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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58366 ***
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ UN
+ ROMAN DE COEUR,
+
+ PAR
+ MARAT,
+ L'AMI DU PEUPLE;
+
+ Publié pour la première fois, en son entier, d'après le manuscrit
+ autographe, et précédé d'une notice littéraire;
+
+ Par le bibliophile JACOB.
+
+ II.
+
+ PARIS,
+ CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI.
+ 8, RUE DU JARDINET.
+
+ 1848.
+
+
+
+
+Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47.
+
+
+
+
+LES AVENTURES
+
+DU
+
+JEUNE COMTE POTOWSKI.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+La fureur des confédérés a passé à leurs ennemis. Ce n'est plus une
+guerre; c'est une suite de brigandages atroces. On ne voit que perfidie,
+pillage, trahisons, assassinats.
+
+Rien n'est plus sacré à aucun des partis: ils s'exterminent sans
+quartier. Ils courent par troupes effrénées, le glaive et le flambeau à
+la main. Tout se renverse sur leur passage et ils ne laissent partout
+après eux qu'une affreuse solitude. Que de campagnes dévastées! Que de
+châteaux abattus! Quels monceaux de ruines! Quel amas de débris!
+
+Ah! quittons, quittons pour toujours cette troupe de barbares qui ne
+connaissent plus de devoirs, et ont renoncé à l'humanité même. Hé quoi!
+J'aurais été enrôlé parmi eux. Je serais venu porter la désolation dans
+ma patrie, j'aurais trempé mes mains dans le sang de mes concitoyens; au
+lieu de verser le mien pour leur défense? Funestes victoires! infâmes
+trophées! dont j'ai honte et horreur.
+
+Quels cruels remords s'élèvent dans mon âme! De quel amer repentir je la
+sens pénétrée! ah mon père, que de regrets vous m'auriez épargnés, si
+vous ne m'aviez enchaîné à vos destinées!
+
+Quand l'humanité n'obligerait pas les confédérés à renoncer à cette
+injuste guerre, leur propre intérêt devrait les y engager. Ils n'ont ni
+discipline, ni habileté, ni valeur à opposer à l'ennemi. Ils ne sont pas
+même unis. Livrés à leurs basses passions comme des bêtes féroces, ils
+poursuivent chacun des vues particulières. S'il leur restait quelque bon
+sens, quelque prévoyance, comment ne s'aperçoivent-ils pas que cette
+désunion doit à la fin entraîner leur ruine. Avec quelle facilité
+l'ennemi va triompher de leur faiblesse! Ah cher Panin, il n'a pas
+besoin de les attaquer, la discorde fera bientôt tout l'ouvrage. Ils
+s'entredéchirent déjà entr'eux.
+
+
+_P. S._ On donne pour certain que les cours de Berlin et de Vienne vont
+travailler à nous pacifier; et qu'elles ont déjà fait avancer des
+troupes sur nos frontières pour contenir les factieux.
+
+Puisse la fin de nos malheurs ne pas se faire attendre longtemps!
+
+De Barasse, le 7 juillet 1770.
+
+
+
+
+XLIX
+
+HADISKI A LUCILE.
+
+
+A Varsovie.
+
+C'est avec répugnance, mademoiselle, que je m'acquitte de ce douloureux
+office: mais il faut remplir les volontés d'un ami mourant.
+
+Vous aurez sans doute déjà appris par la renommée notre entière défaite
+à Broda.
+
+Durant cette malheureuse journée où périrent tant de braves Polonais,
+Gustave, le généreux Gustave a terminé glorieusement ses jours.
+
+Tandis qu'il retenait son bras sur la tête d'un malheureux qui lui
+demandait quartier à genoux, deux ennemis féroces, fondant sur lui, le
+renversèrent sur la poudre. Je vole à son secours, mais à peine l'eus-je
+joint, que je tombai moi-même entre les mains des vainqueurs. J'implore
+leur pitié pour mon compagnon. Ils sont sourds et m'entraînent. Un de
+leurs chefs accourut à mes cris. Informé de ma demande et de la qualité
+de Gustave, il ordonne qu'on l'emporte à l'écart et me permet d'en avoir
+soin.
+
+Je retourne sur mes pas. Hélas, vous le dirai-je? je le trouvai pâle,
+couvert de sang et déjà à moitié dépouillé par ces avides mercenaires.
+On l'enlève, nous arrivons dans une chaumière. Là, je m'efforce de le
+rappeler à la vie. Il ouvre enfin les yeux, il les tourne vers moi et me
+reconnaît. Sa vigueur se ranime un instant et il me dit d'une voix
+mourante:
+
+ «Vous connaissez ma tendresse pour Lucile; si jamais je vous fus cher,
+ apprenez-lui mon triste sort, et dites-lui que j'emporte avec moi son
+ image dans le tombeau.»
+
+A peine avait-il achevé ces ordres affligeants qu'il tombe sans vie dans
+mes bras.
+
+Quelles grâces il conservait encore dans le lit mortuaire! La mort qui
+avait éteint ses yeux n'avait pu effacer toute sa beauté. On voyait dans
+ses traits une douce sérénité; ses beaux cheveux flottaient autour de
+son cou; dans son côté paraissait la blessure profonde...
+
+Ah, je ne puis achever. Pardonnez à ma douleur.
+
+De Pocoutiew, le 6 juillet 1770.
+
+
+
+
+L
+
+LA COMTESSE SOBIESKA A SON ÉPOUX.
+
+
+A Lusne.
+
+Depuis que Gustave nous donna avis de nous retirer ici, nous n'avons
+point de ses nouvelles.
+
+Peu après votre départ se répandit le bruit d'une bataille sanglante
+entre les confédérés et les Russes. Lucile craignait que Gustave ne s'y
+fût trouvé. Tandis qu'elle attendait en transes des particularités de
+l'affaire, on lui apporta une lettre, elle la crut de son amant, et
+l'ouvrit avec impatience.
+
+A peine y eut-elle jeté les yeux, que je la vis pâlir; ses mains
+tremblantes pouvaient à peine soutenir le papier, ses lèvres décolorées
+étaient prises d'un mouvement convulsif, ses genoux se ployèrent sous
+son corps, et elle tomba sans connaissance.
+
+Tout mon sang se glaçait dans mes veines.
+
+ «Hélas! qu'est-il donc arrivé, Lucile? m'écriai-je.»
+
+Je courus vers elle et demandai du secours à grand cris.
+
+Quand nous l'eûmes rappelée à la vie, je jetai un regard sur la lettre.
+Elle était d'un ami de Gustave, qui nous annonçait sa mort.
+
+Je ne vous peindrai pas l'état de notre pauvre fille, il est
+inexprimable; et les larmes qui coulent de mes yeux et inondent ce
+papier, vous le diront mieux que ma plume.
+
+Elle a passé deux jours entiers dans une douleur stupide, sans prononcer
+aucune parole, et refusant toute espèce de nourriture.
+
+J'avais beau la presser de prendre quelque aliment, mes instances
+étaient vaines. Enfin la voyant épuisée d'inanition, je me jetai à ses
+genoux. J'arrosai ses mains de mes larmes et la suppliai de ne pas me
+donner la mort par ses refus. Elle a reçu de ma main quelques bouillons.
+
+Sa douleur paraît avoir pris un autre cours. Je ne l'abandonne pas d'un
+instant.
+
+Souvent elle lève ses yeux et ses mains vers le ciel en prononçant le
+nom de Gustave, puis tout-à-coup elle verse un torrent de larmes, son
+sein se soulève avec précipitation, et les sanglots la suffoquent.
+
+Je me suis aperçue qu'elle aime à aller gémir dans le jardin, et je
+crains que tout ne serve ici à lui rappeler son amant et à nourrir sa
+douleur.
+
+J'ai donc pensé de l'emmener chez sa tante à Lomazy, où nous passerons
+quelque temps, jusqu'à ce que son affliction soit un peu modérée.
+
+Adressez-nous-y vos lettres, et écrivez-nous souvent.
+
+D'Osselin, le 19 juillet 1770.
+
+
+
+
+LI
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+Partie de mon projet a déjà réussi, et même au-delà de mes espérances.
+Lucile croit Gustave dans le tombeau.
+
+Tandis qu'elle était dans des transes mortelles et pleurait à l'avance
+la mort de son amant, je lui fis tenir une lettre d'un ami supposé, qui
+lui annonçait la fatale nouvelle.
+
+J'en inclus une copie.
+
+Si tu me demandes qui a tenu la plume? Je te répondrai, Gustave
+lui-même: c'est une de ses propres lettres, que j'ai eu soin de faire
+intercepter pendant mon absence. Il y donne à Lucile la relation de la
+mort du frère d'une de ses amies. Après y avoir fait les changements
+convenables, je l'ai envoyée à une personne de confiance avec ordre de
+la copier, de l'adresser à Lucile sous mon couvert et de me l'envoyer
+sur-le-champ par la poste, pour jouer d'un tour à quelqu'un.
+
+A sa réception, rien n'égalait le trouble de Lucile; je tremblais que
+les suites n'en devinssent plus sérieuses: mais par bonheur je suis hors
+d'embarras. D'abord elle voulait renoncer à la vie; à présent elle se
+contente de gémir.
+
+Pour faire diversion à sa douleur, la comtesse l'a emmenée chez une
+tante à Lomazy et m'a engagée de les y accompagner. Nous tâchons de la
+distraire; mais nos soins sont inutiles; rien ne peut adoucir son
+affliction. Elle fuit la compagnie, se renferme dans sa chambre, ou va
+seule promener ses tristes pensées sur le bord d'un ruisseau.
+
+Sa mère a tout fait au monde pour lui ôter cette fatale lettre: elle ne
+veut point s'en dessaisir, elle la porte toujours dans son sein.
+
+Hier, je l'entendis gémir tout haut dans sa chambre, et comme la mienne
+est attenante j'eus la curiosité de l'épier au travers d'un petit trou à
+la paroi. Je la vis à demi-couchée sur un canapé, la lettre en question
+à la main. Elle paraissait dans une agitation extrême; sa poitrine se
+soulevait par secousses rapides, et elle ne levait les yeux de dessus le
+papier que pour essuyer ses larmes. Tout-à-coup elle pousse un long
+gémissement.
+
+ «... A... a... arre... arrête, ô mon coeur!» disait-elle d'une voix
+ étouffée.
+
+Ses sanglots se pressaient, et elle pleurait amèrement. Je fus si
+touchée de cette scène, que je ne pus retenir mes larmes; je me
+repentais de ce que j'avais fait, et aurais voulu pouvoir reculer.
+
+De temps en temps, elle levait vers le ciel ses yeux humides, puis elle
+laissait retomber sa tête.
+
+Elle garda quelque temps le silence; et comme j'allais me retirer,
+j'entendis ce triste soliloque:
+
+ «Hélas! pourquoi prend-on tant de soin de me faire vivre? Lorsque la
+ cruelle faim dévorait mes entrailles, pourquoi m'avoir fait un crime
+ de refuser à la nature les soutiens d'une vie plus douloureuse que la
+ mort? A présent le trépas m'aurait réunie à mon amant. Que j'envie son
+ sort! Il est délivré des misères de ce monde, et je gémis encore.
+ Chère âme de ma vie, que ne peux-tu voir ta triste moitié, ce reste
+ sanglant de toi-même qui souffre tant qu'il palpite, et qui achève de
+ mourir dans les tourments.»
+
+
+_En continuation._
+
+Lucile se cache pour pleurer: et quel lieu choisit-elle pour être le
+témoin de sa douleur? le tombeau de la famille. Te serais-tu jamais
+imaginé qu'une fille timide aille seule gémir au milieu des morts?
+
+Il y a quelques jours que nous la suivîmes dans ce sombre asile. Nous
+fîmes l'impossible pour l'en tirer; tout ce que nous pûmes gagner, c'est
+que quelqu'un l'y accompagnerait.
+
+Hier elle vint me trouver dans ma chambre, et me demanda si l'on
+pourrait se procurer les cendres de Gustave.
+
+Je lui demandai pourquoi faire? Elle ne répondit mot et se retira à
+l'instant.
+
+Je ne sais quelles idées lui trottent par la tête; mais ce sont des
+idées romanesques à coup sûr.
+
+De Lomazy, le 27 juillet 1770.
+
+
+
+
+LII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Lundi dernier je mis à exécution mon projet. J'abandonnai les
+confédérés, et partis seul avec mon domestique de Tarnopol, laissant
+notre troupe sous les ordres du régimentaire Baluski selon le désir de
+son père.
+
+Comme rien ne m'appelle à Varsovie, je vais chercher un asile chez un
+oncle qui a ses terres près Radom et à peu de distance du château où le
+comte Sobieski doit s'être retiré. Tu vois, cher Panin, que c'est dans
+la vue d'être à portée de Lucile.
+
+Il vient de m'arriver une singulière aventure et trop singulière pour ne
+pas t'en faire part. Je m'amuserai chaque soir à t'en donner un précis
+en attendant que j'arrive à bon port.
+
+Sur la route de Buck à Betz est un lieu solitaire dont l'aspect sauvage
+inspire une noire mélancolie.
+
+Ce spectacle s'accordait assez bien avec l'état de mon coeur: je me
+plaisais à le contempler.
+
+En promenant mes regards autour de moi, j'aperçus au pied d'un roc un
+homme assez mal vêtu et à l'orientale qui trempait une pièce de pain
+dans l'onde claire.
+
+Pressé moi-même par la faim, je m'approche et lui demande de m'en vendre
+un morceau. Il partage avec moi et me refuse la pièce que je lui
+présentais.
+
+ --Gardez votre argent, me répondit-il d'un ton sec en français; vous
+ vous méprenez.
+
+Et il repoussait ma main, en me jetant un regard fier.
+
+Je l'examinai d'un air surpris. Il avait l'air vif, mais hagard, de
+courtes moustaches noires, la voix forte, et je ne sais quoi d'heureux
+dans la physionomie, et de peu commun sous son habit.
+
+Son air mélancolique me charmait. Je mis pied à terre, et lui demandai
+permission de prendre mon frugal repas auprès de lui. A l'instant il se
+retira et me fit place.
+
+A peine fus-je assis, qu'il m'apostropha par ces mots:
+
+ «Vous voilà donc aussi précipité dans l'infortune, s'il faut en juger
+ à votre air. Dans les jours de votre prospérité, vous auriez été
+ l'objet de mon indignation: maintenant vous n'êtes plus que celui de
+ ma pitié.»
+
+ --Vous avez raison, lui dis-je, d'être indisposé contre les grands;
+ cette inégalité de condition est presque toujours injuste. Je rougis
+ pour la fortune d'avoir si mal distribué ses dons.
+
+Mais craignant que la conversation ne dégénérât en personnalités ou ne
+finît trop tôt, je me mis à lui demander des nouvelles de la guerre.
+Notre entretien fut aussi long qu'intéressant. Le voici en dialogue et
+je parierais bien que tu seras toujours de son avis.
+
+ MOI.
+
+ Ami, que dit-on de la guerre dans les quartiers d'où vous venez? Voilà
+ que les armes russes se distinguent toujours contre celles des
+ Ottomans.
+
+ LUI.
+
+ Cela doit peu vous surprendre. Si le Turc sentait ses forces et qu'il
+ voulût en tirer parti, il ferait bientôt la loi à la Czarine: mais de
+ quelque façon que les affaires tournent, il serait encore moins
+ affaibli par ses défaites, que son ennemi par ses victoires.
+
+ MOI.
+
+ Vous ignorez peut-être que la Russie a de grandes ressources.
+
+ LUI.
+
+ J'ignore en quoi elles consistent, d'abord elle est mal peuplée, et
+ seulement d'esclaves. Quelques pelleteries, du bois de construction,
+ du cuivre, du nitre; voilà ses seules branches de commerce; et elle
+ manque de plusieurs denrées de première nécessité. Pendant sept mois,
+ la terre y est presque partout couverte de neige, de glace, de frimas,
+ et lorsqu'elle n'est pas engourdie par le froid, elle ne s'y pare
+ jamais ni des fleurs du printemps, ni des fruits de l'automne.
+
+ MOI.
+
+ Il faut pourtant de grands trésors pour soutenir une guerre aussi
+ dispendieuse, pour envoyer contre l'ennemi des armées par mer et par
+ terre.
+
+ LUI.
+
+ A la Czarine moins qu'à tout autre prince: ses sujets sont forts et
+ endurcis, ils résistent aux fatigues et supportent patiemment la faim;
+ car par un heureux préjugé, lorsque les vivres manquent à l'armée (ce
+ qui n'est pas fort rare), jamais on n'y voit de révoltes; un prêtre
+ fait entendre aux soldats que s'ils perdent quelques repas sur la
+ terre pour le salut de leur pays, ils retrouveront en récompense de
+ bonnes tables dans le ciel; et les bonnes gens prennent patience. Avec
+ cela, les finances de l'impératrice se trouvent courtes assez souvent,
+ mais elle ne manque pas d'industrie pour dérober au monde la
+ connaissance de ce fatal secret.
+
+ S'il faut en croire quelques officiers étrangers, faits prisonniers à
+ la dernière bataille de Derasnia, ses ministres en Angleterre et en
+ Hollande font sonner bien haut ses victoires, tandis que ses agents
+ cherchent à négocier ses lauriers, c'est-à-dire à faire de gros
+ emprunts.
+
+ Ce n'est pas tout. Dans le temps même que ses affaires allaient le
+ plus mal en Turquie, on dit qu'elle donnait dans l'étranger de grosses
+ commissions en bijoux, statues, tableaux de prix; et ses
+ commissionnaires n'avaient certainement pas ordre de tenir leurs
+ commissions secrètes. Néanmoins quoiqu'elle s'efforçât ainsi de jeter
+ de la poudre aux jeux, sans la sottise des Ottomans, sa misère eût
+ paru dans tout son jour.
+
+ MOI.
+
+ Avouez du moins que si elle n'est pas fort riche, elle mérite de
+ l'être. Elle a naturellement l'âme droite, bienfaisante, élevée,
+ magnanime; toute l'Europe admire ses belles qualités et ses rares
+ vertus.
+
+ LUI.
+
+ Apparemment les rares vertus qui lui ont mis la couronne sur la tête!
+
+ MOI.
+
+ Voilà, j'en conviens, une tache dans un beau tableau, sur laquelle il
+ faut passer l'éponge. Mais convenez aussi qu'une fois sur le trône
+ elle l'a occupé dignement?
+
+ LUI.
+
+ Je ne vois pas qu'elle ait rien fait digne de l'immortaliser.
+
+ MOI.
+
+ Quoi ses victoires sur les Turcs?
+
+ LUI.
+
+ Elle n'y a pas plus contribué que vous ou moi. C'est la supériorité de
+ la discipline militaire européenne sur l'asiatique, qui a assuré
+ quelques succès à ses armes; et elle n'a d'autre part à ces
+ événements, sinon qu'ils sont arrivés sous son règne.
+
+ MOI.
+
+ Mais que direz-vous des soins qu'elle prend de faire fleurir dans ses
+ États le commerce, les arts, les sciences; de civiliser ses peuples,
+ de les éclairer et de leur procurer l'abondance, après leur avoir
+ rendu la liberté? Ses vues ne sont-elles pas grandes, et ses talents
+ bien proportionnés à sa place?
+
+ LUI.
+
+ Il est vrai que, par une suite de la vanité et de l'instinct imitatif
+ naturel à son sexe, elle a fait quelques petites entreprises, mais qui
+ ne sont d'aucune conséquence pour la félicité publique.
+
+ Par exemple, elle a établi une école de littérature française pour une
+ centaine de jeunes gens qui tiennent à la cour; mais a-t-elle établi
+ des écoles publiques où l'on enseigne la crainte des Dieux, les droits
+ de l'humanité, l'amour de la patrie?
+
+ Elle a encouragé quelques arts de luxe et un peu animé le commerce:
+ mais a-t-elle aboli les impôts onéreux et laissé aux laboureurs les
+ moyens de mieux cultiver leurs terres? Loin d'avoir cherché à enrichir
+ ses États, elle n'a travaillé qu'à les ruiner en dépeuplant la
+ campagne de cultivateurs par des enrôlements forcés, et en arrachant à
+ ceux qui restaient les minces fruits de leur travail pour des desseins
+ pleins de faste et d'ambition.
+
+ Elle a fait fondre un nouveau code; mais a-t-elle songé à faire
+ triompher les lois? N'est-elle pas toujours toute puissante contre
+ elles? Et ce nouveau code, est-il même fondé sur l'équité? La peine y
+ est-elle proportionnée à l'offense? Des supplices affreux n'y sont-ils
+ pas toujours la punition des moindres fautes? A-t-elle fait des
+ réglements pour épurer les moeurs, prévenir les crimes, protéger le
+ faible contre le fort? A-t-elle établi des tribunaux pour faire
+ observer les lois et défendre les particuliers contre les attentats du
+ gouvernement?
+
+ Elle a affranchi ses sujets du joug des nobles; mais ce n'est que pour
+ augmenter son propre empire. Ne sont-ils pas toujours ses esclaves? Ne
+ les pousse-t-elle pas toujours par la terreur? Ne leur empêche-t-elle
+ pas toujours de respirer librement? Le glaive n'est-il pas toujours
+ levé sur la tête des indiscrets? Au lieu de servir par sa sagesse à la
+ félicité de ses peuples, ne les fait-elle pas toujours servir, par
+ leur misère, à sa cupidité et à son orgueil? Sont-ce donc là ces hauts
+ faits, ces actions héroïques qu'il faut admirer en extase?
+
+ Vous parliez de ses talents: ils sont assortis à ses vertus. Si elle
+ avait quelque génie, elle aurait jeté un coup-d'oeil sur ses vastes
+ États; et sans s'amuser ainsi puérilement à faire de petites réformes
+ pour tirer parti des stériles provinces du Nord, qu'il faudrait
+ abandonner, elle aurait travaillé à faire valoir les riches provinces
+ du Sud, si longtemps couvertes de ronces et d'épines. A la place d'un
+ pays ingrat, sous un ciel de fer, sans cesse battu des noirs aquilons,
+ et peuplé de tristes, de misérables, de stupides habitants; elle
+ aurait sous un ciel doux, de belles régions couvertes de fleurs et de
+ fruits, et habitées par des peuples gais, riches, intelligents. La
+ nature lui ouvrirait de nouvelles sources de puissance et de richesse.
+ Elle serait le créateur d'un nouveau peuple au lieu d'être le tyran de
+ ses anciens sujets.
+
+ Je n'aime point, continua-t-il, à me livrer à une critique
+ présomptueuse; mais je n'aime pas non plus entendre des éloges
+ déplacés.
+
+ On la flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de
+ ses regards; voilà ses priviléges: voici ses titres à l'estime
+ publique: un désir sans bornes d'être encensée. Allez, allez,
+ elle-même s'est rendu justice: sans attendre que le public fixe sa
+ renommée, elle tient à sa solde des plumes mercenaires pour chanter
+ ses louanges.
+
+ MOI.
+
+ Tout cela me surprend un peu: mais vous me paraissez bien informé;
+ aussi aurais-je plaisir à entendre ce que vous pensez des affaires de
+ la malheureuse Pologne.
+
+ Vous voyez que nous ne sommes guères les maîtres chez nous. Trois
+ puissances s'interfèrent dans nos différents: l'une, depuis quelques
+ années, inonde en vain de ses troupes nos provinces pour les pacifier;
+ les deux autres viennent d'y entrer à main armée pour nous mettre
+ d'accord.
+
+ LUI.
+
+ Vous êtes perdus, peut-être sans ressources; mais quoi qu'il vous
+ arrive de fâcheux, vous ne l'avez que trop mérité!
+
+ MOI.
+
+ Expliquez-vous, de grâce, car je ne vous entends pas.
+
+ LUI.
+
+ Dans l'état d'anarchie où vous vivez, comment ne seriez-vous pas la
+ victime les uns des autres, ou la proie de vos voisins?
+
+ Votre gouvernement est le plus mauvais qui puisse exister. Je ne vous
+ dirai rien de ce qu'il a de révoltant. Vous sentez comme moi, si vous
+ n'avez pas renoncé au bon sens, combien il est cruel que le travail,
+ la misère et la faim soient le partage de la multitude; l'abondance et
+ les délices, celui du petit nombre.
+
+ Vous sentez aussi combien sont monstrueuses ces lois qui, pour
+ l'avantage d'une poignée de particuliers, privent tant de millions
+ d'hommes du droit naturel d'être libres, et mettent leur vie à prix.
+ Je laisse ce côté honteux de votre constitution pour n'examiner que
+ son côté faible.
+
+ En saine politique, la force d'un État ne consiste que dans la
+ situation du pays, la richesse du sol et le nombre de ses habitants,
+ hommes libres. La nature vous a assez bien partagés; mais comme le
+ gros de la nation chez vous est privé du précieux avantage de la
+ liberté, tous les autres sont comme nuls.
+
+ En Pologne, il n'y a que des tyrans et des esclaves; la patrie n'a
+ donc point d'enfants pour la défendre.
+
+ On n'est porté au travail qu'autant qu'on peut en recueillir les
+ fruits. Chez vous, où les paysans sont dépouillés de toute propriété,
+ le cultivateur ira-t-il s'appliquer à féconder la terre pour le maître
+ insolent qui l'opprime? Le seul bien dont il jouisse, c'est
+ l'oisiveté; il se livre donc à la paresse et ne travaille qu'avec
+ répugnance. Ainsi, quelque fertile que soit le sol, le rapport doit en
+ être très-petit.
+
+ Il n'y a que des corps bien nourris qui soient propres à multiplier
+ l'espèce. Comment la Pologne, où le peuple manque du nécessaire, ne
+ serait-elle pas dépeuplée?
+
+ Ce n'est qu'au sein de la liberté et de l'aisance, que les talents
+ peuvent se développer. En Pologne, les hommes doivent donc être
+ généralement ignares et stupides. Les sciences, les arts, le commerce
+ n'y sauraient donc fleurir.
+
+ Mais quelle foule d'autres vices de constitution! C'est un bien sans
+ doute que la couronne soit élective, quand les électeurs ne sont pas
+ animés d'un esprit de parti, car alors le choix tombe sur un digne
+ sujet. Mais c'est un grand mal, lorsque la cabale, le crédit et la
+ force sont comme chez vous les seules voies qui conduisent au trône.
+ Hé! combien de fois n'en avez-vous pas fait la triste expérience?
+
+ C'est bien pis encore, lorsque toutes les affaires nationales ne sont
+ plus que des affaires de faction.
+
+ En Pologne, l'autorité souveraine est faible, l'autorité civile
+ presque nulle; et ni l'une ni l'autre n'est exercée que sous la
+ protection des armes; ou plutôt en Pologne il n'y a proprement point
+ de public: une poignée d'hommes puissants y décident de tout, y
+ règlent tout, y ordonnent de tout, défont tout, renversent tout,
+ détruisent tout. Ce sont eux qui disposent de la couronne, de la
+ nation entière, et ce sont eux qui font les lois. Faites, ils ne sont
+ point sous leur empire, ils les violent avec audace et avec impunité,
+ ils s'arment même contre la justice et lui arrachent son glaive.
+
+ Ainsi, sous le dur joug des seigneurs, l'État est sans enfants; les
+ campagnes dépourvues de cultivateurs; les villes sans arts, sans
+ commerce, l'État sans richesses. Le corps de la nation n'est donc
+ qu'une malheureuse troupe de serfs condamnés à de serviles travaux,
+ qui seraient même à craindre s'ils n'étaient trop faits à leurs fers.
+
+ Puisqu'en Pologne l'on ne peut compter le peuple pour rien, où est
+ donc la force publique? dans ceux qui le tiennent opprimé? Mettons la
+ chose au plus haut. Que ces oppresseurs soient tous unis, et qu'ils
+ assemblent leurs vassaux: vous aurez une armée de cavaliers qui
+ n'auront tout au plus en partage que la force du corps et une valeur
+ sans art; une armée de troupes légères, passables pour escarmoucher,
+ mais incapables de tenir la campagne contre des troupes réglées.
+
+ Mais il s'en faut bien que ces petits tyrans soient tous unis, jamais
+ on ne vit entr'eux que discorde et dissensions. Ainsi armés les uns
+ contre les autres, comment ne seriez-vous pas aussi méprisables au
+ dehors que vous êtes dangereux au dedans?
+
+ Mais, grâce au ciel, voici la fin de votre règne; vous touchez au
+ moment d'avoir des maîtres à votre tour qui vous dépouilleront de vos
+ dangereuses prérogatives: l'odieux monument de votre gouvernement
+ n'existera plus à la honte de l'humanité; vous ne pourrez plus vous
+ entr'égorger; et le peuple parmi vous sentira un peu alléger ses fers.
+
+ MOI.
+
+ Vous n'y pensez pas. Croyez-vous donc qu'au mépris du droit des gens,
+ de la justice et de la bonne foi, nos médiateurs voulussent devenir
+ nos usurpateurs? J'espère, au contraire, que par leur entremise nous
+ verrons bientôt finir nos maux.
+
+ LUI.
+
+ Comme vos espérances vont être trompées! Ces puissances qui, sous
+ prétexte de rétablir la paix dans vos provinces désolées, y sont
+ entrées les armes à la main, ne veulent que les envahir et vous
+ réduire en servitude. S'il était vrai qu'elles n'eussent formé aucun
+ dessein contre la liberté de la Pologne, et qu'elles songeassent de
+ bonne foi à vous pacifier, leurs généraux ne seraient pas si soigneux
+ à s'emparer de tous les forts, de tous les passages, de tous les
+ défilés propres à leur ménager des entrées dans le coeur du pays, et à
+ le leur livrer sans défense; ils auraient débuté par engager la Russie
+ et les confédérés à une suspension d'armes, et ils n'auraient pas
+ tardé si longtemps à prendre des arrangements pour établir une paix
+ durable. Vous le verrez, ce sont des maîtres que les Dieux irrités
+ vous envoient pour vous châtier.
+
+ MOI.
+
+ Vous leur faites tort; non, je ne saurais jamais croire qu'ils
+ manquassent ainsi sans honte aux principes de l'honneur!
+
+ LUI.
+
+ De l'honneur? Vous me feriez rire! Hé! les princes le connaissent-ils,
+ ou du moins combien peu le connaissent? Séduire et tromper est leur
+ grand art. Plus ils parlent de bonnes intentions, moins on doit les
+ croire; c'est même une maxime de leurs ministres et de leurs favoris,
+ de s'attendre à être disgrâciés, lorsqu'ils en reçoivent le plus de
+ caresses. Mais attendons l'événement; un peu de patience, et vous
+ verrez qui de nous deux s'est abusé.
+
+ MOI.
+
+ J'y consens.
+
+ LUI.
+
+ Quoique je ne sois pas prophète, je pourrais cependant vous dire
+ d'avance tout ce qui arrivera. Quand ils vous verront hors d'état de
+ leur résister, et que leurs troupes se seront assurées des provinces
+ qu'ils convoitent, ils lèveront tout-à-coup le masque. Mais comme il
+ ne faut pas révolter les esprits, ils chercheront à colorer leurs
+ usurpations. Pour éblouir la sotte multitude, ils feront des
+ manifestes, déterreront leurs aïeux, fouilleront dans des traités
+ surannés, feront revivre de prétendus droits; et vous verrez à la fin
+ qu'il se trouvera que ces provinces leur appartenaient, et que vous
+ les possédiez on ne sait à quel titre.
+
+ MOI.
+
+ Cela serait plaisant!
+
+ LUI.
+
+ Après avoir soumis à leur empire les provinces usurpées, si même ils
+ ne vous dépouillent tout-à-fait, ne vous attendez pas qu'ils cherchent
+ à rétablir la paix dans celles qui vous resteront. Ils voient avec
+ plaisir les semences de discorde, les causes d'anarchie de votre
+ gouvernement, et ils vous les laisseront toutes: peut-être encore
+ chercheront-ils sourdement à les multiplier, afin de se ménager un
+ prétexte pour y revenir dans la suite, quand l'envie leur en prendra.
+
+ Cependant, crainte de laisser apercevoir trop clairement quel était le
+ but de leur interposition officieuse, ils se donneront pour
+ médiateurs, ils auront recours à de petites voies d'accommodement, à
+ de petites compositions, à de petits réglements qu'ils vous forceront
+ de recevoir, tout en protestant qu'ils vous laissent pleine et entière
+ liberté.
+
+ MOI.
+
+ Très-bien!
+
+ LUI.
+
+ Vous me surprenez à mon tour avec votre prévention. Vous prétendez que
+ c'est pour rétablir la tranquillité dans vos malheureuses provinces
+ qu'ils les ont envahies. Mais comment auraient-ils dessein de vous
+ pacifier, eux qui ne peuvent laisser leurs propres sujets respirer un
+ moment en paix.
+
+ Je veux cependant qu'ils puissent aspirer à la gloire d'être vos
+ pacificateurs, ils voient trop bien le plan qu'il faudrait vous faire
+ adopter, le pied sur lequel il faudrait mettre les choses pour ne pas
+ en redouter eux-mêmes les conséquences.
+
+ Le seul moyen de vous rendre la paix est précisément celui de vous
+ rendre riches, puissants, heureux. Et quand un pareil plan serait dans
+ leurs maximes, il ne s'accorderait guères avec leur intérêt.
+
+ MOI.
+
+ Peut-on savoir quel est ce plan admirable?
+
+ LUI.
+
+ Prétendre éteindre parmi vous toutes les jalousies, apaiser tous les
+ ressentiments, guérir toutes les défiances, et par de petits
+ expédients contenter tous les partis; sottise, sottise: le mal est
+ dans la chose même et le remède est violent.
+
+ Il faut porter la cognée à la racine. Il faut faire connaître au
+ peuple ses droits et l'engager à les revendiquer; il faut lui mettre
+ les armes à la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans
+ qui le tiennent opprimé, renverser l'édifice monstrueux de votre
+ gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable et dont
+ toutes les parties se balancent les unes les autres dans un juste
+ équilibre.
+
+ Voilà l'unique moyen d'avoir au dedans de ce beau pays la paix,
+ l'union, la liberté, l'abondance, au lieu de la discorde, de la
+ servitude et de la famine qui le désolent.
+
+ MOI.
+
+ Le remède est violent, en effet.
+
+ LUI.
+
+ Les grands qui croient que le reste du genre humain est fait pour
+ servir à leur bien-être ne l'approuveront pas sans doute, mais ce
+ n'est pas eux qu'il faut consulter; il s'agit de dédommager tout un
+ peuple de l'injustice de ses oppresseurs.
+
+ MOI.
+
+ Je ne serais pas fâché que le paysan fût plus à son aise; mais je le
+ serais beaucoup de voir les seigneurs dépouillés de leurs droits, et
+ j'espère que cela ne sera jamais: les puissances médiatrices sont trop
+ justes pour nous traiter ainsi.
+
+ LUI.
+
+ Ce n'est pas leur justice, si elles en avaient, qui s'y opposerait:
+ mais leur orgueil et cette manie de vouloir toujours dominer par la
+ force. Effectivement, il serait assez étrange qu'elles voulussent vous
+ rendre libres, elles qui ne travaillent qu'à tenir leurs peuples dans
+ les fers.
+
+Tandis qu'il parlait, je ne pouvais trop démêler les pensées confuses
+qui se présentaient en foule à mon esprit. Je t'avoue que ses discours
+ont fait quelque impression sur moi, et je commence à craindre que ses
+prédictions ne viennent à se réaliser. Ces vues, qu'il prêtait aux
+puissances qui se sont interférées dans nos affaires, paraissent assez
+naturelles; elles s'accordent surtout avec le caractère qu'on donne à
+l'un de nos voisins.
+
+Mais je voulais voir si ses idées à cet égard étaient conformes à celles
+du public.
+
+ --Laissons-là les affaires de Pologne, lui dis-je, j'aime mieux vous
+ entendre faire le portrait des princes, et, quoiqu'il ne soit guère
+ flatté, vous ne me paraissez cependant pas y mettre ni humeur ni
+ mauvaise foi. Que pensez-vous du roi de Prusse? On en dit tant de
+ merveilles: je ne sais si elles sont fondées. Il est sûr, néanmoins,
+ que c'est un brave capitaine et un grand prince.
+
+LUI.
+
+On prétend que sa valeur est un peu équivoque, et que dans les combats
+il évita toujours avec soin le danger. Je ne vous dirai pas ce qu'il en
+faut croire; mais s'il n'a pas l'intrépidité d'un grenadier (qui même ne
+lui irait point), on ne peut lui refuser le titre d'habile capitaine. A
+l'égard de celui de grand prince, c'est autre chose. Il voudrait bien
+qu'on le crût tel. A force de vouloir paraître grand, il a ruiné sa
+véritable grandeur, et s'est plus d'une fois vu sur le point de perdre
+sa couronne. Les sots, éblouis par ses victoires, pourront le louer;
+mais il n'en sera pas moins l'objet du mépris des sages.
+
+MOI.
+
+Comment cela, je vous prie?
+
+LUI.
+
+La vrai grandeur d'un prince consiste à faire régner les lois dans ses
+États, et à rendre ses peuples heureux. Mais ce ne fut jamais là son
+ambition. Il ne se soucie guère d'être les délices du genre humain,
+pourvu qu'il en soit la terreur. Son grand art est de savoir exterminer
+les hommes. Aussi, sous sa main cruelle, tout tremble, tout languit,
+tout gémit. D'autant plus inexcusable en cela, qu'il n'est pas, comme
+bien d'autres princes, l'instrument des méchants, il a su écarter les
+flatteurs qui, d'ordinaire, environnent le trône, et lui-même il connut
+la misère.
+
+Avec un naturel si atroce il a pourtant quelques bonnes qualités: il est
+laborieux, frugal, économe. N'est-il pas bien étrange que, tandis que
+ses vices ont trouvé tant d'admirateurs, les seules vertus qu'il possède
+n'aient trouvé que des censeurs?
+
+Il aime aussi qu'on ait la hardiesse de lui dire ses vérités, et il est
+curieux de savoir ce qu'on pense sur son compte. On assure qu'il va
+souvent incognito dans les cafés et les autres endroits publics de sa
+capitale, pour écouter ce qu'on dit de lui, et qu'il y entend presque
+toujours toute autre chose que des louanges; mais on ne dit pas qu'il se
+soit jamais vengé des indiscrets.
+
+MOI.
+
+Il faut dire encore à son honneur qu'il a rendu la liberté aux sujets de
+ses domaines.
+
+LUI.
+
+Je ne sais ce que vous appelez liberté. On ne reconnaît dans ses États
+nulle autre loi que ses ordres. Il contraint ses sujets de servir; il
+les marie par force; il les dépouille à son gré; il les fait juger
+militairement. Or, tout cela n'annonce guère des hommes libres.
+
+MOI.
+
+Vous ne faites pas l'éloge de son coeur, mais vous ferez sans doute
+celui de son esprit.
+
+LUI.
+
+Il a de l'amour pour les lettres, du goût pour la poésie, et, par
+malheur pour son peuple, point de préjugés, car il est esprit fort.
+
+MOI.
+
+On le donne aussi pour un génie en fait de politique.
+
+LUI.
+
+Je ne disconviens pas qu'il n'entende à merveille l'art de négocier,
+c'est-à-dire, en termes plus clairs, l'art de tromper adroitement. Mais
+ce n'est pas en cela, je pense, que vous faites consister la science
+politique. Je vous dirai donc qu'il a de grandes vues, mais qu'il manque
+de grands talents.
+
+Rongé d'ambition, il n'a songé jusqu'ici qu'à agrandir ses États et à
+leur donner de la consistance.
+
+Pour s'agrandir, voici quel fut toujours son plan: il ne perd aucune
+occasion d'arracher à qui il peut quelque morceau de terrain; s'il a des
+vues sur quelques provinces, il sème avec adresse entre les puissances
+voisines des semences de discorde, qu'il a soin de fomenter, ou bien il
+attend qu'il s'élève entre elles quelque différend.
+
+Cependant, il est aux aguets, et, avant de prendre parti, il les laisse
+bien s'affaiblir. Dès qu'il les voit hors d'état de s'opposer à ses
+desseins, il fait marcher de nombreuses armées et fond sur sa proie.
+S'il trouve de la résistance, il se bat et souvent il triomphe; si les
+choses vont mal, il joue de son reste et hasarde tout, ce qui lui a
+quelquefois réussi; mais quand il tient une fois, il ne rend plus.
+
+S'il sait faire des conquêtes, il n'en sait pas tirer parti. Il a senti
+combien l'or est nécessaire à la puissance, et il n'a rien omis pour
+s'en procurer, excepté ce qu'il aurait dû faire.
+
+Il a fait de grands efforts pour avoir une marine et il est parvenu à
+avoir quelques vaisseaux. Il a cherché à étendre le commerce dans ses
+États: mais il s'y est pris de manière à l'empêcher d'y florir jamais.
+Car il s'en mêle lui-même, au lieu d'en laisser tout le profit à ses
+peuples. D'ailleurs, il le gêne pour le tourner selon ses vues; il le
+surcharge d'impôts. Il fait pis: il inquiète les riches marchands, il
+use de supercherie pour confisquer leurs marchandises ou en extorquer de
+grosses sommes, et il viole ses engagements avec les artistes et les
+ouvriers qu'il a attirés par de fausses promesses.
+
+Or, vous sentez bien que de pareils procédés ne servent qu'à éloigner
+les étrangers, à dégoûter ses propres sujets et à empêcher les richesses
+de couler dans ses états, d'autant plus que tous les peuples peuvent se
+passer de lui.
+
+Mais la plus fausse mesure qu'il ait jamais prise, c'est le pied sur
+lequel il a mis ses finances; si ce n'est peut-être qu'il envisage les
+fermiers-généraux comme des sangsues publiques, qu'il faut laisser bien
+se gorger pour les faire dégorger ensuite. Ainsi, par une trop grande
+avidité de remplir ses coffres, il sacrifie tout au présent, et s'ôte
+toute ressource pour l'avenir.
+
+La puissance de ce monarque n'est qu'enflée. Le peu de fertilité du sol,
+joint à la propriété peu assurée et à la dureté du gouvernement, qui
+bannit l'industrie, les arts, le commerce, ne permettront jamais à ses
+États de devenir florissants.
+
+Au lieu d'y attirer en foule les étrangers par une douce domination, son
+tyrannique empire en chasse ses propres sujets, de sorte qu'il ne reste
+dans cette malheureuse patrie que ceux qu'un destin sévère y attache.
+
+Encore n'y a-t-il guère à compter sur eux. Comme la force est son seul
+ressort, et qu'il ne mène ses peuples que par la crainte, au lieu de les
+gagner par l'amour: il s'en fait de dangereux ennemis; toujours prêts à
+secouer le joug, dès qu'il en trouveront l'occasion; du moins, ne se
+feraient-ils pas hacher plutôt que de consentir à passer sous une
+domination étrangère.
+
+Si sa puissance n'est qu'enflée, sa grandeur n'est que précaire. Elle
+dépend des nombreuses armées qu'il tient toujours sur pied, et pour le
+maintien desquelles il est obligé de tendre toutes ses cordes; ce qui ne
+fait jamais qu'un état violent, et conséquemment de peu de durée.
+
+Tant qu'il sera redoutable à ses ennemis, il conservera ses conquêtes;
+mais dès qu'ils cesseront de le craindre, il se les verra enlevées à son
+tour. S'il cesse même une fois d'y avoir sur son trône un grand
+capitaine, on verra bientôt tomber cette puissance qu'on admire. Ce
+n'est déjà plus en apparence que les tristes restes d'une grandeur qui
+menace ruine, car celui qui doit lui succéder ne promet (dit-on) pas
+beaucoup. Qui sait si nous ne vivrons pas assez pour le voir devenir
+lui-même simple petit électeur de Brandebourg?
+
+Or, préférer ainsi le clinquant au solide n'annonce pas des talents bien
+rares. Qu'en pensez-vous?
+
+MOI.
+
+J'en conviens.
+
+LUI.
+
+Ses malheureux sujets ont beaucoup à souffrir de sa folle ambition; mais
+il n'est pas trop heureux lui-même, et cela console un peu. Il se montre
+rarement; seul, triste, rêveur, au fond de son palais, il s'agite jour
+et nuit, car il ne songe sans cesse qu'à acquérir, et il tremble sans
+cesse de perdre. Ainsi, les dieux pour le confondre, le privent des
+douceurs du repos. Il y a quelques années qu'il ne pensait qu'à
+s'emparer de quelques-unes de vos belles provinces.
+
+Tandis qu'il parlait:
+
+ --C'est bien là mon homme, disais-je tout bas.
+
+Il se fit un moment de pause.
+
+Puis, je repris ainsi:
+
+ --Vous m'avez parlé du roi de Prusse; dites-moi à présent, je vous
+ prie, quelque chose de l'empereur.
+
+LUI.
+
+Certes, il est difficile de vous satisfaire. C'est un jeune homme
+encore. Je ne sais s'il est habile, mais jusqu'ici on n'a point vu de
+son eau. Il n'est guère connu que par son invasion de la Pologne, et je
+vous avouerai que, de vos honnêtes voisins, c'est, à mon avis, le moins
+malhonnête.
+
+Voisin lui-même d'un prince avide de s'agrandir aux dépens de qui que ce
+soit, et qui ne connaît d'autre règle de conduite que son intérêt, il
+fallait bien prendre parti et empêcher les deux autres de se partager le
+gâteau entre eux seuls.
+
+
+_En continuation._
+
+Quand il eut fini, je sentis confirmer ses conjectures, et augmenter mes
+craintes.
+
+Tous les pressentiments que j'avais lorsque mon père m'obligea de
+prendre parti vinrent se retracer à ma pensée.
+
+Que n'étions-nous sages! disais-je tout bas. Nous avons allumé une
+guerre injuste, et à force d'atrocités nous avons réduit nos ennemis à
+ne plus chercher leur salut que dans notre ruine. Dans l'impossibilité
+de s'en fier à nous, les dissidents ont recours à leur protectrice; elle
+a pris parti pour eux. De notre côté, nous avons imploré le secours du
+Turc. Cependant, des voisins ambitieux, profitant de de nos divisions,
+s'avancent pour nous dépouiller.
+
+Je fus quelque temps plongé dans ces tristes réflexions. A la fin, j'en
+sortis; et pour lui cacher l'impression qu'elles avaient faite sur moi,
+je renouai la conversation.
+
+ --J'étais à penser, repris-je, à ce que vous venez de dire: et certes,
+ vous ne me paraissez pas ami des rois à en juger sur le portrait que
+ vous avez fait de ces trois têtes couronnées.
+
+ LUI.
+
+ Laissons la flatterie ramper dans les cours, chatouiller l'oreille des
+ rois, encenser des coeurs morts à la vertu et se vendre aux vices pour
+ de l'or. Jamais cette honteuse bassesse ne souillera ma vie.
+
+ Je déteste les mauvais princes, mais sachez que j'adore les bons. Oui,
+ le soleil du haut des cieux ne voit rien, selon moi, de plus auguste
+ sur la terre qu'un roi vertueux et sage. Mais qu'il en est peu de
+ tels! A peine en dix siècles en trouve-t-on deux qui effacent
+ l'opprobre dont les autres couvrent le trône. Dans ceux mêmes que la
+ renommée chante le plus, on ne trouve ni les vertus ni les talents
+ qu'elle célèbre: on a beau les étudier, les approfondir, on s'y
+ méconte tous les jours.
+
+ MOI.
+
+ Il faut excuser les princes.
+
+ LUI.
+
+ J'entends: quand on se plaint de leurs crimes ou de leurs folies, tout
+ ce qu'on sait nous dire, c'est de nous recommander la patience.
+ Plaisante méthode de faire leur éloge!
+
+ MOI.
+
+ Vous n'avez pas saisi mon idée. Je ne veux justifier ni leurs crimes
+ ni leurs folies; je veux seulement les excuser sur la difficulté du
+ métier qu'ils font.
+
+ LUI.
+
+ Pas fort pénible, de la manière dont ils s'y prennent. Croyez-moi, ils
+ ont bien soin de cueillir la rose sans l'épine.
+
+ MOI.
+
+ Quoi, les rois ne sont-ils pas bien à plaindre d'avoir à faire à une
+ multitude d'hommes indociles, corrompus, trompeurs, et qui donnent
+ tant de peine à ceux qui veulent les gouverner?
+
+ LUI.
+
+ Vous feriez mieux de dire que les hommes sont fort à plaindre de
+ devoir être gouvernés par des princes presque toujours si sots et si
+ vicieux.
+
+ MOI.
+
+ Il faut bien leur passer quelque chose; ils sont hommes, et chacun a
+ ses défauts en ce monde.
+
+ LUI.
+
+ C'est des courtisans, des ministres, des flatteurs, que les peuples
+ ont pris cette maxime, et ils la répètent sottement. _Il faut bien
+ passer quelque chose aux princes._
+
+ Je suis de votre avis, mais seulement des faibles sans conséquence,
+ car il ne faut pas juger les princes comme les particuliers, vu
+ l'influence de leurs moindres actions sur la félicité publique.
+
+ On ne peut exiger d'eux des talents lorsque la nature ne leur en a
+ point donné. Mais ne sont-ils pas à blâmer lorsqu'ils refusent d'y
+ suppléer par les lumières des sages et qu'ils s'entêtent de leurs
+ idées?
+
+ Ils doivent à leurs peuples l'exemple des bonnes moeurs et des vertus;
+ ne sont-ils donc pas inexcusables lorsqu'ils ne leur donnent que celui
+ des vices, lorsqu'ils s'abandonnent aux voluptés les plus honteuses et
+ qu'ils sont les premiers à débaucher les femmes, à débaucher leurs
+ sujets?
+
+ Ils doivent tout leur temps à l'État: que dire pour leur
+ justification, lorsqu'ils passent la vie dans une molle oisiveté,
+ après s'être déchargés sur d'indignes ministres de tout le soin des
+ affaires, ou que les moments qu'ils dérobent aux plaisirs ils les
+ emploient à faire le malheur de leurs sujets?
+
+ Ils ne sont que les économes des revenus publics: comment les excuser
+ lorsqu'ils s'en font les propriétaires et les dissipent en
+ scandaleuses prodigalités?
+
+ Encore, si pour prix de leur paresse, ils se contentaient du produit
+ de notre sueur! mais il leur faut aussi notre repos, notre liberté,
+ notre sang. Au lieu de gouverner leur peuple en paix, ils l'immolent à
+ leurs désirs, à leur orgueil, à leurs caprices.
+
+ Toujours armés, toujours fomentant des semences de discorde chez leurs
+ voisins, et toujours appelant sur l'État des malheurs; ils ne mettent
+ leur gloire qu'à épouvanter la terre par le tragique récit de leurs
+ fureurs: et non contents d'intéresser à leurs querelles leurs
+ satellites, ils forcent les citoyens, les étrangers, les bêtes même
+ d'y prendre part.
+
+ Mais avec quelle indignité ils se jouent quelquefois de la nature
+ humaine! Ce n'est pas assez de vaincre et de charger leurs ennemis de
+ fers: il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout
+ soit dévoré par les flammes, et que ce qui a échappé au feu et au fer
+ ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle; semblables à ces
+ astres malfaisants dont la maligne influence verse sur nos têtes la
+ contagion et les malheurs. Encore tombassent-ils tous eux-mêmes dans
+ les guerres qu'ils ont allumées, mais ils sont presque toujours trop
+ lâches, pour s'exposer aux coups.
+
+ Que vous dirai-je de plus? au lieu d'être les ministres de la loi,
+ s'ils s'en rendent les maîtres, ils ne veulent voir dans leurs sujets
+ que des esclaves, ils les oppriment sans pitié et les poussent à la
+ révolte; puis ils pillent, dévastent, égorgent, répandent partout la
+ terreur et l'effroi, et pour comble d'infortune, insultent encore aux
+ malheureux qu'ils tiennent opprimés.
+
+ Ainsi, un seul homme que le ciel dans sa colère donne au monde, suffit
+ pour faire le malheur de toute une nation. Lorsque les princes ne sont
+ pas vertueux, peut-on donc trop s'élever contre leurs vices et
+ déplorer le sort des peuples confiés à leurs soins?
+
+Ici l'indignation lui coupa la parole; le ton de sa voix était véhément,
+et ses yeux étincelaient de colère.
+
+
+_En continuation._
+
+Le feu de son âme semblait avoir passé dans la mienne: je l'écoutais
+avec un plaisir secret mêlé de surprise.
+
+ --Est-il possible, lui dis-je, que tant de sagesse soit ensevelie sous
+ ces habits? Non, le ciel ne vous a point fait naître dans l'état
+ obscur où je vous vois; vos discours vous trahissent et annoncent un
+ esprit cultivé, une âme élevée. Mais sans vouloir pénétrer le secret
+ de votre naissance, tout ce que j'entends m'intéresse à vous.
+ Apprenez-moi de grâce quel revers a pu vous réduire à cette étrange
+ condition.
+
+ LUI.
+
+ --Le récit de mes aventures serait trop long; mais accordez-moi un
+ moment de repos, et je vous donnerai un abrégé de ma vie qui fera
+ cesser votre étonnement.
+
+Après un quart-d'heure de silence, il reprit ainsi la parole:
+
+ LUI.
+
+ --Je suis Français, issu d'une honnête famille; mais trop riche pour
+ mon malheur.
+
+ Occupé de la fortune de ses enfants, mon père ne put veiller à mon
+ éducation. La nature ne m'avait pas traité en marâtre; mais grâce aux
+ soins de ma mère, cet heureux naturel fut bientôt gâté.
+
+ J'eus des maîtres de toute espèce, qui ne s'appliquèrent à me donner
+ que des talents frivoles. Qu'eus-je fait des talents utiles? Ma
+ fortune se trouvait faite; il ne s'agissait plus que de m'apprendre à
+ savoir en jouir.
+
+ A peine avais-je atteint ma dix-neuvième année lorsque ma mère vint à
+ mourir. Mon père la suivit de près. Comme ils me laissaient de grands
+ biens, je n'eus pas de peine à me consoler de leur perte.
+
+ D'abord je pris, selon le bel usage, une petite maison et une jolie
+ maîtresse; puis je donnai tête baissée dans tous les travers de mon
+ âge.
+
+ J'avais pour amis plusieurs jeunes gens, au-dessus de moi par leur
+ naissance, qui m'accablaient de caresses et avaient soin de me faire
+ payer leurs plaisirs.
+
+ Mon curateur n'ayant pas la complaisance de fournir avec assez de
+ profusion aux libéralités de son pupille, j'en fus réduit aux
+ expédients, et ne trouvai malheureusement que trop de facilité
+ d'anticiper sur ma fortune. J'eus recours aux usuriers; ils
+ m'ouvrirent leurs bourses, vous pouvez penser à quelles conditions:
+ mais ce n'était pas là ce dont je m'embarrassais.
+
+ Le temps vint où il fallut remplir mes engagements. Ma fortune en
+ souffrit, mais au lieu d'ouvrir les yeux et de revenir sur mes pas, je
+ ne travaillai plus qu'à la dissiper entièrement. Pour avoir plutôt
+ fait, je quittai la province et allai me fixer dans la capitale.
+
+ On m'avait inspiré pour maxime que la considération était attachée au
+ faste, et que pour réussir dans le monde, surtout avec les belles, il
+ fallait être sur un certain pied. J'eus donc un hôtel meublé
+ magnifiquement, des laquais richement vêtus, un brillant équipage et
+ je tins table ouverte.
+
+ Bientôt les amis arrivèrent en foule; ils ne m'avaient jamais vu, mais
+ ils étaient attirés par mon mérite. Avec eux, je courus le bal, les
+ endroits de jeu, les parties de plaisir.
+
+ Au bout de six ans j'aperçus le dérangement de mes affaires; mais
+ comme il est humiliant de déchoir, je me piquai d'honneur et ne voulus
+ rien rabattre de mon faste, et continuai à vivre comme j'avais vécu.
+ Enfin, à l'aide du luxe, des femmes, du jeu, et de mille folles
+ dépenses, je me vis ruiné sans ressource.
+
+ Comme il ne m'était plus possible de cacher à mes amis le délabrement
+ de ma fortune; j'en fis la confidence à ceux qui m'avaient toujours
+ témoigné le plus d'attachement: je croyais pouvoir tout espérer de
+ ceux qui m'avaient tout offert; mais je ne tardais pas à voir ce que
+ j'avais à attendre.
+
+ Caressé par ces parasites, tandis que la fortune me souriait, elle ne
+ m'eut pas plutôt tourné le dos, qu'ils se retirèrent tous à l'envi.
+ Ils m'évitaient lorsqu'ils me rencontraient, ou s'ils daignaient
+ encore m'aborder ce n'était plus que pour insulter à ma misère par
+ leurs fausses marques de pitié, ou leurs plaisanteries.
+
+ Quoique j'eusse donné tête baissée dans tous les travers de la
+ jeunesse, j'avais suivi le torrent plutôt par air que par goût. Les
+ parties bruyantes n'avaient fait que m'étourdir sans m'amuser. Mon
+ esprit était gâté, mais mon coeur n'était pas corrompu. Au milieu du
+ tourbillon du monde, je me retirais quelquefois en moi-même pour
+ penser à la vanité de mes plaisirs et je sentais que je n'étais pas
+ heureux.
+
+ Crainte du ridicule, je continuai cependant comme j'avais commencé; je
+ tâchais de m'étourdir et j'avais soin d'entretenir cette ivresse. Le
+ moindre intervalle de sang-froid m'eût été trop amer.
+
+ Lorsque je me vis forcé de renoncer à ce genre de vie, mon
+ amour-propre en fut bien un peu mortifié, mais je ne sentis point
+ déchirer mon coeur. J'étais encore plus indigné des procédés de mes
+ amis qu'avili par mes disgrâces. Avec quels traits ce monde qui
+ m'avait séduit si fort était peint à mes yeux! Je maudissais sa
+ brillante imposture.
+
+ Comme j'étais à me rappeler le passé, je me souvins d'un ancien ami de
+ la famille, le seul qui me fût resté, et dont les efforts continuels
+ pour me retirer de la vie déréglée que je menais, n'avaient servi qu'à
+ lui aliéner mon amitié. Je désirais fort de le voir; mais je n'osais
+ me présenter devant lui: enfin je surmontai ma répugnance, j'allai le
+ trouver.
+
+ «--Je suis ruiné, lui dis-je en l'abordant, mais je suis moins
+ confus de ma disgrâce que d'avoir rejeté si longtemps vos sages
+ avis. Daignez me diriger, je viens vous demander des conseils; soyez
+ sûr de ma docilité.»
+
+ Après lui avoir exposé l'état de mes affaires:
+
+ «--Renoncez, me dit-il avec un front chagrin, renoncez à ces goûts
+ frivoles et insensés qui ont enchanté vos jeunes ans. Cessez de
+ faire du plaisir votre occupation. Retournez dans votre province.
+ Des débris de votre patrimoine réalisez un petit capital, reprenez
+ l'état de vos pères, et tâchez, par votre assiduité, de regagner ce
+ que vous avez perdu par vos extravagances.»
+
+ Ces paroles firent impression sur moi. Je sentais la sagesse de ce
+ conseil: mais je ne pouvais me résoudre à le suivre en entier. J'étais
+ bien disposé à quitter la capitale et à me mettre dans les affaires,
+ mais une ville où j'avais offusqué tous les yeux par mon faste,
+ révolté tous les esprits par ma hauteur, et qui n'était remplie que de
+ mes folies et de ma disgrâce, était pour moi un séjour odieux.
+
+ Je formai donc le projet odieux de convertir en une pacotille le peu
+ qui me restait, puis d'aller, s'il se pouvait, cacher ma honte et
+ tenter la fortune dans un autre hémisphère. Je communiquai ce projet à
+ mon ancien ami, il en parut étonné, me représenta les dangers de la
+ mer, et fit tout ce qu'il put pour m'engager à y renoncer. Mais je
+ craignais moins les écueils que les ris moqueurs de mes concitoyens.
+
+ Je n'écoutai donc plus que ma passion; et après avoir fait quelques
+ préparatifs, j'allai à Brest où je m'embarquai pour les échelles du
+ Levant.
+
+ Sur le vaisseau, je fis connaissance avec un homme dont l'humeur me
+ revenait fort. Je paraissais aussi ne pas lui déplaire. Nous étions
+ souvent ensemble, et la confiance s'établit bientôt entre nous.
+
+ Un jour que je lui faisais le récit de mes extravagances, j'observai
+ qu'il avait les yeux constamment attachés sur moi, lorsque j'en vins à
+ l'article de ma réforme, il parut attendri.
+
+ «--L'histoire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal à la
+ vôtre.»
+
+ Il me raconta à son tour ses aventures. Dès lors notre amitié devint
+ plus vive, et il ne cessa de m'en donner des preuves non équivoques.
+
+ Pendant le voyage, nous eûmes longtemps des vents favorables: mais
+ ensuite ils devinrent contraires.
+
+ Comme nous étions à la hauteur de la Sardaigne, une violente tempête
+ s'éleva, nous fûmes poussés à pleines voiles du côté de la Barbarie,
+ puis tout-à-coup enveloppés dans une obscurité profonde. Bientôt nous
+ aperçûmes à la lueur des éclairs les côtes dans le lointain.
+
+ Nous louvoyâmes toute la nuit.
+
+ Le lendemain les vents soufflaient avec plus de fureur encore, les
+ voiles se déchirèrent et le vaisseau se brisa contre un écueil.
+
+ Chacun cherche à se sauver sur quelque débris: nous étions peu
+ éloignés de terre, mais la mer était fort grosse.
+
+ J'échappai à la fureur des flots avec mon compagnon de voyage, le
+ bosseman et trois matelots; tout le reste de l'équipage périt.
+
+ Quand nous eûmes gagné le rivage, nous nous regardions les uns les
+ autres avec un morne silence. Je regrettai, mais trop tard, de n'avoir
+ pas suivi les conseils de mon vieux ami. Ce n'était là toutefois que
+ le commencement des malheurs qui m'attendaient.
+
+ Tandis que j'étais abîmé dans ma tristesse, Joinville (c'est ainsi que
+ s'appelait mon compagnon de voyage) me dit en me prenant la main:
+
+ --Allons, cher ami, que faites-vous à vous désoler de la sorte! Avant
+ de vous embarquer dans le péril, vous deviez le prévoir: à présent que
+ vous y voilà enfoncé, il ne vous reste que de le mépriser. Soyez
+ homme, montrez un coeur plus grand que les malheurs qui vous menacent.
+
+ Je ne pouvais retenir mes larmes.
+
+ --Vous pleurez, continua-t-il, comme un lâche amolli par les
+ délices, et qui ne sait point supporter l'adversité. Eh quoi! la mer
+ vient de m'enlever le fruit de quinze ans de fatigue, je suis mille
+ fois plus à plaindre que vous, et c'est moi qui vous console?
+
+ Cependant nous avancions un peu dans les terres, en recherche de
+ quelque partie habitée, sans néanmoins trop nous éloigner du rivage.
+
+ --Que vous êtes jeune encore, me dit Joinville en me voyant si
+ consterné. Ce monde n'est qu'un théâtre de tristes vicissitudes.
+ Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait
+ briller ses trésors, une foule de mortels lui tendent les bras et
+ s'apprêtent à recevoir ses dons. Tandis qu'elle les répand, avec
+ quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres et s'efforcent
+ de se les arracher. Leur ardeur est égale, mais leurs destinées sont
+ bien différentes. L'un manque le but par trop d'empressement à le
+ saisir; l'autre y touche à peine, qu'il tombe, et sa proie lui
+ échappe. Cet autre s'applaudissait déjà de ses succès; mais au
+ milieu de ses transports un revers imprévu enlève ses richesses, et
+ les porte dans des mains étonnées de les recevoir. Et combien n'en
+ voit-on pas transportés de dessous le chaume au sein de l'opulence;
+ combien d'autres précipités tout-à-coup du faîte des grandeurs.
+ Moi-même j'en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut
+ autant promené par le sort de la bonne à l'adverse fortune. Mais
+ habitué à ployer mon caractère aux événements, je jouis de tout, et
+ ne fais fond sur rien.
+
+ C'est ainsi qu'il tâchait d'affermir mon coeur contre les coups du
+ destin.
+
+ Lui-même il montrait un courage que l'infortune ne peut abattre. Son
+ esprit était même libre et serein. Il ne cessait d'admirer la beauté
+ du sol et le pittoresque des points de vue.
+
+ Comme il possédait très-bien la géographie et qu'il avait observé le
+ local:
+
+ --Voilà, me dit-il en pointant du doigt quelques masures couvertes
+ de chaume et presque ensevelies dans des broussailles, voilà les
+ ruines de Carthage. Nous ne devons pas être éloignés de Tunis.
+
+ Si la douleur ne m'eût rendu comme insensible, j'aurais été charmé
+ d'examiner cette terre si fameuse, ces belles contrées si célèbres
+ dans l'histoire; mais j'étais trop absorbé par le chagrin pour montrer
+ la moindre attention.
+
+ Nous avions marché toute la journée, n'ayant d'autre nourriture que
+ les fruits que nous trouvions sur les haies, et nous étions rendus de
+ fatigue.
+
+ Comme le soleil allait se coucher, mon compagnon fut d'avis qu'il
+ fallait redoubler d'efforts pour gagner Tunis avant la nuit. Déjà nous
+ en découvrions les clochers, lorsque nous tombâmes entre les mains des
+ barbaresques.
+
+ Ils nous vendirent en esclavage. Je ne pouvais soutenir ce fatal
+ revers, qui me paraissait mille fois pire que la mort: rien n'égalait
+ mon désespoir.
+
+ Nous voilà donc traînés dans une prison. Le gardien féroce, un paquet
+ de clés à la main, nous en ouvre l'entrée et referme à grand bruit les
+ portes sur nous.
+
+ De toute la nuit, je ne pus fermer les yeux; je la passai à faire de
+ sombres réflexions sur le sort de l'humanité.
+
+ Le lendemain, on nous fit passer dans une vaste cour où nous nous
+ trouvâmes au milieu d'une multitude d'hommes inconnus, qui
+ s'étonnaient de me voir ainsi éploré; je les regardai avec la même
+ surprise.
+
+ Bientôt on vint nous appeler pour nous présenter à l'intendant des
+ jardins du dey. A l'ouïe des ordres de ce maître superbe,
+ l'indignation s'éleva dans mon coeur; je ne pouvais plus supporter la
+ vie, je demandais la mort à grands cris.
+
+ --Que ton courage t'élève au-dessus de tes malheurs, me disait
+ souvent Joinville; apprends à revêtir des sentiments conformes à ta
+ situation actuelle.
+
+ A force d'exhortations, il m'engagea à la fin à ronger mon frein en
+ silence.
+
+ On nous traita d'abord avec beaucoup de dureté, mais ce ne fut que
+ pour peu de temps. Joinville avait cultivé la musique dès sa jeunesse,
+ et il savait très-bien jouer du flageolet. Par un heureux hasard le
+ sien s'était trouvé dans sa poche, lorsque nous fîmes naufrage.
+
+ Un jour, qu'il avait fini sa tâche de meilleure heure qu'à
+ l'ordinaire, il se mit à en jouer. Tous nos compagnons d'infortune
+ accoururent et formèrent un cercle autour de lui.
+
+ Le bruit parvint bientôt aux oreilles du dey, qui voulut l'entendre;
+ charmé de son talent, il changea son sort. A sa considération, le mien
+ devint aussi plus doux.
+
+ Chaque jour on nous traitait avec plus d'égards, et au bout de sept
+ ans nous obtînmes notre liberté. Mais je ne puis passer sous silence
+ un trait de générosité admirable.
+
+ Un jour Joinville disparut.
+
+ Il s'était couché le soir auprès de moi; jugez quelle fut ma surprise
+ à mon réveil de ne plus le trouver, et combien je versai de larmes.
+
+ Mais sur le soir, je le vis reparaître.
+
+ --Je suis libre, me dit-il en m'abordant d'un air serein.
+
+ --Hélas! vous allez donc me quitter, m'écriai-je? Ciel! que vais-je
+ devenir?
+
+ --Ne craignez rien, vous êtes libre aussi.
+
+ --Eh quoi! nous aurait-on rachetés?
+
+ --Non, non.
+
+ --Expliquez-moi donc ce mystère.
+
+ --Il y a quelques jours que le dey me demanda un air. Je ne sais,
+ j'étais assez bien disposé, et l'affectai si fort, que dans un
+ transport de joie il me promit de m'accorder, comme marque de sa
+ faveur, la grâce que je lui demanderais.--Celle de retourner dans ma
+ patrie, répondis-je à l'instant. Il parut un peu surpris, et après
+ un instant de réflexion, il me dit:--Tu ne pouvais pas plus mal
+ choisir pour mon bonheur: mais je te l'ai promis, il faut le tenir.
+ Puis il se retira sans me donner le temps de répondre. Je ne savais
+ qu'en penser, je n'osai trop me fier à sa promesse; aussi ne vous en
+ ai-je rien dit. Ce matin il m'a fait venir devant lui et m'a offert
+ de me renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premièrement
+ porter un envoyé à Constantinople. J'ai accepté avec joie et l'ai
+ remercié de ses faveurs. Mais, tout-à-coup, je me suis souvenu de
+ vous, et ne pouvais me résoudre à vous quitter. Que faire? Une
+ heureuse réflexion m'a tiré d'embarras. Puisque le dey a de généreux
+ sentiments, me suis-je dit, il n'a point un coeur insensible; il
+ faut essayer de le toucher. Je me suis donc jeté à ses pieds. J'ai
+ embrassé ses genoux et les ai arrosés de mes larmes.--Que veux-tu?
+ m'a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.--La mort, seigneur,
+ car je ne saurais vivre si vous ne permettez à mon compagnon de me
+ suivre. Le même jour nous devînmes tous deux vos captifs: la fortune
+ le retient encore esclave. S'il doit l'être plus longtemps, souffrez
+ que je reprenne mes fers. Ah! généreux Solim, ne fermez point votre
+ coeur à la pitié! Autrefois j'aurais donné la vie pour éviter
+ l'esclavage; à présent vous me voyez vous demandant à genoux la
+ servitude, comme mon unique ressource, craignant même de ne pas
+ l'obtenir. Solim me regarde d'un air surpris, me tend la main et me
+ dit:--Quand je ne serais pas content de tes services, je serais
+ touché de ta vertu, et l'amitié que j'ai pour toi s'étendrait à ton
+ compagnon: dès ce moment il est libre.
+
+ --Généreux ami, m'écriai-je, en sautant au cou de Joinville, quoi,
+ c'est à vous que je dois ce bienfait?
+
+ En nous affranchissant, Solim nous fit de grandes libéralités. Quand
+ tout fut prêt pour le départ, nous allâmes prendre congé de lui.
+
+ --J'admire votre amitié, nous dit-il. Puissiez-vous trouver un sort
+ digne de vos vertus. Allez, et en retour de ce que j'ai fait pour
+ vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi.
+
+ A peine fûmes-nous à bord, qu'on mit à la voile, et au bout de quinze
+ jours nous mouillâmes devant Constantinople.
+
+ Le lendemain de notre arrivée, il fallut me séparer de Joinville: il
+ avait trouvé un bâtiment prêt à partir pour le grand Caire, où il
+ avait un frère qu'il voulait aller joindre. Je le conduisis jusqu'au
+ vaisseau; nous nous embrassâmes sur le port; je l'arrosai de mes
+ larmes, la douleur m'empêchait de parler.
+
+ --Souvenez-vous de la fragilité des choses humaines, me dit-il en me
+ quittant, si jamais vous vous trouvez de nouveau dans la prospérité,
+ craignez d'en abuser; mais surtout secourez les malheureux.
+
+ Je restai quelques jours à Pera à attendre une occasion pour passer en
+ France.
+
+ Il y avait bien à la rade un vaisseau de Marseille en charge; mais
+ comme il ne devait mettre à la voile que dans six semaines, je pris le
+ parti de m'embarquer dans une grande chaloupe turque qui appareillait
+ pour Venise.
+
+ Nous sortîmes du port par un bon vent. Déjà je me félicitais d'avoir
+ quitté la terre des infidèles, et me promettais d'aller dans quelque
+ coin de ma patrie finir mes jours en paix: mais le destin qui se plaît
+ à se jouer de moi, me réservait à bien d'autres épreuves.
+
+ Comme nous venions de passer le détroit de Candie, un matin à la
+ pointe du jour, nous nous trouvâmes au milieu d'une flotte russe.
+
+ Le vaisseau dont nous étions le plus proche fit signal et nous appela
+ à l'obéissance. A l'instant deux chaloupes qui le suivaient vinrent
+ faire tout l'équipage prisonnier de guerre. Quoique je ne fusse pas
+ Ottoman, je fus enveloppé dans leur disgrâce.
+
+ Après m'avoir dépouillé de tout ce que j'avais, on me transporta, avec
+ les autres prisonniers à Néapoli, port de la Romanie, où débarqua une
+ partie de l'équipage de la grande escadre pour répandre les feux de la
+ sédition dans les provinces de la Turquie européenne, comme je l'ai
+ appris ensuite. De là, nous fûmes transférés à Rashow, puis à
+ Mendzibos, place d'armes sur le Dniester, où les Russes ont établi
+ leurs principaux magasins. Pendant quinze mois j'y ai souffert la
+ faim, la soif, le froid et mille mauvais traitements.
+
+ Comme le nombre des prisonniers augmentait de jour en jour, on résolut
+ de nous transférer en Russie. Tandis que nous étions en marche,
+ escortés par un simple escadron de cavalerie, une troupe de confédérés
+ tomba sur nous près de Crasnopol, et j'eus le bonheur d'échapper. Il y
+ a dix jours que je traverse la Pologne pour me rendre dans mon pays.
+
+ Voilà le précis de ma vie jusqu'au moment où vous m'avez rencontré.
+ Jamais le destin, comme vous voyez, ne s'acharna davantage à la perte
+ d'un malheureux; mais qui sait combien d'autres malheurs m'attendent?
+ Infortuné que je suis! l'espérance même est éteinte au fond de mon
+ coeur.»
+
+Comme il achevait ces paroles, un bruit soudain retentit dans la forêt;
+nous levâmes les yeux, et nous aperçûmes entre les arbres une multitude
+de chevaux qui faisaient voler devant eux un tourbillon de poussière.
+
+C'était un escadron russe.
+
+Près de tomber entre les mains de l'ennemi, il fallut chercher un refuge
+dans le bois. Nous eûmes le malheur de nous séparer. Je n'osais
+l'appeler à haute voix, crainte d'être découvert. Le même motif le
+retenait sans doute. Je le cherchai longtemps en vain.
+
+Enfoncé dans l'épaisseur de la forêt avec mon domestique, la nuit nous y
+surprit. Je résolus d'y attendre le retour de l'aurore. A son lever, je
+tâchai de me reconnaître. J'errai longtemps à l'aventure.
+
+Enfin, je regagnai le grand chemin et continuai ma route, ayant toujours
+cet inconnu devant les yeux. Son sort me pénétrait; j'aurais voulu en
+adoucir l'amertume: mais de nouveaux sujets de douleur vinrent bientôt
+me l'ôter de l'esprit.
+
+De Sandomir, le 30 juillet 1770.
+
+
+
+
+LIII
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+A Pinsk.
+
+Ah! cher Panin! il semble que les dieux irrités aient épuisé leur haine
+sur ma tête dévouée. Hélas! tout est mort pour moi.
+
+Les confédérés ont fait des incursions dans la grande Pologne, et
+partout où ils ont passé, on ne trouve que dévastation.
+
+Le joli bourg de Baranow a même été réduit en cendres; les flammes n'ont
+épargné que quelques édifices incombustibles. Au milieu des masures
+consumées, on voit encore, d'espace en espace, un temple, une tour,
+dominer tristement sur les ruines de son enceinte désolée.
+
+Hier, j'eus toute la journée devant les yeux cet affligeant spectacle.
+
+A Sandomir, je quittai la route de Radom pour prendre celle d'Osselin.
+Je ne pouvais me résoudre à passer si près de Lucile sans la voir.
+J'avance à grands pas vers ces lieux où était mon trésor. A mesure que
+j'approche, mes noirs soucis disparaissent, la joie renaît dans mon
+coeur. Je ne me sens pas d'impatience; je brûlais d'arriver.
+
+Déjà je découvre de loin ce charmant séjour; tout me rappelle un doux
+souvenir, ces bosquets enchantés où je me promenais avec Lucile, ces
+bords fleuris où je reposais sur son sein, ces berceaux délicieux où je
+la couronnais de fleurs, et, dans les transports de mon âme, je croyais
+déjà la voir et la presser dans mes bras amoureux.
+
+J'arrive enfin.
+
+Ciel! quel spectacle s'offre à ma vue! Tout est désert; partout a passé
+le fer et le feu.
+
+Je parcours, avec une surprise mêlée d'effroi, ces belles campagnes, que
+je reconnais à peine. Je vole vers le château, et je ne trouve que des
+masures.
+
+A cet aspect, mille idées funestes s'offrent à mon esprit troublé et
+déchirent mon coeur. Je me représente Lucile écrasée sous ces ruines;
+j'éprouve d'avance toutes les horreurs du désespoir, et contemple dans
+un étonnement stupide toute l'étendue de mon malheur.
+
+Je sors enfin de cette espèce d'ivresse, pousse de tristes gémissements
+et cours éperdu, cherchant vainement de tout côté quelqu'un qui
+m'apprenne ce que sont devenus les maîtres infortunés de ces lieux.
+
+O fortune! ô revers! ô ma Lucile! seule espérance qui me restait ici
+bas, où as-tu donc été entraînée? où as-tu fui loin des ruines de ce
+palais embrasé? Et c'est moi qui t'ai conseillé d'y venir. Malheureux!
+qu'ai-je fait? Quel repentir cruel déchire mon sein! Mais où la douleur
+m'égare.
+
+Ah! c'est vous, c'est vous, barbares ennemis qui avez causé mon malheur.
+Puissent toutes les horreurs de la guerre, tous les fléaux qui affligent
+les hommes, retomber sur vos têtes criminelles; puissiez-vous être
+réservés à la plus horrible vengeance; que jamais vous ne trouviez
+d'asile nulle part, qu'un implacable ennemi vous poursuive sans relâche,
+qu'il vous atteigne, vous égorge et se baigne dans votre sang.
+
+Ce monde où je vivais autrefois, enivré d'une folle joie, qu'est-il
+devenu? Un séjour de deuil rempli d'emblêmes funèbres que la mort a
+tracés et suspend autour de moi.
+
+Cruel destin! ne pouvais-tu te contenter de tant d'autres victimes?
+Fallait-il que ta haine s'attachât à moi, et me choisît pour s'épuiser
+sur ma tête? Ne te suffisait-il pas que cinq de tes traits m'eussent
+atteint coup sur coup sans m'en décocher un sixième!
+
+O Lucile, Lucile, ma chère Lucile! Est-il bien vrai que je t'ai perdue?
+A cette idée mon être entier se dissout et s'écoule.
+
+O mort! viens à mon aide: hâte-toi d'arriver; tous les liens qui
+m'attachaient au monde sont rompus, ton glaive n'a plus qu'à trancher le
+fil de mes jours.
+
+
+
+
+LIV
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+Je ne sais si tu as pénétré mon dessein.
+
+J'ai déjà gagné que Lucile n'écrive plus à Gustave; il faut empêcher
+maintenant que Gustave n'écrive plus à Lucile. Ainsi, morts l'un pour
+l'autre, du moins en idée, rien ne m'empêchera de lier avec lui.
+
+Qu'en dis-tu, Rosette? Cela n'est-il pas bien imaginé?
+
+Mais il y a longtemps que nous n'avons des nouvelles de Potowski. J'ai
+cependant bien recommandé à Antoine de m'envoyer toutes les lettres qui
+me seraient adressées au château d'Osselin. Quelle peut être la cause de
+ce retard?
+
+Inquiète de ce long silence, je vais écrire à un ami de Gustave, avec
+qui j'ai appris qu'il est en relations; sûrement il m'en apprendra
+quelque chose.
+
+Mais j'entends des cris dans l'appartement voisin, il faut voir ce que
+c'est...
+
+
+_En continuation._
+
+Nous venons de recevoir la fâcheuse nouvelle de la dévastation de la
+terre d'Osselin. Le château même a été réduit en cendres après avoir été
+livré au pillage.
+
+La comtesse est à ce sujet dans une affliction extrême; elle se félicite
+néanmoins de l'avoir quitté à temps, et comme par miracle.
+
+Lucile paraît insensible à ce désastre; elle voudrait seulement être
+périe sous les ruines.
+
+Pour moi, j'en suis très-fâchée.
+
+Voilà le comte à peu près ruiné. C'était dans ce château où il avait
+transporté ses trésors et où il gardait ses titres. Adieu sa belle
+collection de tableaux et de statues! Je crois qu'il en mourra de
+chagrin.
+
+Je regrette surtout le magnifique ameublement de l'appartement d'été.
+Jamais je ne vis rien de plus riche, de plus galant. Les chaises, les
+rideaux, la tapisserie, étaient d'un damas bleu de ciel garni de franges
+d'argent. Le plafond était de stuc orné de peintures en camayeu de la
+même couleur, comme aussi les dessus de porte. Et il y avait entre les
+trumeaux, les deux plus belles glaces du royaume. Quel dommage que tout
+cela soit détruit!
+
+Est-tu donc, chère Rosette, si fort engagée avec ton beau Castellan, que
+tu ne puisses disposer d'un quart-d'heure pour songer à tes amies? Il y
+a trois mois que tu m'écrivis une petite lettre; mais si petite qu'il
+semblait que tu n'avais rien à me dire. Dès-lors, tu ne m'as pas donné
+le moindre signe de vie. Je n'en agis pas ainsi à ton égard; je t'écris
+souvent, et toujours je te fais part de tout ce qui m'arrive, même de
+mes pensées les plus secrètes.
+
+Souviens-toi que j'attends au plus tôt de tes nouvelles, et que si tu ne
+me dédommages de ton long silence, je te punirai par le mien.
+
+De Lomazy, le 2 août 1770.
+
+
+
+
+LV
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+De l'endroit où je t'écrivis mon désastre, l'affliction m'a suivi chez
+mon oncle où je suis venu chercher un asile. Dès-lors mes larmes n'ont
+cessé de couler.
+
+J'ai fait mille vaines recherches. Je ne puis parvenir à tromper ma
+douleur; tout me ramène à l'objet de mes craintes; et lorsque je viens à
+me rappeler ces tristes masures, je frissonne d'horreur.
+
+Rien n'égale la tristesse de mon âme. Le jour paraît trop court pour
+suffire à mon tourment: et comme si ce n'était pas assez des fantômes
+qui m'épouvantent alors, la nuit, ils m'assiégent encore. Le doux repos
+ne vient plus fermer mes paupières. Après quelques moments d'un sommeil
+agité, je me réveille en transes. Je crois voir l'ombre de Lucile pâle
+et sanglante, je crois entendre sa plaintive voix; et je ne sors de ces
+rêves effrayants où le désespoir égare ma pensée, que pour me livrer à
+des idées plus affligeantes encore.
+
+Hélas! n'est-ce que pour verser des larmes que mes yeux s'entr'ouvrent?
+O chaîne de malheurs! Ils viennent rarement seuls; ils aiment à se
+presser sous les pas d'un malheureux. Occupé à pleurer mes amis,
+fallait-il aussi pleurer ma maîtresse! Tous mes chagrins passés
+s'abîment dans le sentiment de sa perte. Lucile enlevée de ce monde à la
+fleur de son âge, lorsque... A cette idée, comme ma douleur s'aigrit!
+
+Mon âme s'abreuve à longs traits d'amertume, mon coeur se déchire, et le
+sentiment du bonheur s'écoule pour jamais par cette blessure.
+
+
+
+
+LVI
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+A Pinsk.
+
+J'aperçois le soleil qui s'abaisse sons l'horizon; les ombres se
+projettent au loin dans la plaine; déjà il n'y a plus que le sommet
+élevé des montagnes qui retienne les derniers rayons de l'astre disparu.
+
+Voici l'heure que plein d'impatience, je courais aux lieux fortunés où
+m'attendait mon amante: heure autrefois si désirée! tu n'es plus à
+présent que celle de mon désespoir!
+
+Lucile n'est plus!
+
+Hélas, sa chère image s'offre sans cesse à mon âme attendrie. Comme ses
+yeux brillaient d'un doux feu! Combien sa modestie ajoutait à ses
+charmes! Quelle candeur, quel enjouement, quelle aménité dans ses
+entretiens! Que sa beauté était séduisante, et son coeur fait pour
+aimer! Rien ne lui manquait. La fortune et la vertu lui avaient prodigué
+tous leurs dons. Qu'avait de plus le ciel à lui accorder?
+
+Ah! elle était trop belle pour vivre; j'étais trop heureux. Le destin
+jaloux l'a moissonnée comme une fleur à peine éclose.
+
+Tant d'attraits devaient-il sitôt périr? Ne la verrai-je donc plus,
+cette bouche divine me sourire amoureusement! Je ne l'entendrai plus
+cette voix touchante dont les doux accents allaient à mon coeur! Ses
+regards tendres n'exciteront plus au fond de mon âme d'émotions
+délicieuses!
+
+O Lucile, Lucile, dans quel désespoir ta perte a plongé ton amant!
+
+Où retrouver son beau naturel, son âme sensible, ses nobles sentiments?
+De quel plaisir elle enivrait mon coeur dans les épanchements de la
+confiance! O douce société! tendre union! non, ce n'était point l'union,
+c'était le mélange de deux coeurs.
+
+Félicité céleste, félicité si rare sur la terre, je t'ai goûtée, je t'ai
+perdue! Il n'est plus pour moi de Lucile. Elle a couru se perdre dans le
+gouffre éternel du néant, il ne m'en reste qu'un triste souvenir sans
+cesse présent à mon esprit pour affliger ma pensée.
+
+De dessous un ormeau du bosquet de Radom.
+
+
+
+
+LVII
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+A Pinsk.
+
+Quelques rayons d'espérance commençaient à luire au fond de mon coeur:
+mais hélas qu'ils ont été bientôt éteints!
+
+Un bruit vague courait que le comte Sobieski, fuyant les ruines de son
+palais embrasé, s'était retiré avec sa famille à Opalin. J'y courus à
+l'instant; mais toutes mes recherches furent vaines; point de Sobieski!
+
+Me voilà en chemin pour revenir chez mon oncle, plus désespéré que
+jamais.
+
+Comme je repassais dans mon esprit mes infortunes, mon cheval se mit à
+hennir et à faire un écart. Je lève les yeux et n'aperçois rien. Il
+refuse d'avancer. Je l'attaque. Il se cabre, se défend, et m'emporte à
+la fin dans un sentier de traverse. Il courut un bon mille avant que
+j'eusse pu l'arrêter. Lorsque j'en fus venu à bout, je cherchai à me
+reconnaître.
+
+Peu après, croyant avoir regagné le grand chemin, je ne tardai pas à
+retomber dans mes sombres rêveries. Je n'en fus tiré que par la faim qui
+commençait à se faire sentir. Je regarde ma montre. Surpris de voir que
+le jour fût déjà si avancé, je cherche le soleil, et l'aperçois sur son
+déclin, alors je ne doutai plus que je ne fusse égaré.
+
+Je continuai à marcher, et je n'arrivai point. Inquiet comment je
+passerais la nuit, j'avais gagné le sommet d'une légère éminence. Je
+m'arrête pour promener mes regards autour de moi, j'embrasse de l'oeil
+la longue chaîne des collines, des plaines, des forêts que j'avais
+traversées.
+
+Tout-à-coup j'entends les sons d'une trompe rustique, et j'aperçois, à
+quelque distance, un berger appuyé sur sa houlette, tandis que deux
+chiens et un jeune garçon rassemblaient son troupeau.
+
+J'allai à lui. Il parut surpris de me voir.
+
+ --Ne craignez rien, lui dis-je, mon ami: je suis un voyageur égaré que
+ la nuit oblige à chercher quelque part un asile. Voudriez-vous me
+ servir de guide jusqu'au prochain hameau?
+
+ --Hélas! répondit-il, cet endroit est désert, il n'y a qu'un château à
+ deux lieues d'ici, dont le maître est absent. D'ailleurs il serait
+ nuit avant que vous pussiez y arriver, et trop tard pour y être admis.
+ Mais ma cabane n'est pas éloignée. Je n'ai à vous offrir que de la
+ paille pour lit, du lait et du pain pour nourriture. C'est tout ce que
+ le ciel m'a donné, je le partagerai ce soir de bon coeur avec vous, et
+ demain, je vous remettrai sur votre route.
+
+J'acceptai ces offres obligeantes.
+
+Ainsi, après une longue et fatigante journée, j'arrive à une méchante
+cabane. Je trouvai sur le seuil de la porte une bonne femme (c'était
+celle du berger) avec un petit enfant sur les genoux. Elle ne fut pas
+moins étonnée de me voir que ne l'avait été le pâtre.
+
+Mon premier soin fut de chercher un endroit pour mettre mon cheval; et
+tandis que je lui préparais une litière et que mon hôte rangeait ses
+moutons, sa femme alla se disposer à nous recevoir.
+
+En entrant dans la chaumière, je fus surpris de l'air mal propre qui y
+régnait: tout y présentait l'image de la misère la plus affreuse. Je
+comparais en silence ces murs enfumés aux lambris dorés des palais; et
+pour la première fois, je fis de douloureuses réflexions sur l'inégalité
+du sort des humains.
+
+Nature marâtre, disais-je en moi-même, faut-il qu'une partie de tes
+enfants soient ainsi nés pour la servitude et le travail, tandis que
+l'autre nage dans l'opulence au sein de la mollesse!
+
+Mon hôte vint m'en tirer pour prendre part à leur petit souper. Je me
+place à cette misérable table, et la petite famille se range en silence
+autour de moi.
+
+Bientôt mes tristes pensées vinrent m'y trouver; elles me suivirent
+encore sur mon lit de paille. Enfin, excédé de fatigue, je m'endormis.
+
+Le lendemain, je me réveillai à la pointe du jour et me disposai à
+partir.
+
+En entrant dans l'étable, je trouvai mon cheval étendu sur la litière et
+rendu de fatigue. Il fallut rester.
+
+J'allai trouver mon hôte, et lui fis part de mon embarras.
+
+--Que cela ne vous inquiète pas, seigneur. J'aurai soin de votre bête,
+et pendant que vous demeurerez avec nous, je tâcherai de faire de mon
+mieux.
+
+Touché de sa bonté, je lui donnai quelques ducats, que je le forçai
+d'accepter. Le pauvre homme me baisa la main, et me remercia à genoux.
+
+Pour passer mon ennui, je me mis à errer aux environs de la cabane, et
+crainte de m'égarer, je pris avec moi son jeune garçon.
+
+Attiré par un charme inconnu vers une petite forêt, je m'enfonçai dans
+sa sombre épaisseur et la traversai triste et pensif: bientôt je me
+trouvai dans une vallée solitaire, coupée d'une petite rivière.
+
+A quelque distance, j'aperçus un bouquet de grands arbres qui
+balançaient dans les airs leur cîme touffue, répandant sur la plaine,
+dans un vaste contour, la fraîcheur et l'ombrage. Je vais me reposer
+sous leur impénétrable abri. Un pâtre y avait rassemblé son troupeau
+brûlé des feux du soleil. J'approche, je reconnais mon hôte et m'asseois
+auprès de lui.
+
+J'étais charmé de l'innocence de la vie et de l'air de contentement de
+cet homme.
+
+Si je pouvais ainsi, disais-je tout bas, finir doucement mes jours dans
+quelque coin de la terre! Air pur, frugal repas, santé du corps, paix de
+l'âme, précieux dons de la nature, que vous êtes préférables aux faux
+biens dont le monde est si épris! Oui, c'est de ce simple mortel qu'il
+faut apprendre l'art d'être heureux. Comme nous, il n'est point rongé de
+désirs impuissants. Une prairie fertile est pour lui le jardin de
+félicité. Ses plaisirs sont purs et ne laissent point d'amertume: moins
+vifs que les nôtres, ils sont aussi plus durables. L'espérance vaine,
+les regrets, le désespoir ne viennent jamais empoisonner le cours
+paisible de ses jours. Pourquoi aller à grands frais chercher le bonheur
+si loin, lorsqu'il est si près de nous!
+
+Tandis que j'étais enfoncé dans ces réflexions, un doux sommeil vint
+appesantir ma paupière. Hélas! depuis longtemps je n'avais plus qu'un
+repos pénible et plein de trouble.
+
+A mon réveil, mon hôte me présenta des fruits et du laitage, dont je fis
+mon dîner, et comme le soleil n'était déjà plus piquant, j'allai ensuite
+promener au bord d'un sombre rivage.
+
+Le chagrin n'avait fait avec moi qu'une courte trêve: bientôt il revint
+m'assaillir. J'avais beau vouloir distraire ma pensée du sentiment de
+mes malheurs, tout m'y rappelait, tout me retraçait la chère image de
+Lucile.
+
+Fleurs qui émaillez la verdure, vous aimiez que sa main vous cueillît:
+hélas! vous ne reposerez plus sur son sein amoureux; vous ne serez plus
+entrelacées parmi ses belles tresses, vous ne porterez plus à ses sens
+un parfum délicieux. Comme vous elle brillait du pur éclat de la nature:
+fallait-il que comme vous elle ne brillât qu'un jour?
+
+Tandis que j'exhalais ainsi ma douleur, j'entendis de loin une voix
+mélodieuse dont les accents plaintifs faisaient gémir les échos. Ils
+excitèrent dans mon âme une surprise mêlée de joie.
+
+Immobile, je cherchais des yeux d'où pouvaient venir de si doux accents.
+Puis j'avançai par hasard au pied d'un rocher qui me les répétait; mais
+je ne pus rien démêler.
+
+L'émotion que ces sons me causaient avait pour moi des charmes; ils
+suspendaient le sentiment de ma douleur.
+
+ --Je ne suis pas le seul, disais-je, qui gémisse en ces lieux. C'est
+ sans doute la voix de quelqu'infortunée dont le coeur a besoin de
+ consolation.
+
+Après avoir longtemps joui du plaisir de l'entendre, la voix cessa.
+
+En voyant le soleil s'abaisser sous l'horizon, je songeai à regagner ma
+cabane. Je fis remarquer à mon guide l'endroit que nous quittions, et je
+me retirai à regret, enseveli dans de tristes pensées, mais moins
+tristes que celles de la veille.
+
+Les accents de cette touchante voix retentissaient encore au fond de mon
+âme; je la sentais un peu débarrassée du poids qui l'opprimait. Je ne
+sais quelle émotion s'était emparée de mes sens, ranimait mon coeur
+flétri et me faisait trouver ce séjour enchanteur. Je ne pouvais
+souffrir l'idée de le quitter, et tout en marchant je me tenais ce
+discours:
+
+ --Tel qu'un forçat harassé de fatigue, depuis longtemps je mène une
+ vie agitée et remplie d'alarmes; il serait temps de goûter un peu de
+ repos. A présent que tous les liens qui m'attachaient au monde sont
+ rompus, que je suis dégoûté de ses brillantes folies, et détrompé de
+ ses vaines chimères, qui m'empêche de fixer dans ces lieux mon séjour,
+ et de m'y ménager une tranquille retraite?
+
+J'étais encore occupé de mes pensées, lorsque j'arrivai sous mon humble
+toit, et le sommeil ne vint que fort tard en suspendre le cours.
+
+Le lendemain j'allai d'assez bonne heure m'asseoir vis-à-vis du pied du
+rocher qui m'avait répété les accents de cette voix touchante.
+
+Il était déjà tard, et les échos gardaient encore le silence: mon
+chagrin était extrême. Mais tout à-coup ce silence fut interrompu par
+les chants de la veille. Ils me paraissaient plus distincts.
+
+J'avançai pour les mieux entendre; mais je fus arrêté par un large
+fossé, qui entourait un parc: j'aperçus dans l'enfoncement un château
+d'où je jugeais qu'ils devaient partir; ils finirent plutôt que je
+n'aurais voulu.
+
+La nuit commençait déjà à déployer son noir manteau, et déjà je
+regagnais tristement ma chaumière, lorsque cette voix plaintive éclata
+de nouveau dans les airs. Je m'arrête.
+
+ --Ha, la voilà encore! disais-je tout seul. Que j'aime à l'entendre
+ gémir au milieu de ce profond silence! Comme mon coeur palpite de
+ plaisir! Ha, si elle savait le charme qu'elle répand autour d'elle!
+ Tendre Philomèle, comme toi, l'âme blessée d'un trait qui la déchire,
+ j'essaie de tromper ma douleur. Nous envoyons ensemble nos accents
+ vers le ciel, et nous n'avons que les étoiles pour témoins de nos
+ plaintes.
+
+En arrivant, mon premier soin fut de m'informer du nom du maître du
+château. Mon hôte ne put me le dire, quoiqu'il habitât sur ses terres;
+il savait seulement qu'il était absent depuis quelques mois, d'ailleurs
+il ne connaissait personne au logis que l'intendant.
+
+Le jour suivant, je me rendis seul au lieu accoutumé et de meilleure
+heure encore. Je suivis de loin le fossé, et remarquai qu'il ne faisait
+pas le tour du château, et qu'on pouvait en approcher par les derrières;
+puis je m'éloignai. De toute la soirée la voix ne se fit entendre. J'en
+étais affligé!
+
+Cette voix, disais-je en moi-même, suspendait le sentiment de mes maux.
+Le ciel semblait m'avoir ménagé cette faible consolation: hélas! c'était
+la seule que je goûtais encore. Je m'y suis trop abandonné, et pour me
+désespérer le cruel destin m'en prive.
+
+Dès qu'il fit obscur, je hasardai d'aller au pied des murs qui
+renfermaient cette affligée, dans l'espoir de l'entendre encore.
+
+Comme j'en étais fort près, j'entrevis de la lumière au travers d'une
+embrasure. J'avance en tremblant, je prête l'oreille, et n'entends rien;
+je veux approcher l'oeil et je ne puis y atteindre. Je cherche une
+pierre pour m'élever; je la place doucement contre le mur et monte
+dessus.
+
+D'abord je n'aperçus qu'une lampe qui brûlait. A sa pale lueur, bientôt
+je crus découvrir les ruines d'un édifice antique. J'étais saisi
+d'horreur à l'aspect de ce lieu lugubre où régnait un profond silence.
+
+Tout-à-coup une lumière plus vive y pénètre, et j'aperçois une longue
+salle voûtée, toute remplie de tombeaux. Dieux! quels objets se
+présentèrent à ma vue. Un petit noir portant un flambeau devançait une
+femme vêtue d'une longue robe flottante et dont la face était couverte
+d'un voile. Elle s'avance lentement une couronne de fleurs à la main, se
+penche sur une urne cinéraire et la tient embrassée en poussant de
+profonds soupirs.
+
+Je la contemplais en silence, le coeur saisi d'attendrissement.
+
+Elle resta longtemps immobile dans cette attitude; enfin elle se relève,
+essuie ses yeux avec un mouchoir blanc, et couronne l'urne en prononçant
+d'une voix gémissante ces paroles:
+
+ «Il n'est plus, lui qui n'aurait jamais dû mourir! son coeur
+ bienfaisant était l'ami de tout le monde, et il a eu à redouter la
+ haine. Dans le temps même qu'il prenait plaisir à pardonner, il est
+ tombé sous les coups de la vengeance! Ah! partout où la renommée
+ portera son nom et dira sa mort, il recevra les regrets des âmes
+ sensibles! La joie est tarie pour jamais au fond de mon coeur; il
+ n'est plus pour moi d'autre plaisir que de m'attendrir sur son sort et
+ de venir penser à lui au milieu des tombeaux. Que ne peut-il voir
+ couler mes larmes, entendre mes gémissements, recevoir mon âme prête à
+ s'envoler! Hélas! j'espérais que ses mains me fermeraient les yeux, et
+ c'est moi qui ai recueilli ses cendres. Chère ombre, accepte ces
+ derniers devoirs que te rend mon amour.»
+
+Ciel! quelle émotion inconnue parcourait mes veines, à l'ouïe de ces
+paroles. Mes organes étaient enchaînés de plaisir, mon coeur défaillait
+de joie, je m'arrêtai un instant pour recueillir mon âme, je croyais
+entendre Lucile.
+
+Mais soudain l'image de Lucile dans les bras de la mort se présente à
+mon esprit; une secrète horreur parcourt tout mon coeur, mon sang se
+glace, une sueur froide coule de mon front, un tremblement involontaire
+me saisit, mes genoux se ploient et je tombe sans connaissance.
+
+Au bout de quelques heures, je reviens de mon évanouissement. Je ne sais
+où je suis. A demi-éveillé, je porte mes mains engourdies autour de moi
+et trouve la terre humide. Je lève les yeux et j'aperçois les étoiles;
+je me crois dans un enchantement. Enfin, comme un homme qui sortirait
+d'un rêve douloureux, je me reconnais.
+
+Le froid m'avait saisi, j'étais mal à mon aise, je voulais me mettre sur
+la pierre qui m'avait servi de marche-pied; mais à peine pus-je me
+remuer. J'avais envie de me retirer, mais comment faire la route? Et
+quand j'en aurais été en état, comment reconnaître mon chemin?
+
+Il fallut donc attendre l'aube du jour. Elle arrive enfin.
+
+Je me lève avec difficulté, mes jambes fléchissent sous mon corps, et je
+marche en chancelant.
+
+J'étais à peine hors de l'enceinte du château, que le soleil se leva.
+Cherchant les endroits où il donnait, je venais d'atteindre une petite
+colline, lorsque les forces me manquèrent tout d'un coup; je ne pus plus
+avancer, je m'assis.
+
+Exposé à la douce chaleur des rayons naissants, peu à peu je me sens
+revivre; déjà je puis me lever, et je gagne à pas lents mon humble
+asile.
+
+Bientôt la fatigue m'oblige de me reposer; je me couche un instant sur
+un talus au bord d'un grand chemin, rêvant à ma triste aventure.
+
+Peu après, je me vois entouré de cinq cavaliers. C'étaient des Russes.
+Ils s'étonnent de me voir là, je les regarde avec la même surprise.
+
+ --Ami, me dit l'officier qui était à leur tête, levez-vous; il faut
+ nous suivre, vous êtes notre prisonnier.
+
+A l'instant, trois mettent pied à terre, me désarment et m'entraînent.
+
+ --Cruels, m'écriai-je, laissez-moi! vous voyez que je n'ai plus de
+ forces.
+
+ --Hé bien, vous aurez un de nos chevaux.
+
+En même temps, ils me firent prendre un peu d'eau-de-vie et m'aidèrent à
+monter. Ma douleur se ranime avec mes forces.
+
+Nous partons.
+
+Le spectacle de la veille se retrace à mon esprit, et mes yeux se
+tournent malgré moi vers l'endroit où s'était passée cette lugubre
+scène.
+
+Me voilà en chemin au milieu de ces barbares. Ils me faisaient mille
+questions, je gardais le silence.
+
+Vers midi, nous arrivâmes dans un petit hameau. Fiers de leur proie, ils
+se livrent à la joie: rangés autour d'une table et la coupe à la main,
+ils entonnent leurs chansons brutales, m'invitent à boire et semblent
+encore vouloir insulter à mon infortune.
+
+Toute la journée le soleil les vit à leur débauche.
+
+Cependant je cherchais à charmer ma tristesse: mais la réflexion ne
+servait qu'à empoisonner le sentiment de mes maux.
+
+ --Quel enchaînement de malheurs! me disais-je sans cesse. Hier encore,
+ je pouvais du moins dans cette solitude, trouver quelque faible
+ adoucissement à ma misère: aujourd'hui je n'ose même donner un libre
+ cours à ma douleur. La fortune ne se lasse point de me poursuivre:
+ chaque jour me trouve plus malheureux. Comme je sens les blessures de
+ mon âme s'envenimer! Comme mon caractère s'aigrit! Autrefois j'aimais
+ à voir chacun avec un air gai et content. A présent, je ne puis
+ souffrir de visage joyeux; je voudrais voir gémir tout le monde autour
+ de moi. A quel affreux état je me vois réduit! Cruels ennemis,
+ laissez-vous toucher à mes larmes, et plutôt que de me retenir captif,
+ percez-moi le sein!
+
+Les voilà qui vont se livrer au sommeil. Que ne peut-il aussi m'arracher
+à mes noirs soucis. Depuis longtemps les plaisirs se sont envolés; si du
+moins la paix m'était laissée, mais elle me fuit maintenant; et dans
+l'excès de mes maux, il ne me reste plus aucune consolation.
+
+Heureux ceux qui, frappés dans les combats, ont abandonné leur dépouille
+à la mort et quitté le malheureux théâtre de la vie!
+
+
+_En continuation._
+
+Ma vie, cher Panin, n'est qu'un continuel tissu de tristes aventures. Je
+ne suis pas plutôt échappé à un malheur, qu'un autre plus cruel
+m'attend. Toujours persécuté par le destin, chargé de peines, voilà mon
+lot.
+
+Hier matin, l'officier qui me tenait prisonnier m'annonça qu'il allait
+me conduire à Lublin, pour me remettre à son commandant.
+
+Depuis que j'étais sous sa garde, j'avais refusé toute espèce de
+nourriture: il me pressa de prendre quelque chose avant de partir.
+
+Dès les huit heures, nous tînmes la route de Lublin.
+
+Comme nous traversions un petit taillis, en tournant un coude que fait
+le chemin, nous aperçûmes à quelque distance une troupe à cheval: mes
+Russes s'arrêtèrent tout court; ils reconnurent l'uniforme ennemi,
+prirent la fuite et me laissèrent avec celui dont j'avais la monture.
+
+Bientôt je me vis entouré d'une troupe de confédérés. C'était le Palatin
+de Mazovie avec ses gens, qui revenait de l'armée.
+
+Il s'avance vers moi, me reconnaît, et n'est pas moins surpris de cette
+rencontre, que j'en étais charmé.
+
+Après le récit de mon aventure, il se félicite d'être mon libérateur. Il
+me demanda si j'allais rejoindre mon corps. Je lui avouai que ce n'était
+pas là mon dessein.
+
+ --Hé quoi, reprit-il, abandonnez-vous ainsi votre père?
+
+ --Mon père est en Turquie, où il n'a pas besoin de moi, et où il n'a
+ que faire lui-même: plût au ciel qu'il n'eût jamais songé à prendre
+ part aux dissensions qui désolent ce malheureux pays!
+
+ --Vous ne savez donc pas qu'il est de retour et qu'il a rejoint son
+ parti?
+
+ --Non vraiment.
+
+ --Étonné de ne pas vous trouver, il craignait que vous ne fussiez
+ resté sur le carreau dans quelque affaire; mais ayant appris que vous
+ vous étiez retiré, il a témoigné beaucoup de mécontentement.
+
+ --Je le crois.
+
+ --Je voudrais n'avoir rien d'autre à vous apprendre, mais quelque
+ désagréable qu'il soit d'annoncer de fâcheuses nouvelles, je dois
+ encore vous dire que deux jours après son arrivée, il s'est trouvé
+ dans un léger engagement où il a reçu une assez grande blessure, qui
+ n'aura cependant point de mauvaises suites. Lors de mon départ, il
+ s'est retiré à Derasnia, et doit y rester jusqu'à ce qu'il soit
+ rétabli.
+
+Cette nouvelle qui probablement ne m'eût pas fort affecté il y a cinq
+mois, me jeta dans de vives alarmes. Il m'importait assez peu que mon
+père désapprouvât ma conduite, mais je ne pouvais supporter l'idée qu'il
+fût en danger, et je me déterminai sur-le-champ à l'aller joindre.
+
+Que le coeur humain est un mystère profond! Il me semble que je sens
+pour mon père un attachement qui ne m'était pas ordinaire: à mesure que
+mes amis me sont enlevés, ma tendresse se resserre sur ceux qui me
+restent.
+
+Je vole à son secours.
+
+
+_P. S._ Je viens d'écrire à mon oncle de ne pas être inquiet sur mon
+compte.
+
+Le Palatin a eu la bonté d'envoyer un de ses gens pour m'amener mon
+cheval de chez le berger, et de me donner un de ses domestiques pour
+m'accompagner jusqu'à Derasnia.
+
+De Bistapiec, le 13 août 1770
+
+
+
+
+LVIII
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+A Pinsk.
+
+A mon arrivée, j'ai trouvé mon père hors de danger. Sa blessure, quoique
+assez légère, se trouve malheureusement logée dans une partie fort
+délicate.
+
+Je m'attendais qu'il me témoignerait quelque mécontentement, de ce que
+j'ai abandonné son parti: mais il ne m'en a pas ouvert la bouche.
+
+J'ai retrouvé ici quelques connaissances.
+
+Notre armée est fort éclaircie. La plupart des confédérés paraissent
+dégoûtés de cette ligue. Ils craignent les Autrichiens qui ont déjà
+pénétré dans nos provinces limitrophes, et qui font mettre bas les armes
+à tous les factieux qu'ils rencontrent. Ils se plaignent aussi des
+brigandages commis. Ils en ressentent à leur tour les funestes suites:
+mais ils le méritent; car ils ont été les premiers à donner l'exemple de
+ces horreurs.
+
+Si le Dieu des combats était juste, il y a longtemps qu'ils auraient dû
+être tous exterminés.
+
+De Derasina, le 20 août 1770.
+
+
+
+
+LIX
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+Je viens de recevoir réponse de l'ami de Gustave.
+
+Après s'être retiré du parti des confédérés, Potowski est allé rejoindre
+son père qui depuis peu est de retour de Turquie.
+
+Il doit être à présent arrivé à Derasnia, et y rester quelque temps.
+Voici le moment de faire jouer mes ressorts.
+
+J'envoie ordre à Sansterres de s'équiper immédiatement en cavalier, et
+d'aller, sans délai, à la découverte de Gustave.
+
+Lorsqu'il l'aura découvert, je lui enjoins de se trouver comme par
+hasard sur ses pas, et de lui apprendre la mort de Lucile.
+
+Sansterres est précisément l'émissaire qu'il me faut; il connaît
+Gustave, il est rusé, je lui fais sa leçon, et j'espère qu'il s'en
+tirera bien.
+
+Dès qu'il se sera acquitté de sa commission, je lui recommande de m'en
+donner avis, et je n'oublie pas de lui promettre de récompenser son
+zèle. Certainement, il ne me trouvera pas ingrate si j'ai lieu d'en être
+contente.
+
+Tu vois que je suis à l'affût des événements pour me diriger en
+conséquence. Si je ne craignais qu'il n'y eût de la cruauté à se réjouir
+de l'infortune d'autrui, je te dirais au sujet de la dévastation de la
+terre d'Osselin: _A quelque chose le malheur est bon._
+
+De Lomazy, le 20 août 1770.
+
+
+
+
+LX
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Hélas! il n'est que trop certain que Lucile n'est plus!
+
+Comme j'étais de garde hier matin dans un quartier de Derasnia,
+j'observai à peu de distance un homme qui avait sans cesse les yeux
+attachés sur moi. J'avais quelque idée de l'avoir vu: mais c'était une
+idée confuse, que je ne pouvais démêler.
+
+--Vous ne m'êtes pas inconnu, lui dis-je en l'abordant; mais je ne puis
+vous remettre.
+
+Il me fixa attentivement et porta sa main à son front, comme un homme
+qui, à son réveil, cherche à se rappeler le songe qui a disparu, puis il
+s'écria soudain:
+
+ --Vous êtes le fils du comte Potowski, qui veniez si souvent autrefois
+ chez le staroste de Walke, jouer avec nos jeunes messieurs? Comme vous
+ voilà grandi! Il y a si longtemps que je ne vous ai vu, que je ne
+ m'étonne pas si j'ai eu tant de peine à vous remettre. Hé quoi! ne
+ vous souvenez-vous plus de Sansterres?
+
+ --Sansterres, c'est toi! j'ai plaisir à te revoir; donne-moi donc des
+ nouvelles de tes jeunes messieurs.
+
+ --Ma foi, cela me serait un peu difficile. Je ne suis plus avec eux;
+ il y a sept ans que je passai au service du comte Samoski; dès-lors,
+ j'ai toujours résidé avec le vieux papa, dans une de ses terres, qui
+ n'est pas fort éloignée de celles du comte Sobieski.
+
+ --Du comte Sobieski! Aurais-tu donc connu la comtesse et sa fille?
+
+ --Je les ai vues plusieurs fois au château; et même peu de temps avant
+ leur désastre.
+
+ --Ah! mon cher Sansterres, que leur est-il donc arrivé?
+
+ --Hélas! les confédérés, qui couraient ravageant les provinces, ont
+ brûlé leur château, et l'on ne sait ce qu'est devenue la famille.
+
+A ces mots, les yeux fixes et attachés à la bouche de cet homme, je
+reste immobile; un frémissement d'horreur parcourt et glace tout mon
+sang, mes esprits sont arrêtés et ma vie suspendue.
+
+ --Comme vous pâlissez, monsieur? reprit-il. Je vous ai donné là
+ quelque fâcheuse nouvelle: j'en suis bien mortifié.
+
+Je fus longtemps à pouvoir parler; enfin, je recouvrai l'usage de la
+voix et lui répondis:
+
+ --Ha! Sansterres, je connaissais particulièrement la famille; je suis
+ au désespoir de ce qui leur est arrivé; mais ne me cache rien, je te
+ prie. Ne dit-on rien de circonstancié?
+
+ --Le bruit court qu'un jeune seigneur du parti du père lui avait
+ demandé sa fille en mariage et l'avait obtenue: mais elle n'y voulut
+ jamais consentir. Pour se venger, l'amant se jeta dans le parti
+ opposé; il prit des liaisons avec une troupe de confédérés et vint un
+ soir à la tête de ces misérables pour l'enlever. Quoi! vous pleurez,
+ monsieur? Je ne veux pas aller plus loin.
+
+ --Achevez, de grâce.
+
+ --Comme ils s'emparaient des ponts on les aperçut; l'alarme se
+ répandit, on tira sur eux quelques volées de canon, mais on ne put
+ leur résister, car le comte était absent et l'on ne songea plus qu'à
+ fuir. La comtesse et sa fille, déguisées en servantes, voulurent se
+ sauver parmi la foule: elles furent tuées sur le seuil d'une porte
+ dérobée. On força le château, et tandis que l'amant parcourait les
+ appartements pour trouver sa maîtresse, les autres pillèrent,
+ saccagèrent, passèrent tout au fil de l'épée, et finirent par mettre
+ le feu au palais. Tous ceux qui étaient sur la terre furent enveloppés
+ dans ce désastre: un seul domestique échappa, et c'est lui qui en a
+ donné la nouvelle. Bientôt cette nouvelle se répandit, vola de bouche
+ en bouche, et chacun versait des larmes à l'ouïe du sort de ces
+ infortunés.
+
+Ha! cher Panin, toutes les plaies de mon âme se sont r'ouvertes à la
+fois, et l'espoir vient de s'éteindre pour toujours au fond de mon
+coeur.
+
+Elle n'est plus! Des barbares l'ont arrachée à la vie! O ma Lucile,
+quelles idées s'offrent à mon âme éperdue! J'entends tes derniers
+gémissements! comme ils percent mon coeur! Je te vois expirante sous le
+glaive, et la cruelle mort effaçant ces traits majestueux, ces grâces
+touchantes!
+
+O mon âme!...
+
+Je n'en puis plus!... la douleur consume tous les liens de ma vie. Dans
+l'excès de mon désespoir, j'éprouve les longs déchirements d'une
+séparation éternelle. Je me sens mourir par degrés et m'avance en
+souffrant vers le terme de mes jours.
+
+Cruel destin, retire ce souffle de vie qui m'anime encore; je n'ai plus
+la force de souffrir.
+
+
+
+
+LXI
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+Le temps ne semble s'écouler que pour mesurer la longueur de mes
+souffrances. C'est en vain que je change de situation et de lieu; le
+calme ne renaît point dans mon âme agitée.
+
+La pensée me tourmente sans relâche. La cruelle, loin de me transporter
+dans l'avenir pour m'y consoler, me ramène sur le passé pour déchirer
+mon coeur par le souvenir de ces biens qui ne sont plus. Soigneuse à me
+chercher partout des chagrins elle me promène dans ces lieux, témoins
+autrefois de mes plaisirs, et ne m'y montre qu'un désert, où leur
+fantôme est resté pour tourmenter ma mémoire. Elle me présente les
+richesses évanouies des héritages de mes pères et les débris de ma
+fortune; elle me fait errer tristement autour des tombeaux de mes amis
+et fait passer devant moi leurs ombres mélancoliques; elle me traîne
+sous les ruines de ce palais où est ensevelie Lucile! Ha! quel trait
+elle vient d'enfoncer dans mon coeur! Que me reste-t-il maintenant pour
+me faire supporter le fardeau de mon existence?
+
+Quel sombre avenir s'ouvre devant moi! Quel vide affreux dans mon âme!
+Autrefois, caressé de la fortune, environné d'amis, chéri d'une
+maîtresse chérie, je me trouve dans un aride désert, et c'est dans ce
+désert que je dois traîner les restes languissants de ma vie.
+
+Hélas! que n'ai-je trouvé la mort lorsqu'un fer meurtrier me perça le
+sein? et qu'ai-je gagné à lui échapper, que le triste privilége de
+souffrir plus longtemps?
+
+Du matin au soir, deux ruisseaux de larmes coulent sur mes joues
+flétries, et chaque instant vient en grossir le cours. Ha! j'ai beau en
+verser, je n'en peux épuiser la source.
+
+
+_P. S._ Nous fuyons comme des lâches devant les troupes des puissances
+médiatrices, et nous nous retirons dans le coeur du royaume.
+
+Demain, nous partirons de Derasnia pour Krasilow où mon père a dessein
+d'attendre son entier rétablissement.
+
+
+
+
+LXII
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+Tout concourt à couronner mes voeux. Sansterres a parfaitement rempli le
+but de sa mission. Gustave est à Krasilow. Je me dispose à aller le
+trouver.
+
+Le voilà dans mes filets!
+
+Tu me diras peut-être que je ne suis pas au bout? En vérité, voilà un
+grand embarras! Lorsqu'un amant a perdu sa maîtresse et qu'une jolie
+femme se trouve sur ses pas, lui fait même quelques avances, est-il
+besoin d'un miracle pour qu'il en devienne amoureux? Suis-je donc si
+déchirée, que je ne puisse plus faire de conquêtes?
+
+Mais il faut prendre congé de Lucile. Sa mélancolie n'est plus si noire.
+Le temps, mieux que tous nos soins, est parvenu à guérir les plaies de
+son coeur. Elles ne sont pourtant pas encore fermées. Souvent elle
+exhale sa douleur par des chants plaintifs: mais cela me touche assez
+peu.
+
+Elle continue aussi à aller pleurer sur les tombeaux; elle a même fait
+élever une urne cinéraire en mémoire du prétendu défunt, et quand je la
+vois ainsi s'attacher à cette ombre, peu s'en faut que je n'éclate de
+rire.
+
+Ce matin, je suis entrée dans sa chambre, après avoir composé mon
+extérieur de mon mieux.
+
+ --Chère Lucile, lui ai-je dit du ton le plus pénétré que j'ai pu
+ trouver, nous touchons au moment d'être séparées peut-être pour
+ toujours; il m'en coûte infiniment de vous quitter, mais il faut obéir
+ à la nécessité. Adieu, n'oubliez jamais une tendre amie.
+
+Et je m'efforçai de répandre quelques pleurs.
+
+ --Hélas! il ne me restait d'autre consolation que celle de vous
+ posséder. J'aimais à épancher ma douleur dans votre sein; votre tendre
+ amitié adoucissait un peu les noirs soucis qui rongent mon coeur, et
+ il faut que je vous perde! Infortunée que je suis, s'écria-t-elle en
+ poussant un profond soupir.
+
+Ses yeux se remplirent de larmes, et elle en arrosait mon cou qu'elle
+tenait embrassé.
+
+Te l'avouerai-je? Ces paroles étaient autant de traits qui me perçaient
+l'âme. La honte couvrait mon visage et mon coeur était déchiré de
+remords, qui la vengeaient en secret de mes artifices.
+
+Je me trouvais indigne du nom d'amie qu'elle me donnait en me pressant
+tendrement contre son sein. Je n'osais plus mêler mes feintes caresses à
+la sincérité de ses regrets: je me serais même arrachée de ses bras si
+je l'eusse osé. Dans ce moment je sentais tout l'avantage qu'a la vertu
+sur le vice.
+
+ --Quelle candeur, quelle tendresse, quelle générosité que la sienne!
+ me disais-je en secret. Ha! malheureuse Lucile! si tu connaissais
+ cette perfide amie que tu tiens embrassée, tu reculerais d'horreur!
+
+Mon coeur était en proie à mille cruels mouvements; mais la honte les
+étouffait tous. Je rougissais de la bassesse de mes procédés, je
+rougissais des caresses de Lucile, je rougissais de mes pleurs.
+
+ --Ils ne sont, pensais-je, qu'un indigne artifice. Quoi! sans intérêt
+ pour elle, je l'arrose de larmes!...
+
+Mes joues étaient comme de feu. Pour lui dérober ma confusion,
+j'enveloppai mon visage de mon mouchoir et je fus cacher dans un coin de
+la chambre mon trouble et mon embarras, qu'elle prit pour un excès de
+douleur.
+
+Ainsi, jusqu'au dernier moment, elle était dupe de ma duplicité.
+
+Peu après je partis, trop satisfaite d'aller loin d'elle finir mes
+obscures intrigues.
+
+Quelle faible créature je suis, diras-tu, Rosette, de n'avoir pu encore
+triompher du préjugé!
+
+D'Opalin, le 8 septembre 1770.
+
+
+
+
+LXIII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Voici l'heure où la garde veille autour des soldats endormis, et elle me
+trouve encore les yeux ouverts sur mes malheurs.
+
+Doux sommeil! dont le baume répare la nature épuisée! Hélas, il
+m'abandonne! il fuit les malheureux, il évite la demeure où il entend
+gémir et va se reposer sur des yeux qui ne sont point trempés de larmes.
+
+Je voudrais faire quelque trêve à mes chagrins, distraire ma pensée du
+sentiment de mes maux, et parcourir un instant les scènes de la vie.
+
+Quel théâtre de tristes vicissitudes que cette terre! Chaque heure
+enfante quelque révolution nouvelle. Les astres malfaisants qui roulent
+sur nos têtes, entraînent tout dans le tourbillon de leur inconstance.
+Le destin impitoyable va moissonnant nos plaisirs à mesure qu'ils
+naissent, et se fait un jeu cruel de détruire notre bonheur.
+
+Avec quelle rapidité j'ai vu le mien s'évanouir! Dans les jours fortunés
+de ma jeunesse, de quelles riches couleurs je me peignais l'avenir! Ce
+n'étaient que riants tableaux, perspectives agréables, jouissances
+enchanteresses; que plaisirs sur plaisirs dans un long enchaînement.
+Avec quelle ardeur je me transportais dans ce charmant séjour qu'avait
+paré mon imagination. Que j'aimais à reposer sous ces berceaux formés
+par l'espérance! Heureux délire! douces illusions! brillantes chimères!
+qu'êtes-vous devenus? De cette félicité dont mon âme était enivrée, que
+me reste-t-il à présent, qu'un triste souvenir?
+
+Que les temps ont changé! Tout-à-coup réveillé au bruit des discussions
+civiles et du cliquetis des armes; entraîné par la fière Bellone loin
+d'une délicieuse demeure, arraché des bras d'une maîtresse chérie et du
+sein des plaisirs; atteint d'un fer meurtrier, errant de provinces en
+provinces, vil jouet de la fortune; j'ai vu mon bonheur s'évanouir comme
+un songe.
+
+De quelles pensées amères ma douleur se repaît! De quelles peines
+cruelles sont suivis mes transports! O ma fortune! ô mes amis! ô ma
+Lucile! frappé de terreur, lorsque je viens à jeter les yeux sur moi, je
+frémis en me voyant si misérable.
+
+Ha! mes maux sont en trop grand nombre, pour leur donner à chacun un
+soupir!
+
+
+
+
+XLIV
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+A Pinsk,
+
+Hier, mon père, qui se trouve entièrement rétabli, me proposa de prendre
+l'air avec lui. Nous allâmes promener dans un petit bosquet aux environs
+de la ville.
+
+D'abord, il me parla de choses indifférentes; puis, il me tint ce
+discours:
+
+ --Mon fils, vous avez abandonné le corps pendant mon absence: si vous
+ l'aviez fait par lâcheté j'en serais au désespoir; mais je ne puis
+ attribuer votre désertion à un manque de coeur, puisque vous portez
+ d'honorables marques de courage. Quelles pouvaient donc être vos
+ raisons?
+
+ --L'horreur que m'inspirait cette fureur brutale qui, sous le beau nom
+ de valeur et de gloire, va follement ravageant le monde, et la honte
+ de me trouver parmi des scélérats qui, pour des riens, portent partout
+ le fer et le feu, égorgent sans pitié le malheureux sans défense et ne
+ connaissent rien de sacré.
+
+ --Venez, mon fils, que je vous embrasse. Ces sentiments vous font plus
+ d'honneur encore que les blessures que vous avez reçues. Je veux à mon
+ tour vous ouvrir mon coeur. Je suis entré dans le parti des confédérés
+ peut-être un peu trop à la légère, mais le temps et la réflexion m'ont
+ enfin dessillé les yeux. Vous le dirais-je? J'augure mal des suites de
+ cette guerre, et je saisirai la première occasion de me retirer; dès
+ ce moment je ne vous fais plus un devoir de rester auprès de moi. Vous
+ êtes libre.
+
+ A ces mots, je lui sautai au cou pour l'embrasser.
+
+ --En passant dans l'étranger, poursuivit-il, j'ai eu lieu de comparer
+ leurs usages aux nôtres et de remarquer bien des choses qui échappent
+ à ceux qui ne voient que des yeux de l'habitude. Vous savez quels ont
+ été les succès des armes ottomanes: j'en ai honte et pour eux et pour
+ nous. Mais voilà, à présent, que nous avons sur les bras toutes les
+ forces de la Russie; peut-être aurons-nous encore bientôt toutes
+ celles de la Prusse et de l'Empire; et, certes, il n'en faut pas
+ autant pour nous réduire.
+
+ Nous n'avons point d'armées régulières à opposer à des troupes
+ réglées. Nous n'avons que de la cavalerie, toujours peu en état de
+ résister à l'infanterie. Nos cavaliers ne sont même que des troupes
+ légères qui ne savent pas combattre en corps. Dans une action on les
+ voit soudain fondre sur l'ennemi; puis disparaître avec une égale
+ rapidité. Ils peuvent tout au plus passer pour de petits engagements:
+ mais ne sauraient tenir en bataille rangée. Que feraient leurs
+ pistolets et leurs sabres contre la bayonnette, le fusil, le canon? Je
+ ne dis rien de leur manque de discipline et de leur licence, qui les
+ rendent plus semblables à des brigands qu'à des guerriers. S'il y a
+ peu à conter sur les combattants, il y a moins à conter encore sur les
+ chefs. Le poste de général est toujours très-épineux, il faut du
+ mérite pour le remplir dignement: et chez nous plus que partout
+ ailleurs. Outre une profonde connaissance de la guerre, il exige
+ encore le talent d'un politique consommé. Effectivement, quelle
+ difficulté n'y a-t-il pas à se ménager parmi tant de chefs jaloux des
+ uns des autres et à tirer parti de tout? Mais on a beau examiner ceux
+ qui sont à la tête des confédérés, on n'en trouve aucun qui ait les
+ talents requis. Pour s'en convaincre, il n'est pas nécessaire de les
+ passer tous en revue: tenons-nous-en aux plus capables; je parle de
+ Poulowski et de Birinski. Celui-ci connaît assez le métier de la
+ guerre, mais il est d'un naturel ardent et emporté. Il ne faut rien
+ trouver d'impossible, quand il ouvre un avis. Il est d'ailleurs
+ opiniâtre et superbe; jamais les revers de la fortune ne purent
+ l'humilier et jamais il ne profite des leçons de l'expérience. L'autre
+ au contraire est assez souple, assez prévenant, assez caressant; mais
+ il n'a aucune de ces qualités qui peuvent assurer le succès des
+ grandes entreprises. Il ne sait point distinguer le mérite, il ne sait
+ point avoir recours aux lumières d'autrui, il se livre à son instinct
+ sans réflexion et suit toujours ses petites idées. Les autres ne
+ s'étudient qu'à les traverser. En toute occasion ils les contredisent,
+ méprisent leurs avis, et cherchent à les rendre odieux à tous les
+ confédérés. Ainsi, comme si les Dieux s'étaient mêlés de nos
+ querelles, pour nous confondre, le courage a été ôté à nos soldats et
+ la sagesse à nos généraux. Le peu de mérite des chefs et le manque
+ d'harmonie entre les officiers, joints à la licence et au défaut de
+ discipline des soldats ne sauraient donc manquer de ruiner nos
+ affaires. Mais que dis-je, ne le sont-elles pas déjà? Vaincus par nos
+ propres dissensions, pour triompher de nous, l'ennemi n'a plus qu'à se
+ montrer. L'ignorance et la lâcheté des confédérés me dégoûtent: leur
+ cruauté et leurs excès barbares me révoltent. Ils ne savent que
+ dévaster, piller, assassiner. Semblables à des bêtes féroces, qui vont
+ de tout côté, égorgeant les faibles troupeaux. Ceux mêmes qui
+ paraissent les plus braves n'ont pas assez de courage pour vaincre
+ sans trahir. Il faut que je vous fasse part d'un trait qui vient de se
+ passer sous mes yeux. Le Palatin de C..., dont le parti avait été fort
+ affaibli dans la dernière rencontre, s'était retiré près de Trombula
+ avec les débris de sa petite armée. Après avoir reçu quelque renfort,
+ il forma le dessein de surprendre à son tour l'ennemi. Tandis qu'il se
+ disposait à l'exécuter, un transfuge vint lui offrir d'en assassiner
+ le commandant. Il disait avoir des intelligences secrètes pour entrer
+ à toute heure dans sa tente. Le Palatin communiqua cette affaire dans
+ un conseil de guerre, sur quoi le Castellan de P... représenta le
+ fâcheux état de nos affaires, opina qu'il ne fallait pas laisser
+ échapper une occasion aussi favorable. Ce lâche conseil aurait dû
+ couvrir de honte son auteur: mais pourriez-vous le croire? presque
+ tous y applaudirent. Indigné de cette ouverture, je fis les derniers
+ efforts pour les ramener.--«Quoi donc, leur dis-je, nous ne sommes pas
+ encore réduits aux dernières extrémités; et quand cela serait,
+ n'avons-nous plus le coeur de chercher notre salut dans nos armes?
+ Combattons, mourons s'il le faut, mais rejetons cet indigne conseil.
+ Oui quand aucun de nous ne devrait échapper; mieux vaut cent fois
+ périr que de triompher par de tels moyens. Pour moi je n'aime pas
+ assez la vie pour vouloir la conserver à ce prix.» Mes efforts furent
+ vains: les lâches refusèrent de se rendre. C'en est fait: je les
+ abandonne, je partirais même sur-le-champ, si je ne devais avoir des
+ ménagements pour votre oncle Stanislas, qui est encore un des plus
+ passionnés. Mais je trouverai bien moyen de prendre congé de lui. Je
+ vous le répète donc, mon fils: Partez quand vous le voudrez, je ne
+ vous retiens plus.
+
+ --Non, mon père, lui répondis-je en l'embrassant. Je ne vous quitterai
+ point: tant que vous resterez, je partagerai vos hasards.
+
+Il se passa alors entre nous une scène assez attendrissante. Je sentais
+renaître je ne sais quoi de calme au fond de mon coeur.
+
+Cher Panin, cette douce impression dure encore. Lorsque je fus obligé
+d'abandonner Varsovie il me semblait avoir perdu mon père: aujourd'hui
+il me semble l'avoir retrouvé.
+
+De Krasilow, le 10 septembre 1770.
+
+
+
+
+LXV
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+Je touche au moment de voir ce que j'ai de plus cher au monde. Me voici
+en équipage de cavalier à l'endroit que Sansterres m'a indiqué.
+
+ --C'est là, disais-je en approchant, qu'est l'objet de mes plus douces
+ espérances.
+
+Mon coeur palpitait de plaisir et je ne me sentais pas d'impatience
+d'arriver.
+
+J'arrive enfin. Après quelques recherches, j'apprends que Gustave est
+dans les environs: mes voeux paraissent remplis. La nuit tombe, je
+soupire après le lever du soleil. Qu'il me parut tardif!
+
+Quoique fatiguée, le sommeil ne vint pas de longtemps se poser sur mes
+yeux: l'amour les tenait ouverts, un doux espoir flattait mes désirs, et
+mon esprit se livrait aux plus agréables idées.
+
+Déjà je croyais avoir l'avant-goût de ces nuits délicieuses dont le
+charme attache les amants; je croyais ressentir ces transports
+ravissants de deux coeurs amoureux. Mon âme nageait dans la joie: enfin
+au milieu des pensées délicieuses qui m'occupaient, le sommeil s'empara
+de mes sens. L'image de Gustave me poursuivit dans le sein du repos.
+
+Mais quelles illusions abusèrent alors mon esprit! Je croyais être
+transportée dans un séjour enchanté. J'y attendais Gustave sur un lit de
+roses au pied d'un grand arbre touffu.
+
+Près de moi un ruisseau d'une onde plus pure que le cristal fuyait en
+murmurant; tandis que les oiseaux cachés sous le feuillage remplissaient
+les airs de leurs chants amoureux.
+
+Une troupe de petits génies m'environnaient; les uns me présentaient
+toutes sortes de fruits exquis, les autres m'offraient des guirlandes de
+fleurs: tandis que les grâces étaient attentives à me servir et que des
+nymphes légères et à demi nues dansaient autour de moi sur un tapis de
+verdure émaillé de violettes et d'amarantes.
+
+L'Amour était caché derrière un buisson de myrthe, qui me décochait un
+trait, en souriant d'un air malin.
+
+Mon âme était enivrée de volupté. Remplie d'une impatiente ardeur, je
+soupirais après mon amant.
+
+Il arrive enfin, il s'avance vers moi, je m'élance vers lui, je veux
+l'embrasser, mais il s'éloigne à l'instant, je cours pour l'atteindre,
+il fuit toujours et semble se jouer de mes feux. Enfin je vois que je
+poursuis une ombre impalpable, qui s'obstine à me fuir.
+
+Tout-à-coup cette scène changea, et je me vis dans une sombre forêt.
+
+A quelques pas était une grotte obscure. Une main invisible m'y entraîna
+malgré moi. A mesure que je m'y enfonçai, je découvris, à la sombre
+lueur de quelques flambeaux, des furies, leur fouet à la main. A leur
+approche je fus saisie de terreur.
+
+J'étais dans une cruelle agitation, rien n'égalait mon trouble; je
+m'éveillai enfin, et me trouvai dans mon lit baignée de sueur et de
+larmes.
+
+On dit que les songes ne sont que de vaines illusions: cependant, je te
+l'avoue, celui-ci m'attriste.
+
+De Krasilow, le 16 septembre 1770.
+
+
+
+
+LXVI
+
+DE LA MÊME A LA MÊME.
+
+
+A Biella.
+
+Ah! Rosette, je l'ai vu ce cher ami. Mais qu'il m'a paru changé! Son
+teint se ressent du hâle. Il n'a plus ces grâces délicates qui sont
+comme la fleur de la première jeunesse. A cet air ouvert et riant qu'il
+portait partout, a succédé une douce langueur qui lui donne un air plus
+tendre. Il est moins beau, mais il est plus intéressant.
+
+A sa vue j'ai senti les plus vives émotions. L'idée de tout ce qui
+pouvait retarder mon bonheur m'était insupportable: mais plus mon
+impatience était grande, plus je sentais la nécessité de dissimuler.
+
+ --C'est à Rosisce, disais-je, que l'amour m'attend. Là, comme seuls
+ dans l'univers, nous serons tout l'un pour l'autre. Il m'a toujours
+ témoigné de l'amitié; et de l'amitié à l'amour, le pas est glissant à
+ notre âge. Mais il faut lui cacher mon dessein; s'il le pénètre je
+ suis perdue. Le conduire dans mes terres? L'entreprise est délicate et
+ pleine d'obstacles.
+
+Après avoir mis mon esprit à la torture pour trouver des expédients, je
+m'avisai enfin de celui-ci:
+
+ --Brunissons un peu ce teint de lys, ce cou d'ivoire, ces mains
+ blanches; imitons une moustache naissante, prenons un nom qui puisse
+ lui être connu, allons le chercher sous cet habit militaire, et
+ tâchons de lier avec lui. Il est malheureux, son coeur a besoin de
+ consolation; en flattant sa douleur, nous pourrons réussir à gagner sa
+ confiance: et puisqu'il ne porte les armes qu'à regret, affectons la
+ même aversion pour le métier de la guerre.
+
+Dès le lendemain je mis mon plan à exécution.
+
+J'épiai Gustave, et saisis toutes les occasions de me trouver sur ses
+pas. Il avait coutume d'aller seul promener dans un petit bois hors la
+ville. J'y allai aussi.
+
+L'image de l'affliction a des charmes pour les malheureux. Je pris un
+air triste, Gustave le remarqua, et bientôt il rechercha lui-même ma
+compagnie. Je parvins à la lui rendre agréable; puis nécessaire. Prenant
+conseil de la situation de son âme, j'affectai du dégoût pour le métier
+des armes. Il me confia le dessein qu'il avait de se retirer: je lui fis
+un pareil aveu.
+
+Je l'invitai à venir avec moi passer quelques jours à la campagne d'un
+proche parent. Je lui dis que cette campagne se trouvait sur sa route,
+et je l'engageai enfin à m'y suivre.
+
+Nous voilà en chemin; mes gens étaient prévenus, nous arrivons, on nous
+sert quelques rafraîchissements; et comme il me paraissait fatigué, je
+l'ai pressé de prendre un peu de repos jusqu'à l'heure du souper. En
+attendant j'ai fait mes préparatifs. Tout a été bientôt en ordre.
+
+Quoique fatiguée moi-même, je ne puis fermer l'oeil; les moments qui me
+restent jusqu'à ce qu'il descende, je ne saurais mieux les employer qu'à
+t'informer de mon équipée: un peu de patience et je t'en apprendrai le
+succès.
+
+De Rosisce, le 24 septembre 1770.
+
+
+
+
+LXVII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+Oui, elle vit encore, ma Lucile; mes yeux l'ont vue, mes mains l'ont
+touchée, mes bras l'ont pressée contre mon sein amoureux. Ha! je me sens
+renaître, les chagrins fuient devant moi, le souvenir de mes maux s'est
+évanoui comme un rêve douloureux, mon coeur flétri par la tristesse
+s'épanouit de joie et ne s'ouvre plus qu'à la douce impression du
+plaisir. Que ces premières émotions sont vives! Dieux! quel frémissement
+enchanteur parcourt toutes mes veines? Quelles secousses délicieuses
+agitent mon âme? De quel torrent de volupté je suis inondé!
+
+Arrêtez! arrêtez, heureux transports, plaisirs douloureux! je suis trop
+faible; mon coeur se fond, je succombe! Puissances du ciel! aidez-moi à
+supporter le sentiment de mon bonheur.
+
+Bénie soit à jamais la main bienfaisante qui m'a conduit sur les bords
+riants de cette prairie où j'ai retrouvé la paix de mon âme!
+
+Mais qu'elle est changée, ma Lucile! semblable à une belle fleur que le
+soleil a flétrie, et qui laisse encore juger dans sa langueur de tout
+l'éclat qu'elle avait le matin, ses beaux yeux ont perdu leur lustre, le
+rubis ne brille plus sur ses lèvres, les roses de ses joues sont fanées,
+une pâleur mortelle est répandue sur tout son corps; la douleur a
+détruit son embonpoint, ses forces, sa santé. Qu'elle est débile! Elle
+appuyait languissamment sa tête sur mon sein et paraissait défaillir
+dans mes bras. Mais ses traits si touchants dans leur langueur seront
+bientôt ranimés par la joie.
+
+Comment s'est faite cette heureuse révolution? me demanderas-tu, cher
+Panin. Permets un instant à mon esprit de se calmer et je t'éclaircirai
+ce mystère.
+
+En attendant que mon père se décidât à quitter le corps, chaque jour je
+portais mes pas solitaires dans un petit bois près de Krasilow.
+
+Un matin j'y rencontrai un jeune homme, en uniforme pareil au mien.
+
+Son air mélancolique me frappa! Quand il me vit, il semblait m'éviter.
+
+ --Voilà sans doute, disais-je tout seul, quelque malheureux qui comme
+ moi vient ici promener ses tristes rêveries.
+
+Le lendemain je l'y trouvai encore. Il paraissait plus triste que le
+jour précédent. Son air, sa figure, son âge, tout en lui m'intéressait.
+
+Comme il se promenait dans une allée proche de celle où j'étais, au lieu
+de revenir sur mes pas selon ma coutume, je passai de son côté; et quand
+il vint à tourner, nous nous trouvâmes face à face.
+
+ --Je croyais être seul dans ces bois, lui dis-je en l'abordant, et ne
+ m'attendais guères d'y trouver un camarade.
+
+ --La solitude a pour moi des charmes, répondit-il; et ces lieux me
+ plairaient davantage encore, s'ils étaient plus sombres.
+
+ --Voilà un étrange goût.
+
+ --Cela peut être: mais il faut que le coeur soit joyeux pour aimer les
+ endroits riants, et vous-mêmes ne paraissez pas vous déplaire sous ce
+ lugubre feuillage.
+
+A ces mots je poussai un soupir: il soupira pareillement, et nous
+marchâmes un moment en silence.
+
+Je désirais fort savoir le sujet de sa tristesse, mais je n'osais le lui
+demander. J'attendais pour renouer l'entretien qu'il ouvrît la bouche,
+et il continuait à ne dire mot.
+
+Enfin après avoir vainement cherché quelque lieu commun pour entamer le
+propos, je me livrai à mon ingénuité.
+
+ --Les malheureux, repris-je, sympathisent ordinairement entr'eux. Vous
+ l'avouerai-je, je crois que nous le sommes l'un et l'autre.
+
+ --Hélas, il est bien difficile d'être heureux, quand on n'est pas son
+ maître. Si je n'avais eu à consulter que mon goût, on ne me verrait
+ point passer ma vie sous une tente, au milieu de gens que je n'aime
+ guère.
+
+ --Que dites vous là? c'est précisément le cas où je me trouve.
+
+Dès ce moment la confiance commença à naître entre nous.
+
+Je lui demandai comment il avait pris parti parmi les confédérés.
+
+Après m'avoir fait son histoire, il m'adressa à son tour la même
+question.
+
+Quand je lui eus fait la mienne, il me demanda si je comptais finir la
+campagne; je lui communiquai l'intention où j'étais de me retirer; puis
+nous continuâmes à nous entretenir de choses et d'autres.
+
+Avant de nous séparer, je lui fis promettre de se retrouver le lendemain
+au même endroit et à la même heure.
+
+Il n'y manqua pas.
+
+Après les compliments ordinaires, il débuta par me dire qu'il ne croyait
+pas avoir longtemps le plaisir de jouir de ma compagnie, qu'il venait de
+recevoir l'ordre de se rendre sur les terres d'un proche parent dont il
+était l'unique héritier; que ces terres se trouvaient sur ma route, et
+qu'en me rendant à Varsovie il espérait que je lui ferais l'honneur d'y
+passer pour renouveler notre amitié; il ajouta que si je voulais m'y
+reposer quelques jours, il tâcherait de me procurer tous les agréments
+qui dépendraient de lui.
+
+Je le remerciai, et nous parlâmes ensuite des affaires nationales, dont
+il me parut assez peu instruit.
+
+Ce soir même, je reçus avis de mon père qu'il était allé avec mon oncle
+au château de Palak; que de là, il s'acheminerait vers Varsovie; que je
+devais prendre les devants avec un domestique, et qu'il se chargeait du
+soin des équipages.
+
+Dès que je revis mon jeune homme, je n'eus rien de plus pressé que de
+lui faire part de cette nouvelle. Il me renouvela ses instances, me fit
+promettre que nous partirions ensemble, et nous fixâmes le jour du
+départ au lendemain.
+
+Pendant la route, mon compagnon paraissait chaque jour moins triste; et
+comme je continuais à l'être également, il cherchait à m'égayer.
+
+Au bout de quatre jours de marche, nous arrivâmes.
+
+L'intendant nous reçut et nous apprit que le maître du logis était allé
+quelque part aux environs, mais qu'il serait de retour dans la soirée.
+
+Nous avions dîné en chemin, et comme l'heure du souper était encore
+éloignée, on servit quelques rafraîchissements, surtout des vins exquis.
+Mon compagnon paraissait fort gai et il aurait bien voulu me voir
+partager sa bonne humeur. Je soupirais.
+
+ --Eh bien! toujours vos anciennes amours en tête? me dit-il en me
+ frappant doucement sur l'épaule. Pourquoi vous affliger ainsi? Une
+ maîtresse est une perte facile à réparer. Les bonnes fortunes pleuvent
+ à un cavalier de votre âge et de votre figure: les conquêtes ne
+ sauraient vous manquer. Croyez-moi, laissez-là le triste souvenir d'un
+ objet qui n'est plus, et noyez vos chagrins dans un verre de vin.
+ Celui-ci n'est pas mauvais, ajouta-t-il en remplissant mon verre.
+
+Après divers autres propos badins, il me pressa d'aller prendre un peu
+de repos en attendant l'arrivée de son parent; il m'accompagna dans une
+chambre et se retira.
+
+La chambre était richement meublée.
+
+Je jetai un coup-d'oeil sur les tableaux et je fus surpris de n'y
+trouver que des sujets agréables, et même la plupart voluptueux, tels
+que l'Aurore venant sur un nuage doré trouver Andimion; Vénus folâtrant
+avec son beau berger sur un lit de fleurs; Mars caressant la déesse;
+l'Amour endormi sur le sein de Psyché, etc.
+
+Je vis quelques livres superbement reliés sur une table; j'eus la
+curiosité d'y porter la main, et ma surprise fut plus grande encore:
+c'était l'_Art d'aimer_ d'Ovide, une traduction française de l'_Énéïde_,
+et l'_Adone_ de Marini.
+
+ --Tout ceci est bien fait pour égayer son monde, disais-je en
+ moi-même; mais qu'il convient mal à l'état de mon âme!
+
+Je me jetai ensuite sur un lit, toujours rêvant à mes malheurs.
+
+Je commençais à m'assoupir, lorsqu'on vint m'appeler pour souper. Je
+descends.
+
+En entrant dans la salle, je fus ébloui par la multitude des flambeaux
+et l'éclat de l'or qui brillait de toute part. Je sentais une odeur
+d'ambroisie et je vis une table servie avec magnificence.
+
+A peine avais-je fait quelques pas, que j'aperçus une jolie femme
+reposant mollement sur un sopha. Sa parure était légère et à
+demi-transparente. Elle déployait ses grâces avec art et me souriait
+amoureusement. Je témoignai quelque surprise. Elle se mit à rire, et me
+dit d'un ton de voix enchanteur:
+
+ --Approchez, approchez, ne craignez rien; vous voyez votre compagnon
+ de voyage.
+
+En prononçant ces mots, la volupté souriait sur ses lèvres, l'amour
+brillait dans ses yeux, mille attraits semblaient éclore sur ses belles
+joues, elle laissait entrevoir des charmes à demi-voilés et paraissait
+vouloir m'inviter.
+
+Je ne pouvais revenir de mon étonnement. Comme j'étais immobile, elle
+prononça le mot _Gustave_.
+
+A l'instant je m'approche, je la fixe avec plus d'attention et reconnais
+Sophie.
+
+ --Ciel! m'écriai-je, est-ce un enchantement? Je n'ose en croire mes
+ yeux. Vous, Sophie? Que veut dire ceci? Sous quel habit vous êtes-vous
+ d'abord offerte à ma vue? Pourquoi ce déguisement?
+
+ --C'est un mystère que je ne puis vous éclaircir à présent. Comme vous
+ je suis malheureuse et n'ai pas moins à me plaindre du sort: mais vous
+ seul, cher Gustave...
+
+En finissant ces mots, elle baissa les yeux et la voix expira sur ses
+lèvres.
+
+ --Que vouliez-vous dire par ce _mais vous seul_?
+
+Elle hésita un instant, puis elle reprit:
+
+ --Pourquoi faut-il que j'en dise davantage? Vous devriez me
+ comprendre.
+
+ Ces mots furent suivis d'un soupir.
+
+ --Daignez vous expliquer, madame.
+
+ --Mon coeur est opprimé d'un poids accablant; vous seul, cher Gustave,
+ pourriez... Hélas! je le vois bien, mes maux sont tels que je serai
+ peut-être condamnée à ne les révéler jamais!
+
+Ces paroles piquèrent ma curiosité: je la pressai plus vivement encore;
+enfin, après un long silence, elle me parla ainsi:
+
+ --Dès le premier instant que je vous vis chez la comtesse Sobieska,
+ j'éprouvai pour vous un doux sentiment, que je pris d'abord pour de
+ l'estime: je m'y livrai avec complaisance, il ne me vint pas même dans
+ l'idée de m'en défendre. Bientôt ce sentiment se changea en tendresse;
+ je conçus pour vous l'intérêt le plus vif. L'absence ne l'a point
+ affaibli; l'amour avait en traits de flamme gravé votre image dans mon
+ coeur. Tant qu'a vécu votre amante, j'ai renfermé ma tendresse dans
+ mon sein; je connaissais trop votre attachement pour elle; mais
+ lorsqu'elle fut morte, un doux espoir commença à flatter mon coeur,
+ j'osai croire que vous ne seriez pas insensible, j'allai vous trouver,
+ vous savez le reste.
+
+Elle s'arrêta un instant pour soupirer, puis elle reprit:
+
+ --Notre douleur a la même source: comme moi vous avez aimé et n'en
+ devez être que plus compatissant. O mon cher Gustave, en vous voyant
+ arriver dans ce lieu, je vous regardais comme un ange que le ciel,
+ touché de mes maux, m'envoyait dans ma solitude. Ah! j'en ai trop dit,
+ s'écria-t-elle en me jetant un regard passionné.
+
+A ces mots, toutes les plaies de mon âme se rouvrirent.
+
+ --Hélas! lui répondis-je, accablé de ce que je venais d'entendre, le
+ destin se fait un jeu de me persécuter sans cesse! Il m'a enlevé mon
+ amante, et pour mieux faire mon supplice, il m'en donne une autre que
+ je ne puis écouter. Mon devoir s'oppose au penchant de mon coeur. En
+ perdant Lucile, j'ai fait voeu de ne plus aimer.
+
+Après un court silence, elle soupira profondément, rougit avec grâce et
+me dit:
+
+ --Pourquoi être si cruel envers une femme qui vous adore? Lucile n'est
+ plus, mais votre coeur n'en est pas plus libre; au contraire, vos
+ liens n'en paraissent que plus forts. A quoi bon cette fidélité
+ romanesque pour une morte? Ah! cher Gustave, ajouta-t-elle en me
+ prenant la main, le ciel nous donne l'un à l'autre. Nous voici seuls
+ dans ces lieux, soyez-en maître: je ferai tout pour vous rendre
+ heureux. Mais je le vois trop, les dieux, pour tourmenter les mortels,
+ font qu'on n'aime guères la personne dont est aimé.
+
+ --Ce serait mettre le comble à mes malheurs que d'avoir encore à me
+ reprocher le vôtre. Mais soyez vous-même mon juge: vous savez quels
+ liens sacrés m'unissaient à Lucile; si je pouvais l'oublier un instant
+ je serais le plus méprisable des hommes.
+
+Tout-à-coup, elle se lève et se jette à mes pieds. J'essayai en vain de
+la relever.
+
+ --Ah! Gustave! s'écria-t-elle en embrassant mes genoux, si jamais vous
+ connûtes l'amour, seriez-vous insensible à mes larmes? Vous voyez avec
+ quelle sincérité je vous ai ouvert mon coeur. Je vous ai sacrifié les
+ bienséances imposées à mon sexe: votre cruauté me coûtera la vie.
+
+Aussitôt elle laisse tomber un voile et paraît dans un de ces négligés
+galants si favorables à l'amour.
+
+Ciel! que de beautés s'offraient à ma vue! Quelle blancheur! quelle
+délicatesse! quels contours arrondis sous ce col d'albâtre! quelle douce
+langueur dans le regard! quelle mollesse dans la contenance! quelle
+expression dans ces traits animés par l'amour! Cléopâtre aux pieds de
+César n'était pas plus séduisante.
+
+Le ton de sa voix et le langage de ses yeux étaient si bien adaptés à
+ses paroles, que la volupté s'insinuait doucement dans mon coeur. Un
+charme secret tenait ma vue attachée sur les attraits de cette jolie
+suppliante. Je me sentais ému et me serais peut-être laissé aller au
+plaisir de la consoler.
+
+Heureusement l'image de Lucile se présenta à mon esprit.
+
+Bientôt la réflexion vint empoisonner dans mon âme le plaisir que
+j'avais goûté.
+
+Déjà je me reprochais d'avoir été sensible. J'étais attristé, elle me
+crut indécis.
+
+ --Quoi! vous ne me dites mot? s'écria-t-elle. Hélas! je le comprends,
+ combien les dieux me sont cruels!
+
+ --Ah! Sophie, de grâce épargnez à ma vue l'image importune d'un
+ bonheur que je ne puis goûter. Mon coeur est consacré à la tristesse;
+ mes yeux ne doivent plus avoir d'autre emploi que celui de pleurer la
+ perte de Lucile.
+
+A l'instant, elle se lève, saisit ma main, la pose sur son coeur que je
+sentis battre avec violence, passe son bras autour de mon cou, me presse
+tendrement contre cette gorge d'albâtre qu'elle étalait à ma vue,
+approche de ma joue sa joue brûlante; ses bras deviennent des chaînes où
+je suis retenu, son regard est celui du désir et elle cherche par mille
+agaceries à faire couler dans mon coeur la flamme qui dévore le sien.
+
+Elle n'y réussit pas.
+
+Pendant qu'elle s'évertuait ainsi, je sentais je ne sais quoi qui
+repoussait ses efforts, et se jouait de ses charmes.
+
+Piquée de ma froideur insultante, elle baissa la tête en poussant un
+profond soupir; son coeur était prêt à éclater: enfin les larmes
+coulèrent de ses yeux; puis d'une voix entrecoupée de sanglots, elle me
+dit:
+
+ --Je vois combien votre froide indifférence est ingénieuse à me cacher
+ mon malheur; mais je le sens dans toute son étendue, j'en suis
+ accablée. Ah! faut-il que j'aie en vain déposé mes ennuis dans votre
+ coeur, et que celui qui devrait essuyer mes larmes, les fasse couler?
+ Je me repens de cette honteuse faiblesse.
+
+Je repris aussitôt:
+
+ --Ne vous offensez pas si je réponds si mal à votre tendresse; il
+ m'est dur d'y être condamné.
+
+Tous deux, les yeux baissés, nous gardâmes quelque temps le silence. En
+lui jetant un regard furtif, j'aperçus sur son visage l'empreinte d'une
+douleur profonde. Je sentis mon faible coeur s'attendrir, et la pitié
+faire place à l'amour.
+
+Déjà le feu de la molle luxure commençait à couler dans mes veines, mais
+crainte d'aller plus loin que je n'aurais voulu, je m'arrachai d'entre
+ses bras et m'éloignai de quelques pas.
+
+Lorsqu'elle vit que je l'évitais, sa contenance changea. La rougeur lui
+couvrit la face et ses yeux parurent enflammés; puis, tout-à-coup,
+cédant à son ressentiment, elle s'arracha les cheveux, se frappa la
+poitrine et prononça ces paroles d'un ton véhément:
+
+ --«Est ce ainsi, barbare, que tu méprises l'amour que je t'ai
+ témoigné? Dieux! hâtez-vous de le confondre! Puisses-tu souffrir des
+ maux plus cruels encore que ceux que tu me fais endurer! puissent mes
+ yeux en être témoins! Ton martyre fera mes délices.
+
+Bientôt un tremblement involontaire se saisit de son corps, ses genoux
+se dérobèrent sous elle, elle cherchait à s'appuyer; je lui tendis la
+main.
+
+A l'instant une pâleur mortelle se répandit sur sa face, les larmes
+recommencèrent à couler, elle me jeta un regard de désespoir en disant
+d'une voix presque éteinte:
+
+ --Cruel! vous m'avez trompée! je ne vous avais ouvert mon coeur que
+ dans l'espoir de vivre heureuse avec vous; vous avez porté la mort
+ dans mon âme.
+
+L'état où je la voyais me touchait de compassion; ses reproches me
+perçaient le coeur et la vue de ce sein découvert qui palpitait avec
+violence échauffait mon imagination.
+
+Déjà je commençais à ne plus pouvoir résister. Pour échapper au péril,
+je m'enfuis.
+
+Dès que j'eus passé la porte, des cris aigus frappèrent mon oreille. Je
+suspendis mes pas, et j'entendis ce soliloque:
+
+ --Il ne m'a donc servi de rien d'avoir troublé leurs amours?
+ Malheureuse! qu'ai-je fait? Dans quel abîme je me suis précipitée?
+ Comment m'en tirer? Combien il va me haïr, lorsqu'il apprendra que
+ c'est moi qui ait fait couler ses larmes! Combien il va me mépriser,
+ lorsqu'il se rappellera ma honteuse faiblesse! Le souvenir de l'état
+ où il vient de me voir le poursuivra dans les bras de mon heureuse
+ rivale, et ma défaite n'aura servi qu'à relever son triomphe. Ah! il
+ s'enfuit plein de mépris pour moi, et ne vivant que pour Lucile!
+ Hélas! je ne souffre que ce que j'ai bien mérité. Pars, pars, Gustave!
+ laisse Sophie couverte de honte, livrée aux fureurs d'un amour sans
+ espoir!
+
+Comme elle achevait ces mots, je rentrai impétueusement dans la chambre,
+en m'écriant:
+
+ --Quoi! Lucile vivrait-elle encore? Où est-elle? Que fait-elle? Ah!
+ daignez me tirer de cette cruelle incertitude!
+
+A ma vue, Sophie resta interdite.
+
+Je me jette à mon tour à ses pieds et lui demande à mains jointes de ne
+plus me tenir en suspens.
+
+Dans l'agitation où elle était, elle ne savait quel parti prendre. Elle
+voulut parler. La voix lui manqua.
+
+Je redoublai mes instances avec plus d'ardeur encore.
+
+A la fin, elle rompit ainsi le silence:
+
+ --Insensée que j'étais! Il ne fallait rien moins que l'égarement de ma
+ raison pour me faire oublier mes devoirs et sacrifier les intérêts de
+ Lucile à mon amour; mais cet égarement cruel, c'est toi qui l'as fait
+ naître, et j'en suis trop punie.
+
+Frappé de ce que je venais de voir et plus encore de ce que je venais
+d'ouïr:
+
+ --O ciel! m'écriai-je éperdu, qu'entends-je? Vous me percez le coeur!
+ Quoi vous auriez contribué à la douleur qui m'accable! Vous auriez
+ pris plaisir à faire des malheureux? Achevez de grâce! il n'est plus
+ temps de me cacher le reste; vous en avez trop dit, pour dissimuler
+ plus longtemps. Ne craignez point de ma part de trop justes reproches.
+ Je vous pardonne tout.
+
+Il ne me fut pas possible d'en arracher aucune autre parole. Furieux de
+son obstination, je me lève en m'écriant:
+
+ --Ah! cruelle, vous m'avez trompé! Dieux de mon âme! Lucile vivrait
+ encore?
+
+Je la quittai aussitôt; et mon coeur, qu'un rayon d'espoir animait, se
+livra aux transports de la joie.
+
+Adieu, cher ami, le doux sommeil que je n'ai goûté depuis si longtemps,
+vient appesantir mes paupières; il faut mettre bas la plume; mais je la
+reprendrai avec plaisir à mon réveil.
+
+De la chaumière du Berger, le 26 septembre 1770.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+DU MÊME AU MÊME.
+
+
+A Pinsk.
+
+Je n'attendis pas que le jour commençât à poindre; je volai à la
+cuisine, donnai ordre à mon domestique de seller à l'instant nos
+chevaux; et nous partîmes, laissant Sophie à son désespoir.
+
+Malgré l'horreur de la nuit qui était très-obscure et les dangers que je
+courais de la part des brigands, la situation de mon âme était bien
+changée. Je me sentais débarrassé d'un poids accablant. J'étais, si tu
+veux, encore triste; mais ma tristesse n'avait rien de noir; c'était une
+tendre mélancolie; j'y trouvais des charmes et j'en préférais la légère
+amertume aux douceurs trompeuses du bonheur que je venais de quitter.
+
+Je ne pouvais revenir de mon étonnement.
+
+--Cette aventure tient du prodige, me disais-je en moi-même; et
+j'admirais les jeux de la fortune qui se plaît quelquefois à relever
+tout-à-coup ceux qu'elle a pris plaisir de confondre.
+
+Je marchai toute la nuit, sans trop m'embarrasser où j'allais.
+
+Dans mon impatience, j'avais pris le premier chemin qui s'était
+présenté; il me suffisait de m'éloigner de ces funestes lieux
+qu'habitait la cruelle qui m'avait fait verser tant de larmes.
+
+Quand le soleil se leva, je m'orientai et tirai du côté de Varsovie. A
+la nuit tombante, j'arrivai à Maciecow. J'y pris quelques
+rafraîchissements, reposai cinq heures, et poursuivis ma route. Le
+lendemain avant midi, j'avais déjà passé le Bugs près de Slawatioze. Sur
+les trois heures, je traversai un petit bois, et me trouvai sur une
+colline qui dominait une vallée dont l'aspect me charmait. Comme j'étais
+rendu de fatigue, je mis pied à terre et me reposai sur le gazon.
+
+Je ne fus pas longtemps assis. Une sorte d'inquiétude s'était emparée de
+mes sens et je me mis à errer dans ces lieux solitaires. Comme j'étais à
+promener mes tendres rêveries sur le bord d'un bosquet, j'entends les
+cris d'un oiseau qui se précipitait dans le feuillage, je levai les
+yeux, et une nouvelle perspective s'offrit à mes regards.
+
+Occupé à la considérer, je vis un château à peu de distance, et reconnus
+l'endroit où j'étais venu entendre la belle affligée.
+
+A peine avais-je fait cent pas, que j'aperçus près de moi deux femmes
+assises sur le gazon à l'ombre d'un bouquet d'arbres.
+
+J'avançai doucement, puis j'arrêtai pour les mieux considérer.
+
+L'une simplement mise reposait mollement sur l'herbe, la tête inclinée,
+et semblait ensevelie dans de profondes réflexions. L'autre, élégamment
+vêtue, s'occupait à éparpiller les feuilles d'une fleur.
+
+Comme celle-ci étendait le bras pour cueillir un brin d'herbe, elle vint
+à tourner la vue de mon côté. J'en étais assez près. A mon aspect elle
+fut effrayée, et poussa un cri. Sa compagne tressaillit, et cherchait
+des yeux quelle pouvait être la cause de ce cri. Je m'avançai vers elles
+pour les rassurer.
+
+Mais quelle fut ma surprise lorsque, dans cette tranquille rêveuse, je
+reconnus Lucile!
+
+ --Ciel! L'ombre de Gustave! s'écria-t-elle aussitôt en se retirant
+ avec effroi.
+
+Elle pâlit, et tomba sans connaissance sur sa compagne, qui restait
+immobile de frayeur.
+
+Je m'élance pour la recevoir dans mes bras; j'appelle par son nom, et
+m'efforce de la rappeler à la vie. Mes efforts furent longtemps
+inutiles.
+
+Enfin elle entr'ouvre les yeux.
+
+ --Non, ce n'est point une ombre, c'est ton amant, Lucile, lui
+ criais-je en la pressant contre mon coeur.
+
+Pâle, tremblante et respirant à peine, elle poussait de profonds
+soupirs, et me regardait d'un oeil étonné.
+
+ --Ne reconnais-tu pas ton amant, ma Lucile?
+
+Elle veut parler, mais elle ne trouve point de mots.
+
+Peu à peu son teint s'anime, sa poitrine se relève, la respiration se
+dégage, sa langue se délie, ses yeux se remplissent de larmes; elle
+prononce quelques paroles: mais les sanglots étouffent sa voix.
+
+Tous deux nous perdons l'usage de nos sens, nos bras s'entrelacent, nos
+larmes se confondent, nos coeurs se pressent, et ce n'est qu'en se
+serrant plus étroitement qu'ils se répondent l'un à l'autre.
+
+Eh! qui pourrait exprimer les transports de deux coeurs sensibles qui
+après avoir longtemps gémi d'une séparation cruelle, se trouvent réunis
+de nouveau?
+
+Longtemps nos larmes furent les seules expressions de notre joie et de
+notre amour.
+
+Lorsque les pleurs lui eurent rendu l'usage de la parole:
+
+ --Cher Gustave! dit-elle, quoi! vous n'êtes pas mort? Depuis deux mois
+ je pleurais votre perte.
+
+ --Hélas! j'ai aussi pleuré la tienne, ma chère Lucile; mais, grâce au
+ ciel, sans raison, puisque je te tiens pleine de vie entre mes bras.
+
+Et, dans les transports de ma joie, je ne cessai de la couvrir de
+baisers.
+
+ --Est-ce un songe?
+
+ --Non, ce n'est point un songe, c'est l'ouvrage des méchants.
+
+ --Que voulez-vous dire? Expliquez-moi cette énigme.
+
+L'agitation où je me trouvais était si grande que je ne pouvais parler.
+
+Les larmes coulaient en abondance de mes yeux; je sentais un
+frissonnement courir de veine en veine; ma voix était étouffée et mon
+visage tout en feu.
+
+Après ces premiers mouvements de la nature, mon esprit devint plus
+tranquille, et je lui racontai ce qui venait de m'arriver avec Sophie.
+
+ --Cruelle amie! s'écriait souvent Lucile pendant mon récit, faut-il
+ que j'aie à te reprocher mon malheur.
+
+Elle me raconta à son tour de quelle manière elle avait appris ma
+prétendue mort.
+
+ --Ah! Gustave, poursuivit-elle, comment te peindre la situation de mon
+ âme à cette nouvelle? Elle était inexprimable. Longtemps je fus en
+ proie à de mortelles angoisses, les forces m'abandonnèrent enfin, et
+ je tombai dans une douleur stupide. Là (et elle pointait du doigt le
+ château), là, chaque jour j'arrosais tes cendres de mes larmes, et
+ c'est ici où je venais quelquefois ensevelir ma tristesse, en
+ attendant que la mort me réunît à toi.
+
+En prononçant ces mots, elle me fixait d'un air languissant; et comme
+elle vit que les pleurs remplissaient de nouveau mes yeux.
+
+ --Je ne cherche point à t'attendrir, continua-t-elle avec un triste
+ sourire. Mes malheurs sont finis puisque je te possède encore.
+
+La douce satisfaction qui éclatait dans ses yeux passa dans mon âme; je
+la serrai dans mes bras, et la couvris de baisers une seconde fois.
+
+Après m'être livré aux transports de ma joie:
+
+ --Allons, dis-je à Lucile, allons nous reposer dans quelque cabane
+ voisine et oublier les chagrins que nous ont causés les méchants.
+
+ --Cela ne se peut, répondit Lucile. Il y a longtemps que je suis
+ absente du logis: dès-lors ma mère doit être arrivée; je crains qu'on
+ ne soit déjà en peine sur mon compte. Si je tardais davantage à me
+ rendre, je les jetterais dans de cruelles inquiétudes.
+
+Ne pouvant la conduire avec moi, je voulais la suivre; elle s'y opposa
+aussi, en me donnant pour raison que cela aurait mauvaise grâce de lui
+voir conduire son amant sous le même toit.
+
+Je voulais la retenir plus longtemps, elle ne voulait pas y consentir
+non plus.
+
+Elle m'accorda toutefois encore quelques moments. Je les employai à
+continuer à lui ouvrir mon coeur; mais il était si plein, j'avais tant
+de choses à lui dire que je ne savais par où commencer; je me contentai
+de la plus importante, je lui appris l'heureux changement qui était
+arrivé dans la façon de penser de mon père, et son dessein d'abandonner
+le parti des confédérés.
+
+Lorsque j'eus fini, elle me pressa instamment de lui permettre de se
+retirer. Je ne pus résister à ses instances.
+
+ --Allez, cher Gustave, me dit-elle en prenant congé, allez chercher un
+ refuge quelque part aux environs, et rendez-vous demain matin sous ces
+ arbres; j'ai mille choses à vous dire, et probablement je vous en
+ apprendrai qui vous étonneront.
+
+Je l'embrassai, et elle se retira avec sa compagne qui, durant notre
+entretien, avait ouvert de grands yeux.
+
+Je la suivis de l'oeil aussi loin qu'il me fut possible; puis j'allai
+rejoindre mon domestique qui, las de m'attendre, s'était endormi sur
+l'herbe.
+
+Nous allâmes retrouver mon ancien asile. Le bonhomme témoigna beaucoup
+de plaisir à me revoir.
+
+J'étais transporté de joie, mille douces pensées s'offraient tour-à-tour
+à mon esprit agité. Le sommeil ne vint pas longtemps les interrompre. Je
+passai presque toute la nuit à attendre le jour.
+
+Dès qu'il commença à poindre, je sentis ma joie augmenter, puis je
+comptais avec impatience les instants, et maudissais l'heure tardive.
+Elle approche enfin.
+
+Je me rends au lieu indiqué.
+
+Après avoir un peu attendu, je vis arriver trois femmes suivies de deux
+domestiques. Je reconnus de loin Lucile, je vole à sa rencontre, je la
+joins, je ne vois qu'elle, je me jette à son cou.
+
+Tandis que je la serrais dans mes bras:
+
+ --Voilà qui va bien, disait d'un ton de voix fort doux une personne
+ près de moi; je me retourne: c'est la comtesse Sobieska.
+
+ --Ah! madame.
+
+ --Ah! Gustave. Je n'aurais pas attendu à aujourd'hui à vous voir,
+ continua-t-elle en m'embrassant, si nous avions su où vous avez pris
+ un asile la nuit dernière. Cher Potowski, que vous avez causé de
+ chagrins, que vous avez fait verser de larmes! venez maintenant les
+ essuyer.
+
+Ensuite elle me présenta à sa soeur.
+
+ --Voilà, lui dit-elle, un ami de la maison; il est survenu quelque
+ refroidissement entre le père et mon mari; mais le fils n'a jamais
+ cessé de nous être cher. Je me flatte qu'il ne sera pas moins bien
+ venu dans votre maison que dans la mienne.
+
+Alors la maîtresse du château m'y offrit un lit, et me demanda de ne
+point chercher d'autre demeure pendant le temps que je voudrais bien
+séjourner dans ces quartiers; puis ces dames toutes trois m'emmenèrent.
+
+En arrivant, nous passâmes dans le jardin; nous en fîmes le tour, et
+vînmes nous asseoir sous un berceau de charmille.
+
+A peine y fûmes-nous placés, qu'on nous servit à déjeuner.
+
+Lucile avait sans cesse les yeux attachés sur moi, et j'avais sans cesse
+les yeux attachés sur Lucile; je désirais fort me trouver seul avec
+elle; je ne sais si sa mère me devina et fit signe à sa soeur, mais
+elles ne tardèrent pas à se retirer, sous prétexte de cueillir des
+fruits.
+
+A peine furent-elles à quelques pas, que je m'approchai de ma belle, et
+elle me parla ainsi:
+
+ --D'après ce que vous me dites hier au sujet de Sophie, je ne doutai
+ point que ma femme de chambre ne fût de l'intrigue. Je l'ai prise en
+ particulier, je lui ai fait mille questions, je l'ai tournée de tous
+ côtés, mais sans pouvoir rien découvrir: puis, tirant un papier de sa
+ poche qu'elle me présenta:
+
+ --Voilà, continua-t-elle, cette fatale lettre qui a fait si longtemps
+ le malheur de ma vie; combien de fois je l'ai arrosée de mes larmes!
+
+Effectivement, elle l'avait été si fort, que je ne la déchiffrai qu'avec
+peine. (Incluse en est une copie).
+
+ --Est-il possible, m'écriai-je plein d'indignation, qu'il y ait au
+ monde des gens si mal intentionnés? Pourrais-tu le croire, Lucile; le
+ fond de cette lettre est en effet de moi: c'est une relation que je
+ t'envoyai, il y a quelque temps, de la mort de Gadiski. Ton
+ artificieuse amie n'a fait qu'y ajouter un petit préambule après avoir
+ renversé les noms des personnages.
+
+ --Quel tour infernal! Se peut-il rien de plus méchant? Je ne puis en
+ revenir.
+
+ --Mais pourquoi, chère Lucile, lui demandai-je, ne m'avoir jamais
+ donné de tes nouvelles?
+
+ --Quoi! n'en avez-vous point reçu?
+
+ --Aucune.
+
+ --Ah! je ne m'étonne plus qu'elle fût si empressée à me faire craindre
+ les inconvénients qui pourraient résulter d'une correspondance
+ directe, si officieuse à m'offrir son couvert, et si attentive à se
+ charger de vous faire passer mes lettres. La cruelle voulait se rendre
+ maîtresse de tous nos secrets. Que je me repens d'avoir été si
+ crédule! Mais comme mon indignation s'allume, lorsque je repasse dans
+ mon esprit toutes les fausses marques d'attachement qu'elle me
+ prodiguait! Flatteuse, insinuante, sachant s'accommoder à tous les
+ goûts, habile à chercher de nouveaux moyens de plaire, ne trouvant
+ rien de difficile pour obliger, et devinant toujours ce qui sera le
+ plus agréable; avec cet art de gagner la confiance, jugez comme elle
+ eut bon marché de moi. Elle tira du fond de mon faible coeur tout ce
+ qu'elle voulut savoir: et moi qui prenais ces soins pour des marques
+ d'attachement, la payais en retour de la plus sincère amitié. Elle ne
+ me caressait que pour me trahir. Ah! Gustave, quelle vipère je
+ réchauffais dans mon sein! Mais quelle finesse! Après avoir formé le
+ dessein de me supplanter, elle interceptait vos lettres et les
+ miennes, elle obviait à tout ce qui pouvait le faire échouer. Comme
+ elle se jouait de moi! Non contente d'avoir porté la mort dans mon
+ coeur par de sinistres nouvelles, la barbare montrait un visage
+ abattu, et riait en secret des maux qu'elle m'avait faits.
+
+ --Ah! Lucile, je ne doute plus à présent que ce ne soit elle aussi qui
+ m'a fait annoncer ta mort. (Et je lui racontai mon entretien avec cet
+ homme qui était venu se planter devant moi le jour que j'étais de
+ garde à Derasnia.) Pour pouvoir prendre possession de mon coeur, il
+ fallait bien commencer par le détacher de toi.
+
+ --Mon étonnement augmente à chaque instant.
+
+ --Cette nouvelle ne fit que confirmer mon désespoir. Lorsqu'elle vint,
+ je gémissais déjà de ta perte, et ne cessais de me la reprocher, mes
+ yeux ayant vu les tristes ruines du château d'Osselin, où je vous
+ avais conseillé d'aller vous mettre en sûreté. Dis-moi donc, mon ange,
+ comment vous avez fait pour échapper à ces barbares?
+
+ --Ce ne fut que par pur hasard. A la nouvelle de votre mort supposée,
+ mon affliction était si grande, que ma mère, craignant pour mes jours,
+ me conduisit ici, dans l'idée que je pourrais mieux faire distraction
+ à ma douleur. Heureusement mon père était aussi absent: mais nos
+ domestiques et nos paysans ont presque tous péri par le fer, et
+ presque toutes les richesses de la famille par les flammes.
+
+ --Le coeur me saigne lorsque je pense au sort tragique de ces pauvres
+ gens. A l'égard des richesses, que cela ne t'inquiète pas, ma Lucile:
+ va, il m'en reste assez pour nous deux.
+
+Je n'eus pas plutôt lâché ce mot, qu'elle poussa un profond soupir; je
+vis même une larme prête à tomber de ses yeux: je l'essuyai avec mes
+lèvres.
+
+Comme je pressais tendrement mon doux trésor contre mon coeur, un
+laquais vint nous avertir que nous étions attendus pour dîner.
+
+On se mit à table.
+
+Fâchée de voir que j'y officiais si mal, la dame du logis me pressa de
+goûter de divers mets. Je m'excusai sur un manque d'appétit.
+
+ --Si ce n'est que cela, reprit-elle à l'instant, j'ai une excellente
+ recette. Lucile, servez quelque chose à monsieur.
+
+Je ne sais, mais sa recette fit merveille.
+
+De la main de Lucile, peut-on refuser quelque chose? Ces petits pieds
+qu'elle a touchés, qu'ils doivent être délicieux! Je commençai à en
+porter une aile à ma bouche, puis une cuisse, puis tout le reste
+disparut. Elle me servit d'un autre plat, et mon estomac fut également
+complaisant.
+
+Cela fournit matière à quelques plaisanteries dont ma belle n'était pas
+fâchée. Comme elle avait tout aussi peu d'appétit que j'en avais eu
+d'abord, je voulus me servir à son égard du même secret, et la bonne
+fille, pour ne pas le mettre à discrédit, s'efforça un peu de manger.
+
+Les plaisanteries recommencèrent; la gaîté régna pendant le repas, et
+pour la première fois depuis si longtemps, les ris vinrent se placer sur
+mes lèvres.
+
+On prit le café dans le jardin, puis l'on se mit à se promener. Après
+avoir traversé la cour de derrière pour passer dans le parc, nous nous
+trouvâmes près le mur du sanctuaire où la belle pleureuse avait sacrifié
+aux mânes de son amant.
+
+Soudain un frissonnement me saisit. La comtesse, à qui je donnais le
+bras, s'en aperçut.
+
+ --Qu'avez-vous donc, Gustave?
+
+Je ne répondis rien. Elle me vit pâlir.
+
+ --Il lui prend mal! s'écria-t-elle. Lucile, vite votre flacon d'eau de
+ senteur!
+
+La nièce et la tante accoururent aussitôt.
+
+Je pouvais à peine me soutenir; je fis quelques pas, et elles m'aidèrent
+à m'asseoir sur la même pierre qui m'avait servi de marche-pied. Elles
+m'entouraient toutes trois. Déjà les esprits du flacon avaient un peu
+ranimé mes forces.
+
+ --Assurément, dis-je, cet endroit m'est funeste; il n'y a pas six
+ semaines que je faillis d'y perdre la vie.
+
+ --Plaisantez-vous! s'écrièrent-elles à l'instant.
+
+Je leur fis le récit de mon aventure. Elles ouvraient de grands yeux.
+
+Quand j'eus fini, la tante, qui a toujours quelques bons mots sur les
+lèvres, me dit d'un ton badin:
+
+ --Vous assistâtes à votre oraison funèbre, monsieur: il n'y avait pas
+ de quoi se trouver si mal; je voudrais bien, moi, assister toujours à
+ la mienne.
+
+Son badinage ne me plaisait pas; il ne plaisait pas davantage à Lucile;
+nous nous regardions tous les deux en silence d'un oeil attendri.
+
+La comtesse qui observait notre triste contenance, me dit à son tour:
+
+ --En venant, j'avais dessein, Gustave, de vous faire voir les
+ amusements de ma fille, mais puisque vous les avez déjà vus, et que
+ d'ailleurs vous êtes si susceptible, je n'en ferai rien.
+
+Je la pressai fort de ne pas changer de dessein.
+
+ --Hé bien! soit. Vous viendrez aussi, Lucile.
+
+ --Ma mère, je vous prie de m'en dispenser.
+
+ --Allons, allons, ne faites pas l'enfant.
+
+Nous avançons vers ce sombre asile où dormaient tant de morts. Nous
+voilà au milieu des tombeaux. Je m'approche avec Lucile de mon urne
+sépulcrale, qui était encore couronnée de fleurs. A cette vue,
+j'éprouvai un saisissement inexprimable.
+
+ --Aurais-tu pensé, mon ange, lui dis-je tout bas, quand tu déplorais
+ ici la perte de ton amant, qu'il eût entendu tes soupirs? Tu le revois
+ maintenant plein de vie, et n'aspirant qu'au bonheur de te consoler.
+
+Mes regards étaient attachés sur elle; en voyant les roses de la
+jeunesse fanées sur ses belles joues et le feu de ses yeux presque
+éteint, je me laissai aller à une douce rêverie.
+
+ --En quel état l'amour l'a réduite! me disais-je. La chère âme, plutôt
+ que de t'oublier, voulait être victime de sa tendresse. Heureux
+ Gustave, comme tu es aimé!
+
+Ces réflexions m'émurent jusqu'au fond du coeur. J'étais attendri. En
+levant la tête, je rencontrai les yeux de Lucile: ils étaient mouillés.
+
+ --Ha! ma Lucile, m'écriai-je en l'embrassant, laisse-moi, laisse-moi
+ recueillir tes larmes et reçois les miennes dans ton sein.
+
+ --Hé bien! les voilà à faire les enfants, dit sa mère qui nous
+ observait. Éloignons-nous de ce triste endroit, où l'on ne sait que
+ gémir.
+
+Et elle nous emmena.
+
+Le reste de la journée se passa assez gaîment.
+
+Depuis que je suis à Lomazy, je passe presque tout mon temps avec
+Lucile.
+
+Le soir, je la quitte fort tard, et le matin me rappelle vers elle, plus
+empressé de la revoir. Je ne pense qu'à elle, je ne vois qu'elle, je me
+réveille en songeant à elle et je regrette encore tous les moments que
+je passe sans elle.
+
+Ha! cher Panin, qu'il est ravissant ce charme que l'on goûte,
+lorsqu'après une longue absence on sent dans ses bras le cher objet de
+ses inquiétudes. De quelle volupté mon âme est enivrée! Dans cet heureux
+délire, les heures s'écoulent avec la vitesse des instants.
+
+Semblable au nautonier échappé au naufrage, déjà j'ai oublié tous mes
+chagrins, et, porté par l'imagination sur un trône nuptial, je vois
+s'ouvrir devant moi la plus riante perspective, je goûte déjà à l'avance
+mon bonheur à venir.
+
+Du château de Lomazy, le 30 septembre 1770.
+
+
+
+
+LXIX
+
+SIGISMOND A GUSTAVE.
+
+
+A Lomazy.
+
+Pendant ta campagne, mon cher Gustave, tu m'as fait le récit de tes
+tristes aventures. Je t'ai plaint de toute mon âme. Mais, absorbé par ta
+douleur, il semblait que tu ne voulais que la verser dans mon sein, sans
+attendre aucune consolation des soins de la tendre amitié; car tu ne
+m'as jamais marqué où il fallait t'écrire: la plupart de tes lettres
+sont même sans date.
+
+C'est une omission de ta part, je le sens; omission toutefois que je ne
+pouvais suppléer. Je t'ai bien adressé quelques lettres aux endroits
+d'où tu m'écrivais, dans l'espoir qu'elles t'y trouveraient encore; mais
+je vois qu'elles ne te sont point parvenues. Qu'importe à présent?
+puisque l'amour qui s'était plu à t'affliger a pris soin de te consoler.
+On ne t'entendra donc plus gémir et troubler les airs de tes éternelles
+plaintes?
+
+Je te félicite d'avoir retrouvé ta belle encore pleine de vie malgré son
+désespoir, et te remercie de la scène amusante dont tu me fais le
+détail. Mais, à te parler franchement, tu as joué là un fort étrange
+rôle avec une jolie femme, si bien disposée à te faire le sacrifice de
+sa chasteté.
+
+Quoi! tu as pu, sans te rendre, voir à tes pieds une belle éplorée
+t'avouer qu'elle ne respire que pour toi, te prodiguer ses charmes, et
+implorer ta charité! Tu as pu tenir contre la vue de tant d'attraits! tu
+as pu sentir ces bras d'ivoire te presser tendrement et cette gorge
+d'albâtre palpiter contre ton sein! tu as eu le courage de regarder d'un
+oeil sec le martyre de cette gentille affligée et la dureté de prendre
+ainsi congé d'elle! «Mais la cruelle a fait couler mes larmes,»
+diras-tu? Hé bien! à ta place, je me serais dédommagé dans ses bras des
+mauvais moments qu'elle m'aurait donnés.
+
+Va, s'il te reste encore une goutte de sang dans les veines, tu dois te
+reprocher cent fois tes rigueurs; et si j'avais à te donner un conseil,
+ce serait de prendre bien garde de ne pas faire la sottise de t'en
+vanter à personne autre qu'à ta Lucile. Il n'y a qu'elle qui puisse
+t'absoudre. Il me semble la voir s'applaudir de son triomphe.
+Assurément, elle t'a de grandes obligations. Mais, as-tu seulement eu
+l'esprit d'en tirer quelque à-compte?
+
+Te voilà, je pense, sur le sein de ta belle: adieu, je t'y laisse, mais
+prends garde d'expirer de plaisir.
+
+
+_P. S._ J'oubliai de te dire combien m'a fait plaisir la relation de ton
+entretien avec cet inconnu, qui mangeait son pain trempé dans de belle
+eau claire au pied d'un rocher. Ma foi, j'aurais bien voulu être des
+vôtres, au risque de faire un mauvais repas. C'était une trouvaille, en
+effet, que cet honnête censeur.
+
+Je sais fort mauvais gré à ces bêtes de Russes de vous avoir ainsi donné
+la chasse. Je connais ton bon coeur, tu l'aurais pris avec toi; mais
+sois bien sûr que je te l'aurais enlevé: c'est un homme de cette trempe
+que je voudrais avoir auprès de moi.
+
+De Pinsk, le 9 octobre 1770.
+
+
+
+
+LXX
+
+SOPHIE A SA COUSINE.
+
+
+A Biella.
+
+Je touchais au moment qui devait couronner mes désirs, je triomphais.
+Arraché au monde, à sa maîtresse, à lui-même, déjà je voyais mon captif
+dans mes filets: je brûlais de le voir à mes pieds.
+
+Livrée à un charmant délire, je l'attendais, pleine d'impatience, dans
+le temple de la volupté.
+
+Il entre, je l'appelle, il s'approche; je m'attends à le voir voler dans
+mes bras; mes yeux se ferment de plaisir: mais, hélas! je ne les r'ouvre
+que pour le voir se refuser à mes embrassements et se jouer de mon
+ardeur.
+
+Combien d'artifices avaient été employés pour réchauffer ce coeur de
+glace! Combien le furent encore pour l'agacer! Oui, Rosette, tout ce que
+la galanterie la plus raffinée a jamais inventé fut mis en usage:
+peintures voluptueuse, vins exquis, parfums suaves, propos badins,
+molles attitudes, tendres aveux, douces invitations, prières, larmes,
+tout, jusqu'à la vue de mes charmes, fut employé vainement.
+
+Une dernière ressource me reste. Je veux l'embrasser, le presser dans
+mes bras amoureux, et faire couler dans son sein la flamme dont le mien
+était dévoré.
+
+Il se dégage; il fuit.
+
+Outrée de dépit, je me livre à mon ressentiment, et dans un transport de
+rage, moi-même je révèle mon fatal secret.
+
+Indigné, il part et me laisse accablée de douleur et de honte.
+
+Ah! je ne puis, sans mourir, penser à cette humiliante scène. Tandis que
+l'ivresse de la passion égarait mon esprit, elle en éloignait avec soin
+l'idée de mon déshonneur. Maintenant, le voile est tombé.
+
+Malheureuse Sophie! dans quel abîme tu te vois précipitée! Bientôt ils
+vont développer la noire trame de tes faussetés! Ils sauront avec quel
+acharnement tu as troublé le repos de leur vie. Que de soupirs, de
+larmes, de gémissements dont tu es cause! Comment oser jamais paraître à
+leurs yeux!
+
+Encore si j'avais triomphé! Mais le monde, qui pardonne tout à qui
+réussit, ne pardonne rien à qui échoue.
+
+Je tremble qu'ils ne m'exposent à la risée publique et ne sacrifient ma
+réputation à leur vengeance.
+
+Infortunée, où fuir, où me cacher? Ah! que ne suis-je dans un désert,
+pour y pleurer l'abus de mes attraits, expier, loin des yeux du monde,
+les coupables erreurs dont j'ai souillé ma vie! Que n'y suis-je pour y
+ensevelir ma honte et mon désespoir!
+
+
+
+
+LXXI
+
+LUCILE A GUSTAVE.
+
+
+Grâce au ciel, cher Gustave, voilà nos familles réconciliées.
+
+Ce matin mon père a reçu du vôtre le billet suivant:
+
+ «Las de sacrifier à de vaines opinions le soin de mon repos, le
+ bonheur de ma vie, cher comte, j'ai fermé mon coeur aux cris de la
+ discorde. J'oublie le passé et brûle de renouveler avec vous, le verre
+ à la main, une amitié de trente années!»
+
+Mon père n'en eut pas plutôt fait lecture, qu'il s'écria plein de joie:
+
+ --Je l'ai donc recouvré, ce cher ami! Allons le trouver.
+
+Ma mère est charmée de cet heureux retour, et faut-il vous dire qu'il me
+cause des transports?
+
+Lundi matin, de la rue Bressi.
+
+
+
+
+LXXII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+La fortune me sourit de nouveau; et autant elle a pris plaisir à
+m'abaisser, autant elle semble en prendre à m'élever. Ses dons sont
+cependant toujours accompagnés de quelque amertume, comme si elle
+craignait que je n'y fusse trop sensible.
+
+Tu sauras donc, cher ami, que le Palatin de Wilna, mon oncle maternel,
+vient de quitter la vie, après en avoir joui pendant près de
+quatre-vingts ans, et que de tous ses héritiers, je suis le seul à qui
+il ait laissé ses vastes domaines.
+
+ «--Voilà de belles roses, diras-tu; mais où sont les épines? Quelques
+ larmes qu'il faudra verser, ou faire semblant de verser, à son oraison
+ funèbre, et des pleureuses qu'il faudra porter pendant quelque temps?»
+
+Je sais bien, cher ami, que tu ne verrais rien là d'affligeant, mais tu
+sais aussi que nous ne sommes pas de la même trempe.
+
+Le Palatin était un si aimable homme, il avait conservé jusque dans ses
+derniers jours une humeur si agréable, si douce, si bienfaisante, qu'il
+n'y a personne de ceux qui l'ont connu de qui il n'emporte les regrets;
+juge un peu si je dois être affligé, moi pour qui il eut toujours la
+tendresse d'un père.
+
+Depuis mon retour à Varsovie, il m'avait témoigné plus d'amitié que
+jamais et voulait m'avoir continuellement auprès de lui. Une malheureuse
+chute qu'il fit, il y a quelques jours, en sortant de table, l'obligea à
+s'aliter. Dès-lors, il n'a plus pu se remettre, malgré tous les secours
+de l'art. Je ne sais s'il sentait approcher sa fin, mais il paraissait
+attendre la mort comme un doux sommeil.
+
+Lundi matin il rendit le dernier soupir dans mes bras.
+
+Ce qui adoucit un peu le chagrin de sa perte, c'est son grand âge,
+puisqu'il a plu à la nature de nous compter ici bas un certain nombre de
+jours qu'on passe rarement.
+
+Il est décidé que mon mariage avec Lucile n'aura lieu qu'après les trois
+premiers mois de deuil; car, dit mon père, il faut pouvoir décemment se
+présenter à cette fête avec un visage gai.
+
+Ce retard ne m'accommode guère, et la raison qu'on en donne me paraît
+assez mauvaise. Je ne sais, mais il me semble que je saurais bien
+trouver moyen de m'égayer avec ma belle, sans manquer aux bienséances,
+ni choquer les yeux du public.
+
+C'est dans le palais que m'a laissé mon oncle que je la recevrai en
+souveraine. En attendant, je vais m'occuper du soin de le remettre en
+ordre. Il faut que tout y respire l'élégance, le goût, l'agrément; que
+tout contribue à le rendre le temple des plaisirs et de la volupté.
+
+C'est aussi là où, réuni à tout ce que j'ai de cher dans ce monde, je
+verrai dans peu l'amour et l'amitié s'applaudir tour-à-tour. Je fais mon
+bonheur de l'un et de l'autre, tu le sais, et tu n'ignores pas, cher
+Panin, quelle place tu occupes dans mon coeur.
+
+De Varsovie, le 3 novembre 1770.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+GUSTAVE A LUCILE.
+
+
+Est-il donc vrai, Lucile, que tu refuses le nom chéri d'épouse? Hélas!
+m'y serais-je attendu?
+
+Je croyais toucher enfin au moment de voir finir pour toujours mes
+longues souffrances. Un riant avenir s'ouvrait devant moi. Je t'avais
+retrouvée. Que manquait-il à mon bonheur, que de recevoir des mains de
+l'hymen le prix de mon amour? Je l'attendais plein d'espérance. Hier
+encore, je m'endormis dans cette douce illusion: mais quel affreux
+réveil! Et c'est ta main cruelle qui m'arrache le bandeau! C'est elle
+qui me perce le coeur!
+
+Comme je sers de jouet à la fortune! Le plaisir échappe sous ma main dès
+que je veux le saisir, et la joie fuit loin de moi dès que je l'appelle.
+Dois-je donc ainsi toujours poursuivre le bonheur sans l'atteindre
+jamais? infortuné que je suis! Sous quel astre sinistre, à quelle heure
+funeste ai-je reçu le jour?
+
+Ah! je le vois, le sort perfide se fait un jeu de me persécuter sans
+relâche; mais toi, Lucile, pourquoi conspirer avec lui?
+
+Quelles noires pensées s'offrent à mon esprit! quelle sombre tristesse
+flétrit mon coeur! quel nouveau désespoir saisit mon âme! Cruel destin,
+tyran farouche, pourquoi m'imposer la vie, si tu voulais retenir le
+bonheur!
+
+Mercredi soir, de la rue Neuve.
+
+
+
+
+LXXIV
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Ne l'ai-je retrouvée que pour la perdre plus cruellement encore? C'est
+elle à présent qui s'arrache à moi.
+
+Hier j'allai trouver Lucile. Elle était seule au logis.
+
+ --Chère âme, lui dis-je en lui prenant la main pour attacher à son
+ bras mon portrait, la fortune me sourit de nouveau, mais je ne lui
+ sais gré de ses faveurs que pour t'en faire un don.
+
+Elle me remercia avec une sensibilité qui l'embellissait encore; puis
+elle me dit en soupirant:
+
+ --Vous êtes le plus généreux des hommes: mais je ne puis accepter vos
+ bienfaits.
+
+ --Ciel! qu'entends-je? m'écriai-je éperdu. Pourquoi donc, ma Lucile,
+ ne pourrais-tu accepter mes offrandes?
+
+Les yeux attachés sur ses lèvres, j'attendais en tremblant une réponse.
+Elle paraissait émue, mais elle baissa tout-à-coup son voile pour me
+cacher son émotion. A l'instant je la pris dans mes bras et lui dis en
+la pressant contre mon sein:
+
+ --Ah! Lucile, tu viens de me percer le coeur, mais achève, ne crains
+ pas de t'ouvrir à moi, tu connais ma tendresse.
+
+Elle garda le silence. Je redoublai mille fois mes instances: enfin elle
+me répondit d'une voix entrecoupée:
+
+ --Laissez vivre et mourir dans l'oubli la plus malheureuse des filles!
+
+Puis elle se tut.
+
+Affligé de ce procédé mystérieux, je me jetai à ses genoux, j'arrosai
+ses mains de mes larmes, et la suppliai au nom de l'amour le plus tendre
+de vouloir s'expliquer. Désespéré de ne pouvoir lui arracher aucune
+parole, je me retirai la mort dans le coeur.
+
+Ah! cher Panin, comme le sort se joue de moi! Déjà je me croyais au
+comble de mes voeux. En attendant le jour fortuné qui devait couronner
+mes désirs, je comptais avec impatience les instants, et mon coeur se
+livrait à ses transports. O folle joie! un instant l'a vue naître, un
+instant l'a vue s'évanouir.
+
+A peine commençais-je à m'abandonner à cet heureux délire que mon âme
+est retombée dans le désespoir.
+
+Cruelle fortune, perfide jusque dans tes bienfaits, pourquoi t'acharner
+ainsi à empoisonner le cours malheureux de mes jours?
+
+De Varsovie, le 7 novembre 1770.
+
+
+
+
+LXXV
+
+GUSTAVE A LUCILE.
+
+
+J'ai vu le moment où tes adieux me coûteraient la vie. Cruelle,
+garde-toi bien de remettre à cette épreuve un coeur trop faible pour la
+soutenir.
+
+Pourquoi ces caprices, Lucile? Quand le coeur s'est donné, dis-moi, la
+main est-elle libre de ne pas le suivre? livre-la-moi donc, cette main
+si chère; elle est à moi, tu me l'as promise; c'est sur mes lèvres que
+tu en as fait le serment.
+
+Viens, ma Lucile, viens, ne cessons de vivre l'un pour l'autre;
+jouissons ensemble de tous les dons que m'a faits la fortune et de tous
+ceux que t'a fait l'amour.
+
+Samedi matin, de la rue Neuve.
+
+
+
+
+LXXVI
+
+GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA.
+
+
+Par quel caprice bizarre Lucile refuse-t-elle le nom d'épouse, pour
+conserver celui d'amante?
+
+C'est de Lucile, madame, que dépend le bonheur de ma vie. Je vous
+supplie de vouloir bien employer en ma faveur votre autorité auprès
+d'elle. Hélas! faut-il que je sois forcé d'avoir recours à un pareil
+expédient, moi qui n'aurais voulu recevoir sa main que de celle de
+l'amour?
+
+Le 11 courant, de la rue Neuve.
+
+
+
+
+LXXVII
+
+LA COMTESSE SOBIESKA A GUSTAVE.
+
+
+Vous êtes trop sensé, cher Potowski, pour prétendre que dans un cas de
+cette nature j'emploie l'autorité maternelle.
+
+L'hymen, comme l'amour, veut être libre, vous le savez; tout ce que je
+puis faire pour vous obliger, c'est de travailler à pénétrer les raisons
+du refus de Lucile.
+
+De la rue Bressi, le 12 novembre 1770.
+
+
+
+
+LXXVIII
+
+DE LA MÊME AU MÊME.
+
+
+Enfin, ma fille a cédé à mes instances, elle m'a ouvert son coeur.
+
+Pour vous mettre au fait, cher Gustave, des raisons secrètes de ce
+changement mystérieux, je vais vous rapporter notre entretien.
+
+ --Autrefois, Lucile, tu n'avais rien de caché pour moi, et je ne sache
+ pas t'avoir jamais donné lieu de t'en repentir.
+
+ --Non, maman.
+
+ --Pourquoi donc aujourd'hui cette réserve opiniâtre au sujet de
+ Potowski? Je ne te répéterai pas combien elle m'humilie: si jamais tu
+ deviens mère, tu le sauras un jour.
+
+Elle hésita un instant; puis elle me parla ainsi:
+
+ --Il y a trois semaines que je passai la journée chez le Castellan de
+ Berzin. Vous savez tout ce qu'il a fait pour obtenir la main de sa
+ femme. Elle en était assez coiffée, mais il l'aimait à la fureur, et
+ il ne l'a certainement épousée que parce qu'elle était de son goût.
+ D'après cela, qui ne s'attendrait à voir ce couple heureux? Il n'en
+ est rien cependant, et même je n'ai point vu d'époux plus mal
+ assortis. Toujours mécontents l'un de l'autre, ils se querellent tant
+ qu'ils sont ensemble, et ne vivent en paix que lorsqu'ils sont
+ éloignés. Le mari d'ailleurs prend avec la femme des tons qui ne
+ conviennent point: j'en ai été scandalisée au possible, d'autant plus
+ qu'ils sont nouveaux mariés.
+
+ --Hé bien, Lucile, que veux-tu dire par là?
+
+ --Un instant, maman, je vous prie. Vous savez que du côté de la
+ naissance, elle ne lui cède point; cela est bien différent du côté de
+ la fortune. Le Castellan a des biens immenses. Mademoiselle Saboski ne
+ lui a rien apporté en dot.
+
+ --A présent, ma fille, je t'entends. Quoi donc, ferais-tu à Gustave
+ l'injustice de lui prêter des procédés aussi bas? lui dont tu connais
+ la belle âme!
+
+ --Non, non, maman, je ne crains pas de sa part de bas procédés; je
+ connais ses nobles sentiments. Mais le monde, qui aime à jaser, dit
+ que la Saboski n'a épousé le Castellan que par des vues d'intérêt, et
+ il pourrait bien tenir de pareils propos sur mon compte. Cela ne
+ serait pas flatteur. Cependant on pourrait encore prendre patience.
+ Depuis peu la fortune de Gustave a considérablement augmenté et la
+ nôtre s'est fondue. S'il m'épouse on verra bien qu'il n'y a que
+ l'amour qui l'ait engagé à demander ma main; mais comment verra-t-on
+ qu'il n'y a que l'amour qui m'ait engagée à la lui accorder? Lui-même
+ en pourrait douter. Voilà le malheur que je redoute. Et puisqu'il ne
+ me reste point de sacrifice à lui faire, il faut que je renonce à lui.
+
+ --Je ne veux point, ma fille, blâmer ta délicatesse, mais je te plains
+ de ta prévention; elle fera le malheur de la vie de ton amant, et
+ sûrement elle ne fera pas le bonheur de la tienne.
+
+Voilà, mon cher Potowski, le résultat de la démarche que j'ai faite
+auprès de Lucile à votre égard. Si vous ne pouvez vivre sans elle, c'est
+à vous à vaincre ses scrupules.
+
+De la rue Bressi, le 19 novembre 1770.
+
+
+
+
+LXXIX
+
+GUSTAVE A LUCILE.
+
+
+Pourquoi faut-il que les soins de ton amour me soient plus cruels que ne
+pourraient l'être ceux de la haine? Tu brises les doux noeuds qui
+allaient nous unir, crainte que je ne sache apprécier ta tendresse.
+
+Mais, dis-moi, fille bizarre, quel trésor dans l'univers pourrait jamais
+être le prix de ton coeur!
+
+Non, ma Lucile, je ne veux pas que la fortune me vende si cher ses
+faveurs. Que plutôt elle reprenne ses dons funestes, s'ils doivent
+m'ôter l'espérance de te posséder.
+
+Dès cet instant, je renonce aux richesses, aux titres, aux dignités:
+l'éclat d'une couronne même pourrait-il être balancé dans mon coeur avec
+le malheur de te perdre?
+
+Avec toi une cabane aura pour moi des charmes! je ferai mes délices des
+occupations d'une vie obscure. Compagnon assidu de tous tes pas, tu
+adouciras mes travaux, je partagerai tes plaisirs. Viens, ma Lucile,
+viens, retirons-nous sous une humble chaumière.
+
+Assez riche de ton amour, je saurai montrer au monde que l'univers n'est
+rien pour moi sans le bonheur de te posséder.
+
+De la rue Neuve, le 19 novembre 1770.
+
+
+
+
+LXXX
+
+GUSTAVE A LUCILE.
+
+
+Quoi! pas même une réponse?
+
+Mon coeur gémissant implore ta pitié et il te trouve sourde à ses cris!
+
+Tu devais être ma consolation, et tu te plais à désoler mon âme!
+
+Tu peux mettre le comble à mon bonheur, et sous tes yeux je reste
+infortuné!
+
+Ne m'as-tu donc été rendue que pour r'ouvrir les plaies sanglantes de
+mon coeur, et armer mes souffrances d'une pointe plus aiguë.
+
+Ne m'as-tu été rendue que pour me faire périr de chagrin sur l'image
+d'un bonheur auquel il ne m'est plus permis d'aspirer?
+
+Il faut renoncer à te posséder, et c'est toi, cruelle, qui ordonnes ce
+douloureux sacrifice!
+
+Douces illusions qui avez tant de fois abusé mon coeur, disparaissez
+pour toujours! Pourquoi s'abuser encore si je ne dois à la fin
+moissonner que le désespoir.
+
+
+
+
+LXXXI
+
+LUCILE A GUSTAVE.
+
+
+Cesse de t'obstiner plus longtemps à la poursuite de ce que je ne puis
+t'accorder. Oublie pour jamais une infortunée; mais quel que soit son
+sort, rien n'effacera ton image de son coeur.
+
+Oui, jusqu'à mon dernier soupir, je t'aimerai, Gustave, et je n'aimerai
+que toi.
+
+De la rue Bressi, le 2 décembre 1770.
+
+
+
+
+LXXXII
+
+GUSTAVE A LUCILE.
+
+
+Tu veux que nous restions amis. Ton coeur n'est donc fait que pour
+l'amitié? Est-ce pour elle que l'amour a réuni en toi tant de charmes?
+Le seul plaisir qu'il me soit désormais permis de goûter est celui de te
+voir. Que m'importe d'admirer en souffrant ta beauté, tes grâces, tes
+vertus, si tu ne dois jamais être à moi! Cruelle, garde ta tendresse!
+
+Hélas! où m'emporte ma douleur?
+
+Pardonne, pardonne, Lucile. Je rétracte mon blasphème. Épargne ce
+tourment à mon coeur.
+
+Tu ne peux voir souffrir personne; serais-tu sans pitié seulement pour
+ton amant? Tes yeux pourraient-ils le voir se consumer de tristesse sur
+un lit de langueur? Et ton âme qui aime à répandre partout la joie,
+prendrait-elle plaisir à déchirer la sienne?
+
+Quel présent t'aurait fait le ciel qui s'est plu à verser sur toi tous
+ses dons, s'il ne t'avait donné un coeur tendre?
+
+Ah! ma Lucile, quels que soient tes scrupules, souffre que mon coeur en
+triomphe.
+
+Vois ton amant à tes genoux, qui te tend les bras; vois l'amour
+s'applaudir de sa conquête, et la tendresse te demander le prix de sa
+fidélité.
+
+De la rue Neuve, le 3 décembre 1770.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Lorsque j'appris la résolution de Lucile, je tombai dans une
+consternation qui s'approchait du désespoir. Maintenant je ne saurais te
+peindre l'horreur de l'état de mon âme.
+
+Lucile a beau chercher à cacher la plaie qui s'envenime au fond de son
+coeur, elle ne peut y parvenir. Le chagrin la consume, sa santé
+s'altère, et sa jeunesse se flétrit comme une fleur.
+
+Mais comme si ce n'était pas assez pour le supplice de ma vie, de la
+voir s'éteindre par degrés sous mes yeux, forcé de dissimuler la douleur
+qui me consume moi-même, crainte d'empirer son état, il faut encore que
+je paraisse consentir à renoncer à elle. Ainsi doublement victime de mon
+amour.
+
+Trois mois se sont écoulés dans cette cruelle situation; mais je n'ai
+plus la force de soutenir le fardeau de ma douloureuse existence: ma
+constance est épuisée.
+
+Si tu savais, cher ami, combien il m'est affreux de la voir ainsi
+consumer sa triste vie!
+
+Longtemps j'ai mis le doigt sur ma bouche, dévoré en secret ma douleur,
+retenu mes larmes, étouffé mes soupirs, de peur d'aigrir le sentiment de
+ses maux. Je ne puis plus y tenir; il faut parler.
+
+Que n'ai-je déjà pas fait pour vaincre sa résistance déplacée! Je ferai
+cependant encore une tentative. Si elle est infructueuse, adieu, Panin,
+c'en est fait de ton ami!
+
+De Varsovie, le 29 février 1771.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+LA COMTESSE SOBIESKA A SON ÉPOUX
+
+
+A Sandomir.
+
+L'état de Lucile m'afflige au possible. La fièvre s'est allumée dans ses
+veines, et sa langueur est telle que le médecin est d'avis qu'on ne doit
+pas la laisser plus longtemps livrée à elle-même.
+
+Gustave de son côté est tombé dans la plus noire mélancolie. Il ne veut
+plus voir ni connaissances, ni amis, ni parents.
+
+Son père, tremblant que dans un excès de douleur, il n'attente à ses
+propres jours, ne le perd pas de vue un instant.
+
+Que d'infortunés par le seul travers d'une fille!
+
+Venez, mon cher ami, venez au plus tôt joindre votre autorité à la
+mienne, pour tâcher de lui faire entendre raison.
+
+De Varsovie, le 17 mars 1771.
+
+
+
+
+LXXXV
+
+LE COMTE SOBIESKI A SA FILLE.
+
+
+A Varsovie.
+
+Ah! Lucile, pourquoi prendre ainsi plaisir à effrayer tes parents!
+
+Non ce n'est plus délicatesse d'âme, c'est folie de s'opposer de la
+sorte à une union après laquelle tant de personnes soupirent.
+
+Tu refuses la main de Gustave, crainte qu'il ne vienne à douter de ta
+tendresse; c'est bien à présent qu'il a raison d'en douter, puisque tu
+préfères ta vaine gloire à la conservation de ses jours. Il est beau,
+sans doute, de savoir se résoudre à de pénibles sacrifices; mais il est
+injuste d'en faire aucun aux dépens d'autrui.
+
+Vois combien de malheureux tu as faits! La vie n'est plus pour ton amant
+un présent des dieux: tes connaissances, tes amis, tes proches, sont
+dans la peine; ta mère est dans l'affliction. Fille dénaturée! crains
+que par ton opiniâtreté tu ne portes encore la mort dans mon coeur!
+
+De Sandomir, le 25 mars 1771.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+GUSTAVE A LUCILE.
+
+
+Tes scrupules me désespèrent; la douleur consume tous les liens de ma
+vie, la lumière m'est odieuse.
+
+Cruelle! il ne me reste plus qu'un sacrifice à te faire; je vais le
+consommer sous tes yeux.
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Ce matin je me suis rendu chez le comte Sobieski, pour en venir à une
+décision avec Lucile.
+
+En arrivant, j'ai trouvé Baboushow sur l'escalier, qui est accourue pour
+me dire que sa maîtresse était avec son père et sa mère, qu'elle
+paraissait un peu changée hier au soir, et qu'ils s'efforçaient à
+présent de la rendre raisonnable.
+
+ --Si vous êtes curieux d'ouïr leur entretien, a-t-elle ajouté, passez
+ dans cette chambre, vous n'en perdrez pas un mot.
+
+J'entre sans bruit et à pas tremblants. J'approche l'oreille, j'entends
+la voix de Lucile.
+
+ --Le ciel m'est témoin, disait-elle, que je donnerais ma vie pour
+ satisfaire à vos voeux; mais soyez vous-mêmes mes juges.
+
+ --Cruelle! s'écria quelqu'un en soupirant.
+
+Puis il se fit un moment de silence.
+
+ --Tu péris, Lucile, dit le comte, et tu ajoutes à mes douleurs, celle
+ de te voir consumer d'ennui sous mes yeux, lorsqu'il est en toi d'y
+ porter remède. Ah! Lucile, puisque les devoirs de la nature les plus
+ sacrés n'ont plus d'empire sur ton coeur inflexible, si mes jours te
+ sont chers encore, ouvre ton coeur à la pitié. Pourquoi empoisonner
+ ainsi les derniers moments d'une vie qui s'éteint! Je n'ai plus
+ d'enfants que toi. Faut-il que la main qui me restait pour essuyer mes
+ larmes les fasse couler! Continue, fille ingrate, ton père sera
+ bientôt couché dans cette tombe où ta désobéissance le conduit à pas
+ lents.
+
+Au même moment la comtesse se joignit à son époux.
+
+ --O ma fille, ma chère fille, s'écria-t-elle d'un ton qui déchirait
+ l'âme, faut-il que je voie périr en toi le dernier fruit de mes
+ entrailles? Soulage mon coeur opprimé. Aie pitié d'une mère désolée
+ qui peut à peine encore supporter le poids de la vie.
+
+ --Ah! je n'en puis plus, disait Lucile en pleurant. Eh bien! soit,
+ puisque telle est votre volonté, je me fais un devoir d'y souscrire;
+ je serai, sans me plaindre, victime de mon devoir; je finirai dans le
+ mépris de moi-même ma...
+
+A ces mots, je sors sans écouter le reste.
+
+--Allez m'annoncer, dis-je à Baboushow.
+
+Bientôt le comte vint au devant de moi.
+
+--Venez, Potowski, dit-il dès qu'il m'aperçut, on ne vous fera plus
+languir: Lucile est raisonnable.
+
+J'entre: elle s'avance à pas lents, me tend la main, et me dit d'un air
+tendre:
+
+--Je suis à toi, cher Gustave, les dieux me défendent...
+
+--Ange du ciel! m'écriai-je, en courant la prendre dans mes bras, elle
+est à moi! Ah! Lucile, tu me rends la vie.
+
+Comme je la tenais serrée contre mon coeur, elle penchait sa tête sur
+mon cou; bientôt je le sentis baigné de ses larmes; je ne pus retenir
+les miennes.
+
+Attendris par nos sanglots, le comte et son épouse vinrent mêler les
+leurs aux nôtres, et tous quatre, gardant le silence, longtemps les
+douces étreintes de nos bras furent notre seul langage.
+
+Tandis que des larmes d'amour et de tendresse coulaient au milieu de
+nous, Lucile s'était évanouie sur mon sein.
+
+J'avais senti le poids de son corps augmenter, et déjà je commençais à
+n'avoir plus la force de la soutenir, lorsque son père, se détachant du
+groupe, se mit à dire:
+
+--C'en est assez, mes enfants, venez vous asseoir.
+
+La comtesse qui allait suivre l'exemple, s'écria à l'instant:
+
+--Ah! ma fille!
+
+Je levai les yeux. Ciel! que devins-je à la vue de Lucile pâle et
+défaite?
+
+Un saisissement subit s'empara des puissances de mon âme, suspendit
+l'usage de mes sens et enchaîna mes pas. Je restai immobile comme Lucile
+dans les bras de sa mère.
+
+Le comte s'élança pour nous soutenir en appelant du secours: Quelques
+domestiques, accourus à ses cris, nous placèrent sur un sopha.
+
+Chacun était empressé autour de nous.
+
+Au bout de quelques minutes, mon âme sortit de cet état d'aliénation;
+les forces me revinrent, je m'approchai de Lucile, je lui frottai les
+tempes avec une eau spiritueuse que tenait sa femme de chambre.
+
+Bientôt elle entr'ouvrit les yeux, et j'achevai de la faire revenir à
+force de baisers.
+
+Peu après, je la vis me fixer d'un air tendre et me sourire doucement.
+Soudain la crainte fit place à la joie, et la joie à l'amour. La flamme
+coulait dans mes veines.
+
+Mon coeur était embrasé, et dans mes doux transports je ne cessais de
+lui prodiguer d'innocentes caresses.
+
+La volupté passa de mon âme dans la sienne; Lucile languissait dans mes
+bras.
+
+Je la considérais avec délices; une égale satisfaction éclatait dans ses
+yeux. Je lui donnais les noms les plus doux; mais plusieurs fois je me
+surpris à mêler de tendres reproches à mes tendres propos. Chaque fois,
+j'aperçus qu'ils faisaient sur elle une vive impression. Crainte de lui
+faire de la peine, je m'en tins à épancher mon âme par mes regards.
+
+Tandis que nous savourions ainsi en silence le délicieux sentiment du
+bonheur, le temps s'était écoulé avec une rapidité inconcevable; on vint
+nous avertir que le dîner était servi.
+
+En passant dans le salon, nous y trouvâmes mon père avec la comtesse et
+le comte.
+
+Il s'approcha de Lucile d'un air satisfait qui me pénétrait de joie, et
+lui témoigna en peu de mots combien il était flatté de la voir passer
+dans sa famille. Elle voulut répondre, la voix lui manqua et une
+profonde révérence exprima seule combien elle était pénétrée des marques
+d'attachement qu'elle recevait.
+
+Ce compliment fut suivi d'un baiser, que je trouvai même un peu trop
+cordial, bien qu'il vînt de mon père. Je te l'avoue, Panin, je suis si
+jaloux de ma belle, que je ne puis souffrir qu'on la regarde trop
+fixement, ni même qu'on la loue avec trop de chaleur.
+
+A table, nos parents furent d'une gaîté extrême. Lucile et moi nous nous
+livrions en silence au plaisir de nous voir.
+
+Comme nous ne goûtions de rien, la comtesse eut recours à la recette de
+sa soeur. Cette fois-ci, elle fut sans effet.
+
+--Si vous ne mangez pas, du moins vous boirez, dit le comte. Oh là!
+Carloshou, du Cap!
+
+--C'est bien dit, reprit mon père; mais nous en serons aussi.
+
+Quand on eut versé.
+
+--Allons, chère comtesse, continua-t-il, à ma fille et à votre fils!
+
+Nous choquâmes tous ensemble.
+
+Quand ce vint le tour de Lucile avec moi, je crus voir ses grâces
+s'animer et de nouveaux charmes éclore sur son visage; le précieux
+coloris de la pudeur se répandit sur ses joues, un sourire furtif remua
+ses lèvres de rose.
+
+Je la fixais avec volupté, et l'un et l'autre nous oubliâmes nos verres.
+
+--Pas même boire! s'écria mon père en plaisantant. Je vois ce que c'est:
+il faut les séparer. Mon ami, venez prendre ma place, je prendrai celle
+de Gustave; c'est ce garçon qui lui ôte l'appétit.
+
+En même temps il fit feinte de se lever.
+
+Lucile se jeta dans mes bras. Jamais embrassement ne fut plus tendre: je
+tenais mes lèvres collées sur les siennes et ne pouvais les en détacher.
+
+--S'ils continuent de la sorte, ajouta le comte, leur entretien ne nous
+ruinera pas.
+
+Les plaisanteries auraient duré plus longtemps sans l'arrivée du nonce
+de Cujavie.
+
+On était à la fin du dessert; nous nous esquivâmes Lucile et moi.
+
+Peu après, la comtesse nous suivit, et tandis que les cavaliers
+formaient un trio à table, nous allâmes en former un dans le jardin.
+
+Je conduisis Lucile sous un berceau de jasmin et de lilas; je la plaçai
+sur un petit trône de gazon, puis j'allai cueillir des fleurs, dont je
+couronnai ma déesse.
+
+Bientôt il fallut aller rejoindre la compagnie. On servit le café.
+Lucile et moi prîmes en place un _bouillon à la reine_, que sa mère nous
+avait fait préparer.
+
+La soirée se passa fort agréablement, et je me retirai assez tard.
+
+Arrivé au logis, je n'ai rien eu de plus pressé que de mettre la plume à
+la main pour te donner avis de l'heureuse tournure qu'ont prise mes
+affaires; non peut-être que mon infortune t'inquiéta beaucoup, mais pour
+jouir une seconde fois des plaisirs de la journée en les traçant sur le
+papier.
+
+Je sens mon âme débarrassée d'un poids terrible; un sentiment de plaisir
+se répand dans tous mes organes; le doux sommeil vient se poser sur mes
+paupières.
+
+Adieu, cher ami, je te quitte pour aller rêver à mon bonheur.
+
+De Varsovie, le 9 avril 1771.
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+LUCILE A GUSTAVE.
+
+
+Depuis longtemps je ne connaissais plus le doux sommeil. La nuit
+dernière il revint poser sur mes yeux son aile caressante. Il amena à sa
+suite, non ces fantômes effrayants qui ont tant de fois assiégé mon
+esprit, mais la chère image de Gustave, suivie de la troupe riante des
+amours et des ris.
+
+Durant mon repos, il a versé sur mes sens un baume restaurant; je
+commence à me sentir un peu soulagée du fardeau qui m'opprimait.
+
+Ma mère me propose d'aller pour quelques jours avec elle prendre l'air
+en campagne. Venez-y aussi, cher Gustave; sans vous, je ne saurais
+goûter de plaisir nulle part.
+
+Mardi matin, de la rue de Bressi.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+La semaine dernière je reçus de Lucile invitation de venir passer avec
+elle et sa mère quelques jours à la campagne. J'y volai à l'instant sur
+les ailes de l'amour.
+
+Tu ne saurais t'imaginer combien ma belle s'est remise en si peu de
+temps.
+
+Le plaisir et la joie ont été ses seuls médecins; mais quelle n'est pas
+leur puissance! Déjà ils ont essuyé ses larmes et ramené les ris sur ses
+lèvres. Déjà ils ont éteint la fièvre dans ses veines, rendu à ses
+organes leur souplesse et la vigueur à tout son corps. Par leur vertu,
+son teint commence à se ranimer, ses yeux à reprendre leur feu, sa peau
+à recouvrer sa fraîcheur: on la dirait rajeunie. Bientôt je verrai ses
+grâces se ranimer, ses charmes éclore de nouveau et sa beauté sortir
+radieuse des nuages dont le chagrin l'avait enveloppée.
+
+Depuis que le sort s'est ainsi cruellement joué de mes voeux, je
+commence à jouir de quelques moments tranquilles.
+
+Après l'affreuse situation, où m'avait mise la crainte de perdre Lucile,
+je sens mieux le plaisir de la posséder. On dirait, cher Panin, que le
+dieu des amants mesure toujours leur bonheur à leurs peines.
+
+Mais quels sont ces liens secrets qui m'attachent ainsi à cette fille?
+Quel est ce charme invincible qui me force à la contempler sans cesse,
+et ne me fait trouver du plaisir qu'à ses côtés?
+
+Je ne suis cependant pas tout à fait sans inquiétudes. Le souvenir de
+mes peines passées est encore présent à mon esprit. Quelquefois en
+suspens entre l'espérance et la crainte, je contemple en silence mon
+bonheur: je me demande si ce n'est point un songe; je tremble que
+quelque accident imprévu ne vienne encore changer en pleurs les
+transports de ma joie.
+
+Non, cher Panin, je ne serai pleinement heureux que lorsque ma Lucile me
+sera unie par des noeuds indissolubles.
+
+De ..., le 21 avril 1771.
+
+
+
+
+LXXXX
+
+GUSTAVE A SIGISMOND.
+
+
+A Pinsk.
+
+Nous nous sommes retirés au château de Minsko pour y faire les
+préparatifs de la noce, et jouir de plus de tranquillité.
+
+Les soucis fuient de ces lieux; aucune sombre pensée n'ose en approcher;
+une douce paix coule au fond de nos coeurs; rien ne peut plus troubler
+ma joie.
+
+Lucile a recouvré la fleur de la santé, la fraîcheur de sa jeunesse, son
+enjouement, sa gaîté; toutes ses grâces se sont ranimées: elle est même
+embellie; ses yeux ont je ne sais quoi de céleste, sa voix, je ne sais
+quoi d'angélique, sa personne, je ne sais quoi de divin.
+
+Sa flamme est toujours également pure: mais à présent, Lucile accorde à
+l'amour tout ce que permet la pudeur. Elle ne s'oppose plus à mes
+tendres caresses, elle se prête à mes tendres désirs et partage mes
+transports.
+
+Si je la serre dans mes bras amoureux, je sens son coeur palpiter de
+plaisir; si je lui presse tendrement la main, cette main douce répond
+tendrement à la mienne: si je lui dérobe un baiser, ses lèvres
+vermeilles me le rendent.
+
+O doux abandon de deux coeurs qui se donnent l'un à l'autre! Charmes des
+âmes sensibles! aujourd'hui seulement j'apprends à vous connaître.
+Auprès d'elle, cher Panin, mes voeux les plus chers paraissent remplis;
+mon coeur se fond d'allégresse, les jours s'écoulent comme des instants;
+et dans les transports de mon ravissement, je crois les Dieux jaloux de
+mon sort.
+
+Bientôt ces habits de deuil vont se changer en habits de fête: bientôt
+je m'unirai à Lucile pour ne plus m'en séparer; bientôt je la placerai
+sur le lit nuptial.
+
+Mon bonheur commencera pour ne plus finir qu'avec ma vie.
+
+L'idée d'une union si douce me transporte: tous les moments d'une vie
+délicieuse et les ravissements de deux coeurs amoureux se présentent à
+mon âme enivrée.
+
+Viens, cher ami, viens partager ma joie, et[1]......
+
+ [1] Le manuscrit finit ici. Les cinq lignes suivantes, qui terminaient
+ l'ouvrage et se trouvaient sur la dernière page, ont été lacérées à
+ l'époque où il faisait partie de la bibliothèque d'Aimé-Martin.
+ Cette mutilation est d'ailleurs peu importante sous le rapport du
+ sens, puisque le dénoûment est complet. Ainsi elle a été commise,
+ selon toute probabilité, nous a-t-on dit, par quelque
+ autographomane, qui ne craignait pas de pousser jusqu'au larcin
+ l'amour de l'inédit. (_Note de l'Éditeur._)
+
+
+FIN.
+
+
+COULOMMIERS.--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski
+(2/2), by Jean-Paul Marat
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58366 ***
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-The Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski (2/2), by
-Jean-Paul Marat
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: Les aventures du jeune Comte Potowski (2/2)
- Un roman de coeur de Marat, l'ami du peuple
-
-Author: Jean-Paul Marat
-
-Editor: Paul Lacroix
-
-Release Date: November 29, 2018 [EBook #58366]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 2 ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- UN
- ROMAN DE COEUR,
-
- PAR
- MARAT,
- L'AMI DU PEUPLE;
-
- Publié pour la première fois, en son entier, d'après le manuscrit
- autographe, et précédé d'une notice littéraire;
-
- Par le bibliophile JACOB.
-
- II.
-
- PARIS,
- CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI.
- 8, RUE DU JARDINET.
-
- 1848.
-
-
-
-
-Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47.
-
-
-
-
-LES AVENTURES
-
-DU
-
-JEUNE COMTE POTOWSKI.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-La fureur des confédérés a passé à leurs ennemis. Ce n'est plus une
-guerre; c'est une suite de brigandages atroces. On ne voit que perfidie,
-pillage, trahisons, assassinats.
-
-Rien n'est plus sacré à aucun des partis: ils s'exterminent sans
-quartier. Ils courent par troupes effrénées, le glaive et le flambeau à
-la main. Tout se renverse sur leur passage et ils ne laissent partout
-après eux qu'une affreuse solitude. Que de campagnes dévastées! Que de
-châteaux abattus! Quels monceaux de ruines! Quel amas de débris!
-
-Ah! quittons, quittons pour toujours cette troupe de barbares qui ne
-connaissent plus de devoirs, et ont renoncé à l'humanité même. Hé quoi!
-J'aurais été enrôlé parmi eux. Je serais venu porter la désolation dans
-ma patrie, j'aurais trempé mes mains dans le sang de mes concitoyens; au
-lieu de verser le mien pour leur défense? Funestes victoires! infâmes
-trophées! dont j'ai honte et horreur.
-
-Quels cruels remords s'élèvent dans mon âme! De quel amer repentir je la
-sens pénétrée! ah mon père, que de regrets vous m'auriez épargnés, si
-vous ne m'aviez enchaîné à vos destinées!
-
-Quand l'humanité n'obligerait pas les confédérés à renoncer à cette
-injuste guerre, leur propre intérêt devrait les y engager. Ils n'ont ni
-discipline, ni habileté, ni valeur à opposer à l'ennemi. Ils ne sont pas
-même unis. Livrés à leurs basses passions comme des bêtes féroces, ils
-poursuivent chacun des vues particulières. S'il leur restait quelque bon
-sens, quelque prévoyance, comment ne s'aperçoivent-ils pas que cette
-désunion doit à la fin entraîner leur ruine. Avec quelle facilité
-l'ennemi va triompher de leur faiblesse! Ah cher Panin, il n'a pas
-besoin de les attaquer, la discorde fera bientôt tout l'ouvrage. Ils
-s'entredéchirent déjà entr'eux.
-
-
-_P. S._ On donne pour certain que les cours de Berlin et de Vienne vont
-travailler à nous pacifier; et qu'elles ont déjà fait avancer des
-troupes sur nos frontières pour contenir les factieux.
-
-Puisse la fin de nos malheurs ne pas se faire attendre longtemps!
-
-De Barasse, le 7 juillet 1770.
-
-
-
-
-XLIX
-
-HADISKI A LUCILE.
-
-
-A Varsovie.
-
-C'est avec répugnance, mademoiselle, que je m'acquitte de ce douloureux
-office: mais il faut remplir les volontés d'un ami mourant.
-
-Vous aurez sans doute déjà appris par la renommée notre entière défaite
-à Broda.
-
-Durant cette malheureuse journée où périrent tant de braves Polonais,
-Gustave, le généreux Gustave a terminé glorieusement ses jours.
-
-Tandis qu'il retenait son bras sur la tête d'un malheureux qui lui
-demandait quartier à genoux, deux ennemis féroces, fondant sur lui, le
-renversèrent sur la poudre. Je vole à son secours, mais à peine l'eus-je
-joint, que je tombai moi-même entre les mains des vainqueurs. J'implore
-leur pitié pour mon compagnon. Ils sont sourds et m'entraînent. Un de
-leurs chefs accourut à mes cris. Informé de ma demande et de la qualité
-de Gustave, il ordonne qu'on l'emporte à l'écart et me permet d'en avoir
-soin.
-
-Je retourne sur mes pas. Hélas, vous le dirai-je? je le trouvai pâle,
-couvert de sang et déjà à moitié dépouillé par ces avides mercenaires.
-On l'enlève, nous arrivons dans une chaumière. Là, je m'efforce de le
-rappeler à la vie. Il ouvre enfin les yeux, il les tourne vers moi et me
-reconnaît. Sa vigueur se ranime un instant et il me dit d'une voix
-mourante:
-
- «Vous connaissez ma tendresse pour Lucile; si jamais je vous fus cher,
- apprenez-lui mon triste sort, et dites-lui que j'emporte avec moi son
- image dans le tombeau.»
-
-A peine avait-il achevé ces ordres affligeants qu'il tombe sans vie dans
-mes bras.
-
-Quelles grâces il conservait encore dans le lit mortuaire! La mort qui
-avait éteint ses yeux n'avait pu effacer toute sa beauté. On voyait dans
-ses traits une douce sérénité; ses beaux cheveux flottaient autour de
-son cou; dans son côté paraissait la blessure profonde...
-
-Ah, je ne puis achever. Pardonnez à ma douleur.
-
-De Pocoutiew, le 6 juillet 1770.
-
-
-
-
-L
-
-LA COMTESSE SOBIESKA A SON ÉPOUX.
-
-
-A Lusne.
-
-Depuis que Gustave nous donna avis de nous retirer ici, nous n'avons
-point de ses nouvelles.
-
-Peu après votre départ se répandit le bruit d'une bataille sanglante
-entre les confédérés et les Russes. Lucile craignait que Gustave ne s'y
-fût trouvé. Tandis qu'elle attendait en transes des particularités de
-l'affaire, on lui apporta une lettre, elle la crut de son amant, et
-l'ouvrit avec impatience.
-
-A peine y eut-elle jeté les yeux, que je la vis pâlir; ses mains
-tremblantes pouvaient à peine soutenir le papier, ses lèvres décolorées
-étaient prises d'un mouvement convulsif, ses genoux se ployèrent sous
-son corps, et elle tomba sans connaissance.
-
-Tout mon sang se glaçait dans mes veines.
-
- «Hélas! qu'est-il donc arrivé, Lucile? m'écriai-je.»
-
-Je courus vers elle et demandai du secours à grand cris.
-
-Quand nous l'eûmes rappelée à la vie, je jetai un regard sur la lettre.
-Elle était d'un ami de Gustave, qui nous annonçait sa mort.
-
-Je ne vous peindrai pas l'état de notre pauvre fille, il est
-inexprimable; et les larmes qui coulent de mes yeux et inondent ce
-papier, vous le diront mieux que ma plume.
-
-Elle a passé deux jours entiers dans une douleur stupide, sans prononcer
-aucune parole, et refusant toute espèce de nourriture.
-
-J'avais beau la presser de prendre quelque aliment, mes instances
-étaient vaines. Enfin la voyant épuisée d'inanition, je me jetai à ses
-genoux. J'arrosai ses mains de mes larmes et la suppliai de ne pas me
-donner la mort par ses refus. Elle a reçu de ma main quelques bouillons.
-
-Sa douleur paraît avoir pris un autre cours. Je ne l'abandonne pas d'un
-instant.
-
-Souvent elle lève ses yeux et ses mains vers le ciel en prononçant le
-nom de Gustave, puis tout-à-coup elle verse un torrent de larmes, son
-sein se soulève avec précipitation, et les sanglots la suffoquent.
-
-Je me suis aperçue qu'elle aime à aller gémir dans le jardin, et je
-crains que tout ne serve ici à lui rappeler son amant et à nourrir sa
-douleur.
-
-J'ai donc pensé de l'emmener chez sa tante à Lomazy, où nous passerons
-quelque temps, jusqu'à ce que son affliction soit un peu modérée.
-
-Adressez-nous-y vos lettres, et écrivez-nous souvent.
-
-D'Osselin, le 19 juillet 1770.
-
-
-
-
-LI
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-Partie de mon projet a déjà réussi, et même au-delà de mes espérances.
-Lucile croit Gustave dans le tombeau.
-
-Tandis qu'elle était dans des transes mortelles et pleurait à l'avance
-la mort de son amant, je lui fis tenir une lettre d'un ami supposé, qui
-lui annonçait la fatale nouvelle.
-
-J'en inclus une copie.
-
-Si tu me demandes qui a tenu la plume? Je te répondrai, Gustave
-lui-même: c'est une de ses propres lettres, que j'ai eu soin de faire
-intercepter pendant mon absence. Il y donne à Lucile la relation de la
-mort du frère d'une de ses amies. Après y avoir fait les changements
-convenables, je l'ai envoyée à une personne de confiance avec ordre de
-la copier, de l'adresser à Lucile sous mon couvert et de me l'envoyer
-sur-le-champ par la poste, pour jouer d'un tour à quelqu'un.
-
-A sa réception, rien n'égalait le trouble de Lucile; je tremblais que
-les suites n'en devinssent plus sérieuses: mais par bonheur je suis hors
-d'embarras. D'abord elle voulait renoncer à la vie; à présent elle se
-contente de gémir.
-
-Pour faire diversion à sa douleur, la comtesse l'a emmenée chez une
-tante à Lomazy et m'a engagée de les y accompagner. Nous tâchons de la
-distraire; mais nos soins sont inutiles; rien ne peut adoucir son
-affliction. Elle fuit la compagnie, se renferme dans sa chambre, ou va
-seule promener ses tristes pensées sur le bord d'un ruisseau.
-
-Sa mère a tout fait au monde pour lui ôter cette fatale lettre: elle ne
-veut point s'en dessaisir, elle la porte toujours dans son sein.
-
-Hier, je l'entendis gémir tout haut dans sa chambre, et comme la mienne
-est attenante j'eus la curiosité de l'épier au travers d'un petit trou à
-la paroi. Je la vis à demi-couchée sur un canapé, la lettre en question
-à la main. Elle paraissait dans une agitation extrême; sa poitrine se
-soulevait par secousses rapides, et elle ne levait les yeux de dessus le
-papier que pour essuyer ses larmes. Tout-à-coup elle pousse un long
-gémissement.
-
- «... A... a... arre... arrête, ô mon coeur!» disait-elle d'une voix
- étouffée.
-
-Ses sanglots se pressaient, et elle pleurait amèrement. Je fus si
-touchée de cette scène, que je ne pus retenir mes larmes; je me
-repentais de ce que j'avais fait, et aurais voulu pouvoir reculer.
-
-De temps en temps, elle levait vers le ciel ses yeux humides, puis elle
-laissait retomber sa tête.
-
-Elle garda quelque temps le silence; et comme j'allais me retirer,
-j'entendis ce triste soliloque:
-
- «Hélas! pourquoi prend-on tant de soin de me faire vivre? Lorsque la
- cruelle faim dévorait mes entrailles, pourquoi m'avoir fait un crime
- de refuser à la nature les soutiens d'une vie plus douloureuse que la
- mort? A présent le trépas m'aurait réunie à mon amant. Que j'envie son
- sort! Il est délivré des misères de ce monde, et je gémis encore.
- Chère âme de ma vie, que ne peux-tu voir ta triste moitié, ce reste
- sanglant de toi-même qui souffre tant qu'il palpite, et qui achève de
- mourir dans les tourments.»
-
-
-_En continuation._
-
-Lucile se cache pour pleurer: et quel lieu choisit-elle pour être le
-témoin de sa douleur? le tombeau de la famille. Te serais-tu jamais
-imaginé qu'une fille timide aille seule gémir au milieu des morts?
-
-Il y a quelques jours que nous la suivîmes dans ce sombre asile. Nous
-fîmes l'impossible pour l'en tirer; tout ce que nous pûmes gagner, c'est
-que quelqu'un l'y accompagnerait.
-
-Hier elle vint me trouver dans ma chambre, et me demanda si l'on
-pourrait se procurer les cendres de Gustave.
-
-Je lui demandai pourquoi faire? Elle ne répondit mot et se retira à
-l'instant.
-
-Je ne sais quelles idées lui trottent par la tête; mais ce sont des
-idées romanesques à coup sûr.
-
-De Lomazy, le 27 juillet 1770.
-
-
-
-
-LII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Lundi dernier je mis à exécution mon projet. J'abandonnai les
-confédérés, et partis seul avec mon domestique de Tarnopol, laissant
-notre troupe sous les ordres du régimentaire Baluski selon le désir de
-son père.
-
-Comme rien ne m'appelle à Varsovie, je vais chercher un asile chez un
-oncle qui a ses terres près Radom et à peu de distance du château où le
-comte Sobieski doit s'être retiré. Tu vois, cher Panin, que c'est dans
-la vue d'être à portée de Lucile.
-
-Il vient de m'arriver une singulière aventure et trop singulière pour ne
-pas t'en faire part. Je m'amuserai chaque soir à t'en donner un précis
-en attendant que j'arrive à bon port.
-
-Sur la route de Buck à Betz est un lieu solitaire dont l'aspect sauvage
-inspire une noire mélancolie.
-
-Ce spectacle s'accordait assez bien avec l'état de mon coeur: je me
-plaisais à le contempler.
-
-En promenant mes regards autour de moi, j'aperçus au pied d'un roc un
-homme assez mal vêtu et à l'orientale qui trempait une pièce de pain
-dans l'onde claire.
-
-Pressé moi-même par la faim, je m'approche et lui demande de m'en vendre
-un morceau. Il partage avec moi et me refuse la pièce que je lui
-présentais.
-
- --Gardez votre argent, me répondit-il d'un ton sec en français; vous
- vous méprenez.
-
-Et il repoussait ma main, en me jetant un regard fier.
-
-Je l'examinai d'un air surpris. Il avait l'air vif, mais hagard, de
-courtes moustaches noires, la voix forte, et je ne sais quoi d'heureux
-dans la physionomie, et de peu commun sous son habit.
-
-Son air mélancolique me charmait. Je mis pied à terre, et lui demandai
-permission de prendre mon frugal repas auprès de lui. A l'instant il se
-retira et me fit place.
-
-A peine fus-je assis, qu'il m'apostropha par ces mots:
-
- «Vous voilà donc aussi précipité dans l'infortune, s'il faut en juger
- à votre air. Dans les jours de votre prospérité, vous auriez été
- l'objet de mon indignation: maintenant vous n'êtes plus que celui de
- ma pitié.»
-
- --Vous avez raison, lui dis-je, d'être indisposé contre les grands;
- cette inégalité de condition est presque toujours injuste. Je rougis
- pour la fortune d'avoir si mal distribué ses dons.
-
-Mais craignant que la conversation ne dégénérât en personnalités ou ne
-finît trop tôt, je me mis à lui demander des nouvelles de la guerre.
-Notre entretien fut aussi long qu'intéressant. Le voici en dialogue et
-je parierais bien que tu seras toujours de son avis.
-
- MOI.
-
- Ami, que dit-on de la guerre dans les quartiers d'où vous venez? Voilà
- que les armes russes se distinguent toujours contre celles des
- Ottomans.
-
- LUI.
-
- Cela doit peu vous surprendre. Si le Turc sentait ses forces et qu'il
- voulût en tirer parti, il ferait bientôt la loi à la Czarine: mais de
- quelque façon que les affaires tournent, il serait encore moins
- affaibli par ses défaites, que son ennemi par ses victoires.
-
- MOI.
-
- Vous ignorez peut-être que la Russie a de grandes ressources.
-
- LUI.
-
- J'ignore en quoi elles consistent, d'abord elle est mal peuplée, et
- seulement d'esclaves. Quelques pelleteries, du bois de construction,
- du cuivre, du nitre; voilà ses seules branches de commerce; et elle
- manque de plusieurs denrées de première nécessité. Pendant sept mois,
- la terre y est presque partout couverte de neige, de glace, de frimas,
- et lorsqu'elle n'est pas engourdie par le froid, elle ne s'y pare
- jamais ni des fleurs du printemps, ni des fruits de l'automne.
-
- MOI.
-
- Il faut pourtant de grands trésors pour soutenir une guerre aussi
- dispendieuse, pour envoyer contre l'ennemi des armées par mer et par
- terre.
-
- LUI.
-
- A la Czarine moins qu'à tout autre prince: ses sujets sont forts et
- endurcis, ils résistent aux fatigues et supportent patiemment la faim;
- car par un heureux préjugé, lorsque les vivres manquent à l'armée (ce
- qui n'est pas fort rare), jamais on n'y voit de révoltes; un prêtre
- fait entendre aux soldats que s'ils perdent quelques repas sur la
- terre pour le salut de leur pays, ils retrouveront en récompense de
- bonnes tables dans le ciel; et les bonnes gens prennent patience. Avec
- cela, les finances de l'impératrice se trouvent courtes assez souvent,
- mais elle ne manque pas d'industrie pour dérober au monde la
- connaissance de ce fatal secret.
-
- S'il faut en croire quelques officiers étrangers, faits prisonniers à
- la dernière bataille de Derasnia, ses ministres en Angleterre et en
- Hollande font sonner bien haut ses victoires, tandis que ses agents
- cherchent à négocier ses lauriers, c'est-à-dire à faire de gros
- emprunts.
-
- Ce n'est pas tout. Dans le temps même que ses affaires allaient le
- plus mal en Turquie, on dit qu'elle donnait dans l'étranger de grosses
- commissions en bijoux, statues, tableaux de prix; et ses
- commissionnaires n'avaient certainement pas ordre de tenir leurs
- commissions secrètes. Néanmoins quoiqu'elle s'efforçât ainsi de jeter
- de la poudre aux jeux, sans la sottise des Ottomans, sa misère eût
- paru dans tout son jour.
-
- MOI.
-
- Avouez du moins que si elle n'est pas fort riche, elle mérite de
- l'être. Elle a naturellement l'âme droite, bienfaisante, élevée,
- magnanime; toute l'Europe admire ses belles qualités et ses rares
- vertus.
-
- LUI.
-
- Apparemment les rares vertus qui lui ont mis la couronne sur la tête!
-
- MOI.
-
- Voilà, j'en conviens, une tache dans un beau tableau, sur laquelle il
- faut passer l'éponge. Mais convenez aussi qu'une fois sur le trône
- elle l'a occupé dignement?
-
- LUI.
-
- Je ne vois pas qu'elle ait rien fait digne de l'immortaliser.
-
- MOI.
-
- Quoi ses victoires sur les Turcs?
-
- LUI.
-
- Elle n'y a pas plus contribué que vous ou moi. C'est la supériorité de
- la discipline militaire européenne sur l'asiatique, qui a assuré
- quelques succès à ses armes; et elle n'a d'autre part à ces
- événements, sinon qu'ils sont arrivés sous son règne.
-
- MOI.
-
- Mais que direz-vous des soins qu'elle prend de faire fleurir dans ses
- États le commerce, les arts, les sciences; de civiliser ses peuples,
- de les éclairer et de leur procurer l'abondance, après leur avoir
- rendu la liberté? Ses vues ne sont-elles pas grandes, et ses talents
- bien proportionnés à sa place?
-
- LUI.
-
- Il est vrai que, par une suite de la vanité et de l'instinct imitatif
- naturel à son sexe, elle a fait quelques petites entreprises, mais qui
- ne sont d'aucune conséquence pour la félicité publique.
-
- Par exemple, elle a établi une école de littérature française pour une
- centaine de jeunes gens qui tiennent à la cour; mais a-t-elle établi
- des écoles publiques où l'on enseigne la crainte des Dieux, les droits
- de l'humanité, l'amour de la patrie?
-
- Elle a encouragé quelques arts de luxe et un peu animé le commerce:
- mais a-t-elle aboli les impôts onéreux et laissé aux laboureurs les
- moyens de mieux cultiver leurs terres? Loin d'avoir cherché à enrichir
- ses États, elle n'a travaillé qu'à les ruiner en dépeuplant la
- campagne de cultivateurs par des enrôlements forcés, et en arrachant à
- ceux qui restaient les minces fruits de leur travail pour des desseins
- pleins de faste et d'ambition.
-
- Elle a fait fondre un nouveau code; mais a-t-elle songé à faire
- triompher les lois? N'est-elle pas toujours toute puissante contre
- elles? Et ce nouveau code, est-il même fondé sur l'équité? La peine y
- est-elle proportionnée à l'offense? Des supplices affreux n'y sont-ils
- pas toujours la punition des moindres fautes? A-t-elle fait des
- réglements pour épurer les moeurs, prévenir les crimes, protéger le
- faible contre le fort? A-t-elle établi des tribunaux pour faire
- observer les lois et défendre les particuliers contre les attentats du
- gouvernement?
-
- Elle a affranchi ses sujets du joug des nobles; mais ce n'est que pour
- augmenter son propre empire. Ne sont-ils pas toujours ses esclaves? Ne
- les pousse-t-elle pas toujours par la terreur? Ne leur empêche-t-elle
- pas toujours de respirer librement? Le glaive n'est-il pas toujours
- levé sur la tête des indiscrets? Au lieu de servir par sa sagesse à la
- félicité de ses peuples, ne les fait-elle pas toujours servir, par
- leur misère, à sa cupidité et à son orgueil? Sont-ce donc là ces hauts
- faits, ces actions héroïques qu'il faut admirer en extase?
-
- Vous parliez de ses talents: ils sont assortis à ses vertus. Si elle
- avait quelque génie, elle aurait jeté un coup-d'oeil sur ses vastes
- États; et sans s'amuser ainsi puérilement à faire de petites réformes
- pour tirer parti des stériles provinces du Nord, qu'il faudrait
- abandonner, elle aurait travaillé à faire valoir les riches provinces
- du Sud, si longtemps couvertes de ronces et d'épines. A la place d'un
- pays ingrat, sous un ciel de fer, sans cesse battu des noirs aquilons,
- et peuplé de tristes, de misérables, de stupides habitants; elle
- aurait sous un ciel doux, de belles régions couvertes de fleurs et de
- fruits, et habitées par des peuples gais, riches, intelligents. La
- nature lui ouvrirait de nouvelles sources de puissance et de richesse.
- Elle serait le créateur d'un nouveau peuple au lieu d'être le tyran de
- ses anciens sujets.
-
- Je n'aime point, continua-t-il, à me livrer à une critique
- présomptueuse; mais je n'aime pas non plus entendre des éloges
- déplacés.
-
- On la flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de
- ses regards; voilà ses priviléges: voici ses titres à l'estime
- publique: un désir sans bornes d'être encensée. Allez, allez,
- elle-même s'est rendu justice: sans attendre que le public fixe sa
- renommée, elle tient à sa solde des plumes mercenaires pour chanter
- ses louanges.
-
- MOI.
-
- Tout cela me surprend un peu: mais vous me paraissez bien informé;
- aussi aurais-je plaisir à entendre ce que vous pensez des affaires de
- la malheureuse Pologne.
-
- Vous voyez que nous ne sommes guères les maîtres chez nous. Trois
- puissances s'interfèrent dans nos différents: l'une, depuis quelques
- années, inonde en vain de ses troupes nos provinces pour les pacifier;
- les deux autres viennent d'y entrer à main armée pour nous mettre
- d'accord.
-
- LUI.
-
- Vous êtes perdus, peut-être sans ressources; mais quoi qu'il vous
- arrive de fâcheux, vous ne l'avez que trop mérité!
-
- MOI.
-
- Expliquez-vous, de grâce, car je ne vous entends pas.
-
- LUI.
-
- Dans l'état d'anarchie où vous vivez, comment ne seriez-vous pas la
- victime les uns des autres, ou la proie de vos voisins?
-
- Votre gouvernement est le plus mauvais qui puisse exister. Je ne vous
- dirai rien de ce qu'il a de révoltant. Vous sentez comme moi, si vous
- n'avez pas renoncé au bon sens, combien il est cruel que le travail,
- la misère et la faim soient le partage de la multitude; l'abondance et
- les délices, celui du petit nombre.
-
- Vous sentez aussi combien sont monstrueuses ces lois qui, pour
- l'avantage d'une poignée de particuliers, privent tant de millions
- d'hommes du droit naturel d'être libres, et mettent leur vie à prix.
- Je laisse ce côté honteux de votre constitution pour n'examiner que
- son côté faible.
-
- En saine politique, la force d'un État ne consiste que dans la
- situation du pays, la richesse du sol et le nombre de ses habitants,
- hommes libres. La nature vous a assez bien partagés; mais comme le
- gros de la nation chez vous est privé du précieux avantage de la
- liberté, tous les autres sont comme nuls.
-
- En Pologne, il n'y a que des tyrans et des esclaves; la patrie n'a
- donc point d'enfants pour la défendre.
-
- On n'est porté au travail qu'autant qu'on peut en recueillir les
- fruits. Chez vous, où les paysans sont dépouillés de toute propriété,
- le cultivateur ira-t-il s'appliquer à féconder la terre pour le maître
- insolent qui l'opprime? Le seul bien dont il jouisse, c'est
- l'oisiveté; il se livre donc à la paresse et ne travaille qu'avec
- répugnance. Ainsi, quelque fertile que soit le sol, le rapport doit en
- être très-petit.
-
- Il n'y a que des corps bien nourris qui soient propres à multiplier
- l'espèce. Comment la Pologne, où le peuple manque du nécessaire, ne
- serait-elle pas dépeuplée?
-
- Ce n'est qu'au sein de la liberté et de l'aisance, que les talents
- peuvent se développer. En Pologne, les hommes doivent donc être
- généralement ignares et stupides. Les sciences, les arts, le commerce
- n'y sauraient donc fleurir.
-
- Mais quelle foule d'autres vices de constitution! C'est un bien sans
- doute que la couronne soit élective, quand les électeurs ne sont pas
- animés d'un esprit de parti, car alors le choix tombe sur un digne
- sujet. Mais c'est un grand mal, lorsque la cabale, le crédit et la
- force sont comme chez vous les seules voies qui conduisent au trône.
- Hé! combien de fois n'en avez-vous pas fait la triste expérience?
-
- C'est bien pis encore, lorsque toutes les affaires nationales ne sont
- plus que des affaires de faction.
-
- En Pologne, l'autorité souveraine est faible, l'autorité civile
- presque nulle; et ni l'une ni l'autre n'est exercée que sous la
- protection des armes; ou plutôt en Pologne il n'y a proprement point
- de public: une poignée d'hommes puissants y décident de tout, y
- règlent tout, y ordonnent de tout, défont tout, renversent tout,
- détruisent tout. Ce sont eux qui disposent de la couronne, de la
- nation entière, et ce sont eux qui font les lois. Faites, ils ne sont
- point sous leur empire, ils les violent avec audace et avec impunité,
- ils s'arment même contre la justice et lui arrachent son glaive.
-
- Ainsi, sous le dur joug des seigneurs, l'État est sans enfants; les
- campagnes dépourvues de cultivateurs; les villes sans arts, sans
- commerce, l'État sans richesses. Le corps de la nation n'est donc
- qu'une malheureuse troupe de serfs condamnés à de serviles travaux,
- qui seraient même à craindre s'ils n'étaient trop faits à leurs fers.
-
- Puisqu'en Pologne l'on ne peut compter le peuple pour rien, où est
- donc la force publique? dans ceux qui le tiennent opprimé? Mettons la
- chose au plus haut. Que ces oppresseurs soient tous unis, et qu'ils
- assemblent leurs vassaux: vous aurez une armée de cavaliers qui
- n'auront tout au plus en partage que la force du corps et une valeur
- sans art; une armée de troupes légères, passables pour escarmoucher,
- mais incapables de tenir la campagne contre des troupes réglées.
-
- Mais il s'en faut bien que ces petits tyrans soient tous unis, jamais
- on ne vit entr'eux que discorde et dissensions. Ainsi armés les uns
- contre les autres, comment ne seriez-vous pas aussi méprisables au
- dehors que vous êtes dangereux au dedans?
-
- Mais, grâce au ciel, voici la fin de votre règne; vous touchez au
- moment d'avoir des maîtres à votre tour qui vous dépouilleront de vos
- dangereuses prérogatives: l'odieux monument de votre gouvernement
- n'existera plus à la honte de l'humanité; vous ne pourrez plus vous
- entr'égorger; et le peuple parmi vous sentira un peu alléger ses fers.
-
- MOI.
-
- Vous n'y pensez pas. Croyez-vous donc qu'au mépris du droit des gens,
- de la justice et de la bonne foi, nos médiateurs voulussent devenir
- nos usurpateurs? J'espère, au contraire, que par leur entremise nous
- verrons bientôt finir nos maux.
-
- LUI.
-
- Comme vos espérances vont être trompées! Ces puissances qui, sous
- prétexte de rétablir la paix dans vos provinces désolées, y sont
- entrées les armes à la main, ne veulent que les envahir et vous
- réduire en servitude. S'il était vrai qu'elles n'eussent formé aucun
- dessein contre la liberté de la Pologne, et qu'elles songeassent de
- bonne foi à vous pacifier, leurs généraux ne seraient pas si soigneux
- à s'emparer de tous les forts, de tous les passages, de tous les
- défilés propres à leur ménager des entrées dans le coeur du pays, et à
- le leur livrer sans défense; ils auraient débuté par engager la Russie
- et les confédérés à une suspension d'armes, et ils n'auraient pas
- tardé si longtemps à prendre des arrangements pour établir une paix
- durable. Vous le verrez, ce sont des maîtres que les Dieux irrités
- vous envoient pour vous châtier.
-
- MOI.
-
- Vous leur faites tort; non, je ne saurais jamais croire qu'ils
- manquassent ainsi sans honte aux principes de l'honneur!
-
- LUI.
-
- De l'honneur? Vous me feriez rire! Hé! les princes le connaissent-ils,
- ou du moins combien peu le connaissent? Séduire et tromper est leur
- grand art. Plus ils parlent de bonnes intentions, moins on doit les
- croire; c'est même une maxime de leurs ministres et de leurs favoris,
- de s'attendre à être disgrâciés, lorsqu'ils en reçoivent le plus de
- caresses. Mais attendons l'événement; un peu de patience, et vous
- verrez qui de nous deux s'est abusé.
-
- MOI.
-
- J'y consens.
-
- LUI.
-
- Quoique je ne sois pas prophète, je pourrais cependant vous dire
- d'avance tout ce qui arrivera. Quand ils vous verront hors d'état de
- leur résister, et que leurs troupes se seront assurées des provinces
- qu'ils convoitent, ils lèveront tout-à-coup le masque. Mais comme il
- ne faut pas révolter les esprits, ils chercheront à colorer leurs
- usurpations. Pour éblouir la sotte multitude, ils feront des
- manifestes, déterreront leurs aïeux, fouilleront dans des traités
- surannés, feront revivre de prétendus droits; et vous verrez à la fin
- qu'il se trouvera que ces provinces leur appartenaient, et que vous
- les possédiez on ne sait à quel titre.
-
- MOI.
-
- Cela serait plaisant!
-
- LUI.
-
- Après avoir soumis à leur empire les provinces usurpées, si même ils
- ne vous dépouillent tout-à-fait, ne vous attendez pas qu'ils cherchent
- à rétablir la paix dans celles qui vous resteront. Ils voient avec
- plaisir les semences de discorde, les causes d'anarchie de votre
- gouvernement, et ils vous les laisseront toutes: peut-être encore
- chercheront-ils sourdement à les multiplier, afin de se ménager un
- prétexte pour y revenir dans la suite, quand l'envie leur en prendra.
-
- Cependant, crainte de laisser apercevoir trop clairement quel était le
- but de leur interposition officieuse, ils se donneront pour
- médiateurs, ils auront recours à de petites voies d'accommodement, à
- de petites compositions, à de petits réglements qu'ils vous forceront
- de recevoir, tout en protestant qu'ils vous laissent pleine et entière
- liberté.
-
- MOI.
-
- Très-bien!
-
- LUI.
-
- Vous me surprenez à mon tour avec votre prévention. Vous prétendez que
- c'est pour rétablir la tranquillité dans vos malheureuses provinces
- qu'ils les ont envahies. Mais comment auraient-ils dessein de vous
- pacifier, eux qui ne peuvent laisser leurs propres sujets respirer un
- moment en paix.
-
- Je veux cependant qu'ils puissent aspirer à la gloire d'être vos
- pacificateurs, ils voient trop bien le plan qu'il faudrait vous faire
- adopter, le pied sur lequel il faudrait mettre les choses pour ne pas
- en redouter eux-mêmes les conséquences.
-
- Le seul moyen de vous rendre la paix est précisément celui de vous
- rendre riches, puissants, heureux. Et quand un pareil plan serait dans
- leurs maximes, il ne s'accorderait guères avec leur intérêt.
-
- MOI.
-
- Peut-on savoir quel est ce plan admirable?
-
- LUI.
-
- Prétendre éteindre parmi vous toutes les jalousies, apaiser tous les
- ressentiments, guérir toutes les défiances, et par de petits
- expédients contenter tous les partis; sottise, sottise: le mal est
- dans la chose même et le remède est violent.
-
- Il faut porter la cognée à la racine. Il faut faire connaître au
- peuple ses droits et l'engager à les revendiquer; il faut lui mettre
- les armes à la main, se saisir dans tout le royaume des petits tyrans
- qui le tiennent opprimé, renverser l'édifice monstrueux de votre
- gouvernement, en établir un nouveau sur une base équitable et dont
- toutes les parties se balancent les unes les autres dans un juste
- équilibre.
-
- Voilà l'unique moyen d'avoir au dedans de ce beau pays la paix,
- l'union, la liberté, l'abondance, au lieu de la discorde, de la
- servitude et de la famine qui le désolent.
-
- MOI.
-
- Le remède est violent, en effet.
-
- LUI.
-
- Les grands qui croient que le reste du genre humain est fait pour
- servir à leur bien-être ne l'approuveront pas sans doute, mais ce
- n'est pas eux qu'il faut consulter; il s'agit de dédommager tout un
- peuple de l'injustice de ses oppresseurs.
-
- MOI.
-
- Je ne serais pas fâché que le paysan fût plus à son aise; mais je le
- serais beaucoup de voir les seigneurs dépouillés de leurs droits, et
- j'espère que cela ne sera jamais: les puissances médiatrices sont trop
- justes pour nous traiter ainsi.
-
- LUI.
-
- Ce n'est pas leur justice, si elles en avaient, qui s'y opposerait:
- mais leur orgueil et cette manie de vouloir toujours dominer par la
- force. Effectivement, il serait assez étrange qu'elles voulussent vous
- rendre libres, elles qui ne travaillent qu'à tenir leurs peuples dans
- les fers.
-
-Tandis qu'il parlait, je ne pouvais trop démêler les pensées confuses
-qui se présentaient en foule à mon esprit. Je t'avoue que ses discours
-ont fait quelque impression sur moi, et je commence à craindre que ses
-prédictions ne viennent à se réaliser. Ces vues, qu'il prêtait aux
-puissances qui se sont interférées dans nos affaires, paraissent assez
-naturelles; elles s'accordent surtout avec le caractère qu'on donne à
-l'un de nos voisins.
-
-Mais je voulais voir si ses idées à cet égard étaient conformes à celles
-du public.
-
- --Laissons-là les affaires de Pologne, lui dis-je, j'aime mieux vous
- entendre faire le portrait des princes, et, quoiqu'il ne soit guère
- flatté, vous ne me paraissez cependant pas y mettre ni humeur ni
- mauvaise foi. Que pensez-vous du roi de Prusse? On en dit tant de
- merveilles: je ne sais si elles sont fondées. Il est sûr, néanmoins,
- que c'est un brave capitaine et un grand prince.
-
-LUI.
-
-On prétend que sa valeur est un peu équivoque, et que dans les combats
-il évita toujours avec soin le danger. Je ne vous dirai pas ce qu'il en
-faut croire; mais s'il n'a pas l'intrépidité d'un grenadier (qui même ne
-lui irait point), on ne peut lui refuser le titre d'habile capitaine. A
-l'égard de celui de grand prince, c'est autre chose. Il voudrait bien
-qu'on le crût tel. A force de vouloir paraître grand, il a ruiné sa
-véritable grandeur, et s'est plus d'une fois vu sur le point de perdre
-sa couronne. Les sots, éblouis par ses victoires, pourront le louer;
-mais il n'en sera pas moins l'objet du mépris des sages.
-
-MOI.
-
-Comment cela, je vous prie?
-
-LUI.
-
-La vrai grandeur d'un prince consiste à faire régner les lois dans ses
-États, et à rendre ses peuples heureux. Mais ce ne fut jamais là son
-ambition. Il ne se soucie guère d'être les délices du genre humain,
-pourvu qu'il en soit la terreur. Son grand art est de savoir exterminer
-les hommes. Aussi, sous sa main cruelle, tout tremble, tout languit,
-tout gémit. D'autant plus inexcusable en cela, qu'il n'est pas, comme
-bien d'autres princes, l'instrument des méchants, il a su écarter les
-flatteurs qui, d'ordinaire, environnent le trône, et lui-même il connut
-la misère.
-
-Avec un naturel si atroce il a pourtant quelques bonnes qualités: il est
-laborieux, frugal, économe. N'est-il pas bien étrange que, tandis que
-ses vices ont trouvé tant d'admirateurs, les seules vertus qu'il possède
-n'aient trouvé que des censeurs?
-
-Il aime aussi qu'on ait la hardiesse de lui dire ses vérités, et il est
-curieux de savoir ce qu'on pense sur son compte. On assure qu'il va
-souvent incognito dans les cafés et les autres endroits publics de sa
-capitale, pour écouter ce qu'on dit de lui, et qu'il y entend presque
-toujours toute autre chose que des louanges; mais on ne dit pas qu'il se
-soit jamais vengé des indiscrets.
-
-MOI.
-
-Il faut dire encore à son honneur qu'il a rendu la liberté aux sujets de
-ses domaines.
-
-LUI.
-
-Je ne sais ce que vous appelez liberté. On ne reconnaît dans ses États
-nulle autre loi que ses ordres. Il contraint ses sujets de servir; il
-les marie par force; il les dépouille à son gré; il les fait juger
-militairement. Or, tout cela n'annonce guère des hommes libres.
-
-MOI.
-
-Vous ne faites pas l'éloge de son coeur, mais vous ferez sans doute
-celui de son esprit.
-
-LUI.
-
-Il a de l'amour pour les lettres, du goût pour la poésie, et, par
-malheur pour son peuple, point de préjugés, car il est esprit fort.
-
-MOI.
-
-On le donne aussi pour un génie en fait de politique.
-
-LUI.
-
-Je ne disconviens pas qu'il n'entende à merveille l'art de négocier,
-c'est-à-dire, en termes plus clairs, l'art de tromper adroitement. Mais
-ce n'est pas en cela, je pense, que vous faites consister la science
-politique. Je vous dirai donc qu'il a de grandes vues, mais qu'il manque
-de grands talents.
-
-Rongé d'ambition, il n'a songé jusqu'ici qu'à agrandir ses États et à
-leur donner de la consistance.
-
-Pour s'agrandir, voici quel fut toujours son plan: il ne perd aucune
-occasion d'arracher à qui il peut quelque morceau de terrain; s'il a des
-vues sur quelques provinces, il sème avec adresse entre les puissances
-voisines des semences de discorde, qu'il a soin de fomenter, ou bien il
-attend qu'il s'élève entre elles quelque différend.
-
-Cependant, il est aux aguets, et, avant de prendre parti, il les laisse
-bien s'affaiblir. Dès qu'il les voit hors d'état de s'opposer à ses
-desseins, il fait marcher de nombreuses armées et fond sur sa proie.
-S'il trouve de la résistance, il se bat et souvent il triomphe; si les
-choses vont mal, il joue de son reste et hasarde tout, ce qui lui a
-quelquefois réussi; mais quand il tient une fois, il ne rend plus.
-
-S'il sait faire des conquêtes, il n'en sait pas tirer parti. Il a senti
-combien l'or est nécessaire à la puissance, et il n'a rien omis pour
-s'en procurer, excepté ce qu'il aurait dû faire.
-
-Il a fait de grands efforts pour avoir une marine et il est parvenu à
-avoir quelques vaisseaux. Il a cherché à étendre le commerce dans ses
-États: mais il s'y est pris de manière à l'empêcher d'y florir jamais.
-Car il s'en mêle lui-même, au lieu d'en laisser tout le profit à ses
-peuples. D'ailleurs, il le gêne pour le tourner selon ses vues; il le
-surcharge d'impôts. Il fait pis: il inquiète les riches marchands, il
-use de supercherie pour confisquer leurs marchandises ou en extorquer de
-grosses sommes, et il viole ses engagements avec les artistes et les
-ouvriers qu'il a attirés par de fausses promesses.
-
-Or, vous sentez bien que de pareils procédés ne servent qu'à éloigner
-les étrangers, à dégoûter ses propres sujets et à empêcher les richesses
-de couler dans ses états, d'autant plus que tous les peuples peuvent se
-passer de lui.
-
-Mais la plus fausse mesure qu'il ait jamais prise, c'est le pied sur
-lequel il a mis ses finances; si ce n'est peut-être qu'il envisage les
-fermiers-généraux comme des sangsues publiques, qu'il faut laisser bien
-se gorger pour les faire dégorger ensuite. Ainsi, par une trop grande
-avidité de remplir ses coffres, il sacrifie tout au présent, et s'ôte
-toute ressource pour l'avenir.
-
-La puissance de ce monarque n'est qu'enflée. Le peu de fertilité du sol,
-joint à la propriété peu assurée et à la dureté du gouvernement, qui
-bannit l'industrie, les arts, le commerce, ne permettront jamais à ses
-États de devenir florissants.
-
-Au lieu d'y attirer en foule les étrangers par une douce domination, son
-tyrannique empire en chasse ses propres sujets, de sorte qu'il ne reste
-dans cette malheureuse patrie que ceux qu'un destin sévère y attache.
-
-Encore n'y a-t-il guère à compter sur eux. Comme la force est son seul
-ressort, et qu'il ne mène ses peuples que par la crainte, au lieu de les
-gagner par l'amour: il s'en fait de dangereux ennemis; toujours prêts à
-secouer le joug, dès qu'il en trouveront l'occasion; du moins, ne se
-feraient-ils pas hacher plutôt que de consentir à passer sous une
-domination étrangère.
-
-Si sa puissance n'est qu'enflée, sa grandeur n'est que précaire. Elle
-dépend des nombreuses armées qu'il tient toujours sur pied, et pour le
-maintien desquelles il est obligé de tendre toutes ses cordes; ce qui ne
-fait jamais qu'un état violent, et conséquemment de peu de durée.
-
-Tant qu'il sera redoutable à ses ennemis, il conservera ses conquêtes;
-mais dès qu'ils cesseront de le craindre, il se les verra enlevées à son
-tour. S'il cesse même une fois d'y avoir sur son trône un grand
-capitaine, on verra bientôt tomber cette puissance qu'on admire. Ce
-n'est déjà plus en apparence que les tristes restes d'une grandeur qui
-menace ruine, car celui qui doit lui succéder ne promet (dit-on) pas
-beaucoup. Qui sait si nous ne vivrons pas assez pour le voir devenir
-lui-même simple petit électeur de Brandebourg?
-
-Or, préférer ainsi le clinquant au solide n'annonce pas des talents bien
-rares. Qu'en pensez-vous?
-
-MOI.
-
-J'en conviens.
-
-LUI.
-
-Ses malheureux sujets ont beaucoup à souffrir de sa folle ambition; mais
-il n'est pas trop heureux lui-même, et cela console un peu. Il se montre
-rarement; seul, triste, rêveur, au fond de son palais, il s'agite jour
-et nuit, car il ne songe sans cesse qu'à acquérir, et il tremble sans
-cesse de perdre. Ainsi, les dieux pour le confondre, le privent des
-douceurs du repos. Il y a quelques années qu'il ne pensait qu'à
-s'emparer de quelques-unes de vos belles provinces.
-
-Tandis qu'il parlait:
-
- --C'est bien là mon homme, disais-je tout bas.
-
-Il se fit un moment de pause.
-
-Puis, je repris ainsi:
-
- --Vous m'avez parlé du roi de Prusse; dites-moi à présent, je vous
- prie, quelque chose de l'empereur.
-
-LUI.
-
-Certes, il est difficile de vous satisfaire. C'est un jeune homme
-encore. Je ne sais s'il est habile, mais jusqu'ici on n'a point vu de
-son eau. Il n'est guère connu que par son invasion de la Pologne, et je
-vous avouerai que, de vos honnêtes voisins, c'est, à mon avis, le moins
-malhonnête.
-
-Voisin lui-même d'un prince avide de s'agrandir aux dépens de qui que ce
-soit, et qui ne connaît d'autre règle de conduite que son intérêt, il
-fallait bien prendre parti et empêcher les deux autres de se partager le
-gâteau entre eux seuls.
-
-
-_En continuation._
-
-Quand il eut fini, je sentis confirmer ses conjectures, et augmenter mes
-craintes.
-
-Tous les pressentiments que j'avais lorsque mon père m'obligea de
-prendre parti vinrent se retracer à ma pensée.
-
-Que n'étions-nous sages! disais-je tout bas. Nous avons allumé une
-guerre injuste, et à force d'atrocités nous avons réduit nos ennemis à
-ne plus chercher leur salut que dans notre ruine. Dans l'impossibilité
-de s'en fier à nous, les dissidents ont recours à leur protectrice; elle
-a pris parti pour eux. De notre côté, nous avons imploré le secours du
-Turc. Cependant, des voisins ambitieux, profitant de de nos divisions,
-s'avancent pour nous dépouiller.
-
-Je fus quelque temps plongé dans ces tristes réflexions. A la fin, j'en
-sortis; et pour lui cacher l'impression qu'elles avaient faite sur moi,
-je renouai la conversation.
-
- --J'étais à penser, repris-je, à ce que vous venez de dire: et certes,
- vous ne me paraissez pas ami des rois à en juger sur le portrait que
- vous avez fait de ces trois têtes couronnées.
-
- LUI.
-
- Laissons la flatterie ramper dans les cours, chatouiller l'oreille des
- rois, encenser des coeurs morts à la vertu et se vendre aux vices pour
- de l'or. Jamais cette honteuse bassesse ne souillera ma vie.
-
- Je déteste les mauvais princes, mais sachez que j'adore les bons. Oui,
- le soleil du haut des cieux ne voit rien, selon moi, de plus auguste
- sur la terre qu'un roi vertueux et sage. Mais qu'il en est peu de
- tels! A peine en dix siècles en trouve-t-on deux qui effacent
- l'opprobre dont les autres couvrent le trône. Dans ceux mêmes que la
- renommée chante le plus, on ne trouve ni les vertus ni les talents
- qu'elle célèbre: on a beau les étudier, les approfondir, on s'y
- méconte tous les jours.
-
- MOI.
-
- Il faut excuser les princes.
-
- LUI.
-
- J'entends: quand on se plaint de leurs crimes ou de leurs folies, tout
- ce qu'on sait nous dire, c'est de nous recommander la patience.
- Plaisante méthode de faire leur éloge!
-
- MOI.
-
- Vous n'avez pas saisi mon idée. Je ne veux justifier ni leurs crimes
- ni leurs folies; je veux seulement les excuser sur la difficulté du
- métier qu'ils font.
-
- LUI.
-
- Pas fort pénible, de la manière dont ils s'y prennent. Croyez-moi, ils
- ont bien soin de cueillir la rose sans l'épine.
-
- MOI.
-
- Quoi, les rois ne sont-ils pas bien à plaindre d'avoir à faire à une
- multitude d'hommes indociles, corrompus, trompeurs, et qui donnent
- tant de peine à ceux qui veulent les gouverner?
-
- LUI.
-
- Vous feriez mieux de dire que les hommes sont fort à plaindre de
- devoir être gouvernés par des princes presque toujours si sots et si
- vicieux.
-
- MOI.
-
- Il faut bien leur passer quelque chose; ils sont hommes, et chacun a
- ses défauts en ce monde.
-
- LUI.
-
- C'est des courtisans, des ministres, des flatteurs, que les peuples
- ont pris cette maxime, et ils la répètent sottement. _Il faut bien
- passer quelque chose aux princes._
-
- Je suis de votre avis, mais seulement des faibles sans conséquence,
- car il ne faut pas juger les princes comme les particuliers, vu
- l'influence de leurs moindres actions sur la félicité publique.
-
- On ne peut exiger d'eux des talents lorsque la nature ne leur en a
- point donné. Mais ne sont-ils pas à blâmer lorsqu'ils refusent d'y
- suppléer par les lumières des sages et qu'ils s'entêtent de leurs
- idées?
-
- Ils doivent à leurs peuples l'exemple des bonnes moeurs et des vertus;
- ne sont-ils donc pas inexcusables lorsqu'ils ne leur donnent que celui
- des vices, lorsqu'ils s'abandonnent aux voluptés les plus honteuses et
- qu'ils sont les premiers à débaucher les femmes, à débaucher leurs
- sujets?
-
- Ils doivent tout leur temps à l'État: que dire pour leur
- justification, lorsqu'ils passent la vie dans une molle oisiveté,
- après s'être déchargés sur d'indignes ministres de tout le soin des
- affaires, ou que les moments qu'ils dérobent aux plaisirs ils les
- emploient à faire le malheur de leurs sujets?
-
- Ils ne sont que les économes des revenus publics: comment les excuser
- lorsqu'ils s'en font les propriétaires et les dissipent en
- scandaleuses prodigalités?
-
- Encore, si pour prix de leur paresse, ils se contentaient du produit
- de notre sueur! mais il leur faut aussi notre repos, notre liberté,
- notre sang. Au lieu de gouverner leur peuple en paix, ils l'immolent à
- leurs désirs, à leur orgueil, à leurs caprices.
-
- Toujours armés, toujours fomentant des semences de discorde chez leurs
- voisins, et toujours appelant sur l'État des malheurs; ils ne mettent
- leur gloire qu'à épouvanter la terre par le tragique récit de leurs
- fureurs: et non contents d'intéresser à leurs querelles leurs
- satellites, ils forcent les citoyens, les étrangers, les bêtes même
- d'y prendre part.
-
- Mais avec quelle indignité ils se jouent quelquefois de la nature
- humaine! Ce n'est pas assez de vaincre et de charger leurs ennemis de
- fers: il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout
- soit dévoré par les flammes, et que ce qui a échappé au feu et au fer
- ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle; semblables à ces
- astres malfaisants dont la maligne influence verse sur nos têtes la
- contagion et les malheurs. Encore tombassent-ils tous eux-mêmes dans
- les guerres qu'ils ont allumées, mais ils sont presque toujours trop
- lâches, pour s'exposer aux coups.
-
- Que vous dirai-je de plus? au lieu d'être les ministres de la loi,
- s'ils s'en rendent les maîtres, ils ne veulent voir dans leurs sujets
- que des esclaves, ils les oppriment sans pitié et les poussent à la
- révolte; puis ils pillent, dévastent, égorgent, répandent partout la
- terreur et l'effroi, et pour comble d'infortune, insultent encore aux
- malheureux qu'ils tiennent opprimés.
-
- Ainsi, un seul homme que le ciel dans sa colère donne au monde, suffit
- pour faire le malheur de toute une nation. Lorsque les princes ne sont
- pas vertueux, peut-on donc trop s'élever contre leurs vices et
- déplorer le sort des peuples confiés à leurs soins?
-
-Ici l'indignation lui coupa la parole; le ton de sa voix était véhément,
-et ses yeux étincelaient de colère.
-
-
-_En continuation._
-
-Le feu de son âme semblait avoir passé dans la mienne: je l'écoutais
-avec un plaisir secret mêlé de surprise.
-
- --Est-il possible, lui dis-je, que tant de sagesse soit ensevelie sous
- ces habits? Non, le ciel ne vous a point fait naître dans l'état
- obscur où je vous vois; vos discours vous trahissent et annoncent un
- esprit cultivé, une âme élevée. Mais sans vouloir pénétrer le secret
- de votre naissance, tout ce que j'entends m'intéresse à vous.
- Apprenez-moi de grâce quel revers a pu vous réduire à cette étrange
- condition.
-
- LUI.
-
- --Le récit de mes aventures serait trop long; mais accordez-moi un
- moment de repos, et je vous donnerai un abrégé de ma vie qui fera
- cesser votre étonnement.
-
-Après un quart-d'heure de silence, il reprit ainsi la parole:
-
- LUI.
-
- --Je suis Français, issu d'une honnête famille; mais trop riche pour
- mon malheur.
-
- Occupé de la fortune de ses enfants, mon père ne put veiller à mon
- éducation. La nature ne m'avait pas traité en marâtre; mais grâce aux
- soins de ma mère, cet heureux naturel fut bientôt gâté.
-
- J'eus des maîtres de toute espèce, qui ne s'appliquèrent à me donner
- que des talents frivoles. Qu'eus-je fait des talents utiles? Ma
- fortune se trouvait faite; il ne s'agissait plus que de m'apprendre à
- savoir en jouir.
-
- A peine avais-je atteint ma dix-neuvième année lorsque ma mère vint à
- mourir. Mon père la suivit de près. Comme ils me laissaient de grands
- biens, je n'eus pas de peine à me consoler de leur perte.
-
- D'abord je pris, selon le bel usage, une petite maison et une jolie
- maîtresse; puis je donnai tête baissée dans tous les travers de mon
- âge.
-
- J'avais pour amis plusieurs jeunes gens, au-dessus de moi par leur
- naissance, qui m'accablaient de caresses et avaient soin de me faire
- payer leurs plaisirs.
-
- Mon curateur n'ayant pas la complaisance de fournir avec assez de
- profusion aux libéralités de son pupille, j'en fus réduit aux
- expédients, et ne trouvai malheureusement que trop de facilité
- d'anticiper sur ma fortune. J'eus recours aux usuriers; ils
- m'ouvrirent leurs bourses, vous pouvez penser à quelles conditions:
- mais ce n'était pas là ce dont je m'embarrassais.
-
- Le temps vint où il fallut remplir mes engagements. Ma fortune en
- souffrit, mais au lieu d'ouvrir les yeux et de revenir sur mes pas, je
- ne travaillai plus qu'à la dissiper entièrement. Pour avoir plutôt
- fait, je quittai la province et allai me fixer dans la capitale.
-
- On m'avait inspiré pour maxime que la considération était attachée au
- faste, et que pour réussir dans le monde, surtout avec les belles, il
- fallait être sur un certain pied. J'eus donc un hôtel meublé
- magnifiquement, des laquais richement vêtus, un brillant équipage et
- je tins table ouverte.
-
- Bientôt les amis arrivèrent en foule; ils ne m'avaient jamais vu, mais
- ils étaient attirés par mon mérite. Avec eux, je courus le bal, les
- endroits de jeu, les parties de plaisir.
-
- Au bout de six ans j'aperçus le dérangement de mes affaires; mais
- comme il est humiliant de déchoir, je me piquai d'honneur et ne voulus
- rien rabattre de mon faste, et continuai à vivre comme j'avais vécu.
- Enfin, à l'aide du luxe, des femmes, du jeu, et de mille folles
- dépenses, je me vis ruiné sans ressource.
-
- Comme il ne m'était plus possible de cacher à mes amis le délabrement
- de ma fortune; j'en fis la confidence à ceux qui m'avaient toujours
- témoigné le plus d'attachement: je croyais pouvoir tout espérer de
- ceux qui m'avaient tout offert; mais je ne tardais pas à voir ce que
- j'avais à attendre.
-
- Caressé par ces parasites, tandis que la fortune me souriait, elle ne
- m'eut pas plutôt tourné le dos, qu'ils se retirèrent tous à l'envi.
- Ils m'évitaient lorsqu'ils me rencontraient, ou s'ils daignaient
- encore m'aborder ce n'était plus que pour insulter à ma misère par
- leurs fausses marques de pitié, ou leurs plaisanteries.
-
- Quoique j'eusse donné tête baissée dans tous les travers de la
- jeunesse, j'avais suivi le torrent plutôt par air que par goût. Les
- parties bruyantes n'avaient fait que m'étourdir sans m'amuser. Mon
- esprit était gâté, mais mon coeur n'était pas corrompu. Au milieu du
- tourbillon du monde, je me retirais quelquefois en moi-même pour
- penser à la vanité de mes plaisirs et je sentais que je n'étais pas
- heureux.
-
- Crainte du ridicule, je continuai cependant comme j'avais commencé; je
- tâchais de m'étourdir et j'avais soin d'entretenir cette ivresse. Le
- moindre intervalle de sang-froid m'eût été trop amer.
-
- Lorsque je me vis forcé de renoncer à ce genre de vie, mon
- amour-propre en fut bien un peu mortifié, mais je ne sentis point
- déchirer mon coeur. J'étais encore plus indigné des procédés de mes
- amis qu'avili par mes disgrâces. Avec quels traits ce monde qui
- m'avait séduit si fort était peint à mes yeux! Je maudissais sa
- brillante imposture.
-
- Comme j'étais à me rappeler le passé, je me souvins d'un ancien ami de
- la famille, le seul qui me fût resté, et dont les efforts continuels
- pour me retirer de la vie déréglée que je menais, n'avaient servi qu'à
- lui aliéner mon amitié. Je désirais fort de le voir; mais je n'osais
- me présenter devant lui: enfin je surmontai ma répugnance, j'allai le
- trouver.
-
- «--Je suis ruiné, lui dis-je en l'abordant, mais je suis moins
- confus de ma disgrâce que d'avoir rejeté si longtemps vos sages
- avis. Daignez me diriger, je viens vous demander des conseils; soyez
- sûr de ma docilité.»
-
- Après lui avoir exposé l'état de mes affaires:
-
- «--Renoncez, me dit-il avec un front chagrin, renoncez à ces goûts
- frivoles et insensés qui ont enchanté vos jeunes ans. Cessez de
- faire du plaisir votre occupation. Retournez dans votre province.
- Des débris de votre patrimoine réalisez un petit capital, reprenez
- l'état de vos pères, et tâchez, par votre assiduité, de regagner ce
- que vous avez perdu par vos extravagances.»
-
- Ces paroles firent impression sur moi. Je sentais la sagesse de ce
- conseil: mais je ne pouvais me résoudre à le suivre en entier. J'étais
- bien disposé à quitter la capitale et à me mettre dans les affaires,
- mais une ville où j'avais offusqué tous les yeux par mon faste,
- révolté tous les esprits par ma hauteur, et qui n'était remplie que de
- mes folies et de ma disgrâce, était pour moi un séjour odieux.
-
- Je formai donc le projet odieux de convertir en une pacotille le peu
- qui me restait, puis d'aller, s'il se pouvait, cacher ma honte et
- tenter la fortune dans un autre hémisphère. Je communiquai ce projet à
- mon ancien ami, il en parut étonné, me représenta les dangers de la
- mer, et fit tout ce qu'il put pour m'engager à y renoncer. Mais je
- craignais moins les écueils que les ris moqueurs de mes concitoyens.
-
- Je n'écoutai donc plus que ma passion; et après avoir fait quelques
- préparatifs, j'allai à Brest où je m'embarquai pour les échelles du
- Levant.
-
- Sur le vaisseau, je fis connaissance avec un homme dont l'humeur me
- revenait fort. Je paraissais aussi ne pas lui déplaire. Nous étions
- souvent ensemble, et la confiance s'établit bientôt entre nous.
-
- Un jour que je lui faisais le récit de mes extravagances, j'observai
- qu'il avait les yeux constamment attachés sur moi, lorsque j'en vins à
- l'article de ma réforme, il parut attendri.
-
- «--L'histoire de ma vie, me dit-il, ne ressemble pas mal à la
- vôtre.»
-
- Il me raconta à son tour ses aventures. Dès lors notre amitié devint
- plus vive, et il ne cessa de m'en donner des preuves non équivoques.
-
- Pendant le voyage, nous eûmes longtemps des vents favorables: mais
- ensuite ils devinrent contraires.
-
- Comme nous étions à la hauteur de la Sardaigne, une violente tempête
- s'éleva, nous fûmes poussés à pleines voiles du côté de la Barbarie,
- puis tout-à-coup enveloppés dans une obscurité profonde. Bientôt nous
- aperçûmes à la lueur des éclairs les côtes dans le lointain.
-
- Nous louvoyâmes toute la nuit.
-
- Le lendemain les vents soufflaient avec plus de fureur encore, les
- voiles se déchirèrent et le vaisseau se brisa contre un écueil.
-
- Chacun cherche à se sauver sur quelque débris: nous étions peu
- éloignés de terre, mais la mer était fort grosse.
-
- J'échappai à la fureur des flots avec mon compagnon de voyage, le
- bosseman et trois matelots; tout le reste de l'équipage périt.
-
- Quand nous eûmes gagné le rivage, nous nous regardions les uns les
- autres avec un morne silence. Je regrettai, mais trop tard, de n'avoir
- pas suivi les conseils de mon vieux ami. Ce n'était là toutefois que
- le commencement des malheurs qui m'attendaient.
-
- Tandis que j'étais abîmé dans ma tristesse, Joinville (c'est ainsi que
- s'appelait mon compagnon de voyage) me dit en me prenant la main:
-
- --Allons, cher ami, que faites-vous à vous désoler de la sorte! Avant
- de vous embarquer dans le péril, vous deviez le prévoir: à présent que
- vous y voilà enfoncé, il ne vous reste que de le mépriser. Soyez
- homme, montrez un coeur plus grand que les malheurs qui vous menacent.
-
- Je ne pouvais retenir mes larmes.
-
- --Vous pleurez, continua-t-il, comme un lâche amolli par les
- délices, et qui ne sait point supporter l'adversité. Eh quoi! la mer
- vient de m'enlever le fruit de quinze ans de fatigue, je suis mille
- fois plus à plaindre que vous, et c'est moi qui vous console?
-
- Cependant nous avancions un peu dans les terres, en recherche de
- quelque partie habitée, sans néanmoins trop nous éloigner du rivage.
-
- --Que vous êtes jeune encore, me dit Joinville en me voyant si
- consterné. Ce monde n'est qu'un théâtre de tristes vicissitudes.
- Lorsque la fortune agitant dans les airs ses ailes dorées, fait
- briller ses trésors, une foule de mortels lui tendent les bras et
- s'apprêtent à recevoir ses dons. Tandis qu'elle les répand, avec
- quelle fureur ils se jettent les uns sur les autres et s'efforcent
- de se les arracher. Leur ardeur est égale, mais leurs destinées sont
- bien différentes. L'un manque le but par trop d'empressement à le
- saisir; l'autre y touche à peine, qu'il tombe, et sa proie lui
- échappe. Cet autre s'applaudissait déjà de ses succès; mais au
- milieu de ses transports un revers imprévu enlève ses richesses, et
- les porte dans des mains étonnées de les recevoir. Et combien n'en
- voit-on pas transportés de dessous le chaume au sein de l'opulence;
- combien d'autres précipités tout-à-coup du faîte des grandeurs.
- Moi-même j'en suis un exemple bien frappant. Jamais homme ne fut
- autant promené par le sort de la bonne à l'adverse fortune. Mais
- habitué à ployer mon caractère aux événements, je jouis de tout, et
- ne fais fond sur rien.
-
- C'est ainsi qu'il tâchait d'affermir mon coeur contre les coups du
- destin.
-
- Lui-même il montrait un courage que l'infortune ne peut abattre. Son
- esprit était même libre et serein. Il ne cessait d'admirer la beauté
- du sol et le pittoresque des points de vue.
-
- Comme il possédait très-bien la géographie et qu'il avait observé le
- local:
-
- --Voilà, me dit-il en pointant du doigt quelques masures couvertes
- de chaume et presque ensevelies dans des broussailles, voilà les
- ruines de Carthage. Nous ne devons pas être éloignés de Tunis.
-
- Si la douleur ne m'eût rendu comme insensible, j'aurais été charmé
- d'examiner cette terre si fameuse, ces belles contrées si célèbres
- dans l'histoire; mais j'étais trop absorbé par le chagrin pour montrer
- la moindre attention.
-
- Nous avions marché toute la journée, n'ayant d'autre nourriture que
- les fruits que nous trouvions sur les haies, et nous étions rendus de
- fatigue.
-
- Comme le soleil allait se coucher, mon compagnon fut d'avis qu'il
- fallait redoubler d'efforts pour gagner Tunis avant la nuit. Déjà nous
- en découvrions les clochers, lorsque nous tombâmes entre les mains des
- barbaresques.
-
- Ils nous vendirent en esclavage. Je ne pouvais soutenir ce fatal
- revers, qui me paraissait mille fois pire que la mort: rien n'égalait
- mon désespoir.
-
- Nous voilà donc traînés dans une prison. Le gardien féroce, un paquet
- de clés à la main, nous en ouvre l'entrée et referme à grand bruit les
- portes sur nous.
-
- De toute la nuit, je ne pus fermer les yeux; je la passai à faire de
- sombres réflexions sur le sort de l'humanité.
-
- Le lendemain, on nous fit passer dans une vaste cour où nous nous
- trouvâmes au milieu d'une multitude d'hommes inconnus, qui
- s'étonnaient de me voir ainsi éploré; je les regardai avec la même
- surprise.
-
- Bientôt on vint nous appeler pour nous présenter à l'intendant des
- jardins du dey. A l'ouïe des ordres de ce maître superbe,
- l'indignation s'éleva dans mon coeur; je ne pouvais plus supporter la
- vie, je demandais la mort à grands cris.
-
- --Que ton courage t'élève au-dessus de tes malheurs, me disait
- souvent Joinville; apprends à revêtir des sentiments conformes à ta
- situation actuelle.
-
- A force d'exhortations, il m'engagea à la fin à ronger mon frein en
- silence.
-
- On nous traita d'abord avec beaucoup de dureté, mais ce ne fut que
- pour peu de temps. Joinville avait cultivé la musique dès sa jeunesse,
- et il savait très-bien jouer du flageolet. Par un heureux hasard le
- sien s'était trouvé dans sa poche, lorsque nous fîmes naufrage.
-
- Un jour, qu'il avait fini sa tâche de meilleure heure qu'à
- l'ordinaire, il se mit à en jouer. Tous nos compagnons d'infortune
- accoururent et formèrent un cercle autour de lui.
-
- Le bruit parvint bientôt aux oreilles du dey, qui voulut l'entendre;
- charmé de son talent, il changea son sort. A sa considération, le mien
- devint aussi plus doux.
-
- Chaque jour on nous traitait avec plus d'égards, et au bout de sept
- ans nous obtînmes notre liberté. Mais je ne puis passer sous silence
- un trait de générosité admirable.
-
- Un jour Joinville disparut.
-
- Il s'était couché le soir auprès de moi; jugez quelle fut ma surprise
- à mon réveil de ne plus le trouver, et combien je versai de larmes.
-
- Mais sur le soir, je le vis reparaître.
-
- --Je suis libre, me dit-il en m'abordant d'un air serein.
-
- --Hélas! vous allez donc me quitter, m'écriai-je? Ciel! que vais-je
- devenir?
-
- --Ne craignez rien, vous êtes libre aussi.
-
- --Eh quoi! nous aurait-on rachetés?
-
- --Non, non.
-
- --Expliquez-moi donc ce mystère.
-
- --Il y a quelques jours que le dey me demanda un air. Je ne sais,
- j'étais assez bien disposé, et l'affectai si fort, que dans un
- transport de joie il me promit de m'accorder, comme marque de sa
- faveur, la grâce que je lui demanderais.--Celle de retourner dans ma
- patrie, répondis-je à l'instant. Il parut un peu surpris, et après
- un instant de réflexion, il me dit:--Tu ne pouvais pas plus mal
- choisir pour mon bonheur: mais je te l'ai promis, il faut le tenir.
- Puis il se retira sans me donner le temps de répondre. Je ne savais
- qu'en penser, je n'osai trop me fier à sa promesse; aussi ne vous en
- ai-je rien dit. Ce matin il m'a fait venir devant lui et m'a offert
- de me renvoyer dans mon pays avec un chebec qui doit premièrement
- porter un envoyé à Constantinople. J'ai accepté avec joie et l'ai
- remercié de ses faveurs. Mais, tout-à-coup, je me suis souvenu de
- vous, et ne pouvais me résoudre à vous quitter. Que faire? Une
- heureuse réflexion m'a tiré d'embarras. Puisque le dey a de généreux
- sentiments, me suis-je dit, il n'a point un coeur insensible; il
- faut essayer de le toucher. Je me suis donc jeté à ses pieds. J'ai
- embrassé ses genoux et les ai arrosés de mes larmes.--Que veux-tu?
- m'a-t-il dit en me voyant dans cette attitude.--La mort, seigneur,
- car je ne saurais vivre si vous ne permettez à mon compagnon de me
- suivre. Le même jour nous devînmes tous deux vos captifs: la fortune
- le retient encore esclave. S'il doit l'être plus longtemps, souffrez
- que je reprenne mes fers. Ah! généreux Solim, ne fermez point votre
- coeur à la pitié! Autrefois j'aurais donné la vie pour éviter
- l'esclavage; à présent vous me voyez vous demandant à genoux la
- servitude, comme mon unique ressource, craignant même de ne pas
- l'obtenir. Solim me regarde d'un air surpris, me tend la main et me
- dit:--Quand je ne serais pas content de tes services, je serais
- touché de ta vertu, et l'amitié que j'ai pour toi s'étendrait à ton
- compagnon: dès ce moment il est libre.
-
- --Généreux ami, m'écriai-je, en sautant au cou de Joinville, quoi,
- c'est à vous que je dois ce bienfait?
-
- En nous affranchissant, Solim nous fit de grandes libéralités. Quand
- tout fut prêt pour le départ, nous allâmes prendre congé de lui.
-
- --J'admire votre amitié, nous dit-il. Puissiez-vous trouver un sort
- digne de vos vertus. Allez, et en retour de ce que j'ai fait pour
- vous, je ne vous demande que de vous souvenir de moi.
-
- A peine fûmes-nous à bord, qu'on mit à la voile, et au bout de quinze
- jours nous mouillâmes devant Constantinople.
-
- Le lendemain de notre arrivée, il fallut me séparer de Joinville: il
- avait trouvé un bâtiment prêt à partir pour le grand Caire, où il
- avait un frère qu'il voulait aller joindre. Je le conduisis jusqu'au
- vaisseau; nous nous embrassâmes sur le port; je l'arrosai de mes
- larmes, la douleur m'empêchait de parler.
-
- --Souvenez-vous de la fragilité des choses humaines, me dit-il en me
- quittant, si jamais vous vous trouvez de nouveau dans la prospérité,
- craignez d'en abuser; mais surtout secourez les malheureux.
-
- Je restai quelques jours à Pera à attendre une occasion pour passer en
- France.
-
- Il y avait bien à la rade un vaisseau de Marseille en charge; mais
- comme il ne devait mettre à la voile que dans six semaines, je pris le
- parti de m'embarquer dans une grande chaloupe turque qui appareillait
- pour Venise.
-
- Nous sortîmes du port par un bon vent. Déjà je me félicitais d'avoir
- quitté la terre des infidèles, et me promettais d'aller dans quelque
- coin de ma patrie finir mes jours en paix: mais le destin qui se plaît
- à se jouer de moi, me réservait à bien d'autres épreuves.
-
- Comme nous venions de passer le détroit de Candie, un matin à la
- pointe du jour, nous nous trouvâmes au milieu d'une flotte russe.
-
- Le vaisseau dont nous étions le plus proche fit signal et nous appela
- à l'obéissance. A l'instant deux chaloupes qui le suivaient vinrent
- faire tout l'équipage prisonnier de guerre. Quoique je ne fusse pas
- Ottoman, je fus enveloppé dans leur disgrâce.
-
- Après m'avoir dépouillé de tout ce que j'avais, on me transporta, avec
- les autres prisonniers à Néapoli, port de la Romanie, où débarqua une
- partie de l'équipage de la grande escadre pour répandre les feux de la
- sédition dans les provinces de la Turquie européenne, comme je l'ai
- appris ensuite. De là, nous fûmes transférés à Rashow, puis à
- Mendzibos, place d'armes sur le Dniester, où les Russes ont établi
- leurs principaux magasins. Pendant quinze mois j'y ai souffert la
- faim, la soif, le froid et mille mauvais traitements.
-
- Comme le nombre des prisonniers augmentait de jour en jour, on résolut
- de nous transférer en Russie. Tandis que nous étions en marche,
- escortés par un simple escadron de cavalerie, une troupe de confédérés
- tomba sur nous près de Crasnopol, et j'eus le bonheur d'échapper. Il y
- a dix jours que je traverse la Pologne pour me rendre dans mon pays.
-
- Voilà le précis de ma vie jusqu'au moment où vous m'avez rencontré.
- Jamais le destin, comme vous voyez, ne s'acharna davantage à la perte
- d'un malheureux; mais qui sait combien d'autres malheurs m'attendent?
- Infortuné que je suis! l'espérance même est éteinte au fond de mon
- coeur.»
-
-Comme il achevait ces paroles, un bruit soudain retentit dans la forêt;
-nous levâmes les yeux, et nous aperçûmes entre les arbres une multitude
-de chevaux qui faisaient voler devant eux un tourbillon de poussière.
-
-C'était un escadron russe.
-
-Près de tomber entre les mains de l'ennemi, il fallut chercher un refuge
-dans le bois. Nous eûmes le malheur de nous séparer. Je n'osais
-l'appeler à haute voix, crainte d'être découvert. Le même motif le
-retenait sans doute. Je le cherchai longtemps en vain.
-
-Enfoncé dans l'épaisseur de la forêt avec mon domestique, la nuit nous y
-surprit. Je résolus d'y attendre le retour de l'aurore. A son lever, je
-tâchai de me reconnaître. J'errai longtemps à l'aventure.
-
-Enfin, je regagnai le grand chemin et continuai ma route, ayant toujours
-cet inconnu devant les yeux. Son sort me pénétrait; j'aurais voulu en
-adoucir l'amertume: mais de nouveaux sujets de douleur vinrent bientôt
-me l'ôter de l'esprit.
-
-De Sandomir, le 30 juillet 1770.
-
-
-
-
-LIII
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-A Pinsk.
-
-Ah! cher Panin! il semble que les dieux irrités aient épuisé leur haine
-sur ma tête dévouée. Hélas! tout est mort pour moi.
-
-Les confédérés ont fait des incursions dans la grande Pologne, et
-partout où ils ont passé, on ne trouve que dévastation.
-
-Le joli bourg de Baranow a même été réduit en cendres; les flammes n'ont
-épargné que quelques édifices incombustibles. Au milieu des masures
-consumées, on voit encore, d'espace en espace, un temple, une tour,
-dominer tristement sur les ruines de son enceinte désolée.
-
-Hier, j'eus toute la journée devant les yeux cet affligeant spectacle.
-
-A Sandomir, je quittai la route de Radom pour prendre celle d'Osselin.
-Je ne pouvais me résoudre à passer si près de Lucile sans la voir.
-J'avance à grands pas vers ces lieux où était mon trésor. A mesure que
-j'approche, mes noirs soucis disparaissent, la joie renaît dans mon
-coeur. Je ne me sens pas d'impatience; je brûlais d'arriver.
-
-Déjà je découvre de loin ce charmant séjour; tout me rappelle un doux
-souvenir, ces bosquets enchantés où je me promenais avec Lucile, ces
-bords fleuris où je reposais sur son sein, ces berceaux délicieux où je
-la couronnais de fleurs, et, dans les transports de mon âme, je croyais
-déjà la voir et la presser dans mes bras amoureux.
-
-J'arrive enfin.
-
-Ciel! quel spectacle s'offre à ma vue! Tout est désert; partout a passé
-le fer et le feu.
-
-Je parcours, avec une surprise mêlée d'effroi, ces belles campagnes, que
-je reconnais à peine. Je vole vers le château, et je ne trouve que des
-masures.
-
-A cet aspect, mille idées funestes s'offrent à mon esprit troublé et
-déchirent mon coeur. Je me représente Lucile écrasée sous ces ruines;
-j'éprouve d'avance toutes les horreurs du désespoir, et contemple dans
-un étonnement stupide toute l'étendue de mon malheur.
-
-Je sors enfin de cette espèce d'ivresse, pousse de tristes gémissements
-et cours éperdu, cherchant vainement de tout côté quelqu'un qui
-m'apprenne ce que sont devenus les maîtres infortunés de ces lieux.
-
-O fortune! ô revers! ô ma Lucile! seule espérance qui me restait ici
-bas, où as-tu donc été entraînée? où as-tu fui loin des ruines de ce
-palais embrasé? Et c'est moi qui t'ai conseillé d'y venir. Malheureux!
-qu'ai-je fait? Quel repentir cruel déchire mon sein! Mais où la douleur
-m'égare.
-
-Ah! c'est vous, c'est vous, barbares ennemis qui avez causé mon malheur.
-Puissent toutes les horreurs de la guerre, tous les fléaux qui affligent
-les hommes, retomber sur vos têtes criminelles; puissiez-vous être
-réservés à la plus horrible vengeance; que jamais vous ne trouviez
-d'asile nulle part, qu'un implacable ennemi vous poursuive sans relâche,
-qu'il vous atteigne, vous égorge et se baigne dans votre sang.
-
-Ce monde où je vivais autrefois, enivré d'une folle joie, qu'est-il
-devenu? Un séjour de deuil rempli d'emblêmes funèbres que la mort a
-tracés et suspend autour de moi.
-
-Cruel destin! ne pouvais-tu te contenter de tant d'autres victimes?
-Fallait-il que ta haine s'attachât à moi, et me choisît pour s'épuiser
-sur ma tête? Ne te suffisait-il pas que cinq de tes traits m'eussent
-atteint coup sur coup sans m'en décocher un sixième!
-
-O Lucile, Lucile, ma chère Lucile! Est-il bien vrai que je t'ai perdue?
-A cette idée mon être entier se dissout et s'écoule.
-
-O mort! viens à mon aide: hâte-toi d'arriver; tous les liens qui
-m'attachaient au monde sont rompus, ton glaive n'a plus qu'à trancher le
-fil de mes jours.
-
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-
-LIV
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
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-A Biella.
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-Je ne sais si tu as pénétré mon dessein.
-
-J'ai déjà gagné que Lucile n'écrive plus à Gustave; il faut empêcher
-maintenant que Gustave n'écrive plus à Lucile. Ainsi, morts l'un pour
-l'autre, du moins en idée, rien ne m'empêchera de lier avec lui.
-
-Qu'en dis-tu, Rosette? Cela n'est-il pas bien imaginé?
-
-Mais il y a longtemps que nous n'avons des nouvelles de Potowski. J'ai
-cependant bien recommandé à Antoine de m'envoyer toutes les lettres qui
-me seraient adressées au château d'Osselin. Quelle peut être la cause de
-ce retard?
-
-Inquiète de ce long silence, je vais écrire à un ami de Gustave, avec
-qui j'ai appris qu'il est en relations; sûrement il m'en apprendra
-quelque chose.
-
-Mais j'entends des cris dans l'appartement voisin, il faut voir ce que
-c'est...
-
-
-_En continuation._
-
-Nous venons de recevoir la fâcheuse nouvelle de la dévastation de la
-terre d'Osselin. Le château même a été réduit en cendres après avoir été
-livré au pillage.
-
-La comtesse est à ce sujet dans une affliction extrême; elle se félicite
-néanmoins de l'avoir quitté à temps, et comme par miracle.
-
-Lucile paraît insensible à ce désastre; elle voudrait seulement être
-périe sous les ruines.
-
-Pour moi, j'en suis très-fâchée.
-
-Voilà le comte à peu près ruiné. C'était dans ce château où il avait
-transporté ses trésors et où il gardait ses titres. Adieu sa belle
-collection de tableaux et de statues! Je crois qu'il en mourra de
-chagrin.
-
-Je regrette surtout le magnifique ameublement de l'appartement d'été.
-Jamais je ne vis rien de plus riche, de plus galant. Les chaises, les
-rideaux, la tapisserie, étaient d'un damas bleu de ciel garni de franges
-d'argent. Le plafond était de stuc orné de peintures en camayeu de la
-même couleur, comme aussi les dessus de porte. Et il y avait entre les
-trumeaux, les deux plus belles glaces du royaume. Quel dommage que tout
-cela soit détruit!
-
-Est-tu donc, chère Rosette, si fort engagée avec ton beau Castellan, que
-tu ne puisses disposer d'un quart-d'heure pour songer à tes amies? Il y
-a trois mois que tu m'écrivis une petite lettre; mais si petite qu'il
-semblait que tu n'avais rien à me dire. Dès-lors, tu ne m'as pas donné
-le moindre signe de vie. Je n'en agis pas ainsi à ton égard; je t'écris
-souvent, et toujours je te fais part de tout ce qui m'arrive, même de
-mes pensées les plus secrètes.
-
-Souviens-toi que j'attends au plus tôt de tes nouvelles, et que si tu ne
-me dédommages de ton long silence, je te punirai par le mien.
-
-De Lomazy, le 2 août 1770.
-
-
-
-
-LV
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-De l'endroit où je t'écrivis mon désastre, l'affliction m'a suivi chez
-mon oncle où je suis venu chercher un asile. Dès-lors mes larmes n'ont
-cessé de couler.
-
-J'ai fait mille vaines recherches. Je ne puis parvenir à tromper ma
-douleur; tout me ramène à l'objet de mes craintes; et lorsque je viens à
-me rappeler ces tristes masures, je frissonne d'horreur.
-
-Rien n'égale la tristesse de mon âme. Le jour paraît trop court pour
-suffire à mon tourment: et comme si ce n'était pas assez des fantômes
-qui m'épouvantent alors, la nuit, ils m'assiégent encore. Le doux repos
-ne vient plus fermer mes paupières. Après quelques moments d'un sommeil
-agité, je me réveille en transes. Je crois voir l'ombre de Lucile pâle
-et sanglante, je crois entendre sa plaintive voix; et je ne sors de ces
-rêves effrayants où le désespoir égare ma pensée, que pour me livrer à
-des idées plus affligeantes encore.
-
-Hélas! n'est-ce que pour verser des larmes que mes yeux s'entr'ouvrent?
-O chaîne de malheurs! Ils viennent rarement seuls; ils aiment à se
-presser sous les pas d'un malheureux. Occupé à pleurer mes amis,
-fallait-il aussi pleurer ma maîtresse! Tous mes chagrins passés
-s'abîment dans le sentiment de sa perte. Lucile enlevée de ce monde à la
-fleur de son âge, lorsque... A cette idée, comme ma douleur s'aigrit!
-
-Mon âme s'abreuve à longs traits d'amertume, mon coeur se déchire, et le
-sentiment du bonheur s'écoule pour jamais par cette blessure.
-
-
-
-
-LVI
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-A Pinsk.
-
-J'aperçois le soleil qui s'abaisse sons l'horizon; les ombres se
-projettent au loin dans la plaine; déjà il n'y a plus que le sommet
-élevé des montagnes qui retienne les derniers rayons de l'astre disparu.
-
-Voici l'heure que plein d'impatience, je courais aux lieux fortunés où
-m'attendait mon amante: heure autrefois si désirée! tu n'es plus à
-présent que celle de mon désespoir!
-
-Lucile n'est plus!
-
-Hélas, sa chère image s'offre sans cesse à mon âme attendrie. Comme ses
-yeux brillaient d'un doux feu! Combien sa modestie ajoutait à ses
-charmes! Quelle candeur, quel enjouement, quelle aménité dans ses
-entretiens! Que sa beauté était séduisante, et son coeur fait pour
-aimer! Rien ne lui manquait. La fortune et la vertu lui avaient prodigué
-tous leurs dons. Qu'avait de plus le ciel à lui accorder?
-
-Ah! elle était trop belle pour vivre; j'étais trop heureux. Le destin
-jaloux l'a moissonnée comme une fleur à peine éclose.
-
-Tant d'attraits devaient-il sitôt périr? Ne la verrai-je donc plus,
-cette bouche divine me sourire amoureusement! Je ne l'entendrai plus
-cette voix touchante dont les doux accents allaient à mon coeur! Ses
-regards tendres n'exciteront plus au fond de mon âme d'émotions
-délicieuses!
-
-O Lucile, Lucile, dans quel désespoir ta perte a plongé ton amant!
-
-Où retrouver son beau naturel, son âme sensible, ses nobles sentiments?
-De quel plaisir elle enivrait mon coeur dans les épanchements de la
-confiance! O douce société! tendre union! non, ce n'était point l'union,
-c'était le mélange de deux coeurs.
-
-Félicité céleste, félicité si rare sur la terre, je t'ai goûtée, je t'ai
-perdue! Il n'est plus pour moi de Lucile. Elle a couru se perdre dans le
-gouffre éternel du néant, il ne m'en reste qu'un triste souvenir sans
-cesse présent à mon esprit pour affliger ma pensée.
-
-De dessous un ormeau du bosquet de Radom.
-
-
-
-
-LVII
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-A Pinsk.
-
-Quelques rayons d'espérance commençaient à luire au fond de mon coeur:
-mais hélas qu'ils ont été bientôt éteints!
-
-Un bruit vague courait que le comte Sobieski, fuyant les ruines de son
-palais embrasé, s'était retiré avec sa famille à Opalin. J'y courus à
-l'instant; mais toutes mes recherches furent vaines; point de Sobieski!
-
-Me voilà en chemin pour revenir chez mon oncle, plus désespéré que
-jamais.
-
-Comme je repassais dans mon esprit mes infortunes, mon cheval se mit à
-hennir et à faire un écart. Je lève les yeux et n'aperçois rien. Il
-refuse d'avancer. Je l'attaque. Il se cabre, se défend, et m'emporte à
-la fin dans un sentier de traverse. Il courut un bon mille avant que
-j'eusse pu l'arrêter. Lorsque j'en fus venu à bout, je cherchai à me
-reconnaître.
-
-Peu après, croyant avoir regagné le grand chemin, je ne tardai pas à
-retomber dans mes sombres rêveries. Je n'en fus tiré que par la faim qui
-commençait à se faire sentir. Je regarde ma montre. Surpris de voir que
-le jour fût déjà si avancé, je cherche le soleil, et l'aperçois sur son
-déclin, alors je ne doutai plus que je ne fusse égaré.
-
-Je continuai à marcher, et je n'arrivai point. Inquiet comment je
-passerais la nuit, j'avais gagné le sommet d'une légère éminence. Je
-m'arrête pour promener mes regards autour de moi, j'embrasse de l'oeil
-la longue chaîne des collines, des plaines, des forêts que j'avais
-traversées.
-
-Tout-à-coup j'entends les sons d'une trompe rustique, et j'aperçois, à
-quelque distance, un berger appuyé sur sa houlette, tandis que deux
-chiens et un jeune garçon rassemblaient son troupeau.
-
-J'allai à lui. Il parut surpris de me voir.
-
- --Ne craignez rien, lui dis-je, mon ami: je suis un voyageur égaré que
- la nuit oblige à chercher quelque part un asile. Voudriez-vous me
- servir de guide jusqu'au prochain hameau?
-
- --Hélas! répondit-il, cet endroit est désert, il n'y a qu'un château à
- deux lieues d'ici, dont le maître est absent. D'ailleurs il serait
- nuit avant que vous pussiez y arriver, et trop tard pour y être admis.
- Mais ma cabane n'est pas éloignée. Je n'ai à vous offrir que de la
- paille pour lit, du lait et du pain pour nourriture. C'est tout ce que
- le ciel m'a donné, je le partagerai ce soir de bon coeur avec vous, et
- demain, je vous remettrai sur votre route.
-
-J'acceptai ces offres obligeantes.
-
-Ainsi, après une longue et fatigante journée, j'arrive à une méchante
-cabane. Je trouvai sur le seuil de la porte une bonne femme (c'était
-celle du berger) avec un petit enfant sur les genoux. Elle ne fut pas
-moins étonnée de me voir que ne l'avait été le pâtre.
-
-Mon premier soin fut de chercher un endroit pour mettre mon cheval; et
-tandis que je lui préparais une litière et que mon hôte rangeait ses
-moutons, sa femme alla se disposer à nous recevoir.
-
-En entrant dans la chaumière, je fus surpris de l'air mal propre qui y
-régnait: tout y présentait l'image de la misère la plus affreuse. Je
-comparais en silence ces murs enfumés aux lambris dorés des palais; et
-pour la première fois, je fis de douloureuses réflexions sur l'inégalité
-du sort des humains.
-
-Nature marâtre, disais-je en moi-même, faut-il qu'une partie de tes
-enfants soient ainsi nés pour la servitude et le travail, tandis que
-l'autre nage dans l'opulence au sein de la mollesse!
-
-Mon hôte vint m'en tirer pour prendre part à leur petit souper. Je me
-place à cette misérable table, et la petite famille se range en silence
-autour de moi.
-
-Bientôt mes tristes pensées vinrent m'y trouver; elles me suivirent
-encore sur mon lit de paille. Enfin, excédé de fatigue, je m'endormis.
-
-Le lendemain, je me réveillai à la pointe du jour et me disposai à
-partir.
-
-En entrant dans l'étable, je trouvai mon cheval étendu sur la litière et
-rendu de fatigue. Il fallut rester.
-
-J'allai trouver mon hôte, et lui fis part de mon embarras.
-
---Que cela ne vous inquiète pas, seigneur. J'aurai soin de votre bête,
-et pendant que vous demeurerez avec nous, je tâcherai de faire de mon
-mieux.
-
-Touché de sa bonté, je lui donnai quelques ducats, que je le forçai
-d'accepter. Le pauvre homme me baisa la main, et me remercia à genoux.
-
-Pour passer mon ennui, je me mis à errer aux environs de la cabane, et
-crainte de m'égarer, je pris avec moi son jeune garçon.
-
-Attiré par un charme inconnu vers une petite forêt, je m'enfonçai dans
-sa sombre épaisseur et la traversai triste et pensif: bientôt je me
-trouvai dans une vallée solitaire, coupée d'une petite rivière.
-
-A quelque distance, j'aperçus un bouquet de grands arbres qui
-balançaient dans les airs leur cîme touffue, répandant sur la plaine,
-dans un vaste contour, la fraîcheur et l'ombrage. Je vais me reposer
-sous leur impénétrable abri. Un pâtre y avait rassemblé son troupeau
-brûlé des feux du soleil. J'approche, je reconnais mon hôte et m'asseois
-auprès de lui.
-
-J'étais charmé de l'innocence de la vie et de l'air de contentement de
-cet homme.
-
-Si je pouvais ainsi, disais-je tout bas, finir doucement mes jours dans
-quelque coin de la terre! Air pur, frugal repas, santé du corps, paix de
-l'âme, précieux dons de la nature, que vous êtes préférables aux faux
-biens dont le monde est si épris! Oui, c'est de ce simple mortel qu'il
-faut apprendre l'art d'être heureux. Comme nous, il n'est point rongé de
-désirs impuissants. Une prairie fertile est pour lui le jardin de
-félicité. Ses plaisirs sont purs et ne laissent point d'amertume: moins
-vifs que les nôtres, ils sont aussi plus durables. L'espérance vaine,
-les regrets, le désespoir ne viennent jamais empoisonner le cours
-paisible de ses jours. Pourquoi aller à grands frais chercher le bonheur
-si loin, lorsqu'il est si près de nous!
-
-Tandis que j'étais enfoncé dans ces réflexions, un doux sommeil vint
-appesantir ma paupière. Hélas! depuis longtemps je n'avais plus qu'un
-repos pénible et plein de trouble.
-
-A mon réveil, mon hôte me présenta des fruits et du laitage, dont je fis
-mon dîner, et comme le soleil n'était déjà plus piquant, j'allai ensuite
-promener au bord d'un sombre rivage.
-
-Le chagrin n'avait fait avec moi qu'une courte trêve: bientôt il revint
-m'assaillir. J'avais beau vouloir distraire ma pensée du sentiment de
-mes malheurs, tout m'y rappelait, tout me retraçait la chère image de
-Lucile.
-
-Fleurs qui émaillez la verdure, vous aimiez que sa main vous cueillît:
-hélas! vous ne reposerez plus sur son sein amoureux; vous ne serez plus
-entrelacées parmi ses belles tresses, vous ne porterez plus à ses sens
-un parfum délicieux. Comme vous elle brillait du pur éclat de la nature:
-fallait-il que comme vous elle ne brillât qu'un jour?
-
-Tandis que j'exhalais ainsi ma douleur, j'entendis de loin une voix
-mélodieuse dont les accents plaintifs faisaient gémir les échos. Ils
-excitèrent dans mon âme une surprise mêlée de joie.
-
-Immobile, je cherchais des yeux d'où pouvaient venir de si doux accents.
-Puis j'avançai par hasard au pied d'un rocher qui me les répétait; mais
-je ne pus rien démêler.
-
-L'émotion que ces sons me causaient avait pour moi des charmes; ils
-suspendaient le sentiment de ma douleur.
-
- --Je ne suis pas le seul, disais-je, qui gémisse en ces lieux. C'est
- sans doute la voix de quelqu'infortunée dont le coeur a besoin de
- consolation.
-
-Après avoir longtemps joui du plaisir de l'entendre, la voix cessa.
-
-En voyant le soleil s'abaisser sous l'horizon, je songeai à regagner ma
-cabane. Je fis remarquer à mon guide l'endroit que nous quittions, et je
-me retirai à regret, enseveli dans de tristes pensées, mais moins
-tristes que celles de la veille.
-
-Les accents de cette touchante voix retentissaient encore au fond de mon
-âme; je la sentais un peu débarrassée du poids qui l'opprimait. Je ne
-sais quelle émotion s'était emparée de mes sens, ranimait mon coeur
-flétri et me faisait trouver ce séjour enchanteur. Je ne pouvais
-souffrir l'idée de le quitter, et tout en marchant je me tenais ce
-discours:
-
- --Tel qu'un forçat harassé de fatigue, depuis longtemps je mène une
- vie agitée et remplie d'alarmes; il serait temps de goûter un peu de
- repos. A présent que tous les liens qui m'attachaient au monde sont
- rompus, que je suis dégoûté de ses brillantes folies, et détrompé de
- ses vaines chimères, qui m'empêche de fixer dans ces lieux mon séjour,
- et de m'y ménager une tranquille retraite?
-
-J'étais encore occupé de mes pensées, lorsque j'arrivai sous mon humble
-toit, et le sommeil ne vint que fort tard en suspendre le cours.
-
-Le lendemain j'allai d'assez bonne heure m'asseoir vis-à-vis du pied du
-rocher qui m'avait répété les accents de cette voix touchante.
-
-Il était déjà tard, et les échos gardaient encore le silence: mon
-chagrin était extrême. Mais tout à-coup ce silence fut interrompu par
-les chants de la veille. Ils me paraissaient plus distincts.
-
-J'avançai pour les mieux entendre; mais je fus arrêté par un large
-fossé, qui entourait un parc: j'aperçus dans l'enfoncement un château
-d'où je jugeais qu'ils devaient partir; ils finirent plutôt que je
-n'aurais voulu.
-
-La nuit commençait déjà à déployer son noir manteau, et déjà je
-regagnais tristement ma chaumière, lorsque cette voix plaintive éclata
-de nouveau dans les airs. Je m'arrête.
-
- --Ha, la voilà encore! disais-je tout seul. Que j'aime à l'entendre
- gémir au milieu de ce profond silence! Comme mon coeur palpite de
- plaisir! Ha, si elle savait le charme qu'elle répand autour d'elle!
- Tendre Philomèle, comme toi, l'âme blessée d'un trait qui la déchire,
- j'essaie de tromper ma douleur. Nous envoyons ensemble nos accents
- vers le ciel, et nous n'avons que les étoiles pour témoins de nos
- plaintes.
-
-En arrivant, mon premier soin fut de m'informer du nom du maître du
-château. Mon hôte ne put me le dire, quoiqu'il habitât sur ses terres;
-il savait seulement qu'il était absent depuis quelques mois, d'ailleurs
-il ne connaissait personne au logis que l'intendant.
-
-Le jour suivant, je me rendis seul au lieu accoutumé et de meilleure
-heure encore. Je suivis de loin le fossé, et remarquai qu'il ne faisait
-pas le tour du château, et qu'on pouvait en approcher par les derrières;
-puis je m'éloignai. De toute la soirée la voix ne se fit entendre. J'en
-étais affligé!
-
-Cette voix, disais-je en moi-même, suspendait le sentiment de mes maux.
-Le ciel semblait m'avoir ménagé cette faible consolation: hélas! c'était
-la seule que je goûtais encore. Je m'y suis trop abandonné, et pour me
-désespérer le cruel destin m'en prive.
-
-Dès qu'il fit obscur, je hasardai d'aller au pied des murs qui
-renfermaient cette affligée, dans l'espoir de l'entendre encore.
-
-Comme j'en étais fort près, j'entrevis de la lumière au travers d'une
-embrasure. J'avance en tremblant, je prête l'oreille, et n'entends rien;
-je veux approcher l'oeil et je ne puis y atteindre. Je cherche une
-pierre pour m'élever; je la place doucement contre le mur et monte
-dessus.
-
-D'abord je n'aperçus qu'une lampe qui brûlait. A sa pale lueur, bientôt
-je crus découvrir les ruines d'un édifice antique. J'étais saisi
-d'horreur à l'aspect de ce lieu lugubre où régnait un profond silence.
-
-Tout-à-coup une lumière plus vive y pénètre, et j'aperçois une longue
-salle voûtée, toute remplie de tombeaux. Dieux! quels objets se
-présentèrent à ma vue. Un petit noir portant un flambeau devançait une
-femme vêtue d'une longue robe flottante et dont la face était couverte
-d'un voile. Elle s'avance lentement une couronne de fleurs à la main, se
-penche sur une urne cinéraire et la tient embrassée en poussant de
-profonds soupirs.
-
-Je la contemplais en silence, le coeur saisi d'attendrissement.
-
-Elle resta longtemps immobile dans cette attitude; enfin elle se relève,
-essuie ses yeux avec un mouchoir blanc, et couronne l'urne en prononçant
-d'une voix gémissante ces paroles:
-
- «Il n'est plus, lui qui n'aurait jamais dû mourir! son coeur
- bienfaisant était l'ami de tout le monde, et il a eu à redouter la
- haine. Dans le temps même qu'il prenait plaisir à pardonner, il est
- tombé sous les coups de la vengeance! Ah! partout où la renommée
- portera son nom et dira sa mort, il recevra les regrets des âmes
- sensibles! La joie est tarie pour jamais au fond de mon coeur; il
- n'est plus pour moi d'autre plaisir que de m'attendrir sur son sort et
- de venir penser à lui au milieu des tombeaux. Que ne peut-il voir
- couler mes larmes, entendre mes gémissements, recevoir mon âme prête à
- s'envoler! Hélas! j'espérais que ses mains me fermeraient les yeux, et
- c'est moi qui ai recueilli ses cendres. Chère ombre, accepte ces
- derniers devoirs que te rend mon amour.»
-
-Ciel! quelle émotion inconnue parcourait mes veines, à l'ouïe de ces
-paroles. Mes organes étaient enchaînés de plaisir, mon coeur défaillait
-de joie, je m'arrêtai un instant pour recueillir mon âme, je croyais
-entendre Lucile.
-
-Mais soudain l'image de Lucile dans les bras de la mort se présente à
-mon esprit; une secrète horreur parcourt tout mon coeur, mon sang se
-glace, une sueur froide coule de mon front, un tremblement involontaire
-me saisit, mes genoux se ploient et je tombe sans connaissance.
-
-Au bout de quelques heures, je reviens de mon évanouissement. Je ne sais
-où je suis. A demi-éveillé, je porte mes mains engourdies autour de moi
-et trouve la terre humide. Je lève les yeux et j'aperçois les étoiles;
-je me crois dans un enchantement. Enfin, comme un homme qui sortirait
-d'un rêve douloureux, je me reconnais.
-
-Le froid m'avait saisi, j'étais mal à mon aise, je voulais me mettre sur
-la pierre qui m'avait servi de marche-pied; mais à peine pus-je me
-remuer. J'avais envie de me retirer, mais comment faire la route? Et
-quand j'en aurais été en état, comment reconnaître mon chemin?
-
-Il fallut donc attendre l'aube du jour. Elle arrive enfin.
-
-Je me lève avec difficulté, mes jambes fléchissent sous mon corps, et je
-marche en chancelant.
-
-J'étais à peine hors de l'enceinte du château, que le soleil se leva.
-Cherchant les endroits où il donnait, je venais d'atteindre une petite
-colline, lorsque les forces me manquèrent tout d'un coup; je ne pus plus
-avancer, je m'assis.
-
-Exposé à la douce chaleur des rayons naissants, peu à peu je me sens
-revivre; déjà je puis me lever, et je gagne à pas lents mon humble
-asile.
-
-Bientôt la fatigue m'oblige de me reposer; je me couche un instant sur
-un talus au bord d'un grand chemin, rêvant à ma triste aventure.
-
-Peu après, je me vois entouré de cinq cavaliers. C'étaient des Russes.
-Ils s'étonnent de me voir là, je les regarde avec la même surprise.
-
- --Ami, me dit l'officier qui était à leur tête, levez-vous; il faut
- nous suivre, vous êtes notre prisonnier.
-
-A l'instant, trois mettent pied à terre, me désarment et m'entraînent.
-
- --Cruels, m'écriai-je, laissez-moi! vous voyez que je n'ai plus de
- forces.
-
- --Hé bien, vous aurez un de nos chevaux.
-
-En même temps, ils me firent prendre un peu d'eau-de-vie et m'aidèrent à
-monter. Ma douleur se ranime avec mes forces.
-
-Nous partons.
-
-Le spectacle de la veille se retrace à mon esprit, et mes yeux se
-tournent malgré moi vers l'endroit où s'était passée cette lugubre
-scène.
-
-Me voilà en chemin au milieu de ces barbares. Ils me faisaient mille
-questions, je gardais le silence.
-
-Vers midi, nous arrivâmes dans un petit hameau. Fiers de leur proie, ils
-se livrent à la joie: rangés autour d'une table et la coupe à la main,
-ils entonnent leurs chansons brutales, m'invitent à boire et semblent
-encore vouloir insulter à mon infortune.
-
-Toute la journée le soleil les vit à leur débauche.
-
-Cependant je cherchais à charmer ma tristesse: mais la réflexion ne
-servait qu'à empoisonner le sentiment de mes maux.
-
- --Quel enchaînement de malheurs! me disais-je sans cesse. Hier encore,
- je pouvais du moins dans cette solitude, trouver quelque faible
- adoucissement à ma misère: aujourd'hui je n'ose même donner un libre
- cours à ma douleur. La fortune ne se lasse point de me poursuivre:
- chaque jour me trouve plus malheureux. Comme je sens les blessures de
- mon âme s'envenimer! Comme mon caractère s'aigrit! Autrefois j'aimais
- à voir chacun avec un air gai et content. A présent, je ne puis
- souffrir de visage joyeux; je voudrais voir gémir tout le monde autour
- de moi. A quel affreux état je me vois réduit! Cruels ennemis,
- laissez-vous toucher à mes larmes, et plutôt que de me retenir captif,
- percez-moi le sein!
-
-Les voilà qui vont se livrer au sommeil. Que ne peut-il aussi m'arracher
-à mes noirs soucis. Depuis longtemps les plaisirs se sont envolés; si du
-moins la paix m'était laissée, mais elle me fuit maintenant; et dans
-l'excès de mes maux, il ne me reste plus aucune consolation.
-
-Heureux ceux qui, frappés dans les combats, ont abandonné leur dépouille
-à la mort et quitté le malheureux théâtre de la vie!
-
-
-_En continuation._
-
-Ma vie, cher Panin, n'est qu'un continuel tissu de tristes aventures. Je
-ne suis pas plutôt échappé à un malheur, qu'un autre plus cruel
-m'attend. Toujours persécuté par le destin, chargé de peines, voilà mon
-lot.
-
-Hier matin, l'officier qui me tenait prisonnier m'annonça qu'il allait
-me conduire à Lublin, pour me remettre à son commandant.
-
-Depuis que j'étais sous sa garde, j'avais refusé toute espèce de
-nourriture: il me pressa de prendre quelque chose avant de partir.
-
-Dès les huit heures, nous tînmes la route de Lublin.
-
-Comme nous traversions un petit taillis, en tournant un coude que fait
-le chemin, nous aperçûmes à quelque distance une troupe à cheval: mes
-Russes s'arrêtèrent tout court; ils reconnurent l'uniforme ennemi,
-prirent la fuite et me laissèrent avec celui dont j'avais la monture.
-
-Bientôt je me vis entouré d'une troupe de confédérés. C'était le Palatin
-de Mazovie avec ses gens, qui revenait de l'armée.
-
-Il s'avance vers moi, me reconnaît, et n'est pas moins surpris de cette
-rencontre, que j'en étais charmé.
-
-Après le récit de mon aventure, il se félicite d'être mon libérateur. Il
-me demanda si j'allais rejoindre mon corps. Je lui avouai que ce n'était
-pas là mon dessein.
-
- --Hé quoi, reprit-il, abandonnez-vous ainsi votre père?
-
- --Mon père est en Turquie, où il n'a pas besoin de moi, et où il n'a
- que faire lui-même: plût au ciel qu'il n'eût jamais songé à prendre
- part aux dissensions qui désolent ce malheureux pays!
-
- --Vous ne savez donc pas qu'il est de retour et qu'il a rejoint son
- parti?
-
- --Non vraiment.
-
- --Étonné de ne pas vous trouver, il craignait que vous ne fussiez
- resté sur le carreau dans quelque affaire; mais ayant appris que vous
- vous étiez retiré, il a témoigné beaucoup de mécontentement.
-
- --Je le crois.
-
- --Je voudrais n'avoir rien d'autre à vous apprendre, mais quelque
- désagréable qu'il soit d'annoncer de fâcheuses nouvelles, je dois
- encore vous dire que deux jours après son arrivée, il s'est trouvé
- dans un léger engagement où il a reçu une assez grande blessure, qui
- n'aura cependant point de mauvaises suites. Lors de mon départ, il
- s'est retiré à Derasnia, et doit y rester jusqu'à ce qu'il soit
- rétabli.
-
-Cette nouvelle qui probablement ne m'eût pas fort affecté il y a cinq
-mois, me jeta dans de vives alarmes. Il m'importait assez peu que mon
-père désapprouvât ma conduite, mais je ne pouvais supporter l'idée qu'il
-fût en danger, et je me déterminai sur-le-champ à l'aller joindre.
-
-Que le coeur humain est un mystère profond! Il me semble que je sens
-pour mon père un attachement qui ne m'était pas ordinaire: à mesure que
-mes amis me sont enlevés, ma tendresse se resserre sur ceux qui me
-restent.
-
-Je vole à son secours.
-
-
-_P. S._ Je viens d'écrire à mon oncle de ne pas être inquiet sur mon
-compte.
-
-Le Palatin a eu la bonté d'envoyer un de ses gens pour m'amener mon
-cheval de chez le berger, et de me donner un de ses domestiques pour
-m'accompagner jusqu'à Derasnia.
-
-De Bistapiec, le 13 août 1770
-
-
-
-
-LVIII
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-A Pinsk.
-
-A mon arrivée, j'ai trouvé mon père hors de danger. Sa blessure, quoique
-assez légère, se trouve malheureusement logée dans une partie fort
-délicate.
-
-Je m'attendais qu'il me témoignerait quelque mécontentement, de ce que
-j'ai abandonné son parti: mais il ne m'en a pas ouvert la bouche.
-
-J'ai retrouvé ici quelques connaissances.
-
-Notre armée est fort éclaircie. La plupart des confédérés paraissent
-dégoûtés de cette ligue. Ils craignent les Autrichiens qui ont déjà
-pénétré dans nos provinces limitrophes, et qui font mettre bas les armes
-à tous les factieux qu'ils rencontrent. Ils se plaignent aussi des
-brigandages commis. Ils en ressentent à leur tour les funestes suites:
-mais ils le méritent; car ils ont été les premiers à donner l'exemple de
-ces horreurs.
-
-Si le Dieu des combats était juste, il y a longtemps qu'ils auraient dû
-être tous exterminés.
-
-De Derasina, le 20 août 1770.
-
-
-
-
-LIX
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-A Biella.
-
-Je viens de recevoir réponse de l'ami de Gustave.
-
-Après s'être retiré du parti des confédérés, Potowski est allé rejoindre
-son père qui depuis peu est de retour de Turquie.
-
-Il doit être à présent arrivé à Derasnia, et y rester quelque temps.
-Voici le moment de faire jouer mes ressorts.
-
-J'envoie ordre à Sansterres de s'équiper immédiatement en cavalier, et
-d'aller, sans délai, à la découverte de Gustave.
-
-Lorsqu'il l'aura découvert, je lui enjoins de se trouver comme par
-hasard sur ses pas, et de lui apprendre la mort de Lucile.
-
-Sansterres est précisément l'émissaire qu'il me faut; il connaît
-Gustave, il est rusé, je lui fais sa leçon, et j'espère qu'il s'en
-tirera bien.
-
-Dès qu'il se sera acquitté de sa commission, je lui recommande de m'en
-donner avis, et je n'oublie pas de lui promettre de récompenser son
-zèle. Certainement, il ne me trouvera pas ingrate si j'ai lieu d'en être
-contente.
-
-Tu vois que je suis à l'affût des événements pour me diriger en
-conséquence. Si je ne craignais qu'il n'y eût de la cruauté à se réjouir
-de l'infortune d'autrui, je te dirais au sujet de la dévastation de la
-terre d'Osselin: _A quelque chose le malheur est bon._
-
-De Lomazy, le 20 août 1770.
-
-
-
-
-LX
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Hélas! il n'est que trop certain que Lucile n'est plus!
-
-Comme j'étais de garde hier matin dans un quartier de Derasnia,
-j'observai à peu de distance un homme qui avait sans cesse les yeux
-attachés sur moi. J'avais quelque idée de l'avoir vu: mais c'était une
-idée confuse, que je ne pouvais démêler.
-
---Vous ne m'êtes pas inconnu, lui dis-je en l'abordant; mais je ne puis
-vous remettre.
-
-Il me fixa attentivement et porta sa main à son front, comme un homme
-qui, à son réveil, cherche à se rappeler le songe qui a disparu, puis il
-s'écria soudain:
-
- --Vous êtes le fils du comte Potowski, qui veniez si souvent autrefois
- chez le staroste de Walke, jouer avec nos jeunes messieurs? Comme vous
- voilà grandi! Il y a si longtemps que je ne vous ai vu, que je ne
- m'étonne pas si j'ai eu tant de peine à vous remettre. Hé quoi! ne
- vous souvenez-vous plus de Sansterres?
-
- --Sansterres, c'est toi! j'ai plaisir à te revoir; donne-moi donc des
- nouvelles de tes jeunes messieurs.
-
- --Ma foi, cela me serait un peu difficile. Je ne suis plus avec eux;
- il y a sept ans que je passai au service du comte Samoski; dès-lors,
- j'ai toujours résidé avec le vieux papa, dans une de ses terres, qui
- n'est pas fort éloignée de celles du comte Sobieski.
-
- --Du comte Sobieski! Aurais-tu donc connu la comtesse et sa fille?
-
- --Je les ai vues plusieurs fois au château; et même peu de temps avant
- leur désastre.
-
- --Ah! mon cher Sansterres, que leur est-il donc arrivé?
-
- --Hélas! les confédérés, qui couraient ravageant les provinces, ont
- brûlé leur château, et l'on ne sait ce qu'est devenue la famille.
-
-A ces mots, les yeux fixes et attachés à la bouche de cet homme, je
-reste immobile; un frémissement d'horreur parcourt et glace tout mon
-sang, mes esprits sont arrêtés et ma vie suspendue.
-
- --Comme vous pâlissez, monsieur? reprit-il. Je vous ai donné là
- quelque fâcheuse nouvelle: j'en suis bien mortifié.
-
-Je fus longtemps à pouvoir parler; enfin, je recouvrai l'usage de la
-voix et lui répondis:
-
- --Ha! Sansterres, je connaissais particulièrement la famille; je suis
- au désespoir de ce qui leur est arrivé; mais ne me cache rien, je te
- prie. Ne dit-on rien de circonstancié?
-
- --Le bruit court qu'un jeune seigneur du parti du père lui avait
- demandé sa fille en mariage et l'avait obtenue: mais elle n'y voulut
- jamais consentir. Pour se venger, l'amant se jeta dans le parti
- opposé; il prit des liaisons avec une troupe de confédérés et vint un
- soir à la tête de ces misérables pour l'enlever. Quoi! vous pleurez,
- monsieur? Je ne veux pas aller plus loin.
-
- --Achevez, de grâce.
-
- --Comme ils s'emparaient des ponts on les aperçut; l'alarme se
- répandit, on tira sur eux quelques volées de canon, mais on ne put
- leur résister, car le comte était absent et l'on ne songea plus qu'à
- fuir. La comtesse et sa fille, déguisées en servantes, voulurent se
- sauver parmi la foule: elles furent tuées sur le seuil d'une porte
- dérobée. On força le château, et tandis que l'amant parcourait les
- appartements pour trouver sa maîtresse, les autres pillèrent,
- saccagèrent, passèrent tout au fil de l'épée, et finirent par mettre
- le feu au palais. Tous ceux qui étaient sur la terre furent enveloppés
- dans ce désastre: un seul domestique échappa, et c'est lui qui en a
- donné la nouvelle. Bientôt cette nouvelle se répandit, vola de bouche
- en bouche, et chacun versait des larmes à l'ouïe du sort de ces
- infortunés.
-
-Ha! cher Panin, toutes les plaies de mon âme se sont r'ouvertes à la
-fois, et l'espoir vient de s'éteindre pour toujours au fond de mon
-coeur.
-
-Elle n'est plus! Des barbares l'ont arrachée à la vie! O ma Lucile,
-quelles idées s'offrent à mon âme éperdue! J'entends tes derniers
-gémissements! comme ils percent mon coeur! Je te vois expirante sous le
-glaive, et la cruelle mort effaçant ces traits majestueux, ces grâces
-touchantes!
-
-O mon âme!...
-
-Je n'en puis plus!... la douleur consume tous les liens de ma vie. Dans
-l'excès de mon désespoir, j'éprouve les longs déchirements d'une
-séparation éternelle. Je me sens mourir par degrés et m'avance en
-souffrant vers le terme de mes jours.
-
-Cruel destin, retire ce souffle de vie qui m'anime encore; je n'ai plus
-la force de souffrir.
-
-
-
-
-LXI
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-Le temps ne semble s'écouler que pour mesurer la longueur de mes
-souffrances. C'est en vain que je change de situation et de lieu; le
-calme ne renaît point dans mon âme agitée.
-
-La pensée me tourmente sans relâche. La cruelle, loin de me transporter
-dans l'avenir pour m'y consoler, me ramène sur le passé pour déchirer
-mon coeur par le souvenir de ces biens qui ne sont plus. Soigneuse à me
-chercher partout des chagrins elle me promène dans ces lieux, témoins
-autrefois de mes plaisirs, et ne m'y montre qu'un désert, où leur
-fantôme est resté pour tourmenter ma mémoire. Elle me présente les
-richesses évanouies des héritages de mes pères et les débris de ma
-fortune; elle me fait errer tristement autour des tombeaux de mes amis
-et fait passer devant moi leurs ombres mélancoliques; elle me traîne
-sous les ruines de ce palais où est ensevelie Lucile! Ha! quel trait
-elle vient d'enfoncer dans mon coeur! Que me reste-t-il maintenant pour
-me faire supporter le fardeau de mon existence?
-
-Quel sombre avenir s'ouvre devant moi! Quel vide affreux dans mon âme!
-Autrefois, caressé de la fortune, environné d'amis, chéri d'une
-maîtresse chérie, je me trouve dans un aride désert, et c'est dans ce
-désert que je dois traîner les restes languissants de ma vie.
-
-Hélas! que n'ai-je trouvé la mort lorsqu'un fer meurtrier me perça le
-sein? et qu'ai-je gagné à lui échapper, que le triste privilége de
-souffrir plus longtemps?
-
-Du matin au soir, deux ruisseaux de larmes coulent sur mes joues
-flétries, et chaque instant vient en grossir le cours. Ha! j'ai beau en
-verser, je n'en peux épuiser la source.
-
-
-_P. S._ Nous fuyons comme des lâches devant les troupes des puissances
-médiatrices, et nous nous retirons dans le coeur du royaume.
-
-Demain, nous partirons de Derasnia pour Krasilow où mon père a dessein
-d'attendre son entier rétablissement.
-
-
-
-
-LXII
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-A Biella.
-
-Tout concourt à couronner mes voeux. Sansterres a parfaitement rempli le
-but de sa mission. Gustave est à Krasilow. Je me dispose à aller le
-trouver.
-
-Le voilà dans mes filets!
-
-Tu me diras peut-être que je ne suis pas au bout? En vérité, voilà un
-grand embarras! Lorsqu'un amant a perdu sa maîtresse et qu'une jolie
-femme se trouve sur ses pas, lui fait même quelques avances, est-il
-besoin d'un miracle pour qu'il en devienne amoureux? Suis-je donc si
-déchirée, que je ne puisse plus faire de conquêtes?
-
-Mais il faut prendre congé de Lucile. Sa mélancolie n'est plus si noire.
-Le temps, mieux que tous nos soins, est parvenu à guérir les plaies de
-son coeur. Elles ne sont pourtant pas encore fermées. Souvent elle
-exhale sa douleur par des chants plaintifs: mais cela me touche assez
-peu.
-
-Elle continue aussi à aller pleurer sur les tombeaux; elle a même fait
-élever une urne cinéraire en mémoire du prétendu défunt, et quand je la
-vois ainsi s'attacher à cette ombre, peu s'en faut que je n'éclate de
-rire.
-
-Ce matin, je suis entrée dans sa chambre, après avoir composé mon
-extérieur de mon mieux.
-
- --Chère Lucile, lui ai-je dit du ton le plus pénétré que j'ai pu
- trouver, nous touchons au moment d'être séparées peut-être pour
- toujours; il m'en coûte infiniment de vous quitter, mais il faut obéir
- à la nécessité. Adieu, n'oubliez jamais une tendre amie.
-
-Et je m'efforçai de répandre quelques pleurs.
-
- --Hélas! il ne me restait d'autre consolation que celle de vous
- posséder. J'aimais à épancher ma douleur dans votre sein; votre tendre
- amitié adoucissait un peu les noirs soucis qui rongent mon coeur, et
- il faut que je vous perde! Infortunée que je suis, s'écria-t-elle en
- poussant un profond soupir.
-
-Ses yeux se remplirent de larmes, et elle en arrosait mon cou qu'elle
-tenait embrassé.
-
-Te l'avouerai-je? Ces paroles étaient autant de traits qui me perçaient
-l'âme. La honte couvrait mon visage et mon coeur était déchiré de
-remords, qui la vengeaient en secret de mes artifices.
-
-Je me trouvais indigne du nom d'amie qu'elle me donnait en me pressant
-tendrement contre son sein. Je n'osais plus mêler mes feintes caresses à
-la sincérité de ses regrets: je me serais même arrachée de ses bras si
-je l'eusse osé. Dans ce moment je sentais tout l'avantage qu'a la vertu
-sur le vice.
-
- --Quelle candeur, quelle tendresse, quelle générosité que la sienne!
- me disais-je en secret. Ha! malheureuse Lucile! si tu connaissais
- cette perfide amie que tu tiens embrassée, tu reculerais d'horreur!
-
-Mon coeur était en proie à mille cruels mouvements; mais la honte les
-étouffait tous. Je rougissais de la bassesse de mes procédés, je
-rougissais des caresses de Lucile, je rougissais de mes pleurs.
-
- --Ils ne sont, pensais-je, qu'un indigne artifice. Quoi! sans intérêt
- pour elle, je l'arrose de larmes!...
-
-Mes joues étaient comme de feu. Pour lui dérober ma confusion,
-j'enveloppai mon visage de mon mouchoir et je fus cacher dans un coin de
-la chambre mon trouble et mon embarras, qu'elle prit pour un excès de
-douleur.
-
-Ainsi, jusqu'au dernier moment, elle était dupe de ma duplicité.
-
-Peu après je partis, trop satisfaite d'aller loin d'elle finir mes
-obscures intrigues.
-
-Quelle faible créature je suis, diras-tu, Rosette, de n'avoir pu encore
-triompher du préjugé!
-
-D'Opalin, le 8 septembre 1770.
-
-
-
-
-LXIII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Voici l'heure où la garde veille autour des soldats endormis, et elle me
-trouve encore les yeux ouverts sur mes malheurs.
-
-Doux sommeil! dont le baume répare la nature épuisée! Hélas, il
-m'abandonne! il fuit les malheureux, il évite la demeure où il entend
-gémir et va se reposer sur des yeux qui ne sont point trempés de larmes.
-
-Je voudrais faire quelque trêve à mes chagrins, distraire ma pensée du
-sentiment de mes maux, et parcourir un instant les scènes de la vie.
-
-Quel théâtre de tristes vicissitudes que cette terre! Chaque heure
-enfante quelque révolution nouvelle. Les astres malfaisants qui roulent
-sur nos têtes, entraînent tout dans le tourbillon de leur inconstance.
-Le destin impitoyable va moissonnant nos plaisirs à mesure qu'ils
-naissent, et se fait un jeu cruel de détruire notre bonheur.
-
-Avec quelle rapidité j'ai vu le mien s'évanouir! Dans les jours fortunés
-de ma jeunesse, de quelles riches couleurs je me peignais l'avenir! Ce
-n'étaient que riants tableaux, perspectives agréables, jouissances
-enchanteresses; que plaisirs sur plaisirs dans un long enchaînement.
-Avec quelle ardeur je me transportais dans ce charmant séjour qu'avait
-paré mon imagination. Que j'aimais à reposer sous ces berceaux formés
-par l'espérance! Heureux délire! douces illusions! brillantes chimères!
-qu'êtes-vous devenus? De cette félicité dont mon âme était enivrée, que
-me reste-t-il à présent, qu'un triste souvenir?
-
-Que les temps ont changé! Tout-à-coup réveillé au bruit des discussions
-civiles et du cliquetis des armes; entraîné par la fière Bellone loin
-d'une délicieuse demeure, arraché des bras d'une maîtresse chérie et du
-sein des plaisirs; atteint d'un fer meurtrier, errant de provinces en
-provinces, vil jouet de la fortune; j'ai vu mon bonheur s'évanouir comme
-un songe.
-
-De quelles pensées amères ma douleur se repaît! De quelles peines
-cruelles sont suivis mes transports! O ma fortune! ô mes amis! ô ma
-Lucile! frappé de terreur, lorsque je viens à jeter les yeux sur moi, je
-frémis en me voyant si misérable.
-
-Ha! mes maux sont en trop grand nombre, pour leur donner à chacun un
-soupir!
-
-
-
-
-XLIV
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-A Pinsk,
-
-Hier, mon père, qui se trouve entièrement rétabli, me proposa de prendre
-l'air avec lui. Nous allâmes promener dans un petit bosquet aux environs
-de la ville.
-
-D'abord, il me parla de choses indifférentes; puis, il me tint ce
-discours:
-
- --Mon fils, vous avez abandonné le corps pendant mon absence: si vous
- l'aviez fait par lâcheté j'en serais au désespoir; mais je ne puis
- attribuer votre désertion à un manque de coeur, puisque vous portez
- d'honorables marques de courage. Quelles pouvaient donc être vos
- raisons?
-
- --L'horreur que m'inspirait cette fureur brutale qui, sous le beau nom
- de valeur et de gloire, va follement ravageant le monde, et la honte
- de me trouver parmi des scélérats qui, pour des riens, portent partout
- le fer et le feu, égorgent sans pitié le malheureux sans défense et ne
- connaissent rien de sacré.
-
- --Venez, mon fils, que je vous embrasse. Ces sentiments vous font plus
- d'honneur encore que les blessures que vous avez reçues. Je veux à mon
- tour vous ouvrir mon coeur. Je suis entré dans le parti des confédérés
- peut-être un peu trop à la légère, mais le temps et la réflexion m'ont
- enfin dessillé les yeux. Vous le dirais-je? J'augure mal des suites de
- cette guerre, et je saisirai la première occasion de me retirer; dès
- ce moment je ne vous fais plus un devoir de rester auprès de moi. Vous
- êtes libre.
-
- A ces mots, je lui sautai au cou pour l'embrasser.
-
- --En passant dans l'étranger, poursuivit-il, j'ai eu lieu de comparer
- leurs usages aux nôtres et de remarquer bien des choses qui échappent
- à ceux qui ne voient que des yeux de l'habitude. Vous savez quels ont
- été les succès des armes ottomanes: j'en ai honte et pour eux et pour
- nous. Mais voilà, à présent, que nous avons sur les bras toutes les
- forces de la Russie; peut-être aurons-nous encore bientôt toutes
- celles de la Prusse et de l'Empire; et, certes, il n'en faut pas
- autant pour nous réduire.
-
- Nous n'avons point d'armées régulières à opposer à des troupes
- réglées. Nous n'avons que de la cavalerie, toujours peu en état de
- résister à l'infanterie. Nos cavaliers ne sont même que des troupes
- légères qui ne savent pas combattre en corps. Dans une action on les
- voit soudain fondre sur l'ennemi; puis disparaître avec une égale
- rapidité. Ils peuvent tout au plus passer pour de petits engagements:
- mais ne sauraient tenir en bataille rangée. Que feraient leurs
- pistolets et leurs sabres contre la bayonnette, le fusil, le canon? Je
- ne dis rien de leur manque de discipline et de leur licence, qui les
- rendent plus semblables à des brigands qu'à des guerriers. S'il y a
- peu à conter sur les combattants, il y a moins à conter encore sur les
- chefs. Le poste de général est toujours très-épineux, il faut du
- mérite pour le remplir dignement: et chez nous plus que partout
- ailleurs. Outre une profonde connaissance de la guerre, il exige
- encore le talent d'un politique consommé. Effectivement, quelle
- difficulté n'y a-t-il pas à se ménager parmi tant de chefs jaloux des
- uns des autres et à tirer parti de tout? Mais on a beau examiner ceux
- qui sont à la tête des confédérés, on n'en trouve aucun qui ait les
- talents requis. Pour s'en convaincre, il n'est pas nécessaire de les
- passer tous en revue: tenons-nous-en aux plus capables; je parle de
- Poulowski et de Birinski. Celui-ci connaît assez le métier de la
- guerre, mais il est d'un naturel ardent et emporté. Il ne faut rien
- trouver d'impossible, quand il ouvre un avis. Il est d'ailleurs
- opiniâtre et superbe; jamais les revers de la fortune ne purent
- l'humilier et jamais il ne profite des leçons de l'expérience. L'autre
- au contraire est assez souple, assez prévenant, assez caressant; mais
- il n'a aucune de ces qualités qui peuvent assurer le succès des
- grandes entreprises. Il ne sait point distinguer le mérite, il ne sait
- point avoir recours aux lumières d'autrui, il se livre à son instinct
- sans réflexion et suit toujours ses petites idées. Les autres ne
- s'étudient qu'à les traverser. En toute occasion ils les contredisent,
- méprisent leurs avis, et cherchent à les rendre odieux à tous les
- confédérés. Ainsi, comme si les Dieux s'étaient mêlés de nos
- querelles, pour nous confondre, le courage a été ôté à nos soldats et
- la sagesse à nos généraux. Le peu de mérite des chefs et le manque
- d'harmonie entre les officiers, joints à la licence et au défaut de
- discipline des soldats ne sauraient donc manquer de ruiner nos
- affaires. Mais que dis-je, ne le sont-elles pas déjà? Vaincus par nos
- propres dissensions, pour triompher de nous, l'ennemi n'a plus qu'à se
- montrer. L'ignorance et la lâcheté des confédérés me dégoûtent: leur
- cruauté et leurs excès barbares me révoltent. Ils ne savent que
- dévaster, piller, assassiner. Semblables à des bêtes féroces, qui vont
- de tout côté, égorgeant les faibles troupeaux. Ceux mêmes qui
- paraissent les plus braves n'ont pas assez de courage pour vaincre
- sans trahir. Il faut que je vous fasse part d'un trait qui vient de se
- passer sous mes yeux. Le Palatin de C..., dont le parti avait été fort
- affaibli dans la dernière rencontre, s'était retiré près de Trombula
- avec les débris de sa petite armée. Après avoir reçu quelque renfort,
- il forma le dessein de surprendre à son tour l'ennemi. Tandis qu'il se
- disposait à l'exécuter, un transfuge vint lui offrir d'en assassiner
- le commandant. Il disait avoir des intelligences secrètes pour entrer
- à toute heure dans sa tente. Le Palatin communiqua cette affaire dans
- un conseil de guerre, sur quoi le Castellan de P... représenta le
- fâcheux état de nos affaires, opina qu'il ne fallait pas laisser
- échapper une occasion aussi favorable. Ce lâche conseil aurait dû
- couvrir de honte son auteur: mais pourriez-vous le croire? presque
- tous y applaudirent. Indigné de cette ouverture, je fis les derniers
- efforts pour les ramener.--«Quoi donc, leur dis-je, nous ne sommes pas
- encore réduits aux dernières extrémités; et quand cela serait,
- n'avons-nous plus le coeur de chercher notre salut dans nos armes?
- Combattons, mourons s'il le faut, mais rejetons cet indigne conseil.
- Oui quand aucun de nous ne devrait échapper; mieux vaut cent fois
- périr que de triompher par de tels moyens. Pour moi je n'aime pas
- assez la vie pour vouloir la conserver à ce prix.» Mes efforts furent
- vains: les lâches refusèrent de se rendre. C'en est fait: je les
- abandonne, je partirais même sur-le-champ, si je ne devais avoir des
- ménagements pour votre oncle Stanislas, qui est encore un des plus
- passionnés. Mais je trouverai bien moyen de prendre congé de lui. Je
- vous le répète donc, mon fils: Partez quand vous le voudrez, je ne
- vous retiens plus.
-
- --Non, mon père, lui répondis-je en l'embrassant. Je ne vous quitterai
- point: tant que vous resterez, je partagerai vos hasards.
-
-Il se passa alors entre nous une scène assez attendrissante. Je sentais
-renaître je ne sais quoi de calme au fond de mon coeur.
-
-Cher Panin, cette douce impression dure encore. Lorsque je fus obligé
-d'abandonner Varsovie il me semblait avoir perdu mon père: aujourd'hui
-il me semble l'avoir retrouvé.
-
-De Krasilow, le 10 septembre 1770.
-
-
-
-
-LXV
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-A Biella.
-
-Je touche au moment de voir ce que j'ai de plus cher au monde. Me voici
-en équipage de cavalier à l'endroit que Sansterres m'a indiqué.
-
- --C'est là, disais-je en approchant, qu'est l'objet de mes plus douces
- espérances.
-
-Mon coeur palpitait de plaisir et je ne me sentais pas d'impatience
-d'arriver.
-
-J'arrive enfin. Après quelques recherches, j'apprends que Gustave est
-dans les environs: mes voeux paraissent remplis. La nuit tombe, je
-soupire après le lever du soleil. Qu'il me parut tardif!
-
-Quoique fatiguée, le sommeil ne vint pas de longtemps se poser sur mes
-yeux: l'amour les tenait ouverts, un doux espoir flattait mes désirs, et
-mon esprit se livrait aux plus agréables idées.
-
-Déjà je croyais avoir l'avant-goût de ces nuits délicieuses dont le
-charme attache les amants; je croyais ressentir ces transports
-ravissants de deux coeurs amoureux. Mon âme nageait dans la joie: enfin
-au milieu des pensées délicieuses qui m'occupaient, le sommeil s'empara
-de mes sens. L'image de Gustave me poursuivit dans le sein du repos.
-
-Mais quelles illusions abusèrent alors mon esprit! Je croyais être
-transportée dans un séjour enchanté. J'y attendais Gustave sur un lit de
-roses au pied d'un grand arbre touffu.
-
-Près de moi un ruisseau d'une onde plus pure que le cristal fuyait en
-murmurant; tandis que les oiseaux cachés sous le feuillage remplissaient
-les airs de leurs chants amoureux.
-
-Une troupe de petits génies m'environnaient; les uns me présentaient
-toutes sortes de fruits exquis, les autres m'offraient des guirlandes de
-fleurs: tandis que les grâces étaient attentives à me servir et que des
-nymphes légères et à demi nues dansaient autour de moi sur un tapis de
-verdure émaillé de violettes et d'amarantes.
-
-L'Amour était caché derrière un buisson de myrthe, qui me décochait un
-trait, en souriant d'un air malin.
-
-Mon âme était enivrée de volupté. Remplie d'une impatiente ardeur, je
-soupirais après mon amant.
-
-Il arrive enfin, il s'avance vers moi, je m'élance vers lui, je veux
-l'embrasser, mais il s'éloigne à l'instant, je cours pour l'atteindre,
-il fuit toujours et semble se jouer de mes feux. Enfin je vois que je
-poursuis une ombre impalpable, qui s'obstine à me fuir.
-
-Tout-à-coup cette scène changea, et je me vis dans une sombre forêt.
-
-A quelques pas était une grotte obscure. Une main invisible m'y entraîna
-malgré moi. A mesure que je m'y enfonçai, je découvris, à la sombre
-lueur de quelques flambeaux, des furies, leur fouet à la main. A leur
-approche je fus saisie de terreur.
-
-J'étais dans une cruelle agitation, rien n'égalait mon trouble; je
-m'éveillai enfin, et me trouvai dans mon lit baignée de sueur et de
-larmes.
-
-On dit que les songes ne sont que de vaines illusions: cependant, je te
-l'avoue, celui-ci m'attriste.
-
-De Krasilow, le 16 septembre 1770.
-
-
-
-
-LXVI
-
-DE LA MÊME A LA MÊME.
-
-
-A Biella.
-
-Ah! Rosette, je l'ai vu ce cher ami. Mais qu'il m'a paru changé! Son
-teint se ressent du hâle. Il n'a plus ces grâces délicates qui sont
-comme la fleur de la première jeunesse. A cet air ouvert et riant qu'il
-portait partout, a succédé une douce langueur qui lui donne un air plus
-tendre. Il est moins beau, mais il est plus intéressant.
-
-A sa vue j'ai senti les plus vives émotions. L'idée de tout ce qui
-pouvait retarder mon bonheur m'était insupportable: mais plus mon
-impatience était grande, plus je sentais la nécessité de dissimuler.
-
- --C'est à Rosisce, disais-je, que l'amour m'attend. Là, comme seuls
- dans l'univers, nous serons tout l'un pour l'autre. Il m'a toujours
- témoigné de l'amitié; et de l'amitié à l'amour, le pas est glissant à
- notre âge. Mais il faut lui cacher mon dessein; s'il le pénètre je
- suis perdue. Le conduire dans mes terres? L'entreprise est délicate et
- pleine d'obstacles.
-
-Après avoir mis mon esprit à la torture pour trouver des expédients, je
-m'avisai enfin de celui-ci:
-
- --Brunissons un peu ce teint de lys, ce cou d'ivoire, ces mains
- blanches; imitons une moustache naissante, prenons un nom qui puisse
- lui être connu, allons le chercher sous cet habit militaire, et
- tâchons de lier avec lui. Il est malheureux, son coeur a besoin de
- consolation; en flattant sa douleur, nous pourrons réussir à gagner sa
- confiance: et puisqu'il ne porte les armes qu'à regret, affectons la
- même aversion pour le métier de la guerre.
-
-Dès le lendemain je mis mon plan à exécution.
-
-J'épiai Gustave, et saisis toutes les occasions de me trouver sur ses
-pas. Il avait coutume d'aller seul promener dans un petit bois hors la
-ville. J'y allai aussi.
-
-L'image de l'affliction a des charmes pour les malheureux. Je pris un
-air triste, Gustave le remarqua, et bientôt il rechercha lui-même ma
-compagnie. Je parvins à la lui rendre agréable; puis nécessaire. Prenant
-conseil de la situation de son âme, j'affectai du dégoût pour le métier
-des armes. Il me confia le dessein qu'il avait de se retirer: je lui fis
-un pareil aveu.
-
-Je l'invitai à venir avec moi passer quelques jours à la campagne d'un
-proche parent. Je lui dis que cette campagne se trouvait sur sa route,
-et je l'engageai enfin à m'y suivre.
-
-Nous voilà en chemin; mes gens étaient prévenus, nous arrivons, on nous
-sert quelques rafraîchissements; et comme il me paraissait fatigué, je
-l'ai pressé de prendre un peu de repos jusqu'à l'heure du souper. En
-attendant j'ai fait mes préparatifs. Tout a été bientôt en ordre.
-
-Quoique fatiguée moi-même, je ne puis fermer l'oeil; les moments qui me
-restent jusqu'à ce qu'il descende, je ne saurais mieux les employer qu'à
-t'informer de mon équipée: un peu de patience et je t'en apprendrai le
-succès.
-
-De Rosisce, le 24 septembre 1770.
-
-
-
-
-LXVII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-Oui, elle vit encore, ma Lucile; mes yeux l'ont vue, mes mains l'ont
-touchée, mes bras l'ont pressée contre mon sein amoureux. Ha! je me sens
-renaître, les chagrins fuient devant moi, le souvenir de mes maux s'est
-évanoui comme un rêve douloureux, mon coeur flétri par la tristesse
-s'épanouit de joie et ne s'ouvre plus qu'à la douce impression du
-plaisir. Que ces premières émotions sont vives! Dieux! quel frémissement
-enchanteur parcourt toutes mes veines? Quelles secousses délicieuses
-agitent mon âme? De quel torrent de volupté je suis inondé!
-
-Arrêtez! arrêtez, heureux transports, plaisirs douloureux! je suis trop
-faible; mon coeur se fond, je succombe! Puissances du ciel! aidez-moi à
-supporter le sentiment de mon bonheur.
-
-Bénie soit à jamais la main bienfaisante qui m'a conduit sur les bords
-riants de cette prairie où j'ai retrouvé la paix de mon âme!
-
-Mais qu'elle est changée, ma Lucile! semblable à une belle fleur que le
-soleil a flétrie, et qui laisse encore juger dans sa langueur de tout
-l'éclat qu'elle avait le matin, ses beaux yeux ont perdu leur lustre, le
-rubis ne brille plus sur ses lèvres, les roses de ses joues sont fanées,
-une pâleur mortelle est répandue sur tout son corps; la douleur a
-détruit son embonpoint, ses forces, sa santé. Qu'elle est débile! Elle
-appuyait languissamment sa tête sur mon sein et paraissait défaillir
-dans mes bras. Mais ses traits si touchants dans leur langueur seront
-bientôt ranimés par la joie.
-
-Comment s'est faite cette heureuse révolution? me demanderas-tu, cher
-Panin. Permets un instant à mon esprit de se calmer et je t'éclaircirai
-ce mystère.
-
-En attendant que mon père se décidât à quitter le corps, chaque jour je
-portais mes pas solitaires dans un petit bois près de Krasilow.
-
-Un matin j'y rencontrai un jeune homme, en uniforme pareil au mien.
-
-Son air mélancolique me frappa! Quand il me vit, il semblait m'éviter.
-
- --Voilà sans doute, disais-je tout seul, quelque malheureux qui comme
- moi vient ici promener ses tristes rêveries.
-
-Le lendemain je l'y trouvai encore. Il paraissait plus triste que le
-jour précédent. Son air, sa figure, son âge, tout en lui m'intéressait.
-
-Comme il se promenait dans une allée proche de celle où j'étais, au lieu
-de revenir sur mes pas selon ma coutume, je passai de son côté; et quand
-il vint à tourner, nous nous trouvâmes face à face.
-
- --Je croyais être seul dans ces bois, lui dis-je en l'abordant, et ne
- m'attendais guères d'y trouver un camarade.
-
- --La solitude a pour moi des charmes, répondit-il; et ces lieux me
- plairaient davantage encore, s'ils étaient plus sombres.
-
- --Voilà un étrange goût.
-
- --Cela peut être: mais il faut que le coeur soit joyeux pour aimer les
- endroits riants, et vous-mêmes ne paraissez pas vous déplaire sous ce
- lugubre feuillage.
-
-A ces mots je poussai un soupir: il soupira pareillement, et nous
-marchâmes un moment en silence.
-
-Je désirais fort savoir le sujet de sa tristesse, mais je n'osais le lui
-demander. J'attendais pour renouer l'entretien qu'il ouvrît la bouche,
-et il continuait à ne dire mot.
-
-Enfin après avoir vainement cherché quelque lieu commun pour entamer le
-propos, je me livrai à mon ingénuité.
-
- --Les malheureux, repris-je, sympathisent ordinairement entr'eux. Vous
- l'avouerai-je, je crois que nous le sommes l'un et l'autre.
-
- --Hélas, il est bien difficile d'être heureux, quand on n'est pas son
- maître. Si je n'avais eu à consulter que mon goût, on ne me verrait
- point passer ma vie sous une tente, au milieu de gens que je n'aime
- guère.
-
- --Que dites vous là? c'est précisément le cas où je me trouve.
-
-Dès ce moment la confiance commença à naître entre nous.
-
-Je lui demandai comment il avait pris parti parmi les confédérés.
-
-Après m'avoir fait son histoire, il m'adressa à son tour la même
-question.
-
-Quand je lui eus fait la mienne, il me demanda si je comptais finir la
-campagne; je lui communiquai l'intention où j'étais de me retirer; puis
-nous continuâmes à nous entretenir de choses et d'autres.
-
-Avant de nous séparer, je lui fis promettre de se retrouver le lendemain
-au même endroit et à la même heure.
-
-Il n'y manqua pas.
-
-Après les compliments ordinaires, il débuta par me dire qu'il ne croyait
-pas avoir longtemps le plaisir de jouir de ma compagnie, qu'il venait de
-recevoir l'ordre de se rendre sur les terres d'un proche parent dont il
-était l'unique héritier; que ces terres se trouvaient sur ma route, et
-qu'en me rendant à Varsovie il espérait que je lui ferais l'honneur d'y
-passer pour renouveler notre amitié; il ajouta que si je voulais m'y
-reposer quelques jours, il tâcherait de me procurer tous les agréments
-qui dépendraient de lui.
-
-Je le remerciai, et nous parlâmes ensuite des affaires nationales, dont
-il me parut assez peu instruit.
-
-Ce soir même, je reçus avis de mon père qu'il était allé avec mon oncle
-au château de Palak; que de là, il s'acheminerait vers Varsovie; que je
-devais prendre les devants avec un domestique, et qu'il se chargeait du
-soin des équipages.
-
-Dès que je revis mon jeune homme, je n'eus rien de plus pressé que de
-lui faire part de cette nouvelle. Il me renouvela ses instances, me fit
-promettre que nous partirions ensemble, et nous fixâmes le jour du
-départ au lendemain.
-
-Pendant la route, mon compagnon paraissait chaque jour moins triste; et
-comme je continuais à l'être également, il cherchait à m'égayer.
-
-Au bout de quatre jours de marche, nous arrivâmes.
-
-L'intendant nous reçut et nous apprit que le maître du logis était allé
-quelque part aux environs, mais qu'il serait de retour dans la soirée.
-
-Nous avions dîné en chemin, et comme l'heure du souper était encore
-éloignée, on servit quelques rafraîchissements, surtout des vins exquis.
-Mon compagnon paraissait fort gai et il aurait bien voulu me voir
-partager sa bonne humeur. Je soupirais.
-
- --Eh bien! toujours vos anciennes amours en tête? me dit-il en me
- frappant doucement sur l'épaule. Pourquoi vous affliger ainsi? Une
- maîtresse est une perte facile à réparer. Les bonnes fortunes pleuvent
- à un cavalier de votre âge et de votre figure: les conquêtes ne
- sauraient vous manquer. Croyez-moi, laissez-là le triste souvenir d'un
- objet qui n'est plus, et noyez vos chagrins dans un verre de vin.
- Celui-ci n'est pas mauvais, ajouta-t-il en remplissant mon verre.
-
-Après divers autres propos badins, il me pressa d'aller prendre un peu
-de repos en attendant l'arrivée de son parent; il m'accompagna dans une
-chambre et se retira.
-
-La chambre était richement meublée.
-
-Je jetai un coup-d'oeil sur les tableaux et je fus surpris de n'y
-trouver que des sujets agréables, et même la plupart voluptueux, tels
-que l'Aurore venant sur un nuage doré trouver Andimion; Vénus folâtrant
-avec son beau berger sur un lit de fleurs; Mars caressant la déesse;
-l'Amour endormi sur le sein de Psyché, etc.
-
-Je vis quelques livres superbement reliés sur une table; j'eus la
-curiosité d'y porter la main, et ma surprise fut plus grande encore:
-c'était l'_Art d'aimer_ d'Ovide, une traduction française de l'_Énéïde_,
-et l'_Adone_ de Marini.
-
- --Tout ceci est bien fait pour égayer son monde, disais-je en
- moi-même; mais qu'il convient mal à l'état de mon âme!
-
-Je me jetai ensuite sur un lit, toujours rêvant à mes malheurs.
-
-Je commençais à m'assoupir, lorsqu'on vint m'appeler pour souper. Je
-descends.
-
-En entrant dans la salle, je fus ébloui par la multitude des flambeaux
-et l'éclat de l'or qui brillait de toute part. Je sentais une odeur
-d'ambroisie et je vis une table servie avec magnificence.
-
-A peine avais-je fait quelques pas, que j'aperçus une jolie femme
-reposant mollement sur un sopha. Sa parure était légère et à
-demi-transparente. Elle déployait ses grâces avec art et me souriait
-amoureusement. Je témoignai quelque surprise. Elle se mit à rire, et me
-dit d'un ton de voix enchanteur:
-
- --Approchez, approchez, ne craignez rien; vous voyez votre compagnon
- de voyage.
-
-En prononçant ces mots, la volupté souriait sur ses lèvres, l'amour
-brillait dans ses yeux, mille attraits semblaient éclore sur ses belles
-joues, elle laissait entrevoir des charmes à demi-voilés et paraissait
-vouloir m'inviter.
-
-Je ne pouvais revenir de mon étonnement. Comme j'étais immobile, elle
-prononça le mot _Gustave_.
-
-A l'instant je m'approche, je la fixe avec plus d'attention et reconnais
-Sophie.
-
- --Ciel! m'écriai-je, est-ce un enchantement? Je n'ose en croire mes
- yeux. Vous, Sophie? Que veut dire ceci? Sous quel habit vous êtes-vous
- d'abord offerte à ma vue? Pourquoi ce déguisement?
-
- --C'est un mystère que je ne puis vous éclaircir à présent. Comme vous
- je suis malheureuse et n'ai pas moins à me plaindre du sort: mais vous
- seul, cher Gustave...
-
-En finissant ces mots, elle baissa les yeux et la voix expira sur ses
-lèvres.
-
- --Que vouliez-vous dire par ce _mais vous seul_?
-
-Elle hésita un instant, puis elle reprit:
-
- --Pourquoi faut-il que j'en dise davantage? Vous devriez me
- comprendre.
-
- Ces mots furent suivis d'un soupir.
-
- --Daignez vous expliquer, madame.
-
- --Mon coeur est opprimé d'un poids accablant; vous seul, cher Gustave,
- pourriez... Hélas! je le vois bien, mes maux sont tels que je serai
- peut-être condamnée à ne les révéler jamais!
-
-Ces paroles piquèrent ma curiosité: je la pressai plus vivement encore;
-enfin, après un long silence, elle me parla ainsi:
-
- --Dès le premier instant que je vous vis chez la comtesse Sobieska,
- j'éprouvai pour vous un doux sentiment, que je pris d'abord pour de
- l'estime: je m'y livrai avec complaisance, il ne me vint pas même dans
- l'idée de m'en défendre. Bientôt ce sentiment se changea en tendresse;
- je conçus pour vous l'intérêt le plus vif. L'absence ne l'a point
- affaibli; l'amour avait en traits de flamme gravé votre image dans mon
- coeur. Tant qu'a vécu votre amante, j'ai renfermé ma tendresse dans
- mon sein; je connaissais trop votre attachement pour elle; mais
- lorsqu'elle fut morte, un doux espoir commença à flatter mon coeur,
- j'osai croire que vous ne seriez pas insensible, j'allai vous trouver,
- vous savez le reste.
-
-Elle s'arrêta un instant pour soupirer, puis elle reprit:
-
- --Notre douleur a la même source: comme moi vous avez aimé et n'en
- devez être que plus compatissant. O mon cher Gustave, en vous voyant
- arriver dans ce lieu, je vous regardais comme un ange que le ciel,
- touché de mes maux, m'envoyait dans ma solitude. Ah! j'en ai trop dit,
- s'écria-t-elle en me jetant un regard passionné.
-
-A ces mots, toutes les plaies de mon âme se rouvrirent.
-
- --Hélas! lui répondis-je, accablé de ce que je venais d'entendre, le
- destin se fait un jeu de me persécuter sans cesse! Il m'a enlevé mon
- amante, et pour mieux faire mon supplice, il m'en donne une autre que
- je ne puis écouter. Mon devoir s'oppose au penchant de mon coeur. En
- perdant Lucile, j'ai fait voeu de ne plus aimer.
-
-Après un court silence, elle soupira profondément, rougit avec grâce et
-me dit:
-
- --Pourquoi être si cruel envers une femme qui vous adore? Lucile n'est
- plus, mais votre coeur n'en est pas plus libre; au contraire, vos
- liens n'en paraissent que plus forts. A quoi bon cette fidélité
- romanesque pour une morte? Ah! cher Gustave, ajouta-t-elle en me
- prenant la main, le ciel nous donne l'un à l'autre. Nous voici seuls
- dans ces lieux, soyez-en maître: je ferai tout pour vous rendre
- heureux. Mais je le vois trop, les dieux, pour tourmenter les mortels,
- font qu'on n'aime guères la personne dont est aimé.
-
- --Ce serait mettre le comble à mes malheurs que d'avoir encore à me
- reprocher le vôtre. Mais soyez vous-même mon juge: vous savez quels
- liens sacrés m'unissaient à Lucile; si je pouvais l'oublier un instant
- je serais le plus méprisable des hommes.
-
-Tout-à-coup, elle se lève et se jette à mes pieds. J'essayai en vain de
-la relever.
-
- --Ah! Gustave! s'écria-t-elle en embrassant mes genoux, si jamais vous
- connûtes l'amour, seriez-vous insensible à mes larmes? Vous voyez avec
- quelle sincérité je vous ai ouvert mon coeur. Je vous ai sacrifié les
- bienséances imposées à mon sexe: votre cruauté me coûtera la vie.
-
-Aussitôt elle laisse tomber un voile et paraît dans un de ces négligés
-galants si favorables à l'amour.
-
-Ciel! que de beautés s'offraient à ma vue! Quelle blancheur! quelle
-délicatesse! quels contours arrondis sous ce col d'albâtre! quelle douce
-langueur dans le regard! quelle mollesse dans la contenance! quelle
-expression dans ces traits animés par l'amour! Cléopâtre aux pieds de
-César n'était pas plus séduisante.
-
-Le ton de sa voix et le langage de ses yeux étaient si bien adaptés à
-ses paroles, que la volupté s'insinuait doucement dans mon coeur. Un
-charme secret tenait ma vue attachée sur les attraits de cette jolie
-suppliante. Je me sentais ému et me serais peut-être laissé aller au
-plaisir de la consoler.
-
-Heureusement l'image de Lucile se présenta à mon esprit.
-
-Bientôt la réflexion vint empoisonner dans mon âme le plaisir que
-j'avais goûté.
-
-Déjà je me reprochais d'avoir été sensible. J'étais attristé, elle me
-crut indécis.
-
- --Quoi! vous ne me dites mot? s'écria-t-elle. Hélas! je le comprends,
- combien les dieux me sont cruels!
-
- --Ah! Sophie, de grâce épargnez à ma vue l'image importune d'un
- bonheur que je ne puis goûter. Mon coeur est consacré à la tristesse;
- mes yeux ne doivent plus avoir d'autre emploi que celui de pleurer la
- perte de Lucile.
-
-A l'instant, elle se lève, saisit ma main, la pose sur son coeur que je
-sentis battre avec violence, passe son bras autour de mon cou, me presse
-tendrement contre cette gorge d'albâtre qu'elle étalait à ma vue,
-approche de ma joue sa joue brûlante; ses bras deviennent des chaînes où
-je suis retenu, son regard est celui du désir et elle cherche par mille
-agaceries à faire couler dans mon coeur la flamme qui dévore le sien.
-
-Elle n'y réussit pas.
-
-Pendant qu'elle s'évertuait ainsi, je sentais je ne sais quoi qui
-repoussait ses efforts, et se jouait de ses charmes.
-
-Piquée de ma froideur insultante, elle baissa la tête en poussant un
-profond soupir; son coeur était prêt à éclater: enfin les larmes
-coulèrent de ses yeux; puis d'une voix entrecoupée de sanglots, elle me
-dit:
-
- --Je vois combien votre froide indifférence est ingénieuse à me cacher
- mon malheur; mais je le sens dans toute son étendue, j'en suis
- accablée. Ah! faut-il que j'aie en vain déposé mes ennuis dans votre
- coeur, et que celui qui devrait essuyer mes larmes, les fasse couler?
- Je me repens de cette honteuse faiblesse.
-
-Je repris aussitôt:
-
- --Ne vous offensez pas si je réponds si mal à votre tendresse; il
- m'est dur d'y être condamné.
-
-Tous deux, les yeux baissés, nous gardâmes quelque temps le silence. En
-lui jetant un regard furtif, j'aperçus sur son visage l'empreinte d'une
-douleur profonde. Je sentis mon faible coeur s'attendrir, et la pitié
-faire place à l'amour.
-
-Déjà le feu de la molle luxure commençait à couler dans mes veines, mais
-crainte d'aller plus loin que je n'aurais voulu, je m'arrachai d'entre
-ses bras et m'éloignai de quelques pas.
-
-Lorsqu'elle vit que je l'évitais, sa contenance changea. La rougeur lui
-couvrit la face et ses yeux parurent enflammés; puis, tout-à-coup,
-cédant à son ressentiment, elle s'arracha les cheveux, se frappa la
-poitrine et prononça ces paroles d'un ton véhément:
-
- --«Est ce ainsi, barbare, que tu méprises l'amour que je t'ai
- témoigné? Dieux! hâtez-vous de le confondre! Puisses-tu souffrir des
- maux plus cruels encore que ceux que tu me fais endurer! puissent mes
- yeux en être témoins! Ton martyre fera mes délices.
-
-Bientôt un tremblement involontaire se saisit de son corps, ses genoux
-se dérobèrent sous elle, elle cherchait à s'appuyer; je lui tendis la
-main.
-
-A l'instant une pâleur mortelle se répandit sur sa face, les larmes
-recommencèrent à couler, elle me jeta un regard de désespoir en disant
-d'une voix presque éteinte:
-
- --Cruel! vous m'avez trompée! je ne vous avais ouvert mon coeur que
- dans l'espoir de vivre heureuse avec vous; vous avez porté la mort
- dans mon âme.
-
-L'état où je la voyais me touchait de compassion; ses reproches me
-perçaient le coeur et la vue de ce sein découvert qui palpitait avec
-violence échauffait mon imagination.
-
-Déjà je commençais à ne plus pouvoir résister. Pour échapper au péril,
-je m'enfuis.
-
-Dès que j'eus passé la porte, des cris aigus frappèrent mon oreille. Je
-suspendis mes pas, et j'entendis ce soliloque:
-
- --Il ne m'a donc servi de rien d'avoir troublé leurs amours?
- Malheureuse! qu'ai-je fait? Dans quel abîme je me suis précipitée?
- Comment m'en tirer? Combien il va me haïr, lorsqu'il apprendra que
- c'est moi qui ait fait couler ses larmes! Combien il va me mépriser,
- lorsqu'il se rappellera ma honteuse faiblesse! Le souvenir de l'état
- où il vient de me voir le poursuivra dans les bras de mon heureuse
- rivale, et ma défaite n'aura servi qu'à relever son triomphe. Ah! il
- s'enfuit plein de mépris pour moi, et ne vivant que pour Lucile!
- Hélas! je ne souffre que ce que j'ai bien mérité. Pars, pars, Gustave!
- laisse Sophie couverte de honte, livrée aux fureurs d'un amour sans
- espoir!
-
-Comme elle achevait ces mots, je rentrai impétueusement dans la chambre,
-en m'écriant:
-
- --Quoi! Lucile vivrait-elle encore? Où est-elle? Que fait-elle? Ah!
- daignez me tirer de cette cruelle incertitude!
-
-A ma vue, Sophie resta interdite.
-
-Je me jette à mon tour à ses pieds et lui demande à mains jointes de ne
-plus me tenir en suspens.
-
-Dans l'agitation où elle était, elle ne savait quel parti prendre. Elle
-voulut parler. La voix lui manqua.
-
-Je redoublai mes instances avec plus d'ardeur encore.
-
-A la fin, elle rompit ainsi le silence:
-
- --Insensée que j'étais! Il ne fallait rien moins que l'égarement de ma
- raison pour me faire oublier mes devoirs et sacrifier les intérêts de
- Lucile à mon amour; mais cet égarement cruel, c'est toi qui l'as fait
- naître, et j'en suis trop punie.
-
-Frappé de ce que je venais de voir et plus encore de ce que je venais
-d'ouïr:
-
- --O ciel! m'écriai-je éperdu, qu'entends-je? Vous me percez le coeur!
- Quoi vous auriez contribué à la douleur qui m'accable! Vous auriez
- pris plaisir à faire des malheureux? Achevez de grâce! il n'est plus
- temps de me cacher le reste; vous en avez trop dit, pour dissimuler
- plus longtemps. Ne craignez point de ma part de trop justes reproches.
- Je vous pardonne tout.
-
-Il ne me fut pas possible d'en arracher aucune autre parole. Furieux de
-son obstination, je me lève en m'écriant:
-
- --Ah! cruelle, vous m'avez trompé! Dieux de mon âme! Lucile vivrait
- encore?
-
-Je la quittai aussitôt; et mon coeur, qu'un rayon d'espoir animait, se
-livra aux transports de la joie.
-
-Adieu, cher ami, le doux sommeil que je n'ai goûté depuis si longtemps,
-vient appesantir mes paupières; il faut mettre bas la plume; mais je la
-reprendrai avec plaisir à mon réveil.
-
-De la chaumière du Berger, le 26 septembre 1770.
-
-
-
-
-LXVIII
-
-DU MÊME AU MÊME.
-
-
-A Pinsk.
-
-Je n'attendis pas que le jour commençât à poindre; je volai à la
-cuisine, donnai ordre à mon domestique de seller à l'instant nos
-chevaux; et nous partîmes, laissant Sophie à son désespoir.
-
-Malgré l'horreur de la nuit qui était très-obscure et les dangers que je
-courais de la part des brigands, la situation de mon âme était bien
-changée. Je me sentais débarrassé d'un poids accablant. J'étais, si tu
-veux, encore triste; mais ma tristesse n'avait rien de noir; c'était une
-tendre mélancolie; j'y trouvais des charmes et j'en préférais la légère
-amertume aux douceurs trompeuses du bonheur que je venais de quitter.
-
-Je ne pouvais revenir de mon étonnement.
-
---Cette aventure tient du prodige, me disais-je en moi-même; et
-j'admirais les jeux de la fortune qui se plaît quelquefois à relever
-tout-à-coup ceux qu'elle a pris plaisir de confondre.
-
-Je marchai toute la nuit, sans trop m'embarrasser où j'allais.
-
-Dans mon impatience, j'avais pris le premier chemin qui s'était
-présenté; il me suffisait de m'éloigner de ces funestes lieux
-qu'habitait la cruelle qui m'avait fait verser tant de larmes.
-
-Quand le soleil se leva, je m'orientai et tirai du côté de Varsovie. A
-la nuit tombante, j'arrivai à Maciecow. J'y pris quelques
-rafraîchissements, reposai cinq heures, et poursuivis ma route. Le
-lendemain avant midi, j'avais déjà passé le Bugs près de Slawatioze. Sur
-les trois heures, je traversai un petit bois, et me trouvai sur une
-colline qui dominait une vallée dont l'aspect me charmait. Comme j'étais
-rendu de fatigue, je mis pied à terre et me reposai sur le gazon.
-
-Je ne fus pas longtemps assis. Une sorte d'inquiétude s'était emparée de
-mes sens et je me mis à errer dans ces lieux solitaires. Comme j'étais à
-promener mes tendres rêveries sur le bord d'un bosquet, j'entends les
-cris d'un oiseau qui se précipitait dans le feuillage, je levai les
-yeux, et une nouvelle perspective s'offrit à mes regards.
-
-Occupé à la considérer, je vis un château à peu de distance, et reconnus
-l'endroit où j'étais venu entendre la belle affligée.
-
-A peine avais-je fait cent pas, que j'aperçus près de moi deux femmes
-assises sur le gazon à l'ombre d'un bouquet d'arbres.
-
-J'avançai doucement, puis j'arrêtai pour les mieux considérer.
-
-L'une simplement mise reposait mollement sur l'herbe, la tête inclinée,
-et semblait ensevelie dans de profondes réflexions. L'autre, élégamment
-vêtue, s'occupait à éparpiller les feuilles d'une fleur.
-
-Comme celle-ci étendait le bras pour cueillir un brin d'herbe, elle vint
-à tourner la vue de mon côté. J'en étais assez près. A mon aspect elle
-fut effrayée, et poussa un cri. Sa compagne tressaillit, et cherchait
-des yeux quelle pouvait être la cause de ce cri. Je m'avançai vers elles
-pour les rassurer.
-
-Mais quelle fut ma surprise lorsque, dans cette tranquille rêveuse, je
-reconnus Lucile!
-
- --Ciel! L'ombre de Gustave! s'écria-t-elle aussitôt en se retirant
- avec effroi.
-
-Elle pâlit, et tomba sans connaissance sur sa compagne, qui restait
-immobile de frayeur.
-
-Je m'élance pour la recevoir dans mes bras; j'appelle par son nom, et
-m'efforce de la rappeler à la vie. Mes efforts furent longtemps
-inutiles.
-
-Enfin elle entr'ouvre les yeux.
-
- --Non, ce n'est point une ombre, c'est ton amant, Lucile, lui
- criais-je en la pressant contre mon coeur.
-
-Pâle, tremblante et respirant à peine, elle poussait de profonds
-soupirs, et me regardait d'un oeil étonné.
-
- --Ne reconnais-tu pas ton amant, ma Lucile?
-
-Elle veut parler, mais elle ne trouve point de mots.
-
-Peu à peu son teint s'anime, sa poitrine se relève, la respiration se
-dégage, sa langue se délie, ses yeux se remplissent de larmes; elle
-prononce quelques paroles: mais les sanglots étouffent sa voix.
-
-Tous deux nous perdons l'usage de nos sens, nos bras s'entrelacent, nos
-larmes se confondent, nos coeurs se pressent, et ce n'est qu'en se
-serrant plus étroitement qu'ils se répondent l'un à l'autre.
-
-Eh! qui pourrait exprimer les transports de deux coeurs sensibles qui
-après avoir longtemps gémi d'une séparation cruelle, se trouvent réunis
-de nouveau?
-
-Longtemps nos larmes furent les seules expressions de notre joie et de
-notre amour.
-
-Lorsque les pleurs lui eurent rendu l'usage de la parole:
-
- --Cher Gustave! dit-elle, quoi! vous n'êtes pas mort? Depuis deux mois
- je pleurais votre perte.
-
- --Hélas! j'ai aussi pleuré la tienne, ma chère Lucile; mais, grâce au
- ciel, sans raison, puisque je te tiens pleine de vie entre mes bras.
-
-Et, dans les transports de ma joie, je ne cessai de la couvrir de
-baisers.
-
- --Est-ce un songe?
-
- --Non, ce n'est point un songe, c'est l'ouvrage des méchants.
-
- --Que voulez-vous dire? Expliquez-moi cette énigme.
-
-L'agitation où je me trouvais était si grande que je ne pouvais parler.
-
-Les larmes coulaient en abondance de mes yeux; je sentais un
-frissonnement courir de veine en veine; ma voix était étouffée et mon
-visage tout en feu.
-
-Après ces premiers mouvements de la nature, mon esprit devint plus
-tranquille, et je lui racontai ce qui venait de m'arriver avec Sophie.
-
- --Cruelle amie! s'écriait souvent Lucile pendant mon récit, faut-il
- que j'aie à te reprocher mon malheur.
-
-Elle me raconta à son tour de quelle manière elle avait appris ma
-prétendue mort.
-
- --Ah! Gustave, poursuivit-elle, comment te peindre la situation de mon
- âme à cette nouvelle? Elle était inexprimable. Longtemps je fus en
- proie à de mortelles angoisses, les forces m'abandonnèrent enfin, et
- je tombai dans une douleur stupide. Là (et elle pointait du doigt le
- château), là, chaque jour j'arrosais tes cendres de mes larmes, et
- c'est ici où je venais quelquefois ensevelir ma tristesse, en
- attendant que la mort me réunît à toi.
-
-En prononçant ces mots, elle me fixait d'un air languissant; et comme
-elle vit que les pleurs remplissaient de nouveau mes yeux.
-
- --Je ne cherche point à t'attendrir, continua-t-elle avec un triste
- sourire. Mes malheurs sont finis puisque je te possède encore.
-
-La douce satisfaction qui éclatait dans ses yeux passa dans mon âme; je
-la serrai dans mes bras, et la couvris de baisers une seconde fois.
-
-Après m'être livré aux transports de ma joie:
-
- --Allons, dis-je à Lucile, allons nous reposer dans quelque cabane
- voisine et oublier les chagrins que nous ont causés les méchants.
-
- --Cela ne se peut, répondit Lucile. Il y a longtemps que je suis
- absente du logis: dès-lors ma mère doit être arrivée; je crains qu'on
- ne soit déjà en peine sur mon compte. Si je tardais davantage à me
- rendre, je les jetterais dans de cruelles inquiétudes.
-
-Ne pouvant la conduire avec moi, je voulais la suivre; elle s'y opposa
-aussi, en me donnant pour raison que cela aurait mauvaise grâce de lui
-voir conduire son amant sous le même toit.
-
-Je voulais la retenir plus longtemps, elle ne voulait pas y consentir
-non plus.
-
-Elle m'accorda toutefois encore quelques moments. Je les employai à
-continuer à lui ouvrir mon coeur; mais il était si plein, j'avais tant
-de choses à lui dire que je ne savais par où commencer; je me contentai
-de la plus importante, je lui appris l'heureux changement qui était
-arrivé dans la façon de penser de mon père, et son dessein d'abandonner
-le parti des confédérés.
-
-Lorsque j'eus fini, elle me pressa instamment de lui permettre de se
-retirer. Je ne pus résister à ses instances.
-
- --Allez, cher Gustave, me dit-elle en prenant congé, allez chercher un
- refuge quelque part aux environs, et rendez-vous demain matin sous ces
- arbres; j'ai mille choses à vous dire, et probablement je vous en
- apprendrai qui vous étonneront.
-
-Je l'embrassai, et elle se retira avec sa compagne qui, durant notre
-entretien, avait ouvert de grands yeux.
-
-Je la suivis de l'oeil aussi loin qu'il me fut possible; puis j'allai
-rejoindre mon domestique qui, las de m'attendre, s'était endormi sur
-l'herbe.
-
-Nous allâmes retrouver mon ancien asile. Le bonhomme témoigna beaucoup
-de plaisir à me revoir.
-
-J'étais transporté de joie, mille douces pensées s'offraient tour-à-tour
-à mon esprit agité. Le sommeil ne vint pas longtemps les interrompre. Je
-passai presque toute la nuit à attendre le jour.
-
-Dès qu'il commença à poindre, je sentis ma joie augmenter, puis je
-comptais avec impatience les instants, et maudissais l'heure tardive.
-Elle approche enfin.
-
-Je me rends au lieu indiqué.
-
-Après avoir un peu attendu, je vis arriver trois femmes suivies de deux
-domestiques. Je reconnus de loin Lucile, je vole à sa rencontre, je la
-joins, je ne vois qu'elle, je me jette à son cou.
-
-Tandis que je la serrais dans mes bras:
-
- --Voilà qui va bien, disait d'un ton de voix fort doux une personne
- près de moi; je me retourne: c'est la comtesse Sobieska.
-
- --Ah! madame.
-
- --Ah! Gustave. Je n'aurais pas attendu à aujourd'hui à vous voir,
- continua-t-elle en m'embrassant, si nous avions su où vous avez pris
- un asile la nuit dernière. Cher Potowski, que vous avez causé de
- chagrins, que vous avez fait verser de larmes! venez maintenant les
- essuyer.
-
-Ensuite elle me présenta à sa soeur.
-
- --Voilà, lui dit-elle, un ami de la maison; il est survenu quelque
- refroidissement entre le père et mon mari; mais le fils n'a jamais
- cessé de nous être cher. Je me flatte qu'il ne sera pas moins bien
- venu dans votre maison que dans la mienne.
-
-Alors la maîtresse du château m'y offrit un lit, et me demanda de ne
-point chercher d'autre demeure pendant le temps que je voudrais bien
-séjourner dans ces quartiers; puis ces dames toutes trois m'emmenèrent.
-
-En arrivant, nous passâmes dans le jardin; nous en fîmes le tour, et
-vînmes nous asseoir sous un berceau de charmille.
-
-A peine y fûmes-nous placés, qu'on nous servit à déjeuner.
-
-Lucile avait sans cesse les yeux attachés sur moi, et j'avais sans cesse
-les yeux attachés sur Lucile; je désirais fort me trouver seul avec
-elle; je ne sais si sa mère me devina et fit signe à sa soeur, mais
-elles ne tardèrent pas à se retirer, sous prétexte de cueillir des
-fruits.
-
-A peine furent-elles à quelques pas, que je m'approchai de ma belle, et
-elle me parla ainsi:
-
- --D'après ce que vous me dites hier au sujet de Sophie, je ne doutai
- point que ma femme de chambre ne fût de l'intrigue. Je l'ai prise en
- particulier, je lui ai fait mille questions, je l'ai tournée de tous
- côtés, mais sans pouvoir rien découvrir: puis, tirant un papier de sa
- poche qu'elle me présenta:
-
- --Voilà, continua-t-elle, cette fatale lettre qui a fait si longtemps
- le malheur de ma vie; combien de fois je l'ai arrosée de mes larmes!
-
-Effectivement, elle l'avait été si fort, que je ne la déchiffrai qu'avec
-peine. (Incluse en est une copie).
-
- --Est-il possible, m'écriai-je plein d'indignation, qu'il y ait au
- monde des gens si mal intentionnés? Pourrais-tu le croire, Lucile; le
- fond de cette lettre est en effet de moi: c'est une relation que je
- t'envoyai, il y a quelque temps, de la mort de Gadiski. Ton
- artificieuse amie n'a fait qu'y ajouter un petit préambule après avoir
- renversé les noms des personnages.
-
- --Quel tour infernal! Se peut-il rien de plus méchant? Je ne puis en
- revenir.
-
- --Mais pourquoi, chère Lucile, lui demandai-je, ne m'avoir jamais
- donné de tes nouvelles?
-
- --Quoi! n'en avez-vous point reçu?
-
- --Aucune.
-
- --Ah! je ne m'étonne plus qu'elle fût si empressée à me faire craindre
- les inconvénients qui pourraient résulter d'une correspondance
- directe, si officieuse à m'offrir son couvert, et si attentive à se
- charger de vous faire passer mes lettres. La cruelle voulait se rendre
- maîtresse de tous nos secrets. Que je me repens d'avoir été si
- crédule! Mais comme mon indignation s'allume, lorsque je repasse dans
- mon esprit toutes les fausses marques d'attachement qu'elle me
- prodiguait! Flatteuse, insinuante, sachant s'accommoder à tous les
- goûts, habile à chercher de nouveaux moyens de plaire, ne trouvant
- rien de difficile pour obliger, et devinant toujours ce qui sera le
- plus agréable; avec cet art de gagner la confiance, jugez comme elle
- eut bon marché de moi. Elle tira du fond de mon faible coeur tout ce
- qu'elle voulut savoir: et moi qui prenais ces soins pour des marques
- d'attachement, la payais en retour de la plus sincère amitié. Elle ne
- me caressait que pour me trahir. Ah! Gustave, quelle vipère je
- réchauffais dans mon sein! Mais quelle finesse! Après avoir formé le
- dessein de me supplanter, elle interceptait vos lettres et les
- miennes, elle obviait à tout ce qui pouvait le faire échouer. Comme
- elle se jouait de moi! Non contente d'avoir porté la mort dans mon
- coeur par de sinistres nouvelles, la barbare montrait un visage
- abattu, et riait en secret des maux qu'elle m'avait faits.
-
- --Ah! Lucile, je ne doute plus à présent que ce ne soit elle aussi qui
- m'a fait annoncer ta mort. (Et je lui racontai mon entretien avec cet
- homme qui était venu se planter devant moi le jour que j'étais de
- garde à Derasnia.) Pour pouvoir prendre possession de mon coeur, il
- fallait bien commencer par le détacher de toi.
-
- --Mon étonnement augmente à chaque instant.
-
- --Cette nouvelle ne fit que confirmer mon désespoir. Lorsqu'elle vint,
- je gémissais déjà de ta perte, et ne cessais de me la reprocher, mes
- yeux ayant vu les tristes ruines du château d'Osselin, où je vous
- avais conseillé d'aller vous mettre en sûreté. Dis-moi donc, mon ange,
- comment vous avez fait pour échapper à ces barbares?
-
- --Ce ne fut que par pur hasard. A la nouvelle de votre mort supposée,
- mon affliction était si grande, que ma mère, craignant pour mes jours,
- me conduisit ici, dans l'idée que je pourrais mieux faire distraction
- à ma douleur. Heureusement mon père était aussi absent: mais nos
- domestiques et nos paysans ont presque tous péri par le fer, et
- presque toutes les richesses de la famille par les flammes.
-
- --Le coeur me saigne lorsque je pense au sort tragique de ces pauvres
- gens. A l'égard des richesses, que cela ne t'inquiète pas, ma Lucile:
- va, il m'en reste assez pour nous deux.
-
-Je n'eus pas plutôt lâché ce mot, qu'elle poussa un profond soupir; je
-vis même une larme prête à tomber de ses yeux: je l'essuyai avec mes
-lèvres.
-
-Comme je pressais tendrement mon doux trésor contre mon coeur, un
-laquais vint nous avertir que nous étions attendus pour dîner.
-
-On se mit à table.
-
-Fâchée de voir que j'y officiais si mal, la dame du logis me pressa de
-goûter de divers mets. Je m'excusai sur un manque d'appétit.
-
- --Si ce n'est que cela, reprit-elle à l'instant, j'ai une excellente
- recette. Lucile, servez quelque chose à monsieur.
-
-Je ne sais, mais sa recette fit merveille.
-
-De la main de Lucile, peut-on refuser quelque chose? Ces petits pieds
-qu'elle a touchés, qu'ils doivent être délicieux! Je commençai à en
-porter une aile à ma bouche, puis une cuisse, puis tout le reste
-disparut. Elle me servit d'un autre plat, et mon estomac fut également
-complaisant.
-
-Cela fournit matière à quelques plaisanteries dont ma belle n'était pas
-fâchée. Comme elle avait tout aussi peu d'appétit que j'en avais eu
-d'abord, je voulus me servir à son égard du même secret, et la bonne
-fille, pour ne pas le mettre à discrédit, s'efforça un peu de manger.
-
-Les plaisanteries recommencèrent; la gaîté régna pendant le repas, et
-pour la première fois depuis si longtemps, les ris vinrent se placer sur
-mes lèvres.
-
-On prit le café dans le jardin, puis l'on se mit à se promener. Après
-avoir traversé la cour de derrière pour passer dans le parc, nous nous
-trouvâmes près le mur du sanctuaire où la belle pleureuse avait sacrifié
-aux mânes de son amant.
-
-Soudain un frissonnement me saisit. La comtesse, à qui je donnais le
-bras, s'en aperçut.
-
- --Qu'avez-vous donc, Gustave?
-
-Je ne répondis rien. Elle me vit pâlir.
-
- --Il lui prend mal! s'écria-t-elle. Lucile, vite votre flacon d'eau de
- senteur!
-
-La nièce et la tante accoururent aussitôt.
-
-Je pouvais à peine me soutenir; je fis quelques pas, et elles m'aidèrent
-à m'asseoir sur la même pierre qui m'avait servi de marche-pied. Elles
-m'entouraient toutes trois. Déjà les esprits du flacon avaient un peu
-ranimé mes forces.
-
- --Assurément, dis-je, cet endroit m'est funeste; il n'y a pas six
- semaines que je faillis d'y perdre la vie.
-
- --Plaisantez-vous! s'écrièrent-elles à l'instant.
-
-Je leur fis le récit de mon aventure. Elles ouvraient de grands yeux.
-
-Quand j'eus fini, la tante, qui a toujours quelques bons mots sur les
-lèvres, me dit d'un ton badin:
-
- --Vous assistâtes à votre oraison funèbre, monsieur: il n'y avait pas
- de quoi se trouver si mal; je voudrais bien, moi, assister toujours à
- la mienne.
-
-Son badinage ne me plaisait pas; il ne plaisait pas davantage à Lucile;
-nous nous regardions tous les deux en silence d'un oeil attendri.
-
-La comtesse qui observait notre triste contenance, me dit à son tour:
-
- --En venant, j'avais dessein, Gustave, de vous faire voir les
- amusements de ma fille, mais puisque vous les avez déjà vus, et que
- d'ailleurs vous êtes si susceptible, je n'en ferai rien.
-
-Je la pressai fort de ne pas changer de dessein.
-
- --Hé bien! soit. Vous viendrez aussi, Lucile.
-
- --Ma mère, je vous prie de m'en dispenser.
-
- --Allons, allons, ne faites pas l'enfant.
-
-Nous avançons vers ce sombre asile où dormaient tant de morts. Nous
-voilà au milieu des tombeaux. Je m'approche avec Lucile de mon urne
-sépulcrale, qui était encore couronnée de fleurs. A cette vue,
-j'éprouvai un saisissement inexprimable.
-
- --Aurais-tu pensé, mon ange, lui dis-je tout bas, quand tu déplorais
- ici la perte de ton amant, qu'il eût entendu tes soupirs? Tu le revois
- maintenant plein de vie, et n'aspirant qu'au bonheur de te consoler.
-
-Mes regards étaient attachés sur elle; en voyant les roses de la
-jeunesse fanées sur ses belles joues et le feu de ses yeux presque
-éteint, je me laissai aller à une douce rêverie.
-
- --En quel état l'amour l'a réduite! me disais-je. La chère âme, plutôt
- que de t'oublier, voulait être victime de sa tendresse. Heureux
- Gustave, comme tu es aimé!
-
-Ces réflexions m'émurent jusqu'au fond du coeur. J'étais attendri. En
-levant la tête, je rencontrai les yeux de Lucile: ils étaient mouillés.
-
- --Ha! ma Lucile, m'écriai-je en l'embrassant, laisse-moi, laisse-moi
- recueillir tes larmes et reçois les miennes dans ton sein.
-
- --Hé bien! les voilà à faire les enfants, dit sa mère qui nous
- observait. Éloignons-nous de ce triste endroit, où l'on ne sait que
- gémir.
-
-Et elle nous emmena.
-
-Le reste de la journée se passa assez gaîment.
-
-Depuis que je suis à Lomazy, je passe presque tout mon temps avec
-Lucile.
-
-Le soir, je la quitte fort tard, et le matin me rappelle vers elle, plus
-empressé de la revoir. Je ne pense qu'à elle, je ne vois qu'elle, je me
-réveille en songeant à elle et je regrette encore tous les moments que
-je passe sans elle.
-
-Ha! cher Panin, qu'il est ravissant ce charme que l'on goûte,
-lorsqu'après une longue absence on sent dans ses bras le cher objet de
-ses inquiétudes. De quelle volupté mon âme est enivrée! Dans cet heureux
-délire, les heures s'écoulent avec la vitesse des instants.
-
-Semblable au nautonier échappé au naufrage, déjà j'ai oublié tous mes
-chagrins, et, porté par l'imagination sur un trône nuptial, je vois
-s'ouvrir devant moi la plus riante perspective, je goûte déjà à l'avance
-mon bonheur à venir.
-
-Du château de Lomazy, le 30 septembre 1770.
-
-
-
-
-LXIX
-
-SIGISMOND A GUSTAVE.
-
-
-A Lomazy.
-
-Pendant ta campagne, mon cher Gustave, tu m'as fait le récit de tes
-tristes aventures. Je t'ai plaint de toute mon âme. Mais, absorbé par ta
-douleur, il semblait que tu ne voulais que la verser dans mon sein, sans
-attendre aucune consolation des soins de la tendre amitié; car tu ne
-m'as jamais marqué où il fallait t'écrire: la plupart de tes lettres
-sont même sans date.
-
-C'est une omission de ta part, je le sens; omission toutefois que je ne
-pouvais suppléer. Je t'ai bien adressé quelques lettres aux endroits
-d'où tu m'écrivais, dans l'espoir qu'elles t'y trouveraient encore; mais
-je vois qu'elles ne te sont point parvenues. Qu'importe à présent?
-puisque l'amour qui s'était plu à t'affliger a pris soin de te consoler.
-On ne t'entendra donc plus gémir et troubler les airs de tes éternelles
-plaintes?
-
-Je te félicite d'avoir retrouvé ta belle encore pleine de vie malgré son
-désespoir, et te remercie de la scène amusante dont tu me fais le
-détail. Mais, à te parler franchement, tu as joué là un fort étrange
-rôle avec une jolie femme, si bien disposée à te faire le sacrifice de
-sa chasteté.
-
-Quoi! tu as pu, sans te rendre, voir à tes pieds une belle éplorée
-t'avouer qu'elle ne respire que pour toi, te prodiguer ses charmes, et
-implorer ta charité! Tu as pu tenir contre la vue de tant d'attraits! tu
-as pu sentir ces bras d'ivoire te presser tendrement et cette gorge
-d'albâtre palpiter contre ton sein! tu as eu le courage de regarder d'un
-oeil sec le martyre de cette gentille affligée et la dureté de prendre
-ainsi congé d'elle! «Mais la cruelle a fait couler mes larmes,»
-diras-tu? Hé bien! à ta place, je me serais dédommagé dans ses bras des
-mauvais moments qu'elle m'aurait donnés.
-
-Va, s'il te reste encore une goutte de sang dans les veines, tu dois te
-reprocher cent fois tes rigueurs; et si j'avais à te donner un conseil,
-ce serait de prendre bien garde de ne pas faire la sottise de t'en
-vanter à personne autre qu'à ta Lucile. Il n'y a qu'elle qui puisse
-t'absoudre. Il me semble la voir s'applaudir de son triomphe.
-Assurément, elle t'a de grandes obligations. Mais, as-tu seulement eu
-l'esprit d'en tirer quelque à-compte?
-
-Te voilà, je pense, sur le sein de ta belle: adieu, je t'y laisse, mais
-prends garde d'expirer de plaisir.
-
-
-_P. S._ J'oubliai de te dire combien m'a fait plaisir la relation de ton
-entretien avec cet inconnu, qui mangeait son pain trempé dans de belle
-eau claire au pied d'un rocher. Ma foi, j'aurais bien voulu être des
-vôtres, au risque de faire un mauvais repas. C'était une trouvaille, en
-effet, que cet honnête censeur.
-
-Je sais fort mauvais gré à ces bêtes de Russes de vous avoir ainsi donné
-la chasse. Je connais ton bon coeur, tu l'aurais pris avec toi; mais
-sois bien sûr que je te l'aurais enlevé: c'est un homme de cette trempe
-que je voudrais avoir auprès de moi.
-
-De Pinsk, le 9 octobre 1770.
-
-
-
-
-LXX
-
-SOPHIE A SA COUSINE.
-
-
-A Biella.
-
-Je touchais au moment qui devait couronner mes désirs, je triomphais.
-Arraché au monde, à sa maîtresse, à lui-même, déjà je voyais mon captif
-dans mes filets: je brûlais de le voir à mes pieds.
-
-Livrée à un charmant délire, je l'attendais, pleine d'impatience, dans
-le temple de la volupté.
-
-Il entre, je l'appelle, il s'approche; je m'attends à le voir voler dans
-mes bras; mes yeux se ferment de plaisir: mais, hélas! je ne les r'ouvre
-que pour le voir se refuser à mes embrassements et se jouer de mon
-ardeur.
-
-Combien d'artifices avaient été employés pour réchauffer ce coeur de
-glace! Combien le furent encore pour l'agacer! Oui, Rosette, tout ce que
-la galanterie la plus raffinée a jamais inventé fut mis en usage:
-peintures voluptueuse, vins exquis, parfums suaves, propos badins,
-molles attitudes, tendres aveux, douces invitations, prières, larmes,
-tout, jusqu'à la vue de mes charmes, fut employé vainement.
-
-Une dernière ressource me reste. Je veux l'embrasser, le presser dans
-mes bras amoureux, et faire couler dans son sein la flamme dont le mien
-était dévoré.
-
-Il se dégage; il fuit.
-
-Outrée de dépit, je me livre à mon ressentiment, et dans un transport de
-rage, moi-même je révèle mon fatal secret.
-
-Indigné, il part et me laisse accablée de douleur et de honte.
-
-Ah! je ne puis, sans mourir, penser à cette humiliante scène. Tandis que
-l'ivresse de la passion égarait mon esprit, elle en éloignait avec soin
-l'idée de mon déshonneur. Maintenant, le voile est tombé.
-
-Malheureuse Sophie! dans quel abîme tu te vois précipitée! Bientôt ils
-vont développer la noire trame de tes faussetés! Ils sauront avec quel
-acharnement tu as troublé le repos de leur vie. Que de soupirs, de
-larmes, de gémissements dont tu es cause! Comment oser jamais paraître à
-leurs yeux!
-
-Encore si j'avais triomphé! Mais le monde, qui pardonne tout à qui
-réussit, ne pardonne rien à qui échoue.
-
-Je tremble qu'ils ne m'exposent à la risée publique et ne sacrifient ma
-réputation à leur vengeance.
-
-Infortunée, où fuir, où me cacher? Ah! que ne suis-je dans un désert,
-pour y pleurer l'abus de mes attraits, expier, loin des yeux du monde,
-les coupables erreurs dont j'ai souillé ma vie! Que n'y suis-je pour y
-ensevelir ma honte et mon désespoir!
-
-
-
-
-LXXI
-
-LUCILE A GUSTAVE.
-
-
-Grâce au ciel, cher Gustave, voilà nos familles réconciliées.
-
-Ce matin mon père a reçu du vôtre le billet suivant:
-
- «Las de sacrifier à de vaines opinions le soin de mon repos, le
- bonheur de ma vie, cher comte, j'ai fermé mon coeur aux cris de la
- discorde. J'oublie le passé et brûle de renouveler avec vous, le verre
- à la main, une amitié de trente années!»
-
-Mon père n'en eut pas plutôt fait lecture, qu'il s'écria plein de joie:
-
- --Je l'ai donc recouvré, ce cher ami! Allons le trouver.
-
-Ma mère est charmée de cet heureux retour, et faut-il vous dire qu'il me
-cause des transports?
-
-Lundi matin, de la rue Bressi.
-
-
-
-
-LXXII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-La fortune me sourit de nouveau; et autant elle a pris plaisir à
-m'abaisser, autant elle semble en prendre à m'élever. Ses dons sont
-cependant toujours accompagnés de quelque amertume, comme si elle
-craignait que je n'y fusse trop sensible.
-
-Tu sauras donc, cher ami, que le Palatin de Wilna, mon oncle maternel,
-vient de quitter la vie, après en avoir joui pendant près de
-quatre-vingts ans, et que de tous ses héritiers, je suis le seul à qui
-il ait laissé ses vastes domaines.
-
- «--Voilà de belles roses, diras-tu; mais où sont les épines? Quelques
- larmes qu'il faudra verser, ou faire semblant de verser, à son oraison
- funèbre, et des pleureuses qu'il faudra porter pendant quelque temps?»
-
-Je sais bien, cher ami, que tu ne verrais rien là d'affligeant, mais tu
-sais aussi que nous ne sommes pas de la même trempe.
-
-Le Palatin était un si aimable homme, il avait conservé jusque dans ses
-derniers jours une humeur si agréable, si douce, si bienfaisante, qu'il
-n'y a personne de ceux qui l'ont connu de qui il n'emporte les regrets;
-juge un peu si je dois être affligé, moi pour qui il eut toujours la
-tendresse d'un père.
-
-Depuis mon retour à Varsovie, il m'avait témoigné plus d'amitié que
-jamais et voulait m'avoir continuellement auprès de lui. Une malheureuse
-chute qu'il fit, il y a quelques jours, en sortant de table, l'obligea à
-s'aliter. Dès-lors, il n'a plus pu se remettre, malgré tous les secours
-de l'art. Je ne sais s'il sentait approcher sa fin, mais il paraissait
-attendre la mort comme un doux sommeil.
-
-Lundi matin il rendit le dernier soupir dans mes bras.
-
-Ce qui adoucit un peu le chagrin de sa perte, c'est son grand âge,
-puisqu'il a plu à la nature de nous compter ici bas un certain nombre de
-jours qu'on passe rarement.
-
-Il est décidé que mon mariage avec Lucile n'aura lieu qu'après les trois
-premiers mois de deuil; car, dit mon père, il faut pouvoir décemment se
-présenter à cette fête avec un visage gai.
-
-Ce retard ne m'accommode guère, et la raison qu'on en donne me paraît
-assez mauvaise. Je ne sais, mais il me semble que je saurais bien
-trouver moyen de m'égayer avec ma belle, sans manquer aux bienséances,
-ni choquer les yeux du public.
-
-C'est dans le palais que m'a laissé mon oncle que je la recevrai en
-souveraine. En attendant, je vais m'occuper du soin de le remettre en
-ordre. Il faut que tout y respire l'élégance, le goût, l'agrément; que
-tout contribue à le rendre le temple des plaisirs et de la volupté.
-
-C'est aussi là où, réuni à tout ce que j'ai de cher dans ce monde, je
-verrai dans peu l'amour et l'amitié s'applaudir tour-à-tour. Je fais mon
-bonheur de l'un et de l'autre, tu le sais, et tu n'ignores pas, cher
-Panin, quelle place tu occupes dans mon coeur.
-
-De Varsovie, le 3 novembre 1770.
-
-
-
-
-LXXIII
-
-GUSTAVE A LUCILE.
-
-
-Est-il donc vrai, Lucile, que tu refuses le nom chéri d'épouse? Hélas!
-m'y serais-je attendu?
-
-Je croyais toucher enfin au moment de voir finir pour toujours mes
-longues souffrances. Un riant avenir s'ouvrait devant moi. Je t'avais
-retrouvée. Que manquait-il à mon bonheur, que de recevoir des mains de
-l'hymen le prix de mon amour? Je l'attendais plein d'espérance. Hier
-encore, je m'endormis dans cette douce illusion: mais quel affreux
-réveil! Et c'est ta main cruelle qui m'arrache le bandeau! C'est elle
-qui me perce le coeur!
-
-Comme je sers de jouet à la fortune! Le plaisir échappe sous ma main dès
-que je veux le saisir, et la joie fuit loin de moi dès que je l'appelle.
-Dois-je donc ainsi toujours poursuivre le bonheur sans l'atteindre
-jamais? infortuné que je suis! Sous quel astre sinistre, à quelle heure
-funeste ai-je reçu le jour?
-
-Ah! je le vois, le sort perfide se fait un jeu de me persécuter sans
-relâche; mais toi, Lucile, pourquoi conspirer avec lui?
-
-Quelles noires pensées s'offrent à mon esprit! quelle sombre tristesse
-flétrit mon coeur! quel nouveau désespoir saisit mon âme! Cruel destin,
-tyran farouche, pourquoi m'imposer la vie, si tu voulais retenir le
-bonheur!
-
-Mercredi soir, de la rue Neuve.
-
-
-
-
-LXXIV
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Ne l'ai-je retrouvée que pour la perdre plus cruellement encore? C'est
-elle à présent qui s'arrache à moi.
-
-Hier j'allai trouver Lucile. Elle était seule au logis.
-
- --Chère âme, lui dis-je en lui prenant la main pour attacher à son
- bras mon portrait, la fortune me sourit de nouveau, mais je ne lui
- sais gré de ses faveurs que pour t'en faire un don.
-
-Elle me remercia avec une sensibilité qui l'embellissait encore; puis
-elle me dit en soupirant:
-
- --Vous êtes le plus généreux des hommes: mais je ne puis accepter vos
- bienfaits.
-
- --Ciel! qu'entends-je? m'écriai-je éperdu. Pourquoi donc, ma Lucile,
- ne pourrais-tu accepter mes offrandes?
-
-Les yeux attachés sur ses lèvres, j'attendais en tremblant une réponse.
-Elle paraissait émue, mais elle baissa tout-à-coup son voile pour me
-cacher son émotion. A l'instant je la pris dans mes bras et lui dis en
-la pressant contre mon sein:
-
- --Ah! Lucile, tu viens de me percer le coeur, mais achève, ne crains
- pas de t'ouvrir à moi, tu connais ma tendresse.
-
-Elle garda le silence. Je redoublai mille fois mes instances: enfin elle
-me répondit d'une voix entrecoupée:
-
- --Laissez vivre et mourir dans l'oubli la plus malheureuse des filles!
-
-Puis elle se tut.
-
-Affligé de ce procédé mystérieux, je me jetai à ses genoux, j'arrosai
-ses mains de mes larmes, et la suppliai au nom de l'amour le plus tendre
-de vouloir s'expliquer. Désespéré de ne pouvoir lui arracher aucune
-parole, je me retirai la mort dans le coeur.
-
-Ah! cher Panin, comme le sort se joue de moi! Déjà je me croyais au
-comble de mes voeux. En attendant le jour fortuné qui devait couronner
-mes désirs, je comptais avec impatience les instants, et mon coeur se
-livrait à ses transports. O folle joie! un instant l'a vue naître, un
-instant l'a vue s'évanouir.
-
-A peine commençais-je à m'abandonner à cet heureux délire que mon âme
-est retombée dans le désespoir.
-
-Cruelle fortune, perfide jusque dans tes bienfaits, pourquoi t'acharner
-ainsi à empoisonner le cours malheureux de mes jours?
-
-De Varsovie, le 7 novembre 1770.
-
-
-
-
-LXXV
-
-GUSTAVE A LUCILE.
-
-
-J'ai vu le moment où tes adieux me coûteraient la vie. Cruelle,
-garde-toi bien de remettre à cette épreuve un coeur trop faible pour la
-soutenir.
-
-Pourquoi ces caprices, Lucile? Quand le coeur s'est donné, dis-moi, la
-main est-elle libre de ne pas le suivre? livre-la-moi donc, cette main
-si chère; elle est à moi, tu me l'as promise; c'est sur mes lèvres que
-tu en as fait le serment.
-
-Viens, ma Lucile, viens, ne cessons de vivre l'un pour l'autre;
-jouissons ensemble de tous les dons que m'a faits la fortune et de tous
-ceux que t'a fait l'amour.
-
-Samedi matin, de la rue Neuve.
-
-
-
-
-LXXVI
-
-GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA.
-
-
-Par quel caprice bizarre Lucile refuse-t-elle le nom d'épouse, pour
-conserver celui d'amante?
-
-C'est de Lucile, madame, que dépend le bonheur de ma vie. Je vous
-supplie de vouloir bien employer en ma faveur votre autorité auprès
-d'elle. Hélas! faut-il que je sois forcé d'avoir recours à un pareil
-expédient, moi qui n'aurais voulu recevoir sa main que de celle de
-l'amour?
-
-Le 11 courant, de la rue Neuve.
-
-
-
-
-LXXVII
-
-LA COMTESSE SOBIESKA A GUSTAVE.
-
-
-Vous êtes trop sensé, cher Potowski, pour prétendre que dans un cas de
-cette nature j'emploie l'autorité maternelle.
-
-L'hymen, comme l'amour, veut être libre, vous le savez; tout ce que je
-puis faire pour vous obliger, c'est de travailler à pénétrer les raisons
-du refus de Lucile.
-
-De la rue Bressi, le 12 novembre 1770.
-
-
-
-
-LXXVIII
-
-DE LA MÊME AU MÊME.
-
-
-Enfin, ma fille a cédé à mes instances, elle m'a ouvert son coeur.
-
-Pour vous mettre au fait, cher Gustave, des raisons secrètes de ce
-changement mystérieux, je vais vous rapporter notre entretien.
-
- --Autrefois, Lucile, tu n'avais rien de caché pour moi, et je ne sache
- pas t'avoir jamais donné lieu de t'en repentir.
-
- --Non, maman.
-
- --Pourquoi donc aujourd'hui cette réserve opiniâtre au sujet de
- Potowski? Je ne te répéterai pas combien elle m'humilie: si jamais tu
- deviens mère, tu le sauras un jour.
-
-Elle hésita un instant; puis elle me parla ainsi:
-
- --Il y a trois semaines que je passai la journée chez le Castellan de
- Berzin. Vous savez tout ce qu'il a fait pour obtenir la main de sa
- femme. Elle en était assez coiffée, mais il l'aimait à la fureur, et
- il ne l'a certainement épousée que parce qu'elle était de son goût.
- D'après cela, qui ne s'attendrait à voir ce couple heureux? Il n'en
- est rien cependant, et même je n'ai point vu d'époux plus mal
- assortis. Toujours mécontents l'un de l'autre, ils se querellent tant
- qu'ils sont ensemble, et ne vivent en paix que lorsqu'ils sont
- éloignés. Le mari d'ailleurs prend avec la femme des tons qui ne
- conviennent point: j'en ai été scandalisée au possible, d'autant plus
- qu'ils sont nouveaux mariés.
-
- --Hé bien, Lucile, que veux-tu dire par là?
-
- --Un instant, maman, je vous prie. Vous savez que du côté de la
- naissance, elle ne lui cède point; cela est bien différent du côté de
- la fortune. Le Castellan a des biens immenses. Mademoiselle Saboski ne
- lui a rien apporté en dot.
-
- --A présent, ma fille, je t'entends. Quoi donc, ferais-tu à Gustave
- l'injustice de lui prêter des procédés aussi bas? lui dont tu connais
- la belle âme!
-
- --Non, non, maman, je ne crains pas de sa part de bas procédés; je
- connais ses nobles sentiments. Mais le monde, qui aime à jaser, dit
- que la Saboski n'a épousé le Castellan que par des vues d'intérêt, et
- il pourrait bien tenir de pareils propos sur mon compte. Cela ne
- serait pas flatteur. Cependant on pourrait encore prendre patience.
- Depuis peu la fortune de Gustave a considérablement augmenté et la
- nôtre s'est fondue. S'il m'épouse on verra bien qu'il n'y a que
- l'amour qui l'ait engagé à demander ma main; mais comment verra-t-on
- qu'il n'y a que l'amour qui m'ait engagée à la lui accorder? Lui-même
- en pourrait douter. Voilà le malheur que je redoute. Et puisqu'il ne
- me reste point de sacrifice à lui faire, il faut que je renonce à lui.
-
- --Je ne veux point, ma fille, blâmer ta délicatesse, mais je te plains
- de ta prévention; elle fera le malheur de la vie de ton amant, et
- sûrement elle ne fera pas le bonheur de la tienne.
-
-Voilà, mon cher Potowski, le résultat de la démarche que j'ai faite
-auprès de Lucile à votre égard. Si vous ne pouvez vivre sans elle, c'est
-à vous à vaincre ses scrupules.
-
-De la rue Bressi, le 19 novembre 1770.
-
-
-
-
-LXXIX
-
-GUSTAVE A LUCILE.
-
-
-Pourquoi faut-il que les soins de ton amour me soient plus cruels que ne
-pourraient l'être ceux de la haine? Tu brises les doux noeuds qui
-allaient nous unir, crainte que je ne sache apprécier ta tendresse.
-
-Mais, dis-moi, fille bizarre, quel trésor dans l'univers pourrait jamais
-être le prix de ton coeur!
-
-Non, ma Lucile, je ne veux pas que la fortune me vende si cher ses
-faveurs. Que plutôt elle reprenne ses dons funestes, s'ils doivent
-m'ôter l'espérance de te posséder.
-
-Dès cet instant, je renonce aux richesses, aux titres, aux dignités:
-l'éclat d'une couronne même pourrait-il être balancé dans mon coeur avec
-le malheur de te perdre?
-
-Avec toi une cabane aura pour moi des charmes! je ferai mes délices des
-occupations d'une vie obscure. Compagnon assidu de tous tes pas, tu
-adouciras mes travaux, je partagerai tes plaisirs. Viens, ma Lucile,
-viens, retirons-nous sous une humble chaumière.
-
-Assez riche de ton amour, je saurai montrer au monde que l'univers n'est
-rien pour moi sans le bonheur de te posséder.
-
-De la rue Neuve, le 19 novembre 1770.
-
-
-
-
-LXXX
-
-GUSTAVE A LUCILE.
-
-
-Quoi! pas même une réponse?
-
-Mon coeur gémissant implore ta pitié et il te trouve sourde à ses cris!
-
-Tu devais être ma consolation, et tu te plais à désoler mon âme!
-
-Tu peux mettre le comble à mon bonheur, et sous tes yeux je reste
-infortuné!
-
-Ne m'as-tu donc été rendue que pour r'ouvrir les plaies sanglantes de
-mon coeur, et armer mes souffrances d'une pointe plus aiguë.
-
-Ne m'as-tu été rendue que pour me faire périr de chagrin sur l'image
-d'un bonheur auquel il ne m'est plus permis d'aspirer?
-
-Il faut renoncer à te posséder, et c'est toi, cruelle, qui ordonnes ce
-douloureux sacrifice!
-
-Douces illusions qui avez tant de fois abusé mon coeur, disparaissez
-pour toujours! Pourquoi s'abuser encore si je ne dois à la fin
-moissonner que le désespoir.
-
-
-
-
-LXXXI
-
-LUCILE A GUSTAVE.
-
-
-Cesse de t'obstiner plus longtemps à la poursuite de ce que je ne puis
-t'accorder. Oublie pour jamais une infortunée; mais quel que soit son
-sort, rien n'effacera ton image de son coeur.
-
-Oui, jusqu'à mon dernier soupir, je t'aimerai, Gustave, et je n'aimerai
-que toi.
-
-De la rue Bressi, le 2 décembre 1770.
-
-
-
-
-LXXXII
-
-GUSTAVE A LUCILE.
-
-
-Tu veux que nous restions amis. Ton coeur n'est donc fait que pour
-l'amitié? Est-ce pour elle que l'amour a réuni en toi tant de charmes?
-Le seul plaisir qu'il me soit désormais permis de goûter est celui de te
-voir. Que m'importe d'admirer en souffrant ta beauté, tes grâces, tes
-vertus, si tu ne dois jamais être à moi! Cruelle, garde ta tendresse!
-
-Hélas! où m'emporte ma douleur?
-
-Pardonne, pardonne, Lucile. Je rétracte mon blasphème. Épargne ce
-tourment à mon coeur.
-
-Tu ne peux voir souffrir personne; serais-tu sans pitié seulement pour
-ton amant? Tes yeux pourraient-ils le voir se consumer de tristesse sur
-un lit de langueur? Et ton âme qui aime à répandre partout la joie,
-prendrait-elle plaisir à déchirer la sienne?
-
-Quel présent t'aurait fait le ciel qui s'est plu à verser sur toi tous
-ses dons, s'il ne t'avait donné un coeur tendre?
-
-Ah! ma Lucile, quels que soient tes scrupules, souffre que mon coeur en
-triomphe.
-
-Vois ton amant à tes genoux, qui te tend les bras; vois l'amour
-s'applaudir de sa conquête, et la tendresse te demander le prix de sa
-fidélité.
-
-De la rue Neuve, le 3 décembre 1770.
-
-
-
-
-LXXXIII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Lorsque j'appris la résolution de Lucile, je tombai dans une
-consternation qui s'approchait du désespoir. Maintenant je ne saurais te
-peindre l'horreur de l'état de mon âme.
-
-Lucile a beau chercher à cacher la plaie qui s'envenime au fond de son
-coeur, elle ne peut y parvenir. Le chagrin la consume, sa santé
-s'altère, et sa jeunesse se flétrit comme une fleur.
-
-Mais comme si ce n'était pas assez pour le supplice de ma vie, de la
-voir s'éteindre par degrés sous mes yeux, forcé de dissimuler la douleur
-qui me consume moi-même, crainte d'empirer son état, il faut encore que
-je paraisse consentir à renoncer à elle. Ainsi doublement victime de mon
-amour.
-
-Trois mois se sont écoulés dans cette cruelle situation; mais je n'ai
-plus la force de soutenir le fardeau de ma douloureuse existence: ma
-constance est épuisée.
-
-Si tu savais, cher ami, combien il m'est affreux de la voir ainsi
-consumer sa triste vie!
-
-Longtemps j'ai mis le doigt sur ma bouche, dévoré en secret ma douleur,
-retenu mes larmes, étouffé mes soupirs, de peur d'aigrir le sentiment de
-ses maux. Je ne puis plus y tenir; il faut parler.
-
-Que n'ai-je déjà pas fait pour vaincre sa résistance déplacée! Je ferai
-cependant encore une tentative. Si elle est infructueuse, adieu, Panin,
-c'en est fait de ton ami!
-
-De Varsovie, le 29 février 1771.
-
-
-
-
-LXXXIV
-
-LA COMTESSE SOBIESKA A SON ÉPOUX
-
-
-A Sandomir.
-
-L'état de Lucile m'afflige au possible. La fièvre s'est allumée dans ses
-veines, et sa langueur est telle que le médecin est d'avis qu'on ne doit
-pas la laisser plus longtemps livrée à elle-même.
-
-Gustave de son côté est tombé dans la plus noire mélancolie. Il ne veut
-plus voir ni connaissances, ni amis, ni parents.
-
-Son père, tremblant que dans un excès de douleur, il n'attente à ses
-propres jours, ne le perd pas de vue un instant.
-
-Que d'infortunés par le seul travers d'une fille!
-
-Venez, mon cher ami, venez au plus tôt joindre votre autorité à la
-mienne, pour tâcher de lui faire entendre raison.
-
-De Varsovie, le 17 mars 1771.
-
-
-
-
-LXXXV
-
-LE COMTE SOBIESKI A SA FILLE.
-
-
-A Varsovie.
-
-Ah! Lucile, pourquoi prendre ainsi plaisir à effrayer tes parents!
-
-Non ce n'est plus délicatesse d'âme, c'est folie de s'opposer de la
-sorte à une union après laquelle tant de personnes soupirent.
-
-Tu refuses la main de Gustave, crainte qu'il ne vienne à douter de ta
-tendresse; c'est bien à présent qu'il a raison d'en douter, puisque tu
-préfères ta vaine gloire à la conservation de ses jours. Il est beau,
-sans doute, de savoir se résoudre à de pénibles sacrifices; mais il est
-injuste d'en faire aucun aux dépens d'autrui.
-
-Vois combien de malheureux tu as faits! La vie n'est plus pour ton amant
-un présent des dieux: tes connaissances, tes amis, tes proches, sont
-dans la peine; ta mère est dans l'affliction. Fille dénaturée! crains
-que par ton opiniâtreté tu ne portes encore la mort dans mon coeur!
-
-De Sandomir, le 25 mars 1771.
-
-
-
-
-LXXXVI
-
-GUSTAVE A LUCILE.
-
-
-Tes scrupules me désespèrent; la douleur consume tous les liens de ma
-vie, la lumière m'est odieuse.
-
-Cruelle! il ne me reste plus qu'un sacrifice à te faire; je vais le
-consommer sous tes yeux.
-
-
-
-
-LXXXVII
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Ce matin je me suis rendu chez le comte Sobieski, pour en venir à une
-décision avec Lucile.
-
-En arrivant, j'ai trouvé Baboushow sur l'escalier, qui est accourue pour
-me dire que sa maîtresse était avec son père et sa mère, qu'elle
-paraissait un peu changée hier au soir, et qu'ils s'efforçaient à
-présent de la rendre raisonnable.
-
- --Si vous êtes curieux d'ouïr leur entretien, a-t-elle ajouté, passez
- dans cette chambre, vous n'en perdrez pas un mot.
-
-J'entre sans bruit et à pas tremblants. J'approche l'oreille, j'entends
-la voix de Lucile.
-
- --Le ciel m'est témoin, disait-elle, que je donnerais ma vie pour
- satisfaire à vos voeux; mais soyez vous-mêmes mes juges.
-
- --Cruelle! s'écria quelqu'un en soupirant.
-
-Puis il se fit un moment de silence.
-
- --Tu péris, Lucile, dit le comte, et tu ajoutes à mes douleurs, celle
- de te voir consumer d'ennui sous mes yeux, lorsqu'il est en toi d'y
- porter remède. Ah! Lucile, puisque les devoirs de la nature les plus
- sacrés n'ont plus d'empire sur ton coeur inflexible, si mes jours te
- sont chers encore, ouvre ton coeur à la pitié. Pourquoi empoisonner
- ainsi les derniers moments d'une vie qui s'éteint! Je n'ai plus
- d'enfants que toi. Faut-il que la main qui me restait pour essuyer mes
- larmes les fasse couler! Continue, fille ingrate, ton père sera
- bientôt couché dans cette tombe où ta désobéissance le conduit à pas
- lents.
-
-Au même moment la comtesse se joignit à son époux.
-
- --O ma fille, ma chère fille, s'écria-t-elle d'un ton qui déchirait
- l'âme, faut-il que je voie périr en toi le dernier fruit de mes
- entrailles? Soulage mon coeur opprimé. Aie pitié d'une mère désolée
- qui peut à peine encore supporter le poids de la vie.
-
- --Ah! je n'en puis plus, disait Lucile en pleurant. Eh bien! soit,
- puisque telle est votre volonté, je me fais un devoir d'y souscrire;
- je serai, sans me plaindre, victime de mon devoir; je finirai dans le
- mépris de moi-même ma...
-
-A ces mots, je sors sans écouter le reste.
-
---Allez m'annoncer, dis-je à Baboushow.
-
-Bientôt le comte vint au devant de moi.
-
---Venez, Potowski, dit-il dès qu'il m'aperçut, on ne vous fera plus
-languir: Lucile est raisonnable.
-
-J'entre: elle s'avance à pas lents, me tend la main, et me dit d'un air
-tendre:
-
---Je suis à toi, cher Gustave, les dieux me défendent...
-
---Ange du ciel! m'écriai-je, en courant la prendre dans mes bras, elle
-est à moi! Ah! Lucile, tu me rends la vie.
-
-Comme je la tenais serrée contre mon coeur, elle penchait sa tête sur
-mon cou; bientôt je le sentis baigné de ses larmes; je ne pus retenir
-les miennes.
-
-Attendris par nos sanglots, le comte et son épouse vinrent mêler les
-leurs aux nôtres, et tous quatre, gardant le silence, longtemps les
-douces étreintes de nos bras furent notre seul langage.
-
-Tandis que des larmes d'amour et de tendresse coulaient au milieu de
-nous, Lucile s'était évanouie sur mon sein.
-
-J'avais senti le poids de son corps augmenter, et déjà je commençais à
-n'avoir plus la force de la soutenir, lorsque son père, se détachant du
-groupe, se mit à dire:
-
---C'en est assez, mes enfants, venez vous asseoir.
-
-La comtesse qui allait suivre l'exemple, s'écria à l'instant:
-
---Ah! ma fille!
-
-Je levai les yeux. Ciel! que devins-je à la vue de Lucile pâle et
-défaite?
-
-Un saisissement subit s'empara des puissances de mon âme, suspendit
-l'usage de mes sens et enchaîna mes pas. Je restai immobile comme Lucile
-dans les bras de sa mère.
-
-Le comte s'élança pour nous soutenir en appelant du secours: Quelques
-domestiques, accourus à ses cris, nous placèrent sur un sopha.
-
-Chacun était empressé autour de nous.
-
-Au bout de quelques minutes, mon âme sortit de cet état d'aliénation;
-les forces me revinrent, je m'approchai de Lucile, je lui frottai les
-tempes avec une eau spiritueuse que tenait sa femme de chambre.
-
-Bientôt elle entr'ouvrit les yeux, et j'achevai de la faire revenir à
-force de baisers.
-
-Peu après, je la vis me fixer d'un air tendre et me sourire doucement.
-Soudain la crainte fit place à la joie, et la joie à l'amour. La flamme
-coulait dans mes veines.
-
-Mon coeur était embrasé, et dans mes doux transports je ne cessais de
-lui prodiguer d'innocentes caresses.
-
-La volupté passa de mon âme dans la sienne; Lucile languissait dans mes
-bras.
-
-Je la considérais avec délices; une égale satisfaction éclatait dans ses
-yeux. Je lui donnais les noms les plus doux; mais plusieurs fois je me
-surpris à mêler de tendres reproches à mes tendres propos. Chaque fois,
-j'aperçus qu'ils faisaient sur elle une vive impression. Crainte de lui
-faire de la peine, je m'en tins à épancher mon âme par mes regards.
-
-Tandis que nous savourions ainsi en silence le délicieux sentiment du
-bonheur, le temps s'était écoulé avec une rapidité inconcevable; on vint
-nous avertir que le dîner était servi.
-
-En passant dans le salon, nous y trouvâmes mon père avec la comtesse et
-le comte.
-
-Il s'approcha de Lucile d'un air satisfait qui me pénétrait de joie, et
-lui témoigna en peu de mots combien il était flatté de la voir passer
-dans sa famille. Elle voulut répondre, la voix lui manqua et une
-profonde révérence exprima seule combien elle était pénétrée des marques
-d'attachement qu'elle recevait.
-
-Ce compliment fut suivi d'un baiser, que je trouvai même un peu trop
-cordial, bien qu'il vînt de mon père. Je te l'avoue, Panin, je suis si
-jaloux de ma belle, que je ne puis souffrir qu'on la regarde trop
-fixement, ni même qu'on la loue avec trop de chaleur.
-
-A table, nos parents furent d'une gaîté extrême. Lucile et moi nous nous
-livrions en silence au plaisir de nous voir.
-
-Comme nous ne goûtions de rien, la comtesse eut recours à la recette de
-sa soeur. Cette fois-ci, elle fut sans effet.
-
---Si vous ne mangez pas, du moins vous boirez, dit le comte. Oh là!
-Carloshou, du Cap!
-
---C'est bien dit, reprit mon père; mais nous en serons aussi.
-
-Quand on eut versé.
-
---Allons, chère comtesse, continua-t-il, à ma fille et à votre fils!
-
-Nous choquâmes tous ensemble.
-
-Quand ce vint le tour de Lucile avec moi, je crus voir ses grâces
-s'animer et de nouveaux charmes éclore sur son visage; le précieux
-coloris de la pudeur se répandit sur ses joues, un sourire furtif remua
-ses lèvres de rose.
-
-Je la fixais avec volupté, et l'un et l'autre nous oubliâmes nos verres.
-
---Pas même boire! s'écria mon père en plaisantant. Je vois ce que c'est:
-il faut les séparer. Mon ami, venez prendre ma place, je prendrai celle
-de Gustave; c'est ce garçon qui lui ôte l'appétit.
-
-En même temps il fit feinte de se lever.
-
-Lucile se jeta dans mes bras. Jamais embrassement ne fut plus tendre: je
-tenais mes lèvres collées sur les siennes et ne pouvais les en détacher.
-
---S'ils continuent de la sorte, ajouta le comte, leur entretien ne nous
-ruinera pas.
-
-Les plaisanteries auraient duré plus longtemps sans l'arrivée du nonce
-de Cujavie.
-
-On était à la fin du dessert; nous nous esquivâmes Lucile et moi.
-
-Peu après, la comtesse nous suivit, et tandis que les cavaliers
-formaient un trio à table, nous allâmes en former un dans le jardin.
-
-Je conduisis Lucile sous un berceau de jasmin et de lilas; je la plaçai
-sur un petit trône de gazon, puis j'allai cueillir des fleurs, dont je
-couronnai ma déesse.
-
-Bientôt il fallut aller rejoindre la compagnie. On servit le café.
-Lucile et moi prîmes en place un _bouillon à la reine_, que sa mère nous
-avait fait préparer.
-
-La soirée se passa fort agréablement, et je me retirai assez tard.
-
-Arrivé au logis, je n'ai rien eu de plus pressé que de mettre la plume à
-la main pour te donner avis de l'heureuse tournure qu'ont prise mes
-affaires; non peut-être que mon infortune t'inquiéta beaucoup, mais pour
-jouir une seconde fois des plaisirs de la journée en les traçant sur le
-papier.
-
-Je sens mon âme débarrassée d'un poids terrible; un sentiment de plaisir
-se répand dans tous mes organes; le doux sommeil vient se poser sur mes
-paupières.
-
-Adieu, cher ami, je te quitte pour aller rêver à mon bonheur.
-
-De Varsovie, le 9 avril 1771.
-
-
-
-
-LXXXVIII
-
-LUCILE A GUSTAVE.
-
-
-Depuis longtemps je ne connaissais plus le doux sommeil. La nuit
-dernière il revint poser sur mes yeux son aile caressante. Il amena à sa
-suite, non ces fantômes effrayants qui ont tant de fois assiégé mon
-esprit, mais la chère image de Gustave, suivie de la troupe riante des
-amours et des ris.
-
-Durant mon repos, il a versé sur mes sens un baume restaurant; je
-commence à me sentir un peu soulagée du fardeau qui m'opprimait.
-
-Ma mère me propose d'aller pour quelques jours avec elle prendre l'air
-en campagne. Venez-y aussi, cher Gustave; sans vous, je ne saurais
-goûter de plaisir nulle part.
-
-Mardi matin, de la rue de Bressi.
-
-
-
-
-LXXXIX
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-La semaine dernière je reçus de Lucile invitation de venir passer avec
-elle et sa mère quelques jours à la campagne. J'y volai à l'instant sur
-les ailes de l'amour.
-
-Tu ne saurais t'imaginer combien ma belle s'est remise en si peu de
-temps.
-
-Le plaisir et la joie ont été ses seuls médecins; mais quelle n'est pas
-leur puissance! Déjà ils ont essuyé ses larmes et ramené les ris sur ses
-lèvres. Déjà ils ont éteint la fièvre dans ses veines, rendu à ses
-organes leur souplesse et la vigueur à tout son corps. Par leur vertu,
-son teint commence à se ranimer, ses yeux à reprendre leur feu, sa peau
-à recouvrer sa fraîcheur: on la dirait rajeunie. Bientôt je verrai ses
-grâces se ranimer, ses charmes éclore de nouveau et sa beauté sortir
-radieuse des nuages dont le chagrin l'avait enveloppée.
-
-Depuis que le sort s'est ainsi cruellement joué de mes voeux, je
-commence à jouir de quelques moments tranquilles.
-
-Après l'affreuse situation, où m'avait mise la crainte de perdre Lucile,
-je sens mieux le plaisir de la posséder. On dirait, cher Panin, que le
-dieu des amants mesure toujours leur bonheur à leurs peines.
-
-Mais quels sont ces liens secrets qui m'attachent ainsi à cette fille?
-Quel est ce charme invincible qui me force à la contempler sans cesse,
-et ne me fait trouver du plaisir qu'à ses côtés?
-
-Je ne suis cependant pas tout à fait sans inquiétudes. Le souvenir de
-mes peines passées est encore présent à mon esprit. Quelquefois en
-suspens entre l'espérance et la crainte, je contemple en silence mon
-bonheur: je me demande si ce n'est point un songe; je tremble que
-quelque accident imprévu ne vienne encore changer en pleurs les
-transports de ma joie.
-
-Non, cher Panin, je ne serai pleinement heureux que lorsque ma Lucile me
-sera unie par des noeuds indissolubles.
-
-De ..., le 21 avril 1771.
-
-
-
-
-LXXXX
-
-GUSTAVE A SIGISMOND.
-
-
-A Pinsk.
-
-Nous nous sommes retirés au château de Minsko pour y faire les
-préparatifs de la noce, et jouir de plus de tranquillité.
-
-Les soucis fuient de ces lieux; aucune sombre pensée n'ose en approcher;
-une douce paix coule au fond de nos coeurs; rien ne peut plus troubler
-ma joie.
-
-Lucile a recouvré la fleur de la santé, la fraîcheur de sa jeunesse, son
-enjouement, sa gaîté; toutes ses grâces se sont ranimées: elle est même
-embellie; ses yeux ont je ne sais quoi de céleste, sa voix, je ne sais
-quoi d'angélique, sa personne, je ne sais quoi de divin.
-
-Sa flamme est toujours également pure: mais à présent, Lucile accorde à
-l'amour tout ce que permet la pudeur. Elle ne s'oppose plus à mes
-tendres caresses, elle se prête à mes tendres désirs et partage mes
-transports.
-
-Si je la serre dans mes bras amoureux, je sens son coeur palpiter de
-plaisir; si je lui presse tendrement la main, cette main douce répond
-tendrement à la mienne: si je lui dérobe un baiser, ses lèvres
-vermeilles me le rendent.
-
-O doux abandon de deux coeurs qui se donnent l'un à l'autre! Charmes des
-âmes sensibles! aujourd'hui seulement j'apprends à vous connaître.
-Auprès d'elle, cher Panin, mes voeux les plus chers paraissent remplis;
-mon coeur se fond d'allégresse, les jours s'écoulent comme des instants;
-et dans les transports de mon ravissement, je crois les Dieux jaloux de
-mon sort.
-
-Bientôt ces habits de deuil vont se changer en habits de fête: bientôt
-je m'unirai à Lucile pour ne plus m'en séparer; bientôt je la placerai
-sur le lit nuptial.
-
-Mon bonheur commencera pour ne plus finir qu'avec ma vie.
-
-L'idée d'une union si douce me transporte: tous les moments d'une vie
-délicieuse et les ravissements de deux coeurs amoureux se présentent à
-mon âme enivrée.
-
-Viens, cher ami, viens partager ma joie, et[1]......
-
- [1] Le manuscrit finit ici. Les cinq lignes suivantes, qui terminaient
- l'ouvrage et se trouvaient sur la dernière page, ont été lacérées à
- l'époque où il faisait partie de la bibliothèque d'Aimé-Martin.
- Cette mutilation est d'ailleurs peu importante sous le rapport du
- sens, puisque le dénoûment est complet. Ainsi elle a été commise,
- selon toute probabilité, nous a-t-on dit, par quelque
- autographomane, qui ne craignait pas de pousser jusqu'au larcin
- l'amour de l'inédit. (_Note de l'Éditeur._)
-
-
-FIN.
-
-
-COULOMMIERS.--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski
-(2/2), by Jean-Paul Marat
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 2 ***
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diff --git a/58366-h/58366-h.htm b/58366-h/58366-h.htm
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<body>
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski (2/2), by
-Jean-Paul Marat
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les aventures du jeune Comte Potowski (2/2)
- Un roman de coeur de Marat, l'ami du peuple
-
-Author: Jean-Paul Marat
-
-Editor: Paul Lacroix
-
-Release Date: November 29, 2018 [EBook #58366]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 2 ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58366 ***</div>
<h1><span class="small">UN</span><br />
<b class="large">ROMAN DE C&OElig;UR,</b></h1>
@@ -6690,382 +6650,7 @@ l'amour de l'inédit. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p>
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski
-(2/2), by Jean-Paul Marat
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 2 ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-For additional contact information:
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- Dr. Gregory B. Newby
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-ways including checks, online payments and credit card donations. To
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 58366 ***</div>
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