diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-08 18:35:50 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-08 18:35:50 -0800 |
| commit | b668d54167485135098c97ac91d5d69138d53c4d (patch) | |
| tree | 1c8f83c8d927aeb83e3656cec64c45ac4f547119 | |
| parent | 37a3f9b277f074478831a3a791f55df1ee6e8e40 (diff) | |
| -rw-r--r-- | 58366-0.txt | 4811 | ||||
| -rw-r--r-- | 58366-8.txt | 5202 | ||||
| -rw-r--r-- | 58366-h/58366-h.htm | 419 |
3 files changed, 4813 insertions, 5619 deletions
diff --git a/58366-0.txt b/58366-0.txt new file mode 100644 index 0000000..6f7a4fa --- /dev/null +++ b/58366-0.txt @@ -0,0 +1,4811 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58366 *** + + + + + + + + + + + + + UN + ROMAN DE COEUR, + + PAR + MARAT, + L'AMI DU PEUPLE; + + Publié pour la première fois, en son entier, d'après le manuscrit + autographe, et précédé d'une notice littéraire; + + Par le bibliophile JACOB. + + II. + + PARIS, + CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI. + 8, RUE DU JARDINET. + + 1848. + + + + +Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47. + + + + +LES AVENTURES + +DU + +JEUNE COMTE POTOWSKI. + + + + +XLVIII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +La fureur des confédérés a passé à leurs ennemis. Ce n'est plus une +guerre; c'est une suite de brigandages atroces. On ne voit que perfidie, +pillage, trahisons, assassinats. + +Rien n'est plus sacré à aucun des partis: ils s'exterminent sans +quartier. Ils courent par troupes effrénées, le glaive et le flambeau à +la main. Tout se renverse sur leur passage et ils ne laissent partout +après eux qu'une affreuse solitude. Que de campagnes dévastées! Que de +châteaux abattus! Quels monceaux de ruines! Quel amas de débris! + +Ah! quittons, quittons pour toujours cette troupe de barbares qui ne +connaissent plus de devoirs, et ont renoncé à l'humanité même. Hé quoi! +J'aurais été enrôlé parmi eux. Je serais venu porter la désolation dans +ma patrie, j'aurais trempé mes mains dans le sang de mes concitoyens; au +lieu de verser le mien pour leur défense? Funestes victoires! infâmes +trophées! dont j'ai honte et horreur. + +Quels cruels remords s'élèvent dans mon âme! De quel amer repentir je la +sens pénétrée! ah mon père, que de regrets vous m'auriez épargnés, si +vous ne m'aviez enchaîné à vos destinées! + +Quand l'humanité n'obligerait pas les confédérés à renoncer à cette +injuste guerre, leur propre intérêt devrait les y engager. Ils n'ont ni +discipline, ni habileté, ni valeur à opposer à l'ennemi. Ils ne sont pas +même unis. Livrés à leurs basses passions comme des bêtes féroces, ils +poursuivent chacun des vues particulières. S'il leur restait quelque bon +sens, quelque prévoyance, comment ne s'aperçoivent-ils pas que cette +désunion doit à la fin entraîner leur ruine. Avec quelle facilité +l'ennemi va triompher de leur faiblesse! Ah cher Panin, il n'a pas +besoin de les attaquer, la discorde fera bientôt tout l'ouvrage. Ils +s'entredéchirent déjà entr'eux. + + +_P. S._ On donne pour certain que les cours de Berlin et de Vienne vont +travailler à nous pacifier; et qu'elles ont déjà fait avancer des +troupes sur nos frontières pour contenir les factieux. + +Puisse la fin de nos malheurs ne pas se faire attendre longtemps! + +De Barasse, le 7 juillet 1770. + + + + +XLIX + +HADISKI A LUCILE. + + +A Varsovie. + +C'est avec répugnance, mademoiselle, que je m'acquitte de ce douloureux +office: mais il faut remplir les volontés d'un ami mourant. + +Vous aurez sans doute déjà appris par la renommée notre entière défaite +à Broda. + +Durant cette malheureuse journée où périrent tant de braves Polonais, +Gustave, le généreux Gustave a terminé glorieusement ses jours. + +Tandis qu'il retenait son bras sur la tête d'un malheureux qui lui +demandait quartier à genoux, deux ennemis féroces, fondant sur lui, le +renversèrent sur la poudre. Je vole à son secours, mais à peine l'eus-je +joint, que je tombai moi-même entre les mains des vainqueurs. J'implore +leur pitié pour mon compagnon. Ils sont sourds et m'entraînent. Un de +leurs chefs accourut à mes cris. Informé de ma demande et de la qualité +de Gustave, il ordonne qu'on l'emporte à l'écart et me permet d'en avoir +soin. + +Je retourne sur mes pas. Hélas, vous le dirai-je? je le trouvai pâle, +couvert de sang et déjà à moitié dépouillé par ces avides mercenaires. +On l'enlève, nous arrivons dans une chaumière. Là , je m'efforce de le +rappeler à la vie. Il ouvre enfin les yeux, il les tourne vers moi et me +reconnaît. Sa vigueur se ranime un instant et il me dit d'une voix +mourante: + + «Vous connaissez ma tendresse pour Lucile; si jamais je vous fus cher, + apprenez-lui mon triste sort, et dites-lui que j'emporte avec moi son + image dans le tombeau.» + +A peine avait-il achevé ces ordres affligeants qu'il tombe sans vie dans +mes bras. + +Quelles grâces il conservait encore dans le lit mortuaire! La mort qui +avait éteint ses yeux n'avait pu effacer toute sa beauté. On voyait dans +ses traits une douce sérénité; ses beaux cheveux flottaient autour de +son cou; dans son côté paraissait la blessure profonde... + +Ah, je ne puis achever. Pardonnez à ma douleur. + +De Pocoutiew, le 6 juillet 1770. + + + + +L + +LA COMTESSE SOBIESKA A SON ÉPOUX. + + +A Lusne. + +Depuis que Gustave nous donna avis de nous retirer ici, nous n'avons +point de ses nouvelles. + +Peu après votre départ se répandit le bruit d'une bataille sanglante +entre les confédérés et les Russes. Lucile craignait que Gustave ne s'y +fût trouvé. Tandis qu'elle attendait en transes des particularités de +l'affaire, on lui apporta une lettre, elle la crut de son amant, et +l'ouvrit avec impatience. + +A peine y eut-elle jeté les yeux, que je la vis pâlir; ses mains +tremblantes pouvaient à peine soutenir le papier, ses lèvres décolorées +étaient prises d'un mouvement convulsif, ses genoux se ployèrent sous +son corps, et elle tomba sans connaissance. + +Tout mon sang se glaçait dans mes veines. + + «Hélas! qu'est-il donc arrivé, Lucile? m'écriai-je.» + +Je courus vers elle et demandai du secours à grand cris. + +Quand nous l'eûmes rappelée à la vie, je jetai un regard sur la lettre. +Elle était d'un ami de Gustave, qui nous annonçait sa mort. + +Je ne vous peindrai pas l'état de notre pauvre fille, il est +inexprimable; et les larmes qui coulent de mes yeux et inondent ce +papier, vous le diront mieux que ma plume. + +Elle a passé deux jours entiers dans une douleur stupide, sans prononcer +aucune parole, et refusant toute espèce de nourriture. + +J'avais beau la presser de prendre quelque aliment, mes instances +étaient vaines. Enfin la voyant épuisée d'inanition, je me jetai à ses +genoux. J'arrosai ses mains de mes larmes et la suppliai de ne pas me +donner la mort par ses refus. Elle a reçu de ma main quelques bouillons. + +Sa douleur paraît avoir pris un autre cours. Je ne l'abandonne pas d'un +instant. + +Souvent elle lève ses yeux et ses mains vers le ciel en prononçant le +nom de Gustave, puis tout-à -coup elle verse un torrent de larmes, son +sein se soulève avec précipitation, et les sanglots la suffoquent. + +Je me suis aperçue qu'elle aime à aller gémir dans le jardin, et je +crains que tout ne serve ici à lui rappeler son amant et à nourrir sa +douleur. + +J'ai donc pensé de l'emmener chez sa tante à Lomazy, où nous passerons +quelque temps, jusqu'à ce que son affliction soit un peu modérée. + +Adressez-nous-y vos lettres, et écrivez-nous souvent. + +D'Osselin, le 19 juillet 1770. + + + + +LI + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +Partie de mon projet a déjà réussi, et même au-delà de mes espérances. +Lucile croit Gustave dans le tombeau. + +Tandis qu'elle était dans des transes mortelles et pleurait à l'avance +la mort de son amant, je lui fis tenir une lettre d'un ami supposé, qui +lui annonçait la fatale nouvelle. + +J'en inclus une copie. + +Si tu me demandes qui a tenu la plume? Je te répondrai, Gustave +lui-même: c'est une de ses propres lettres, que j'ai eu soin de faire +intercepter pendant mon absence. Il y donne à Lucile la relation de la +mort du frère d'une de ses amies. Après y avoir fait les changements +convenables, je l'ai envoyée à une personne de confiance avec ordre de +la copier, de l'adresser à Lucile sous mon couvert et de me l'envoyer +sur-le-champ par la poste, pour jouer d'un tour à quelqu'un. + +A sa réception, rien n'égalait le trouble de Lucile; je tremblais que +les suites n'en devinssent plus sérieuses: mais par bonheur je suis hors +d'embarras. D'abord elle voulait renoncer à la vie; à présent elle se +contente de gémir. + +Pour faire diversion à sa douleur, la comtesse l'a emmenée chez une +tante à Lomazy et m'a engagée de les y accompagner. Nous tâchons de la +distraire; mais nos soins sont inutiles; rien ne peut adoucir son +affliction. Elle fuit la compagnie, se renferme dans sa chambre, ou va +seule promener ses tristes pensées sur le bord d'un ruisseau. + +Sa mère a tout fait au monde pour lui ôter cette fatale lettre: elle ne +veut point s'en dessaisir, elle la porte toujours dans son sein. + +Hier, je l'entendis gémir tout haut dans sa chambre, et comme la mienne +est attenante j'eus la curiosité de l'épier au travers d'un petit trou à +la paroi. Je la vis à demi-couchée sur un canapé, la lettre en question +à la main. Elle paraissait dans une agitation extrême; sa poitrine se +soulevait par secousses rapides, et elle ne levait les yeux de dessus le +papier que pour essuyer ses larmes. Tout-à -coup elle pousse un long +gémissement. + + «... A... a... arre... arrête, ô mon coeur!» disait-elle d'une voix + étouffée. + +Ses sanglots se pressaient, et elle pleurait amèrement. Je fus si +touchée de cette scène, que je ne pus retenir mes larmes; je me +repentais de ce que j'avais fait, et aurais voulu pouvoir reculer. + +De temps en temps, elle levait vers le ciel ses yeux humides, puis elle +laissait retomber sa tête. + +Elle garda quelque temps le silence; et comme j'allais me retirer, +j'entendis ce triste soliloque: + + «Hélas! pourquoi prend-on tant de soin de me faire vivre? Lorsque la + cruelle faim dévorait mes entrailles, pourquoi m'avoir fait un crime + de refuser à la nature les soutiens d'une vie plus douloureuse que la + mort? A présent le trépas m'aurait réunie à mon amant. Que j'envie son + sort! Il est délivré des misères de ce monde, et je gémis encore. + Chère âme de ma vie, que ne peux-tu voir ta triste moitié, ce reste + sanglant de toi-même qui souffre tant qu'il palpite, et qui achève de + mourir dans les tourments.» + + +_En continuation._ + +Lucile se cache pour pleurer: et quel lieu choisit-elle pour être le +témoin de sa douleur? le tombeau de la famille. Te serais-tu jamais +imaginé qu'une fille timide aille seule gémir au milieu des morts? + +Il y a quelques jours que nous la suivîmes dans ce sombre asile. Nous +fîmes l'impossible pour l'en tirer; tout ce que nous pûmes gagner, c'est +que quelqu'un l'y accompagnerait. + +Hier elle vint me trouver dans ma chambre, et me demanda si l'on +pourrait se procurer les cendres de Gustave. + +Je lui demandai pourquoi faire? Elle ne répondit mot et se retira à +l'instant. + +Je ne sais quelles idées lui trottent par la tête; mais ce sont des +idées romanesques à coup sûr. + +De Lomazy, le 27 juillet 1770. + + + + +LII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Lundi dernier je mis à exécution mon projet. J'abandonnai les +confédérés, et partis seul avec mon domestique de Tarnopol, laissant +notre troupe sous les ordres du régimentaire Baluski selon le désir de +son père. + +Comme rien ne m'appelle à Varsovie, je vais chercher un asile chez un +oncle qui a ses terres près Radom et à peu de distance du château où le +comte Sobieski doit s'être retiré. Tu vois, cher Panin, que c'est dans +la vue d'être à portée de Lucile. + +Il vient de m'arriver une singulière aventure et trop singulière pour ne +pas t'en faire part. Je m'amuserai chaque soir à t'en donner un précis +en attendant que j'arrive à bon port. + +Sur la route de Buck à Betz est un lieu solitaire dont l'aspect sauvage +inspire une noire mélancolie. + +Ce spectacle s'accordait assez bien avec l'état de mon coeur: je me +plaisais à le contempler. + +En promenant mes regards autour de moi, j'aperçus au pied d'un roc un +homme assez mal vêtu et à l'orientale qui trempait une pièce de pain +dans l'onde claire. + +Pressé moi-même par la faim, je m'approche et lui demande de m'en vendre +un morceau. Il partage avec moi et me refuse la pièce que je lui +présentais. + + --Gardez votre argent, me répondit-il d'un ton sec en français; vous + vous méprenez. + +Et il repoussait ma main, en me jetant un regard fier. + +Je l'examinai d'un air surpris. Il avait l'air vif, mais hagard, de +courtes moustaches noires, la voix forte, et je ne sais quoi d'heureux +dans la physionomie, et de peu commun sous son habit. + +Son air mélancolique me charmait. Je mis pied à terre, et lui demandai +permission de prendre mon frugal repas auprès de lui. A l'instant il se +retira et me fit place. + +A peine fus-je assis, qu'il m'apostropha par ces mots: + + «Vous voilà donc aussi précipité dans l'infortune, s'il faut en juger + à votre air. Dans les jours de votre prospérité, vous auriez été + l'objet de mon indignation: maintenant vous n'êtes plus que celui de + ma pitié.» + + --Vous avez raison, lui dis-je, d'être indisposé contre les grands; + cette inégalité de condition est presque toujours injuste. Je rougis + pour la fortune d'avoir si mal distribué ses dons. + +Mais craignant que la conversation ne dégénérât en personnalités ou ne +finît trop tôt, je me mis à lui demander des nouvelles de la guerre. +Notre entretien fut aussi long qu'intéressant. Le voici en dialogue et +je parierais bien que tu seras toujours de son avis. + + MOI. + + Ami, que dit-on de la guerre dans les quartiers d'où vous venez? Voilà + que les armes russes se distinguent toujours contre celles des + Ottomans. + + LUI. + + Cela doit peu vous surprendre. Si le Turc sentait ses forces et qu'il + voulût en tirer parti, il ferait bientôt la loi à la Czarine: mais de + quelque façon que les affaires tournent, il serait encore moins + affaibli par ses défaites, que son ennemi par ses victoires. + + MOI. + + Vous ignorez peut-être que la Russie a de grandes ressources. + + LUI. + + J'ignore en quoi elles consistent, d'abord elle est mal peuplée, et + seulement d'esclaves. Quelques pelleteries, du bois de construction, + du cuivre, du nitre; voilà ses seules branches de commerce; et elle + manque de plusieurs denrées de première nécessité. Pendant sept mois, + la terre y est presque partout couverte de neige, de glace, de frimas, + et lorsqu'elle n'est pas engourdie par le froid, elle ne s'y pare + jamais ni des fleurs du printemps, ni des fruits de l'automne. + + MOI. + + Il faut pourtant de grands trésors pour soutenir une guerre aussi + dispendieuse, pour envoyer contre l'ennemi des armées par mer et par + terre. + + LUI. + + A la Czarine moins qu'à tout autre prince: ses sujets sont forts et + endurcis, ils résistent aux fatigues et supportent patiemment la faim; + car par un heureux préjugé, lorsque les vivres manquent à l'armée (ce + qui n'est pas fort rare), jamais on n'y voit de révoltes; un prêtre + fait entendre aux soldats que s'ils perdent quelques repas sur la + terre pour le salut de leur pays, ils retrouveront en récompense de + bonnes tables dans le ciel; et les bonnes gens prennent patience. Avec + cela, les finances de l'impératrice se trouvent courtes assez souvent, + mais elle ne manque pas d'industrie pour dérober au monde la + connaissance de ce fatal secret. + + S'il faut en croire quelques officiers étrangers, faits prisonniers à + la dernière bataille de Derasnia, ses ministres en Angleterre et en + Hollande font sonner bien haut ses victoires, tandis que ses agents + cherchent à négocier ses lauriers, c'est-à -dire à faire de gros + emprunts. + + Ce n'est pas tout. Dans le temps même que ses affaires allaient le + plus mal en Turquie, on dit qu'elle donnait dans l'étranger de grosses + commissions en bijoux, statues, tableaux de prix; et ses + commissionnaires n'avaient certainement pas ordre de tenir leurs + commissions secrètes. Néanmoins quoiqu'elle s'efforçât ainsi de jeter + de la poudre aux jeux, sans la sottise des Ottomans, sa misère eût + paru dans tout son jour. + + MOI. + + Avouez du moins que si elle n'est pas fort riche, elle mérite de + l'être. Elle a naturellement l'âme droite, bienfaisante, élevée, + magnanime; toute l'Europe admire ses belles qualités et ses rares + vertus. + + LUI. + + Apparemment les rares vertus qui lui ont mis la couronne sur la tête! + + MOI. + + Voilà , j'en conviens, une tache dans un beau tableau, sur laquelle il + faut passer l'éponge. Mais convenez aussi qu'une fois sur le trône + elle l'a occupé dignement? + + LUI. + + Je ne vois pas qu'elle ait rien fait digne de l'immortaliser. + + MOI. + + Quoi ses victoires sur les Turcs? + + LUI. + + Elle n'y a pas plus contribué que vous ou moi. C'est la supériorité de + la discipline militaire européenne sur l'asiatique, qui a assuré + quelques succès à ses armes; et elle n'a d'autre part à ces + événements, sinon qu'ils sont arrivés sous son règne. + + MOI. + + Mais que direz-vous des soins qu'elle prend de faire fleurir dans ses + États le commerce, les arts, les sciences; de civiliser ses peuples, + de les éclairer et de leur procurer l'abondance, après leur avoir + rendu la liberté? Ses vues ne sont-elles pas grandes, et ses talents + bien proportionnés à sa place? + + LUI. + + Il est vrai que, par une suite de la vanité et de l'instinct imitatif + naturel à son sexe, elle a fait quelques petites entreprises, mais qui + ne sont d'aucune conséquence pour la félicité publique. + + Par exemple, elle a établi une école de littérature française pour une + centaine de jeunes gens qui tiennent à la cour; mais a-t-elle établi + des écoles publiques où l'on enseigne la crainte des Dieux, les droits + de l'humanité, l'amour de la patrie? + + Elle a encouragé quelques arts de luxe et un peu animé le commerce: + mais a-t-elle aboli les impôts onéreux et laissé aux laboureurs les + moyens de mieux cultiver leurs terres? Loin d'avoir cherché à enrichir + ses États, elle n'a travaillé qu'à les ruiner en dépeuplant la + campagne de cultivateurs par des enrôlements forcés, et en arrachant à + ceux qui restaient les minces fruits de leur travail pour des desseins + pleins de faste et d'ambition. + + Elle a fait fondre un nouveau code; mais a-t-elle songé à faire + triompher les lois? N'est-elle pas toujours toute puissante contre + elles? Et ce nouveau code, est-il même fondé sur l'équité? La peine y + est-elle proportionnée à l'offense? Des supplices affreux n'y sont-ils + pas toujours la punition des moindres fautes? A-t-elle fait des + réglements pour épurer les moeurs, prévenir les crimes, protéger le + faible contre le fort? A-t-elle établi des tribunaux pour faire + observer les lois et défendre les particuliers contre les attentats du + gouvernement? + + Elle a affranchi ses sujets du joug des nobles; mais ce n'est que pour + augmenter son propre empire. Ne sont-ils pas toujours ses esclaves? Ne + les pousse-t-elle pas toujours par la terreur? Ne leur empêche-t-elle + pas toujours de respirer librement? Le glaive n'est-il pas toujours + levé sur la tête des indiscrets? Au lieu de servir par sa sagesse à la + félicité de ses peuples, ne les fait-elle pas toujours servir, par + leur misère, à sa cupidité et à son orgueil? Sont-ce donc là ces hauts + faits, ces actions héroïques qu'il faut admirer en extase? + + Vous parliez de ses talents: ils sont assortis à ses vertus. Si elle + avait quelque génie, elle aurait jeté un coup-d'oeil sur ses vastes + États; et sans s'amuser ainsi puérilement à faire de petites réformes + pour tirer parti des stériles provinces du Nord, qu'il faudrait + abandonner, elle aurait travaillé à faire valoir les riches provinces + du Sud, si longtemps couvertes de ronces et d'épines. A la place d'un + pays ingrat, sous un ciel de fer, sans cesse battu des noirs aquilons, + et peuplé de tristes, de misérables, de stupides habitants; elle + aurait sous un ciel doux, de belles régions couvertes de fleurs et de + fruits, et habitées par des peuples gais, riches, intelligents. La + nature lui ouvrirait de nouvelles sources de puissance et de richesse. + Elle serait le créateur d'un nouveau peuple au lieu d'être le tyran de + ses anciens sujets. + + Je n'aime point, continua-t-il, à me livrer à une critique + présomptueuse; mais je n'aime pas non plus entendre des éloges + déplacés. + + On la flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de + ses regards; voilà ses priviléges: voici ses titres à l'estime + publique: un désir sans bornes d'être encensée. Allez, allez, + elle-même s'est rendu justice: sans attendre que le public fixe sa + renommée, elle tient à sa solde des plumes mercenaires pour chanter + ses louanges. + + MOI. + + Tout cela me surprend un peu: mais vous me paraissez bien informé; + aussi aurais-je plaisir à entendre ce que vous pensez des affaires de + la malheureuse Pologne. + + Vous voyez que nous ne sommes guères les maîtres chez nous. Trois + puissances s'interfèrent dans nos différents: l'une, depuis quelques + années, inonde en vain de ses troupes nos provinces pour les pacifier; + les deux autres viennent d'y entrer à main armée pour nous mettre + d'accord. + + LUI. + + Vous êtes perdus, peut-être sans ressources; mais quoi qu'il vous + arrive de fâcheux, vous ne l'avez que trop mérité! + + MOI. + + Expliquez-vous, de grâce, car je ne vous entends pas. + + LUI. + + Dans l'état d'anarchie où vous vivez, comment ne seriez-vous pas la + victime les uns des autres, ou la proie de vos voisins? + + Votre gouvernement est le plus mauvais qui puisse exister. Je ne vous + dirai rien de ce qu'il a de révoltant. Vous sentez comme moi, si vous + n'avez pas renoncé au bon sens, combien il est cruel que le travail, + la misère et la faim soient le partage de la multitude; l'abondance et + les délices, celui du petit nombre. + + Vous sentez aussi combien sont monstrueuses ces lois qui, pour + l'avantage d'une poignée de particuliers, privent tant de millions + d'hommes du droit naturel d'être libres, et mettent leur vie à prix. + Je laisse ce côté honteux de votre constitution pour n'examiner que + son côté faible. + + En saine politique, la force d'un État ne consiste que dans la + situation du pays, la richesse du sol et le nombre de ses habitants, + hommes libres. La nature vous a assez bien partagés; mais comme le + gros de la nation chez vous est privé du précieux avantage de la + liberté, tous les autres sont comme nuls. + + En Pologne, il n'y a que des tyrans et des esclaves; la patrie n'a + donc point d'enfants pour la défendre. + + On n'est porté au travail qu'autant qu'on peut en recueillir les + fruits. Chez vous, où les paysans sont dépouillés de toute propriété, + le cultivateur ira-t-il s'appliquer à féconder la terre pour le maître + insolent qui l'opprime? Le seul bien dont il jouisse, c'est + l'oisiveté; il se livre donc à la paresse et ne travaille qu'avec + répugnance. Ainsi, quelque fertile que soit le sol, le rapport doit en + être très-petit. + + Il n'y a que des corps bien nourris qui soient propres à multiplier + l'espèce. Comment la Pologne, où le peuple manque du nécessaire, ne + serait-elle pas dépeuplée? + + Ce n'est qu'au sein de la liberté et de l'aisance, que les talents + peuvent se développer. En Pologne, les hommes doivent donc être + généralement ignares et stupides. Les sciences, les arts, le commerce + n'y sauraient donc fleurir. + + Mais quelle foule d'autres vices de constitution! C'est un bien sans + doute que la couronne soit élective, quand les électeurs ne sont pas + animés d'un esprit de parti, car alors le choix tombe sur un digne + sujet. Mais c'est un grand mal, lorsque la cabale, le crédit et la + force sont comme chez vous les seules voies qui conduisent au trône. + Hé! combien de fois n'en avez-vous pas fait la triste expérience? + + C'est bien pis encore, lorsque toutes les affaires nationales ne sont + plus que des affaires de faction. + + En Pologne, l'autorité souveraine est faible, l'autorité civile + presque nulle; et ni l'une ni l'autre n'est exercée que sous la + protection des armes; ou plutôt en Pologne il n'y a proprement point + de public: une poignée d'hommes puissants y décident de tout, y + règlent tout, y ordonnent de tout, défont tout, renversent tout, + détruisent tout. Ce sont eux qui disposent de la couronne, de la + nation entière, et ce sont eux qui font les lois. Faites, ils ne sont + point sous leur empire, ils les violent avec audace et avec impunité, + ils s'arment même contre la justice et lui arrachent son glaive. + + Ainsi, sous le dur joug des seigneurs, l'État est sans enfants; les + campagnes dépourvues de cultivateurs; les villes sans arts, sans + commerce, l'État sans richesses. Le corps de la nation n'est donc + qu'une malheureuse troupe de serfs condamnés à de serviles travaux, + qui seraient même à craindre s'ils n'étaient trop faits à leurs fers. + + Puisqu'en Pologne l'on ne peut compter le peuple pour rien, où est + donc la force publique? dans ceux qui le tiennent opprimé? Mettons la + chose au plus haut. Que ces oppresseurs soient tous unis, et qu'ils + assemblent leurs vassaux: vous aurez une armée de cavaliers qui + n'auront tout au plus en partage que la force du corps et une valeur + sans art; une armée de troupes légères, passables pour escarmoucher, + mais incapables de tenir la campagne contre des troupes réglées. + + Mais il s'en faut bien que ces petits tyrans soient tous unis, jamais + on ne vit entr'eux que discorde et dissensions. Ainsi armés les uns + contre les autres, comment ne seriez-vous pas aussi méprisables au + dehors que vous êtes dangereux au dedans? + + Mais, grâce au ciel, voici la fin de votre règne; vous touchez au + moment d'avoir des maîtres à votre tour qui vous dépouilleront de vos + dangereuses prérogatives: l'odieux monument de votre gouvernement + n'existera plus à la honte de l'humanité; vous ne pourrez plus vous + entr'égorger; et le peuple parmi vous sentira un peu alléger ses fers. + + MOI. + + Vous n'y pensez pas. Croyez-vous donc qu'au mépris du droit des gens, + de la justice et de la bonne foi, nos médiateurs voulussent devenir + nos usurpateurs? J'espère, au contraire, que par leur entremise nous + verrons bientôt finir nos maux. + + LUI. + + Comme vos espérances vont être trompées! Ces puissances qui, sous + prétexte de rétablir la paix dans vos provinces désolées, y sont + entrées les armes à la main, ne veulent que les envahir et vous + réduire en servitude. S'il était vrai qu'elles n'eussent formé aucun + dessein contre la liberté de la Pologne, et qu'elles songeassent de + bonne foi à vous pacifier, leurs généraux ne seraient pas si soigneux + à s'emparer de tous les forts, de tous les passages, de tous les + défilés propres à leur ménager des entrées dans le coeur du pays, et à + le leur livrer sans défense; ils auraient débuté par engager la Russie + et les confédérés à une suspension d'armes, et ils n'auraient pas + tardé si longtemps à prendre des arrangements pour établir une paix + durable. Vous le verrez, ce sont des maîtres que les Dieux irrités + vous envoient pour vous châtier. + + MOI. + + Vous leur faites tort; non, je ne saurais jamais croire qu'ils + manquassent ainsi sans honte aux principes de l'honneur! + + LUI. + + De l'honneur? Vous me feriez rire! Hé! les princes le connaissent-ils, + ou du moins combien peu le connaissent? Séduire et tromper est leur + grand art. Plus ils parlent de bonnes intentions, moins on doit les + croire; c'est même une maxime de leurs ministres et de leurs favoris, + de s'attendre à être disgrâciés, lorsqu'ils en reçoivent le plus de + caresses. Mais attendons l'événement; un peu de patience, et vous + verrez qui de nous deux s'est abusé. + + MOI. + + J'y consens. + + LUI. + + Quoique je ne sois pas prophète, je pourrais cependant vous dire + d'avance tout ce qui arrivera. Quand ils vous verront hors d'état de + leur résister, et que leurs troupes se seront assurées des provinces + qu'ils convoitent, ils lèveront tout-à -coup le masque. Mais comme il + ne faut pas révolter les esprits, ils chercheront à colorer leurs + usurpations. Pour éblouir la sotte multitude, ils feront des + manifestes, déterreront leurs aïeux, fouilleront dans des traités + surannés, feront revivre de prétendus droits; et vous verrez à la fin + qu'il se trouvera que ces provinces leur appartenaient, et que vous + les possédiez on ne sait à quel titre. + + MOI. + + Cela serait plaisant! + + LUI. + + Après avoir soumis à leur empire les provinces usurpées, si même ils + ne vous dépouillent tout-à -fait, ne vous attendez pas qu'ils cherchent + à rétablir la paix dans celles qui vous resteront. Ils voient avec + plaisir les semences de discorde, les causes d'anarchie de votre + gouvernement, et ils vous les laisseront toutes: peut-être encore + chercheront-ils sourdement à les multiplier, afin de se ménager un + prétexte pour y revenir dans la suite, quand l'envie leur en prendra. + + Cependant, crainte de laisser apercevoir trop clairement quel était le + but de leur interposition officieuse, ils se donneront pour + médiateurs, ils auront recours à de petites voies d'accommodement, à + de petites compositions, à de petits réglements qu'ils vous forceront + de recevoir, tout en protestant qu'ils vous laissent pleine et entière + liberté. + + MOI. + + Très-bien! + + LUI. + + Vous me surprenez à mon tour avec votre prévention. Vous prétendez que + c'est pour rétablir la tranquillité dans vos malheureuses provinces + qu'ils les ont envahies. Mais comment auraient-ils dessein de vous + pacifier, eux qui ne peuvent laisser leurs propres sujets respirer un + moment en paix. + + Je veux cependant qu'ils puissent aspirer à la gloire d'être vos + pacificateurs, ils voient trop bien le plan qu'il faudrait vous faire + adopter, le pied sur lequel il faudrait mettre les choses pour ne pas + en redouter eux-mêmes les conséquences. + + Le seul moyen de vous rendre la paix est précisément celui de vous + rendre riches, puissants, heureux. Et quand un pareil plan serait dans + leurs maximes, il ne s'accorderait guères avec leur intérêt. + + MOI. + + Peut-on savoir quel est ce plan admirable? + + LUI. + + Prétendre éteindre parmi vous toutes les jalousies, apaiser tous les + ressentiments, guérir toutes les défiances, et par de petits + expédients contenter tous les partis; sottise, sottise: le mal est + dans la chose même et le remède est violent. + + Il faut porter la cognée à la racine. Il faut faire connaître au + peuple ses droits et l'engager à les revendiquer; il faut lui mettre + les armes à la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans + qui le tiennent opprimé, renverser l'édifice monstrueux de votre + gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable et dont + toutes les parties se balancent les unes les autres dans un juste + équilibre. + + Voilà l'unique moyen d'avoir au dedans de ce beau pays la paix, + l'union, la liberté, l'abondance, au lieu de la discorde, de la + servitude et de la famine qui le désolent. + + MOI. + + Le remède est violent, en effet. + + LUI. + + Les grands qui croient que le reste du genre humain est fait pour + servir à leur bien-être ne l'approuveront pas sans doute, mais ce + n'est pas eux qu'il faut consulter; il s'agit de dédommager tout un + peuple de l'injustice de ses oppresseurs. + + MOI. + + Je ne serais pas fâché que le paysan fût plus à son aise; mais je le + serais beaucoup de voir les seigneurs dépouillés de leurs droits, et + j'espère que cela ne sera jamais: les puissances médiatrices sont trop + justes pour nous traiter ainsi. + + LUI. + + Ce n'est pas leur justice, si elles en avaient, qui s'y opposerait: + mais leur orgueil et cette manie de vouloir toujours dominer par la + force. Effectivement, il serait assez étrange qu'elles voulussent vous + rendre libres, elles qui ne travaillent qu'à tenir leurs peuples dans + les fers. + +Tandis qu'il parlait, je ne pouvais trop démêler les pensées confuses +qui se présentaient en foule à mon esprit. Je t'avoue que ses discours +ont fait quelque impression sur moi, et je commence à craindre que ses +prédictions ne viennent à se réaliser. Ces vues, qu'il prêtait aux +puissances qui se sont interférées dans nos affaires, paraissent assez +naturelles; elles s'accordent surtout avec le caractère qu'on donne à +l'un de nos voisins. + +Mais je voulais voir si ses idées à cet égard étaient conformes à celles +du public. + + --Laissons-là les affaires de Pologne, lui dis-je, j'aime mieux vous + entendre faire le portrait des princes, et, quoiqu'il ne soit guère + flatté, vous ne me paraissez cependant pas y mettre ni humeur ni + mauvaise foi. Que pensez-vous du roi de Prusse? On en dit tant de + merveilles: je ne sais si elles sont fondées. Il est sûr, néanmoins, + que c'est un brave capitaine et un grand prince. + +LUI. + +On prétend que sa valeur est un peu équivoque, et que dans les combats +il évita toujours avec soin le danger. Je ne vous dirai pas ce qu'il en +faut croire; mais s'il n'a pas l'intrépidité d'un grenadier (qui même ne +lui irait point), on ne peut lui refuser le titre d'habile capitaine. A +l'égard de celui de grand prince, c'est autre chose. Il voudrait bien +qu'on le crût tel. A force de vouloir paraître grand, il a ruiné sa +véritable grandeur, et s'est plus d'une fois vu sur le point de perdre +sa couronne. Les sots, éblouis par ses victoires, pourront le louer; +mais il n'en sera pas moins l'objet du mépris des sages. + +MOI. + +Comment cela, je vous prie? + +LUI. + +La vrai grandeur d'un prince consiste à faire régner les lois dans ses +États, et à rendre ses peuples heureux. Mais ce ne fut jamais là son +ambition. Il ne se soucie guère d'être les délices du genre humain, +pourvu qu'il en soit la terreur. Son grand art est de savoir exterminer +les hommes. Aussi, sous sa main cruelle, tout tremble, tout languit, +tout gémit. D'autant plus inexcusable en cela, qu'il n'est pas, comme +bien d'autres princes, l'instrument des méchants, il a su écarter les +flatteurs qui, d'ordinaire, environnent le trône, et lui-même il connut +la misère. + +Avec un naturel si atroce il a pourtant quelques bonnes qualités: il est +laborieux, frugal, économe. N'est-il pas bien étrange que, tandis que +ses vices ont trouvé tant d'admirateurs, les seules vertus qu'il possède +n'aient trouvé que des censeurs? + +Il aime aussi qu'on ait la hardiesse de lui dire ses vérités, et il est +curieux de savoir ce qu'on pense sur son compte. On assure qu'il va +souvent incognito dans les cafés et les autres endroits publics de sa +capitale, pour écouter ce qu'on dit de lui, et qu'il y entend presque +toujours toute autre chose que des louanges; mais on ne dit pas qu'il se +soit jamais vengé des indiscrets. + +MOI. + +Il faut dire encore à son honneur qu'il a rendu la liberté aux sujets de +ses domaines. + +LUI. + +Je ne sais ce que vous appelez liberté. On ne reconnaît dans ses États +nulle autre loi que ses ordres. Il contraint ses sujets de servir; il +les marie par force; il les dépouille à son gré; il les fait juger +militairement. Or, tout cela n'annonce guère des hommes libres. + +MOI. + +Vous ne faites pas l'éloge de son coeur, mais vous ferez sans doute +celui de son esprit. + +LUI. + +Il a de l'amour pour les lettres, du goût pour la poésie, et, par +malheur pour son peuple, point de préjugés, car il est esprit fort. + +MOI. + +On le donne aussi pour un génie en fait de politique. + +LUI. + +Je ne disconviens pas qu'il n'entende à merveille l'art de négocier, +c'est-à -dire, en termes plus clairs, l'art de tromper adroitement. Mais +ce n'est pas en cela, je pense, que vous faites consister la science +politique. Je vous dirai donc qu'il a de grandes vues, mais qu'il manque +de grands talents. + +Rongé d'ambition, il n'a songé jusqu'ici qu'à agrandir ses États et à +leur donner de la consistance. + +Pour s'agrandir, voici quel fut toujours son plan: il ne perd aucune +occasion d'arracher à qui il peut quelque morceau de terrain; s'il a des +vues sur quelques provinces, il sème avec adresse entre les puissances +voisines des semences de discorde, qu'il a soin de fomenter, ou bien il +attend qu'il s'élève entre elles quelque différend. + +Cependant, il est aux aguets, et, avant de prendre parti, il les laisse +bien s'affaiblir. Dès qu'il les voit hors d'état de s'opposer à ses +desseins, il fait marcher de nombreuses armées et fond sur sa proie. +S'il trouve de la résistance, il se bat et souvent il triomphe; si les +choses vont mal, il joue de son reste et hasarde tout, ce qui lui a +quelquefois réussi; mais quand il tient une fois, il ne rend plus. + +S'il sait faire des conquêtes, il n'en sait pas tirer parti. Il a senti +combien l'or est nécessaire à la puissance, et il n'a rien omis pour +s'en procurer, excepté ce qu'il aurait dû faire. + +Il a fait de grands efforts pour avoir une marine et il est parvenu à +avoir quelques vaisseaux. Il a cherché à étendre le commerce dans ses +États: mais il s'y est pris de manière à l'empêcher d'y florir jamais. +Car il s'en mêle lui-même, au lieu d'en laisser tout le profit à ses +peuples. D'ailleurs, il le gêne pour le tourner selon ses vues; il le +surcharge d'impôts. Il fait pis: il inquiète les riches marchands, il +use de supercherie pour confisquer leurs marchandises ou en extorquer de +grosses sommes, et il viole ses engagements avec les artistes et les +ouvriers qu'il a attirés par de fausses promesses. + +Or, vous sentez bien que de pareils procédés ne servent qu'à éloigner +les étrangers, à dégoûter ses propres sujets et à empêcher les richesses +de couler dans ses états, d'autant plus que tous les peuples peuvent se +passer de lui. + +Mais la plus fausse mesure qu'il ait jamais prise, c'est le pied sur +lequel il a mis ses finances; si ce n'est peut-être qu'il envisage les +fermiers-généraux comme des sangsues publiques, qu'il faut laisser bien +se gorger pour les faire dégorger ensuite. Ainsi, par une trop grande +avidité de remplir ses coffres, il sacrifie tout au présent, et s'ôte +toute ressource pour l'avenir. + +La puissance de ce monarque n'est qu'enflée. Le peu de fertilité du sol, +joint à la propriété peu assurée et à la dureté du gouvernement, qui +bannit l'industrie, les arts, le commerce, ne permettront jamais à ses +États de devenir florissants. + +Au lieu d'y attirer en foule les étrangers par une douce domination, son +tyrannique empire en chasse ses propres sujets, de sorte qu'il ne reste +dans cette malheureuse patrie que ceux qu'un destin sévère y attache. + +Encore n'y a-t-il guère à compter sur eux. Comme la force est son seul +ressort, et qu'il ne mène ses peuples que par la crainte, au lieu de les +gagner par l'amour: il s'en fait de dangereux ennemis; toujours prêts à +secouer le joug, dès qu'il en trouveront l'occasion; du moins, ne se +feraient-ils pas hacher plutôt que de consentir à passer sous une +domination étrangère. + +Si sa puissance n'est qu'enflée, sa grandeur n'est que précaire. Elle +dépend des nombreuses armées qu'il tient toujours sur pied, et pour le +maintien desquelles il est obligé de tendre toutes ses cordes; ce qui ne +fait jamais qu'un état violent, et conséquemment de peu de durée. + +Tant qu'il sera redoutable à ses ennemis, il conservera ses conquêtes; +mais dès qu'ils cesseront de le craindre, il se les verra enlevées à son +tour. S'il cesse même une fois d'y avoir sur son trône un grand +capitaine, on verra bientôt tomber cette puissance qu'on admire. Ce +n'est déjà plus en apparence que les tristes restes d'une grandeur qui +menace ruine, car celui qui doit lui succéder ne promet (dit-on) pas +beaucoup. Qui sait si nous ne vivrons pas assez pour le voir devenir +lui-même simple petit électeur de Brandebourg? + +Or, préférer ainsi le clinquant au solide n'annonce pas des talents bien +rares. Qu'en pensez-vous? + +MOI. + +J'en conviens. + +LUI. + +Ses malheureux sujets ont beaucoup à souffrir de sa folle ambition; mais +il n'est pas trop heureux lui-même, et cela console un peu. Il se montre +rarement; seul, triste, rêveur, au fond de son palais, il s'agite jour +et nuit, car il ne songe sans cesse qu'à acquérir, et il tremble sans +cesse de perdre. Ainsi, les dieux pour le confondre, le privent des +douceurs du repos. Il y a quelques années qu'il ne pensait qu'à +s'emparer de quelques-unes de vos belles provinces. + +Tandis qu'il parlait: + + --C'est bien là mon homme, disais-je tout bas. + +Il se fit un moment de pause. + +Puis, je repris ainsi: + + --Vous m'avez parlé du roi de Prusse; dites-moi à présent, je vous + prie, quelque chose de l'empereur. + +LUI. + +Certes, il est difficile de vous satisfaire. C'est un jeune homme +encore. Je ne sais s'il est habile, mais jusqu'ici on n'a point vu de +son eau. Il n'est guère connu que par son invasion de la Pologne, et je +vous avouerai que, de vos honnêtes voisins, c'est, à mon avis, le moins +malhonnête. + +Voisin lui-même d'un prince avide de s'agrandir aux dépens de qui que ce +soit, et qui ne connaît d'autre règle de conduite que son intérêt, il +fallait bien prendre parti et empêcher les deux autres de se partager le +gâteau entre eux seuls. + + +_En continuation._ + +Quand il eut fini, je sentis confirmer ses conjectures, et augmenter mes +craintes. + +Tous les pressentiments que j'avais lorsque mon père m'obligea de +prendre parti vinrent se retracer à ma pensée. + +Que n'étions-nous sages! disais-je tout bas. Nous avons allumé une +guerre injuste, et à force d'atrocités nous avons réduit nos ennemis à +ne plus chercher leur salut que dans notre ruine. Dans l'impossibilité +de s'en fier à nous, les dissidents ont recours à leur protectrice; elle +a pris parti pour eux. De notre côté, nous avons imploré le secours du +Turc. Cependant, des voisins ambitieux, profitant de de nos divisions, +s'avancent pour nous dépouiller. + +Je fus quelque temps plongé dans ces tristes réflexions. A la fin, j'en +sortis; et pour lui cacher l'impression qu'elles avaient faite sur moi, +je renouai la conversation. + + --J'étais à penser, repris-je, à ce que vous venez de dire: et certes, + vous ne me paraissez pas ami des rois à en juger sur le portrait que + vous avez fait de ces trois têtes couronnées. + + LUI. + + Laissons la flatterie ramper dans les cours, chatouiller l'oreille des + rois, encenser des coeurs morts à la vertu et se vendre aux vices pour + de l'or. Jamais cette honteuse bassesse ne souillera ma vie. + + Je déteste les mauvais princes, mais sachez que j'adore les bons. Oui, + le soleil du haut des cieux ne voit rien, selon moi, de plus auguste + sur la terre qu'un roi vertueux et sage. Mais qu'il en est peu de + tels! A peine en dix siècles en trouve-t-on deux qui effacent + l'opprobre dont les autres couvrent le trône. Dans ceux mêmes que la + renommée chante le plus, on ne trouve ni les vertus ni les talents + qu'elle célèbre: on a beau les étudier, les approfondir, on s'y + méconte tous les jours. + + MOI. + + Il faut excuser les princes. + + LUI. + + J'entends: quand on se plaint de leurs crimes ou de leurs folies, tout + ce qu'on sait nous dire, c'est de nous recommander la patience. + Plaisante méthode de faire leur éloge! + + MOI. + + Vous n'avez pas saisi mon idée. Je ne veux justifier ni leurs crimes + ni leurs folies; je veux seulement les excuser sur la difficulté du + métier qu'ils font. + + LUI. + + Pas fort pénible, de la manière dont ils s'y prennent. Croyez-moi, ils + ont bien soin de cueillir la rose sans l'épine. + + MOI. + + Quoi, les rois ne sont-ils pas bien à plaindre d'avoir à faire à une + multitude d'hommes indociles, corrompus, trompeurs, et qui donnent + tant de peine à ceux qui veulent les gouverner? + + LUI. + + Vous feriez mieux de dire que les hommes sont fort à plaindre de + devoir être gouvernés par des princes presque toujours si sots et si + vicieux. + + MOI. + + Il faut bien leur passer quelque chose; ils sont hommes, et chacun a + ses défauts en ce monde. + + LUI. + + C'est des courtisans, des ministres, des flatteurs, que les peuples + ont pris cette maxime, et ils la répètent sottement. _Il faut bien + passer quelque chose aux princes._ + + Je suis de votre avis, mais seulement des faibles sans conséquence, + car il ne faut pas juger les princes comme les particuliers, vu + l'influence de leurs moindres actions sur la félicité publique. + + On ne peut exiger d'eux des talents lorsque la nature ne leur en a + point donné. Mais ne sont-ils pas à blâmer lorsqu'ils refusent d'y + suppléer par les lumières des sages et qu'ils s'entêtent de leurs + idées? + + Ils doivent à leurs peuples l'exemple des bonnes moeurs et des vertus; + ne sont-ils donc pas inexcusables lorsqu'ils ne leur donnent que celui + des vices, lorsqu'ils s'abandonnent aux voluptés les plus honteuses et + qu'ils sont les premiers à débaucher les femmes, à débaucher leurs + sujets? + + Ils doivent tout leur temps à l'État: que dire pour leur + justification, lorsqu'ils passent la vie dans une molle oisiveté, + après s'être déchargés sur d'indignes ministres de tout le soin des + affaires, ou que les moments qu'ils dérobent aux plaisirs ils les + emploient à faire le malheur de leurs sujets? + + Ils ne sont que les économes des revenus publics: comment les excuser + lorsqu'ils s'en font les propriétaires et les dissipent en + scandaleuses prodigalités? + + Encore, si pour prix de leur paresse, ils se contentaient du produit + de notre sueur! mais il leur faut aussi notre repos, notre liberté, + notre sang. Au lieu de gouverner leur peuple en paix, ils l'immolent à + leurs désirs, à leur orgueil, à leurs caprices. + + Toujours armés, toujours fomentant des semences de discorde chez leurs + voisins, et toujours appelant sur l'État des malheurs; ils ne mettent + leur gloire qu'à épouvanter la terre par le tragique récit de leurs + fureurs: et non contents d'intéresser à leurs querelles leurs + satellites, ils forcent les citoyens, les étrangers, les bêtes même + d'y prendre part. + + Mais avec quelle indignité ils se jouent quelquefois de la nature + humaine! Ce n'est pas assez de vaincre et de charger leurs ennemis de + fers: il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout + soit dévoré par les flammes, et que ce qui a échappé au feu et au fer + ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle; semblables à ces + astres malfaisants dont la maligne influence verse sur nos têtes la + contagion et les malheurs. Encore tombassent-ils tous eux-mêmes dans + les guerres qu'ils ont allumées, mais ils sont presque toujours trop + lâches, pour s'exposer aux coups. + + Que vous dirai-je de plus? au lieu d'être les ministres de la loi, + s'ils s'en rendent les maîtres, ils ne veulent voir dans leurs sujets + que des esclaves, ils les oppriment sans pitié et les poussent à la + révolte; puis ils pillent, dévastent, égorgent, répandent partout la + terreur et l'effroi, et pour comble d'infortune, insultent encore aux + malheureux qu'ils tiennent opprimés. + + Ainsi, un seul homme que le ciel dans sa colère donne au monde, suffit + pour faire le malheur de toute une nation. Lorsque les princes ne sont + pas vertueux, peut-on donc trop s'élever contre leurs vices et + déplorer le sort des peuples confiés à leurs soins? + +Ici l'indignation lui coupa la parole; le ton de sa voix était véhément, +et ses yeux étincelaient de colère. + + +_En continuation._ + +Le feu de son âme semblait avoir passé dans la mienne: je l'écoutais +avec un plaisir secret mêlé de surprise. + + --Est-il possible, lui dis-je, que tant de sagesse soit ensevelie sous + ces habits? Non, le ciel ne vous a point fait naître dans l'état + obscur où je vous vois; vos discours vous trahissent et annoncent un + esprit cultivé, une âme élevée. Mais sans vouloir pénétrer le secret + de votre naissance, tout ce que j'entends m'intéresse à vous. + Apprenez-moi de grâce quel revers a pu vous réduire à cette étrange + condition. + + LUI. + + --Le récit de mes aventures serait trop long; mais accordez-moi un + moment de repos, et je vous donnerai un abrégé de ma vie qui fera + cesser votre étonnement. + +Après un quart-d'heure de silence, il reprit ainsi la parole: + + LUI. + + --Je suis Français, issu d'une honnête famille; mais trop riche pour + mon malheur. + + Occupé de la fortune de ses enfants, mon père ne put veiller à mon + éducation. La nature ne m'avait pas traité en marâtre; mais grâce aux + soins de ma mère, cet heureux naturel fut bientôt gâté. + + J'eus des maîtres de toute espèce, qui ne s'appliquèrent à me donner + que des talents frivoles. Qu'eus-je fait des talents utiles? Ma + fortune se trouvait faite; il ne s'agissait plus que de m'apprendre à + savoir en jouir. + + A peine avais-je atteint ma dix-neuvième année lorsque ma mère vint à + mourir. Mon père la suivit de près. Comme ils me laissaient de grands + biens, je n'eus pas de peine à me consoler de leur perte. + + D'abord je pris, selon le bel usage, une petite maison et une jolie + maîtresse; puis je donnai tête baissée dans tous les travers de mon + âge. + + J'avais pour amis plusieurs jeunes gens, au-dessus de moi par leur + naissance, qui m'accablaient de caresses et avaient soin de me faire + payer leurs plaisirs. + + Mon curateur n'ayant pas la complaisance de fournir avec assez de + profusion aux libéralités de son pupille, j'en fus réduit aux + expédients, et ne trouvai malheureusement que trop de facilité + d'anticiper sur ma fortune. J'eus recours aux usuriers; ils + m'ouvrirent leurs bourses, vous pouvez penser à quelles conditions: + mais ce n'était pas là ce dont je m'embarrassais. + + Le temps vint où il fallut remplir mes engagements. Ma fortune en + souffrit, mais au lieu d'ouvrir les yeux et de revenir sur mes pas, je + ne travaillai plus qu'à la dissiper entièrement. Pour avoir plutôt + fait, je quittai la province et allai me fixer dans la capitale. + + On m'avait inspiré pour maxime que la considération était attachée au + faste, et que pour réussir dans le monde, surtout avec les belles, il + fallait être sur un certain pied. J'eus donc un hôtel meublé + magnifiquement, des laquais richement vêtus, un brillant équipage et + je tins table ouverte. + + Bientôt les amis arrivèrent en foule; ils ne m'avaient jamais vu, mais + ils étaient attirés par mon mérite. Avec eux, je courus le bal, les + endroits de jeu, les parties de plaisir. + + Au bout de six ans j'aperçus le dérangement de mes affaires; mais + comme il est humiliant de déchoir, je me piquai d'honneur et ne voulus + rien rabattre de mon faste, et continuai à vivre comme j'avais vécu. + Enfin, à l'aide du luxe, des femmes, du jeu, et de mille folles + dépenses, je me vis ruiné sans ressource. + + Comme il ne m'était plus possible de cacher à mes amis le délabrement + de ma fortune; j'en fis la confidence à ceux qui m'avaient toujours + témoigné le plus d'attachement: je croyais pouvoir tout espérer de + ceux qui m'avaient tout offert; mais je ne tardais pas à voir ce que + j'avais à attendre. + + Caressé par ces parasites, tandis que la fortune me souriait, elle ne + m'eut pas plutôt tourné le dos, qu'ils se retirèrent tous à l'envi. + Ils m'évitaient lorsqu'ils me rencontraient, ou s'ils daignaient + encore m'aborder ce n'était plus que pour insulter à ma misère par + leurs fausses marques de pitié, ou leurs plaisanteries. + + Quoique j'eusse donné tête baissée dans tous les travers de la + jeunesse, j'avais suivi le torrent plutôt par air que par goût. Les + parties bruyantes n'avaient fait que m'étourdir sans m'amuser. Mon + esprit était gâté, mais mon coeur n'était pas corrompu. Au milieu du + tourbillon du monde, je me retirais quelquefois en moi-même pour + penser à la vanité de mes plaisirs et je sentais que je n'étais pas + heureux. + + Crainte du ridicule, je continuai cependant comme j'avais commencé; je + tâchais de m'étourdir et j'avais soin d'entretenir cette ivresse. Le + moindre intervalle de sang-froid m'eût été trop amer. + + Lorsque je me vis forcé de renoncer à ce genre de vie, mon + amour-propre en fut bien un peu mortifié, mais je ne sentis point + déchirer mon coeur. J'étais encore plus indigné des procédés de mes + amis qu'avili par mes disgrâces. Avec quels traits ce monde qui + m'avait séduit si fort était peint à mes yeux! Je maudissais sa + brillante imposture. + + Comme j'étais à me rappeler le passé, je me souvins d'un ancien ami de + la famille, le seul qui me fût resté, et dont les efforts continuels + pour me retirer de la vie déréglée que je menais, n'avaient servi qu'à + lui aliéner mon amitié. Je désirais fort de le voir; mais je n'osais + me présenter devant lui: enfin je surmontai ma répugnance, j'allai le + trouver. + + «--Je suis ruiné, lui dis-je en l'abordant, mais je suis moins + confus de ma disgrâce que d'avoir rejeté si longtemps vos sages + avis. Daignez me diriger, je viens vous demander des conseils; soyez + sûr de ma docilité.» + + Après lui avoir exposé l'état de mes affaires: + + «--Renoncez, me dit-il avec un front chagrin, renoncez à ces goûts + frivoles et insensés qui ont enchanté vos jeunes ans. Cessez de + faire du plaisir votre occupation. Retournez dans votre province. + Des débris de votre patrimoine réalisez un petit capital, reprenez + l'état de vos pères, et tâchez, par votre assiduité, de regagner ce + que vous avez perdu par vos extravagances.» + + Ces paroles firent impression sur moi. Je sentais la sagesse de ce + conseil: mais je ne pouvais me résoudre à le suivre en entier. J'étais + bien disposé à quitter la capitale et à me mettre dans les affaires, + mais une ville où j'avais offusqué tous les yeux par mon faste, + révolté tous les esprits par ma hauteur, et qui n'était remplie que de + mes folies et de ma disgrâce, était pour moi un séjour odieux. + + Je formai donc le projet odieux de convertir en une pacotille le peu + qui me restait, puis d'aller, s'il se pouvait, cacher ma honte et + tenter la fortune dans un autre hémisphère. Je communiquai ce projet à + mon ancien ami, il en parut étonné, me représenta les dangers de la + mer, et fit tout ce qu'il put pour m'engager à y renoncer. Mais je + craignais moins les écueils que les ris moqueurs de mes concitoyens. + + Je n'écoutai donc plus que ma passion; et après avoir fait quelques + préparatifs, j'allai à Brest où je m'embarquai pour les échelles du + Levant. + + Sur le vaisseau, je fis connaissance avec un homme dont l'humeur me + revenait fort. Je paraissais aussi ne pas lui déplaire. Nous étions + souvent ensemble, et la confiance s'établit bientôt entre nous. + + Un jour que je lui faisais le récit de mes extravagances, j'observai + qu'il avait les yeux constamment attachés sur moi, lorsque j'en vins à + l'article de ma réforme, il parut attendri. + + «--L'histoire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal à la + vôtre.» + + Il me raconta à son tour ses aventures. Dès lors notre amitié devint + plus vive, et il ne cessa de m'en donner des preuves non équivoques. + + Pendant le voyage, nous eûmes longtemps des vents favorables: mais + ensuite ils devinrent contraires. + + Comme nous étions à la hauteur de la Sardaigne, une violente tempête + s'éleva, nous fûmes poussés à pleines voiles du côté de la Barbarie, + puis tout-à -coup enveloppés dans une obscurité profonde. Bientôt nous + aperçûmes à la lueur des éclairs les côtes dans le lointain. + + Nous louvoyâmes toute la nuit. + + Le lendemain les vents soufflaient avec plus de fureur encore, les + voiles se déchirèrent et le vaisseau se brisa contre un écueil. + + Chacun cherche à se sauver sur quelque débris: nous étions peu + éloignés de terre, mais la mer était fort grosse. + + J'échappai à la fureur des flots avec mon compagnon de voyage, le + bosseman et trois matelots; tout le reste de l'équipage périt. + + Quand nous eûmes gagné le rivage, nous nous regardions les uns les + autres avec un morne silence. Je regrettai, mais trop tard, de n'avoir + pas suivi les conseils de mon vieux ami. Ce n'était là toutefois que + le commencement des malheurs qui m'attendaient. + + Tandis que j'étais abîmé dans ma tristesse, Joinville (c'est ainsi que + s'appelait mon compagnon de voyage) me dit en me prenant la main: + + --Allons, cher ami, que faites-vous à vous désoler de la sorte! Avant + de vous embarquer dans le péril, vous deviez le prévoir: à présent que + vous y voilà enfoncé, il ne vous reste que de le mépriser. Soyez + homme, montrez un coeur plus grand que les malheurs qui vous menacent. + + Je ne pouvais retenir mes larmes. + + --Vous pleurez, continua-t-il, comme un lâche amolli par les + délices, et qui ne sait point supporter l'adversité. Eh quoi! la mer + vient de m'enlever le fruit de quinze ans de fatigue, je suis mille + fois plus à plaindre que vous, et c'est moi qui vous console? + + Cependant nous avancions un peu dans les terres, en recherche de + quelque partie habitée, sans néanmoins trop nous éloigner du rivage. + + --Que vous êtes jeune encore, me dit Joinville en me voyant si + consterné. Ce monde n'est qu'un théâtre de tristes vicissitudes. + Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait + briller ses trésors, une foule de mortels lui tendent les bras et + s'apprêtent à recevoir ses dons. Tandis qu'elle les répand, avec + quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres et s'efforcent + de se les arracher. Leur ardeur est égale, mais leurs destinées sont + bien différentes. L'un manque le but par trop d'empressement à le + saisir; l'autre y touche à peine, qu'il tombe, et sa proie lui + échappe. Cet autre s'applaudissait déjà de ses succès; mais au + milieu de ses transports un revers imprévu enlève ses richesses, et + les porte dans des mains étonnées de les recevoir. Et combien n'en + voit-on pas transportés de dessous le chaume au sein de l'opulence; + combien d'autres précipités tout-à -coup du faîte des grandeurs. + Moi-même j'en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut + autant promené par le sort de la bonne à l'adverse fortune. Mais + habitué à ployer mon caractère aux événements, je jouis de tout, et + ne fais fond sur rien. + + C'est ainsi qu'il tâchait d'affermir mon coeur contre les coups du + destin. + + Lui-même il montrait un courage que l'infortune ne peut abattre. Son + esprit était même libre et serein. Il ne cessait d'admirer la beauté + du sol et le pittoresque des points de vue. + + Comme il possédait très-bien la géographie et qu'il avait observé le + local: + + --Voilà , me dit-il en pointant du doigt quelques masures couvertes + de chaume et presque ensevelies dans des broussailles, voilà les + ruines de Carthage. Nous ne devons pas être éloignés de Tunis. + + Si la douleur ne m'eût rendu comme insensible, j'aurais été charmé + d'examiner cette terre si fameuse, ces belles contrées si célèbres + dans l'histoire; mais j'étais trop absorbé par le chagrin pour montrer + la moindre attention. + + Nous avions marché toute la journée, n'ayant d'autre nourriture que + les fruits que nous trouvions sur les haies, et nous étions rendus de + fatigue. + + Comme le soleil allait se coucher, mon compagnon fut d'avis qu'il + fallait redoubler d'efforts pour gagner Tunis avant la nuit. Déjà nous + en découvrions les clochers, lorsque nous tombâmes entre les mains des + barbaresques. + + Ils nous vendirent en esclavage. Je ne pouvais soutenir ce fatal + revers, qui me paraissait mille fois pire que la mort: rien n'égalait + mon désespoir. + + Nous voilà donc traînés dans une prison. Le gardien féroce, un paquet + de clés à la main, nous en ouvre l'entrée et referme à grand bruit les + portes sur nous. + + De toute la nuit, je ne pus fermer les yeux; je la passai à faire de + sombres réflexions sur le sort de l'humanité. + + Le lendemain, on nous fit passer dans une vaste cour où nous nous + trouvâmes au milieu d'une multitude d'hommes inconnus, qui + s'étonnaient de me voir ainsi éploré; je les regardai avec la même + surprise. + + Bientôt on vint nous appeler pour nous présenter à l'intendant des + jardins du dey. A l'ouïe des ordres de ce maître superbe, + l'indignation s'éleva dans mon coeur; je ne pouvais plus supporter la + vie, je demandais la mort à grands cris. + + --Que ton courage t'élève au-dessus de tes malheurs, me disait + souvent Joinville; apprends à revêtir des sentiments conformes à ta + situation actuelle. + + A force d'exhortations, il m'engagea à la fin à ronger mon frein en + silence. + + On nous traita d'abord avec beaucoup de dureté, mais ce ne fut que + pour peu de temps. Joinville avait cultivé la musique dès sa jeunesse, + et il savait très-bien jouer du flageolet. Par un heureux hasard le + sien s'était trouvé dans sa poche, lorsque nous fîmes naufrage. + + Un jour, qu'il avait fini sa tâche de meilleure heure qu'à + l'ordinaire, il se mit à en jouer. Tous nos compagnons d'infortune + accoururent et formèrent un cercle autour de lui. + + Le bruit parvint bientôt aux oreilles du dey, qui voulut l'entendre; + charmé de son talent, il changea son sort. A sa considération, le mien + devint aussi plus doux. + + Chaque jour on nous traitait avec plus d'égards, et au bout de sept + ans nous obtînmes notre liberté. Mais je ne puis passer sous silence + un trait de générosité admirable. + + Un jour Joinville disparut. + + Il s'était couché le soir auprès de moi; jugez quelle fut ma surprise + à mon réveil de ne plus le trouver, et combien je versai de larmes. + + Mais sur le soir, je le vis reparaître. + + --Je suis libre, me dit-il en m'abordant d'un air serein. + + --Hélas! vous allez donc me quitter, m'écriai-je? Ciel! que vais-je + devenir? + + --Ne craignez rien, vous êtes libre aussi. + + --Eh quoi! nous aurait-on rachetés? + + --Non, non. + + --Expliquez-moi donc ce mystère. + + --Il y a quelques jours que le dey me demanda un air. Je ne sais, + j'étais assez bien disposé, et l'affectai si fort, que dans un + transport de joie il me promit de m'accorder, comme marque de sa + faveur, la grâce que je lui demanderais.--Celle de retourner dans ma + patrie, répondis-je à l'instant. Il parut un peu surpris, et après + un instant de réflexion, il me dit:--Tu ne pouvais pas plus mal + choisir pour mon bonheur: mais je te l'ai promis, il faut le tenir. + Puis il se retira sans me donner le temps de répondre. Je ne savais + qu'en penser, je n'osai trop me fier à sa promesse; aussi ne vous en + ai-je rien dit. Ce matin il m'a fait venir devant lui et m'a offert + de me renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premièrement + porter un envoyé à Constantinople. J'ai accepté avec joie et l'ai + remercié de ses faveurs. Mais, tout-à -coup, je me suis souvenu de + vous, et ne pouvais me résoudre à vous quitter. Que faire? Une + heureuse réflexion m'a tiré d'embarras. Puisque le dey a de généreux + sentiments, me suis-je dit, il n'a point un coeur insensible; il + faut essayer de le toucher. Je me suis donc jeté à ses pieds. J'ai + embrassé ses genoux et les ai arrosés de mes larmes.--Que veux-tu? + m'a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.--La mort, seigneur, + car je ne saurais vivre si vous ne permettez à mon compagnon de me + suivre. Le même jour nous devînmes tous deux vos captifs: la fortune + le retient encore esclave. S'il doit l'être plus longtemps, souffrez + que je reprenne mes fers. Ah! généreux Solim, ne fermez point votre + coeur à la pitié! Autrefois j'aurais donné la vie pour éviter + l'esclavage; à présent vous me voyez vous demandant à genoux la + servitude, comme mon unique ressource, craignant même de ne pas + l'obtenir. Solim me regarde d'un air surpris, me tend la main et me + dit:--Quand je ne serais pas content de tes services, je serais + touché de ta vertu, et l'amitié que j'ai pour toi s'étendrait à ton + compagnon: dès ce moment il est libre. + + --Généreux ami, m'écriai-je, en sautant au cou de Joinville, quoi, + c'est à vous que je dois ce bienfait? + + En nous affranchissant, Solim nous fit de grandes libéralités. Quand + tout fut prêt pour le départ, nous allâmes prendre congé de lui. + + --J'admire votre amitié, nous dit-il. Puissiez-vous trouver un sort + digne de vos vertus. Allez, et en retour de ce que j'ai fait pour + vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi. + + A peine fûmes-nous à bord, qu'on mit à la voile, et au bout de quinze + jours nous mouillâmes devant Constantinople. + + Le lendemain de notre arrivée, il fallut me séparer de Joinville: il + avait trouvé un bâtiment prêt à partir pour le grand Caire, où il + avait un frère qu'il voulait aller joindre. Je le conduisis jusqu'au + vaisseau; nous nous embrassâmes sur le port; je l'arrosai de mes + larmes, la douleur m'empêchait de parler. + + --Souvenez-vous de la fragilité des choses humaines, me dit-il en me + quittant, si jamais vous vous trouvez de nouveau dans la prospérité, + craignez d'en abuser; mais surtout secourez les malheureux. + + Je restai quelques jours à Pera à attendre une occasion pour passer en + France. + + Il y avait bien à la rade un vaisseau de Marseille en charge; mais + comme il ne devait mettre à la voile que dans six semaines, je pris le + parti de m'embarquer dans une grande chaloupe turque qui appareillait + pour Venise. + + Nous sortîmes du port par un bon vent. Déjà je me félicitais d'avoir + quitté la terre des infidèles, et me promettais d'aller dans quelque + coin de ma patrie finir mes jours en paix: mais le destin qui se plaît + à se jouer de moi, me réservait à bien d'autres épreuves. + + Comme nous venions de passer le détroit de Candie, un matin à la + pointe du jour, nous nous trouvâmes au milieu d'une flotte russe. + + Le vaisseau dont nous étions le plus proche fit signal et nous appela + à l'obéissance. A l'instant deux chaloupes qui le suivaient vinrent + faire tout l'équipage prisonnier de guerre. Quoique je ne fusse pas + Ottoman, je fus enveloppé dans leur disgrâce. + + Après m'avoir dépouillé de tout ce que j'avais, on me transporta, avec + les autres prisonniers à Néapoli, port de la Romanie, où débarqua une + partie de l'équipage de la grande escadre pour répandre les feux de la + sédition dans les provinces de la Turquie européenne, comme je l'ai + appris ensuite. De là , nous fûmes transférés à Rashow, puis à + Mendzibos, place d'armes sur le Dniester, où les Russes ont établi + leurs principaux magasins. Pendant quinze mois j'y ai souffert la + faim, la soif, le froid et mille mauvais traitements. + + Comme le nombre des prisonniers augmentait de jour en jour, on résolut + de nous transférer en Russie. Tandis que nous étions en marche, + escortés par un simple escadron de cavalerie, une troupe de confédérés + tomba sur nous près de Crasnopol, et j'eus le bonheur d'échapper. Il y + a dix jours que je traverse la Pologne pour me rendre dans mon pays. + + Voilà le précis de ma vie jusqu'au moment où vous m'avez rencontré. + Jamais le destin, comme vous voyez, ne s'acharna davantage à la perte + d'un malheureux; mais qui sait combien d'autres malheurs m'attendent? + Infortuné que je suis! l'espérance même est éteinte au fond de mon + coeur.» + +Comme il achevait ces paroles, un bruit soudain retentit dans la forêt; +nous levâmes les yeux, et nous aperçûmes entre les arbres une multitude +de chevaux qui faisaient voler devant eux un tourbillon de poussière. + +C'était un escadron russe. + +Près de tomber entre les mains de l'ennemi, il fallut chercher un refuge +dans le bois. Nous eûmes le malheur de nous séparer. Je n'osais +l'appeler à haute voix, crainte d'être découvert. Le même motif le +retenait sans doute. Je le cherchai longtemps en vain. + +Enfoncé dans l'épaisseur de la forêt avec mon domestique, la nuit nous y +surprit. Je résolus d'y attendre le retour de l'aurore. A son lever, je +tâchai de me reconnaître. J'errai longtemps à l'aventure. + +Enfin, je regagnai le grand chemin et continuai ma route, ayant toujours +cet inconnu devant les yeux. Son sort me pénétrait; j'aurais voulu en +adoucir l'amertume: mais de nouveaux sujets de douleur vinrent bientôt +me l'ôter de l'esprit. + +De Sandomir, le 30 juillet 1770. + + + + +LIII + +DU MÊME AU MÊME. + + +A Pinsk. + +Ah! cher Panin! il semble que les dieux irrités aient épuisé leur haine +sur ma tête dévouée. Hélas! tout est mort pour moi. + +Les confédérés ont fait des incursions dans la grande Pologne, et +partout où ils ont passé, on ne trouve que dévastation. + +Le joli bourg de Baranow a même été réduit en cendres; les flammes n'ont +épargné que quelques édifices incombustibles. Au milieu des masures +consumées, on voit encore, d'espace en espace, un temple, une tour, +dominer tristement sur les ruines de son enceinte désolée. + +Hier, j'eus toute la journée devant les yeux cet affligeant spectacle. + +A Sandomir, je quittai la route de Radom pour prendre celle d'Osselin. +Je ne pouvais me résoudre à passer si près de Lucile sans la voir. +J'avance à grands pas vers ces lieux où était mon trésor. A mesure que +j'approche, mes noirs soucis disparaissent, la joie renaît dans mon +coeur. Je ne me sens pas d'impatience; je brûlais d'arriver. + +Déjà je découvre de loin ce charmant séjour; tout me rappelle un doux +souvenir, ces bosquets enchantés où je me promenais avec Lucile, ces +bords fleuris où je reposais sur son sein, ces berceaux délicieux où je +la couronnais de fleurs, et, dans les transports de mon âme, je croyais +déjà la voir et la presser dans mes bras amoureux. + +J'arrive enfin. + +Ciel! quel spectacle s'offre à ma vue! Tout est désert; partout a passé +le fer et le feu. + +Je parcours, avec une surprise mêlée d'effroi, ces belles campagnes, que +je reconnais à peine. Je vole vers le château, et je ne trouve que des +masures. + +A cet aspect, mille idées funestes s'offrent à mon esprit troublé et +déchirent mon coeur. Je me représente Lucile écrasée sous ces ruines; +j'éprouve d'avance toutes les horreurs du désespoir, et contemple dans +un étonnement stupide toute l'étendue de mon malheur. + +Je sors enfin de cette espèce d'ivresse, pousse de tristes gémissements +et cours éperdu, cherchant vainement de tout côté quelqu'un qui +m'apprenne ce que sont devenus les maîtres infortunés de ces lieux. + +O fortune! ô revers! ô ma Lucile! seule espérance qui me restait ici +bas, où as-tu donc été entraînée? où as-tu fui loin des ruines de ce +palais embrasé? Et c'est moi qui t'ai conseillé d'y venir. Malheureux! +qu'ai-je fait? Quel repentir cruel déchire mon sein! Mais où la douleur +m'égare. + +Ah! c'est vous, c'est vous, barbares ennemis qui avez causé mon malheur. +Puissent toutes les horreurs de la guerre, tous les fléaux qui affligent +les hommes, retomber sur vos têtes criminelles; puissiez-vous être +réservés à la plus horrible vengeance; que jamais vous ne trouviez +d'asile nulle part, qu'un implacable ennemi vous poursuive sans relâche, +qu'il vous atteigne, vous égorge et se baigne dans votre sang. + +Ce monde où je vivais autrefois, enivré d'une folle joie, qu'est-il +devenu? Un séjour de deuil rempli d'emblêmes funèbres que la mort a +tracés et suspend autour de moi. + +Cruel destin! ne pouvais-tu te contenter de tant d'autres victimes? +Fallait-il que ta haine s'attachât à moi, et me choisît pour s'épuiser +sur ma tête? Ne te suffisait-il pas que cinq de tes traits m'eussent +atteint coup sur coup sans m'en décocher un sixième! + +O Lucile, Lucile, ma chère Lucile! Est-il bien vrai que je t'ai perdue? +A cette idée mon être entier se dissout et s'écoule. + +O mort! viens à mon aide: hâte-toi d'arriver; tous les liens qui +m'attachaient au monde sont rompus, ton glaive n'a plus qu'à trancher le +fil de mes jours. + + + + +LIV + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +Je ne sais si tu as pénétré mon dessein. + +J'ai déjà gagné que Lucile n'écrive plus à Gustave; il faut empêcher +maintenant que Gustave n'écrive plus à Lucile. Ainsi, morts l'un pour +l'autre, du moins en idée, rien ne m'empêchera de lier avec lui. + +Qu'en dis-tu, Rosette? Cela n'est-il pas bien imaginé? + +Mais il y a longtemps que nous n'avons des nouvelles de Potowski. J'ai +cependant bien recommandé à Antoine de m'envoyer toutes les lettres qui +me seraient adressées au château d'Osselin. Quelle peut être la cause de +ce retard? + +Inquiète de ce long silence, je vais écrire à un ami de Gustave, avec +qui j'ai appris qu'il est en relations; sûrement il m'en apprendra +quelque chose. + +Mais j'entends des cris dans l'appartement voisin, il faut voir ce que +c'est... + + +_En continuation._ + +Nous venons de recevoir la fâcheuse nouvelle de la dévastation de la +terre d'Osselin. Le château même a été réduit en cendres après avoir été +livré au pillage. + +La comtesse est à ce sujet dans une affliction extrême; elle se félicite +néanmoins de l'avoir quitté à temps, et comme par miracle. + +Lucile paraît insensible à ce désastre; elle voudrait seulement être +périe sous les ruines. + +Pour moi, j'en suis très-fâchée. + +Voilà le comte à peu près ruiné. C'était dans ce château où il avait +transporté ses trésors et où il gardait ses titres. Adieu sa belle +collection de tableaux et de statues! Je crois qu'il en mourra de +chagrin. + +Je regrette surtout le magnifique ameublement de l'appartement d'été. +Jamais je ne vis rien de plus riche, de plus galant. Les chaises, les +rideaux, la tapisserie, étaient d'un damas bleu de ciel garni de franges +d'argent. Le plafond était de stuc orné de peintures en camayeu de la +même couleur, comme aussi les dessus de porte. Et il y avait entre les +trumeaux, les deux plus belles glaces du royaume. Quel dommage que tout +cela soit détruit! + +Est-tu donc, chère Rosette, si fort engagée avec ton beau Castellan, que +tu ne puisses disposer d'un quart-d'heure pour songer à tes amies? Il y +a trois mois que tu m'écrivis une petite lettre; mais si petite qu'il +semblait que tu n'avais rien à me dire. Dès-lors, tu ne m'as pas donné +le moindre signe de vie. Je n'en agis pas ainsi à ton égard; je t'écris +souvent, et toujours je te fais part de tout ce qui m'arrive, même de +mes pensées les plus secrètes. + +Souviens-toi que j'attends au plus tôt de tes nouvelles, et que si tu ne +me dédommages de ton long silence, je te punirai par le mien. + +De Lomazy, le 2 août 1770. + + + + +LV + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +De l'endroit où je t'écrivis mon désastre, l'affliction m'a suivi chez +mon oncle où je suis venu chercher un asile. Dès-lors mes larmes n'ont +cessé de couler. + +J'ai fait mille vaines recherches. Je ne puis parvenir à tromper ma +douleur; tout me ramène à l'objet de mes craintes; et lorsque je viens à +me rappeler ces tristes masures, je frissonne d'horreur. + +Rien n'égale la tristesse de mon âme. Le jour paraît trop court pour +suffire à mon tourment: et comme si ce n'était pas assez des fantômes +qui m'épouvantent alors, la nuit, ils m'assiégent encore. Le doux repos +ne vient plus fermer mes paupières. Après quelques moments d'un sommeil +agité, je me réveille en transes. Je crois voir l'ombre de Lucile pâle +et sanglante, je crois entendre sa plaintive voix; et je ne sors de ces +rêves effrayants où le désespoir égare ma pensée, que pour me livrer à +des idées plus affligeantes encore. + +Hélas! n'est-ce que pour verser des larmes que mes yeux s'entr'ouvrent? +O chaîne de malheurs! Ils viennent rarement seuls; ils aiment à se +presser sous les pas d'un malheureux. Occupé à pleurer mes amis, +fallait-il aussi pleurer ma maîtresse! Tous mes chagrins passés +s'abîment dans le sentiment de sa perte. Lucile enlevée de ce monde à la +fleur de son âge, lorsque... A cette idée, comme ma douleur s'aigrit! + +Mon âme s'abreuve à longs traits d'amertume, mon coeur se déchire, et le +sentiment du bonheur s'écoule pour jamais par cette blessure. + + + + +LVI + +DU MÊME AU MÊME. + + +A Pinsk. + +J'aperçois le soleil qui s'abaisse sons l'horizon; les ombres se +projettent au loin dans la plaine; déjà il n'y a plus que le sommet +élevé des montagnes qui retienne les derniers rayons de l'astre disparu. + +Voici l'heure que plein d'impatience, je courais aux lieux fortunés où +m'attendait mon amante: heure autrefois si désirée! tu n'es plus à +présent que celle de mon désespoir! + +Lucile n'est plus! + +Hélas, sa chère image s'offre sans cesse à mon âme attendrie. Comme ses +yeux brillaient d'un doux feu! Combien sa modestie ajoutait à ses +charmes! Quelle candeur, quel enjouement, quelle aménité dans ses +entretiens! Que sa beauté était séduisante, et son coeur fait pour +aimer! Rien ne lui manquait. La fortune et la vertu lui avaient prodigué +tous leurs dons. Qu'avait de plus le ciel à lui accorder? + +Ah! elle était trop belle pour vivre; j'étais trop heureux. Le destin +jaloux l'a moissonnée comme une fleur à peine éclose. + +Tant d'attraits devaient-il sitôt périr? Ne la verrai-je donc plus, +cette bouche divine me sourire amoureusement! Je ne l'entendrai plus +cette voix touchante dont les doux accents allaient à mon coeur! Ses +regards tendres n'exciteront plus au fond de mon âme d'émotions +délicieuses! + +O Lucile, Lucile, dans quel désespoir ta perte a plongé ton amant! + +Où retrouver son beau naturel, son âme sensible, ses nobles sentiments? +De quel plaisir elle enivrait mon coeur dans les épanchements de la +confiance! O douce société! tendre union! non, ce n'était point l'union, +c'était le mélange de deux coeurs. + +Félicité céleste, félicité si rare sur la terre, je t'ai goûtée, je t'ai +perdue! Il n'est plus pour moi de Lucile. Elle a couru se perdre dans le +gouffre éternel du néant, il ne m'en reste qu'un triste souvenir sans +cesse présent à mon esprit pour affliger ma pensée. + +De dessous un ormeau du bosquet de Radom. + + + + +LVII + +DU MÊME AU MÊME. + + +A Pinsk. + +Quelques rayons d'espérance commençaient à luire au fond de mon coeur: +mais hélas qu'ils ont été bientôt éteints! + +Un bruit vague courait que le comte Sobieski, fuyant les ruines de son +palais embrasé, s'était retiré avec sa famille à Opalin. J'y courus à +l'instant; mais toutes mes recherches furent vaines; point de Sobieski! + +Me voilà en chemin pour revenir chez mon oncle, plus désespéré que +jamais. + +Comme je repassais dans mon esprit mes infortunes, mon cheval se mit à +hennir et à faire un écart. Je lève les yeux et n'aperçois rien. Il +refuse d'avancer. Je l'attaque. Il se cabre, se défend, et m'emporte à +la fin dans un sentier de traverse. Il courut un bon mille avant que +j'eusse pu l'arrêter. Lorsque j'en fus venu à bout, je cherchai à me +reconnaître. + +Peu après, croyant avoir regagné le grand chemin, je ne tardai pas à +retomber dans mes sombres rêveries. Je n'en fus tiré que par la faim qui +commençait à se faire sentir. Je regarde ma montre. Surpris de voir que +le jour fût déjà si avancé, je cherche le soleil, et l'aperçois sur son +déclin, alors je ne doutai plus que je ne fusse égaré. + +Je continuai à marcher, et je n'arrivai point. Inquiet comment je +passerais la nuit, j'avais gagné le sommet d'une légère éminence. Je +m'arrête pour promener mes regards autour de moi, j'embrasse de l'oeil +la longue chaîne des collines, des plaines, des forêts que j'avais +traversées. + +Tout-à -coup j'entends les sons d'une trompe rustique, et j'aperçois, à +quelque distance, un berger appuyé sur sa houlette, tandis que deux +chiens et un jeune garçon rassemblaient son troupeau. + +J'allai à lui. Il parut surpris de me voir. + + --Ne craignez rien, lui dis-je, mon ami: je suis un voyageur égaré que + la nuit oblige à chercher quelque part un asile. Voudriez-vous me + servir de guide jusqu'au prochain hameau? + + --Hélas! répondit-il, cet endroit est désert, il n'y a qu'un château à + deux lieues d'ici, dont le maître est absent. D'ailleurs il serait + nuit avant que vous pussiez y arriver, et trop tard pour y être admis. + Mais ma cabane n'est pas éloignée. Je n'ai à vous offrir que de la + paille pour lit, du lait et du pain pour nourriture. C'est tout ce que + le ciel m'a donné, je le partagerai ce soir de bon coeur avec vous, et + demain, je vous remettrai sur votre route. + +J'acceptai ces offres obligeantes. + +Ainsi, après une longue et fatigante journée, j'arrive à une méchante +cabane. Je trouvai sur le seuil de la porte une bonne femme (c'était +celle du berger) avec un petit enfant sur les genoux. Elle ne fut pas +moins étonnée de me voir que ne l'avait été le pâtre. + +Mon premier soin fut de chercher un endroit pour mettre mon cheval; et +tandis que je lui préparais une litière et que mon hôte rangeait ses +moutons, sa femme alla se disposer à nous recevoir. + +En entrant dans la chaumière, je fus surpris de l'air mal propre qui y +régnait: tout y présentait l'image de la misère la plus affreuse. Je +comparais en silence ces murs enfumés aux lambris dorés des palais; et +pour la première fois, je fis de douloureuses réflexions sur l'inégalité +du sort des humains. + +Nature marâtre, disais-je en moi-même, faut-il qu'une partie de tes +enfants soient ainsi nés pour la servitude et le travail, tandis que +l'autre nage dans l'opulence au sein de la mollesse! + +Mon hôte vint m'en tirer pour prendre part à leur petit souper. Je me +place à cette misérable table, et la petite famille se range en silence +autour de moi. + +Bientôt mes tristes pensées vinrent m'y trouver; elles me suivirent +encore sur mon lit de paille. Enfin, excédé de fatigue, je m'endormis. + +Le lendemain, je me réveillai à la pointe du jour et me disposai à +partir. + +En entrant dans l'étable, je trouvai mon cheval étendu sur la litière et +rendu de fatigue. Il fallut rester. + +J'allai trouver mon hôte, et lui fis part de mon embarras. + +--Que cela ne vous inquiète pas, seigneur. J'aurai soin de votre bête, +et pendant que vous demeurerez avec nous, je tâcherai de faire de mon +mieux. + +Touché de sa bonté, je lui donnai quelques ducats, que je le forçai +d'accepter. Le pauvre homme me baisa la main, et me remercia à genoux. + +Pour passer mon ennui, je me mis à errer aux environs de la cabane, et +crainte de m'égarer, je pris avec moi son jeune garçon. + +Attiré par un charme inconnu vers une petite forêt, je m'enfonçai dans +sa sombre épaisseur et la traversai triste et pensif: bientôt je me +trouvai dans une vallée solitaire, coupée d'une petite rivière. + +A quelque distance, j'aperçus un bouquet de grands arbres qui +balançaient dans les airs leur cîme touffue, répandant sur la plaine, +dans un vaste contour, la fraîcheur et l'ombrage. Je vais me reposer +sous leur impénétrable abri. Un pâtre y avait rassemblé son troupeau +brûlé des feux du soleil. J'approche, je reconnais mon hôte et m'asseois +auprès de lui. + +J'étais charmé de l'innocence de la vie et de l'air de contentement de +cet homme. + +Si je pouvais ainsi, disais-je tout bas, finir doucement mes jours dans +quelque coin de la terre! Air pur, frugal repas, santé du corps, paix de +l'âme, précieux dons de la nature, que vous êtes préférables aux faux +biens dont le monde est si épris! Oui, c'est de ce simple mortel qu'il +faut apprendre l'art d'être heureux. Comme nous, il n'est point rongé de +désirs impuissants. Une prairie fertile est pour lui le jardin de +félicité. Ses plaisirs sont purs et ne laissent point d'amertume: moins +vifs que les nôtres, ils sont aussi plus durables. L'espérance vaine, +les regrets, le désespoir ne viennent jamais empoisonner le cours +paisible de ses jours. Pourquoi aller à grands frais chercher le bonheur +si loin, lorsqu'il est si près de nous! + +Tandis que j'étais enfoncé dans ces réflexions, un doux sommeil vint +appesantir ma paupière. Hélas! depuis longtemps je n'avais plus qu'un +repos pénible et plein de trouble. + +A mon réveil, mon hôte me présenta des fruits et du laitage, dont je fis +mon dîner, et comme le soleil n'était déjà plus piquant, j'allai ensuite +promener au bord d'un sombre rivage. + +Le chagrin n'avait fait avec moi qu'une courte trêve: bientôt il revint +m'assaillir. J'avais beau vouloir distraire ma pensée du sentiment de +mes malheurs, tout m'y rappelait, tout me retraçait la chère image de +Lucile. + +Fleurs qui émaillez la verdure, vous aimiez que sa main vous cueillît: +hélas! vous ne reposerez plus sur son sein amoureux; vous ne serez plus +entrelacées parmi ses belles tresses, vous ne porterez plus à ses sens +un parfum délicieux. Comme vous elle brillait du pur éclat de la nature: +fallait-il que comme vous elle ne brillât qu'un jour? + +Tandis que j'exhalais ainsi ma douleur, j'entendis de loin une voix +mélodieuse dont les accents plaintifs faisaient gémir les échos. Ils +excitèrent dans mon âme une surprise mêlée de joie. + +Immobile, je cherchais des yeux d'où pouvaient venir de si doux accents. +Puis j'avançai par hasard au pied d'un rocher qui me les répétait; mais +je ne pus rien démêler. + +L'émotion que ces sons me causaient avait pour moi des charmes; ils +suspendaient le sentiment de ma douleur. + + --Je ne suis pas le seul, disais-je, qui gémisse en ces lieux. C'est + sans doute la voix de quelqu'infortunée dont le coeur a besoin de + consolation. + +Après avoir longtemps joui du plaisir de l'entendre, la voix cessa. + +En voyant le soleil s'abaisser sous l'horizon, je songeai à regagner ma +cabane. Je fis remarquer à mon guide l'endroit que nous quittions, et je +me retirai à regret, enseveli dans de tristes pensées, mais moins +tristes que celles de la veille. + +Les accents de cette touchante voix retentissaient encore au fond de mon +âme; je la sentais un peu débarrassée du poids qui l'opprimait. Je ne +sais quelle émotion s'était emparée de mes sens, ranimait mon coeur +flétri et me faisait trouver ce séjour enchanteur. Je ne pouvais +souffrir l'idée de le quitter, et tout en marchant je me tenais ce +discours: + + --Tel qu'un forçat harassé de fatigue, depuis longtemps je mène une + vie agitée et remplie d'alarmes; il serait temps de goûter un peu de + repos. A présent que tous les liens qui m'attachaient au monde sont + rompus, que je suis dégoûté de ses brillantes folies, et détrompé de + ses vaines chimères, qui m'empêche de fixer dans ces lieux mon séjour, + et de m'y ménager une tranquille retraite? + +J'étais encore occupé de mes pensées, lorsque j'arrivai sous mon humble +toit, et le sommeil ne vint que fort tard en suspendre le cours. + +Le lendemain j'allai d'assez bonne heure m'asseoir vis-à -vis du pied du +rocher qui m'avait répété les accents de cette voix touchante. + +Il était déjà tard, et les échos gardaient encore le silence: mon +chagrin était extrême. Mais tout à -coup ce silence fut interrompu par +les chants de la veille. Ils me paraissaient plus distincts. + +J'avançai pour les mieux entendre; mais je fus arrêté par un large +fossé, qui entourait un parc: j'aperçus dans l'enfoncement un château +d'où je jugeais qu'ils devaient partir; ils finirent plutôt que je +n'aurais voulu. + +La nuit commençait déjà à déployer son noir manteau, et déjà je +regagnais tristement ma chaumière, lorsque cette voix plaintive éclata +de nouveau dans les airs. Je m'arrête. + + --Ha, la voilà encore! disais-je tout seul. Que j'aime à l'entendre + gémir au milieu de ce profond silence! Comme mon coeur palpite de + plaisir! Ha, si elle savait le charme qu'elle répand autour d'elle! + Tendre Philomèle, comme toi, l'âme blessée d'un trait qui la déchire, + j'essaie de tromper ma douleur. Nous envoyons ensemble nos accents + vers le ciel, et nous n'avons que les étoiles pour témoins de nos + plaintes. + +En arrivant, mon premier soin fut de m'informer du nom du maître du +château. Mon hôte ne put me le dire, quoiqu'il habitât sur ses terres; +il savait seulement qu'il était absent depuis quelques mois, d'ailleurs +il ne connaissait personne au logis que l'intendant. + +Le jour suivant, je me rendis seul au lieu accoutumé et de meilleure +heure encore. Je suivis de loin le fossé, et remarquai qu'il ne faisait +pas le tour du château, et qu'on pouvait en approcher par les derrières; +puis je m'éloignai. De toute la soirée la voix ne se fit entendre. J'en +étais affligé! + +Cette voix, disais-je en moi-même, suspendait le sentiment de mes maux. +Le ciel semblait m'avoir ménagé cette faible consolation: hélas! c'était +la seule que je goûtais encore. Je m'y suis trop abandonné, et pour me +désespérer le cruel destin m'en prive. + +Dès qu'il fit obscur, je hasardai d'aller au pied des murs qui +renfermaient cette affligée, dans l'espoir de l'entendre encore. + +Comme j'en étais fort près, j'entrevis de la lumière au travers d'une +embrasure. J'avance en tremblant, je prête l'oreille, et n'entends rien; +je veux approcher l'oeil et je ne puis y atteindre. Je cherche une +pierre pour m'élever; je la place doucement contre le mur et monte +dessus. + +D'abord je n'aperçus qu'une lampe qui brûlait. A sa pale lueur, bientôt +je crus découvrir les ruines d'un édifice antique. J'étais saisi +d'horreur à l'aspect de ce lieu lugubre où régnait un profond silence. + +Tout-à -coup une lumière plus vive y pénètre, et j'aperçois une longue +salle voûtée, toute remplie de tombeaux. Dieux! quels objets se +présentèrent à ma vue. Un petit noir portant un flambeau devançait une +femme vêtue d'une longue robe flottante et dont la face était couverte +d'un voile. Elle s'avance lentement une couronne de fleurs à la main, se +penche sur une urne cinéraire et la tient embrassée en poussant de +profonds soupirs. + +Je la contemplais en silence, le coeur saisi d'attendrissement. + +Elle resta longtemps immobile dans cette attitude; enfin elle se relève, +essuie ses yeux avec un mouchoir blanc, et couronne l'urne en prononçant +d'une voix gémissante ces paroles: + + «Il n'est plus, lui qui n'aurait jamais dû mourir! son coeur + bienfaisant était l'ami de tout le monde, et il a eu à redouter la + haine. Dans le temps même qu'il prenait plaisir à pardonner, il est + tombé sous les coups de la vengeance! Ah! partout où la renommée + portera son nom et dira sa mort, il recevra les regrets des âmes + sensibles! La joie est tarie pour jamais au fond de mon coeur; il + n'est plus pour moi d'autre plaisir que de m'attendrir sur son sort et + de venir penser à lui au milieu des tombeaux. Que ne peut-il voir + couler mes larmes, entendre mes gémissements, recevoir mon âme prête à + s'envoler! Hélas! j'espérais que ses mains me fermeraient les yeux, et + c'est moi qui ai recueilli ses cendres. Chère ombre, accepte ces + derniers devoirs que te rend mon amour.» + +Ciel! quelle émotion inconnue parcourait mes veines, à l'ouïe de ces +paroles. Mes organes étaient enchaînés de plaisir, mon coeur défaillait +de joie, je m'arrêtai un instant pour recueillir mon âme, je croyais +entendre Lucile. + +Mais soudain l'image de Lucile dans les bras de la mort se présente à +mon esprit; une secrète horreur parcourt tout mon coeur, mon sang se +glace, une sueur froide coule de mon front, un tremblement involontaire +me saisit, mes genoux se ploient et je tombe sans connaissance. + +Au bout de quelques heures, je reviens de mon évanouissement. Je ne sais +où je suis. A demi-éveillé, je porte mes mains engourdies autour de moi +et trouve la terre humide. Je lève les yeux et j'aperçois les étoiles; +je me crois dans un enchantement. Enfin, comme un homme qui sortirait +d'un rêve douloureux, je me reconnais. + +Le froid m'avait saisi, j'étais mal à mon aise, je voulais me mettre sur +la pierre qui m'avait servi de marche-pied; mais à peine pus-je me +remuer. J'avais envie de me retirer, mais comment faire la route? Et +quand j'en aurais été en état, comment reconnaître mon chemin? + +Il fallut donc attendre l'aube du jour. Elle arrive enfin. + +Je me lève avec difficulté, mes jambes fléchissent sous mon corps, et je +marche en chancelant. + +J'étais à peine hors de l'enceinte du château, que le soleil se leva. +Cherchant les endroits où il donnait, je venais d'atteindre une petite +colline, lorsque les forces me manquèrent tout d'un coup; je ne pus plus +avancer, je m'assis. + +Exposé à la douce chaleur des rayons naissants, peu à peu je me sens +revivre; déjà je puis me lever, et je gagne à pas lents mon humble +asile. + +Bientôt la fatigue m'oblige de me reposer; je me couche un instant sur +un talus au bord d'un grand chemin, rêvant à ma triste aventure. + +Peu après, je me vois entouré de cinq cavaliers. C'étaient des Russes. +Ils s'étonnent de me voir là , je les regarde avec la même surprise. + + --Ami, me dit l'officier qui était à leur tête, levez-vous; il faut + nous suivre, vous êtes notre prisonnier. + +A l'instant, trois mettent pied à terre, me désarment et m'entraînent. + + --Cruels, m'écriai-je, laissez-moi! vous voyez que je n'ai plus de + forces. + + --Hé bien, vous aurez un de nos chevaux. + +En même temps, ils me firent prendre un peu d'eau-de-vie et m'aidèrent à +monter. Ma douleur se ranime avec mes forces. + +Nous partons. + +Le spectacle de la veille se retrace à mon esprit, et mes yeux se +tournent malgré moi vers l'endroit où s'était passée cette lugubre +scène. + +Me voilà en chemin au milieu de ces barbares. Ils me faisaient mille +questions, je gardais le silence. + +Vers midi, nous arrivâmes dans un petit hameau. Fiers de leur proie, ils +se livrent à la joie: rangés autour d'une table et la coupe à la main, +ils entonnent leurs chansons brutales, m'invitent à boire et semblent +encore vouloir insulter à mon infortune. + +Toute la journée le soleil les vit à leur débauche. + +Cependant je cherchais à charmer ma tristesse: mais la réflexion ne +servait qu'à empoisonner le sentiment de mes maux. + + --Quel enchaînement de malheurs! me disais-je sans cesse. Hier encore, + je pouvais du moins dans cette solitude, trouver quelque faible + adoucissement à ma misère: aujourd'hui je n'ose même donner un libre + cours à ma douleur. La fortune ne se lasse point de me poursuivre: + chaque jour me trouve plus malheureux. Comme je sens les blessures de + mon âme s'envenimer! Comme mon caractère s'aigrit! Autrefois j'aimais + à voir chacun avec un air gai et content. A présent, je ne puis + souffrir de visage joyeux; je voudrais voir gémir tout le monde autour + de moi. A quel affreux état je me vois réduit! Cruels ennemis, + laissez-vous toucher à mes larmes, et plutôt que de me retenir captif, + percez-moi le sein! + +Les voilà qui vont se livrer au sommeil. Que ne peut-il aussi m'arracher +à mes noirs soucis. Depuis longtemps les plaisirs se sont envolés; si du +moins la paix m'était laissée, mais elle me fuit maintenant; et dans +l'excès de mes maux, il ne me reste plus aucune consolation. + +Heureux ceux qui, frappés dans les combats, ont abandonné leur dépouille +à la mort et quitté le malheureux théâtre de la vie! + + +_En continuation._ + +Ma vie, cher Panin, n'est qu'un continuel tissu de tristes aventures. Je +ne suis pas plutôt échappé à un malheur, qu'un autre plus cruel +m'attend. Toujours persécuté par le destin, chargé de peines, voilà mon +lot. + +Hier matin, l'officier qui me tenait prisonnier m'annonça qu'il allait +me conduire à Lublin, pour me remettre à son commandant. + +Depuis que j'étais sous sa garde, j'avais refusé toute espèce de +nourriture: il me pressa de prendre quelque chose avant de partir. + +Dès les huit heures, nous tînmes la route de Lublin. + +Comme nous traversions un petit taillis, en tournant un coude que fait +le chemin, nous aperçûmes à quelque distance une troupe à cheval: mes +Russes s'arrêtèrent tout court; ils reconnurent l'uniforme ennemi, +prirent la fuite et me laissèrent avec celui dont j'avais la monture. + +Bientôt je me vis entouré d'une troupe de confédérés. C'était le Palatin +de Mazovie avec ses gens, qui revenait de l'armée. + +Il s'avance vers moi, me reconnaît, et n'est pas moins surpris de cette +rencontre, que j'en étais charmé. + +Après le récit de mon aventure, il se félicite d'être mon libérateur. Il +me demanda si j'allais rejoindre mon corps. Je lui avouai que ce n'était +pas là mon dessein. + + --Hé quoi, reprit-il, abandonnez-vous ainsi votre père? + + --Mon père est en Turquie, où il n'a pas besoin de moi, et où il n'a + que faire lui-même: plût au ciel qu'il n'eût jamais songé à prendre + part aux dissensions qui désolent ce malheureux pays! + + --Vous ne savez donc pas qu'il est de retour et qu'il a rejoint son + parti? + + --Non vraiment. + + --Étonné de ne pas vous trouver, il craignait que vous ne fussiez + resté sur le carreau dans quelque affaire; mais ayant appris que vous + vous étiez retiré, il a témoigné beaucoup de mécontentement. + + --Je le crois. + + --Je voudrais n'avoir rien d'autre à vous apprendre, mais quelque + désagréable qu'il soit d'annoncer de fâcheuses nouvelles, je dois + encore vous dire que deux jours après son arrivée, il s'est trouvé + dans un léger engagement où il a reçu une assez grande blessure, qui + n'aura cependant point de mauvaises suites. Lors de mon départ, il + s'est retiré à Derasnia, et doit y rester jusqu'à ce qu'il soit + rétabli. + +Cette nouvelle qui probablement ne m'eût pas fort affecté il y a cinq +mois, me jeta dans de vives alarmes. Il m'importait assez peu que mon +père désapprouvât ma conduite, mais je ne pouvais supporter l'idée qu'il +fût en danger, et je me déterminai sur-le-champ à l'aller joindre. + +Que le coeur humain est un mystère profond! Il me semble que je sens +pour mon père un attachement qui ne m'était pas ordinaire: à mesure que +mes amis me sont enlevés, ma tendresse se resserre sur ceux qui me +restent. + +Je vole à son secours. + + +_P. S._ Je viens d'écrire à mon oncle de ne pas être inquiet sur mon +compte. + +Le Palatin a eu la bonté d'envoyer un de ses gens pour m'amener mon +cheval de chez le berger, et de me donner un de ses domestiques pour +m'accompagner jusqu'à Derasnia. + +De Bistapiec, le 13 août 1770 + + + + +LVIII + +DU MÊME AU MÊME. + + +A Pinsk. + +A mon arrivée, j'ai trouvé mon père hors de danger. Sa blessure, quoique +assez légère, se trouve malheureusement logée dans une partie fort +délicate. + +Je m'attendais qu'il me témoignerait quelque mécontentement, de ce que +j'ai abandonné son parti: mais il ne m'en a pas ouvert la bouche. + +J'ai retrouvé ici quelques connaissances. + +Notre armée est fort éclaircie. La plupart des confédérés paraissent +dégoûtés de cette ligue. Ils craignent les Autrichiens qui ont déjà +pénétré dans nos provinces limitrophes, et qui font mettre bas les armes +à tous les factieux qu'ils rencontrent. Ils se plaignent aussi des +brigandages commis. Ils en ressentent à leur tour les funestes suites: +mais ils le méritent; car ils ont été les premiers à donner l'exemple de +ces horreurs. + +Si le Dieu des combats était juste, il y a longtemps qu'ils auraient dû +être tous exterminés. + +De Derasina, le 20 août 1770. + + + + +LIX + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +Je viens de recevoir réponse de l'ami de Gustave. + +Après s'être retiré du parti des confédérés, Potowski est allé rejoindre +son père qui depuis peu est de retour de Turquie. + +Il doit être à présent arrivé à Derasnia, et y rester quelque temps. +Voici le moment de faire jouer mes ressorts. + +J'envoie ordre à Sansterres de s'équiper immédiatement en cavalier, et +d'aller, sans délai, à la découverte de Gustave. + +Lorsqu'il l'aura découvert, je lui enjoins de se trouver comme par +hasard sur ses pas, et de lui apprendre la mort de Lucile. + +Sansterres est précisément l'émissaire qu'il me faut; il connaît +Gustave, il est rusé, je lui fais sa leçon, et j'espère qu'il s'en +tirera bien. + +Dès qu'il se sera acquitté de sa commission, je lui recommande de m'en +donner avis, et je n'oublie pas de lui promettre de récompenser son +zèle. Certainement, il ne me trouvera pas ingrate si j'ai lieu d'en être +contente. + +Tu vois que je suis à l'affût des événements pour me diriger en +conséquence. Si je ne craignais qu'il n'y eût de la cruauté à se réjouir +de l'infortune d'autrui, je te dirais au sujet de la dévastation de la +terre d'Osselin: _A quelque chose le malheur est bon._ + +De Lomazy, le 20 août 1770. + + + + +LX + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Hélas! il n'est que trop certain que Lucile n'est plus! + +Comme j'étais de garde hier matin dans un quartier de Derasnia, +j'observai à peu de distance un homme qui avait sans cesse les yeux +attachés sur moi. J'avais quelque idée de l'avoir vu: mais c'était une +idée confuse, que je ne pouvais démêler. + +--Vous ne m'êtes pas inconnu, lui dis-je en l'abordant; mais je ne puis +vous remettre. + +Il me fixa attentivement et porta sa main à son front, comme un homme +qui, à son réveil, cherche à se rappeler le songe qui a disparu, puis il +s'écria soudain: + + --Vous êtes le fils du comte Potowski, qui veniez si souvent autrefois + chez le staroste de Walke, jouer avec nos jeunes messieurs? Comme vous + voilà grandi! Il y a si longtemps que je ne vous ai vu, que je ne + m'étonne pas si j'ai eu tant de peine à vous remettre. Hé quoi! ne + vous souvenez-vous plus de Sansterres? + + --Sansterres, c'est toi! j'ai plaisir à te revoir; donne-moi donc des + nouvelles de tes jeunes messieurs. + + --Ma foi, cela me serait un peu difficile. Je ne suis plus avec eux; + il y a sept ans que je passai au service du comte Samoski; dès-lors, + j'ai toujours résidé avec le vieux papa, dans une de ses terres, qui + n'est pas fort éloignée de celles du comte Sobieski. + + --Du comte Sobieski! Aurais-tu donc connu la comtesse et sa fille? + + --Je les ai vues plusieurs fois au château; et même peu de temps avant + leur désastre. + + --Ah! mon cher Sansterres, que leur est-il donc arrivé? + + --Hélas! les confédérés, qui couraient ravageant les provinces, ont + brûlé leur château, et l'on ne sait ce qu'est devenue la famille. + +A ces mots, les yeux fixes et attachés à la bouche de cet homme, je +reste immobile; un frémissement d'horreur parcourt et glace tout mon +sang, mes esprits sont arrêtés et ma vie suspendue. + + --Comme vous pâlissez, monsieur? reprit-il. Je vous ai donné là + quelque fâcheuse nouvelle: j'en suis bien mortifié. + +Je fus longtemps à pouvoir parler; enfin, je recouvrai l'usage de la +voix et lui répondis: + + --Ha! Sansterres, je connaissais particulièrement la famille; je suis + au désespoir de ce qui leur est arrivé; mais ne me cache rien, je te + prie. Ne dit-on rien de circonstancié? + + --Le bruit court qu'un jeune seigneur du parti du père lui avait + demandé sa fille en mariage et l'avait obtenue: mais elle n'y voulut + jamais consentir. Pour se venger, l'amant se jeta dans le parti + opposé; il prit des liaisons avec une troupe de confédérés et vint un + soir à la tête de ces misérables pour l'enlever. Quoi! vous pleurez, + monsieur? Je ne veux pas aller plus loin. + + --Achevez, de grâce. + + --Comme ils s'emparaient des ponts on les aperçut; l'alarme se + répandit, on tira sur eux quelques volées de canon, mais on ne put + leur résister, car le comte était absent et l'on ne songea plus qu'à + fuir. La comtesse et sa fille, déguisées en servantes, voulurent se + sauver parmi la foule: elles furent tuées sur le seuil d'une porte + dérobée. On força le château, et tandis que l'amant parcourait les + appartements pour trouver sa maîtresse, les autres pillèrent, + saccagèrent, passèrent tout au fil de l'épée, et finirent par mettre + le feu au palais. Tous ceux qui étaient sur la terre furent enveloppés + dans ce désastre: un seul domestique échappa, et c'est lui qui en a + donné la nouvelle. Bientôt cette nouvelle se répandit, vola de bouche + en bouche, et chacun versait des larmes à l'ouïe du sort de ces + infortunés. + +Ha! cher Panin, toutes les plaies de mon âme se sont r'ouvertes à la +fois, et l'espoir vient de s'éteindre pour toujours au fond de mon +coeur. + +Elle n'est plus! Des barbares l'ont arrachée à la vie! O ma Lucile, +quelles idées s'offrent à mon âme éperdue! J'entends tes derniers +gémissements! comme ils percent mon coeur! Je te vois expirante sous le +glaive, et la cruelle mort effaçant ces traits majestueux, ces grâces +touchantes! + +O mon âme!... + +Je n'en puis plus!... la douleur consume tous les liens de ma vie. Dans +l'excès de mon désespoir, j'éprouve les longs déchirements d'une +séparation éternelle. Je me sens mourir par degrés et m'avance en +souffrant vers le terme de mes jours. + +Cruel destin, retire ce souffle de vie qui m'anime encore; je n'ai plus +la force de souffrir. + + + + +LXI + +DU MÊME AU MÊME. + + +Le temps ne semble s'écouler que pour mesurer la longueur de mes +souffrances. C'est en vain que je change de situation et de lieu; le +calme ne renaît point dans mon âme agitée. + +La pensée me tourmente sans relâche. La cruelle, loin de me transporter +dans l'avenir pour m'y consoler, me ramène sur le passé pour déchirer +mon coeur par le souvenir de ces biens qui ne sont plus. Soigneuse à me +chercher partout des chagrins elle me promène dans ces lieux, témoins +autrefois de mes plaisirs, et ne m'y montre qu'un désert, où leur +fantôme est resté pour tourmenter ma mémoire. Elle me présente les +richesses évanouies des héritages de mes pères et les débris de ma +fortune; elle me fait errer tristement autour des tombeaux de mes amis +et fait passer devant moi leurs ombres mélancoliques; elle me traîne +sous les ruines de ce palais où est ensevelie Lucile! Ha! quel trait +elle vient d'enfoncer dans mon coeur! Que me reste-t-il maintenant pour +me faire supporter le fardeau de mon existence? + +Quel sombre avenir s'ouvre devant moi! Quel vide affreux dans mon âme! +Autrefois, caressé de la fortune, environné d'amis, chéri d'une +maîtresse chérie, je me trouve dans un aride désert, et c'est dans ce +désert que je dois traîner les restes languissants de ma vie. + +Hélas! que n'ai-je trouvé la mort lorsqu'un fer meurtrier me perça le +sein? et qu'ai-je gagné à lui échapper, que le triste privilége de +souffrir plus longtemps? + +Du matin au soir, deux ruisseaux de larmes coulent sur mes joues +flétries, et chaque instant vient en grossir le cours. Ha! j'ai beau en +verser, je n'en peux épuiser la source. + + +_P. S._ Nous fuyons comme des lâches devant les troupes des puissances +médiatrices, et nous nous retirons dans le coeur du royaume. + +Demain, nous partirons de Derasnia pour Krasilow où mon père a dessein +d'attendre son entier rétablissement. + + + + +LXII + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +Tout concourt à couronner mes voeux. Sansterres a parfaitement rempli le +but de sa mission. Gustave est à Krasilow. Je me dispose à aller le +trouver. + +Le voilà dans mes filets! + +Tu me diras peut-être que je ne suis pas au bout? En vérité, voilà un +grand embarras! Lorsqu'un amant a perdu sa maîtresse et qu'une jolie +femme se trouve sur ses pas, lui fait même quelques avances, est-il +besoin d'un miracle pour qu'il en devienne amoureux? Suis-je donc si +déchirée, que je ne puisse plus faire de conquêtes? + +Mais il faut prendre congé de Lucile. Sa mélancolie n'est plus si noire. +Le temps, mieux que tous nos soins, est parvenu à guérir les plaies de +son coeur. Elles ne sont pourtant pas encore fermées. Souvent elle +exhale sa douleur par des chants plaintifs: mais cela me touche assez +peu. + +Elle continue aussi à aller pleurer sur les tombeaux; elle a même fait +élever une urne cinéraire en mémoire du prétendu défunt, et quand je la +vois ainsi s'attacher à cette ombre, peu s'en faut que je n'éclate de +rire. + +Ce matin, je suis entrée dans sa chambre, après avoir composé mon +extérieur de mon mieux. + + --Chère Lucile, lui ai-je dit du ton le plus pénétré que j'ai pu + trouver, nous touchons au moment d'être séparées peut-être pour + toujours; il m'en coûte infiniment de vous quitter, mais il faut obéir + à la nécessité. Adieu, n'oubliez jamais une tendre amie. + +Et je m'efforçai de répandre quelques pleurs. + + --Hélas! il ne me restait d'autre consolation que celle de vous + posséder. J'aimais à épancher ma douleur dans votre sein; votre tendre + amitié adoucissait un peu les noirs soucis qui rongent mon coeur, et + il faut que je vous perde! Infortunée que je suis, s'écria-t-elle en + poussant un profond soupir. + +Ses yeux se remplirent de larmes, et elle en arrosait mon cou qu'elle +tenait embrassé. + +Te l'avouerai-je? Ces paroles étaient autant de traits qui me perçaient +l'âme. La honte couvrait mon visage et mon coeur était déchiré de +remords, qui la vengeaient en secret de mes artifices. + +Je me trouvais indigne du nom d'amie qu'elle me donnait en me pressant +tendrement contre son sein. Je n'osais plus mêler mes feintes caresses à +la sincérité de ses regrets: je me serais même arrachée de ses bras si +je l'eusse osé. Dans ce moment je sentais tout l'avantage qu'a la vertu +sur le vice. + + --Quelle candeur, quelle tendresse, quelle générosité que la sienne! + me disais-je en secret. Ha! malheureuse Lucile! si tu connaissais + cette perfide amie que tu tiens embrassée, tu reculerais d'horreur! + +Mon coeur était en proie à mille cruels mouvements; mais la honte les +étouffait tous. Je rougissais de la bassesse de mes procédés, je +rougissais des caresses de Lucile, je rougissais de mes pleurs. + + --Ils ne sont, pensais-je, qu'un indigne artifice. Quoi! sans intérêt + pour elle, je l'arrose de larmes!... + +Mes joues étaient comme de feu. Pour lui dérober ma confusion, +j'enveloppai mon visage de mon mouchoir et je fus cacher dans un coin de +la chambre mon trouble et mon embarras, qu'elle prit pour un excès de +douleur. + +Ainsi, jusqu'au dernier moment, elle était dupe de ma duplicité. + +Peu après je partis, trop satisfaite d'aller loin d'elle finir mes +obscures intrigues. + +Quelle faible créature je suis, diras-tu, Rosette, de n'avoir pu encore +triompher du préjugé! + +D'Opalin, le 8 septembre 1770. + + + + +LXIII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Voici l'heure où la garde veille autour des soldats endormis, et elle me +trouve encore les yeux ouverts sur mes malheurs. + +Doux sommeil! dont le baume répare la nature épuisée! Hélas, il +m'abandonne! il fuit les malheureux, il évite la demeure où il entend +gémir et va se reposer sur des yeux qui ne sont point trempés de larmes. + +Je voudrais faire quelque trêve à mes chagrins, distraire ma pensée du +sentiment de mes maux, et parcourir un instant les scènes de la vie. + +Quel théâtre de tristes vicissitudes que cette terre! Chaque heure +enfante quelque révolution nouvelle. Les astres malfaisants qui roulent +sur nos têtes, entraînent tout dans le tourbillon de leur inconstance. +Le destin impitoyable va moissonnant nos plaisirs à mesure qu'ils +naissent, et se fait un jeu cruel de détruire notre bonheur. + +Avec quelle rapidité j'ai vu le mien s'évanouir! Dans les jours fortunés +de ma jeunesse, de quelles riches couleurs je me peignais l'avenir! Ce +n'étaient que riants tableaux, perspectives agréables, jouissances +enchanteresses; que plaisirs sur plaisirs dans un long enchaînement. +Avec quelle ardeur je me transportais dans ce charmant séjour qu'avait +paré mon imagination. Que j'aimais à reposer sous ces berceaux formés +par l'espérance! Heureux délire! douces illusions! brillantes chimères! +qu'êtes-vous devenus? De cette félicité dont mon âme était enivrée, que +me reste-t-il à présent, qu'un triste souvenir? + +Que les temps ont changé! Tout-à -coup réveillé au bruit des discussions +civiles et du cliquetis des armes; entraîné par la fière Bellone loin +d'une délicieuse demeure, arraché des bras d'une maîtresse chérie et du +sein des plaisirs; atteint d'un fer meurtrier, errant de provinces en +provinces, vil jouet de la fortune; j'ai vu mon bonheur s'évanouir comme +un songe. + +De quelles pensées amères ma douleur se repaît! De quelles peines +cruelles sont suivis mes transports! O ma fortune! ô mes amis! ô ma +Lucile! frappé de terreur, lorsque je viens à jeter les yeux sur moi, je +frémis en me voyant si misérable. + +Ha! mes maux sont en trop grand nombre, pour leur donner à chacun un +soupir! + + + + +XLIV + +DU MÊME AU MÊME. + + +A Pinsk, + +Hier, mon père, qui se trouve entièrement rétabli, me proposa de prendre +l'air avec lui. Nous allâmes promener dans un petit bosquet aux environs +de la ville. + +D'abord, il me parla de choses indifférentes; puis, il me tint ce +discours: + + --Mon fils, vous avez abandonné le corps pendant mon absence: si vous + l'aviez fait par lâcheté j'en serais au désespoir; mais je ne puis + attribuer votre désertion à un manque de coeur, puisque vous portez + d'honorables marques de courage. Quelles pouvaient donc être vos + raisons? + + --L'horreur que m'inspirait cette fureur brutale qui, sous le beau nom + de valeur et de gloire, va follement ravageant le monde, et la honte + de me trouver parmi des scélérats qui, pour des riens, portent partout + le fer et le feu, égorgent sans pitié le malheureux sans défense et ne + connaissent rien de sacré. + + --Venez, mon fils, que je vous embrasse. Ces sentiments vous font plus + d'honneur encore que les blessures que vous avez reçues. Je veux à mon + tour vous ouvrir mon coeur. Je suis entré dans le parti des confédérés + peut-être un peu trop à la légère, mais le temps et la réflexion m'ont + enfin dessillé les yeux. Vous le dirais-je? J'augure mal des suites de + cette guerre, et je saisirai la première occasion de me retirer; dès + ce moment je ne vous fais plus un devoir de rester auprès de moi. Vous + êtes libre. + + A ces mots, je lui sautai au cou pour l'embrasser. + + --En passant dans l'étranger, poursuivit-il, j'ai eu lieu de comparer + leurs usages aux nôtres et de remarquer bien des choses qui échappent + à ceux qui ne voient que des yeux de l'habitude. Vous savez quels ont + été les succès des armes ottomanes: j'en ai honte et pour eux et pour + nous. Mais voilà , à présent, que nous avons sur les bras toutes les + forces de la Russie; peut-être aurons-nous encore bientôt toutes + celles de la Prusse et de l'Empire; et, certes, il n'en faut pas + autant pour nous réduire. + + Nous n'avons point d'armées régulières à opposer à des troupes + réglées. Nous n'avons que de la cavalerie, toujours peu en état de + résister à l'infanterie. Nos cavaliers ne sont même que des troupes + légères qui ne savent pas combattre en corps. Dans une action on les + voit soudain fondre sur l'ennemi; puis disparaître avec une égale + rapidité. Ils peuvent tout au plus passer pour de petits engagements: + mais ne sauraient tenir en bataille rangée. Que feraient leurs + pistolets et leurs sabres contre la bayonnette, le fusil, le canon? Je + ne dis rien de leur manque de discipline et de leur licence, qui les + rendent plus semblables à des brigands qu'à des guerriers. S'il y a + peu à conter sur les combattants, il y a moins à conter encore sur les + chefs. Le poste de général est toujours très-épineux, il faut du + mérite pour le remplir dignement: et chez nous plus que partout + ailleurs. Outre une profonde connaissance de la guerre, il exige + encore le talent d'un politique consommé. Effectivement, quelle + difficulté n'y a-t-il pas à se ménager parmi tant de chefs jaloux des + uns des autres et à tirer parti de tout? Mais on a beau examiner ceux + qui sont à la tête des confédérés, on n'en trouve aucun qui ait les + talents requis. Pour s'en convaincre, il n'est pas nécessaire de les + passer tous en revue: tenons-nous-en aux plus capables; je parle de + Poulowski et de Birinski. Celui-ci connaît assez le métier de la + guerre, mais il est d'un naturel ardent et emporté. Il ne faut rien + trouver d'impossible, quand il ouvre un avis. Il est d'ailleurs + opiniâtre et superbe; jamais les revers de la fortune ne purent + l'humilier et jamais il ne profite des leçons de l'expérience. L'autre + au contraire est assez souple, assez prévenant, assez caressant; mais + il n'a aucune de ces qualités qui peuvent assurer le succès des + grandes entreprises. Il ne sait point distinguer le mérite, il ne sait + point avoir recours aux lumières d'autrui, il se livre à son instinct + sans réflexion et suit toujours ses petites idées. Les autres ne + s'étudient qu'à les traverser. En toute occasion ils les contredisent, + méprisent leurs avis, et cherchent à les rendre odieux à tous les + confédérés. Ainsi, comme si les Dieux s'étaient mêlés de nos + querelles, pour nous confondre, le courage a été ôté à nos soldats et + la sagesse à nos généraux. Le peu de mérite des chefs et le manque + d'harmonie entre les officiers, joints à la licence et au défaut de + discipline des soldats ne sauraient donc manquer de ruiner nos + affaires. Mais que dis-je, ne le sont-elles pas déjà ? Vaincus par nos + propres dissensions, pour triompher de nous, l'ennemi n'a plus qu'à se + montrer. L'ignorance et la lâcheté des confédérés me dégoûtent: leur + cruauté et leurs excès barbares me révoltent. Ils ne savent que + dévaster, piller, assassiner. Semblables à des bêtes féroces, qui vont + de tout côté, égorgeant les faibles troupeaux. Ceux mêmes qui + paraissent les plus braves n'ont pas assez de courage pour vaincre + sans trahir. Il faut que je vous fasse part d'un trait qui vient de se + passer sous mes yeux. Le Palatin de C..., dont le parti avait été fort + affaibli dans la dernière rencontre, s'était retiré près de Trombula + avec les débris de sa petite armée. Après avoir reçu quelque renfort, + il forma le dessein de surprendre à son tour l'ennemi. Tandis qu'il se + disposait à l'exécuter, un transfuge vint lui offrir d'en assassiner + le commandant. Il disait avoir des intelligences secrètes pour entrer + à toute heure dans sa tente. Le Palatin communiqua cette affaire dans + un conseil de guerre, sur quoi le Castellan de P... représenta le + fâcheux état de nos affaires, opina qu'il ne fallait pas laisser + échapper une occasion aussi favorable. Ce lâche conseil aurait dû + couvrir de honte son auteur: mais pourriez-vous le croire? presque + tous y applaudirent. Indigné de cette ouverture, je fis les derniers + efforts pour les ramener.--«Quoi donc, leur dis-je, nous ne sommes pas + encore réduits aux dernières extrémités; et quand cela serait, + n'avons-nous plus le coeur de chercher notre salut dans nos armes? + Combattons, mourons s'il le faut, mais rejetons cet indigne conseil. + Oui quand aucun de nous ne devrait échapper; mieux vaut cent fois + périr que de triompher par de tels moyens. Pour moi je n'aime pas + assez la vie pour vouloir la conserver à ce prix.» Mes efforts furent + vains: les lâches refusèrent de se rendre. C'en est fait: je les + abandonne, je partirais même sur-le-champ, si je ne devais avoir des + ménagements pour votre oncle Stanislas, qui est encore un des plus + passionnés. Mais je trouverai bien moyen de prendre congé de lui. Je + vous le répète donc, mon fils: Partez quand vous le voudrez, je ne + vous retiens plus. + + --Non, mon père, lui répondis-je en l'embrassant. Je ne vous quitterai + point: tant que vous resterez, je partagerai vos hasards. + +Il se passa alors entre nous une scène assez attendrissante. Je sentais +renaître je ne sais quoi de calme au fond de mon coeur. + +Cher Panin, cette douce impression dure encore. Lorsque je fus obligé +d'abandonner Varsovie il me semblait avoir perdu mon père: aujourd'hui +il me semble l'avoir retrouvé. + +De Krasilow, le 10 septembre 1770. + + + + +LXV + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +Je touche au moment de voir ce que j'ai de plus cher au monde. Me voici +en équipage de cavalier à l'endroit que Sansterres m'a indiqué. + + --C'est là , disais-je en approchant, qu'est l'objet de mes plus douces + espérances. + +Mon coeur palpitait de plaisir et je ne me sentais pas d'impatience +d'arriver. + +J'arrive enfin. Après quelques recherches, j'apprends que Gustave est +dans les environs: mes voeux paraissent remplis. La nuit tombe, je +soupire après le lever du soleil. Qu'il me parut tardif! + +Quoique fatiguée, le sommeil ne vint pas de longtemps se poser sur mes +yeux: l'amour les tenait ouverts, un doux espoir flattait mes désirs, et +mon esprit se livrait aux plus agréables idées. + +Déjà je croyais avoir l'avant-goût de ces nuits délicieuses dont le +charme attache les amants; je croyais ressentir ces transports +ravissants de deux coeurs amoureux. Mon âme nageait dans la joie: enfin +au milieu des pensées délicieuses qui m'occupaient, le sommeil s'empara +de mes sens. L'image de Gustave me poursuivit dans le sein du repos. + +Mais quelles illusions abusèrent alors mon esprit! Je croyais être +transportée dans un séjour enchanté. J'y attendais Gustave sur un lit de +roses au pied d'un grand arbre touffu. + +Près de moi un ruisseau d'une onde plus pure que le cristal fuyait en +murmurant; tandis que les oiseaux cachés sous le feuillage remplissaient +les airs de leurs chants amoureux. + +Une troupe de petits génies m'environnaient; les uns me présentaient +toutes sortes de fruits exquis, les autres m'offraient des guirlandes de +fleurs: tandis que les grâces étaient attentives à me servir et que des +nymphes légères et à demi nues dansaient autour de moi sur un tapis de +verdure émaillé de violettes et d'amarantes. + +L'Amour était caché derrière un buisson de myrthe, qui me décochait un +trait, en souriant d'un air malin. + +Mon âme était enivrée de volupté. Remplie d'une impatiente ardeur, je +soupirais après mon amant. + +Il arrive enfin, il s'avance vers moi, je m'élance vers lui, je veux +l'embrasser, mais il s'éloigne à l'instant, je cours pour l'atteindre, +il fuit toujours et semble se jouer de mes feux. Enfin je vois que je +poursuis une ombre impalpable, qui s'obstine à me fuir. + +Tout-à -coup cette scène changea, et je me vis dans une sombre forêt. + +A quelques pas était une grotte obscure. Une main invisible m'y entraîna +malgré moi. A mesure que je m'y enfonçai, je découvris, à la sombre +lueur de quelques flambeaux, des furies, leur fouet à la main. A leur +approche je fus saisie de terreur. + +J'étais dans une cruelle agitation, rien n'égalait mon trouble; je +m'éveillai enfin, et me trouvai dans mon lit baignée de sueur et de +larmes. + +On dit que les songes ne sont que de vaines illusions: cependant, je te +l'avoue, celui-ci m'attriste. + +De Krasilow, le 16 septembre 1770. + + + + +LXVI + +DE LA MÊME A LA MÊME. + + +A Biella. + +Ah! Rosette, je l'ai vu ce cher ami. Mais qu'il m'a paru changé! Son +teint se ressent du hâle. Il n'a plus ces grâces délicates qui sont +comme la fleur de la première jeunesse. A cet air ouvert et riant qu'il +portait partout, a succédé une douce langueur qui lui donne un air plus +tendre. Il est moins beau, mais il est plus intéressant. + +A sa vue j'ai senti les plus vives émotions. L'idée de tout ce qui +pouvait retarder mon bonheur m'était insupportable: mais plus mon +impatience était grande, plus je sentais la nécessité de dissimuler. + + --C'est à Rosisce, disais-je, que l'amour m'attend. Là , comme seuls + dans l'univers, nous serons tout l'un pour l'autre. Il m'a toujours + témoigné de l'amitié; et de l'amitié à l'amour, le pas est glissant à + notre âge. Mais il faut lui cacher mon dessein; s'il le pénètre je + suis perdue. Le conduire dans mes terres? L'entreprise est délicate et + pleine d'obstacles. + +Après avoir mis mon esprit à la torture pour trouver des expédients, je +m'avisai enfin de celui-ci: + + --Brunissons un peu ce teint de lys, ce cou d'ivoire, ces mains + blanches; imitons une moustache naissante, prenons un nom qui puisse + lui être connu, allons le chercher sous cet habit militaire, et + tâchons de lier avec lui. Il est malheureux, son coeur a besoin de + consolation; en flattant sa douleur, nous pourrons réussir à gagner sa + confiance: et puisqu'il ne porte les armes qu'à regret, affectons la + même aversion pour le métier de la guerre. + +Dès le lendemain je mis mon plan à exécution. + +J'épiai Gustave, et saisis toutes les occasions de me trouver sur ses +pas. Il avait coutume d'aller seul promener dans un petit bois hors la +ville. J'y allai aussi. + +L'image de l'affliction a des charmes pour les malheureux. Je pris un +air triste, Gustave le remarqua, et bientôt il rechercha lui-même ma +compagnie. Je parvins à la lui rendre agréable; puis nécessaire. Prenant +conseil de la situation de son âme, j'affectai du dégoût pour le métier +des armes. Il me confia le dessein qu'il avait de se retirer: je lui fis +un pareil aveu. + +Je l'invitai à venir avec moi passer quelques jours à la campagne d'un +proche parent. Je lui dis que cette campagne se trouvait sur sa route, +et je l'engageai enfin à m'y suivre. + +Nous voilà en chemin; mes gens étaient prévenus, nous arrivons, on nous +sert quelques rafraîchissements; et comme il me paraissait fatigué, je +l'ai pressé de prendre un peu de repos jusqu'à l'heure du souper. En +attendant j'ai fait mes préparatifs. Tout a été bientôt en ordre. + +Quoique fatiguée moi-même, je ne puis fermer l'oeil; les moments qui me +restent jusqu'à ce qu'il descende, je ne saurais mieux les employer qu'à +t'informer de mon équipée: un peu de patience et je t'en apprendrai le +succès. + +De Rosisce, le 24 septembre 1770. + + + + +LXVII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +Oui, elle vit encore, ma Lucile; mes yeux l'ont vue, mes mains l'ont +touchée, mes bras l'ont pressée contre mon sein amoureux. Ha! je me sens +renaître, les chagrins fuient devant moi, le souvenir de mes maux s'est +évanoui comme un rêve douloureux, mon coeur flétri par la tristesse +s'épanouit de joie et ne s'ouvre plus qu'à la douce impression du +plaisir. Que ces premières émotions sont vives! Dieux! quel frémissement +enchanteur parcourt toutes mes veines? Quelles secousses délicieuses +agitent mon âme? De quel torrent de volupté je suis inondé! + +Arrêtez! arrêtez, heureux transports, plaisirs douloureux! je suis trop +faible; mon coeur se fond, je succombe! Puissances du ciel! aidez-moi à +supporter le sentiment de mon bonheur. + +Bénie soit à jamais la main bienfaisante qui m'a conduit sur les bords +riants de cette prairie où j'ai retrouvé la paix de mon âme! + +Mais qu'elle est changée, ma Lucile! semblable à une belle fleur que le +soleil a flétrie, et qui laisse encore juger dans sa langueur de tout +l'éclat qu'elle avait le matin, ses beaux yeux ont perdu leur lustre, le +rubis ne brille plus sur ses lèvres, les roses de ses joues sont fanées, +une pâleur mortelle est répandue sur tout son corps; la douleur a +détruit son embonpoint, ses forces, sa santé. Qu'elle est débile! Elle +appuyait languissamment sa tête sur mon sein et paraissait défaillir +dans mes bras. Mais ses traits si touchants dans leur langueur seront +bientôt ranimés par la joie. + +Comment s'est faite cette heureuse révolution? me demanderas-tu, cher +Panin. Permets un instant à mon esprit de se calmer et je t'éclaircirai +ce mystère. + +En attendant que mon père se décidât à quitter le corps, chaque jour je +portais mes pas solitaires dans un petit bois près de Krasilow. + +Un matin j'y rencontrai un jeune homme, en uniforme pareil au mien. + +Son air mélancolique me frappa! Quand il me vit, il semblait m'éviter. + + --Voilà sans doute, disais-je tout seul, quelque malheureux qui comme + moi vient ici promener ses tristes rêveries. + +Le lendemain je l'y trouvai encore. Il paraissait plus triste que le +jour précédent. Son air, sa figure, son âge, tout en lui m'intéressait. + +Comme il se promenait dans une allée proche de celle où j'étais, au lieu +de revenir sur mes pas selon ma coutume, je passai de son côté; et quand +il vint à tourner, nous nous trouvâmes face à face. + + --Je croyais être seul dans ces bois, lui dis-je en l'abordant, et ne + m'attendais guères d'y trouver un camarade. + + --La solitude a pour moi des charmes, répondit-il; et ces lieux me + plairaient davantage encore, s'ils étaient plus sombres. + + --Voilà un étrange goût. + + --Cela peut être: mais il faut que le coeur soit joyeux pour aimer les + endroits riants, et vous-mêmes ne paraissez pas vous déplaire sous ce + lugubre feuillage. + +A ces mots je poussai un soupir: il soupira pareillement, et nous +marchâmes un moment en silence. + +Je désirais fort savoir le sujet de sa tristesse, mais je n'osais le lui +demander. J'attendais pour renouer l'entretien qu'il ouvrît la bouche, +et il continuait à ne dire mot. + +Enfin après avoir vainement cherché quelque lieu commun pour entamer le +propos, je me livrai à mon ingénuité. + + --Les malheureux, repris-je, sympathisent ordinairement entr'eux. Vous + l'avouerai-je, je crois que nous le sommes l'un et l'autre. + + --Hélas, il est bien difficile d'être heureux, quand on n'est pas son + maître. Si je n'avais eu à consulter que mon goût, on ne me verrait + point passer ma vie sous une tente, au milieu de gens que je n'aime + guère. + + --Que dites vous là ? c'est précisément le cas où je me trouve. + +Dès ce moment la confiance commença à naître entre nous. + +Je lui demandai comment il avait pris parti parmi les confédérés. + +Après m'avoir fait son histoire, il m'adressa à son tour la même +question. + +Quand je lui eus fait la mienne, il me demanda si je comptais finir la +campagne; je lui communiquai l'intention où j'étais de me retirer; puis +nous continuâmes à nous entretenir de choses et d'autres. + +Avant de nous séparer, je lui fis promettre de se retrouver le lendemain +au même endroit et à la même heure. + +Il n'y manqua pas. + +Après les compliments ordinaires, il débuta par me dire qu'il ne croyait +pas avoir longtemps le plaisir de jouir de ma compagnie, qu'il venait de +recevoir l'ordre de se rendre sur les terres d'un proche parent dont il +était l'unique héritier; que ces terres se trouvaient sur ma route, et +qu'en me rendant à Varsovie il espérait que je lui ferais l'honneur d'y +passer pour renouveler notre amitié; il ajouta que si je voulais m'y +reposer quelques jours, il tâcherait de me procurer tous les agréments +qui dépendraient de lui. + +Je le remerciai, et nous parlâmes ensuite des affaires nationales, dont +il me parut assez peu instruit. + +Ce soir même, je reçus avis de mon père qu'il était allé avec mon oncle +au château de Palak; que de là , il s'acheminerait vers Varsovie; que je +devais prendre les devants avec un domestique, et qu'il se chargeait du +soin des équipages. + +Dès que je revis mon jeune homme, je n'eus rien de plus pressé que de +lui faire part de cette nouvelle. Il me renouvela ses instances, me fit +promettre que nous partirions ensemble, et nous fixâmes le jour du +départ au lendemain. + +Pendant la route, mon compagnon paraissait chaque jour moins triste; et +comme je continuais à l'être également, il cherchait à m'égayer. + +Au bout de quatre jours de marche, nous arrivâmes. + +L'intendant nous reçut et nous apprit que le maître du logis était allé +quelque part aux environs, mais qu'il serait de retour dans la soirée. + +Nous avions dîné en chemin, et comme l'heure du souper était encore +éloignée, on servit quelques rafraîchissements, surtout des vins exquis. +Mon compagnon paraissait fort gai et il aurait bien voulu me voir +partager sa bonne humeur. Je soupirais. + + --Eh bien! toujours vos anciennes amours en tête? me dit-il en me + frappant doucement sur l'épaule. Pourquoi vous affliger ainsi? Une + maîtresse est une perte facile à réparer. Les bonnes fortunes pleuvent + à un cavalier de votre âge et de votre figure: les conquêtes ne + sauraient vous manquer. Croyez-moi, laissez-là le triste souvenir d'un + objet qui n'est plus, et noyez vos chagrins dans un verre de vin. + Celui-ci n'est pas mauvais, ajouta-t-il en remplissant mon verre. + +Après divers autres propos badins, il me pressa d'aller prendre un peu +de repos en attendant l'arrivée de son parent; il m'accompagna dans une +chambre et se retira. + +La chambre était richement meublée. + +Je jetai un coup-d'oeil sur les tableaux et je fus surpris de n'y +trouver que des sujets agréables, et même la plupart voluptueux, tels +que l'Aurore venant sur un nuage doré trouver Andimion; Vénus folâtrant +avec son beau berger sur un lit de fleurs; Mars caressant la déesse; +l'Amour endormi sur le sein de Psyché, etc. + +Je vis quelques livres superbement reliés sur une table; j'eus la +curiosité d'y porter la main, et ma surprise fut plus grande encore: +c'était l'_Art d'aimer_ d'Ovide, une traduction française de l'_Énéïde_, +et l'_Adone_ de Marini. + + --Tout ceci est bien fait pour égayer son monde, disais-je en + moi-même; mais qu'il convient mal à l'état de mon âme! + +Je me jetai ensuite sur un lit, toujours rêvant à mes malheurs. + +Je commençais à m'assoupir, lorsqu'on vint m'appeler pour souper. Je +descends. + +En entrant dans la salle, je fus ébloui par la multitude des flambeaux +et l'éclat de l'or qui brillait de toute part. Je sentais une odeur +d'ambroisie et je vis une table servie avec magnificence. + +A peine avais-je fait quelques pas, que j'aperçus une jolie femme +reposant mollement sur un sopha. Sa parure était légère et à +demi-transparente. Elle déployait ses grâces avec art et me souriait +amoureusement. Je témoignai quelque surprise. Elle se mit à rire, et me +dit d'un ton de voix enchanteur: + + --Approchez, approchez, ne craignez rien; vous voyez votre compagnon + de voyage. + +En prononçant ces mots, la volupté souriait sur ses lèvres, l'amour +brillait dans ses yeux, mille attraits semblaient éclore sur ses belles +joues, elle laissait entrevoir des charmes à demi-voilés et paraissait +vouloir m'inviter. + +Je ne pouvais revenir de mon étonnement. Comme j'étais immobile, elle +prononça le mot _Gustave_. + +A l'instant je m'approche, je la fixe avec plus d'attention et reconnais +Sophie. + + --Ciel! m'écriai-je, est-ce un enchantement? Je n'ose en croire mes + yeux. Vous, Sophie? Que veut dire ceci? Sous quel habit vous êtes-vous + d'abord offerte à ma vue? Pourquoi ce déguisement? + + --C'est un mystère que je ne puis vous éclaircir à présent. Comme vous + je suis malheureuse et n'ai pas moins à me plaindre du sort: mais vous + seul, cher Gustave... + +En finissant ces mots, elle baissa les yeux et la voix expira sur ses +lèvres. + + --Que vouliez-vous dire par ce _mais vous seul_? + +Elle hésita un instant, puis elle reprit: + + --Pourquoi faut-il que j'en dise davantage? Vous devriez me + comprendre. + + Ces mots furent suivis d'un soupir. + + --Daignez vous expliquer, madame. + + --Mon coeur est opprimé d'un poids accablant; vous seul, cher Gustave, + pourriez... Hélas! je le vois bien, mes maux sont tels que je serai + peut-être condamnée à ne les révéler jamais! + +Ces paroles piquèrent ma curiosité: je la pressai plus vivement encore; +enfin, après un long silence, elle me parla ainsi: + + --Dès le premier instant que je vous vis chez la comtesse Sobieska, + j'éprouvai pour vous un doux sentiment, que je pris d'abord pour de + l'estime: je m'y livrai avec complaisance, il ne me vint pas même dans + l'idée de m'en défendre. Bientôt ce sentiment se changea en tendresse; + je conçus pour vous l'intérêt le plus vif. L'absence ne l'a point + affaibli; l'amour avait en traits de flamme gravé votre image dans mon + coeur. Tant qu'a vécu votre amante, j'ai renfermé ma tendresse dans + mon sein; je connaissais trop votre attachement pour elle; mais + lorsqu'elle fut morte, un doux espoir commença à flatter mon coeur, + j'osai croire que vous ne seriez pas insensible, j'allai vous trouver, + vous savez le reste. + +Elle s'arrêta un instant pour soupirer, puis elle reprit: + + --Notre douleur a la même source: comme moi vous avez aimé et n'en + devez être que plus compatissant. O mon cher Gustave, en vous voyant + arriver dans ce lieu, je vous regardais comme un ange que le ciel, + touché de mes maux, m'envoyait dans ma solitude. Ah! j'en ai trop dit, + s'écria-t-elle en me jetant un regard passionné. + +A ces mots, toutes les plaies de mon âme se rouvrirent. + + --Hélas! lui répondis-je, accablé de ce que je venais d'entendre, le + destin se fait un jeu de me persécuter sans cesse! Il m'a enlevé mon + amante, et pour mieux faire mon supplice, il m'en donne une autre que + je ne puis écouter. Mon devoir s'oppose au penchant de mon coeur. En + perdant Lucile, j'ai fait voeu de ne plus aimer. + +Après un court silence, elle soupira profondément, rougit avec grâce et +me dit: + + --Pourquoi être si cruel envers une femme qui vous adore? Lucile n'est + plus, mais votre coeur n'en est pas plus libre; au contraire, vos + liens n'en paraissent que plus forts. A quoi bon cette fidélité + romanesque pour une morte? Ah! cher Gustave, ajouta-t-elle en me + prenant la main, le ciel nous donne l'un à l'autre. Nous voici seuls + dans ces lieux, soyez-en maître: je ferai tout pour vous rendre + heureux. Mais je le vois trop, les dieux, pour tourmenter les mortels, + font qu'on n'aime guères la personne dont est aimé. + + --Ce serait mettre le comble à mes malheurs que d'avoir encore à me + reprocher le vôtre. Mais soyez vous-même mon juge: vous savez quels + liens sacrés m'unissaient à Lucile; si je pouvais l'oublier un instant + je serais le plus méprisable des hommes. + +Tout-à -coup, elle se lève et se jette à mes pieds. J'essayai en vain de +la relever. + + --Ah! Gustave! s'écria-t-elle en embrassant mes genoux, si jamais vous + connûtes l'amour, seriez-vous insensible à mes larmes? Vous voyez avec + quelle sincérité je vous ai ouvert mon coeur. Je vous ai sacrifié les + bienséances imposées à mon sexe: votre cruauté me coûtera la vie. + +Aussitôt elle laisse tomber un voile et paraît dans un de ces négligés +galants si favorables à l'amour. + +Ciel! que de beautés s'offraient à ma vue! Quelle blancheur! quelle +délicatesse! quels contours arrondis sous ce col d'albâtre! quelle douce +langueur dans le regard! quelle mollesse dans la contenance! quelle +expression dans ces traits animés par l'amour! Cléopâtre aux pieds de +César n'était pas plus séduisante. + +Le ton de sa voix et le langage de ses yeux étaient si bien adaptés à +ses paroles, que la volupté s'insinuait doucement dans mon coeur. Un +charme secret tenait ma vue attachée sur les attraits de cette jolie +suppliante. Je me sentais ému et me serais peut-être laissé aller au +plaisir de la consoler. + +Heureusement l'image de Lucile se présenta à mon esprit. + +Bientôt la réflexion vint empoisonner dans mon âme le plaisir que +j'avais goûté. + +Déjà je me reprochais d'avoir été sensible. J'étais attristé, elle me +crut indécis. + + --Quoi! vous ne me dites mot? s'écria-t-elle. Hélas! je le comprends, + combien les dieux me sont cruels! + + --Ah! Sophie, de grâce épargnez à ma vue l'image importune d'un + bonheur que je ne puis goûter. Mon coeur est consacré à la tristesse; + mes yeux ne doivent plus avoir d'autre emploi que celui de pleurer la + perte de Lucile. + +A l'instant, elle se lève, saisit ma main, la pose sur son coeur que je +sentis battre avec violence, passe son bras autour de mon cou, me presse +tendrement contre cette gorge d'albâtre qu'elle étalait à ma vue, +approche de ma joue sa joue brûlante; ses bras deviennent des chaînes où +je suis retenu, son regard est celui du désir et elle cherche par mille +agaceries à faire couler dans mon coeur la flamme qui dévore le sien. + +Elle n'y réussit pas. + +Pendant qu'elle s'évertuait ainsi, je sentais je ne sais quoi qui +repoussait ses efforts, et se jouait de ses charmes. + +Piquée de ma froideur insultante, elle baissa la tête en poussant un +profond soupir; son coeur était prêt à éclater: enfin les larmes +coulèrent de ses yeux; puis d'une voix entrecoupée de sanglots, elle me +dit: + + --Je vois combien votre froide indifférence est ingénieuse à me cacher + mon malheur; mais je le sens dans toute son étendue, j'en suis + accablée. Ah! faut-il que j'aie en vain déposé mes ennuis dans votre + coeur, et que celui qui devrait essuyer mes larmes, les fasse couler? + Je me repens de cette honteuse faiblesse. + +Je repris aussitôt: + + --Ne vous offensez pas si je réponds si mal à votre tendresse; il + m'est dur d'y être condamné. + +Tous deux, les yeux baissés, nous gardâmes quelque temps le silence. En +lui jetant un regard furtif, j'aperçus sur son visage l'empreinte d'une +douleur profonde. Je sentis mon faible coeur s'attendrir, et la pitié +faire place à l'amour. + +Déjà le feu de la molle luxure commençait à couler dans mes veines, mais +crainte d'aller plus loin que je n'aurais voulu, je m'arrachai d'entre +ses bras et m'éloignai de quelques pas. + +Lorsqu'elle vit que je l'évitais, sa contenance changea. La rougeur lui +couvrit la face et ses yeux parurent enflammés; puis, tout-à -coup, +cédant à son ressentiment, elle s'arracha les cheveux, se frappa la +poitrine et prononça ces paroles d'un ton véhément: + + --«Est ce ainsi, barbare, que tu méprises l'amour que je t'ai + témoigné? Dieux! hâtez-vous de le confondre! Puisses-tu souffrir des + maux plus cruels encore que ceux que tu me fais endurer! puissent mes + yeux en être témoins! Ton martyre fera mes délices. + +Bientôt un tremblement involontaire se saisit de son corps, ses genoux +se dérobèrent sous elle, elle cherchait à s'appuyer; je lui tendis la +main. + +A l'instant une pâleur mortelle se répandit sur sa face, les larmes +recommencèrent à couler, elle me jeta un regard de désespoir en disant +d'une voix presque éteinte: + + --Cruel! vous m'avez trompée! je ne vous avais ouvert mon coeur que + dans l'espoir de vivre heureuse avec vous; vous avez porté la mort + dans mon âme. + +L'état où je la voyais me touchait de compassion; ses reproches me +perçaient le coeur et la vue de ce sein découvert qui palpitait avec +violence échauffait mon imagination. + +Déjà je commençais à ne plus pouvoir résister. Pour échapper au péril, +je m'enfuis. + +Dès que j'eus passé la porte, des cris aigus frappèrent mon oreille. Je +suspendis mes pas, et j'entendis ce soliloque: + + --Il ne m'a donc servi de rien d'avoir troublé leurs amours? + Malheureuse! qu'ai-je fait? Dans quel abîme je me suis précipitée? + Comment m'en tirer? Combien il va me haïr, lorsqu'il apprendra que + c'est moi qui ait fait couler ses larmes! Combien il va me mépriser, + lorsqu'il se rappellera ma honteuse faiblesse! Le souvenir de l'état + où il vient de me voir le poursuivra dans les bras de mon heureuse + rivale, et ma défaite n'aura servi qu'à relever son triomphe. Ah! il + s'enfuit plein de mépris pour moi, et ne vivant que pour Lucile! + Hélas! je ne souffre que ce que j'ai bien mérité. Pars, pars, Gustave! + laisse Sophie couverte de honte, livrée aux fureurs d'un amour sans + espoir! + +Comme elle achevait ces mots, je rentrai impétueusement dans la chambre, +en m'écriant: + + --Quoi! Lucile vivrait-elle encore? Où est-elle? Que fait-elle? Ah! + daignez me tirer de cette cruelle incertitude! + +A ma vue, Sophie resta interdite. + +Je me jette à mon tour à ses pieds et lui demande à mains jointes de ne +plus me tenir en suspens. + +Dans l'agitation où elle était, elle ne savait quel parti prendre. Elle +voulut parler. La voix lui manqua. + +Je redoublai mes instances avec plus d'ardeur encore. + +A la fin, elle rompit ainsi le silence: + + --Insensée que j'étais! Il ne fallait rien moins que l'égarement de ma + raison pour me faire oublier mes devoirs et sacrifier les intérêts de + Lucile à mon amour; mais cet égarement cruel, c'est toi qui l'as fait + naître, et j'en suis trop punie. + +Frappé de ce que je venais de voir et plus encore de ce que je venais +d'ouïr: + + --O ciel! m'écriai-je éperdu, qu'entends-je? Vous me percez le coeur! + Quoi vous auriez contribué à la douleur qui m'accable! Vous auriez + pris plaisir à faire des malheureux? Achevez de grâce! il n'est plus + temps de me cacher le reste; vous en avez trop dit, pour dissimuler + plus longtemps. Ne craignez point de ma part de trop justes reproches. + Je vous pardonne tout. + +Il ne me fut pas possible d'en arracher aucune autre parole. Furieux de +son obstination, je me lève en m'écriant: + + --Ah! cruelle, vous m'avez trompé! Dieux de mon âme! Lucile vivrait + encore? + +Je la quittai aussitôt; et mon coeur, qu'un rayon d'espoir animait, se +livra aux transports de la joie. + +Adieu, cher ami, le doux sommeil que je n'ai goûté depuis si longtemps, +vient appesantir mes paupières; il faut mettre bas la plume; mais je la +reprendrai avec plaisir à mon réveil. + +De la chaumière du Berger, le 26 septembre 1770. + + + + +LXVIII + +DU MÊME AU MÊME. + + +A Pinsk. + +Je n'attendis pas que le jour commençât à poindre; je volai à la +cuisine, donnai ordre à mon domestique de seller à l'instant nos +chevaux; et nous partîmes, laissant Sophie à son désespoir. + +Malgré l'horreur de la nuit qui était très-obscure et les dangers que je +courais de la part des brigands, la situation de mon âme était bien +changée. Je me sentais débarrassé d'un poids accablant. J'étais, si tu +veux, encore triste; mais ma tristesse n'avait rien de noir; c'était une +tendre mélancolie; j'y trouvais des charmes et j'en préférais la légère +amertume aux douceurs trompeuses du bonheur que je venais de quitter. + +Je ne pouvais revenir de mon étonnement. + +--Cette aventure tient du prodige, me disais-je en moi-même; et +j'admirais les jeux de la fortune qui se plaît quelquefois à relever +tout-à -coup ceux qu'elle a pris plaisir de confondre. + +Je marchai toute la nuit, sans trop m'embarrasser où j'allais. + +Dans mon impatience, j'avais pris le premier chemin qui s'était +présenté; il me suffisait de m'éloigner de ces funestes lieux +qu'habitait la cruelle qui m'avait fait verser tant de larmes. + +Quand le soleil se leva, je m'orientai et tirai du côté de Varsovie. A +la nuit tombante, j'arrivai à Maciecow. J'y pris quelques +rafraîchissements, reposai cinq heures, et poursuivis ma route. Le +lendemain avant midi, j'avais déjà passé le Bugs près de Slawatioze. Sur +les trois heures, je traversai un petit bois, et me trouvai sur une +colline qui dominait une vallée dont l'aspect me charmait. Comme j'étais +rendu de fatigue, je mis pied à terre et me reposai sur le gazon. + +Je ne fus pas longtemps assis. Une sorte d'inquiétude s'était emparée de +mes sens et je me mis à errer dans ces lieux solitaires. Comme j'étais à +promener mes tendres rêveries sur le bord d'un bosquet, j'entends les +cris d'un oiseau qui se précipitait dans le feuillage, je levai les +yeux, et une nouvelle perspective s'offrit à mes regards. + +Occupé à la considérer, je vis un château à peu de distance, et reconnus +l'endroit où j'étais venu entendre la belle affligée. + +A peine avais-je fait cent pas, que j'aperçus près de moi deux femmes +assises sur le gazon à l'ombre d'un bouquet d'arbres. + +J'avançai doucement, puis j'arrêtai pour les mieux considérer. + +L'une simplement mise reposait mollement sur l'herbe, la tête inclinée, +et semblait ensevelie dans de profondes réflexions. L'autre, élégamment +vêtue, s'occupait à éparpiller les feuilles d'une fleur. + +Comme celle-ci étendait le bras pour cueillir un brin d'herbe, elle vint +à tourner la vue de mon côté. J'en étais assez près. A mon aspect elle +fut effrayée, et poussa un cri. Sa compagne tressaillit, et cherchait +des yeux quelle pouvait être la cause de ce cri. Je m'avançai vers elles +pour les rassurer. + +Mais quelle fut ma surprise lorsque, dans cette tranquille rêveuse, je +reconnus Lucile! + + --Ciel! L'ombre de Gustave! s'écria-t-elle aussitôt en se retirant + avec effroi. + +Elle pâlit, et tomba sans connaissance sur sa compagne, qui restait +immobile de frayeur. + +Je m'élance pour la recevoir dans mes bras; j'appelle par son nom, et +m'efforce de la rappeler à la vie. Mes efforts furent longtemps +inutiles. + +Enfin elle entr'ouvre les yeux. + + --Non, ce n'est point une ombre, c'est ton amant, Lucile, lui + criais-je en la pressant contre mon coeur. + +Pâle, tremblante et respirant à peine, elle poussait de profonds +soupirs, et me regardait d'un oeil étonné. + + --Ne reconnais-tu pas ton amant, ma Lucile? + +Elle veut parler, mais elle ne trouve point de mots. + +Peu à peu son teint s'anime, sa poitrine se relève, la respiration se +dégage, sa langue se délie, ses yeux se remplissent de larmes; elle +prononce quelques paroles: mais les sanglots étouffent sa voix. + +Tous deux nous perdons l'usage de nos sens, nos bras s'entrelacent, nos +larmes se confondent, nos coeurs se pressent, et ce n'est qu'en se +serrant plus étroitement qu'ils se répondent l'un à l'autre. + +Eh! qui pourrait exprimer les transports de deux coeurs sensibles qui +après avoir longtemps gémi d'une séparation cruelle, se trouvent réunis +de nouveau? + +Longtemps nos larmes furent les seules expressions de notre joie et de +notre amour. + +Lorsque les pleurs lui eurent rendu l'usage de la parole: + + --Cher Gustave! dit-elle, quoi! vous n'êtes pas mort? Depuis deux mois + je pleurais votre perte. + + --Hélas! j'ai aussi pleuré la tienne, ma chère Lucile; mais, grâce au + ciel, sans raison, puisque je te tiens pleine de vie entre mes bras. + +Et, dans les transports de ma joie, je ne cessai de la couvrir de +baisers. + + --Est-ce un songe? + + --Non, ce n'est point un songe, c'est l'ouvrage des méchants. + + --Que voulez-vous dire? Expliquez-moi cette énigme. + +L'agitation où je me trouvais était si grande que je ne pouvais parler. + +Les larmes coulaient en abondance de mes yeux; je sentais un +frissonnement courir de veine en veine; ma voix était étouffée et mon +visage tout en feu. + +Après ces premiers mouvements de la nature, mon esprit devint plus +tranquille, et je lui racontai ce qui venait de m'arriver avec Sophie. + + --Cruelle amie! s'écriait souvent Lucile pendant mon récit, faut-il + que j'aie à te reprocher mon malheur. + +Elle me raconta à son tour de quelle manière elle avait appris ma +prétendue mort. + + --Ah! Gustave, poursuivit-elle, comment te peindre la situation de mon + âme à cette nouvelle? Elle était inexprimable. Longtemps je fus en + proie à de mortelles angoisses, les forces m'abandonnèrent enfin, et + je tombai dans une douleur stupide. Là (et elle pointait du doigt le + château), là , chaque jour j'arrosais tes cendres de mes larmes, et + c'est ici où je venais quelquefois ensevelir ma tristesse, en + attendant que la mort me réunît à toi. + +En prononçant ces mots, elle me fixait d'un air languissant; et comme +elle vit que les pleurs remplissaient de nouveau mes yeux. + + --Je ne cherche point à t'attendrir, continua-t-elle avec un triste + sourire. Mes malheurs sont finis puisque je te possède encore. + +La douce satisfaction qui éclatait dans ses yeux passa dans mon âme; je +la serrai dans mes bras, et la couvris de baisers une seconde fois. + +Après m'être livré aux transports de ma joie: + + --Allons, dis-je à Lucile, allons nous reposer dans quelque cabane + voisine et oublier les chagrins que nous ont causés les méchants. + + --Cela ne se peut, répondit Lucile. Il y a longtemps que je suis + absente du logis: dès-lors ma mère doit être arrivée; je crains qu'on + ne soit déjà en peine sur mon compte. Si je tardais davantage à me + rendre, je les jetterais dans de cruelles inquiétudes. + +Ne pouvant la conduire avec moi, je voulais la suivre; elle s'y opposa +aussi, en me donnant pour raison que cela aurait mauvaise grâce de lui +voir conduire son amant sous le même toit. + +Je voulais la retenir plus longtemps, elle ne voulait pas y consentir +non plus. + +Elle m'accorda toutefois encore quelques moments. Je les employai à +continuer à lui ouvrir mon coeur; mais il était si plein, j'avais tant +de choses à lui dire que je ne savais par où commencer; je me contentai +de la plus importante, je lui appris l'heureux changement qui était +arrivé dans la façon de penser de mon père, et son dessein d'abandonner +le parti des confédérés. + +Lorsque j'eus fini, elle me pressa instamment de lui permettre de se +retirer. Je ne pus résister à ses instances. + + --Allez, cher Gustave, me dit-elle en prenant congé, allez chercher un + refuge quelque part aux environs, et rendez-vous demain matin sous ces + arbres; j'ai mille choses à vous dire, et probablement je vous en + apprendrai qui vous étonneront. + +Je l'embrassai, et elle se retira avec sa compagne qui, durant notre +entretien, avait ouvert de grands yeux. + +Je la suivis de l'oeil aussi loin qu'il me fut possible; puis j'allai +rejoindre mon domestique qui, las de m'attendre, s'était endormi sur +l'herbe. + +Nous allâmes retrouver mon ancien asile. Le bonhomme témoigna beaucoup +de plaisir à me revoir. + +J'étais transporté de joie, mille douces pensées s'offraient tour-à -tour +à mon esprit agité. Le sommeil ne vint pas longtemps les interrompre. Je +passai presque toute la nuit à attendre le jour. + +Dès qu'il commença à poindre, je sentis ma joie augmenter, puis je +comptais avec impatience les instants, et maudissais l'heure tardive. +Elle approche enfin. + +Je me rends au lieu indiqué. + +Après avoir un peu attendu, je vis arriver trois femmes suivies de deux +domestiques. Je reconnus de loin Lucile, je vole à sa rencontre, je la +joins, je ne vois qu'elle, je me jette à son cou. + +Tandis que je la serrais dans mes bras: + + --Voilà qui va bien, disait d'un ton de voix fort doux une personne + près de moi; je me retourne: c'est la comtesse Sobieska. + + --Ah! madame. + + --Ah! Gustave. Je n'aurais pas attendu à aujourd'hui à vous voir, + continua-t-elle en m'embrassant, si nous avions su où vous avez pris + un asile la nuit dernière. Cher Potowski, que vous avez causé de + chagrins, que vous avez fait verser de larmes! venez maintenant les + essuyer. + +Ensuite elle me présenta à sa soeur. + + --Voilà , lui dit-elle, un ami de la maison; il est survenu quelque + refroidissement entre le père et mon mari; mais le fils n'a jamais + cessé de nous être cher. Je me flatte qu'il ne sera pas moins bien + venu dans votre maison que dans la mienne. + +Alors la maîtresse du château m'y offrit un lit, et me demanda de ne +point chercher d'autre demeure pendant le temps que je voudrais bien +séjourner dans ces quartiers; puis ces dames toutes trois m'emmenèrent. + +En arrivant, nous passâmes dans le jardin; nous en fîmes le tour, et +vînmes nous asseoir sous un berceau de charmille. + +A peine y fûmes-nous placés, qu'on nous servit à déjeuner. + +Lucile avait sans cesse les yeux attachés sur moi, et j'avais sans cesse +les yeux attachés sur Lucile; je désirais fort me trouver seul avec +elle; je ne sais si sa mère me devina et fit signe à sa soeur, mais +elles ne tardèrent pas à se retirer, sous prétexte de cueillir des +fruits. + +A peine furent-elles à quelques pas, que je m'approchai de ma belle, et +elle me parla ainsi: + + --D'après ce que vous me dites hier au sujet de Sophie, je ne doutai + point que ma femme de chambre ne fût de l'intrigue. Je l'ai prise en + particulier, je lui ai fait mille questions, je l'ai tournée de tous + côtés, mais sans pouvoir rien découvrir: puis, tirant un papier de sa + poche qu'elle me présenta: + + --Voilà , continua-t-elle, cette fatale lettre qui a fait si longtemps + le malheur de ma vie; combien de fois je l'ai arrosée de mes larmes! + +Effectivement, elle l'avait été si fort, que je ne la déchiffrai qu'avec +peine. (Incluse en est une copie). + + --Est-il possible, m'écriai-je plein d'indignation, qu'il y ait au + monde des gens si mal intentionnés? Pourrais-tu le croire, Lucile; le + fond de cette lettre est en effet de moi: c'est une relation que je + t'envoyai, il y a quelque temps, de la mort de Gadiski. Ton + artificieuse amie n'a fait qu'y ajouter un petit préambule après avoir + renversé les noms des personnages. + + --Quel tour infernal! Se peut-il rien de plus méchant? Je ne puis en + revenir. + + --Mais pourquoi, chère Lucile, lui demandai-je, ne m'avoir jamais + donné de tes nouvelles? + + --Quoi! n'en avez-vous point reçu? + + --Aucune. + + --Ah! je ne m'étonne plus qu'elle fût si empressée à me faire craindre + les inconvénients qui pourraient résulter d'une correspondance + directe, si officieuse à m'offrir son couvert, et si attentive à se + charger de vous faire passer mes lettres. La cruelle voulait se rendre + maîtresse de tous nos secrets. Que je me repens d'avoir été si + crédule! Mais comme mon indignation s'allume, lorsque je repasse dans + mon esprit toutes les fausses marques d'attachement qu'elle me + prodiguait! Flatteuse, insinuante, sachant s'accommoder à tous les + goûts, habile à chercher de nouveaux moyens de plaire, ne trouvant + rien de difficile pour obliger, et devinant toujours ce qui sera le + plus agréable; avec cet art de gagner la confiance, jugez comme elle + eut bon marché de moi. Elle tira du fond de mon faible coeur tout ce + qu'elle voulut savoir: et moi qui prenais ces soins pour des marques + d'attachement, la payais en retour de la plus sincère amitié. Elle ne + me caressait que pour me trahir. Ah! Gustave, quelle vipère je + réchauffais dans mon sein! Mais quelle finesse! Après avoir formé le + dessein de me supplanter, elle interceptait vos lettres et les + miennes, elle obviait à tout ce qui pouvait le faire échouer. Comme + elle se jouait de moi! Non contente d'avoir porté la mort dans mon + coeur par de sinistres nouvelles, la barbare montrait un visage + abattu, et riait en secret des maux qu'elle m'avait faits. + + --Ah! Lucile, je ne doute plus à présent que ce ne soit elle aussi qui + m'a fait annoncer ta mort. (Et je lui racontai mon entretien avec cet + homme qui était venu se planter devant moi le jour que j'étais de + garde à Derasnia.) Pour pouvoir prendre possession de mon coeur, il + fallait bien commencer par le détacher de toi. + + --Mon étonnement augmente à chaque instant. + + --Cette nouvelle ne fit que confirmer mon désespoir. Lorsqu'elle vint, + je gémissais déjà de ta perte, et ne cessais de me la reprocher, mes + yeux ayant vu les tristes ruines du château d'Osselin, où je vous + avais conseillé d'aller vous mettre en sûreté. Dis-moi donc, mon ange, + comment vous avez fait pour échapper à ces barbares? + + --Ce ne fut que par pur hasard. A la nouvelle de votre mort supposée, + mon affliction était si grande, que ma mère, craignant pour mes jours, + me conduisit ici, dans l'idée que je pourrais mieux faire distraction + à ma douleur. Heureusement mon père était aussi absent: mais nos + domestiques et nos paysans ont presque tous péri par le fer, et + presque toutes les richesses de la famille par les flammes. + + --Le coeur me saigne lorsque je pense au sort tragique de ces pauvres + gens. A l'égard des richesses, que cela ne t'inquiète pas, ma Lucile: + va, il m'en reste assez pour nous deux. + +Je n'eus pas plutôt lâché ce mot, qu'elle poussa un profond soupir; je +vis même une larme prête à tomber de ses yeux: je l'essuyai avec mes +lèvres. + +Comme je pressais tendrement mon doux trésor contre mon coeur, un +laquais vint nous avertir que nous étions attendus pour dîner. + +On se mit à table. + +Fâchée de voir que j'y officiais si mal, la dame du logis me pressa de +goûter de divers mets. Je m'excusai sur un manque d'appétit. + + --Si ce n'est que cela, reprit-elle à l'instant, j'ai une excellente + recette. Lucile, servez quelque chose à monsieur. + +Je ne sais, mais sa recette fit merveille. + +De la main de Lucile, peut-on refuser quelque chose? Ces petits pieds +qu'elle a touchés, qu'ils doivent être délicieux! Je commençai à en +porter une aile à ma bouche, puis une cuisse, puis tout le reste +disparut. Elle me servit d'un autre plat, et mon estomac fut également +complaisant. + +Cela fournit matière à quelques plaisanteries dont ma belle n'était pas +fâchée. Comme elle avait tout aussi peu d'appétit que j'en avais eu +d'abord, je voulus me servir à son égard du même secret, et la bonne +fille, pour ne pas le mettre à discrédit, s'efforça un peu de manger. + +Les plaisanteries recommencèrent; la gaîté régna pendant le repas, et +pour la première fois depuis si longtemps, les ris vinrent se placer sur +mes lèvres. + +On prit le café dans le jardin, puis l'on se mit à se promener. Après +avoir traversé la cour de derrière pour passer dans le parc, nous nous +trouvâmes près le mur du sanctuaire où la belle pleureuse avait sacrifié +aux mânes de son amant. + +Soudain un frissonnement me saisit. La comtesse, à qui je donnais le +bras, s'en aperçut. + + --Qu'avez-vous donc, Gustave? + +Je ne répondis rien. Elle me vit pâlir. + + --Il lui prend mal! s'écria-t-elle. Lucile, vite votre flacon d'eau de + senteur! + +La nièce et la tante accoururent aussitôt. + +Je pouvais à peine me soutenir; je fis quelques pas, et elles m'aidèrent +à m'asseoir sur la même pierre qui m'avait servi de marche-pied. Elles +m'entouraient toutes trois. Déjà les esprits du flacon avaient un peu +ranimé mes forces. + + --Assurément, dis-je, cet endroit m'est funeste; il n'y a pas six + semaines que je faillis d'y perdre la vie. + + --Plaisantez-vous! s'écrièrent-elles à l'instant. + +Je leur fis le récit de mon aventure. Elles ouvraient de grands yeux. + +Quand j'eus fini, la tante, qui a toujours quelques bons mots sur les +lèvres, me dit d'un ton badin: + + --Vous assistâtes à votre oraison funèbre, monsieur: il n'y avait pas + de quoi se trouver si mal; je voudrais bien, moi, assister toujours à + la mienne. + +Son badinage ne me plaisait pas; il ne plaisait pas davantage à Lucile; +nous nous regardions tous les deux en silence d'un oeil attendri. + +La comtesse qui observait notre triste contenance, me dit à son tour: + + --En venant, j'avais dessein, Gustave, de vous faire voir les + amusements de ma fille, mais puisque vous les avez déjà vus, et que + d'ailleurs vous êtes si susceptible, je n'en ferai rien. + +Je la pressai fort de ne pas changer de dessein. + + --Hé bien! soit. Vous viendrez aussi, Lucile. + + --Ma mère, je vous prie de m'en dispenser. + + --Allons, allons, ne faites pas l'enfant. + +Nous avançons vers ce sombre asile où dormaient tant de morts. Nous +voilà au milieu des tombeaux. Je m'approche avec Lucile de mon urne +sépulcrale, qui était encore couronnée de fleurs. A cette vue, +j'éprouvai un saisissement inexprimable. + + --Aurais-tu pensé, mon ange, lui dis-je tout bas, quand tu déplorais + ici la perte de ton amant, qu'il eût entendu tes soupirs? Tu le revois + maintenant plein de vie, et n'aspirant qu'au bonheur de te consoler. + +Mes regards étaient attachés sur elle; en voyant les roses de la +jeunesse fanées sur ses belles joues et le feu de ses yeux presque +éteint, je me laissai aller à une douce rêverie. + + --En quel état l'amour l'a réduite! me disais-je. La chère âme, plutôt + que de t'oublier, voulait être victime de sa tendresse. Heureux + Gustave, comme tu es aimé! + +Ces réflexions m'émurent jusqu'au fond du coeur. J'étais attendri. En +levant la tête, je rencontrai les yeux de Lucile: ils étaient mouillés. + + --Ha! ma Lucile, m'écriai-je en l'embrassant, laisse-moi, laisse-moi + recueillir tes larmes et reçois les miennes dans ton sein. + + --Hé bien! les voilà à faire les enfants, dit sa mère qui nous + observait. Éloignons-nous de ce triste endroit, où l'on ne sait que + gémir. + +Et elle nous emmena. + +Le reste de la journée se passa assez gaîment. + +Depuis que je suis à Lomazy, je passe presque tout mon temps avec +Lucile. + +Le soir, je la quitte fort tard, et le matin me rappelle vers elle, plus +empressé de la revoir. Je ne pense qu'à elle, je ne vois qu'elle, je me +réveille en songeant à elle et je regrette encore tous les moments que +je passe sans elle. + +Ha! cher Panin, qu'il est ravissant ce charme que l'on goûte, +lorsqu'après une longue absence on sent dans ses bras le cher objet de +ses inquiétudes. De quelle volupté mon âme est enivrée! Dans cet heureux +délire, les heures s'écoulent avec la vitesse des instants. + +Semblable au nautonier échappé au naufrage, déjà j'ai oublié tous mes +chagrins, et, porté par l'imagination sur un trône nuptial, je vois +s'ouvrir devant moi la plus riante perspective, je goûte déjà à l'avance +mon bonheur à venir. + +Du château de Lomazy, le 30 septembre 1770. + + + + +LXIX + +SIGISMOND A GUSTAVE. + + +A Lomazy. + +Pendant ta campagne, mon cher Gustave, tu m'as fait le récit de tes +tristes aventures. Je t'ai plaint de toute mon âme. Mais, absorbé par ta +douleur, il semblait que tu ne voulais que la verser dans mon sein, sans +attendre aucune consolation des soins de la tendre amitié; car tu ne +m'as jamais marqué où il fallait t'écrire: la plupart de tes lettres +sont même sans date. + +C'est une omission de ta part, je le sens; omission toutefois que je ne +pouvais suppléer. Je t'ai bien adressé quelques lettres aux endroits +d'où tu m'écrivais, dans l'espoir qu'elles t'y trouveraient encore; mais +je vois qu'elles ne te sont point parvenues. Qu'importe à présent? +puisque l'amour qui s'était plu à t'affliger a pris soin de te consoler. +On ne t'entendra donc plus gémir et troubler les airs de tes éternelles +plaintes? + +Je te félicite d'avoir retrouvé ta belle encore pleine de vie malgré son +désespoir, et te remercie de la scène amusante dont tu me fais le +détail. Mais, à te parler franchement, tu as joué là un fort étrange +rôle avec une jolie femme, si bien disposée à te faire le sacrifice de +sa chasteté. + +Quoi! tu as pu, sans te rendre, voir à tes pieds une belle éplorée +t'avouer qu'elle ne respire que pour toi, te prodiguer ses charmes, et +implorer ta charité! Tu as pu tenir contre la vue de tant d'attraits! tu +as pu sentir ces bras d'ivoire te presser tendrement et cette gorge +d'albâtre palpiter contre ton sein! tu as eu le courage de regarder d'un +oeil sec le martyre de cette gentille affligée et la dureté de prendre +ainsi congé d'elle! «Mais la cruelle a fait couler mes larmes,» +diras-tu? Hé bien! à ta place, je me serais dédommagé dans ses bras des +mauvais moments qu'elle m'aurait donnés. + +Va, s'il te reste encore une goutte de sang dans les veines, tu dois te +reprocher cent fois tes rigueurs; et si j'avais à te donner un conseil, +ce serait de prendre bien garde de ne pas faire la sottise de t'en +vanter à personne autre qu'à ta Lucile. Il n'y a qu'elle qui puisse +t'absoudre. Il me semble la voir s'applaudir de son triomphe. +Assurément, elle t'a de grandes obligations. Mais, as-tu seulement eu +l'esprit d'en tirer quelque à -compte? + +Te voilà , je pense, sur le sein de ta belle: adieu, je t'y laisse, mais +prends garde d'expirer de plaisir. + + +_P. S._ J'oubliai de te dire combien m'a fait plaisir la relation de ton +entretien avec cet inconnu, qui mangeait son pain trempé dans de belle +eau claire au pied d'un rocher. Ma foi, j'aurais bien voulu être des +vôtres, au risque de faire un mauvais repas. C'était une trouvaille, en +effet, que cet honnête censeur. + +Je sais fort mauvais gré à ces bêtes de Russes de vous avoir ainsi donné +la chasse. Je connais ton bon coeur, tu l'aurais pris avec toi; mais +sois bien sûr que je te l'aurais enlevé: c'est un homme de cette trempe +que je voudrais avoir auprès de moi. + +De Pinsk, le 9 octobre 1770. + + + + +LXX + +SOPHIE A SA COUSINE. + + +A Biella. + +Je touchais au moment qui devait couronner mes désirs, je triomphais. +Arraché au monde, à sa maîtresse, à lui-même, déjà je voyais mon captif +dans mes filets: je brûlais de le voir à mes pieds. + +Livrée à un charmant délire, je l'attendais, pleine d'impatience, dans +le temple de la volupté. + +Il entre, je l'appelle, il s'approche; je m'attends à le voir voler dans +mes bras; mes yeux se ferment de plaisir: mais, hélas! je ne les r'ouvre +que pour le voir se refuser à mes embrassements et se jouer de mon +ardeur. + +Combien d'artifices avaient été employés pour réchauffer ce coeur de +glace! Combien le furent encore pour l'agacer! Oui, Rosette, tout ce que +la galanterie la plus raffinée a jamais inventé fut mis en usage: +peintures voluptueuse, vins exquis, parfums suaves, propos badins, +molles attitudes, tendres aveux, douces invitations, prières, larmes, +tout, jusqu'à la vue de mes charmes, fut employé vainement. + +Une dernière ressource me reste. Je veux l'embrasser, le presser dans +mes bras amoureux, et faire couler dans son sein la flamme dont le mien +était dévoré. + +Il se dégage; il fuit. + +Outrée de dépit, je me livre à mon ressentiment, et dans un transport de +rage, moi-même je révèle mon fatal secret. + +Indigné, il part et me laisse accablée de douleur et de honte. + +Ah! je ne puis, sans mourir, penser à cette humiliante scène. Tandis que +l'ivresse de la passion égarait mon esprit, elle en éloignait avec soin +l'idée de mon déshonneur. Maintenant, le voile est tombé. + +Malheureuse Sophie! dans quel abîme tu te vois précipitée! Bientôt ils +vont développer la noire trame de tes faussetés! Ils sauront avec quel +acharnement tu as troublé le repos de leur vie. Que de soupirs, de +larmes, de gémissements dont tu es cause! Comment oser jamais paraître à +leurs yeux! + +Encore si j'avais triomphé! Mais le monde, qui pardonne tout à qui +réussit, ne pardonne rien à qui échoue. + +Je tremble qu'ils ne m'exposent à la risée publique et ne sacrifient ma +réputation à leur vengeance. + +Infortunée, où fuir, où me cacher? Ah! que ne suis-je dans un désert, +pour y pleurer l'abus de mes attraits, expier, loin des yeux du monde, +les coupables erreurs dont j'ai souillé ma vie! Que n'y suis-je pour y +ensevelir ma honte et mon désespoir! + + + + +LXXI + +LUCILE A GUSTAVE. + + +Grâce au ciel, cher Gustave, voilà nos familles réconciliées. + +Ce matin mon père a reçu du vôtre le billet suivant: + + «Las de sacrifier à de vaines opinions le soin de mon repos, le + bonheur de ma vie, cher comte, j'ai fermé mon coeur aux cris de la + discorde. J'oublie le passé et brûle de renouveler avec vous, le verre + à la main, une amitié de trente années!» + +Mon père n'en eut pas plutôt fait lecture, qu'il s'écria plein de joie: + + --Je l'ai donc recouvré, ce cher ami! Allons le trouver. + +Ma mère est charmée de cet heureux retour, et faut-il vous dire qu'il me +cause des transports? + +Lundi matin, de la rue Bressi. + + + + +LXXII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +La fortune me sourit de nouveau; et autant elle a pris plaisir à +m'abaisser, autant elle semble en prendre à m'élever. Ses dons sont +cependant toujours accompagnés de quelque amertume, comme si elle +craignait que je n'y fusse trop sensible. + +Tu sauras donc, cher ami, que le Palatin de Wilna, mon oncle maternel, +vient de quitter la vie, après en avoir joui pendant près de +quatre-vingts ans, et que de tous ses héritiers, je suis le seul à qui +il ait laissé ses vastes domaines. + + «--Voilà de belles roses, diras-tu; mais où sont les épines? Quelques + larmes qu'il faudra verser, ou faire semblant de verser, à son oraison + funèbre, et des pleureuses qu'il faudra porter pendant quelque temps?» + +Je sais bien, cher ami, que tu ne verrais rien là d'affligeant, mais tu +sais aussi que nous ne sommes pas de la même trempe. + +Le Palatin était un si aimable homme, il avait conservé jusque dans ses +derniers jours une humeur si agréable, si douce, si bienfaisante, qu'il +n'y a personne de ceux qui l'ont connu de qui il n'emporte les regrets; +juge un peu si je dois être affligé, moi pour qui il eut toujours la +tendresse d'un père. + +Depuis mon retour à Varsovie, il m'avait témoigné plus d'amitié que +jamais et voulait m'avoir continuellement auprès de lui. Une malheureuse +chute qu'il fit, il y a quelques jours, en sortant de table, l'obligea à +s'aliter. Dès-lors, il n'a plus pu se remettre, malgré tous les secours +de l'art. Je ne sais s'il sentait approcher sa fin, mais il paraissait +attendre la mort comme un doux sommeil. + +Lundi matin il rendit le dernier soupir dans mes bras. + +Ce qui adoucit un peu le chagrin de sa perte, c'est son grand âge, +puisqu'il a plu à la nature de nous compter ici bas un certain nombre de +jours qu'on passe rarement. + +Il est décidé que mon mariage avec Lucile n'aura lieu qu'après les trois +premiers mois de deuil; car, dit mon père, il faut pouvoir décemment se +présenter à cette fête avec un visage gai. + +Ce retard ne m'accommode guère, et la raison qu'on en donne me paraît +assez mauvaise. Je ne sais, mais il me semble que je saurais bien +trouver moyen de m'égayer avec ma belle, sans manquer aux bienséances, +ni choquer les yeux du public. + +C'est dans le palais que m'a laissé mon oncle que je la recevrai en +souveraine. En attendant, je vais m'occuper du soin de le remettre en +ordre. Il faut que tout y respire l'élégance, le goût, l'agrément; que +tout contribue à le rendre le temple des plaisirs et de la volupté. + +C'est aussi là où, réuni à tout ce que j'ai de cher dans ce monde, je +verrai dans peu l'amour et l'amitié s'applaudir tour-à -tour. Je fais mon +bonheur de l'un et de l'autre, tu le sais, et tu n'ignores pas, cher +Panin, quelle place tu occupes dans mon coeur. + +De Varsovie, le 3 novembre 1770. + + + + +LXXIII + +GUSTAVE A LUCILE. + + +Est-il donc vrai, Lucile, que tu refuses le nom chéri d'épouse? Hélas! +m'y serais-je attendu? + +Je croyais toucher enfin au moment de voir finir pour toujours mes +longues souffrances. Un riant avenir s'ouvrait devant moi. Je t'avais +retrouvée. Que manquait-il à mon bonheur, que de recevoir des mains de +l'hymen le prix de mon amour? Je l'attendais plein d'espérance. Hier +encore, je m'endormis dans cette douce illusion: mais quel affreux +réveil! Et c'est ta main cruelle qui m'arrache le bandeau! C'est elle +qui me perce le coeur! + +Comme je sers de jouet à la fortune! Le plaisir échappe sous ma main dès +que je veux le saisir, et la joie fuit loin de moi dès que je l'appelle. +Dois-je donc ainsi toujours poursuivre le bonheur sans l'atteindre +jamais? infortuné que je suis! Sous quel astre sinistre, à quelle heure +funeste ai-je reçu le jour? + +Ah! je le vois, le sort perfide se fait un jeu de me persécuter sans +relâche; mais toi, Lucile, pourquoi conspirer avec lui? + +Quelles noires pensées s'offrent à mon esprit! quelle sombre tristesse +flétrit mon coeur! quel nouveau désespoir saisit mon âme! Cruel destin, +tyran farouche, pourquoi m'imposer la vie, si tu voulais retenir le +bonheur! + +Mercredi soir, de la rue Neuve. + + + + +LXXIV + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Ne l'ai-je retrouvée que pour la perdre plus cruellement encore? C'est +elle à présent qui s'arrache à moi. + +Hier j'allai trouver Lucile. Elle était seule au logis. + + --Chère âme, lui dis-je en lui prenant la main pour attacher à son + bras mon portrait, la fortune me sourit de nouveau, mais je ne lui + sais gré de ses faveurs que pour t'en faire un don. + +Elle me remercia avec une sensibilité qui l'embellissait encore; puis +elle me dit en soupirant: + + --Vous êtes le plus généreux des hommes: mais je ne puis accepter vos + bienfaits. + + --Ciel! qu'entends-je? m'écriai-je éperdu. Pourquoi donc, ma Lucile, + ne pourrais-tu accepter mes offrandes? + +Les yeux attachés sur ses lèvres, j'attendais en tremblant une réponse. +Elle paraissait émue, mais elle baissa tout-à -coup son voile pour me +cacher son émotion. A l'instant je la pris dans mes bras et lui dis en +la pressant contre mon sein: + + --Ah! Lucile, tu viens de me percer le coeur, mais achève, ne crains + pas de t'ouvrir à moi, tu connais ma tendresse. + +Elle garda le silence. Je redoublai mille fois mes instances: enfin elle +me répondit d'une voix entrecoupée: + + --Laissez vivre et mourir dans l'oubli la plus malheureuse des filles! + +Puis elle se tut. + +Affligé de ce procédé mystérieux, je me jetai à ses genoux, j'arrosai +ses mains de mes larmes, et la suppliai au nom de l'amour le plus tendre +de vouloir s'expliquer. Désespéré de ne pouvoir lui arracher aucune +parole, je me retirai la mort dans le coeur. + +Ah! cher Panin, comme le sort se joue de moi! Déjà je me croyais au +comble de mes voeux. En attendant le jour fortuné qui devait couronner +mes désirs, je comptais avec impatience les instants, et mon coeur se +livrait à ses transports. O folle joie! un instant l'a vue naître, un +instant l'a vue s'évanouir. + +A peine commençais-je à m'abandonner à cet heureux délire que mon âme +est retombée dans le désespoir. + +Cruelle fortune, perfide jusque dans tes bienfaits, pourquoi t'acharner +ainsi à empoisonner le cours malheureux de mes jours? + +De Varsovie, le 7 novembre 1770. + + + + +LXXV + +GUSTAVE A LUCILE. + + +J'ai vu le moment où tes adieux me coûteraient la vie. Cruelle, +garde-toi bien de remettre à cette épreuve un coeur trop faible pour la +soutenir. + +Pourquoi ces caprices, Lucile? Quand le coeur s'est donné, dis-moi, la +main est-elle libre de ne pas le suivre? livre-la-moi donc, cette main +si chère; elle est à moi, tu me l'as promise; c'est sur mes lèvres que +tu en as fait le serment. + +Viens, ma Lucile, viens, ne cessons de vivre l'un pour l'autre; +jouissons ensemble de tous les dons que m'a faits la fortune et de tous +ceux que t'a fait l'amour. + +Samedi matin, de la rue Neuve. + + + + +LXXVI + +GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA. + + +Par quel caprice bizarre Lucile refuse-t-elle le nom d'épouse, pour +conserver celui d'amante? + +C'est de Lucile, madame, que dépend le bonheur de ma vie. Je vous +supplie de vouloir bien employer en ma faveur votre autorité auprès +d'elle. Hélas! faut-il que je sois forcé d'avoir recours à un pareil +expédient, moi qui n'aurais voulu recevoir sa main que de celle de +l'amour? + +Le 11 courant, de la rue Neuve. + + + + +LXXVII + +LA COMTESSE SOBIESKA A GUSTAVE. + + +Vous êtes trop sensé, cher Potowski, pour prétendre que dans un cas de +cette nature j'emploie l'autorité maternelle. + +L'hymen, comme l'amour, veut être libre, vous le savez; tout ce que je +puis faire pour vous obliger, c'est de travailler à pénétrer les raisons +du refus de Lucile. + +De la rue Bressi, le 12 novembre 1770. + + + + +LXXVIII + +DE LA MÊME AU MÊME. + + +Enfin, ma fille a cédé à mes instances, elle m'a ouvert son coeur. + +Pour vous mettre au fait, cher Gustave, des raisons secrètes de ce +changement mystérieux, je vais vous rapporter notre entretien. + + --Autrefois, Lucile, tu n'avais rien de caché pour moi, et je ne sache + pas t'avoir jamais donné lieu de t'en repentir. + + --Non, maman. + + --Pourquoi donc aujourd'hui cette réserve opiniâtre au sujet de + Potowski? Je ne te répéterai pas combien elle m'humilie: si jamais tu + deviens mère, tu le sauras un jour. + +Elle hésita un instant; puis elle me parla ainsi: + + --Il y a trois semaines que je passai la journée chez le Castellan de + Berzin. Vous savez tout ce qu'il a fait pour obtenir la main de sa + femme. Elle en était assez coiffée, mais il l'aimait à la fureur, et + il ne l'a certainement épousée que parce qu'elle était de son goût. + D'après cela, qui ne s'attendrait à voir ce couple heureux? Il n'en + est rien cependant, et même je n'ai point vu d'époux plus mal + assortis. Toujours mécontents l'un de l'autre, ils se querellent tant + qu'ils sont ensemble, et ne vivent en paix que lorsqu'ils sont + éloignés. Le mari d'ailleurs prend avec la femme des tons qui ne + conviennent point: j'en ai été scandalisée au possible, d'autant plus + qu'ils sont nouveaux mariés. + + --Hé bien, Lucile, que veux-tu dire par là ? + + --Un instant, maman, je vous prie. Vous savez que du côté de la + naissance, elle ne lui cède point; cela est bien différent du côté de + la fortune. Le Castellan a des biens immenses. Mademoiselle Saboski ne + lui a rien apporté en dot. + + --A présent, ma fille, je t'entends. Quoi donc, ferais-tu à Gustave + l'injustice de lui prêter des procédés aussi bas? lui dont tu connais + la belle âme! + + --Non, non, maman, je ne crains pas de sa part de bas procédés; je + connais ses nobles sentiments. Mais le monde, qui aime à jaser, dit + que la Saboski n'a épousé le Castellan que par des vues d'intérêt, et + il pourrait bien tenir de pareils propos sur mon compte. Cela ne + serait pas flatteur. Cependant on pourrait encore prendre patience. + Depuis peu la fortune de Gustave a considérablement augmenté et la + nôtre s'est fondue. S'il m'épouse on verra bien qu'il n'y a que + l'amour qui l'ait engagé à demander ma main; mais comment verra-t-on + qu'il n'y a que l'amour qui m'ait engagée à la lui accorder? Lui-même + en pourrait douter. Voilà le malheur que je redoute. Et puisqu'il ne + me reste point de sacrifice à lui faire, il faut que je renonce à lui. + + --Je ne veux point, ma fille, blâmer ta délicatesse, mais je te plains + de ta prévention; elle fera le malheur de la vie de ton amant, et + sûrement elle ne fera pas le bonheur de la tienne. + +Voilà , mon cher Potowski, le résultat de la démarche que j'ai faite +auprès de Lucile à votre égard. Si vous ne pouvez vivre sans elle, c'est +à vous à vaincre ses scrupules. + +De la rue Bressi, le 19 novembre 1770. + + + + +LXXIX + +GUSTAVE A LUCILE. + + +Pourquoi faut-il que les soins de ton amour me soient plus cruels que ne +pourraient l'être ceux de la haine? Tu brises les doux noeuds qui +allaient nous unir, crainte que je ne sache apprécier ta tendresse. + +Mais, dis-moi, fille bizarre, quel trésor dans l'univers pourrait jamais +être le prix de ton coeur! + +Non, ma Lucile, je ne veux pas que la fortune me vende si cher ses +faveurs. Que plutôt elle reprenne ses dons funestes, s'ils doivent +m'ôter l'espérance de te posséder. + +Dès cet instant, je renonce aux richesses, aux titres, aux dignités: +l'éclat d'une couronne même pourrait-il être balancé dans mon coeur avec +le malheur de te perdre? + +Avec toi une cabane aura pour moi des charmes! je ferai mes délices des +occupations d'une vie obscure. Compagnon assidu de tous tes pas, tu +adouciras mes travaux, je partagerai tes plaisirs. Viens, ma Lucile, +viens, retirons-nous sous une humble chaumière. + +Assez riche de ton amour, je saurai montrer au monde que l'univers n'est +rien pour moi sans le bonheur de te posséder. + +De la rue Neuve, le 19 novembre 1770. + + + + +LXXX + +GUSTAVE A LUCILE. + + +Quoi! pas même une réponse? + +Mon coeur gémissant implore ta pitié et il te trouve sourde à ses cris! + +Tu devais être ma consolation, et tu te plais à désoler mon âme! + +Tu peux mettre le comble à mon bonheur, et sous tes yeux je reste +infortuné! + +Ne m'as-tu donc été rendue que pour r'ouvrir les plaies sanglantes de +mon coeur, et armer mes souffrances d'une pointe plus aiguë. + +Ne m'as-tu été rendue que pour me faire périr de chagrin sur l'image +d'un bonheur auquel il ne m'est plus permis d'aspirer? + +Il faut renoncer à te posséder, et c'est toi, cruelle, qui ordonnes ce +douloureux sacrifice! + +Douces illusions qui avez tant de fois abusé mon coeur, disparaissez +pour toujours! Pourquoi s'abuser encore si je ne dois à la fin +moissonner que le désespoir. + + + + +LXXXI + +LUCILE A GUSTAVE. + + +Cesse de t'obstiner plus longtemps à la poursuite de ce que je ne puis +t'accorder. Oublie pour jamais une infortunée; mais quel que soit son +sort, rien n'effacera ton image de son coeur. + +Oui, jusqu'à mon dernier soupir, je t'aimerai, Gustave, et je n'aimerai +que toi. + +De la rue Bressi, le 2 décembre 1770. + + + + +LXXXII + +GUSTAVE A LUCILE. + + +Tu veux que nous restions amis. Ton coeur n'est donc fait que pour +l'amitié? Est-ce pour elle que l'amour a réuni en toi tant de charmes? +Le seul plaisir qu'il me soit désormais permis de goûter est celui de te +voir. Que m'importe d'admirer en souffrant ta beauté, tes grâces, tes +vertus, si tu ne dois jamais être à moi! Cruelle, garde ta tendresse! + +Hélas! où m'emporte ma douleur? + +Pardonne, pardonne, Lucile. Je rétracte mon blasphème. Épargne ce +tourment à mon coeur. + +Tu ne peux voir souffrir personne; serais-tu sans pitié seulement pour +ton amant? Tes yeux pourraient-ils le voir se consumer de tristesse sur +un lit de langueur? Et ton âme qui aime à répandre partout la joie, +prendrait-elle plaisir à déchirer la sienne? + +Quel présent t'aurait fait le ciel qui s'est plu à verser sur toi tous +ses dons, s'il ne t'avait donné un coeur tendre? + +Ah! ma Lucile, quels que soient tes scrupules, souffre que mon coeur en +triomphe. + +Vois ton amant à tes genoux, qui te tend les bras; vois l'amour +s'applaudir de sa conquête, et la tendresse te demander le prix de sa +fidélité. + +De la rue Neuve, le 3 décembre 1770. + + + + +LXXXIII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Lorsque j'appris la résolution de Lucile, je tombai dans une +consternation qui s'approchait du désespoir. Maintenant je ne saurais te +peindre l'horreur de l'état de mon âme. + +Lucile a beau chercher à cacher la plaie qui s'envenime au fond de son +coeur, elle ne peut y parvenir. Le chagrin la consume, sa santé +s'altère, et sa jeunesse se flétrit comme une fleur. + +Mais comme si ce n'était pas assez pour le supplice de ma vie, de la +voir s'éteindre par degrés sous mes yeux, forcé de dissimuler la douleur +qui me consume moi-même, crainte d'empirer son état, il faut encore que +je paraisse consentir à renoncer à elle. Ainsi doublement victime de mon +amour. + +Trois mois se sont écoulés dans cette cruelle situation; mais je n'ai +plus la force de soutenir le fardeau de ma douloureuse existence: ma +constance est épuisée. + +Si tu savais, cher ami, combien il m'est affreux de la voir ainsi +consumer sa triste vie! + +Longtemps j'ai mis le doigt sur ma bouche, dévoré en secret ma douleur, +retenu mes larmes, étouffé mes soupirs, de peur d'aigrir le sentiment de +ses maux. Je ne puis plus y tenir; il faut parler. + +Que n'ai-je déjà pas fait pour vaincre sa résistance déplacée! Je ferai +cependant encore une tentative. Si elle est infructueuse, adieu, Panin, +c'en est fait de ton ami! + +De Varsovie, le 29 février 1771. + + + + +LXXXIV + +LA COMTESSE SOBIESKA A SON ÉPOUX + + +A Sandomir. + +L'état de Lucile m'afflige au possible. La fièvre s'est allumée dans ses +veines, et sa langueur est telle que le médecin est d'avis qu'on ne doit +pas la laisser plus longtemps livrée à elle-même. + +Gustave de son côté est tombé dans la plus noire mélancolie. Il ne veut +plus voir ni connaissances, ni amis, ni parents. + +Son père, tremblant que dans un excès de douleur, il n'attente à ses +propres jours, ne le perd pas de vue un instant. + +Que d'infortunés par le seul travers d'une fille! + +Venez, mon cher ami, venez au plus tôt joindre votre autorité à la +mienne, pour tâcher de lui faire entendre raison. + +De Varsovie, le 17 mars 1771. + + + + +LXXXV + +LE COMTE SOBIESKI A SA FILLE. + + +A Varsovie. + +Ah! Lucile, pourquoi prendre ainsi plaisir à effrayer tes parents! + +Non ce n'est plus délicatesse d'âme, c'est folie de s'opposer de la +sorte à une union après laquelle tant de personnes soupirent. + +Tu refuses la main de Gustave, crainte qu'il ne vienne à douter de ta +tendresse; c'est bien à présent qu'il a raison d'en douter, puisque tu +préfères ta vaine gloire à la conservation de ses jours. Il est beau, +sans doute, de savoir se résoudre à de pénibles sacrifices; mais il est +injuste d'en faire aucun aux dépens d'autrui. + +Vois combien de malheureux tu as faits! La vie n'est plus pour ton amant +un présent des dieux: tes connaissances, tes amis, tes proches, sont +dans la peine; ta mère est dans l'affliction. Fille dénaturée! crains +que par ton opiniâtreté tu ne portes encore la mort dans mon coeur! + +De Sandomir, le 25 mars 1771. + + + + +LXXXVI + +GUSTAVE A LUCILE. + + +Tes scrupules me désespèrent; la douleur consume tous les liens de ma +vie, la lumière m'est odieuse. + +Cruelle! il ne me reste plus qu'un sacrifice à te faire; je vais le +consommer sous tes yeux. + + + + +LXXXVII + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Ce matin je me suis rendu chez le comte Sobieski, pour en venir à une +décision avec Lucile. + +En arrivant, j'ai trouvé Baboushow sur l'escalier, qui est accourue pour +me dire que sa maîtresse était avec son père et sa mère, qu'elle +paraissait un peu changée hier au soir, et qu'ils s'efforçaient à +présent de la rendre raisonnable. + + --Si vous êtes curieux d'ouïr leur entretien, a-t-elle ajouté, passez + dans cette chambre, vous n'en perdrez pas un mot. + +J'entre sans bruit et à pas tremblants. J'approche l'oreille, j'entends +la voix de Lucile. + + --Le ciel m'est témoin, disait-elle, que je donnerais ma vie pour + satisfaire à vos voeux; mais soyez vous-mêmes mes juges. + + --Cruelle! s'écria quelqu'un en soupirant. + +Puis il se fit un moment de silence. + + --Tu péris, Lucile, dit le comte, et tu ajoutes à mes douleurs, celle + de te voir consumer d'ennui sous mes yeux, lorsqu'il est en toi d'y + porter remède. Ah! Lucile, puisque les devoirs de la nature les plus + sacrés n'ont plus d'empire sur ton coeur inflexible, si mes jours te + sont chers encore, ouvre ton coeur à la pitié. Pourquoi empoisonner + ainsi les derniers moments d'une vie qui s'éteint! Je n'ai plus + d'enfants que toi. Faut-il que la main qui me restait pour essuyer mes + larmes les fasse couler! Continue, fille ingrate, ton père sera + bientôt couché dans cette tombe où ta désobéissance le conduit à pas + lents. + +Au même moment la comtesse se joignit à son époux. + + --O ma fille, ma chère fille, s'écria-t-elle d'un ton qui déchirait + l'âme, faut-il que je voie périr en toi le dernier fruit de mes + entrailles? Soulage mon coeur opprimé. Aie pitié d'une mère désolée + qui peut à peine encore supporter le poids de la vie. + + --Ah! je n'en puis plus, disait Lucile en pleurant. Eh bien! soit, + puisque telle est votre volonté, je me fais un devoir d'y souscrire; + je serai, sans me plaindre, victime de mon devoir; je finirai dans le + mépris de moi-même ma... + +A ces mots, je sors sans écouter le reste. + +--Allez m'annoncer, dis-je à Baboushow. + +Bientôt le comte vint au devant de moi. + +--Venez, Potowski, dit-il dès qu'il m'aperçut, on ne vous fera plus +languir: Lucile est raisonnable. + +J'entre: elle s'avance à pas lents, me tend la main, et me dit d'un air +tendre: + +--Je suis à toi, cher Gustave, les dieux me défendent... + +--Ange du ciel! m'écriai-je, en courant la prendre dans mes bras, elle +est à moi! Ah! Lucile, tu me rends la vie. + +Comme je la tenais serrée contre mon coeur, elle penchait sa tête sur +mon cou; bientôt je le sentis baigné de ses larmes; je ne pus retenir +les miennes. + +Attendris par nos sanglots, le comte et son épouse vinrent mêler les +leurs aux nôtres, et tous quatre, gardant le silence, longtemps les +douces étreintes de nos bras furent notre seul langage. + +Tandis que des larmes d'amour et de tendresse coulaient au milieu de +nous, Lucile s'était évanouie sur mon sein. + +J'avais senti le poids de son corps augmenter, et déjà je commençais à +n'avoir plus la force de la soutenir, lorsque son père, se détachant du +groupe, se mit à dire: + +--C'en est assez, mes enfants, venez vous asseoir. + +La comtesse qui allait suivre l'exemple, s'écria à l'instant: + +--Ah! ma fille! + +Je levai les yeux. Ciel! que devins-je à la vue de Lucile pâle et +défaite? + +Un saisissement subit s'empara des puissances de mon âme, suspendit +l'usage de mes sens et enchaîna mes pas. Je restai immobile comme Lucile +dans les bras de sa mère. + +Le comte s'élança pour nous soutenir en appelant du secours: Quelques +domestiques, accourus à ses cris, nous placèrent sur un sopha. + +Chacun était empressé autour de nous. + +Au bout de quelques minutes, mon âme sortit de cet état d'aliénation; +les forces me revinrent, je m'approchai de Lucile, je lui frottai les +tempes avec une eau spiritueuse que tenait sa femme de chambre. + +Bientôt elle entr'ouvrit les yeux, et j'achevai de la faire revenir à +force de baisers. + +Peu après, je la vis me fixer d'un air tendre et me sourire doucement. +Soudain la crainte fit place à la joie, et la joie à l'amour. La flamme +coulait dans mes veines. + +Mon coeur était embrasé, et dans mes doux transports je ne cessais de +lui prodiguer d'innocentes caresses. + +La volupté passa de mon âme dans la sienne; Lucile languissait dans mes +bras. + +Je la considérais avec délices; une égale satisfaction éclatait dans ses +yeux. Je lui donnais les noms les plus doux; mais plusieurs fois je me +surpris à mêler de tendres reproches à mes tendres propos. Chaque fois, +j'aperçus qu'ils faisaient sur elle une vive impression. Crainte de lui +faire de la peine, je m'en tins à épancher mon âme par mes regards. + +Tandis que nous savourions ainsi en silence le délicieux sentiment du +bonheur, le temps s'était écoulé avec une rapidité inconcevable; on vint +nous avertir que le dîner était servi. + +En passant dans le salon, nous y trouvâmes mon père avec la comtesse et +le comte. + +Il s'approcha de Lucile d'un air satisfait qui me pénétrait de joie, et +lui témoigna en peu de mots combien il était flatté de la voir passer +dans sa famille. Elle voulut répondre, la voix lui manqua et une +profonde révérence exprima seule combien elle était pénétrée des marques +d'attachement qu'elle recevait. + +Ce compliment fut suivi d'un baiser, que je trouvai même un peu trop +cordial, bien qu'il vînt de mon père. Je te l'avoue, Panin, je suis si +jaloux de ma belle, que je ne puis souffrir qu'on la regarde trop +fixement, ni même qu'on la loue avec trop de chaleur. + +A table, nos parents furent d'une gaîté extrême. Lucile et moi nous nous +livrions en silence au plaisir de nous voir. + +Comme nous ne goûtions de rien, la comtesse eut recours à la recette de +sa soeur. Cette fois-ci, elle fut sans effet. + +--Si vous ne mangez pas, du moins vous boirez, dit le comte. Oh là ! +Carloshou, du Cap! + +--C'est bien dit, reprit mon père; mais nous en serons aussi. + +Quand on eut versé. + +--Allons, chère comtesse, continua-t-il, à ma fille et à votre fils! + +Nous choquâmes tous ensemble. + +Quand ce vint le tour de Lucile avec moi, je crus voir ses grâces +s'animer et de nouveaux charmes éclore sur son visage; le précieux +coloris de la pudeur se répandit sur ses joues, un sourire furtif remua +ses lèvres de rose. + +Je la fixais avec volupté, et l'un et l'autre nous oubliâmes nos verres. + +--Pas même boire! s'écria mon père en plaisantant. Je vois ce que c'est: +il faut les séparer. Mon ami, venez prendre ma place, je prendrai celle +de Gustave; c'est ce garçon qui lui ôte l'appétit. + +En même temps il fit feinte de se lever. + +Lucile se jeta dans mes bras. Jamais embrassement ne fut plus tendre: je +tenais mes lèvres collées sur les siennes et ne pouvais les en détacher. + +--S'ils continuent de la sorte, ajouta le comte, leur entretien ne nous +ruinera pas. + +Les plaisanteries auraient duré plus longtemps sans l'arrivée du nonce +de Cujavie. + +On était à la fin du dessert; nous nous esquivâmes Lucile et moi. + +Peu après, la comtesse nous suivit, et tandis que les cavaliers +formaient un trio à table, nous allâmes en former un dans le jardin. + +Je conduisis Lucile sous un berceau de jasmin et de lilas; je la plaçai +sur un petit trône de gazon, puis j'allai cueillir des fleurs, dont je +couronnai ma déesse. + +Bientôt il fallut aller rejoindre la compagnie. On servit le café. +Lucile et moi prîmes en place un _bouillon à la reine_, que sa mère nous +avait fait préparer. + +La soirée se passa fort agréablement, et je me retirai assez tard. + +Arrivé au logis, je n'ai rien eu de plus pressé que de mettre la plume à +la main pour te donner avis de l'heureuse tournure qu'ont prise mes +affaires; non peut-être que mon infortune t'inquiéta beaucoup, mais pour +jouir une seconde fois des plaisirs de la journée en les traçant sur le +papier. + +Je sens mon âme débarrassée d'un poids terrible; un sentiment de plaisir +se répand dans tous mes organes; le doux sommeil vient se poser sur mes +paupières. + +Adieu, cher ami, je te quitte pour aller rêver à mon bonheur. + +De Varsovie, le 9 avril 1771. + + + + +LXXXVIII + +LUCILE A GUSTAVE. + + +Depuis longtemps je ne connaissais plus le doux sommeil. La nuit +dernière il revint poser sur mes yeux son aile caressante. Il amena à sa +suite, non ces fantômes effrayants qui ont tant de fois assiégé mon +esprit, mais la chère image de Gustave, suivie de la troupe riante des +amours et des ris. + +Durant mon repos, il a versé sur mes sens un baume restaurant; je +commence à me sentir un peu soulagée du fardeau qui m'opprimait. + +Ma mère me propose d'aller pour quelques jours avec elle prendre l'air +en campagne. Venez-y aussi, cher Gustave; sans vous, je ne saurais +goûter de plaisir nulle part. + +Mardi matin, de la rue de Bressi. + + + + +LXXXIX + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +La semaine dernière je reçus de Lucile invitation de venir passer avec +elle et sa mère quelques jours à la campagne. J'y volai à l'instant sur +les ailes de l'amour. + +Tu ne saurais t'imaginer combien ma belle s'est remise en si peu de +temps. + +Le plaisir et la joie ont été ses seuls médecins; mais quelle n'est pas +leur puissance! Déjà ils ont essuyé ses larmes et ramené les ris sur ses +lèvres. Déjà ils ont éteint la fièvre dans ses veines, rendu à ses +organes leur souplesse et la vigueur à tout son corps. Par leur vertu, +son teint commence à se ranimer, ses yeux à reprendre leur feu, sa peau +à recouvrer sa fraîcheur: on la dirait rajeunie. Bientôt je verrai ses +grâces se ranimer, ses charmes éclore de nouveau et sa beauté sortir +radieuse des nuages dont le chagrin l'avait enveloppée. + +Depuis que le sort s'est ainsi cruellement joué de mes voeux, je +commence à jouir de quelques moments tranquilles. + +Après l'affreuse situation, où m'avait mise la crainte de perdre Lucile, +je sens mieux le plaisir de la posséder. On dirait, cher Panin, que le +dieu des amants mesure toujours leur bonheur à leurs peines. + +Mais quels sont ces liens secrets qui m'attachent ainsi à cette fille? +Quel est ce charme invincible qui me force à la contempler sans cesse, +et ne me fait trouver du plaisir qu'à ses côtés? + +Je ne suis cependant pas tout à fait sans inquiétudes. Le souvenir de +mes peines passées est encore présent à mon esprit. Quelquefois en +suspens entre l'espérance et la crainte, je contemple en silence mon +bonheur: je me demande si ce n'est point un songe; je tremble que +quelque accident imprévu ne vienne encore changer en pleurs les +transports de ma joie. + +Non, cher Panin, je ne serai pleinement heureux que lorsque ma Lucile me +sera unie par des noeuds indissolubles. + +De ..., le 21 avril 1771. + + + + +LXXXX + +GUSTAVE A SIGISMOND. + + +A Pinsk. + +Nous nous sommes retirés au château de Minsko pour y faire les +préparatifs de la noce, et jouir de plus de tranquillité. + +Les soucis fuient de ces lieux; aucune sombre pensée n'ose en approcher; +une douce paix coule au fond de nos coeurs; rien ne peut plus troubler +ma joie. + +Lucile a recouvré la fleur de la santé, la fraîcheur de sa jeunesse, son +enjouement, sa gaîté; toutes ses grâces se sont ranimées: elle est même +embellie; ses yeux ont je ne sais quoi de céleste, sa voix, je ne sais +quoi d'angélique, sa personne, je ne sais quoi de divin. + +Sa flamme est toujours également pure: mais à présent, Lucile accorde à +l'amour tout ce que permet la pudeur. Elle ne s'oppose plus à mes +tendres caresses, elle se prête à mes tendres désirs et partage mes +transports. + +Si je la serre dans mes bras amoureux, je sens son coeur palpiter de +plaisir; si je lui presse tendrement la main, cette main douce répond +tendrement à la mienne: si je lui dérobe un baiser, ses lèvres +vermeilles me le rendent. + +O doux abandon de deux coeurs qui se donnent l'un à l'autre! Charmes des +âmes sensibles! aujourd'hui seulement j'apprends à vous connaître. +Auprès d'elle, cher Panin, mes voeux les plus chers paraissent remplis; +mon coeur se fond d'allégresse, les jours s'écoulent comme des instants; +et dans les transports de mon ravissement, je crois les Dieux jaloux de +mon sort. + +Bientôt ces habits de deuil vont se changer en habits de fête: bientôt +je m'unirai à Lucile pour ne plus m'en séparer; bientôt je la placerai +sur le lit nuptial. + +Mon bonheur commencera pour ne plus finir qu'avec ma vie. + +L'idée d'une union si douce me transporte: tous les moments d'une vie +délicieuse et les ravissements de deux coeurs amoureux se présentent à +mon âme enivrée. + +Viens, cher ami, viens partager ma joie, et[1]...... + + [1] Le manuscrit finit ici. Les cinq lignes suivantes, qui terminaient + l'ouvrage et se trouvaient sur la dernière page, ont été lacérées à + l'époque où il faisait partie de la bibliothèque d'Aimé-Martin. + Cette mutilation est d'ailleurs peu importante sous le rapport du + sens, puisque le dénoûment est complet. Ainsi elle a été commise, + selon toute probabilité, nous a-t-on dit, par quelque + autographomane, qui ne craignait pas de pousser jusqu'au larcin + l'amour de l'inédit. (_Note de l'Éditeur._) + + +FIN. + + +COULOMMIERS.--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski +(2/2), by Jean-Paul Marat + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58366 *** diff --git a/58366-8.txt b/58366-8.txt deleted file mode 100644 index 0cf5a38..0000000 --- a/58366-8.txt +++ /dev/null @@ -1,5202 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski (2/2), by -Jean-Paul Marat - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les aventures du jeune Comte Potowski (2/2) - Un roman de coeur de Marat, l'ami du peuple - -Author: Jean-Paul Marat - -Editor: Paul Lacroix - -Release Date: November 29, 2018 [EBook #58366] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 2 *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - UN - ROMAN DE COEUR, - - PAR - MARAT, - L'AMI DU PEUPLE; - - Publié pour la première fois, en son entier, d'après le manuscrit - autographe, et précédé d'une notice littéraire; - - Par le bibliophile JACOB. - - II. - - PARIS, - CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI. - 8, RUE DU JARDINET. - - 1848. - - - - -Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47. - - - - -LES AVENTURES - -DU - -JEUNE COMTE POTOWSKI. - - - - -XLVIII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -La fureur des confédérés a passé à leurs ennemis. Ce n'est plus une -guerre; c'est une suite de brigandages atroces. On ne voit que perfidie, -pillage, trahisons, assassinats. - -Rien n'est plus sacré à aucun des partis: ils s'exterminent sans -quartier. Ils courent par troupes effrénées, le glaive et le flambeau à -la main. Tout se renverse sur leur passage et ils ne laissent partout -après eux qu'une affreuse solitude. Que de campagnes dévastées! Que de -châteaux abattus! Quels monceaux de ruines! Quel amas de débris! - -Ah! quittons, quittons pour toujours cette troupe de barbares qui ne -connaissent plus de devoirs, et ont renoncé à l'humanité même. Hé quoi! -J'aurais été enrôlé parmi eux. Je serais venu porter la désolation dans -ma patrie, j'aurais trempé mes mains dans le sang de mes concitoyens; au -lieu de verser le mien pour leur défense? Funestes victoires! infâmes -trophées! dont j'ai honte et horreur. - -Quels cruels remords s'élèvent dans mon âme! De quel amer repentir je la -sens pénétrée! ah mon père, que de regrets vous m'auriez épargnés, si -vous ne m'aviez enchaîné à vos destinées! - -Quand l'humanité n'obligerait pas les confédérés à renoncer à cette -injuste guerre, leur propre intérêt devrait les y engager. Ils n'ont ni -discipline, ni habileté, ni valeur à opposer à l'ennemi. Ils ne sont pas -même unis. Livrés à leurs basses passions comme des bêtes féroces, ils -poursuivent chacun des vues particulières. S'il leur restait quelque bon -sens, quelque prévoyance, comment ne s'aperçoivent-ils pas que cette -désunion doit à la fin entraîner leur ruine. Avec quelle facilité -l'ennemi va triompher de leur faiblesse! Ah cher Panin, il n'a pas -besoin de les attaquer, la discorde fera bientôt tout l'ouvrage. Ils -s'entredéchirent déjà entr'eux. - - -_P. S._ On donne pour certain que les cours de Berlin et de Vienne vont -travailler à nous pacifier; et qu'elles ont déjà fait avancer des -troupes sur nos frontières pour contenir les factieux. - -Puisse la fin de nos malheurs ne pas se faire attendre longtemps! - -De Barasse, le 7 juillet 1770. - - - - -XLIX - -HADISKI A LUCILE. - - -A Varsovie. - -C'est avec répugnance, mademoiselle, que je m'acquitte de ce douloureux -office: mais il faut remplir les volontés d'un ami mourant. - -Vous aurez sans doute déjà appris par la renommée notre entière défaite -à Broda. - -Durant cette malheureuse journée où périrent tant de braves Polonais, -Gustave, le généreux Gustave a terminé glorieusement ses jours. - -Tandis qu'il retenait son bras sur la tête d'un malheureux qui lui -demandait quartier à genoux, deux ennemis féroces, fondant sur lui, le -renversèrent sur la poudre. Je vole à son secours, mais à peine l'eus-je -joint, que je tombai moi-même entre les mains des vainqueurs. J'implore -leur pitié pour mon compagnon. Ils sont sourds et m'entraînent. Un de -leurs chefs accourut à mes cris. Informé de ma demande et de la qualité -de Gustave, il ordonne qu'on l'emporte à l'écart et me permet d'en avoir -soin. - -Je retourne sur mes pas. Hélas, vous le dirai-je? je le trouvai pâle, -couvert de sang et déjà à moitié dépouillé par ces avides mercenaires. -On l'enlève, nous arrivons dans une chaumière. Là, je m'efforce de le -rappeler à la vie. Il ouvre enfin les yeux, il les tourne vers moi et me -reconnaît. Sa vigueur se ranime un instant et il me dit d'une voix -mourante: - - «Vous connaissez ma tendresse pour Lucile; si jamais je vous fus cher, - apprenez-lui mon triste sort, et dites-lui que j'emporte avec moi son - image dans le tombeau.» - -A peine avait-il achevé ces ordres affligeants qu'il tombe sans vie dans -mes bras. - -Quelles grâces il conservait encore dans le lit mortuaire! La mort qui -avait éteint ses yeux n'avait pu effacer toute sa beauté. On voyait dans -ses traits une douce sérénité; ses beaux cheveux flottaient autour de -son cou; dans son côté paraissait la blessure profonde... - -Ah, je ne puis achever. Pardonnez à ma douleur. - -De Pocoutiew, le 6 juillet 1770. - - - - -L - -LA COMTESSE SOBIESKA A SON ÉPOUX. - - -A Lusne. - -Depuis que Gustave nous donna avis de nous retirer ici, nous n'avons -point de ses nouvelles. - -Peu après votre départ se répandit le bruit d'une bataille sanglante -entre les confédérés et les Russes. Lucile craignait que Gustave ne s'y -fût trouvé. Tandis qu'elle attendait en transes des particularités de -l'affaire, on lui apporta une lettre, elle la crut de son amant, et -l'ouvrit avec impatience. - -A peine y eut-elle jeté les yeux, que je la vis pâlir; ses mains -tremblantes pouvaient à peine soutenir le papier, ses lèvres décolorées -étaient prises d'un mouvement convulsif, ses genoux se ployèrent sous -son corps, et elle tomba sans connaissance. - -Tout mon sang se glaçait dans mes veines. - - «Hélas! qu'est-il donc arrivé, Lucile? m'écriai-je.» - -Je courus vers elle et demandai du secours à grand cris. - -Quand nous l'eûmes rappelée à la vie, je jetai un regard sur la lettre. -Elle était d'un ami de Gustave, qui nous annonçait sa mort. - -Je ne vous peindrai pas l'état de notre pauvre fille, il est -inexprimable; et les larmes qui coulent de mes yeux et inondent ce -papier, vous le diront mieux que ma plume. - -Elle a passé deux jours entiers dans une douleur stupide, sans prononcer -aucune parole, et refusant toute espèce de nourriture. - -J'avais beau la presser de prendre quelque aliment, mes instances -étaient vaines. Enfin la voyant épuisée d'inanition, je me jetai à ses -genoux. J'arrosai ses mains de mes larmes et la suppliai de ne pas me -donner la mort par ses refus. Elle a reçu de ma main quelques bouillons. - -Sa douleur paraît avoir pris un autre cours. Je ne l'abandonne pas d'un -instant. - -Souvent elle lève ses yeux et ses mains vers le ciel en prononçant le -nom de Gustave, puis tout-à-coup elle verse un torrent de larmes, son -sein se soulève avec précipitation, et les sanglots la suffoquent. - -Je me suis aperçue qu'elle aime à aller gémir dans le jardin, et je -crains que tout ne serve ici à lui rappeler son amant et à nourrir sa -douleur. - -J'ai donc pensé de l'emmener chez sa tante à Lomazy, où nous passerons -quelque temps, jusqu'à ce que son affliction soit un peu modérée. - -Adressez-nous-y vos lettres, et écrivez-nous souvent. - -D'Osselin, le 19 juillet 1770. - - - - -LI - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -Partie de mon projet a déjà réussi, et même au-delà de mes espérances. -Lucile croit Gustave dans le tombeau. - -Tandis qu'elle était dans des transes mortelles et pleurait à l'avance -la mort de son amant, je lui fis tenir une lettre d'un ami supposé, qui -lui annonçait la fatale nouvelle. - -J'en inclus une copie. - -Si tu me demandes qui a tenu la plume? Je te répondrai, Gustave -lui-même: c'est une de ses propres lettres, que j'ai eu soin de faire -intercepter pendant mon absence. Il y donne à Lucile la relation de la -mort du frère d'une de ses amies. Après y avoir fait les changements -convenables, je l'ai envoyée à une personne de confiance avec ordre de -la copier, de l'adresser à Lucile sous mon couvert et de me l'envoyer -sur-le-champ par la poste, pour jouer d'un tour à quelqu'un. - -A sa réception, rien n'égalait le trouble de Lucile; je tremblais que -les suites n'en devinssent plus sérieuses: mais par bonheur je suis hors -d'embarras. D'abord elle voulait renoncer à la vie; à présent elle se -contente de gémir. - -Pour faire diversion à sa douleur, la comtesse l'a emmenée chez une -tante à Lomazy et m'a engagée de les y accompagner. Nous tâchons de la -distraire; mais nos soins sont inutiles; rien ne peut adoucir son -affliction. Elle fuit la compagnie, se renferme dans sa chambre, ou va -seule promener ses tristes pensées sur le bord d'un ruisseau. - -Sa mère a tout fait au monde pour lui ôter cette fatale lettre: elle ne -veut point s'en dessaisir, elle la porte toujours dans son sein. - -Hier, je l'entendis gémir tout haut dans sa chambre, et comme la mienne -est attenante j'eus la curiosité de l'épier au travers d'un petit trou à -la paroi. Je la vis à demi-couchée sur un canapé, la lettre en question -à la main. Elle paraissait dans une agitation extrême; sa poitrine se -soulevait par secousses rapides, et elle ne levait les yeux de dessus le -papier que pour essuyer ses larmes. Tout-à-coup elle pousse un long -gémissement. - - «... A... a... arre... arrête, ô mon coeur!» disait-elle d'une voix - étouffée. - -Ses sanglots se pressaient, et elle pleurait amèrement. Je fus si -touchée de cette scène, que je ne pus retenir mes larmes; je me -repentais de ce que j'avais fait, et aurais voulu pouvoir reculer. - -De temps en temps, elle levait vers le ciel ses yeux humides, puis elle -laissait retomber sa tête. - -Elle garda quelque temps le silence; et comme j'allais me retirer, -j'entendis ce triste soliloque: - - «Hélas! pourquoi prend-on tant de soin de me faire vivre? Lorsque la - cruelle faim dévorait mes entrailles, pourquoi m'avoir fait un crime - de refuser à la nature les soutiens d'une vie plus douloureuse que la - mort? A présent le trépas m'aurait réunie à mon amant. Que j'envie son - sort! Il est délivré des misères de ce monde, et je gémis encore. - Chère âme de ma vie, que ne peux-tu voir ta triste moitié, ce reste - sanglant de toi-même qui souffre tant qu'il palpite, et qui achève de - mourir dans les tourments.» - - -_En continuation._ - -Lucile se cache pour pleurer: et quel lieu choisit-elle pour être le -témoin de sa douleur? le tombeau de la famille. Te serais-tu jamais -imaginé qu'une fille timide aille seule gémir au milieu des morts? - -Il y a quelques jours que nous la suivîmes dans ce sombre asile. Nous -fîmes l'impossible pour l'en tirer; tout ce que nous pûmes gagner, c'est -que quelqu'un l'y accompagnerait. - -Hier elle vint me trouver dans ma chambre, et me demanda si l'on -pourrait se procurer les cendres de Gustave. - -Je lui demandai pourquoi faire? Elle ne répondit mot et se retira à -l'instant. - -Je ne sais quelles idées lui trottent par la tête; mais ce sont des -idées romanesques à coup sûr. - -De Lomazy, le 27 juillet 1770. - - - - -LII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Lundi dernier je mis à exécution mon projet. J'abandonnai les -confédérés, et partis seul avec mon domestique de Tarnopol, laissant -notre troupe sous les ordres du régimentaire Baluski selon le désir de -son père. - -Comme rien ne m'appelle à Varsovie, je vais chercher un asile chez un -oncle qui a ses terres près Radom et à peu de distance du château où le -comte Sobieski doit s'être retiré. Tu vois, cher Panin, que c'est dans -la vue d'être à portée de Lucile. - -Il vient de m'arriver une singulière aventure et trop singulière pour ne -pas t'en faire part. Je m'amuserai chaque soir à t'en donner un précis -en attendant que j'arrive à bon port. - -Sur la route de Buck à Betz est un lieu solitaire dont l'aspect sauvage -inspire une noire mélancolie. - -Ce spectacle s'accordait assez bien avec l'état de mon coeur: je me -plaisais à le contempler. - -En promenant mes regards autour de moi, j'aperçus au pied d'un roc un -homme assez mal vêtu et à l'orientale qui trempait une pièce de pain -dans l'onde claire. - -Pressé moi-même par la faim, je m'approche et lui demande de m'en vendre -un morceau. Il partage avec moi et me refuse la pièce que je lui -présentais. - - --Gardez votre argent, me répondit-il d'un ton sec en français; vous - vous méprenez. - -Et il repoussait ma main, en me jetant un regard fier. - -Je l'examinai d'un air surpris. Il avait l'air vif, mais hagard, de -courtes moustaches noires, la voix forte, et je ne sais quoi d'heureux -dans la physionomie, et de peu commun sous son habit. - -Son air mélancolique me charmait. Je mis pied à terre, et lui demandai -permission de prendre mon frugal repas auprès de lui. A l'instant il se -retira et me fit place. - -A peine fus-je assis, qu'il m'apostropha par ces mots: - - «Vous voilà donc aussi précipité dans l'infortune, s'il faut en juger - à votre air. Dans les jours de votre prospérité, vous auriez été - l'objet de mon indignation: maintenant vous n'êtes plus que celui de - ma pitié.» - - --Vous avez raison, lui dis-je, d'être indisposé contre les grands; - cette inégalité de condition est presque toujours injuste. Je rougis - pour la fortune d'avoir si mal distribué ses dons. - -Mais craignant que la conversation ne dégénérât en personnalités ou ne -finît trop tôt, je me mis à lui demander des nouvelles de la guerre. -Notre entretien fut aussi long qu'intéressant. Le voici en dialogue et -je parierais bien que tu seras toujours de son avis. - - MOI. - - Ami, que dit-on de la guerre dans les quartiers d'où vous venez? Voilà - que les armes russes se distinguent toujours contre celles des - Ottomans. - - LUI. - - Cela doit peu vous surprendre. Si le Turc sentait ses forces et qu'il - voulût en tirer parti, il ferait bientôt la loi à la Czarine: mais de - quelque façon que les affaires tournent, il serait encore moins - affaibli par ses défaites, que son ennemi par ses victoires. - - MOI. - - Vous ignorez peut-être que la Russie a de grandes ressources. - - LUI. - - J'ignore en quoi elles consistent, d'abord elle est mal peuplée, et - seulement d'esclaves. Quelques pelleteries, du bois de construction, - du cuivre, du nitre; voilà ses seules branches de commerce; et elle - manque de plusieurs denrées de première nécessité. Pendant sept mois, - la terre y est presque partout couverte de neige, de glace, de frimas, - et lorsqu'elle n'est pas engourdie par le froid, elle ne s'y pare - jamais ni des fleurs du printemps, ni des fruits de l'automne. - - MOI. - - Il faut pourtant de grands trésors pour soutenir une guerre aussi - dispendieuse, pour envoyer contre l'ennemi des armées par mer et par - terre. - - LUI. - - A la Czarine moins qu'à tout autre prince: ses sujets sont forts et - endurcis, ils résistent aux fatigues et supportent patiemment la faim; - car par un heureux préjugé, lorsque les vivres manquent à l'armée (ce - qui n'est pas fort rare), jamais on n'y voit de révoltes; un prêtre - fait entendre aux soldats que s'ils perdent quelques repas sur la - terre pour le salut de leur pays, ils retrouveront en récompense de - bonnes tables dans le ciel; et les bonnes gens prennent patience. Avec - cela, les finances de l'impératrice se trouvent courtes assez souvent, - mais elle ne manque pas d'industrie pour dérober au monde la - connaissance de ce fatal secret. - - S'il faut en croire quelques officiers étrangers, faits prisonniers à - la dernière bataille de Derasnia, ses ministres en Angleterre et en - Hollande font sonner bien haut ses victoires, tandis que ses agents - cherchent à négocier ses lauriers, c'est-à-dire à faire de gros - emprunts. - - Ce n'est pas tout. Dans le temps même que ses affaires allaient le - plus mal en Turquie, on dit qu'elle donnait dans l'étranger de grosses - commissions en bijoux, statues, tableaux de prix; et ses - commissionnaires n'avaient certainement pas ordre de tenir leurs - commissions secrètes. Néanmoins quoiqu'elle s'efforçât ainsi de jeter - de la poudre aux jeux, sans la sottise des Ottomans, sa misère eût - paru dans tout son jour. - - MOI. - - Avouez du moins que si elle n'est pas fort riche, elle mérite de - l'être. Elle a naturellement l'âme droite, bienfaisante, élevée, - magnanime; toute l'Europe admire ses belles qualités et ses rares - vertus. - - LUI. - - Apparemment les rares vertus qui lui ont mis la couronne sur la tête! - - MOI. - - Voilà, j'en conviens, une tache dans un beau tableau, sur laquelle il - faut passer l'éponge. Mais convenez aussi qu'une fois sur le trône - elle l'a occupé dignement? - - LUI. - - Je ne vois pas qu'elle ait rien fait digne de l'immortaliser. - - MOI. - - Quoi ses victoires sur les Turcs? - - LUI. - - Elle n'y a pas plus contribué que vous ou moi. C'est la supériorité de - la discipline militaire européenne sur l'asiatique, qui a assuré - quelques succès à ses armes; et elle n'a d'autre part à ces - événements, sinon qu'ils sont arrivés sous son règne. - - MOI. - - Mais que direz-vous des soins qu'elle prend de faire fleurir dans ses - États le commerce, les arts, les sciences; de civiliser ses peuples, - de les éclairer et de leur procurer l'abondance, après leur avoir - rendu la liberté? Ses vues ne sont-elles pas grandes, et ses talents - bien proportionnés à sa place? - - LUI. - - Il est vrai que, par une suite de la vanité et de l'instinct imitatif - naturel à son sexe, elle a fait quelques petites entreprises, mais qui - ne sont d'aucune conséquence pour la félicité publique. - - Par exemple, elle a établi une école de littérature française pour une - centaine de jeunes gens qui tiennent à la cour; mais a-t-elle établi - des écoles publiques où l'on enseigne la crainte des Dieux, les droits - de l'humanité, l'amour de la patrie? - - Elle a encouragé quelques arts de luxe et un peu animé le commerce: - mais a-t-elle aboli les impôts onéreux et laissé aux laboureurs les - moyens de mieux cultiver leurs terres? Loin d'avoir cherché à enrichir - ses États, elle n'a travaillé qu'à les ruiner en dépeuplant la - campagne de cultivateurs par des enrôlements forcés, et en arrachant à - ceux qui restaient les minces fruits de leur travail pour des desseins - pleins de faste et d'ambition. - - Elle a fait fondre un nouveau code; mais a-t-elle songé à faire - triompher les lois? N'est-elle pas toujours toute puissante contre - elles? Et ce nouveau code, est-il même fondé sur l'équité? La peine y - est-elle proportionnée à l'offense? Des supplices affreux n'y sont-ils - pas toujours la punition des moindres fautes? A-t-elle fait des - réglements pour épurer les moeurs, prévenir les crimes, protéger le - faible contre le fort? A-t-elle établi des tribunaux pour faire - observer les lois et défendre les particuliers contre les attentats du - gouvernement? - - Elle a affranchi ses sujets du joug des nobles; mais ce n'est que pour - augmenter son propre empire. Ne sont-ils pas toujours ses esclaves? Ne - les pousse-t-elle pas toujours par la terreur? Ne leur empêche-t-elle - pas toujours de respirer librement? Le glaive n'est-il pas toujours - levé sur la tête des indiscrets? Au lieu de servir par sa sagesse à la - félicité de ses peuples, ne les fait-elle pas toujours servir, par - leur misère, à sa cupidité et à son orgueil? Sont-ce donc là ces hauts - faits, ces actions héroïques qu'il faut admirer en extase? - - Vous parliez de ses talents: ils sont assortis à ses vertus. Si elle - avait quelque génie, elle aurait jeté un coup-d'oeil sur ses vastes - États; et sans s'amuser ainsi puérilement à faire de petites réformes - pour tirer parti des stériles provinces du Nord, qu'il faudrait - abandonner, elle aurait travaillé à faire valoir les riches provinces - du Sud, si longtemps couvertes de ronces et d'épines. A la place d'un - pays ingrat, sous un ciel de fer, sans cesse battu des noirs aquilons, - et peuplé de tristes, de misérables, de stupides habitants; elle - aurait sous un ciel doux, de belles régions couvertes de fleurs et de - fruits, et habitées par des peuples gais, riches, intelligents. La - nature lui ouvrirait de nouvelles sources de puissance et de richesse. - Elle serait le créateur d'un nouveau peuple au lieu d'être le tyran de - ses anciens sujets. - - Je n'aime point, continua-t-il, à me livrer à une critique - présomptueuse; mais je n'aime pas non plus entendre des éloges - déplacés. - - On la flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de - ses regards; voilà ses priviléges: voici ses titres à l'estime - publique: un désir sans bornes d'être encensée. Allez, allez, - elle-même s'est rendu justice: sans attendre que le public fixe sa - renommée, elle tient à sa solde des plumes mercenaires pour chanter - ses louanges. - - MOI. - - Tout cela me surprend un peu: mais vous me paraissez bien informé; - aussi aurais-je plaisir à entendre ce que vous pensez des affaires de - la malheureuse Pologne. - - Vous voyez que nous ne sommes guères les maîtres chez nous. Trois - puissances s'interfèrent dans nos différents: l'une, depuis quelques - années, inonde en vain de ses troupes nos provinces pour les pacifier; - les deux autres viennent d'y entrer à main armée pour nous mettre - d'accord. - - LUI. - - Vous êtes perdus, peut-être sans ressources; mais quoi qu'il vous - arrive de fâcheux, vous ne l'avez que trop mérité! - - MOI. - - Expliquez-vous, de grâce, car je ne vous entends pas. - - LUI. - - Dans l'état d'anarchie où vous vivez, comment ne seriez-vous pas la - victime les uns des autres, ou la proie de vos voisins? - - Votre gouvernement est le plus mauvais qui puisse exister. Je ne vous - dirai rien de ce qu'il a de révoltant. Vous sentez comme moi, si vous - n'avez pas renoncé au bon sens, combien il est cruel que le travail, - la misère et la faim soient le partage de la multitude; l'abondance et - les délices, celui du petit nombre. - - Vous sentez aussi combien sont monstrueuses ces lois qui, pour - l'avantage d'une poignée de particuliers, privent tant de millions - d'hommes du droit naturel d'être libres, et mettent leur vie à prix. - Je laisse ce côté honteux de votre constitution pour n'examiner que - son côté faible. - - En saine politique, la force d'un État ne consiste que dans la - situation du pays, la richesse du sol et le nombre de ses habitants, - hommes libres. La nature vous a assez bien partagés; mais comme le - gros de la nation chez vous est privé du précieux avantage de la - liberté, tous les autres sont comme nuls. - - En Pologne, il n'y a que des tyrans et des esclaves; la patrie n'a - donc point d'enfants pour la défendre. - - On n'est porté au travail qu'autant qu'on peut en recueillir les - fruits. Chez vous, où les paysans sont dépouillés de toute propriété, - le cultivateur ira-t-il s'appliquer à féconder la terre pour le maître - insolent qui l'opprime? Le seul bien dont il jouisse, c'est - l'oisiveté; il se livre donc à la paresse et ne travaille qu'avec - répugnance. Ainsi, quelque fertile que soit le sol, le rapport doit en - être très-petit. - - Il n'y a que des corps bien nourris qui soient propres à multiplier - l'espèce. Comment la Pologne, où le peuple manque du nécessaire, ne - serait-elle pas dépeuplée? - - Ce n'est qu'au sein de la liberté et de l'aisance, que les talents - peuvent se développer. En Pologne, les hommes doivent donc être - généralement ignares et stupides. Les sciences, les arts, le commerce - n'y sauraient donc fleurir. - - Mais quelle foule d'autres vices de constitution! C'est un bien sans - doute que la couronne soit élective, quand les électeurs ne sont pas - animés d'un esprit de parti, car alors le choix tombe sur un digne - sujet. Mais c'est un grand mal, lorsque la cabale, le crédit et la - force sont comme chez vous les seules voies qui conduisent au trône. - Hé! combien de fois n'en avez-vous pas fait la triste expérience? - - C'est bien pis encore, lorsque toutes les affaires nationales ne sont - plus que des affaires de faction. - - En Pologne, l'autorité souveraine est faible, l'autorité civile - presque nulle; et ni l'une ni l'autre n'est exercée que sous la - protection des armes; ou plutôt en Pologne il n'y a proprement point - de public: une poignée d'hommes puissants y décident de tout, y - règlent tout, y ordonnent de tout, défont tout, renversent tout, - détruisent tout. Ce sont eux qui disposent de la couronne, de la - nation entière, et ce sont eux qui font les lois. Faites, ils ne sont - point sous leur empire, ils les violent avec audace et avec impunité, - ils s'arment même contre la justice et lui arrachent son glaive. - - Ainsi, sous le dur joug des seigneurs, l'État est sans enfants; les - campagnes dépourvues de cultivateurs; les villes sans arts, sans - commerce, l'État sans richesses. Le corps de la nation n'est donc - qu'une malheureuse troupe de serfs condamnés à de serviles travaux, - qui seraient même à craindre s'ils n'étaient trop faits à leurs fers. - - Puisqu'en Pologne l'on ne peut compter le peuple pour rien, où est - donc la force publique? dans ceux qui le tiennent opprimé? Mettons la - chose au plus haut. Que ces oppresseurs soient tous unis, et qu'ils - assemblent leurs vassaux: vous aurez une armée de cavaliers qui - n'auront tout au plus en partage que la force du corps et une valeur - sans art; une armée de troupes légères, passables pour escarmoucher, - mais incapables de tenir la campagne contre des troupes réglées. - - Mais il s'en faut bien que ces petits tyrans soient tous unis, jamais - on ne vit entr'eux que discorde et dissensions. Ainsi armés les uns - contre les autres, comment ne seriez-vous pas aussi méprisables au - dehors que vous êtes dangereux au dedans? - - Mais, grâce au ciel, voici la fin de votre règne; vous touchez au - moment d'avoir des maîtres à votre tour qui vous dépouilleront de vos - dangereuses prérogatives: l'odieux monument de votre gouvernement - n'existera plus à la honte de l'humanité; vous ne pourrez plus vous - entr'égorger; et le peuple parmi vous sentira un peu alléger ses fers. - - MOI. - - Vous n'y pensez pas. Croyez-vous donc qu'au mépris du droit des gens, - de la justice et de la bonne foi, nos médiateurs voulussent devenir - nos usurpateurs? J'espère, au contraire, que par leur entremise nous - verrons bientôt finir nos maux. - - LUI. - - Comme vos espérances vont être trompées! Ces puissances qui, sous - prétexte de rétablir la paix dans vos provinces désolées, y sont - entrées les armes à la main, ne veulent que les envahir et vous - réduire en servitude. S'il était vrai qu'elles n'eussent formé aucun - dessein contre la liberté de la Pologne, et qu'elles songeassent de - bonne foi à vous pacifier, leurs généraux ne seraient pas si soigneux - à s'emparer de tous les forts, de tous les passages, de tous les - défilés propres à leur ménager des entrées dans le coeur du pays, et à - le leur livrer sans défense; ils auraient débuté par engager la Russie - et les confédérés à une suspension d'armes, et ils n'auraient pas - tardé si longtemps à prendre des arrangements pour établir une paix - durable. Vous le verrez, ce sont des maîtres que les Dieux irrités - vous envoient pour vous châtier. - - MOI. - - Vous leur faites tort; non, je ne saurais jamais croire qu'ils - manquassent ainsi sans honte aux principes de l'honneur! - - LUI. - - De l'honneur? Vous me feriez rire! Hé! les princes le connaissent-ils, - ou du moins combien peu le connaissent? Séduire et tromper est leur - grand art. Plus ils parlent de bonnes intentions, moins on doit les - croire; c'est même une maxime de leurs ministres et de leurs favoris, - de s'attendre à être disgrâciés, lorsqu'ils en reçoivent le plus de - caresses. Mais attendons l'événement; un peu de patience, et vous - verrez qui de nous deux s'est abusé. - - MOI. - - J'y consens. - - LUI. - - Quoique je ne sois pas prophète, je pourrais cependant vous dire - d'avance tout ce qui arrivera. Quand ils vous verront hors d'état de - leur résister, et que leurs troupes se seront assurées des provinces - qu'ils convoitent, ils lèveront tout-à-coup le masque. Mais comme il - ne faut pas révolter les esprits, ils chercheront à colorer leurs - usurpations. Pour éblouir la sotte multitude, ils feront des - manifestes, déterreront leurs aïeux, fouilleront dans des traités - surannés, feront revivre de prétendus droits; et vous verrez à la fin - qu'il se trouvera que ces provinces leur appartenaient, et que vous - les possédiez on ne sait à quel titre. - - MOI. - - Cela serait plaisant! - - LUI. - - Après avoir soumis à leur empire les provinces usurpées, si même ils - ne vous dépouillent tout-à-fait, ne vous attendez pas qu'ils cherchent - à rétablir la paix dans celles qui vous resteront. Ils voient avec - plaisir les semences de discorde, les causes d'anarchie de votre - gouvernement, et ils vous les laisseront toutes: peut-être encore - chercheront-ils sourdement à les multiplier, afin de se ménager un - prétexte pour y revenir dans la suite, quand l'envie leur en prendra. - - Cependant, crainte de laisser apercevoir trop clairement quel était le - but de leur interposition officieuse, ils se donneront pour - médiateurs, ils auront recours à de petites voies d'accommodement, à - de petites compositions, à de petits réglements qu'ils vous forceront - de recevoir, tout en protestant qu'ils vous laissent pleine et entière - liberté. - - MOI. - - Très-bien! - - LUI. - - Vous me surprenez à mon tour avec votre prévention. Vous prétendez que - c'est pour rétablir la tranquillité dans vos malheureuses provinces - qu'ils les ont envahies. Mais comment auraient-ils dessein de vous - pacifier, eux qui ne peuvent laisser leurs propres sujets respirer un - moment en paix. - - Je veux cependant qu'ils puissent aspirer à la gloire d'être vos - pacificateurs, ils voient trop bien le plan qu'il faudrait vous faire - adopter, le pied sur lequel il faudrait mettre les choses pour ne pas - en redouter eux-mêmes les conséquences. - - Le seul moyen de vous rendre la paix est précisément celui de vous - rendre riches, puissants, heureux. Et quand un pareil plan serait dans - leurs maximes, il ne s'accorderait guères avec leur intérêt. - - MOI. - - Peut-on savoir quel est ce plan admirable? - - LUI. - - Prétendre éteindre parmi vous toutes les jalousies, apaiser tous les - ressentiments, guérir toutes les défiances, et par de petits - expédients contenter tous les partis; sottise, sottise: le mal est - dans la chose même et le remède est violent. - - Il faut porter la cognée à la racine. Il faut faire connaître au - peuple ses droits et l'engager à les revendiquer; il faut lui mettre - les armes à la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans - qui le tiennent opprimé, renverser l'édifice monstrueux de votre - gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable et dont - toutes les parties se balancent les unes les autres dans un juste - équilibre. - - Voilà l'unique moyen d'avoir au dedans de ce beau pays la paix, - l'union, la liberté, l'abondance, au lieu de la discorde, de la - servitude et de la famine qui le désolent. - - MOI. - - Le remède est violent, en effet. - - LUI. - - Les grands qui croient que le reste du genre humain est fait pour - servir à leur bien-être ne l'approuveront pas sans doute, mais ce - n'est pas eux qu'il faut consulter; il s'agit de dédommager tout un - peuple de l'injustice de ses oppresseurs. - - MOI. - - Je ne serais pas fâché que le paysan fût plus à son aise; mais je le - serais beaucoup de voir les seigneurs dépouillés de leurs droits, et - j'espère que cela ne sera jamais: les puissances médiatrices sont trop - justes pour nous traiter ainsi. - - LUI. - - Ce n'est pas leur justice, si elles en avaient, qui s'y opposerait: - mais leur orgueil et cette manie de vouloir toujours dominer par la - force. Effectivement, il serait assez étrange qu'elles voulussent vous - rendre libres, elles qui ne travaillent qu'à tenir leurs peuples dans - les fers. - -Tandis qu'il parlait, je ne pouvais trop démêler les pensées confuses -qui se présentaient en foule à mon esprit. Je t'avoue que ses discours -ont fait quelque impression sur moi, et je commence à craindre que ses -prédictions ne viennent à se réaliser. Ces vues, qu'il prêtait aux -puissances qui se sont interférées dans nos affaires, paraissent assez -naturelles; elles s'accordent surtout avec le caractère qu'on donne à -l'un de nos voisins. - -Mais je voulais voir si ses idées à cet égard étaient conformes à celles -du public. - - --Laissons-là les affaires de Pologne, lui dis-je, j'aime mieux vous - entendre faire le portrait des princes, et, quoiqu'il ne soit guère - flatté, vous ne me paraissez cependant pas y mettre ni humeur ni - mauvaise foi. Que pensez-vous du roi de Prusse? On en dit tant de - merveilles: je ne sais si elles sont fondées. Il est sûr, néanmoins, - que c'est un brave capitaine et un grand prince. - -LUI. - -On prétend que sa valeur est un peu équivoque, et que dans les combats -il évita toujours avec soin le danger. Je ne vous dirai pas ce qu'il en -faut croire; mais s'il n'a pas l'intrépidité d'un grenadier (qui même ne -lui irait point), on ne peut lui refuser le titre d'habile capitaine. A -l'égard de celui de grand prince, c'est autre chose. Il voudrait bien -qu'on le crût tel. A force de vouloir paraître grand, il a ruiné sa -véritable grandeur, et s'est plus d'une fois vu sur le point de perdre -sa couronne. Les sots, éblouis par ses victoires, pourront le louer; -mais il n'en sera pas moins l'objet du mépris des sages. - -MOI. - -Comment cela, je vous prie? - -LUI. - -La vrai grandeur d'un prince consiste à faire régner les lois dans ses -États, et à rendre ses peuples heureux. Mais ce ne fut jamais là son -ambition. Il ne se soucie guère d'être les délices du genre humain, -pourvu qu'il en soit la terreur. Son grand art est de savoir exterminer -les hommes. Aussi, sous sa main cruelle, tout tremble, tout languit, -tout gémit. D'autant plus inexcusable en cela, qu'il n'est pas, comme -bien d'autres princes, l'instrument des méchants, il a su écarter les -flatteurs qui, d'ordinaire, environnent le trône, et lui-même il connut -la misère. - -Avec un naturel si atroce il a pourtant quelques bonnes qualités: il est -laborieux, frugal, économe. N'est-il pas bien étrange que, tandis que -ses vices ont trouvé tant d'admirateurs, les seules vertus qu'il possède -n'aient trouvé que des censeurs? - -Il aime aussi qu'on ait la hardiesse de lui dire ses vérités, et il est -curieux de savoir ce qu'on pense sur son compte. On assure qu'il va -souvent incognito dans les cafés et les autres endroits publics de sa -capitale, pour écouter ce qu'on dit de lui, et qu'il y entend presque -toujours toute autre chose que des louanges; mais on ne dit pas qu'il se -soit jamais vengé des indiscrets. - -MOI. - -Il faut dire encore à son honneur qu'il a rendu la liberté aux sujets de -ses domaines. - -LUI. - -Je ne sais ce que vous appelez liberté. On ne reconnaît dans ses États -nulle autre loi que ses ordres. Il contraint ses sujets de servir; il -les marie par force; il les dépouille à son gré; il les fait juger -militairement. Or, tout cela n'annonce guère des hommes libres. - -MOI. - -Vous ne faites pas l'éloge de son coeur, mais vous ferez sans doute -celui de son esprit. - -LUI. - -Il a de l'amour pour les lettres, du goût pour la poésie, et, par -malheur pour son peuple, point de préjugés, car il est esprit fort. - -MOI. - -On le donne aussi pour un génie en fait de politique. - -LUI. - -Je ne disconviens pas qu'il n'entende à merveille l'art de négocier, -c'est-à-dire, en termes plus clairs, l'art de tromper adroitement. Mais -ce n'est pas en cela, je pense, que vous faites consister la science -politique. Je vous dirai donc qu'il a de grandes vues, mais qu'il manque -de grands talents. - -Rongé d'ambition, il n'a songé jusqu'ici qu'à agrandir ses États et à -leur donner de la consistance. - -Pour s'agrandir, voici quel fut toujours son plan: il ne perd aucune -occasion d'arracher à qui il peut quelque morceau de terrain; s'il a des -vues sur quelques provinces, il sème avec adresse entre les puissances -voisines des semences de discorde, qu'il a soin de fomenter, ou bien il -attend qu'il s'élève entre elles quelque différend. - -Cependant, il est aux aguets, et, avant de prendre parti, il les laisse -bien s'affaiblir. Dès qu'il les voit hors d'état de s'opposer à ses -desseins, il fait marcher de nombreuses armées et fond sur sa proie. -S'il trouve de la résistance, il se bat et souvent il triomphe; si les -choses vont mal, il joue de son reste et hasarde tout, ce qui lui a -quelquefois réussi; mais quand il tient une fois, il ne rend plus. - -S'il sait faire des conquêtes, il n'en sait pas tirer parti. Il a senti -combien l'or est nécessaire à la puissance, et il n'a rien omis pour -s'en procurer, excepté ce qu'il aurait dû faire. - -Il a fait de grands efforts pour avoir une marine et il est parvenu à -avoir quelques vaisseaux. Il a cherché à étendre le commerce dans ses -États: mais il s'y est pris de manière à l'empêcher d'y florir jamais. -Car il s'en mêle lui-même, au lieu d'en laisser tout le profit à ses -peuples. D'ailleurs, il le gêne pour le tourner selon ses vues; il le -surcharge d'impôts. Il fait pis: il inquiète les riches marchands, il -use de supercherie pour confisquer leurs marchandises ou en extorquer de -grosses sommes, et il viole ses engagements avec les artistes et les -ouvriers qu'il a attirés par de fausses promesses. - -Or, vous sentez bien que de pareils procédés ne servent qu'à éloigner -les étrangers, à dégoûter ses propres sujets et à empêcher les richesses -de couler dans ses états, d'autant plus que tous les peuples peuvent se -passer de lui. - -Mais la plus fausse mesure qu'il ait jamais prise, c'est le pied sur -lequel il a mis ses finances; si ce n'est peut-être qu'il envisage les -fermiers-généraux comme des sangsues publiques, qu'il faut laisser bien -se gorger pour les faire dégorger ensuite. Ainsi, par une trop grande -avidité de remplir ses coffres, il sacrifie tout au présent, et s'ôte -toute ressource pour l'avenir. - -La puissance de ce monarque n'est qu'enflée. Le peu de fertilité du sol, -joint à la propriété peu assurée et à la dureté du gouvernement, qui -bannit l'industrie, les arts, le commerce, ne permettront jamais à ses -États de devenir florissants. - -Au lieu d'y attirer en foule les étrangers par une douce domination, son -tyrannique empire en chasse ses propres sujets, de sorte qu'il ne reste -dans cette malheureuse patrie que ceux qu'un destin sévère y attache. - -Encore n'y a-t-il guère à compter sur eux. Comme la force est son seul -ressort, et qu'il ne mène ses peuples que par la crainte, au lieu de les -gagner par l'amour: il s'en fait de dangereux ennemis; toujours prêts à -secouer le joug, dès qu'il en trouveront l'occasion; du moins, ne se -feraient-ils pas hacher plutôt que de consentir à passer sous une -domination étrangère. - -Si sa puissance n'est qu'enflée, sa grandeur n'est que précaire. Elle -dépend des nombreuses armées qu'il tient toujours sur pied, et pour le -maintien desquelles il est obligé de tendre toutes ses cordes; ce qui ne -fait jamais qu'un état violent, et conséquemment de peu de durée. - -Tant qu'il sera redoutable à ses ennemis, il conservera ses conquêtes; -mais dès qu'ils cesseront de le craindre, il se les verra enlevées à son -tour. S'il cesse même une fois d'y avoir sur son trône un grand -capitaine, on verra bientôt tomber cette puissance qu'on admire. Ce -n'est déjà plus en apparence que les tristes restes d'une grandeur qui -menace ruine, car celui qui doit lui succéder ne promet (dit-on) pas -beaucoup. Qui sait si nous ne vivrons pas assez pour le voir devenir -lui-même simple petit électeur de Brandebourg? - -Or, préférer ainsi le clinquant au solide n'annonce pas des talents bien -rares. Qu'en pensez-vous? - -MOI. - -J'en conviens. - -LUI. - -Ses malheureux sujets ont beaucoup à souffrir de sa folle ambition; mais -il n'est pas trop heureux lui-même, et cela console un peu. Il se montre -rarement; seul, triste, rêveur, au fond de son palais, il s'agite jour -et nuit, car il ne songe sans cesse qu'à acquérir, et il tremble sans -cesse de perdre. Ainsi, les dieux pour le confondre, le privent des -douceurs du repos. Il y a quelques années qu'il ne pensait qu'à -s'emparer de quelques-unes de vos belles provinces. - -Tandis qu'il parlait: - - --C'est bien là mon homme, disais-je tout bas. - -Il se fit un moment de pause. - -Puis, je repris ainsi: - - --Vous m'avez parlé du roi de Prusse; dites-moi à présent, je vous - prie, quelque chose de l'empereur. - -LUI. - -Certes, il est difficile de vous satisfaire. C'est un jeune homme -encore. Je ne sais s'il est habile, mais jusqu'ici on n'a point vu de -son eau. Il n'est guère connu que par son invasion de la Pologne, et je -vous avouerai que, de vos honnêtes voisins, c'est, à mon avis, le moins -malhonnête. - -Voisin lui-même d'un prince avide de s'agrandir aux dépens de qui que ce -soit, et qui ne connaît d'autre règle de conduite que son intérêt, il -fallait bien prendre parti et empêcher les deux autres de se partager le -gâteau entre eux seuls. - - -_En continuation._ - -Quand il eut fini, je sentis confirmer ses conjectures, et augmenter mes -craintes. - -Tous les pressentiments que j'avais lorsque mon père m'obligea de -prendre parti vinrent se retracer à ma pensée. - -Que n'étions-nous sages! disais-je tout bas. Nous avons allumé une -guerre injuste, et à force d'atrocités nous avons réduit nos ennemis à -ne plus chercher leur salut que dans notre ruine. Dans l'impossibilité -de s'en fier à nous, les dissidents ont recours à leur protectrice; elle -a pris parti pour eux. De notre côté, nous avons imploré le secours du -Turc. Cependant, des voisins ambitieux, profitant de de nos divisions, -s'avancent pour nous dépouiller. - -Je fus quelque temps plongé dans ces tristes réflexions. A la fin, j'en -sortis; et pour lui cacher l'impression qu'elles avaient faite sur moi, -je renouai la conversation. - - --J'étais à penser, repris-je, à ce que vous venez de dire: et certes, - vous ne me paraissez pas ami des rois à en juger sur le portrait que - vous avez fait de ces trois têtes couronnées. - - LUI. - - Laissons la flatterie ramper dans les cours, chatouiller l'oreille des - rois, encenser des coeurs morts à la vertu et se vendre aux vices pour - de l'or. Jamais cette honteuse bassesse ne souillera ma vie. - - Je déteste les mauvais princes, mais sachez que j'adore les bons. Oui, - le soleil du haut des cieux ne voit rien, selon moi, de plus auguste - sur la terre qu'un roi vertueux et sage. Mais qu'il en est peu de - tels! A peine en dix siècles en trouve-t-on deux qui effacent - l'opprobre dont les autres couvrent le trône. Dans ceux mêmes que la - renommée chante le plus, on ne trouve ni les vertus ni les talents - qu'elle célèbre: on a beau les étudier, les approfondir, on s'y - méconte tous les jours. - - MOI. - - Il faut excuser les princes. - - LUI. - - J'entends: quand on se plaint de leurs crimes ou de leurs folies, tout - ce qu'on sait nous dire, c'est de nous recommander la patience. - Plaisante méthode de faire leur éloge! - - MOI. - - Vous n'avez pas saisi mon idée. Je ne veux justifier ni leurs crimes - ni leurs folies; je veux seulement les excuser sur la difficulté du - métier qu'ils font. - - LUI. - - Pas fort pénible, de la manière dont ils s'y prennent. Croyez-moi, ils - ont bien soin de cueillir la rose sans l'épine. - - MOI. - - Quoi, les rois ne sont-ils pas bien à plaindre d'avoir à faire à une - multitude d'hommes indociles, corrompus, trompeurs, et qui donnent - tant de peine à ceux qui veulent les gouverner? - - LUI. - - Vous feriez mieux de dire que les hommes sont fort à plaindre de - devoir être gouvernés par des princes presque toujours si sots et si - vicieux. - - MOI. - - Il faut bien leur passer quelque chose; ils sont hommes, et chacun a - ses défauts en ce monde. - - LUI. - - C'est des courtisans, des ministres, des flatteurs, que les peuples - ont pris cette maxime, et ils la répètent sottement. _Il faut bien - passer quelque chose aux princes._ - - Je suis de votre avis, mais seulement des faibles sans conséquence, - car il ne faut pas juger les princes comme les particuliers, vu - l'influence de leurs moindres actions sur la félicité publique. - - On ne peut exiger d'eux des talents lorsque la nature ne leur en a - point donné. Mais ne sont-ils pas à blâmer lorsqu'ils refusent d'y - suppléer par les lumières des sages et qu'ils s'entêtent de leurs - idées? - - Ils doivent à leurs peuples l'exemple des bonnes moeurs et des vertus; - ne sont-ils donc pas inexcusables lorsqu'ils ne leur donnent que celui - des vices, lorsqu'ils s'abandonnent aux voluptés les plus honteuses et - qu'ils sont les premiers à débaucher les femmes, à débaucher leurs - sujets? - - Ils doivent tout leur temps à l'État: que dire pour leur - justification, lorsqu'ils passent la vie dans une molle oisiveté, - après s'être déchargés sur d'indignes ministres de tout le soin des - affaires, ou que les moments qu'ils dérobent aux plaisirs ils les - emploient à faire le malheur de leurs sujets? - - Ils ne sont que les économes des revenus publics: comment les excuser - lorsqu'ils s'en font les propriétaires et les dissipent en - scandaleuses prodigalités? - - Encore, si pour prix de leur paresse, ils se contentaient du produit - de notre sueur! mais il leur faut aussi notre repos, notre liberté, - notre sang. Au lieu de gouverner leur peuple en paix, ils l'immolent à - leurs désirs, à leur orgueil, à leurs caprices. - - Toujours armés, toujours fomentant des semences de discorde chez leurs - voisins, et toujours appelant sur l'État des malheurs; ils ne mettent - leur gloire qu'à épouvanter la terre par le tragique récit de leurs - fureurs: et non contents d'intéresser à leurs querelles leurs - satellites, ils forcent les citoyens, les étrangers, les bêtes même - d'y prendre part. - - Mais avec quelle indignité ils se jouent quelquefois de la nature - humaine! Ce n'est pas assez de vaincre et de charger leurs ennemis de - fers: il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout - soit dévoré par les flammes, et que ce qui a échappé au feu et au fer - ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle; semblables à ces - astres malfaisants dont la maligne influence verse sur nos têtes la - contagion et les malheurs. Encore tombassent-ils tous eux-mêmes dans - les guerres qu'ils ont allumées, mais ils sont presque toujours trop - lâches, pour s'exposer aux coups. - - Que vous dirai-je de plus? au lieu d'être les ministres de la loi, - s'ils s'en rendent les maîtres, ils ne veulent voir dans leurs sujets - que des esclaves, ils les oppriment sans pitié et les poussent à la - révolte; puis ils pillent, dévastent, égorgent, répandent partout la - terreur et l'effroi, et pour comble d'infortune, insultent encore aux - malheureux qu'ils tiennent opprimés. - - Ainsi, un seul homme que le ciel dans sa colère donne au monde, suffit - pour faire le malheur de toute une nation. Lorsque les princes ne sont - pas vertueux, peut-on donc trop s'élever contre leurs vices et - déplorer le sort des peuples confiés à leurs soins? - -Ici l'indignation lui coupa la parole; le ton de sa voix était véhément, -et ses yeux étincelaient de colère. - - -_En continuation._ - -Le feu de son âme semblait avoir passé dans la mienne: je l'écoutais -avec un plaisir secret mêlé de surprise. - - --Est-il possible, lui dis-je, que tant de sagesse soit ensevelie sous - ces habits? Non, le ciel ne vous a point fait naître dans l'état - obscur où je vous vois; vos discours vous trahissent et annoncent un - esprit cultivé, une âme élevée. Mais sans vouloir pénétrer le secret - de votre naissance, tout ce que j'entends m'intéresse à vous. - Apprenez-moi de grâce quel revers a pu vous réduire à cette étrange - condition. - - LUI. - - --Le récit de mes aventures serait trop long; mais accordez-moi un - moment de repos, et je vous donnerai un abrégé de ma vie qui fera - cesser votre étonnement. - -Après un quart-d'heure de silence, il reprit ainsi la parole: - - LUI. - - --Je suis Français, issu d'une honnête famille; mais trop riche pour - mon malheur. - - Occupé de la fortune de ses enfants, mon père ne put veiller à mon - éducation. La nature ne m'avait pas traité en marâtre; mais grâce aux - soins de ma mère, cet heureux naturel fut bientôt gâté. - - J'eus des maîtres de toute espèce, qui ne s'appliquèrent à me donner - que des talents frivoles. Qu'eus-je fait des talents utiles? Ma - fortune se trouvait faite; il ne s'agissait plus que de m'apprendre à - savoir en jouir. - - A peine avais-je atteint ma dix-neuvième année lorsque ma mère vint à - mourir. Mon père la suivit de près. Comme ils me laissaient de grands - biens, je n'eus pas de peine à me consoler de leur perte. - - D'abord je pris, selon le bel usage, une petite maison et une jolie - maîtresse; puis je donnai tête baissée dans tous les travers de mon - âge. - - J'avais pour amis plusieurs jeunes gens, au-dessus de moi par leur - naissance, qui m'accablaient de caresses et avaient soin de me faire - payer leurs plaisirs. - - Mon curateur n'ayant pas la complaisance de fournir avec assez de - profusion aux libéralités de son pupille, j'en fus réduit aux - expédients, et ne trouvai malheureusement que trop de facilité - d'anticiper sur ma fortune. J'eus recours aux usuriers; ils - m'ouvrirent leurs bourses, vous pouvez penser à quelles conditions: - mais ce n'était pas là ce dont je m'embarrassais. - - Le temps vint où il fallut remplir mes engagements. Ma fortune en - souffrit, mais au lieu d'ouvrir les yeux et de revenir sur mes pas, je - ne travaillai plus qu'à la dissiper entièrement. Pour avoir plutôt - fait, je quittai la province et allai me fixer dans la capitale. - - On m'avait inspiré pour maxime que la considération était attachée au - faste, et que pour réussir dans le monde, surtout avec les belles, il - fallait être sur un certain pied. J'eus donc un hôtel meublé - magnifiquement, des laquais richement vêtus, un brillant équipage et - je tins table ouverte. - - Bientôt les amis arrivèrent en foule; ils ne m'avaient jamais vu, mais - ils étaient attirés par mon mérite. Avec eux, je courus le bal, les - endroits de jeu, les parties de plaisir. - - Au bout de six ans j'aperçus le dérangement de mes affaires; mais - comme il est humiliant de déchoir, je me piquai d'honneur et ne voulus - rien rabattre de mon faste, et continuai à vivre comme j'avais vécu. - Enfin, à l'aide du luxe, des femmes, du jeu, et de mille folles - dépenses, je me vis ruiné sans ressource. - - Comme il ne m'était plus possible de cacher à mes amis le délabrement - de ma fortune; j'en fis la confidence à ceux qui m'avaient toujours - témoigné le plus d'attachement: je croyais pouvoir tout espérer de - ceux qui m'avaient tout offert; mais je ne tardais pas à voir ce que - j'avais à attendre. - - Caressé par ces parasites, tandis que la fortune me souriait, elle ne - m'eut pas plutôt tourné le dos, qu'ils se retirèrent tous à l'envi. - Ils m'évitaient lorsqu'ils me rencontraient, ou s'ils daignaient - encore m'aborder ce n'était plus que pour insulter à ma misère par - leurs fausses marques de pitié, ou leurs plaisanteries. - - Quoique j'eusse donné tête baissée dans tous les travers de la - jeunesse, j'avais suivi le torrent plutôt par air que par goût. Les - parties bruyantes n'avaient fait que m'étourdir sans m'amuser. Mon - esprit était gâté, mais mon coeur n'était pas corrompu. Au milieu du - tourbillon du monde, je me retirais quelquefois en moi-même pour - penser à la vanité de mes plaisirs et je sentais que je n'étais pas - heureux. - - Crainte du ridicule, je continuai cependant comme j'avais commencé; je - tâchais de m'étourdir et j'avais soin d'entretenir cette ivresse. Le - moindre intervalle de sang-froid m'eût été trop amer. - - Lorsque je me vis forcé de renoncer à ce genre de vie, mon - amour-propre en fut bien un peu mortifié, mais je ne sentis point - déchirer mon coeur. J'étais encore plus indigné des procédés de mes - amis qu'avili par mes disgrâces. Avec quels traits ce monde qui - m'avait séduit si fort était peint à mes yeux! Je maudissais sa - brillante imposture. - - Comme j'étais à me rappeler le passé, je me souvins d'un ancien ami de - la famille, le seul qui me fût resté, et dont les efforts continuels - pour me retirer de la vie déréglée que je menais, n'avaient servi qu'à - lui aliéner mon amitié. Je désirais fort de le voir; mais je n'osais - me présenter devant lui: enfin je surmontai ma répugnance, j'allai le - trouver. - - «--Je suis ruiné, lui dis-je en l'abordant, mais je suis moins - confus de ma disgrâce que d'avoir rejeté si longtemps vos sages - avis. Daignez me diriger, je viens vous demander des conseils; soyez - sûr de ma docilité.» - - Après lui avoir exposé l'état de mes affaires: - - «--Renoncez, me dit-il avec un front chagrin, renoncez à ces goûts - frivoles et insensés qui ont enchanté vos jeunes ans. Cessez de - faire du plaisir votre occupation. Retournez dans votre province. - Des débris de votre patrimoine réalisez un petit capital, reprenez - l'état de vos pères, et tâchez, par votre assiduité, de regagner ce - que vous avez perdu par vos extravagances.» - - Ces paroles firent impression sur moi. Je sentais la sagesse de ce - conseil: mais je ne pouvais me résoudre à le suivre en entier. J'étais - bien disposé à quitter la capitale et à me mettre dans les affaires, - mais une ville où j'avais offusqué tous les yeux par mon faste, - révolté tous les esprits par ma hauteur, et qui n'était remplie que de - mes folies et de ma disgrâce, était pour moi un séjour odieux. - - Je formai donc le projet odieux de convertir en une pacotille le peu - qui me restait, puis d'aller, s'il se pouvait, cacher ma honte et - tenter la fortune dans un autre hémisphère. Je communiquai ce projet à - mon ancien ami, il en parut étonné, me représenta les dangers de la - mer, et fit tout ce qu'il put pour m'engager à y renoncer. Mais je - craignais moins les écueils que les ris moqueurs de mes concitoyens. - - Je n'écoutai donc plus que ma passion; et après avoir fait quelques - préparatifs, j'allai à Brest où je m'embarquai pour les échelles du - Levant. - - Sur le vaisseau, je fis connaissance avec un homme dont l'humeur me - revenait fort. Je paraissais aussi ne pas lui déplaire. Nous étions - souvent ensemble, et la confiance s'établit bientôt entre nous. - - Un jour que je lui faisais le récit de mes extravagances, j'observai - qu'il avait les yeux constamment attachés sur moi, lorsque j'en vins à - l'article de ma réforme, il parut attendri. - - «--L'histoire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal à la - vôtre.» - - Il me raconta à son tour ses aventures. Dès lors notre amitié devint - plus vive, et il ne cessa de m'en donner des preuves non équivoques. - - Pendant le voyage, nous eûmes longtemps des vents favorables: mais - ensuite ils devinrent contraires. - - Comme nous étions à la hauteur de la Sardaigne, une violente tempête - s'éleva, nous fûmes poussés à pleines voiles du côté de la Barbarie, - puis tout-à-coup enveloppés dans une obscurité profonde. Bientôt nous - aperçûmes à la lueur des éclairs les côtes dans le lointain. - - Nous louvoyâmes toute la nuit. - - Le lendemain les vents soufflaient avec plus de fureur encore, les - voiles se déchirèrent et le vaisseau se brisa contre un écueil. - - Chacun cherche à se sauver sur quelque débris: nous étions peu - éloignés de terre, mais la mer était fort grosse. - - J'échappai à la fureur des flots avec mon compagnon de voyage, le - bosseman et trois matelots; tout le reste de l'équipage périt. - - Quand nous eûmes gagné le rivage, nous nous regardions les uns les - autres avec un morne silence. Je regrettai, mais trop tard, de n'avoir - pas suivi les conseils de mon vieux ami. Ce n'était là toutefois que - le commencement des malheurs qui m'attendaient. - - Tandis que j'étais abîmé dans ma tristesse, Joinville (c'est ainsi que - s'appelait mon compagnon de voyage) me dit en me prenant la main: - - --Allons, cher ami, que faites-vous à vous désoler de la sorte! Avant - de vous embarquer dans le péril, vous deviez le prévoir: à présent que - vous y voilà enfoncé, il ne vous reste que de le mépriser. Soyez - homme, montrez un coeur plus grand que les malheurs qui vous menacent. - - Je ne pouvais retenir mes larmes. - - --Vous pleurez, continua-t-il, comme un lâche amolli par les - délices, et qui ne sait point supporter l'adversité. Eh quoi! la mer - vient de m'enlever le fruit de quinze ans de fatigue, je suis mille - fois plus à plaindre que vous, et c'est moi qui vous console? - - Cependant nous avancions un peu dans les terres, en recherche de - quelque partie habitée, sans néanmoins trop nous éloigner du rivage. - - --Que vous êtes jeune encore, me dit Joinville en me voyant si - consterné. Ce monde n'est qu'un théâtre de tristes vicissitudes. - Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait - briller ses trésors, une foule de mortels lui tendent les bras et - s'apprêtent à recevoir ses dons. Tandis qu'elle les répand, avec - quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres et s'efforcent - de se les arracher. Leur ardeur est égale, mais leurs destinées sont - bien différentes. L'un manque le but par trop d'empressement à le - saisir; l'autre y touche à peine, qu'il tombe, et sa proie lui - échappe. Cet autre s'applaudissait déjà de ses succès; mais au - milieu de ses transports un revers imprévu enlève ses richesses, et - les porte dans des mains étonnées de les recevoir. Et combien n'en - voit-on pas transportés de dessous le chaume au sein de l'opulence; - combien d'autres précipités tout-à-coup du faîte des grandeurs. - Moi-même j'en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut - autant promené par le sort de la bonne à l'adverse fortune. Mais - habitué à ployer mon caractère aux événements, je jouis de tout, et - ne fais fond sur rien. - - C'est ainsi qu'il tâchait d'affermir mon coeur contre les coups du - destin. - - Lui-même il montrait un courage que l'infortune ne peut abattre. Son - esprit était même libre et serein. Il ne cessait d'admirer la beauté - du sol et le pittoresque des points de vue. - - Comme il possédait très-bien la géographie et qu'il avait observé le - local: - - --Voilà, me dit-il en pointant du doigt quelques masures couvertes - de chaume et presque ensevelies dans des broussailles, voilà les - ruines de Carthage. Nous ne devons pas être éloignés de Tunis. - - Si la douleur ne m'eût rendu comme insensible, j'aurais été charmé - d'examiner cette terre si fameuse, ces belles contrées si célèbres - dans l'histoire; mais j'étais trop absorbé par le chagrin pour montrer - la moindre attention. - - Nous avions marché toute la journée, n'ayant d'autre nourriture que - les fruits que nous trouvions sur les haies, et nous étions rendus de - fatigue. - - Comme le soleil allait se coucher, mon compagnon fut d'avis qu'il - fallait redoubler d'efforts pour gagner Tunis avant la nuit. Déjà nous - en découvrions les clochers, lorsque nous tombâmes entre les mains des - barbaresques. - - Ils nous vendirent en esclavage. Je ne pouvais soutenir ce fatal - revers, qui me paraissait mille fois pire que la mort: rien n'égalait - mon désespoir. - - Nous voilà donc traînés dans une prison. Le gardien féroce, un paquet - de clés à la main, nous en ouvre l'entrée et referme à grand bruit les - portes sur nous. - - De toute la nuit, je ne pus fermer les yeux; je la passai à faire de - sombres réflexions sur le sort de l'humanité. - - Le lendemain, on nous fit passer dans une vaste cour où nous nous - trouvâmes au milieu d'une multitude d'hommes inconnus, qui - s'étonnaient de me voir ainsi éploré; je les regardai avec la même - surprise. - - Bientôt on vint nous appeler pour nous présenter à l'intendant des - jardins du dey. A l'ouïe des ordres de ce maître superbe, - l'indignation s'éleva dans mon coeur; je ne pouvais plus supporter la - vie, je demandais la mort à grands cris. - - --Que ton courage t'élève au-dessus de tes malheurs, me disait - souvent Joinville; apprends à revêtir des sentiments conformes à ta - situation actuelle. - - A force d'exhortations, il m'engagea à la fin à ronger mon frein en - silence. - - On nous traita d'abord avec beaucoup de dureté, mais ce ne fut que - pour peu de temps. Joinville avait cultivé la musique dès sa jeunesse, - et il savait très-bien jouer du flageolet. Par un heureux hasard le - sien s'était trouvé dans sa poche, lorsque nous fîmes naufrage. - - Un jour, qu'il avait fini sa tâche de meilleure heure qu'à - l'ordinaire, il se mit à en jouer. Tous nos compagnons d'infortune - accoururent et formèrent un cercle autour de lui. - - Le bruit parvint bientôt aux oreilles du dey, qui voulut l'entendre; - charmé de son talent, il changea son sort. A sa considération, le mien - devint aussi plus doux. - - Chaque jour on nous traitait avec plus d'égards, et au bout de sept - ans nous obtînmes notre liberté. Mais je ne puis passer sous silence - un trait de générosité admirable. - - Un jour Joinville disparut. - - Il s'était couché le soir auprès de moi; jugez quelle fut ma surprise - à mon réveil de ne plus le trouver, et combien je versai de larmes. - - Mais sur le soir, je le vis reparaître. - - --Je suis libre, me dit-il en m'abordant d'un air serein. - - --Hélas! vous allez donc me quitter, m'écriai-je? Ciel! que vais-je - devenir? - - --Ne craignez rien, vous êtes libre aussi. - - --Eh quoi! nous aurait-on rachetés? - - --Non, non. - - --Expliquez-moi donc ce mystère. - - --Il y a quelques jours que le dey me demanda un air. Je ne sais, - j'étais assez bien disposé, et l'affectai si fort, que dans un - transport de joie il me promit de m'accorder, comme marque de sa - faveur, la grâce que je lui demanderais.--Celle de retourner dans ma - patrie, répondis-je à l'instant. Il parut un peu surpris, et après - un instant de réflexion, il me dit:--Tu ne pouvais pas plus mal - choisir pour mon bonheur: mais je te l'ai promis, il faut le tenir. - Puis il se retira sans me donner le temps de répondre. Je ne savais - qu'en penser, je n'osai trop me fier à sa promesse; aussi ne vous en - ai-je rien dit. Ce matin il m'a fait venir devant lui et m'a offert - de me renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premièrement - porter un envoyé à Constantinople. J'ai accepté avec joie et l'ai - remercié de ses faveurs. Mais, tout-à-coup, je me suis souvenu de - vous, et ne pouvais me résoudre à vous quitter. Que faire? Une - heureuse réflexion m'a tiré d'embarras. Puisque le dey a de généreux - sentiments, me suis-je dit, il n'a point un coeur insensible; il - faut essayer de le toucher. Je me suis donc jeté à ses pieds. J'ai - embrassé ses genoux et les ai arrosés de mes larmes.--Que veux-tu? - m'a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.--La mort, seigneur, - car je ne saurais vivre si vous ne permettez à mon compagnon de me - suivre. Le même jour nous devînmes tous deux vos captifs: la fortune - le retient encore esclave. S'il doit l'être plus longtemps, souffrez - que je reprenne mes fers. Ah! généreux Solim, ne fermez point votre - coeur à la pitié! Autrefois j'aurais donné la vie pour éviter - l'esclavage; à présent vous me voyez vous demandant à genoux la - servitude, comme mon unique ressource, craignant même de ne pas - l'obtenir. Solim me regarde d'un air surpris, me tend la main et me - dit:--Quand je ne serais pas content de tes services, je serais - touché de ta vertu, et l'amitié que j'ai pour toi s'étendrait à ton - compagnon: dès ce moment il est libre. - - --Généreux ami, m'écriai-je, en sautant au cou de Joinville, quoi, - c'est à vous que je dois ce bienfait? - - En nous affranchissant, Solim nous fit de grandes libéralités. Quand - tout fut prêt pour le départ, nous allâmes prendre congé de lui. - - --J'admire votre amitié, nous dit-il. Puissiez-vous trouver un sort - digne de vos vertus. Allez, et en retour de ce que j'ai fait pour - vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi. - - A peine fûmes-nous à bord, qu'on mit à la voile, et au bout de quinze - jours nous mouillâmes devant Constantinople. - - Le lendemain de notre arrivée, il fallut me séparer de Joinville: il - avait trouvé un bâtiment prêt à partir pour le grand Caire, où il - avait un frère qu'il voulait aller joindre. Je le conduisis jusqu'au - vaisseau; nous nous embrassâmes sur le port; je l'arrosai de mes - larmes, la douleur m'empêchait de parler. - - --Souvenez-vous de la fragilité des choses humaines, me dit-il en me - quittant, si jamais vous vous trouvez de nouveau dans la prospérité, - craignez d'en abuser; mais surtout secourez les malheureux. - - Je restai quelques jours à Pera à attendre une occasion pour passer en - France. - - Il y avait bien à la rade un vaisseau de Marseille en charge; mais - comme il ne devait mettre à la voile que dans six semaines, je pris le - parti de m'embarquer dans une grande chaloupe turque qui appareillait - pour Venise. - - Nous sortîmes du port par un bon vent. Déjà je me félicitais d'avoir - quitté la terre des infidèles, et me promettais d'aller dans quelque - coin de ma patrie finir mes jours en paix: mais le destin qui se plaît - à se jouer de moi, me réservait à bien d'autres épreuves. - - Comme nous venions de passer le détroit de Candie, un matin à la - pointe du jour, nous nous trouvâmes au milieu d'une flotte russe. - - Le vaisseau dont nous étions le plus proche fit signal et nous appela - à l'obéissance. A l'instant deux chaloupes qui le suivaient vinrent - faire tout l'équipage prisonnier de guerre. Quoique je ne fusse pas - Ottoman, je fus enveloppé dans leur disgrâce. - - Après m'avoir dépouillé de tout ce que j'avais, on me transporta, avec - les autres prisonniers à Néapoli, port de la Romanie, où débarqua une - partie de l'équipage de la grande escadre pour répandre les feux de la - sédition dans les provinces de la Turquie européenne, comme je l'ai - appris ensuite. De là, nous fûmes transférés à Rashow, puis à - Mendzibos, place d'armes sur le Dniester, où les Russes ont établi - leurs principaux magasins. Pendant quinze mois j'y ai souffert la - faim, la soif, le froid et mille mauvais traitements. - - Comme le nombre des prisonniers augmentait de jour en jour, on résolut - de nous transférer en Russie. Tandis que nous étions en marche, - escortés par un simple escadron de cavalerie, une troupe de confédérés - tomba sur nous près de Crasnopol, et j'eus le bonheur d'échapper. Il y - a dix jours que je traverse la Pologne pour me rendre dans mon pays. - - Voilà le précis de ma vie jusqu'au moment où vous m'avez rencontré. - Jamais le destin, comme vous voyez, ne s'acharna davantage à la perte - d'un malheureux; mais qui sait combien d'autres malheurs m'attendent? - Infortuné que je suis! l'espérance même est éteinte au fond de mon - coeur.» - -Comme il achevait ces paroles, un bruit soudain retentit dans la forêt; -nous levâmes les yeux, et nous aperçûmes entre les arbres une multitude -de chevaux qui faisaient voler devant eux un tourbillon de poussière. - -C'était un escadron russe. - -Près de tomber entre les mains de l'ennemi, il fallut chercher un refuge -dans le bois. Nous eûmes le malheur de nous séparer. Je n'osais -l'appeler à haute voix, crainte d'être découvert. Le même motif le -retenait sans doute. Je le cherchai longtemps en vain. - -Enfoncé dans l'épaisseur de la forêt avec mon domestique, la nuit nous y -surprit. Je résolus d'y attendre le retour de l'aurore. A son lever, je -tâchai de me reconnaître. J'errai longtemps à l'aventure. - -Enfin, je regagnai le grand chemin et continuai ma route, ayant toujours -cet inconnu devant les yeux. Son sort me pénétrait; j'aurais voulu en -adoucir l'amertume: mais de nouveaux sujets de douleur vinrent bientôt -me l'ôter de l'esprit. - -De Sandomir, le 30 juillet 1770. - - - - -LIII - -DU MÊME AU MÊME. - - -A Pinsk. - -Ah! cher Panin! il semble que les dieux irrités aient épuisé leur haine -sur ma tête dévouée. Hélas! tout est mort pour moi. - -Les confédérés ont fait des incursions dans la grande Pologne, et -partout où ils ont passé, on ne trouve que dévastation. - -Le joli bourg de Baranow a même été réduit en cendres; les flammes n'ont -épargné que quelques édifices incombustibles. Au milieu des masures -consumées, on voit encore, d'espace en espace, un temple, une tour, -dominer tristement sur les ruines de son enceinte désolée. - -Hier, j'eus toute la journée devant les yeux cet affligeant spectacle. - -A Sandomir, je quittai la route de Radom pour prendre celle d'Osselin. -Je ne pouvais me résoudre à passer si près de Lucile sans la voir. -J'avance à grands pas vers ces lieux où était mon trésor. A mesure que -j'approche, mes noirs soucis disparaissent, la joie renaît dans mon -coeur. Je ne me sens pas d'impatience; je brûlais d'arriver. - -Déjà je découvre de loin ce charmant séjour; tout me rappelle un doux -souvenir, ces bosquets enchantés où je me promenais avec Lucile, ces -bords fleuris où je reposais sur son sein, ces berceaux délicieux où je -la couronnais de fleurs, et, dans les transports de mon âme, je croyais -déjà la voir et la presser dans mes bras amoureux. - -J'arrive enfin. - -Ciel! quel spectacle s'offre à ma vue! Tout est désert; partout a passé -le fer et le feu. - -Je parcours, avec une surprise mêlée d'effroi, ces belles campagnes, que -je reconnais à peine. Je vole vers le château, et je ne trouve que des -masures. - -A cet aspect, mille idées funestes s'offrent à mon esprit troublé et -déchirent mon coeur. Je me représente Lucile écrasée sous ces ruines; -j'éprouve d'avance toutes les horreurs du désespoir, et contemple dans -un étonnement stupide toute l'étendue de mon malheur. - -Je sors enfin de cette espèce d'ivresse, pousse de tristes gémissements -et cours éperdu, cherchant vainement de tout côté quelqu'un qui -m'apprenne ce que sont devenus les maîtres infortunés de ces lieux. - -O fortune! ô revers! ô ma Lucile! seule espérance qui me restait ici -bas, où as-tu donc été entraînée? où as-tu fui loin des ruines de ce -palais embrasé? Et c'est moi qui t'ai conseillé d'y venir. Malheureux! -qu'ai-je fait? Quel repentir cruel déchire mon sein! Mais où la douleur -m'égare. - -Ah! c'est vous, c'est vous, barbares ennemis qui avez causé mon malheur. -Puissent toutes les horreurs de la guerre, tous les fléaux qui affligent -les hommes, retomber sur vos têtes criminelles; puissiez-vous être -réservés à la plus horrible vengeance; que jamais vous ne trouviez -d'asile nulle part, qu'un implacable ennemi vous poursuive sans relâche, -qu'il vous atteigne, vous égorge et se baigne dans votre sang. - -Ce monde où je vivais autrefois, enivré d'une folle joie, qu'est-il -devenu? Un séjour de deuil rempli d'emblêmes funèbres que la mort a -tracés et suspend autour de moi. - -Cruel destin! ne pouvais-tu te contenter de tant d'autres victimes? -Fallait-il que ta haine s'attachât à moi, et me choisît pour s'épuiser -sur ma tête? Ne te suffisait-il pas que cinq de tes traits m'eussent -atteint coup sur coup sans m'en décocher un sixième! - -O Lucile, Lucile, ma chère Lucile! Est-il bien vrai que je t'ai perdue? -A cette idée mon être entier se dissout et s'écoule. - -O mort! viens à mon aide: hâte-toi d'arriver; tous les liens qui -m'attachaient au monde sont rompus, ton glaive n'a plus qu'à trancher le -fil de mes jours. - - - - -LIV - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -Je ne sais si tu as pénétré mon dessein. - -J'ai déjà gagné que Lucile n'écrive plus à Gustave; il faut empêcher -maintenant que Gustave n'écrive plus à Lucile. Ainsi, morts l'un pour -l'autre, du moins en idée, rien ne m'empêchera de lier avec lui. - -Qu'en dis-tu, Rosette? Cela n'est-il pas bien imaginé? - -Mais il y a longtemps que nous n'avons des nouvelles de Potowski. J'ai -cependant bien recommandé à Antoine de m'envoyer toutes les lettres qui -me seraient adressées au château d'Osselin. Quelle peut être la cause de -ce retard? - -Inquiète de ce long silence, je vais écrire à un ami de Gustave, avec -qui j'ai appris qu'il est en relations; sûrement il m'en apprendra -quelque chose. - -Mais j'entends des cris dans l'appartement voisin, il faut voir ce que -c'est... - - -_En continuation._ - -Nous venons de recevoir la fâcheuse nouvelle de la dévastation de la -terre d'Osselin. Le château même a été réduit en cendres après avoir été -livré au pillage. - -La comtesse est à ce sujet dans une affliction extrême; elle se félicite -néanmoins de l'avoir quitté à temps, et comme par miracle. - -Lucile paraît insensible à ce désastre; elle voudrait seulement être -périe sous les ruines. - -Pour moi, j'en suis très-fâchée. - -Voilà le comte à peu près ruiné. C'était dans ce château où il avait -transporté ses trésors et où il gardait ses titres. Adieu sa belle -collection de tableaux et de statues! Je crois qu'il en mourra de -chagrin. - -Je regrette surtout le magnifique ameublement de l'appartement d'été. -Jamais je ne vis rien de plus riche, de plus galant. Les chaises, les -rideaux, la tapisserie, étaient d'un damas bleu de ciel garni de franges -d'argent. Le plafond était de stuc orné de peintures en camayeu de la -même couleur, comme aussi les dessus de porte. Et il y avait entre les -trumeaux, les deux plus belles glaces du royaume. Quel dommage que tout -cela soit détruit! - -Est-tu donc, chère Rosette, si fort engagée avec ton beau Castellan, que -tu ne puisses disposer d'un quart-d'heure pour songer à tes amies? Il y -a trois mois que tu m'écrivis une petite lettre; mais si petite qu'il -semblait que tu n'avais rien à me dire. Dès-lors, tu ne m'as pas donné -le moindre signe de vie. Je n'en agis pas ainsi à ton égard; je t'écris -souvent, et toujours je te fais part de tout ce qui m'arrive, même de -mes pensées les plus secrètes. - -Souviens-toi que j'attends au plus tôt de tes nouvelles, et que si tu ne -me dédommages de ton long silence, je te punirai par le mien. - -De Lomazy, le 2 août 1770. - - - - -LV - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -De l'endroit où je t'écrivis mon désastre, l'affliction m'a suivi chez -mon oncle où je suis venu chercher un asile. Dès-lors mes larmes n'ont -cessé de couler. - -J'ai fait mille vaines recherches. Je ne puis parvenir à tromper ma -douleur; tout me ramène à l'objet de mes craintes; et lorsque je viens à -me rappeler ces tristes masures, je frissonne d'horreur. - -Rien n'égale la tristesse de mon âme. Le jour paraît trop court pour -suffire à mon tourment: et comme si ce n'était pas assez des fantômes -qui m'épouvantent alors, la nuit, ils m'assiégent encore. Le doux repos -ne vient plus fermer mes paupières. Après quelques moments d'un sommeil -agité, je me réveille en transes. Je crois voir l'ombre de Lucile pâle -et sanglante, je crois entendre sa plaintive voix; et je ne sors de ces -rêves effrayants où le désespoir égare ma pensée, que pour me livrer à -des idées plus affligeantes encore. - -Hélas! n'est-ce que pour verser des larmes que mes yeux s'entr'ouvrent? -O chaîne de malheurs! Ils viennent rarement seuls; ils aiment à se -presser sous les pas d'un malheureux. Occupé à pleurer mes amis, -fallait-il aussi pleurer ma maîtresse! Tous mes chagrins passés -s'abîment dans le sentiment de sa perte. Lucile enlevée de ce monde à la -fleur de son âge, lorsque... A cette idée, comme ma douleur s'aigrit! - -Mon âme s'abreuve à longs traits d'amertume, mon coeur se déchire, et le -sentiment du bonheur s'écoule pour jamais par cette blessure. - - - - -LVI - -DU MÊME AU MÊME. - - -A Pinsk. - -J'aperçois le soleil qui s'abaisse sons l'horizon; les ombres se -projettent au loin dans la plaine; déjà il n'y a plus que le sommet -élevé des montagnes qui retienne les derniers rayons de l'astre disparu. - -Voici l'heure que plein d'impatience, je courais aux lieux fortunés où -m'attendait mon amante: heure autrefois si désirée! tu n'es plus à -présent que celle de mon désespoir! - -Lucile n'est plus! - -Hélas, sa chère image s'offre sans cesse à mon âme attendrie. Comme ses -yeux brillaient d'un doux feu! Combien sa modestie ajoutait à ses -charmes! Quelle candeur, quel enjouement, quelle aménité dans ses -entretiens! Que sa beauté était séduisante, et son coeur fait pour -aimer! Rien ne lui manquait. La fortune et la vertu lui avaient prodigué -tous leurs dons. Qu'avait de plus le ciel à lui accorder? - -Ah! elle était trop belle pour vivre; j'étais trop heureux. Le destin -jaloux l'a moissonnée comme une fleur à peine éclose. - -Tant d'attraits devaient-il sitôt périr? Ne la verrai-je donc plus, -cette bouche divine me sourire amoureusement! Je ne l'entendrai plus -cette voix touchante dont les doux accents allaient à mon coeur! Ses -regards tendres n'exciteront plus au fond de mon âme d'émotions -délicieuses! - -O Lucile, Lucile, dans quel désespoir ta perte a plongé ton amant! - -Où retrouver son beau naturel, son âme sensible, ses nobles sentiments? -De quel plaisir elle enivrait mon coeur dans les épanchements de la -confiance! O douce société! tendre union! non, ce n'était point l'union, -c'était le mélange de deux coeurs. - -Félicité céleste, félicité si rare sur la terre, je t'ai goûtée, je t'ai -perdue! Il n'est plus pour moi de Lucile. Elle a couru se perdre dans le -gouffre éternel du néant, il ne m'en reste qu'un triste souvenir sans -cesse présent à mon esprit pour affliger ma pensée. - -De dessous un ormeau du bosquet de Radom. - - - - -LVII - -DU MÊME AU MÊME. - - -A Pinsk. - -Quelques rayons d'espérance commençaient à luire au fond de mon coeur: -mais hélas qu'ils ont été bientôt éteints! - -Un bruit vague courait que le comte Sobieski, fuyant les ruines de son -palais embrasé, s'était retiré avec sa famille à Opalin. J'y courus à -l'instant; mais toutes mes recherches furent vaines; point de Sobieski! - -Me voilà en chemin pour revenir chez mon oncle, plus désespéré que -jamais. - -Comme je repassais dans mon esprit mes infortunes, mon cheval se mit à -hennir et à faire un écart. Je lève les yeux et n'aperçois rien. Il -refuse d'avancer. Je l'attaque. Il se cabre, se défend, et m'emporte à -la fin dans un sentier de traverse. Il courut un bon mille avant que -j'eusse pu l'arrêter. Lorsque j'en fus venu à bout, je cherchai à me -reconnaître. - -Peu après, croyant avoir regagné le grand chemin, je ne tardai pas à -retomber dans mes sombres rêveries. Je n'en fus tiré que par la faim qui -commençait à se faire sentir. Je regarde ma montre. Surpris de voir que -le jour fût déjà si avancé, je cherche le soleil, et l'aperçois sur son -déclin, alors je ne doutai plus que je ne fusse égaré. - -Je continuai à marcher, et je n'arrivai point. Inquiet comment je -passerais la nuit, j'avais gagné le sommet d'une légère éminence. Je -m'arrête pour promener mes regards autour de moi, j'embrasse de l'oeil -la longue chaîne des collines, des plaines, des forêts que j'avais -traversées. - -Tout-à-coup j'entends les sons d'une trompe rustique, et j'aperçois, à -quelque distance, un berger appuyé sur sa houlette, tandis que deux -chiens et un jeune garçon rassemblaient son troupeau. - -J'allai à lui. Il parut surpris de me voir. - - --Ne craignez rien, lui dis-je, mon ami: je suis un voyageur égaré que - la nuit oblige à chercher quelque part un asile. Voudriez-vous me - servir de guide jusqu'au prochain hameau? - - --Hélas! répondit-il, cet endroit est désert, il n'y a qu'un château à - deux lieues d'ici, dont le maître est absent. D'ailleurs il serait - nuit avant que vous pussiez y arriver, et trop tard pour y être admis. - Mais ma cabane n'est pas éloignée. Je n'ai à vous offrir que de la - paille pour lit, du lait et du pain pour nourriture. C'est tout ce que - le ciel m'a donné, je le partagerai ce soir de bon coeur avec vous, et - demain, je vous remettrai sur votre route. - -J'acceptai ces offres obligeantes. - -Ainsi, après une longue et fatigante journée, j'arrive à une méchante -cabane. Je trouvai sur le seuil de la porte une bonne femme (c'était -celle du berger) avec un petit enfant sur les genoux. Elle ne fut pas -moins étonnée de me voir que ne l'avait été le pâtre. - -Mon premier soin fut de chercher un endroit pour mettre mon cheval; et -tandis que je lui préparais une litière et que mon hôte rangeait ses -moutons, sa femme alla se disposer à nous recevoir. - -En entrant dans la chaumière, je fus surpris de l'air mal propre qui y -régnait: tout y présentait l'image de la misère la plus affreuse. Je -comparais en silence ces murs enfumés aux lambris dorés des palais; et -pour la première fois, je fis de douloureuses réflexions sur l'inégalité -du sort des humains. - -Nature marâtre, disais-je en moi-même, faut-il qu'une partie de tes -enfants soient ainsi nés pour la servitude et le travail, tandis que -l'autre nage dans l'opulence au sein de la mollesse! - -Mon hôte vint m'en tirer pour prendre part à leur petit souper. Je me -place à cette misérable table, et la petite famille se range en silence -autour de moi. - -Bientôt mes tristes pensées vinrent m'y trouver; elles me suivirent -encore sur mon lit de paille. Enfin, excédé de fatigue, je m'endormis. - -Le lendemain, je me réveillai à la pointe du jour et me disposai à -partir. - -En entrant dans l'étable, je trouvai mon cheval étendu sur la litière et -rendu de fatigue. Il fallut rester. - -J'allai trouver mon hôte, et lui fis part de mon embarras. - ---Que cela ne vous inquiète pas, seigneur. J'aurai soin de votre bête, -et pendant que vous demeurerez avec nous, je tâcherai de faire de mon -mieux. - -Touché de sa bonté, je lui donnai quelques ducats, que je le forçai -d'accepter. Le pauvre homme me baisa la main, et me remercia à genoux. - -Pour passer mon ennui, je me mis à errer aux environs de la cabane, et -crainte de m'égarer, je pris avec moi son jeune garçon. - -Attiré par un charme inconnu vers une petite forêt, je m'enfonçai dans -sa sombre épaisseur et la traversai triste et pensif: bientôt je me -trouvai dans une vallée solitaire, coupée d'une petite rivière. - -A quelque distance, j'aperçus un bouquet de grands arbres qui -balançaient dans les airs leur cîme touffue, répandant sur la plaine, -dans un vaste contour, la fraîcheur et l'ombrage. Je vais me reposer -sous leur impénétrable abri. Un pâtre y avait rassemblé son troupeau -brûlé des feux du soleil. J'approche, je reconnais mon hôte et m'asseois -auprès de lui. - -J'étais charmé de l'innocence de la vie et de l'air de contentement de -cet homme. - -Si je pouvais ainsi, disais-je tout bas, finir doucement mes jours dans -quelque coin de la terre! Air pur, frugal repas, santé du corps, paix de -l'âme, précieux dons de la nature, que vous êtes préférables aux faux -biens dont le monde est si épris! Oui, c'est de ce simple mortel qu'il -faut apprendre l'art d'être heureux. Comme nous, il n'est point rongé de -désirs impuissants. Une prairie fertile est pour lui le jardin de -félicité. Ses plaisirs sont purs et ne laissent point d'amertume: moins -vifs que les nôtres, ils sont aussi plus durables. L'espérance vaine, -les regrets, le désespoir ne viennent jamais empoisonner le cours -paisible de ses jours. Pourquoi aller à grands frais chercher le bonheur -si loin, lorsqu'il est si près de nous! - -Tandis que j'étais enfoncé dans ces réflexions, un doux sommeil vint -appesantir ma paupière. Hélas! depuis longtemps je n'avais plus qu'un -repos pénible et plein de trouble. - -A mon réveil, mon hôte me présenta des fruits et du laitage, dont je fis -mon dîner, et comme le soleil n'était déjà plus piquant, j'allai ensuite -promener au bord d'un sombre rivage. - -Le chagrin n'avait fait avec moi qu'une courte trêve: bientôt il revint -m'assaillir. J'avais beau vouloir distraire ma pensée du sentiment de -mes malheurs, tout m'y rappelait, tout me retraçait la chère image de -Lucile. - -Fleurs qui émaillez la verdure, vous aimiez que sa main vous cueillît: -hélas! vous ne reposerez plus sur son sein amoureux; vous ne serez plus -entrelacées parmi ses belles tresses, vous ne porterez plus à ses sens -un parfum délicieux. Comme vous elle brillait du pur éclat de la nature: -fallait-il que comme vous elle ne brillât qu'un jour? - -Tandis que j'exhalais ainsi ma douleur, j'entendis de loin une voix -mélodieuse dont les accents plaintifs faisaient gémir les échos. Ils -excitèrent dans mon âme une surprise mêlée de joie. - -Immobile, je cherchais des yeux d'où pouvaient venir de si doux accents. -Puis j'avançai par hasard au pied d'un rocher qui me les répétait; mais -je ne pus rien démêler. - -L'émotion que ces sons me causaient avait pour moi des charmes; ils -suspendaient le sentiment de ma douleur. - - --Je ne suis pas le seul, disais-je, qui gémisse en ces lieux. C'est - sans doute la voix de quelqu'infortunée dont le coeur a besoin de - consolation. - -Après avoir longtemps joui du plaisir de l'entendre, la voix cessa. - -En voyant le soleil s'abaisser sous l'horizon, je songeai à regagner ma -cabane. Je fis remarquer à mon guide l'endroit que nous quittions, et je -me retirai à regret, enseveli dans de tristes pensées, mais moins -tristes que celles de la veille. - -Les accents de cette touchante voix retentissaient encore au fond de mon -âme; je la sentais un peu débarrassée du poids qui l'opprimait. Je ne -sais quelle émotion s'était emparée de mes sens, ranimait mon coeur -flétri et me faisait trouver ce séjour enchanteur. Je ne pouvais -souffrir l'idée de le quitter, et tout en marchant je me tenais ce -discours: - - --Tel qu'un forçat harassé de fatigue, depuis longtemps je mène une - vie agitée et remplie d'alarmes; il serait temps de goûter un peu de - repos. A présent que tous les liens qui m'attachaient au monde sont - rompus, que je suis dégoûté de ses brillantes folies, et détrompé de - ses vaines chimères, qui m'empêche de fixer dans ces lieux mon séjour, - et de m'y ménager une tranquille retraite? - -J'étais encore occupé de mes pensées, lorsque j'arrivai sous mon humble -toit, et le sommeil ne vint que fort tard en suspendre le cours. - -Le lendemain j'allai d'assez bonne heure m'asseoir vis-à-vis du pied du -rocher qui m'avait répété les accents de cette voix touchante. - -Il était déjà tard, et les échos gardaient encore le silence: mon -chagrin était extrême. Mais tout à-coup ce silence fut interrompu par -les chants de la veille. Ils me paraissaient plus distincts. - -J'avançai pour les mieux entendre; mais je fus arrêté par un large -fossé, qui entourait un parc: j'aperçus dans l'enfoncement un château -d'où je jugeais qu'ils devaient partir; ils finirent plutôt que je -n'aurais voulu. - -La nuit commençait déjà à déployer son noir manteau, et déjà je -regagnais tristement ma chaumière, lorsque cette voix plaintive éclata -de nouveau dans les airs. Je m'arrête. - - --Ha, la voilà encore! disais-je tout seul. Que j'aime à l'entendre - gémir au milieu de ce profond silence! Comme mon coeur palpite de - plaisir! Ha, si elle savait le charme qu'elle répand autour d'elle! - Tendre Philomèle, comme toi, l'âme blessée d'un trait qui la déchire, - j'essaie de tromper ma douleur. Nous envoyons ensemble nos accents - vers le ciel, et nous n'avons que les étoiles pour témoins de nos - plaintes. - -En arrivant, mon premier soin fut de m'informer du nom du maître du -château. Mon hôte ne put me le dire, quoiqu'il habitât sur ses terres; -il savait seulement qu'il était absent depuis quelques mois, d'ailleurs -il ne connaissait personne au logis que l'intendant. - -Le jour suivant, je me rendis seul au lieu accoutumé et de meilleure -heure encore. Je suivis de loin le fossé, et remarquai qu'il ne faisait -pas le tour du château, et qu'on pouvait en approcher par les derrières; -puis je m'éloignai. De toute la soirée la voix ne se fit entendre. J'en -étais affligé! - -Cette voix, disais-je en moi-même, suspendait le sentiment de mes maux. -Le ciel semblait m'avoir ménagé cette faible consolation: hélas! c'était -la seule que je goûtais encore. Je m'y suis trop abandonné, et pour me -désespérer le cruel destin m'en prive. - -Dès qu'il fit obscur, je hasardai d'aller au pied des murs qui -renfermaient cette affligée, dans l'espoir de l'entendre encore. - -Comme j'en étais fort près, j'entrevis de la lumière au travers d'une -embrasure. J'avance en tremblant, je prête l'oreille, et n'entends rien; -je veux approcher l'oeil et je ne puis y atteindre. Je cherche une -pierre pour m'élever; je la place doucement contre le mur et monte -dessus. - -D'abord je n'aperçus qu'une lampe qui brûlait. A sa pale lueur, bientôt -je crus découvrir les ruines d'un édifice antique. J'étais saisi -d'horreur à l'aspect de ce lieu lugubre où régnait un profond silence. - -Tout-à-coup une lumière plus vive y pénètre, et j'aperçois une longue -salle voûtée, toute remplie de tombeaux. Dieux! quels objets se -présentèrent à ma vue. Un petit noir portant un flambeau devançait une -femme vêtue d'une longue robe flottante et dont la face était couverte -d'un voile. Elle s'avance lentement une couronne de fleurs à la main, se -penche sur une urne cinéraire et la tient embrassée en poussant de -profonds soupirs. - -Je la contemplais en silence, le coeur saisi d'attendrissement. - -Elle resta longtemps immobile dans cette attitude; enfin elle se relève, -essuie ses yeux avec un mouchoir blanc, et couronne l'urne en prononçant -d'une voix gémissante ces paroles: - - «Il n'est plus, lui qui n'aurait jamais dû mourir! son coeur - bienfaisant était l'ami de tout le monde, et il a eu à redouter la - haine. Dans le temps même qu'il prenait plaisir à pardonner, il est - tombé sous les coups de la vengeance! Ah! partout où la renommée - portera son nom et dira sa mort, il recevra les regrets des âmes - sensibles! La joie est tarie pour jamais au fond de mon coeur; il - n'est plus pour moi d'autre plaisir que de m'attendrir sur son sort et - de venir penser à lui au milieu des tombeaux. Que ne peut-il voir - couler mes larmes, entendre mes gémissements, recevoir mon âme prête à - s'envoler! Hélas! j'espérais que ses mains me fermeraient les yeux, et - c'est moi qui ai recueilli ses cendres. Chère ombre, accepte ces - derniers devoirs que te rend mon amour.» - -Ciel! quelle émotion inconnue parcourait mes veines, à l'ouïe de ces -paroles. Mes organes étaient enchaînés de plaisir, mon coeur défaillait -de joie, je m'arrêtai un instant pour recueillir mon âme, je croyais -entendre Lucile. - -Mais soudain l'image de Lucile dans les bras de la mort se présente à -mon esprit; une secrète horreur parcourt tout mon coeur, mon sang se -glace, une sueur froide coule de mon front, un tremblement involontaire -me saisit, mes genoux se ploient et je tombe sans connaissance. - -Au bout de quelques heures, je reviens de mon évanouissement. Je ne sais -où je suis. A demi-éveillé, je porte mes mains engourdies autour de moi -et trouve la terre humide. Je lève les yeux et j'aperçois les étoiles; -je me crois dans un enchantement. Enfin, comme un homme qui sortirait -d'un rêve douloureux, je me reconnais. - -Le froid m'avait saisi, j'étais mal à mon aise, je voulais me mettre sur -la pierre qui m'avait servi de marche-pied; mais à peine pus-je me -remuer. J'avais envie de me retirer, mais comment faire la route? Et -quand j'en aurais été en état, comment reconnaître mon chemin? - -Il fallut donc attendre l'aube du jour. Elle arrive enfin. - -Je me lève avec difficulté, mes jambes fléchissent sous mon corps, et je -marche en chancelant. - -J'étais à peine hors de l'enceinte du château, que le soleil se leva. -Cherchant les endroits où il donnait, je venais d'atteindre une petite -colline, lorsque les forces me manquèrent tout d'un coup; je ne pus plus -avancer, je m'assis. - -Exposé à la douce chaleur des rayons naissants, peu à peu je me sens -revivre; déjà je puis me lever, et je gagne à pas lents mon humble -asile. - -Bientôt la fatigue m'oblige de me reposer; je me couche un instant sur -un talus au bord d'un grand chemin, rêvant à ma triste aventure. - -Peu après, je me vois entouré de cinq cavaliers. C'étaient des Russes. -Ils s'étonnent de me voir là, je les regarde avec la même surprise. - - --Ami, me dit l'officier qui était à leur tête, levez-vous; il faut - nous suivre, vous êtes notre prisonnier. - -A l'instant, trois mettent pied à terre, me désarment et m'entraînent. - - --Cruels, m'écriai-je, laissez-moi! vous voyez que je n'ai plus de - forces. - - --Hé bien, vous aurez un de nos chevaux. - -En même temps, ils me firent prendre un peu d'eau-de-vie et m'aidèrent à -monter. Ma douleur se ranime avec mes forces. - -Nous partons. - -Le spectacle de la veille se retrace à mon esprit, et mes yeux se -tournent malgré moi vers l'endroit où s'était passée cette lugubre -scène. - -Me voilà en chemin au milieu de ces barbares. Ils me faisaient mille -questions, je gardais le silence. - -Vers midi, nous arrivâmes dans un petit hameau. Fiers de leur proie, ils -se livrent à la joie: rangés autour d'une table et la coupe à la main, -ils entonnent leurs chansons brutales, m'invitent à boire et semblent -encore vouloir insulter à mon infortune. - -Toute la journée le soleil les vit à leur débauche. - -Cependant je cherchais à charmer ma tristesse: mais la réflexion ne -servait qu'à empoisonner le sentiment de mes maux. - - --Quel enchaînement de malheurs! me disais-je sans cesse. Hier encore, - je pouvais du moins dans cette solitude, trouver quelque faible - adoucissement à ma misère: aujourd'hui je n'ose même donner un libre - cours à ma douleur. La fortune ne se lasse point de me poursuivre: - chaque jour me trouve plus malheureux. Comme je sens les blessures de - mon âme s'envenimer! Comme mon caractère s'aigrit! Autrefois j'aimais - à voir chacun avec un air gai et content. A présent, je ne puis - souffrir de visage joyeux; je voudrais voir gémir tout le monde autour - de moi. A quel affreux état je me vois réduit! Cruels ennemis, - laissez-vous toucher à mes larmes, et plutôt que de me retenir captif, - percez-moi le sein! - -Les voilà qui vont se livrer au sommeil. Que ne peut-il aussi m'arracher -à mes noirs soucis. Depuis longtemps les plaisirs se sont envolés; si du -moins la paix m'était laissée, mais elle me fuit maintenant; et dans -l'excès de mes maux, il ne me reste plus aucune consolation. - -Heureux ceux qui, frappés dans les combats, ont abandonné leur dépouille -à la mort et quitté le malheureux théâtre de la vie! - - -_En continuation._ - -Ma vie, cher Panin, n'est qu'un continuel tissu de tristes aventures. Je -ne suis pas plutôt échappé à un malheur, qu'un autre plus cruel -m'attend. Toujours persécuté par le destin, chargé de peines, voilà mon -lot. - -Hier matin, l'officier qui me tenait prisonnier m'annonça qu'il allait -me conduire à Lublin, pour me remettre à son commandant. - -Depuis que j'étais sous sa garde, j'avais refusé toute espèce de -nourriture: il me pressa de prendre quelque chose avant de partir. - -Dès les huit heures, nous tînmes la route de Lublin. - -Comme nous traversions un petit taillis, en tournant un coude que fait -le chemin, nous aperçûmes à quelque distance une troupe à cheval: mes -Russes s'arrêtèrent tout court; ils reconnurent l'uniforme ennemi, -prirent la fuite et me laissèrent avec celui dont j'avais la monture. - -Bientôt je me vis entouré d'une troupe de confédérés. C'était le Palatin -de Mazovie avec ses gens, qui revenait de l'armée. - -Il s'avance vers moi, me reconnaît, et n'est pas moins surpris de cette -rencontre, que j'en étais charmé. - -Après le récit de mon aventure, il se félicite d'être mon libérateur. Il -me demanda si j'allais rejoindre mon corps. Je lui avouai que ce n'était -pas là mon dessein. - - --Hé quoi, reprit-il, abandonnez-vous ainsi votre père? - - --Mon père est en Turquie, où il n'a pas besoin de moi, et où il n'a - que faire lui-même: plût au ciel qu'il n'eût jamais songé à prendre - part aux dissensions qui désolent ce malheureux pays! - - --Vous ne savez donc pas qu'il est de retour et qu'il a rejoint son - parti? - - --Non vraiment. - - --Étonné de ne pas vous trouver, il craignait que vous ne fussiez - resté sur le carreau dans quelque affaire; mais ayant appris que vous - vous étiez retiré, il a témoigné beaucoup de mécontentement. - - --Je le crois. - - --Je voudrais n'avoir rien d'autre à vous apprendre, mais quelque - désagréable qu'il soit d'annoncer de fâcheuses nouvelles, je dois - encore vous dire que deux jours après son arrivée, il s'est trouvé - dans un léger engagement où il a reçu une assez grande blessure, qui - n'aura cependant point de mauvaises suites. Lors de mon départ, il - s'est retiré à Derasnia, et doit y rester jusqu'à ce qu'il soit - rétabli. - -Cette nouvelle qui probablement ne m'eût pas fort affecté il y a cinq -mois, me jeta dans de vives alarmes. Il m'importait assez peu que mon -père désapprouvât ma conduite, mais je ne pouvais supporter l'idée qu'il -fût en danger, et je me déterminai sur-le-champ à l'aller joindre. - -Que le coeur humain est un mystère profond! Il me semble que je sens -pour mon père un attachement qui ne m'était pas ordinaire: à mesure que -mes amis me sont enlevés, ma tendresse se resserre sur ceux qui me -restent. - -Je vole à son secours. - - -_P. S._ Je viens d'écrire à mon oncle de ne pas être inquiet sur mon -compte. - -Le Palatin a eu la bonté d'envoyer un de ses gens pour m'amener mon -cheval de chez le berger, et de me donner un de ses domestiques pour -m'accompagner jusqu'à Derasnia. - -De Bistapiec, le 13 août 1770 - - - - -LVIII - -DU MÊME AU MÊME. - - -A Pinsk. - -A mon arrivée, j'ai trouvé mon père hors de danger. Sa blessure, quoique -assez légère, se trouve malheureusement logée dans une partie fort -délicate. - -Je m'attendais qu'il me témoignerait quelque mécontentement, de ce que -j'ai abandonné son parti: mais il ne m'en a pas ouvert la bouche. - -J'ai retrouvé ici quelques connaissances. - -Notre armée est fort éclaircie. La plupart des confédérés paraissent -dégoûtés de cette ligue. Ils craignent les Autrichiens qui ont déjà -pénétré dans nos provinces limitrophes, et qui font mettre bas les armes -à tous les factieux qu'ils rencontrent. Ils se plaignent aussi des -brigandages commis. Ils en ressentent à leur tour les funestes suites: -mais ils le méritent; car ils ont été les premiers à donner l'exemple de -ces horreurs. - -Si le Dieu des combats était juste, il y a longtemps qu'ils auraient dû -être tous exterminés. - -De Derasina, le 20 août 1770. - - - - -LIX - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -Je viens de recevoir réponse de l'ami de Gustave. - -Après s'être retiré du parti des confédérés, Potowski est allé rejoindre -son père qui depuis peu est de retour de Turquie. - -Il doit être à présent arrivé à Derasnia, et y rester quelque temps. -Voici le moment de faire jouer mes ressorts. - -J'envoie ordre à Sansterres de s'équiper immédiatement en cavalier, et -d'aller, sans délai, à la découverte de Gustave. - -Lorsqu'il l'aura découvert, je lui enjoins de se trouver comme par -hasard sur ses pas, et de lui apprendre la mort de Lucile. - -Sansterres est précisément l'émissaire qu'il me faut; il connaît -Gustave, il est rusé, je lui fais sa leçon, et j'espère qu'il s'en -tirera bien. - -Dès qu'il se sera acquitté de sa commission, je lui recommande de m'en -donner avis, et je n'oublie pas de lui promettre de récompenser son -zèle. Certainement, il ne me trouvera pas ingrate si j'ai lieu d'en être -contente. - -Tu vois que je suis à l'affût des événements pour me diriger en -conséquence. Si je ne craignais qu'il n'y eût de la cruauté à se réjouir -de l'infortune d'autrui, je te dirais au sujet de la dévastation de la -terre d'Osselin: _A quelque chose le malheur est bon._ - -De Lomazy, le 20 août 1770. - - - - -LX - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Hélas! il n'est que trop certain que Lucile n'est plus! - -Comme j'étais de garde hier matin dans un quartier de Derasnia, -j'observai à peu de distance un homme qui avait sans cesse les yeux -attachés sur moi. J'avais quelque idée de l'avoir vu: mais c'était une -idée confuse, que je ne pouvais démêler. - ---Vous ne m'êtes pas inconnu, lui dis-je en l'abordant; mais je ne puis -vous remettre. - -Il me fixa attentivement et porta sa main à son front, comme un homme -qui, à son réveil, cherche à se rappeler le songe qui a disparu, puis il -s'écria soudain: - - --Vous êtes le fils du comte Potowski, qui veniez si souvent autrefois - chez le staroste de Walke, jouer avec nos jeunes messieurs? Comme vous - voilà grandi! Il y a si longtemps que je ne vous ai vu, que je ne - m'étonne pas si j'ai eu tant de peine à vous remettre. Hé quoi! ne - vous souvenez-vous plus de Sansterres? - - --Sansterres, c'est toi! j'ai plaisir à te revoir; donne-moi donc des - nouvelles de tes jeunes messieurs. - - --Ma foi, cela me serait un peu difficile. Je ne suis plus avec eux; - il y a sept ans que je passai au service du comte Samoski; dès-lors, - j'ai toujours résidé avec le vieux papa, dans une de ses terres, qui - n'est pas fort éloignée de celles du comte Sobieski. - - --Du comte Sobieski! Aurais-tu donc connu la comtesse et sa fille? - - --Je les ai vues plusieurs fois au château; et même peu de temps avant - leur désastre. - - --Ah! mon cher Sansterres, que leur est-il donc arrivé? - - --Hélas! les confédérés, qui couraient ravageant les provinces, ont - brûlé leur château, et l'on ne sait ce qu'est devenue la famille. - -A ces mots, les yeux fixes et attachés à la bouche de cet homme, je -reste immobile; un frémissement d'horreur parcourt et glace tout mon -sang, mes esprits sont arrêtés et ma vie suspendue. - - --Comme vous pâlissez, monsieur? reprit-il. Je vous ai donné là - quelque fâcheuse nouvelle: j'en suis bien mortifié. - -Je fus longtemps à pouvoir parler; enfin, je recouvrai l'usage de la -voix et lui répondis: - - --Ha! Sansterres, je connaissais particulièrement la famille; je suis - au désespoir de ce qui leur est arrivé; mais ne me cache rien, je te - prie. Ne dit-on rien de circonstancié? - - --Le bruit court qu'un jeune seigneur du parti du père lui avait - demandé sa fille en mariage et l'avait obtenue: mais elle n'y voulut - jamais consentir. Pour se venger, l'amant se jeta dans le parti - opposé; il prit des liaisons avec une troupe de confédérés et vint un - soir à la tête de ces misérables pour l'enlever. Quoi! vous pleurez, - monsieur? Je ne veux pas aller plus loin. - - --Achevez, de grâce. - - --Comme ils s'emparaient des ponts on les aperçut; l'alarme se - répandit, on tira sur eux quelques volées de canon, mais on ne put - leur résister, car le comte était absent et l'on ne songea plus qu'à - fuir. La comtesse et sa fille, déguisées en servantes, voulurent se - sauver parmi la foule: elles furent tuées sur le seuil d'une porte - dérobée. On força le château, et tandis que l'amant parcourait les - appartements pour trouver sa maîtresse, les autres pillèrent, - saccagèrent, passèrent tout au fil de l'épée, et finirent par mettre - le feu au palais. Tous ceux qui étaient sur la terre furent enveloppés - dans ce désastre: un seul domestique échappa, et c'est lui qui en a - donné la nouvelle. Bientôt cette nouvelle se répandit, vola de bouche - en bouche, et chacun versait des larmes à l'ouïe du sort de ces - infortunés. - -Ha! cher Panin, toutes les plaies de mon âme se sont r'ouvertes à la -fois, et l'espoir vient de s'éteindre pour toujours au fond de mon -coeur. - -Elle n'est plus! Des barbares l'ont arrachée à la vie! O ma Lucile, -quelles idées s'offrent à mon âme éperdue! J'entends tes derniers -gémissements! comme ils percent mon coeur! Je te vois expirante sous le -glaive, et la cruelle mort effaçant ces traits majestueux, ces grâces -touchantes! - -O mon âme!... - -Je n'en puis plus!... la douleur consume tous les liens de ma vie. Dans -l'excès de mon désespoir, j'éprouve les longs déchirements d'une -séparation éternelle. Je me sens mourir par degrés et m'avance en -souffrant vers le terme de mes jours. - -Cruel destin, retire ce souffle de vie qui m'anime encore; je n'ai plus -la force de souffrir. - - - - -LXI - -DU MÊME AU MÊME. - - -Le temps ne semble s'écouler que pour mesurer la longueur de mes -souffrances. C'est en vain que je change de situation et de lieu; le -calme ne renaît point dans mon âme agitée. - -La pensée me tourmente sans relâche. La cruelle, loin de me transporter -dans l'avenir pour m'y consoler, me ramène sur le passé pour déchirer -mon coeur par le souvenir de ces biens qui ne sont plus. Soigneuse à me -chercher partout des chagrins elle me promène dans ces lieux, témoins -autrefois de mes plaisirs, et ne m'y montre qu'un désert, où leur -fantôme est resté pour tourmenter ma mémoire. Elle me présente les -richesses évanouies des héritages de mes pères et les débris de ma -fortune; elle me fait errer tristement autour des tombeaux de mes amis -et fait passer devant moi leurs ombres mélancoliques; elle me traîne -sous les ruines de ce palais où est ensevelie Lucile! Ha! quel trait -elle vient d'enfoncer dans mon coeur! Que me reste-t-il maintenant pour -me faire supporter le fardeau de mon existence? - -Quel sombre avenir s'ouvre devant moi! Quel vide affreux dans mon âme! -Autrefois, caressé de la fortune, environné d'amis, chéri d'une -maîtresse chérie, je me trouve dans un aride désert, et c'est dans ce -désert que je dois traîner les restes languissants de ma vie. - -Hélas! que n'ai-je trouvé la mort lorsqu'un fer meurtrier me perça le -sein? et qu'ai-je gagné à lui échapper, que le triste privilége de -souffrir plus longtemps? - -Du matin au soir, deux ruisseaux de larmes coulent sur mes joues -flétries, et chaque instant vient en grossir le cours. Ha! j'ai beau en -verser, je n'en peux épuiser la source. - - -_P. S._ Nous fuyons comme des lâches devant les troupes des puissances -médiatrices, et nous nous retirons dans le coeur du royaume. - -Demain, nous partirons de Derasnia pour Krasilow où mon père a dessein -d'attendre son entier rétablissement. - - - - -LXII - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -Tout concourt à couronner mes voeux. Sansterres a parfaitement rempli le -but de sa mission. Gustave est à Krasilow. Je me dispose à aller le -trouver. - -Le voilà dans mes filets! - -Tu me diras peut-être que je ne suis pas au bout? En vérité, voilà un -grand embarras! Lorsqu'un amant a perdu sa maîtresse et qu'une jolie -femme se trouve sur ses pas, lui fait même quelques avances, est-il -besoin d'un miracle pour qu'il en devienne amoureux? Suis-je donc si -déchirée, que je ne puisse plus faire de conquêtes? - -Mais il faut prendre congé de Lucile. Sa mélancolie n'est plus si noire. -Le temps, mieux que tous nos soins, est parvenu à guérir les plaies de -son coeur. Elles ne sont pourtant pas encore fermées. Souvent elle -exhale sa douleur par des chants plaintifs: mais cela me touche assez -peu. - -Elle continue aussi à aller pleurer sur les tombeaux; elle a même fait -élever une urne cinéraire en mémoire du prétendu défunt, et quand je la -vois ainsi s'attacher à cette ombre, peu s'en faut que je n'éclate de -rire. - -Ce matin, je suis entrée dans sa chambre, après avoir composé mon -extérieur de mon mieux. - - --Chère Lucile, lui ai-je dit du ton le plus pénétré que j'ai pu - trouver, nous touchons au moment d'être séparées peut-être pour - toujours; il m'en coûte infiniment de vous quitter, mais il faut obéir - à la nécessité. Adieu, n'oubliez jamais une tendre amie. - -Et je m'efforçai de répandre quelques pleurs. - - --Hélas! il ne me restait d'autre consolation que celle de vous - posséder. J'aimais à épancher ma douleur dans votre sein; votre tendre - amitié adoucissait un peu les noirs soucis qui rongent mon coeur, et - il faut que je vous perde! Infortunée que je suis, s'écria-t-elle en - poussant un profond soupir. - -Ses yeux se remplirent de larmes, et elle en arrosait mon cou qu'elle -tenait embrassé. - -Te l'avouerai-je? Ces paroles étaient autant de traits qui me perçaient -l'âme. La honte couvrait mon visage et mon coeur était déchiré de -remords, qui la vengeaient en secret de mes artifices. - -Je me trouvais indigne du nom d'amie qu'elle me donnait en me pressant -tendrement contre son sein. Je n'osais plus mêler mes feintes caresses à -la sincérité de ses regrets: je me serais même arrachée de ses bras si -je l'eusse osé. Dans ce moment je sentais tout l'avantage qu'a la vertu -sur le vice. - - --Quelle candeur, quelle tendresse, quelle générosité que la sienne! - me disais-je en secret. Ha! malheureuse Lucile! si tu connaissais - cette perfide amie que tu tiens embrassée, tu reculerais d'horreur! - -Mon coeur était en proie à mille cruels mouvements; mais la honte les -étouffait tous. Je rougissais de la bassesse de mes procédés, je -rougissais des caresses de Lucile, je rougissais de mes pleurs. - - --Ils ne sont, pensais-je, qu'un indigne artifice. Quoi! sans intérêt - pour elle, je l'arrose de larmes!... - -Mes joues étaient comme de feu. Pour lui dérober ma confusion, -j'enveloppai mon visage de mon mouchoir et je fus cacher dans un coin de -la chambre mon trouble et mon embarras, qu'elle prit pour un excès de -douleur. - -Ainsi, jusqu'au dernier moment, elle était dupe de ma duplicité. - -Peu après je partis, trop satisfaite d'aller loin d'elle finir mes -obscures intrigues. - -Quelle faible créature je suis, diras-tu, Rosette, de n'avoir pu encore -triompher du préjugé! - -D'Opalin, le 8 septembre 1770. - - - - -LXIII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Voici l'heure où la garde veille autour des soldats endormis, et elle me -trouve encore les yeux ouverts sur mes malheurs. - -Doux sommeil! dont le baume répare la nature épuisée! Hélas, il -m'abandonne! il fuit les malheureux, il évite la demeure où il entend -gémir et va se reposer sur des yeux qui ne sont point trempés de larmes. - -Je voudrais faire quelque trêve à mes chagrins, distraire ma pensée du -sentiment de mes maux, et parcourir un instant les scènes de la vie. - -Quel théâtre de tristes vicissitudes que cette terre! Chaque heure -enfante quelque révolution nouvelle. Les astres malfaisants qui roulent -sur nos têtes, entraînent tout dans le tourbillon de leur inconstance. -Le destin impitoyable va moissonnant nos plaisirs à mesure qu'ils -naissent, et se fait un jeu cruel de détruire notre bonheur. - -Avec quelle rapidité j'ai vu le mien s'évanouir! Dans les jours fortunés -de ma jeunesse, de quelles riches couleurs je me peignais l'avenir! Ce -n'étaient que riants tableaux, perspectives agréables, jouissances -enchanteresses; que plaisirs sur plaisirs dans un long enchaînement. -Avec quelle ardeur je me transportais dans ce charmant séjour qu'avait -paré mon imagination. Que j'aimais à reposer sous ces berceaux formés -par l'espérance! Heureux délire! douces illusions! brillantes chimères! -qu'êtes-vous devenus? De cette félicité dont mon âme était enivrée, que -me reste-t-il à présent, qu'un triste souvenir? - -Que les temps ont changé! Tout-à-coup réveillé au bruit des discussions -civiles et du cliquetis des armes; entraîné par la fière Bellone loin -d'une délicieuse demeure, arraché des bras d'une maîtresse chérie et du -sein des plaisirs; atteint d'un fer meurtrier, errant de provinces en -provinces, vil jouet de la fortune; j'ai vu mon bonheur s'évanouir comme -un songe. - -De quelles pensées amères ma douleur se repaît! De quelles peines -cruelles sont suivis mes transports! O ma fortune! ô mes amis! ô ma -Lucile! frappé de terreur, lorsque je viens à jeter les yeux sur moi, je -frémis en me voyant si misérable. - -Ha! mes maux sont en trop grand nombre, pour leur donner à chacun un -soupir! - - - - -XLIV - -DU MÊME AU MÊME. - - -A Pinsk, - -Hier, mon père, qui se trouve entièrement rétabli, me proposa de prendre -l'air avec lui. Nous allâmes promener dans un petit bosquet aux environs -de la ville. - -D'abord, il me parla de choses indifférentes; puis, il me tint ce -discours: - - --Mon fils, vous avez abandonné le corps pendant mon absence: si vous - l'aviez fait par lâcheté j'en serais au désespoir; mais je ne puis - attribuer votre désertion à un manque de coeur, puisque vous portez - d'honorables marques de courage. Quelles pouvaient donc être vos - raisons? - - --L'horreur que m'inspirait cette fureur brutale qui, sous le beau nom - de valeur et de gloire, va follement ravageant le monde, et la honte - de me trouver parmi des scélérats qui, pour des riens, portent partout - le fer et le feu, égorgent sans pitié le malheureux sans défense et ne - connaissent rien de sacré. - - --Venez, mon fils, que je vous embrasse. Ces sentiments vous font plus - d'honneur encore que les blessures que vous avez reçues. Je veux à mon - tour vous ouvrir mon coeur. Je suis entré dans le parti des confédérés - peut-être un peu trop à la légère, mais le temps et la réflexion m'ont - enfin dessillé les yeux. Vous le dirais-je? J'augure mal des suites de - cette guerre, et je saisirai la première occasion de me retirer; dès - ce moment je ne vous fais plus un devoir de rester auprès de moi. Vous - êtes libre. - - A ces mots, je lui sautai au cou pour l'embrasser. - - --En passant dans l'étranger, poursuivit-il, j'ai eu lieu de comparer - leurs usages aux nôtres et de remarquer bien des choses qui échappent - à ceux qui ne voient que des yeux de l'habitude. Vous savez quels ont - été les succès des armes ottomanes: j'en ai honte et pour eux et pour - nous. Mais voilà, à présent, que nous avons sur les bras toutes les - forces de la Russie; peut-être aurons-nous encore bientôt toutes - celles de la Prusse et de l'Empire; et, certes, il n'en faut pas - autant pour nous réduire. - - Nous n'avons point d'armées régulières à opposer à des troupes - réglées. Nous n'avons que de la cavalerie, toujours peu en état de - résister à l'infanterie. Nos cavaliers ne sont même que des troupes - légères qui ne savent pas combattre en corps. Dans une action on les - voit soudain fondre sur l'ennemi; puis disparaître avec une égale - rapidité. Ils peuvent tout au plus passer pour de petits engagements: - mais ne sauraient tenir en bataille rangée. Que feraient leurs - pistolets et leurs sabres contre la bayonnette, le fusil, le canon? Je - ne dis rien de leur manque de discipline et de leur licence, qui les - rendent plus semblables à des brigands qu'à des guerriers. S'il y a - peu à conter sur les combattants, il y a moins à conter encore sur les - chefs. Le poste de général est toujours très-épineux, il faut du - mérite pour le remplir dignement: et chez nous plus que partout - ailleurs. Outre une profonde connaissance de la guerre, il exige - encore le talent d'un politique consommé. Effectivement, quelle - difficulté n'y a-t-il pas à se ménager parmi tant de chefs jaloux des - uns des autres et à tirer parti de tout? Mais on a beau examiner ceux - qui sont à la tête des confédérés, on n'en trouve aucun qui ait les - talents requis. Pour s'en convaincre, il n'est pas nécessaire de les - passer tous en revue: tenons-nous-en aux plus capables; je parle de - Poulowski et de Birinski. Celui-ci connaît assez le métier de la - guerre, mais il est d'un naturel ardent et emporté. Il ne faut rien - trouver d'impossible, quand il ouvre un avis. Il est d'ailleurs - opiniâtre et superbe; jamais les revers de la fortune ne purent - l'humilier et jamais il ne profite des leçons de l'expérience. L'autre - au contraire est assez souple, assez prévenant, assez caressant; mais - il n'a aucune de ces qualités qui peuvent assurer le succès des - grandes entreprises. Il ne sait point distinguer le mérite, il ne sait - point avoir recours aux lumières d'autrui, il se livre à son instinct - sans réflexion et suit toujours ses petites idées. Les autres ne - s'étudient qu'à les traverser. En toute occasion ils les contredisent, - méprisent leurs avis, et cherchent à les rendre odieux à tous les - confédérés. Ainsi, comme si les Dieux s'étaient mêlés de nos - querelles, pour nous confondre, le courage a été ôté à nos soldats et - la sagesse à nos généraux. Le peu de mérite des chefs et le manque - d'harmonie entre les officiers, joints à la licence et au défaut de - discipline des soldats ne sauraient donc manquer de ruiner nos - affaires. Mais que dis-je, ne le sont-elles pas déjà? Vaincus par nos - propres dissensions, pour triompher de nous, l'ennemi n'a plus qu'à se - montrer. L'ignorance et la lâcheté des confédérés me dégoûtent: leur - cruauté et leurs excès barbares me révoltent. Ils ne savent que - dévaster, piller, assassiner. Semblables à des bêtes féroces, qui vont - de tout côté, égorgeant les faibles troupeaux. Ceux mêmes qui - paraissent les plus braves n'ont pas assez de courage pour vaincre - sans trahir. Il faut que je vous fasse part d'un trait qui vient de se - passer sous mes yeux. Le Palatin de C..., dont le parti avait été fort - affaibli dans la dernière rencontre, s'était retiré près de Trombula - avec les débris de sa petite armée. Après avoir reçu quelque renfort, - il forma le dessein de surprendre à son tour l'ennemi. Tandis qu'il se - disposait à l'exécuter, un transfuge vint lui offrir d'en assassiner - le commandant. Il disait avoir des intelligences secrètes pour entrer - à toute heure dans sa tente. Le Palatin communiqua cette affaire dans - un conseil de guerre, sur quoi le Castellan de P... représenta le - fâcheux état de nos affaires, opina qu'il ne fallait pas laisser - échapper une occasion aussi favorable. Ce lâche conseil aurait dû - couvrir de honte son auteur: mais pourriez-vous le croire? presque - tous y applaudirent. Indigné de cette ouverture, je fis les derniers - efforts pour les ramener.--«Quoi donc, leur dis-je, nous ne sommes pas - encore réduits aux dernières extrémités; et quand cela serait, - n'avons-nous plus le coeur de chercher notre salut dans nos armes? - Combattons, mourons s'il le faut, mais rejetons cet indigne conseil. - Oui quand aucun de nous ne devrait échapper; mieux vaut cent fois - périr que de triompher par de tels moyens. Pour moi je n'aime pas - assez la vie pour vouloir la conserver à ce prix.» Mes efforts furent - vains: les lâches refusèrent de se rendre. C'en est fait: je les - abandonne, je partirais même sur-le-champ, si je ne devais avoir des - ménagements pour votre oncle Stanislas, qui est encore un des plus - passionnés. Mais je trouverai bien moyen de prendre congé de lui. Je - vous le répète donc, mon fils: Partez quand vous le voudrez, je ne - vous retiens plus. - - --Non, mon père, lui répondis-je en l'embrassant. Je ne vous quitterai - point: tant que vous resterez, je partagerai vos hasards. - -Il se passa alors entre nous une scène assez attendrissante. Je sentais -renaître je ne sais quoi de calme au fond de mon coeur. - -Cher Panin, cette douce impression dure encore. Lorsque je fus obligé -d'abandonner Varsovie il me semblait avoir perdu mon père: aujourd'hui -il me semble l'avoir retrouvé. - -De Krasilow, le 10 septembre 1770. - - - - -LXV - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -Je touche au moment de voir ce que j'ai de plus cher au monde. Me voici -en équipage de cavalier à l'endroit que Sansterres m'a indiqué. - - --C'est là, disais-je en approchant, qu'est l'objet de mes plus douces - espérances. - -Mon coeur palpitait de plaisir et je ne me sentais pas d'impatience -d'arriver. - -J'arrive enfin. Après quelques recherches, j'apprends que Gustave est -dans les environs: mes voeux paraissent remplis. La nuit tombe, je -soupire après le lever du soleil. Qu'il me parut tardif! - -Quoique fatiguée, le sommeil ne vint pas de longtemps se poser sur mes -yeux: l'amour les tenait ouverts, un doux espoir flattait mes désirs, et -mon esprit se livrait aux plus agréables idées. - -Déjà je croyais avoir l'avant-goût de ces nuits délicieuses dont le -charme attache les amants; je croyais ressentir ces transports -ravissants de deux coeurs amoureux. Mon âme nageait dans la joie: enfin -au milieu des pensées délicieuses qui m'occupaient, le sommeil s'empara -de mes sens. L'image de Gustave me poursuivit dans le sein du repos. - -Mais quelles illusions abusèrent alors mon esprit! Je croyais être -transportée dans un séjour enchanté. J'y attendais Gustave sur un lit de -roses au pied d'un grand arbre touffu. - -Près de moi un ruisseau d'une onde plus pure que le cristal fuyait en -murmurant; tandis que les oiseaux cachés sous le feuillage remplissaient -les airs de leurs chants amoureux. - -Une troupe de petits génies m'environnaient; les uns me présentaient -toutes sortes de fruits exquis, les autres m'offraient des guirlandes de -fleurs: tandis que les grâces étaient attentives à me servir et que des -nymphes légères et à demi nues dansaient autour de moi sur un tapis de -verdure émaillé de violettes et d'amarantes. - -L'Amour était caché derrière un buisson de myrthe, qui me décochait un -trait, en souriant d'un air malin. - -Mon âme était enivrée de volupté. Remplie d'une impatiente ardeur, je -soupirais après mon amant. - -Il arrive enfin, il s'avance vers moi, je m'élance vers lui, je veux -l'embrasser, mais il s'éloigne à l'instant, je cours pour l'atteindre, -il fuit toujours et semble se jouer de mes feux. Enfin je vois que je -poursuis une ombre impalpable, qui s'obstine à me fuir. - -Tout-à-coup cette scène changea, et je me vis dans une sombre forêt. - -A quelques pas était une grotte obscure. Une main invisible m'y entraîna -malgré moi. A mesure que je m'y enfonçai, je découvris, à la sombre -lueur de quelques flambeaux, des furies, leur fouet à la main. A leur -approche je fus saisie de terreur. - -J'étais dans une cruelle agitation, rien n'égalait mon trouble; je -m'éveillai enfin, et me trouvai dans mon lit baignée de sueur et de -larmes. - -On dit que les songes ne sont que de vaines illusions: cependant, je te -l'avoue, celui-ci m'attriste. - -De Krasilow, le 16 septembre 1770. - - - - -LXVI - -DE LA MÊME A LA MÊME. - - -A Biella. - -Ah! Rosette, je l'ai vu ce cher ami. Mais qu'il m'a paru changé! Son -teint se ressent du hâle. Il n'a plus ces grâces délicates qui sont -comme la fleur de la première jeunesse. A cet air ouvert et riant qu'il -portait partout, a succédé une douce langueur qui lui donne un air plus -tendre. Il est moins beau, mais il est plus intéressant. - -A sa vue j'ai senti les plus vives émotions. L'idée de tout ce qui -pouvait retarder mon bonheur m'était insupportable: mais plus mon -impatience était grande, plus je sentais la nécessité de dissimuler. - - --C'est à Rosisce, disais-je, que l'amour m'attend. Là, comme seuls - dans l'univers, nous serons tout l'un pour l'autre. Il m'a toujours - témoigné de l'amitié; et de l'amitié à l'amour, le pas est glissant à - notre âge. Mais il faut lui cacher mon dessein; s'il le pénètre je - suis perdue. Le conduire dans mes terres? L'entreprise est délicate et - pleine d'obstacles. - -Après avoir mis mon esprit à la torture pour trouver des expédients, je -m'avisai enfin de celui-ci: - - --Brunissons un peu ce teint de lys, ce cou d'ivoire, ces mains - blanches; imitons une moustache naissante, prenons un nom qui puisse - lui être connu, allons le chercher sous cet habit militaire, et - tâchons de lier avec lui. Il est malheureux, son coeur a besoin de - consolation; en flattant sa douleur, nous pourrons réussir à gagner sa - confiance: et puisqu'il ne porte les armes qu'à regret, affectons la - même aversion pour le métier de la guerre. - -Dès le lendemain je mis mon plan à exécution. - -J'épiai Gustave, et saisis toutes les occasions de me trouver sur ses -pas. Il avait coutume d'aller seul promener dans un petit bois hors la -ville. J'y allai aussi. - -L'image de l'affliction a des charmes pour les malheureux. Je pris un -air triste, Gustave le remarqua, et bientôt il rechercha lui-même ma -compagnie. Je parvins à la lui rendre agréable; puis nécessaire. Prenant -conseil de la situation de son âme, j'affectai du dégoût pour le métier -des armes. Il me confia le dessein qu'il avait de se retirer: je lui fis -un pareil aveu. - -Je l'invitai à venir avec moi passer quelques jours à la campagne d'un -proche parent. Je lui dis que cette campagne se trouvait sur sa route, -et je l'engageai enfin à m'y suivre. - -Nous voilà en chemin; mes gens étaient prévenus, nous arrivons, on nous -sert quelques rafraîchissements; et comme il me paraissait fatigué, je -l'ai pressé de prendre un peu de repos jusqu'à l'heure du souper. En -attendant j'ai fait mes préparatifs. Tout a été bientôt en ordre. - -Quoique fatiguée moi-même, je ne puis fermer l'oeil; les moments qui me -restent jusqu'à ce qu'il descende, je ne saurais mieux les employer qu'à -t'informer de mon équipée: un peu de patience et je t'en apprendrai le -succès. - -De Rosisce, le 24 septembre 1770. - - - - -LXVII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -Oui, elle vit encore, ma Lucile; mes yeux l'ont vue, mes mains l'ont -touchée, mes bras l'ont pressée contre mon sein amoureux. Ha! je me sens -renaître, les chagrins fuient devant moi, le souvenir de mes maux s'est -évanoui comme un rêve douloureux, mon coeur flétri par la tristesse -s'épanouit de joie et ne s'ouvre plus qu'à la douce impression du -plaisir. Que ces premières émotions sont vives! Dieux! quel frémissement -enchanteur parcourt toutes mes veines? Quelles secousses délicieuses -agitent mon âme? De quel torrent de volupté je suis inondé! - -Arrêtez! arrêtez, heureux transports, plaisirs douloureux! je suis trop -faible; mon coeur se fond, je succombe! Puissances du ciel! aidez-moi à -supporter le sentiment de mon bonheur. - -Bénie soit à jamais la main bienfaisante qui m'a conduit sur les bords -riants de cette prairie où j'ai retrouvé la paix de mon âme! - -Mais qu'elle est changée, ma Lucile! semblable à une belle fleur que le -soleil a flétrie, et qui laisse encore juger dans sa langueur de tout -l'éclat qu'elle avait le matin, ses beaux yeux ont perdu leur lustre, le -rubis ne brille plus sur ses lèvres, les roses de ses joues sont fanées, -une pâleur mortelle est répandue sur tout son corps; la douleur a -détruit son embonpoint, ses forces, sa santé. Qu'elle est débile! Elle -appuyait languissamment sa tête sur mon sein et paraissait défaillir -dans mes bras. Mais ses traits si touchants dans leur langueur seront -bientôt ranimés par la joie. - -Comment s'est faite cette heureuse révolution? me demanderas-tu, cher -Panin. Permets un instant à mon esprit de se calmer et je t'éclaircirai -ce mystère. - -En attendant que mon père se décidât à quitter le corps, chaque jour je -portais mes pas solitaires dans un petit bois près de Krasilow. - -Un matin j'y rencontrai un jeune homme, en uniforme pareil au mien. - -Son air mélancolique me frappa! Quand il me vit, il semblait m'éviter. - - --Voilà sans doute, disais-je tout seul, quelque malheureux qui comme - moi vient ici promener ses tristes rêveries. - -Le lendemain je l'y trouvai encore. Il paraissait plus triste que le -jour précédent. Son air, sa figure, son âge, tout en lui m'intéressait. - -Comme il se promenait dans une allée proche de celle où j'étais, au lieu -de revenir sur mes pas selon ma coutume, je passai de son côté; et quand -il vint à tourner, nous nous trouvâmes face à face. - - --Je croyais être seul dans ces bois, lui dis-je en l'abordant, et ne - m'attendais guères d'y trouver un camarade. - - --La solitude a pour moi des charmes, répondit-il; et ces lieux me - plairaient davantage encore, s'ils étaient plus sombres. - - --Voilà un étrange goût. - - --Cela peut être: mais il faut que le coeur soit joyeux pour aimer les - endroits riants, et vous-mêmes ne paraissez pas vous déplaire sous ce - lugubre feuillage. - -A ces mots je poussai un soupir: il soupira pareillement, et nous -marchâmes un moment en silence. - -Je désirais fort savoir le sujet de sa tristesse, mais je n'osais le lui -demander. J'attendais pour renouer l'entretien qu'il ouvrît la bouche, -et il continuait à ne dire mot. - -Enfin après avoir vainement cherché quelque lieu commun pour entamer le -propos, je me livrai à mon ingénuité. - - --Les malheureux, repris-je, sympathisent ordinairement entr'eux. Vous - l'avouerai-je, je crois que nous le sommes l'un et l'autre. - - --Hélas, il est bien difficile d'être heureux, quand on n'est pas son - maître. Si je n'avais eu à consulter que mon goût, on ne me verrait - point passer ma vie sous une tente, au milieu de gens que je n'aime - guère. - - --Que dites vous là? c'est précisément le cas où je me trouve. - -Dès ce moment la confiance commença à naître entre nous. - -Je lui demandai comment il avait pris parti parmi les confédérés. - -Après m'avoir fait son histoire, il m'adressa à son tour la même -question. - -Quand je lui eus fait la mienne, il me demanda si je comptais finir la -campagne; je lui communiquai l'intention où j'étais de me retirer; puis -nous continuâmes à nous entretenir de choses et d'autres. - -Avant de nous séparer, je lui fis promettre de se retrouver le lendemain -au même endroit et à la même heure. - -Il n'y manqua pas. - -Après les compliments ordinaires, il débuta par me dire qu'il ne croyait -pas avoir longtemps le plaisir de jouir de ma compagnie, qu'il venait de -recevoir l'ordre de se rendre sur les terres d'un proche parent dont il -était l'unique héritier; que ces terres se trouvaient sur ma route, et -qu'en me rendant à Varsovie il espérait que je lui ferais l'honneur d'y -passer pour renouveler notre amitié; il ajouta que si je voulais m'y -reposer quelques jours, il tâcherait de me procurer tous les agréments -qui dépendraient de lui. - -Je le remerciai, et nous parlâmes ensuite des affaires nationales, dont -il me parut assez peu instruit. - -Ce soir même, je reçus avis de mon père qu'il était allé avec mon oncle -au château de Palak; que de là, il s'acheminerait vers Varsovie; que je -devais prendre les devants avec un domestique, et qu'il se chargeait du -soin des équipages. - -Dès que je revis mon jeune homme, je n'eus rien de plus pressé que de -lui faire part de cette nouvelle. Il me renouvela ses instances, me fit -promettre que nous partirions ensemble, et nous fixâmes le jour du -départ au lendemain. - -Pendant la route, mon compagnon paraissait chaque jour moins triste; et -comme je continuais à l'être également, il cherchait à m'égayer. - -Au bout de quatre jours de marche, nous arrivâmes. - -L'intendant nous reçut et nous apprit que le maître du logis était allé -quelque part aux environs, mais qu'il serait de retour dans la soirée. - -Nous avions dîné en chemin, et comme l'heure du souper était encore -éloignée, on servit quelques rafraîchissements, surtout des vins exquis. -Mon compagnon paraissait fort gai et il aurait bien voulu me voir -partager sa bonne humeur. Je soupirais. - - --Eh bien! toujours vos anciennes amours en tête? me dit-il en me - frappant doucement sur l'épaule. Pourquoi vous affliger ainsi? Une - maîtresse est une perte facile à réparer. Les bonnes fortunes pleuvent - à un cavalier de votre âge et de votre figure: les conquêtes ne - sauraient vous manquer. Croyez-moi, laissez-là le triste souvenir d'un - objet qui n'est plus, et noyez vos chagrins dans un verre de vin. - Celui-ci n'est pas mauvais, ajouta-t-il en remplissant mon verre. - -Après divers autres propos badins, il me pressa d'aller prendre un peu -de repos en attendant l'arrivée de son parent; il m'accompagna dans une -chambre et se retira. - -La chambre était richement meublée. - -Je jetai un coup-d'oeil sur les tableaux et je fus surpris de n'y -trouver que des sujets agréables, et même la plupart voluptueux, tels -que l'Aurore venant sur un nuage doré trouver Andimion; Vénus folâtrant -avec son beau berger sur un lit de fleurs; Mars caressant la déesse; -l'Amour endormi sur le sein de Psyché, etc. - -Je vis quelques livres superbement reliés sur une table; j'eus la -curiosité d'y porter la main, et ma surprise fut plus grande encore: -c'était l'_Art d'aimer_ d'Ovide, une traduction française de l'_Énéïde_, -et l'_Adone_ de Marini. - - --Tout ceci est bien fait pour égayer son monde, disais-je en - moi-même; mais qu'il convient mal à l'état de mon âme! - -Je me jetai ensuite sur un lit, toujours rêvant à mes malheurs. - -Je commençais à m'assoupir, lorsqu'on vint m'appeler pour souper. Je -descends. - -En entrant dans la salle, je fus ébloui par la multitude des flambeaux -et l'éclat de l'or qui brillait de toute part. Je sentais une odeur -d'ambroisie et je vis une table servie avec magnificence. - -A peine avais-je fait quelques pas, que j'aperçus une jolie femme -reposant mollement sur un sopha. Sa parure était légère et à -demi-transparente. Elle déployait ses grâces avec art et me souriait -amoureusement. Je témoignai quelque surprise. Elle se mit à rire, et me -dit d'un ton de voix enchanteur: - - --Approchez, approchez, ne craignez rien; vous voyez votre compagnon - de voyage. - -En prononçant ces mots, la volupté souriait sur ses lèvres, l'amour -brillait dans ses yeux, mille attraits semblaient éclore sur ses belles -joues, elle laissait entrevoir des charmes à demi-voilés et paraissait -vouloir m'inviter. - -Je ne pouvais revenir de mon étonnement. Comme j'étais immobile, elle -prononça le mot _Gustave_. - -A l'instant je m'approche, je la fixe avec plus d'attention et reconnais -Sophie. - - --Ciel! m'écriai-je, est-ce un enchantement? Je n'ose en croire mes - yeux. Vous, Sophie? Que veut dire ceci? Sous quel habit vous êtes-vous - d'abord offerte à ma vue? Pourquoi ce déguisement? - - --C'est un mystère que je ne puis vous éclaircir à présent. Comme vous - je suis malheureuse et n'ai pas moins à me plaindre du sort: mais vous - seul, cher Gustave... - -En finissant ces mots, elle baissa les yeux et la voix expira sur ses -lèvres. - - --Que vouliez-vous dire par ce _mais vous seul_? - -Elle hésita un instant, puis elle reprit: - - --Pourquoi faut-il que j'en dise davantage? Vous devriez me - comprendre. - - Ces mots furent suivis d'un soupir. - - --Daignez vous expliquer, madame. - - --Mon coeur est opprimé d'un poids accablant; vous seul, cher Gustave, - pourriez... Hélas! je le vois bien, mes maux sont tels que je serai - peut-être condamnée à ne les révéler jamais! - -Ces paroles piquèrent ma curiosité: je la pressai plus vivement encore; -enfin, après un long silence, elle me parla ainsi: - - --Dès le premier instant que je vous vis chez la comtesse Sobieska, - j'éprouvai pour vous un doux sentiment, que je pris d'abord pour de - l'estime: je m'y livrai avec complaisance, il ne me vint pas même dans - l'idée de m'en défendre. Bientôt ce sentiment se changea en tendresse; - je conçus pour vous l'intérêt le plus vif. L'absence ne l'a point - affaibli; l'amour avait en traits de flamme gravé votre image dans mon - coeur. Tant qu'a vécu votre amante, j'ai renfermé ma tendresse dans - mon sein; je connaissais trop votre attachement pour elle; mais - lorsqu'elle fut morte, un doux espoir commença à flatter mon coeur, - j'osai croire que vous ne seriez pas insensible, j'allai vous trouver, - vous savez le reste. - -Elle s'arrêta un instant pour soupirer, puis elle reprit: - - --Notre douleur a la même source: comme moi vous avez aimé et n'en - devez être que plus compatissant. O mon cher Gustave, en vous voyant - arriver dans ce lieu, je vous regardais comme un ange que le ciel, - touché de mes maux, m'envoyait dans ma solitude. Ah! j'en ai trop dit, - s'écria-t-elle en me jetant un regard passionné. - -A ces mots, toutes les plaies de mon âme se rouvrirent. - - --Hélas! lui répondis-je, accablé de ce que je venais d'entendre, le - destin se fait un jeu de me persécuter sans cesse! Il m'a enlevé mon - amante, et pour mieux faire mon supplice, il m'en donne une autre que - je ne puis écouter. Mon devoir s'oppose au penchant de mon coeur. En - perdant Lucile, j'ai fait voeu de ne plus aimer. - -Après un court silence, elle soupira profondément, rougit avec grâce et -me dit: - - --Pourquoi être si cruel envers une femme qui vous adore? Lucile n'est - plus, mais votre coeur n'en est pas plus libre; au contraire, vos - liens n'en paraissent que plus forts. A quoi bon cette fidélité - romanesque pour une morte? Ah! cher Gustave, ajouta-t-elle en me - prenant la main, le ciel nous donne l'un à l'autre. Nous voici seuls - dans ces lieux, soyez-en maître: je ferai tout pour vous rendre - heureux. Mais je le vois trop, les dieux, pour tourmenter les mortels, - font qu'on n'aime guères la personne dont est aimé. - - --Ce serait mettre le comble à mes malheurs que d'avoir encore à me - reprocher le vôtre. Mais soyez vous-même mon juge: vous savez quels - liens sacrés m'unissaient à Lucile; si je pouvais l'oublier un instant - je serais le plus méprisable des hommes. - -Tout-à-coup, elle se lève et se jette à mes pieds. J'essayai en vain de -la relever. - - --Ah! Gustave! s'écria-t-elle en embrassant mes genoux, si jamais vous - connûtes l'amour, seriez-vous insensible à mes larmes? Vous voyez avec - quelle sincérité je vous ai ouvert mon coeur. Je vous ai sacrifié les - bienséances imposées à mon sexe: votre cruauté me coûtera la vie. - -Aussitôt elle laisse tomber un voile et paraît dans un de ces négligés -galants si favorables à l'amour. - -Ciel! que de beautés s'offraient à ma vue! Quelle blancheur! quelle -délicatesse! quels contours arrondis sous ce col d'albâtre! quelle douce -langueur dans le regard! quelle mollesse dans la contenance! quelle -expression dans ces traits animés par l'amour! Cléopâtre aux pieds de -César n'était pas plus séduisante. - -Le ton de sa voix et le langage de ses yeux étaient si bien adaptés à -ses paroles, que la volupté s'insinuait doucement dans mon coeur. Un -charme secret tenait ma vue attachée sur les attraits de cette jolie -suppliante. Je me sentais ému et me serais peut-être laissé aller au -plaisir de la consoler. - -Heureusement l'image de Lucile se présenta à mon esprit. - -Bientôt la réflexion vint empoisonner dans mon âme le plaisir que -j'avais goûté. - -Déjà je me reprochais d'avoir été sensible. J'étais attristé, elle me -crut indécis. - - --Quoi! vous ne me dites mot? s'écria-t-elle. Hélas! je le comprends, - combien les dieux me sont cruels! - - --Ah! Sophie, de grâce épargnez à ma vue l'image importune d'un - bonheur que je ne puis goûter. Mon coeur est consacré à la tristesse; - mes yeux ne doivent plus avoir d'autre emploi que celui de pleurer la - perte de Lucile. - -A l'instant, elle se lève, saisit ma main, la pose sur son coeur que je -sentis battre avec violence, passe son bras autour de mon cou, me presse -tendrement contre cette gorge d'albâtre qu'elle étalait à ma vue, -approche de ma joue sa joue brûlante; ses bras deviennent des chaînes où -je suis retenu, son regard est celui du désir et elle cherche par mille -agaceries à faire couler dans mon coeur la flamme qui dévore le sien. - -Elle n'y réussit pas. - -Pendant qu'elle s'évertuait ainsi, je sentais je ne sais quoi qui -repoussait ses efforts, et se jouait de ses charmes. - -Piquée de ma froideur insultante, elle baissa la tête en poussant un -profond soupir; son coeur était prêt à éclater: enfin les larmes -coulèrent de ses yeux; puis d'une voix entrecoupée de sanglots, elle me -dit: - - --Je vois combien votre froide indifférence est ingénieuse à me cacher - mon malheur; mais je le sens dans toute son étendue, j'en suis - accablée. Ah! faut-il que j'aie en vain déposé mes ennuis dans votre - coeur, et que celui qui devrait essuyer mes larmes, les fasse couler? - Je me repens de cette honteuse faiblesse. - -Je repris aussitôt: - - --Ne vous offensez pas si je réponds si mal à votre tendresse; il - m'est dur d'y être condamné. - -Tous deux, les yeux baissés, nous gardâmes quelque temps le silence. En -lui jetant un regard furtif, j'aperçus sur son visage l'empreinte d'une -douleur profonde. Je sentis mon faible coeur s'attendrir, et la pitié -faire place à l'amour. - -Déjà le feu de la molle luxure commençait à couler dans mes veines, mais -crainte d'aller plus loin que je n'aurais voulu, je m'arrachai d'entre -ses bras et m'éloignai de quelques pas. - -Lorsqu'elle vit que je l'évitais, sa contenance changea. La rougeur lui -couvrit la face et ses yeux parurent enflammés; puis, tout-à-coup, -cédant à son ressentiment, elle s'arracha les cheveux, se frappa la -poitrine et prononça ces paroles d'un ton véhément: - - --«Est ce ainsi, barbare, que tu méprises l'amour que je t'ai - témoigné? Dieux! hâtez-vous de le confondre! Puisses-tu souffrir des - maux plus cruels encore que ceux que tu me fais endurer! puissent mes - yeux en être témoins! Ton martyre fera mes délices. - -Bientôt un tremblement involontaire se saisit de son corps, ses genoux -se dérobèrent sous elle, elle cherchait à s'appuyer; je lui tendis la -main. - -A l'instant une pâleur mortelle se répandit sur sa face, les larmes -recommencèrent à couler, elle me jeta un regard de désespoir en disant -d'une voix presque éteinte: - - --Cruel! vous m'avez trompée! je ne vous avais ouvert mon coeur que - dans l'espoir de vivre heureuse avec vous; vous avez porté la mort - dans mon âme. - -L'état où je la voyais me touchait de compassion; ses reproches me -perçaient le coeur et la vue de ce sein découvert qui palpitait avec -violence échauffait mon imagination. - -Déjà je commençais à ne plus pouvoir résister. Pour échapper au péril, -je m'enfuis. - -Dès que j'eus passé la porte, des cris aigus frappèrent mon oreille. Je -suspendis mes pas, et j'entendis ce soliloque: - - --Il ne m'a donc servi de rien d'avoir troublé leurs amours? - Malheureuse! qu'ai-je fait? Dans quel abîme je me suis précipitée? - Comment m'en tirer? Combien il va me haïr, lorsqu'il apprendra que - c'est moi qui ait fait couler ses larmes! Combien il va me mépriser, - lorsqu'il se rappellera ma honteuse faiblesse! Le souvenir de l'état - où il vient de me voir le poursuivra dans les bras de mon heureuse - rivale, et ma défaite n'aura servi qu'à relever son triomphe. Ah! il - s'enfuit plein de mépris pour moi, et ne vivant que pour Lucile! - Hélas! je ne souffre que ce que j'ai bien mérité. Pars, pars, Gustave! - laisse Sophie couverte de honte, livrée aux fureurs d'un amour sans - espoir! - -Comme elle achevait ces mots, je rentrai impétueusement dans la chambre, -en m'écriant: - - --Quoi! Lucile vivrait-elle encore? Où est-elle? Que fait-elle? Ah! - daignez me tirer de cette cruelle incertitude! - -A ma vue, Sophie resta interdite. - -Je me jette à mon tour à ses pieds et lui demande à mains jointes de ne -plus me tenir en suspens. - -Dans l'agitation où elle était, elle ne savait quel parti prendre. Elle -voulut parler. La voix lui manqua. - -Je redoublai mes instances avec plus d'ardeur encore. - -A la fin, elle rompit ainsi le silence: - - --Insensée que j'étais! Il ne fallait rien moins que l'égarement de ma - raison pour me faire oublier mes devoirs et sacrifier les intérêts de - Lucile à mon amour; mais cet égarement cruel, c'est toi qui l'as fait - naître, et j'en suis trop punie. - -Frappé de ce que je venais de voir et plus encore de ce que je venais -d'ouïr: - - --O ciel! m'écriai-je éperdu, qu'entends-je? Vous me percez le coeur! - Quoi vous auriez contribué à la douleur qui m'accable! Vous auriez - pris plaisir à faire des malheureux? Achevez de grâce! il n'est plus - temps de me cacher le reste; vous en avez trop dit, pour dissimuler - plus longtemps. Ne craignez point de ma part de trop justes reproches. - Je vous pardonne tout. - -Il ne me fut pas possible d'en arracher aucune autre parole. Furieux de -son obstination, je me lève en m'écriant: - - --Ah! cruelle, vous m'avez trompé! Dieux de mon âme! Lucile vivrait - encore? - -Je la quittai aussitôt; et mon coeur, qu'un rayon d'espoir animait, se -livra aux transports de la joie. - -Adieu, cher ami, le doux sommeil que je n'ai goûté depuis si longtemps, -vient appesantir mes paupières; il faut mettre bas la plume; mais je la -reprendrai avec plaisir à mon réveil. - -De la chaumière du Berger, le 26 septembre 1770. - - - - -LXVIII - -DU MÊME AU MÊME. - - -A Pinsk. - -Je n'attendis pas que le jour commençât à poindre; je volai à la -cuisine, donnai ordre à mon domestique de seller à l'instant nos -chevaux; et nous partîmes, laissant Sophie à son désespoir. - -Malgré l'horreur de la nuit qui était très-obscure et les dangers que je -courais de la part des brigands, la situation de mon âme était bien -changée. Je me sentais débarrassé d'un poids accablant. J'étais, si tu -veux, encore triste; mais ma tristesse n'avait rien de noir; c'était une -tendre mélancolie; j'y trouvais des charmes et j'en préférais la légère -amertume aux douceurs trompeuses du bonheur que je venais de quitter. - -Je ne pouvais revenir de mon étonnement. - ---Cette aventure tient du prodige, me disais-je en moi-même; et -j'admirais les jeux de la fortune qui se plaît quelquefois à relever -tout-à-coup ceux qu'elle a pris plaisir de confondre. - -Je marchai toute la nuit, sans trop m'embarrasser où j'allais. - -Dans mon impatience, j'avais pris le premier chemin qui s'était -présenté; il me suffisait de m'éloigner de ces funestes lieux -qu'habitait la cruelle qui m'avait fait verser tant de larmes. - -Quand le soleil se leva, je m'orientai et tirai du côté de Varsovie. A -la nuit tombante, j'arrivai à Maciecow. J'y pris quelques -rafraîchissements, reposai cinq heures, et poursuivis ma route. Le -lendemain avant midi, j'avais déjà passé le Bugs près de Slawatioze. Sur -les trois heures, je traversai un petit bois, et me trouvai sur une -colline qui dominait une vallée dont l'aspect me charmait. Comme j'étais -rendu de fatigue, je mis pied à terre et me reposai sur le gazon. - -Je ne fus pas longtemps assis. Une sorte d'inquiétude s'était emparée de -mes sens et je me mis à errer dans ces lieux solitaires. Comme j'étais à -promener mes tendres rêveries sur le bord d'un bosquet, j'entends les -cris d'un oiseau qui se précipitait dans le feuillage, je levai les -yeux, et une nouvelle perspective s'offrit à mes regards. - -Occupé à la considérer, je vis un château à peu de distance, et reconnus -l'endroit où j'étais venu entendre la belle affligée. - -A peine avais-je fait cent pas, que j'aperçus près de moi deux femmes -assises sur le gazon à l'ombre d'un bouquet d'arbres. - -J'avançai doucement, puis j'arrêtai pour les mieux considérer. - -L'une simplement mise reposait mollement sur l'herbe, la tête inclinée, -et semblait ensevelie dans de profondes réflexions. L'autre, élégamment -vêtue, s'occupait à éparpiller les feuilles d'une fleur. - -Comme celle-ci étendait le bras pour cueillir un brin d'herbe, elle vint -à tourner la vue de mon côté. J'en étais assez près. A mon aspect elle -fut effrayée, et poussa un cri. Sa compagne tressaillit, et cherchait -des yeux quelle pouvait être la cause de ce cri. Je m'avançai vers elles -pour les rassurer. - -Mais quelle fut ma surprise lorsque, dans cette tranquille rêveuse, je -reconnus Lucile! - - --Ciel! L'ombre de Gustave! s'écria-t-elle aussitôt en se retirant - avec effroi. - -Elle pâlit, et tomba sans connaissance sur sa compagne, qui restait -immobile de frayeur. - -Je m'élance pour la recevoir dans mes bras; j'appelle par son nom, et -m'efforce de la rappeler à la vie. Mes efforts furent longtemps -inutiles. - -Enfin elle entr'ouvre les yeux. - - --Non, ce n'est point une ombre, c'est ton amant, Lucile, lui - criais-je en la pressant contre mon coeur. - -Pâle, tremblante et respirant à peine, elle poussait de profonds -soupirs, et me regardait d'un oeil étonné. - - --Ne reconnais-tu pas ton amant, ma Lucile? - -Elle veut parler, mais elle ne trouve point de mots. - -Peu à peu son teint s'anime, sa poitrine se relève, la respiration se -dégage, sa langue se délie, ses yeux se remplissent de larmes; elle -prononce quelques paroles: mais les sanglots étouffent sa voix. - -Tous deux nous perdons l'usage de nos sens, nos bras s'entrelacent, nos -larmes se confondent, nos coeurs se pressent, et ce n'est qu'en se -serrant plus étroitement qu'ils se répondent l'un à l'autre. - -Eh! qui pourrait exprimer les transports de deux coeurs sensibles qui -après avoir longtemps gémi d'une séparation cruelle, se trouvent réunis -de nouveau? - -Longtemps nos larmes furent les seules expressions de notre joie et de -notre amour. - -Lorsque les pleurs lui eurent rendu l'usage de la parole: - - --Cher Gustave! dit-elle, quoi! vous n'êtes pas mort? Depuis deux mois - je pleurais votre perte. - - --Hélas! j'ai aussi pleuré la tienne, ma chère Lucile; mais, grâce au - ciel, sans raison, puisque je te tiens pleine de vie entre mes bras. - -Et, dans les transports de ma joie, je ne cessai de la couvrir de -baisers. - - --Est-ce un songe? - - --Non, ce n'est point un songe, c'est l'ouvrage des méchants. - - --Que voulez-vous dire? Expliquez-moi cette énigme. - -L'agitation où je me trouvais était si grande que je ne pouvais parler. - -Les larmes coulaient en abondance de mes yeux; je sentais un -frissonnement courir de veine en veine; ma voix était étouffée et mon -visage tout en feu. - -Après ces premiers mouvements de la nature, mon esprit devint plus -tranquille, et je lui racontai ce qui venait de m'arriver avec Sophie. - - --Cruelle amie! s'écriait souvent Lucile pendant mon récit, faut-il - que j'aie à te reprocher mon malheur. - -Elle me raconta à son tour de quelle manière elle avait appris ma -prétendue mort. - - --Ah! Gustave, poursuivit-elle, comment te peindre la situation de mon - âme à cette nouvelle? Elle était inexprimable. Longtemps je fus en - proie à de mortelles angoisses, les forces m'abandonnèrent enfin, et - je tombai dans une douleur stupide. Là (et elle pointait du doigt le - château), là, chaque jour j'arrosais tes cendres de mes larmes, et - c'est ici où je venais quelquefois ensevelir ma tristesse, en - attendant que la mort me réunît à toi. - -En prononçant ces mots, elle me fixait d'un air languissant; et comme -elle vit que les pleurs remplissaient de nouveau mes yeux. - - --Je ne cherche point à t'attendrir, continua-t-elle avec un triste - sourire. Mes malheurs sont finis puisque je te possède encore. - -La douce satisfaction qui éclatait dans ses yeux passa dans mon âme; je -la serrai dans mes bras, et la couvris de baisers une seconde fois. - -Après m'être livré aux transports de ma joie: - - --Allons, dis-je à Lucile, allons nous reposer dans quelque cabane - voisine et oublier les chagrins que nous ont causés les méchants. - - --Cela ne se peut, répondit Lucile. Il y a longtemps que je suis - absente du logis: dès-lors ma mère doit être arrivée; je crains qu'on - ne soit déjà en peine sur mon compte. Si je tardais davantage à me - rendre, je les jetterais dans de cruelles inquiétudes. - -Ne pouvant la conduire avec moi, je voulais la suivre; elle s'y opposa -aussi, en me donnant pour raison que cela aurait mauvaise grâce de lui -voir conduire son amant sous le même toit. - -Je voulais la retenir plus longtemps, elle ne voulait pas y consentir -non plus. - -Elle m'accorda toutefois encore quelques moments. Je les employai à -continuer à lui ouvrir mon coeur; mais il était si plein, j'avais tant -de choses à lui dire que je ne savais par où commencer; je me contentai -de la plus importante, je lui appris l'heureux changement qui était -arrivé dans la façon de penser de mon père, et son dessein d'abandonner -le parti des confédérés. - -Lorsque j'eus fini, elle me pressa instamment de lui permettre de se -retirer. Je ne pus résister à ses instances. - - --Allez, cher Gustave, me dit-elle en prenant congé, allez chercher un - refuge quelque part aux environs, et rendez-vous demain matin sous ces - arbres; j'ai mille choses à vous dire, et probablement je vous en - apprendrai qui vous étonneront. - -Je l'embrassai, et elle se retira avec sa compagne qui, durant notre -entretien, avait ouvert de grands yeux. - -Je la suivis de l'oeil aussi loin qu'il me fut possible; puis j'allai -rejoindre mon domestique qui, las de m'attendre, s'était endormi sur -l'herbe. - -Nous allâmes retrouver mon ancien asile. Le bonhomme témoigna beaucoup -de plaisir à me revoir. - -J'étais transporté de joie, mille douces pensées s'offraient tour-à-tour -à mon esprit agité. Le sommeil ne vint pas longtemps les interrompre. Je -passai presque toute la nuit à attendre le jour. - -Dès qu'il commença à poindre, je sentis ma joie augmenter, puis je -comptais avec impatience les instants, et maudissais l'heure tardive. -Elle approche enfin. - -Je me rends au lieu indiqué. - -Après avoir un peu attendu, je vis arriver trois femmes suivies de deux -domestiques. Je reconnus de loin Lucile, je vole à sa rencontre, je la -joins, je ne vois qu'elle, je me jette à son cou. - -Tandis que je la serrais dans mes bras: - - --Voilà qui va bien, disait d'un ton de voix fort doux une personne - près de moi; je me retourne: c'est la comtesse Sobieska. - - --Ah! madame. - - --Ah! Gustave. Je n'aurais pas attendu à aujourd'hui à vous voir, - continua-t-elle en m'embrassant, si nous avions su où vous avez pris - un asile la nuit dernière. Cher Potowski, que vous avez causé de - chagrins, que vous avez fait verser de larmes! venez maintenant les - essuyer. - -Ensuite elle me présenta à sa soeur. - - --Voilà, lui dit-elle, un ami de la maison; il est survenu quelque - refroidissement entre le père et mon mari; mais le fils n'a jamais - cessé de nous être cher. Je me flatte qu'il ne sera pas moins bien - venu dans votre maison que dans la mienne. - -Alors la maîtresse du château m'y offrit un lit, et me demanda de ne -point chercher d'autre demeure pendant le temps que je voudrais bien -séjourner dans ces quartiers; puis ces dames toutes trois m'emmenèrent. - -En arrivant, nous passâmes dans le jardin; nous en fîmes le tour, et -vînmes nous asseoir sous un berceau de charmille. - -A peine y fûmes-nous placés, qu'on nous servit à déjeuner. - -Lucile avait sans cesse les yeux attachés sur moi, et j'avais sans cesse -les yeux attachés sur Lucile; je désirais fort me trouver seul avec -elle; je ne sais si sa mère me devina et fit signe à sa soeur, mais -elles ne tardèrent pas à se retirer, sous prétexte de cueillir des -fruits. - -A peine furent-elles à quelques pas, que je m'approchai de ma belle, et -elle me parla ainsi: - - --D'après ce que vous me dites hier au sujet de Sophie, je ne doutai - point que ma femme de chambre ne fût de l'intrigue. Je l'ai prise en - particulier, je lui ai fait mille questions, je l'ai tournée de tous - côtés, mais sans pouvoir rien découvrir: puis, tirant un papier de sa - poche qu'elle me présenta: - - --Voilà, continua-t-elle, cette fatale lettre qui a fait si longtemps - le malheur de ma vie; combien de fois je l'ai arrosée de mes larmes! - -Effectivement, elle l'avait été si fort, que je ne la déchiffrai qu'avec -peine. (Incluse en est une copie). - - --Est-il possible, m'écriai-je plein d'indignation, qu'il y ait au - monde des gens si mal intentionnés? Pourrais-tu le croire, Lucile; le - fond de cette lettre est en effet de moi: c'est une relation que je - t'envoyai, il y a quelque temps, de la mort de Gadiski. Ton - artificieuse amie n'a fait qu'y ajouter un petit préambule après avoir - renversé les noms des personnages. - - --Quel tour infernal! Se peut-il rien de plus méchant? Je ne puis en - revenir. - - --Mais pourquoi, chère Lucile, lui demandai-je, ne m'avoir jamais - donné de tes nouvelles? - - --Quoi! n'en avez-vous point reçu? - - --Aucune. - - --Ah! je ne m'étonne plus qu'elle fût si empressée à me faire craindre - les inconvénients qui pourraient résulter d'une correspondance - directe, si officieuse à m'offrir son couvert, et si attentive à se - charger de vous faire passer mes lettres. La cruelle voulait se rendre - maîtresse de tous nos secrets. Que je me repens d'avoir été si - crédule! Mais comme mon indignation s'allume, lorsque je repasse dans - mon esprit toutes les fausses marques d'attachement qu'elle me - prodiguait! Flatteuse, insinuante, sachant s'accommoder à tous les - goûts, habile à chercher de nouveaux moyens de plaire, ne trouvant - rien de difficile pour obliger, et devinant toujours ce qui sera le - plus agréable; avec cet art de gagner la confiance, jugez comme elle - eut bon marché de moi. Elle tira du fond de mon faible coeur tout ce - qu'elle voulut savoir: et moi qui prenais ces soins pour des marques - d'attachement, la payais en retour de la plus sincère amitié. Elle ne - me caressait que pour me trahir. Ah! Gustave, quelle vipère je - réchauffais dans mon sein! Mais quelle finesse! Après avoir formé le - dessein de me supplanter, elle interceptait vos lettres et les - miennes, elle obviait à tout ce qui pouvait le faire échouer. Comme - elle se jouait de moi! Non contente d'avoir porté la mort dans mon - coeur par de sinistres nouvelles, la barbare montrait un visage - abattu, et riait en secret des maux qu'elle m'avait faits. - - --Ah! Lucile, je ne doute plus à présent que ce ne soit elle aussi qui - m'a fait annoncer ta mort. (Et je lui racontai mon entretien avec cet - homme qui était venu se planter devant moi le jour que j'étais de - garde à Derasnia.) Pour pouvoir prendre possession de mon coeur, il - fallait bien commencer par le détacher de toi. - - --Mon étonnement augmente à chaque instant. - - --Cette nouvelle ne fit que confirmer mon désespoir. Lorsqu'elle vint, - je gémissais déjà de ta perte, et ne cessais de me la reprocher, mes - yeux ayant vu les tristes ruines du château d'Osselin, où je vous - avais conseillé d'aller vous mettre en sûreté. Dis-moi donc, mon ange, - comment vous avez fait pour échapper à ces barbares? - - --Ce ne fut que par pur hasard. A la nouvelle de votre mort supposée, - mon affliction était si grande, que ma mère, craignant pour mes jours, - me conduisit ici, dans l'idée que je pourrais mieux faire distraction - à ma douleur. Heureusement mon père était aussi absent: mais nos - domestiques et nos paysans ont presque tous péri par le fer, et - presque toutes les richesses de la famille par les flammes. - - --Le coeur me saigne lorsque je pense au sort tragique de ces pauvres - gens. A l'égard des richesses, que cela ne t'inquiète pas, ma Lucile: - va, il m'en reste assez pour nous deux. - -Je n'eus pas plutôt lâché ce mot, qu'elle poussa un profond soupir; je -vis même une larme prête à tomber de ses yeux: je l'essuyai avec mes -lèvres. - -Comme je pressais tendrement mon doux trésor contre mon coeur, un -laquais vint nous avertir que nous étions attendus pour dîner. - -On se mit à table. - -Fâchée de voir que j'y officiais si mal, la dame du logis me pressa de -goûter de divers mets. Je m'excusai sur un manque d'appétit. - - --Si ce n'est que cela, reprit-elle à l'instant, j'ai une excellente - recette. Lucile, servez quelque chose à monsieur. - -Je ne sais, mais sa recette fit merveille. - -De la main de Lucile, peut-on refuser quelque chose? Ces petits pieds -qu'elle a touchés, qu'ils doivent être délicieux! Je commençai à en -porter une aile à ma bouche, puis une cuisse, puis tout le reste -disparut. Elle me servit d'un autre plat, et mon estomac fut également -complaisant. - -Cela fournit matière à quelques plaisanteries dont ma belle n'était pas -fâchée. Comme elle avait tout aussi peu d'appétit que j'en avais eu -d'abord, je voulus me servir à son égard du même secret, et la bonne -fille, pour ne pas le mettre à discrédit, s'efforça un peu de manger. - -Les plaisanteries recommencèrent; la gaîté régna pendant le repas, et -pour la première fois depuis si longtemps, les ris vinrent se placer sur -mes lèvres. - -On prit le café dans le jardin, puis l'on se mit à se promener. Après -avoir traversé la cour de derrière pour passer dans le parc, nous nous -trouvâmes près le mur du sanctuaire où la belle pleureuse avait sacrifié -aux mânes de son amant. - -Soudain un frissonnement me saisit. La comtesse, à qui je donnais le -bras, s'en aperçut. - - --Qu'avez-vous donc, Gustave? - -Je ne répondis rien. Elle me vit pâlir. - - --Il lui prend mal! s'écria-t-elle. Lucile, vite votre flacon d'eau de - senteur! - -La nièce et la tante accoururent aussitôt. - -Je pouvais à peine me soutenir; je fis quelques pas, et elles m'aidèrent -à m'asseoir sur la même pierre qui m'avait servi de marche-pied. Elles -m'entouraient toutes trois. Déjà les esprits du flacon avaient un peu -ranimé mes forces. - - --Assurément, dis-je, cet endroit m'est funeste; il n'y a pas six - semaines que je faillis d'y perdre la vie. - - --Plaisantez-vous! s'écrièrent-elles à l'instant. - -Je leur fis le récit de mon aventure. Elles ouvraient de grands yeux. - -Quand j'eus fini, la tante, qui a toujours quelques bons mots sur les -lèvres, me dit d'un ton badin: - - --Vous assistâtes à votre oraison funèbre, monsieur: il n'y avait pas - de quoi se trouver si mal; je voudrais bien, moi, assister toujours à - la mienne. - -Son badinage ne me plaisait pas; il ne plaisait pas davantage à Lucile; -nous nous regardions tous les deux en silence d'un oeil attendri. - -La comtesse qui observait notre triste contenance, me dit à son tour: - - --En venant, j'avais dessein, Gustave, de vous faire voir les - amusements de ma fille, mais puisque vous les avez déjà vus, et que - d'ailleurs vous êtes si susceptible, je n'en ferai rien. - -Je la pressai fort de ne pas changer de dessein. - - --Hé bien! soit. Vous viendrez aussi, Lucile. - - --Ma mère, je vous prie de m'en dispenser. - - --Allons, allons, ne faites pas l'enfant. - -Nous avançons vers ce sombre asile où dormaient tant de morts. Nous -voilà au milieu des tombeaux. Je m'approche avec Lucile de mon urne -sépulcrale, qui était encore couronnée de fleurs. A cette vue, -j'éprouvai un saisissement inexprimable. - - --Aurais-tu pensé, mon ange, lui dis-je tout bas, quand tu déplorais - ici la perte de ton amant, qu'il eût entendu tes soupirs? Tu le revois - maintenant plein de vie, et n'aspirant qu'au bonheur de te consoler. - -Mes regards étaient attachés sur elle; en voyant les roses de la -jeunesse fanées sur ses belles joues et le feu de ses yeux presque -éteint, je me laissai aller à une douce rêverie. - - --En quel état l'amour l'a réduite! me disais-je. La chère âme, plutôt - que de t'oublier, voulait être victime de sa tendresse. Heureux - Gustave, comme tu es aimé! - -Ces réflexions m'émurent jusqu'au fond du coeur. J'étais attendri. En -levant la tête, je rencontrai les yeux de Lucile: ils étaient mouillés. - - --Ha! ma Lucile, m'écriai-je en l'embrassant, laisse-moi, laisse-moi - recueillir tes larmes et reçois les miennes dans ton sein. - - --Hé bien! les voilà à faire les enfants, dit sa mère qui nous - observait. Éloignons-nous de ce triste endroit, où l'on ne sait que - gémir. - -Et elle nous emmena. - -Le reste de la journée se passa assez gaîment. - -Depuis que je suis à Lomazy, je passe presque tout mon temps avec -Lucile. - -Le soir, je la quitte fort tard, et le matin me rappelle vers elle, plus -empressé de la revoir. Je ne pense qu'à elle, je ne vois qu'elle, je me -réveille en songeant à elle et je regrette encore tous les moments que -je passe sans elle. - -Ha! cher Panin, qu'il est ravissant ce charme que l'on goûte, -lorsqu'après une longue absence on sent dans ses bras le cher objet de -ses inquiétudes. De quelle volupté mon âme est enivrée! Dans cet heureux -délire, les heures s'écoulent avec la vitesse des instants. - -Semblable au nautonier échappé au naufrage, déjà j'ai oublié tous mes -chagrins, et, porté par l'imagination sur un trône nuptial, je vois -s'ouvrir devant moi la plus riante perspective, je goûte déjà à l'avance -mon bonheur à venir. - -Du château de Lomazy, le 30 septembre 1770. - - - - -LXIX - -SIGISMOND A GUSTAVE. - - -A Lomazy. - -Pendant ta campagne, mon cher Gustave, tu m'as fait le récit de tes -tristes aventures. Je t'ai plaint de toute mon âme. Mais, absorbé par ta -douleur, il semblait que tu ne voulais que la verser dans mon sein, sans -attendre aucune consolation des soins de la tendre amitié; car tu ne -m'as jamais marqué où il fallait t'écrire: la plupart de tes lettres -sont même sans date. - -C'est une omission de ta part, je le sens; omission toutefois que je ne -pouvais suppléer. Je t'ai bien adressé quelques lettres aux endroits -d'où tu m'écrivais, dans l'espoir qu'elles t'y trouveraient encore; mais -je vois qu'elles ne te sont point parvenues. Qu'importe à présent? -puisque l'amour qui s'était plu à t'affliger a pris soin de te consoler. -On ne t'entendra donc plus gémir et troubler les airs de tes éternelles -plaintes? - -Je te félicite d'avoir retrouvé ta belle encore pleine de vie malgré son -désespoir, et te remercie de la scène amusante dont tu me fais le -détail. Mais, à te parler franchement, tu as joué là un fort étrange -rôle avec une jolie femme, si bien disposée à te faire le sacrifice de -sa chasteté. - -Quoi! tu as pu, sans te rendre, voir à tes pieds une belle éplorée -t'avouer qu'elle ne respire que pour toi, te prodiguer ses charmes, et -implorer ta charité! Tu as pu tenir contre la vue de tant d'attraits! tu -as pu sentir ces bras d'ivoire te presser tendrement et cette gorge -d'albâtre palpiter contre ton sein! tu as eu le courage de regarder d'un -oeil sec le martyre de cette gentille affligée et la dureté de prendre -ainsi congé d'elle! «Mais la cruelle a fait couler mes larmes,» -diras-tu? Hé bien! à ta place, je me serais dédommagé dans ses bras des -mauvais moments qu'elle m'aurait donnés. - -Va, s'il te reste encore une goutte de sang dans les veines, tu dois te -reprocher cent fois tes rigueurs; et si j'avais à te donner un conseil, -ce serait de prendre bien garde de ne pas faire la sottise de t'en -vanter à personne autre qu'à ta Lucile. Il n'y a qu'elle qui puisse -t'absoudre. Il me semble la voir s'applaudir de son triomphe. -Assurément, elle t'a de grandes obligations. Mais, as-tu seulement eu -l'esprit d'en tirer quelque à-compte? - -Te voilà, je pense, sur le sein de ta belle: adieu, je t'y laisse, mais -prends garde d'expirer de plaisir. - - -_P. S._ J'oubliai de te dire combien m'a fait plaisir la relation de ton -entretien avec cet inconnu, qui mangeait son pain trempé dans de belle -eau claire au pied d'un rocher. Ma foi, j'aurais bien voulu être des -vôtres, au risque de faire un mauvais repas. C'était une trouvaille, en -effet, que cet honnête censeur. - -Je sais fort mauvais gré à ces bêtes de Russes de vous avoir ainsi donné -la chasse. Je connais ton bon coeur, tu l'aurais pris avec toi; mais -sois bien sûr que je te l'aurais enlevé: c'est un homme de cette trempe -que je voudrais avoir auprès de moi. - -De Pinsk, le 9 octobre 1770. - - - - -LXX - -SOPHIE A SA COUSINE. - - -A Biella. - -Je touchais au moment qui devait couronner mes désirs, je triomphais. -Arraché au monde, à sa maîtresse, à lui-même, déjà je voyais mon captif -dans mes filets: je brûlais de le voir à mes pieds. - -Livrée à un charmant délire, je l'attendais, pleine d'impatience, dans -le temple de la volupté. - -Il entre, je l'appelle, il s'approche; je m'attends à le voir voler dans -mes bras; mes yeux se ferment de plaisir: mais, hélas! je ne les r'ouvre -que pour le voir se refuser à mes embrassements et se jouer de mon -ardeur. - -Combien d'artifices avaient été employés pour réchauffer ce coeur de -glace! Combien le furent encore pour l'agacer! Oui, Rosette, tout ce que -la galanterie la plus raffinée a jamais inventé fut mis en usage: -peintures voluptueuse, vins exquis, parfums suaves, propos badins, -molles attitudes, tendres aveux, douces invitations, prières, larmes, -tout, jusqu'à la vue de mes charmes, fut employé vainement. - -Une dernière ressource me reste. Je veux l'embrasser, le presser dans -mes bras amoureux, et faire couler dans son sein la flamme dont le mien -était dévoré. - -Il se dégage; il fuit. - -Outrée de dépit, je me livre à mon ressentiment, et dans un transport de -rage, moi-même je révèle mon fatal secret. - -Indigné, il part et me laisse accablée de douleur et de honte. - -Ah! je ne puis, sans mourir, penser à cette humiliante scène. Tandis que -l'ivresse de la passion égarait mon esprit, elle en éloignait avec soin -l'idée de mon déshonneur. Maintenant, le voile est tombé. - -Malheureuse Sophie! dans quel abîme tu te vois précipitée! Bientôt ils -vont développer la noire trame de tes faussetés! Ils sauront avec quel -acharnement tu as troublé le repos de leur vie. Que de soupirs, de -larmes, de gémissements dont tu es cause! Comment oser jamais paraître à -leurs yeux! - -Encore si j'avais triomphé! Mais le monde, qui pardonne tout à qui -réussit, ne pardonne rien à qui échoue. - -Je tremble qu'ils ne m'exposent à la risée publique et ne sacrifient ma -réputation à leur vengeance. - -Infortunée, où fuir, où me cacher? Ah! que ne suis-je dans un désert, -pour y pleurer l'abus de mes attraits, expier, loin des yeux du monde, -les coupables erreurs dont j'ai souillé ma vie! Que n'y suis-je pour y -ensevelir ma honte et mon désespoir! - - - - -LXXI - -LUCILE A GUSTAVE. - - -Grâce au ciel, cher Gustave, voilà nos familles réconciliées. - -Ce matin mon père a reçu du vôtre le billet suivant: - - «Las de sacrifier à de vaines opinions le soin de mon repos, le - bonheur de ma vie, cher comte, j'ai fermé mon coeur aux cris de la - discorde. J'oublie le passé et brûle de renouveler avec vous, le verre - à la main, une amitié de trente années!» - -Mon père n'en eut pas plutôt fait lecture, qu'il s'écria plein de joie: - - --Je l'ai donc recouvré, ce cher ami! Allons le trouver. - -Ma mère est charmée de cet heureux retour, et faut-il vous dire qu'il me -cause des transports? - -Lundi matin, de la rue Bressi. - - - - -LXXII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -La fortune me sourit de nouveau; et autant elle a pris plaisir à -m'abaisser, autant elle semble en prendre à m'élever. Ses dons sont -cependant toujours accompagnés de quelque amertume, comme si elle -craignait que je n'y fusse trop sensible. - -Tu sauras donc, cher ami, que le Palatin de Wilna, mon oncle maternel, -vient de quitter la vie, après en avoir joui pendant près de -quatre-vingts ans, et que de tous ses héritiers, je suis le seul à qui -il ait laissé ses vastes domaines. - - «--Voilà de belles roses, diras-tu; mais où sont les épines? Quelques - larmes qu'il faudra verser, ou faire semblant de verser, à son oraison - funèbre, et des pleureuses qu'il faudra porter pendant quelque temps?» - -Je sais bien, cher ami, que tu ne verrais rien là d'affligeant, mais tu -sais aussi que nous ne sommes pas de la même trempe. - -Le Palatin était un si aimable homme, il avait conservé jusque dans ses -derniers jours une humeur si agréable, si douce, si bienfaisante, qu'il -n'y a personne de ceux qui l'ont connu de qui il n'emporte les regrets; -juge un peu si je dois être affligé, moi pour qui il eut toujours la -tendresse d'un père. - -Depuis mon retour à Varsovie, il m'avait témoigné plus d'amitié que -jamais et voulait m'avoir continuellement auprès de lui. Une malheureuse -chute qu'il fit, il y a quelques jours, en sortant de table, l'obligea à -s'aliter. Dès-lors, il n'a plus pu se remettre, malgré tous les secours -de l'art. Je ne sais s'il sentait approcher sa fin, mais il paraissait -attendre la mort comme un doux sommeil. - -Lundi matin il rendit le dernier soupir dans mes bras. - -Ce qui adoucit un peu le chagrin de sa perte, c'est son grand âge, -puisqu'il a plu à la nature de nous compter ici bas un certain nombre de -jours qu'on passe rarement. - -Il est décidé que mon mariage avec Lucile n'aura lieu qu'après les trois -premiers mois de deuil; car, dit mon père, il faut pouvoir décemment se -présenter à cette fête avec un visage gai. - -Ce retard ne m'accommode guère, et la raison qu'on en donne me paraît -assez mauvaise. Je ne sais, mais il me semble que je saurais bien -trouver moyen de m'égayer avec ma belle, sans manquer aux bienséances, -ni choquer les yeux du public. - -C'est dans le palais que m'a laissé mon oncle que je la recevrai en -souveraine. En attendant, je vais m'occuper du soin de le remettre en -ordre. Il faut que tout y respire l'élégance, le goût, l'agrément; que -tout contribue à le rendre le temple des plaisirs et de la volupté. - -C'est aussi là où, réuni à tout ce que j'ai de cher dans ce monde, je -verrai dans peu l'amour et l'amitié s'applaudir tour-à-tour. Je fais mon -bonheur de l'un et de l'autre, tu le sais, et tu n'ignores pas, cher -Panin, quelle place tu occupes dans mon coeur. - -De Varsovie, le 3 novembre 1770. - - - - -LXXIII - -GUSTAVE A LUCILE. - - -Est-il donc vrai, Lucile, que tu refuses le nom chéri d'épouse? Hélas! -m'y serais-je attendu? - -Je croyais toucher enfin au moment de voir finir pour toujours mes -longues souffrances. Un riant avenir s'ouvrait devant moi. Je t'avais -retrouvée. Que manquait-il à mon bonheur, que de recevoir des mains de -l'hymen le prix de mon amour? Je l'attendais plein d'espérance. Hier -encore, je m'endormis dans cette douce illusion: mais quel affreux -réveil! Et c'est ta main cruelle qui m'arrache le bandeau! C'est elle -qui me perce le coeur! - -Comme je sers de jouet à la fortune! Le plaisir échappe sous ma main dès -que je veux le saisir, et la joie fuit loin de moi dès que je l'appelle. -Dois-je donc ainsi toujours poursuivre le bonheur sans l'atteindre -jamais? infortuné que je suis! Sous quel astre sinistre, à quelle heure -funeste ai-je reçu le jour? - -Ah! je le vois, le sort perfide se fait un jeu de me persécuter sans -relâche; mais toi, Lucile, pourquoi conspirer avec lui? - -Quelles noires pensées s'offrent à mon esprit! quelle sombre tristesse -flétrit mon coeur! quel nouveau désespoir saisit mon âme! Cruel destin, -tyran farouche, pourquoi m'imposer la vie, si tu voulais retenir le -bonheur! - -Mercredi soir, de la rue Neuve. - - - - -LXXIV - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Ne l'ai-je retrouvée que pour la perdre plus cruellement encore? C'est -elle à présent qui s'arrache à moi. - -Hier j'allai trouver Lucile. Elle était seule au logis. - - --Chère âme, lui dis-je en lui prenant la main pour attacher à son - bras mon portrait, la fortune me sourit de nouveau, mais je ne lui - sais gré de ses faveurs que pour t'en faire un don. - -Elle me remercia avec une sensibilité qui l'embellissait encore; puis -elle me dit en soupirant: - - --Vous êtes le plus généreux des hommes: mais je ne puis accepter vos - bienfaits. - - --Ciel! qu'entends-je? m'écriai-je éperdu. Pourquoi donc, ma Lucile, - ne pourrais-tu accepter mes offrandes? - -Les yeux attachés sur ses lèvres, j'attendais en tremblant une réponse. -Elle paraissait émue, mais elle baissa tout-à-coup son voile pour me -cacher son émotion. A l'instant je la pris dans mes bras et lui dis en -la pressant contre mon sein: - - --Ah! Lucile, tu viens de me percer le coeur, mais achève, ne crains - pas de t'ouvrir à moi, tu connais ma tendresse. - -Elle garda le silence. Je redoublai mille fois mes instances: enfin elle -me répondit d'une voix entrecoupée: - - --Laissez vivre et mourir dans l'oubli la plus malheureuse des filles! - -Puis elle se tut. - -Affligé de ce procédé mystérieux, je me jetai à ses genoux, j'arrosai -ses mains de mes larmes, et la suppliai au nom de l'amour le plus tendre -de vouloir s'expliquer. Désespéré de ne pouvoir lui arracher aucune -parole, je me retirai la mort dans le coeur. - -Ah! cher Panin, comme le sort se joue de moi! Déjà je me croyais au -comble de mes voeux. En attendant le jour fortuné qui devait couronner -mes désirs, je comptais avec impatience les instants, et mon coeur se -livrait à ses transports. O folle joie! un instant l'a vue naître, un -instant l'a vue s'évanouir. - -A peine commençais-je à m'abandonner à cet heureux délire que mon âme -est retombée dans le désespoir. - -Cruelle fortune, perfide jusque dans tes bienfaits, pourquoi t'acharner -ainsi à empoisonner le cours malheureux de mes jours? - -De Varsovie, le 7 novembre 1770. - - - - -LXXV - -GUSTAVE A LUCILE. - - -J'ai vu le moment où tes adieux me coûteraient la vie. Cruelle, -garde-toi bien de remettre à cette épreuve un coeur trop faible pour la -soutenir. - -Pourquoi ces caprices, Lucile? Quand le coeur s'est donné, dis-moi, la -main est-elle libre de ne pas le suivre? livre-la-moi donc, cette main -si chère; elle est à moi, tu me l'as promise; c'est sur mes lèvres que -tu en as fait le serment. - -Viens, ma Lucile, viens, ne cessons de vivre l'un pour l'autre; -jouissons ensemble de tous les dons que m'a faits la fortune et de tous -ceux que t'a fait l'amour. - -Samedi matin, de la rue Neuve. - - - - -LXXVI - -GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA. - - -Par quel caprice bizarre Lucile refuse-t-elle le nom d'épouse, pour -conserver celui d'amante? - -C'est de Lucile, madame, que dépend le bonheur de ma vie. Je vous -supplie de vouloir bien employer en ma faveur votre autorité auprès -d'elle. Hélas! faut-il que je sois forcé d'avoir recours à un pareil -expédient, moi qui n'aurais voulu recevoir sa main que de celle de -l'amour? - -Le 11 courant, de la rue Neuve. - - - - -LXXVII - -LA COMTESSE SOBIESKA A GUSTAVE. - - -Vous êtes trop sensé, cher Potowski, pour prétendre que dans un cas de -cette nature j'emploie l'autorité maternelle. - -L'hymen, comme l'amour, veut être libre, vous le savez; tout ce que je -puis faire pour vous obliger, c'est de travailler à pénétrer les raisons -du refus de Lucile. - -De la rue Bressi, le 12 novembre 1770. - - - - -LXXVIII - -DE LA MÊME AU MÊME. - - -Enfin, ma fille a cédé à mes instances, elle m'a ouvert son coeur. - -Pour vous mettre au fait, cher Gustave, des raisons secrètes de ce -changement mystérieux, je vais vous rapporter notre entretien. - - --Autrefois, Lucile, tu n'avais rien de caché pour moi, et je ne sache - pas t'avoir jamais donné lieu de t'en repentir. - - --Non, maman. - - --Pourquoi donc aujourd'hui cette réserve opiniâtre au sujet de - Potowski? Je ne te répéterai pas combien elle m'humilie: si jamais tu - deviens mère, tu le sauras un jour. - -Elle hésita un instant; puis elle me parla ainsi: - - --Il y a trois semaines que je passai la journée chez le Castellan de - Berzin. Vous savez tout ce qu'il a fait pour obtenir la main de sa - femme. Elle en était assez coiffée, mais il l'aimait à la fureur, et - il ne l'a certainement épousée que parce qu'elle était de son goût. - D'après cela, qui ne s'attendrait à voir ce couple heureux? Il n'en - est rien cependant, et même je n'ai point vu d'époux plus mal - assortis. Toujours mécontents l'un de l'autre, ils se querellent tant - qu'ils sont ensemble, et ne vivent en paix que lorsqu'ils sont - éloignés. Le mari d'ailleurs prend avec la femme des tons qui ne - conviennent point: j'en ai été scandalisée au possible, d'autant plus - qu'ils sont nouveaux mariés. - - --Hé bien, Lucile, que veux-tu dire par là? - - --Un instant, maman, je vous prie. Vous savez que du côté de la - naissance, elle ne lui cède point; cela est bien différent du côté de - la fortune. Le Castellan a des biens immenses. Mademoiselle Saboski ne - lui a rien apporté en dot. - - --A présent, ma fille, je t'entends. Quoi donc, ferais-tu à Gustave - l'injustice de lui prêter des procédés aussi bas? lui dont tu connais - la belle âme! - - --Non, non, maman, je ne crains pas de sa part de bas procédés; je - connais ses nobles sentiments. Mais le monde, qui aime à jaser, dit - que la Saboski n'a épousé le Castellan que par des vues d'intérêt, et - il pourrait bien tenir de pareils propos sur mon compte. Cela ne - serait pas flatteur. Cependant on pourrait encore prendre patience. - Depuis peu la fortune de Gustave a considérablement augmenté et la - nôtre s'est fondue. S'il m'épouse on verra bien qu'il n'y a que - l'amour qui l'ait engagé à demander ma main; mais comment verra-t-on - qu'il n'y a que l'amour qui m'ait engagée à la lui accorder? Lui-même - en pourrait douter. Voilà le malheur que je redoute. Et puisqu'il ne - me reste point de sacrifice à lui faire, il faut que je renonce à lui. - - --Je ne veux point, ma fille, blâmer ta délicatesse, mais je te plains - de ta prévention; elle fera le malheur de la vie de ton amant, et - sûrement elle ne fera pas le bonheur de la tienne. - -Voilà, mon cher Potowski, le résultat de la démarche que j'ai faite -auprès de Lucile à votre égard. Si vous ne pouvez vivre sans elle, c'est -à vous à vaincre ses scrupules. - -De la rue Bressi, le 19 novembre 1770. - - - - -LXXIX - -GUSTAVE A LUCILE. - - -Pourquoi faut-il que les soins de ton amour me soient plus cruels que ne -pourraient l'être ceux de la haine? Tu brises les doux noeuds qui -allaient nous unir, crainte que je ne sache apprécier ta tendresse. - -Mais, dis-moi, fille bizarre, quel trésor dans l'univers pourrait jamais -être le prix de ton coeur! - -Non, ma Lucile, je ne veux pas que la fortune me vende si cher ses -faveurs. Que plutôt elle reprenne ses dons funestes, s'ils doivent -m'ôter l'espérance de te posséder. - -Dès cet instant, je renonce aux richesses, aux titres, aux dignités: -l'éclat d'une couronne même pourrait-il être balancé dans mon coeur avec -le malheur de te perdre? - -Avec toi une cabane aura pour moi des charmes! je ferai mes délices des -occupations d'une vie obscure. Compagnon assidu de tous tes pas, tu -adouciras mes travaux, je partagerai tes plaisirs. Viens, ma Lucile, -viens, retirons-nous sous une humble chaumière. - -Assez riche de ton amour, je saurai montrer au monde que l'univers n'est -rien pour moi sans le bonheur de te posséder. - -De la rue Neuve, le 19 novembre 1770. - - - - -LXXX - -GUSTAVE A LUCILE. - - -Quoi! pas même une réponse? - -Mon coeur gémissant implore ta pitié et il te trouve sourde à ses cris! - -Tu devais être ma consolation, et tu te plais à désoler mon âme! - -Tu peux mettre le comble à mon bonheur, et sous tes yeux je reste -infortuné! - -Ne m'as-tu donc été rendue que pour r'ouvrir les plaies sanglantes de -mon coeur, et armer mes souffrances d'une pointe plus aiguë. - -Ne m'as-tu été rendue que pour me faire périr de chagrin sur l'image -d'un bonheur auquel il ne m'est plus permis d'aspirer? - -Il faut renoncer à te posséder, et c'est toi, cruelle, qui ordonnes ce -douloureux sacrifice! - -Douces illusions qui avez tant de fois abusé mon coeur, disparaissez -pour toujours! Pourquoi s'abuser encore si je ne dois à la fin -moissonner que le désespoir. - - - - -LXXXI - -LUCILE A GUSTAVE. - - -Cesse de t'obstiner plus longtemps à la poursuite de ce que je ne puis -t'accorder. Oublie pour jamais une infortunée; mais quel que soit son -sort, rien n'effacera ton image de son coeur. - -Oui, jusqu'à mon dernier soupir, je t'aimerai, Gustave, et je n'aimerai -que toi. - -De la rue Bressi, le 2 décembre 1770. - - - - -LXXXII - -GUSTAVE A LUCILE. - - -Tu veux que nous restions amis. Ton coeur n'est donc fait que pour -l'amitié? Est-ce pour elle que l'amour a réuni en toi tant de charmes? -Le seul plaisir qu'il me soit désormais permis de goûter est celui de te -voir. Que m'importe d'admirer en souffrant ta beauté, tes grâces, tes -vertus, si tu ne dois jamais être à moi! Cruelle, garde ta tendresse! - -Hélas! où m'emporte ma douleur? - -Pardonne, pardonne, Lucile. Je rétracte mon blasphème. Épargne ce -tourment à mon coeur. - -Tu ne peux voir souffrir personne; serais-tu sans pitié seulement pour -ton amant? Tes yeux pourraient-ils le voir se consumer de tristesse sur -un lit de langueur? Et ton âme qui aime à répandre partout la joie, -prendrait-elle plaisir à déchirer la sienne? - -Quel présent t'aurait fait le ciel qui s'est plu à verser sur toi tous -ses dons, s'il ne t'avait donné un coeur tendre? - -Ah! ma Lucile, quels que soient tes scrupules, souffre que mon coeur en -triomphe. - -Vois ton amant à tes genoux, qui te tend les bras; vois l'amour -s'applaudir de sa conquête, et la tendresse te demander le prix de sa -fidélité. - -De la rue Neuve, le 3 décembre 1770. - - - - -LXXXIII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Lorsque j'appris la résolution de Lucile, je tombai dans une -consternation qui s'approchait du désespoir. Maintenant je ne saurais te -peindre l'horreur de l'état de mon âme. - -Lucile a beau chercher à cacher la plaie qui s'envenime au fond de son -coeur, elle ne peut y parvenir. Le chagrin la consume, sa santé -s'altère, et sa jeunesse se flétrit comme une fleur. - -Mais comme si ce n'était pas assez pour le supplice de ma vie, de la -voir s'éteindre par degrés sous mes yeux, forcé de dissimuler la douleur -qui me consume moi-même, crainte d'empirer son état, il faut encore que -je paraisse consentir à renoncer à elle. Ainsi doublement victime de mon -amour. - -Trois mois se sont écoulés dans cette cruelle situation; mais je n'ai -plus la force de soutenir le fardeau de ma douloureuse existence: ma -constance est épuisée. - -Si tu savais, cher ami, combien il m'est affreux de la voir ainsi -consumer sa triste vie! - -Longtemps j'ai mis le doigt sur ma bouche, dévoré en secret ma douleur, -retenu mes larmes, étouffé mes soupirs, de peur d'aigrir le sentiment de -ses maux. Je ne puis plus y tenir; il faut parler. - -Que n'ai-je déjà pas fait pour vaincre sa résistance déplacée! Je ferai -cependant encore une tentative. Si elle est infructueuse, adieu, Panin, -c'en est fait de ton ami! - -De Varsovie, le 29 février 1771. - - - - -LXXXIV - -LA COMTESSE SOBIESKA A SON ÉPOUX - - -A Sandomir. - -L'état de Lucile m'afflige au possible. La fièvre s'est allumée dans ses -veines, et sa langueur est telle que le médecin est d'avis qu'on ne doit -pas la laisser plus longtemps livrée à elle-même. - -Gustave de son côté est tombé dans la plus noire mélancolie. Il ne veut -plus voir ni connaissances, ni amis, ni parents. - -Son père, tremblant que dans un excès de douleur, il n'attente à ses -propres jours, ne le perd pas de vue un instant. - -Que d'infortunés par le seul travers d'une fille! - -Venez, mon cher ami, venez au plus tôt joindre votre autorité à la -mienne, pour tâcher de lui faire entendre raison. - -De Varsovie, le 17 mars 1771. - - - - -LXXXV - -LE COMTE SOBIESKI A SA FILLE. - - -A Varsovie. - -Ah! Lucile, pourquoi prendre ainsi plaisir à effrayer tes parents! - -Non ce n'est plus délicatesse d'âme, c'est folie de s'opposer de la -sorte à une union après laquelle tant de personnes soupirent. - -Tu refuses la main de Gustave, crainte qu'il ne vienne à douter de ta -tendresse; c'est bien à présent qu'il a raison d'en douter, puisque tu -préfères ta vaine gloire à la conservation de ses jours. Il est beau, -sans doute, de savoir se résoudre à de pénibles sacrifices; mais il est -injuste d'en faire aucun aux dépens d'autrui. - -Vois combien de malheureux tu as faits! La vie n'est plus pour ton amant -un présent des dieux: tes connaissances, tes amis, tes proches, sont -dans la peine; ta mère est dans l'affliction. Fille dénaturée! crains -que par ton opiniâtreté tu ne portes encore la mort dans mon coeur! - -De Sandomir, le 25 mars 1771. - - - - -LXXXVI - -GUSTAVE A LUCILE. - - -Tes scrupules me désespèrent; la douleur consume tous les liens de ma -vie, la lumière m'est odieuse. - -Cruelle! il ne me reste plus qu'un sacrifice à te faire; je vais le -consommer sous tes yeux. - - - - -LXXXVII - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Ce matin je me suis rendu chez le comte Sobieski, pour en venir à une -décision avec Lucile. - -En arrivant, j'ai trouvé Baboushow sur l'escalier, qui est accourue pour -me dire que sa maîtresse était avec son père et sa mère, qu'elle -paraissait un peu changée hier au soir, et qu'ils s'efforçaient à -présent de la rendre raisonnable. - - --Si vous êtes curieux d'ouïr leur entretien, a-t-elle ajouté, passez - dans cette chambre, vous n'en perdrez pas un mot. - -J'entre sans bruit et à pas tremblants. J'approche l'oreille, j'entends -la voix de Lucile. - - --Le ciel m'est témoin, disait-elle, que je donnerais ma vie pour - satisfaire à vos voeux; mais soyez vous-mêmes mes juges. - - --Cruelle! s'écria quelqu'un en soupirant. - -Puis il se fit un moment de silence. - - --Tu péris, Lucile, dit le comte, et tu ajoutes à mes douleurs, celle - de te voir consumer d'ennui sous mes yeux, lorsqu'il est en toi d'y - porter remède. Ah! Lucile, puisque les devoirs de la nature les plus - sacrés n'ont plus d'empire sur ton coeur inflexible, si mes jours te - sont chers encore, ouvre ton coeur à la pitié. Pourquoi empoisonner - ainsi les derniers moments d'une vie qui s'éteint! Je n'ai plus - d'enfants que toi. Faut-il que la main qui me restait pour essuyer mes - larmes les fasse couler! Continue, fille ingrate, ton père sera - bientôt couché dans cette tombe où ta désobéissance le conduit à pas - lents. - -Au même moment la comtesse se joignit à son époux. - - --O ma fille, ma chère fille, s'écria-t-elle d'un ton qui déchirait - l'âme, faut-il que je voie périr en toi le dernier fruit de mes - entrailles? Soulage mon coeur opprimé. Aie pitié d'une mère désolée - qui peut à peine encore supporter le poids de la vie. - - --Ah! je n'en puis plus, disait Lucile en pleurant. Eh bien! soit, - puisque telle est votre volonté, je me fais un devoir d'y souscrire; - je serai, sans me plaindre, victime de mon devoir; je finirai dans le - mépris de moi-même ma... - -A ces mots, je sors sans écouter le reste. - ---Allez m'annoncer, dis-je à Baboushow. - -Bientôt le comte vint au devant de moi. - ---Venez, Potowski, dit-il dès qu'il m'aperçut, on ne vous fera plus -languir: Lucile est raisonnable. - -J'entre: elle s'avance à pas lents, me tend la main, et me dit d'un air -tendre: - ---Je suis à toi, cher Gustave, les dieux me défendent... - ---Ange du ciel! m'écriai-je, en courant la prendre dans mes bras, elle -est à moi! Ah! Lucile, tu me rends la vie. - -Comme je la tenais serrée contre mon coeur, elle penchait sa tête sur -mon cou; bientôt je le sentis baigné de ses larmes; je ne pus retenir -les miennes. - -Attendris par nos sanglots, le comte et son épouse vinrent mêler les -leurs aux nôtres, et tous quatre, gardant le silence, longtemps les -douces étreintes de nos bras furent notre seul langage. - -Tandis que des larmes d'amour et de tendresse coulaient au milieu de -nous, Lucile s'était évanouie sur mon sein. - -J'avais senti le poids de son corps augmenter, et déjà je commençais à -n'avoir plus la force de la soutenir, lorsque son père, se détachant du -groupe, se mit à dire: - ---C'en est assez, mes enfants, venez vous asseoir. - -La comtesse qui allait suivre l'exemple, s'écria à l'instant: - ---Ah! ma fille! - -Je levai les yeux. Ciel! que devins-je à la vue de Lucile pâle et -défaite? - -Un saisissement subit s'empara des puissances de mon âme, suspendit -l'usage de mes sens et enchaîna mes pas. Je restai immobile comme Lucile -dans les bras de sa mère. - -Le comte s'élança pour nous soutenir en appelant du secours: Quelques -domestiques, accourus à ses cris, nous placèrent sur un sopha. - -Chacun était empressé autour de nous. - -Au bout de quelques minutes, mon âme sortit de cet état d'aliénation; -les forces me revinrent, je m'approchai de Lucile, je lui frottai les -tempes avec une eau spiritueuse que tenait sa femme de chambre. - -Bientôt elle entr'ouvrit les yeux, et j'achevai de la faire revenir à -force de baisers. - -Peu après, je la vis me fixer d'un air tendre et me sourire doucement. -Soudain la crainte fit place à la joie, et la joie à l'amour. La flamme -coulait dans mes veines. - -Mon coeur était embrasé, et dans mes doux transports je ne cessais de -lui prodiguer d'innocentes caresses. - -La volupté passa de mon âme dans la sienne; Lucile languissait dans mes -bras. - -Je la considérais avec délices; une égale satisfaction éclatait dans ses -yeux. Je lui donnais les noms les plus doux; mais plusieurs fois je me -surpris à mêler de tendres reproches à mes tendres propos. Chaque fois, -j'aperçus qu'ils faisaient sur elle une vive impression. Crainte de lui -faire de la peine, je m'en tins à épancher mon âme par mes regards. - -Tandis que nous savourions ainsi en silence le délicieux sentiment du -bonheur, le temps s'était écoulé avec une rapidité inconcevable; on vint -nous avertir que le dîner était servi. - -En passant dans le salon, nous y trouvâmes mon père avec la comtesse et -le comte. - -Il s'approcha de Lucile d'un air satisfait qui me pénétrait de joie, et -lui témoigna en peu de mots combien il était flatté de la voir passer -dans sa famille. Elle voulut répondre, la voix lui manqua et une -profonde révérence exprima seule combien elle était pénétrée des marques -d'attachement qu'elle recevait. - -Ce compliment fut suivi d'un baiser, que je trouvai même un peu trop -cordial, bien qu'il vînt de mon père. Je te l'avoue, Panin, je suis si -jaloux de ma belle, que je ne puis souffrir qu'on la regarde trop -fixement, ni même qu'on la loue avec trop de chaleur. - -A table, nos parents furent d'une gaîté extrême. Lucile et moi nous nous -livrions en silence au plaisir de nous voir. - -Comme nous ne goûtions de rien, la comtesse eut recours à la recette de -sa soeur. Cette fois-ci, elle fut sans effet. - ---Si vous ne mangez pas, du moins vous boirez, dit le comte. Oh là! -Carloshou, du Cap! - ---C'est bien dit, reprit mon père; mais nous en serons aussi. - -Quand on eut versé. - ---Allons, chère comtesse, continua-t-il, à ma fille et à votre fils! - -Nous choquâmes tous ensemble. - -Quand ce vint le tour de Lucile avec moi, je crus voir ses grâces -s'animer et de nouveaux charmes éclore sur son visage; le précieux -coloris de la pudeur se répandit sur ses joues, un sourire furtif remua -ses lèvres de rose. - -Je la fixais avec volupté, et l'un et l'autre nous oubliâmes nos verres. - ---Pas même boire! s'écria mon père en plaisantant. Je vois ce que c'est: -il faut les séparer. Mon ami, venez prendre ma place, je prendrai celle -de Gustave; c'est ce garçon qui lui ôte l'appétit. - -En même temps il fit feinte de se lever. - -Lucile se jeta dans mes bras. Jamais embrassement ne fut plus tendre: je -tenais mes lèvres collées sur les siennes et ne pouvais les en détacher. - ---S'ils continuent de la sorte, ajouta le comte, leur entretien ne nous -ruinera pas. - -Les plaisanteries auraient duré plus longtemps sans l'arrivée du nonce -de Cujavie. - -On était à la fin du dessert; nous nous esquivâmes Lucile et moi. - -Peu après, la comtesse nous suivit, et tandis que les cavaliers -formaient un trio à table, nous allâmes en former un dans le jardin. - -Je conduisis Lucile sous un berceau de jasmin et de lilas; je la plaçai -sur un petit trône de gazon, puis j'allai cueillir des fleurs, dont je -couronnai ma déesse. - -Bientôt il fallut aller rejoindre la compagnie. On servit le café. -Lucile et moi prîmes en place un _bouillon à la reine_, que sa mère nous -avait fait préparer. - -La soirée se passa fort agréablement, et je me retirai assez tard. - -Arrivé au logis, je n'ai rien eu de plus pressé que de mettre la plume à -la main pour te donner avis de l'heureuse tournure qu'ont prise mes -affaires; non peut-être que mon infortune t'inquiéta beaucoup, mais pour -jouir une seconde fois des plaisirs de la journée en les traçant sur le -papier. - -Je sens mon âme débarrassée d'un poids terrible; un sentiment de plaisir -se répand dans tous mes organes; le doux sommeil vient se poser sur mes -paupières. - -Adieu, cher ami, je te quitte pour aller rêver à mon bonheur. - -De Varsovie, le 9 avril 1771. - - - - -LXXXVIII - -LUCILE A GUSTAVE. - - -Depuis longtemps je ne connaissais plus le doux sommeil. La nuit -dernière il revint poser sur mes yeux son aile caressante. Il amena à sa -suite, non ces fantômes effrayants qui ont tant de fois assiégé mon -esprit, mais la chère image de Gustave, suivie de la troupe riante des -amours et des ris. - -Durant mon repos, il a versé sur mes sens un baume restaurant; je -commence à me sentir un peu soulagée du fardeau qui m'opprimait. - -Ma mère me propose d'aller pour quelques jours avec elle prendre l'air -en campagne. Venez-y aussi, cher Gustave; sans vous, je ne saurais -goûter de plaisir nulle part. - -Mardi matin, de la rue de Bressi. - - - - -LXXXIX - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -La semaine dernière je reçus de Lucile invitation de venir passer avec -elle et sa mère quelques jours à la campagne. J'y volai à l'instant sur -les ailes de l'amour. - -Tu ne saurais t'imaginer combien ma belle s'est remise en si peu de -temps. - -Le plaisir et la joie ont été ses seuls médecins; mais quelle n'est pas -leur puissance! Déjà ils ont essuyé ses larmes et ramené les ris sur ses -lèvres. Déjà ils ont éteint la fièvre dans ses veines, rendu à ses -organes leur souplesse et la vigueur à tout son corps. Par leur vertu, -son teint commence à se ranimer, ses yeux à reprendre leur feu, sa peau -à recouvrer sa fraîcheur: on la dirait rajeunie. Bientôt je verrai ses -grâces se ranimer, ses charmes éclore de nouveau et sa beauté sortir -radieuse des nuages dont le chagrin l'avait enveloppée. - -Depuis que le sort s'est ainsi cruellement joué de mes voeux, je -commence à jouir de quelques moments tranquilles. - -Après l'affreuse situation, où m'avait mise la crainte de perdre Lucile, -je sens mieux le plaisir de la posséder. On dirait, cher Panin, que le -dieu des amants mesure toujours leur bonheur à leurs peines. - -Mais quels sont ces liens secrets qui m'attachent ainsi à cette fille? -Quel est ce charme invincible qui me force à la contempler sans cesse, -et ne me fait trouver du plaisir qu'à ses côtés? - -Je ne suis cependant pas tout à fait sans inquiétudes. Le souvenir de -mes peines passées est encore présent à mon esprit. Quelquefois en -suspens entre l'espérance et la crainte, je contemple en silence mon -bonheur: je me demande si ce n'est point un songe; je tremble que -quelque accident imprévu ne vienne encore changer en pleurs les -transports de ma joie. - -Non, cher Panin, je ne serai pleinement heureux que lorsque ma Lucile me -sera unie par des noeuds indissolubles. - -De ..., le 21 avril 1771. - - - - -LXXXX - -GUSTAVE A SIGISMOND. - - -A Pinsk. - -Nous nous sommes retirés au château de Minsko pour y faire les -préparatifs de la noce, et jouir de plus de tranquillité. - -Les soucis fuient de ces lieux; aucune sombre pensée n'ose en approcher; -une douce paix coule au fond de nos coeurs; rien ne peut plus troubler -ma joie. - -Lucile a recouvré la fleur de la santé, la fraîcheur de sa jeunesse, son -enjouement, sa gaîté; toutes ses grâces se sont ranimées: elle est même -embellie; ses yeux ont je ne sais quoi de céleste, sa voix, je ne sais -quoi d'angélique, sa personne, je ne sais quoi de divin. - -Sa flamme est toujours également pure: mais à présent, Lucile accorde à -l'amour tout ce que permet la pudeur. Elle ne s'oppose plus à mes -tendres caresses, elle se prête à mes tendres désirs et partage mes -transports. - -Si je la serre dans mes bras amoureux, je sens son coeur palpiter de -plaisir; si je lui presse tendrement la main, cette main douce répond -tendrement à la mienne: si je lui dérobe un baiser, ses lèvres -vermeilles me le rendent. - -O doux abandon de deux coeurs qui se donnent l'un à l'autre! Charmes des -âmes sensibles! aujourd'hui seulement j'apprends à vous connaître. -Auprès d'elle, cher Panin, mes voeux les plus chers paraissent remplis; -mon coeur se fond d'allégresse, les jours s'écoulent comme des instants; -et dans les transports de mon ravissement, je crois les Dieux jaloux de -mon sort. - -Bientôt ces habits de deuil vont se changer en habits de fête: bientôt -je m'unirai à Lucile pour ne plus m'en séparer; bientôt je la placerai -sur le lit nuptial. - -Mon bonheur commencera pour ne plus finir qu'avec ma vie. - -L'idée d'une union si douce me transporte: tous les moments d'une vie -délicieuse et les ravissements de deux coeurs amoureux se présentent à -mon âme enivrée. - -Viens, cher ami, viens partager ma joie, et[1]...... - - [1] Le manuscrit finit ici. Les cinq lignes suivantes, qui terminaient - l'ouvrage et se trouvaient sur la dernière page, ont été lacérées à - l'époque où il faisait partie de la bibliothèque d'Aimé-Martin. - Cette mutilation est d'ailleurs peu importante sous le rapport du - sens, puisque le dénoûment est complet. Ainsi elle a été commise, - selon toute probabilité, nous a-t-on dit, par quelque - autographomane, qui ne craignait pas de pousser jusqu'au larcin - l'amour de l'inédit. (_Note de l'Éditeur._) - - -FIN. - - -COULOMMIERS.--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski -(2/2), by Jean-Paul Marat - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 2 *** - -***** This file should be named 58366-8.txt or 58366-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/8/3/6/58366/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/58366-h/58366-h.htm b/58366-h/58366-h.htm index 40e77a1..1eaa030 100644 --- a/58366-h/58366-h.htm +++ b/58366-h/58366-h.htm @@ -66,47 +66,7 @@ td { text-align: left; vertical-align: top; padding: 0; } <body> -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski (2/2), by -Jean-Paul Marat - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les aventures du jeune Comte Potowski (2/2) - Un roman de coeur de Marat, l'ami du peuple - -Author: Jean-Paul Marat - -Editor: Paul Lacroix - -Release Date: November 29, 2018 [EBook #58366] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 2 *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58366 ***</div> <h1><span class="small">UN</span><br /> <b class="large">ROMAN DE CŒUR,</b></h1> @@ -6690,382 +6650,7 @@ l'amour de l'inédit. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p> -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski -(2/2), by Jean-Paul Marat - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 2 *** - -***** This file should be named 58366-h.htm or 58366-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/8/3/6/58366/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58366 ***</div> </body> </html> |
