurs cette misère: car son pays même
-avait ressenti les maux de la guerre civile et de la guerre étrangère.
-Malgré ses parents, qui ne comprenaient rien à sa résolution, elle
-vint à Vaucouleurs trouver le capitaine Robert de Baudricourt, auquel
-elle expliqua sa mission, demandant qu'on la conduisît vers le roi.
-«Et certes, disait-elle, j'aimeras mieux filer auprès de ma pauvre
-mère, mais il faut que j'aille; mon seigneur le veut.--Et qui est
-votre seigneur? dit-on.--C'est Dieu,» répondit-elle. Robert riait
-d’abord, mais le peuple de Vaucouleurs crut en la jeune fille, et le
-seigneur de Baudricourt, ému lui-même, donna à Jeanne une escorte.
-
-Après un long et périlleux voyage à travers un pays occupé par les
-Anglais, Jeanne arriva à Chinon, équipée comme un guerrier, mais
-toujours simple et pure comme une jeune fille. Le roi, afin de
-l'éprouver, se confondit dans la foule des seigneurs. Jeanne, bien
-qu'elle ne l'eût jamais vu, alla droit à lui, s'agenouilla, lui
-promettant, s'il lui donnait une armée, de délivrer Orléans, puis de
-le mener lui-même à Reims recevoir la couronne.
-
-Les évêques, les plus éminents docteurs interrogèrent cette fille des
-champs, qui les étonna par ses réponses: «Si c'est le plaisir de Dieu,
-lui disait-on, que les Anglais s'en aillent en leur pays, il n'est pas
-besoin de gens d'armes.--Les gens d'armes batailleront, répondit-elle,
-et Dieu donnera la victoire.»
-
-Jeanne put enfin, malgré les Anglais, entrer dans la ville d'Orléans
-avec quelques vaillants capitaines. Accueillie avec enthousiasme, elle
-réveillait partout l'esprit de foi, de discipline, de patriotisme:
-tous ceux qui l'approchaient devenaient meilleurs et sinon plus
-braves, du moins plus confiants. Sans autre arme que son étendard,
-Jeanne marchait à la tête des combattants, et tous la suivaient. Les
-Anglais, ne comprenant rien au courage indomptable de cette jeune
-fille, se troublaient, lâchaient pied; les plus importantes bastilles
-qu'ils avaient élevées pour bloquer Orléans furent prises. Jeanne,
-blessée dans une attaque, fit aussitôt panser sa blessure et reparut
-au milieu des combattants: «Tout est vôtre, criait-elle aux Français,
-tout est vôtre!» La plus importante des bastilles qui commandait
-le pont de la Loire, fut enlevée. Les Anglais se virent obligés
-d'abandonner le siège le 8 mai 1429, date célèbre que les Orléanais
-reconnaissants fêtent encore aujourd'hui.
-
-La fortune, dès ce moment, tourna. Le pays fut rapidement délivré. Les
-Français, toujours conduits par Jeanne d'Arc, reprirent les villes des
-bords de la Loire qui restaient aux Anglais, et gagnèrent sur eux la
-bataille de Patay (18 juin). Malgré tant de succès, les conseillers du
-roi hésitaient encore. Jeanne les entraîna au voyage de Reims, et le
-17 juillet Charles VII était sacré en grande pompe dans la cathédrale
-où se faisaient couronner ses prédécesseurs. Jeanne se tenait debout
-aux côtés du roi, son étendard à la main, et comme plus tard, dans son
-procès, on lui en faisait un reproche, elle répondit avec une légitime
-fierté: «Il avait été à la peine, il méritait bien d'être à l'honneur.»
-
-Jeanne avait le pressentiment d'un malheur, mais elle n'en continuait
-pas moins de combattre, allant partout où on l'appelait, car sa
-présence valait une armée.
-
-En 1430 elle se jeta dans la ville de Compiègne, serrée de près par
-les troupes du duc de Bourgogne. Dans une sortie, il fallut battre
-en retraite. Elle resta, comme toujours, la dernière. Les défenseurs
-de Compiègne, craignant de voir entrer les ennemis avec les fuyards,
-fermèrent trop tôt les barrières du pont. Jeanne demeura isolée avec
-quelques cavaliers et, accablée par le nombre, fut prise par l'écuyer
-d'un seigneur du parti bourguignon.
-
-Vendue aux Anglais, Jeanne fut conduite à Rouen. Les Anglais lui
-firent son procès comme à une sorcière, à une hérétique; mais souvent
-la sagesse de ses réponses déconcerta ses juges. Comme elle parlait
-des voix qui l'avaient inspirée, les juges lui demandèrent: «Sainte
-Catherine et sainte Marguerite haïssent-elles les Anglais?--Elles
-aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent ce qu'il hait.--Dieu
-hait-il les Anglais?--De l'amour ou de la haine que Dieu a pour les
-Anglais, je n'en sais rien: mais je sais bien qu'ils seront mis
-hors de France, sauf ceux qui périront.» Le procès n'avait rien
-prouvé, mais on fit signer à Jeanne, sous la menace d'être brûlée,
-une abjuration de ses prétendues erreurs, et on la condamna à la
-prison perpétuelle. Plus tard elle désavoua l'abjuration qu'on lui
-avait surprise et maintint la vérité de sa mission. «Si je disais,
-répondit-elle, que Dieu ne m'a pas envoyée, je me damnerais; la vérité
-est que Dieu m'a envoyée.» Les juges d'Église alors l'abandonnèrent au
-bras séculier, c'est-à-dire à la justice civile, et le 30 mai (1431)
-on la conduisit au bûcher sur la place du _Vieux-Marché_.
-
-Jeanne, qui n'avait encore que vingt ans, pleurait en disant: «O
-Rouen, dois-je donc mourir ici!» Elle demanda une croix: on lui en
-fit une avec un bâton, mais elle obtint qu'on lui apportât celle de
-la paroisse voisine. Enfin, les Anglais s'impatientant, deux sergents
-la saisirent et la livrèrent au bourreau. Le feu fut allumé. Jeanne
-s'oublia pour ne penser qu'au frère Isambart qui l'exhortait toujours,
-et lui dit de descendre, mais de tenir haut la croix, qu'elle ne
-voulait pas perdre de vue. Toute la foule pleurait. Quelques Anglais
-essayaient de rire. Un d'eux, des plus furieux, avait juré de mettre
-un fagot au bûcher; Jeanne expirait au moment où il le jeta et il
-s'évanouit: «J'ai vu, disait-il hors de lui-même, j'ai vu de sa bouche
-s'envoler une colombe.» Un seigneur anglais disait tout haut en
-revenant: «Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte.»
-
-Les Anglais redoutèrent Jeanne même après sa mort, et, de peur que
-ses cendres ne devinssent des reliques pour le peuple, ils les firent
-jeter dans la Seine. Mais l'impulsion était donnée; le pays, réveillé,
-repoussait partout l'étranger, et en 1453 les Anglais avaient perdu
-toutes leurs conquêtes en France. Les malheurs de ces invasions
-avaient eu au moins pour résultat de faire naître chez tous les
-habitants de la France le sentiment de l'amour de la patrie.
-
-
-
-
- CHAPITRE X
-
- LOUIS XI (1461-1483)
-
-
-Charles VII mourut en 1461 et eut pour successeur son fils, Louis XI.
-
-A cette époque des changements importants ont lieu en Europe et
-dans le monde. Un peuple nouveau s'établit à l'orient de l'Europe,
-les Turcs qui se sont emparés de Constantinople (1453). Les peuples
-chrétiens ne se sont point soulevés à cette nouvelle: le temps des
-expéditions religieuses, des croisades est bien fini. Les nations
-ne songent qu'à se constituer, à s'organiser, malheureusement aussi
-à s'entre-déchirer, et l'époque des grandes ligues, des guerres
-européennes va s'ouvrir. Ce qui valait mieux, les Portugais et les
-Espagnols indiquaient de nouvelles routes au commerce et découvraient
-de nouvelles terres. Les premiers avaient achevé, en 1497, sous la
-conduite de Vasco de Gama, de faire, par mer, le tour de l'Afrique et
-montraient la route des Indes. Christophe Colomb, savant navigateur
-génois, avec trois navires que lui avaient donnés les souverains de
-l'Espagne, Ferdinand et Isabelle, découvrit en 1492 un nouveau monde
-auquel on a injustement donné le nom d'un autre navigateur florentin,
-Amerigo Vespucci, l'Amérique.
-
-Il semblait que Dieu, par une seconde création, eût doublé l'étendue
-du monde habitable. On se précipitait vers ces contrées parées d'une
-végétation brillante, riches de bois précieux et de mines d'or et
-d'argent. Le commerce prit un rapide essor, la condition des fortunes
-changea, car jusqu'alors la terre avait été la seule richesse.
-
-La science se développait en même temps, grâce à la découverte de
-l'imprimerie. Gutenberg, né à Mayence, mais qui travailla le plus
-souvent à Strasbourg, était parvenu (de 1440 à 1446) à graver en
-métal des lettres mobiles qu'il assemblait ou séparait à volonté;
-il composait ainsi des mots, des phrases, des pages entières; puis
-pressant ces pages imbibées d'encre sur du papier, il les reproduisait
-autant de fois qu'il voulait. Un copiste ne pouvait écrire à la fois
-qu'un seul livre. Grâce à l'imprimerie, dès que le livre était composé
-avec des lettres en métal, on pouvait le reproduire, en peu de temps,
-par milliers d'exemplaires.
-
-Le premier livre sorti des presses de Gutenberg était une Bible datée
-de 1456. L'imprimerie devait être l'instrument le plus puissant pour
-le progrès de la science humaine. Des temps nouveaux commençaient:
-les _temps modernes_, ceux qui durent encore aujourd'hui. Les progrès
-dont nous sommes témoins ont pour point de départ ces importants
-changements qui se produisirent au quinzième siècle et qui rendirent
-l'homme plus libre de sa raison, plus hardi dans ses pensées comme
-dans ses entreprises, plus soucieux du bien-être et de l'équité. La
-science étendait son esprit, doublait ses moyens d'action et allait
-lui permettre de rendre moins misérable sa condition terrestre.
-
-La politique aussi allait changer. Le premier roi des temps modernes
-est Louis XI, de sombre renommée, mais qui, malgré ses fourberies et
-ses cruautés, avança singulièrement l'unité politique de la France.
-
-=Louis XI.=--Louis XI est le premier type, quoique peu flatteur, du
-roi moderne; il se fie à l'intelligence plus qu'à la force corporelle.
-Il est tout l'opposé des chevaliers. Ayant grandi au milieu des
-trahisons et des révoltes, il ne crut qu'à une seule force, celle
-de la ruse. Dépourvu de conscience, mais superstitieux à l'excès,
-il attachait à son chapeau des images de la Vierge et des saints en
-plomb ou en étain: il les prenait ou les baisait, quelque part qu'il
-se trouvât, si soudainement quelquefois qu'on l'aurait pris pour un
-insensé. Il se faisait petit, s'entourait de petites gens, s'habillait
-pauvrement et s'affranchissait de tout cérémonial.
-
-Louis XI (c'est là ce qui le relève de ses faiblesses et de ses
-perfidies) prenait au sérieux son métier de roi: actif, infatigable,
-il travailla sans cesse à étendre, à organiser son royaume, se fit
-craindre comme personne avant lui.
-
-Dès les premières années, les nobles, mécontents de voir Louis XI, qui
-les avait flattés dans sa jeunesse, se tourner contre eux dès qu'il
-fut roi, commencèrent la guerre dite du _Bien public_ (1465). Une
-bataille indécise se livra entre les coalisés que commandait Charles,
-fils du duc de Bourgogne, comte de Charolais, et l'armée royale à
-Montlhéry (près de Paris). Des deux côtés on se crut vainqueur, et
-des deux côtés il y eut des fuyards. Louis XI se hâta de négocier
-et promit à tous, et à chacun en particulier, provinces, honneurs,
-pensions. Les traités de Conflans et de Saint-Maur (près Paris), qui
-terminèrent cette campagne dérisoire, furent de honteux marchés.
-
-Une première fois détruite, la féodalité avait été reformée par les
-rois eux-mêmes, qui avaient distribué à leurs enfants, aux princes
-de leurs maisons, de magnifiques seigneuries, des apanages. Ainsi
-s'étaient constituées les maisons de Bourbon, d'Anjou, d'Orléans, etc.
-Mais le grand danger pour les rois, c'était la puissance de la maison
-de Bourgogne. Le duc Philippe le Bon, mourut en 1467, et son fils,
-Charles le Téméraire, était l'orgueil même.
-
-Charles se regardait comme supérieur à son cousin le roi de France,
-Louis XI, auquel il ne voulait pas rendre hommage. Autant celui-ci
-dédaignait le faste et les grandeurs, autant le duc de Bourgogne
-aimait à étaler son luxe et sa puissance. Ambitieux comme Louis XI,
-il n'avait ni sa patience ni sa souplesse, et plus sa témérité lui
-faisait éprouver de revers, plus il s'obstinait.
-
-Louis XI pourtant commit bien des fautes. La guerre ayant recommencé
-entre lui et le duc de Bourgogne, il voulut négocier au lieu de
-combattre et, pour mieux gagner son ennemi, alla se mettre entre ses
-mains à Péronne où il demeura prisonnier et ne fut relâché qu'à de
-dures conditions (1468).
-
-La guerre recommença. Le duc de Bourgogne courut aussitôt à Beauvais,
-espérant enlever la ville par surprise. Mais les habitants sont sur
-les remparts et se défendent: les femmes mêmes les aident. Déjà
-cependant des soldats bourguignons avaient escaladé la muraille et
-y plantaient leur étendard. Une jeune fille, Jeanne Laisné (on la
-nomma depuis Jeanne Hachette), s'élance, une hache à la main, saisit
-l'étendard et l'emporte en triomphe. Cet exemple héroïque ranime
-le courage des habitants, qui repoussent avec succès toutes les
-attaques. Charles se vit obligé d'entreprendre un siège régulier,
-puis, à l'arrivée des troupes royales, de se retirer. Loin d'abattre
-le puissant duc, les échecs ne font que piquer son orgueil. Il ne
-renonce pas à ses projets; au contraire, il les veut tous poursuivre
-à la fois: il rêve la conquête de la Lorraine, de l'Alsace, de la
-Suisse, afin de se faire ainsi un royaume. En même temps il rappelle
-les Anglais en France pour renverser Louis XI. Celui-ci, fidèle à son
-système d'éviter les batailles, achète la paix du roi d'Angleterre
-Édouard IV. Dès ce moment il n'a plus qu'à regarder son rival se
-heurter contre l'Allemagne, puis contre les montagnes de la Suisse.
-Charles est vaincu à Granson et à Morat (1476).
-
-Après ces sanglantes défaites, Charles devient fou de fureur: il
-laisse croître sa barbe comme un sauvage, il s'enferme dans sa tente.
-Il apprend que la Lorraine s'est soulevée et que le duc René a
-repris sa capitale, Nancy. Il y court, malgré l'hiver, et périt dans
-un combat. On retrouva son corps à demi enfoncé dans la glace d'un
-ruisseau (1477).
-
-Craint de tout le monde, Louis XI craignait lui-même tout le monde
-et s'enfermait dans son château de Plessis-lez-Tours, où des
-arbalétriers veillaient nuit et jour près des fossés avec ordre de
-tirer sur tout homme suspect qui approchait. Il semblait plutôt mort
-que vif, tant il était maigre; il faisait d'âpres punitions pour
-inspirer la terreur et de peur de perdre l'obéissance. Il avait
-soupçon de tout le monde, de son fils qu'il faisait étroitement
-garder, de sa fille, de son gendre. Il comblait de présents son
-médecin Coictier pour qu'il allongeât sa vie; il avait recours aux
-personnages renommés pour leur sainteté et fit venir d'Italie un
-ermite, saint François de Paule: il lui demandait la santé du corps
-plutôt que le repos de l'âme. «Le tout n'y fit rien, ajoute son
-historien Commines; il fallait qu'il passât par où les autres sont
-passés.»
-
-Louis XI mourut en 1483, après avoir, dans ses dernières années,
-recueilli le riche héritage de la maison d'Anjou, c'est-à-dire le
-Maine, l'Anjou et la Provence.
-
-Si Louis XI a laissé une sombre mémoire, il est juste de lui tenir
-compte de l'agrandissement du royaume, et surtout de la sécurité qu'il
-y rétablit. La sécurité ranima le commerce et Louis XI le facilita en
-améliorant les routes. Pour étendre son action sur les provinces les
-plus éloignées, il organisa les postes, d'abord des courriers qui ne
-servirent qu'à transmettre ses ordres, mais qui plus tard furent d'une
-grande utilité aux particuliers.
-
-
-
-
- CHAPITRE XI
-
- CHARLES VIII--LOUIS XII--FRANÇOIS I^{er}
-
-
-=Charles VIII (1483-1498).=--Le fils de Louis XI était encore un
-enfant et les seigneurs crurent pouvoir profiter d'une minorité pour
-reprendre tout ce qu'ils avaient perdu. Une main de femme les contint.
-Mme de Beaujeu, fille de Louis XI, et qui avait ses qualités sans
-ses vices, mit à la raison les seigneurs déjà plus turbulents que
-redoutables; elle força à la soumission Louis, duc d'Orléans, le chef
-des mécontents, puis fit épouser à son jeune frère l'héritière d'un
-beau duché, Anne de Bretagne, et prépara ainsi la réunion à la France
-d'une grande province.
-
-Nourri de romans de chevalerie, Charles VIII ne fut pas plus tôt le
-maître qu'il voulut monter à cheval, s'armer de la lance et imiter les
-fabuleux exploits des paladins de Charlemagne. Il résolut de faire
-valoir sur le royaume de Naples des droits qu'il tenait de la maison
-d'Anjou. Il partit en 1494 avec une belle armée, mais sans argent: il
-lui fallut emprunter aux petits princes italiens qui l'avaient appelé
-et lui facilitaient le passage.
-
-L'épouvante que répandait chez des populations amollies l'arrivée
-des rudes guerriers du Nord, facilita singulièrement la route. Les
-Français passèrent les Alpes avec un attirail tout nouveau de canons.
-Arrivés en Italie, ils traversèrent sans combat les villes magnifiques
-de Florence et de Rome. Charles gagna Naples à petites journées, y
-entra sans effort et s'y montra avec tout l'appareil d'un empereur.
-Puis il ne pensa plus qu'aux fêtes et distribua héritières et
-héritages à ses barons.
-
-Pendant qu'il s'amusait aux tournois, Maximilien d'Autriche, le roi
-d'Espagne Ferdinand le Catholique, Henri VII d'Angleterre, jaloux
-de la puissance française, se liguaient avec les princes du nord de
-l'Italie. Charles courait le risque d'être enfermé dans sa conquête.
-Averti à temps, il dut se hâter, reprit le même chemin, retraça
-presque les mêmes pas, et trouva la route barrée par les Milanais et
-les Vénitiens, à Fornoue, sur les bords de la rivière le Taro. Une
-bataille sérieuse s'offrait à lui; aussi attaqua-t-il avec ardeur et
-força le passage (juillet 1495).
-
-Il n'eut pas le temps de recommencer cette expédition comme il le
-voulait, car trois ans après, s'étant heurté la tête contre une voûte
-au château d'Amboise, il mourut (1498).
-
-=Louis XII (1498-1515).=--Louis XII, cousin et successeur de Charles
-VIII, se montra plus prudent, surtout dans sa politique intérieure,
-et épousa la veuve de Charles VIII pour retenir attaché au domaine
-royal le beau duché de Bretagne. Mais à l'extérieur, il montra la même
-légèreté que Charles VIII et n'eut d'yeux que pour l'Italie.
-
-Afin d'obtenir plus sûrement le royaume de Naples, Louis XII le
-partagea avec le roi d'Espagne, Ferdinand le Catholique. Celui-ci,
-dès qu'il eut sa part, voulut prendre l'autre, et trompa honteusement
-Louis XII. Le roi, lorsqu'il apprit la trahison, avait chez lui le
-gendre de Ferdinand, Philippe le Beau; celui-ci pouvait craindre
-d'être gardé prisonnier. «Ne craignez rien, lui dit Louis XII, j'aime
-mieux perdre un royaume qu'on peut regagner, que l'honneur dont la
-perte est irréparable.»
-
-Louis XII ne put regagner le royaume perdu, mais ces guerres d'Italie
-mirent en relief un grand nombre de vaillants capitaines: le plus
-illustre fut sans contredit le chevalier Bayard.
-
-Le jeune Bayard n'avait pas dix-sept ans qu'il se mesura dans un
-tournoi avec un des plus redoutables chevaliers et sortit de cette
-épreuve à son honneur. A la bataille de Fornoue, il eut deux chevaux
-tués sous lui et rapporta une enseigne ennemie. Ce qui le faisait
-surtout aimer, c'est qu'on n'eût pu trouver de plus libéral ni
-gracieux combattant; s'il avait un écu, chacun en avait sa part.
-
-Bayard prit part à toutes les guerres d'Italie et se signala par
-les exploits les plus hardis. Comme l'armée se tenait derrière une
-rivière, le Garigliano, les Espagnols paraissent tout à coup et
-cherchent à s'emparer d'un pont mal gardé. Bayard s'arme au premier
-tumulte; il voit une troupe de deux cents cavaliers qui venaient
-surprendre le pont, il se jette au-devant, tout seul, en disant à ses
-compagnons d'aller chercher du secours. Semblable à un lion furieux,
-Bayard met sa lance en arrêt et attaque la troupe qui était déjà sur
-le pont: plusieurs chancelèrent, deux hommes tombèrent dans l'eau.
-Néanmoins il fut assailli si rudement que sans sa grande bravoure
-il n'eût pu résister. Comme un tigre échauffé, il s'accula à la
-barrière du pont, de peur qu'on ne l'attaquât par derrière, et avec
-son épée il se défendit si bien que les Espagnols ne croyaient point
-que ce fût un homme. Les secours eurent le temps d'arriver. Bayard
-poursuivit l'ennemi, mais celui-ci reçut des renforts. Il fallut
-battre en retraite, et le vaillant chevalier, toujours le dernier,
-fut pris. Il se garda bien de se nommer: ses compagnons, s'apercevant
-de son absence, retournèrent le délivrer. N'ayant pas été désarmé, il
-sauta sur un cheval et se remit à l'œuvre en criant: «France! France!
-Bayard! Bayard que vous avez laissé aller!» Ce nom terrifia les
-Espagnols, qui s'enfuirent. Les Français s'en retournèrent tout joyeux
-d'avoir recouvré celui qu'ils appelaient «leur vrai guidon d'honneur.»
-
-Malgré ses fautes et ses malheurs, Louis XII est un des rois dont la
-France a gardé la mémoire. En 1506 les États généraux de Tours lui
-avaient donné le beau nom de _Père du peuple_.
-
-Les guerres d'Italie en effet se passaient au loin et occupaient
-surtout la noblesse. Le pays demeurait tranquille et prospère. Économe
-des deniers de ses sujets, le roi s'appliquait à alléger les impôts.
-«J'aime mieux, disait-il, voir les courtisans rire de mon avarice que
-le peuple pleurer de mes dépenses.» Ami de la justice qu'il s'étudia
-à réformer, il se montra le rigoureux ennemi de tous les pillards,
-grands ou petits: aussi, depuis ses justes sévérités, «nul, dit un
-écrivain du temps, n'eût rien osé prendre sans payer, et les poules
-couraient aux champs sans péril et sans risques.»
-
-=François I^{er} (1515-1547).=--La couronne échut encore à une
-autre branche de la famille des Valois, à François I^{er}, comte
-d'Angoulême, cousin et gendre de Louis XII. Jeune, ardent, grand et
-fort,[6] il était habile à tous les exercices du corps, et en même
-temps intelligent, fin, spirituel, ami des études et des beaux-arts,
-dont les Français avaient pris le goût dans les opulentes cités de
-l'Italie.
-
-François I^{er} avait vingt et un ans lorsqu'il fut reconnu roi. Il
-voulut réparer les malheurs de Louis XII et reconquérir l'Italie. Il
-la ressaisit à la fameuse journée de Marignan (1515).
-
-=Bataille de Marignan.=--Vingt mille Suisses gardaient solidement les
-passages des Alpes; François I^{er} résolut d'escalader ces montagnes,
-les plus hautes de l'Europe. On traça une route à l'armée en faisant
-sauter, à force de poudre, des blocs énormes, en jetant des ponts avec
-des sapins sur les abîmes. On traîna les canons avec des cordages et
-on finit, au bout de six jours d'un travail prodigieux, par triompher
-des plus grands obstacles que la nature eût opposés à une armée.
-
-Le général ennemi, quand on lui annonça l'arrivée des Français, n'y
-voulut pas croire. «Ont-ils volé par-dessus les montagnes?» disait-il
-en raillant. C'était pourtant la vérité, car une heure après, Bayard
-et le sire de la Palisse, un autre de nos grands capitaines, le
-faisaient prisonnier pendant son dîner.
-
-Les Suisses se replièrent sur la capitale de la Lombardie, Milan.
-Les Français les y suivirent et une bataille acharnée s'engagea à
-quelque distance de cette ville, près du village de Marignan. Commencé
-dans l'après-midi, le combat se prolongea une partie de la nuit, à
-la clarté d'une lune parfois voilée de nuages. Le succès fut dû à la
-supériorité de l'artillerie française: les Suisses, avec un courage
-admirable, s'avançaient en masses serrées, avec leurs longues piques;
-des files entières tombaient, ils avançaient toujours. Le roi chargea
-avec toute sa cavalerie et entra si loin dans la mêlée que sa visière
-fut percée d'un coup de pique. Vers minuit, la lune se déroba tout à
-fait et on s'arrêta. Les deux armées étaient confondues l'une dans
-l'autre et le roi se coucha sur l'affût d'un canon, à deux pas des
-ennemis.
-
-Le lendemain, au point du jour, la bataille recommença aussi acharnée
-que la veille. Mais les Vénitiens, alliés des Français, arrivèrent, et
-les Suisses, craignant d'être enveloppés, se retirèrent (14 septembre
-1515). François I^{er}, vainqueur, voulut être armé chevalier par
-Bayard; c'était l'honneur le plus insigne que le roi pût faire au
-vaillant capitaine.
-
-Bayard ne cessa de s'illustrer dans les guerres de François I^{er}.
-Envoyé en Italie où les troupes françaises avaient été battues à
-la Bicoque (1522), il n'y parut que pour assister à la défaite de
-Bonnivet à Biagrasso et pour y mourir. Bayard ne commandait pas en
-chef; recevant les ordres de courtisans jaloux, il périt victime
-de leur fautes. Bonnivet blessé lui confia le soin de diriger la
-retraite; Bayard la dirigea, comme on pouvait l'attendre de lui,
-faisant toujours face à l'ennemi. Après le passage de la Sésia, comme
-il rejoignait, vainqueur, sa troupe d'hommes d'armes, une pierre
-lancée par une arquebuse le frappa dans les reins et lui brisa l'épine
-dorsale. On l'assit au pied d'un arbre. Le bon Chevalier, se sentant
-mourir, planta son épée devant lui et en baisa la poignée qui figurait
-une croix. Les ennemis accoururent et parurent aussi attristés que les
-compagnons de Bayard.
-
-Parmi les chefs ennemis se trouvait alors un prince français, le
-connétable de Bourbon, qui, mécontant, s'était jeté dans le parti
-de Charles-Quint: il survint et plaignit le bon Chevalier, qui lui
-répondit ces belles paroles: «Il n'y a point de pitié à avoir de moi,
-car je meurs en homme de bien: mais j'ai pitié de vous qui servez
-contre votre prince, votre patrie et votre serment.» Quelques heures
-après, expirait le dernier modèle du parfait chevalier (30 avril 1524).
-
-=Bataille de Pavie.=--Les Impériaux, conduits par le connétable
-de Bourbon, poursuivirent l'armée française et envahirent la
-Provence. Bourbon attaqua Marseille, mais les habitants résistèrent
-héroïquement. François I^{er} accourut. Les Impériaux se retirèrent
-en toute hâte. François les poursuivit au delà des Alpes, s'empara
-facilement de Milan et mit le siège devant Pavie. La résistance de
-cette ville, prolongée quatre mois, donna à Bourbon le temps d'aller
-en Allemagne chercher des troupes.
-
-François commit la faute de s'affaiblir en détachant un corps d'armée
-vers Naples, et bientôt il se trouva enfermé entre la ville de Pavie
-et les troupes espagnoles et italiennes. On propose à François I^{er}
-de se replier. L'orgueil le pousse à suivre le conseil de Bonnivet
-qui parle au contraire de combattre. La bataille s'engage (24 février
-1525). Genouillac avec son artillerie fit d'abord merveille; il ouvrit
-coup sur coup des brèches dans les bataillons ennemis, «de sorte que
-vous n'eussiez vu que bras et têtes voler.» François I^{er} croit
-déjà l'ennemi en fuite et s'élance avec ses gens d'armes. Les ennemis
-reformèrent leur ligne. Le roi, comme à Marignan, fit des prodiges
-de valeur lorsqu'on lui en aurait demandé de sagesse. Mais les rangs
-de l'ennemi se reformaient toujours; les meilleurs capitaines, dont
-on avait négligé les conseils, sentaient bien que la victoire était
-impossible et tombaient tous frappés les uns après les autres autour
-du roi, qu'ils ne voulaient pas abandonner. François ne tarda pas à
-être entouré d'ennemis.
-
-«Après avoir, dit Brantôme, bien combattu tant qu'il n'en pouvait
-plus, son cheval fort blessé tomba par terre et lui dessous.» François
-I^{er} se vit obligé de se rendre et demanda qu'on appelât Charles de
-Lannoi. Celui-ci arriva, le fit dégager et l'aida à se lever.
-
-Le soir, François I^{er} écrivit à sa mère une longue lettre dans
-laquelle il disait: «De toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur
-et la vie qui est sauve.» On en a fait le mot célèbre: «Tout est
-perdu, fors [hors] l'honneur.»
-
-Après un séjour de plusieurs mois dans une forteresse d'Italie,
-François I^{er} fut conduit en Espagne, où Charles-Quint le fit
-renfermer dans l'Alcazar, à Madrid.
-
-Le donjon où il devait passer tant de mois dans les tristesses de
-la prison, les accablements de la maladie, les angoisses d'une
-négociation agitée et interminable, était haut, étroit et sombre. La
-chambre disposée pour le roi prisonnier n'était pas très spacieuse;
-on y arrivait par une seule entrée, et l'unique fenêtre qui y
-laissait pénétrer la lumière s'ouvrait du côté du midi à environ cent
-pieds du sol. Les concessions que Charles-Quint voulait arracher à
-son prisonnier étaient exorbitantes et n'allaient rien moins qu'à
-démembrer le royaume de France. Désespérant d'ébranler son vainqueur,
-François I^{er} résolut un moment d'abdiquer en faveur de son fils
-et de ne plus laisser entre les mains de Charles qu'un prisonnier
-ordinaire. Ce prisonnier faillit même échapper à l'inflexible
-empereur, car François tomba gravement malade; on désespéra de sa vie.
-Le roi fut pourtant sauvé, mais non relâché, et n'obtint sa délivrance
-qu'en accordant tout ce qu'on lui demandait, se promettant bien de ne
-pas tout remplir. Il protesta en secret contre la violence qui lui
-était faite et signa le traité de Madrid (6 janvier 1526).
-
-On le conduisit à la frontière et, sur la Bidassoa,[7] on l'échangea
-contre ses deux fils, qu'on devait garder comme otages. Lorsqu'on
-l'eut ramené sur la rive française, il s'élança vivement sur son
-cheval et s'écria: «Maintenant je suis roi, je suis roi encore!»
-
-La puissance de Charles-Quint effraya les autres princes, naguère si
-jaloux du vainqueur de Marignan. Le roi d'Angleterre Henri VIII, le
-pape Clément VII, la république de Venise, les Suisses s'unirent à
-François I^{er} qui, délivré, avait rompu le traité de Madrid.
-
-Encore étourdi du désastre de Pavie, François ne sut point cependant
-profiter des secours qui s'offraient à lui, et donna le temps aux
-généraux de Charles-Quint d'écraser ses alliés d'Italie. Le connétable
-de Bourbon, à la tête de bandes allemandes, se précipita sur Rome
-(1527). Il fut tué en montant à l'assaut, mais les soldats prirent la
-ville, et pendant neuf mois y vécurent en maîtres sauvages, se livrant
-à tous les excès et aux plus odieuses profanations. L'approche tardive
-d'une armée française amena seule la retraite des brigands, qui se
-retirèrent dans le royaume de Naples. Les Français les y poursuivirent
-et soumirent rapidement ce pays, mais échouèrent au siège de Naples.
-François I^{er} se trouva heureux de conclure la paix de Cambrai
-(1529).
-
-Charles-Quint ne s'était hâté de signer la paix de Cambrai que pour
-aller combattre les Turcs qui menaçaient Vienne. Les Turcs, en effet,
-maîtres de Constantinople, étendaient leurs conquêtes en Europe. La
-Hongrie seule put les arrêter. Charles-Quint soutenait les Hongrois
-dans cette lutte acharnée. On vit alors combien l'esprit des temps
-était changé. Le souverain du pays qui avait pris une part si
-glorieuse aux croisades, François I^{er}, s'alliait avec les Turcs, ne
-regardant que l'intérêt politique et ne voyant en eux que des ennemis
-de Charles-Quint.
-
-Tandis que les Turcs renouvelaient leurs invasions dans la vallée
-du Danube, François I^{er} recommençait la guerre et s'emparait de
-la Savoie (1535). En 1536, Charles, irrité, envahit à son tour la
-Provence.
-
-Mais la guerre traînait, car les grandes batailles étaient interdites
-aux généraux. Cependant un jeune prince, le duc d'Enghien, commandait
-en Italie et brûlait de se battre avec les Espagnols qui, confiants,
-lui offraient de belles occasions de succès. Il envoya un de ses bons
-capitaines, Montluc, demander au roi la permission de livrer bataille,
-et le roi, entraîné par l'ardeur du vaillant guerrier, s'écria,
-après s'être recueilli: «Qu'il combatte!» Le duc d'Enghien gagna une
-brillante victoire à Cérisoles (avril 1544), en enfonçant une armée
-espagnole bien supérieure en nombre. La paix de Crespy (Crépy) (1544)
-termina les longues guerres du règne de François I^{er}.
-
-Celui-ci mourut en 1547, sans avoir rien perdu, malgré tant de revers.
-Il avait 52 ans.
-
-François I^{er} ne fut pas seulement un roi batailleur; ce qui lui a
-valu sa renommée et ce qui lui a fait pardonner ses fautes, c'est la
-générosité avec laquelle il protégea les lettres et les arts, les arts
-surtout. C'est la belle époque de la Renaissance, de laquelle datent
-plusieurs des beaux palais et châteaux de la France.
-
-«Entre autres belles vertus que le roi eut,» dit Brantôme, «c'est
-qu'il fut fort amateur des bonnes lettres et des gens savants de son
-royaume: il les entretenait toujours de discours grands et savants,
-leur en donnant la plupart du temps les sujets et les thèmes.»
-
-«De telle façon la table du roi était une vraie école, car là il s'y
-traitait de toutes matières, autant de la guerre que des sciences
-hautes et basses. Il fut appelé père et le vrai restaurateur des arts
-et des lettres, car, avant lui, l'ignorance régnait quelque peu en
-France.»
-
-L'imprimerie multipliait les livres. François I^{er}, qui se piquait
-quelquefois de poésie, protégea les poètes comme les artistes, mais
-favorisa surtout les savants, les érudits, qui commençaient à battre
-en brèche l'ignorance si longtemps souveraine. Il fonda en 1530 un
-collège d'un genre tout nouveau, appelé le _Collège de France_, et
-destiné à rendre la science accessible à tous.
-
-
-
-
- CHAPITRE XII
-
- LES GUERRES DE RELIGION
-
-
-Le successeur de François I^{er} fut Henri II. Profitant des guerres
-religieuses qui avaient éclaté en Allemagne, Henri II s'allia avec
-les princes protestants ennemis de Charles-Quint et occupa les trois
-villes anciennes de Metz, Toul, Verdun.
-
-Charles-Quint, irrité, vint mettre le siège devant Metz, que le duc
-François de Guise défendit avec énergie (1552). Vaincu de nouveau à
-Renty (1554), Charles-Quint signa une trêve (1556) et abdiqua la même
-année, renonçant à toutes ses couronnes.
-
-=Henri II (1547-1559).=--Le fils de Charles-Quint, Philippe II,
-demeurait aussi redoutable pour la France, quoiqu'il ne dominât
-plus ni l'Autriche ni l'Allemagne. Il avait épousé Marie Tudor,
-reine d'Angleterre, et les Anglais l'aidèrent dans les guerres qu'il
-recommença contre la France. Son général, le duc de Savoie Philibert
-Emmanuel, envahit la Picardie et se porta sur Saint-Quentin. Le
-connétable de Montmorency accourut avec une armée. Mais il se laissa
-envelopper par l'armée espagnole, éprouva une sanglante défaite et
-fut obligé de se rendre (1557). Pour réparer ce désastre, le duc
-de Guise alla surprendre Calais, la dernière ville que les Anglais
-eussent en France, et la reine Marie Tudor en mourut de chagrin (1558).
-
-La paix de Cateau-Cambrésis (1559) termina les guerres d'Italie.
-Pendant les fêtes qui célébrèrent la paix et les mariages princiers
-par lesquels on la consacra, Henri II, luttant dans un tournoi contre
-son capitaine des gardes, Montgommery, fut grièvement blessé d'un
-éclat de lance qui pénétra dans sa tête, et mourut quelques jours
-après (1559).
-
-=La réforme; François II (1559-1560); Charles IX (1560-1574).=--Une
-réforme religieuse commencée en Allemagne par Luther amena le
-déchirement de l'unité chrétienne et bouleversa l'Europe.
-
-En France la doctrine de Calvin, plus hardie encore que celle de
-Luther, se répandit. La division se mit dans tout le royaume, partagé
-entre les _catholiques_ et les _réformés_, qu'on appelait généralement
-les _protestants_ ou les _huguenots_.
-
-Les progrès du calvinisme étaient déjà grands lorsque Henri II mourut.
-Ce prince laissait quatre fils, dont trois devaient régner, de 1559 à
-1589: François II, Charles IX, Henri III.
-
-L'aîné, François II, d'une santé débile, ne régna qu'un an
-(1559-1560). Encore le vrai maître était-il le duc François de
-Guise, dont la nièce, Marie Stuart, avait épousé le roi François II.
-Les protestants, soutenus par la famille des Bourbons, essayèrent
-d'enlever le jeune roi à la famille des Guises et ourdirent la
-conjuration d'Amboise. Elle échoua et un grand nombre de protestants
-furent saisis, pendus ou décapités. Mais les guerres de religion ne
-commencèrent que sous Charles IX, qui, à peine âgé de dix ans et demi
-en 1560, régna d'abord sous la tutelle de sa mère Catherine de Médicis.
-
-=Catherine de Médicis.=--Catherine de Médicis, princesse italienne,
-avait épousé le fils de François I^{er}, Henri II, mais ce prince
-l'avait tenue à l'écart du gouvernement. Elle eut encore à souffrir de
-cet isolement sous le règne de son premier-né, François II. C'était
-la belle et gracieuse Marie Stuart qui dominait à la cour et assurait
-la réalité du pouvoir à son oncle François de Guise. Mais en 1560
-François II mourut, et Catherine de Médicis se vit appelée à prendre
-la régence au nom de son second fils, Charles IX.
-
-Sa passion de régner fut alors satisfaite. Mais Catherine avait à
-se défendre contre l'influence de deux grandes familles rivales,
-les Guises et les Bourbons, et à pacifier le royaume, déjà troublé
-par les guerres religieuses. Astucieuse et perfide, Catherine de
-Médicis s'appliqua à opposer les Bourbons aux Guises, et à tenir la
-balance égale entre les catholiques et les protestants. «Chacun, dit
-un contemporain, d'Aubigné, admirait de voir une femme étrangère se
-jouer d'un tel royaume et d'un tel peuple que les Français, mener à
-la chaîne de si grands princes.» Sa politique double ne contribua pas
-peu à exciter les divisions et à déchaîner les guerres religieuses
-dont elle put voir les tristes résultats, car ces guerres amenèrent la
-ruine de la famille des Valois. Catherine de Médicis vit disparaître
-avant elle ses enfants, et, au moment où elle mourut, en 1589, son
-dernier fils, Henri III, était presque détrôné.
-
-=La Saint-Barthélemy.=--Parmi les protestants, l'homme qui mérita le
-plus de respect et eut la fin la plus tragique, ce fut Coligny, dont
-l'illustration comme celle de Guise datait des guerres de Henri II.
-Le parti protestant n'avait pu être accablé. Il rétablissait toujours
-ses affaires, grâce aux talents de Coligny, qui recueillait les débris
-de l'armée, défendait les villes, soutenait le courage, et ramenait
-quelquefois la victoire. La guerre n'aboutissait à rien.
-
-En 1570, Catherine de Médicis fit aux réformés des concessions trop
-larges pour être sincères. Les chefs protestants furent attirés
-à la cour de Charles IX pour le mariage du jeune Henri de Béarn,
-leur chef, avec Marguerite de Valois, sœur du roi. Charles IX se
-prit même d'amitié pour l'amiral Coligny. Celui-ci donnait au roi
-les plus sages conseils et lui proposait de détourner contre les
-étrangers l'exaltation guerrière de la noblesse. Mais les catholiques
-s'indignaient de la puissance des protestants. Excités par eux, la
-cour organisa en secret le plus odieux guet-apens.
-
-Quelques jours après les fêtes du mariage de Henri de Béarn, le 24
-août 1572, fête de saint Barthélemy, à deux heures du matin, la cloche
-de Saint-Germain l'Auxerrois sonne, et le tocsin des autres églises
-lui répond. Des bandes armées s'élancent dans les rues aux cris de:
-Mort aux huguenots! Un affreux massacre souille Paris. Le duc Henri
-de Guise et le duc d'Aumale, qui ont arraché au roi l'arrêt de mort
-de Coligny, se dirigent vers la demeure de l'amiral, tout près du
-Louvre. Un assassin à leurs gages lui avait déjà tiré, quelques
-jours auparavant, un coup d'arquebuse et l'avait blessé à la main.
-Coligny reposait sous la protection d'une compagnie des gardes du
-roi. Les ducs signifient au capitaine la volonté de Charles IX. On
-monte, cinq Suisses se tenaient au haut de l'escalier. Ils résistent,
-se barricadent; le bruit de la lutte réveille Coligny, qui se met
-en prière. Ses serviteurs sont tués ou dispersés. Les arquebusiers
-arrivent à la chambre de l'amiral, dont l'aspect grave et vénérable
-les saisit. Mais l'un d'eux, Bême, plus féroce que les autres,
-s'approche: «N'es-tu pas l'amiral?» dit-il. «Je le suis, jeune homme,
-répondit Coligny, respecte ma vieillesse et ma faiblesse.» Bême le
-frappe, le renverse; Coligny est percé de coups, puis jeté par la
-fenêtre.
-
-Le massacre de Paris fut imité dans les provinces. Quelques
-gouverneurs cependant refusèrent d'ordonner ces affreuses exécutions.
-«Je n'ai que des soldats et pas un bourreau,» répondit l'un d'eux.
-Un moment frappés de stupeur, les protestants ne tardèrent pas à se
-lever en masse; l'armée royale ne put prendre la Rochelle, qui était
-devenue la citadelle du parti, et Charles IX fut obligé de signer la
-paix (1573). L'année suivante, il mourait au milieu des plus violentes
-convulsions; dans son délire, souvent troublé par de sombres visions,
-il n'apercevait, si l'on en croit la tradition, que des meurtres et du
-sang (1574).
-
-=Henri III (1574-1589).=--Le frère de Charles IX, Henri III, qui lui
-succéda, était un prince frivole. Il se composa une cour de seigneurs
-dissolus. Il aimait à s'entourer de petits chiens, de perroquets, de
-singes, et se fardait le visage comme une femme.
-
-Le parti protestant s'était relevé, et Henri III s'était vu obligé
-de lui faire d'importantes concessions. Les catholiques, exaltés,
-formèrent entre eux une vaste association, appelée sainte Ligue
-(1576). Le chef en était Henri de Guise, fils de François de Guise,
-que les catholiques rêvaient déjà de placer sur le trône.
-
-En effet la famille des Valois semblait près de s'éteindre. Henri
-III n'avait point de fils qui pût lui succéder; son frère, le duc
-d'Alençon, mourut sans enfants en 1584. Il y avait pourtant un
-héritier légitime, Henri de Bourbon, prince de Béarn et roi de
-Navarre; mais il était protestant, et les ligueurs n'en voulaient à
-aucun prix. Henri de Guise, soutenu par le roi d'Espagne Philippe II,
-brava Henri III et souleva Paris.
-
-Henri III dut se jeter dans les bras des protestants et vint avec
-Henri de Navarre assiéger la capitale; mais il fut poignardé à
-Saint-Cloud par un fanatique, Jacques Clément (1589).
-
-A la mort de Henri III, Henri de Navarre fut salué roi seulement par
-les protestants et une petite partie des fidèles de Henri III.
-
-=Henri IV (1589-1610).=--Henri IV était fils d'Antoine de Bourbon,
-prince de Béarn et roi de Navarre, mais roi sans royaume, car la
-Navarre était aux mains des Espagnols. Il était né au château de
-Pau en 1553. Sa mère, Jeanne d'Albret, ordonna de le nourrir sans
-délicatesse, de ne point l'habiller richement, de ne point le flatter
-du titre de prince, et de ne le distinguer en rien des enfants du
-pays. On vit donc Henri, tout jeune, aller tête nue, pieds nus, se
-battant avec les autres enfants, escaladant, sous le soleil ou la
-pluie, les rochers des Pyrénées. On l'habituait à coucher sur la
-dure; on le forçait à de longues courses matinales et à des chasses
-fatigantes. Il acquit ainsi santé, force, agilité, et il avait une
-gaieté franche et naturelle qui lui gagnait tous les cœurs.
-
-Jeanne d'Albret, cependant, très instruite, ne voulut pas que les
-buissons et les bois fussent la seule école de son fils. Pour qu'il ne
-devînt pas, comme elle le disait, un illustre ignorant, elle lui mit
-les meilleurs livres entre les mains. Elle le confia à un précepteur
-et lui recommanda d'obéir à son maître comme à elle-même: «Je ne vous
-ai donné que la vie, disait-elle à Henri, mais il vous apprendra à
-bien vivre, ce qui est préférable.»
-
-Henri III, en mourant, avait commandé à tous ses officiers de
-reconnaître pour son successeur Henri de Navarre. Beaucoup de
-seigneurs catholiques, «enfonçant leurs chapeaux ou les jetant par
-terre, fermant le poing, murmurent qu'ils se rendront à toutes sortes
-de personnes plutôt que de souffrir un roi huguenot.» Ils viennent
-le sommer de se faire catholique. En vain Henri répond que «c'est le
-prendre à la gorge, ne pas l'estimer de croire qu'il peut à ce point
-faire violence à l'âme et au cœur à l'entrée de la royauté.» Il en
-appelle à eux-mêmes, sûr d'avoir pour lui «tous les catholiques qui
-aiment la France et l'honneur.» En vain le brave Givry déclare tout
-haut que Henri «est le roi des braves et qu'il ne sera abandonné que
-des poltrons;» en vain Henri déclare être prêt à se faire instruire:
-un grand nombre de seigneurs l'abandonnent.
-
-Henri se trouvait dans une situation presque désespérée: peu de
-soldats et point d'argent, mais une petite armée anglaise envoyée
-par la reine Élisabeth, alliée de Henri IV, débarqua fort à propos à
-Dieppe, et Henri put reprendre l'offensive (1589).
-
-L'année suivante, une bataille tourna encore à l'avantage de Henri,
-à Ivry. En face d'une armée ennemie bien plus nombreuse on parlait
-au roi d'assurer sa retraite: «Point d'autre retraite, dit-il, que
-le champ de bataille.» Puis, après une courte prière, mettant son
-casque en tête, il accompagna d'un sourire ces paroles: «Compagnons,
-Dieu est pour nous; voici ses ennemis et les nôtres; voici votre
-roi! Si vos cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache
-blanc: vous le trouverez au chemin de la victoire et de l'honneur.»
-Le combat fut rude; un instant ses troupes cédèrent; Henri courut en
-avant: «Tournez visage, leur crie-t-il; si vous ne voulez combattre,
-regardez-moi mourir;» et il se précipita au plus épais des ennemis.
-Enfin la victoire est remportée: alors ce «bon Français,» qui appelait
-la guerre civile «un mal bien douloureux,» s'écria: «Quartier aux
-Français; mais mort aux étrangers!»
-
-Depuis quelques années, Paris était en proie au plus affreux désordre.
-Les Espagnols avaient dévoilé leurs desseins, et les plus acharnés
-d'entre les ligueurs les soutenaient seuls. Le bon sens ne triomphait
-pas encore des passions, mais parlait déjà avec hardiesse. Henri
-de Navarre résolut enfin d'aider le parti royaliste en supprimant
-l'objection qu'on lui faisait toujours de sa religion. Les plus
-fidèles de ses conseillers huguenots l'encourageaient à faire le
-sacrifice que lui demandait le peuple. Le 25 juillet 1593, Henri
-abjura solennellement à Saint-Denis la religion protestante et fut
-sacré à Chartres le 27 février 1594.
-
-Sully trouva de l'argent, tout en murmurant, pour acheter les
-gouverneurs des villes. «S'il fallait les prendre par la force, disait
-le roi, elles nous coûteraient dix fois autant.» Brissac, après avoir
-fait ses conditions, livra Paris (mars 1594), où Henri IV entra
-salué avec une allégresse sincère, car ce n'était pas l'homme mais
-l'hérétique qu'on avait combattu en lui. Le jour même, la garnison
-espagnole se retira avec les honneurs de la guerre. Henri la regarda
-partir, et, saluant les chefs, leur dit: «Messieurs, recommandez-moi
-à votre maître, mais n'y revenez plus.» Il promet de tout oublier,
-mais il n'oublie pas qu'il a été obligé d'acheter sa capitale et les
-plus grandes villes de son royaume. «Que dites-vous de me voir ainsi à
-Paris?» demande-t-il à son secrétaire.--Je dis qu'on a rendu à César
-ce qui appartient à César, comme il faut rendre à Dieu ce qui est à
-Dieu.--Dame, répondit le roi, on ne m'a pas fait comme à César: car
-on ne me l'a pas rendu, on me l'a bien vendu.» Et cela était dit en
-présence de Brissac et d'autres vendeurs. Toutefois il n'a aucune
-pensée de vengeance. Il accepte, il recherche les services de ceux qui
-l'ont combattu.
-
-En 1598 les Espagnols quittent la France. Henri IV a terminé la guerre
-étrangère en signant avec Philippe II la paix de Vervins.
-
-=L’Édit de Nantes.=--Il a déjà enlevé tout prétexte aux discordes
-civiles en accordant aux protestants l'exercice de leur culte et même
-de grandes garanties. C'est l'Édit de Nantes (1598). Henri ne voulait
-plus de partis. «Je couperai, disait-il, les racines de toutes ces
-factions. Je ne détruirai pas la religion réformée, ajoutait-il, mais
-la faction huguenote si elle se mutine. Il ne faut plus faire de
-distinction de catholiques et de huguenots: il faut que tous soient
-bons Français.»
-
-Un grand ministre aida Henri IV dans la tâche immense qu'il avait
-entreprise de réparer les désastres de quarante ans de guerre civile.
-C'était le baron de Rosny, plus tard duc de Sully, né au château
-de Rosny, près de Mantes, en 1560. Tout jeune il avait échappé au
-massacre de la Saint-Barthélemy par une présence d'esprit rare chez
-un enfant de douze ans: ayant pris sous son bras un gros missel,
-il avait traversé les rues pleines de bandes furieuses et avait
-couru se réfugier à son collège, dont le principal le cacha. Il
-resta toujours attaché au parti protestant, servant d'abord dans
-l'infanterie, pour apprendre le métier des armes,--ce qui répugnait
-fort aux gentilshommes;--il combattit avec beaucoup de courage pour sa
-religion, fut souvent blessé, et particulièrement à Ivry, où Henri,
-qui le croyait presque mort lorsqu'on l'emporta, l'embrassa avec joie.
-
-Sully remit l'ordre dans les finances: ce qui n'était pas chose
-facile dans un siècle où ceux qui maniaient l'argent de l'État le
-prenaient pour eux, puis tourna son attention vers l'agriculture. Des
-routes furent percées et plantées d'arbres. Le commerce se ranima.
-Sully permit de vendre des grains à l'étranger: ce qui stimula
-énergiquement les paysans à produire du blé.
-
-La plus grande entente ne cessait d'exister entre le maître et le
-serviteur. «Je suis plus fort en mon conseil, quand je sais que vous y
-êtes,» écrivait un jour Henri pour hâter le retour de Sully.
-
-Henri aidait son ministre dans toutes ses améliorations; il aimait
-les petites gens. Quand il allait par le pays, il s'arrêtait pour
-parler au peuple, s'informait des passants d'où ils venaient, où ils
-allaient, quelles denrées ils portaient, quel était le prix de chaque
-chose, et, remarquant qu'il semblait à plusieurs que cette facilité
-populaire offensait la gravité royale, il disait: «Les rois tenaient à
-déshonneur de savoir combien valait un écu, et moi je voudrais savoir
-ce que vaut un liard, combien de peines ont ces pauvres gens pour
-l'acquérir, afin qu'ils ne soient chargés que selon leur portée.» Dans
-les campagnes on aimait à répéter des mots de lui qui couraient: «Si
-l'on ruine le peuple, qui soutiendra les charges de l'État?»
-
-Le 14 mai, 1610, Henri IV était agité: il ne pouvait ni s'occuper ni
-dormir. «Votre Majesté devrait sortir, dit un garde, et prendre l'air:
-cela la réjouirait.--Tu as raison: qu'on apprête mon carrosse.» Comme
-le temps était beau et chaud, on prit un carrosse tout ouvert. Henri y
-monta avec les ducs d'Épernon et Montbazon et cinq autres seigneurs,
-sans escorte: seulement quelques gentilshommes à cheval et valets de
-pied suivirent. On se dirigea vers l'Arsenal, où le roi voulait voir
-Sully malade. En passant de la rue Saint-Honoré dans la rue de la
-Ferronnerie, un embarras de voitures arrêta le carrosse. François
-Ravaillac l'avait suivi depuis le Louvre; il monta sur une borne, et
-comme le roi était attentif à écouter une lettre que le duc d'Épernon
-lisait, le misérable s'élança et frappa Henri IV de deux coups de
-couteau dans la région du cœur. Pendant que les archers arrêtaient
-l'assassin et l'emmenaient prisonnier dans un hôtel voisin pour le
-soustraire à la fureur de la foule, les seigneurs couvrirent Henri
-IV d'un manteau et firent retourner le carrosse vers le Louvre. Ils
-répandaient le bruit que le roi n'était que blessé, mais Henri IV
-était mort sur-le-champ, et, quand le peuple connut la vérité, ce fut
-un deuil universel, car aucun roi n'avait été, comme Henri IV, à la
-fois grand et bon.
-
-
-
-
- CHAPITRE XIII
-
- LOUIS XIII (1610-1643)--MINISTÈRE DU CARDINAL DE RICHELIEU
-
-
-=Régence de Marie de Médicis.=--La mort prématurée de Henri IV rejeta
-le royaume dans la confusion. Son fils, Louis XIII, n'avait pas neuf
-ans, et la régente, Marie de Médicis, princesse étrangère, d'un
-caractère faible, n'était point femme à continuer la sage et ferme
-politique de Henri IV. Elle combla de dignités et des plus hautes
-charges de la cour un Italien, Concini, et, en quatre ans, son faible
-et funeste gouvernement avait dissipé les millions amassés par Henri.
-
-Les seigneurs se révoltaient pour se faire acheter leur soumission
-par de grosses pensions. Voulant paraître faire quelque chose pour
-le bien public, ils demandèrent la convocation des _États généraux_
-(1614). Dans cette réunion on vit commencer entre les trois Ordres
-la lutte qui, un siècle plus tard, devait déchirer la France. Le
-président du tiers état dit que les trois Ordres étaient trois frères,
-enfants de leur mère commune, la France. La noblesse protesta contre
-cette comparaison qui tendait à établir l'égalité des seigneurs et du
-peuple. Elle chercha à humilier les députés du tiers, et la querelle
-devint si vive que la cour, dès qu'elle eut obtenu les subsides
-demandés, se hâta de renvoyer les États. Ce furent les derniers avant
-ceux de 1789.
-
-=Concini et de Luynes.=--La faveur insolente de Concini, devenu
-marquis d'Ancre et maréchal de France, ne put durer. Louis XIII,
-écarté des affaires et livré aux amusements les plus puérils, écouta
-les conseils d'un gentilhomme, Albert de Luynes, qu'il affectionnait
-beaucoup à cause de son habileté à dresser des pièges aux oiseaux. De
-Luynes persuada au jeune prince de ressaisir l'autorité par un coup
-hardi. Le maréchal d'Ancre fut tué un matin qu'il entrait au Louvre
-(1617). La reine mère dut se retirer à Blois, et Louis XIII crut enfin
-régner, lorsque le vrai maître c'était de Luynes.
-
-Au favori de la reine mère succéda le favori du roi, et le vainqueur
-montra même avidité, même incapacité. Albert de Luynes fut fait
-connétable sans avoir jamais commandé un régiment, puis chancelier.
-Aussi a-t-on dit de lui «qu'il était aussi propre à faire un magistrat
-en temps de guerre qu'un général en temps de paix.» Albert de Luynes
-montra cependant quelque énergie contre le parti protestant qui
-reprenait les armes, et mourut enlevé par une épidémie au siège de
-Montauban (1621). Au règne des favoris qui peuvent à peine distraire
-un roi ennuyé, succède enfin le règne d'un vrai ministre.
-
-=Le ministère de Richelieu.=--En 1624 arriva au pouvoir Armand du
-Plessis de Richelieu. Richelieu était le troisième fils d'un capitaine
-des gardes de Henri IV. Suivant l'usage, l'aîné suivit la carrière
-des armes, le second embrassa l'état ecclésiastique, mais bientôt se
-confina dans un cloître, et le troisième le remplaça dans les dignités
-ecclésiastiques et devint évêque de Luçon. Aumônier de la reine Marie
-de Médicis, protégé par elle, il partagea sa mauvaise fortune après
-la chute de Concini, puis s'entremit avec zèle pour réconcilier la
-mère et le fils. Après la mort de Luynes, l'évêque de Luçon qui avait
-déjà donné bien des preuves de sa haute intelligence, reçut le chapeau
-de cardinal; le roi refusait cependant de l'admettre au conseil.
-«Cet homme, disait-il à la reine mère, je le connais mieux que vous,
-madame; il est d'une ambition démesurée.» L'habileté et la patience du
-cardinal, la volonté de Marie de Médicis triomphèrent des hésitations
-du roi, et, dès que Richelieu fut au conseil (1624), il y fut bientôt
-le maître.
-
-Richelieu, une fois au pouvoir, jugea nettement la situation. Il
-inaugura une politique nouvelle, hardie à l'intérieur comme à
-l'extérieur. «Le roi a changé de conseil et le ministère de maximes,»
-écrivait-il dans une de ses plus fières dépêches.
-
-Ayant résolu d'abord d'en finir avec les protestants qui remuaient
-toujours, il conduisit le roi au siège de la Rochelle, «ce nid d'où
-avaient coutume d'éclore les desseins de révolte.» C'était la grande
-forteresse du parti protestant et les seigneurs catholiques ne se
-dissimulaient pas qu'elle leur était utile en embarrassant la royauté.
-Le cardinal de Richelieu anime tout de son âme; le mot d'ordre est:
-«passer ou mourir.» Enfin on parvient, malgré la flotte anglaise,
-à jeter dans l'île 6000 soldats; les Anglais, vaincus dans une
-bataille sanglante, sont obligés de se retirer et d'abandonner la
-Rochelle à ses seules ressources. Mais la ville était forte. L'énergie
-des habitants s'exalta, soutenue par les ardentes prédications du
-ministre Salbert, par le courage viril de la vieille duchesse de
-Rohan, et surtout par son maire, le rude marin Guiton. En acceptant
-cette charge, Guiton déclara qu'il poignarderait de sa propre main
-quiconque parlerait de se rendre; pour rappeler cette menace, il
-plaçait son poignard sur la table du conseil. Le ministre cependant
-se montrait général, intendant des vivres, ingénieur; pour affamer
-la ville, il eut recours à une digue de 700 toises; du côté de la
-terre une circonvallation s'étendait sur plus de trois lieues, garnie
-de treize forts. Enfin la famine est dans la Rochelle; Guiton reste
-inébranlable, attendant les secours de la flotte anglaise qui deux
-fois apparaît à la vue de la ville assiégée et deux fois recule
-devant la marine improvisée de Richelieu. On montre à Guiton des
-habitants expirant de faim: «Il faudra bien que nous en venions tous
-là,» se contente-t-il de répondre. «Mais bientôt la ville n'aura plus
-d'habitants.--C'est assez qu'il en reste un pour fermer les portes.»
-Enfin la révolte se met dans la ville, il a fallu exécuter plusieurs
-des malheureux qui demandent du pain ou la capitulation. Les rues sont
-parcourues par des «ombres d'hommes vivants» et encombrées de cadavres
-qu'on n'a plus le courage d'ensevelir. Il faut finir par se rendre au
-cardinal qui entre dans la ville précédé d'un grand convoi de vivres,
-«marchant seul devant le roi,» comme pour bien montrer qu'il était la
-seconde personne de France (1628).
-
-Au dehors, Richelieu défendait les intérêts de la France. «Jusqu'où
-allait la Gaule, disait-il, jusque-là doit aller la France.» Ce ne
-fut pas sa faute s'il ne réalisa pas cette parole: il en fut bien
-près. Il prit surtout part à la grande lutte qui armait alors une
-moitié de l'Europe contre l'autre, et connue dans l'histoire sous le
-nom de _guerre de Trente Ans_ (1618-1648), lutte qui avait pour but
-d'empêcher l'Allemagne de devenir la proie de la maison d'Autriche.
-
-Celle-ci avait déjà écrasé deux adversaires. Richelieu va en chercher
-un troisième au fond du Nord, le roi de Suède Gustave-Adolphe, un
-des plus grands capitaines de l'époque, «un soleil levant,» comme
-on l'appelait. Gustave-Adolphe se lance sur l'Allemagne, «fait une
-guerre à coups de foudre,» mais tombe bientôt enseveli dans un dernier
-triomphe à Lutzen (1632).
-
-Mais dès la seconde campagne la France est envahie. La ville de Corbie
-est prise; l'effroi règne dans Paris. Déjà les bourgeois s'imaginaient
-voir arriver les Impériaux. Quelques-uns, collant l'oreille contre
-terre, prétendaient entendre le canon ennemi. Richelieu lui-même
-désespère. Son fidèle conseiller, le capucin Père Joseph, ranime son
-courage et l'engage à se montrer. Richelieu sort: il va à l'Hôtel de
-ville pour réclamer l'appui du peuple. Le patriotisme éclate. Les
-volontaires affluent et le maréchal de la Force reçoit leurs noms sur
-le perron de l'Hôtel de ville. L'armée marche sur Corbie, qui est
-repris aux Espagnols.
-
-Même pendant qu'il épuisait sa vie à la poursuite de ces grands
-desseins, Richelieu avait encore à se défendre contre les intrigues
-et les complots. Il avait dû réprimer une révolte du comte de Soissons
-qui périt au combat de la Marfée (1641). Il lui fallut, aussi en 1642,
-donner encore un terrible exemple par le supplice d'un jeune seigneur,
-Cinq-Mars, qui avait conspiré et traité avec l'Espagne. Cinq-Mars fut
-décapité, à Lyon, avec son ami, le jeune de Thou, accusé seulement de
-ne pas l'avoir dénoncé et dont le sort inspira une juste pitié (12
-septembre 1642).
-
-Richelieu était déjà atteint de la maladie qui devait l'enlever
-quelques mois après. Il voyageait tantôt sur un bateau, tantôt, quand
-on ne pouvait naviguer, dans une vaste litière portée sur les épaules
-de ses gardes: cette litière était si vaste et si haute qu'on abattait
-devant elle des pans de murailles, les portes des villes et des
-édifices étant trop étroites pour lui donner passage; il arriva ainsi
-à Paris le 17 octobre, au milieu de la foule étonnée et terrifiée en
-présence d'un pareil triomphateur.
-
-Cependant sa santé, minée par les travaux, par les soucis du pouvoir,
-faisait prévoir une fin prochaine. Louis XIII vint lui rendre visite
-et essaya de lui donner quelques consolations. «Sire, lui dit le
-cardinal, voici le dernier adieu. En prenant congé de Votre Majesté,
-j'ai la consolation de laisser son royaume plus puissant qu'il n'a
-jamais été et vos ennemis abattus.» Aux derniers moments, Richelieu,
-qui ne voulait plus être flatté, fit signe à celui des médecins en qui
-il avait le plus de confiance: «Parlez-moi, dit-il, à cœur ouvert,
-non en médecin, mais en ami.--Monseigneur, dans vingt-quatre heures
-vous serez mort ou guéri.--C'est parler, cela, dit Richelieu, je vous
-entends.» Et il se recueillit pour mourir. «Voilà mon juge qui doit
-bientôt prononcer mon arrêt, dit-il: je le supplie de me condamner si
-pendant mon ministère j'ai eu d'autre objet que le bien de l'État,
-le service de mon souverain, la gloire de Dieu et les avantages
-de la religion.» En entendant ces dernières paroles, l'évêque de
-Lisieux ne put s'empêcher de dire tout bas: «Voilà une assurance qui
-m'épouvante.» Richelieu expira le 4 décembre 1642.
-
-=Pierre Corneille (1606-1684.)=--L'époque de Louis XIII est celle
-où la nation française est vraiment constituée. Dès ce jour aussi
-sa langue est formée et sa littérature arrive au plus haut point de
-la perfection avec le philosophe René Descartes et le poète Pierre
-Corneille.
-
-Corneille était né à Rouen le 6 juin 1606; son père était avocat
-du roi au parlement de Normandie. L'aîné de sept enfants, Pierre
-fut placé de bonne heure au collège des Jésuites de la ville, et il
-fut reçu avocat comme son père. Mais sa vocation le portait vers la
-poésie et le théâtre. Sa tragédie, _le Cid_, fut accueilli avec un
-enthousiasme sans précédent. On ne pouvait se lasser de voir cette
-pièce; chacun en savait quelque partie par cœur; on la faisait
-apprendre aux enfants, et il était passé en proverbe de dire: _Cela
-est beau comme le Cid_.
-
-En 1639 et 1640, Corneille écrivit encore _Horace_, _Cinna_,
-_Polyeucte_, trois chefs-d'œuvre. Sa vie, vouée tout entière à la
-culture des lettres, fut sans agitation extérieure, et ses dernières
-années s'écoulèrent dans la gêne et dans la tristesse. Il mourut à
-Paris, en 1684.
-
-La popularité du grand poète a survécu et s'est même augmentée avec
-le temps. Selon l'expression d'un éminent critique, elle honore notre
-pays. «Elle y est l'effet de cet amour pour les grandes choses et de
-cette passion pour les grands hommes qui sont un des traits de notre
-caractère national. Le jour où Corneille cesserait d'être populaire
-sur notre théâtre, nous aurions cessé d'être une grande nation.»
-
-Il ne faut pas non plus oublier les services rendus aux lettres par
-Richelieu, qui aimait les poètes jusqu'à en être jaloux; les pensions
-accordées aux écrivains; la création de la presse périodique, par le
-privilège de la _Gazette de France_, accordé au médecin Renaudot; et
-surtout l'institution de l'_Académie française_ (1635).
-
-
-
-
- CHAPITRE XIV
-
- LOUIS XIV (1643-1715)--MAZARIN
-
-
-=Bataille de Rocroy.=--Richelieu n'avait pas eu le temps d'achever la
-longue guerre dans laquelle nous étions engagés. Louis XIII le suivit
-quelques mois après au tombeau (mai 1643). Cette double mort releva
-le courage des Espagnols; le trône passait à un enfant de cinq ans,
-la régence à une femme. Les ennemis avaient repris l'offensive du
-côté de la Champagne et assiégeaient Rocroy. Le jeune duc d'Enghien,
-fils du prince de Condé, commandait de ce côté: il avait reçu comme
-dot de son mariage avec une nièce de Richelieu la direction d'une
-armée, et il en était digne. Ayant la ressemblance il a aussi l'audace
-de l'aigle. Cinq jours après la mort du roi, malgré l'avis de ses
-plus vieux officiers, il ose attaquer une armée presque double de la
-sienne et composée en grande partie de ces vieilles bandes espagnoles
-dont, depuis Pavie, la réputation était si grande. Les Espagnols,
-suffisamment couverts par les marais et les bois dont Rocroy est
-entouré, pressaient vivement le siège. On se canonna d'abord jusqu'à
-la nuit, et le lendemain (19 mai 1643) on s'ébranle pour un choc
-décisif. Le duc d'Enghien avec Gassion, enfonce l'aile gauche des
-Espagnols; les deux chefs, manœuvrant habilement, se séparent: Gassion
-poursuit les fuyards, Enghien se jette sur le centre ennemi. Or, à
-ce moment l'aile droite des Espagnols, victorieuse, écrasait les
-Français dont les chefs étaient mis hors de combat. Enghien voit le
-danger et le prévient. Il passe avec sa cavalerie derrière les lignes
-ennemies et court attaquer l'aile droite espagnole qui se croyait
-maîtresse du champ de bataille. Cette manœuvre, dont on n'avait point
-eu d'exemple, décida du succès; il fallait le compléter. Restaient
-au milieu de la plaine les gros bataillons de l'infanterie espagnole
-jusque-là invincibles: ils se forment en carrés; dès que les nôtres
-approchent, les carrés s'ouvrent, démasquant dix-huit pièces de canon,
-qui vomissent la mort de toutes parts. Mais les bandes espagnoles sont
-entourées; Gassion a rejoint le duc d'Enghien. Toute l'armée française
-se précipite contre les quatre mille vieux soldats qui résistent avec
-la plus admirable intrépidité. Enfin, pour éviter un carnage inutile,
-des officiers espagnols demandent quartier. Enghien s'avance pour
-les écouter; soit erreur, soit exaltation, les soldats espagnols
-continuent le feu. Alors nos troupes indignées se précipitent de
-nouveau avec fureur et cette glorieuse journée se termina par le
-carnage le plus affreux. Sept mille ennemis jonchaient le champ de
-bataille; deux cents étendards étaient le trophée de cette victoire
-d'un général de vingt-deux ans.
-
-La réputation que venaient de gagner et nos troupes et Condé fut
-soutenue l'année suivante à Fribourg (grand-duché de Bade), où, de
-concert avec un autre illustre capitaine, le vicomte de Turenne, il
-vainquit, après plusieurs attaques meurtrières, l'habile général
-bavarois Merci (1644).
-
-=Turenne.=--Tout jeune, Turenne avait manifesté un vif amour des
-combats. Par une froide soirée d'hiver, il s'échappa du château. Sa
-mère, saisie d'une inquiétude mortelle, envoya à sa recherche. Son
-père, le duc de Bouillon, averti, s'écria: «Je gage qu'il est sur les
-remparts, dans quelque bivouac, à se faire raconter des histoires de
-guerre.» Le duc de Bouillon alla donc de bivouac en bivouac et bientôt
-rencontra son fils qui, de lassitude, dormait sur l'affût d'un canon.
-«L'ennemi, l'ennemi!» lui cria son père. Turenne s'éveilla aussitôt
-et se mettait dans l'attitude du combat, lorsque son père l'entoura
-dans ses bras en lui disant: «Prisonnier! prisonnier!» Fort grondé,
-Turenne s'excusa en répondant: «Je voulais, mon père, en me couchant
-sur la dure par cette nuit glacée, m'essayer aux fatigues de la guerre
-et voir si je serais capable de faire bientôt mes premières armes sous
-vos ordres.»
-
-=Mazarin.=--A Paris heureusement règne, sous le nom de la régente
-Anne d'Autriche, un ministre qui s'entend à recueillir le fruit de
-ces victoires et continue la politique de Richelieu; c'est Mazarin.
-Né à Rome en 1602, d'une famille sicilienne assez obscure, Mazarin
-avait d'abord étudié chez les jésuites: il se distingua de bonne
-heure, aux représentations du collège, par cet art de comédien qu'il
-déploya plus tard sur le théâtre de la politique. Ami des plaisirs
-et du jeu, on le vit s'attacher à une grande famille, celle des
-Colonna, accompagner un jeune prince de cette maison aux universités
-d'Espagne, jouer à Madrid comme à Rome, mais étudier néanmoins. Il
-laissa bientôt les livres pour l'épée et partit capitaine dans un
-régiment. Puis il débuta dans la diplomatie comme attaché de légation,
-et, du premier coup, effaça ses maîtres. Il arrêta deux armées, dont
-l'une était l'armée française, prêtes à engager une grande bataille
-(1630 à 1631). Richelieu l'apprécia, l'attira en France et obtint pour
-lui en 1640 le chapeau de cardinal bien qu'il ne fût pas prêtre. Si
-Mazarin était étranger, il avait le cœur français et le prouva dès
-qu'Anne d'Autriche lui eut confié le pouvoir. Mazarin donna toute
-son attention à la grande lutte contre l'Empire et contre l'Espagne,
-et, lorsque de nouvelles victoires de Condé à Nordlingen (1645) et à
-Lens (en Artois) (1648) eurent enfin déterminé l'Empire à signer la
-paix, l'habile ministre conclut le traité de Westphalie qui modifiait
-ou plutôt rétablissait l'équilibre de l'Europe. La France y gagnait
-l'Alsace. L’Espagne continua la guerre, mais onze ans plus tard elle
-céda à son tour; Mazarin eut encore la gloire de négocier et de
-signer le traité des Pyrénées, qui nous abandonnait l'Artois et le
-Roussillon. La France avançait ainsi de plus en plus vers ses limites
-naturelles.
-
-=La Fronde.=--Le ministre était moins heureux à l'intérieur. Mazarin
-ne ressemblait en rien à Richelieu. Doué de beaucoup d'esprit, actif,
-il était surtout souple et patient; il savait courber la tête devant
-l'orage, pour surnager ensuite «comme le liège qui revient sur l'eau.»
-Son titre d'étranger avait obligé Mazarin, comme la reine, à beaucoup
-donner au commencement de son ministère; la guerre vint encore ajouter
-à la pénurie du trésor épuisé.
-
-Au mois de janvier 1649, la régente s'enfuit de Paris à Saint-Germain,
-où la cour coucha presque sur la paille, en plein hiver. Une guerre
-peu sérieuse commença, à laquelle on donna le nom d'un jeu d'enfants,
-la Fronde: Les Parisiens sortaient en campagne ornés de plumes et
-de rubans. Ils fuyaient dès qu'ils rencontraient deux cents hommes
-de l'armée royale. Tout se tournait en raillerie. Les troupes
-parisiennes, qui revenaient toujours battues, étaient reçues avec des
-huées et des éclats de rire... Les cabarets étaient les tentes où
-l'on tenait les conseils de guerre, au milieu des plaisanteries, des
-chansons et de la gaieté la plus dissolue.
-
-On lisait autrefois l'histoire de la Fronde en riant, il faut en
-réalité la lire en pleurant. En plein dix-septième siècle, on peut se
-croire revenu aux guerres des Anglais ou aux luttes des Bourguignons
-et des Armagnacs.[8] Les terres sont tombées en friche sur beaucoup
-de points du royaume et des villages entiers abandonnés de leurs
-habitants; les routes couvertes de milliers de malheureux expirant
-de faim, l'infection répandue partout dans les campagnes par des
-cadavres sans sépulture. Dans les campagnes on ne laboure plus, ou
-on s'attroupe pour aller à la charrue en armes à cause des bandes
-de pillards et de soldats errants; en Picardie, des populations
-entières vivent dans des grottes ou dans des carrières; les loups se
-multiplient et prennent possession des villages déserts.
-
-=Saint Vincent de Paul.=--Les misères que causa la guerre folle de
-la Fronde mirent en relief les vertus de saint Vincent de Paul qui
-avait voué sa vie aux œuvres de charité. Il avait déjà, sous le
-règne de Louis XIII, fondé la confrérie des _Prêtres de la Mission_
-pour évangéliser les campagnes, et institué la congrégation des
-_Filles ou Sœurs de la Charité_. Ému de compassion pour les nombreux
-enfants qu'on abandonnait, il les avait recueillis. Faisant appel à
-la générosité des puissantes familles qui le secondaient, il vit les
-plus grandes dames lui apporter leurs bijoux, leurs bracelets, leurs
-colliers et fonda l'Œuvre des _Enfants-Trouvés_ (1638).
-
-Mazarin mourut en 1661 après avoir apaisé les troubles au dedans et
-terminé les guerres au dehors. Il laissa à Louis XIV une autorité
-tellement absolue que jamais souverain en France n'en avait eu de
-semblable. Noblesse, Parlement, peuple, tout était aux pieds du roi.
-
-=Louis XIV et sa cour.=--Louis XIV ne voulut plus de premier ministre.
-Quand on vint lui demander, à la mort de Mazarin, à qui il fallait
-s'adresser pour les affaires: «A moi,» répondit-il, et il commença,
-dès ce jour, à gouverner par lui-même.
-
-Son éducation pourtant avait été fort négligée, mais il y suppléa par
-un esprit naturel. D'ailleurs sa taille, son port, son grand air,
-l'adresse et la grâce majestueuse de toute sa personne le faisaient
-distinguer au milieu de tous les autres hommes, selon une heureuse
-expression, comme le roi des abeilles. Il aima l'ordre et la règle.
-Il aima la gloire et la magnificence. Mais il imposa l'ordre et la
-règle jusqu'à la tyrannie; son amour de la gloire dégénéra en une
-ambition immodérée et son goût de la magnificence alla jusqu'à la
-profusion. La flatterie l'enivra à un tel point que sans la crainte du
-diable, dit dans ses _Mémoires_ le duc de Saint-Simon, il se serait
-fait adorer.
-
-Il réduisit les nobles à servir d'ornements à sa cour. Pour lui
-plaire, ils se jetèrent en des dépenses excessives en habits, en
-équipages, en bâtiments, si bien qu'il leur fallait, pour soutenir ce
-luxe, recourir à ses libéralités.
-
-Afin de piquer l'émulation des seigneurs, Louis XIV multipliait les
-distinctions. Les uns avaient le droit d'entrer dans sa chambre dès
-son réveil et pendant qu'il s'habillait. Les autres n'entraient que
-plus tard. Le soir, quand il se couchait, il donnait le bougeoir à
-tenir à l'un des plus titrés et c'était une faveur; il fallait lui
-demander la permission de l'accompagner dans ses voyages. Il vivait
-ainsi au milieu de sa noblesse comme jadis les rois francs au milieu
-de leurs guerriers, avec cette différence que la politesse la plus
-raffinée avait remplacé la grossièreté barbare. Les courtisans
-épiaient jusqu'aux paroles, jusqu'au sourire du roi et se trouvaient
-honorés d'un regard.
-
-=Ministres et grands hommes.=--Louis eut le bonheur de rencontrer et
-le mérite d'apprécier des ministres d'un rare génie. Colbert rétablit
-les finances, développa notre industrie et notre commerce. Louvois
-organisa l'armée. Vauban fortifia les places et perfectionna l'art
-de prendre les villes. Turenne, Condé ne demandaient qu'à gagner de
-nouvelles victoires.
-
-=Colbert (1619-1683).=--Colbert fut, si l'on peut ainsi parler, le
-ministre de la paix. Fils d'un marchand de drap de Reims, il entra
-au service de Le Tellier, puis à celui de Mazarin. Avant de mourir,
-Mazarin dit à Louis XIV: «Sire, je vous dois tout, mais je crois
-m'acquitter en quelque manière en vous donnant Colbert.» Ce fut en
-effet le ministre le plus sage comme le plus utile de Louis XIV.
-Parvenu à la plus haute fortune, il ne l'oublia point et écrivait dans
-ses instructions à son fils: «Mon fils doit souvent faire réflexion
-sur ce que sa naissance l'aurait fait être si Dieu n'avait pas béni
-mon travail et si ce travail n'avait pas été extrême.»
-
-Ce financier austère et dur, «cet homme de marbre» avait des
-sentiments élevés et généreux. «Il faut, écrivait-il à Louis XIV,
-épargner cinq sous aux choses non nécessaires et jeter les millions
-quand il s'agit de notre gloire. Un repas inutile de 3000 livres me
-fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions d'or
-pour l'affaire de Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma
-femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir.»
-«Je voudrais, disait-il dans une autre circonstance, que mes projets
-eussent une fin heureuse, que l'abondance régnât dans le royaume,
-que tout le monde y fût content, et que, sans emploi, sans dignité,
-éloigné de la cour et des affaires, l'herbe crût dans ma cour.»
-
-Colbert encouragea l'agriculture, exempta de la taille les familles
-nombreuses et, comme Sully, interdit la saisie des instruments de
-labour, mais il chercha surtout à développer l'industrie. Il voulut
-que la France n'achetât plus au dehors les étoffes dont elle avait
-besoin, attira d'habiles ouvriers et leva, aux frontières, de droits
-considérables sur les produits des manufactures étrangères. Bientôt
-à Sedan, à Louviers, à Abbeville, à Elbeuf, on fabriqua des draps
-recherchés; à Lyon, des étoffes de soie mêlées d'or et d'argent; aux
-Gobelins, à Paris, de plus belles tapisseries que celles de Flandre.
-
-Afin de faciliter le commerce, il supprima quelques-unes des douanes
-qui existaient entre les provinces, agrandit les ports, répara les
-routes. Il fit déclarer que le commerce de mer ne dérogeait point à
-la noblesse; racheta plusieurs des îles des Antilles et développa
-les colonies en Amérique et en Asie. La marine marchande devint
-bientôt florissante, et Louis XIV eut à Brest une flotte militaire de
-cinquante vaisseaux.
-
-Malgré tant de services et bien d'autres que nous ne pouvons énumérer,
-Colbert, qui cherchait en vain à arrêter Louis XIV sur la voie des
-funestes et ruineuses entreprises, mourut presque disgracié du roi
-pour la gloire duquel il avait tant travaillé. «Si j'avais fait pour
-Dieu ce que j'ai fait pour cet homme, disait-il, je serais sauvé dix
-fois.» Il refusa de lire une lettre que le roi lui adressait. Le
-peuple même, mécontent des derniers édits financiers dont Colbert
-n'était certes point coupable, voulait outrager les restes de ce grand
-ministre, trop dur et trop inflexible à la vérité pour être populaire.
-«Le roi fut ingrat, le peuple fut ingrat, la postérité seule, dit
-Augustin Thierry, a été juste.»
-
-=Louvois (1641-1691).=--Louvois organisa le système militaire qui
-devait se maintenir jusqu'en 1789. Fils de Michel Le Tellier,
-secrétaire d'État de la guerre, il fut désigné, dès l'âge de quinze
-ans, pour obtenir la charge de son père. Il fut en quelque sorte
-élevé pour les fonctions qu'il allait remplir. Serviteur parfois
-désagréable, trop souvent complaisant, toujours associé à la pensée
-de son maître, il était intègre, soucieux des intérêts du soldat; il
-établit un ordre sévère dans l'administration, les subsistances de
-l'armée, ce qui ne l'empêchait pas de faire ravager d'une manière
-horrible les pays ennemis.
-
-Louvois obligea les propriétaires de régiments (car les régiments
-étaient alors une propriété) à les tenir complets, à veiller à
-leur subsistance, à leur habillement, qui fut uniforme dans chaque
-régiment; de là l'origine de l'uniforme.
-
-La discipline militaire s'exerça à tous les rangs de la hiérarchie
-militaire, des reproches atteignirent les officiers négligents. Mme
-de Sévigné nous a conservé un curieux dialogue entre un colonel de
-bonne famille et le rude ministre. «M. de Louvois dit l'autre jour
-tout haut à M. de Nogaret: «Monsieur, votre compagnie est en fort
-mauvais état.--Monsieur, je ne le savais pas.--Il faut le savoir,
-dit M. de Louvois; l'avez-vous vue?--Non, monsieur, dit Nogaret.--Il
-faudrait l'avoir vue, monsieur.--Monsieur, j'y donnerai ordre.--Il
-faudrait l'avoir donné; car enfin il faut prendre parti, monsieur, ou
-se déclarer courtisan, ou faire son devoir quand on est officier.»
-Les officiers généraux avancèrent selon la durée des services.
-Louvois remplaça la pique par le fusil armé de la baïonnette. Il
-créa des magasins de vivres pour l'approvisionnement des armées en
-campagne, des hôpitaux militaires, et, sur les conseils de Louis XIV,
-fit construire le magnifique _Hôtel des Invalides_. Mais Louvois
-poussa trop Louis XIV à la guerre et mourut en 1691, au moment où ses
-funestes inspirations engageaient le roi dans les luttes les plus
-acharnées contre l'Europe.
-
-=Vauban (1633-1707).=--«Né le plus pauvre gentilhomme du royaume,»
-comme il le disait lui-même, Sébastien Le Prestre, seigneur de Vauban,
-n'avait qu'une chaumière de paysan: une seule chambre, une grange et
-une écurie; on la montre encore dans le Morvan bourguignon, et elle
-fut longtemps au dix-huitième siècle occupée par un sabotier. Orphelin
-à l'âge de dix ans, il reçut quelques leçons du pauvre curé de son
-village, pour lequel il travaillait en échange de l'abri qu'il avait
-reçu chez lui. A dix-sept ans, il s'engage dans les troupes de Condé
-pendant la Fronde, se distingue, est fait prisonnier. Mazarin, qui
-a entendu dire que le jeune soldat s'entend en fortifications, le
-convertit facilement à la cause royale. On l'attache comme aide à un
-homme médiocre qui passait pour le premier ingénieur du temps. Vauban
-eut bientôt dépassé son maître, qui mourut à temps pour lui laisser sa
-place; dès 1677 il fut nommé commissaire général des fortifications du
-royaume.
-
-Sa vie militaire est des mieux remplies: «il a fait réparer 300 places
-fortes anciennes, en a fait construire 33 neuves; il a conduit 53
-sièges et s'est trouvé en personne à 143 engagements de vigueur.» Il
-porte l'art de la défense au degré de perfection où il avait aussi
-porté l'art de l'attaque, de sorte que dans l'armée il y avait deux
-dictons militaires: «Ville assiégée par Vauban, ville prise; ville
-fortifiée par Vauban, ville imprenable.»
-
-Vauban, pour lui-même hardi jusqu'à la témérité, se montra toujours
-ménager au plus haut degré du sang des autres; à ce point de vue,
-l'homme de guerre est digne de vénération. «Il ne faut jamais, a-t-il
-écrit quelque part, faire à découvert ni par force ce qu'on peut faire
-par industrie. La précipitation ne hâte point la prise des places...
-Il vaut mieux brûler plus de poudre et verser moins de sang.»--«Sire,
-disait-il à Louis XIV, j'aime mieux conserver 100 soldats à Votre
-Majesté que d'en tuer 3000 aux ennemis;» et une autre fois: «Vous
-gagnerez un jour, mais vous perdrez 1000 hommes: ne le faites pas;»
-ou: «Vous perdrez tel homme qui vaut mieux que le fort: n'attaquez
-pas.»--C'était, nous dit Saint-Simon qui n'a pas habitude de flatter,
-«le plus honnête homme et le plus vertueux homme de son siècle, le
-plus simple, le plus vrai, le plus modeste.» C'était aussi un grand
-citoyen, pour lequel ce sévère Saint-Simon créa le nom de _patriote_.
-
-Jeune, ardent, ambitieux, Louis XIV voulut encore agrandir la
-France. Dans une campagne qui sembla le voyage d'une cour (1667),
-il fit la conquête de la Flandre et gagna la possession de la forte
-place de Lille, conquête précieuse qui fut confirmée par le traité
-d'Aix-la-Chapelle (1668). En 1672, il envahit la Hollande et s'en
-fût rendu maître si les Hollandais, désespérés, n'eussent rompu les
-digues qui retenaient la mer, et inondé une partie de leur pays.
-
-Ils furent soutenus par une coalition des principales puissances de
-l'Europe. Mais les armées de Louis XIV tinrent tête aux Hollandais,
-aux Allemands, aux Espagnols. Condé gagna sur Guillaume d'Orange, chef
-ou _stathouder_ de la Hollande, la sanglante bataille de Senef (1674).
-Turenne délivra l'Alsace, envahie par les Impériaux, et les poursuivit
-en Allemagne (1675). Malheureusement l'armée se vit tout à coup privée
-de ce grand général, qui fut tué par un boulet. Les Français battirent
-en retraite. Il fallut envoyer le prince de Condé pour prendre le
-commandement; mais ce fut là aussi sa dernière campagne. Son âge et
-ses infirmités le condamnaient au repos.
-
-Bien que privé de ces deux fameux capitaines, Louis XIV continua la
-guerre, prit les villes de Valenciennes, de Cambrai, de Gand, et signa
-les traités de Nimègue (1678) qui lui assuraient la possession de la
-Flandre et celle de la Franche-Comté.
-
-=Mort de Turenne.=--La plus belle de toutes ces campagnes fut celle
-de Turenne, qui, en plein hiver, délivra l'Alsace, occupée par les
-Impériaux. Malheureusement c'était sa dernière. Au mois de juillet
-1675, Turenne, qui était allé chercher les Impériaux au delà du Rhin,
-avait en face de lui un adversaire redoutable, Montecuculli. Tous
-deux, en généraux habiles, semblaient faire, avec leurs manœuvres
-savantes, une vraie partie d'échecs. La partie était sur le point de
-se terminer, et Turenne allait la gagner. Il avait choisi pour livrer
-bataille d'admirables positions. Il n'avait pu, lui d'ordinaire
-si modeste, s'empêcher de s'écrier en voyant les ennemis: «Je les
-tiens!» Le 27 juillet 1675, la veille de la bataille, Turenne achève
-ses dernières dispositions. Dans le milieu de la journée, près d'un
-bouquet de vieux arbres, il s'assied sur le gazon pour déjeuner
-tranquillement. Vis-à-vis se trouvait une batterie ennemie, dont les
-décharges ne troublèrent point le repas frugal du héros. Cependant
-le lieutenant général Saint-Hilaire était soucieux. Cette batterie
-suspecte lui paraissait avoir pour but de détourner l'attention d'un
-mouvement que faisaient les troupes ennemies. Il alla en observation
-et se confirma dans son opinion. Aussitôt il en fait part à Turenne.
-Turenne monte à cheval pour aller reconnaître le point faible où
-l'ennemi se proposait de porter ses efforts, et l'emplacement d'une
-batterie que Saint-Hilaire voulait y établir. «Oui, dit Turenne
-en arrivant au lieu désigné, oui, Saint-Hilaire, le conseil est
-bon: dressez une batterie ici.» Au même moment, un boulet casse le
-bras de Saint-Hilaire et vient frapper Turenne au cœur. Le fils de
-Saint-Hilaire, voyant son père blessé, se jette sur lui en pleurant:
-«Ce n'est pas moi, mon fils, répond le blessé en montrant le cadavre
-de Turenne, c'est ce grand homme qu'il faut pleurer.»
-
-Ce fut, en effet, une perte irréparable et un deuil universel. Le
-secret de la bataille du lendemain périt avec Turenne. L'armée fut
-saisie d'une vraie panique; il fallut battre en retraite, et les
-soldats, répétant «qu'ils avaient perdu leur père,» repassèrent le
-Rhin. Louis XIV fit rendre les plus grands honneurs à Turenne et
-voulut qu'il fût enterré dans les caveaux de Saint-Denis; depuis on
-l'a transporté aux Invalides.
-
-Il fallut, pour rétablir les affaires, une campagne de Condé. Mais ce
-fut, à lui aussi, sa dernière campagne. Ses infirmités l'obligèrent
-à se retirer dans son domaine de Chantilly. Il y passa le reste de
-sa vie, qui se prolongea jusqu'en 1686, se consolant de ses douleurs
-dans la conversation des hommes de génie en tout genre dont la France
-était alors remplie. Une foule de poètes, de savants, d'orateurs,
-d'artistes, rehaussait et glorifiait par des chefs-d'œuvre immortels
-ce règne si brillant.
-
-Louis XIV est alors au comble de la puissance. Il n'y avait qu'une
-autorité en France, celle du roi. Louis XIV ne voulut plus qu'une foi
-religieuse. Cependant les protestants, paisibles, ne formaient plus
-un parti politique; mais Louis XIV voulut les forcer à se convertir.
-Enfin il révoqua l’_Édit de Nantes_ (1685). L'exercice du culte
-protestant fut interdit, ses ministres furent bannis du royaume;
-trois cent mille réformés les suivirent malgré la surveillance
-rigoureuse exercée pour empêcher l'émigration et les supplices qui
-la punissaient. Cette persécution dépeupla un quart du royaume. Elle
-arrêta les progrès de l'industrie, qui presque tout entière était
-entre les mains des protestants. Elle fit passer les secrets de nos
-manufactures aux étrangers et fit fleurir leurs États aux dépens du
-nôtre.
-
-Louvois, pour hâter le succès des missions organisées pour la
-conversion des protestants, imagina d'y mêler du militaire. Il logea
-des gens de guerre chez les calvinistes. Ces soldats commirent les
-plus grands excès, et, comme les dragons se distinguèrent surtout par
-les violences, on appela cette exécution les _Dragonnades_.
-
-L'intendant de Béarn écrivait dans son journal: «Il s'est converti
-six cents personnes dans cinq villes ou bourgs sur le simple avis
-que les compagnies étaient en marche. De quatre mille religionnaires
-qu'il y avait à Orthez, il s'en convertit deux mille avant l'arrivée
-des troupes, en sorte que, pendant le séjour que j'y fis avec des
-missionnaires, ils se convertirent tous, à la réserve de vingt
-familles opiniâtres.» Les nouvelles de conversions ainsi arrachées
-arrivaient par milliers à la cour. Louvois écrivait à son père, le
-chancelier Le Tellier: «Il s'est fait 60,000 conversions dans la
-généralité de Bordeaux et 20,000 dans celle de Montauban. La rapidité
-dont cela va est telle qu'il ne restera pas 10,000 religionnaires dans
-toute la généralité de Bordeaux, où il y en avait 150,000 le 15 du
-mois passé.»
-
-Ces conversions apparentes firent illusion à Louis XIV et lui
-persuadèrent qu'il n'avait plus qu'à signer la révocation de l'Édit de
-Nantes pour que le protestantisme fût détruit. Ce fut le commencement
-de ses fautes et de ses malheurs.
-
-Cette persécution des protestants contribua à rendre plus hostiles les
-nations protestantes, auxquelles se joignirent les nations catholiques
-effrayées déjà de l'ambition de Louis XIV. La ligue d'Augsbourg se
-forma (1686). Louis XIV engagea la lutte (1688) et bientôt compliqua
-cette nouvelle guerre en voulant rétablir sur le trône d'Angleterre le
-roi Jacques II, renversé par ses sujets, qu'il avait voulu ramener au
-catholicisme.
-
-Les vaisseaux français, conduits par l'amiral Tourville, portèrent
-Jacques II et une armée en Irlande (1690). Mais la cause de ce roi
-incapable était désespérée. Louis XIV ne s'en obstina pas moins.
-Tourville soutint un combat glorieux sur mer contre des forces
-supérieures, mais une partie de ses vaisseaux vint échouer dans la
-rade de la Hougue, où leurs équipages les brûlèrent pour ne pas les
-laisser prendre par l'ennemi (1692).
-
-On ne livra plus dès lors de grands combats sur mer, mais de hardis
-marins, Jean Bart, Duguay-Trouin et une foule d'autres, dans leurs
-courses audacieuses, infatigables, causent beaucoup de mal au commerce
-ennemi.
-
-Jean Bart et Duguay-Trouin étaient les fils d'armateurs, l'un de
-Dunkerque, l'autre de Saint-Malo. Jean Bart tout enfant avait révélé
-sa vocation; il se plaisait surtout, dans les longues veillées, à
-construire de petits navires. Jean Bart entre comme lieutenant dans
-la marine royale en 1679. Duguay-Trouin, plus jeune, n'y entre qu'à
-la fin de la guerre de la ligue d'Augsbourg. Leurs noms toutefois
-retentissent ensemble pendant cette guerre.
-
-Jean Bart, fait prisonnier par trahison, menace de mettre le feu aux
-poudres du bâtiment sur lequel on l'a attiré si on ne le délivre
-aussitôt.
-
-Duguay-Trouin, avec son navire, soutient seul un combat acharné
-pendant douze heures contre six navires anglais. Jean Bart s'en va
-chercher, dans le Nord, un convoi de blé vivement attendu de la
-France affamée; il le rencontre, mais déjà pris et escorté de huit
-vaisseaux de guerre hollandais; avec six frégates, il attaque les
-huit vaisseaux, les bat, en prend trois et rentre triomphant avec le
-convoi de blé (1694). En 1696, quatorze vaisseaux bloquent Dunkerque
-pour empêcher Jean Bart de sortir: il sort néanmoins; il rencontre une
-flotte marchande hollandaise bien escortée: il prend cinq vaisseaux
-et vingt-cinq bâtiments marchands. Survient une flotte hollandaise:
-Jean Bart renvoie ses prisonniers sur les cinq vaisseaux dont il s'est
-rendu maître, et brûle les autres navires en présence des ennemis
-stupéfaits. Duguay-Trouin, non plus que lui, ne compte ses adversaires
-et, comme lui, marque chaque année par des prises nombreuses qui
-ruinent bien plus encore l'ennemi qu'elles n'enrichissent les
-armateurs. Duguay-Trouin, luttant contre six vaisseaux anglais, force,
-l'épée à la main, ses matelots à retourner à un combat dont ils ne
-veulent plus. Un officier se plaignait d'avoir été mal secondé par
-son équipage. «Mon cher, lui répondit Duguay-Trouin, c'est que vous
-n'aviez pas de courage pour eux tous.» Jean Bart transportait le
-prince de Conti en Pologne; on rencontra des forces ennemies bien
-supérieures, mais on leur échappa. «C'est bien heureux, dit le prince,
-car nous étions pris.--Non, répondit Jean Bart.--Comment auriez-vous
-fait?--Plutôt que de me rendre, dit froidement le capitaine, j'aurais
-fait mettre le feu au vaisseau: nous aurions sauté, mais ils ne nous
-auraient pas pris.» Le prince frémit à cette révélation: «Le remède
-est pire que le mal, dit-il; je vous défends de vous en servir tant
-que je serai sur votre vaisseau.»
-
-Jean Bart meurt en 1702 prématurément, car il n'avait que cinquante
-ans. Duguay-Trouin lui survit et fournit une brillante carrière
-pendant la nouvelle lutte que Louis XIV soutient de 1702 à 1714 contre
-l'Europe coalisée.
-
-=Guerre de la Succession d'Espagne.=--Les guerres nombreuses avaient
-déjà épuisé le royaume quand, en 1700, mourut le roi d'Espagne,
-Charles II, frère de la reine de France. Louis XIV prétendait à la
-succession pour ses enfants. D'ailleurs, par un testament qu'on avait
-su obtenir de lui, Charles II avait légué à un petit-fils de Louis XIV
-la monarchie espagnole, qui comprenait l'Espagne, les Pays-Bas, le
-royaume de Naples et le Milanais. Louis, présentant son petit-fils à
-sa cour, dit simplement: «Messieurs, voilà le roi d'Espagne.» Puis se
-tournant vers son petit-fils, il lui dit: «Seulement n'oubliez pas que
-vous êtes fils de France.» L'ambassadeur d'Espagne fit observer que le
-passage allait devenir aisé, «que les Pyrénées étaient fondues.» On a
-fait de cette remarque le mot célèbre: «Il n'y a plus de Pyrénées.»
-
-L’Europe s'effraya de la puissance que cet avènement d'un prince
-français au trône d'Espagne donnait à notre pays. Elle craignit que
-l'Espagne, l'Italie, les Pays-Bas fussent un jour réunis à la France,
-et Louis XIV commit la faute de laisser voir qu'il espérait cette
-réunion. La France eût alors constitué une puissance beaucoup plus
-redoutable que celle de Charles-Quint. Dès lors ce fut de la part de
-l'Europe une haine violente et une guerre acharnée qui se prolongea
-treize ans.
-
-Les premières années, Louis XIV soutint la lutte avec avantage,
-mais il confiait trop souvent ses armées à des favoris et prétendait
-les diriger de Versailles. Il fallut sortir de l'Allemagne, puis de
-l'Italie après la bataille de Turin (1706). Les défaites de Ramillies
-(1706), d'Oudenarde (1708), nous forcèrent à abandonner les Pays-Bas.
-La France fut envahie. Malgré l'héroïque défense du maréchal de
-Boufflers, la ville de Lille dut capituler (1708). Des cavaliers
-ennemis coururent jusqu'à Versailles et enlevèrent sur le pont de
-Sèvres un officier de la maison du roi qu'ils prirent pour le dauphin.
-
-L'hiver de 1709 fut horrible. «Une gelée, qui dura près de deux mois
-de la même force, avait, dès ses premiers jours, rendu les rivières
-solides jusqu'à leur embouchure et les bords de la mer capables de
-porter des charrettes. Les arbres fruitiers périrent, il ne resta plus
-ni noyers, ni oliviers, ni pommiers, ni vignes; les autres arbres
-moururent en très grand nombre; les jardins périrent et tous les
-grains dans la terre. On ne peut comprendre la désolation de cette
-ruine générale.»
-
-Louis XIV, courbant son orgueil devant tant de malheurs, demanda la
-paix. Les coalisés, le croyant réduit à toute extrémité n'en devinrent
-que plus acharnés: ils voulurent le forcer à chasser lui-même
-Philippe V d'Espagne. «Mieux vaut faire la guerre à mes ennemis qu'à
-mes enfants,» répondit-il, et il releva la tête; il écrivit à tous
-les gouverneurs, aux évêques, une lettre noble et patriotique. Le
-sentiment national éclata et fit oublier toutes les souffrances.
-«Les soldats de Villars n'avaient point de pain et ils étaient
-gais.»--«Quand des brigades marchent, écrivait Villars, il faut que
-les brigades qui ne marchent pas jeûnent. On s'accoutume à tout. Je
-crois cependant que l'habitude de ne pas manger n'est pas bien facile
-à prendre.» Attaqués à Malplaquet (septembre 1709), les soldats
-jetèrent le pain qu'on venait de leur distribuer, pour courir plus
-légèrement au combat. Ils furent vaincus, mais causèrent à l'ennemi
-plus de mal qu'ils n'en reçurent. L'espoir revint à la France.
-
-En Espagne, Vendôme gagna la bataille de Villaviciosa et dit à
-Philippe V fatigué: «Je vais vous faire donner le plus beau lit sur
-lequel un roi ait couché.» Il fit apporter les étendards et les
-drapeaux pris à l'ennemi.
-
-Des malheurs domestiques vinrent, en même temps que les malheurs
-de l'État, accabler Louis XIV vieillissant. Le dauphin mourut en
-1711; le fils du dauphin, le duc de Bourgogne, mourut avec sa femme
-en 1712. Louis XIV se trouva presque isolé; il n'avait plus pour
-héritier qu'un arrière-petit-fils âgé de cinq ans. Et à ce moment la
-France était menacée d'une invasion. Louis XIV confia à Villars sa
-dernière armée, il lui dit d'un ton pénétré: «Vous voyez mon état,
-monsieur le maréchal; il y a bien peu d'exemples de ce qui m'arrive
-et que l'on perde, dans la même semaine, son petit-fils, sa petite
-belle-fille, et leur fils, tous de très grande espérance et très
-tendrement aimés. Dieu me punit: je l'ai bien mérité,» puis il ajouta:
-«La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous
-remets les forces et le salut de l'État. Je connais votre zèle et la
-valeur de mes troupes, mais enfin la fortune peut vous être contraire:
-s'il arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez, quel serait
-votre sentiment sur le parti que j'aurais à prendre?» Villars n'osait
-répondre, balbutiait. Le roi reprit: «Je compterais aller à Péronne ou
-à Saint-Quentin y ramasser tout ce que j'aurais de troupes, faire un
-dernier effort avec vous et périr ensemble ou sauver l'État.» Noble
-parole qui en fait oublier d'autres, trop égoïstes; il n'eut pas
-besoin de la tenir.
-
-Villars, avec une habile et heureuse audace, enleva un camp retranché
-à Denain (1712). Ce fut une victoire complète, que suivit la conquête
-des places surprises par les ennemis. La France était sauvée.
-
-=Louis XIV et les lettres.=--La France, à cette époque,
-s'enorgueillissait de ses écrivains et de ses artistes, que Louis
-XIV encourageait. Aussi a-ton reconnu cette protection royale en
-réunissant autour de son nom tous les hommes de génie du siècle.
-
-Le roi combla de faveurs Racine, qui nous a laissé des tragédies aussi
-nobles que touchantes; Boileau, qui par ses préceptes et ses exemples
-donna dans ses vers les règles de l'art d'écrire; Molière, dont les
-comédies spirituelles tournaient en ridicule les vices et les défauts
-de la société. Apprenant qu'à sa cour Molière subissait des avanies
-parce qu'il était comédien, Louis XIV le fit un jour asseoir à sa
-table: «Vous me voyez, dit-il aux seigneurs, occupé à faire manger
-Molière, que mes officiers ne trouvent pas d'assez bonne compagnie
-pour eux.»
-
-Boileau, dont les satires étaient mordantes, avait cependant le
-caractère le plus généreux. Apprenant que des nécessités financières
-avaient fait supprimer la pension du vieux Corneille,[9] il écrivait
-aussitôt au roi et offrit le sacrifice de sa propre pension. Louis XIV
-n'accepta pas ce sacrifice, maintint la pension de Corneille et lui
-envoya en outre deux cents louis d'or.
-
-Mais le charmant fabuliste La Fontaine déplaisait au roi, qui ne
-comprenait pas le génie du Bonhomme aujourd'hui tant aimé de l'enfance.
-
-En 1715 Louis mourait, à l'âge de 77 ans, laissant la France plus
-grande qu'il ne l'avait reçue, mais meurtrie et épuisée.
-
-
-
-
- CHAPITRE XV
-
- LOUIS XV (1715-1774)
-
-
-=Louis XV; la Régence.=--Une joie inconvenante accompagna les
-funérailles du grand roi. La Régence commença, temps resté fameux par
-la licence à laquelle s'abandonnèrent la cour et la noblesse, invitées
-au plaisir par le régent lui-même, le duc d'Orléans, neveu de Louis
-XIV, qui se dégrada au milieu des débauches avec ses amis.
-
-La grande difficulté était de trouver de l'argent pour payer les
-dettes de l'État et aussi celles des seigneurs. Le duc d'Orléans
-accorda sa confiance à un Écossais Law. Celui-ci voulait répandre
-l'usage du papier comme monnaie. Il créa une banque qui émettait des
-billets très utiles pour les grandes transactions. Il fonda aussi une
-_Compagnie des Indes_, destinée, selon lui, à réaliser d'immenses
-bénéfices; tout le monde voulait s'associer à une entreprise qui
-promettait d'être si fructueuse et on acheta en foule des _actions_
-de la compagnie. Toutes les têtes étaient tournées. Le prix de
-ces _actions_ s'élevant sans cesse, avec une rapidité incroyable,
-on n'avait qu'à revendre aussitôt pour faire des gains énormes:
-des artisans, des laquais devinrent millionaires. Pour satisfaire
-l'avidité du public, on multiplia outre mesure les billets de la
-banque, réunie à la Compagnie. La confiance s'ébranla; on voulut de
-l'argent, la banque ne put en donner: tous les porteurs de billets
-se trouvèrent n'avoir que du papier. Ce fut une ruine immense. Law
-s'enfuit (1720). Mais s'il avait échoué, il avait révélé la puissance
-du crédit.
-
-Louis XV était à peine reconnu majeur, en 1723, que le régent mourut;
-son ministre trop peu scrupuleux, le cardinal Dubois, l'avait précédé
-au tombeau. Le duc de Bourbon, homme avide et sans mœurs, prit la
-place de premier ministre. Le roi de Pologne détrôné, Stanislas
-Leczinski, vivait en France où on l'avait accueilli. Un jour il entre
-dans la chambre où étaient sa femme et sa fille. «Mettons-nous à
-genoux, dit-il, et remercions Dieu.--Seriez-vous rappelé au trône
-de Pologne? lui dit sa fille.--C'est bien mieux, vous êtes reine
-de France!» La pieuse et douce Marie Leczinska devint, en effet,
-la femme de Louis XV, qui, à l'exemple de son aïeul, ne tarda pas
-à la délaisser, poussant le scandale bien plus loin que Louis XIV.
-En 1733, le cardinal Fleury, ancien précepteur de Louis XV, et qui
-avait succédé au duc de Bourbon, fut obligé, malgré son amour de la
-paix et de l'économie, de prendre part à une guerre presque générale
-et dite de la _succession de Pologne_. Cette guerre, qui aurait pu
-avoir de grands résultats, si elle avait été énergiquement conduite,
-releva cependant, par quelques victoires, le prestige de nos armes,
-et la France parut au traité de Vienne (1738) l'arbitre de l'Europe.
-Stanislas n'eut point le trône de Pologne, mais garda le titre de roi,
-si désiré pour l'honneur de son gendre: on lui céda la Lorraine;
-après sa mort, cette province, importante comme frontière, devait
-retourner à la France. Ce retour eut lieu en 1766.
-
-=Bataille de Fontenoy (1745).=--Le cardinal Fleury, plus
-qu'octogénaire et peu belliqueux, vit encore, malgré lui, commencer
-une guerre générale à l'occasion de la succession au trône d'Autriche
-(1740-1748). Plusieurs compétiteurs disputaient à la fois les États
-autrichiens à Marie-Thérèse et la couronne impériale à François de
-Lorraine. Cette guerre ne profita qu'au roi de Prusse, le célèbre
-Frédéric II, qui se porta avec trop peu de loyauté tantôt d'un côté,
-tantôt de l'autre. La France se rangea parmi les ennemis de l'Autriche.
-
-Notre armée, mal payée, mal nourrie par le trop économe Fleury, se
-disperse, après de faciles succès, partout où elle peut vivre. En
-1744, Louis XV, jusque-là inerte, fit un effort. Il entre dans les
-Pays-Bas avec Maurice de Saxe qui s'empare de plusieurs villes. On mit
-le siège devant Tournai. Les Anglais et les Hollandais vinrent pour
-défendre cette place et il fallut se battre à Fontenoy (1745).
-
-Les Français étaient retranchés dans d'excellentes positions et
-appuyés au village de Fontenoy. On s'aborda. Un régiment des gardes
-anglaises parut le premier. A cinquante pas de distance, les
-officiers anglais saluèrent les Français en ôtant leurs chapeaux.
-Les officiers des gardes-françaises leur rendirent leur salut. Lord
-Charles Hay, capitaine aux gardes-anglaises, cria: «Messieurs des
-gardes-françaises, tirez.» Le comte d'Auteroche leur dit à voix haute:
-«Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers; tirez vous-mêmes.»
-Les Anglais firent un feu roulant. Dix-neuf officiers des gardes
-tombèrent blessés à cette seule décharge, 95 soldats demeurèrent sur
-la place, 215 furent blessés, sans compter les ravages faits dans
-les régiments suisses. Le premier rang abattu, les autres terrifiés
-se dispersèrent. Les Anglais, formant une colonne longue et épaisse,
-avançaient à pas lents, comme faisant l'exercice. Le maréchal de Saxe,
-qui voyait de sang-froid combien l'affaire était périlleuse, fit dire
-au roi qu'il le conjurait de se retirer avec le dauphin. «Oh! je suis
-bien sûr qu'il fera ce qu'il faudra, répondit le roi, mais je resterai
-où je suis.» Le maréchal de Saxe tente une dernière attaque: on braque
-des pièces de canon qui font de larges trouées dans l'épaisse colonne
-anglaise; tous les régiments l'enveloppent: la colonne s'entr'ouvre,
-est mise en pièces et la bataille est gagnée.
-
-Cette victoire eut d'importants résultats; elle nous donna tous
-les Pays-Bas, et les ennemis se décidèrent enfin à signer la paix
-d'Aix-la-Chapelle (1748). Mais à cause de quelques défaites en Italie
-et sur mer, Louis XV «qui traitait en roi et non en marchand,» ne sut
-rien demander pour nous. Nous tenions les Pays-Bas; il les rendit. «La
-France en rendant ses conquêtes, dit le maréchal de Saxe, s'est fait
-la guerre à elle-même. Les ennemis ont conservé leur même puissance;
-elle seule s'est affaiblie.»
-
-=Guerre de sept ans (1756-1763).=--Huit ans après, l'Angleterre,
-jalouse de notre prospérité renaissante, nous déclarait de nouveau la
-guerre.
-
-=Dupleix aux Indes.=--Tout le fort de cette guerre se passa dans
-les Indes et en Amérique, car l'Angleterre était principalement
-jalouse de nos colonies qui n'avaient jamais connu une si grande
-prospérité. Aux Indes, nous aurions conquis un immense empire si le
-gouvernement avait soutenu les entreprises intelligentes et hardies
-de Dupleix. Fils d'une famille de financiers et d'administrateurs,
-Dupleix devint, par l'influence de son père, un des directeurs de la
-Compagnie. Nommé gouverneur général des possessions françaises en
-1741, il avait conçu, pour établir notre puissance dans ces contrées,
-le projet de s'immiscer dans les querelles des souverains de l'Inde.
-Dupleix était surtout aidé par sa femme, Jeanne Albert, fille d'un
-médecin de Paris et d'une créole portugaise, célèbre dans l'Inde sous
-le nom de princesse Jeanne; familière avec tous les dialectes du pays,
-elle entretint, pour le compte de son mari, une vaste correspondance
-diplomatique. Dupleix, intervenant dans les guerres que se faisaient
-les gouverneurs des provinces, acquit deux cents lieux de côtes. Mais
-il n'obtenait pas de renforts; il éprouva quelques échecs. Enfin le
-ministère anglais se plaignit impérieusement du génie ambitieux de
-cet homme qui troublait toute l'Asie; le déplorable gouvernement de
-Louis XV rappela Dupleix (1755). Avec lui disparut son œuvre; un jeune
-commis de la compagnie anglaise, devenu le général Clive, suivit ses
-traces, et, mieux compris, donna à sa patrie un vaste empire qui
-aurait pu être le nôtre.
-
-=Montcalm au Canada.=--Même désastre au Canada. Pour sauver le Canada
-il eût suffi de cinq ou six mille soldats, et de quelques millions
-d'argent; on ne jugea pas à Versailles que la Nouvelle-France, si
-digne de ce nom par son dévouement à la mère patrie, méritait ce
-sacrifice. «Ces déserts glacés,» comme on disait, coûtaient trop cher
-à défendre.
-
-«Nous combattrons, écrivait Montcalm au ministre qui l'abandonnait, et
-nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de la colonie.»
-La population canadienne était digne d'un pareil chef. On décida que
-tous ceux qui pouvaient porter un fusil iraient à la guerre, et qu'on
-laisserait les travaux des champs aux femmes, aux moines, aux enfants,
-aux vieillards.
-
-Mais Montcalm et ses braves troupes ne pouvaient être partout sur la
-ligne immense des opérations. L'ennemi parut enfin devant Québec;
-Montcalm prend avec lui ce qu'il a de troupes disponibles, court aux
-Anglais pour ne point leur laisser le temps de rendre leur position
-inexpugnable, et se trouve avec 4500 hommes en face de 8000, rangés
-en carré et décidés à se bien battre, car, en cas de défaite, la
-retraite leur est impossible; Bougainville, le fameux navigateur,
-alors colonel, n'était pas loin de là avec 3000 hommes. Montcalm ne
-l'attend pas; il ne se donne même pas le temps de ranger son armée
-en deux lignes; il n'établit pas de réserve; il oublie toute sa
-science au moment où il fallait surtout s'en souvenir. Le général
-anglais Wolfe avait donné l'ordre de ne tirer qu'à vingt pas, et avait
-fait mettre deux balles dans les fusils. Ce feu meurtrier causa du
-désordre dans les rangs français. Les Canadiens, excellents comme
-tirailleurs, valaient moins en ligne, ils se replièrent pour se battre
-à leur manière, isolément, derrière les arbres. Wolfe déploya alors
-ses colonnes et chargea à son tour. Déjà blessé au poignet, il se
-mit à la tête de ses grenadiers: une balle l'atteignit encore et lui
-traversa la poitrine; on l'emporta sur les derrières de l'armée,
-tandis que les siens poursuivaient leurs succès. «Ils fuient!» s'écrie
-un de ceux qui accompagnaient le général mourant. Cette parole le
-ranime. «Qui? demande-t-il.--Les Français, lui répond-on.--Alors je
-meurs content.»
-
-Montcalm tombait au même moment. Malgré deux blessures, il dirigeait
-la retraite, lorsqu'un coup de feu dans les reins le jeta à bas de son
-cheval. «Au moins, dit-il, je ne verrai pas les Anglais dans Québec.»
-Il mourut le lendemain. Ses soldats l'enterrèrent dans un trou fait
-par une bombe. Trois jours après, Québec capitula.
-
-Un habile ministre, le duc de Choiseul, essaya de relever le royaume
-en rétablissant la marine et en réformant l'armée; à la mort de
-Stanislas (1766), il réunit à la France la Lorraine, et puis en 1768
-acheta l'île de Corse aux Génois.
-
-Choiseul tendait aussi une main amie à la Pologne que menaçaient
-la Prusse, la Russie et l'Autriche. Mais la grande politique ne
-convenait pas aux courtisans de Louis XV. Choiseul s'était fait de
-puissants ennemis en bannissant les jésuites (1762), il ne voulut
-pas s'humilier devant une nouvelle favorite, la cynique Mme du Barry
-et il fut disgracié (1770). Le chevalier Meaupou et l'abbé Terray,
-contrôleur des finances, prirent le pouvoir: ils entrèrent en lutte
-contre les parlements. La magistrature élevait en effet la voix contre
-ce gouvernement qui patronnait l'association dite _Pacte de famine_
-pour l'accaparement des grains; qui laissait démembrer la Pologne
-(1773) et creusait chaque jour le gouffre du déficit. Les colères
-s'amassaient. Louis XV disait «Ceci durera bien autant que moi, mon
-successeur s'en tirera comme il pourra.» Et la favorite répétait avec
-lui: «Après nous le déluge.»
-
-Le mouvement intellectuel était immense; jamais on n'avait mieux
-compris le vice des institutions et les abus qu'au moment où le
-pouvoir cherchait à les maintenir sans compensation. Le gouvernement
-demeurait absolu. Louis XV n'était pas homme à oublier les leçons
-qu'il avait reçues. Lorsqu'il était jeune, la multitude, le jour de
-la fête de Saint-Louis, encombra le jardin des Tuileries, pour le
-voir. Le maréchal de Villeroy, son gouverneur, lui fit remarquer
-cette multitude prodigieuse qui venait pour le saluer: «Voyez, lui
-disait-il, cette affluence, ce peuple; tout cela est à vous, vous en
-êtes le maître,» et sans cesse lui répétait cette leçon pour la lui
-bien inculquer.
-
-_Les lettres de cachet_ (ordres d'emprisonnement) se donnaient avec
-une facilité incroyable. A la mort de Louis XIV «il y eut, dit
-Saint-Simon, des histoires fort étranges. Parmi les prisonniers de la
-Bastille,[10] il s'en trouva un arrêté depuis trente-cinq ans, le jour
-qu'il arriva à Paris, d'Italie d'où il était, et qui venait voyager.
-On n'a jamais su pourquoi, et sans qu'il eût jamais été interrogé,
-ainsi que la plupart des autres. Quand on lui annonça sa liberté,
-il demanda tristement ce qu'on prétendait qu'il en pût faire. Il
-dit qu'il n'avait pas un sou, qu'il ne connaissait personne à Paris,
-pas même une seule rue, que ses parents d'Italie étaient apparemment
-morts. Il demanda de rester à la Bastille le reste de ses jours avec
-la nourriture et le logement.» Devant les tribunaux point de défenseur
-pour l'accusé, procédure toujours secrète, la question ou la torture
-pour arracher des aveux, et comme sanction de lois inégales et
-cruelles, des supplices plus cruels encore.
-
-Les crimes, du reste, étaient nombreux, parce que la misère était
-profonde. D'Argenson écrivait, pour l'année 1739: «En pleine paix,
-avec les apparences d'une récolte, sinon abondante, du moins passable,
-les hommes meurent tout autour de nous, comme des mouches, de
-pauvreté, et broutent l'herbe. Le cri sinistre: «Du pain! Du pain!»
-sera le premier cri des émeutes terribles de la Révolution. Cette
-Révolution est prochaine.»
-
-
-
-
- CHAPITRE XVI
-
- LOUIS XVI--LA RÉVOLUTION (1774-1793)
-
-
-=Louis XVI.=--Le fils de Louis XV, le Dauphin, était mort avant lui,
-en 1765, laissant trois fils qui, comme les trois fils de Philippe
-le Bel, et comme les trois derniers Valois, devaient tous monter sur
-le trône, mais aussi être les derniers rois de la maison de Bourbon.
-A l'avènement de l'aîné, Louis XVI (1774), qui avait vingt ans, on
-espéra un changement complet de l'État. On trouva un matin sur le
-piédestal de la statue de Henri IV, au Pont-Neuf, cette inscription:
-«Il est ressuscité.»
-
-Louis XVI comprenait peu les progrès politiques à réaliser, mais
-il avait un désir sincère d'améliorer la condition du peuple: il
-encouragea toutes les inventions, toutes les découvertes utiles. Il
-fut un des premiers à comprendre l'utilité de la vaccine et à la
-défendre contre les préjugés. Il encouragea et seconda Parmentier qui
-s'efforçait de répandre l'usage de la pomme de terre; pour vaincre le
-dédain des courtisans, il fit servir sur sa table ce mets aujourd'hui
-populaire et porta à sa boutonnière la fleur de cette plante méprisée.
-
-Louis XVI, pour éviter de grands malheurs, n'aurait eu qu'à soutenir
-de son autorité les deux hommes de bien qu'il avait d'abord fait
-entrer au ministère, Malesherbes et Turgot. Malesherbes voulait
-réformer la justice, donner des défenseurs aux accusés, rendre aux
-protestants la liberté de conscience et à tous les Français la sûreté
-de leur personne par la suppression des lettres de cachet.
-
-Turgot, déjà renommé par l'habileté qu'il avait déployée dans
-l'administration du Limousin, voulait proclamer la liberté du commerce
-et de l'industrie alors gênés par une foule d'entraves. Afin de
-prévenir les famines trop nombreuses dans le cours du dix-huitième
-siècle, il rendit libre le commerce des grains et améliora la
-navigation intérieure. Mais ces réformes soulevaient contre lui tous
-les privilégiés qu'elles blessaient.
-
-Malesherbes, le premier, donna sa démission au roi, qui lui dit: «Vous
-êtes plus heureux que moi, vous pouvez abdiquer.» Turgot attendit
-d'être renvoyé. Louis XVI eut la faiblesse de congédier un ministre
-dont il avait dit: «Il n'y a que Turgot et moi qui aimons le peuple.»
-
-=Guerre d'Amérique (1778-1783).=--La guerre d'Amérique vint un
-moment faire diversion aux difficultés intérieures. Les colonies,
-que l'Angleterre avait fondées au delà de l'Atlantique, s'étaient
-soulevées et avaient, en 1776, proclamé leur indépendance.
-
-Un planteur devenu général, Washington, dirigeait les armées.
-Franklin, autre grand citoyen, homme aussi savant que vertueux, qui
-a inventé le paratonnerre et travaillé à la délivrance de sa patrie,
-vint solliciter les secours de la France. Le jeune marquis de La
-Fayette alla le premier offrir son épée à Washington. Louis XVI envoya
-8000 hommes sous la conduite de Rochambeau, un des brillants élèves
-du maréchal de Saxe (1778). A cette troupe vinrent se joindre en
-volontaires bon nombre de gentilshommes. Une lettre de La Fayette à
-sa femme, qui désirait le voir revenir (6 janvier 1778), montre qu'à
-côté de l'exaltation du jeune marquis, il y avait une haute raison:
-«L'abaissement de l'Angleterre, écrit-il, l'avantage de ma patrie, le
-bonheur de l'humanité, qui est intéressée à ce qu'il y ait dans le
-monde un peuple entièrement libre, tout m'engage à ne pas quitter.»
-
-La France, dont la marine s'était relevée, ouvrit glorieusement
-les hostilités. Un combat naval indécis près d'Ouessant étonna
-l'Angleterre; une tempête seule empêcha notre flotte, unie à une
-escadre espagnole, de débarquer à Plymouth et d'attaquer l'Angleterre
-jusque dans son île. Les flottes françaises avec d'Estaing et le
-comte de Grasse, dont ses matelots disaient: «Il a six pieds, et
-six pieds un pouce les jours de bataille,» dominèrent dans les mers
-des Antilles. L'amiral de Grasse vint concourir au plan formé par
-Washington, Rochambeau et La Fayette, de cerner l'armée anglaise de
-lord Cornwallis dans York-Town. Conduite par La Fayette avec une
-prudence et une fermeté qu'on n'eût pas attendues d'un jeune général
-de vingt-quatre ans; secondée par la bravoure des soldats d'un fameux
-régiment commandé par Rochambeau, l'entreprise réussit complètement et
-l'armée anglaise se rendit (1781). Ce fut le salut des Américains.
-
-=Les États généraux (5 mai 1789).=--La guerre d'Amérique, entreprise
-pour la liberté d'un peuple, avait, en France, excité les désirs de
-liberté; de plus elle avait coûté cher et accru le déficit dans les
-finances. Pour sortir des embarras financiers, Louis XVI rappela
-Necker, habile banquier genevois. Necker cependant ne pouvait rétablir
-l'équilibre entre les recettes et les dépenses sans remédier aux abus,
-sans demander des réformes politiques. Il voulut porter la lumière
-dans l'administration en publiant le budget. Il se rendit impopulaire
-et fut disgracié. Sa retraite mécontenta l'opinion déjà toute
-puissante.
-
-La reine Marie-Antoinette, qui était Autrichienne et qui gardait à la
-cour de France la fierté de sa maison, était déjà regardée comme l'âme
-du parti qui s'opposait aux réformes. Elle fit donner le contrôle des
-finances à un dissipateur, Calonne, qui, pour faire croire l'État plus
-riche, dépensait beaucoup. Le moment vint enfin où il fallut avouer
-qu'on ne pouvait aller plus loin.
-
-Calonne céda la place à Loménie de Brienne, qui se montra encore moins
-capable de remédier au mal, et il fut lui-même obligé de proposer au
-roi la convocation des États-Généraux.
-
-Les élections faites au commencement de l'année 1789, firent
-comprendre que la nation était déterminée à soutenir ses députés. La
-Révolution commençait, et, avec elle, un nouvel âge de la France et du
-monde.
-
-La première séance des États (5 mai) fut un jour de joie et
-d'espérance. Le roi prononça un discours plein d'excellentes
-intentions et de promesses; il recommanda l'accord, mais dès les
-premiers jours, les défiances s'éveillèrent, les haines se montrèrent.
-
-On y voyait trois nations, représentées par les trois Ordres:
-noblesse, clergé, tiers état. Mais les députés du Tiers voulurent tout
-d'abord qu'on supprimât cette distinction des trois Ordres. En nombre
-double des deux premiers Ordres, les députés du Tiers n'étaient rien
-si l'on votait par ordre. Ils étaient tout si l'on votait par tête.
-
-Les ordres privilégiés refusèrent de délibérer avec le tiers état.
-Celui-ci passa outre. Il considéra qu'à lui seul il représentait
-la masse la plus nombreuse de la nation et, le 17 juin, se déclara
-_Assemblée nationale_ (plus tard la _Constituante_).
-
-=Le serment du Jeu de paume (20 juin 1789).=--La cour, irritée de la
-résistance du tiers état, qui demandait la réunion des trois Ordres,
-décide le roi à tenir un séance solennelle pour imposer le maintien
-des trois Ordres. On ferme la salle sous un prétexte frivole. C'était
-le samedi 20 juin. Les députés, auxquels on refuse l'entrée de la
-salle, s'assemblent par groupes, les uns demandant à délibérer en
-plein air, d'autres sous les fenêtres mêmes du roi. Le président
-Bailly, leur propose de se réunir dans une salle de jeu de paume,--ce
-jeu était alors fort à la mode;--ils s'y rendent. Là, dans cette salle
-sombre et nue, un bureau est improvisé avec un établi de menuisier,
-quelques planches et quelques banquettes. Tous debout répètent
-avec enthousiasme la formule d'un serment mémorable par lequel ils
-s'engagent «à ne point se séparer jusqu'à ce que la Constitution du
-royaume soit affermie sur des fondements solides.»
-
-Le comte d'Artois, frère du roi, s'imagine déconcerter les députés
-en louant la salle pour y jouer à la paume. Les députés, auxquels se
-joint la majorité des députés du clergé, siègent alors dans l'église
-Saint-Louis.
-
-=La séance du 23 juin.=--Le 23 juin, se tint la séance royale, et les
-députés du tiers état pour ce jour-là rentrèrent dans leur salle.
-Louis XVI vint, avec un cortège solennel, faire entendre des paroles
-sévères et casser les décisions prises par les députés. Il ordonnait
-que les États délibérassent suivant les anciennes formes, par Ordres.
-
-Après le discours du roi la séance fut levée. Les députés du tiers
-état ne bougèrent pas de leur place. Le grand maître des cérémonies
-vint dire aux députés de se séparer comme l'avait ordonné le roi.
-Alors le comte de Mirabeau, député du tiers état, et qui déjà avait
-une haute réputation d'éloquence, répondit: «Allez dire à votre
-maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu'on ne nous
-en arrachera que par la force des baïonnettes.» Louis XVI céda. A
-quelques jours de là il engageait lui-même les nobles à se joindre aux
-députés du tiers état.
-
-=La prise de la Bastille.=--Louis XVI n'avait cédé que pour gagner du
-temps. Il appelait autour de Paris de nombreux régiments, la plupart
-étrangers, puis renvoya l'habile ministre Necker, qui conseillait de
-marcher d'accord avec l'Assemblée. Le renvoi de Necker alarme les
-Parisiens, mécontents déjà d'être entourés de troupes. Des groupes
-nombreux se forment au Palais-Royal. Un jeune avocat au Parlement,
-Camille Desmoulins, monte sur une table, un pistolet à la main, et
-ameute la foule; des rixes avec la troupe font des victimes. Le peuple
-veut des armes, envahit l'Hôtel des Invalides, où il prend des canons
-et des fusils. Enfin, le 14 juillet, un cri général entraîne la
-population parisienne: A la Bastille!
-
-Comme un torrent furieux, la foule, au milieu de laquelle on
-remarquait beaucoup de gardes-françaises et que conduisaient deux
-soldats, Élie et Hullin, se précipite contre la redoutable forteresse,
-à peine défendue alors par quelques Suisses et des invalides. Les
-portes sont enfoncées à coups de canon, et, après quelques heures de
-résistance, la garnison capitule. Cette première victoire populaire
-fut malheureusement souillée par des vengeances, le meurtre du
-gouverneur de Launay, de plusieurs officiers, du prévôt des marchands,
-Flesselles.
-
-Louis XVI, apprenant la prise de la Bastille, s'écria: «C'est donc
-une révolte?--Dites une révolution, sire,» lui répondit-on. Comptant
-encore sur le prestige de la royauté, il se rendit à Paris. Il y fut
-bien accueilli, mais par une population en armes. Bailly, nommé maire
-de Paris, lui présenta les clefs de la ville, offertes jadis à Henri
-IV. «Ce bon roi, dit-il, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui
-le peuple qui a reconquis son roi.» Louis XVI confirma la nomination
-de Bailly comme maire et du marquis de La Fayette comme chef de
-la milice bourgeoise ou garde nationale. Il mit à son chapeau la
-cocarde bleue et rouge des Parisiens. La Fayette y ajouta ensuite le
-blanc, couleur de la royauté: ce furent désormais les trois couleurs
-nationales, la cocarde tricolore. «Prenez-la, sire, disait-il à Louis
-XVI: voilà une cocarde qui fera le tour du monde.» Il disait vrai.
-
-Tous ces événements excitèrent une vive agitation dans les provinces.
-Les paysans, las du régime féodal, se précipitèrent sur les châteaux,
-les abbayes, qui étaient leurs bastilles. Alors l'Assemblée résolut de
-calmer cette effervescence par des décisions promptes et hardies. A la
-séance de nuit du 4 août, le comte de Noailles déclare que le grand
-moyen, c'est de donner satisfaction au peuple en abolissant le régime
-féodal. Aussitôt seigneurs, évêques, députés des villes se succèdent à
-la tribune et viennent tous, au milieu des applaudissements, renoncer
-à leurs privilèges. On décréta en quelques heures la destruction du
-régime féodal qui durait depuis tant de siècles. On rivalisait de
-générosité. On s'embrassait au milieu de la joie universelle. Il
-semblait qu'une France nouvelle fût née en cette nuit mémorable du 4
-août, qui est restée la plus belle date de la Révolution.
-
-=Les journées des 5 et 6 octobre.=--Au mois d'octobre, des
-démonstrations imprudentes de la cour et la famine amènent un nouveau
-soulèvement de la capitale.
-
-La population de Paris marche le 5 octobre sur Versailles, les
-femmes en tête, portant des armes et criant: «Du pain! du pain!» Le
-roi accueille une députation et promet de prendre les mesures qu'on
-lui demande. Bientôt la nuit, la pluie, la fatigue dispersent les
-attroupements. La Fayette cependant, qui n'avait pu arrêter cette
-invasion, la suivait pour la contenir avec la garde nationale. Il
-n'arriva à Versailles que pendant la nuit, et eut bien de la peine
-à parler à Louis XVI, car dans ces moments de danger on respectait
-encore les lois de l'étiquette. Vers le matin, voyant la foule
-réfugiée dans les abris qu'elle avait pu rencontrer, et tranquille, il
-se retire, épuisé de fatigue. Il commençait à peine à reposer qu'on
-vint lui dire que le palais était forcé.
-
-Le 6 octobre, vers les sept heures du matin, les bandes d'hommes et
-de femmes qui rôdaient depuis la veille autour du château, trouvèrent
-enfin le moyen de s'introduire, non seulement dans les cours, mais
-dans les appartements. Des gardes qui cherchaient à les arrêter sont
-massacrés. Tremblante, la reine se réfugie auprès du roi. Les gardes
-défendent vaillamment sa chambre et se font tuer. Le plus affreux
-pillage commençait, et les scènes les plus sanglantes allaient avoir
-lieu, quand La Fayette, averti, accourt. Il pénètre dans le château et
-fait évacuer les appartements. Mais la foule rassemblée dans la cour
-demandait que le roi vînt à Paris. Il fallut que Louis XVI se montrât
-et promît d'y aller. La famille royale se dirigea vers Paris au milieu
-de cette foule qui témoignait par les cris les plus grossiers de sa
-joie farouche. Le roi fut dès lors comme prisonnier dans sa capitale
-et se trouva à la merci des émeutes. L'Assemblée vint à son tour se
-fixer à Paris et s'installa dans la salle du Manège, près du jardin
-des Tuileries. Déjà elle avait fixé les principes sur lesquels elle
-entendait établir le gouvernement, dans une _Déclaration_ célèbre dite
-_des droits de l'homme_. Ces principes, ou vérités premières, appelés
-les principes de 1789, établissaient la _souveraineté du peuple_,
-l'_égalité_, la _liberté_ de tous les citoyens.
-
-=Mirabeau (1749-1791).=--L'Assemblée, dans ses travaux, avait été
-souvent dominée par la grande voix de Mirabeau, l'orateur le plus
-éloquent qu'on eût encore vu à la tribune. Dès les premières séances
-des États généraux il se fit remarquer par son rare talent d'orateur.
-Il prit une part active et décisive aux grandes discussions de
-l'Assemblée constituante. Toutefois la marche rapide de la Révolution
-l'effraya. Dans l'hiver de 1790 à 1791 il guida la cour et s'efforça
-de raffermir le trône que sa voix puissante avait ébranlé. Sa
-popularité en reçut de vives atteintes, et des publications hostiles
-le dénonçaient comme traître. L'orateur n'en parut point affecté et à
-la tribune accabla de son mépris ses accusateurs.
-
-Bientôt cependant Mirabeau, vieux avant l'âge (il avait quarante-deux
-ans), épuisé par les excès de deux années d'un travail prodigieux,
-sentit son corps défaillir et plier sous le poids de son âme
-énergique. Il mourut le 2 avril 1791.
-
-=La fuite de Varennes.=--Louis XVI, privé des conseils et de
-l'appui de Mirabeau, ne compta plus que sur la force pour arrêter
-la Révolution: il voulut aller rejoindre une petite armée qu'on lui
-préparait dans le Nord, et tout fut disposé pour la fuite. Le 20 juin
-1791, à minuit, le roi, la reine, la sœur du roi, Madame Élisabeth,
-sortent, les uns après les autres et déguisés, par une porte dérobée
-du palais des Tuileries. Ils se réunissent ensuite, non sans peine, et
-parviennent à sortir de Paris. Une berline à six chevaux les entraîna
-rapidement sur la route de Châlons, où les fugitifs arrivèrent
-heureusement. Ils continuèrent leur route vers Montmédy, où les
-attendait une petite armée commandée par le marquis de Bouillé.
-
-Mais à Sainte-Menehould le roi, qui commettait l'imprudence de
-mettre trop souvent la tête à la portière, fut reconnu, tandis qu'on
-changeait les chevaux, par le fils du maître de poste, Drouet. N'ayant
-point le temps de le faire arrêter, Drouet saute sur un cheval et
-court à Varennes prévenir les autorités. Quand la voiture arrive, au
-milieu de la nuit, on demande le passeport: il faut descendre. Les
-gardes nationales averties arrivèrent; on força le roi à remonter dans
-la voiture, qui reprit le chemin de Paris. A ce moment les dragons de
-Bouillé apparaissaient auprès de Varennes, mais il était trop tard.
-
-Le retour dura huit jours; la voiture marchait au pas, au milieu des
-gardes nationales qui l'escortaient et par une chaleur accablante.
-Trois députés, envoyés par l'Assemblée, accompagnaient la famille
-royale, pour la surveiller. L'entrée à Paris fut morne et silencieuse,
-le roi fut plus que jamais captif aux Tuileries.
-
-L'Autriche et la Prusse, excitées par les émigrés, déclaraient vouloir
-rétablir le roi dans son autorité absolue, et la guerre étrangère
-s'ajouta à la guerre civile. La France fut envahie par les Prussiens.
-L'Assemblée décrète aussitôt que la patrie est en danger, et le 22
-juillet 1792 la proclamation en est faite avec un appareil imposant.
-D'heure en heure le canon tonnait en signe d'alarme; un cortège
-militaire, portant des bannières avec des inscriptions, parcourut
-la ville de Paris, s'arrêtant sur les places pour lire le décret de
-l'Assemblée. Huit amphithéâtres avaient été dressés sur différents
-points: une table posée sur deux caisses de tambour y servait de
-bureau aux officiers municipaux pour inscrire les noms des citoyens
-qui demandaient à rejoindre les armées. Les volontaires affluaient
-et se faisaient inscrire au milieu des applaudissements. On compta
-cinq mille enrôlements en deux jours. Ces soldats improvisés,
-indisciplinés, causèrent d'abord beaucoup d'embarras; mais, encadrés
-dans les vieux régiments, ils ne tardèrent pas à montrer une grande
-solidité.
-
-Mais bientôt le péril grandit. Les Prussiens s'emparaient de Longwy,
-de Verdun. Alors les ministres décrètent la formation de plusieurs
-camps, on convertit les cloches en canons, les fers des grilles
-en piques; on arrête en masse toutes les personnes suspectes,
-c'est-à-dire soupçonnées de rester attachées à la royauté; les prisons
-se remplissent de nobles, de prêtres. Puis des bandes organisées et
-payées par quelques chefs, sans que les ministres cherchent à s'y
-opposer, se précipitent dans les prisons et égorgent en foule les
-prisonniers de tout âge et de tout rang (3, 4, 5 et 6 septembre).
-
-=Victoire de Valmy.=--Des massacres ne sauvent pas un pays. Ce qui
-le délivra, ce fut l'ardeur des volontaires qui, joints aux vieux
-régiments, arrêtèrent l'ennemi. Les Prussiens avaient surpris les
-défilés des montagnes de l'Argonne et se préparaient à envahir la
-Champagne. Dumouriez essaya encore une fois de les arrêter: il
-se posta près de Sainte-Menehould et occupa les hauteurs où l'on
-remarquait le moulin de Valmy. Il garnit ces hauteurs d'artillerie et
-attendit de pied ferme les Prussiens qui, commandés par le duc de
-Brunswick, tentèrent de les escalader. Immobiles dans leurs lignes,
-les Français accueillirent l'ennemi par un feu terrible, aux cris
-de Vive la nation! Les Prussiens reculèrent et attendirent un corps
-autrichien qui arrivait: les alliés donnèrent un nouvel assaut vers le
-soir; ils se heurtèrent à la même résistance et battirent en retraite
-(20 septembre 1792). La Champagne ou plutôt la France entière était
-délivrée. Le canon, qui annonçait cette victoire, annonçait en même
-temps l'ouverture de la _Convention_.
-
-
-
-
- CHAPITRE XVII
-
- LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
-
-
-=La Convention.=--La Convention, la troisième Assemblée depuis 1789,
-se réunit le 21 septembre 1792. Elle abolit la royauté, proclama la
-République, mais en réalité concentra en elle-même tous les pouvoirs.
-Ses membres faisaient les lois, et, divisés en comités, s'étaient
-partagé l'administration.
-
-Deux grands partis s'étaient tout de suite dessinés au sein de la
-Convention: les Girondins et les Montagnards. Les Girondins, ainsi
-nommés, parce qu'ils avaient pour chefs plusieurs députés de la
-Gironde,[11] Brissot, Pétion, Vergniaud, Guadet, etc., croyaient la
-Révolution terminée et prêchaient la modération. Les Montagnards,
-ainsi appelés parce qu'ils étaient groupés sur les bancs les plus
-élevés, avaient pour chefs les députés de Paris, Robespierre, Danton,
-Marat, etc. Ils voulaient, au contraire, pousser plus loin les
-changements et demandaient des mesures terribles pour effrayer les
-ennemis de la Révolution.
-
-=Procès et mort de Louis XVI.=--La découverte d'une armoire de fer
-cachée dans un mur des Tuileries venait de révéler les correspondances
-de la cour avec l'émigration et l'étranger. Les Montagnards
-demandèrent la mise en accusation de Louis XVI et disaient qu'il
-fallait «jeter en défi aux souverains une tête de roi.» La Convention
-instruisit le procès du roi. Malesherbes, âgé de 72 ans, s'offrit pour
-servir de conseil au prince qu'il avait servi et aida les avocats
-Tronchet et de Sèze. Louis XVI, touché de ce dévouement, lui dit:
-«Votre sacrifice est d'autant plus généreux que vous exposez votre
-vie et que vous ne sauverez pas la mienne.» Héritier malheureux de
-haines accumulées depuis un siècle, Louis XVI fut condamné à mort,
-malgré l'éloquente défense de l'avocat de Sèze. «Je cherche en
-vous des juges, s'écria-t-il avec véhémence, et je ne vois que des
-accusateurs!» La majorité de la Convention se prononça pour la mort.
-
-Le roi, qui dans sa prison du Temple avait gardé la plus sereine
-résignation, monta avec calme et dignité sur l'échafaud dressé sur la
-place Louis XV devenue place de la Révolution, et aujourd'hui place
-de la Concorde (21 janvier 1793). «Je meurs innocent, s'écria-t-il,
-de tous les crimes qu'on m'impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort
-et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais
-sur la France.» Il allait en dire davantage lorsqu'un roulement de
-tambours couvrit la voix de Louis XVI qui se livra aux exécuteurs.
-
-=La Terreur.=--Maîtres du pouvoir, les Montagnards déployèrent contre
-les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur une énergie farouche.
-Le pouvoir se trouva bientôt concentré entre les mains du _Comité de
-salut public_. Maximilien Robespierre ne tarda pas à devenir l'âme
-de ce comité redoutable qui, pendant quatorze mois, fit planer sur
-la France une terreur profonde. Le Tribunal révolutionnaire devint
-impitoyable. Le général Custine, pour avoir été malheureux, fût traîné
-à l'échafaud. La reine Marie-Antoinette refusa de se défendre contre
-d'infâmes calomnies. Condamnée à mort dans la nuit du 16 octobre 1793,
-après une séance de vingt heures et le matin même, elle fut conduite
-au supplice dans la charette ordinaire sous le feu des insultes.
-Vingt-deux Girondins, parmi lesquels des orateurs du plus grand
-talent, périrent ensuite, soutenant mutuellement leur courage par des
-chants patriotiques. Mme Roland, femme d'un ancien ministre, et du
-parti de la Gironde, s'écria sur l'échafaud, en saluant une statue de
-la liberté: «O liberté, que de crimes on commet en ton nom!» Le duc
-Philippe d'Orléans, qui s'était rallié à la Révolution et avait voté
-la mort de Louis XVI, n'échappa point lui-même au supplice, ainsi que
-Bailly, un des savants renommés du temps, le vénérable président de
-l'Assemblée constituante, le premier maire de Paris.
-
-=Le 9 thermidor.=[12]--La terreur n'avait cessé d'aller en croissant
-dans les premiers mois de l'année 1794. Chaque jour des charrettes
-emmenaient des victimes vers la barrière du Trône, où l'échafaud
-était en permanence. Ces cruautés firent horreur, d'autant plus qu'à
-ce moment les périls extérieurs disparaissaient, grâce aux victoires
-des armées.
-
-Robespierre devint l'objet de l'animadversion générale, et, le 9
-thermidor, les députés de la Convention, secouant le joug de la peur,
-l'attaquèrent en face. Épuisé par les efforts qu'il faisait pour
-parler au milieu des clameurs, Robespierre pouvait à peine respirer.
-La Convention enfin le fit arrêter avec son frère et ses collègues,
-Couthon, Lebas, Saint-Just.
-
-Robespierre toutefois ne tarda pas à être délivré par ses partisans
-les chefs de la Commune de Paris. Il se rendit à l'Hôtel de ville pour
-préparer une insurrection. Mais la Convention appela à elle la garde
-nationale: des bataillons fidèles se dirigèrent pendant la nuit sur
-l'Hôtel de ville, qui bientôt se trouva cerné. Robespierre se tira un
-coup de pistolet qui lui brisa la mâchoire. Après avoir passé toute
-la matinée du 10 étendu sur une table, il fut porté tout meurtri à
-l'échafaud avec vingt-deux de ses amis. Le lendemain, on exécuta
-encore soixante-dix de ses partisans, et cette sanglante hécatombe fut
-une digne fin de la Terreur.
-
-=Le Directoire (27 octobre 1795-9 novembre 1799).=--La Convention
-avait organisé un nouveau gouvernement républicain qui se composait
-de deux Chambres distinctes, le _Conseil des Anciens_ et le _Conseil
-des Cinq-Cents_. Le pouvoir exécutif était composé de cinq membres
-qui formaient le Directoire. Divisé, mal obéi, le Directoire s'épuisa
-en luttes incessantes contre les partis, il ne put se soutenir qu'en
-ayant recours à des coups d'État et devait périr lui-même victime d'un
-coup d'État.
-
-Cette époque eut un caractère particulier de licence qui s'explique
-par les terribles épreuves qu'on avait subies. La société
-s'abandonnait au luxe, aux fêtes avec une liberté que ne gênait plus
-l'ancienne distinction des classes et qui rappelait celle de la
-Régence.[13]
-
-=Le général Bonaparte.=--Mais l'intérêt de l'histoire se porte au
-dehors; les armées françaises passent de tous les côtés les frontières
-pour triompher de l'Autriche toujours en armes et toujours soutenue
-par l'Angleterre. Le général Bonaparte étonne alors le monde par ses
-victoires et cherchera bientôt à le dominer.
-
-Né à Ajaccio le 15 août 1769, il était le second de huit enfants. A
-l'âge de dix ans, son père le fit admettre à l'école de Brienne, où
-les jeunes gentilshommes recevaient les principes d'une éducation
-militaire. Bientôt il se fit remarquer par son ardeur pour l'étude et
-surtout par son goût pour les mathématiques. Son amour-propre était
-vif. Condamné un jour à dîner à genoux au réfectoire, avec la robe de
-bure, il s'évanouit. On raconte aussi que manifestant un goût précoce
-pour les combats, il faisait élever des retranchements de neige par
-ses camarades.
-
-Au bout de cinq ans, il passa à l'école militaire de Paris. Réservé,
-taciturne, absorbé dans ses études ou ses lectures, il étonna bientôt
-ses maîtres: «Corse de nation et de caractère, disait son professeur
-d'histoire, il ira loin si les circonstances le favorisent.» Il sortit
-de l'école lieutenant dans un régiment d'artillerie; dès les premiers
-jours de la Révolution il se montra favorable aux idées nouvelles.
-Mais sa carrière militaire ne commença qu'au siège de Toulon.
-
-C'était en 1793, au milieu des plus grands périls de la France. Les
-généraux envoyés par la Convention s'efforçaient en vain de reprendre
-Toulon, tombé au pouvoir des Anglais. Le commandement de l'artillerie
-est donné à Bonaparte, qui n'avait encore que vingt-quatre ans.
-Lorsqu'il arriva, le général Carteaux lui dit: «C'était bien inutile:
-nous n'avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon. Cependant
-soyez le bienvenu; vous partagerez la gloire de le brûler demain sans
-en avoir eu la fatigue.» Puis il le conduisit vers les travaux. Le
-commandant d'artillerie aperçoit alors quelques pièces de canon, mais
-elles se trouvaient à une distance beaucoup trop éloignée. Survient
-le représentant du peuple, commissaire de la Convention. Bonaparte se
-redresse, l'interpelle, lui démontre l'ignorance inouïe de tous ceux
-qui l'entourent, et le somme de lui faire donner la direction absolue
-de sa besogne. De ce jour il eut en réalité la direction du siège, et
-Toulon ne tarda pas à être enlevé. Ce brillant fait d'armes attira
-sur lui les regards, et le général Dugommier apprécia le mérite de
-Bonaparte. «Récompensez ce jeune homme, disait-il, car si l'on était
-ingrat envers lui, il s'avancerait de lui-même.»
-
-La révolution du 9 thermidor vint pourtant arrêter sa carrière. Un
-moment il fut emprisonné, on le mit bientôt en liberté, mais on le
-priva de son commandement. Alors il vint à Paris, où il reclamait
-en vain, dans les bureaux de la guerre, la place qui lui était due.
-Aubry, membre du comité, la lui refusait. «Vous êtes trop jeune.--On
-vieillit vite sur le champ de bataille, répliqua Bonaparte, et j'en
-arrive.» Il resta quelque temps à Paris presque sans resources. Dévoré
-d'un immense besoin d'activité, Bonaparte sollicita la faveur d'aller
-en Turquie, comptant régénérer l'Orient. Il allait partir lorsque,
-le 13 vendémiaire (5 octobre 1795), la Convention, attaquée par les
-royalistes, l'appela pour la défendre sous les ordres de Barras.
-Bonaparte prit des mesures énergiques, d'habiles dispositions et
-triompha de l'insurrection. On lui donna le commandement de l'armée de
-l'intérieur.
-
-Un jeune enfant de douze ans vint un jour, lorsqu'on avait ordonné le
-désarmement, réclamer l'épée de son père, le général de Beauharnais,
-mort sur l'échafaud. On la lui rendit; l'enfant pleura à la vue de
-cette épée. Bonaparte, touché de ce sentiment, le combla de caresses.
-Sur le récit qu'il fit à sa mère de l'accueil qu'il avait reçu, Mme
-de Beauharnais, Joséphine Tascher de La Pagerie, encore dans tout
-l'éclat de la jeunesse, alla remercier Bonaparte. A quelque temps de
-là leur mariage fut conclu; mais le général courut vite prendre le
-commandement, vivement désiré, de l'armée d'Italie.
-
-=La campagne d'Italie (1796-1797).=--Bonaparte, en arrivant à
-l'armée d'Italie, ranime tout de suite les soldats par une énergique
-proclamation: «Soldats, leur dit-il, vous êtes mal nourris et presque
-nus; votre patience et votre courage vous honorent, mais ne vous
-procurent ni gloire ni avantage; je vais vous conduire dans les plus
-fertiles plaines du monde; vous y trouverez de grandes villes, de
-riches provinces; vous y trouverez honneur, gloire et richesses.
-Soldats d'Italie, manqueriez-vous de courage?»
-
-Il franchit les Alpes au point où elles sont le plus bas; puis de
-victoire en victoire, à Montenotte, Mondovi, Lodi il s'avance dans les
-belles plaines de la Lombardie. Il triomphe encore des Autrichiens à
-Castiglione, puis à la célèbre bataille d'Arcole.
-
-Les Autrichiens cependant n'abandonnent pas l'Italie. Bonaparte les
-bat encore à la fameuse journée de Rivoli (14 janvier 1797), s'avance
-toujours plus loin et se dirige vers les Alpes pour entrer en Autriche.
-
-Il franchit de nouveau les Alpes, à leur autre extrémité, à l'est, par
-le col de Tarwis, et menace la capitale de l'Autriche. Les Autrichiens
-l'arrêtent alors en acceptant la paix de Campo-Formio.
-
-Les armées d'Allemagne avaient été moins heureuses. Mais, en 1796, le
-général Moreau s'était distingué par une retraite demeurée justement
-célèbre. Il avait traversé l'Allemagne pour rentrer en France sans
-perdre ni un drapeau, ni un canon, ni une voiture. Cette armée se
-prépara à recommencer la campagne avec une autre qui fut confiée au
-général Hoche, l'un des hommes qui ont laissé la renommée la plus pure.
-
-=Hoche et Marceau.=--Hoche, né à Versailles, en 1768, était sergent
-au moment où éclata la Révolution. Il avança rapidement; à 25 ans,
-il commandait en chef l'armée de la Moselle, et délivra l'Alsace.
-Le plus brillant avenir s'ouvrait devant lui. Il comptait traverser
-l'Allemagne pour joindre Bonaparte sous les murs de Vienne. Il débuta
-par de brillants succès au commencement de l'année 1797; mais,
-quelques mois après il mourait prématurément à l'âge de 29 ans.
-
-Son émule et son ami, Marceau, né à Chartres, s'était distingué et
-était mort l'année précédente, plus jeune encore. Soldat à seize ans,
-général à 22 ans, il vainquit dans les champs de Fleurus, sur les
-bords de la Moselle et du Rhin, et, à 27 ans, il tombait frappé d'une
-balle ennemie. Les Autrichiens, qui l'estimaient, lui rendirent les
-honneurs funèbres dans leur camp et renvoyèrent solennellement son
-corps à l'armée française désolée. Sur le monument qu'on lui a élevé à
-Coblentz on lit encore: «Qui que tu sois, ami ou ennemi, de ce jeune
-héros respecte les cendres.»
-
-=Expédition d'Égypte (1798-1799).=--Restait à dompter l'Angleterre.
-Bonaparte, pour la frapper dans son commerce, fit décider l'expédition
-d'Égypte, par laquelle il menaçait la route des Indes. Le jeune
-général part avec trente mille hommes pour conquérir un vaste et riche
-pays. Il débarque à Alexandrie (1^{er} juillet 1798), traverse le
-désert et paraît devant les Pyramides, les plus grands et les plus
-anciens monuments qui soient sortis de la main des hommes. «Songez,
-s'écria Bonaparte, en les montrant à ses soldats, songez que du haut
-de ces pyramides quarante siècles vous contemplent!» Une brillante
-victoire disperse la redoutable cavalerie des Mameluks. Bonaparte
-entre au Caire et ne tarde pas à rester maître de l'Égypte.
-
-Il gouverne alors et administre sa conquête. Il envoie de tous côtés
-des savants qu'il a amenés avec lui pour étudier les monuments
-mystérieux de cette terre, jadis si renommée. Puis il s'en va
-au-devant des Turcs qui arrivent par la Syrie: il les bat à la journée
-du Mont-Thabor. Mais il échoue au siège de Saint-Jean-d'Acre, car la
-flotte anglaise protège cette ville. La flotte française qui l'avait
-amené, avait été détruite par les Anglais dans la rade d'Aboukir.
-Bonaparte n'a plus aucune communication avec la France. Les Anglais
-débarquent une nouvelle armée turque à la pointe d'Aboukir. Bonaparte
-n'attend point qu'elle attaque: il va au-devant d'elle, la jette à
-la mer et la détruit (25 juillet 1799). Bonaparte ayant appris les
-revers de nos armées et l'agitation du pays, laissa son armée à l'un
-de ses plus habiles lieutenants, Kléber, et quitta l'Égypte seul. Il
-échappa aux croisières anglaises, débarqua à Fréjus, arriva à Paris
-où il ne tarda pas à renverser le Directoire et à se rendre maître
-du gouvernement par le coup d'État du 18 et du 19 brumaire (9 et 10
-novembre 1799).
-
-
-
-
- CHAPITRE XVIII
-
- LE CONSULAT (1799-1804)
-
-
-Bonaparte organisa un nouveau gouvernement: le _Consulat_. Trois
-_consuls_ devaient exercer le pouvoir, mais Bonaparte, nommé
-_Premier Consul_, concentra en lui toute l'autorité. En quelques
-mois l'administration fut réorganisée, les finances, l'armée, tout
-fut remis en ordre sous l'impulsion vigoureuse de Bonaparte, qui
-s'entendait à tout, aux lois comme à la politique, aux chiffres comme
-aux batailles.
-
-=La seconde campagne d'Italie.=--Le Premier Consul ne perd point de
-temps pour relever au dehors la France, menacée de perdre toutes
-ses conquêtes. Les Autrichiens, en Italie, pressaient dans Gênes
-l'intrépide Masséna qui soutenait une lutte héroïque. La famine
-désolait la ville. Masséna régla tellement les rations, recourut à
-tant d'expédients, qu'on vécut là où d'autres seraient morts. «Il
-nous fera manger jusqu'à nos bottes,» disaient les soldats. Bonaparte
-se porte à son secours, et pour surprendre l'ennemi, tente de
-franchir les Alpes sur un point imprévu. Il choisit la route, à peine
-praticable, du Grand Saint-Bernard (entre la Suisse et l'Italie). Les
-troupes commencèrent à monter dans la nuit du 14 au 15 mai (1800).
-Les vivres, les munitions passèrent à la suite des régiments; mais
-l'obstacle c'était l'artillerie. On imagina de partager par le milieu
-des troncs de sapins, de les creuser, d'envelopper avec ces deux
-demi-troncs une pièce d'artillerie et de la traîner ainsi enveloppée
-le long des ravins. Des mulets furent attelés à ce singulier fardeau;
-mais bientôt les mulets manquèrent; les soldats s'attelèrent alors
-aux pièces et les traînèrent. La musique jouait des airs animés dans
-les passages difficiles et encourageait les troupes à vaincre ces
-obstacles d'une nature si nouvelle. Au sommet, l'armée trouva des
-vivres préparés par les religieux du Saint-Bernard et après quelque
-repos commença la descente, qui ne présentait pas moins de difficultés
-que l'ascension.
-
-=Bataille de Marengo.=--En quelques jours, le Premier Consul avait
-jeté au delà des Alpes quarante mille Français. Vingt mille autres
-venaient les rejoindre par d'autres passages. Toutefois il y avait eu
-des retards qui amenèrent la chute de Gênes où la famine était devenue
-extrême. Masséna obtint les conditions les plus honorables. «Je serai
-de retour dans quinze jours,» dit-il en rendant la place. Bonaparte
-assura l'exécution de cette parole.
-
-Le 14 juin 1800 il rencontra l'armée autrichienne près de Marengo.
-
-Obligé de disperser son monde dans la crainte de voir l'ennemi lui
-échapper, le Premier Consul ne put d'abord opposer que des forces
-inférieures aux troupes autrichiennes. Jusqu'à trois heures il
-perdait la bataille, mais il tient bon et ne recule que pas à pas.
-Heureusement le général Desaix, récemment arrivé d'Égypte, avait
-été la veille détaché avec sa division, dans une autre direction.
-Il entend le bruit du canon; il descend de cheval, et approche son
-oreille de la terre. Nul doute, une bataille est engagée; son devoir
-est d'y courir; il y court avec ses six mille hommes. Lorsqu'il
-arrive, les généraux l'entourent. Bonaparte, qui persiste, malgré
-l'avis de ses lieutenants, à poursuivre la lutte, demande l'avis
-de Desaix. Celui-ci regarde le champ de bataille: «La bataille est
-perdue, répond-il, mais nous avons encore le temps d'en gagner
-une.» Bonaparte ravi donne ses ordres. «Enfants, cria-t-il, nous
-avons fait trop de pas en arrière; le moment est venu de marcher en
-avant! Rappelez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de
-bataille.»
-
-Le général autrichien, M. de Mélas, ne se doutait point du désastre
-qui le menaçait. Il était rentré dans Alexandrie et expédiait à son
-souverain des courriers lui annonçant son triomphe. La division
-Desaix s'avance et arrête les colonnes autrichiennes sur la route.
-Le général lui-même s'élance à la tête d'un régiment, mais dès les
-premières décharges il tombe frappé à mort. Les soldats désespérés
-se précipitent avec une véritable fureur sur les masses profondes
-des Autrichiens que des charges de cavalerie achèvent de mettre en
-déroute. L'armée tout entière pleura Desaix et Napoléon le regretta
-plus d'une fois dans le cours de ses longues guerres.
-
-Une autre victoire du général Moreau, en Allemagne, força l'Autriche
-à signer la paix qui fut conclue à Lunéville (1801). L'Angleterre
-elle-même, l'ennemie la plus acharnée qu'ait eue notre Révolution,
-signa la paix d'Amiens (1802).
-
-=Organisation de la société nouvelle.=--Le Premier Consul, dès qu'il
-put donner ses soins au gouvernement intérieur, organisa la société
-nouvelle. Il créa un système régulier d'administration, qui dure
-encore. Il fit constituer la Banque de France, qui est encore la plus
-importante de nos institutions de crédit. Il régla la distribution
-de la justice et fit rédiger le Code civil, recueil des lois qui
-protègent encore aujourd'hui la famille et la propriété des citoyens.
-Il signa, en 1802, avec le Pape, un traité, le Concordat, qui décida
-le rétablissement en France du culte catholique et d'après lequel sont
-encore fixés les rapports de l'Église et de l'État.
-
-Les anciens ordres de chevalerie supprimés furent remplacés par
-l'Ordre de la _Légion d'honneur_ auquel tout le monde pouvait
-prétendre sans distinction de naissance ou de fortune. La croix
-d'honneur brilla sur la poitrine du simple soldat comme sur celle du
-général et signalait les services civils aussi bien que les services
-militaires. Elle portait une simple et noble devise: _Honneur et
-Patrie_.
-
-En même temps, il encourageait l'agriculture, l'industrie, le
-commerce, que tant d'années de troubles avaient ruinés, et le pays,
-rassuré, oublia ses divisions pour se remettre avec ardeur au travail
-qui ramena la prospérité.
-
-L'Angleterre, jalouse de voir la France s'agrandir, relever sa marine
-et ses colonies, nous déclara de nouveau la guerre en faisant saisir
-douze cents navires français.
-
-
-
-
- CHAPITRE XIX
-
- L'EMPIRE (1804-1815)
-
-
-=Napoléon I^{er}.=--Les complots sans cesse renaissants favorisèrent
-d'ailleurs l'ambition du Premier Consul. Déjà nommé consul à vie, il
-obtint le rétablissement de la monarchie déclarée héréditaire dans sa
-famille, et le Sénat renouvela pour lui le titre romain d'empereur (18
-mai 1804). Le général Bonaparte était devenu Napoléon I^{er}.
-
-Napoléon cependant, pour attaquer l'Angleterre, rassemble une armée
-à Boulogne et prépare tous les moyens de la transporter en quelques
-heures au delà de la Manche. Pour être maître de la mer pendant
-quelques heures, il fallait l'arrivée d'une flotte supérieure à celle
-des Anglais. Napoléon apprit bientôt que sa flotte était retardée.
-De plus l'Angleterre détourna le péril en soulevant de nouveau le
-confinent et en déterminant l'Autriche et la Russie à former une
-coalition. Obligé d'abandonner son projet, Napoléon se retourna avec
-l'ardeur de la colère contre les ennemis qu'il pouvait saisir. Il
-frappa des coups décisifs.
-
-Tandis que notre flotte essuyait un désastre sur les côtes d'Espagne
-près du cap Trafalgar, l'empereur transportait avec une rapidité
-merveilleuse sa grande armée du camp de Boulogne en Allemagne. Il
-marcha sur Vienne où il entra sans résistance. L'armée autrichienne
-s'était retirée en Moravie pour se joindre à l'armée russe.
-
-=Bataille d'Austerlitz.=--Napoléon, sans perdre de temps, était allé
-au-devant des deux armées russe et autrichienne. Il se dirigea sur
-Brünn et arriva en face de l'ennemi, non loin du village d'Austerlitz.
-Ses forces étaient inférieures à celles des deux empereurs d'Autriche
-et de Russie qui cherchaient à lui couper la retraite. Napoléon
-devinait leur plan comme s'il eût assisté à leurs conseils. Il les
-encouragea, en feignant d'avoir peur, à poursuivre les mouvements
-qu'ils avaient ordonnés de manière à amener leurs troupes sur le champ
-de bataille qu'il avait choisi.
-
-Le 1^{er} décembre 1805, au soir, voyant les Russes quitter en masses
-serrées les hauteurs dont lui-même convoitait la possession, il ne put
-s'empêcher de s'écrier: «Cette armée est à moi!» Comme il parcourait
-son camp, les soldats allumèrent des milliers de torches, le saluant
-de leurs vivats et lui promettant pour le lendemain, anniversaire de
-son couronnement, une belle victoire. Ils tinrent parole.
-
-Le 2 décembre, un soleil brillant qui avait dissipé les brouillards du
-matin, éclaira un terrain affermi par la gelée. La bataille s'engagea
-et ne fut qu'une série de manœuvres précises par lesquelles l'armée
-alliée fut coupée en plusieurs tronçons. Les Français s'établirent
-en maîtres sur les hauteurs que les Russes avaient abandonnées et
-plusieurs divisions russes se trouvèrent enveloppées dans une étroite
-vallée que fermaient des étangs. Les Russes cherchèrent à s'échapper
-par ces étangs recouverts de glace: les boulets brisèrent la glace et
-un grand nombre de fuyards périrent. Les armées russe et autrichienne
-étaient tellement défaites que l'empereur d'Autriche se hâta de
-demander une entrevue au vainquer, aux avant-postes.
-
-Un armistice fut conclu; l'armée russe eut la liberté de se retirer et
-la paix de Presbourg termina la guerre (26 décembre 1805).
-
-=Guerre contre la Prusse et la Russie.=--La Prusse qui n'avait pas osé
-se joindre aux coalisés, engagea seule, l'année suivante, la lutte
-contre Napoléon. Tandis que les Prussiens se dirigeaient vers le Rhin,
-l'empereur, les trompant, se dirigea vers l'Elbe pour leur couper la
-retraite. L'armée prussienne revint en toute hâte sur ses pas, divisée
-en deux corps. Napoléon écrasa un de ces corps d'armée à la fameuse
-journée d'Iéna (14 octobre 1806), tandis que l'autre corps d'armée
-était défait, le même jour par le maréchal Davout, près du village
-d'Auerstaedt. L'armée prussienne, complètement dispersée, n'existait
-plus. Cependant les Russes arrivaient au secours des Prussiens.
-Napoléon alla au-devant d'eux. Les Russes voulurent le surprendre
-pendant l'hiver; il les repoussa et leur livra dans un pays couvert
-de neige (8 février 1807) la sanglante bataille d'Eylau. Un de nos
-corps d'armée s'égara, aveuglé par la neige qui tombait en abondance
-et se fit écraser, ce qui causa un moment un grand désordre et faillit
-compromettre le succès.
-
-La campagne d'été fut courte et brillante. Les Russes avaient reformé
-une nouvelle armée et revenaient conduits par l'empereur Alexandre
-lui-même. Ils furent écrasés à Friedland (14 juin 1807).
-
-Alexandre, bien vaincu cette fois, demanda la paix et l'obtint à
-l'entrevue de Tilsitt sur un radeau construit au milieu du Niémen.
-Il renonçait à une partie de la Pologne et s'engageait à fermer ses
-ports aux Anglais. Napoléon rendit au roi de Prusse son royaume, mais
-mutilé. Des provinces du Rhin, il forma pour son frère Jérôme le
-royaume de Westphalie. Un des frères de l'empereur, Joseph, occupait
-déjà le trône de Naples; les autres membres de sa famille avaient des
-principautés et il en donnait à ses plus habiles ministres, formant
-ainsi à l'Empire une ceinture de monarchies vassales.
-
-L'Empire s'agrandit encore de la Hollande, qu'un des frères de
-Napoléon, Louis, gouvernait en qualité de roi, mais où il refusait
-d'appliquer des mesures rigoureuses qui ruinaient le commerce du
-pays. L'empereur ne souffrait plus d'obstacle à sa volonté: il réunit
-la Hollande à la France (juillet 1810). L'empire français compta
-alors 130 départements. Un des maréchaux de Napoléon, Bernadotte,
-était désigné comme prince héritier de la Suède. La Prusse, mutilée,
-n'existait que parce qu'il l'avait bien voulu; il s'attachait
-l'Autriche par une alliance de famille.
-
-=Mariage de Napoléon avec Marie-Louise d'Autriche.=--De son mariage
-avec Joséphine de Beauharnais, Napoléon n'avait pas d'enfant; malgré
-son affection pour Eugène Beauharnais, qu'il avait adopté et créé
-vice-roi d'Italie, il ne voulait pas le déclarer son héritier. Il fit
-annuler son mariage avec Joséphine, divorce qu'on n'approuva point
-et qui parut un divorce avec le bonheur. Il demanda à l'empereur
-d'Autriche la main de l'archiduchesse Marie-Louise (1810) et fit
-asseoir sur son trône, à ses côtés, une fille des Césars. Un fils lui
-étant né le 20 mars 1811, l'empereur le décora du nom de roi de Rome.
-
-Napoléon était alors à l'apogée de la puissance et de la gloire. Rien
-ne résistait plus à ses volontés. Les grands corps de l'État restaient
-muets ou ne parlaient que pour applaudir aux vastes projets du maître
-et exalter ses succès. L'empereur s'efforçait de se faire pardonner
-ce gouvernement arbitraire en développant toutes les ressources de la
-prospérité publique. Il perfectionnait le système financier, la Banque
-de France, promulguait le _Code de Commerce_.
-
-Il entreprenait de grands travaux d'art ou d'utilité générale en
-France et dans les pays annexés: la colonne Vendôme, l'arc de triomphe
-de l'Étoile, l'achèvement du Louvre et des Tuileries, des fontaines,
-des canaux, des routes, etc. Il encouragea aussi l'industrie et
-créa le Conseil général des fabriques et manufactures. Le blocus
-continental, qui écartait du continent les produits de l'industrie
-anglaise, fit naître des industries nouvelles. Par un décret du 15
-janvier 1812, Napoléon destina cent mille hectares de terrain à la
-culture des betteraves, pour la fabrication du sucre indigène, qui
-devait remplacer le sucre des colonies.
-
-Napoléon favorisa surtout l'application des sciences utiles à
-l'industrie. Il honora et récompensa les savants aussi bien que les
-manufacturiers.
-
-On vit naître deux sciences nouvelles: la géologie, ou histoire
-naturelle de la terre, et la paléontologie, science qui traite
-d'animaux et végétaux disparus, dont les débris sont enfouis dans la
-terre. La littérature et les arts pourtant, ne brillèrent pas du même
-éclat à cette époque.
-
-=Campagne de Russie.=--La France, malgré cette prospérité, avait
-besoin de repos et d'un gouvernement moins despotique. Mais Napoléon,
-résolu à dominer l'Europe entière, rompit avec la Russie et voulut
-aller à Moscou. Cette témérité le perdit.
-
-La Russie n'exécutait qu'à moitié le blocus ordonné contre les
-Anglais. Napoléon lui déclara la guerre tandis que ses meilleurs
-soldats étaient encore occupés à soumettre l'Espagne. Il marcha vers
-le Niémen à la tête de six cent quarante mille hommes de toute nation:
-il entraînait pour ainsi dire toute l'Europe à sa suite (1812).
-
-Il franchit le Niémen, le 24 juin, entra à Wilna, où il s'arrêta trop
-longtemps, s'empara de Smolensk, après un combat acharné (17 août).
-
-Les Russes reculaient toujours, dévastant le pays. Cependant le
-général Kutusoff décida à livrer une bataille sur les bords de la
-Moskowa, à Borodino (7 septembre 1812). Ce fut un des plus terribles
-chocs des temps modernes. L'action dura toute la journée, mais les
-Russes se retirèrent horriblement maltraités.
-
-=Les Français à Moscou.=--Cette victoire, bien qu'elle eût coûté
-cher, ouvrait la route de Moscou; l'armée se dirigea vers cette
-fameuse capitale. Le 14 septembre elle dépassa la dernière hauteur qui
-lui dérobait la vieille cité russe. Les soldats, émus au spectacle
-grandiose qui se déroulait devant leurs yeux, s'arrêtèrent en criant:
-«Moscou! Moscou!» Moitié européenne, moitié asiatique, demi-orientale
-et demi-grecque, Moscou, ville immense, sur la limite de la
-civilisation et de la barbarie, offrait le mélange le plus singulier
-de palais, d'églises, de dômes dorés étincelant aux rayons d'un soleil
-d'automne, de jardins, de bosquets, de maisons aux toits brillant de
-couleurs variées, et de pauvres cabanes tartares. Bien des soldats
-avaient vu le Caire, les Pyramides, Milan, Vienne, Berlin, Madrid:
-Moscou surprenait ces hommes déshabitués de l'étonnement. L'armée
-défila, ivre d'enthousiasme, et entra dans la cité sainte des Russes.
-
-La joie fut courte. La ville était déserte et morne: toute la
-population avait fui à la suite de l'armée russe. Dans la nuit du 15
-au 16 septembre, un immense incendie éclata, allumé par les bandits
-qu'avait laissés le gouverneur Rostopchine. Un vent furieux vint aider
-les incendiaires, et, changeant presque chaque jour, porta tour à tour
-les flammes dans les différents quartiers de la ville. Trois jours
-et trois nuits, Moscou présenta l'aspect d'un horrible brasier, dont
-l'armée eut beaucoup de peine à sortir; les flammes ne s'arrêtèrent
-qu'après avoir dévoré les quatre cinquièmes de cette opulente cité
-où les soldats espéraient trouver, sinon la paix, du moins le repos
-pendant l'hiver. Cet acte sauvage indiquait assez à quelle nation on
-faisait la guerre. Napoléon néanmoins engagea des négociations. Il
-perdit un temps précieux, croyant toujours que l'empereur Alexandre
-traiterait. Mais Alexandre ne pensait qu'à le jouer, comptant pour
-nous chasser sur son allié favori, l'hiver.
-
-=La retraite de Russie.=--Cet allié fut plus fidèle encore qu'à
-l'ordinaire et plus énergique. Napoléon se décida enfin à partir le
-15 octobre. Dès le 23 le mauvais temps commença. Le 9 novembre le
-ciel, sur lequel on avait tant compté, se déclara contre nous. La
-neige tomba. Tout alors est confondu et méconnaissable; on marche
-sans savoir où l'on est, sans apercevoir son but; les flocons de
-neige, poussés par le tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans
-toutes les cavités; la surface cache des profondeurs inconnues qui
-s'ouvrent perfidement sous nos pas. Là le soldat s'engouffre, et les
-plus faibles s'abandonnant y restent souvent ensevelis. L'hiver russe
-attaque les soldats de toutes parts; il pénètre au travers de leurs
-légers vêtements et de leur chaussure déchirée; leurs habits mouillés
-se gèlent sur eux; devant eux, autour d'eux, tout est neige; c'est
-comme un grand linceul dont la nature enveloppe l'armée! Les seuls
-objets qui se voient, ce sont de sombres sapins avec leur funèbre
-verdure, et la gigantesque immobilité de leurs tiges noires, et leur
-grande tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général,
-d'une nature sauvage et d'une armée mourante au milieu d'une nature
-morte.
-
-A Smolensk, on ne trouva ni les vivres ni les secours espérés. Tout
-était pillé. On ne put s'y arrêter. Il fallut poursuivre cette
-retraite, de plus en plus désastreuse à mesure que le froid devenait
-plus rigoureux et que l'ennemi se rapprochait. Il fallait acheter
-par des combats une route couverte de neige. Ney à l'arrière-garde
-protégeait de son solide courage toute l'armée. Des lignes de cadavres
-marquaient les bivouacs. Depuis longtemps on laissait les canons
-faute de chevaux, et, ce qui est plus triste, les blessés. Presque
-toute la cavalerie était à pied. Les rangs étaient abandonnés, et une
-foule désarmée, souffrante, suivait les régiments qui conservaient
-encore quelque organisation et quelque discipline. Ce fut cette foule
-accrue des marchands et des vivandiers qui occasionna l'encombrement
-des ponts au passage de la Bérésina, et fut en partie sacrifiée pour
-le salut de l'armée, car on se vit obligé de rompre les ponts à
-l'arrivée de l'ennemi. Des scènes douloureuses se produisirent alors
-(28 novembre) et sont restées célèbres sous le titre de passage de la
-Bérésina.
-
-A Smorgoni, Napoléon quitta l'armée pour prévenir à Paris la nouvelle
-de son désastre. Il traversa l'Allemagne incognito et arriva aux
-Tuileries, lorsqu'on commençait seulement à connaître quelque chose
-de l'horrible vérité. Après son départ, la retraite devint plus
-désastreuse. Le froid redoubla. Le 9 décembre on arriva à Wilna, mais
-sans pouvoir s'y arrêter. Il fallut reculer jusqu'au Niémen, et c'est
-à peine si une poignée de soldats, débris d'une armée de 400,000
-hommes, repassa ce fleuve.
-
-=Campagnes d'Allemagne et de France.=--Ce désastre porta un coup
-mortel à la puissance de Napoléon. Dès qu'on vit son armée détruite
-par le froid, les défections commencèrent. La Prusse d'abord se
-souleva. Même le prince de Suède, un maréchal de l'Empire, Bernadotte,
-entra dans la coalition. Napoléon, cependant, réussit à recomposer une
-armée de deux cent mille hommes avec les troupes laissées en Allemagne
-et les conscrits de France.
-
-Trois armées, prussienne, russe, autrichienne, se dirigent sur
-Dresde. Napoléon leur fait face. Le 26 et le 27 août, il livre une
-grande bataille à Dresde et remporte une sanglante victoire. Mais les
-lieutenants de Napoléon se laissent battre, et bientôt l'empereur
-voit trois cent mille coalisés se réunir contre lui près de Leipzig.
-Pendant trois jours Napoléon arrête, tour à tour, chacune des armées
-ennemies. Malgré l'héroïsme de ses soldats il ne peut continuer cette
-lutte inégale. Il fallut reculer encore et reculer jusqu'en France.
-
-La France à son tour fut envahie. Trois masses énormes formant un
-total de quatre cent mille hommes arrivent par la Hollande et la
-Belgique, par la Moselle, par la Bourgogne, et convergent vers
-Paris. Devant ce danger Napoléon retrouve son activité d'Italie: il
-déploie dans cette lutte suprême un génie qui excite l'admiration.
-Avec une poignée de soldats aguerris, trois mois il tient tête à
-la coalition et frappe des coups énergiques. Les alliés négocient;
-mais ils n'offrent à l'empereur que les limites de 1789. Napoléon
-s'indigne: «Voulez-vous que j'abandonne les conquêtes qui ont été
-faites avant moi, s'écrie-t-il, que je laisse la France plus petite
-que je l'ai trouvée! jamais!» Nouveaux combats et nouveaux succès,
-mais les armées alliées se réunissent toujours et, après la bataille
-indécise d'Arcis-sur-Aube (20 et 21 mars), marchent sur la capitale.
-D'héroïques soldats résistent, autant qu'ils peuvent, aux 180,000
-hommes qui les attaquent; ils sont écrasés par le nombre. Paris
-capitule (31 mars), et on demanda à l'empereur son abdication.
-Abandonné de ses généraux, il la signa enfin, plein de douleur (6
-avril). Un traité lui assurait la souveraineté dérisoire de l'île
-d'Elbe. Avant de partir, Napoléon composa un bataillon d'hommes et
-d'officiers de différents corps de la garde, bataillon qui devait
-l'accompagner; puis, dans la cour du palais de Fontainebleau, il fit
-aux régiments qui demeuraient de touchants adieux. Puis il partit,
-accompagné de quelques serviteurs fidèles, pour un exil qui, dans sa
-pensée, n'était point définitif.
-
-=Première restauration des Bourbons.=--Les Bourbons revinrent dans
-cette France entièrement renouvelée à laquelle ils parurent des
-étrangers. Louis XVIII regardait comme nul tout ce qui s'était fait
-en son absence et appelait 1814 la dix-neuvième année de son règne.
-L'arrogance des émigrés, leur prétention de détruire toutes les
-conquêtes de 1789, excitèrent de vifs mécontentements. On regarda
-du côté de l'île d'Elbe, où avait été relégué le puissant empereur.
-Napoléon comprit qu'on l'appelait. Il arriva.
-
-Échappant à la vigilance des croisières anglaises, il débarque le
-1^{er} mars 1815 avec son bataillon de grenadiers de la garde, au
-golfe Jouan, près de Cannes, et arrive à Grenoble, où le colonel
-Labédoyère se rallia à lui. Il poursuivit sa marche triomphale de
-Grenoble à Lyon, de Lyon à Paris. Le 20 mars 1815 Napoléon rentrait
-aux Tuileries, que Louis XVIII avait quittées pour s'enfuir en
-Belgique.
-
-Instruit par le malheur, Napoléon déclara qu'il allait satisfaire les
-désirs de liberté qu'il avait trop méconnus. Mais Napoléon remontant
-sur le trône fut un sujet d'effroi pour l'Europe. Les souverains
-resserrèrent leur alliance et mirent en mouvement leurs armées.
-
-=Bataille de Waterloo.=--Napoléon, en quelques mois, avait aussi
-réorganisé son armée et entra en Belgique, à la tête de cent trente
-mille hommes. Il battit les Prussiens à Fleurus et à Ligny (16 juin).
-Mais il fallait aussi arrêter les Anglais. Il les attaqua le 18 juin
-1815 au plateau du Mont-Saint-Jean, près du village de Waterloo. Le
-maréchal Grouchy était chargé de poursuivre les Prussiens et de les
-empêcher de secourir les Anglais. Ney entraîna par son ardeur la
-cavalerie, qui exécuta des charges répétées. Ce furent des scènes
-grandioses, telles qu'on n'en avait point vu. Les cuirassiers surtout
-firent des prodiges. Napoléon se préparait à soutenir ces belles
-charges par son infanterie, lorsque les Prussiens arrivèrent. Bülow
-débouchait sur la droite avec 30,000 ennemis, quand, à sa place, on
-espérait Grouchy avec 30,000 Français. Il fallut leur faire face.
-
-Toutefois le combat se soutenait, les Prussiens furent refoulés.
-Ney entraîne une seconde fois toute la cavalerie sur le plateau du
-Mont-Saint-Jean, que Wellington a repris et qu'il veut défendre
-jusqu'à la dernière extrémité; il sait qu'il sera secouru. Dix mille
-cavaliers se précipitent avec furie sur les bataillons anglais formés
-en carrés, les entament, les ouvrent, s'emparent des canons. Déjà les
-Anglais se débandent, et Wellington inquiet ne sait si les Prussiens
-auront le temps de paraître. Il est sept heures du soir. Ney demande
-toujours de l'infanterie; «De l'infanterie! Où voulez-vous que j'en
-prenne? Voulez-vous que j'en fasse?» répond Napoléon obligé de tenir
-tête aux Prussiens. Toutefois, ceux-ci avaient décidément reculé.
-Napoléon forme une colonne de bataillons de la garde, destinée à
-enfoncer le centre des Anglais. Elle est à peine organisée que le
-reste de l'armée prussienne avec Blücher se montre sur l'extrême
-droite: et Grouchy ne vient point! Napoléon ordonne d'attaquer avec
-quatre bataillons seulement. Peut-être aura-t-il le temps de percer
-les Anglais. Tout cède devant les redoutables bataillons que Ney
-dirige avec l'entrain du désespoir. On entoure Wellington, on lui
-demande ses instructions, s'il est tué. «Mes instructions, répond-il,
-c'est de tenir ici jusqu'au dernier homme.» Il mérita bien, ce
-jour-là, par sa froide ténacité, le surnom de _Duc de fer_. Des
-soldats de réserve, couchés dans les blés, se lèvent tout à coup,
-et leur feu subit, meurtrier, met le désordre dans les rangs des
-Français, qui plient.
-
-Il est huit heures. On pourrait renouveler l'attaque avec les huit
-bataillons qui restent, mais Blücher arrive et tourne notre aile
-droite. La vieille garde n'a plus qu'une mission à remplir: c'est
-de jeter sur cet immense désastre un peu de gloire, par son sublime
-héroïsme. Elle protège la déroute de l'armée, qui s'enfuit, vivement
-poursuivie. Décimés, les bataillons de vétérans se sacrifient pour
-le salut de tous. Ils se forment en carrés qui rétrogradent en
-combattant: plusieurs sont détruits. «La garde meurt et ne se rend
-pas,» noble parole qui fut réellement prononcée et admirablement
-tenue. Napoléon, entouré par les débris de sa garde, fut entraîné, la
-mort dans l'âme, loin de ce funeste champ de bataille de Waterloo où
-venait de s'abîmer sa merveilleuse carrière.
-
-Napoléon se hâta d'accourir à Paris, croyant y trouver un appui. Se
-voyant abandonné, il abdiqua en faveur de son fils. Mais les alliés
-arrivèrent, rappelèrent Louis XVIII et n'accordèrent la paix qu'aux
-conditions les plus onéreuses. Les traités de 1815 ramenèrent la
-France, au nord et à l'est, en deçà des limites de 1789. Elle perdait
-non seulement les conquêtes de l'Empire, mais encore toutes celles de
-la République et même quelques-unes de l'ancienne monarchie.
-
-Hors du continent, la France renonçait à la plupart des colonies que
-l'Angleterre avait prises pendant la guerre. L'Angleterre restait
-la plus grande puissance maritime. La Russie obtenait presque toute
-la Pologne. L'Autriche dominait l'Italie. La Prusse recouvrait ses
-anciennes provinces et recevait la rive gauche du Rhin. La Belgique,
-réunie à la Hollande, formait un royaume des Pays-Bas, destiné à
-servir de barrière contre la France. Partout les alliés de la France,
-les faibles, étaient écrasés.
-
-=Napoléon à Sainte-Hélène.=--Napoléon avait demandé à l'Angleterre
-l'hospitalité et était passé librement sur un vaisseau anglais: on le
-déclara prisonnier et on l'envoya sur un îlot de l'océan Atlantique,
-à Sainte-Hélène, dans la zone torride. Là encore on sembla vouloir le
-tuer lentement. Au lieu de lui abandonner le château du gouverneur,
-situé dans une fraîche vallée, on choisit pour sa demeure un plateau
-brûlé par le soleil et désolé par les vents. Une limite fut tracée aux
-promenades de celui qui avait l'habitude de parcourir l'Europe. Hors
-de ces limites, Napoléon ne pouvait aller à cheval sans être suivi.
-Aussi, pour éviter cette gêne odieuse, se livrait-il le moins possible
-à l'exercice du cheval, nécessaire à sa santé. Les généraux Bertrand,
-Gourgaud et Montholon avec leurs familles faisaient tous leurs efforts
-pour adoucir ses peines; ils n'y parvenaient pas. Ne voulant plus
-monter à cheval, il se livra à l'exercice du jardinage et éleva des
-épaulements en terre pour protéger sa demeure contre les vents. En
-costume de planteur, on le voyait avec ses compagnons surveiller la
-culture de son jardin, et combattre encore la nature de ce roc stérile
-sur lequel on ne lui épargnait pas les humiliations.
-
-En 1821, dans les premiers jours de mai, une maladie qui faisait
-souffrir Napoléon depuis plusieurs années et que le climat avait
-développée, fit des progrès alarmants. Le 3, le délire commença,
-et à travers ses paroles entrecoupées on saisit ces mots: «Mon
-fils... l'armée... Desaix...» On eût dit, à une certaine agitation,
-qu'il avait une dernière vision de la bataille de Marengo regagnée
-par Desaix. Le 4, l'agonie dura sans interruption. Le temps était
-horrible; un ouragan des tropiques déchaînait sa fureur sur l'île
-et y déracinait quelques-uns des grands arbres. Enfin, le 5 mai on
-ne douta plus que le dernier jour de cette existence extraordinaire
-ne fût arrivé. Tous les serviteurs de Napoléon, agenouillés autour
-de son lit, épiaient les dernières lueurs de la vie. Ce jour-là, le
-temps était redevenu calme et serein. Vers cinq heures quarante-cinq
-minutes, juste au moment où le soleil se couchait dans des flots de
-lumière et où le canon anglais donnait le signal de la retraite, les
-nombreux témoins qui observaient le mourant s'aperçurent qu'il ne
-respirait plus, et s'écrièrent qu'il était mort.
-
-Napoléon avait alors cinquante-deux ans. On l'enterra dans l'île, près
-d'une fontaine qu'il affectionnait. Il avait, dans son testament,
-exprimé le désir d'être enterré «sur les bords de la Seine, au milieu
-de ce peuple français qu'il avait tant aimé.» Ce dernier vœu fut
-réalisé en 1840, et les restes de Napoléon reposent maintenant dans
-l'Hôtel des Invalides à Paris.
-
-
-
-
- CHAPITRE XX
-
- LA FRANCE DEPUIS 1815
-
-
-=La Restauration; Louis XVIII (1815-1824).=--Une invasion plus funeste
-que celle de 1814 se continua pendant plus de trois mois après la
-bataille de Waterloo. Les Prussiens occupaient Paris, les Anglais
-tenaient les environs de la capitale. Pendant trois ans une partie de
-la France resta occupée par les troupes étrangères.
-
-La Chambre des députés voulait rétablir l'ancien régime, et Louis
-XVIII se vit obligé lui-même de la dissoudre. Il s'efforçait de
-réconcilier les classes divisées par une révolution si profonde: il
-comprenait que la royauté devait se rattacher la société nouvelle
-et non la combattre. L'assassinat du duc de Berry (13 février
-1820), neveu du roi et alors dernier héritier du trône, rejeta le
-gouvernement dans les bras des royalistes exaltés. Les rigueurs
-recommencèrent et provoquèrent des conspirations qui amenèrent de
-nouveaux supplices.
-
-Afin de regagner l'armée et pour défendre au dehors comme au dedans le
-principe de l'autorité royale, le gouvernement entreprit l'expédition
-d'Espagne pour rétablir sur le trône le roi Ferdinand VII, qui avait
-été renversé par son peuple et se trouvait dans une situation analogue
-à celle où s'était trouvé Louis XVI. L'armée française, commandée
-par les maréchaux et les généraux expérimentés de l'Empire, pacifia
-rapidement toute l'Espagne.
-
-L'année suivante, Louis XVIII, qui avait eu à traverser les temps les
-plus difficiles, acheva paisiblement son règne.
-
-=Charles X (1824-1830).=--Son frère Charles lui succéda. Charles
-X avait alors soixante-sept ans: le duc de Bordeaux était son
-petit-fils, et tout semblait l'inviter à continuer, après les
-secousses violentes des trente dernières années, la politique de
-Louis XVIII. Il n'en fit rien. C'était lui qui, en 1789, avait donné
-le signal de l'émigration, et il disait en parlant de La Fayette, un
-des principaux chefs du parti libéral et l'un des premiers acteurs
-de la Révolution: «Il n'y a que M. de La Fayette et moi qui n'ayons
-pas changé depuis 1789.» Un moment il céda à l'opinion en prenant
-des ministres modérés, mais il revint presque aussitôt aux vieilles
-théories de pouvoir absolu, et se crut assez fort en 1830 pour
-déchirer la Charte consentie par Louis XVIII.
-
-Une révolution éclata et une bataille de trois jours s'engagea dans
-les rues de Paris, 26, 27 et 28 juillet 1830. Charles X abdiqua en
-faveur de son petit-fils le duc de Bordeaux, mais trop tard, et
-s'embarqua à Cherbourg, partant pour un dernier et nouvel exil. Les
-Chambres donnèrent la couronne à Louis-Philippe d'Orléans. La France
-reprit le drapeau tricolore.
-
-=Règne de Louis-Philippe I^{er} (1830-1848).=--Le nouveau roi,
-Louis-Philippe I^{er}, rassurait par sa politique libérale la
-société, qui ne craignait plus de retour en arrière. Mais les partis
-ne désarmaient point, et le règne de Louis-Philippe fut fort troublé
-jusqu'en 1840; à plusieurs reprises, des insurrections ensanglantèrent
-les rues de Paris et de Lyon. Des attentats sans cesse répétés contre
-la vie du roi perpétuaient l'inquiétude.
-
-Louis-Philippe, cependant, parvint à triompher de toutes les
-agitations: il maintenait au dehors la paix de l'Europe, mais on lui
-reprochait d'acheter cette paix par de trop grandes concessions.
-L'industrie et le commerce, qui, depuis le commencement du siècle,
-avaient pris un essor rapide, avaient accru l'importance de la
-population ouvrière, dont le gouvernement ne se préoccupait pas
-assez. Deux maîtres en l'art de la parole et en l'art d'écrire, M.
-Thiers et M. Guizot, se disputaient sans cesse le pouvoir, et leur
-rivalité fut le grand événement d'un règne où les luttes de la tribune
-tinrent la place principale. Tandis que les amis mêmes de la royauté
-réclamaient de justes réformes, ses ennemis se préparaient à profiter
-de ces divisions. Une émeute commencée aux cris de Vive la réforme!
-devint bientôt, le 24 février 1848, une révolution d'où sortit pour
-la seconde fois la République. Louis-Philippe n'essaya même pas de
-lutter; comme Charles X, il abdiqua en faveur de son petit-fils
-le comte de Paris, mais trop tard aussi, et il dut s'enfuir en
-Angleterre, où il mourut deux ans après.
-
-=Conquête de l'Algérie.=--La plus grande œuvre et le plus beau
-résultat du règne de Louis-Philippe, ce fut la conquête de l'Algérie.
-La colonie s'est développée, et la France possède ainsi sur la côte
-d'Afrique un vaste territoire très fertile qui compte trois millions
-d'habitants.
-
-=République de 1848: le suffrage universel.=--La révolution de
-février 1848 assurait le triomphe de la République. Le gouvernement
-provisoire, qu'on établit d'abord à l'Hôtel de ville, voulut tout de
-suite marquer la portée de la nouvelle révolution par des mesures
-libérales. Il abolit la peine de mort en matière politique et, dès
-le 2 mars, proclama le suffrage universel. Le 27 avril, il proclama
-également l'abolition de l'esclavage dans les colonies.
-
-La Constitution nouvelle donnait le pouvoir à un Président élu pour
-quatre ans et à une Assemblée législative. L'Assemblée et le Président
-devaient être nommés par le suffrage universel. Cinq millions de
-suffrages désignèrent pour la présidence le prince Louis-Napoléon,
-dont le nom entraîna les populations des campagnes. Deux fois déjà,
-sous le règne de Louis-Philippe, il avait tenté de s'emparer du
-pouvoir: deux fois il avait échoué. Devenu président de la République,
-il s'appliqua à préparer son avènement à l'Empire.
-
-Louis-Napoléon s'appuya d'abord sur les anciens partis monarchiques,
-et commença une véritable réaction contre les doctrines républicaines.
-Mais bientôt il se sépara des monarchistes, qui ne voulaient point
-l'accepter pour souverain. Afin de se faire réélire, il demanda la
-revision de la Constitution, mais tous les partis se réunirent contre
-lui et repoussèrent la revision de la Constitution. Alors le Président
-songea à recourir à la force.
-
-=Coup d'État du 2 décembre 1851.=--Le 2 décembre 1851, il fit arrêter
-les députés les plus influents du parti républicain et des partis
-monarchiques, occuper Paris militairement, fermer la salle des séances
-de l'Assemblée. Il détruisait lui-même la Constitution, qu'il avait
-fait serment et qu'il avait pour mission de maintenir. La résistance
-qui s'organisa à Paris, échoua devant l'attitude des troupes dont
-le Président s'était assuré le concours. Des transportations sans
-jugement éloignèrent les ennemis du nouvel ordre de choses. Sept
-millions et demi de suffrages (20 et 21 décembre) confièrent à
-Louis-Napoléon la présidence pour dix ans.
-
-Louis-Napoléon se hâta alors de publier une Constitution (14 janvier
-1852). L'autorité effective, la pleine puissance était concentrée
-entre les mains du Président. Le pouvoir législatif était exercé par
-le _Corps législatif_ et le _Sénat_. Louis-Napoléon se fit enfin,
-après un nouveau plébiscite,[14] proclamer empereur des Français (2
-décembre 1852).
-
-=La guerre d'Orient.=--Bien qu'il eût prononcé, pour rassurer
-l'Europe, ces mots fameux: «L'Empire, c'est la paix,» Napoléon III ne
-craignit pas d'inaugurer son règne par une grande guerre. Le tsar de
-Russie, Nicolas, avait envahi les provinces du Danube, le 3 juillet
-1853. Napoléon III s'allia alors avec l'Angleterre pour s'opposer aux
-projets ambitieux du tsar.
-
-Une flotte anglo-française alla dans la mer Baltique. Une armée
-française fut transportée en Turquie, où les troupes anglaises la
-rejoignirent. Les généraux alliés, ne voulant point se lancer à
-la poursuite des armées russes au delà du Danube, se décidèrent à
-attaquer Sébastopol, son principal arsenal, menace perpétuelle pour
-Constantinople. Le 14 septembre 1854, le corps expéditionnaire, dirigé
-par le maréchal Saint-Arnaud et lord Raglan, débarqua en Crimée.
-Les Russes, retranchés derrière le petit fleuve de l'Alma, sur des
-hauteurs hérissées d'artillerie, comptaient nous rejeter dans la mer.
-Grâce à l'élan, à l'agilité des soldats français, les hauteurs furent
-escaladées, les Russes tournés, refoulés: ce fut une victoire décisive
-et brillante (20 septembre 1854).
-
-La victoire de l'Alma ouvrait la route de Sébastopol, dont le siège
-commença (octobre 1854) sous les ordres du général Canrobert, puis du
-général Pélissier. Il fallut creuser des tranchées dans un terrain
-rempli de rochers; les armées opéraient à cinq cents lieues de leur
-pays, attendant le plus souvent leur matériel et leurs provisions,
-livrés à la merci des vents impétueux qui soufflent dans la mer Noire.
-
-Survint un hiver des plus rigoureux. Dans les tranchées les
-souffrances étaient affreuses, et il fallait travailler, combattre. Au
-mois de mars 1855 l'empereur Nicolas mourut, mais son fils, Alexandre
-II, continua la guerre. Alors les alliés poussèrent le siège avec une
-nouvelle vigueur.
-
-Après un bombardement terrible, la tour Malakoff, qui était devenue,
-grâce aux travaux des Russes, une citadelle redoutable, fut attaquée
-le 8 septembre, tandis que le reste de l'armée s'élançait sur les
-bastions voisins. Malgré un feu épouvantable et plusieurs retours
-offensifs, la division du général de Mac-Mahon demeura maîtresse de
-la tour Malakoff, qui n'était plus qu'un amas de décombres. Le grand
-résultat était obtenu: Malakoff pris, Sébastopol tombait au pouvoir
-des Français.
-
-Ce magnifique succès termina la guerre. Un congrès se réunit à Paris;
-la paix fut signée le 30 mars 1856, et la Russie perdait le fruit de
-longues années de travail et d'énormes dépenses.
-
-=Guerre d'Italie (1859).=--Après la Russie, Napoléon voulait abaisser
-l'Autriche et délivrer l'Italie, dont le nord appartenait depuis 1815
-aux Autrichiens. Le roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel, et surtout son
-ministre, le comte de Cavour, entraînèrent Napoléon à cette guerre,
-qui fut populaire et brillante.
-
-Les Français battirent les Autrichiens à Montebello (20 mai 1859) et
-encore au village de Magenta (4 juin).
-
-Les Autrichiens semblèrent alors abandonner la Lombardie, mais, quand
-l'armée française approcha des bords du Mincio, elle vit tout à coup
-les hauteurs voisines de cette rivière couvertes d'ennemis. Les
-Français, sous un soleil ardent, s'élancèrent à l'assaut des hauteurs
-de Solferino et de Cavriana (24 juin), et s'en emparèrent après une
-lutte acharnée. Un orage qui éclata empêcha les Français de changer en
-déroute la défaite des Autrichiens, qui purent se retirer au delà du
-Mincio.
-
-On se répétait encore les derniers détails de la journée de Solferino,
-lorsque le télégraphe annonça tout à coup la conclusion de la paix.
-Une entrevue eut lieu à Villafranca, entre l'empereur d'Autriche
-François-Joseph et l'empereur Napoléon III. Les deux souverains
-signèrent les préliminaires de la paix: l'empereur d'Autriche cédait
-la Lombardie à Napoléon III, qui la remettait au roi Victor-Emmanuel.
-L'Italie centrale demanda à s'unir au Piémont et, par une suite de
-révolutions, d'invasions successives, le Piémont devint le maître
-de la péninsule. Le royaume de Sardaigne se transforma en royaume
-d'Italie. L'unité italienne fut faite.
-
-Dès 1860 la France, à raison de ces changements, avait réclamé sa
-frontière naturelle des Alpes, perdue en partie lors des traités de
-1815. La Savoie et le comté de Nice furent cédés à la France par le
-roi Victor-Emmanuel (mars 1860), et les populations, consultées par
-la voie du suffrage universel, accueillirent avec joie ce retour à la
-patrie française. Le 14 juin, le drapeau français était porté par des
-guides hardis sur la plus haute cime du mont Blanc.
-
-=Guerre de 1870.=--La Prusse n'avait été depuis 1815 qu'une puissance
-secondaire. Mais sous le roi Guillaume I^{er}, monté sur le trône en
-1861, un ministre habile et audacieux, le comte de Bismarck, entreprit
-d'assurer à la Prusse l'empire de l'Allemagne. Il s'unit à l'Italie
-contre l'Autriche, et l'armée prussienne remporta une victoire
-décisive à Sadowa (3 juillet 1866). L'Autriche signa la paix, et les
-États allemands se virent obligés de reconnaître la suprématie de la
-Prusse. Ce royaume, considérablement agrandi, devenait un dangereux
-voisin. Un conflit était dès lors inévitable avec la France. Le
-gouvernement impérial s'y prépara d'une manière insuffisante, et la
-Prusse, qui connaissait les imperfections de notre armée, eut l'art de
-se faire déclarer la guerre qu'elle désirait (15 juillet 1870).
-
-Les Prussiens saisissent l'occasion que leur offrent les mauvaises
-positions de l'armée, dispersée sur une ligne trop étendue le long de
-nos frontières. Le 4 août, au nombre de quarante mille hommes, ils
-écrasent une division française isolée sur les bords de la Lauter, à
-Wissembourg. L'ennemi entre en France.
-
-Le maréchal de Mac-Mahon, qui occupait l'Alsace, cherche et trouve une
-forte position à Reichshoffen et à Frœschwiller. Mais il avait à peine
-trente-cinq mille hommes, et le prince royal de Prusse lui en opposa
-cent vingt mille. Le maréchal de Mac-Mahon, pour assurer sa retraite,
-dut sacrifier sa magnifique brigade de cuirassiers. Le même jour, à
-Forbach, le corps d'armée du général Frossard était repoussé et abîmé
-par une autre armée prussienne (6 août 1870).
-
-L'invasion s'étendit dans les départements de l'Est, rapide, terrible,
-avec ses exigences, ses réquisitions, ses cruautés même.
-
-L'armée principale, commandée par le maréchal Bazaine, restait sous
-la protection de la place de Metz, au lieu de se replier rapidement:
-et malgré les glorieux combats de Borny (14 août), de Gravelotte (16
-août) et de Saint-Privat (18 août), où les armées prussiennes firent
-des pertes énormes, l'armée française fut entourée et resserrée autour
-de Metz.
-
-Une nouvelle armée, formée à Châlons, fut témérairement envoyée à
-son secours; cette seconde armée, acculée à la frontière du Nord, fut
-enveloppée autour de la petite place forte de Sedan. Après deux jours
-de combats sanglants, cette armée, privée de son chef, le maréchal
-Mac-Mahon, grièvement blessé, se vit refoulée dans la place de Sedan,
-où, accablée par l'artillerie allemande, elle ne pouvait ni résister
-ni vivre. L'empereur Napoléon III, qui se trouvait avec cette armée,
-capitula en se rendant prisonnier de guerre avec quatre-vingt mille
-hommes (2 septembre 1870).
-
-Lorsque cette nouvelle arriva à Paris, une révolution éclata (4
-septembre); un gouvernement nouveau s'installa à l'Hôtel de ville,
-prenant le titre de gouvernement de la _Défense nationale_. Les
-principaux membres de ce gouvernement, présidé par le général Trochu,
-gouverneur de Paris, étaient MM. Jules Favre, Ernest Picard, Jules
-Simon, Crémieux, Gambetta.
-
-Tandis que les armées prussiennes, victorieuses à Sedan, venaient
-investir et assiéger Paris, d'autres troupes allemandes s'emparaient
-successivement des forteresses.--Strasbourg, boulevard de l'Alsace,
-investi le 13 août, se vit, à partir du 15, exposé à un bombardement
-qui s'attaquait à la ville même. Tout le centre de la ville fut
-dévasté par l'incendie. La cathédrale elle-même fut mutilée. La ville,
-à bout de ressources, dut capituler le 28 septembre. Paris cependant,
-investi depuis le 19 septembre, tenait à distance les Prussiens,
-qui ne se trouvaient pas en mesure de l'attaquer de vive force. Des
-troupes se rassemblaient sur les bords de la Loire, et la situation
-paraissait s'améliorer. La capitulation du maréchal Bazaine[15] à
-Metz (27 octobre) vint changer la face des choses. Investi, enserré
-par des lignes de batteries, qu'il n'était pas aisé de franchir, il
-n'essaya pas sérieusement, malgré la belle qualité de ses troupes
-aguerries, qui constituaient la plus belle armée que la France ait eue
-depuis longtemps, de rompre le cercle de fer et de feu tracé autour
-de lui. Lorsque les vivres diminuèrent, il négocia. M. de Bismarck
-ne voulut plus entendre parler de convention lorsqu'il comprit que
-l'armée devait nécessairement se rendre. Le jour fatal arriva en
-effet. Le maréchal dut capituler, et livrer prisonniers de guerre les
-cent mille hommes qui lui restaient, un matériel énorme, des forts
-superbes, un arsenal de premier ordre et une ville qui était un des
-plus solides remparts de la France. Verdun, assiégé depuis le 25 août,
-capitule le 8 novembre et Belfort se préparait sous la direction du
-colonel Denfert à une résistance digne de la réputation de cette
-forteresse.
-
-A Paris, le général Trochu se hâta d'accélérer l'organisation de
-l'armée, qui déjà avait tenté plusieurs reconnaissances. Apprenant
-que l'armée de la Loire comptait s'approcher du côté de la vallée de
-la Seine, il prépara une sortie du côté de la Marne. Deux combats
-(30 novembre et 2 décembre) furent honorables pour l'armée de Paris,
-mais n'eurent aucun résultat. En même temps l'armée de la Loire
-avait à lutter contre l'armée prussienne de Frédéric-Charles, que la
-capitulation de Metz avait rendue libre. Une série de combats, les
-2, 3 et 4 décembre, en avant d'Orléans, se termina par la retraite
-des Français et la reprise d'Orléans par les Prussiens. Paris, à bout
-de vivres et bombardé depuis le 6 janvier, avait enfin capitulé.
-Le gouvernement de la Défense nationale signa un armistice (28
-janvier 1871). Une assemblée se réunit le 13 février à Bordeaux,
-nomma M. Thiers chef du pouvoir exécutif, et, après une douloureuse
-délibération, ratifia, le 1^er mars, les préliminaires de paix. La
-France était forcée de payer cinq milliards et d'abandonner aux
-Allemands l'Alsace et la partie de la Lorraine qu'ils appellent
-allemande.
-
-=La guerre civile; la Commune de Paris.=--Comme si ce n'était pas
-assez de tant de malheurs, une affreuse guerre civile suivit la guerre
-étrangère. Des ambitieux, exploitant les souffrances et la colère de
-la population parisienne, soulevèrent une partie de la garde nationale
-(18 mars 1871), et organisèrent la Commune. Le gouvernement légal fut
-obligé de se retirer à Versailles, et ne put rentrer à Paris qu'après
-un siège de deux mois (avril-mai). Encore, dans la dernière semaine,
-Paris faillit-il être anéanti par les incendies qu'allumèrent les
-vaincus. Cette lutte sinistre ne finit que le 28 mai.
-
-=Présidence de Thiers (1871-1873).=--Le gouvernement de la Défense
-nationale avait déposé ses pouvoirs entre les mains des représentants
-de la nation, et ceux-ci, quoique appartenant en majorité à des
-opinions monarchiques, n'osèrent pas rétablir la monarchie. Ils
-choisirent pour Président du pouvoir exécutif M. Thiers, désigné
-d'ailleurs par ses lumières, son expérience et ses efforts, pendant la
-guerre, pour intéresser l'Europe aux malheurs de la France.
-
-Chef du pouvoir exécutif et vainqueur de l'insurrection de la Commune,
-Thiers, travailleur infatigable, malgré son grand âge, se hâta de
-préparer, en devançant les époques de payement de l'indemnité de
-guerre, l'évacuation du territoire français. En deux ans l'indemnité
-de guerre de cinq milliards était payée, grâce à l'empressement
-du public à souscrire aux emprunts destinés à ces payements. Les
-Prussiens abandonnèrent toutes les positions qu'ils occupaient sur
-le territoire français. En même temps, de concert avec l'Assemblée,
-Thiers réorganisait l'armée, l'administration, les finances. Une loi
-(27 juillet 1872) déclarait le service militaire obligatoire pour
-tous les Français jusqu'à l'âge de quarante ans. Mais Thiers, qui
-s'efforçait de faire prévaloir la forme républicaine, tomba sous une
-coalition des partis monarchiques et donna sa démission le 24 mai
-1873. Quelques mois auparavant (9 janvier) était mort en Angleterre
-l'empereur Napoléon III.
-
-=Présidence du maréchal de Mac-Mahon (1873-1879).=--Le maréchal de
-Mac-Mahon fut désigné par l'Assemblée pour remplacer Thiers, et
-bientôt, comme les efforts pour rétablir la monarchie ne pouvaient
-réussir, les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon furent prolongés (20
-novembre) pour une durée de sept années. Toutefois il fallait une
-Constitution déterminée. Républicains et monarchistes, avec des vues
-différentes, s'entendirent pour organiser un gouvernement.
-
-La Constitution du 25 février 1875 établit deux Chambres, le Sénat
-et la Chambre des députés. Le Président de la République était élu
-pour sept ans par les deux Chambres réunies en Congrès. La République
-devint dès lors le gouvernement légal de la France, et l'Assemblée
-nationale se sépara à la fin de l'année 1875 pour laisser s'accomplir
-les élections nouvelles qui donnèrent dans la Chambre des députés
-la majorité au parti républicain, mais en 1879, quand de nouvelles
-élections eurent enlevé aux monarchistes la majorité au Sénat,
-Mac-Mahon donna sa démission.
-
-=Présidence de Grévy.=--Le Congrès élut pour Président un libéral
-éprouvé, Jules Grévy. Toutefois le vrai maître du pouvoir était
-Gambetta qui savait rallier les différentes fractions du parti
-républicain. Mais Gambetta, contraint d'accepter la présidence du
-conseil, voulut trop marquer son autorité, et en quelque sorte dominer
-la Chambre des députés. Il ne put la déterminer à changer le mode
-de nomination des députés et se retira (janvier 1882). A la fin de
-la même année il mourait prématurément, et c'est alors que le parti
-républicain mesura l'étendue de sa perte.
-
-Après la mort de Gambetta, Jules Ferry parut le plus capable de
-devenir le guide du parti républicain. Il resta deux ans au pouvoir,
-fit voter la loi sur l'instruction primaire obligatoire et gratuite
-(mars 1882) et surtout s'appliqua à tourner vers les entreprises
-extérieures l'activité française. Il fit voter une expédition au
-Tonkin qui nécessita de grands sacrifices d'argent et surtout
-d'hommes, car le climat malsain en dévorait beaucoup. La conquête du
-Tonkin amena une guerre avec la Chine. Mais un échec survenu au Tonkin
-produisit à Paris un mécontentement tel que Jules Ferry dut se retirer
-(30 mars 1885). Il mourut quelques années plus tard (1893).
-
-Les différentes fractions du parti républicain se combattaient les
-uns les autres: l'animosité des discussions politiques n'amena pas
-seulement de fréquents changements de ministère; le Président Grévy,
-qui pourtant en 1885 avait été réélu et paraissait, quoique âgé, en
-état de fournir une nouvelle période de sept ans, se vit forcé de
-donner sa démission (2 décembre 1887).
-
-=La présidence de Carnot (1887-1894).=--Grévy fut remplacé par
-Sadi-Carnot, petit-fils du conventionnel Carnot et issu d'une vieille
-famille républicaine.
-
-A l'occasion du centenaire de la Révolution de 1789, une admirable
-Exposition universelle attira, en 1889, à Paris, des étrangers de
-toutes les parties du monde. Une tour en fer, de 300 mètres, le plus
-haut monument du globe, dressée par l'ingénieur Eiffel, dominait un
-ensemble magnifique de palais et couronnait par une merveille de la
-science les merveilles accumulées de l'industrie du monde entier.
-
-Tandis que la France paisible et laborieuse ne songeait qu'à
-développer les éléments de sa richesse et à multiplier les travaux
-qui profitent à tous, un péril grave menaçait la société. Poussant
-les idées de liberté jusqu'à l'extrême, des fanatiques prétendaient
-supprimer toute autorité et proclamaient comme une doctrine
-l'anarchie, qui est la ruine de toute société humaine.
-
-Des attentats répétés contre les souverains, les particuliers,
-troublèrent la Russie, l'Allemagne, l'Espagne. La France n'y échappa
-point. Des bombes chargées d'une substance explosible terrible, la
-dynamite, furent, depuis 1892, jetées dans les maisons de Paris et
-firent des victimes. Une bombe fut même lancée, le 9 décembre 1893,
-au milieu de la Chambre des députés et en blessa plusieurs. Recrutés
-dans tous les pays, ces anarchistes frappèrent enfin, par la main d'un
-misérable Italien, à Lyon, le 24 juin 1894, le président Carnot, tué
-d'un coup de poignard qui rappela le sinistre coup de Ravaillac.[16]
-
-=La présidence de Casimir-Périer (1894).=--Dès le lendemain de la mort
-du président Carnot, les Chambres françaises se préoccupèrent de lui
-donner un successeur. Le 27 juin, réunies en Congrès à Versailles,
-elles nommèrent M. Casimir-Périer, petit-fils de cet ancien ministre
-du roi Louis-Philippe qui avait beaucoup contribué, en 1831, à
-raffermir l'ordre profondément troublé. Mais M. Casimir-Périer donna
-sa démission au bout de six mois.
-
-=Présidence de M. Félix Faure.=--Le Congrès se réunit encore et son
-choix se porta sur M. Félix Faure, député du Havre, ministre de
-la marine. La nouvelle présidence fut heureusement inaugurée par
-l'expédition de Madagascar qui assurait à la France la possession de
-cette grande île (avril-septembre 1895).
-
-En 1896, le tsar Nicolas II vint à Paris avec l'impératrice et
-fut reçu (6-8 octobre) avec des démonstrations enthousiastes qui
-affirmaient et cimentaient l'union franco-russe. Le Président Félix
-Faure alla à son tour rendre au tsar sa visite en Russie où il arriva
-par mer. Il débarqua à Cronstadt le 23 août et fut magnifiquement
-accueilli au palais de Peterhof. Il visita Saint-Pétersbourg où la
-population russe le salua des plus vives acclamations. Dans ce voyage
-fut prononcée par les chefs d'État la déclaration précise de l'union
-des «deux nations amies et alliées.»
-
-Le 16 février 1899, le Président Félix Faure est mort subitement
-et, le 18 février, M. Émile Loubet, président du Sénat, a été élu
-Président de la République. Une nouvelle Exposition Universelle a eu
-lieu en 1900.
-
-
-
-
- LEXIQUE
-
- (_La prononciation française des mots étrangers est donnée
- dans tous les cas._)
-
-
- =Aisne= (_êne_), rivière au nord de la France.
-
- =Aix= (_èss_ or _èks_), ancienne capitale de la Provence.
-
- =Ajaccio= (_a-jak-cio_), ville de Corse.
-
- =Albigeois=, secte religieuse du midi de la France.
-
- =Allemagne=, empire de l'Europe centrale.
-
- =Allemand-e=, qui habite l'Allemagne.
-
- =Allia=, rivière d'Italie près de Rome.
-
- =Anne d'Autriche=, femme de Louis XIII et mère de Louis
- XIV.
-
- =Armagnacs= (_ar-ma-nyak_), parti opposé à celui des
- Bourguignons et dont le chef fut Bernard, comte d'Armagnac.
-
- =Augsbourg= (_oz-bour_), ville d'Allemagne.
-
- =Autriche=, État de l'Europe (_anglais_ Austria).
-
- =Autrichien-ne=, qui habite l'Autriche.
-
- =Auxerre= (_o-cèrr_), ville de France.
-
- =Auxerrois= (_x_ = _ks_), Saint Germain, l', église à
- Paris.
-
- =Bailly= (_ba-yi_), Président de l'Assemblée constituante,
- puis maire de Paris.
-
- =Bavarois=, qui habite la Bavière.
-
- =Bavière=, pays d'Europe.
-
- =Belgique=, pays d'Europe au nord de la France.
-
- =Bicoque= (_la_), village du Milanais.
-
- =Blücher= (_blu-kèrr_), général prussien.
-
- =Boufflers= (_bou-flèrr_), maréchal de France.
-
- =Bourgogne=, ancienne province de France (_anglais_
- Burgundy).
-
- =Bourguignon-ne=, qui habite, ou qui appartient à la
- Bourgogne: =Les Bourguignons=, parti opposé à celui des
- Armagnacs, et dont le chef fut Jean, duc de Bourgogne.
-
- =Brest= (_brèstt_), ville de France; vaste port militaire.
-
- =Bretagne=, ancienne province de France (_anglais_
- Brittany).
-
- =Breton-ne=, qui habite la Bretagne.
-
- =Brunswick= (_brons-vik_), général allemand.
-
- =Chramne= (_ch_ = _k_), fils de Clotaire Ier.
-
- =Christ= (_cristt_) (mais voyez aussi Jésus-Christ).
-
- =Chypre= ou =Cypre=, île dans la Méditerranée.
-
- =Cinq-Mars= (_sain mar_), Marquis de, favori de Louis XIII.
-
- =Coblence= (_coblance_), ville d'Allemagne au confluent du
- Rhin et de la Moselle.
-
- =Corse=, île dans la Méditerranée (_anglais_ Corsica); qui
- habite la Corse.
-
- =Dupleix= (_du-plèkss_), gouverneur des Indes françaises.
-
- =Desaix= (_de-cè_), général français, tué à Marengo.
-
- =Èbre=, fleuve d'Espagne qui se jette dans la Méditerranée.
-
- =Écossais=, qui habite l'Écosse (Scotland).
-
- =Eiffel= (_è-fel_), ingénieur français, constructeur de la
- tour célèbre à Paris.
-
- =Enghien= (_an-gain_), duc d', titre du fils aîné du
- prince de Condé.
-
- =Étrurie=, ancienne contrée du centre de l'Italie.
-
- =Flamand=, qui habite la Flandre (_anglais_ Fleming).
-
- =Flandre=, ancienne province des Pays-Bas.
-
- =Fleurus= (_fleu-rûss_), ville de Belgique.
-
- =Fréjus= (_fré-jûss_), port de France sur la Méditerranée.
-
- =Galles=, principauté à l'ouest de l'Angleterre:
- l'héritier de la couronne de la Grande-Bretagne porte le titre
- de Prince de Galles.
-
- =Gand=, ville de Belgique (_anglais_ Ghent).
-
- =Gantois=, qui habite Gand.
-
- =Garigliano= (_ga-ri-lyano_), fleuve d'Italie.
-
- =Gaulois-e=, qui habite la Gaule.
-
- =Gênes=, ville d'Italie (_anglais_ Genoa).
-
- =Génois-e=, qui habite Gênes.
-
- =Guillaume= (_ghi-iome_), nom de baptême.
-
- =Guizot= (_gu-i-zo_), historien et homme d'État.
-
- =Hongrie=, contrée de l'Europe centrale (_anglais_
- Hungary).
-
- =Hongrois-e=, qui habite la Hongrie.
-
- =Impériaux=, troupes de l'empereur d'Allemagne.
-
- =Jérusalem= (_jé-ru-za-lème_), ville de Palestine.
-
- =Jésus-Christ= (_jé-zu-kri_) (mais voyez aussi Christ).
-
- =Kléber= (_klé-bèrr_), général français, assassiné en
- Égypte.
-
- =Leczinski= (_lek-zain-ski_), roi de Pologne, fut détroné
- et reçut en compensation le duché de Lorraine. Sa fille Marie
- Leczinska épousa Louis XV.
-
- =Leipzig= ou =Leipsick= (_lip-cik_), ville d'Allemagne.
-
- =Lens= (_lanss_), ville au Nord de la France.
-
- =Lombard-e=, qui habite la Lombardie.
-
- =Lombardie=, province d'Italie.
-
- =Longwy= (_lon-goui_), ville de la France orientale.
-
- =Lorraine=, ancienne province de la France; habitante de
- la Lorraine.
-
- =Manche= (=la=), mer qui sépare la France de l'Angleterre
- et qui communique par le pas de Calais avec la mer du Nord.
-
- =Mahomet= (_ma-o-mè_), fondateur de la religion musulmane.
-
- =Malesherbes= (_mal-zèrb_), un des défenseurs de Louis XVI.
-
- =Mameluks=, soldats égyptiens.
-
- =Marignan= (_ma-ri-nyan_), village d'Italie.
-
- =Médicis= (_mé-di-ciss_), Catherine et Marie de, reines de
- France.
-
- =Mélas= (_mé-lass_), général autrichien.
-
- =Metz= (_mêss_), ville d'Allemagne; autrefois de France.
-
- =Michel= (toujours _mi-chel_ excepté dans Michel
- [_mi-kel_] Ange), nom de baptême.
-
- =Milanais=, ancien État d'Italie dont Milan était la
- capitale; aussi, qui habite le Milanais.
-
- =Morvan=, ancien petit pays de France.
-
- =Narbonne=, ville de France près de la Méditerranée.
-
- =Niémen= (_ni-é-mène_), fleuve de la Russie occidentale
- qui se jette dans la mer Baltique.
-
- =Oger= ou =Ogier=, guerrier célèbre dans les romans de la
- chevalerie.
-
- =Orthez= (_or-tèss_), ville de la France méridionale.
-
- =Ouessant=, île française près des côtes du Finisterre.
-
- =Pays-Bas=, nom donné de 1814 jusqu'à 1830 à la Belgique
- et à la Hollande; depuis 1830 il s'applique à la dernière
- seulement.
-
- =Picard=, qui habite la Picardie.
-
- =Picardie=, ancienne province de la France septentrionale.
-
- =Piémont=, contrée d'Italie; depuis 1860 réuni au royaume
- d'Italie.
-
- =Pologne=, ancien État de l'Europe maintenant partagé
- entre la Russie, la Prusse et l'Autriche.
-
- =Reims= (_raince_), ville de France.
-
- =Saint-Cloud= (_clou_), ville et château près de Paris. Le
- château fut brulé pendant la guerre de 1870-71.
-
- =Sainte-Menehould= (_me-nou_), village de la France
- orientale.
-
- =Saint-Just= (_justt_), membre de la Convention et du
- Comité du Salut public.
-
- =Saint-Siège=, la papauté, la cour de Rome.
-
- =Sardaigne=, île dans la Méditerranée au sud de la Corse;
- ancien royaume compris aujourd'hui dans le royaume d'Italie.
-
- =Thiers= (_tièrr_), historien et homme d'État célèbre.
-
- =Tite-Live=, historien latin.
-
- =Tonkin=, province de l'empire d'Annam (Asie orientale).
-
- =Tunis= ou =Tunisie=, État de l'Afrique sous le
- protectorat de la France.
-
- =Vergniaud= (_ver-nyo_), chef du parti girondin.
-
- =Versailles= (_ver-sa-i_), ville de France près de Paris.
-
-
-
-
- FOOTNOTES:
-
-
-[1] Principaux chefs, compagnons du roi.
-
-[2] Du latin _Carolus Magnus_.
-
-[3] Ces poètes étaient appelés _trouvères_ dans le Nord et
-_troubadours_ dans le Midi.
-
-[4] _Turcomans_, peuple venu de la contrée appelée aujourd'hui le
-Turkestan.
-
-[5] _Plantagenet_, appelé ainsi parce que son père portait une branche
-de genêt à son chapeau.
-
-[6] On possède encore au musée du Louvre son armure gigantesque.
-
-[7] Petit fleuve qui sépare la France de l'Espagne.
-
-[8] Voir page 72.
-
-[9] Voir page 117.
-
-[10] Forteresse construite à la Porte Saint-Antoine par Charles
-V. Cette forteresse tenait la capitale sous son canon, et depuis
-longtemps elle servait de prison d'État.
-
-[11] Gironde, département au sud-ouest de la France.
-
-[12] Le calendrier avait été changé pendant la Révolution: l'ère
-républicaine votée le 24 novembre 1793 partit non de cette date,
-mais du jour de la proclamation de la République, le 22 septembre
-1792. L'an I fut donc de septembre 1792 à septembre 1793, l'an II de
-septembre 1793 à 1794 et ainsi de suite. Les noms des mois furent
-empruntés aux saisons: _Vendémiaire_, vendanges (septembre-octobre);
-_brumaire_, brouillards (octobre-novembre); _frimaire_, froids
-(novembre-décembre); _nivôse_, neige (décembre-janvier); _pluviôse_,
-pluie (janvier-février); _ventôse_, vent (février-mars); _germinal_,
-germination des plantes (mars-avril); _floréal_, floraison
-(avril-mai); _prairial_, prairies (mai-juin); _messidor_, mois
-de la moisson (juin-juillet); _thermidor_, mois de la chaleur
-(juillet-août); _fructidor_, mois des fruits (août-septembre). L'ère
-républicaine fut en usage jusqu'en 1805.
-
-[13] Voir page 142.
-
-[14] Vote soumis à l'approbation du peuple entier.
-
-[15] Le maréchal Bazaine, traduit en 1873 devant un conseil de guerre,
-fut condamné à la peine de mort et à la dégradation militaire. Sa
-peine fut commuée en vingt ans de détention; mais Bazaine ne tarda pas
-à s'échapper de l'île de Sainte-Marguerite où il était enfermé. Il
-mourut à Madrid en 1888.
-
-[16] Voir page 110.
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
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-
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- Chief Executive and Director
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Binary files differ
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@@ -1,7586 +0,0 @@
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-<title>The Project Gutenberg eBook of Histoire de France, by Ovandon Byron SUPER.</title>
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Ovando Byron Super
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Histoire de France
- Tirée de Ducoudray
-
-Author: Ovando Byron Super
-
-Release Date: September 19, 2019 [EBook #60323]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE ***
-
-
-
-
-Produced by David T. Jones, Ronald Tolkien &amp; the online
-Project Gutenberg team at
-http://www.pgdpcanada.net
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[Pg i]</a></span></p>
-<h1> HISTOIRE DE FRANCE</h1>
-<h3>TIRÉE DE DUCOUDRAY</h3>
-<h5>PAR</h5>
-<h2>O. B. SUPER</h2>
-<h5>PROFESSEUR AU COLLÈGE DICKINSON</h5>
-<div class="figcenter" style="width: 151px;"> <img src="images/logo.jpg"
- width="60" height="117" alt="" /> </div>
-<h4>NEW YORK</h4>
-<h3>HENRY HOLT AND COMPANY</h3>
-<h3>1900 </h3>
-<hr class="chap" />
-<div class="figcenter" style="width: 2446px;"> <img src="images/img-map.jpg" width="2446" height="800" alt="" />
- <div class="caption"> </div>
-</div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[Pg ii]</a></span></p>
-<hr class="chap" />
-<h5><a name="Copyright_1900" id="Copyright_1900">Copyright, 1900</a></h5>
-<h5>BY</h5>
-<h5>HENRY HOLT &amp; CO.</h5>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[Pg iv]</a></span></p>
-<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE">PRÉFACE</a></h2>
-<p>Ce livre est tiré des différents cours d'histoire
- de Ducoudray et peut être considéré comme un
- livre de «Lectures Françaises» sur l'histoire de
- France plutôt que comme une histoire de France.</p>
-<p>Les histoires de France ne manquent pas, mais
- les unes sont si élémentaires, quelquefois les faits y
- sont présentés sous une forme si enfantine qu'elles
- ne peuvent guère intéresser que les enfants&mdash;auxquels,
- du reste, elles sont destinées&mdash;les autres
- sont si volumineuses que nous ne saurions nous
- en servir dans nos classes élémentaires. Aussi
- ai-je cherché à éviter l'un et l'autre de ces extrêmes
- et à faire, sous une forme abrégée, un livre qui
- réponde réellement à nos besoins et que nous
- puissions mettre entre les mains de nos élèves de
- première ou de deuxième année.</p>
-<p>Je dois des remerciments à Messieurs Fabregou
- et Bergeron, professeurs au collège de la ville de
- New York.</p>
-<p class="right"> O. B. S.</p>
-<p> <span class="smcap">Collège Dickinson</span>,<br />
- <span style="margin-left: 2.5em;">août 1900.</span><br />
-</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[Pg v]</a></span></p>
-<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h2>
-<table summary="table of contents" border="0" style="border-collapse: collapse" id="table1">
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE I</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_I">La Gaule et les Gaulois</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Les Gaulois et les Romains; Conquête de la Gaule par</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Jules César </td>
- <td class="tdr">1</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE II</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_II">Les Francs</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>L&#8217;Invasion barbare; Clovis et ses Fils; Décadence des</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Mérovingiens; Pépin le Bref </td>
- <td class="tdr">9</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE III</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_III">Charlemagne</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Guerres en Espagne contre les Arabes; Guerres contre les</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Saxons </td>
- <td class="tdr">23</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE IV</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_IV">Louis le Débonnaire et ses Fils</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Traité de Verdun; Charles le Chauve; Les Normands;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Charles le Gros; Les Ducs des Francs </td>
- <td class="tdr">32</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE V</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_V">La Féodalité</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td> <span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[Pg vi]</a></span>Les Seigneurs et les Fiefs; Le Château </td>
- <td class="tdr">41</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE VI</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_VI">Les Croisades; La Chevalerie</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Les premiers Capétiens; Conquête de l'Angleterre par les</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Normands; La première Croisade; Philippe Auguste</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>et Richard C&#339;ur de Lion; Louis IX et la dernière</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Croisade </td>
- <td class="tdr">45</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE VII</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_VII">Philippe le Bel et ses Fils; Guerre de Cent Ans</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Bataille de Crécy; Prise de Calais; Bertrand du Guesclin </td>
- <td class="tdr">61</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE VIII</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_VIII">Charles VI</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Minorité de Charles VI; Bataille d'Azincourt </td>
- <td class="tdr">71</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE IX</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_IX">Charles VII; Jeanne d'Arc</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>La France en 1429; Exploits de Jeanne d'Arc </td>
- <td class="tdr">75</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE X</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"><a href="#CHAPITRE_X"> <span class="smcap">Louis XI</span> </a></td>
- <td class="tdr">81</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE XI</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"><a href="#CHAPITRE_XI"> <span class="smcap">Charles VIII; Louis XII; François</span> Ier</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Bataille de Marignan; Bataille de Pavie; François Ier et</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Charles Quint </td>
- <td class="tdr">87</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE XII</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_XII">Les Guerres de Religion</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Henri II; La Réforme; Catherine de Médicis; La Sainte-Barthélemy;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td> <span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[Pg vii]</a></span>Henri III; Henri IV </td>
- <td class="tdr">99</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE XIII</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_XIII">Louis XIII</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Régence de Marie de Médicis; Ministère de Richelieu </td>
- <td class="tdr">111</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE XIV</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_XIV">Louis XIV</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Mazarin; Turenne; Colbert; Vauban; Guerre de la Succession</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>d'Espagne </td>
- <td class="tdr">119</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE XV</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_XV">Louis XV</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>La Régence; Guerre de Sept Ans; Le Canada </td>
- <td class="tdr">142</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE XVI</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_XVI">Louis XVI; La Révolution</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Guerre d'Amérique; Les États Généraux; Prise de la Bastille;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Fuite de Varennes </td>
- <td class="tdr">151</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE XVII</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_XVII">La République Française</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>La Convention; Mort de Louis XVI; La Terreur; Le</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Directoire; Le Général Bonaparte </td>
- <td class="tdr">164</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE XVIII</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_XVIII">Le Consulat</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Bataille de Marengo; Organisation de la Société nouvelle </td>
- <td class="tdr">174</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE XIX</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_XIX">L&#8217;Empire</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Napoléon Ier; Bataille d'Austerlitz; Campagne de Russie;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td> <span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[Pg viii]</a></span>Bataille de Waterloo; Napoléon à Sainte Hélène </td>
- <td class="tdr">178</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">CHAPITRE XX</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc"> <span class="smcap"><a href="#CHAPITRE_XX">La France depuis 1815</a></span></td>
- </tr>
- <tr>
- <td>&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>La Restauration; Louis XVIII; Charles X; Louis Philippe</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>Ier; République de 1848; Napoléon III; Guerre</td>
- </tr>
- <tr>
- <td>de 1870-71; Troisième République </td>
- <td class="tdr">194</td>
- </tr>
-</table>
-<p> <br />
-</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
-<h2><a name="HISTOIRE_DE_FRANCE" id="HISTOIRE_DE_FRANCE">HISTOIRE DE FRANCE</a></h2>
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I">CHAPITRE I</a></h2>
-<h4>LES GAULOIS</h4>
-<p>De la plus haute cime des monts d'Auvergne, au
- centre de la France, on verrait, si l'&#339;il était
- assez perçant, comme limites de notre pays, au midi
- la chaîne des Pyrénées qui se dresse entre lui et l'Espagne;
- une vaste nappe d'eau, la Méditerranée qui
- peut nous conduire en Afrique et en Orient; les
- Alpes, les plus hautes montagnes de l'Europe, notre
- barrière contre l'Italie. A l'est, les Alpes prolongeraient
- leurs sommets couverts de neige jusqu'à
- une autre muraille, le Jura qui nous sépare de la
- Suisse; le large fleuve du Rhin laisserait, au delà
- de ses rives, distinguer l'Allemagne; c'est lui qui
- autrefois nous servait de limite dans tout son cours
- et protégeait notre pays au nord aussi bien qu'à
- l'est. A l'ouest, au delà du bras de mer qu'on
- appelle la Manche, on apercevrait, à demi-cachée
- dans la brume, une grande île, l'Angleterre; enfin,
- le soleil couchant offrirait un spectacle magnifique
- en éteignant ses dernières clartés dans l'océan Atlantique.
- A nos pieds nous verrions de larges<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span> fleuves quelquefois terribles, de nombreuses et
- belles rivières dont quelques-unes sont paresseuses;
- un pays âpre et montueux au centre et au midi, uni
- vers le nord, mais partout fertile, ni trop humide ni
- trop aride, assez bien fermé pour la défense, néanmoins
- ouvert au commerce et, à l'intérieur, plus
- ouvert encore aux échanges mutuels entre les habitants
- de chaque région.</p>
-<p>La France, dans les temps anciens, s'appelait la
- Gaule. Elle ne présentait qu'une suite de vastes
- forêts, entremêlées de marécages. Les chênes, les
- hêtres, les érables, les bouleaux remplissaient les
- vallées et couronnaient les montagnes. Ces arbres
- formaient une voûte de feuillage que pouvaient à
- peine percer les rayons du soleil.</p>
-<p>Dans ces bois presque continus abondaient les
- loups, les ours, les sangliers et des troupeaux de
- porcs aussi dangereux que les sangliers. L'aurochs,
- taureau sauvage, aux cornes longues et terribles, et
- dont l'espèce a presque disparu de l'Europe, était
- le plus fort de ces animaux et le roi des forêts de la
- Gaule.</p>
-<p>Toujours en lutte contre les bêtes féroces, les
- peuples primitifs savaient les pousser dans certaines
- parties des bois et les faire tomber dans des filets
- tendus aux arbres ou dans des fosses cachées sous
- le feuillage. Là, à coups de flèches et de piques,
- ils les tuaient plus aisément. Souvent aussi ils les
- attaquaient en face. Dans leurs villages, de nombreuses
- têtes de loups et d'aurochs suspendues aux
- portes des cabanes indiquaient la demeure des plus
- intrépides chasseurs. Ils avaient pour armes défensives
- des boucliers aussi hauts qu'un homme, et<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span> que chacun ornait à sa manière: quelques-uns y
- faisaient graver des figures d'airain en bosse et travaillées
- avec beaucoup d'art. Leurs casques d'airain
- avaient de grandes saillies et donnaient à ceux
- qui les portaient un aspect tout fantastique. A ces
- casques étaient fixées des cornes, des figures d'oiseaux
- ou de quadrupèdes. Ils avaient des trompettes
- barbares, d'une construction particulière, qui
- rendaient un son rauque et approprié au tumulte
- guerrier. Les uns portaient des cuirasses de mailles
- de fer, les autres combattaient nus; au lieu d'épées,
- ils avaient des espadons suspendus à leur flanc
- droit par des chaînes de fer ou d'airain.</p>
-<p>Le courage avec lequel ils se servaient de ces
- armes et affrontaient la mort sous tous ses aspects,
- provenait aussi bien d'un de leurs dogmes religieux
- que de leur naturel hardi. Les Gaulois possédaient
- «la croyance la plus ferme et la plus claire de l'immortalité
- de l'âme: toutes leurs coutumes étranges
- ou naïves, touchantes ou cruelles, s'expliquent par
- cette foi.»</p>
-<p>Une des principales fêtes de la religion gauloise
- était la récolte du gui, en l'honneur du dieu Hésus.</p>
-<p>Le gui, plante parasite qui croît sur des arbres
- comme le pommier, mais rare sur le chêne, possédait,
- selon la croyance des druides, la vertu de
- guérir tous les maux. Chaque année, à la fin de
- l'hiver, les druides le cherchaient. Sitôt qu'ils l'avaient
- trouvé, le peuple accourait en foule. Le chef
- des druides, armé d'une faucille d'or, s'approchait
- de l'arbre chéri des dieux et coupait le gui sacré.
- On immolait deux taureaux sans tache, et la fête se
- terminait par de bruyants banquets.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span></p>
-<p>Malheureusement, les animaux n'étaient pas toujours
- les seules victimes offertes en sacrifice. Les
- druides croyaient devoir, pour apaiser les dieux, leur
- immoler des hommes. Dans quelques tribus, dit-on,
- on remplissait d'hommes vivants de grands mannequins
- d'osier, on y mettait le feu, et les victimes, innocentes
- ou coupables, périssaient enveloppées par
- les flammes.</p>
-<p>Peu de peuples furent aussi remuants que les populations
- gauloises. Les révolutions de leur pays
- les rejetaient toujours sur les contrées voisines, et
- leur humeur aventureuse les entraînait plus loin.
- Le soleil et les richesses de l'Italie les attirèrent dès
- l'année 400 avant Jésus-Christ. Vers l'an 390, une
- de leurs tribus, les Sénons, s'avancent jusqu'à Clusium
- en Étrurie; ils réclament des terres; une députation
- part de Rome pour jouer le rôle d'arbitre,
- mais elle oublie bien vite cette haute mission et combat
- au lieu de négocier. Un chef gaulois est même
- tué par un des députés: on demande à Rome réparation;
- le crédit dont jouit la famille du coupable
- empêche de faire droit à cette juste demande. Les
- Barbares marchent alors sur Rome et rencontrent
- l'armée romaine à une demi-journée de la ville, sur
- les bords de l'Allia. Frappés d'une terreur panique
- à la vue de ces sauvages ennemis, les Romains se
- débandent et courent se réfugier, partie dans la
- ville, partie dans les villes alliées. Bientôt les Gaulois
- arrivent: ils ne trouvent dans la cité que de
- vieux magistrats qui, ne voulant pas fuir et ne pouvant
- combattre, ont refusé de s'enfermer dans la
- forteresse du Capitole. Un des Barbares ayant
- touché la barbe du vieux Papirius, celui-ci le frappe<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span> de son bâton; le Gaulois irrité le tue, et dès lors
- commence le massacre; bientôt l'incendie le suit et
- dévore une cité déjà grande qui comptait plus de
- trois siècles d'existence.</p>
-<p>La citadelle, où tous les hommes qui savent tenir
- une épée ont accouru pour défendre la patrie, est
- assiégée; un jour même, sans le cri des oies consacrées
- à la déesse Junon, qui réveillent le brave Manlius
- et quelques amis, le Capitole était pris. Les
- Romains parviennent à repousser cette attaque, mais
- épuisés, sans vivres, ils se rendent. Pour peser la
- rançon de mille livres d'or, les vainqueurs apportèrent
- de faux poids, et leur chef ne répondit aux
- réclamations qu'en jetant encore dans la balance sa
- lourde épée, puis son baudrier, et en répétant le mot
- qui retentit souvent dans l'antiquité, où l'on ne connaissait
- guère la pitié: «Malheur aux vaincus!»
- (390 avant Jésus-Christ). Un vaillant chef, Camille,
- accourut de l'exil, fit honte aux Romains de
- leur lâcheté, rompit tout traité et mit en fuite l'armée
- gauloise. C'est du moins le récit de l'historien
- de Rome, Tite Live, qui a voulu, adoptant la tradition
- populaire, couvrir une défaite réelle par une
- victoire tardive et douteuse.</p>
-<p>Longtemps encore les Gaulois furent la terreur de
- Rome, et cette fameuse république n'acheva que
- deux siècles plus tard la soumission de ceux qui occupaient
- le nord de l'Italie. Les Romains passèrent
- ensuite les Alpes, formèrent d'abord une province
- en Gaule, et à partir de l'année 125, y fondèrent
- deux villes, Aix et Narbonne.</p>
-<p>Puis, un grand capitaine, Jules César, soumit
- presque tous les peuples gaulois, de 58 à 52 avant<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> Jésus-Christ. Dans la dernière année seulement,
- les Gaulois comprirent la nécessité de l'union et,
- conduits par Vercingétorix, essayèrent de repousser
- l'ennemi commun. Mais, après une année de lutte,
- ils essuyèrent, sous les murs d'Alésia, une défaite
- irrémédiable.</p>
-<p>Les Gaulois, inférieurs aux Romains en discipline,
- en science militaire, ne surent pas en outre
- s'entendre pour leur résister. Jules César battit
- les différents peuples les uns après les autres, et en
- 53 avait à peu près soumis la Gaule.</p>
-<p>Mais un peuple qui, de l'aveu de ses ennemis,
- s'était placé au-dessus de tous les autres par sa
- vertu guerrière, ne pouvait, sans une vive douleur,
- subir le joug des Romains. Au fond des bois, les
- plus importants personnages des cités se réunissent;
- ils jurent sur les enseignes militaires de combattre
- et de mourir plutôt que de perdre la gloire et la
- liberté qu'ils ont reçues de leurs pères. Les Carnutes
- (habitants de Chartres) doivent donner le
- signal, et la révolte éclate, à la fin de l'année 53, par
- le massacre des Romains établis dans la ville de
- Genabum (Gien ou Orléans), sur les bords de la
- Loire.</p>
-<p>En un jour la nouvelle de ce massacre arrive,
- transmise par des cris dans les campagnes, jusqu'aux
- monts d'Auvergne, à Gergovie (près de la
- ville actuelle de Clermont).</p>
-<p>Là vivait un jeune homme d'une noble et puissante
- famille, Vercingétorix. Son père avait tenu
- le premier rang dans la Gaule, et ses concitoyens
- l'avaient fait mourir parce qu'il aspirait à la royauté.
- Le fils n'en avait pas moins gardé une foule d'amis<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> et de clients, qu'il enflamma de son amour de la
- patrie et à la tête desquels il se rendit maître de Gergovie.
- Puis il envoya des députés pour déterminer
- les peuples de la Gaule à se soulever: presque tous
- répondirent a son appel.</p>
-<p>Nommé seul chef des peuples gaulois, Vercingétorix
- tint tête une année entière aux armées romaines.
- César même fut battu sous les murs de la
- ville de Gergovie dont il avait essayé de s'emparer.
- Mais le général romain reprit l'avantage et força
- enfin Vercingétorix à se réfugier dans la ville
- d'Alésia ou Alise.</p>
-<p>Située sur une colline, la cité d'Alise ne pouvait
- guère être enlevée d'assaut. César résolut de la
- prendre par la famine. Les soldats romains, exercés
- aux plus durs travaux, creusèrent autour de la
- colline d'Alise des fossés et construisirent un retranchement
- protégé en avant par de grands rameaux
- fourchus. En outre, vingt-trois tours placées de
- distance en distance le défendaient.</p>
-<p>Vercingétorix appela à lui tous les peuples de la
- Gaule. Deux cent quarante mille guerriers accoururent
- pour le délivrer. Mais César avait prévu
- cette attaque. De même qu'il avait creusé des fossés
- du côté de la ville, il en avait fait creuser aussi
- du côté de la campagne et se trouvait garanti en
- avant et en arrière. Vainement les Gaulois d'Alise
- descendirent de leur colline pour combattre les Romains,
- tandis que l'armée gauloise du dehors les
- attaquait. Assaillis de toute part, mais bien abrités,
- les Romains résistèrent de toute part. Après une
- bataille qui se prolongea trois jours, la grande
- armée gauloise fut vaincue, presque anéantie.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span></p>
-<p>Désormais sans espoir, épuisés par la famine, les
- défenseurs d'Alise se rendirent à César. Alors un
- cavalier, paré comme pour la bataille, sortit de la
- ville. Il alla droit à un tertre de gazon où s'élevait
- le tribunal de César, en fit le tour, s'arrêta devant
- le vainqueur, jeta ses armes à ses pieds et garda le
- silence. C'était Vercingétorix, qui se livrait aux
- Romains pour qu'on épargnât la ville. Les principaux
- chefs gaulois le suivaient (52 avant Jésus-Christ).
- Sans se laisser toucher par une si grande
- infortune, César les fit tous enchaîner et jeter en
- prison. Il emmena plus tard à Rome Vercingétorix,
- le promena en triomphe et le fit décapiter.</p>
-<p>La résistance ayant cessé, César se montra moins
- rigoureux: il ménagea les Gaulois pour les tributs
- (près de 8 millions de francs seulement), et encore
- ce tribut fut déguisé sous le nom de solde militaire.
- Il engagea à tout prix leurs meilleurs guerriers dans
- ses légions; il en composa une tout entière dont les
- soldats portaient sur leurs casques une alouette, d'où
- son nom, légion de l'Alouette. On ne peut dire s'il
- eût mieux valu pour la Gaule garder sa propre civilisation
- et son indépendance; mais sous la domination
- de Rome, elle s'initia bien vite aux arts, à la
- riche culture, à l'esprit, au raffinement des Grecs et
- des Romains.</p>
-<p>Les Romains avaient, à côté des cirques, construit
- des écoles où les jeunes Gaulois se pressaient aux
- leçons de maîtres célèbres. Les Gaulois d'ailleurs
- rivalisèrent bientôt avec leurs maîtres dans les
- sciences et dans les arts: ils ne parlèrent plus que la
- langue latine, qui, persistant à travers les siècles, a
- contribué à former la langue française.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></h2>
-<h4>LES FRANCS</h4>
-<p>Quatre siècles après la conquête, à voir les
- forêts défrichées, des routes ouvertes, des
- villes opulentes, des monuments magnifiques dont il
- reste de magnifiques débris, un peuple actif, enrichi,
- policé, parlant latin et rivalisant d'esprit, comme d'élégance,
- avec ses maîtres, on n'aurait pu reconnaître
- la Gaule. La religion même avait changé; vainqueurs
- et vaincus se rapprochaient, pour la plupart,
- dans le culte du vrai Dieu; la foi chrétienne, grâce à
- l'héroïsme des martyrs, avait fait reculer et le culte
- farouche des druides et le culte honteux des idoles
- païennes. Mais l'invasion barbare ne tarda pas, facilitée
- par les divisions de l'empire et l'affaiblissement
- des populations corrompues, à replonger notre
- pays dans les combats, les souffrances, la misère et
- l'ignorance. Des nuées de Germains, venus du
- centre de l'Europe, envahissent la Gaule, comme les
- autres parties de l'empire, et, à plusieurs reprises, la
- ravagent en tous sens. Au cinquième siècle après
- Jésus-Christ, la domination romaine a presque disparu
- dans notre pays. Les Francs dominent au
- nord; les Burgondes à l'est; les Wisigoths, venus
- par le midi, au midi. Puis une nouvelle invasion,<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> plus terrible encore, menace ces barbares qui commencent
- à se fixer, c'est celle des Huns, sortis des
- steppes de l'Asie. Ils sont conduits au pillage du
- monde par un chef terrible, Attila, qui s'intitule lui-même
- le <i>fléau de Dieu</i>, et foule tellement la terre,
- «que l'herbe ne croît plus où son cheval a passé.»
- Vingt villes de la Gaule sont détruites. Mais Romains,
- Francs, Burgondes, Wisigoths, tous réunis
- contre l'ennemi de tous, arrivent, repoussent Attila
- et lui font essuyer un sanglant désastre dans les
- plaines de Méry-sur-Seine (451).</p>
-<p>Les Huns vaincus s'enfermèrent dans leur camp
- derrière leurs nombreux chariots. Attila se tenait
- près d'un bûcher autour duquel les Huns se rangèrent,
- une torche à la main, prêts à mettre le feu
- si le camp était forcé. Mais les coalisés ne commencèrent
- point l'attaque. Attila partit, emmenant
- avec lui comme otage l'évêque de Troyes.</p>
-<p>Deux ans après, le roi des Huns mourait, et ce
- peuple cessa d'être redoutable.</p>
-<p>Parmi les peuples qui avaient combattu les Huns,
- on avait remarqué les Francs sous les ordres de
- Mérovée, chef de la tribu des Saliens, et qui seul de
- toute sa tribu portait une longue chevelure, signe
- distinctif de la royauté.</p>
-<p>Les guerriers francs relevaient leurs cheveux sur
- le sommet du front en forme d'aigrette; leur visage
- était entièrement rasé, à l'exception de deux longues
- moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la
- bouche. Grands, vigoureux, serrés dans leurs habits
- de toile, ils ressemblaient par leur visage et leur
- caractère aux anciens Gaulois, surtout à ceux des
- pays du Nord. Ils lançaient avec adresse leur francisque<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> (hache à deux tranchants) et manquaient
- rarement l'endroit qu'ils avaient mesuré de l'&#339;il;
- ils se servaient aussi d'une pique, armée de plusieurs
- crochets recourbés comme des hameçons.</p>
-<p>Idolâtres comme les anciens Gaulois, les Francs
- se faisaient des images des arbres, des oiseaux, des
- bêtes sauvages, et les adoraient. Ils croyaient que
- les braves allaient dans les palais de leur grand dieu
- Odin goûter les joies d'un éternel banquet, et cette
- croyance les poussait à braver la mort avec une audace
- extraordinaire.</p>
-<p><b>Clovis (481-511).</b>&mdash;Clovis, fils de Childéric, fut,
- à l'âge de quinze ans, promené sur un bouclier suivant
- la coutume des Francs et proclamé roi (481).
- Animé d'une ardeur guerrière, il entraîna son
- peuple à la conquête de la Gaule. Il attaqua les
- troupes romaines qui occupaient encore une partie
- de la Gaule et les défit avec leur général Syagrius,
- près de Soissons (486). Cette ville devint des lors
- sa capitale.</p>
-<p>Clovis n'était guère le maître de ses soldats que
- pendant le combat. Les Francs ayant pillé une
- église de la ville de Reims et emporté un vase très
- précieux, l'évêque Remi fit réclamer ce vase. «Suivez-moi
- jusqu'à Soissons, dit Clovis aux envoyés,
- parce que là sera partagé tout ce qui a été gagné;
- lorsque ce vase sera tombé dans mon lot, je remplirai
- le désir de l'évêque.»</p>
-<p>Tout le butin étant réuni, Clovis dit: «Je vous
- prie, mes braves guerriers, de ne pas me refuser ce
- vase en dehors de ma part.»</p>
-<p>Les soldats consentaient, lorsque l'un d'eux, plus
- envieux, refusa et frappa le vase avec sa hache en<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> disant: «Tu n'auras rien, ô roi, que ce que le sort
- t'accordera.» Clovis garda le silence et ne manifesta
- point sa colère.</p>
-<p>L'année suivante, il passait une revue de ses guerriers
- et examinait leurs armes. Lorsqu'il arriva
- devant le soldat qui avait brisé le vase: «Nul, lui
- dit-il, n'a ici des armes aussi mal entretenues que les
- tiennes.» Puis, lui prenant sa hache, il la jeta par
- terre, et comme le soldat se baissait pour la ramasser,
- Clovis leva sa propre hache et lui fendit la tête, en
- s&#8217;écriant: «Qu'il te soit fait ainsi que tu as fait au
- vase, l'an passé, dans Soissons!» Il inspira ainsi
- une grande crainte.</p>
-<p>Clovis épousa en 493 Clotilde, nièce de Gondebaud,
- roi des Burgondes. Or Clotilde était chrétienne.
- Elle s'appliqua à convertir à sa religion
- son époux, encore païen.</p>
-<p>Clovis avait déjà, grâce à ce mariage, gagné
- plusieurs villes, entre autres Paris. Une victoire sur
- les Alamans le rendit encore plus docile aux exhortations
- de la reine et de l'évêque saint Remi. Les
- Alamans passaient le Rhin en grand nombre pour
- prendre aussi leur part de cette Gaule que les Francs
- semblaient vouloir s'attribuer tout entière. Toutes
- les tribus franques accoururent autour de Clovis,
- et la bataille s'engagea à Tolbiac, près de Cologne
- (496). Les Francs plient un instant. Clovis, qui
- avait laissé baptiser deux de ses enfants, invoque,
- dit-on, le Dieu de Clotilde et promet de se faire chrétien
- s'il est vainqueur. La victoire lui revient et les
- Alamans sont rejetés au delà du Rhin. Clovis alors se
- fit baptiser par saint Remi, avec 3000 de ses soldats.</p>
-<p>Tous les évêques de la Gaule félicitèrent le nouveau<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> converti, et tout le pays entre la Seine et la
- Loire se soumit au prince que l'Église appelait déjà
- «sa colonne de fer.» Clovis, excité par la reine
- Clotilde, toujours préoccupée de venger sa famille
- détruite par le cruel Gondebaud, battit ce roi près de
- Dijon et lui imposa un tribut. Des lors il domina
- sur les bords de la Saône.</p>
-<p>Restaient les Wisigoths. Les évêques du Midi,
- que persécutait ce peuple, appelaient Clovis. Celui-ci
- réunit ses farouches guerriers et leur dit: «Je
- supporte avec grand chagrin que ces impies possèdent
- une partie des Gaules. Marchons avec l'aide
- de Dieu, et, après les avoir vaincus, réduisons leur
- pays en notre pouvoir.» Cette nouvelle expédition
- plut singulièrement aux guerriers francs: ils approuvèrent;
- on passa la Loire. Clovis avait surtout
- défendu de piller le territoire de Tours, placé sous
- la protection spéciale de saint Martin, alors vénéré
- comme le plus grand apôtre des Gaules. «Où sera
- l'espoir de la victoire si nous offensons saint Martin?»
- disait Clovis avec cette dévotion intéressée
- qui pouvait seule avoir action sur des barbares. Un
- soldat, ayant arraché une botte de foin à un pauvre
- homme, fut mis à mort. Les heureux augures, les
- merveilles même se multiplièrent, si l'on en croit
- la légende, sur les pas de celui qui se confiait en la
- protection de saint Martin.</p>
-<p>Pour atteindre l'armée d&#8217;Alaric, Clovis remontait
- la rivière de Vienne et cherchait un gué: «une
- biche d'une merveilleuse grandeur» le lui montre
- en passant elle-même la rivière. Encore aujourd'hui
- cet endroit porte le nom populaire de <i>Gué de
- la Biche</i>. Lorsqu'elle approcha de Poitiers, l'armée<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> des Francs vit un globe de feu qui paraissait sortir
- de l'église d'un autre saint célèbre, Hilaire de Poitiers,
- «sans doute, dit le chroniqueur, afin qu'aidés
- par la lumière du bien heureux confesseur, ils assaillissent
- plus hardiment les bataillons de ces hérétiques
- contre lesquels le saint évêque avait souvent combattu
- pour la foi.» Alaric, roi des Wisigoths, hésitait
- à engager l'action contre les Francs; il temporisait,
- espérant un prompt secours d'autres barbares d&#8217;Italie,
- les Ostrogoths; mais les chefs n'étaient point maîtres
- de leurs armées: «Nous valons bien les Francs en
- force et en courage!» s'écrièrent les soldats d&#8217;Alaric,
- et la bataille s'engagea a Voulon (4 lieues de
- Poitiers). Alaric était prudent, mais non lâche;
- il le prouva en demeurant sur le champ de bataille
- même après que ses lignes eurent été enfoncées. Il
- fut tué de la main même de Clovis. Celui-ci toutefois
- courut un grand danger: deux soldats Goths le
- frappèrent ensemble de leurs lances; mais les lances
- ne purent entamer la cuirasse du chef des Francs
- qui fut sauvé. En quelques heures la victoire fut
- complète et le carnage affreux. «Les cadavres,
- dit le chroniqueur, étaient amoncelés en tel nombre,
- qu'on eût dit des montagnes de morts.» Tout le
- midi de la Gaule, avec ses opulentes cités, tomba au
- pouvoir des Francs qui, pendant plusieurs mois, ne
- cessèrent de ravager le pays.</p>
-<p>Les Francs dominèrent alors jusqu'aux Pyrénées.
- Cependant toutes les tribus franques ne reconnaissaient
- pas l'autorité de Clovis. Toujours rusé et
- cruel, il se délivra de leurs rois, qu'il fit tuer en
- secret les uns après les autres. Il devint ainsi le
- seul chef des Francs.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span></p>
-<p>Clovis avait fondé un État qui est le plus ancien
- de tous les États de l'Europe, et fait de la Gaule la
- France. Il mourut en l'année 511, dans la cité de
- Lutèce, qu'on appelait déjà Paris, et dont il avait
- fait sa capitale.</p>
-<p><b>Les fils de Clovis; partage de la Gaule.</b>&mdash;L&#8217;égalité
- des partages entre les enfants étant la règle des
- successions chez les Francs, les quatre fils de Clovis
- se divisèrent toutes ses conquêtes comme un simple
- butin. Chacun eut sa part de territoire et de trésors,
- de villes et d'étoffes précieuses. Il y eut un
- roi de Paris, Childebert; un roi de Soissons, Clotaire;
- un roi d'Orléans, Clodomir; un roi de Metz,
- Thierry. Et, de même que Clovis, en vrai barbare,
- avait dépouillé ses parents, de même ses fils cherchèrent
- à se dépouiller les uns les autres. Les enfants
- de Clodomir furent massacrés par leurs oncles
- Clotaire et Childebert.</p>
-<p>Quelques années plus tard, Clotaire et Childebert
- reprirent contre la Bourgogne la guerre et soumirent
- ce royaume (533-534).</p>
-<p><b>Clotaire I<sup>er</sup> (558-561).</b>&mdash;Clotaire, d'abord roi de
- Soissons, puis de Paris, survécut à ses frères et se
- trouva en 558 seul possesseur des pays soumis par
- les Francs. Cruel, il n'hésita pas à faire périr son
- fils Chramne qui s'était révolté contre lui avec l'aide
- du roi des Bretons. Chramne, vaincu, fut brûlé
- dans une cabane où il s'était réfugié. Clotaire
- mourut lui-même en 561.</p>
-<p>Quatre fils lui restaient. Après sa mort il y eut
- encore quatre royaumes. Caribert eut le royaume
- de Paris; Sigebert, celui de Metz; Chilpéric, celui
- de Soissons; Gontran, le royaume de Bourgogne.<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> Plus violents encore que les fils de Clovis, ces princes,
- réduits bientôt à trois par la mort de Caribert
- (567), se firent bientôt des guerres acharnées. Au
- milieu de cette confusion on distingua surtout la
- rivalité des deux royaumes de Chilpéric et de Sigebert.</p>
-<p><b>La Neustrie et l'Austrasie.</b>&mdash;Les Francs du
- royaume de Chilpéric (Soissons) et tous ceux qui
- habitaient de la Somme à la Loire se mêlaient de
- plus en plus avec les populations gallo-romaines,
- prenaient leurs m&#339;urs et leurs usages. Ils devenaient
- ainsi de jour en jour plus différents des
- Francs du royaume de Sigebert (Metz), de ceux
- qui habitaient les pays de l'est, les bords de la
- Meuse, de la Moselle et du Rhin. Ceux-ci furent
- désignés sous le nom d&#8217;Austrasiens, les autres sous
- le nom de Neustriens. L'animosité de ces deux
- peuples se manifesta d'abord par la guerre qu'excita
- la rivalité de deux femmes tristement célèbres,
- Brunehaut, femme de Sigebert, et Frédégonde,
- femme de Chilpéric.</p>
-<p>Brunehaut, fille d'un roi des Wisigoths et élevée
- en Espagne dans des idées toutes romaines, avait
- voulu imposer ces idées aux guerriers francs de
- l'Austrasie. Elle voulait faire disparaître les coutumes
- barbares, réparait les voies que les Romains
- avaient construites et qu'on laissait tomber en ruine.
- Mais elle était emportée, avide. Elle faisait mettre
- à mort sans jugement les <i>leudes</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> dont elle convoitait
- les trésors. Elle persécutait les évêques qui lui reprochaient
- ses violences. Elle arma même l'un
- contre l'autre ses deux petits-fils, Thierry II, roi de<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> Bourgogne, et Théodebert II, roi d'Austrasie.
- Théodebert fut saisi et peu après mis à mort. Thierry
- II régna alors avec Brunehaut sur l'Austrasie
- et sur la Bourgogne. Mais Thierry, que Brunehaut
- avait laissé s'énerver dans les plaisirs, mourut tout
- à coup en 613, et Brunehaut demeura seule avec
- quatre arrière-petits-enfants en bas âge. Les leudes
- pensèrent alors que le moment était venu de se
- venger de cette femme ambitieuse et altière. De
- son côté, le fils de la cruelle Frédégonde, Clotaire II,
- trouva le moment favorable pour attaquer Brunehaut.
- Celle-ci fut abandonnée par son armée et
- bientôt livrée à Clotaire II.</p>
-<p>Le roi de Neustrie se montra le digne fils de
- Frédégonde par le supplice auquel il soumit la reine
- vaincue. Pendant trois jours elle fut exposée aux
- insultes des soldats, promenée honteusement sur un
- chameau, puis attachée à la queue d'un cheval fougueux
- qui lui brisa le crane et traîna son cadavre
- mutilé sur les pierres des chemins. Ce fut ainsi que
- mourut, en 613, Brunehaut, fille de roi, épouse de
- roi, mère de roi, aïeule et bisaïeule de rois.</p>
-<p><b>Clotaire II (586-628).</b>&mdash;Le roi de Neustrie, Clotaire
- II, le fils de Frédégonde, réunit sous son autorité
- les deux royaumes et régna jusqu'en 628, seul
- maître de toute la Gaule comme l'avaient été Clotaire
- I<sup>er</sup> et Clovis.</p>
-<p><b>Dagobert I<sup>er</sup> (628-638); grandeur du royaume
- franc.</b>&mdash;Son fils, Dagobert I<sup>er</sup>, le plus puissant des
- rois de la famille ou dynastie de Mérovée, ne fut
- nullement le prince débonnaire que nous représente
- la légende: il avait au contraire forcé les grands à
- l'obéissance et se montrait terrible aux méchants.<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> A peine prenait-il le temps de manger et de dormir,
- tant le zèle de la justice l'animait. Il était maître
- d'un vaste empire qui débordait bien au delà du
- Rhin. Il recevait en effet tribut des Alamans, des
- Thuringiens, des Bavarois et porta ses armes jusque
- dans la vallée du Danube où il eut à soutenir de
- rudes guerres.</p>
-<p>C'était dans sa villa de Clichy, près de Paris, que
- Dagobert aimait à résider et à déployer ses richesses.
- Assis sur un trône d'or, la couronne sur la tête, il
- donnait audience comme un véritable empereur.</p>
-<p><b>Décadence des Mérovingiens; les rois fainéants.</b>&mdash;A
- la mort de Dagobert les partages se renouvelèrent
- ainsi que les guerres civiles. La famille de Mérovée
- alla sans cesse en dégénérant, et alors commença
- la série des souverains appelés <i>rois fainéants</i>:
- reproche injuste, car beaucoup n&#8217;arrivèrent pas à
- l'âge d'hommes, et ceux qui y arrivaient étaient
- relégués dans quelque villa au fond des forêts. De
- loin en loin un chariot traîné par des b&#339;ufs les
- amenait à l'assemblée générale des guerriers, puis,
- lorsqu'on leur avait rendu de vains honneurs, on les
- renvoyait à leurs chasses et a leurs plaisirs. Les
- maires du palais gouvernaient à leur place.</p>
-<p>Les maires du palais avaient d'abord été de
- simples officiers du roi, juges des querelles qui
- éclataient dans les villas royales ou entre les compagnons
- du roi. Élus par les leudes qu'ils conduisaient
- aux combats, ils devinrent les tuteurs des
- rois enfants, puis les maîtres de ceux qu'ils avaient
- élevés. Il y avait un maire du palais dans chaque
- royaume. Et les maires combattirent entre eux
- comme avaient combattu les rois.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span></p>
-<p>Les maires du palais prenaient si bien la place des
- rois qu'il n'y avait même déjà plus, depuis l'année
- 679, de rois en Austrasie. La famille de Pépin de
- Landen, dans laquelle depuis longtemps les leudes
- choisissaient les maires du palais, commandait seule
- aux Austrasiens. Sous la conduite de guerriers remarquables
- sortis de cette vaillante famille, les
- Austrasiens devinrent de jour en jour plus forts.
- Une victoire décisive de leur chef Pépin d'Héristal,
- remportée à Testry (en 687), sur les Neustriens,
- assura aux Austrasiens la domination de la Gaule.</p>
-<p>Il y eut sans doute encore des fantômes de rois
- en Neustrie, mais de fait la famille de Pépin d'Héristal
- remplaçait déjà celle de Clovis.</p>
-<p>De cette famille, en réalité maîtresse de la Gaule,
- sortit le fameux Charles Martel, l'un des plus grands
- guerriers de l'époque, qui renouvela les exploits de
- Clovis et annonçait ceux de Charlemagne.</p>
-<p>Du fond de l'Arabie, péninsule qui tient à l'Asie
- et à l'Afrique, un peuple ardent se précipitait à la
- conquête du monde, poussé par le fanatisme et la
- volonté d'imposer partout la religion de son prophète
- Mahomet. Celui-ci avait prêché et combattu de
- 622 à 632; il avait rompu avec le culte des idoles
- païennes, mais ne voyait en Jésus-Christ qu'un grand
- prophète et dans les Chrétiens que des infidèles adorant
- plusieurs dieux. Avec la Bible, l&#8217;Évangile, les
- poésies arabes, ses propres maximes et des préceptes
- matériels dictés par l'intelligence du climat de
- l'Orient, il avait composé un livre pour ses disciples,
- le Coran, où ceux-ci lurent surtout la doctrine du
- fatalisme, c'est-à-dire la résignation complète à tout
- ce qui peut arriver. Le zèle qui leur était recommandé<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> pour la propagation de la croyance au vrai
- Dieu et a son prophète Mahomet, transportait les
- Arabes d'un enthousiasme qui excitait encore leur
- nature mobile et impétueuse. En moins d'un siècle,
- ils s'étaient emparés de la Syrie et de la Perse en
- Asie; de l'Égypte, de toutes les côtes de l'Afrique
- le long de la Méditerranée, enfin de l'Espagne
- (711). Bientôt ils convoitèrent la Gaule. Déjà,
- en 721, ils avaient attaqué l'Aquitaine et assailli
- Toulouse. Le duc Eudes, avec les Aquitains et les
- Gascons levés en masse, avait défendu sa capitale
- et gagné une sanglante bataille. En 732, une invasion
- plus redoutable se prépare sous un chef vaillant,
- Abdérame. Bientôt Abdérame s'empare de
- Bordeaux qu'il saccage. Le duc Eudes, qui jusqu'alors
- n'avait pas voulu faire soumission au duc
- des Francs, voyant ce torrent dévastateur se répandre
- par toute l'Aquitaine, et ses sujets épouvantés
- en présence de ces cavaliers rapides qu'on
- trouvait partout à la fois, implora le secours de
- Charles.</p>
-<p>Charles arriva avec les Francs du nord. Les
- Arabes se trouvaient en face du dernier rempart de
- la chrétienté. Cette armée, qu'un chroniqueur appelle
- avec raison «l&#8217;armée des Européens,» une fois
- détruite, la religion de Mahomet (ou autrement l'islamisme),
- dominera sur la terre.</p>
-<p><b>Bataille de Poitiers (732).</b>&mdash;Les Francs n'abordèrent
- pas sans étonnement les Arabes, ces ennemis
- nouveaux, au teint basané, qui, enveloppés dans des
- burnous blancs, montaient des chevaux vifs et ardents.
- Les cavaliers arabes soulevaient des tourbillons
- de poussière, paraissaient et disparaissaient,<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> se repliaient, se reformaient, pour revenir, avec la
- rapidité de l'ouragan, frapper en courant avec leurs
- cimeterres ou sabres recourbés. Les Arabes, à leur
- tour, s'étonnèrent de voir ces hommes du Nord,
- blonds, grands, protégés par des casques et des
- cottes de mailles ou des casaques de peaux, munis
- de longues épées, de piques, maniant habilement la
- hache et la lançant au loin. Les Francs demeuraient
- unis, disciplinés, présentant une forêt de piques
- comme un mur de fer, et résistaient, inébranlables,
- à tous les assauts.</p>
-<p>Une habile diversion organisée par Charles contre
- le camp arabe, décida le succès de la journée en
- faveur des Chrétiens. Ne songeant plus qu'à leurs
- richesses, les Arabes quittèrent leurs rangs. La
- nuit empêcha les Francs de poursuivre leur avantage.</p>
-<p>Le lendemain matin, ceux-ci revirent à la même
- place les tentes arabes et craignaient une nouvelle
- bataille; mais les ennemis avaient disparu; les
- Francs purent se jeter en toute liberté sur le prodigieux
- butin que les ennemis avaient abandonné.</p>
-<p>Charles avait frappé si fort qu'il reçut le surnom
- de Martel (marteau). A son retour à Paris, il fut
- accueilli avec enthousiasme et fit une entrée vraiment
- triomphale. Les Francs venaient de décider
- une grande querelle: ils avaient sauvé la chrétienté
- et la vraie civilisation, bien que les vainqueurs parussent
- moins civilisés et plus grossiers que les
- vaincus.</p>
-<p><b>Pépin le Bref (741-768).</b>&mdash;Charles Martel laissa
- deux fils, Pépin et Carloman, qui commandèrent
- d'abord ensemble aux Francs. Carloman, en 747,<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> se fit moine et Pépin gouverna seul. Il se trouva
- bientôt assez puissant pour écarter le fantôme de
- roi mérovingien que sa famille avait maintenu. Il
- fit couper la chevelure du dernier Mérovingien,
- Childéric III, qui fut tonsuré comme un clerc et
- relégué dans un monastère à Saint-Omer (752 après
- Jésus-Christ).</p>
-<p>Proclamé roi à Soissons, Pépin se fit sacrer par
- Boniface, archevêque de Mayence. Il se fit même
- couronner une seconde fois, à Saint-Denis, par le
- pape Étienne II.</p>
-<p>Or les Lombards menaçaient Rome. Pépin, reconnaissant
- de l'appui que lui avait donné le pape,
- marcha à son secours et triompha des Lombards.
- Il concéda au Saint-Siège la province de Ravenne,
- et le pape eut alors une puissance temporelle. Pépin
- ensuite soumit définitivement la grande province
- du Midi, l'Aquitaine. La Gaule entière obéit
- dès lors aux Francs.</p>
-<p>Pépin était surnommé le Bref à cause de sa petite
- taille. Mais il prouva que la force et le courage ne
- dépendaient pas de la taille. Un jour il assistait,
- dans un cirque, avec ses leudes à un combat d'animaux:
- un taureau se défendait contre un lion; mais
- le lion sauta au cou du taureau et allait le déchirer.
- Pépin demanda si quelqu'un oserait porter secours
- au taureau. Personne n'ayant répondu, Pépin
- s&#8217;élança dans l'arène et, d'un coup d&#8217;épée, abattit
- la tête du lion. Les leudes admirèrent la vigueur
- de leur chef, et nul ne fut mieux obéi, malgré sa
- petite taille.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></h2>
-<h4>CHARLEMAGNE (768-814)</h4>
-<p>Bien qu'il eût lui-même rétabli l'unité de commandement,
- Pépin le Bref, avant de mourir,
- céda encore aux coutumes des Francs, car il partagea
- la Gaule entre ses fils Charles et Carloman. Les
- deux frères ne vécurent pas en bonne intelligence,
- mais la mort de Carloman (771) permit bientôt de
- rétablir l'unité. Charles écarta les enfants de Carloman
- et se fit reconnaître seul chef des Francs.
- C'est lui qui devait porter au plus haut degré la
- gloire de sa famille et mériter d'être appelé le <i>Grand</i> ou <i>Charlemagne</i>.<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a></p>
-<p>Charlemagne était né dans un des domaines de
- Pépin le Bref, sur les bords du Rhin.</p>
-<p>Il fut élevé, comme tous les rois de ce temps, non
- dans des palais (il n'y en avait plus), mais dans des
- fermes établies au milieu des forêts. Gros, robuste,
- d'une taille très haute, presque un géant, il avait
- dans toute sa personne un air de grandeur et de
- dignité. Intrépide et infatigable, toujours en chasse
- ou en guerre, il ne quittait presque jamais le cheval
- et jamais l'épée.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span></p>
-<p>La renommée avait tellement exalté la puissance
- de Charlemagne que son aspect seul inspirait la plus
- vive frayeur, si nous en croyons un vieux récit.</p>
-<p>Sous la conduite de Charlemagne, les Francs sortirent
- de la Gaule de tous côtés et soumirent tous
- les peuples qui occupaient le centre et le midi de
- l'Europe.</p>
-<p>Afin de délivrer Rome et le pape du danger qui
- les menaçait sans cesse, Charlemagne détruisit le
- royaume des Lombards (774-776). Il prit alors
- le titre de roi d&#8217;Italie. Il vint à Rome et confirma
- au pape Adrien la possession des vastes domaines
- que Pépin avait accordés en 756 au pape Étienne II.</p>
-<p>Le roi des Francs marchait contre Didier, roi des
- Lombards, qui avait recueilli plusieurs de ses ennemis,
- et parmi eux un ancien officier de Charles, le
- comte Oger. Lorsqu'on annonça l'approche des
- Francs, Didier monta, avec Oger, sur une des plus
- hautes tours de la ville de Pavie: Il aperçut d'abord
- les bagages et les machines et dit à Oger: «Est-ce
- que Charles est dans cette armée?&mdash;Non, répondit
- le comte, pas encore!»</p>
-<p>On vit ensuite l'armée même, la foule des peuples
- rassemblés des contrées les plus lointaines. «Vraiment,
- dit le roi, Charles doit être au milieu de ces
- troupes.&mdash;Mais non, répondit le comte, pas encore!
- pas encore!» Et voici, comme il parlait, qu'on aperçut
- ceux qui formaient la garde de Charles et qui
- ne connaissaient pas le repos. «Est-ce Charles?
- s&#8217;écrie Didier étonné.&mdash;Non, dit Oger, pas encore.
- Quand tu verras, ajouta-t-il, la moisson frémir d'horreur
- dans les champs et le fleuve refléter la couleur
- du fer, alors tu pourras croire à l'arrivée de Charles.»</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span></p>
-<p>Il n'avait pas encore fini de parler qu'on crut
- apercevoir un nuage ténébreux. Charles approchait
- et de ses armés sortait un éclat sinistre. Il apparut
- enfin, couvert de fer, avec son casque de fer, portant
- de sa main gauche une lance de fer et sa main droite
- appuyée sur son invincible épée. Tous ceux qui
- marchaient devant lui, à ses côtés, derrière lui,
- avaient le même aspect terrible.</p>
-<p>«Le voici! le voici! celui que tu demandais!»
- s'écria Oger, et tous deux tombèrent évanouis.</p>
-<p>Charlemagne enveloppa de son armée la ville de
- Pavie. La famine et la maladie décimèrent les défenseurs
- de la cité, qui fut obligée de se rendre.</p>
-<p>Didier vint lui-même se livrer à Charlemagne, qui
- le fit enfermer pour le reste de ses jours dans un
- cloître, ainsi qu'Oger.</p>
-<p><b>Guerres en Espagne contre les Arabes.</b>&mdash;Charlemagne
- franchit les Pyrénées et refoula au delà de
- l'Èbre les Arabes d'Espagne (778). Mais, au retour,
- son arrière-garde fut écrasée dans la vallée
- de Roncevaux par les Basques ou Vascons qui occupaient
- les montagnes et firent rouler sur les
- Francs d'énormes quartiers de rocs. Là périt le
- neveu de Charlemagne, Roland, que les poètes célébrèrent
- beaucoup et vantèrent comme le modèle des
- guerriers.</p>
-<p>Selon les légendes, un traître, Ganelon, aurait indiqué
- aux ennemis la route que le neveu de Charles
- devait prendre, et ceux-ci l'attaquèrent au passage
- de Roncevaux. De tous côtés les traits pleuvaient,
- des arbres entiers déracines, des quartiers de roches
- étaient précipités sur les Francs entassés dans
- l'étroite vallée. Roland, qui combattait vaillamment,<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> sonna de son cor pour avertir Charlemagne.
- Le bruit en arriva jusqu'aux oreilles de Charles:
- «C'est mon neveu qui m'appelle, dit-il avec inquiétude.&mdash;Non,
- dit Ganelon qui l'accompagnait, votre
- neveu chasse à travers la montagne.» Et le roi continua
- sa route.</p>
-<p>Roland sonna si fort que les veines de son cou se
- rompirent. Sur le point de mourir, il ne voulait
- pas que sa terrible épée, sa Durandal, comme on
- l'appelait, tombât entre les mains des ennemis; il
- chercha un rocher pour la briser; ce fut, disent les
- poètes, l&#8217;épée qui fendit le rocher. Ne pouvant
- briser Durandal, Roland la jeta dans une fontaine
- où elle doit rester, toujours d'après la légende, jusqu'à
- la fin des temps.</p>
-<p>Charlemagne avait fini par comprendre les sons
- désespérés du cor de Roland; il était revenu en
- toute hâte sur ses pas, mais trop tard, et ne put que
- venger la mort de son neveu.</p>
-<p><b>Guerres contre les Saxons.</b>&mdash;Mais la guerre la
- plus longue, la plus acharnée que Charlemagne eut
- à soutenir, fut la guerre contre les Saxons. A dix-huit
- reprises différentes, dans l'espace de trente-trois
- ans, il pénétra dans le pays compris entre le Rhin et
- l&#8217;Elbe.</p>
-<p>Charles s'appliqua surtout à convertir les Saxons
- à la religion chrétienne. Il détruisit leurs bois
- sacrés, renversa leurs idoles, entre autres l&#8217;Irminsul,
- tronc d'arbre énorme et sculpté en forme de
- statue.</p>
-<p>Un chef surtout avait excité les Saxons à la
- résistance, Witikind. Ardent, infatigable, habile,
- Witikind se dérobait à toutes les recherches: quand<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> il ne pouvait plus lutter, il se retirait chez les Danois
- et reparaissait dès que Charlemagne s'éloignait.</p>
-<p>Le bruit du désastre de Roncevaux étant parvenu
- jusque dans la Saxe, Witikind souleva toute la Germanie
- et osa se montrer sur les bords du Rhin
- (778). Charles fut obligé de recommencer la conquête
- du pays. Il y resta trois années pour y fonder
- des monastères, y bâtir des châteaux forts, y créer
- des évêchés.</p>
-<p>Charles alors croit pouvoir s&#8217;éloigner. Mais
- Witikind reparait et détruit une armée franque.
- Charles aussitôt revient au milieu des Saxons en
- ennemi irrité et inflexible. Witikind lui échappe
- encore, mais quatre mille cinq cents prisonniers sont
- décapités en un seul jour à Verden (782).</p>
-<p>Ce terrible massacre fut le signal d'une nouvelle
- guerre sans merci. Les Saxons, épuisés, à la fin
- se soumirent. Witikind, ne trouvant plus de soldats,
- fatigué lui-même et apprenant que Charles lui
- ferait grâce s'il voulait se convertir, vint reconnaître
- l'autorité de Charlemagne et recevoir le baptême à
- la villa royale d&#8217;Attigny sur Aisne (785).</p>
-<p>La soumission de Witikind termina la grande
- guerre de Saxe. Plusieurs tribus se révoltèrent
- encore plus d'une fois jusqu'en l'année 804, et
- Charlemagne, las de vaincre et de punir «cette race
- au c&#339;ur de fer,» dut transplanter des milliers de
- familles en d'autres régions et changer les habitants
- de la Saxe. C'est ainsi que le redoutable roi des
- Francs créa le pays qu'on a depuis appelé l'Allemagne.</p>
-<p>Le roi des Francs se trouvait à Rome au moment
- ou l'on célébrait le huit centième anniversaire de la<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> naissance du Christ, et c'était précisément le premier
- jour de l'an 800, car on comptait alors les années à
- partir de Noël. Pendant la messe, comme Charles
- priait agenouillé dans l'église de Saint-Pierre et
- Saint-Paul, le pape Léon III, tenant une couronne
- d'or, alla tout à coup la lui placer sur la tête en disant:
- «A Charles très pieux, auguste, couronné de
- Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie
- et victoire!» Les guerriers francs, flattés dans leur
- orgueil, s'unirent aux Romains pour répéter avec
- enthousiasme: «A Charles, empereur des Romains,
- vie et victoire!»</p>
-<p>Le pape se prosterna devant le nouvel empereur
- d'Occident, qui revêtit un costume magnifique:
- tunique ornée de broderies, manteau fleuri de rameaux
- d'or, brodequins étincelants de pierres précieuses.
- Et toute la ville de Rome fut en joie: elle
- se croyait rappelée à son antique splendeur.</p>
-<p>Cette pompe toutefois, cette magnificence plaisaient
- peu au redoutable guerrier. En dehors des
- cérémonies, Charles conserva ses habitudes simples
- et le grossier costume des soldats francs. Ses compagnons
- aimaient au contraire à se parer des riches
- vêtements qu'ils avaient trouvés en abondance dans
- les villes d'Italie.</p>
-<p>Or, un dimanche, après la messe, Charles dit à
- ses compagnons: «Sans entrer au logis, vêtus
- comme nous le sommes, partons pour la chasse.»
- Il tombait une pluie fine et froide. Tout le jour on
- courut sous la pluie, dans les broussailles, au milieu
- des bois; les vêtements fins et délicats furent trempés,
- déchirés. Charles ordonna à ses compagnons
- de reparaître le lendemain devant lui avec le même<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> costume. Ils se présentèrent tout honteux de leur
- triste équipage, et Charles plaisanta ses compagnons
- sur leurs somptueuses guenilles.</p>
-<p>Charles n'aurait point mérité le surnom de Grand,
- s'il n'eût effacé la barbarie du conquérant par la
- sagesse du législateur; il s'appliqua à faire régner
- dans son vaste empire l'ordre et la justice. «Une
- chronique raconte qu'il avait fait suspendre une
- cloche à la porte de son palais; tous ceux qui voulaient
- former appel à sa justice, sonnaient cette
- cloche et le roi, suffisamment averti, leur donnait
- audience tous les jours. La nuit même, car il avait
- l'habitude de se lever et de s'habiller plusieurs fois
- durant la nuit, Charles faisait introduire dans sa
- chambre des plaideurs de toutes conditions, les
- priait d'exposer leurs griefs mutuels et se prononçait
- comme en plein tribunal sur la question en
- litige.»</p>
-<p>Il établit dans les provinces, des comtes, des vicaires,
- des juges. Il avait l'&#339;il et la main partout.
- Des envoyés royaux devaient, à chaque saison de
- l'année, parcourir les provinces et réprimer les excès
- des officiers. Au printemps et à l'automne, à la
- veille ou au retour de ces expéditions, l'empereur
- tenait les assemblées ordinaires chez les Francs;
- c'est là qu'il publiait ses <i>capitulaires</i>, lois diverses
- qui réglaient la police de l'État ou l'administration
- de ses fermes. Charles n'avait d'autres revenus
- que ceux de ses vastes domaines; aussi le voit-on
- s'occuper, en même temps que de l'ordre de la société,
- de la vente de ses b&#339;ufs et de ses porcs, des
- &#339;ufs de ses basses-cours, des poissons de ses étangs,
- des foins de ses prairies, même du superflu des légumes<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> de son jardin. «Un père de famille, a-t-on
- dit avec raison, pourrait apprendre dans ses lois à
- gouverner sa maison.»</p>
-<p>Ce guerrier redoutable connaissait le prix de la
- science. Il étudia sa langue maternelle, il apprit le
- latin; sa rude main, si habituée à manier l'épée,
- s'exerçait à conduire le stylet sur les tablettes et à
- tracer d'informes caractères. Il s'entoura de savants
- qui formaient dans son palais comme une
- Académie.</p>
-<p>Charlemagne avait établi une école dans son palais
- même pour les enfants de ses leudes et des serviteurs
- de son palais. Il la visitait souvent. Les
- enfants les plus pauvres étudiaient avec ardeur.
- Charles leur dit un jour: «Je vous loue beaucoup,
- mes enfants, de votre zèle à remplir mes intentions
- et à rechercher de tous vos moyens votre propre
- bien. Maintenant, efforcez-vous d'atteindre à la
- perfection, alors je vous donnerai de riches évêchés,
- de magnifiques abbayes.» Puis il se tourna vers les
- enfants des grands, et d'une voix terrible il s'écria:
- «Quant à vous, fils des principaux de la nation qui,
- vous reposant sur votre naissance et votre fortune,
- avez négligé mes ordres et le soin de votre propre
- gloire dans vos études, si vous ne vous hâtez pas de
- réparer par une constante application votre négligence
- passée, vous n'obtiendrez jamais rien de
- Charles!»</p>
-<p>La renommée du puissant empereur s'était répandue
- au loin. Le monarque le plus puissant de
- l'Asie, le chef du grand empire arabe, le calife
- Haroun-al-Raschid (Haroun le Juste), lui envoya
- plusieurs fois des ambassades et des présents d'une<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> merveilleuse richesse. Parmi ces présents, ce qui
- étonna le plus les Francs, ce fut un éléphant, animal
- qu'ils n'avaient jamais vu, et une horloge mécanique
- avec des figures qui se mettaient en mouvement
- pour sonner les heures.</p>
-<p>Charles mourut en 814 à Aix-la-Chapelle, ville
- qu'il aimait à cause de ses sources d'eau chaude, et
- où il avait élevé une grande église. On déposa son
- corps dans la crypte de cette église et on l'enferma
- dans un caveau, assis sur un trône de marbre, la
- couronne d'or sur la tête, un sceptre d'or entre ses
- mains.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></h2>
-<h4>LOUIS LE PIEUX&mdash;LE TRAITÉ DE VERDUN&mdash;CHARLES
- LE CHAUVE&mdash;LES NORMANDS</h4>
-<p><b>Louis le Pieux ou le Débonnaire.</b>&mdash;La famille
- de Charlemagne déclina plus vite encore qu'elle
- n'avait grandi. L'empire qu'il avait formé était
- trop vaste et se démembra dès le règne même de son
- fils, Louis le Débonnaire (814-840). Louis était
- si faible qu'il ne sut pas même maintenir son autorité
- dans sa famille. Incapable de porter seul le
- fardeau que lui avait légué son père, il partagea
- tout de suite l'empire entre ses trois fils, Lothaire,
- Pépin et Louis. Un de ses neveux, Bernard d'Italie,
- protesta contre ce partage, les armes à la main.
- Vaincu, il eut les yeux crevés par ordre de l'empereur
- et succomba aux suites de cet horrible supplice
- (818). Pour expier cette cruauté, Louis se
- soumit à une pénitence publique à Attigny, s'humilia
- devant les évêques et commença à avilir aux yeux
- des peuples la dignité impériale.</p>
-<p>Louis le Débonnaire, ayant eu d'un second mariage
- un quatrième fils, Charles, voulut aussi lui
- donner un royaume. Les autres fils alors se révoltèrent
- en 830, et déposèrent l'empereur.</p>
-<p>En l'an 833, a si peu de distance de la mort de<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> Charlemagne, l'église de Saint-Médard de Soissons
- fut le théâtre d'une cérémonie bien différente de
- celle qui avait eu lieu à Rome en l'an 800. Louis le
- Débonnaire, détrôné une première fois en 830,
- venait d'être renversé une seconde fois par ses fils.
- Lothaire, auquel l'empereur, abandonné de son armée,
- s'était rendu, se montra sans pitié pour son
- père. Voulant le rendre incapable de régner, il
- l'obligea de faire, dans l'église de Saint-Médard de
- Soissons, une confession publique de ses fautes. On
- lui enleva tous les insignes de la dignité impériale,
- même le baudrier et les armes du guerrier. Louis
- dut revêtir le costume de pénitent et demeurer dans
- le cloître (833).</p>
-<p>Les peuples, encore pleins du souvenir de Charlemagne,
- protestèrent contre cette humiliation infligée
- à l'empereur et contre cet outrage fait à un père
- par ses enfants. Louis le Germanique et Pépin
- comprirent bientôt qu'ils n'avaient travaillé que
- pour leur aîné et ne voulurent point reconnaître son
- autorité. Ils délivrèrent Louis le Débonnaire, le
- ramenèrent à Saint-Denis, et le revêtirent de nouveau
- des ornements impériaux (834). Cependant
- les guerres recommencèrent. L'empereur mourut
- en combattant son fils Louis le Germanique. «Je
- lui pardonne, disait-il tristement, mais qu'il sache
- qu'il me fait mourir.»</p>
-<p><b>Les fils de Louis le Débonnaire (840-843).</b>&mdash;Des
- fils qui avaient outrage l'autorité paternelle ne
- pouvaient se respecter les uns les autres. Ils luttèrent
- entre eux comme ils avaient lutté contre leur
- père.</p>
-<p>Pépin était mort, mais Louis le Germanique,<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> Charles et Lothaire se disputèrent les provinces de
- l'empire. Charles et Louis se liguèrent contre leur
- aîné, Lothaire, qui seul portait le titre d'empereur.
- Ils le battirent à la journée de Fontanet (841), près
- d'Auxerre. Dans chaque camp il y avait des
- hommes de même nation, et on vit ainsi se battre
- frères contre frères, Francs contre Francs, Saxons
- contre Saxons. Charles et Louis demeurèrent
- vainqueurs.</p>
-<p>Les deux frères resserrèrent leur union par un
- serment mutuel qu'ils prononcèrent devant leurs
- armées, à Strasbourg, l'un en langue germanique,
- l'autre en langue romane (ou romaine) (842). Lothaire
- consentit alors à un partage définitif, à Verdun,
- en 843. Louis le Germanique conserva tous
- les pays au delà du Rhin (Saxe et Bavière) et qui
- devaient former l'Allemagne.</p>
-<p>Charles garda les pays qu'il gouvernait, c'est-à-dire
- la Gaule, mais non dans toute son étendue.
- Lothaire conservait l&#8217;Italie et recevait, en outre, les
- pays compris entre la Meuse et le Rhin, entre la
- Saône et le Jura, entre le Rhône et les Alpes (Belgique,
- Lorraine, Alsace, comté de Bourgogne, Dauphiné
- et Provence).</p>
-<p>Ce partage de famille, semblable à tous ceux qui
- s'étaient faits jusqu'alors, eut cependant les plus déplorables
- conséquences. Les pays qui formaient la
- part de Lothaire n'étant rattachés ni à la Gaule, ni
- à la Germanie, et trop divers pour devenir eux-mêmes
- un État, devaient être la cause de guerres
- sans fin. La Bourgogne, le Dauphiné, la Provence
- firent plus tard retour à la Gaule comme la nature
- l'indiquait; mais le territoire entre la Meuse et le<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> Rhin, la riante vallée de la Moselle, la pittoresque
- et riche vallée du Rhin, restèrent un éternel sujet de
- discorde entre la France qui réclame et l'Allemagne
- qui détient aujourd'hui ces pays jadis gaulois, romains
- et francs.</p>
-<p><b>Charles le Chauve (843-877).</b>&mdash;Prince faible,
- Charles le Chauve, qui avait reçu la Gaule mutilée,
- ne pouvait même y exercer son autorité. Les ducs
- et les comtes établis dans les provinces s'y déclaraient
- souverains. La France allait se décomposant
- en petits États. Pour comble de malheur, arrivaient
- de nouveaux barbares, les Normands.</p>
-<p><b>Les Normands.</b>&mdash;Nommés ainsi parce qu'ils
- venaient des pays du nord, de la Scandinavie, les
- Normands étaient d'intrépides marins, habiles à manier
- la rame et la voile. Leurs chants ordinaires
- suffisent à les peindre: «Que le pirate dorme sur
- son bouclier, le ciel bleu lui sert de tente.&mdash;Quand
- le vent souffle avec furie, hisse ta voile jusqu'au
- haut du mât. Les vagues bouleversées repoussent
- le pirate; laisse aller; qui amène sa voile est un
- lâche: mieux vaut mourir.&mdash;Si le marchand passe,
- protège son navire, mais qu'il ne refuse pas le tribut.
- Tu es le roi sur les vagues, il est l'esclave de son
- gain.&mdash;Les blessures honorent le pirate; elles
- parent l'homme quand elles se trouvent sur sa poitrine
- ou sur son front.»</p>
-<p>Ces rois de la mer, montés sur leurs barques
- grossièrement construites et ornées à l'avant de
- figures de serpents et de chevaux, arrivent à l'embouchure
- des fleuves: ils se saisissent d'un îlot ou
- d'un poste de difficile accès qui leur sert de cantonnement,
- de retraite en cas de besoin. Le jour, ils<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> restent immobiles dans des baies solitaires ou cachés
- dans les forêts du rivage; la nuit, ils abordent, escaladent
- couvents et châteaux forts, pillent le pays,
- organisent une sorte de cavalerie avec les chevaux
- qu'ils rencontrent et courent en tous sens jusqu'à
- trente ou quarante lieues de leur flotille. A la vue
- de ces guerriers couverts d'un tissu de lames de fer
- disposées en écailles, armés d'une lourde hache,
- d'une épée à deux tranchants ou d'une longue lance,
- l'effroi des populations est indicible; les prières de
- l'époque l'attestent: «De la fureur des Normands
- délivrez-nous, Seigneur!» s'écriaient-elles dans leur
- terreur.</p>
-<p>Cette faiblesse les enhardissait: Paris, Orléans,
- Toulouse furent pillés; les Normands perdent même
- l'habitude de retourner dans leur pays pendant
- l'hiver. Une seule famille se distingue par son courage
- contre ces ravageurs, celle de Robert le Fort,
- comte d'Anjou. Robert acquit une grande renommée
- en repoussant les pirates, mais il périt au combat
- de Brissarthe (865) près d'Angers.</p>
-<p><b>L'empereur Charles le Gros (884-888).</b>&mdash;Le fils
- de Charles le Chauve, Louis le Bègue, ses petits-fils
- Louis III et Carloman ne firent que passer sur le
- trône. La Gaule tomba sous l'autorité d'un descendant
- de Louis le Germanique, l'empereur Charles le
- Gros, qui reconstitua, en 884, l'empire entier de
- Charlemagne. Mais ce prince qui méritait bien son
- surnom était aussi faible en Germanie qu'en Gaule.</p>
-<p>Dans l'été de 885, une nombreuse flottille normande
- conduite par deux redoutables chefs, Godefried
- et Siegfried, remonta le cours de la Seine.
- Elle comptait plus de trois mille barques longues et<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> plates qu'ornaient de grossières figures de serpents
- ou de dragons. Instruits par les malheurs précédents,
- les Parisiens avaient protégé, par des tours,
- sur chaque rive du fleuve, les deux ponts qui mettaient
- leur île en communication avec le pays. Deux
- cents seigneurs, avec leurs hommes, avaient répondu
- à l'appel du comte de Paris Eudes, digne fils de
- Robert le Fort, et s'étaient enfermés dans la ville.
- Aussi le roi des pirates, Siegfried, essaya-t-il de négocier:
- il ne demandait que le passage pour aller en
- Bourgogne. Mais l'évêque de Paris, Gozlin, lui
- répondit: «L'empereur Charles nous a donné Paris
- à garder; si par hasard la défense de ses murs eût
- été confiée à ta foi, ferais-tu pour nous ce que tu
- demandes pour toi?&mdash;Si je le faisais, s'écria fièrement
- le barbare, ma tête devrait tomber sous la
- hache et être jetée aux chiens.» Les Normands
- commencèrent le siège (novembre 885).</p>
-<p>Un an entier les Parisiens repoussèrent les assauts
- des pirates. Une crue subite de la Seine emporta
- une partie du Petit-Pont, et douze guerriers
- restèrent isolés dans la tour construite sur la rive
- gauche: un jour entier ils tinrent tête à l'armée des
- barbares qui finirent par incendier la tour. Les
- douze Parisiens se retirèrent sur les débris du pont
- et continuèrent à combattre: sur la foi qu'ils auraient
- la vie sauve, ils se rendirent; mais ils furent
- massacrés, et l'un d'eux, Hérivée, qu'on voulait
- épargner, refusa noblement de se racheter par une
- rançon.</p>
-<p>Cependant la misère de Paris croissait, car la famine
- était venue, et la peste. L'évêque Gozlin, qui
- soutenait les combattants par ses prières et son<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> exemple, mourut. Alors le comte Eudes s'échappa
- pour aller solliciter le secours de l'empereur Charles
- le Gros. Eudes parvint ensuite à rentrer dans la
- ville, malgré les Normands. Enfin, au mois d'octobre
- (886), sur les hauteurs de Montmartre, parut
- l'armée de Charles lui-même: les Parisiens s'attendaient
- à voir exterminer leurs ennemis. Charles,
- au lieu de combattre, acheta la retraite des Normands
- au prix de sept cents livres d'argent.</p>
-<p>Charles le Gros montrait partout la même lâcheté.
- Aussi les grands de tous les pays l'abandonnèrent
- et le déposèrent à la diète de Tribur en Allemagne
- (887). On ne lui nomma pas de successeur
- comme empereur, et chaque nation se choisit un
- chef particulier: l'empire de Charlemagne était à
- jamais détruit. La Gaule donna la couronne au
- vaillant défenseur de Paris, le duc des Francs,
- Eudes. L&#8217;Italie se partagea entre plusieurs princes.
- Tout le monde d'ailleurs voulait devenir roi: il y
- avait des rois de Bourgogne, de Provence, de Lorraine,
- de Navarre, etc., mais en réalité trois grandes
- nations sortirent seules de ce démembrement de
- l'empire carolingien: la nation française, la nation
- italienne, la nation allemande.</p>
-<p>Eudes, proclamé roi des Francs en 887, régna
- jusqu'en 898. Mais s'il commençait dans la Gaule
- devenue la France, une nouvelle famille de rois, les
- descendants de Charlemagne conservaient encore
- des partisans: un petit-fils de Charles le Chauve,
- Charles le Simple, succéda au roi Eudes.</p>
-<p><b>Charles le Simple (898-922).</b>&mdash;Ce prince qui méritait
- bien son surnom, car il était naïf et simple
- d'esprit, mit fin pourtant, en 912 par le traité<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> de Saint-Clair-sur-Epte, aux incursions des Normands:
- il concéda à leur chef Rollon, qui se fit baptiser
- et épousa la fille de Charles, les rives verdoyantes
- et fertiles de la basse Seine: ce pays forma
- dès lors le duché de Normandie.</p>
-<p>Grâce à la sévérité de Rollon, les Normands perdirent
- leurs habitudes de pillage, la sécurité revint et
- les anciennes populations, soumises à leur autorité,
- travaillèrent avec une telle ardeur que la Normandie
- devint rapidement une des plus riches provinces.</p>
-<p>Charles le Simple, comme ses prédécesseurs, affaiblissait
- par ses libéralités le domaine royal, sans
- pour cela empêcher les grands de se révolter contre
- lui. Il fut renversé du trône en 922 et mourut, au
- château de Péronne, captif d'Héribert, comte de
- Vermandois.</p>
-<p><b>La famille d'Eudes; les ducs des Francs.</b>&mdash;La
- famille d'Eudes, au sein de laquelle s'était maintenu
- le titre de duc des Francs, l'emporta de nouveau
- jusqu'en 936 avec Robert I<sup>er</sup> (922-923), Raoul
- de Bourgogne (923-936). Mais le petit-fils d'Eudes,
- Hugues, comte de Paris, duc des Francs, et
- connu dans l'histoire sous le nom de Hugues le
- Grand, ne jugea pas encore venu le moment de déposséder
- tout à fait la famille de Charlemagne. Il
- rappela lui-même d'Angleterre où on l'avait emmené,
- le jeune fils de Charles le Simple, Louis IV,
- surnommé pour cette raison d'Outre-mer (936).
- Toutefois il entendait bien gouverner comme
- avaient fait jadis les maires du palais.</p>
-<p>A la mort de Louis IV, Hugues ne chercha pas
- non plus à prendre une couronne qui ne pouvait
- tarder à échoir à sa famille; il reconnut Lothaire,<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> fils de Louis. Il mourut lui-même en 956, laissant
- trois fils, dont l'aîné, Hugues Capet, recueillit, avec
- le comté de Paris, le titre de duc des Francs. Lothaire
- (954-986) était un prince actif qui ne put
- cependant secouer la tutelle de Hugues Capet. Il
- mourut en 986.</p>
-<p>Hugues Capet fit reconnaître le jeune Louis V.
- Mais Louis V mourut, au bout d'un an, à la suite
- d'un accident de chasse. Les seigneurs alors, rejetant
- les prétentions de son oncle, Charles de Lorraine,
- élurent pour roi Hugues Capet comte de
- Paris et duc des Francs. Ce fut le chef d'une famille
- qui devait régner durant huit siècles.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V">CHAPITRE V</a></h2>
-<h4>LA FÉODALITÉ</h4>
-<p><b>Les seigneurs et les fiefs.</b>&mdash;Hugues Capet proclamé
- roi, en 987, n'avait reçu qu'un vain titre: il
- n'était rien, car tous les seigneurs étaient rois. Les
- seigneurs, c'étaient les anciens compagnons, les anciens
- leudes du prince. Les rois francs avaient donné
- à leurs compagnons, pour les récompenser de leurs
- services, des chevaux, des armes, puis des terres, des
- forêts, de vastes domaines. Ceux qui étaient ainsi
- récompensés devaient engager leur fidélité au roi,
- leur <i>foi</i>. Les terres données ainsi s'appelèrent les <i>fiefs</i>, et du mot <i>féod</i> nous avons fait féodal. La société
- fut appelée <i>société féodale</i>, et nous nommons
- ce régime <i>la féodalité</i>.</p>
-<p>Celui qui recevait un fief s'agenouillait devant
- son seigneur. Il jurait d'être son <i>homme</i>. Quelques-uns,
- trop fiers ou trop puissants, restaient debout
- en prêtant serment. Le seigneur, à son tour,
- remettait à son homme une motte de gazon, un rameau
- d'arbre comme symbole de la terre que l'autre
- reconnaissait devoir à sa générosité. S'il s'agissait
- d'un grand fief, duché ou comte, le symbole était un
- étendard. Le vassal était obligé de suivre son<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> suzerain à la guerre, de contribuer à sa rançon s'il
- tombait aux mains de l'ennemi, de l'assister quand il
- rendait la justice. Le suzerain, en retour, devait
- protection à son vassal et à sa famille.</p>
-<p><b>Le château.</b>&mdash;Les seigneurs étaient cantonnés
- dans des châteaux; ces forteresses ne furent d'abord
- que des palissades entourées d'un fossé destiné
- à défendre le pays contre les Normands. Aux palissades
- les seigneurs substituèrent des murs en
- pierre d'une épaisseur énorme. Les murs furent
- flanqués de tours crénelées, et enveloppèrent souvent
- une vaste étendue de terrain, de vastes magasins,
- une ferme, quelquefois même un bourg entier. Le
- seigneur se sentait fort dans son château. Au sommet
- de la plus haute tour veillait sans cesse le <i>guetteur</i>.
- Sitôt qu'il apercevait au loin une troupe
- suspecte, il sonnait une cloche. Les cors retentissants
- remplissaient de bruit les cours et les salles.
- Les guerriers se revêtaient de leurs lourdes armures
- de fer. Les archers se plaçaient derrière les créneaux;
- le pont-levis était relevé, la herse abaissée.</p>
-<p>Si l'ennemi n'était pas en grand nombre, le seigneur
- sortait à son tour avec ses hommes: il repoussait
- ceux qui venaient envahir son domaine et
- pénétrait dans celui de son ennemi, brûlant, pillant,
- rendant ravage pour ravage.</p>
-<p>L'hiver, il fallait vaincre l'ennui. C'est alors que
- la châtelaine organisait des fêtes, des jeux, appelait
- des musiciens, ou <i>ménestrels</i>. Un nain ou un être
- difforme, nommé le fou, avait mission d'exciter le
- rire par ses grimaces et ses bons mots. On se réjouissait
- surtout lorsque arrivait au château un de<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> ces poètes appelés <i>trouvères</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> qui s'en allaient chantant
- les exploits de Charlemagne et de Roland.</p>
-<p>Au pied des châteaux se groupèrent les maisons
- des hommes dépendant du seigneur et cultivant les
- terres. Ces maisons formèrent les bourgs quand
- elles étaient pressées les unes contre les autres et enceintes
- d'une palissade ou d'un mur, et les villages,
- quand elles étaient éparses dans la campagne.</p>
-<p>Le seigneur possédait non seulement la terre,
- mais les gens qui travaillaient la terre. Les vilains
- devaient moissonner ses blés, rentrer ses foins, bâtir
- sa demeure, réparer ses chemins sans la moindre rétribution:
- c'était la corvée.</p>
-<p>Seul le seigneur pouvait chasser en tout temps
- sans souci des récoltes: c'était le droit de chasse.</p>
-<p>Seul il avait le privilège d'avoir des pigeons qui
- vivaient aux dépens des champs d'alentour: c'était
- le droit de colombier.</p>
-<p>Dans ses voyages, il se faisait héberger ou il voulait:
- c'était le droit de gîte.</p>
-<p>Les vilains ou roturiers, en acquittant ces droits,
- ces corvées, gardaient une certaine liberté. Ils pouvaient
- avoir une cabane, une terre, s'enrichir même
- s'ils avaient affaire à des seigneurs doux et pacifiques.</p>
-<p>Au-dessous d'eux, les serfs, plus malheureux,
- rappelaient les esclaves antiques. C'étaient les descendants
- de prisonniers de guerre ou d'hommes réduits
- en servitude pour certains crimes, parce qu'ils
- n'avaient pu payer l'amende, ou de pauvres gens<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> qui s'étaient livrés corps et biens, à cause de
- l'affreuse misère. D'autres, par piété ou par repentir,
- s'étaient déclarés serfs des églises, des abbayes.</p>
-<p>Le serf était comme la terre qu'il cultivait, la
- propriété absolue de son maître qui pouvait le donner,
- l'échanger ou le vendre, comme bon lui semblait.
- Les enfants d'un serf devenaient serfs en
- naissant. Si un homme libre épousait une femme
- serve, il tombait en servitude. Le seigneur pouvait
- séparer le serf de sa femme, de ses enfants,
- échanger ces malheureux comme un vil bétail.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI</a></h2>
-<h4>LES CROISADES&mdash;LA CHEVALERIE</h4>
-<p><b>Les premiers Capétiens (987-1108).</b>&mdash;Les premiers
- Capétiens ne purent remédier au désordre
- de la société. C'est à peine s'ils étaient égaux
- aux autres seigneurs. Hugues Capet (987-996)
- écrivait à Adelbert, comte de Périgord, qui refusait
- d'obéir. «Qui t'a fait comte?» L'autre répondit
- insolemment «Qui t'a fait roi?»</p>
-<p>Son fils Robert eut la piété d'un moine, non la
- fermeté d'un roi. Les guerres devinrent si nombreuses,
- les famines si affreuses, qu'on crut à une
- prédiction qui annonçait la fin du monde pour l'an
- 1000. Cette terreur augmenta la puissance et la
- richesse de l'Église à laquelle les seigneurs, pour
- obtenir le pardon de leurs fautes, firent de grandes
- générosités. L&#8217;Église, du reste, chercha à remédier
- au désordre affreux de la société. Sous le règne
- de Henri I<sup>er</sup> (1031-1060), elle publia la <i>Trêve de
- Dieu</i> (1041). La guerre était interdite du mercredi
- soir au lundi matin de chaque semaine, durant le
- carême et l'avent. Après Henri I<sup>er</sup> règne Philippe
- I<sup>er</sup> (1060-1108), qui demeure presque toujours renfermé
- dans ses châteaux ou occupé à combattre les
- vassaux de son domaine.</p>
-<p><b>Conquête de l'Angleterre par les Normands.</b>&mdash;Guillaume,<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> duc de Normandie, était le parent d'un
- roi saxon qui régnait sur l'Angleterre: il prétendit
- à son héritage. En 1066 il réunit autour de lui ses
- vassaux et appela une foule d'aventuriers, leur promettant
- argent et domaines. Avec une flotte nombreuse,
- il traversa la Manche et aborda sur la côte
- méridionale de la grande île. Le duc ne vint à
- terre que le dernier de tous, il fit un faux pas et
- tomba sur la face. Un murmure s'éleva; des voix
- crièrent: «Dieu nous garde! C'est mauvais signe.»
- Mais Guillaume, se relevant, dit aussitôt: «Qu'avez-vous?
- Quelle chose vous étonne? J'ai saisi cette
- terre de mes mains et, par la splendeur de Dieu,
- tant qu'il y en a, elle est à vous.»</p>
-<p>Les Saxons avaient élu pour roi Harald auquel
- on conseillait d'éviter le combat et de faire retraite
- vers Londres en ravageant tout le pays pour affamer
- les étrangers. «Moi, répondit Harald, que je
- ravage le pays qui m'a été donné en garde! Par ma
- foi, ce serait trahison et je dois plutôt tenter les
- chances de la bataille avec le peu d'hommes que
- j'ai, mon courage et ma bonne cause.»</p>
-<p>L'armée de Guillaume se trouva bientôt, à Hastings,
- en vue du camp saxon qui était assis sur une
- longue chaîne de collines et fortifié par un rempart
- de pieux et de claies d'osier. Un Normand, appelé
- Taillefer, poussa son cheval en avant du front de
- bataille et entonna le chant, fameux dans toute la
- Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant,
- il jouait avec son épée, la lançait en l'air avec force
- et la recevait dans sa main droite. Les Normands
- répétaient ses refrains et criaient: «Dieu aide!
- Dieu aide!»</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p>
-<p>La bataille fut vive et acharnée, mais les Saxons,
- ayant commis l'imprudence de quitter leurs retranchements,
- furent vaincus. Harald périt au
- milieu de la mêlée; beaucoup de Saxons ne voulurent
- point survivre à ce désastre et se défendirent
- jusqu'à la mort. Guillaume, maître du pays, y fixa
- les Normands et partagea les terres entre ses soldats.
- La langue française se parla au delà de la
- Manche, et la langue anglaise en a retenu quantité
- de mots et d'expressions.</p>
-<p><b>La première croisade (1095-1099).</b>&mdash;On vit
- bientôt des expéditions autrement grandes et fameuses.
- La Palestine avec Jérusalem était devenue
- la proie des Arabes musulmans, puis des Turcomans,<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> bien plus farouches.</p>
-<p>Or les chrétiens allaient en grand nombre visiter
- Jérusalem et les lieux saints. C'était le pèlerinage,
- comme on disait. Les chrétiens qui accomplissaient
- ce pèlerinage furent exposés à de violents outrages.
- Un pèlerin français, Pierre l'Ermite, vint raconter
- aux peuples de l'Europe ces persécutions, les excitant
- à la guerre sainte. Pierre l'Ermite s'appelait
- de son vrai nom Pierre d'Achères (des environs
- d'Amiens). Il avait été guerrier, puis s'était fait
- ermite, d'où son surnom de Pierre l'Ermite. Ayant
- fait le pèlerinage de la Terre Sainte, il fut vivement
- ému des souffrances des chrétiens d'Orient et vint
- les raconter au pape Urbain II. Encouragé par lui,
- Pierre l'Ermite traversa l&#8217;Italie, puis la France.
- Monté sur une mule, un crucifix à la main, les pieds<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> nus, portant une pauvre robe attachée par une grosse
- corde, il prêcha la guerre contre les infidèles et
- appela les chrétiens à la délivrance du tombeau du
- Christ.</p>
-<p>Le pape Urbain II, Français de naissance, convoqua
- à Clermont en Auvergne un concile où, avec
- les prélats, affluèrent les seigneurs et une multitude
- de peuple. Pierre l'Ermite raconta de nouveau les
- malheurs des chrétiens de la Palestine. Le pape
- exhorta les Francs à cesser leurs guerres et à mettre
- leur bravoure au service de la religion. Tous répondirent
- par un même cri: «Dieu le veut! Dieu
- le veut!» (1095). Nobles et vilains firent v&#339;u de
- partir pour la guerre sainte; comme signe de ce
- v&#339;u, ils attachèrent à leur épaule une croix d'étoffe
- rouge: ce qui leur fit donner le nom de <i>Croisés</i>, et
- à l'expédition le nom de <i>Croisade</i>. Tout le monde
- voulait partir pour la croisade. Les pauvres gens
- entassaient dans des charrettes tout ce qu'ils avaient.
- Les premiers prêts, ils se mirent en route sous la
- conduite de Pierre l'Ermite et de Gauthier sans
- Avoir. A la vue de chaque ville nouvelle, les
- femmes et les enfants, dans leur simplicité, demandaient:
- «Est-ce donc là Jérusalem?» Cette
- foule traversa l'Allemagne en pillant pour vivre
- et arriva décimée en Asie, où elle fut exterminée.</p>
-<p>L'armée des seigneurs ne s'ébranla qu'après de
- longs préparatifs. Elle formait une masse de cent
- mille chevaliers, six cent mille fantassins (1096),
- et avait à sa tête des chefs expérimentés à la tête
- desquels on distinguait Godefroy de Bouillon, Raymond
- de Toulouse, Hugues de France, Étienne de<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> Blois, le Normand Bohémond, prince de Tarente
- (en Italie) et son cousin Tancrède.</p>
-<p>Après deux batailles sanglantes, les Turcs se contentèrent
- de harceler par leur cavalerie légère les
- lourds chevaliers; ils laissèrent combattre pour eux
- la faim, la misère, l'intempérie des vents, l'ardeur
- brûlante du soleil. Jusqu'en Syrie, chaque pas fut
- marqué par des cadavres. Là se trouvait la puissante
- et riche Antioche. Les croisés, épuisés et
- quoique réduits de moitié, étaient encore au nombre
- de 300,000 hommes. Il fut impossible de nourrir
- ces masses pendant un siège qui dura sept mois:
- la famine était affreuse. Les intrigues de l'habile
- Normand Bohémond parvinrent cependant à rendre
- les chrétiens maîtres de la ville, où ils trouvèrent,
- après une abondance de quelques jours, la disette
- et l'épidémie.</p>
-<p>Pour comble de maux, arrivait une grande armée
- turque. Un instant le découragement fut extrême.
- Tout à coup l'enthousiasme succède à cette torpeur:
- le bruit s'est répandu qu'un prêtre de Marseille
- vient de trouver en terre la lance qui avait percé
- le côté du Christ; alors ces malheureux, qui n'attendaient
- plus que la mort, maintenant pleins de force
- et de courage, se précipitent sur les Turcs, qu'ils
- mettent en pleine déroute (1098).</p>
-<p>D&#8217;Antioche, l'armée s'avance lentement sur Jérusalem.
- Tout à coup, au revers d'une colline de
- sable rougeâtre et sans verdure, elle s'arrête. A
- quelque distance s'élevait une ligne de remparts, des
- portes, des tours, des temples, des édifices. Le
- même cri Jérusalem! sortit de toutes les bouches
- poussé par soixante mille personnes qui seules survivaient<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> à ces trois années d'épreuves (1099). Les
- croisés ne purent maîtriser leur enthousiasme et
- marchèrent à l'assaut, mais ils furent repoussés et
- durent se résigner à faire un siège régulier. Au
- bout de cinq semaines ils étaient en mesure de tenter
- une attaque mieux concertée. Ils firent rouler au
- pied des murailles de hautes tours surmontées de
- ponts-levis qui s'abattaient sur les parapets. Pendant
- deux jours on combattit avec une égale fureur.
- Vers le milieu de la seconde journée (un vendredi,
- le 14 juillet 1099) les croisés réussirent à pénétrer
- dans la ville, et un horrible carnage suivit la victoire.</p>
-<p>Les croisés s'accordèrent à choisir, pour garder
- et gouverner le nouveau royaume chrétien, Godefroy
- de Bouillon, qui, loin de s'en montrer plus fier,
- n'en fut que plus humble. Il ne voulut pas prendre
- le titre de roi, mais celui de <i>défenseur du saint
- sépulcre</i>. Il dit: «qu'il ne voulait pas porter une
- couronne d'or là où le roi des rois avait porté une
- couronne d'épines.» Les députés d'une peuplade
- étant venus lui parler le trouvèrent assis sur un
- sac de paille; ils s'en étonnèrent. «La terre, leur
- dit-il, doit être le siège des hommes pendant leur
- vie, puisqu'elle leur sert de sépulture après leur
- mort.»</p>
-<p><b>Louis VI.</b>&mdash;La croisade avait amené l'éloignement
- et la mort d'un grand nombre de seigneurs; les
- efforts des villes qui cherchaient à obtenir des
- chartes de commune, embarrassaient les autres. Cet
- affaiblissement des seigneurs profita au roi de
- France qui n'avait pas bougé de ses châteaux.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span></p>
-<p>Le fils de Philippe I<sup>er</sup>, Louis VI (1108-1137),
- surnommé le Gros, mais plus justement appelé
- l&#8217;Éveillé, releva l'autorité royale. Modèle des chevaliers,
- toujours prêt à défendre le pauvre et l'orphelin,
- il fit, durant son règne de vingt-neuf ans,
- une guerre sans merci aux seigneurs pillards que
- les auteurs du temps comparent à des loups dévorants.</p>
-<p><b>Louis VII (1137-1180).</b>&mdash;Le roi Louis VII fut
- un prince moins habile que son père. Il fit une
- guerre contre le comte de Champagne. Dans cette
- guerre, l'église de Vitry fut brûlée et treize cents
- personnes périrent (1142). Louis VII, alors plein
- de repentir, voulut diriger une expédition en Terre
- Sainte. Ce fut la deuxième croisade, que prêcha
- saint Bernard, mais elle n'eut pas de brillants résultats.</p>
-<p>Louis VII avait épousé une riche héritière, Eléonore
- d'Aquitaine. Mais, après la croisade, il la
- répudia. Le roi perdit ainsi la dot que la reine lui
- avait apportée, les plus belles provinces du Centre
- et du Midi, plus de treize de nos départements.</p>
-<p>Eléonore épousa Henri Plantagenet,<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> comte
- d'Anjou, héritier de la Normandie et, quelques années
- après, roi d'Angleterre, sous le nom de Henri
- II. Une grande partie de la France (équivalant à
- vingt et un de nos départements) appartint alors
- aux rois anglais.</p>
-<p><b>Philippe Auguste (1180-1223).</b>&mdash;Le fils que
- Louis VII, après son divorce avec Eléonore, avait
- eu d'un autre mariage, Philippe, devait mériter le<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> surnom d'Auguste. Arrivé au trône à l'âge de
- quinze ans (en 1180), il sut résister aux barons indociles
- comme au roi d'Angleterre, organiser ses
- domaines, et il compte parmi les plus grands rois.
- Philippe fit la guerre au roi d'Angleterre, Henri II,
- et soutint ses fils révoltés contre lui. L'un d'eux,
- Richard, était même devenu l'ami de Philippe, mangeait
- à sa table et combattait avec lui contre le roi
- Henri. Celui-ci étant mort en 1189, Richard lui
- succéda. D'abord rien ne parut changé. Philippe
- et Richard restèrent amis.</p>
-<p>Le royaume de Jérusalem venait d'être détruit.
- La ville sainte avait dû se rendre au sultan Saladin
- (1187). Guillaume, archevêque de Tyr, vint raconter
- en Europe les malheurs de la Palestine. Philippe
- Auguste partit pour la troisième croisade et
- Richard promit de le suivre (1190). En Palestine,
- les croisés assiégèrent et prirent Ptolémaïs. Mais
- les deux amis se brouillèrent. Richard, querelleur,
- hautain, ne tarda pas à blesser Philippe, plus calme,
- plus avisé. Philippe, en prince prudent, se hâta de
- revenir dans son royaume (1192).</p>
-<p><b>Richard C&#339;ur de Lion.</b>&mdash;Richard était demeuré
- longtemps en Asie à batailler contre les Sarrasins.
- Il revenait toujours de la mêlée hérissé de flèches,
- «semblable à une pelote couverte d'aiguilles.»
- Longtemps les musulmans parlèrent de ses exploits.
- Lorsqu'un cheval, effrayé par quelque buisson, se
- cabrait, son maître lui disait: «Crois-tu donc que
- ce soit l'ombre du roi Richard?» Le roi anglais
- ne put néanmoins reprendre Jérusalem. Il quitta
- la Terre Sainte après avoir conclu un traité avec
- Saladin. Richard, au retour de la Palestine, fut<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> obligé de traverser le duché d'Autriche, dont il avait,
- à la croisade, insulté le souverain. Reconnu, arrêté,
- livré à l'empereur d'Allemagne, Henri VI, il subit
- quatorze mois de captivité.</p>
-<p>Selon la légende, un fidèle trouvère, Blondel, découvrit
- sa prison en chantant près de sa tour ses airs
- favoris. Les barons et le peuple anglais rachetèrent
- leur roi au prix de 150.000 marcs d'argent
- (1194). Devenue libre, Richard voulut se venger
- du roi de France. Une guerre de cinq ans n'aboutit
- qu'à d'inutiles ravages. Incapable de repos et toujours
- avide de gain, Richard courut dans le Limousin
- assiéger le château de Chalus, dont le seigneur,
- disait-on, cachait un trésor: il périt frappé d'une
- flèche (1199), et son frère Jean se fit reconnaître
- roi d'Angleterre.</p>
-<p>Jean, homme à la fois lâche et cruel, poignarde
- son neveu Arthur qu'on voulait lui opposer. Philippe
- profite de l'indignation soulevée par ce crime
- pour citer son vassal homicide devant les seigneurs
- de sa cour (1203). Jean se garde bien de paraître.
- La cour prononce la confiscation des provinces qu'il
- tenait, en fief, du roi de France, et Philippe a bientôt
- mis la main sur la Normandie, l'Anjou, la Touraine,
- le Poitou. Jean ne voulut pas même se déranger
- d'une partie d'échecs pour répondre aux
- habitants de Rouen qui venaient le prier de les
- secourir. Puis regrettant ses belles provinces, il
- appela l'empereur d'Allemagne, Otton IV, pour
- l'aider à reprendre les pays qu'il n'avait pas su défendre.
- Les comtes de Flandre et de Boulogne entrèrent
- dans la ligue, voulant arrêter les progrès de
- la royauté française qui cherchait à ressaisir, à réunir<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> ses domaines épars. Mais le plus grand nombre
- des seigneurs, avec les milices communales, se réunirent
- autour de Philippe Auguste qui marcha au-devant
- de l'armée ennemie, composée de Flamands,
- d'Allemands et d'Anglais.</p>
-<p><b>La bataille de Bouvines.</b>&mdash;A mi-chemin de
- Tournai à Lille, en Flandre, se trouve le village de
- Bouvines. La petite rivière de la Marque coule près
- de là et on la franchissait sur un pont rustique.
- Philippe faisait passer cette rivière à ses troupes;
- une partie des milices communales l'avait déjà franchie;
- le roi fatigué et accablé par la chaleur (c'était
- le 27 juillet 1214), se reposait sous l'ombre d'un
- frêne, près d'une chapelle, lorsque l'on annonça que
- l'ennemi approchait. Aussitôt le roi se leva, entra
- dans l'église et, après une courte prière, il se fit armer
- et monta à cheval d'un air tout joyeux comme
- s'il eût été convié à une noce ou à quelque fête. On
- criait de toutes parts dans la plaine: Aux armes,
- barons! aux armes! les trompettes sonnaient et les
- corps de bataille qui avaient déjà passé le pont retournaient
- en arrière.</p>
-<p>A midi on vit déboucher toute l'armée des coalisés.
- L'empereur Otton avec le comte de Flandre,
- Fernand, et le comte de Boulogne commandaient les
- principaux corps des alliés: au centre de leur armée
- on voyait un char traîné par quatre chevaux où se
- dressaient les armes impériales; «l'aigle d'or tenait
- dans sa serre un énorme dragon dont la gueule
- béante, tournée vers les Français, paraissait vouloir
- tout avaler,» dit un chroniqueur. Pour Philippe, il
- était venu se placer au premier rang et n'avait pas
- même, dans son impatience; attendu l'<i>oriflamme</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> bannière que les rois de France partant en guerre
- allaient prendre à l'abbaye de Saint-Denis.</p>
-<p>Le combat fut d'abord acharné du côté des Flamands.
- Mais le comte de Flandre, Fernand, est
- blessé et pris; de ce côté, la victoire est bientôt
- assurée. Au centre, Philippe Auguste avait couru
- un grand danger. Les Allemands avaient pénétré
- jusqu'à lui et l'avaient renversé de cheval au moyen
- de leurs hallebardes. Un seigneur est presque seul
- à le protéger, frappant d'une main et élevant de
- l'autre la bannière royale en signe de détresse. Les
- chevaliers accourent. Philippe est délivré. Otton,
- enveloppé à son tour, faillit bien aussi être pris ou
- tué. Son cheval est blessé, se cabre, se dégage et
- dégage en même temps son maître, qui s'enfuit au
- plus vite hors de la mêlée. Le char impérial d'Otton
- fut brisé en mille pièces. Les Anglais furent les
- derniers rompus, mais le comte de Boulogne, qui
- les commandait, fut pris. De toutes parts la victoire
- était complète.</p>
-<p>Le retour de Philippe Auguste fut un vrai
- triomphe. A Paris, les bourgeois et la multitude
- des écoliers firent une fête sans égale; le jour ne
- suffisant pas, ils festoyèrent la nuit avec de nombreuses
- lumières. Le peuple sentait l'importance
- de cette victoire sur les étrangers: c'était la première
- victoire nationale.</p>
-<p><b>Saint Louis.</b>&mdash;Philippe Auguste mourut en
- 1223, laissant un royaume agrandi et surtout bien
- administré, car il fut un prince législateur aussi bien
- que guerrier. Son fils Louis VIII, prince brave et
- surnommé C&#339;ur de Lion, régna peu, mais réussit à
- pacifier le Midi, où les seigneurs du Nord avaient<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> fait contre les Albigeois, qu'on accusait d'hérésie,
- une croisade terrible et sanglante. La royauté recueillit
- les fruits de cette sinistre expédition sans
- s'y compromettre, et le Languedoc fut dès lors rattaché
- aux domaines de la couronne. Louis VIII
- laissa plusieurs enfants dont l'aîné n'avait que douze
- ans (1226). La reine Blanche de Castille prit en
- mains la régence; pieuse et charitable, Blanche n'en
- était pas moins d'une rare fermeté; elle conjura tous
- les périls, triompha d'une ligue que les seigneurs
- avaient formée contre la royauté, et livra un pouvoir
- affermi à son fils Louis IX que ses belles leçons
- avaient orné de toutes les qualités et de toutes les
- vertus.</p>
-<p>Blanche de Castille avait surtout rendu le plus
- grand service à son fils en veillant avec une extrême
- sollicitude à son éducation. Elle l'élevait comme
- un enfant appelé à gouverner un grand royaume et
- le nourrit dans les sentiments de la plus austère
- piété, lui mettant devant les yeux bons exemples
- et bons enseignements. Louis rappelait plus tard
- que sa mère lui avait fait entendre qu'elle aimerait
- mieux le voir mort que le voir commettre un seul
- péché mortel.</p>
-<p>Même quand il allait, pour se récréer, en bois ou
- en rivière, il était toujours accompagné de son
- maître, qui ne cessait de l'instruire. Aussi devint-il
- un prince savant pour son temps, et, comme il inclinait
- naturellement aux vertus que sa mère s'appliquait
- à lui faire aimer, il ne cessa de les pratiquer
- sur le trône.</p>
-<p><b>La croisade d&#8217;Égypte.</b>&mdash;Louis IX, en 1244, tomba
- gravement malade. Il fit v&#339;u alors, s'il guérissait,<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> d'aller en Terre Sainte. Ce fut la septième
- croisade. L'expédition fut dirigée contre l'Égypte,
- parce que le sultan de ce pays s'était emparé de
- Jérusalem. L'armée débarqua devant Damiette en
- Égypte (1249). Louis IX, impatient, se jeta, l&#8217;épée
- au poing, dans la mer pour aller attaquer les Sarrasins
- rangés sur le rivage. Les Sarrasins s'enfuirent;
- la ville fut prise.</p>
-<p>L'année suivante, la peste envahit l'armée, et il
- fallut songer à la retraite. Mais les musulmans
- enveloppèrent les Français, qui furent obligés de se
- rendre.</p>
-<p>Les malheurs de ces expéditions mirent dans tout
- son relief la fermeté et la patience de Louis IX.
- Malade lui-même et pouvant à peine se soutenir, il
- avait voulu néanmoins demeurer à l'arrière-garde.
- Prisonnier, il montra une sérénité inaltérable.</p>
-<p>Le sultan demanda, pour la rançon de Louis IX,
- Damiette et un million de pièces d'or. Louis répondit
- qu'il rendrait Damiette pour sa rançon et payerait
- pour celle de ses gens le million de pièces: car «un
- roi de France, dit-il, ne devait point se racheter à
- prix d'argent.» Mais quelques jours après, le sultan
- était égorgé par les émirs. Louis IX fut en
- péril. Un émir furieux se présenta à lui, tenant à
- la main un glaive ensanglanté: «Que me donneras-tu,
- dit-il, pour avoir tué ton ennemi qui t'eût fait
- mourir s'il eût vécu?» Louis ne répondit point.
- On dit même que les émirs, pleins d'admiration
- pour sa noblesse d'âme, songèrent un moment à le
- prendre pour roi. Enfin ils le délivrèrent, lui et
- l'armée. Un seigneur vint dire joyeusement qu'en
- pesant l'or de la rançon on avait fait tort aux Sarrasisn<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> de dix mille livres. Le roi se fâcha et ordonna
- de les rendre.</p>
-<p>Louis ne veut pas encore rentrer en Europe; il va
- en Syrie fortifier les derniers boulevards des chrétiens,
- Césarée, Ascalon, Saint-Jean-d'Acre. Il y
- resta même près de deux ans après la mort de sa
- mère Blanche de Castille, dont l'administration vigilante
- avait conservé la paix au royaume. Un épisode
- du retour achève de faire connaître saint Louis.
- En vue de Chypre, son vaisseau qui a heurté un
- écueil est sur le point de sombrer; on supplie instamment
- le roi de passer sur un autre vaisseau, avec sa
- femme Marguerite de Provence, qui l'a suivi dans
- sa terrible expédition. «Non, dit le roi, si je quitte
- ce navire le pilote en prendra moins de soin, et cinq
- cents personnes qui aiment autant leur vie que moi
- la mienne, périront; j'aime mieux mettre mon
- corps, ma femme et mes enfants en la main de
- Dieu que de faire si grand dommage à tant de
- gens.»</p>
-<p>Louis IX était la charité même. Comme les
- seigneurs murmuraient de voir tant d'argent employé
- en charités, le roi dit: «J'aime mieux que
- l'excès de mes dépenses soit fait en aumônes pour
- l'amour de Dieu, qu'en luxe ou en vaine gloire de
- ce monde.» On le voyait réunir deux cents, trois
- cents pauvres autour de lui et leur distribuer de
- l'argent. Une fois, à l'entrée d'une ville, une pauvre
- vieille femme qui était à la porte de sa maisonnette,
- dit au roi en lui montrant un pain qu'elle tenait en
- sa main: «Bon roi, de ce pain qui est de ton aumône
- est soutenu mon mari qui est malade.» Alors
- le roi prit le pain en sa main, et dit: «C'est d'assez<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> dur pain.» et il entra dans la maison pour visiter
- le malade.</p>
-<p>Un jour, on le vit, à Compiègne, servir cent
- trente-quatre malades de sa personne. Il ne craignait
- pas d'approcher des lépreux, et de les secourir,
- de leur donner lui-même à manger. Le pieux roi
- fonda la maison des aveugles de Paris, appelée les <i>Quinze-Vingts</i>, parce qu'elle était destinée à trois
- cents aveugles (quinze fois vingt).</p>
-<p><b>La huitième croisade.</b>&mdash;Louis IX ne pouvait se
- consoler de l'issue malheureuse de sa première croisade.
- Affaibli par l'âge et les austérités, il voulut
- en entreprendre une nouvelle: ce fut la huitième et
- dernière croisade.</p>
-<p>La flotte française se dirigea du côté de l'Afrique.
- A peine débarqué sur le rivage de Tunis, près de
- l'ancienne Carthage, Louis IX fut atteint avec une
- grande partie de ses soldats par la peste. Il voulut,
- sentant sa dernière heure approcher, et pour donner
- encore un exemple d'humilité, qu'on le couchât sur
- un lit de cendres. Les dernières paroles qu'il
- adressa à son fils sont le plus beau testament royal:
- «Beau fils, dit-il, aie le c&#339;ur doux et compatissant
- aux pauvres: ne mets pas de trop grands impôts
- sur ton peuple, si ce n'est par nécessité, pour ton
- royaume défendre. Fais justice et droiture à chacun,
- tant au pauvre qu'au riche.»</p>
-<p>Le pieux roi montrait la plus sereine résignation
- au milieu de ses souffrances. Il rendit l'âme le
- 25 août 1270 au milieu de la désolation générale.
- Au même moment, on entendit le son de joyeuses
- trompettes. C'était le frère de saint Louis, Charles
- d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, qui annonçait<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> son arrivée. Charles ne put que recueillir et ramener
- les débris de l'armée.</p>
-<p>Aujourd'hui le drapeau français flotte sur cette
- plage de Tunis illustrée par la mort de saint Louis.</p>
-<p><b>Philippe le Hardi (1270-1285).</b>&mdash;Le fils de saint
- Louis, Philippe le Hardi, fut un prince sage et pieux,
- mais ne justifia nullement durant son règne de
- quinze ans le surnom de Hardi qu'on lui avait donné
- sur la plage de Tunis. Le seul résultat important
- de son règne fut la réunion du comte de Toulouse
- à la couronne après la mort d'Alphonse de Poitiers,
- comte de Toulouse (1270), oncle de Philippe, qui
- avait épousé l&#8217;héritière de cette riche province.
- Cette réunion, accomplie en exécution du traité de
- Meaux de 1229, achevait de joindre la France du
- midi à celle du nord.</p>
-<p>Un frère de saint Louis, Charles d'Anjou, était
- devenu roi de Naples et de Sicile. Mais la tyrannie
- des Français amena un soulèvement en Sicile et un
- affreux massacre des Français, à Palerme, le lundi
- de Pâques 1282, à l'heure des vêpres. De là, le nom
- de <i>vêpres siciliennes</i> donné à ce massacre que Philippe
- le Hardi voulut venger en faisant la guerre
- au roi d'Aragon, qui avait soutenu les Siciliens.
- Cette expédition (1248) fut stérile et Philippe mourut
- au retour (1285), à Perpignan.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII</a></h2>
-<h4>PHILIPPE LE BEL ET SES FILS&mdash;LES VALOIS&mdash;GUERRE
- DE CENT ANS</h4>
-<p><b>Philippe le Bel (1285-1314).</b>&mdash;Philippe le Bel
- fut en tout l'opposé de son aïeul saint Louis. Autant
- l'un avait aimé la justice et la paix; autant
- l'autre chercha le succès par une politique déloyale
- et guerrière. Tous deux poursuivaient le même
- but; fortifier l'autorité royale. Saint Louis y réussit
- naturellement, par la sagesse de son administration
- et le prestige de ses vertus. Philippe le Bel se
- vit sur le point d'échouer par suite de ses violences.</p>
-<p>Philippe avait d'abord enlevé la Guyenne à Édouard
- I<sup>er</sup> d'Angleterre; mais il fut forcé de la lui
- rendre en 1299 et crut bien faire en mariant sa fille
- Isabelle au fils d'Édouard. Ce mariage devait être
- plus tard la cause des prétentions des rois d'Angleterre
- à la couronne de France.</p>
-<p>Toujours à court d'argent, Philippe le Bel ne cessait
- d'en demander au clergé et le pape protestait.
- Boniface VIII, d'ailleurs, renouvelant les traditions
- de plusieurs papes célèbres, surtout de Grégoire
- VII, prétendait régenter les rois. La querelle
- devint si vive que Boniface appela le clergé français
- à Rome afin de travailler avec lui à la correction du
- roi et du gouvernement de la France. Philippe<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> chercha contre le pape un appui dans la nation. Il
- convoqua, pour la première fois, avec les nobles et
- le clergé, les députés des villes qui formaient ainsi
- le troisième ordre ou tiers état. C'est ce qu'on appelle
- la réunion des <i>Trois États</i> ou <i>États généraux</i>.
- La lutte devint si vive que le pape voulait déposer
- le roi. Mais Philippe envoya un de ses légistes en
- Italie, Guillaume de Nogaret, qui se rendit maître
- de la personne du pape. Boniface VIII, outragé,
- mourut de douleur (1303), et Philippe fit arriver
- au trône pontifical Clément V, qui transporta le
- Saint-Siège à Avignon en France.</p>
-<p><b>Les fils de Philippe le Bel (1314-1328).</b>&mdash;Les
- trois fils de Philippe le Bel régnèrent et moururent
- l'un après l'autre dans l'espace de quatorze ans
- (1314-1328). Louis X le Hutin ou le Querelleur
- sacrifia d'abord aux vengeances des seigneurs un
- des ministres de son père, Enguerrand de Marigny.
- Puis il affranchit les serfs du domaine royal. Il ne
- laissait point de fils et, en vertu de la loi salique,
- Philippe, frère de Louis X, lui succéda. Philippe V
- (1316-1322) rendit de sages ordonnances, mais lui-même
- n'eut que des filles, qui furent écartées du
- trône. Le frère de Philippe, Charles IV, mourut
- également sans laisser de fils, et la ligne des Capétiens
- directs s'éteignit (1328).</p>
-<p><b>Philippe VI de Valois (1328-1350); la guerre de
- Cent Ans.</b>&mdash;Le roi d'Angleterre, Édouard III, petit-fils
- de Philippe le Bel par sa mère Isabelle, réclamait
- la couronne de France. Mais on avait déjà
- appliqué deux fois la loi salique, et les barons français
- ne voulaient point y renoncer au moment où
- elle devenait une garantie pour la nationalité française.<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> Ils ne voulaient point d'un roi anglais.
- Aussi choisirent-ils pour roi un prince français,
- Philippe de Valois, qui descendait de Charles de
- Valois, frère de Philippe le Bel. Cette famille était
- donc une branche collatérale des Capétiens. L'avènement
- de Philippe de Valois, ravivant l'ancienne
- rivalité de la France et de l'Angleterre, fut la cause
- d'une guerre acharnée qui, sauf quelques intervalles,
- devait durer cent ans.</p>
-<p><b>Bataille de Crécy.</b>&mdash;En 1346, Édouard III envahit
- et pilla la Normandie. Les barons de France
- accoururent en si grand nombre sous la bannière de
- Philippe, que les Anglais, forcés de se replier, se
- trouvèrent dans une situation dangereuse. Édouard
- III, avec le sang-froid qui caractérisait déjà les Anglais,
- s'arrêta près du village de Crécy, prit position
- sur une colline et fit faire un grand parc avec les
- charrettes de l'armée. Ses archers se placèrent, les
- uns sur les chariots, les autres dessous, cherchant à
- se bien couvrir.</p>
-<p>Cependant, le roi de France, parti d'Abbeville,
- chevauchait, bannières déployées, au milieu d'une
- foule de seigneurs montés sur de beaux chevaux et
- richement parés. Ils arrivaient confusément, pleins
- d'orgueil, se disputant à qui le premier verrait
- l'ennemi. Les archers génois placés en avant se
- plaignent de ne pouvoir se servir de leurs arcs dont
- les cordes sont humides; Philippe ordonne à ses
- gens d'armes de tuer cette canaille qui lui barre le
- chemin; le désordre se met dans l'armée française;
- les archers anglais, qui ont abrité leurs arcs, tirent
- à coup sûr dans cette mêlée.</p>
-<p>Tout à coup un bruit terrible éclate, on eût cru<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> entendre le tonnerre: c&#8217;était l'artillerie, dont les Anglais
- se servaient pour la première fois dans une
- bataille et qui fit plus de peur que de mal. Édouard,
- du haut d'un moulin qu'on montre encore à Crécy,
- voyait les seigneurs français arriver tout désordonnés,
- entremêlés, s&#8217;étouffer les uns les autres ou périr
- sous les flèches de ses archers, sous les coups des
- haches et des épées de ses hommes d'armes.</p>
-<p>Plus de 30,000 soldats, 1200 chevaliers, 80 seigneurs,
- 11 princes et un roi restèrent sur le champ
- de bataille. C'était le vieux roi de Bohême Jean de
- Luxembourg, qui, aveugle, avait lié son cheval à
- celui de deux chevaliers et était allé périr au plus
- épais de la mêlée en donnant un dernier coup de
- lance. On eût pu dire que tous dans cette armée
- allaient en aveugles comme le roi Jean, liés les uns
- aux autres par un faux point d'honneur.</p>
-<p>C'était le 26 août 1346. Le soir, un petit groupe
- de chevaliers harassés se présente devant le château
- de Broye. Les ponts étaient déjà relevés, les portes
- fermées. «Qui êtes-vous? demanda le châtelain.&mdash;Ouvrez,
- ouvrez, répondit le chef de la troupe,
- c'est l'infortuné roi de France.» C'était Philippe,
- en effet, qu'on avait difficilement éloigné du champ
- de bataille; quelques seigneurs à peine l'accompagnaient,
- restes de la brillante noblesse qui l'entourait
- le matin.</p>
-<p><b>Prise de Calais; dévouement d'Eustache de Saint-Pierre.</b>&mdash;Le
- vainqueur alla aussitôt mettre le siège
- devant Calais; il y fut retenu plus de dix mois, mais
- il détestait les habitants de cette ville, qui par leurs
- courses sur mer avaient causé de grands dommages
- au commerce anglais. Pour montrer sa ferme résolution<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> de s'emparer de la place, il traça autour d'elle,
- non plus seulement un camp, mais une véritable
- ville. Philippe VI essaya en vain de secourir Calais;
- il ne put approcher, et l'héroïque gouverneur Jean
- de Vienne dut enfin capituler (1347).</p>
-<p>Édouard III voulait d'abord que la ville se rendît
- à discrétion; il exigea ensuite que six bourgeois
- vinssent lui apporter les clefs de la place. La désolation
- fut grande dans Calais. Alors Eustache de
- Saint-Pierre se dévoua avec cinq autres bourgeois;
- ils allèrent pieds nus, la corde au cou, présenter au
- roi anglais les clefs de la ville. Celui-ci ordonna
- aussitôt de faire venir le bourreau. Les seigneurs
- intercédaient inutilement en faveur de ces malheureux.
- Le roi n'écouta rien et répéta son ordre cruel.
- La reine alla se jeter aux pieds d'Édouard, le suppliant
- d'avoir pitié de ces hommes. Le roi attendit
- un peu, dit l'historien du temps, Froissart, et
- regarda la bonne dame sa femme qui pleurait à
- genoux; le c&#339;ur lui mollit et il dit: «Vous me priez
- tant que je ne vous ose refuser, et quoique je le fasse
- avec peine, je vous les donne.» La reine fit lever les
- six bourgeois, les fit revêtir et donner à dîner et
- reconduire dans la ville.</p>
-<p>Édouard chassa tous les habitants de Calais et repeupla
- la ville avec des familles anglaises.</p>
-<p><b>Jean II le Bon (1350-1364).</b>&mdash;Le fils de Philippe,
- Jean, qui lui succéda en 1350, et que bien à
- tort on a surnommé le Bon, était un prince violent,
- téméraire et prodigue. Il recommença la guerre
- contre les Anglais et s'attira une défaite plus honteuse
- encore, plus désastreuse que la défaite de
- Crécy. En 1356, le prince de Galles, fils d'Édouard<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> III, et surnommé le <i>prince Noir</i>, à cause de son armure,
- descendit en Guyenne, ravagea le riche Languedoc,
- le Limousin, le Berry, et s'avança sur la
- Loire.</p>
-<p>Le roi Jean marcha contre lui, le dépassa et lui
- coupa la retraite. Le prince de Galles se trouva
- presque bloqué près de Poitiers. Il s'était retranché,
- comme son père à Crécy, sur une colline; mais
- pressé par la famine, il négociait. Les chevaliers
- français demandèrent le combat, et la bataille s'engagea
- précipitamment. Le premier corps s'élança,
- sans être soutenu, dans un chemin creux, seule route
- qui menât aux Anglais; les archers, postés à droite
- et à gauche, le criblèrent de flèches et le mirent en
- déroute. Le second corps arriva trop tard et fut
- culbuté à son tour. «La bataille est à nous,» dit un
- des meilleurs capitaines anglais, Jean Chandos, au
- prince de Galles; et fondant à bride abattue, avec
- toutes les forces anglaises, sur le troisième corps
- français, il le dispersa.</p>
-<p>Restait la division du roi Jean. Celui-ci, croyant
- bien faire en imitant mal les Anglais, commanda à
- ses chevaliers de mettre pied à terre: autour de lui
- se forme un bataillon carré qui reçoit vigoureusement
- les charges de la cavalerie ennemie. Mais
- ces lourds chevaliers, revêtus d'armures de fer, n'étaient
- pas hommes à soutenir longtemps un combat
- à pied: l'infanterie anglaise, plus agile, arriva à son
- tour. Les Français furent rompus. Le roi Jean
- avait à côté de lui son plus jeune fils, Philippe, il
- veut l'éloigner. L'enfant obéit d'abord et monte à
- cheval; mais il revient presque aussitôt, et, ne pouvant
- frapper comme son père, il s'abritait derrière<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> lui en criant: «Père, gardez-vous à droite! père,
- gardez-vous à gauche!» Ce combat héroïque ne
- pouvait durer. Jean, blessé, entouré d'un cercle
- d'ennemis, fut obligé de se rendre. Une foule de
- comtes et de barons furent, avec lui, emmenés prisonniers
- en Angleterre.</p>
-<p>Le roi Jean fut délivré moyennant une rançon de
- trois millions d'écus d'or qui vaudraient aujourd'hui
- deux cent cinquante millions de notre monnaie. Il
- donna comme otages deux de ses fils et plusieurs
- seigneurs. Un de ses fils, le duc d'Anjou, quitta
- Londres et refusa d'y retourner. Le roi Jean, qui
- n'avait pu encore payer sa rançon entière, irrité de
- ce manque de foi, retourna se constituer lui-même
- prisonnier et mourut à Londres en 1364.</p>
-<p><b>Charles V le Sage (1364-1380).</b>&mdash;Le fils de Jean
- le Bon, Charles, instruit par le malheur et qui a
- mérité le beau nom de Sage, s'appliqua, par d'habiles
- mesures, à ramener l'ordre, la sécurité. Il
- n'aimait point les batailles, comme Jean et Philippe
- VI: on n'avait pas encore vu de prince aussi éloigné
- du goût des armes, aussi content de demeurer enfermé
- dans ses châteaux avec de prudents conseillers
- et de savants livres. Mais il ne cessait de veiller sur
- le royaume, de préparer les moyens de le délivrer
- et sut choisir un vaillant guerrier qui fut son bras
- droit, Bertrand Du Guesclin.</p>
-<p><b>Bertrand Du Guesclin.</b>&mdash;C'était un chevalier
- breton né en 1321. Il avait conquis une grande
- renommée dans la guerre qui se prolongeait en
- Bretagne entre les partisans de Jean de Montfort et
- ceux de Charles de Blois.</p>
-<p>Ce qui le distinguait des anciens chevaliers, c'est<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> qu'à la bravoure il unissait l'intelligence et la ruse:
- il s'empara du château de Fougeray en y arrivant
- avec quelques hommes déguisés en bûcherons; aux
- sièges de Rennes, de Dinan, il se fit remarquer par
- son habileté à tendre des pièges aux ennemis, à les
- surprendre. C'est le commencement de l'art de la
- guerre; cet art, Du Guesclin le développa de plus
- en plus quand il fut passé au service du roi de
- France.</p>
-<p>Le royaume regorgeait de gens de guerre qui
- allaient, par compagnies, ravageant et pillant.
- C'était une foule d'hommes de toutes nations, Allemands,
- Anglais, Flamands: sans patrie et sans famille,
- ces hommes, habitués à vivre de rapines,
- étaient devenus les maîtres du pays qu'ils foulaient
- horriblement. Bertrand offrit au roi d'emmener
- toutes ces compagnies en Espagne faire la guerre
- au roi don Pèdre le Cruel, qui venait de se souiller
- d'un crime abominable, le meurtre de sa femme,
- Blanche de Bourbon, s&#339;ur de la reine de France.</p>
-<p>Mais don Pèdre appela les Anglais à son secours:
- le prince Noir arriva. Les Français perdirent la
- bataille de Navarette, engagée malgré les avis de
- Du Guesclin, qui s'y conduisit avec son intrépidité
- habituelle et fut encore fait prisonnier. Le prince
- Noir le garda longtemps et ne consentit qu'à
- grand'peine à le mettre à rançon (1367).</p>
-<p>Aussitôt qu'il fut libre, Du Guesclin reparut en
- Espagne, battit à Montiel l'armée de don Pèdre que
- les Anglais avaient abandonné, et fit le prince prisonnier.
- Henri et don Pèdre ne se furent pas
- plus tôt aperçus qu'ils se précipitèrent l'un contre
- l'autre; tous deux roulèrent à terre. Henri parvint<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> à égorger son frère et régna sans crainte comme
- sans remords. Henri demeura du moins un allié
- fidèle à la France (1369).</p>
-<p>Charles V, ayant remis de l'ordre dans ses finances,
- jugea le moment venu de recommencer la
- guerre, et provoqua le roi Édouard qui envahit de
- nouveau notre pays. Charles donna à Bertrand
- l'épée de <i>connétable</i> que celui-ci se défendait d'accepter:
- «Cher sire, disait-il, je suis pauvre chevalier
- d'humble origine, et l'office de connétable est
- si haut qu'il faut commander avec autorité et même
- plutôt aux grands qu'aux petits. Or, voici mes
- seigneurs vos frères, vos neveux, vos cousins: comment
- oserai-je leur commander?» Le roi l'y obligea,
- détruisant ses objections par ces paroles:
- «Messire Bertrand, je n'ai ni frère, ni cousin, ni
- comte, ni baron en mon royaume qui ne vous
- obéisse.»</p>
-<p>Les Anglais n'obtenaient plus les succès d'autrefois,
- Charles V avait adopté un nouveau système
- de guerre. Toutes les villes étaient fermées; les
- Anglais tenaient la campagne, ravageant, brûlant,
- sans émouvoir les Français.</p>
-<p>Du Guesclin de son côté formait des camps retranchés,
- simulait des retraites, raffermissait la discipline.
- Inventif en ruses de guerre, actif, infatigable,
- il portait des coups imprévus aux Anglais:
- à Pontvallain, par une nuit de tempête, il vint
- fondre sur une de leurs armées et la dispersa.</p>
-<p>Trois fois encore, en 1370, en 1373, en 1376 les
- Anglais recommencèrent leurs invasions sans plus
- de succès. Obligés de repasser dans les pays qu'ils
- avaient déjà ravagés, ils trouvaient devant eux toujours<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> les mêmes villes bien gardées; derrière eux,
- sur leurs flancs, se tenaient les troupes de Du Guesclin,
- promptes à profiter des occasions pour frapper
- un bon coup et à disparaître. Les armées anglaises
- finirent par se retirer, semblables à ces inondations
- qui ravagent les campagnes, puis les rendent aux
- laboureurs dont le travail répare les pertes.</p>
-<p>Du Guesclin fut surpris par la maladie au moment
- où il assiégeait Châteauneuf-Randon. Le
- gouverneur avait promis de rendre la place s'il n'était
- pas secouru dans six jours. Le délai passé,
- le gouverneur, quoiqu'il eût appris le péril de Du
- Guesclin, n'en voulut pas moins faire honneur à
- sa parole. Il vint présenter au héros mourant les
- clefs de la place: «Voici, dit-il, les clefs de la ville
- dont le roi d'Angleterre m'a confié la défense; je
- les rends au plus preux chevalier qui ait vécu depuis
- cent ans passés.»</p>
-<p>Charles V voulut que Du Guesclin fût enterré à
- Saint-Denis, dans les tombeaux des rois de France
- où lui-même ne tarda pas à le rejoindre (1380).</p>
-<p>Charles V avait délivré et pacifié le royaume. Il
- organisa les finances et augmenta l'autorité du
- Parlement.</p>
-<p>Prince ami des livres, il fonda au Louvre la première
- bibliothèque royale, qui ne se composait que
- de 950 manuscrits, car l'imprimerie n'était pas encore
- inventée. Il avait aussi reculé l'enceinte de
- Paris et fait édifier la bastille Saint-Antoine, forteresse
- destinée à devenir célèbre.</p>
-<p>A cette époque vivait Froissart (1333-1410), le
- chroniqueur naïf et pittoresque qui nous a laissé des
- récits animés des combats de la guerre de Cent ans.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII</a></h2>
-<h4>CHARLES VI</h4>
-<p><b>Minorité de Charles VI (1380-1388).</b>&mdash;A un
- prince qui avait mérité le surnom de Sage, succéda
- un enfant de douze ans, Charles VI, qui, à peine
- arrivé à l'âge d'homme, fut atteint de folie.</p>
-<p>Les oncles du roi, les ducs d'Anjou, de Berri, de
- Bourgogne, se disputèrent la régence pendant la
- minorité du jeune prince, et, par leurs exactions,
- leurs pillages, soulevèrent dans les grandes villes
- des insurrections.</p>
-<p>En Flandre, les Gantois s'étaient soulevés contre
- leur comte et avaient pris pour chef Philippe Artevelde.
- Les oncles de Charles VI emmenèrent le
- jeune roi contre les Flamands, qui furent vaincus à
- la journée de Roosebecque. Fiers de leur victoire
- sur les Flamands, les princes se vengèrent cruellement
- des Parisiens qui avaient désiré le triomphe
- des Gantois.</p>
-<p>Quelques années seulement, de 1388 à 1392, le
- jeune roi, qui avait épousé une princesse allemande,
- Isabeau de Bavière, gouverna par lui-même et reprit
- les prudents ministres de son père.</p>
-<p>En 1392, Charles, malade de corps et déjà
- d'esprit, car les excès l'avaient usé avant l'âge, partait<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> en guerre contre le duc de Bretagne. Le
- 5 août, par une brûlante journée on traversa la
- forêt du Mans: tout à coup, un homme, la tête nue,
- vêtu d'une pauvre cotte de bure blanc, s'élança, prit
- le cheval du roi par la bride et s'écria «Arrête,
- noble roi, tu es trahi!» Charles tressaillit, mais
- passa outre. On sortit des bois, on entra dans une
- plaine sablonneuse. Le soleil était beau, clair, resplendissant
- à grands rayons, d'une force dangereuse.
- Un des pages s'endort et laisse tomber sa
- lance sur le casque d'un autre page: à ce bruit de
- fer qu'il entend, le roi se trouble, se croit trahi, tire
- son épée, s'écrie: «en avant! en avant! sus aux
- traîtres!» blesse, tue plusieurs hommes de sa suite,
- se précipite même contre son frère le duc d'Orléans,
- s'épuise en courses furieuses, et, lorsqu'on
- parvient à le désarmer, à l'étendre sur le sol, il reste
- sans connaissance, les yeux hagards: il était fou.</p>
-<p>Le royaume fut replongé dans l'anarchie. En
- 1407, le frère du roi, le duc d'Orléans, prince
- aimable et spirituel mais débauché, périt assassiné,
- un soir, à Paris. C'était le duc de Bourgogne, Jean
- sans Peur, rival et cousin du duc, qui avait dressé
- ce guet-apens. Alors se forment deux partis, celui
- des Bourguignons, celui des Armagnacs, dirigé
- par le comte d'Armagnac, beau-père d'un fils de la
- victime. Paris que se disputent tour à tour les deux
- factions, est inondé de sang. Les Anglais profitent
- de ces discordes pour envahir de nouveau la France
- (1415).</p>
-<p><b>La bataille d'Azincourt.</b>&mdash;Les chefs du parti
- armagnac, maîtres du roi et du gouvernement,
- s'étaient décidés à marcher contre les Anglais. A<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> leur appel la noblesse accourut, mais insouciante et
- indisciplinée comme aux jours de Crécy et de Poitiers.
- Fiers de leur nombre imposant, car ils
- avaient réuni plus de cent mille hommes, les Français
- se croyaient certains d'écraser la petite armée
- des Anglais qui battait en retraite, cherchant à
- gagner Calais. Le pays que ceux-ci avaient à
- traverser se soulevait, et les Picards barrèrent le
- chemin à l'armée de Henri V près d'Azincourt.
- L'armée française, commandée par le connétable
- d'Albret, arriva, et le 25 octobre 1415 le combat
- s'engagea sur un terrain détrempé par les pluies
- d'automne.</p>
-<p>Selon leur habitude les Anglais se postèrent
- derrière leurs archers. Une nuée de flèches s'abattit
- sur les rangs des chevaliers français, obligés
- de baisser la tête pour que les traits n'entrassent
- point dans la visière de leurs casques. Les Français
- s'étaient rangés en escadrons si serrés qu'ils
- ne pouvaient lever leurs bras pour frapper sur leurs
- ennemis. Leurs lourds chevaux enfonçaient dans
- les terres fraîchement labourées, et les chevaliers
- ne pouvaient atteindre leurs ennemis avec leurs
- lances, qu'ils avaient coupées par le milieu afin de
- pouvoir s'approcher plus près des Anglais. L'avant-garde
- rompue mit le désordre dans le corps de
- bataille. Ce que voyant, les Anglais, jetant bas
- leurs arcs, prirent leurs épées, leurs haches, leurs
- maillets, se jetèrent au milieu des Français, frappant,
- abattant tout ce qui se trouvait devant eux.
- Beaucoup de seigneurs se rendirent.</p>
-<p>Or voici qu'une troupe française, faisant un détour,
- attaque les bagages des Anglais. Le roi<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> Henri V effrayé ordonne de ne plus faire de prisonniers
- et de massacrer tous ceux qui s'étaient rendus.
- Lorsqu'il fut revenu de l'émotion causée par
- cette alerte, il commanda de cesser le massacre,
- mais une foule de seigneurs avaient péri. Sur le
- champ de bataille, le roi anglais, pour relever encore
- sa victoire, s'écria «qu'il avait été l'instrument
- de Dieu choisi pour punir les péchés des Français.»</p>
-<p>Un crime des Armagnacs vint achever le triomphe
- du roi anglais. Les Armagnacs étaient
- maîtres du jeune fils de Charles VI, le dauphin.
- Ils feignirent vouloir se réconcilier avec les Bourguignons,
- et attirèrent Jean sans Peur à une entrevue
- avec le dauphin, sur le pont de Montereau.
- Jean s'y rendit et y périt égorgé sous les yeux
- mêmes du jeune prince (1419).</p>
-<p>Ce meurtre jeta tout à fait les Bourgignons dans
- les bras des Anglais. Philippe le Bon, fils de Jean
- sans Peur, maître du roi Charles VI, et la reine
- Isabeau, qui renia son fils, signèrent avec Henri V
- le honteux traité de Troyes (1420). Ce traité
- déshéritait le dauphin Charles, accordait à Henri V
- la main de la fille de Charles VI et assurait la couronne
- de France à ses descendants. Henri V se
- trouvait maître du pays.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX</a></h2>
-<h4>CHARLES VII&mdash;JEANNE D'ARC</h4>
-<p><b>Charles VII; la France en 1429; Jeanne d'Arc.</b>&mdash;En
- 1422, Henri V et Charles VI moururent tous
- deux à quelques mois l'un de l'autre. Suivant le
- traité de Troyes, Henri VI, fils de Catherine de
- France et de Henri V d'Angleterre, fut proclamé à
- Paris roi de France et d'Angleterre. Plusieurs
- seigneurs restés fidèles à l'héritier légitime, au représentant
- de la nationalité française, proclamèrent
- Charles VII. Il y eut ainsi deux rois, l'un anglais,
- l'autre français; deux Frances, la France anglaise
- et la vraie France. D'ailleurs Charles VII paraissait
- avoir peu de chances et même nulle volonté de recouvrer
- sa couronne; ses ennemis l'appelaient par
- dérision le <i>roi de Bourges</i>. Le découragement
- gagnait les meilleurs capitaines. Toujours battus,
- ils ne pouvaient arrêter les Anglais qui s'emparaient
- successivement de toutes les cités et en 1428
- vinrent mettre le siège devant Orléans. Le pays
- semblait perdu quand Jeanne d'Arc parut.</p>
-<p><b>Jeanne d'Arc.</b>&mdash;Jeanne était Lorraine. Le village
- de Domrémy, où elle est née, est situé sur la
- rive gauche de la Meuse et l'on y montre la maison
- où s'écoula son enfance. Son père, Jacques d'Arc,
- et sa mère, Isabelle Romée, vivaient, comme de laborieux<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> paysans, du travail des champs et avaient
- élevé cinq enfants, trois garçons et deux filles.
- Jeanne, ou comme on disait dans le village, Jeannette,
- était l'aînée des deux filles: simple et douce,
- elle s'occupait des soins du ménage et ne savait rien
- de plus que ses parents et ses compagnes, dans ces
- temps de profonde ignorance. Sa piété faisait l'admiration
- de tous. Charitable envers les pauvres et
- les malades, Jeanne était d'ailleurs si bonne pour
- tous que tous l'aimaient.</p>
-<p>Un jour d'été, dans le jardin de son père, qui
- touchait à l'église, elle vit, à midi, ainsi qu'elle le
- raconta, une grande lumière; elle entendit une voix
- céleste qui lui disait de se bien conduire, d'être toujours
- douce et pieuse, et qu'elle était appelée à aller
- au secours du roi. Jusqu'à l'âge de dix-sept ans,
- Jeanne ne cessa d'avoir des visions et de s'entretenir
- avec ses voix qui la guidaient et lui racontaient «la
- grande pitié du royaume de France.»</p>
-<p>Elle la connaissait bien d'ailleurs cette misère:
- car son pays même avait ressenti les maux de la
- guerre civile et de la guerre étrangère. Malgré
- ses parents, qui ne comprenaient rien à sa résolution,
- elle vint à Vaucouleurs trouver le capitaine
- Robert de Baudricourt, auquel elle expliqua sa mission,
- demandant qu'on la conduisît vers le roi. «Et
- certes, disait-elle, j'aimeras mieux filer auprès de
- ma pauvre mère, mais il faut que j'aille; mon
- seigneur le veut.&mdash;Et qui est votre seigneur? dit-on.&mdash;C'est
- Dieu,» répondit-elle. Robert riait d&#8217;abord,
- mais le peuple de Vaucouleurs crut en la
- jeune fille, et le seigneur de Baudricourt, ému lui-même,
- donna à Jeanne une escorte.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span></p>
-<p>Après un long et périlleux voyage à travers un
- pays occupé par les Anglais, Jeanne arriva à Chinon,
- équipée comme un guerrier, mais toujours
- simple et pure comme une jeune fille. Le roi, afin
- de l'éprouver, se confondit dans la foule des seigneurs.
- Jeanne, bien qu'elle ne l'eût jamais vu,
- alla droit à lui, s'agenouilla, lui promettant, s'il lui
- donnait une armée, de délivrer Orléans, puis de le
- mener lui-même à Reims recevoir la couronne.</p>
-<p>Les évêques, les plus éminents docteurs interrogèrent
- cette fille des champs, qui les étonna par
- ses réponses: «Si c'est le plaisir de Dieu, lui disait-on,
- que les Anglais s'en aillent en leur pays, il n'est
- pas besoin de gens d'armes.&mdash;Les gens d'armes
- batailleront, répondit-elle, et Dieu donnera la victoire.»</p>
-<p>Jeanne put enfin, malgré les Anglais, entrer dans
- la ville d'Orléans avec quelques vaillants capitaines.
- Accueillie avec enthousiasme, elle réveillait partout
- l'esprit de foi, de discipline, de patriotisme: tous
- ceux qui l'approchaient devenaient meilleurs et
- sinon plus braves, du moins plus confiants. Sans
- autre arme que son étendard, Jeanne marchait à
- la tête des combattants, et tous la suivaient. Les
- Anglais, ne comprenant rien au courage indomptable
- de cette jeune fille, se troublaient, lâchaient
- pied; les plus importantes bastilles qu'ils avaient
- élevées pour bloquer Orléans furent prises. Jeanne,
- blessée dans une attaque, fit aussitôt panser sa blessure
- et reparut au milieu des combattants: «Tout
- est vôtre, criait-elle aux Français, tout est vôtre!»
- La plus importante des bastilles qui commandait
- le pont de la Loire, fut enlevée. Les Anglais se<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> virent obligés d'abandonner le siège le 8 mai 1429,
- date célèbre que les Orléanais reconnaissants fêtent
- encore aujourd'hui.</p>
-<p>La fortune, dès ce moment, tourna. Le pays fut
- rapidement délivré. Les Français, toujours conduits
- par Jeanne d'Arc, reprirent les villes des bords
- de la Loire qui restaient aux Anglais, et gagnèrent
- sur eux la bataille de Patay (18 juin). Malgré
- tant de succès, les conseillers du roi hésitaient encore.
- Jeanne les entraîna au voyage de Reims, et
- le 17 juillet Charles VII était sacré en grande
- pompe dans la cathédrale où se faisaient couronner
- ses prédécesseurs. Jeanne se tenait debout aux
- côtés du roi, son étendard à la main, et comme plus
- tard, dans son procès, on lui en faisait un reproche,
- elle répondit avec une légitime fierté: «Il avait été
- à la peine, il méritait bien d'être à l'honneur.»</p>
-<p>Jeanne avait le pressentiment d'un malheur, mais
- elle n'en continuait pas moins de combattre, allant
- partout où on l'appelait, car sa présence valait une
- armée.</p>
-<p>En 1430 elle se jeta dans la ville de Compiègne,
- serrée de près par les troupes du duc de Bourgogne.
- Dans une sortie, il fallut battre en retraite. Elle
- resta, comme toujours, la dernière. Les défenseurs
- de Compiègne, craignant de voir entrer les ennemis
- avec les fuyards, fermèrent trop tôt les barrières
- du pont. Jeanne demeura isolée avec quelques
- cavaliers et, accablée par le nombre, fut prise par
- l'écuyer d'un seigneur du parti bourguignon.</p>
-<p>Vendue aux Anglais, Jeanne fut conduite à Rouen.
- Les Anglais lui firent son procès comme à
- une sorcière, à une hérétique; mais souvent la<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span> sagesse de ses réponses déconcerta ses juges.
- Comme elle parlait des voix qui l'avaient inspirée,
- les juges lui demandèrent: «Sainte Catherine et
- sainte Marguerite haïssent-elles les Anglais?&mdash;Elles
- aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent
- ce qu'il hait.&mdash;Dieu hait-il les Anglais?&mdash;De
- l'amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais,
- je n'en sais rien: mais je sais bien qu'ils seront mis
- hors de France, sauf ceux qui périront.» Le procès
- n'avait rien prouvé, mais on fit signer à Jeanne,
- sous la menace d'être brûlée, une abjuration de ses
- prétendues erreurs, et on la condamna à la prison
- perpétuelle. Plus tard elle désavoua l'abjuration
- qu'on lui avait surprise et maintint la vérité de sa
- mission. «Si je disais, répondit-elle, que Dieu ne
- m'a pas envoyée, je me damnerais; la vérité est
- que Dieu m'a envoyée.» Les juges d'Église alors
- l'abandonnèrent au bras séculier, c'est-à-dire à la
- justice civile, et le 30 mai (1431) on la conduisit
- au bûcher sur la place du <i>Vieux-Marché</i>.</p>
-<p>Jeanne, qui n'avait encore que vingt ans, pleurait
- en disant: «O Rouen, dois-je donc mourir ici!»
- Elle demanda une croix: on lui en fit une avec un
- bâton, mais elle obtint qu'on lui apportât celle de
- la paroisse voisine. Enfin, les Anglais s'impatientant,
- deux sergents la saisirent et la livrèrent au
- bourreau. Le feu fut allumé. Jeanne s'oublia
- pour ne penser qu'au frère Isambart qui l'exhortait
- toujours, et lui dit de descendre, mais de tenir haut
- la croix, qu'elle ne voulait pas perdre de vue.
- Toute la foule pleurait. Quelques Anglais essayaient
- de rire. Un d'eux, des plus furieux, avait
- juré de mettre un fagot au bûcher; Jeanne expirait<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> au moment où il le jeta et il s'évanouit: «J'ai vu,
- disait-il hors de lui-même, j'ai vu de sa bouche s'envoler
- une colombe.» Un seigneur anglais disait
- tout haut en revenant: «Nous sommes perdus, nous
- avons brûlé une sainte.»</p>
-<p>Les Anglais redoutèrent Jeanne même après sa
- mort, et, de peur que ses cendres ne devinssent des
- reliques pour le peuple, ils les firent jeter dans la
- Seine. Mais l'impulsion était donnée; le pays, réveillé,
- repoussait partout l'étranger, et en 1453 les
- Anglais avaient perdu toutes leurs conquêtes en
- France. Les malheurs de ces invasions avaient eu
- au moins pour résultat de faire naître chez tous
- les habitants de la France le sentiment de l'amour
- de la patrie.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X">CHAPITRE X</a></h2>
-<h4>LOUIS XI (1461-1483)</h4>
-<p>Charles VII mourut en 1461 et eut pour successeur
- son fils, Louis XI.</p>
-<p>A cette époque des changements importants ont
- lieu en Europe et dans le monde. Un peuple nouveau
- s'établit à l'orient de l'Europe, les Turcs qui
- se sont emparés de Constantinople (1453). Les
- peuples chrétiens ne se sont point soulevés à cette
- nouvelle: le temps des expéditions religieuses, des
- croisades est bien fini. Les nations ne songent
- qu'à se constituer, à s'organiser, malheureusement
- aussi à s'entre-déchirer, et l'époque des grandes
- ligues, des guerres européennes va s'ouvrir. Ce
- qui valait mieux, les Portugais et les Espagnols
- indiquaient de nouvelles routes au commerce et
- découvraient de nouvelles terres. Les premiers
- avaient achevé, en 1497, sous la conduite de Vasco
- de Gama, de faire, par mer, le tour de l'Afrique
- et montraient la route des Indes. Christophe Colomb,
- savant navigateur génois, avec trois navires
- que lui avaient donnés les souverains de l'Espagne,
- Ferdinand et Isabelle, découvrit en 1492 un nouveau
- monde auquel on a injustement donné le nom<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> d'un autre navigateur florentin, Amerigo Vespucci,
- l'Amérique.</p>
-<p>Il semblait que Dieu, par une seconde création,
- eût doublé l'étendue du monde habitable. On se
- précipitait vers ces contrées parées d'une végétation
- brillante, riches de bois précieux et de mines
- d'or et d'argent. Le commerce prit un rapide essor,
- la condition des fortunes changea, car jusqu'alors
- la terre avait été la seule richesse.</p>
-<p>La science se développait en même temps, grâce
- à la découverte de l'imprimerie. Gutenberg, né à
- Mayence, mais qui travailla le plus souvent à Strasbourg,
- était parvenu (de 1440 à 1446) à graver en
- métal des lettres mobiles qu'il assemblait ou séparait
- à volonté; il composait ainsi des mots, des
- phrases, des pages entières; puis pressant ces pages
- imbibées d'encre sur du papier, il les reproduisait
- autant de fois qu'il voulait. Un copiste ne pouvait
- écrire à la fois qu'un seul livre. Grâce à l'imprimerie,
- dès que le livre était composé avec des
- lettres en métal, on pouvait le reproduire, en peu
- de temps, par milliers d'exemplaires.</p>
-<p>Le premier livre sorti des presses de Gutenberg
- était une Bible datée de 1456. L'imprimerie devait
- être l'instrument le plus puissant pour le progrès
- de la science humaine. Des temps nouveaux commençaient:
- les <i>temps modernes</i>, ceux qui durent
- encore aujourd'hui. Les progrès dont nous sommes
- témoins ont pour point de départ ces importants
- changements qui se produisirent au quinzième
- siècle et qui rendirent l'homme plus libre de sa
- raison, plus hardi dans ses pensées comme dans ses
- entreprises, plus soucieux du bien-être et de l'équité.<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> La science étendait son esprit, doublait ses
- moyens d'action et allait lui permettre de rendre
- moins misérable sa condition terrestre.</p>
-<p>La politique aussi allait changer. Le premier
- roi des temps modernes est Louis XI, de sombre
- renommée, mais qui, malgré ses fourberies et ses
- cruautés, avança singulièrement l'unité politique de
- la France.</p>
-<p><b>Louis XI.</b>&mdash;Louis XI est le premier type, quoique
- peu flatteur, du roi moderne; il se fie à l'intelligence
- plus qu'à la force corporelle. Il est tout
- l'opposé des chevaliers. Ayant grandi au milieu
- des trahisons et des révoltes, il ne crut qu'à une
- seule force, celle de la ruse. Dépourvu de conscience,
- mais superstitieux à l'excès, il attachait à
- son chapeau des images de la Vierge et des saints
- en plomb ou en étain: il les prenait ou les baisait,
- quelque part qu'il se trouvât, si soudainement quelquefois
- qu'on l'aurait pris pour un insensé. Il se
- faisait petit, s'entourait de petites gens, s'habillait
- pauvrement et s'affranchissait de tout cérémonial.</p>
-<p>Louis XI (c'est là ce qui le relève de ses faiblesses
- et de ses perfidies) prenait au sérieux son
- métier de roi: actif, infatigable, il travailla sans
- cesse à étendre, à organiser son royaume, se fit
- craindre comme personne avant lui.</p>
-<p>Dès les premières années, les nobles, mécontents
- de voir Louis XI, qui les avait flattés dans sa jeunesse,
- se tourner contre eux dès qu'il fut roi, commencèrent
- la guerre dite du <i>Bien public</i> (1465).
- Une bataille indécise se livra entre les coalisés que
- commandait Charles, fils du duc de Bourgogne,
- comte de Charolais, et l'armée royale à Montlhéry<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> (près de Paris). Des deux côtés on se crut vainqueur,
- et des deux côtés il y eut des fuyards.
- Louis XI se hâta de négocier et promit à tous, et
- à chacun en particulier, provinces, honneurs, pensions.
- Les traités de Conflans et de Saint-Maur
- (près Paris), qui terminèrent cette campagne dérisoire,
- furent de honteux marchés.</p>
-<p>Une première fois détruite, la féodalité avait été
- reformée par les rois eux-mêmes, qui avaient distribué
- à leurs enfants, aux princes de leurs maisons,
- de magnifiques seigneuries, des apanages. Ainsi
- s'étaient constituées les maisons de Bourbon, d'Anjou,
- d'Orléans, etc. Mais le grand danger pour les
- rois, c'était la puissance de la maison de Bourgogne.
- Le duc Philippe le Bon, mourut en 1467, et son fils,
- Charles le Téméraire, était l'orgueil même.</p>
-<p>Charles se regardait comme supérieur à son cousin
- le roi de France, Louis XI, auquel il ne voulait
- pas rendre hommage. Autant celui-ci dédaignait
- le faste et les grandeurs, autant le duc de Bourgogne
- aimait à étaler son luxe et sa puissance.
- Ambitieux comme Louis XI, il n'avait ni sa patience
- ni sa souplesse, et plus sa témérité lui faisait
- éprouver de revers, plus il s'obstinait.</p>
-<p>Louis XI pourtant commit bien des fautes. La
- guerre ayant recommencé entre lui et le duc de
- Bourgogne, il voulut négocier au lieu de combattre
- et, pour mieux gagner son ennemi, alla se mettre
- entre ses mains à Péronne où il demeura prisonnier
- et ne fut relâché qu'à de dures conditions (1468).</p>
-<p>La guerre recommença. Le duc de Bourgogne
- courut aussitôt à Beauvais, espérant enlever la ville
- par surprise. Mais les habitants sont sur les remparts<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> et se défendent: les femmes mêmes les aident.
- Déjà cependant des soldats bourguignons avaient
- escaladé la muraille et y plantaient leur étendard.
- Une jeune fille, Jeanne Laisné (on la nomma depuis
- Jeanne Hachette), s'élance, une hache à la
- main, saisit l'étendard et l'emporte en triomphe.
- Cet exemple héroïque ranime le courage des habitants,
- qui repoussent avec succès toutes les attaques.
- Charles se vit obligé d'entreprendre un siège régulier,
- puis, à l'arrivée des troupes royales, de se
- retirer. Loin d'abattre le puissant duc, les échecs
- ne font que piquer son orgueil. Il ne renonce pas
- à ses projets; au contraire, il les veut tous poursuivre
- à la fois: il rêve la conquête de la Lorraine,
- de l'Alsace, de la Suisse, afin de se faire ainsi
- un royaume. En même temps il rappelle les Anglais
- en France pour renverser Louis XI. Celui-ci,
- fidèle à son système d'éviter les batailles, achète la
- paix du roi d'Angleterre Édouard IV. Dès ce moment
- il n'a plus qu'à regarder son rival se heurter
- contre l'Allemagne, puis contre les montagnes de
- la Suisse. Charles est vaincu à Granson et à Morat
- (1476).</p>
-<p>Après ces sanglantes défaites, Charles devient
- fou de fureur: il laisse croître sa barbe comme un
- sauvage, il s'enferme dans sa tente. Il apprend
- que la Lorraine s'est soulevée et que le duc René
- a repris sa capitale, Nancy. Il y court, malgré
- l'hiver, et périt dans un combat. On retrouva son
- corps à demi enfoncé dans la glace d'un ruisseau
- (1477).</p>
-<p>Craint de tout le monde, Louis XI craignait
- lui-même tout le monde et s'enfermait dans son<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> château de Plessis-lez-Tours, où des arbalétriers
- veillaient nuit et jour près des fossés avec ordre
- de tirer sur tout homme suspect qui approchait.
- Il semblait plutôt mort que vif, tant il était maigre;
- il faisait d'âpres punitions pour inspirer la terreur
- et de peur de perdre l'obéissance. Il avait soupçon
- de tout le monde, de son fils qu'il faisait étroitement
- garder, de sa fille, de son gendre. Il comblait
- de présents son médecin Coictier pour qu'il
- allongeât sa vie; il avait recours aux personnages
- renommés pour leur sainteté et fit venir d'Italie
- un ermite, saint François de Paule: il lui demandait
- la santé du corps plutôt que le repos de l'âme.
- «Le tout n'y fit rien, ajoute son historien Commines;
- il fallait qu'il passât par où les autres sont
- passés.»</p>
-<p>Louis XI mourut en 1483, après avoir, dans ses
- dernières années, recueilli le riche héritage de la
- maison d'Anjou, c'est-à-dire le Maine, l'Anjou et la
- Provence.</p>
-<p>Si Louis XI a laissé une sombre mémoire, il est
- juste de lui tenir compte de l'agrandissement du
- royaume, et surtout de la sécurité qu'il y rétablit.
- La sécurité ranima le commerce et Louis XI le
- facilita en améliorant les routes. Pour étendre son
- action sur les provinces les plus éloignées, il organisa
- les postes, d'abord des courriers qui ne servirent
- qu'à transmettre ses ordres, mais qui plus
- tard furent d'une grande utilité aux particuliers.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI</a></h2>
-<h4>CHARLES VIII&mdash;LOUIS XII&mdash;FRANÇOIS I<sup>er</sup></h4>
-<p><b>Charles VIII (1483-1498).</b>&mdash;Le fils de Louis XI
- était encore un enfant et les seigneurs crurent pouvoir
- profiter d'une minorité pour reprendre tout ce
- qu'ils avaient perdu. Une main de femme les contint.
- Mme de Beaujeu, fille de Louis XI, et qui
- avait ses qualités sans ses vices, mit à la raison les
- seigneurs déjà plus turbulents que redoutables;
- elle força à la soumission Louis, duc d'Orléans, le
- chef des mécontents, puis fit épouser à son jeune
- frère l'héritière d'un beau duché, Anne de Bretagne,
- et prépara ainsi la réunion à la France d'une
- grande province.</p>
-<p>Nourri de romans de chevalerie, Charles VIII ne
- fut pas plus tôt le maître qu'il voulut monter à
- cheval, s'armer de la lance et imiter les fabuleux
- exploits des paladins de Charlemagne. Il résolut
- de faire valoir sur le royaume de Naples des droits
- qu'il tenait de la maison d'Anjou. Il partit en 1494
- avec une belle armée, mais sans argent: il lui fallut
- emprunter aux petits princes italiens qui l'avaient
- appelé et lui facilitaient le passage.</p>
-<p>L'épouvante que répandait chez des populations<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> amollies l'arrivée des rudes guerriers du Nord, facilita
- singulièrement la route. Les Français passèrent
- les Alpes avec un attirail tout nouveau de
- canons. Arrivés en Italie, ils traversèrent sans
- combat les villes magnifiques de Florence et de
- Rome. Charles gagna Naples à petites journées,
- y entra sans effort et s'y montra avec tout l'appareil
- d'un empereur. Puis il ne pensa plus qu'aux fêtes
- et distribua héritières et héritages à ses barons.</p>
-<p>Pendant qu'il s'amusait aux tournois, Maximilien
- d'Autriche, le roi d'Espagne Ferdinand le Catholique,
- Henri VII d'Angleterre, jaloux de la puissance
- française, se liguaient avec les princes du nord de
- l'Italie. Charles courait le risque d'être enfermé
- dans sa conquête. Averti à temps, il dut se hâter,
- reprit le même chemin, retraça presque les mêmes
- pas, et trouva la route barrée par les Milanais et
- les Vénitiens, à Fornoue, sur les bords de la rivière
- le Taro. Une bataille sérieuse s'offrait à lui; aussi
- attaqua-t-il avec ardeur et força le passage (juillet
- 1495).</p>
-<p>Il n'eut pas le temps de recommencer cette expédition
- comme il le voulait, car trois ans après,
- s'étant heurté la tête contre une voûte au château
- d'Amboise, il mourut (1498).</p>
-<p><b>Louis XII (1498-1515).</b>&mdash;Louis XII, cousin et
- successeur de Charles VIII, se montra plus prudent,
- surtout dans sa politique intérieure, et épousa
- la veuve de Charles VIII pour retenir attaché au
- domaine royal le beau duché de Bretagne. Mais
- à l'extérieur, il montra la même légèreté que Charles
- VIII et n'eut d'yeux que pour l'Italie.</p>
-<p>Afin d'obtenir plus sûrement le royaume de<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> Naples, Louis XII le partagea avec le roi d'Espagne,
- Ferdinand le Catholique. Celui-ci, dès qu'il
- eut sa part, voulut prendre l'autre, et trompa honteusement
- Louis XII. Le roi, lorsqu'il apprit la
- trahison, avait chez lui le gendre de Ferdinand,
- Philippe le Beau; celui-ci pouvait craindre d'être
- gardé prisonnier. «Ne craignez rien, lui dit Louis
- XII, j'aime mieux perdre un royaume qu'on peut
- regagner, que l'honneur dont la perte est irréparable.»</p>
-<p>Louis XII ne put regagner le royaume perdu, mais
- ces guerres d'Italie mirent en relief un grand nombre
- de vaillants capitaines: le plus illustre fut sans
- contredit le chevalier Bayard.</p>
-<p>Le jeune Bayard n'avait pas dix-sept ans qu'il
- se mesura dans un tournoi avec un des plus redoutables
- chevaliers et sortit de cette épreuve à son
- honneur. A la bataille de Fornoue, il eut deux
- chevaux tués sous lui et rapporta une enseigne ennemie.
- Ce qui le faisait surtout aimer, c'est qu'on
- n'eût pu trouver de plus libéral ni gracieux combattant;
- s'il avait un écu, chacun en avait sa
- part.</p>
-<p>Bayard prit part à toutes les guerres d'Italie et se
- signala par les exploits les plus hardis. Comme
- l'armée se tenait derrière une rivière, le Garigliano,
- les Espagnols paraissent tout à coup et cherchent
- à s'emparer d'un pont mal gardé. Bayard s'arme
- au premier tumulte; il voit une troupe de deux
- cents cavaliers qui venaient surprendre le pont, il
- se jette au-devant, tout seul, en disant à ses compagnons
- d'aller chercher du secours. Semblable
- à un lion furieux, Bayard met sa lance en arrêt et<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> attaque la troupe qui était déjà sur le pont: plusieurs
- chancelèrent, deux hommes tombèrent dans
- l'eau. Néanmoins il fut assailli si rudement que
- sans sa grande bravoure il n'eût pu résister. Comme
- un tigre échauffé, il s'accula à la barrière du pont,
- de peur qu'on ne l'attaquât par derrière, et avec son
- épée il se défendit si bien que les Espagnols ne
- croyaient point que ce fût un homme. Les secours
- eurent le temps d'arriver. Bayard poursuivit l'ennemi,
- mais celui-ci reçut des renforts. Il fallut
- battre en retraite, et le vaillant chevalier, toujours
- le dernier, fut pris. Il se garda bien de se nommer:
- ses compagnons, s'apercevant de son absence, retournèrent
- le délivrer. N'ayant pas été désarmé,
- il sauta sur un cheval et se remit à l'&#339;uvre en criant:
- «France! France! Bayard! Bayard que vous
- avez laissé aller!» Ce nom terrifia les Espagnols,
- qui s'enfuirent. Les Français s'en retournèrent
- tout joyeux d'avoir recouvré celui qu'ils appelaient
- «leur vrai guidon d'honneur.»</p>
-<p>Malgré ses fautes et ses malheurs, Louis XII est
- un des rois dont la France a gardé la mémoire. En
- 1506 les États généraux de Tours lui avaient donné
- le beau nom de <i>Père du peuple</i>.</p>
-<p>Les guerres d'Italie en effet se passaient au loin
- et occupaient surtout la noblesse. Le pays demeurait
- tranquille et prospère. Économe des deniers
- de ses sujets, le roi s'appliquait à alléger les impôts.
- «J'aime mieux, disait-il, voir les courtisans rire de
- mon avarice que le peuple pleurer de mes dépenses.»
- Ami de la justice qu'il s'étudia à réformer, il se
- montra le rigoureux ennemi de tous les pillards,
- grands ou petits: aussi, depuis ses justes sévérités,<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> «nul, dit un écrivain du temps, n'eût rien osé
- prendre sans payer, et les poules couraient aux
- champs sans péril et sans risques.»</p>
-<p><b>François I<sup>er</sup> (1515-1547).</b>&mdash;La couronne échut
- encore à une autre branche de la famille des Valois,
- à François I<sup>er</sup>, comte d'Angoulême, cousin et gendre
- de Louis XII. Jeune, ardent, grand et fort,<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> il
- était habile à tous les exercices du corps, et en même
- temps intelligent, fin, spirituel, ami des études et
- des beaux-arts, dont les Français avaient pris le
- goût dans les opulentes cités de l'Italie.</p>
-<p>François I<sup>er</sup> avait vingt et un ans lorsqu'il fut
- reconnu roi. Il voulut réparer les malheurs de
- Louis XII et reconquérir l'Italie. Il la ressaisit à
- la fameuse journée de Marignan (1515).</p>
-<p><b>Bataille de Marignan.</b>&mdash;Vingt mille Suisses
- gardaient solidement les passages des Alpes; François
- I<sup>er</sup> résolut d'escalader ces montagnes, les plus
- hautes de l'Europe. On traça une route à l'armée
- en faisant sauter, à force de poudre, des blocs
- énormes, en jetant des ponts avec des sapins sur les
- abîmes. On traîna les canons avec des cordages et
- on finit, au bout de six jours d'un travail prodigieux,
- par triompher des plus grands obstacles que
- la nature eût opposés à une armée.</p>
-<p>Le général ennemi, quand on lui annonça l'arrivée
- des Français, n'y voulut pas croire. «Ont-ils
- volé par-dessus les montagnes?» disait-il en raillant.
- C'était pourtant la vérité, car une heure
- après, Bayard et le sire de la Palisse, un autre de<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> nos grands capitaines, le faisaient prisonnier pendant
- son dîner.</p>
-<p>Les Suisses se replièrent sur la capitale de la
- Lombardie, Milan. Les Français les y suivirent et
- une bataille acharnée s'engagea à quelque distance
- de cette ville, près du village de Marignan. Commencé
- dans l'après-midi, le combat se prolongea
- une partie de la nuit, à la clarté d'une lune parfois
- voilée de nuages. Le succès fut dû à la supériorité
- de l'artillerie française: les Suisses, avec un courage
- admirable, s'avançaient en masses serrées, avec
- leurs longues piques; des files entières tombaient,
- ils avançaient toujours. Le roi chargea avec toute
- sa cavalerie et entra si loin dans la mêlée que sa
- visière fut percée d'un coup de pique. Vers minuit,
- la lune se déroba tout à fait et on s'arrêta. Les
- deux armées étaient confondues l'une dans l'autre
- et le roi se coucha sur l'affût d'un canon, à deux
- pas des ennemis.</p>
-<p>Le lendemain, au point du jour, la bataille recommença
- aussi acharnée que la veille. Mais les Vénitiens,
- alliés des Français, arrivèrent, et les Suisses,
- craignant d'être enveloppés, se retirèrent (14 septembre
- 1515). François I<sup>er</sup>, vainqueur, voulut
- être armé chevalier par Bayard; c'était l'honneur
- le plus insigne que le roi pût faire au vaillant capitaine.</p>
-<p>Bayard ne cessa de s'illustrer dans les guerres
- de François I<sup>er</sup>. Envoyé en Italie où les troupes
- françaises avaient été battues à la Bicoque (1522),
- il n'y parut que pour assister à la défaite de Bonnivet
- à Biagrasso et pour y mourir. Bayard ne commandait
- pas en chef; recevant les ordres de courtisans<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> jaloux, il périt victime de leur fautes. Bonnivet
- blessé lui confia le soin de diriger la retraite;
- Bayard la dirigea, comme on pouvait l'attendre de
- lui, faisant toujours face à l'ennemi. Après le
- passage de la Sésia, comme il rejoignait, vainqueur,
- sa troupe d'hommes d'armes, une pierre lancée par
- une arquebuse le frappa dans les reins et lui brisa
- l'épine dorsale. On l'assit au pied d'un arbre. Le
- bon Chevalier, se sentant mourir, planta son épée
- devant lui et en baisa la poignée qui figurait une
- croix. Les ennemis accoururent et parurent aussi
- attristés que les compagnons de Bayard.</p>
-<p>Parmi les chefs ennemis se trouvait alors un
- prince français, le connétable de Bourbon, qui, mécontant,
- s'était jeté dans le parti de Charles-Quint:
- il survint et plaignit le bon Chevalier, qui lui répondit
- ces belles paroles: «Il n'y a point de pitié à avoir
- de moi, car je meurs en homme de bien: mais j'ai
- pitié de vous qui servez contre votre prince, votre
- patrie et votre serment.» Quelques heures après,
- expirait le dernier modèle du parfait chevalier (30
- avril 1524).</p>
-<p><b>Bataille de Pavie.</b>&mdash;Les Impériaux, conduits
- par le connétable de Bourbon, poursuivirent l'armée
- française et envahirent la Provence. Bourbon attaqua
- Marseille, mais les habitants résistèrent héroïquement.
- François I<sup>er</sup> accourut. Les Impériaux
- se retirèrent en toute hâte. François les poursuivit
- au delà des Alpes, s'empara facilement de Milan et
- mit le siège devant Pavie. La résistance de cette
- ville, prolongée quatre mois, donna à Bourbon le
- temps d'aller en Allemagne chercher des troupes.</p>
-<p>François commit la faute de s'affaiblir en détachant<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> un corps d'armée vers Naples, et bientôt il
- se trouva enfermé entre la ville de Pavie et les
- troupes espagnoles et italiennes. On propose à
- François I<sup>er</sup> de se replier. L'orgueil le pousse à
- suivre le conseil de Bonnivet qui parle au contraire
- de combattre. La bataille s'engage (24 février
- 1525). Genouillac avec son artillerie fit d'abord
- merveille; il ouvrit coup sur coup des brèches dans
- les bataillons ennemis, «de sorte que vous n'eussiez
- vu que bras et têtes voler.» François I<sup>er</sup> croit déjà
- l'ennemi en fuite et s'élance avec ses gens d'armes.
- Les ennemis reformèrent leur ligne. Le roi, comme
- à Marignan, fit des prodiges de valeur lorsqu'on lui
- en aurait demandé de sagesse. Mais les rangs de
- l'ennemi se reformaient toujours; les meilleurs capitaines,
- dont on avait négligé les conseils, sentaient
- bien que la victoire était impossible et tombaient
- tous frappés les uns après les autres autour du roi,
- qu'ils ne voulaient pas abandonner. François ne
- tarda pas à être entouré d'ennemis.</p>
-<p>«Après avoir, dit Brantôme, bien combattu tant
- qu'il n'en pouvait plus, son cheval fort blessé tomba
- par terre et lui dessous.» François I<sup>er</sup> se vit obligé
- de se rendre et demanda qu'on appelât Charles de
- Lannoi. Celui-ci arriva, le fit dégager et l'aida à
- se lever.</p>
-<p>Le soir, François I<sup>er</sup> écrivit à sa mère une longue
- lettre dans laquelle il disait: «De toutes choses ne
- m'est demeuré que l'honneur et la vie qui est sauve.»
- On en a fait le mot célèbre: «Tout est perdu, fors
- [hors] l'honneur.»</p>
-<p>Après un séjour de plusieurs mois dans une forteresse <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>d'Italie, François I<sup>er</sup> fut conduit en Espagne,
- où Charles-Quint le fit renfermer dans l'Alcazar,
- à Madrid.</p>
-<p>Le donjon où il devait passer tant de mois dans
- les tristesses de la prison, les accablements de la
- maladie, les angoisses d'une négociation agitée et
- interminable, était haut, étroit et sombre. La
- chambre disposée pour le roi prisonnier n'était pas
- très spacieuse; on y arrivait par une seule entrée,
- et l'unique fenêtre qui y laissait pénétrer la lumière
- s'ouvrait du côté du midi à environ cent pieds du
- sol. Les concessions que Charles-Quint voulait
- arracher à son prisonnier étaient exorbitantes et
- n'allaient rien moins qu'à démembrer le royaume
- de France. Désespérant d'ébranler son vainqueur,
- François I<sup>er</sup> résolut un moment d'abdiquer en faveur
- de son fils et de ne plus laisser entre les mains de
- Charles qu'un prisonnier ordinaire. Ce prisonnier
- faillit même échapper à l'inflexible empereur, car
- François tomba gravement malade; on désespéra
- de sa vie. Le roi fut pourtant sauvé, mais non relâché,
- et n'obtint sa délivrance qu'en accordant tout
- ce qu'on lui demandait, se promettant bien de ne
- pas tout remplir. Il protesta en secret contre la
- violence qui lui était faite et signa le traité de
- Madrid (6 janvier 1526).</p>
-<p>On le conduisit à la frontière et, sur la Bidassoa,<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> on l'échangea contre ses deux fils, qu'on devait garder
- comme otages. Lorsqu'on l'eut ramené sur la
- rive française, il s'élança vivement sur son cheval
- et s'écria: «Maintenant je suis roi, je suis roi encore!»</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span></p>
-<p>La puissance de Charles-Quint effraya les autres
- princes, naguère si jaloux du vainqueur de Marignan.
- Le roi d'Angleterre Henri VIII, le pape
- Clément VII, la république de Venise, les Suisses
- s'unirent à François I<sup>er</sup> qui, délivré, avait rompu le
- traité de Madrid.</p>
-<p>Encore étourdi du désastre de Pavie, François ne
- sut point cependant profiter des secours qui s'offraient
- à lui, et donna le temps aux généraux de
- Charles-Quint d'écraser ses alliés d'Italie. Le
- connétable de Bourbon, à la tête de bandes allemandes,
- se précipita sur Rome (1527). Il fut tué
- en montant à l'assaut, mais les soldats prirent la
- ville, et pendant neuf mois y vécurent en maîtres
- sauvages, se livrant à tous les excès et aux plus
- odieuses profanations. L'approche tardive d'une
- armée française amena seule la retraite des brigands,
- qui se retirèrent dans le royaume de Naples.
- Les Français les y poursuivirent et soumirent rapidement
- ce pays, mais échouèrent au siège de
- Naples. François I<sup>er</sup> se trouva heureux de conclure
- la paix de Cambrai (1529).</p>
-<p>Charles-Quint ne s'était hâté de signer la paix de
- Cambrai que pour aller combattre les Turcs qui
- menaçaient Vienne. Les Turcs, en effet, maîtres
- de Constantinople, étendaient leurs conquêtes en
- Europe. La Hongrie seule put les arrêter. Charles-Quint
- soutenait les Hongrois dans cette lutte acharnée.
- On vit alors combien l'esprit des temps était
- changé. Le souverain du pays qui avait pris une part
- si glorieuse aux croisades, François I<sup>er</sup>, s'alliait avec
- les Turcs, ne regardant que l'intérêt politique et ne
- voyant en eux que des ennemis de Charles-Quint.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span></p>
-<p>Tandis que les Turcs renouvelaient leurs invasions
- dans la vallée du Danube, François I<sup>er</sup> recommençait
- la guerre et s'emparait de la Savoie (1535). En
- 1536, Charles, irrité, envahit à son tour la Provence.</p>
-<p>Mais la guerre traînait, car les grandes batailles
- étaient interdites aux généraux. Cependant un
- jeune prince, le duc d'Enghien, commandait en
- Italie et brûlait de se battre avec les Espagnols qui,
- confiants, lui offraient de belles occasions de succès.
- Il envoya un de ses bons capitaines, Montluc, demander
- au roi la permission de livrer bataille, et le
- roi, entraîné par l'ardeur du vaillant guerrier, s'écria,
- après s'être recueilli: «Qu'il combatte!» Le
- duc d'Enghien gagna une brillante victoire à Cérisoles
- (avril 1544), en enfonçant une armée espagnole
- bien supérieure en nombre. La paix de
- Crespy (Crépy) (1544) termina les longues guerres
- du règne de François I<sup>er</sup>.</p>
-<p>Celui-ci mourut en 1547, sans avoir rien perdu,
- malgré tant de revers. Il avait 52 ans.</p>
-<p>François I<sup>er</sup> ne fut pas seulement un roi batailleur;
- ce qui lui a valu sa renommée et ce qui lui a
- fait pardonner ses fautes, c'est la générosité avec
- laquelle il protégea les lettres et les arts, les arts
- surtout. C'est la belle époque de la Renaissance,
- de laquelle datent plusieurs des beaux palais et châteaux
- de la France.</p>
-<p>«Entre autres belles vertus que le roi eut,» dit
- Brantôme, «c'est qu'il fut fort amateur des bonnes
- lettres et des gens savants de son royaume: il les
- entretenait toujours de discours grands et savants,
- leur en donnant la plupart du temps les sujets et les
- thèmes.»</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span></p>
-<p>«De telle façon la table du roi était une vraie
- école, car là il s'y traitait de toutes matières, autant
- de la guerre que des sciences hautes et basses. Il
- fut appelé père et le vrai restaurateur des arts et
- des lettres, car, avant lui, l'ignorance régnait quelque
- peu en France.»</p>
-<p>L'imprimerie multipliait les livres. François I<sup>er</sup>,
- qui se piquait quelquefois de poésie, protégea les
- poètes comme les artistes, mais favorisa surtout les
- savants, les érudits, qui commençaient à battre en
- brèche l'ignorance si longtemps souveraine. Il
- fonda en 1530 un collège d'un genre tout nouveau,
- appelé le <i>Collège de France</i>, et destiné à rendre la
- science accessible à tous.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII</a></h2>
-<h4>LES GUERRES DE RELIGION</h4>
-<p>Le successeur de François I<sup>er</sup> fut Henri II.
- Profitant des guerres religieuses qui avaient
- éclaté en Allemagne, Henri II s'allia avec les
- princes protestants ennemis de Charles-Quint et
- occupa les trois villes anciennes de Metz, Toul,
- Verdun.</p>
-<p>Charles-Quint, irrité, vint mettre le siège devant
- Metz, que le duc François de Guise défendit avec
- énergie (1552). Vaincu de nouveau à Renty
- (1554), Charles-Quint signa une trêve (1556) et
- abdiqua la même année, renonçant à toutes ses couronnes.</p>
-<p><b>Henri II (1547-1559).</b>&mdash;Le fils de Charles-Quint,
- Philippe II, demeurait aussi redoutable pour la
- France, quoiqu'il ne dominât plus ni l'Autriche ni
- l'Allemagne. Il avait épousé Marie Tudor, reine
- d'Angleterre, et les Anglais l'aidèrent dans les
- guerres qu'il recommença contre la France. Son
- général, le duc de Savoie Philibert Emmanuel, envahit
- la Picardie et se porta sur Saint-Quentin. Le
- connétable de Montmorency accourut avec une
- armée. Mais il se laissa envelopper par l'armée<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> espagnole, éprouva une sanglante défaite et fut
- obligé de se rendre (1557). Pour réparer ce
- désastre, le duc de Guise alla surprendre Calais, la
- dernière ville que les Anglais eussent en France, et
- la reine Marie Tudor en mourut de chagrin (1558).</p>
-<p>La paix de Cateau-Cambrésis (1559) termina les
- guerres d'Italie. Pendant les fêtes qui célébrèrent
- la paix et les mariages princiers par lesquels on la
- consacra, Henri II, luttant dans un tournoi contre
- son capitaine des gardes, Montgommery, fut grièvement
- blessé d'un éclat de lance qui pénétra dans sa
- tête, et mourut quelques jours après (1559).</p>
-<p><b>La réforme; François II (1559-1560); Charles IX
- (1560-1574).</b>&mdash;Une réforme religieuse commencée
- en Allemagne par Luther amena le déchirement de
- l'unité chrétienne et bouleversa l'Europe.</p>
-<p>En France la doctrine de Calvin, plus hardie encore
- que celle de Luther, se répandit. La division
- se mit dans tout le royaume, partagé entre les <i>catholiques</i> et les <i>réformés</i>, qu'on appelait généralement
- les <i>protestants</i> ou les <i>huguenots</i>.</p>
-<p>Les progrès du calvinisme étaient déjà grands
- lorsque Henri II mourut. Ce prince laissait quatre
- fils, dont trois devaient régner, de 1559 à 1589:
- François II, Charles IX, Henri III.</p>
-<p>L'aîné, François II, d'une santé débile, ne régna
- qu'un an (1559-1560). Encore le vrai maître était-il
- le duc François de Guise, dont la nièce, Marie
- Stuart, avait épousé le roi François II. Les protestants,
- soutenus par la famille des Bourbons, essayèrent
- d'enlever le jeune roi à la famille des
- Guises et ourdirent la conjuration d'Amboise. Elle
- échoua et un grand nombre de protestants furent<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> saisis, pendus ou décapités. Mais les guerres de
- religion ne commencèrent que sous Charles IX, qui,
- à peine âgé de dix ans et demi en 1560, régna d'abord
- sous la tutelle de sa mère Catherine de Médicis.</p>
-<p><b>Catherine de Médicis.</b>&mdash;Catherine de Médicis,
- princesse italienne, avait épousé le fils de François
- I<sup>er</sup>, Henri II, mais ce prince l'avait tenue à l'écart
- du gouvernement. Elle eut encore à souffrir de
- cet isolement sous le règne de son premier-né,
- François II. C'était la belle et gracieuse Marie
- Stuart qui dominait à la cour et assurait la réalité
- du pouvoir à son oncle François de Guise. Mais
- en 1560 François II mourut, et Catherine de Médicis
- se vit appelée à prendre la régence au nom de
- son second fils, Charles IX.</p>
-<p>Sa passion de régner fut alors satisfaite. Mais
- Catherine avait à se défendre contre l'influence de
- deux grandes familles rivales, les Guises et les Bourbons,
- et à pacifier le royaume, déjà troublé par les
- guerres religieuses. Astucieuse et perfide, Catherine
- de Médicis s'appliqua à opposer les Bourbons
- aux Guises, et à tenir la balance égale entre les catholiques
- et les protestants. «Chacun, dit un contemporain,
- d'Aubigné, admirait de voir une femme
- étrangère se jouer d'un tel royaume et d'un tel peuple
- que les Français, mener à la chaîne de si grands
- princes.» Sa politique double ne contribua pas peu
- à exciter les divisions et à déchaîner les guerres religieuses
- dont elle put voir les tristes résultats, car ces
- guerres amenèrent la ruine de la famille des Valois.
- Catherine de Médicis vit disparaître avant elle ses
- enfants, et, au moment où elle mourut, en 1589, son
- dernier fils, Henri III, était presque détrôné.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span></p>
-<p><b>La Saint-Barthélemy.</b>&mdash;Parmi les protestants,
- l'homme qui mérita le plus de respect et eut la fin la
- plus tragique, ce fut Coligny, dont l'illustration
- comme celle de Guise datait des guerres de Henri II.
- Le parti protestant n'avait pu être accablé. Il rétablissait
- toujours ses affaires, grâce aux talents de
- Coligny, qui recueillait les débris de l'armée, défendait
- les villes, soutenait le courage, et ramenait
- quelquefois la victoire. La guerre n'aboutissait à
- rien.</p>
-<p>En 1570, Catherine de Médicis fit aux réformés
- des concessions trop larges pour être sincères. Les
- chefs protestants furent attirés à la cour de Charles
- IX pour le mariage du jeune Henri de Béarn, leur
- chef, avec Marguerite de Valois, s&#339;ur du roi.
- Charles IX se prit même d'amitié pour l'amiral Coligny.
- Celui-ci donnait au roi les plus sages conseils
- et lui proposait de détourner contre les étrangers
- l'exaltation guerrière de la noblesse. Mais les
- catholiques s'indignaient de la puissance des protestants.
- Excités par eux, la cour organisa en secret
- le plus odieux guet-apens.</p>
-<p>Quelques jours après les fêtes du mariage de
- Henri de Béarn, le 24 août 1572, fête de saint Barthélemy,
- à deux heures du matin, la cloche de Saint-Germain
- l'Auxerrois sonne, et le tocsin des autres
- églises lui répond. Des bandes armées s'élancent
- dans les rues aux cris de: Mort aux huguenots!
- Un affreux massacre souille Paris. Le duc Henri
- de Guise et le duc d'Aumale, qui ont arraché au roi
- l'arrêt de mort de Coligny, se dirigent vers la demeure
- de l'amiral, tout près du Louvre. Un assassin
- à leurs gages lui avait déjà tiré, quelques jours<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> auparavant, un coup d'arquebuse et l'avait blessé à
- la main. Coligny reposait sous la protection d'une
- compagnie des gardes du roi. Les ducs signifient
- au capitaine la volonté de Charles IX. On monte,
- cinq Suisses se tenaient au haut de l'escalier. Ils
- résistent, se barricadent; le bruit de la lutte réveille
- Coligny, qui se met en prière. Ses serviteurs sont
- tués ou dispersés. Les arquebusiers arrivent à la
- chambre de l'amiral, dont l'aspect grave et vénérable
- les saisit. Mais l'un d'eux, Bême, plus féroce que
- les autres, s'approche: «N'es-tu pas l'amiral?» dit-il.
- «Je le suis, jeune homme, répondit Coligny,
- respecte ma vieillesse et ma faiblesse.» Bême le
- frappe, le renverse; Coligny est percé de coups, puis
- jeté par la fenêtre.</p>
-<p>Le massacre de Paris fut imité dans les provinces.
- Quelques gouverneurs cependant refusèrent d'ordonner
- ces affreuses exécutions. «Je n'ai que des
- soldats et pas un bourreau,» répondit l'un d'eux.
- Un moment frappés de stupeur, les protestants ne
- tardèrent pas à se lever en masse; l'armée royale ne
- put prendre la Rochelle, qui était devenue la citadelle
- du parti, et Charles IX fut obligé de signer la
- paix (1573). L'année suivante, il mourait au milieu
- des plus violentes convulsions; dans son délire,
- souvent troublé par de sombres visions, il n'apercevait,
- si l'on en croit la tradition, que des meurtres
- et du sang (1574).</p>
-<p><b>Henri III (1574-1589).</b>&mdash;Le frère de Charles IX,
- Henri III, qui lui succéda, était un prince frivole.
- Il se composa une cour de seigneurs dissolus. Il
- aimait à s'entourer de petits chiens, de perroquets,
- de singes, et se fardait le visage comme une femme.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p>
-<p>Le parti protestant s'était relevé, et Henri III
- s'était vu obligé de lui faire d'importantes concessions.
- Les catholiques, exaltés, formèrent entre
- eux une vaste association, appelée sainte Ligue
- (1576). Le chef en était Henri de Guise, fils de
- François de Guise, que les catholiques rêvaient
- déjà de placer sur le trône.</p>
-<p>En effet la famille des Valois semblait près de
- s'éteindre. Henri III n'avait point de fils qui pût
- lui succéder; son frère, le duc d'Alençon, mourut
- sans enfants en 1584. Il y avait pourtant un héritier
- légitime, Henri de Bourbon, prince de Béarn
- et roi de Navarre; mais il était protestant, et les
- ligueurs n'en voulaient à aucun prix. Henri de
- Guise, soutenu par le roi d'Espagne Philippe II,
- brava Henri III et souleva Paris.</p>
-<p>Henri III dut se jeter dans les bras des protestants
- et vint avec Henri de Navarre assiéger la capitale;
- mais il fut poignardé à Saint-Cloud par un
- fanatique, Jacques Clément (1589).</p>
-<p>A la mort de Henri III, Henri de Navarre fut salué
- roi seulement par les protestants et une petite
- partie des fidèles de Henri III.</p>
-<p><b>Henri IV (1589-1610).</b>&mdash;Henri IV était fils
- d'Antoine de Bourbon, prince de Béarn et roi de
- Navarre, mais roi sans royaume, car la Navarre
- était aux mains des Espagnols. Il était né au
- château de Pau en 1553. Sa mère, Jeanne d'Albret,
- ordonna de le nourrir sans délicatesse, de ne point
- l'habiller richement, de ne point le flatter du titre
- de prince, et de ne le distinguer en rien des enfants
- du pays. On vit donc Henri, tout jeune, aller tête
- nue, pieds nus, se battant avec les autres enfants,<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> escaladant, sous le soleil ou la pluie, les rochers
- des Pyrénées. On l'habituait à coucher sur la dure;
- on le forçait à de longues courses matinales et à
- des chasses fatigantes. Il acquit ainsi santé, force,
- agilité, et il avait une gaieté franche et naturelle qui
- lui gagnait tous les c&#339;urs.</p>
-<p>Jeanne d'Albret, cependant, très instruite, ne
- voulut pas que les buissons et les bois fussent la
- seule école de son fils. Pour qu'il ne devînt pas,
- comme elle le disait, un illustre ignorant, elle lui mit
- les meilleurs livres entre les mains. Elle le confia
- à un précepteur et lui recommanda d'obéir à son
- maître comme à elle-même: «Je ne vous ai donné
- que la vie, disait-elle à Henri, mais il vous apprendra
- à bien vivre, ce qui est préférable.»</p>
-<p>Henri III, en mourant, avait commandé à tous
- ses officiers de reconnaître pour son successeur
- Henri de Navarre. Beaucoup de seigneurs catholiques,
- «enfonçant leurs chapeaux ou les jetant par
- terre, fermant le poing, murmurent qu'ils se rendront
- à toutes sortes de personnes plutôt que de
- souffrir un roi huguenot.» Ils viennent le sommer
- de se faire catholique. En vain Henri répond
- que «c'est le prendre à la gorge, ne pas l'estimer de
- croire qu'il peut à ce point faire violence à l'âme et
- au c&#339;ur à l'entrée de la royauté.» Il en appelle à
- eux-mêmes, sûr d'avoir pour lui «tous les catholiques
- qui aiment la France et l'honneur.» En vain
- le brave Givry déclare tout haut que Henri «est le
- roi des braves et qu'il ne sera abandonné que des
- poltrons;» en vain Henri déclare être prêt à se
- faire instruire: un grand nombre de seigneurs l'abandonnent.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span></p>
-<p>Henri se trouvait dans une situation presque désespérée:
- peu de soldats et point d'argent, mais une
- petite armée anglaise envoyée par la reine Élisabeth,
- alliée de Henri IV, débarqua fort à propos
- à Dieppe, et Henri put reprendre l'offensive
- (1589).</p>
-<p>L'année suivante, une bataille tourna encore à
- l'avantage de Henri, à Ivry. En face d'une armée
- ennemie bien plus nombreuse on parlait au roi
- d'assurer sa retraite: «Point d'autre retraite, dit-il,
- que le champ de bataille.» Puis, après une courte
- prière, mettant son casque en tête, il accompagna
- d'un sourire ces paroles: «Compagnons, Dieu est
- pour nous; voici ses ennemis et les nôtres; voici
- votre roi! Si vos cornettes vous manquent, ralliez-vous
- à mon panache blanc: vous le trouverez au
- chemin de la victoire et de l'honneur.» Le combat
- fut rude; un instant ses troupes cédèrent; Henri
- courut en avant: «Tournez visage, leur crie-t-il;
- si vous ne voulez combattre, regardez-moi mourir;»
- et il se précipita au plus épais des ennemis. Enfin
- la victoire est remportée: alors ce «bon Français,»
- qui appelait la guerre civile «un mal bien douloureux,»
- s'écria: «Quartier aux Français; mais
- mort aux étrangers!»</p>
-<p>Depuis quelques années, Paris était en proie au
- plus affreux désordre. Les Espagnols avaient dévoilé
- leurs desseins, et les plus acharnés d'entre les
- ligueurs les soutenaient seuls. Le bon sens ne
- triomphait pas encore des passions, mais parlait
- déjà avec hardiesse. Henri de Navarre résolut enfin
- d'aider le parti royaliste en supprimant l'objection
- qu'on lui faisait toujours de sa religion. Les<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> plus fidèles de ses conseillers huguenots l'encourageaient
- à faire le sacrifice que lui demandait le
- peuple. Le 25 juillet 1593, Henri abjura solennellement
- à Saint-Denis la religion protestante et fut
- sacré à Chartres le 27 février 1594.</p>
-<p>Sully trouva de l'argent, tout en murmurant,
- pour acheter les gouverneurs des villes. «S'il fallait
- les prendre par la force, disait le roi, elles nous
- coûteraient dix fois autant.» Brissac, après avoir
- fait ses conditions, livra Paris (mars 1594), où
- Henri IV entra salué avec une allégresse sincère,
- car ce n'était pas l'homme mais l'hérétique qu'on
- avait combattu en lui. Le jour même, la garnison
- espagnole se retira avec les honneurs de la guerre.
- Henri la regarda partir, et, saluant les chefs, leur
- dit: «Messieurs, recommandez-moi à votre maître,
- mais n'y revenez plus.» Il promet de tout oublier,
- mais il n'oublie pas qu'il a été obligé d'acheter sa
- capitale et les plus grandes villes de son royaume.
- «Que dites-vous de me voir ainsi à Paris?» demande-t-il
- à son secrétaire.&mdash;Je dis qu'on a rendu
- à César ce qui appartient à César, comme il faut
- rendre à Dieu ce qui est à Dieu.&mdash;Dame, répondit
- le roi, on ne m'a pas fait comme à César: car on ne
- me l'a pas rendu, on me l'a bien vendu.» Et cela
- était dit en présence de Brissac et d'autres vendeurs.
- Toutefois il n'a aucune pensée de vengeance.
- Il accepte, il recherche les services de ceux
- qui l'ont combattu.</p>
-<p>En 1598 les Espagnols quittent la France. Henri
- IV a terminé la guerre étrangère en signant avec
- Philippe II la paix de Vervins.</p>
-<p><b>L&#8217;Édit de Nantes.</b>&mdash;Il a déjà enlevé tout prétexte<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> aux discordes civiles en accordant aux protestants
- l'exercice de leur culte et même de grandes
- garanties. C'est l'Édit de Nantes (1598). Henri
- ne voulait plus de partis. «Je couperai, disait-il,
- les racines de toutes ces factions. Je ne détruirai
- pas la religion réformée, ajoutait-il, mais la faction
- huguenote si elle se mutine. Il ne faut plus faire
- de distinction de catholiques et de huguenots: il
- faut que tous soient bons Français.»</p>
-<p>Un grand ministre aida Henri IV dans la tâche
- immense qu'il avait entreprise de réparer les désastres
- de quarante ans de guerre civile. C'était le
- baron de Rosny, plus tard duc de Sully, né au château
- de Rosny, près de Mantes, en 1560. Tout
- jeune il avait échappé au massacre de la Saint-Barthélemy
- par une présence d'esprit rare chez un
- enfant de douze ans: ayant pris sous son bras un
- gros missel, il avait traversé les rues pleines de
- bandes furieuses et avait couru se réfugier à son
- collège, dont le principal le cacha. Il resta toujours
- attaché au parti protestant, servant d'abord dans
- l'infanterie, pour apprendre le métier des armes,&mdash;ce
- qui répugnait fort aux gentilshommes;&mdash;il combattit
- avec beaucoup de courage pour sa religion,
- fut souvent blessé, et particulièrement à Ivry, où
- Henri, qui le croyait presque mort lorsqu'on l'emporta,
- l'embrassa avec joie.</p>
-<p>Sully remit l'ordre dans les finances: ce qui
- n'était pas chose facile dans un siècle où ceux qui
- maniaient l'argent de l'État le prenaient pour eux,
- puis tourna son attention vers l'agriculture. Des
- routes furent percées et plantées d'arbres. Le commerce
- se ranima. Sully permit de vendre des<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> grains à l'étranger: ce qui stimula énergiquement
- les paysans à produire du blé.</p>
-<p>La plus grande entente ne cessait d'exister entre
- le maître et le serviteur. «Je suis plus fort en mon
- conseil, quand je sais que vous y êtes,» écrivait un
- jour Henri pour hâter le retour de Sully.</p>
-<p>Henri aidait son ministre dans toutes ses améliorations;
- il aimait les petites gens. Quand il allait
- par le pays, il s'arrêtait pour parler au peuple, s'informait
- des passants d'où ils venaient, où ils allaient,
- quelles denrées ils portaient, quel était le
- prix de chaque chose, et, remarquant qu'il semblait
- à plusieurs que cette facilité populaire offensait la
- gravité royale, il disait: «Les rois tenaient à déshonneur
- de savoir combien valait un écu, et moi je
- voudrais savoir ce que vaut un liard, combien de
- peines ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin
- qu'ils ne soient chargés que selon leur portée.»
- Dans les campagnes on aimait à répéter des mots de
- lui qui couraient: «Si l'on ruine le peuple, qui soutiendra
- les charges de l'État?»</p>
-<p>Le 14 mai, 1610, Henri IV était agité: il ne pouvait
- ni s'occuper ni dormir. «Votre Majesté devrait
- sortir, dit un garde, et prendre l'air: cela la
- réjouirait.&mdash;Tu as raison: qu'on apprête mon
- carrosse.» Comme le temps était beau et chaud,
- on prit un carrosse tout ouvert. Henri y monta
- avec les ducs d'Épernon et Montbazon et cinq autres
- seigneurs, sans escorte: seulement quelques gentilshommes
- à cheval et valets de pied suivirent. On se
- dirigea vers l'Arsenal, où le roi voulait voir Sully
- malade. En passant de la rue Saint-Honoré dans
- la rue de la Ferronnerie, un embarras de voitures<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> arrêta le carrosse. François Ravaillac l'avait suivi
- depuis le Louvre; il monta sur une borne, et comme
- le roi était attentif à écouter une lettre que le duc
- d'Épernon lisait, le misérable s'élança et frappa
- Henri IV de deux coups de couteau dans la région
- du c&#339;ur. Pendant que les archers arrêtaient l'assassin
- et l'emmenaient prisonnier dans un hôtel
- voisin pour le soustraire à la fureur de la foule, les
- seigneurs couvrirent Henri IV d'un manteau et
- firent retourner le carrosse vers le Louvre. Ils répandaient
- le bruit que le roi n'était que blessé, mais
- Henri IV était mort sur-le-champ, et, quand le peuple
- connut la vérité, ce fut un deuil universel, car
- aucun roi n'avait été, comme Henri IV, à la fois
- grand et bon.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII</a></h2>
-<h4>LOUIS XIII (1610-1643)&mdash;MINISTÈRE DU CARDINAL
- DE RICHELIEU</h4>
-<p><b>Régence de Marie de Médicis.</b>&mdash;La mort prématurée
- de Henri IV rejeta le royaume dans la confusion.
- Son fils, Louis XIII, n'avait pas neuf ans,
- et la régente, Marie de Médicis, princesse étrangère,
- d'un caractère faible, n'était point femme à
- continuer la sage et ferme politique de Henri IV.
- Elle combla de dignités et des plus hautes charges
- de la cour un Italien, Concini, et, en quatre ans, son
- faible et funeste gouvernement avait dissipé les
- millions amassés par Henri.</p>
-<p>Les seigneurs se révoltaient pour se faire acheter
- leur soumission par de grosses pensions. Voulant
- paraître faire quelque chose pour le bien public, ils
- demandèrent la convocation des <i>États généraux</i> (1614). Dans cette réunion on vit commencer
- entre les trois Ordres la lutte qui, un siècle plus
- tard, devait déchirer la France. Le président du
- tiers état dit que les trois Ordres étaient trois
- frères, enfants de leur mère commune, la France.
- La noblesse protesta contre cette comparaison qui
- tendait à établir l'égalité des seigneurs et du peuple.
- Elle chercha à humilier les députés du tiers, et la
- querelle devint si vive que la cour, dès qu'elle eut<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> obtenu les subsides demandés, se hâta de renvoyer
- les États. Ce furent les derniers avant ceux de
- 1789.</p>
-<p><b>Concini et de Luynes.</b>&mdash;La faveur insolente de
- Concini, devenu marquis d'Ancre et maréchal de
- France, ne put durer. Louis XIII, écarté des affaires
- et livré aux amusements les plus puérils,
- écouta les conseils d'un gentilhomme, Albert de
- Luynes, qu'il affectionnait beaucoup à cause de son
- habileté à dresser des pièges aux oiseaux. De
- Luynes persuada au jeune prince de ressaisir l'autorité
- par un coup hardi. Le maréchal d'Ancre
- fut tué un matin qu'il entrait au Louvre (1617).
- La reine mère dut se retirer à Blois, et Louis XIII
- crut enfin régner, lorsque le vrai maître c'était de
- Luynes.</p>
-<p>Au favori de la reine mère succéda le favori du
- roi, et le vainqueur montra même avidité, même incapacité.
- Albert de Luynes fut fait connétable sans
- avoir jamais commandé un régiment, puis chancelier.
- Aussi a-t-on dit de lui «qu'il était aussi propre
- à faire un magistrat en temps de guerre qu'un
- général en temps de paix.» Albert de Luynes montra
- cependant quelque énergie contre le parti protestant
- qui reprenait les armes, et mourut enlevé
- par une épidémie au siège de Montauban (1621).
- Au règne des favoris qui peuvent à peine distraire
- un roi ennuyé, succède enfin le règne d'un vrai ministre.</p>
-<p><b>Le ministère de Richelieu.</b>&mdash;En 1624 arriva au
- pouvoir Armand du Plessis de Richelieu. Richelieu
- était le troisième fils d'un capitaine des gardes
- de Henri IV. Suivant l'usage, l'aîné suivit la carrière<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> des armes, le second embrassa l'état ecclésiastique,
- mais bientôt se confina dans un cloître, et
- le troisième le remplaça dans les dignités ecclésiastiques
- et devint évêque de Luçon. Aumônier de
- la reine Marie de Médicis, protégé par elle, il partagea
- sa mauvaise fortune après la chute de Concini,
- puis s'entremit avec zèle pour réconcilier la mère
- et le fils. Après la mort de Luynes, l'évêque de
- Luçon qui avait déjà donné bien des preuves de sa
- haute intelligence, reçut le chapeau de cardinal; le
- roi refusait cependant de l'admettre au conseil.
- «Cet homme, disait-il à la reine mère, je le connais
- mieux que vous, madame; il est d'une ambition
- démesurée.» L'habileté et la patience du cardinal,
- la volonté de Marie de Médicis triomphèrent des
- hésitations du roi, et, dès que Richelieu fut au conseil
- (1624), il y fut bientôt le maître.</p>
-<p>Richelieu, une fois au pouvoir, jugea nettement
- la situation. Il inaugura une politique nouvelle,
- hardie à l'intérieur comme à l'extérieur. «Le roi
- a changé de conseil et le ministère de maximes,»
- écrivait-il dans une de ses plus fières dépêches.</p>
-<p>Ayant résolu d'abord d'en finir avec les protestants
- qui remuaient toujours, il conduisit le roi
- au siège de la Rochelle, «ce nid d'où avaient coutume
- d'éclore les desseins de révolte.» C'était la
- grande forteresse du parti protestant et les seigneurs
- catholiques ne se dissimulaient pas qu'elle
- leur était utile en embarrassant la royauté. Le cardinal
- de Richelieu anime tout de son âme; le mot
- d'ordre est: «passer ou mourir.» Enfin on parvient,
- malgré la flotte anglaise, à jeter dans l'île
- 6000 soldats; les Anglais, vaincus dans une bataille<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> sanglante, sont obligés de se retirer et d'abandonner
- la Rochelle à ses seules ressources. Mais la ville
- était forte. L'énergie des habitants s'exalta, soutenue
- par les ardentes prédications du ministre Salbert,
- par le courage viril de la vieille duchesse de
- Rohan, et surtout par son maire, le rude marin Guiton.
- En acceptant cette charge, Guiton déclara
- qu'il poignarderait de sa propre main quiconque
- parlerait de se rendre; pour rappeler cette menace,
- il plaçait son poignard sur la table du conseil. Le
- ministre cependant se montrait général, intendant
- des vivres, ingénieur; pour affamer la ville, il eut
- recours à une digue de 700 toises; du côté de la
- terre une circonvallation s'étendait sur plus de trois
- lieues, garnie de treize forts. Enfin la famine est
- dans la Rochelle; Guiton reste inébranlable, attendant
- les secours de la flotte anglaise qui deux fois
- apparaît à la vue de la ville assiégée et deux fois
- recule devant la marine improvisée de Richelieu.
- On montre à Guiton des habitants expirant de faim:
- «Il faudra bien que nous en venions tous là,» se
- contente-t-il de répondre. «Mais bientôt la ville
- n'aura plus d'habitants.&mdash;C'est assez qu'il en reste
- un pour fermer les portes.» Enfin la révolte se
- met dans la ville, il a fallu exécuter plusieurs des
- malheureux qui demandent du pain ou la capitulation.
- Les rues sont parcourues par des «ombres
- d'hommes vivants» et encombrées de cadavres
- qu'on n'a plus le courage d'ensevelir. Il faut finir
- par se rendre au cardinal qui entre dans la ville précédé
- d'un grand convoi de vivres, «marchant seul
- devant le roi,» comme pour bien montrer qu'il était
- la seconde personne de France (1628).</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span></p>
-<p>Au dehors, Richelieu défendait les intérêts de la
- France. «Jusqu'où allait la Gaule, disait-il, jusque-là
- doit aller la France.» Ce ne fut pas sa faute
- s'il ne réalisa pas cette parole: il en fut bien près.
- Il prit surtout part à la grande lutte qui armait
- alors une moitié de l'Europe contre l'autre, et connue
- dans l'histoire sous le nom de <i>guerre de Trente
- Ans</i> (1618-1648), lutte qui avait pour but d'empêcher
- l'Allemagne de devenir la proie de la maison
- d'Autriche.</p>
-<p>Celle-ci avait déjà écrasé deux adversaires. Richelieu
- va en chercher un troisième au fond du
- Nord, le roi de Suède Gustave-Adolphe, un des
- plus grands capitaines de l'époque, «un soleil levant,»
- comme on l'appelait. Gustave-Adolphe se
- lance sur l'Allemagne, «fait une guerre à coups de
- foudre,» mais tombe bientôt enseveli dans un dernier
- triomphe à Lutzen (1632).</p>
-<p>Mais dès la seconde campagne la France est envahie.
- La ville de Corbie est prise; l'effroi règne
- dans Paris. Déjà les bourgeois s'imaginaient voir
- arriver les Impériaux. Quelques-uns, collant l'oreille
- contre terre, prétendaient entendre le canon
- ennemi. Richelieu lui-même désespère. Son fidèle
- conseiller, le capucin Père Joseph, ranime son
- courage et l'engage à se montrer. Richelieu sort:
- il va à l'Hôtel de ville pour réclamer l'appui du
- peuple. Le patriotisme éclate. Les volontaires affluent
- et le maréchal de la Force reçoit leurs noms
- sur le perron de l'Hôtel de ville. L'armée marche
- sur Corbie, qui est repris aux Espagnols.</p>
-<p>Même pendant qu'il épuisait sa vie à la poursuite
- de ces grands desseins, Richelieu avait encore à se<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> défendre contre les intrigues et les complots. Il
- avait dû réprimer une révolte du comte de Soissons
- qui périt au combat de la Marfée (1641). Il lui
- fallut, aussi en 1642, donner encore un terrible
- exemple par le supplice d'un jeune seigneur, Cinq-Mars,
- qui avait conspiré et traité avec l'Espagne.
- Cinq-Mars fut décapité, à Lyon, avec son ami, le
- jeune de Thou, accusé seulement de ne pas l'avoir
- dénoncé et dont le sort inspira une juste pitié (12
- septembre 1642).</p>
-<p>Richelieu était déjà atteint de la maladie qui
- devait l'enlever quelques mois après. Il voyageait
- tantôt sur un bateau, tantôt, quand on ne pouvait
- naviguer, dans une vaste litière portée sur les
- épaules de ses gardes: cette litière était si vaste et
- si haute qu'on abattait devant elle des pans de
- murailles, les portes des villes et des édifices étant
- trop étroites pour lui donner passage; il arriva ainsi
- à Paris le 17 octobre, au milieu de la foule étonnée
- et terrifiée en présence d'un pareil triomphateur.</p>
-<p>Cependant sa santé, minée par les travaux, par les
- soucis du pouvoir, faisait prévoir une fin prochaine.
- Louis XIII vint lui rendre visite et essaya de lui
- donner quelques consolations. «Sire, lui dit le
- cardinal, voici le dernier adieu. En prenant congé
- de Votre Majesté, j'ai la consolation de laisser son
- royaume plus puissant qu'il n'a jamais été et vos
- ennemis abattus.» Aux derniers moments, Richelieu,
- qui ne voulait plus être flatté, fit signe à celui
- des médecins en qui il avait le plus de confiance:
- «Parlez-moi, dit-il, à c&#339;ur ouvert, non en médecin,
- mais en ami.&mdash;Monseigneur, dans vingt-quatre
- heures vous serez mort ou guéri.&mdash;C'est parler,<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> cela, dit Richelieu, je vous entends.» Et il se recueillit
- pour mourir. «Voilà mon juge qui doit
- bientôt prononcer mon arrêt, dit-il: je le supplie de
- me condamner si pendant mon ministère j'ai eu
- d'autre objet que le bien de l'État, le service de mon
- souverain, la gloire de Dieu et les avantages de la
- religion.» En entendant ces dernières paroles,
- l'évêque de Lisieux ne put s'empêcher de dire tout
- bas: «Voilà une assurance qui m'épouvante.» Richelieu
- expira le 4 décembre 1642.</p>
-<p><b>Pierre Corneille (1606-1684.)</b>&mdash;L'époque de
- Louis XIII est celle où la nation française est vraiment
- constituée. Dès ce jour aussi sa langue est
- formée et sa littérature arrive au plus haut point
- de la perfection avec le philosophe René Descartes
- et le poète Pierre Corneille.</p>
-<p>Corneille était né à Rouen le 6 juin 1606; son
- père était avocat du roi au parlement de Normandie.
- L'aîné de sept enfants, Pierre fut placé de bonne
- heure au collège des Jésuites de la ville, et il fut
- reçu avocat comme son père. Mais sa vocation le
- portait vers la poésie et le théâtre. Sa tragédie, <i>le
- Cid</i>, fut accueilli avec un enthousiasme sans précédent.
- On ne pouvait se lasser de voir cette pièce;
- chacun en savait quelque partie par c&#339;ur; on la
- faisait apprendre aux enfants, et il était passé en
- proverbe de dire: <i>Cela est beau comme le Cid</i>.</p>
-<p>En 1639 et 1640, Corneille écrivit encore <i>Horace</i>, <i>Cinna</i>, <i>Polyeucte</i>, trois chefs-d'&#339;uvre. Sa vie,
- vouée tout entière à la culture des lettres, fut sans
- agitation extérieure, et ses dernières années s'écoulèrent
- dans la gêne et dans la tristesse. Il mourut
- à Paris, en 1684.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span></p>
-<p>La popularité du grand poète a survécu et s'est
- même augmentée avec le temps. Selon l'expression
- d'un éminent critique, elle honore notre pays.
- «Elle y est l'effet de cet amour pour les grandes
- choses et de cette passion pour les grands hommes
- qui sont un des traits de notre caractère national.
- Le jour où Corneille cesserait d'être populaire sur
- notre théâtre, nous aurions cessé d'être une grande
- nation.»</p>
-<p>Il ne faut pas non plus oublier les services rendus
- aux lettres par Richelieu, qui aimait les poètes
- jusqu'à en être jaloux; les pensions accordées aux
- écrivains; la création de la presse périodique, par le
- privilège de la <i>Gazette de France</i>, accordé au médecin
- Renaudot; et surtout l'institution de l'<i>Académie
- française</i> (1635).</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV</a></h2>
-<h4>LOUIS XIV (1643-1715)&mdash;MAZARIN</h4>
-<p><b>Bataille de Rocroy.</b>&mdash;Richelieu n'avait pas eu
- le temps d'achever la longue guerre dans laquelle
- nous étions engagés. Louis XIII le suivit quelques
- mois après au tombeau (mai 1643). Cette
- double mort releva le courage des Espagnols; le
- trône passait à un enfant de cinq ans, la régence à
- une femme. Les ennemis avaient repris l'offensive
- du côté de la Champagne et assiégeaient Rocroy.
- Le jeune duc d'Enghien, fils du prince de Condé,
- commandait de ce côté: il avait reçu comme dot de
- son mariage avec une nièce de Richelieu la direction
- d'une armée, et il en était digne. Ayant la
- ressemblance il a aussi l'audace de l'aigle. Cinq
- jours après la mort du roi, malgré l'avis de ses
- plus vieux officiers, il ose attaquer une armée presque
- double de la sienne et composée en grande
- partie de ces vieilles bandes espagnoles dont, depuis
- Pavie, la réputation était si grande. Les Espagnols,
- suffisamment couverts par les marais et les bois
- dont Rocroy est entouré, pressaient vivement le
- siège. On se canonna d'abord jusqu'à la nuit, et
- le lendemain (19 mai 1643) on s'ébranle pour un<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> choc décisif. Le duc d'Enghien avec Gassion, enfonce
- l'aile gauche des Espagnols; les deux chefs,
- man&#339;uvrant habilement, se séparent: Gassion poursuit
- les fuyards, Enghien se jette sur le centre ennemi.
- Or, à ce moment l'aile droite des Espagnols,
- victorieuse, écrasait les Français dont les chefs
- étaient mis hors de combat. Enghien voit le
- danger et le prévient. Il passe avec sa cavalerie
- derrière les lignes ennemies et court attaquer l'aile
- droite espagnole qui se croyait maîtresse du champ
- de bataille. Cette man&#339;uvre, dont on n'avait point
- eu d'exemple, décida du succès; il fallait le compléter.
- Restaient au milieu de la plaine les gros
- bataillons de l'infanterie espagnole jusque-là invincibles:
- ils se forment en carrés; dès que les nôtres
- approchent, les carrés s'ouvrent, démasquant dix-huit
- pièces de canon, qui vomissent la mort de
- toutes parts. Mais les bandes espagnoles sont entourées;
- Gassion a rejoint le duc d'Enghien. Toute
- l'armée française se précipite contre les quatre mille
- vieux soldats qui résistent avec la plus admirable
- intrépidité. Enfin, pour éviter un carnage inutile,
- des officiers espagnols demandent quartier. Enghien
- s'avance pour les écouter; soit erreur, soit
- exaltation, les soldats espagnols continuent le feu.
- Alors nos troupes indignées se précipitent de nouveau
- avec fureur et cette glorieuse journée se termina
- par le carnage le plus affreux. Sept mille
- ennemis jonchaient le champ de bataille; deux
- cents étendards étaient le trophée de cette victoire
- d'un général de vingt-deux ans.</p>
-<p>La réputation que venaient de gagner et nos
- troupes et Condé fut soutenue l'année suivante à<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> Fribourg (grand-duché de Bade), où, de concert
- avec un autre illustre capitaine, le vicomte de Turenne,
- il vainquit, après plusieurs attaques meurtrières,
- l'habile général bavarois Merci (1644).</p>
-<p><b>Turenne.</b>&mdash;Tout jeune, Turenne avait manifesté
- un vif amour des combats. Par une froide
- soirée d'hiver, il s'échappa du château. Sa mère,
- saisie d'une inquiétude mortelle, envoya à sa recherche.
- Son père, le duc de Bouillon, averti,
- s'écria: «Je gage qu'il est sur les remparts, dans
- quelque bivouac, à se faire raconter des histoires
- de guerre.» Le duc de Bouillon alla donc de bivouac
- en bivouac et bientôt rencontra son fils qui,
- de lassitude, dormait sur l'affût d'un canon. «L'ennemi,
- l'ennemi!» lui cria son père. Turenne s'éveilla
- aussitôt et se mettait dans l'attitude du combat,
- lorsque son père l'entoura dans ses bras en lui
- disant: «Prisonnier! prisonnier!» Fort grondé,
- Turenne s'excusa en répondant: «Je voulais, mon
- père, en me couchant sur la dure par cette nuit
- glacée, m'essayer aux fatigues de la guerre et voir
- si je serais capable de faire bientôt mes premières
- armes sous vos ordres.»</p>
-<p><b>Mazarin.</b>&mdash;A Paris heureusement règne, sous
- le nom de la régente Anne d'Autriche, un ministre
- qui s'entend à recueillir le fruit de ces victoires
- et continue la politique de Richelieu; c'est Mazarin.
- Né à Rome en 1602, d'une famille sicilienne assez
- obscure, Mazarin avait d'abord étudié chez les jésuites:
- il se distingua de bonne heure, aux représentations
- du collège, par cet art de comédien qu'il
- déploya plus tard sur le théâtre de la politique.
- Ami des plaisirs et du jeu, on le vit s'attacher à<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> une grande famille, celle des Colonna, accompagner
- un jeune prince de cette maison aux universités
- d'Espagne, jouer à Madrid comme à Rome, mais
- étudier néanmoins. Il laissa bientôt les livres pour
- l'épée et partit capitaine dans un régiment. Puis
- il débuta dans la diplomatie comme attaché de légation,
- et, du premier coup, effaça ses maîtres. Il
- arrêta deux armées, dont l'une était l'armée française,
- prêtes à engager une grande bataille (1630
- à 1631). Richelieu l'apprécia, l'attira en France et
- obtint pour lui en 1640 le chapeau de cardinal bien
- qu'il ne fût pas prêtre. Si Mazarin était étranger,
- il avait le c&#339;ur français et le prouva dès qu'Anne
- d'Autriche lui eut confié le pouvoir. Mazarin
- donna toute son attention à la grande lutte contre
- l'Empire et contre l'Espagne, et, lorsque de nouvelles
- victoires de Condé à Nordlingen (1645) et
- à Lens (en Artois) (1648) eurent enfin déterminé
- l'Empire à signer la paix, l'habile ministre conclut
- le traité de Westphalie qui modifiait ou plutôt rétablissait
- l'équilibre de l'Europe. La France y
- gagnait l'Alsace. L&#8217;Espagne continua la guerre,
- mais onze ans plus tard elle céda à son tour;
- Mazarin eut encore la gloire de négocier et de signer
- le traité des Pyrénées, qui nous abandonnait l'Artois
- et le Roussillon. La France avançait ainsi de
- plus en plus vers ses limites naturelles.</p>
-<p><b>La Fronde.</b>&mdash;Le ministre était moins heureux
- à l'intérieur. Mazarin ne ressemblait en rien à
- Richelieu. Doué de beaucoup d'esprit, actif, il
- était surtout souple et patient; il savait courber la
- tête devant l'orage, pour surnager ensuite «comme
- le liège qui revient sur l'eau.» Son titre d'étranger<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> avait obligé Mazarin, comme la reine, à beaucoup
- donner au commencement de son ministère; la
- guerre vint encore ajouter à la pénurie du trésor
- épuisé.</p>
-<p>Au mois de janvier 1649, la régente s'enfuit de
- Paris à Saint-Germain, où la cour coucha presque
- sur la paille, en plein hiver. Une guerre peu sérieuse
- commença, à laquelle on donna le nom d'un jeu
- d'enfants, la Fronde: Les Parisiens sortaient en
- campagne ornés de plumes et de rubans. Ils fuyaient
- dès qu'ils rencontraient deux cents hommes
- de l'armée royale. Tout se tournait en raillerie.
- Les troupes parisiennes, qui revenaient toujours
- battues, étaient reçues avec des huées et des éclats
- de rire... Les cabarets étaient les tentes où l'on
- tenait les conseils de guerre, au milieu des plaisanteries,
- des chansons et de la gaieté la plus dissolue.</p>
-<p>On lisait autrefois l'histoire de la Fronde en riant,
- il faut en réalité la lire en pleurant. En plein dix-septième
- siècle, on peut se croire revenu aux guerres
- des Anglais ou aux luttes des Bourguignons
- et des Armagnacs.<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> Les terres sont tombées en
- friche sur beaucoup de points du royaume et des
- villages entiers abandonnés de leurs habitants; les
- routes couvertes de milliers de malheureux expirant
- de faim, l'infection répandue partout dans les campagnes
- par des cadavres sans sépulture. Dans les
- campagnes on ne laboure plus, ou on s'attroupe
- pour aller à la charrue en armes à cause des bandes
- de pillards et de soldats errants; en Picardie, des<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> populations entières vivent dans des grottes ou dans
- des carrières; les loups se multiplient et prennent
- possession des villages déserts.</p>
-<p><b>Saint Vincent de Paul.</b>&mdash;Les misères que causa
- la guerre folle de la Fronde mirent en relief les
- vertus de saint Vincent de Paul qui avait voué sa vie
- aux &#339;uvres de charité. Il avait déjà, sous le règne
- de Louis XIII, fondé la confrérie des <i>Prêtres de la
- Mission</i> pour évangéliser les campagnes, et institué
- la congrégation des <i>Filles ou S&#339;urs de la Charité</i>.
- Ému de compassion pour les nombreux enfants
- qu'on abandonnait, il les avait recueillis. Faisant
- appel à la générosité des puissantes familles qui le
- secondaient, il vit les plus grandes dames lui apporter
- leurs bijoux, leurs bracelets, leurs colliers
- et fonda l'&#338;uvre des <i>Enfants-Trouvés</i> (1638).</p>
-<p>Mazarin mourut en 1661 après avoir apaisé les
- troubles au dedans et terminé les guerres au dehors.
- Il laissa à Louis XIV une autorité tellement absolue
- que jamais souverain en France n'en avait eu
- de semblable. Noblesse, Parlement, peuple, tout
- était aux pieds du roi.</p>
-<p><b>Louis XIV et sa cour.</b>&mdash;Louis XIV ne voulut
- plus de premier ministre. Quand on vint lui demander,
- à la mort de Mazarin, à qui il fallait s'adresser
- pour les affaires: «A moi,» répondit-il, et il
- commença, dès ce jour, à gouverner par lui-même.</p>
-<p>Son éducation pourtant avait été fort négligée,
- mais il y suppléa par un esprit naturel. D'ailleurs
- sa taille, son port, son grand air, l'adresse et la
- grâce majestueuse de toute sa personne le faisaient
- distinguer au milieu de tous les autres hommes,
- selon une heureuse expression, comme le roi des<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> abeilles. Il aima l'ordre et la règle. Il aima la
- gloire et la magnificence. Mais il imposa l'ordre
- et la règle jusqu'à la tyrannie; son amour de la
- gloire dégénéra en une ambition immodérée et son
- goût de la magnificence alla jusqu'à la profusion.
- La flatterie l'enivra à un tel point que sans la
- crainte du diable, dit dans ses <i>Mémoires</i> le duc de
- Saint-Simon, il se serait fait adorer.</p>
-<p>Il réduisit les nobles à servir d'ornements à sa
- cour. Pour lui plaire, ils se jetèrent en des dépenses
- excessives en habits, en équipages, en bâtiments,
- si bien qu'il leur fallait, pour soutenir ce
- luxe, recourir à ses libéralités.</p>
-<p>Afin de piquer l'émulation des seigneurs, Louis
- XIV multipliait les distinctions. Les uns avaient le
- droit d'entrer dans sa chambre dès son réveil et
- pendant qu'il s'habillait. Les autres n'entraient
- que plus tard. Le soir, quand il se couchait, il
- donnait le bougeoir à tenir à l'un des plus titrés
- et c'était une faveur; il fallait lui demander la permission
- de l'accompagner dans ses voyages. Il vivait
- ainsi au milieu de sa noblesse comme jadis les
- rois francs au milieu de leurs guerriers, avec cette
- différence que la politesse la plus raffinée avait
- remplacé la grossièreté barbare. Les courtisans
- épiaient jusqu'aux paroles, jusqu'au sourire du roi
- et se trouvaient honorés d'un regard.</p>
-<p><b>Ministres et grands hommes.</b>&mdash;Louis eut le bonheur
- de rencontrer et le mérite d'apprécier des
- ministres d'un rare génie. Colbert rétablit les finances,
- développa notre industrie et notre commerce.
- Louvois organisa l'armée. Vauban fortifia
- les places et perfectionna l'art de prendre les villes.<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> Turenne, Condé ne demandaient qu'à gagner de
- nouvelles victoires.</p>
-<p><b>Colbert (1619-1683).</b>&mdash;Colbert fut, si l'on peut
- ainsi parler, le ministre de la paix. Fils d'un marchand
- de drap de Reims, il entra au service de Le
- Tellier, puis à celui de Mazarin. Avant de mourir,
- Mazarin dit à Louis XIV: «Sire, je vous dois tout,
- mais je crois m'acquitter en quelque manière en
- vous donnant Colbert.» Ce fut en effet le ministre
- le plus sage comme le plus utile de Louis XIV.
- Parvenu à la plus haute fortune, il ne l'oublia point
- et écrivait dans ses instructions à son fils: «Mon
- fils doit souvent faire réflexion sur ce que sa
- naissance l'aurait fait être si Dieu n'avait pas béni
- mon travail et si ce travail n'avait pas été extrême.»</p>
-<p>Ce financier austère et dur, «cet homme de marbre»
- avait des sentiments élevés et généreux. «Il
- faut, écrivait-il à Louis XIV, épargner cinq sous
- aux choses non nécessaires et jeter les millions
- quand il s'agit de notre gloire. Un repas inutile
- de 3000 livres me fait une peine incroyable, et lorsqu'il
- est question de millions d'or pour l'affaire de
- Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais
- ma femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma
- vie pour y fournir.» «Je voudrais, disait-il dans
- une autre circonstance, que mes projets eussent
- une fin heureuse, que l'abondance régnât dans le
- royaume, que tout le monde y fût content, et que,
- sans emploi, sans dignité, éloigné de la cour et des
- affaires, l'herbe crût dans ma cour.»</p>
-<p>Colbert encouragea l'agriculture, exempta de la
- taille les familles nombreuses et, comme Sully, interdit<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> la saisie des instruments de labour, mais il chercha
- surtout à développer l'industrie. Il voulut que
- la France n'achetât plus au dehors les étoffes dont
- elle avait besoin, attira d'habiles ouvriers et leva,
- aux frontières, de droits considérables sur les produits
- des manufactures étrangères. Bientôt à Sedan,
- à Louviers, à Abbeville, à Elbeuf, on fabriqua
- des draps recherchés; à Lyon, des étoffes de soie
- mêlées d'or et d'argent; aux Gobelins, à Paris, de
- plus belles tapisseries que celles de Flandre.</p>
-<p>Afin de faciliter le commerce, il supprima quelques-unes
- des douanes qui existaient entre les provinces,
- agrandit les ports, répara les routes. Il fit
- déclarer que le commerce de mer ne dérogeait point
- à la noblesse; racheta plusieurs des îles des Antilles
- et développa les colonies en Amérique et en
- Asie. La marine marchande devint bientôt florissante,
- et Louis XIV eut à Brest une flotte militaire
- de cinquante vaisseaux.</p>
-<p>Malgré tant de services et bien d'autres que nous
- ne pouvons énumérer, Colbert, qui cherchait en
- vain à arrêter Louis XIV sur la voie des funestes et
- ruineuses entreprises, mourut presque disgracié du
- roi pour la gloire duquel il avait tant travaillé. «Si
- j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet
- homme, disait-il, je serais sauvé dix fois.» Il refusa
- de lire une lettre que le roi lui adressait. Le peuple
- même, mécontent des derniers édits financiers dont
- Colbert n'était certes point coupable, voulait outrager
- les restes de ce grand ministre, trop dur et trop
- inflexible à la vérité pour être populaire. «Le roi
- fut ingrat, le peuple fut ingrat, la postérité seule, dit
- Augustin Thierry, a été juste.»</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p>
-<p><b>Louvois (1641-1691).</b>&mdash;Louvois organisa le système
- militaire qui devait se maintenir jusqu'en 1789.
- Fils de Michel Le Tellier, secrétaire d'État de la
- guerre, il fut désigné, dès l'âge de quinze ans, pour
- obtenir la charge de son père. Il fut en quelque
- sorte élevé pour les fonctions qu'il allait remplir.
- Serviteur parfois désagréable, trop souvent complaisant,
- toujours associé à la pensée de son maître,
- il était intègre, soucieux des intérêts du soldat; il
- établit un ordre sévère dans l'administration, les
- subsistances de l'armée, ce qui ne l'empêchait pas
- de faire ravager d'une manière horrible les pays
- ennemis.</p>
-<p>Louvois obligea les propriétaires de régiments
- (car les régiments étaient alors une propriété) à les
- tenir complets, à veiller à leur subsistance, à leur
- habillement, qui fut uniforme dans chaque régiment;
- de là l'origine de l'uniforme.</p>
-<p>La discipline militaire s'exerça à tous les rangs
- de la hiérarchie militaire, des reproches atteignirent
- les officiers négligents. Mme de Sévigné nous a
- conservé un curieux dialogue entre un colonel de
- bonne famille et le rude ministre. «M. de Louvois
- dit l'autre jour tout haut à M. de Nogaret: «Monsieur,
- votre compagnie est en fort mauvais état.&mdash;Monsieur,
- je ne le savais pas.&mdash;Il faut le savoir,
- dit M. de Louvois; l'avez-vous vue?&mdash;Non, monsieur,
- dit Nogaret.&mdash;Il faudrait l'avoir vue, monsieur.&mdash;Monsieur,
- j'y donnerai ordre.&mdash;Il faudrait
- l'avoir donné; car enfin il faut prendre parti,
- monsieur, ou se déclarer courtisan, ou faire son
- devoir quand on est officier.» Les officiers généraux
- avancèrent selon la durée des services. Louvois<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> remplaça la pique par le fusil armé de la baïonnette.
- Il créa des magasins de vivres pour l'approvisionnement
- des armées en campagne, des hôpitaux
- militaires, et, sur les conseils de Louis XIV,
- fit construire le magnifique <i>Hôtel des Invalides</i>.
- Mais Louvois poussa trop Louis XIV à la guerre et
- mourut en 1691, au moment où ses funestes inspirations
- engageaient le roi dans les luttes les plus
- acharnées contre l'Europe.</p>
-<p><b>Vauban (1633-1707).</b>&mdash;«Né le plus pauvre gentilhomme
- du royaume,» comme il le disait lui-même,
- Sébastien Le Prestre, seigneur de Vauban, n'avait
- qu'une chaumière de paysan: une seule chambre,
- une grange et une écurie; on la montre encore dans
- le Morvan bourguignon, et elle fut longtemps au
- dix-huitième siècle occupée par un sabotier. Orphelin
- à l'âge de dix ans, il reçut quelques leçons
- du pauvre curé de son village, pour lequel il travaillait
- en échange de l'abri qu'il avait reçu chez lui.
- A dix-sept ans, il s'engage dans les troupes de
- Condé pendant la Fronde, se distingue, est fait prisonnier.
- Mazarin, qui a entendu dire que le jeune
- soldat s'entend en fortifications, le convertit facilement
- à la cause royale. On l'attache comme aide
- à un homme médiocre qui passait pour le premier
- ingénieur du temps. Vauban eut bientôt dépassé
- son maître, qui mourut à temps pour lui laisser sa
- place; dès 1677 il fut nommé commissaire général
- des fortifications du royaume.</p>
-<p>Sa vie militaire est des mieux remplies: «il a fait
- réparer 300 places fortes anciennes, en a fait construire
- 33 neuves; il a conduit 53 sièges et s'est trouvé
- en personne à 143 engagements de vigueur.» Il<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> porte l'art de la défense au degré de perfection où
- il avait aussi porté l'art de l'attaque, de sorte que
- dans l'armée il y avait deux dictons militaires:
- «Ville assiégée par Vauban, ville prise; ville fortifiée
- par Vauban, ville imprenable.»</p>
-<p>Vauban, pour lui-même hardi jusqu'à la témérité,
- se montra toujours ménager au plus haut degré du
- sang des autres; à ce point de vue, l'homme de
- guerre est digne de vénération. «Il ne faut jamais,
- a-t-il écrit quelque part, faire à découvert ni par
- force ce qu'on peut faire par industrie. La précipitation
- ne hâte point la prise des places... Il vaut
- mieux brûler plus de poudre et verser moins de
- sang.»&mdash;«Sire, disait-il à Louis XIV, j'aime
- mieux conserver 100 soldats à Votre Majesté que
- d'en tuer 3000 aux ennemis;» et une autre fois:
- «Vous gagnerez un jour, mais vous perdrez 1000
- hommes: ne le faites pas;» ou: «Vous perdrez
- tel homme qui vaut mieux que le fort: n'attaquez
- pas.»&mdash;C'était, nous dit Saint-Simon qui n'a pas
- habitude de flatter, «le plus honnête homme et le
- plus vertueux homme de son siècle, le plus simple,
- le plus vrai, le plus modeste.» C'était aussi un
- grand citoyen, pour lequel ce sévère Saint-Simon
- créa le nom de <i>patriote</i>.</p>
-<p>Jeune, ardent, ambitieux, Louis XIV voulut encore
- agrandir la France. Dans une campagne qui
- sembla le voyage d'une cour (1667), il fit la conquête
- de la Flandre et gagna la possession de la
- forte place de Lille, conquête précieuse qui fut confirmée
- par le traité d'Aix-la-Chapelle (1668). En
- 1672, il envahit la Hollande et s'en fût rendu maître
- si les Hollandais, désespérés, n'eussent rompu les<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> digues qui retenaient la mer, et inondé une partie de
- leur pays.</p>
-<p>Ils furent soutenus par une coalition des principales
- puissances de l'Europe. Mais les armées de
- Louis XIV tinrent tête aux Hollandais, aux Allemands,
- aux Espagnols. Condé gagna sur Guillaume
- d'Orange, chef ou <i>stathouder</i> de la Hollande,
- la sanglante bataille de Senef (1674). Turenne
- délivra l'Alsace, envahie par les Impériaux, et les
- poursuivit en Allemagne (1675). Malheureusement
- l'armée se vit tout à coup privée de ce grand
- général, qui fut tué par un boulet. Les Français
- battirent en retraite. Il fallut envoyer le prince de
- Condé pour prendre le commandement; mais ce fut
- là aussi sa dernière campagne. Son âge et ses infirmités
- le condamnaient au repos.</p>
-<p>Bien que privé de ces deux fameux capitaines,
- Louis XIV continua la guerre, prit les villes de
- Valenciennes, de Cambrai, de Gand, et signa les
- traités de Nimègue (1678) qui lui assuraient la
- possession de la Flandre et celle de la Franche-Comté.</p>
-<p><b>Mort de Turenne.</b>&mdash;La plus belle de toutes ces
- campagnes fut celle de Turenne, qui, en plein hiver,
- délivra l'Alsace, occupée par les Impériaux. Malheureusement
- c'était sa dernière. Au mois de juillet
- 1675, Turenne, qui était allé chercher les Impériaux
- au delà du Rhin, avait en face de lui un adversaire
- redoutable, Montecuculli. Tous deux, en
- généraux habiles, semblaient faire, avec leurs man&#339;uvres
- savantes, une vraie partie d'échecs. La
- partie était sur le point de se terminer, et Turenne
- allait la gagner. Il avait choisi pour livrer bataille<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> d'admirables positions. Il n'avait pu, lui d'ordinaire
- si modeste, s'empêcher de s'écrier en voyant
- les ennemis: «Je les tiens!» Le 27 juillet 1675,
- la veille de la bataille, Turenne achève ses dernières
- dispositions. Dans le milieu de la journée, près
- d'un bouquet de vieux arbres, il s'assied sur le gazon
- pour déjeuner tranquillement. Vis-à-vis se trouvait
- une batterie ennemie, dont les décharges ne
- troublèrent point le repas frugal du héros. Cependant
- le lieutenant général Saint-Hilaire était soucieux.
- Cette batterie suspecte lui paraissait avoir
- pour but de détourner l'attention d'un mouvement
- que faisaient les troupes ennemies. Il alla en observation
- et se confirma dans son opinion. Aussitôt
- il en fait part à Turenne. Turenne monte à
- cheval pour aller reconnaître le point faible où l'ennemi
- se proposait de porter ses efforts, et l'emplacement
- d'une batterie que Saint-Hilaire voulait y établir.
- «Oui, dit Turenne en arrivant au lieu désigné,
- oui, Saint-Hilaire, le conseil est bon: dressez
- une batterie ici.» Au même moment, un boulet casse
- le bras de Saint-Hilaire et vient frapper Turenne
- au c&#339;ur. Le fils de Saint-Hilaire, voyant son père
- blessé, se jette sur lui en pleurant: «Ce n'est pas
- moi, mon fils, répond le blessé en montrant le cadavre
- de Turenne, c'est ce grand homme qu'il faut
- pleurer.»</p>
-<p>Ce fut, en effet, une perte irréparable et un deuil
- universel. Le secret de la bataille du lendemain
- périt avec Turenne. L'armée fut saisie d'une vraie
- panique; il fallut battre en retraite, et les soldats,
- répétant «qu'ils avaient perdu leur père,» repassèrent
- le Rhin. Louis XIV fit rendre les plus<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> grands honneurs à Turenne et voulut qu'il fût enterré
- dans les caveaux de Saint-Denis; depuis on l'a
- transporté aux Invalides.</p>
-<p>Il fallut, pour rétablir les affaires, une campagne
- de Condé. Mais ce fut, à lui aussi, sa dernière campagne.
- Ses infirmités l'obligèrent à se retirer dans
- son domaine de Chantilly. Il y passa le reste de sa
- vie, qui se prolongea jusqu'en 1686, se consolant de
- ses douleurs dans la conversation des hommes de
- génie en tout genre dont la France était alors remplie.
- Une foule de poètes, de savants, d'orateurs,
- d'artistes, rehaussait et glorifiait par des chefs-d'&#339;uvre
- immortels ce règne si brillant.</p>
-<p>Louis XIV est alors au comble de la puissance.
- Il n'y avait qu'une autorité en France, celle du roi.
- Louis XIV ne voulut plus qu'une foi religieuse.
- Cependant les protestants, paisibles, ne formaient
- plus un parti politique; mais Louis XIV voulut les
- forcer à se convertir. Enfin il révoqua l&#8217;<i>Édit de
- Nantes</i> (1685). L'exercice du culte protestant fut
- interdit, ses ministres furent bannis du royaume;
- trois cent mille réformés les suivirent malgré la
- surveillance rigoureuse exercée pour empêcher l'émigration
- et les supplices qui la punissaient. Cette
- persécution dépeupla un quart du royaume. Elle
- arrêta les progrès de l'industrie, qui presque tout
- entière était entre les mains des protestants. Elle
- fit passer les secrets de nos manufactures aux étrangers
- et fit fleurir leurs États aux dépens du nôtre.</p>
-<p>Louvois, pour hâter le succès des missions organisées
- pour la conversion des protestants, imagina
- d'y mêler du militaire. Il logea des gens de guerre
- chez les calvinistes. Ces soldats commirent les plus<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> grands excès, et, comme les dragons se distinguèrent
- surtout par les violences, on appela cette exécution
- les <i>Dragonnades</i>.</p>
-<p>L'intendant de Béarn écrivait dans son journal:
- «Il s'est converti six cents personnes dans cinq villes
- ou bourgs sur le simple avis que les compagnies
- étaient en marche. De quatre mille religionnaires
- qu'il y avait à Orthez, il s'en convertit deux mille
- avant l'arrivée des troupes, en sorte que, pendant
- le séjour que j'y fis avec des missionnaires, ils se
- convertirent tous, à la réserve de vingt familles
- opiniâtres.» Les nouvelles de conversions ainsi arrachées
- arrivaient par milliers à la cour. Louvois
- écrivait à son père, le chancelier Le Tellier: «Il
- s'est fait 60,000 conversions dans la généralité de
- Bordeaux et 20,000 dans celle de Montauban. La
- rapidité dont cela va est telle qu'il ne restera pas
- 10,000 religionnaires dans toute la généralité de
- Bordeaux, où il y en avait 150,000 le 15 du mois
- passé.»</p>
-<p>Ces conversions apparentes firent illusion à Louis
- XIV et lui persuadèrent qu'il n'avait plus qu'à
- signer la révocation de l'Édit de Nantes pour que
- le protestantisme fût détruit. Ce fut le commencement
- de ses fautes et de ses malheurs.</p>
-<p>Cette persécution des protestants contribua à
- rendre plus hostiles les nations protestantes, auxquelles
- se joignirent les nations catholiques effrayées
- déjà de l'ambition de Louis XIV. La ligue
- d'Augsbourg se forma (1686). Louis XIV engagea
- la lutte (1688) et bientôt compliqua cette
- nouvelle guerre en voulant rétablir sur le trône
- d'Angleterre le roi Jacques II, renversé par ses<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> sujets, qu'il avait voulu ramener au catholicisme.</p>
-<p>Les vaisseaux français, conduits par l'amiral
- Tourville, portèrent Jacques II et une armée en Irlande
- (1690). Mais la cause de ce roi incapable
- était désespérée. Louis XIV ne s'en obstina pas
- moins. Tourville soutint un combat glorieux sur
- mer contre des forces supérieures, mais une partie
- de ses vaisseaux vint échouer dans la rade de la
- Hougue, où leurs équipages les brûlèrent pour ne
- pas les laisser prendre par l'ennemi (1692).</p>
-<p>On ne livra plus dès lors de grands combats sur
- mer, mais de hardis marins, Jean Bart, Duguay-Trouin
- et une foule d'autres, dans leurs courses
- audacieuses, infatigables, causent beaucoup de mal
- au commerce ennemi.</p>
-<p>Jean Bart et Duguay-Trouin étaient les fils d'armateurs,
- l'un de Dunkerque, l'autre de Saint-Malo.
- Jean Bart tout enfant avait révélé sa vocation; il se
- plaisait surtout, dans les longues veillées, à construire
- de petits navires. Jean Bart entre comme
- lieutenant dans la marine royale en 1679. Duguay-Trouin,
- plus jeune, n'y entre qu'à la fin de la
- guerre de la ligue d'Augsbourg. Leurs noms toutefois
- retentissent ensemble pendant cette guerre.</p>
-<p>Jean Bart, fait prisonnier par trahison, menace
- de mettre le feu aux poudres du bâtiment sur lequel
- on l'a attiré si on ne le délivre aussitôt.</p>
-<p>Duguay-Trouin, avec son navire, soutient seul
- un combat acharné pendant douze heures contre
- six navires anglais. Jean Bart s'en va chercher,
- dans le Nord, un convoi de blé vivement attendu
- de la France affamée; il le rencontre, mais déjà<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> pris et escorté de huit vaisseaux de guerre hollandais;
- avec six frégates, il attaque les huit vaisseaux,
- les bat, en prend trois et rentre triomphant avec le
- convoi de blé (1694). En 1696, quatorze vaisseaux
- bloquent Dunkerque pour empêcher Jean
- Bart de sortir: il sort néanmoins; il rencontre une
- flotte marchande hollandaise bien escortée: il prend
- cinq vaisseaux et vingt-cinq bâtiments marchands.
- Survient une flotte hollandaise: Jean Bart renvoie
- ses prisonniers sur les cinq vaisseaux dont il s'est
- rendu maître, et brûle les autres navires en présence
- des ennemis stupéfaits. Duguay-Trouin, non plus
- que lui, ne compte ses adversaires et, comme lui,
- marque chaque année par des prises nombreuses
- qui ruinent bien plus encore l'ennemi qu'elles n'enrichissent
- les armateurs. Duguay-Trouin, luttant
- contre six vaisseaux anglais, force, l'épée à la main,
- ses matelots à retourner à un combat dont ils ne
- veulent plus. Un officier se plaignait d'avoir été
- mal secondé par son équipage. «Mon cher, lui répondit
- Duguay-Trouin, c'est que vous n'aviez pas
- de courage pour eux tous.» Jean Bart transportait
- le prince de Conti en Pologne; on rencontra des
- forces ennemies bien supérieures, mais on leur
- échappa. «C'est bien heureux, dit le prince, car
- nous étions pris.&mdash;Non, répondit Jean Bart.&mdash;Comment
- auriez-vous fait?&mdash;Plutôt que de me
- rendre, dit froidement le capitaine, j'aurais fait
- mettre le feu au vaisseau: nous aurions sauté, mais
- ils ne nous auraient pas pris.» Le prince frémit
- à cette révélation: «Le remède est pire que le mal,
- dit-il; je vous défends de vous en servir tant que je
- serai sur votre vaisseau.»</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span></p>
-<p>Jean Bart meurt en 1702 prématurément, car il
- n'avait que cinquante ans. Duguay-Trouin lui survit
- et fournit une brillante carrière pendant la nouvelle
- lutte que Louis XIV soutient de 1702 à 1714
- contre l'Europe coalisée.</p>
-<p><b>Guerre de la Succession d'Espagne.</b>&mdash;Les
- guerres nombreuses avaient déjà épuisé le royaume
- quand, en 1700, mourut le roi d'Espagne, Charles II,
- frère de la reine de France. Louis XIV prétendait
- à la succession pour ses enfants. D'ailleurs, par un
- testament qu'on avait su obtenir de lui, Charles II
- avait légué à un petit-fils de Louis XIV la monarchie
- espagnole, qui comprenait l'Espagne, les
- Pays-Bas, le royaume de Naples et le Milanais.
- Louis, présentant son petit-fils à sa cour, dit simplement:
- «Messieurs, voilà le roi d'Espagne.» Puis
- se tournant vers son petit-fils, il lui dit: «Seulement
- n'oubliez pas que vous êtes fils de France.» L'ambassadeur
- d'Espagne fit observer que le passage
- allait devenir aisé, «que les Pyrénées étaient fondues.»
- On a fait de cette remarque le mot célèbre:
- «Il n'y a plus de Pyrénées.»</p>
-<p>L&#8217;Europe s'effraya de la puissance que cet avènement
- d'un prince français au trône d'Espagne donnait
- à notre pays. Elle craignit que l'Espagne,
- l'Italie, les Pays-Bas fussent un jour réunis à la
- France, et Louis XIV commit la faute de laisser voir
- qu'il espérait cette réunion. La France eût alors
- constitué une puissance beaucoup plus redoutable
- que celle de Charles-Quint. Dès lors ce fut de la
- part de l'Europe une haine violente et une guerre
- acharnée qui se prolongea treize ans.</p>
-<p>Les premières années, Louis XIV soutint la lutte<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span> avec avantage, mais il confiait trop souvent ses
- armées à des favoris et prétendait les diriger de
- Versailles. Il fallut sortir de l'Allemagne, puis de
- l'Italie après la bataille de Turin (1706). Les défaites
- de Ramillies (1706), d'Oudenarde (1708),
- nous forcèrent à abandonner les Pays-Bas. La
- France fut envahie. Malgré l'héroïque défense du
- maréchal de Boufflers, la ville de Lille dut capituler
- (1708). Des cavaliers ennemis coururent jusqu'à
- Versailles et enlevèrent sur le pont de Sèvres un
- officier de la maison du roi qu'ils prirent pour le
- dauphin.</p>
-<p>L'hiver de 1709 fut horrible. «Une gelée, qui
- dura près de deux mois de la même force, avait, dès
- ses premiers jours, rendu les rivières solides jusqu'à
- leur embouchure et les bords de la mer capables
- de porter des charrettes. Les arbres fruitiers périrent,
- il ne resta plus ni noyers, ni oliviers, ni pommiers,
- ni vignes; les autres arbres moururent en très
- grand nombre; les jardins périrent et tous les
- grains dans la terre. On ne peut comprendre la désolation
- de cette ruine générale.»</p>
-<p>Louis XIV, courbant son orgueil devant tant de
- malheurs, demanda la paix. Les coalisés, le croyant
- réduit à toute extrémité n'en devinrent que plus
- acharnés: ils voulurent le forcer à chasser lui-même
- Philippe V d'Espagne. «Mieux vaut faire la
- guerre à mes ennemis qu'à mes enfants,» répondit-il,
- et il releva la tête; il écrivit à tous les gouverneurs,
- aux évêques, une lettre noble et patriotique.
- Le sentiment national éclata et fit oublier toutes les
- souffrances. «Les soldats de Villars n'avaient
- point de pain et ils étaient gais.»&mdash;«Quand des<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> brigades marchent, écrivait Villars, il faut que les
- brigades qui ne marchent pas jeûnent. On s'accoutume
- à tout. Je crois cependant que l'habitude
- de ne pas manger n'est pas bien facile à prendre.»
- Attaqués à Malplaquet (septembre 1709), les soldats
- jetèrent le pain qu'on venait de leur distribuer,
- pour courir plus légèrement au combat. Ils furent
- vaincus, mais causèrent à l'ennemi plus de mal
- qu'ils n'en reçurent. L'espoir revint à la France.</p>
-<p>En Espagne, Vendôme gagna la bataille de Villaviciosa
- et dit à Philippe V fatigué: «Je vais vous
- faire donner le plus beau lit sur lequel un roi ait
- couché.» Il fit apporter les étendards et les drapeaux
- pris à l'ennemi.</p>
-<p>Des malheurs domestiques vinrent, en même
- temps que les malheurs de l'État, accabler Louis
- XIV vieillissant. Le dauphin mourut en 1711;
- le fils du dauphin, le duc de Bourgogne, mourut
- avec sa femme en 1712. Louis XIV se trouva
- presque isolé; il n'avait plus pour héritier qu'un
- arrière-petit-fils âgé de cinq ans. Et à ce moment
- la France était menacée d'une invasion. Louis XIV
- confia à Villars sa dernière armée, il lui dit d'un
- ton pénétré: «Vous voyez mon état, monsieur le
- maréchal; il y a bien peu d'exemples de ce qui m'arrive
- et que l'on perde, dans la même semaine, son
- petit-fils, sa petite belle-fille, et leur fils, tous de
- très grande espérance et très tendrement aimés.
- Dieu me punit: je l'ai bien mérité,» puis il ajouta:
- «La confiance que j'ai en vous est bien marquée,
- puisque je vous remets les forces et le salut de l'État.
- Je connais votre zèle et la valeur de mes troupes,
- mais enfin la fortune peut vous être contraire: s'il<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez,
- quel serait votre sentiment sur le parti que j'aurais
- à prendre?» Villars n'osait répondre, balbutiait.
- Le roi reprit: «Je compterais aller à Péronne ou à
- Saint-Quentin y ramasser tout ce que j'aurais de
- troupes, faire un dernier effort avec vous et périr
- ensemble ou sauver l'État.» Noble parole qui en
- fait oublier d'autres, trop égoïstes; il n'eut pas besoin
- de la tenir.</p>
-<p>Villars, avec une habile et heureuse audace, enleva
- un camp retranché à Denain (1712). Ce fut
- une victoire complète, que suivit la conquête des
- places surprises par les ennemis. La France était
- sauvée.</p>
-<p><b>Louis XIV et les lettres.</b>&mdash;La France, à cette
- époque, s'enorgueillissait de ses écrivains et de ses
- artistes, que Louis XIV encourageait. Aussi a-ton
- reconnu cette protection royale en réunissant autour
- de son nom tous les hommes de génie du siècle.</p>
-<p>Le roi combla de faveurs Racine, qui nous a laissé
- des tragédies aussi nobles que touchantes; Boileau,
- qui par ses préceptes et ses exemples donna dans ses
- vers les règles de l'art d'écrire; Molière, dont les
- comédies spirituelles tournaient en ridicule les vices
- et les défauts de la société. Apprenant qu'à sa cour
- Molière subissait des avanies parce qu'il était comédien,
- Louis XIV le fit un jour asseoir à sa table:
- «Vous me voyez, dit-il aux seigneurs, occupé à faire
- manger Molière, que mes officiers ne trouvent pas
- d'assez bonne compagnie pour eux.»</p>
-<p>Boileau, dont les satires étaient mordantes, avait
- cependant le caractère le plus généreux. Apprenant
- que des nécessités financières avaient fait supprimer<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> la pension du vieux Corneille,<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> il écrivait
- aussitôt au roi et offrit le sacrifice de sa propre
- pension. Louis XIV n'accepta pas ce sacrifice,
- maintint la pension de Corneille et lui envoya en
- outre deux cents louis d'or.</p>
-<p>Mais le charmant fabuliste La Fontaine déplaisait
- au roi, qui ne comprenait pas le génie du Bonhomme
- aujourd'hui tant aimé de l'enfance.</p>
-<p>En 1715 Louis mourait, à l'âge de 77 ans, laissant
- la France plus grande qu'il ne l'avait reçue, mais
- meurtrie et épuisée.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV</a></h2>
-<h4>LOUIS XV (1715-1774)</h4>
-<p><b>Louis XV; la Régence.</b>&mdash;Une joie inconvenante
- accompagna les funérailles du grand roi. La Régence
- commença, temps resté fameux par la licence
- à laquelle s'abandonnèrent la cour et la noblesse, invitées
- au plaisir par le régent lui-même, le duc
- d'Orléans, neveu de Louis XIV, qui se dégrada au
- milieu des débauches avec ses amis.</p>
-<p>La grande difficulté était de trouver de l'argent
- pour payer les dettes de l'État et aussi celles des
- seigneurs. Le duc d'Orléans accorda sa confiance
- à un Écossais Law. Celui-ci voulait répandre l'usage
- du papier comme monnaie. Il créa une banque
- qui émettait des billets très utiles pour les grandes
- transactions. Il fonda aussi une <i>Compagnie des
- Indes</i>, destinée, selon lui, à réaliser d'immenses bénéfices;
- tout le monde voulait s'associer à une
- entreprise qui promettait d'être si fructueuse et on
- acheta en foule des <i>actions</i> de la compagnie. Toutes
- les têtes étaient tournées. Le prix de ces <i>actions</i> s'élevant sans cesse, avec une rapidité incroyable,
- on n'avait qu'à revendre aussitôt pour faire des
- gains énormes: des artisans, des laquais devinrent
- millionaires. Pour satisfaire l'avidité du public, on
- multiplia outre mesure les billets de la banque, réunie<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> à la Compagnie. La confiance s'ébranla; on
- voulut de l'argent, la banque ne put en donner: tous
- les porteurs de billets se trouvèrent n'avoir que du
- papier. Ce fut une ruine immense. Law s'enfuit
- (1720). Mais s'il avait échoué, il avait révélé la
- puissance du crédit.</p>
-<p>Louis XV était à peine reconnu majeur, en 1723,
- que le régent mourut; son ministre trop peu scrupuleux,
- le cardinal Dubois, l'avait précédé au tombeau.
- Le duc de Bourbon, homme avide et sans
- m&#339;urs, prit la place de premier ministre. Le roi de
- Pologne détrôné, Stanislas Leczinski, vivait en
- France où on l'avait accueilli. Un jour il entre
- dans la chambre où étaient sa femme et sa fille.
- «Mettons-nous à genoux, dit-il, et remercions Dieu.&mdash;Seriez-vous
- rappelé au trône de Pologne? lui dit
- sa fille.&mdash;C'est bien mieux, vous êtes reine de
- France!» La pieuse et douce Marie Leczinska
- devint, en effet, la femme de Louis XV, qui, à
- l'exemple de son aïeul, ne tarda pas à la délaisser,
- poussant le scandale bien plus loin que Louis XIV.
- En 1733, le cardinal Fleury, ancien précepteur de
- Louis XV, et qui avait succédé au duc de Bourbon,
- fut obligé, malgré son amour de la paix et de l'économie,
- de prendre part à une guerre presque générale
- et dite de la <i>succession de Pologne</i>. Cette
- guerre, qui aurait pu avoir de grands résultats, si
- elle avait été énergiquement conduite, releva cependant,
- par quelques victoires, le prestige de nos
- armes, et la France parut au traité de Vienne
- (1738) l'arbitre de l'Europe. Stanislas n'eut point
- le trône de Pologne, mais garda le titre de roi, si
- désiré pour l'honneur de son gendre: on lui céda<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> la Lorraine; après sa mort, cette province, importante
- comme frontière, devait retourner à la France.
- Ce retour eut lieu en 1766.</p>
-<p><b>Bataille de Fontenoy (1745).</b>&mdash;Le cardinal
- Fleury, plus qu'octogénaire et peu belliqueux, vit
- encore, malgré lui, commencer une guerre générale
- à l'occasion de la succession au trône d'Autriche
- (1740-1748). Plusieurs compétiteurs disputaient à
- la fois les États autrichiens à Marie-Thérèse et la
- couronne impériale à François de Lorraine. Cette
- guerre ne profita qu'au roi de Prusse, le célèbre
- Frédéric II, qui se porta avec trop peu de loyauté
- tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. La France se
- rangea parmi les ennemis de l'Autriche.</p>
-<p>Notre armée, mal payée, mal nourrie par le trop
- économe Fleury, se disperse, après de faciles succès,
- partout où elle peut vivre. En 1744, Louis XV,
- jusque-là inerte, fit un effort. Il entre dans les
- Pays-Bas avec Maurice de Saxe qui s'empare de
- plusieurs villes. On mit le siège devant Tournai.
- Les Anglais et les Hollandais vinrent pour défendre
- cette place et il fallut se battre à Fontenoy (1745).</p>
-<p>Les Français étaient retranchés dans d'excellentes
- positions et appuyés au village de Fontenoy.
- On s'aborda. Un régiment des gardes anglaises
- parut le premier. A cinquante pas de distance, les
- officiers anglais saluèrent les Français en ôtant
- leurs chapeaux. Les officiers des gardes-françaises
- leur rendirent leur salut. Lord Charles Hay, capitaine
- aux gardes-anglaises, cria: «Messieurs des
- gardes-françaises, tirez.» Le comte d'Auteroche
- leur dit à voix haute: «Messieurs, nous ne tirons
- jamais les premiers; tirez vous-mêmes.» Les Anglais<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> firent un feu roulant. Dix-neuf officiers des
- gardes tombèrent blessés à cette seule décharge, 95
- soldats demeurèrent sur la place, 215 furent blessés,
- sans compter les ravages faits dans les régiments
- suisses. Le premier rang abattu, les autres terrifiés
- se dispersèrent. Les Anglais, formant une colonne
- longue et épaisse, avançaient à pas lents,
- comme faisant l'exercice. Le maréchal de Saxe,
- qui voyait de sang-froid combien l'affaire était périlleuse,
- fit dire au roi qu'il le conjurait de se retirer
- avec le dauphin. «Oh! je suis bien sûr qu'il fera
- ce qu'il faudra, répondit le roi, mais je resterai où
- je suis.» Le maréchal de Saxe tente une dernière
- attaque: on braque des pièces de canon qui font de
- larges trouées dans l'épaisse colonne anglaise; tous
- les régiments l'enveloppent: la colonne s'entr'ouvre,
- est mise en pièces et la bataille est gagnée.</p>
-<p>Cette victoire eut d'importants résultats; elle
- nous donna tous les Pays-Bas, et les ennemis se décidèrent
- enfin à signer la paix d'Aix-la-Chapelle
- (1748). Mais à cause de quelques défaites en
- Italie et sur mer, Louis XV «qui traitait en roi et
- non en marchand,» ne sut rien demander pour nous.
- Nous tenions les Pays-Bas; il les rendit. «La
- France en rendant ses conquêtes, dit le maréchal de
- Saxe, s'est fait la guerre à elle-même. Les ennemis
- ont conservé leur même puissance; elle seule
- s'est affaiblie.»</p>
-<p><b>Guerre de sept ans (1756-1763).</b>&mdash;Huit ans après,
- l'Angleterre, jalouse de notre prospérité renaissante,
- nous déclarait de nouveau la guerre.</p>
-<p><b>Dupleix aux Indes.</b>&mdash;Tout le fort de cette guerre
- se passa dans les Indes et en Amérique, car l'Angleterre<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> était principalement jalouse de nos colonies
- qui n'avaient jamais connu une si grande prospérité.
- Aux Indes, nous aurions conquis un immense empire
- si le gouvernement avait soutenu les entreprises
- intelligentes et hardies de Dupleix. Fils d'une famille
- de financiers et d'administrateurs, Dupleix
- devint, par l'influence de son père, un des directeurs
- de la Compagnie. Nommé gouverneur général des
- possessions françaises en 1741, il avait conçu, pour
- établir notre puissance dans ces contrées, le projet
- de s'immiscer dans les querelles des souverains de
- l'Inde. Dupleix était surtout aidé par sa femme,
- Jeanne Albert, fille d'un médecin de Paris et d'une
- créole portugaise, célèbre dans l'Inde sous le nom
- de princesse Jeanne; familière avec tous les dialectes
- du pays, elle entretint, pour le compte de son
- mari, une vaste correspondance diplomatique. Dupleix,
- intervenant dans les guerres que se faisaient
- les gouverneurs des provinces, acquit deux cents
- lieux de côtes. Mais il n'obtenait pas de renforts;
- il éprouva quelques échecs. Enfin le ministère anglais
- se plaignit impérieusement du génie ambitieux
- de cet homme qui troublait toute l'Asie; le déplorable
- gouvernement de Louis XV rappela Dupleix
- (1755). Avec lui disparut son &#339;uvre; un jeune
- commis de la compagnie anglaise, devenu le général
- Clive, suivit ses traces, et, mieux compris, donna à
- sa patrie un vaste empire qui aurait pu être le nôtre.</p>
-<p><b>Montcalm au Canada.</b>&mdash;Même désastre au Canada.
- Pour sauver le Canada il eût suffi de cinq
- ou six mille soldats, et de quelques millions d'argent;
- on ne jugea pas à Versailles que la Nouvelle-France,
- si digne de ce nom par son dévouement à<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> la mère patrie, méritait ce sacrifice. «Ces déserts
- glacés,» comme on disait, coûtaient trop cher à défendre.</p>
-<p>«Nous combattrons, écrivait Montcalm au ministre
- qui l'abandonnait, et nous nous ensevelirons,
- s'il le faut, sous les ruines de la colonie.» La population
- canadienne était digne d'un pareil chef. On
- décida que tous ceux qui pouvaient porter un fusil
- iraient à la guerre, et qu'on laisserait les travaux des
- champs aux femmes, aux moines, aux enfants, aux
- vieillards.</p>
-<p>Mais Montcalm et ses braves troupes ne pouvaient
- être partout sur la ligne immense des opérations.
- L'ennemi parut enfin devant Québec; Montcalm
- prend avec lui ce qu'il a de troupes disponibles,
- court aux Anglais pour ne point leur laisser le
- temps de rendre leur position inexpugnable, et se
- trouve avec 4500 hommes en face de 8000, rangés
- en carré et décidés à se bien battre, car, en cas de
- défaite, la retraite leur est impossible; Bougainville,
- le fameux navigateur, alors colonel, n'était
- pas loin de là avec 3000 hommes. Montcalm ne
- l'attend pas; il ne se donne même pas le temps de
- ranger son armée en deux lignes; il n'établit pas de
- réserve; il oublie toute sa science au moment où il
- fallait surtout s'en souvenir. Le général anglais
- Wolfe avait donné l'ordre de ne tirer qu'à vingt pas,
- et avait fait mettre deux balles dans les fusils. Ce
- feu meurtrier causa du désordre dans les rangs
- français. Les Canadiens, excellents comme tirailleurs,
- valaient moins en ligne, ils se replièrent pour
- se battre à leur manière, isolément, derrière les
- arbres. Wolfe déploya alors ses colonnes et chargea<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> à son tour. Déjà blessé au poignet, il se mit à la
- tête de ses grenadiers: une balle l'atteignit encore
- et lui traversa la poitrine; on l'emporta sur les
- derrières de l'armée, tandis que les siens poursuivaient
- leurs succès. «Ils fuient!» s'écrie un de
- ceux qui accompagnaient le général mourant. Cette
- parole le ranime. «Qui? demande-t-il.&mdash;Les Français,
- lui répond-on.&mdash;Alors je meurs content.»</p>
-<p>Montcalm tombait au même moment. Malgré
- deux blessures, il dirigeait la retraite, lorsqu'un coup
- de feu dans les reins le jeta à bas de son cheval.
- «Au moins, dit-il, je ne verrai pas les Anglais dans
- Québec.» Il mourut le lendemain. Ses soldats
- l'enterrèrent dans un trou fait par une bombe. Trois
- jours après, Québec capitula.</p>
-<p>Un habile ministre, le duc de Choiseul, essaya de
- relever le royaume en rétablissant la marine et en
- réformant l'armée; à la mort de Stanislas (1766),
- il réunit à la France la Lorraine, et puis en 1768
- acheta l'île de Corse aux Génois.</p>
-<p>Choiseul tendait aussi une main amie à la Pologne
- que menaçaient la Prusse, la Russie et l'Autriche.
- Mais la grande politique ne convenait pas aux courtisans
- de Louis XV. Choiseul s'était fait de puissants
- ennemis en bannissant les jésuites (1762), il
- ne voulut pas s'humilier devant une nouvelle favorite,
- la cynique Mme du Barry et il fut disgracié
- (1770). Le chevalier Meaupou et l'abbé Terray, contrôleur
- des finances, prirent le pouvoir: ils entrèrent
- en lutte contre les parlements. La magistrature
- élevait en effet la voix contre ce gouvernement qui
- patronnait l'association dite <i>Pacte de famine</i> pour
- l'accaparement des grains; qui laissait démembrer<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> la Pologne (1773) et creusait chaque jour le gouffre
- du déficit. Les colères s'amassaient. Louis XV
- disait «Ceci durera bien autant que moi, mon successeur
- s'en tirera comme il pourra.» Et la favorite
- répétait avec lui: «Après nous le déluge.»</p>
-<p>Le mouvement intellectuel était immense; jamais
- on n'avait mieux compris le vice des institutions et
- les abus qu'au moment où le pouvoir cherchait à les
- maintenir sans compensation. Le gouvernement demeurait
- absolu. Louis XV n'était pas homme à
- oublier les leçons qu'il avait reçues. Lorsqu'il était
- jeune, la multitude, le jour de la fête de Saint-Louis,
- encombra le jardin des Tuileries, pour le voir.
- Le maréchal de Villeroy, son gouverneur, lui fit remarquer
- cette multitude prodigieuse qui venait pour
- le saluer: «Voyez, lui disait-il, cette affluence, ce
- peuple; tout cela est à vous, vous en êtes le maître,»
- et sans cesse lui répétait cette leçon pour la lui bien
- inculquer.</p>
-<p><i>Les lettres de cachet</i> (ordres d'emprisonnement)
- se donnaient avec une facilité incroyable. A la mort
- de Louis XIV «il y eut, dit Saint-Simon, des histoires
- fort étranges. Parmi les prisonniers de la
- Bastille,<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> il s'en trouva un arrêté depuis trente-cinq
- ans, le jour qu'il arriva à Paris, d'Italie d'où il était,
- et qui venait voyager. On n'a jamais su pourquoi,
- et sans qu'il eût jamais été interrogé, ainsi que la
- plupart des autres. Quand on lui annonça sa liberté,
- il demanda tristement ce qu'on prétendait qu'il en<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> pût faire. Il dit qu'il n'avait pas un sou, qu'il ne
- connaissait personne à Paris, pas même une seule
- rue, que ses parents d'Italie étaient apparemment
- morts. Il demanda de rester à la Bastille le reste
- de ses jours avec la nourriture et le logement.»
- Devant les tribunaux point de défenseur pour l'accusé,
- procédure toujours secrète, la question ou la
- torture pour arracher des aveux, et comme sanction
- de lois inégales et cruelles, des supplices plus cruels
- encore.</p>
-<p>Les crimes, du reste, étaient nombreux, parce que
- la misère était profonde. D'Argenson écrivait, pour
- l'année 1739: «En pleine paix, avec les apparences
- d'une récolte, sinon abondante, du moins passable,
- les hommes meurent tout autour de nous, comme
- des mouches, de pauvreté, et broutent l'herbe. Le
- cri sinistre: «Du pain! Du pain!» sera le premier
- cri des émeutes terribles de la Révolution. Cette
- Révolution est prochaine.»</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI</a></h2>
-<h4>LOUIS XVI&mdash;LA RÉVOLUTION (1774-1793)</h4>
-<p><b>Louis XVI.</b>&mdash;Le fils de Louis XV, le Dauphin,
- était mort avant lui, en 1765, laissant trois fils qui,
- comme les trois fils de Philippe le Bel, et comme les
- trois derniers Valois, devaient tous monter sur le
- trône, mais aussi être les derniers rois de la maison
- de Bourbon. A l'avènement de l'aîné, Louis XVI
- (1774), qui avait vingt ans, on espéra un changement
- complet de l'État. On trouva un matin sur
- le piédestal de la statue de Henri IV, au Pont-Neuf,
- cette inscription: «Il est ressuscité.»</p>
-<p>Louis XVI comprenait peu les progrès politiques
- à réaliser, mais il avait un désir sincère d'améliorer
- la condition du peuple: il encouragea toutes les inventions,
- toutes les découvertes utiles. Il fut un
- des premiers à comprendre l'utilité de la vaccine
- et à la défendre contre les préjugés. Il encouragea
- et seconda Parmentier qui s'efforçait de répandre
- l'usage de la pomme de terre; pour vaincre le dédain
- des courtisans, il fit servir sur sa table ce mets
- aujourd'hui populaire et porta à sa boutonnière la
- fleur de cette plante méprisée.</p>
-<p>Louis XVI, pour éviter de grands malheurs, n'aurait
- eu qu'à soutenir de son autorité les deux
- hommes de bien qu'il avait d'abord fait entrer au<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> ministère, Malesherbes et Turgot. Malesherbes
- voulait réformer la justice, donner des défenseurs
- aux accusés, rendre aux protestants la liberté de
- conscience et à tous les Français la sûreté de leur
- personne par la suppression des lettres de cachet.</p>
-<p>Turgot, déjà renommé par l'habileté qu'il avait
- déployée dans l'administration du Limousin, voulait
- proclamer la liberté du commerce et de l'industrie
- alors gênés par une foule d'entraves. Afin de prévenir
- les famines trop nombreuses dans le cours
- du dix-huitième siècle, il rendit libre le commerce
- des grains et améliora la navigation intérieure.
- Mais ces réformes soulevaient contre lui tous les
- privilégiés qu'elles blessaient.</p>
-<p>Malesherbes, le premier, donna sa démission au
- roi, qui lui dit: «Vous êtes plus heureux que moi,
- vous pouvez abdiquer.» Turgot attendit d'être renvoyé.
- Louis XVI eut la faiblesse de congédier un
- ministre dont il avait dit: «Il n'y a que Turgot et
- moi qui aimons le peuple.»</p>
-<p><b>Guerre d'Amérique (1778-1783).</b>&mdash;La guerre
- d'Amérique vint un moment faire diversion aux
- difficultés intérieures. Les colonies, que l'Angleterre
- avait fondées au delà de l'Atlantique, s'étaient
- soulevées et avaient, en 1776, proclamé leur indépendance.</p>
-<p>Un planteur devenu général, Washington, dirigeait
- les armées. Franklin, autre grand citoyen,
- homme aussi savant que vertueux, qui a inventé le
- paratonnerre et travaillé à la délivrance de sa patrie,
- vint solliciter les secours de la France. Le jeune
- marquis de La Fayette alla le premier offrir son
- épée à Washington. Louis XVI envoya 8000<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> hommes sous la conduite de Rochambeau, un des
- brillants élèves du maréchal de Saxe (1778). A cette
- troupe vinrent se joindre en volontaires bon nombre
- de gentilshommes. Une lettre de La Fayette à sa
- femme, qui désirait le voir revenir (6 janvier 1778),
- montre qu'à côté de l'exaltation du jeune marquis,
- il y avait une haute raison: «L'abaissement de l'Angleterre,
- écrit-il, l'avantage de ma patrie, le bonheur
- de l'humanité, qui est intéressée à ce qu'il y ait
- dans le monde un peuple entièrement libre, tout
- m'engage à ne pas quitter.»</p>
-<p>La France, dont la marine s'était relevée, ouvrit
- glorieusement les hostilités. Un combat naval indécis
- près d'Ouessant étonna l'Angleterre; une tempête
- seule empêcha notre flotte, unie à une escadre
- espagnole, de débarquer à Plymouth et d'attaquer
- l'Angleterre jusque dans son île. Les flottes françaises
- avec d'Estaing et le comte de Grasse, dont
- ses matelots disaient: «Il a six pieds, et six pieds
- un pouce les jours de bataille,» dominèrent dans les
- mers des Antilles. L'amiral de Grasse vint concourir
- au plan formé par Washington, Rochambeau
- et La Fayette, de cerner l'armée anglaise de lord
- Cornwallis dans York-Town. Conduite par La Fayette
- avec une prudence et une fermeté qu'on n'eût
- pas attendues d'un jeune général de vingt-quatre
- ans; secondée par la bravoure des soldats d'un
- fameux régiment commandé par Rochambeau, l'entreprise
- réussit complètement et l'armée anglaise
- se rendit (1781). Ce fut le salut des Américains.</p>
-<p><b>Les États généraux (5 mai 1789).</b>&mdash;La guerre
- d'Amérique, entreprise pour la liberté d'un peuple,
- avait, en France, excité les désirs de liberté; de plus<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> elle avait coûté cher et accru le déficit dans les finances.
- Pour sortir des embarras financiers, Louis
- XVI rappela Necker, habile banquier genevois.
- Necker cependant ne pouvait rétablir l'équilibre
- entre les recettes et les dépenses sans remédier aux
- abus, sans demander des réformes politiques. Il
- voulut porter la lumière dans l'administration en
- publiant le budget. Il se rendit impopulaire et fut
- disgracié. Sa retraite mécontenta l'opinion déjà
- toute puissante.</p>
-<p>La reine Marie-Antoinette, qui était Autrichienne
- et qui gardait à la cour de France la fierté de sa
- maison, était déjà regardée comme l'âme du parti
- qui s'opposait aux réformes. Elle fit donner le
- contrôle des finances à un dissipateur, Calonne, qui,
- pour faire croire l'État plus riche, dépensait beaucoup.
- Le moment vint enfin où il fallut avouer
- qu'on ne pouvait aller plus loin.</p>
-<p>Calonne céda la place à Loménie de Brienne, qui
- se montra encore moins capable de remédier au mal,
- et il fut lui-même obligé de proposer au roi la convocation
- des États-Généraux.</p>
-<p>Les élections faites au commencement de l'année
- 1789, firent comprendre que la nation était déterminée
- à soutenir ses députés. La Révolution commençait,
- et, avec elle, un nouvel âge de la France et
- du monde.</p>
-<p>La première séance des États (5 mai) fut un jour
- de joie et d'espérance. Le roi prononça un discours
- plein d'excellentes intentions et de promesses; il
- recommanda l'accord, mais dès les premiers jours,
- les défiances s'éveillèrent, les haines se montrèrent.</p>
-<p>On y voyait trois nations, représentées par les<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> trois Ordres: noblesse, clergé, tiers état. Mais les
- députés du Tiers voulurent tout d'abord qu'on supprimât
- cette distinction des trois Ordres. En nombre
- double des deux premiers Ordres, les députés du
- Tiers n'étaient rien si l'on votait par ordre. Ils
- étaient tout si l'on votait par tête.</p>
-<p>Les ordres privilégiés refusèrent de délibérer avec
- le tiers état. Celui-ci passa outre. Il considéra
- qu'à lui seul il représentait la masse la plus nombreuse
- de la nation et, le 17 juin, se déclara <i>Assemblée
- nationale</i> (plus tard la <i>Constituante</i>).</p>
-<p><b>Le serment du Jeu de paume (20 juin 1789).</b>&mdash;La
- cour, irritée de la résistance du tiers état, qui
- demandait la réunion des trois Ordres, décide le roi
- à tenir un séance solennelle pour imposer le maintien
- des trois Ordres. On ferme la salle sous un
- prétexte frivole. C'était le samedi 20 juin. Les
- députés, auxquels on refuse l'entrée de la salle,
- s'assemblent par groupes, les uns demandant à délibérer
- en plein air, d'autres sous les fenêtres mêmes
- du roi. Le président Bailly, leur propose de se réunir
- dans une salle de jeu de paume,&mdash;ce jeu était
- alors fort à la mode;&mdash;ils s'y rendent. Là, dans
- cette salle sombre et nue, un bureau est improvisé
- avec un établi de menuisier, quelques planches et
- quelques banquettes. Tous debout répètent avec
- enthousiasme la formule d'un serment mémorable
- par lequel ils s'engagent «à ne point se séparer jusqu'à
- ce que la Constitution du royaume soit affermie
- sur des fondements solides.»</p>
-<p>Le comte d'Artois, frère du roi, s'imagine déconcerter
- les députés en louant la salle pour y jouer à
- la paume. Les députés, auxquels se joint la majorité<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> des députés du clergé, siègent alors dans
- l'église Saint-Louis.</p>
-<p><b>La séance du 23 juin.</b>&mdash;Le 23 juin, se tint la
- séance royale, et les députés du tiers état pour ce
- jour-là rentrèrent dans leur salle. Louis XVI vint,
- avec un cortège solennel, faire entendre des paroles
- sévères et casser les décisions prises par les députés.
- Il ordonnait que les États délibérassent suivant les
- anciennes formes, par Ordres.</p>
-<p>Après le discours du roi la séance fut levée. Les
- députés du tiers état ne bougèrent pas de leur place.
- Le grand maître des cérémonies vint dire aux députés
- de se séparer comme l'avait ordonné le roi.
- Alors le comte de Mirabeau, député du tiers état, et
- qui déjà avait une haute réputation d'éloquence, répondit:
- «Allez dire à votre maître que nous sommes
- ici par la volonté du peuple et qu'on ne nous en
- arrachera que par la force des baïonnettes.» Louis
- XVI céda. A quelques jours de là il engageait lui-même
- les nobles à se joindre aux députés du tiers
- état.</p>
-<p><b>La prise de la Bastille.</b>&mdash;Louis XVI n'avait
- cédé que pour gagner du temps. Il appelait autour
- de Paris de nombreux régiments, la plupart étrangers,
- puis renvoya l'habile ministre Necker, qui conseillait
- de marcher d'accord avec l'Assemblée. Le
- renvoi de Necker alarme les Parisiens, mécontents
- déjà d'être entourés de troupes. Des groupes nombreux
- se forment au Palais-Royal. Un jeune avocat
- au Parlement, Camille Desmoulins, monte sur
- une table, un pistolet à la main, et ameute la foule;
- des rixes avec la troupe font des victimes. Le
- peuple veut des armes, envahit l'Hôtel des Invalides,<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> où il prend des canons et des fusils. Enfin, le 14
- juillet, un cri général entraîne la population parisienne:
- A la Bastille!</p>
-<p>Comme un torrent furieux, la foule, au milieu de
- laquelle on remarquait beaucoup de gardes-françaises
- et que conduisaient deux soldats, Élie et
- Hullin, se précipite contre la redoutable forteresse,
- à peine défendue alors par quelques Suisses et des
- invalides. Les portes sont enfoncées à coups de
- canon, et, après quelques heures de résistance, la
- garnison capitule. Cette première victoire populaire
- fut malheureusement souillée par des vengeances,
- le meurtre du gouverneur de Launay, de
- plusieurs officiers, du prévôt des marchands, Flesselles.</p>
-<p>Louis XVI, apprenant la prise de la Bastille,
- s'écria: «C'est donc une révolte?&mdash;Dites une révolution,
- sire,» lui répondit-on. Comptant encore
- sur le prestige de la royauté, il se rendit à Paris.
- Il y fut bien accueilli, mais par une population en
- armes. Bailly, nommé maire de Paris, lui présenta
- les clefs de la ville, offertes jadis à Henri IV. «Ce
- bon roi, dit-il, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui
- le peuple qui a reconquis son roi.» Louis
- XVI confirma la nomination de Bailly comme
- maire et du marquis de La Fayette comme chef de
- la milice bourgeoise ou garde nationale. Il mit à
- son chapeau la cocarde bleue et rouge des Parisiens.
- La Fayette y ajouta ensuite le blanc, couleur de la
- royauté: ce furent désormais les trois couleurs
- nationales, la cocarde tricolore. «Prenez-la, sire,
- disait-il à Louis XVI: voilà une cocarde qui fera
- le tour du monde.» Il disait vrai.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span></p>
-<p>Tous ces événements excitèrent une vive agitation
- dans les provinces. Les paysans, las du régime
- féodal, se précipitèrent sur les châteaux, les abbayes,
- qui étaient leurs bastilles. Alors l'Assemblée
- résolut de calmer cette effervescence par des
- décisions promptes et hardies. A la séance de nuit
- du 4 août, le comte de Noailles déclare que le grand
- moyen, c'est de donner satisfaction au peuple en
- abolissant le régime féodal. Aussitôt seigneurs,
- évêques, députés des villes se succèdent à la tribune
- et viennent tous, au milieu des applaudissements,
- renoncer à leurs privilèges. On décréta en quelques
- heures la destruction du régime féodal qui durait
- depuis tant de siècles. On rivalisait de générosité.
- On s'embrassait au milieu de la joie
- universelle. Il semblait qu'une France nouvelle
- fût née en cette nuit mémorable du 4 août, qui est
- restée la plus belle date de la Révolution.</p>
-<p><b>Les journées des 5 et 6 octobre.</b>&mdash;Au mois
- d'octobre, des démonstrations imprudentes de la
- cour et la famine amènent un nouveau soulèvement
- de la capitale.</p>
-<p>La population de Paris marche le 5 octobre sur
- Versailles, les femmes en tête, portant des armes
- et criant: «Du pain! du pain!» Le roi accueille
- une députation et promet de prendre les mesures
- qu'on lui demande. Bientôt la nuit, la pluie, la
- fatigue dispersent les attroupements. La Fayette
- cependant, qui n'avait pu arrêter cette invasion, la
- suivait pour la contenir avec la garde nationale. Il
- n'arriva à Versailles que pendant la nuit, et eut bien
- de la peine à parler à Louis XVI, car dans ces<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> moments de danger on respectait encore les lois de
- l'étiquette. Vers le matin, voyant la foule réfugiée
- dans les abris qu'elle avait pu rencontrer, et
- tranquille, il se retire, épuisé de fatigue. Il commençait
- à peine à reposer qu'on vint lui dire que
- le palais était forcé.</p>
-<p>Le 6 octobre, vers les sept heures du matin, les
- bandes d'hommes et de femmes qui rôdaient depuis
- la veille autour du château, trouvèrent enfin le
- moyen de s'introduire, non seulement dans les cours,
- mais dans les appartements. Des gardes qui cherchaient
- à les arrêter sont massacrés. Tremblante,
- la reine se réfugie auprès du roi. Les gardes défendent
- vaillamment sa chambre et se font tuer.
- Le plus affreux pillage commençait, et les scènes
- les plus sanglantes allaient avoir lieu, quand La
- Fayette, averti, accourt. Il pénètre dans le château
- et fait évacuer les appartements. Mais la foule rassemblée
- dans la cour demandait que le roi vînt à
- Paris. Il fallut que Louis XVI se montrât et promît
- d'y aller. La famille royale se dirigea vers
- Paris au milieu de cette foule qui témoignait par les
- cris les plus grossiers de sa joie farouche. Le roi
- fut dès lors comme prisonnier dans sa capitale et
- se trouva à la merci des émeutes. L'Assemblée
- vint à son tour se fixer à Paris et s'installa dans
- la salle du Manège, près du jardin des Tuileries.
- Déjà elle avait fixé les principes sur lesquels elle
- entendait établir le gouvernement, dans une <i>Déclaration</i> célèbre dite <i>des droits de l'homme</i>. Ces
- principes, ou vérités premières, appelés les principes
- de 1789, établissaient la <i>souveraineté du peuple</i>,
- l'<i>égalité</i>, la <i>liberté</i> de tous les citoyens.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span></p>
-<p><b>Mirabeau (1749-1791).</b>&mdash;L'Assemblée, dans ses
- travaux, avait été souvent dominée par la grande
- voix de Mirabeau, l'orateur le plus éloquent qu'on
- eût encore vu à la tribune. Dès les premières séances
- des États généraux il se fit remarquer par
- son rare talent d'orateur. Il prit une part active et
- décisive aux grandes discussions de l'Assemblée
- constituante. Toutefois la marche rapide de la Révolution
- l'effraya. Dans l'hiver de 1790 à 1791 il
- guida la cour et s'efforça de raffermir le trône que
- sa voix puissante avait ébranlé. Sa popularité en
- reçut de vives atteintes, et des publications hostiles
- le dénonçaient comme traître. L'orateur n'en parut
- point affecté et à la tribune accabla de son mépris
- ses accusateurs.</p>
-<p>Bientôt cependant Mirabeau, vieux avant l'âge
- (il avait quarante-deux ans), épuisé par les excès
- de deux années d'un travail prodigieux, sentit son
- corps défaillir et plier sous le poids de son âme
- énergique. Il mourut le 2 avril 1791.</p>
-<p><b>La fuite de Varennes.</b>&mdash;Louis XVI, privé des
- conseils et de l'appui de Mirabeau, ne compta plus
- que sur la force pour arrêter la Révolution: il voulut
- aller rejoindre une petite armée qu'on lui préparait
- dans le Nord, et tout fut disposé pour la
- fuite. Le 20 juin 1791, à minuit, le roi, la reine, la
- s&#339;ur du roi, Madame Élisabeth, sortent, les uns
- après les autres et déguisés, par une porte dérobée
- du palais des Tuileries. Ils se réunissent ensuite,
- non sans peine, et parviennent à sortir de Paris.
- Une berline à six chevaux les entraîna rapidement
- sur la route de Châlons, où les fugitifs arrivèrent
- heureusement. Ils continuèrent leur route vers<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> Montmédy, où les attendait une petite armée commandée
- par le marquis de Bouillé.</p>
-<p>Mais à Sainte-Menehould le roi, qui commettait
- l'imprudence de mettre trop souvent la tête à la
- portière, fut reconnu, tandis qu'on changeait les
- chevaux, par le fils du maître de poste, Drouet.
- N'ayant point le temps de le faire arrêter, Drouet
- saute sur un cheval et court à Varennes prévenir
- les autorités. Quand la voiture arrive, au milieu
- de la nuit, on demande le passeport: il faut descendre.
- Les gardes nationales averties arrivèrent;
- on força le roi à remonter dans la voiture, qui reprit
- le chemin de Paris. A ce moment les dragons de
- Bouillé apparaissaient auprès de Varennes, mais il
- était trop tard.</p>
-<p>Le retour dura huit jours; la voiture marchait
- au pas, au milieu des gardes nationales qui l'escortaient
- et par une chaleur accablante. Trois députés,
- envoyés par l'Assemblée, accompagnaient la famille
- royale, pour la surveiller. L'entrée à Paris fut
- morne et silencieuse, le roi fut plus que jamais
- captif aux Tuileries.</p>
-<p>L'Autriche et la Prusse, excitées par les émigrés,
- déclaraient vouloir rétablir le roi dans son autorité
- absolue, et la guerre étrangère s'ajouta à la guerre
- civile. La France fut envahie par les Prussiens.
- L'Assemblée décrète aussitôt que la patrie est en
- danger, et le 22 juillet 1792 la proclamation en est
- faite avec un appareil imposant. D'heure en heure
- le canon tonnait en signe d'alarme; un cortège
- militaire, portant des bannières avec des inscriptions,
- parcourut la ville de Paris, s'arrêtant sur les
- places pour lire le décret de l'Assemblée. Huit<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> amphithéâtres avaient été dressés sur différents
- points: une table posée sur deux caisses de tambour
- y servait de bureau aux officiers municipaux
- pour inscrire les noms des citoyens qui demandaient
- à rejoindre les armées. Les volontaires affluaient
- et se faisaient inscrire au milieu des applaudissements.
- On compta cinq mille enrôlements en deux
- jours. Ces soldats improvisés, indisciplinés, causèrent
- d'abord beaucoup d'embarras; mais, encadrés
- dans les vieux régiments, ils ne tardèrent pas à
- montrer une grande solidité.</p>
-<p>Mais bientôt le péril grandit. Les Prussiens s'emparaient
- de Longwy, de Verdun. Alors les ministres
- décrètent la formation de plusieurs camps, on convertit
- les cloches en canons, les fers des grilles en
- piques; on arrête en masse toutes les personnes
- suspectes, c'est-à-dire soupçonnées de rester attachées
- à la royauté; les prisons se remplissent de
- nobles, de prêtres. Puis des bandes organisées et
- payées par quelques chefs, sans que les ministres
- cherchent à s'y opposer, se précipitent dans les prisons
- et égorgent en foule les prisonniers de tout
- âge et de tout rang (3, 4, 5 et 6 septembre).</p>
-<p><b>Victoire de Valmy.</b>&mdash;Des massacres ne sauvent
- pas un pays. Ce qui le délivra, ce fut l'ardeur des
- volontaires qui, joints aux vieux régiments, arrêtèrent
- l'ennemi. Les Prussiens avaient surpris les
- défilés des montagnes de l'Argonne et se préparaient
- à envahir la Champagne. Dumouriez essaya
- encore une fois de les arrêter: il se posta près de
- Sainte-Menehould et occupa les hauteurs où l'on remarquait
- le moulin de Valmy. Il garnit ces hauteurs
- d'artillerie et attendit de pied ferme les Prussiens<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> qui, commandés par le duc de Brunswick,
- tentèrent de les escalader. Immobiles dans leurs
- lignes, les Français accueillirent l'ennemi par un
- feu terrible, aux cris de Vive la nation! Les Prussiens
- reculèrent et attendirent un corps autrichien
- qui arrivait: les alliés donnèrent un nouvel assaut
- vers le soir; ils se heurtèrent à la même résistance
- et battirent en retraite (20 septembre 1792). La
- Champagne ou plutôt la France entière était délivrée.
- Le canon, qui annonçait cette victoire, annonçait
- en même temps l'ouverture de la <i>Convention</i>.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII</a></h2>
-<h4>LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE</h4>
-<p><b>La Convention.</b>&mdash;La Convention, la troisième
- Assemblée depuis 1789, se réunit le 21 septembre
- 1792. Elle abolit la royauté, proclama la République,
- mais en réalité concentra en elle-même tous
- les pouvoirs. Ses membres faisaient les lois, et, divisés
- en comités, s'étaient partagé l'administration.</p>
-<p>Deux grands partis s'étaient tout de suite dessinés
- au sein de la Convention: les Girondins et les
- Montagnards. Les Girondins, ainsi nommés, parce
- qu'ils avaient pour chefs plusieurs députés de la
- Gironde,<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a> Brissot, Pétion, Vergniaud, Guadet, etc.,
- croyaient la Révolution terminée et prêchaient la
- modération. Les Montagnards, ainsi appelés parce
- qu'ils étaient groupés sur les bancs les plus élevés,
- avaient pour chefs les députés de Paris, Robespierre,
- Danton, Marat, etc. Ils voulaient, au contraire,
- pousser plus loin les changements et demandaient
- des mesures terribles pour effrayer les ennemis
- de la Révolution.</p>
-<p><b>Procès et mort de Louis XVI.</b>&mdash;La découverte
- d'une armoire de fer cachée dans un mur des Tuileries
- venait de révéler les correspondances de la cour<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> avec l'émigration et l'étranger. Les Montagnards
- demandèrent la mise en accusation de Louis XVI et
- disaient qu'il fallait «jeter en défi aux souverains
- une tête de roi.» La Convention instruisit le procès
- du roi. Malesherbes, âgé de 72 ans, s'offrit
- pour servir de conseil au prince qu'il avait servi et
- aida les avocats Tronchet et de Sèze. Louis XVI,
- touché de ce dévouement, lui dit: «Votre sacrifice
- est d'autant plus généreux que vous exposez votre
- vie et que vous ne sauverez pas la mienne.» Héritier
- malheureux de haines accumulées depuis un
- siècle, Louis XVI fut condamné à mort, malgré
- l'éloquente défense de l'avocat de Sèze. «Je
- cherche en vous des juges, s'écria-t-il avec véhémence,
- et je ne vois que des accusateurs!» La
- majorité de la Convention se prononça pour la
- mort.</p>
-<p>Le roi, qui dans sa prison du Temple avait gardé
- la plus sereine résignation, monta avec calme et
- dignité sur l'échafaud dressé sur la place Louis XV
- devenue place de la Révolution, et aujourd'hui
- place de la Concorde (21 janvier 1793). «Je meurs
- innocent, s'écria-t-il, de tous les crimes qu'on m'impute.
- Je pardonne aux auteurs de ma mort et je
- prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe
- jamais sur la France.» Il allait en dire davantage
- lorsqu'un roulement de tambours couvrit
- la voix de Louis XVI qui se livra aux exécuteurs.</p>
-<p><b>La Terreur.</b>&mdash;Maîtres du pouvoir, les Montagnards
- déployèrent contre les ennemis de l'intérieur
- et de l'extérieur une énergie farouche. Le pouvoir
- se trouva bientôt concentré entre les mains du <i>Comité
- de salut public</i>. Maximilien Robespierre ne<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> tarda pas à devenir l'âme de ce comité redoutable
- qui, pendant quatorze mois, fit planer sur la France
- une terreur profonde. Le Tribunal révolutionnaire
- devint impitoyable. Le général Custine, pour avoir
- été malheureux, fût traîné à l'échafaud. La reine
- Marie-Antoinette refusa de se défendre contre d'infâmes
- calomnies. Condamnée à mort dans la nuit
- du 16 octobre 1793, après une séance de vingt
- heures et le matin même, elle fut conduite au supplice
- dans la charette ordinaire sous le feu des insultes.
- Vingt-deux Girondins, parmi lesquels des
- orateurs du plus grand talent, périrent ensuite, soutenant
- mutuellement leur courage par des chants
- patriotiques. Mme Roland, femme d'un ancien ministre,
- et du parti de la Gironde, s'écria sur l'échafaud,
- en saluant une statue de la liberté: «O liberté,
- que de crimes on commet en ton nom!» Le duc
- Philippe d'Orléans, qui s'était rallié à la Révolution
- et avait voté la mort de Louis XVI, n'échappa point
- lui-même au supplice, ainsi que Bailly, un des savants
- renommés du temps, le vénérable président
- de l'Assemblée constituante, le premier maire de
- Paris.</p>
-<p><b>Le 9 thermidor.</b><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>&mdash;La terreur n'avait cessé d'aller
- en croissant dans les premiers mois de l'année
- 1794. Chaque jour des charrettes emmenaient des<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> victimes vers la barrière du Trône, où l'échafaud
- était en permanence. Ces cruautés firent horreur,
- d'autant plus qu'à ce moment les périls extérieurs
- disparaissaient, grâce aux victoires des armées.</p>
-<p>Robespierre devint l'objet de l'animadversion générale,
- et, le 9 thermidor, les députés de la Convention,
- secouant le joug de la peur, l'attaquèrent en
- face. Épuisé par les efforts qu'il faisait pour parler
- au milieu des clameurs, Robespierre pouvait à peine
- respirer. La Convention enfin le fit arrêter avec
- son frère et ses collègues, Couthon, Lebas, Saint-Just.</p>
-<p>Robespierre toutefois ne tarda pas à être délivré
- par ses partisans les chefs de la Commune de Paris.
- Il se rendit à l'Hôtel de ville pour préparer une insurrection.
- Mais la Convention appela à elle la
- garde nationale: des bataillons fidèles se dirigèrent
- pendant la nuit sur l'Hôtel de ville, qui bientôt se
- trouva cerné. Robespierre se tira un coup de pistolet
- qui lui brisa la mâchoire. Après avoir passé
- toute la matinée du 10 étendu sur une table, il fut
- porté tout meurtri à l'échafaud avec vingt-deux de
- ses amis. Le lendemain, on exécuta encore soixante-dix
- de ses partisans, et cette sanglante hécatombe
- fut une digne fin de la Terreur.</p>
-<p><b>Le Directoire (27 octobre 1795-9 novembre 1799).</b>&mdash;La<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> Convention avait organisé un nouveau gouvernement
- républicain qui se composait de deux
- Chambres distinctes, le <i>Conseil des Anciens</i> et le <i>Conseil des Cinq-Cents</i>. Le pouvoir exécutif était
- composé de cinq membres qui formaient le Directoire.
- Divisé, mal obéi, le Directoire s'épuisa en
- luttes incessantes contre les partis, il ne put se soutenir
- qu'en ayant recours à des coups d'État et devait
- périr lui-même victime d'un coup d'État.</p>
-<p>Cette époque eut un caractère particulier de
- licence qui s'explique par les terribles épreuves
- qu'on avait subies. La société s'abandonnait au
- luxe, aux fêtes avec une liberté que ne gênait plus
- l'ancienne distinction des classes et qui rappelait
- celle de la Régence.<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></p>
-<p><b>Le général Bonaparte.</b>&mdash;Mais l'intérêt de l'histoire
- se porte au dehors; les armées françaises
- passent de tous les côtés les frontières pour triompher
- de l'Autriche toujours en armes et toujours
- soutenue par l'Angleterre. Le général Bonaparte
- étonne alors le monde par ses victoires et cherchera
- bientôt à le dominer.</p>
-<p>Né à Ajaccio le 15 août 1769, il était le second de
- huit enfants. A l'âge de dix ans, son père le fit admettre
- à l'école de Brienne, où les jeunes gentilshommes
- recevaient les principes d'une éducation
- militaire. Bientôt il se fit remarquer par son ardeur
- pour l'étude et surtout par son goût pour les mathématiques.
- Son amour-propre était vif. Condamné
- un jour à dîner à genoux au réfectoire, avec
- la robe de bure, il s'évanouit. On raconte aussi que
- manifestant un goût précoce pour les combats, il<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> faisait élever des retranchements de neige par ses
- camarades.</p>
-<p>Au bout de cinq ans, il passa à l'école militaire de
- Paris. Réservé, taciturne, absorbé dans ses études
- ou ses lectures, il étonna bientôt ses maîtres: «Corse
- de nation et de caractère, disait son professeur d'histoire,
- il ira loin si les circonstances le favorisent.»
- Il sortit de l'école lieutenant dans un régiment d'artillerie;
- dès les premiers jours de la Révolution il
- se montra favorable aux idées nouvelles. Mais sa
- carrière militaire ne commença qu'au siège de Toulon.</p>
-<p>C'était en 1793, au milieu des plus grands périls
- de la France. Les généraux envoyés par la Convention
- s'efforçaient en vain de reprendre Toulon,
- tombé au pouvoir des Anglais. Le commandement
- de l'artillerie est donné à Bonaparte, qui n'avait encore
- que vingt-quatre ans. Lorsqu'il arriva, le général
- Carteaux lui dit: «C'était bien inutile: nous
- n'avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon.
- Cependant soyez le bienvenu; vous partagerez la
- gloire de le brûler demain sans en avoir eu la fatigue.»
- Puis il le conduisit vers les travaux. Le commandant
- d'artillerie aperçoit alors quelques pièces de
- canon, mais elles se trouvaient à une distance beaucoup
- trop éloignée. Survient le représentant du
- peuple, commissaire de la Convention. Bonaparte
- se redresse, l'interpelle, lui démontre l'ignorance inouïe
- de tous ceux qui l'entourent, et le somme de
- lui faire donner la direction absolue de sa besogne.
- De ce jour il eut en réalité la direction du siège, et
- Toulon ne tarda pas à être enlevé. Ce brillant fait
- d'armes attira sur lui les regards, et le général Dugommier<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> apprécia le mérite de Bonaparte. «Récompensez
- ce jeune homme, disait-il, car si l'on était
- ingrat envers lui, il s'avancerait de lui-même.»</p>
-<p>La révolution du 9 thermidor vint pourtant arrêter
- sa carrière. Un moment il fut emprisonné,
- on le mit bientôt en liberté, mais on le priva de son
- commandement. Alors il vint à Paris, où il reclamait
- en vain, dans les bureaux de la guerre, la place
- qui lui était due. Aubry, membre du comité, la lui
- refusait. «Vous êtes trop jeune.&mdash;On vieillit
- vite sur le champ de bataille, répliqua Bonaparte,
- et j'en arrive.» Il resta quelque temps à Paris
- presque sans resources. Dévoré d'un immense besoin
- d'activité, Bonaparte sollicita la faveur d'aller
- en Turquie, comptant régénérer l'Orient. Il allait
- partir lorsque, le 13 vendémiaire (5 octobre 1795),
- la Convention, attaquée par les royalistes, l'appela
- pour la défendre sous les ordres de Barras. Bonaparte
- prit des mesures énergiques, d'habiles dispositions
- et triompha de l'insurrection. On lui
- donna le commandement de l'armée de l'intérieur.</p>
-<p>Un jeune enfant de douze ans vint un jour, lorsqu'on
- avait ordonné le désarmement, réclamer l'épée
- de son père, le général de Beauharnais, mort sur
- l'échafaud. On la lui rendit; l'enfant pleura à la
- vue de cette épée. Bonaparte, touché de ce sentiment,
- le combla de caresses. Sur le récit qu'il fit
- à sa mère de l'accueil qu'il avait reçu, Mme de
- Beauharnais, Joséphine Tascher de La Pagerie, encore
- dans tout l'éclat de la jeunesse, alla remercier
- Bonaparte. A quelque temps de là leur mariage
- fut conclu; mais le général courut vite prendre le
- commandement, vivement désiré, de l'armée d'Italie.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span></p>
-<p><b>La campagne d'Italie (1796-1797).</b>&mdash;Bonaparte,
- en arrivant à l'armée d'Italie, ranime tout de
- suite les soldats par une énergique proclamation:
- «Soldats, leur dit-il, vous êtes mal nourris et presque
- nus; votre patience et votre courage vous
- honorent, mais ne vous procurent ni gloire ni avantage;
- je vais vous conduire dans les plus fertiles
- plaines du monde; vous y trouverez de grandes
- villes, de riches provinces; vous y trouverez honneur,
- gloire et richesses. Soldats d'Italie, manqueriez-vous
- de courage?»</p>
-<p>Il franchit les Alpes au point où elles sont le
- plus bas; puis de victoire en victoire, à Montenotte,
- Mondovi, Lodi il s'avance dans les belles
- plaines de la Lombardie. Il triomphe encore des
- Autrichiens à Castiglione, puis à la célèbre bataille
- d'Arcole.</p>
-<p>Les Autrichiens cependant n'abandonnent pas
- l'Italie. Bonaparte les bat encore à la fameuse journée
- de Rivoli (14 janvier 1797), s'avance toujours
- plus loin et se dirige vers les Alpes pour entrer en
- Autriche.</p>
-<p>Il franchit de nouveau les Alpes, à leur autre extrémité,
- à l'est, par le col de Tarwis, et menace la
- capitale de l'Autriche. Les Autrichiens l'arrêtent
- alors en acceptant la paix de Campo-Formio.</p>
-<p>Les armées d'Allemagne avaient été moins heureuses.
- Mais, en 1796, le général Moreau s'était
- distingué par une retraite demeurée justement célèbre.
- Il avait traversé l'Allemagne pour rentrer
- en France sans perdre ni un drapeau, ni un canon,
- ni une voiture. Cette armée se prépara à recommencer
- la campagne avec une autre qui fut confiée<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> au général Hoche, l'un des hommes qui ont laissé
- la renommée la plus pure.</p>
-<p><b>Hoche et Marceau.</b>&mdash;Hoche, né à Versailles, en
- 1768, était sergent au moment où éclata la Révolution.
- Il avança rapidement; à 25 ans, il commandait
- en chef l'armée de la Moselle, et délivra
- l'Alsace. Le plus brillant avenir s'ouvrait devant
- lui. Il comptait traverser l'Allemagne pour joindre
- Bonaparte sous les murs de Vienne. Il débuta par
- de brillants succès au commencement de l'année
- 1797; mais, quelques mois après il mourait prématurément
- à l'âge de 29 ans.</p>
-<p>Son émule et son ami, Marceau, né à Chartres,
- s'était distingué et était mort l'année précédente,
- plus jeune encore. Soldat à seize ans, général à
- 22 ans, il vainquit dans les champs de Fleurus, sur
- les bords de la Moselle et du Rhin, et, à 27 ans, il
- tombait frappé d'une balle ennemie. Les Autrichiens,
- qui l'estimaient, lui rendirent les honneurs
- funèbres dans leur camp et renvoyèrent solennellement
- son corps à l'armée française désolée. Sur
- le monument qu'on lui a élevé à Coblentz on lit encore:
- «Qui que tu sois, ami ou ennemi, de ce jeune
- héros respecte les cendres.»</p>
-<p><b>Expédition d'Égypte (1798-1799).</b>&mdash;Restait à
- dompter l'Angleterre. Bonaparte, pour la frapper
- dans son commerce, fit décider l'expédition
- d'Égypte, par laquelle il menaçait la route des Indes.
- Le jeune général part avec trente mille hommes
- pour conquérir un vaste et riche pays. Il
- débarque à Alexandrie (1<sup>er</sup> juillet 1798), traverse
- le désert et paraît devant les Pyramides, les plus
- grands et les plus anciens monuments qui soient<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> sortis de la main des hommes. «Songez, s'écria
- Bonaparte, en les montrant à ses soldats, songez
- que du haut de ces pyramides quarante siècles vous
- contemplent!» Une brillante victoire disperse la
- redoutable cavalerie des Mameluks. Bonaparte entre
- au Caire et ne tarde pas à rester maître de
- l'Égypte.</p>
-<p>Il gouverne alors et administre sa conquête. Il
- envoie de tous côtés des savants qu'il a amenés avec
- lui pour étudier les monuments mystérieux de cette
- terre, jadis si renommée. Puis il s'en va au-devant
- des Turcs qui arrivent par la Syrie: il les bat à la
- journée du Mont-Thabor. Mais il échoue au siège
- de Saint-Jean-d'Acre, car la flotte anglaise protège
- cette ville. La flotte française qui l'avait amené,
- avait été détruite par les Anglais dans la rade
- d'Aboukir. Bonaparte n'a plus aucune communication
- avec la France. Les Anglais débarquent une
- nouvelle armée turque à la pointe d'Aboukir. Bonaparte
- n'attend point qu'elle attaque: il va au-devant
- d'elle, la jette à la mer et la détruit (25
- juillet 1799). Bonaparte ayant appris les revers
- de nos armées et l'agitation du pays, laissa son
- armée à l'un de ses plus habiles lieutenants, Kléber,
- et quitta l'Égypte seul. Il échappa aux croisières
- anglaises, débarqua à Fréjus, arriva à Paris où il
- ne tarda pas à renverser le Directoire et à se rendre
- maître du gouvernement par le coup d'État du 18 et
- du 19 brumaire (9 et 10 novembre 1799).</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII">CHAPITRE XVIII</a></h2>
-<h4>LE CONSULAT (1799-1804)</h4>
-<p>Bonaparte organisa un nouveau gouvernement:
- le <i>Consulat</i>. Trois <i>consuls</i> devaient exercer le pouvoir,
- mais Bonaparte, nommé <i>Premier Consul</i>, concentra
- en lui toute l'autorité. En quelques mois
- l'administration fut réorganisée, les finances, l'armée,
- tout fut remis en ordre sous l'impulsion vigoureuse
- de Bonaparte, qui s'entendait à tout, aux
- lois comme à la politique, aux chiffres comme aux
- batailles.</p>
-<p><b>La seconde campagne d'Italie.</b>&mdash;Le Premier
- Consul ne perd point de temps pour relever au
- dehors la France, menacée de perdre toutes ses
- conquêtes. Les Autrichiens, en Italie, pressaient
- dans Gênes l'intrépide Masséna qui soutenait une
- lutte héroïque. La famine désolait la ville. Masséna
- régla tellement les rations, recourut à tant d'expédients,
- qu'on vécut là où d'autres seraient morts.
- «Il nous fera manger jusqu'à nos bottes,» disaient
- les soldats. Bonaparte se porte à son secours, et
- pour surprendre l'ennemi, tente de franchir les
- Alpes sur un point imprévu. Il choisit la route, à
- peine praticable, du Grand Saint-Bernard (entre la
- Suisse et l'Italie). Les troupes commencèrent à
- monter dans la nuit du 14 au 15 mai (1800). Les<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> vivres, les munitions passèrent à la suite des régiments;
- mais l'obstacle c'était l'artillerie. On imagina
- de partager par le milieu des troncs de sapins,
- de les creuser, d'envelopper avec ces deux demi-troncs
- une pièce d'artillerie et de la traîner ainsi
- enveloppée le long des ravins. Des mulets furent
- attelés à ce singulier fardeau; mais bientôt les mulets
- manquèrent; les soldats s'attelèrent alors aux
- pièces et les traînèrent. La musique jouait des airs
- animés dans les passages difficiles et encourageait
- les troupes à vaincre ces obstacles d'une nature si
- nouvelle. Au sommet, l'armée trouva des vivres
- préparés par les religieux du Saint-Bernard et après
- quelque repos commença la descente, qui ne présentait
- pas moins de difficultés que l'ascension.</p>
-<p><b>Bataille de Marengo.</b>&mdash;En quelques jours, le
- Premier Consul avait jeté au delà des Alpes quarante
- mille Français. Vingt mille autres venaient
- les rejoindre par d'autres passages. Toutefois il y
- avait eu des retards qui amenèrent la chute de Gênes
- où la famine était devenue extrême. Masséna obtint
- les conditions les plus honorables. «Je serai
- de retour dans quinze jours,» dit-il en rendant la
- place. Bonaparte assura l'exécution de cette parole.</p>
-<p>Le 14 juin 1800 il rencontra l'armée autrichienne
- près de Marengo.</p>
-<p>Obligé de disperser son monde dans la crainte de
- voir l'ennemi lui échapper, le Premier Consul ne put
- d'abord opposer que des forces inférieures aux
- troupes autrichiennes. Jusqu'à trois heures il perdait
- la bataille, mais il tient bon et ne recule que
- pas à pas. Heureusement le général Desaix, récemment<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> arrivé d'Égypte, avait été la veille détaché
- avec sa division, dans une autre direction. Il entend
- le bruit du canon; il descend de cheval, et
- approche son oreille de la terre. Nul doute, une
- bataille est engagée; son devoir est d'y courir; il
- y court avec ses six mille hommes. Lorsqu'il arrive,
- les généraux l'entourent. Bonaparte, qui persiste,
- malgré l'avis de ses lieutenants, à poursuivre la
- lutte, demande l'avis de Desaix. Celui-ci regarde
- le champ de bataille: «La bataille est perdue, répond-il,
- mais nous avons encore le temps d'en
- gagner une.» Bonaparte ravi donne ses ordres.
- «Enfants, cria-t-il, nous avons fait trop de pas en
- arrière; le moment est venu de marcher en avant!
- Rappelez-vous que mon habitude est de coucher sur
- le champ de bataille.»</p>
-<p>Le général autrichien, M. de Mélas, ne se doutait
- point du désastre qui le menaçait. Il était rentré
- dans Alexandrie et expédiait à son souverain des
- courriers lui annonçant son triomphe. La division
- Desaix s'avance et arrête les colonnes autrichiennes
- sur la route. Le général lui-même s'élance à la
- tête d'un régiment, mais dès les premières décharges
- il tombe frappé à mort. Les soldats désespérés se
- précipitent avec une véritable fureur sur les masses
- profondes des Autrichiens que des charges de cavalerie
- achèvent de mettre en déroute. L'armée
- tout entière pleura Desaix et Napoléon le regretta
- plus d'une fois dans le cours de ses longues
- guerres.</p>
-<p>Une autre victoire du général Moreau, en Allemagne,
- força l'Autriche à signer la paix qui fut
- conclue à Lunéville (1801). L'Angleterre elle-même,<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> l'ennemie la plus acharnée qu'ait eue notre
- Révolution, signa la paix d'Amiens (1802).</p>
-<p><b>Organisation de la société nouvelle.</b>&mdash;Le Premier
- Consul, dès qu'il put donner ses soins au gouvernement
- intérieur, organisa la société nouvelle.
- Il créa un système régulier d'administration, qui
- dure encore. Il fit constituer la Banque de France,
- qui est encore la plus importante de nos institutions
- de crédit. Il régla la distribution de la justice et fit
- rédiger le Code civil, recueil des lois qui protègent
- encore aujourd'hui la famille et la propriété des
- citoyens. Il signa, en 1802, avec le Pape, un traité,
- le Concordat, qui décida le rétablissement en France
- du culte catholique et d'après lequel sont encore
- fixés les rapports de l'Église et de l'État.</p>
-<p>Les anciens ordres de chevalerie supprimés furent
- remplacés par l'Ordre de la <i>Légion d'honneur</i> auquel tout le monde pouvait prétendre sans distinction
- de naissance ou de fortune. La croix d'honneur
- brilla sur la poitrine du simple soldat comme
- sur celle du général et signalait les services civils
- aussi bien que les services militaires. Elle portait
- une simple et noble devise: <i>Honneur et Patrie</i>.</p>
-<p>En même temps, il encourageait l'agriculture, l'industrie,
- le commerce, que tant d'années de troubles
- avaient ruinés, et le pays, rassuré, oublia ses divisions
- pour se remettre avec ardeur au travail qui
- ramena la prospérité.</p>
-<p>L'Angleterre, jalouse de voir la France s'agrandir,
- relever sa marine et ses colonies, nous déclara
- de nouveau la guerre en faisant saisir douze cents
- navires français.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX">CHAPITRE XIX</a></h2>
-<h4>L'EMPIRE (1804-1815)</h4>
-<p><b>Napoléon I<sup>er</sup>.</b>&mdash;Les complots sans cesse renaissants
- favorisèrent d'ailleurs l'ambition du Premier
- Consul. Déjà nommé consul à vie, il obtint le
- rétablissement de la monarchie déclarée héréditaire
- dans sa famille, et le Sénat renouvela pour lui le
- titre romain d'empereur (18 mai 1804). Le général
- Bonaparte était devenu Napoléon I<sup>er</sup>.</p>
-<p>Napoléon cependant, pour attaquer l'Angleterre,
- rassemble une armée à Boulogne et prépare tous les
- moyens de la transporter en quelques heures au
- delà de la Manche. Pour être maître de la mer
- pendant quelques heures, il fallait l'arrivée d'une
- flotte supérieure à celle des Anglais. Napoléon
- apprit bientôt que sa flotte était retardée. De plus
- l'Angleterre détourna le péril en soulevant de nouveau
- le confinent et en déterminant l'Autriche et la
- Russie à former une coalition. Obligé d'abandonner
- son projet, Napoléon se retourna avec l'ardeur
- de la colère contre les ennemis qu'il pouvait
- saisir. Il frappa des coups décisifs.</p>
-<p>Tandis que notre flotte essuyait un désastre sur
- les côtes d'Espagne près du cap Trafalgar, l'empereur
- transportait avec une rapidité merveilleuse
- sa grande armée du camp de Boulogne en Allemagne.<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> Il marcha sur Vienne où il entra sans
- résistance. L'armée autrichienne s'était retirée en
- Moravie pour se joindre à l'armée russe.</p>
-<p><b>Bataille d'Austerlitz.</b>&mdash;Napoléon, sans perdre de
- temps, était allé au-devant des deux armées russe
- et autrichienne. Il se dirigea sur Brünn et arriva
- en face de l'ennemi, non loin du village d'Austerlitz.
- Ses forces étaient inférieures à celles des deux empereurs
- d'Autriche et de Russie qui cherchaient à
- lui couper la retraite. Napoléon devinait leur plan
- comme s'il eût assisté à leurs conseils. Il les encouragea,
- en feignant d'avoir peur, à poursuivre
- les mouvements qu'ils avaient ordonnés de manière
- à amener leurs troupes sur le champ de bataille
- qu'il avait choisi.</p>
-<p>Le 1<sup>er</sup> décembre 1805, au soir, voyant les Russes
- quitter en masses serrées les hauteurs dont lui-même
- convoitait la possession, il ne put s'empêcher de
- s'écrier: «Cette armée est à moi!» Comme il parcourait
- son camp, les soldats allumèrent des milliers
- de torches, le saluant de leurs vivats et lui promettant
- pour le lendemain, anniversaire de son couronnement,
- une belle victoire. Ils tinrent parole.</p>
-<p>Le 2 décembre, un soleil brillant qui avait dissipé
- les brouillards du matin, éclaira un terrain affermi
- par la gelée. La bataille s'engagea et ne fut qu'une
- série de man&#339;uvres précises par lesquelles l'armée
- alliée fut coupée en plusieurs tronçons. Les Français
- s'établirent en maîtres sur les hauteurs que les
- Russes avaient abandonnées et plusieurs divisions
- russes se trouvèrent enveloppées dans une étroite
- vallée que fermaient des étangs. Les Russes cherchèrent
- à s'échapper par ces étangs recouverts de<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> glace: les boulets brisèrent la glace et un grand
- nombre de fuyards périrent. Les armées russe et
- autrichienne étaient tellement défaites que l'empereur
- d'Autriche se hâta de demander une entrevue
- au vainquer, aux avant-postes.</p>
-<p>Un armistice fut conclu; l'armée russe eut la
- liberté de se retirer et la paix de Presbourg termina
- la guerre (26 décembre 1805).</p>
-<p><b>Guerre contre la Prusse et la Russie.</b>&mdash;La
- Prusse qui n'avait pas osé se joindre aux coalisés,
- engagea seule, l'année suivante, la lutte contre Napoléon.
- Tandis que les Prussiens se dirigeaient
- vers le Rhin, l'empereur, les trompant, se dirigea
- vers l'Elbe pour leur couper la retraite. L'armée
- prussienne revint en toute hâte sur ses pas, divisée
- en deux corps. Napoléon écrasa un de ces corps
- d'armée à la fameuse journée d'Iéna (14 octobre
- 1806), tandis que l'autre corps d'armée était défait,
- le même jour par le maréchal Davout, près du village
- d'Auerstaedt. L'armée prussienne, complètement
- dispersée, n'existait plus. Cependant les Russes
- arrivaient au secours des Prussiens. Napoléon
- alla au-devant d'eux. Les Russes voulurent le surprendre
- pendant l'hiver; il les repoussa et leur
- livra dans un pays couvert de neige (8 février 1807)
- la sanglante bataille d'Eylau. Un de nos corps
- d'armée s'égara, aveuglé par la neige qui tombait
- en abondance et se fit écraser, ce qui causa un
- moment un grand désordre et faillit compromettre
- le succès.</p>
-<p>La campagne d'été fut courte et brillante. Les
- Russes avaient reformé une nouvelle armée et revenaient
- conduits par l'empereur Alexandre lui-même.<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> Ils furent écrasés à Friedland (14 juin
- 1807).</p>
-<p>Alexandre, bien vaincu cette fois, demanda la
- paix et l'obtint à l'entrevue de Tilsitt sur un radeau
- construit au milieu du Niémen. Il renonçait à une
- partie de la Pologne et s'engageait à fermer ses
- ports aux Anglais. Napoléon rendit au roi de
- Prusse son royaume, mais mutilé. Des provinces
- du Rhin, il forma pour son frère Jérôme le royaume
- de Westphalie. Un des frères de l'empereur, Joseph,
- occupait déjà le trône de Naples; les autres membres
- de sa famille avaient des principautés et il en
- donnait à ses plus habiles ministres, formant ainsi
- à l'Empire une ceinture de monarchies vassales.</p>
-<p>L'Empire s'agrandit encore de la Hollande, qu'un
- des frères de Napoléon, Louis, gouvernait en qualité
- de roi, mais où il refusait d'appliquer des
- mesures rigoureuses qui ruinaient le commerce du
- pays. L'empereur ne souffrait plus d'obstacle à
- sa volonté: il réunit la Hollande à la France (juillet
- 1810). L'empire français compta alors 130 départements.
- Un des maréchaux de Napoléon, Bernadotte,
- était désigné comme prince héritier de la
- Suède. La Prusse, mutilée, n'existait que parce
- qu'il l'avait bien voulu; il s'attachait l'Autriche par
- une alliance de famille.</p>
-<p><b>Mariage de Napoléon avec Marie-Louise d'Autriche.</b>&mdash;De
- son mariage avec Joséphine de Beauharnais,
- Napoléon n'avait pas d'enfant; malgré son
- affection pour Eugène Beauharnais, qu'il avait
- adopté et créé vice-roi d'Italie, il ne voulait pas le
- déclarer son héritier. Il fit annuler son mariage
- avec Joséphine, divorce qu'on n'approuva point et<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> qui parut un divorce avec le bonheur. Il demanda
- à l'empereur d'Autriche la main de l'archiduchesse
- Marie-Louise (1810) et fit asseoir sur son trône,
- à ses côtés, une fille des Césars. Un fils lui étant
- né le 20 mars 1811, l'empereur le décora du nom
- de roi de Rome.</p>
-<p>Napoléon était alors à l'apogée de la puissance
- et de la gloire. Rien ne résistait plus à ses volontés.
- Les grands corps de l'État restaient muets ou ne
- parlaient que pour applaudir aux vastes projets du
- maître et exalter ses succès. L'empereur s'efforçait
- de se faire pardonner ce gouvernement arbitraire
- en développant toutes les ressources de la
- prospérité publique. Il perfectionnait le système
- financier, la Banque de France, promulguait le <i>Code
- de Commerce</i>.</p>
-<p>Il entreprenait de grands travaux d'art ou d'utilité
- générale en France et dans les pays annexés:
- la colonne Vendôme, l'arc de triomphe de l'Étoile,
- l'achèvement du Louvre et des Tuileries, des fontaines,
- des canaux, des routes, etc. Il encouragea
- aussi l'industrie et créa le Conseil général des
- fabriques et manufactures. Le blocus continental,
- qui écartait du continent les produits de l'industrie
- anglaise, fit naître des industries nouvelles. Par
- un décret du 15 janvier 1812, Napoléon destina cent
- mille hectares de terrain à la culture des betteraves,
- pour la fabrication du sucre indigène, qui devait
- remplacer le sucre des colonies.</p>
-<p>Napoléon favorisa surtout l'application des sciences
- utiles à l'industrie. Il honora et récompensa
- les savants aussi bien que les manufacturiers.</p>
-<p>On vit naître deux sciences nouvelles: la géologie,<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> ou histoire naturelle de la terre, et la paléontologie,
- science qui traite d'animaux et végétaux disparus,
- dont les débris sont enfouis dans la terre. La littérature
- et les arts pourtant, ne brillèrent pas du
- même éclat à cette époque.</p>
-<p><b>Campagne de Russie.</b>&mdash;La France, malgré cette
- prospérité, avait besoin de repos et d'un gouvernement
- moins despotique. Mais Napoléon, résolu à
- dominer l'Europe entière, rompit avec la Russie et
- voulut aller à Moscou. Cette témérité le perdit.</p>
-<p>La Russie n'exécutait qu'à moitié le blocus ordonné
- contre les Anglais. Napoléon lui déclara
- la guerre tandis que ses meilleurs soldats étaient
- encore occupés à soumettre l'Espagne. Il marcha
- vers le Niémen à la tête de six cent quarante mille
- hommes de toute nation: il entraînait pour ainsi
- dire toute l'Europe à sa suite (1812).</p>
-<p>Il franchit le Niémen, le 24 juin, entra à Wilna,
- où il s'arrêta trop longtemps, s'empara de Smolensk,
- après un combat acharné (17 août).</p>
-<p>Les Russes reculaient toujours, dévastant le pays.
- Cependant le général Kutusoff décida à livrer
- une bataille sur les bords de la Moskowa, à Borodino
- (7 septembre 1812). Ce fut un des plus terribles
- chocs des temps modernes. L'action dura
- toute la journée, mais les Russes se retirèrent horriblement
- maltraités.</p>
-<p><b>Les Français à Moscou.</b>&mdash;Cette victoire, bien
- qu'elle eût coûté cher, ouvrait la route de Moscou;
- l'armée se dirigea vers cette fameuse capitale. Le
- 14 septembre elle dépassa la dernière hauteur qui
- lui dérobait la vieille cité russe. Les soldats, émus
- au spectacle grandiose qui se déroulait devant leurs<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> yeux, s'arrêtèrent en criant: «Moscou! Moscou!»
- Moitié européenne, moitié asiatique, demi-orientale
- et demi-grecque, Moscou, ville immense, sur la
- limite de la civilisation et de la barbarie, offrait le
- mélange le plus singulier de palais, d'églises, de
- dômes dorés étincelant aux rayons d'un soleil d'automne,
- de jardins, de bosquets, de maisons aux toits
- brillant de couleurs variées, et de pauvres cabanes
- tartares. Bien des soldats avaient vu le Caire, les
- Pyramides, Milan, Vienne, Berlin, Madrid: Moscou
- surprenait ces hommes déshabitués de l'étonnement.
- L'armée défila, ivre d'enthousiasme, et entra dans
- la cité sainte des Russes.</p>
-<p>La joie fut courte. La ville était déserte et
- morne: toute la population avait fui à la suite de
- l'armée russe. Dans la nuit du 15 au 16 septembre,
- un immense incendie éclata, allumé par les bandits
- qu'avait laissés le gouverneur Rostopchine. Un vent
- furieux vint aider les incendiaires, et, changeant
- presque chaque jour, porta tour à tour les flammes
- dans les différents quartiers de la ville. Trois
- jours et trois nuits, Moscou présenta l'aspect d'un
- horrible brasier, dont l'armée eut beaucoup de peine
- à sortir; les flammes ne s'arrêtèrent qu'après avoir
- dévoré les quatre cinquièmes de cette opulente cité
- où les soldats espéraient trouver, sinon la paix, du
- moins le repos pendant l'hiver. Cet acte sauvage
- indiquait assez à quelle nation on faisait la guerre.
- Napoléon néanmoins engagea des négociations. Il
- perdit un temps précieux, croyant toujours que l'empereur
- Alexandre traiterait. Mais Alexandre ne
- pensait qu'à le jouer, comptant pour nous chasser
- sur son allié favori, l'hiver.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span></p>
-<p><b>La retraite de Russie.</b>&mdash;Cet allié fut plus fidèle
- encore qu'à l'ordinaire et plus énergique. Napoléon
- se décida enfin à partir le 15 octobre. Dès le
- 23 le mauvais temps commença. Le 9 novembre le
- ciel, sur lequel on avait tant compté, se déclara
- contre nous. La neige tomba. Tout alors est confondu
- et méconnaissable; on marche sans savoir où
- l'on est, sans apercevoir son but; les flocons de
- neige, poussés par le tempête, s'amoncellent et s'arrêtent
- dans toutes les cavités; la surface cache des
- profondeurs inconnues qui s'ouvrent perfidement
- sous nos pas. Là le soldat s'engouffre, et les plus
- faibles s'abandonnant y restent souvent ensevelis.
- L'hiver russe attaque les soldats de toutes parts;
- il pénètre au travers de leurs légers vêtements et de
- leur chaussure déchirée; leurs habits mouillés se
- gèlent sur eux; devant eux, autour d'eux, tout est
- neige; c'est comme un grand linceul dont la nature
- enveloppe l'armée! Les seuls objets qui se voient,
- ce sont de sombres sapins avec leur funèbre verdure,
- et la gigantesque immobilité de leurs tiges noires,
- et leur grande tristesse qui complète cet aspect désolé
- d'un deuil général, d'une nature sauvage et
- d'une armée mourante au milieu d'une nature morte.</p>
-<p>A Smolensk, on ne trouva ni les vivres ni les
- secours espérés. Tout était pillé. On ne put s'y
- arrêter. Il fallut poursuivre cette retraite, de plus
- en plus désastreuse à mesure que le froid devenait
- plus rigoureux et que l'ennemi se rapprochait. Il
- fallait acheter par des combats une route couverte
- de neige. Ney à l'arrière-garde protégeait de son
- solide courage toute l'armée. Des lignes de cadavres
- marquaient les bivouacs. Depuis longtemps<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> on laissait les canons faute de chevaux, et, ce qui
- est plus triste, les blessés. Presque toute la cavalerie
- était à pied. Les rangs étaient abandonnés,
- et une foule désarmée, souffrante, suivait les régiments
- qui conservaient encore quelque organisation
- et quelque discipline. Ce fut cette foule accrue des
- marchands et des vivandiers qui occasionna l'encombrement
- des ponts au passage de la Bérésina,
- et fut en partie sacrifiée pour le salut de l'armée,
- car on se vit obligé de rompre les ponts à l'arrivée
- de l'ennemi. Des scènes douloureuses se produisirent
- alors (28 novembre) et sont restées célèbres
- sous le titre de passage de la Bérésina.</p>
-<p>A Smorgoni, Napoléon quitta l'armée pour prévenir
- à Paris la nouvelle de son désastre. Il traversa
- l'Allemagne incognito et arriva aux Tuileries,
- lorsqu'on commençait seulement à connaître quelque
- chose de l'horrible vérité. Après son départ, la
- retraite devint plus désastreuse. Le froid redoubla.
- Le 9 décembre on arriva à Wilna, mais sans pouvoir
- s'y arrêter. Il fallut reculer jusqu'au Niémen,
- et c'est à peine si une poignée de soldats, débris
- d'une armée de 400,000 hommes, repassa ce fleuve.</p>
-<p><b>Campagnes d'Allemagne et de France.</b>&mdash;Ce
- désastre porta un coup mortel à la puissance de
- Napoléon. Dès qu'on vit son armée détruite par le
- froid, les défections commencèrent. La Prusse d'abord
- se souleva. Même le prince de Suède, un
- maréchal de l'Empire, Bernadotte, entra dans la coalition.
- Napoléon, cependant, réussit à recomposer
- une armée de deux cent mille hommes avec les
- troupes laissées en Allemagne et les conscrits de
- France.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span></p>
-<p>Trois armées, prussienne, russe, autrichienne, se
- dirigent sur Dresde. Napoléon leur fait face. Le
- 26 et le 27 août, il livre une grande bataille à Dresde
- et remporte une sanglante victoire. Mais les lieutenants
- de Napoléon se laissent battre, et bientôt l'empereur
- voit trois cent mille coalisés se réunir contre
- lui près de Leipzig. Pendant trois jours Napoléon
- arrête, tour à tour, chacune des armées ennemies.
- Malgré l'héroïsme de ses soldats il ne peut continuer
- cette lutte inégale. Il fallut reculer encore et reculer
- jusqu'en France.</p>
-<p>La France à son tour fut envahie. Trois masses
- énormes formant un total de quatre cent mille
- hommes arrivent par la Hollande et la Belgique,
- par la Moselle, par la Bourgogne, et convergent
- vers Paris. Devant ce danger Napoléon retrouve
- son activité d'Italie: il déploie dans cette lutte suprême
- un génie qui excite l'admiration. Avec une
- poignée de soldats aguerris, trois mois il tient tête
- à la coalition et frappe des coups énergiques. Les
- alliés négocient; mais ils n'offrent à l'empereur
- que les limites de 1789. Napoléon s'indigne:
- «Voulez-vous que j'abandonne les conquêtes qui
- ont été faites avant moi, s'écrie-t-il, que je laisse la
- France plus petite que je l'ai trouvée! jamais!»
- Nouveaux combats et nouveaux succès, mais les
- armées alliées se réunissent toujours et, après la
- bataille indécise d'Arcis-sur-Aube (20 et 21 mars),
- marchent sur la capitale. D'héroïques soldats résistent,
- autant qu'ils peuvent, aux 180,000 hommes
- qui les attaquent; ils sont écrasés par le nombre.
- Paris capitule (31 mars), et on demanda à l'empereur
- son abdication. Abandonné de ses généraux,<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> il la signa enfin, plein de douleur (6 avril).
- Un traité lui assurait la souveraineté dérisoire de
- l'île d'Elbe. Avant de partir, Napoléon composa
- un bataillon d'hommes et d'officiers de différents
- corps de la garde, bataillon qui devait l'accompagner;
- puis, dans la cour du palais de Fontainebleau,
- il fit aux régiments qui demeuraient de touchants
- adieux. Puis il partit, accompagné de quelques
- serviteurs fidèles, pour un exil qui, dans sa
- pensée, n'était point définitif.</p>
-<p><b>Première restauration des Bourbons.</b>&mdash;Les
- Bourbons revinrent dans cette France entièrement
- renouvelée à laquelle ils parurent des étrangers.
- Louis XVIII regardait comme nul tout ce qui s'était
- fait en son absence et appelait 1814 la dix-neuvième
- année de son règne. L'arrogance des
- émigrés, leur prétention de détruire toutes les conquêtes
- de 1789, excitèrent de vifs mécontentements.
- On regarda du côté de l'île d'Elbe, où avait été
- relégué le puissant empereur. Napoléon comprit
- qu'on l'appelait. Il arriva.</p>
-<p>Échappant à la vigilance des croisières anglaises,
- il débarque le 1<sup>er</sup> mars 1815 avec son bataillon de
- grenadiers de la garde, au golfe Jouan, près de
- Cannes, et arrive à Grenoble, où le colonel Labédoyère
- se rallia à lui. Il poursuivit sa marche
- triomphale de Grenoble à Lyon, de Lyon à Paris.
- Le 20 mars 1815 Napoléon rentrait aux Tuileries,
- que Louis XVIII avait quittées pour s'enfuir en
- Belgique.</p>
-<p>Instruit par le malheur, Napoléon déclara qu'il
- allait satisfaire les désirs de liberté qu'il avait trop
- méconnus. Mais Napoléon remontant sur le trône<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> fut un sujet d'effroi pour l'Europe. Les souverains
- resserrèrent leur alliance et mirent en mouvement
- leurs armées.</p>
-<p><b>Bataille de Waterloo.</b>&mdash;Napoléon, en quelques
- mois, avait aussi réorganisé son armée et entra en
- Belgique, à la tête de cent trente mille hommes. Il
- battit les Prussiens à Fleurus et à Ligny (16 juin).
- Mais il fallait aussi arrêter les Anglais. Il les
- attaqua le 18 juin 1815 au plateau du Mont-Saint-Jean,
- près du village de Waterloo. Le maréchal
- Grouchy était chargé de poursuivre les Prussiens
- et de les empêcher de secourir les Anglais. Ney
- entraîna par son ardeur la cavalerie, qui exécuta
- des charges répétées. Ce furent des scènes grandioses,
- telles qu'on n'en avait point vu. Les cuirassiers
- surtout firent des prodiges. Napoléon se préparait
- à soutenir ces belles charges par son infanterie,
- lorsque les Prussiens arrivèrent. Bülow débouchait
- sur la droite avec 30,000 ennemis, quand,
- à sa place, on espérait Grouchy avec 30,000 Français.
- Il fallut leur faire face.</p>
-<p>Toutefois le combat se soutenait, les Prussiens
- furent refoulés. Ney entraîne une seconde fois
- toute la cavalerie sur le plateau du Mont-Saint-Jean,
- que Wellington a repris et qu'il veut défendre jusqu'à
- la dernière extrémité; il sait qu'il sera secouru.
- Dix mille cavaliers se précipitent avec furie sur les
- bataillons anglais formés en carrés, les entament,
- les ouvrent, s'emparent des canons. Déjà les Anglais
- se débandent, et Wellington inquiet ne sait si
- les Prussiens auront le temps de paraître. Il est
- sept heures du soir. Ney demande toujours de l'infanterie;
- «De l'infanterie! Où voulez-vous que<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> j'en prenne? Voulez-vous que j'en fasse?» répond
- Napoléon obligé de tenir tête aux Prussiens.
- Toutefois, ceux-ci avaient décidément reculé. Napoléon
- forme une colonne de bataillons de la garde,
- destinée à enfoncer le centre des Anglais. Elle est
- à peine organisée que le reste de l'armée prussienne
- avec Blücher se montre sur l'extrême droite: et
- Grouchy ne vient point! Napoléon ordonne d'attaquer
- avec quatre bataillons seulement. Peut-être
- aura-t-il le temps de percer les Anglais. Tout cède
- devant les redoutables bataillons que Ney dirige
- avec l'entrain du désespoir. On entoure Wellington,
- on lui demande ses instructions, s'il est tué.
- «Mes instructions, répond-il, c'est de tenir ici jusqu'au
- dernier homme.» Il mérita bien, ce jour-là,
- par sa froide ténacité, le surnom de <i>Duc de fer</i>. Des
- soldats de réserve, couchés dans les blés, se lèvent
- tout à coup, et leur feu subit, meurtrier, met le désordre
- dans les rangs des Français, qui plient.</p>
-<p>Il est huit heures. On pourrait renouveler l'attaque
- avec les huit bataillons qui restent, mais
- Blücher arrive et tourne notre aile droite. La
- vieille garde n'a plus qu'une mission à remplir: c'est
- de jeter sur cet immense désastre un peu de gloire,
- par son sublime héroïsme. Elle protège la déroute
- de l'armée, qui s'enfuit, vivement poursuivie. Décimés,
- les bataillons de vétérans se sacrifient pour le
- salut de tous. Ils se forment en carrés qui rétrogradent
- en combattant: plusieurs sont détruits.
- «La garde meurt et ne se rend pas,» noble parole
- qui fut réellement prononcée et admirablement
- tenue. Napoléon, entouré par les débris de sa
- garde, fut entraîné, la mort dans l'âme, loin de ce<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> funeste champ de bataille de Waterloo où venait de
- s'abîmer sa merveilleuse carrière.</p>
-<p>Napoléon se hâta d'accourir à Paris, croyant y
- trouver un appui. Se voyant abandonné, il abdiqua
- en faveur de son fils. Mais les alliés arrivèrent,
- rappelèrent Louis XVIII et n'accordèrent la paix
- qu'aux conditions les plus onéreuses. Les traités
- de 1815 ramenèrent la France, au nord et à l'est, en
- deçà des limites de 1789. Elle perdait non seulement
- les conquêtes de l'Empire, mais encore toutes
- celles de la République et même quelques-unes de
- l'ancienne monarchie.</p>
-<p>Hors du continent, la France renonçait à la plupart
- des colonies que l'Angleterre avait prises pendant
- la guerre. L'Angleterre restait la plus grande
- puissance maritime. La Russie obtenait presque
- toute la Pologne. L'Autriche dominait l'Italie.
- La Prusse recouvrait ses anciennes provinces et recevait
- la rive gauche du Rhin. La Belgique, réunie
- à la Hollande, formait un royaume des Pays-Bas,
- destiné à servir de barrière contre la France. Partout
- les alliés de la France, les faibles, étaient
- écrasés.</p>
-<p><b>Napoléon à Sainte-Hélène.</b>&mdash;Napoléon avait demandé
- à l'Angleterre l'hospitalité et était passé
- librement sur un vaisseau anglais: on le déclara prisonnier
- et on l'envoya sur un îlot de l'océan Atlantique,
- à Sainte-Hélène, dans la zone torride. Là
- encore on sembla vouloir le tuer lentement. Au lieu
- de lui abandonner le château du gouverneur, situé
- dans une fraîche vallée, on choisit pour sa demeure
- un plateau brûlé par le soleil et désolé par les vents.
- Une limite fut tracée aux promenades de celui qui<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> avait l'habitude de parcourir l'Europe. Hors de
- ces limites, Napoléon ne pouvait aller à cheval sans
- être suivi. Aussi, pour éviter cette gêne odieuse,
- se livrait-il le moins possible à l'exercice du cheval,
- nécessaire à sa santé. Les généraux Bertrand,
- Gourgaud et Montholon avec leurs familles faisaient
- tous leurs efforts pour adoucir ses peines; ils
- n'y parvenaient pas. Ne voulant plus monter à
- cheval, il se livra à l'exercice du jardinage et éleva
- des épaulements en terre pour protéger sa demeure
- contre les vents. En costume de planteur, on le
- voyait avec ses compagnons surveiller la culture de
- son jardin, et combattre encore la nature de ce roc
- stérile sur lequel on ne lui épargnait pas les humiliations.</p>
-<p>En 1821, dans les premiers jours de mai, une
- maladie qui faisait souffrir Napoléon depuis plusieurs
- années et que le climat avait développée, fit
- des progrès alarmants. Le 3, le délire commença,
- et à travers ses paroles entrecoupées on saisit ces
- mots: «Mon fils... l'armée... Desaix...» On
- eût dit, à une certaine agitation, qu'il avait une dernière
- vision de la bataille de Marengo regagnée par
- Desaix. Le 4, l'agonie dura sans interruption. Le
- temps était horrible; un ouragan des tropiques déchaînait
- sa fureur sur l'île et y déracinait quelques-uns
- des grands arbres. Enfin, le 5 mai on ne douta
- plus que le dernier jour de cette existence extraordinaire
- ne fût arrivé. Tous les serviteurs de
- Napoléon, agenouillés autour de son lit, épiaient
- les dernières lueurs de la vie. Ce jour-là, le temps
- était redevenu calme et serein. Vers cinq heures
- quarante-cinq minutes, juste au moment où le soleil<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> se couchait dans des flots de lumière et où le canon
- anglais donnait le signal de la retraite, les nombreux
- témoins qui observaient le mourant s'aperçurent
- qu'il ne respirait plus, et s'écrièrent qu'il
- était mort.</p>
-<p>Napoléon avait alors cinquante-deux ans. On
- l'enterra dans l'île, près d'une fontaine qu'il affectionnait.
- Il avait, dans son testament, exprimé le
- désir d'être enterré «sur les bords de la Seine, au
- milieu de ce peuple français qu'il avait tant aimé.»
- Ce dernier v&#339;u fut réalisé en 1840, et les restes de
- Napoléon reposent maintenant dans l'Hôtel des Invalides
- à Paris.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span></p>
-<h2><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX">CHAPITRE XX</a></h2>
-<h4>LA FRANCE DEPUIS 1815</h4>
-<p><b>La Restauration; Louis XVIII (1815-1824).</b>&mdash;Une
- invasion plus funeste que celle de 1814 se continua
- pendant plus de trois mois après la bataille de
- Waterloo. Les Prussiens occupaient Paris, les Anglais
- tenaient les environs de la capitale. Pendant
- trois ans une partie de la France resta occupée par
- les troupes étrangères.</p>
-<p>La Chambre des députés voulait rétablir l'ancien
- régime, et Louis XVIII se vit obligé lui-même de
- la dissoudre. Il s'efforçait de réconcilier les classes
- divisées par une révolution si profonde: il comprenait
- que la royauté devait se rattacher la société
- nouvelle et non la combattre. L'assassinat du duc
- de Berry (13 février 1820), neveu du roi et alors
- dernier héritier du trône, rejeta le gouvernement
- dans les bras des royalistes exaltés. Les rigueurs
- recommencèrent et provoquèrent des conspirations
- qui amenèrent de nouveaux supplices.</p>
-<p>Afin de regagner l'armée et pour défendre au
- dehors comme au dedans le principe de l'autorité
- royale, le gouvernement entreprit l'expédition d'Espagne
- pour rétablir sur le trône le roi Ferdinand
- VII, qui avait été renversé par son peuple et se
- trouvait dans une situation analogue à celle où<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> s'était trouvé Louis XVI. L'armée française,
- commandée par les maréchaux et les généraux expérimentés
- de l'Empire, pacifia rapidement toute
- l'Espagne.</p>
-<p>L'année suivante, Louis XVIII, qui avait eu à
- traverser les temps les plus difficiles, acheva paisiblement
- son règne.</p>
-<p><b>Charles X (1824-1830).</b>&mdash;Son frère Charles lui
- succéda. Charles X avait alors soixante-sept ans:
- le duc de Bordeaux était son petit-fils, et tout semblait
- l'inviter à continuer, après les secousses violentes
- des trente dernières années, la politique de
- Louis XVIII. Il n'en fit rien. C'était lui qui, en
- 1789, avait donné le signal de l'émigration, et il
- disait en parlant de La Fayette, un des principaux
- chefs du parti libéral et l'un des premiers acteurs
- de la Révolution: «Il n'y a que M. de La Fayette
- et moi qui n'ayons pas changé depuis 1789.» Un
- moment il céda à l'opinion en prenant des ministres
- modérés, mais il revint presque aussitôt aux vieilles
- théories de pouvoir absolu, et se crut assez fort en
- 1830 pour déchirer la Charte consentie par Louis
- XVIII.</p>
-<p>Une révolution éclata et une bataille de trois
- jours s'engagea dans les rues de Paris, 26, 27 et 28
- juillet 1830. Charles X abdiqua en faveur de son
- petit-fils le duc de Bordeaux, mais trop tard, et
- s'embarqua à Cherbourg, partant pour un dernier
- et nouvel exil. Les Chambres donnèrent la couronne
- à Louis-Philippe d'Orléans. La France reprit
- le drapeau tricolore.</p>
-<p><b>Règne de Louis-Philippe I<sup>er</sup> (1830-1848).</b>&mdash;Le nouveau <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>roi, Louis-Philippe I<sup>er</sup>, rassurait par sa politique
- libérale la société, qui ne craignait plus de
- retour en arrière. Mais les partis ne désarmaient
- point, et le règne de Louis-Philippe fut fort troublé
- jusqu'en 1840; à plusieurs reprises, des insurrections
- ensanglantèrent les rues de Paris et de Lyon.
- Des attentats sans cesse répétés contre la vie du roi
- perpétuaient l'inquiétude.</p>
-<p>Louis-Philippe, cependant, parvint à triompher
- de toutes les agitations: il maintenait au dehors la
- paix de l'Europe, mais on lui reprochait d'acheter
- cette paix par de trop grandes concessions. L'industrie
- et le commerce, qui, depuis le commencement
- du siècle, avaient pris un essor rapide, avaient
- accru l'importance de la population ouvrière, dont
- le gouvernement ne se préoccupait pas assez. Deux
- maîtres en l'art de la parole et en l'art d'écrire,
- M. Thiers et M. Guizot, se disputaient sans cesse
- le pouvoir, et leur rivalité fut le grand événement
- d'un règne où les luttes de la tribune tinrent la place
- principale. Tandis que les amis mêmes de la
- royauté réclamaient de justes réformes, ses ennemis
- se préparaient à profiter de ces divisions. Une
- émeute commencée aux cris de Vive la réforme!
- devint bientôt, le 24 février 1848, une révolution
- d'où sortit pour la seconde fois la République.
- Louis-Philippe n'essaya même pas de lutter; comme
- Charles X, il abdiqua en faveur de son petit-fils le
- comte de Paris, mais trop tard aussi, et il dut s'enfuir
- en Angleterre, où il mourut deux ans après.</p>
-<p><b>Conquête de l'Algérie.</b>&mdash;La plus grande &#339;uvre
- et le plus beau résultat du règne de Louis-Philippe,
- ce fut la conquête de l'Algérie. La colonie s'est
- développée, et la France possède ainsi sur la côte<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> d'Afrique un vaste territoire très fertile qui compte
- trois millions d'habitants.</p>
-<p><b>République de 1848: le suffrage universel.</b>&mdash;La
- révolution de février 1848 assurait le triomphe
- de la République. Le gouvernement provisoire,
- qu'on établit d'abord à l'Hôtel de ville, voulut tout
- de suite marquer la portée de la nouvelle révolution
- par des mesures libérales. Il abolit la peine de
- mort en matière politique et, dès le 2 mars, proclama
- le suffrage universel. Le 27 avril, il proclama
- également l'abolition de l'esclavage dans les
- colonies.</p>
-<p>La Constitution nouvelle donnait le pouvoir à un
- Président élu pour quatre ans et à une Assemblée
- législative. L'Assemblée et le Président devaient
- être nommés par le suffrage universel. Cinq millions
- de suffrages désignèrent pour la présidence
- le prince Louis-Napoléon, dont le nom entraîna les
- populations des campagnes. Deux fois déjà, sous
- le règne de Louis-Philippe, il avait tenté de s'emparer
- du pouvoir: deux fois il avait échoué. Devenu
- président de la République, il s'appliqua à préparer
- son avènement à l'Empire.</p>
-<p>Louis-Napoléon s'appuya d'abord sur les anciens
- partis monarchiques, et commença une véritable
- réaction contre les doctrines républicaines. Mais
- bientôt il se sépara des monarchistes, qui ne voulaient
- point l'accepter pour souverain. Afin de se
- faire réélire, il demanda la revision de la Constitution,
- mais tous les partis se réunirent contre lui et
- repoussèrent la revision de la Constitution. Alors
- le Président songea à recourir à la force.</p>
-<p><b>Coup d'État du 2 décembre 1851.</b>&mdash;Le 2 décembre<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> 1851, il fit arrêter les députés les plus influents
- du parti républicain et des partis monarchiques,
- occuper Paris militairement, fermer la salle
- des séances de l'Assemblée. Il détruisait lui-même
- la Constitution, qu'il avait fait serment et qu'il avait
- pour mission de maintenir. La résistance qui s'organisa
- à Paris, échoua devant l'attitude des troupes
- dont le Président s'était assuré le concours. Des
- transportations sans jugement éloignèrent les ennemis
- du nouvel ordre de choses. Sept millions et
- demi de suffrages (20 et 21 décembre) confièrent
- à Louis-Napoléon la présidence pour dix ans.</p>
-<p>Louis-Napoléon se hâta alors de publier une
- Constitution (14 janvier 1852). L'autorité effective,
- la pleine puissance était concentrée entre les
- mains du Président. Le pouvoir législatif était
- exercé par le <i>Corps législatif</i> et le <i>Sénat</i>. Louis-Napoléon
- se fit enfin, après un nouveau plébiscite,<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> proclamer empereur des Français (2 décembre
- 1852).</p>
-<p><b>La guerre d'Orient.</b>&mdash;Bien qu'il eût prononcé,
- pour rassurer l'Europe, ces mots fameux: «L'Empire,
- c'est la paix,» Napoléon III ne craignit pas
- d'inaugurer son règne par une grande guerre. Le
- tsar de Russie, Nicolas, avait envahi les provinces
- du Danube, le 3 juillet 1853. Napoléon III s'allia
- alors avec l'Angleterre pour s'opposer aux projets
- ambitieux du tsar.</p>
-<p>Une flotte anglo-française alla dans la mer Baltique.
- Une armée française fut transportée en
- Turquie, où les troupes anglaises la rejoignirent.<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> Les généraux alliés, ne voulant point se lancer à
- la poursuite des armées russes au delà du Danube,
- se décidèrent à attaquer Sébastopol, son principal
- arsenal, menace perpétuelle pour Constantinople. Le
- 14 septembre 1854, le corps expéditionnaire, dirigé
- par le maréchal Saint-Arnaud et lord Raglan, débarqua
- en Crimée. Les Russes, retranchés derrière
- le petit fleuve de l'Alma, sur des hauteurs
- hérissées d'artillerie, comptaient nous rejeter dans
- la mer. Grâce à l'élan, à l'agilité des soldats français,
- les hauteurs furent escaladées, les Russes
- tournés, refoulés: ce fut une victoire décisive et
- brillante (20 septembre 1854).</p>
-<p>La victoire de l'Alma ouvrait la route de Sébastopol,
- dont le siège commença (octobre 1854) sous
- les ordres du général Canrobert, puis du général
- Pélissier. Il fallut creuser des tranchées dans un
- terrain rempli de rochers; les armées opéraient à
- cinq cents lieues de leur pays, attendant le plus souvent
- leur matériel et leurs provisions, livrés à la
- merci des vents impétueux qui soufflent dans la
- mer Noire.</p>
-<p>Survint un hiver des plus rigoureux. Dans les
- tranchées les souffrances étaient affreuses, et il
- fallait travailler, combattre. Au mois de mars 1855
- l'empereur Nicolas mourut, mais son fils, Alexandre
- II, continua la guerre. Alors les alliés poussèrent
- le siège avec une nouvelle vigueur.</p>
-<p>Après un bombardement terrible, la tour Malakoff,
- qui était devenue, grâce aux travaux des
- Russes, une citadelle redoutable, fut attaquée le
- 8 septembre, tandis que le reste de l'armée s'élançait
- sur les bastions voisins. Malgré un feu épouvantable<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> et plusieurs retours offensifs, la division
- du général de Mac-Mahon demeura maîtresse de la
- tour Malakoff, qui n'était plus qu'un amas de décombres.
- Le grand résultat était obtenu: Malakoff
- pris, Sébastopol tombait au pouvoir des Français.</p>
-<p>Ce magnifique succès termina la guerre. Un
- congrès se réunit à Paris; la paix fut signée le
- 30 mars 1856, et la Russie perdait le fruit de longues
- années de travail et d'énormes dépenses.</p>
-<p><b>Guerre d'Italie (1859).</b>&mdash;Après la Russie, Napoléon
- voulait abaisser l'Autriche et délivrer l'Italie,
- dont le nord appartenait depuis 1815 aux Autrichiens.
- Le roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel,
- et surtout son ministre, le comte de Cavour, entraînèrent
- Napoléon à cette guerre, qui fut populaire
- et brillante.</p>
-<p>Les Français battirent les Autrichiens à Montebello
- (20 mai 1859) et encore au village de Magenta
- (4 juin).</p>
-<p>Les Autrichiens semblèrent alors abandonner la
- Lombardie, mais, quand l'armée française approcha
- des bords du Mincio, elle vit tout à coup les hauteurs
- voisines de cette rivière couvertes d'ennemis.
- Les Français, sous un soleil ardent, s'élancèrent à
- l'assaut des hauteurs de Solferino et de Cavriana
- (24 juin), et s'en emparèrent après une lutte acharnée.
- Un orage qui éclata empêcha les Français
- de changer en déroute la défaite des Autrichiens,
- qui purent se retirer au delà du Mincio.</p>
-<p>On se répétait encore les derniers détails de la
- journée de Solferino, lorsque le télégraphe annonça
- tout à coup la conclusion de la paix. Une entrevue
- eut lieu à Villafranca, entre l'empereur d'Autriche<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span> François-Joseph et l'empereur Napoléon III. Les
- deux souverains signèrent les préliminaires de la
- paix: l'empereur d'Autriche cédait la Lombardie à
- Napoléon III, qui la remettait au roi Victor-Emmanuel.
- L'Italie centrale demanda à s'unir au
- Piémont et, par une suite de révolutions, d'invasions
- successives, le Piémont devint le maître de la
- péninsule. Le royaume de Sardaigne se transforma
- en royaume d'Italie. L'unité italienne fut
- faite.</p>
-<p>Dès 1860 la France, à raison de ces changements,
- avait réclamé sa frontière naturelle des Alpes, perdue
- en partie lors des traités de 1815. La Savoie
- et le comté de Nice furent cédés à la France par le
- roi Victor-Emmanuel (mars 1860), et les populations,
- consultées par la voie du suffrage universel,
- accueillirent avec joie ce retour à la patrie française.
- Le 14 juin, le drapeau français était porté
- par des guides hardis sur la plus haute cime du
- mont Blanc.</p>
-<p><b>Guerre de 1870.</b>&mdash;La Prusse n'avait été depuis
- 1815 qu'une puissance secondaire. Mais sous le
- roi Guillaume I<sup>er</sup>, monté sur le trône en 1861, un
- ministre habile et audacieux, le comte de Bismarck,
- entreprit d'assurer à la Prusse l'empire de l'Allemagne.
- Il s'unit à l'Italie contre l'Autriche, et
- l'armée prussienne remporta une victoire décisive
- à Sadowa (3 juillet 1866). L'Autriche signa la
- paix, et les États allemands se virent obligés de
- reconnaître la suprématie de la Prusse. Ce royaume,
- considérablement agrandi, devenait un dangereux
- voisin. Un conflit était dès lors inévitable
- avec la France. Le gouvernement impérial s'y<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> prépara d'une manière insuffisante, et la Prusse,
- qui connaissait les imperfections de notre armée,
- eut l'art de se faire déclarer la guerre qu'elle désirait
- (15 juillet 1870).</p>
-<p>Les Prussiens saisissent l'occasion que leur offrent
- les mauvaises positions de l'armée, dispersée
- sur une ligne trop étendue le long de nos frontières.
- Le 4 août, au nombre de quarante mille hommes,
- ils écrasent une division française isolée sur les
- bords de la Lauter, à Wissembourg. L'ennemi
- entre en France.</p>
-<p>Le maréchal de Mac-Mahon, qui occupait l'Alsace,
- cherche et trouve une forte position à Reichshoffen
- et à Fr&#339;schwiller. Mais il avait à peine
- trente-cinq mille hommes, et le prince royal de
- Prusse lui en opposa cent vingt mille. Le maréchal
- de Mac-Mahon, pour assurer sa retraite, dut sacrifier
- sa magnifique brigade de cuirassiers. Le
- même jour, à Forbach, le corps d'armée du général
- Frossard était repoussé et abîmé par une autre
- armée prussienne (6 août 1870).</p>
-<p>L'invasion s'étendit dans les départements de
- l'Est, rapide, terrible, avec ses exigences, ses réquisitions,
- ses cruautés même.</p>
-<p>L'armée principale, commandée par le maréchal
- Bazaine, restait sous la protection de la place de
- Metz, au lieu de se replier rapidement: et malgré
- les glorieux combats de Borny (14 août), de Gravelotte
- (16 août) et de Saint-Privat (18 août), où
- les armées prussiennes firent des pertes énormes,
- l'armée française fut entourée et resserrée autour
- de Metz.</p>
-<p>Une nouvelle armée, formée à Châlons, fut témérairement<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> envoyée à son secours; cette seconde
- armée, acculée à la frontière du Nord, fut enveloppée
- autour de la petite place forte de Sedan.
- Après deux jours de combats sanglants, cette armée,
- privée de son chef, le maréchal Mac-Mahon,
- grièvement blessé, se vit refoulée dans la place de
- Sedan, où, accablée par l'artillerie allemande, elle
- ne pouvait ni résister ni vivre. L'empereur Napoléon
- III, qui se trouvait avec cette armée, capitula
- en se rendant prisonnier de guerre avec quatre-vingt
- mille hommes (2 septembre 1870).</p>
-<p>Lorsque cette nouvelle arriva à Paris, une révolution
- éclata (4 septembre); un gouvernement
- nouveau s'installa à l'Hôtel de ville, prenant le
- titre de gouvernement de la <i>Défense nationale</i>.
- Les principaux membres de ce gouvernement, présidé
- par le général Trochu, gouverneur de Paris,
- étaient MM. Jules Favre, Ernest Picard, Jules
- Simon, Crémieux, Gambetta.</p>
-<p>Tandis que les armées prussiennes, victorieuses
- à Sedan, venaient investir et assiéger Paris, d'autres
- troupes allemandes s'emparaient successivement
- des forteresses.&mdash;Strasbourg, boulevard de l'Alsace,
- investi le 13 août, se vit, à partir du 15, exposé
- à un bombardement qui s'attaquait à la ville
- même. Tout le centre de la ville fut dévasté par
- l'incendie. La cathédrale elle-même fut mutilée.
- La ville, à bout de ressources, dut capituler le
- 28 septembre. Paris cependant, investi depuis le
- 19 septembre, tenait à distance les Prussiens, qui
- ne se trouvaient pas en mesure de l'attaquer de
- vive force. Des troupes se rassemblaient sur les
- bords de la Loire, et la situation paraissait s'améliorer.<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> La capitulation du maréchal Bazaine<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> à
- Metz (27 octobre) vint changer la face des choses.
- Investi, enserré par des lignes de batteries, qu'il
- n'était pas aisé de franchir, il n'essaya pas sérieusement,
- malgré la belle qualité de ses troupes aguerries,
- qui constituaient la plus belle armée que la
- France ait eue depuis longtemps, de rompre le cercle
- de fer et de feu tracé autour de lui. Lorsque les
- vivres diminuèrent, il négocia. M. de Bismarck ne
- voulut plus entendre parler de convention lorsqu'il
- comprit que l'armée devait nécessairement se rendre.
- Le jour fatal arriva en effet. Le maréchal
- dut capituler, et livrer prisonniers de guerre les
- cent mille hommes qui lui restaient, un matériel
- énorme, des forts superbes, un arsenal de premier
- ordre et une ville qui était un des plus solides remparts
- de la France. Verdun, assiégé depuis le
- 25 août, capitule le 8 novembre et Belfort se préparait
- sous la direction du colonel Denfert à une
- résistance digne de la réputation de cette forteresse.</p>
-<p>A Paris, le général Trochu se hâta d'accélérer
- l'organisation de l'armée, qui déjà avait tenté plusieurs
- reconnaissances. Apprenant que l'armée de
- la Loire comptait s'approcher du côté de la vallée
- de la Seine, il prépara une sortie du côté de la
- Marne. Deux combats (30 novembre et 2 décembre)
- furent honorables pour l'armée de Paris, mais
- n'eurent aucun résultat. En même temps l'armée<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> de la Loire avait à lutter contre l'armée prussienne
- de Frédéric-Charles, que la capitulation de Metz
- avait rendue libre. Une série de combats, les 2, 3
- et 4 décembre, en avant d'Orléans, se termina par
- la retraite des Français et la reprise d'Orléans par
- les Prussiens. Paris, à bout de vivres et bombardé
- depuis le 6 janvier, avait enfin capitulé. Le gouvernement
- de la Défense nationale signa un armistice
- (28 janvier 1871). Une assemblée se réunit
- le 13 février à Bordeaux, nomma M. Thiers chef
- du pouvoir exécutif, et, après une douloureuse délibération,
- ratifia, le 1<sup>e</sup>r mars, les préliminaires de
- paix. La France était forcée de payer cinq milliards
- et d'abandonner aux Allemands l'Alsace et
- la partie de la Lorraine qu'ils appellent allemande.</p>
-<p><b>La guerre civile; la Commune de Paris.</b>&mdash;Comme
- si ce n'était pas assez de tant de malheurs,
- une affreuse guerre civile suivit la guerre étrangère.
- Des ambitieux, exploitant les souffrances et
- la colère de la population parisienne, soulevèrent
- une partie de la garde nationale (18 mars 1871),
- et organisèrent la Commune. Le gouvernement
- légal fut obligé de se retirer à Versailles, et ne put
- rentrer à Paris qu'après un siège de deux mois
- (avril-mai). Encore, dans la dernière semaine,
- Paris faillit-il être anéanti par les incendies qu'allumèrent
- les vaincus. Cette lutte sinistre ne finit
- que le 28 mai.</p>
-<p><b>Présidence de Thiers (1871-1873).</b>&mdash;Le gouvernement
- de la Défense nationale avait déposé ses
- pouvoirs entre les mains des représentants de la
- nation, et ceux-ci, quoique appartenant en majorité
- à des opinions monarchiques, n'osèrent pas rétablir<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> la monarchie. Ils choisirent pour Président du
- pouvoir exécutif M. Thiers, désigné d'ailleurs par
- ses lumières, son expérience et ses efforts, pendant
- la guerre, pour intéresser l'Europe aux malheurs de
- la France.</p>
-<p>Chef du pouvoir exécutif et vainqueur de l'insurrection
- de la Commune, Thiers, travailleur infatigable,
- malgré son grand âge, se hâta de préparer,
- en devançant les époques de payement de
- l'indemnité de guerre, l'évacuation du territoire
- français. En deux ans l'indemnité de guerre de
- cinq milliards était payée, grâce à l'empressement
- du public à souscrire aux emprunts destinés à ces
- payements. Les Prussiens abandonnèrent toutes
- les positions qu'ils occupaient sur le territoire français.
- En même temps, de concert avec l'Assemblée,
- Thiers réorganisait l'armée, l'administration,
- les finances. Une loi (27 juillet 1872) déclarait
- le service militaire obligatoire pour tous les Français
- jusqu'à l'âge de quarante ans. Mais Thiers,
- qui s'efforçait de faire prévaloir la forme républicaine,
- tomba sous une coalition des partis monarchiques
- et donna sa démission le 24 mai 1873.
- Quelques mois auparavant (9 janvier) était mort
- en Angleterre l'empereur Napoléon III.</p>
-<p><b>Présidence du maréchal de Mac-Mahon (1873-1879).</b>&mdash;Le
- maréchal de Mac-Mahon fut désigné
- par l'Assemblée pour remplacer Thiers, et bientôt,
- comme les efforts pour rétablir la monarchie ne
- pouvaient réussir, les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon
- furent prolongés (20 novembre) pour une
- durée de sept années. Toutefois il fallait une Constitution
- déterminée. Républicains et monarchistes,<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> avec des vues différentes, s'entendirent pour organiser
- un gouvernement.</p>
-<p>La Constitution du 25 février 1875 établit deux
- Chambres, le Sénat et la Chambre des députés.
- Le Président de la République était élu pour sept
- ans par les deux Chambres réunies en Congrès.
- La République devint dès lors le gouvernement
- légal de la France, et l'Assemblée nationale se sépara
- à la fin de l'année 1875 pour laisser s'accomplir
- les élections nouvelles qui donnèrent dans la
- Chambre des députés la majorité au parti républicain,
- mais en 1879, quand de nouvelles élections
- eurent enlevé aux monarchistes la majorité au Sénat,
- Mac-Mahon donna sa démission.</p>
-<p><b>Présidence de Grévy.</b>&mdash;Le Congrès élut pour
- Président un libéral éprouvé, Jules Grévy. Toutefois
- le vrai maître du pouvoir était Gambetta qui
- savait rallier les différentes fractions du parti républicain.
- Mais Gambetta, contraint d'accepter la
- présidence du conseil, voulut trop marquer son autorité,
- et en quelque sorte dominer la Chambre des
- députés. Il ne put la déterminer à changer le
- mode de nomination des députés et se retira (janvier
- 1882). A la fin de la même année il mourait
- prématurément, et c'est alors que le parti républicain
- mesura l'étendue de sa perte.</p>
-<p>Après la mort de Gambetta, Jules Ferry parut le
- plus capable de devenir le guide du parti républicain.
- Il resta deux ans au pouvoir, fit voter la
- loi sur l'instruction primaire obligatoire et gratuite
- (mars 1882) et surtout s'appliqua à tourner vers
- les entreprises extérieures l'activité française. Il
- fit voter une expédition au Tonkin qui nécessita<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> de grands sacrifices d'argent et surtout d'hommes,
- car le climat malsain en dévorait beaucoup. La
- conquête du Tonkin amena une guerre avec la
- Chine. Mais un échec survenu au Tonkin produisit
- à Paris un mécontentement tel que Jules Ferry
- dut se retirer (30 mars 1885). Il mourut quelques
- années plus tard (1893).</p>
-<p>Les différentes fractions du parti républicain se
- combattaient les uns les autres: l'animosité des discussions
- politiques n'amena pas seulement de fréquents
- changements de ministère; le Président
- Grévy, qui pourtant en 1885 avait été réélu et
- paraissait, quoique âgé, en état de fournir une
- nouvelle période de sept ans, se vit forcé de donner
- sa démission (2 décembre 1887).</p>
-<p><b>La présidence de Carnot (1887-1894).</b>&mdash;Grévy
- fut remplacé par Sadi-Carnot, petit-fils du conventionnel
- Carnot et issu d'une vieille famille républicaine.</p>
-<p>A l'occasion du centenaire de la Révolution de
- 1789, une admirable Exposition universelle attira,
- en 1889, à Paris, des étrangers de toutes les parties
- du monde. Une tour en fer, de 300 mètres, le plus
- haut monument du globe, dressée par l'ingénieur
- Eiffel, dominait un ensemble magnifique de palais
- et couronnait par une merveille de la science les
- merveilles accumulées de l'industrie du monde entier.</p>
-<p>Tandis que la France paisible et laborieuse ne
- songeait qu'à développer les éléments de sa richesse
- et à multiplier les travaux qui profitent à tous, un
- péril grave menaçait la société. Poussant les idées
- de liberté jusqu'à l'extrême, des fanatiques prétendaient<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> supprimer toute autorité et proclamaient
- comme une doctrine l'anarchie, qui est la ruine de
- toute société humaine.</p>
-<p>Des attentats répétés contre les souverains, les
- particuliers, troublèrent la Russie, l'Allemagne,
- l'Espagne. La France n'y échappa point. Des
- bombes chargées d'une substance explosible terrible,
- la dynamite, furent, depuis 1892, jetées dans les
- maisons de Paris et firent des victimes. Une bombe
- fut même lancée, le 9 décembre 1893, au milieu de
- la Chambre des députés et en blessa plusieurs. Recrutés
- dans tous les pays, ces anarchistes frappèrent
- enfin, par la main d'un misérable Italien, à Lyon,
- le 24 juin 1894, le président Carnot, tué d'un coup
- de poignard qui rappela le sinistre coup de Ravaillac.<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a></p>
-<p><b>La présidence de Casimir-Périer (1894).</b>&mdash;Dès
- le lendemain de la mort du président Carnot, les
- Chambres françaises se préoccupèrent de lui donner
- un successeur. Le 27 juin, réunies en Congrès à
- Versailles, elles nommèrent M. Casimir-Périer,
- petit-fils de cet ancien ministre du roi Louis-Philippe
- qui avait beaucoup contribué, en 1831, à
- raffermir l'ordre profondément troublé. Mais M.
- Casimir-Périer donna sa démission au bout de six
- mois.</p>
-<p><b>Présidence de M. Félix Faure.</b>&mdash;Le Congrès
- se réunit encore et son choix se porta sur M. Félix
- Faure, député du Havre, ministre de la marine.
- La nouvelle présidence fut heureusement inaugurée
- par l'expédition de Madagascar qui assurait à la<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> France la possession de cette grande île (avril-septembre
- 1895).</p>
-<p>En 1896, le tsar Nicolas II vint à Paris avec l'impératrice
- et fut reçu (6-8 octobre) avec des démonstrations
- enthousiastes qui affirmaient et cimentaient
- l'union franco-russe. Le Président Félix
- Faure alla à son tour rendre au tsar sa visite en
- Russie où il arriva par mer. Il débarqua à Cronstadt
- le 23 août et fut magnifiquement accueilli au
- palais de Peterhof. Il visita Saint-Pétersbourg où
- la population russe le salua des plus vives acclamations.
- Dans ce voyage fut prononcée par les chefs
- d'État la déclaration précise de l'union des «deux
- nations amies et alliées.»</p>
-<p>Le 16 février 1899, le Président Félix Faure est
- mort subitement et, le 18 février, M. Émile Loubet,
- président du Sénat, a été élu Président de la République.
- Une nouvelle Exposition Universelle a
- eu lieu en 1900.</p>
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span></p>
-<h2><a name="LEXIQUE" id="LEXIQUE">LEXIQUE</a></h2>
-<p class="blockquot">(<i>La prononciation française des mots étrangers est donnée dans tous
- les cas.</i>)</p>
-<blockquote>
- <p><b>Aisne</b> (<i>êne</i>), rivière au nord de la France.</p>
- <p><b>Aix</b> (<i>èss</i> or <i>èks</i>), ancienne capitale de la Provence.</p>
- <p><b>Ajaccio</b> (<i>a-jak-cio</i>), ville de Corse.</p>
- <p><b>Albigeois</b>, secte religieuse du midi de la France.</p>
- <p><b>Allemagne</b>, empire de l'Europe centrale.</p>
- <p><b>Allemand-e</b>, qui habite l'Allemagne.</p>
- <p><b>Allia</b>, rivière d'Italie près de Rome.</p>
- <p><b>Anne d'Autriche</b>, femme de Louis XIII et mère de Louis
- XIV.</p>
- <p><b>Armagnacs</b> (<i>ar-ma-nyak</i>), parti opposé à celui des Bourguignons
- et dont le chef fut Bernard, comte d'Armagnac.</p>
- <p><b>Augsbourg</b> (<i>oz-bour</i>), ville d'Allemagne.</p>
- <p><b>Autriche</b>, État de l'Europe (<i>anglais</i> Austria).</p>
- <p><b>Autrichien-ne</b>, qui habite l'Autriche.</p>
- <p><b>Auxerre</b> (<i>o-cèrr</i>), ville de France.</p>
- <p><b>Auxerrois</b> (<i>x</i> = <i>ks</i>), Saint Germain, l', église à Paris.</p>
- <p><b>Bailly</b> (<i>ba-yi</i>), Président de l'Assemblée constituante, puis
- maire de Paris.</p>
- <p><b>Bavarois</b>, qui habite la Bavière.</p>
- <p><b>Bavière</b>, pays d'Europe.</p>
- <p><b>Belgique</b>, pays d'Europe au nord de la France.</p>
- <p><b>Bicoque</b> (<i>la</i>), village du Milanais.</p>
- <p><b>Blücher</b> (<i>blu-kèrr</i>), général prussien.</p>
- <p><b>Boufflers</b> (<i>bou-flèrr</i>), maréchal de France.</p>
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p>
- <p><b>Bourgogne</b>, ancienne province de France (<i>anglais</i> Burgundy).</p>
- <p><b>Bourguignon-ne</b>, qui habite, ou qui appartient à la Bourgogne: <b>Les Bourguignons</b>, parti opposé à celui des
- Armagnacs, et dont le chef fut Jean, duc de Bourgogne.</p>
- <p><b>Brest</b> (<i>brèstt</i>), ville de France; vaste port militaire.</p>
- <p><b>Bretagne</b>, ancienne province de France (<i>anglais</i> Brittany).</p>
- <p><b>Breton-ne</b>, qui habite la Bretagne.</p>
- <p><b>Brunswick</b> (<i>brons-vik</i>), général allemand.</p>
- <p><b>Chramne</b> (<i>ch</i> = <i>k</i>), fils de Clotaire Ier.</p>
- <p><b>Christ</b> (<i>cristt</i>) (mais voyez aussi Jésus-Christ).</p>
- <p><b>Chypre</b> ou <b>Cypre</b>, île dans la Méditerranée.</p>
- <p><b>Cinq-Mars</b> (<i>sain mar</i>), Marquis de, favori de Louis XIII.</p>
- <p><b>Coblence</b> (<i>coblance</i>), ville d'Allemagne au confluent du Rhin
- et de la Moselle.</p>
- <p><b>Corse</b>, île dans la Méditerranée (<i>anglais</i> Corsica); qui habite
- la Corse.</p>
- <p><b>Dupleix</b> (<i>du-plèkss</i>), gouverneur des Indes françaises.</p>
- <p><b>Desaix</b> (<i>de-cè</i>), général français, tué à Marengo.</p>
- <p><b>Èbre</b>, fleuve d'Espagne qui se jette dans la Méditerranée.</p>
- <p><b>Écossais</b>, qui habite l'Écosse (Scotland).</p>
- <p><b>Eiffel</b> (<i>è-fel</i>), ingénieur français, constructeur de la tour célèbre
- à Paris.</p>
- <p><b>Enghien</b> (<i>an-gain</i>), duc d', titre du fils aîné du prince de
- Condé.</p>
- <p><b>Étrurie</b>, ancienne contrée du centre de l'Italie.</p>
- <p><b>Flamand</b>, qui habite la Flandre (<i>anglais</i> Fleming).</p>
- <p><b>Flandre</b>, ancienne province des Pays-Bas.</p>
- <p><b>Fleurus</b> (<i>fleu-rûss</i>), ville de Belgique.</p>
- <p><b>Fréjus</b> (<i>fré-jûss</i>), port de France sur la Méditerranée.</p>
- <p><b>Galles</b>, principauté à l'ouest de l'Angleterre: l'héritier de la
- couronne de la Grande-Bretagne porte le titre de Prince
- de Galles.</p>
- <p><b>Gand</b>, ville de Belgique (<i>anglais</i> Ghent).</p>
- <p><b>Gantois</b>, qui habite Gand.</p>
- <p><b>Garigliano</b> (<i>ga-ri-lyano</i>), fleuve d'Italie.</p>
- <p><b>Gaulois-e</b>, qui habite la Gaule.</p>
- <p><b>Gênes</b>, ville d'Italie (<i>anglais</i> Genoa).</p>
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span></p>
- <p><b>Génois-e</b>, qui habite Gênes.</p>
- <p><b>Guillaume</b> (<i>ghi-iome</i>), nom de baptême.</p>
- <p><b>Guizot</b> (<i>gu-i-zo</i>), historien et homme d'État.</p>
- <p><b>Hongrie</b>, contrée de l'Europe centrale (<i>anglais</i> Hungary).</p>
- <p><b>Hongrois-e</b>, qui habite la Hongrie.</p>
- <p><b>Impériaux</b>, troupes de l'empereur d'Allemagne.</p>
- <p><b>Jérusalem</b> (<i>jé-ru-za-lème</i>), ville de Palestine.</p>
- <p><b>Jésus-Christ</b> (<i>jé-zu-kri</i>) (mais voyez aussi Christ).</p>
- <p><b>Kléber</b> (<i>klé-bèrr</i>), général français, assassiné en Égypte.</p>
- <p><b>Leczinski</b> (<i>lek-zain-ski</i>), roi de Pologne, fut détroné et reçut
- en compensation le duché de Lorraine. Sa fille Marie
- Leczinska épousa Louis XV.</p>
- <p><b>Leipzig</b> ou <b>Leipsick</b> (<i>lip-cik</i>), ville d'Allemagne.</p>
- <p><b>Lens</b> (<i>lanss</i>), ville au Nord de la France.</p>
- <p><b>Lombard-e</b>, qui habite la Lombardie.</p>
- <p><b>Lombardie</b>, province d'Italie.</p>
- <p><b>Longwy</b> (<i>lon-goui</i>), ville de la France orientale.</p>
- <p><b>Lorraine</b>, ancienne province de la France; habitante de la
- Lorraine.</p>
- <p><b>Manche</b> (<b>la</b>), mer qui sépare la France de l'Angleterre et
- qui communique par le pas de Calais avec la mer du
- Nord.</p>
- <p><b>Mahomet</b> (<i>ma-o-mè</i>), fondateur de la religion musulmane.</p>
- <p><b>Malesherbes</b> (<i>mal-zèrb</i>), un des défenseurs de Louis XVI.</p>
- <p><b>Mameluks</b>, soldats égyptiens.</p>
- <p><b>Marignan</b> (<i>ma-ri-nyan</i>), village d'Italie.</p>
- <p><b>Médicis</b> (<i>mé-di-ciss</i>), Catherine et Marie de, reines de France.</p>
- <p><b>Mélas</b> (<i>mé-lass</i>), général autrichien.</p>
- <p><b>Metz</b> (<i>mêss</i>), ville d'Allemagne; autrefois de France.</p>
- <p><b>Michel</b> (toujours <i>mi-chel</i> excepté dans Michel [<i>mi-kel</i>] Ange),
- nom de baptême.</p>
- <p><b>Milanais</b>, ancien État d'Italie dont Milan était la capitale;
- aussi, qui habite le Milanais.</p>
- <p><b>Morvan</b>, ancien petit pays de France.</p>
- <p><b>Narbonne</b>, ville de France près de la Méditerranée.</p>
- <p><b>Niémen</b> (<i>ni-é-mène</i>), fleuve de la Russie occidentale qui se
- jette dans la mer Baltique.</p>
- <p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span></p>
- <p><b>Oger</b> ou <b>Ogier</b>, guerrier célèbre dans les romans de la chevalerie.</p>
- <p><b>Orthez</b> (<i>or-tèss</i>), ville de la France méridionale.</p>
- <p><b>Ouessant</b>, île française près des côtes du Finisterre.</p>
- <p><b>Pays-Bas</b>, nom donné de 1814 jusqu'à 1830 à la Belgique et
- à la Hollande; depuis 1830 il s'applique à la dernière
- seulement.</p>
- <p><b>Picard</b>, qui habite la Picardie.</p>
- <p><b>Picardie</b>, ancienne province de la France septentrionale.</p>
- <p><b>Piémont</b>, contrée d'Italie; depuis 1860 réuni au royaume
- d'Italie.</p>
- <p><b>Pologne</b>, ancien État de l'Europe maintenant partagé entre
- la Russie, la Prusse et l'Autriche.</p>
- <p><b>Reims</b> (<i>raince</i>), ville de France.</p>
- <p><b>Saint-Cloud</b> (<i>clou</i>), ville et château près de Paris. Le château
- fut brulé pendant la guerre de 1870-71.</p>
- <p><b>Sainte-Menehould</b> (<i>me-nou</i>), village de la France orientale.</p>
- <p><b>Saint-Just</b> (<i>justt</i>), membre de la Convention et du Comité
- du Salut public.</p>
- <p><b>Saint-Siège</b>, la papauté, la cour de Rome.</p>
- <p><b>Sardaigne</b>, île dans la Méditerranée au sud de la Corse;
- ancien royaume compris aujourd'hui dans le royaume
- d'Italie.</p>
- <p><b>Thiers</b> (<i>tièrr</i>), historien et homme d'État célèbre.</p>
- <p><b>Tite-Live</b>, historien latin.</p>
- <p><b>Tonkin</b>, province de l'empire d'Annam (Asie orientale).</p>
- <p><b>Tunis</b> ou <b>Tunisie</b>, État de l'Afrique sous le protectorat de
- la France.</p>
- <p><b>Vergniaud</b> (<i>ver-nyo</i>), chef du parti girondin.</p>
- <p><b>Versailles</b> (<i>ver-sa-i</i>), ville de France près de Paris.</p>
-</blockquote>
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="FOOTNOTES" id="FOOTNOTES">FOOTNOTES:</a></h2>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Principaux chefs, compagnons du roi.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Du latin <i>Carolus Magnus</i>.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ces poètes étaient appelés <i>trouvères</i> dans le Nord et <i>troubadours</i> dans le Midi.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Turcomans</i>, peuple venu de la contrée appelée aujourd'hui
- le Turkestan.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Plantagenet</i>, appelé ainsi parce que son père portait une
- branche de genêt à son chapeau.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> On possède encore au musée du Louvre son armure gigantesque.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Petit fleuve qui sépare la France de l'Espagne.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Voir <a href="#Page_72">page 72</a>.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir <a href="#Page_117">page 117</a>.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Forteresse construite à la Porte Saint-Antoine par Charles V.
- Cette forteresse tenait la capitale sous son canon, et depuis longtemps
- elle servait de prison d'État.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Gironde, département au sud-ouest de la France.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Le calendrier avait été changé pendant la Révolution: l'ère
- républicaine votée le 24 novembre 1793 partit non de cette date,
- mais du jour de la proclamation de la République, le 22 septembre
- 1792. L'an I fut donc de septembre 1792 à septembre 1793,
- l'an II de septembre 1793 à 1794 et ainsi de suite. Les noms
- des mois furent empruntés aux saisons: <i>Vendémiaire</i>, vendanges
- (septembre-octobre); <i>brumaire</i>, brouillards (octobre-novembre); <i>frimaire</i>, froids (novembre-décembre); <i>nivôse</i>,
- neige (décembre-janvier); <i>pluviôse</i>, pluie (janvier-février); <i>ventôse</i>, vent (février-mars); <i>germinal</i>, germination des plantes
- (mars-avril); <i>floréal</i>, floraison (avril-mai); <i>prairial</i>, prairies
- (mai-juin); <i>messidor</i>, mois de la moisson (juin-juillet); <i>thermidor</i>,
- mois de la chaleur (juillet-août); <i>fructidor</i>, mois des fruits
- (août-septembre). L'ère républicaine fut en usage jusqu'en 1805.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir <a href="#Page_142">page 142</a>.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Vote soumis à l'approbation du peuple entier.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le maréchal Bazaine, traduit en 1873 devant un conseil de
- guerre, fut condamné à la peine de mort et à la dégradation
- militaire. Sa peine fut commuée en vingt ans de détention;
- mais Bazaine ne tarda pas à s'échapper de l'île de Sainte-Marguerite
- où il était enfermé. Il mourut à Madrid en 1888.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
- <p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Voir <a href="#Page_110">page 110</a>.</p>
-</div>
-
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-
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-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Histoire de France, by Ovando Byron Super
-
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